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diff --git a/13856-0.txt b/13856-0.txt new file mode 100644 index 0000000..bc87e6d --- /dev/null +++ b/13856-0.txt @@ -0,0 +1,15877 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13856 *** + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +Alexandre Dumas + +LA REINE MARGOT +Tome I + +(1845) + + +Table des matières + +I Le latin de M. de Guise +II La chambre de la reine de Navarre +III Un roi poète +IV La soirée du 24 août 1572 +V Du Louvre en particulier et de la vertu en général +VI La dette payée +VII La nuit du 24 août 1572 +VIII Les massacrés +IX Les massacreurs +X Mort, messe ou Bastille +XI L'aubépine du cimetière des Innocents +XII Les confidences +XIII Comme il y a des clefs qui ouvrent les portes auxquelles +elles ne sont pas destinées +XIV Seconde nuit de noces +XV Ce que femme veut Dieu le veut +XVI Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon +XVII Le confrère de maître Ambroise Paré +XVIII Les revenants +XIX Le logis de maître René, le parfumeur de la reine mère +XX Les poules noires +XXI L'appartement de Madame de Sauve +XXII Sire, vous serez roi +XXIII Un nouveau converti +XXIV La rue Tizon et la rue Cloche-Percée +XXV Le manteau cerise +XXVI Margarita +XXVII La main de Dieu +XXVIII La lettre de Rome +XXIX Le départ +XXX Maurevel +XXXI La chasse à courre + + +PREMIÈRE PARTIE + + +I +Le latin de M. de Guise + + +Le lundi, dix-huitième jour du mois d'août 1572, il y avait grande +fête au Louvre. + +Les fenêtres de la vieille demeure royale, ordinairement si +sombres, étaient ardemment éclairées; les places et les rues +attenantes, habituellement si solitaires, dès que neuf heures +sonnaient à Saint-Germain-l'Auxerrois, étaient, quoiqu'il fût +minuit, encombrées de populaire. + +Tout ce concours menaçant, pressé, bruyant, ressemblait, dans +l'obscurité, à une mer sombre et houleuse dont chaque flot faisait +une vague grondante; cette mer, épandue sur le quai, où elle se +dégorgeait par la rue des Fossés-Saint-Germain et par la rue de +l'Astruce, venait battre de son flux le pied des murs du Louvre et +de son reflux la base de l'hôtel de Bourbon qui s'élevait en face. + +Il y avait, malgré la fête royale, et même peut-être à cause de la +fête royale, quelque chose de menaçant dans ce peuple, car il ne +se doutait pas que cette solennité, à laquelle il assistait comme +spectateur, n'était que le prélude d'une autre remise à huitaine, +et à laquelle il serait convié et s'ébattrait de tout son coeur. + +La cour célébrait les noces de madame Marguerite de Valois, fille +du roi Henri II et soeur du roi Charles IX, avec Henri de Bourbon, +roi de Navarre. En effet, le matin même, le cardinal de Bourbon +avait uni les deux époux avec le cérémonial usité pour les noces +des filles de France, sur un théâtre dressé à la porte de Notre- +Dame. + +Ce mariage avait étonné tout le monde et avait fort donné à songer +à quelques-uns qui voyaient plus clair que les autres; on +comprenait peu le rapprochement de deux partis aussi haineux que +l'étaient à cette heure le parti protestant et le parti +catholique: on se demandait comment le jeune prince de Condé +pardonnerait au duc d'Anjou, frère du roi, la mort de son père +assassiné à Jarnac par Montesquiou. On se demandait comment le +jeune duc de Guise pardonnerait à l'amiral de Coligny la mort du +sien assassiné à Orléans par Poltrot du Méré. Il y a plus: Jeanne +de Navarre, la courageuse épouse du faible Antoine de Bourbon, qui +avait amené son fils Henri aux royales fiançailles qui +l'attendaient, était morte il y avait deux mois à peine, et de +singuliers bruits s'étaient répandus sur cette mort subite. +Partout on disait tout bas, et en quelques lieux tout haut, qu'un +secret terrible avait été surpris par elle, et que Catherine de +Médicis, craignant la révélation de ce secret, l'avait empoisonnée +avec des gants de senteur qui avaient été confectionnés par un +nommé René, Florentin fort habile dans ces sortes de matières. Ce +bruit s'était d'autant plus répandu et confirmé, qu'après la mort +de cette grande reine, sur la demande de son fils, deux médecins, +desquels était le fameux Ambroise Paré, avaient été autorisés à +ouvrir et à étudier le corps, mais non le cerveau. Or, comme +c'était par l'odorat qu'avait été empoisonnée Jeanne de Navarre, +c'était le cerveau, seule partie du corps exclue de l'autopsie, +qui devait offrir les traces du crime. Nous disons crime, car +personne ne doutait qu'un crime n'eût été commis. + +Ce n'était pas tout: le roi Charles, particulièrement, avait mis à +ce mariage, qui non seulement rétablissait la paix dans son +royaume, mais encore attirait à Paris les principaux huguenots de +France, une persistance qui ressemblait à de l'entêtement. Comme +les deux fiancés appartenaient, l'un à la religion catholique, +l'autre à la religion réformée, on avait été obligé de s'adresser +pour la dispense à Grégoire XIII, qui tenait alors le siège de +Rome. La dispense tardait, et ce retard inquiétait fort la feue +reine de Navarre; elle avait un jour exprimé à Charles IX ses +craintes que cette dispense n'arrivât point, ce à quoi le roi +avait répondu: + +-- N'ayez souci, ma bonne tante, je vous honore plus que le pape, +et aime plus ma soeur que je ne le crains. Je ne suis pas +huguenot, mais je ne suis pas sot non plus, et si monsieur le pape +fait trop la bête, je prendrai moi-même Margot par la main, et je +la mènerai épouser votre fils en plein prêche. + +Ces paroles s'étaient répandues du Louvre dans la ville, et, tout +en réjouissant fort les huguenots, avaient considérablement donné +à penser aux catholiques, qui se demandaient tout bas si le roi +les trahissait réellement, ou bien ne jouait pas quelque comédie +qui aurait un beau matin ou un beau soir son dénouement inattendu. + +C'était vis-à-vis de l'amiral de Coligny surtout, qui depuis cinq +ou six ans faisait une guerre acharnée au roi, que la conduite de +Charles IX paraissait inexplicable: après avoir mis sa tête à prix +à cent cinquante mille écus d'or, le roi ne jurait plus que par +lui, l'appelant son père et déclarant tout haut qu'il allait +confier désormais à lui seul la conduite de la guerre; c'est au +point que Catherine de Médicis, elle-même, qui jusqu'alors avait +réglé les actions, les volontés et jusqu'aux désirs du jeune +prince, paraissait commencer à s'inquiéter tout de bon, et ce +n'était pas sans sujet, car, dans un moment d'épanchement Charles +IX avait dit à l'amiral à propos de la guerre de Flandre: + +-- Mon père, il y a encore une chose en ceci à laquelle il faut +bien prendre garde: c'est que la reine mère, qui veut mettre le +nez partout comme vous savez, ne connaisse rien de cette +entreprise; que nous la tenions si secrète qu'elle n'y voie +goutte, car, brouillonne comme je la connais, elle nous gâterait +tout. + +Or, tout sage et expérimenté qu'il était, Coligny n'avait pu tenir +secrète une si entière confiance; et quoiqu'il fût arrivé à Paris +avec de grands soupçons, quoique à son départ de Châtillon une +paysanne se fût jetée à ses pieds, en criant: «Oh! monsieur, notre +bon maître, n'allez pas à Paris, car si vous y allez vous mourrez, +vous et tous ceux qui iront avec vous»; ces soupçons s'étaient peu +à peu éteints dans son coeur et dans celui de Téligny, son gendre, +auquel le roi de son côté faisait de grandes amitiés, l'appelant +son frère comme il appelait l'amiral son père, et le tutoyant, +ainsi qu'il faisait pour ses meilleurs amis. + +Les huguenots, à part quelques esprits chagrins et défiants, +étaient donc entièrement rassurés: la mort de la reine de Navarre +passait pour avoir été causée par une pleurésie, et les vastes +salles du Louvre s'étaient emplies de tous ces braves protestants +auxquels le mariage de leur jeune chef Henri promettait un retour +de fortune bien inespéré. L'amiral de Coligny, La Rochefoucault, +le prince de Condé fils, Téligny, enfin tous les principaux du +parti, triomphaient de voir tout-puissants au Louvre et si bien +venus à Paris ceux-là mêmes que trois mois auparavant le roi +Charles et la reine Catherine voulaient faire pendre à des +potences plus hautes que celles des assassins. Il n'y avait que le +maréchal de Montmorency que l'on cherchait vainement parmi tous +ses frères, car aucune promesse n'avait pu le séduire, aucun +semblant n'avait pu le tromper, et il restait retiré en son +château de l'Isle-Adam, donnant pour excuse de sa retraite la +douleur que lui causait encore la mort de son père le connétable +Anne de Montmorency, tué d'un coup de pistolet par Robert Stuart, +à la bataille de Saint-Denis. Mais comme cet événement était +arrivé depuis plus de trois ans et que la sensibilité était une +vertu assez peu à la mode à cette époque, on n'avait cru de ce +deuil prolongé outre mesure que ce qu'on avait bien voulu en +croire. + +Au reste, tout donnait tort au maréchal de Montmorency; le roi, la +reine, le duc d'Anjou et le duc d'Alençon faisaient à merveille +les honneurs de la royale fête. + +Le duc d'Anjou recevait des huguenots eux-mêmes des compliments +bien mérités sur les deux batailles de Jarnac et de Moncontour, +qu'il avait gagnées avant d'avoir atteint l'âge de dix-huit ans, +plus précoce en cela que n'avaient été César et Alexandre, +auxquels on le comparait en donnant, bien entendu, l'infériorité +aux vainqueurs d'Issus et de Pharsale; le duc d'Alençon regardait +tout cela de son oeil caressant et faux; la reine Catherine +rayonnait de joie et, toute confite en gracieusetés, complimentait +le prince Henri de Condé sur son récent mariage avec Marie de +Clèves; enfin MM. de Guise eux-mêmes souriaient aux formidables +ennemis de leur maison, et le duc de Mayenne discourait avec +M. de Tavannes et l'amiral sur la prochaine guerre qu'il était +plus que jamais question de déclarer à Philippe II. + +Au milieu de ces groupes allait et venait, la tête légèrement +inclinée et l'oreille ouverte à tous les propos, un jeune homme de +dix-neuf ans, à l'oeil fin, aux cheveux noirs coupés très court, +aux sourcils épais, au nez recourbé comme un bec d'aigle, au +sourire narquois, à la moustache et à la barbe naissantes. Ce +jeune homme, qui ne s'était fait remarquer encore qu'au combat +d'Arnay-le-Duc où il avait bravement payé de sa personne, et qui +recevait compliments sur compliments, était l'élève bien-aimé de +Coligny et le héros du jour; trois mois auparavant, c'est-à-dire à +l'époque où sa mère vivait encore, on l'avait appelé le prince de +Béarn; on l'appelait maintenant le roi de Navarre, en attendant +qu'on l'appelât Henri IV. + +De temps en temps un nuage sombre et rapide passait sur son front; +sans doute il se rappelait qu'il y avait deux mois à peine que sa +mère était morte, et moins que personne il doutait qu'elle ne fût +morte empoisonnée. Mais le nuage était passager et disparaissait +comme une ombre flottante; car ceux qui lui parlaient, ceux qui le +félicitaient, ceux qui le coudoyaient, étaient ceux-là mêmes qui +avaient assassiné la courageuse Jeanne d'Albret. + +À quelques pas du roi de Navarre, presque aussi pensif, presque +aussi soucieux que le premier affectait d'être joyeux et ouvert, +le jeune duc de Guise causait avec Téligny. Plus heureux que le +Béarnais, à vingt-deux ans sa renommée avait presque atteint celle +de son père, le grand François de Guise. C'était un élégant +seigneur, de haute taille, au regard fier et orgueilleux, et doué +de cette majesté naturelle qui faisait dire, quand il passait, que +près de lui les autres princes paraissaient peuple. Tout jeune +qu'il était, les catholiques voyaient en lui le chef de leur +parti, comme les huguenots voyaient le leur dans ce jeune Henri de +Navarre dont nous venons de tracer le portrait. Il avait d'abord +porté le titre de prince de Joinville, et avait fait, au siège +d'Orléans, ses premières armes sous son père, qui était mort dans +ses bras en lui désignant l'amiral Coligny pour son assassin. +Alors le jeune duc, comme Annibal, avait fait un serment solennel: +c'était de venger la mort de son père sur l'amiral et sur sa +famille, et de poursuivre ceux de sa religion sans trêve ni +relâche, ayant promis à Dieu d'être son ange exterminateur sur la +terre jusqu'au jour où le dernier hérétique serait exterminé. Ce +n'était donc pas sans un profond étonnement qu'on voyait ce +prince, ordinairement si fidèle à sa parole, tendre la main à ceux +qu'il avait juré de tenir pour ses éternels ennemis et causer +familièrement avec le gendre de celui dont il avait promis la mort +à son père mourant. + +Mais, nous l'avons dit, cette soirée était celle des étonnements. + +En effet, avec cette connaissance de l'avenir qui manque +heureusement aux hommes, avec cette faculté de lire dans les +coeurs qui n'appartient malheureusement qu'à Dieu, l'observateur +privilégié auquel il eût été donné d'assister à cette fête, eût +joui certainement du plus curieux spectacle que fournissent les +annales de la triste comédie humaine. + +Mais cet observateur qui manquait aux galeries intérieures du +Louvre, continuait dans la rue à regarder de ses yeux flamboyants +et à gronder de sa voix menaçante: cet observateur c'était le +peuple, qui, avec son instinct merveilleusement aiguisé par la +haine, suivait de loin les ombres de ses ennemis implacables et +traduisait leurs impressions aussi nettement que peut le faire le +curieux devant les fenêtres d'une salle de bal hermétiquement +fermée. La musique enivre et règle le danseur, tandis que le +curieux voit le mouvement seul et rit de ce pantin qui s'agite +sans raison, car le curieux, lui, n'entend pas la musique. + +La musique qui enivrait les huguenots, c'était la voix de leur +orgueil. + +Ces lueurs qui passaient aux yeux des Parisiens au milieu de la +nuit, c'étaient les éclairs de leur haine qui illuminaient +l'avenir. + +Et cependant tout continuait d'être riant à l'intérieur, et même +un murmure plus doux et plus flatteur que jamais courait en ce +moment par tout le Louvre: c'est que la jeune fiancée, après être +allée déposer sa toilette d'apparat, son manteau traînant et son +long voile, venait de rentrer dans la salle de bal, accompagnée de +la belle duchesse de Nevers, sa meilleure amie, et menée par son +frère Charles IX, qui la présentait aux principaux de ses hôtes. + +Cette fiancée, c'était la fille de Henri II, c'était la perle de +la couronne de France, c'était Marguerite de Valois, que, dans sa +familière tendresse pour elle, le roi Charles IX n'appelait jamais +que _ma soeur Margot._ + +Certes jamais accueil, si flatteur qu'il fût, n'avait été mieux +mérité que celui qu'on faisait en ce moment à la nouvelle reine de +Navarre. Marguerite à cette époque avait vingt ans à peine, et +déjà elle était l'objet des louanges de tous les poètes, qui la +comparaient les uns à l'Aurore, les autres à Cythérée. C'était en +effet la beauté sans rivale de cette cour où Catherine de Médicis +avait réuni, pour en faire ses sirènes, les plus belles femmes +qu'elle avait pu trouver. Elle avait les cheveux noirs, le teint +brillant, l'oeil voluptueux et voilé de longs cils, la bouche +vermeille et fine, le cou élégant, la taille riche et souple, et, +perdu dans une mule de satin, un pied d'enfant. Les Français, qui +la possédaient, étaient fiers de voir éclore sur leur sol une si +magnifique fleur, et les étrangers qui passaient par la France +s'en retournaient éblouis de sa beauté s'ils l'avaient vue +seulement, étourdis de sa science s'ils avaient causé avec elle. +C'est que Marguerite était non seulement la plus belle, mais +encore la plus lettrée des femmes de son temps, et l'on citait le +mot d'un savant italien qui lui avait été présenté, et qui, après +avoir causé avec elle une heure en italien, en espagnol, en latin +et en grec, l'avait quittée en disant dans son enthousiasme: «Voir +la cour sans voir Marguerite de Valois, c'est ne voir ni la France +ni la cour.» + +Aussi les harangues ne manquaient pas au roi Charles IX et à la +reine de Navarre; on sait combien les huguenots étaient +harangueurs. Force allusions au passé, force demandes pour +l'avenir furent adroitement glissées au roi au milieu de ces +harangues; mais à toutes ces allusions, il répondait avec ses +lèvres pâles et son sourire rusé: + +-- En donnant ma soeur Margot à Henri de Navarre, je donne mon +coeur à tous les protestants du royaume. + +Mot qui rassurait les uns et faisait sourire les autres, car il +avait réellement deux sens: l'un paternel, et dont en bonne +conscience Charles IX ne voulait pas surcharger sa pensée; l'autre +injurieux pour l'épousée, pour son mari et pour celui-là même qui +le disait, car il rappelait quelques sourds scandales dont la +chronique de la cour avait déjà trouvé moyen de souiller la robe +nuptiale de Marguerite de Valois. + +Cependant M. de Guise causait, comme nous l'avons dit, avec +Téligny; mais il ne donnait pas à l'entretien une attention si +soutenue qu'il ne se détournât parfois pour lancer un regard sur +le groupe de dames au centre duquel resplendissait la reine de +Navarre. Si le regard de la princesse rencontrait alors celui du +jeune duc, un nuage semblait obscurcir ce front charmant autour +duquel des étoiles de diamants formaient une tremblante auréole, +et quelque vague dessein perçait dans son attitude impatiente et +agitée. + +La princesse Claude, soeur aînée de Marguerite, qui depuis +quelques années déjà avait épousé le duc de Lorraine, avait +remarqué cette inquiétude, et elle s'approchait d'elle pour lui en +demander la cause, lorsque chacun s'écartant devant la reine mère, +qui s'avançait appuyée au bras du jeune prince de Condé, la +princesse se trouva refoulée loin de sa soeur. Il y eut alors un +mouvement général dont le duc de Guise profita pour se rapprocher +de madame de Nevers, sa belle-soeur, et par conséquent de +Marguerite. Madame de Lorraine, qui n'avait pas perdu la jeune +reine des yeux, vit alors, au lieu de ce nuage qu'elle avait +remarqué sur son front, une flamme ardente passer sur ses joues. +Cependant le duc s'approchait toujours, et quand il ne fut plus +qu'à deux pas de Marguerite, celle-ci, qui semblait plutôt le +sentir que le voir, se retourna en faisant un effort violent pour +donner à son visage le calme et l'insouciance; alors le duc salua +respectueusement, et, tout en s'inclinant devant elle, murmura à +demi-voix: + +-- _Ipse attuli._ + +Ce qui voulait dire: + +«Je l'ai_ apporté_, ou _apporté moi-même_.» + +Marguerite rendit sa révérence au jeune duc, et, en se relevant, +laissa tomber cette réponse: + +-- _Noctu pro more. _Ce qui signifiait: «Cette nuit comme +d'habitude.» Ces douces paroles, absorbées par l'énorme collet +goudronné de la princesse comme par l'enroulement d'un porte-voix, +ne furent entendues que de la personne à laquelle on les +adressait; mais si court qu'eût été le dialogue, sans doute il +embrassait tout ce que les deux jeunes gens avaient à se dire, car +après cet échange de deux mots contre trois, ils se séparèrent, +Marguerite le front plus rêveur, et le duc le front plus radieux +qu'avant qu'ils se fussent rapprochés. Cette petite scène avait eu +lieu sans que l'homme le plus intéressé à la remarquer eût paru y +faire la moindre attention, car, de son côté, le roi de Navarre +n'avait d'yeux que pour une seule personne qui rassemblait autour +d'elle une cour presque aussi nombreuse que Marguerite de Valois, +cette personne était la belle madame de Sauve. + +Charlotte de Beaune-Semblançay, petite-fille du malheureux +Semblançay et femme de Simon de Fizes, baron de Sauve, était une +des dames d'atours de Catherine de Médicis, et l'une des plus +redoutables auxiliaires de cette reine, qui versait à ses ennemis +le philtre de l'amour quand elle n'osait leur verser le poison +florentin; petite, blonde, tour à tour pétillante de vivacité ou +languissante de mélancolie, toujours prête à l'amour et à +l'intrigue, les deux grandes affaires qui, depuis cinquante ans, +occupaient la cour des trois rois qui s'étaient succédé; femme +dans toute l'acception du mot et dans tout le charme de la chose, +depuis l'oeil bleu languissant ou brillant de flammes jusqu'aux +petits pieds mutins et cambrés dans leurs mules de velours, madame +de Sauve s'était, depuis quelques mois déjà, emparée de toutes les +facultés du roi de Navarre, qui débutait alors dans la carrière +amoureuse comme dans la carrière politique; si bien que Marguerite +de Navarre, beauté magnifique et royale, n'avait même plus trouvé +l'admiration au fond du coeur de son époux; et, chose étrange et +qui étonnait tout le monde, même de la part de cette âme pleine de +ténèbres et de mystères, c'est que Catherine de Médicis, tout en +poursuivant son projet d'union entre sa fille et le roi de +Navarre, n'avait pas discontinué de favoriser presque ouvertement +les amours de celui-ci avec madame de Sauve. Mais malgré cette +aide puissante et en dépit des moeurs faciles de l'époque, la +belle Charlotte avait résisté jusque-là; et de cette résistance +inconnue, incroyable, inouïe, plus encore que de la beauté et de +l'esprit de celle qui résistait, était née dans le coeur du +Béarnais une passion qui, ne pouvant se satisfaire, s'était +repliée sur elle-même et avait dévoré dans le coeur du jeune roi +la timidité, l'orgueil et jusqu'à cette insouciance, moitié +philosophique, moitié paresseuse, qui faisait le fond de son +caractère. + +Madame de Sauve venait d'entrer depuis quelques minutes seulement +dans la salle de bal: soit dépit, soit douleur, elle avait résolu +d'abord de ne point assister au triomphe de sa rivale, et, sous le +prétexte d'une indisposition, elle avait laissé son mari, +secrétaire d'État depuis cinq ans, venir seul au Louvre. Mais en +apercevant le baron de Sauve sans sa femme, Catherine de Médicis +s'était informée des causes qui tenaient sa bien-aimée Charlotte +éloignée; et, apprenant que ce n'était qu'une légère +indisposition, elle lui avait écrit quelques mots d'appel, +auxquels la jeune femme s'était empressée d'obéir. Henri, tout +attristé qu'il avait été d'abord de son absence, avait cependant +respiré plus librement lorsqu'il avait vu M. de Sauve entrer seul; +mais au moment où, ne s'attendant aucunement à cette apparition, +il allait en soupirant se rapprocher de l'aimable créature qu'il +était condamné, sinon à aimer, du moins à traiter en épouse, il +avait vu au bout de la galerie surgir madame de Sauve; alors il +était demeuré cloué à sa place, les yeux fixés sur cette Circé qui +l'enchaînait à elle comme un lien magique, et, au lieu de +continuer sa marche vers sa femme, par un mouvement d'hésitation +qui tenait bien plus à l'étonnement qu'à la crainte, il s'avança +vers madame de Sauve. + +De leur côté les courtisans, voyant que le roi de Navarre, dont on +connaissait déjà le coeur inflammable, se rapprochait de la belle +Charlotte, n'eurent point le courage de s'opposer à leur réunion; +ils s'éloignèrent complaisamment, de sorte qu'au même instant où +Marguerite de Valois et M. de Guise échangeaient les quelques mots +latins que nous avons rapportés, Henri, arrivé près de madame de +Sauve, entamait avec elle en français fort intelligible, quoique +saupoudré d'accent gascon, une conversation beaucoup moins +mystérieuse. + +-- Ah! ma mie! lui dit-il, vous voilà donc revenue au moment où +l'on m'avait dit que vous étiez malade et où j'avais perdu +l'espérance de vous voir? + +-- Votre Majesté, répondit madame de Sauve, aurait-elle la +prétention de me faire croire que cette espérance lui avait +beaucoup coûté à perdre? + +-- Sang-diou! je crois bien, reprit le Béarnais; ne savez-vous +point que vous êtes mon soleil pendant le jour et mon étoile +pendant la nuit? En vérité je me croyais dans l'obscurité la plus +profonde, lorsque vous avez paru tout à l'heure et avez soudain +tout éclairé. + +-- C'est un mauvais tour que je vous joue alors, Monseigneur. + +-- Que voulez-vous dire, ma mie? demanda Henri. + +-- Je veux dire que lorsqu'on est maître de la plus belle femme de +France, la seule chose qu'on doive désirer, c'est que la lumière +disparaisse pour faire place à l'obscurité, car c'est dans +l'obscurité que nous attend le bonheur. + +-- Ce bonheur, mauvaise, vous savez bien qu'il est aux mains d'une +seule personne, et que cette personne se rit et se joue du pauvre +Henri. + +-- Oh! reprit la baronne, j'aurais cru, au contraire, moi, que +c'était cette personne qui était le jouet et la risée du roi de +Navarre. + +Henri fut effrayé de cette attitude hostile, et cependant il +réfléchit qu'elle trahissait le dépit, et que le dépit n'est que +le masque de l'amour. + +-- En vérité, dit-il, chère Charlotte, vous me faites là un +injuste reproche, et je ne comprends pas qu'une si jolie bouche +soit en même temps si cruelle. Croyez-vous donc que ce soit moi +qui me marie? Eh! non, ventre saint gris! ce n'est pas moi! + +-- C'est moi, peut-être! reprit aigrement la baronne, si jamais +peut paraître aigre la voix de la femme qui nous aime et qui nous +reproche de ne pas l'aimer. + +-- Avec vos beaux yeux n'avez-vous pas vu plus loin, baronne? Non, +non, ce n'est pas Henri de Navarre qui épouse Marguerite de +Valois. + +-- Et qui est-ce donc alors? + +-- Eh, sang-diou! c'est la religion réformée qui épouse le pape, +voilà tout. + +-- Nenni, nenni, Monseigneur, et je ne me laisse pas prendre à vos +jeux d'esprit, moi: Votre Majesté aime madame Marguerite, et je ne +vous en fais pas un reproche, Dieu m'en garde! elle est assez +belle pour être aimée. + +Henri réfléchit un instant, et tandis qu'il réfléchissait, un bon +sourire retroussa le coin de ses lèvres. + +-- Baronne, dit-il, vous me cherchez querelle, ce me semble, et +cependant vous n'en avez pas le droit; qu'avez-vous fait, voyons! +pour m'empêcher d'épouser madame Marguerite? Rien; au contraire, +vous m'avez toujours désespéré. + +-- Et bien m'en a pris, Monseigneur! répondit madame de Sauve. + +-- Comment cela? + +-- Sans doute, puisque aujourd'hui vous en épousez une autre. + +-- Ah! je l'épouse parce que vous ne m'aimez pas. + +-- Si je vous eusse aimé, Sire, il me faudrait donc mourir dans +une heure! + +-- Dans une heure! Que voulez-vous dire, et de quelle mort seriez- +vous morte? + +-- De jalousie... car dans une heure la reine de Navarre renverra +ses femmes, et Votre Majesté ses gentilshommes. + +-- Est-ce là véritablement la pensée qui vous préoccupe, ma mie? + +-- Je ne dis pas cela. Je dis que, si je vous aimais, elle me +préoccuperait horriblement. + +-- Eh bien, s'écria Henri au comble de la joie d'entendre cet +aveu, le premier qu'il eût reçu, si le roi de Navarre ne renvoyait +pas ses gentilshommes ce soir? + +-- Sire, dit madame de Sauve, regardant le roi avec un étonnement +qui cette fois n'était pas joué, vous dites là des choses +impossibles et surtout incroyables. + +-- Pour que vous le croyiez, que faut-il donc faire? + +-- Il faudrait m'en donner la preuve, et cette preuve, vous ne +pouvez me la donner. + +-- Si fait, baronne, si fait. Par saint Henri! je vous la +donnerai, au contraire, s'écria le roi en dévorant la jeune femme +d'un regard embrasé d'amour. + +-- Ô Votre Majesté! ... murmura la belle Charlotte en baissant la +voix et les yeux. Je ne comprends pas... Non, non! il est +impossible que vous échappiez au bonheur qui vous attend. + +-- Il y a quatre Henri dans cette salle, mon adorée! reprit le +roi: Henri de France, Henri de Condé, Henri de Guise, mais il n'y +a qu'un Henri de Navarre. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, si vous avez ce Henri de Navarre près de vous toute +cette nuit... + +-- Toute cette nuit? + +-- Oui; serez-vous certaine qu'il ne sera pas près d'une autre? + +-- Ah! si vous faites cela, Sire, s'écria à son tour la dame de +Sauve. + +-- Foi de gentilhomme, je le ferai. Madame de Sauve leva ses +grands yeux humides de voluptueuses promesses et sourit au roi, +dont le coeur s'emplit d'une joie enivrante. + +-- Voyons, reprit Henri, en ce cas, que direz-vous? + +-- Oh! en ce cas, répondit Charlotte, en ce cas je dirai que je +suis véritablement aimée de Votre Majesté. + +-- Ventre-saint-gris! vous le direz donc, car cela est, baronne. + +-- Mais comment faire? murmura madame de Sauve. + +-- Oh! par Dieu! baronne, il n'est point que vous n'ayez autour de +vous quelque camérière, quelque suivante, quelque fille dont vous +soyez sûre? + +-- Oh! j'ai Dariole, qui m'est si dévouée qu'elle se ferait couper +en morceaux pour moi: un véritable trésor. + +-- Sang-diou! baronne, dites à cette fille que je ferai sa fortune +quand je serai roi de France, comme me le prédisent les +astrologues. + +Charlotte sourit; car dès cette époque la réputation gasconne du +Béarnais était déjà établie à l'endroit de ses promesses. + +-- Eh bien, dit-elle, que désirez-vous de Dariole? + +-- Bien peu de chose pour elle, tout pour moi. + +-- Enfin? + +-- Votre appartement est au-dessus du mien? + +-- Oui. + +-- Qu'elle attende derrière la porte. Je frapperai doucement trois +coups; elle ouvrira, et vous aurez la preuve que je vous ai +offerte. + +Madame de Sauve garda le silence pendant quelques secondes; puis, +comme si elle eût regardé autour d'elle pour n'être pas entendue, +elle fixa un instant la vue sur le groupe où se tenait la reine +mère; mais si court que fut cet instant, il suffit pour que +Catherine et sa dame d'atours échangeassent chacune un regard. + +-- Oh! si je voulais, dit madame de Sauve avec un accent de sirène +qui eût fait fondre la cire dans les oreilles d'Ulysse, si je +voulais prendre Votre Majesté en mensonge. + +-- Essayez, ma mie, essayez... + +-- Ah! ma foi! j'avoue que j'en combats l'envie. + +-- Laissez-vous vaincre: les femmes ne sont jamais si fortes +qu'après leur défaite. + +-- Sire, je retiens votre promesse pour Dariole le jour où vous +serez roi de France. Henri jeta un cri de joie. + +C'était juste au moment où ce cri s'échappait de la bouche du +Béarnais que la reine de Navarre répondait au duc de Guise: + +«_Noctu pro more_: Cette nuit comme d'habitude.» + +Alors Henri s'éloigna de madame de Sauve aussi heureux que l'était +le duc de Guise en s'éloignant lui-même de Marguerite de Valois. + +Une heure après cette double scène que nous venons de raconter, le +roi Charles et la reine mère se retirèrent dans leurs +appartements; presque aussitôt les salles commencèrent à se +dépeupler, les galeries laissèrent voir la base de leurs colonnes +de marbre. L'amiral et le prince de Condé furent reconduits par +quatre cents gentilshommes huguenots au milieu de la foule qui +grondait sur leur passage. Puis Henri de Guise, avec les seigneurs +lorrains et les catholiques, sortirent à leur tour, escortés des +cris de joie et des applaudissements du peuple. + +Quant à Marguerite de Valois, à Henri de Navarre et à madame de +Sauve, on sait qu'ils demeuraient au Louvre même. + + + +II +La chambre de la reine de Navarre + + +Le duc de Guise reconduisit sa belle-soeur, la duchesse de Nevers, +en son hôtel qui était situé rue du Chaume, en face de la rue de +Brac, et après l'avoir remise à ses femmes, passa dans son +appartement pour changer de costume, prendre un manteau de nuit et +s'armer d'un de ces poignards courts et aigus qu'on appelait une +foi de gentilhomme, lesquels se portaient sans l'épée; mais au +moment où il le prenait sur la table où il était déposé, il +aperçut un petit billet serré entre la lame et le fourreau. + +Il l'ouvrit et lut ce qui suit: + +«J'espère bien que M. de Guise ne retournera pas cette nuit au +Louvre, ou, s'il y retourne, qu'il prendra au moins la précaution +de s'armer d'une bonne cotte de mailles et d'une bonne épée.» + +-- Ah! ah! dit le duc en se retournant vers son valet de chambre, +voici un singulier avertissement, maître Robin. Maintenant faites- +moi le plaisir de me dire quelles sont les personnes qui ont +pénétré ici pendant mon absence. + +-- Une seule, Monseigneur. + +-- Laquelle? + +-- M. du Gast. + +-- Ah! ah! En effet, il me semblait bien reconnaître l'écriture. +Et tu es sûr que du Gast est venu, tu l'as vu? + +-- J'ai fait plus, Monseigneur, je lui ai parlé. + +-- Bon; alors je suivrai le conseil. Ma jaquette et mon épée. + +Le valet de chambre, habitué à ces mutations de costumes, apporta +l'une et l'autre. Le duc alors revêtit sa jaquette, qui était en +chaînons de mailles si souples que la trame d'acier n'était guère +plus épaisse que du velours; puis il passa par-dessus son jaque +des chausses et un pourpoint gris et argent, qui étaient ses +couleurs favorites, tira de longues bottes qui montaient jusqu'au +milieu de ses cuisses, se coiffa d'un toquet de velours noir sans +plume ni pierreries, s'enveloppa d'un manteau de couleur sombre, +passa un poignard à sa ceinture, et, mettant son épée aux mains +d'un page, seule escorte dont il voulût se faire accompagner, il +prit le chemin du Louvre. + +Comme il posait le pied sur le seuil de l'hôtel, le veilleur de +Saint-Germain-l'Auxerrois venait d'annoncer une heure du matin. + +Si avancée que fût la nuit et si peu sûres que fussent les rues à +cette époque, aucun accident n'arriva à l'aventureux prince par le +chemin, et il arriva sain et sauf devant la masse colossale du +vieux Louvre, dont toute les lumières s'étaient successivement +éteintes, et qui se dressait, à cette heure, formidable de silence +et d'obscurité. + +En avant du château royal s'étendait un fossé profond, sur lequel +donnaient la plupart des chambres des princes logés au palais. +L'appartement de Marguerite était situé au premier étage. + +Mais ce premier étage, accessible s'il n'y eût point eu de fossé, +se trouvait, grâce au retranchement, élevé de près de trente +pieds, et, par conséquent, hors de l'atteinte des amants et des +voleurs, ce qui n'empêcha point M. le duc de Guise de descendre +résolument dans le fossé. + +Au même instant, on entendit le bruit d'une fenêtre du rez-de- +chaussée qui s'ouvrait. Cette fenêtre était grillée; mais une main +parut, souleva un des barreaux descellés d'avance, et laissa +pendre, par cette ouverture, un lacet de soie. + +-- Est-ce vous, Gillonne? demanda le duc à voix basse. + +-- Oui, Monseigneur, répondit une voix de femme d'un accent plus +bas encore. + +-- Et Marguerite? + +-- Elle vous attend. + +-- Bien. À ces mots le duc fit signe à son page, qui, ouvrant son +manteau, déroula une petite échelle de corde. Le prince attacha +l'une des extrémités de l'échelle au lacet qui pendait. Gillonne +tira l'échelle à elle, l'assujettit solidement; et le prince, +après avoir bouclé son épée à son ceinturon, commença l'escalade, +qu'il acheva sans accident. Derrière lui, le barreau reprit sa +place, la fenêtre se referma, et le page, après avoir vu entrer +paisiblement son seigneur dans le Louvre, aux fenêtres duquel il +l'avait accompagné vingt fois de la même façon, s'alla coucher, +enveloppé dans son manteau, sur l'herbe du fossé et à l'ombre de +la muraille. Il faisait une nuit sombre, et quelques gouttes d'eau +tombaient tièdes et larges des nuages chargés de soufre et +d'électricité. + +Le duc de Guise suivit sa conductrice, qui n'était rien moins que +la fille de Jacques de Matignon, maréchal de France; c'était la +confidente toute particulière de Marguerite, qui n'avait aucun +secret pour elle, et l'on prétendait qu'au nombre des mystères +qu'enfermait son incorruptible fidélité, il y en avait de si +terribles que c'étaient ceux-là qui la forçaient de garder les +autres. + +Aucune lumière n'était demeurée ni dans les chambres basses ni +dans les corridors; de temps en temps seulement un éclair livide +illuminait les appartements sombres d'un reflet bleuâtre qui +disparaissait aussitôt. + +Le duc, toujours guidé par sa conductrice qui le tenait par la +main, atteignit enfin un escalier en spirale pratiqué dans +l'épaisseur d'un mur et qui s'ouvrait par une porte secrète et +invisible dans l'antichambre de l'appartement de Marguerite. + +L'antichambre, comme les autres salles du bas, était dans la plus +profonde obscurité. + +Arrivés dans cette antichambre, Gillonne s'arrêta. + +-- Avez-vous apporté ce que désire la reine? demanda-t-elle à voix +basse. + +-- Oui, répondit le duc de Guise; mais je ne le remettrai qu'à Sa +Majesté elle-même. + +-- Venez donc et sans perdre un instant! dit alors au milieu de +l'obscurité une voix qui fit tressaillir le duc, car il la +reconnut pour celle de Marguerite. + +Et en même temps une portière de velours violet fleurdelisé d'or +se soulevant, le duc distingua dans l'ombre la reine elle-même, +qui, impatiente, était venue au-devant de lui. + +-- Me voici, madame, dit alors le duc. Et il passa rapidement de +l'autre côté de la portière qui retomba derrière lui. Alors ce +fut, à son tour, à Marguerite de Valois de servir de guide au +prince dans cet appartement d'ailleurs bien connu de lui, tandis +que Gillonne, restée à la porte, avait, en portant le doigt à sa +bouche, rassuré sa royale maîtresse. Comme si elle eût compris les +jalouses inquiétudes du duc, Marguerite le conduisit jusque dans +sa chambre à coucher; là elle s'arrêta. + +-- Eh bien, lui dit-elle, êtes-vous content, duc? + +-- Content, madame, demanda celui-ci, et de quoi, je vous prie? + +-- De cette preuve que je vous donne, reprit Marguerite avec un +léger accent de dépit, que j'appartiens à un homme qui, le soir de +son mariage, la nuit même de ses noces, fait assez peu de cas de +moi pour n'être pas même venu me remercier de l'honneur que je lui +ai fait non pas en le choisissant, mais en l'acceptant pour époux. + +-- Oh! madame, dit tristement le duc, rassurez-vous, il viendra, +surtout si vous le désirez. + +-- Et c'est vous qui dites cela, Henri, s'écria Marguerite, vous +qui, entre tous, savez le contraire de ce que vous dites! Si +j'avais le désir que vous me supposez, vous eussé-je donc prié de +venir au Louvre? + +-- Vous m'avez prié de venir au Louvre, Marguerite, parce que vous +avez le désir d'éteindre tout vestige de notre passé, et que ce +passé vivait non seulement dans mon coeur, mais dans ce coffre +d'argent que je vous rapporte. + +-- Henri, voulez-vous que je vous dise une chose? reprit +Marguerite en regardant fixement le duc, c'est que vous ne me +faites plus l'effet d'un prince, mais d'un écolier! Moi nier que +je vous ai aimé! moi vouloir éteindre une flamme qui mourra peut- +être, mais dont le reflet ne mourra pas! Car les amours des +personnes de mon rang illuminent et souvent dévorent toute +l'époque qui leur est contemporaine. Non, non, mon duc! Vous +pouvez garder les lettres de votre Marguerite et le coffre qu'elle +vous a donné. De ces lettres que contient le coffre elle ne vous +en demande qu'une seule, et encore parce que cette lettre est +aussi dangereuse pour vous que pour elle. + +-- Tout est à vous, dit le duc; choisissez donc là-dedans celle +que vous voudrez anéantir. + +Marguerite fouilla vivement dans le coffre ouvert, et d'une main +frémissante prit l'une après l'autre une douzaine de lettres dont +elle se contenta de regarder les adresses, comme si à l'inspection +de ces seules adresses sa mémoire lui rappelait ce que contenaient +ces lettres; mais arrivée au bout de l'examen elle regarda le duc, +et, toute pâlissante: + +-- Monsieur, dit-elle, celle que je cherche n'est pas là. +L'auriez-vous perdue, par hasard; car, quant à l'avoir livrée... + +-- Et quelle lettre cherchez-vous, madame? + +-- Celle dans laquelle je vous disais de vous marier sans retard. + +-- Pour excuser votre infidélité? Marguerite haussa les épaules. + +-- Non, mais pour vous sauver la vie. Celle où je vous disais que +le roi, voyant notre amour et les efforts que je faisais pour +rompre votre future union avec l'infante de Portugal, avait fait +venir son frère le bâtard d'Angoulême et lui avait dit en lui +montrant deux épées: «De celle-ci tue Henri de Guise ce soir, ou +de celle-là je te tuerai demain.» Cette lettre, où est-elle? + +-- La voici, dit le duc de Guise en la tirant de sa poitrine. +Marguerite la lui arracha presque des mains, l'ouvrit avidement, +s'assura que c'était bien celle qu'elle réclamait, poussa une +exclamation de joie et l'approcha de la bougie. La flamme se +communiqua aussitôt de la mèche au papier, qui en un instant fut +consumé; puis, comme si Marguerite eût craint qu'on pût aller +chercher l'imprudent avis jusque dans les cendres, elle les écrasa +sous son pied. + +Le duc de Guise, pendant toute cette fiévreuse action, avait suivi +des yeux sa maîtresse. + +-- Eh bien, Marguerite, dit-il quand elle eut fini, êtes-vous +contente maintenant? + +-- Oui; car, maintenant que vous avez épousé la princesse de +Porcian, mon frère me pardonnera votre amour; tandis qu'il ne +m'eût pas pardonné la révélation d'un secret comme celui que, dans +ma faiblesse pour vous, je n'ai pas eu la puissance de vous +cacher. + +-- C'est vrai, dit le duc de Guise; dans ce temps-là vous +m'aimiez. + +-- Et je vous aime encore, Henri, autant et plus que jamais. + +-- Vous?... + +-- Oui, moi; car jamais plus qu'aujourd'hui je n'eus besoin d'un +ami sincère et dévoué. Reine, je n'ai pas de trône; femme, je n'ai +pas de mari. + +Le jeune prince secoua tristement la tête. + +-- Mais quand je vous dis, quand je vous répète, Henri, que mon +mari non seulement ne m'aime pas, mais qu'il me hait, mais qu'il +me méprise; d'ailleurs, il me semble que votre présence dans la +chambre où il devrait être fait bien preuve de cette haine et de +ce mépris. + +-- Il n'est pas encore tard, madame, et il a fallu au roi de +Navarre le temps de congédier ses gentilshommes, et, s'il n'est +pas venu, il ne tardera pas à venir. + +-- Et moi je vous dis, s'écria Marguerite avec un dépit croissant, +moi je vous dis qu'il ne viendra pas. + +-- Madame, s'écria Gillonne en ouvrant la porte et en soulevant la +portière, madame, le roi de Navarre sort de son appartement. + +-- Oh! je le savais bien, moi, qu'il viendrait! s'écria le duc de +Guise. + +-- Henri, dit Marguerite d'une voix brève et en saisissant la main +du duc, Henri, vous allez voir si je suis une femme de parole, et +si l'on peut compter sur ce que j'ai promis une fois. Henri, +entrez dans ce cabinet. + +-- Madame, laissez-moi partir s'il en est temps encore, car songez +qu'à la première marque d'amour qu'il vous donne je sors de ce +cabinet, et alors malheur à lui! + +-- Vous êtes fou! entrez, entrez, vous dis-je, je réponds de tout. +Et elle poussa le duc dans le cabinet. + +Il était temps. La porte était à peine fermée derrière le prince +que le roi de Navarre, escorté de deux pages qui portaient huit +flambeaux de cire jaune sur deux candélabres, apparut souriant sur +le seuil de la chambre. + +Marguerite cacha son trouble en faisant une profonde révérence. + +-- Vous n'êtes pas encore au lit, madame? demanda le Béarnais avec +sa physionomie ouverte et joyeuse; m'attendiez-vous, par hasard? + +-- Non, monsieur, répondit Marguerite, car hier encore vous m'avez +dit que vous saviez bien que notre mariage était une alliance +politique, et que vous ne me contraindriez jamais. + +-- À la bonne heure; mais ce n'est point une raison pour ne pas +causer quelque peu ensemble. Gillonne, fermez la porte et laissez- +nous. + +Marguerite, qui était assise, se leva, et étendit la main comme +pour ordonner aux pages de rester. + +-- Faut-il que j'appelle vos femmes? demanda le roi. Je le ferai +si tel est votre désir, quoique je vous avoue que, pour les choses +que j'ai à vous dire, j'aimerais mieux que nous fussions en tête- +à-tête. + +Et le roi de Navarre s'avança vers le cabinet. + +-- Non! s'écria Marguerite en s'élançant au-devant de lui avec +impétuosité; non, c'est inutile, et je suis prête à vous entendre. + +Le Béarnais savait ce qu'il voulait savoir; il jeta un regard +rapide et profond vers le cabinet, comme s'il eût voulu, malgré la +portière qui le voilait, pénétrer dans ses plus sombres +profondeurs; puis, ramenant ses regards sur sa belle épousée pâle +de terreur: + +-- En ce cas, madame, dit-il d'une voix parfaitement calme, +causons donc un instant. + +-- Comme il plaira à Votre Majesté, dit la jeune femme en +retombant plutôt qu'elle ne s'assit sur le siège que lui indiquait +son mari. + +Le Béarnais se plaça près d'elle. + +-- Madame, continua-t-il, quoi qu'en aient dit bien des gens, +notre mariage est, je le pense, un bon mariage. Je suis bien à +vous et vous êtes bien à moi. + +-- Mais..., dit Marguerite effrayée. + +-- Nous devons en conséquence, continua le roi de Navarre sans +paraître remarquer l'hésitation de Marguerite, agir l'un avec +l'autre comme de bons alliés, puisque nous nous sommes aujourd'hui +juré alliance devant Dieu. N'est-ce pas votre avis? + +-- Sans doute, monsieur. + +-- Je sais, madame, combien votre pénétration est grande, je sais +combien le terrain de la cour est semé de dangereux abîmes; or, je +suis jeune, et, quoique je n'aie jamais fait de mal à personne, +j'ai bon nombre d'ennemis. Dans quel camp, madame, dois-je ranger +celle qui porte mon nom et qui m'a juré affection au pied de +l'autel? + +-- Oh! monsieur, pourriez-vous penser... + +-- Je ne pense rien, madame, j'espère, et je veux m'assurer que +mon espérance est fondée. Il est certain que notre mariage n'est +qu'un prétexte ou qu'un piège. + +Marguerite tressaillit, car peut-être aussi cette pensée s'était- +elle présentée à son esprit. + +-- Maintenant, lequel des deux? continua Henri de Navarre. Le roi +me hait, le duc d'Anjou me hait, le duc d'Alençon me hait, +Catherine de Médicis haïssait trop ma mère pour ne point me haïr. + +-- Oh! monsieur, que dites-vous? + +-- La vérité, madame, reprit le roi, et je voudrais, afin qu'on ne +crût pas que je suis dupe de l'assassinat de M. de Mouy et de +l'empoisonnement de ma mère, je voudrais qu'il y eût ici quelqu'un +qui pût m'entendre. + +-- Oh! monsieur, dit vivement Marguerite, et de l'air le plus +calme et le plus souriant qu'elle pût prendre, vous savez bien +qu'il n'y a ici que vous et moi. + +-- Et voilà justement ce qui fait que je m'abandonne, voilà ce qui +fait que j'ose vous dire que je ne suis dupe ni des caresses que +me fait la maison de France, ni de celles que me fait la maison de +Lorraine. + +-- Sire! Sire! s'écria Marguerite. + +-- Eh bien, qu'y a-t-il, ma mie? demanda Henri souriant à son +tour. + +-- Il y a, monsieur, que de pareils discours sont bien dangereux. + +-- Non, pas quand on est en tête-à-tête, reprit le roi. Je vous +disais donc... + +Marguerite était visiblement au supplice; elle eût voulu arrêter +chaque parole sur les lèvres du Béarnais; mais Henri continua avec +son apparente bonhomie: + +-- Je vous disais donc que j'étais menacé de tous côtés, menacé +par le roi, menacé par le duc d'Alençon, menacé par le duc +d'Anjou, menacé par la reine mère, menacé par le duc de Guise, par +le duc de Mayenne, par le cardinal de Lorraine, menacé par tout le +monde, enfin. On sent cela instinctivement; vous le savez, madame. +Eh bien! contre toutes ces menaces qui ne peuvent tarder de +devenir des attaques, je puis me défendre avec votre secours; car +vous êtes aimée, vous, de toutes les personnes qui me détestent. + +-- Moi? dit Marguerite. + +-- Oui, vous, reprit Henri de Navarre avec une bonhomie parfaite; +oui, vous êtes aimée du roi Charles; vous êtes aimée, il appuya +sur le mot, du duc d'Alençon; vous êtes aimée de la reine +Catherine; enfin, vous êtes aimée du duc de Guise. + +-- Monsieur..., murmura Marguerite. + +-- Eh bien! qu'y a-t-il donc d'étonnant que tout le monde vous +aime? ceux que je viens de vous nommer sont vos frères ou vos +parents. Aimer ses parents ou ses frères, c'est vivre selon le +coeur de Dieu. + +-- Mais enfin, reprit Marguerite oppressée, où voulez-vous en +venir, monsieur? + +-- J'en veux venir à ce que je vous ai dit; c'est que si vous vous +faites, je ne dirai pas mon amie, mais mon alliée, je puis tout +braver; tandis qu'au contraire, si vous vous faites mon ennemie, +je suis perdu. + +-- Oh! votre ennemie, jamais, monsieur! s'écria Marguerite. + +-- Mais mon amie, jamais non plus?... + +-- Peut-être. + +-- Et mon alliée? + +-- Certainement. Et Marguerite se retourna et tendit la main au +roi. + +Henri la prit, la baisa galamment, et la gardant dans les siennes +bien plus dans un désir d'investigation que par un sentiment de +tendresse: + +-- Eh bien, je vous crois, madame, dit-il, et vous accepte pour +alliée. Ainsi donc on nous a mariés sans que nous nous +connussions, sans que nous nous aimassions; on nous a mariés sans +nous consulter, nous qu'on mariait. Nous ne nous devons donc rien +comme mari et femme. Vous voyez, madame, que je vais au-devant de +vos voeux, et que je vous confirme ce soir ce que je vous disais +hier. Mais nous, nous nous allions librement, sans que personne +nous y force, nous, nous allions comme deux coeurs loyaux qui se +doivent protection mutuelle et s'allient; c'est bien comme cela +que vous l'entendez? + +-- Oui, monsieur, dit Marguerite en essayant de retirer sa main. + +-- Eh bien, continua le Béarnais les yeux toujours fixés sur la +porte du cabinet, comme la première preuve d'une alliance franche +est la confiance la plus absolue, je vais, madame, vous raconter +dans ses détails les plus secrets le plan que j'ai formé à l'effet +de combattre victorieusement toutes ces inimitiés. + +-- Monsieur..., murmura Marguerite en tournant à son tour et +malgré elle les yeux vers le cabinet, tandis que le Béarnais, +voyant sa ruse réussir, souriait dans sa barbe. + +-- Voici donc ce que je vais faire, continua-t-il sans paraître +remarquer le trouble de la jeune femme; je vais... + +-- Monsieur, s'écria Marguerite en se levant vivement et en +saisissant le roi par le bras, permettez que je respire; +l'émotion... la chaleur... j'étouffe. + +En effet Marguerite était pâle et tremblante comme si elle allait +se laisser choir sur le tapis. + +Henri marcha droit à une fenêtre située à bonne distance et +l'ouvrit. Cette fenêtre donnait sur la rivière. + +Marguerite le suivit. + +-- Silence! silence! Sire! par pitié pour vous, murmura-t-elle. + +-- Eh! madame, fit le Béarnais en souriant à sa manière, ne +m'avez-vous pas dit que nous étions seuls? + +-- Oui, monsieur; mais n'avez-vous pas entendu dire qu'à l'aide +d'une sarbacane, introduite à travers un plafond ou à travers un +mur, on peut tout entendre? + +-- Bien, madame, bien, dit vivement et tout bas le Béarnais. Vous +ne m'aimez pas, c'est vrai; mais vous êtes une honnête femme. + +-- Que voulez-vous dire, monsieur? + +-- Je veux dire que si vous étiez capable de me trahir, vous +m'eussiez laissé continuer puisque je me trahissais tout seul. +Vous m'avez arrêté. Je sais maintenant que quelqu'un est caché +ici; que vous êtes une épouse infidèle, mais une fidèle alliée, et +dans ce moment-ci, ajouta le Béarnais en souriant, j'ai plus +besoin, je l'avoue, de fidélité en politique qu'en amour... + +-- Sire..., murmura Marguerite confuse. + +-- Bon, bon, nous parlerons de tout cela plus tard, dit Henri, +quand nous nous connaîtrons mieux. Puis, haussant la voix: + +-- Eh bien, continua-t-il, respirez-vous plus librement à cette +heure, madame? + +-- Oui, Sire, oui, murmura Marguerite. + +-- En ce cas reprit le Béarnais, je ne veux pas vous importuner +plus longtemps. Je vous devais mes respects et quelques avances de +bonne amitié; veuillez les accepter comme je vous les offre, de +tout mon coeur. Reposez-vous donc et bonne nuit. + +Marguerite leva sur son mari un oeil brillant de reconnaissance et +à son tour lui tendit la main. + +-- C'est convenu, dit-elle. + +-- Alliance politique, franche et loyale? demanda Henri. + +-- Franche et loyale, répondit la reine. Alors le Béarnais marcha +vers la porte, attirant du regard Marguerite comme fascinée. Puis, +lorsque la portière fut retombée entre eux et la chambre à +coucher: + +-- Merci, Marguerite, dit vivement Henri à voix basse, merci! Vous +êtes une vraie fille de France. Je pars tranquille. À défaut de +votre amour, votre amitié ne me fera pas défaut. Je compte sur +vous, comme de votre côté vous pouvez compter sur moi. Adieu, +madame. + +Et Henri baisa la main de sa femme en la pressant doucement; puis, +d'un pas agile, il retourna chez lui en se disant tout bas dans le +corridor: + +-- Qui diable est chez elle? Est-ce le roi, est-ce le duc d'Anjou, +est-ce le duc d'Alençon, est-ce le duc de Guise, est-ce un frère, +est-ce un amant, est-ce l'un et l'autre? En vérité, je suis +presque fâché d'avoir demandé maintenant ce rendez-vous à la +baronne; mais puisque je lui ai engagé ma parole et que Dariole +m'attend... n'importe; elle perdra un peu, j'en ai peur, à ce que +j'ai passé par la chambre à coucher de ma femme pour aller chez +elle, car, ventre-saint-gris! cette Margot, comme l'appelle mon +beau-frère Charles IX, est une adorable créature. + +Et d'un pas dans lequel se trahissait une légère hésitation Henri +de Navarre monta l'escalier qui conduisait à l'appartement de +madame de Sauve. + +Marguerite l'avait suivi des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu, et +alors elle était rentrée dans sa chambre. Elle trouva le duc à la +porte du cabinet: cette vue lui inspira presque un remords. + +De son côté le duc était grave, et son sourcil froncé dénonçait +une amère préoccupation. + +-- Marguerite est neutre aujourd'hui, dit-il, Marguerite sera +hostile dans huit jours. + +-- Ah! vous avez écouté? dit Marguerite. + +-- Que vouliez-vous que je fisse dans ce cabinet? + +-- Et vous trouvez que je me suis conduite autrement que devait se +conduire la reine de Navarre? + +-- Non, mais autrement que devait se conduire la maîtresse du duc +de Guise. + +-- Monsieur, répondit la reine, je puis ne pas aimer mon mari, +mais personne n'a le droit d'exiger de moi que je le trahisse. De +bonne foi, trahiriez-vous le secret de la princesse de Porcian, +votre femme? + +-- Allons, allons, madame, dit le duc en secouant la tête, c'est +bien. Je vois que vous ne m'aimez plus comme aux jours où vous me +racontiez ce que tramait le roi contre moi et les miens. + +-- Le roi était le fort et vous étiez les faibles. Henri est le +faible et vous êtes les forts. Je joue toujours le même rôle, vous +le voyez bien. + +-- Seulement vous passez d'un camp à l'autre. + +-- C'est un droit que j'ai acquis, monsieur, en vous sauvant la +vie. + +-- Bien, madame; et comme quand on se sépare on se rend entre +amants tout ce qu'on s'est donné, je vous sauverai la vie à mon +tour, si l'occasion s'en présente, et nous serons quittes. + +Et sur ce le duc s'inclina et sortit sans que Marguerite fît un +geste pour le retenir. Dans l'antichambre il trouva Gillonne, qui +le conduisit jusqu'à la fenêtre du rez-de-chaussée, et dans les +fossés son page avec lequel il retourna à l'hôtel de Guise. + +Pendant ce temps, Marguerite, rêveuse, alla se placer à sa +fenêtre. + +-- Quelle nuit de noces! murmura-t-elle; l'époux me fuit et +l'amant me quitte! + +En ce moment passa de l'autre côté du fossé, venant de la Tour du +Bois, et remontant vers le moulin de la Monnaie, un écolier le +poing sur la hanche et chantant: + +_Pourquoi doncques, quand je veux_ +_Ou mordre tes beaux cheveux,_ +_Ou baiser ta bouche aimée,_ +_Ou toucher à ton beau sein,_ +_Contrefais-tu la nonnain_ +_Dedans un cloître enfermée?_ + +_Pour qui gardes-tu tes yeux_ +_Et ton sein délicieux,_ +_Ton front, ta lèvre jumelle?_ +_En veux-tu baiser Pluton,_ +_Là-bas, après que Caron_ +_T'aura mise en sa nacelle?_ + +_Après ton dernier trépas,_ +_Belle, tu n'auras là-bas_ +_Qu'une bouchette blêmie;_ +_Et quand, mort, je te verrai,_ +_Aux ombres je n'avouerai_ +_Que jadis tu fus ma mie._ + +_Doncques, tandis que tu vis,_ +_Change, maîtresse, d'avis,_ +_Et ne m'épargne ta bouche;_ +_Car au jour où tu mourras,_ +_Lors tu te repentiras_ +_De m'avoir été farouche._ + +Marguerite écouta cette chanson en souriant avec mélancolie; puis, +lorsque la voix de l'écolier se fut perdue dans le lointain, elle +referma la fenêtre et appela Gillonne pour l'aider à se mettre au +lit. + + + +III +Un roi poète + + +Le lendemain et les jours qui suivirent se passèrent en fêtes, +ballets et tournois. + +La même fusion continuait de s'opérer entre les deux partis. +C'étaient des caresses et des attendrissements à faire perdre la +tête aux plus enragés huguenots. On avait vu le père Cotton dîner +et faire débauche avec le baron de Courtaumer, le duc de Guise +remonter la Seine en bateau de symphonie avec le prince de Condé. + +Le roi Charles paraissait avoir fait divorce avec sa mélancolie +habituelle, et ne pouvait plus se passer de son beau-frère Henri. +Enfin la reine mère était si joyeuse et si occupée de broderies, +de joyaux et de panaches, qu'elle en perdait le sommeil. + +Les huguenots, quelque peu amollis par cette Capoue nouvelle, +commençaient à revêtir les pourpoints de soie, à arborer les +devises et à parader devant certains balcons comme s'ils eussent +été catholiques. De tous côtés c'était une réaction en faveur de +la religion réformée, à croire que toute la cour allait se faire +protestante. L'amiral lui-même, malgré son expérience, s'y était +laissé prendre comme les autres, et il en avait la tête tellement +montée, qu'un soir il avait oublié, pendant deux heures, de mâcher +son cure-dent, occupation à laquelle il se livrait d'ordinaire +depuis deux heures de l'après-midi, moment où son dîner finissait, +jusqu'à huit heures du soir, moment auquel il se remettait à table +pour souper. + +Le soir où l'amiral s'était laissé aller à cet incroyable oubli de +ses habitudes, le roi Charles IX avait invité à goûter avec lui, +en petit comité, Henri de Navarre et le duc de Guise. Puis, la +collation terminée, il avait passé avec eux dans sa chambre, et là +il leur expliquait l'ingénieux mécanisme d'un piège à loups qu'il +avait inventé lui-même, lorsque, s'interrompant tout à coup: + +-- Monsieur l'amiral ne vient-il donc pas ce soir? demanda-t-il; +qui l'a aperçu aujourd'hui et qui peut me donner de ses nouvelles? + +-- Moi, dit le roi de Navarre, et au cas où Votre Majesté serait +inquiète de sa santé, je pourrais la rassurer, car je l'ai vu ce +matin à six heures et ce soir à sept. + +-- Ah! ah! fit le roi, dont les yeux un instant distraits se +reposèrent avec une curiosité perçante sur son beau-frère, vous +êtes bien matineux, Henriot, pour un jeune marié! + +-- Oui, Sire, répondit le roi de Béarn, je voulais savoir de +l'amiral, qui sait tout, si quelques gentilshommes que j'attends +encore ne sont point en route pour venir. + +-- Des gentilshommes encore! vous en aviez huit cents le jour de +vos noces, et tous les jours il en arrive de nouveaux, voulez-vous +donc nous envahir? dit Charles IX en riant. + +Le duc de Guise fronça le sourcil. + +-- Sire, répliqua le Béarnais, on parle d'une entreprise sur les +Flandres, et je réunis autour de moi tous ceux de mon pays et des +environs que je crois pouvoir être utiles à Votre Majesté. + +Le duc, se rappelant le projet dont le Béarnais avait parlé à +Marguerite le jour de ses noces, écouta plus attentivement. + +-- Bon! bon! répondit le roi avec son sourire fauve, plus il y en +aura, plus nous serons contents; amenez, amenez, Henri. Mais qui +sont ces gentilshommes? des vaillants, j'espère? + +-- J'ignore, Sire, si mes gentilshommes vaudront jamais ceux de +Votre Majesté, ceux de monsieur le duc d'Anjou ou ceux de monsieur +de Guise, mais je les connais et sais qu'ils feront de leur mieux. + +-- En attendez-vous beaucoup? + +-- Dix ou douze encore. + +-- Vous les appelez? + +-- Sire, leurs noms m'échappent, et, à l'exception de l'un d'eux, +qui m'est recommandé par Téligny comme un gentilhomme accompli et +qui s'appelle de la Mole, je ne saurais dire... + +-- De la Mole! n'est-ce point un Lerac de La Mole, reprit le roi +fort versé dans la science généalogique, un Provençal? + +-- Précisément, Sire; comme vous voyez, je recrute jusqu'en +Provence. + +-- Et moi, dit le duc de Guise avec un sourire moqueur, je vais +plus loin encore que Sa Majesté le roi de Navarre, car je vais +chercher jusqu'en Piémont tous les catholiques sûrs que j'y puis +trouver. + +-- Catholiques ou huguenots, interrompit le roi, peu m'importe, +pourvu qu'ils soient vaillants. + +Le roi, pour dire ces paroles qui, dans son esprit, mêlaient +huguenots et catholiques, avait pris une mine si indifférente que +le duc de Guise en fut étonné lui-même. + +-- Votre Majesté s'occupe de nos Flamands? dit l'amiral à qui le +roi, depuis quelques jours, avait accordé la faveur d'entrer chez +lui sans être annoncé, et qui venait d'entendre les dernières +paroles du roi. + +-- Ah! voici mon père l'amiral, s'écria Charles IX en ouvrant les +bras; on parle de guerre, de gentilshommes, de vaillants, et il +arrive; ce que c'est que l'aimant, le fer s'y tourne; mon beau- +frère de Navarre et mon cousin de Guise attendent des renforts +pour votre armée. Voilà ce dont il était question. + +-- Et ces renforts arrivent, dit l'amiral. + +-- Avez-vous eu des nouvelles, monsieur? demanda le Béarnais. + +-- Oui, mon fils, et particulièrement de M. de La Mole; il était +hier à Orléans, et sera demain ou après-demain à Paris. + +-- Peste! monsieur l'amiral est donc nécromant, pour savoir ainsi +ce qui se fait à trente ou quarante lieues de distance! Quant à +moi, je voudrais bien savoir avec pareille certitude ce qui se +passa ou ce qui s'est passé devant Orléans! + +Coligny resta impassible à ce trait sanglant du duc de Guise, +lequel faisait évidemment allusion à la mort de François de Guise, +son père, tué devant Orléans par Poltrot de Méré, non sans soupçon +que l'amiral eut conseillé le crime. + +-- Monsieur, répliqua-t-il froidement et avec dignité, je suis +nécromant toutes les fois que je veux savoir bien positivement ce +qui importe à mes affaires ou à celles du roi. + +Mon courrier est arrivé d'Orléans il y a une heure, et, grâce à la +poste, a fait trente-deux lieues dans la journée. M. de La Mole, +qui voyage sur son cheval, n'en fait que dix par jour, lui, et +arrivera seulement le 24. Voilà toute la magie. + +-- Bravo, mon père! bien répondu, dit Charles IX. Montrez à ces +jeunes gens que c'est la sagesse en même temps que l'âge qui ont +fait blanchir votre barbe et vos cheveux: aussi allons-nous les +envoyer parler de leurs tournois et de leurs amours, et rester +ensemble à parler de nos guerres. Ce sont les bons cavaliers qui +font les bons rois, mon père. Allez, messieurs, j'ai à causer avec +l'amiral. + +Les deux jeunes gens sortirent, le roi de Navarre d'abord, le duc +de Guise ensuite; mais, hors de la porte, chacun tourna de son +côté après une froide révérence. + +Coligny les avait suivis des yeux avec une certaine inquiétude, +car il ne voyait jamais rapprocher ces deux haines sans craindre +qu'il n'en jaillît quelque nouvel éclair. Charles IX comprit ce +qui se passait dans son esprit, vint à lui, et appuyant son bras +au sien: + +-- Soyez tranquille, mon père, je suis là pour maintenir chacun +dans l'obéissance et le respect. Je suis véritablement roi depuis +que ma mère n'est plus reine, et elle n'est plus reine depuis que +Coligny est mon père. + +-- Oh! Sire, dit l'amiral, la reine Catherine... + +-- Est une brouillonne. Avec elle il n'y a pas de paix possible. +Ces catholiques italiens sont enragés et n'entendent rien qu'à +exterminer. Moi, tout au contraire, non seulement je veux +pacifier, mais encore je veux donner de la puissance à ceux de la +religion. Les autres sont trop dissolus, mon père, et ils me +scandalisent par leurs amours et par leurs dérèglements. Tiens, +veux-tu que je te parle franchement, continua Charles IX en +redoublant d'épanchement, je me défie de tout ce qui m'entoure, +excepté de mes nouveaux amis! L'ambition des Tavannes m'est +suspecte. Vieilleville n'aime que le bon vin, et il serait capable +de trahir son roi pour une tonne de malvoisie. Montmorency ne se +soucie que de la chasse, et passe son temps entre ses chiens et +ses faucons. Le comte de Retz est Espagnol, les Guises sont +Lorrains: il n'y a de vrais Français en France, je crois, Dieu me +pardonne! que moi, mon beau-frère de Navarre et toi. Mais, moi, je +suis enchaîné au trône et ne puis commander des armées. C'est tout +au plus si on me laisse chasser à mon aise à Saint-Germain et à +Rambouillet. Mon beau-frère de Navarre est trop jeune et trop peu +expérimenté. D'ailleurs, il me semble en tout point tenir de son +père Antoine que les femmes ont toujours perdu. Il n'y a que toi, +mon père, qui sois à la fois brave comme Julius César, et sage +comme Plato. Aussi, je ne sais ce que je dois faire, en vérité: te +garder comme conseiller ici, ou t'envoyer là-bas comme général. Si +tu me conseilles, qui commandera? Si tu commandes, qui me +conseillera? + +-- Sire, dit Coligny, il faut vaincre d'abord, puis le conseil +viendra après la victoire. + +-- C'est ton avis, mon père? eh bien, soit. Il sera fait selon ton +avis. Lundi tu partiras pour les Flandres, et moi, pour Amboise. + +-- Votre Majesté quitte Paris? + +-- Oui. Je suis fatigué de tout ce bruit et de toutes ces fêtes. +Je ne suis pas un homme d'action, moi, je suis un rêveur. Je +n'étais pas né pour être roi, j'étais né pour être poète. Tu feras +une espèce de conseil qui gouvernera tant que tu seras à la +guerre; et pourvu que ma mère n'en soit pas, tout ira bien. Moi, +j'ai déjà prévenu Ronsard de venir me rejoindre; et là, tous les +deux loin du bruit, loin du monde, loin des méchants, sous nos +grands bois, aux bords de la rivière, au murmure des ruisseaux, +nous parlerons des choses de Dieu, seule compensation qu'il y ait +en ce monde aux choses des hommes. Tiens, écoute ces vers, par +lesquels je l'invite à me rejoindre; je les ai faits ce matin. + +Coligny sourit. Charles IX passa sa main sur son front jaune et +poli comme de l'ivoire, et dit avec une espèce de chant cadencé +les vers suivants: + +_Ronsard, je connais bien que si tu ne me vois_ +_Tu oublies soudain de ton grand roi la voix,_ +_Mais, pour ton souvenir, pense que je n'oublie_ +_Continuer toujours d'apprendre en poésie,_ + +_Et pour ce j'ai voulu t'envoyer cet écrit,_ +_Pour enthousiasmer ton fantastique esprit._ +_Donc ne t'amuse plus aux soins de ton ménage,_ +_Maintenant n'est plus temps de faire jardinage;_ + +_Il faut suivre ton roi, qui t'aime par sus tous,_ +_Pour les vers qui de toi coulent braves et doux,_ +_Et crois, si tu ne viens me trouver à Amboise,_ +_Qu'entre nous adviendra une bien grande noise._ + +_-- _Bravo! Sire, bravo! dit Coligny; je me connais mieux en +choses de guerre qu'en choses de poésie, mais il me semble que ces +vers valent les plus beaux que fassent Ronsard, Dorat et même +Michel de l'Hospital, chancelier de France. + +-- Ah! mon père! s'écria Charles IX, que ne dis-tu vrai! car le +titre de poète, vois-tu, est celui que j'ambitionne avant toutes +choses; et, comme je le disais il y a quelques jours à mon maître +en poésie: + +_L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner, Doit être à plus +haut prix que celui de régner; Tous deux également nous portons +des couronnes: Mais roi, je les reçus, poète, tu les donnes; Ton +esprit, enflammé d'une céleste ardeur, Éclate par soi-même et moi +par ma grandeur. Si du côté des dieux je cherche l'avantage, +Ronsard est leur mignon et je suis leur image. Ta lyre, qui ravit +par de si doux accords, Te soumet les esprits dont je n'ai que les +corps; Elle t'en rend le maître et te fait introduire Où le plus +fier tyran n'a jamais eu d'empire._ + +_-- _Sire, dit Coligny, je savais bien que Votre Majesté +s'entretenait avec les Muses, mais j'ignorais qu'elle en eût fait +son principal conseil. + +-- Après toi, mon père, après toi; et c'est pour ne pas me +troubler dans mes relations avec elles que je veux te mettre à la +tête de toutes choses. Écoute donc: il faut en ce moment que je +réponde à un nouveau madrigal que mon grand et cher poète m'a +envoyé... je ne puis donc te donner à cette heure tous les papiers +qui sont nécessaires pour te mettre au courant de la grande +question qui nous divise, Philippe II et moi. Il y a, en outre, +une espèce de plan de campagne qui avait été fait par mes +ministres. Je te chercherai tout cela et je te le remettrai demain +matin. + +-- À quelle heure, Sire? + +-- À dix heures; et si par hasard j'étais occupé de vers, si +j'étais enfermé dans mon cabinet de travail... eh bien, tu +entrerais tout de même, et tu prendrais tous les papiers que tu +trouverais sur cette table, enfermés dans ce portefeuille rouge; +la couleur est éclatante, et tu ne t'y tromperas pas; moi, je vais +écrire à Ronsard. + +-- Adieu, Sire. + +-- Adieu, mon père. + +-- Votre main? + +-- Que dis-tu, ma main? dans mes bras, sur mon coeur, c'est là ta +place. Viens, mon vieux guerrier, viens. Et Charles IX, attirant à +lui Coligny qui s'inclinait, posa ses lèvres sur ses cheveux +blancs. L'amiral sortit en essuyant une larme. + +Charles IX le suivit des yeux tant qu'il put le voir, tendit +l'oreille tant qu'il put l'entendre; puis, lorsqu'il ne vit et +n'entendit plus rien, il laissa, comme c'était son habitude, +retomber sa tête pâle sur son épaule, et passa lentement de la +chambre où il se trouvait dans son cabinet d'armes. + +Ce cabinet était la demeure favorite du roi; c'était là qu'il +prenait ses leçons d'escrime avec Pompée, et ses leçons de poésie +avec Ronsard. Il y avait réuni une grande collection d'armes +offensives et défensives des plus belles qu'il avait pu trouver. +Aussi toutes les murailles étaient tapissées de haches, de +boucliers, de piques, de hallebardes, de pistolets et de +mousquetons, et le jour même un célèbre armurier lui avait apporté +une magnifique arquebuse sur le canon de laquelle étaient +incrustés en argent ces quatre vers que le poète royal avait +composés lui-même: + +_Pour maintenir la foy,_ +_Je suis belle et fidèle;_ +_Aux ennemis du roy_ +_Je suis belle et cruelle._ + +Charles IX entra donc, comme nous l'avons dit, dans ce cabinet, +et, après avoir fermé la porte principale par laquelle il était +entré, il alla soulever une tapisserie qui masquait un passage +donnant sur une chambre où une femme agenouillée devant un prie- +Dieu disait ses prières. + +Comme ce mouvement s'était fait avec lenteur et que les pas du +roi, assourdis par le tapis, n'avaient pas eu plus de +retentissement que ceux d'un fantôme, la femme agenouillée, +n'ayant rien entendu, ne se retourna point et continua de prier, +Charles demeura un instant debout, pensif et la regardant. + +C'était une femme de trente-quatre à trente-cinq ans, dont la +beauté vigoureuse était relevée par le costume des paysannes des +environs de Caux. Elle portait le haut bonnet qui avait été si +fort à la mode à la Cour de France pendant le règne d'Isabeau de +Bavière, et son corsage rouge était tout brodé d'or, comme le sont +aujourd'hui les corsages des contadines de Nettuno et de Sora. +L'appartement qu'elle occupait depuis tantôt vingt ans était +contigu à la chambre à coucher du roi, et offrait un singulier +mélange d'élégance et de rusticité. C'est qu'en proportion à peu +près égale, le palais avait déteint sur la chaumière, et la +chaumière sur le palais. De sorte que cette chambre tenait un +milieu entre la simplicité de la villageoise et le luxe de la +grande dame. En effet, le prie-Dieu sur lequel elle était +agenouillée était de bois de chêne merveilleusement sculpté, +recouvert de velours à crépines d'or; tandis que la bible, car +cette femme était de la religion réformée, tandis que la bible +dans laquelle elle lisait ses prières était un de ces vieux livres +à moitié déchirés, comme on en trouve dans les plus pauvres +maisons. + +Or, tout était à l'avenant de ce prie-Dieu et de cette bible. + +-- Eh! Madelon! dit le roi. + +La femme agenouillée releva la tête en souriant, à cette voix +familière; puis, se levant: + +-- Ah! c'est toi, mon fils! dit-elle. + +-- Oui, nourrice, viens ici. + +Charles IX laissa retomber la portière et alla s'asseoir sur le +bras du fauteuil. La nourrice parut. + +-- Que me veux-tu, Charlot? dit-elle. + +-- Viens ici et réponds tout bas. La nourrice s'approcha avec +cette familiarité qui pouvait venir de cette tendresse maternelle +que la femme conçoit pour l'enfant qu'elle a allaité, mais à +laquelle les pamphlets du temps donnent une source infiniment +moins pure. + +-- Me voilà, dit-elle, parle. + +-- L'homme que j'ai fait demander est-il là? + +-- Depuis une demi-heure. + +Charles se leva, s'approcha de la fenêtre, regarda si personne +n'était aux aguets, s'approcha de la porte, tendit l'oreille pour +s'assurer que personne n'était aux écoutes, secoua la poussière de +ses trophées d'armes, caressa un grand lévrier qui le suivait pas +à pas, s'arrêtant quand son maître s'arrêtait, reprenant sa marche +quand son maître se remettait en mouvement; puis, revenant à sa +nourrice: + +-- C'est bon, nourrice, fais-le entrer. La bonne femme sortit par +le même passage qui lui avait donné entrée, tandis que le roi +allait s'appuyer à une table sur laquelle étaient posées des armes +de toute espèce. Il y était à peine, que la portière se souleva de +nouveau et donna passage à celui qu'il attendait. C'était un homme +de quarante ans à peu près, à l'oeil gris et faux, au nez recourbé +en bec de chat-huant, au faciès élargi par des pommettes +saillantes: son visage essaya d'exprimer le respect et ne put +fournir qu'un sourire hypocrite sur ses lèvres blêmies par la +peur. Charles allongea doucement derrière lui une main qui se +porta sur un pommeau de pistolet de nouvelle invention, et qui +partait à l'aide d'une pierre mise en contact avec une roue +d'acier, au lieu de partir à l'aide d'une mèche, et regarda de son +oeil terne le nouveau personnage que nous venons de mettre en +scène; pendant cet examen il sifflait avec une justesse et même +avec une mélodie remarquable un de ses airs de chasse favoris. + +Après quelques secondes, pendant lesquelles le visage de +l'étranger se décomposa de plus en plus: + +-- C'est bien vous, dit le roi, que l'on nomme François de +Louviers-Maurevel? + +-- Oui, Sire. + +-- Commandant des pétardiers? + +-- Oui, Sire. + +-- J'ai voulu vous voir. Maurevel s'inclina. + +-- Vous savez, continua Charles en appuyant sur chaque mot, que +j'aime également tous mes sujets. + +-- Je sais, balbutia Maurevel, que Votre Majesté est le père de +son peuple. + +-- Et que huguenots et catholiques sont également mes enfants. + +Maurevel resta muet; seulement, le tremblement qui agitait son +corps devint visible au regard perçant du roi, quoique celui +auquel il adressait la parole fût presque caché dans l'ombre. + +-- Cela vous contrarie, continua le roi, vous qui avez fait une si +rude guerre aux huguenots? Maurevel tomba à genoux. + +-- Sire, balbutia-t-il, croyez bien... + +-- Je crois, continua Charles IX en arrêtant de plus en plus sur +Maurevel un regard qui, de vitreux qu'il était d'abord, devenait +presque flamboyant; je crois que vous aviez bien envie de tuer à +Moncontour M. l'amiral qui sort d'ici; je crois que vous avez +manqué votre coup, et qu'alors vous êtes passé dans l'armée du duc +d'Anjou, notre frère; enfin, je crois qu'alors vous êtes passé une +seconde fois chez les princes, et que vous y avez pris du service +dans la compagnie de M. de Mouy de Saint-Phale... + +-- Oh! Sire! + +-- Un brave gentilhomme picard? + +-- Sire, Sire, s'écria Maurevel, ne m'accablez pas! + +-- C'était un digne officier, continua Charles IX, -- et au fur et +à mesure qu'il parlait, une expression de cruauté presque féroce +se peignait sur son visage, -- lequel vous accueillit comme un +fils, vous logea, vous habilla, vous nourrit. + +Maurevel laissa échapper un soupir de désespoir. + +-- Vous l'appeliez votre père, je crois, continua impitoyablement +le roi, et une tendre amitié vous liait au jeune de Mouy, son +fils? + +Maurevel, toujours à genoux, se courbait de plus en plus, écrasé +sous la parole de Charles IX, debout, impassible et pareil à une +statue dont les lèvres seules eussent été douées de vie. + +-- À propos continua le roi, n'était-ce pas dix mille écus que +vous deviez toucher de M. de Guise au cas où vous tueriez +l'amiral? + +L'assassin, consterné, frappait le parquet de son front. + +-- Quant au sieur de Mouy, votre bon père, un jour vous +l'escortiez dans une reconnaissance qu'il poussait vers Chevreux. +Il laissa tomber son fouet et mit pied à terre pour le ramasser. +Vous étiez seul avec lui, alors vous prîtes un pistolet dans vos +fontes, et, tandis qu'il se penchait, vous lui brisâtes les reins; +puis le voyant mort, car vous le tuâtes du coup, vous prîtes la +fuite sur le cheval qu'il vous avait donné. Voilà l'histoire, je +crois? + +Et comme Maurevel demeurait muet sous cette accusation, dont +chaque détail était vrai, Charles IX se remit à siffler avec la +même justesse et la même mélodie le même air de chasse. + +-- Or là, maître assassin, dit-il au bout d'un instant, savez-vous +que j'ai grande envie de vous faire pendre? + +-- Oh! Majesté! s'écria Maurevel. + +-- Le jeune de Mouy m'en suppliait encore hier, et en vérité je ne +savais que lui répondre, car sa demande est fort juste. + +Maurevel joignit les mains. + +-- D'autant plus juste que, comme vous le disiez, je suis le père +de mon peuple, et que, comme je vous répondais, maintenant que me +voilà raccommodé avec les huguenots ils sont tout aussi bien mes +enfants que les catholiques. + +-- Sire, dit Maurevel complètement découragé, ma vie est entre vos +mains, faites-en ce que vous voudrez. + +-- Vous avez raison, et je n'en donnerais pas une obole. + +-- Mais, Sire, demanda l'assassin, n'y a-t-il donc pas un moyen de +racheter mon crime? + +-- Je n'en connais guère. Toutefois, si j'étais à votre place, ce +qui n'est pas, Dieu merci! ... + +-- Eh bien, Sire! si vous étiez à ma place?... murmura Maurevel, +le regard suspendu aux lèvres de Charles. + +-- Je crois que je me tirerais d'affaire, continua le roi. + +Maurevel se releva sur un genou et sur une main en fixant ses yeux +sur Charles pour s'assurer qu'il ne raillait pas. + +-- J'aime beaucoup le jeune de Mouy, sans doute, continua le roi, +mais j'aime beaucoup aussi mon cousin de Guise; et si lui me +demandait la vie d'un homme dont l'autre me demanderait la mort, +j'avoue que je serais fort embarrassé. Cependant, en bonne +politique comme en bonne religion, je devrais faire ce que me +demanderait mon cousin de Guise, car de Mouy, tout vaillant +capitaine qu'il est, est bien petit compagnon, comparé à un prince +de Lorraine. + +Pendant ces paroles, Maurevel se redressait lentement et comme un +homme qui revient à la vie. + +-- Or, l'important pour vous serait donc, dans la situation +extrême où vous êtes, de gagner la faveur de mon cousin de Guise; +et à ce propos je me rappelle une chose qu'il me contait hier. + +Maurevel se rapprocha d'un pas. + +-- «Figurez-vous, Sire, me disait-il, que tous les matins, à dix +heures, passe dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois, revenant du +Louvre, mon ennemi mortel; je le vois passer d'une fenêtre grillée +du rez-de-chaussée; c'est la fenêtre du logis de mon ancien +précepteur, le chanoine Pierre Piles. Je vois donc passer tous les +jours mon ennemi, et tous les jours je prie le diable de l'abîmer +dans les entrailles de la terre.» Dites donc, maître Maurevel, +continua Charles, si vous étiez le diable, ou si du moins pour un +instant vous preniez sa place, cela ferait peut-être plaisir à mon +cousin de Guise? + +Maurevel retrouva son infernal sourire, et ses lèvres, pâles +encore d'effroi, laissèrent tomber ces mots: + +-- Mais, Sire, je n'ai pas le pouvoir d'ouvrir la terre, moi. + +-- Vous l'avez ouverte, cependant, s'il m'en souvient bien, au +brave de Mouy. Après cela, vous me direz que c'est avec un +pistolet... Ne l'avez-vous plus, ce pistolet?... + +-- Pardonnez, Sire, reprit le brigand à peu près rassuré, mais je +tire mieux encore l'arquebuse que le pistolet. + +-- Oh! fit Charles IX, pistolet ou arquebuse, peu importe, et mon +cousin de Guise, j'en suis sûr, ne chicanera pas sur le choix du +moyen! + +-- Mais, dit Maurevel, il me faudrait une arme sur la justesse de +laquelle je pusse compter, car peut-être me faudra-t-il tirer de +loin. + +-- J'ai dix arquebuses dans cette chambre, reprit Charles IX, avec +lesquelles je touche un écu d'or à cent cinquante pas. Voulez-vous +en essayer une? + +-- Oh! Sire! avec la plus grande joie, s'écria Maurevel en +s'avançant vers celle qui était déposée dans un coin, et qu'on +avait apportée le jour même à Charles IX. + +-- Non, pas celle-là, dit le roi, pas celle-là, je la réserve pour +moi-même. J'aurai un de ces jours une grande chasse, où j'espère +qu'elle me servira. Mais toute autre à votre choix. + +Maurevel détacha une arquebuse d'un trophée. + +-- Maintenant, cet ennemi, Sire, quel est-il? demanda l'assassin. + +-- Est-ce que je sais cela, moi? répondit Charles IX en écrasant +le misérable de son regard dédaigneux. + +-- Je le demanderai donc à M. de Guise, balbutia Maurevel. Le roi +haussa les épaules. + +-- Ne demandez rien, dit-il; M. de Guise ne répondrait pas. Est-ce +qu'on répond à ces choses-là? C'est à ceux qui ne veulent pas être +pendus à deviner. + +-- Mais enfin à quoi le reconnaîtrai-je? + +-- Je vous ai dit que tous les matins à dix heures il passait +devant la fenêtre du chanoine. + +-- Mais beaucoup passent devant cette fenêtre. Que Votre Majesté +daigne seulement m'indiquer un signe quelconque. + +-- Oh! c'est bien facile. Demain, par exemple, il tiendra sous son +bras un portefeuille de maroquin rouge. + +-- Sire, il suffit. + +-- Vous avez toujours ce cheval que vous a donné M. de Mouy, et +qui court si bien? + +-- Sire, j'ai un barbe des plus vites. + +-- Oh! je ne suis pas en peine de vous! seulement il est bon que +vous sachiez que le cloître a une porte de derrière. + +-- Merci, Sire. Maintenant priez Dieu pour moi. + +-- Eh! mille démons! priez le diable bien plutôt; car ce n'est que +par sa protection que vous pouvez éviter la corde. + +-- Adieu, Sire. + +-- Adieu. Ah! à propos, monsieur de Maurevel, vous savez que si +d'une façon quelconque on entend parler de vous demain avant dix +heures du matin, ou si l'on n'en entend pas parler après, il y a +une oubliette au Louvre! + +Et Charles IX se remit à siffler tranquillement et plus juste que +jamais son air favori. + + + +IV +La soirée du 24 août 1572 + + +Notre lecteur n'a pas oublié que dans le chapitre précédent il a +été question d'un gentilhomme nommé La Mole, attendu avec quelque +impatience par Henri de Navarre. Ce jeune gentilhomme, comme +l'avait annoncé l'amiral, entrait à Paris par la porte Saint- +Marcel vers la fin de la journée du 24 août 1572, et jetant un +regard assez dédaigneux sur les nombreuses hôtelleries qui +étalaient à sa droite et à sa gauche leurs pittoresques enseignes, +laissa pénétrer son cheval tout fumant jusqu'au coeur de la ville, +où, après avoir traversé la place Maubert, le Petit-Pont, le pont +Notre-Dame, et longé les quais, il s'arrêta au bout de la rue de +Bresec, dont nous avons fait depuis la rue de l'Arbre-Sec, et à +laquelle, pour la plus grande facilité de nos lecteurs, nous +conserverons son nom moderne. + +Le nom lui plut sans doute, car il y entra, et comme à sa gauche +une magnifique plaque de tôle grinçant sur sa tringle, avec +accompagnement de sonnettes, appelait son attention, il fit une +seconde halte pour lire ces mots: _À la Belle-Étoile_, écrits en +légende sous une peinture qui représentait le simulacre le plus +flatteur pour un voyageur affamé: c'était une volaille rôtissant +au milieu d'un ciel noir, tandis qu'un homme à manteau rouge +tendait vers cet astre d'une nouvelle espèce ses bras, sa bourse +et ses voeux. + +-- Voilà, se dit le gentilhomme, une auberge qui s'annonce bien, +et l'hôte qui la tient doit être, sur mon âme, un ingénieux +compère. J'ai toujours entendu dire que la rue de l'Arbre-Sec +était dans le quartier du Louvre; et pour peu que l'établissement +réponde à l'enseigne, je serai à merveille ici. + +Pendant que le nouveau venu se débitait à lui-même ce monologue, +un autre cavalier, entré par l'autre bout de la rue, c'est-à-dire +par la rue Saint-Honoré, s'arrêtait et demeurait aussi en extase +devant l'enseigne de la Belle-Étoile. + +Celui des deux que nous connaissons, de nom du moins, montait un +cheval blanc de race espagnole, et était vêtu d'un pourpoint noir, +garni de jais. Son manteau était de velours violet foncé: il +portait des bottes de cuir noir, une épée à poignée de fer ciselé, +et un poignard pareil. Maintenant, si nous passons de son costume +à son visage, nous dirons que c'était un homme de vingt-quatre à +vingt-cinq ans, au teint basané, aux yeux bleus, à la fine +moustache, aux dents éclatantes, qui semblaient éclairer sa figure +lorsque s'ouvrait, pour sourire d'un sourire doux et mélancolique, +une bouche d'une forme exquise et de la plus parfaite distinction. + +Quant au second voyageur, il formait avec le premier venu un +contraste complet. Sous son chapeau, à bords retroussés, +apparaissaient, riches et crépus, des cheveux plutôt roux que +blonds; sous ses cheveux, un oeil gris brillait à la moindre +contrariété d'un feu si resplendissant, qu'on eût dit alors un +oeil noir. + +Le reste du visage se composait d'un teint rosé, d'une lèvre +mince, surmontée d'une moustache fauve et de dents admirables. +C'était en somme, avec sa peau blanche, sa haute taille et ses +larges épaules, un fort beau cavalier dans l'acception ordinaire +du mot, et depuis une heure qu'il levait le nez vers toutes les +fenêtres, sous le prétexte d'y chercher des enseignes, les femmes +l'avaient fort regardé; quant aux hommes, qui avaient peut-être +éprouvé quelque envie de rire en voyant son manteau étriqué, ses +chausses collantes et ses bottes d'une forme antique, ils avaient +achevé ce rire commencé par un _Dieu vous garde! _des plus +gracieux, à l'examen de cette physionomie qui prenait en une +minute dix expressions différentes, sauf toutefois l'expression +bienveillante qui caractérise toujours la figure du provincial +embarrassé. + +Ce fut lui qui s'adressa le premier à l'autre gentilhomme qui, +ainsi que nous l'avons dit, regardait l'hôtellerie de la Belle- +Étoile. + +-- Mordi! monsieur, dit-il avec cet horrible accent de la montagne +qui ferait au premier mot reconnaître un Piémontais entre cent +étrangers, ne sommes-nous pas ici près du Louvre? En tout cas, je +crois que vous avez eu même goût que moi: c'est flatteur pour ma +seigneurie. + +-- Monsieur, répondit l'autre avec un accent provençal qui ne le +cédait en rien à l'accent piémontais de son compagnon, je crois en +effet que cette hôtellerie est près du Louvre. Cependant, je me +demande encore si j'aurai l'honneur d'avoir été de votre avis. Je +me consulte. + +-- Vous n'êtes pas décidé, monsieur? la maison est flatteuse, +pourtant. Après cela, peut-être me suis-je laissé tenter par votre +présence. Avouez néanmoins que voilà une jolie peinture? + +-- Oh! sans doute; mais c'est justement ce qui me fait douter de +la réalité: Paris est plein de pipeurs, m'a-t-on dit, et l'on pipe +avec une enseigne aussi bien qu'avec autre chose. + +-- Mordi! monsieur, reprit le Piémontais, je ne m'inquiète pas de +la piperie, moi, et si l'hôte me fournit une volaille moins bien +rôtie que celle de son enseigne, je le mets à la broche lui-même +et je ne le quitte pas qu'il ne soit convenablement rissolé. +Entrons, monsieur. + +-- Vous achevez de me décider, dit le Provençal en riant; montrez- +moi donc le chemin, monsieur, je vous prie. + +-- Oh! monsieur, sur mon âme, je n'en ferai rien, car je ne suis +que votre humble serviteur, le comte Annibal de Coconnas. + +-- Et moi, monsieur, je ne suis que le comte Joseph-Hyacinthe- +Boniface de Lerac de la Mole, tout à votre service. + +-- En ce cas, monsieur, prenons-nous par le bras et entrons +ensemble. + +Le résultat de cette proposition conciliatrice fut que les deux +jeunes gens qui descendirent de leurs chevaux en jetèrent la bride +aux mains d'un palefrenier, se prirent par le bras, et, ajustant +leurs épées, se dirigèrent vers la porte de l'hôtellerie, sur le +seuil de laquelle se tenait l'hôte. Mais, contre l'habitude de ces +sortes de gens, le digne propriétaire n'avait paru faire aucune +attention à eux, occupé qu'il était de conférer très attentivement +avec un grand gaillard sec et jaune enfoui dans un manteau couleur +d'amadou, comme un hibou sous ses plumes. + +Les deux gentilshommes étaient arrivés si près de l'hôte et de +l'homme au manteau amadou avec lequel il causait, que Coconnas, +impatienté de ce peu d'importance qu'on accordait à lui et à son +compagnon, tira la manche de l'hôte. Celui-ci parut alors se +réveiller en sursaut et congédia son interlocuteur par un «Au +revoir. Venez tantôt, et surtout tenez-moi au courant de l'heure.» + +-- Eh! monsieur le drôle, dit Coconnas, ne voyez-vous pas que l'on +a affaire à vous? + +-- Ah! pardon, messieurs, dit l'hôte; je ne vous voyais pas. + +-- Eh! mordi! il fallait nous voir; et maintenant que vous nous +avez vus, au lieu de dire «monsieur» tout court, dites «monsieur +le comte», s'il vous plaît. + +La Mole se tenait derrière, laissant parler Coconnas, qui +paraissait avoir pris l'affaire à son compte. + +Cependant il était facile de voir à ses sourcils froncés qu'il +était prêt à lui venir en aide quand le moment d'agir serait +arrivé. + +-- Eh bien, que désirez-vous, monsieur le comte? demanda l'hôte du +ton le plus calme. + +-- Bien... c'est déjà mieux, n'est-ce pas? dit Coconnas en se +retournant vers La Mole, qui fit de la tête un signe affirmatif. +Nous désirons, M. le comte et moi, attirés que nous sommes par +votre enseigne, trouver à souper et à coucher dans votre +hôtellerie. + +-- Messieurs, dit l'hôte, je suis au désespoir; mais il n'y a +qu'une chambre, et je crains que cela ne puisse vous convenir. + +-- Eh bien, ma foi, tant mieux, dit La Mole; nous irons loger +ailleurs. + +-- Ah! mais non, mais non, dit Coconnas. Je demeure, moi; mon +cheval est harassé. Je prends donc la chambre, puisque vous n'en +voulez pas. + +-- Ah! c'est autre chose, répondit l'hôte en conservant toujours +le même flegme impertinent. Si vous n'êtes qu'un, je ne puis pas +vous loger du tout. + +-- Mordi! s'écria Coconnas, voici, sur ma foi! un plaisant animal. +Tout à l'heure nous étions trop de deux, maintenant nous ne sommes +pas assez d'un! Tu ne veux donc pas nous loger, drôle? + +-- Ma foi, messieurs, puisque vous le prenez sur ce ton, je vous +répondrai avec franchise. + +-- Réponds, alors, mais réponds vite. + +-- Eh bien, j'aime mieux ne pas avoir l'honneur de vous loger. + +-- Parce que?... demanda Coconnas blêmissant de colère. + +-- Parce que vous n'avez pas de laquais, et que, pour une chambre +de maître pleine, cela me ferait deux chambres de laquais vides. +Or, si je vous donne la chambre de maître, je risque fort de ne +pas louer les autres. + +-- Monsieur de La Mole, dit Coconnas en se retournant, ne vous +semble-t-il pas comme à moi que nous allons massacrer ce gaillard- +là? + +-- Mais c'est faisable, dit La Mole en se préparant comme son +compagnon à rouer l'hôtelier de coups de fouet. + +Mais malgré cette double démonstration, qui n'avait rien de bien +rassurant de la part de deux gentilshommes qui paraissaient si +déterminés, l'hôtelier ne s'étonna point, et se contentant de +reculer d'un pas afin d'être chez lui: + +-- On voit, dit-il en goguenardant, que ces messieurs arrivent de +province. À Paris, la mode est passée de massacrer les aubergistes +qui refusent de louer leurs chambres. Ce sont les grands seigneurs +qu'on massacre et non les bourgeois, et si vous criez trop fort, +je vais appeler mes voisins; de sorte que ce sera vous qui serez +roués de coups, traitement tout à fait indigne de deux +gentilshommes. + +-- Mais il se moque de nous, s'écria Coconnas exaspéré, mordi! + +-- Grégoire, mon arquebuse! dit l'hôte en s'adressant à son valet, +du même ton qu'il eût dit: «Un siège à ces messieurs.» + +-- _Trippe del papa_! hurla Coconnas en tirant son épée; mais +échauffez-vous donc, monsieur de La Mole! + +-- Non pas, s'il vous plaît, non pas; car tandis que nous nous +échaufferons, le souper refroidira, lui. + +-- Comment! vous trouvez? s'écria Coconnas. + +-- Je trouve que M. de la Belle-Étoile a raison; seulement il sait +mal prendre ses voyageurs, surtout quand ces voyageurs sont des +gentilshommes. Au lieu de nous dire brutalement: Messieurs, je ne +veux pas de vous, il aurait mieux fait de nous dire avec +politesse: Entrez, messieurs, quitte à mettre sur son mémoire: +_chambre de maître, tant; chambre de laquais, tant; _attendu que +si nous n'avons pas de laquais nous comptons en prendre. + +Et, ce disant, La Mole écarta doucement l'hôtelier, qui étendait +déjà la main vers son arquebuse, fit passer Coconnas et entra +derrière lui dans la maison. + +-- N'importe, dit Coconnas, j'ai bien de la peine à remettre mon +épée dans le fourreau avant de m'être assuré qu'elle pique aussi +bien que les lardoires de ce gaillard-là. + +-- Patience, mon cher compagnon, dit La Mole, patience! Toutes les +auberges sont pleines de gentilshommes attirés à Paris pour les +fêtes du mariage ou pour la guerre prochaine de Flandre, nous ne +trouverions plus d'autres logis; et puis, c'est peut-être la +coutume à Paris de recevoir ainsi les étrangers qui y arrivent. + +-- Mordi! comme vous êtes patient! murmura Coconnas en tortillant +de rage sa moustache rouge et en foudroyant l'hôte de ses regards. +Mais que le coquin prenne garde à lui: si sa cuisine est mauvaise, +si son lit est dur, si son vin n'a pas trois ans de bouteille, si +son valet n'est pas souple comme un jonc.... + +-- Là, là, là, mon gentilhomme, fit l'hôte en aiguisant sur un +repassoir le couteau de sa ceinture; là, tranquillisez-vous, vous +êtes en pays de Cocagne. + +Puis tout bas et en secouant la tête: + +-- C'est quelque huguenot, murmura-t-il; les traîtres sont si +insolents depuis le mariage de leur Béarnais avec mademoiselle +Margot! + +Puis, avec un sourire qui eût fait frissonner ses hôtes s'ils +l'avaient vu, il ajouta: + +-- Eh! eh! ce serait drôle qu'il me fût justement tombé des +huguenots ici... et que... + +-- Çà! souperons-nous? demanda aigrement Coconnas, interrompant +les apartés de son hôte. + +-- Mais, comme il vous plaira, monsieur, répondit celui-ci, +radouci sans doute par la dernière pensée qui lui était venue. + +-- Eh bien, il nous plaît, et promptement, répondit Coconnas. Puis +se retournant vers La Mole: + +-- Çà, monsieur le comte, tandis que l'on nous prépare notre +chambre, dites moi: est-ce par hasard vous avez trouvé Paris une +ville gaie, vous? + +-- Ma foi, non, dit La Mole; il me semble n'y avoir vu encore que +des visages effarouchés ou rébarbatifs. Peut-être aussi les +Parisiens ont-ils peur de l'orage. Voyez comme le ciel est noir et +comme l'air est lourd. + +-- Dites-moi, comte, vous cherchez le Louvre, n'est-ce pas? + +-- Et vous aussi, je crois, monsieur de Coconnas. + +-- Eh bien, si vous voulez, nous le chercherons ensemble. + +-- Hein! fit La Mole, n'est-il pas un peu tard pour sortir. + +-- Tard ou non, il faut que je sorte. Mes ordres sont précis. +Arriver au plus vite à Paris, et, aussitôt arrivé, communiquer +avec le duc de Guise. + +À ce nom du duc de Guise, l'hôte s'approcha, fort attentif. + +-- Il me semble que ce maraud nous écoute, dit Coconnas, qui, en +sa qualité de Piémontais, était fort rancunier, et qui ne pouvait +passer au maître de la Belle-Étoile la façon peu civile dont il +recevait les voyageurs. + +-- Oui, messieurs, je vous écoute, dit celui-ci en mettant la main +à son bonnet, mais pour vous servir. J'entends parler du grand duc +de Guise et j'accours. À quoi puis-je vous être bon, mes +gentilshommes? + +-- Ah! ah! ce mot magique, à ce qu'il paraît, car d'insolent te +voilà devenu obséquieux. Mordi! maître, maître... comment +t'appelles-tu? + +-- Maître La Hurière, répondit l'hôte s'inclinant. + +-- Eh bien, maître La Hurière, crois-tu que mon bras soit moins +lourd que celui de M. le duc de Guise, qui a le privilège de te +rendre si poli? + +-- Non, monsieur le comte, mais il est moins long, répliqua La +Hurière. D'ailleurs, ajouta-t-il, il faut vous dire que ce grand +Henri est notre idole, à nous autres Parisiens. + +-- Quel Henri? demanda La Mole. + +-- Il me semble qu'il n'y en a qu'un, dit l'aubergiste. + +-- Pardon, mon ami, il y en a encore un autre dont je vous invite +à ne pas dire de mal; c'est Henri de Navarre, sans compter Henri +de Condé, qui a bien aussi son mérite. + +-- Ceux-là, je ne les connais pas, répondit l'hôte. + +-- Oui, mais moi je les connais, dit La Mole, et comme je suis +adressé au roi Henri de Navarre, je vous invite à n'en pas médire +devant moi. + +L'hôte, sans répondre à M. de La Mole, se contenta de toucher +légèrement à son bonnet, et continuant de faire les doux yeux à +Coconnas: + +-- Ainsi, monsieur va parler au grand duc de Guise? Monsieur est +un gentilhomme bien heureux; et sans doute qu'il vient pour...? + +-- Pour quoi? demanda Coconnas. + +-- Pour la fête, répondit l'hôte avec un singulier sourire. + +-- Vous devriez dire pour les fêtes, car Paris en regorge, de +fêtes, à ce que j'ai entendu dire; du moins on ne parle que de +bals, de festins, de carrousels. Ne s'amuse-t-on pas beaucoup à +Paris, hein? + +-- Mais modérément, monsieur, jusqu'à présent du moins, répondit +l'hôte; mais on va s'amuser, je l'espère. + +-- Les noces de Sa Majesté le roi de Navarre attirent cependant +beaucoup de monde en cette ville, dit La Mole. + +-- Beaucoup de huguenots, oui, monsieur, répondit brusquement La +Hurière; puis se reprenant: Ah! pardon, dit-il; ces messieurs sont +peut-être de la religion? + +-- Moi, de la religion! s'écria Coconnas; allons donc! je suis +catholique comme notre saint-père le pape. + +La Hurière se retourna vers La Mole comme pour l'interroger; mais +ou La Mole ne comprit pas son regard, ou il ne jugea point à +propos d'y répondre autrement que par une autre question. + +-- Si vous ne connaissez point Sa Majesté le roi de Navarre, +maître La Hurière, dit-il, peut-être connaissez-vous M. l'amiral? +J'ai entendu dire que M. l'amiral jouissait de quelque faveur à la +cour; et comme je lui étais recommandé, je désirerais, si son +adresse ne vous écorche pas la bouche, savoir où il loge. + +-- _Il logeait_ rue de Béthisy, monsieur, ici à droite, répondit +l'hôte avec une satisfaction intérieure qui ne put s'empêcher de +devenir extérieure. + +-- Comment, il logeait? demanda La Mole; est-il donc déménagé? + +-- Oui, de ce monde peut-être. + +-- Qu'est-ce à dire? s'écrièrent ensemble les deux gentilshommes, +l'amiral déménagé de ce monde! + +-- Quoi! monsieur de Coconnas, poursuivit l'hôte avec un malin +sourire, vous êtes de ceux de Guise, et vous ignorez cela? + +-- Quoi cela? + +-- Qu'avant-hier, en passant sur la place Saint-Germain- +l'Auxerrois, devant la maison du chanoine Pierre Piles, l'amiral a +reçu un coup d'arquebuse. + +-- Et il est tué? s'écria La Mole. + +-- Non, le coup lui a seulement cassé le bras et coupé deux +doigts; mais on espère que les balles étaient empoisonnées. + +-- Comment, misérable! s'écria La Mole, on espère! ... + +-- Je veux dire qu'on croit, reprit l'hôte; ne nous fâchons pas +pour un mot: la langue m'a fourché. + +Et maître La Hurière, tournant le dos à La Mole, tira la langue à +Coconnas de la façon la plus goguenarde, accompagnant ce geste +d'un coup d'oeil d'intelligence. + +-- En vérité! dit Coconnas rayonnant. + +-- En vérité! murmura La Mole avec une stupéfaction douloureuse. + +-- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, messieurs, répondit +l'hôte. + +-- En ce cas, dit La Mole, je vais au Louvre sans perdre un +moment. Y trouverai-je le roi Henri? + +-- C'est possible, puisqu'il y loge. + +-- Et moi aussi je vais au Louvre, dit Coconnas. Y trouverai-je le +duc de Guise? + +-- C'est probable, car je viens de le voir passer il n'y a qu'un +instant, avec deux cents gentilshommes. + +-- Alors, venez, monsieur de Coconnas, dit La Mole. + +-- Je vous suis, monsieur, dit Coconnas. + +-- Mais votre souper, mes gentilshommes? demanda maître La +Hurière. + +-- Ah! dit La Mole, je souperai peut-être chez le roi de Navarre. + +-- Et moi chez le duc de Guise, dit Coconnas. + +-- Et moi, dit l'hôte, après avoir suivi des yeux les deux +gentilshommes qui prenaient le chemin du Louvre, moi, je vais +fourbir ma salade, émécher mon arquebuse et affiler ma pertuisane. +On ne sait pas ce qui peut arriver. + + + +V +Du Louvre en particulier et de la vertu en général + + +Les deux gentilshommes, renseignés par la première personne qu'ils +rencontrèrent, prirent la rue d'Averon, la rue Saint-Germain- +l'Auxerrois, et se trouvèrent bientôt devant le Louvre, dont les +tours commençaient à se confondre dans les premières ombres du +soir. + +-- Qu'avez-vous donc? demanda Coconnas à La Mole, qui, arrêté à la +vue du vieux château, regardait avec un saint respect ces ponts- +levis, ces fenêtres étroites et ces clochetons aigus qui se +présentaient tout à coup à ses yeux. + +-- Ma foi, je n'en sais rien, dit La Mole, le coeur me bat. Je ne +suis cependant pas timide outre mesure; mais je ne sais pourquoi +ce palais me paraît sombre, et, dirai-je? terrible! + +-- Eh bien, moi, dit Coconnas, je ne sais ce qui m'arrive, mais je +suis d'une allégresse rare. La tenue est pourtant quelque peu +négligée, continua-t-il en parcourant des yeux son costume de +voyage. Mais, bah! on a l'air cavalier. Puis, mes ordres me +recommandaient la promptitude. Je serai donc le bienvenu, puisque +j'aurai ponctuellement obéi. + +Et les deux jeunes gens continuèrent leur chemin agités chacun des +sentiments qu'ils avaient exprimés. + +Il y avait bonne garde au Louvre; tous les postes semblaient +doublés. Nos deux voyageurs furent donc d'abord assez embarrassés. +Mais Coconnas, qui avait remarqué que le nom du duc de Guise était +une espèce de talisman près des Parisiens, s'approcha d'une +sentinelle, et, se réclamant de ce nom tout-puissant, demanda si, +grâce à lui, il ne pourrait point pénétrer dans le Louvre. + +Ce nom paraissait faire sur le soldat son effet ordinaire; +cependant, il demanda à Coconnas s'il n'avait point le mot +d'ordre. + +Coconnas fut forcé d'avouer qu'il ne l'avait point. + +-- Alors, au large, mon gentilhomme, dit le soldat. À ce moment, +un homme qui causait avec l'officier du poste, et qui, tout en +causant, avait entendu Coconnas réclamer son admission au Louvre, +interrompit son entretien, et, venant à lui: + +-- Goi fouloir, fous, à monsir di Gouise? dit-il. + +-- Moi, vouloir lui parler, répondit Coconnas en souriant. + +-- Imbossible! le dugue il être chez le roi. + +-- Cependant j'ai une lettre d'avis pour me rendre à Paris. + +-- Ah! fous afre eine lettre d'afis? + +-- Oui, et j'arrive de fort loin. + +-- Ah! fous arrife de fort loin? + +-- J'arrive du Piémont. + +-- Pien! pien! C'est autre chose. Et fous fous abbelez...? + +-- Le comte Annibal de Coconnas. + +-- Pon! pon! Tonnez la lettre, monsir Annipal, tonnez. + +-- Voici, sur ma parole, un bien galant homme, dit La Mole se +parlant à lui-même; ne pourrai-je point trouver le pareil pour me +conduire chez le roi de Navarre. + +-- Mais tonnez donc la lettre, continua le gentilhomme allemand en +étendant la main vers Coconnas qui hésitait. + +-- Mordi! reprit le Piémontais, défiant comme un demi-Italien, je +ne sais si je dois... Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, +moi, monsieur. + +-- Je suis Pesme. J'abbartiens à M. le dugue de Gouise. + +-- Pesme, murmura Coconnas; je ne connais pas ce nom là. + +-- C'est monsieur de Besme, mon gentilhomme, dit la sentinelle. La +prononciation vous trompe, voilà tout. Donnez votre lettre à +monsieur, allez, j'en réponds. + +-- Ah! monsieur de Besme, s'écria Coconnas, je le crois bien si je +vous connais! ... comment donc! avec le plus grand plaisir. Voici +ma lettre. Excusez mon hésitation. Mais on doit hésiter quand on +veut être fidèle. + +-- Pien, pien, dit de Besme, il n'y afre pas besoin d'exguses. + +-- Ma foi, monsieur, dit La Mole en s'approchant à son tour, +puisque vous êtes si obligeant, voudriez-vous vous charger de ma +lettre comme vous venez de le faire de celle de mon compagnon? + +-- Comment fous abbelez-vous? + +-- Le comte Lerac de La Mole. + +-- Le gonte Lerag de La Mole. + +-- Oui. + +-- Che ne gonnais pas. + +-- Il est tout simple que je n'ai pas l'honneur d'être connu de +vous, monsieur, je suis étranger, et, comme le comte de Coconnas, +j'arrive ce soir de bien loin. + +-- Et t'où arrifez-vous? + +-- De Provence. + +-- Avec eine lettre? + +-- Oui, avec une lettre. + +-- Pourmonsir de Gouise? + +-- Non, pour Sa Majesté le roi de Navarre. + +-- Che ne souis bas au roi de Navarre, monsir, répondit Besme avec +un froid subit, che ne buis donc bas me charger de votre lettre. + +Et Besme, tournant les talons à La Mole, entra dans le Louvre en +faisant signe à Coconnas de le suivre. + +La Mole demeura seul. + +Au même moment, par la porte du Louvre, parallèle à celle qui +avait donné passage à Besme et à Coconnas, sortit une troupe de +cavaliers d'une centaine d'hommes. + +-- Ah! ah! dit la sentinelle à son camarade, c'est de Mouy et ses +huguenots; ils sont rayonnants. Le roi leur aura promis la mort de +l'assassin de l'amiral; et comme c'est déjà lui qui a tué le père +de Mouy, le fils fera d'une pierre deux coups. + +-- Pardon, fit La Mole s'adressant au soldat, mais n'avez-vous pas +dit, mon brave, que cet officier était monsieur de Mouy? + +-- Oui-da, mon gentilhomme. + +-- Et que ceux qui l'accompagnaient étaient... + +-- Étaient des parpaillots... Je l'ai dit. + +-- Merci, dit La Mole, sans paraître remarquer le terme de mépris +employé par la sentinelle. Voilà tout ce que je voulais savoir. + +Et se dirigeant aussitôt vers le chef des cavaliers: + +-- Monsieur, dit-il en l'abordant, j'apprends que vous êtes +monsieur de Mouy. + +-- Oui, monsieur, répondit l'officier avec politesse. + +-- Votre nom, bien connu parmi ceux de la religion, m'enhardit à +m'adresser à vous, monsieur, pour vous demander un service. + +-- Lequel, monsieur?... Mais, d'abord, à qui ai-je l'honneur de +parler? + +-- Au comte Lerac de La Mole. Les deux jeunes gens se saluèrent. + +-- Je vous écoute, monsieur, dit de Mouy. + +-- Monsieur, j'arrive d'Aix, porteur d'une lettre de M. d'Auriac, +gouverneur de la Provence. Cette lettre est adressée au roi de +Navarre et contient des nouvelles importantes et pressées... +Comment puis-je lui remettre cette lettre? comment puis-je entrer +au Louvre? + +-- Rien de plus facile que d'entrer au Louvre, monsieur, répliqua +de Mouy; seulement, je crains que le roi de Navarre ne soit trop +occupé à cette heure pour vous recevoir. Mais n'importe, si vous +voulez me suivre, je vous conduirai jusqu'à son appartement. Le +reste vous regarde. + +-- Mille fois merci! + +-- Venez, monsieur, dit de Mouy. + +de Mouy descendit de cheval, jeta la bride aux mains de son +laquais, s'achemina vers le guichet, se fit reconnaître de la +sentinelle, introduisit La Mole dans le château, et, ouvrant la +porte de l'appartement du roi: + +-- Entrez, monsieur, dit-il, et informez-vous. Et saluant La Mole, +il se retira. La Mole, demeuré seul, regarda autour de lui. +L'antichambre était vide, une des portes intérieures était +ouverte. + +Il fit quelques pas et se trouva dans un couloir. + +Il frappa et appela sans que personne répondît. Le plus profond +silence régnait dans cette partie du Louvre. + +-- Qui donc me parlait, pensa-t-il, de cette étiquette si sévère? +On va et on vient dans ce palais comme sur une place publique. + +Et il appela encore, mais sans obtenir un meilleur résultat que la +première fois. + +-- Allons, marchons devant nous, pensa-t-il; il faudra bien que je +finisse par rencontrer quelqu'un. Et il s'engagea dans le couloir, +qui allait toujours s'assombrissant. + +Tout à coup la porte opposée à celle par laquelle il était entré +s'ouvrit, et deux pages parurent, portant des flambeaux et +éclairant une femme d'une taille imposante, d'un maintien +majestueux, et surtout d'une admirable beauté. + +La lumière porta en plein sur La Mole, qui demeura immobile. La +femme s'arrêta, de son côté, comme La Mole s'était arrêté du sien. + +-- Que voulez-vous, monsieur? demanda-t-elle au jeune homme d'une +voix qui bruit à ses oreilles comme une musique délicieuse. + +-- Oh! madame, dit La Mole en baissant les yeux, excusez-moi, je +vous prie. Je quitte M. de Mouy, qui a eu l'obligeance de me +conduire jusqu'ici, et je cherchais le roi de Navarre. + +-- Sa Majesté n'est point ici, monsieur; elle est, je crois, chez +son beau frère. Mais, en son absence, ne pourriez-vous dire à la +reine... + +-- Oui, sans doute, madame, reprit La Mole, si quelqu'un daignait +me conduire devant elle. + +-- Vous y êtes, monsieur. + +-- Comment! s'écria La Mole. + +-- Je suis la reine de Navarre, dit Marguerite. + +La Mole fit un mouvement tellement brusque de stupeur et d'effroi +que la reine sourit. + +-- Parlez vite, monsieur, dit-elle, car on m'attend chez la reine +mère. + +-- Oh! madame, si vous êtes si instamment attendue, permettez-moi +de m'éloigner, car il me serait impossible de vous parler en ce +moment. Je suis incapable de rassembler deux idées; votre vue m'a +ébloui. Je ne pense plus, j'admire. + +Marguerite s'avança pleine de grâce et de beauté vers ce jeune +homme qui, sans le savoir, venait d'agir en courtisan raffiné. + +-- Remettez-vous, monsieur, dit-elle. J'attendrai et l'on +m'attendra. + +-- Oh! pardonnez-moi, madame, si je n'ai point salué d'abord Votre +Majesté avec tout le respect qu'elle a le droit d'attendre d'un de +ses plus humbles serviteurs, mais... + +-- Mais, continua Marguerite, vous m'aviez prise pour une de mes +femmes. + +-- Non, madame, mais pour l'ombre de la belle Diane de Poitiers. +On m'a dit qu'elle revenait au Louvre. + +-- Allons, monsieur, dit Marguerite, je ne m'inquiète plus de +vous, et vous ferez fortune à la cour. Vous aviez une lettre pour +le roi, dites-vous? C'était fort inutile. Mais, n'importe, où est- +elle? Je la lui remettrai... Seulement, hâtez-vous, je vous prie. + +En un clin d'oeil La Mole écarta les aiguillettes de son +pourpoint, et tira de sa poitrine une lettre enfermée dans une +enveloppe de soie. + +Marguerite prit la lettre et regarda l'écriture. + +-- N'êtes-vous pas monsieur de La Mole, dit-elle. + +-- Oui, madame. Oh! mon Dieu! aurais-je le bonheur que mon nom fût +connu de Votre Majesté? + +-- Je l'ai entendu prononcer par le roi mon mari, et par mon frère +le duc d'Alençon. Je sais que vous êtes attendu. + +Et elle glissa dans son corsage, tout raide de broderies et de +diamants, cette lettre qui sortait du pourpoint du jeune homme, et +qui était encore tiède de la chaleur de sa poitrine. La Mole +suivait avidement des yeux chaque mouvement de Marguerite. + +-- Maintenant, monsieur, dit-elle, descendez dans la galerie au- +dessous, et attendez jusqu'à ce qu'il vienne quelqu'un de la part +du roi de Navarre ou du duc d'Alençon. Un de mes pages va vous +conduire. + +À ces mots Marguerite continua son chemin. La Mole se rangea +contre la muraille. Mais le passage était si étroit, et le +vertugadin de la reine de Navarre si large, que sa robe de soie +effleura l'habit du jeune homme, tandis qu'un parfum pénétrant +s'épandait là où elle avait passé. + +La Mole frissonna par tout son corps, et, sentant qu'il allait +tomber, chercha un appui contre le mur. + +Marguerite disparut comme une vision. + +-- Venez-vous, monsieur? dit le page chargé de conduire La Mole +dans la galerie inférieure. + +-- Oh! oui, oui, s'écria La Mole enivré, car comme le jeune homme +lui indiquait le chemin par lequel venait de s'éloigner +Marguerite, il espérait, en se hâtant, la revoir encore. + +En effet en arrivant au haut de l'escalier, il l'aperçut à l'étage +inférieur; et soit hasard, soit que le bruit de ses pas fût arrivé +jusqu'à elle, Marguerite ayant relevé la tête, il put la voir +encore une fois. + +-- Oh! dit-il, en suivant le page, ce n'est pas une mortelle, +c'est une déesse; et, comme dit Virgilius Maro: + +_Et vera incessu patuit dea._ + +_-- _Eh bien? demanda le jeune page. + +-- Me voici, dit La Mole; pardon, me voici. + +Le page précéda La Mole, descendit un étage, ouvrit une première +porte, puis une seconde et s'arrêtant sur le seuil: + +-- Voici l'endroit où vous devez attendre, lui dit-il. + +La Mole entra dans la galerie, dont la porte se referma derrière +lui. + +La galerie était vide, à l'exception d'un gentilhomme qui se +promenait, et qui, de son côté, paraissait attendre. + +Déjà le soir commençait à faire tomber de larges ombres du haut +des voûtes, et, quoique les deux hommes fussent à peine à vingt +pas l'un de l'autre, ils ne pouvaient distinguer leurs visages. La +Mole s'approcha. + +-- Dieu me pardonne! murmura-t-il quand il ne fut plus qu'à +quelques pas du second gentilhomme, c'est M. le comte de Coconnas +que je retrouve ici. + +Au bruit de ses pas, le Piémontais s'était déjà retourné, et le +regardait avec le même étonnement qu'il en était regardé. + +-- Mordi! s'écria-t-il, c'est M. de La Mole, ou le diable +m'emporte! Ouf! que fais-je donc là! je jure chez le roi; mais +bah! il paraît que le roi jure bien autrement encore que moi, et +jusque dans les églises. Eh, mais! nous voici donc au Louvre?... + +-- Comme vous voyez, M. de Besme vous a introduit? + +-- Oui. C'est un charmant Allemand que ce M. de Besme... Et vous, +qui vous a servi de guide? + +-- M. de Mouy... Je vous disais bien que les huguenots n'étaient +pas trop mal en cour non plus... Et avez-vous rencontré +M. de Guise? + +-- Non, pas encore... Et vous, avez-vous obtenu votre audience du +roi de Navarre? + +-- Non; mais cela ne peut tarder. On m'a conduit ici, et l'on m'a +dit d'attendre. + +-- Vous verrez qu'il s'agit de quelque grand souper, et que nous +serons côte à côte au festin. Quel singulier hasard, en vérité! +Depuis deux heures le sort nous marie... Mais qu'avez-vous? vous +semblez préoccupé... + +-- Moi! dit vivement La Mole en tressaillant, car en effet il +demeurait toujours comme ébloui par la vision qui lui était +apparue; non, mais le lieu où nous nous trouvons fait naître dans +mon esprit une foule de réflexions. + +-- Philosophiques, n'est-ce pas? c'est comme moi. Quand vous êtes +entré, justement, toutes les recommandations de mon précepteur me +revenaient à l'esprit. Monsieur le comte, connaissez-vous +Plutarque? + +-- Comment donc! dit La Mole en souriant, c'est un de mes auteurs +favoris. + +-- Eh bien, continua Coconnas gravement, ce grand homme ne me +paraît pas s'être abusé quand il compare les dons de la nature à +des fleurs brillantes, mais éphémères, tandis qu'il regarde la +vertu comme une plante balsamique d'un impérissable parfum et +d'une efficacité souveraine pour la guérison des blessures. + +-- Est-ce que vous savez le grec, monsieur de Coconnas? dit La +Mole en regardant fixement son interlocuteur. + +-- Non pas; mais mon précepteur le savait, et il m'a fort +recommandé, lorsque je serais à la cour, de discourir sur la +vertu. Cela, dit-il, a fort bon air. Aussi, je suis cuirassé sur +ce sujet, je vous en avertis. À propos, avez-vous faim? + +-- Non. + +-- Il me semblait cependant que vous teniez à la volaille +embrochée de la Belle-Étoile; moi, je meurs d'inanition. + +-- Eh bien, monsieur de Coconnas, voici une belle occasion +d'utiliser vos arguments sur la vertu et de prouver votre +admiration pour Plutarque, car ce grand écrivain dit quelque part: +Il est bon d'exercer l'âme à la douleur et l'estomac à la faim. +_Prepon esti tên men psuchên odunê, ton de gastéra semô askeïn._ + +_-- _Ah ça! vous le savez donc, le grec? s'écria Coconnas +stupéfait. + +-- Ma foi, oui! répondit La Mole; mon précepteur me l'a appris, à +moi. + +-- Mordi! comte, votre fortune est assurée en ce cas; vous ferez +des vers avec le roi Charles IX, et vous parlerez grec avec la +reine Marguerite. + +-- Sans compter, ajouta La Mole en riant, que je pourrai encore +parler gascon avec le roi de Navarre. + +En ce moment, l'issue de la galerie qui aboutissait chez le roi +s'ouvrit; un pas retentit, on vit dans l'obscurité une ombre +s'approcher. Cette ombre devint un corps. Ce corps était celui de +M. de Besme. + +Il regarda les deux jeunes gens sous le nez, afin de reconnaître +le sien, et fit signe à Coconnas de le suivre. + +Coconnas salua de la main La Mole. + +De Besme conduisit Coconnas à l'extrémité de la galerie, ouvrit +une porte, et se trouva avec lui sur la première marche d'un +escalier. + +Arrivé là, il s'arrêta, et regardant tout autour de lui, puis en +haut, puis en bas: + +-- Monsir de Gogonnas, dit-il, où temeurez-fous? + +-- À l'auberge de la Belle-Étoile, rue de l'Arbre-Sec. + +-- Pon, pon! être à teux pas t'izi... Rentez-fous fite à fotre +hodel, et ste nuit... Il regarda de nouveau autour de lui. + +-- Eh bien, cette nuit? demanda Coconnas. + +-- Eh pien, ste nuit, refenez ici afec un groix planche à fotre +jabeau. Li mot di basse, il sera _Gouise_. Chut! pouche glose. + +-- Mais à quelle heure dois-je venir? + +-- Gand fous ententrez le doguesin. + +-- Comment, le doguesin? demanda Coconnas. + +-- Foui, le doguesin: pum! pum! ... + +-- Ah! le tocsin? + +-- Oui, c'être cela que che tisais. + +-- C'est bien! on y sera, dit Coconnas. + +Et saluant de Besme, il s'éloigna en se demandant tout bas: + +-- Que diable veut-il donc dire, et à propos de quoi sonnera-t-on +le tocsin? N'importe! je persiste dans mon opinion: c'est un +charmant Tédesco que M. de Besme. Si j'attendais le comte de La +Mole?... Ah! ma foi, non; il est probable qu'il soupera avec le +roi de Navarre. + +Et Coconnas se dirigea vers la rue de l'Arbre-Sec, où l'attirait +comme un aimant l'enseigne de la Belle-Étoile. + +Pendant ce temps une porte de la galerie correspondant aux +appartements du roi de Navarre s'ouvrit, et un page s'avança vers +M. de La Mole. + +-- C'est bien vous qui êtes le comte de La Mole? dit-il. + +-- C'est moi-même. + +-- Où demeurez-vous? + +-- Rue de l'Arbre-Sec, à la Belle-Étoile. + +-- Bon! c'est à la porte du Louvre. Écoutez... Sa Majesté vous +fait dire qu'elle ne peut vous recevoir en ce moment; peut-être +cette nuit vous enverra-t-elle chercher. En tout cas, si demain +matin vous n'aviez pas reçu de ses nouvelles, venez au Louvre. + +-- Mais si la sentinelle me refuse la porte? + +-- Ah! c'est juste... Le mot de passe est _Navarre;_ dites ce mot, +et toutes les portes s'ouvriront devant vous. + +-- Merci. + +-- Attendez, mon gentilhomme; j'ai ordre de vous reconduire +jusqu'au guichet, de peur que vous ne vous perdiez dans le Louvre. + +-- À propos, et Coconnas? se dit La Mole à lui-même quand il se +trouva hors du palais. Oh! il sera resté à souper avec le duc de +Guise. + +Mais en rentrant chez maître La Hurière, la première figure +qu'aperçut notre gentilhomme fut celle de Coconnas attablé devant +une gigantesque omelette au lard. + +-- Oh! oh! s'écria Coconnas en riant aux éclats, il paraît que +vous n'avez pas plus dîné chez le roi de Navarre que je n'ai soupé +chez M. de Guise. + +-- Ma foi, non. + +-- Et la faim vous est-elle venue? + +-- Je crois que oui. + +-- Malgré Plutarque? + +-- Monsieur le comte, dit en riant La Mole, Plutarque dit dans un +autre endroit: «Qu'il faut que celui qui a partage avec celui qui +n'a pas.» Voulez-vous, pour l'amour de Plutarque, partager votre +omelette avec moi, nous causerons de la vertu en mangeant? + +-- Oh! ma foi, non, dit Coconnas; c'est bon quand on est au +Louvre, qu'on craint d'être écouté et qu'on a l'estomac vide. +Mettez-vous là, et soupons. + +-- Allons, je vois que décidément le sort nous a faits +inséparables. Couchez-vous ici? + +-- Je n'en sais rien. + +-- Ni moi non plus. + +-- En tout cas je sais bien où je passerai la nuit, moi. + +-- Où cela? + +-- Où vous la passerez vous-même, c'est immanquable. + +Et tous deux se mirent à rire, en faisant de leur mieux honneur à +l'omelette de maître La Hurière. + + + +VI +La dette payée + + +Maintenant, si le lecteur est curieux de savoir pourquoi M. de La +Mole n'avait pas été reçu par le roi de Navarre, pourquoi +M. de Coconnas n'avait pu voir M. de Guise, et enfin pourquoi tous +deux, au lieu de souper au Louvre avec des faisans, des perdrix et +du chevreuil, soupaient à l'hôtel de la Belle-Étoile avec une +omelette au lard, il faut qu'il ait la complaisance de rentrer +avec nous au vieux palais des rois et de suivre la reine +Marguerite de Navarre que La Mole avait perdue de vue à l'entrée +de la grande galerie. + +Tandis que Marguerite descendait cet escalier, le duc Henri de +Guise, qu'elle n'avait pas revu depuis la nuit de ses noces, était +dans le cabinet du roi. À cet escalier que descendait Marguerite, +il y avait une issue. À ce cabinet où était M. de Guise, il y +avait une porte. Or, cette porte et cette issue conduisaient +toutes deux à un corridor, lequel corridor conduisait lui-même aux +appartements de la reine mère Catherine de Médicis. + +Catherine de Médicis était seule, assise près d'une table, le +coude appuyé sur un livre d'heures entr'ouvert, et la tête posée +sur sa main encore remarquablement belle, grâce au cosmétique que +lui fournissait le Florentin René, qui réunissait la double charge +de parfumeur et d'empoisonneur de la reine mère. + +La veuve de Henri II était vêtue de ce deuil qu'elle n'avait point +quitté depuis la mort de son mari. C'était à cette époque une +femme de cinquante-deux à cinquante-trois ans à peu près, qui +conservait, grâce à son embonpoint plein de fraîcheur, les traits +de sa première beauté. Son appartement, comme son costume, était +celui d'une veuve. Tout y était d'un caractère sombre: étoffes, +murailles, meubles. Seulement, au-dessus d'une espèce de dais +couvrant un fauteuil royal, où pour le moment dormait couchée la +petite levrette favorite de la reine mère, laquelle lui avait été +donnée par son gendre Henri de Navarre et avait reçu le nom +mythologique de Phébé, on voyait peint au naturel un arc-en-ciel +entouré de cette devise grecque que le roi François Ier lui avait +donnée: _Phôs pherei ê de kai aïthzên_, et qui peut se traduire +par ce vers français: + +_Il porte la lumière et la sérénité._ + +Tout à coup, et au moment où la reine mère paraissait plongée au +plus profond d'une pensée qui faisait éclore sur ses lèvres +peintes avec du carmin un sourire lent et plein d'hésitation, un +homme ouvrit la porte, souleva la tapisserie et montra son visage +pâle en disant: + +-- Tout va mal. Catherine leva la tête et reconnut le duc de +Guise. + +-- Comment, tout va mal! répondit-elle. Que voulez-vous dire, +Henri? + +-- Je veux dire que le roi est plus que jamais coiffé de ses +huguenots maudits, et que, si nous attendons son congé pour +exécuter la grande entreprise, nous attendrons encore longtemps et +peut-être toujours. + +-- Qu'est-il donc arrivé? demanda Catherine en conservant ce +visage calme qui lui était habituel, et auquel elle savait +cependant si bien, selon l'occasion, donner les expressions les +plus opposées. + +-- Il y a que tout à l'heure, pour la vingtième fois, j'ai entamé +avec Sa Majesté cette question de savoir si l'on continuerait de +supporter les bravades que se permettent, depuis la blessure de +leur amiral, messieurs de la religion. + +-- Et que vous a répondu mon fils? demanda Catherine. + +-- Il m'a répondu: «Monsieur le duc, vous devez être soupçonné du +peuple comme auteur de l'assassinat commis sur mon second père +monsieur l'amiral; défendez-vous comme il vous plaira. Quant à +moi, je me défendrai bien moi-même si l'on m'insulte...» Et sur ce +il m'a tourné le dos pour aller donner à souper à ses chiens. + +-- Et vous n'avez point tenté de le retenir? + +-- Si fait. Mais il m'a répondu avec cette voix que vous lui +connaissez et en me regardant de ce regard qui n'est qu'à lui: +«Monsieur le duc, mes chiens ont faim, et ce ne sont pas des +hommes pour que je les fasse attendre...» Sur quoi je suis venu +vous prévenir. + +-- Et vous avez bien fait, dit la reine mère. + +-- Mais que résoudre? + +-- Tenter un dernier effort. + +-- Et qui l'essaiera? + +-- Moi. Le roi est-il seul? + +-- Non! Il est avec M. de Tavannes. + +-- Attendez-moi ici. Ou plutôt suivez-moi de loin. Catherine se +leva aussitôt et prit le chemin de la chambre où se tenaient, sur +des tapis de Turquie et des coussins de velours, les lévriers +favoris du roi. Sur des perchoirs scellés dans la muraille étaient +deux ou trois faucons de choix et une petite pie-grièche avec +laquelle Charles IX s'amusait à voler les petits oiseaux dans le +jardin du Louvre et dans ceux des Tuileries, qu'on commençait à +bâtir. Pendant le chemin la reine mère s'était arrangé un visage +pâle et plein d'angoisse, sur lequel roulait une dernière ou +plutôt une première larme. + +Elle s'approcha sans bruit de Charles IX, qui donnait à ses chiens +des fragments de gâteaux coupés en portions pareilles. + +-- Mon fils! dit Catherine avec un tremblement de voix si bien +joué qu'il fit tressaillir le roi. + +-- Qu'avez-vous, madame? dit le roi en se retournant vivement. + +-- J'ai, mon fils, répondit Catherine, que je vous demande la +permission de me retirer dans un de vos châteaux, peu m'importe +lequel, pourvu qu'il soit bien éloigné de Paris. + +-- Et pourquoi cela, madame? demanda Charles IX en fixant sur sa +mère son oeil vitreux qui, dans certaines occasions, devenait si +pénétrant. + +-- Parce que chaque jour je reçois de nouveaux outrages de ceux de +la religion, parce qu'aujourd'hui je vous ai entendu menacer par +les protestants jusque dans votre Louvre, et que je ne veux plus +assister à de pareils spectacles. + +-- Mais enfin, ma mère, dit Charles IX avec une expression pleine +de conviction, on leur a voulu tuer leur amiral. Un infâme +meurtrier leur avait déjà assassiné le brave M. de Mouy, à ces +pauvres gens. Mort de ma vie, ma mère! il faut pourtant une +justice dans un royaume. + +-- Oh! soyez tranquille, mon fils, dit Catherine, la justice ne +leur manquera point, car si vous la leur refusez, ils se la feront +à leur manière: sur M. de Guise aujourd'hui, sur moi demain, sur +vous plus tard. + +-- Oh! madame, dit Charles IX laissant percer dans sa voix un +premier accent de doute, vous croyez? + +-- Eh! mon fils, reprit Catherine, s'abandonnant tout entière à la +violence de ses pensées, ne savez-vous pas qu'il ne s'agit plus de +la mort de M. François de Guise ou de celle de M. l'amiral, de la +religion protestante ou de la religion catholique, mais tout +simplement de la substitution du fils d'Antoine de Bourbon au fils +de Henri II? + +-- Allons, allons, ma mère, voici que vous retombez encore dans +vos exagérations habituelles! dit le roi. + +-- Quel est donc votre avis, mon fils? + +-- D'attendre, ma mère! d'attendre. Toute la sagesse humaine est +dans ce seul mot. Le plus grand, le plus fort et le plus adroit +surtout est celui qui sait attendre. + +-- Attendez donc; mais moi je n'attendrai pas. Et sur ce, +Catherine fit une révérence, et, se rapprochant de la porte, +s'apprêta à reprendre le chemin de son appartement. Charles IX +l'arrêta. + +-- Enfin, que faut-il donc faire, ma mère! dit-il, car je suis +juste avant toute chose, et je voudrais que chacun fût content de +moi. + +Catherine se rapprocha. + +-- Venez, monsieur le comte, dit-elle à Tavannes, qui caressait la +pie-grièche du roi, et dites au roi ce qu'à votre avis il faut +faire. + +-- Votre Majesté me permet-elle? demanda le comte. + +-- Dis, Tavannes! dis. + +-- Que fait Votre Majesté à la chasse quand le sanglier revient +sur elle? + +-- Mordieu! monsieur, je l'attends de pied ferme, dit Charles IX, +et je lui perce la gorge avec mon épieu. + +-- Uniquement pour l'empêcher de vous nuire, ajouta Catherine. + +-- Et pour m'amuser, dit le roi avec un soupir qui indiquait le +courage poussé jusqu'à la férocité; mais je ne m'amuserais pas à +tuer mes sujets, car enfin, les huguenots sont mes sujets aussi +bien que les catholiques. + +-- Alors, Sire, dit Catherine, vos sujets les huguenots feront +comme le sanglier à qui on ne met pas un épieu dans la gorge: ils +découdront votre trône. + +-- Bah! vous croyez, madame, dit le roi d'un air qui indiquait +qu'il n'ajoutait pas grande foi aux prédictions de sa mère. + +-- Mais n'avez-vous pas vu aujourd'hui M. de Mouy et les siens? + +-- Oui, je les ai vus, puisque je les quitte; mais que m'a-t-il +demandé qui ne soit pas juste? Il m'a demandé la mort du meurtrier +de son père et de l'assassin de l'amiral! Est-ce que nous n'avons +pas puni M. de Montgommery de la mort de mon père et de votre +époux, quoique cette mort fût un simple accident? + +-- C'est bien, Sire, dit Catherine piquée, n'en parlons plus. +Votre Majesté est sous la protection du Dieu qui lui donna la +force, la sagesse et la confiance; mais moi, pauvre femme, que +Dieu abandonne sans doute à cause de mes péchés, je crains et je +cède. + +Et sur ce, Catherine salua une seconde fois et sortit, faisant +signe au duc de Guise, qui sur ces entrefaites était entré, de +demeurer à sa place pour tenter encore un dernier effort. + +Charles IX suivit des yeux sa mère, mais sans la rappeler cette +fois; puis il se mit à caresser ses chiens en sifflant un air de +chasse. + +Tout à coup il s'interrompit. + +-- Ma mère est bien un esprit royal, dit-il; en vérité elle ne +doute de rien. Allez donc, d'un propos délibéré, tuer quelques +douzaines de huguenots, parce qu'ils sont venus demander justice! +N'est-ce pas leur droit après tout? + +-- Quelques douzaines, murmura le duc de Guise. + +-- Ah! vous êtes là, monsieur! dit le roi faisant semblant de +l'apercevoir pour la première fois; oui, quelques douzaines; le +beau déchet! Ah! si quelqu'un venait me dire: Sire, vous serez +débarrassé de tous vos ennemis à la fois, et demain il n'en +restera pas un pour vous reprocher la mort des autres, ah! alors, +je ne dis pas! + +-- Et bien, Sire. + +-- Tavannes, interrompit le roi, vous fatiguez Margot, remettez-la +au perchoir. Ce n'est pas une raison, parce qu'elle porte le nom +de ma soeur la reine de Navarre, pour que tout le monde la +caresse. + +Tavannes remit la pie sur son bâton, et s'amusa à rouler et à +dérouler les oreilles d'un lévrier. + +-- Mais, Sire, reprit le duc de Guise, si l'on disait à Votre +Majesté: Sire, Votre Majesté sera délivrée demain de tous ses +ennemis. + +-- Et par l'intercession de quel saint ferait-on ce miracle? + +-- Sire, nous sommes aujourd'hui le 24 août, ce serait donc par +l'intercession de saint Barthélemy. + +-- Un beau saint, dit le roi, qui s'est laissé écorcher tout vif! + +-- Tant mieux! plus il a souffert, plus il doit avoir gardé +rancune à ses bourreaux. + +-- Et c'est vous, mon cousin, dit le roi, c'est vous qui avec +votre jolie petite épée à poignée d'or, tuerez d'ici à demain dix +mille huguenots! Ah! ah! ah! mort de ma vie! que vous êtes +plaisant, monsieur de Guise! + +Et le roi éclata de rire, mais d'un rire si faux, que l'écho de la +chambre le répéta d'un ton lugubre. + +-- Sire, un mot, un seul, poursuivit le duc tout en frissonnant +malgré lui au bruit de ce rire qui n'avait rien d'humain. Un +signe, et tout est prêt. J'ai les Suisses, j'ai onze cents +gentilshommes, j'ai les chevau-légers, j'ai les bourgeois: de son +côté, Votre Majesté a ses gardes, ses amis, sa noblesse +catholique... Nous sommes vingt contre un. + +-- Eh bien, puisque vous êtes si fort, mon cousin, pourquoi diable +venez-vous me rebattre les oreilles de cela?... Faites sans moi, +faites! ... + +Et le roi se retourna vers ses chiens. Alors la portière se +souleva et Catherine reparut. + +-- Tout va bien, dit-elle au duc, insistez, il cédera. + +Et la portière retomba sur Catherine sans que Charles IX la vît ou +du moins fit semblant de la voir. + +-- Mais encore, dit le duc de Guise, faut-il que je sache si en +agissant comme je le désire, je serai agréable à Votre Majesté. + +-- En vérité, mon cousin Henri, vous me plantez le couteau sur la +gorge; mais je résisterai, mordieu! ne suis-je donc pas le roi? + +-- Non, pas encore, Sire; mais, si vous voulez, vous le serez +demain. + +-- Ah çà! continua Charles IX, on tuerait donc aussi le roi de +Navarre, le prince de Condé... dans mon Louvre! ... Ah! Puis il +ajouta d'une voix à peine intelligible: + +-- Dehors, je ne dis pas. + +-- Sire, s'écria le duc, ils sortent ce soir pour faire débauche +avec le duc d'Alençon, votre frère. + +-- Tavannes, dit le roi avec une impatience admirablement bien +jouée, ne voyez-vous pas que vous taquinez mon chien! Viens, +Actéon, viens. + +Et Charles IX sortit sans en vouloir écouter davantage, et rentra +chez lui en laissant Tavannes et le duc de Guise presque aussi +incertains qu'auparavant. + +Cependant une scène d'un autre genre se passait chez Catherine, +qui, après avoir donné au duc de Guise le conseil de tenir bon, +était rentrée dans son appartement, où elle avait trouvé réunies +les personnes qui, d'ordinaire, assistaient à son coucher. + +À son retour Catherine avait la figure aussi riante qu'elle était +décomposée à son départ. Peu à peu elle congédia de son air le +plus agréable ses femmes et ses courtisans; il ne resta bientôt +près d'elle que madame Marguerite, qui, assise sur un coffre près +de la fenêtre ouverte, regardait le ciel, absorbée dans ses +pensées. + +Deux ou trois fois, en se retrouvant seule avec sa fille, la reine +mère ouvrit la bouche pour parler, mais chaque fois une sombre +pensée refoula au fond de sa poitrine les mots prêts à s'échapper +de ses lèvres. + +Sur ces entrefaites, la portière se souleva et Henri de Navarre +parut. + +La petite levrette, qui dormait sur le trône, bondit et courut à +lui. + +-- Vous ici, mon fils! dit Catherine en tressaillant, est-ce que +vous soupez au Louvre? + +-- Non, madame, répondit Henri, nous battons la ville ce soir avec +MM. d'Alençon et de Condé. Je croyais presque les trouver occupés +à vous faire la cour. + +Catherine sourit. + +-- Allez, messieurs, dit-elle, allez... Les hommes sont bien +heureux de pouvoir courir ainsi... N'est-ce pas, ma fille? + +-- C'est vrai, répondit Marguerite, c'est une si belle et si douce +chose que la liberté. + +-- Cela veut-il dire que j'enchaîne la vôtre, madame? dit Henri en +s'inclinant devant sa femme. + +-- Non, monsieur; aussi ce n'est pas moi que je plains, mais la +condition des femmes en général. + +-- Vous allez peut-être voir M. l'amiral, mon fils? dit Catherine. + +-- Oui, peut-être. + +-- Allez-y; ce sera d'un bon exemple, et demain vous me donnerez +de ses nouvelles. + +-- J'irai donc, madame, puisque vous approuvez cette démarche. + +-- Moi, dit Catherine, je n'approuve rien... Mais qui va là?... +Renvoyez, renvoyez. + +Henri fit un pas vers la porte pour exécuter l'ordre de Catherine; +mais au même instant la tapisserie se souleva, et madame de Sauve +montra sa tête blonde. + +-- Madame, dit-elle, c'est René le parfumeur, que Votre Majesté a +fait demander. Catherine lança un regard aussi prompt que l'éclair +sur Henri de Navarre. + +Le jeune prince rougit légèrement, puis presque aussitôt pâlit +d'une manière effrayante. En effet, on venait de prononcer le nom +de l'assassin de sa mère. Il sentit que son visage trahissait son +émotion, et alla s'appuyer sur la barre de la fenêtre. + +La petite levrette poussa un gémissement. Au même instant deux +personnes entraient, l'une annoncée et l'autre qui n'avait pas +besoin de l'être. La première était René, le parfumeur, qui +s'approcha de Catherine avec toutes les obséquieuses civilités des +serviteurs florentins; il tenait une boîte, qu'il ouvrit, et dont +on vit tous les compartiments remplis de poudres et de flacons. + +La seconde était madame de Lorraine, soeur aînée de Marguerite. +Elle entra par une petite porte dérobée qui donnait dans le +cabinet du roi et, toute pâle et toute tremblante, espérant n'être +point aperçue de Catherine qui examinait avec madame de Sauve le +contenu de la boîte apportée par René, elle alla s'asseoir à côté +de Marguerite, près de laquelle le roi de Navarre se tenait +debout, la main sur le front, comme un homme qui cherche à se +remettre d'un éblouissement. + +En ce moment Catherine se retourna. + +-- Ma fille, dit-elle à Marguerite, vous pouvez-vous retirer chez +vous. Mon fils, dit-elle, vous pouvez aller vous amuser par la +ville. + +Marguerite se leva, et Henri se retourna à moitié. Madame de +Lorraine saisit la main de Marguerite. + +-- Ma soeur, lui dit-elle tout bas et avec volubilité, au nom de +M. de Guise, qui vous sauve comme vous l'avez sauvé, ne sortez pas +d'ici, n'allez pas chez vous! + +-- Hein! que dites-vous, Claude? demanda Catherine en se +retournant. + +-- Rien, ma mère. + +-- Vous avez parlé tout bas à Marguerite. + +-- Pour lui souhaiter le bonsoir seulement, madame, et pour lui +dire mille choses de la part de la duchesse de Nevers. + +-- Et où est-elle, cette belle duchesse? + +-- Près de son beau-frère M. de Guise. + +Catherine regarda les deux femmes de son oeil soupçonneux, et +fronçant le sourcil: + +-- Venez çà, Claude! dit la reine mère. Claude obéit. Catherine +lui saisit la main. + +-- Que lui avez-vous dit? indiscrète que vous êtes! murmura-t-elle +en serrant le poignet de sa fille à la faire crier. + +-- Madame, dit à sa femme Henri, qui, sans entendre, n'avait rien +perdu de la pantomime de la reine, de Claude et de Marguerite; +madame, me ferez-vous l'honneur de me donner votre main à baiser? + +Marguerite lui tendit une main tremblante. + +-- Que vous a-t-elle dit? murmura Henri en se baissant pour +rapprocher ses lèvres de cette main. + +-- De ne pas sortir. Au nom du Ciel, ne sortez pas non plus! + +Ce ne fut qu'un éclair; mais à la lueur de cet éclair, si rapide +qu'elle fût, Henri devina tout un complot. + +-- Ce n'est pas le tout, dit Marguerite; voici une lettre qu'un +gentilhomme provençal a apportée. + +-- M. de La Mole? + +-- Oui. + +-- Merci, dit-il en prenant la lettre et en la serrant dans son +pourpoint. + +Et passant devant sa femme éperdue, il alla appuyer sa main sur +l'épaule du Florentin. + +-- Eh bien, maître René, dit-il, comment vont les affaires +commerciales? + +-- Mais assez bien, Monseigneur, assez bien, répondit +l'empoisonneur avec son perfide sourire. + +-- Je le crois bien, dit Henri, quand on est comme vous le +fournisseur de toutes les têtes couronnées de France et de +l'étranger. + +-- Excepté de celle du roi de Navarre, répondit effrontément le +Florentin. + +-- Ventre-saint-gris! maître René, dit Henri, vous avez raison; et +cependant ma pauvre mère, qui achetait aussi chez vous, vous a +recommandé à moi en mourant, maître René. Venez me voir demain ou +après-demain en mon appartement et apportez-moi vos meilleures +parfumeries. + +-- Ce ne sera point mal vu, dit en souriant Catherine, car on +dit... + +-- Que j'ai le gousset fin, reprit Henri en riant; qui vous a dit +cela, ma mère? est-ce Margot? + +-- Non, mon fils, dit Catherine, c'est madame de Sauve. En ce +moment madame la duchesse de Lorraine, qui, malgré les efforts +qu'elle faisait, ne pouvait se contenir, éclata en sanglots. Henri +ne se retourna même pas. + +-- Ma soeur, s'écria Marguerite en s'élançant vers Claude, +qu'avez-vous? + +-- Rien, dit Catherine en passant entre les deux jeunes femmes, +rien: elle a cette fièvre nerveuse que Mazille lui recommande de +traiter avec des aromates. + +Et elle serra de nouveau et avec plus de vigueur encore que la +première fois le bras de sa fille aînée; puis, se retournant vers +la cadette: + +-- Çà, Margot, dit-elle, n'avez-vous pas entendu que, déjà, je +vous ai invitée à vous retirer chez vous? Si cela ne suffit pas, +je vous l'ordonne. + +-- Pardonnez-moi, madame, dit Marguerite tremblante et pâle, je +souhaite une bonne nuit à Votre Majesté. + +-- Et j'espère que votre souhait sera exaucé. Bonsoir, bonsoir. + +Marguerite se retira toute chancelante en cherchant vainement à +rencontrer un regard de son mari, qui ne se retourna pas même de +son côté. + +Il se fit un instant de silence pendant lequel Catherine demeura +les yeux fixés sur la duchesse de Lorraine, qui de son côté, sans +parler, regardait sa mère les mains jointes. + +Henri tournait le dos, mais voyait la scène dans une glace, tout +en ayant l'air de friser sa moustache avec une pommade que venait +de lui donner René. + +-- Et vous, Henri, dit Catherine, sortez-vous toujours? + +-- Ah! oui! c'est vrai! s'écria le roi de Navarre. Ah! par ma foi! +j'oubliais que le duc d'Alençon et le prince de Condé m'attendent: +ce sont ces admirables parfums qui m'enivrent et, je crois, me +font perdre la mémoire. Au revoir, madame. + +-- Au revoir! Demain, vous m'apprendrez des nouvelles de l'amiral, +n'est ce pas? + +-- Je n'aurai garde d'y manquer. Eh bien, Phébé! qu'y a-t-il? + +-- Phébé! dit la reine mère avec impatience. + +-- Rappelez-la, madame, dit le Béarnais, car elle ne veut pas me +laisser sortir. + +La reine mère se leva, prit la petite chienne par son collier et +la retint, tandis que Henri s'éloignait le visage aussi calme et +aussi riant que s'il n'eût pas senti au fond de son coeur qu'il +courait danger de mort. + +Derrière lui, la petite chienne lâchée par Catherine de Médicis +s'élança pour le rejoindre; mais la porte était refermée, et elle +ne put que glisser son museau allongé sous la tapisserie en +poussant un hurlement lugubre et prolongé. + +-- Maintenant, Charlotte, dit Catherine à madame de Sauve, va +chercher M. de Guise et Tavannes, qui sont dans mon oratoire, et +reviens avec eux pour tenir compagnie à la duchesse de Lorraine +qui a ses vapeurs. + + + +VII +La nuit du 24 août 1572 + + +Lorsque La Mole et Coconnas eurent achevé leur maigre souper, car +les volailles de l'hôtellerie de la Belle-Étoile ne flambaient que +sur l'enseigne, Coconnas fit pivoter sa chaise sur un de ses +quatre pieds, étendit les jambes, appuya son coude sur la table, +et dégustant un dernier verre de vin: + +-- Est-ce que vous allez vous coucher incontinent, monsieur de la +Mole? demanda-t-il. + +-- Ma foi! j'en aurais grande envie, monsieur, car il est possible +qu'on vienne me réveiller dans la nuit. + +-- Et moi aussi, dit Coconnas; mais il me semble, en ce cas, qu'au +lieu de nous coucher et de faire attendre ceux qui doivent nous +envoyer chercher, nous ferions mieux de demander des cartes et de +jouer. Cela fait qu'on nous trouverait tout préparés. + +-- J'accepterais volontiers la proposition, monsieur; mais pour +jouer je possède bien peu d'argent; à peine si j'ai cent écus d'or +dans ma valise; et encore, c'est tout mon trésor. Maintenant, +c'est à moi de faire fortune avec cela. + +-- Cent écus d'or! s'écria Coconnas, et vous vous plaignez! Mordi! +mais moi, monsieur, je n'en ai que six. + +-- Allons donc, reprit La Mole, je vous ai vu tirer de votre poche +une bourse qui m'a paru non seulement fort ronde, mais on pourrait +même dire quelque peu boursouflée. + +-- Ah! ceci, dit Coconnas, c'est pour éteindre une ancienne dette +que je suis obligé de payer à un vieil ami de mon père que je +soupçonne d'être comme vous tant soit peu huguenot. Oui, il y a là +cent nobles à la rose, continua Coconnas en frappant sur sa poche; +mais ces cent nobles à la rose appartiennent à maître Mercandon; +quant à mon patrimoine personnel, il se borne, comme je vous l'ai +dit, à six écus. + +-- Comment jouer, alors? + +-- Et c'est précisément à cause de cela que je voulais jouer. +D'ailleurs, il m'était venu une idée. + +-- Laquelle? + +-- Nous venons tous deux à Paris dans un même but? + +-- Oui. + +-- Nous avons chacun un protecteur puissant? + +-- Oui. + +-- Vous comptez sur le vôtre comme je compte sur le mien? + +-- Oui. + +-- Eh bien, il m'était venu dans la pensée de jouer d'abord notre +argent, puis la première faveur qui nous arrivera, soit de la +cour, soit de notre maîtresse... + +-- En effet, c'est fort ingénieux! dit La Mole en souriant; mais +j'avoue que je ne suis pas assez joueur pour risquer ma vie tout +entière sur un coup de cartes ou de dés, car de la première faveur +qui nous arrivera à vous et à moi découlera probablement notre vie +tout entière. + +-- Eh bien, laissons donc là la première faveur de la cour, et +jouons la première faveur de notre maîtresse. + +-- Je n'y vois qu'un inconvénient, dit La Mole. + +-- Lequel? + +-- C'est que je n'ai point de maîtresse, moi. + +-- Ni moi non plus; mais je compte bien ne pas tarder à en avoir +une! Dieu merci! on n'est point taillé de façon à manquer de +femmes. + +-- Aussi, comme vous dites, n'en manquerez-vous point, monsieur de +Coconnas; mais, comme je n'ai point la même confiance dans mon +étoile amoureuse, je crois que ce serait vous voler que de mettre +mon enjeu contre le vôtre. Jouons donc jusqu'à concurrence de vos +six écus, et, si vous les perdiez par malheur et que vous +voulussiez continuer le jeu, eh bien, vous êtes gentilhomme, et +votre parole vaut de l'or. + +-- À la bonne heure! s'écria Coconnas, et voilà qui est parler; +vous avez raison, monsieur, la parole d'un gentilhomme vaut de +l'or, surtout quand ce gentilhomme a du crédit à la cour. Aussi, +croyez que je ne me hasarderais pas trop en jouant contre vous la +première faveur que je devrais recevoir. + +-- Oui, sans doute, vous pouvez la perdre; mais moi, je ne +pourrais pas la gagner; car, étant au roi de Navarre, je ne puis +rien tenir de M. le duc de Guise. + +-- Ah! parpaillot! murmura l'hôte tout en fourbissant son vieux +casque, je t'avais donc bien flairé. Et il s'interrompit pour +faire le signe de la croix. + +-- Ah çà, décidément, reprit Coconnas en battant les cartes que +venait de lui apporter le garçon, vous en êtes donc?... + +-- De quoi? + +-- De la religion. + +-- Moi? + +-- Oui, vous. + +-- Eh bien! mettez que j'en sois! dit La Mole en souriant. Avez- +vous quelque chose contre nous? + +-- Oh! Dieu merci, non; cela m'est bien égal. Je hais profondément +la huguenoterie, mais je ne déteste pas les huguenots, et puis +c'est la mode. + +-- Oui, répliqua La Mole en riant, témoin l'arquebusade de +M. l'amiral! Jouerons-nous aussi des arquebusades? + +-- Comme vous voudrez, dit Coconnas; pourvu que je joue, peu +m'importe quoi. + +-- Jouons donc, dit La Mole en ramassant ses cartes et en les +rangeant dans sa main. + +-- Oui, jouez et jouez de confiance; car, dussé-je perdre cent +écus d'or comme les vôtres, j'aurai demain matin de quoi les +payer. + +-- La fortune vous viendra donc en dormant? + +-- Non, c'est moi qui irai la trouver. + +-- Où cela, dites-moi? j'irai avec vous! + +-- Au Louvre. + +-- Vous y retournez cette nuit? + +-- Oui, cette nuit j'ai une audience particulière du grand duc de +Guise. + +Depuis que Coconnas avait parlé d'aller chercher fortune au +Louvre, La Hurière s'était interrompu de fourbir sa salade et +s'était venu placer derrière la chaise de La Mole, de manière que +Coconnas seul le pût voir, et de là il lui faisait des signes que +le Piémontais, tout à son jeu et à sa conversation, ne remarquait +pas. + +-- Eh bien, voilà qui est miraculeux! dit La Mole, et vous aviez +raison de dire que nous étions nés sous une même étoile. Moi aussi +j'ai rendez-vous au Louvre cette nuit; mais ce n'est pas avec le +duc de Guise, moi, c'est avec le roi de Navarre. + +-- Avez-vous un mot d'ordre, vous? + +-- Oui. + +-- Un signe de ralliement? + +-- Non. + +-- Eh bien, j'en ai un, moi. Mon mot d'ordre est... À ces paroles +du Piémontais, La Hurière fit un geste si expressif, juste au +moment où l'indiscret gentilhomme relevait la tête, que Coconnas +s'arrêta pétrifié bien plus de ce geste encore que du coup par +lequel il venait de perdre trois écus. En voyant l'étonnement qui +se peignait sur le visage de son _partner_, La Mole se retourna; +mais il ne vit pas autre chose que son hôte derrière lui, les bras +croisés et coiffé de la salade qu'il lui avait vu fourbir +l'instant auparavant. + +-- Qu'avez-vous donc? dit La Mole à Coconnas. Coconnas regardait +l'hôte et son compagnon sans répondre, car il ne comprenait rien +aux gestes redoublés de maître La Hurière. La Hurière vit qu'il +devait venir à son secours: + +-- C'est que, dit-il rapidement, j'aime beaucoup le jeu, moi, et +comme je m'étais approché pour voir le coup sur lequel vous venez +de gagner, monsieur m'aura vu coiffé en guerre, et cela l'aura +surpris de la part d'un pauvre bourgeois. + +-- Bonne figure, en effet! s'écria La Mole en éclatant de rire. + +-- Eh, monsieur! répliqua La Hurière avec une bonhomie +admirablement jouée et un mouvement d'épaule plein du sentiment de +son infériorité, nous ne sommes pas des vaillants, nous autres, et +nous n'avons pas la tournure raffinée. C'est bon pour les braves +gentilshommes comme vous de faire reluire les casques dorés et les +fines rapières, et pourvu que nous montions exactement notre +garde... + +-- Ah! ah! dit La Mole en battant les cartes à son tour, vous +montez votre garde? + +-- Eh! mon Dieu, oui, monsieur le comte; je suis sergent d'une +compagnie de milice bourgeoise. + +Et cela dit, tandis que La Mole était occupé à donner les cartes, +La Hurière se retira en posant un doigt sur ses lèvres pour +recommander la discrétion à Coconnas, plus interdit que jamais. + +Cette précaution fut cause sans doute qu'il perdit le second coup +presque aussi rapidement qu'il venait de perdre le premier. + +-- Eh bien, dit La Mole, voilà qui fait juste vos six écus! +Voulez-vous votre revanche sur votre fortune future? + +-- Volontiers, dit Coconnas, volontiers. + +-- Mais avant de vous engager plus avant, ne me disiez-vous pas +que vous aviez rendez-vous avec M. de Guise? + +Coconnas tourna ses regards vers la cuisine et vit les gros yeux +de La Hurière qui répétaient le même avertissement. + +-- Oui, dit-il; mais il n'est pas encore l'heure. D'ailleurs, +parlons un peu de vous, monsieur de la Mole. + +-- Nous ferions mieux, je crois, de parler du jeu, mon cher +monsieur de Coconnas, car, ou je me trompe fort, ou me voilà +encore en train de vous gagner six écus. + +-- Mordi! c'est la vérité... On me l'avait toujours dit, que les +huguenots avaient du bonheur au jeu. J'ai envie de me faire +huguenot, le diable m'emporte! + +Les yeux de La Hurière étincelèrent comme deux charbons; mais +Coconnas, tout à son jeu, ne les aperçut pas. + +-- Faites, comte, faites, dit La Mole, et quoique la façon dont la +vocation vous est venue soit singulière, vous serez le bien reçu +parmi nous. + +Coconnas se gratta l'oreille. + +-- Si j'étais sûr que votre bonheur vient de là, dit-il, je vous +réponds bien... car, enfin, je ne tiens pas énormément à la messe, +moi, et dès que le roi n'y tient pas non plus... + +-- Et puis... c'est une si belle religion, dit La Mole, si simple, +si pure! + +-- Et puis... elle est à la mode, dit Coconnas, et puis... elle +porte bonheur au jeu, car, le diable m'emporte! il n'y a d'as que +pour vous; et cependant je vous examine depuis que nous avons les +cartes aux mains: vous jouez franc jeu, vous ne trichez pas... il +faut que ce soit la religion... + +-- Vous me devez six écus de plus, dit tranquillement La Mole. + +-- Ah! comme vous me tentez! dit Coconnas, et si cette nuit je ne +suis pas content de M. de Guise... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, demain je vous demande de me présenter au roi de +Navarre; et, soyez tranquille, si une fois je me fais huguenot, je +serai plus huguenot que Luther, que Calvin, que Mélanchthon et que +tous les réformistes de la terre. + +-- Chut! dit La Mole, vous allez vous brouiller avec notre hôte. + +-- Oh! c'est vrai! dit Coconnas en tournant les yeux vers la +cuisine. Mais non, il ne nous écoute pas; il est trop occupé en ce +moment. + +-- Que fait-il donc? dit La Mole, qui, de sa place, ne pouvait +l'apercevoir. + +-- Il cause avec... Le diable m'emporte! c'est lui! + +-- Qui, lui? + +-- Cette espèce d'oiseau de nuit avec lequel il causait déjà quand +nous sommes arrivés, l'homme au pourpoint jaune et au manteau +amadou. Mordi! quel feu il y met! Eh! dites donc, maître La +Hurière! est-ce que vous faites de la politique, par hasard? + +Mais cette fois la réponse de maître La Hurière fut un geste si +énergique et si impérieux, que, malgré son amour pour le carton +peint, Coconnas se leva et alla à lui. + +-- Qu'avez-vous donc? demanda La Mole. + +-- Vous demandez du vin, mon gentilhomme? dit La Hurière +saisissant vivement la main de Coconnas, on va vous en donner. +Grégoire! du vin à ces messieurs! + +Puis à l'oreille: + +-- Silence, lui glissa-t-il, silence, sur votre vie! et congédiez +votre compagnon. + +La Hurière était si pâle, l'homme jaune si lugubre, que Coconnas +ressentit comme un frisson, et se retournant vers La Mole: + +-- Mon cher monsieur de la Mole, lui dit-il, je vous prie de +m'excuser. Voilà cinquante écus que je perds en un tour de main. +Je suis en malheur ce soir, et je craindrais de m'embarrasser. + +-- Fort bien, monsieur, fort bien, dit La Mole, à votre aise. +D'ailleurs, je ne suis point fâché de me jeter un instant sur mon +lit. Maître La Hurière! ... + +-- Monsieur le comte? + +-- Si l'on venait me chercher de la part du roi de Navarre, vous +me réveilleriez. Je serai tout habillé, et par conséquent vite +prêt. + +-- C'est comme moi, dit Coconnas; pour ne pas faire attendre Son +Altesse un seul instant, je vais me préparer le signe. Maître La +Hurière, donnez-moi des ciseaux et du papier blanc. + +-- Grégoire! cria La Hurière, du papier blanc pour écrire une +lettre, des ciseaux pour en tailler l'enveloppe! + +-- Ah çà, décidément, se dit à lui-même le Piémontais, il se passe +ici quelque chose d'extraordinaire. + +-- Bonsoir, monsieur de Coconnas! dit La Mole. Et vous, mon hôte, +faites-moi l'amitié de me montrer le chemin de ma chambre. Bonne +chance, notre ami! + +Et La Mole disparut dans l'escalier tournant, suivi de La Hurière. +Alors l'homme mystérieux saisit à son tour le bras de Coconnas, +et, l'attirant à lui, il lui dit avec volubilité: + +-- Monsieur, vous avez failli révéler cent fois un secret duquel +dépend le sort du royaume. Dieu a voulu que votre bouche fût +fermée à temps. Un mot de plus, et j'allais vous abattre d'un coup +d'arquebuse. Maintenant nous sommes seuls, heureusement, écoutez. + +-- Mais qui êtes-vous, pour me parler avec ce ton de commandement? +demanda Coconnas. + +-- Avez-vous, par hasard, entendu parler du sire de Maurevel? + +-- Le meurtrier de l'amiral? + +-- Et du capitaine de Mouy. + +-- Oui, sans doute. + +-- Eh bien, le sire de Maurevel, c'est moi. + +-- Oh! oh! fit Coconnas. + +-- Écoutez-moi donc. + +-- Mordi! Je crois bien que je vous écoute. + +-- Chut! fit le sire de Maurevel en portant son doigt à sa bouche. +Coconnas demeura l'oreille tendue. + +On entendit en ce moment l'hôte refermer la porte d'une chambre, +puis la porte du corridor, y mettre les verrous, et revenir +précipitamment du côté des deux interlocuteurs. + +Il offrit alors un siège à Coconnas, un siège à Maurevel, et en +prenant un troisième pour lui: + +-- Tout est bien clos, dit-il, monsieur de Maurevel, vous pouvez +parler. + +Onze heures sonnaient en Saint-Germain-l'Auxerrois. Maurevel +compta l'un après l'autre chaque battement de marteau qui +retentissait vibrant et lugubre dans la nuit, et quand le dernier +se fut éteint dans l'espace: + +-- Monsieur, dit-il en se retournant vers Coconnas tout hérissé à +l'aspect des précautions que prenaient les deux hommes, monsieur, +êtes-vous bon catholique? + +-- Mais je le crois, répondit Coconnas. + +-- Monsieur, continua Maurevel, êtes-vous dévoué au roi? + +-- De coeur et d'âme. Je crois même que vous m'offensez, monsieur, +en m'adressant une pareille question. + +-- Nous n'aurons pas de querelle là-dessus; seulement, vous allez +nous suivre. + +-- Où cela? + +-- Peu vous importe. Laissez-vous conduire. Il y va de votre +fortune et peut-être de votre vie. + +-- Je vous préviens, monsieur, qu'à minuit j'ai affaire au Louvre. + +-- C'est justement là que nous allons. + +-- M. de Guise m'y attend. + +-- Nous aussi. + +-- Mais j'ai un mot de passe particulier, continua Coconnas un peu +mortifié de partager l'honneur de son audience avec le sire de +Maurevel et maître La Hurière. + +-- Nous aussi. + +-- Mais j'ai un signe de reconnaissance. Maurevel sourit, tira de +dessous son pourpoint une poignée de croix en étoffe blanche, en +donna une à La Hurière, une à Coconnas, et en prit une pour lui. +La Hurière attacha la sienne à son casque, Maurevel en fit autant +de la sienne à son chapeau. + +-- Oh çà! dit Coconnas stupéfait, le rendez-vous, le mot d'ordre, +le signe de ralliement, c'est donc pour tout le monde? + +-- Oui, monsieur; c'est-à-dire pour tous les bons catholiques. + +-- Il y a fête au Louvre alors, banquet royal, n'est-ce pas? +s'écria Coconnas, et l'on en veut exclure ces chiens de +huguenots?... Bon! bien! à merveille! Il y a assez longtemps +qu'ils y paradent. + +-- Oui, il y a fête au Louvre, dit Maurevel, il y a banquet royal, +et les huguenots y seront conviés... Il y a plus, ils seront les +héros de la fête, ils paieront le banquet, et, si vous voulez bien +être des nôtres, nous allons commencer par aller inviter leur +principal champion, leur Gédéon, comme ils disent. + +-- M. l'amiral? s'écria Coconnas. + +-- Oui, le vieux Gaspard, que j'ai manqué comme un imbécile, +quoique j'aie tiré sur lui avec l'arquebuse même du roi. + +-- Et voilà pourquoi, mon gentilhomme, je fourbissais ma salade, +j'affilais mon épée et je repassais mes couteaux, dit d'une voix +stridente maître La Hurière travesti en guerre. + +À ces mots, Coconnas frissonna et devint fort pâle, car il +commençait à comprendre. + +-- Quoi, vraiment! s'écria-t-il, cette fête, ce banquet... +c'est... on va... + +-- Vous avez été bien long à deviner, monsieur, dit Maurevel, et +l'on voit bien que vous n'êtes pas fatigué comme nous des +insolences de ces hérétiques. + +-- Et vous prenez sur vous, dit-il, d'aller chez l'amiral, et +de...? Maurevel sourit, et attirant Coconnas contre la fenêtre: + +-- Regardez, dit-il; voyez-vous, sur la petite place, au bout de +la rue, derrière l'église, cette troupe qui se range +silencieusement dans l'ombre? + +-- Oui. + +-- Les hommes qui composent cette troupe ont, comme maître La +Hurière, vous et moi, une croix au chapeau. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, ces hommes, c'est une compagnie de Suisses des petits +cantons, commandés par Toquenot; vous savez que messieurs des +petits cantons sont les compères du roi. + +-- Oh! oh! fit Coconnas. + +-- Maintenant, voyez cette troupe de cavaliers qui passe sur le +quai; reconnaissez-vous son chef? + +-- Comment voulez-vous que je le reconnaisse? dit Coconnas tout +frémissant, je suis à Paris de ce soir seulement. + +-- Eh bien, c'est celui avec qui vous avez rendez-vous à minuit au +Louvre. Voyez, il va vous y attendre. + +-- Le duc de Guise? + +-- Lui-même. Ceux qui l'escortent sont Marcel, ex-prévôt des +marchands, et J. Choron, prévôt actuel. Les deux derniers vont +mettre sur pied leurs compagnies de bourgeois; et tenez, voici le +capitaine du quartier qui entre dans la rue: regardez bien ce +qu'il va faire. + +-- Il heurte à chaque porte. Mais qu'y a-t-il donc sur les portes +auxquelles il heurte? + +-- Une croix blanche, jeune homme; une croix pareille à celle que +nous avons à nos chapeaux. Autrefois on laissait à Dieu le soin de +distinguer les siens; aujourd'hui nous sommes plus civilisés, et +nous lui épargnons cette besogne. + +-- Mais chaque maison à laquelle il frappe s'ouvre, et de chaque +maison sortent des bourgeois armés. + +-- Il frappera à la nôtre comme aux autres, et nous sortirons à +notre tour. + +-- Mais, dit Coconnas, tout ce monde sur pied pour aller tuer un +vieil huguenot! Mordi! c'est honteux! c'est une affaire +d'égorgeurs et non de soldats! + +-- Jeune homme, dit Maurevel, si les vieux vous répugnent, vous +pourrez en choisir de jeunes. Il y en aura pour tous les goûts. Si +vous méprisez les poignards, vous pourrez vous servir de l'épée; +car les huguenots ne sont pas gens à se laisser égorger sans se +défendre, et, vous le savez, les huguenots, jeunes ou vieux, ont +la vie dure. + +-- Mais on les tuera donc tous, alors? s'écria Coconnas. + +-- Tous. + +-- Par ordre du roi? + +-- Par ordre du roi et de M. de Guise. + +-- Et quand cela? + +-- Quand vous entendrez la cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois. + +-- Ah! c'est donc pour cela que cet aimable Allemand, qui est à +M. de Guise... comment l'appelez-vous donc? + +-- M. de Besme? + +-- Justement. C'est donc pour cela que M. de Besme me disait +d'accourir au premier coup de tocsin? + +-- Vous avez donc vu M. de Besme? + +-- Je l'ai vu et je lui ai parlé. + +-- Où cela? + +-- Au Louvre. C'est lui qui m'a fait entrer, qui m'a donné le mot +d'ordre, qui m'a... + +-- Regardez. + +-- Mordi! c'est lui-même. + +-- Voulez-vous lui parler? + +-- Sur mon âme! je n'en serais pas fâché. + +Maurevel ouvrit doucement la fenêtre. Besme, en effet, passait +avec une vingtaine d'hommes. + +-- _Guise et Lorraine! _dit Maurevel. + +Besme se retourna, et, comprenant que c'était à lui qu'on avait +affaire, il s'approcha. + +-- Ah! ah! c'être fous, monsir de Maurefel. + +-- Oui, c'est moi; que cherchez-vous? + +-- J'y cherche l'auperge de la Belle-Étoile, pour brévenir un +certain monsir Gogonnas. + +-- Me voici, monsieur de Besme! dit le jeune homme. + +-- Ah! pon, ah! pien... Vous êtes brêt? + +-- Oui. Que faut-il faire? + +-- Ce que vous tira monsir de Maurefel. C'être un bon gatholique. + +-- Vous l'entendez? dit Maurevel. + +-- Oui, répondit Coconnas. Mais vous, monsieur de Besme, où allez- +vous? + +-- Moi?... dit de Besme en riant... + +-- Oui, vous? + +-- Moi, je fas tire un betit mot à l'amiral. + +-- Dites-lui-en deux, s'il le faut, dit Maurevel, et que cette +fois, s'il se relève du premier, il ne se relève pas du second. + +-- Soyez dranguille, monsir de Maurefel, soyez dranguille, et +tressez-moi pien ce cheune homme-là. + +-- Oui, oui, n'ayez pas de crainte, les Coconnas sont de fins +limiers, et bons chiens chassent de race. + +-- Atieu! + +-- Allez. + +-- Et fous? + +-- Commencez toujours la chasse, nous arriverons pour la curée. De +Besme s'éloigna et Maurevel ferma la fenêtre. + +-- Vous l'entendez, jeune homme? dit Maurevel; si vous avez +quelque ennemi particulier, quand il ne serait pas tout à fait +huguenot, mettez-le sur la liste, et il passera avec les autres. + +Coconnas, plus étourdi que jamais de tout ce qu'il voyait et de +tout ce qu'il entendait, regardait tour à tour l'hôte, qui prenait +des poses formidables, et Maurevel, qui tirait tranquillement un +papier de sa poche. + +-- Quant à moi, voilà ma liste, dit-il; trois cents. Que chaque +bon catholique fasse, cette nuit, la dixième partie de la besogne +que je ferai, et il n'y aura plus demain un seul hérétique dans le +royaume! + +-- Chut! dit La Hurière. + +-- Quoi? répétèrent ensemble Coconnas et Maurevel. + +On entendit vibrer le premier coup de beffroi à Saint-Germain- +l'Auxerrois. + +-- Le signal! s'écria Maurevel. L'heure est donc avancée? Ce +n'était que pour minuit, m'avait-on dit... Tant mieux! Quand il +s'agit de la gloire de Dieu et du roi, mieux vaut les horloges qui +avancent que celles qui retardent. + +En effet, on entendit tinter lugubrement la cloche de l'église. +Bientôt un premier coup de feu retentit, et presque aussitôt la +lueur de plusieurs flambeaux illumina comme un éclair la rue de +l'Arbre-Sec. + +Coconnas passa sur son front sa main humide de sueur. + +-- C'est commencé, s'écria Maurevel, en route! + +-- Un moment, un moment! dit l'hôte; avant de nous mettre en +campagne, assurons-nous du logis, comme on dit à la guerre. Je ne +veux pas qu'on égorge ma femme et mes enfants pendant que je serai +dehors: il y a un huguenot ici. + +-- M. de La Mole? s'écria Coconnas avec un soubresaut. + +-- Oui! le parpaillot s'est jeté dans la gueule du loup. + +-- Comment! dit Coconnas, vous vous attaqueriez à votre hôte? + +-- C'est à son intention surtout que j'ai repassé ma rapière. + +-- Oh! oh! fit le Piémontais en fronçant le sourcil. + +-- Je n'ai jamais tué personne que mes lapins, mes canards et mes +poulets, répliqua le digne aubergiste; je ne sais donc trop +comment m'y prendre pour tuer un homme. Eh bien, je vais m'exercer +sur celui-là. Si je fais quelque gaucherie, au moins personne ne +sera là pour se moquer de moi. + +-- Mordi, c'est dur! objecta Coconnas. M. de La Mole est mon +compagnon, M. de La Mole a soupé avec moi, M. de La Mole a joué +avec moi. + +-- Oui, mais M. de La Mole est un hérétique, dit Maurevel. + +M. + +de La Mole est condamné; et si nous ne le tuons pas, d'autres le +tueront. + +-- Sans compter, dit l'hôte, qu'il vous a gagné cinquante écus. + +-- C'est vrai, dit Coconnas, mais loyalement, j'en suis sûr. + +-- Loyalement ou non, il vous faudra toujours le payer; tandis +que, si je le tue, vous êtes quitte. + +-- Allons, allons! dépêchons, messieurs, s'écria Maurevel; une +arquebusade, un coup de rapière, un coup de marteau, un coup de +chenet, un coup de ce que vous voudrez; mais finissons-en, si vous +voulez arriver à temps, comme nous avons promis, pour aider +M. de Guise chez l'amiral. + +Coconnas soupira. + +-- J'y cours! s'écria La Hurière, attendez-moi. + +-- Mordi! s'écria Coconnas, il va faire souffrir ce pauvre garçon, +et le voler peut-être. Je veux être là pour l'achever, s'il est +besoin, et empêcher qu'on ne touche à son argent. + +Et mû par cette heureuse idée, Coconnas monta l'escalier derrière +maître La Hurière, qu'il eut bientôt rejoint; car, à mesure qu'il +montait, par un effet de la réflexion sans doute, La Hurière +ralentissait le pas. + +Au moment où il arrivait à la porte, toujours suivi de Coconnas, +plusieurs coups de feu retentirent dans la rue. + +Aussitôt on entendit La Mole sauter de son lit et le plancher +crier sous ses pas. + +-- Diable! murmura La Hurière un peu troublé, il est réveillé, je +crois! + +-- Ça m'en a l'air, dit Coconnas. + +-- Et il va se défendre? + +-- Il en est capable. Dites donc, maître La Hurière, s'il allait +vous tuer, ça serait drôle. + +-- Hum! hum! fit l'hôte. Mais, se sentant armé d'une bonne +arquebuse, il se rassura et enfonça la porte d'un vigoureux coup +de pied. On vit alors La Mole, sans chapeau, mais tout vêtu, +retranché derrière son lit, son épée entre ses dents et ses +pistolets à la main. + +-- Oh! oh! dit Coconnas en ouvrant les narines en véritable bête +fauve qui flaire le sang, voilà qui devient intéressant, maître La +Hurière. Allons, allons! en avant! + +-- Ah! l'on veut m'assassiner, à ce qu'il paraît! cria La Mole +dont les yeux flamboyaient, et c'est toi, misérable? + +Maître La Hurière ne répondit à cette apostrophe qu'en abaissant +son arquebuse et qu'en mettant le jeune homme en joue. Mais La +Mole avait vu la démonstration, et, au moment où le coup partit, +il se jeta à genoux, et la balle passa pardessus sa tête. + +-- À moi! cria La Mole, à moi, monsieur de Coconnas! + +-- À moi! monsieur de Maurevel, à moi! cria La Hurière. + +-- Ma foi, monsieur de la Mole! dit Coconnas, tout ce que je puis +dans cette affaire est de ne point me mettre contre vous. Il +paraît qu'on tue cette nuit les huguenots au nom du roi. Tirez- +vous de là comme vous pourrez. + +-- Ah! traîtres! ah! assassins! c'est comme cela! eh bien, +attendez. + +Et La Mole, visant à son tour, lâcha la détente d'un de ses +pistolets. La Hurière, qui ne le perdait pas de vue, eut le temps +de se jeter de côté; mais Coconnas, qui ne s'attendait pas à cette +riposte, resta à la place où il était et la balle lui effleura +l'épaule. + +-- Mordi! cria-t-il en grinçant des dents, j'en tiens; à nous deux +donc! puisque tu le veux. Et, tirant sa rapière, il s'élança vers +La Mole. + +Sans doute, s'il eût été seul, La Mole l'eût attendu; mais +Coconnas avait derrière lui maître La Hurière qui rechargeait son +arquebuse, sans compter Maurevel qui, pour se rendre à +l'invitation de l'aubergiste, montait les escaliers quatre à +quatre. La Mole se jeta donc dans un cabinet, et verrouilla la +porte derrière lui. + +-- Ah! schelme! s'écria Coconnas furieux, heurtant la porte du +pommeau de sa rapière, attends, attends. Je veux te trouer le +corps d'autant de coups d'épée que tu m'as gagné d'écus ce soir! +Ah! je viens pour t'empêcher de souffrir! ah! je viens pour qu'on +ne te vole pas, et tu me récompenses en m'envoyant une balle dans +l'épaule! attends! birbonne! attends! + +Sur ces entrefaites, maître La Hurière s'approcha et d'un coup de +crosse de son arquebuse fit voler la porte en éclats. + +Coconnas s'élança dans le cabinet, mais il alla donner du nez +contre la muraille: le cabinet était vide et la fenêtre ouverte. + +-- Il se sera précipité, dit l'hôte; et comme nous sommes au +quatrième, il est mort. + +-- Ou il se sera sauvé par le toit de la maison voisine, dit +Coconnas en enjambant la barre de la fenêtre et en s'apprêtant à +le suivre sur ce terrain glissant et escarpé. + +Mais Maurevel et La Hurière se précipitèrent sur lui, et le +ramenant dans la chambre: + +-- Êtes-vous fou? s'écrièrent-ils tous deux à la fois. Vous allez +vous tuer. + +-- Bah, dit Coconnas, je suis montagnard, moi, et habitué à courir +dans les glaciers. D'ailleurs, quand un homme m'a insulté une +fois, je monterais avec lui jusqu'au ciel, ou je descendrais avec +lui jusqu'en enfer, quelque chemin qu'il prît pour y arriver. +Laissez-moi faire. + +-- Allons donc! dit Maurevel, ou il est mort, ou il est loin +maintenant. Venez avec nous; et si celui-là vous échappe, vous en +trouverez mille autres à sa place. + +-- Vous avez raison, hurla Coconnas. Mort aux huguenots! J'ai +besoin de me venger, et le plus tôt sera le mieux. + +Et tous trois descendirent l'escalier comme une avalanche. + +-- Chez l'amiral! cria Maurevel. + +-- Chez l'amiral! répéta La Hurière. + +-- Chez l'amiral, donc! puisque vous le voulez, dit à son tour +Coconnas. + +Et tous trois s'élancèrent de l'hôtel de la Belle-Étoile, laissé +en garde à Grégoire et aux autres garçons, se dirigeant vers +l'hôtel de l'amiral, situé rue de Béthisy; une flamme brillante et +le bruit des arquebusades les guidaient de ce côté. + +-- Eh! qui vient là? s'écria Coconnas. Un homme sans pourpoint et +sans écharpe. + +-- C'en est un qui se sauve, dit Maurevel. + +-- À vous, à vous! à vous qui avez des arquebuses, s'écria +Coconnas. + +-- Ma foi, non, dit Maurevel; je garde ma poudre pour meilleur +gibier. + +-- À vous, La Hurière. + +-- Attendez, attendez, dit l'aubergiste en ajustant. + +-- Ah! oui, attendez, s'écria Coconnas; et en attendant il va se +sauver. + +Et il s'élança à la poursuite du malheureux qu'il eut bientôt +rejoint, car il était déjà blessé. Mais au moment où, pour ne pas +le frapper par derrière, il lui criait: «Tourne, mais tourne +donc!» un coup d'arquebuse retentit, une balle siffla aux oreilles +de Coconnas, et le fugitif roula comme un lièvre atteint dans sa +course la plus rapide par le plomb du chasseur. + +Un cri de triomphe se fit entendre derrière Coconnas; le +Piémontais se retourna, et vit La Hurière agitant son arme. + +-- Ah! cette fois, s'écria-t-il, j'ai étrenné au moins. + +-- Oui, mais vous avez manqué me percer d'outre en outre, moi. + +-- Prenez garde, mon gentilhomme, prenez garde, cria La Hurière. + +Coconnas fit un bond en arrière. Le blessé s'était relevé sur un +genou; et, tout entier à la vengeance, il allait percer Coconnas +de son poignard au moment même où l'avertissement de son hôte +avait prévenu le Piémontais. + +-- Ah! vipère! s'écria Coconnas. + +Et, se jetant sur le blessé, il lui enfonça trois fois son épée +jusqu'à la garde dans la poitrine. + +-- Et maintenant, s'écria Coconnas laissant le huguenot se +débattre dans les convulsions de l'agonie, chez l'amiral! chez +l'amiral! + +-- Ah! ah! mon gentilhomme, dit Maurevel, il paraît que vous y +mordez. + +-- Ma foi, oui, dit Coconnas. Je ne sais pas si c'est l'odeur de +la poudre qui me grise ou la vue du sang qui m'excite, mais, +mordi! je prends goût à la tuerie. C'est comme qui dirait une +battue à l'homme. Je n'ai encore fait que des battues à l'ours ou +au loup, et sur mon honneur la battue à l'homme me paraît plus +divertissante. + +Et tous trois reprirent leur course. + + + +VIII +Les massacrés + + +L'hôtel qu'habitait l'amiral était, comme nous l'avons dit, situé +rue de Béthisy. C'était une grande maison s'élevant au fond d'une +cour avec deux ailes en retour sur la rue. Un mur ouvert par une +grande porte et par deux petites grilles donnait entrée dans cette +cour. + +Lorsque nos trois guisards atteignirent l'extrémité de la rue de +Béthisy, qui fait suite à la rue des Fossés-Saint-Germain- +l'Auxerrois, ils virent l'hôtel entouré de Suisses, de soldats et +de bourgeois en armes; tous tenaient à la main droite ou des +épées, ou des piques, ou des arquebuses, et quelques-uns, à la +main gauche, des flambeaux qui répandaient sur cette scène un jour +funèbre et vacillant, lequel, suivant le mouvement imprimé, +s'épandait sur le pavé, montait le long des murailles ou +flamboyait sur cette mer vivante où chaque arme jetait son éclair. +Tout autour de l'hôtel et dans les rues Tirechappe, Étienne et +Bertin-Poirée, l'oeuvre terrible s'accomplissait. De longs cris se +faisaient entendre, la mousqueterie pétillait, et de temps en +temps quelque malheureux, à moitié nu, pâle, ensanglanté, passait, +bondissant comme un daim poursuivi, dans un cercle de lumière +funèbre où semblait s'agiter un monde de démons. + +En un instant, Coconnas, Maurevel et La Hurière, signalés de loin +par leurs croix blanches et accueillis par des cris de bienvenue, +furent au plus épais de cette foule haletante et pressée comme une +meute. Sans doute ils n'eussent pas pu passer; mais quelques-uns +reconnurent Maurevel et lui firent faire place. Coconnas et La +Hurière se glissèrent à sa suite; tous trois parvinrent donc à se +glisser dans la cour. + +Au centre de cette cour, dont les trois portes étaient enfoncées, +un homme, autour duquel les assassins laissaient un vide +respectueux, se tenait debout, appuyé sur une rapière nue, et les +yeux fixés sur un balcon élevé de quinze pieds à peu près et +s'étendant devant la fenêtre principale de l'hôtel. Cet homme +frappait du pied avec impatience, et de temps en temps se +retournait pour interroger ceux qui se trouvaient les plus proches +de lui. + +-- Rien encore, murmura-t-il. Personne... Il aura été prévenu, il +aura fui. Qu'en pensez-vous, Du Gast? + +-- Impossible, Monseigneur. + +-- Pourquoi pas? Ne m'avez-vous pas dit qu'un instant avant que +nous arrivassions, un homme sans chapeau, l'épée nue à la main et +courant comme s'il était poursuivi, était venu frapper à la porte, +et qu'on lui avait ouvert? + +-- Oui, Monseigneur; mais presque aussitôt M. de Besme est arrivé, +les portes ont été enfoncées, l'hôtel cerné. L'homme est bien +entré, mais à coup sûr il n'a pu sortir. + +-- Eh! mais, dit Coconnas à La Hurière, est-ce que je me trompe, +ou n'est-ce pas M. de Guise que je vois là? + +-- Lui-même, mon gentilhomme. Oui, c'est le grand Henri de Guise +en personne, qui attend sans doute que l'amiral sorte pour lui en +faire autant que l'amiral en a fait à son père. Chacun a son tour, +mon gentilhomme, et, Dieu merci! c'est aujourd'hui le nôtre. + +-- Holà! Besme! holà! cria le duc de sa voix puissante, n'est-ce +donc point encore fini? Et, de la pointe de son épée impatiente +comme lui, il faisait jaillir des étincelles du pavé. + +En ce moment, on entendit comme des cris dans l'hôtel, puis des +coups de feu, puis un grand mouvement de pieds et un bruit d'armes +heurtées, auquel succéda un nouveau silence. + +Le duc fit un mouvement pour se précipiter dans la maison. + +-- Monseigneur, Monseigneur, lui dit Du Gast en se rapprochant de +lui et en l'arrêtant, votre dignité vous commande de demeurer et +d'attendre. + +-- Tu as raison, Du Gast; merci! j'attendrai. Mais, en vérité, je +meurs d'impatience et d'inquiétude. Ah! s'il m'échappait! + +Tout à coup le bruit des pas se rapprocha... les vitres du premier +étage s'illuminèrent de reflets pareils à ceux d'un incendie. + +La fenêtre, sur laquelle le duc avait tant de fois levé les yeux, +s'ouvrit ou plutôt vola en éclats; et un homme, au visage pâle et +au cou blanc tout souillé de sang, apparut sur le balcon. + +-- Besme! cria le duc; enfin c'est toi! Eh bien? eh bien? + +-- Foilà, foilà! répondit froidement l'Allemand, qui, se baissant, +se releva presque aussitôt en paraissant soulever un poids +considérable. + +-- Mais les autres, demanda impatiemment le duc, les autres, où +sont-ils? + +-- Les autres, ils achèfent les autres. + +-- Et toi, toi! qu'as-tu fait? + +-- Moi, fous allez foir; regulez-vous un beu. Le duc fit un pas en +arrière. En ce moment on put distinguer l'objet que Besme attirait +à lui d'un si puissant effort. + +C'était le cadavre d'un vieillard. + +Il le souleva au-dessus du balcon, le balança un instant dans le +vide, et le jeta aux pieds de son maître. Le bruit sourd de la +chute, les flots de sang qui jaillirent du corps et diaprèrent au +loin le pavé, frappèrent d'épouvante jusqu'au duc lui-même; mais +ce sentiment dura peu, et la curiosité fit que chacun s'avança de +quelques pas, et que la lueur d'un flambeau vint trembler sur la +victime. On distingua alors une barbe blanche, un visage +vénérable, et des mains raidies par la mort. + +-- L'amiral, s'écrièrent ensemble vingt voix qui ensemble se +turent aussitôt. + +-- Oui, l'amiral. C'est bien lui, dit le duc en se rapprochant du +cadavre pour le contempler avec une joie silencieuse. + +-- L'amiral! l'amiral! répétèrent à demi-voix tous les témoins de +cette terrible scène, se serrant les uns contre les autres, et se +rapprochant timidement de ce grand vieillard abattu. + +-- Ah! te voilà donc, Gaspard! dit le duc de Guise triomphant; tu +as fait assassiner mon père, je le venge! Et il osa poser le pied +sur la poitrine du héros protestant. + +Mais aussitôt les yeux du mourant s'ouvrirent avec effort, sa main +sanglante et mutilée se crispa une dernière fois, et l'amiral, +sans sortir de son immobilité, dit au sacrilège d'une voix +sépulcrale: + +-- Henri de Guise, un jour aussi tu sentiras sur ta poitrine le +pied d'un assassin. Je n'ai pas tué ton père. Sois maudit! + +Le duc, pâle et tremblant malgré lui, sentit un frisson de glace +courir par tout son corps; il passa la main sur son front comme +pour en chasser la vision lugubre; puis, quand il la laissa +retomber, quand il osa reporter la vue sur l'amiral, ses yeux +s'étaient refermés, sa main était redevenue inerte, et un sang +noir épanché de sa bouche sur sa barbe blanche avait succédé aux +terribles paroles que cette bouche venait de prononcer. + +Le duc releva son épée avec un geste de résolution désespérée. + +-- Eh bien, monsir, lui dit Besme, êtes-fous gontent? + +-- Oui, mon brave, oui, répliqua Henri, car tu as vengé... + +-- Le dugue François, n'est-ce pas? + +-- La religion, reprit Henri d'une voix sourde. Et maintenant, +continua-t-il en se retournant vers les Suisses, les soldats et +les bourgeois qui encombraient la cour et la rue, à l'oeuvre, mes +amis, à l'oeuvre! + +-- Eh! bonjour, monsieur de Besme, dit alors Coconnas s'approchant +avec une sorte d'admiration de l'Allemand, qui, toujours sur le +balcon, essuyait tranquillement son épée. + +-- C'est donc vous qui l'avez expédié? cria La Hurière en extase; +comment avez-vous fait cela, mon digne gentilhomme? + +-- Oh! pien zimblement, pien zimblement: il avre entendu tu pruit, +il avre oufert son borte, et moi ly avre passé mon rapir tans le +corps à lui. Mais ce n'est bas le dout, che grois que le Téligny +en dient, che l'endens grier. + +En ce moment, en effet, quelques cris de détresse qui semblaient +poussés par une voix de femme se firent entendre; des reflets +rougeâtres illuminèrent une des deux ailes formant galerie. On +aperçut deux hommes qui fuyaient poursuivis par une longue file de +massacreurs. Une arquebusade tua l'un; l'autre trouva sur son +chemin une fenêtre ouverte, et, sans mesurer la hauteur, sans +s'inquiéter des ennemis qui l'attendaient en bas, il sauta +intrépidement dans la cour. + +-- Tuez! tuez! crièrent les assassins en voyant leur victime prête +à leur échapper. + +L'homme se releva en ramassant son épée, qui, dans sa chute, lui +était échappée des mains, prit sa course tête baissée à travers +les assistants, enculbuta trois ou quatre, en perça un de son +épée, et au milieu du feu des pistolades, au milieu des +imprécations des soldats furieux de l'avoir manqué, il passa comme +l'éclair devant Coconnas, qui l'attendait à la porte, le poignard +à la main. + +-- Touché! cria le Piémontais en lui traversant le bras de sa lame +fine et aiguë. + +-- Lâche! répondit le fugitif en fouettant le visage de son ennemi +avec la lame de son épée, faute d'espace pour lui donner un coup +de pointe. + +-- Oh! mille démons! s'écria Coconnas, c'est monsieur de la Mole! + +-- Monsieur de la Mole! répétèrent La Hurière et Maurevel. + +-- C'est celui qui a prévenu l'amiral! crièrent plusieurs soldats. + +-- Tue! tue! ... hurla-t-on de tous côtés. Coconnas, La Hurière et +dix soldats s'élancèrent à la poursuite de La Mole, qui, couvert +de sang et arrivé à ce degré d'exaltation qui est la dernière +réserve de la vigueur humaine, bondissait par les rues, sans autre +guide que l'instinct. Derrière lui, les pas et les cris de ses +ennemis l'éperonnaient et semblaient lui donner des ailes. Parfois +une balle sifflait à son oreille et imprimait tout à coup à sa +course, près de se ralentir, une nouvelle rapidité. Ce n'était +plus une respiration, ce n'était plus une haleine qui sortait de +sa poitrine, mais un râle sourd, mais un rauque hurlement. La +sueur et le sang dégouttaient de ses cheveux et coulaient +confondus sur son visage. Bientôt son pourpoint devint trop serré +pour les battements de son coeur, et il l'arracha. Bientôt son +épée devint trop lourde pour sa main, et il la jeta loin de lui. +Parfois il lui semblait que les pas s'éloignaient et qu'il était +près d'échapper à ses bourreaux; mais aux cris de ceux-ci, +d'autres massacreurs qui se trouvaient sur son chemin et plus +rapprochés quittaient leur besogne sanglante et accouraient. Tout +à coup il aperçut la rivière coulant silencieusement à sa gauche; +il lui sembla qu'il éprouverait, comme le cerf aux abois, un +indicible plaisir à s'y précipiter, et la force suprême de la +raison put seule le retenir. À sa droite c'était le Louvre, +sombre, immobile, mais plein de bruits sourds et sinistres. Sur le +pont-levis entraient et sortaient des casques, des cuirasses, qui +renvoyaient en froids éclairs les rayons de la lune. La Mole +songea au roi de Navarre comme il avait songé à Coligny: c'étaient +ses deux seuls protecteurs. Il réunit toutes ses forces, regarda +le ciel en faisant tout bas le voeu d'abjurer s'il échappait au +massacre, fit perdre par un détour une trentaine de pas à la meute +qui le poursuivait, piqua droit vers le Louvre, s'élança sur le +pont pêle-mêle avec les soldats, reçut un nouveau coup de poignard +qui glissa le long des côtes, et, malgré les cris de: «Tue! tue!» +qui retentissaient derrière lui et autour de lui, malgré +l'attitude offensive que prenaient les sentinelles, il se +précipita comme une flèche dans la cour, bondit jusqu'au +vestibule, franchit l'escalier, monta deux étages, reconnut une +porte et s'y appuya en frappant des pieds et des mains. + +-- Qui est là?murmura une voix de femme. + +-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura La Mole, ils viennent... je les +entends... les voilà... je les vois... C'est moi! ... moi! ... + +-- Qui vous? reprit la voix. La Mole se rappela le mot d'ordre. + +-- Navarre! Navarre! cria-t-il. Aussitôt la porte s'ouvrit. La +Mole, sans voir, sans remercier Gillonne, fit irruption dans un +vestibule, traversa un corridor, deux ou trois appartements, et +parvint enfin dans une chambre éclairée par une lampe suspendue au +plafond. Sous des rideaux de velours fleurdelisé d'or, dans un lit +de chêne sculpté, une femme à moitié nue, appuyée sur son bras, +ouvrait des yeux fixes d'épouvante. La Mole se précipita vers +elle. + +-- Madame! s'écria-t-il, on tue, on égorge mes frères; on veut me +tuer, on veut m'égorger aussi. Ah! vous êtes la reine... sauvez- +moi. + +Et il se précipita à ses pieds, laissant sur le tapis une large +trace de sang. + +En voyant cet homme pâle, défait, agenouillé devant elle, la reine +de Navarre se dressa épouvantée, cachant son visage entre ses +mains et criant au secours. + +-- Madame, dit La Mole en faisant un effort pour se relever, au +nom du Ciel, n'appelez pas, car si l'on vous entend, je suis +perdu! Des assassins me poursuivent, ils montaient les degrés +derrière moi. Je les entends... les voilà! les voilà! ... + +-- Au secours! répéta la reine de Navarre, hors d'elle, au +secours! + +-- Ah! c'est vous qui m'avez tué! dit La Mole au désespoir. Mourir +par une si belle voix, mourir par une si belle main! Ah! j'aurais +cru cela impossible! + +Au même instant la porte s'ouvrit et une meute d'hommes haletants, +furieux, le visage taché de sang et de poudre, arquebuses, +hallebardes et épées en arrêt, se précipita dans la chambre. + +À leur tête était Coconnas, ses cheveux roux hérissés, son oeil +bleu pâle démesurément dilaté, la joue toute meurtrie par l'épée +de La Mole, qui avait tracé sur les chairs son sillon sanglant: +ainsi défiguré, le Piémontais était terrible à voir. + +-- Mordi! cria-t-il, le voilà, le voilà! Ah! cette fois, nous le +tenons, enfin! + +La Mole chercha autour de lui une arme et n'en trouva point. Il +jeta les yeux sur la reine et vit la plus profonde pitié peinte +sur son visage. Alors il comprit qu'elle seule pouvait le sauver, +se précipita vers elle et l'enveloppa dans ses bras. + +Coconnas fit trois pas en avant, et de la pointe de sa longue +rapière troua encore une fois l'épaule de son ennemi, et quelques +gouttes de sang tiède et vermeil diaprèrent comme une rosée les +draps blancs et parfumés de Marguerite. + +Marguerite vit couler le sang, Marguerite sentit frissonner ce +corps enlacé au sien, elle se jeta avec lui dans la ruelle. Il +était temps. La Mole, au bout de ses forces, était incapable de +faire un mouvement ni pour fuir, ni pour se défendre. Il appuya sa +tête livide sur l'épaule de la jeune femme, et ses doigts crispés +se cramponnèrent, en la déchirant, à la fine batiste brodée qui +couvrait d'un flot de gaze le corps de Marguerite. + +-- Ah! madame! murmura-t-il d'une voix mourante, sauvez-moi! + +Ce fut tout ce qu'il put dire. Son oeil voilé par un nuage pareil +à la nuit de la mort s'obscurcit; sa tête alourdie retomba en +arrière, ses bras se détendirent, ses reins plièrent et il glissa +sur le plancher dans son propre sang, entraînant la reine avec +lui. + +En ce moment Coconnas, exalté par les cris, enivré par l'odeur du +sang, exaspéré par la course ardente qu'il venait de faire, +allongea le bras vers l'alcôve royale. Un instant encore et son +épée perçait le coeur de La Mole, et peut-être en même temps celui +de Marguerite. + +À l'aspect de ce fer nu, et peut-être plutôt encore à la vue de +cette insolence brutale, la fille des rois se releva de toute sa +taille et poussa un cri tellement empreint d'épouvante, +d'indignation et de rage, que le Piémontais demeura pétrifié par +un sentiment inconnu; il est vrai que, si cette scène se fût +prolongée renfermée entre les mêmes acteurs, ce sentiment allait +se fondre comme neige matinale au soleil d'avril. + +Mais tout à coup, par une porte cachée dans la muraille s'élança +un jeune homme de seize à dix-sept ans, vêtu de noir, pâle et les +cheveux en désordre. + +-- Attends, ma soeur, attends, cria-t-il, me voilà! me voilà! + +-- François! François! à mon secours! dit Marguerite. + +-- Le duc d'Alençon! murmura La Hurière en baissant son arquebuse. + +-- Mordi, un fils de France! grommela Coconnas en reculant d'un +pas. + +Le duc d'Alençon jeta un regard autour de lui. Il vit Marguerite +échevelée, plus belle que jamais, appuyée à la muraille, entourée +d'hommes la fureur dans les yeux, la sueur au front, et l'écume à +la bouche. + +-- Misérables! s'écria-t-il. + +-- Sauvez-moi, mon frère! dit Marguerite épuisée. Ils veulent +m'assassiner. Une flamme passa sur le visage pâle du duc. + +Quoiqu'il fût sans armes, soutenu, sans doute par la conscience de +son nom, il s'avança les poings crispés contre Coconnas et ses +compagnons, qui reculèrent épouvantés devant les éclairs qui +jaillissaient de ses yeux. + +-- Assassinerez-vous ainsi un fils de France? voyons! Puis, comme +ils continuaient de reculer devant lui: + +-- Çà, mon capitaine des gardes, venez ici, et qu'on me pende tous +ces brigands! + +Plus effrayé à la vue de ce jeune homme sans armes qu'il ne l'eût +été à l'aspect d'une compagnie de reîtres ou de lansquenets, +Coconnas avait déjà gagné la porte. La Hurière redescendait les +degrés avec des jambes de cerf, les soldats s'entrechoquaient et +se culbutaient dans le vestibule pour fuir au plus tôt, trouvant +la porte trop étroite comparée au grand désir qu'ils avaient +d'être dehors. + +Pendant ce temps, Marguerite avait instinctivement jeté sur le +jeune homme évanoui sa couverture de damas, et s'était éloignée de +lui. + +Quand le dernier meurtrier eut disparu, le duc d'Alençon se +retourna. + +-- Ma soeur, s'écria-t-il en voyant Marguerite toute marbrée de +sang, serais tu blessée? + +Et il s'élança vers sa soeur avec une inquiétude qui eût fait +honneur à sa tendresse, si cette tendresse n'eût pas été accusée +d'être plus grande qu'il ne convenait à un frère. + +-- Non, dit-elle, je ne le crois pas, ou, si je le suis, c'est +légèrement. + +-- Mais ce sang, dit le duc en parcourant de ses mains tremblantes +tout le corps de Marguerite; ce sang, d'où vient-il? + +-- Je ne sais, dit la jeune femme. Un de ces misérables a porté la +main sur moi, peut-être était-il blessé. + +-- Porté la main sur ma soeur! s'écria le duc. Oh! si tu me +l'avais seulement montré du doigt, si tu m'avais dit lequel, si je +savais où le trouver! + +-- Chut! dit Marguerite. + +-- Et pourquoi? dit François. + +-- Parce que si l'on vous voyait à cette heure dans ma chambre... + +-- Un frère ne peut-il pas visiter sa soeur, Marguerite? + +La reine arrêta sur le duc d'Alençon un regard si fixe et +cependant si menaçant, que le jeune homme recula. + +-- Oui, oui, Marguerite, dit-il, tu as raison, oui, je rentre chez +moi. Mais tu ne peux rester seule pendant cette nuit terrible. +Veux-tu que j'appelle Gillonne? + +-- Non, non, personne; va-t'en, François, va-t'en par où tu es +venu. + +Le jeune prince obéit; et à peine eut-il disparu, que Marguerite, +entendant un soupir qui venait de derrière son lit, s'élança vers +la porte du passage secret, la ferma au verrou, puis courut à +l'autre porte, qu'elle ferma de même, juste au moment où un gros +d'archers et de soldats qui poursuivaient d'autres huguenots logés +dans le Louvre passait comme un ouragan à l'extrémité du corridor. + +Alors, après avoir regardé avec attention autour d'elle pour voir +si elle était bien seule, elle revint vers la ruelle de son lit, +souleva la couverture de damas qui avait dérobé le corps de La +Mole aux regards du duc d'Alençon, tira avec effort la masse +inerte dans la chambre, et, voyant que le malheureux respirait +encore, elle s'assit, appuya sa tête sur ses genoux, et lui jeta +de l'eau au visage pour le faire revenir. + +Ce fut alors seulement que, l'eau écartant le voile de poussière, +de poudre et de sang qui couvrait la figure du blessé, Marguerite +reconnut en lui ce beau gentilhomme qui, plein d'existence et +d'espoir, était trois ou quatre heures auparavant venu lui +demander sa protection près du roi de Navarre, et l'avait, en la +laissant rêveuse elle-même, quittée ébloui de sa beauté. + +Marguerite jeta un cri d'effroi, car maintenant ce qu'elle +ressentait pour le blessé c'était plus que de la pitié, c'était de +l'intérêt; en effet, le blessé pour elle n'était plus un simple +étranger, c'était presque une connaissance. Sous sa main le beau +visage de La Mole reparut bientôt tout entier, mais pâle, alangui +par la douleur; elle mit avec un frisson mortel et presque aussi +pâle que lui la main sur son coeur, son coeur battait encore. +Alors elle étendit cette main vers un flacon de sels qui se +trouvait sur une table voisine et le lui fit respirer. + +La Mole ouvrit les yeux. + +-- Oh! mon Dieu! murmura-t-il, où suis-je? + +-- Sauvé! Rassurez-vous, sauvé! dit Marguerite. + +La Mole tourna avec effort son regard vers la reine, la dévora un +instant des yeux et balbutia: + +-- Oh! que vous êtes belle! Et, comme ébloui, il referma aussitôt +la paupière en poussant un soupir. Marguerite jeta un léger cri. +Le jeune homme avait pâli encore, si c'était possible; et elle +crut un instant que ce soupir était le dernier. + +-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! dit-elle, ayez pitié de lui! En ce +moment on heurta violemment à la porte du corridor. + +Marguerite se leva à moitié, soutenant La Mole par-dessous +l'épaule. + +-- Qui va là? cria-t-elle. + +-- Madame, madame, c'est moi, moi! cria une voix de femme. Moi, la +duchesse de Nevers. + +-- Henriette! s'écria Marguerite. Oh! il n'y a pas de danger, +c'est une amie, entendez-vous, monsieur? La Mole fit un effort et +se souleva sur un genou. + +-- Tâchez de vous soutenir tandis que je vais ouvrir la porte, dit +la reine. La Mole appuya sa main à terre, et parvint à garder +l'équilibre. + +Marguerite fit un pas vers la porte; mais elle s'arrêta tout à +coup, frémissant d'effroi. + +-- Ah! tu n'es pas seule? s'écria-t-elle en entendant un bruit +d'armes. + +-- Non, je suis accompagnée de douze gardes que m'a laissés mon +beau frère M. de Guise. + +-- M. de Guise! murmura La Mole. Oh! l'assassin! l'assassin! + +-- Silence, dit Marguerite, pas un mot. + +Et elle regarda tout autour d'elle pour voir où elle pourrait +cacher le blessé. + +-- Une épée, un poignard! murmura La Mole. + +-- Pour vous défendre? inutile; n'avez-vous pas entendu? ils sont +douze et vous êtes seul. + +-- Non pas pour me défendre, mais pour ne pas tomber vivant entre +leurs mains. + +-- Non, non, dit Marguerite, non, je vous sauverai. Ah! ce +cabinet! venez, venez. + +La Mole fit un effort, et soutenu par Marguerite il se traîna +jusqu'au cabinet. Marguerite referma la porte derrière lui, et +serrant la clef dans son aumônière: + +-- Pas un cri, pas une plainte, pas un soupir, lui glissa-t-elle à +travers le lambris, et vous êtes sauvé. + +Puis jetant un manteau de nuit sur ses épaules, elle alla ouvrir à +son amie qui se précipita dans ses bras. + +-- Ah! dit-elle, il ne vous est rien arrivé, n'est-ce pas, madame? + +-- Non, rien, dit Marguerite, croisant son manteau pour qu'on ne +vît point les taches de sang qui maculaient son peignoir. + +-- Tant mieux, mais en tout cas, comme M. le duc de Guise m'a +donné douze gardes pour me reconduire à son hôtel, et que je n'ai +pas besoin d'un si grand cortège, j'en laisse six à Votre Majesté. +Six gardes du duc de Guise valent mieux cette nuit qu'un régiment +entier des gardes du roi. + +Marguerite n'osa pas refuser; elle installa ses six gardes dans le +corridor, et embrassa la duchesse qui, avec les six autres, +regagna l'hôtel du duc de Guise, qu'elle habitait en l'absence de +son mari. + + + +IX +Les massacreurs + + +Coconnas n'avait pas fui, il avait fait retraite. La Hurière +n'avait pas fui, il s'était précipité. L'un avait disparu à la +manière du tigre, l'autre à celle du loup. + +Il en résulta que La Hurière se trouvait déjà sur la place Saint- +Germain l'Auxerrois, que Coconnas ne faisait encore que sortir du +Louvre. + +La Hurière, se voyant seul avec son arquebuse au milieu des +passants qui couraient, des balles qui sifflaient et des cadavres +qui tombaient des fenêtres, les uns entiers, les autres par +morceaux, commença à avoir peur et à chercher prudemment à +regagner son hôtellerie; mais comme il débouchait de la rue de +l'Arbre-Sec par la rue d'Averon, il tomba dans une troupe de +Suisses et de chevau-légers: c'était celle que commandait +Maurevel. + +-- Eh bien, s'écria celui qui s'était baptisé lui-même du nom de +Tueur de roi, vous avez déjà fini? Vous rentrez, mon hôte? et que +diable avez-vous fait de notre gentilhomme piémontais? il ne lui +est pas arrivé malheur? Ce serait dommage, car il allait bien. + +-- Non pas, que je pense, reprit La Hurière, et j'espère qu'il va +nous rejoindre. + +-- D'où venez-vous? + +-- Du Louvre, où je dois dire qu'on nous a reçus assez rudement. + +-- Et qui cela? + +-- M. le duc d'Alençon. Est-ce qu'il n'en est pas, lui? + +-- Monseigneur le duc d'Alençon n'est de rien que de ce qui le +touche personnellement; proposez-lui de traiter ses deux frères +aînés en huguenots, et il en sera: pourvu toutefois que la besogne +se fasse sans le compromettre. Mais n'allez-vous point avec ces +braves gens, maître La Hurière? + +-- Et où vont-ils? + +-- Oh! mon Dieu! rue Montorgueil; il y a là un ministre huguenot +de ma connaissance; il a une femme et six enfants. Ces hérétiques +engendrent énormément. Ce sera curieux. + +-- Et vous, où allez-vous? + +-- Oh! moi, je vais à une affaire particulière. + +-- Dites donc, n'y allez pas sans moi, dit une voix qui fit +tressaillir Maurevel; vous connaissez les bons endroits et je veux +en être. + +-- Ah! c'est notre Piémontais, dit Maurevel. + +-- C'est M. de Coconnas, dit La Hurière. Je croyais que vous me +suiviez. + +-- Peste! vous détalez trop vite pour cela; et puis, je me suis un +peu détourné de la ligne droite pour aller jeter à la rivière un +affreux enfant qui criait: «À bas les papistes, vive l'amiral!» +Malheureusement, je crois que le drôle savait nager. Ces +misérables parpaillots, si on veut les noyer, il faudra les jeter +à l'eau comme les chats, avant qu'ils voient clair. + +-- Ah çà! vous dites que vous venez du Louvre? Votre huguenot s'y +était donc réfugié? demanda Maurevel. + +-- Oh! mon Dieu, oui! + +-- Je lui ai envoyé un coup de pistolet au moment où il ramassait +son épée dans la cour de l'amiral; mais je ne sais comment cela +s'est fait, je l'ai manqué. + +-- Oh! moi, dit Coconnas, je ne l'ai pas manqué; je lui ai donné +de mon épée dans le dos, que la lame en était humide à cinq pouces +de la pointe. D'ailleurs, je l'ai vu tomber dans les bras de +Marguerite, jolie femme, mordi! Cependant, j'avoue que je ne +serais pas fâché d'être tout à fait sûr qu'il est mort. Ce +gaillard-là m'avait l'air d'être d'un caractère fort rancunier, et +il serait capable de m'en vouloir toute sa vie. Mais ne disiez- +vous pas que vous alliez quelque part? + +-- Vous tenez donc à venir avec moi? + +-- Je tiens à ne pas rester en place, mordi! Je n'en ai encore tué +que trois ou quatre, et, quand je me refroidis, mon épaule me fait +mal. En route! en route! + +-- Capitaine! dit Maurevel au chef de la troupe, donnez-moi trois +hommes et allez expédier votre ministre avec le reste. + +Trois Suisses se détachèrent et vinrent se joindre à Maurevel. Les +deux troupes cependant marchèrent côte à côte jusqu'à la hauteur +de la rue Tirechappe; là, les chevau-légers et les Suisses prirent +la rue de la Tonnellerie, tandis que Maurevel, Coconnas, La +Hurière et ses trois hommes suivaient la rue de la Ferronnerie, +prenaient la rue Trousse-Vache et gagnaient la rue Sainte-Avoye. + +-- Mais où diable nous conduisez-vous? dit Coconnas, que cette +longue marche sans résultat commençait à ennuyer. + +-- Je vous conduis à une expédition brillante et utile à la fois. +Après l'amiral, après Téligny, après les princes huguenots, je ne +pouvais rien vous offrir de mieux. Prenez donc patience. C'est rue +du Chaume que nous avons affaire, et dans un instant nous allons y +être. + +-- Dites-moi, demanda Coconnas, la rue du Chaume n'est-elle pas +proche du Temple? + +-- Oui, pourquoi? + +-- Ah! c'est qu'il y a là un vieux créancier de notre famille, un +certain Lambert Mercandon, auquel mon père m'a recommandé de +rendre cent nobles à la rose que j'ai là à cet effet dans ma +poche. + +-- Eh bien, dit Maurevel, voilà une belle occasion de vous +acquitter envers lui. + +-- Comment cela? + +-- C'est aujourd'hui le jour où l'on règle ses vieux comptes. +Votre Mercandon est-il huguenot? + +-- Oh! oh! fit Coconnas, je comprends, il doit l'être. + +-- Chut! nous sommes arrivés. + +-- Quel est ce grand hôtel avec son pavillon sur la rue? + +-- L'hôtel de Guise. + +-- En vérité, dit Coconnas, je ne pouvais pas manquer de venir +ici, puisque j'arrive à Paris sous le patronage du grand Henri. +Mais, mordi! tout est bien tranquille dans ce quartier-ci, mon +cher, c'est tout au plus si l'on entend le bruit des arquebusades: +on se croirait en province; tout le monde dort, ou que le diable +m'emporte! + +En effet, l'hôtel de Guise lui-même semblait aussi tranquille que +dans les temps ordinaires. Toutes les fenêtres en étaient fermées, +et une seule lumière brillait derrière la jalousie de la fenêtre +principale du pavillon qui avait, lorsqu'il était entré dans la +rue, attiré l'attention de Coconnas. Un peu au-delà de l'hôtel de +Guise, c'est-à-dire au coin de la rue du Petit-Chantier et de +celle des Quatre-Fils, Maurevel s'arrêta. + +-- Voici le logis de celui que nous cherchons, dit-il. + +-- De celui que vous cherchez, c'est-à-dire..., fit La Hurière. + +-- Puisque vous m'accompagnez, nous le cherchons. + +-- Comment! cette maison qui semble dormir d'un si bon sommeil... + +-- Justement! Vous, La Hurière, vous allez utiliser l'honnête +figure que le ciel vous a donnée par erreur, en frappant à cette +maison. Passez votre arquebuse à M. de Coconnas, il y a une heure +que je vois qu'il la lorgne. Si vous êtes introduit, vous +demanderez à parler au seigneur de Mouy. + +-- Ah! ah! fit Coconnas, je comprends: vous avez aussi un +créancier dans le quartier du Temple, à ce qu'il paraît. + +-- Justement, continua Maurevel. Vous monterez donc en jouant le +huguenot, vous avertirez de Mouy de tout ce qui se passe; il est +brave, il descendra... + +-- Et une fois descendu? demanda La Hurière. + +-- Une fois descendu, je le prierai d'aligner son épée avec la +mienne. + +-- Sur mon âme, c'est d'un brave gentilhomme, dit Coconnas, et je +compte faire exactement la même chose avec Lambert Mercandon; et +s'il est trop vieux pour accepter, ce sera avec quelqu'un de ses +fils ou de ses neveux. + +La Hurière alla sans répliquer frapper à la porte; ses coups, +retentissant dans le silence de la nuit, firent ouvrir les portes +de l'hôtel de Guise et sortir quelques têtes par ses ouvertures: +on vit alors que l'hôtel était calme à la manière des citadelles, +c'est-à-dire parce qu'il était plein de soldats. + +Ces têtes rentrèrent presque aussitôt, devinant sans doute de quoi +il était question. + +-- Il loge donc là, votre M. de Mouy? dit Coconnas montrant la +maison où La Hurière continuait de frapper. + +-- Non, c'est le logis de sa maîtresse. + +-- Mordi! quelle galanterie vous lui faites! lui fournir +l'occasion de tirer l'épée sous les yeux de sa belle! Alors nous +serons les juges du camp. Cependant j'aimerais assez à me battre +moi-même. Mon épaule me brûle. + +-- Et votre figure, demanda Maurevel, elle est aussi fort +endommagée. Coconnas poussa une espèce de rugissement. + +-- Mordi! dit-il, j'espère qu'il est mort, ou sans cela je +retournerais au Louvre pour l'achever. La Hurière frappait +toujours. + +Bientôt une fenêtre du premier étage s'ouvrit, et un homme parut +sur le balcon en bonnet de nuit, en caleçon et sans armes. + +-- Qui va là? cria cet homme. Maurevel fit un signe à ses Suisses, +qui se rangèrent sous une encoignure, tandis que Coconnas +s'aplatissait de lui-même contre la muraille. + +-- Ah! monsieur de Mouy, dit l'aubergiste de sa voix câline, est- +ce vous? + +-- Oui, c'est moi: après? + +-- C'est bien lui, murmura Maurevel en frémissant de joie. + +-- Eh! monsieur, continua La Hurière, ne savez-vous point ce qui +se passe? On égorge M. l'amiral, on tue les religionnaires nos +frères. Venez vite à leur aide, venez. + +-- Ah! s'écria de Mouy, je me doutais bien qu'il se tramait +quelque chose pour cette nuit. Ah! je n'aurais pas dû quitter mes +braves camarades. Me voici, mon ami, me voici, attendez-moi. + +Et sans refermer la fenêtre, par laquelle sortirent quelques cris +de femme effrayée, quelques supplications tendres, M. de Mouy +chercha son pourpoint, son manteau et ses armes. + +-- Il descend, il descend! murmura Maurevel pâle de joie. +Attention, vous autres! glissa-t-il dans l'oreille des Suisses. + +Puis retirant l'arquebuse des mains de Coconnas et soufflant sur +la mèche pour s'assurer qu'elle était toujours bien allumée: + +-- Tiens, La Hurière, ajouta-t-il à l'aubergiste, qui avait fait +retraite vers le gros de la troupe, reprends ton arquebuse. + +-- Mordi! s'écria Coconnas, voici la lune qui sort d'un nuage pour +être témoin de cette belle rencontre. Je donnerais beaucoup pour +que Lambert Mercandon fût ici et servît de second à M. de Mouy. + +-- Attendez, attendez! dit Maurevel. M. de Mouy vaut dix hommes à +lui tout seul, et nous en aurons peut-être assez à nous six à nous +débarrasser de lui. Avancez, vous autres, continua Maurevel en +faisant signe aux Suisses de se glisser contre la porte, afin de +le frapper quand il sortira. + +-- Oh! oh! dit Coconnas en regardant ces préparatifs, il paraît +que cela ne se passera point tout à fait comme je m'y attendais. + +Déjà on entendait le bruit de la barre que tirait de Mouy. Les +Suisses étaient sortis de leur cachette pour prendre leur place +près de la porte. Maurevel et La Hurière s'avançaient sur la +pointe du pied, tandis que, par un reste de gentilhommerie, +Coconnas restait à sa place, lorsque la jeune femme, à laquelle on +ne pensait plus, parut à son tour au balcon et poussa un cri +terrible en apercevant les Suisses, Maurevel et La Hurière. + +de Mouy, qui avait déjà entrouvert la porte, s'arrêta. + +-- Remonte, remonte, cria la jeune femme; je vois reluire des +épées, je vois briller la mèche d'une arquebuse. C'est un guet- +apens. + +-- Oh! oh! reprit en grondant la voix du jeune homme, voyons un +peu ce que veut dire tout ceci. Et il referma la porte, remit la +barre, repoussa le verrou et remonta. + +L'ordre de bataille de Maurevel fut changé dès qu'il vit que de +Mouy ne sortirait point. Les Suisses allèrent se poster de l'autre +côté de la rue, et La Hurière, son arquebuse au poing, attendit +que l'ennemi reparût à la fenêtre. Il n'attendit pas longtemps. de +Mouy s'avança précédé de deux pistolets d'une longueur si +respectable, que La Hurière, qui le couchait déjà en joue, +réfléchit soudain que les balles du huguenot n'avaient pas plus de +chemin à faire pour arriver dans la rue que sa balle à lui n'en +avait pour arriver au balcon. Certes, se dit-il, je puis tuer ce +gentilhomme, mais aussi ce gentilhomme peut me tuer du même coup. + +Or, comme au bout du compte maître La Hurière, aubergiste de son +état, n'était soldat que par circonstance, cette réflexion le +détermina à faire retraite et à chercher un abri à l'angle de la +rue de Braque, assez éloignée pour qu'il eût quelque difficulté à +trouver de là, avec une certaine certitude, surtout la nuit, la +ligne que devait suivre sa balle pour arriver jusqu'à de Mouy. + +de Mouy jeta un coup d'oeil autour de lui et s'avança en +s'effaçant comme un homme qui se prépare à un duel; mais voyant +que rien ne venait: + +-- Ça, dit-il, il paraît, monsieur le donneur d'avis, que vous +avez oublié votre arquebuse à ma porte. Me voilà, que me voulez- +vous? + +-- Ah! ah! se dit Coconnas, voici en effet un brave. + +-- Eh bien, continua de Mouy, amis ou ennemis, qui que vous soyez, +ne voyez-vous pas que j'attends? La Hurière garda le silence. +Maurevel ne répondit point, et les trois Suisses demeurèrent cois. + +Coconnas attendit un instant; puis, voyant que personne ne +soutenait la conversation entamée par La Hurière et continuée par +de Mouy, il quitta son poste, s'avança jusqu'au milieu de la rue, +et mettant le chapeau à la main: + +-- Monsieur, dit-il, nous ne sommes pas ici pour un assassinat, +comme vous pourriez le croire, mais pour un duel... J'accompagne +un de vos ennemis qui voudrait avoir affaire à vous pour terminer +galamment une vieille discussion. Eh! mordi! avancez donc, +monsieur de Maurevel, au lieu de tourner le dos: monsieur accepte. + +-- Maurevel! s'écria de Mouy; Maurevel, l'assassin de mon père! +Maurevel, le Tueur du roi! Ah! pardieu, oui, j'accepte. + +Et, ajustant Maurevel qui allait frapper à l'hôtel de Guise pour y +chercher du renfort, il perça son chapeau d'une balle. + +Au bruit de l'explosion, aux cris de Maurevel, les gardes qui +avaient ramené la duchesse de Nevers sortirent, accompagnés de +trois ou quatre gentilshommes suivis de leurs pages, et +s'avancèrent vers la maison de la maîtresse du jeune de Mouy. + +Un second coup de pistolet, tiré au milieu de la troupe, fit +tomber mort le soldat qui se trouvait le plus proche de Maurevel; +après quoi de Mouy se trouvant sans armes, ou du moins avec des +armes inutiles, puisque ses pistolets étaient déchargés et que ses +adversaires étaient hors de la portée de l'épée, s'abrita derrière +la galerie du balcon. + +Cependant çà et là les fenêtres commençaient de s'ouvrir aux +environs, et, selon l'humeur pacifique ou belliqueuse de leurs +habitants, se refermaient ou se hérissaient de mousquets ou +d'arquebuses. + +-- À moi, mon brave Mercandon! s'écria de Mouy en faisant signe à +un homme déjà vieux qui, d'une fenêtre qui venait de s'ouvrir en +face de l'hôtel de Guise, cherchait à voir quelque chose dans +cette confusion. + +-- Vous appelez, sire de Mouy? cria le vieillard; est-ce à vous +qu'on en veut? + +-- C'est à moi, c'est à vous, c'est à tous les protestants; et, +tenez, en voilà la preuve. + +En effet, en ce moment de Mouy avait vu se diriger contre lui +l'arquebuse de La Hurière. Le coup partit; mais le jeune homme eut +le temps de se baisser, et la balle alla briser une vitre au- +dessus de sa tête. + +-- Mercandon! s'écria Coconnas, qui à la vue de cette bagarre +tressaillait de plaisir et avait oublié son créancier, mais à qui +cette apostrophe de de Mouy le rappelait: Mercandon, rue du +Chaume, c'est bien cela! Ah! il demeure là, c'est bon; nous allons +avoir affaire chacun à notre homme. + +Et tandis que les gens de l'hôtel de Guise enfonçaient les portes +de la maison où était de Mouy; tandis que Maurevel, un flambeau à +la main, essayait d'incendier la maison; tandis que, les portes +une fois brisées, un combat terrible s'engageait contre un seul +homme qui, à chaque coup de rapière, abattait son ennemi, Coconnas +essayait, à l'aide d'un pavé, d'enfoncer la porte de Mercandon, +qui, sans s'inquiéter de cet effort solitaire, arquebusait de son +mieux à sa fenêtre. + +Alors tout ce quartier désert et obscur se trouva illuminé comme +en plein jour, peuplé comme l'intérieur d'une fourmilière; car, de +l'hôtel de Montmorency, six ou huit gentilshommes huguenots, avec +leurs serviteurs et leurs amis, venaient de faire une charge +furieuse et commençaient, soutenus par le feu des fenêtres, à +faire reculer les gens de Maurevel et ceux de l'hôtel de Guise, +qu'ils finirent par acculer à l'hôtel d'où ils étaient sortis. + +Coconnas, qui n'avait point encore achevé d'enfoncer la porte de +Mercandon quoiqu'il s'escrimât de tout son coeur, fut pris dans ce +brusque refoulement. S'adossant alors à la muraille et mettant +l'épée à la main, il commença non seulement à se défendre, mais +encore à attaquer avec des cris si terribles, qu'il dominait toute +cette mêlée. Il ferrailla ainsi de droite et de gauche, frappant +amis et ennemis, jusqu'à ce qu'un large vide se fût opéré autour +de lui. À mesure que sa rapière trouait une poitrine et que le +sang tiède éclaboussait ses mains et son visage, lui, l'oeil +dilaté, les narines ouvertes, les dents serrées, regagnait le +terrain perdu et se rapprochait de la maison assiégée. + +de Mouy, après un combat terrible livré dans l'escalier et le +vestibule, avait fini par sortir en véritable héros de sa maison +brûlante. Au milieu de toute cette lutte, il n'avait pas cessé de +crier: À moi, Maurevel! Maurevel, où es-tu? l'insultant par les +épithètes les plus injurieuses. Il apparut enfin dans la rue, +soutenant d'un bras sa maîtresse, à moitié nue et presque +évanouie, et tenant un poignard entre ses dents. Son épée, +flamboyante par le mouvement de rotation qu'il lui imprimait, +traçait des cercles blancs ou rouges, selon que la lune en +argentait la lame ou qu'un flambeau en faisait reluire l'humidité +sanglante. Maurevel avait fui. La Hurière, repoussé par de Mouy +jusqu'à Coconnas, qui ne le reconnaissait pas et le recevait à la +pointe de son épée, demandait grâce des deux côtés. En ce moment, +Mercandon l'aperçut, le reconnut à son écharpe blanche pour un +massacreur. + +Le coup partit. La Hurière jeta un cri, étendit les bras, laissa +échapper son arquebuse, et, après avoir essayé de gagner la +muraille pour se retenir à quelque chose, tomba la face contre +terre. + +de Mouy profita de cette circonstance, se jeta dans la rue de +Paradis et disparut. + +La résistance des huguenots avait été telle, que les gens de +l'hôtel de Guise, repoussés, étaient rentrés et avaient fermé les +portes de l'hôtel, dans la crainte d'être assiégés et pris chez +eux. + +Coconnas, ivre de sang et de bruit, arrivé à cette exaltation où, +pour les gens du Midi surtout, le courage se change en folie, +n'avait rien vu, rien entendu. Il remarqua seulement que ses +oreilles tintaient moins fort, que ses mains et son visage se +séchaient un peu, et, abaissant la pointe de son épée, il ne vit +plus près de lui qu'un homme couché, la face noyée dans un +ruisseau rouge, et autour de lui que maisons qui brûlaient. + +Ce fut une bien courte trêve, car au moment où il allait +s'approcher de cet homme, qu'il croyait reconnaître pour La +Hurière, la porte de la maison qu'il avait vainement essayé de +briser à coups de pavés s'ouvrit, et le vieux Mercandon, suivi de +son fils et de ses deux neveux, fondit sur le Piémontais, occupé à +reprendre haleine. + +-- Le voilà! le voilà! s'écrièrent-ils tout d'une voix. Coconnas +se trouvait au milieu de la rue, et, craignant d'être entouré par +ces quatre hommes qui l'attaquaient à la fois, il fit, avec la +vigueur d'un de ces chamois qu'il avait si souvent poursuivis dans +les montagnes, un bond en arrière, et se trouva adossé à la +muraille de l'hôtel de Guise. Une fois tranquillisé sur les +surprises, il se remit en garde et redevint railleur. + +-- Ah! ah! père Mercandon! dit-il, vous ne me reconnaissez pas? + +-- Oh! misérable! s'écria le vieux huguenot, je te reconnais bien, +au contraire; tu m'en veux! à moi, l'ami, le compagnon de ton +père? + +-- Et son créancier, n'est-ce pas? + +-- Oui, son créancier, puisque c'est toi qui le dis. + +-- Eh bien, justement, répondit Coconnas, je viens régler nos +comptes. + +-- Saisissons-le, lions-le, dit le vieillard aux jeunes gens qui +l'accompagnaient, et qui à sa voix s'élancèrent contre la +muraille. + +-- Un instant, un instant, dit en riant Coconnas. Pour arrêter les +gens il vous faut une prise de corps et vous avez négligé de la +demander au prévôt. + +Et à ces paroles il engagea l'épée avec celui des jeunes gens qui +se trouvait le plus proche de lui, et au premier dégagement lui +abattit le poignet avec sa rapière. Le malheureux se recula en +hurlant. + +-- Et d'un! dit Coconnas. Au même instant, la fenêtre sous +laquelle Coconnas avait cherché un abri s'ouvrit en grinçant. +Coconnas fit un soubresaut, craignant une attaque de ce côté; +mais, au lieu d'un ennemi, ce fut une femme qu'il aperçut; au lieu +de l'arme meurtrière qu'il s'apprêtait à combattre, ce fut un +bouquet qui tomba à ses pieds. + +-- Tiens! une femme! dit-il. + +Il salua la dame de son épée et se baissa pour ramasser le +bouquet. + +-- Prenez garde, brave catholique, prenez garde, s'écria la dame. + +Coconnas se releva, mais pas si rapidement que le poignard du +second neveu ne fendît son manteau et n'entamât l'autre épaule. + +La dame jeta un cri perçant. + +Coconnas la remercia et la rassura d'un même geste, s'élança sur +le second neveu, qui rompit; mais au second appel son pied de +derrière glissa dans le sang. Coconnas s'élança sur lui avec la +rapidité du chat-tigre, et lui traversa la poitrine de son épée. + +-- Bien, bien, brave cavalier! cria la dame de l'hôtel de Guise, +bien! je vous envoie du secours. + +-- Ce n'est point la peine de vous déranger pour cela, madame! dit +Coconnas. Regardez plutôt jusqu'au bout, si la chose vous +intéresse, et vous allez voir comment le comte Annibal de Coconnas +accommode les huguenots. + +En ce moment le fils du vieux Mercandon tira presque à bout +portant un coup de pistolet à Coconnas, qui tomba sur un genou. + +La dame de la fenêtre poussa un cri, mais Coconnas se releva; il +ne s'était agenouillé que pour éviter la balle, qui alla trouver +le mur à deux pieds de la belle spectatrice. + +Presque en même temps, de la fenêtre du logis de Mercandon partit +un cri de rage, et une vieille femme, qui à sa croix et à son +écharpe blanche reconnut Coconnas pour un catholique, lui lança un +pot de fleurs qui l'atteignit au dessus du genou. + +-- Bon! dit Coconnas; l'une me jette des fleurs, l'autre les pots. +Si cela continue, on va démolir les maisons. + +-- Merci, ma mère, merci! cria le jeune homme. + +-- Va, femme, va! dit le vieux Mercandon, mais prends garde à +nous! + +-- Attendez, monsieur de Coconnas, attendez, dit la jeune dame de +l'hôtel de Guise; je vais faire tirer aux fenêtres. + +-- Ah ça! c'est donc un enfer de femmes, dont les unes sont pour +moi et les autres contre moi! dit Coconnas. Mordi! finissons-en. + +La scène, en effet, était bien changée, et tirait évidemment à son +dénouement. En face de Coconnas, blessé il est vrai, mais dans +toute la vigueur de ses vingt-quatre ans, mais habitué aux armes, +mais irrité plutôt qu'affaibli par les trois ou quatre +égratignures qu'il avait reçues, il ne restait plus que Mercandon +et son fils: Mercandon, vieillard de soixante à soixante-dix ans; +son fils, enfant de seize à dix-huit ans: ce dernier pâle, blond +et frêle, avait jeté son pistolet déchargé et par conséquent +devenu inutile, et agitait en tremblant une épée de moitié moins +longue que celle du Piémontais; le père, armé seulement d'un +poignard et d'une arquebuse vide, appelait au secours. Une vieille +femme, à la fenêtre en face, la mère du jeune homme, tenait à la +main un morceau de marbre et s'apprêtait à le lancer. Enfin +Coconnas, excité d'un côté par les menaces, de l'autre par les +encouragements, fier de sa double victoire, enivré de poudre et de +sang, éclairé par la réverbération d'une maison en flammes, exalté +par l'idée qu'il combattait sous les yeux d'une femme dont la +beauté lui avait semblé aussi supérieure que son rang lui +paraissait incontestable; Coconnas, comme le dernier des Horaces, +avait senti doubler ses forces, et voyant le jeune homme hésiter, +il courut à lui et croisa sur sa petite épée sa terrible et +sanglante rapière. Deux coups suffirent pour la lui faire sauter +des mains. Alors Mercandon chercha à repousser Coconnas, pour que +les projectiles lancés par la fenêtre l'atteignissent plus +sûrement. Mais Coconnas, au contraire, pour paralyser la double +attaque du vieux Mercandon, qui essayait de le percer de son +poignard, et de la mère du jeune homme, qui tentait de lui briser +la tête avec la pierre qu'elle s'apprêtait à lui lancer, saisit +son adversaire à bras-le-corps, le présentant à tous les coups +comme un bouclier, et l'étouffant dans son étreinte herculéenne. + +-- À moi, à moi! s'écria le jeune homme, il me brise la poitrine! +à moi, à moi! Et sa voix commença de se perdre dans un râle sourd +et étranglé. Alors, Mercandon cessa de menacer, il supplia. + +-- Grâce! grâce! dit-il, monsieur de Coconnas! grâce! c'est mon +unique enfant! + +-- C'est mon fils! c'est mon fils! cria la mère, l'espoir de notre +vieillesse! ne le tuez pas, monsieur! ne le tuez pas! + +-- Ah! vraiment! cria Coconnas en éclatant de rire. Que je ne le +tue pas! et que voulait-il donc me faire avec son épée et son +pistolet? + +-- Monsieur, continua Mercandon en joignant les mains, j'ai chez +moi l'obligation souscrite par votre père, je vous la rendrai; +j'ai dix mille écus d'or, je vous les donnerai; j'ai les +pierreries de notre famille, et elles seront à vous; mais ne le +tuez pas, ne le tuez pas! + +-- Et moi, j'ai mon amour, dit à demi-voix la femme de l'hôtel de +Guise, et je vous le promets. Coconnas réfléchit une seconde, et +soudain: + +-- Êtes-vous huguenot? demanda-t-il au jeune homme. + +-- Je le suis, murmura l'enfant. + +-- En ce cas, il faut mourir! répondit Coconnas en fronçant les +sourcils et en approchant de la poitrine de son adversaire la +miséricorde acérée et tranchante. + +-- Mourir! s'écria le vieillard, mon pauvre enfant! mourir! + +Et un cri de mère retentit si douloureux et si profond, qu'il +ébranla pour un moment la sauvage résolution du Piémontais. + +-- Oh! madame la duchesse! s'écria le père se tournant vers la +femme de l'hôtel de Guise, intercédez pour nous, et tous les +matins et tous les soirs votre nom sera dans nos prières. + +-- Alors, qu'il se convertisse! dit la dame de l'hôtel de Guise. + +-- Je suis protestant, dit l'enfant. + +-- Meurs donc, dit Coconnas en levant sa dague, meurs donc puisque +tu ne veux pas de la vie que cette belle bouche t'offrait. + +Mercandon et sa femme virent la lame terrible luire comme un +éclair au dessus de la tête de leur fils. + +-- Mon fils, mon Olivier, hurla la mère, abjure... abjure! + +-- Abjure, cher enfant! cria Mercandon, se roulant aux pieds de +Coconnas, ne nous laisse pas seuls sur la terre. + +-- Abjurez tous ensemble! cria Coconnas; pour un _Credo_, trois +âmes et une vie! + +-- Je le veux bien, dit le jeune homme. + +-- Nous le voulons bien, crièrent Mercandon et sa femme. + +-- À genoux, alors! fit Coconnas, et que ton fils récite mot à mot +la prière que je vais te dire. Le père obéit le premier. + +-- Je suis prêt, dit l'enfant. Et il s'agenouilla à son tour. + +Coconnas commença alors à lui dicter en latin les paroles du +_Credo_. Mais, soit hasard, soit calcul, le jeune Olivier s'était +agenouillé près de l'endroit où avait volé son épée. À peine vit- +il cette arme à la portée de sa main, que, sans cesser de répéter +les paroles de Coconnas, il étendit le bras pour la saisir. +Coconnas aperçut le mouvement, tout en faisant semblant de ne pas +le voir. Mais au moment où le jeune homme touchait du bout de ses +doigts crispés la poignée de l'arme, il s'élança sur lui, et le +renversant: + +-- Ah! traître! dit-il. Et il lui plongea sa dague dans la gorge. +Le jeune homme jeta un cri, se releva convulsivement sur un genou +et retomba mort. + +-- Ah! bourreau! hurla Mercandon, tu nous égorges pour nous voler +les cent nobles à la rose que tu nous dois. + +-- Ma foi non, dit Coconnas, et la preuve... En disant ces mots, +Coconnas jeta aux pieds du vieillard la bourse qu'avant son départ +son père lui avait remise pour acquitter sa dette avec son +créancier. + +-- Et la preuve, continua-t-il, c'est que voilà votre argent. + +-- Et toi, voici ta mort! cria la mère de la fenêtre. + +-- Prenez garde, monsieur de Coconnas, prenez garde, dit la dame +de l'hôtel de Guise. + +Mais avant que Coconnas eût pu tourner la tête pour se rendre à ce +dernier avis ou pour se soustraire à la première menace, une masse +pesante fendit l'air en sifflant, s'abattit à plat sur le chapeau +du Piémontais, lui brisa son épée dans la main et le coucha sur le +pavé, surpris, étourdi, assommé, sans qu'il eût pu entendre le +double cri de joie et de détresse qui se répandit de droite et de +gauche. + +Mercandon s'élança aussitôt, le poignard à la main, sur Coconnas +évanoui. Mais en ce moment la porte de l'hôtel de Guise s'ouvrit, +et le vieillard, voyant luire les pertuisanes et les épées, +s'enfuit; tandis que celle qu'il avait appelée madame la duchesse, +belle d'une beauté terrible à la lueur de l'incendie, éblouissante +de pierreries et de diamants, se penchait, à moitié hors de la +fenêtre, pour crier aux nouveaux venus, le bras tendu vers +Coconnas: + +-- Là! là! en face de moi; un gentilhomme vêtu d'un pourpoint +rouge. Celui-là, oui, oui, celui-là! ... + + + +X +Mort, messe ou Bastille + + +Marguerite, comme nous l'avons dit, avait refermé sa porte et +était rentrée dans sa chambre. Mais comme elle y entrait, toute +palpitante, elle aperçut Gillonne, qui, penchée avec terreur vers +la porte du cabinet, contemplait des traces de sang éparses sur le +lit, sur les meubles et sur le tapis. + +-- Ah! madame, s'écria-t-elle en apercevant la reine. Oh! madame, +est-il donc mort? + +-- Silence! Gillonne, dit Marguerite de ce ton de voix qui indique +l'importance de la recommandation. Gillonne se tut. + +Marguerite tira alors de son aumônière une petite clef dorée, +ouvrit la porte du cabinet et montra du doigt le jeune homme à sa +suivante. + +La Mole avait réussi à se soulever et à s'approcher de la fenêtre. +Un petit poignard, de ceux que les femmes portaient à cette +époque, s'était rencontré sous sa main, et le jeune gentilhomme +l'avait saisi en entendant ouvrir la porte. + +-- Ne craignez rien, monsieur, dit Marguerite, car, sur mon âme, +vous êtes en sûreté. La Mole se laissa retomber sur ses genoux. + +-- Oh! madame, s'écria-t-il, vous êtes pour moi plus qu'une reine, +vous êtes une divinité. + +-- Ne vous agitez pas ainsi, monsieur, s'écria Marguerite, votre +sang coule encore... Oh! regarde, Gillonne, comme il est pâle... +Voyons, où êtes-vous blessé? + +-- Madame, dit La Mole en essayant de fixer sur des points +principaux la douleur errante par tout le corps, je crois avoir +reçu un premier coup de dague à l'épaule et un second dans la +poitrine; les autres blessures ne valent point la peine qu'on s'en +occupe. + +-- Nous allons voir cela, dit Marguerite; Gillonne, apporte ma +cassette de baumes. + +Gillonne obéit et rentra, tenant d'une main la cassette, et de +l'autre une aiguière de vermeil et du linge de fine toile de +Hollande. + +-- Aide-moi à le soulever, Gillonne, dit la reine Marguerite, car, +en se soulevant lui-même, le malheureux a achevé de perdre ses +forces. + +-- Mais, madame, dit La Mole, je suis tout confus; je ne puis +souffrir en vérité... + +-- Mais, monsieur, vous allez vous laisser faire, que je pense, +dit Marguerite; quand nous pouvons vous sauver, ce serait un crime +de vous laisser mourir. + +-- Oh! s'écria La Mole, j'aime mieux mourir que de vous voir, +vous, la reine, souiller vos mains d'un sang indigne comme le +mien... Oh! jamais! jamais! + +Et il se recula respectueusement. + +-- Votre sang, mon gentilhomme, reprit en souriant Gillonne, eh! +vous en avez déjà souillé tout à votre aise le lit et la chambre +de Sa Majesté. + +Marguerite croisa son manteau sur son peignoir de batiste, tout +éclaboussé de petites taches vermeilles. Ce geste, plein de pudeur +féminine, rappela à La Mole qu'il avait tenu dans ses bras et +serré contre sa poitrine cette reine si belle, si aimée, et à ce +souvenir une rougeur fugitive passa sur ses joues blêmies. + +-- Madame, balbutia-t-il, ne pouvez-vous m'abandonner aux soins +d'un chirurgien? + +-- D'un chirurgien catholique, n'est-ce pas? demanda la reine avec +une expression que comprit La Mole, et qui le fit tressaillir. + +-- Ignorez-vous donc, continua la reine avec une voix et un +sourire d'une douceur inouïe, que, nous autres filles de France, +nous sommes élevées à connaître la valeur des plantes et à +composer des baumes? car notre devoir, comme femmes et comme +reines, a été de tout temps d'adoucir les douleurs! Aussi valons- +nous les meilleurs chirurgiens du monde, à ce que disent nos +flatteurs du moins. Ma réputation, sous ce rapport, n'est-elle pas +venue à votre oreille? Allons, Gillonne, à l'ouvrage! + +La Mole voulait essayer de résister encore; il répéta de nouveau +qu'il aimait mieux mourir que d'occasionner à la reine ce labeur, +qui pouvait commencer par la pitié et finir par le dégoût. Cette +lutte ne servit qu'à épuiser complètement ses forces. Il chancela, +ferma les yeux, et laissa retomber sa tête en arrière, évanoui +pour la seconde fois. + +Alors Marguerite, saisissant le poignard qu'il avait laissé +échapper, coupa rapidement le lacet qui fermait son pourpoint, +tandis que Gillonne, avec une autre lame, décousait ou plutôt +tranchait les manches de La Mole. + +Gillonne, avec un linge imbibé d'eau fraîche, étancha le sang qui +s'échappait de l'épaule et de la poitrine du jeune homme, tandis +que Marguerite, d'une aiguille d'or à la pointe arrondie, sondait +les plaies avec toute la délicatesse et l'habileté que maître +Ambroise Paré eût pu déployer en pareille circonstance. + +Celle de l'épaule était profonde, celle de la poitrine avait +glissé sur les côtes et traversait seulement les chairs; aucune +des deux ne pénétrait dans les cavités de cette forteresse +naturelle qui protège le coeur et les poumons. + +-- Plaie douloureuse et non mortelle, _Acerrimum humeri vulnus, +non autem lethale_, murmura la belle et savante chirurgienne; +passe-moi du baume et prépare de la charpie, Gillonne. + +Cependant Gillonne, à qui la reine venait de donner ce nouvel +ordre, avait déjà essuyé et parfumé la poitrine du jeune homme et +en avait fait autant de ses bras modelés sur un dessin antique, de +ses épaules gracieusement rejetées en arrière, de son cou ombragé +de boucles épaisses et qui appartenait bien plutôt à une statue de +marbre de Paros qu'au corps mutilé d'un homme expirant. + +-- Pauvre jeune homme, murmura Gillonne en regardant non pas tant +son ouvrage que celui qui venait d'en être l'objet. + +-- N'est-ce pas qu'il est beau? dit Marguerite avec une franchise +toute royale. + +-- Oui, madame. Mais il me semble qu'au lieu de le laisser ainsi +couché à terre nous devrions le soulever et l'étendre sur le lit +de repos contre lequel il est seulement appuyé. + +-- Oui, dit Marguerite, tu as raison. + +Et les deux femmes, s'inclinant et réunissant leurs forces, +soulevèrent La Mole et le déposèrent sur une espèce de grand sofa +à dossier sculpté qui s'étendait devant la fenêtre, qu'elles +entrouvrirent pour lui donner de l'air. + +Le mouvement réveilla La Mole, qui poussa un soupir et, rouvrant +les yeux, commença d'éprouver cet incroyable bien-être qui +accompagne toutes les sensations du blessé, alors qu'à son retour +à la vie il retrouve la fraîcheur au lieu des flammes dévorantes, +et les parfums du baume au lieu de la tiède et nauséabonde odeur +du sang. + +Il murmura quelques mots sans suite, auxquels Marguerite répondit +par un sourire en posant le doigt sur sa bouche. + +En ce moment le bruit de plusieurs coups frappés à une porte +retentit. + +-- On heurte au passage secret, dit Marguerite. + +-- Qui donc peut venir, madame? demanda Gillonne effrayée. + +-- Je vais voir, dit Marguerite. Toi, reste auprès de lui et ne le +quitte pas d'un seul instant. + +Marguerite rentra dans sa chambre, et, fermant la porte du +cabinet, alla ouvrir celle du passage qui donnait chez le roi et +chez la reine mère. + +-- Madame de Sauve! s'écria-t-elle en reculant vivement et avec +une expression qui ressemblait sinon à la terreur, du moins à la +haine, tant il est vrai qu'une femme ne pardonne jamais à une +autre femme de lui enlever même un homme qu'elle n'aime pas. +Madame de Sauve! + +-- Oui, Votre Majesté! dit celle-ci en joignant les mains. + +-- Ici, vous, madame! continua Marguerite de plus en plus étonnée, +mais aussi d'une voix plus impérative. Charlotte tomba à genoux. + +-- Madame, dit-elle, pardonnez-moi, je reconnais à quel point je +suis coupable envers vous; mais, si vous saviez! la faute n'est +pas tout entière à moi, et un ordre exprès de la reine mère... + +-- Relevez-vous, dit Marguerite, et comme je ne pense pas que vous +soyez venue dans l'espérance de vous justifier vis-à-vis de moi, +dites-moi pourquoi vous êtes venue. + +-- Je suis venue, madame, dit Charlotte toujours à genoux et avec +un regard presque égaré, je suis venue pour vous demander s'il +n'était pas ici. + +-- Ici, qui? de qui parlez-vous, madame?... car, en vérité, je ne +comprends pas. + +-- Du roi! + +-- Du roi? vous le poursuivez jusque chez moi! Vous savez bien +qu'il n'y vient pas, cependant! + +-- Ah! madame! continua la baronne de Sauve sans répondre à toutes +ces attaques et sans même paraître les sentir; ah! plût à Dieu +qu'il y fût! + +-- Et pourquoi cela? + +-- Eh! mon Dieu! madame, parce qu'on égorge les huguenots, et que +le roi de Navarre est le chef des huguenots. + +-- Oh! s'écria Marguerite en saisissant madame de Sauve par la +main et en la forçant de se relever, oh! je l'avais oublié! +D'ailleurs, je n'avais pas cru qu'un roi pût courir les mêmes +dangers que les autres hommes. + +-- Plus, madame, mille fois plus, s'écria Charlotte. + +-- En effet, madame de Lorraine m'avait prévenue. Je lui avais dit +de ne pas sortir. Serait-il sorti? + +-- Non, non, il est dans le Louvre. Il ne se retrouve pas. Et s'il +n'est pas ici... + +-- Il n'y est pas. + +-- Oh! s'écria madame de Sauve avec une explosion de douleur, c'en +est fait de lui, car la reine mère a juré sa mort. + +-- Sa mort! Ah! dit Marguerite, vous m'épouvantez. Impossible! + +-- Madame, reprit madame de Sauve avec cette énergie que donne +seule la passion, je vous dis qu'on ne sait pas où est le roi de +Navarre. + +-- Et la reine mère, où est-elle? + +-- La reine mère m'a envoyée chercher M. de Guise et +M. de Tavannes, qui étaient dans son oratoire, puis elle m'a +congédiée. Alors, pardonnez-moi, madame! je suis remontée chez +moi, et comme d'habitude, j'ai attendu. + +-- Mon mari, n'est-ce pas? dit Marguerite. + +-- Il n'est pas venu, madame. Alors, je l'ai cherché de tous +côtés; je l'ai demandé à tout le monde. Un seul soldat m'a répondu +qu'il croyait l'avoir aperçu au milieu des gardes qui +l'accompagnaient l'épée nue quelque temps avant que le massacre +commençât, et le massacre est commencé depuis une heure. + +-- Merci, madame, dit Marguerite; et quoique peut-être le +sentiment qui vous fait agir soit une nouvelle offense pour moi, +merci. + +-- Oh! alors, pardonnez-moi, madame! dit-elle, et je rentrerai +chez moi plus forte de votre pardon; car je n'ose vous suivre, +même de loin. + +Marguerite lui tendit la main. + +-- Je vais trouver la reine Catherine, dit-elle; rentrez chez +vous. Le roi de Navarre est sous ma sauvegarde, je lui ai promis +alliance et je serai fidèle à ma promesse. + +-- Mais si vous ne pouvez pénétrer jusqu'à la reine mère, madame? + +-- Alors, je me tournerai du côté de mon frère Charles, et il +faudra bien que je lui parle. + +-- Allez, allez, madame, dit Charlotte en laissant le passage +libre à Marguerite, et que Dieu conduise Votre Majesté. + +Marguerite s'élança par le couloir. Mais arrivée à l'extrémité, +elle se retourna pour s'assurer que madame de Sauve ne demeurait +pas en arrière. Madame de Sauve la suivait. + +La reine de Navarre lui vit prendre l'escalier qui conduisait à +son appartement, et poursuivit son chemin vers la chambre de la +reine. + +Tout était changé; au lieu de cette foule de courtisans empressés, +qui d'ordinaire ouvrait ses rangs devant la reine en la saluant +respectueusement, Marguerite ne rencontrait que des gardes avec +des pertuisanes rougies et des vêtements souillés de sang, ou des +gentilshommes aux manteaux déchirés, à la figure noircie par la +poudre, porteurs d'ordres et de dépêches, les uns entrant et les +autres sortant: toutes ces allées et venues faisaient un +fourmillement terrible et immense dans les galeries. + +Marguerite n'en continua pas moins d'aller en avant et parvint +jusqu'à l'antichambre de la reine mère. Mais cette antichambre +était gardée par deux haies de soldats qui ne laissaient pénétrer +que ceux qui étaient porteurs d'un certain mot d'ordre. + +Marguerite essaya vainement de franchir cette barrière vivante. +Elle vit plusieurs fois s'ouvrir et se fermer la porte, et à +chaque fois, par l'entrebâillement, elle aperçut Catherine +rajeunie par l'action, active comme si elle n'avait que vingt ans, +écrivant, recevant des lettres, les décachetant, donnant des +ordres, adressant à ceux-ci un mot, à ceux-là un sourire, et ceux +auxquels elle souriait plus amicalement étaient ceux qui étaient +plus couverts de poussière et de sang. + +Au milieu de ce grand tumulte qui bruissait dans le Louvre, qu'il +emplissait d'effrayantes rumeurs, on entendait éclater les +arquebusades de la rue de plus en plus répétées. + +-- Jamais je n'arriverai jusqu'à elle, se dit Marguerite après +avoir fait près des hallebardiers trois tentatives inutiles. +Plutôt que de perdre mon temps ici, allons donc trouver mon frère. + +En ce moment passa M. de Guise; il venait d'annoncer à la reine la +mort de l'amiral et retournait à la boucherie. + +-- Oh! Henri! s'écria Marguerite, où est le roi de Navarre? Le duc +la regarda avec un sourire étonné, s'inclina, et, sans répondre, +sortit avec ses gardes. Marguerite courut à un capitaine qui +allait sortir du Louvre et qui, avant de partir, faisait charger +les arquebuses de ses soldats. + +-- Le roi de Navarre? demanda-t-elle; monsieur, où est le roi de +Navarre? + +-- Je ne sais, madame, répondit celui-ci, je ne suis point des +gardes de Sa Majesté. + +-- Ah! mon cher René! s'écria Marguerite en reconnaissant le +parfumeur de Catherine... c'est vous... vous sortez de chez ma +mère... savez-vous ce qu'est devenu mon mari? + +-- Sa Majesté le roi de Navarre n'est point mon ami, madame... +vous devez vous en souvenir. On dit même, ajouta-t-il avec une +contraction qui ressemblait plus à un grincement qu'à un sourire, +on dit même qu'il ose m'accuser d'avoir, de complicité avec madame +Catherine, empoisonné sa mère. + +-- Non! non! s'écria Marguerite, ne croyez pas cela, mon bon René! + +-- Oh! peu m'importe, madame! dit le parfumeur; ni le roi de +Navarre ni les siens ne sont plus guère à craindre en ce moment. + +Et il tourna le dos à Marguerite. + +-- Oh! monsieur de Tavannes, monsieur de Tavannes! + +s'écria Marguerite, un mot, un seul, je vous prie! Tavannes qui +passait, s'arrêta. + +-- Où est Henri de Navarre? dit Marguerite. + +-- Ma foi! dit-il tout haut, je crois qu'il court la ville avec +MM. d'Alençon et Condé. Puis, si bas que Marguerite seule put +l'entendre: + +-- Belle Majesté, dit-il, si vous voulez voir celui pour être à la +place duquel je donnerais ma vie, allez frapper au cabinet des +Armes du roi. + +-- Oh! merci, Tavannes! dit Marguerite, qui, de tout ce que lui +avait dit Tavannes, n'avait entendu que l'indication principale; +merci, j'y vais. + +Et elle prit sa course tout en murmurant: + +-- Oh! après ce que je lui ai promis, après la façon dont il s'est +conduit envers moi quand cet ingrat Henri s'était caché dans le +cabinet, je ne puis le laisser périr! + +Et elle vint heurter à la porte des appartements du roi; mais ils +étaient ceints intérieurement par deux compagnies des gardes. + +-- On n'entre point chez le roi, dit l'officier en s'avançant +vivement. + +-- Mais moi? dit Marguerite. + +-- L'ordre est général. + +-- Moi, la reine de Navarre! moi, sa soeur! + +-- Ma consigne n'admet point d'exception, madame; recevez donc mes +excuses. Et l'officier referma la porte. + +-- Oh! il est perdu, s'écria Marguerite alarmée par la vue de +toutes ces figures sinistres, qui, lorsqu'elles ne respiraient pas +la vengeance, exprimaient l'inflexibilité. -- Oui, oui, je +comprends tout... on s'est servi de moi comme d'un appât... je +suis le piège où l'on prend et égorge les huguenots... Oh! +j'entrerai, dussé-je me faire tuer. + +Et Marguerite courait comme une folle par les corridors et par les +galeries, lorsque tout à coup passant devant une petite porte, +elle entendit un chant doux, presque lugubre, tant il était +monotone. C'était un psaume calviniste que chantait une voix +tremblante dans la pièce voisine. + +-- La nourrice du roi mon frère, la bonne Madelon... elle est là! +s'écria Marguerite en se frappant le front, éclairée par une +pensée subite; elle est là! ... Dieu des chrétiens, aide-moi! + +Et Marguerite, pleine d'espérance, heurta doucement à la petite +porte. + +En effet, après l'avis qui lui avait été donné par Marguerite, +après son entretien avec René, après sa sortie de chez la reine +mère, à laquelle, comme un bon génie, avait voulu s'opposer la +pauvre petite Phébé, Henri de Navarre avait rencontré quelques +gentilshommes catholiques qui, sous prétexte de lui faire honneur, +l'avaient reconduit chez lui, où l'attendaient une vingtaine de +huguenots, lesquels s'étaient réunis chez le jeune prince, et, une +fois réunis, ne voulaient plus le quitter, tant depuis quelques +heures le pressentiment de cette nuit fatale avait plané sur le +Louvre. Ils étaient donc restés ainsi sans qu'on eût tenté de les +troubler. Enfin, au premier coup de la cloche de Saint-Germain- +l'Auxerrois, qui retentit dans tous ces coeurs comme un glas +funèbre, Tavannes entra, et, au milieu d'un silence de mort, +annonça à Henri que le roi Charles IX voulait lui parler. + +Il n'y avait point de résistance à tenter, personne n'en eut même +la pensée. On entendait les plafonds, les galeries et les +corridors du Louvre craquer sous les pieds des soldats réunis tant +dans les cours que dans les appartements, au nombre de près de +deux mille. Henri, après avoir pris congé de ses amis, qu'il ne +devait plus revoir, suivit donc Tavannes, qui le conduisit dans +une petite galerie contiguë au logis du roi, où il le laissa seul, +sans armes et le coeur gonflé de toutes les défiances. + +Le roi de Navarre compta ainsi, minute par minute, deux mortelles +heures, écoutant avec une terreur croissante le bruit du tocsin et +le retentissement des arquebusades; voyant, par un guichet vitré, +passer, à la lueur de l'incendie, au flamboiement des torches, les +fuyards et les assassins; ne comprenant rien à ces clameurs de +meurtre et à ces cris de détresse; ne pouvant soupçonner enfin, +malgré la connaissance qu'il avait de Charles IX, de la reine mère +et du duc de Guise, l'horrible drame qui s'accomplissait en ce +moment. + +Henri n'avait pas le courage physique; il avait mieux que cela, il +avait la puissance morale: craignant le danger, il l'affrontait en +souriant, mais le danger du champ de bataille, le danger en plein +air et en plein jour, le danger aux yeux de tous, +qu'accompagnaient la stridente harmonie des trompettes et la voix +sourde et vibrante des tambours... Mais là, il était sans armes, +seul, enfermé, perdu dans une demi-obscurité, suffisante à peine +pour voir l'ennemi qui pouvait se glisser jusqu'à lui et le fer +qui le voulait percer. Ces deux heures furent donc pour lui les +deux heures peut-être les plus cruelles de sa vie. + +Au plus fort du tumulte, et comme Henri commençait à comprendre +que, selon toute probabilité, il s'agissait d'un massacre +organisé, un capitaine vint chercher le prince et le conduisit, +par un corridor, à l'appartement du roi. À leur approche la porte +s'ouvrit, derrière eux la porte se referma, le tout comme par +enchantement, puis le capitaine introduisit Henri près de Charles +IX, alors dans son cabinet des Armes. + +Lorsqu'ils entrèrent, le roi était assis dans un grand fauteuil, +ses deux mains posées sur les deux bras de son siège et la tête +retombant sur sa poitrine. Au bruit que firent les nouveaux venus, +Charles IX releva son front, sur lequel Henri vit couler la sueur +par grosses gouttes. + +-- Bonsoir, Henriot, dit brutalement le jeune roi. Vous, La +Chastre, laissez-nous. Le capitaine obéit. Il se fit un moment de +sombre silence. Pendant ce moment, Henri regarda autour de lui +avec inquiétude et vit qu'il était seul avec le roi. Charles IX se +leva tout à coup. + +-- Par la mordieu! dit-il en retroussant d'un geste rapide ses +cheveux blonds et en essuyant son front en même temps, vous êtes +content de vous voir près de moi, n'est-ce pas, Henriot? + +-- Mais sans doute, Sire, répondit le roi de Navarre, et c'est +toujours avec bonheur que je me trouve auprès de Votre Majesté. + +-- Plus content que d'être là-bas, hein? reprit Charles IX, +continuant à suivre sa pauvre pensée plutôt qu'il ne répondait au +compliment de Henri. + +-- Sire, je ne comprends pas, dit Henri. + +-- Regardez et vous comprendrez. D'un mouvement rapide, Charles IX +marcha ou plutôt bondit vers la fenêtre. Et, attirant à lui son +beau-frère, de plus en plus épouvanté, il lui montra l'horrible +silhouette des assassins, qui, sur le plancher d'un bateau, +égorgeaient ou noyaient les victimes qu'on leur amenait à chaque +instant. + +-- Mais, au nom du Ciel, s'écria Henri tout pâle, que se passe-t- +il donc cette nuit? + +-- Cette nuit, monsieur, dit Charles IX, on me débarrasse de tous +les huguenots. Voyez-vous là-bas, au-dessus de l'hôtel de Bourbon, +cette fumée et cette flamme? C'est la fumée et la flamme de la +maison de l'amiral, qui brûle. Voyez-vous ce corps que de bons +catholiques traînent sur une paillasse déchirée, c'est le corps du +gendre de l'amiral, le cadavre de votre ami Téligny. + +-- Oh! que veut dire cela? s'écria le roi de Navarre, en cherchant +inutilement à son côté la poignée de sa dague et tremblant à la +fois de honte et de colère, car il sentait que tout à la fois on +le raillait et on le menaçait. + +-- Cela veut dire, s'écria Charles IX furieux, sans transition et +blêmissant d'une manière effrayante, cela veut dire que je ne veux +plus de huguenot autour de moi, entendez-vous, Henri? Suis-je le +roi? suis-je le maître? + +-- Mais, Votre Majesté... + +-- Ma Majesté tue et massacre à cette heure tout ce qui n'est pas +catholique; c'est son plaisir. Êtes-vous catholique? s'écria +Charles, dont la colère montait incessamment comme une marée +terrible. + +-- Sire, dit Henri, rappelez-vous vos paroles: Qu'importe la +religion de qui me sert bien! + +-- Ha! ha! ha! s'écria Charles en éclatant d'un rire sinistre; que +je me rappelle mes paroles, dis-tu, Henri! _Verba volant, _comme +dit ma soeur Margot. Et tous ceux-là, regarde, ajouta-t-il en +montrant du doigt la ville, ceux-là ne m'avaient-ils pas bien +servi aussi? n'étaient-ils pas braves au combat, sages au conseil, +dévoués toujours? Tous étaient des sujets utiles! mais ils étaient +huguenots, et je ne veux que des catholiques. + +Henri resta muet. + +-- Çà, comprenez-moi donc, Henriot! s'écria Charles IX. + +-- J'ai compris, Sire. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, Sire, je ne vois pas pourquoi le roi de Navarre ferait +ce que tant de gentilshommes ou de pauvres gens n'ont pas fait. +Car enfin, s'ils meurent tous, ces malheureux, c'est aussi parce +qu'on leur a proposé ce que Votre Majesté me propose, et qu'ils +ont refusé comme je refuse. + +Charles saisit le bras du jeune prince, et fixant sur lui un +regard dont l'atonie se changeait peu à peu en un fauve +rayonnement: + +-- Ah! tu crois, dit-il, que j'ai pris la peine d'offrir la messe +à ceux qu'on égorge là-bas? + +-- Sire, dit Henri en dégageant son bras, ne mourrez-vous point +dans la religion de vos pères? + +-- Oui, par la mordieu! et toi? + +-- Eh bien, moi aussi, Sire, répondit Henri. Charles poussa un +rugissement de rage, et saisit d'une main tremblante son +arquebuse, placée sur une table. Henri, collé contre la +tapisserie, la sueur de l'angoisse au front, mais, grâce à cette +puissance qu'il conservait sur lui-même, calme en apparence, +suivait tous les mouvements du terrible monarque avec l'avide +stupeur de l'oiseau fasciné par le serpent. + +Charles arma son arquebuse, et frappant du pied avec une fureur +aveugle: + +-- Veux-tu la messe? s'écria-t-il en éblouissant Henri du +miroitement de l'arme fatale. Henri resta muet. + +Charles IX ébranla les voûtes du Louvre du plus terrible juron qui +soit jamais sorti des lèvres d'un homme, et de pâle qu'il était, +il devint livide. + +-- Mort, messe ou Bastille! s'écria-t-il en mettant le roi de +Navarre en joue. + +-- Oh! Sire! s'écria Henri, me tuerez-vous, moi votre frère? + +Henri venait d'éluder, avec cet esprit incomparable qui était une +des plus puissantes facultés de son organisation, la réponse que +lui demandait Charles IX; car, sans aucun doute, si cette réponse +eût été négative, Henri était mort. + +Aussi, comme après les derniers paroxysmes de la rage se trouve +immédiatement le commencement de la réaction, Charles IX ne +réitéra pas la question qu'il venait d'adresser au prince de +Navarre, et après un moment d'hésitation, pendant lequel il fit +entendre un rugissement sourd, il se retourna vers la fenêtre +ouverte, et coucha en joue un homme qui courait sur le quai +opposé. + +-- Il faut cependant bien que je tue quelqu'un, s'écria Charles +IX, livide comme un cadavre, et dont les yeux s'injectaient de +sang. + +Et lâchant le coup, il abattit l'homme qui courait. Henri poussa +un gémissement. Alors, animé par une effrayante ardeur, Charles +chargea et tira sans relâche son arquebuse, poussant des cris de +joie chaque fois que le coup avait porté. + +-- C'est fait de moi, se dit le roi de Navarre; quand il ne +trouvera plus personne à tuer, il me tuera. + +-- Eh bien, dit tout à coup une voix derrière les princes, est-ce +fait? + +C'était Catherine de Médicis, qui, pendant la dernière détonation +de l'arme, venait d'entrer sans être entendue. + +-- Non, mille tonnerres d'enfer! hurla Charles en jetant son +arquebuse par la chambre... Non, l'entêté... il ne veut pas! ... + +Catherine ne répondit point. Elle tourna lentement son regard vers +la partie de la chambre où se tenait Henri, aussi immobile qu'une +des figures de la tapisserie contre laquelle il était appuyé. +Alors elle ramena sur Charles un oeil qui voulait dire: Alors, +pourquoi vit-il? + +-- Il vit... il vit... murmura Charles IX, qui comprenait +parfaitement ce regard et qui y répondait, comme on le voit, sans +hésitation; il vit, parce qu'il... est mon parent. + +Catherine sourit. Henri vit ce sourire et reconnut que c'était +Catherine surtout qu'il lui fallait combattre. + +-- Madame, lui dit-il, tout vient de vous, je le vois bien, et +rien de mon beau-frère Charles; c'est vous qui avez eu l'idée de +m'attirer dans un piège; c'est vous qui avez pensé à faire de +votre fille l'appât qui devait nous perdre tous; c'est vous qui +m'avez séparé de ma femme, pour qu'elle n'eût pas l'ennui de me +voir tuer sous ses yeux... + +-- Oui, mais cela ne sera pas! s'écria une autre voix haletante et +passionnée que Henri reconnut à l'instant et qui fit tressaillir +Charles IX de surprise et Catherine de fureur. + +-- Marguerite! s'écria Henri. + +-- Margot! dit Charles IX. + +-- Ma fille! murmura Catherine. + +-- Monsieur, dit Marguerite à Henri, vos dernières paroles +m'accusaient, et vous aviez à la fois tort et raison: raison, car +en effet je suis bien l'instrument dont on s'est servi pour vous +perdre tous; tort, car j'ignorais que vous marchiez à votre perte. +Moi-même, monsieur, telle que vous me voyez, je dois la vie au +hasard, à l'oubli de ma mère, peut-être; mais sitôt que j'ai +appris votre danger, je me suis souvenue de mon devoir. Or, le +devoir d'une femme est de partager la fortune de son mari. Vous +exile-t-on, monsieur, je vous suis dans l'exil; vous emprisonne-t- +on, je me fais captive; vous tue-t-on, je meurs. + +Et elle tendit à son mari une main que Henri saisit, sinon avec +amour, du moins avec reconnaissance. + +-- Ah! ma pauvre Margot, dit Charles IX, tu ferais bien mieux de +lui dire de se faire catholique! + +-- Sire, répondit Marguerite avec cette haute dignité qui lui +était si naturelle, Sire, croyez-moi, pour vous-même ne demandez +pas une lâcheté à un prince de votre maison. + +Catherine lança un regard significatif à Charles. + +-- Mon frère, s'écria Marguerite, qui, aussi bien que Charles IX, +comprenait la terrible pantomime de Catherine, mon frère, songez- +y, vous avez fait de lui mon époux. + +Charles IX, pris entre le regard impératif de Catherine et le +regard suppliant de Marguerite comme entre deux principes opposés, +resta un instant indécis; enfin, Oromase l'emporta. + +-- Au fait, madame, dit-il en se penchant à l'oreille de +Catherine, Margot a raison et Henriot est mon beau-frère. + +-- Oui, répondit Catherine en s'approchant à son tour de l'oreille +de son fils, oui... mais s'il ne l'était pas? + + + +XI +L'aubépine du cimetière des Innocents + + +Rentrée chez elle, Marguerite chercha vainement à deviner le mot +que Catherine de Médicis avait dit tout bas à Charles IX, et qui +avait arrêté court le terrible conseil de vie et de mort qui se +tenait en ce moment. + +Une partie de la matinée fut employée par elle à soigner La Mole, +l'autre à chercher l'énigme que son esprit se refusait à +comprendre. + +Le roi de Navarre était resté prisonnier au Louvre. Les huguenots +étaient plus que jamais poursuivis. À la nuit terrible avait +succédé un jour de massacre plus hideux encore. Ce n'était plus le +tocsin que les cloches sonnaient, c'étaient des _Te Deum_, et les +accents de ce bronze joyeux retentissant au milieu du meurtre et +des incendies, étaient peut-être plus tristes à la lumière du +soleil que ne l'avait été pendant l'obscurité le glas de la nuit +précédente. Ce n'était pas le tout: une chose étrange était +arrivée; une aubépine, qui avait fleuri au printemps et qui, comme +d'habitude, avait perdu son odorante parure au mois de juin, +venait de refleurir pendant la nuit, et les catholiques, qui +voyaient dans cet événement un miracle et qui, pour la +popularisation de ce miracle, faisaient Dieu leur complice, +allaient en procession, croix et bannière en tête, au cimetière +des Innocents, où cette aubépine fleurissait. Cette espèce +d'assentiment donné par le ciel au massacre qui s'exécutait avait +redoublé l'ardeur des assassins. Et tandis que la ville continuait +à offrir dans chaque rue, dans chaque carrefour, sur chaque place +une scène de désolation, le Louvre avait déjà servi de tombeau +commun à tous les protestants qui s'y étaient trouvés enfermés au +moment du signal. Le roi de Navarre, le prince de Condé et La Mole +y étaient seuls demeurés vivants. + +Rassurée sur La Mole, dont les plaies, comme elle l'avait dit la +veille, étaient dangereuses, mais non mortelles, Marguerite +n'était donc plus préoccupée que d'une chose: sauver la vie de son +mari, qui continuait d'être menacée. Sans doute le premier +sentiment qui s'était emparé de l'épouse était un sentiment de +loyale pitié pour un homme auquel elle venait, comme l'avait dit +lui-même le Béarnais, de jurer sinon amour, du moins alliance. +Mais, à la suite de ce sentiment, un autre moins pur avait pénétré +dans le coeur de la reine. + +Marguerite était ambitieuse, Marguerite avait vu presque une +certitude de royauté dans son mariage avec Henri de Bourbon, La +Navarre, tiraillée d'un côté par les rois de France, de l'autre +par les rois d'Espagne, qui, lambeau à lambeau, avaient fini par +emporter la moitié de son territoire, pouvait, si Henri de Bourbon +réalisait les espérances de courage qu'il avait données dans les +rares occasions qu'il avait eues de tirer l'épée, devenir un +royaume réel, avec les huguenots de France pour sujets. Grâce à +son esprit fin et si élevé, Marguerite avait entrevu et calculé +tout cela. En perdant Henri, ce n'était donc pas seulement un mari +qu'elle perdait, c'était un trône. + +Elle en était au plus intime de ces réflexions, lorsqu'elle +entendit frapper à la porte du corridor secret; elle tressaillit, +car trois personnes seulement venaient par cette porte: le roi, la +reine mère et le duc d'Alençon. Elle entrouvrit la porte du +cabinet, recommanda du doigt le silence à Gillonne et à La Mole, +et alla ouvrir au visiteur. + +Ce visiteur était le duc d'Alençon. + +Le jeune homme avait disparu depuis la veille. Un instant +Marguerite avait eu l'idée de réclamer son intercession en faveur +du roi de Navarre; mais une idée terrible l'avait arrêtée. Le +mariage s'était fait contre son gré; François détestait Henri et +n'avait conservé la neutralité en faveur du Béarnais que parce +qu'il était convaincu que Henri et sa femme étaient restés +étrangers l'un à l'autre. Une marque d'intérêt donnée par +Marguerite à son époux pouvait en conséquence, au lieu de +l'écarter, rapprocher de sa poitrine un des trois poignards qui le +menaçaient. + +Marguerite frissonna donc en apercevant le jeune prince plus +qu'elle n'eût frissonné en apercevant le roi Charles IX ou la +reine mère elle-même. On n'eût point dit d'ailleurs, en le voyant, +qu'il se passât quelque chose d'insolite par la ville, ni au +Louvre; il était vêtu avec son élégance ordinaire. Ses habits et +son linge exhalaient ces parfums que méprisait Charles IX, mais +dont le duc d'Anjou et lui faisaient un si continuel usage. +Seulement, un oeil exercé comme l'était celui de Marguerite +pouvait remarquer que, malgré sa pâleur plus grande que +d'habitude, et malgré le léger tremblement qui agitait l'extrémité +de ses mains, aussi belles et aussi soignées que des mains de +femme, il renfermait au fond de son coeur un sentiment joyeux. + +Son entrée fut ce qu'elle avait l'habitude d'être. Il s'approcha +de sa soeur pour l'embrasser. Mais, au lieu de lui tendre ses +joues, comme elle eût fait au roi Charles ou au duc d'Anjou, +Marguerite s'inclina et lui offrit le front. + +Le duc d'Alençon poussa un soupir, et posa ses lèvres blêmissantes +sur ce front que lui présentait Marguerite. + +Alors, s'asseyant, il se mit à raconter à sa soeur les nouvelles +sanglantes de la nuit; la mort lente et terrible de l'amiral; la +mort instantanée de Téligny, qui, percé d'une balle, rendit à +l'instant même le dernier soupir. Il s'arrêta, s'appesantit, se +complut sur les détails sanglants de cette nuit avec cet amour du +sang particulier à lui et à ses deux frères. Marguerite le laissa +dire. + +Enfin, ayant tout dit, il se tut. + +-- Ce n'est pas pour me faire ce récit seulement que vous êtes +venu me rendre visite, n'est-ce pas, mon frère? demanda +Marguerite. + +Le duc d'Alençon sourit. + +-- Vous avez encore autre chose à me dire? + +-- Non, répondit le duc, j'attends. + +-- Qu'attendez-vous? + +-- Ne m'avez-vous pas dit, chère Marguerite bien-aimée, reprit le +duc en rapprochant son fauteuil de celui de sa soeur, que ce +mariage avec le roi de Navarre se faisait contre votre gré. + +-- Oui, sans doute. Je ne connaissais point le prince de Béarn +lorsqu'on me l'a proposé pour époux. + +-- Et depuis que vous le connaissez, ne m'avez-vous pas affirmé +que vous n'éprouviez aucun amour pour lui? + +-- Je vous l'ai dit, il est vrai. + +-- Votre opinion n'était-elle pas que ce mariage devait faire +votre malheur? + +-- Mon cher François, dit Marguerite, quand un mariage n'est pas +la suprême félicité, c'est presque toujours la suprême douleur. + +-- Eh bien, ma chère Marguerite! comme je vous le disais, +j'attends. + +-- Mais qu'attendez-vous, dites? + +-- Que vous témoigniez votre joie. + +-- De quoi donc ai-je à me réjouir? + +-- Mais de cette occasion inattendue qui se présente de reprendre +votre liberté. + +-- Ma liberté! reprit Marguerite, qui voulait forcer le prince à +aller jusqu'au bout de sa pensée. + +-- Sans doute, votre liberté; vous allez être séparée du roi de +Navarre. + +-- Séparée! dit Marguerite en fixant ses yeux sur le jeune prince. + +Le duc d'Alençon essaya de soutenir le regard de sa soeur; mais +bientôt ses yeux s'écartèrent d'elle avec embarras. + +-- Séparée! répéta Marguerite; voyons cela, mon frère, car je suis +bien aise que vous me mettiez à même d'approfondir la question; et +comment compte-t-on nous séparer? + +-- Mais, murmura le duc, Henri est huguenot. + +-- Sans doute; mais il n'avait pas fait mystère de sa religion, et +l'on savait cela quand on nous a mariés. + +-- Oui, mais depuis votre mariage, ma soeur, dit le duc, laissant +malgré lui un rayon de joie illuminer son visage, qu'a fait Henri? + +-- Mais vous le savez mieux que personne, François, puisqu'il a +passé ses journées presque toujours en votre compagnie, tantôt à +la chasse, tantôt au mail, tantôt à la paume. + +-- Oui, ses journées, sans doute, reprit le duc, ses journées; +mais ses nuits? Marguerite se tut, et ce fut à son tour de baisser +les yeux. + +-- Ses nuits, continua le duc d'Alençon, ses nuits? + +-- Eh bien? demanda Marguerite, sentant qu'il fallait bien +répondre quelque chose. + +-- Eh bien, il les a passées chez madame de Sauve. + +-- Comment le savez-vous? s'écria Marguerite. + +-- Je le sais parce que j'avais intérêt à le savoir, répondit le +jeune prince en pâlissant et en déchiquetant la broderie de ses +manches. + +Marguerite commençait à comprendre ce que Catherine avait dit tout +bas à Charles IX: mais elle fit semblant de demeurer dans son +ignorance. + +-- Pourquoi me dites-vous cela, mon frère? répondit-elle avec un +air de mélancolie parfaitement joué; est-ce pour me rappeler que +personne ici ne m'aime et ne tient à moi: pas plus ceux que la +nature m'a donnés pour protecteurs que celui que l'Église m'a +donné pour époux? + +-- Vous êtes injuste, dit vivement le duc d'Alençon en rapprochant +encore son fauteuil de celui de sa soeur, je vous aime et vous +protège, moi. + +-- Mon frère, dit Marguerite en le regardant fixement, vous avez +quelque chose à me dire de la part de la reine mère. + +-- Moi! vous vous trompez, ma soeur, je vous jure; qui peut vous +faire croire cela? + +-- Ce qui peut me le faire croire, c'est que vous rompez l'amitié +qui vous attachait à mon mari; c'est que vous abandonnez la cause +du roi de Navarre. + +-- La cause du roi de Navarre! reprit le duc d'Alençon tout +interdit. + +-- Oui, sans doute. Tenez, François, parlons franc. Vous en êtes +convenu vingt fois, vous ne pouvez vous élever et même vous +soutenir que l'un par l'autre. Cette alliance... + +-- Est devenue impossible, ma soeur, interrompit le duc d'Alençon. + +-- Et pourquoi cela? + +-- Parce que le roi a des desseins sur votre mari. Pardon! en +disant votre mari, je me trompe: c'est sur Henri de Navarre que je +voulais dire. Notre mère a deviné tout. Je m'alliais aux huguenots +parce que je croyais les huguenots en faveur. Mais voilà qu'on tue +les huguenots et que dans huit jours il n'en restera pas cinquante +dans tout le royaume. Je tendais la main au roi de Navarre parce +qu'il était... votre mari. Mais voilà qu'il n'est plus votre mari. +Qu'avez-vous à dire à cela, vous qui êtes non seulement la plus +belle femme de France, mais encore la plus forte tête du royaume? + +-- J'ai à dire, reprit Marguerite, que je connais notre frère +Charles. Je l'ai vu hier dans un de ces accès de frénésie dont +chacun abrège sa vie de dix ans; j'ai à dire que ces accès se +renouvellent, par malheur, bien souvent maintenant, ce qui fait +que, selon toute probabilité, notre frère Charles n'a pas +longtemps à vivre; j'ai à dire enfin que le roi de Pologne vient +de mourir et qu'il est fort question d'élire en sa place un prince +de la maison de France; j'ai à dire enfin que, lorsque les +circonstances se présentent ainsi, ce n'est point le moment +d'abandonner des alliés qui, au moment du combat, peuvent nous +soutenir avec le concours d'un peuple et l'appui d'un royaume. + +-- Et vous, s'écria le duc, ne me faites-vous pas une trahison +bien plus grande de préférer un étranger à votre frère? + +-- Expliquez-vous, François; en quoi et comment vous ai-je trahi? + +-- Vous avez demandé hier au roi la vie du roi de Navarre? + +-- Eh bien? demanda Marguerite avec une feinte naïveté. Le duc se +leva précipitamment, fit deux ou trois fois le tour de la chambre +d'un air égaré, puis revint prendre la main de Marguerite. Cette +main était raide et glacée. + +-- Adieu, ma soeur, dit-il; vous n'avez pas voulu me comprendre, +ne vous en prenez donc qu'à vous des malheurs qui pourront vous +arriver. + +Marguerite pâlit, mais demeura immobile à sa place. Elle vit +sortir le duc d'Alençon sans faire un signe pour le rappeler; mais +à peine l'avait-elle perdu de vue dans le corridor qu'il revint +sur ses pas. + +-- Écoutez, Marguerite, dit-il, j'ai oublié de vous dire une +chose: c'est que demain, à pareille heure, le roi de Navarre sera +mort. + +Marguerite poussa un cri; car cette idée qu'elle était +l'instrument d'un assassinat lui causait une épouvante qu'elle ne +pouvait surmonter. + +-- Et vous n'empêcherez pas cette mort? dit-elle; vous ne sauverez +pas votre meilleur et votre plus fidèle allié? + +-- Depuis hier, mon allié n'est plus le roi de Navarre. + +-- Et qui est-ce donc, alors? + +-- C'est M. de Guise. En détruisant les huguenots, on a fait M. de +Guise roi des catholiques. + +-- Et c'est le fils de Henri II qui reconnaît pour son roi un duc +de Lorraine! ... + +-- Vous êtes dans un mauvais jour, Marguerite, et vous ne +comprenez rien. + +-- J'avoue que je cherche en vain à lire dans votre pensée. + +-- Ma soeur, vous êtes d'aussi bonne maison que madame la +princesse de Porcian, et Guise n'est pas plus immortel que le roi +de Navarre; eh bien, Marguerite, supposez maintenant trois choses, +toutes trois possibles: la première, c'est que Monsieur soit élu +roi de Pologne; la seconde, c'est que vous m'aimiez comme je vous +aime; eh bien, je suis roi de France, et vous... et vous... reine +des catholiques. + +Marguerite cacha sa tête dans ses mains, éblouie de la profondeur +des vues de cet adolescent que personne à la cour n'osait appeler +une intelligence. + +-- Mais, demanda-t-elle après un moment de silence, vous n'êtes +donc pas jaloux de M. le duc de Guise comme vous l'êtes du roi de +Navarre? + +-- Ce qui est fait est fait, dit le duc d'Alençon d'une voix +sourde; et si j'ai eu à être jaloux du duc de Guise, eh bien, je +l'ai été. + +-- Il n'y a qu'une seule chose qui puisse empêcher ce beau plan de +réussir. + +-- Laquelle? + +-- C'est que je n'aime plus le duc de Guise. + +-- Et qui donc aimez-vous, alors? + +-- Personne. Le duc d'Alençon regarda Marguerite avec l'étonnement +d'un homme qui, à son tour, ne comprend plus, et sortit de +l'appartement en poussant un soupir et en pressant de sa main +glacée son front prêt à se fendre. Marguerite demeura seule et +pensive. La situation commençait à se dessiner claire et précise à +ses yeux; le roi avait laissé faire la Saint-Barthélemy, la reine +Catherine et le duc de Guise l'avaient faite. Le duc de Guise et +le duc d'Alençon allaient se réunir pour en tirer le meilleur +parti possible. La mort du roi de Navarre était une conséquence +naturelle de cette grande catastrophe. Le roi de Navarre mort, on +s'emparait de son royaume. Marguerite restait donc veuve, sans +trône, sans puissance, et n'ayant d'autre perspective qu'un +cloître où elle n'aurait pas même la triste douleur de pleurer son +époux qui n'avait jamais été son mari. Elle en était là, lorsque +la reine Catherine lui fit demander si elle ne voulait pas venir +faire avec toute la cour un pèlerinage à l'aubépine du cimetière +des Innocents. + +Le premier mouvement de Marguerite fut de refuser de faire partie +de cette cavalcade. Mais la pensée que cette sortie lui fournirait +peut-être l'occasion d'apprendre quelque chose de nouveau sur le +sort du roi de Navarre la décida. Elle fit donc répondre que si on +voulait lui tenir un cheval prêt, elle accompagnerait volontiers +Leurs Majestés. + +Cinq minutes après, un page vint lui annoncer que, si elle voulait +descendre, le cortège allait se mettre en marche. Marguerite fit +de la main à Gillone un signe pour lui recommander le blessé et +descendit. + +Le roi, la reine mère, Tavannes et les principaux catholiques +étaient déjà à cheval. Marguerite jeta un coup d'oeil rapide sur +ce groupe, qui se composait d'une vingtaine de personnes à peu +près: le roi de Navarre n'y était point. + +Mais madame de Sauve y était; elle échangea un regard avec elle, +et Marguerite comprit que la maîtresse de son mari avait quelque +chose à lui dire. + +On se mit en route en gagnant la rue Saint-Honoré par la rue de +l'Astruce. À la vue du roi, de la reine Catherine et des +principaux catholiques, le peuple s'était amassé, suivant le +cortège comme un flot qui monte, criant: + +-- Vive le roi! vive la messe! mort aux huguenots! Ces cris +étaient accompagnés de brandissements d'épées rougies et +d'arquebuses fumantes, qui indiquaient la part que chacun avait +prise au sinistre événement qui venait de s'accomplir. En arrivant +à la hauteur de la rue des Prouvelles, on rencontra des hommes qui +traînaient un cadavre sans tête. C'était celui de l'amiral. Ces +hommes allaient le pendre par les pieds à Montfaucon. + +On entra dans le cimetière des Saints-Innocents par la porte qui +s'ouvrait en face de la rue des Chaps, aujourd'hui celle des +Déchargeurs. Le clergé, prévenu de la visite du roi et de celle de +la reine mère, attendait Leurs Majestés pour les haranguer. + +Madame de Sauve profita du moment où Catherine écoutait le +discours qu'on lui faisait pour s'approcher de la reine de Navarre +et lui demander la permission de lui baiser sa main. Marguerite +étendit le bras vers elle, madame de Sauve approcha ses lèvres de +la main de la reine, et, en la baisant lui glissa un petit papier +roulé dans la manche. + +Si rapide et si dissimulée qu'eût été la retraite de madame de +Sauve, Catherine s'en était aperçue, elle se retourna au moment où +sa dame d'honneur baisait la main de la reine. + +Les deux femmes virent ce regard qui pénétrait jusqu'à elles comme +un éclair, mais toutes deux restèrent impassibles. Seulement +madame de Sauve s'éloigna de Marguerite, et alla reprendre sa +place près de Catherine. + +Lorsqu'elle eut répondu au discours qui venait de lui être +adressé, Catherine fit du doigt, et en souriant, signe à la reine +de Navarre de s'approcher d'elle. + +Marguerite obéit. + +-- Eh! ma fille! dit la reine mère dans son patois italien, vous +avez donc de grandes amitiés avec madame de Sauve? + +Marguerite sourit, en donnant à son beau visage l'expression la +plus amère qu'elle put trouver. + +-- Oui, ma mère, répondit-elle, le serpent est venu me mordre la +main. + +-- Ah! ah! dit Catherine en souriant, vous êtes jalouse, je crois! + +-- Vous vous trompez, madame, répondit Marguerite. Je ne suis pas +plus jalouse du roi de Navarre que le roi de Navarre n'est +amoureux de moi. Seulement je sais distinguer mes amis de mes +ennemis. J'aime qui m'aime, et déteste qui me hait. Sans cela, +madame, serais-je votre fille? + +Catherine sourit de manière à faire comprendre à Marguerite que, +si elle avait eu quelque soupçon, ce soupçon était évanoui. + +D'ailleurs, en ce moment, de nouveaux pèlerins attirèrent +l'attention de l'auguste assemblée. Le duc de Guise arrivait +escorté d'une troupe de gentilshommes tout échauffés encore d'un +carnage récent. Ils escortaient une litière richement tapissée, +qui s'arrêta en face du roi. + +-- La duchesse de Nevers! s'écria Charles IX. Çà, voyons! qu'elle +vienne recevoir nos compliments, cette belle et rude catholique. +Que m'a-t-on dit, ma cousine, que, de votre propre fenêtre, vous +avez giboyé aux huguenots, et que vous en avez tué un d'un coup de +pierre? + +La duchesse de Nevers rougit extrêmement. + +-- Sire, dit-elle à voix basse, en venant s'agenouiller devant le +roi, c'est au contraire un catholique blessé que j'ai eu le +bonheur de recueillir. + +-- Bien, bien, ma cousine! il y a deux façons de me servir: l'une +en exterminant mes ennemis, l'autre en secourant mes amis. On fait +ce qu'on peut, et je suis sûr que si vous eussiez pu davantage, +vous l'eussiez fait. + +Pendant ce temps, le peuple, qui voyait la bonne harmonie qui +régnait entre la maison de Lorraine et Charles IX, criait à tue- +tête: + +-- Vive le roi! vive le duc de Guise! vive la messe! + +-- Revenez-vous au Louvre avec nous, Henriette? dit la reine mère +à la belle duchesse. + +Marguerite toucha du coude son amie, qui comprit aussitôt ce +signe, et qui répondit: + +-- Non pas, madame, à moins que Votre Majesté ne me l'ordonne, car +j'ai affaire en ville avec Sa Majesté la reine de Navarre. + +-- Et qu'allez-vous faire ensemble? demanda Catherine. + +-- Voir des livres grecs très rares et très curieux qu'on a +trouvés chez un vieux pasteur protestant, et qu'on a transportés à +la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, répondit Marguerite. + +-- Vous feriez mieux d'aller voir jeter les derniers huguenots du +haut du pont des Meuniers dans la Seine, dit Charles IX. C'est la +place des bons Français. + +-- Nous irons, s'il plaît à Votre Majesté, répondit la duchesse de +Nevers. + +Catherine jeta un regard de défiance sur les deux jeunes femmes. +Marguerite, aux aguets, l'intercepta, et se tournant et retournant +aussitôt d'un air fort préoccupé, elle regarda avec inquiétude +autour d'elle. + +Cette inquiétude, feinte ou réelle, n'échappa point à Catherine. + +-- Que cherchez-vous? + +-- Je cherche... Je ne vois plus..., dit-elle. + +-- Que cherchez-vous? qui ne voyez-vous plus? + +-- La Sauve, dit Marguerite. Serait-elle retournée au Louvre? + +-- Quand je te disais que tu étais jalouse! dit Catherine à +l'oreille de sa fille. _O bestia! ... _Allons, allons, Henriette! +continua-t-elle en haussant les épaules, emmenez la reine de +Navarre. + +Marguerite feignit encore de regarder autour d'elle, puis, se +penchant à son tour à l'oreille de son amie: + +-- Emmène-moi vite, lui dit-elle. J'ai des choses de la plus haute +importance à te dire. + +La duchesse fit une révérence à Charles IX et à Catherine, puis +s'inclinant devant la reine de Navarre: + +-- Votre Majesté daignera-t-elle monter dans ma litière? dit-elle. + +-- Volontiers. Seulement vous serez obligée de me faire reconduire +au Louvre. + +-- Ma litière, comme mes gens, comme moi-même, répondit la +duchesse, sont aux ordres de Votre Majesté. + +La reine Marguerite monta dans la litière, et, sur un signe +qu'elle lui fit, la duchesse de Nevers monta à son tour et prit +respectueusement place sur le devant. + +Catherine et ses gentilshommes retournèrent au Louvre en suivant +le même chemin qu'ils avaient pris pour venir. Seulement, pendant +toute la route, on vit la reine mère parler sans relâche à +l'oreille du roi, en lui désignant plusieurs fois madame de Sauve. + +Et à chaque fois le roi riait, comme riait Charles IX, c'est-à- +dire d'un rire plus sinistre qu'une menace. + +Quant à Marguerite, une fois qu'elle eut senti la litière se +mettre en mouvement, et qu'elle n'eut plus à craindre la perçante +investigation de Catherine, elle tira vivement de sa manche le +billet de madame de Sauve et lut les mots suivants: + +«J'ai reçu l'ordre de faire remettre ce soir au roi de Navarre +deux clefs: l'une est celle de la chambre dans laquelle il est +enfermé, l'autre est celle de la mienne. Une fois qu'il sera entré +chez moi, il m'est enjoint de l'y garder jusqu'à six heures du +matin. + +«Que Votre Majesté réfléchisse, que Votre Majesté décide, que +Votre Majesté ne compte ma vie pour rien.» + +-- Il n'y a plus de doute, murmura Marguerite, et la pauvre femme +est l'instrument dont on veut se servir pour nous perdre tous. +Mais nous verrons si de la reine Margot, comme dit mon frère +Charles, on fait si facilement une religieuse. + +-- De qui donc est cette lettre? demanda la duchesse de Nevers en +montrant le papier que Marguerite venait de lire et de relire avec +une si grande attention. + +-- Ah! duchesse! j'ai bien des choses à te dire, répondit +Marguerite en déchirant le billet en mille et mille morceaux. + + + +XII +Les confidences + + +-- Et, d'abord, où allons-nous? demanda Marguerite. Ce n'est pas +au pont des Meuniers, j'imagine?... J'ai vu assez de tueries comme +cela depuis hier, ma pauvre Henriette! + +-- J'ai pris la liberté de conduire Votre Majesté... + +-- D'abord, et avant toute chose, Ma Majesté te prie d'oublier sa +majesté... Tu me conduisais donc... + +-- À l'hôtel de Guise, à moins que vous n'en décidiez autrement. + +-- Non pas! non pas, Henriette! allons chez toi; le duc de Guise +n'y est pas, ton mari n'y est pas? + +-- Oh! non! s'écria la duchesse avec une joie qui fit étinceler +ses beaux yeux couleur d'émeraude; non! ni mon beau-frère, ni mon +mari, ni personne! Je suis libre, libre comme l'air, comme +l'oiseau, comme le nuage... Libre, ma reine, entendez-vous? +Comprenez-vous ce qu'il y a de bonheur dans ce mot: libre?... Je +vais, je viens, je commande! Ah! pauvre reine! vous n'êtes pas +libre, vous! aussi vous soupirez... + +-- Tu vas, tu viens, tu commandes! Est-ce donc tout? Et ta liberté +ne sert-elle qu'à cela? Voyons, tu es bien joyeuse pour n'être que +libre. + +-- Votre Majesté m'a promis d'entamer les confidences. + +-- Encore Ma Majesté; voyons, nous nous fâcherons, Henriette; as- +tu donc oublié nos conventions? + +-- Non, votre respectueuse servante devant le monde, ta folle +confidente dans le tête-à-tête. N'est-ce pas cela, madame, n'est- +ce pas cela, Marguerite? + +-- Oui, oui! dit la reine en souriant. + +-- Ni rivalités de maisons, ni perfidies d'amour; tout bien, tout +bon, tout franc; une alliance enfin offensive et défensive, dans +le seul but de rencontrer et de saisir au vol, si nous le +rencontrons, cet éphémère qu'on nomme le bonheur. + +-- Bien, ma duchesse! c'est cela; et pour renouveler le pacte, +embrasse-moi. + +Et les deux charmantes têtes, l'une pâle et voilée de mélancolie, +l'autre rosée, blonde et rieuse se rapprochèrent gracieusement et +unirent leurs lèvres comme elles avaient uni leurs pensées. + +-- Donc il y a du nouveau? demanda la duchesse en fixant sur +Marguerite un regard avide et curieux. + +-- Tout n'est-il pas nouveau depuis deux jours? + +-- Oh! je parle d'amour et non de politique, moi. Quand nous +aurons l'âge de dame Catherine, ta mère, nous en ferons, de la +politique. Mais nous avons vingt ans, ma belle reine, parlons +d'autre chose. Voyons, serais-tu mariée pour tout de bon? + +-- À qui? dit Marguerite en riant. + +-- Ah! tu me rassures, en vérité. + +-- Eh bien, Henriette, ce qui te rassure m'épouvante. Duchesse, il +faut que je sois mariée. + +-- Quand cela? + +-- Demain. + +-- Ah! bah! vraiment! Pauvre amie! Et c'est nécessaire? + +-- Absolument. + +-- Mordi! comme dit quelqu'un de ma connaissance, voilà qui est +fort triste. + +-- Tu connais quelqu'un qui dit: Mordi? demanda en riant +Marguerite. + +-- Oui. + +-- Et quel est ce quelqu'un? + +-- Tu m'interroges toujours, quand c'est à toi de parler. Achève, +et je commencerai. + +-- En deux mots, voici: le roi de Navarre est amoureux et ne veut +pas de moi. Je ne suis pas amoureuse; mais je ne veux pas de lui. +Cependant il faudrait que nous changeassions d'idée l'un et +l'autre, ou que nous eussions l'air d'en changer d'ici à demain. + +-- Eh bien, change, toi! et tu peux être sûre qu'il changera, lui! + +-- Justement, voilà l'impossible; car je suis moins disposée à +changer que jamais. + +-- À l'égard de ton mari seulement, j'espère! + +-- Henriette, j'ai un scrupule. + +-- Un scrupule de quoi? + +-- De religion. Fais-tu une différence entre les huguenots et les +catholiques? + +-- En politique? + +-- Oui. + +-- Sans doute. + +-- Mais en amour? + +-- Ma chère amie, nous autres femmes, nous sommes tellement +païennes, qu'en fait de sectes nous les admettons toutes, qu'en +fait de dieux nous en reconnaissons plusieurs. + +-- En un seul, n'est-ce pas? + +-- Oui, dit la duchesse, avec un regard étincelant de paganisme; +oui, celui qui s'appelle Éros, Cupido, Amor; oui, celui qui a un +carquois, un bandeau et des ailes... Mordi! vive la dévotion! + +-- Cependant tu as une manière de prier qui est exclusive; tu +jettes des pierres sur la tête des huguenots. + +-- Faisons bien et laissons dire... Ah! Marguerite, comme les +meilleures idées, comme les plus belles actions se travestissent +en passant par la bouche du vulgaire! + +-- Le vulgaire! ... Mais c'est mon frère Charles qui te +félicitait, ce me semble? + +-- Ton frère Charles, Marguerite, est un grand chasseur qui sonne +du cor toute la journée, ce qui le rend fort maigre... Je récuse +donc jusqu'à ses compliments. D'ailleurs, je lui ai répondu, à ton +frère Charles... N'as-tu pas entendu ma réponse? + +-- Non, tu parlais si bas! + +-- Tant mieux, j'aurai plus de nouveau à t'apprendre. Çà! la fin +de ta confidence, Marguerite? + +-- C'est que... c'est que... + +-- Eh bien? + +-- C'est que, dit la reine en riant, si la pierre dont parlait mon +frère Charles était historique, je m'abstiendrais. + +-- Bon! s'écria Henriette, tu as choisi un huguenot. Eh bien, sois +tranquille! pour rassurer ta conscience, je te promets d'en +choisir un à la première occasion. + +-- Ah! il paraît que cette fois tu as pris un catholique? + +-- Mordi! reprit la duchesse. + +-- Bien, bien! je comprends. + +-- Et comment est-il notre huguenot? + +-- Je ne l'ai pas choisi; ce jeune homme ne m'est rien, et ne me +sera probablement jamais rien. + +-- Mais enfin, comment est-il? cela ne t'empêche pas de me le +dire, tu sais combien je suis curieuse. + +-- Un pauvre jeune homme beau comme le Nisus de Benvenuto Cellini, +et qui s'est venu réfugier dans mon appartement. + +-- Oh! oh! ... et tu ne l'avais pas un peu convoqué? + +-- Pauvre garçon! ne ris donc pas ainsi, Henriette, car en ce +moment il est encore entre la vie et la mort. + +-- Il est donc malade? + +-- Il est grièvement blessé. + +-- Mais c'est très gênant, un huguenot blessé! surtout dans des +jours comme ceux où nous nous trouvons; et qu'en fais-tu de ce +huguenot blessé qui ne t'est rien et ne te sera jamais rien? + +-- Il est dans mon cabinet; je le cache et je veux le sauver. + +-- Il est beau, il est jeune, il est blessé. Tu le caches dans ton +cabinet, tu veux le sauver; ce huguenot-là sera bien ingrat s'il +n'est pas trop reconnaissant! + +-- Il l'est déjà, j'en ai bien peur... plus que je ne le +désirerais. + +-- Et il t'intéresse... ce pauvre jeune homme? + +-- Par humanité... seulement. + +-- Ah! l'humanité, ma pauvre reine! c'est toujours cette vertu-là +qui nous perd, nous autres femmes! + +-- Oui, et tu comprends: comme d'un moment à l'autre le roi, le +duc d'Alençon, ma mère, mon mari même... peuvent entrer dans mon +appartement... + +-- Tu veux me prier de te garder ton petit huguenot, n'est-ce pas, +tant qu'il sera malade, à la condition de te le rendre quand il +sera guéri? + +-- Rieuse! dit Marguerite. Non, je te jure que je ne prépare pas +les choses de si loin. Seulement, si tu pouvais trouver un moyen +de cacher le pauvre garçon; si tu pouvais lui conserver la vie que +je lui ai sauvée; eh bien, je t'avoue que je t'en serais +véritablement reconnaissante! Tu es libre à l'hôtel de Guise, tu +n'as ni beau-frère, ni mari qui t'espionne ou qui te contraigne, +et de plus derrière ta chambre, où personne, chère Henriette, n'a +heureusement pour toi le droit d'entrer, un grand cabinet pareil +au mien. Eh bien, prête-moi ce cabinet pour mon huguenot; quand il +sera guéri tu lui ouvriras la cage et l'oiseau s'envolera. + +-- Il n'y a qu'une difficulté, chère reine, c'est que la cage est +occupée. + +-- Comment! tu as donc aussi sauvé quelqu'un, toi? + +-- C'est justement ce que j'ai répondu à ton frère. + +-- Ah! je comprends; voilà pourquoi tu parlais si bas que je ne +t'ai pas entendue. + +-- Écoute, Marguerite, c'est une histoire admirable, non moins +belle, non moins poétique que la tienne. Après t'avoir laissé six +de mes gardes, j'étais montée avec les six autres à l'hôtel de +Guise, et je regardais piller et brûler une maison qui n'est +séparée de l'hôtel de mon frère que par la rue des Quatre-Fils, +quand tout à coup j'entends crier des femmes et jurer des hommes. +Je m'avance sur le balcon et je vois d'abord une épée dont le feu +semblait éclairer toute la scène à elle seule. J'admire cette lame +furieuse: j'aime les belles choses, moi! ... puis je cherche +naturellement à distinguer le bras qui la faisait mouvoir, et le +corps auquel ce bras appartenait. Au milieu des coups, des cris, +je distingue enfin l'homme, et je vois... un héros, un Ajax +Télamon; j'entends une voix, une voix de stentor. Je +m'enthousiasme, je demeure toute palpitante, tressaillant à chaque +coup dont il était menacé, à chaque botte qu'il portait; ç'a été +une émotion d'un quart d'heure, vois-tu, ma reine, comme je n'en +avais jamais éprouvé, comme j'avais cru qu'il n'en existait pas. +Aussi j'étais là, haletante, suspendue, muette, quand tout à coup +mon héros a disparu. + +-- Comment cela? + +-- Sous une pierre que lui a jetée une vieille femme; alors, comme +Cyrus, j'ai retrouvé la voix, j'ai crié: À l'aide, au secours! Nos +gardes sont venus, l'ont pris, l'ont relevé, et enfin l'ont +transporté dans la chambre que tu me demandes pour ton protégé. + +-- Hélas! je comprends d'autant mieux cette histoire, chère +Henriette, dit Marguerite, que cette histoire est presque la +mienne. + +-- Avec cette différence, ma reine, que servant mon roi et ma +religion, je n'ai point besoin de renvoyer M. Annibal de Coconnas. + +-- Il s'appelle Annibal de Coconnas? reprit Marguerite en éclatant +de rire. + +-- C'est un terrible nom, n'est-ce pas, dit Henriette. Eh bien, +celui qui le porte en est digne. Quel champion, mordi! et que de +sang il a fait couler! Mets ton masque, ma reine, nous voici à +l'hôtel. + +-- Pourquoi donc mettre mon masque? + +-- Parce que je veux te montrer mon héros. + +-- Il est beau? + +-- Il m'a semblé magnifique pendant ses batailles. Il est vrai que +c'était la nuit à la lueur des flammes. Ce matin, à la lumière du +jour, il m'a paru perdre un peu, je l'avoue. Cependant je crois +que tu en seras contente. + +-- Alors, mon protégé est refusé à l'hôtel de Guise; j'en suis +fâchée, car c'est le dernier endroit où l'on viendrait chercher un +huguenot. + +-- Pas le moins du monde, je le ferai apporter ici ce soir; l'un +couchera dans le coin à droite, l'autre dans le coin à gauche. + +-- Mais s'ils se reconnaissent l'un pour protestant, l'autre pour +catholique, ils vont se dévorer. + +-- Oh! il n'y a pas de danger. M. de Coconnas a reçu dans la +figure un coup qui fait qu'il n'y voit presque pas clair; ton +huguenot a reçu dans la poitrine un coup qui fait qu'il ne peut +presque pas remuer... Et puis, d'ailleurs, tu lui recommanderas de +garder le silence à l'endroit de la religion, et tout ira à +merveille. + +-- Allons, soit! + +-- Entrons, c'est conclu. + +-- Merci, dit Marguerite en serrant la main de son amie. + +-- Ici, madame, vous redevenez Majesté, dit la duchesse de Nevers; +permettez-moi donc de vous faire les honneurs de l'hôtel de Guise, +comme ils doivent être faits à la reine de Navarre. + +Et la duchesse, descendant de sa litière, mit presque un genou en +terre pour aider Marguerite à descendre à son tour; puis lui +montrant de la main la porte de l'hôtel gardée par deux +sentinelles, arquebuse à la main, elle suivit à quelques pas la +reine, qui marcha majestueusement précédant la duchesse, qui garda +son humble attitude tant qu'elle put être vue. Arrivée à sa +chambre, la duchesse ferma sa porte; et appelant sa camériste, +Sicilienne des plus alertes: + +-- Mica, lui dit-elle en italien, comment va M. le comte? + +-- Mais de mieux en mieux, répondit celle-ci. + +-- Et que fait-il? + +-- En ce moment, je crois, madame, qu'il prend quelque chose. + +-- Bien! dit Marguerite, si l'appétit revient, c'est bon signe. + +-- Ah! c'est vrai! j'oubliais que tu es une élève d'Ambroise Paré. +Allez, Mica. + +-- Tu la renvoies? + +-- Oui, pour qu'elle veille sur nous. Mica sortit. + +-- Maintenant, dit la duchesse, veux-tu entrer chez lui, veux-tu +que je le fasse venir? + +-- Ni l'un, ni l'autre; je voudrais le voir sans être vue. + +-- Que t'importe, puisque tu as ton masque? + +-- Il peut me reconnaître à mes cheveux, à mes mains, à un bijou. + +-- Oh! comme elle est prudente depuis qu'elle est mariée, ma belle +reine! Marguerite sourit. + +-- Eh bien, mais je ne vois qu'un moyen, continua la duchesse. + +-- Lequel? + +-- C'est de le regarder par le trou de la serrure. + +-- Soit! conduis-moi! La duchesse prit Marguerite par la main, la +conduisit à une porte sur laquelle retombait une tapisserie, +s'inclina sur un genou et approcha son oeil de l'ouverture que +laissait la clef absente. + +-- Justement, dit-elle, il est à table et a le visage tourné de +notre côté. Viens. + +La reine Marguerite prit la place de son amie et approcha à son +tour son oeil du trou de la serrure. Coconnas, comme l'avait dit +la duchesse, était assis à une table admirablement servie, et à +laquelle ses blessures ne l'empêchaient pas de faire honneur. + +-- Ah! mon Dieu! s'écria Marguerite en se reculant. + +-- Quoi donc? demanda la duchesse étonnée. + +-- Impossible! Non! Si! Oh! sur mon âme! c'est lui-même. + +-- Qui, lui-même? + +-- Chut! dit Marguerite en se relevant et en saisissant la main de +la duchesse, celui qui voulait tuer mon huguenot, qui l'a +poursuivi jusque dans ma chambre, qui l'a frappé jusque dans mes +bras! Oh! Henriette, quel bonheur qu'il ne m'ait pas aperçue! + +-- Eh bien, alors! puisque tu l'as vu à l'oeuvre, n'est-ce pas +qu'il était beau? + +-- Je ne sais, dit Marguerite, car je regardais celui qu'il +poursuivait. + +-- Et celui qu'il poursuivait s'appelle? + +-- Tu ne prononceras pas son nom devant lui? + +-- Non, je te le promets. + +-- Lerac de la Mole. + +-- Et comment le trouves-tu maintenant? + +-- M. de La Mole? + +-- Non, M. de Coconnas. + +-- Ma foi, dit Marguerite, j'avoue que je lui trouve... Elle +s'arrêta. + +-- Allons, allons, dit la duchesse, je vois que tu lui en veux de +la blessure qu'il a faite à ton huguenot. + +-- Mais il me semble, dit Marguerite en riant, que mon huguenot ne +lui doit rien, et que la balafre avec laquelle il lui a souligné +l'oeil... + +-- Ils sont quittes, alors, et nous pouvons les raccommoder. +Envoie-moi ton blessé. + +-- Non, pas encore; plus tard. + +-- Quand cela? + +-- Quand tu auras prêté au tien une autre chambre. + +-- Laquelle donc? + +Marguerite regarda son amie, qui, après un moment de silence, la +regarda aussi et se mit à rire. + +-- Eh bien, soit! dit la duchesse. Ainsi donc, alliance plus que +jamais? + +-- Amitié sincère toujours, répondit la reine. + +-- Et le mot d'ordre, le signe de reconnaissance, si nous avons +besoin l'une de l'autre? + +-- Le triple nom de ton triple dieu: _Éros-Cupido-Amor_. Et les +deux femmes se quittèrent après s'être embrassées pour la seconde +fois et s'être serré la main pour la vingtième fois. + + + +XIII +Comme il y a des clefs qui ouvrent les portes auxquelles elles ne +sont pas destinées + + +La reine de Navarre, en rentrant au Louvre, trouva Gillonne dans +une grande émotion. Madame de Sauve était venue en son absence. +Elle avait apporté une clef que lui avait fait passer la reine +mère. Cette clef était celle de la chambre où était renfermé +Henri. Il était évident que la reine mère avait besoin, pour un +dessein quelconque, que le Béarnais passât cette nuit chez madame +de Sauve. + +Marguerite prit la clef, la tourna et la retourna entre ses mains. +Elle se fit rendre compte des moindres paroles de madame de Sauve, +les pesa lettre par lettre dans son esprit, et crut avoir compris +le projet de Catherine. + +Elle prit une plume, de l'encre et écrivit sur son papier: + +«Au lieu d'aller ce soir chez madame de Sauve, venez chez la reine +de Navarre. MARGUERITE.» + +Puis elle roula le papier, l'introduisit dans le trou de la clef +et ordonna à Gillonne, dès que la nuit serait venue, d'aller +glisser cette clef sous la porte du prisonnier. + +Ce premier soin accompli, Marguerite pensa au pauvre blessé; elle +ferma toutes les portes, entra dans le cabinet, et, à son grand +étonnement, elle trouva La Mole revêtu de ses habits encore tout +déchirés et tout tachés de sang. + +En la voyant, il essaya de se lever; mais, chancelant encore, il +ne put se tenir debout et retomba sur le canapé dont on avait fait +un lit. + +-- Mais qu'arrive-t-il donc, monsieur? demanda Marguerite, et +pourquoi suivez-vous si mal les ordonnances de votre médecin? Je +vous avais recommandé le repos, et voilà qu'au lieu de m'obéir +vous faites tout le contraire de ce que j'ai ordonné! + +-- Oh! madame, dit Gillonne, ce n'est point ma faute. J'ai prié, +supplié monsieur le comte de ne point faire cette folie, mais il +m'a déclaré que rien ne le retiendrait plus longtemps au Louvre. + +-- Quitter le Louvre! dit Marguerite en regardant avec étonnement +le jeune homme, qui baissait les yeux; mais c'est impossible. Vous +ne pouvez pas marcher; vous êtes pâle et sans force, on voit +trembler vos genoux. Ce matin, votre blessure de l'épaule a saigné +encore. + +-- Madame, répondit le jeune homme, autant j'ai rendu grâce à +Votre Majesté de m'avoir donné asile hier au soir, autant je la +supplie de vouloir bien me permettre de partir aujourd'hui. + +-- Mais, dit Marguerite étonnée, je ne sais comment qualifier une +si folle résolution: c'est pire que de l'ingratitude. + +-- Oh! madame! s'écria La Mole en joignant les mains, croyez que, +loin d'être ingrat, il y a dans mon coeur un sentiment de +reconnaissance qui durera toute ma vie. + +-- Il ne durera pas longtemps, alors! dit Marguerite émue à cet +accent, qui ne laissait pas de doute sur la sincérité des paroles; +car, ou vos blessures se rouvriront et vous mourrez de la perte du +sang, ou l'on vous reconnaîtra comme huguenot et vous ne ferez pas +cent pas dans la rue sans qu'on vous achève. + +-- Il faut pourtant que je quitte le Louvre, murmura La Mole. + +-- Il faut! dit Marguerite en le regardant de son regard limpide +et profond; puis pâlissant légèrement: Oh, oui! je comprends! dit- +elle, pardon, monsieur! Il y a sans doute, hors du Louvre, une +personne à qui votre absence donne de cruelles inquiétudes. C'est +juste, monsieur de la Mole, c'est naturel, et je comprends cela. +Que ne l'avez-vous dit tout de suite, ou plutôt comment n'y ai-je +pas songé moi-même! C'est un devoir, quand on exerce +l'hospitalité, de protéger les affections de son hôte comme on +panse des blessures, et de soigner l'âme comme on soigne le corps. + +-- Hélas! madame, répondit La Mole, vous vous trompez étrangement. +Je suis presque seul au monde et tout à fait seul à Paris, où +personne ne me connaît. Mon assassin est le premier homme à qui +j'aie parlé dans cette ville, et Votre Majesté est la première +femme qui m'y ait adressé la parole. + +-- Alors, dit Marguerite surprise, pourquoi voulez-vous donc vous +en aller? + +-- Parce que, dit La Mole, la nuit passée, Votre Majesté n'a pris +aucun repos, et que cette nuit... Marguerite rougit. + +-- Gillonne, dit-elle, voici la nuit venue, je crois qu'il est +temps que tu ailles porter la clef. Gillonne sourit et se retira. + +-- Mais, continua Marguerite, si vous êtes seul à Paris, sans +amis, comment ferez-vous? + +-- Madame, j'en aurai beaucoup; car, tandis que j'étais poursuivi, +j'ai pensé à ma mère, qui était catholique; il m'a semblé que je +la voyais glisser devant moi sur le chemin du Louvre, une croix à +la main, et j'ai fait voeu, si Dieu me conservait la vie, +d'embrasser la religion de ma mère. Dieu a fait plus que de me +conserver la vie, madame; il m'a envoyé un de ses anges pour me la +faire aimer. + +-- Mais vous ne pourrez marcher; avant d'avoir fait cent pas vous +tomberez évanoui. + +-- Madame, je me suis essayé aujourd'hui dans le cabinet; je +marche lentement et avec souffrance, c'est vrai; mais que j'aille +seulement jusqu'à la place du Louvre; une fois dehors, il arrivera +ce qu'il pourra. + +Marguerite appuya sa tête sur sa main et réfléchit profondément. + +-- Et le roi de Navarre, dit-elle avec intention, vous ne m'en +parlez plus. En changeant de religion, avez-vous donc perdu le +désir d'entrer à son service? + +-- Madame, répondit La Mole en pâlissant, vous venez de toucher à +la véritable cause de mon départ... Je sais que le roi de Navarre +court les plus grands dangers et que tout le crédit de Votre +Majesté comme fille de France suffira à peine à sauver sa tête. + +-- Comment, monsieur? demanda Marguerite; que voulez-vous dire et +de quels dangers me parlez-vous? + +-- Madame, répondit La Mole en hésitant, on entend tout du cabinet +où je suis placé. + +-- C'est vrai, murmura Marguerite pour elle seule, M. de Guise me +l'avait déjà dit. Puis tout haut: + +-- Eh bien, ajouta-t-elle, qu'avez-vous donc entendu? + +-- Mais d'abord la conversation que Votre Majesté a eue ce matin +avec son frère. + +-- Avec François? s'écria Marguerite en rougissant. + +-- Avec le duc d'Alençon, oui, madame; puis ensuite, après votre +départ, celle de mademoiselle Gillonne avec madame de Sauve. + +-- Et ce sont ces deux conversations...? + +-- Oui, madame. Mariée depuis huit jours à peine, vous aimez votre +époux. Votre époux viendra à son tour comme sont venus M. le duc +d'Alençon et madame de Sauve. Il vous entretiendra de ses secrets. +Eh bien, je ne dois pas les entendre; je serais indiscret... et je +ne puis pas... je ne dois pas... surtout je ne veux pas l'être! + +Au ton que La Mole mit à prononcer ces derniers mots, au trouble +de sa voix, à l'embarras de sa contenance, Marguerite fut +illuminée d'une révélation subite. + +-- Ah! dit-elle, vous avez entendu de ce cabinet tout ce qui a été +dit dans cette chambre jusqu'à présent? + +-- Oui, madame. Ces mots furent soupirés à peine. + +-- Et vous voulez partir cette nuit, ce soir, pour n'en pas +entendre davantage? + +-- À l'instant même, madame! s'il plaît à Votre Majesté de me le +permettre. + +-- Pauvre enfant! dit Marguerite avec un singulier accent de douce +pitié. + +Étonné d'une réponse si douce lorsqu'il s'attendait à quelque +brusque riposte, La Mole leva timidement la tête; son regard +rencontra celui de Marguerite et demeura rivé comme par une +puissance magnétique sur le limpide et profond regard de la reine. + +-- Vous vous sentez donc incapable de garder un secret, monsieur +de la Mole? dit doucement Marguerite, qui, penchée sur le dossier +de son siège, à moitié cachée par l'ombre d'une tapisserie +épaisse, jouissait du bonheur de lire couramment dans cette âme en +restant impénétrable elle-même. + +-- Madame, dit La Mole, je suis une misérable nature, je me défie +de moi même, et le bonheur d'autrui me fait mal. + +-- Le bonheur de qui? dit Marguerite en souriant; ah! oui, le +bonheur du roi de Navarre! Pauvre Henri! + +-- Vous voyez bien qu'il est heureux, madame! s'écria vivement La +Mole. + +-- Heureux?... + +-- Oui, puisque Votre Majesté le plaint. + +Marguerite chiffonnait la soie de son aumônière et en effilait les +torsades d'or. + +-- Ainsi, vous refusez de voir le roi de Navarre, dit-elle, c'est +arrêté, c'est décidé dans votre esprit? + +-- Je crains d'importuner Sa Majesté en ce moment. + +-- Mais le duc d'Alençon, mon frère? + +-- Oh! madame, s'écria La Mole, M. le duc d'Alençon! non, non; +moins encore M. le duc d'Alençon que le roi de Navarre. + +-- Parce que...? demanda Marguerite émue au point de trembler en +parlant. + +-- Parce que, quoique déjà trop mauvais huguenot pour être +serviteur bien dévoué de Sa Majesté le roi de Navarre, je ne suis +pas encore assez bon catholique pour être des amis de M. d'Alençon +et de M. de Guise. Cette fois, ce fut Marguerite qui baissa les +yeux et qui sentit le coup vibrer au plus profond de son coeur; +elle n'eût pas su dire si le mot de La Mole était pour elle +caressant ou douloureux. En ce moment Gillonne rentra. Marguerite +l'interrogea d'un coup d'oeil. La réponse de Gillonne, renfermée +aussi dans un regard, fut affirmative. Elle était parvenue à faire +passer la clef au roi de Navarre. Marguerite ramena ses yeux sur +La Mole, qui demeurait devant elle indécis, la tête penchée sur sa +poitrine, et pâle comme l'est un homme qui souffre à la fois du +corps et de l'âme. + +-- Monsieur de la Mole est fier, dit-elle, et j'hésite à lui faire +une proposition qu'il refusera sans doute. + +La Mole se leva, fit un pas vers Marguerite et voulut s'incliner +devant elle en signe qu'il était à ses ordres; mais une douleur +profonde, aiguë, brûlante, vint tirer des larmes de ses yeux, et, +sentant qu'il allait tomber, il saisit une tapisserie, à laquelle +il se soutint. + +-- Voyez-vous, s'écria Marguerite en courant à lui et en le +retenant dans ses bras, voyez-vous, monsieur, que vous avez encore +besoin de moi! + +Un mouvement à peine sensible agita les lèvres de La Mole. + +-- Oh! oui! murmura-t-il, comme de l'air que je respire, comme du +jour que je vois! + +En ce moment trois coups retentirent, frappés à la porte de +Marguerite. + +-- Entendez-vous, madame? dit Gillonne effrayée. + +-- Déjà! murmura Marguerite. + +-- Faut-il ouvrir? + +-- Attends. C'est le roi de Navarre peut-être. + +-- Oh! madame! s'écria La Mole rendu fort par ces quelques mots, +que la reine avait cependant prononcés à voix si basse qu'elle +espérait que Gillonne seule les aurait entendus; madame! je vous +en supplie à genoux, faites-moi sortir, oui, mort ou vif, madame! +Ayez pitié de moi! Oh! vous ne me répondez pas. Eh bien, je vais +parler et, quand j'aurai parlé, vous me chasserez, je l'espère. + +-- Taisez-vous, malheureux! dit Marguerite, qui ressentait un +charme infini à écouter les reproches du jeune homme; taisez-vous +donc! + +-- Madame, reprit La Mole, qui ne trouvait pas sans doute dans +l'accent de Marguerite cette rigueur à laquelle il s'attendait; +madame, je vous le répète, on entend tout de ce cabinet. Oh! ne me +faites pas mourir d'une mort que les bourreaux les plus cruels +n'oseraient inventer. + +-- Silence! silence! dit Marguerite. + +-- Oh! madame, vous êtes sans pitié; vous ne voulez rien écouter, +vous ne voulez rien entendre. Mais comprenez donc que je vous +aime... + +-- Silence donc, puisque je vous le dis! interrompit Marguerite en +appuyant sa main tiède et parfumée sur la bouche du jeune homme, +qui la saisit entre ses deux mains et l'appuya contre ses lèvres. + +-- Mais..., murmura La Mole. + +-- Mais taisez-vous donc, enfant! Qu'est-ce donc que ce rebelle +qui ne veut pas obéir à sa reine? + +Puis, s'élançant hors du cabinet, elle referma la porte, et +s'adossant à la muraille en comprimant avec sa main tremblante les +battements de son coeur: + +-- Ouvre, Gillonne! dit-elle. Gillonne sortit de la chambre, et, +un instant après, la tête fine, spirituelle et un peu inquiète du +roi de Navarre souleva la tapisserie. + +-- Vous m'avez mandé, madame? dit le roi de Navarre à Marguerite. + +-- Oui, monsieur. Votre Majesté a reçu ma lettre? + +-- Et non sans quelque étonnement, je l'avoue, dit Henri en +regardant autour de lui avec une défiance bientôt évanouie. + +-- Et non sans quelque inquiétude, n'est-ce pas, monsieur? ajouta +Marguerite. + +-- Je vous l'avouerai, madame. Cependant, tout entouré que je suis +d'ennemis acharnés et d'amis plus dangereux encore peut-être que +mes ennemis, je me suis rappelé qu'un soir j'avais vu rayonner +dans vos yeux le sentiment de la générosité: c'était le soir de +nos noces; qu'un autre jour j'y avais vu briller l'étoile du +courage, et, cet autre jour, c'était hier, jour fixé pour ma mort. + +-- Eh bien, monsieur? dit Marguerite en souriant, tandis que Henri +semblait vouloir lire jusqu'au fond de son coeur. + +-- Eh bien, madame, en songeant à tout cela je me suis dit à +l'instant même, en lisant votre billet qui me disait de venir: +Sans amis, comme il est, prisonnier, désarmé, le roi de Navarre +n'a qu'un moyen de mourir avec éclat, d'une mort qu'enregistre +l'histoire, c'est de mourir trahi par sa femme, et je suis venu. + +-- Sire, répondit Marguerite, vous changerez de langage quand vous +saurez que tout ce qui se fait en ce moment est l'ouvrage d'une +personne qui vous aime... et que vous aimez. + +Henri recula presque à ces paroles et son oeil gris et perçant +interrogea sous son sourcil noir la reine avec curiosité. + +-- Oh! rassurez-vous, Sire! dit la reine en souriant; cette +personne, je n'ai pas la prétention de dire que ce soit moi! + +-- Mais cependant, madame, dit Henri, c'est vous qui m'avez fait +tenir cette clef: cette écriture, c'est la vôtre. + +-- Cette écriture est la mienne, je l'avoue, ce billet vient de +moi, je ne le nie pas. Quant à cette clef, c'est autre chose. + +Qu'il vous suffise de savoir qu'elle a passé entre les mains de +quatre femmes avant d'arriver jusqu'à vous. + +-- De quatre femmes! s'écria Henri avec étonnement. + +-- Oui, entre les mains de quatre femmes, dit Marguerite; entre +les mains de la reine mère, entre les mains de madame de Sauve, +entre les mains de Gillonne, et entre les miennes. + +Henri se mit à méditer cette énigme. + +-- Parlons raison maintenant, monsieur, dit Marguerite, et surtout +parlons franc. Est-il vrai, comme c'est aujourd'hui le bruit +public, que Votre Majesté consente à abjurer? + +-- Ce bruit public se trompe, madame, je n'ai pas encore consenti. + +-- Mais vous êtes décidé, cependant. + +-- C'est-à-dire, je me consulte. Que voulez-vous? quand on a vingt +ans et qu'on est à peu près roi, ventre-saint-gris! il y a des +choses qui valent bien une messe. + +-- Et entre autres choses la vie, n'est-ce pas? Henri ne put +réprimer un léger sourire. + +-- Vous ne me dites pas toute votre pensée, Sire! dit Marguerite. + +-- Je fais des réserves pour mes alliés, madame; car, vous le +savez, nous ne sommes encore qu'alliés: si vous étiez à la fois +mon alliée... et... + +-- Et votre femme, n'est-ce pas, Sire? + +-- Ma foi, oui... et ma femme. + +-- Alors? + +-- Alors, peut-être serait-ce différent; et peut-être tiendrais-je +à rester roi des huguenots, comme ils disent... Maintenant, il +faut que je me contente de vivre. + +Marguerite regarda Henri d'un air si étrange qu'il eût éveillé les +soupçons d'un esprit moins délié que ne l'était celui du roi de +Navarre. + +-- Et êtes-vous sûr, au moins, d'arriver à ce résultat? dit-elle. + +-- Mais à peu près, dit Henri; vous savez qu'en ce monde, madame, +on n'est jamais sûr de rien. + +-- Il est vrai, reprit Marguerite, que Votre Majesté annonce tant +de modération et professe tant de désintéressement, qu'après avoir +renoncé à sa couronne, après avoir renoncé à sa religion, elle +renoncera probablement, on en a l'espoir du moins, à son alliance +avec une fille de France. + +Ces mots portaient avec eux une si profonde signification que +Henri en frissonna malgré lui. Mais domptant cette émotion avec la +rapidité de l'éclair: + +-- Daignez vous souvenir, madame, qu'en ce moment je n'ai point +mon libre arbitre. Je ferai donc ce que m'ordonnera le roi de +France. Quant à moi, si l'on me consultait le moins du monde dans +cette question où il ne va de rien moins que de mon trône, de mon +bonheur et de ma vie, plutôt que d'asseoir mon avenir sur les +droits que me donne notre mariage forcé, j'aimerais mieux +m'ensevelir chasseur dans quelque château, pénitent dans quelque +cloître. + +Ce calme résigné à sa situation, cette renonciation aux choses de +ce monde, effrayèrent Marguerite. Elle pensa que peut-être cette +rupture de mariage était convenue entre Charles IX, Catherine et +le roi de Navarre. Pourquoi, elle aussi, ne la prendrait-on pas +pour dupe ou pour victime? Parce qu'elle était soeur de l'un et +fille de l'autre? L'expérience lui avait appris que ce n'était +point là une raison sur laquelle elle pût fonder sa sécurité. +L'ambition donc mordit au coeur la jeune femme ou plutôt la jeune +reine, trop au-dessus des faiblesses vulgaires pour se laisser +entraîner à un dépit d'amour-propre: chez toute femme, même +médiocre, lorsqu'elle aime, l'amour n'a point de ces misères, car +l'amour véritable est aussi une ambition. + +-- Votre Majesté, dit Marguerite avec une sorte de dédain +railleur, n'a pas grande confiance, ce me semble, dans l'étoile +qui rayonne au-dessus du front de chaque roi? + +-- Ah! dit Henri, c'est que j'ai beau chercher la mienne en ce +moment, je ne puis la voir, cachée qu'elle est dans l'orage qui +gronde sur moi à cette heure. + +-- Et si le souffle d'une femme écartait cet orage, et faisait +cette étoile aussi brillante que jamais? + +-- C'est bien difficile, dit Henri. + +-- Niez-vous l'existence de cette femme, monsieur? + +-- Non, seulement je nie son pouvoir. + +-- Vous voulez dire sa volonté? + +-- J'ai dit son pouvoir, et je répète le mot. La femme n'est +réellement puissante que lorsque l'amour et l'intérêt sont réunis +chez elle à un degré égal; et si l'un de ces deux sentiments la +préoccupe seule, comme Achille elle est vulnérable. Or, cette +femme, si je ne m'abuse, je ne puis pas compter sur son amour. + +Marguerite se tut. + +-- Écoutez, continua Henri; au dernier tintement de la cloche de +Saint-Germain-l'Auxerrois, vous avez dû songer à reconquérir votre +liberté qu'on avait mise en gage pour détruire ceux de mon parti. +Moi, j'ai dû songer à sauver ma vie. C'était le plus pressé. Nous +y perdons la Navarre, je le sais bien; mais c'est peu de chose que +la Navarre en comparaison de la liberté qui vous est rendue de +pouvoir parler haut dans votre chambre, ce que vous n'osiez pas +faire quand vous aviez quelqu'un qui vous écoutait de ce cabinet. + +Quoique au plus fort de sa préoccupation, Marguerite ne put +s'empêcher de sourire. Quant au roi de Navarre, il s'était déjà +levé pour regagner son appartement; car depuis quelque temps onze +heures étaient sonnées, et tout dormait ou du moins semblait +dormir au Louvre. + +Henri fit trois pas vers la porte; puis, s'arrêtant tout à coup, +comme s'il se rappelait seulement à cette heure la circonstance +qui l'avait amené chez la reine: + +-- À propos, madame, dit-il, n'avez-vous point à me communiquer +certaines choses; ou ne vouliez-vous que m'offrir l'occasion de +vous remercier du répit que votre brave présence dans le cabinet +des Armes du roi m'a donné hier? En vérité, madame, il était +temps, je ne puis le nier, et vous êtes descendue sur le lieu de +la scène comme la divinité antique, juste à point pour me sauver +la vie. + +-- Malheureux! s'écria Marguerite d'une voix sourde, et saisissant +le bras de son mari. Comment donc ne voyez-vous pas que rien n'est +sauvé au contraire, ni votre liberté, ni votre couronne, ni votre +vie! ... Aveugle! fou! pauvre fou! Vous n'avez pas vu dans ma +lettre autre chose, n'est-ce pas, qu'un rendez-vous? vous avez cru +que Marguerite, outrée de vos froideurs, désirait une réparation? + +-- Mais, madame, dit Henri étonné, j'avoue... Marguerite haussa +les épaules avec une expression impossible à rendre. Au même +instant un bruit étrange, comme un grattement aigu et pressé +retentit à la petite porte dérobée. Marguerite entraîna le roi du +côté de cette petite porte. + +-- Écoutez, dit-elle. + +-- La reine mère sort de chez elle, murmura une voix saccadée par +la terreur et que Henri reconnut à l'instant même pour celle de +madame de Sauve. + +-- Et où va-t-elle? demanda Marguerite. + +-- Elle vient chez Votre Majesté. + +Et aussitôt le frôlement d'une robe de soie prouva, en +s'éloignant, que madame de Sauve s'enfuyait. + +-- Oh! oh! s'écria Henri. + +-- J'en étais sûre, dit Marguerite. + +-- Et moi je le craignais, dit Henri, et la preuve, voyez. Alors, +d'un geste rapide, il ouvrit son pourpoint de velours noir, et sur +sa poitrine fit voir à Marguerite une fine tunique de mailles +d'acier et un long poignard de Milan qui brilla aussitôt à sa main +comme une vipère au soleil. + +-- Il s'agit bien ici de fer et de cuirasse! s'écria Marguerite; +allons, Sire, allons, cachez cette dague: c'est la reine mère, +c'est vrai; mais c'est la reine mère toute seule. + +-- Cependant... + +-- C'est elle, je l'entends, silence! + +Et, se penchant à l'oreille de Henri, elle lui dit à voix basse +quelques mots que le jeune roi écouta avec une attention mêlée +d'étonnement. + +Aussitôt Henri se déroba derrière les rideaux du lit. + +De son côté, Marguerite bondit avec l'agilité d'une panthère vers +le cabinet où La Mole attendait en frissonnant, l'ouvrit, chercha +le jeune homme, et lui prenant, lui serrant la main dans +l'obscurité: + +-- Silence! lui dit-elle en s'approchant si près de lui qu'il +sentit son souffle tiède et embaumé couvrir son visage d'une moite +vapeur, silence! + +Puis, rentrant dans sa chambre et refermant la porte, elle détacha +sa coiffure, coupa avec son poignard tous les lacets de sa robe et +se jeta dans le lit. + +Il était temps, la clef tournait dans la serrure. Catherine avait +des passe-partout pour toutes les portes du Louvre. + +-- Qui est là? s'écria Marguerite, tandis que Catherine consignait +à la porte une garde de quatre gentilshommes qui l'avait +accompagnée. + +Et, comme si elle eût été effrayée de cette brusque irruption dans +sa chambre, Marguerite sortant de dessous les rideaux en peignoir +blanc, sauta à bas du lit, et, reconnaissant Catherine, vint, avec +une surprise trop bien imitée pour que la Florentine elle-même +n'en fût pas dupe, baiser la main de sa mère. + + + +XIV +Seconde nuit de noces + + +La reine mère promena son regard autour d'elle avec une +merveilleuse rapidité. Des mules de velours au pied du lit, les +habits de Marguerite épars sur des chaises, ses yeux qu'elle +frottait pour en chasser le sommeil, convainquirent Catherine +qu'elle avait réveillé sa fille. + +Alors elle sourit comme une femme qui a réussi dans ses projets, +et tirant son fauteuil: + +-- Asseyons-nous, Marguerite, dit-elle, et causons. + +-- Madame, je vous écoute. + +-- Il est temps, dit Catherine en fermant les yeux avec cette +lenteur particulière aux gens qui réfléchissent ou qui dissimulent +profondément, il est temps, ma fille, que vous compreniez combien +votre frère et moi aspirons à vous rendre heureuse. + +L'exorde était effrayant pour qui connaissait Catherine. + +-- Que va-t-elle me dire? pensa Marguerite. + +-- Certes, en vous mariant, continua la Florentine, nous avons +accompli un de ces actes de politique commandés souvent par de +graves intérêts à ceux qui gouvernent. Mais il le faut avouer, ma +pauvre enfant, nous ne pensions pas que la répugnance du roi de +Navarre pour vous, si jeune, si belle et si séduisante, +demeurerait opiniâtre à ce point. + +Marguerite se leva, et fit, en croisant sa robe de nuit, une +cérémonieuse révérence à sa mère. + +-- J'apprends de ce soir seulement, dit Catherine, car sans cela +je vous eusse visitée plus tôt, j'apprends que votre mari est loin +d'avoir pour vous les égards qu'on doit non seulement à une jolie +femme, mais encore à une fille de France. + +Marguerite poussa un soupir, et Catherine, encouragée par cette +muette adhésion, continua: + +-- En effet, que le roi de Navarre entretienne publiquement une de +mes filles, qui l'adore jusqu'au scandale, qu'il fasse mépris pour +cet amour de la femme qu'on a bien voulu lui accorder, c'est un +malheur auquel nous ne pouvons remédier, nous autres pauvres tout- +puissants, mais que punirait le moindre gentilhomme de notre +royaume en appelant son gendre ou en le faisant appeler par son +fils. + +Marguerite baissa la tête. + +-- Depuis assez longtemps, continua Catherine, je vois, ma fille, +à vos yeux rougis, à vos amères sorties contre la Sauve, que la +plaie de votre coeur ne peut, malgré vos efforts, toujours saigner +en dedans. + +Marguerite tressaillit: un léger mouvement avait agité les +rideaux; mais heureusement Catherine ne s'en était pas aperçue. + +-- Cette plaie, dit-elle en redoublant d'affectueuse douceur, +cette plaie, mon enfant, c'est à la main d'une mère qu'il +appartient de la guérir. Ceux qui, en croyant faire votre bonheur, +ont décidé votre mariage, et qui, dans leur sollicitude pour vous, +remarquent que chaque nuit Henri de Navarre se trompe +d'appartement; ceux qui ne peuvent permettre qu'un roitelet comme +lui offense à tout instant une femme de votre beauté, de votre +rang et de votre mérite, par le dédain de votre personne et la +négligence de sa postérité; ceux qui voient enfin qu'au premier +vent qu'il croira favorable, cette folle et insolente tête +tournera contre notre famille et vous expulsera de sa maison; +ceux-là n'ont-ils pas le droit d'assurer, en le séparant du sien, +votre avenir d'une façon à la fois plus digne de vous et de votre +condition? + +-- Cependant, madame, répondit Marguerite, malgré ces observations +tout empreintes d'amour maternel, et qui me comblent de joie et +d'honneur, j'aurai la hardiesse de représenter à Votre Majesté que +le roi de Navarre est mon époux. + +Catherine fit un mouvement de colère, et se rapprochant de +Marguerite: + +-- Lui, dit-elle, votre époux? Suffit-il donc pour être mari et +femme que l'Église vous ait bénis? et la consécration du mariage +est-elle seulement dans les paroles du prêtre? Lui, votre époux? +Eh! ma fille, si vous étiez madame de Sauve vous pourriez me faire +cette réponse. Mais, tout au contraire de ce que nous attendions +de lui, depuis que vous avez accordé à Henri de Navarre l'honneur +de vous nommer sa femme, c'est à une autre qu'il en a donné les +droits, et, en ce moment même, dit Catherine en haussant la voix, +venez, venez avec moi, cette clef ouvre la porte de l'appartement +de madame de Sauve, et vous verrez. + +-- Oh! plus bas, plus bas, madame, je vous prie, dit Marguerite, +car non seulement vous vous trompez, mais encore... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, vous allez réveiller mon mari. À ces mots, Marguerite +se leva avec une grâce toute voluptueuse, et laissant flotter +entrouverte sa robe de nuit, dont les manches courtes laissaient à +nu son bras d'un modelé si pur, et sa main véritablement royale, +elle approcha un flambeau de cire rosée du lit, et, relevant le +rideau, elle montra du doigt, en souriant à sa mère, le profil +fier, les cheveux noirs et la bouche entrouverte du roi de +Navarre, qui semblait, sur la couche en désordre, reposer du plus +calme et du plus profond sommeil. Pâle, les yeux hagards, le corps +cambré en arrière comme si un abîme se fût ouvert sur ses pas, +Catherine poussa, non pas un cri, mais un rugissement sourd. + +-- Vous voyez, madame, dit Marguerite, que vous étiez mal +informée. + +Catherine jeta un regard sur Marguerite, puis un autre sur Henri. +Elle unit dans sa pensée active l'image de ce front pâle et moite, +de ces yeux entourés d'un léger cercle de bistre, au sourire de +Marguerite, et elle mordit ses lèvres minces avec une fureur +silencieuse. + +Marguerite permit à sa mère de contempler un instant ce tableau, +qui faisait sur elle l'effet de la tête de Méduse. Puis elle +laissa retomber le rideau, et, marchant sur la pointe du pied, +elle revint près de Catherine, et, reprenant sa place sur sa +chaise: + +-- Vous disiez donc, madame? La Florentine chercha pendant +quelques secondes à sonder cette naïveté de la jeune femme; puis, +comme si ses regards éthérés se fussent émoussés sur le calme de +Marguerite: + +-- Rien, dit-elle. Et elle sortit à grands pas de l'appartement. +Aussitôt que le bruit de ses pas se fut assourdi dans la +profondeur du corridor, le rideau du lit s'ouvrit de nouveau, et +Henri, l'oeil brillant, la respiration oppressée, la main +tremblante, vint s'agenouiller devant Marguerite. Il était +seulement vêtu de ses trousses et de sa cotte de mailles, de sorte +qu'en le voyant ainsi affublé, Marguerite, tout en lui serrant la +main de bon coeur, ne put s'empêcher d'éclater de rire. + +-- Ah! madame, ah! Marguerite, s'écria-t-il, comment +m'acquitterai-je jamais envers vous? + +Et il couvrait sa main de baisers, qui de la main montaient +insensiblement au bras de la jeune femme. + +-- Sire, dit-elle en se reculant tout doucement, oubliez-vous qu'à +cette heure une pauvre femme, à laquelle vous devez la vie, +souffre et gémit pour vous? Madame de Sauve, ajouta-t-elle tout +bas, vous a fait le sacrifice de sa jalousie en vous envoyant près +de moi, et peut-être, après vous avoir fait le sacrifice de sa +jalousie, vous fait-elle celui de sa vie, car, vous le savez mieux +que personne, la colère de ma mère est terrible. + +Henri frissonna, et, se relevant, fit un mouvement pour sortir. + +-- Oh! mais, dit Marguerite avec une admirable coquetterie, je +réfléchis et me rassure. La clef vous a été donnée sans +indication, et vous serez censé m'avoir accordé ce soir la +préférence. + +-- Et je vous l'accorde, Marguerite; consentez-vous seulement à +oublier... + +-- Plus bas, Sire, plus bas, répliqua la reine parodiant les +paroles que dix minutes auparavant elle venait d'adresser à sa +mère; on vous entend du cabinet, et comme je ne suis pas encore +tout à fait libre, Sire, je vous prierai de parler moins haut. + +-- Oh! oh! dit Henri, moitié riant, moitié assombri, c'est vrai; +j'oubliais que ce n'est probablement pas moi qui suis destiné à +jouer la fin de cette scène intéressante. Ce cabinet... + +-- Entrons-y, Sire, dit Marguerite, car je veux avoir l'honneur de +présenter à Votre Majesté un brave gentilhomme blessé pendant le +massacre, en venant avertir jusque dans le Louvre Votre Majesté du +danger qu'elle courait. + +La reine s'avança vers la porte. Henri suivit sa femme. La porte +s'ouvrit, et Henri demeura stupéfait en voyant un homme dans ce +cabinet prédestiné aux surprises. Mais La Mole fut plus surpris +encore en se trouvant inopinément en face du roi de Navarre. Il en +résulta que Henri jeta un coup d'oeil ironique à Marguerite, qui +le soutint à merveille. + +-- Sire, dit Marguerite, j'en suis réduite à craindre qu'on ne tue +dans mon logis même ce gentilhomme, qui est dévoué au service de +Votre Majesté, et que je mets sous sa protection. + +-- Sire, reprit alors le jeune homme, je suis le comte Lerac de la +Mole, que Votre Majesté attendait, et qui vous avait été +recommandé par ce pauvre M. de Téligny, qui a été tué à mes côtés. + +-- Ah! ah! fit Henri, en effet, monsieur, et la reine m'a remis sa +lettre; mais n'aviez-vous pas aussi une lettre de M. le gouverneur +du Languedoc? + +-- Oui, Sire, et recommandation de la remettre à Votre Majesté +aussitôt mon arrivée. + +-- Pourquoi ne l'avez-vous pas fait? + +-- Sire, je me suis rendu au Louvre dans la soirée d'hier; mais +Votre Majesté était tellement occupée, qu'elle n'a pu me recevoir. + +-- C'est vrai, dit le roi; mais vous eussiez pu, ce me semble, me +faire passer cette lettre? + +-- J'avais ordre, de la part de M. d'Auriac, de ne la remettre +qu'à Votre Majesté elle-même; car elle contenait, m'a-t-il assuré, +un avis si important, qu'il n'osait le confier à un messager +ordinaire. + +-- En effet, dit le roi en prenant et en lisant la lettre, c'était +l'avis de quitter la cour et de me retirer en Béarn. M. d'Auriac +était de mes bons amis, quoique catholique, et il est probable +que, comme gouverneur de province, il avait vent de ce qui s'est +passé. Ventre-saint-gris! monsieur, pourquoi ne pas m'avoir remis +cette lettre il y a trois jours au lieu de ne me la remettre +qu'aujourd'hui? + +-- Parce que, ainsi que j'ai eu l'honneur de le dire à Votre +Majesté, quelque diligence que j'aie faite, je n'ai pu arriver +qu'hier. + +-- C'est fâcheux, c'est fâcheux, murmura le roi; car à cette heure +nous serions en sûreté, soit à La Rochelle, soit dans quelque +bonne plaine, avec deux à trois mille chevaux autour de nous. + +-- Sire, ce qui est fait est fait, dit Marguerite à demi-voix, et, +au lieu de perdre votre temps à récriminer sur le passé, il s'agit +de tirer le meilleur parti possible de l'avenir. + +-- À ma place, dit Henri avec son regard interrogateur, vous +auriez donc encore quelque espoir, madame? + +-- Oui, certes, et je regarderais le jeu engagé comme une partie +en trois points, dont je n'ai perdu que la première manche. + +-- Ah! madame, dit tout bas Henri, si j'étais sûr que vous fussiez +de moitié dans mon jeu... + +-- Si j'avais voulu passer du côté de vos adversaires, répondit +Marguerite, il me semble que je n'eusse point attendu si tard. + +-- C'est juste, dit Henri, je suis un ingrat, et, comme vous +dites, tout peut encore se réparer aujourd'hui. + +-- Hélas! Sire, répliqua La Mole, je souhaite à Votre Majesté +toutes sortes de bonheurs; mais aujourd'hui nous n'avons plus +M. l'amiral. + +Henri se mit à sourire de ce sourire de paysan matois que l'on ne +comprit à la cour que le jour où il fut roi de France. + +-- Mais, madame, reprit-il en regardant La Mole avec attention, ce +gentilhomme ne peut demeurer chez vous sans vous gêner infiniment +et sans être exposé à de fâcheuses surprises. Qu'en ferez-vous? + +-- Mais, Sire, dit Marguerite, ne pourrions-nous le faire sortir +du Louvre? car en tous points je suis de votre avis. + +-- C'est difficile. + +-- Sire, M. de La Mole ne peut-il trouver un peu de place dans la +maison de Votre Majesté? + +-- Hélas! madame, vous me traitez toujours comme si j'étais encore +roi des huguenots et comme si j'avais encore un peuple. Vous savez +bien que je suis à moitié converti et que je n'ai plus de peuple +du tout. + +Une autre que Marguerite se fût empressée de répondre sur-le- +champ: _Il _est catholique. Mais la reine voulait se faire +demander par Henri ce qu'elle désirait obtenir de lui. Quant à La +Mole, voyant cette réserve de sa protectrice et ne sachant encore +où poser le pied sur le terrain glissant d'une cour aussi +dangereuse que l'était celle de France, il se tut également. + +-- Mais, reprit Henri, relisant la lettre apportée par La Mole, +que me dit donc M. le gouverneur de Provence, que votre mère était +catholique et que de là vient l'amitié qu'il vous porte? + +-- Et à moi, dit Marguerite, que me parliez-vous d'un voeu que +vous avez fait, monsieur le comte, d'un changement de religion? +Mes idées se brouillent à cet égard; aidez-moi donc, monsieur de +la Mole. Ne s'agissait-il pas de quelque chose de semblable à ce +que paraît désirer le roi? + +-- Hélas! oui; mais Votre Majesté a si froidement accueilli mes +explications à cet égard, reprit La Mole, que je n'ai point osé... + +-- C'est que tout cela ne me regardait aucunement, monsieur. +Expliquez au roi, expliquez. + +-- Eh bien, qu'est-ce que ce voeu? demanda le roi. + +-- Sire, dit La Mole, poursuivi par des assassins, sans armes, +presque mourant de mes deux blessures, il m'a semblé voir l'ombre +de ma mère me guidant vers le Louvre une croix à la main. Alors +j'ai fait le voeu, si j'avais la vie sauve, d'adopter la religion +de ma mère, à qui Dieu avait permis de sortir de son tombeau pour +me servir de guide pendant cette horrible nuit. Dieu m'a conduit +ici, Sire. Je m'y vois sous la double protection d'une fille de +France et du roi de Navarre. Ma vie a été sauvée miraculeusement; +je n'ai donc qu'à accomplir mon voeu, Sire. Je suis prêt à me +faire catholique. + +Henri fronça le sourcil. Le sceptique qu'il était comprenait bien +l'abjuration par intérêt; mais il doutait fort de l'abjuration par +la foi. + +-- Le roi ne veut pas se charger de mon protégé, pensa Marguerite. + +La Mole cependant demeurait timide et gêné entre les deux volontés +contraires. Il sentait bien, sans se l'expliquer, le ridicule de +sa position. Ce fut encore Marguerite qui, avec sa délicatesse de +femme, le tira de ce mauvais pas. + +-- Sire, dit-elle, nous oublions que le pauvre blessé a besoin de +repos. Moi même je tombe de sommeil. Eh! tenez! + +La Mole pâlissait en effet; mais c'étaient les dernières paroles +de Marguerite qu'il avait entendues et interprétées qui le +faisaient pâlir. + +-- Eh bien, madame, dit Henri, rien de plus simple; ne pouvons- +nous laisser reposer M. de La Mole? + +Le jeune homme adressa à Marguerite un regard suppliant et, malgré +la présence des deux Majestés, se laissa aller sur un siège, brisé +de douleur et de fatigue. + +Marguerite comprit tout ce qu'il y avait d'amour dans ce regard et +de désespoir dans cette faiblesse. + +-- Sire, dit-elle, il convient à Votre Majesté de faire à ce jeune +gentilhomme, qui a risqué sa vie pour son roi, puisqu'il accourait +ici pour vous annoncer la mort de l'amiral et de Téligny, +lorsqu'il a été blessé; il convient, dis-je, à Votre Majesté de +lui faire un honneur dont il sera reconnaissant toute sa vie. + +-- Et lequel, madame? dit Henri. Commandez, je suis prêt. + +-- M. de La Mole couchera cette nuit aux pieds de Votre Majesté, +qui couchera, elle, sur ce lit de repos. Quant à moi, avec la +permission de mon auguste époux, ajouta Marguerite en souriant, je +vais appeler Gillonne et me remettre au lit; car, je vous le jure, +Sire, je ne suis pas celle de nous trois qui ai le moins besoin de +repos. + +Henri avait de l'esprit, peut-être un peu trop même: ses amis et +ses ennemis le lui reprochèrent plus tard. Mais il comprit que +celle qui l'exilait de la couche conjugale en avait acquis le +droit par l'indifférence même qu'il avait manifestée pour elle; +d'ailleurs, Marguerite venait de se venger de cette indifférence +en lui sauvant la vie. Il ne mit donc pas d'amour-propre dans sa +réponse. + +-- Madame, dit-il, si M. de La Mole était en état de passer dans +mon appartement, je lui offrirais mon propre lit. + +-- Oui, reprit Marguerite, mais votre appartement, à cette heure, +ne vous peut protéger ni l'un ni l'autre, et la prudence veut que +Votre Majesté demeure ici jusqu'à demain. + +Et, sans attendre la réponse du roi, elle appela Gillonne, fit +préparer les coussins pour le roi, et aux pieds du roi un lit pour +La Mole, qui semblait si heureux et si satisfait de cet honneur, +qu'on eût juré qu'il ne sentait plus ses blessures. + +Quant à Marguerite, elle tira au roi une cérémonieuse révérence, +et, rentrée dans sa chambre bien verrouillée de tous côtés, elle +s'étendit dans son lit. + +-- Maintenant, se dit Marguerite à elle-même, il faut que demain +M. de La Mole ait un protecteur au Louvre, et tel fait ce soir la +sourde oreille qui demain se repentira. + +Puis elle fit signe à Gillonne, qui attendait ses derniers ordres, +de venir les recevoir. Gillonne s'approcha. + +-- Gillonne, lui dit-elle tout bas, il faut que demain, sous un +prétexte quelconque, mon frère, le duc d'Alençon, ait envie de +venir ici avant huit heures du matin. + +Deux heures sonnaient au Louvre. La Mole causa un instant +politique avec le roi, qui peu à peu s'endormit, et bientôt ronfla +aux éclats, comme s'il eût été couché dans son lit de cuir de +Béarn. La Mole eût peut-être dormi comme le roi; mais Marguerite +ne dormait pas; elle se tournait et se retournait dans son lit, et +ce bruit troublait les idées et le sommeil du jeune homme. + +-- Il est bien jeune, murmurait Marguerite au milieu de son +insomnie, il est bien timide; peut-être même, il faudra voir cela, +peut-être même sera-t-il ridicule; de beaux yeux cependant... une +taille bien prise, beaucoup de charmes; mais s'il allait ne pas +être brave! ... Il fuyait... Il abjure... c'est fâcheux, le rêve +commençait bien; allons... Laissons aller les choses et +rapportons-nous-en au triple dieu de cette folle Henriette. + +Et vers le jour Marguerite finit enfin par s'endormir en +murmurant: _Éros-Cupido-Amor_. + + + +XV +Ce que femme veut Dieu le veut + + +Marguerite ne s'était pas trompée: la colère amassée au fond du +coeur de Catherine par cette comédie, dont elle voyait l'intrigue +sans avoir la puissance de rien changer au dénouement, avait +besoin de déborder sur quelqu'un. Au lieu de rentrer chez elle, la +reine mère monta directement chez sa dame d'atours. + +Madame de Sauve s'attendait à deux visites: elle espérait celle de +Henri, elle craignait celle de la reine mère. Au lit, à moitié +vêtue, tandis que Dariole veillait dans l'antichambre, elle +entendit tourner une clef dans la serrure, puis s'approcher des +pas lents et qui eussent paru lourds s'ils n'eussent pas été +assourdis par d'épais tapis. Elle ne reconnut point là la marche +légère et empressée de Henri; elle se douta qu'on empêchait +Dariole de la venir avertir; et, appuyée sur sa main, l'oreille et +l'oeil tendus, elle attendit. + +La portière se leva, et la jeune femme, frissonnante, vit paraître +Catherine de Médicis. + +Catherine semblait calme; mais madame de Sauve habituée à +l'étudier depuis deux ans comprit tout ce que ce calme apparent +cachait de sombres préoccupations et peut-être de cruelles +vengeances. + +Madame de Sauve, en apercevant Catherine, voulut sauter en bas de +son lit; mais Catherine leva le doigt pour lui faire signe de +rester, et la pauvre Charlotte demeura clouée à sa place, amassant +intérieurement toutes les forces de son âme pour faire face à +l'orage qui se préparait silencieusement. + +-- Avez-vous fait tenir la clef au roi de Navarre? demanda +Catherine sans que l'accent de sa voix indiquât aucune altération; +seulement ces paroles étaient prononcées avec des lèvres de plus +en plus blêmissantes. + +-- Oui, madame..., répondit Charlotte d'une voix qu'elle tentait +inutilement de rendre aussi assurée que l'était celle de +Catherine. + +-- Et vous l'avez vu? + +-- Qui? demanda madame de Sauve. + +-- Le roi de Navarre? + +-- Non, madame; mais je l'attends, et j'avais même cru, en +entendant tourner une clef dans la serrure, que c'était lui qui +venait. + +À cette réponse, qui annonçait dans madame de Sauve ou une +parfaite confiance ou une suprême dissimulation, Catherine ne put +retenir un léger frémissement. Elle crispa sa main grasse et +courte. + +-- Et cependant tu savais bien, dit-elle avec son méchant sourire, +tu savais bien, Carlotta, que le roi de Navarre ne viendrait point +cette nuit. + +-- Moi, madame, je savais cela! s'écria Charlotte avec un accent +de surprise parfaitement bien jouée. + +-- Oui, tu le savais. + +-- Pour ne point venir, reprit la jeune femme frissonnante à cette +seule supposition, il faut donc qu'il soit mort! + +Ce qui donnait à Charlotte le courage de mentir ainsi, c'était la +certitude qu'elle avait d'une terrible vengeance, dans le cas où +sa petite trahison serait découverte. + +-- Mais tu n'as donc pas écrit au roi de Navarre, Carlotta _mia_? +demanda Catherine avec ce même rire silencieux et cruel. + +-- Non, madame, répondit Charlotte avec un admirable accent de +naïveté; Votre Majesté ne me l'avait pas dit, ce me semble. + +Il se fit un moment de silence pendant lequel Catherine regarda +madame de Sauve comme le serpent regarde l'oiseau qu'il veut +fasciner. + +-- Tu te crois belle, dit alors Catherine; tu te crois adroite, +n'est-ce pas? + +-- Non, madame, répondit Charlotte, je sais seulement que Votre +Majesté a été parfois d'une bien grande indulgence pour moi, quand +il s'agissait de mon adresse et de ma beauté. + +-- Eh bien, dit Catherine en s'animant, tu te trompais si tu as +cru cela, et moi je mentais si je te l'ai dit, tu n'es qu'une +sotte et qu'une laide près de ma fille Margot. + +-- Oh! ceci, madame, c'est vrai! dit Charlotte, et je n'essaierai +pas même de le nier, surtout à vous. + +-- Aussi, continua Catherine, le roi de Navarre te préfère-t-il de +beaucoup ma fille, et ce n'était pas ce que tu voulais, je crois, +ni ce dont nous étions convenues. + +-- Hélas, madame! dit Charlotte éclatant cette fois en sanglots +sans qu'elle eût besoin de se faire aucune violence, si cela est +ainsi, je suis bien malheureuse. + +-- Cela est, dit Catherine en enfonçant comme un double poignard +le double rayon de ses yeux dans le coeur de madame de Sauve. + +-- Mais qui peut vous le faire croire? demanda Charlotte. + +-- Descends chez la reine de Navarre, _pazza! _et tu y trouveras +ton amant. + +-- Oh! fit madame de Sauve. Catherine haussa les épaules. + +-- Es-tu jalouse, par hasard? demanda la reine mère. + +-- Moi? dit madame de Sauve, rappelant à elle toute sa force prête +à l'abandonner. + +-- Oui, toi! je serais curieuse de voir une jalousie de Française. + +-- Mais, dit madame de Sauve, comment Votre Majesté veut-elle que +je sois jalouse autrement que d'amour-propre? je n'aime le roi de +Navarre qu'autant qu'il le faut pour le service de Votre Majesté! + +Catherine la regarda un moment avec des yeux rêveurs. + +-- Ce que tu me dis là peut, à tout prendre, être vrai, murmura-t- +elle. + +-- Votre Majesté lit dans mon coeur. + +-- Et ce coeur m'est tout dévoué? + +-- Ordonnez, madame, et vous en jugerez. + +-- Eh bien, puisque tu te sacrifies à mon service, Carlotta, il +faut, pour mon service toujours, que tu sois très éprise du roi de +Navarre, et très jalouse surtout, jalouse comme une Italienne. + +-- Mais, madame, demanda Charlotte, de quelle façon une Italienne +est-elle jalouse? + +-- Je te le dirai, reprit Catherine. Et, après avoir fait deux ou +trois mouvements de tête du haut en bas, elle sortit +silencieusement et lentement, comme elle était rentrée. Charlotte, +troublée par le clair regard de ces yeux dilatés comme ceux du +chat et de la panthère, sans que cette dilatation lui fît rien +perdre de sa profondeur, la laissa partir sans prononcer un seul +mot, sans même laisser à son souffle la liberté de se faire +entendre, et elle ne respira que lorsqu'elle eut entendu la porte +se refermer derrière elle et que Dariole fut venue lui dire que la +terrible apparition était bien évanouie. + +-- Dariole, lui dit-elle alors, traîne un fauteuil près de mon lit +et passe la nuit dans ce fauteuil. Je t'en prie, car je n'oserais +pas rester seule. + +Dariole obéit; mais malgré la compagnie de sa femme de chambre, +qui restait près d'elle, malgré la lumière de la lampe qu'elle +ordonna de laisser allumée pour plus grande tranquillité, madame +de Sauve aussi ne s'endormit qu'au jour, tant bruissait à son +oreille le métallique accent de la voix de Catherine. + +Cependant, quoique endormie au moment où le jour commençait à +paraître, Marguerite se réveilla au premier son des trompettes, +aux premiers aboiements des chiens. Elle se leva aussitôt et +commença de revêtir un costume si négligé qu'il en était +prétentieux. Alors elle appela ses femmes, fit introduire dans son +antichambre les gentilshommes du service ordinaire du roi de +Navarre; puis, ouvrant la porte qui enfermait sous la même clef +Henri et de la Mole, elle donna du regard un bonjour affectueux à +ce dernier, et appelant son mari: + +-- Allons, Sire, dit-elle, ce n'est pas le tout que d'avoir fait +croire à madame ma mère ce qui n'est pas, il convient encore que +vous persuadiez toute votre cour de la parfaite intelligence qui +règne entre nous. Mais tranquillisez-vous, ajouta-t-elle en riant, +et retenez bien mes paroles, que la circonstance fait presque +solennelles: Aujourd'hui sera la dernière fois que je mettrai +Votre Majesté à cette cruelle épreuve. + +Le roi de Navarre sourit et ordonna qu'on introduisît ses +gentilshommes. Au moment où ils le saluaient, il fit semblant de +s'apercevoir seulement que son manteau était resté sur le lit de +la reine; il leur fit ses excuses de les recevoir ainsi, prit son +manteau des mains de Marguerite rougissante, et l'agrafa sur son +épaule. Puis, se tournant vers eux, il leur demanda des nouvelles +de la ville et de la cour. + +Marguerite remarquait du coin de l'oeil l'imperceptible étonnement +que produisit sur le visage des gentilshommes cette intimité qui +venait de se révéler entre le roi et la reine de Navarre, +lorsqu'un huissier entra suivi de trois ou quatre gentilshommes, +et annonçant le duc d'Alençon. + +Pour le faire venir, Gillonne avait eu besoin de lui apprendre +seulement que le roi avait passé la nuit chez sa femme. + +François entra si rapidement qu'il faillit, en les écartant, +renverser ceux qui le précédaient. Son premier coup d'oeil fut +pour Henri. Marguerite n'eut que le second. + +Henri lui répondit par un salut courtois. Marguerite composa son +visage, qui exprima la plus parfaite sérénité. + +D'un autre regard vague, mais scrutateur, le duc embrassa alors +toute la chambre; il vit le lit aux tapisseries dérangées, le +double oreiller affaissé au chevet, le chapeau du roi jeté sur une +chaise. + +Il pâlit; mais se remettant sur-le-champ: + +-- Mon frère Henri, dit-il, venez-vous jouer ce matin à la paume +avec le roi? + +-- Le roi me fait-il cet honneur de m'avoir choisi, demanda Henri, +ou n'est-ce qu'une attention de votre part, mon beau-frère? + +-- Mais non, le roi n'a point parlé de cela, dit le duc un peu +embarrassé; mais n'êtes-vous point de sa partie ordinaire? + +Henri sourit, car il s'était passé tant et de si graves choses +depuis la dernière partie qu'il avait faite avec le roi, qu'il n'y +aurait rien eu d'étonnant à ce que Charles IX eût changé ses +joueurs habituels. + +-- J'y vais, mon frère! dit Henri en souriant. + +-- Venez, reprit le duc. + +-- Vous vous en allez? demanda Marguerite. + +-- Oui, ma soeur. + +-- Vous êtes donc pressé? + +-- Très pressé. + +-- Si cependant je réclamais de vous quelques minutes? + +Une pareille demande était si rare dans la bouche de Marguerite, +que son frère la regarda en rougissant et en pâlissant tour à +tour. + +-- Que va-t-elle lui dire? pensa Henri non moins étonné que le duc +d'Alençon. + +Marguerite, comme si elle eût deviné la pensée de son époux, se +retourna de son côté. + +-- Monsieur, dit-elle avec un charmant sourire, vous pouvez +rejoindre Sa Majesté, si bon vous semble, car le secret que j'ai à +révéler à mon frère est déjà connu de vous, puisque la demande que +je vous ai adressée hier à propos de ce secret a été à peu près +refusée par Votre Majesté. Je ne voudrais donc pas, continua +Marguerite, fatiguer une seconde fois Votre Majesté par +l'expression émise en face d'elle d'un désir qui lui a paru être +désagréable. + +-- Qu'est-ce donc? demanda François en les regardant tous deux +avec étonnement. + +-- Ah! ah! dit Henri en rougissant de dépit, je sais ce que vous +voulez dire, madame. En vérité, je regrette de ne pas être plus +libre. Mais si je ne puis donner à M. de La Mole une hospitalité +qui ne lui offrirait aucune assurance, je n'en peux pas moins +recommander après vous à mon frère d'Alençon la personne _à +laquelle vous vous intéressez._ Peut-être même, ajouta-t-il pour +donner plus de force encore aux mots que nous venons de souligner, +peut-être même mon frère trouvera-t-il une idée qui vous permettra +de garder M. de La Mole... ici... près de vous... ce qui serait +mieux que tout, n'est-ce pas, madame? + +-- Allons, allons, se dit Marguerite en elle-même, à eux deux ils +vont faire ce que ni l'un ni l'autre des deux n'eût fait tout +seul. + +Et elle ouvrit la porte du cabinet et en fit sortir le jeune +blessé après avoir dit à Henri: + +-- C'est à vous, monsieur, d'expliquer à mon frère à quel titre +nous nous intéressons à M. de La Mole. + +En deux mots Henri, pris au trébuchet, raconta à M. d'Alençon, +moitié protestant par opposition, comme Henri moitié catholique +par prudence, l'arrivée de La Mole à Paris, et comment le jeune +homme avait été blessé en venant lui apporter une lettre de +M. d'Auriac. + +Quand le duc se retourna, La Mole, sorti du cabinet, se tenait +debout devant lui. + +François, en l'apercevant si beau, si pâle, et par conséquent +doublement séduisant par sa beauté et par sa pâleur, sentit naître +une nouvelle terreur au fond de son âme. Marguerite le prenait à +la fois par la jalousie et par l'amour-propre. + +-- Mon frère, lui dit-elle, ce jeune gentilhomme, j'en réponds, +sera utile à qui saura l'employer. Si vous l'acceptez pour vôtre, +il trouvera en vous un maître puissant, et vous en lui un +serviteur dévoué. En ces temps, il faut bien s'entourer, mon +frère! surtout, ajouta-t-elle en baissant la voix de manière que +le duc d'Alençon l'entendît seul, quand on est ambitieux et que +l'on a le malheur de n'être que troisième fils de France. + +Elle mit un doigt sur sa bouche pour indiquer à François que, +malgré cette ouverture, elle gardait encore à part en elle-même +une portion importante de sa pensée. + +-- Puis, ajouta-t-elle, peut-être trouverez-vous, tout au +contraire de Henri, qu'il n'est pas séant que ce jeune homme +demeure si près de mon appartement. + +-- Ma soeur, dit vivement François, monsieur de La Mole, si cela +lui convient toutefois, sera dans une demi-heure installé dans mon +logis, où je crois qu'il n'a rien à craindre. Qu'il m'aime et je +l'aimerai. + +François mentait, car au fond de son coeur il détestait déjà La +Mole. + +-- Bien, bien... je ne m'étais donc pas trompée! murmura +Marguerite, qui vit les sourcils du roi de Navarre se froncer. Ah! +pour vous conduire l'un et l'autre, je vois qu'il faut vous +conduire l'un par l'autre. + +Puis complétant sa pensée: + +-- Allons, allons, continua-t-elle, bien, Marguerite, dirait +Henriette. + +En effet, une demi-heure après, La Mole, gravement catéchisé par +Marguerite, baisait le bas de sa robe et montait, assez lestement +pour un blessé, l'escalier qui conduisait chez M. d'Alençon. Deux +ou trois jours s'écoulèrent pendant lesquels la bonne harmonie +parut se consolider de plus en plus entre Henri et sa femme. Henri +avait obtenu de ne pas faire abjuration publique, mais il avait +renoncé entre les mains du confesseur du roi et entendait tous les +matins la messe qu'on disait au Louvre. Le soir il prenait +ostensiblement le chemin de l'appartement de sa femme, entrait par +la grande porte, causait quelques instants avec elle, puis sortait +par la petite porte secrète et montait chez madame de Sauve, qui +n'avait pas manqué de le prévenir de la visite de Catherine et du +danger incontestable qui le menaçait. Henri, renseigné des deux +côtés, redoublait donc de méfiance à l'endroit de la reine mère, +et cela avec d'autant plus de raison qu'insensiblement la figure +de Catherine commençait à se dérider. Henri en arriva même à voir +éclore un matin sur ses lèvres pâles un sourire de bienveillance. +Ce jour-là il eut toutes les peines du monde à se décider à manger +autre chose que des oeufs qu'il avait fait cuire lui-même, et à +boire autre chose que de l'eau qu'il avait vu puiser à la Seine +devant lui. + +Les massacres continuaient, mais néanmoins allaient s'éteignant; +on avait fait si grande tuerie des huguenots que le nombre en +était fort diminué. La plus grande partie étaient morts, beaucoup +avaient fui, quelques-uns étaient restés cachés. + +De temps en temps une grande clameur s'élevait dans un quartier ou +dans un autre; c'était quand on avait découvert un de ceux-là. +L'exécution alors était privée ou publique, selon que le +malheureux était acculé dans quelque endroit sans issue ou pouvait +fuir. Dans le dernier cas, c'était une grande joie pour le +quartier où l'événement avait eu lieu: car, au lieu de se calmer +par l'extinction de leurs ennemis, les catholiques devenaient de +plus en plus féroces; et moins il en restait, plus ils +paraissaient acharnés après ces malheureux restes. + +Charles IX avait pris grand plaisir à la chasse aux huguenots; +puis, quand il n'avait pas pu continuer lui-même, il s'était +délecté au bruit des chasses des autres. + +Un jour, en revenant de jouer au mail, qui était avec la paume et +la chasse son plaisir favori, il entra chez sa mère le visage tout +joyeux, suivi de ses courtisans habituels. + +-- Ma mère, dit-il en embrassant la Florentine, qui, remarquant +cette joie, avait déjà essayé d'en deviner la cause; ma mère, +bonne nouvelle! Mort de tous les diables, savez-vous une chose? +c'est que l'illustre carcasse de monsieur l'amiral, qu'on croyait +perdue, est retrouvée! + +-- Ah! ah! dit Catherine. + +-- Oh! mon Dieu, oui! Vous avez eu comme moi l'idée, n'est-ce pas, +ma mère, que les chiens en avaient fait leur repas de noce? mais +il n'en était rien. Mon peuple, mon cher peuple, mon bon peuple a +eu une idée: il a pendu l'amiral au croc de Montfaucon. + +_Du haut en bas Gaspard on a jeté, Et puis de bas en haut on l'a +monté._ + +-- Eh bien? dit Catherine. + +-- Eh bien, ma bonne mère! reprit Charles IX, j'ai toujours eu +l'envie de le revoir depuis que je sais qu'il est mort, le cher +homme. Il fait beau: tout me semble en fleurs aujourd'hui; l'air +est plein de vie et de parfums; je me porte comme je ne me suis +jamais porté; si vous voulez, ma mère, nous monterons à cheval et +nous irons à Montfaucon. + +-- Ce serait bien volontiers, mon fils, dit Catherine, si je +n'avais pas donné un rendez-vous que je ne veux pas manquer; puis +à une visite faite à un homme de l'importance de monsieur +l'amiral, ajouta-t-elle, il faut convier toute la cour. Ce sera +une occasion pour les observateurs de faire des observations +curieuses. Nous verrons qui viendra et qui demeurera. + +-- Vous avez, ma foi, raison, ma mère! à demain la chose, cela +vaut mieux! Ainsi, faites vos invitations, je ferai les miennes, +ou plutôt nous n'inviterons personne. Nous dirons seulement que +nous y allons; cela fait, tout le monde sera libre. Adieu, ma +mère! je vais sonner du cor. + +-- Vous vous épuiserez, Charles! Ambroise Paré vous le dit sans +cesse, et il a raison; c'est un trop rude exercice pour vous. + +-- Bah! bah! bah! dit Charles, je voudrais bien être sûr de ne +mourir que de cela. J'enterrerais tout le monde ici, et même +Henriot, qui doit un jour nous succéder à tous, à ce que prétend +Nostradamus. + +Catherine fronça le sourcil. + +-- Mon fils, dit-elle, défiez-vous surtout des choses qui +paraissent impossibles, et, en attendant, ménagez-vous. + +-- Deux ou trois fanfares seulement pour réjouir mes chiens, qui +s'ennuient à crever, pauvres bêtes! j'aurais dû les lâcher sur le +huguenot, cela les aurait réjouis. + +Et Charles IX sortit de la chambre de sa mère, entra dans son +cabinet d'Armes, détacha un cor, en sonna avec une vigueur qui eût +fait honneur à Roland lui-même. On ne pouvait pas comprendre +comment, de ce corps faible et maladif et de ces lèvres pâles, +pouvait sortir un souffle si puissant. + +Catherine attendait en effet quelqu'un, comme elle l'avait dit à +son fils. Un instant après qu'il fut sorti, une de ses femmes vint +lui parler tout bas. La reine sourit, se leva, salua les personnes +qui lui faisaient la cour et suivit la messagère. + +Le Florentin René, celui auquel le roi de Navarre, le soir même de +la Saint-Barthélemy, avait fait un accueil si diplomatique, venait +d'entrer dans son oratoire. + +-- Ah! c'est vous, René! lui dit Catherine, je vous attendais avec +impatience. René s'inclina. + +-- Vous avez reçu hier le petit mot que je vous ai écrit? + +-- J'ai eu cet honneur. + +-- Avez-vous renouvelé, comme je vous le disais, l'épreuve de cet +horoscope tiré par Ruggieri et qui s'accorde si bien avec cette +prophétie de Nostradamus, qui dit que mes fils régneront tous +trois?... Depuis quelques jours, les choses sont bien modifiées, +René, et j'ai pensé qu'il était possible que les destinées fussent +devenues moins menaçantes. + +-- Madame, répondit René en secouant la tête, Votre Majesté sait +bien que les choses ne modifient pas la destinée; c'est la +destinée au contraire qui gouverne les choses. + +-- Vous n'en avez pas moins renouvelé le sacrifice, n'est-ce pas? + +-- Oui, madame, répondit René, car vous obéir est mon premier +devoir. + +-- Eh bien, le résultat? + +-- Est demeuré le même, madame. + +-- Quoi! l'agneau noir a toujours poussé ses trois cris? + +-- Toujours, madame. + +-- Signe de trois morts cruelles dans ma famille! murmura +Catherine. + +-- Hélas! dit René. + +-- Mais ensuite? + +-- Ensuite, madame, il y avait dans ses entrailles cet étrange +déplacement du foie que nous avons déjà remarqué dans les deux +premiers et qui penchait en sens inverse. + +-- Changement de dynastie. Toujours, toujours, toujours? grommela +Catherine. Il faudra cependant combattre cela, René! continua-t- +elle. + +René secoua la tête. + +-- Je l'ai dit à Votre Majesté, reprit-il, le destin gouverne. + +-- C'est ton avis? dit Catherine. + +-- Oui, madame. + +-- Te souviens-tu de l'horoscope de Jeanne d'Albret? + +-- Oui, madame. + +-- Redis-le un peu, voyons, je l'ai oublié, moi. + +-- _Vives honorata_, dit René, _morieris reformidata, regina +amplificabere._ + +_-- _Ce qui veut dire, je crois: _Tu vivras honorée_, et elle +manquait du nécessaire, la pauvre femme! _Tu mourras redoutée_, et +nous nous sommes moqués d'elle. _Tu seras plus grande que tu n'as +été comme reine_, et voilà qu'elle est morte et que sa grandeur +repose dans un tombeau où nous avons oublié de mettre même son +nom. + +-- Madame, Votre Majesté traduit mal le_ vives honorata_. La reine +de Navarre a vécu honorée, en effet, car elle a joui, tant qu'elle +a vécu, de l'amour de ses enfants et du respect de ses partisans, +amour et respect d'autant plus sincères qu'elle était plus pauvre. + +-- Oui, dit Catherine, je vous passe le _tu vivras honorée; _mais +_morieris reformidata, _voyons, comment l'expliquerez-vous? + +-- Comment je l'expliquerai! Rien de plus facile: Tu mourras +redoutée. + +-- Eh bien, est-elle morte redoutée? + +-- Si bien redoutée, madame, qu'elle ne fût pas morte si Votre +Majesté n'en avait pas eu peur. Enfin _comme reine, tu grandiras, +ou tu seras plus grande que tu n'as été comme reine; _ce qui est +encore vrai, madame, car en échange de la couronne périssable, +elle a peut-être maintenant, comme reine et martyre, la couronne +du ciel, et outre cela, qui sait encore l'avenir réservé à sa race +sur la terre? + +Catherine était superstitieuse à l'excès. Elle s'épouvanta plus +encore peut-être du sang-froid de René que de cette persistance +des augures; et comme pour elle un mauvais pas était une occasion +de franchir hardiment la situation, elle dit brusquement à René et +sans transition aucune que le travail muet de sa pensée: + +-- Est-il arrivé des parfums d'Italie? + +-- Oui, madame. + +-- Vous m'en enverrez un coffret garni. + +-- Desquels? + +-- Des derniers, de ceux... Catherine s'arrêta. + +-- De ceux qu'aimait particulièrement la reine de Navarre? reprit +René. + +-- Précisément. + +-- Il n'est point besoin de les préparer, n'est-ce pas, madame? +car Votre Majesté y est à cette heure aussi savante que moi. + +-- Tu trouves? dit Catherine. Le fait est qu'ils réussissent. + +-- Votre Majesté n'a rien de plus à me dire? demanda le parfumeur. + +-- Non, non, reprit Catherine pensive; je ne crois pas, du moins. +Si toutefois il y avait du nouveau dans les sacrifices, faites-le- +moi savoir. À propos, laissons là les agneaux, et essayons des +poules. + +-- Hélas! madame, j'ai bien peur qu'en changeant la victime nous +ne changions rien aux présages. + +-- Fais ce que je dis. René salua et sortit. Catherine resta un +instant assise et pensive; puis elle se leva à son tour et rentra +dans sa chambre à coucher, où l'attendaient ses femmes et où elle +annonça pour le lendemain le pèlerinage à Montfaucon. + +La nouvelle de cette partie de plaisir fut pendant toute la soirée +le bruit du palais et la rumeur de la ville. Les dames firent +préparer leurs toilettes les plus élégantes, les gentilshommes +leurs armes et leurs chevaux d'apparat. Les marchands fermèrent +boutiques et ateliers, et les flâneurs de la populace tuèrent, +par-ci, par-là, quelques huguenots épargnés pour la bonne +occasion, afin d'avoir un accompagnement convenable à donner au +cadavre de l'amiral. + +Ce fut un grand vacarme pendant toute la soirée et pendant une +bonne partie de la nuit. + +La Mole avait passé la plus triste journée du monde, et cette +journée avait succédé à trois ou quatre autres qui n'étaient pas +moins tristes. + +M. d'Alençon, pour obéir aux désirs de Marguerite, l'avait +installé chez lui, mais ne l'avait point revu depuis. Il se +sentait tout à coup comme un pauvre enfant abandonné, privé des +soins tendres, délicats et charmants de deux femmes dont le +souvenir seul de l'une dévorait incessamment sa pensée. Il avait +bien eu de ses nouvelles par le chirurgien Ambroise Paré, qu'elle +lui avait envoyé; mais ces nouvelles, transmises par un homme de +cinquante ans, qui ignorait ou feignait d'ignorer l'intérêt que La +Mole portait aux moindres choses qui se rapportaient à Marguerite, +étaient bien incomplètes et bien insuffisantes. Il est vrai que +Gillonne était venue une fois, en son propre nom, bien entendu, +pour savoir des nouvelles du blessé. Cette visite avait fait +l'effet d'un rayon de soleil dans un cachot, et La Mole en était +resté comme ébloui, attendant toujours une seconde apparition, +laquelle, quoiqu'il se fût écoulé deux jours depuis la première, +ne venait point. + +Aussi, quand la nouvelle fut apportée au convalescent de cette +réunion splendide de toute la cour pour le lendemain, fit-il +demander à M. d'Alençon la faveur de l'accompagner. + +Le duc ne se demanda pas même si La Mole était en état de +supporter cette fatigue; il répondit seulement: + +-- À merveille! Qu'on lui donne un de mes chevaux. C'était tout ce +que désirait La Mole. Maître Ambroise Paré vint comme d'habitude +pour le panser. La Mole lui exposa la nécessité où il était de +monter à cheval et le pria de mettre un double soin à la pose des +appareils. Les deux blessures, au reste, étaient refermées, celle +de la poitrine comme celle de l'épaule, et celle de l'épaule seule +le faisait souffrir. Toutes deux étaient vermeilles, comme il +convient à des chairs en voie de guérison. Maître Ambroise Paré +les recouvrit d'un taffetas gommé fort en vogue à cette époque +pour ces sortes de cas, et promit à La Mole que, pourvu qu'il ne +se donnât point trop de mouvement dans l'excursion qu'il allait +faire, les choses iraient convenablement. + +La Mole était au comble de la joie. À part une certaine faiblesse +causée par la perte de son sang et un léger étourdissement qui se +rattachait à cette cause, il se sentait aussi bien qu'il pouvait +être. D'ailleurs, Marguerite serait sans doute de cette cavalcade; +il reverrait Marguerite, et lorsqu'il songeait au bien que lui +avait fait la vue de Gillonne, il ne mettait point en doute +l'efficacité bien plus grande de celle de sa maîtresse. + +La Mole employa donc une partie de l'argent qu'il avait reçu en +partant de sa famille à acheter le plus beau justaucorps de satin +blanc et la plus riche broderie de manteau que lui pût procurer le +tailleur à la mode. Le même lui fournit encore les bottes de cuir +parfumé qu'on portait à cette époque. Le tout lui fut apporté le +matin, une demi-heure seulement après l'heure pour laquelle La +Mole l'avait demandé, ce qui fait qu'il n'eut trop rien à dire. Il +s'habilla rapidement, se regarda dans un miroir, se trouva assez +convenablement vêtu, coiffé, parfumé pour être satisfait de lui- +même; enfin il s'assura par plusieurs tours faits rapidement dans +sa chambre qu'à part plusieurs douleurs assez vives, le bonheur +moral ferait taire les incommodités physiques. + +Un manteau cerise de son invention, et taillé un peu plus long +qu'on ne les portait alors, lui allait particulièrement bien. + +Tandis que cette scène se passait au Louvre, une autre du même +genre avait lieu à l'hôtel de Guise. Un grand gentilhomme à poil +roux examinait devant une glace une raie rougeâtre qui lui +traversait désagréablement le visage; il peignait et parfumait sa +moustache, et tout en la parfumant, il étendait sur cette +malheureuse raie, qui, malgré tous les cosmétiques en usage à +cette époque s'obstinait à reparaître, il étendait, dis-je, une +triple couche de blanc et de rouge; mais comme l'application était +insuffisante, une idée lui vint: un ardent soleil, un soleil +d'août dardait ses rayons dans la cour; il descendit dans cette +cour, mit son chapeau à la main, et, le nez en l'air et les yeux +fermés, il se promena pendant dix minutes, s'exposant +volontairement à cette flamme dévorante qui tombait par torrents +du ciel. + +Au bout de dix minutes, grâce à un coup de soleil de premier +ordre, le gentilhomme était arrivé à avoir un visage si éclatant +que c'était la raie rouge qui maintenant n'était plus en harmonie +avec le reste et qui par comparaison paraissait jaune. Notre +gentilhomme ne parut pas moins fort satisfait de cet arc-en-ciel, +qu'il rassortit de son mieux avec le reste du visage, grâce à une +couche de vermillon qu'il étendit dessus; après quoi il endossa un +magnifique habit qu'un tailleur avait mis dans sa chambre avant +qu'il eût demandé le tailleur. + +Ainsi paré, musqué, armé de pied en cap, il descendit une seconde +fois dans la cour et se mit à caresser un grand cheval noir dont +la beauté eût été sans égale sans une petite coupure qu'à l'instar +de celle de son maître lui avait faite dans une des dernières +batailles civiles un sabre de reître. + +Néanmoins, enchanté de son cheval comme il l'était de lui-même, ce +gentilhomme, que nos lecteurs ont sans doute reconnu sans peine, +fut en selle un quart d'heure avant tout le monde, et fit retentir +la cour de l'hôtel de Guise des hennissements de son coursier, +auxquels répondaient, à mesure qu'il s'en rendait maître, des +_mordi_ prononcés sur tous les tons. Au bout d'un instant le +cheval, complètement dompté, reconnaissait par sa souplesse et son +obéissance la légitime domination de son cavalier; mais la +victoire n'avait pas été remportée sans bruit, et ce bruit +(c'était peut-être là-dessus que comptait notre gentilhomme), et +ce bruit avait attiré aux vitres une dame que notre dompteur de +chevaux salua profondément et qui lui sourit de la façon la plus +agréable. + +Cinq minutes après, madame de Nevers faisait appeler son +intendant. + +-- Monsieur, demanda-t-elle, a-t-on fait convenablement déjeuner +M. le comte Annibal de Coconnas? + +-- Oui, madame, répondit l'intendant. Il a même ce matin mangé de +meilleur appétit encore que d'habitude. + +-- Bien, monsieur! dit la duchesse. Puis se retournant vers son +premier gentilhomme: + +-- Monsieur d'Arguzon, dit-elle, partons pour le Louvre et tenez +l'oeil, je vous prie, sur M. le comte Annibal de Coconnas, car il +est blessé, par conséquent encore faible, et je ne voudrais pas +pour tout au monde qu'il lui arrivât malheur. Cela ferait rire les +huguenots, qui lui gardent rancune depuis cette bienheureuse +soirée de la Saint-Barthélemy. + +Et madame de Nevers, montant à cheval à son tour, partit toute +rayonnante pour le Louvre, où était le rendez-vous général. + +Il était deux heures de l'après-midi, lorsqu'une file de cavaliers +ruisselants d'or, de joyaux et d'habits splendides apparut dans la +rue Saint-Denis, débouchant à l'angle du cimetière des Innocents, +et se déroulant au soleil entre les deux rangées de maisons +sombres comme un immense reptile aux chatoyants anneaux. + + + +XVI +Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon + + +Nulle troupe, si riche qu'elle soit, ne peut donner une idée de ce +spectacle. Les habits soyeux, riches et éclatants, légués comme +une mode splendide par François Ier à ses successeurs, ne +s'étaient pas transformés encore dans ces vêtements étriqués et +sombres qui furent de mise sous Henri III; de sorte que le costume +de Charles IX, moins riche, mais peut-être plus élégant que ceux +des époques précédentes, éclatait dans toute sa parfaite harmonie. +De nos jours, il n'y a plus de point de comparaison possible avec +un semblable cortège; car nous en sommes réduits, pour nos +magnificences de parade, à la symétrie et à l'uniforme. + +Pages, écuyers, gentilshommes de bas étage, chiens et chevaux +marchant sur les flancs et en arrière, faisaient du cortège royal +une véritable armée. Derrière cette armée venait le peuple, ou, +pour mieux dire, le peuple était partout. + +Le peuple suivait, escortait et précédait; il criait à la fois +Noël et Haro, car, dans le cortège, on distinguait plusieurs +calvinistes ralliés, et le peuple a de la rancune. + +C'était le matin, en face de Catherine et du duc de Guise, que +Charles IX avait, comme d'une chose toute naturelle, parlé devant +Henri de Navarre d'aller visiter le gibet de Montfaucon, ou plutôt +le corps mutilé de l'amiral, qui était pendu. Le premier mouvement +de Henri avait été de se dispenser de prendre part à cette visite. +C'était là où l'attendait Catherine. Aux premiers mots qu'il dit +exprimant sa répugnance, elle échangea un coup d'oeil et un +sourire avec le duc de Guise. Henri surprit l'un et l'autre, les +comprit, puis se reprenant tout à coup: + +-- Mais, au fait, dit-il, pourquoi n'irais-je pas? Je suis +catholique et je me dois à ma nouvelle religion. Puis s'adressant +à Charles IX: + +-- Que Votre Majesté compte sur moi, lui dit-il, je serai toujours +heureux de l'accompagner partout où elle ira. Et il jeta autour de +lui un coup d'oeil rapide pour compter les sourcils qui se +fronçaient. + +Aussi celui de tout le cortège que l'on regardait avec le plus de +curiosité, peut-être, était ce fils sans mère, ce roi sans +royaume, ce huguenot fait catholique. Sa figure longue et +caractérisée, sa tournure un peu vulgaire, sa familiarité avec ses +inférieurs, familiarité qu'il portait à un degré presque +inconvenant pour un roi, familiarité qui tenait aux habitudes +montagnardes de sa jeunesse et qu'il conserva jusqu'à sa mort, le +signalaient aux spectateurs, dont quelques-uns lui criaient: + +-- À la messe, Henriot, à la messe! Ce à quoi Henri répondait: + +-- J'y ai été hier, j'en viens aujourd'hui, et j'y retournerai +demain. Ventre saint gris! il me semble cependant que c'est assez +comme cela. + +Quant à Marguerite, elle était à cheval, si belle, si fraîche, si +élégante, que l'admiration faisait autour d'elle un concert dont +quelques notes, il faut l'avouer, s'adressaient à sa compagne, +madame la duchesse de Nevers, qu'elle venait de rejoindre, et dont +le cheval blanc, comme s'il était fier du poids qu'il portait, +secouait furieusement la tête. + +-- Eh bien, duchesse, dit la reine de Navarre, quoi de nouveau? + +-- Mais, madame, répondit tout haut Henriette, rien que je sache. +Puis tout bas: + +-- Et le huguenot, demanda-t-elle, qu'est-il devenu? + +-- Je lui ai trouvé une retraite à peu près sûre, répondit +Marguerite. Et le grand massacreur de gens, qu'en as-tu fait? + +-- Il a voulu être de la fête; il monte le cheval de bataille de +M. de Nevers, un cheval grand comme un éléphant. C'est un cavalier +effrayant. Je lui ai permis d'assister à la cérémonie, parce que +j'ai pensé que prudemment ton huguenot garderait la chambre et que +de cette façon il n'y aurait pas de rencontre à craindre. + +-- Oh! ma foi! répondit Marguerite en souriant, fût-il ici, et il +n'y est pas, je crois qu'il n'y aurait pas de rencontre pour cela. +C'est un beau garçon que mon huguenot, mais pas autre chose: une +colombe et non un milan; il roucoule, mais ne mord pas. Après +tout, fit-elle avec un accent intraduisible et en haussant +légèrement les épaules; après tout, peut-être l'avons-nous cru +huguenot, tandis qu'il était brahme, et sa religion lui défend- +elle de répandre le sang. + +-- Mais où donc est le duc d'Alençon? demanda Henriette, je ne +l'aperçois point. + +-- Il doit rejoindre, il avait mal aux yeux ce matin et désirait +ne pas venir; mais comme on sait que, pour ne pas être du même +avis que son frère Charles et son frère Henri, il penche pour les +huguenots, on lui a fait observer que le roi pourrait interpréter +à mal son absence et il s'est décidé. Mais, justement, tiens, on +regarde, on crie là-bas, c'est lui qui sera venu par la porte +Montmartre. + +-- En effet, c'est lui-même, je le reconnais, dit Henriette. En +vérité, mais il a bon air aujourd'hui. Depuis quelque temps, il se +soigne particulièrement: il faut qu'il soit amoureux. Voyez donc +comme c'est bon d'être prince du sang: il galope sur tout le monde +et tout le monde se range. + +-- En effet, dit en riant Marguerite, il va nous écraser. Dieu me +pardonne! Mais faites donc ranger vos gentilshommes, duchesse! car +en voici un qui, s'il ne se range pas, va se faire tuer. + +-- Eh, c'est mon intrépide! s'écria la duchesse, regarde donc, +regarde. + +Coconnas avait en effet quitté son rang pour se rapprocher de +madame de Nevers; mais au moment même où son cheval traversait +l'espèce de boulevard extérieur qui séparait la rue du faubourg +Saint-Denis, un cavalier de la suite du duc d'Alençon, essayant en +vain de retenir son cheval emporté, alla en plein corps heurter +Coconnas. Coconnas ébranlé vacilla sur sa colossale monture, son +chapeau faillit tomber, il le retint et se retourna furieux. + +-- Dieu! dit Marguerite en se penchant à l'oreille de son amie, +M. de La Mole! + +-- Ce beau jeune homme pâle! s'écria la duchesse incapable de +maîtriser sa première impression. + +-- Oui, oui! celui-là même qui a failli renverser ton Piémontais. + +-- Oh! mais, dit la duchesse, il va se passer des choses +affreuses! ils se regardent, ils se reconnaissent! + +En effet, Coconnas en se retournant avait reconnu la figure de La +Mole; et, de surprise, il avait laissé échapper la bride de son +cheval, car il croyait bien avoir tué son ancien compagnon, ou du +moins l'avoir mis pour un certain temps hors de combat. De son +côté, La Mole reconnut Coconnas et sentit un feu qui lui montait +au visage. Pendant quelques secondes, qui suffirent à l'expression +de tous les sentiments que couvaient ces deux hommes, ils +s'étreignirent d'un regard qui fit frissonner les deux femmes. +Après quoi La Mole ayant regardé tout autour de lui, et ayant +compris sans doute que le lieu était mal choisi pour une +explication, piqua son cheval et rejoignit le duc d'Alençon. +Coconnas resta un moment ferme à la même place, tordant sa +moustache et en faisant remonter la pointe jusqu'à se crever +l'oeil; après quoi, voyant que La Mole s'éloignait sans lui rien +dire de plus, il se remit lui-même en route. + +-- Ah! ah! dit avec une dédaigneuse douleur Marguerite, je ne +m'étais donc pas trompée... Oh! pour cette fois c'est trop fort. + +Et elle se mordit les lèvres jusqu'au sang. + +-- Il est bien joli, répondit la duchesse avec commisération. + +Juste en ce moment le duc d'Alençon venait de reprendre sa place +derrière le roi et la reine mère, de sorte que ses gentilshommes, +en le rejoignant, étaient forcés de passer devant Marguerite et la +duchesse de Nevers. La Mole, en passant à son tour devant les deux +princesses, leva son chapeau, salua la reine en s'inclinant jusque +sur le cou de son cheval et demeura tête nue en attendant que Sa +Majesté l'honorât d'un regard. + +Mais Marguerite détourna fièrement la tête. + +La Mole lut sans doute l'expression de dédain empreinte sur le +visage de la reine et de pâle qu'il était devint livide. De plus, +pour ne pas choir de son cheval il fut forcé de se retenir à la +crinière. + +-- Oh! oh! dit Henriette à la reine, regarde donc, cruelle que tu +es! Mais il va se trouver mal! ... + +-- Bon! dit la reine avec un sourire écrasant, il ne nous +manquerait plus que cela... As-tu des sels? Madame de Nevers se +trompait. + +La Mole, chancelant, retrouva des forces, et, se raffermissant sur +son cheval, alla reprendre son rang à la suite du duc d'Alençon. + +Cependant on continuait d'avancer, on voyait se dessiner la +silhouette lugubre du gibet dressé et étrenné par Enguerrand de +Marigny. Jamais il n'avait été si bien garni qu'à cette heure. + +Les huissiers et les gardes marchèrent en avant et formèrent un +large cercle autour de l'enceinte. À leur approche, les corbeaux +perchés sur le gibet s'envolèrent avec des croassements de +désespoir. + +Le gibet qui s'élevait à Montfaucon offrait d'ordinaire, derrière +ses colonnes, un abri aux chiens attirés par une proie fréquente +et aux bandits philosophes qui venaient méditer sur les tristes +vicissitudes de la fortune. + +Ce jour-là il n'y avait, en apparence du moins, à Montfaucon, ni +chiens ni bandits. Les huissiers et les gardes avaient chassé les +premiers en même temps que les corbeaux, et les autres s'étaient +confondus dans la foule pour y opérer quelques-uns de ces bons +coups qui sont les riantes vicissitudes du métier. + +Le cortège s'avançait; le roi et Catherine arrivaient les +premiers, puis venaient le duc d'Anjou, le duc d'Alençon, le roi +de Navarre, M. de Guise et leurs gentilshommes; puis madame +Marguerite, la duchesse de Nevers et toutes les femmes composant +ce qu'on appelait l'escadron volant de la reine; puis les pages, +les écuyers, les valets et le peuple: en tout dix mille personnes. + +Au gibet principal pendait une masse informe, un cadavre noir, +souillé de sang coagulé et de boue blanchie par de nouvelles +couches de poussière. Au cadavre il manquait une tête. Aussi +l'avait-on pendu par les pieds. Au reste, la populace, ingénieuse +comme elle l'est toujours, avait remplacé la tête par un bouchon +de paille sur lequel elle avait mis un masque, et dans la bouche +de ce masque, quelque railleur qui connaissait les habitudes de +M. l'amiral avait introduit un cure-dent. + +C'était un spectacle à la fois lugubre et bizarre, que tous ces +élégants seigneurs et toutes ces belles dames défilant, comme une +procession peinte par Goya, au milieu de ces squelettes noircis et +de ces gibets aux longs bras décharnés. Plus la joie des visiteurs +était bruyante, plus elle faisait contraste avec le morne silence +et la froide insensibilité de ces cadavres, objets de railleries +qui faisaient frissonner ceux-là même qui les faisaient. + +Beaucoup supportaient à grand-peine ce terrible spectacle; et à sa +pâleur on pouvait distinguer, dans le groupe des huguenots +ralliés, Henri, qui, quelle que fût sa puissance sur lui-même et +si étendu que fût le degré de dissimulation dont le Ciel l'avait +doté, n'y put tenir. Il prétexta l'odeur impure que répandaient +tous ces débris humains; et s'approchant de Charles IX, qui, côte +à côte avec Catherine, était arrêté devant les restes de l'amiral: + +-- Sire, dit-il, Votre Majesté ne trouve-t-elle pas que, pour +rester plus longtemps ici, ce pauvre cadavre sent bien mauvais? + +-- Tu trouves, Henriot! dit Charles IX, dont les yeux étincelaient +d'une joie féroce. + +-- Oui, Sire. + +-- Eh bien, je ne suis pas de ton avis, moi... le corps d'un +ennemi mort sent toujours bon. + +-- Ma foi, Sire, dit Tavannes, puisque Votre Majesté savait que +nous devions venir faire une petite visite à M. l'amiral, elle eût +dû inviter Pierre Ronsard, son maître en poésie: il eût fait, +séance tenante, l'épitaphe du vieux Gaspard. + +-- Il n'y a pas besoin de lui pour cela, dit Charles IX, et nous +la ferons bien nous-même... Par exemple, écoutez, messieurs, dit +Charles IX après avoir réfléchi un instant: + +_Ci-gît, -- mais c'est mal entendu, Pour lui le mot est trop +honnête, -- Ici l'amiral est pendu Par les pieds, à faute de +tête._ + +_-- _Bravo! bravo! s'écrièrent les gentilshommes catholiques tout +d'une voix, tandis que les huguenots ralliés fronçaient les +sourcils en gardant le silence. + +Quant à Henri, comme il causait avec Marguerite et madame de +Nevers, il fit semblant de n'avoir pas entendu. + +-- Allons, allons, monsieur, dit Catherine, que, malgré les +parfums dont elle était couverte, cette odeur commençait à +indisposer, allons, il n'y a si bonne compagnie qu'on ne quitte. +Disons adieu à M. l'amiral, et revenons à Paris. + +Elle fit de la tête un geste ironique comme lorsqu'on prend congé +d'un ami, et, reprenant la tête de colonne, elle revint gagner le +chemin, tandis que le cortège défilait devant le cadavre de +Coligny. + +Le soleil se couchait à l'horizon. La foule s'écoula sur les pas +de Leurs Majestés pour jouir jusqu'au bout des magnificences du +cortège et des détails du spectacle: les voleurs suivirent la +foule; de sorte que, dix minutes après le départ du roi, il n'y +avait plus personne autour du cadavre mutilé de l'amiral, que +commençaient à effleurer les premières brises du soir. Quand nous +disons personne, nous nous trompons. Un gentilhomme monté sur un +cheval noir, et qui n'avait pu sans doute, au moment où il était +honoré de la présence des princes, contempler à son aise ce tronc +informe et noirci, était demeuré le dernier, et s'amusait à +examiner dans tous leurs détails chaînes, crampons, piliers de +pierre, le gibet enfin, qui lui paraissait sans doute, à lui +arrivé depuis quelques jours à Paris et ignorant des +perfectionnements qu'apporte en toute chose la capitale, le +parangon de tout ce que l'homme peut inventer de plus terriblement +laid. + +Il n'est pas besoin de dire à nos lecteurs que cet homme était +notre ami Coconnas. Un oeil exercé de femme l'avait en vain +cherché dans la cavalcade et avait sondé les rangs sans pouvoir le +retrouver. + +M. de Coconnas, comme nous l'avons dit, était donc en extase +devant l'oeuvre d'Enguerrand de Marigny. + +Mais cette femme n'était pas seule à chercher M. de Coconnas. Un +autre gentilhomme, remarquable par son pourpoint de satin blanc et +sa galante plume, après avoir regardé en avant et sur les côtés, +s'avisa de regarder en arrière et vit la haute taille de Coconnas +et la gigantesque silhouette de son cheval se profiler en vigueur +sur le ciel rougi des derniers reflets du soleil couchant. + +Alors le gentilhomme au pourpoint de satin blanc quitta le chemin +suivi par l'ensemble de la troupe, prit un petit sentier, et, +décrivant une courbe, retourna vers le gibet. + +Presque aussitôt la dame que nous avons reconnue pour la duchesse +de Nevers, comme nous avons reconnu le grand gentilhomme au cheval +noir pour Coconnas, s'approcha de Marguerite et lui dit: + +-- Nous nous sommes trompées toutes deux, Marguerite, car le +Piémontais est demeuré en arrière, et M. de La Mole l'a suivi. + +-- Mordi! reprit Marguerite en riant, il va donc se passer quelque +chose. Ma foi, j'avoue que je ne serais pas fâchée d'avoir à +revenir sur son compte. + +Marguerite alors se retourna et vit s'exécuter effectivement de la +part de La Mole la manoeuvre que nous avons dite. + +Ce fut alors au tour des deux princesses à quitter la file: +l'occasion était des plus favorables; on tournait devant un +sentier bordé de larges haies qui remontait, et, en remontant, +passait à trente pas du gibet. Madame de Nevers dit un mot à +l'oreille de son capitaine, Marguerite fit un signe à Gillonne, et +les quatre personnes s'en allèrent par ce chemin de traverse +s'embusquer derrière le buisson le plus proche du lieu où allait +se passer la scène dont ils paraissaient désirer être spectateurs. +Il y avait trente pas environ, comme nous l'avons dit, de cet +endroit à celui où Coconnas, ravi, en extase, gesticulait devant +M. l'amiral. + +Marguerite mit pied à terre, madame de Nevers et Gillonne en +firent autant; le capitaine descendit à son tour, et réunit dans +ses mains les brides des quatre chevaux. Un gazon frais et touffu +offrait aux trois femmes un siège comme en demandent souvent et +inutilement les princesses. + +Une éclaircie leur permettait de ne pas perdre le moindre détail. + +La Mole avait décrit son cercle. Il vint au pas se placer derrière +Coconnas, et, allongeant la main, il lui frappa sur l'épaule. + +Le Piémontais se retourna. + +-- Oh! dit-il, ce n'était donc pas un rêve! et vous vivez encore! + +-- Oui, monsieur, répondit La Mole, oui, je vis encore. Ce n'est +pas votre faute, mais enfin je vis. + +-- Mordi! je vous reconnais bien, reprit Coconnas, malgré votre +mine pâle. Vous étiez plus rouge que cela la dernière fois que +nous nous sommes vus. + +-- Et moi, dit La Mole, je vous reconnais aussi malgré cette ligne +jaune qui vous coupe le visage; vous étiez plus pâle que cela +lorsque je vous la fis. + +Coconnas se mordit les lèvres; mais, décidé, à ce qu'il paraît, à +continuer la conversation sur le ton de l'ironie, il continua: + +-- C'est curieux, n'est-ce pas, monsieur de la Mole, surtout pour +un huguenot, de pouvoir regarder M. l'amiral pendu à ce crochet de +fer; et dire cependant qu'il y a des gens assez exagérés pour nous +accuser d'avoir tué jusqu'aux huguenotins à la mamelle! + +-- Comte, dit La Mole en s'inclinant, je ne suis plus huguenot, +j'ai le bonheur d'être catholique. + +-- Bah! s'écria Coconnas en éclatant de rire, vous êtes converti, +monsieur! oh! que c'est adroit! + +-- Monsieur, continua La Mole avec le même sérieux et la même +politesse, j'avais fait voeu de me convertir si j'échappais au +massacre. + +-- Comte, reprit le Piémontais, c'est un voeu très prudent, et je +vous en félicite; n'en auriez-vous point fait d'autres encore? + +-- Oui, bien, monsieur, j'en ai fait un second, répondit La Mole +en caressant sa monture avec une tranquillité parfaite. + +-- Lequel? demanda Coconnas. + +-- Celui de vous accrocher là-haut, voyez-vous, à ce petit clou +qui semble vous attendre au-dessous de M. de Coligny. + +-- Comment! dit Coconnas, comme je suis là, tout grouillant? + +-- Non, monsieur, après vous avoir passé mon épée au travers du +corps. + +Coconnas devint pourpre, ses yeux verts lancèrent des flammes. + +-- Voyez-vous, dit-il en goguenardant, à ce clou! + +-- Oui, reprit La Mole, à ce clou... + +-- Vous n'êtes pas assez grand pour cela, mon petit monsieur! dit +Coconnas. + +-- Alors, je monterai sur votre cheval, mon grand tueur de gens! +répondit La Mole. Ah! vous croyez, mon cher monsieur Annibal de +Coconnas, qu'on peut impunément assassiner les gens sous le loyal +et honorable prétexte qu'on est cent contre un; nenni! Un jour +vient où l'homme retrouve son homme, et je crois que ce jour est +venu aujourd'hui. J'aurais bien envie de casser votre vilaine tête +d'un coup de pistolet; mais, bah! j'ajusterais mal, car j'ai la +main encore tremblante des blessures que vous m'avez faites en +traître. + +-- Ma vilaine tête! hurla Coconnas en sautant de son cheval. À +terre! sus! sus! monsieur le comte, dégainons. Et il mit l'épée à +la main. + +Je crois que ton huguenot a dit: Vilaine tête, murmura la duchesse +de Nevers à l'oreille de Marguerite; est-ce que tu le trouves +laid? + +-- Il est charmant! dit en riant Marguerite, et je suis forcée de +dire que la fureur rend M. de La Mole injuste; mais, chut! +regardons. + +En effet, La Mole était descendu de son cheval avec autant de +mesure que Coconnas avait mis, lui, de rapidité; il avait détaché +son manteau cerise, l'avait posé à terre, avait tiré son épée et +était tombé en garde. + +-- Aïe! fit-il en allongeant le bras. + +-- Ouf! murmura Coconnas en déployant le sien, car tous deux, on +se le rappelle, étaient blessés à l'épaule et souffraient d'un +mouvement trop vif. + +Un éclat de rire, mal retenu, sortit du buisson. Les princesses +n'avaient pu se contraindre tout à fait en voyant les deux +champions se frotter l'omoplate en grimaçant. Cet éclat de rire +parvint jusqu'aux deux gentilshommes, qui ignoraient qu'ils +eussent des témoins, et qui, en se retournant, reconnurent leurs +dames. + +La Mole se remit en garde, ferme, comme un automate, et Coconnas +engagea le fer avec un _mordi! _des plus accentués. + +-- Ah çà; mais, ils y vont tout de bon et s'égorgeront si nous n'y +mettons bon ordre. Assez de plaisanteries. Holà! messieurs! holà! +cria Marguerite. + +-- Laisse! laisse! dit Henriette, qui, ayant vu Coconnas à +l'oeuvre, espérait au fond du coeur que Coconnas aurait aussi bon +marché de La Mole qu'il avait eu des deux neveux et du fils de +Mercandon. + +-- Oh! ils sont vraiment très beaux ainsi, dit Marguerite; +regarde, on dirait qu'ils soufflent du feu. + +En effet, le combat, commencé par des railleries et des +provocations, était devenu silencieux depuis que les deux +champions avaient croisé le fer. Tous deux se défiaient de leurs +forces, et l'un et autre, à chaque mouvement trop vif, était forcé +de réprimer un frisson de douleur arraché par les anciennes +blessures. Cependant, les yeux fixes et ardents, la bouche +entrouverte, les dents serrées, La Mole avançait à petits pas +fermes et secs sur son adversaire qui, reconnaissant en lui un +maître en fait d'armes, rompait aussi pas à pas, mais enfin +rompait. Tous deux arrivèrent ainsi jusqu'au bord du fossé, de +l'autre côté duquel se trouvaient les spectateurs. Là, comme si sa +retraite eût été un simple calcul pour se rapprocher de sa dame, +Coconnas s'arrêta, et, sur un dégagement un peu large de La Mole, +fournit avec la rapidité de l'éclair un coup droit, et à l'instant +même le pourpoint de satin blanc de La Mole s'imbiba d'une tache +rouge qui alla s'élargissant. + +-- Courage! cria la duchesse de Nevers. + +-- Ah! pauvre La Mole! fit Marguerite avec un cri de douleur. + +La Mole entendit ce cri, lança à la reine un de ces regards qui +pénètrent plus profondément dans le coeur que la pointe d'une +épée, et sur un cercle trompé se fendit à fond. + +Cette fois les deux femmes jetèrent deux cris qui n'en firent +qu'un. La pointe de la rapière de La Mole avait apparu sanglante +derrière le dos de Coconnas. + +Cependant ni l'un ni l'autre ne tomba: tous deux restèrent debout, +se regardant la bouche ouverte, sentant chacun de son côté qu'au +moindre mouvement qu'il ferait l'équilibre allait lui manquer. +Enfin le Piémontais, plus dangereusement blessé que son +adversaire, et sentant que ses forces allaient fuir avec son sang, +se laissa tomber sur La Mole, l'étreignant d'un bras, tandis que +de l'autre il cherchait à dégainer son poignard. De son côté, La +Mole réunit toutes ses forces, leva la main et laissa retomber le +pommeau de son épée au milieu du front de Coconnas, qui, étourdi +du coup, tomba; mais en tombant il entraîna son adversaire dans sa +chute, si bien que tous deux roulèrent dans le fossé. + +Aussitôt Marguerite et la duchesse de Nevers, voyant que tout +mourants qu'ils étaient ils cherchaient encore à s'achever, se +précipitèrent, aidées du capitaine des gardes. Mais avant qu'elles +fussent arrivées à eux, les mains se détendirent, les yeux se +refermèrent, et chacun des combattants, laissant échapper le fer +qu'il tenait, se raidit dans une convulsion suprême. + +Un large flot de sang écumait autour d'eux. + +-- Oh! brave, brave La Mole! s'écria Marguerite, incapable de +renfermer plus longtemps en elle son admiration. Ah! pardon, mille +fois pardon de t'avoir soupçonné! + +Et ses yeux se remplirent de larmes. + +-- Hélas! hélas! murmura la duchesse, valeureux Annibal... Dites, +dites, madame, avez-vous jamais vu deux plus intrépides lions? + +Et elle éclata en sanglots. + +-- Tudieu! les rudes coups! dit le capitaine en cherchant à +étancher le sang qui coulait à flots... Holà! vous qui venez, +venez plus vite! + +En effet, un homme, assis sur le devant d'une espèce de tombereau +peint en rouge, apparaissait dans la brume du soir, chantant cette +vieille chanson que lui avait sans doute rappelée le miracle du +cimetière des Innocents: + +_Bel aubespin fleurissant,_ +_Verdissant,_ +__ +_Le long de ce beau rivage,_ +_Tu es vêtu, jusqu'au bas,_ +_Des longs bras_ +_D'une lambrusche sauvage._ +__ +_Le chantre rossignolet,_ +_Nouvelet,_ +__ +_Courtisant sa bien-aimée,_ +_Pour ses amours alléger,_ +_Vient loger_ +_Tous les ans sous la ramée._ +__ +_Or, vis, gentil aubespin,_ +_Vis sans fin;_ +__ +_Vis, sans que jamais tonnerre_ +_Ou la cognée, ou les vents,_ +_Ou le temps_ +_Te puissent ruer par..._ + +_-- _Holà hé! répéta le capitaine, venez donc quand on vous +appelle! Ne voyez-vous pas que ces gentilshommes ont besoin de +secours? + +L'homme au chariot, dont l'extérieur repoussant et le visage rude +formaient un contraste étrange avec la douce et bucolique chanson +que nous venons de citer, arrêta alors son cheval, descendit, et +se baissant sur les deux corps: + +-- Voilà de belles plaies, dit-il; mais j'en fais encore de +meilleures. + +-- Qui donc êtes-vous? demanda Marguerite ressentant malgré elle +une certaine terreur qu'elle n'avait pas la force de vaincre. + +-- Madame, répondit cet homme en s'inclinant jusqu'à terre, je +suis maître Caboche, bourreau de la prévôté de Paris, et je venais +accrocher à ce gibet des compagnons pour M. l'amiral. + +-- Eh bien, moi, je suis la reine de Navarre, répondit Marguerite; +jetez là vos cadavres, étendez dans votre chariot les housses de +nos chevaux, et ramenez doucement derrière nous ces deux +gentilshommes au Louvre. + + + +XVII +Le confrère de maître Ambroise Paré + + +Le tombereau dans lequel on avait placé Coconnas et La Mole reprit +la route de Paris, suivant dans l'ombre le groupe qui lui servait +de guide. Il s'arrêta au Louvre; le conducteur reçut un riche +salaire. On fit transporter les blessés chez M. le duc d'Alençon, +et l'on envoya chercher maître Ambroise Paré. + +Lorsqu'il arriva, ni l'un ni l'autre n'avaient encore repris +connaissance. + +La Mole était le moins maltraité des deux: le coup d'épée l'avait +frappé au-dessous de l'aisselle droite, mais n'avait offensé aucun +organe essentiel; quant à Coconnas, il avait le poumon traversé, +et le souffle qui sortait par la blessure faisait vaciller la +flamme d'une bougie. + +Maître Ambroise Paré ne répondait pas de Coconnas. + +Madame de Nevers était désespérée; c'était elle qui, confiante +dans la force, dans l'adresse et le courage du Piémontais, avait +empêché Marguerite de s'opposer au combat. Elle eût bien fait +porter Coconnas à l'hôtel de Guise pour lui renouveler dans cette +seconde occasion les soins de la première; mais d'un moment à +l'autre son mari pouvait arriver de Rome, et trouver étrange +l'installation d'un intrus dans le domicile conjugal. + +Pour cacher la cause des blessures, Marguerite avait fait porter +les deux jeunes gens chez son frère, où l'un d'eux, d'ailleurs, +était déjà installé, en disant que c'étaient deux gentilshommes +qui s'étaient laissés choir de cheval pendant la promenade; mais +la vérité fut divulguée par l'admiration du capitaine témoin du +combat, et l'on sut bientôt à la cour que deux nouveaux raffinés +venaient de naître au grand jour de la renommée. + +Soignés par le même chirurgien qui partageait ses soins entre eux, +les deux blessés parcoururent les différentes phases de +convalescence qui ressortaient du plus ou du moins de gravité de +leurs blessures. La Mole, le moins grièvement atteint des deux, +reprit le premier connaissance. Quant à Coconnas, une fièvre +terrible s'était emparée de lui, et son retour à la vie fut +signalé par tous les signes du plus affreux délire. + +Quoique enfermé dans la même chambre que Coconnas, La Mole, en +reprenant connaissance, n'avait pas vu son compagnon, ou n'avait +par aucun signe indiqué qu'il le vît. Coconnas tout au contraire, +en rouvrant les yeux, les fixa sur La Mole, et cela avec une +expression qui eût pu prouver que le sang que le Piémontais venait +de perdre n'avait en rien diminué les passions de ce tempérament +de feu. + +Coconnas pensa qu'il rêvait, et que dans son rêve il retrouvait +l'ennemi que deux fois il croyait avoir tué; seulement le rêve se +prolongeait outre mesure. Après avoir vu La Mole couché comme lui, +pansé comme lui par le chirurgien, il vit La Mole se soulever sur +ce lit, où lui-même était cloué encore par la fièvre, la faiblesse +et la douleur, puis en descendre, puis marcher au bras du +chirurgien, puis marcher avec une canne, puis enfin marcher tout +seul. + +Coconnas, toujours en délire, regardait toutes ces différentes +périodes de la convalescence de son compagnon d'un regard tantôt +atone, tantôt furieux, mais toujours menaçant. + +Tout cela offrait, à l'esprit brûlant du Piémontais un mélange +effrayant de fantastique et de réel. Pour lui, La Mole était mort, +bien mort, et même plutôt deux fois qu'une, et cependant il +reconnaissait l'ombre de ce La Mole couchée dans un lit pareil au +sien; puis il vit, comme nous l'avons dit, l'ombre se lever, puis +l'ombre marcher, et, chose effrayante, marcher vers son lit. Cette +ombre, que Coconnas eût voulu fuir, fût-ce au fond des enfers, +vint droit à lui et s'arrêta à son chevet, debout et le regardant; +il y avait même dans ses traits un sentiment de douceur et de +compassion que Coconnas prit pour l'expression d'une dérision +infernale. + +Alors s'alluma, dans cet esprit, plus malade peut-être que le +corps, une aveugle passion de vengeance. Coconnas n'eut plus +qu'une préoccupation, celle de se procurer une arme quelconque, +et, avec cette arme, de frapper ce corps ou cette ombre de La Mole +qui le tourmentait si cruellement. Ses habits avaient été déposés +sur une chaise, puis emportés; car, tout souillés de sang qu'ils +étaient, on avait jugé à propos de les éloigner du blessé, mais on +avait laissé sur la même chaise son poignard dont on ne supposait +pas qu'avant longtemps il eût l'envie de se servir. Coconnas vit +le poignard; pendant trois nuits, profitant du moment où La Mole +dormait, il essaya d'étendre la main jusqu'à lui; trois fois la +force lui manqua, et il s'évanouit. Enfin la quatrième nuit, il +atteignit l'arme, la saisit du bout de ses doigts crispés, et, en +poussant un gémissement arraché par la douleur, il la cacha sous +son oreiller. + +Le lendemain, il vit quelque chose d'inouï jusque-là: l'ombre de +La Mole, qui semblait chaque jour reprendre de nouvelles forces, +tandis que lui, sans cesse occupé de la vision terrible, usait les +siennes dans l'éternelle trame du complot qui devait l'en +débarrasser; l'ombre de La Mole, devenue de plus en plus alerte, +fit, d'un air pensif, deux ou trois tours dans la chambre; puis +enfin, après avoir ajusté son manteau, ceint son épée, coiffé sa +tête d'un feutre à larges bords, ouvrit la porte et sortit. + +Coconnas respira; il se crut débarrassé de son fantôme. Pendant +deux ou trois heures son sang circula dans ses veines plus calme +et plus rafraîchi qu'il n'avait jamais encore été depuis le moment +du duel; un jour d'absence de La Mole eût rendu la connaissance à +Coconnas, huit jours l'eussent guéri peut-être; malheureusement La +Mole rentra au bout de deux heures. + +Cette rentrée fut pour le Piémontais un véritable coup de +poignard, et, quoique La Mole ne rentrât point seul, Coconnas +n'eut pas un regard pour son compagnon. + +Son compagnon méritait cependant bien qu'on le regardât. + +C'était un homme d'une quarantaine d'années, court, trapu, +vigoureux, avec des cheveux noirs qui descendaient jusqu'aux +sourcils, et une barbe noire qui, contre la mode du temps, +couvrait tout le bas de son visage; mais le nouveau venu +paraissait peu s'occuper de mode. Il avait une espèce de +justaucorps de cuir tout maculé de taches brunes, de chausses +sang-de-boeuf, un maillot rouge, de gros souliers de cuir montant +au-dessus de la cheville, un bonnet de la même couleur que ses +chausses, et la taille serrée par une large ceinture à laquelle +pendait un couteau caché dans sa gaine. + +Cet étrange personnage, dont la présence semblait une anomalie +dans le Louvre, jeta sur une chaise le manteau brun qui +l'enveloppait, et s'approcha brutalement du lit de Coconnas, dont +les yeux, comme par une fascination singulière, demeuraient +constamment fixés sur La Mole, qui se tenait à distance. Il +regarda le malade, et secouant la tête: + +-- Vous avez attendu bien tard, mon gentilhomme! dit-il. + +-- Je ne pouvais pas sortir plus tôt, dit La Mole. + +-- Eh! pardieu! il fallait m'envoyer chercher. + +-- Par qui? + +-- Ah! c'est vrai! J'oubliais où nous sommes. Je l'avais dit à ces +dames; mais elles n'ont point voulu m'écouter. Si l'on avait suivi +mes ordonnances, au lieu de s'en rapporter à celles de cet âne +bâté que l'on nomme Ambroise Paré, vous seriez depuis longtemps en +état ou de courir les aventures ensemble, ou de vous redonner un +autre coup d'épée si c'était votre bon plaisir; enfin on verra. +Entend-il raison, votre ami? + +-- Pas trop. + +-- Tirez la langue, mon gentilhomme. Coconnas tira la langue à La +Mole en faisant une si affreuse grimace, que l'examinateur secoua +une seconde fois la tête. + +-- Oh! oh! murmura-t-il, contraction des muscles. Il n'y a pas de +temps à perdre. Ce soir même je vous enverrai une potion toute +préparée qu'on lui fera prendre en trois fois, d'heure en heure: +une fois à minuit, une fois à une heure, une fois à deux heures. + +-- Bien. + +-- Mais qui la lui fera prendre, cette potion? + +-- Moi. + +-- Vous-même? + +-- Oui. + +-- Vous m'en donnez votre parole? + +-- Foi de gentilhomme! + +-- Et si quelque médecin voulait en soustraire la moindre partie +pour la décomposer et voir de quels ingrédients elle est formée... + +-- Je la renverserais jusqu'à la dernière goutte. + +-- Foi de gentilhomme aussi? + +-- Je vous le jure. + +-- Par qui vous enverrai-je cette potion? + +-- Par qui vous voudrez. + +-- Mais mon envoyé... + +-- Eh bien? + +-- Comment pénétrera-t-il jusqu'à vous? + +-- C'est prévu. Il dira qu'il vient de la part de M. René le +parfumeur. + +-- Ce Florentin qui demeure sur le pont Saint-Michel? + +-- Justement. Il a ses entrées au Louvre à toute heure du jour et +de la nuit. L'homme sourit. + +-- En effet, dit-il, c'est bien le moins que lui doive la reine +mère. C'est dit, on viendra de la part de maître René le +parfumeur. Je puis bien prendre son nom une fois: il a assez +souvent, sans être patenté, exercé ma profession. + +-- Eh bien, dit La Mole, je compte donc sur vous? + +-- Comptez-y. + +-- Quant au paiement... + +-- Oh! nous réglerons cela avec le gentilhomme lui-même quand il +sera sur pied. + +-- Et soyez tranquille, je crois qu'il sera en état de vous +récompenser généreusement. + +-- Moi aussi, je crois. Mais, ajouta-t-il avec un singulier +sourire, comme ce n'est pas l'habitude des gens qui ont affaire à +moi d'être reconnaissants, cela ne m'étonnerait point qu'une fois +sur ses pieds il oubliât ou plutôt ne se souciât point de se +souvenir de moi. + +-- Bon! bon! dit La Mole en souriant à son tour; en ce cas je +serai là pour lui en rafraîchir la mémoire. + +-- Allons, soit! dans deux heures vous aurez la potion. + +-- Au revoir. + +-- Vous dites? + +-- Au revoir. L'homme sourit. + +-- Moi, reprit-il, j'ai l'habitude de dire toujours adieu. Adieu +donc, monsieur de la Mole; dans deux heures vous aurez votre +potion. Vous entendez, elle doit être prise à minuit... en trois +doses... d'heure en heure. + +Sur quoi il sourit, et La Mole resta seul avec Coconnas. + +Coconnas avait entendu toute cette conversation, mais n'y avait +rien compris: un vain bruit de paroles, un vain cliquetis de mots +étaient arrivés jusqu'à lui. De tout cet entretien, il n'avait +retenu que le mot: Minuit. + +Il continua donc de suivre de son regard ardent La Mole, qui +continua, lui, de demeurer dans la chambre, rêvant et se +promenant. + +Le docteur inconnu tint parole, et à l'heure dite envoya la +potion, que La Mole mit sur un petit réchaud d'argent. Puis, cette +précaution prise, il se coucha. + +Cette action de La Mole donna un peu de repos à Coconnas; il +essaya de fermer les yeux à son tour, mais son assoupissement +fiévreux n'était qu'une suite de sa veille délirante. Le même +fantôme qui le poursuivait le jour venait le relancer la nuit; à +travers ses paupières arides, il continuait de voir La Mole +toujours menaçant, puis une voix répétait à son oreille: Minuit! +minuit! minuit! + +Tout à coup le timbre vibrant de l'horloge s'éveilla dans la nuit +et frappa douze fois. Coconnas rouvrit ses yeux enflammés; le +souffle ardent de sa poitrine dévorait ses lèvres arides; une soif +inextinguible consumait son gosier embrasé; la petite lampe de +nuit brûlait comme d'habitude, et à sa terne lueur faisait danser +mille fantômes aux regards vacillants de Coconnas. + +Il vit alors, chose effrayante! La Mole descendre de son lit; +puis, après avoir fait un tour ou deux dans sa chambre, comme fait +l'épervier devant l'oiseau qu'il fascine, s'avancer jusqu'à lui en +lui montrant le poing. Coconnas étendit la main vers son poignard, +le saisit par le manche, et s'apprêta à éventrer son ennemi. + +La Mole approchait toujours. + +Coconnas murmurait: + +-- Ah! c'est toi, toi encore, toi toujours! Viens. Ah! tu me +menaces, tu me montres le poing, tu souris! viens, viens! Ah! tu +continues d'approcher tout doucement, pas à pas; viens, viens, que +je te massacre! + +Et en effet, joignant le geste à cette sourde menace, au moment où +La Mole se penchait vers lui, Coconnas fit jaillir de dessous ses +draps l'éclair d'une lame; mais l'effort que le Piémontais fit en +se soulevant brisa ses forces: le bras étendu vers La Mole +s'arrêta à moitié chemin, le poignard échappa à sa main débile, et +le moribond retomba sur son oreiller. + +-- Allons, allons, murmura La Mole en soulevant doucement sa tête +et en approchant une tasse de ses lèvres, buvez cela, mon pauvre +camarade, car vous brûlez. + +C'était en effet une tasse que La Mole présentait à Coconnas, et +que celui-ci avait prise pour ce poing menaçant dont s'était +effarouché le cerveau vide du blessé. + +Mais, au contact velouté de la liqueur bienfaisante humectant ses +lèvres et rafraîchissant sa poitrine, Coconnas reprit sa raison ou +plutôt son instinct: il sentit se répandre en lui un bien-être +comme jamais il n'en avait éprouvé; il ouvrit un oeil intelligent +sur La Mole, qui le tenait entre ses bras et lui souriait, et, de +cet oeil contracté naguère par une fureur sombre, une petite larme +imperceptible roula sur sa joue ardente, qui la but avidement. + +-- Mordi! murmura Coconnas en se laissant aller sur son traversin, +si j'en réchappe, monsieur de la Mole, vous serez mon ami. + +-- Et vous en réchapperez, mon camarade, dit La Mole, si vous +voulez boire trois tasses comme celle que je viens de vous donner, +et ne plus faire de vilains rêves. + +Une heure après, La Mole, constitué en garde-malade et obéissant +ponctuellement aux ordonnances du docteur inconnu, se leva une +seconde fois, versa une seconde portion de la liqueur dans une +tasse, et porta cette tasse à Coconnas. Mais cette fois le +Piémontais, au lieu de l'attendre le poignard à la main, le reçut +les bras ouverts, et avala son breuvage avec délices, puis pour la +première fois s'endormit avec tranquillité. + +La troisième tasse eut un effet non moins merveilleux. La poitrine +du malade commença de laisser passer un souffle régulier, quoique +haletant encore. Ses membres raidis se détendirent, une douce +moiteur s'épandit à la surface de la peau brûlante; et lorsque le +lendemain maître Ambroise Paré vint visiter le blessé, il sourit +avec satisfaction en disant: + +-- À partir de ce moment je réponds de M. de Coconnas, et ce ne +sera pas une des moins belles cures que j'aurai faites. + +Il résulta de cette scène moitié dramatique, moitié burlesque, +mais qui ne manquait pas au fond d'une certaine poésie +attendrissante, eu égard aux moeurs farouches de Coconnas, que +l'amitié des deux gentilshommes, commencée à l'auberge de la +Belle-Étoile, et violemment interrompue par les événements de la +nuit de la Saint-Barthélemy, reprit dès lors avec une nouvelle +vigueur, et dépassa bientôt celles d'Oreste et de Pylade de cinq +coups d'épée et d'un coup de pistolet répartis sur leurs deux +corps. + +Quoi qu'il en soit, blessures vieilles et nouvelles, profondes et +légères, se trouvèrent enfin en voie de guérison. + +La Mole, fidèle à sa mission de garde-malade, ne voulut point +quitter la chambre que Coconnas ne fût entièrement guéri. Il le +souleva dans son lit tant que sa faiblesse l'y enchaîna, l'aida à +marcher quand il commença de se soutenir, enfin eut pour lui tous +les soins qui ressortaient de sa nature douce et aimante, et qui, +secondés par la vigueur du Piémontais, amenèrent une convalescence +plus rapide qu'on n'avait le droit de l'espérer. + +Cependant une seule et même pensée tourmentait les deux jeunes +gens: chacun dans le délire de sa fièvre avait bien cru voir +s'approcher de lui la femme qui remplissait tout son coeur; mais +depuis que chacun avait repris connaissance, ni Marguerite ni +madame de Nevers n'étaient certainement entrées dans la chambre. +Au reste, cela se comprenait: l'une, femme du roi de Navarre, +l'autre, belle-soeur du duc de Guise pouvaient-elles donner aux +yeux de tous une marque si publique d'intérêt à deux simples +gentilshommes? Non. C'était bien certainement la réponse que +devaient se faire La Mole et Coconnas. Mais cette absence, qui +tenait peut-être à un oubli total, n'en était pas moins +douloureuse. + +Il est vrai que le gentilhomme qui avait assisté au combat était +venu de temps en temps, et comme de son propre mouvement, demander +des nouvelles des deux blessés. Il est vrai que Gillonne, pour son +propre compte, en avait fait autant; mais La Mole n'avait point +osé parler à l'une de Marguerite, et Coconnas n'avait point osé +parler à l'autre de madame de Nevers. + + + +XVIII +Les revenants + + +Pendant quelque temps les deux jeunes gens gardèrent chacun de son +côté le secret enfermé dans sa poitrine. Enfin, dans un jour +d'expansion, la pensée qui les préoccupait seule déborda de leurs +lèvres, et tous deux corroborèrent leur amitié par cette dernière +preuve, sans laquelle il n'y a pas d'amitié, c'est-à-dire par une +confiance entière. + +Ils étaient éperdument amoureux, l'un d'une princesse, l'autre +d'une reine. + +Il y avait pour les deux pauvres soupirants quelque chose +d'effrayant dans cette distance presque infranchissable qui les +séparait de l'objet de leurs désirs. Et cependant l'espérance est +un sentiment si profondément enraciné au coeur de l'homme, que, +malgré la folie de leur espérance, ils espéraient. + +Tous deux, au reste, à mesure qu'ils revenaient à eux, soignaient +fort leur visage. Chaque homme, même le plus indifférent aux +avantages physiques, a, dans certaines circonstances, avec son +miroir des conversations muettes, des signes d'intelligence, après +lesquels il s'éloigne presque toujours de son confident, fort +satisfait de l'entretien. Or, nos deux jeunes gens n'étaient point +de ceux à qui leurs miroirs devaient donner de trop rudes avis. La +Mole, mince, pâle et élégant, avait la beauté de la distinction; +Coconnas, vigoureux, bien découplé, haut en couleur, avait la +beauté de la force. Il y avait même plus: pour ce dernier, la +maladie avait été un avantage. Il avait maigri, il avait pâli; +enfin, la fameuse balafre qui lui avait jadis donné tant de tracas +par ses rapports prismatiques avec l'arc-en-ciel avait disparu, +annonçant probablement, comme le phénomène postdiluvien, une +longue suite de jours purs et de nuits sereines. + +Au reste les soins les plus délicats continuaient d'entourer les +deux blessés; le jour où chacun d'eux avait pu se lever, il avait +trouvé une robe de chambre sur le fauteuil le plus proche de son +lit; le jour où il avait pu se vêtir, un habillement complet. Il y +a plus, dans la poche de chaque pourpoint il y avait une bourse +largement fournie, que chacun d'eux ne garda, bien entendu, que +pour la rendre en temps et lieu au protecteur inconnu qui veillait +sur lui. + +Ce protecteur inconnu ne pouvait être le prince chez lequel +logeaient les deux jeunes gens, car ce prince, non seulement +n'était pas monté une seule fois chez eux pour les voir, mais +encore n'avait pas fait demander de leurs nouvelles. + +Un vague espoir disait tout bas à chaque coeur que ce protecteur +inconnu était la femme qu'il aimait. + +Aussi les deux blessés attendaient-ils avec une impatience sans +égale le moment de leur sortie. La Mole, plus fort et mieux guéri +que Coconnas, aurait pu opérer la sienne depuis longtemps; mais +une espèce de convention tacite le liait au sort de son ami. Il +était convenu que leur première sortie serait consacrée à trois +visites. + +La première, au docteur inconnu dont le breuvage velouté avait +opéré sur la poitrine enflammée de Coconnas une si notable +amélioration. + +La seconde, à l'hôtel de défunt maître La Hurière, où chacun d'eux +avait laissé valise et cheval. + +La troisième, au Florentin René, lequel, joignant à son titre de +parfumeur celui de magicien, vendait non seulement des cosmétiques +et des poisons, mais encore composait des philtres et rendait des +oracles. + +Enfin, après deux mois passés de convalescence et de réclusion, ce +jour tant attendu arriva. + +Nous avons dit de réclusion, c'est le mot qui convient, car +plusieurs fois, dans leur impatience, ils avaient voulu hâter ce +jour; mais une sentinelle placée à la porte leur avait constamment +barré le passage, et ils avaient appris qu'ils ne sortiraient que +sur un _exeat_ de maître Ambroise Paré. + +Or, un jour, l'habile chirurgien ayant reconnu que les deux +malades étaient, sinon complètement guéris, du moins en voie de +complète guérison, avait donné cet _exeat_, et vers les deux +heures de l'après-midi, par une de ces belles journées d'automne, +comme Paris en offre parfois à ses habitants étonnés qui ont déjà +fait provision de résignation pour l'hiver, les deux amis, appuyés +au bras l'un de l'autre, mirent le pied hors du Louvre. + +La Mole, qui avait retrouvé avec grand plaisir sur un fauteuil le +fameux manteau cerise qu'il avait plié avec tant de soin avant le +combat, s'était constitué le guide de Coconnas, et Coconnas se +laissait guider sans résistance et même sans réflexion. Il savait +que son ami le conduisait chez le docteur inconnu dont la potion, +non patentée, l'avait guéri en une seule nuit, quand toutes les +drogues de maître Ambroise Paré le tuaient lentement. Il avait +fait deux parts de l'argent renfermé dans sa bourse, c'est-à-dire +de deux cents nobles à la rose, et il en avait destiné cent à +récompenser l'Esculape anonyme auquel il devait sa convalescence: +Coconnas ne craignait pas la mort, mais Coconnas n'en était pas +moins fort aise de vivre; aussi, comme on le voit, s'apprêtait-il +à récompenser généreusement son sauveur. + +La Mole prit la rue de l'Astruce, la grande rue Saint Honoré, la +rue des Prouvelles, et se trouva bientôt sur la place des Halles. +Près de l'ancienne fontaine et à l'endroit que l'on désigne +aujourd'hui par le nom de _Carreau des Halles_, s'élevait une +construction octogone en maçonnerie surmontée d'une vaste lanterne +de bois, surmontée elle-même par un toit pointu, au sommet duquel +grinçait une girouette. Cette lanterne de bois offrait huit +ouvertures que traversait, comme cette pièce héraldique qu'on +appelle la _fasce_ traverse le champ du blason, une espèce de roue +en bois, laquelle se divisait par le milieu, afin de prendre dans +des échancrures taillées à cet effet la tête et les mains du +condamné ou des condamnés que l'on exposait à l'une ou l'autre, ou +à plusieurs de ces huit ouvertures. + +Cette construction étrange, qui n'avait son analogue dans aucune +des constructions environnantes, s'appelait le pilori. + +Une maison informe, bossue, éraillée, borgne et boiteuse, au toit +taché de mousse comme la peau d'un lépreux, avait, pareille à un +champignon, poussé au pied de cette espèce de tour. + +Cette maison était celle du bourreau. + +Un homme était exposé et tirait la langue aux passants; c'était un +des voleurs qui avaient exercé autour du gibet de Montfaucon, et +qui avait par hasard été arrêté dans l'exercice de ses fonctions. + +Coconnas crut que son ami l'amenait voir ce curieux spectacle; il +se mêla à la foule des amateurs qui répondaient aux grimaces du +patient par des vociférations et des huées. + +Coconnas était naturellement cruel, et ce spectacle l'amusa fort; +seulement, il eût voulu qu'au lieu des huées et des vociférations, +ce fussent des pierres que l'on jetât au condamné assez insolent +pour tirer la langue aux nobles seigneurs qui lui faisaient +l'honneur de le visiter. + +Aussi, lorsque la lanterne mouvante tourna sur sa base pour faire +jouir une autre partie de la place de la vue du patient, et que la +foule suivit le mouvement de la lanterne, Coconnas voulut-il +suivre le mouvement de la foule, mais La Mole l'arrêta en lui +disant à demi-voix: + +-- Ce n'est point pour cela que nous sommes venus ici. + +-- Et pourquoi donc sommes-nous venus, alors? demanda Coconnas. + +-- Tu vas le voir, répondit La Mole. Les deux amis se tutoyaient +depuis le lendemain de cette fameuse nuit où Coconnas avait voulu +éventrer La Mole. Et La Mole conduisit Coconnas droit à la petite +fenêtre de cette maison adossée à la tour et sur l'appui de +laquelle se tenait un homme accoudé. + +-- Ah! ah! c'est vous, Messeigneurs! dit l'homme en soulevant son +bonnet sang-de-boeuf et en découvrant sa tête aux cheveux noirs et +épais descendant jusqu'à ses sourcils, soyez les bienvenus. + +-- Quel est cet homme? demanda Coconnas cherchant à rappeler ses +souvenirs, car il lui sembla avoir vu cette tête-là pendant un des +moments de sa fièvre. + +-- Ton sauveur, mon cher ami, dit La Mole, celui qui t'a apporté +au Louvre cette boisson rafraîchissante qui t'a fait tant de bien. + +-- Oh! oh! fit Coconnas; en ce cas, mon ami... Et il lui tendit la +main. Mais l'homme, au lieu de correspondre à cette avance par un +geste pareil, se redressa, et, en se redressant, s'éloigna des +deux amis de toute la distance qu'occupait la courbe de son corps. + +-- Monsieur, dit-il à Coconnas, merci de l'honneur que vous voulez +bien me faire; mais il est probable que si vous me connaissiez +vous ne me le feriez pas. + +-- Ma foi, dit Coconnas, je déclare que quand vous seriez le +diable je me tiens pour votre obligé, car sans vous je serais mort +à cette heure. + +-- Je ne suis pas tout à fait le diable, répondit l'homme au +bonnet rouge; mais souvent beaucoup aimeraient mieux voir le +diable que de me voir. + +-- Qui êtes-vous donc? demanda Coconnas. + +-- Monsieur, répondit l'homme, je suis maître Caboche, bourreau de +la prévôté de Paris! ... + +-- Ah! ... fit Coconnas en retirant sa main. + +-- Vous voyez bien! dit maître Caboche. + +-- Non pas! je toucherai votre main, ou le diable m'emporte! +Étendez-la... + +-- En vérité? + +-- Toute grande. + +-- Voici! + +-- Plus grande... encore... bien! ... Et Coconnas prit dans sa +poche la poignée d'or préparée pour son médecin anonyme et la +déposa dans la main du bourreau. + +-- J'aurais mieux aimé votre main seule, dit maître Caboche en +secouant la tête, car je ne manque pas d'or; mais de mains qui +touchent la mienne, tout au contraire, j'en chôme fort. N'importe! +Dieu vous bénisse, mon gentilhomme. + +-- Ainsi donc, mon ami, dit Coconnas regardant avec curiosité le +bourreau, c'est vous qui donnez la gêne, qui rouez, qui écartelez, +qui coupez les têtes, qui brisez les os. Ah! ah! je suis bien aise +d'avoir fait votre connaissance. + +-- Monsieur, dit maître Caboche, je ne fais pas tout moi-même; +car, ainsi que vous avez vos laquais, vous autres seigneurs, pour +faire ce que vous ne voulez pas faire, moi j'ai mes aides, qui +font la grosse besogne et qui expédient les manants. Seulement, +quand par hasard j'ai affaire à des gentilshommes, comme vous et +votre compagnon par exemple, oh! alors c'est autre chose, et je me +fais un honneur de m'acquitter moi-même de tous les détails de +l'exécution, depuis le premier jusqu'au dernier, c'est-à-dire la +question jusqu'au décollement. + +Coconnas sentit malgré lui courir un frisson dans ses veines, +comme si le coin brutal pressait ses jambes et comme si le fil de +l'acier effleurait son cou. La Mole, sans se rendre compte de la +cause, éprouva la même sensation. + +Mais Coconnas surmonta cette émotion dont il avait honte, et +voulant prendre congé de maître Caboche par une dernière +plaisanterie: + +-- Eh bien, maître! lui dit-il, je retiens votre parole quand ce +sera mon tour de monter à la potence d'Enguerrand de Marigny ou +sur l'échafaud de M. de Nemours, il n'y aura que vous qui me +toucherez. + +-- Je vous le promets. + +-- Cette fois, dit Coconnas, voici ma main en gage que j'accepte +votre promesse. + +Et il étendit vers le bourreau une main que le bourreau toucha +timidement de la sienne, quoiqu'il fût visible qu'il eût grande +envie de la toucher franchement. + +À ce simple attouchement, Coconnas pâlit légèrement, mais le même +sourire demeura sur ses lèvres; tandis que La Mole, mal à l'aise, +et voyant la foule tourner avec la lanterne et se rapprocher +d'eux, le tirait par son manteau. + +Coconnas, qui, au fond, avait aussi grande envie que La Mole de +mettre fin à cette scène dans laquelle, par la pente naturelle de +son caractère, il s'était trouvé enfoncé plus qu'il n'eût voulu, +fit un signe de tête et s'éloigna. + +-- Ma foi! dit La Mole quand lui et son compagnon furent arrivés à +la croix du Trahoir, conviens que l'on respire mieux ici que sur +la place des Halles? + +-- J'en conviens, dit Coconnas, mais je n'en suis pas moins fort +aise d'avoir fait connaissance avec maître Caboche. Il est bon +d'avoir des amis partout. + +-- Même à l'enseigne de la Belle-Étoile, dit La Mole en riant. + +-- Oh! pour le pauvre maître La Hurière, dit Coconnas, celui-là +est mort et bien mort. J'ai vu la flamme de l'arquebuse, j'ai +entendu le coup de la balle qui a résonné comme s'il eût frappé +sur le bourdon de Notre-Dame, et je l'ai laissé étendu dans le +ruisseau avec le sang qui lui sortait par le nez et par la bouche. +En supposant que ce soit un ami, c'est un ami que nous avons dans +l'autre monde. + +Tout en causant ainsi, les deux jeunes gens entrèrent dans la rue +de l'Arbre-Sec et s'acheminèrent vers l'enseigne de la Belle- +Étoile, qui continuait de grincer à la même place, offrant +toujours au voyageur son âtre gastronomique et son appétissante +légende. + +Coconnas et La Mole s'attendaient à trouver la maison désespérée, +la veuve en deuil, et les marmitons un crêpe au bras; mais, à leur +grand étonnement, ils trouvèrent la maison en pleine activité, +madame La Hurière fort resplendissante, et les garçons plus joyeux +que jamais. + +-- Oh! l'infidèle! dit La Mole, elle se sera remariée! Puis +s'adressant à la nouvelle Artémise: + +-- Madame, lui dit-il, nous sommes deux gentilshommes de la +connaissance de ce pauvre M. La Hurière. Nous avons laissé ici +deux chevaux et deux valises que nous venons réclamer. + +-- Messieurs, répondit la maîtresse de la maison après avoir +essayé de rappeler ses souvenirs, comme je n'ai pas l'honneur de +vous reconnaître, je vais, si vous le voulez bien, appeler mon +mari... Grégoire, faites venir votre maître. + +Grégoire passa de la première cuisine, qui était le pandémonium +général, dans la seconde, qui était le laboratoire où se +confectionnaient les plats que maître La Hurière, de son vivant, +jugeait dignes d'être préparés par ses savantes mains. + +-- Le diable m'emporte, murmura Coconnas, si cela ne me fait pas +de la peine de voir cette maison si gaie quand elle devrait être +si triste! Pauvre La Hurière, va! + +-- Il a voulu me tuer, dit La Mole, mais je lui pardonne de grand +coeur. + +La Mole avait à peine prononcé ces paroles, qu'un homme apparut +tenant à la main une casserole au fond de laquelle il faisait +roussir des oignons qu'il tournait avec une cuiller de bois. + +La Mole et Coconnas jetèrent un cri de surprise. À ce cri l'homme +releva la tête, et, répondant par un cri pareil, laissa échapper +sa casserole, ne conservant à la main que sa cuiller de bois. + +-- _In nomine Patris_, dit l'homme en agitant sa cuiller comme il +eût fait d'un goupillon, _et Filii, et Spiritus sancti..._ + +_-- _Maître La Hurière! s'écrièrent les jeunes gens. + +-- Messieurs de Coconnas et de la Mole! dit La Hurière. + +-- Vous n'êtes donc pas mort? fit Coconnas. + +-- Mais vous êtes donc vivants? demanda l'hôte. + +-- Je vous ai vu tomber, cependant, dit Coconnas; j'ai entendu le +bruit de la balle qui vous cassait quelque chose, je ne sais pas +quoi. Je vous ai laissé couché dans le ruisseau, perdant le sang +par le nez, par la bouche et même par les yeux. + +-- Tout cela est vrai comme l'Évangile, monsieur de Coconnas. +Mais, ce bruit que vous avez entendu, c'était celui de la balle +frappant sur ma salade, sur laquelle, heureusement, elle s'est +aplatie; mais le coup n'en a pas été moins rude, et la preuve, +ajouta La Hurière en levant son bonnet et montrant sa tête pelée +comme un genou, c'est que, comme vous le voyez, il ne m'en est pas +resté un cheveu. + +Les deux jeunes gens éclatèrent de rire en voyant cette figure +grotesque. + +-- Ah! ah! vous riez! dit La Hurière un peu rassuré, vous ne venez +donc pas avec de mauvaises intentions? + +-- Et vous, maître La Hurière, vous êtes donc guéri de vos goûts +belliqueux? + +-- Oui, ma foi, oui, messieurs; et maintenant... + +-- Eh bien? maintenant... + +-- Maintenant, j'ai fait voeu de ne plus voir d'autre feu que +celui de ma cuisine. + +-- Bravo! dit Coconnas, voilà qui est prudent. Maintenant, ajouta +le Piémontais, nous avons laissé dans vos écuries deux chevaux, et +dans vos chambres deux valises. + +-- Ah diable! fit l'hôte se grattant l'oreille. + +-- Eh bien? + +-- Deux chevaux, vous dites? + +-- Oui, dans l'écurie. + +-- Et deux valises? + +-- Oui, dans la chambre. + +-- C'est que, voyez-vous... vous m'aviez cru mort, n'est-ce pas? + +-- Certainement. + +-- Vous avouez que, puisque vous vous êtes trompés, je pouvais +bien me tromper de mon côté. + +-- En nous croyant morts aussi? vous étiez parfaitement libre. + +-- Ah! voilà! ... c'est que, comme vous mouriez intestat..., +continua maître La Hurière. + +-- Après? + +-- J'ai cru, j'ai eu tort, je le vois bien maintenant... + +-- Qu'avez-vous cru, voyons? + +-- J'ai cru que je pouvais hériter de vous. + +-- Ah! ah! firent les deux jeunes gens. + +-- Je n'en suis pas moins on ne peut plus satisfait que vous soyez +vivants, messieurs. + +-- De sorte que vous avez vendu nos chevaux? dit Coconnas. + +-- Hélas! dit La Hurière. + +-- Et nos valises? continua La Mole. + +-- Oh! les valises! non..., s'écria La Hurière, mais seulement ce +qu'il y avait dedans. + +-- Dis donc, La Mole, reprit Coconnas, voilà, ce me semble, un +hardi coquin... Si nous l'étripions? + +Cette menace parut faire un grand effet sur maître La Hurière, qui +hasarda ces paroles: + +-- Mais, messieurs, on peut s'arranger, ce me semble. + +-- Écoute, dit La Mole, c'est moi qui ai le plus à me plaindre de +toi. + +-- Certainement, monsieur le comte, car je me rappelle que, dans +un moment de folie, j'ai eu l'audace de vous menacer. + +-- Oui, d'une balle qui m'est passée à deux pouces au-dessus de la +tête. + +-- Vous croyez? + +-- J'en suis sûr. + +-- Si vous en êtes sûr, monsieur de la Mole, dit La Hurière en +ramassant sa casserole d'un air innocent, je suis trop votre +serviteur pour vous démentir. + +-- Eh bien, dit La Mole, pour ma part, je ne te réclame rien. + +-- Comment, mon gentilhomme! ... + +-- Si ce n'est... + +-- Aïe! aïe! ... fit La Hurière. + +-- Si ce n'est un dîner pour moi et mes amis toutes les fois que +je me trouverai dans ton quartier. + +-- Comment donc! s'écria La Hurière ravi, à vos ordres, mon +gentilhomme, à vos ordres! + +-- Ainsi, c'est chose convenue? + +-- De grand coeur... Et vous, monsieur de Coconnas, continua +l'hôte, souscrivez-vous au marché? + +-- Oui; mais, comme mon ami, j'y mets une petite condition. + +-- Laquelle? + +-- C'est que vous rendrez à M. de La Mole les cinquante écus que +je lui dois et que je vous ai confiés. + +-- À moi, monsieur! Et quand cela? + +-- Un quart d'heure avant que vous vendissiez mon cheval et ma +valise. La Hurière fit un signe d'intelligence. + +-- Ah! je comprends! dit-il. + +Et il s'avança vers une armoire, en tira, l'un après l'autre, +cinquante écus qu'il apporta à La Mole. + +-- Bien, monsieur, dit le gentilhomme, bien! servez-nous une +omelette. Les cinquante écus seront pour M. Grégoire. + +-- Oh! s'écria La Hurière, en vérité, mes gentilshommes, vous êtes +des coeurs de princes, et vous pouvez compter sur moi à la vie et +à la mort. + +-- En ce cas, dit Coconnas, faites-nous l'omelette demandée, et +n'y épargnez ni le beurre ni le lard. Puis se retournant vers la +pendule: + +-- Ma foi, tu as raison, La Mole, dit-il. Nous avons encore trois +heures à attendre, autant donc les passer ici qu'ailleurs. +D'autant plus que, si je ne me trompe, nous sommes ici presque à +moitié chemin du pont Saint-Michel. + +Et les deux jeunes gens allèrent reprendre à table et dans la +petite pièce du fond la même place qu'ils occupaient pendant cette +fameuse soirée du 24 août 1572, pendant laquelle Coconnas avait +proposé à La Mole de jouer l'un contre l'autre la première +maîtresse qu'ils auraient. + +Avouons, à l'honneur de la moralité des deux jeunes gens, que ni +l'un ni l'autre n'eut l'idée de faire à son compagnon ce soir-là +pareille proposition. + + + +XIX +Le logis de maître René, le parfumeur de la reine mère + + +À l'époque où se passe l'histoire que nous racontons à nos +lecteurs, il n'existait, pour passer d'une partie de la ville à +l'autre, que cinq ponts, les uns de pierre, les autres de bois; +encore ces cinq ponts aboutissaient-ils à la Cité. C'étaient le +pont des Meuniers, le Pont-au-Change, le pont Notre-Dame, le +Petit-Pont et le pont Saint-Michel. + +Aux autres endroits où la circulation était nécessaire, des bacs +étaient établis, et tant bien que mal remplaçaient les ponts. + +Ces cinq ponts étaient garnis de maisons, comme l'est encore +aujourd'hui le Ponte-Vecchio à Florence. + +Parmi ces cinq ponts, qui chacun ont leur histoire, nous nous +occuperons particulièrement, pour le moment, du pont Saint-Michel. + +Le pont Saint-Michel avait été bâti en pierres en 1373: malgré son +apparente solidité, un débordement de la Seine le renversa en +partie le 31 janvier 1408; en 1416, il avait été reconstruit en +bois; mais pendant la nuit du 16 décembre 1547 il avait été +emporté de nouveau; vers 1550, c'est-à-dire vingt-deux ans avant +l'époque où nous sommes arrivés, on le reconstruisit en bois, et, +quoiqu'on eût déjà eu besoin de le réparer, il passait pour assez +solide. + +Au milieu des maisons qui bordaient la ligne du pont, faisant face +au petit îlot sur lequel avaient été brûlés les Templiers, et où +pose aujourd'hui le terre-plein du Pont-Neuf, on remarquait une +maison à panneaux de bois sur laquelle un large toit s'abaissait +comme la paupière d'un oeil immense. À la seule fenêtre qui +s'ouvrît au premier étage, au-dessus d'une fenêtre et d'une porte +de rez-de-chaussée hermétiquement fermée, transparaissait une +lueur rougeâtre qui attirait les regards des passants sur la +façade basse, large, peinte en bleu avec de riches moulures +dorées. Une espèce de frise, qui séparait le rez-de-chaussée du +premier étage, représentait une foule de diables dans des +attitudes plus grotesques les unes que les autres, et un large +ruban, peint en bleu comme la façade, s'étendait entre la frise et +la fenêtre du premier, avec cette inscription: + +_René, Florentin, parfumeur de Sa Majesté la reine mère._ + +La porte de cette boutique, comme nous l'avons dit, était bien +verrouillée; mais, mieux que par ses verrous, elle était défendue +des attaques nocturnes par la réputation si effrayante de son +locataire que les passants qui traversaient le pont à cet endroit +le traversaient presque toujours en décrivant une courbe qui les +rejetait vers l'autre rang de maisons, comme s'ils eussent redouté +que l'odeur des parfums ne suât jusqu'à eux par la muraille. + +Il y avait plus: les voisins de droite et de gauche, craignant +sans doute d'être compromis par le voisinage, avaient, depuis +l'installation de maître René sur le pont Saint-Michel, déguerpi +l'un et l'autre de leur logis, de sorte que les deux maisons +attenantes à la maison de René étaient demeurées désertes et +fermées. Cependant, malgré cette solitude et cet abandon, des +passants attardés avaient vu jaillir, à travers les contrevents +fermés de ces maisons vides, certains rayons de lumière, et +assuraient avoir entendu certains bruits pareils à des plaintes, +qui prouvaient que des êtres quelconques fréquentaient ces deux +maisons; seulement on ignorait si ces êtres appartenaient à ce +monde ou à l'autre. + +Il en résultait que les locataires des deux maisons attenantes aux +deux maisons désertes se demandaient de temps en temps s'il ne +serait pas prudent à eux de faire à leur tour comme leurs voisins +avaient fait. + +C'était sans doute à ce privilège de terreur qui lui était +publiquement acquis que maître René avait dû de conserver seul du +feu après l'heure consacrée. Ni ronde ni guet n'eût osé d'ailleurs +inquiéter un homme doublement cher à Sa Majesté, en sa qualité de +compatriote et de parfumeur. + +Comme nous supposons que le lecteur cuirassé par le philosophisme +du XVIIIe siècle ne croit plus ni à la magie ni aux magiciens, +nous l'inviterons à entrer avec nous dans cette habitation qui, à +cette époque de superstitieuse croyance, répandait autour d'elle +un si profond effroi. + +La boutique du rez-de-chaussée est sombre et déserte à partir de +huit heures du soir, moment auquel elle se ferme pour ne plus se +rouvrir qu'assez avant quelquefois dans la journée du lendemain; +c'est là que se fait la vente quotidienne des parfums, des +onguents et des cosmétiques de tout genre que débite l'habile +chimiste. Deux apprentis l'aident dans cette vente de détail, mais +ils ne couchent pas dans la maison; ils couchent rue de la +Calandre. Le soir, ils sortent un instant avant que la boutique +soit fermée. Le matin, ils se promènent devant la porte jusqu'à ce +que la boutique soit ouverte. + +Cette boutique du rez-de-chaussée est donc, comme nous l'avons +dit, sombre et déserte. + +Dans cette boutique assez large et assez profonde, il y a deux +portes, chacune donnant sur un escalier. Un des escaliers rampe +dans la muraille même, et il est latéral: l'autre est extérieur et +est visible du quai qu'on appelle aujourd'hui le quai des +Augustins, et de la berge qu'on appelle aujourd'hui le quai des +Orfèvres. + +Tous deux conduisent à la chambre du premier. + +Cette chambre est de la même grandeur que celle du rez-de- +chaussée, seulement une tapisserie tendue dans le sens du pont la +sépare en deux compartiments. Au fond du premier compartiment +s'ouvre la porte donnant sur l'escalier extérieur. Sur la face +latérale du second s'ouvre la porte de l'escalier secret; +seulement cette porte est invisible, car elle est cachée par une +haute armoire sculptée, scellée à elle par des crampons de fer, et +qu'elle poussait en s'ouvrant. Catherine seule connaît avec René +le secret de cette porte, c'est par là qu'elle monte et qu'elle +descend; c'est l'oreille ou l'oeil posé contre cette armoire dans +laquelle des trous sont ménagés, qu'elle écoute et qu'elle voit ce +qui se passe dans la chambre. + +Deux autres portes parfaitement ostensibles s'offrent encore sur +les côtés latéraux de ce second compartiment. L'une s'ouvre sur +une petite chambre éclairée par le toit et qui n'a pour tout +meuble qu'un vaste fourneau, des cornues, des alambics, des +creusets: c'est le laboratoire de l'alchimiste. L'autre s'ouvre +sur une cellule plus bizarre que le reste de l'appartement, car +elle n'est point éclairée du tout, car elle n'a ni tapis ni +meubles, mais seulement une sorte d'autel de pierre. + +Le parquet est une dalle inclinée du centre aux extrémités, et aux +extrémités court au pied du mur une espèce de rigole aboutissant à +un entonnoir par l'orifice duquel on voit couler l'eau sombre de +la Seine. À des clous enfoncés dans la muraille sont suspendus des +instruments de forme bizarre, tous aigus ou tranchants; la pointe +en est fine comme celle d'une aiguille, le fil en est tranchant +comme celui d'un rasoir; les uns brillent comme des miroirs; les +autres, au contraire, sont d'un gris mat ou d'un bleu sombre. + +Dans un coin, deux poules noires se débattent, attachées l'une à +l'autre par la patte, c'est le sanctuaire de l'augure. + +Revenons à la chambre du milieu, à la chambre aux deux +compartiments. + +C'est là qu'est introduit le vulgaire des consultants; c'est là +que les ibis égyptiens, les momies aux bandelettes dorées, le +crocodile bâillant au plafond, les têtes de mort aux yeux vides et +aux dents branlantes, enfin les bouquins poudreux vénérablement +rongés par les rats, offrent à l'oeil du visiteur le pêle-mêle +d'où résultent les émotions diverses qui empêchent la pensée de +suivre son droit chemin. Derrière le rideau sont des fioles, des +boîtes particulières, des amphores à l'aspect sinistre; tout cela +est éclairé par deux petites lampes d'argent exactement pareilles, +qui semblent enlevées à quelque autel de Santa-Maria-Novella ou de +l'église Dei Servi de Florence, et qui, brûlant une huile +parfumée, jettent leur clarté jaunâtre du haut de la voûte sombre +où chacune est suspendue par trois chaînettes noircies. + +René, seul et les bras croisés, se promène à grands pas dans le +second compartiment de la chambre du milieu, en secouant la tête. +Après une méditation longue et douloureuse, il s'arrête devant un +sablier. + +-- Ah! ah! dit-il, j'ai oublié de le retourner, et voilà que +depuis longtemps peut-être tout le sable est passé. + +Alors, regardant la lune qui se dégage à grand-peine d'un grand +nuage noir qui semble peser sur la pointe du clocher de Notre- +Dame: + +-- Neuf heures, dit-il. Si elle vient, elle viendra comme +d'habitude, dans une heure ou une heure et demie; il y aura donc +temps pour tout. + +En ce moment on entendit quelque bruit sur le pont. René appliqua +son oreille à l'orifice d'un long tuyau dont l'autre extrémité +allait s'ouvrir sur la rue, sous la forme d'une tête de Guivre. + +-- Non, dit-il, ce n'est ni _elle_, ni _elles._ Ce sont des pas +d'hommes; ils s'arrêtent devant ma porte; ils viennent ici. En +même temps trois coups secs retentirent. René descendit +rapidement; cependant il se contenta d'appuyer son oreille contre +la porte sans ouvrir encore. Les mêmes trois coups secs se +renouvelèrent. + +-- Qui va là? demanda maître René. + +-- Est-il bien nécessaire de dire nos noms? demanda une voix. + +-- C'est indispensable, répondit René. + +-- En ce cas, je me nomme le comte Annibal de Coconnas, dit la +même voix qui avait déjà parlé. + +-- Et moi, le comte Lerac de la Mole, dit une autre voix qui, pour +la première fois, se faisait entendre. + +-- Attendez, attendez, messieurs, je suis à vous. Et en même temps +René, tirant les verrous, enlevant les barres, ouvrit aux deux +jeunes gens la porte qu'il se contenta de fermer à la clef; puis, +les conduisant par l'escalier extérieur, il les introduisit dans +le second compartiment. La Mole, en entrant, fit le signe de la +croix sous son manteau; il était pâle, et sa main tremblait sans +qu'il pût réprimer cette faiblesse. Coconnas regarda chaque chose +l'une après l'autre, et trouvant au milieu de son examen la porte +de la cellule, il voulut l'ouvrir. + +-- Permettez, mon gentilhomme, dit René de sa voix grave et en +posant sa main sur celle de Coconnas, les visiteurs qui me font +l'honneur d'entrer ici n'ont la jouissance que de cette partie de +la chambre. + +-- Ah! c'est différent, reprit Coconnas; et, d'ailleurs, je sens +que j'ai besoin de m'asseoir. Et il se laissa aller sur une +chaise. + +Il se fit un instant de profond silence: maître René attendait que +l'un ou l'autre des deux jeunes gens s'expliquât. Pendant ce +temps, on entendait la respiration sifflante de Coconnas, encore +mal guéri. + +-- Maître René, dit-il enfin, vous êtes un habile homme, dites-moi +donc si je demeurerai estropié de ma blessure, c'est-à-dire si +j'aurai toujours cette courte respiration qui m'empêche de monter +à cheval, de faire des armes et de manger des omelettes au lard. + +René approcha son oreille de la poitrine de Coconnas, et écouta +attentivement le jeu des poumons. + +-- Non, monsieur le comte, dit-il, vous guérirez. + +-- En vérité? + +-- Je vous l'affirme. + +-- Vous me faites plaisir. Il se fit un nouveau silence. + +-- Ne désirez-vous pas savoir encore autre chose, monsieur le +comte? + +-- Si fait, dit Coconnas; je désire savoir si je suis +véritablement amoureux. + +-- Vous l'êtes, dit René. + +-- Comment le savez-vous? + +-- Parce que vous le demandez. + +-- Mordi! je crois que vous avez raison. Mais de qui? + +-- De celle qui dit maintenant à tout propos le juron que vous +venez de dire. + +-- En vérité, dit Coconnas stupéfait, maître René, vous êtes un +habile homme. À ton tour, La Mole. La Mole rougit et demeura +embarrassé. + +-- Eh! que diable! dit Coconnas, parle donc! + +-- Parlez, dit le Florentin. + +-- Moi, monsieur René, balbutia La Mole dont la voix se rassura +peu à peu, je ne veux pas vous demander si je suis amoureux, car +je sais que je le suis et ne m'en cache point; mais dites-moi si +je serai aimé, car en vérité tout ce qui m'était d'abord un sujet +d'espoir tourne maintenant contre moi. + +-- Vous n'avez peut-être pas fait tout ce qu'il faut faire pour +cela. + +-- Qu'y a-t-il à faire, monsieur, qu'à prouver par son respect et +son dévouement à la dame de ses pensées qu'elle est véritablement +et profondément aimée? + +-- Vous savez, dit René, que ces démonstrations sont parfois bien +insignifiantes. + +-- Alors, il faut désespérer? + +-- Non, alors il faut recourir à la science. Il y a dans la nature +humaine des antipathies qu'on peut vaincre, des sympathies qu'on +peut forcer. Le fer n'est pas l'aimant; mais en l'aimantant, à son +tour il attire le fer. + +-- Sans doute, sans doute, murmura La Mole; mais je répugne à +toutes ces conjurations. + +-- Ah! si vous répugnez, dit René, alors il ne fallait pas venir. + +-- Allons donc, allons donc, dit Coconnas, vas-tu faire l'enfant à +présent? Monsieur René, pouvez-vous me faire voir le diable? + +-- Non, monsieur le comte. + +-- J'en suis fâché, j'avais deux mots à lui dire, et cela eût +peut-être encouragé La Mole. + +-- Eh bien, soit! dit La Mole, abordons franchement la question. +On m'a parlé de figures en cire modelées à la ressemblance de +l'objet aimé. Est-ce un moyen? + +-- Infaillible. + +-- Et rien, dans cette expérience, ne peut porter atteinte à la +vie ni à la santé de la personne qu'on aime? + +-- Rien. + +-- Essayons donc. + +-- Veux-tu que je commence? dit Coconnas. + +-- Non, dit La Mole, et, puisque me voilà engagé, j'irai jusqu'au +bout. + +-- Désirez-vous beaucoup, ardemment, impérieusement savoir à quoi +vous en tenir, monsieur de la Mole? demanda le Florentin. + +-- Oh! s'écria La Mole, j'en meurs, maître René. Au même instant +on heurta doucement à la porte de la rue, si doucement que maître +René entendit seul ce bruit, et encore parce qu'il s'y attendait +sans doute. Il approcha sans affectation, et tout en faisant +quelques questions oiseuses à La Mole, son oreille du tuyau et +perçut quelques éclats de voix qui parurent le fixer. + +-- Résumez donc maintenant votre désir, dit-il, et appelez la +personne que vous aimez. + +La Mole s'agenouilla comme s'il eût parlé à une divinité, et René, +passant dans le premier compartiment, glissa sans bruit par +l'escalier extérieur: un instant après des pas légers effleuraient +le plancher de la boutique. + +La Mole, en se relevant, vit devant lui maître René; le Florentin +tenait à la main une petite figurine de cire d'un travail assez +médiocre; elle portait une couronne et un manteau. + +-- Voulez-vous toujours être aimé de votre royale maîtresse? +demanda le parfumeur. + +-- Oui, dût-il m'en coûter la vie, dussé-je y perdre mon âme, +répondit La Mole. + +-- C'est bien, dit le Florentin en prenant du bout des doigts +quelques gouttes d'eau dans une aiguière et en les secouant sur la +tête de la figurine en prononçant quelques mots latins. + +La Mole frissonna, il comprit qu'un sacrilège s'accomplissait. + +-- Que faites-vous? demanda-t-il. + +-- Je baptise cette petite figurine du nom de Marguerite. + +-- Mais dans quel but? + +-- Pour établir la sympathie. La Mole ouvrait la bouche pour +l'empêcher d'aller plus avant, mais un regard railleur de Coconnas +l'arrêta. René, qui avait vu le mouvement, attendit. + +-- Il faut la pleine et entière volonté, dit-il. + +-- Faites, répondit La Mole. René traça sur une petite banderole +de papier rouge quelques caractères cabalistiques, les passa dans +une aiguille d'acier, et avec cette aiguille, piqua la statuette +au coeur. Chose étrange! à l'orifice de la blessure apparut une +gouttelette de sang, puis il mit le feu au papier. + +La chaleur de l'aiguille fit fondre la cire autour d'elle et sécha +la gouttelette de sang. + +-- Ainsi, dit René, par la force de la sympathie, votre amour +percera et brûlera le coeur de la femme que vous aimez. + +Coconnas, en sa qualité d'esprit fort, riait dans sa moustache et +raillait tout bas; mais La Mole, aimant et superstitieux, sentait +une sueur glacée perler à la racine de ses cheveux. + +-- Et maintenant, dit René, appuyez vos lèvres sur les lèvres de +la statuette en disant: «Marguerite, je t'aime; viens, +Marguerite!» + +La Mole obéit. En ce moment on entendit ouvrir la porte de la +seconde chambre, et des pas légers s'approchèrent. Coconnas, +curieux et incrédule, tira son poignard, et craignant s'il tentait +de soulever la tapisserie, que René ne lui fît la même observation +que lorsqu'il voulut ouvrir la porte, fendit avec son poignard +l'épaisse tapisserie, et, ayant appliqué son oeil à l'ouverture, +poussa un cri d'étonnement auquel deux cris de femmes répondirent. + +-- Qu'y a-t-il? demanda La Mole prêt à laisser tomber la figurine +de cire, que René lui reprit des mains. + +-- Il y a, reprit Coconnas, que la duchesse de Nevers et madame +Marguerite sont là. + +-- Eh bien, incrédules! dit René avec un sourire austère, doutez- +vous encore de la force de la sympathie? + +La Mole était resté pétrifié en apercevant sa reine. Coconnas +avait eu un moment d'éblouissement en reconnaissant madame de +Nevers. L'un se figura que les sorcelleries de maître René avaient +évoqué le fantôme de Marguerite; l'autre, en voyant entrouverte +encore la porte par laquelle les charmants fantômes étaient +entrés, eut bientôt trouvé l'explication de ce prodige dans le +monde vulgaire et matériel. + +Pendant que La Mole se signait et soupirait à fendre des quartiers +de roc, Coconnas, qui avait eu tout le temps de se faire des +questions philosophiques et de chasser l'esprit malin à l'aide de +ce goupillon qu'on appelle l'incrédulité, Coconnas, voyant par +l'ouverture du rideau fermé l'ébahissement de madame de Nevers et +le sourire un peu caustique de Marguerite, jugea que le moment +était décisif, et comprenant que l'on peut dire pour un ami ce que +l'on n'ose dire pour soi-même, au lieu d'aller à madame de Nevers, +il alla droit à Marguerite, et mettant un genou en terre à la +façon dont était représenté, dans les parades de la foire, le +grand Artaxerce, il s'écria d'une voix à laquelle le sifflement de +sa blessure donnait un certain accent qui ne manquait pas de +puissance: + +-- Madame, à l'instant même, sur la demande de mon ami le comte de +la Mole, maître René évoquait votre ombre; or, à mon grand +étonnement, votre ombre est apparue accompagnée d'un corps qui +m'est bien cher et que je recommande à mon ami. Ombre de Sa +Majesté la reine de Navarre, voulez-vous bien dire au corps de +votre compagne de passer de l'autre côté du rideau? + +Marguerite se mit à rire et fit signe à Henriette qui passa de +l'autre côté. + +-- La Mole, mon ami! dit Coconnas, sois éloquent comme Démosthène, +comme Cicéron, comme M. le chancelier de l'Hospital; et songe +qu'il y va de ma vie si tu ne persuades pas au corps de madame la +duchesse de Nevers que je suis son plus dévoué, son plus obéissant +et son plus fidèle serviteur. + +-- Mais..., balbutia La Mole. + +-- Fait ce que je te dis; et vous, maître René, veillez à ce que +personne ne nous dérange. + +René fit ce que lui demandait Coconnas. + +-- Mordi! monsieur, dit Marguerite, vous êtes homme d'esprit. Je +vous écoute; voyons, qu'avez-vous à me dire? + +-- J'ai à vous dire, madame, que l'ombre de mon ami, car c'est une +ombre, et la preuve c'est qu'elle ne prononce pas le plus petit +mot, j'ai donc à vous dire que cette ombre me supplie d'user de la +faculté qu'ont les corps de parler intelligiblement pour vous +dire: Belle ombre, le gentilhomme ainsi excorporé a perdu tout son +corps et tout son souffle par la rigueur de vos yeux. Si vous +étiez vous-même, je demanderais à maître René de m'abîmer dans +quelque trou sulfureux plutôt que de tenir un pareil langage à la +fille du roi Henri II, à la soeur du roi Charles IX, et à l'épouse +du roi de Navarre. Mais les ombres sont dégagées de tout orgueil +terrestre, et elles ne se fâchent pas quand on les aime. Or, priez +votre corps, madame, d'aimer un peu l'âme de ce pauvre La Mole, +âme en peine s'il en fut jamais; âme persécutée d'abord par +l'amitié, qui lui a, à trois reprises, enfoncé plusieurs pouces de +fer dans le ventre; âme brûlée par le feu de vos yeux, feu mille +fois plus dévorant que tous les feux de l'enfer. Ayez donc pitié +de cette pauvre âme, aimez un peu ce qui fut le beau La Mole, et +si vous n'avez plus la parole, usez du geste, usez du sourire. +C'est une âme fort intelligente que celle de mon ami, et elle +comprendra tout. Usez-en, mordi! ou je passe mon épée au travers +du corps de René, pour qu'en vertu du pouvoir qu'il a sur les +ombres il force la vôtre, qu'il a déjà évoquée si à propos, de +faire des choses peu séantes pour une ombre honnête comme vous me +faites l'effet de l'être. + +À cette péroraison de Coconnas, qui s'était campé devant la reine +en Énée descendant aux enfers, Marguerite ne put retenir un énorme +éclat de rire, et, tout en gardant le silence qui convenait en +pareille occasion à une ombre royale, elle tendit la main à +Coconnas. + +Celui-ci la reçut délicatement dans la sienne, en appelant La +Mole. + +-- Ombre de mon ami, s'écria-t-il, venez ici à l'instant même. La +Mole, tout stupéfait et tout palpitant, obéit. + +-- C'est bien, dit Coconnas en le prenant par-derrière la tête; +maintenant approchez la vapeur de votre beau visage brun de la +blanche et vaporeuse main que voici. + +Et Coconnas, joignant le geste aux paroles, unit cette fine main à +la bouche de La Mole, et les retint un instant respectueusement +appuyées l'une sur l'autre, sans que la main essayât de se dégager +de la douce étreinte. + +Marguerite n'avait pas cessé de sourire, mais madame de Nevers ne +souriait pas, elle, encore tremblante de l'apparition inattendue +des deux gentilshommes. Elle sentait augmenter son malaise de +toute la fièvre d'une jalousie naissante, car il lui semblait que +Coconnas n'eût pas dû oublier ainsi ses affaires pour celles des +autres. + +La Mole vit la contraction de son sourcil, surprit l'éclair +menaçant de ses yeux, et, malgré le trouble enivrant où la volupté +lui conseillait de s'engourdir, il comprit le danger que courait +son ami et devina ce qu'il devait tenter pour l'y soustraire. + +Se levant donc et laissant la main de Marguerite dans celle de +Coconnas, il alla saisir celle de la duchesse de Nevers, et, +mettant un genou en terre: + +-- Ô la plus belle, ô la plus adorable des femmes! dit-il, je +parle des femmes vivantes, et non des ombres (et il adressa un +regard et un sourire à Marguerite), permettez à une âme dégagée de +son enveloppe grossière de réparer les absences d'un corps tout +absorbé par une amitié matérielle. M. de Coconnas, que vous voyez, +n'est qu'un homme, un homme d'une structure ferme et hardie, c'est +une chair belle à voir peut-être, mais périssable comme toute +chair: _Omnis caro fenum._ Bien que ce gentilhomme m'adresse du +matin au soir les litanies les plus suppliantes à votre sujet, +bien que vous l'ayez vu distribuer les plus rudes coups que l'on +ait jamais fournis en France, ce champion si fort en éloquence +près d'une ombre n'ose parler à une femme. C'est pour cela qu'il +s'est adressé à l'ombre de la reine, en me chargeant, moi, de +parler à votre beau corps, de vous dire qu'il dépose à vos pieds +son coeur et son âme; qu'il demande à vos yeux divins de le +regarder en pitié; à vos doigts roses et brûlants de l'appeler +d'un signe; à votre voix vibrante et harmonieuse de lui dire de +ces mots qu'on n'oublie pas; ou sinon, il m'a encore prié d'une +chose, c'est, dans le cas où il ne pourrait vous attendrir, de lui +passer, pour la seconde fois, mon épée, qui est une lame +véritable, les épées n'ont d'ombre qu'au soleil, de lui passer, +dis-je, pour la seconde fois, mon épée au travers du corps; car il +ne saurait vivre si vous ne l'autorisez à vivre exclusivement pour +vous. + +Autant Coconnas avait mis de verve et de pantalonnade dans son +discours, autant La Mole venait de déployer de sensibilité, de +puissance enivrante et de câline humilité dans sa supplique. + +Les yeux de Henriette se détournèrent de La Mole, qu'elle avait +écouté tout le temps qu'il venait de parler, et se portèrent sur +Coconnas pour voir si l'expression du visage du gentilhomme était +en harmonie avec l'oraison amoureuse de son ami. Il paraît qu'elle +en fut satisfaite, car rouge, haletante, vaincue, elle dit à +Coconnas avec un sourire qui découvrait une double rangée de +perles enchâssées dans du corail: + +-- Est-ce vrai? + +-- Mordi! s'écria Coconnas fasciné par ce regard, et brûlant des +feux du même fluide, c'est vrai! ... Oh! oui, madame, c'est vrai, +vrai sur votre vie, vrai sur ma mort! + +-- Alors; venez donc! dit Henriette en lui tendant la main avec un +abandon qui trahissait la langueur de ses yeux. + +Coconnas jeta en l'air son toquet de velours et d'un bond fut près +de la jeune femme, tandis que La Mole, rappelé de son côté par un +geste de Marguerite, faisait avec son ami un chassé-croisé +amoureux. + +En ce moment René apparut à la porte du fond. + +-- Silence! ... s'écria-t-il avec un accent qui éteignit toute +cette flamme; silence! + +Et l'on entendit dans l'épaisseur de la muraille le frôlement du +fer grinçant dans une serrure et le cri d'une porte roulant sur +ses gonds. + +-- Mais, dit Marguerite fièrement, il me semble que personne n'a +le droit d'entrer ici quand nous y sommes! + +-- Pas même la reine mère? murmura René à son oreille. + +Marguerite s'élança aussitôt par l'escalier extérieur, attirant La +Mole après elle; Henriette et Coconnas, à demi enlacés, +s'enfuirent sur leurs traces, tous quatre s'envolant comme +s'envolent, au premier bruit indiscret, les oiseaux gracieux qu'on +a vus se becqueter sur une branche en fleur. + + + +XX +Les poules noires + + +Il était temps que les deux couples disparussent. Catherine +mettait la clef dans la serrure de la seconde porte au moment où +Coconnas et madame de Nevers sortaient par l'issue du fond, et +Catherine en entrant put entendre le craquement de l'escalier sous +les pas des fugitifs. + +Elle jeta autour d'elle un regard inquisiteur, et arrêtant enfin +son oeil soupçonneux sur René, qui se trouvait debout et incliné +devant elle: + +-- Qui était là? demanda-t-elle. + +-- Des amants qui se sont contentés de ma parole quand je leur ai +assuré qu'ils s'aimaient. + +-- Laissons cela, dit Catherine en haussant les épaules; n'y a-t- +il plus personne ici? + +-- Personne que Votre Majesté et moi. + +-- Avez-vous fait ce que je vous ai dit? + +-- À propos des poules noires? + +-- Oui. + +-- Elles sont prêtes, madame. + +-- Ah! si vous étiez juif! murmura Catherine. + +-- Moi, juif, madame, pourquoi? + +-- Parce que vous pourriez lire les livres précieux qu'ont écrits +les Hébreux sur les sacrifices. Je me suis fait traduire l'un +d'eux, et j'ai vu que ce n'était ni dans le coeur ni dans le foie, +comme les Romains, que les Hébreux cherchaient les présages: +c'était dans la disposition du cerveau et dans la figuration des +lettres qui y sont tracées par la main toute-puissante de la +destinée. + +-- Oui, madame! je l'ai aussi entendu dire par un vieux rabbin de +mes amis. + +-- Il y a, dit Catherine, des caractères ainsi dessinés qui +ouvrent toute une voie prophétique; seulement les savants +chaldéens recommandent... + +-- Recommandent... quoi? demanda René, voyant que la reine +hésitait à continuer. + +-- Recommandent que l'expérience se fasse sur des cerveaux +humains, comme étant plus développés et plus sympathiques à la +volonté du consultant. + +-- Hélas! madame, dit René, Votre Majesté sait bien que c'est +impossible! + +-- Difficile du moins, dit Catherine; car si nous avions su cela à +la Saint-Barthélemy... hein, René! Quelle riche récolte! Le +premier condamné... j'y songerai. En attendant, demeurons dans le +cercle du possible... La chambre des sacrifices est-elle préparée? + +-- Oui, madame. + +-- Passons-y. + +René alluma une bougie faite d'éléments étranges et dont l'odeur, +tantôt subtile et pénétrante, tantôt nauséabonde et fumeuse, +révélait l'introduction de plusieurs matières: puis éclairant +Catherine, il passa le premier dans la cellule. + +Catherine choisit elle-même parmi tous les instruments de +sacrifice un couteau d'acier bleuissant, tandis que René allait +chercher une des deux poules qui roulaient dans un coin leur oeil +d'or inquiet. + +-- Comment procéderons-nous? + +-- Nous interrogerons le foie de l'une et le cerveau de l'autre. +Si les deux expériences nous donnent les mêmes résultats, il +faudra bien croire, surtout si ces résultats se combinent avec +ceux précédemment obtenus. + +-- Par où commencerons-nous? + +-- Par l'expérience du foie. + +-- C'est bien, dit René. Et il attacha la poule sur le petit autel +à deux anneaux placés aux deux extrémités, de manière que l'animal +renversé sur le dos ne pouvait que se débattre sans bouger de +place. Catherine lui ouvrit la poitrine d'un seul coup de couteau. + +La poule jeta trois cris, et expira après s'être assez longtemps +débattue. + +-- Toujours trois cris, murmura Catherine, trois signes de mort. +Puis elle ouvrit le corps. + +-- Et le foie pendant à gauche, continua-t-elle, toujours à +gauche, triple mort suivie d'une déchéance. Sais-tu, René, que +c'est effrayant? + +-- Il faut voir, madame, si les présages de la seconde victime +coïncideront avec ceux de la première. + +René détacha le cadavre de la poule et le jeta dans un coin; puis +il alla vers l'autre, qui, jugeant de son sort par celui de sa +compagne, essaya de s'y soustraire en courant tout autour de la +cellule, et qui enfin, se voyant prise dans un coin, s'envola par- +dessus la tête de René, et s'en alla dans son vol éteindre la +bougie magique que tenait à la main Catherine. + +-- Vous le voyez, René, dit la reine. C'est ainsi que s'éteindra +notre race. La mort soufflera dessus et elle disparaîtra de la +surface de la terre. Trois fils, cependant, trois fils! ... +murmura-t-elle tristement. + +René lui prit des mains la bougie éteinte et alla la rallumer dans +la pièce à côté. Quand il revint, il vit la poule qui s'était +fourré la tête dans l'entonnoir. + +-- Cette fois, dit Catherine, j'éviterai les cris, car je lui +trancherai la tête d'un seul coup. + +Et en effet, lorsque la poule fut attachée, Catherine, comme elle +l'avait dit, d'un seul coup lui trancha la tête. Mais dans la +convulsion suprême, le bec s'ouvrit trois fois et se rejoignit +pour ne plus se rouvrir. + +-- Vois-tu! dit Catherine épouvantée. À défaut de trois cris, +trois soupirs. Trois, toujours trois. Ils mourront tous les trois. +Toutes ces âmes, avant de partir, comptent et appellent jusqu'à +trois. Voyons maintenant les signes de la tête. + +Alors Catherine abattit la crête pâlie de l'animal, ouvrit avec +précaution le crâne, et le séparant de manière à laisser à +découvert les lobes du cerveau, elle essaya de trouver la forme +d'une lettre quelconque sur les sinuosités sanglantes que trace la +division de la pulpe cérébrale. + +-- Toujours, s'écria-t-elle en frappant dans ses deux mains, +toujours! et cette fois le pronostic est plus clair que jamais. +Viens et regarde. + +René s'approcha. + +-- Quelle est cette lettre? lui demanda Catherine en lui désignant +un signe. + +-- Un H, répondit René. + +-- Combien de fois répété? René compta. + +-- Quatre, dit-il. + +-- Eh bien, eh bien, est-ce cela? Je le vois, c'est-à-dire Henri +IV. Oh! gronda-t-elle en jetant le couteau, je suis maudite dans +ma postérité. + +C'était une effrayante figure que celle de cette femme pâle comme +un cadavre, éclairée par la lugubre lumière et crispant ses mains +sanglantes. + +-- Il régnera, dit-elle, avec un soupir de désespoir, il régnera! + +-- Il régnera, répéta René enseveli dans une rêverie profonde. + +Cependant, bientôt cette expression sombre s'effaça des traits de +Catherine à la lumière d'une pensée qui semblait éclore au fond de +son cerveau. + +-- René, dit-elle en étendant la main vers le Florentin sans +détourner sa tête inclinée sur sa poitrine, René, n'y a-t-il pas +une terrible histoire d'un médecin de Pérouse qui, du même coup, à +l'aide d'une pommade, a empoisonné sa fille et l'amant de sa +fille? + +-- Oui, madame. + +-- Cet amant, c'était? continua Catherine toujours pensive. + +-- C'était le roi Ladislas, madame. + +-- Ah! oui, c'est vrai! murmura-t-elle. Avez-vous quelques détails +sur cette histoire? + +-- Je possède un vieux livre qui en traite, répondit René. + +-- Eh bien, passons dans l'autre chambre, vous me le prêterez. + +Tous deux quittèrent alors la cellule, dont René ferma la porte +derrière lui. + +-- Votre Majesté me donne-t-elle d'autres ordres pour de nouveaux +sacrifices? demanda le Florentin. + +-- Non, René, non! je suis pour le moment suffisamment convaincue. +Nous attendrons que nous puissions nous procurer la tête de +quelque condamné, et le jour de l'exécution tu en traiteras avec +le bourreau. + +René s'inclina en signe d'assentiment, puis il s'approcha, sa +bougie à la main, des rayons où étaient rangés les livres, monta +sur une chaise, en prit un et le donna à la reine. + +Catherine l'ouvrit. + +-- Qu'est-ce que cela? dit-elle. «De la manière d'élever et de +nourrir les tiercelets, les faucons et le gerfauts pour qu'ils +soient braves, vaillants et toujours prêts au vol.» + +-- Ah! pardon, madame, je me trompe! Ceci est un traité de vénerie +fait par un savant Lucquois pour le fameux Castruccio Castracani. +Il était placé à côté de l'autre, relié de la même façon. Je me +suis trompé. C'est d'ailleurs un livre très précieux; il n'en +existe que trois exemplaires au monde: un qui appartient à la +bibliothèque de Venise, l'autre qui avait été acheté par votre +aïeul Laurent, et qui a été offert par Pierre de Médicis au roi +Charles VIII, lors de son passage à Florence, et le troisième que +voici. + +-- Je le vénère, dit Catherine, à cause de sa rareté; mais n'en +ayant pas besoin, je vous le rends. + +Et elle tendit la main droite vers René pour recevoir l'autre, +tandis que de la main gauche elle lui rendit celui qu'elle avait +reçu. + +Cette fois René ne s'était point trompé, c'était bien le livre +qu'elle désirait. René descendit, le feuilleta un instant et le +lui rendit tout ouvert. + +Catherine alla s'asseoir à une table, René posa près d'elle la +bougie magique, et à la lueur de cette flamme bleuâtre, elle lut +quelques lignes à demi-voix. + +-- Bien, dit-elle en refermant le livre, voilà tout ce que je +voulais savoir. + +Elle se leva, laissant le livre sur la table et emportant +seulement au fond de son esprit la pensée qui y avait germé et qui +devait y mûrir. + +René attendit respectueusement, la bougie à la main, que la reine, +qui paraissait prête à se retirer, lui donnât de nouveaux ordres +ou lui adressât de nouvelles questions. + +Catherine fit plusieurs pas la tête inclinée, le doigt sur la +bouche et en gardant le silence. Puis s'arrêtant tout à coup +devant René en relevant sur lui son oeil rond et fixe comme celui +d'un oiseau de proie: + +-- Avoue-moi que tu as fait pour elle quelque philtre, dit-elle. + +-- Pour qui? demanda René en tressaillant. + +-- Pour la Sauve. + +-- Moi, madame, dit René; jamais! + +-- Jamais? + +-- Sur mon âme, je vous le jure. + +-- Il y a cependant de la magie, car il l'aime comme un fou, lui +qui n'est pas renommé par sa constance. + +-- Qui lui, madame? + +-- Lui, Henri le maudit, celui qui succédera à nos trois fils, +celui qu'on appellera un jour Henri IV, et qui cependant est le +fils de Jeanne d'Albret. + +Et Catherine accompagna ces derniers mots d'un soupir qui fit +frissonner René, car il lui rappelait les fameux gants que, par +ordre de Catherine, il avait préparés pour la reine de Navarre. + +-- Il y va donc toujours? demanda René. + +-- Toujours, dit Catherine. + +-- J'avais cru cependant que le roi de Navarre était revenu tout +entier à sa femme. + +-- Comédie, René, comédie. Je ne sais dans quel but, mais tout se +réunit pour me tromper. Ma fille elle-même, Marguerite, se déclare +contre moi; peut-être, elle aussi, espère-t-elle la mort de ses +frères, peut-être espère-t-elle être reine de France. + +-- Oui, peut-être, dit René, rejeté dans sa rêverie et se faisant +l'écho du doute terrible de Catherine. + +-- Enfin, dit Catherine, nous verrons. Et elle s'achemina vers la +porte du fond, jugeant sans doute inutile de descendre par +l'escalier secret, puisqu'elle était sûre d'être seule. + +René la précéda, et, quelques instants après, tous deux se +trouvèrent dans la boutique du parfumeur. + +-- Tu m'avais promis de nouveaux cosmétiques pour mes mains et +pour mes lèvres, René, dit-elle; voici l'hiver, et tu sais que +j'ai la peau fort sensible au froid. + +-- Je m'en suis déjà occupé, madame, et je vous les porterai +demain. + +-- Demain soir tu ne me trouverais pas avant neuf ou dix heures. +Pendant la journée je fais mes dévotions. + +-- Bien, madame, je serai au Louvre à neuf heures. + +-- Madame de Sauve a de belles mains et de belles lèvres, dit d'un +ton indifférent Catherine; et de quelle pâte se sert-elle? + +-- Pour ses mains? + +-- Oui, pour ses mains d'abord. + +-- De pâte à l'héliotrope. + +-- Et pour ses lèvres? + +-- Pour ses lèvres, elle va se servir du nouvel opiat que j'ai +inventé et dont je comptais porter demain une boîte à Votre +Majesté en même temps qu'à elle. + +Catherine resta un instant pensive. + +-- Au reste, elle est belle, cette créature, dit-elle, répondant +toujours à sa secrète pensée, et il n'y a rien d'étonnant à cette +passion du Béarnais. + +-- Et surtout dévouée à Votre Majesté, dit René, à ce que je crois +du moins. Catherine sourit et haussa les épaules. + +-- Lorsqu'une femme aime, dit-elle, est-ce qu'elle est jamais +dévouée à un autre qu'à son amant! Tu lui as fait quelque philtre, +René. + +-- Je vous jure que non, madame. + +-- C'est bien! n'en parlons plus. Montre-moi donc cet opiat +nouveau dont tu me parlais, et qui doit lui faire les lèvres plus +fraîches et plus roses encore. + +René s'approcha d'un rayon et montra à Catherine six petites +boîtes d'argent de la même forme, c'est-à-dire rondes, rangées les +unes à côté des autres. + +-- Voilà le seul philtre qu'elle m'ait demandé, dit René; il est +vrai, comme le dit Votre Majesté, que je l'ai composé exprès pour +elle, car elle a les lèvres si fines et si tendres que le soleil +et le vent les gercent également. + +Catherine ouvrit une de ces boîtes, elle contenait une pâte du +carmin le plus séduisant. + +-- René, dit-elle, donne-moi de la pâte pour mes mains; j'en +emporterai avec moi. + +René s'éloigna avec la bougie et s'en alla chercher dans un +compartiment particulier ce que lui demandait la reine. Cependant +il ne se retourna pas si vite, qu'il ne crût voir que Catherine, +par un brusque mouvement, venait de prendre une boîte et de la +cacher sous sa mante. Il était trop familiarisé avec ces +soustractions de la reine mère pour avoir la maladresse de +paraître s'en apercevoir. Aussi, prenant la pâte demandée enfermée +dans un sac de papier fleurdelisé: + +-- Voici, madame, dit-il. + +-- Merci, René! reprit Catherine. Puis, après un moment de +silence: Ne porte cet opiat à madame de Sauve que dans huit ou dix +jours, je veux être la première à en faire l'essai. + +Et elle s'apprêta à sortir. + +-- Votre Majesté veut-elle que je la reconduise? dit René. + +-- Jusqu'au bout du pont seulement, répondit Catherine; mes +gentilshommes m'attendent là avec ma litière. + +Tous deux sortirent et gagnèrent le coin de la rue de la +Barillerie, où quatre gentilshommes à cheval et une litière sans +armoiries attendaient Catherine. + +En rentrant chez lui, le premier soin de René fut de compter ses +boîtes d'opiat. Il en manquait une. + + + +XXI +L'appartement de Madame de Sauve + + +Catherine ne s'était pas trompée dans ses soupçons. Henri avait +repris ses habitudes, et chaque soir il se rendait chez madame de +Sauve. D'abord, il avait exécuté cette excursion avec le plus +grand secret, puis, peu à peu, il s'était relâché de sa défiance, +avait négligé les précautions, de sorte que Catherine n'avait pas +eu de peine à s'assurer que la reine de Navarre continuait d'être +de nom Marguerite, de fait madame de Sauve. + +Nous avons dit deux mots, au commencement de cette histoire, de +l'appartement de madame de Sauve; mais la porte ouverte par +Dariole au roi de Navarre s'est hermétiquement refermée sur lui, +de sorte que cet appartement, théâtre des mystérieuses amours du +Béarnais, nous est complètement inconnu. + +Ce logement, du genre de ceux que les princes fournissent à leurs +commensaux dans les palais qu'ils habitent, afin de les avoir à +leur portée, était plus petit et moins commode que n'eût +certainement été un logement situé par la ville. Il était, comme +on le sait déjà, placé au second, à peu près au-dessus de celui de +Henri, et la porte s'en ouvrait sur un corridor dont l'extrémité +était éclairée par une fenêtre ogivale à petits carreaux enchâssés +de plomb, laquelle, même dans les plus beaux jours de l'année, ne +laissait pénétrer qu'une lumière douteuse. Pendant l'hiver, dès +trois heures de l'après-midi, on était obligé d'y allumer une +lampe, qui, ne contenant, été comme hiver, que la même quantité +d'huile, s'éteignait alors vers les dix heures du soir, et donnait +ainsi, depuis que les jours d'hiver étaient arrivés, une plus +grande sécurité aux deux amants. + +Une petite antichambre tapissée de damas de soie à larges fleurs +jaunes, une chambre de réception tendue de velours bleu, une +chambre à coucher, dont le lit à colonnes torses et à rideau de +satin cerise enchâssait une ruelle ornée d'un miroir garni +d'argent et de deux tableaux tirés des amours de Vénus et +d'Adonis; tel était le logement, aujourd'hui l'on dirait le nid, +de la charmante fille d'atours de la reine Catherine de Médicis. + +En cherchant bien on eût encore, en face d'une toilette garnie de +tous ses accessoires, trouvé, dans un coin sombre de cette +chambre, une petite porte ouvrant sur une espèce d'oratoire, où, +exhaussé sur deux gradins, s'élevait un prie-Dieu. Dans cet +oratoire étaient pendues à la muraille, et comme pour servir de +correctif aux deux tableaux mythologiques dont nous avons parlé, +trois ou quatre peintures du spiritualisme le plus exalté. Entre +ces peintures étaient suspendues, à des clous dorés, des armes de +femme; car, à cette époque de mystérieuses intrigues, les femmes +portaient des armes comme les hommes, et, parfois, s'en servaient +aussi habilement qu'eux. + +Ce soir-là, qui était le lendemain du jour où s'étaient passées +chez maître René les scènes que nous avons racontées, madame de +Sauve, assise dans sa chambre à coucher sur un lit de repos, +racontait à Henri ses craintes et son amour, et lui donnait comme +preuve de ces craintes et de cet amour le dévouement qu'elle avait +montré dans la fameuse nuit qui avait suivi celle de la Saint- +Barthélemy, nuit que Henri, on se le rappelle, avait passée chez +sa femme. + +Henri, de son côté, lui exprimait sa reconnaissance. Madame de +Sauve était charmante ce soir-là dans son simple peignoir de +batiste, et Henri était très reconnaissant. + +Au milieu de tout cela, comme Henri était réellement amoureux, il +était rêveur. De son côté madame de Sauve, qui avait fini par +adopter de tout son coeur cet amour commandé par Catherine, +regardait beaucoup Henri pour voir si ses yeux étaient d'accord +avec ses paroles. + +-- Voyons, Henri, disait madame de Sauve, soyez franc: pendant +cette nuit passée dans le cabinet de Sa Majesté la reine de +Navarre, avec M. de La Mole à vos pieds, n'avez-vous pas regretté +que ce digne gentilhomme se trouvât entre vous et la chambre à +coucher de la reine? + +-- Oui, en vérité, ma mie, dit Henri, car il me fallait absolument +passer par cette chambre pour aller à celle où je me trouve si +bien, et où je suis si heureux en ce moment. + +Madame de Sauve sourit. + +-- Et vous n'y êtes pas rentré depuis? + +-- Que les fois que je vous ai dites. + +-- Vous n'y rentrerez jamais sans me le dire? + +-- Jamais. + +-- En jureriez-vous? + +-- Oui, certainement, si j'étais encore huguenot, mais... + +-- Mais quoi? + +-- Mais la religion catholique, dont j'apprends les dogmes en ce +moment, m'a appris qu'on ne doit jamais jurer. + +-- Gascon, dit madame de Sauve en secouant la tête. + +-- Mais à votre tour, Charlotte, dit Henri, si je vous +interrogeais, répondriez-vous à mes questions? + +-- Sans doute, répondit la jeune femme. Moi je n'ai rien à vous +cacher. + +-- Voyons, Charlotte, dit le roi, expliquez-moi une bonne fois +comment il se fait qu'après cette résistance désespérée qui a +précédé mon mariage, vous soyez devenue moins cruelle pour moi qui +suis un gauche Béarnais, un provincial ridicule, un prince trop +pauvre, enfin, pour entretenir brillants les joyaux de sa +couronne? + +-- Henri, dit Charlotte, vous me demandez le mot de l'énigme que +cherchent depuis trois mille ans les philosophes de tous les pays! +Henri, ne demandez jamais à une femme pourquoi elle vous aime; +contentez-vous de lui demander: M'aimez-vous? + +-- M'aimez-vous, Charlotte? demanda Henri. + +-- Je vous aime, répondit madame de Sauve avec un charmant sourire +et en laissant tomber sa belle main dans celle de son amant. + +Henri retint cette main. + +-- Mais, reprit-il poursuivant sa pensée, si je l'avais deviné ce +mot que les philosophes cherchent en vain depuis trois mille ans, +du moins relativement à vous, Charlotte? + +Madame de Sauve rougit. + +-- Vous m'aimez, continua Henri; par conséquent je n'ai pas autre +chose à vous demander, et me tiens pour le plus heureux homme du +monde. Mais, vous le savez, au bonheur il manque toujours quelque +chose. Adam, au milieu du paradis, ne s'est pas trouvé +complètement heureux, et il a mordu à cette misérable pomme qui +nous a donné à tous ce besoin de curiosité qui fait que chacun +passe sa vie à la recherche d'un inconnu quelconque. Dites-moi, ma +mie, pour m'aider à trouver le mien, n'est-ce point la reine +Catherine qui vous a dit d'abord de m'aimer? + +-- Henri, dit madame de Sauve, parlez bas quand vous parlez de la +reine mère. + +-- Oh! dit Henri avec un abandon et une confiance à laquelle +madame de Sauve fut trompée elle-même, c'était bon autrefois de me +défier d'elle, cette bonne mère, quand nous étions mal ensemble; +mais maintenant que je suis le mari de sa fille... + +-- Le mari de madame Marguerite! dit Charlotte en rougissant de +jalousie. + +-- Parlez bas à votre tour, dit Henri. Maintenant que je suis le +mari de sa fille, nous sommes les meilleurs amis du monde. Que +voulait-on? que je me fisse catholique, à ce qu'il paraît. Eh +bien, la grâce m'a touché; et, par l'intercession de saint +Barthélemy, je le suis devenu. Nous vivons maintenant en famille +comme de bons frères, comme de bons chrétiens. + +-- Et la reine Marguerite? + +-- La reine Marguerite, dit Henri, eh bien, elle est le lien qui +nous unit tous. + +-- Mais vous m'avez dit, Henri, que la reine de Navarre, en +récompense de ce que j'avais été dévouée pour elle, avait été +généreuse pour moi. Si vous m'avez dit vrai, si cette générosité, +pour laquelle je lui ai voué une si grande reconnaissance, est +réelle, elle n'est qu'un lien de convention facile à briser. Vous +ne pouvez donc vous reposer sur cet appui, car vous n'en avez +imposé à personne avec cette prétendue intimité. + +-- Je m'y repose cependant, et c'est depuis trois mois l'oreiller +sur lequel je dors. + +-- Alors, Henri, s'écria madame de Sauve, c'est que vous m'avez +trompée, c'est que véritablement madame Marguerite est votre +femme. + +Henri sourit. + +-- Tenez, Henri! dit madame de Sauve, voilà de ces sourires qui +m'exaspèrent, et qui font que, tout roi que vous êtes, il me prend +parfois de cruelles envies de vous arracher les yeux. + +-- Alors, dit Henri, j'arrive donc à en imposer sur cette +prétendue intimité, puisqu'il y a des moments où, tout roi que je +suis, vous voulez m'arracher les yeux, parce que vous croyez +qu'elle existe! + +-- Henri! Henri! dit madame de Sauve, je crois que Dieu lui-même +ne sait pas ce que vous pensez. + +-- Je pense, ma mie, dit Henri, que Catherine vous a dit d'abord +de m'aimer, que votre coeur vous l'a dit ensuite, et que, quand +ces deux voix vous parlent, vous n'entendez que celle de votre +coeur. Maintenant, moi aussi, je vous aime, et de toute mon âme, +et même c'est pour cela que lorsque j'aurais des secrets, je ne +vous les confierais pas, de peur de vous compromettre, bien +entendu... car l'amitié de la reine est changeante, c'est celle +d'une belle mère. + +Ce n'était point là le compte de Charlotte; il lui semblait que ce +voile qui s'épaississait entre elle et son amant toutes les fois +qu'elle voulait sonder les abîmes de ce coeur sans fond, prenait +la consistance d'un mur et les séparait l'un de l'autre. Elle +sentit donc les larmes envahir ses yeux à cette réponse, et comme +en ce moment dix heures sonnèrent: + +-- Sire, dit Charlotte, voici l'heure de me reposer; mon service +m'appelle de très bon matin demain chez la reine mère. + +-- Vous me chassez donc ce soir, ma mie? dit Henri. + +-- Henri, je suis triste. Étant triste, vous me trouveriez +maussade, et, me trouvant maussade, vous ne m'aimeriez plus. Vous +voyez bien qu'il vaut mieux que vous vous retiriez. + +-- Soit! dit Henri, je me retirerai si vous l'exigez, Charlotte; +seulement, ventre-saint-gris! vous m'accorderez bien la faveur +d'assister à votre toilette! + +-- Mais la reine Marguerite, Sire, ne la ferez-vous pas attendre +en y assistant? + +-- Charlotte, répliqua Henri sérieux, il avait été convenu entre +nous que nous ne parlerions jamais de la reine de Navarre, et ce +soir, ce me semble, nous n'avons parlé que d'elle. + +Madame de Sauve soupira, et elle alla s'asseoir devant sa +toilette. Henri prit une chaise, la traîna jusqu'à celle qui +servait de siège à sa maîtresse, et mettant un genou dessus en +s'appuyant au dossier: + +-- Allons, dit-elle, ma bonne petite Charlotte, que je vous voie +vous faire belle, et belle pour moi, quoi que vous en disiez. Mon +Dieu! que de choses, que de pots de parfums, que de sacs de +poudre, que de fioles, que de cassolettes! + +-- Cela paraît beaucoup, dit Charlotte en soupirant, et cependant +c'est trop peu, puisque je n'ai pas encore, avec tout cela, trouvé +le moyen de régner seule sur le coeur de Votre Majesté. + +-- Allons! dit Henri, ne retombons pas dans la politique. Qu'est- +ce que ce petit pinceau si fin, si délicat? Ne serait-ce pas pour +peindre les sourcils de mon Jupiter Olympien? + +-- Oui, Sire, répondit madame de Sauve en souriant, et vous avez +deviné du premier coup. + +-- Et ce joli petit râteau d'ivoire? + +-- C'est pour tracer la ligne des cheveux. + +-- Et cette charmante petite boîte d'argent au couvercle ciselé? + +-- Oh! cela, c'est un envoi de René, Sire, c'est le fameux opiat +qu'il me promet depuis si longtemps pour adoucir encore ces lèvres +que Votre Majesté a la bonté de trouver quelquefois assez douces. + +Et Henri, comme pour approuver ce que venait de dire la charmante +femme dont le front s'éclaircissait à mesure qu'on la remettait +sur le terrain de la coquetterie, appuya ses lèvres sur celles que +la baronne regardait avec attention dans son miroir. + +Charlotte porta la main à la boîte qui venait d'être l'objet de +l'explication ci-dessus, sans doute pour montrer à Henri de quelle +façon s'employait la pâte vermeille, lorsqu'un coup sec frappé à +la porte de l'antichambre fit tressaillir les deux amants. + +-- On frappe, madame, dit Dariole en passant la tête par +l'ouverture de la portière. + +-- Va t'informer qui frappe et reviens, dit madame de Sauve. + +Henri et Charlotte se regardèrent avec inquiétude, et Henri +songeait à se retirer dans l'oratoire où déjà plus d'une fois il +avait trouvé un refuge, lorsque Dariole reparut. + +-- Madame, dit-elle, c'est maître René le parfumeur. + +À ce nom, Henri fronça le sourcil et se pinça involontairement les +lèvres. + +-- Voulez-vous que je lui refuse la porte? dit Charlotte. + +-- Non pas! dit Henri; maître René ne fait rien sans avoir +auparavant songé à ce qu'il fait; s'il vient chez vous, c'est +qu'il a des raisons d'y venir. + +-- Voulez-vous vous cacher alors? + +-- Je m'en garderai bien, dit Henri, car maître René sait tout, et +maître René sait que je suis ici. + +-- Mais Votre Majesté n'a-t-elle pas quelque raison pour que sa +présence lui soit douloureuse? + +-- Moi! dit Henri en faisant un effort que, malgré sa puissance +sur lui-même, il ne put tout à fait dissimuler, moi! aucune! Nous +étions en froid, c'est vrai; mais, depuis le soir de la Saint- +Barthélemy, nous nous sommes raccommodés. + +-- Faites entrer! dit madame de Sauve à Dariole. Un instant après, +René parut et jeta un regard qui embrassa toute la chambre. Madame +de Sauve était toujours devant sa toilette. Henri avait repris sa +place sur le lit de repos. Charlotte était dans la lumière et +Henri dans l'ombre. + +-- Madame, dit René avec une respectueuse familiarité, je viens +vous faire mes excuses. + +-- Et de quoi donc, René? demanda madame de Sauve avec cette +condescendance que les jolies femmes ont toujours pour ce monde de +fournisseurs qui les entoure et qui tend à les rendre plus jolies. + +-- De ce que depuis si longtemps j'avais promis de travailler pour +ces jolies lèvres, et de ce que... + +-- De ce que vous n'avez tenu votre promesse qu'aujourd'hui, +n'est-ce pas? dit Charlotte. + +-- Qu'aujourd'hui! répéta René. + +-- Oui, c'est aujourd'hui seulement, et même ce soir, que j'ai +reçu cette boîte que vous m'avez envoyée. + +-- Ah! en effet, dit René en regardant avec une expression étrange +la petite boîte d'opiat qui se trouvait sur la table de madame de +Sauve, et qui était de tout point pareille à celles qu'il avait +dans son magasin. + +-- J'avais deviné! murmura-t-il; et vous vous en êtes servie? + +-- Non, pas encore, et j'allais l'essayer quand vous êtes entré. + +La figure de René prit une expression rêveuse qui n'échappa point +à Henri, auquel, d'ailleurs, bien peu de choses échappaient. + +-- Eh bien, René! qu'avez-vous donc? demanda le roi. + +-- Moi, rien, Sire, dit le parfumeur, j'attends humblement que +Votre Majesté m'adresse la parole avant de prendre congé de madame +la baronne. + +-- Allons donc! dit Henri en souriant. Avez-vous besoin de mes +paroles pour savoir que je vous vois avec plaisir? + +René regarda autour de lui, fit le tour de la chambre comme pour +sonder de l'oeil et de l'oreille les portes et les tapisseries, +puis s'arrêtant de nouveau et se plaçant de manière à embrasser du +même regard madame de Sauve et Henri: + +-- Je ne le sais pas, dit-il. Henri averti, grâce à cet instinct +admirable qui, pareil à un sixième sens, le guida pendant toute la +première partie de sa vie au milieu des dangers qui l'entouraient, +qu'il se passait en ce moment quelque chose d'étrange et qui +ressemblait à une lutte dans l'esprit du parfumeur, se tourna vers +lui, et tout en restant dans l'ombre, tandis que le visage du +Florentin se trouvait dans la lumière: + +-- Vous à cette heure ici, René? lui dit-il. + +-- Aurais-je le malheur de gêner Votre Majesté? répondit le +parfumeur en faisant un pas en arrière. + +-- Non pas. Seulement je désire savoir une chose. + +-- Laquelle, Sire? + +-- Pensiez-vous me trouver ici? + +-- J'en étais sûr. + +-- Vous me cherchiez donc? + +-- Je suis heureux de vous rencontrer, du moins. + +-- Vous avez quelque chose à me dire? insista Henri. + +-- Peut-être, Sire! répondit René. Charlotte rougit, car elle +tremblait que cette révélation, que semblait vouloir faire le +parfumeur, ne fût relative à sa conduite passée envers Henri; elle +fit donc comme si, toute aux soins de sa toilette, elle n'eût rien +entendu, et interrompant la conversation: + +-- Ah! en vérité, René, s'écria-t-elle en ouvrant la boîte +d'opiat, vous êtes un homme charmant; cette pâte est d'une couleur +merveilleuse, et, puisque vous voilà, je vais, pour vous faire +honneur, expérimenter devant vous votre nouvelle production. + +Et elle prit la boîte d'une main, tandis que de l'autre elle +effleurait du bout du doigt la pâte rosée qui devait passer du +doigt à ses lèvres. + +René tressaillit. + +La baronne approcha en souriant l'opiat de sa bouche. + +René pâlit. + +Henri, toujours dans l'ombre, mais les yeux fixes et ardents, ne +perdait ni un mouvement de l'un ni un frisson de l'autre. + +La main de Charlotte n'avait plus que quelques lignes à parcourir +pour toucher ses lèvres, lorsque René lui saisit le bras, au +moment où Henri se levait pour en faire autant. + +Henri retomba sans bruit sur son lit de repos. + +-- Un moment, madame, dit René avec un sourire contraint; mais il +ne faudrait pas employer cet opiat sans quelques recommandations +particulières. + +-- Et qui me les donnera, ces recommandations? + +-- Moi. + +-- Quand cela? + +-- Aussitôt que je vais avoir terminé ce que j'ai à dire à Sa +Majesté le roi de Navarre. + +Charlotte ouvrit de grands yeux, ne comprenant rien à cette espèce +de langue mystérieuse qui se parlait auprès d'elle, et elle resta +tenant le pot d'opiat d'une main, et regardant l'extrémité de son +doigt rougie par la pâte carminée. + +Henri se leva, et mû par une pensée qui, comme toutes celles du +jeune roi, avait deux côtés, l'un qui paraissait superficiel et +l'autre qui était profond, il alla prendre la main de Charlotte, +et fit, toute rougie qu'elle était, un mouvement pour la porter à +ses lèvres. + +-- Un instant, dit vivement René, un instant! Veuillez, madame, +laver vos belles mains avec ce savon de Naples que j'avais oublié +de vous envoyer en même temps que l'opiat, et que j'ai eu +l'honneur de vous apporter moi-même. + +Et tirant de son enveloppe d'argent une tablette de savon de +couleur verdâtre, il la mit dans un bassin de vermeil, y versa de +l'eau, et, un genou en terre, présenta le tout à madame de Sauve. + +-- Mais, en vérité, maître René, je ne vous reconnais plus, dit +Henri; vous êtes d'une galanterie à laisser loin de vous tous les +muguets de la cour. + +-- Oh! quel délicieux arôme! s'écria Charlotte en frottant ses +belles mains avec de la mousse nacrée qui se dégageait de la +tablette embaumée. + +René accomplit ses fonctions de cavalier servant jusqu'au bout; il +présenta une serviette de fine toile de Frise à madame de Sauve, +qui essuya ses mains. + +-- Et maintenant, dit le Florentin à Henri, faites à votre +plaisir, Monseigneur. + +Charlotte présenta sa main à Henri, qui la baisa, et tandis que +Charlotte se tournait à demi sur son siège pour écouter ce que +René allait dire, le roi de Navarre alla reprendre sa place, plus +convaincu que jamais qu'il se passait dans l'esprit du parfumeur +quelque chose d'extraordinaire. + +-- Eh bien? demanda Charlotte. + +Le Florentin parut rassembler toute sa résolution et se tourna +vers Henri. + + + +XXII +Sire, vous serez roi + + +-- Sire, dit René à Henri, je viens vous parler d'une chose dont +je m'occupe depuis longtemps. + +-- De parfums? dit Henri en souriant. + +-- Eh bien, oui, Sire... de parfums! répondit René avec un +singulier signe d'acquiescement. + +-- Parlez, je vous écoute, c'est un sujet qui de tout temps m'a +fort intéressé. + +René regarda Henri pour essayer de lire, malgré ses paroles, dans +cette impénétrable pensée; mais voyant que c'était chose +parfaitement inutile, il continua: + +-- Un de mes amis, Sire, arrive de Florence; cet ami s'occupe +beaucoup d'astrologie. + +-- Oui, interrompit Henri, je sais que c'est une passion +florentine. + +-- Il a, en compagnie des premiers savants du monde, tiré les +horoscopes des principaux gentilshommes de l'Europe. + +-- Ah! ah! fit Henri. + +-- Et comme la maison de Bourbon est en tête des plus hautes, +descendant comme elle le fait du comte de Clermont, cinquième fils +de saint Louis, Votre Majesté doit penser que le sien n'a pas été +oublié. + +Henri écouta plus attentivement encore. + +-- Et vous vous souvenez de cet horoscope? dit le roi de Navarre +avec un sourire qu'il essaya de rendre indifférent. + +-- Oh! reprit René en secouant la tête, votre horoscope n'est pas +de ceux qu'on oublie. + +-- En vérité! dit Henri avec un geste ironique. + +-- Oui, Sire, Votre Majesté, selon les termes de cet horoscope, +est appelée aux plus brillantes destinées. + +L'oeil du jeune prince lança un éclair involontaire qui s'éteignit +presque aussitôt dans un nuage d'indifférence. + +-- Tous ces oracles italiens sont flatteurs, dit Henri; or, qui +dit flatteur dit menteur. N'y en a-t-il pas qui m'ont prédit que +je commanderais des armées, moi? + +Et il éclata de rire. Mais un observateur moins occupé de lui-même +que ne l'était René eût vu et reconnu l'effort de ce rire. + +-- Sire, dit froidement René, l'horoscope annonce mieux que cela. + +-- Annonce-t-il qu'à la tête d'une de ces armées je gagnerai des +batailles? + +-- Mieux que cela, Sire. + +-- Allons, dit Henri, vous verrez que je serai conquérant. + +-- Sire, vous serez roi. + +-- Eh! ventre-saint-gris! dit Henri en réprimant un violent +battement de coeur, ne le suis-je point déjà? + +-- Sire, mon ami sait ce qu'il promet; non seulement vous serez +roi, mais vous régnerez. + +-- Alors, dit Henri avec son même ton railleur, votre ami a besoin +de dix écus d'or, n'est-ce pas, René? car une pareille prophétie +est bien ambitieuse, par le temps qui court surtout. Allons, René, +comme je ne suis pas riche, j'en donnerai à votre ami cinq tout de +suite, et cinq autres quand la prophétie sera réalisée. + +-- Sire, dit madame de Sauve, n'oubliez pas que vous êtes déjà +engagé avec Dariole, et ne vous surchargez pas de promesses. + +-- Madame, dit Henri, ce moment venu, j'espère que l'on me +traitera en roi, et que chacun sera fort satisfait si je tiens la +moitié de ce que j'ai promis. + +-- Sire, reprit René, je continue. + +-- Oh! ce n'est donc pas tout? dit Henri, soit: si je suis +empereur, je donne le double. + +-- Sire, mon ami revient donc de Florence avec cet horoscope qu'il +renouvela à Paris, et qui donna toujours le même résultat, et il +me confia un secret. + +-- Un secret qui intéresse Sa Majesté? demanda vivement Charlotte. + +-- Je le crois, dit le Florentin. + +«Il cherche ses mots, pensa Henri, sans aider en rien René; il +paraît que la chose est difficile à dire.» + +-- Alors, parlez, reprit la baronne de Sauve, de quoi s'agit-il? + +-- Il s'agit, dit le Florentin en pesant une à une toutes ses +paroles, il s'agit de tous ces bruits d'empoisonnement qui ont +couru depuis quelque temps à la cour. + +Un léger gonflement de narines du roi de Navarre fut le seul +indice de son attention croissante à ce détour subit que faisait +la conversation. + +-- Et votre ami le Florentin, dit Henri, sait des nouvelles de ces +empoisonnements? + +-- Oui, Sire. + +-- Comment me confiez-vous un secret qui n'est pas le vôtre, René, +surtout quand ce secret est si important? dit Henri du ton le plus +naturel qu'il put prendre. + +-- Cet ami a un conseil à demander à Votre Majesté. + +-- À moi? + +-- Qu'y a-t-il d'étonnant à cela, Sire? Rappelez-vous le vieux +soldat d'Actium, qui, ayant un procès, demandait un conseil à +Auguste. + +-- Auguste était avocat, René, et je ne le suis pas. + +-- Sire, quand mon ami me confia ce secret, Votre Majesté +appartenait encore au parti calviniste, dont vous étiez le premier +chef, et M. de Condé le second. + +-- Après? dit Henri. + +-- Cet ami espérait que vous useriez de votre influence toute +puissante sur M. le prince de Condé pour le prier de ne pas lui +être hostile. + +-- Expliquez-moi cela, René, si vous voulez que je le comprenne, +dit Henri sans manifester la moindre altération dans ses traits ni +dans sa voix. + +-- Sire, Votre Majesté comprendra au premier mot; cet ami sait +toutes les particularités de la tentative d'empoisonnement essayé +sur monseigneur le prince de Condé. + +-- On a essayé d'empoisonner le prince de Condé? demanda Henri +avec un étonnement parfaitement joué; ah! vraiment, et quand cela? + +René regarda fixement le roi, et répondit ces seuls mots: + +-- Il y a huit jours, Majesté. + +-- Quelque ennemi? demanda le roi. + +-- Oui, répondit René, un ennemi que Votre Majesté connaît, et qui +connaît Votre Majesté. + +-- En effet, dit Henri, je crois avoir entendu parler de cela; +mais j'ignore les détails que votre ami veut me révéler, dites- +vous. + +-- Eh bien, une pomme de senteur fut offerte au prince de Condé; +mais, par bonheur, son médecin se trouva chez lui quand on +l'apporta. Il la prit des mains du messager et la flaira pour en +essayer l'odeur et la vertu. Deux jours après, une enflure +gangreneuse du visage, une extravasation du sang, une plaie vive +qui lui dévora la face, furent le prix de son dévouement ou le +résultat de son imprudence. + +-- Malheureusement, répondit Henri, étant déjà à moitié +catholique, j'ai perdu toute influence sur M. de Condé; votre ami +aurait donc tort de s'adresser à moi. + +-- Ce n'était pas seulement près du prince de Condé que Votre +Majesté pouvait, par son influence, être utile à mon ami, mais +encore près du prince de Porcian, frère de celui qui a été +empoisonné. + +-- Ah çà! dit Charlotte, savez-vous, René, que vos histoires +sentent le trembleur? Vous sollicitez mal à propos. Il est tard, +votre conversation est mortuaire. En vérité, vos parfums valent +mieux. + +Et Charlotte étendit de nouveau la main sur la boîte d'opiat. + +-- Madame, dit René, avant de l'essayer comme vous allez le faire, +écoutez ce que les méchants en peuvent tirer de cruels effets. + +-- Décidément, René, dit la baronne, vous êtes funèbre ce soir. + +Henri fronça le sourcil, mais il comprit que René voulait en venir +à un but qu'il n'entrevoyait pas encore, et il résolut de pousser +jusqu'au bout cette conversation, qui éveillait en lui de si +douloureux souvenirs. + +-- Et, reprit-il, vous connaissez aussi les détails de +l'empoisonnement du prince de Porcian? + +-- Oui, dit-il. On savait qu'il laissait brûler chaque nuit une +lampe près de son lit; on empoisonna l'huile, et il fut asphyxié +par l'odeur. + +Henri crispa l'un sur l'autre ses doigts humides de sueur. + +-- Ainsi donc, murmura-t-il, celui que vous nommez votre ami sait +non seulement les détails de cet empoisonnement, mais il en +connaît l'auteur? + +-- Oui, et c'est pour cela qu'il eût voulu savoir de vous si vous +auriez sur le prince de Porcian qui reste cette influence de lui +faire pardonner au meurtrier la mort de son frère. + +-- Malheureusement, répondit Henri, étant encore à moitié +huguenot, je n'ai aucune influence sur M. le prince de Porcian: +votre ami aurait donc tort de s'adresser à moi. + +-- Mais que pensez-vous des dispositions de M. le prince de Condé +et de M. de Porcian? + +-- Comment connaîtrais-je leurs dispositions, René? Dieu, que je +sache, ne m'a point donné le privilège de lire dans les coeurs. + +-- Votre Majesté peut s'interroger elle-même, dit le Florentin +avec calme. N'y a-t-il pas dans la vie de Votre Majesté quelque +événement si sombre qu'il puisse servir d'épreuve à la clémence, +si douloureux qu'il soit une pierre de touche pour la générosité? + +Ces mots furent prononcés avec un accent qui fit frissonner +Charlotte elle-même: c'était une allusion tellement directe, +tellement sensible, que la jeune femme se détourna pour cacher sa +rougeur et pour éviter de rencontrer le regard de Henri. + +Henri fit un suprême effort sur lui-même; désarma son front, qui, +pendant les paroles du Florentin, s'était chargé de menaces, et +changeant la noble douleur filiale qui lui étreignait le coeur en +vague méditation: + +-- Dans ma vie, dit-il, un événement sombre... non, René, non, je +ne me rappelle de ma jeunesse que la folie et l'insouciance mêlées +aux nécessités plus ou moins cruelles qu'imposent à tous les +besoins de la nature et les épreuves de Dieu. + +René se contraignit à son tour en promenant son attention de Henri +à Charlotte, comme pour exciter l'un et retenir l'autre; car +Charlotte, en effet, se remettant à sa toilette pour cacher la +gêne que lui inspirait cette conversation, venait de nouveau +d'étendre la main vers la boîte d'opiat. + +-- Mais enfin, Sire, si vous étiez le frère du prince de Porcian, +ou le fils du prince de Condé, et qu'on eût empoisonné votre frère +ou assassiné votre père... + +Charlotte poussa un léger cri et approcha de nouveau l'opiat de +ses lèvres. René vit le mouvement; mais, cette fois, il ne +l'arrêta ni de la parole ni du geste, seulement il s'écria: + +-- Au nom du Ciel! répondez, Sire: Sire, si vous étiez à leur +place, que feriez-vous? + +Henri se recueillit, essuya de sa main tremblante son front où +perlaient quelques gouttes de sueur froide, et, se levant de toute +sa hauteur, il répondit, au milieu du silence qui suspendait +jusqu'à la respiration de René et de Charlotte: + +-- Si j'étais à leur place et que je fusse sûr d'être roi, c'est- +à-dire de représenter Dieu sur la terre, je ferais comme Dieu, je +pardonnerais. + +-- Madame, s'écria René en arrachant l'opiat des mains de madame +de Sauve, madame, rendez-moi cette boîte; mon garçon, je le vois, +s'est trompé en vous l'apportant: demain je vous en enverrai une +autre. + + + +XXIII +Un nouveau converti + + +Le lendemain, il devait y avoir chasse à courre dans la forêt de +Saint-Germain. + +Henri avait ordonné qu'on lui tînt prêt, pour huit heures du +matin, c'est-à-dire tout sellé et tout bridé, un petit cheval du +Béarn, qu'il comptait donner à madame de Sauve, mais qu'auparavant +il désirait essayer. À huit heures moins un quart, le cheval était +appareillé. À huit heures sonnant, Henri descendait. + +Le cheval, fier et ardent, malgré sa petite taille, dressait les +crins et piaffait dans la cour. Il avait fait froid, et un léger +verglas couvrait la terre. + +Henri s'apprêta à traverser la cour pour gagner le côté des +écuries où l'attendaient le cheval et le palefrenier, lorsqu'en +passant devant un soldat suisse, en sentinelle à la porte, ce +soldat lui présenta les armes en disant: + +-- Dieu garde Sa Majesté le roi de Navarre! À ce souhait, et +surtout à l'accent de la voix qui venait de l'émettre, le Béarnais +tressaillit. Il se retourna et fit un pas en arrière. + +-- de Mouy! murmura-t-il. + +-- Oui, Sire, de Mouy. + +-- Que venez-vous faire ici? + +-- Je vous cherche. + +-- Que me voulez-vous? + +-- Il faut que je parle à Votre Majesté. + +-- Malheureux, dit le roi en se rapprochant de lui, ne sais-tu pas +que tu risques ta tête? + +-- Je le sais. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, me voilà. Henri pâlit légèrement, car ce danger que +courait l'ardent jeune homme, il comprit qu'il le partageait. Il +regarda donc avec inquiétude autour de lui, et se recula une +seconde fois, non moins vivement que la première. Il venait +d'apercevoir le duc d'Alençon à une fenêtre. Changeant aussitôt +d'allure, Henri prit le mousquet des mains de de Mouy, placé, +comme nous l'avons dit, en sentinelle, et tout en ayant l'air de +l'examiner: + +-- de Mouy, lui dit-il, ce n'est pas certainement sans un motif +bien puissant que vous êtes venu ainsi vous jeter dans la gueule +du loup? + +-- Non, Sire. Aussi voilà huit jours que je vous guette. Hier +seulement, j'ai appris que Votre Majesté devait essayer ce cheval +ce matin et j'ai pris poste à la porte du Louvre. + +-- Mais comment sous ce costume? + +-- Le capitaine de la compagnie est protestant et de mes amis. + +-- Voici votre mousquet, remettez-vous à votre faction. On nous +examine. En repassant, je tâcherai de vous dire un mot; mais si je +ne vous parle point, ne m'arrêtez point. Adieu. + +de Mouy reprit sa marche mesurée, et Henri s'avança vers le +cheval. + +-- Qu'est-ce que ce joli petit animal? demanda le duc d'Alençon de +sa fenêtre. + +-- Un cheval que je devais essayer ce matin, répondit Henri. + +-- Mais ce n'est point un cheval d'homme, cela. + +-- Aussi était-il destiné à une belle dame. + +-- Prenez garde, Henri, vous allez être indiscret, car nous allons +voir cette belle dame à la chasse; et si je ne sais pas de qui +vous êtes le chevalier, je saurai au moins de qui vous êtes +l'écuyer. + +-- Eh! mon Dieu non, vous ne le saurez pas, dit Henri avec sa +feinte bonhomie, car cette belle dame ne pourra sortir, étant fort +indisposée ce matin. + +Et il se mit en selle. + +-- Ah bah! dit d'Alençon en riant, pauvre madame de Sauve! + +-- François! François! c'est vous qui êtes indiscret. + +-- Et qu'a-t-elle donc cette belle Charlotte? reprit le duc +d'Alençon. + +-- Mais, continua Henri en lançant son cheval au petit galop et en +lui faisant décrire un cercle de manège, mais je ne sais trop: une +grande lourdeur de tête, à ce que m'a dit Dariole, une espèce +d'engourdissement par tout le corps, une faiblesse générale enfin. + +-- Et cela vous empêchera-t-il d'être des nôtres? demanda le duc. + +-- Moi, et pourquoi? reprit Henri, vous savez que je suis fou de +la chasse à courre, et que rien n'aurait cette influence de m'en +faire manquer une. + +-- Vous manquerez pourtant celle-ci, Henri, dit le duc après +s'être retourné et avoir causé un instant avec une personne qui +était demeurée invisible aux yeux de Henri, attendu qu'elle +causait avec son interlocuteur du fond de la chambre, car voici Sa +Majesté qui me fait dire que la chasse ne peut avoir lieu. + +-- Bah! dit Henri de l'air le plus désappointé du monde. Pourquoi +cela? + +-- Des lettres fort importantes de M. de Nevers, à ce qu'il +paraît. Il y a conseil entre le roi, la reine mère et mon frère le +duc d'Anjou. + +-- Ah! ah! fit en lui-même Henri, serait-il arrivé des nouvelles +de Pologne? Puis tout haut: + +-- En ce cas, continua-t-il, il est inutile que je me risque plus +longtemps sur ce verglas. Au revoir, mon frère! Puis arrêtant le +cheval en face de de Mouy: + +-- Mon ami, dit-il, appelle un de tes camarades pour finir ta +faction. Aide le palefrenier à dessangler ce cheval, mets la selle +sur ta tête et porte-la chez l'orfèvre de la sellerie; il y a une +broderie à y faire qu'il n'avait pas eu le temps d'achever pour +aujourd'hui. Tu reviendras me rendre réponse chez moi. + +de Mouy se hâta d'obéir, car le duc d'Alençon avait disparu de sa +fenêtre, et il est évident qu'il avait conçu quelque soupçon. + +En effet, à peine avait-il tourné le guichet que le duc d'Alençon +parut. Un véritable Suisse était à la place de de Mouy. + +D'Alençon regarda avec grande attention le nouveau factionnaire; +puis se retournant du côté de Henri: + +-- Ce n'est point avec cet homme que vous causiez tout à l'heure, +n'est-ce pas, mon frère? + +-- L'autre est un garçon qui est de ma maison et que j'ai fait +entrer dans les Suisses: je lui ai donné une commission et il est +allé l'exécuter. + +-- Ah! fit le duc, comme si cette réponse lui suffisait. Et +Marguerite, comment va-t-elle? + +-- Je vais le lui demander, mon frère. + +-- Ne l'avez-vous donc point vue depuis hier? + +-- Non, je me suis présenté chez elle cette nuit vers onze heures, +mais Gillonne m'a dit qu'elle était fatiguée et qu'elle dormait. + +-- Vous ne la trouverez point dans son appartement, elle est +sortie. + +-- Oui, dit Henri, c'est possible; elle devait aller au couvent de +l'Annonciade. Il n'y avait pas moyen de pousser la conversation +plus loin, Henri paraissant décidé seulement à répondre. + +Les deux beaux-frères se quittèrent donc, le duc d'Alençon pour +aller aux nouvelles, disait-il, le roi de Navarre pour rentrer +chez lui. + +Henri y était à peine depuis cinq minutes lorsqu'il entendit +frapper. + +-- Qui est là? demanda-t-il. + +-- Sire, répondit une voix que Henri reconnut pour celle de de +Mouy, c'est la réponse de l'orfèvre de la sellerie. + +Henri, visiblement ému, fit entrer le jeune homme, et referma la +porte derrière lui. + +-- C'est vous, de Mouy! dit-il. J'espérais que vous réfléchiriez. + +-- Sire, répondit de Mouy, il y a trois mois que je réfléchis, +c'est assez; maintenant il est temps d'agir. Henri fit un +mouvement d'inquiétude. + +-- Ne craignez rien, Sire, nous sommes seuls et je me hâte, car +les moments sont précieux. Votre Majesté peut nous rendre, par un +seul mot, tout ce que les événements de l'année ont fait perdre à +la religion. Soyons clairs, soyons brefs, soyons francs. + +-- J'écoute, mon brave de Mouy, répondit Henri voyant qu'il lui +était impossible d'éluder l'explication. + +-- Est-il vrai que Votre Majesté ait abjuré la religion +protestante? + +-- C'est vrai, dit Henri. + +-- Oui, mais est-ce des lèvres? est-ce du coeur? + +-- On est toujours reconnaissant à Dieu quand il nous sauve la +vie, répondit Henri tournant la question, comme il avait +l'habitude de le faire en pareil cas, et Dieu m'a visiblement +épargné dans ce cruel danger. + +-- Sire, reprit de Mouy, avouons une chose. + +-- Laquelle? + +-- C'est que votre abjuration n'est point une affaire de +conviction, mais de calcul. Vous avez abjuré pour que le roi vous +laissât vivre, et non parce que Dieu vous avait conservé la vie. + +-- Quelle que soit la cause de ma conversion, de Mouy, répondit +Henri, je n'en suis pas moins catholique. + +-- Oui, mais le resterez-vous toujours? à la première occasion de +reprendre votre liberté d'existence et de conscience, ne la +reprendrez-vous pas? Eh bien! cette occasion, elle se présente: La +Rochelle est insurgée, le Roussillon et le Béarn n'attendent qu'un +mot pour agir; dans la Guyenne, tout crie à la guerre. Dites-moi +seulement que vous êtes un catholique forcé et je vous réponds de +l'avenir. + +-- On ne force pas un gentilhomme de ma naissance, mon cher de +Mouy. Ce que j'ai fait, je l'ai fait librement. + +-- Mais, Sire, dit le jeune homme le coeur oppressé de cette +résistance à laquelle il ne s'attendait pas, vous ne songez donc +pas qu'en agissant ainsi vous nous abandonnez... vous nous +trahissez? + +Henri resta impassible. + +-- Oui, reprit de Mouy, oui, vous nous trahissez, Sire, car +plusieurs d'entre nous sont venus, au péril de leur vie, pour +sauver votre honneur et votre liberté. Nous avons tout préparé +pour vous donner un trône, Sire, entendez-vous bien? Non seulement +la liberté, mais la puissance: un trône à votre choix, car dans +deux mois vous pourrez opter entre Navarre et France. + +-- de Mouy, dit Henri en voilant son regard, qui malgré lui, à +cette proposition, avait jeté un éclair, de Mouy, je suis sauf, je +suis catholique, je suis l'époux de Marguerite, je suis frère du +roi Charles, je suis gendre de ma bonne mère Catherine. de Mouy, +en prenant ces diverses positions, j'en ai calculé les chances, +mais aussi les obligations. + +-- Mais, Sire, reprit de Mouy, à quoi faut-il croire? On me dit +que votre mariage n'est pas consommé, on me dit que vous êtes +libre au fond du coeur, on me dit que la haine de Catherine... + +-- Mensonge, mensonge, interrompit vivement le Béarnais. Oui, l'on +vous a trompé impudemment, mon ami. Cette chère Marguerite est +bien ma femme; Catherine est bien ma mère; le roi Charles IX enfin +est bien le seigneur et le maître de ma vie et de mon coeur. + +de Mouy frissonna, un sourire presque méprisant passa sur ses +lèvres. + +-- Ainsi donc, Sire, dit-il en laissant retomber ses bras avec +découragement et en essayant de sonder du regard cette âme pleine +de ténèbres, voilà la réponse que je rapporterai à mes frères. Je +leur dirai que le roi de Navarre tend sa main et donne son coeur à +ceux qui nous ont égorgés, je leur dirai qu'il est devenu le +flatteur de la reine mère et l'ami de Maurevel... + +-- Mon cher de Mouy, dit Henri, le roi va sortir du conseil, et il +faut que j'aille m'informer près de lui des raisons qui nous ont +fait remettre une chose aussi importante qu'une partie de chasse. +Adieu, imitez-moi, mon ami, quittez la politique, revenez au roi +et prenez la messe. + +Et Henri reconduisit ou plutôt repoussa jusqu'à l'antichambre le +jeune homme, dont la stupéfaction commençait à faire place à la +fureur. + +À peine eut-il refermé la porte que, ne pouvant résister à l'envie +de se venger sur quelque chose à défaut de quelqu'un, de Mouy +broya son chapeau entre ses mains, le jeta à terre, et le foulant +aux pieds comme fait un taureau du manteau du matador: + +-- Par la mort! s'écria-t-il, voilà un misérable prince, et j'ai +bien envie de me faire tuer ici pour le souiller à jamais de mon +sang. + +-- Chut! monsieur de Mouy! dit une voix qui se glissait par +l'ouverture d'une porte entrebâillée; chut! car un autre que moi +pourrait vous entendre. + +de Mouy se retourna vivement et aperçut le duc d'Alençon enveloppé +d'un manteau et avançant sa tête pâle dans le corridor pour +s'assurer si de Mouy et lui étaient bien seuls. + +-- M. le duc d'Alençon! s'écria de Mouy, je suis perdu. + +-- Au contraire, murmura le prince, peut-être même avez-vous +trouvé ce que vous cherchez, et la preuve, c'est que je ne veux +pas que vous vous fassiez tuer ici comme vous en avez le dessein. +Croyez-moi, votre sang peut être mieux employé qu'à rougir le +seuil du roi de Navarre. + +Et à ces mots le duc ouvrit toute grande la porte qu'il tenait +entrebâillée. + +-- Cette chambre est celle de deux de mes gentilshommes, dit le +duc; nul ne viendra nous relancer ici; nous pourrons donc y causer +en toute liberté. Venez, monsieur. + +-- Me voici, Monseigneur! dit le conspirateur stupéfait. + +Et il entra dans la chambre, dont le duc d'Alençon referma la +porte derrière lui non moins vivement que n'avait fait le roi de +Navarre. + +de Mouy était entré furieux, exaspéré, maudissant; mais peu à peu +le regard froid et fixe du jeune duc François fit sur le capitaine +huguenot l'effet de cette glace enchantée qui dissipe l'ivresse. + +-- Monseigneur, dit-il, si j'ai bien compris, Votre Altesse veut +me parler? + +-- Oui, monsieur de Mouy, répondit François. Malgré votre +déguisement, j'avais cru vous reconnaître, et quand vous avez +présenté les armes à mon frère Henri, je vous ai reconnu tout à +fait. Eh bien, de Mouy, vous n'êtes donc pas content du roi de +Navarre? + +-- Monseigneur! + +-- Allons, voyons! parlez-moi hardiment. Sans que vous vous en +doutiez, peut-être suis-je de vos amis. + +-- Vous, Monseigneur? + +-- Oui, moi. Parlez donc. + +-- Je ne sais que dire à Votre Altesse, Monseigneur. Les choses +dont j'avais à entretenir le roi de Navarre touchent à des +intérêts que Votre Altesse ne saurait comprendre. D'ailleurs, +ajouta de Mouy d'un air qu'il tâcha de rendre indifférent, il +s'agissait de bagatelles. + +-- De bagatelles? fit le duc. + +-- Oui, Monseigneur. + +-- De bagatelles pour lesquelles vous avez cru devoir exposer +votre vie en revenant au Louvre, où, vous le savez, votre tête +vaut son pesant d'or. Car on n'ignore point que vous êtes, avec le +roi de Navarre et le prince de Condé, un des principaux chefs des +huguenots. + +-- Si vous croyez cela, Monseigneur, agissez envers moi comme doit +le faire le frère du roi Charles et le fils de la reine Catherine. + +-- Pourquoi voulez-vous que j'agisse ainsi, quand je vous ai dit +que j'étais de vos amis? Dites-moi donc la vérité. + +-- Monseigneur, dit de Mouy, je vous jure... + +-- Ne jurez pas, monsieur; la religion reformée défend de faire +des serments, et surtout de faux serments. de Mouy fronça le +sourcil. + +-- Je vous dis que je sais tout, reprit le duc. de Mouy continua +de se taire. + +-- Vous en doutez? reprit le prince avec une affectueuse +insistance. Eh bien, mon cher de Mouy, il faut vous convaincre. +Voyons, vous allez juger si je me trompe. Avez-vous ou non proposé +à mon beau-frère Henri, là, tout à l'heure (le duc étendit la main +dans la direction de la chambre du Béarnais), votre secours et +celui des vôtres pour le réinstaller dans sa royauté de Navarre? + +de Mouy regarda le duc d'un air effaré. + +-- Propositions qu'il a refusées avec terreur! de Mouy demeura +stupéfait. + +-- Avez-vous alors invoqué votre ancienne amitié, le souvenir de +la religion commune? Avez-vous même alors leurré le roi de Navarre +d'un espoir bien brillant, si brillant qu'il en a été ébloui, de +l'espoir d'atteindre à la couronne de France? Hein? dites, suis-je +bien informé? Est-ce là ce que vous êtes venu proposer au +Béarnais? + +-- Monseigneur! s'écria de Mouy, c'est si bien cela que je me +demande en ce moment même si je ne dois pas dire à Votre Altesse +Royale qu'elle en a menti! provoquer dans cette chambre un combat +sans merci, et assurer ainsi par la mort de nous deux l'extinction +de ce terrible secret! + +-- Doucement, mon brave de Mouy, doucement, dit le duc d'Alençon +sans changer de visage, sans faire le moindre mouvement à cette +terrible menace; le secret s'éteindra mieux entre nous si nous +vivons tous deux que si l'un de nous meurt. Écoutez-moi et cessez +de tourmenter ainsi la poignée de votre épée. Pour la troisième +fois, je vous dis que vous êtes avec un ami; répondez donc comme à +un ami. Voyons, le roi de Navarre n'a-t-il pas refusé tout ce que +vous lui avez offert? + +-- Oui, Monseigneur, et je l'avoue, puisque cet aveu ne peut +compromettre que moi. + +-- N'avez-vous pas crié en sortant de sa chambre et en foulant aux +pieds votre chapeau, qu'il était un prince lâche et indigne de +demeurer votre chef? + +-- C'est vrai, Monseigneur, j'ai dit cela. + +-- Ah! c'est vrai! Vous l'avouez, enfin? + +-- Oui. + +-- Et c'est toujours votre avis? + +-- Plus que jamais, Monseigneur! + +-- Eh bien, moi, moi, monsieur de Mouy, moi, troisième fils de +Henri II, moi, fils de France, suis-je assez bon gentilhomme pour +commander à vos soldats, voyons? et jugez-vous que je suis assez +loyal pour que vous puissiez compter sur ma parole? + +-- Vous, Monseigneur! vous, le chef des huguenots? + +-- Pourquoi pas? C'est l'époque des conversions, vous le savez. +Henri s'est bien fait catholique, je puis bien me faire +protestant, moi. + +-- Oui, sans doute, Monseigneur; mais j'attends que vous +m'expliquiez... + +-- Rien de plus simple, et je vais vous dire en deux mots la +politique de tout le monde. + +» Mon frère Charles tue les huguenots pour régner plus largement. +Mon frère d'Anjou les laisse tuer parce qu'il doit succéder à mon +frère Charles, et que, comme vous le savez, mon frère Charles est +souvent malade. Mais moi... et c'est tout différent, moi qui ne +régnerai jamais, en France du moins, attendu que j'ai deux aînés +devant moi; moi que la haine de ma mère et de mes frères, plus +encore que la loi de la nature, éloigne du trône; moi qui ne dois +prétendre à aucune affection de famille, à aucune gloire, à aucun +royaume; moi qui, cependant, porte un coeur aussi noble que mes +aînés; eh bien! de Mouy! moi, je veux chercher à me tailler avec +mon épée un royaume dans cette France qu'ils couvrent de sang. + +» Or, voilà ce que je veux, moi, de Mouy, écoutez.» Je veux être +roi de Navarre, non par la naissance, mais par l'élection. Et +remarquez bien que vous n'avez aucune objection à faire à cela, +car je ne suis pas usurpateur, puisque mon frère refuse vos +offres, et, s'ensevelissant dans sa torpeur, reconnaît hautement +que ce royaume de Navarre n'est qu'une fiction. Avec Henri de +Béarn, vous n'avez rien; avec moi, vous avez une épée et un nom. +François d'Alençon, fils de France, sauvegarde tous ses compagnons +ou tous ses complices, comme il vous plaira de les appeler. Eh +bien, que dites-vous de cette offre, monsieur de Mouy? + +-- Je dis qu'elle m'éblouit, Monseigneur. + +-- de Mouy, de Mouy, nous aurons bien des obstacles à vaincre. Ne +vous montrez donc pas dès l'abord si exigeant et si difficile +envers un fils de roi et un frère de roi qui vient à vous. + +-- Monseigneur, la chose serait déjà faite si j'étais seul à +soutenir mes idées; mais nous avons un conseil, et si brillante +que soit l'offre, peut-être même à cause de cela, les chefs du +parti n'y adhéreront-ils pas sans condition. + +-- Ceci est autre chose, et la réponse est d'un coeur honnête et +d'un esprit prudent. À la façon dont je viens d'agir, de Mouy, +vous avez dû reconnaître ma probité. Traitez-moi donc de votre +côté en homme qu'on estime et non en prince qu'on flatte. de Mouy, +ai-je des chances? + +-- Sur ma parole, Monseigneur, et puisque Votre Altesse veut que +je lui donne mon avis, Votre Altesse les a toutes depuis que le +roi de Navarre a refusé l'offre que j'étais venu lui faire. Mais, +je vous le répète, Monseigneur, me concerter avec nos chefs est +chose indispensable. + +-- Faites donc, monsieur, répondit d'Alençon. Seulement, à quand +la réponse? + +de Mouy regarda le prince en silence. Puis, paraissant prendre une +résolution: + +-- Monseigneur, dit-il, donnez-moi votre main; j'ai besoin que +cette main d'un fils de France touche la mienne pour être sûr que +je ne serai point trahi. + +Le duc non seulement tendit la main vers de Mouy, mais il saisit +la sienne et la serra. + +-- Maintenant, Monseigneur, je suis tranquille, dit le jeune +huguenot. Si nous étions trahis, je dirais que vous n'y êtes pour +rien. Sans quoi, Monseigneur, et pour si peu que vous fussiez dans +cette trahison, vous seriez déshonoré. + +-- Pourquoi me dites-vous cela, de Mouy, avant de me dire quand +vous me rapporterez la réponse de vos chefs? + +-- Parce que, Monseigneur, en me demandant à quand la réponse, +vous me demandez en même temps où sont les chefs, et que, si je +vous dis: À ce soir, vous saurez que les chefs sont à Paris et s'y +cachent. + +Et en disant ces mots, par un geste de défiance, de Mouy attachait +son oeil perçant sur le regard faux et vacillant du jeune homme. + +-- Allons, allons, reprit le duc, il vous reste encore des doutes, +monsieur de Mouy. Mais je ne puis du premier coup exiger de vous +une entière confiance. Vous me connaîtrez mieux plus tard. Nous +allons être liés par une communauté d'intérêts qui vous délivrera +de tout soupçon. Vous dites donc à ce soir, monsieur de Mouy? + +-- Oui, Monseigneur, car le temps presse. À ce soir. Mais où cela, +s'il vous plaît? + +-- Au Louvre, ici, dans cette chambre, cela vous convient-il? + +-- Cette chambre est habitée? dit de Mouy en montrant du regard +les deux lits qui s'y trouvaient en face l'un de l'autre. + +-- Par deux de mes gentilshommes, oui. + +-- Monseigneur, il me semble imprudent, à moi, de revenir au +Louvre. + +-- Pourquoi cela? + +-- Parce que, si vous m'avez reconnu, d'autres peuvent avoir +d'aussi bons yeux que Votre Altesse et me reconnaître à leur tour. +Je reviendrai cependant au Louvre, si vous m'accordez ce que je +vais vous demander. + +-- Quoi? + +-- Un sauf-conduit. + +-- de Mouy, répondit le duc, un sauf-conduit de moi saisi sur vous +me perd et ne vous sauve pas. Je ne puis pour vous quelque chose +qu'à la condition qu'à tous les yeux nous sommes complètement +étrangers l'un à l'autre. La moindre relation de ma part avec +vous, prouvée à ma mère ou à mes frères, me coûterait la vie. Vous +êtes donc sauvegardé par mon propre intérêt, du moment où je me +serai compromis avec les autres, comme je me compromets avec vous +en ce moment. Libre dans ma sphère d'action, fort si je suis +inconnu, tant que je reste moi-même impénétrable je vous garantis +tous; ne l'oubliez pas. Faites donc un nouvel appel à votre +courage, tentez sur ma parole ce que vous tentiez sans la parole +de mon frère. Venez ce soir au Louvre. + +-- Mais comment voulez-vous que j'y vienne? Je ne puis risquer ce +costume dans les appartements. Il était pour les vestibules et les +cours. Le mien est encore plus dangereux, puisque tout le monde me +connaît ici et qu'il ne me déguise aucunement. + +-- Aussi, je cherche, attendez... Je crois que... oui, le voici. + +En effet, le duc avait jeté les yeux autour de lui, et ses yeux +s'étaient arrêtés sur la garde-robe d'apparat de La Mole, pour le +moment étendue sur le lit, c'est-à-dire sur ce magnifique manteau +cerise brodé d'or dont nous avons déjà parlé, sur son toquet orné +d'une plume blanche, entouré d'un cordon de marguerites d'or et +d'argent entremêlées, enfin sur un pourpoint de satin gris perle +et or. + +-- Voyez-vous ce manteau, cette plume et ce pourpoint? dit le duc; +ils appartiennent à M. de La Mole, un de mes gentilshommes, un +muguet du meilleur ton. Cet habit a fait rage à la cour, et on +reconnaît M. de La Mole à cent pas lorsqu'il le porte. Je vais +vous donner l'adresse du tailleur qui le lui a fourni; en le lui +payant le double de ce qu'il vaut, vous en aurez un pareil ce +soir. Vous retiendrez bien le nom de M. de La Mole, n'est-ce pas? + +Le duc d'Alençon achevait à peine la recommandation, que l'on +entendit un pas qui s'approchait dans le corridor et qu'une clef +tourna dans la serrure. + +-- Eh! qui va là? s'écria le duc en s'élançant vers la porte et en +poussant le verrou. + +-- Pardieu, répondit une voix du dehors, je trouve la question +singulière. Qui va là vous-même? Voilà qui est plaisant! quand je +veux rentrer chez moi, on me demande qui va là! + +-- Est-ce vous, monsieur de la Mole? + +-- Eh! sans doute que c'est moi. Mais vous, qui êtes-vous? Pendant +que La Mole exprimait son étonnement de trouver sa chambre habitée +et essayait de découvrir quel en était le nouveau commensal, le +duc d'Alençon se retournait vivement, une main sur le verrou, +l'autre sur la serrure. + +-- Connaissez-vous M. de La Mole? demanda-t-il à de Mouy. + +-- Non, Monseigneur. + +-- Et lui, vous connaît-il? + +-- Je ne le crois pas. + +-- Alors, tout va bien; d'ailleurs, faites semblant de regarder +par la fenêtre. de Mouy obéit sans répondre, car La Mole +commençait à s'impatienter et frappait à tour de bras. + +Le duc d'Alençon jeta un dernier regard vers de Mouy, et, voyant +qu'il avait le dos tourné, il ouvrit. + +-- Monseigneur le duc! s'écria La Mole en reculant de surprise, +oh! pardon, pardon, Monseigneur! + +-- Ce n'est rien, monsieur. J'ai eu besoin de votre chambre pour +recevoir quelqu'un. + +-- Faites, Monseigneur, faites. Mais permettez, je vous en +supplie, que je prenne mon manteau et mon chapeau, qui sont sur le +lit; car j'ai perdu l'un et l'autre cette nuit sur le quai de la +Grève, où j'ai été attaqué de nuit par des voleurs. + +-- En effet, monsieur, dit le prince en souriant et en passant +lui-même à La Mole les objets demandés, vous voici assez mal +accommodé; vous avez eu affaire à des gaillards fort entêtés, à ce +qu'il paraît! + +Et le duc passa lui-même à La Mole le manteau et le toquet. Le +jeune homme salua et sortit pour changer de vêtement dans +l'antichambre, ne s'inquiétant aucunement de ce que le duc faisait +dans sa chambre; car c'était assez l'usage au Louvre que les +logements des gentilshommes fussent, pour les princes auxquels ils +étaient attachés, des hôtelleries qu'ils employaient à toutes +sortes de réceptions. + +de Mouy se rapprocha alors du duc, et tous deux écoutèrent pour +savoir le moment où La Mole aurait fini et sortirait; mais +lorsqu'il eut changé de costume, lui-même les tira d'embarras, +car, s'approchant de la porte: + +-- Pardon, Monseigneur! dit-il; mais Votre Altesse n'a pas +rencontré sur son chemin le comte de Coconnas? + +-- Non, monsieur le comte! et cependant il était de service ce +matin. + +-- Alors on me l'aura assassiné, dit La Mole en se parlant à lui- +même tout en s'éloignant. + +Le duc écouta le bruit des pas qui allaient s'affaiblissant; puis +ouvrant la porte et tirant de Mouy après lui: + +-- Regardez-le s'éloigner, dit-il, et tâchez d'imiter cette +tournure inimitable. + +-- Je ferai de mon mieux, répondit de Mouy. Malheureusement je ne +suis pas un damoiseau, mais un soldat. + +-- En tout cas, je vous attends avant minuit dans ce corridor. Si +la chambre de mes gentilshommes est libre, je vous y recevrai; si +elle ne l'est pas, nous en trouverons une autre. + +-- Oui, Monseigneur. + +-- Ainsi donc, à ce soir, avant minuit. + +-- À ce soir, avant minuit. + +-- Ah! à propos, de Mouy, balancez fort le bras droit en marchant, +c'est l'allure particulière de M. de La Mole. + + + +XXIV +La rue Tizon et la rue Cloche-Percée + + +La Mole sortit du Louvre tout courant, et se mit à fureter dans +Paris pour découvrir le pauvre Coconnas. + +Son premier soin fut de se rendre à la rue de l'Arbre-Sec et +d'entrer chez maître La Hurière, car La Mole se rappelait avoir +souvent cité au Piémontais certaine devise latine qui tendait à +prouver que l'Amour, Bacchus et Cérès sont des dieux de première +nécessité, et il avait l'espoir que Coconnas, pour suivre +l'aphorisme romain, se serait installé à la Belle-Étoile, après +une nuit qui devait avoir été pour son ami non moins occupée +qu'elle ne l'avait été pour lui. + +La Mole ne trouva rien chez La Hurière que le souvenir de +l'obligation prise et un déjeuner offert d'assez bonne grâce que +notre gentilhomme accepta avec grand appétit, malgré son +inquiétude. + +L'estomac tranquillisé à défaut de l'esprit, La Mole se remit en +course, remontant la Seine, comme ce mari qui cherchait sa femme +noyée. En arrivant sur le quai de Grève, il reconnut l'endroit où, +ainsi qu'il l'avait dit à M. d'Alençon, il avait, pendant sa +course nocturne, été arrêté trois ou quatre heures auparavant, ce +qui n'était pas rare dans un Paris plus vieux de cent ans que +celui où Boileau se réveillait au bruit d'une balle perçant son +volet. Un petit morceau de la plume de son chapeau était resté sur +le champ de bataille. Le sentiment de possession est inné chez +l'homme. La Mole avait dix plumes plus belles les unes que les +autres; il ne s'arrêta pas moins à ramasser celle-là, ou plutôt le +seul fragment qui en eût survécu, et le considérait d'un air +piteux, lorsque des pas alourdis retentirent, s'approchant de lui, +et que des voix brutales lui ordonnèrent de se ranger. La Mole +releva la tête et aperçut une litière précédée de deux pages et +accompagnée d'un écuyer. + +La Mole crut reconnaître la litière et se rangea vivement. + +Le jeune gentilhomme ne s'était pas trompé. + +-- Monsieur de la Mole! dit une voix pleine de douceur qui sortait +de la litière, tandis qu'une main blanche et douce comme le satin +écartait les rideaux. + +-- Oui, madame, moi-même, répondit La Mole en s'inclinant. + +-- Monsieur de la Mole une plume à la main..., continua la dame à +la litière; êtes-vous donc amoureux, mon cher monsieur, et +retrouvez-vous des traces perdues? + +-- Oui, madame, répondit La Mole, je suis amoureux, et très fort; +mais pour le moment, ce sont mes propres traces que je retrouve, +quoique ce ne soient pas elles que je cherche. Mais Votre Majesté +me permettra-t-elle de lui demander des nouvelles de sa santé. + +-- Excellente, monsieur; je ne me suis jamais mieux portée, ce me +semble; cela vient probablement de ce que j'ai passé la nuit en +retraite. + +-- Ah! en retraite, dit La Mole en regardant Marguerite d'une +façon étrange. + +-- Eh bien, oui! qu'y a-t-il d'étonnant à cela? + +-- Peut-on, sans indiscrétion, vous demander dans quel couvent? + +-- Certainement, monsieur, je n'en fais pas mystère: au couvent +des Annonciades. Mais vous, que faites-vous ici avec cet air +effarouché? + +-- Madame, moi aussi j'ai passé la nuit en retraite et dans les +environs du même couvent; ce matin, je cherche mon ami, qui a +disparu, et en le cherchant j'ai retrouvé cette plume. + +-- Qui vient de lui? Mais en vérité nous m'effrayez sur son +compte, la place est mauvaise. + +-- Que Votre Majesté se rassure, la plume vient de moi; je l'ai +perdue vers cinq heures et demie sur cette place, en me sauvant +des mains de quatre bandits qui me voulaient à toute force +assassiner, à ce que je crois du moins. + +Marguerite réprima un vif mouvement d'effroi. + +-- Oh! contez-moi cela! dit-elle. + +-- Rien de plus simple, madame. Il était donc, comme j'avais +l'honneur de dire à Votre Majesté, cinq heures du matin à peu +près... + +-- Et à cinq heures du matin, interrompit Marguerite, vous étiez +déjà sorti? + +-- Votre Majesté m'excusera, dit La Mole, je n'étais pas encore +rentré. + +-- Ah! monsieur de la Mole! rentrer à cinq heures du matin! dit +Marguerite avec un sourire qui pour tous était malicieux et que La +Mole eut la fatuité de trouver adorable, rentrer si tard! vous +aviez mérité cette punition. + +-- Aussi je ne me plains pas, madame, dit La Mole en s'inclinant +avec respect, et j'eusse été éventré que je m'estimerais encore +plus heureux cent fois que je ne mérite de l'être. Mais enfin je +rentrais tard ou de bonne heure, comme Votre Majesté voudra, de +cette bien heureuse maison où j'avais passé la nuit en retraite, +lorsque quatre tire-laine ont débouché de la rue de la Mortellerie +et m'ont poursuivi avec des coupe-choux démesurément longs. C'est +grotesque, n'est-ce pas, madame? mais enfin c'est comme cela; il +m'a fallu fuir, car j'avais oublié mon épée. + +-- Oh! je comprends, dit Marguerite avec un air d'admirable +naïveté, et vous retournez chercher votre épée. + +La Mole regarda Marguerite comme si un doute se glissait dans son +esprit. + +-- Madame, j'y retournerais effectivement et même très volontiers, +attendu que mon épée est une excellente lame, mais je ne sais pas +où est cette maison. + +-- Comment, monsieur! reprit Marguerite, vous ne savez pas où est +la maison où vous avez passé la nuit? + +-- Non, madame, et que Satan m'extermine si je m'en doute! + +-- Oh! voilà qui est singulier! c'est donc tout un roman que votre +histoire? + +-- Un véritable roman, vous l'avez dit, madame. + +-- Contez-la-moi. + +-- C'est un peu long. + +-- Qu'importe! j'ai le temps. + +-- Et fort incroyable surtout. + +-- Allez toujours: je suis on ne peut plus crédule. + +-- Votre Majesté l'ordonne? + +-- Mais oui, s'il le faut. + +-- J'obéis. Hier soir, après avoir quitté deux adorables femmes +avec lesquelles nous avions passé la soirée sur le pont Saint- +Michel, nous soupions chez maître La Hurière. + +-- D'abord, demanda Marguerite avec un naturel parfait, qu'est-ce +que maître La Hurière? + +-- Maître La Hurière, madame, dit La Mole en regardant une seconde +fois Marguerite avec cet air de doute qu'on avait déjà pu +remarquer une première fois chez lui, maître La Hurière est le +maître de l'hôtellerie de la Belle Étoile, située rue de l'Arbre- +Sec. + +-- Bien, je vois cela d'ici... Vous soupiez donc chez maître La +Hurière, avec votre ami Coconnas sans doute? + +-- Oui, madame, avec mon ami Coconnas, quand un homme entra et +nous remit à chacun un billet. + +-- Pareil? demanda Marguerite. + +-- Exactement pareil. Cette ligne seulement: + +«Vous êtes attendu rue Saint-Antoine, en face de la rue de Jouy.» + +-- Et pas de signature au bas de ce billet? demanda Marguerite. + +-- Non; mais trois mots, trois mots charmants qui promettaient +trois fois la même chose; c'est-à-dire un triple bonheur. + +-- Et quels étaient ces trois mots? + +-- _Éros-Cupido-Amor._ + +_-- _En effet, ce sont trois doux noms; et ont-ils tenu ce qu'ils +promettaient? + +-- Oh! plus, madame, cent fois plus! s'écria La Mole avec +enthousiasme. + +-- Continuez; je suis curieuse de savoir ce qui vous attendait rue +Saint Antoine, en face la rue de Jouy. + +-- Deux duègnes avec chacune un mouchoir à la main. Il s'agissait +de nous laisser bander les yeux. Votre Majesté devine que nous n'y +fîmes point de difficulté. Nous tendîmes bravement le cou. Mon +guide me fit tourner à gauche, le guide de mon ami le fit tourner +à droite, et nous nous séparâmes. + +-- Et alors? continua Marguerite, qui paraissait décidée à pousser +l'investigation jusqu'au bout. + +-- Je ne sais, reprit La Mole, où son guide conduisit mon ami. En +enfer, peut-être. Mais quant à moi, ce que je sais, c'est que le +mien me mena en un lieu que je tiens pour le paradis. + +-- Et d'où vous fit sans doute chasser votre trop grande +curiosité? + +-- Justement, madame, et vous avez le don de la divination. +J'attendais le jour avec impatience pour voir où j'étais, quand, à +quatre heures et demie, la même duègne est rentrée, m'a bandé de +nouveau les yeux, m'a fait promettre de ne point chercher à +soulever mon bandeau, m'a conduit dehors, m'a accompagné cent pas, +m'a fait encore jurer de n'ôter mon bandeau que lorsque j'aurais +compté jusqu'à cinquante. J'ai compté jusqu'à cinquante, et je me +suis trouvé rue Saint-Antoine, en face la rue de Jouy. + +-- Et alors...? + +-- Alors, madame, je suis revenu tellement joyeux que je n'ai +point fait attention aux quatre misérables des mains desquels j'ai +eu tant de mal à me tirer. Or, madame, continua La Mole, en +retrouvant ici un morceau de ma plume, mon coeur a tressailli de +joie, et je l'ai ramassé en me promettant à moi-même de le garder +comme un souvenir de cette heureuse nuit. Mais, au milieu de mon +bonheur, une chose me tourmente, c'est ce que peut être devenu mon +compagnon. + +-- Il n'est pas rentré au Louvre? + +-- Hélas! non, madame! Je l'ai cherché partout où il pouvait être, +à la Belle-Étoile, au jeu de paume, et en quantité d'autres lieux +honorables; mais d'Annibal point et de Coconnas pas davantage... + +En disant ces paroles et les accompagnant d'un geste lamentable, +La Mole ouvrit les bras et écarta son manteau, sous lequel on vit +bâiller à divers endroits son pourpoint qui montrait, comme autant +d'élégants crevés, la doublure par les accrocs. + +-- Mais vous avez été criblé? dit Marguerite. + +-- Criblé, c'est le mot! dit La Mole, qui n'était pas fâché de se +faire un mérite du danger qu'il avait couru. Voyez, madame! voyez! + +-- Comment n'avez-vous pas changé de pourpoint au Louvre, puisque +vous y êtes retourné? demanda la reine. + +-- Ah! dit La Mole, c'est qu'il y avait quelqu'un dans ma chambre. + +-- Comment, quelqu'un dans votre chambre? dit Marguerite dont les +yeux exprimèrent le plus vif étonnement; et qui donc était dans +votre chambre? + +-- Son Altesse... + +-- Chut! interrompit Marguerite. + +Le jeune homme obéit. + +-- _Qui ad lecticam meam stant? _dit-elle à La Mole. + +-- _Duo pueri et unus eques._ + +_-- Optime, barbari! _dit-elle. _Dic, Moles, quem inveneris in +cubiculo tuo?_ + +_-- Franciscum ducem._ + +_-- Agentem?_ + +_-- Nescio quid._ + +_-- Quocum?_ + +_-- Cum ignoto. _ + +-- C'est bizarre, dit Marguerite. Ainsi vous n'avez pu retrouver +Coconnas? continua-t-elle sans songer évidemment à ce qu'elle +disait. + +-- Aussi, madame, comme j'avais l'honneur de le dire à Votre +Majesté, j'en meurs véritablement d'inquiétude. + +-- Eh bien, dit Marguerite en soupirant, je ne veux pas vous +distraire plus longtemps de sa recherche, mais je ne sais pourquoi +j'ai l'idée qu'il se retrouvera tout seul! N'importe, allez +toujours. + +Et la reine appuya son doigt sur sa bouche. Or, comme la belle +Marguerite n'avait confié aucun secret, n'avait fait aucun aveu à +La Mole, le jeune homme comprit que ce geste charmant, ne pouvant +avoir pour but de lui recommander le silence, devait avoir une +autre signification. + +Le cortège se remit en marche; et La Mole, dans le but de +poursuivre son investigation, continua de remonter le quai jusqu'à +la rue du Long-Pont, qui le conduisit dans la rue Saint-Antoine. + +En face la rue de Jouy, il s'arrêta. + +C'était là que, la veille, les deux duègnes leur avaient bandé les +yeux, à lui et à Coconnas. Il avait tourné à gauche, puis il avait +compté vingt pas; il recommença le manège et se trouva en face +d'une maison ou plutôt d'un mur derrière lequel s'élevait une +maison; au milieu de ce mur était une porte à auvent garnie de +clous larges et de meurtrières. + +La maison était située rue Cloche-Percée, petite rue étroite qui +commence à la rue Saint-Antoine et aboutit à la rue du Roi-de- +Sicile. + +-- Par la sambleu! dit La Mole, c'est bien là... j'en jurerais... +En étendant la main, comme je sortais, j'ai senti les clous de la +porte, puis j'ai descendu deux degrés. Cet homme qui courait en +criant: À l'aide! et qu'on a tué rue du Roi-de-Sicile, passait au +moment où je mettais le pied sur le premier. Voyons. + +La Mole alla à la porte et frappa. La porte s'ouvrit, et une +espèce de concierge à moustaches vint ouvrir. + +-- _Was ist das?_ demanda le concierge. + +-- Ah! ah! fit La Mole, il me paraît que nous sommes Suisse. Mon +ami, continua-t-il en prenant son air le plus charmant, je +voudrais avoir mon épée, que j'ai laissée dans cette maison où +j'ai passé la nuit. + +-- _Ich verstehe nicht_, répéta le concierge. + +-- Mon épée..., reprit La Mole. + +-- _Ich verstehe nicht_, répéta le concierge. + +-- ... que j'ai laissée... Mon épée, que j'ai laissée... + +-- _Ich verstehe nicht..._ + +_-- _... dans cette maison, où j'ai passé la nuit. + +-- _Gehe zum Teufel... _Et il lui referma la porte au nez. + +-- Mordieu! dit La Mole, si j'avais cette épée que je réclame, je +la passerais bien volontiers à travers le corps de ce drôle-là. +Mais je ne l'ai point, et ce sera pour un autre jour. + +Sur quoi La Mole continua son chemin jusqu'à la rue du Roi-de- +Sicile, prit à droite, fit cinquante pas à peu près, prit à droite +encore et se trouva rue Tizon, petite rue parallèle à la rue +Cloche-Percée, et en tout point semblable. Il y eut plus: à peine +eut-il fait trente pas, qu'il retrouva la petite porte à clous +larges, à auvent et à meurtrières, les deux degrés et le mur. On +eût dit que la rue Cloche-Percée s'était retournée pour le voir +passer. + +La Mole réfléchit alors qu'il avait bien pu prendre sa droite pour +sa gauche, et il alla frapper à cette porte pour y faire la même +réclamation qu'il avait faite à l'autre. Mais cette fois il eut +beau frapper, on n'ouvrit même pas. + +La Mole fit et refit deux ou trois fois le même tour qu'il venait +de faire, ce qui l'amena à cette idée, toute naturelle, que la +maison avait deux entrées, l'une sur la rue ClochePercée et +l'autre sur la rue Tizon. + +Mais ce raisonnement, si logique qu'il fût, ne lui rendait pas son +épée, et ne lui apprenait pas où était son ami. + +Il eut un instant l'idée d'acheter une autre épée et d'éventrer le +misérable portier qui s'obstinait à ne parler qu'allemand; mais il +pensa que si ce portier était à Marguerite et que si Marguerite +l'avait choisi ainsi, c'est qu'elle avait ses raisons pour cela, +et qu'il lui serait peut-être désagréable d'en être privée. + +Or, La Mole, pour rien au monde, n'eût voulu faire une chose +désagréable à Marguerite. + +De peur de céder à la tentation, il reprit donc vers les deux +heures de l'après midi le chemin du Louvre. + +Comme son appartement n'était point occupé cette fois, il put +rentrer chez lui. La chose était assez urgente relativement au +pourpoint, qui, comme lui avait fait observer la reine, était +considérablement détérioré. + +Il s'avança donc incontinent vers son lit pour substituer le beau +pourpoint gris perle à celui-là. Mais, à son grand étonnement, la +première chose qu'il aperçut près du pourpoint gris perle fut +cette fameuse épée qu'il avait laissée rue Cloche-Percée. + +La Mole la prit, la tourna et la retourna: c'était bien elle. + +-- Ah! ah! fit-il, est-ce qu'il y aurait quelque magie là-dessous? +Puis avec un soupir: Ah! si le pauvre Coconnas se pouvait +retrouver comme mon épée! + +Deux ou trois heures après que La Mole avait cessé sa ronde +circulaire autour de la petite maison double, la porte de la rue +Tizon s'ouvrit. Il était cinq heures du soir à peu près, et par +conséquent nuit fermée. + +Une femme enveloppée dans un long manteau garni de fourrures, +accompagnée d'une suivante, sortit par cette porte que lui tenait +ouverte une duègne d'une quarantaine d'années, se glissa +rapidement jusqu'à la rue du Roi-de-Sicile, frappa à une petite +porte de la rue d'Argenson qui s'ouvrit devant elle, sortit par la +grande porte du même hôtel qui donnait Vieille-rue-du-Temple, alla +gagner une petite poterne de l'hôtel de Guise, l'ouvrit avec une +clef qu'elle avait dans sa poche, et disparut. + +Une demi-heure après, un jeune homme, les yeux bandés, sortait par +la même porte de la même petite maison, guidé par une femme qui le +conduisait au coin de la rue Geoffroy-Lasnier et de la +Mortellerie. Là, elle l'invita à compter jusqu'à cinquante et à +ôter son bandeau. + +Le jeune homme accomplit scrupuleusement la recommandation, et au +chiffre convenu ôta le mouchoir qui lui couvrait les yeux. + +-- Mordi! s'écria-t-il en regardant tout autour de lui; si je sais +où je suis, je veux être pendu! Six heures! s'écria-t-il en +entendant sonner l'horloge de Notre-Dame. Et ce pauvre La Mole, +que peut-il être devenu? Courons au Louvre, peut-être là en saura- +t-on des nouvelles. + +Et ce disant, Coconnas descendit tout courant la rue de la +Mortellerie et arriva aux portes du Louvre en moins de temps qu'il +n'en eût fallu à un cheval ordinaire; il bouscula et démolit sur +son passage cette haie mobile de braves bourgeois qui se +promenaient paisiblement autour des boutiques de la place +Baudoyer, et entra dans le palais. + +Là il interrogea suisse et sentinelle. Le suisse croyait bien +avoir vu entrer M. de La Mole le matin, mais il ne l'avait pas vu +sortir. La sentinelle n'était là que depuis une heure et demie et +n'avait rien vu. + +Il monta tout courant à la chambre et en ouvrit la porte +précipitamment; mais il ne trouva dans la chambre que le pourpoint +de La Mole tout lacéré, ce qui redoubla encore ses inquiétudes. + +Alors il songea à La Hurière et courut chez le digne hôtelier de +la Belle-Étoile. La Hurière avait vu La Mole; La Mole avait +déjeuné chez La Hurière. Coconnas fut donc entièrement rassuré, +et, comme il avait grand faim, il demanda à souper à son tour. + +Coconnas était dans les deux dispositions nécessaires pour bien +souper: il avait l'esprit rassuré et l'estomac vide; il soupa donc +si bien que son repas le conduisit jusqu'à huit heures. Alors, +réconforté par deux bouteilles d'un petit vin d'Anjou qu'il aimait +fort et qu'il venait de sabler avec une sensualité qui se +trahissait par des clignements d'yeux et des clappements de langue +réitérés, il se remit à la recherche de La Mole, accompagnant +cette nouvelle exploration à travers la foule de coups de pied et +de coups de poing proportionnés à l'accroissement d'amitié que lui +avait inspiré le bien-être qui suit toujours un bon repas. + +Cela dura une heure; pendant une heure Coconnas parcourut toutes +les rues avoisinant le quai de la Grève, le port au charbon, la +rue Saint-Antoine et les rues Tizon et Cloche-Percée, où il +pensait que son ami pouvait être revenu. Enfin, il comprit qu'il y +avait un endroit par lequel il fallait qu'il passât, c'était le +guichet du Louvre, et il résolut de l'aller attendre sous ce +guichet jusqu'à sa rentrée. + +Il n'était plus qu'à cent pas du Louvre, et remettait sur ses +jambes une femme dont il avait déjà renversé le mari, place Saint- +Germain-l'Auxerrois, lorsqu'à l'horizon il aperçut devant lui à la +clarté douteuse d'un grand fanal dressé près du pont-levis du +Louvre, le manteau de velours cerise et la plume blanche de son +ami qui, déjà pareil à une ombre, disparaissait sous le guichet en +rendant le salut à la sentinelle. + +Le fameux manteau cerise avait fait tant d'effet de par le monde +qu'il n'y avait pas à s'y tromper. + +-- Eh mordi! s'écria Coconnas; c'est bien lui, cette fois, et le +voilà qui rentre. Eh! eh! La Mole, eh! notre ami. Peste! j'ai +pourtant une bonne voix. Comment se fait-il donc qu'il ne m'ait +pas entendu? Mais par bonheur j'ai aussi bonnes jambes que bonne +voix, et je vais le rejoindre. + +Dans cette espérance, Coconnas s'élança de toute la vigueur de ses +jarrets, arriva en un instant au Louvre; mais quelque diligence +qu'il eût faite, au moment où il mettait le pied dans la cour, le +manteau rouge, qui paraissait fort pressé aussi, disparaissait +sous le vestibule. + +-- Ohé! La Mole! s'écria Coconnas en reprenant sa course, attends- +moi donc, c'est moi, Coconnas! Que diable as-tu donc à courir +ainsi? Est-ce que tu te sauves, par hasard? + +En effet, le manteau rouge, comme s'il eût eu des ailes, +escaladait le second étage plutôt qu'il ne le montait. + +-- Ah! tu ne veux pas m'entendre! cria Coconnas. Ah! tu m'en veux! +ah! tu es fâché! Eh bien, au diable, mordi! quant à moi, je n'en +puis plus. + +C'était au bas de l'escalier que Coconnas lançait cette apostrophe +au fugitif, qu'il renonçait à suivre des jambes, mais qu'il +continuait à suivre de l'oeil à travers la vis de l'escalier et +qui était arrivé à la hauteur de l'appartement de Marguerite. Tout +à coup une femme sortit de cet appartement et prit celui que +poursuivait Coconnas par le bras. + +-- Oh! oh! fit Coconnas, cela m'a tout l'air d'être la reine +Marguerite. Il était attendu. Alors, c'est autre chose, je +comprends qu'il ne m'ait pas répondu. + +Et il se coucha sur la rampe, plongeant son regard par l'ouverture +de l'escalier. Alors, après quelques paroles à voix basse, il vit +le manteau cerise suivre la reine chez elle. + +-- Bon! bon! dit Coconnas, c'est cela. Je ne me trompais point. Il +y a des moments où la présence de notre meilleur ami nous est +importune, et ce cher La Mole est dans un de ces moments-là. + +Et Coconnas, montant doucement les escaliers, s'assit sur un banc +de velours qui garnissait le palier même, en se disant: + +-- Soit, au lieu de le rejoindre, j'attendrai... oui; mais, +ajouta-t-il, j'y pense, il est chez la reine de Navarre, de sorte +que je pourrais bien attendre longtemps... Il fait froid, mordi! +Allons, allons! j'attendrai aussi bien dans ma chambre. Il faudra +toujours bien qu'il y rentre, quand le diable y serait. + +Il achevait à peine ces paroles et commençait à mettre à exécution +la résolution qui en était le résultat, lorsqu'un pas allègre et +léger retentit au-dessus de sa tête, accompagné d'une petite +chanson si familière à son ami que Coconnas tendit aussitôt le cou +vers le côté d'où venait le bruit du pas et de la chanson. C'était +La Mole qui descendait de l'étage supérieur, celui où était située +sa chambre, et qui, apercevant Coconnas, se mit à sauter quatre à +quatre les escaliers qui le séparaient encore de lui, et, cette +opération terminée, se jeta dans ses bras. + +-- Oh! mordi, c'est toi! dit Coconnas. Et par où diable es-tu donc +sorti? + +-- Eh! par la rue Cloche-Percée, pardieu! + +-- Non. Je ne dis pas de la maison là-bas... + +-- Et d'où? + +-- De chez la reine. + +-- De chez la reine? + +-- De chez la reine de Navarre. + +-- Je n'y suis pas entré. + +-- Allons donc! + +-- Mon cher Annibal, dit La Mole, tu déraisonnes. Je sors de ma +chambre, où je t'attends depuis deux heures. + +-- Tu sors de ta chambre? + +-- Oui. + +-- Ce n'est pas toi que j'ai poursuivi sur la place du Louvre? + +-- Quand cela? + +-- À l'instant même. + +-- Non. + +-- Ce n'est pas toi qui as disparu sous le guichet il y a dix +minutes? + +-- Non. + +-- Ce n'est pas toi qui viens de monter cet escalier comme si tu +étais poursuivi par une légion de diables? + +-- Non. + +-- Mordi! s'écria Coconnas, le vin de la Belle-Étoile n'est point +assez méchant pour m'avoir tourné à ce point la tête. Je te dis +que je viens d'apercevoir ton manteau cerise et ta plume blanche +sous le guichet du Louvre, que j'ai poursuivi l'un et l'autre +jusqu'au bas de cet escalier, et que ton manteau, ton plumeau, +tout, jusqu'à ton bras qui fait le balancier, était attendu ici +par une dame que je soupçonne fort d'être la reine de Navarre, +laquelle a entraîné le tout par cette porte qui, si je ne me +trompe, est bien celle de la belle Marguerite. + +-- Mordieu! dit La Mole en pâlissant, y aurait-il déjà trahison? + +-- À la bonne heure! dit Coconnas. Jure tant que tu voudras, mais +ne me dis plus que je me trompe. + +La Mole hésita un instant, serrant sa tête entre ses mains et +retenu entre son respect et sa jalousie; mais sa jalousie +l'emporta, et il s'élança vers la porte, à laquelle il commença à +heurter de toutes ses forces, ce qui produisit un vacarme assez +peu convenable, eu égard à la majesté du lieu où l'on se trouvait. + +-- Nous allons nous faire arrêter, dit Coconnas; mais n'importe, +c'est bien drôle. Dis donc, La Mole, est-ce qu'il y aurait des +revenants au Louvre? + +-- Je n'en sais rien, dit le jeune homme, aussi pâle que la plume +qui ombrageait son front; mais j'ai toujours désiré en voir, et +comme l'occasion s'en présente, je ferai de mon mieux pour me +trouver face à face avec celui-là. + +-- Je ne m'y oppose pas, dit Coconnas, seulement frappe un peu +moins fort si tu ne veux pas l'effaroucher. + +La Mole, si exaspéré qu'il fût, comprit la justesse de +l'observation et continua de frapper, mais plus doucement. + + + +XXV +Le manteau cerise + + +Coconnas ne s'était point trompé. La dame qui avait arrêté le +cavalier au manteau cerise était bien la reine de Navarre; quant +au cavalier au manteau cerise, notre lecteur a déjà deviné, je +présume, qu'il n'était autre que le brave de Mouy. + +En reconnaissant la reine de Navarre, le jeune huguenot comprit +qu'il y avait quelque méprise: mais il n'osa rien dire, dans la +crainte qu'un cri de Marguerite ne le trahît. Il préféra donc se +laisser amener jusque dans les appartements, quitte, une fois +arrivé là, à dire à sa belle conductrice: + +-- Silence pour silence, madame. En effet, Marguerite avait serré +doucement le bras de celui que, dans la demi-obscurité, elle avait +pris pour La Mole, et, se penchant à son oreille, elle lui avait +dit en latin: + +_Sola sum; introito, carissime. _ + +de Mouy, sans répondre, se laissa guider; mais à peine la porte se +fut-elle refermée derrière lui et se trouva-t-il dans +l'antichambre, mieux éclairée que l'escalier, que Marguerite +reconnut que ce n'était point La Mole. + +Ce petit cri qu'avait redouté le prudent huguenot échappa en ce +moment à Marguerite; heureusement il n'était plus à craindre. + +-- Monsieur de Mouy! dit-elle en reculant d'un pas. + +-- Moi-même, madame, et je supplie Votre Majesté de me laisser +libre de continuer mon chemin sans rien dire à personne de ma +présence au Louvre. + +-- Oh! monsieur de Mouy, répéta Marguerite, je m'étais trompée! + +-- Oui, dit de Mouy, je comprends. Votre Majesté m'aura pris pour +le roi de Navarre: c'est la même taille, la même plume blanche, et +beaucoup, qui voudraient me flatter sans doute, m'ont dit la même +tournure. + +Marguerite regarda fixement de Mouy. + +-- Savez-vous le latin, monsieur de Mouy? demanda-t-elle. + +-- Je l'ai su autrefois, répondit le jeune homme; mais je l'ai +oublié. Marguerite sourit. + +-- Monsieur de Mouy, dit-elle, vous pouvez être sûr de ma +discrétion. Cependant, comme je crois savoir le nom de la personne +que vous cherchez au Louvre, je vous offrirai mes services pour +vous guider sûrement vers elle. + +-- Excusez-moi, madame, dit de Mouy, je crois que vous vous +trompez, et qu'au contraire vous ignorez complètement... + +-- Comment! s'écria Marguerite, ne cherchez-vous pas le roi de +Navarre? + +-- Hélas! madame, dit de Mouy, j'ai le regret de vous prier +d'avoir surtout à cacher ma présence au Louvre à Sa Majesté le roi +votre époux. + +-- Écoutez, monsieur de Mouy, dit Marguerite surprise, je vous ai +tenu jusqu'ici pour un des plus fermes chefs du parti huguenot, +pour un des plus fidèles partisans du roi mon mari; me suis-je +donc trompée? + +-- Non, madame, car ce matin encore j'étais tout ce que vous +dites. + +-- Et pour quelle cause avez-vous changé depuis ce matin? + +-- Madame, dit de Mouy en s'inclinant, veuillez me dispenser de +répondre, et faites-moi la grâce d'agréer mes hommages. + +Et de Mouy, dans une attitude respectueuse, mais ferme, fit +quelques pas vers la porte par laquelle il était entré. Marguerite +l'arrêta. + +-- Cependant, monsieur, dit-elle, si j'osais vous demander un mot +d'explication; ma parole est bonne, ce me semble? + +-- Madame, répondit de Mouy, je dois me taire, et il faut que ce +dernier devoir soit bien réel pour que je n'aie point encore +répondu à Votre Majesté. + +-- Cependant, monsieur... + +-- Votre Majesté peut me perdre, madame, mais elle ne peut exiger +que je trahisse mes nouveaux amis. + +-- Mais les anciens, monsieur, n'ont-ils pas aussi quelques droits +sur vous? + +-- Ceux qui sont restés fidèles, oui; ceux qui non seulement nous +ont abandonnés, mais encore se sont abandonnés eux-mêmes, non. + +Marguerite, pensive et inquiète, allait sans doute répondre par +une nouvelle interrogation, quand soudain Gillonne s'élança dans +l'appartement. + +-- Le roi de Navarre! cria-t-elle. + +-- Par où vient-il? + +-- Par le corridor secret. + +-- Faites sortir monsieur par l'autre porte. + +-- Impossible, madame. Entendez-vous? + +-- On frappe? + +-- Oui, à la porte par laquelle vous voulez que je fasse sortir +monsieur. + +-- Et qui frappe? + +-- Je ne sais. + +-- Allez voir, et me le revenez dire. + +-- Madame, dit de Mouy, oserais-je faire observer à Votre Majesté +que si le roi de Navarre me voit à cette heure et sous ce costume +au Louvre je suis perdu? + +Marguerite saisit de Mouy, et l'entraînant vers le fameux cabinet: + +-- Entrez ici, monsieur, dit-elle; vous y êtes aussi bien caché et +surtout aussi garanti que dans votre maison même, car vous y êtes +sur la foi de ma parole. + +de Mouy s'y élança précipitamment, et à peine la porte était-elle +refermée derrière lui, que Henri parut. Cette fois, Marguerite +n'avait aucun trouble à cacher; elle n'était que sombre, et +l'amour était à cent lieues de sa pensée. Quant à Henri, il entra +avec cette minutieuse défiance qui, dans les moments les moins +dangereux, lui faisait remarquer jusqu'aux plus petits détails; à +plus forte raison Henri était-il profondément observateur dans les +circonstances où il se trouvait. + +Aussi vit-il à l'instant même le nuage qui obscurcissait le front +de Marguerite. + +-- Vous étiez occupée, madame? dit-il. + +-- Moi, mais, oui, Sire, je rêvais. + +-- Et vous avez raison, madame; la rêverie vous sied. Moi aussi, +je rêvais; mais tout au contraire de vous, qui recherchez la +solitude, je suis descendu exprès pour vous faire part de mes +rêves. + +Marguerite fit au roi un signe de bienvenue, et, lui montrant un +fauteuil, elle s'assit elle-même sur une chaise d'ébène sculptée, +fine et forte comme de l'acier. + +Il se fit entre les deux époux un instant de silence; puis, +rompant ce silence le premier: + +-- Je me suis rappelé, madame, dit Henri, que mes rêves sur +l'avenir avaient cela de commun avec les vôtres, que, séparés +comme époux, nous désirions cependant l'un et l'autre unir notre +fortune. + +-- C'est vrai, Sire. + +-- Je crois avoir compris aussi que, dans tous les plans que je +pourrai faire d'élévation commune, vous m'avez dit que je +trouverais en vous, non seulement une fidèle, mais encore une +active alliée. + +-- Oui, Sire, et je ne demande qu'une chose, c'est qu'en vous +mettant le plus vite possible à l'oeuvre, vous me donniez bientôt +l'occasion de m'y mettre aussi. + +-- Je suis heureux de vous trouver dans ces dispositions, madame, +et je crois que vous n'avez pas douté un instant que je perdisse +de vue le plan dont j'ai résolu l'exécution, le jour même où, +grâce à votre courageuse intervention, j'ai été à peu près sûr +d'avoir la vie sauve. + +-- Monsieur, je crois qu'en vous l'insouciance n'est qu'un masque +et j'ai foi non seulement dans les prédictions des astrologues, +mais encore dans votre génie. + +-- Que diriez-vous donc, madame, si quelqu'un venait se jeter à la +traverse de nos plans et nous menaçait de nous réduire, vous et +moi, à un état médiocre? + +-- Je dirais que je suis prête à lutter avec vous, soit dans +l'ombre, soit ouvertement, contre ce quelqu'un, quel qu'il fût. + +-- Madame, continua Henri, il vous est possible d'entrer à toute +heure, n'est-ce pas, chez M. d'Alençon, votre frère? vous avez sa +confiance et il vous porte une vive amitié. Oserais-je vous prier +de vous informer si dans ce moment même il n'est pas en conférence +secrète avec quelqu'un? + +Marguerite tressaillit. + +-- Avec qui, monsieur? demanda-t-elle. + +-- Avec de Mouy. + +-- Pourquoi cela? demanda Marguerite en réprimant son émotion. + +-- Parce que s'il en est ainsi, madame, adieu tous nos projets, +tous les miens du moins. + +-- Sire, parlez bas, dit Marguerite en faisant à la fois un signe +des yeux et des lèvres, et en désignant du doigt le cabinet. + +-- Oh! oh! dit Henri; encore quelqu'un? En vérité, ce cabinet est +si souvent habité qu'il rend votre chambre inhabitable. + +Marguerite sourit. + +-- Au moins est-ce toujours M. de La Mole? demanda Henri. + +-- Non, Sire, c'est M. de Mouy. + +-- Lui? s'écria Henri avec une surprise mêlée de joie; il n'est +donc pas chez le duc d'Alençon, alors? oh! faites-le venir, que je +lui parle... + +Marguerite courut au cabinet, l'ouvrit, et prenant de Mouy par la +main l'amena sans préambule devant le roi de Navarre. + +-- Ah! madame, dit le jeune huguenot avec un accent de reproche +plus triste qu'amer, vous me trahissez malgré votre promesse, +c'est mal. Que diriez vous si je me vengeais en disant... + +-- Vous ne vous vengerez pas, de Mouy, interrompit Henri en +serrant la main du jeune homme, ou du moins vous m'écouterez +auparavant. Madame, continua Henri en s'adressant à la reine, +veillez, je vous prie, à ce que personne ne nous écoute. + +Henri achevait à peine ces mots, que Gillonne arriva tout effarée +et dit à l'oreille de Marguerite quelques mots qui la firent +bondir de son siège. Pendant qu'elle courait vers l'antichambre +avec Gillonne, Henri, sans s'inquiéter de la cause qui l'appelait +hors de l'appartement, visitait le lit, la ruelle, les tapisseries +et sondait du doigt les murailles. Quant à M. de Mouy, effarouché +de tous ces préambules, il s'assurait préalablement que son épée +ne tenait pas au fourreau. + +Marguerite, en sortant de sa chambre à coucher, s'était élancée +dans l'antichambre et s'était trouvée en face de La Mole, lequel, +malgré toutes les prières de Gillonne, voulait à toute force +entrer chez Marguerite. + +Coconnas se tenait derrière lui, prêt à le pousser en avant ou à +soutenir la retraite. + +-- Ah! c'est vous, monsieur de la Mole, s'écria la reine; mais +qu'avez-vous donc, et pourquoi êtes-vous aussi pâle et tremblant? + +-- Madame, dit Gillonne, M. de La Mole a frappé à la porte de +telle sorte que, malgré les ordres de Votre Majesté, j'ai été +forcée de lui ouvrir. + +-- Oh! oh! qu'est-ce donc que cela? dit sévèrement la reine; est- +ce vrai ce qu'on me dit là, monsieur de la Mole? + +-- Madame, c'est que je voulais prévenir Votre Majesté qu'un +étranger, un inconnu, un voleur peut-être, s'était introduit chez +elle avec mon manteau et mon chapeau. + +-- Vous êtes fou, monsieur, dit Marguerite, car je vois votre +manteau sur vos épaules, et je crois, Dieu me pardonne, que je +vois aussi votre chapeau sur votre tête lorsque vous parlez à une +reine. + +-- Oh! pardon, madame, pardon! s'écria La Mole en se découvrant +vivement, ce n'est cependant pas, Dieu m'en est témoin, le respect +qui me manque. + +-- Non, c'est la foi, n'est-ce pas? dit la reine. + +-- Que voulez-vous! s'écria La Mole; quand un homme est chez Votre +Majesté, quand il s'y introduit en prenant mon costume, et peut- +être mon nom, qui sait?... + +-- Un homme! dit Marguerite en serrant doucement le bras du pauvre +amoureux; un homme! ... Vous êtes modeste, monsieur de la Mole. +Approchez votre tête de l'ouverture de la tapisserie, et vous +verrez deux hommes. + +Et Marguerite entrouvrit en effet la portière de velours brodé +d'or, et La Mole reconnut Henri causant avec l'homme au manteau +rouge; Coconnas, curieux comme s'il se fût agi de lui-même, +regarda aussi, vit et reconnut de Mouy; tous deux demeurèrent +stupéfaits. + +-- Maintenant que vous voilà rassuré, à ce que j'espère du moins, +dit Marguerite, placez-vous à la porte de mon appartement, et, sur +votre vie, mon cher La Mole, ne laissez entrer personne. S'il +approche quelqu'un du palier même, avertissez. + +La Mole, faible et obéissant comme un enfant, sortit en regardant +Coconnas, qui le regardait aussi, et tous deux se trouvèrent +dehors sans être bien revenus de leur ébahissement. + +-- de Mouy! s'écria Coconnas. + +-- Henri! murmura La Mole. + +-- de Mouy avec ton manteau cerise, ta plume blanche et ton bras +en balancier. + +-- Ah çà, mais... reprit La Mole, du moment qu'il ne s'agit pas +d'amour il s'agit certainement de complot. + +-- Ah! mordi! nous voilà dans la politique, dit Coconnas en +grommelant. Heureusement que je ne vois point dans tout cela +madame de Nevers. + +Marguerite revint s'asseoir près des deux interlocuteurs; sa +disparition n'avait duré qu'une minute, et elle avait bien utilisé +son temps. Gillonne, en vedette au passage secret, les deux +gentilshommes en faction à l'entrée principale, lui donnaient +toute sécurité. + +-- Madame, dit Henri, croyez-vous qu'il soit possible, par un +moyen quelconque, de nous écouter et de nous entendre? + +-- Monsieur, dit Marguerite, cette chambre est matelassée, et un +double lambris me répond de son assourdissement. + +-- Je m'en rapporte à vous, répondit Henri en souriant. Puis se +retournant vers de Mouy: + +-- Voyons, dit le roi à voix basse et comme si, malgré l'assurance +de Marguerite, ses craintes ne s'étaient pas entièrement +dissipées, que venez-vous faire ici? + +-- Ici? dit de Mouy. + +-- Oui, ici, dans cette chambre, répéta Henri. + +-- Il n'y venait rien faire, dit Marguerite; c'est moi qui l'y ai +attiré. + +-- Vous saviez donc?... + +-- J'ai deviné tout. + +-- Vous voyez bien, de Mouy, qu'on peut deviner. + +-- Monsieur de Mouy, continua Marguerite, était ce matin avec le +duc François dans la chambre de deux de ses gentilshommes. + +-- Vous voyez bien, de Mouy, répéta Henri, qu'on sait tout. + +-- C'est vrai, dit de Mouy. + +-- J'en étais sûr, dit Henri, que M. d'Alençon s'était emparé de +vous. + +-- C'est votre faute, Sire. Pourquoi avez-vous refusé si +obstinément ce que je venais vous offrir? + +-- Vous avez refusé! s'écria Marguerite. Ce refus que je +pressentais était donc réel? + +-- Madame, dit Henri secouant la tête, et toi, mon brave de Mouy, +en vérité vous me faites rire avec vos exclamations. Quoi! un +homme entre chez moi, me parle de trône, de révolte, de +bouleversement, à moi, à moi Henri, prince toléré pourvu que je +porte le front humble, huguenot épargné à la condition que je +jouerai le catholique, et j'irais accepter quand ces propositions +me sont faites dans une chambre non matelassée et sans double +lambris! Ventre-saint-gris! vous êtes des enfants ou des fous! + +-- Mais, Sire, Votre Majesté ne pouvait-elle me laisser quelque +espérance, sinon par ses paroles, du moins par un geste, par un +signe? + +-- Que vous a dit mon beau-frère, de Mouy? demanda Henri. + +-- Oh! Sire, ceci n'est point mon secret. + +-- Eh! mon Dieu, reprit Henri avec une certaine impatience d'avoir +affaire à un homme qui comprenait si mal ses paroles, je ne vous +demande pas quelles sont les propositions qu'il vous a faites, je +vous demande seulement s'il écoutait, s'il a entendu. + +-- Il écoutait, Sire, et il a entendu. + +-- Il écoutait, et il a entendu! Vous le dites vous-même, de Mouy. +Pauvre conspirateur que vous êtes! si j'avais dit un mot, vous +étiez perdu. Car je ne savais point, je me doutais, du moins, +qu'il était là, et, sinon lui, quelque autre, le duc d'Anjou, +Charles IX, la reine mère; vous ne connaissez pas les murs du +Louvre, de Mouy; c'est pour eux qu'a été fait le proverbe que les +murs ont des oreilles; et connaissant ces murs-là j'eusse parlé! +Allons, allons, de Mouy, vous faites peu d'honneur au bon sens du +roi de Navarre, et je m'étonne que, ne le mettant pas plus haut +dans votre esprit, vous soyez venu lui offrir une couronne. + +-- Mais, Sire, reprit encore de Mouy, ne pouviez-vous, tout en +refusant cette couronne, me faire un signe? Je n'aurais pas cru +tout désespéré, tout perdu. + +-- Eh ventre-saint-gris! s'écria Henri, s'il écoutait, ne pouvait- +il pas aussi bien voir, et n'est-on pas perdu par un signe comme +par une parole? Tenez, de Mouy, continua le roi en regardant +autour de lui, à cette heure, si près de vous que mes paroles ne +franchissent pas le cercle de nos trois chaises, je crains encore +d'être entendu quand je dis: de Mouy, répète-moi tes propositions. + +-- Mais, Sire, s'écria de Mouy au désespoir, maintenant je suis +engagé avec M. d'Alençon. + +Marguerite frappa l'une contre l'autre et avec dépit ses deux +belles mains. + +-- Alors, il est donc trop tard? dit-elle. + +-- Au contraire, murmura Henri, comprenez donc qu'en cela même la +protection de Dieu est visible. Reste engagé, de Mouy, car ce duc +François c'est notre salut à tous. Crois-tu donc que le roi de +Navarre garantirait vos têtes? Au contraire, malheureux! Je vous +fais tuer tous jusqu'au dernier, et cela sur le moindre soupçon. +Mais un fils de France, c'est autre chose; aie des preuves, de +Mouy, demande des garanties; mais, niais que tu es, tu te seras +engagé de coeur, et une parole t'aura suffi. + +-- Oh! Sire! c'est le désespoir de votre abandon, croyez-le bien, +qui m'a jeté dans les bras du duc; c'est aussi la crainte d'être +trahi, car il tenait notre secret. + +-- Tiens donc le sien à ton tour, de Mouy, cela dépend de toi. Que +désire-t-il? Être roi de Navarre? promets-lui la couronne. Que +veut-il? Quitter la cour? fournis-lui les moyens de fuir, +travaille pour lui, de Mouy, comme si tu travaillais pour moi, +dirige le bouclier pour qu'il pare tous les coups qu'on nous +portera. Quand il faudra fuir, nous fuirons à deux; quand il +faudra combattre et régner, je régnerai seul. + +-- Défiez-vous du duc, dit Marguerite, c'est un esprit sombre et +pénétrant, sans haine comme sans amitié, toujours prêt à traiter +ses amis en ennemis et ses ennemis en amis. + +-- Et, dit Henri, il vous attend, de Mouy? + +-- Oui, Sire. + +-- Où cela? + +-- Dans la chambre de ses deux gentilshommes. + +-- À quelle heure? + +-- Jusqu'à minuit. + +-- Pas encore onze heures, dit Henri; il n'y a point de temps +perdu, allez, de Mouy. + +-- Nous avons votre parole, monsieur? dit Marguerite. + +-- Allons donc! madame, dit Henri avec cette confiance qu'il +savait si bien montrer avec certaines personnes et dans certaines +occasions, avec M. de Mouy ces choses-là ne se demandent même +point. + +-- Vous avez raison, Sire, répondit le jeune homme; mais moi j'ai +besoin de la vôtre, car il faut que je dise aux chefs que je l'ai +reçue. Vous n'êtes point catholique, n'est-ce pas? + +Henri haussa les épaules. + +-- Vous ne renoncez pas à la royauté de Navarre? + +-- Je ne renonce à aucune royauté, de Mouy; seulement, je me +réserve de choisir la meilleure, c'est-à-dire celle qui sera le +plus à ma convenance et à la vôtre. + +-- Et si, en attendant, Votre Majesté était arrêtée, Votre Majesté +promet-elle de ne rien révéler, au cas même où l'on violerait par +la torture la majesté royale? + +-- de Mouy, je le jure sur Dieu. + +-- Un mot, Sire: comment vous reverrai-je? + +-- Vous aurez, dès demain, une clef de ma chambre; vous y +entrerez, de Mouy, autant de fois qu'il sera nécessaire aux heures +que vous voudrez. Ce sera au duc d'Alençon de répondre de votre +présence au Louvre. En attendant, remontez par le petit escalier, +je vous servirai de guide. Pendant ce temps-là la reine fera +entrer ici le manteau rouge, pareil au vôtre, qui était tout à +l'heure dans l'antichambre. Il ne faut pas qu'on fasse une +différence entre les deux et qu'on sache que vous êtes double, +n'est-ce pas, de Mouy? n'est-ce pas madame? + +Henri prononça ces derniers mots en riant et en regardant +Marguerite. + +-- Oui, dit-elle sans s'émouvoir; car enfin, ce M. de La Mole est +au duc mon frère. + +-- Eh bien, tâchez de nous le gagner, madame, dit Henri avec un +sérieux parfait. N'épargnez ni l'or ni les promesses. Je mets tous +mes trésors à sa disposition. + +-- Alors, dit Marguerite avec un de ces sourires qui +n'appartiennent qu'aux femmes de Boccace, puisque tel est votre +désir, je ferai de mon mieux pour le seconder. + +-- Bien, bien, madame; et vous, de Mouy? retournez vers le duc et +enferrez-le. + + + +XXVI +Margarita + + +Pendant la conversation que nous venons de rapporter, La Mole et +Coconnas montaient leur faction; La Mole un peu chagrin, Coconnas +un peu inquiet. + +C'est que La Mole avait eu le temps de réfléchir et que Coconnas +l'y avait merveilleusement aidé. + +-- Que penses-tu de tout cela, notre ami? avait demandé La Mole à +Coconnas. + +-- Je pense, avait répondu le Piémontais, qu'il y a dans tout cela +quelque intrigue de cour. + +-- Et, le cas échéant, es-tu disposé à jouer un rôle dans cette +intrigue? + +-- Mon cher, répondit Coconnas, écoute bien ce que je te vais dire +et tâche d'en faire ton profit. Dans toutes ces menées princières, +dans toutes ces machinations royales, nous ne pouvons et surtout +nous ne devons passer que comme des ombres: où le roi de Navarre +laissera un morceau de sa plume et le duc d'Alençon un pan de son +manteau, nous laisserons notre vie, nous. La reine a un caprice +pour toi, et toi une fantaisie pour elle, rien de mieux. Perds la +tête en amour, mon cher, mais ne la perds pas en politique. + +C'était un sage conseil. Aussi fut-il écouté par La Mole avec la +tristesse d'un homme qui sent que, placé entre la raison et la +folie, c'est la folie qu'il va suivre. + +-- Je n'ai point une fantaisie pour la reine, Annibal, je l'aime; +et, malheureusement ou heureusement, je l'aime de toute mon âme. +C'est de la folie, me diras-tu, je l'admets, je suis fou. Mais toi +qui es un sage, Coconnas, tu ne dois pas souffrir de mes sottises +et de mon infortune. Va-t'en retrouver notre maître et ne te +compromets pas. + +Coconnas réfléchit un instant, puis relevant la tête: + +-- Mon cher, répondit-il, tout ce que tu dis là est parfaitement +juste; tu es amoureux, agis en amoureux. Moi je suis ambitieux, et +je pense, en cette qualité, que la vie vaut mieux qu'un baiser de +femme. Quand je risquerai ma vie, je ferai mes conditions. Toi, de +ton côté, pauvre Médor, tâche de faire les tiennes. + +Et sur ce, Coconnas tendit la main à La Mole, et partit après +avoir échangé avec son compagnon un dernier regard et un dernier +sourire. + +Il y avait dix minutes à peu près qu'il avait quitté son poste +lorsque la porte s'ouvrit et que Marguerite, paraissant avec +précaution, vint prendre La Mole par la main, et, sans dire une +seule parole, l'attira du corridor au plus profond de son +appartement, fermant elle-même les portes avec un soin qui +indiquait l'importance de la conférence qui allait avoir lieu. + +Arrivée dans la chambre, elle s'arrêta, s'assit sur sa chaise +d'ébène, et attirant La Mole à elle en enfermant ses deux mains +dans les siennes: + +-- Maintenant que nous sommes seuls, lui dit-elle, causons +sérieusement, mon grand ami. + +-- Sérieusement, madame? dit La Mole. + +-- Ou amoureusement, voyons! cela vous va-t-il mieux? il peut y +avoir des choses sérieuses dans l'amour, et surtout dans l'amour +d'une reine. + +-- Causons... alors de ces choses sérieuses, mais à la condition +que Votre Majesté ne se fâchera pas des choses folles que je vais +lui dire. + +-- Je ne me fâcherai que d'une chose, La Mole, c'est si vous +m'appelez madame ou Majesté. Pour vous, très cher, je suis +seulement Marguerite. + +-- Oui, Marguerite! oui, Margarita! oui! ma perle! dit le jeune +homme en dévorant la reine de son regard. + +-- Bien comme cela, dit Marguerite; ainsi vous êtes jaloux, mon +beau gentilhomme? + +-- Oh! à en perdre la raison. + +-- Encore! ... + +-- À en devenir fou, Marguerite. + +-- Et jaloux de qui? voyons. + +-- De tout le monde. + +-- Mais enfin? + +-- Du roi d'abord. + +-- Je croyais qu'après ce que vous aviez vu et entendu, vous +pouviez être tranquille de ce côté-là. + +-- De ce M. de Mouy que j'ai vu ce matin pour la première fois, et +que je trouve ce soir si avant dans votre intimité. + +-- De M. de Mouy? + +-- Oui. + +-- Et qui vous donne ces soupçons sur M. de Mouy? + +-- Écoutez... je l'ai reconnu à sa taille, à la couleur de ses +cheveux, à un sentiment naturel de haine; c'est lui qui ce matin +était chez M. d'Alençon. + +-- Eh bien, quel rapport cela a-t-il avec moi? + +-- M. d'Alençon est votre frère; on dit que vous l'aimez beaucoup; +vous lui aurez conté une vague pensée de votre coeur; et lui, +selon l'habitude de la cour, il aura favorisé votre désir en +introduisant près de vous M. de Mouy. Maintenant, comment ai-je +été assez heureux pour que le roi se trouvât là en même temps que +lui? c'est ce que je ne puis savoir; mais en tout cas, madame, +soyez franche avec moi; à défaut d'un autre sentiment, un amour +comme le mien a bien le droit d'exiger la franchise en retour. +Voyez, je me prosterne à vos pieds. Si ce que vous avez éprouvé +pour moi n'est que le caprice d'un moment, je vous rends votre +foi, votre promesse, votre amour, je rends à M. d'Alençon ses +bonnes grâces et ma charge de gentilhomme, et je vais me faire +tuer au siège de La Rochelle, si toutefois l'amour ne m'a pas tué +avant que je puisse arriver jusque-là. + +Marguerite écouta en souriant ces paroles pleines de charme, et +suivit des yeux cette action pleine de grâces; puis, penchant sa +belle tête rêveuse sur sa main brûlante: + +-- Vous m'aimez? dit-elle. + +-- Oh! madame! plus que ma vie, plus que mon salut, plus que tout; +mais vous, vous... vous ne m'aimez pas. + +-- Pauvre fou! murmura-t-elle. + +-- Eh! oui, madame, s'écria La Mole toujours à ses pieds, je vous +ai dit que je l'étais. + +-- La première affaire de votre vie est donc votre amour, cher La +Mole! + +-- C'est la seule, madame, c'est l'unique. + +-- Eh bien, soit; je ne ferai de tout le reste qu'un accessoire de +cet amour. Vous m'aimez, vous voulez demeurer près de moi? + +-- Ma seule prière à Dieu est qu'il ne m'éloigne jamais de vous. + +-- Eh bien, vous ne me quitterez pas; j'ai besoin de vous, La +Mole. + +-- Vous avez besoin de moi? le soleil a besoin du ver luisant? + +-- Si je vous dis que je vous aime, me serez-vous entièrement +dévoué? + +-- Eh! ne le suis-je point déjà, madame, et tout entier? + +-- Oui; mais vous doutez encore, Dieu me pardonne! + +-- Oh! j'ai tort, je suis ingrat, ou plutôt, comme je vous l'ai +dit et comme vous l'avez répété, je suis un fou. Mais pourquoi +M. de Mouy était-il chez vous ce soir? pourquoi l'ai-je vu ce +matin chez M. le duc d'Alençon? pourquoi ce manteau cerise, cette +plume blanche, cette affectation d'imiter ma tournure?... Ah! +madame, ce n'est pas vous que je soupçonne, c'est votre frère. + +-- Malheureux! dit Marguerite, malheureux qui croit que le duc +François pousse la complaisance jusqu'à introduire un soupirant +chez sa soeur! Insensé qui se dit jaloux et qui n'a pas deviné! +Savez-vous, La Mole, que le duc d'Alençon demain vous tuerait de +sa propre épée s'il savait que vous êtes là, ce soir, à mes +genoux, et qu'au lieu de vous chasser de cette place, je vous dis: +Restez là comme vous êtes, La Mole; car je vous aime, mon beau +gentilhomme, entendez-vous? je vous aime! Eh bien, oui, je vous le +répète, il vous tuerait! + +-- Grand Dieu! s'écria La Mole en se renversant en arrière et en +regardant Marguerite avec effroi, serait-il possible? + +-- Tout est possible, ami, en notre temps et dans cette cour. +Maintenant, un seul mot: ce n'était pas pour moi que M. de Mouy, +revêtu de votre manteau, le visage caché sous votre feutre, venait +au Louvre. C'était pour M. d'Alençon. Mais moi, je l'ai amené ici, +croyant que c'était vous. Il tient notre secret, La Mole, il faut +donc le ménager. + +-- J'aime mieux le tuer, dit La Mole, c'est plus court et c'est +plus sûr. + +-- Et moi, mon brave gentilhomme, dit la reine, j'aime mieux qu'il +vive et que vous sachiez tout, car sa vie nous est non seulement +utile, mais nécessaire. Écoutez et pesez bien vos paroles avant de +me répondre: m'aimez-vous assez, La Mole, pour vous réjouir si je +devenais véritablement reine, c'est-à-dire maîtresse d'un +véritable royaume? + +-- Hélas! madame, je vous aime assez pour désirer ce que vous +désirez, ce désir dût-il faire le malheur de toute ma vie! + +-- Eh bien, voulez-vous m'aider à réaliser ce désir, qui vous +rendra plus heureux encore? + +-- Oh! je vous perdrai, madame! s'écria La Mole en cachant sa tête +dans ses mains. + +-- Non pas, au contraire; au lieu d'être le premier de mes +serviteurs, vous deviendrez le premier de mes sujets. Voilà tout. + +-- Oh! pas d'intérêt... pas d'ambition, madame... Ne souillez pas +vous-même le sentiment que j'ai pour vous... du dévouement, rien +que du dévouement! + +-- Noble nature! dit Marguerite. Eh bien, oui, je l'accepte, ton +dévouement, et je saurai le reconnaître. + +Et elle lui tendit ses deux mains que La Mole couvrit de baisers. + +-- Eh bien? dit-elle. + +-- Eh bien, oui! répondit La Mole. Oui, Marguerite, je commence à +comprendre ce vague projet dont on parlait déjà chez nous autres +huguenots avant la Saint-Barthélemy; ce projet pour l'exécution +duquel, comme tant d'autres plus dignes que moi, j'avais été mandé +à Paris. Cette royauté réelle de Navarre qui devait remplacer une +royauté fictive, vous la convoitez; le roi Henri vous y pousse. de +Mouy conspire avec vous, n'est-ce pas? Mais le duc d'Alençon, que +fait-il dans toute cette affaire? où y a-t-il un trône pour lui +dans tout cela? Je n'en vois point. Or, le duc d'Alençon est-il +assez votre... ami pour vous aider dans tout cela, et sans rien +exiger en échange du danger qu'il court? + +-- Le duc, ami, conspire pour son compte. Laissons-le s'égarer: sa +vie nous répond de la nôtre. + +-- Mais moi, moi qui suis à lui, puis-je le trahir? + +-- Le trahir! et en quoi le trahirez-vous? Que vous a-t-il confié? +N'est-ce pas lui qui vous a trahi en donnant à de Mouy votre +manteau et votre chapeau comme un moyen de pénétrer jusqu'à lui? +Vous êtes à lui, dites-vous! N'étiez-vous pas à moi, mon +gentilhomme, avant d'être à lui? Vous a-t-il donné une plus grande +preuve d'amitié que la preuve d'amour que vous tenez de moi? + +La Mole se releva pâle et comme foudroyé. + +-- Oh! murmura-t-il, Coconnas me le disait bien. L'intrigue +m'enveloppe dans ses replis. Elle m'étouffera. + +-- Eh bien? demanda Marguerite. + +-- Eh bien, dit La Mole, voici ma réponse: on prétend, et je l'ai +entendu dire à l'autre extrémité de la France, où votre nom si +illustre, votre réputation de beauté si universelle m'étaient +venus, comme un vague désir de l'inconnu, effleurer le coeur; on +prétend que vous avez aimé quelquefois, et que votre amour a +toujours été fatal aux objets de votre amour, si bien que la mort, +jalouse sans doute, vous a presque toujours enlevé vos amants. + +-- La Mole! ... + +-- Ne m'interrompez pas, ô ma Margarita chérie, car on ajoute +aussi que vous conservez dans des boîtes d'or les coeurs de ces +fidèles amis, et que parfois vous donnez à ces tristes restes un +souvenir mélancolique, un regard pieux. Vous soupirez, ma reine, +vos yeux se voilent; c'est vrai. Eh bien, faites de moi le plus +aimé et le plus heureux de vos favoris. Des autres vous avez percé +le coeur, et vous gardez ce coeur; de moi, vous faites plus, vous +exposez ma tête... Eh bien, Marguerite, jurez-moi devant l'image +de ce Dieu qui m'a sauvé la vie ici même, jurez-moi que si je +meurs pour vous, comme un sombre pressentiment me l'annonce, +jurez-moi que vous garderez, pour y appuyer quelquefois vos +lèvres, cette tête que le bourreau aura séparée de mon corps; +jurez, Marguerite, et la promesse d'une telle récompense, faite +par ma reine, me rendra muet, traître et lâche au besoin, c'est-à- +dire tout dévoué, comme doit l'être votre amant et votre complice. + +-- Ô lugubre folie, ma chère âme! dit Marguerite; ô fatale pensée, +mon doux amour! + +-- Jurez... + +-- Que je jure? + +-- Oui, sur ce coffret d'argent que surmonte une croix. Jurez. + +-- Eh bien, dit Marguerite, si, ce qu'à Dieu ne plaise! tes +sombres pressentiments se réalisaient, mon beau gentilhomme, sur +cette croix, je te le jure, tu seras près de moi, vivant ou mort, +tant que je vivrai moi-même; et si je ne puis te sauver dans le +péril où tu te jettes pour moi, pour moi seule, je le sais, je +donnerai du moins à ta pauvre âme la consolation que tu demandes +et que tu auras si bien méritée. + +-- Un mot encore, Marguerite. Je puis mourir maintenant, me voilà +rassuré sur ma mort; mais aussi je puis vivre, nous pouvons +réussir: le roi de Navarre peut être roi, vous pouvez être reine, +alors le roi vous emmènera; ce voeu de séparation fait entre vous +se rompra un jour et amènera la nôtre. Allons, Marguerite, chère +Marguerite bien-aimée, d'un mot vous m'avez rassuré sur ma mort, +d'un mot maintenant rassurez-moi sur ma vie. + +-- Oh! ne crains rien, je suis à toi corps et âme, s'écria +Marguerite en étendant de nouveau la main sur la croix du petit +coffre: si je pars, tu me suivras; et si le roi refuse de +t'emmener, c'est moi alors qui ne partirai pas. + +-- Mais vous n'oserez résister! + +-- Mon Hyacinthe bien-aimé, dit Marguerite, tu ne connais pas +Henri; Henri ne songe en ce moment qu'à une chose, c'est à être +roi; et à ce désir il sacrifierait en ce moment tout ce qu'il +possède, et à plus forte raison ce qu'il ne possède pas. Adieu. + +-- Madame, dit en souriant La Mole, vous me renvoyez? + +-- Il est tard, dit Marguerite. + +-- Sans doute; mais où voulez-vous que j'aille? M. de Mouy est +dans ma chambre avec M. le duc d'Alençon. + +-- Ah! c'est juste, dit Marguerite avec un admirable sourire. +D'ailleurs, j'ai encore beaucoup de choses à vous dire à propos de +cette conspiration. + +À dater de cette nuit, La Mole ne fut plus un favori vulgaire, et +il put porter haut la tête à laquelle, vivante ou morte, était +réservé un si doux avenir. + +Cependant, parfois, son front pesant s'inclinait vers la terre, sa +joue pâlissait, et l'austère méditation creusait son sillon entre +les sourcils du jeune homme, si gai autrefois, si heureux +maintenant! + + + +XXVII +La main de Dieu + + +Henri avait dit à madame de Sauve en la quittant: + +-- Mettez-vous au lit, Charlotte. Feignez d'être gravement malade, +et sous aucun prétexte demain de toute la journée ne recevez +personne. + +Charlotte obéit sans se rendre compte du motif qu'avait le roi de +lui faire cette recommandation. Mais elle commençait à s'habituer +à ses excentricités, comme on dirait de nos jours, et à ses +fantaisies, comme on disait alors. + +D'ailleurs elle savait que Henri renfermait dans son coeur des +secrets qu'il ne disait à personne, dans sa pensée des projets +qu'il craignait de révéler même dans ses rêves; de sorte qu'elle +se faisait obéissante à toutes ses volontés, certaine que ses +idées les plus étranges avaient un but. + +Le soir même elle se plaignit donc à Dariole d'une grande lourdeur +de tête accompagnée d'éblouissements. C'étaient les symptômes que +Henri lui avait recommandé d'accuser. + +Le lendemain elle feignit de se vouloir lever, mais à peine eut- +elle posé un pied sur le parquet qu'elle se plaignit d'une +faiblesse générale et qu'elle se recoucha. + +Cette indisposition, que Henri avait déjà annoncée au duc +d'Alençon, fut la première nouvelle que l'on apprit à Catherine +lorsqu'elle demanda d'un air tranquille pourquoi la Sauve ne +paraissait pas comme d'habitude à son lever. + +-- Malade! répondit madame de Lorraine qui se trouvait là. + +-- Malade! répéta Catherine sans qu'un muscle de son visage +dénonçât l'intérêt qu'elle prenait à sa réponse. Quelque fatigue +de paresseuse. + +-- Non pas, madame, reprit la princesse. Elle se plaint d'un +violent mal de tête et d'une faiblesse qui l'empêche de marcher. + +Catherine ne répondit rien; mais pour cacher sa joie, sans doute, +elle se retourna vers la fenêtre, et voyant Henri qui traversait +la cour à la suite de son entretien avec de Mouy, elle se leva +pour mieux le regarder, et, poussée par cette conscience qui +bouillonne toujours, quoique invisiblement, au fond des coeurs les +plus endurcis au crime: + +-- Ne semblerait-il pas, demanda-t-elle à son capitaine des +gardes, que mon fils Henri est plus pâle ce matin que d'habitude? + +Il n'en était rien; Henri était fort inquiet d'esprit, mais fort +sain de corps. + +Peu à peu les personnes qui assistaient d'habitude au lever de la +reine se retirèrent; trois ou quatre restaient, plus familières +que les autres; Catherine impatiente les congédia en disant +qu'elle voulait rester seule. + +Lorsque le dernier courtisan fut sorti, Catherine ferma la porte +derrière lui, et allant à une armoire secrète cachée dans l'un des +panneaux de sa chambre, elle en fit glisser la porte dans une +rainure de la boiserie et en tira un livre dont les feuillets +froissés annonçaient les fréquents services. + +Elle posa le livre sur une table, l'ouvrit à l'aide d'un signet, +appuya son coude sur la table et la tête sur sa main. + +-- C'est bien cela, murmura-t-elle tout en lisant; mal de tête, +faiblesse générale, douleurs d'yeux, enflure du palais. On n'a +encore parlé que des maux de tête et de la faiblesse... les autres +symptômes ne se feront pas attendre. + +Elle continua: + +-- Puis l'inflammation gagne la gorge, s'étend à l'estomac, +enveloppe le coeur comme d'un cercle de feu et fait éclater le +cerveau comme un coup de foudre. + +Elle relut tout bas; puis elle continua encore, mais à demi-voix: + +-- Pour la fièvre six heures, pour l'inflammation générale douze +heures, pour la gangrène douze heures, pour l'agonie six heures; +en tout trente-six heures. + +» Maintenant, supposons que l'absorption soit plus lente que +l'inglutition, et au lieu de trente-six heures nous en aurons +quarante, quarante-huit même; oui, quarante-huit heures doivent +suffire. Mais lui, lui Henri, comment est-il encore debout? Parce +qu'il est homme, parce qu'il est d'un tempérament robuste, parce +que peut-être il aura bu après l'avoir embrassée, et se sera +essuyé les lèvres après avoir bu. + +Catherine attendit l'heure du dîner avec impatience. Henri dînait +tous les jours à la table du roi. Il vint, il se plaignit à son +tour d'élancements au cerveau, ne mangea point, et se retira +aussitôt après le repas, en disant qu'ayant veillé une partie de +la nuit passée, il éprouvait un pressant besoin de dormir. + +Catherine écouta s'éloigner le pas chancelant de Henri et le fit +suivre. On lui rapporta que le roi de Navarre avait pris le chemin +de la chambre de madame de Sauve. + +-- Henri, se dit-elle, va achever auprès d'elle ce soir l'oeuvre +d'une mort qu'un hasard malheureux a peut-être laissée incomplète. + +Le roi de Navarre était en effet allé chez madame de Sauve, mais +c'était pour lui dire de continuer à jouer son rôle. + +Le lendemain, Henri ne sortit point de sa chambre pendant toute la +matinée, et il ne parut point au dîner du roi. Madame de Sauve, +disait-on, allait de plus mal en plus mal, et le bruit de la +maladie de Henri, répandu par Catherine elle-même, courait comme +un de ces pressentiments dont personne n'explique la cause, mais +qui passent dans l'air. + +Catherine s'applaudissait: dès la veille au matin elle avait +éloigné Ambroise Paré pour aller porter des secours à un de ses +valets de chambre favoris, malade à Saint-Germain. + +Il fallait alors que ce fût un homme à elle que l'on appelât chez +madame de Sauve et chez Henri; et cet homme ne dirait que ce +qu'elle voudrait qu'il dît. Si, contre toute attente, quelque +autre docteur se trouvait mêlé là-dedans, et si quelque +déclaration de poison venait épouvanter cette cour où avaient déjà +retenti tant de déclarations pareilles, elle comptait fort sur le +bruit que faisait la jalousie de Marguerite à l'endroit des amours +de son mari. On se rappelle qu'à tout hasard elle avait fort parlé +de cette jalousie qui avait éclaté en plusieurs circonstances, et +entre autres à la promenade de l'aubépine, où elle avait dit à sa +fille en présence de plusieurs personnes: + +-- Vous êtes donc bien jalouse, Marguerite? + +Elle attendait donc avec un visage composé le moment où la porte +s'ouvrirait, et où quelque serviteur tout pâle et tout effaré +entrerait en criant: + +-- Majesté, le roi de Navarre se meurt et madame de Sauve est +morte! + +Quatre heures du soir sonnèrent. Catherine achevait son goûter +dans la volière où elle émiettait des biscuits à quelques oiseaux +rares qu'elle nourrissait de sa propre main. Quoique son visage, +comme toujours, fût calme et même morne, son coeur battait +violemment au moindre bruit. + +La porte s'ouvrit tout à coup. + +-- Madame, dit le capitaine des gardes, le roi de Navarre est... + +-- Malade? interrompit vivement Catherine. + +-- Non, madame, Dieu merci! et Sa Majesté semble se porter à +merveille. + +-- Que dites-vous donc alors? + +-- Que le roi de Navarre est là. + +-- Que me veut-il? + +-- Il apporte à Votre Majesté un petit singe de l'espèce la plus +rare. En ce moment Henri entra tenant une corbeille à la main et +caressant un ouistiti couché dans cette corbeille. + +Henri souriait en entrant et paraissait tout entier au charmant +petit animal qu'il apportait; mais, si préoccupé qu'il parût, il +n'en perdit point cependant ce premier coup d'oeil qui lui +suffisait dans les circonstances difficiles. Quant à Catherine, +elle était fort pâle, d'une pâleur qui croissait au fur et à +mesure qu'elle voyait sur les joues du jeune homme qui +s'approchait d'elle circuler le vermillon de la santé. + +La reine mère fut étourdie à ce coup. Elle accepta machinalement +le présent de Henri, se troubla, lui fit compliment sur sa bonne +mine, et ajouta: + +-- Je suis d'autant plus aise de vous voir si bien portant, mon +fils, que j'avais entendu dire que vous étiez malade et que, si je +me le rappelle bien, vous vous êtes plaint en ma présence d'une +indisposition; mais je comprends maintenant, ajouta-t-elle en +essayant de sourire, c'était quelque prétexte pour vous rendre +libre. + +-- J'ai été fort malade, en effet, madame, répondit Henri; mais un +spécifique usité dans nos montagnes, et qui me vient de ma mère, a +guéri cette indisposition. + +-- Ah! vous m'apprendrez la recette, n'est-ce pas, Henri? dit +Catherine en souriant cette fois véritablement, mais avec une +ironie qu'elle ne put déguiser. + +«Quelque contrepoison, murmura-t-elle; nous aviserons à cela, ou +plutôt non. Voyant madame de Sauve malade, il se sera défié. En +vérité, c'est à croire que la main de Dieu est étendue sur cet +homme.» + +Catherine attendit impatiemment la nuit, madame de Sauve ne parut +point. Au jeu, elle en demanda des nouvelles; on lui répondit +qu'elle était de plus en plus souffrante. + +Toute la soirée elle fut inquiète, et l'on se demandait avec +anxiété quelles étaient les pensées qui pouvaient agiter ce visage +d'ordinaire si immobile. + +Tout le monde se retira. Catherine se fit coucher et déshabiller +par ses femmes; puis, quand tout le monde fut couché dans le +Louvre, elle se releva, passa une longue robe de chambre noire, +prit une lampe, choisit parmi toutes ses clefs celle qui ouvrait +la porte de madame de Sauve, et monta chez sa dame d'honneur. + +Henri avait-il prévu cette visite, était-il occupé chez lui, +était-il caché quelque part? toujours est-il que la jeune femme +était seule. + +Catherine ouvrit la porte avec précaution, traversa l'antichambre, +entra dans le salon, déposa sa lampe sur un meuble, car une +veilleuse brûlait près de la malade, et, comme une ombre, elle se +glissa dans la chambre à coucher. + +Dariole, étendue dans un grand fauteuil, dormait près du lit de sa +maîtresse. + +Ce lit était entièrement fermé par les rideaux. + +La respiration de la jeune femme était si légère, qu'un instant +Catherine crut qu'elle ne respirait plus. + +Enfin elle entendit un léger souffle, et, avec une joie maligne, +elle vint lever le rideau, afin de constater par elle-même l'effet +du terrible poison, tressaillant d'avance à l'aspect de cette +livide pâleur ou de cette dévorante pourpre d'une fièvre mortelle +qu'elle espérait; mais, au lieu de tout cela, calme, les yeux +doucement clos par leurs blanches paupières, la bouche rose et +entrouverte, sa joue moite doucement appuyée sur un de ses bras +gracieusement arrondi, tandis que l'autre, frais et nacré, +s'allongeait sur le damas cramoisi qui lui servait de couverture, +la belle jeune femme dormait presque rieuse encore; car sans doute +quelque songe charmant faisait éclore sur ses lèvres le sourire, +et sur sa joue ce coloris d'un bien-être que rien ne trouble. + +Catherine ne put s'empêcher de pousser un cri de surprise qui +réveilla pour un instant Dariole. + +La reine mère se jeta derrière les rideaux du lit. + +Dariole ouvrit les yeux; mais, accablée de sommeil, sans même +chercher dans son esprit engourdi la cause de son réveil, la jeune +fille laissa retomber sa lourde paupière et se rendormit. + +Catherine alors sortit de dessous son rideau, et, tournant son +regard vers les autres points de l'appartement, elle vit sur une +petite table un flacon de vin d'Espagne, des fruits, des pâtes +sucrées et deux verres. Henri avait dû venir souper chez la +baronne, qui visiblement se portait aussi bien que lui. + +Aussitôt Catherine, marchant à sa toilette, y prit la petite boîte +d'argent au tiers vide. C'était exactement la même ou tout au +moins la pareille de celle qu'elle avait fait remettre à +Charlotte. Elle en enleva une parcelle de la grosseur d'une perle +sur le bout d'une aiguille d'or, rentra chez elle, la présenta au +petit singe que lui avait donné Henri le soir même. L'animal, +affriandé par l'odeur aromatique, la dévora avidement, et, +s'arrondissant dans sa corbeille, se rendormit. Catherine attendit +un quart d'heure. + +-- Avec la moitié de ce qu'il vient de manger là, dit Catherine, +mon chien Brutus est mort enflé en une minute. On m'a jouée. Est- +ce René? René! c'est impossible. Alors c'est donc Henri! ô +fatalité! C'est clair: puisqu'il doit régner, il ne peut pas +mourir. + +» Mais peut-être n'y a-t-il que le poison qui soit impuissant, +nous verrons bien en essayant du fer. + +Et Catherine se coucha en tordant dans son esprit une nouvelle +pensée qui se trouva sans doute complète le lendemain; car, le +lendemain, elle appela son capitaine des gardes, lui remit une +lettre, lui ordonna de la porter à son adresse, et de ne la +soumettre qu'aux propres mains de celui à qui elle était adressée. + +Elle était adressée au sire de Louviers de Maurevel, capitaine des +pétardiers du roi, rue de la Cerisaie, près de l'Arsenal. + + + +XXVIII +La lettre de Rome + + +Quelques jours s'étaient écoulés depuis les événements que nous +venons de raconter, lorsqu'un matin une litière escortée de +plusieurs gentilshommes aux couleurs de M. de Guise entra au +Louvre, et que l'on vint annoncer à la reine de Navarre que madame +la Duchesse de Nevers sollicitait l'honneur de lui faire sa cour. + +Marguerite recevait la visite de madame de Sauve. C'était la +première fois que la belle baronne sortait depuis sa prétendue +maladie. Elle avait su que la reine avait manifesté à son mari une +grande inquiétude de cette indisposition, qui avait été pendant +près d'une semaine le bruit de la cour, et elle venait la +remercier. + +Marguerite la félicitait sur sa convalescence et sur le bonheur +qu'elle avait eu d'échapper à l'accès subit de ce mal étrange +dont, en sa qualité de fille de France, elle ne pouvait manquer +d'apprécier toute la gravité. + +-- Vous viendrez, j'espère, à cette grande chasse déjà remise une +fois, demanda Marguerite, et qui doit avoir lieu définitivement +demain. Le temps est doux pour un temps d'hiver. Le soleil a rendu +la terre plus molle, et tous nos chasseurs prétendent que ce sera +un jour des plus favorables. + +-- Mais, madame, dit la baronne, je ne sais si je serai assez bien +remise. + +-- Bah! reprit Marguerite, vous ferez un effort; puis, comme je +suis une guerrière, moi, j'ai autorisé le roi à disposer d'un +petit cheval de Béarn que je devais monter et qui vous portera à +merveille. N'en avez-vous point encore entendu parler? + +-- Si fait, madame, mais j'ignorais que ce petit cheval eût été +destiné à l'honneur d'être offert à Votre Majesté: sans cela je ne +l'eusse point accepté. + +-- Par orgueil, baronne? + +-- Non, madame, tout au contraire, par humilité. + +-- Donc, vous viendrez? + +-- Votre Majesté me comble d'honneur. Je viendrai puisqu'elle +l'ordonne. + +Ce fut en ce moment qu'on annonça madame la duchesse de Nevers. À +ce nom Marguerite laissa échapper un tel mouvement de joie, que la +baronne comprit que les deux femmes avaient à causer ensemble, et +elle se leva pour se retirer. + +-- À demain donc, dit Marguerite. + +-- À demain, madame. + +-- À propos! vous savez, baronne, continua Marguerite en la +congédiant de la main, qu'en public je vous déteste, attendu que +je suis horriblement jalouse. + +-- Mais en particulier? demanda madame de Sauve. + +-- Oh! en particulier, non seulement je vous pardonne, mais encore +je vous remercie. + +-- Alors, Votre Majesté permettra... + +Marguerite lui tendit la main, la baronne la baisa avec respect, +fit une révérence profonde et sortit. + +Tandis que madame de Sauve remontait son escalier, bondissant +comme un chevreau dont on a rompu l'attache, madame de Nevers +échangeait avec la reine quelques saluts cérémonieux qui donnèrent +le temps aux gentilshommes qui l'avaient accompagnée jusque-là de +se retirer. + +-- Gillonne, cria Marguerite lorsque la porte se fut refermée sur +le dernier, Gillonne, fais que personne ne nous interrompe. + +-- Oui, dit la duchesse, car nous avons à parler d'affaires tout à +fait graves. + +Et, prenant un siège, elle s'assit sans façon, certaine que +personne ne viendrait déranger cette intimité convenue entre elle +et la reine de Navarre, prenant sa meilleure place du feu et du +soleil. + +-- Eh bien, dit Marguerite avec un sourire, notre fameux +massacreur, qu'en faisons-nous? + +-- Ma chère reine, dit la duchesse, c'est sur mon âme un être +mythologique. Il est incomparable en esprit et ne tarit jamais. Il +a des saillies qui feraient pâmer de rire un saint dans sa châsse. +Au demeurant, c'est le plus furieux païen qui ait jamais été cousu +dans la peau d'un catholique! j'en raffole. Et toi, que fais-tu de +ton Apollo? + +-- Hélas! fit Marguerite avec un soupir. + +-- Oh! oh! que cet hélas m'effraie, chère reine! est-il donc trop +respectueux ou trop sentimental, ce gentil La Mole? Ce serait, je +suis forcée de l'avouer, tout le contraire de son ami Coconnas. + +-- Mais non, il a ses moments, dit Marguerite, et cet hélas ne se +rapporte qu'à moi. + +-- Que veut-il dire alors? + +-- Il veut dire, chère duchesse, que j'ai une peur affreuse de +l'aimer tout de bon. + +-- Vraiment? + +-- Foi de Marguerite! + +-- Oh! tant mieux! la joyeuse vie que nous allons mener alors! +s'écria Henriette; aimer un peu, c'était mon rêve; aimer beaucoup +c'était le tien. C'est si doux, chère et docte reine, de se +reposer l'esprit par le coeur, n'est-ce pas? et d'avoir après le +délire le sourire. Ah! Marguerite, j'ai le pressentiment que nous +allons passer une bonne année. + +-- Crois-tu? dit la reine; moi, tout au contraire, je ne sais pas +comment cela se fait, je vois les choses à travers un crêpe. Toute +cette politique me préoccupe affreusement. À propos, sache donc si +ton Annibal est aussi dévoué à mon frère qu'il paraît l'être. +Informe-toi de cela, c'est important. + +-- Lui, dévoué à quelqu'un ou à quelque chose! on voit bien que tu +ne le connais pas comme moi. S'il se dévoue jamais à quelque +chose, ce sera à son ambition et voilà tout. Ton frère est-il +homme à lui faire de grandes promesses, oh! alors, très bien: il +sera dévoué à ton frère; mais que ton frère, tout fils de France +qu'il est, prenne garde de manquer aux promesses qu'il lui aura +faites, ou sans cela, ma foi, gare à ton frère! + +-- Vraiment? + +-- C'est comme je te le dis. En vérité, Marguerite, il y a des +moments où ce tigre que j'ai apprivoisé me fait peur à moi-même. +L'autre jour, je lui disais: Annibal, prenez-y garde, ne me +trompez pas, car si vous me trompiez! ... Je lui disais cependant +cela avec mes yeux d'émeraude qui ont fait dire à Ronsard: + +_La duchesse de Nevers_ +_Aux yeux verts_ +_Qui, sous leur paupière blonde,_ +_Lancent sur nous plus d'éclairs_ +_Que ne font vingt Jupiters_ +_Dans les airs,_ +_Lorsque la tempête gronde._ + +-- Eh bien? + +-- Eh bien! je crus qu'il allait me répondre: Moi, vous tromper! +moi, jamais! etc., etc. Sais-tu ce qu'il m'a répondu? + +-- Non. + +-- Eh bien, juge l'homme: Et vous, a-t-il répondu, si vous me +trompiez, prenez garde aussi; car, toute princesse que vous +êtes... Et, en disant ces mots, il me menaçait, non seulement des +yeux, mais de son doigt sec et pointu, muni d'un ongle taillé en +fer de lance, et qu'il me mit presque sous le nez. En ce moment, +ma pauvre reine, je te l'avoue, il avait une physionomie si peu +rassurante que j'en tressaillis, et, tu le sais, cependant je ne +suis pas trembleuse. + +-- Te menacer, toi, Henriette! il a osé? + +-- Eh! mordi! je le menaçais bien, moi! Au bout du compte, il a eu +raison. Ainsi, tu le vois, dévoué jusqu'à un certain point, ou +plutôt jusqu'à un point très incertain. + +-- Alors, nous verrons, dit Marguerite rêveuse, je parlerai à La +Mole. Tu n'avais pas autre chose à me dire? + +-- Si fait: une chose des plus intéressantes et pour laquelle je +suis venue. Mais, que veux-tu! tu as été me parler de choses plus +intéressantes encore. J'ai reçu des nouvelles. + +-- De Rome? + +-- Oui, un courrier de mon mari. + +-- Eh bien, l'affaire de Pologne? + +-- Va à merveille, et tu vas probablement sous peu de jours être +débarrassée de ton frère d'Anjou. + +-- Le pape a donc ratifié son élection? + +-- Oui, ma chère. + +-- Et tu ne me disais pas cela! s'écria Marguerite. Eh! vite, +vite, des détails. + +-- Oh! ma foi, je n'en ai pas d'autres que ceux que je te +transmets. D'ailleurs attends, je vais te donner la lettre de +M. de Nevers. Tiens, la voilà. Eh! non, non; ce sont des vers +d'Annibal, des vers atroces, ma pauvre Marguerite. Il n'en fait +pas d'autres. Tiens, cette fois, la voici. Non, pas encore ceci: +c'est un billet de moi que j'ai apporté pour que tu le lui fasses +passer par La Mole. Ah! enfin, cette fois, c'est la lettre en +question. + +Et madame de Nevers remit la lettre à la reine. Marguerite +l'ouvrit vivement et la parcourut; mais effectivement elle ne +disait rien autre chose que ce qu'elle avait déjà appris de la +bouche de son amie. + +-- Et comment as-tu reçu cette lettre? continua la reine. + +-- Par un courrier de mon mari qui avait ordre de toucher à +l'hôtel de Guise avant d'aller au Louvre et de me remettre cette +lettre avant celle du roi. Je savais l'importance que ma reine +attachait à cette nouvelle, et j'avais écrit à M. de Nevers d'en +agir ainsi. Tu vois, il a obéi, lui. Ce n'est pas comme ce monstre +de Coconnas. Maintenant il n'y a donc dans tout Paris que le roi, +toi et moi qui sachions cette nouvelle; à moins que l'homme qui +suivait notre courrier... + +-- Quel homme? + +-- Oh! l'horrible métier! Imagine-toi que ce malheureux messager +est arrivé las, défait, poudreux; il a couru sept jours, jour et +nuit, sans s'arrêter un instant. + +-- Mais cet homme dont tu parlais tout à l'heure? + +-- Attends donc. Constamment suivi par un homme de mine farouche +qui avait des relais comme lui et courait aussi vite que lui +pendant ces quatre cents lieues, ce pauvre courrier a toujours +attendu quelque balle de pistolet dans les reins. Tous deux sont +arrivés à la barrière Saint-Marcel en même temps, tous deux ont +descendu la rue Mouffetard au grand galop, tous deux ont traversé +la Cité. Mais, au bout du pont Notre-Dame, notre courrier a pris à +droite, tandis que l'autre tournait à gauche par la place du +Châtelet, et filait par les quais du côté du Louvre comme un trait +d'arbalète. + +-- Merci, ma bonne Henriette, merci, s'écria Marguerite. Tu avais +raison, et voici de bien intéressantes nouvelles. Pour qui cet +autre courrier? Je le saurai. Mais laisse-moi. À ce soir, rue +Tizon, n'est-ce pas? et à demain la chasse; et surtout prends un +cheval bien méchant pour qu'il s'emporte et que nous soyons +seules. Je te dirai ce soir ce qu'il faut que tu tâches de savoir +de ton Coconnas. + +-- Tu n'oublieras donc pas ma lettre? dit la duchesse de Nevers en +riant. + +-- Non, non, sois tranquille, il l'aura et à temps. Madame de +Nevers sortit, et aussitôt Marguerite envoya chercher Henri, qui +accourut et auquel elle remit la lettre du duc de Nevers. + +-- Oh! oh! fit-il. Puis Marguerite lui raconta l'histoire du +double courrier. + +-- Au fait, dit Henri, je l'ai vu entrer au Louvre. + +-- Peut-être était-il pour la reine mère? + +-- Non pas; j'en suis sûr, car j'ai été à tout hasard me placer +dans le corridor, et je n'ai vu passer personne. + +-- Alors, dit Marguerite en regardant son mari, il faut que ce +soit... + +-- Pour votre frère d'Alençon, n'est-ce pas? dit Henri. + +-- Oui; mais comment le savoir? + +-- Ne pourrait-on, demanda Henri négligemment, envoyer chercher un +de ces deux gentilshommes et savoir par lui... + +-- Vous avez raison, Sire! dit Marguerite mise à son aise par la +proposition de son mari; je vais envoyer chercher M. de La Mole... +Gillonne! Gillonne! + +La jeune fille parut. + +-- Il faut que je parle à l'instant même à M. de La Mole, lui dit +la reine. Tâchez de le trouver et amenez-le. + +Gillonne partit. Henri s'assit devant une table sur laquelle était +un livre allemand avec des gravures d'Albert Dürer, qu'il se mit à +regarder avec une si grande attention que lorsque La Mole vint, il +ne parut pas l'entendre et ne leva même pas la tête. + +De son côté, le jeune homme voyant le roi chez Marguerite demeura +debout sur le seuil de la chambre, muet de surprise et pâlissant +d'inquiétude. + +Marguerite alla à lui. + +-- Monsieur de la Mole, demanda-t-elle, pourriez-vous me dire qui +est aujourd'hui de garde chez M. d'Alençon? + +-- Coconnas, madame..., dit La Mole. + +-- Tâchez de me savoir de lui s'il a introduit chez son maître un +homme couvert de boue et paraissant avoir fait une longue route à +franc étrier. + +-- Ah! madame, je crains bien qu'il ne me le dise pas; depuis +quelques jours il devient très taciturne. + +-- Vraiment! Mais en lui donnant ce billet, il me semble qu'il +vous devra quelque chose en échange. + +-- De la duchesse! ... Oh! avec ce billet, j'essaierai. + +-- Ajoutez dit Marguerite en baissant la voix, que ce billet lui +servira de sauf-conduit pour entrer ce soir dans la maison que +vous savez. + +-- Et moi, madame, dit tout bas La Mole, quel sera le mien? + +-- Vous vous nommerez, et cela suffira. + +-- Donnez, madame, donnez, dit La Mole tout palpitant d'amour; je +vous réponds de tout. Et il partit. + +-- Nous saurons demain si le duc d'Alençon est instruit de +l'affaire de Pologne, dit tranquillement Marguerite en se +retournant vers son mari. + +-- Ce M. de La Mole est véritablement un gentil serviteur, dit le +Béarnais avec ce sourire qui n'appartenait qu'à lui; et... par la +messe! je ferai sa fortune. + + + +XXIX +Le départ + + +Lorsque le lendemain un beau soleil rouge, mais sans rayons, comme +c'est l'habitude dans les jours privilégiés de l'hiver, se leva +derrière les collines de Paris, tout depuis deux heures était déjà +en mouvement dans la cour du Louvre. + +Un magnifique barbe, nerveux quoique élancé, aux jambes de cerf +sur lesquelles les veines se croisaient comme un réseau, frappant +du pied, dressant l'oreille et soufflant le feu par ses narines, +attendait Charles IX dans la cour; mais il était moins impatient +encore que son maître, retenu par Catherine, qui l'avait arrêté au +passage pour lui parler, disait-elle, d'une affaire importante. + +Tous deux étaient dans la galerie vitrée, Catherine froide, pâle +et impassible comme toujours, Charles IX frémissant, rongeant ses +ongles et fouettant ses deux chiens favoris, revêtus de cuirasses +de mailles pour que le boutoir du sanglier n'eût pas de prise sur +eux et qu'ils pussent impunément affronter le terrible animal. Un +petit écusson aux armes de France était cousu sur leur poitrine à +peu près comme sur la poitrine des pages, qui plus d'une fois +avaient envié les privilèges de ces bienheureux favoris. + +-- Faites-y bien attention, Charles, disait Catherine, nul que +vous et moi ne sait encore l'arrivée prochaine des Polonais; +cependant le roi de Navarre agit, Dieu me pardonne! comme s'il le +savait. Malgré son abjuration, dont je me suis toujours défiée, il +a des intelligences avec les huguenots. Avez-vous remarqué comme +il sort souvent depuis quelques jours? Il a de l'argent, lui qui +n'en a jamais eu; il achète des chevaux, des armes, et, les jours +de pluie, du matin au soir il s'exerce à l'escrime. + +-- Eh! mon Dieu, ma mère, fit Charles IX impatienté, croyez-vous +point qu'il ait l'intention de me tuer, moi, ou mon frère d'Anjou? +En ce cas il lui faudra encore quelques leçons, car hier je lui ai +compté avec mon fleuret onze boutonnières sur son pourpoint qui +n'en a cependant que six. Et quant à mon frère d'Anjou, vous savez +qu'il tire encore mieux que moi ou tout aussi bien, à ce qu'il dit +du moins. + +-- Écoutez donc, Charles, reprit Catherine, et ne traitez pas +légèrement les choses que vous dit votre mère. Les ambassadeurs +vont arriver; eh bien, vous verrez! Une fois qu'ils seront à +Paris, Henri fera tout ce qu'il pourra pour captiver leur +attention. Il est insinuant, il est sournois; sans compter que sa +femme, qui le seconde je ne sais pourquoi, va caqueter avec eux, +leur parler latin, grec, hongrois, que sais-je! oh! je vous dis, +Charles, et vous savez que je ne me trompe jamais! je vous dis, +moi, qu'il y a quelque chose sous jeu. + +En ce moment l'heure sonna, et Charles IX cessa d'écouter sa mère +pour écouter l'heure. + +-- Mort de ma vie! sept heures! s'écria-t-il. Une heure pour +aller, cela fera huit; une heure pour arriver au rendez-vous et +lancer, nous ne pourrons nous mettre en chasse qu'à neuf heures. +En vérité, ma mère, vous me faites perdre bien du temps! À bas, +Risquetout! ... mort de ma vie! à bas donc, brigand! + +Et un vigoureux coup de fouet sanglé sur les reins du molosse +arracha au pauvre animal, tout étonné de recevoir un châtiment en +échange d'une caresse, un cri de vive douleur. + +-- Charles, reprit Catherine, écoutez-moi donc, au nom de Dieu! et +ne jetez pas ainsi au hasard votre fortune et celle de la France. +La chasse, la chasse, la chasse, dites-vous... Eh! vous aurez tout +le temps de chasser lorsque votre besogne de roi sera faite. + +-- Allons, allons, ma mère! dit Charles pâle d'impatience, +expliquons-nous vite, car vous me faites bouillir. En vérité, il y +a des jours où je ne vous comprends pas. + +Et il s'arrêta battant sa botte du manche de son fouet. Catherine +jugea que le bon moment était venu, et qu'il ne fallait pas le +laisser passer. + +-- Mon fils, dit-elle, nous avons la preuve que de Mouy est revenu +à Paris. M. de Maurevel, que vous connaissez bien, l'y a vu. Ce ne +peut être que pour le roi de Navarre. Cela nous suffit, je +l'espère, pour qu'il nous soit plus suspect que jamais. + +-- Allons, vous voilà encore après mon pauvre Henriot! vous voulez +me le faire tuer, n'est-ce pas? + +-- Oh! non. + +-- Exiler? Mais comment ne comprenez-vous pas qu'exilé il devient +beaucoup plus à craindre qu'il ne le sera jamais ici, sous nos +yeux, dans le Louvre, où il ne peut rien faire que nous ne le +sachions à l'instant même? + +-- Aussi ne veux-je pas l'exiler. + +-- Mais que voulez-vous donc? dites vite! + +-- Je veux qu'on le tienne en sûreté, tandis que les Polonais +seront ici; à la Bastille, par exemple. + +-- Ah! ma foi non, s'écria Charles IX. Nous chassons le sanglier +ce matin, Henriot est un de mes meilleurs suivants. Sans lui la +chasse est manquée. Mordieu, ma mère! vous ne songez vraiment qu'à +me contrarier. + +-- Eh! mon cher fils, je ne dis pas ce matin. Les envoyés +n'arrivent que demain ou après-demain. Arrêtons-le après la chasse +seulement, ce soir... cette nuit... + +-- C'est différent, alors. Eh bien, nous reparlerons de cela, nous +verrons; après la chasse, je ne dis pas. Adieu! Allons! ici, +Risquetout! ne vas-tu pas bouder à ton tour? + +-- Charles, dit Catherine en l'arrêtant par le bras au risque de +l'explosion qui pouvait résulter de ce nouveau retard, je crois +que le mieux serait, tout en ne l'exécutant que ce soir ou cette +nuit, de signer l'acte d'arrestation de suite. + +-- Signer, écrire un ordre, aller chercher le scel des parchemins +quand on m'attend pour la chasse, moi qui ne me fais jamais +attendre! Au diable, par exemple! + +-- Mais, non, je vous aime trop pour vous retarder; j'ai tout +prévu, entrez là, chez moi, tenez! + +Et Catherine, agile comme si elle n'eût eu que vingt ans, poussa +une porte qui communiquait à son cabinet, montra au roi un +encrier, une plume, un parchemin, le sceau et une bougie allumée. + +Le roi prit le parchemin et le parcourut rapidement. «Ordre, etc. +de faire arrêter et conduire à la Bastille notre frère Henri de +Navarre.» + +-- Bon, c'est fait! dit-il en signant d'un trait. Adieu ma mère. +Et il s'élança hors du cabinet suivi de ses chiens, tout allègre +de s'être si facilement débarrassé de Catherine. + +Charles IX était attendu avec impatience, et, comme on connaissait +son exactitude en matière de chasse, chacun s'étonnait de ce +retard. Aussi, lorsqu'il parut, les chasseurs le saluèrent-ils par +leurs vivats, les piqueurs par leurs fanfares, les chevaux par +leurs hennissements, les chiens par leurs cris. Tout ce bruit, +tout ce fracas fit monter une rougeur à ses joues pâles, son coeur +se gonfla, Charles fut jeune et heureux pendant une seconde. + +À peine le roi prit-il le temps de saluer la brillante société +réunie dans la cour; il fit un signe de tête au duc d'Alençon, un +signe de main à sa soeur Marguerite, passa devant Henri sans faire +semblant de le voir, et s'élança sur ce cheval barbe qui, +impatient, bondit sous lui. Mais après trois ou quatre courbettes, +il comprit à quel écuyer il avait affaire et se calma. + +Aussitôt les fanfares retentirent de nouveau, et le roi sortit du +Louvre suivi du duc d'Alençon, du roi de Navarre, de Marguerite, +de madame de Nevers, de madame de Sauve, de Tavannes et des +principaux seigneurs de la cour. + +Il va sans dire que La Mole et Coconnas étaient de la partie. + +Quant au duc d'Anjou, il était depuis trois mois au siège de La +Rochelle. + +Pendant qu'on attendait le roi, Henri était venu saluer sa femme, +qui, tout en répondant à son compliment, lui avait glissé à +l'oreille: + +-- Le courrier venu de Rome a été introduit par M. de Coconnas +lui-même chez le duc d'Alençon, un quart d'heure avant que +l'envoyé du duc de Nevers fût introduit chez le roi. + +-- Alors il sait tout, dit Henri. + +-- Il doit tout savoir, répondit Marguerite; d'ailleurs jetez les +yeux sur lui, et voyez comme, malgré sa dissimulation habituelle, +son oeil rayonne. + +-- Ventre-saint-gris! murmura le Béarnais, je le crois bien! il +chasse aujourd'hui trois proies: France, Pologne et Navarre, sans +compter le sanglier. + +Il salua sa femme, revint à son rang, et appelant un de ses gens, +Béarnais d'origine, dont les aïeux étaient serviteurs des siens +depuis plus d'un siècle et qu'il employait comme messager +ordinaire de ses affaires de galanterie: + +-- Orthon, lui dit-il, prends cette clef et va la porter chez ce +cousin de madame de Sauve que tu sais, qui demeure chez sa +maîtresse, au coin de la rue des Quatre-Fils, tu lui diras que sa +cousine désire lui parler ce soir; qu'il entre dans ma chambre, +et, si je n'y suis pas, qu'il m'attende; si je tarde, qu'il se +jette sur mon lit en attendant. + +-- Il n'y a pas de réponse, Sire? + +-- Aucune, que de me dire si tu l'as trouvé. La clef est pour lui +seul, tu comprends? + +-- Oui, Sire. + +-- Attends donc, et ne me quitte pas ici, peste! Avant de sortir +de Paris, je t'appellerai comme pour ressangler mon cheval, tu +demeureras ainsi en arrière tout naturellement, tu feras ta +commission et tu nous rejoindras à Bondy. + +Le valet fit un signe d'obéissance et s'éloigna. + +On se mit en marche par la rue Saint-Honoré, on gagna la rue +Saint-Denis, puis le faubourg; arrivé à la rue Saint-Laurent, le +cheval du roi de Navarre se dessangla, Orthon accourut, et tout se +passa comme il avait été convenu entre lui et son maître, qui +continua de suivre avec le cortège royal la rue des Récollets, +tandis que son fidèle serviteur gagnait la rue du Temple. + +Lorsque Henri rejoignit le roi, Charles était engagé avec le duc +d'Alençon dans une conversation si intéressante sur le temps, sur +l'âge du sanglier détourné qui était un solitaire, enfin sur +l'endroit où il avait établi sa bauge, qu'il ne s'aperçut pas ou +feignit ne pas s'apercevoir que Henri était resté un instant en +arrière. + +Pendant ce temps Marguerite observait de loin la contenance de +chacun, et croyait reconnaître dans les yeux de son frère un +certain embarras toutes les fois que ses yeux se reposaient sur +Henri. Madame de Nevers se laissait aller à une gaieté folle, car +Coconnas, éminemment joyeux ce jour là, faisait autour d'elle cent +lazzis pour faire rire les dames. + +Quant à La Mole, il avait déjà trouvé deux fois l'occasion de +baiser l'écharpe blanche à frange d'or de Marguerite sans que +cette action, faite avec l'adresse ordinaire aux amants, eût été +vue de plus de trois ou quatre personnes. + +On arriva vers huit heures et un quart à Bondy. + +Le premier soin de Charles IX fut de s'informer si le sanglier +avait tenu. + +Le sanglier était à sa bauge, et le piqueur qui l'avait détourné +répondait de lui. + +Une collation était prête. Le roi but un verre de vin de Hongrie. +Charles IX invita les dames à se mettre à table, et, tout à son +impatience, s'en alla, pour occuper son temps, visiter les chenils +et les perchoirs, recommandant qu'on ne dessellât pas son cheval, +attendu, dit-il, qu'il n'en avait jamais monté de meilleur et de +plus fort. + +Pendant que le roi faisait sa tournée, le duc de Guise arriva. Il +était armé en guerre plutôt qu'en chasse, et vingt ou trente +gentilshommes, équipés comme lui, l'accompagnaient. Il s'informa +aussitôt du lieu où était le roi, l'alla rejoindre et revint en +causant avec lui. + +À neuf heures précises, le roi donna lui-même le signal en sonnant +le _lancer_, et chacun, montant à cheval, s'achemina vers le +rendez-vous. + +Pendant la route, Henri trouva moyen de se rapprocher encore une +fois de sa femme. + +-- Eh bien, lui demanda-t-il, savez-vous quelque chose de nouveau? + +-- Non, répondit Marguerite, si ce n'est que mon frère Charles +vous regarde d'une étrange façon. + +-- Je m'en suis aperçu, dit Henri. + +-- Avez-vous pris vos précautions? + +-- J'ai sur ma poitrine ma cotte de mailles et à mon côté un +excellent couteau de chasse espagnol, affilé comme un rasoir, +pointu comme une aiguille, et avec lequel je perce des doublons. + +-- Alors, dit Marguerite, à la garde de Dieu! + +Le piqueur qui dirigeait le cortège fit un signe: on était arrivé +à la bauge. + + + +XXX +Maurevel + + +Pendant que toute cette jeunesse joyeuse et insouciante, en +apparence du moins, se répandait comme un tourbillon doré sur la +route de Bondy, Catherine, roulant le parchemin précieux sur +lequel le roi Charles venait d'apposer sa signature, faisait +introduire dans son cabinet l'homme à qui son capitaine des gardes +avait apporté, quelques jours auparavant, une lettre rue de la +Cerisaie, quartier de l'Arsenal. + +Une large bande de taffetas, pareil à un sceau mortuaire, cachait +un des yeux de cet homme, découvrant seulement l'autre oeil, et +laissant voir entre deux pommettes saillantes la courbure d'un nez +de vautour, tandis qu'une barbe grisonnante lui couvrait le bas du +visage. Il était vêtu d'un manteau long et épais sous lequel on +devinait tout un arsenal. En outre il portait au côté, quoique ce +ne fût pas l'habitude des gens appelés à la cour, une épée de +campagne longue, large et à double coquille. Une de ses mains +était cachée et ne quittait point sous son manteau le manche d'un +long poignard. + +-- Ah! vous voici, monsieur, dit la reine en s'asseyant; vous +savez que je vous ai promis après la Saint-Barthélemy, où vous +nous avez rendu de si signalés services, de ne pas vous laisser +dans l'inaction. L'occasion se présente, ou plutôt non, je l'ai +fait naître. Remerciez-moi donc. + +-- Madame, je remercie humblement Votre Majesté, répondit l'homme +au bandeau noir avec une réserve basse et insolente à la fois. + +-- Une belle occasion, monsieur, comme vous n'en trouverez pas +deux dans votre vie, profitez-en donc. + +-- J'attends, madame; seulement, je crains, d'après le +préambule... + +-- Que la commission ne soit violente? N'est-ce pas de ces +commissions-là que sont friands ceux qui veulent s'avancer? Celle +dont je vous parle serait enviée par les Tavannes et par les Guise +même. + +-- Ah! madame, reprit l'homme, croyez bien, quelle qu'elle soit, +je suis aux ordres de Votre Majesté. + +-- En ce cas, lisez, dit Catherine. Et elle lui présenta le +parchemin. L'homme le parcourut et pâlit. + +-- Quoi! s'écria-t-il, l'ordre d'arrêter le roi de Navarre! + +-- Eh bien, qu'y a-t-il d'extraordinaire à cela? + +-- Mais un roi, madame! En vérité, je doute, je crains de n'être +pas assez bon gentilhomme. + +-- Ma confiance vous fait le premier gentilhomme de ma cour, +monsieur de Maurevel, dit Catherine. + +-- Grâces soient rendues à Votre Majesté, dit l'assassin si ému +qu'il paraissait hésiter. + +-- Vous obéirez donc? + +-- Si Votre Majesté le commande, n'est-ce pas mon devoir? + +-- Oui, je le commande. + +-- Alors, j'obéirai. + +-- Comment vous y prendrez-vous? + +-- Mais je ne sais pas trop, madame, et je désirerais fort être +guidé par Votre Majesté. + +-- Vous redoutez le bruit? + +-- Je l'avoue. + +-- Prenez douze hommes sûrs, plus s'il le faut. + +-- Sans doute, je le comprends, Votre Majesté me permet de prendre +mes avantages, et je lui en suis reconnaissant; mais où saisirai- +je le roi de Navarre? + +-- Où vous plairait-il mieux de le saisir? + +-- Dans un lieu qui, par sa majesté même, me garantît, s'il était +possible. + +-- Oui, je comprends, dans quelque palais royal; que diriez-vous +du Louvre, par exemple? + +-- Oh! Si Votre Majesté me le permettait, ce serait une grande +faveur. + +-- Vous l'arrêterez donc dans le Louvre. + +-- Et dans quelle partie du Louvre? + +-- Dans sa chambre même. Maurevel s'inclina. + +-- Et quand cela, madame? + +-- Ce soir, ou plutôt cette nuit. + +-- Bien, madame. Maintenant, que Votre Majesté daigne me +renseigner sur une chose. + +-- Sur laquelle? + +-- Sur les égards dus à sa qualité. + +-- Égards! ... qualité! ..., dit Catherine. Mais vous ignorez +donc, monsieur, que le roi de France ne doit les égards à qui que +ce soit dans son royaume, ne reconnaissant personne dont la +qualité soit égale à la sienne? + +Maurevel fit une seconde révérence. + +-- J'insisterai sur ce point cependant, madame, dit-il, si Votre +Majesté le permet. + +-- Je le permets, monsieur. + +-- Si le roi contestait l'authenticité de l'ordre, ce n'est pas +probable, mais enfin... + +-- Au contraire, monsieur, c'est sûr. + +-- Il contestera? + +-- Sans aucun doute. + +-- Et par conséquent il refusera d'y obéir? + +-- Je le crains. + +-- Et il résistera? + +-- C'est probable. + +-- Ah! diable, dit Maurevel; et dans ce cas... + +-- Dans quel cas? dit Catherine avec son regard fixe. + +-- Mais dans le cas où il résisterait, que faut-il faire? + +-- Que faites-vous quand vous êtes chargé d'un ordre du roi, +c'est-à-dire quand vous représentez le roi, et qu'on vous résiste, +monsieur de Maurevel? + +-- Mais, madame, dit le sbire, quand je suis honoré d'un pareil +ordre, et que cet ordre concerne un simple gentilhomme, je le tue. + +-- Je vous ai dit, monsieur, reprit Catherine, et je ne croyais +pas qu'il y eût assez longtemps pour que vous l'eussiez déjà +oublié, que le roi de France ne reconnaissait aucune qualité dans +son royaume; c'est vous dire que le roi de France seul est roi, et +qu'auprès de lui les plus grands sont de simples gentilshommes. + +Maurevel pâlit, car il commençait à comprendre. + +-- Oh! oh! dit-il, tuer le roi de Navarre?... + +-- Mais qui vous parle donc de le tuer? où est l'ordre de le tuer? +Le roi veut qu'on le mène à la Bastille, et l'ordre ne porte que +cela. Qu'il se laisse arrêter, très bien; mais comme il ne se +laissera pas arrêter, comme il résistera, comme il essaiera de +vous tuer... + +Maurevel pâlit. + +-- Vous vous défendrez, continua Catherine. On ne peut pas +demander à un vaillant comme vous de se laisser tuer sans se +défendre; et en vous défendant, que voulez-vous, arrive qu'arrive. +Vous me comprenez, n'est-ce pas? + +-- Oui, madame; mais cependant... + +-- Allons, vous voulez qu'après ces mots: _Ordre d'arrêter_, +j'écrive de ma main: _mort ou vif?_ + +-- J'avoue, madame, que cela lèverait mes scrupules. + +-- Voyons, il le faut bien, puisque vous ne croyez pas la +commission exécutable sans cela. + +Et Catherine, en haussant les épaules, déroula le parchemin d'une +main, et de l'autre écrivit:_ mort ou vif._ + +_-- _Tenez, dit-elle, trouvez-vous l'ordre suffisamment en règle, +maintenant? + +-- Oui, madame, répondit Maurevel; mais je prie Votre Majesté de +me laisser l'entière disposition de l'entreprise. + +-- En quoi ce que j'ai dit nuit-il donc à son exécution? + +-- Votre Majesté m'a dit de prendre douze hommes? + +-- Oui; pour être plus sûr... + +-- Eh bien! je demanderai la permission de n'en prendre que six. + +-- Pourquoi cela? + +-- Parce que, madame, s'il arrivait malheur au prince, comme la +chose est probable, on excuserait facilement six hommes d'avoir eu +peur de manquer un prisonnier, tandis que personne n'excuserait +douze gardes de n'avoir pas laissé tuer la moitié de leurs +camarades avant de porter la main sur une Majesté. + +-- Belle Majesté, ma foi! qui n'a pas de royaume. + +-- Madame, dit Maurevel, ce n'est pas le royaume qui fait le roi, +c'est la naissance. + +-- Eh bien donc, dit Catherine, faites comme il vous plaira. +Seulement, je dois vous prévenir que je désire que vous ne +quittiez point le Louvre. + +-- Mais, madame, pour réunir mes hommes? + +-- Vous avez bien une espèce de sergent que vous puissiez charger +de ce soin? + +-- J'ai mon laquais, qui non seulement est un garçon fidèle, mais +qui même m'a quelquefois aidé dans ces sortes d'entreprises. + +-- Envoyez-le chercher, et concertez-vous avec lui. Vous +connaissez le cabinet des Armes du roi, n'est-ce pas? eh bien, on +va vous servir là à déjeuner; là vous donnerez vos ordres. + +Le lieu raffermira vos sens s'ils étaient ébranlés. Puis, quand +mon fils reviendra de la chasse, vous passerez dans mon oratoire, +où vous attendrez l'heure. + +-- Mais comment entrerons-nous dans la chambre? Le roi a sans +doute quelque soupçon, et il s'enfermera en dedans. + +-- J'ai une double clef de toutes les portes, dit Catherine, et on +a enlevé les verrous de celle de Henri. Adieu, monsieur de +Maurevel; à tantôt. Je vais vous faire conduire dans le cabinet +des Armes du roi. Ah! à propos! rappelez-vous que ce qu'un roi +ordonne doit, avant toute chose, être exécuté; qu'aucune excuse +n'est admise; qu'une défaite, même un insuccès compromettraient +l'honneur du roi. C'est grave. + +Et Catherine, sans laisser à Maurevel le temps de lui répondre, +appela M. de Nancey, capitaine des gardes, et lui ordonna de +conduire Maurevel dans le cabinet des Armes du roi. + +-- Mordieu! disait Maurevel en suivant son guide, je m'élève dans +la hiérarchie de l'assassinat: d'un simple gentilhomme à un +capitaine, d'un capitaine à un amiral, d'un amiral à un roi sans +couronne. Et qui sait si je n'arriverai pas un jour à un roi +couronné?... + + + +XXXI +La chasse à courre + + +Le piqueur qui avait détourné le sanglier et qui avait affirmé au +roi que l'animal n'avait pas quitté l'enceinte ne s'était pas +trompé. À peine le limier fut-il mis sur la trace, qu'il s'enfonça +dans le taillis et que d'un massif d'épines il fit sortir le +sanglier qui, ainsi que le piqueur l'avait reconnu à ses voies, +était un solitaire, c'est-à-dire une bête de la plus forte taille. + +L'animal piqua droit devant lui et traversa la route à cinquante +pas du roi, suivi seulement du limier qui l'avait détourné. On +découpla aussitôt un premier relais, et une vingtaine de chiens +s'enfoncèrent à sa poursuite. + +La chasse était la passion de Charles. À peine l'animal eut-il +traversé la route qu'il s'élança derrière lui, sonnant la vue, +suivi du duc d'Alençon et de Henri, à qui un signe de Marguerite +avait indiqué qu'il ne devait point quitter Charles. + +Tous les autres chasseurs suivirent le roi. + +Les forêts royales étaient loin, à l'époque où se passe l'histoire +que nous racontons, d'être, comme elles le sont aujourd'hui, de +grands parcs coupés par des allées carrossables. Alors, +l'exploitation était à peu près nulle. Les rois n'avaient pas +encore eu l'idée de se faire commerçants et de diviser leurs bois +en coupes, en taillis et en futaies. Les arbres, semés non point +par de savants forestiers, mais par la main de Dieu, qui jetait la +graine au caprice du vent, n'étaient pas disposés en quinconces, +mais poussaient à leur loisir et comme ils font encore aujourd'hui +dans une forêt vierge de l'Amérique. Bref, une forêt, à cette +époque, était un repaire où il y avait à foison du sanglier, du +cerf, du loup et des voleurs; et une douzaine de sentiers +seulement, partant d'un point, étoilaient celle de Bondy, qu'une +route circulaire enveloppait comme le cercle de la roue enveloppe +les jantes. + +En poussant la comparaison plus loin, le moyeu ne représenterait +pas mal l'unique carrefour situé au centre du bois, et où les +chasseurs égarés se ralliaient pour s'élancer de là vers le point +où la chasse perdue reparaissait. + +Au bout d'un quart d'heure, il arriva ce qui arrivait toujours en +pareil cas: c'est que des obstacles presque insurmontables s'étant +opposés à la course des chasseurs, les voix des chiens s'étaient +éteintes dans le lointain, et le roi lui-même était revenu au +carrefour, jurant et sacrant, comme c'était son habitude. + +-- Eh bien! d'Alençon, eh bien! Henriot, dit-il, vous voilà, +mordieu, calmes et tranquilles comme des religieuses qui suivent +leur abbesse. Voyez-vous, ça ne s'appelle point chasser, cela. +Vous, d'Alençon, vous avez l'air de sortir d'une boîte, et vous +êtes tellement parfumé que si vous passez entre la bête et mes +chiens, vous êtes capable de leur faire perdre la voie. Et vous, +Henriot, où est votre épieu, où est votre arquebuse? voyons. + +-- Sire, dit Henri, à quoi bon une arquebuse? Je sais que Votre +Majesté aime à tirer l'animal quand il tient aux chiens. Quant à +un épieu, je manie assez maladroitement cette arme, qui n'est +point d'usage dans nos montagnes, où nous chassons l'ours avec le +simple poignard. + +-- Par la mordieu, Henri, quand vous serez retourné dans vos +Pyrénées, il faudra que vous m'envoyiez une pleine charretée +d'ours, car ce doit être une belle chasse que celle qui se fait +ainsi corps à corps avec un animal qui peut nous étouffer. Écoutez +donc, je crois que j'entends les chiens. Non, je me trompais. + +Le roi prit son cor et sonna une fanfare. Plusieurs fanfares lui +répondirent. Tout à coup un piqueur parut qui fit entendre un +autre air. + +-- La vue! la vue! cria le roi. Et il s'élança au galop, suivi de +tous les chasseurs qui s'étaient ralliés à lui. Le piqueur ne +s'était pas trompé. À mesure que le roi s'avançait, on commençait +d'entendre les aboiements de la meute, composée alors de plus de +soixante chiens, car on avait successivement lâché tous les relais +placés dans les endroits que le sanglier avait déjà parcourus. Le +roi le vit passer pour la seconde fois, et, profitant d'une haute +futaie, se jeta sous bois après lui, donnant du cor de toutes ses +forces. Les princes le suivirent quelque temps. Mais le roi avait +un cheval si vigoureux, emporté par son ardeur il passait par des +chemins tellement escarpés, par des taillis si épais, que d'abord +les femmes, puis le duc de Guise et ses gentilshommes, puis les +deux princes, furent forcés de l'abandonner. Tavannes tint encore +quelque temps; mais enfin il y renonça à son tour. + +Tout le monde, excepté Charles et quelques piqueurs qui, excités +par une récompense promise, ne voulaient pas quitter le roi, se +retrouva donc dans les environs du carrefour. + +Les deux princes étaient l'un près de l'autre dans une longue +allée. À cent pas d'eux, le duc de Guise et ses gentilshommes +avaient fait halte. Au carrefour se tenaient les femmes. + +-- Ne semblerait-il pas, en vérité, dit le duc d'Alençon à Henri +en lui montrant du coin de l'oeil le duc de Guise, que cet homme, +avec son escorte bardée de fer, est le véritable roi? Pauvres +princes que nous sommes, il ne nous honore pas même d'un regard. + +-- Pourquoi nous traiterait-il mieux que ne nous traitent nos +propres parents? répondit Henri. Eh! mon frère! ne sommes-nous +pas, vous et moi, des prisonniers à la cour de France, des otages +de notre parti? + +Le duc François tressaillit à ces mots, et regarda Henri comme +pour provoquer une plus large explication; mais Henri s'était plus +avancé qu'il n'avait coutume de le faire, et il garda le silence. + +-- Que voulez-vous dire, Henri? demanda le duc François, +visiblement contrarié que son beau-frère, en ne continuant pas, le +laissât entamer ces éclaircissements. + +-- Je dis, mon frère, reprit Henri, que ces hommes si bien armés, +qui semblent avoir reçu pour tâche de ne point nous perdre de vue, +ont tout l'aspect de gardes qui prétendraient empêcher deux +personnes de s'échapper. + +-- S'échapper, pourquoi? comment? demanda d'Alençon en jouant +admirablement la surprise et la naïveté. + +-- Vous avez là un magnifique genêt, François, dit Henri +poursuivant sa pensée tout en ayant l'air de changer de +conversation; je suis sûr qu'il ferait sept lieues en une heure, +et vingt lieues d'ici à midi. Il fait beau; cela invite, sur ma +parole, à baisser la main. Voyez donc le joli chemin de traverse. +Est ce qu'il ne vous tente pas, François? Quant à moi, l'éperon me +brûle. + +François ne répondit rien. Seulement il rougit et pâlit +successivement; puis il tendit l'oreille comme s'il écoutait la +chasse. + +-- La nouvelle de Pologne fait son effet, dit Henri, et mon cher +beau-frère a son plan. Il voudrait bien que je me sauvasse, mais +je ne me sauverai pas seul. + +Il achevait à peine cette réflexion, quand plusieurs nouveaux +convertis, revenus à la cour depuis deux ou trois mois, arrivèrent +au petit galop et saluèrent les deux princes avec un sourire des +plus engageants. + +Le duc d'Alençon, provoqué par les ouvertures de Henri, n'avait +qu'un mot à dire, qu'un geste à faire, et il était évident que +trente ou quarante cavaliers, réunis en ce moment autour d'eux +comme pour faire opposition à la troupe de M. de Guise, +favoriseraient la fuite; mais il détourna la tête, et portant son +cor à sa bouche, il sonna le ralliement. + +Cependant les nouveaux venus, comme s'ils eussent cru que +l'hésitation du duc d'Alençon venait du voisinage et de la +présence des Guisards, s'étaient peu à peu glissés entre eux et +les deux princes, et s'étaient échelonnés avec une habileté +stratégique qui annonçait l'habitude des dispositions militaires. +En effet, pour arriver au duc d'Alençon et au roi de Navarre, il +eût fallu leur passer sur le corps, tandis qu'à perte de vue +s'étendait devant les deux beaux frères une route parfaitement +libre. + +Tout à coup, entre les arbres, à dix pas du roi de Navarre, +apparut un autre gentilhomme que les deux princes n'avaient pas +encore vu. Henri cherchait à deviner qui il était, quand ce +gentilhomme, soulevant son chapeau, se fit reconnaître à Henri +pour le vicomte de Turenne, un des chefs du parti protestant que +l'on croyait en Poitou. + +Le vicomte hasarda même un signe qui voulait clairement dire: + +-- Venez-vous? Mais Henri, après avoir bien consulté le visage +impassible et l'oeil terne du duc d'Alençon, tourna deux ou trois +fois la tête sur son épaule comme si quelque chose le gênait dans +le col de son pourpoint. C'était une réponse négative. Le vicomte +la comprit, piqua des deux et disparut dans le fourré. Au même +instant on entendit la meute se rapprocher, puis, à l'extrémité de +l'allée où l'on se trouvait, on vit passer le sanglier, puis au +même instant les chiens, puis, pareil au chasseur infernal, +Charles IX sans chapeau, le cor à la bouche, sonnant à se briser +les poumons; trois ou quatre piqueurs le suivaient. Tavannes avait +disparu. + +-- Le roi! s'écria le duc d'Alençon. Et il s'élança sur la trace. +Henri, rassuré par la présence de ses bons amis, leur fit signe de +ne pas s'éloigner et s'avança vers les dames. + +-- Eh bien? dit Marguerite en faisant quelques pas au-devant de +lui. + +-- Eh bien, madame, dit Henri, nous chassons le sanglier. + +-- Voilà tout? + +-- Oui, le vent a tourné depuis hier matin; mais je crois vous +avoir prédit que cela serait ainsi. + +-- Ces changements de vent sont mauvais pour la chasse, n'est-ce +pas, monsieur? demanda Marguerite. + +-- Oui, dit Henri, cela bouleverse quelquefois toutes les +dispositions arrêtées, et c'est un plan à refaire. + +En ce moment les aboiements de la meute commencèrent à se faire +entendre, se rapprochant rapidement, et une sorte de vapeur +tumultueuse avertit les chasseurs de se tenir sur leurs gardes. +Chacun leva la tête et tendit l'oreille. + +Presque aussitôt le sanglier déboucha, et au lieu de se rejeter +dans le bois, il suivit la route venant droit sur le carrefour où +se trouvaient les dames, les gentilshommes qui leur faisaient la +cour, et les chasseurs qui avaient perdu la chasse. + +Derrière lui, et lui soufflant au poil, venaient trente ou +quarante chiens des plus robustes; puis, derrière les chiens, à +vingt pas à peine, le roi Charles sans toquet, sans manteau, avec +ses habits tout déchirés par les épines, le visage et les mains en +sang. + +Un ou deux piqueurs restaient seuls avec lui. Le roi ne quittait +son cor que pour exciter ses chiens, ne cessait d'exciter ses +chiens que pour reprendre son cor. Le monde tout entier avait +disparu à ses yeux. Si son cheval eût manqué, il eût crié comme +Richard III: Ma couronne pour un cheval! + +Mais le cheval paraissait aussi ardent que le maître, ses pieds ne +touchaient pas la terre et ses naseaux soufflaient le feu. + +Le sanglier, les chiens, le roi passèrent comme une vision. + +-- Hallali, hallali! cria le roi en passant. Et il ramena son cor +à ses lèvres sanglantes. À quelques pas de lui venaient le duc +d'Alençon et deux piqueurs; seulement les chevaux des autres +avaient renoncé ou ils s'étaient perdus. + +Tout le monde partit sur la trace, car il était évident que le +sanglier ne tarderait pas à tenir. + +En effet, au bout de dix minutes à peine, le sanglier quitta le +sentier qu'il suivait et se jeta dans le bois; mais, arrivé à une +clairière, il s'accula à une roche et fit tête aux chiens. + +Aux cris de Charles, qui l'avait suivi, tout le monde accourut. + +On était arrivé au moment intéressant de la chasse. L'animal +paraissait résolu à une défense désespérée. Les chiens, animés par +une course de plus de trois heures, se ruaient sur lui avec un +acharnement que redoublaient les cris et les jurons du roi. + +Tous les chasseurs se rangèrent en cercle, le roi un peu en avant, +ayant derrière lui le duc d'Alençon armé d'une arquebuse, et Henri +qui n'avait que son simple couteau de chasse. + +Le duc d'Alençon détacha son arquebuse du crochet et en alluma la +mèche. Henri fit jouer son couteau de chasse dans le fourreau. + +Quant au duc de Guise, assez dédaigneux de tous ces exercices de +vénerie, il se tenait un peu à l'écart avec tous ses +gentilshommes. + +Les femmes réunies en groupe formaient une petite troupe qui +faisait le pendant à celle du duc de Guise. + +Tout ce qui était chasseur demeurait les yeux fixés sur l'animal, +dans une attente pleine d'anxiété. + +À l'écart se tenait un piqueur se raidissant pour résister aux +deux molosses du roi, qui, couverts de leurs jaques de mailles, +attendaient, en hurlant et en s'élançant de manière à faire croire +à chaque instant qu'ils allaient briser leurs chaînes, le moment +de coiffer le sanglier. + +L'animal faisait merveille: attaqué à la fois par une quarantaine +de chiens qui l'enveloppaient comme une marée hurlante, qui le +recouvraient de leur tapis bigarré, qui de tous côtés essayaient +d'entamer sa peau rugueuse aux poils hérissés, à chaque coup de +boutoir, il lançait à dix pieds de haut un chien, qui retombait +éventré, et qui, les entrailles traînantes, se rejetait aussitôt +dans la mêlée tandis que Charles, les cheveux raidis, les yeux +enflammés, les narines ouvertes, courbé sur le cou de son cheval +ruisselant, sonnait un hallali furieux. + +En moins de dix minutes, vingt chiens furent hors de combat. + +-- Les dogues! cria Charles, les dogues! ... À ce cri, le piqueur +ouvrit les porte-mousquetons des laisses, et les deux molosses se +ruèrent au milieu du carnage, renversant tout, écartant tout, se +frayant avec leurs cottes de fer un chemin jusqu'à l'animal, +qu'ils saisirent chacun par une oreille. + +Le sanglier, se sentant coiffé, fit claquer ses dents à la fois de +rage et de douleur. + +-- Bravo! Duredent! bravo! Risquetout! cria Charles. Courage, les +chiens! Un épieu! un épieu! + +-- Vous ne voulez pas mon arquebuse? dit le duc d'Alençon. + +-- Non, cria le roi, non, on ne sent pas entrer la balle; il n'y a +pas de plaisir; tandis qu'on sent entrer l'épieu. Un épieu! un +épieu! + +On présenta au roi un épieu de chasse durci au feu et armé d'une +pointe de fer. + +-- Mon frère, prenez garde! cria Marguerite. + +-- Sus! sus! cria la duchesse de Nevers. Ne le manquez pas, Sire! +Un bon coup à ce parpaillot! + +-- Soyez tranquille, duchesse! dit Charles. Et, mettant son épieu +en arrêt, il fondit sur le sanglier, qui, tenu par les deux +chiens, ne put éviter le coup. Cependant, à la vue de l'épieu +luisant, il fit un mouvement de côté, et l'arme, au lieu de +pénétrer dans la poitrine, glissa sur l'épaule et alla s'émousser +sur la roche contre laquelle l'animal était acculé. + +-- Mille noms d'un diable! cria le roi, je l'ai manqué... Un +épieu! un épieu! + +Et, se reculant comme faisaient les chevaliers lorsqu'ils +prenaient du champ, il jeta à dix pas de lui son épieu hors de +service. + +Un piqueur s'avança pour lui en offrir un autre. Mais au même +moment, comme s'il eût prévu le sort qui l'attendait et qu'il eût +voulu s'y soustraire, le sanglier, par un violent effort, arracha +aux dents des molosses ses deux oreilles déchirées, et, les yeux +sanglants, hérissé, hideux, l'haleine bruyante comme un soufflet +de forge, faisant claquer ses dents l'une contre l'autre, il +s'élança la tête basse, vers le cheval du roi. + +Charles était trop bon chasseur pour ne pas avoir prévu cette +attaque. Il enleva son cheval, qui se cabra; mais il avait mal +mesuré la pression, le cheval, trop serré par le mors ou peut-être +même cédant à son épouvante, se renversa en arrière. + +Tous les spectateurs jetèrent un cri terrible: le cheval était +tombé, et le roi avait la cuisse engagée sous lui. + +-- La main, Sire, rendez la main, dit Henri. Le roi lâcha la bride +de son cheval, saisit la selle de la main gauche, essayant de +tirer de la droite son couteau de chasse; mais le couteau, pressé +par le poids de son corps, ne voulut pas sortir de sa gaine. + +-- Le sanglier! le sanglier! cria Charles. À moi, d'Alençon! à +moi! + +Cependant le cheval, rendu à lui-même, comme s'il eût compris le +danger que courait son maître, tendit ses muscles et était parvenu +déjà à se relever sur trois jambes, lorsqu'à l'appel de son frère, +Henri vit le duc François pâlir affreusement et approcher +l'arquebuse de son épaule; mais la balle, au lieu d'aller frapper +le sanglier, qui n'était plus qu'à deux pas du roi, brisa le genou +du cheval, qui retomba le nez contre terre. Au même instant le +sanglier déchira de son boutoir la botte de Charles. + +-- Oh! murmura d'Alençon de ses lèvres blêmissantes, je crois que +le duc d'Anjou est roi de France, et que moi je suis roi de +Pologne. + +En effet le sanglier labourait la cuisse de Charles, lorsque +celui-ci sentit quelqu'un qui lui levait le bras; puis il vit +briller une lame aiguë et tranchante qui s'enfonçait et +disparaissait jusqu'à la garde au défaut de l'épaule de l'animal, +tandis qu'une main gantée de fer écartait la hure déjà fumante +sous ses habits. + +Charles, qui dans le mouvement qu'avait fait le cheval était +parvenu à dégager sa jambe, se releva lourdement, et, se voyant +tout ruisselant de sang, devint pâle comme un cadavre. + +-- Sire, dit Henri, qui toujours à genoux maintenait le sanglier +atteint au coeur, Sire, ce n'est rien, j'ai écarté la dent, et +Votre Majesté n'est pas blessée. + +Puis il se releva, lâchant le couteau, et le sanglier tomba, +rendant plus de sang encore par sa gueule que par sa plaie. + +Charles, entouré de tout un monde haletant, assailli par des cris +de terreur qui eussent étourdi le plus calme courage, fut un +moment sur le point de tomber près de l'animal agonisant. Mais il +se remit; et se retournant vers le roi de Navarre, il lui serra la +main avec un regard où brillait le premier élan de sensibilité qui +eût fait battre son coeur depuis vingt-quatre ans. + +-- Merci, Henriot! lui dit-il. + +-- Mon pauvre frère! s'écria d'Alençon en s'approchant de Charles. + +-- Ah! c'est toi, d'Alençon! dit le roi. Eh bien, fameux tireur, +qu'est donc devenue ta balle? + +-- Elle se sera aplatie sur le sanglier, dit le duc. + +-- Eh! mon Dieu! s'écria Henri avec une surprise admirablement +jouée, voyez donc, François, votre balle a cassé la jambe du +cheval de Sa Majesté. C'est étrange! + +-- Hein! dit le roi. Est-ce vrai, cela? + +-- C'est possible, dit le duc consterné; la main me tremblait si +fort! + +-- Le fait est que, pour un tireur habile, vous avez fait là un +singulier coup, François! dit Charles en fronçant le sourcil. Une +seconde fois, merci, Henriot! Messieurs, continua le roi, +retournons à Paris, j'en ai assez comme cela. + +Marguerite s'approcha pour féliciter Henri. + +-- Ah! ma foi, oui, Margot, dit Charles, fais-lui ton compliment, +et bien sincère même, car sans lui le roi de France s'appelait +Henri III. + +-- Hélas! madame, dit le Béarnais, M. le duc d'Anjou, qui est déjà +mon ennemi, va m'en vouloir bien davantage. Mais que voulez-vous! +on fait ce qu'on peut; demandez à M. d'Alençon. + +Et, se baissant, il retira du corps du sanglier son couteau de +chasse, qu'il plongea deux ou trois fois dans la terre, afin d'en +essuyer le sang. + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. + -- Qui est à ma portière? -- Deux pages et un +écuyer. -- Bon! ce sont des barbares! Dites-moi, La +Mole, qui avez-vous trouvé dans votre chambre? -- Le +duc François. -- Faisant? -- Je ne sais quoi. -- Avec? -- +Avec un inconnu. + Je suis seule; entrez, mon cher. + + + + +- 42 - + + + + + +End of Project Gutenberg's La reine Margot - Tome I, by Alexandre Dumas, Père + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13856 *** |
