summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/13856-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '13856-0.txt')
-rw-r--r--13856-0.txt15877
1 files changed, 15877 insertions, 0 deletions
diff --git a/13856-0.txt b/13856-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..bc87e6d
--- /dev/null
+++ b/13856-0.txt
@@ -0,0 +1,15877 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13856 ***
+
+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+
+Alexandre Dumas
+
+LA REINE MARGOT
+Tome I
+
+(1845)
+
+
+Table des matières
+
+I Le latin de M. de Guise
+II La chambre de la reine de Navarre
+III Un roi poète
+IV La soirée du 24 août 1572
+V Du Louvre en particulier et de la vertu en général
+VI La dette payée
+VII La nuit du 24 août 1572
+VIII Les massacrés
+IX Les massacreurs
+X Mort, messe ou Bastille
+XI L'aubépine du cimetière des Innocents
+XII Les confidences
+XIII Comme il y a des clefs qui ouvrent les portes auxquelles
+elles ne sont pas destinées
+XIV Seconde nuit de noces
+XV Ce que femme veut Dieu le veut
+XVI Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon
+XVII Le confrère de maître Ambroise Paré
+XVIII Les revenants
+XIX Le logis de maître René, le parfumeur de la reine mère
+XX Les poules noires
+XXI L'appartement de Madame de Sauve
+XXII Sire, vous serez roi
+XXIII Un nouveau converti
+XXIV La rue Tizon et la rue Cloche-Percée
+XXV Le manteau cerise
+XXVI Margarita
+XXVII La main de Dieu
+XXVIII La lettre de Rome
+XXIX Le départ
+XXX Maurevel
+XXXI La chasse à courre
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+I
+Le latin de M. de Guise
+
+
+Le lundi, dix-huitième jour du mois d'août 1572, il y avait grande
+fête au Louvre.
+
+Les fenêtres de la vieille demeure royale, ordinairement si
+sombres, étaient ardemment éclairées; les places et les rues
+attenantes, habituellement si solitaires, dès que neuf heures
+sonnaient à Saint-Germain-l'Auxerrois, étaient, quoiqu'il fût
+minuit, encombrées de populaire.
+
+Tout ce concours menaçant, pressé, bruyant, ressemblait, dans
+l'obscurité, à une mer sombre et houleuse dont chaque flot faisait
+une vague grondante; cette mer, épandue sur le quai, où elle se
+dégorgeait par la rue des Fossés-Saint-Germain et par la rue de
+l'Astruce, venait battre de son flux le pied des murs du Louvre et
+de son reflux la base de l'hôtel de Bourbon qui s'élevait en face.
+
+Il y avait, malgré la fête royale, et même peut-être à cause de la
+fête royale, quelque chose de menaçant dans ce peuple, car il ne
+se doutait pas que cette solennité, à laquelle il assistait comme
+spectateur, n'était que le prélude d'une autre remise à huitaine,
+et à laquelle il serait convié et s'ébattrait de tout son coeur.
+
+La cour célébrait les noces de madame Marguerite de Valois, fille
+du roi Henri II et soeur du roi Charles IX, avec Henri de Bourbon,
+roi de Navarre. En effet, le matin même, le cardinal de Bourbon
+avait uni les deux époux avec le cérémonial usité pour les noces
+des filles de France, sur un théâtre dressé à la porte de Notre-
+Dame.
+
+Ce mariage avait étonné tout le monde et avait fort donné à songer
+à quelques-uns qui voyaient plus clair que les autres; on
+comprenait peu le rapprochement de deux partis aussi haineux que
+l'étaient à cette heure le parti protestant et le parti
+catholique: on se demandait comment le jeune prince de Condé
+pardonnerait au duc d'Anjou, frère du roi, la mort de son père
+assassiné à Jarnac par Montesquiou. On se demandait comment le
+jeune duc de Guise pardonnerait à l'amiral de Coligny la mort du
+sien assassiné à Orléans par Poltrot du Méré. Il y a plus: Jeanne
+de Navarre, la courageuse épouse du faible Antoine de Bourbon, qui
+avait amené son fils Henri aux royales fiançailles qui
+l'attendaient, était morte il y avait deux mois à peine, et de
+singuliers bruits s'étaient répandus sur cette mort subite.
+Partout on disait tout bas, et en quelques lieux tout haut, qu'un
+secret terrible avait été surpris par elle, et que Catherine de
+Médicis, craignant la révélation de ce secret, l'avait empoisonnée
+avec des gants de senteur qui avaient été confectionnés par un
+nommé René, Florentin fort habile dans ces sortes de matières. Ce
+bruit s'était d'autant plus répandu et confirmé, qu'après la mort
+de cette grande reine, sur la demande de son fils, deux médecins,
+desquels était le fameux Ambroise Paré, avaient été autorisés à
+ouvrir et à étudier le corps, mais non le cerveau. Or, comme
+c'était par l'odorat qu'avait été empoisonnée Jeanne de Navarre,
+c'était le cerveau, seule partie du corps exclue de l'autopsie,
+qui devait offrir les traces du crime. Nous disons crime, car
+personne ne doutait qu'un crime n'eût été commis.
+
+Ce n'était pas tout: le roi Charles, particulièrement, avait mis à
+ce mariage, qui non seulement rétablissait la paix dans son
+royaume, mais encore attirait à Paris les principaux huguenots de
+France, une persistance qui ressemblait à de l'entêtement. Comme
+les deux fiancés appartenaient, l'un à la religion catholique,
+l'autre à la religion réformée, on avait été obligé de s'adresser
+pour la dispense à Grégoire XIII, qui tenait alors le siège de
+Rome. La dispense tardait, et ce retard inquiétait fort la feue
+reine de Navarre; elle avait un jour exprimé à Charles IX ses
+craintes que cette dispense n'arrivât point, ce à quoi le roi
+avait répondu:
+
+-- N'ayez souci, ma bonne tante, je vous honore plus que le pape,
+et aime plus ma soeur que je ne le crains. Je ne suis pas
+huguenot, mais je ne suis pas sot non plus, et si monsieur le pape
+fait trop la bête, je prendrai moi-même Margot par la main, et je
+la mènerai épouser votre fils en plein prêche.
+
+Ces paroles s'étaient répandues du Louvre dans la ville, et, tout
+en réjouissant fort les huguenots, avaient considérablement donné
+à penser aux catholiques, qui se demandaient tout bas si le roi
+les trahissait réellement, ou bien ne jouait pas quelque comédie
+qui aurait un beau matin ou un beau soir son dénouement inattendu.
+
+C'était vis-à-vis de l'amiral de Coligny surtout, qui depuis cinq
+ou six ans faisait une guerre acharnée au roi, que la conduite de
+Charles IX paraissait inexplicable: après avoir mis sa tête à prix
+à cent cinquante mille écus d'or, le roi ne jurait plus que par
+lui, l'appelant son père et déclarant tout haut qu'il allait
+confier désormais à lui seul la conduite de la guerre; c'est au
+point que Catherine de Médicis, elle-même, qui jusqu'alors avait
+réglé les actions, les volontés et jusqu'aux désirs du jeune
+prince, paraissait commencer à s'inquiéter tout de bon, et ce
+n'était pas sans sujet, car, dans un moment d'épanchement Charles
+IX avait dit à l'amiral à propos de la guerre de Flandre:
+
+-- Mon père, il y a encore une chose en ceci à laquelle il faut
+bien prendre garde: c'est que la reine mère, qui veut mettre le
+nez partout comme vous savez, ne connaisse rien de cette
+entreprise; que nous la tenions si secrète qu'elle n'y voie
+goutte, car, brouillonne comme je la connais, elle nous gâterait
+tout.
+
+Or, tout sage et expérimenté qu'il était, Coligny n'avait pu tenir
+secrète une si entière confiance; et quoiqu'il fût arrivé à Paris
+avec de grands soupçons, quoique à son départ de Châtillon une
+paysanne se fût jetée à ses pieds, en criant: «Oh! monsieur, notre
+bon maître, n'allez pas à Paris, car si vous y allez vous mourrez,
+vous et tous ceux qui iront avec vous»; ces soupçons s'étaient peu
+à peu éteints dans son coeur et dans celui de Téligny, son gendre,
+auquel le roi de son côté faisait de grandes amitiés, l'appelant
+son frère comme il appelait l'amiral son père, et le tutoyant,
+ainsi qu'il faisait pour ses meilleurs amis.
+
+Les huguenots, à part quelques esprits chagrins et défiants,
+étaient donc entièrement rassurés: la mort de la reine de Navarre
+passait pour avoir été causée par une pleurésie, et les vastes
+salles du Louvre s'étaient emplies de tous ces braves protestants
+auxquels le mariage de leur jeune chef Henri promettait un retour
+de fortune bien inespéré. L'amiral de Coligny, La Rochefoucault,
+le prince de Condé fils, Téligny, enfin tous les principaux du
+parti, triomphaient de voir tout-puissants au Louvre et si bien
+venus à Paris ceux-là mêmes que trois mois auparavant le roi
+Charles et la reine Catherine voulaient faire pendre à des
+potences plus hautes que celles des assassins. Il n'y avait que le
+maréchal de Montmorency que l'on cherchait vainement parmi tous
+ses frères, car aucune promesse n'avait pu le séduire, aucun
+semblant n'avait pu le tromper, et il restait retiré en son
+château de l'Isle-Adam, donnant pour excuse de sa retraite la
+douleur que lui causait encore la mort de son père le connétable
+Anne de Montmorency, tué d'un coup de pistolet par Robert Stuart,
+à la bataille de Saint-Denis. Mais comme cet événement était
+arrivé depuis plus de trois ans et que la sensibilité était une
+vertu assez peu à la mode à cette époque, on n'avait cru de ce
+deuil prolongé outre mesure que ce qu'on avait bien voulu en
+croire.
+
+Au reste, tout donnait tort au maréchal de Montmorency; le roi, la
+reine, le duc d'Anjou et le duc d'Alençon faisaient à merveille
+les honneurs de la royale fête.
+
+Le duc d'Anjou recevait des huguenots eux-mêmes des compliments
+bien mérités sur les deux batailles de Jarnac et de Moncontour,
+qu'il avait gagnées avant d'avoir atteint l'âge de dix-huit ans,
+plus précoce en cela que n'avaient été César et Alexandre,
+auxquels on le comparait en donnant, bien entendu, l'infériorité
+aux vainqueurs d'Issus et de Pharsale; le duc d'Alençon regardait
+tout cela de son oeil caressant et faux; la reine Catherine
+rayonnait de joie et, toute confite en gracieusetés, complimentait
+le prince Henri de Condé sur son récent mariage avec Marie de
+Clèves; enfin MM. de Guise eux-mêmes souriaient aux formidables
+ennemis de leur maison, et le duc de Mayenne discourait avec
+M. de Tavannes et l'amiral sur la prochaine guerre qu'il était
+plus que jamais question de déclarer à Philippe II.
+
+Au milieu de ces groupes allait et venait, la tête légèrement
+inclinée et l'oreille ouverte à tous les propos, un jeune homme de
+dix-neuf ans, à l'oeil fin, aux cheveux noirs coupés très court,
+aux sourcils épais, au nez recourbé comme un bec d'aigle, au
+sourire narquois, à la moustache et à la barbe naissantes. Ce
+jeune homme, qui ne s'était fait remarquer encore qu'au combat
+d'Arnay-le-Duc où il avait bravement payé de sa personne, et qui
+recevait compliments sur compliments, était l'élève bien-aimé de
+Coligny et le héros du jour; trois mois auparavant, c'est-à-dire à
+l'époque où sa mère vivait encore, on l'avait appelé le prince de
+Béarn; on l'appelait maintenant le roi de Navarre, en attendant
+qu'on l'appelât Henri IV.
+
+De temps en temps un nuage sombre et rapide passait sur son front;
+sans doute il se rappelait qu'il y avait deux mois à peine que sa
+mère était morte, et moins que personne il doutait qu'elle ne fût
+morte empoisonnée. Mais le nuage était passager et disparaissait
+comme une ombre flottante; car ceux qui lui parlaient, ceux qui le
+félicitaient, ceux qui le coudoyaient, étaient ceux-là mêmes qui
+avaient assassiné la courageuse Jeanne d'Albret.
+
+À quelques pas du roi de Navarre, presque aussi pensif, presque
+aussi soucieux que le premier affectait d'être joyeux et ouvert,
+le jeune duc de Guise causait avec Téligny. Plus heureux que le
+Béarnais, à vingt-deux ans sa renommée avait presque atteint celle
+de son père, le grand François de Guise. C'était un élégant
+seigneur, de haute taille, au regard fier et orgueilleux, et doué
+de cette majesté naturelle qui faisait dire, quand il passait, que
+près de lui les autres princes paraissaient peuple. Tout jeune
+qu'il était, les catholiques voyaient en lui le chef de leur
+parti, comme les huguenots voyaient le leur dans ce jeune Henri de
+Navarre dont nous venons de tracer le portrait. Il avait d'abord
+porté le titre de prince de Joinville, et avait fait, au siège
+d'Orléans, ses premières armes sous son père, qui était mort dans
+ses bras en lui désignant l'amiral Coligny pour son assassin.
+Alors le jeune duc, comme Annibal, avait fait un serment solennel:
+c'était de venger la mort de son père sur l'amiral et sur sa
+famille, et de poursuivre ceux de sa religion sans trêve ni
+relâche, ayant promis à Dieu d'être son ange exterminateur sur la
+terre jusqu'au jour où le dernier hérétique serait exterminé. Ce
+n'était donc pas sans un profond étonnement qu'on voyait ce
+prince, ordinairement si fidèle à sa parole, tendre la main à ceux
+qu'il avait juré de tenir pour ses éternels ennemis et causer
+familièrement avec le gendre de celui dont il avait promis la mort
+à son père mourant.
+
+Mais, nous l'avons dit, cette soirée était celle des étonnements.
+
+En effet, avec cette connaissance de l'avenir qui manque
+heureusement aux hommes, avec cette faculté de lire dans les
+coeurs qui n'appartient malheureusement qu'à Dieu, l'observateur
+privilégié auquel il eût été donné d'assister à cette fête, eût
+joui certainement du plus curieux spectacle que fournissent les
+annales de la triste comédie humaine.
+
+Mais cet observateur qui manquait aux galeries intérieures du
+Louvre, continuait dans la rue à regarder de ses yeux flamboyants
+et à gronder de sa voix menaçante: cet observateur c'était le
+peuple, qui, avec son instinct merveilleusement aiguisé par la
+haine, suivait de loin les ombres de ses ennemis implacables et
+traduisait leurs impressions aussi nettement que peut le faire le
+curieux devant les fenêtres d'une salle de bal hermétiquement
+fermée. La musique enivre et règle le danseur, tandis que le
+curieux voit le mouvement seul et rit de ce pantin qui s'agite
+sans raison, car le curieux, lui, n'entend pas la musique.
+
+La musique qui enivrait les huguenots, c'était la voix de leur
+orgueil.
+
+Ces lueurs qui passaient aux yeux des Parisiens au milieu de la
+nuit, c'étaient les éclairs de leur haine qui illuminaient
+l'avenir.
+
+Et cependant tout continuait d'être riant à l'intérieur, et même
+un murmure plus doux et plus flatteur que jamais courait en ce
+moment par tout le Louvre: c'est que la jeune fiancée, après être
+allée déposer sa toilette d'apparat, son manteau traînant et son
+long voile, venait de rentrer dans la salle de bal, accompagnée de
+la belle duchesse de Nevers, sa meilleure amie, et menée par son
+frère Charles IX, qui la présentait aux principaux de ses hôtes.
+
+Cette fiancée, c'était la fille de Henri II, c'était la perle de
+la couronne de France, c'était Marguerite de Valois, que, dans sa
+familière tendresse pour elle, le roi Charles IX n'appelait jamais
+que _ma soeur Margot._
+
+Certes jamais accueil, si flatteur qu'il fût, n'avait été mieux
+mérité que celui qu'on faisait en ce moment à la nouvelle reine de
+Navarre. Marguerite à cette époque avait vingt ans à peine, et
+déjà elle était l'objet des louanges de tous les poètes, qui la
+comparaient les uns à l'Aurore, les autres à Cythérée. C'était en
+effet la beauté sans rivale de cette cour où Catherine de Médicis
+avait réuni, pour en faire ses sirènes, les plus belles femmes
+qu'elle avait pu trouver. Elle avait les cheveux noirs, le teint
+brillant, l'oeil voluptueux et voilé de longs cils, la bouche
+vermeille et fine, le cou élégant, la taille riche et souple, et,
+perdu dans une mule de satin, un pied d'enfant. Les Français, qui
+la possédaient, étaient fiers de voir éclore sur leur sol une si
+magnifique fleur, et les étrangers qui passaient par la France
+s'en retournaient éblouis de sa beauté s'ils l'avaient vue
+seulement, étourdis de sa science s'ils avaient causé avec elle.
+C'est que Marguerite était non seulement la plus belle, mais
+encore la plus lettrée des femmes de son temps, et l'on citait le
+mot d'un savant italien qui lui avait été présenté, et qui, après
+avoir causé avec elle une heure en italien, en espagnol, en latin
+et en grec, l'avait quittée en disant dans son enthousiasme: «Voir
+la cour sans voir Marguerite de Valois, c'est ne voir ni la France
+ni la cour.»
+
+Aussi les harangues ne manquaient pas au roi Charles IX et à la
+reine de Navarre; on sait combien les huguenots étaient
+harangueurs. Force allusions au passé, force demandes pour
+l'avenir furent adroitement glissées au roi au milieu de ces
+harangues; mais à toutes ces allusions, il répondait avec ses
+lèvres pâles et son sourire rusé:
+
+-- En donnant ma soeur Margot à Henri de Navarre, je donne mon
+coeur à tous les protestants du royaume.
+
+Mot qui rassurait les uns et faisait sourire les autres, car il
+avait réellement deux sens: l'un paternel, et dont en bonne
+conscience Charles IX ne voulait pas surcharger sa pensée; l'autre
+injurieux pour l'épousée, pour son mari et pour celui-là même qui
+le disait, car il rappelait quelques sourds scandales dont la
+chronique de la cour avait déjà trouvé moyen de souiller la robe
+nuptiale de Marguerite de Valois.
+
+Cependant M. de Guise causait, comme nous l'avons dit, avec
+Téligny; mais il ne donnait pas à l'entretien une attention si
+soutenue qu'il ne se détournât parfois pour lancer un regard sur
+le groupe de dames au centre duquel resplendissait la reine de
+Navarre. Si le regard de la princesse rencontrait alors celui du
+jeune duc, un nuage semblait obscurcir ce front charmant autour
+duquel des étoiles de diamants formaient une tremblante auréole,
+et quelque vague dessein perçait dans son attitude impatiente et
+agitée.
+
+La princesse Claude, soeur aînée de Marguerite, qui depuis
+quelques années déjà avait épousé le duc de Lorraine, avait
+remarqué cette inquiétude, et elle s'approchait d'elle pour lui en
+demander la cause, lorsque chacun s'écartant devant la reine mère,
+qui s'avançait appuyée au bras du jeune prince de Condé, la
+princesse se trouva refoulée loin de sa soeur. Il y eut alors un
+mouvement général dont le duc de Guise profita pour se rapprocher
+de madame de Nevers, sa belle-soeur, et par conséquent de
+Marguerite. Madame de Lorraine, qui n'avait pas perdu la jeune
+reine des yeux, vit alors, au lieu de ce nuage qu'elle avait
+remarqué sur son front, une flamme ardente passer sur ses joues.
+Cependant le duc s'approchait toujours, et quand il ne fut plus
+qu'à deux pas de Marguerite, celle-ci, qui semblait plutôt le
+sentir que le voir, se retourna en faisant un effort violent pour
+donner à son visage le calme et l'insouciance; alors le duc salua
+respectueusement, et, tout en s'inclinant devant elle, murmura à
+demi-voix:
+
+-- _Ipse attuli._
+
+Ce qui voulait dire:
+
+«Je l'ai_ apporté_, ou _apporté moi-même_.»
+
+Marguerite rendit sa révérence au jeune duc, et, en se relevant,
+laissa tomber cette réponse:
+
+-- _Noctu pro more. _Ce qui signifiait: «Cette nuit comme
+d'habitude.» Ces douces paroles, absorbées par l'énorme collet
+goudronné de la princesse comme par l'enroulement d'un porte-voix,
+ne furent entendues que de la personne à laquelle on les
+adressait; mais si court qu'eût été le dialogue, sans doute il
+embrassait tout ce que les deux jeunes gens avaient à se dire, car
+après cet échange de deux mots contre trois, ils se séparèrent,
+Marguerite le front plus rêveur, et le duc le front plus radieux
+qu'avant qu'ils se fussent rapprochés. Cette petite scène avait eu
+lieu sans que l'homme le plus intéressé à la remarquer eût paru y
+faire la moindre attention, car, de son côté, le roi de Navarre
+n'avait d'yeux que pour une seule personne qui rassemblait autour
+d'elle une cour presque aussi nombreuse que Marguerite de Valois,
+cette personne était la belle madame de Sauve.
+
+Charlotte de Beaune-Semblançay, petite-fille du malheureux
+Semblançay et femme de Simon de Fizes, baron de Sauve, était une
+des dames d'atours de Catherine de Médicis, et l'une des plus
+redoutables auxiliaires de cette reine, qui versait à ses ennemis
+le philtre de l'amour quand elle n'osait leur verser le poison
+florentin; petite, blonde, tour à tour pétillante de vivacité ou
+languissante de mélancolie, toujours prête à l'amour et à
+l'intrigue, les deux grandes affaires qui, depuis cinquante ans,
+occupaient la cour des trois rois qui s'étaient succédé; femme
+dans toute l'acception du mot et dans tout le charme de la chose,
+depuis l'oeil bleu languissant ou brillant de flammes jusqu'aux
+petits pieds mutins et cambrés dans leurs mules de velours, madame
+de Sauve s'était, depuis quelques mois déjà, emparée de toutes les
+facultés du roi de Navarre, qui débutait alors dans la carrière
+amoureuse comme dans la carrière politique; si bien que Marguerite
+de Navarre, beauté magnifique et royale, n'avait même plus trouvé
+l'admiration au fond du coeur de son époux; et, chose étrange et
+qui étonnait tout le monde, même de la part de cette âme pleine de
+ténèbres et de mystères, c'est que Catherine de Médicis, tout en
+poursuivant son projet d'union entre sa fille et le roi de
+Navarre, n'avait pas discontinué de favoriser presque ouvertement
+les amours de celui-ci avec madame de Sauve. Mais malgré cette
+aide puissante et en dépit des moeurs faciles de l'époque, la
+belle Charlotte avait résisté jusque-là; et de cette résistance
+inconnue, incroyable, inouïe, plus encore que de la beauté et de
+l'esprit de celle qui résistait, était née dans le coeur du
+Béarnais une passion qui, ne pouvant se satisfaire, s'était
+repliée sur elle-même et avait dévoré dans le coeur du jeune roi
+la timidité, l'orgueil et jusqu'à cette insouciance, moitié
+philosophique, moitié paresseuse, qui faisait le fond de son
+caractère.
+
+Madame de Sauve venait d'entrer depuis quelques minutes seulement
+dans la salle de bal: soit dépit, soit douleur, elle avait résolu
+d'abord de ne point assister au triomphe de sa rivale, et, sous le
+prétexte d'une indisposition, elle avait laissé son mari,
+secrétaire d'État depuis cinq ans, venir seul au Louvre. Mais en
+apercevant le baron de Sauve sans sa femme, Catherine de Médicis
+s'était informée des causes qui tenaient sa bien-aimée Charlotte
+éloignée; et, apprenant que ce n'était qu'une légère
+indisposition, elle lui avait écrit quelques mots d'appel,
+auxquels la jeune femme s'était empressée d'obéir. Henri, tout
+attristé qu'il avait été d'abord de son absence, avait cependant
+respiré plus librement lorsqu'il avait vu M. de Sauve entrer seul;
+mais au moment où, ne s'attendant aucunement à cette apparition,
+il allait en soupirant se rapprocher de l'aimable créature qu'il
+était condamné, sinon à aimer, du moins à traiter en épouse, il
+avait vu au bout de la galerie surgir madame de Sauve; alors il
+était demeuré cloué à sa place, les yeux fixés sur cette Circé qui
+l'enchaînait à elle comme un lien magique, et, au lieu de
+continuer sa marche vers sa femme, par un mouvement d'hésitation
+qui tenait bien plus à l'étonnement qu'à la crainte, il s'avança
+vers madame de Sauve.
+
+De leur côté les courtisans, voyant que le roi de Navarre, dont on
+connaissait déjà le coeur inflammable, se rapprochait de la belle
+Charlotte, n'eurent point le courage de s'opposer à leur réunion;
+ils s'éloignèrent complaisamment, de sorte qu'au même instant où
+Marguerite de Valois et M. de Guise échangeaient les quelques mots
+latins que nous avons rapportés, Henri, arrivé près de madame de
+Sauve, entamait avec elle en français fort intelligible, quoique
+saupoudré d'accent gascon, une conversation beaucoup moins
+mystérieuse.
+
+-- Ah! ma mie! lui dit-il, vous voilà donc revenue au moment où
+l'on m'avait dit que vous étiez malade et où j'avais perdu
+l'espérance de vous voir?
+
+-- Votre Majesté, répondit madame de Sauve, aurait-elle la
+prétention de me faire croire que cette espérance lui avait
+beaucoup coûté à perdre?
+
+-- Sang-diou! je crois bien, reprit le Béarnais; ne savez-vous
+point que vous êtes mon soleil pendant le jour et mon étoile
+pendant la nuit? En vérité je me croyais dans l'obscurité la plus
+profonde, lorsque vous avez paru tout à l'heure et avez soudain
+tout éclairé.
+
+-- C'est un mauvais tour que je vous joue alors, Monseigneur.
+
+-- Que voulez-vous dire, ma mie? demanda Henri.
+
+-- Je veux dire que lorsqu'on est maître de la plus belle femme de
+France, la seule chose qu'on doive désirer, c'est que la lumière
+disparaisse pour faire place à l'obscurité, car c'est dans
+l'obscurité que nous attend le bonheur.
+
+-- Ce bonheur, mauvaise, vous savez bien qu'il est aux mains d'une
+seule personne, et que cette personne se rit et se joue du pauvre
+Henri.
+
+-- Oh! reprit la baronne, j'aurais cru, au contraire, moi, que
+c'était cette personne qui était le jouet et la risée du roi de
+Navarre.
+
+Henri fut effrayé de cette attitude hostile, et cependant il
+réfléchit qu'elle trahissait le dépit, et que le dépit n'est que
+le masque de l'amour.
+
+-- En vérité, dit-il, chère Charlotte, vous me faites là un
+injuste reproche, et je ne comprends pas qu'une si jolie bouche
+soit en même temps si cruelle. Croyez-vous donc que ce soit moi
+qui me marie? Eh! non, ventre saint gris! ce n'est pas moi!
+
+-- C'est moi, peut-être! reprit aigrement la baronne, si jamais
+peut paraître aigre la voix de la femme qui nous aime et qui nous
+reproche de ne pas l'aimer.
+
+-- Avec vos beaux yeux n'avez-vous pas vu plus loin, baronne? Non,
+non, ce n'est pas Henri de Navarre qui épouse Marguerite de
+Valois.
+
+-- Et qui est-ce donc alors?
+
+-- Eh, sang-diou! c'est la religion réformée qui épouse le pape,
+voilà tout.
+
+-- Nenni, nenni, Monseigneur, et je ne me laisse pas prendre à vos
+jeux d'esprit, moi: Votre Majesté aime madame Marguerite, et je ne
+vous en fais pas un reproche, Dieu m'en garde! elle est assez
+belle pour être aimée.
+
+Henri réfléchit un instant, et tandis qu'il réfléchissait, un bon
+sourire retroussa le coin de ses lèvres.
+
+-- Baronne, dit-il, vous me cherchez querelle, ce me semble, et
+cependant vous n'en avez pas le droit; qu'avez-vous fait, voyons!
+pour m'empêcher d'épouser madame Marguerite? Rien; au contraire,
+vous m'avez toujours désespéré.
+
+-- Et bien m'en a pris, Monseigneur! répondit madame de Sauve.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Sans doute, puisque aujourd'hui vous en épousez une autre.
+
+-- Ah! je l'épouse parce que vous ne m'aimez pas.
+
+-- Si je vous eusse aimé, Sire, il me faudrait donc mourir dans
+une heure!
+
+-- Dans une heure! Que voulez-vous dire, et de quelle mort seriez-
+vous morte?
+
+-- De jalousie... car dans une heure la reine de Navarre renverra
+ses femmes, et Votre Majesté ses gentilshommes.
+
+-- Est-ce là véritablement la pensée qui vous préoccupe, ma mie?
+
+-- Je ne dis pas cela. Je dis que, si je vous aimais, elle me
+préoccuperait horriblement.
+
+-- Eh bien, s'écria Henri au comble de la joie d'entendre cet
+aveu, le premier qu'il eût reçu, si le roi de Navarre ne renvoyait
+pas ses gentilshommes ce soir?
+
+-- Sire, dit madame de Sauve, regardant le roi avec un étonnement
+qui cette fois n'était pas joué, vous dites là des choses
+impossibles et surtout incroyables.
+
+-- Pour que vous le croyiez, que faut-il donc faire?
+
+-- Il faudrait m'en donner la preuve, et cette preuve, vous ne
+pouvez me la donner.
+
+-- Si fait, baronne, si fait. Par saint Henri! je vous la
+donnerai, au contraire, s'écria le roi en dévorant la jeune femme
+d'un regard embrasé d'amour.
+
+-- Ô Votre Majesté! ... murmura la belle Charlotte en baissant la
+voix et les yeux. Je ne comprends pas... Non, non! il est
+impossible que vous échappiez au bonheur qui vous attend.
+
+-- Il y a quatre Henri dans cette salle, mon adorée! reprit le
+roi: Henri de France, Henri de Condé, Henri de Guise, mais il n'y
+a qu'un Henri de Navarre.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, si vous avez ce Henri de Navarre près de vous toute
+cette nuit...
+
+-- Toute cette nuit?
+
+-- Oui; serez-vous certaine qu'il ne sera pas près d'une autre?
+
+-- Ah! si vous faites cela, Sire, s'écria à son tour la dame de
+Sauve.
+
+-- Foi de gentilhomme, je le ferai. Madame de Sauve leva ses
+grands yeux humides de voluptueuses promesses et sourit au roi,
+dont le coeur s'emplit d'une joie enivrante.
+
+-- Voyons, reprit Henri, en ce cas, que direz-vous?
+
+-- Oh! en ce cas, répondit Charlotte, en ce cas je dirai que je
+suis véritablement aimée de Votre Majesté.
+
+-- Ventre-saint-gris! vous le direz donc, car cela est, baronne.
+
+-- Mais comment faire? murmura madame de Sauve.
+
+-- Oh! par Dieu! baronne, il n'est point que vous n'ayez autour de
+vous quelque camérière, quelque suivante, quelque fille dont vous
+soyez sûre?
+
+-- Oh! j'ai Dariole, qui m'est si dévouée qu'elle se ferait couper
+en morceaux pour moi: un véritable trésor.
+
+-- Sang-diou! baronne, dites à cette fille que je ferai sa fortune
+quand je serai roi de France, comme me le prédisent les
+astrologues.
+
+Charlotte sourit; car dès cette époque la réputation gasconne du
+Béarnais était déjà établie à l'endroit de ses promesses.
+
+-- Eh bien, dit-elle, que désirez-vous de Dariole?
+
+-- Bien peu de chose pour elle, tout pour moi.
+
+-- Enfin?
+
+-- Votre appartement est au-dessus du mien?
+
+-- Oui.
+
+-- Qu'elle attende derrière la porte. Je frapperai doucement trois
+coups; elle ouvrira, et vous aurez la preuve que je vous ai
+offerte.
+
+Madame de Sauve garda le silence pendant quelques secondes; puis,
+comme si elle eût regardé autour d'elle pour n'être pas entendue,
+elle fixa un instant la vue sur le groupe où se tenait la reine
+mère; mais si court que fut cet instant, il suffit pour que
+Catherine et sa dame d'atours échangeassent chacune un regard.
+
+-- Oh! si je voulais, dit madame de Sauve avec un accent de sirène
+qui eût fait fondre la cire dans les oreilles d'Ulysse, si je
+voulais prendre Votre Majesté en mensonge.
+
+-- Essayez, ma mie, essayez...
+
+-- Ah! ma foi! j'avoue que j'en combats l'envie.
+
+-- Laissez-vous vaincre: les femmes ne sont jamais si fortes
+qu'après leur défaite.
+
+-- Sire, je retiens votre promesse pour Dariole le jour où vous
+serez roi de France. Henri jeta un cri de joie.
+
+C'était juste au moment où ce cri s'échappait de la bouche du
+Béarnais que la reine de Navarre répondait au duc de Guise:
+
+«_Noctu pro more_: Cette nuit comme d'habitude.»
+
+Alors Henri s'éloigna de madame de Sauve aussi heureux que l'était
+le duc de Guise en s'éloignant lui-même de Marguerite de Valois.
+
+Une heure après cette double scène que nous venons de raconter, le
+roi Charles et la reine mère se retirèrent dans leurs
+appartements; presque aussitôt les salles commencèrent à se
+dépeupler, les galeries laissèrent voir la base de leurs colonnes
+de marbre. L'amiral et le prince de Condé furent reconduits par
+quatre cents gentilshommes huguenots au milieu de la foule qui
+grondait sur leur passage. Puis Henri de Guise, avec les seigneurs
+lorrains et les catholiques, sortirent à leur tour, escortés des
+cris de joie et des applaudissements du peuple.
+
+Quant à Marguerite de Valois, à Henri de Navarre et à madame de
+Sauve, on sait qu'ils demeuraient au Louvre même.
+
+
+
+II
+La chambre de la reine de Navarre
+
+
+Le duc de Guise reconduisit sa belle-soeur, la duchesse de Nevers,
+en son hôtel qui était situé rue du Chaume, en face de la rue de
+Brac, et après l'avoir remise à ses femmes, passa dans son
+appartement pour changer de costume, prendre un manteau de nuit et
+s'armer d'un de ces poignards courts et aigus qu'on appelait une
+foi de gentilhomme, lesquels se portaient sans l'épée; mais au
+moment où il le prenait sur la table où il était déposé, il
+aperçut un petit billet serré entre la lame et le fourreau.
+
+Il l'ouvrit et lut ce qui suit:
+
+«J'espère bien que M. de Guise ne retournera pas cette nuit au
+Louvre, ou, s'il y retourne, qu'il prendra au moins la précaution
+de s'armer d'une bonne cotte de mailles et d'une bonne épée.»
+
+-- Ah! ah! dit le duc en se retournant vers son valet de chambre,
+voici un singulier avertissement, maître Robin. Maintenant faites-
+moi le plaisir de me dire quelles sont les personnes qui ont
+pénétré ici pendant mon absence.
+
+-- Une seule, Monseigneur.
+
+-- Laquelle?
+
+-- M. du Gast.
+
+-- Ah! ah! En effet, il me semblait bien reconnaître l'écriture.
+Et tu es sûr que du Gast est venu, tu l'as vu?
+
+-- J'ai fait plus, Monseigneur, je lui ai parlé.
+
+-- Bon; alors je suivrai le conseil. Ma jaquette et mon épée.
+
+Le valet de chambre, habitué à ces mutations de costumes, apporta
+l'une et l'autre. Le duc alors revêtit sa jaquette, qui était en
+chaînons de mailles si souples que la trame d'acier n'était guère
+plus épaisse que du velours; puis il passa par-dessus son jaque
+des chausses et un pourpoint gris et argent, qui étaient ses
+couleurs favorites, tira de longues bottes qui montaient jusqu'au
+milieu de ses cuisses, se coiffa d'un toquet de velours noir sans
+plume ni pierreries, s'enveloppa d'un manteau de couleur sombre,
+passa un poignard à sa ceinture, et, mettant son épée aux mains
+d'un page, seule escorte dont il voulût se faire accompagner, il
+prit le chemin du Louvre.
+
+Comme il posait le pied sur le seuil de l'hôtel, le veilleur de
+Saint-Germain-l'Auxerrois venait d'annoncer une heure du matin.
+
+Si avancée que fût la nuit et si peu sûres que fussent les rues à
+cette époque, aucun accident n'arriva à l'aventureux prince par le
+chemin, et il arriva sain et sauf devant la masse colossale du
+vieux Louvre, dont toute les lumières s'étaient successivement
+éteintes, et qui se dressait, à cette heure, formidable de silence
+et d'obscurité.
+
+En avant du château royal s'étendait un fossé profond, sur lequel
+donnaient la plupart des chambres des princes logés au palais.
+L'appartement de Marguerite était situé au premier étage.
+
+Mais ce premier étage, accessible s'il n'y eût point eu de fossé,
+se trouvait, grâce au retranchement, élevé de près de trente
+pieds, et, par conséquent, hors de l'atteinte des amants et des
+voleurs, ce qui n'empêcha point M. le duc de Guise de descendre
+résolument dans le fossé.
+
+Au même instant, on entendit le bruit d'une fenêtre du rez-de-
+chaussée qui s'ouvrait. Cette fenêtre était grillée; mais une main
+parut, souleva un des barreaux descellés d'avance, et laissa
+pendre, par cette ouverture, un lacet de soie.
+
+-- Est-ce vous, Gillonne? demanda le duc à voix basse.
+
+-- Oui, Monseigneur, répondit une voix de femme d'un accent plus
+bas encore.
+
+-- Et Marguerite?
+
+-- Elle vous attend.
+
+-- Bien. À ces mots le duc fit signe à son page, qui, ouvrant son
+manteau, déroula une petite échelle de corde. Le prince attacha
+l'une des extrémités de l'échelle au lacet qui pendait. Gillonne
+tira l'échelle à elle, l'assujettit solidement; et le prince,
+après avoir bouclé son épée à son ceinturon, commença l'escalade,
+qu'il acheva sans accident. Derrière lui, le barreau reprit sa
+place, la fenêtre se referma, et le page, après avoir vu entrer
+paisiblement son seigneur dans le Louvre, aux fenêtres duquel il
+l'avait accompagné vingt fois de la même façon, s'alla coucher,
+enveloppé dans son manteau, sur l'herbe du fossé et à l'ombre de
+la muraille. Il faisait une nuit sombre, et quelques gouttes d'eau
+tombaient tièdes et larges des nuages chargés de soufre et
+d'électricité.
+
+Le duc de Guise suivit sa conductrice, qui n'était rien moins que
+la fille de Jacques de Matignon, maréchal de France; c'était la
+confidente toute particulière de Marguerite, qui n'avait aucun
+secret pour elle, et l'on prétendait qu'au nombre des mystères
+qu'enfermait son incorruptible fidélité, il y en avait de si
+terribles que c'étaient ceux-là qui la forçaient de garder les
+autres.
+
+Aucune lumière n'était demeurée ni dans les chambres basses ni
+dans les corridors; de temps en temps seulement un éclair livide
+illuminait les appartements sombres d'un reflet bleuâtre qui
+disparaissait aussitôt.
+
+Le duc, toujours guidé par sa conductrice qui le tenait par la
+main, atteignit enfin un escalier en spirale pratiqué dans
+l'épaisseur d'un mur et qui s'ouvrait par une porte secrète et
+invisible dans l'antichambre de l'appartement de Marguerite.
+
+L'antichambre, comme les autres salles du bas, était dans la plus
+profonde obscurité.
+
+Arrivés dans cette antichambre, Gillonne s'arrêta.
+
+-- Avez-vous apporté ce que désire la reine? demanda-t-elle à voix
+basse.
+
+-- Oui, répondit le duc de Guise; mais je ne le remettrai qu'à Sa
+Majesté elle-même.
+
+-- Venez donc et sans perdre un instant! dit alors au milieu de
+l'obscurité une voix qui fit tressaillir le duc, car il la
+reconnut pour celle de Marguerite.
+
+Et en même temps une portière de velours violet fleurdelisé d'or
+se soulevant, le duc distingua dans l'ombre la reine elle-même,
+qui, impatiente, était venue au-devant de lui.
+
+-- Me voici, madame, dit alors le duc. Et il passa rapidement de
+l'autre côté de la portière qui retomba derrière lui. Alors ce
+fut, à son tour, à Marguerite de Valois de servir de guide au
+prince dans cet appartement d'ailleurs bien connu de lui, tandis
+que Gillonne, restée à la porte, avait, en portant le doigt à sa
+bouche, rassuré sa royale maîtresse. Comme si elle eût compris les
+jalouses inquiétudes du duc, Marguerite le conduisit jusque dans
+sa chambre à coucher; là elle s'arrêta.
+
+-- Eh bien, lui dit-elle, êtes-vous content, duc?
+
+-- Content, madame, demanda celui-ci, et de quoi, je vous prie?
+
+-- De cette preuve que je vous donne, reprit Marguerite avec un
+léger accent de dépit, que j'appartiens à un homme qui, le soir de
+son mariage, la nuit même de ses noces, fait assez peu de cas de
+moi pour n'être pas même venu me remercier de l'honneur que je lui
+ai fait non pas en le choisissant, mais en l'acceptant pour époux.
+
+-- Oh! madame, dit tristement le duc, rassurez-vous, il viendra,
+surtout si vous le désirez.
+
+-- Et c'est vous qui dites cela, Henri, s'écria Marguerite, vous
+qui, entre tous, savez le contraire de ce que vous dites! Si
+j'avais le désir que vous me supposez, vous eussé-je donc prié de
+venir au Louvre?
+
+-- Vous m'avez prié de venir au Louvre, Marguerite, parce que vous
+avez le désir d'éteindre tout vestige de notre passé, et que ce
+passé vivait non seulement dans mon coeur, mais dans ce coffre
+d'argent que je vous rapporte.
+
+-- Henri, voulez-vous que je vous dise une chose? reprit
+Marguerite en regardant fixement le duc, c'est que vous ne me
+faites plus l'effet d'un prince, mais d'un écolier! Moi nier que
+je vous ai aimé! moi vouloir éteindre une flamme qui mourra peut-
+être, mais dont le reflet ne mourra pas! Car les amours des
+personnes de mon rang illuminent et souvent dévorent toute
+l'époque qui leur est contemporaine. Non, non, mon duc! Vous
+pouvez garder les lettres de votre Marguerite et le coffre qu'elle
+vous a donné. De ces lettres que contient le coffre elle ne vous
+en demande qu'une seule, et encore parce que cette lettre est
+aussi dangereuse pour vous que pour elle.
+
+-- Tout est à vous, dit le duc; choisissez donc là-dedans celle
+que vous voudrez anéantir.
+
+Marguerite fouilla vivement dans le coffre ouvert, et d'une main
+frémissante prit l'une après l'autre une douzaine de lettres dont
+elle se contenta de regarder les adresses, comme si à l'inspection
+de ces seules adresses sa mémoire lui rappelait ce que contenaient
+ces lettres; mais arrivée au bout de l'examen elle regarda le duc,
+et, toute pâlissante:
+
+-- Monsieur, dit-elle, celle que je cherche n'est pas là.
+L'auriez-vous perdue, par hasard; car, quant à l'avoir livrée...
+
+-- Et quelle lettre cherchez-vous, madame?
+
+-- Celle dans laquelle je vous disais de vous marier sans retard.
+
+-- Pour excuser votre infidélité? Marguerite haussa les épaules.
+
+-- Non, mais pour vous sauver la vie. Celle où je vous disais que
+le roi, voyant notre amour et les efforts que je faisais pour
+rompre votre future union avec l'infante de Portugal, avait fait
+venir son frère le bâtard d'Angoulême et lui avait dit en lui
+montrant deux épées: «De celle-ci tue Henri de Guise ce soir, ou
+de celle-là je te tuerai demain.» Cette lettre, où est-elle?
+
+-- La voici, dit le duc de Guise en la tirant de sa poitrine.
+Marguerite la lui arracha presque des mains, l'ouvrit avidement,
+s'assura que c'était bien celle qu'elle réclamait, poussa une
+exclamation de joie et l'approcha de la bougie. La flamme se
+communiqua aussitôt de la mèche au papier, qui en un instant fut
+consumé; puis, comme si Marguerite eût craint qu'on pût aller
+chercher l'imprudent avis jusque dans les cendres, elle les écrasa
+sous son pied.
+
+Le duc de Guise, pendant toute cette fiévreuse action, avait suivi
+des yeux sa maîtresse.
+
+-- Eh bien, Marguerite, dit-il quand elle eut fini, êtes-vous
+contente maintenant?
+
+-- Oui; car, maintenant que vous avez épousé la princesse de
+Porcian, mon frère me pardonnera votre amour; tandis qu'il ne
+m'eût pas pardonné la révélation d'un secret comme celui que, dans
+ma faiblesse pour vous, je n'ai pas eu la puissance de vous
+cacher.
+
+-- C'est vrai, dit le duc de Guise; dans ce temps-là vous
+m'aimiez.
+
+-- Et je vous aime encore, Henri, autant et plus que jamais.
+
+-- Vous?...
+
+-- Oui, moi; car jamais plus qu'aujourd'hui je n'eus besoin d'un
+ami sincère et dévoué. Reine, je n'ai pas de trône; femme, je n'ai
+pas de mari.
+
+Le jeune prince secoua tristement la tête.
+
+-- Mais quand je vous dis, quand je vous répète, Henri, que mon
+mari non seulement ne m'aime pas, mais qu'il me hait, mais qu'il
+me méprise; d'ailleurs, il me semble que votre présence dans la
+chambre où il devrait être fait bien preuve de cette haine et de
+ce mépris.
+
+-- Il n'est pas encore tard, madame, et il a fallu au roi de
+Navarre le temps de congédier ses gentilshommes, et, s'il n'est
+pas venu, il ne tardera pas à venir.
+
+-- Et moi je vous dis, s'écria Marguerite avec un dépit croissant,
+moi je vous dis qu'il ne viendra pas.
+
+-- Madame, s'écria Gillonne en ouvrant la porte et en soulevant la
+portière, madame, le roi de Navarre sort de son appartement.
+
+-- Oh! je le savais bien, moi, qu'il viendrait! s'écria le duc de
+Guise.
+
+-- Henri, dit Marguerite d'une voix brève et en saisissant la main
+du duc, Henri, vous allez voir si je suis une femme de parole, et
+si l'on peut compter sur ce que j'ai promis une fois. Henri,
+entrez dans ce cabinet.
+
+-- Madame, laissez-moi partir s'il en est temps encore, car songez
+qu'à la première marque d'amour qu'il vous donne je sors de ce
+cabinet, et alors malheur à lui!
+
+-- Vous êtes fou! entrez, entrez, vous dis-je, je réponds de tout.
+Et elle poussa le duc dans le cabinet.
+
+Il était temps. La porte était à peine fermée derrière le prince
+que le roi de Navarre, escorté de deux pages qui portaient huit
+flambeaux de cire jaune sur deux candélabres, apparut souriant sur
+le seuil de la chambre.
+
+Marguerite cacha son trouble en faisant une profonde révérence.
+
+-- Vous n'êtes pas encore au lit, madame? demanda le Béarnais avec
+sa physionomie ouverte et joyeuse; m'attendiez-vous, par hasard?
+
+-- Non, monsieur, répondit Marguerite, car hier encore vous m'avez
+dit que vous saviez bien que notre mariage était une alliance
+politique, et que vous ne me contraindriez jamais.
+
+-- À la bonne heure; mais ce n'est point une raison pour ne pas
+causer quelque peu ensemble. Gillonne, fermez la porte et laissez-
+nous.
+
+Marguerite, qui était assise, se leva, et étendit la main comme
+pour ordonner aux pages de rester.
+
+-- Faut-il que j'appelle vos femmes? demanda le roi. Je le ferai
+si tel est votre désir, quoique je vous avoue que, pour les choses
+que j'ai à vous dire, j'aimerais mieux que nous fussions en tête-
+à-tête.
+
+Et le roi de Navarre s'avança vers le cabinet.
+
+-- Non! s'écria Marguerite en s'élançant au-devant de lui avec
+impétuosité; non, c'est inutile, et je suis prête à vous entendre.
+
+Le Béarnais savait ce qu'il voulait savoir; il jeta un regard
+rapide et profond vers le cabinet, comme s'il eût voulu, malgré la
+portière qui le voilait, pénétrer dans ses plus sombres
+profondeurs; puis, ramenant ses regards sur sa belle épousée pâle
+de terreur:
+
+-- En ce cas, madame, dit-il d'une voix parfaitement calme,
+causons donc un instant.
+
+-- Comme il plaira à Votre Majesté, dit la jeune femme en
+retombant plutôt qu'elle ne s'assit sur le siège que lui indiquait
+son mari.
+
+Le Béarnais se plaça près d'elle.
+
+-- Madame, continua-t-il, quoi qu'en aient dit bien des gens,
+notre mariage est, je le pense, un bon mariage. Je suis bien à
+vous et vous êtes bien à moi.
+
+-- Mais..., dit Marguerite effrayée.
+
+-- Nous devons en conséquence, continua le roi de Navarre sans
+paraître remarquer l'hésitation de Marguerite, agir l'un avec
+l'autre comme de bons alliés, puisque nous nous sommes aujourd'hui
+juré alliance devant Dieu. N'est-ce pas votre avis?
+
+-- Sans doute, monsieur.
+
+-- Je sais, madame, combien votre pénétration est grande, je sais
+combien le terrain de la cour est semé de dangereux abîmes; or, je
+suis jeune, et, quoique je n'aie jamais fait de mal à personne,
+j'ai bon nombre d'ennemis. Dans quel camp, madame, dois-je ranger
+celle qui porte mon nom et qui m'a juré affection au pied de
+l'autel?
+
+-- Oh! monsieur, pourriez-vous penser...
+
+-- Je ne pense rien, madame, j'espère, et je veux m'assurer que
+mon espérance est fondée. Il est certain que notre mariage n'est
+qu'un prétexte ou qu'un piège.
+
+Marguerite tressaillit, car peut-être aussi cette pensée s'était-
+elle présentée à son esprit.
+
+-- Maintenant, lequel des deux? continua Henri de Navarre. Le roi
+me hait, le duc d'Anjou me hait, le duc d'Alençon me hait,
+Catherine de Médicis haïssait trop ma mère pour ne point me haïr.
+
+-- Oh! monsieur, que dites-vous?
+
+-- La vérité, madame, reprit le roi, et je voudrais, afin qu'on ne
+crût pas que je suis dupe de l'assassinat de M. de Mouy et de
+l'empoisonnement de ma mère, je voudrais qu'il y eût ici quelqu'un
+qui pût m'entendre.
+
+-- Oh! monsieur, dit vivement Marguerite, et de l'air le plus
+calme et le plus souriant qu'elle pût prendre, vous savez bien
+qu'il n'y a ici que vous et moi.
+
+-- Et voilà justement ce qui fait que je m'abandonne, voilà ce qui
+fait que j'ose vous dire que je ne suis dupe ni des caresses que
+me fait la maison de France, ni de celles que me fait la maison de
+Lorraine.
+
+-- Sire! Sire! s'écria Marguerite.
+
+-- Eh bien, qu'y a-t-il, ma mie? demanda Henri souriant à son
+tour.
+
+-- Il y a, monsieur, que de pareils discours sont bien dangereux.
+
+-- Non, pas quand on est en tête-à-tête, reprit le roi. Je vous
+disais donc...
+
+Marguerite était visiblement au supplice; elle eût voulu arrêter
+chaque parole sur les lèvres du Béarnais; mais Henri continua avec
+son apparente bonhomie:
+
+-- Je vous disais donc que j'étais menacé de tous côtés, menacé
+par le roi, menacé par le duc d'Alençon, menacé par le duc
+d'Anjou, menacé par la reine mère, menacé par le duc de Guise, par
+le duc de Mayenne, par le cardinal de Lorraine, menacé par tout le
+monde, enfin. On sent cela instinctivement; vous le savez, madame.
+Eh bien! contre toutes ces menaces qui ne peuvent tarder de
+devenir des attaques, je puis me défendre avec votre secours; car
+vous êtes aimée, vous, de toutes les personnes qui me détestent.
+
+-- Moi? dit Marguerite.
+
+-- Oui, vous, reprit Henri de Navarre avec une bonhomie parfaite;
+oui, vous êtes aimée du roi Charles; vous êtes aimée, il appuya
+sur le mot, du duc d'Alençon; vous êtes aimée de la reine
+Catherine; enfin, vous êtes aimée du duc de Guise.
+
+-- Monsieur..., murmura Marguerite.
+
+-- Eh bien! qu'y a-t-il donc d'étonnant que tout le monde vous
+aime? ceux que je viens de vous nommer sont vos frères ou vos
+parents. Aimer ses parents ou ses frères, c'est vivre selon le
+coeur de Dieu.
+
+-- Mais enfin, reprit Marguerite oppressée, où voulez-vous en
+venir, monsieur?
+
+-- J'en veux venir à ce que je vous ai dit; c'est que si vous vous
+faites, je ne dirai pas mon amie, mais mon alliée, je puis tout
+braver; tandis qu'au contraire, si vous vous faites mon ennemie,
+je suis perdu.
+
+-- Oh! votre ennemie, jamais, monsieur! s'écria Marguerite.
+
+-- Mais mon amie, jamais non plus?...
+
+-- Peut-être.
+
+-- Et mon alliée?
+
+-- Certainement. Et Marguerite se retourna et tendit la main au
+roi.
+
+Henri la prit, la baisa galamment, et la gardant dans les siennes
+bien plus dans un désir d'investigation que par un sentiment de
+tendresse:
+
+-- Eh bien, je vous crois, madame, dit-il, et vous accepte pour
+alliée. Ainsi donc on nous a mariés sans que nous nous
+connussions, sans que nous nous aimassions; on nous a mariés sans
+nous consulter, nous qu'on mariait. Nous ne nous devons donc rien
+comme mari et femme. Vous voyez, madame, que je vais au-devant de
+vos voeux, et que je vous confirme ce soir ce que je vous disais
+hier. Mais nous, nous nous allions librement, sans que personne
+nous y force, nous, nous allions comme deux coeurs loyaux qui se
+doivent protection mutuelle et s'allient; c'est bien comme cela
+que vous l'entendez?
+
+-- Oui, monsieur, dit Marguerite en essayant de retirer sa main.
+
+-- Eh bien, continua le Béarnais les yeux toujours fixés sur la
+porte du cabinet, comme la première preuve d'une alliance franche
+est la confiance la plus absolue, je vais, madame, vous raconter
+dans ses détails les plus secrets le plan que j'ai formé à l'effet
+de combattre victorieusement toutes ces inimitiés.
+
+-- Monsieur..., murmura Marguerite en tournant à son tour et
+malgré elle les yeux vers le cabinet, tandis que le Béarnais,
+voyant sa ruse réussir, souriait dans sa barbe.
+
+-- Voici donc ce que je vais faire, continua-t-il sans paraître
+remarquer le trouble de la jeune femme; je vais...
+
+-- Monsieur, s'écria Marguerite en se levant vivement et en
+saisissant le roi par le bras, permettez que je respire;
+l'émotion... la chaleur... j'étouffe.
+
+En effet Marguerite était pâle et tremblante comme si elle allait
+se laisser choir sur le tapis.
+
+Henri marcha droit à une fenêtre située à bonne distance et
+l'ouvrit. Cette fenêtre donnait sur la rivière.
+
+Marguerite le suivit.
+
+-- Silence! silence! Sire! par pitié pour vous, murmura-t-elle.
+
+-- Eh! madame, fit le Béarnais en souriant à sa manière, ne
+m'avez-vous pas dit que nous étions seuls?
+
+-- Oui, monsieur; mais n'avez-vous pas entendu dire qu'à l'aide
+d'une sarbacane, introduite à travers un plafond ou à travers un
+mur, on peut tout entendre?
+
+-- Bien, madame, bien, dit vivement et tout bas le Béarnais. Vous
+ne m'aimez pas, c'est vrai; mais vous êtes une honnête femme.
+
+-- Que voulez-vous dire, monsieur?
+
+-- Je veux dire que si vous étiez capable de me trahir, vous
+m'eussiez laissé continuer puisque je me trahissais tout seul.
+Vous m'avez arrêté. Je sais maintenant que quelqu'un est caché
+ici; que vous êtes une épouse infidèle, mais une fidèle alliée, et
+dans ce moment-ci, ajouta le Béarnais en souriant, j'ai plus
+besoin, je l'avoue, de fidélité en politique qu'en amour...
+
+-- Sire..., murmura Marguerite confuse.
+
+-- Bon, bon, nous parlerons de tout cela plus tard, dit Henri,
+quand nous nous connaîtrons mieux. Puis, haussant la voix:
+
+-- Eh bien, continua-t-il, respirez-vous plus librement à cette
+heure, madame?
+
+-- Oui, Sire, oui, murmura Marguerite.
+
+-- En ce cas reprit le Béarnais, je ne veux pas vous importuner
+plus longtemps. Je vous devais mes respects et quelques avances de
+bonne amitié; veuillez les accepter comme je vous les offre, de
+tout mon coeur. Reposez-vous donc et bonne nuit.
+
+Marguerite leva sur son mari un oeil brillant de reconnaissance et
+à son tour lui tendit la main.
+
+-- C'est convenu, dit-elle.
+
+-- Alliance politique, franche et loyale? demanda Henri.
+
+-- Franche et loyale, répondit la reine. Alors le Béarnais marcha
+vers la porte, attirant du regard Marguerite comme fascinée. Puis,
+lorsque la portière fut retombée entre eux et la chambre à
+coucher:
+
+-- Merci, Marguerite, dit vivement Henri à voix basse, merci! Vous
+êtes une vraie fille de France. Je pars tranquille. À défaut de
+votre amour, votre amitié ne me fera pas défaut. Je compte sur
+vous, comme de votre côté vous pouvez compter sur moi. Adieu,
+madame.
+
+Et Henri baisa la main de sa femme en la pressant doucement; puis,
+d'un pas agile, il retourna chez lui en se disant tout bas dans le
+corridor:
+
+-- Qui diable est chez elle? Est-ce le roi, est-ce le duc d'Anjou,
+est-ce le duc d'Alençon, est-ce le duc de Guise, est-ce un frère,
+est-ce un amant, est-ce l'un et l'autre? En vérité, je suis
+presque fâché d'avoir demandé maintenant ce rendez-vous à la
+baronne; mais puisque je lui ai engagé ma parole et que Dariole
+m'attend... n'importe; elle perdra un peu, j'en ai peur, à ce que
+j'ai passé par la chambre à coucher de ma femme pour aller chez
+elle, car, ventre-saint-gris! cette Margot, comme l'appelle mon
+beau-frère Charles IX, est une adorable créature.
+
+Et d'un pas dans lequel se trahissait une légère hésitation Henri
+de Navarre monta l'escalier qui conduisait à l'appartement de
+madame de Sauve.
+
+Marguerite l'avait suivi des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu, et
+alors elle était rentrée dans sa chambre. Elle trouva le duc à la
+porte du cabinet: cette vue lui inspira presque un remords.
+
+De son côté le duc était grave, et son sourcil froncé dénonçait
+une amère préoccupation.
+
+-- Marguerite est neutre aujourd'hui, dit-il, Marguerite sera
+hostile dans huit jours.
+
+-- Ah! vous avez écouté? dit Marguerite.
+
+-- Que vouliez-vous que je fisse dans ce cabinet?
+
+-- Et vous trouvez que je me suis conduite autrement que devait se
+conduire la reine de Navarre?
+
+-- Non, mais autrement que devait se conduire la maîtresse du duc
+de Guise.
+
+-- Monsieur, répondit la reine, je puis ne pas aimer mon mari,
+mais personne n'a le droit d'exiger de moi que je le trahisse. De
+bonne foi, trahiriez-vous le secret de la princesse de Porcian,
+votre femme?
+
+-- Allons, allons, madame, dit le duc en secouant la tête, c'est
+bien. Je vois que vous ne m'aimez plus comme aux jours où vous me
+racontiez ce que tramait le roi contre moi et les miens.
+
+-- Le roi était le fort et vous étiez les faibles. Henri est le
+faible et vous êtes les forts. Je joue toujours le même rôle, vous
+le voyez bien.
+
+-- Seulement vous passez d'un camp à l'autre.
+
+-- C'est un droit que j'ai acquis, monsieur, en vous sauvant la
+vie.
+
+-- Bien, madame; et comme quand on se sépare on se rend entre
+amants tout ce qu'on s'est donné, je vous sauverai la vie à mon
+tour, si l'occasion s'en présente, et nous serons quittes.
+
+Et sur ce le duc s'inclina et sortit sans que Marguerite fît un
+geste pour le retenir. Dans l'antichambre il trouva Gillonne, qui
+le conduisit jusqu'à la fenêtre du rez-de-chaussée, et dans les
+fossés son page avec lequel il retourna à l'hôtel de Guise.
+
+Pendant ce temps, Marguerite, rêveuse, alla se placer à sa
+fenêtre.
+
+-- Quelle nuit de noces! murmura-t-elle; l'époux me fuit et
+l'amant me quitte!
+
+En ce moment passa de l'autre côté du fossé, venant de la Tour du
+Bois, et remontant vers le moulin de la Monnaie, un écolier le
+poing sur la hanche et chantant:
+
+_Pourquoi doncques, quand je veux_
+_Ou mordre tes beaux cheveux,_
+_Ou baiser ta bouche aimée,_
+_Ou toucher à ton beau sein,_
+_Contrefais-tu la nonnain_
+_Dedans un cloître enfermée?_
+
+_Pour qui gardes-tu tes yeux_
+_Et ton sein délicieux,_
+_Ton front, ta lèvre jumelle?_
+_En veux-tu baiser Pluton,_
+_Là-bas, après que Caron_
+_T'aura mise en sa nacelle?_
+
+_Après ton dernier trépas,_
+_Belle, tu n'auras là-bas_
+_Qu'une bouchette blêmie;_
+_Et quand, mort, je te verrai,_
+_Aux ombres je n'avouerai_
+_Que jadis tu fus ma mie._
+
+_Doncques, tandis que tu vis,_
+_Change, maîtresse, d'avis,_
+_Et ne m'épargne ta bouche;_
+_Car au jour où tu mourras,_
+_Lors tu te repentiras_
+_De m'avoir été farouche._
+
+Marguerite écouta cette chanson en souriant avec mélancolie; puis,
+lorsque la voix de l'écolier se fut perdue dans le lointain, elle
+referma la fenêtre et appela Gillonne pour l'aider à se mettre au
+lit.
+
+
+
+III
+Un roi poète
+
+
+Le lendemain et les jours qui suivirent se passèrent en fêtes,
+ballets et tournois.
+
+La même fusion continuait de s'opérer entre les deux partis.
+C'étaient des caresses et des attendrissements à faire perdre la
+tête aux plus enragés huguenots. On avait vu le père Cotton dîner
+et faire débauche avec le baron de Courtaumer, le duc de Guise
+remonter la Seine en bateau de symphonie avec le prince de Condé.
+
+Le roi Charles paraissait avoir fait divorce avec sa mélancolie
+habituelle, et ne pouvait plus se passer de son beau-frère Henri.
+Enfin la reine mère était si joyeuse et si occupée de broderies,
+de joyaux et de panaches, qu'elle en perdait le sommeil.
+
+Les huguenots, quelque peu amollis par cette Capoue nouvelle,
+commençaient à revêtir les pourpoints de soie, à arborer les
+devises et à parader devant certains balcons comme s'ils eussent
+été catholiques. De tous côtés c'était une réaction en faveur de
+la religion réformée, à croire que toute la cour allait se faire
+protestante. L'amiral lui-même, malgré son expérience, s'y était
+laissé prendre comme les autres, et il en avait la tête tellement
+montée, qu'un soir il avait oublié, pendant deux heures, de mâcher
+son cure-dent, occupation à laquelle il se livrait d'ordinaire
+depuis deux heures de l'après-midi, moment où son dîner finissait,
+jusqu'à huit heures du soir, moment auquel il se remettait à table
+pour souper.
+
+Le soir où l'amiral s'était laissé aller à cet incroyable oubli de
+ses habitudes, le roi Charles IX avait invité à goûter avec lui,
+en petit comité, Henri de Navarre et le duc de Guise. Puis, la
+collation terminée, il avait passé avec eux dans sa chambre, et là
+il leur expliquait l'ingénieux mécanisme d'un piège à loups qu'il
+avait inventé lui-même, lorsque, s'interrompant tout à coup:
+
+-- Monsieur l'amiral ne vient-il donc pas ce soir? demanda-t-il;
+qui l'a aperçu aujourd'hui et qui peut me donner de ses nouvelles?
+
+-- Moi, dit le roi de Navarre, et au cas où Votre Majesté serait
+inquiète de sa santé, je pourrais la rassurer, car je l'ai vu ce
+matin à six heures et ce soir à sept.
+
+-- Ah! ah! fit le roi, dont les yeux un instant distraits se
+reposèrent avec une curiosité perçante sur son beau-frère, vous
+êtes bien matineux, Henriot, pour un jeune marié!
+
+-- Oui, Sire, répondit le roi de Béarn, je voulais savoir de
+l'amiral, qui sait tout, si quelques gentilshommes que j'attends
+encore ne sont point en route pour venir.
+
+-- Des gentilshommes encore! vous en aviez huit cents le jour de
+vos noces, et tous les jours il en arrive de nouveaux, voulez-vous
+donc nous envahir? dit Charles IX en riant.
+
+Le duc de Guise fronça le sourcil.
+
+-- Sire, répliqua le Béarnais, on parle d'une entreprise sur les
+Flandres, et je réunis autour de moi tous ceux de mon pays et des
+environs que je crois pouvoir être utiles à Votre Majesté.
+
+Le duc, se rappelant le projet dont le Béarnais avait parlé à
+Marguerite le jour de ses noces, écouta plus attentivement.
+
+-- Bon! bon! répondit le roi avec son sourire fauve, plus il y en
+aura, plus nous serons contents; amenez, amenez, Henri. Mais qui
+sont ces gentilshommes? des vaillants, j'espère?
+
+-- J'ignore, Sire, si mes gentilshommes vaudront jamais ceux de
+Votre Majesté, ceux de monsieur le duc d'Anjou ou ceux de monsieur
+de Guise, mais je les connais et sais qu'ils feront de leur mieux.
+
+-- En attendez-vous beaucoup?
+
+-- Dix ou douze encore.
+
+-- Vous les appelez?
+
+-- Sire, leurs noms m'échappent, et, à l'exception de l'un d'eux,
+qui m'est recommandé par Téligny comme un gentilhomme accompli et
+qui s'appelle de la Mole, je ne saurais dire...
+
+-- De la Mole! n'est-ce point un Lerac de La Mole, reprit le roi
+fort versé dans la science généalogique, un Provençal?
+
+-- Précisément, Sire; comme vous voyez, je recrute jusqu'en
+Provence.
+
+-- Et moi, dit le duc de Guise avec un sourire moqueur, je vais
+plus loin encore que Sa Majesté le roi de Navarre, car je vais
+chercher jusqu'en Piémont tous les catholiques sûrs que j'y puis
+trouver.
+
+-- Catholiques ou huguenots, interrompit le roi, peu m'importe,
+pourvu qu'ils soient vaillants.
+
+Le roi, pour dire ces paroles qui, dans son esprit, mêlaient
+huguenots et catholiques, avait pris une mine si indifférente que
+le duc de Guise en fut étonné lui-même.
+
+-- Votre Majesté s'occupe de nos Flamands? dit l'amiral à qui le
+roi, depuis quelques jours, avait accordé la faveur d'entrer chez
+lui sans être annoncé, et qui venait d'entendre les dernières
+paroles du roi.
+
+-- Ah! voici mon père l'amiral, s'écria Charles IX en ouvrant les
+bras; on parle de guerre, de gentilshommes, de vaillants, et il
+arrive; ce que c'est que l'aimant, le fer s'y tourne; mon beau-
+frère de Navarre et mon cousin de Guise attendent des renforts
+pour votre armée. Voilà ce dont il était question.
+
+-- Et ces renforts arrivent, dit l'amiral.
+
+-- Avez-vous eu des nouvelles, monsieur? demanda le Béarnais.
+
+-- Oui, mon fils, et particulièrement de M. de La Mole; il était
+hier à Orléans, et sera demain ou après-demain à Paris.
+
+-- Peste! monsieur l'amiral est donc nécromant, pour savoir ainsi
+ce qui se fait à trente ou quarante lieues de distance! Quant à
+moi, je voudrais bien savoir avec pareille certitude ce qui se
+passa ou ce qui s'est passé devant Orléans!
+
+Coligny resta impassible à ce trait sanglant du duc de Guise,
+lequel faisait évidemment allusion à la mort de François de Guise,
+son père, tué devant Orléans par Poltrot de Méré, non sans soupçon
+que l'amiral eut conseillé le crime.
+
+-- Monsieur, répliqua-t-il froidement et avec dignité, je suis
+nécromant toutes les fois que je veux savoir bien positivement ce
+qui importe à mes affaires ou à celles du roi.
+
+Mon courrier est arrivé d'Orléans il y a une heure, et, grâce à la
+poste, a fait trente-deux lieues dans la journée. M. de La Mole,
+qui voyage sur son cheval, n'en fait que dix par jour, lui, et
+arrivera seulement le 24. Voilà toute la magie.
+
+-- Bravo, mon père! bien répondu, dit Charles IX. Montrez à ces
+jeunes gens que c'est la sagesse en même temps que l'âge qui ont
+fait blanchir votre barbe et vos cheveux: aussi allons-nous les
+envoyer parler de leurs tournois et de leurs amours, et rester
+ensemble à parler de nos guerres. Ce sont les bons cavaliers qui
+font les bons rois, mon père. Allez, messieurs, j'ai à causer avec
+l'amiral.
+
+Les deux jeunes gens sortirent, le roi de Navarre d'abord, le duc
+de Guise ensuite; mais, hors de la porte, chacun tourna de son
+côté après une froide révérence.
+
+Coligny les avait suivis des yeux avec une certaine inquiétude,
+car il ne voyait jamais rapprocher ces deux haines sans craindre
+qu'il n'en jaillît quelque nouvel éclair. Charles IX comprit ce
+qui se passait dans son esprit, vint à lui, et appuyant son bras
+au sien:
+
+-- Soyez tranquille, mon père, je suis là pour maintenir chacun
+dans l'obéissance et le respect. Je suis véritablement roi depuis
+que ma mère n'est plus reine, et elle n'est plus reine depuis que
+Coligny est mon père.
+
+-- Oh! Sire, dit l'amiral, la reine Catherine...
+
+-- Est une brouillonne. Avec elle il n'y a pas de paix possible.
+Ces catholiques italiens sont enragés et n'entendent rien qu'à
+exterminer. Moi, tout au contraire, non seulement je veux
+pacifier, mais encore je veux donner de la puissance à ceux de la
+religion. Les autres sont trop dissolus, mon père, et ils me
+scandalisent par leurs amours et par leurs dérèglements. Tiens,
+veux-tu que je te parle franchement, continua Charles IX en
+redoublant d'épanchement, je me défie de tout ce qui m'entoure,
+excepté de mes nouveaux amis! L'ambition des Tavannes m'est
+suspecte. Vieilleville n'aime que le bon vin, et il serait capable
+de trahir son roi pour une tonne de malvoisie. Montmorency ne se
+soucie que de la chasse, et passe son temps entre ses chiens et
+ses faucons. Le comte de Retz est Espagnol, les Guises sont
+Lorrains: il n'y a de vrais Français en France, je crois, Dieu me
+pardonne! que moi, mon beau-frère de Navarre et toi. Mais, moi, je
+suis enchaîné au trône et ne puis commander des armées. C'est tout
+au plus si on me laisse chasser à mon aise à Saint-Germain et à
+Rambouillet. Mon beau-frère de Navarre est trop jeune et trop peu
+expérimenté. D'ailleurs, il me semble en tout point tenir de son
+père Antoine que les femmes ont toujours perdu. Il n'y a que toi,
+mon père, qui sois à la fois brave comme Julius César, et sage
+comme Plato. Aussi, je ne sais ce que je dois faire, en vérité: te
+garder comme conseiller ici, ou t'envoyer là-bas comme général. Si
+tu me conseilles, qui commandera? Si tu commandes, qui me
+conseillera?
+
+-- Sire, dit Coligny, il faut vaincre d'abord, puis le conseil
+viendra après la victoire.
+
+-- C'est ton avis, mon père? eh bien, soit. Il sera fait selon ton
+avis. Lundi tu partiras pour les Flandres, et moi, pour Amboise.
+
+-- Votre Majesté quitte Paris?
+
+-- Oui. Je suis fatigué de tout ce bruit et de toutes ces fêtes.
+Je ne suis pas un homme d'action, moi, je suis un rêveur. Je
+n'étais pas né pour être roi, j'étais né pour être poète. Tu feras
+une espèce de conseil qui gouvernera tant que tu seras à la
+guerre; et pourvu que ma mère n'en soit pas, tout ira bien. Moi,
+j'ai déjà prévenu Ronsard de venir me rejoindre; et là, tous les
+deux loin du bruit, loin du monde, loin des méchants, sous nos
+grands bois, aux bords de la rivière, au murmure des ruisseaux,
+nous parlerons des choses de Dieu, seule compensation qu'il y ait
+en ce monde aux choses des hommes. Tiens, écoute ces vers, par
+lesquels je l'invite à me rejoindre; je les ai faits ce matin.
+
+Coligny sourit. Charles IX passa sa main sur son front jaune et
+poli comme de l'ivoire, et dit avec une espèce de chant cadencé
+les vers suivants:
+
+_Ronsard, je connais bien que si tu ne me vois_
+_Tu oublies soudain de ton grand roi la voix,_
+_Mais, pour ton souvenir, pense que je n'oublie_
+_Continuer toujours d'apprendre en poésie,_
+
+_Et pour ce j'ai voulu t'envoyer cet écrit,_
+_Pour enthousiasmer ton fantastique esprit._
+_Donc ne t'amuse plus aux soins de ton ménage,_
+_Maintenant n'est plus temps de faire jardinage;_
+
+_Il faut suivre ton roi, qui t'aime par sus tous,_
+_Pour les vers qui de toi coulent braves et doux,_
+_Et crois, si tu ne viens me trouver à Amboise,_
+_Qu'entre nous adviendra une bien grande noise._
+
+_-- _Bravo! Sire, bravo! dit Coligny; je me connais mieux en
+choses de guerre qu'en choses de poésie, mais il me semble que ces
+vers valent les plus beaux que fassent Ronsard, Dorat et même
+Michel de l'Hospital, chancelier de France.
+
+-- Ah! mon père! s'écria Charles IX, que ne dis-tu vrai! car le
+titre de poète, vois-tu, est celui que j'ambitionne avant toutes
+choses; et, comme je le disais il y a quelques jours à mon maître
+en poésie:
+
+_L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner, Doit être à plus
+haut prix que celui de régner; Tous deux également nous portons
+des couronnes: Mais roi, je les reçus, poète, tu les donnes; Ton
+esprit, enflammé d'une céleste ardeur, Éclate par soi-même et moi
+par ma grandeur. Si du côté des dieux je cherche l'avantage,
+Ronsard est leur mignon et je suis leur image. Ta lyre, qui ravit
+par de si doux accords, Te soumet les esprits dont je n'ai que les
+corps; Elle t'en rend le maître et te fait introduire Où le plus
+fier tyran n'a jamais eu d'empire._
+
+_-- _Sire, dit Coligny, je savais bien que Votre Majesté
+s'entretenait avec les Muses, mais j'ignorais qu'elle en eût fait
+son principal conseil.
+
+-- Après toi, mon père, après toi; et c'est pour ne pas me
+troubler dans mes relations avec elles que je veux te mettre à la
+tête de toutes choses. Écoute donc: il faut en ce moment que je
+réponde à un nouveau madrigal que mon grand et cher poète m'a
+envoyé... je ne puis donc te donner à cette heure tous les papiers
+qui sont nécessaires pour te mettre au courant de la grande
+question qui nous divise, Philippe II et moi. Il y a, en outre,
+une espèce de plan de campagne qui avait été fait par mes
+ministres. Je te chercherai tout cela et je te le remettrai demain
+matin.
+
+-- À quelle heure, Sire?
+
+-- À dix heures; et si par hasard j'étais occupé de vers, si
+j'étais enfermé dans mon cabinet de travail... eh bien, tu
+entrerais tout de même, et tu prendrais tous les papiers que tu
+trouverais sur cette table, enfermés dans ce portefeuille rouge;
+la couleur est éclatante, et tu ne t'y tromperas pas; moi, je vais
+écrire à Ronsard.
+
+-- Adieu, Sire.
+
+-- Adieu, mon père.
+
+-- Votre main?
+
+-- Que dis-tu, ma main? dans mes bras, sur mon coeur, c'est là ta
+place. Viens, mon vieux guerrier, viens. Et Charles IX, attirant à
+lui Coligny qui s'inclinait, posa ses lèvres sur ses cheveux
+blancs. L'amiral sortit en essuyant une larme.
+
+Charles IX le suivit des yeux tant qu'il put le voir, tendit
+l'oreille tant qu'il put l'entendre; puis, lorsqu'il ne vit et
+n'entendit plus rien, il laissa, comme c'était son habitude,
+retomber sa tête pâle sur son épaule, et passa lentement de la
+chambre où il se trouvait dans son cabinet d'armes.
+
+Ce cabinet était la demeure favorite du roi; c'était là qu'il
+prenait ses leçons d'escrime avec Pompée, et ses leçons de poésie
+avec Ronsard. Il y avait réuni une grande collection d'armes
+offensives et défensives des plus belles qu'il avait pu trouver.
+Aussi toutes les murailles étaient tapissées de haches, de
+boucliers, de piques, de hallebardes, de pistolets et de
+mousquetons, et le jour même un célèbre armurier lui avait apporté
+une magnifique arquebuse sur le canon de laquelle étaient
+incrustés en argent ces quatre vers que le poète royal avait
+composés lui-même:
+
+_Pour maintenir la foy,_
+_Je suis belle et fidèle;_
+_Aux ennemis du roy_
+_Je suis belle et cruelle._
+
+Charles IX entra donc, comme nous l'avons dit, dans ce cabinet,
+et, après avoir fermé la porte principale par laquelle il était
+entré, il alla soulever une tapisserie qui masquait un passage
+donnant sur une chambre où une femme agenouillée devant un prie-
+Dieu disait ses prières.
+
+Comme ce mouvement s'était fait avec lenteur et que les pas du
+roi, assourdis par le tapis, n'avaient pas eu plus de
+retentissement que ceux d'un fantôme, la femme agenouillée,
+n'ayant rien entendu, ne se retourna point et continua de prier,
+Charles demeura un instant debout, pensif et la regardant.
+
+C'était une femme de trente-quatre à trente-cinq ans, dont la
+beauté vigoureuse était relevée par le costume des paysannes des
+environs de Caux. Elle portait le haut bonnet qui avait été si
+fort à la mode à la Cour de France pendant le règne d'Isabeau de
+Bavière, et son corsage rouge était tout brodé d'or, comme le sont
+aujourd'hui les corsages des contadines de Nettuno et de Sora.
+L'appartement qu'elle occupait depuis tantôt vingt ans était
+contigu à la chambre à coucher du roi, et offrait un singulier
+mélange d'élégance et de rusticité. C'est qu'en proportion à peu
+près égale, le palais avait déteint sur la chaumière, et la
+chaumière sur le palais. De sorte que cette chambre tenait un
+milieu entre la simplicité de la villageoise et le luxe de la
+grande dame. En effet, le prie-Dieu sur lequel elle était
+agenouillée était de bois de chêne merveilleusement sculpté,
+recouvert de velours à crépines d'or; tandis que la bible, car
+cette femme était de la religion réformée, tandis que la bible
+dans laquelle elle lisait ses prières était un de ces vieux livres
+à moitié déchirés, comme on en trouve dans les plus pauvres
+maisons.
+
+Or, tout était à l'avenant de ce prie-Dieu et de cette bible.
+
+-- Eh! Madelon! dit le roi.
+
+La femme agenouillée releva la tête en souriant, à cette voix
+familière; puis, se levant:
+
+-- Ah! c'est toi, mon fils! dit-elle.
+
+-- Oui, nourrice, viens ici.
+
+Charles IX laissa retomber la portière et alla s'asseoir sur le
+bras du fauteuil. La nourrice parut.
+
+-- Que me veux-tu, Charlot? dit-elle.
+
+-- Viens ici et réponds tout bas. La nourrice s'approcha avec
+cette familiarité qui pouvait venir de cette tendresse maternelle
+que la femme conçoit pour l'enfant qu'elle a allaité, mais à
+laquelle les pamphlets du temps donnent une source infiniment
+moins pure.
+
+-- Me voilà, dit-elle, parle.
+
+-- L'homme que j'ai fait demander est-il là?
+
+-- Depuis une demi-heure.
+
+Charles se leva, s'approcha de la fenêtre, regarda si personne
+n'était aux aguets, s'approcha de la porte, tendit l'oreille pour
+s'assurer que personne n'était aux écoutes, secoua la poussière de
+ses trophées d'armes, caressa un grand lévrier qui le suivait pas
+à pas, s'arrêtant quand son maître s'arrêtait, reprenant sa marche
+quand son maître se remettait en mouvement; puis, revenant à sa
+nourrice:
+
+-- C'est bon, nourrice, fais-le entrer. La bonne femme sortit par
+le même passage qui lui avait donné entrée, tandis que le roi
+allait s'appuyer à une table sur laquelle étaient posées des armes
+de toute espèce. Il y était à peine, que la portière se souleva de
+nouveau et donna passage à celui qu'il attendait. C'était un homme
+de quarante ans à peu près, à l'oeil gris et faux, au nez recourbé
+en bec de chat-huant, au faciès élargi par des pommettes
+saillantes: son visage essaya d'exprimer le respect et ne put
+fournir qu'un sourire hypocrite sur ses lèvres blêmies par la
+peur. Charles allongea doucement derrière lui une main qui se
+porta sur un pommeau de pistolet de nouvelle invention, et qui
+partait à l'aide d'une pierre mise en contact avec une roue
+d'acier, au lieu de partir à l'aide d'une mèche, et regarda de son
+oeil terne le nouveau personnage que nous venons de mettre en
+scène; pendant cet examen il sifflait avec une justesse et même
+avec une mélodie remarquable un de ses airs de chasse favoris.
+
+Après quelques secondes, pendant lesquelles le visage de
+l'étranger se décomposa de plus en plus:
+
+-- C'est bien vous, dit le roi, que l'on nomme François de
+Louviers-Maurevel?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Commandant des pétardiers?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- J'ai voulu vous voir. Maurevel s'inclina.
+
+-- Vous savez, continua Charles en appuyant sur chaque mot, que
+j'aime également tous mes sujets.
+
+-- Je sais, balbutia Maurevel, que Votre Majesté est le père de
+son peuple.
+
+-- Et que huguenots et catholiques sont également mes enfants.
+
+Maurevel resta muet; seulement, le tremblement qui agitait son
+corps devint visible au regard perçant du roi, quoique celui
+auquel il adressait la parole fût presque caché dans l'ombre.
+
+-- Cela vous contrarie, continua le roi, vous qui avez fait une si
+rude guerre aux huguenots? Maurevel tomba à genoux.
+
+-- Sire, balbutia-t-il, croyez bien...
+
+-- Je crois, continua Charles IX en arrêtant de plus en plus sur
+Maurevel un regard qui, de vitreux qu'il était d'abord, devenait
+presque flamboyant; je crois que vous aviez bien envie de tuer à
+Moncontour M. l'amiral qui sort d'ici; je crois que vous avez
+manqué votre coup, et qu'alors vous êtes passé dans l'armée du duc
+d'Anjou, notre frère; enfin, je crois qu'alors vous êtes passé une
+seconde fois chez les princes, et que vous y avez pris du service
+dans la compagnie de M. de Mouy de Saint-Phale...
+
+-- Oh! Sire!
+
+-- Un brave gentilhomme picard?
+
+-- Sire, Sire, s'écria Maurevel, ne m'accablez pas!
+
+-- C'était un digne officier, continua Charles IX, -- et au fur et
+à mesure qu'il parlait, une expression de cruauté presque féroce
+se peignait sur son visage, -- lequel vous accueillit comme un
+fils, vous logea, vous habilla, vous nourrit.
+
+Maurevel laissa échapper un soupir de désespoir.
+
+-- Vous l'appeliez votre père, je crois, continua impitoyablement
+le roi, et une tendre amitié vous liait au jeune de Mouy, son
+fils?
+
+Maurevel, toujours à genoux, se courbait de plus en plus, écrasé
+sous la parole de Charles IX, debout, impassible et pareil à une
+statue dont les lèvres seules eussent été douées de vie.
+
+-- À propos continua le roi, n'était-ce pas dix mille écus que
+vous deviez toucher de M. de Guise au cas où vous tueriez
+l'amiral?
+
+L'assassin, consterné, frappait le parquet de son front.
+
+-- Quant au sieur de Mouy, votre bon père, un jour vous
+l'escortiez dans une reconnaissance qu'il poussait vers Chevreux.
+Il laissa tomber son fouet et mit pied à terre pour le ramasser.
+Vous étiez seul avec lui, alors vous prîtes un pistolet dans vos
+fontes, et, tandis qu'il se penchait, vous lui brisâtes les reins;
+puis le voyant mort, car vous le tuâtes du coup, vous prîtes la
+fuite sur le cheval qu'il vous avait donné. Voilà l'histoire, je
+crois?
+
+Et comme Maurevel demeurait muet sous cette accusation, dont
+chaque détail était vrai, Charles IX se remit à siffler avec la
+même justesse et la même mélodie le même air de chasse.
+
+-- Or là, maître assassin, dit-il au bout d'un instant, savez-vous
+que j'ai grande envie de vous faire pendre?
+
+-- Oh! Majesté! s'écria Maurevel.
+
+-- Le jeune de Mouy m'en suppliait encore hier, et en vérité je ne
+savais que lui répondre, car sa demande est fort juste.
+
+Maurevel joignit les mains.
+
+-- D'autant plus juste que, comme vous le disiez, je suis le père
+de mon peuple, et que, comme je vous répondais, maintenant que me
+voilà raccommodé avec les huguenots ils sont tout aussi bien mes
+enfants que les catholiques.
+
+-- Sire, dit Maurevel complètement découragé, ma vie est entre vos
+mains, faites-en ce que vous voudrez.
+
+-- Vous avez raison, et je n'en donnerais pas une obole.
+
+-- Mais, Sire, demanda l'assassin, n'y a-t-il donc pas un moyen de
+racheter mon crime?
+
+-- Je n'en connais guère. Toutefois, si j'étais à votre place, ce
+qui n'est pas, Dieu merci! ...
+
+-- Eh bien, Sire! si vous étiez à ma place?... murmura Maurevel,
+le regard suspendu aux lèvres de Charles.
+
+-- Je crois que je me tirerais d'affaire, continua le roi.
+
+Maurevel se releva sur un genou et sur une main en fixant ses yeux
+sur Charles pour s'assurer qu'il ne raillait pas.
+
+-- J'aime beaucoup le jeune de Mouy, sans doute, continua le roi,
+mais j'aime beaucoup aussi mon cousin de Guise; et si lui me
+demandait la vie d'un homme dont l'autre me demanderait la mort,
+j'avoue que je serais fort embarrassé. Cependant, en bonne
+politique comme en bonne religion, je devrais faire ce que me
+demanderait mon cousin de Guise, car de Mouy, tout vaillant
+capitaine qu'il est, est bien petit compagnon, comparé à un prince
+de Lorraine.
+
+Pendant ces paroles, Maurevel se redressait lentement et comme un
+homme qui revient à la vie.
+
+-- Or, l'important pour vous serait donc, dans la situation
+extrême où vous êtes, de gagner la faveur de mon cousin de Guise;
+et à ce propos je me rappelle une chose qu'il me contait hier.
+
+Maurevel se rapprocha d'un pas.
+
+-- «Figurez-vous, Sire, me disait-il, que tous les matins, à dix
+heures, passe dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois, revenant du
+Louvre, mon ennemi mortel; je le vois passer d'une fenêtre grillée
+du rez-de-chaussée; c'est la fenêtre du logis de mon ancien
+précepteur, le chanoine Pierre Piles. Je vois donc passer tous les
+jours mon ennemi, et tous les jours je prie le diable de l'abîmer
+dans les entrailles de la terre.» Dites donc, maître Maurevel,
+continua Charles, si vous étiez le diable, ou si du moins pour un
+instant vous preniez sa place, cela ferait peut-être plaisir à mon
+cousin de Guise?
+
+Maurevel retrouva son infernal sourire, et ses lèvres, pâles
+encore d'effroi, laissèrent tomber ces mots:
+
+-- Mais, Sire, je n'ai pas le pouvoir d'ouvrir la terre, moi.
+
+-- Vous l'avez ouverte, cependant, s'il m'en souvient bien, au
+brave de Mouy. Après cela, vous me direz que c'est avec un
+pistolet... Ne l'avez-vous plus, ce pistolet?...
+
+-- Pardonnez, Sire, reprit le brigand à peu près rassuré, mais je
+tire mieux encore l'arquebuse que le pistolet.
+
+-- Oh! fit Charles IX, pistolet ou arquebuse, peu importe, et mon
+cousin de Guise, j'en suis sûr, ne chicanera pas sur le choix du
+moyen!
+
+-- Mais, dit Maurevel, il me faudrait une arme sur la justesse de
+laquelle je pusse compter, car peut-être me faudra-t-il tirer de
+loin.
+
+-- J'ai dix arquebuses dans cette chambre, reprit Charles IX, avec
+lesquelles je touche un écu d'or à cent cinquante pas. Voulez-vous
+en essayer une?
+
+-- Oh! Sire! avec la plus grande joie, s'écria Maurevel en
+s'avançant vers celle qui était déposée dans un coin, et qu'on
+avait apportée le jour même à Charles IX.
+
+-- Non, pas celle-là, dit le roi, pas celle-là, je la réserve pour
+moi-même. J'aurai un de ces jours une grande chasse, où j'espère
+qu'elle me servira. Mais toute autre à votre choix.
+
+Maurevel détacha une arquebuse d'un trophée.
+
+-- Maintenant, cet ennemi, Sire, quel est-il? demanda l'assassin.
+
+-- Est-ce que je sais cela, moi? répondit Charles IX en écrasant
+le misérable de son regard dédaigneux.
+
+-- Je le demanderai donc à M. de Guise, balbutia Maurevel. Le roi
+haussa les épaules.
+
+-- Ne demandez rien, dit-il; M. de Guise ne répondrait pas. Est-ce
+qu'on répond à ces choses-là? C'est à ceux qui ne veulent pas être
+pendus à deviner.
+
+-- Mais enfin à quoi le reconnaîtrai-je?
+
+-- Je vous ai dit que tous les matins à dix heures il passait
+devant la fenêtre du chanoine.
+
+-- Mais beaucoup passent devant cette fenêtre. Que Votre Majesté
+daigne seulement m'indiquer un signe quelconque.
+
+-- Oh! c'est bien facile. Demain, par exemple, il tiendra sous son
+bras un portefeuille de maroquin rouge.
+
+-- Sire, il suffit.
+
+-- Vous avez toujours ce cheval que vous a donné M. de Mouy, et
+qui court si bien?
+
+-- Sire, j'ai un barbe des plus vites.
+
+-- Oh! je ne suis pas en peine de vous! seulement il est bon que
+vous sachiez que le cloître a une porte de derrière.
+
+-- Merci, Sire. Maintenant priez Dieu pour moi.
+
+-- Eh! mille démons! priez le diable bien plutôt; car ce n'est que
+par sa protection que vous pouvez éviter la corde.
+
+-- Adieu, Sire.
+
+-- Adieu. Ah! à propos, monsieur de Maurevel, vous savez que si
+d'une façon quelconque on entend parler de vous demain avant dix
+heures du matin, ou si l'on n'en entend pas parler après, il y a
+une oubliette au Louvre!
+
+Et Charles IX se remit à siffler tranquillement et plus juste que
+jamais son air favori.
+
+
+
+IV
+La soirée du 24 août 1572
+
+
+Notre lecteur n'a pas oublié que dans le chapitre précédent il a
+été question d'un gentilhomme nommé La Mole, attendu avec quelque
+impatience par Henri de Navarre. Ce jeune gentilhomme, comme
+l'avait annoncé l'amiral, entrait à Paris par la porte Saint-
+Marcel vers la fin de la journée du 24 août 1572, et jetant un
+regard assez dédaigneux sur les nombreuses hôtelleries qui
+étalaient à sa droite et à sa gauche leurs pittoresques enseignes,
+laissa pénétrer son cheval tout fumant jusqu'au coeur de la ville,
+où, après avoir traversé la place Maubert, le Petit-Pont, le pont
+Notre-Dame, et longé les quais, il s'arrêta au bout de la rue de
+Bresec, dont nous avons fait depuis la rue de l'Arbre-Sec, et à
+laquelle, pour la plus grande facilité de nos lecteurs, nous
+conserverons son nom moderne.
+
+Le nom lui plut sans doute, car il y entra, et comme à sa gauche
+une magnifique plaque de tôle grinçant sur sa tringle, avec
+accompagnement de sonnettes, appelait son attention, il fit une
+seconde halte pour lire ces mots: _À la Belle-Étoile_, écrits en
+légende sous une peinture qui représentait le simulacre le plus
+flatteur pour un voyageur affamé: c'était une volaille rôtissant
+au milieu d'un ciel noir, tandis qu'un homme à manteau rouge
+tendait vers cet astre d'une nouvelle espèce ses bras, sa bourse
+et ses voeux.
+
+-- Voilà, se dit le gentilhomme, une auberge qui s'annonce bien,
+et l'hôte qui la tient doit être, sur mon âme, un ingénieux
+compère. J'ai toujours entendu dire que la rue de l'Arbre-Sec
+était dans le quartier du Louvre; et pour peu que l'établissement
+réponde à l'enseigne, je serai à merveille ici.
+
+Pendant que le nouveau venu se débitait à lui-même ce monologue,
+un autre cavalier, entré par l'autre bout de la rue, c'est-à-dire
+par la rue Saint-Honoré, s'arrêtait et demeurait aussi en extase
+devant l'enseigne de la Belle-Étoile.
+
+Celui des deux que nous connaissons, de nom du moins, montait un
+cheval blanc de race espagnole, et était vêtu d'un pourpoint noir,
+garni de jais. Son manteau était de velours violet foncé: il
+portait des bottes de cuir noir, une épée à poignée de fer ciselé,
+et un poignard pareil. Maintenant, si nous passons de son costume
+à son visage, nous dirons que c'était un homme de vingt-quatre à
+vingt-cinq ans, au teint basané, aux yeux bleus, à la fine
+moustache, aux dents éclatantes, qui semblaient éclairer sa figure
+lorsque s'ouvrait, pour sourire d'un sourire doux et mélancolique,
+une bouche d'une forme exquise et de la plus parfaite distinction.
+
+Quant au second voyageur, il formait avec le premier venu un
+contraste complet. Sous son chapeau, à bords retroussés,
+apparaissaient, riches et crépus, des cheveux plutôt roux que
+blonds; sous ses cheveux, un oeil gris brillait à la moindre
+contrariété d'un feu si resplendissant, qu'on eût dit alors un
+oeil noir.
+
+Le reste du visage se composait d'un teint rosé, d'une lèvre
+mince, surmontée d'une moustache fauve et de dents admirables.
+C'était en somme, avec sa peau blanche, sa haute taille et ses
+larges épaules, un fort beau cavalier dans l'acception ordinaire
+du mot, et depuis une heure qu'il levait le nez vers toutes les
+fenêtres, sous le prétexte d'y chercher des enseignes, les femmes
+l'avaient fort regardé; quant aux hommes, qui avaient peut-être
+éprouvé quelque envie de rire en voyant son manteau étriqué, ses
+chausses collantes et ses bottes d'une forme antique, ils avaient
+achevé ce rire commencé par un _Dieu vous garde! _des plus
+gracieux, à l'examen de cette physionomie qui prenait en une
+minute dix expressions différentes, sauf toutefois l'expression
+bienveillante qui caractérise toujours la figure du provincial
+embarrassé.
+
+Ce fut lui qui s'adressa le premier à l'autre gentilhomme qui,
+ainsi que nous l'avons dit, regardait l'hôtellerie de la Belle-
+Étoile.
+
+-- Mordi! monsieur, dit-il avec cet horrible accent de la montagne
+qui ferait au premier mot reconnaître un Piémontais entre cent
+étrangers, ne sommes-nous pas ici près du Louvre? En tout cas, je
+crois que vous avez eu même goût que moi: c'est flatteur pour ma
+seigneurie.
+
+-- Monsieur, répondit l'autre avec un accent provençal qui ne le
+cédait en rien à l'accent piémontais de son compagnon, je crois en
+effet que cette hôtellerie est près du Louvre. Cependant, je me
+demande encore si j'aurai l'honneur d'avoir été de votre avis. Je
+me consulte.
+
+-- Vous n'êtes pas décidé, monsieur? la maison est flatteuse,
+pourtant. Après cela, peut-être me suis-je laissé tenter par votre
+présence. Avouez néanmoins que voilà une jolie peinture?
+
+-- Oh! sans doute; mais c'est justement ce qui me fait douter de
+la réalité: Paris est plein de pipeurs, m'a-t-on dit, et l'on pipe
+avec une enseigne aussi bien qu'avec autre chose.
+
+-- Mordi! monsieur, reprit le Piémontais, je ne m'inquiète pas de
+la piperie, moi, et si l'hôte me fournit une volaille moins bien
+rôtie que celle de son enseigne, je le mets à la broche lui-même
+et je ne le quitte pas qu'il ne soit convenablement rissolé.
+Entrons, monsieur.
+
+-- Vous achevez de me décider, dit le Provençal en riant; montrez-
+moi donc le chemin, monsieur, je vous prie.
+
+-- Oh! monsieur, sur mon âme, je n'en ferai rien, car je ne suis
+que votre humble serviteur, le comte Annibal de Coconnas.
+
+-- Et moi, monsieur, je ne suis que le comte Joseph-Hyacinthe-
+Boniface de Lerac de la Mole, tout à votre service.
+
+-- En ce cas, monsieur, prenons-nous par le bras et entrons
+ensemble.
+
+Le résultat de cette proposition conciliatrice fut que les deux
+jeunes gens qui descendirent de leurs chevaux en jetèrent la bride
+aux mains d'un palefrenier, se prirent par le bras, et, ajustant
+leurs épées, se dirigèrent vers la porte de l'hôtellerie, sur le
+seuil de laquelle se tenait l'hôte. Mais, contre l'habitude de ces
+sortes de gens, le digne propriétaire n'avait paru faire aucune
+attention à eux, occupé qu'il était de conférer très attentivement
+avec un grand gaillard sec et jaune enfoui dans un manteau couleur
+d'amadou, comme un hibou sous ses plumes.
+
+Les deux gentilshommes étaient arrivés si près de l'hôte et de
+l'homme au manteau amadou avec lequel il causait, que Coconnas,
+impatienté de ce peu d'importance qu'on accordait à lui et à son
+compagnon, tira la manche de l'hôte. Celui-ci parut alors se
+réveiller en sursaut et congédia son interlocuteur par un «Au
+revoir. Venez tantôt, et surtout tenez-moi au courant de l'heure.»
+
+-- Eh! monsieur le drôle, dit Coconnas, ne voyez-vous pas que l'on
+a affaire à vous?
+
+-- Ah! pardon, messieurs, dit l'hôte; je ne vous voyais pas.
+
+-- Eh! mordi! il fallait nous voir; et maintenant que vous nous
+avez vus, au lieu de dire «monsieur» tout court, dites «monsieur
+le comte», s'il vous plaît.
+
+La Mole se tenait derrière, laissant parler Coconnas, qui
+paraissait avoir pris l'affaire à son compte.
+
+Cependant il était facile de voir à ses sourcils froncés qu'il
+était prêt à lui venir en aide quand le moment d'agir serait
+arrivé.
+
+-- Eh bien, que désirez-vous, monsieur le comte? demanda l'hôte du
+ton le plus calme.
+
+-- Bien... c'est déjà mieux, n'est-ce pas? dit Coconnas en se
+retournant vers La Mole, qui fit de la tête un signe affirmatif.
+Nous désirons, M. le comte et moi, attirés que nous sommes par
+votre enseigne, trouver à souper et à coucher dans votre
+hôtellerie.
+
+-- Messieurs, dit l'hôte, je suis au désespoir; mais il n'y a
+qu'une chambre, et je crains que cela ne puisse vous convenir.
+
+-- Eh bien, ma foi, tant mieux, dit La Mole; nous irons loger
+ailleurs.
+
+-- Ah! mais non, mais non, dit Coconnas. Je demeure, moi; mon
+cheval est harassé. Je prends donc la chambre, puisque vous n'en
+voulez pas.
+
+-- Ah! c'est autre chose, répondit l'hôte en conservant toujours
+le même flegme impertinent. Si vous n'êtes qu'un, je ne puis pas
+vous loger du tout.
+
+-- Mordi! s'écria Coconnas, voici, sur ma foi! un plaisant animal.
+Tout à l'heure nous étions trop de deux, maintenant nous ne sommes
+pas assez d'un! Tu ne veux donc pas nous loger, drôle?
+
+-- Ma foi, messieurs, puisque vous le prenez sur ce ton, je vous
+répondrai avec franchise.
+
+-- Réponds, alors, mais réponds vite.
+
+-- Eh bien, j'aime mieux ne pas avoir l'honneur de vous loger.
+
+-- Parce que?... demanda Coconnas blêmissant de colère.
+
+-- Parce que vous n'avez pas de laquais, et que, pour une chambre
+de maître pleine, cela me ferait deux chambres de laquais vides.
+Or, si je vous donne la chambre de maître, je risque fort de ne
+pas louer les autres.
+
+-- Monsieur de La Mole, dit Coconnas en se retournant, ne vous
+semble-t-il pas comme à moi que nous allons massacrer ce gaillard-
+là?
+
+-- Mais c'est faisable, dit La Mole en se préparant comme son
+compagnon à rouer l'hôtelier de coups de fouet.
+
+Mais malgré cette double démonstration, qui n'avait rien de bien
+rassurant de la part de deux gentilshommes qui paraissaient si
+déterminés, l'hôtelier ne s'étonna point, et se contentant de
+reculer d'un pas afin d'être chez lui:
+
+-- On voit, dit-il en goguenardant, que ces messieurs arrivent de
+province. À Paris, la mode est passée de massacrer les aubergistes
+qui refusent de louer leurs chambres. Ce sont les grands seigneurs
+qu'on massacre et non les bourgeois, et si vous criez trop fort,
+je vais appeler mes voisins; de sorte que ce sera vous qui serez
+roués de coups, traitement tout à fait indigne de deux
+gentilshommes.
+
+-- Mais il se moque de nous, s'écria Coconnas exaspéré, mordi!
+
+-- Grégoire, mon arquebuse! dit l'hôte en s'adressant à son valet,
+du même ton qu'il eût dit: «Un siège à ces messieurs.»
+
+-- _Trippe del papa_! hurla Coconnas en tirant son épée; mais
+échauffez-vous donc, monsieur de La Mole!
+
+-- Non pas, s'il vous plaît, non pas; car tandis que nous nous
+échaufferons, le souper refroidira, lui.
+
+-- Comment! vous trouvez? s'écria Coconnas.
+
+-- Je trouve que M. de la Belle-Étoile a raison; seulement il sait
+mal prendre ses voyageurs, surtout quand ces voyageurs sont des
+gentilshommes. Au lieu de nous dire brutalement: Messieurs, je ne
+veux pas de vous, il aurait mieux fait de nous dire avec
+politesse: Entrez, messieurs, quitte à mettre sur son mémoire:
+_chambre de maître, tant; chambre de laquais, tant; _attendu que
+si nous n'avons pas de laquais nous comptons en prendre.
+
+Et, ce disant, La Mole écarta doucement l'hôtelier, qui étendait
+déjà la main vers son arquebuse, fit passer Coconnas et entra
+derrière lui dans la maison.
+
+-- N'importe, dit Coconnas, j'ai bien de la peine à remettre mon
+épée dans le fourreau avant de m'être assuré qu'elle pique aussi
+bien que les lardoires de ce gaillard-là.
+
+-- Patience, mon cher compagnon, dit La Mole, patience! Toutes les
+auberges sont pleines de gentilshommes attirés à Paris pour les
+fêtes du mariage ou pour la guerre prochaine de Flandre, nous ne
+trouverions plus d'autres logis; et puis, c'est peut-être la
+coutume à Paris de recevoir ainsi les étrangers qui y arrivent.
+
+-- Mordi! comme vous êtes patient! murmura Coconnas en tortillant
+de rage sa moustache rouge et en foudroyant l'hôte de ses regards.
+Mais que le coquin prenne garde à lui: si sa cuisine est mauvaise,
+si son lit est dur, si son vin n'a pas trois ans de bouteille, si
+son valet n'est pas souple comme un jonc....
+
+-- Là, là, là, mon gentilhomme, fit l'hôte en aiguisant sur un
+repassoir le couteau de sa ceinture; là, tranquillisez-vous, vous
+êtes en pays de Cocagne.
+
+Puis tout bas et en secouant la tête:
+
+-- C'est quelque huguenot, murmura-t-il; les traîtres sont si
+insolents depuis le mariage de leur Béarnais avec mademoiselle
+Margot!
+
+Puis, avec un sourire qui eût fait frissonner ses hôtes s'ils
+l'avaient vu, il ajouta:
+
+-- Eh! eh! ce serait drôle qu'il me fût justement tombé des
+huguenots ici... et que...
+
+-- Çà! souperons-nous? demanda aigrement Coconnas, interrompant
+les apartés de son hôte.
+
+-- Mais, comme il vous plaira, monsieur, répondit celui-ci,
+radouci sans doute par la dernière pensée qui lui était venue.
+
+-- Eh bien, il nous plaît, et promptement, répondit Coconnas. Puis
+se retournant vers La Mole:
+
+-- Çà, monsieur le comte, tandis que l'on nous prépare notre
+chambre, dites moi: est-ce par hasard vous avez trouvé Paris une
+ville gaie, vous?
+
+-- Ma foi, non, dit La Mole; il me semble n'y avoir vu encore que
+des visages effarouchés ou rébarbatifs. Peut-être aussi les
+Parisiens ont-ils peur de l'orage. Voyez comme le ciel est noir et
+comme l'air est lourd.
+
+-- Dites-moi, comte, vous cherchez le Louvre, n'est-ce pas?
+
+-- Et vous aussi, je crois, monsieur de Coconnas.
+
+-- Eh bien, si vous voulez, nous le chercherons ensemble.
+
+-- Hein! fit La Mole, n'est-il pas un peu tard pour sortir.
+
+-- Tard ou non, il faut que je sorte. Mes ordres sont précis.
+Arriver au plus vite à Paris, et, aussitôt arrivé, communiquer
+avec le duc de Guise.
+
+À ce nom du duc de Guise, l'hôte s'approcha, fort attentif.
+
+-- Il me semble que ce maraud nous écoute, dit Coconnas, qui, en
+sa qualité de Piémontais, était fort rancunier, et qui ne pouvait
+passer au maître de la Belle-Étoile la façon peu civile dont il
+recevait les voyageurs.
+
+-- Oui, messieurs, je vous écoute, dit celui-ci en mettant la main
+à son bonnet, mais pour vous servir. J'entends parler du grand duc
+de Guise et j'accours. À quoi puis-je vous être bon, mes
+gentilshommes?
+
+-- Ah! ah! ce mot magique, à ce qu'il paraît, car d'insolent te
+voilà devenu obséquieux. Mordi! maître, maître... comment
+t'appelles-tu?
+
+-- Maître La Hurière, répondit l'hôte s'inclinant.
+
+-- Eh bien, maître La Hurière, crois-tu que mon bras soit moins
+lourd que celui de M. le duc de Guise, qui a le privilège de te
+rendre si poli?
+
+-- Non, monsieur le comte, mais il est moins long, répliqua La
+Hurière. D'ailleurs, ajouta-t-il, il faut vous dire que ce grand
+Henri est notre idole, à nous autres Parisiens.
+
+-- Quel Henri? demanda La Mole.
+
+-- Il me semble qu'il n'y en a qu'un, dit l'aubergiste.
+
+-- Pardon, mon ami, il y en a encore un autre dont je vous invite
+à ne pas dire de mal; c'est Henri de Navarre, sans compter Henri
+de Condé, qui a bien aussi son mérite.
+
+-- Ceux-là, je ne les connais pas, répondit l'hôte.
+
+-- Oui, mais moi je les connais, dit La Mole, et comme je suis
+adressé au roi Henri de Navarre, je vous invite à n'en pas médire
+devant moi.
+
+L'hôte, sans répondre à M. de La Mole, se contenta de toucher
+légèrement à son bonnet, et continuant de faire les doux yeux à
+Coconnas:
+
+-- Ainsi, monsieur va parler au grand duc de Guise? Monsieur est
+un gentilhomme bien heureux; et sans doute qu'il vient pour...?
+
+-- Pour quoi? demanda Coconnas.
+
+-- Pour la fête, répondit l'hôte avec un singulier sourire.
+
+-- Vous devriez dire pour les fêtes, car Paris en regorge, de
+fêtes, à ce que j'ai entendu dire; du moins on ne parle que de
+bals, de festins, de carrousels. Ne s'amuse-t-on pas beaucoup à
+Paris, hein?
+
+-- Mais modérément, monsieur, jusqu'à présent du moins, répondit
+l'hôte; mais on va s'amuser, je l'espère.
+
+-- Les noces de Sa Majesté le roi de Navarre attirent cependant
+beaucoup de monde en cette ville, dit La Mole.
+
+-- Beaucoup de huguenots, oui, monsieur, répondit brusquement La
+Hurière; puis se reprenant: Ah! pardon, dit-il; ces messieurs sont
+peut-être de la religion?
+
+-- Moi, de la religion! s'écria Coconnas; allons donc! je suis
+catholique comme notre saint-père le pape.
+
+La Hurière se retourna vers La Mole comme pour l'interroger; mais
+ou La Mole ne comprit pas son regard, ou il ne jugea point à
+propos d'y répondre autrement que par une autre question.
+
+-- Si vous ne connaissez point Sa Majesté le roi de Navarre,
+maître La Hurière, dit-il, peut-être connaissez-vous M. l'amiral?
+J'ai entendu dire que M. l'amiral jouissait de quelque faveur à la
+cour; et comme je lui étais recommandé, je désirerais, si son
+adresse ne vous écorche pas la bouche, savoir où il loge.
+
+-- _Il logeait_ rue de Béthisy, monsieur, ici à droite, répondit
+l'hôte avec une satisfaction intérieure qui ne put s'empêcher de
+devenir extérieure.
+
+-- Comment, il logeait? demanda La Mole; est-il donc déménagé?
+
+-- Oui, de ce monde peut-être.
+
+-- Qu'est-ce à dire? s'écrièrent ensemble les deux gentilshommes,
+l'amiral déménagé de ce monde!
+
+-- Quoi! monsieur de Coconnas, poursuivit l'hôte avec un malin
+sourire, vous êtes de ceux de Guise, et vous ignorez cela?
+
+-- Quoi cela?
+
+-- Qu'avant-hier, en passant sur la place Saint-Germain-
+l'Auxerrois, devant la maison du chanoine Pierre Piles, l'amiral a
+reçu un coup d'arquebuse.
+
+-- Et il est tué? s'écria La Mole.
+
+-- Non, le coup lui a seulement cassé le bras et coupé deux
+doigts; mais on espère que les balles étaient empoisonnées.
+
+-- Comment, misérable! s'écria La Mole, on espère! ...
+
+-- Je veux dire qu'on croit, reprit l'hôte; ne nous fâchons pas
+pour un mot: la langue m'a fourché.
+
+Et maître La Hurière, tournant le dos à La Mole, tira la langue à
+Coconnas de la façon la plus goguenarde, accompagnant ce geste
+d'un coup d'oeil d'intelligence.
+
+-- En vérité! dit Coconnas rayonnant.
+
+-- En vérité! murmura La Mole avec une stupéfaction douloureuse.
+
+-- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, messieurs, répondit
+l'hôte.
+
+-- En ce cas, dit La Mole, je vais au Louvre sans perdre un
+moment. Y trouverai-je le roi Henri?
+
+-- C'est possible, puisqu'il y loge.
+
+-- Et moi aussi je vais au Louvre, dit Coconnas. Y trouverai-je le
+duc de Guise?
+
+-- C'est probable, car je viens de le voir passer il n'y a qu'un
+instant, avec deux cents gentilshommes.
+
+-- Alors, venez, monsieur de Coconnas, dit La Mole.
+
+-- Je vous suis, monsieur, dit Coconnas.
+
+-- Mais votre souper, mes gentilshommes? demanda maître La
+Hurière.
+
+-- Ah! dit La Mole, je souperai peut-être chez le roi de Navarre.
+
+-- Et moi chez le duc de Guise, dit Coconnas.
+
+-- Et moi, dit l'hôte, après avoir suivi des yeux les deux
+gentilshommes qui prenaient le chemin du Louvre, moi, je vais
+fourbir ma salade, émécher mon arquebuse et affiler ma pertuisane.
+On ne sait pas ce qui peut arriver.
+
+
+
+V
+Du Louvre en particulier et de la vertu en général
+
+
+Les deux gentilshommes, renseignés par la première personne qu'ils
+rencontrèrent, prirent la rue d'Averon, la rue Saint-Germain-
+l'Auxerrois, et se trouvèrent bientôt devant le Louvre, dont les
+tours commençaient à se confondre dans les premières ombres du
+soir.
+
+-- Qu'avez-vous donc? demanda Coconnas à La Mole, qui, arrêté à la
+vue du vieux château, regardait avec un saint respect ces ponts-
+levis, ces fenêtres étroites et ces clochetons aigus qui se
+présentaient tout à coup à ses yeux.
+
+-- Ma foi, je n'en sais rien, dit La Mole, le coeur me bat. Je ne
+suis cependant pas timide outre mesure; mais je ne sais pourquoi
+ce palais me paraît sombre, et, dirai-je? terrible!
+
+-- Eh bien, moi, dit Coconnas, je ne sais ce qui m'arrive, mais je
+suis d'une allégresse rare. La tenue est pourtant quelque peu
+négligée, continua-t-il en parcourant des yeux son costume de
+voyage. Mais, bah! on a l'air cavalier. Puis, mes ordres me
+recommandaient la promptitude. Je serai donc le bienvenu, puisque
+j'aurai ponctuellement obéi.
+
+Et les deux jeunes gens continuèrent leur chemin agités chacun des
+sentiments qu'ils avaient exprimés.
+
+Il y avait bonne garde au Louvre; tous les postes semblaient
+doublés. Nos deux voyageurs furent donc d'abord assez embarrassés.
+Mais Coconnas, qui avait remarqué que le nom du duc de Guise était
+une espèce de talisman près des Parisiens, s'approcha d'une
+sentinelle, et, se réclamant de ce nom tout-puissant, demanda si,
+grâce à lui, il ne pourrait point pénétrer dans le Louvre.
+
+Ce nom paraissait faire sur le soldat son effet ordinaire;
+cependant, il demanda à Coconnas s'il n'avait point le mot
+d'ordre.
+
+Coconnas fut forcé d'avouer qu'il ne l'avait point.
+
+-- Alors, au large, mon gentilhomme, dit le soldat. À ce moment,
+un homme qui causait avec l'officier du poste, et qui, tout en
+causant, avait entendu Coconnas réclamer son admission au Louvre,
+interrompit son entretien, et, venant à lui:
+
+-- Goi fouloir, fous, à monsir di Gouise? dit-il.
+
+-- Moi, vouloir lui parler, répondit Coconnas en souriant.
+
+-- Imbossible! le dugue il être chez le roi.
+
+-- Cependant j'ai une lettre d'avis pour me rendre à Paris.
+
+-- Ah! fous afre eine lettre d'afis?
+
+-- Oui, et j'arrive de fort loin.
+
+-- Ah! fous arrife de fort loin?
+
+-- J'arrive du Piémont.
+
+-- Pien! pien! C'est autre chose. Et fous fous abbelez...?
+
+-- Le comte Annibal de Coconnas.
+
+-- Pon! pon! Tonnez la lettre, monsir Annipal, tonnez.
+
+-- Voici, sur ma parole, un bien galant homme, dit La Mole se
+parlant à lui-même; ne pourrai-je point trouver le pareil pour me
+conduire chez le roi de Navarre.
+
+-- Mais tonnez donc la lettre, continua le gentilhomme allemand en
+étendant la main vers Coconnas qui hésitait.
+
+-- Mordi! reprit le Piémontais, défiant comme un demi-Italien, je
+ne sais si je dois... Je n'ai pas l'honneur de vous connaître,
+moi, monsieur.
+
+-- Je suis Pesme. J'abbartiens à M. le dugue de Gouise.
+
+-- Pesme, murmura Coconnas; je ne connais pas ce nom là.
+
+-- C'est monsieur de Besme, mon gentilhomme, dit la sentinelle. La
+prononciation vous trompe, voilà tout. Donnez votre lettre à
+monsieur, allez, j'en réponds.
+
+-- Ah! monsieur de Besme, s'écria Coconnas, je le crois bien si je
+vous connais! ... comment donc! avec le plus grand plaisir. Voici
+ma lettre. Excusez mon hésitation. Mais on doit hésiter quand on
+veut être fidèle.
+
+-- Pien, pien, dit de Besme, il n'y afre pas besoin d'exguses.
+
+-- Ma foi, monsieur, dit La Mole en s'approchant à son tour,
+puisque vous êtes si obligeant, voudriez-vous vous charger de ma
+lettre comme vous venez de le faire de celle de mon compagnon?
+
+-- Comment fous abbelez-vous?
+
+-- Le comte Lerac de La Mole.
+
+-- Le gonte Lerag de La Mole.
+
+-- Oui.
+
+-- Che ne gonnais pas.
+
+-- Il est tout simple que je n'ai pas l'honneur d'être connu de
+vous, monsieur, je suis étranger, et, comme le comte de Coconnas,
+j'arrive ce soir de bien loin.
+
+-- Et t'où arrifez-vous?
+
+-- De Provence.
+
+-- Avec eine lettre?
+
+-- Oui, avec une lettre.
+
+-- Pourmonsir de Gouise?
+
+-- Non, pour Sa Majesté le roi de Navarre.
+
+-- Che ne souis bas au roi de Navarre, monsir, répondit Besme avec
+un froid subit, che ne buis donc bas me charger de votre lettre.
+
+Et Besme, tournant les talons à La Mole, entra dans le Louvre en
+faisant signe à Coconnas de le suivre.
+
+La Mole demeura seul.
+
+Au même moment, par la porte du Louvre, parallèle à celle qui
+avait donné passage à Besme et à Coconnas, sortit une troupe de
+cavaliers d'une centaine d'hommes.
+
+-- Ah! ah! dit la sentinelle à son camarade, c'est de Mouy et ses
+huguenots; ils sont rayonnants. Le roi leur aura promis la mort de
+l'assassin de l'amiral; et comme c'est déjà lui qui a tué le père
+de Mouy, le fils fera d'une pierre deux coups.
+
+-- Pardon, fit La Mole s'adressant au soldat, mais n'avez-vous pas
+dit, mon brave, que cet officier était monsieur de Mouy?
+
+-- Oui-da, mon gentilhomme.
+
+-- Et que ceux qui l'accompagnaient étaient...
+
+-- Étaient des parpaillots... Je l'ai dit.
+
+-- Merci, dit La Mole, sans paraître remarquer le terme de mépris
+employé par la sentinelle. Voilà tout ce que je voulais savoir.
+
+Et se dirigeant aussitôt vers le chef des cavaliers:
+
+-- Monsieur, dit-il en l'abordant, j'apprends que vous êtes
+monsieur de Mouy.
+
+-- Oui, monsieur, répondit l'officier avec politesse.
+
+-- Votre nom, bien connu parmi ceux de la religion, m'enhardit à
+m'adresser à vous, monsieur, pour vous demander un service.
+
+-- Lequel, monsieur?... Mais, d'abord, à qui ai-je l'honneur de
+parler?
+
+-- Au comte Lerac de La Mole. Les deux jeunes gens se saluèrent.
+
+-- Je vous écoute, monsieur, dit de Mouy.
+
+-- Monsieur, j'arrive d'Aix, porteur d'une lettre de M. d'Auriac,
+gouverneur de la Provence. Cette lettre est adressée au roi de
+Navarre et contient des nouvelles importantes et pressées...
+Comment puis-je lui remettre cette lettre? comment puis-je entrer
+au Louvre?
+
+-- Rien de plus facile que d'entrer au Louvre, monsieur, répliqua
+de Mouy; seulement, je crains que le roi de Navarre ne soit trop
+occupé à cette heure pour vous recevoir. Mais n'importe, si vous
+voulez me suivre, je vous conduirai jusqu'à son appartement. Le
+reste vous regarde.
+
+-- Mille fois merci!
+
+-- Venez, monsieur, dit de Mouy.
+
+de Mouy descendit de cheval, jeta la bride aux mains de son
+laquais, s'achemina vers le guichet, se fit reconnaître de la
+sentinelle, introduisit La Mole dans le château, et, ouvrant la
+porte de l'appartement du roi:
+
+-- Entrez, monsieur, dit-il, et informez-vous. Et saluant La Mole,
+il se retira. La Mole, demeuré seul, regarda autour de lui.
+L'antichambre était vide, une des portes intérieures était
+ouverte.
+
+Il fit quelques pas et se trouva dans un couloir.
+
+Il frappa et appela sans que personne répondît. Le plus profond
+silence régnait dans cette partie du Louvre.
+
+-- Qui donc me parlait, pensa-t-il, de cette étiquette si sévère?
+On va et on vient dans ce palais comme sur une place publique.
+
+Et il appela encore, mais sans obtenir un meilleur résultat que la
+première fois.
+
+-- Allons, marchons devant nous, pensa-t-il; il faudra bien que je
+finisse par rencontrer quelqu'un. Et il s'engagea dans le couloir,
+qui allait toujours s'assombrissant.
+
+Tout à coup la porte opposée à celle par laquelle il était entré
+s'ouvrit, et deux pages parurent, portant des flambeaux et
+éclairant une femme d'une taille imposante, d'un maintien
+majestueux, et surtout d'une admirable beauté.
+
+La lumière porta en plein sur La Mole, qui demeura immobile. La
+femme s'arrêta, de son côté, comme La Mole s'était arrêté du sien.
+
+-- Que voulez-vous, monsieur? demanda-t-elle au jeune homme d'une
+voix qui bruit à ses oreilles comme une musique délicieuse.
+
+-- Oh! madame, dit La Mole en baissant les yeux, excusez-moi, je
+vous prie. Je quitte M. de Mouy, qui a eu l'obligeance de me
+conduire jusqu'ici, et je cherchais le roi de Navarre.
+
+-- Sa Majesté n'est point ici, monsieur; elle est, je crois, chez
+son beau frère. Mais, en son absence, ne pourriez-vous dire à la
+reine...
+
+-- Oui, sans doute, madame, reprit La Mole, si quelqu'un daignait
+me conduire devant elle.
+
+-- Vous y êtes, monsieur.
+
+-- Comment! s'écria La Mole.
+
+-- Je suis la reine de Navarre, dit Marguerite.
+
+La Mole fit un mouvement tellement brusque de stupeur et d'effroi
+que la reine sourit.
+
+-- Parlez vite, monsieur, dit-elle, car on m'attend chez la reine
+mère.
+
+-- Oh! madame, si vous êtes si instamment attendue, permettez-moi
+de m'éloigner, car il me serait impossible de vous parler en ce
+moment. Je suis incapable de rassembler deux idées; votre vue m'a
+ébloui. Je ne pense plus, j'admire.
+
+Marguerite s'avança pleine de grâce et de beauté vers ce jeune
+homme qui, sans le savoir, venait d'agir en courtisan raffiné.
+
+-- Remettez-vous, monsieur, dit-elle. J'attendrai et l'on
+m'attendra.
+
+-- Oh! pardonnez-moi, madame, si je n'ai point salué d'abord Votre
+Majesté avec tout le respect qu'elle a le droit d'attendre d'un de
+ses plus humbles serviteurs, mais...
+
+-- Mais, continua Marguerite, vous m'aviez prise pour une de mes
+femmes.
+
+-- Non, madame, mais pour l'ombre de la belle Diane de Poitiers.
+On m'a dit qu'elle revenait au Louvre.
+
+-- Allons, monsieur, dit Marguerite, je ne m'inquiète plus de
+vous, et vous ferez fortune à la cour. Vous aviez une lettre pour
+le roi, dites-vous? C'était fort inutile. Mais, n'importe, où est-
+elle? Je la lui remettrai... Seulement, hâtez-vous, je vous prie.
+
+En un clin d'oeil La Mole écarta les aiguillettes de son
+pourpoint, et tira de sa poitrine une lettre enfermée dans une
+enveloppe de soie.
+
+Marguerite prit la lettre et regarda l'écriture.
+
+-- N'êtes-vous pas monsieur de La Mole, dit-elle.
+
+-- Oui, madame. Oh! mon Dieu! aurais-je le bonheur que mon nom fût
+connu de Votre Majesté?
+
+-- Je l'ai entendu prononcer par le roi mon mari, et par mon frère
+le duc d'Alençon. Je sais que vous êtes attendu.
+
+Et elle glissa dans son corsage, tout raide de broderies et de
+diamants, cette lettre qui sortait du pourpoint du jeune homme, et
+qui était encore tiède de la chaleur de sa poitrine. La Mole
+suivait avidement des yeux chaque mouvement de Marguerite.
+
+-- Maintenant, monsieur, dit-elle, descendez dans la galerie au-
+dessous, et attendez jusqu'à ce qu'il vienne quelqu'un de la part
+du roi de Navarre ou du duc d'Alençon. Un de mes pages va vous
+conduire.
+
+À ces mots Marguerite continua son chemin. La Mole se rangea
+contre la muraille. Mais le passage était si étroit, et le
+vertugadin de la reine de Navarre si large, que sa robe de soie
+effleura l'habit du jeune homme, tandis qu'un parfum pénétrant
+s'épandait là où elle avait passé.
+
+La Mole frissonna par tout son corps, et, sentant qu'il allait
+tomber, chercha un appui contre le mur.
+
+Marguerite disparut comme une vision.
+
+-- Venez-vous, monsieur? dit le page chargé de conduire La Mole
+dans la galerie inférieure.
+
+-- Oh! oui, oui, s'écria La Mole enivré, car comme le jeune homme
+lui indiquait le chemin par lequel venait de s'éloigner
+Marguerite, il espérait, en se hâtant, la revoir encore.
+
+En effet en arrivant au haut de l'escalier, il l'aperçut à l'étage
+inférieur; et soit hasard, soit que le bruit de ses pas fût arrivé
+jusqu'à elle, Marguerite ayant relevé la tête, il put la voir
+encore une fois.
+
+-- Oh! dit-il, en suivant le page, ce n'est pas une mortelle,
+c'est une déesse; et, comme dit Virgilius Maro:
+
+_Et vera incessu patuit dea._
+
+_-- _Eh bien? demanda le jeune page.
+
+-- Me voici, dit La Mole; pardon, me voici.
+
+Le page précéda La Mole, descendit un étage, ouvrit une première
+porte, puis une seconde et s'arrêtant sur le seuil:
+
+-- Voici l'endroit où vous devez attendre, lui dit-il.
+
+La Mole entra dans la galerie, dont la porte se referma derrière
+lui.
+
+La galerie était vide, à l'exception d'un gentilhomme qui se
+promenait, et qui, de son côté, paraissait attendre.
+
+Déjà le soir commençait à faire tomber de larges ombres du haut
+des voûtes, et, quoique les deux hommes fussent à peine à vingt
+pas l'un de l'autre, ils ne pouvaient distinguer leurs visages. La
+Mole s'approcha.
+
+-- Dieu me pardonne! murmura-t-il quand il ne fut plus qu'à
+quelques pas du second gentilhomme, c'est M. le comte de Coconnas
+que je retrouve ici.
+
+Au bruit de ses pas, le Piémontais s'était déjà retourné, et le
+regardait avec le même étonnement qu'il en était regardé.
+
+-- Mordi! s'écria-t-il, c'est M. de La Mole, ou le diable
+m'emporte! Ouf! que fais-je donc là! je jure chez le roi; mais
+bah! il paraît que le roi jure bien autrement encore que moi, et
+jusque dans les églises. Eh, mais! nous voici donc au Louvre?...
+
+-- Comme vous voyez, M. de Besme vous a introduit?
+
+-- Oui. C'est un charmant Allemand que ce M. de Besme... Et vous,
+qui vous a servi de guide?
+
+-- M. de Mouy... Je vous disais bien que les huguenots n'étaient
+pas trop mal en cour non plus... Et avez-vous rencontré
+M. de Guise?
+
+-- Non, pas encore... Et vous, avez-vous obtenu votre audience du
+roi de Navarre?
+
+-- Non; mais cela ne peut tarder. On m'a conduit ici, et l'on m'a
+dit d'attendre.
+
+-- Vous verrez qu'il s'agit de quelque grand souper, et que nous
+serons côte à côte au festin. Quel singulier hasard, en vérité!
+Depuis deux heures le sort nous marie... Mais qu'avez-vous? vous
+semblez préoccupé...
+
+-- Moi! dit vivement La Mole en tressaillant, car en effet il
+demeurait toujours comme ébloui par la vision qui lui était
+apparue; non, mais le lieu où nous nous trouvons fait naître dans
+mon esprit une foule de réflexions.
+
+-- Philosophiques, n'est-ce pas? c'est comme moi. Quand vous êtes
+entré, justement, toutes les recommandations de mon précepteur me
+revenaient à l'esprit. Monsieur le comte, connaissez-vous
+Plutarque?
+
+-- Comment donc! dit La Mole en souriant, c'est un de mes auteurs
+favoris.
+
+-- Eh bien, continua Coconnas gravement, ce grand homme ne me
+paraît pas s'être abusé quand il compare les dons de la nature à
+des fleurs brillantes, mais éphémères, tandis qu'il regarde la
+vertu comme une plante balsamique d'un impérissable parfum et
+d'une efficacité souveraine pour la guérison des blessures.
+
+-- Est-ce que vous savez le grec, monsieur de Coconnas? dit La
+Mole en regardant fixement son interlocuteur.
+
+-- Non pas; mais mon précepteur le savait, et il m'a fort
+recommandé, lorsque je serais à la cour, de discourir sur la
+vertu. Cela, dit-il, a fort bon air. Aussi, je suis cuirassé sur
+ce sujet, je vous en avertis. À propos, avez-vous faim?
+
+-- Non.
+
+-- Il me semblait cependant que vous teniez à la volaille
+embrochée de la Belle-Étoile; moi, je meurs d'inanition.
+
+-- Eh bien, monsieur de Coconnas, voici une belle occasion
+d'utiliser vos arguments sur la vertu et de prouver votre
+admiration pour Plutarque, car ce grand écrivain dit quelque part:
+Il est bon d'exercer l'âme à la douleur et l'estomac à la faim.
+_Prepon esti tên men psuchên odunê, ton de gastéra semô askeïn._
+
+_-- _Ah ça! vous le savez donc, le grec? s'écria Coconnas
+stupéfait.
+
+-- Ma foi, oui! répondit La Mole; mon précepteur me l'a appris, à
+moi.
+
+-- Mordi! comte, votre fortune est assurée en ce cas; vous ferez
+des vers avec le roi Charles IX, et vous parlerez grec avec la
+reine Marguerite.
+
+-- Sans compter, ajouta La Mole en riant, que je pourrai encore
+parler gascon avec le roi de Navarre.
+
+En ce moment, l'issue de la galerie qui aboutissait chez le roi
+s'ouvrit; un pas retentit, on vit dans l'obscurité une ombre
+s'approcher. Cette ombre devint un corps. Ce corps était celui de
+M. de Besme.
+
+Il regarda les deux jeunes gens sous le nez, afin de reconnaître
+le sien, et fit signe à Coconnas de le suivre.
+
+Coconnas salua de la main La Mole.
+
+De Besme conduisit Coconnas à l'extrémité de la galerie, ouvrit
+une porte, et se trouva avec lui sur la première marche d'un
+escalier.
+
+Arrivé là, il s'arrêta, et regardant tout autour de lui, puis en
+haut, puis en bas:
+
+-- Monsir de Gogonnas, dit-il, où temeurez-fous?
+
+-- À l'auberge de la Belle-Étoile, rue de l'Arbre-Sec.
+
+-- Pon, pon! être à teux pas t'izi... Rentez-fous fite à fotre
+hodel, et ste nuit... Il regarda de nouveau autour de lui.
+
+-- Eh bien, cette nuit? demanda Coconnas.
+
+-- Eh pien, ste nuit, refenez ici afec un groix planche à fotre
+jabeau. Li mot di basse, il sera _Gouise_. Chut! pouche glose.
+
+-- Mais à quelle heure dois-je venir?
+
+-- Gand fous ententrez le doguesin.
+
+-- Comment, le doguesin? demanda Coconnas.
+
+-- Foui, le doguesin: pum! pum! ...
+
+-- Ah! le tocsin?
+
+-- Oui, c'être cela que che tisais.
+
+-- C'est bien! on y sera, dit Coconnas.
+
+Et saluant de Besme, il s'éloigna en se demandant tout bas:
+
+-- Que diable veut-il donc dire, et à propos de quoi sonnera-t-on
+le tocsin? N'importe! je persiste dans mon opinion: c'est un
+charmant Tédesco que M. de Besme. Si j'attendais le comte de La
+Mole?... Ah! ma foi, non; il est probable qu'il soupera avec le
+roi de Navarre.
+
+Et Coconnas se dirigea vers la rue de l'Arbre-Sec, où l'attirait
+comme un aimant l'enseigne de la Belle-Étoile.
+
+Pendant ce temps une porte de la galerie correspondant aux
+appartements du roi de Navarre s'ouvrit, et un page s'avança vers
+M. de La Mole.
+
+-- C'est bien vous qui êtes le comte de La Mole? dit-il.
+
+-- C'est moi-même.
+
+-- Où demeurez-vous?
+
+-- Rue de l'Arbre-Sec, à la Belle-Étoile.
+
+-- Bon! c'est à la porte du Louvre. Écoutez... Sa Majesté vous
+fait dire qu'elle ne peut vous recevoir en ce moment; peut-être
+cette nuit vous enverra-t-elle chercher. En tout cas, si demain
+matin vous n'aviez pas reçu de ses nouvelles, venez au Louvre.
+
+-- Mais si la sentinelle me refuse la porte?
+
+-- Ah! c'est juste... Le mot de passe est _Navarre;_ dites ce mot,
+et toutes les portes s'ouvriront devant vous.
+
+-- Merci.
+
+-- Attendez, mon gentilhomme; j'ai ordre de vous reconduire
+jusqu'au guichet, de peur que vous ne vous perdiez dans le Louvre.
+
+-- À propos, et Coconnas? se dit La Mole à lui-même quand il se
+trouva hors du palais. Oh! il sera resté à souper avec le duc de
+Guise.
+
+Mais en rentrant chez maître La Hurière, la première figure
+qu'aperçut notre gentilhomme fut celle de Coconnas attablé devant
+une gigantesque omelette au lard.
+
+-- Oh! oh! s'écria Coconnas en riant aux éclats, il paraît que
+vous n'avez pas plus dîné chez le roi de Navarre que je n'ai soupé
+chez M. de Guise.
+
+-- Ma foi, non.
+
+-- Et la faim vous est-elle venue?
+
+-- Je crois que oui.
+
+-- Malgré Plutarque?
+
+-- Monsieur le comte, dit en riant La Mole, Plutarque dit dans un
+autre endroit: «Qu'il faut que celui qui a partage avec celui qui
+n'a pas.» Voulez-vous, pour l'amour de Plutarque, partager votre
+omelette avec moi, nous causerons de la vertu en mangeant?
+
+-- Oh! ma foi, non, dit Coconnas; c'est bon quand on est au
+Louvre, qu'on craint d'être écouté et qu'on a l'estomac vide.
+Mettez-vous là, et soupons.
+
+-- Allons, je vois que décidément le sort nous a faits
+inséparables. Couchez-vous ici?
+
+-- Je n'en sais rien.
+
+-- Ni moi non plus.
+
+-- En tout cas je sais bien où je passerai la nuit, moi.
+
+-- Où cela?
+
+-- Où vous la passerez vous-même, c'est immanquable.
+
+Et tous deux se mirent à rire, en faisant de leur mieux honneur à
+l'omelette de maître La Hurière.
+
+
+
+VI
+La dette payée
+
+
+Maintenant, si le lecteur est curieux de savoir pourquoi M. de La
+Mole n'avait pas été reçu par le roi de Navarre, pourquoi
+M. de Coconnas n'avait pu voir M. de Guise, et enfin pourquoi tous
+deux, au lieu de souper au Louvre avec des faisans, des perdrix et
+du chevreuil, soupaient à l'hôtel de la Belle-Étoile avec une
+omelette au lard, il faut qu'il ait la complaisance de rentrer
+avec nous au vieux palais des rois et de suivre la reine
+Marguerite de Navarre que La Mole avait perdue de vue à l'entrée
+de la grande galerie.
+
+Tandis que Marguerite descendait cet escalier, le duc Henri de
+Guise, qu'elle n'avait pas revu depuis la nuit de ses noces, était
+dans le cabinet du roi. À cet escalier que descendait Marguerite,
+il y avait une issue. À ce cabinet où était M. de Guise, il y
+avait une porte. Or, cette porte et cette issue conduisaient
+toutes deux à un corridor, lequel corridor conduisait lui-même aux
+appartements de la reine mère Catherine de Médicis.
+
+Catherine de Médicis était seule, assise près d'une table, le
+coude appuyé sur un livre d'heures entr'ouvert, et la tête posée
+sur sa main encore remarquablement belle, grâce au cosmétique que
+lui fournissait le Florentin René, qui réunissait la double charge
+de parfumeur et d'empoisonneur de la reine mère.
+
+La veuve de Henri II était vêtue de ce deuil qu'elle n'avait point
+quitté depuis la mort de son mari. C'était à cette époque une
+femme de cinquante-deux à cinquante-trois ans à peu près, qui
+conservait, grâce à son embonpoint plein de fraîcheur, les traits
+de sa première beauté. Son appartement, comme son costume, était
+celui d'une veuve. Tout y était d'un caractère sombre: étoffes,
+murailles, meubles. Seulement, au-dessus d'une espèce de dais
+couvrant un fauteuil royal, où pour le moment dormait couchée la
+petite levrette favorite de la reine mère, laquelle lui avait été
+donnée par son gendre Henri de Navarre et avait reçu le nom
+mythologique de Phébé, on voyait peint au naturel un arc-en-ciel
+entouré de cette devise grecque que le roi François Ier lui avait
+donnée: _Phôs pherei ê de kai aïthzên_, et qui peut se traduire
+par ce vers français:
+
+_Il porte la lumière et la sérénité._
+
+Tout à coup, et au moment où la reine mère paraissait plongée au
+plus profond d'une pensée qui faisait éclore sur ses lèvres
+peintes avec du carmin un sourire lent et plein d'hésitation, un
+homme ouvrit la porte, souleva la tapisserie et montra son visage
+pâle en disant:
+
+-- Tout va mal. Catherine leva la tête et reconnut le duc de
+Guise.
+
+-- Comment, tout va mal! répondit-elle. Que voulez-vous dire,
+Henri?
+
+-- Je veux dire que le roi est plus que jamais coiffé de ses
+huguenots maudits, et que, si nous attendons son congé pour
+exécuter la grande entreprise, nous attendrons encore longtemps et
+peut-être toujours.
+
+-- Qu'est-il donc arrivé? demanda Catherine en conservant ce
+visage calme qui lui était habituel, et auquel elle savait
+cependant si bien, selon l'occasion, donner les expressions les
+plus opposées.
+
+-- Il y a que tout à l'heure, pour la vingtième fois, j'ai entamé
+avec Sa Majesté cette question de savoir si l'on continuerait de
+supporter les bravades que se permettent, depuis la blessure de
+leur amiral, messieurs de la religion.
+
+-- Et que vous a répondu mon fils? demanda Catherine.
+
+-- Il m'a répondu: «Monsieur le duc, vous devez être soupçonné du
+peuple comme auteur de l'assassinat commis sur mon second père
+monsieur l'amiral; défendez-vous comme il vous plaira. Quant à
+moi, je me défendrai bien moi-même si l'on m'insulte...» Et sur ce
+il m'a tourné le dos pour aller donner à souper à ses chiens.
+
+-- Et vous n'avez point tenté de le retenir?
+
+-- Si fait. Mais il m'a répondu avec cette voix que vous lui
+connaissez et en me regardant de ce regard qui n'est qu'à lui:
+«Monsieur le duc, mes chiens ont faim, et ce ne sont pas des
+hommes pour que je les fasse attendre...» Sur quoi je suis venu
+vous prévenir.
+
+-- Et vous avez bien fait, dit la reine mère.
+
+-- Mais que résoudre?
+
+-- Tenter un dernier effort.
+
+-- Et qui l'essaiera?
+
+-- Moi. Le roi est-il seul?
+
+-- Non! Il est avec M. de Tavannes.
+
+-- Attendez-moi ici. Ou plutôt suivez-moi de loin. Catherine se
+leva aussitôt et prit le chemin de la chambre où se tenaient, sur
+des tapis de Turquie et des coussins de velours, les lévriers
+favoris du roi. Sur des perchoirs scellés dans la muraille étaient
+deux ou trois faucons de choix et une petite pie-grièche avec
+laquelle Charles IX s'amusait à voler les petits oiseaux dans le
+jardin du Louvre et dans ceux des Tuileries, qu'on commençait à
+bâtir. Pendant le chemin la reine mère s'était arrangé un visage
+pâle et plein d'angoisse, sur lequel roulait une dernière ou
+plutôt une première larme.
+
+Elle s'approcha sans bruit de Charles IX, qui donnait à ses chiens
+des fragments de gâteaux coupés en portions pareilles.
+
+-- Mon fils! dit Catherine avec un tremblement de voix si bien
+joué qu'il fit tressaillir le roi.
+
+-- Qu'avez-vous, madame? dit le roi en se retournant vivement.
+
+-- J'ai, mon fils, répondit Catherine, que je vous demande la
+permission de me retirer dans un de vos châteaux, peu m'importe
+lequel, pourvu qu'il soit bien éloigné de Paris.
+
+-- Et pourquoi cela, madame? demanda Charles IX en fixant sur sa
+mère son oeil vitreux qui, dans certaines occasions, devenait si
+pénétrant.
+
+-- Parce que chaque jour je reçois de nouveaux outrages de ceux de
+la religion, parce qu'aujourd'hui je vous ai entendu menacer par
+les protestants jusque dans votre Louvre, et que je ne veux plus
+assister à de pareils spectacles.
+
+-- Mais enfin, ma mère, dit Charles IX avec une expression pleine
+de conviction, on leur a voulu tuer leur amiral. Un infâme
+meurtrier leur avait déjà assassiné le brave M. de Mouy, à ces
+pauvres gens. Mort de ma vie, ma mère! il faut pourtant une
+justice dans un royaume.
+
+-- Oh! soyez tranquille, mon fils, dit Catherine, la justice ne
+leur manquera point, car si vous la leur refusez, ils se la feront
+à leur manière: sur M. de Guise aujourd'hui, sur moi demain, sur
+vous plus tard.
+
+-- Oh! madame, dit Charles IX laissant percer dans sa voix un
+premier accent de doute, vous croyez?
+
+-- Eh! mon fils, reprit Catherine, s'abandonnant tout entière à la
+violence de ses pensées, ne savez-vous pas qu'il ne s'agit plus de
+la mort de M. François de Guise ou de celle de M. l'amiral, de la
+religion protestante ou de la religion catholique, mais tout
+simplement de la substitution du fils d'Antoine de Bourbon au fils
+de Henri II?
+
+-- Allons, allons, ma mère, voici que vous retombez encore dans
+vos exagérations habituelles! dit le roi.
+
+-- Quel est donc votre avis, mon fils?
+
+-- D'attendre, ma mère! d'attendre. Toute la sagesse humaine est
+dans ce seul mot. Le plus grand, le plus fort et le plus adroit
+surtout est celui qui sait attendre.
+
+-- Attendez donc; mais moi je n'attendrai pas. Et sur ce,
+Catherine fit une révérence, et, se rapprochant de la porte,
+s'apprêta à reprendre le chemin de son appartement. Charles IX
+l'arrêta.
+
+-- Enfin, que faut-il donc faire, ma mère! dit-il, car je suis
+juste avant toute chose, et je voudrais que chacun fût content de
+moi.
+
+Catherine se rapprocha.
+
+-- Venez, monsieur le comte, dit-elle à Tavannes, qui caressait la
+pie-grièche du roi, et dites au roi ce qu'à votre avis il faut
+faire.
+
+-- Votre Majesté me permet-elle? demanda le comte.
+
+-- Dis, Tavannes! dis.
+
+-- Que fait Votre Majesté à la chasse quand le sanglier revient
+sur elle?
+
+-- Mordieu! monsieur, je l'attends de pied ferme, dit Charles IX,
+et je lui perce la gorge avec mon épieu.
+
+-- Uniquement pour l'empêcher de vous nuire, ajouta Catherine.
+
+-- Et pour m'amuser, dit le roi avec un soupir qui indiquait le
+courage poussé jusqu'à la férocité; mais je ne m'amuserais pas à
+tuer mes sujets, car enfin, les huguenots sont mes sujets aussi
+bien que les catholiques.
+
+-- Alors, Sire, dit Catherine, vos sujets les huguenots feront
+comme le sanglier à qui on ne met pas un épieu dans la gorge: ils
+découdront votre trône.
+
+-- Bah! vous croyez, madame, dit le roi d'un air qui indiquait
+qu'il n'ajoutait pas grande foi aux prédictions de sa mère.
+
+-- Mais n'avez-vous pas vu aujourd'hui M. de Mouy et les siens?
+
+-- Oui, je les ai vus, puisque je les quitte; mais que m'a-t-il
+demandé qui ne soit pas juste? Il m'a demandé la mort du meurtrier
+de son père et de l'assassin de l'amiral! Est-ce que nous n'avons
+pas puni M. de Montgommery de la mort de mon père et de votre
+époux, quoique cette mort fût un simple accident?
+
+-- C'est bien, Sire, dit Catherine piquée, n'en parlons plus.
+Votre Majesté est sous la protection du Dieu qui lui donna la
+force, la sagesse et la confiance; mais moi, pauvre femme, que
+Dieu abandonne sans doute à cause de mes péchés, je crains et je
+cède.
+
+Et sur ce, Catherine salua une seconde fois et sortit, faisant
+signe au duc de Guise, qui sur ces entrefaites était entré, de
+demeurer à sa place pour tenter encore un dernier effort.
+
+Charles IX suivit des yeux sa mère, mais sans la rappeler cette
+fois; puis il se mit à caresser ses chiens en sifflant un air de
+chasse.
+
+Tout à coup il s'interrompit.
+
+-- Ma mère est bien un esprit royal, dit-il; en vérité elle ne
+doute de rien. Allez donc, d'un propos délibéré, tuer quelques
+douzaines de huguenots, parce qu'ils sont venus demander justice!
+N'est-ce pas leur droit après tout?
+
+-- Quelques douzaines, murmura le duc de Guise.
+
+-- Ah! vous êtes là, monsieur! dit le roi faisant semblant de
+l'apercevoir pour la première fois; oui, quelques douzaines; le
+beau déchet! Ah! si quelqu'un venait me dire: Sire, vous serez
+débarrassé de tous vos ennemis à la fois, et demain il n'en
+restera pas un pour vous reprocher la mort des autres, ah! alors,
+je ne dis pas!
+
+-- Et bien, Sire.
+
+-- Tavannes, interrompit le roi, vous fatiguez Margot, remettez-la
+au perchoir. Ce n'est pas une raison, parce qu'elle porte le nom
+de ma soeur la reine de Navarre, pour que tout le monde la
+caresse.
+
+Tavannes remit la pie sur son bâton, et s'amusa à rouler et à
+dérouler les oreilles d'un lévrier.
+
+-- Mais, Sire, reprit le duc de Guise, si l'on disait à Votre
+Majesté: Sire, Votre Majesté sera délivrée demain de tous ses
+ennemis.
+
+-- Et par l'intercession de quel saint ferait-on ce miracle?
+
+-- Sire, nous sommes aujourd'hui le 24 août, ce serait donc par
+l'intercession de saint Barthélemy.
+
+-- Un beau saint, dit le roi, qui s'est laissé écorcher tout vif!
+
+-- Tant mieux! plus il a souffert, plus il doit avoir gardé
+rancune à ses bourreaux.
+
+-- Et c'est vous, mon cousin, dit le roi, c'est vous qui avec
+votre jolie petite épée à poignée d'or, tuerez d'ici à demain dix
+mille huguenots! Ah! ah! ah! mort de ma vie! que vous êtes
+plaisant, monsieur de Guise!
+
+Et le roi éclata de rire, mais d'un rire si faux, que l'écho de la
+chambre le répéta d'un ton lugubre.
+
+-- Sire, un mot, un seul, poursuivit le duc tout en frissonnant
+malgré lui au bruit de ce rire qui n'avait rien d'humain. Un
+signe, et tout est prêt. J'ai les Suisses, j'ai onze cents
+gentilshommes, j'ai les chevau-légers, j'ai les bourgeois: de son
+côté, Votre Majesté a ses gardes, ses amis, sa noblesse
+catholique... Nous sommes vingt contre un.
+
+-- Eh bien, puisque vous êtes si fort, mon cousin, pourquoi diable
+venez-vous me rebattre les oreilles de cela?... Faites sans moi,
+faites! ...
+
+Et le roi se retourna vers ses chiens. Alors la portière se
+souleva et Catherine reparut.
+
+-- Tout va bien, dit-elle au duc, insistez, il cédera.
+
+Et la portière retomba sur Catherine sans que Charles IX la vît ou
+du moins fit semblant de la voir.
+
+-- Mais encore, dit le duc de Guise, faut-il que je sache si en
+agissant comme je le désire, je serai agréable à Votre Majesté.
+
+-- En vérité, mon cousin Henri, vous me plantez le couteau sur la
+gorge; mais je résisterai, mordieu! ne suis-je donc pas le roi?
+
+-- Non, pas encore, Sire; mais, si vous voulez, vous le serez
+demain.
+
+-- Ah çà! continua Charles IX, on tuerait donc aussi le roi de
+Navarre, le prince de Condé... dans mon Louvre! ... Ah! Puis il
+ajouta d'une voix à peine intelligible:
+
+-- Dehors, je ne dis pas.
+
+-- Sire, s'écria le duc, ils sortent ce soir pour faire débauche
+avec le duc d'Alençon, votre frère.
+
+-- Tavannes, dit le roi avec une impatience admirablement bien
+jouée, ne voyez-vous pas que vous taquinez mon chien! Viens,
+Actéon, viens.
+
+Et Charles IX sortit sans en vouloir écouter davantage, et rentra
+chez lui en laissant Tavannes et le duc de Guise presque aussi
+incertains qu'auparavant.
+
+Cependant une scène d'un autre genre se passait chez Catherine,
+qui, après avoir donné au duc de Guise le conseil de tenir bon,
+était rentrée dans son appartement, où elle avait trouvé réunies
+les personnes qui, d'ordinaire, assistaient à son coucher.
+
+À son retour Catherine avait la figure aussi riante qu'elle était
+décomposée à son départ. Peu à peu elle congédia de son air le
+plus agréable ses femmes et ses courtisans; il ne resta bientôt
+près d'elle que madame Marguerite, qui, assise sur un coffre près
+de la fenêtre ouverte, regardait le ciel, absorbée dans ses
+pensées.
+
+Deux ou trois fois, en se retrouvant seule avec sa fille, la reine
+mère ouvrit la bouche pour parler, mais chaque fois une sombre
+pensée refoula au fond de sa poitrine les mots prêts à s'échapper
+de ses lèvres.
+
+Sur ces entrefaites, la portière se souleva et Henri de Navarre
+parut.
+
+La petite levrette, qui dormait sur le trône, bondit et courut à
+lui.
+
+-- Vous ici, mon fils! dit Catherine en tressaillant, est-ce que
+vous soupez au Louvre?
+
+-- Non, madame, répondit Henri, nous battons la ville ce soir avec
+MM. d'Alençon et de Condé. Je croyais presque les trouver occupés
+à vous faire la cour.
+
+Catherine sourit.
+
+-- Allez, messieurs, dit-elle, allez... Les hommes sont bien
+heureux de pouvoir courir ainsi... N'est-ce pas, ma fille?
+
+-- C'est vrai, répondit Marguerite, c'est une si belle et si douce
+chose que la liberté.
+
+-- Cela veut-il dire que j'enchaîne la vôtre, madame? dit Henri en
+s'inclinant devant sa femme.
+
+-- Non, monsieur; aussi ce n'est pas moi que je plains, mais la
+condition des femmes en général.
+
+-- Vous allez peut-être voir M. l'amiral, mon fils? dit Catherine.
+
+-- Oui, peut-être.
+
+-- Allez-y; ce sera d'un bon exemple, et demain vous me donnerez
+de ses nouvelles.
+
+-- J'irai donc, madame, puisque vous approuvez cette démarche.
+
+-- Moi, dit Catherine, je n'approuve rien... Mais qui va là?...
+Renvoyez, renvoyez.
+
+Henri fit un pas vers la porte pour exécuter l'ordre de Catherine;
+mais au même instant la tapisserie se souleva, et madame de Sauve
+montra sa tête blonde.
+
+-- Madame, dit-elle, c'est René le parfumeur, que Votre Majesté a
+fait demander. Catherine lança un regard aussi prompt que l'éclair
+sur Henri de Navarre.
+
+Le jeune prince rougit légèrement, puis presque aussitôt pâlit
+d'une manière effrayante. En effet, on venait de prononcer le nom
+de l'assassin de sa mère. Il sentit que son visage trahissait son
+émotion, et alla s'appuyer sur la barre de la fenêtre.
+
+La petite levrette poussa un gémissement. Au même instant deux
+personnes entraient, l'une annoncée et l'autre qui n'avait pas
+besoin de l'être. La première était René, le parfumeur, qui
+s'approcha de Catherine avec toutes les obséquieuses civilités des
+serviteurs florentins; il tenait une boîte, qu'il ouvrit, et dont
+on vit tous les compartiments remplis de poudres et de flacons.
+
+La seconde était madame de Lorraine, soeur aînée de Marguerite.
+Elle entra par une petite porte dérobée qui donnait dans le
+cabinet du roi et, toute pâle et toute tremblante, espérant n'être
+point aperçue de Catherine qui examinait avec madame de Sauve le
+contenu de la boîte apportée par René, elle alla s'asseoir à côté
+de Marguerite, près de laquelle le roi de Navarre se tenait
+debout, la main sur le front, comme un homme qui cherche à se
+remettre d'un éblouissement.
+
+En ce moment Catherine se retourna.
+
+-- Ma fille, dit-elle à Marguerite, vous pouvez-vous retirer chez
+vous. Mon fils, dit-elle, vous pouvez aller vous amuser par la
+ville.
+
+Marguerite se leva, et Henri se retourna à moitié. Madame de
+Lorraine saisit la main de Marguerite.
+
+-- Ma soeur, lui dit-elle tout bas et avec volubilité, au nom de
+M. de Guise, qui vous sauve comme vous l'avez sauvé, ne sortez pas
+d'ici, n'allez pas chez vous!
+
+-- Hein! que dites-vous, Claude? demanda Catherine en se
+retournant.
+
+-- Rien, ma mère.
+
+-- Vous avez parlé tout bas à Marguerite.
+
+-- Pour lui souhaiter le bonsoir seulement, madame, et pour lui
+dire mille choses de la part de la duchesse de Nevers.
+
+-- Et où est-elle, cette belle duchesse?
+
+-- Près de son beau-frère M. de Guise.
+
+Catherine regarda les deux femmes de son oeil soupçonneux, et
+fronçant le sourcil:
+
+-- Venez çà, Claude! dit la reine mère. Claude obéit. Catherine
+lui saisit la main.
+
+-- Que lui avez-vous dit? indiscrète que vous êtes! murmura-t-elle
+en serrant le poignet de sa fille à la faire crier.
+
+-- Madame, dit à sa femme Henri, qui, sans entendre, n'avait rien
+perdu de la pantomime de la reine, de Claude et de Marguerite;
+madame, me ferez-vous l'honneur de me donner votre main à baiser?
+
+Marguerite lui tendit une main tremblante.
+
+-- Que vous a-t-elle dit? murmura Henri en se baissant pour
+rapprocher ses lèvres de cette main.
+
+-- De ne pas sortir. Au nom du Ciel, ne sortez pas non plus!
+
+Ce ne fut qu'un éclair; mais à la lueur de cet éclair, si rapide
+qu'elle fût, Henri devina tout un complot.
+
+-- Ce n'est pas le tout, dit Marguerite; voici une lettre qu'un
+gentilhomme provençal a apportée.
+
+-- M. de La Mole?
+
+-- Oui.
+
+-- Merci, dit-il en prenant la lettre et en la serrant dans son
+pourpoint.
+
+Et passant devant sa femme éperdue, il alla appuyer sa main sur
+l'épaule du Florentin.
+
+-- Eh bien, maître René, dit-il, comment vont les affaires
+commerciales?
+
+-- Mais assez bien, Monseigneur, assez bien, répondit
+l'empoisonneur avec son perfide sourire.
+
+-- Je le crois bien, dit Henri, quand on est comme vous le
+fournisseur de toutes les têtes couronnées de France et de
+l'étranger.
+
+-- Excepté de celle du roi de Navarre, répondit effrontément le
+Florentin.
+
+-- Ventre-saint-gris! maître René, dit Henri, vous avez raison; et
+cependant ma pauvre mère, qui achetait aussi chez vous, vous a
+recommandé à moi en mourant, maître René. Venez me voir demain ou
+après-demain en mon appartement et apportez-moi vos meilleures
+parfumeries.
+
+-- Ce ne sera point mal vu, dit en souriant Catherine, car on
+dit...
+
+-- Que j'ai le gousset fin, reprit Henri en riant; qui vous a dit
+cela, ma mère? est-ce Margot?
+
+-- Non, mon fils, dit Catherine, c'est madame de Sauve. En ce
+moment madame la duchesse de Lorraine, qui, malgré les efforts
+qu'elle faisait, ne pouvait se contenir, éclata en sanglots. Henri
+ne se retourna même pas.
+
+-- Ma soeur, s'écria Marguerite en s'élançant vers Claude,
+qu'avez-vous?
+
+-- Rien, dit Catherine en passant entre les deux jeunes femmes,
+rien: elle a cette fièvre nerveuse que Mazille lui recommande de
+traiter avec des aromates.
+
+Et elle serra de nouveau et avec plus de vigueur encore que la
+première fois le bras de sa fille aînée; puis, se retournant vers
+la cadette:
+
+-- Çà, Margot, dit-elle, n'avez-vous pas entendu que, déjà, je
+vous ai invitée à vous retirer chez vous? Si cela ne suffit pas,
+je vous l'ordonne.
+
+-- Pardonnez-moi, madame, dit Marguerite tremblante et pâle, je
+souhaite une bonne nuit à Votre Majesté.
+
+-- Et j'espère que votre souhait sera exaucé. Bonsoir, bonsoir.
+
+Marguerite se retira toute chancelante en cherchant vainement à
+rencontrer un regard de son mari, qui ne se retourna pas même de
+son côté.
+
+Il se fit un instant de silence pendant lequel Catherine demeura
+les yeux fixés sur la duchesse de Lorraine, qui de son côté, sans
+parler, regardait sa mère les mains jointes.
+
+Henri tournait le dos, mais voyait la scène dans une glace, tout
+en ayant l'air de friser sa moustache avec une pommade que venait
+de lui donner René.
+
+-- Et vous, Henri, dit Catherine, sortez-vous toujours?
+
+-- Ah! oui! c'est vrai! s'écria le roi de Navarre. Ah! par ma foi!
+j'oubliais que le duc d'Alençon et le prince de Condé m'attendent:
+ce sont ces admirables parfums qui m'enivrent et, je crois, me
+font perdre la mémoire. Au revoir, madame.
+
+-- Au revoir! Demain, vous m'apprendrez des nouvelles de l'amiral,
+n'est ce pas?
+
+-- Je n'aurai garde d'y manquer. Eh bien, Phébé! qu'y a-t-il?
+
+-- Phébé! dit la reine mère avec impatience.
+
+-- Rappelez-la, madame, dit le Béarnais, car elle ne veut pas me
+laisser sortir.
+
+La reine mère se leva, prit la petite chienne par son collier et
+la retint, tandis que Henri s'éloignait le visage aussi calme et
+aussi riant que s'il n'eût pas senti au fond de son coeur qu'il
+courait danger de mort.
+
+Derrière lui, la petite chienne lâchée par Catherine de Médicis
+s'élança pour le rejoindre; mais la porte était refermée, et elle
+ne put que glisser son museau allongé sous la tapisserie en
+poussant un hurlement lugubre et prolongé.
+
+-- Maintenant, Charlotte, dit Catherine à madame de Sauve, va
+chercher M. de Guise et Tavannes, qui sont dans mon oratoire, et
+reviens avec eux pour tenir compagnie à la duchesse de Lorraine
+qui a ses vapeurs.
+
+
+
+VII
+La nuit du 24 août 1572
+
+
+Lorsque La Mole et Coconnas eurent achevé leur maigre souper, car
+les volailles de l'hôtellerie de la Belle-Étoile ne flambaient que
+sur l'enseigne, Coconnas fit pivoter sa chaise sur un de ses
+quatre pieds, étendit les jambes, appuya son coude sur la table,
+et dégustant un dernier verre de vin:
+
+-- Est-ce que vous allez vous coucher incontinent, monsieur de la
+Mole? demanda-t-il.
+
+-- Ma foi! j'en aurais grande envie, monsieur, car il est possible
+qu'on vienne me réveiller dans la nuit.
+
+-- Et moi aussi, dit Coconnas; mais il me semble, en ce cas, qu'au
+lieu de nous coucher et de faire attendre ceux qui doivent nous
+envoyer chercher, nous ferions mieux de demander des cartes et de
+jouer. Cela fait qu'on nous trouverait tout préparés.
+
+-- J'accepterais volontiers la proposition, monsieur; mais pour
+jouer je possède bien peu d'argent; à peine si j'ai cent écus d'or
+dans ma valise; et encore, c'est tout mon trésor. Maintenant,
+c'est à moi de faire fortune avec cela.
+
+-- Cent écus d'or! s'écria Coconnas, et vous vous plaignez! Mordi!
+mais moi, monsieur, je n'en ai que six.
+
+-- Allons donc, reprit La Mole, je vous ai vu tirer de votre poche
+une bourse qui m'a paru non seulement fort ronde, mais on pourrait
+même dire quelque peu boursouflée.
+
+-- Ah! ceci, dit Coconnas, c'est pour éteindre une ancienne dette
+que je suis obligé de payer à un vieil ami de mon père que je
+soupçonne d'être comme vous tant soit peu huguenot. Oui, il y a là
+cent nobles à la rose, continua Coconnas en frappant sur sa poche;
+mais ces cent nobles à la rose appartiennent à maître Mercandon;
+quant à mon patrimoine personnel, il se borne, comme je vous l'ai
+dit, à six écus.
+
+-- Comment jouer, alors?
+
+-- Et c'est précisément à cause de cela que je voulais jouer.
+D'ailleurs, il m'était venu une idée.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Nous venons tous deux à Paris dans un même but?
+
+-- Oui.
+
+-- Nous avons chacun un protecteur puissant?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous comptez sur le vôtre comme je compte sur le mien?
+
+-- Oui.
+
+-- Eh bien, il m'était venu dans la pensée de jouer d'abord notre
+argent, puis la première faveur qui nous arrivera, soit de la
+cour, soit de notre maîtresse...
+
+-- En effet, c'est fort ingénieux! dit La Mole en souriant; mais
+j'avoue que je ne suis pas assez joueur pour risquer ma vie tout
+entière sur un coup de cartes ou de dés, car de la première faveur
+qui nous arrivera à vous et à moi découlera probablement notre vie
+tout entière.
+
+-- Eh bien, laissons donc là la première faveur de la cour, et
+jouons la première faveur de notre maîtresse.
+
+-- Je n'y vois qu'un inconvénient, dit La Mole.
+
+-- Lequel?
+
+-- C'est que je n'ai point de maîtresse, moi.
+
+-- Ni moi non plus; mais je compte bien ne pas tarder à en avoir
+une! Dieu merci! on n'est point taillé de façon à manquer de
+femmes.
+
+-- Aussi, comme vous dites, n'en manquerez-vous point, monsieur de
+Coconnas; mais, comme je n'ai point la même confiance dans mon
+étoile amoureuse, je crois que ce serait vous voler que de mettre
+mon enjeu contre le vôtre. Jouons donc jusqu'à concurrence de vos
+six écus, et, si vous les perdiez par malheur et que vous
+voulussiez continuer le jeu, eh bien, vous êtes gentilhomme, et
+votre parole vaut de l'or.
+
+-- À la bonne heure! s'écria Coconnas, et voilà qui est parler;
+vous avez raison, monsieur, la parole d'un gentilhomme vaut de
+l'or, surtout quand ce gentilhomme a du crédit à la cour. Aussi,
+croyez que je ne me hasarderais pas trop en jouant contre vous la
+première faveur que je devrais recevoir.
+
+-- Oui, sans doute, vous pouvez la perdre; mais moi, je ne
+pourrais pas la gagner; car, étant au roi de Navarre, je ne puis
+rien tenir de M. le duc de Guise.
+
+-- Ah! parpaillot! murmura l'hôte tout en fourbissant son vieux
+casque, je t'avais donc bien flairé. Et il s'interrompit pour
+faire le signe de la croix.
+
+-- Ah çà, décidément, reprit Coconnas en battant les cartes que
+venait de lui apporter le garçon, vous en êtes donc?...
+
+-- De quoi?
+
+-- De la religion.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui, vous.
+
+-- Eh bien! mettez que j'en sois! dit La Mole en souriant. Avez-
+vous quelque chose contre nous?
+
+-- Oh! Dieu merci, non; cela m'est bien égal. Je hais profondément
+la huguenoterie, mais je ne déteste pas les huguenots, et puis
+c'est la mode.
+
+-- Oui, répliqua La Mole en riant, témoin l'arquebusade de
+M. l'amiral! Jouerons-nous aussi des arquebusades?
+
+-- Comme vous voudrez, dit Coconnas; pourvu que je joue, peu
+m'importe quoi.
+
+-- Jouons donc, dit La Mole en ramassant ses cartes et en les
+rangeant dans sa main.
+
+-- Oui, jouez et jouez de confiance; car, dussé-je perdre cent
+écus d'or comme les vôtres, j'aurai demain matin de quoi les
+payer.
+
+-- La fortune vous viendra donc en dormant?
+
+-- Non, c'est moi qui irai la trouver.
+
+-- Où cela, dites-moi? j'irai avec vous!
+
+-- Au Louvre.
+
+-- Vous y retournez cette nuit?
+
+-- Oui, cette nuit j'ai une audience particulière du grand duc de
+Guise.
+
+Depuis que Coconnas avait parlé d'aller chercher fortune au
+Louvre, La Hurière s'était interrompu de fourbir sa salade et
+s'était venu placer derrière la chaise de La Mole, de manière que
+Coconnas seul le pût voir, et de là il lui faisait des signes que
+le Piémontais, tout à son jeu et à sa conversation, ne remarquait
+pas.
+
+-- Eh bien, voilà qui est miraculeux! dit La Mole, et vous aviez
+raison de dire que nous étions nés sous une même étoile. Moi aussi
+j'ai rendez-vous au Louvre cette nuit; mais ce n'est pas avec le
+duc de Guise, moi, c'est avec le roi de Navarre.
+
+-- Avez-vous un mot d'ordre, vous?
+
+-- Oui.
+
+-- Un signe de ralliement?
+
+-- Non.
+
+-- Eh bien, j'en ai un, moi. Mon mot d'ordre est... À ces paroles
+du Piémontais, La Hurière fit un geste si expressif, juste au
+moment où l'indiscret gentilhomme relevait la tête, que Coconnas
+s'arrêta pétrifié bien plus de ce geste encore que du coup par
+lequel il venait de perdre trois écus. En voyant l'étonnement qui
+se peignait sur le visage de son _partner_, La Mole se retourna;
+mais il ne vit pas autre chose que son hôte derrière lui, les bras
+croisés et coiffé de la salade qu'il lui avait vu fourbir
+l'instant auparavant.
+
+-- Qu'avez-vous donc? dit La Mole à Coconnas. Coconnas regardait
+l'hôte et son compagnon sans répondre, car il ne comprenait rien
+aux gestes redoublés de maître La Hurière. La Hurière vit qu'il
+devait venir à son secours:
+
+-- C'est que, dit-il rapidement, j'aime beaucoup le jeu, moi, et
+comme je m'étais approché pour voir le coup sur lequel vous venez
+de gagner, monsieur m'aura vu coiffé en guerre, et cela l'aura
+surpris de la part d'un pauvre bourgeois.
+
+-- Bonne figure, en effet! s'écria La Mole en éclatant de rire.
+
+-- Eh, monsieur! répliqua La Hurière avec une bonhomie
+admirablement jouée et un mouvement d'épaule plein du sentiment de
+son infériorité, nous ne sommes pas des vaillants, nous autres, et
+nous n'avons pas la tournure raffinée. C'est bon pour les braves
+gentilshommes comme vous de faire reluire les casques dorés et les
+fines rapières, et pourvu que nous montions exactement notre
+garde...
+
+-- Ah! ah! dit La Mole en battant les cartes à son tour, vous
+montez votre garde?
+
+-- Eh! mon Dieu, oui, monsieur le comte; je suis sergent d'une
+compagnie de milice bourgeoise.
+
+Et cela dit, tandis que La Mole était occupé à donner les cartes,
+La Hurière se retira en posant un doigt sur ses lèvres pour
+recommander la discrétion à Coconnas, plus interdit que jamais.
+
+Cette précaution fut cause sans doute qu'il perdit le second coup
+presque aussi rapidement qu'il venait de perdre le premier.
+
+-- Eh bien, dit La Mole, voilà qui fait juste vos six écus!
+Voulez-vous votre revanche sur votre fortune future?
+
+-- Volontiers, dit Coconnas, volontiers.
+
+-- Mais avant de vous engager plus avant, ne me disiez-vous pas
+que vous aviez rendez-vous avec M. de Guise?
+
+Coconnas tourna ses regards vers la cuisine et vit les gros yeux
+de La Hurière qui répétaient le même avertissement.
+
+-- Oui, dit-il; mais il n'est pas encore l'heure. D'ailleurs,
+parlons un peu de vous, monsieur de la Mole.
+
+-- Nous ferions mieux, je crois, de parler du jeu, mon cher
+monsieur de Coconnas, car, ou je me trompe fort, ou me voilà
+encore en train de vous gagner six écus.
+
+-- Mordi! c'est la vérité... On me l'avait toujours dit, que les
+huguenots avaient du bonheur au jeu. J'ai envie de me faire
+huguenot, le diable m'emporte!
+
+Les yeux de La Hurière étincelèrent comme deux charbons; mais
+Coconnas, tout à son jeu, ne les aperçut pas.
+
+-- Faites, comte, faites, dit La Mole, et quoique la façon dont la
+vocation vous est venue soit singulière, vous serez le bien reçu
+parmi nous.
+
+Coconnas se gratta l'oreille.
+
+-- Si j'étais sûr que votre bonheur vient de là, dit-il, je vous
+réponds bien... car, enfin, je ne tiens pas énormément à la messe,
+moi, et dès que le roi n'y tient pas non plus...
+
+-- Et puis... c'est une si belle religion, dit La Mole, si simple,
+si pure!
+
+-- Et puis... elle est à la mode, dit Coconnas, et puis... elle
+porte bonheur au jeu, car, le diable m'emporte! il n'y a d'as que
+pour vous; et cependant je vous examine depuis que nous avons les
+cartes aux mains: vous jouez franc jeu, vous ne trichez pas... il
+faut que ce soit la religion...
+
+-- Vous me devez six écus de plus, dit tranquillement La Mole.
+
+-- Ah! comme vous me tentez! dit Coconnas, et si cette nuit je ne
+suis pas content de M. de Guise...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, demain je vous demande de me présenter au roi de
+Navarre; et, soyez tranquille, si une fois je me fais huguenot, je
+serai plus huguenot que Luther, que Calvin, que Mélanchthon et que
+tous les réformistes de la terre.
+
+-- Chut! dit La Mole, vous allez vous brouiller avec notre hôte.
+
+-- Oh! c'est vrai! dit Coconnas en tournant les yeux vers la
+cuisine. Mais non, il ne nous écoute pas; il est trop occupé en ce
+moment.
+
+-- Que fait-il donc? dit La Mole, qui, de sa place, ne pouvait
+l'apercevoir.
+
+-- Il cause avec... Le diable m'emporte! c'est lui!
+
+-- Qui, lui?
+
+-- Cette espèce d'oiseau de nuit avec lequel il causait déjà quand
+nous sommes arrivés, l'homme au pourpoint jaune et au manteau
+amadou. Mordi! quel feu il y met! Eh! dites donc, maître La
+Hurière! est-ce que vous faites de la politique, par hasard?
+
+Mais cette fois la réponse de maître La Hurière fut un geste si
+énergique et si impérieux, que, malgré son amour pour le carton
+peint, Coconnas se leva et alla à lui.
+
+-- Qu'avez-vous donc? demanda La Mole.
+
+-- Vous demandez du vin, mon gentilhomme? dit La Hurière
+saisissant vivement la main de Coconnas, on va vous en donner.
+Grégoire! du vin à ces messieurs!
+
+Puis à l'oreille:
+
+-- Silence, lui glissa-t-il, silence, sur votre vie! et congédiez
+votre compagnon.
+
+La Hurière était si pâle, l'homme jaune si lugubre, que Coconnas
+ressentit comme un frisson, et se retournant vers La Mole:
+
+-- Mon cher monsieur de la Mole, lui dit-il, je vous prie de
+m'excuser. Voilà cinquante écus que je perds en un tour de main.
+Je suis en malheur ce soir, et je craindrais de m'embarrasser.
+
+-- Fort bien, monsieur, fort bien, dit La Mole, à votre aise.
+D'ailleurs, je ne suis point fâché de me jeter un instant sur mon
+lit. Maître La Hurière! ...
+
+-- Monsieur le comte?
+
+-- Si l'on venait me chercher de la part du roi de Navarre, vous
+me réveilleriez. Je serai tout habillé, et par conséquent vite
+prêt.
+
+-- C'est comme moi, dit Coconnas; pour ne pas faire attendre Son
+Altesse un seul instant, je vais me préparer le signe. Maître La
+Hurière, donnez-moi des ciseaux et du papier blanc.
+
+-- Grégoire! cria La Hurière, du papier blanc pour écrire une
+lettre, des ciseaux pour en tailler l'enveloppe!
+
+-- Ah çà, décidément, se dit à lui-même le Piémontais, il se passe
+ici quelque chose d'extraordinaire.
+
+-- Bonsoir, monsieur de Coconnas! dit La Mole. Et vous, mon hôte,
+faites-moi l'amitié de me montrer le chemin de ma chambre. Bonne
+chance, notre ami!
+
+Et La Mole disparut dans l'escalier tournant, suivi de La Hurière.
+Alors l'homme mystérieux saisit à son tour le bras de Coconnas,
+et, l'attirant à lui, il lui dit avec volubilité:
+
+-- Monsieur, vous avez failli révéler cent fois un secret duquel
+dépend le sort du royaume. Dieu a voulu que votre bouche fût
+fermée à temps. Un mot de plus, et j'allais vous abattre d'un coup
+d'arquebuse. Maintenant nous sommes seuls, heureusement, écoutez.
+
+-- Mais qui êtes-vous, pour me parler avec ce ton de commandement?
+demanda Coconnas.
+
+-- Avez-vous, par hasard, entendu parler du sire de Maurevel?
+
+-- Le meurtrier de l'amiral?
+
+-- Et du capitaine de Mouy.
+
+-- Oui, sans doute.
+
+-- Eh bien, le sire de Maurevel, c'est moi.
+
+-- Oh! oh! fit Coconnas.
+
+-- Écoutez-moi donc.
+
+-- Mordi! Je crois bien que je vous écoute.
+
+-- Chut! fit le sire de Maurevel en portant son doigt à sa bouche.
+Coconnas demeura l'oreille tendue.
+
+On entendit en ce moment l'hôte refermer la porte d'une chambre,
+puis la porte du corridor, y mettre les verrous, et revenir
+précipitamment du côté des deux interlocuteurs.
+
+Il offrit alors un siège à Coconnas, un siège à Maurevel, et en
+prenant un troisième pour lui:
+
+-- Tout est bien clos, dit-il, monsieur de Maurevel, vous pouvez
+parler.
+
+Onze heures sonnaient en Saint-Germain-l'Auxerrois. Maurevel
+compta l'un après l'autre chaque battement de marteau qui
+retentissait vibrant et lugubre dans la nuit, et quand le dernier
+se fut éteint dans l'espace:
+
+-- Monsieur, dit-il en se retournant vers Coconnas tout hérissé à
+l'aspect des précautions que prenaient les deux hommes, monsieur,
+êtes-vous bon catholique?
+
+-- Mais je le crois, répondit Coconnas.
+
+-- Monsieur, continua Maurevel, êtes-vous dévoué au roi?
+
+-- De coeur et d'âme. Je crois même que vous m'offensez, monsieur,
+en m'adressant une pareille question.
+
+-- Nous n'aurons pas de querelle là-dessus; seulement, vous allez
+nous suivre.
+
+-- Où cela?
+
+-- Peu vous importe. Laissez-vous conduire. Il y va de votre
+fortune et peut-être de votre vie.
+
+-- Je vous préviens, monsieur, qu'à minuit j'ai affaire au Louvre.
+
+-- C'est justement là que nous allons.
+
+-- M. de Guise m'y attend.
+
+-- Nous aussi.
+
+-- Mais j'ai un mot de passe particulier, continua Coconnas un peu
+mortifié de partager l'honneur de son audience avec le sire de
+Maurevel et maître La Hurière.
+
+-- Nous aussi.
+
+-- Mais j'ai un signe de reconnaissance. Maurevel sourit, tira de
+dessous son pourpoint une poignée de croix en étoffe blanche, en
+donna une à La Hurière, une à Coconnas, et en prit une pour lui.
+La Hurière attacha la sienne à son casque, Maurevel en fit autant
+de la sienne à son chapeau.
+
+-- Oh çà! dit Coconnas stupéfait, le rendez-vous, le mot d'ordre,
+le signe de ralliement, c'est donc pour tout le monde?
+
+-- Oui, monsieur; c'est-à-dire pour tous les bons catholiques.
+
+-- Il y a fête au Louvre alors, banquet royal, n'est-ce pas?
+s'écria Coconnas, et l'on en veut exclure ces chiens de
+huguenots?... Bon! bien! à merveille! Il y a assez longtemps
+qu'ils y paradent.
+
+-- Oui, il y a fête au Louvre, dit Maurevel, il y a banquet royal,
+et les huguenots y seront conviés... Il y a plus, ils seront les
+héros de la fête, ils paieront le banquet, et, si vous voulez bien
+être des nôtres, nous allons commencer par aller inviter leur
+principal champion, leur Gédéon, comme ils disent.
+
+-- M. l'amiral? s'écria Coconnas.
+
+-- Oui, le vieux Gaspard, que j'ai manqué comme un imbécile,
+quoique j'aie tiré sur lui avec l'arquebuse même du roi.
+
+-- Et voilà pourquoi, mon gentilhomme, je fourbissais ma salade,
+j'affilais mon épée et je repassais mes couteaux, dit d'une voix
+stridente maître La Hurière travesti en guerre.
+
+À ces mots, Coconnas frissonna et devint fort pâle, car il
+commençait à comprendre.
+
+-- Quoi, vraiment! s'écria-t-il, cette fête, ce banquet...
+c'est... on va...
+
+-- Vous avez été bien long à deviner, monsieur, dit Maurevel, et
+l'on voit bien que vous n'êtes pas fatigué comme nous des
+insolences de ces hérétiques.
+
+-- Et vous prenez sur vous, dit-il, d'aller chez l'amiral, et
+de...? Maurevel sourit, et attirant Coconnas contre la fenêtre:
+
+-- Regardez, dit-il; voyez-vous, sur la petite place, au bout de
+la rue, derrière l'église, cette troupe qui se range
+silencieusement dans l'ombre?
+
+-- Oui.
+
+-- Les hommes qui composent cette troupe ont, comme maître La
+Hurière, vous et moi, une croix au chapeau.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, ces hommes, c'est une compagnie de Suisses des petits
+cantons, commandés par Toquenot; vous savez que messieurs des
+petits cantons sont les compères du roi.
+
+-- Oh! oh! fit Coconnas.
+
+-- Maintenant, voyez cette troupe de cavaliers qui passe sur le
+quai; reconnaissez-vous son chef?
+
+-- Comment voulez-vous que je le reconnaisse? dit Coconnas tout
+frémissant, je suis à Paris de ce soir seulement.
+
+-- Eh bien, c'est celui avec qui vous avez rendez-vous à minuit au
+Louvre. Voyez, il va vous y attendre.
+
+-- Le duc de Guise?
+
+-- Lui-même. Ceux qui l'escortent sont Marcel, ex-prévôt des
+marchands, et J. Choron, prévôt actuel. Les deux derniers vont
+mettre sur pied leurs compagnies de bourgeois; et tenez, voici le
+capitaine du quartier qui entre dans la rue: regardez bien ce
+qu'il va faire.
+
+-- Il heurte à chaque porte. Mais qu'y a-t-il donc sur les portes
+auxquelles il heurte?
+
+-- Une croix blanche, jeune homme; une croix pareille à celle que
+nous avons à nos chapeaux. Autrefois on laissait à Dieu le soin de
+distinguer les siens; aujourd'hui nous sommes plus civilisés, et
+nous lui épargnons cette besogne.
+
+-- Mais chaque maison à laquelle il frappe s'ouvre, et de chaque
+maison sortent des bourgeois armés.
+
+-- Il frappera à la nôtre comme aux autres, et nous sortirons à
+notre tour.
+
+-- Mais, dit Coconnas, tout ce monde sur pied pour aller tuer un
+vieil huguenot! Mordi! c'est honteux! c'est une affaire
+d'égorgeurs et non de soldats!
+
+-- Jeune homme, dit Maurevel, si les vieux vous répugnent, vous
+pourrez en choisir de jeunes. Il y en aura pour tous les goûts. Si
+vous méprisez les poignards, vous pourrez vous servir de l'épée;
+car les huguenots ne sont pas gens à se laisser égorger sans se
+défendre, et, vous le savez, les huguenots, jeunes ou vieux, ont
+la vie dure.
+
+-- Mais on les tuera donc tous, alors? s'écria Coconnas.
+
+-- Tous.
+
+-- Par ordre du roi?
+
+-- Par ordre du roi et de M. de Guise.
+
+-- Et quand cela?
+
+-- Quand vous entendrez la cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+-- Ah! c'est donc pour cela que cet aimable Allemand, qui est à
+M. de Guise... comment l'appelez-vous donc?
+
+-- M. de Besme?
+
+-- Justement. C'est donc pour cela que M. de Besme me disait
+d'accourir au premier coup de tocsin?
+
+-- Vous avez donc vu M. de Besme?
+
+-- Je l'ai vu et je lui ai parlé.
+
+-- Où cela?
+
+-- Au Louvre. C'est lui qui m'a fait entrer, qui m'a donné le mot
+d'ordre, qui m'a...
+
+-- Regardez.
+
+-- Mordi! c'est lui-même.
+
+-- Voulez-vous lui parler?
+
+-- Sur mon âme! je n'en serais pas fâché.
+
+Maurevel ouvrit doucement la fenêtre. Besme, en effet, passait
+avec une vingtaine d'hommes.
+
+-- _Guise et Lorraine! _dit Maurevel.
+
+Besme se retourna, et, comprenant que c'était à lui qu'on avait
+affaire, il s'approcha.
+
+-- Ah! ah! c'être fous, monsir de Maurefel.
+
+-- Oui, c'est moi; que cherchez-vous?
+
+-- J'y cherche l'auperge de la Belle-Étoile, pour brévenir un
+certain monsir Gogonnas.
+
+-- Me voici, monsieur de Besme! dit le jeune homme.
+
+-- Ah! pon, ah! pien... Vous êtes brêt?
+
+-- Oui. Que faut-il faire?
+
+-- Ce que vous tira monsir de Maurefel. C'être un bon gatholique.
+
+-- Vous l'entendez? dit Maurevel.
+
+-- Oui, répondit Coconnas. Mais vous, monsieur de Besme, où allez-
+vous?
+
+-- Moi?... dit de Besme en riant...
+
+-- Oui, vous?
+
+-- Moi, je fas tire un betit mot à l'amiral.
+
+-- Dites-lui-en deux, s'il le faut, dit Maurevel, et que cette
+fois, s'il se relève du premier, il ne se relève pas du second.
+
+-- Soyez dranguille, monsir de Maurefel, soyez dranguille, et
+tressez-moi pien ce cheune homme-là.
+
+-- Oui, oui, n'ayez pas de crainte, les Coconnas sont de fins
+limiers, et bons chiens chassent de race.
+
+-- Atieu!
+
+-- Allez.
+
+-- Et fous?
+
+-- Commencez toujours la chasse, nous arriverons pour la curée. De
+Besme s'éloigna et Maurevel ferma la fenêtre.
+
+-- Vous l'entendez, jeune homme? dit Maurevel; si vous avez
+quelque ennemi particulier, quand il ne serait pas tout à fait
+huguenot, mettez-le sur la liste, et il passera avec les autres.
+
+Coconnas, plus étourdi que jamais de tout ce qu'il voyait et de
+tout ce qu'il entendait, regardait tour à tour l'hôte, qui prenait
+des poses formidables, et Maurevel, qui tirait tranquillement un
+papier de sa poche.
+
+-- Quant à moi, voilà ma liste, dit-il; trois cents. Que chaque
+bon catholique fasse, cette nuit, la dixième partie de la besogne
+que je ferai, et il n'y aura plus demain un seul hérétique dans le
+royaume!
+
+-- Chut! dit La Hurière.
+
+-- Quoi? répétèrent ensemble Coconnas et Maurevel.
+
+On entendit vibrer le premier coup de beffroi à Saint-Germain-
+l'Auxerrois.
+
+-- Le signal! s'écria Maurevel. L'heure est donc avancée? Ce
+n'était que pour minuit, m'avait-on dit... Tant mieux! Quand il
+s'agit de la gloire de Dieu et du roi, mieux vaut les horloges qui
+avancent que celles qui retardent.
+
+En effet, on entendit tinter lugubrement la cloche de l'église.
+Bientôt un premier coup de feu retentit, et presque aussitôt la
+lueur de plusieurs flambeaux illumina comme un éclair la rue de
+l'Arbre-Sec.
+
+Coconnas passa sur son front sa main humide de sueur.
+
+-- C'est commencé, s'écria Maurevel, en route!
+
+-- Un moment, un moment! dit l'hôte; avant de nous mettre en
+campagne, assurons-nous du logis, comme on dit à la guerre. Je ne
+veux pas qu'on égorge ma femme et mes enfants pendant que je serai
+dehors: il y a un huguenot ici.
+
+-- M. de La Mole? s'écria Coconnas avec un soubresaut.
+
+-- Oui! le parpaillot s'est jeté dans la gueule du loup.
+
+-- Comment! dit Coconnas, vous vous attaqueriez à votre hôte?
+
+-- C'est à son intention surtout que j'ai repassé ma rapière.
+
+-- Oh! oh! fit le Piémontais en fronçant le sourcil.
+
+-- Je n'ai jamais tué personne que mes lapins, mes canards et mes
+poulets, répliqua le digne aubergiste; je ne sais donc trop
+comment m'y prendre pour tuer un homme. Eh bien, je vais m'exercer
+sur celui-là. Si je fais quelque gaucherie, au moins personne ne
+sera là pour se moquer de moi.
+
+-- Mordi, c'est dur! objecta Coconnas. M. de La Mole est mon
+compagnon, M. de La Mole a soupé avec moi, M. de La Mole a joué
+avec moi.
+
+-- Oui, mais M. de La Mole est un hérétique, dit Maurevel.
+
+M.
+
+de La Mole est condamné; et si nous ne le tuons pas, d'autres le
+tueront.
+
+-- Sans compter, dit l'hôte, qu'il vous a gagné cinquante écus.
+
+-- C'est vrai, dit Coconnas, mais loyalement, j'en suis sûr.
+
+-- Loyalement ou non, il vous faudra toujours le payer; tandis
+que, si je le tue, vous êtes quitte.
+
+-- Allons, allons! dépêchons, messieurs, s'écria Maurevel; une
+arquebusade, un coup de rapière, un coup de marteau, un coup de
+chenet, un coup de ce que vous voudrez; mais finissons-en, si vous
+voulez arriver à temps, comme nous avons promis, pour aider
+M. de Guise chez l'amiral.
+
+Coconnas soupira.
+
+-- J'y cours! s'écria La Hurière, attendez-moi.
+
+-- Mordi! s'écria Coconnas, il va faire souffrir ce pauvre garçon,
+et le voler peut-être. Je veux être là pour l'achever, s'il est
+besoin, et empêcher qu'on ne touche à son argent.
+
+Et mû par cette heureuse idée, Coconnas monta l'escalier derrière
+maître La Hurière, qu'il eut bientôt rejoint; car, à mesure qu'il
+montait, par un effet de la réflexion sans doute, La Hurière
+ralentissait le pas.
+
+Au moment où il arrivait à la porte, toujours suivi de Coconnas,
+plusieurs coups de feu retentirent dans la rue.
+
+Aussitôt on entendit La Mole sauter de son lit et le plancher
+crier sous ses pas.
+
+-- Diable! murmura La Hurière un peu troublé, il est réveillé, je
+crois!
+
+-- Ça m'en a l'air, dit Coconnas.
+
+-- Et il va se défendre?
+
+-- Il en est capable. Dites donc, maître La Hurière, s'il allait
+vous tuer, ça serait drôle.
+
+-- Hum! hum! fit l'hôte. Mais, se sentant armé d'une bonne
+arquebuse, il se rassura et enfonça la porte d'un vigoureux coup
+de pied. On vit alors La Mole, sans chapeau, mais tout vêtu,
+retranché derrière son lit, son épée entre ses dents et ses
+pistolets à la main.
+
+-- Oh! oh! dit Coconnas en ouvrant les narines en véritable bête
+fauve qui flaire le sang, voilà qui devient intéressant, maître La
+Hurière. Allons, allons! en avant!
+
+-- Ah! l'on veut m'assassiner, à ce qu'il paraît! cria La Mole
+dont les yeux flamboyaient, et c'est toi, misérable?
+
+Maître La Hurière ne répondit à cette apostrophe qu'en abaissant
+son arquebuse et qu'en mettant le jeune homme en joue. Mais La
+Mole avait vu la démonstration, et, au moment où le coup partit,
+il se jeta à genoux, et la balle passa pardessus sa tête.
+
+-- À moi! cria La Mole, à moi, monsieur de Coconnas!
+
+-- À moi! monsieur de Maurevel, à moi! cria La Hurière.
+
+-- Ma foi, monsieur de la Mole! dit Coconnas, tout ce que je puis
+dans cette affaire est de ne point me mettre contre vous. Il
+paraît qu'on tue cette nuit les huguenots au nom du roi. Tirez-
+vous de là comme vous pourrez.
+
+-- Ah! traîtres! ah! assassins! c'est comme cela! eh bien,
+attendez.
+
+Et La Mole, visant à son tour, lâcha la détente d'un de ses
+pistolets. La Hurière, qui ne le perdait pas de vue, eut le temps
+de se jeter de côté; mais Coconnas, qui ne s'attendait pas à cette
+riposte, resta à la place où il était et la balle lui effleura
+l'épaule.
+
+-- Mordi! cria-t-il en grinçant des dents, j'en tiens; à nous deux
+donc! puisque tu le veux. Et, tirant sa rapière, il s'élança vers
+La Mole.
+
+Sans doute, s'il eût été seul, La Mole l'eût attendu; mais
+Coconnas avait derrière lui maître La Hurière qui rechargeait son
+arquebuse, sans compter Maurevel qui, pour se rendre à
+l'invitation de l'aubergiste, montait les escaliers quatre à
+quatre. La Mole se jeta donc dans un cabinet, et verrouilla la
+porte derrière lui.
+
+-- Ah! schelme! s'écria Coconnas furieux, heurtant la porte du
+pommeau de sa rapière, attends, attends. Je veux te trouer le
+corps d'autant de coups d'épée que tu m'as gagné d'écus ce soir!
+Ah! je viens pour t'empêcher de souffrir! ah! je viens pour qu'on
+ne te vole pas, et tu me récompenses en m'envoyant une balle dans
+l'épaule! attends! birbonne! attends!
+
+Sur ces entrefaites, maître La Hurière s'approcha et d'un coup de
+crosse de son arquebuse fit voler la porte en éclats.
+
+Coconnas s'élança dans le cabinet, mais il alla donner du nez
+contre la muraille: le cabinet était vide et la fenêtre ouverte.
+
+-- Il se sera précipité, dit l'hôte; et comme nous sommes au
+quatrième, il est mort.
+
+-- Ou il se sera sauvé par le toit de la maison voisine, dit
+Coconnas en enjambant la barre de la fenêtre et en s'apprêtant à
+le suivre sur ce terrain glissant et escarpé.
+
+Mais Maurevel et La Hurière se précipitèrent sur lui, et le
+ramenant dans la chambre:
+
+-- Êtes-vous fou? s'écrièrent-ils tous deux à la fois. Vous allez
+vous tuer.
+
+-- Bah, dit Coconnas, je suis montagnard, moi, et habitué à courir
+dans les glaciers. D'ailleurs, quand un homme m'a insulté une
+fois, je monterais avec lui jusqu'au ciel, ou je descendrais avec
+lui jusqu'en enfer, quelque chemin qu'il prît pour y arriver.
+Laissez-moi faire.
+
+-- Allons donc! dit Maurevel, ou il est mort, ou il est loin
+maintenant. Venez avec nous; et si celui-là vous échappe, vous en
+trouverez mille autres à sa place.
+
+-- Vous avez raison, hurla Coconnas. Mort aux huguenots! J'ai
+besoin de me venger, et le plus tôt sera le mieux.
+
+Et tous trois descendirent l'escalier comme une avalanche.
+
+-- Chez l'amiral! cria Maurevel.
+
+-- Chez l'amiral! répéta La Hurière.
+
+-- Chez l'amiral, donc! puisque vous le voulez, dit à son tour
+Coconnas.
+
+Et tous trois s'élancèrent de l'hôtel de la Belle-Étoile, laissé
+en garde à Grégoire et aux autres garçons, se dirigeant vers
+l'hôtel de l'amiral, situé rue de Béthisy; une flamme brillante et
+le bruit des arquebusades les guidaient de ce côté.
+
+-- Eh! qui vient là? s'écria Coconnas. Un homme sans pourpoint et
+sans écharpe.
+
+-- C'en est un qui se sauve, dit Maurevel.
+
+-- À vous, à vous! à vous qui avez des arquebuses, s'écria
+Coconnas.
+
+-- Ma foi, non, dit Maurevel; je garde ma poudre pour meilleur
+gibier.
+
+-- À vous, La Hurière.
+
+-- Attendez, attendez, dit l'aubergiste en ajustant.
+
+-- Ah! oui, attendez, s'écria Coconnas; et en attendant il va se
+sauver.
+
+Et il s'élança à la poursuite du malheureux qu'il eut bientôt
+rejoint, car il était déjà blessé. Mais au moment où, pour ne pas
+le frapper par derrière, il lui criait: «Tourne, mais tourne
+donc!» un coup d'arquebuse retentit, une balle siffla aux oreilles
+de Coconnas, et le fugitif roula comme un lièvre atteint dans sa
+course la plus rapide par le plomb du chasseur.
+
+Un cri de triomphe se fit entendre derrière Coconnas; le
+Piémontais se retourna, et vit La Hurière agitant son arme.
+
+-- Ah! cette fois, s'écria-t-il, j'ai étrenné au moins.
+
+-- Oui, mais vous avez manqué me percer d'outre en outre, moi.
+
+-- Prenez garde, mon gentilhomme, prenez garde, cria La Hurière.
+
+Coconnas fit un bond en arrière. Le blessé s'était relevé sur un
+genou; et, tout entier à la vengeance, il allait percer Coconnas
+de son poignard au moment même où l'avertissement de son hôte
+avait prévenu le Piémontais.
+
+-- Ah! vipère! s'écria Coconnas.
+
+Et, se jetant sur le blessé, il lui enfonça trois fois son épée
+jusqu'à la garde dans la poitrine.
+
+-- Et maintenant, s'écria Coconnas laissant le huguenot se
+débattre dans les convulsions de l'agonie, chez l'amiral! chez
+l'amiral!
+
+-- Ah! ah! mon gentilhomme, dit Maurevel, il paraît que vous y
+mordez.
+
+-- Ma foi, oui, dit Coconnas. Je ne sais pas si c'est l'odeur de
+la poudre qui me grise ou la vue du sang qui m'excite, mais,
+mordi! je prends goût à la tuerie. C'est comme qui dirait une
+battue à l'homme. Je n'ai encore fait que des battues à l'ours ou
+au loup, et sur mon honneur la battue à l'homme me paraît plus
+divertissante.
+
+Et tous trois reprirent leur course.
+
+
+
+VIII
+Les massacrés
+
+
+L'hôtel qu'habitait l'amiral était, comme nous l'avons dit, situé
+rue de Béthisy. C'était une grande maison s'élevant au fond d'une
+cour avec deux ailes en retour sur la rue. Un mur ouvert par une
+grande porte et par deux petites grilles donnait entrée dans cette
+cour.
+
+Lorsque nos trois guisards atteignirent l'extrémité de la rue de
+Béthisy, qui fait suite à la rue des Fossés-Saint-Germain-
+l'Auxerrois, ils virent l'hôtel entouré de Suisses, de soldats et
+de bourgeois en armes; tous tenaient à la main droite ou des
+épées, ou des piques, ou des arquebuses, et quelques-uns, à la
+main gauche, des flambeaux qui répandaient sur cette scène un jour
+funèbre et vacillant, lequel, suivant le mouvement imprimé,
+s'épandait sur le pavé, montait le long des murailles ou
+flamboyait sur cette mer vivante où chaque arme jetait son éclair.
+Tout autour de l'hôtel et dans les rues Tirechappe, Étienne et
+Bertin-Poirée, l'oeuvre terrible s'accomplissait. De longs cris se
+faisaient entendre, la mousqueterie pétillait, et de temps en
+temps quelque malheureux, à moitié nu, pâle, ensanglanté, passait,
+bondissant comme un daim poursuivi, dans un cercle de lumière
+funèbre où semblait s'agiter un monde de démons.
+
+En un instant, Coconnas, Maurevel et La Hurière, signalés de loin
+par leurs croix blanches et accueillis par des cris de bienvenue,
+furent au plus épais de cette foule haletante et pressée comme une
+meute. Sans doute ils n'eussent pas pu passer; mais quelques-uns
+reconnurent Maurevel et lui firent faire place. Coconnas et La
+Hurière se glissèrent à sa suite; tous trois parvinrent donc à se
+glisser dans la cour.
+
+Au centre de cette cour, dont les trois portes étaient enfoncées,
+un homme, autour duquel les assassins laissaient un vide
+respectueux, se tenait debout, appuyé sur une rapière nue, et les
+yeux fixés sur un balcon élevé de quinze pieds à peu près et
+s'étendant devant la fenêtre principale de l'hôtel. Cet homme
+frappait du pied avec impatience, et de temps en temps se
+retournait pour interroger ceux qui se trouvaient les plus proches
+de lui.
+
+-- Rien encore, murmura-t-il. Personne... Il aura été prévenu, il
+aura fui. Qu'en pensez-vous, Du Gast?
+
+-- Impossible, Monseigneur.
+
+-- Pourquoi pas? Ne m'avez-vous pas dit qu'un instant avant que
+nous arrivassions, un homme sans chapeau, l'épée nue à la main et
+courant comme s'il était poursuivi, était venu frapper à la porte,
+et qu'on lui avait ouvert?
+
+-- Oui, Monseigneur; mais presque aussitôt M. de Besme est arrivé,
+les portes ont été enfoncées, l'hôtel cerné. L'homme est bien
+entré, mais à coup sûr il n'a pu sortir.
+
+-- Eh! mais, dit Coconnas à La Hurière, est-ce que je me trompe,
+ou n'est-ce pas M. de Guise que je vois là?
+
+-- Lui-même, mon gentilhomme. Oui, c'est le grand Henri de Guise
+en personne, qui attend sans doute que l'amiral sorte pour lui en
+faire autant que l'amiral en a fait à son père. Chacun a son tour,
+mon gentilhomme, et, Dieu merci! c'est aujourd'hui le nôtre.
+
+-- Holà! Besme! holà! cria le duc de sa voix puissante, n'est-ce
+donc point encore fini? Et, de la pointe de son épée impatiente
+comme lui, il faisait jaillir des étincelles du pavé.
+
+En ce moment, on entendit comme des cris dans l'hôtel, puis des
+coups de feu, puis un grand mouvement de pieds et un bruit d'armes
+heurtées, auquel succéda un nouveau silence.
+
+Le duc fit un mouvement pour se précipiter dans la maison.
+
+-- Monseigneur, Monseigneur, lui dit Du Gast en se rapprochant de
+lui et en l'arrêtant, votre dignité vous commande de demeurer et
+d'attendre.
+
+-- Tu as raison, Du Gast; merci! j'attendrai. Mais, en vérité, je
+meurs d'impatience et d'inquiétude. Ah! s'il m'échappait!
+
+Tout à coup le bruit des pas se rapprocha... les vitres du premier
+étage s'illuminèrent de reflets pareils à ceux d'un incendie.
+
+La fenêtre, sur laquelle le duc avait tant de fois levé les yeux,
+s'ouvrit ou plutôt vola en éclats; et un homme, au visage pâle et
+au cou blanc tout souillé de sang, apparut sur le balcon.
+
+-- Besme! cria le duc; enfin c'est toi! Eh bien? eh bien?
+
+-- Foilà, foilà! répondit froidement l'Allemand, qui, se baissant,
+se releva presque aussitôt en paraissant soulever un poids
+considérable.
+
+-- Mais les autres, demanda impatiemment le duc, les autres, où
+sont-ils?
+
+-- Les autres, ils achèfent les autres.
+
+-- Et toi, toi! qu'as-tu fait?
+
+-- Moi, fous allez foir; regulez-vous un beu. Le duc fit un pas en
+arrière. En ce moment on put distinguer l'objet que Besme attirait
+à lui d'un si puissant effort.
+
+C'était le cadavre d'un vieillard.
+
+Il le souleva au-dessus du balcon, le balança un instant dans le
+vide, et le jeta aux pieds de son maître. Le bruit sourd de la
+chute, les flots de sang qui jaillirent du corps et diaprèrent au
+loin le pavé, frappèrent d'épouvante jusqu'au duc lui-même; mais
+ce sentiment dura peu, et la curiosité fit que chacun s'avança de
+quelques pas, et que la lueur d'un flambeau vint trembler sur la
+victime. On distingua alors une barbe blanche, un visage
+vénérable, et des mains raidies par la mort.
+
+-- L'amiral, s'écrièrent ensemble vingt voix qui ensemble se
+turent aussitôt.
+
+-- Oui, l'amiral. C'est bien lui, dit le duc en se rapprochant du
+cadavre pour le contempler avec une joie silencieuse.
+
+-- L'amiral! l'amiral! répétèrent à demi-voix tous les témoins de
+cette terrible scène, se serrant les uns contre les autres, et se
+rapprochant timidement de ce grand vieillard abattu.
+
+-- Ah! te voilà donc, Gaspard! dit le duc de Guise triomphant; tu
+as fait assassiner mon père, je le venge! Et il osa poser le pied
+sur la poitrine du héros protestant.
+
+Mais aussitôt les yeux du mourant s'ouvrirent avec effort, sa main
+sanglante et mutilée se crispa une dernière fois, et l'amiral,
+sans sortir de son immobilité, dit au sacrilège d'une voix
+sépulcrale:
+
+-- Henri de Guise, un jour aussi tu sentiras sur ta poitrine le
+pied d'un assassin. Je n'ai pas tué ton père. Sois maudit!
+
+Le duc, pâle et tremblant malgré lui, sentit un frisson de glace
+courir par tout son corps; il passa la main sur son front comme
+pour en chasser la vision lugubre; puis, quand il la laissa
+retomber, quand il osa reporter la vue sur l'amiral, ses yeux
+s'étaient refermés, sa main était redevenue inerte, et un sang
+noir épanché de sa bouche sur sa barbe blanche avait succédé aux
+terribles paroles que cette bouche venait de prononcer.
+
+Le duc releva son épée avec un geste de résolution désespérée.
+
+-- Eh bien, monsir, lui dit Besme, êtes-fous gontent?
+
+-- Oui, mon brave, oui, répliqua Henri, car tu as vengé...
+
+-- Le dugue François, n'est-ce pas?
+
+-- La religion, reprit Henri d'une voix sourde. Et maintenant,
+continua-t-il en se retournant vers les Suisses, les soldats et
+les bourgeois qui encombraient la cour et la rue, à l'oeuvre, mes
+amis, à l'oeuvre!
+
+-- Eh! bonjour, monsieur de Besme, dit alors Coconnas s'approchant
+avec une sorte d'admiration de l'Allemand, qui, toujours sur le
+balcon, essuyait tranquillement son épée.
+
+-- C'est donc vous qui l'avez expédié? cria La Hurière en extase;
+comment avez-vous fait cela, mon digne gentilhomme?
+
+-- Oh! pien zimblement, pien zimblement: il avre entendu tu pruit,
+il avre oufert son borte, et moi ly avre passé mon rapir tans le
+corps à lui. Mais ce n'est bas le dout, che grois que le Téligny
+en dient, che l'endens grier.
+
+En ce moment, en effet, quelques cris de détresse qui semblaient
+poussés par une voix de femme se firent entendre; des reflets
+rougeâtres illuminèrent une des deux ailes formant galerie. On
+aperçut deux hommes qui fuyaient poursuivis par une longue file de
+massacreurs. Une arquebusade tua l'un; l'autre trouva sur son
+chemin une fenêtre ouverte, et, sans mesurer la hauteur, sans
+s'inquiéter des ennemis qui l'attendaient en bas, il sauta
+intrépidement dans la cour.
+
+-- Tuez! tuez! crièrent les assassins en voyant leur victime prête
+à leur échapper.
+
+L'homme se releva en ramassant son épée, qui, dans sa chute, lui
+était échappée des mains, prit sa course tête baissée à travers
+les assistants, enculbuta trois ou quatre, en perça un de son
+épée, et au milieu du feu des pistolades, au milieu des
+imprécations des soldats furieux de l'avoir manqué, il passa comme
+l'éclair devant Coconnas, qui l'attendait à la porte, le poignard
+à la main.
+
+-- Touché! cria le Piémontais en lui traversant le bras de sa lame
+fine et aiguë.
+
+-- Lâche! répondit le fugitif en fouettant le visage de son ennemi
+avec la lame de son épée, faute d'espace pour lui donner un coup
+de pointe.
+
+-- Oh! mille démons! s'écria Coconnas, c'est monsieur de la Mole!
+
+-- Monsieur de la Mole! répétèrent La Hurière et Maurevel.
+
+-- C'est celui qui a prévenu l'amiral! crièrent plusieurs soldats.
+
+-- Tue! tue! ... hurla-t-on de tous côtés. Coconnas, La Hurière et
+dix soldats s'élancèrent à la poursuite de La Mole, qui, couvert
+de sang et arrivé à ce degré d'exaltation qui est la dernière
+réserve de la vigueur humaine, bondissait par les rues, sans autre
+guide que l'instinct. Derrière lui, les pas et les cris de ses
+ennemis l'éperonnaient et semblaient lui donner des ailes. Parfois
+une balle sifflait à son oreille et imprimait tout à coup à sa
+course, près de se ralentir, une nouvelle rapidité. Ce n'était
+plus une respiration, ce n'était plus une haleine qui sortait de
+sa poitrine, mais un râle sourd, mais un rauque hurlement. La
+sueur et le sang dégouttaient de ses cheveux et coulaient
+confondus sur son visage. Bientôt son pourpoint devint trop serré
+pour les battements de son coeur, et il l'arracha. Bientôt son
+épée devint trop lourde pour sa main, et il la jeta loin de lui.
+Parfois il lui semblait que les pas s'éloignaient et qu'il était
+près d'échapper à ses bourreaux; mais aux cris de ceux-ci,
+d'autres massacreurs qui se trouvaient sur son chemin et plus
+rapprochés quittaient leur besogne sanglante et accouraient. Tout
+à coup il aperçut la rivière coulant silencieusement à sa gauche;
+il lui sembla qu'il éprouverait, comme le cerf aux abois, un
+indicible plaisir à s'y précipiter, et la force suprême de la
+raison put seule le retenir. À sa droite c'était le Louvre,
+sombre, immobile, mais plein de bruits sourds et sinistres. Sur le
+pont-levis entraient et sortaient des casques, des cuirasses, qui
+renvoyaient en froids éclairs les rayons de la lune. La Mole
+songea au roi de Navarre comme il avait songé à Coligny: c'étaient
+ses deux seuls protecteurs. Il réunit toutes ses forces, regarda
+le ciel en faisant tout bas le voeu d'abjurer s'il échappait au
+massacre, fit perdre par un détour une trentaine de pas à la meute
+qui le poursuivait, piqua droit vers le Louvre, s'élança sur le
+pont pêle-mêle avec les soldats, reçut un nouveau coup de poignard
+qui glissa le long des côtes, et, malgré les cris de: «Tue! tue!»
+qui retentissaient derrière lui et autour de lui, malgré
+l'attitude offensive que prenaient les sentinelles, il se
+précipita comme une flèche dans la cour, bondit jusqu'au
+vestibule, franchit l'escalier, monta deux étages, reconnut une
+porte et s'y appuya en frappant des pieds et des mains.
+
+-- Qui est là?murmura une voix de femme.
+
+-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura La Mole, ils viennent... je les
+entends... les voilà... je les vois... C'est moi! ... moi! ...
+
+-- Qui vous? reprit la voix. La Mole se rappela le mot d'ordre.
+
+-- Navarre! Navarre! cria-t-il. Aussitôt la porte s'ouvrit. La
+Mole, sans voir, sans remercier Gillonne, fit irruption dans un
+vestibule, traversa un corridor, deux ou trois appartements, et
+parvint enfin dans une chambre éclairée par une lampe suspendue au
+plafond. Sous des rideaux de velours fleurdelisé d'or, dans un lit
+de chêne sculpté, une femme à moitié nue, appuyée sur son bras,
+ouvrait des yeux fixes d'épouvante. La Mole se précipita vers
+elle.
+
+-- Madame! s'écria-t-il, on tue, on égorge mes frères; on veut me
+tuer, on veut m'égorger aussi. Ah! vous êtes la reine... sauvez-
+moi.
+
+Et il se précipita à ses pieds, laissant sur le tapis une large
+trace de sang.
+
+En voyant cet homme pâle, défait, agenouillé devant elle, la reine
+de Navarre se dressa épouvantée, cachant son visage entre ses
+mains et criant au secours.
+
+-- Madame, dit La Mole en faisant un effort pour se relever, au
+nom du Ciel, n'appelez pas, car si l'on vous entend, je suis
+perdu! Des assassins me poursuivent, ils montaient les degrés
+derrière moi. Je les entends... les voilà! les voilà! ...
+
+-- Au secours! répéta la reine de Navarre, hors d'elle, au
+secours!
+
+-- Ah! c'est vous qui m'avez tué! dit La Mole au désespoir. Mourir
+par une si belle voix, mourir par une si belle main! Ah! j'aurais
+cru cela impossible!
+
+Au même instant la porte s'ouvrit et une meute d'hommes haletants,
+furieux, le visage taché de sang et de poudre, arquebuses,
+hallebardes et épées en arrêt, se précipita dans la chambre.
+
+À leur tête était Coconnas, ses cheveux roux hérissés, son oeil
+bleu pâle démesurément dilaté, la joue toute meurtrie par l'épée
+de La Mole, qui avait tracé sur les chairs son sillon sanglant:
+ainsi défiguré, le Piémontais était terrible à voir.
+
+-- Mordi! cria-t-il, le voilà, le voilà! Ah! cette fois, nous le
+tenons, enfin!
+
+La Mole chercha autour de lui une arme et n'en trouva point. Il
+jeta les yeux sur la reine et vit la plus profonde pitié peinte
+sur son visage. Alors il comprit qu'elle seule pouvait le sauver,
+se précipita vers elle et l'enveloppa dans ses bras.
+
+Coconnas fit trois pas en avant, et de la pointe de sa longue
+rapière troua encore une fois l'épaule de son ennemi, et quelques
+gouttes de sang tiède et vermeil diaprèrent comme une rosée les
+draps blancs et parfumés de Marguerite.
+
+Marguerite vit couler le sang, Marguerite sentit frissonner ce
+corps enlacé au sien, elle se jeta avec lui dans la ruelle. Il
+était temps. La Mole, au bout de ses forces, était incapable de
+faire un mouvement ni pour fuir, ni pour se défendre. Il appuya sa
+tête livide sur l'épaule de la jeune femme, et ses doigts crispés
+se cramponnèrent, en la déchirant, à la fine batiste brodée qui
+couvrait d'un flot de gaze le corps de Marguerite.
+
+-- Ah! madame! murmura-t-il d'une voix mourante, sauvez-moi!
+
+Ce fut tout ce qu'il put dire. Son oeil voilé par un nuage pareil
+à la nuit de la mort s'obscurcit; sa tête alourdie retomba en
+arrière, ses bras se détendirent, ses reins plièrent et il glissa
+sur le plancher dans son propre sang, entraînant la reine avec
+lui.
+
+En ce moment Coconnas, exalté par les cris, enivré par l'odeur du
+sang, exaspéré par la course ardente qu'il venait de faire,
+allongea le bras vers l'alcôve royale. Un instant encore et son
+épée perçait le coeur de La Mole, et peut-être en même temps celui
+de Marguerite.
+
+À l'aspect de ce fer nu, et peut-être plutôt encore à la vue de
+cette insolence brutale, la fille des rois se releva de toute sa
+taille et poussa un cri tellement empreint d'épouvante,
+d'indignation et de rage, que le Piémontais demeura pétrifié par
+un sentiment inconnu; il est vrai que, si cette scène se fût
+prolongée renfermée entre les mêmes acteurs, ce sentiment allait
+se fondre comme neige matinale au soleil d'avril.
+
+Mais tout à coup, par une porte cachée dans la muraille s'élança
+un jeune homme de seize à dix-sept ans, vêtu de noir, pâle et les
+cheveux en désordre.
+
+-- Attends, ma soeur, attends, cria-t-il, me voilà! me voilà!
+
+-- François! François! à mon secours! dit Marguerite.
+
+-- Le duc d'Alençon! murmura La Hurière en baissant son arquebuse.
+
+-- Mordi, un fils de France! grommela Coconnas en reculant d'un
+pas.
+
+Le duc d'Alençon jeta un regard autour de lui. Il vit Marguerite
+échevelée, plus belle que jamais, appuyée à la muraille, entourée
+d'hommes la fureur dans les yeux, la sueur au front, et l'écume à
+la bouche.
+
+-- Misérables! s'écria-t-il.
+
+-- Sauvez-moi, mon frère! dit Marguerite épuisée. Ils veulent
+m'assassiner. Une flamme passa sur le visage pâle du duc.
+
+Quoiqu'il fût sans armes, soutenu, sans doute par la conscience de
+son nom, il s'avança les poings crispés contre Coconnas et ses
+compagnons, qui reculèrent épouvantés devant les éclairs qui
+jaillissaient de ses yeux.
+
+-- Assassinerez-vous ainsi un fils de France? voyons! Puis, comme
+ils continuaient de reculer devant lui:
+
+-- Çà, mon capitaine des gardes, venez ici, et qu'on me pende tous
+ces brigands!
+
+Plus effrayé à la vue de ce jeune homme sans armes qu'il ne l'eût
+été à l'aspect d'une compagnie de reîtres ou de lansquenets,
+Coconnas avait déjà gagné la porte. La Hurière redescendait les
+degrés avec des jambes de cerf, les soldats s'entrechoquaient et
+se culbutaient dans le vestibule pour fuir au plus tôt, trouvant
+la porte trop étroite comparée au grand désir qu'ils avaient
+d'être dehors.
+
+Pendant ce temps, Marguerite avait instinctivement jeté sur le
+jeune homme évanoui sa couverture de damas, et s'était éloignée de
+lui.
+
+Quand le dernier meurtrier eut disparu, le duc d'Alençon se
+retourna.
+
+-- Ma soeur, s'écria-t-il en voyant Marguerite toute marbrée de
+sang, serais tu blessée?
+
+Et il s'élança vers sa soeur avec une inquiétude qui eût fait
+honneur à sa tendresse, si cette tendresse n'eût pas été accusée
+d'être plus grande qu'il ne convenait à un frère.
+
+-- Non, dit-elle, je ne le crois pas, ou, si je le suis, c'est
+légèrement.
+
+-- Mais ce sang, dit le duc en parcourant de ses mains tremblantes
+tout le corps de Marguerite; ce sang, d'où vient-il?
+
+-- Je ne sais, dit la jeune femme. Un de ces misérables a porté la
+main sur moi, peut-être était-il blessé.
+
+-- Porté la main sur ma soeur! s'écria le duc. Oh! si tu me
+l'avais seulement montré du doigt, si tu m'avais dit lequel, si je
+savais où le trouver!
+
+-- Chut! dit Marguerite.
+
+-- Et pourquoi? dit François.
+
+-- Parce que si l'on vous voyait à cette heure dans ma chambre...
+
+-- Un frère ne peut-il pas visiter sa soeur, Marguerite?
+
+La reine arrêta sur le duc d'Alençon un regard si fixe et
+cependant si menaçant, que le jeune homme recula.
+
+-- Oui, oui, Marguerite, dit-il, tu as raison, oui, je rentre chez
+moi. Mais tu ne peux rester seule pendant cette nuit terrible.
+Veux-tu que j'appelle Gillonne?
+
+-- Non, non, personne; va-t'en, François, va-t'en par où tu es
+venu.
+
+Le jeune prince obéit; et à peine eut-il disparu, que Marguerite,
+entendant un soupir qui venait de derrière son lit, s'élança vers
+la porte du passage secret, la ferma au verrou, puis courut à
+l'autre porte, qu'elle ferma de même, juste au moment où un gros
+d'archers et de soldats qui poursuivaient d'autres huguenots logés
+dans le Louvre passait comme un ouragan à l'extrémité du corridor.
+
+Alors, après avoir regardé avec attention autour d'elle pour voir
+si elle était bien seule, elle revint vers la ruelle de son lit,
+souleva la couverture de damas qui avait dérobé le corps de La
+Mole aux regards du duc d'Alençon, tira avec effort la masse
+inerte dans la chambre, et, voyant que le malheureux respirait
+encore, elle s'assit, appuya sa tête sur ses genoux, et lui jeta
+de l'eau au visage pour le faire revenir.
+
+Ce fut alors seulement que, l'eau écartant le voile de poussière,
+de poudre et de sang qui couvrait la figure du blessé, Marguerite
+reconnut en lui ce beau gentilhomme qui, plein d'existence et
+d'espoir, était trois ou quatre heures auparavant venu lui
+demander sa protection près du roi de Navarre, et l'avait, en la
+laissant rêveuse elle-même, quittée ébloui de sa beauté.
+
+Marguerite jeta un cri d'effroi, car maintenant ce qu'elle
+ressentait pour le blessé c'était plus que de la pitié, c'était de
+l'intérêt; en effet, le blessé pour elle n'était plus un simple
+étranger, c'était presque une connaissance. Sous sa main le beau
+visage de La Mole reparut bientôt tout entier, mais pâle, alangui
+par la douleur; elle mit avec un frisson mortel et presque aussi
+pâle que lui la main sur son coeur, son coeur battait encore.
+Alors elle étendit cette main vers un flacon de sels qui se
+trouvait sur une table voisine et le lui fit respirer.
+
+La Mole ouvrit les yeux.
+
+-- Oh! mon Dieu! murmura-t-il, où suis-je?
+
+-- Sauvé! Rassurez-vous, sauvé! dit Marguerite.
+
+La Mole tourna avec effort son regard vers la reine, la dévora un
+instant des yeux et balbutia:
+
+-- Oh! que vous êtes belle! Et, comme ébloui, il referma aussitôt
+la paupière en poussant un soupir. Marguerite jeta un léger cri.
+Le jeune homme avait pâli encore, si c'était possible; et elle
+crut un instant que ce soupir était le dernier.
+
+-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! dit-elle, ayez pitié de lui! En ce
+moment on heurta violemment à la porte du corridor.
+
+Marguerite se leva à moitié, soutenant La Mole par-dessous
+l'épaule.
+
+-- Qui va là? cria-t-elle.
+
+-- Madame, madame, c'est moi, moi! cria une voix de femme. Moi, la
+duchesse de Nevers.
+
+-- Henriette! s'écria Marguerite. Oh! il n'y a pas de danger,
+c'est une amie, entendez-vous, monsieur? La Mole fit un effort et
+se souleva sur un genou.
+
+-- Tâchez de vous soutenir tandis que je vais ouvrir la porte, dit
+la reine. La Mole appuya sa main à terre, et parvint à garder
+l'équilibre.
+
+Marguerite fit un pas vers la porte; mais elle s'arrêta tout à
+coup, frémissant d'effroi.
+
+-- Ah! tu n'es pas seule? s'écria-t-elle en entendant un bruit
+d'armes.
+
+-- Non, je suis accompagnée de douze gardes que m'a laissés mon
+beau frère M. de Guise.
+
+-- M. de Guise! murmura La Mole. Oh! l'assassin! l'assassin!
+
+-- Silence, dit Marguerite, pas un mot.
+
+Et elle regarda tout autour d'elle pour voir où elle pourrait
+cacher le blessé.
+
+-- Une épée, un poignard! murmura La Mole.
+
+-- Pour vous défendre? inutile; n'avez-vous pas entendu? ils sont
+douze et vous êtes seul.
+
+-- Non pas pour me défendre, mais pour ne pas tomber vivant entre
+leurs mains.
+
+-- Non, non, dit Marguerite, non, je vous sauverai. Ah! ce
+cabinet! venez, venez.
+
+La Mole fit un effort, et soutenu par Marguerite il se traîna
+jusqu'au cabinet. Marguerite referma la porte derrière lui, et
+serrant la clef dans son aumônière:
+
+-- Pas un cri, pas une plainte, pas un soupir, lui glissa-t-elle à
+travers le lambris, et vous êtes sauvé.
+
+Puis jetant un manteau de nuit sur ses épaules, elle alla ouvrir à
+son amie qui se précipita dans ses bras.
+
+-- Ah! dit-elle, il ne vous est rien arrivé, n'est-ce pas, madame?
+
+-- Non, rien, dit Marguerite, croisant son manteau pour qu'on ne
+vît point les taches de sang qui maculaient son peignoir.
+
+-- Tant mieux, mais en tout cas, comme M. le duc de Guise m'a
+donné douze gardes pour me reconduire à son hôtel, et que je n'ai
+pas besoin d'un si grand cortège, j'en laisse six à Votre Majesté.
+Six gardes du duc de Guise valent mieux cette nuit qu'un régiment
+entier des gardes du roi.
+
+Marguerite n'osa pas refuser; elle installa ses six gardes dans le
+corridor, et embrassa la duchesse qui, avec les six autres,
+regagna l'hôtel du duc de Guise, qu'elle habitait en l'absence de
+son mari.
+
+
+
+IX
+Les massacreurs
+
+
+Coconnas n'avait pas fui, il avait fait retraite. La Hurière
+n'avait pas fui, il s'était précipité. L'un avait disparu à la
+manière du tigre, l'autre à celle du loup.
+
+Il en résulta que La Hurière se trouvait déjà sur la place Saint-
+Germain l'Auxerrois, que Coconnas ne faisait encore que sortir du
+Louvre.
+
+La Hurière, se voyant seul avec son arquebuse au milieu des
+passants qui couraient, des balles qui sifflaient et des cadavres
+qui tombaient des fenêtres, les uns entiers, les autres par
+morceaux, commença à avoir peur et à chercher prudemment à
+regagner son hôtellerie; mais comme il débouchait de la rue de
+l'Arbre-Sec par la rue d'Averon, il tomba dans une troupe de
+Suisses et de chevau-légers: c'était celle que commandait
+Maurevel.
+
+-- Eh bien, s'écria celui qui s'était baptisé lui-même du nom de
+Tueur de roi, vous avez déjà fini? Vous rentrez, mon hôte? et que
+diable avez-vous fait de notre gentilhomme piémontais? il ne lui
+est pas arrivé malheur? Ce serait dommage, car il allait bien.
+
+-- Non pas, que je pense, reprit La Hurière, et j'espère qu'il va
+nous rejoindre.
+
+-- D'où venez-vous?
+
+-- Du Louvre, où je dois dire qu'on nous a reçus assez rudement.
+
+-- Et qui cela?
+
+-- M. le duc d'Alençon. Est-ce qu'il n'en est pas, lui?
+
+-- Monseigneur le duc d'Alençon n'est de rien que de ce qui le
+touche personnellement; proposez-lui de traiter ses deux frères
+aînés en huguenots, et il en sera: pourvu toutefois que la besogne
+se fasse sans le compromettre. Mais n'allez-vous point avec ces
+braves gens, maître La Hurière?
+
+-- Et où vont-ils?
+
+-- Oh! mon Dieu! rue Montorgueil; il y a là un ministre huguenot
+de ma connaissance; il a une femme et six enfants. Ces hérétiques
+engendrent énormément. Ce sera curieux.
+
+-- Et vous, où allez-vous?
+
+-- Oh! moi, je vais à une affaire particulière.
+
+-- Dites donc, n'y allez pas sans moi, dit une voix qui fit
+tressaillir Maurevel; vous connaissez les bons endroits et je veux
+en être.
+
+-- Ah! c'est notre Piémontais, dit Maurevel.
+
+-- C'est M. de Coconnas, dit La Hurière. Je croyais que vous me
+suiviez.
+
+-- Peste! vous détalez trop vite pour cela; et puis, je me suis un
+peu détourné de la ligne droite pour aller jeter à la rivière un
+affreux enfant qui criait: «À bas les papistes, vive l'amiral!»
+Malheureusement, je crois que le drôle savait nager. Ces
+misérables parpaillots, si on veut les noyer, il faudra les jeter
+à l'eau comme les chats, avant qu'ils voient clair.
+
+-- Ah çà! vous dites que vous venez du Louvre? Votre huguenot s'y
+était donc réfugié? demanda Maurevel.
+
+-- Oh! mon Dieu, oui!
+
+-- Je lui ai envoyé un coup de pistolet au moment où il ramassait
+son épée dans la cour de l'amiral; mais je ne sais comment cela
+s'est fait, je l'ai manqué.
+
+-- Oh! moi, dit Coconnas, je ne l'ai pas manqué; je lui ai donné
+de mon épée dans le dos, que la lame en était humide à cinq pouces
+de la pointe. D'ailleurs, je l'ai vu tomber dans les bras de
+Marguerite, jolie femme, mordi! Cependant, j'avoue que je ne
+serais pas fâché d'être tout à fait sûr qu'il est mort. Ce
+gaillard-là m'avait l'air d'être d'un caractère fort rancunier, et
+il serait capable de m'en vouloir toute sa vie. Mais ne disiez-
+vous pas que vous alliez quelque part?
+
+-- Vous tenez donc à venir avec moi?
+
+-- Je tiens à ne pas rester en place, mordi! Je n'en ai encore tué
+que trois ou quatre, et, quand je me refroidis, mon épaule me fait
+mal. En route! en route!
+
+-- Capitaine! dit Maurevel au chef de la troupe, donnez-moi trois
+hommes et allez expédier votre ministre avec le reste.
+
+Trois Suisses se détachèrent et vinrent se joindre à Maurevel. Les
+deux troupes cependant marchèrent côte à côte jusqu'à la hauteur
+de la rue Tirechappe; là, les chevau-légers et les Suisses prirent
+la rue de la Tonnellerie, tandis que Maurevel, Coconnas, La
+Hurière et ses trois hommes suivaient la rue de la Ferronnerie,
+prenaient la rue Trousse-Vache et gagnaient la rue Sainte-Avoye.
+
+-- Mais où diable nous conduisez-vous? dit Coconnas, que cette
+longue marche sans résultat commençait à ennuyer.
+
+-- Je vous conduis à une expédition brillante et utile à la fois.
+Après l'amiral, après Téligny, après les princes huguenots, je ne
+pouvais rien vous offrir de mieux. Prenez donc patience. C'est rue
+du Chaume que nous avons affaire, et dans un instant nous allons y
+être.
+
+-- Dites-moi, demanda Coconnas, la rue du Chaume n'est-elle pas
+proche du Temple?
+
+-- Oui, pourquoi?
+
+-- Ah! c'est qu'il y a là un vieux créancier de notre famille, un
+certain Lambert Mercandon, auquel mon père m'a recommandé de
+rendre cent nobles à la rose que j'ai là à cet effet dans ma
+poche.
+
+-- Eh bien, dit Maurevel, voilà une belle occasion de vous
+acquitter envers lui.
+
+-- Comment cela?
+
+-- C'est aujourd'hui le jour où l'on règle ses vieux comptes.
+Votre Mercandon est-il huguenot?
+
+-- Oh! oh! fit Coconnas, je comprends, il doit l'être.
+
+-- Chut! nous sommes arrivés.
+
+-- Quel est ce grand hôtel avec son pavillon sur la rue?
+
+-- L'hôtel de Guise.
+
+-- En vérité, dit Coconnas, je ne pouvais pas manquer de venir
+ici, puisque j'arrive à Paris sous le patronage du grand Henri.
+Mais, mordi! tout est bien tranquille dans ce quartier-ci, mon
+cher, c'est tout au plus si l'on entend le bruit des arquebusades:
+on se croirait en province; tout le monde dort, ou que le diable
+m'emporte!
+
+En effet, l'hôtel de Guise lui-même semblait aussi tranquille que
+dans les temps ordinaires. Toutes les fenêtres en étaient fermées,
+et une seule lumière brillait derrière la jalousie de la fenêtre
+principale du pavillon qui avait, lorsqu'il était entré dans la
+rue, attiré l'attention de Coconnas. Un peu au-delà de l'hôtel de
+Guise, c'est-à-dire au coin de la rue du Petit-Chantier et de
+celle des Quatre-Fils, Maurevel s'arrêta.
+
+-- Voici le logis de celui que nous cherchons, dit-il.
+
+-- De celui que vous cherchez, c'est-à-dire..., fit La Hurière.
+
+-- Puisque vous m'accompagnez, nous le cherchons.
+
+-- Comment! cette maison qui semble dormir d'un si bon sommeil...
+
+-- Justement! Vous, La Hurière, vous allez utiliser l'honnête
+figure que le ciel vous a donnée par erreur, en frappant à cette
+maison. Passez votre arquebuse à M. de Coconnas, il y a une heure
+que je vois qu'il la lorgne. Si vous êtes introduit, vous
+demanderez à parler au seigneur de Mouy.
+
+-- Ah! ah! fit Coconnas, je comprends: vous avez aussi un
+créancier dans le quartier du Temple, à ce qu'il paraît.
+
+-- Justement, continua Maurevel. Vous monterez donc en jouant le
+huguenot, vous avertirez de Mouy de tout ce qui se passe; il est
+brave, il descendra...
+
+-- Et une fois descendu? demanda La Hurière.
+
+-- Une fois descendu, je le prierai d'aligner son épée avec la
+mienne.
+
+-- Sur mon âme, c'est d'un brave gentilhomme, dit Coconnas, et je
+compte faire exactement la même chose avec Lambert Mercandon; et
+s'il est trop vieux pour accepter, ce sera avec quelqu'un de ses
+fils ou de ses neveux.
+
+La Hurière alla sans répliquer frapper à la porte; ses coups,
+retentissant dans le silence de la nuit, firent ouvrir les portes
+de l'hôtel de Guise et sortir quelques têtes par ses ouvertures:
+on vit alors que l'hôtel était calme à la manière des citadelles,
+c'est-à-dire parce qu'il était plein de soldats.
+
+Ces têtes rentrèrent presque aussitôt, devinant sans doute de quoi
+il était question.
+
+-- Il loge donc là, votre M. de Mouy? dit Coconnas montrant la
+maison où La Hurière continuait de frapper.
+
+-- Non, c'est le logis de sa maîtresse.
+
+-- Mordi! quelle galanterie vous lui faites! lui fournir
+l'occasion de tirer l'épée sous les yeux de sa belle! Alors nous
+serons les juges du camp. Cependant j'aimerais assez à me battre
+moi-même. Mon épaule me brûle.
+
+-- Et votre figure, demanda Maurevel, elle est aussi fort
+endommagée. Coconnas poussa une espèce de rugissement.
+
+-- Mordi! dit-il, j'espère qu'il est mort, ou sans cela je
+retournerais au Louvre pour l'achever. La Hurière frappait
+toujours.
+
+Bientôt une fenêtre du premier étage s'ouvrit, et un homme parut
+sur le balcon en bonnet de nuit, en caleçon et sans armes.
+
+-- Qui va là? cria cet homme. Maurevel fit un signe à ses Suisses,
+qui se rangèrent sous une encoignure, tandis que Coconnas
+s'aplatissait de lui-même contre la muraille.
+
+-- Ah! monsieur de Mouy, dit l'aubergiste de sa voix câline, est-
+ce vous?
+
+-- Oui, c'est moi: après?
+
+-- C'est bien lui, murmura Maurevel en frémissant de joie.
+
+-- Eh! monsieur, continua La Hurière, ne savez-vous point ce qui
+se passe? On égorge M. l'amiral, on tue les religionnaires nos
+frères. Venez vite à leur aide, venez.
+
+-- Ah! s'écria de Mouy, je me doutais bien qu'il se tramait
+quelque chose pour cette nuit. Ah! je n'aurais pas dû quitter mes
+braves camarades. Me voici, mon ami, me voici, attendez-moi.
+
+Et sans refermer la fenêtre, par laquelle sortirent quelques cris
+de femme effrayée, quelques supplications tendres, M. de Mouy
+chercha son pourpoint, son manteau et ses armes.
+
+-- Il descend, il descend! murmura Maurevel pâle de joie.
+Attention, vous autres! glissa-t-il dans l'oreille des Suisses.
+
+Puis retirant l'arquebuse des mains de Coconnas et soufflant sur
+la mèche pour s'assurer qu'elle était toujours bien allumée:
+
+-- Tiens, La Hurière, ajouta-t-il à l'aubergiste, qui avait fait
+retraite vers le gros de la troupe, reprends ton arquebuse.
+
+-- Mordi! s'écria Coconnas, voici la lune qui sort d'un nuage pour
+être témoin de cette belle rencontre. Je donnerais beaucoup pour
+que Lambert Mercandon fût ici et servît de second à M. de Mouy.
+
+-- Attendez, attendez! dit Maurevel. M. de Mouy vaut dix hommes à
+lui tout seul, et nous en aurons peut-être assez à nous six à nous
+débarrasser de lui. Avancez, vous autres, continua Maurevel en
+faisant signe aux Suisses de se glisser contre la porte, afin de
+le frapper quand il sortira.
+
+-- Oh! oh! dit Coconnas en regardant ces préparatifs, il paraît
+que cela ne se passera point tout à fait comme je m'y attendais.
+
+Déjà on entendait le bruit de la barre que tirait de Mouy. Les
+Suisses étaient sortis de leur cachette pour prendre leur place
+près de la porte. Maurevel et La Hurière s'avançaient sur la
+pointe du pied, tandis que, par un reste de gentilhommerie,
+Coconnas restait à sa place, lorsque la jeune femme, à laquelle on
+ne pensait plus, parut à son tour au balcon et poussa un cri
+terrible en apercevant les Suisses, Maurevel et La Hurière.
+
+de Mouy, qui avait déjà entrouvert la porte, s'arrêta.
+
+-- Remonte, remonte, cria la jeune femme; je vois reluire des
+épées, je vois briller la mèche d'une arquebuse. C'est un guet-
+apens.
+
+-- Oh! oh! reprit en grondant la voix du jeune homme, voyons un
+peu ce que veut dire tout ceci. Et il referma la porte, remit la
+barre, repoussa le verrou et remonta.
+
+L'ordre de bataille de Maurevel fut changé dès qu'il vit que de
+Mouy ne sortirait point. Les Suisses allèrent se poster de l'autre
+côté de la rue, et La Hurière, son arquebuse au poing, attendit
+que l'ennemi reparût à la fenêtre. Il n'attendit pas longtemps. de
+Mouy s'avança précédé de deux pistolets d'une longueur si
+respectable, que La Hurière, qui le couchait déjà en joue,
+réfléchit soudain que les balles du huguenot n'avaient pas plus de
+chemin à faire pour arriver dans la rue que sa balle à lui n'en
+avait pour arriver au balcon. Certes, se dit-il, je puis tuer ce
+gentilhomme, mais aussi ce gentilhomme peut me tuer du même coup.
+
+Or, comme au bout du compte maître La Hurière, aubergiste de son
+état, n'était soldat que par circonstance, cette réflexion le
+détermina à faire retraite et à chercher un abri à l'angle de la
+rue de Braque, assez éloignée pour qu'il eût quelque difficulté à
+trouver de là, avec une certaine certitude, surtout la nuit, la
+ligne que devait suivre sa balle pour arriver jusqu'à de Mouy.
+
+de Mouy jeta un coup d'oeil autour de lui et s'avança en
+s'effaçant comme un homme qui se prépare à un duel; mais voyant
+que rien ne venait:
+
+-- Ça, dit-il, il paraît, monsieur le donneur d'avis, que vous
+avez oublié votre arquebuse à ma porte. Me voilà, que me voulez-
+vous?
+
+-- Ah! ah! se dit Coconnas, voici en effet un brave.
+
+-- Eh bien, continua de Mouy, amis ou ennemis, qui que vous soyez,
+ne voyez-vous pas que j'attends? La Hurière garda le silence.
+Maurevel ne répondit point, et les trois Suisses demeurèrent cois.
+
+Coconnas attendit un instant; puis, voyant que personne ne
+soutenait la conversation entamée par La Hurière et continuée par
+de Mouy, il quitta son poste, s'avança jusqu'au milieu de la rue,
+et mettant le chapeau à la main:
+
+-- Monsieur, dit-il, nous ne sommes pas ici pour un assassinat,
+comme vous pourriez le croire, mais pour un duel... J'accompagne
+un de vos ennemis qui voudrait avoir affaire à vous pour terminer
+galamment une vieille discussion. Eh! mordi! avancez donc,
+monsieur de Maurevel, au lieu de tourner le dos: monsieur accepte.
+
+-- Maurevel! s'écria de Mouy; Maurevel, l'assassin de mon père!
+Maurevel, le Tueur du roi! Ah! pardieu, oui, j'accepte.
+
+Et, ajustant Maurevel qui allait frapper à l'hôtel de Guise pour y
+chercher du renfort, il perça son chapeau d'une balle.
+
+Au bruit de l'explosion, aux cris de Maurevel, les gardes qui
+avaient ramené la duchesse de Nevers sortirent, accompagnés de
+trois ou quatre gentilshommes suivis de leurs pages, et
+s'avancèrent vers la maison de la maîtresse du jeune de Mouy.
+
+Un second coup de pistolet, tiré au milieu de la troupe, fit
+tomber mort le soldat qui se trouvait le plus proche de Maurevel;
+après quoi de Mouy se trouvant sans armes, ou du moins avec des
+armes inutiles, puisque ses pistolets étaient déchargés et que ses
+adversaires étaient hors de la portée de l'épée, s'abrita derrière
+la galerie du balcon.
+
+Cependant çà et là les fenêtres commençaient de s'ouvrir aux
+environs, et, selon l'humeur pacifique ou belliqueuse de leurs
+habitants, se refermaient ou se hérissaient de mousquets ou
+d'arquebuses.
+
+-- À moi, mon brave Mercandon! s'écria de Mouy en faisant signe à
+un homme déjà vieux qui, d'une fenêtre qui venait de s'ouvrir en
+face de l'hôtel de Guise, cherchait à voir quelque chose dans
+cette confusion.
+
+-- Vous appelez, sire de Mouy? cria le vieillard; est-ce à vous
+qu'on en veut?
+
+-- C'est à moi, c'est à vous, c'est à tous les protestants; et,
+tenez, en voilà la preuve.
+
+En effet, en ce moment de Mouy avait vu se diriger contre lui
+l'arquebuse de La Hurière. Le coup partit; mais le jeune homme eut
+le temps de se baisser, et la balle alla briser une vitre au-
+dessus de sa tête.
+
+-- Mercandon! s'écria Coconnas, qui à la vue de cette bagarre
+tressaillait de plaisir et avait oublié son créancier, mais à qui
+cette apostrophe de de Mouy le rappelait: Mercandon, rue du
+Chaume, c'est bien cela! Ah! il demeure là, c'est bon; nous allons
+avoir affaire chacun à notre homme.
+
+Et tandis que les gens de l'hôtel de Guise enfonçaient les portes
+de la maison où était de Mouy; tandis que Maurevel, un flambeau à
+la main, essayait d'incendier la maison; tandis que, les portes
+une fois brisées, un combat terrible s'engageait contre un seul
+homme qui, à chaque coup de rapière, abattait son ennemi, Coconnas
+essayait, à l'aide d'un pavé, d'enfoncer la porte de Mercandon,
+qui, sans s'inquiéter de cet effort solitaire, arquebusait de son
+mieux à sa fenêtre.
+
+Alors tout ce quartier désert et obscur se trouva illuminé comme
+en plein jour, peuplé comme l'intérieur d'une fourmilière; car, de
+l'hôtel de Montmorency, six ou huit gentilshommes huguenots, avec
+leurs serviteurs et leurs amis, venaient de faire une charge
+furieuse et commençaient, soutenus par le feu des fenêtres, à
+faire reculer les gens de Maurevel et ceux de l'hôtel de Guise,
+qu'ils finirent par acculer à l'hôtel d'où ils étaient sortis.
+
+Coconnas, qui n'avait point encore achevé d'enfoncer la porte de
+Mercandon quoiqu'il s'escrimât de tout son coeur, fut pris dans ce
+brusque refoulement. S'adossant alors à la muraille et mettant
+l'épée à la main, il commença non seulement à se défendre, mais
+encore à attaquer avec des cris si terribles, qu'il dominait toute
+cette mêlée. Il ferrailla ainsi de droite et de gauche, frappant
+amis et ennemis, jusqu'à ce qu'un large vide se fût opéré autour
+de lui. À mesure que sa rapière trouait une poitrine et que le
+sang tiède éclaboussait ses mains et son visage, lui, l'oeil
+dilaté, les narines ouvertes, les dents serrées, regagnait le
+terrain perdu et se rapprochait de la maison assiégée.
+
+de Mouy, après un combat terrible livré dans l'escalier et le
+vestibule, avait fini par sortir en véritable héros de sa maison
+brûlante. Au milieu de toute cette lutte, il n'avait pas cessé de
+crier: À moi, Maurevel! Maurevel, où es-tu? l'insultant par les
+épithètes les plus injurieuses. Il apparut enfin dans la rue,
+soutenant d'un bras sa maîtresse, à moitié nue et presque
+évanouie, et tenant un poignard entre ses dents. Son épée,
+flamboyante par le mouvement de rotation qu'il lui imprimait,
+traçait des cercles blancs ou rouges, selon que la lune en
+argentait la lame ou qu'un flambeau en faisait reluire l'humidité
+sanglante. Maurevel avait fui. La Hurière, repoussé par de Mouy
+jusqu'à Coconnas, qui ne le reconnaissait pas et le recevait à la
+pointe de son épée, demandait grâce des deux côtés. En ce moment,
+Mercandon l'aperçut, le reconnut à son écharpe blanche pour un
+massacreur.
+
+Le coup partit. La Hurière jeta un cri, étendit les bras, laissa
+échapper son arquebuse, et, après avoir essayé de gagner la
+muraille pour se retenir à quelque chose, tomba la face contre
+terre.
+
+de Mouy profita de cette circonstance, se jeta dans la rue de
+Paradis et disparut.
+
+La résistance des huguenots avait été telle, que les gens de
+l'hôtel de Guise, repoussés, étaient rentrés et avaient fermé les
+portes de l'hôtel, dans la crainte d'être assiégés et pris chez
+eux.
+
+Coconnas, ivre de sang et de bruit, arrivé à cette exaltation où,
+pour les gens du Midi surtout, le courage se change en folie,
+n'avait rien vu, rien entendu. Il remarqua seulement que ses
+oreilles tintaient moins fort, que ses mains et son visage se
+séchaient un peu, et, abaissant la pointe de son épée, il ne vit
+plus près de lui qu'un homme couché, la face noyée dans un
+ruisseau rouge, et autour de lui que maisons qui brûlaient.
+
+Ce fut une bien courte trêve, car au moment où il allait
+s'approcher de cet homme, qu'il croyait reconnaître pour La
+Hurière, la porte de la maison qu'il avait vainement essayé de
+briser à coups de pavés s'ouvrit, et le vieux Mercandon, suivi de
+son fils et de ses deux neveux, fondit sur le Piémontais, occupé à
+reprendre haleine.
+
+-- Le voilà! le voilà! s'écrièrent-ils tout d'une voix. Coconnas
+se trouvait au milieu de la rue, et, craignant d'être entouré par
+ces quatre hommes qui l'attaquaient à la fois, il fit, avec la
+vigueur d'un de ces chamois qu'il avait si souvent poursuivis dans
+les montagnes, un bond en arrière, et se trouva adossé à la
+muraille de l'hôtel de Guise. Une fois tranquillisé sur les
+surprises, il se remit en garde et redevint railleur.
+
+-- Ah! ah! père Mercandon! dit-il, vous ne me reconnaissez pas?
+
+-- Oh! misérable! s'écria le vieux huguenot, je te reconnais bien,
+au contraire; tu m'en veux! à moi, l'ami, le compagnon de ton
+père?
+
+-- Et son créancier, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, son créancier, puisque c'est toi qui le dis.
+
+-- Eh bien, justement, répondit Coconnas, je viens régler nos
+comptes.
+
+-- Saisissons-le, lions-le, dit le vieillard aux jeunes gens qui
+l'accompagnaient, et qui à sa voix s'élancèrent contre la
+muraille.
+
+-- Un instant, un instant, dit en riant Coconnas. Pour arrêter les
+gens il vous faut une prise de corps et vous avez négligé de la
+demander au prévôt.
+
+Et à ces paroles il engagea l'épée avec celui des jeunes gens qui
+se trouvait le plus proche de lui, et au premier dégagement lui
+abattit le poignet avec sa rapière. Le malheureux se recula en
+hurlant.
+
+-- Et d'un! dit Coconnas. Au même instant, la fenêtre sous
+laquelle Coconnas avait cherché un abri s'ouvrit en grinçant.
+Coconnas fit un soubresaut, craignant une attaque de ce côté;
+mais, au lieu d'un ennemi, ce fut une femme qu'il aperçut; au lieu
+de l'arme meurtrière qu'il s'apprêtait à combattre, ce fut un
+bouquet qui tomba à ses pieds.
+
+-- Tiens! une femme! dit-il.
+
+Il salua la dame de son épée et se baissa pour ramasser le
+bouquet.
+
+-- Prenez garde, brave catholique, prenez garde, s'écria la dame.
+
+Coconnas se releva, mais pas si rapidement que le poignard du
+second neveu ne fendît son manteau et n'entamât l'autre épaule.
+
+La dame jeta un cri perçant.
+
+Coconnas la remercia et la rassura d'un même geste, s'élança sur
+le second neveu, qui rompit; mais au second appel son pied de
+derrière glissa dans le sang. Coconnas s'élança sur lui avec la
+rapidité du chat-tigre, et lui traversa la poitrine de son épée.
+
+-- Bien, bien, brave cavalier! cria la dame de l'hôtel de Guise,
+bien! je vous envoie du secours.
+
+-- Ce n'est point la peine de vous déranger pour cela, madame! dit
+Coconnas. Regardez plutôt jusqu'au bout, si la chose vous
+intéresse, et vous allez voir comment le comte Annibal de Coconnas
+accommode les huguenots.
+
+En ce moment le fils du vieux Mercandon tira presque à bout
+portant un coup de pistolet à Coconnas, qui tomba sur un genou.
+
+La dame de la fenêtre poussa un cri, mais Coconnas se releva; il
+ne s'était agenouillé que pour éviter la balle, qui alla trouver
+le mur à deux pieds de la belle spectatrice.
+
+Presque en même temps, de la fenêtre du logis de Mercandon partit
+un cri de rage, et une vieille femme, qui à sa croix et à son
+écharpe blanche reconnut Coconnas pour un catholique, lui lança un
+pot de fleurs qui l'atteignit au dessus du genou.
+
+-- Bon! dit Coconnas; l'une me jette des fleurs, l'autre les pots.
+Si cela continue, on va démolir les maisons.
+
+-- Merci, ma mère, merci! cria le jeune homme.
+
+-- Va, femme, va! dit le vieux Mercandon, mais prends garde à
+nous!
+
+-- Attendez, monsieur de Coconnas, attendez, dit la jeune dame de
+l'hôtel de Guise; je vais faire tirer aux fenêtres.
+
+-- Ah ça! c'est donc un enfer de femmes, dont les unes sont pour
+moi et les autres contre moi! dit Coconnas. Mordi! finissons-en.
+
+La scène, en effet, était bien changée, et tirait évidemment à son
+dénouement. En face de Coconnas, blessé il est vrai, mais dans
+toute la vigueur de ses vingt-quatre ans, mais habitué aux armes,
+mais irrité plutôt qu'affaibli par les trois ou quatre
+égratignures qu'il avait reçues, il ne restait plus que Mercandon
+et son fils: Mercandon, vieillard de soixante à soixante-dix ans;
+son fils, enfant de seize à dix-huit ans: ce dernier pâle, blond
+et frêle, avait jeté son pistolet déchargé et par conséquent
+devenu inutile, et agitait en tremblant une épée de moitié moins
+longue que celle du Piémontais; le père, armé seulement d'un
+poignard et d'une arquebuse vide, appelait au secours. Une vieille
+femme, à la fenêtre en face, la mère du jeune homme, tenait à la
+main un morceau de marbre et s'apprêtait à le lancer. Enfin
+Coconnas, excité d'un côté par les menaces, de l'autre par les
+encouragements, fier de sa double victoire, enivré de poudre et de
+sang, éclairé par la réverbération d'une maison en flammes, exalté
+par l'idée qu'il combattait sous les yeux d'une femme dont la
+beauté lui avait semblé aussi supérieure que son rang lui
+paraissait incontestable; Coconnas, comme le dernier des Horaces,
+avait senti doubler ses forces, et voyant le jeune homme hésiter,
+il courut à lui et croisa sur sa petite épée sa terrible et
+sanglante rapière. Deux coups suffirent pour la lui faire sauter
+des mains. Alors Mercandon chercha à repousser Coconnas, pour que
+les projectiles lancés par la fenêtre l'atteignissent plus
+sûrement. Mais Coconnas, au contraire, pour paralyser la double
+attaque du vieux Mercandon, qui essayait de le percer de son
+poignard, et de la mère du jeune homme, qui tentait de lui briser
+la tête avec la pierre qu'elle s'apprêtait à lui lancer, saisit
+son adversaire à bras-le-corps, le présentant à tous les coups
+comme un bouclier, et l'étouffant dans son étreinte herculéenne.
+
+-- À moi, à moi! s'écria le jeune homme, il me brise la poitrine!
+à moi, à moi! Et sa voix commença de se perdre dans un râle sourd
+et étranglé. Alors, Mercandon cessa de menacer, il supplia.
+
+-- Grâce! grâce! dit-il, monsieur de Coconnas! grâce! c'est mon
+unique enfant!
+
+-- C'est mon fils! c'est mon fils! cria la mère, l'espoir de notre
+vieillesse! ne le tuez pas, monsieur! ne le tuez pas!
+
+-- Ah! vraiment! cria Coconnas en éclatant de rire. Que je ne le
+tue pas! et que voulait-il donc me faire avec son épée et son
+pistolet?
+
+-- Monsieur, continua Mercandon en joignant les mains, j'ai chez
+moi l'obligation souscrite par votre père, je vous la rendrai;
+j'ai dix mille écus d'or, je vous les donnerai; j'ai les
+pierreries de notre famille, et elles seront à vous; mais ne le
+tuez pas, ne le tuez pas!
+
+-- Et moi, j'ai mon amour, dit à demi-voix la femme de l'hôtel de
+Guise, et je vous le promets. Coconnas réfléchit une seconde, et
+soudain:
+
+-- Êtes-vous huguenot? demanda-t-il au jeune homme.
+
+-- Je le suis, murmura l'enfant.
+
+-- En ce cas, il faut mourir! répondit Coconnas en fronçant les
+sourcils et en approchant de la poitrine de son adversaire la
+miséricorde acérée et tranchante.
+
+-- Mourir! s'écria le vieillard, mon pauvre enfant! mourir!
+
+Et un cri de mère retentit si douloureux et si profond, qu'il
+ébranla pour un moment la sauvage résolution du Piémontais.
+
+-- Oh! madame la duchesse! s'écria le père se tournant vers la
+femme de l'hôtel de Guise, intercédez pour nous, et tous les
+matins et tous les soirs votre nom sera dans nos prières.
+
+-- Alors, qu'il se convertisse! dit la dame de l'hôtel de Guise.
+
+-- Je suis protestant, dit l'enfant.
+
+-- Meurs donc, dit Coconnas en levant sa dague, meurs donc puisque
+tu ne veux pas de la vie que cette belle bouche t'offrait.
+
+Mercandon et sa femme virent la lame terrible luire comme un
+éclair au dessus de la tête de leur fils.
+
+-- Mon fils, mon Olivier, hurla la mère, abjure... abjure!
+
+-- Abjure, cher enfant! cria Mercandon, se roulant aux pieds de
+Coconnas, ne nous laisse pas seuls sur la terre.
+
+-- Abjurez tous ensemble! cria Coconnas; pour un _Credo_, trois
+âmes et une vie!
+
+-- Je le veux bien, dit le jeune homme.
+
+-- Nous le voulons bien, crièrent Mercandon et sa femme.
+
+-- À genoux, alors! fit Coconnas, et que ton fils récite mot à mot
+la prière que je vais te dire. Le père obéit le premier.
+
+-- Je suis prêt, dit l'enfant. Et il s'agenouilla à son tour.
+
+Coconnas commença alors à lui dicter en latin les paroles du
+_Credo_. Mais, soit hasard, soit calcul, le jeune Olivier s'était
+agenouillé près de l'endroit où avait volé son épée. À peine vit-
+il cette arme à la portée de sa main, que, sans cesser de répéter
+les paroles de Coconnas, il étendit le bras pour la saisir.
+Coconnas aperçut le mouvement, tout en faisant semblant de ne pas
+le voir. Mais au moment où le jeune homme touchait du bout de ses
+doigts crispés la poignée de l'arme, il s'élança sur lui, et le
+renversant:
+
+-- Ah! traître! dit-il. Et il lui plongea sa dague dans la gorge.
+Le jeune homme jeta un cri, se releva convulsivement sur un genou
+et retomba mort.
+
+-- Ah! bourreau! hurla Mercandon, tu nous égorges pour nous voler
+les cent nobles à la rose que tu nous dois.
+
+-- Ma foi non, dit Coconnas, et la preuve... En disant ces mots,
+Coconnas jeta aux pieds du vieillard la bourse qu'avant son départ
+son père lui avait remise pour acquitter sa dette avec son
+créancier.
+
+-- Et la preuve, continua-t-il, c'est que voilà votre argent.
+
+-- Et toi, voici ta mort! cria la mère de la fenêtre.
+
+-- Prenez garde, monsieur de Coconnas, prenez garde, dit la dame
+de l'hôtel de Guise.
+
+Mais avant que Coconnas eût pu tourner la tête pour se rendre à ce
+dernier avis ou pour se soustraire à la première menace, une masse
+pesante fendit l'air en sifflant, s'abattit à plat sur le chapeau
+du Piémontais, lui brisa son épée dans la main et le coucha sur le
+pavé, surpris, étourdi, assommé, sans qu'il eût pu entendre le
+double cri de joie et de détresse qui se répandit de droite et de
+gauche.
+
+Mercandon s'élança aussitôt, le poignard à la main, sur Coconnas
+évanoui. Mais en ce moment la porte de l'hôtel de Guise s'ouvrit,
+et le vieillard, voyant luire les pertuisanes et les épées,
+s'enfuit; tandis que celle qu'il avait appelée madame la duchesse,
+belle d'une beauté terrible à la lueur de l'incendie, éblouissante
+de pierreries et de diamants, se penchait, à moitié hors de la
+fenêtre, pour crier aux nouveaux venus, le bras tendu vers
+Coconnas:
+
+-- Là! là! en face de moi; un gentilhomme vêtu d'un pourpoint
+rouge. Celui-là, oui, oui, celui-là! ...
+
+
+
+X
+Mort, messe ou Bastille
+
+
+Marguerite, comme nous l'avons dit, avait refermé sa porte et
+était rentrée dans sa chambre. Mais comme elle y entrait, toute
+palpitante, elle aperçut Gillonne, qui, penchée avec terreur vers
+la porte du cabinet, contemplait des traces de sang éparses sur le
+lit, sur les meubles et sur le tapis.
+
+-- Ah! madame, s'écria-t-elle en apercevant la reine. Oh! madame,
+est-il donc mort?
+
+-- Silence! Gillonne, dit Marguerite de ce ton de voix qui indique
+l'importance de la recommandation. Gillonne se tut.
+
+Marguerite tira alors de son aumônière une petite clef dorée,
+ouvrit la porte du cabinet et montra du doigt le jeune homme à sa
+suivante.
+
+La Mole avait réussi à se soulever et à s'approcher de la fenêtre.
+Un petit poignard, de ceux que les femmes portaient à cette
+époque, s'était rencontré sous sa main, et le jeune gentilhomme
+l'avait saisi en entendant ouvrir la porte.
+
+-- Ne craignez rien, monsieur, dit Marguerite, car, sur mon âme,
+vous êtes en sûreté. La Mole se laissa retomber sur ses genoux.
+
+-- Oh! madame, s'écria-t-il, vous êtes pour moi plus qu'une reine,
+vous êtes une divinité.
+
+-- Ne vous agitez pas ainsi, monsieur, s'écria Marguerite, votre
+sang coule encore... Oh! regarde, Gillonne, comme il est pâle...
+Voyons, où êtes-vous blessé?
+
+-- Madame, dit La Mole en essayant de fixer sur des points
+principaux la douleur errante par tout le corps, je crois avoir
+reçu un premier coup de dague à l'épaule et un second dans la
+poitrine; les autres blessures ne valent point la peine qu'on s'en
+occupe.
+
+-- Nous allons voir cela, dit Marguerite; Gillonne, apporte ma
+cassette de baumes.
+
+Gillonne obéit et rentra, tenant d'une main la cassette, et de
+l'autre une aiguière de vermeil et du linge de fine toile de
+Hollande.
+
+-- Aide-moi à le soulever, Gillonne, dit la reine Marguerite, car,
+en se soulevant lui-même, le malheureux a achevé de perdre ses
+forces.
+
+-- Mais, madame, dit La Mole, je suis tout confus; je ne puis
+souffrir en vérité...
+
+-- Mais, monsieur, vous allez vous laisser faire, que je pense,
+dit Marguerite; quand nous pouvons vous sauver, ce serait un crime
+de vous laisser mourir.
+
+-- Oh! s'écria La Mole, j'aime mieux mourir que de vous voir,
+vous, la reine, souiller vos mains d'un sang indigne comme le
+mien... Oh! jamais! jamais!
+
+Et il se recula respectueusement.
+
+-- Votre sang, mon gentilhomme, reprit en souriant Gillonne, eh!
+vous en avez déjà souillé tout à votre aise le lit et la chambre
+de Sa Majesté.
+
+Marguerite croisa son manteau sur son peignoir de batiste, tout
+éclaboussé de petites taches vermeilles. Ce geste, plein de pudeur
+féminine, rappela à La Mole qu'il avait tenu dans ses bras et
+serré contre sa poitrine cette reine si belle, si aimée, et à ce
+souvenir une rougeur fugitive passa sur ses joues blêmies.
+
+-- Madame, balbutia-t-il, ne pouvez-vous m'abandonner aux soins
+d'un chirurgien?
+
+-- D'un chirurgien catholique, n'est-ce pas? demanda la reine avec
+une expression que comprit La Mole, et qui le fit tressaillir.
+
+-- Ignorez-vous donc, continua la reine avec une voix et un
+sourire d'une douceur inouïe, que, nous autres filles de France,
+nous sommes élevées à connaître la valeur des plantes et à
+composer des baumes? car notre devoir, comme femmes et comme
+reines, a été de tout temps d'adoucir les douleurs! Aussi valons-
+nous les meilleurs chirurgiens du monde, à ce que disent nos
+flatteurs du moins. Ma réputation, sous ce rapport, n'est-elle pas
+venue à votre oreille? Allons, Gillonne, à l'ouvrage!
+
+La Mole voulait essayer de résister encore; il répéta de nouveau
+qu'il aimait mieux mourir que d'occasionner à la reine ce labeur,
+qui pouvait commencer par la pitié et finir par le dégoût. Cette
+lutte ne servit qu'à épuiser complètement ses forces. Il chancela,
+ferma les yeux, et laissa retomber sa tête en arrière, évanoui
+pour la seconde fois.
+
+Alors Marguerite, saisissant le poignard qu'il avait laissé
+échapper, coupa rapidement le lacet qui fermait son pourpoint,
+tandis que Gillonne, avec une autre lame, décousait ou plutôt
+tranchait les manches de La Mole.
+
+Gillonne, avec un linge imbibé d'eau fraîche, étancha le sang qui
+s'échappait de l'épaule et de la poitrine du jeune homme, tandis
+que Marguerite, d'une aiguille d'or à la pointe arrondie, sondait
+les plaies avec toute la délicatesse et l'habileté que maître
+Ambroise Paré eût pu déployer en pareille circonstance.
+
+Celle de l'épaule était profonde, celle de la poitrine avait
+glissé sur les côtes et traversait seulement les chairs; aucune
+des deux ne pénétrait dans les cavités de cette forteresse
+naturelle qui protège le coeur et les poumons.
+
+-- Plaie douloureuse et non mortelle, _Acerrimum humeri vulnus,
+non autem lethale_, murmura la belle et savante chirurgienne;
+passe-moi du baume et prépare de la charpie, Gillonne.
+
+Cependant Gillonne, à qui la reine venait de donner ce nouvel
+ordre, avait déjà essuyé et parfumé la poitrine du jeune homme et
+en avait fait autant de ses bras modelés sur un dessin antique, de
+ses épaules gracieusement rejetées en arrière, de son cou ombragé
+de boucles épaisses et qui appartenait bien plutôt à une statue de
+marbre de Paros qu'au corps mutilé d'un homme expirant.
+
+-- Pauvre jeune homme, murmura Gillonne en regardant non pas tant
+son ouvrage que celui qui venait d'en être l'objet.
+
+-- N'est-ce pas qu'il est beau? dit Marguerite avec une franchise
+toute royale.
+
+-- Oui, madame. Mais il me semble qu'au lieu de le laisser ainsi
+couché à terre nous devrions le soulever et l'étendre sur le lit
+de repos contre lequel il est seulement appuyé.
+
+-- Oui, dit Marguerite, tu as raison.
+
+Et les deux femmes, s'inclinant et réunissant leurs forces,
+soulevèrent La Mole et le déposèrent sur une espèce de grand sofa
+à dossier sculpté qui s'étendait devant la fenêtre, qu'elles
+entrouvrirent pour lui donner de l'air.
+
+Le mouvement réveilla La Mole, qui poussa un soupir et, rouvrant
+les yeux, commença d'éprouver cet incroyable bien-être qui
+accompagne toutes les sensations du blessé, alors qu'à son retour
+à la vie il retrouve la fraîcheur au lieu des flammes dévorantes,
+et les parfums du baume au lieu de la tiède et nauséabonde odeur
+du sang.
+
+Il murmura quelques mots sans suite, auxquels Marguerite répondit
+par un sourire en posant le doigt sur sa bouche.
+
+En ce moment le bruit de plusieurs coups frappés à une porte
+retentit.
+
+-- On heurte au passage secret, dit Marguerite.
+
+-- Qui donc peut venir, madame? demanda Gillonne effrayée.
+
+-- Je vais voir, dit Marguerite. Toi, reste auprès de lui et ne le
+quitte pas d'un seul instant.
+
+Marguerite rentra dans sa chambre, et, fermant la porte du
+cabinet, alla ouvrir celle du passage qui donnait chez le roi et
+chez la reine mère.
+
+-- Madame de Sauve! s'écria-t-elle en reculant vivement et avec
+une expression qui ressemblait sinon à la terreur, du moins à la
+haine, tant il est vrai qu'une femme ne pardonne jamais à une
+autre femme de lui enlever même un homme qu'elle n'aime pas.
+Madame de Sauve!
+
+-- Oui, Votre Majesté! dit celle-ci en joignant les mains.
+
+-- Ici, vous, madame! continua Marguerite de plus en plus étonnée,
+mais aussi d'une voix plus impérative. Charlotte tomba à genoux.
+
+-- Madame, dit-elle, pardonnez-moi, je reconnais à quel point je
+suis coupable envers vous; mais, si vous saviez! la faute n'est
+pas tout entière à moi, et un ordre exprès de la reine mère...
+
+-- Relevez-vous, dit Marguerite, et comme je ne pense pas que vous
+soyez venue dans l'espérance de vous justifier vis-à-vis de moi,
+dites-moi pourquoi vous êtes venue.
+
+-- Je suis venue, madame, dit Charlotte toujours à genoux et avec
+un regard presque égaré, je suis venue pour vous demander s'il
+n'était pas ici.
+
+-- Ici, qui? de qui parlez-vous, madame?... car, en vérité, je ne
+comprends pas.
+
+-- Du roi!
+
+-- Du roi? vous le poursuivez jusque chez moi! Vous savez bien
+qu'il n'y vient pas, cependant!
+
+-- Ah! madame! continua la baronne de Sauve sans répondre à toutes
+ces attaques et sans même paraître les sentir; ah! plût à Dieu
+qu'il y fût!
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Eh! mon Dieu! madame, parce qu'on égorge les huguenots, et que
+le roi de Navarre est le chef des huguenots.
+
+-- Oh! s'écria Marguerite en saisissant madame de Sauve par la
+main et en la forçant de se relever, oh! je l'avais oublié!
+D'ailleurs, je n'avais pas cru qu'un roi pût courir les mêmes
+dangers que les autres hommes.
+
+-- Plus, madame, mille fois plus, s'écria Charlotte.
+
+-- En effet, madame de Lorraine m'avait prévenue. Je lui avais dit
+de ne pas sortir. Serait-il sorti?
+
+-- Non, non, il est dans le Louvre. Il ne se retrouve pas. Et s'il
+n'est pas ici...
+
+-- Il n'y est pas.
+
+-- Oh! s'écria madame de Sauve avec une explosion de douleur, c'en
+est fait de lui, car la reine mère a juré sa mort.
+
+-- Sa mort! Ah! dit Marguerite, vous m'épouvantez. Impossible!
+
+-- Madame, reprit madame de Sauve avec cette énergie que donne
+seule la passion, je vous dis qu'on ne sait pas où est le roi de
+Navarre.
+
+-- Et la reine mère, où est-elle?
+
+-- La reine mère m'a envoyée chercher M. de Guise et
+M. de Tavannes, qui étaient dans son oratoire, puis elle m'a
+congédiée. Alors, pardonnez-moi, madame! je suis remontée chez
+moi, et comme d'habitude, j'ai attendu.
+
+-- Mon mari, n'est-ce pas? dit Marguerite.
+
+-- Il n'est pas venu, madame. Alors, je l'ai cherché de tous
+côtés; je l'ai demandé à tout le monde. Un seul soldat m'a répondu
+qu'il croyait l'avoir aperçu au milieu des gardes qui
+l'accompagnaient l'épée nue quelque temps avant que le massacre
+commençât, et le massacre est commencé depuis une heure.
+
+-- Merci, madame, dit Marguerite; et quoique peut-être le
+sentiment qui vous fait agir soit une nouvelle offense pour moi,
+merci.
+
+-- Oh! alors, pardonnez-moi, madame! dit-elle, et je rentrerai
+chez moi plus forte de votre pardon; car je n'ose vous suivre,
+même de loin.
+
+Marguerite lui tendit la main.
+
+-- Je vais trouver la reine Catherine, dit-elle; rentrez chez
+vous. Le roi de Navarre est sous ma sauvegarde, je lui ai promis
+alliance et je serai fidèle à ma promesse.
+
+-- Mais si vous ne pouvez pénétrer jusqu'à la reine mère, madame?
+
+-- Alors, je me tournerai du côté de mon frère Charles, et il
+faudra bien que je lui parle.
+
+-- Allez, allez, madame, dit Charlotte en laissant le passage
+libre à Marguerite, et que Dieu conduise Votre Majesté.
+
+Marguerite s'élança par le couloir. Mais arrivée à l'extrémité,
+elle se retourna pour s'assurer que madame de Sauve ne demeurait
+pas en arrière. Madame de Sauve la suivait.
+
+La reine de Navarre lui vit prendre l'escalier qui conduisait à
+son appartement, et poursuivit son chemin vers la chambre de la
+reine.
+
+Tout était changé; au lieu de cette foule de courtisans empressés,
+qui d'ordinaire ouvrait ses rangs devant la reine en la saluant
+respectueusement, Marguerite ne rencontrait que des gardes avec
+des pertuisanes rougies et des vêtements souillés de sang, ou des
+gentilshommes aux manteaux déchirés, à la figure noircie par la
+poudre, porteurs d'ordres et de dépêches, les uns entrant et les
+autres sortant: toutes ces allées et venues faisaient un
+fourmillement terrible et immense dans les galeries.
+
+Marguerite n'en continua pas moins d'aller en avant et parvint
+jusqu'à l'antichambre de la reine mère. Mais cette antichambre
+était gardée par deux haies de soldats qui ne laissaient pénétrer
+que ceux qui étaient porteurs d'un certain mot d'ordre.
+
+Marguerite essaya vainement de franchir cette barrière vivante.
+Elle vit plusieurs fois s'ouvrir et se fermer la porte, et à
+chaque fois, par l'entrebâillement, elle aperçut Catherine
+rajeunie par l'action, active comme si elle n'avait que vingt ans,
+écrivant, recevant des lettres, les décachetant, donnant des
+ordres, adressant à ceux-ci un mot, à ceux-là un sourire, et ceux
+auxquels elle souriait plus amicalement étaient ceux qui étaient
+plus couverts de poussière et de sang.
+
+Au milieu de ce grand tumulte qui bruissait dans le Louvre, qu'il
+emplissait d'effrayantes rumeurs, on entendait éclater les
+arquebusades de la rue de plus en plus répétées.
+
+-- Jamais je n'arriverai jusqu'à elle, se dit Marguerite après
+avoir fait près des hallebardiers trois tentatives inutiles.
+Plutôt que de perdre mon temps ici, allons donc trouver mon frère.
+
+En ce moment passa M. de Guise; il venait d'annoncer à la reine la
+mort de l'amiral et retournait à la boucherie.
+
+-- Oh! Henri! s'écria Marguerite, où est le roi de Navarre? Le duc
+la regarda avec un sourire étonné, s'inclina, et, sans répondre,
+sortit avec ses gardes. Marguerite courut à un capitaine qui
+allait sortir du Louvre et qui, avant de partir, faisait charger
+les arquebuses de ses soldats.
+
+-- Le roi de Navarre? demanda-t-elle; monsieur, où est le roi de
+Navarre?
+
+-- Je ne sais, madame, répondit celui-ci, je ne suis point des
+gardes de Sa Majesté.
+
+-- Ah! mon cher René! s'écria Marguerite en reconnaissant le
+parfumeur de Catherine... c'est vous... vous sortez de chez ma
+mère... savez-vous ce qu'est devenu mon mari?
+
+-- Sa Majesté le roi de Navarre n'est point mon ami, madame...
+vous devez vous en souvenir. On dit même, ajouta-t-il avec une
+contraction qui ressemblait plus à un grincement qu'à un sourire,
+on dit même qu'il ose m'accuser d'avoir, de complicité avec madame
+Catherine, empoisonné sa mère.
+
+-- Non! non! s'écria Marguerite, ne croyez pas cela, mon bon René!
+
+-- Oh! peu m'importe, madame! dit le parfumeur; ni le roi de
+Navarre ni les siens ne sont plus guère à craindre en ce moment.
+
+Et il tourna le dos à Marguerite.
+
+-- Oh! monsieur de Tavannes, monsieur de Tavannes!
+
+s'écria Marguerite, un mot, un seul, je vous prie! Tavannes qui
+passait, s'arrêta.
+
+-- Où est Henri de Navarre? dit Marguerite.
+
+-- Ma foi! dit-il tout haut, je crois qu'il court la ville avec
+MM. d'Alençon et Condé. Puis, si bas que Marguerite seule put
+l'entendre:
+
+-- Belle Majesté, dit-il, si vous voulez voir celui pour être à la
+place duquel je donnerais ma vie, allez frapper au cabinet des
+Armes du roi.
+
+-- Oh! merci, Tavannes! dit Marguerite, qui, de tout ce que lui
+avait dit Tavannes, n'avait entendu que l'indication principale;
+merci, j'y vais.
+
+Et elle prit sa course tout en murmurant:
+
+-- Oh! après ce que je lui ai promis, après la façon dont il s'est
+conduit envers moi quand cet ingrat Henri s'était caché dans le
+cabinet, je ne puis le laisser périr!
+
+Et elle vint heurter à la porte des appartements du roi; mais ils
+étaient ceints intérieurement par deux compagnies des gardes.
+
+-- On n'entre point chez le roi, dit l'officier en s'avançant
+vivement.
+
+-- Mais moi? dit Marguerite.
+
+-- L'ordre est général.
+
+-- Moi, la reine de Navarre! moi, sa soeur!
+
+-- Ma consigne n'admet point d'exception, madame; recevez donc mes
+excuses. Et l'officier referma la porte.
+
+-- Oh! il est perdu, s'écria Marguerite alarmée par la vue de
+toutes ces figures sinistres, qui, lorsqu'elles ne respiraient pas
+la vengeance, exprimaient l'inflexibilité. -- Oui, oui, je
+comprends tout... on s'est servi de moi comme d'un appât... je
+suis le piège où l'on prend et égorge les huguenots... Oh!
+j'entrerai, dussé-je me faire tuer.
+
+Et Marguerite courait comme une folle par les corridors et par les
+galeries, lorsque tout à coup passant devant une petite porte,
+elle entendit un chant doux, presque lugubre, tant il était
+monotone. C'était un psaume calviniste que chantait une voix
+tremblante dans la pièce voisine.
+
+-- La nourrice du roi mon frère, la bonne Madelon... elle est là!
+s'écria Marguerite en se frappant le front, éclairée par une
+pensée subite; elle est là! ... Dieu des chrétiens, aide-moi!
+
+Et Marguerite, pleine d'espérance, heurta doucement à la petite
+porte.
+
+En effet, après l'avis qui lui avait été donné par Marguerite,
+après son entretien avec René, après sa sortie de chez la reine
+mère, à laquelle, comme un bon génie, avait voulu s'opposer la
+pauvre petite Phébé, Henri de Navarre avait rencontré quelques
+gentilshommes catholiques qui, sous prétexte de lui faire honneur,
+l'avaient reconduit chez lui, où l'attendaient une vingtaine de
+huguenots, lesquels s'étaient réunis chez le jeune prince, et, une
+fois réunis, ne voulaient plus le quitter, tant depuis quelques
+heures le pressentiment de cette nuit fatale avait plané sur le
+Louvre. Ils étaient donc restés ainsi sans qu'on eût tenté de les
+troubler. Enfin, au premier coup de la cloche de Saint-Germain-
+l'Auxerrois, qui retentit dans tous ces coeurs comme un glas
+funèbre, Tavannes entra, et, au milieu d'un silence de mort,
+annonça à Henri que le roi Charles IX voulait lui parler.
+
+Il n'y avait point de résistance à tenter, personne n'en eut même
+la pensée. On entendait les plafonds, les galeries et les
+corridors du Louvre craquer sous les pieds des soldats réunis tant
+dans les cours que dans les appartements, au nombre de près de
+deux mille. Henri, après avoir pris congé de ses amis, qu'il ne
+devait plus revoir, suivit donc Tavannes, qui le conduisit dans
+une petite galerie contiguë au logis du roi, où il le laissa seul,
+sans armes et le coeur gonflé de toutes les défiances.
+
+Le roi de Navarre compta ainsi, minute par minute, deux mortelles
+heures, écoutant avec une terreur croissante le bruit du tocsin et
+le retentissement des arquebusades; voyant, par un guichet vitré,
+passer, à la lueur de l'incendie, au flamboiement des torches, les
+fuyards et les assassins; ne comprenant rien à ces clameurs de
+meurtre et à ces cris de détresse; ne pouvant soupçonner enfin,
+malgré la connaissance qu'il avait de Charles IX, de la reine mère
+et du duc de Guise, l'horrible drame qui s'accomplissait en ce
+moment.
+
+Henri n'avait pas le courage physique; il avait mieux que cela, il
+avait la puissance morale: craignant le danger, il l'affrontait en
+souriant, mais le danger du champ de bataille, le danger en plein
+air et en plein jour, le danger aux yeux de tous,
+qu'accompagnaient la stridente harmonie des trompettes et la voix
+sourde et vibrante des tambours... Mais là, il était sans armes,
+seul, enfermé, perdu dans une demi-obscurité, suffisante à peine
+pour voir l'ennemi qui pouvait se glisser jusqu'à lui et le fer
+qui le voulait percer. Ces deux heures furent donc pour lui les
+deux heures peut-être les plus cruelles de sa vie.
+
+Au plus fort du tumulte, et comme Henri commençait à comprendre
+que, selon toute probabilité, il s'agissait d'un massacre
+organisé, un capitaine vint chercher le prince et le conduisit,
+par un corridor, à l'appartement du roi. À leur approche la porte
+s'ouvrit, derrière eux la porte se referma, le tout comme par
+enchantement, puis le capitaine introduisit Henri près de Charles
+IX, alors dans son cabinet des Armes.
+
+Lorsqu'ils entrèrent, le roi était assis dans un grand fauteuil,
+ses deux mains posées sur les deux bras de son siège et la tête
+retombant sur sa poitrine. Au bruit que firent les nouveaux venus,
+Charles IX releva son front, sur lequel Henri vit couler la sueur
+par grosses gouttes.
+
+-- Bonsoir, Henriot, dit brutalement le jeune roi. Vous, La
+Chastre, laissez-nous. Le capitaine obéit. Il se fit un moment de
+sombre silence. Pendant ce moment, Henri regarda autour de lui
+avec inquiétude et vit qu'il était seul avec le roi. Charles IX se
+leva tout à coup.
+
+-- Par la mordieu! dit-il en retroussant d'un geste rapide ses
+cheveux blonds et en essuyant son front en même temps, vous êtes
+content de vous voir près de moi, n'est-ce pas, Henriot?
+
+-- Mais sans doute, Sire, répondit le roi de Navarre, et c'est
+toujours avec bonheur que je me trouve auprès de Votre Majesté.
+
+-- Plus content que d'être là-bas, hein? reprit Charles IX,
+continuant à suivre sa pauvre pensée plutôt qu'il ne répondait au
+compliment de Henri.
+
+-- Sire, je ne comprends pas, dit Henri.
+
+-- Regardez et vous comprendrez. D'un mouvement rapide, Charles IX
+marcha ou plutôt bondit vers la fenêtre. Et, attirant à lui son
+beau-frère, de plus en plus épouvanté, il lui montra l'horrible
+silhouette des assassins, qui, sur le plancher d'un bateau,
+égorgeaient ou noyaient les victimes qu'on leur amenait à chaque
+instant.
+
+-- Mais, au nom du Ciel, s'écria Henri tout pâle, que se passe-t-
+il donc cette nuit?
+
+-- Cette nuit, monsieur, dit Charles IX, on me débarrasse de tous
+les huguenots. Voyez-vous là-bas, au-dessus de l'hôtel de Bourbon,
+cette fumée et cette flamme? C'est la fumée et la flamme de la
+maison de l'amiral, qui brûle. Voyez-vous ce corps que de bons
+catholiques traînent sur une paillasse déchirée, c'est le corps du
+gendre de l'amiral, le cadavre de votre ami Téligny.
+
+-- Oh! que veut dire cela? s'écria le roi de Navarre, en cherchant
+inutilement à son côté la poignée de sa dague et tremblant à la
+fois de honte et de colère, car il sentait que tout à la fois on
+le raillait et on le menaçait.
+
+-- Cela veut dire, s'écria Charles IX furieux, sans transition et
+blêmissant d'une manière effrayante, cela veut dire que je ne veux
+plus de huguenot autour de moi, entendez-vous, Henri? Suis-je le
+roi? suis-je le maître?
+
+-- Mais, Votre Majesté...
+
+-- Ma Majesté tue et massacre à cette heure tout ce qui n'est pas
+catholique; c'est son plaisir. Êtes-vous catholique? s'écria
+Charles, dont la colère montait incessamment comme une marée
+terrible.
+
+-- Sire, dit Henri, rappelez-vous vos paroles: Qu'importe la
+religion de qui me sert bien!
+
+-- Ha! ha! ha! s'écria Charles en éclatant d'un rire sinistre; que
+je me rappelle mes paroles, dis-tu, Henri! _Verba volant, _comme
+dit ma soeur Margot. Et tous ceux-là, regarde, ajouta-t-il en
+montrant du doigt la ville, ceux-là ne m'avaient-ils pas bien
+servi aussi? n'étaient-ils pas braves au combat, sages au conseil,
+dévoués toujours? Tous étaient des sujets utiles! mais ils étaient
+huguenots, et je ne veux que des catholiques.
+
+Henri resta muet.
+
+-- Çà, comprenez-moi donc, Henriot! s'écria Charles IX.
+
+-- J'ai compris, Sire.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, Sire, je ne vois pas pourquoi le roi de Navarre ferait
+ce que tant de gentilshommes ou de pauvres gens n'ont pas fait.
+Car enfin, s'ils meurent tous, ces malheureux, c'est aussi parce
+qu'on leur a proposé ce que Votre Majesté me propose, et qu'ils
+ont refusé comme je refuse.
+
+Charles saisit le bras du jeune prince, et fixant sur lui un
+regard dont l'atonie se changeait peu à peu en un fauve
+rayonnement:
+
+-- Ah! tu crois, dit-il, que j'ai pris la peine d'offrir la messe
+à ceux qu'on égorge là-bas?
+
+-- Sire, dit Henri en dégageant son bras, ne mourrez-vous point
+dans la religion de vos pères?
+
+-- Oui, par la mordieu! et toi?
+
+-- Eh bien, moi aussi, Sire, répondit Henri. Charles poussa un
+rugissement de rage, et saisit d'une main tremblante son
+arquebuse, placée sur une table. Henri, collé contre la
+tapisserie, la sueur de l'angoisse au front, mais, grâce à cette
+puissance qu'il conservait sur lui-même, calme en apparence,
+suivait tous les mouvements du terrible monarque avec l'avide
+stupeur de l'oiseau fasciné par le serpent.
+
+Charles arma son arquebuse, et frappant du pied avec une fureur
+aveugle:
+
+-- Veux-tu la messe? s'écria-t-il en éblouissant Henri du
+miroitement de l'arme fatale. Henri resta muet.
+
+Charles IX ébranla les voûtes du Louvre du plus terrible juron qui
+soit jamais sorti des lèvres d'un homme, et de pâle qu'il était,
+il devint livide.
+
+-- Mort, messe ou Bastille! s'écria-t-il en mettant le roi de
+Navarre en joue.
+
+-- Oh! Sire! s'écria Henri, me tuerez-vous, moi votre frère?
+
+Henri venait d'éluder, avec cet esprit incomparable qui était une
+des plus puissantes facultés de son organisation, la réponse que
+lui demandait Charles IX; car, sans aucun doute, si cette réponse
+eût été négative, Henri était mort.
+
+Aussi, comme après les derniers paroxysmes de la rage se trouve
+immédiatement le commencement de la réaction, Charles IX ne
+réitéra pas la question qu'il venait d'adresser au prince de
+Navarre, et après un moment d'hésitation, pendant lequel il fit
+entendre un rugissement sourd, il se retourna vers la fenêtre
+ouverte, et coucha en joue un homme qui courait sur le quai
+opposé.
+
+-- Il faut cependant bien que je tue quelqu'un, s'écria Charles
+IX, livide comme un cadavre, et dont les yeux s'injectaient de
+sang.
+
+Et lâchant le coup, il abattit l'homme qui courait. Henri poussa
+un gémissement. Alors, animé par une effrayante ardeur, Charles
+chargea et tira sans relâche son arquebuse, poussant des cris de
+joie chaque fois que le coup avait porté.
+
+-- C'est fait de moi, se dit le roi de Navarre; quand il ne
+trouvera plus personne à tuer, il me tuera.
+
+-- Eh bien, dit tout à coup une voix derrière les princes, est-ce
+fait?
+
+C'était Catherine de Médicis, qui, pendant la dernière détonation
+de l'arme, venait d'entrer sans être entendue.
+
+-- Non, mille tonnerres d'enfer! hurla Charles en jetant son
+arquebuse par la chambre... Non, l'entêté... il ne veut pas! ...
+
+Catherine ne répondit point. Elle tourna lentement son regard vers
+la partie de la chambre où se tenait Henri, aussi immobile qu'une
+des figures de la tapisserie contre laquelle il était appuyé.
+Alors elle ramena sur Charles un oeil qui voulait dire: Alors,
+pourquoi vit-il?
+
+-- Il vit... il vit... murmura Charles IX, qui comprenait
+parfaitement ce regard et qui y répondait, comme on le voit, sans
+hésitation; il vit, parce qu'il... est mon parent.
+
+Catherine sourit. Henri vit ce sourire et reconnut que c'était
+Catherine surtout qu'il lui fallait combattre.
+
+-- Madame, lui dit-il, tout vient de vous, je le vois bien, et
+rien de mon beau-frère Charles; c'est vous qui avez eu l'idée de
+m'attirer dans un piège; c'est vous qui avez pensé à faire de
+votre fille l'appât qui devait nous perdre tous; c'est vous qui
+m'avez séparé de ma femme, pour qu'elle n'eût pas l'ennui de me
+voir tuer sous ses yeux...
+
+-- Oui, mais cela ne sera pas! s'écria une autre voix haletante et
+passionnée que Henri reconnut à l'instant et qui fit tressaillir
+Charles IX de surprise et Catherine de fureur.
+
+-- Marguerite! s'écria Henri.
+
+-- Margot! dit Charles IX.
+
+-- Ma fille! murmura Catherine.
+
+-- Monsieur, dit Marguerite à Henri, vos dernières paroles
+m'accusaient, et vous aviez à la fois tort et raison: raison, car
+en effet je suis bien l'instrument dont on s'est servi pour vous
+perdre tous; tort, car j'ignorais que vous marchiez à votre perte.
+Moi-même, monsieur, telle que vous me voyez, je dois la vie au
+hasard, à l'oubli de ma mère, peut-être; mais sitôt que j'ai
+appris votre danger, je me suis souvenue de mon devoir. Or, le
+devoir d'une femme est de partager la fortune de son mari. Vous
+exile-t-on, monsieur, je vous suis dans l'exil; vous emprisonne-t-
+on, je me fais captive; vous tue-t-on, je meurs.
+
+Et elle tendit à son mari une main que Henri saisit, sinon avec
+amour, du moins avec reconnaissance.
+
+-- Ah! ma pauvre Margot, dit Charles IX, tu ferais bien mieux de
+lui dire de se faire catholique!
+
+-- Sire, répondit Marguerite avec cette haute dignité qui lui
+était si naturelle, Sire, croyez-moi, pour vous-même ne demandez
+pas une lâcheté à un prince de votre maison.
+
+Catherine lança un regard significatif à Charles.
+
+-- Mon frère, s'écria Marguerite, qui, aussi bien que Charles IX,
+comprenait la terrible pantomime de Catherine, mon frère, songez-
+y, vous avez fait de lui mon époux.
+
+Charles IX, pris entre le regard impératif de Catherine et le
+regard suppliant de Marguerite comme entre deux principes opposés,
+resta un instant indécis; enfin, Oromase l'emporta.
+
+-- Au fait, madame, dit-il en se penchant à l'oreille de
+Catherine, Margot a raison et Henriot est mon beau-frère.
+
+-- Oui, répondit Catherine en s'approchant à son tour de l'oreille
+de son fils, oui... mais s'il ne l'était pas?
+
+
+
+XI
+L'aubépine du cimetière des Innocents
+
+
+Rentrée chez elle, Marguerite chercha vainement à deviner le mot
+que Catherine de Médicis avait dit tout bas à Charles IX, et qui
+avait arrêté court le terrible conseil de vie et de mort qui se
+tenait en ce moment.
+
+Une partie de la matinée fut employée par elle à soigner La Mole,
+l'autre à chercher l'énigme que son esprit se refusait à
+comprendre.
+
+Le roi de Navarre était resté prisonnier au Louvre. Les huguenots
+étaient plus que jamais poursuivis. À la nuit terrible avait
+succédé un jour de massacre plus hideux encore. Ce n'était plus le
+tocsin que les cloches sonnaient, c'étaient des _Te Deum_, et les
+accents de ce bronze joyeux retentissant au milieu du meurtre et
+des incendies, étaient peut-être plus tristes à la lumière du
+soleil que ne l'avait été pendant l'obscurité le glas de la nuit
+précédente. Ce n'était pas le tout: une chose étrange était
+arrivée; une aubépine, qui avait fleuri au printemps et qui, comme
+d'habitude, avait perdu son odorante parure au mois de juin,
+venait de refleurir pendant la nuit, et les catholiques, qui
+voyaient dans cet événement un miracle et qui, pour la
+popularisation de ce miracle, faisaient Dieu leur complice,
+allaient en procession, croix et bannière en tête, au cimetière
+des Innocents, où cette aubépine fleurissait. Cette espèce
+d'assentiment donné par le ciel au massacre qui s'exécutait avait
+redoublé l'ardeur des assassins. Et tandis que la ville continuait
+à offrir dans chaque rue, dans chaque carrefour, sur chaque place
+une scène de désolation, le Louvre avait déjà servi de tombeau
+commun à tous les protestants qui s'y étaient trouvés enfermés au
+moment du signal. Le roi de Navarre, le prince de Condé et La Mole
+y étaient seuls demeurés vivants.
+
+Rassurée sur La Mole, dont les plaies, comme elle l'avait dit la
+veille, étaient dangereuses, mais non mortelles, Marguerite
+n'était donc plus préoccupée que d'une chose: sauver la vie de son
+mari, qui continuait d'être menacée. Sans doute le premier
+sentiment qui s'était emparé de l'épouse était un sentiment de
+loyale pitié pour un homme auquel elle venait, comme l'avait dit
+lui-même le Béarnais, de jurer sinon amour, du moins alliance.
+Mais, à la suite de ce sentiment, un autre moins pur avait pénétré
+dans le coeur de la reine.
+
+Marguerite était ambitieuse, Marguerite avait vu presque une
+certitude de royauté dans son mariage avec Henri de Bourbon, La
+Navarre, tiraillée d'un côté par les rois de France, de l'autre
+par les rois d'Espagne, qui, lambeau à lambeau, avaient fini par
+emporter la moitié de son territoire, pouvait, si Henri de Bourbon
+réalisait les espérances de courage qu'il avait données dans les
+rares occasions qu'il avait eues de tirer l'épée, devenir un
+royaume réel, avec les huguenots de France pour sujets. Grâce à
+son esprit fin et si élevé, Marguerite avait entrevu et calculé
+tout cela. En perdant Henri, ce n'était donc pas seulement un mari
+qu'elle perdait, c'était un trône.
+
+Elle en était au plus intime de ces réflexions, lorsqu'elle
+entendit frapper à la porte du corridor secret; elle tressaillit,
+car trois personnes seulement venaient par cette porte: le roi, la
+reine mère et le duc d'Alençon. Elle entrouvrit la porte du
+cabinet, recommanda du doigt le silence à Gillonne et à La Mole,
+et alla ouvrir au visiteur.
+
+Ce visiteur était le duc d'Alençon.
+
+Le jeune homme avait disparu depuis la veille. Un instant
+Marguerite avait eu l'idée de réclamer son intercession en faveur
+du roi de Navarre; mais une idée terrible l'avait arrêtée. Le
+mariage s'était fait contre son gré; François détestait Henri et
+n'avait conservé la neutralité en faveur du Béarnais que parce
+qu'il était convaincu que Henri et sa femme étaient restés
+étrangers l'un à l'autre. Une marque d'intérêt donnée par
+Marguerite à son époux pouvait en conséquence, au lieu de
+l'écarter, rapprocher de sa poitrine un des trois poignards qui le
+menaçaient.
+
+Marguerite frissonna donc en apercevant le jeune prince plus
+qu'elle n'eût frissonné en apercevant le roi Charles IX ou la
+reine mère elle-même. On n'eût point dit d'ailleurs, en le voyant,
+qu'il se passât quelque chose d'insolite par la ville, ni au
+Louvre; il était vêtu avec son élégance ordinaire. Ses habits et
+son linge exhalaient ces parfums que méprisait Charles IX, mais
+dont le duc d'Anjou et lui faisaient un si continuel usage.
+Seulement, un oeil exercé comme l'était celui de Marguerite
+pouvait remarquer que, malgré sa pâleur plus grande que
+d'habitude, et malgré le léger tremblement qui agitait l'extrémité
+de ses mains, aussi belles et aussi soignées que des mains de
+femme, il renfermait au fond de son coeur un sentiment joyeux.
+
+Son entrée fut ce qu'elle avait l'habitude d'être. Il s'approcha
+de sa soeur pour l'embrasser. Mais, au lieu de lui tendre ses
+joues, comme elle eût fait au roi Charles ou au duc d'Anjou,
+Marguerite s'inclina et lui offrit le front.
+
+Le duc d'Alençon poussa un soupir, et posa ses lèvres blêmissantes
+sur ce front que lui présentait Marguerite.
+
+Alors, s'asseyant, il se mit à raconter à sa soeur les nouvelles
+sanglantes de la nuit; la mort lente et terrible de l'amiral; la
+mort instantanée de Téligny, qui, percé d'une balle, rendit à
+l'instant même le dernier soupir. Il s'arrêta, s'appesantit, se
+complut sur les détails sanglants de cette nuit avec cet amour du
+sang particulier à lui et à ses deux frères. Marguerite le laissa
+dire.
+
+Enfin, ayant tout dit, il se tut.
+
+-- Ce n'est pas pour me faire ce récit seulement que vous êtes
+venu me rendre visite, n'est-ce pas, mon frère? demanda
+Marguerite.
+
+Le duc d'Alençon sourit.
+
+-- Vous avez encore autre chose à me dire?
+
+-- Non, répondit le duc, j'attends.
+
+-- Qu'attendez-vous?
+
+-- Ne m'avez-vous pas dit, chère Marguerite bien-aimée, reprit le
+duc en rapprochant son fauteuil de celui de sa soeur, que ce
+mariage avec le roi de Navarre se faisait contre votre gré.
+
+-- Oui, sans doute. Je ne connaissais point le prince de Béarn
+lorsqu'on me l'a proposé pour époux.
+
+-- Et depuis que vous le connaissez, ne m'avez-vous pas affirmé
+que vous n'éprouviez aucun amour pour lui?
+
+-- Je vous l'ai dit, il est vrai.
+
+-- Votre opinion n'était-elle pas que ce mariage devait faire
+votre malheur?
+
+-- Mon cher François, dit Marguerite, quand un mariage n'est pas
+la suprême félicité, c'est presque toujours la suprême douleur.
+
+-- Eh bien, ma chère Marguerite! comme je vous le disais,
+j'attends.
+
+-- Mais qu'attendez-vous, dites?
+
+-- Que vous témoigniez votre joie.
+
+-- De quoi donc ai-je à me réjouir?
+
+-- Mais de cette occasion inattendue qui se présente de reprendre
+votre liberté.
+
+-- Ma liberté! reprit Marguerite, qui voulait forcer le prince à
+aller jusqu'au bout de sa pensée.
+
+-- Sans doute, votre liberté; vous allez être séparée du roi de
+Navarre.
+
+-- Séparée! dit Marguerite en fixant ses yeux sur le jeune prince.
+
+Le duc d'Alençon essaya de soutenir le regard de sa soeur; mais
+bientôt ses yeux s'écartèrent d'elle avec embarras.
+
+-- Séparée! répéta Marguerite; voyons cela, mon frère, car je suis
+bien aise que vous me mettiez à même d'approfondir la question; et
+comment compte-t-on nous séparer?
+
+-- Mais, murmura le duc, Henri est huguenot.
+
+-- Sans doute; mais il n'avait pas fait mystère de sa religion, et
+l'on savait cela quand on nous a mariés.
+
+-- Oui, mais depuis votre mariage, ma soeur, dit le duc, laissant
+malgré lui un rayon de joie illuminer son visage, qu'a fait Henri?
+
+-- Mais vous le savez mieux que personne, François, puisqu'il a
+passé ses journées presque toujours en votre compagnie, tantôt à
+la chasse, tantôt au mail, tantôt à la paume.
+
+-- Oui, ses journées, sans doute, reprit le duc, ses journées;
+mais ses nuits? Marguerite se tut, et ce fut à son tour de baisser
+les yeux.
+
+-- Ses nuits, continua le duc d'Alençon, ses nuits?
+
+-- Eh bien? demanda Marguerite, sentant qu'il fallait bien
+répondre quelque chose.
+
+-- Eh bien, il les a passées chez madame de Sauve.
+
+-- Comment le savez-vous? s'écria Marguerite.
+
+-- Je le sais parce que j'avais intérêt à le savoir, répondit le
+jeune prince en pâlissant et en déchiquetant la broderie de ses
+manches.
+
+Marguerite commençait à comprendre ce que Catherine avait dit tout
+bas à Charles IX: mais elle fit semblant de demeurer dans son
+ignorance.
+
+-- Pourquoi me dites-vous cela, mon frère? répondit-elle avec un
+air de mélancolie parfaitement joué; est-ce pour me rappeler que
+personne ici ne m'aime et ne tient à moi: pas plus ceux que la
+nature m'a donnés pour protecteurs que celui que l'Église m'a
+donné pour époux?
+
+-- Vous êtes injuste, dit vivement le duc d'Alençon en rapprochant
+encore son fauteuil de celui de sa soeur, je vous aime et vous
+protège, moi.
+
+-- Mon frère, dit Marguerite en le regardant fixement, vous avez
+quelque chose à me dire de la part de la reine mère.
+
+-- Moi! vous vous trompez, ma soeur, je vous jure; qui peut vous
+faire croire cela?
+
+-- Ce qui peut me le faire croire, c'est que vous rompez l'amitié
+qui vous attachait à mon mari; c'est que vous abandonnez la cause
+du roi de Navarre.
+
+-- La cause du roi de Navarre! reprit le duc d'Alençon tout
+interdit.
+
+-- Oui, sans doute. Tenez, François, parlons franc. Vous en êtes
+convenu vingt fois, vous ne pouvez vous élever et même vous
+soutenir que l'un par l'autre. Cette alliance...
+
+-- Est devenue impossible, ma soeur, interrompit le duc d'Alençon.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Parce que le roi a des desseins sur votre mari. Pardon! en
+disant votre mari, je me trompe: c'est sur Henri de Navarre que je
+voulais dire. Notre mère a deviné tout. Je m'alliais aux huguenots
+parce que je croyais les huguenots en faveur. Mais voilà qu'on tue
+les huguenots et que dans huit jours il n'en restera pas cinquante
+dans tout le royaume. Je tendais la main au roi de Navarre parce
+qu'il était... votre mari. Mais voilà qu'il n'est plus votre mari.
+Qu'avez-vous à dire à cela, vous qui êtes non seulement la plus
+belle femme de France, mais encore la plus forte tête du royaume?
+
+-- J'ai à dire, reprit Marguerite, que je connais notre frère
+Charles. Je l'ai vu hier dans un de ces accès de frénésie dont
+chacun abrège sa vie de dix ans; j'ai à dire que ces accès se
+renouvellent, par malheur, bien souvent maintenant, ce qui fait
+que, selon toute probabilité, notre frère Charles n'a pas
+longtemps à vivre; j'ai à dire enfin que le roi de Pologne vient
+de mourir et qu'il est fort question d'élire en sa place un prince
+de la maison de France; j'ai à dire enfin que, lorsque les
+circonstances se présentent ainsi, ce n'est point le moment
+d'abandonner des alliés qui, au moment du combat, peuvent nous
+soutenir avec le concours d'un peuple et l'appui d'un royaume.
+
+-- Et vous, s'écria le duc, ne me faites-vous pas une trahison
+bien plus grande de préférer un étranger à votre frère?
+
+-- Expliquez-vous, François; en quoi et comment vous ai-je trahi?
+
+-- Vous avez demandé hier au roi la vie du roi de Navarre?
+
+-- Eh bien? demanda Marguerite avec une feinte naïveté. Le duc se
+leva précipitamment, fit deux ou trois fois le tour de la chambre
+d'un air égaré, puis revint prendre la main de Marguerite. Cette
+main était raide et glacée.
+
+-- Adieu, ma soeur, dit-il; vous n'avez pas voulu me comprendre,
+ne vous en prenez donc qu'à vous des malheurs qui pourront vous
+arriver.
+
+Marguerite pâlit, mais demeura immobile à sa place. Elle vit
+sortir le duc d'Alençon sans faire un signe pour le rappeler; mais
+à peine l'avait-elle perdu de vue dans le corridor qu'il revint
+sur ses pas.
+
+-- Écoutez, Marguerite, dit-il, j'ai oublié de vous dire une
+chose: c'est que demain, à pareille heure, le roi de Navarre sera
+mort.
+
+Marguerite poussa un cri; car cette idée qu'elle était
+l'instrument d'un assassinat lui causait une épouvante qu'elle ne
+pouvait surmonter.
+
+-- Et vous n'empêcherez pas cette mort? dit-elle; vous ne sauverez
+pas votre meilleur et votre plus fidèle allié?
+
+-- Depuis hier, mon allié n'est plus le roi de Navarre.
+
+-- Et qui est-ce donc, alors?
+
+-- C'est M. de Guise. En détruisant les huguenots, on a fait M. de
+Guise roi des catholiques.
+
+-- Et c'est le fils de Henri II qui reconnaît pour son roi un duc
+de Lorraine! ...
+
+-- Vous êtes dans un mauvais jour, Marguerite, et vous ne
+comprenez rien.
+
+-- J'avoue que je cherche en vain à lire dans votre pensée.
+
+-- Ma soeur, vous êtes d'aussi bonne maison que madame la
+princesse de Porcian, et Guise n'est pas plus immortel que le roi
+de Navarre; eh bien, Marguerite, supposez maintenant trois choses,
+toutes trois possibles: la première, c'est que Monsieur soit élu
+roi de Pologne; la seconde, c'est que vous m'aimiez comme je vous
+aime; eh bien, je suis roi de France, et vous... et vous... reine
+des catholiques.
+
+Marguerite cacha sa tête dans ses mains, éblouie de la profondeur
+des vues de cet adolescent que personne à la cour n'osait appeler
+une intelligence.
+
+-- Mais, demanda-t-elle après un moment de silence, vous n'êtes
+donc pas jaloux de M. le duc de Guise comme vous l'êtes du roi de
+Navarre?
+
+-- Ce qui est fait est fait, dit le duc d'Alençon d'une voix
+sourde; et si j'ai eu à être jaloux du duc de Guise, eh bien, je
+l'ai été.
+
+-- Il n'y a qu'une seule chose qui puisse empêcher ce beau plan de
+réussir.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que je n'aime plus le duc de Guise.
+
+-- Et qui donc aimez-vous, alors?
+
+-- Personne. Le duc d'Alençon regarda Marguerite avec l'étonnement
+d'un homme qui, à son tour, ne comprend plus, et sortit de
+l'appartement en poussant un soupir et en pressant de sa main
+glacée son front prêt à se fendre. Marguerite demeura seule et
+pensive. La situation commençait à se dessiner claire et précise à
+ses yeux; le roi avait laissé faire la Saint-Barthélemy, la reine
+Catherine et le duc de Guise l'avaient faite. Le duc de Guise et
+le duc d'Alençon allaient se réunir pour en tirer le meilleur
+parti possible. La mort du roi de Navarre était une conséquence
+naturelle de cette grande catastrophe. Le roi de Navarre mort, on
+s'emparait de son royaume. Marguerite restait donc veuve, sans
+trône, sans puissance, et n'ayant d'autre perspective qu'un
+cloître où elle n'aurait pas même la triste douleur de pleurer son
+époux qui n'avait jamais été son mari. Elle en était là, lorsque
+la reine Catherine lui fit demander si elle ne voulait pas venir
+faire avec toute la cour un pèlerinage à l'aubépine du cimetière
+des Innocents.
+
+Le premier mouvement de Marguerite fut de refuser de faire partie
+de cette cavalcade. Mais la pensée que cette sortie lui fournirait
+peut-être l'occasion d'apprendre quelque chose de nouveau sur le
+sort du roi de Navarre la décida. Elle fit donc répondre que si on
+voulait lui tenir un cheval prêt, elle accompagnerait volontiers
+Leurs Majestés.
+
+Cinq minutes après, un page vint lui annoncer que, si elle voulait
+descendre, le cortège allait se mettre en marche. Marguerite fit
+de la main à Gillone un signe pour lui recommander le blessé et
+descendit.
+
+Le roi, la reine mère, Tavannes et les principaux catholiques
+étaient déjà à cheval. Marguerite jeta un coup d'oeil rapide sur
+ce groupe, qui se composait d'une vingtaine de personnes à peu
+près: le roi de Navarre n'y était point.
+
+Mais madame de Sauve y était; elle échangea un regard avec elle,
+et Marguerite comprit que la maîtresse de son mari avait quelque
+chose à lui dire.
+
+On se mit en route en gagnant la rue Saint-Honoré par la rue de
+l'Astruce. À la vue du roi, de la reine Catherine et des
+principaux catholiques, le peuple s'était amassé, suivant le
+cortège comme un flot qui monte, criant:
+
+-- Vive le roi! vive la messe! mort aux huguenots! Ces cris
+étaient accompagnés de brandissements d'épées rougies et
+d'arquebuses fumantes, qui indiquaient la part que chacun avait
+prise au sinistre événement qui venait de s'accomplir. En arrivant
+à la hauteur de la rue des Prouvelles, on rencontra des hommes qui
+traînaient un cadavre sans tête. C'était celui de l'amiral. Ces
+hommes allaient le pendre par les pieds à Montfaucon.
+
+On entra dans le cimetière des Saints-Innocents par la porte qui
+s'ouvrait en face de la rue des Chaps, aujourd'hui celle des
+Déchargeurs. Le clergé, prévenu de la visite du roi et de celle de
+la reine mère, attendait Leurs Majestés pour les haranguer.
+
+Madame de Sauve profita du moment où Catherine écoutait le
+discours qu'on lui faisait pour s'approcher de la reine de Navarre
+et lui demander la permission de lui baiser sa main. Marguerite
+étendit le bras vers elle, madame de Sauve approcha ses lèvres de
+la main de la reine, et, en la baisant lui glissa un petit papier
+roulé dans la manche.
+
+Si rapide et si dissimulée qu'eût été la retraite de madame de
+Sauve, Catherine s'en était aperçue, elle se retourna au moment où
+sa dame d'honneur baisait la main de la reine.
+
+Les deux femmes virent ce regard qui pénétrait jusqu'à elles comme
+un éclair, mais toutes deux restèrent impassibles. Seulement
+madame de Sauve s'éloigna de Marguerite, et alla reprendre sa
+place près de Catherine.
+
+Lorsqu'elle eut répondu au discours qui venait de lui être
+adressé, Catherine fit du doigt, et en souriant, signe à la reine
+de Navarre de s'approcher d'elle.
+
+Marguerite obéit.
+
+-- Eh! ma fille! dit la reine mère dans son patois italien, vous
+avez donc de grandes amitiés avec madame de Sauve?
+
+Marguerite sourit, en donnant à son beau visage l'expression la
+plus amère qu'elle put trouver.
+
+-- Oui, ma mère, répondit-elle, le serpent est venu me mordre la
+main.
+
+-- Ah! ah! dit Catherine en souriant, vous êtes jalouse, je crois!
+
+-- Vous vous trompez, madame, répondit Marguerite. Je ne suis pas
+plus jalouse du roi de Navarre que le roi de Navarre n'est
+amoureux de moi. Seulement je sais distinguer mes amis de mes
+ennemis. J'aime qui m'aime, et déteste qui me hait. Sans cela,
+madame, serais-je votre fille?
+
+Catherine sourit de manière à faire comprendre à Marguerite que,
+si elle avait eu quelque soupçon, ce soupçon était évanoui.
+
+D'ailleurs, en ce moment, de nouveaux pèlerins attirèrent
+l'attention de l'auguste assemblée. Le duc de Guise arrivait
+escorté d'une troupe de gentilshommes tout échauffés encore d'un
+carnage récent. Ils escortaient une litière richement tapissée,
+qui s'arrêta en face du roi.
+
+-- La duchesse de Nevers! s'écria Charles IX. Çà, voyons! qu'elle
+vienne recevoir nos compliments, cette belle et rude catholique.
+Que m'a-t-on dit, ma cousine, que, de votre propre fenêtre, vous
+avez giboyé aux huguenots, et que vous en avez tué un d'un coup de
+pierre?
+
+La duchesse de Nevers rougit extrêmement.
+
+-- Sire, dit-elle à voix basse, en venant s'agenouiller devant le
+roi, c'est au contraire un catholique blessé que j'ai eu le
+bonheur de recueillir.
+
+-- Bien, bien, ma cousine! il y a deux façons de me servir: l'une
+en exterminant mes ennemis, l'autre en secourant mes amis. On fait
+ce qu'on peut, et je suis sûr que si vous eussiez pu davantage,
+vous l'eussiez fait.
+
+Pendant ce temps, le peuple, qui voyait la bonne harmonie qui
+régnait entre la maison de Lorraine et Charles IX, criait à tue-
+tête:
+
+-- Vive le roi! vive le duc de Guise! vive la messe!
+
+-- Revenez-vous au Louvre avec nous, Henriette? dit la reine mère
+à la belle duchesse.
+
+Marguerite toucha du coude son amie, qui comprit aussitôt ce
+signe, et qui répondit:
+
+-- Non pas, madame, à moins que Votre Majesté ne me l'ordonne, car
+j'ai affaire en ville avec Sa Majesté la reine de Navarre.
+
+-- Et qu'allez-vous faire ensemble? demanda Catherine.
+
+-- Voir des livres grecs très rares et très curieux qu'on a
+trouvés chez un vieux pasteur protestant, et qu'on a transportés à
+la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, répondit Marguerite.
+
+-- Vous feriez mieux d'aller voir jeter les derniers huguenots du
+haut du pont des Meuniers dans la Seine, dit Charles IX. C'est la
+place des bons Français.
+
+-- Nous irons, s'il plaît à Votre Majesté, répondit la duchesse de
+Nevers.
+
+Catherine jeta un regard de défiance sur les deux jeunes femmes.
+Marguerite, aux aguets, l'intercepta, et se tournant et retournant
+aussitôt d'un air fort préoccupé, elle regarda avec inquiétude
+autour d'elle.
+
+Cette inquiétude, feinte ou réelle, n'échappa point à Catherine.
+
+-- Que cherchez-vous?
+
+-- Je cherche... Je ne vois plus..., dit-elle.
+
+-- Que cherchez-vous? qui ne voyez-vous plus?
+
+-- La Sauve, dit Marguerite. Serait-elle retournée au Louvre?
+
+-- Quand je te disais que tu étais jalouse! dit Catherine à
+l'oreille de sa fille. _O bestia! ... _Allons, allons, Henriette!
+continua-t-elle en haussant les épaules, emmenez la reine de
+Navarre.
+
+Marguerite feignit encore de regarder autour d'elle, puis, se
+penchant à son tour à l'oreille de son amie:
+
+-- Emmène-moi vite, lui dit-elle. J'ai des choses de la plus haute
+importance à te dire.
+
+La duchesse fit une révérence à Charles IX et à Catherine, puis
+s'inclinant devant la reine de Navarre:
+
+-- Votre Majesté daignera-t-elle monter dans ma litière? dit-elle.
+
+-- Volontiers. Seulement vous serez obligée de me faire reconduire
+au Louvre.
+
+-- Ma litière, comme mes gens, comme moi-même, répondit la
+duchesse, sont aux ordres de Votre Majesté.
+
+La reine Marguerite monta dans la litière, et, sur un signe
+qu'elle lui fit, la duchesse de Nevers monta à son tour et prit
+respectueusement place sur le devant.
+
+Catherine et ses gentilshommes retournèrent au Louvre en suivant
+le même chemin qu'ils avaient pris pour venir. Seulement, pendant
+toute la route, on vit la reine mère parler sans relâche à
+l'oreille du roi, en lui désignant plusieurs fois madame de Sauve.
+
+Et à chaque fois le roi riait, comme riait Charles IX, c'est-à-
+dire d'un rire plus sinistre qu'une menace.
+
+Quant à Marguerite, une fois qu'elle eut senti la litière se
+mettre en mouvement, et qu'elle n'eut plus à craindre la perçante
+investigation de Catherine, elle tira vivement de sa manche le
+billet de madame de Sauve et lut les mots suivants:
+
+«J'ai reçu l'ordre de faire remettre ce soir au roi de Navarre
+deux clefs: l'une est celle de la chambre dans laquelle il est
+enfermé, l'autre est celle de la mienne. Une fois qu'il sera entré
+chez moi, il m'est enjoint de l'y garder jusqu'à six heures du
+matin.
+
+«Que Votre Majesté réfléchisse, que Votre Majesté décide, que
+Votre Majesté ne compte ma vie pour rien.»
+
+-- Il n'y a plus de doute, murmura Marguerite, et la pauvre femme
+est l'instrument dont on veut se servir pour nous perdre tous.
+Mais nous verrons si de la reine Margot, comme dit mon frère
+Charles, on fait si facilement une religieuse.
+
+-- De qui donc est cette lettre? demanda la duchesse de Nevers en
+montrant le papier que Marguerite venait de lire et de relire avec
+une si grande attention.
+
+-- Ah! duchesse! j'ai bien des choses à te dire, répondit
+Marguerite en déchirant le billet en mille et mille morceaux.
+
+
+
+XII
+Les confidences
+
+
+-- Et, d'abord, où allons-nous? demanda Marguerite. Ce n'est pas
+au pont des Meuniers, j'imagine?... J'ai vu assez de tueries comme
+cela depuis hier, ma pauvre Henriette!
+
+-- J'ai pris la liberté de conduire Votre Majesté...
+
+-- D'abord, et avant toute chose, Ma Majesté te prie d'oublier sa
+majesté... Tu me conduisais donc...
+
+-- À l'hôtel de Guise, à moins que vous n'en décidiez autrement.
+
+-- Non pas! non pas, Henriette! allons chez toi; le duc de Guise
+n'y est pas, ton mari n'y est pas?
+
+-- Oh! non! s'écria la duchesse avec une joie qui fit étinceler
+ses beaux yeux couleur d'émeraude; non! ni mon beau-frère, ni mon
+mari, ni personne! Je suis libre, libre comme l'air, comme
+l'oiseau, comme le nuage... Libre, ma reine, entendez-vous?
+Comprenez-vous ce qu'il y a de bonheur dans ce mot: libre?... Je
+vais, je viens, je commande! Ah! pauvre reine! vous n'êtes pas
+libre, vous! aussi vous soupirez...
+
+-- Tu vas, tu viens, tu commandes! Est-ce donc tout? Et ta liberté
+ne sert-elle qu'à cela? Voyons, tu es bien joyeuse pour n'être que
+libre.
+
+-- Votre Majesté m'a promis d'entamer les confidences.
+
+-- Encore Ma Majesté; voyons, nous nous fâcherons, Henriette; as-
+tu donc oublié nos conventions?
+
+-- Non, votre respectueuse servante devant le monde, ta folle
+confidente dans le tête-à-tête. N'est-ce pas cela, madame, n'est-
+ce pas cela, Marguerite?
+
+-- Oui, oui! dit la reine en souriant.
+
+-- Ni rivalités de maisons, ni perfidies d'amour; tout bien, tout
+bon, tout franc; une alliance enfin offensive et défensive, dans
+le seul but de rencontrer et de saisir au vol, si nous le
+rencontrons, cet éphémère qu'on nomme le bonheur.
+
+-- Bien, ma duchesse! c'est cela; et pour renouveler le pacte,
+embrasse-moi.
+
+Et les deux charmantes têtes, l'une pâle et voilée de mélancolie,
+l'autre rosée, blonde et rieuse se rapprochèrent gracieusement et
+unirent leurs lèvres comme elles avaient uni leurs pensées.
+
+-- Donc il y a du nouveau? demanda la duchesse en fixant sur
+Marguerite un regard avide et curieux.
+
+-- Tout n'est-il pas nouveau depuis deux jours?
+
+-- Oh! je parle d'amour et non de politique, moi. Quand nous
+aurons l'âge de dame Catherine, ta mère, nous en ferons, de la
+politique. Mais nous avons vingt ans, ma belle reine, parlons
+d'autre chose. Voyons, serais-tu mariée pour tout de bon?
+
+-- À qui? dit Marguerite en riant.
+
+-- Ah! tu me rassures, en vérité.
+
+-- Eh bien, Henriette, ce qui te rassure m'épouvante. Duchesse, il
+faut que je sois mariée.
+
+-- Quand cela?
+
+-- Demain.
+
+-- Ah! bah! vraiment! Pauvre amie! Et c'est nécessaire?
+
+-- Absolument.
+
+-- Mordi! comme dit quelqu'un de ma connaissance, voilà qui est
+fort triste.
+
+-- Tu connais quelqu'un qui dit: Mordi? demanda en riant
+Marguerite.
+
+-- Oui.
+
+-- Et quel est ce quelqu'un?
+
+-- Tu m'interroges toujours, quand c'est à toi de parler. Achève,
+et je commencerai.
+
+-- En deux mots, voici: le roi de Navarre est amoureux et ne veut
+pas de moi. Je ne suis pas amoureuse; mais je ne veux pas de lui.
+Cependant il faudrait que nous changeassions d'idée l'un et
+l'autre, ou que nous eussions l'air d'en changer d'ici à demain.
+
+-- Eh bien, change, toi! et tu peux être sûre qu'il changera, lui!
+
+-- Justement, voilà l'impossible; car je suis moins disposée à
+changer que jamais.
+
+-- À l'égard de ton mari seulement, j'espère!
+
+-- Henriette, j'ai un scrupule.
+
+-- Un scrupule de quoi?
+
+-- De religion. Fais-tu une différence entre les huguenots et les
+catholiques?
+
+-- En politique?
+
+-- Oui.
+
+-- Sans doute.
+
+-- Mais en amour?
+
+-- Ma chère amie, nous autres femmes, nous sommes tellement
+païennes, qu'en fait de sectes nous les admettons toutes, qu'en
+fait de dieux nous en reconnaissons plusieurs.
+
+-- En un seul, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, dit la duchesse, avec un regard étincelant de paganisme;
+oui, celui qui s'appelle Éros, Cupido, Amor; oui, celui qui a un
+carquois, un bandeau et des ailes... Mordi! vive la dévotion!
+
+-- Cependant tu as une manière de prier qui est exclusive; tu
+jettes des pierres sur la tête des huguenots.
+
+-- Faisons bien et laissons dire... Ah! Marguerite, comme les
+meilleures idées, comme les plus belles actions se travestissent
+en passant par la bouche du vulgaire!
+
+-- Le vulgaire! ... Mais c'est mon frère Charles qui te
+félicitait, ce me semble?
+
+-- Ton frère Charles, Marguerite, est un grand chasseur qui sonne
+du cor toute la journée, ce qui le rend fort maigre... Je récuse
+donc jusqu'à ses compliments. D'ailleurs, je lui ai répondu, à ton
+frère Charles... N'as-tu pas entendu ma réponse?
+
+-- Non, tu parlais si bas!
+
+-- Tant mieux, j'aurai plus de nouveau à t'apprendre. Çà! la fin
+de ta confidence, Marguerite?
+
+-- C'est que... c'est que...
+
+-- Eh bien?
+
+-- C'est que, dit la reine en riant, si la pierre dont parlait mon
+frère Charles était historique, je m'abstiendrais.
+
+-- Bon! s'écria Henriette, tu as choisi un huguenot. Eh bien, sois
+tranquille! pour rassurer ta conscience, je te promets d'en
+choisir un à la première occasion.
+
+-- Ah! il paraît que cette fois tu as pris un catholique?
+
+-- Mordi! reprit la duchesse.
+
+-- Bien, bien! je comprends.
+
+-- Et comment est-il notre huguenot?
+
+-- Je ne l'ai pas choisi; ce jeune homme ne m'est rien, et ne me
+sera probablement jamais rien.
+
+-- Mais enfin, comment est-il? cela ne t'empêche pas de me le
+dire, tu sais combien je suis curieuse.
+
+-- Un pauvre jeune homme beau comme le Nisus de Benvenuto Cellini,
+et qui s'est venu réfugier dans mon appartement.
+
+-- Oh! oh! ... et tu ne l'avais pas un peu convoqué?
+
+-- Pauvre garçon! ne ris donc pas ainsi, Henriette, car en ce
+moment il est encore entre la vie et la mort.
+
+-- Il est donc malade?
+
+-- Il est grièvement blessé.
+
+-- Mais c'est très gênant, un huguenot blessé! surtout dans des
+jours comme ceux où nous nous trouvons; et qu'en fais-tu de ce
+huguenot blessé qui ne t'est rien et ne te sera jamais rien?
+
+-- Il est dans mon cabinet; je le cache et je veux le sauver.
+
+-- Il est beau, il est jeune, il est blessé. Tu le caches dans ton
+cabinet, tu veux le sauver; ce huguenot-là sera bien ingrat s'il
+n'est pas trop reconnaissant!
+
+-- Il l'est déjà, j'en ai bien peur... plus que je ne le
+désirerais.
+
+-- Et il t'intéresse... ce pauvre jeune homme?
+
+-- Par humanité... seulement.
+
+-- Ah! l'humanité, ma pauvre reine! c'est toujours cette vertu-là
+qui nous perd, nous autres femmes!
+
+-- Oui, et tu comprends: comme d'un moment à l'autre le roi, le
+duc d'Alençon, ma mère, mon mari même... peuvent entrer dans mon
+appartement...
+
+-- Tu veux me prier de te garder ton petit huguenot, n'est-ce pas,
+tant qu'il sera malade, à la condition de te le rendre quand il
+sera guéri?
+
+-- Rieuse! dit Marguerite. Non, je te jure que je ne prépare pas
+les choses de si loin. Seulement, si tu pouvais trouver un moyen
+de cacher le pauvre garçon; si tu pouvais lui conserver la vie que
+je lui ai sauvée; eh bien, je t'avoue que je t'en serais
+véritablement reconnaissante! Tu es libre à l'hôtel de Guise, tu
+n'as ni beau-frère, ni mari qui t'espionne ou qui te contraigne,
+et de plus derrière ta chambre, où personne, chère Henriette, n'a
+heureusement pour toi le droit d'entrer, un grand cabinet pareil
+au mien. Eh bien, prête-moi ce cabinet pour mon huguenot; quand il
+sera guéri tu lui ouvriras la cage et l'oiseau s'envolera.
+
+-- Il n'y a qu'une difficulté, chère reine, c'est que la cage est
+occupée.
+
+-- Comment! tu as donc aussi sauvé quelqu'un, toi?
+
+-- C'est justement ce que j'ai répondu à ton frère.
+
+-- Ah! je comprends; voilà pourquoi tu parlais si bas que je ne
+t'ai pas entendue.
+
+-- Écoute, Marguerite, c'est une histoire admirable, non moins
+belle, non moins poétique que la tienne. Après t'avoir laissé six
+de mes gardes, j'étais montée avec les six autres à l'hôtel de
+Guise, et je regardais piller et brûler une maison qui n'est
+séparée de l'hôtel de mon frère que par la rue des Quatre-Fils,
+quand tout à coup j'entends crier des femmes et jurer des hommes.
+Je m'avance sur le balcon et je vois d'abord une épée dont le feu
+semblait éclairer toute la scène à elle seule. J'admire cette lame
+furieuse: j'aime les belles choses, moi! ... puis je cherche
+naturellement à distinguer le bras qui la faisait mouvoir, et le
+corps auquel ce bras appartenait. Au milieu des coups, des cris,
+je distingue enfin l'homme, et je vois... un héros, un Ajax
+Télamon; j'entends une voix, une voix de stentor. Je
+m'enthousiasme, je demeure toute palpitante, tressaillant à chaque
+coup dont il était menacé, à chaque botte qu'il portait; ç'a été
+une émotion d'un quart d'heure, vois-tu, ma reine, comme je n'en
+avais jamais éprouvé, comme j'avais cru qu'il n'en existait pas.
+Aussi j'étais là, haletante, suspendue, muette, quand tout à coup
+mon héros a disparu.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Sous une pierre que lui a jetée une vieille femme; alors, comme
+Cyrus, j'ai retrouvé la voix, j'ai crié: À l'aide, au secours! Nos
+gardes sont venus, l'ont pris, l'ont relevé, et enfin l'ont
+transporté dans la chambre que tu me demandes pour ton protégé.
+
+-- Hélas! je comprends d'autant mieux cette histoire, chère
+Henriette, dit Marguerite, que cette histoire est presque la
+mienne.
+
+-- Avec cette différence, ma reine, que servant mon roi et ma
+religion, je n'ai point besoin de renvoyer M. Annibal de Coconnas.
+
+-- Il s'appelle Annibal de Coconnas? reprit Marguerite en éclatant
+de rire.
+
+-- C'est un terrible nom, n'est-ce pas, dit Henriette. Eh bien,
+celui qui le porte en est digne. Quel champion, mordi! et que de
+sang il a fait couler! Mets ton masque, ma reine, nous voici à
+l'hôtel.
+
+-- Pourquoi donc mettre mon masque?
+
+-- Parce que je veux te montrer mon héros.
+
+-- Il est beau?
+
+-- Il m'a semblé magnifique pendant ses batailles. Il est vrai que
+c'était la nuit à la lueur des flammes. Ce matin, à la lumière du
+jour, il m'a paru perdre un peu, je l'avoue. Cependant je crois
+que tu en seras contente.
+
+-- Alors, mon protégé est refusé à l'hôtel de Guise; j'en suis
+fâchée, car c'est le dernier endroit où l'on viendrait chercher un
+huguenot.
+
+-- Pas le moins du monde, je le ferai apporter ici ce soir; l'un
+couchera dans le coin à droite, l'autre dans le coin à gauche.
+
+-- Mais s'ils se reconnaissent l'un pour protestant, l'autre pour
+catholique, ils vont se dévorer.
+
+-- Oh! il n'y a pas de danger. M. de Coconnas a reçu dans la
+figure un coup qui fait qu'il n'y voit presque pas clair; ton
+huguenot a reçu dans la poitrine un coup qui fait qu'il ne peut
+presque pas remuer... Et puis, d'ailleurs, tu lui recommanderas de
+garder le silence à l'endroit de la religion, et tout ira à
+merveille.
+
+-- Allons, soit!
+
+-- Entrons, c'est conclu.
+
+-- Merci, dit Marguerite en serrant la main de son amie.
+
+-- Ici, madame, vous redevenez Majesté, dit la duchesse de Nevers;
+permettez-moi donc de vous faire les honneurs de l'hôtel de Guise,
+comme ils doivent être faits à la reine de Navarre.
+
+Et la duchesse, descendant de sa litière, mit presque un genou en
+terre pour aider Marguerite à descendre à son tour; puis lui
+montrant de la main la porte de l'hôtel gardée par deux
+sentinelles, arquebuse à la main, elle suivit à quelques pas la
+reine, qui marcha majestueusement précédant la duchesse, qui garda
+son humble attitude tant qu'elle put être vue. Arrivée à sa
+chambre, la duchesse ferma sa porte; et appelant sa camériste,
+Sicilienne des plus alertes:
+
+-- Mica, lui dit-elle en italien, comment va M. le comte?
+
+-- Mais de mieux en mieux, répondit celle-ci.
+
+-- Et que fait-il?
+
+-- En ce moment, je crois, madame, qu'il prend quelque chose.
+
+-- Bien! dit Marguerite, si l'appétit revient, c'est bon signe.
+
+-- Ah! c'est vrai! j'oubliais que tu es une élève d'Ambroise Paré.
+Allez, Mica.
+
+-- Tu la renvoies?
+
+-- Oui, pour qu'elle veille sur nous. Mica sortit.
+
+-- Maintenant, dit la duchesse, veux-tu entrer chez lui, veux-tu
+que je le fasse venir?
+
+-- Ni l'un, ni l'autre; je voudrais le voir sans être vue.
+
+-- Que t'importe, puisque tu as ton masque?
+
+-- Il peut me reconnaître à mes cheveux, à mes mains, à un bijou.
+
+-- Oh! comme elle est prudente depuis qu'elle est mariée, ma belle
+reine! Marguerite sourit.
+
+-- Eh bien, mais je ne vois qu'un moyen, continua la duchesse.
+
+-- Lequel?
+
+-- C'est de le regarder par le trou de la serrure.
+
+-- Soit! conduis-moi! La duchesse prit Marguerite par la main, la
+conduisit à une porte sur laquelle retombait une tapisserie,
+s'inclina sur un genou et approcha son oeil de l'ouverture que
+laissait la clef absente.
+
+-- Justement, dit-elle, il est à table et a le visage tourné de
+notre côté. Viens.
+
+La reine Marguerite prit la place de son amie et approcha à son
+tour son oeil du trou de la serrure. Coconnas, comme l'avait dit
+la duchesse, était assis à une table admirablement servie, et à
+laquelle ses blessures ne l'empêchaient pas de faire honneur.
+
+-- Ah! mon Dieu! s'écria Marguerite en se reculant.
+
+-- Quoi donc? demanda la duchesse étonnée.
+
+-- Impossible! Non! Si! Oh! sur mon âme! c'est lui-même.
+
+-- Qui, lui-même?
+
+-- Chut! dit Marguerite en se relevant et en saisissant la main de
+la duchesse, celui qui voulait tuer mon huguenot, qui l'a
+poursuivi jusque dans ma chambre, qui l'a frappé jusque dans mes
+bras! Oh! Henriette, quel bonheur qu'il ne m'ait pas aperçue!
+
+-- Eh bien, alors! puisque tu l'as vu à l'oeuvre, n'est-ce pas
+qu'il était beau?
+
+-- Je ne sais, dit Marguerite, car je regardais celui qu'il
+poursuivait.
+
+-- Et celui qu'il poursuivait s'appelle?
+
+-- Tu ne prononceras pas son nom devant lui?
+
+-- Non, je te le promets.
+
+-- Lerac de la Mole.
+
+-- Et comment le trouves-tu maintenant?
+
+-- M. de La Mole?
+
+-- Non, M. de Coconnas.
+
+-- Ma foi, dit Marguerite, j'avoue que je lui trouve... Elle
+s'arrêta.
+
+-- Allons, allons, dit la duchesse, je vois que tu lui en veux de
+la blessure qu'il a faite à ton huguenot.
+
+-- Mais il me semble, dit Marguerite en riant, que mon huguenot ne
+lui doit rien, et que la balafre avec laquelle il lui a souligné
+l'oeil...
+
+-- Ils sont quittes, alors, et nous pouvons les raccommoder.
+Envoie-moi ton blessé.
+
+-- Non, pas encore; plus tard.
+
+-- Quand cela?
+
+-- Quand tu auras prêté au tien une autre chambre.
+
+-- Laquelle donc?
+
+Marguerite regarda son amie, qui, après un moment de silence, la
+regarda aussi et se mit à rire.
+
+-- Eh bien, soit! dit la duchesse. Ainsi donc, alliance plus que
+jamais?
+
+-- Amitié sincère toujours, répondit la reine.
+
+-- Et le mot d'ordre, le signe de reconnaissance, si nous avons
+besoin l'une de l'autre?
+
+-- Le triple nom de ton triple dieu: _Éros-Cupido-Amor_. Et les
+deux femmes se quittèrent après s'être embrassées pour la seconde
+fois et s'être serré la main pour la vingtième fois.
+
+
+
+XIII
+Comme il y a des clefs qui ouvrent les portes auxquelles elles ne
+sont pas destinées
+
+
+La reine de Navarre, en rentrant au Louvre, trouva Gillonne dans
+une grande émotion. Madame de Sauve était venue en son absence.
+Elle avait apporté une clef que lui avait fait passer la reine
+mère. Cette clef était celle de la chambre où était renfermé
+Henri. Il était évident que la reine mère avait besoin, pour un
+dessein quelconque, que le Béarnais passât cette nuit chez madame
+de Sauve.
+
+Marguerite prit la clef, la tourna et la retourna entre ses mains.
+Elle se fit rendre compte des moindres paroles de madame de Sauve,
+les pesa lettre par lettre dans son esprit, et crut avoir compris
+le projet de Catherine.
+
+Elle prit une plume, de l'encre et écrivit sur son papier:
+
+«Au lieu d'aller ce soir chez madame de Sauve, venez chez la reine
+de Navarre. MARGUERITE.»
+
+Puis elle roula le papier, l'introduisit dans le trou de la clef
+et ordonna à Gillonne, dès que la nuit serait venue, d'aller
+glisser cette clef sous la porte du prisonnier.
+
+Ce premier soin accompli, Marguerite pensa au pauvre blessé; elle
+ferma toutes les portes, entra dans le cabinet, et, à son grand
+étonnement, elle trouva La Mole revêtu de ses habits encore tout
+déchirés et tout tachés de sang.
+
+En la voyant, il essaya de se lever; mais, chancelant encore, il
+ne put se tenir debout et retomba sur le canapé dont on avait fait
+un lit.
+
+-- Mais qu'arrive-t-il donc, monsieur? demanda Marguerite, et
+pourquoi suivez-vous si mal les ordonnances de votre médecin? Je
+vous avais recommandé le repos, et voilà qu'au lieu de m'obéir
+vous faites tout le contraire de ce que j'ai ordonné!
+
+-- Oh! madame, dit Gillonne, ce n'est point ma faute. J'ai prié,
+supplié monsieur le comte de ne point faire cette folie, mais il
+m'a déclaré que rien ne le retiendrait plus longtemps au Louvre.
+
+-- Quitter le Louvre! dit Marguerite en regardant avec étonnement
+le jeune homme, qui baissait les yeux; mais c'est impossible. Vous
+ne pouvez pas marcher; vous êtes pâle et sans force, on voit
+trembler vos genoux. Ce matin, votre blessure de l'épaule a saigné
+encore.
+
+-- Madame, répondit le jeune homme, autant j'ai rendu grâce à
+Votre Majesté de m'avoir donné asile hier au soir, autant je la
+supplie de vouloir bien me permettre de partir aujourd'hui.
+
+-- Mais, dit Marguerite étonnée, je ne sais comment qualifier une
+si folle résolution: c'est pire que de l'ingratitude.
+
+-- Oh! madame! s'écria La Mole en joignant les mains, croyez que,
+loin d'être ingrat, il y a dans mon coeur un sentiment de
+reconnaissance qui durera toute ma vie.
+
+-- Il ne durera pas longtemps, alors! dit Marguerite émue à cet
+accent, qui ne laissait pas de doute sur la sincérité des paroles;
+car, ou vos blessures se rouvriront et vous mourrez de la perte du
+sang, ou l'on vous reconnaîtra comme huguenot et vous ne ferez pas
+cent pas dans la rue sans qu'on vous achève.
+
+-- Il faut pourtant que je quitte le Louvre, murmura La Mole.
+
+-- Il faut! dit Marguerite en le regardant de son regard limpide
+et profond; puis pâlissant légèrement: Oh, oui! je comprends! dit-
+elle, pardon, monsieur! Il y a sans doute, hors du Louvre, une
+personne à qui votre absence donne de cruelles inquiétudes. C'est
+juste, monsieur de la Mole, c'est naturel, et je comprends cela.
+Que ne l'avez-vous dit tout de suite, ou plutôt comment n'y ai-je
+pas songé moi-même! C'est un devoir, quand on exerce
+l'hospitalité, de protéger les affections de son hôte comme on
+panse des blessures, et de soigner l'âme comme on soigne le corps.
+
+-- Hélas! madame, répondit La Mole, vous vous trompez étrangement.
+Je suis presque seul au monde et tout à fait seul à Paris, où
+personne ne me connaît. Mon assassin est le premier homme à qui
+j'aie parlé dans cette ville, et Votre Majesté est la première
+femme qui m'y ait adressé la parole.
+
+-- Alors, dit Marguerite surprise, pourquoi voulez-vous donc vous
+en aller?
+
+-- Parce que, dit La Mole, la nuit passée, Votre Majesté n'a pris
+aucun repos, et que cette nuit... Marguerite rougit.
+
+-- Gillonne, dit-elle, voici la nuit venue, je crois qu'il est
+temps que tu ailles porter la clef. Gillonne sourit et se retira.
+
+-- Mais, continua Marguerite, si vous êtes seul à Paris, sans
+amis, comment ferez-vous?
+
+-- Madame, j'en aurai beaucoup; car, tandis que j'étais poursuivi,
+j'ai pensé à ma mère, qui était catholique; il m'a semblé que je
+la voyais glisser devant moi sur le chemin du Louvre, une croix à
+la main, et j'ai fait voeu, si Dieu me conservait la vie,
+d'embrasser la religion de ma mère. Dieu a fait plus que de me
+conserver la vie, madame; il m'a envoyé un de ses anges pour me la
+faire aimer.
+
+-- Mais vous ne pourrez marcher; avant d'avoir fait cent pas vous
+tomberez évanoui.
+
+-- Madame, je me suis essayé aujourd'hui dans le cabinet; je
+marche lentement et avec souffrance, c'est vrai; mais que j'aille
+seulement jusqu'à la place du Louvre; une fois dehors, il arrivera
+ce qu'il pourra.
+
+Marguerite appuya sa tête sur sa main et réfléchit profondément.
+
+-- Et le roi de Navarre, dit-elle avec intention, vous ne m'en
+parlez plus. En changeant de religion, avez-vous donc perdu le
+désir d'entrer à son service?
+
+-- Madame, répondit La Mole en pâlissant, vous venez de toucher à
+la véritable cause de mon départ... Je sais que le roi de Navarre
+court les plus grands dangers et que tout le crédit de Votre
+Majesté comme fille de France suffira à peine à sauver sa tête.
+
+-- Comment, monsieur? demanda Marguerite; que voulez-vous dire et
+de quels dangers me parlez-vous?
+
+-- Madame, répondit La Mole en hésitant, on entend tout du cabinet
+où je suis placé.
+
+-- C'est vrai, murmura Marguerite pour elle seule, M. de Guise me
+l'avait déjà dit. Puis tout haut:
+
+-- Eh bien, ajouta-t-elle, qu'avez-vous donc entendu?
+
+-- Mais d'abord la conversation que Votre Majesté a eue ce matin
+avec son frère.
+
+-- Avec François? s'écria Marguerite en rougissant.
+
+-- Avec le duc d'Alençon, oui, madame; puis ensuite, après votre
+départ, celle de mademoiselle Gillonne avec madame de Sauve.
+
+-- Et ce sont ces deux conversations...?
+
+-- Oui, madame. Mariée depuis huit jours à peine, vous aimez votre
+époux. Votre époux viendra à son tour comme sont venus M. le duc
+d'Alençon et madame de Sauve. Il vous entretiendra de ses secrets.
+Eh bien, je ne dois pas les entendre; je serais indiscret... et je
+ne puis pas... je ne dois pas... surtout je ne veux pas l'être!
+
+Au ton que La Mole mit à prononcer ces derniers mots, au trouble
+de sa voix, à l'embarras de sa contenance, Marguerite fut
+illuminée d'une révélation subite.
+
+-- Ah! dit-elle, vous avez entendu de ce cabinet tout ce qui a été
+dit dans cette chambre jusqu'à présent?
+
+-- Oui, madame. Ces mots furent soupirés à peine.
+
+-- Et vous voulez partir cette nuit, ce soir, pour n'en pas
+entendre davantage?
+
+-- À l'instant même, madame! s'il plaît à Votre Majesté de me le
+permettre.
+
+-- Pauvre enfant! dit Marguerite avec un singulier accent de douce
+pitié.
+
+Étonné d'une réponse si douce lorsqu'il s'attendait à quelque
+brusque riposte, La Mole leva timidement la tête; son regard
+rencontra celui de Marguerite et demeura rivé comme par une
+puissance magnétique sur le limpide et profond regard de la reine.
+
+-- Vous vous sentez donc incapable de garder un secret, monsieur
+de la Mole? dit doucement Marguerite, qui, penchée sur le dossier
+de son siège, à moitié cachée par l'ombre d'une tapisserie
+épaisse, jouissait du bonheur de lire couramment dans cette âme en
+restant impénétrable elle-même.
+
+-- Madame, dit La Mole, je suis une misérable nature, je me défie
+de moi même, et le bonheur d'autrui me fait mal.
+
+-- Le bonheur de qui? dit Marguerite en souriant; ah! oui, le
+bonheur du roi de Navarre! Pauvre Henri!
+
+-- Vous voyez bien qu'il est heureux, madame! s'écria vivement La
+Mole.
+
+-- Heureux?...
+
+-- Oui, puisque Votre Majesté le plaint.
+
+Marguerite chiffonnait la soie de son aumônière et en effilait les
+torsades d'or.
+
+-- Ainsi, vous refusez de voir le roi de Navarre, dit-elle, c'est
+arrêté, c'est décidé dans votre esprit?
+
+-- Je crains d'importuner Sa Majesté en ce moment.
+
+-- Mais le duc d'Alençon, mon frère?
+
+-- Oh! madame, s'écria La Mole, M. le duc d'Alençon! non, non;
+moins encore M. le duc d'Alençon que le roi de Navarre.
+
+-- Parce que...? demanda Marguerite émue au point de trembler en
+parlant.
+
+-- Parce que, quoique déjà trop mauvais huguenot pour être
+serviteur bien dévoué de Sa Majesté le roi de Navarre, je ne suis
+pas encore assez bon catholique pour être des amis de M. d'Alençon
+et de M. de Guise. Cette fois, ce fut Marguerite qui baissa les
+yeux et qui sentit le coup vibrer au plus profond de son coeur;
+elle n'eût pas su dire si le mot de La Mole était pour elle
+caressant ou douloureux. En ce moment Gillonne rentra. Marguerite
+l'interrogea d'un coup d'oeil. La réponse de Gillonne, renfermée
+aussi dans un regard, fut affirmative. Elle était parvenue à faire
+passer la clef au roi de Navarre. Marguerite ramena ses yeux sur
+La Mole, qui demeurait devant elle indécis, la tête penchée sur sa
+poitrine, et pâle comme l'est un homme qui souffre à la fois du
+corps et de l'âme.
+
+-- Monsieur de la Mole est fier, dit-elle, et j'hésite à lui faire
+une proposition qu'il refusera sans doute.
+
+La Mole se leva, fit un pas vers Marguerite et voulut s'incliner
+devant elle en signe qu'il était à ses ordres; mais une douleur
+profonde, aiguë, brûlante, vint tirer des larmes de ses yeux, et,
+sentant qu'il allait tomber, il saisit une tapisserie, à laquelle
+il se soutint.
+
+-- Voyez-vous, s'écria Marguerite en courant à lui et en le
+retenant dans ses bras, voyez-vous, monsieur, que vous avez encore
+besoin de moi!
+
+Un mouvement à peine sensible agita les lèvres de La Mole.
+
+-- Oh! oui! murmura-t-il, comme de l'air que je respire, comme du
+jour que je vois!
+
+En ce moment trois coups retentirent, frappés à la porte de
+Marguerite.
+
+-- Entendez-vous, madame? dit Gillonne effrayée.
+
+-- Déjà! murmura Marguerite.
+
+-- Faut-il ouvrir?
+
+-- Attends. C'est le roi de Navarre peut-être.
+
+-- Oh! madame! s'écria La Mole rendu fort par ces quelques mots,
+que la reine avait cependant prononcés à voix si basse qu'elle
+espérait que Gillonne seule les aurait entendus; madame! je vous
+en supplie à genoux, faites-moi sortir, oui, mort ou vif, madame!
+Ayez pitié de moi! Oh! vous ne me répondez pas. Eh bien, je vais
+parler et, quand j'aurai parlé, vous me chasserez, je l'espère.
+
+-- Taisez-vous, malheureux! dit Marguerite, qui ressentait un
+charme infini à écouter les reproches du jeune homme; taisez-vous
+donc!
+
+-- Madame, reprit La Mole, qui ne trouvait pas sans doute dans
+l'accent de Marguerite cette rigueur à laquelle il s'attendait;
+madame, je vous le répète, on entend tout de ce cabinet. Oh! ne me
+faites pas mourir d'une mort que les bourreaux les plus cruels
+n'oseraient inventer.
+
+-- Silence! silence! dit Marguerite.
+
+-- Oh! madame, vous êtes sans pitié; vous ne voulez rien écouter,
+vous ne voulez rien entendre. Mais comprenez donc que je vous
+aime...
+
+-- Silence donc, puisque je vous le dis! interrompit Marguerite en
+appuyant sa main tiède et parfumée sur la bouche du jeune homme,
+qui la saisit entre ses deux mains et l'appuya contre ses lèvres.
+
+-- Mais..., murmura La Mole.
+
+-- Mais taisez-vous donc, enfant! Qu'est-ce donc que ce rebelle
+qui ne veut pas obéir à sa reine?
+
+Puis, s'élançant hors du cabinet, elle referma la porte, et
+s'adossant à la muraille en comprimant avec sa main tremblante les
+battements de son coeur:
+
+-- Ouvre, Gillonne! dit-elle. Gillonne sortit de la chambre, et,
+un instant après, la tête fine, spirituelle et un peu inquiète du
+roi de Navarre souleva la tapisserie.
+
+-- Vous m'avez mandé, madame? dit le roi de Navarre à Marguerite.
+
+-- Oui, monsieur. Votre Majesté a reçu ma lettre?
+
+-- Et non sans quelque étonnement, je l'avoue, dit Henri en
+regardant autour de lui avec une défiance bientôt évanouie.
+
+-- Et non sans quelque inquiétude, n'est-ce pas, monsieur? ajouta
+Marguerite.
+
+-- Je vous l'avouerai, madame. Cependant, tout entouré que je suis
+d'ennemis acharnés et d'amis plus dangereux encore peut-être que
+mes ennemis, je me suis rappelé qu'un soir j'avais vu rayonner
+dans vos yeux le sentiment de la générosité: c'était le soir de
+nos noces; qu'un autre jour j'y avais vu briller l'étoile du
+courage, et, cet autre jour, c'était hier, jour fixé pour ma mort.
+
+-- Eh bien, monsieur? dit Marguerite en souriant, tandis que Henri
+semblait vouloir lire jusqu'au fond de son coeur.
+
+-- Eh bien, madame, en songeant à tout cela je me suis dit à
+l'instant même, en lisant votre billet qui me disait de venir:
+Sans amis, comme il est, prisonnier, désarmé, le roi de Navarre
+n'a qu'un moyen de mourir avec éclat, d'une mort qu'enregistre
+l'histoire, c'est de mourir trahi par sa femme, et je suis venu.
+
+-- Sire, répondit Marguerite, vous changerez de langage quand vous
+saurez que tout ce qui se fait en ce moment est l'ouvrage d'une
+personne qui vous aime... et que vous aimez.
+
+Henri recula presque à ces paroles et son oeil gris et perçant
+interrogea sous son sourcil noir la reine avec curiosité.
+
+-- Oh! rassurez-vous, Sire! dit la reine en souriant; cette
+personne, je n'ai pas la prétention de dire que ce soit moi!
+
+-- Mais cependant, madame, dit Henri, c'est vous qui m'avez fait
+tenir cette clef: cette écriture, c'est la vôtre.
+
+-- Cette écriture est la mienne, je l'avoue, ce billet vient de
+moi, je ne le nie pas. Quant à cette clef, c'est autre chose.
+
+Qu'il vous suffise de savoir qu'elle a passé entre les mains de
+quatre femmes avant d'arriver jusqu'à vous.
+
+-- De quatre femmes! s'écria Henri avec étonnement.
+
+-- Oui, entre les mains de quatre femmes, dit Marguerite; entre
+les mains de la reine mère, entre les mains de madame de Sauve,
+entre les mains de Gillonne, et entre les miennes.
+
+Henri se mit à méditer cette énigme.
+
+-- Parlons raison maintenant, monsieur, dit Marguerite, et surtout
+parlons franc. Est-il vrai, comme c'est aujourd'hui le bruit
+public, que Votre Majesté consente à abjurer?
+
+-- Ce bruit public se trompe, madame, je n'ai pas encore consenti.
+
+-- Mais vous êtes décidé, cependant.
+
+-- C'est-à-dire, je me consulte. Que voulez-vous? quand on a vingt
+ans et qu'on est à peu près roi, ventre-saint-gris! il y a des
+choses qui valent bien une messe.
+
+-- Et entre autres choses la vie, n'est-ce pas? Henri ne put
+réprimer un léger sourire.
+
+-- Vous ne me dites pas toute votre pensée, Sire! dit Marguerite.
+
+-- Je fais des réserves pour mes alliés, madame; car, vous le
+savez, nous ne sommes encore qu'alliés: si vous étiez à la fois
+mon alliée... et...
+
+-- Et votre femme, n'est-ce pas, Sire?
+
+-- Ma foi, oui... et ma femme.
+
+-- Alors?
+
+-- Alors, peut-être serait-ce différent; et peut-être tiendrais-je
+à rester roi des huguenots, comme ils disent... Maintenant, il
+faut que je me contente de vivre.
+
+Marguerite regarda Henri d'un air si étrange qu'il eût éveillé les
+soupçons d'un esprit moins délié que ne l'était celui du roi de
+Navarre.
+
+-- Et êtes-vous sûr, au moins, d'arriver à ce résultat? dit-elle.
+
+-- Mais à peu près, dit Henri; vous savez qu'en ce monde, madame,
+on n'est jamais sûr de rien.
+
+-- Il est vrai, reprit Marguerite, que Votre Majesté annonce tant
+de modération et professe tant de désintéressement, qu'après avoir
+renoncé à sa couronne, après avoir renoncé à sa religion, elle
+renoncera probablement, on en a l'espoir du moins, à son alliance
+avec une fille de France.
+
+Ces mots portaient avec eux une si profonde signification que
+Henri en frissonna malgré lui. Mais domptant cette émotion avec la
+rapidité de l'éclair:
+
+-- Daignez vous souvenir, madame, qu'en ce moment je n'ai point
+mon libre arbitre. Je ferai donc ce que m'ordonnera le roi de
+France. Quant à moi, si l'on me consultait le moins du monde dans
+cette question où il ne va de rien moins que de mon trône, de mon
+bonheur et de ma vie, plutôt que d'asseoir mon avenir sur les
+droits que me donne notre mariage forcé, j'aimerais mieux
+m'ensevelir chasseur dans quelque château, pénitent dans quelque
+cloître.
+
+Ce calme résigné à sa situation, cette renonciation aux choses de
+ce monde, effrayèrent Marguerite. Elle pensa que peut-être cette
+rupture de mariage était convenue entre Charles IX, Catherine et
+le roi de Navarre. Pourquoi, elle aussi, ne la prendrait-on pas
+pour dupe ou pour victime? Parce qu'elle était soeur de l'un et
+fille de l'autre? L'expérience lui avait appris que ce n'était
+point là une raison sur laquelle elle pût fonder sa sécurité.
+L'ambition donc mordit au coeur la jeune femme ou plutôt la jeune
+reine, trop au-dessus des faiblesses vulgaires pour se laisser
+entraîner à un dépit d'amour-propre: chez toute femme, même
+médiocre, lorsqu'elle aime, l'amour n'a point de ces misères, car
+l'amour véritable est aussi une ambition.
+
+-- Votre Majesté, dit Marguerite avec une sorte de dédain
+railleur, n'a pas grande confiance, ce me semble, dans l'étoile
+qui rayonne au-dessus du front de chaque roi?
+
+-- Ah! dit Henri, c'est que j'ai beau chercher la mienne en ce
+moment, je ne puis la voir, cachée qu'elle est dans l'orage qui
+gronde sur moi à cette heure.
+
+-- Et si le souffle d'une femme écartait cet orage, et faisait
+cette étoile aussi brillante que jamais?
+
+-- C'est bien difficile, dit Henri.
+
+-- Niez-vous l'existence de cette femme, monsieur?
+
+-- Non, seulement je nie son pouvoir.
+
+-- Vous voulez dire sa volonté?
+
+-- J'ai dit son pouvoir, et je répète le mot. La femme n'est
+réellement puissante que lorsque l'amour et l'intérêt sont réunis
+chez elle à un degré égal; et si l'un de ces deux sentiments la
+préoccupe seule, comme Achille elle est vulnérable. Or, cette
+femme, si je ne m'abuse, je ne puis pas compter sur son amour.
+
+Marguerite se tut.
+
+-- Écoutez, continua Henri; au dernier tintement de la cloche de
+Saint-Germain-l'Auxerrois, vous avez dû songer à reconquérir votre
+liberté qu'on avait mise en gage pour détruire ceux de mon parti.
+Moi, j'ai dû songer à sauver ma vie. C'était le plus pressé. Nous
+y perdons la Navarre, je le sais bien; mais c'est peu de chose que
+la Navarre en comparaison de la liberté qui vous est rendue de
+pouvoir parler haut dans votre chambre, ce que vous n'osiez pas
+faire quand vous aviez quelqu'un qui vous écoutait de ce cabinet.
+
+Quoique au plus fort de sa préoccupation, Marguerite ne put
+s'empêcher de sourire. Quant au roi de Navarre, il s'était déjà
+levé pour regagner son appartement; car depuis quelque temps onze
+heures étaient sonnées, et tout dormait ou du moins semblait
+dormir au Louvre.
+
+Henri fit trois pas vers la porte; puis, s'arrêtant tout à coup,
+comme s'il se rappelait seulement à cette heure la circonstance
+qui l'avait amené chez la reine:
+
+-- À propos, madame, dit-il, n'avez-vous point à me communiquer
+certaines choses; ou ne vouliez-vous que m'offrir l'occasion de
+vous remercier du répit que votre brave présence dans le cabinet
+des Armes du roi m'a donné hier? En vérité, madame, il était
+temps, je ne puis le nier, et vous êtes descendue sur le lieu de
+la scène comme la divinité antique, juste à point pour me sauver
+la vie.
+
+-- Malheureux! s'écria Marguerite d'une voix sourde, et saisissant
+le bras de son mari. Comment donc ne voyez-vous pas que rien n'est
+sauvé au contraire, ni votre liberté, ni votre couronne, ni votre
+vie! ... Aveugle! fou! pauvre fou! Vous n'avez pas vu dans ma
+lettre autre chose, n'est-ce pas, qu'un rendez-vous? vous avez cru
+que Marguerite, outrée de vos froideurs, désirait une réparation?
+
+-- Mais, madame, dit Henri étonné, j'avoue... Marguerite haussa
+les épaules avec une expression impossible à rendre. Au même
+instant un bruit étrange, comme un grattement aigu et pressé
+retentit à la petite porte dérobée. Marguerite entraîna le roi du
+côté de cette petite porte.
+
+-- Écoutez, dit-elle.
+
+-- La reine mère sort de chez elle, murmura une voix saccadée par
+la terreur et que Henri reconnut à l'instant même pour celle de
+madame de Sauve.
+
+-- Et où va-t-elle? demanda Marguerite.
+
+-- Elle vient chez Votre Majesté.
+
+Et aussitôt le frôlement d'une robe de soie prouva, en
+s'éloignant, que madame de Sauve s'enfuyait.
+
+-- Oh! oh! s'écria Henri.
+
+-- J'en étais sûre, dit Marguerite.
+
+-- Et moi je le craignais, dit Henri, et la preuve, voyez. Alors,
+d'un geste rapide, il ouvrit son pourpoint de velours noir, et sur
+sa poitrine fit voir à Marguerite une fine tunique de mailles
+d'acier et un long poignard de Milan qui brilla aussitôt à sa main
+comme une vipère au soleil.
+
+-- Il s'agit bien ici de fer et de cuirasse! s'écria Marguerite;
+allons, Sire, allons, cachez cette dague: c'est la reine mère,
+c'est vrai; mais c'est la reine mère toute seule.
+
+-- Cependant...
+
+-- C'est elle, je l'entends, silence!
+
+Et, se penchant à l'oreille de Henri, elle lui dit à voix basse
+quelques mots que le jeune roi écouta avec une attention mêlée
+d'étonnement.
+
+Aussitôt Henri se déroba derrière les rideaux du lit.
+
+De son côté, Marguerite bondit avec l'agilité d'une panthère vers
+le cabinet où La Mole attendait en frissonnant, l'ouvrit, chercha
+le jeune homme, et lui prenant, lui serrant la main dans
+l'obscurité:
+
+-- Silence! lui dit-elle en s'approchant si près de lui qu'il
+sentit son souffle tiède et embaumé couvrir son visage d'une moite
+vapeur, silence!
+
+Puis, rentrant dans sa chambre et refermant la porte, elle détacha
+sa coiffure, coupa avec son poignard tous les lacets de sa robe et
+se jeta dans le lit.
+
+Il était temps, la clef tournait dans la serrure. Catherine avait
+des passe-partout pour toutes les portes du Louvre.
+
+-- Qui est là? s'écria Marguerite, tandis que Catherine consignait
+à la porte une garde de quatre gentilshommes qui l'avait
+accompagnée.
+
+Et, comme si elle eût été effrayée de cette brusque irruption dans
+sa chambre, Marguerite sortant de dessous les rideaux en peignoir
+blanc, sauta à bas du lit, et, reconnaissant Catherine, vint, avec
+une surprise trop bien imitée pour que la Florentine elle-même
+n'en fût pas dupe, baiser la main de sa mère.
+
+
+
+XIV
+Seconde nuit de noces
+
+
+La reine mère promena son regard autour d'elle avec une
+merveilleuse rapidité. Des mules de velours au pied du lit, les
+habits de Marguerite épars sur des chaises, ses yeux qu'elle
+frottait pour en chasser le sommeil, convainquirent Catherine
+qu'elle avait réveillé sa fille.
+
+Alors elle sourit comme une femme qui a réussi dans ses projets,
+et tirant son fauteuil:
+
+-- Asseyons-nous, Marguerite, dit-elle, et causons.
+
+-- Madame, je vous écoute.
+
+-- Il est temps, dit Catherine en fermant les yeux avec cette
+lenteur particulière aux gens qui réfléchissent ou qui dissimulent
+profondément, il est temps, ma fille, que vous compreniez combien
+votre frère et moi aspirons à vous rendre heureuse.
+
+L'exorde était effrayant pour qui connaissait Catherine.
+
+-- Que va-t-elle me dire? pensa Marguerite.
+
+-- Certes, en vous mariant, continua la Florentine, nous avons
+accompli un de ces actes de politique commandés souvent par de
+graves intérêts à ceux qui gouvernent. Mais il le faut avouer, ma
+pauvre enfant, nous ne pensions pas que la répugnance du roi de
+Navarre pour vous, si jeune, si belle et si séduisante,
+demeurerait opiniâtre à ce point.
+
+Marguerite se leva, et fit, en croisant sa robe de nuit, une
+cérémonieuse révérence à sa mère.
+
+-- J'apprends de ce soir seulement, dit Catherine, car sans cela
+je vous eusse visitée plus tôt, j'apprends que votre mari est loin
+d'avoir pour vous les égards qu'on doit non seulement à une jolie
+femme, mais encore à une fille de France.
+
+Marguerite poussa un soupir, et Catherine, encouragée par cette
+muette adhésion, continua:
+
+-- En effet, que le roi de Navarre entretienne publiquement une de
+mes filles, qui l'adore jusqu'au scandale, qu'il fasse mépris pour
+cet amour de la femme qu'on a bien voulu lui accorder, c'est un
+malheur auquel nous ne pouvons remédier, nous autres pauvres tout-
+puissants, mais que punirait le moindre gentilhomme de notre
+royaume en appelant son gendre ou en le faisant appeler par son
+fils.
+
+Marguerite baissa la tête.
+
+-- Depuis assez longtemps, continua Catherine, je vois, ma fille,
+à vos yeux rougis, à vos amères sorties contre la Sauve, que la
+plaie de votre coeur ne peut, malgré vos efforts, toujours saigner
+en dedans.
+
+Marguerite tressaillit: un léger mouvement avait agité les
+rideaux; mais heureusement Catherine ne s'en était pas aperçue.
+
+-- Cette plaie, dit-elle en redoublant d'affectueuse douceur,
+cette plaie, mon enfant, c'est à la main d'une mère qu'il
+appartient de la guérir. Ceux qui, en croyant faire votre bonheur,
+ont décidé votre mariage, et qui, dans leur sollicitude pour vous,
+remarquent que chaque nuit Henri de Navarre se trompe
+d'appartement; ceux qui ne peuvent permettre qu'un roitelet comme
+lui offense à tout instant une femme de votre beauté, de votre
+rang et de votre mérite, par le dédain de votre personne et la
+négligence de sa postérité; ceux qui voient enfin qu'au premier
+vent qu'il croira favorable, cette folle et insolente tête
+tournera contre notre famille et vous expulsera de sa maison;
+ceux-là n'ont-ils pas le droit d'assurer, en le séparant du sien,
+votre avenir d'une façon à la fois plus digne de vous et de votre
+condition?
+
+-- Cependant, madame, répondit Marguerite, malgré ces observations
+tout empreintes d'amour maternel, et qui me comblent de joie et
+d'honneur, j'aurai la hardiesse de représenter à Votre Majesté que
+le roi de Navarre est mon époux.
+
+Catherine fit un mouvement de colère, et se rapprochant de
+Marguerite:
+
+-- Lui, dit-elle, votre époux? Suffit-il donc pour être mari et
+femme que l'Église vous ait bénis? et la consécration du mariage
+est-elle seulement dans les paroles du prêtre? Lui, votre époux?
+Eh! ma fille, si vous étiez madame de Sauve vous pourriez me faire
+cette réponse. Mais, tout au contraire de ce que nous attendions
+de lui, depuis que vous avez accordé à Henri de Navarre l'honneur
+de vous nommer sa femme, c'est à une autre qu'il en a donné les
+droits, et, en ce moment même, dit Catherine en haussant la voix,
+venez, venez avec moi, cette clef ouvre la porte de l'appartement
+de madame de Sauve, et vous verrez.
+
+-- Oh! plus bas, plus bas, madame, je vous prie, dit Marguerite,
+car non seulement vous vous trompez, mais encore...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, vous allez réveiller mon mari. À ces mots, Marguerite
+se leva avec une grâce toute voluptueuse, et laissant flotter
+entrouverte sa robe de nuit, dont les manches courtes laissaient à
+nu son bras d'un modelé si pur, et sa main véritablement royale,
+elle approcha un flambeau de cire rosée du lit, et, relevant le
+rideau, elle montra du doigt, en souriant à sa mère, le profil
+fier, les cheveux noirs et la bouche entrouverte du roi de
+Navarre, qui semblait, sur la couche en désordre, reposer du plus
+calme et du plus profond sommeil. Pâle, les yeux hagards, le corps
+cambré en arrière comme si un abîme se fût ouvert sur ses pas,
+Catherine poussa, non pas un cri, mais un rugissement sourd.
+
+-- Vous voyez, madame, dit Marguerite, que vous étiez mal
+informée.
+
+Catherine jeta un regard sur Marguerite, puis un autre sur Henri.
+Elle unit dans sa pensée active l'image de ce front pâle et moite,
+de ces yeux entourés d'un léger cercle de bistre, au sourire de
+Marguerite, et elle mordit ses lèvres minces avec une fureur
+silencieuse.
+
+Marguerite permit à sa mère de contempler un instant ce tableau,
+qui faisait sur elle l'effet de la tête de Méduse. Puis elle
+laissa retomber le rideau, et, marchant sur la pointe du pied,
+elle revint près de Catherine, et, reprenant sa place sur sa
+chaise:
+
+-- Vous disiez donc, madame? La Florentine chercha pendant
+quelques secondes à sonder cette naïveté de la jeune femme; puis,
+comme si ses regards éthérés se fussent émoussés sur le calme de
+Marguerite:
+
+-- Rien, dit-elle. Et elle sortit à grands pas de l'appartement.
+Aussitôt que le bruit de ses pas se fut assourdi dans la
+profondeur du corridor, le rideau du lit s'ouvrit de nouveau, et
+Henri, l'oeil brillant, la respiration oppressée, la main
+tremblante, vint s'agenouiller devant Marguerite. Il était
+seulement vêtu de ses trousses et de sa cotte de mailles, de sorte
+qu'en le voyant ainsi affublé, Marguerite, tout en lui serrant la
+main de bon coeur, ne put s'empêcher d'éclater de rire.
+
+-- Ah! madame, ah! Marguerite, s'écria-t-il, comment
+m'acquitterai-je jamais envers vous?
+
+Et il couvrait sa main de baisers, qui de la main montaient
+insensiblement au bras de la jeune femme.
+
+-- Sire, dit-elle en se reculant tout doucement, oubliez-vous qu'à
+cette heure une pauvre femme, à laquelle vous devez la vie,
+souffre et gémit pour vous? Madame de Sauve, ajouta-t-elle tout
+bas, vous a fait le sacrifice de sa jalousie en vous envoyant près
+de moi, et peut-être, après vous avoir fait le sacrifice de sa
+jalousie, vous fait-elle celui de sa vie, car, vous le savez mieux
+que personne, la colère de ma mère est terrible.
+
+Henri frissonna, et, se relevant, fit un mouvement pour sortir.
+
+-- Oh! mais, dit Marguerite avec une admirable coquetterie, je
+réfléchis et me rassure. La clef vous a été donnée sans
+indication, et vous serez censé m'avoir accordé ce soir la
+préférence.
+
+-- Et je vous l'accorde, Marguerite; consentez-vous seulement à
+oublier...
+
+-- Plus bas, Sire, plus bas, répliqua la reine parodiant les
+paroles que dix minutes auparavant elle venait d'adresser à sa
+mère; on vous entend du cabinet, et comme je ne suis pas encore
+tout à fait libre, Sire, je vous prierai de parler moins haut.
+
+-- Oh! oh! dit Henri, moitié riant, moitié assombri, c'est vrai;
+j'oubliais que ce n'est probablement pas moi qui suis destiné à
+jouer la fin de cette scène intéressante. Ce cabinet...
+
+-- Entrons-y, Sire, dit Marguerite, car je veux avoir l'honneur de
+présenter à Votre Majesté un brave gentilhomme blessé pendant le
+massacre, en venant avertir jusque dans le Louvre Votre Majesté du
+danger qu'elle courait.
+
+La reine s'avança vers la porte. Henri suivit sa femme. La porte
+s'ouvrit, et Henri demeura stupéfait en voyant un homme dans ce
+cabinet prédestiné aux surprises. Mais La Mole fut plus surpris
+encore en se trouvant inopinément en face du roi de Navarre. Il en
+résulta que Henri jeta un coup d'oeil ironique à Marguerite, qui
+le soutint à merveille.
+
+-- Sire, dit Marguerite, j'en suis réduite à craindre qu'on ne tue
+dans mon logis même ce gentilhomme, qui est dévoué au service de
+Votre Majesté, et que je mets sous sa protection.
+
+-- Sire, reprit alors le jeune homme, je suis le comte Lerac de la
+Mole, que Votre Majesté attendait, et qui vous avait été
+recommandé par ce pauvre M. de Téligny, qui a été tué à mes côtés.
+
+-- Ah! ah! fit Henri, en effet, monsieur, et la reine m'a remis sa
+lettre; mais n'aviez-vous pas aussi une lettre de M. le gouverneur
+du Languedoc?
+
+-- Oui, Sire, et recommandation de la remettre à Votre Majesté
+aussitôt mon arrivée.
+
+-- Pourquoi ne l'avez-vous pas fait?
+
+-- Sire, je me suis rendu au Louvre dans la soirée d'hier; mais
+Votre Majesté était tellement occupée, qu'elle n'a pu me recevoir.
+
+-- C'est vrai, dit le roi; mais vous eussiez pu, ce me semble, me
+faire passer cette lettre?
+
+-- J'avais ordre, de la part de M. d'Auriac, de ne la remettre
+qu'à Votre Majesté elle-même; car elle contenait, m'a-t-il assuré,
+un avis si important, qu'il n'osait le confier à un messager
+ordinaire.
+
+-- En effet, dit le roi en prenant et en lisant la lettre, c'était
+l'avis de quitter la cour et de me retirer en Béarn. M. d'Auriac
+était de mes bons amis, quoique catholique, et il est probable
+que, comme gouverneur de province, il avait vent de ce qui s'est
+passé. Ventre-saint-gris! monsieur, pourquoi ne pas m'avoir remis
+cette lettre il y a trois jours au lieu de ne me la remettre
+qu'aujourd'hui?
+
+-- Parce que, ainsi que j'ai eu l'honneur de le dire à Votre
+Majesté, quelque diligence que j'aie faite, je n'ai pu arriver
+qu'hier.
+
+-- C'est fâcheux, c'est fâcheux, murmura le roi; car à cette heure
+nous serions en sûreté, soit à La Rochelle, soit dans quelque
+bonne plaine, avec deux à trois mille chevaux autour de nous.
+
+-- Sire, ce qui est fait est fait, dit Marguerite à demi-voix, et,
+au lieu de perdre votre temps à récriminer sur le passé, il s'agit
+de tirer le meilleur parti possible de l'avenir.
+
+-- À ma place, dit Henri avec son regard interrogateur, vous
+auriez donc encore quelque espoir, madame?
+
+-- Oui, certes, et je regarderais le jeu engagé comme une partie
+en trois points, dont je n'ai perdu que la première manche.
+
+-- Ah! madame, dit tout bas Henri, si j'étais sûr que vous fussiez
+de moitié dans mon jeu...
+
+-- Si j'avais voulu passer du côté de vos adversaires, répondit
+Marguerite, il me semble que je n'eusse point attendu si tard.
+
+-- C'est juste, dit Henri, je suis un ingrat, et, comme vous
+dites, tout peut encore se réparer aujourd'hui.
+
+-- Hélas! Sire, répliqua La Mole, je souhaite à Votre Majesté
+toutes sortes de bonheurs; mais aujourd'hui nous n'avons plus
+M. l'amiral.
+
+Henri se mit à sourire de ce sourire de paysan matois que l'on ne
+comprit à la cour que le jour où il fut roi de France.
+
+-- Mais, madame, reprit-il en regardant La Mole avec attention, ce
+gentilhomme ne peut demeurer chez vous sans vous gêner infiniment
+et sans être exposé à de fâcheuses surprises. Qu'en ferez-vous?
+
+-- Mais, Sire, dit Marguerite, ne pourrions-nous le faire sortir
+du Louvre? car en tous points je suis de votre avis.
+
+-- C'est difficile.
+
+-- Sire, M. de La Mole ne peut-il trouver un peu de place dans la
+maison de Votre Majesté?
+
+-- Hélas! madame, vous me traitez toujours comme si j'étais encore
+roi des huguenots et comme si j'avais encore un peuple. Vous savez
+bien que je suis à moitié converti et que je n'ai plus de peuple
+du tout.
+
+Une autre que Marguerite se fût empressée de répondre sur-le-
+champ: _Il _est catholique. Mais la reine voulait se faire
+demander par Henri ce qu'elle désirait obtenir de lui. Quant à La
+Mole, voyant cette réserve de sa protectrice et ne sachant encore
+où poser le pied sur le terrain glissant d'une cour aussi
+dangereuse que l'était celle de France, il se tut également.
+
+-- Mais, reprit Henri, relisant la lettre apportée par La Mole,
+que me dit donc M. le gouverneur de Provence, que votre mère était
+catholique et que de là vient l'amitié qu'il vous porte?
+
+-- Et à moi, dit Marguerite, que me parliez-vous d'un voeu que
+vous avez fait, monsieur le comte, d'un changement de religion?
+Mes idées se brouillent à cet égard; aidez-moi donc, monsieur de
+la Mole. Ne s'agissait-il pas de quelque chose de semblable à ce
+que paraît désirer le roi?
+
+-- Hélas! oui; mais Votre Majesté a si froidement accueilli mes
+explications à cet égard, reprit La Mole, que je n'ai point osé...
+
+-- C'est que tout cela ne me regardait aucunement, monsieur.
+Expliquez au roi, expliquez.
+
+-- Eh bien, qu'est-ce que ce voeu? demanda le roi.
+
+-- Sire, dit La Mole, poursuivi par des assassins, sans armes,
+presque mourant de mes deux blessures, il m'a semblé voir l'ombre
+de ma mère me guidant vers le Louvre une croix à la main. Alors
+j'ai fait le voeu, si j'avais la vie sauve, d'adopter la religion
+de ma mère, à qui Dieu avait permis de sortir de son tombeau pour
+me servir de guide pendant cette horrible nuit. Dieu m'a conduit
+ici, Sire. Je m'y vois sous la double protection d'une fille de
+France et du roi de Navarre. Ma vie a été sauvée miraculeusement;
+je n'ai donc qu'à accomplir mon voeu, Sire. Je suis prêt à me
+faire catholique.
+
+Henri fronça le sourcil. Le sceptique qu'il était comprenait bien
+l'abjuration par intérêt; mais il doutait fort de l'abjuration par
+la foi.
+
+-- Le roi ne veut pas se charger de mon protégé, pensa Marguerite.
+
+La Mole cependant demeurait timide et gêné entre les deux volontés
+contraires. Il sentait bien, sans se l'expliquer, le ridicule de
+sa position. Ce fut encore Marguerite qui, avec sa délicatesse de
+femme, le tira de ce mauvais pas.
+
+-- Sire, dit-elle, nous oublions que le pauvre blessé a besoin de
+repos. Moi même je tombe de sommeil. Eh! tenez!
+
+La Mole pâlissait en effet; mais c'étaient les dernières paroles
+de Marguerite qu'il avait entendues et interprétées qui le
+faisaient pâlir.
+
+-- Eh bien, madame, dit Henri, rien de plus simple; ne pouvons-
+nous laisser reposer M. de La Mole?
+
+Le jeune homme adressa à Marguerite un regard suppliant et, malgré
+la présence des deux Majestés, se laissa aller sur un siège, brisé
+de douleur et de fatigue.
+
+Marguerite comprit tout ce qu'il y avait d'amour dans ce regard et
+de désespoir dans cette faiblesse.
+
+-- Sire, dit-elle, il convient à Votre Majesté de faire à ce jeune
+gentilhomme, qui a risqué sa vie pour son roi, puisqu'il accourait
+ici pour vous annoncer la mort de l'amiral et de Téligny,
+lorsqu'il a été blessé; il convient, dis-je, à Votre Majesté de
+lui faire un honneur dont il sera reconnaissant toute sa vie.
+
+-- Et lequel, madame? dit Henri. Commandez, je suis prêt.
+
+-- M. de La Mole couchera cette nuit aux pieds de Votre Majesté,
+qui couchera, elle, sur ce lit de repos. Quant à moi, avec la
+permission de mon auguste époux, ajouta Marguerite en souriant, je
+vais appeler Gillonne et me remettre au lit; car, je vous le jure,
+Sire, je ne suis pas celle de nous trois qui ai le moins besoin de
+repos.
+
+Henri avait de l'esprit, peut-être un peu trop même: ses amis et
+ses ennemis le lui reprochèrent plus tard. Mais il comprit que
+celle qui l'exilait de la couche conjugale en avait acquis le
+droit par l'indifférence même qu'il avait manifestée pour elle;
+d'ailleurs, Marguerite venait de se venger de cette indifférence
+en lui sauvant la vie. Il ne mit donc pas d'amour-propre dans sa
+réponse.
+
+-- Madame, dit-il, si M. de La Mole était en état de passer dans
+mon appartement, je lui offrirais mon propre lit.
+
+-- Oui, reprit Marguerite, mais votre appartement, à cette heure,
+ne vous peut protéger ni l'un ni l'autre, et la prudence veut que
+Votre Majesté demeure ici jusqu'à demain.
+
+Et, sans attendre la réponse du roi, elle appela Gillonne, fit
+préparer les coussins pour le roi, et aux pieds du roi un lit pour
+La Mole, qui semblait si heureux et si satisfait de cet honneur,
+qu'on eût juré qu'il ne sentait plus ses blessures.
+
+Quant à Marguerite, elle tira au roi une cérémonieuse révérence,
+et, rentrée dans sa chambre bien verrouillée de tous côtés, elle
+s'étendit dans son lit.
+
+-- Maintenant, se dit Marguerite à elle-même, il faut que demain
+M. de La Mole ait un protecteur au Louvre, et tel fait ce soir la
+sourde oreille qui demain se repentira.
+
+Puis elle fit signe à Gillonne, qui attendait ses derniers ordres,
+de venir les recevoir. Gillonne s'approcha.
+
+-- Gillonne, lui dit-elle tout bas, il faut que demain, sous un
+prétexte quelconque, mon frère, le duc d'Alençon, ait envie de
+venir ici avant huit heures du matin.
+
+Deux heures sonnaient au Louvre. La Mole causa un instant
+politique avec le roi, qui peu à peu s'endormit, et bientôt ronfla
+aux éclats, comme s'il eût été couché dans son lit de cuir de
+Béarn. La Mole eût peut-être dormi comme le roi; mais Marguerite
+ne dormait pas; elle se tournait et se retournait dans son lit, et
+ce bruit troublait les idées et le sommeil du jeune homme.
+
+-- Il est bien jeune, murmurait Marguerite au milieu de son
+insomnie, il est bien timide; peut-être même, il faudra voir cela,
+peut-être même sera-t-il ridicule; de beaux yeux cependant... une
+taille bien prise, beaucoup de charmes; mais s'il allait ne pas
+être brave! ... Il fuyait... Il abjure... c'est fâcheux, le rêve
+commençait bien; allons... Laissons aller les choses et
+rapportons-nous-en au triple dieu de cette folle Henriette.
+
+Et vers le jour Marguerite finit enfin par s'endormir en
+murmurant: _Éros-Cupido-Amor_.
+
+
+
+XV
+Ce que femme veut Dieu le veut
+
+
+Marguerite ne s'était pas trompée: la colère amassée au fond du
+coeur de Catherine par cette comédie, dont elle voyait l'intrigue
+sans avoir la puissance de rien changer au dénouement, avait
+besoin de déborder sur quelqu'un. Au lieu de rentrer chez elle, la
+reine mère monta directement chez sa dame d'atours.
+
+Madame de Sauve s'attendait à deux visites: elle espérait celle de
+Henri, elle craignait celle de la reine mère. Au lit, à moitié
+vêtue, tandis que Dariole veillait dans l'antichambre, elle
+entendit tourner une clef dans la serrure, puis s'approcher des
+pas lents et qui eussent paru lourds s'ils n'eussent pas été
+assourdis par d'épais tapis. Elle ne reconnut point là la marche
+légère et empressée de Henri; elle se douta qu'on empêchait
+Dariole de la venir avertir; et, appuyée sur sa main, l'oreille et
+l'oeil tendus, elle attendit.
+
+La portière se leva, et la jeune femme, frissonnante, vit paraître
+Catherine de Médicis.
+
+Catherine semblait calme; mais madame de Sauve habituée à
+l'étudier depuis deux ans comprit tout ce que ce calme apparent
+cachait de sombres préoccupations et peut-être de cruelles
+vengeances.
+
+Madame de Sauve, en apercevant Catherine, voulut sauter en bas de
+son lit; mais Catherine leva le doigt pour lui faire signe de
+rester, et la pauvre Charlotte demeura clouée à sa place, amassant
+intérieurement toutes les forces de son âme pour faire face à
+l'orage qui se préparait silencieusement.
+
+-- Avez-vous fait tenir la clef au roi de Navarre? demanda
+Catherine sans que l'accent de sa voix indiquât aucune altération;
+seulement ces paroles étaient prononcées avec des lèvres de plus
+en plus blêmissantes.
+
+-- Oui, madame..., répondit Charlotte d'une voix qu'elle tentait
+inutilement de rendre aussi assurée que l'était celle de
+Catherine.
+
+-- Et vous l'avez vu?
+
+-- Qui? demanda madame de Sauve.
+
+-- Le roi de Navarre?
+
+-- Non, madame; mais je l'attends, et j'avais même cru, en
+entendant tourner une clef dans la serrure, que c'était lui qui
+venait.
+
+À cette réponse, qui annonçait dans madame de Sauve ou une
+parfaite confiance ou une suprême dissimulation, Catherine ne put
+retenir un léger frémissement. Elle crispa sa main grasse et
+courte.
+
+-- Et cependant tu savais bien, dit-elle avec son méchant sourire,
+tu savais bien, Carlotta, que le roi de Navarre ne viendrait point
+cette nuit.
+
+-- Moi, madame, je savais cela! s'écria Charlotte avec un accent
+de surprise parfaitement bien jouée.
+
+-- Oui, tu le savais.
+
+-- Pour ne point venir, reprit la jeune femme frissonnante à cette
+seule supposition, il faut donc qu'il soit mort!
+
+Ce qui donnait à Charlotte le courage de mentir ainsi, c'était la
+certitude qu'elle avait d'une terrible vengeance, dans le cas où
+sa petite trahison serait découverte.
+
+-- Mais tu n'as donc pas écrit au roi de Navarre, Carlotta _mia_?
+demanda Catherine avec ce même rire silencieux et cruel.
+
+-- Non, madame, répondit Charlotte avec un admirable accent de
+naïveté; Votre Majesté ne me l'avait pas dit, ce me semble.
+
+Il se fit un moment de silence pendant lequel Catherine regarda
+madame de Sauve comme le serpent regarde l'oiseau qu'il veut
+fasciner.
+
+-- Tu te crois belle, dit alors Catherine; tu te crois adroite,
+n'est-ce pas?
+
+-- Non, madame, répondit Charlotte, je sais seulement que Votre
+Majesté a été parfois d'une bien grande indulgence pour moi, quand
+il s'agissait de mon adresse et de ma beauté.
+
+-- Eh bien, dit Catherine en s'animant, tu te trompais si tu as
+cru cela, et moi je mentais si je te l'ai dit, tu n'es qu'une
+sotte et qu'une laide près de ma fille Margot.
+
+-- Oh! ceci, madame, c'est vrai! dit Charlotte, et je n'essaierai
+pas même de le nier, surtout à vous.
+
+-- Aussi, continua Catherine, le roi de Navarre te préfère-t-il de
+beaucoup ma fille, et ce n'était pas ce que tu voulais, je crois,
+ni ce dont nous étions convenues.
+
+-- Hélas, madame! dit Charlotte éclatant cette fois en sanglots
+sans qu'elle eût besoin de se faire aucune violence, si cela est
+ainsi, je suis bien malheureuse.
+
+-- Cela est, dit Catherine en enfonçant comme un double poignard
+le double rayon de ses yeux dans le coeur de madame de Sauve.
+
+-- Mais qui peut vous le faire croire? demanda Charlotte.
+
+-- Descends chez la reine de Navarre, _pazza! _et tu y trouveras
+ton amant.
+
+-- Oh! fit madame de Sauve. Catherine haussa les épaules.
+
+-- Es-tu jalouse, par hasard? demanda la reine mère.
+
+-- Moi? dit madame de Sauve, rappelant à elle toute sa force prête
+à l'abandonner.
+
+-- Oui, toi! je serais curieuse de voir une jalousie de Française.
+
+-- Mais, dit madame de Sauve, comment Votre Majesté veut-elle que
+je sois jalouse autrement que d'amour-propre? je n'aime le roi de
+Navarre qu'autant qu'il le faut pour le service de Votre Majesté!
+
+Catherine la regarda un moment avec des yeux rêveurs.
+
+-- Ce que tu me dis là peut, à tout prendre, être vrai, murmura-t-
+elle.
+
+-- Votre Majesté lit dans mon coeur.
+
+-- Et ce coeur m'est tout dévoué?
+
+-- Ordonnez, madame, et vous en jugerez.
+
+-- Eh bien, puisque tu te sacrifies à mon service, Carlotta, il
+faut, pour mon service toujours, que tu sois très éprise du roi de
+Navarre, et très jalouse surtout, jalouse comme une Italienne.
+
+-- Mais, madame, demanda Charlotte, de quelle façon une Italienne
+est-elle jalouse?
+
+-- Je te le dirai, reprit Catherine. Et, après avoir fait deux ou
+trois mouvements de tête du haut en bas, elle sortit
+silencieusement et lentement, comme elle était rentrée. Charlotte,
+troublée par le clair regard de ces yeux dilatés comme ceux du
+chat et de la panthère, sans que cette dilatation lui fît rien
+perdre de sa profondeur, la laissa partir sans prononcer un seul
+mot, sans même laisser à son souffle la liberté de se faire
+entendre, et elle ne respira que lorsqu'elle eut entendu la porte
+se refermer derrière elle et que Dariole fut venue lui dire que la
+terrible apparition était bien évanouie.
+
+-- Dariole, lui dit-elle alors, traîne un fauteuil près de mon lit
+et passe la nuit dans ce fauteuil. Je t'en prie, car je n'oserais
+pas rester seule.
+
+Dariole obéit; mais malgré la compagnie de sa femme de chambre,
+qui restait près d'elle, malgré la lumière de la lampe qu'elle
+ordonna de laisser allumée pour plus grande tranquillité, madame
+de Sauve aussi ne s'endormit qu'au jour, tant bruissait à son
+oreille le métallique accent de la voix de Catherine.
+
+Cependant, quoique endormie au moment où le jour commençait à
+paraître, Marguerite se réveilla au premier son des trompettes,
+aux premiers aboiements des chiens. Elle se leva aussitôt et
+commença de revêtir un costume si négligé qu'il en était
+prétentieux. Alors elle appela ses femmes, fit introduire dans son
+antichambre les gentilshommes du service ordinaire du roi de
+Navarre; puis, ouvrant la porte qui enfermait sous la même clef
+Henri et de la Mole, elle donna du regard un bonjour affectueux à
+ce dernier, et appelant son mari:
+
+-- Allons, Sire, dit-elle, ce n'est pas le tout que d'avoir fait
+croire à madame ma mère ce qui n'est pas, il convient encore que
+vous persuadiez toute votre cour de la parfaite intelligence qui
+règne entre nous. Mais tranquillisez-vous, ajouta-t-elle en riant,
+et retenez bien mes paroles, que la circonstance fait presque
+solennelles: Aujourd'hui sera la dernière fois que je mettrai
+Votre Majesté à cette cruelle épreuve.
+
+Le roi de Navarre sourit et ordonna qu'on introduisît ses
+gentilshommes. Au moment où ils le saluaient, il fit semblant de
+s'apercevoir seulement que son manteau était resté sur le lit de
+la reine; il leur fit ses excuses de les recevoir ainsi, prit son
+manteau des mains de Marguerite rougissante, et l'agrafa sur son
+épaule. Puis, se tournant vers eux, il leur demanda des nouvelles
+de la ville et de la cour.
+
+Marguerite remarquait du coin de l'oeil l'imperceptible étonnement
+que produisit sur le visage des gentilshommes cette intimité qui
+venait de se révéler entre le roi et la reine de Navarre,
+lorsqu'un huissier entra suivi de trois ou quatre gentilshommes,
+et annonçant le duc d'Alençon.
+
+Pour le faire venir, Gillonne avait eu besoin de lui apprendre
+seulement que le roi avait passé la nuit chez sa femme.
+
+François entra si rapidement qu'il faillit, en les écartant,
+renverser ceux qui le précédaient. Son premier coup d'oeil fut
+pour Henri. Marguerite n'eut que le second.
+
+Henri lui répondit par un salut courtois. Marguerite composa son
+visage, qui exprima la plus parfaite sérénité.
+
+D'un autre regard vague, mais scrutateur, le duc embrassa alors
+toute la chambre; il vit le lit aux tapisseries dérangées, le
+double oreiller affaissé au chevet, le chapeau du roi jeté sur une
+chaise.
+
+Il pâlit; mais se remettant sur-le-champ:
+
+-- Mon frère Henri, dit-il, venez-vous jouer ce matin à la paume
+avec le roi?
+
+-- Le roi me fait-il cet honneur de m'avoir choisi, demanda Henri,
+ou n'est-ce qu'une attention de votre part, mon beau-frère?
+
+-- Mais non, le roi n'a point parlé de cela, dit le duc un peu
+embarrassé; mais n'êtes-vous point de sa partie ordinaire?
+
+Henri sourit, car il s'était passé tant et de si graves choses
+depuis la dernière partie qu'il avait faite avec le roi, qu'il n'y
+aurait rien eu d'étonnant à ce que Charles IX eût changé ses
+joueurs habituels.
+
+-- J'y vais, mon frère! dit Henri en souriant.
+
+-- Venez, reprit le duc.
+
+-- Vous vous en allez? demanda Marguerite.
+
+-- Oui, ma soeur.
+
+-- Vous êtes donc pressé?
+
+-- Très pressé.
+
+-- Si cependant je réclamais de vous quelques minutes?
+
+Une pareille demande était si rare dans la bouche de Marguerite,
+que son frère la regarda en rougissant et en pâlissant tour à
+tour.
+
+-- Que va-t-elle lui dire? pensa Henri non moins étonné que le duc
+d'Alençon.
+
+Marguerite, comme si elle eût deviné la pensée de son époux, se
+retourna de son côté.
+
+-- Monsieur, dit-elle avec un charmant sourire, vous pouvez
+rejoindre Sa Majesté, si bon vous semble, car le secret que j'ai à
+révéler à mon frère est déjà connu de vous, puisque la demande que
+je vous ai adressée hier à propos de ce secret a été à peu près
+refusée par Votre Majesté. Je ne voudrais donc pas, continua
+Marguerite, fatiguer une seconde fois Votre Majesté par
+l'expression émise en face d'elle d'un désir qui lui a paru être
+désagréable.
+
+-- Qu'est-ce donc? demanda François en les regardant tous deux
+avec étonnement.
+
+-- Ah! ah! dit Henri en rougissant de dépit, je sais ce que vous
+voulez dire, madame. En vérité, je regrette de ne pas être plus
+libre. Mais si je ne puis donner à M. de La Mole une hospitalité
+qui ne lui offrirait aucune assurance, je n'en peux pas moins
+recommander après vous à mon frère d'Alençon la personne _à
+laquelle vous vous intéressez._ Peut-être même, ajouta-t-il pour
+donner plus de force encore aux mots que nous venons de souligner,
+peut-être même mon frère trouvera-t-il une idée qui vous permettra
+de garder M. de La Mole... ici... près de vous... ce qui serait
+mieux que tout, n'est-ce pas, madame?
+
+-- Allons, allons, se dit Marguerite en elle-même, à eux deux ils
+vont faire ce que ni l'un ni l'autre des deux n'eût fait tout
+seul.
+
+Et elle ouvrit la porte du cabinet et en fit sortir le jeune
+blessé après avoir dit à Henri:
+
+-- C'est à vous, monsieur, d'expliquer à mon frère à quel titre
+nous nous intéressons à M. de La Mole.
+
+En deux mots Henri, pris au trébuchet, raconta à M. d'Alençon,
+moitié protestant par opposition, comme Henri moitié catholique
+par prudence, l'arrivée de La Mole à Paris, et comment le jeune
+homme avait été blessé en venant lui apporter une lettre de
+M. d'Auriac.
+
+Quand le duc se retourna, La Mole, sorti du cabinet, se tenait
+debout devant lui.
+
+François, en l'apercevant si beau, si pâle, et par conséquent
+doublement séduisant par sa beauté et par sa pâleur, sentit naître
+une nouvelle terreur au fond de son âme. Marguerite le prenait à
+la fois par la jalousie et par l'amour-propre.
+
+-- Mon frère, lui dit-elle, ce jeune gentilhomme, j'en réponds,
+sera utile à qui saura l'employer. Si vous l'acceptez pour vôtre,
+il trouvera en vous un maître puissant, et vous en lui un
+serviteur dévoué. En ces temps, il faut bien s'entourer, mon
+frère! surtout, ajouta-t-elle en baissant la voix de manière que
+le duc d'Alençon l'entendît seul, quand on est ambitieux et que
+l'on a le malheur de n'être que troisième fils de France.
+
+Elle mit un doigt sur sa bouche pour indiquer à François que,
+malgré cette ouverture, elle gardait encore à part en elle-même
+une portion importante de sa pensée.
+
+-- Puis, ajouta-t-elle, peut-être trouverez-vous, tout au
+contraire de Henri, qu'il n'est pas séant que ce jeune homme
+demeure si près de mon appartement.
+
+-- Ma soeur, dit vivement François, monsieur de La Mole, si cela
+lui convient toutefois, sera dans une demi-heure installé dans mon
+logis, où je crois qu'il n'a rien à craindre. Qu'il m'aime et je
+l'aimerai.
+
+François mentait, car au fond de son coeur il détestait déjà La
+Mole.
+
+-- Bien, bien... je ne m'étais donc pas trompée! murmura
+Marguerite, qui vit les sourcils du roi de Navarre se froncer. Ah!
+pour vous conduire l'un et l'autre, je vois qu'il faut vous
+conduire l'un par l'autre.
+
+Puis complétant sa pensée:
+
+-- Allons, allons, continua-t-elle, bien, Marguerite, dirait
+Henriette.
+
+En effet, une demi-heure après, La Mole, gravement catéchisé par
+Marguerite, baisait le bas de sa robe et montait, assez lestement
+pour un blessé, l'escalier qui conduisait chez M. d'Alençon. Deux
+ou trois jours s'écoulèrent pendant lesquels la bonne harmonie
+parut se consolider de plus en plus entre Henri et sa femme. Henri
+avait obtenu de ne pas faire abjuration publique, mais il avait
+renoncé entre les mains du confesseur du roi et entendait tous les
+matins la messe qu'on disait au Louvre. Le soir il prenait
+ostensiblement le chemin de l'appartement de sa femme, entrait par
+la grande porte, causait quelques instants avec elle, puis sortait
+par la petite porte secrète et montait chez madame de Sauve, qui
+n'avait pas manqué de le prévenir de la visite de Catherine et du
+danger incontestable qui le menaçait. Henri, renseigné des deux
+côtés, redoublait donc de méfiance à l'endroit de la reine mère,
+et cela avec d'autant plus de raison qu'insensiblement la figure
+de Catherine commençait à se dérider. Henri en arriva même à voir
+éclore un matin sur ses lèvres pâles un sourire de bienveillance.
+Ce jour-là il eut toutes les peines du monde à se décider à manger
+autre chose que des oeufs qu'il avait fait cuire lui-même, et à
+boire autre chose que de l'eau qu'il avait vu puiser à la Seine
+devant lui.
+
+Les massacres continuaient, mais néanmoins allaient s'éteignant;
+on avait fait si grande tuerie des huguenots que le nombre en
+était fort diminué. La plus grande partie étaient morts, beaucoup
+avaient fui, quelques-uns étaient restés cachés.
+
+De temps en temps une grande clameur s'élevait dans un quartier ou
+dans un autre; c'était quand on avait découvert un de ceux-là.
+L'exécution alors était privée ou publique, selon que le
+malheureux était acculé dans quelque endroit sans issue ou pouvait
+fuir. Dans le dernier cas, c'était une grande joie pour le
+quartier où l'événement avait eu lieu: car, au lieu de se calmer
+par l'extinction de leurs ennemis, les catholiques devenaient de
+plus en plus féroces; et moins il en restait, plus ils
+paraissaient acharnés après ces malheureux restes.
+
+Charles IX avait pris grand plaisir à la chasse aux huguenots;
+puis, quand il n'avait pas pu continuer lui-même, il s'était
+délecté au bruit des chasses des autres.
+
+Un jour, en revenant de jouer au mail, qui était avec la paume et
+la chasse son plaisir favori, il entra chez sa mère le visage tout
+joyeux, suivi de ses courtisans habituels.
+
+-- Ma mère, dit-il en embrassant la Florentine, qui, remarquant
+cette joie, avait déjà essayé d'en deviner la cause; ma mère,
+bonne nouvelle! Mort de tous les diables, savez-vous une chose?
+c'est que l'illustre carcasse de monsieur l'amiral, qu'on croyait
+perdue, est retrouvée!
+
+-- Ah! ah! dit Catherine.
+
+-- Oh! mon Dieu, oui! Vous avez eu comme moi l'idée, n'est-ce pas,
+ma mère, que les chiens en avaient fait leur repas de noce? mais
+il n'en était rien. Mon peuple, mon cher peuple, mon bon peuple a
+eu une idée: il a pendu l'amiral au croc de Montfaucon.
+
+_Du haut en bas Gaspard on a jeté, Et puis de bas en haut on l'a
+monté._
+
+-- Eh bien? dit Catherine.
+
+-- Eh bien, ma bonne mère! reprit Charles IX, j'ai toujours eu
+l'envie de le revoir depuis que je sais qu'il est mort, le cher
+homme. Il fait beau: tout me semble en fleurs aujourd'hui; l'air
+est plein de vie et de parfums; je me porte comme je ne me suis
+jamais porté; si vous voulez, ma mère, nous monterons à cheval et
+nous irons à Montfaucon.
+
+-- Ce serait bien volontiers, mon fils, dit Catherine, si je
+n'avais pas donné un rendez-vous que je ne veux pas manquer; puis
+à une visite faite à un homme de l'importance de monsieur
+l'amiral, ajouta-t-elle, il faut convier toute la cour. Ce sera
+une occasion pour les observateurs de faire des observations
+curieuses. Nous verrons qui viendra et qui demeurera.
+
+-- Vous avez, ma foi, raison, ma mère! à demain la chose, cela
+vaut mieux! Ainsi, faites vos invitations, je ferai les miennes,
+ou plutôt nous n'inviterons personne. Nous dirons seulement que
+nous y allons; cela fait, tout le monde sera libre. Adieu, ma
+mère! je vais sonner du cor.
+
+-- Vous vous épuiserez, Charles! Ambroise Paré vous le dit sans
+cesse, et il a raison; c'est un trop rude exercice pour vous.
+
+-- Bah! bah! bah! dit Charles, je voudrais bien être sûr de ne
+mourir que de cela. J'enterrerais tout le monde ici, et même
+Henriot, qui doit un jour nous succéder à tous, à ce que prétend
+Nostradamus.
+
+Catherine fronça le sourcil.
+
+-- Mon fils, dit-elle, défiez-vous surtout des choses qui
+paraissent impossibles, et, en attendant, ménagez-vous.
+
+-- Deux ou trois fanfares seulement pour réjouir mes chiens, qui
+s'ennuient à crever, pauvres bêtes! j'aurais dû les lâcher sur le
+huguenot, cela les aurait réjouis.
+
+Et Charles IX sortit de la chambre de sa mère, entra dans son
+cabinet d'Armes, détacha un cor, en sonna avec une vigueur qui eût
+fait honneur à Roland lui-même. On ne pouvait pas comprendre
+comment, de ce corps faible et maladif et de ces lèvres pâles,
+pouvait sortir un souffle si puissant.
+
+Catherine attendait en effet quelqu'un, comme elle l'avait dit à
+son fils. Un instant après qu'il fut sorti, une de ses femmes vint
+lui parler tout bas. La reine sourit, se leva, salua les personnes
+qui lui faisaient la cour et suivit la messagère.
+
+Le Florentin René, celui auquel le roi de Navarre, le soir même de
+la Saint-Barthélemy, avait fait un accueil si diplomatique, venait
+d'entrer dans son oratoire.
+
+-- Ah! c'est vous, René! lui dit Catherine, je vous attendais avec
+impatience. René s'inclina.
+
+-- Vous avez reçu hier le petit mot que je vous ai écrit?
+
+-- J'ai eu cet honneur.
+
+-- Avez-vous renouvelé, comme je vous le disais, l'épreuve de cet
+horoscope tiré par Ruggieri et qui s'accorde si bien avec cette
+prophétie de Nostradamus, qui dit que mes fils régneront tous
+trois?... Depuis quelques jours, les choses sont bien modifiées,
+René, et j'ai pensé qu'il était possible que les destinées fussent
+devenues moins menaçantes.
+
+-- Madame, répondit René en secouant la tête, Votre Majesté sait
+bien que les choses ne modifient pas la destinée; c'est la
+destinée au contraire qui gouverne les choses.
+
+-- Vous n'en avez pas moins renouvelé le sacrifice, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, madame, répondit René, car vous obéir est mon premier
+devoir.
+
+-- Eh bien, le résultat?
+
+-- Est demeuré le même, madame.
+
+-- Quoi! l'agneau noir a toujours poussé ses trois cris?
+
+-- Toujours, madame.
+
+-- Signe de trois morts cruelles dans ma famille! murmura
+Catherine.
+
+-- Hélas! dit René.
+
+-- Mais ensuite?
+
+-- Ensuite, madame, il y avait dans ses entrailles cet étrange
+déplacement du foie que nous avons déjà remarqué dans les deux
+premiers et qui penchait en sens inverse.
+
+-- Changement de dynastie. Toujours, toujours, toujours? grommela
+Catherine. Il faudra cependant combattre cela, René! continua-t-
+elle.
+
+René secoua la tête.
+
+-- Je l'ai dit à Votre Majesté, reprit-il, le destin gouverne.
+
+-- C'est ton avis? dit Catherine.
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Te souviens-tu de l'horoscope de Jeanne d'Albret?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Redis-le un peu, voyons, je l'ai oublié, moi.
+
+-- _Vives honorata_, dit René, _morieris reformidata, regina
+amplificabere._
+
+_-- _Ce qui veut dire, je crois: _Tu vivras honorée_, et elle
+manquait du nécessaire, la pauvre femme! _Tu mourras redoutée_, et
+nous nous sommes moqués d'elle. _Tu seras plus grande que tu n'as
+été comme reine_, et voilà qu'elle est morte et que sa grandeur
+repose dans un tombeau où nous avons oublié de mettre même son
+nom.
+
+-- Madame, Votre Majesté traduit mal le_ vives honorata_. La reine
+de Navarre a vécu honorée, en effet, car elle a joui, tant qu'elle
+a vécu, de l'amour de ses enfants et du respect de ses partisans,
+amour et respect d'autant plus sincères qu'elle était plus pauvre.
+
+-- Oui, dit Catherine, je vous passe le _tu vivras honorée; _mais
+_morieris reformidata, _voyons, comment l'expliquerez-vous?
+
+-- Comment je l'expliquerai! Rien de plus facile: Tu mourras
+redoutée.
+
+-- Eh bien, est-elle morte redoutée?
+
+-- Si bien redoutée, madame, qu'elle ne fût pas morte si Votre
+Majesté n'en avait pas eu peur. Enfin _comme reine, tu grandiras,
+ou tu seras plus grande que tu n'as été comme reine; _ce qui est
+encore vrai, madame, car en échange de la couronne périssable,
+elle a peut-être maintenant, comme reine et martyre, la couronne
+du ciel, et outre cela, qui sait encore l'avenir réservé à sa race
+sur la terre?
+
+Catherine était superstitieuse à l'excès. Elle s'épouvanta plus
+encore peut-être du sang-froid de René que de cette persistance
+des augures; et comme pour elle un mauvais pas était une occasion
+de franchir hardiment la situation, elle dit brusquement à René et
+sans transition aucune que le travail muet de sa pensée:
+
+-- Est-il arrivé des parfums d'Italie?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Vous m'en enverrez un coffret garni.
+
+-- Desquels?
+
+-- Des derniers, de ceux... Catherine s'arrêta.
+
+-- De ceux qu'aimait particulièrement la reine de Navarre? reprit
+René.
+
+-- Précisément.
+
+-- Il n'est point besoin de les préparer, n'est-ce pas, madame?
+car Votre Majesté y est à cette heure aussi savante que moi.
+
+-- Tu trouves? dit Catherine. Le fait est qu'ils réussissent.
+
+-- Votre Majesté n'a rien de plus à me dire? demanda le parfumeur.
+
+-- Non, non, reprit Catherine pensive; je ne crois pas, du moins.
+Si toutefois il y avait du nouveau dans les sacrifices, faites-le-
+moi savoir. À propos, laissons là les agneaux, et essayons des
+poules.
+
+-- Hélas! madame, j'ai bien peur qu'en changeant la victime nous
+ne changions rien aux présages.
+
+-- Fais ce que je dis. René salua et sortit. Catherine resta un
+instant assise et pensive; puis elle se leva à son tour et rentra
+dans sa chambre à coucher, où l'attendaient ses femmes et où elle
+annonça pour le lendemain le pèlerinage à Montfaucon.
+
+La nouvelle de cette partie de plaisir fut pendant toute la soirée
+le bruit du palais et la rumeur de la ville. Les dames firent
+préparer leurs toilettes les plus élégantes, les gentilshommes
+leurs armes et leurs chevaux d'apparat. Les marchands fermèrent
+boutiques et ateliers, et les flâneurs de la populace tuèrent,
+par-ci, par-là, quelques huguenots épargnés pour la bonne
+occasion, afin d'avoir un accompagnement convenable à donner au
+cadavre de l'amiral.
+
+Ce fut un grand vacarme pendant toute la soirée et pendant une
+bonne partie de la nuit.
+
+La Mole avait passé la plus triste journée du monde, et cette
+journée avait succédé à trois ou quatre autres qui n'étaient pas
+moins tristes.
+
+M. d'Alençon, pour obéir aux désirs de Marguerite, l'avait
+installé chez lui, mais ne l'avait point revu depuis. Il se
+sentait tout à coup comme un pauvre enfant abandonné, privé des
+soins tendres, délicats et charmants de deux femmes dont le
+souvenir seul de l'une dévorait incessamment sa pensée. Il avait
+bien eu de ses nouvelles par le chirurgien Ambroise Paré, qu'elle
+lui avait envoyé; mais ces nouvelles, transmises par un homme de
+cinquante ans, qui ignorait ou feignait d'ignorer l'intérêt que La
+Mole portait aux moindres choses qui se rapportaient à Marguerite,
+étaient bien incomplètes et bien insuffisantes. Il est vrai que
+Gillonne était venue une fois, en son propre nom, bien entendu,
+pour savoir des nouvelles du blessé. Cette visite avait fait
+l'effet d'un rayon de soleil dans un cachot, et La Mole en était
+resté comme ébloui, attendant toujours une seconde apparition,
+laquelle, quoiqu'il se fût écoulé deux jours depuis la première,
+ne venait point.
+
+Aussi, quand la nouvelle fut apportée au convalescent de cette
+réunion splendide de toute la cour pour le lendemain, fit-il
+demander à M. d'Alençon la faveur de l'accompagner.
+
+Le duc ne se demanda pas même si La Mole était en état de
+supporter cette fatigue; il répondit seulement:
+
+-- À merveille! Qu'on lui donne un de mes chevaux. C'était tout ce
+que désirait La Mole. Maître Ambroise Paré vint comme d'habitude
+pour le panser. La Mole lui exposa la nécessité où il était de
+monter à cheval et le pria de mettre un double soin à la pose des
+appareils. Les deux blessures, au reste, étaient refermées, celle
+de la poitrine comme celle de l'épaule, et celle de l'épaule seule
+le faisait souffrir. Toutes deux étaient vermeilles, comme il
+convient à des chairs en voie de guérison. Maître Ambroise Paré
+les recouvrit d'un taffetas gommé fort en vogue à cette époque
+pour ces sortes de cas, et promit à La Mole que, pourvu qu'il ne
+se donnât point trop de mouvement dans l'excursion qu'il allait
+faire, les choses iraient convenablement.
+
+La Mole était au comble de la joie. À part une certaine faiblesse
+causée par la perte de son sang et un léger étourdissement qui se
+rattachait à cette cause, il se sentait aussi bien qu'il pouvait
+être. D'ailleurs, Marguerite serait sans doute de cette cavalcade;
+il reverrait Marguerite, et lorsqu'il songeait au bien que lui
+avait fait la vue de Gillonne, il ne mettait point en doute
+l'efficacité bien plus grande de celle de sa maîtresse.
+
+La Mole employa donc une partie de l'argent qu'il avait reçu en
+partant de sa famille à acheter le plus beau justaucorps de satin
+blanc et la plus riche broderie de manteau que lui pût procurer le
+tailleur à la mode. Le même lui fournit encore les bottes de cuir
+parfumé qu'on portait à cette époque. Le tout lui fut apporté le
+matin, une demi-heure seulement après l'heure pour laquelle La
+Mole l'avait demandé, ce qui fait qu'il n'eut trop rien à dire. Il
+s'habilla rapidement, se regarda dans un miroir, se trouva assez
+convenablement vêtu, coiffé, parfumé pour être satisfait de lui-
+même; enfin il s'assura par plusieurs tours faits rapidement dans
+sa chambre qu'à part plusieurs douleurs assez vives, le bonheur
+moral ferait taire les incommodités physiques.
+
+Un manteau cerise de son invention, et taillé un peu plus long
+qu'on ne les portait alors, lui allait particulièrement bien.
+
+Tandis que cette scène se passait au Louvre, une autre du même
+genre avait lieu à l'hôtel de Guise. Un grand gentilhomme à poil
+roux examinait devant une glace une raie rougeâtre qui lui
+traversait désagréablement le visage; il peignait et parfumait sa
+moustache, et tout en la parfumant, il étendait sur cette
+malheureuse raie, qui, malgré tous les cosmétiques en usage à
+cette époque s'obstinait à reparaître, il étendait, dis-je, une
+triple couche de blanc et de rouge; mais comme l'application était
+insuffisante, une idée lui vint: un ardent soleil, un soleil
+d'août dardait ses rayons dans la cour; il descendit dans cette
+cour, mit son chapeau à la main, et, le nez en l'air et les yeux
+fermés, il se promena pendant dix minutes, s'exposant
+volontairement à cette flamme dévorante qui tombait par torrents
+du ciel.
+
+Au bout de dix minutes, grâce à un coup de soleil de premier
+ordre, le gentilhomme était arrivé à avoir un visage si éclatant
+que c'était la raie rouge qui maintenant n'était plus en harmonie
+avec le reste et qui par comparaison paraissait jaune. Notre
+gentilhomme ne parut pas moins fort satisfait de cet arc-en-ciel,
+qu'il rassortit de son mieux avec le reste du visage, grâce à une
+couche de vermillon qu'il étendit dessus; après quoi il endossa un
+magnifique habit qu'un tailleur avait mis dans sa chambre avant
+qu'il eût demandé le tailleur.
+
+Ainsi paré, musqué, armé de pied en cap, il descendit une seconde
+fois dans la cour et se mit à caresser un grand cheval noir dont
+la beauté eût été sans égale sans une petite coupure qu'à l'instar
+de celle de son maître lui avait faite dans une des dernières
+batailles civiles un sabre de reître.
+
+Néanmoins, enchanté de son cheval comme il l'était de lui-même, ce
+gentilhomme, que nos lecteurs ont sans doute reconnu sans peine,
+fut en selle un quart d'heure avant tout le monde, et fit retentir
+la cour de l'hôtel de Guise des hennissements de son coursier,
+auxquels répondaient, à mesure qu'il s'en rendait maître, des
+_mordi_ prononcés sur tous les tons. Au bout d'un instant le
+cheval, complètement dompté, reconnaissait par sa souplesse et son
+obéissance la légitime domination de son cavalier; mais la
+victoire n'avait pas été remportée sans bruit, et ce bruit
+(c'était peut-être là-dessus que comptait notre gentilhomme), et
+ce bruit avait attiré aux vitres une dame que notre dompteur de
+chevaux salua profondément et qui lui sourit de la façon la plus
+agréable.
+
+Cinq minutes après, madame de Nevers faisait appeler son
+intendant.
+
+-- Monsieur, demanda-t-elle, a-t-on fait convenablement déjeuner
+M. le comte Annibal de Coconnas?
+
+-- Oui, madame, répondit l'intendant. Il a même ce matin mangé de
+meilleur appétit encore que d'habitude.
+
+-- Bien, monsieur! dit la duchesse. Puis se retournant vers son
+premier gentilhomme:
+
+-- Monsieur d'Arguzon, dit-elle, partons pour le Louvre et tenez
+l'oeil, je vous prie, sur M. le comte Annibal de Coconnas, car il
+est blessé, par conséquent encore faible, et je ne voudrais pas
+pour tout au monde qu'il lui arrivât malheur. Cela ferait rire les
+huguenots, qui lui gardent rancune depuis cette bienheureuse
+soirée de la Saint-Barthélemy.
+
+Et madame de Nevers, montant à cheval à son tour, partit toute
+rayonnante pour le Louvre, où était le rendez-vous général.
+
+Il était deux heures de l'après-midi, lorsqu'une file de cavaliers
+ruisselants d'or, de joyaux et d'habits splendides apparut dans la
+rue Saint-Denis, débouchant à l'angle du cimetière des Innocents,
+et se déroulant au soleil entre les deux rangées de maisons
+sombres comme un immense reptile aux chatoyants anneaux.
+
+
+
+XVI
+Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon
+
+
+Nulle troupe, si riche qu'elle soit, ne peut donner une idée de ce
+spectacle. Les habits soyeux, riches et éclatants, légués comme
+une mode splendide par François Ier à ses successeurs, ne
+s'étaient pas transformés encore dans ces vêtements étriqués et
+sombres qui furent de mise sous Henri III; de sorte que le costume
+de Charles IX, moins riche, mais peut-être plus élégant que ceux
+des époques précédentes, éclatait dans toute sa parfaite harmonie.
+De nos jours, il n'y a plus de point de comparaison possible avec
+un semblable cortège; car nous en sommes réduits, pour nos
+magnificences de parade, à la symétrie et à l'uniforme.
+
+Pages, écuyers, gentilshommes de bas étage, chiens et chevaux
+marchant sur les flancs et en arrière, faisaient du cortège royal
+une véritable armée. Derrière cette armée venait le peuple, ou,
+pour mieux dire, le peuple était partout.
+
+Le peuple suivait, escortait et précédait; il criait à la fois
+Noël et Haro, car, dans le cortège, on distinguait plusieurs
+calvinistes ralliés, et le peuple a de la rancune.
+
+C'était le matin, en face de Catherine et du duc de Guise, que
+Charles IX avait, comme d'une chose toute naturelle, parlé devant
+Henri de Navarre d'aller visiter le gibet de Montfaucon, ou plutôt
+le corps mutilé de l'amiral, qui était pendu. Le premier mouvement
+de Henri avait été de se dispenser de prendre part à cette visite.
+C'était là où l'attendait Catherine. Aux premiers mots qu'il dit
+exprimant sa répugnance, elle échangea un coup d'oeil et un
+sourire avec le duc de Guise. Henri surprit l'un et l'autre, les
+comprit, puis se reprenant tout à coup:
+
+-- Mais, au fait, dit-il, pourquoi n'irais-je pas? Je suis
+catholique et je me dois à ma nouvelle religion. Puis s'adressant
+à Charles IX:
+
+-- Que Votre Majesté compte sur moi, lui dit-il, je serai toujours
+heureux de l'accompagner partout où elle ira. Et il jeta autour de
+lui un coup d'oeil rapide pour compter les sourcils qui se
+fronçaient.
+
+Aussi celui de tout le cortège que l'on regardait avec le plus de
+curiosité, peut-être, était ce fils sans mère, ce roi sans
+royaume, ce huguenot fait catholique. Sa figure longue et
+caractérisée, sa tournure un peu vulgaire, sa familiarité avec ses
+inférieurs, familiarité qu'il portait à un degré presque
+inconvenant pour un roi, familiarité qui tenait aux habitudes
+montagnardes de sa jeunesse et qu'il conserva jusqu'à sa mort, le
+signalaient aux spectateurs, dont quelques-uns lui criaient:
+
+-- À la messe, Henriot, à la messe! Ce à quoi Henri répondait:
+
+-- J'y ai été hier, j'en viens aujourd'hui, et j'y retournerai
+demain. Ventre saint gris! il me semble cependant que c'est assez
+comme cela.
+
+Quant à Marguerite, elle était à cheval, si belle, si fraîche, si
+élégante, que l'admiration faisait autour d'elle un concert dont
+quelques notes, il faut l'avouer, s'adressaient à sa compagne,
+madame la duchesse de Nevers, qu'elle venait de rejoindre, et dont
+le cheval blanc, comme s'il était fier du poids qu'il portait,
+secouait furieusement la tête.
+
+-- Eh bien, duchesse, dit la reine de Navarre, quoi de nouveau?
+
+-- Mais, madame, répondit tout haut Henriette, rien que je sache.
+Puis tout bas:
+
+-- Et le huguenot, demanda-t-elle, qu'est-il devenu?
+
+-- Je lui ai trouvé une retraite à peu près sûre, répondit
+Marguerite. Et le grand massacreur de gens, qu'en as-tu fait?
+
+-- Il a voulu être de la fête; il monte le cheval de bataille de
+M. de Nevers, un cheval grand comme un éléphant. C'est un cavalier
+effrayant. Je lui ai permis d'assister à la cérémonie, parce que
+j'ai pensé que prudemment ton huguenot garderait la chambre et que
+de cette façon il n'y aurait pas de rencontre à craindre.
+
+-- Oh! ma foi! répondit Marguerite en souriant, fût-il ici, et il
+n'y est pas, je crois qu'il n'y aurait pas de rencontre pour cela.
+C'est un beau garçon que mon huguenot, mais pas autre chose: une
+colombe et non un milan; il roucoule, mais ne mord pas. Après
+tout, fit-elle avec un accent intraduisible et en haussant
+légèrement les épaules; après tout, peut-être l'avons-nous cru
+huguenot, tandis qu'il était brahme, et sa religion lui défend-
+elle de répandre le sang.
+
+-- Mais où donc est le duc d'Alençon? demanda Henriette, je ne
+l'aperçois point.
+
+-- Il doit rejoindre, il avait mal aux yeux ce matin et désirait
+ne pas venir; mais comme on sait que, pour ne pas être du même
+avis que son frère Charles et son frère Henri, il penche pour les
+huguenots, on lui a fait observer que le roi pourrait interpréter
+à mal son absence et il s'est décidé. Mais, justement, tiens, on
+regarde, on crie là-bas, c'est lui qui sera venu par la porte
+Montmartre.
+
+-- En effet, c'est lui-même, je le reconnais, dit Henriette. En
+vérité, mais il a bon air aujourd'hui. Depuis quelque temps, il se
+soigne particulièrement: il faut qu'il soit amoureux. Voyez donc
+comme c'est bon d'être prince du sang: il galope sur tout le monde
+et tout le monde se range.
+
+-- En effet, dit en riant Marguerite, il va nous écraser. Dieu me
+pardonne! Mais faites donc ranger vos gentilshommes, duchesse! car
+en voici un qui, s'il ne se range pas, va se faire tuer.
+
+-- Eh, c'est mon intrépide! s'écria la duchesse, regarde donc,
+regarde.
+
+Coconnas avait en effet quitté son rang pour se rapprocher de
+madame de Nevers; mais au moment même où son cheval traversait
+l'espèce de boulevard extérieur qui séparait la rue du faubourg
+Saint-Denis, un cavalier de la suite du duc d'Alençon, essayant en
+vain de retenir son cheval emporté, alla en plein corps heurter
+Coconnas. Coconnas ébranlé vacilla sur sa colossale monture, son
+chapeau faillit tomber, il le retint et se retourna furieux.
+
+-- Dieu! dit Marguerite en se penchant à l'oreille de son amie,
+M. de La Mole!
+
+-- Ce beau jeune homme pâle! s'écria la duchesse incapable de
+maîtriser sa première impression.
+
+-- Oui, oui! celui-là même qui a failli renverser ton Piémontais.
+
+-- Oh! mais, dit la duchesse, il va se passer des choses
+affreuses! ils se regardent, ils se reconnaissent!
+
+En effet, Coconnas en se retournant avait reconnu la figure de La
+Mole; et, de surprise, il avait laissé échapper la bride de son
+cheval, car il croyait bien avoir tué son ancien compagnon, ou du
+moins l'avoir mis pour un certain temps hors de combat. De son
+côté, La Mole reconnut Coconnas et sentit un feu qui lui montait
+au visage. Pendant quelques secondes, qui suffirent à l'expression
+de tous les sentiments que couvaient ces deux hommes, ils
+s'étreignirent d'un regard qui fit frissonner les deux femmes.
+Après quoi La Mole ayant regardé tout autour de lui, et ayant
+compris sans doute que le lieu était mal choisi pour une
+explication, piqua son cheval et rejoignit le duc d'Alençon.
+Coconnas resta un moment ferme à la même place, tordant sa
+moustache et en faisant remonter la pointe jusqu'à se crever
+l'oeil; après quoi, voyant que La Mole s'éloignait sans lui rien
+dire de plus, il se remit lui-même en route.
+
+-- Ah! ah! dit avec une dédaigneuse douleur Marguerite, je ne
+m'étais donc pas trompée... Oh! pour cette fois c'est trop fort.
+
+Et elle se mordit les lèvres jusqu'au sang.
+
+-- Il est bien joli, répondit la duchesse avec commisération.
+
+Juste en ce moment le duc d'Alençon venait de reprendre sa place
+derrière le roi et la reine mère, de sorte que ses gentilshommes,
+en le rejoignant, étaient forcés de passer devant Marguerite et la
+duchesse de Nevers. La Mole, en passant à son tour devant les deux
+princesses, leva son chapeau, salua la reine en s'inclinant jusque
+sur le cou de son cheval et demeura tête nue en attendant que Sa
+Majesté l'honorât d'un regard.
+
+Mais Marguerite détourna fièrement la tête.
+
+La Mole lut sans doute l'expression de dédain empreinte sur le
+visage de la reine et de pâle qu'il était devint livide. De plus,
+pour ne pas choir de son cheval il fut forcé de se retenir à la
+crinière.
+
+-- Oh! oh! dit Henriette à la reine, regarde donc, cruelle que tu
+es! Mais il va se trouver mal! ...
+
+-- Bon! dit la reine avec un sourire écrasant, il ne nous
+manquerait plus que cela... As-tu des sels? Madame de Nevers se
+trompait.
+
+La Mole, chancelant, retrouva des forces, et, se raffermissant sur
+son cheval, alla reprendre son rang à la suite du duc d'Alençon.
+
+Cependant on continuait d'avancer, on voyait se dessiner la
+silhouette lugubre du gibet dressé et étrenné par Enguerrand de
+Marigny. Jamais il n'avait été si bien garni qu'à cette heure.
+
+Les huissiers et les gardes marchèrent en avant et formèrent un
+large cercle autour de l'enceinte. À leur approche, les corbeaux
+perchés sur le gibet s'envolèrent avec des croassements de
+désespoir.
+
+Le gibet qui s'élevait à Montfaucon offrait d'ordinaire, derrière
+ses colonnes, un abri aux chiens attirés par une proie fréquente
+et aux bandits philosophes qui venaient méditer sur les tristes
+vicissitudes de la fortune.
+
+Ce jour-là il n'y avait, en apparence du moins, à Montfaucon, ni
+chiens ni bandits. Les huissiers et les gardes avaient chassé les
+premiers en même temps que les corbeaux, et les autres s'étaient
+confondus dans la foule pour y opérer quelques-uns de ces bons
+coups qui sont les riantes vicissitudes du métier.
+
+Le cortège s'avançait; le roi et Catherine arrivaient les
+premiers, puis venaient le duc d'Anjou, le duc d'Alençon, le roi
+de Navarre, M. de Guise et leurs gentilshommes; puis madame
+Marguerite, la duchesse de Nevers et toutes les femmes composant
+ce qu'on appelait l'escadron volant de la reine; puis les pages,
+les écuyers, les valets et le peuple: en tout dix mille personnes.
+
+Au gibet principal pendait une masse informe, un cadavre noir,
+souillé de sang coagulé et de boue blanchie par de nouvelles
+couches de poussière. Au cadavre il manquait une tête. Aussi
+l'avait-on pendu par les pieds. Au reste, la populace, ingénieuse
+comme elle l'est toujours, avait remplacé la tête par un bouchon
+de paille sur lequel elle avait mis un masque, et dans la bouche
+de ce masque, quelque railleur qui connaissait les habitudes de
+M. l'amiral avait introduit un cure-dent.
+
+C'était un spectacle à la fois lugubre et bizarre, que tous ces
+élégants seigneurs et toutes ces belles dames défilant, comme une
+procession peinte par Goya, au milieu de ces squelettes noircis et
+de ces gibets aux longs bras décharnés. Plus la joie des visiteurs
+était bruyante, plus elle faisait contraste avec le morne silence
+et la froide insensibilité de ces cadavres, objets de railleries
+qui faisaient frissonner ceux-là même qui les faisaient.
+
+Beaucoup supportaient à grand-peine ce terrible spectacle; et à sa
+pâleur on pouvait distinguer, dans le groupe des huguenots
+ralliés, Henri, qui, quelle que fût sa puissance sur lui-même et
+si étendu que fût le degré de dissimulation dont le Ciel l'avait
+doté, n'y put tenir. Il prétexta l'odeur impure que répandaient
+tous ces débris humains; et s'approchant de Charles IX, qui, côte
+à côte avec Catherine, était arrêté devant les restes de l'amiral:
+
+-- Sire, dit-il, Votre Majesté ne trouve-t-elle pas que, pour
+rester plus longtemps ici, ce pauvre cadavre sent bien mauvais?
+
+-- Tu trouves, Henriot! dit Charles IX, dont les yeux étincelaient
+d'une joie féroce.
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Eh bien, je ne suis pas de ton avis, moi... le corps d'un
+ennemi mort sent toujours bon.
+
+-- Ma foi, Sire, dit Tavannes, puisque Votre Majesté savait que
+nous devions venir faire une petite visite à M. l'amiral, elle eût
+dû inviter Pierre Ronsard, son maître en poésie: il eût fait,
+séance tenante, l'épitaphe du vieux Gaspard.
+
+-- Il n'y a pas besoin de lui pour cela, dit Charles IX, et nous
+la ferons bien nous-même... Par exemple, écoutez, messieurs, dit
+Charles IX après avoir réfléchi un instant:
+
+_Ci-gît, -- mais c'est mal entendu, Pour lui le mot est trop
+honnête, -- Ici l'amiral est pendu Par les pieds, à faute de
+tête._
+
+_-- _Bravo! bravo! s'écrièrent les gentilshommes catholiques tout
+d'une voix, tandis que les huguenots ralliés fronçaient les
+sourcils en gardant le silence.
+
+Quant à Henri, comme il causait avec Marguerite et madame de
+Nevers, il fit semblant de n'avoir pas entendu.
+
+-- Allons, allons, monsieur, dit Catherine, que, malgré les
+parfums dont elle était couverte, cette odeur commençait à
+indisposer, allons, il n'y a si bonne compagnie qu'on ne quitte.
+Disons adieu à M. l'amiral, et revenons à Paris.
+
+Elle fit de la tête un geste ironique comme lorsqu'on prend congé
+d'un ami, et, reprenant la tête de colonne, elle revint gagner le
+chemin, tandis que le cortège défilait devant le cadavre de
+Coligny.
+
+Le soleil se couchait à l'horizon. La foule s'écoula sur les pas
+de Leurs Majestés pour jouir jusqu'au bout des magnificences du
+cortège et des détails du spectacle: les voleurs suivirent la
+foule; de sorte que, dix minutes après le départ du roi, il n'y
+avait plus personne autour du cadavre mutilé de l'amiral, que
+commençaient à effleurer les premières brises du soir. Quand nous
+disons personne, nous nous trompons. Un gentilhomme monté sur un
+cheval noir, et qui n'avait pu sans doute, au moment où il était
+honoré de la présence des princes, contempler à son aise ce tronc
+informe et noirci, était demeuré le dernier, et s'amusait à
+examiner dans tous leurs détails chaînes, crampons, piliers de
+pierre, le gibet enfin, qui lui paraissait sans doute, à lui
+arrivé depuis quelques jours à Paris et ignorant des
+perfectionnements qu'apporte en toute chose la capitale, le
+parangon de tout ce que l'homme peut inventer de plus terriblement
+laid.
+
+Il n'est pas besoin de dire à nos lecteurs que cet homme était
+notre ami Coconnas. Un oeil exercé de femme l'avait en vain
+cherché dans la cavalcade et avait sondé les rangs sans pouvoir le
+retrouver.
+
+M. de Coconnas, comme nous l'avons dit, était donc en extase
+devant l'oeuvre d'Enguerrand de Marigny.
+
+Mais cette femme n'était pas seule à chercher M. de Coconnas. Un
+autre gentilhomme, remarquable par son pourpoint de satin blanc et
+sa galante plume, après avoir regardé en avant et sur les côtés,
+s'avisa de regarder en arrière et vit la haute taille de Coconnas
+et la gigantesque silhouette de son cheval se profiler en vigueur
+sur le ciel rougi des derniers reflets du soleil couchant.
+
+Alors le gentilhomme au pourpoint de satin blanc quitta le chemin
+suivi par l'ensemble de la troupe, prit un petit sentier, et,
+décrivant une courbe, retourna vers le gibet.
+
+Presque aussitôt la dame que nous avons reconnue pour la duchesse
+de Nevers, comme nous avons reconnu le grand gentilhomme au cheval
+noir pour Coconnas, s'approcha de Marguerite et lui dit:
+
+-- Nous nous sommes trompées toutes deux, Marguerite, car le
+Piémontais est demeuré en arrière, et M. de La Mole l'a suivi.
+
+-- Mordi! reprit Marguerite en riant, il va donc se passer quelque
+chose. Ma foi, j'avoue que je ne serais pas fâchée d'avoir à
+revenir sur son compte.
+
+Marguerite alors se retourna et vit s'exécuter effectivement de la
+part de La Mole la manoeuvre que nous avons dite.
+
+Ce fut alors au tour des deux princesses à quitter la file:
+l'occasion était des plus favorables; on tournait devant un
+sentier bordé de larges haies qui remontait, et, en remontant,
+passait à trente pas du gibet. Madame de Nevers dit un mot à
+l'oreille de son capitaine, Marguerite fit un signe à Gillonne, et
+les quatre personnes s'en allèrent par ce chemin de traverse
+s'embusquer derrière le buisson le plus proche du lieu où allait
+se passer la scène dont ils paraissaient désirer être spectateurs.
+Il y avait trente pas environ, comme nous l'avons dit, de cet
+endroit à celui où Coconnas, ravi, en extase, gesticulait devant
+M. l'amiral.
+
+Marguerite mit pied à terre, madame de Nevers et Gillonne en
+firent autant; le capitaine descendit à son tour, et réunit dans
+ses mains les brides des quatre chevaux. Un gazon frais et touffu
+offrait aux trois femmes un siège comme en demandent souvent et
+inutilement les princesses.
+
+Une éclaircie leur permettait de ne pas perdre le moindre détail.
+
+La Mole avait décrit son cercle. Il vint au pas se placer derrière
+Coconnas, et, allongeant la main, il lui frappa sur l'épaule.
+
+Le Piémontais se retourna.
+
+-- Oh! dit-il, ce n'était donc pas un rêve! et vous vivez encore!
+
+-- Oui, monsieur, répondit La Mole, oui, je vis encore. Ce n'est
+pas votre faute, mais enfin je vis.
+
+-- Mordi! je vous reconnais bien, reprit Coconnas, malgré votre
+mine pâle. Vous étiez plus rouge que cela la dernière fois que
+nous nous sommes vus.
+
+-- Et moi, dit La Mole, je vous reconnais aussi malgré cette ligne
+jaune qui vous coupe le visage; vous étiez plus pâle que cela
+lorsque je vous la fis.
+
+Coconnas se mordit les lèvres; mais, décidé, à ce qu'il paraît, à
+continuer la conversation sur le ton de l'ironie, il continua:
+
+-- C'est curieux, n'est-ce pas, monsieur de la Mole, surtout pour
+un huguenot, de pouvoir regarder M. l'amiral pendu à ce crochet de
+fer; et dire cependant qu'il y a des gens assez exagérés pour nous
+accuser d'avoir tué jusqu'aux huguenotins à la mamelle!
+
+-- Comte, dit La Mole en s'inclinant, je ne suis plus huguenot,
+j'ai le bonheur d'être catholique.
+
+-- Bah! s'écria Coconnas en éclatant de rire, vous êtes converti,
+monsieur! oh! que c'est adroit!
+
+-- Monsieur, continua La Mole avec le même sérieux et la même
+politesse, j'avais fait voeu de me convertir si j'échappais au
+massacre.
+
+-- Comte, reprit le Piémontais, c'est un voeu très prudent, et je
+vous en félicite; n'en auriez-vous point fait d'autres encore?
+
+-- Oui, bien, monsieur, j'en ai fait un second, répondit La Mole
+en caressant sa monture avec une tranquillité parfaite.
+
+-- Lequel? demanda Coconnas.
+
+-- Celui de vous accrocher là-haut, voyez-vous, à ce petit clou
+qui semble vous attendre au-dessous de M. de Coligny.
+
+-- Comment! dit Coconnas, comme je suis là, tout grouillant?
+
+-- Non, monsieur, après vous avoir passé mon épée au travers du
+corps.
+
+Coconnas devint pourpre, ses yeux verts lancèrent des flammes.
+
+-- Voyez-vous, dit-il en goguenardant, à ce clou!
+
+-- Oui, reprit La Mole, à ce clou...
+
+-- Vous n'êtes pas assez grand pour cela, mon petit monsieur! dit
+Coconnas.
+
+-- Alors, je monterai sur votre cheval, mon grand tueur de gens!
+répondit La Mole. Ah! vous croyez, mon cher monsieur Annibal de
+Coconnas, qu'on peut impunément assassiner les gens sous le loyal
+et honorable prétexte qu'on est cent contre un; nenni! Un jour
+vient où l'homme retrouve son homme, et je crois que ce jour est
+venu aujourd'hui. J'aurais bien envie de casser votre vilaine tête
+d'un coup de pistolet; mais, bah! j'ajusterais mal, car j'ai la
+main encore tremblante des blessures que vous m'avez faites en
+traître.
+
+-- Ma vilaine tête! hurla Coconnas en sautant de son cheval. À
+terre! sus! sus! monsieur le comte, dégainons. Et il mit l'épée à
+la main.
+
+Je crois que ton huguenot a dit: Vilaine tête, murmura la duchesse
+de Nevers à l'oreille de Marguerite; est-ce que tu le trouves
+laid?
+
+-- Il est charmant! dit en riant Marguerite, et je suis forcée de
+dire que la fureur rend M. de La Mole injuste; mais, chut!
+regardons.
+
+En effet, La Mole était descendu de son cheval avec autant de
+mesure que Coconnas avait mis, lui, de rapidité; il avait détaché
+son manteau cerise, l'avait posé à terre, avait tiré son épée et
+était tombé en garde.
+
+-- Aïe! fit-il en allongeant le bras.
+
+-- Ouf! murmura Coconnas en déployant le sien, car tous deux, on
+se le rappelle, étaient blessés à l'épaule et souffraient d'un
+mouvement trop vif.
+
+Un éclat de rire, mal retenu, sortit du buisson. Les princesses
+n'avaient pu se contraindre tout à fait en voyant les deux
+champions se frotter l'omoplate en grimaçant. Cet éclat de rire
+parvint jusqu'aux deux gentilshommes, qui ignoraient qu'ils
+eussent des témoins, et qui, en se retournant, reconnurent leurs
+dames.
+
+La Mole se remit en garde, ferme, comme un automate, et Coconnas
+engagea le fer avec un _mordi! _des plus accentués.
+
+-- Ah çà; mais, ils y vont tout de bon et s'égorgeront si nous n'y
+mettons bon ordre. Assez de plaisanteries. Holà! messieurs! holà!
+cria Marguerite.
+
+-- Laisse! laisse! dit Henriette, qui, ayant vu Coconnas à
+l'oeuvre, espérait au fond du coeur que Coconnas aurait aussi bon
+marché de La Mole qu'il avait eu des deux neveux et du fils de
+Mercandon.
+
+-- Oh! ils sont vraiment très beaux ainsi, dit Marguerite;
+regarde, on dirait qu'ils soufflent du feu.
+
+En effet, le combat, commencé par des railleries et des
+provocations, était devenu silencieux depuis que les deux
+champions avaient croisé le fer. Tous deux se défiaient de leurs
+forces, et l'un et autre, à chaque mouvement trop vif, était forcé
+de réprimer un frisson de douleur arraché par les anciennes
+blessures. Cependant, les yeux fixes et ardents, la bouche
+entrouverte, les dents serrées, La Mole avançait à petits pas
+fermes et secs sur son adversaire qui, reconnaissant en lui un
+maître en fait d'armes, rompait aussi pas à pas, mais enfin
+rompait. Tous deux arrivèrent ainsi jusqu'au bord du fossé, de
+l'autre côté duquel se trouvaient les spectateurs. Là, comme si sa
+retraite eût été un simple calcul pour se rapprocher de sa dame,
+Coconnas s'arrêta, et, sur un dégagement un peu large de La Mole,
+fournit avec la rapidité de l'éclair un coup droit, et à l'instant
+même le pourpoint de satin blanc de La Mole s'imbiba d'une tache
+rouge qui alla s'élargissant.
+
+-- Courage! cria la duchesse de Nevers.
+
+-- Ah! pauvre La Mole! fit Marguerite avec un cri de douleur.
+
+La Mole entendit ce cri, lança à la reine un de ces regards qui
+pénètrent plus profondément dans le coeur que la pointe d'une
+épée, et sur un cercle trompé se fendit à fond.
+
+Cette fois les deux femmes jetèrent deux cris qui n'en firent
+qu'un. La pointe de la rapière de La Mole avait apparu sanglante
+derrière le dos de Coconnas.
+
+Cependant ni l'un ni l'autre ne tomba: tous deux restèrent debout,
+se regardant la bouche ouverte, sentant chacun de son côté qu'au
+moindre mouvement qu'il ferait l'équilibre allait lui manquer.
+Enfin le Piémontais, plus dangereusement blessé que son
+adversaire, et sentant que ses forces allaient fuir avec son sang,
+se laissa tomber sur La Mole, l'étreignant d'un bras, tandis que
+de l'autre il cherchait à dégainer son poignard. De son côté, La
+Mole réunit toutes ses forces, leva la main et laissa retomber le
+pommeau de son épée au milieu du front de Coconnas, qui, étourdi
+du coup, tomba; mais en tombant il entraîna son adversaire dans sa
+chute, si bien que tous deux roulèrent dans le fossé.
+
+Aussitôt Marguerite et la duchesse de Nevers, voyant que tout
+mourants qu'ils étaient ils cherchaient encore à s'achever, se
+précipitèrent, aidées du capitaine des gardes. Mais avant qu'elles
+fussent arrivées à eux, les mains se détendirent, les yeux se
+refermèrent, et chacun des combattants, laissant échapper le fer
+qu'il tenait, se raidit dans une convulsion suprême.
+
+Un large flot de sang écumait autour d'eux.
+
+-- Oh! brave, brave La Mole! s'écria Marguerite, incapable de
+renfermer plus longtemps en elle son admiration. Ah! pardon, mille
+fois pardon de t'avoir soupçonné!
+
+Et ses yeux se remplirent de larmes.
+
+-- Hélas! hélas! murmura la duchesse, valeureux Annibal... Dites,
+dites, madame, avez-vous jamais vu deux plus intrépides lions?
+
+Et elle éclata en sanglots.
+
+-- Tudieu! les rudes coups! dit le capitaine en cherchant à
+étancher le sang qui coulait à flots... Holà! vous qui venez,
+venez plus vite!
+
+En effet, un homme, assis sur le devant d'une espèce de tombereau
+peint en rouge, apparaissait dans la brume du soir, chantant cette
+vieille chanson que lui avait sans doute rappelée le miracle du
+cimetière des Innocents:
+
+_Bel aubespin fleurissant,_
+_Verdissant,_
+__
+_Le long de ce beau rivage,_
+_Tu es vêtu, jusqu'au bas,_
+_Des longs bras_
+_D'une lambrusche sauvage._
+__
+_Le chantre rossignolet,_
+_Nouvelet,_
+__
+_Courtisant sa bien-aimée,_
+_Pour ses amours alléger,_
+_Vient loger_
+_Tous les ans sous la ramée._
+__
+_Or, vis, gentil aubespin,_
+_Vis sans fin;_
+__
+_Vis, sans que jamais tonnerre_
+_Ou la cognée, ou les vents,_
+_Ou le temps_
+_Te puissent ruer par..._
+
+_-- _Holà hé! répéta le capitaine, venez donc quand on vous
+appelle! Ne voyez-vous pas que ces gentilshommes ont besoin de
+secours?
+
+L'homme au chariot, dont l'extérieur repoussant et le visage rude
+formaient un contraste étrange avec la douce et bucolique chanson
+que nous venons de citer, arrêta alors son cheval, descendit, et
+se baissant sur les deux corps:
+
+-- Voilà de belles plaies, dit-il; mais j'en fais encore de
+meilleures.
+
+-- Qui donc êtes-vous? demanda Marguerite ressentant malgré elle
+une certaine terreur qu'elle n'avait pas la force de vaincre.
+
+-- Madame, répondit cet homme en s'inclinant jusqu'à terre, je
+suis maître Caboche, bourreau de la prévôté de Paris, et je venais
+accrocher à ce gibet des compagnons pour M. l'amiral.
+
+-- Eh bien, moi, je suis la reine de Navarre, répondit Marguerite;
+jetez là vos cadavres, étendez dans votre chariot les housses de
+nos chevaux, et ramenez doucement derrière nous ces deux
+gentilshommes au Louvre.
+
+
+
+XVII
+Le confrère de maître Ambroise Paré
+
+
+Le tombereau dans lequel on avait placé Coconnas et La Mole reprit
+la route de Paris, suivant dans l'ombre le groupe qui lui servait
+de guide. Il s'arrêta au Louvre; le conducteur reçut un riche
+salaire. On fit transporter les blessés chez M. le duc d'Alençon,
+et l'on envoya chercher maître Ambroise Paré.
+
+Lorsqu'il arriva, ni l'un ni l'autre n'avaient encore repris
+connaissance.
+
+La Mole était le moins maltraité des deux: le coup d'épée l'avait
+frappé au-dessous de l'aisselle droite, mais n'avait offensé aucun
+organe essentiel; quant à Coconnas, il avait le poumon traversé,
+et le souffle qui sortait par la blessure faisait vaciller la
+flamme d'une bougie.
+
+Maître Ambroise Paré ne répondait pas de Coconnas.
+
+Madame de Nevers était désespérée; c'était elle qui, confiante
+dans la force, dans l'adresse et le courage du Piémontais, avait
+empêché Marguerite de s'opposer au combat. Elle eût bien fait
+porter Coconnas à l'hôtel de Guise pour lui renouveler dans cette
+seconde occasion les soins de la première; mais d'un moment à
+l'autre son mari pouvait arriver de Rome, et trouver étrange
+l'installation d'un intrus dans le domicile conjugal.
+
+Pour cacher la cause des blessures, Marguerite avait fait porter
+les deux jeunes gens chez son frère, où l'un d'eux, d'ailleurs,
+était déjà installé, en disant que c'étaient deux gentilshommes
+qui s'étaient laissés choir de cheval pendant la promenade; mais
+la vérité fut divulguée par l'admiration du capitaine témoin du
+combat, et l'on sut bientôt à la cour que deux nouveaux raffinés
+venaient de naître au grand jour de la renommée.
+
+Soignés par le même chirurgien qui partageait ses soins entre eux,
+les deux blessés parcoururent les différentes phases de
+convalescence qui ressortaient du plus ou du moins de gravité de
+leurs blessures. La Mole, le moins grièvement atteint des deux,
+reprit le premier connaissance. Quant à Coconnas, une fièvre
+terrible s'était emparée de lui, et son retour à la vie fut
+signalé par tous les signes du plus affreux délire.
+
+Quoique enfermé dans la même chambre que Coconnas, La Mole, en
+reprenant connaissance, n'avait pas vu son compagnon, ou n'avait
+par aucun signe indiqué qu'il le vît. Coconnas tout au contraire,
+en rouvrant les yeux, les fixa sur La Mole, et cela avec une
+expression qui eût pu prouver que le sang que le Piémontais venait
+de perdre n'avait en rien diminué les passions de ce tempérament
+de feu.
+
+Coconnas pensa qu'il rêvait, et que dans son rêve il retrouvait
+l'ennemi que deux fois il croyait avoir tué; seulement le rêve se
+prolongeait outre mesure. Après avoir vu La Mole couché comme lui,
+pansé comme lui par le chirurgien, il vit La Mole se soulever sur
+ce lit, où lui-même était cloué encore par la fièvre, la faiblesse
+et la douleur, puis en descendre, puis marcher au bras du
+chirurgien, puis marcher avec une canne, puis enfin marcher tout
+seul.
+
+Coconnas, toujours en délire, regardait toutes ces différentes
+périodes de la convalescence de son compagnon d'un regard tantôt
+atone, tantôt furieux, mais toujours menaçant.
+
+Tout cela offrait, à l'esprit brûlant du Piémontais un mélange
+effrayant de fantastique et de réel. Pour lui, La Mole était mort,
+bien mort, et même plutôt deux fois qu'une, et cependant il
+reconnaissait l'ombre de ce La Mole couchée dans un lit pareil au
+sien; puis il vit, comme nous l'avons dit, l'ombre se lever, puis
+l'ombre marcher, et, chose effrayante, marcher vers son lit. Cette
+ombre, que Coconnas eût voulu fuir, fût-ce au fond des enfers,
+vint droit à lui et s'arrêta à son chevet, debout et le regardant;
+il y avait même dans ses traits un sentiment de douceur et de
+compassion que Coconnas prit pour l'expression d'une dérision
+infernale.
+
+Alors s'alluma, dans cet esprit, plus malade peut-être que le
+corps, une aveugle passion de vengeance. Coconnas n'eut plus
+qu'une préoccupation, celle de se procurer une arme quelconque,
+et, avec cette arme, de frapper ce corps ou cette ombre de La Mole
+qui le tourmentait si cruellement. Ses habits avaient été déposés
+sur une chaise, puis emportés; car, tout souillés de sang qu'ils
+étaient, on avait jugé à propos de les éloigner du blessé, mais on
+avait laissé sur la même chaise son poignard dont on ne supposait
+pas qu'avant longtemps il eût l'envie de se servir. Coconnas vit
+le poignard; pendant trois nuits, profitant du moment où La Mole
+dormait, il essaya d'étendre la main jusqu'à lui; trois fois la
+force lui manqua, et il s'évanouit. Enfin la quatrième nuit, il
+atteignit l'arme, la saisit du bout de ses doigts crispés, et, en
+poussant un gémissement arraché par la douleur, il la cacha sous
+son oreiller.
+
+Le lendemain, il vit quelque chose d'inouï jusque-là: l'ombre de
+La Mole, qui semblait chaque jour reprendre de nouvelles forces,
+tandis que lui, sans cesse occupé de la vision terrible, usait les
+siennes dans l'éternelle trame du complot qui devait l'en
+débarrasser; l'ombre de La Mole, devenue de plus en plus alerte,
+fit, d'un air pensif, deux ou trois tours dans la chambre; puis
+enfin, après avoir ajusté son manteau, ceint son épée, coiffé sa
+tête d'un feutre à larges bords, ouvrit la porte et sortit.
+
+Coconnas respira; il se crut débarrassé de son fantôme. Pendant
+deux ou trois heures son sang circula dans ses veines plus calme
+et plus rafraîchi qu'il n'avait jamais encore été depuis le moment
+du duel; un jour d'absence de La Mole eût rendu la connaissance à
+Coconnas, huit jours l'eussent guéri peut-être; malheureusement La
+Mole rentra au bout de deux heures.
+
+Cette rentrée fut pour le Piémontais un véritable coup de
+poignard, et, quoique La Mole ne rentrât point seul, Coconnas
+n'eut pas un regard pour son compagnon.
+
+Son compagnon méritait cependant bien qu'on le regardât.
+
+C'était un homme d'une quarantaine d'années, court, trapu,
+vigoureux, avec des cheveux noirs qui descendaient jusqu'aux
+sourcils, et une barbe noire qui, contre la mode du temps,
+couvrait tout le bas de son visage; mais le nouveau venu
+paraissait peu s'occuper de mode. Il avait une espèce de
+justaucorps de cuir tout maculé de taches brunes, de chausses
+sang-de-boeuf, un maillot rouge, de gros souliers de cuir montant
+au-dessus de la cheville, un bonnet de la même couleur que ses
+chausses, et la taille serrée par une large ceinture à laquelle
+pendait un couteau caché dans sa gaine.
+
+Cet étrange personnage, dont la présence semblait une anomalie
+dans le Louvre, jeta sur une chaise le manteau brun qui
+l'enveloppait, et s'approcha brutalement du lit de Coconnas, dont
+les yeux, comme par une fascination singulière, demeuraient
+constamment fixés sur La Mole, qui se tenait à distance. Il
+regarda le malade, et secouant la tête:
+
+-- Vous avez attendu bien tard, mon gentilhomme! dit-il.
+
+-- Je ne pouvais pas sortir plus tôt, dit La Mole.
+
+-- Eh! pardieu! il fallait m'envoyer chercher.
+
+-- Par qui?
+
+-- Ah! c'est vrai! J'oubliais où nous sommes. Je l'avais dit à ces
+dames; mais elles n'ont point voulu m'écouter. Si l'on avait suivi
+mes ordonnances, au lieu de s'en rapporter à celles de cet âne
+bâté que l'on nomme Ambroise Paré, vous seriez depuis longtemps en
+état ou de courir les aventures ensemble, ou de vous redonner un
+autre coup d'épée si c'était votre bon plaisir; enfin on verra.
+Entend-il raison, votre ami?
+
+-- Pas trop.
+
+-- Tirez la langue, mon gentilhomme. Coconnas tira la langue à La
+Mole en faisant une si affreuse grimace, que l'examinateur secoua
+une seconde fois la tête.
+
+-- Oh! oh! murmura-t-il, contraction des muscles. Il n'y a pas de
+temps à perdre. Ce soir même je vous enverrai une potion toute
+préparée qu'on lui fera prendre en trois fois, d'heure en heure:
+une fois à minuit, une fois à une heure, une fois à deux heures.
+
+-- Bien.
+
+-- Mais qui la lui fera prendre, cette potion?
+
+-- Moi.
+
+-- Vous-même?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous m'en donnez votre parole?
+
+-- Foi de gentilhomme!
+
+-- Et si quelque médecin voulait en soustraire la moindre partie
+pour la décomposer et voir de quels ingrédients elle est formée...
+
+-- Je la renverserais jusqu'à la dernière goutte.
+
+-- Foi de gentilhomme aussi?
+
+-- Je vous le jure.
+
+-- Par qui vous enverrai-je cette potion?
+
+-- Par qui vous voudrez.
+
+-- Mais mon envoyé...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Comment pénétrera-t-il jusqu'à vous?
+
+-- C'est prévu. Il dira qu'il vient de la part de M. René le
+parfumeur.
+
+-- Ce Florentin qui demeure sur le pont Saint-Michel?
+
+-- Justement. Il a ses entrées au Louvre à toute heure du jour et
+de la nuit. L'homme sourit.
+
+-- En effet, dit-il, c'est bien le moins que lui doive la reine
+mère. C'est dit, on viendra de la part de maître René le
+parfumeur. Je puis bien prendre son nom une fois: il a assez
+souvent, sans être patenté, exercé ma profession.
+
+-- Eh bien, dit La Mole, je compte donc sur vous?
+
+-- Comptez-y.
+
+-- Quant au paiement...
+
+-- Oh! nous réglerons cela avec le gentilhomme lui-même quand il
+sera sur pied.
+
+-- Et soyez tranquille, je crois qu'il sera en état de vous
+récompenser généreusement.
+
+-- Moi aussi, je crois. Mais, ajouta-t-il avec un singulier
+sourire, comme ce n'est pas l'habitude des gens qui ont affaire à
+moi d'être reconnaissants, cela ne m'étonnerait point qu'une fois
+sur ses pieds il oubliât ou plutôt ne se souciât point de se
+souvenir de moi.
+
+-- Bon! bon! dit La Mole en souriant à son tour; en ce cas je
+serai là pour lui en rafraîchir la mémoire.
+
+-- Allons, soit! dans deux heures vous aurez la potion.
+
+-- Au revoir.
+
+-- Vous dites?
+
+-- Au revoir. L'homme sourit.
+
+-- Moi, reprit-il, j'ai l'habitude de dire toujours adieu. Adieu
+donc, monsieur de la Mole; dans deux heures vous aurez votre
+potion. Vous entendez, elle doit être prise à minuit... en trois
+doses... d'heure en heure.
+
+Sur quoi il sourit, et La Mole resta seul avec Coconnas.
+
+Coconnas avait entendu toute cette conversation, mais n'y avait
+rien compris: un vain bruit de paroles, un vain cliquetis de mots
+étaient arrivés jusqu'à lui. De tout cet entretien, il n'avait
+retenu que le mot: Minuit.
+
+Il continua donc de suivre de son regard ardent La Mole, qui
+continua, lui, de demeurer dans la chambre, rêvant et se
+promenant.
+
+Le docteur inconnu tint parole, et à l'heure dite envoya la
+potion, que La Mole mit sur un petit réchaud d'argent. Puis, cette
+précaution prise, il se coucha.
+
+Cette action de La Mole donna un peu de repos à Coconnas; il
+essaya de fermer les yeux à son tour, mais son assoupissement
+fiévreux n'était qu'une suite de sa veille délirante. Le même
+fantôme qui le poursuivait le jour venait le relancer la nuit; à
+travers ses paupières arides, il continuait de voir La Mole
+toujours menaçant, puis une voix répétait à son oreille: Minuit!
+minuit! minuit!
+
+Tout à coup le timbre vibrant de l'horloge s'éveilla dans la nuit
+et frappa douze fois. Coconnas rouvrit ses yeux enflammés; le
+souffle ardent de sa poitrine dévorait ses lèvres arides; une soif
+inextinguible consumait son gosier embrasé; la petite lampe de
+nuit brûlait comme d'habitude, et à sa terne lueur faisait danser
+mille fantômes aux regards vacillants de Coconnas.
+
+Il vit alors, chose effrayante! La Mole descendre de son lit;
+puis, après avoir fait un tour ou deux dans sa chambre, comme fait
+l'épervier devant l'oiseau qu'il fascine, s'avancer jusqu'à lui en
+lui montrant le poing. Coconnas étendit la main vers son poignard,
+le saisit par le manche, et s'apprêta à éventrer son ennemi.
+
+La Mole approchait toujours.
+
+Coconnas murmurait:
+
+-- Ah! c'est toi, toi encore, toi toujours! Viens. Ah! tu me
+menaces, tu me montres le poing, tu souris! viens, viens! Ah! tu
+continues d'approcher tout doucement, pas à pas; viens, viens, que
+je te massacre!
+
+Et en effet, joignant le geste à cette sourde menace, au moment où
+La Mole se penchait vers lui, Coconnas fit jaillir de dessous ses
+draps l'éclair d'une lame; mais l'effort que le Piémontais fit en
+se soulevant brisa ses forces: le bras étendu vers La Mole
+s'arrêta à moitié chemin, le poignard échappa à sa main débile, et
+le moribond retomba sur son oreiller.
+
+-- Allons, allons, murmura La Mole en soulevant doucement sa tête
+et en approchant une tasse de ses lèvres, buvez cela, mon pauvre
+camarade, car vous brûlez.
+
+C'était en effet une tasse que La Mole présentait à Coconnas, et
+que celui-ci avait prise pour ce poing menaçant dont s'était
+effarouché le cerveau vide du blessé.
+
+Mais, au contact velouté de la liqueur bienfaisante humectant ses
+lèvres et rafraîchissant sa poitrine, Coconnas reprit sa raison ou
+plutôt son instinct: il sentit se répandre en lui un bien-être
+comme jamais il n'en avait éprouvé; il ouvrit un oeil intelligent
+sur La Mole, qui le tenait entre ses bras et lui souriait, et, de
+cet oeil contracté naguère par une fureur sombre, une petite larme
+imperceptible roula sur sa joue ardente, qui la but avidement.
+
+-- Mordi! murmura Coconnas en se laissant aller sur son traversin,
+si j'en réchappe, monsieur de la Mole, vous serez mon ami.
+
+-- Et vous en réchapperez, mon camarade, dit La Mole, si vous
+voulez boire trois tasses comme celle que je viens de vous donner,
+et ne plus faire de vilains rêves.
+
+Une heure après, La Mole, constitué en garde-malade et obéissant
+ponctuellement aux ordonnances du docteur inconnu, se leva une
+seconde fois, versa une seconde portion de la liqueur dans une
+tasse, et porta cette tasse à Coconnas. Mais cette fois le
+Piémontais, au lieu de l'attendre le poignard à la main, le reçut
+les bras ouverts, et avala son breuvage avec délices, puis pour la
+première fois s'endormit avec tranquillité.
+
+La troisième tasse eut un effet non moins merveilleux. La poitrine
+du malade commença de laisser passer un souffle régulier, quoique
+haletant encore. Ses membres raidis se détendirent, une douce
+moiteur s'épandit à la surface de la peau brûlante; et lorsque le
+lendemain maître Ambroise Paré vint visiter le blessé, il sourit
+avec satisfaction en disant:
+
+-- À partir de ce moment je réponds de M. de Coconnas, et ce ne
+sera pas une des moins belles cures que j'aurai faites.
+
+Il résulta de cette scène moitié dramatique, moitié burlesque,
+mais qui ne manquait pas au fond d'une certaine poésie
+attendrissante, eu égard aux moeurs farouches de Coconnas, que
+l'amitié des deux gentilshommes, commencée à l'auberge de la
+Belle-Étoile, et violemment interrompue par les événements de la
+nuit de la Saint-Barthélemy, reprit dès lors avec une nouvelle
+vigueur, et dépassa bientôt celles d'Oreste et de Pylade de cinq
+coups d'épée et d'un coup de pistolet répartis sur leurs deux
+corps.
+
+Quoi qu'il en soit, blessures vieilles et nouvelles, profondes et
+légères, se trouvèrent enfin en voie de guérison.
+
+La Mole, fidèle à sa mission de garde-malade, ne voulut point
+quitter la chambre que Coconnas ne fût entièrement guéri. Il le
+souleva dans son lit tant que sa faiblesse l'y enchaîna, l'aida à
+marcher quand il commença de se soutenir, enfin eut pour lui tous
+les soins qui ressortaient de sa nature douce et aimante, et qui,
+secondés par la vigueur du Piémontais, amenèrent une convalescence
+plus rapide qu'on n'avait le droit de l'espérer.
+
+Cependant une seule et même pensée tourmentait les deux jeunes
+gens: chacun dans le délire de sa fièvre avait bien cru voir
+s'approcher de lui la femme qui remplissait tout son coeur; mais
+depuis que chacun avait repris connaissance, ni Marguerite ni
+madame de Nevers n'étaient certainement entrées dans la chambre.
+Au reste, cela se comprenait: l'une, femme du roi de Navarre,
+l'autre, belle-soeur du duc de Guise pouvaient-elles donner aux
+yeux de tous une marque si publique d'intérêt à deux simples
+gentilshommes? Non. C'était bien certainement la réponse que
+devaient se faire La Mole et Coconnas. Mais cette absence, qui
+tenait peut-être à un oubli total, n'en était pas moins
+douloureuse.
+
+Il est vrai que le gentilhomme qui avait assisté au combat était
+venu de temps en temps, et comme de son propre mouvement, demander
+des nouvelles des deux blessés. Il est vrai que Gillonne, pour son
+propre compte, en avait fait autant; mais La Mole n'avait point
+osé parler à l'une de Marguerite, et Coconnas n'avait point osé
+parler à l'autre de madame de Nevers.
+
+
+
+XVIII
+Les revenants
+
+
+Pendant quelque temps les deux jeunes gens gardèrent chacun de son
+côté le secret enfermé dans sa poitrine. Enfin, dans un jour
+d'expansion, la pensée qui les préoccupait seule déborda de leurs
+lèvres, et tous deux corroborèrent leur amitié par cette dernière
+preuve, sans laquelle il n'y a pas d'amitié, c'est-à-dire par une
+confiance entière.
+
+Ils étaient éperdument amoureux, l'un d'une princesse, l'autre
+d'une reine.
+
+Il y avait pour les deux pauvres soupirants quelque chose
+d'effrayant dans cette distance presque infranchissable qui les
+séparait de l'objet de leurs désirs. Et cependant l'espérance est
+un sentiment si profondément enraciné au coeur de l'homme, que,
+malgré la folie de leur espérance, ils espéraient.
+
+Tous deux, au reste, à mesure qu'ils revenaient à eux, soignaient
+fort leur visage. Chaque homme, même le plus indifférent aux
+avantages physiques, a, dans certaines circonstances, avec son
+miroir des conversations muettes, des signes d'intelligence, après
+lesquels il s'éloigne presque toujours de son confident, fort
+satisfait de l'entretien. Or, nos deux jeunes gens n'étaient point
+de ceux à qui leurs miroirs devaient donner de trop rudes avis. La
+Mole, mince, pâle et élégant, avait la beauté de la distinction;
+Coconnas, vigoureux, bien découplé, haut en couleur, avait la
+beauté de la force. Il y avait même plus: pour ce dernier, la
+maladie avait été un avantage. Il avait maigri, il avait pâli;
+enfin, la fameuse balafre qui lui avait jadis donné tant de tracas
+par ses rapports prismatiques avec l'arc-en-ciel avait disparu,
+annonçant probablement, comme le phénomène postdiluvien, une
+longue suite de jours purs et de nuits sereines.
+
+Au reste les soins les plus délicats continuaient d'entourer les
+deux blessés; le jour où chacun d'eux avait pu se lever, il avait
+trouvé une robe de chambre sur le fauteuil le plus proche de son
+lit; le jour où il avait pu se vêtir, un habillement complet. Il y
+a plus, dans la poche de chaque pourpoint il y avait une bourse
+largement fournie, que chacun d'eux ne garda, bien entendu, que
+pour la rendre en temps et lieu au protecteur inconnu qui veillait
+sur lui.
+
+Ce protecteur inconnu ne pouvait être le prince chez lequel
+logeaient les deux jeunes gens, car ce prince, non seulement
+n'était pas monté une seule fois chez eux pour les voir, mais
+encore n'avait pas fait demander de leurs nouvelles.
+
+Un vague espoir disait tout bas à chaque coeur que ce protecteur
+inconnu était la femme qu'il aimait.
+
+Aussi les deux blessés attendaient-ils avec une impatience sans
+égale le moment de leur sortie. La Mole, plus fort et mieux guéri
+que Coconnas, aurait pu opérer la sienne depuis longtemps; mais
+une espèce de convention tacite le liait au sort de son ami. Il
+était convenu que leur première sortie serait consacrée à trois
+visites.
+
+La première, au docteur inconnu dont le breuvage velouté avait
+opéré sur la poitrine enflammée de Coconnas une si notable
+amélioration.
+
+La seconde, à l'hôtel de défunt maître La Hurière, où chacun d'eux
+avait laissé valise et cheval.
+
+La troisième, au Florentin René, lequel, joignant à son titre de
+parfumeur celui de magicien, vendait non seulement des cosmétiques
+et des poisons, mais encore composait des philtres et rendait des
+oracles.
+
+Enfin, après deux mois passés de convalescence et de réclusion, ce
+jour tant attendu arriva.
+
+Nous avons dit de réclusion, c'est le mot qui convient, car
+plusieurs fois, dans leur impatience, ils avaient voulu hâter ce
+jour; mais une sentinelle placée à la porte leur avait constamment
+barré le passage, et ils avaient appris qu'ils ne sortiraient que
+sur un _exeat_ de maître Ambroise Paré.
+
+Or, un jour, l'habile chirurgien ayant reconnu que les deux
+malades étaient, sinon complètement guéris, du moins en voie de
+complète guérison, avait donné cet _exeat_, et vers les deux
+heures de l'après-midi, par une de ces belles journées d'automne,
+comme Paris en offre parfois à ses habitants étonnés qui ont déjà
+fait provision de résignation pour l'hiver, les deux amis, appuyés
+au bras l'un de l'autre, mirent le pied hors du Louvre.
+
+La Mole, qui avait retrouvé avec grand plaisir sur un fauteuil le
+fameux manteau cerise qu'il avait plié avec tant de soin avant le
+combat, s'était constitué le guide de Coconnas, et Coconnas se
+laissait guider sans résistance et même sans réflexion. Il savait
+que son ami le conduisait chez le docteur inconnu dont la potion,
+non patentée, l'avait guéri en une seule nuit, quand toutes les
+drogues de maître Ambroise Paré le tuaient lentement. Il avait
+fait deux parts de l'argent renfermé dans sa bourse, c'est-à-dire
+de deux cents nobles à la rose, et il en avait destiné cent à
+récompenser l'Esculape anonyme auquel il devait sa convalescence:
+Coconnas ne craignait pas la mort, mais Coconnas n'en était pas
+moins fort aise de vivre; aussi, comme on le voit, s'apprêtait-il
+à récompenser généreusement son sauveur.
+
+La Mole prit la rue de l'Astruce, la grande rue Saint Honoré, la
+rue des Prouvelles, et se trouva bientôt sur la place des Halles.
+Près de l'ancienne fontaine et à l'endroit que l'on désigne
+aujourd'hui par le nom de _Carreau des Halles_, s'élevait une
+construction octogone en maçonnerie surmontée d'une vaste lanterne
+de bois, surmontée elle-même par un toit pointu, au sommet duquel
+grinçait une girouette. Cette lanterne de bois offrait huit
+ouvertures que traversait, comme cette pièce héraldique qu'on
+appelle la _fasce_ traverse le champ du blason, une espèce de roue
+en bois, laquelle se divisait par le milieu, afin de prendre dans
+des échancrures taillées à cet effet la tête et les mains du
+condamné ou des condamnés que l'on exposait à l'une ou l'autre, ou
+à plusieurs de ces huit ouvertures.
+
+Cette construction étrange, qui n'avait son analogue dans aucune
+des constructions environnantes, s'appelait le pilori.
+
+Une maison informe, bossue, éraillée, borgne et boiteuse, au toit
+taché de mousse comme la peau d'un lépreux, avait, pareille à un
+champignon, poussé au pied de cette espèce de tour.
+
+Cette maison était celle du bourreau.
+
+Un homme était exposé et tirait la langue aux passants; c'était un
+des voleurs qui avaient exercé autour du gibet de Montfaucon, et
+qui avait par hasard été arrêté dans l'exercice de ses fonctions.
+
+Coconnas crut que son ami l'amenait voir ce curieux spectacle; il
+se mêla à la foule des amateurs qui répondaient aux grimaces du
+patient par des vociférations et des huées.
+
+Coconnas était naturellement cruel, et ce spectacle l'amusa fort;
+seulement, il eût voulu qu'au lieu des huées et des vociférations,
+ce fussent des pierres que l'on jetât au condamné assez insolent
+pour tirer la langue aux nobles seigneurs qui lui faisaient
+l'honneur de le visiter.
+
+Aussi, lorsque la lanterne mouvante tourna sur sa base pour faire
+jouir une autre partie de la place de la vue du patient, et que la
+foule suivit le mouvement de la lanterne, Coconnas voulut-il
+suivre le mouvement de la foule, mais La Mole l'arrêta en lui
+disant à demi-voix:
+
+-- Ce n'est point pour cela que nous sommes venus ici.
+
+-- Et pourquoi donc sommes-nous venus, alors? demanda Coconnas.
+
+-- Tu vas le voir, répondit La Mole. Les deux amis se tutoyaient
+depuis le lendemain de cette fameuse nuit où Coconnas avait voulu
+éventrer La Mole. Et La Mole conduisit Coconnas droit à la petite
+fenêtre de cette maison adossée à la tour et sur l'appui de
+laquelle se tenait un homme accoudé.
+
+-- Ah! ah! c'est vous, Messeigneurs! dit l'homme en soulevant son
+bonnet sang-de-boeuf et en découvrant sa tête aux cheveux noirs et
+épais descendant jusqu'à ses sourcils, soyez les bienvenus.
+
+-- Quel est cet homme? demanda Coconnas cherchant à rappeler ses
+souvenirs, car il lui sembla avoir vu cette tête-là pendant un des
+moments de sa fièvre.
+
+-- Ton sauveur, mon cher ami, dit La Mole, celui qui t'a apporté
+au Louvre cette boisson rafraîchissante qui t'a fait tant de bien.
+
+-- Oh! oh! fit Coconnas; en ce cas, mon ami... Et il lui tendit la
+main. Mais l'homme, au lieu de correspondre à cette avance par un
+geste pareil, se redressa, et, en se redressant, s'éloigna des
+deux amis de toute la distance qu'occupait la courbe de son corps.
+
+-- Monsieur, dit-il à Coconnas, merci de l'honneur que vous voulez
+bien me faire; mais il est probable que si vous me connaissiez
+vous ne me le feriez pas.
+
+-- Ma foi, dit Coconnas, je déclare que quand vous seriez le
+diable je me tiens pour votre obligé, car sans vous je serais mort
+à cette heure.
+
+-- Je ne suis pas tout à fait le diable, répondit l'homme au
+bonnet rouge; mais souvent beaucoup aimeraient mieux voir le
+diable que de me voir.
+
+-- Qui êtes-vous donc? demanda Coconnas.
+
+-- Monsieur, répondit l'homme, je suis maître Caboche, bourreau de
+la prévôté de Paris! ...
+
+-- Ah! ... fit Coconnas en retirant sa main.
+
+-- Vous voyez bien! dit maître Caboche.
+
+-- Non pas! je toucherai votre main, ou le diable m'emporte!
+Étendez-la...
+
+-- En vérité?
+
+-- Toute grande.
+
+-- Voici!
+
+-- Plus grande... encore... bien! ... Et Coconnas prit dans sa
+poche la poignée d'or préparée pour son médecin anonyme et la
+déposa dans la main du bourreau.
+
+-- J'aurais mieux aimé votre main seule, dit maître Caboche en
+secouant la tête, car je ne manque pas d'or; mais de mains qui
+touchent la mienne, tout au contraire, j'en chôme fort. N'importe!
+Dieu vous bénisse, mon gentilhomme.
+
+-- Ainsi donc, mon ami, dit Coconnas regardant avec curiosité le
+bourreau, c'est vous qui donnez la gêne, qui rouez, qui écartelez,
+qui coupez les têtes, qui brisez les os. Ah! ah! je suis bien aise
+d'avoir fait votre connaissance.
+
+-- Monsieur, dit maître Caboche, je ne fais pas tout moi-même;
+car, ainsi que vous avez vos laquais, vous autres seigneurs, pour
+faire ce que vous ne voulez pas faire, moi j'ai mes aides, qui
+font la grosse besogne et qui expédient les manants. Seulement,
+quand par hasard j'ai affaire à des gentilshommes, comme vous et
+votre compagnon par exemple, oh! alors c'est autre chose, et je me
+fais un honneur de m'acquitter moi-même de tous les détails de
+l'exécution, depuis le premier jusqu'au dernier, c'est-à-dire la
+question jusqu'au décollement.
+
+Coconnas sentit malgré lui courir un frisson dans ses veines,
+comme si le coin brutal pressait ses jambes et comme si le fil de
+l'acier effleurait son cou. La Mole, sans se rendre compte de la
+cause, éprouva la même sensation.
+
+Mais Coconnas surmonta cette émotion dont il avait honte, et
+voulant prendre congé de maître Caboche par une dernière
+plaisanterie:
+
+-- Eh bien, maître! lui dit-il, je retiens votre parole quand ce
+sera mon tour de monter à la potence d'Enguerrand de Marigny ou
+sur l'échafaud de M. de Nemours, il n'y aura que vous qui me
+toucherez.
+
+-- Je vous le promets.
+
+-- Cette fois, dit Coconnas, voici ma main en gage que j'accepte
+votre promesse.
+
+Et il étendit vers le bourreau une main que le bourreau toucha
+timidement de la sienne, quoiqu'il fût visible qu'il eût grande
+envie de la toucher franchement.
+
+À ce simple attouchement, Coconnas pâlit légèrement, mais le même
+sourire demeura sur ses lèvres; tandis que La Mole, mal à l'aise,
+et voyant la foule tourner avec la lanterne et se rapprocher
+d'eux, le tirait par son manteau.
+
+Coconnas, qui, au fond, avait aussi grande envie que La Mole de
+mettre fin à cette scène dans laquelle, par la pente naturelle de
+son caractère, il s'était trouvé enfoncé plus qu'il n'eût voulu,
+fit un signe de tête et s'éloigna.
+
+-- Ma foi! dit La Mole quand lui et son compagnon furent arrivés à
+la croix du Trahoir, conviens que l'on respire mieux ici que sur
+la place des Halles?
+
+-- J'en conviens, dit Coconnas, mais je n'en suis pas moins fort
+aise d'avoir fait connaissance avec maître Caboche. Il est bon
+d'avoir des amis partout.
+
+-- Même à l'enseigne de la Belle-Étoile, dit La Mole en riant.
+
+-- Oh! pour le pauvre maître La Hurière, dit Coconnas, celui-là
+est mort et bien mort. J'ai vu la flamme de l'arquebuse, j'ai
+entendu le coup de la balle qui a résonné comme s'il eût frappé
+sur le bourdon de Notre-Dame, et je l'ai laissé étendu dans le
+ruisseau avec le sang qui lui sortait par le nez et par la bouche.
+En supposant que ce soit un ami, c'est un ami que nous avons dans
+l'autre monde.
+
+Tout en causant ainsi, les deux jeunes gens entrèrent dans la rue
+de l'Arbre-Sec et s'acheminèrent vers l'enseigne de la Belle-
+Étoile, qui continuait de grincer à la même place, offrant
+toujours au voyageur son âtre gastronomique et son appétissante
+légende.
+
+Coconnas et La Mole s'attendaient à trouver la maison désespérée,
+la veuve en deuil, et les marmitons un crêpe au bras; mais, à leur
+grand étonnement, ils trouvèrent la maison en pleine activité,
+madame La Hurière fort resplendissante, et les garçons plus joyeux
+que jamais.
+
+-- Oh! l'infidèle! dit La Mole, elle se sera remariée! Puis
+s'adressant à la nouvelle Artémise:
+
+-- Madame, lui dit-il, nous sommes deux gentilshommes de la
+connaissance de ce pauvre M. La Hurière. Nous avons laissé ici
+deux chevaux et deux valises que nous venons réclamer.
+
+-- Messieurs, répondit la maîtresse de la maison après avoir
+essayé de rappeler ses souvenirs, comme je n'ai pas l'honneur de
+vous reconnaître, je vais, si vous le voulez bien, appeler mon
+mari... Grégoire, faites venir votre maître.
+
+Grégoire passa de la première cuisine, qui était le pandémonium
+général, dans la seconde, qui était le laboratoire où se
+confectionnaient les plats que maître La Hurière, de son vivant,
+jugeait dignes d'être préparés par ses savantes mains.
+
+-- Le diable m'emporte, murmura Coconnas, si cela ne me fait pas
+de la peine de voir cette maison si gaie quand elle devrait être
+si triste! Pauvre La Hurière, va!
+
+-- Il a voulu me tuer, dit La Mole, mais je lui pardonne de grand
+coeur.
+
+La Mole avait à peine prononcé ces paroles, qu'un homme apparut
+tenant à la main une casserole au fond de laquelle il faisait
+roussir des oignons qu'il tournait avec une cuiller de bois.
+
+La Mole et Coconnas jetèrent un cri de surprise. À ce cri l'homme
+releva la tête, et, répondant par un cri pareil, laissa échapper
+sa casserole, ne conservant à la main que sa cuiller de bois.
+
+-- _In nomine Patris_, dit l'homme en agitant sa cuiller comme il
+eût fait d'un goupillon, _et Filii, et Spiritus sancti..._
+
+_-- _Maître La Hurière! s'écrièrent les jeunes gens.
+
+-- Messieurs de Coconnas et de la Mole! dit La Hurière.
+
+-- Vous n'êtes donc pas mort? fit Coconnas.
+
+-- Mais vous êtes donc vivants? demanda l'hôte.
+
+-- Je vous ai vu tomber, cependant, dit Coconnas; j'ai entendu le
+bruit de la balle qui vous cassait quelque chose, je ne sais pas
+quoi. Je vous ai laissé couché dans le ruisseau, perdant le sang
+par le nez, par la bouche et même par les yeux.
+
+-- Tout cela est vrai comme l'Évangile, monsieur de Coconnas.
+Mais, ce bruit que vous avez entendu, c'était celui de la balle
+frappant sur ma salade, sur laquelle, heureusement, elle s'est
+aplatie; mais le coup n'en a pas été moins rude, et la preuve,
+ajouta La Hurière en levant son bonnet et montrant sa tête pelée
+comme un genou, c'est que, comme vous le voyez, il ne m'en est pas
+resté un cheveu.
+
+Les deux jeunes gens éclatèrent de rire en voyant cette figure
+grotesque.
+
+-- Ah! ah! vous riez! dit La Hurière un peu rassuré, vous ne venez
+donc pas avec de mauvaises intentions?
+
+-- Et vous, maître La Hurière, vous êtes donc guéri de vos goûts
+belliqueux?
+
+-- Oui, ma foi, oui, messieurs; et maintenant...
+
+-- Eh bien? maintenant...
+
+-- Maintenant, j'ai fait voeu de ne plus voir d'autre feu que
+celui de ma cuisine.
+
+-- Bravo! dit Coconnas, voilà qui est prudent. Maintenant, ajouta
+le Piémontais, nous avons laissé dans vos écuries deux chevaux, et
+dans vos chambres deux valises.
+
+-- Ah diable! fit l'hôte se grattant l'oreille.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Deux chevaux, vous dites?
+
+-- Oui, dans l'écurie.
+
+-- Et deux valises?
+
+-- Oui, dans la chambre.
+
+-- C'est que, voyez-vous... vous m'aviez cru mort, n'est-ce pas?
+
+-- Certainement.
+
+-- Vous avouez que, puisque vous vous êtes trompés, je pouvais
+bien me tromper de mon côté.
+
+-- En nous croyant morts aussi? vous étiez parfaitement libre.
+
+-- Ah! voilà! ... c'est que, comme vous mouriez intestat...,
+continua maître La Hurière.
+
+-- Après?
+
+-- J'ai cru, j'ai eu tort, je le vois bien maintenant...
+
+-- Qu'avez-vous cru, voyons?
+
+-- J'ai cru que je pouvais hériter de vous.
+
+-- Ah! ah! firent les deux jeunes gens.
+
+-- Je n'en suis pas moins on ne peut plus satisfait que vous soyez
+vivants, messieurs.
+
+-- De sorte que vous avez vendu nos chevaux? dit Coconnas.
+
+-- Hélas! dit La Hurière.
+
+-- Et nos valises? continua La Mole.
+
+-- Oh! les valises! non..., s'écria La Hurière, mais seulement ce
+qu'il y avait dedans.
+
+-- Dis donc, La Mole, reprit Coconnas, voilà, ce me semble, un
+hardi coquin... Si nous l'étripions?
+
+Cette menace parut faire un grand effet sur maître La Hurière, qui
+hasarda ces paroles:
+
+-- Mais, messieurs, on peut s'arranger, ce me semble.
+
+-- Écoute, dit La Mole, c'est moi qui ai le plus à me plaindre de
+toi.
+
+-- Certainement, monsieur le comte, car je me rappelle que, dans
+un moment de folie, j'ai eu l'audace de vous menacer.
+
+-- Oui, d'une balle qui m'est passée à deux pouces au-dessus de la
+tête.
+
+-- Vous croyez?
+
+-- J'en suis sûr.
+
+-- Si vous en êtes sûr, monsieur de la Mole, dit La Hurière en
+ramassant sa casserole d'un air innocent, je suis trop votre
+serviteur pour vous démentir.
+
+-- Eh bien, dit La Mole, pour ma part, je ne te réclame rien.
+
+-- Comment, mon gentilhomme! ...
+
+-- Si ce n'est...
+
+-- Aïe! aïe! ... fit La Hurière.
+
+-- Si ce n'est un dîner pour moi et mes amis toutes les fois que
+je me trouverai dans ton quartier.
+
+-- Comment donc! s'écria La Hurière ravi, à vos ordres, mon
+gentilhomme, à vos ordres!
+
+-- Ainsi, c'est chose convenue?
+
+-- De grand coeur... Et vous, monsieur de Coconnas, continua
+l'hôte, souscrivez-vous au marché?
+
+-- Oui; mais, comme mon ami, j'y mets une petite condition.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que vous rendrez à M. de La Mole les cinquante écus que
+je lui dois et que je vous ai confiés.
+
+-- À moi, monsieur! Et quand cela?
+
+-- Un quart d'heure avant que vous vendissiez mon cheval et ma
+valise. La Hurière fit un signe d'intelligence.
+
+-- Ah! je comprends! dit-il.
+
+Et il s'avança vers une armoire, en tira, l'un après l'autre,
+cinquante écus qu'il apporta à La Mole.
+
+-- Bien, monsieur, dit le gentilhomme, bien! servez-nous une
+omelette. Les cinquante écus seront pour M. Grégoire.
+
+-- Oh! s'écria La Hurière, en vérité, mes gentilshommes, vous êtes
+des coeurs de princes, et vous pouvez compter sur moi à la vie et
+à la mort.
+
+-- En ce cas, dit Coconnas, faites-nous l'omelette demandée, et
+n'y épargnez ni le beurre ni le lard. Puis se retournant vers la
+pendule:
+
+-- Ma foi, tu as raison, La Mole, dit-il. Nous avons encore trois
+heures à attendre, autant donc les passer ici qu'ailleurs.
+D'autant plus que, si je ne me trompe, nous sommes ici presque à
+moitié chemin du pont Saint-Michel.
+
+Et les deux jeunes gens allèrent reprendre à table et dans la
+petite pièce du fond la même place qu'ils occupaient pendant cette
+fameuse soirée du 24 août 1572, pendant laquelle Coconnas avait
+proposé à La Mole de jouer l'un contre l'autre la première
+maîtresse qu'ils auraient.
+
+Avouons, à l'honneur de la moralité des deux jeunes gens, que ni
+l'un ni l'autre n'eut l'idée de faire à son compagnon ce soir-là
+pareille proposition.
+
+
+
+XIX
+Le logis de maître René, le parfumeur de la reine mère
+
+
+À l'époque où se passe l'histoire que nous racontons à nos
+lecteurs, il n'existait, pour passer d'une partie de la ville à
+l'autre, que cinq ponts, les uns de pierre, les autres de bois;
+encore ces cinq ponts aboutissaient-ils à la Cité. C'étaient le
+pont des Meuniers, le Pont-au-Change, le pont Notre-Dame, le
+Petit-Pont et le pont Saint-Michel.
+
+Aux autres endroits où la circulation était nécessaire, des bacs
+étaient établis, et tant bien que mal remplaçaient les ponts.
+
+Ces cinq ponts étaient garnis de maisons, comme l'est encore
+aujourd'hui le Ponte-Vecchio à Florence.
+
+Parmi ces cinq ponts, qui chacun ont leur histoire, nous nous
+occuperons particulièrement, pour le moment, du pont Saint-Michel.
+
+Le pont Saint-Michel avait été bâti en pierres en 1373: malgré son
+apparente solidité, un débordement de la Seine le renversa en
+partie le 31 janvier 1408; en 1416, il avait été reconstruit en
+bois; mais pendant la nuit du 16 décembre 1547 il avait été
+emporté de nouveau; vers 1550, c'est-à-dire vingt-deux ans avant
+l'époque où nous sommes arrivés, on le reconstruisit en bois, et,
+quoiqu'on eût déjà eu besoin de le réparer, il passait pour assez
+solide.
+
+Au milieu des maisons qui bordaient la ligne du pont, faisant face
+au petit îlot sur lequel avaient été brûlés les Templiers, et où
+pose aujourd'hui le terre-plein du Pont-Neuf, on remarquait une
+maison à panneaux de bois sur laquelle un large toit s'abaissait
+comme la paupière d'un oeil immense. À la seule fenêtre qui
+s'ouvrît au premier étage, au-dessus d'une fenêtre et d'une porte
+de rez-de-chaussée hermétiquement fermée, transparaissait une
+lueur rougeâtre qui attirait les regards des passants sur la
+façade basse, large, peinte en bleu avec de riches moulures
+dorées. Une espèce de frise, qui séparait le rez-de-chaussée du
+premier étage, représentait une foule de diables dans des
+attitudes plus grotesques les unes que les autres, et un large
+ruban, peint en bleu comme la façade, s'étendait entre la frise et
+la fenêtre du premier, avec cette inscription:
+
+_René, Florentin, parfumeur de Sa Majesté la reine mère._
+
+La porte de cette boutique, comme nous l'avons dit, était bien
+verrouillée; mais, mieux que par ses verrous, elle était défendue
+des attaques nocturnes par la réputation si effrayante de son
+locataire que les passants qui traversaient le pont à cet endroit
+le traversaient presque toujours en décrivant une courbe qui les
+rejetait vers l'autre rang de maisons, comme s'ils eussent redouté
+que l'odeur des parfums ne suât jusqu'à eux par la muraille.
+
+Il y avait plus: les voisins de droite et de gauche, craignant
+sans doute d'être compromis par le voisinage, avaient, depuis
+l'installation de maître René sur le pont Saint-Michel, déguerpi
+l'un et l'autre de leur logis, de sorte que les deux maisons
+attenantes à la maison de René étaient demeurées désertes et
+fermées. Cependant, malgré cette solitude et cet abandon, des
+passants attardés avaient vu jaillir, à travers les contrevents
+fermés de ces maisons vides, certains rayons de lumière, et
+assuraient avoir entendu certains bruits pareils à des plaintes,
+qui prouvaient que des êtres quelconques fréquentaient ces deux
+maisons; seulement on ignorait si ces êtres appartenaient à ce
+monde ou à l'autre.
+
+Il en résultait que les locataires des deux maisons attenantes aux
+deux maisons désertes se demandaient de temps en temps s'il ne
+serait pas prudent à eux de faire à leur tour comme leurs voisins
+avaient fait.
+
+C'était sans doute à ce privilège de terreur qui lui était
+publiquement acquis que maître René avait dû de conserver seul du
+feu après l'heure consacrée. Ni ronde ni guet n'eût osé d'ailleurs
+inquiéter un homme doublement cher à Sa Majesté, en sa qualité de
+compatriote et de parfumeur.
+
+Comme nous supposons que le lecteur cuirassé par le philosophisme
+du XVIIIe siècle ne croit plus ni à la magie ni aux magiciens,
+nous l'inviterons à entrer avec nous dans cette habitation qui, à
+cette époque de superstitieuse croyance, répandait autour d'elle
+un si profond effroi.
+
+La boutique du rez-de-chaussée est sombre et déserte à partir de
+huit heures du soir, moment auquel elle se ferme pour ne plus se
+rouvrir qu'assez avant quelquefois dans la journée du lendemain;
+c'est là que se fait la vente quotidienne des parfums, des
+onguents et des cosmétiques de tout genre que débite l'habile
+chimiste. Deux apprentis l'aident dans cette vente de détail, mais
+ils ne couchent pas dans la maison; ils couchent rue de la
+Calandre. Le soir, ils sortent un instant avant que la boutique
+soit fermée. Le matin, ils se promènent devant la porte jusqu'à ce
+que la boutique soit ouverte.
+
+Cette boutique du rez-de-chaussée est donc, comme nous l'avons
+dit, sombre et déserte.
+
+Dans cette boutique assez large et assez profonde, il y a deux
+portes, chacune donnant sur un escalier. Un des escaliers rampe
+dans la muraille même, et il est latéral: l'autre est extérieur et
+est visible du quai qu'on appelle aujourd'hui le quai des
+Augustins, et de la berge qu'on appelle aujourd'hui le quai des
+Orfèvres.
+
+Tous deux conduisent à la chambre du premier.
+
+Cette chambre est de la même grandeur que celle du rez-de-
+chaussée, seulement une tapisserie tendue dans le sens du pont la
+sépare en deux compartiments. Au fond du premier compartiment
+s'ouvre la porte donnant sur l'escalier extérieur. Sur la face
+latérale du second s'ouvre la porte de l'escalier secret;
+seulement cette porte est invisible, car elle est cachée par une
+haute armoire sculptée, scellée à elle par des crampons de fer, et
+qu'elle poussait en s'ouvrant. Catherine seule connaît avec René
+le secret de cette porte, c'est par là qu'elle monte et qu'elle
+descend; c'est l'oreille ou l'oeil posé contre cette armoire dans
+laquelle des trous sont ménagés, qu'elle écoute et qu'elle voit ce
+qui se passe dans la chambre.
+
+Deux autres portes parfaitement ostensibles s'offrent encore sur
+les côtés latéraux de ce second compartiment. L'une s'ouvre sur
+une petite chambre éclairée par le toit et qui n'a pour tout
+meuble qu'un vaste fourneau, des cornues, des alambics, des
+creusets: c'est le laboratoire de l'alchimiste. L'autre s'ouvre
+sur une cellule plus bizarre que le reste de l'appartement, car
+elle n'est point éclairée du tout, car elle n'a ni tapis ni
+meubles, mais seulement une sorte d'autel de pierre.
+
+Le parquet est une dalle inclinée du centre aux extrémités, et aux
+extrémités court au pied du mur une espèce de rigole aboutissant à
+un entonnoir par l'orifice duquel on voit couler l'eau sombre de
+la Seine. À des clous enfoncés dans la muraille sont suspendus des
+instruments de forme bizarre, tous aigus ou tranchants; la pointe
+en est fine comme celle d'une aiguille, le fil en est tranchant
+comme celui d'un rasoir; les uns brillent comme des miroirs; les
+autres, au contraire, sont d'un gris mat ou d'un bleu sombre.
+
+Dans un coin, deux poules noires se débattent, attachées l'une à
+l'autre par la patte, c'est le sanctuaire de l'augure.
+
+Revenons à la chambre du milieu, à la chambre aux deux
+compartiments.
+
+C'est là qu'est introduit le vulgaire des consultants; c'est là
+que les ibis égyptiens, les momies aux bandelettes dorées, le
+crocodile bâillant au plafond, les têtes de mort aux yeux vides et
+aux dents branlantes, enfin les bouquins poudreux vénérablement
+rongés par les rats, offrent à l'oeil du visiteur le pêle-mêle
+d'où résultent les émotions diverses qui empêchent la pensée de
+suivre son droit chemin. Derrière le rideau sont des fioles, des
+boîtes particulières, des amphores à l'aspect sinistre; tout cela
+est éclairé par deux petites lampes d'argent exactement pareilles,
+qui semblent enlevées à quelque autel de Santa-Maria-Novella ou de
+l'église Dei Servi de Florence, et qui, brûlant une huile
+parfumée, jettent leur clarté jaunâtre du haut de la voûte sombre
+où chacune est suspendue par trois chaînettes noircies.
+
+René, seul et les bras croisés, se promène à grands pas dans le
+second compartiment de la chambre du milieu, en secouant la tête.
+Après une méditation longue et douloureuse, il s'arrête devant un
+sablier.
+
+-- Ah! ah! dit-il, j'ai oublié de le retourner, et voilà que
+depuis longtemps peut-être tout le sable est passé.
+
+Alors, regardant la lune qui se dégage à grand-peine d'un grand
+nuage noir qui semble peser sur la pointe du clocher de Notre-
+Dame:
+
+-- Neuf heures, dit-il. Si elle vient, elle viendra comme
+d'habitude, dans une heure ou une heure et demie; il y aura donc
+temps pour tout.
+
+En ce moment on entendit quelque bruit sur le pont. René appliqua
+son oreille à l'orifice d'un long tuyau dont l'autre extrémité
+allait s'ouvrir sur la rue, sous la forme d'une tête de Guivre.
+
+-- Non, dit-il, ce n'est ni _elle_, ni _elles._ Ce sont des pas
+d'hommes; ils s'arrêtent devant ma porte; ils viennent ici. En
+même temps trois coups secs retentirent. René descendit
+rapidement; cependant il se contenta d'appuyer son oreille contre
+la porte sans ouvrir encore. Les mêmes trois coups secs se
+renouvelèrent.
+
+-- Qui va là? demanda maître René.
+
+-- Est-il bien nécessaire de dire nos noms? demanda une voix.
+
+-- C'est indispensable, répondit René.
+
+-- En ce cas, je me nomme le comte Annibal de Coconnas, dit la
+même voix qui avait déjà parlé.
+
+-- Et moi, le comte Lerac de la Mole, dit une autre voix qui, pour
+la première fois, se faisait entendre.
+
+-- Attendez, attendez, messieurs, je suis à vous. Et en même temps
+René, tirant les verrous, enlevant les barres, ouvrit aux deux
+jeunes gens la porte qu'il se contenta de fermer à la clef; puis,
+les conduisant par l'escalier extérieur, il les introduisit dans
+le second compartiment. La Mole, en entrant, fit le signe de la
+croix sous son manteau; il était pâle, et sa main tremblait sans
+qu'il pût réprimer cette faiblesse. Coconnas regarda chaque chose
+l'une après l'autre, et trouvant au milieu de son examen la porte
+de la cellule, il voulut l'ouvrir.
+
+-- Permettez, mon gentilhomme, dit René de sa voix grave et en
+posant sa main sur celle de Coconnas, les visiteurs qui me font
+l'honneur d'entrer ici n'ont la jouissance que de cette partie de
+la chambre.
+
+-- Ah! c'est différent, reprit Coconnas; et, d'ailleurs, je sens
+que j'ai besoin de m'asseoir. Et il se laissa aller sur une
+chaise.
+
+Il se fit un instant de profond silence: maître René attendait que
+l'un ou l'autre des deux jeunes gens s'expliquât. Pendant ce
+temps, on entendait la respiration sifflante de Coconnas, encore
+mal guéri.
+
+-- Maître René, dit-il enfin, vous êtes un habile homme, dites-moi
+donc si je demeurerai estropié de ma blessure, c'est-à-dire si
+j'aurai toujours cette courte respiration qui m'empêche de monter
+à cheval, de faire des armes et de manger des omelettes au lard.
+
+René approcha son oreille de la poitrine de Coconnas, et écouta
+attentivement le jeu des poumons.
+
+-- Non, monsieur le comte, dit-il, vous guérirez.
+
+-- En vérité?
+
+-- Je vous l'affirme.
+
+-- Vous me faites plaisir. Il se fit un nouveau silence.
+
+-- Ne désirez-vous pas savoir encore autre chose, monsieur le
+comte?
+
+-- Si fait, dit Coconnas; je désire savoir si je suis
+véritablement amoureux.
+
+-- Vous l'êtes, dit René.
+
+-- Comment le savez-vous?
+
+-- Parce que vous le demandez.
+
+-- Mordi! je crois que vous avez raison. Mais de qui?
+
+-- De celle qui dit maintenant à tout propos le juron que vous
+venez de dire.
+
+-- En vérité, dit Coconnas stupéfait, maître René, vous êtes un
+habile homme. À ton tour, La Mole. La Mole rougit et demeura
+embarrassé.
+
+-- Eh! que diable! dit Coconnas, parle donc!
+
+-- Parlez, dit le Florentin.
+
+-- Moi, monsieur René, balbutia La Mole dont la voix se rassura
+peu à peu, je ne veux pas vous demander si je suis amoureux, car
+je sais que je le suis et ne m'en cache point; mais dites-moi si
+je serai aimé, car en vérité tout ce qui m'était d'abord un sujet
+d'espoir tourne maintenant contre moi.
+
+-- Vous n'avez peut-être pas fait tout ce qu'il faut faire pour
+cela.
+
+-- Qu'y a-t-il à faire, monsieur, qu'à prouver par son respect et
+son dévouement à la dame de ses pensées qu'elle est véritablement
+et profondément aimée?
+
+-- Vous savez, dit René, que ces démonstrations sont parfois bien
+insignifiantes.
+
+-- Alors, il faut désespérer?
+
+-- Non, alors il faut recourir à la science. Il y a dans la nature
+humaine des antipathies qu'on peut vaincre, des sympathies qu'on
+peut forcer. Le fer n'est pas l'aimant; mais en l'aimantant, à son
+tour il attire le fer.
+
+-- Sans doute, sans doute, murmura La Mole; mais je répugne à
+toutes ces conjurations.
+
+-- Ah! si vous répugnez, dit René, alors il ne fallait pas venir.
+
+-- Allons donc, allons donc, dit Coconnas, vas-tu faire l'enfant à
+présent? Monsieur René, pouvez-vous me faire voir le diable?
+
+-- Non, monsieur le comte.
+
+-- J'en suis fâché, j'avais deux mots à lui dire, et cela eût
+peut-être encouragé La Mole.
+
+-- Eh bien, soit! dit La Mole, abordons franchement la question.
+On m'a parlé de figures en cire modelées à la ressemblance de
+l'objet aimé. Est-ce un moyen?
+
+-- Infaillible.
+
+-- Et rien, dans cette expérience, ne peut porter atteinte à la
+vie ni à la santé de la personne qu'on aime?
+
+-- Rien.
+
+-- Essayons donc.
+
+-- Veux-tu que je commence? dit Coconnas.
+
+-- Non, dit La Mole, et, puisque me voilà engagé, j'irai jusqu'au
+bout.
+
+-- Désirez-vous beaucoup, ardemment, impérieusement savoir à quoi
+vous en tenir, monsieur de la Mole? demanda le Florentin.
+
+-- Oh! s'écria La Mole, j'en meurs, maître René. Au même instant
+on heurta doucement à la porte de la rue, si doucement que maître
+René entendit seul ce bruit, et encore parce qu'il s'y attendait
+sans doute. Il approcha sans affectation, et tout en faisant
+quelques questions oiseuses à La Mole, son oreille du tuyau et
+perçut quelques éclats de voix qui parurent le fixer.
+
+-- Résumez donc maintenant votre désir, dit-il, et appelez la
+personne que vous aimez.
+
+La Mole s'agenouilla comme s'il eût parlé à une divinité, et René,
+passant dans le premier compartiment, glissa sans bruit par
+l'escalier extérieur: un instant après des pas légers effleuraient
+le plancher de la boutique.
+
+La Mole, en se relevant, vit devant lui maître René; le Florentin
+tenait à la main une petite figurine de cire d'un travail assez
+médiocre; elle portait une couronne et un manteau.
+
+-- Voulez-vous toujours être aimé de votre royale maîtresse?
+demanda le parfumeur.
+
+-- Oui, dût-il m'en coûter la vie, dussé-je y perdre mon âme,
+répondit La Mole.
+
+-- C'est bien, dit le Florentin en prenant du bout des doigts
+quelques gouttes d'eau dans une aiguière et en les secouant sur la
+tête de la figurine en prononçant quelques mots latins.
+
+La Mole frissonna, il comprit qu'un sacrilège s'accomplissait.
+
+-- Que faites-vous? demanda-t-il.
+
+-- Je baptise cette petite figurine du nom de Marguerite.
+
+-- Mais dans quel but?
+
+-- Pour établir la sympathie. La Mole ouvrait la bouche pour
+l'empêcher d'aller plus avant, mais un regard railleur de Coconnas
+l'arrêta. René, qui avait vu le mouvement, attendit.
+
+-- Il faut la pleine et entière volonté, dit-il.
+
+-- Faites, répondit La Mole. René traça sur une petite banderole
+de papier rouge quelques caractères cabalistiques, les passa dans
+une aiguille d'acier, et avec cette aiguille, piqua la statuette
+au coeur. Chose étrange! à l'orifice de la blessure apparut une
+gouttelette de sang, puis il mit le feu au papier.
+
+La chaleur de l'aiguille fit fondre la cire autour d'elle et sécha
+la gouttelette de sang.
+
+-- Ainsi, dit René, par la force de la sympathie, votre amour
+percera et brûlera le coeur de la femme que vous aimez.
+
+Coconnas, en sa qualité d'esprit fort, riait dans sa moustache et
+raillait tout bas; mais La Mole, aimant et superstitieux, sentait
+une sueur glacée perler à la racine de ses cheveux.
+
+-- Et maintenant, dit René, appuyez vos lèvres sur les lèvres de
+la statuette en disant: «Marguerite, je t'aime; viens,
+Marguerite!»
+
+La Mole obéit. En ce moment on entendit ouvrir la porte de la
+seconde chambre, et des pas légers s'approchèrent. Coconnas,
+curieux et incrédule, tira son poignard, et craignant s'il tentait
+de soulever la tapisserie, que René ne lui fît la même observation
+que lorsqu'il voulut ouvrir la porte, fendit avec son poignard
+l'épaisse tapisserie, et, ayant appliqué son oeil à l'ouverture,
+poussa un cri d'étonnement auquel deux cris de femmes répondirent.
+
+-- Qu'y a-t-il? demanda La Mole prêt à laisser tomber la figurine
+de cire, que René lui reprit des mains.
+
+-- Il y a, reprit Coconnas, que la duchesse de Nevers et madame
+Marguerite sont là.
+
+-- Eh bien, incrédules! dit René avec un sourire austère, doutez-
+vous encore de la force de la sympathie?
+
+La Mole était resté pétrifié en apercevant sa reine. Coconnas
+avait eu un moment d'éblouissement en reconnaissant madame de
+Nevers. L'un se figura que les sorcelleries de maître René avaient
+évoqué le fantôme de Marguerite; l'autre, en voyant entrouverte
+encore la porte par laquelle les charmants fantômes étaient
+entrés, eut bientôt trouvé l'explication de ce prodige dans le
+monde vulgaire et matériel.
+
+Pendant que La Mole se signait et soupirait à fendre des quartiers
+de roc, Coconnas, qui avait eu tout le temps de se faire des
+questions philosophiques et de chasser l'esprit malin à l'aide de
+ce goupillon qu'on appelle l'incrédulité, Coconnas, voyant par
+l'ouverture du rideau fermé l'ébahissement de madame de Nevers et
+le sourire un peu caustique de Marguerite, jugea que le moment
+était décisif, et comprenant que l'on peut dire pour un ami ce que
+l'on n'ose dire pour soi-même, au lieu d'aller à madame de Nevers,
+il alla droit à Marguerite, et mettant un genou en terre à la
+façon dont était représenté, dans les parades de la foire, le
+grand Artaxerce, il s'écria d'une voix à laquelle le sifflement de
+sa blessure donnait un certain accent qui ne manquait pas de
+puissance:
+
+-- Madame, à l'instant même, sur la demande de mon ami le comte de
+la Mole, maître René évoquait votre ombre; or, à mon grand
+étonnement, votre ombre est apparue accompagnée d'un corps qui
+m'est bien cher et que je recommande à mon ami. Ombre de Sa
+Majesté la reine de Navarre, voulez-vous bien dire au corps de
+votre compagne de passer de l'autre côté du rideau?
+
+Marguerite se mit à rire et fit signe à Henriette qui passa de
+l'autre côté.
+
+-- La Mole, mon ami! dit Coconnas, sois éloquent comme Démosthène,
+comme Cicéron, comme M. le chancelier de l'Hospital; et songe
+qu'il y va de ma vie si tu ne persuades pas au corps de madame la
+duchesse de Nevers que je suis son plus dévoué, son plus obéissant
+et son plus fidèle serviteur.
+
+-- Mais..., balbutia La Mole.
+
+-- Fait ce que je te dis; et vous, maître René, veillez à ce que
+personne ne nous dérange.
+
+René fit ce que lui demandait Coconnas.
+
+-- Mordi! monsieur, dit Marguerite, vous êtes homme d'esprit. Je
+vous écoute; voyons, qu'avez-vous à me dire?
+
+-- J'ai à vous dire, madame, que l'ombre de mon ami, car c'est une
+ombre, et la preuve c'est qu'elle ne prononce pas le plus petit
+mot, j'ai donc à vous dire que cette ombre me supplie d'user de la
+faculté qu'ont les corps de parler intelligiblement pour vous
+dire: Belle ombre, le gentilhomme ainsi excorporé a perdu tout son
+corps et tout son souffle par la rigueur de vos yeux. Si vous
+étiez vous-même, je demanderais à maître René de m'abîmer dans
+quelque trou sulfureux plutôt que de tenir un pareil langage à la
+fille du roi Henri II, à la soeur du roi Charles IX, et à l'épouse
+du roi de Navarre. Mais les ombres sont dégagées de tout orgueil
+terrestre, et elles ne se fâchent pas quand on les aime. Or, priez
+votre corps, madame, d'aimer un peu l'âme de ce pauvre La Mole,
+âme en peine s'il en fut jamais; âme persécutée d'abord par
+l'amitié, qui lui a, à trois reprises, enfoncé plusieurs pouces de
+fer dans le ventre; âme brûlée par le feu de vos yeux, feu mille
+fois plus dévorant que tous les feux de l'enfer. Ayez donc pitié
+de cette pauvre âme, aimez un peu ce qui fut le beau La Mole, et
+si vous n'avez plus la parole, usez du geste, usez du sourire.
+C'est une âme fort intelligente que celle de mon ami, et elle
+comprendra tout. Usez-en, mordi! ou je passe mon épée au travers
+du corps de René, pour qu'en vertu du pouvoir qu'il a sur les
+ombres il force la vôtre, qu'il a déjà évoquée si à propos, de
+faire des choses peu séantes pour une ombre honnête comme vous me
+faites l'effet de l'être.
+
+À cette péroraison de Coconnas, qui s'était campé devant la reine
+en Énée descendant aux enfers, Marguerite ne put retenir un énorme
+éclat de rire, et, tout en gardant le silence qui convenait en
+pareille occasion à une ombre royale, elle tendit la main à
+Coconnas.
+
+Celui-ci la reçut délicatement dans la sienne, en appelant La
+Mole.
+
+-- Ombre de mon ami, s'écria-t-il, venez ici à l'instant même. La
+Mole, tout stupéfait et tout palpitant, obéit.
+
+-- C'est bien, dit Coconnas en le prenant par-derrière la tête;
+maintenant approchez la vapeur de votre beau visage brun de la
+blanche et vaporeuse main que voici.
+
+Et Coconnas, joignant le geste aux paroles, unit cette fine main à
+la bouche de La Mole, et les retint un instant respectueusement
+appuyées l'une sur l'autre, sans que la main essayât de se dégager
+de la douce étreinte.
+
+Marguerite n'avait pas cessé de sourire, mais madame de Nevers ne
+souriait pas, elle, encore tremblante de l'apparition inattendue
+des deux gentilshommes. Elle sentait augmenter son malaise de
+toute la fièvre d'une jalousie naissante, car il lui semblait que
+Coconnas n'eût pas dû oublier ainsi ses affaires pour celles des
+autres.
+
+La Mole vit la contraction de son sourcil, surprit l'éclair
+menaçant de ses yeux, et, malgré le trouble enivrant où la volupté
+lui conseillait de s'engourdir, il comprit le danger que courait
+son ami et devina ce qu'il devait tenter pour l'y soustraire.
+
+Se levant donc et laissant la main de Marguerite dans celle de
+Coconnas, il alla saisir celle de la duchesse de Nevers, et,
+mettant un genou en terre:
+
+-- Ô la plus belle, ô la plus adorable des femmes! dit-il, je
+parle des femmes vivantes, et non des ombres (et il adressa un
+regard et un sourire à Marguerite), permettez à une âme dégagée de
+son enveloppe grossière de réparer les absences d'un corps tout
+absorbé par une amitié matérielle. M. de Coconnas, que vous voyez,
+n'est qu'un homme, un homme d'une structure ferme et hardie, c'est
+une chair belle à voir peut-être, mais périssable comme toute
+chair: _Omnis caro fenum._ Bien que ce gentilhomme m'adresse du
+matin au soir les litanies les plus suppliantes à votre sujet,
+bien que vous l'ayez vu distribuer les plus rudes coups que l'on
+ait jamais fournis en France, ce champion si fort en éloquence
+près d'une ombre n'ose parler à une femme. C'est pour cela qu'il
+s'est adressé à l'ombre de la reine, en me chargeant, moi, de
+parler à votre beau corps, de vous dire qu'il dépose à vos pieds
+son coeur et son âme; qu'il demande à vos yeux divins de le
+regarder en pitié; à vos doigts roses et brûlants de l'appeler
+d'un signe; à votre voix vibrante et harmonieuse de lui dire de
+ces mots qu'on n'oublie pas; ou sinon, il m'a encore prié d'une
+chose, c'est, dans le cas où il ne pourrait vous attendrir, de lui
+passer, pour la seconde fois, mon épée, qui est une lame
+véritable, les épées n'ont d'ombre qu'au soleil, de lui passer,
+dis-je, pour la seconde fois, mon épée au travers du corps; car il
+ne saurait vivre si vous ne l'autorisez à vivre exclusivement pour
+vous.
+
+Autant Coconnas avait mis de verve et de pantalonnade dans son
+discours, autant La Mole venait de déployer de sensibilité, de
+puissance enivrante et de câline humilité dans sa supplique.
+
+Les yeux de Henriette se détournèrent de La Mole, qu'elle avait
+écouté tout le temps qu'il venait de parler, et se portèrent sur
+Coconnas pour voir si l'expression du visage du gentilhomme était
+en harmonie avec l'oraison amoureuse de son ami. Il paraît qu'elle
+en fut satisfaite, car rouge, haletante, vaincue, elle dit à
+Coconnas avec un sourire qui découvrait une double rangée de
+perles enchâssées dans du corail:
+
+-- Est-ce vrai?
+
+-- Mordi! s'écria Coconnas fasciné par ce regard, et brûlant des
+feux du même fluide, c'est vrai! ... Oh! oui, madame, c'est vrai,
+vrai sur votre vie, vrai sur ma mort!
+
+-- Alors; venez donc! dit Henriette en lui tendant la main avec un
+abandon qui trahissait la langueur de ses yeux.
+
+Coconnas jeta en l'air son toquet de velours et d'un bond fut près
+de la jeune femme, tandis que La Mole, rappelé de son côté par un
+geste de Marguerite, faisait avec son ami un chassé-croisé
+amoureux.
+
+En ce moment René apparut à la porte du fond.
+
+-- Silence! ... s'écria-t-il avec un accent qui éteignit toute
+cette flamme; silence!
+
+Et l'on entendit dans l'épaisseur de la muraille le frôlement du
+fer grinçant dans une serrure et le cri d'une porte roulant sur
+ses gonds.
+
+-- Mais, dit Marguerite fièrement, il me semble que personne n'a
+le droit d'entrer ici quand nous y sommes!
+
+-- Pas même la reine mère? murmura René à son oreille.
+
+Marguerite s'élança aussitôt par l'escalier extérieur, attirant La
+Mole après elle; Henriette et Coconnas, à demi enlacés,
+s'enfuirent sur leurs traces, tous quatre s'envolant comme
+s'envolent, au premier bruit indiscret, les oiseaux gracieux qu'on
+a vus se becqueter sur une branche en fleur.
+
+
+
+XX
+Les poules noires
+
+
+Il était temps que les deux couples disparussent. Catherine
+mettait la clef dans la serrure de la seconde porte au moment où
+Coconnas et madame de Nevers sortaient par l'issue du fond, et
+Catherine en entrant put entendre le craquement de l'escalier sous
+les pas des fugitifs.
+
+Elle jeta autour d'elle un regard inquisiteur, et arrêtant enfin
+son oeil soupçonneux sur René, qui se trouvait debout et incliné
+devant elle:
+
+-- Qui était là? demanda-t-elle.
+
+-- Des amants qui se sont contentés de ma parole quand je leur ai
+assuré qu'ils s'aimaient.
+
+-- Laissons cela, dit Catherine en haussant les épaules; n'y a-t-
+il plus personne ici?
+
+-- Personne que Votre Majesté et moi.
+
+-- Avez-vous fait ce que je vous ai dit?
+
+-- À propos des poules noires?
+
+-- Oui.
+
+-- Elles sont prêtes, madame.
+
+-- Ah! si vous étiez juif! murmura Catherine.
+
+-- Moi, juif, madame, pourquoi?
+
+-- Parce que vous pourriez lire les livres précieux qu'ont écrits
+les Hébreux sur les sacrifices. Je me suis fait traduire l'un
+d'eux, et j'ai vu que ce n'était ni dans le coeur ni dans le foie,
+comme les Romains, que les Hébreux cherchaient les présages:
+c'était dans la disposition du cerveau et dans la figuration des
+lettres qui y sont tracées par la main toute-puissante de la
+destinée.
+
+-- Oui, madame! je l'ai aussi entendu dire par un vieux rabbin de
+mes amis.
+
+-- Il y a, dit Catherine, des caractères ainsi dessinés qui
+ouvrent toute une voie prophétique; seulement les savants
+chaldéens recommandent...
+
+-- Recommandent... quoi? demanda René, voyant que la reine
+hésitait à continuer.
+
+-- Recommandent que l'expérience se fasse sur des cerveaux
+humains, comme étant plus développés et plus sympathiques à la
+volonté du consultant.
+
+-- Hélas! madame, dit René, Votre Majesté sait bien que c'est
+impossible!
+
+-- Difficile du moins, dit Catherine; car si nous avions su cela à
+la Saint-Barthélemy... hein, René! Quelle riche récolte! Le
+premier condamné... j'y songerai. En attendant, demeurons dans le
+cercle du possible... La chambre des sacrifices est-elle préparée?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Passons-y.
+
+René alluma une bougie faite d'éléments étranges et dont l'odeur,
+tantôt subtile et pénétrante, tantôt nauséabonde et fumeuse,
+révélait l'introduction de plusieurs matières: puis éclairant
+Catherine, il passa le premier dans la cellule.
+
+Catherine choisit elle-même parmi tous les instruments de
+sacrifice un couteau d'acier bleuissant, tandis que René allait
+chercher une des deux poules qui roulaient dans un coin leur oeil
+d'or inquiet.
+
+-- Comment procéderons-nous?
+
+-- Nous interrogerons le foie de l'une et le cerveau de l'autre.
+Si les deux expériences nous donnent les mêmes résultats, il
+faudra bien croire, surtout si ces résultats se combinent avec
+ceux précédemment obtenus.
+
+-- Par où commencerons-nous?
+
+-- Par l'expérience du foie.
+
+-- C'est bien, dit René. Et il attacha la poule sur le petit autel
+à deux anneaux placés aux deux extrémités, de manière que l'animal
+renversé sur le dos ne pouvait que se débattre sans bouger de
+place. Catherine lui ouvrit la poitrine d'un seul coup de couteau.
+
+La poule jeta trois cris, et expira après s'être assez longtemps
+débattue.
+
+-- Toujours trois cris, murmura Catherine, trois signes de mort.
+Puis elle ouvrit le corps.
+
+-- Et le foie pendant à gauche, continua-t-elle, toujours à
+gauche, triple mort suivie d'une déchéance. Sais-tu, René, que
+c'est effrayant?
+
+-- Il faut voir, madame, si les présages de la seconde victime
+coïncideront avec ceux de la première.
+
+René détacha le cadavre de la poule et le jeta dans un coin; puis
+il alla vers l'autre, qui, jugeant de son sort par celui de sa
+compagne, essaya de s'y soustraire en courant tout autour de la
+cellule, et qui enfin, se voyant prise dans un coin, s'envola par-
+dessus la tête de René, et s'en alla dans son vol éteindre la
+bougie magique que tenait à la main Catherine.
+
+-- Vous le voyez, René, dit la reine. C'est ainsi que s'éteindra
+notre race. La mort soufflera dessus et elle disparaîtra de la
+surface de la terre. Trois fils, cependant, trois fils! ...
+murmura-t-elle tristement.
+
+René lui prit des mains la bougie éteinte et alla la rallumer dans
+la pièce à côté. Quand il revint, il vit la poule qui s'était
+fourré la tête dans l'entonnoir.
+
+-- Cette fois, dit Catherine, j'éviterai les cris, car je lui
+trancherai la tête d'un seul coup.
+
+Et en effet, lorsque la poule fut attachée, Catherine, comme elle
+l'avait dit, d'un seul coup lui trancha la tête. Mais dans la
+convulsion suprême, le bec s'ouvrit trois fois et se rejoignit
+pour ne plus se rouvrir.
+
+-- Vois-tu! dit Catherine épouvantée. À défaut de trois cris,
+trois soupirs. Trois, toujours trois. Ils mourront tous les trois.
+Toutes ces âmes, avant de partir, comptent et appellent jusqu'à
+trois. Voyons maintenant les signes de la tête.
+
+Alors Catherine abattit la crête pâlie de l'animal, ouvrit avec
+précaution le crâne, et le séparant de manière à laisser à
+découvert les lobes du cerveau, elle essaya de trouver la forme
+d'une lettre quelconque sur les sinuosités sanglantes que trace la
+division de la pulpe cérébrale.
+
+-- Toujours, s'écria-t-elle en frappant dans ses deux mains,
+toujours! et cette fois le pronostic est plus clair que jamais.
+Viens et regarde.
+
+René s'approcha.
+
+-- Quelle est cette lettre? lui demanda Catherine en lui désignant
+un signe.
+
+-- Un H, répondit René.
+
+-- Combien de fois répété? René compta.
+
+-- Quatre, dit-il.
+
+-- Eh bien, eh bien, est-ce cela? Je le vois, c'est-à-dire Henri
+IV. Oh! gronda-t-elle en jetant le couteau, je suis maudite dans
+ma postérité.
+
+C'était une effrayante figure que celle de cette femme pâle comme
+un cadavre, éclairée par la lugubre lumière et crispant ses mains
+sanglantes.
+
+-- Il régnera, dit-elle, avec un soupir de désespoir, il régnera!
+
+-- Il régnera, répéta René enseveli dans une rêverie profonde.
+
+Cependant, bientôt cette expression sombre s'effaça des traits de
+Catherine à la lumière d'une pensée qui semblait éclore au fond de
+son cerveau.
+
+-- René, dit-elle en étendant la main vers le Florentin sans
+détourner sa tête inclinée sur sa poitrine, René, n'y a-t-il pas
+une terrible histoire d'un médecin de Pérouse qui, du même coup, à
+l'aide d'une pommade, a empoisonné sa fille et l'amant de sa
+fille?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Cet amant, c'était? continua Catherine toujours pensive.
+
+-- C'était le roi Ladislas, madame.
+
+-- Ah! oui, c'est vrai! murmura-t-elle. Avez-vous quelques détails
+sur cette histoire?
+
+-- Je possède un vieux livre qui en traite, répondit René.
+
+-- Eh bien, passons dans l'autre chambre, vous me le prêterez.
+
+Tous deux quittèrent alors la cellule, dont René ferma la porte
+derrière lui.
+
+-- Votre Majesté me donne-t-elle d'autres ordres pour de nouveaux
+sacrifices? demanda le Florentin.
+
+-- Non, René, non! je suis pour le moment suffisamment convaincue.
+Nous attendrons que nous puissions nous procurer la tête de
+quelque condamné, et le jour de l'exécution tu en traiteras avec
+le bourreau.
+
+René s'inclina en signe d'assentiment, puis il s'approcha, sa
+bougie à la main, des rayons où étaient rangés les livres, monta
+sur une chaise, en prit un et le donna à la reine.
+
+Catherine l'ouvrit.
+
+-- Qu'est-ce que cela? dit-elle. «De la manière d'élever et de
+nourrir les tiercelets, les faucons et le gerfauts pour qu'ils
+soient braves, vaillants et toujours prêts au vol.»
+
+-- Ah! pardon, madame, je me trompe! Ceci est un traité de vénerie
+fait par un savant Lucquois pour le fameux Castruccio Castracani.
+Il était placé à côté de l'autre, relié de la même façon. Je me
+suis trompé. C'est d'ailleurs un livre très précieux; il n'en
+existe que trois exemplaires au monde: un qui appartient à la
+bibliothèque de Venise, l'autre qui avait été acheté par votre
+aïeul Laurent, et qui a été offert par Pierre de Médicis au roi
+Charles VIII, lors de son passage à Florence, et le troisième que
+voici.
+
+-- Je le vénère, dit Catherine, à cause de sa rareté; mais n'en
+ayant pas besoin, je vous le rends.
+
+Et elle tendit la main droite vers René pour recevoir l'autre,
+tandis que de la main gauche elle lui rendit celui qu'elle avait
+reçu.
+
+Cette fois René ne s'était point trompé, c'était bien le livre
+qu'elle désirait. René descendit, le feuilleta un instant et le
+lui rendit tout ouvert.
+
+Catherine alla s'asseoir à une table, René posa près d'elle la
+bougie magique, et à la lueur de cette flamme bleuâtre, elle lut
+quelques lignes à demi-voix.
+
+-- Bien, dit-elle en refermant le livre, voilà tout ce que je
+voulais savoir.
+
+Elle se leva, laissant le livre sur la table et emportant
+seulement au fond de son esprit la pensée qui y avait germé et qui
+devait y mûrir.
+
+René attendit respectueusement, la bougie à la main, que la reine,
+qui paraissait prête à se retirer, lui donnât de nouveaux ordres
+ou lui adressât de nouvelles questions.
+
+Catherine fit plusieurs pas la tête inclinée, le doigt sur la
+bouche et en gardant le silence. Puis s'arrêtant tout à coup
+devant René en relevant sur lui son oeil rond et fixe comme celui
+d'un oiseau de proie:
+
+-- Avoue-moi que tu as fait pour elle quelque philtre, dit-elle.
+
+-- Pour qui? demanda René en tressaillant.
+
+-- Pour la Sauve.
+
+-- Moi, madame, dit René; jamais!
+
+-- Jamais?
+
+-- Sur mon âme, je vous le jure.
+
+-- Il y a cependant de la magie, car il l'aime comme un fou, lui
+qui n'est pas renommé par sa constance.
+
+-- Qui lui, madame?
+
+-- Lui, Henri le maudit, celui qui succédera à nos trois fils,
+celui qu'on appellera un jour Henri IV, et qui cependant est le
+fils de Jeanne d'Albret.
+
+Et Catherine accompagna ces derniers mots d'un soupir qui fit
+frissonner René, car il lui rappelait les fameux gants que, par
+ordre de Catherine, il avait préparés pour la reine de Navarre.
+
+-- Il y va donc toujours? demanda René.
+
+-- Toujours, dit Catherine.
+
+-- J'avais cru cependant que le roi de Navarre était revenu tout
+entier à sa femme.
+
+-- Comédie, René, comédie. Je ne sais dans quel but, mais tout se
+réunit pour me tromper. Ma fille elle-même, Marguerite, se déclare
+contre moi; peut-être, elle aussi, espère-t-elle la mort de ses
+frères, peut-être espère-t-elle être reine de France.
+
+-- Oui, peut-être, dit René, rejeté dans sa rêverie et se faisant
+l'écho du doute terrible de Catherine.
+
+-- Enfin, dit Catherine, nous verrons. Et elle s'achemina vers la
+porte du fond, jugeant sans doute inutile de descendre par
+l'escalier secret, puisqu'elle était sûre d'être seule.
+
+René la précéda, et, quelques instants après, tous deux se
+trouvèrent dans la boutique du parfumeur.
+
+-- Tu m'avais promis de nouveaux cosmétiques pour mes mains et
+pour mes lèvres, René, dit-elle; voici l'hiver, et tu sais que
+j'ai la peau fort sensible au froid.
+
+-- Je m'en suis déjà occupé, madame, et je vous les porterai
+demain.
+
+-- Demain soir tu ne me trouverais pas avant neuf ou dix heures.
+Pendant la journée je fais mes dévotions.
+
+-- Bien, madame, je serai au Louvre à neuf heures.
+
+-- Madame de Sauve a de belles mains et de belles lèvres, dit d'un
+ton indifférent Catherine; et de quelle pâte se sert-elle?
+
+-- Pour ses mains?
+
+-- Oui, pour ses mains d'abord.
+
+-- De pâte à l'héliotrope.
+
+-- Et pour ses lèvres?
+
+-- Pour ses lèvres, elle va se servir du nouvel opiat que j'ai
+inventé et dont je comptais porter demain une boîte à Votre
+Majesté en même temps qu'à elle.
+
+Catherine resta un instant pensive.
+
+-- Au reste, elle est belle, cette créature, dit-elle, répondant
+toujours à sa secrète pensée, et il n'y a rien d'étonnant à cette
+passion du Béarnais.
+
+-- Et surtout dévouée à Votre Majesté, dit René, à ce que je crois
+du moins. Catherine sourit et haussa les épaules.
+
+-- Lorsqu'une femme aime, dit-elle, est-ce qu'elle est jamais
+dévouée à un autre qu'à son amant! Tu lui as fait quelque philtre,
+René.
+
+-- Je vous jure que non, madame.
+
+-- C'est bien! n'en parlons plus. Montre-moi donc cet opiat
+nouveau dont tu me parlais, et qui doit lui faire les lèvres plus
+fraîches et plus roses encore.
+
+René s'approcha d'un rayon et montra à Catherine six petites
+boîtes d'argent de la même forme, c'est-à-dire rondes, rangées les
+unes à côté des autres.
+
+-- Voilà le seul philtre qu'elle m'ait demandé, dit René; il est
+vrai, comme le dit Votre Majesté, que je l'ai composé exprès pour
+elle, car elle a les lèvres si fines et si tendres que le soleil
+et le vent les gercent également.
+
+Catherine ouvrit une de ces boîtes, elle contenait une pâte du
+carmin le plus séduisant.
+
+-- René, dit-elle, donne-moi de la pâte pour mes mains; j'en
+emporterai avec moi.
+
+René s'éloigna avec la bougie et s'en alla chercher dans un
+compartiment particulier ce que lui demandait la reine. Cependant
+il ne se retourna pas si vite, qu'il ne crût voir que Catherine,
+par un brusque mouvement, venait de prendre une boîte et de la
+cacher sous sa mante. Il était trop familiarisé avec ces
+soustractions de la reine mère pour avoir la maladresse de
+paraître s'en apercevoir. Aussi, prenant la pâte demandée enfermée
+dans un sac de papier fleurdelisé:
+
+-- Voici, madame, dit-il.
+
+-- Merci, René! reprit Catherine. Puis, après un moment de
+silence: Ne porte cet opiat à madame de Sauve que dans huit ou dix
+jours, je veux être la première à en faire l'essai.
+
+Et elle s'apprêta à sortir.
+
+-- Votre Majesté veut-elle que je la reconduise? dit René.
+
+-- Jusqu'au bout du pont seulement, répondit Catherine; mes
+gentilshommes m'attendent là avec ma litière.
+
+Tous deux sortirent et gagnèrent le coin de la rue de la
+Barillerie, où quatre gentilshommes à cheval et une litière sans
+armoiries attendaient Catherine.
+
+En rentrant chez lui, le premier soin de René fut de compter ses
+boîtes d'opiat. Il en manquait une.
+
+
+
+XXI
+L'appartement de Madame de Sauve
+
+
+Catherine ne s'était pas trompée dans ses soupçons. Henri avait
+repris ses habitudes, et chaque soir il se rendait chez madame de
+Sauve. D'abord, il avait exécuté cette excursion avec le plus
+grand secret, puis, peu à peu, il s'était relâché de sa défiance,
+avait négligé les précautions, de sorte que Catherine n'avait pas
+eu de peine à s'assurer que la reine de Navarre continuait d'être
+de nom Marguerite, de fait madame de Sauve.
+
+Nous avons dit deux mots, au commencement de cette histoire, de
+l'appartement de madame de Sauve; mais la porte ouverte par
+Dariole au roi de Navarre s'est hermétiquement refermée sur lui,
+de sorte que cet appartement, théâtre des mystérieuses amours du
+Béarnais, nous est complètement inconnu.
+
+Ce logement, du genre de ceux que les princes fournissent à leurs
+commensaux dans les palais qu'ils habitent, afin de les avoir à
+leur portée, était plus petit et moins commode que n'eût
+certainement été un logement situé par la ville. Il était, comme
+on le sait déjà, placé au second, à peu près au-dessus de celui de
+Henri, et la porte s'en ouvrait sur un corridor dont l'extrémité
+était éclairée par une fenêtre ogivale à petits carreaux enchâssés
+de plomb, laquelle, même dans les plus beaux jours de l'année, ne
+laissait pénétrer qu'une lumière douteuse. Pendant l'hiver, dès
+trois heures de l'après-midi, on était obligé d'y allumer une
+lampe, qui, ne contenant, été comme hiver, que la même quantité
+d'huile, s'éteignait alors vers les dix heures du soir, et donnait
+ainsi, depuis que les jours d'hiver étaient arrivés, une plus
+grande sécurité aux deux amants.
+
+Une petite antichambre tapissée de damas de soie à larges fleurs
+jaunes, une chambre de réception tendue de velours bleu, une
+chambre à coucher, dont le lit à colonnes torses et à rideau de
+satin cerise enchâssait une ruelle ornée d'un miroir garni
+d'argent et de deux tableaux tirés des amours de Vénus et
+d'Adonis; tel était le logement, aujourd'hui l'on dirait le nid,
+de la charmante fille d'atours de la reine Catherine de Médicis.
+
+En cherchant bien on eût encore, en face d'une toilette garnie de
+tous ses accessoires, trouvé, dans un coin sombre de cette
+chambre, une petite porte ouvrant sur une espèce d'oratoire, où,
+exhaussé sur deux gradins, s'élevait un prie-Dieu. Dans cet
+oratoire étaient pendues à la muraille, et comme pour servir de
+correctif aux deux tableaux mythologiques dont nous avons parlé,
+trois ou quatre peintures du spiritualisme le plus exalté. Entre
+ces peintures étaient suspendues, à des clous dorés, des armes de
+femme; car, à cette époque de mystérieuses intrigues, les femmes
+portaient des armes comme les hommes, et, parfois, s'en servaient
+aussi habilement qu'eux.
+
+Ce soir-là, qui était le lendemain du jour où s'étaient passées
+chez maître René les scènes que nous avons racontées, madame de
+Sauve, assise dans sa chambre à coucher sur un lit de repos,
+racontait à Henri ses craintes et son amour, et lui donnait comme
+preuve de ces craintes et de cet amour le dévouement qu'elle avait
+montré dans la fameuse nuit qui avait suivi celle de la Saint-
+Barthélemy, nuit que Henri, on se le rappelle, avait passée chez
+sa femme.
+
+Henri, de son côté, lui exprimait sa reconnaissance. Madame de
+Sauve était charmante ce soir-là dans son simple peignoir de
+batiste, et Henri était très reconnaissant.
+
+Au milieu de tout cela, comme Henri était réellement amoureux, il
+était rêveur. De son côté madame de Sauve, qui avait fini par
+adopter de tout son coeur cet amour commandé par Catherine,
+regardait beaucoup Henri pour voir si ses yeux étaient d'accord
+avec ses paroles.
+
+-- Voyons, Henri, disait madame de Sauve, soyez franc: pendant
+cette nuit passée dans le cabinet de Sa Majesté la reine de
+Navarre, avec M. de La Mole à vos pieds, n'avez-vous pas regretté
+que ce digne gentilhomme se trouvât entre vous et la chambre à
+coucher de la reine?
+
+-- Oui, en vérité, ma mie, dit Henri, car il me fallait absolument
+passer par cette chambre pour aller à celle où je me trouve si
+bien, et où je suis si heureux en ce moment.
+
+Madame de Sauve sourit.
+
+-- Et vous n'y êtes pas rentré depuis?
+
+-- Que les fois que je vous ai dites.
+
+-- Vous n'y rentrerez jamais sans me le dire?
+
+-- Jamais.
+
+-- En jureriez-vous?
+
+-- Oui, certainement, si j'étais encore huguenot, mais...
+
+-- Mais quoi?
+
+-- Mais la religion catholique, dont j'apprends les dogmes en ce
+moment, m'a appris qu'on ne doit jamais jurer.
+
+-- Gascon, dit madame de Sauve en secouant la tête.
+
+-- Mais à votre tour, Charlotte, dit Henri, si je vous
+interrogeais, répondriez-vous à mes questions?
+
+-- Sans doute, répondit la jeune femme. Moi je n'ai rien à vous
+cacher.
+
+-- Voyons, Charlotte, dit le roi, expliquez-moi une bonne fois
+comment il se fait qu'après cette résistance désespérée qui a
+précédé mon mariage, vous soyez devenue moins cruelle pour moi qui
+suis un gauche Béarnais, un provincial ridicule, un prince trop
+pauvre, enfin, pour entretenir brillants les joyaux de sa
+couronne?
+
+-- Henri, dit Charlotte, vous me demandez le mot de l'énigme que
+cherchent depuis trois mille ans les philosophes de tous les pays!
+Henri, ne demandez jamais à une femme pourquoi elle vous aime;
+contentez-vous de lui demander: M'aimez-vous?
+
+-- M'aimez-vous, Charlotte? demanda Henri.
+
+-- Je vous aime, répondit madame de Sauve avec un charmant sourire
+et en laissant tomber sa belle main dans celle de son amant.
+
+Henri retint cette main.
+
+-- Mais, reprit-il poursuivant sa pensée, si je l'avais deviné ce
+mot que les philosophes cherchent en vain depuis trois mille ans,
+du moins relativement à vous, Charlotte?
+
+Madame de Sauve rougit.
+
+-- Vous m'aimez, continua Henri; par conséquent je n'ai pas autre
+chose à vous demander, et me tiens pour le plus heureux homme du
+monde. Mais, vous le savez, au bonheur il manque toujours quelque
+chose. Adam, au milieu du paradis, ne s'est pas trouvé
+complètement heureux, et il a mordu à cette misérable pomme qui
+nous a donné à tous ce besoin de curiosité qui fait que chacun
+passe sa vie à la recherche d'un inconnu quelconque. Dites-moi, ma
+mie, pour m'aider à trouver le mien, n'est-ce point la reine
+Catherine qui vous a dit d'abord de m'aimer?
+
+-- Henri, dit madame de Sauve, parlez bas quand vous parlez de la
+reine mère.
+
+-- Oh! dit Henri avec un abandon et une confiance à laquelle
+madame de Sauve fut trompée elle-même, c'était bon autrefois de me
+défier d'elle, cette bonne mère, quand nous étions mal ensemble;
+mais maintenant que je suis le mari de sa fille...
+
+-- Le mari de madame Marguerite! dit Charlotte en rougissant de
+jalousie.
+
+-- Parlez bas à votre tour, dit Henri. Maintenant que je suis le
+mari de sa fille, nous sommes les meilleurs amis du monde. Que
+voulait-on? que je me fisse catholique, à ce qu'il paraît. Eh
+bien, la grâce m'a touché; et, par l'intercession de saint
+Barthélemy, je le suis devenu. Nous vivons maintenant en famille
+comme de bons frères, comme de bons chrétiens.
+
+-- Et la reine Marguerite?
+
+-- La reine Marguerite, dit Henri, eh bien, elle est le lien qui
+nous unit tous.
+
+-- Mais vous m'avez dit, Henri, que la reine de Navarre, en
+récompense de ce que j'avais été dévouée pour elle, avait été
+généreuse pour moi. Si vous m'avez dit vrai, si cette générosité,
+pour laquelle je lui ai voué une si grande reconnaissance, est
+réelle, elle n'est qu'un lien de convention facile à briser. Vous
+ne pouvez donc vous reposer sur cet appui, car vous n'en avez
+imposé à personne avec cette prétendue intimité.
+
+-- Je m'y repose cependant, et c'est depuis trois mois l'oreiller
+sur lequel je dors.
+
+-- Alors, Henri, s'écria madame de Sauve, c'est que vous m'avez
+trompée, c'est que véritablement madame Marguerite est votre
+femme.
+
+Henri sourit.
+
+-- Tenez, Henri! dit madame de Sauve, voilà de ces sourires qui
+m'exaspèrent, et qui font que, tout roi que vous êtes, il me prend
+parfois de cruelles envies de vous arracher les yeux.
+
+-- Alors, dit Henri, j'arrive donc à en imposer sur cette
+prétendue intimité, puisqu'il y a des moments où, tout roi que je
+suis, vous voulez m'arracher les yeux, parce que vous croyez
+qu'elle existe!
+
+-- Henri! Henri! dit madame de Sauve, je crois que Dieu lui-même
+ne sait pas ce que vous pensez.
+
+-- Je pense, ma mie, dit Henri, que Catherine vous a dit d'abord
+de m'aimer, que votre coeur vous l'a dit ensuite, et que, quand
+ces deux voix vous parlent, vous n'entendez que celle de votre
+coeur. Maintenant, moi aussi, je vous aime, et de toute mon âme,
+et même c'est pour cela que lorsque j'aurais des secrets, je ne
+vous les confierais pas, de peur de vous compromettre, bien
+entendu... car l'amitié de la reine est changeante, c'est celle
+d'une belle mère.
+
+Ce n'était point là le compte de Charlotte; il lui semblait que ce
+voile qui s'épaississait entre elle et son amant toutes les fois
+qu'elle voulait sonder les abîmes de ce coeur sans fond, prenait
+la consistance d'un mur et les séparait l'un de l'autre. Elle
+sentit donc les larmes envahir ses yeux à cette réponse, et comme
+en ce moment dix heures sonnèrent:
+
+-- Sire, dit Charlotte, voici l'heure de me reposer; mon service
+m'appelle de très bon matin demain chez la reine mère.
+
+-- Vous me chassez donc ce soir, ma mie? dit Henri.
+
+-- Henri, je suis triste. Étant triste, vous me trouveriez
+maussade, et, me trouvant maussade, vous ne m'aimeriez plus. Vous
+voyez bien qu'il vaut mieux que vous vous retiriez.
+
+-- Soit! dit Henri, je me retirerai si vous l'exigez, Charlotte;
+seulement, ventre-saint-gris! vous m'accorderez bien la faveur
+d'assister à votre toilette!
+
+-- Mais la reine Marguerite, Sire, ne la ferez-vous pas attendre
+en y assistant?
+
+-- Charlotte, répliqua Henri sérieux, il avait été convenu entre
+nous que nous ne parlerions jamais de la reine de Navarre, et ce
+soir, ce me semble, nous n'avons parlé que d'elle.
+
+Madame de Sauve soupira, et elle alla s'asseoir devant sa
+toilette. Henri prit une chaise, la traîna jusqu'à celle qui
+servait de siège à sa maîtresse, et mettant un genou dessus en
+s'appuyant au dossier:
+
+-- Allons, dit-elle, ma bonne petite Charlotte, que je vous voie
+vous faire belle, et belle pour moi, quoi que vous en disiez. Mon
+Dieu! que de choses, que de pots de parfums, que de sacs de
+poudre, que de fioles, que de cassolettes!
+
+-- Cela paraît beaucoup, dit Charlotte en soupirant, et cependant
+c'est trop peu, puisque je n'ai pas encore, avec tout cela, trouvé
+le moyen de régner seule sur le coeur de Votre Majesté.
+
+-- Allons! dit Henri, ne retombons pas dans la politique. Qu'est-
+ce que ce petit pinceau si fin, si délicat? Ne serait-ce pas pour
+peindre les sourcils de mon Jupiter Olympien?
+
+-- Oui, Sire, répondit madame de Sauve en souriant, et vous avez
+deviné du premier coup.
+
+-- Et ce joli petit râteau d'ivoire?
+
+-- C'est pour tracer la ligne des cheveux.
+
+-- Et cette charmante petite boîte d'argent au couvercle ciselé?
+
+-- Oh! cela, c'est un envoi de René, Sire, c'est le fameux opiat
+qu'il me promet depuis si longtemps pour adoucir encore ces lèvres
+que Votre Majesté a la bonté de trouver quelquefois assez douces.
+
+Et Henri, comme pour approuver ce que venait de dire la charmante
+femme dont le front s'éclaircissait à mesure qu'on la remettait
+sur le terrain de la coquetterie, appuya ses lèvres sur celles que
+la baronne regardait avec attention dans son miroir.
+
+Charlotte porta la main à la boîte qui venait d'être l'objet de
+l'explication ci-dessus, sans doute pour montrer à Henri de quelle
+façon s'employait la pâte vermeille, lorsqu'un coup sec frappé à
+la porte de l'antichambre fit tressaillir les deux amants.
+
+-- On frappe, madame, dit Dariole en passant la tête par
+l'ouverture de la portière.
+
+-- Va t'informer qui frappe et reviens, dit madame de Sauve.
+
+Henri et Charlotte se regardèrent avec inquiétude, et Henri
+songeait à se retirer dans l'oratoire où déjà plus d'une fois il
+avait trouvé un refuge, lorsque Dariole reparut.
+
+-- Madame, dit-elle, c'est maître René le parfumeur.
+
+À ce nom, Henri fronça le sourcil et se pinça involontairement les
+lèvres.
+
+-- Voulez-vous que je lui refuse la porte? dit Charlotte.
+
+-- Non pas! dit Henri; maître René ne fait rien sans avoir
+auparavant songé à ce qu'il fait; s'il vient chez vous, c'est
+qu'il a des raisons d'y venir.
+
+-- Voulez-vous vous cacher alors?
+
+-- Je m'en garderai bien, dit Henri, car maître René sait tout, et
+maître René sait que je suis ici.
+
+-- Mais Votre Majesté n'a-t-elle pas quelque raison pour que sa
+présence lui soit douloureuse?
+
+-- Moi! dit Henri en faisant un effort que, malgré sa puissance
+sur lui-même, il ne put tout à fait dissimuler, moi! aucune! Nous
+étions en froid, c'est vrai; mais, depuis le soir de la Saint-
+Barthélemy, nous nous sommes raccommodés.
+
+-- Faites entrer! dit madame de Sauve à Dariole. Un instant après,
+René parut et jeta un regard qui embrassa toute la chambre. Madame
+de Sauve était toujours devant sa toilette. Henri avait repris sa
+place sur le lit de repos. Charlotte était dans la lumière et
+Henri dans l'ombre.
+
+-- Madame, dit René avec une respectueuse familiarité, je viens
+vous faire mes excuses.
+
+-- Et de quoi donc, René? demanda madame de Sauve avec cette
+condescendance que les jolies femmes ont toujours pour ce monde de
+fournisseurs qui les entoure et qui tend à les rendre plus jolies.
+
+-- De ce que depuis si longtemps j'avais promis de travailler pour
+ces jolies lèvres, et de ce que...
+
+-- De ce que vous n'avez tenu votre promesse qu'aujourd'hui,
+n'est-ce pas? dit Charlotte.
+
+-- Qu'aujourd'hui! répéta René.
+
+-- Oui, c'est aujourd'hui seulement, et même ce soir, que j'ai
+reçu cette boîte que vous m'avez envoyée.
+
+-- Ah! en effet, dit René en regardant avec une expression étrange
+la petite boîte d'opiat qui se trouvait sur la table de madame de
+Sauve, et qui était de tout point pareille à celles qu'il avait
+dans son magasin.
+
+-- J'avais deviné! murmura-t-il; et vous vous en êtes servie?
+
+-- Non, pas encore, et j'allais l'essayer quand vous êtes entré.
+
+La figure de René prit une expression rêveuse qui n'échappa point
+à Henri, auquel, d'ailleurs, bien peu de choses échappaient.
+
+-- Eh bien, René! qu'avez-vous donc? demanda le roi.
+
+-- Moi, rien, Sire, dit le parfumeur, j'attends humblement que
+Votre Majesté m'adresse la parole avant de prendre congé de madame
+la baronne.
+
+-- Allons donc! dit Henri en souriant. Avez-vous besoin de mes
+paroles pour savoir que je vous vois avec plaisir?
+
+René regarda autour de lui, fit le tour de la chambre comme pour
+sonder de l'oeil et de l'oreille les portes et les tapisseries,
+puis s'arrêtant de nouveau et se plaçant de manière à embrasser du
+même regard madame de Sauve et Henri:
+
+-- Je ne le sais pas, dit-il. Henri averti, grâce à cet instinct
+admirable qui, pareil à un sixième sens, le guida pendant toute la
+première partie de sa vie au milieu des dangers qui l'entouraient,
+qu'il se passait en ce moment quelque chose d'étrange et qui
+ressemblait à une lutte dans l'esprit du parfumeur, se tourna vers
+lui, et tout en restant dans l'ombre, tandis que le visage du
+Florentin se trouvait dans la lumière:
+
+-- Vous à cette heure ici, René? lui dit-il.
+
+-- Aurais-je le malheur de gêner Votre Majesté? répondit le
+parfumeur en faisant un pas en arrière.
+
+-- Non pas. Seulement je désire savoir une chose.
+
+-- Laquelle, Sire?
+
+-- Pensiez-vous me trouver ici?
+
+-- J'en étais sûr.
+
+-- Vous me cherchiez donc?
+
+-- Je suis heureux de vous rencontrer, du moins.
+
+-- Vous avez quelque chose à me dire? insista Henri.
+
+-- Peut-être, Sire! répondit René. Charlotte rougit, car elle
+tremblait que cette révélation, que semblait vouloir faire le
+parfumeur, ne fût relative à sa conduite passée envers Henri; elle
+fit donc comme si, toute aux soins de sa toilette, elle n'eût rien
+entendu, et interrompant la conversation:
+
+-- Ah! en vérité, René, s'écria-t-elle en ouvrant la boîte
+d'opiat, vous êtes un homme charmant; cette pâte est d'une couleur
+merveilleuse, et, puisque vous voilà, je vais, pour vous faire
+honneur, expérimenter devant vous votre nouvelle production.
+
+Et elle prit la boîte d'une main, tandis que de l'autre elle
+effleurait du bout du doigt la pâte rosée qui devait passer du
+doigt à ses lèvres.
+
+René tressaillit.
+
+La baronne approcha en souriant l'opiat de sa bouche.
+
+René pâlit.
+
+Henri, toujours dans l'ombre, mais les yeux fixes et ardents, ne
+perdait ni un mouvement de l'un ni un frisson de l'autre.
+
+La main de Charlotte n'avait plus que quelques lignes à parcourir
+pour toucher ses lèvres, lorsque René lui saisit le bras, au
+moment où Henri se levait pour en faire autant.
+
+Henri retomba sans bruit sur son lit de repos.
+
+-- Un moment, madame, dit René avec un sourire contraint; mais il
+ne faudrait pas employer cet opiat sans quelques recommandations
+particulières.
+
+-- Et qui me les donnera, ces recommandations?
+
+-- Moi.
+
+-- Quand cela?
+
+-- Aussitôt que je vais avoir terminé ce que j'ai à dire à Sa
+Majesté le roi de Navarre.
+
+Charlotte ouvrit de grands yeux, ne comprenant rien à cette espèce
+de langue mystérieuse qui se parlait auprès d'elle, et elle resta
+tenant le pot d'opiat d'une main, et regardant l'extrémité de son
+doigt rougie par la pâte carminée.
+
+Henri se leva, et mû par une pensée qui, comme toutes celles du
+jeune roi, avait deux côtés, l'un qui paraissait superficiel et
+l'autre qui était profond, il alla prendre la main de Charlotte,
+et fit, toute rougie qu'elle était, un mouvement pour la porter à
+ses lèvres.
+
+-- Un instant, dit vivement René, un instant! Veuillez, madame,
+laver vos belles mains avec ce savon de Naples que j'avais oublié
+de vous envoyer en même temps que l'opiat, et que j'ai eu
+l'honneur de vous apporter moi-même.
+
+Et tirant de son enveloppe d'argent une tablette de savon de
+couleur verdâtre, il la mit dans un bassin de vermeil, y versa de
+l'eau, et, un genou en terre, présenta le tout à madame de Sauve.
+
+-- Mais, en vérité, maître René, je ne vous reconnais plus, dit
+Henri; vous êtes d'une galanterie à laisser loin de vous tous les
+muguets de la cour.
+
+-- Oh! quel délicieux arôme! s'écria Charlotte en frottant ses
+belles mains avec de la mousse nacrée qui se dégageait de la
+tablette embaumée.
+
+René accomplit ses fonctions de cavalier servant jusqu'au bout; il
+présenta une serviette de fine toile de Frise à madame de Sauve,
+qui essuya ses mains.
+
+-- Et maintenant, dit le Florentin à Henri, faites à votre
+plaisir, Monseigneur.
+
+Charlotte présenta sa main à Henri, qui la baisa, et tandis que
+Charlotte se tournait à demi sur son siège pour écouter ce que
+René allait dire, le roi de Navarre alla reprendre sa place, plus
+convaincu que jamais qu'il se passait dans l'esprit du parfumeur
+quelque chose d'extraordinaire.
+
+-- Eh bien? demanda Charlotte.
+
+Le Florentin parut rassembler toute sa résolution et se tourna
+vers Henri.
+
+
+
+XXII
+Sire, vous serez roi
+
+
+-- Sire, dit René à Henri, je viens vous parler d'une chose dont
+je m'occupe depuis longtemps.
+
+-- De parfums? dit Henri en souriant.
+
+-- Eh bien, oui, Sire... de parfums! répondit René avec un
+singulier signe d'acquiescement.
+
+-- Parlez, je vous écoute, c'est un sujet qui de tout temps m'a
+fort intéressé.
+
+René regarda Henri pour essayer de lire, malgré ses paroles, dans
+cette impénétrable pensée; mais voyant que c'était chose
+parfaitement inutile, il continua:
+
+-- Un de mes amis, Sire, arrive de Florence; cet ami s'occupe
+beaucoup d'astrologie.
+
+-- Oui, interrompit Henri, je sais que c'est une passion
+florentine.
+
+-- Il a, en compagnie des premiers savants du monde, tiré les
+horoscopes des principaux gentilshommes de l'Europe.
+
+-- Ah! ah! fit Henri.
+
+-- Et comme la maison de Bourbon est en tête des plus hautes,
+descendant comme elle le fait du comte de Clermont, cinquième fils
+de saint Louis, Votre Majesté doit penser que le sien n'a pas été
+oublié.
+
+Henri écouta plus attentivement encore.
+
+-- Et vous vous souvenez de cet horoscope? dit le roi de Navarre
+avec un sourire qu'il essaya de rendre indifférent.
+
+-- Oh! reprit René en secouant la tête, votre horoscope n'est pas
+de ceux qu'on oublie.
+
+-- En vérité! dit Henri avec un geste ironique.
+
+-- Oui, Sire, Votre Majesté, selon les termes de cet horoscope,
+est appelée aux plus brillantes destinées.
+
+L'oeil du jeune prince lança un éclair involontaire qui s'éteignit
+presque aussitôt dans un nuage d'indifférence.
+
+-- Tous ces oracles italiens sont flatteurs, dit Henri; or, qui
+dit flatteur dit menteur. N'y en a-t-il pas qui m'ont prédit que
+je commanderais des armées, moi?
+
+Et il éclata de rire. Mais un observateur moins occupé de lui-même
+que ne l'était René eût vu et reconnu l'effort de ce rire.
+
+-- Sire, dit froidement René, l'horoscope annonce mieux que cela.
+
+-- Annonce-t-il qu'à la tête d'une de ces armées je gagnerai des
+batailles?
+
+-- Mieux que cela, Sire.
+
+-- Allons, dit Henri, vous verrez que je serai conquérant.
+
+-- Sire, vous serez roi.
+
+-- Eh! ventre-saint-gris! dit Henri en réprimant un violent
+battement de coeur, ne le suis-je point déjà?
+
+-- Sire, mon ami sait ce qu'il promet; non seulement vous serez
+roi, mais vous régnerez.
+
+-- Alors, dit Henri avec son même ton railleur, votre ami a besoin
+de dix écus d'or, n'est-ce pas, René? car une pareille prophétie
+est bien ambitieuse, par le temps qui court surtout. Allons, René,
+comme je ne suis pas riche, j'en donnerai à votre ami cinq tout de
+suite, et cinq autres quand la prophétie sera réalisée.
+
+-- Sire, dit madame de Sauve, n'oubliez pas que vous êtes déjà
+engagé avec Dariole, et ne vous surchargez pas de promesses.
+
+-- Madame, dit Henri, ce moment venu, j'espère que l'on me
+traitera en roi, et que chacun sera fort satisfait si je tiens la
+moitié de ce que j'ai promis.
+
+-- Sire, reprit René, je continue.
+
+-- Oh! ce n'est donc pas tout? dit Henri, soit: si je suis
+empereur, je donne le double.
+
+-- Sire, mon ami revient donc de Florence avec cet horoscope qu'il
+renouvela à Paris, et qui donna toujours le même résultat, et il
+me confia un secret.
+
+-- Un secret qui intéresse Sa Majesté? demanda vivement Charlotte.
+
+-- Je le crois, dit le Florentin.
+
+«Il cherche ses mots, pensa Henri, sans aider en rien René; il
+paraît que la chose est difficile à dire.»
+
+-- Alors, parlez, reprit la baronne de Sauve, de quoi s'agit-il?
+
+-- Il s'agit, dit le Florentin en pesant une à une toutes ses
+paroles, il s'agit de tous ces bruits d'empoisonnement qui ont
+couru depuis quelque temps à la cour.
+
+Un léger gonflement de narines du roi de Navarre fut le seul
+indice de son attention croissante à ce détour subit que faisait
+la conversation.
+
+-- Et votre ami le Florentin, dit Henri, sait des nouvelles de ces
+empoisonnements?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Comment me confiez-vous un secret qui n'est pas le vôtre, René,
+surtout quand ce secret est si important? dit Henri du ton le plus
+naturel qu'il put prendre.
+
+-- Cet ami a un conseil à demander à Votre Majesté.
+
+-- À moi?
+
+-- Qu'y a-t-il d'étonnant à cela, Sire? Rappelez-vous le vieux
+soldat d'Actium, qui, ayant un procès, demandait un conseil à
+Auguste.
+
+-- Auguste était avocat, René, et je ne le suis pas.
+
+-- Sire, quand mon ami me confia ce secret, Votre Majesté
+appartenait encore au parti calviniste, dont vous étiez le premier
+chef, et M. de Condé le second.
+
+-- Après? dit Henri.
+
+-- Cet ami espérait que vous useriez de votre influence toute
+puissante sur M. le prince de Condé pour le prier de ne pas lui
+être hostile.
+
+-- Expliquez-moi cela, René, si vous voulez que je le comprenne,
+dit Henri sans manifester la moindre altération dans ses traits ni
+dans sa voix.
+
+-- Sire, Votre Majesté comprendra au premier mot; cet ami sait
+toutes les particularités de la tentative d'empoisonnement essayé
+sur monseigneur le prince de Condé.
+
+-- On a essayé d'empoisonner le prince de Condé? demanda Henri
+avec un étonnement parfaitement joué; ah! vraiment, et quand cela?
+
+René regarda fixement le roi, et répondit ces seuls mots:
+
+-- Il y a huit jours, Majesté.
+
+-- Quelque ennemi? demanda le roi.
+
+-- Oui, répondit René, un ennemi que Votre Majesté connaît, et qui
+connaît Votre Majesté.
+
+-- En effet, dit Henri, je crois avoir entendu parler de cela;
+mais j'ignore les détails que votre ami veut me révéler, dites-
+vous.
+
+-- Eh bien, une pomme de senteur fut offerte au prince de Condé;
+mais, par bonheur, son médecin se trouva chez lui quand on
+l'apporta. Il la prit des mains du messager et la flaira pour en
+essayer l'odeur et la vertu. Deux jours après, une enflure
+gangreneuse du visage, une extravasation du sang, une plaie vive
+qui lui dévora la face, furent le prix de son dévouement ou le
+résultat de son imprudence.
+
+-- Malheureusement, répondit Henri, étant déjà à moitié
+catholique, j'ai perdu toute influence sur M. de Condé; votre ami
+aurait donc tort de s'adresser à moi.
+
+-- Ce n'était pas seulement près du prince de Condé que Votre
+Majesté pouvait, par son influence, être utile à mon ami, mais
+encore près du prince de Porcian, frère de celui qui a été
+empoisonné.
+
+-- Ah çà! dit Charlotte, savez-vous, René, que vos histoires
+sentent le trembleur? Vous sollicitez mal à propos. Il est tard,
+votre conversation est mortuaire. En vérité, vos parfums valent
+mieux.
+
+Et Charlotte étendit de nouveau la main sur la boîte d'opiat.
+
+-- Madame, dit René, avant de l'essayer comme vous allez le faire,
+écoutez ce que les méchants en peuvent tirer de cruels effets.
+
+-- Décidément, René, dit la baronne, vous êtes funèbre ce soir.
+
+Henri fronça le sourcil, mais il comprit que René voulait en venir
+à un but qu'il n'entrevoyait pas encore, et il résolut de pousser
+jusqu'au bout cette conversation, qui éveillait en lui de si
+douloureux souvenirs.
+
+-- Et, reprit-il, vous connaissez aussi les détails de
+l'empoisonnement du prince de Porcian?
+
+-- Oui, dit-il. On savait qu'il laissait brûler chaque nuit une
+lampe près de son lit; on empoisonna l'huile, et il fut asphyxié
+par l'odeur.
+
+Henri crispa l'un sur l'autre ses doigts humides de sueur.
+
+-- Ainsi donc, murmura-t-il, celui que vous nommez votre ami sait
+non seulement les détails de cet empoisonnement, mais il en
+connaît l'auteur?
+
+-- Oui, et c'est pour cela qu'il eût voulu savoir de vous si vous
+auriez sur le prince de Porcian qui reste cette influence de lui
+faire pardonner au meurtrier la mort de son frère.
+
+-- Malheureusement, répondit Henri, étant encore à moitié
+huguenot, je n'ai aucune influence sur M. le prince de Porcian:
+votre ami aurait donc tort de s'adresser à moi.
+
+-- Mais que pensez-vous des dispositions de M. le prince de Condé
+et de M. de Porcian?
+
+-- Comment connaîtrais-je leurs dispositions, René? Dieu, que je
+sache, ne m'a point donné le privilège de lire dans les coeurs.
+
+-- Votre Majesté peut s'interroger elle-même, dit le Florentin
+avec calme. N'y a-t-il pas dans la vie de Votre Majesté quelque
+événement si sombre qu'il puisse servir d'épreuve à la clémence,
+si douloureux qu'il soit une pierre de touche pour la générosité?
+
+Ces mots furent prononcés avec un accent qui fit frissonner
+Charlotte elle-même: c'était une allusion tellement directe,
+tellement sensible, que la jeune femme se détourna pour cacher sa
+rougeur et pour éviter de rencontrer le regard de Henri.
+
+Henri fit un suprême effort sur lui-même; désarma son front, qui,
+pendant les paroles du Florentin, s'était chargé de menaces, et
+changeant la noble douleur filiale qui lui étreignait le coeur en
+vague méditation:
+
+-- Dans ma vie, dit-il, un événement sombre... non, René, non, je
+ne me rappelle de ma jeunesse que la folie et l'insouciance mêlées
+aux nécessités plus ou moins cruelles qu'imposent à tous les
+besoins de la nature et les épreuves de Dieu.
+
+René se contraignit à son tour en promenant son attention de Henri
+à Charlotte, comme pour exciter l'un et retenir l'autre; car
+Charlotte, en effet, se remettant à sa toilette pour cacher la
+gêne que lui inspirait cette conversation, venait de nouveau
+d'étendre la main vers la boîte d'opiat.
+
+-- Mais enfin, Sire, si vous étiez le frère du prince de Porcian,
+ou le fils du prince de Condé, et qu'on eût empoisonné votre frère
+ou assassiné votre père...
+
+Charlotte poussa un léger cri et approcha de nouveau l'opiat de
+ses lèvres. René vit le mouvement; mais, cette fois, il ne
+l'arrêta ni de la parole ni du geste, seulement il s'écria:
+
+-- Au nom du Ciel! répondez, Sire: Sire, si vous étiez à leur
+place, que feriez-vous?
+
+Henri se recueillit, essuya de sa main tremblante son front où
+perlaient quelques gouttes de sueur froide, et, se levant de toute
+sa hauteur, il répondit, au milieu du silence qui suspendait
+jusqu'à la respiration de René et de Charlotte:
+
+-- Si j'étais à leur place et que je fusse sûr d'être roi, c'est-
+à-dire de représenter Dieu sur la terre, je ferais comme Dieu, je
+pardonnerais.
+
+-- Madame, s'écria René en arrachant l'opiat des mains de madame
+de Sauve, madame, rendez-moi cette boîte; mon garçon, je le vois,
+s'est trompé en vous l'apportant: demain je vous en enverrai une
+autre.
+
+
+
+XXIII
+Un nouveau converti
+
+
+Le lendemain, il devait y avoir chasse à courre dans la forêt de
+Saint-Germain.
+
+Henri avait ordonné qu'on lui tînt prêt, pour huit heures du
+matin, c'est-à-dire tout sellé et tout bridé, un petit cheval du
+Béarn, qu'il comptait donner à madame de Sauve, mais qu'auparavant
+il désirait essayer. À huit heures moins un quart, le cheval était
+appareillé. À huit heures sonnant, Henri descendait.
+
+Le cheval, fier et ardent, malgré sa petite taille, dressait les
+crins et piaffait dans la cour. Il avait fait froid, et un léger
+verglas couvrait la terre.
+
+Henri s'apprêta à traverser la cour pour gagner le côté des
+écuries où l'attendaient le cheval et le palefrenier, lorsqu'en
+passant devant un soldat suisse, en sentinelle à la porte, ce
+soldat lui présenta les armes en disant:
+
+-- Dieu garde Sa Majesté le roi de Navarre! À ce souhait, et
+surtout à l'accent de la voix qui venait de l'émettre, le Béarnais
+tressaillit. Il se retourna et fit un pas en arrière.
+
+-- de Mouy! murmura-t-il.
+
+-- Oui, Sire, de Mouy.
+
+-- Que venez-vous faire ici?
+
+-- Je vous cherche.
+
+-- Que me voulez-vous?
+
+-- Il faut que je parle à Votre Majesté.
+
+-- Malheureux, dit le roi en se rapprochant de lui, ne sais-tu pas
+que tu risques ta tête?
+
+-- Je le sais.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, me voilà. Henri pâlit légèrement, car ce danger que
+courait l'ardent jeune homme, il comprit qu'il le partageait. Il
+regarda donc avec inquiétude autour de lui, et se recula une
+seconde fois, non moins vivement que la première. Il venait
+d'apercevoir le duc d'Alençon à une fenêtre. Changeant aussitôt
+d'allure, Henri prit le mousquet des mains de de Mouy, placé,
+comme nous l'avons dit, en sentinelle, et tout en ayant l'air de
+l'examiner:
+
+-- de Mouy, lui dit-il, ce n'est pas certainement sans un motif
+bien puissant que vous êtes venu ainsi vous jeter dans la gueule
+du loup?
+
+-- Non, Sire. Aussi voilà huit jours que je vous guette. Hier
+seulement, j'ai appris que Votre Majesté devait essayer ce cheval
+ce matin et j'ai pris poste à la porte du Louvre.
+
+-- Mais comment sous ce costume?
+
+-- Le capitaine de la compagnie est protestant et de mes amis.
+
+-- Voici votre mousquet, remettez-vous à votre faction. On nous
+examine. En repassant, je tâcherai de vous dire un mot; mais si je
+ne vous parle point, ne m'arrêtez point. Adieu.
+
+de Mouy reprit sa marche mesurée, et Henri s'avança vers le
+cheval.
+
+-- Qu'est-ce que ce joli petit animal? demanda le duc d'Alençon de
+sa fenêtre.
+
+-- Un cheval que je devais essayer ce matin, répondit Henri.
+
+-- Mais ce n'est point un cheval d'homme, cela.
+
+-- Aussi était-il destiné à une belle dame.
+
+-- Prenez garde, Henri, vous allez être indiscret, car nous allons
+voir cette belle dame à la chasse; et si je ne sais pas de qui
+vous êtes le chevalier, je saurai au moins de qui vous êtes
+l'écuyer.
+
+-- Eh! mon Dieu non, vous ne le saurez pas, dit Henri avec sa
+feinte bonhomie, car cette belle dame ne pourra sortir, étant fort
+indisposée ce matin.
+
+Et il se mit en selle.
+
+-- Ah bah! dit d'Alençon en riant, pauvre madame de Sauve!
+
+-- François! François! c'est vous qui êtes indiscret.
+
+-- Et qu'a-t-elle donc cette belle Charlotte? reprit le duc
+d'Alençon.
+
+-- Mais, continua Henri en lançant son cheval au petit galop et en
+lui faisant décrire un cercle de manège, mais je ne sais trop: une
+grande lourdeur de tête, à ce que m'a dit Dariole, une espèce
+d'engourdissement par tout le corps, une faiblesse générale enfin.
+
+-- Et cela vous empêchera-t-il d'être des nôtres? demanda le duc.
+
+-- Moi, et pourquoi? reprit Henri, vous savez que je suis fou de
+la chasse à courre, et que rien n'aurait cette influence de m'en
+faire manquer une.
+
+-- Vous manquerez pourtant celle-ci, Henri, dit le duc après
+s'être retourné et avoir causé un instant avec une personne qui
+était demeurée invisible aux yeux de Henri, attendu qu'elle
+causait avec son interlocuteur du fond de la chambre, car voici Sa
+Majesté qui me fait dire que la chasse ne peut avoir lieu.
+
+-- Bah! dit Henri de l'air le plus désappointé du monde. Pourquoi
+cela?
+
+-- Des lettres fort importantes de M. de Nevers, à ce qu'il
+paraît. Il y a conseil entre le roi, la reine mère et mon frère le
+duc d'Anjou.
+
+-- Ah! ah! fit en lui-même Henri, serait-il arrivé des nouvelles
+de Pologne? Puis tout haut:
+
+-- En ce cas, continua-t-il, il est inutile que je me risque plus
+longtemps sur ce verglas. Au revoir, mon frère! Puis arrêtant le
+cheval en face de de Mouy:
+
+-- Mon ami, dit-il, appelle un de tes camarades pour finir ta
+faction. Aide le palefrenier à dessangler ce cheval, mets la selle
+sur ta tête et porte-la chez l'orfèvre de la sellerie; il y a une
+broderie à y faire qu'il n'avait pas eu le temps d'achever pour
+aujourd'hui. Tu reviendras me rendre réponse chez moi.
+
+de Mouy se hâta d'obéir, car le duc d'Alençon avait disparu de sa
+fenêtre, et il est évident qu'il avait conçu quelque soupçon.
+
+En effet, à peine avait-il tourné le guichet que le duc d'Alençon
+parut. Un véritable Suisse était à la place de de Mouy.
+
+D'Alençon regarda avec grande attention le nouveau factionnaire;
+puis se retournant du côté de Henri:
+
+-- Ce n'est point avec cet homme que vous causiez tout à l'heure,
+n'est-ce pas, mon frère?
+
+-- L'autre est un garçon qui est de ma maison et que j'ai fait
+entrer dans les Suisses: je lui ai donné une commission et il est
+allé l'exécuter.
+
+-- Ah! fit le duc, comme si cette réponse lui suffisait. Et
+Marguerite, comment va-t-elle?
+
+-- Je vais le lui demander, mon frère.
+
+-- Ne l'avez-vous donc point vue depuis hier?
+
+-- Non, je me suis présenté chez elle cette nuit vers onze heures,
+mais Gillonne m'a dit qu'elle était fatiguée et qu'elle dormait.
+
+-- Vous ne la trouverez point dans son appartement, elle est
+sortie.
+
+-- Oui, dit Henri, c'est possible; elle devait aller au couvent de
+l'Annonciade. Il n'y avait pas moyen de pousser la conversation
+plus loin, Henri paraissant décidé seulement à répondre.
+
+Les deux beaux-frères se quittèrent donc, le duc d'Alençon pour
+aller aux nouvelles, disait-il, le roi de Navarre pour rentrer
+chez lui.
+
+Henri y était à peine depuis cinq minutes lorsqu'il entendit
+frapper.
+
+-- Qui est là? demanda-t-il.
+
+-- Sire, répondit une voix que Henri reconnut pour celle de de
+Mouy, c'est la réponse de l'orfèvre de la sellerie.
+
+Henri, visiblement ému, fit entrer le jeune homme, et referma la
+porte derrière lui.
+
+-- C'est vous, de Mouy! dit-il. J'espérais que vous réfléchiriez.
+
+-- Sire, répondit de Mouy, il y a trois mois que je réfléchis,
+c'est assez; maintenant il est temps d'agir. Henri fit un
+mouvement d'inquiétude.
+
+-- Ne craignez rien, Sire, nous sommes seuls et je me hâte, car
+les moments sont précieux. Votre Majesté peut nous rendre, par un
+seul mot, tout ce que les événements de l'année ont fait perdre à
+la religion. Soyons clairs, soyons brefs, soyons francs.
+
+-- J'écoute, mon brave de Mouy, répondit Henri voyant qu'il lui
+était impossible d'éluder l'explication.
+
+-- Est-il vrai que Votre Majesté ait abjuré la religion
+protestante?
+
+-- C'est vrai, dit Henri.
+
+-- Oui, mais est-ce des lèvres? est-ce du coeur?
+
+-- On est toujours reconnaissant à Dieu quand il nous sauve la
+vie, répondit Henri tournant la question, comme il avait
+l'habitude de le faire en pareil cas, et Dieu m'a visiblement
+épargné dans ce cruel danger.
+
+-- Sire, reprit de Mouy, avouons une chose.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que votre abjuration n'est point une affaire de
+conviction, mais de calcul. Vous avez abjuré pour que le roi vous
+laissât vivre, et non parce que Dieu vous avait conservé la vie.
+
+-- Quelle que soit la cause de ma conversion, de Mouy, répondit
+Henri, je n'en suis pas moins catholique.
+
+-- Oui, mais le resterez-vous toujours? à la première occasion de
+reprendre votre liberté d'existence et de conscience, ne la
+reprendrez-vous pas? Eh bien! cette occasion, elle se présente: La
+Rochelle est insurgée, le Roussillon et le Béarn n'attendent qu'un
+mot pour agir; dans la Guyenne, tout crie à la guerre. Dites-moi
+seulement que vous êtes un catholique forcé et je vous réponds de
+l'avenir.
+
+-- On ne force pas un gentilhomme de ma naissance, mon cher de
+Mouy. Ce que j'ai fait, je l'ai fait librement.
+
+-- Mais, Sire, dit le jeune homme le coeur oppressé de cette
+résistance à laquelle il ne s'attendait pas, vous ne songez donc
+pas qu'en agissant ainsi vous nous abandonnez... vous nous
+trahissez?
+
+Henri resta impassible.
+
+-- Oui, reprit de Mouy, oui, vous nous trahissez, Sire, car
+plusieurs d'entre nous sont venus, au péril de leur vie, pour
+sauver votre honneur et votre liberté. Nous avons tout préparé
+pour vous donner un trône, Sire, entendez-vous bien? Non seulement
+la liberté, mais la puissance: un trône à votre choix, car dans
+deux mois vous pourrez opter entre Navarre et France.
+
+-- de Mouy, dit Henri en voilant son regard, qui malgré lui, à
+cette proposition, avait jeté un éclair, de Mouy, je suis sauf, je
+suis catholique, je suis l'époux de Marguerite, je suis frère du
+roi Charles, je suis gendre de ma bonne mère Catherine. de Mouy,
+en prenant ces diverses positions, j'en ai calculé les chances,
+mais aussi les obligations.
+
+-- Mais, Sire, reprit de Mouy, à quoi faut-il croire? On me dit
+que votre mariage n'est pas consommé, on me dit que vous êtes
+libre au fond du coeur, on me dit que la haine de Catherine...
+
+-- Mensonge, mensonge, interrompit vivement le Béarnais. Oui, l'on
+vous a trompé impudemment, mon ami. Cette chère Marguerite est
+bien ma femme; Catherine est bien ma mère; le roi Charles IX enfin
+est bien le seigneur et le maître de ma vie et de mon coeur.
+
+de Mouy frissonna, un sourire presque méprisant passa sur ses
+lèvres.
+
+-- Ainsi donc, Sire, dit-il en laissant retomber ses bras avec
+découragement et en essayant de sonder du regard cette âme pleine
+de ténèbres, voilà la réponse que je rapporterai à mes frères. Je
+leur dirai que le roi de Navarre tend sa main et donne son coeur à
+ceux qui nous ont égorgés, je leur dirai qu'il est devenu le
+flatteur de la reine mère et l'ami de Maurevel...
+
+-- Mon cher de Mouy, dit Henri, le roi va sortir du conseil, et il
+faut que j'aille m'informer près de lui des raisons qui nous ont
+fait remettre une chose aussi importante qu'une partie de chasse.
+Adieu, imitez-moi, mon ami, quittez la politique, revenez au roi
+et prenez la messe.
+
+Et Henri reconduisit ou plutôt repoussa jusqu'à l'antichambre le
+jeune homme, dont la stupéfaction commençait à faire place à la
+fureur.
+
+À peine eut-il refermé la porte que, ne pouvant résister à l'envie
+de se venger sur quelque chose à défaut de quelqu'un, de Mouy
+broya son chapeau entre ses mains, le jeta à terre, et le foulant
+aux pieds comme fait un taureau du manteau du matador:
+
+-- Par la mort! s'écria-t-il, voilà un misérable prince, et j'ai
+bien envie de me faire tuer ici pour le souiller à jamais de mon
+sang.
+
+-- Chut! monsieur de Mouy! dit une voix qui se glissait par
+l'ouverture d'une porte entrebâillée; chut! car un autre que moi
+pourrait vous entendre.
+
+de Mouy se retourna vivement et aperçut le duc d'Alençon enveloppé
+d'un manteau et avançant sa tête pâle dans le corridor pour
+s'assurer si de Mouy et lui étaient bien seuls.
+
+-- M. le duc d'Alençon! s'écria de Mouy, je suis perdu.
+
+-- Au contraire, murmura le prince, peut-être même avez-vous
+trouvé ce que vous cherchez, et la preuve, c'est que je ne veux
+pas que vous vous fassiez tuer ici comme vous en avez le dessein.
+Croyez-moi, votre sang peut être mieux employé qu'à rougir le
+seuil du roi de Navarre.
+
+Et à ces mots le duc ouvrit toute grande la porte qu'il tenait
+entrebâillée.
+
+-- Cette chambre est celle de deux de mes gentilshommes, dit le
+duc; nul ne viendra nous relancer ici; nous pourrons donc y causer
+en toute liberté. Venez, monsieur.
+
+-- Me voici, Monseigneur! dit le conspirateur stupéfait.
+
+Et il entra dans la chambre, dont le duc d'Alençon referma la
+porte derrière lui non moins vivement que n'avait fait le roi de
+Navarre.
+
+de Mouy était entré furieux, exaspéré, maudissant; mais peu à peu
+le regard froid et fixe du jeune duc François fit sur le capitaine
+huguenot l'effet de cette glace enchantée qui dissipe l'ivresse.
+
+-- Monseigneur, dit-il, si j'ai bien compris, Votre Altesse veut
+me parler?
+
+-- Oui, monsieur de Mouy, répondit François. Malgré votre
+déguisement, j'avais cru vous reconnaître, et quand vous avez
+présenté les armes à mon frère Henri, je vous ai reconnu tout à
+fait. Eh bien, de Mouy, vous n'êtes donc pas content du roi de
+Navarre?
+
+-- Monseigneur!
+
+-- Allons, voyons! parlez-moi hardiment. Sans que vous vous en
+doutiez, peut-être suis-je de vos amis.
+
+-- Vous, Monseigneur?
+
+-- Oui, moi. Parlez donc.
+
+-- Je ne sais que dire à Votre Altesse, Monseigneur. Les choses
+dont j'avais à entretenir le roi de Navarre touchent à des
+intérêts que Votre Altesse ne saurait comprendre. D'ailleurs,
+ajouta de Mouy d'un air qu'il tâcha de rendre indifférent, il
+s'agissait de bagatelles.
+
+-- De bagatelles? fit le duc.
+
+-- Oui, Monseigneur.
+
+-- De bagatelles pour lesquelles vous avez cru devoir exposer
+votre vie en revenant au Louvre, où, vous le savez, votre tête
+vaut son pesant d'or. Car on n'ignore point que vous êtes, avec le
+roi de Navarre et le prince de Condé, un des principaux chefs des
+huguenots.
+
+-- Si vous croyez cela, Monseigneur, agissez envers moi comme doit
+le faire le frère du roi Charles et le fils de la reine Catherine.
+
+-- Pourquoi voulez-vous que j'agisse ainsi, quand je vous ai dit
+que j'étais de vos amis? Dites-moi donc la vérité.
+
+-- Monseigneur, dit de Mouy, je vous jure...
+
+-- Ne jurez pas, monsieur; la religion reformée défend de faire
+des serments, et surtout de faux serments. de Mouy fronça le
+sourcil.
+
+-- Je vous dis que je sais tout, reprit le duc. de Mouy continua
+de se taire.
+
+-- Vous en doutez? reprit le prince avec une affectueuse
+insistance. Eh bien, mon cher de Mouy, il faut vous convaincre.
+Voyons, vous allez juger si je me trompe. Avez-vous ou non proposé
+à mon beau-frère Henri, là, tout à l'heure (le duc étendit la main
+dans la direction de la chambre du Béarnais), votre secours et
+celui des vôtres pour le réinstaller dans sa royauté de Navarre?
+
+de Mouy regarda le duc d'un air effaré.
+
+-- Propositions qu'il a refusées avec terreur! de Mouy demeura
+stupéfait.
+
+-- Avez-vous alors invoqué votre ancienne amitié, le souvenir de
+la religion commune? Avez-vous même alors leurré le roi de Navarre
+d'un espoir bien brillant, si brillant qu'il en a été ébloui, de
+l'espoir d'atteindre à la couronne de France? Hein? dites, suis-je
+bien informé? Est-ce là ce que vous êtes venu proposer au
+Béarnais?
+
+-- Monseigneur! s'écria de Mouy, c'est si bien cela que je me
+demande en ce moment même si je ne dois pas dire à Votre Altesse
+Royale qu'elle en a menti! provoquer dans cette chambre un combat
+sans merci, et assurer ainsi par la mort de nous deux l'extinction
+de ce terrible secret!
+
+-- Doucement, mon brave de Mouy, doucement, dit le duc d'Alençon
+sans changer de visage, sans faire le moindre mouvement à cette
+terrible menace; le secret s'éteindra mieux entre nous si nous
+vivons tous deux que si l'un de nous meurt. Écoutez-moi et cessez
+de tourmenter ainsi la poignée de votre épée. Pour la troisième
+fois, je vous dis que vous êtes avec un ami; répondez donc comme à
+un ami. Voyons, le roi de Navarre n'a-t-il pas refusé tout ce que
+vous lui avez offert?
+
+-- Oui, Monseigneur, et je l'avoue, puisque cet aveu ne peut
+compromettre que moi.
+
+-- N'avez-vous pas crié en sortant de sa chambre et en foulant aux
+pieds votre chapeau, qu'il était un prince lâche et indigne de
+demeurer votre chef?
+
+-- C'est vrai, Monseigneur, j'ai dit cela.
+
+-- Ah! c'est vrai! Vous l'avouez, enfin?
+
+-- Oui.
+
+-- Et c'est toujours votre avis?
+
+-- Plus que jamais, Monseigneur!
+
+-- Eh bien, moi, moi, monsieur de Mouy, moi, troisième fils de
+Henri II, moi, fils de France, suis-je assez bon gentilhomme pour
+commander à vos soldats, voyons? et jugez-vous que je suis assez
+loyal pour que vous puissiez compter sur ma parole?
+
+-- Vous, Monseigneur! vous, le chef des huguenots?
+
+-- Pourquoi pas? C'est l'époque des conversions, vous le savez.
+Henri s'est bien fait catholique, je puis bien me faire
+protestant, moi.
+
+-- Oui, sans doute, Monseigneur; mais j'attends que vous
+m'expliquiez...
+
+-- Rien de plus simple, et je vais vous dire en deux mots la
+politique de tout le monde.
+
+» Mon frère Charles tue les huguenots pour régner plus largement.
+Mon frère d'Anjou les laisse tuer parce qu'il doit succéder à mon
+frère Charles, et que, comme vous le savez, mon frère Charles est
+souvent malade. Mais moi... et c'est tout différent, moi qui ne
+régnerai jamais, en France du moins, attendu que j'ai deux aînés
+devant moi; moi que la haine de ma mère et de mes frères, plus
+encore que la loi de la nature, éloigne du trône; moi qui ne dois
+prétendre à aucune affection de famille, à aucune gloire, à aucun
+royaume; moi qui, cependant, porte un coeur aussi noble que mes
+aînés; eh bien! de Mouy! moi, je veux chercher à me tailler avec
+mon épée un royaume dans cette France qu'ils couvrent de sang.
+
+» Or, voilà ce que je veux, moi, de Mouy, écoutez.» Je veux être
+roi de Navarre, non par la naissance, mais par l'élection. Et
+remarquez bien que vous n'avez aucune objection à faire à cela,
+car je ne suis pas usurpateur, puisque mon frère refuse vos
+offres, et, s'ensevelissant dans sa torpeur, reconnaît hautement
+que ce royaume de Navarre n'est qu'une fiction. Avec Henri de
+Béarn, vous n'avez rien; avec moi, vous avez une épée et un nom.
+François d'Alençon, fils de France, sauvegarde tous ses compagnons
+ou tous ses complices, comme il vous plaira de les appeler. Eh
+bien, que dites-vous de cette offre, monsieur de Mouy?
+
+-- Je dis qu'elle m'éblouit, Monseigneur.
+
+-- de Mouy, de Mouy, nous aurons bien des obstacles à vaincre. Ne
+vous montrez donc pas dès l'abord si exigeant et si difficile
+envers un fils de roi et un frère de roi qui vient à vous.
+
+-- Monseigneur, la chose serait déjà faite si j'étais seul à
+soutenir mes idées; mais nous avons un conseil, et si brillante
+que soit l'offre, peut-être même à cause de cela, les chefs du
+parti n'y adhéreront-ils pas sans condition.
+
+-- Ceci est autre chose, et la réponse est d'un coeur honnête et
+d'un esprit prudent. À la façon dont je viens d'agir, de Mouy,
+vous avez dû reconnaître ma probité. Traitez-moi donc de votre
+côté en homme qu'on estime et non en prince qu'on flatte. de Mouy,
+ai-je des chances?
+
+-- Sur ma parole, Monseigneur, et puisque Votre Altesse veut que
+je lui donne mon avis, Votre Altesse les a toutes depuis que le
+roi de Navarre a refusé l'offre que j'étais venu lui faire. Mais,
+je vous le répète, Monseigneur, me concerter avec nos chefs est
+chose indispensable.
+
+-- Faites donc, monsieur, répondit d'Alençon. Seulement, à quand
+la réponse?
+
+de Mouy regarda le prince en silence. Puis, paraissant prendre une
+résolution:
+
+-- Monseigneur, dit-il, donnez-moi votre main; j'ai besoin que
+cette main d'un fils de France touche la mienne pour être sûr que
+je ne serai point trahi.
+
+Le duc non seulement tendit la main vers de Mouy, mais il saisit
+la sienne et la serra.
+
+-- Maintenant, Monseigneur, je suis tranquille, dit le jeune
+huguenot. Si nous étions trahis, je dirais que vous n'y êtes pour
+rien. Sans quoi, Monseigneur, et pour si peu que vous fussiez dans
+cette trahison, vous seriez déshonoré.
+
+-- Pourquoi me dites-vous cela, de Mouy, avant de me dire quand
+vous me rapporterez la réponse de vos chefs?
+
+-- Parce que, Monseigneur, en me demandant à quand la réponse,
+vous me demandez en même temps où sont les chefs, et que, si je
+vous dis: À ce soir, vous saurez que les chefs sont à Paris et s'y
+cachent.
+
+Et en disant ces mots, par un geste de défiance, de Mouy attachait
+son oeil perçant sur le regard faux et vacillant du jeune homme.
+
+-- Allons, allons, reprit le duc, il vous reste encore des doutes,
+monsieur de Mouy. Mais je ne puis du premier coup exiger de vous
+une entière confiance. Vous me connaîtrez mieux plus tard. Nous
+allons être liés par une communauté d'intérêts qui vous délivrera
+de tout soupçon. Vous dites donc à ce soir, monsieur de Mouy?
+
+-- Oui, Monseigneur, car le temps presse. À ce soir. Mais où cela,
+s'il vous plaît?
+
+-- Au Louvre, ici, dans cette chambre, cela vous convient-il?
+
+-- Cette chambre est habitée? dit de Mouy en montrant du regard
+les deux lits qui s'y trouvaient en face l'un de l'autre.
+
+-- Par deux de mes gentilshommes, oui.
+
+-- Monseigneur, il me semble imprudent, à moi, de revenir au
+Louvre.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Parce que, si vous m'avez reconnu, d'autres peuvent avoir
+d'aussi bons yeux que Votre Altesse et me reconnaître à leur tour.
+Je reviendrai cependant au Louvre, si vous m'accordez ce que je
+vais vous demander.
+
+-- Quoi?
+
+-- Un sauf-conduit.
+
+-- de Mouy, répondit le duc, un sauf-conduit de moi saisi sur vous
+me perd et ne vous sauve pas. Je ne puis pour vous quelque chose
+qu'à la condition qu'à tous les yeux nous sommes complètement
+étrangers l'un à l'autre. La moindre relation de ma part avec
+vous, prouvée à ma mère ou à mes frères, me coûterait la vie. Vous
+êtes donc sauvegardé par mon propre intérêt, du moment où je me
+serai compromis avec les autres, comme je me compromets avec vous
+en ce moment. Libre dans ma sphère d'action, fort si je suis
+inconnu, tant que je reste moi-même impénétrable je vous garantis
+tous; ne l'oubliez pas. Faites donc un nouvel appel à votre
+courage, tentez sur ma parole ce que vous tentiez sans la parole
+de mon frère. Venez ce soir au Louvre.
+
+-- Mais comment voulez-vous que j'y vienne? Je ne puis risquer ce
+costume dans les appartements. Il était pour les vestibules et les
+cours. Le mien est encore plus dangereux, puisque tout le monde me
+connaît ici et qu'il ne me déguise aucunement.
+
+-- Aussi, je cherche, attendez... Je crois que... oui, le voici.
+
+En effet, le duc avait jeté les yeux autour de lui, et ses yeux
+s'étaient arrêtés sur la garde-robe d'apparat de La Mole, pour le
+moment étendue sur le lit, c'est-à-dire sur ce magnifique manteau
+cerise brodé d'or dont nous avons déjà parlé, sur son toquet orné
+d'une plume blanche, entouré d'un cordon de marguerites d'or et
+d'argent entremêlées, enfin sur un pourpoint de satin gris perle
+et or.
+
+-- Voyez-vous ce manteau, cette plume et ce pourpoint? dit le duc;
+ils appartiennent à M. de La Mole, un de mes gentilshommes, un
+muguet du meilleur ton. Cet habit a fait rage à la cour, et on
+reconnaît M. de La Mole à cent pas lorsqu'il le porte. Je vais
+vous donner l'adresse du tailleur qui le lui a fourni; en le lui
+payant le double de ce qu'il vaut, vous en aurez un pareil ce
+soir. Vous retiendrez bien le nom de M. de La Mole, n'est-ce pas?
+
+Le duc d'Alençon achevait à peine la recommandation, que l'on
+entendit un pas qui s'approchait dans le corridor et qu'une clef
+tourna dans la serrure.
+
+-- Eh! qui va là? s'écria le duc en s'élançant vers la porte et en
+poussant le verrou.
+
+-- Pardieu, répondit une voix du dehors, je trouve la question
+singulière. Qui va là vous-même? Voilà qui est plaisant! quand je
+veux rentrer chez moi, on me demande qui va là!
+
+-- Est-ce vous, monsieur de la Mole?
+
+-- Eh! sans doute que c'est moi. Mais vous, qui êtes-vous? Pendant
+que La Mole exprimait son étonnement de trouver sa chambre habitée
+et essayait de découvrir quel en était le nouveau commensal, le
+duc d'Alençon se retournait vivement, une main sur le verrou,
+l'autre sur la serrure.
+
+-- Connaissez-vous M. de La Mole? demanda-t-il à de Mouy.
+
+-- Non, Monseigneur.
+
+-- Et lui, vous connaît-il?
+
+-- Je ne le crois pas.
+
+-- Alors, tout va bien; d'ailleurs, faites semblant de regarder
+par la fenêtre. de Mouy obéit sans répondre, car La Mole
+commençait à s'impatienter et frappait à tour de bras.
+
+Le duc d'Alençon jeta un dernier regard vers de Mouy, et, voyant
+qu'il avait le dos tourné, il ouvrit.
+
+-- Monseigneur le duc! s'écria La Mole en reculant de surprise,
+oh! pardon, pardon, Monseigneur!
+
+-- Ce n'est rien, monsieur. J'ai eu besoin de votre chambre pour
+recevoir quelqu'un.
+
+-- Faites, Monseigneur, faites. Mais permettez, je vous en
+supplie, que je prenne mon manteau et mon chapeau, qui sont sur le
+lit; car j'ai perdu l'un et l'autre cette nuit sur le quai de la
+Grève, où j'ai été attaqué de nuit par des voleurs.
+
+-- En effet, monsieur, dit le prince en souriant et en passant
+lui-même à La Mole les objets demandés, vous voici assez mal
+accommodé; vous avez eu affaire à des gaillards fort entêtés, à ce
+qu'il paraît!
+
+Et le duc passa lui-même à La Mole le manteau et le toquet. Le
+jeune homme salua et sortit pour changer de vêtement dans
+l'antichambre, ne s'inquiétant aucunement de ce que le duc faisait
+dans sa chambre; car c'était assez l'usage au Louvre que les
+logements des gentilshommes fussent, pour les princes auxquels ils
+étaient attachés, des hôtelleries qu'ils employaient à toutes
+sortes de réceptions.
+
+de Mouy se rapprocha alors du duc, et tous deux écoutèrent pour
+savoir le moment où La Mole aurait fini et sortirait; mais
+lorsqu'il eut changé de costume, lui-même les tira d'embarras,
+car, s'approchant de la porte:
+
+-- Pardon, Monseigneur! dit-il; mais Votre Altesse n'a pas
+rencontré sur son chemin le comte de Coconnas?
+
+-- Non, monsieur le comte! et cependant il était de service ce
+matin.
+
+-- Alors on me l'aura assassiné, dit La Mole en se parlant à lui-
+même tout en s'éloignant.
+
+Le duc écouta le bruit des pas qui allaient s'affaiblissant; puis
+ouvrant la porte et tirant de Mouy après lui:
+
+-- Regardez-le s'éloigner, dit-il, et tâchez d'imiter cette
+tournure inimitable.
+
+-- Je ferai de mon mieux, répondit de Mouy. Malheureusement je ne
+suis pas un damoiseau, mais un soldat.
+
+-- En tout cas, je vous attends avant minuit dans ce corridor. Si
+la chambre de mes gentilshommes est libre, je vous y recevrai; si
+elle ne l'est pas, nous en trouverons une autre.
+
+-- Oui, Monseigneur.
+
+-- Ainsi donc, à ce soir, avant minuit.
+
+-- À ce soir, avant minuit.
+
+-- Ah! à propos, de Mouy, balancez fort le bras droit en marchant,
+c'est l'allure particulière de M. de La Mole.
+
+
+
+XXIV
+La rue Tizon et la rue Cloche-Percée
+
+
+La Mole sortit du Louvre tout courant, et se mit à fureter dans
+Paris pour découvrir le pauvre Coconnas.
+
+Son premier soin fut de se rendre à la rue de l'Arbre-Sec et
+d'entrer chez maître La Hurière, car La Mole se rappelait avoir
+souvent cité au Piémontais certaine devise latine qui tendait à
+prouver que l'Amour, Bacchus et Cérès sont des dieux de première
+nécessité, et il avait l'espoir que Coconnas, pour suivre
+l'aphorisme romain, se serait installé à la Belle-Étoile, après
+une nuit qui devait avoir été pour son ami non moins occupée
+qu'elle ne l'avait été pour lui.
+
+La Mole ne trouva rien chez La Hurière que le souvenir de
+l'obligation prise et un déjeuner offert d'assez bonne grâce que
+notre gentilhomme accepta avec grand appétit, malgré son
+inquiétude.
+
+L'estomac tranquillisé à défaut de l'esprit, La Mole se remit en
+course, remontant la Seine, comme ce mari qui cherchait sa femme
+noyée. En arrivant sur le quai de Grève, il reconnut l'endroit où,
+ainsi qu'il l'avait dit à M. d'Alençon, il avait, pendant sa
+course nocturne, été arrêté trois ou quatre heures auparavant, ce
+qui n'était pas rare dans un Paris plus vieux de cent ans que
+celui où Boileau se réveillait au bruit d'une balle perçant son
+volet. Un petit morceau de la plume de son chapeau était resté sur
+le champ de bataille. Le sentiment de possession est inné chez
+l'homme. La Mole avait dix plumes plus belles les unes que les
+autres; il ne s'arrêta pas moins à ramasser celle-là, ou plutôt le
+seul fragment qui en eût survécu, et le considérait d'un air
+piteux, lorsque des pas alourdis retentirent, s'approchant de lui,
+et que des voix brutales lui ordonnèrent de se ranger. La Mole
+releva la tête et aperçut une litière précédée de deux pages et
+accompagnée d'un écuyer.
+
+La Mole crut reconnaître la litière et se rangea vivement.
+
+Le jeune gentilhomme ne s'était pas trompé.
+
+-- Monsieur de la Mole! dit une voix pleine de douceur qui sortait
+de la litière, tandis qu'une main blanche et douce comme le satin
+écartait les rideaux.
+
+-- Oui, madame, moi-même, répondit La Mole en s'inclinant.
+
+-- Monsieur de la Mole une plume à la main..., continua la dame à
+la litière; êtes-vous donc amoureux, mon cher monsieur, et
+retrouvez-vous des traces perdues?
+
+-- Oui, madame, répondit La Mole, je suis amoureux, et très fort;
+mais pour le moment, ce sont mes propres traces que je retrouve,
+quoique ce ne soient pas elles que je cherche. Mais Votre Majesté
+me permettra-t-elle de lui demander des nouvelles de sa santé.
+
+-- Excellente, monsieur; je ne me suis jamais mieux portée, ce me
+semble; cela vient probablement de ce que j'ai passé la nuit en
+retraite.
+
+-- Ah! en retraite, dit La Mole en regardant Marguerite d'une
+façon étrange.
+
+-- Eh bien, oui! qu'y a-t-il d'étonnant à cela?
+
+-- Peut-on, sans indiscrétion, vous demander dans quel couvent?
+
+-- Certainement, monsieur, je n'en fais pas mystère: au couvent
+des Annonciades. Mais vous, que faites-vous ici avec cet air
+effarouché?
+
+-- Madame, moi aussi j'ai passé la nuit en retraite et dans les
+environs du même couvent; ce matin, je cherche mon ami, qui a
+disparu, et en le cherchant j'ai retrouvé cette plume.
+
+-- Qui vient de lui? Mais en vérité nous m'effrayez sur son
+compte, la place est mauvaise.
+
+-- Que Votre Majesté se rassure, la plume vient de moi; je l'ai
+perdue vers cinq heures et demie sur cette place, en me sauvant
+des mains de quatre bandits qui me voulaient à toute force
+assassiner, à ce que je crois du moins.
+
+Marguerite réprima un vif mouvement d'effroi.
+
+-- Oh! contez-moi cela! dit-elle.
+
+-- Rien de plus simple, madame. Il était donc, comme j'avais
+l'honneur de dire à Votre Majesté, cinq heures du matin à peu
+près...
+
+-- Et à cinq heures du matin, interrompit Marguerite, vous étiez
+déjà sorti?
+
+-- Votre Majesté m'excusera, dit La Mole, je n'étais pas encore
+rentré.
+
+-- Ah! monsieur de la Mole! rentrer à cinq heures du matin! dit
+Marguerite avec un sourire qui pour tous était malicieux et que La
+Mole eut la fatuité de trouver adorable, rentrer si tard! vous
+aviez mérité cette punition.
+
+-- Aussi je ne me plains pas, madame, dit La Mole en s'inclinant
+avec respect, et j'eusse été éventré que je m'estimerais encore
+plus heureux cent fois que je ne mérite de l'être. Mais enfin je
+rentrais tard ou de bonne heure, comme Votre Majesté voudra, de
+cette bien heureuse maison où j'avais passé la nuit en retraite,
+lorsque quatre tire-laine ont débouché de la rue de la Mortellerie
+et m'ont poursuivi avec des coupe-choux démesurément longs. C'est
+grotesque, n'est-ce pas, madame? mais enfin c'est comme cela; il
+m'a fallu fuir, car j'avais oublié mon épée.
+
+-- Oh! je comprends, dit Marguerite avec un air d'admirable
+naïveté, et vous retournez chercher votre épée.
+
+La Mole regarda Marguerite comme si un doute se glissait dans son
+esprit.
+
+-- Madame, j'y retournerais effectivement et même très volontiers,
+attendu que mon épée est une excellente lame, mais je ne sais pas
+où est cette maison.
+
+-- Comment, monsieur! reprit Marguerite, vous ne savez pas où est
+la maison où vous avez passé la nuit?
+
+-- Non, madame, et que Satan m'extermine si je m'en doute!
+
+-- Oh! voilà qui est singulier! c'est donc tout un roman que votre
+histoire?
+
+-- Un véritable roman, vous l'avez dit, madame.
+
+-- Contez-la-moi.
+
+-- C'est un peu long.
+
+-- Qu'importe! j'ai le temps.
+
+-- Et fort incroyable surtout.
+
+-- Allez toujours: je suis on ne peut plus crédule.
+
+-- Votre Majesté l'ordonne?
+
+-- Mais oui, s'il le faut.
+
+-- J'obéis. Hier soir, après avoir quitté deux adorables femmes
+avec lesquelles nous avions passé la soirée sur le pont Saint-
+Michel, nous soupions chez maître La Hurière.
+
+-- D'abord, demanda Marguerite avec un naturel parfait, qu'est-ce
+que maître La Hurière?
+
+-- Maître La Hurière, madame, dit La Mole en regardant une seconde
+fois Marguerite avec cet air de doute qu'on avait déjà pu
+remarquer une première fois chez lui, maître La Hurière est le
+maître de l'hôtellerie de la Belle Étoile, située rue de l'Arbre-
+Sec.
+
+-- Bien, je vois cela d'ici... Vous soupiez donc chez maître La
+Hurière, avec votre ami Coconnas sans doute?
+
+-- Oui, madame, avec mon ami Coconnas, quand un homme entra et
+nous remit à chacun un billet.
+
+-- Pareil? demanda Marguerite.
+
+-- Exactement pareil. Cette ligne seulement:
+
+«Vous êtes attendu rue Saint-Antoine, en face de la rue de Jouy.»
+
+-- Et pas de signature au bas de ce billet? demanda Marguerite.
+
+-- Non; mais trois mots, trois mots charmants qui promettaient
+trois fois la même chose; c'est-à-dire un triple bonheur.
+
+-- Et quels étaient ces trois mots?
+
+-- _Éros-Cupido-Amor._
+
+_-- _En effet, ce sont trois doux noms; et ont-ils tenu ce qu'ils
+promettaient?
+
+-- Oh! plus, madame, cent fois plus! s'écria La Mole avec
+enthousiasme.
+
+-- Continuez; je suis curieuse de savoir ce qui vous attendait rue
+Saint Antoine, en face la rue de Jouy.
+
+-- Deux duègnes avec chacune un mouchoir à la main. Il s'agissait
+de nous laisser bander les yeux. Votre Majesté devine que nous n'y
+fîmes point de difficulté. Nous tendîmes bravement le cou. Mon
+guide me fit tourner à gauche, le guide de mon ami le fit tourner
+à droite, et nous nous séparâmes.
+
+-- Et alors? continua Marguerite, qui paraissait décidée à pousser
+l'investigation jusqu'au bout.
+
+-- Je ne sais, reprit La Mole, où son guide conduisit mon ami. En
+enfer, peut-être. Mais quant à moi, ce que je sais, c'est que le
+mien me mena en un lieu que je tiens pour le paradis.
+
+-- Et d'où vous fit sans doute chasser votre trop grande
+curiosité?
+
+-- Justement, madame, et vous avez le don de la divination.
+J'attendais le jour avec impatience pour voir où j'étais, quand, à
+quatre heures et demie, la même duègne est rentrée, m'a bandé de
+nouveau les yeux, m'a fait promettre de ne point chercher à
+soulever mon bandeau, m'a conduit dehors, m'a accompagné cent pas,
+m'a fait encore jurer de n'ôter mon bandeau que lorsque j'aurais
+compté jusqu'à cinquante. J'ai compté jusqu'à cinquante, et je me
+suis trouvé rue Saint-Antoine, en face la rue de Jouy.
+
+-- Et alors...?
+
+-- Alors, madame, je suis revenu tellement joyeux que je n'ai
+point fait attention aux quatre misérables des mains desquels j'ai
+eu tant de mal à me tirer. Or, madame, continua La Mole, en
+retrouvant ici un morceau de ma plume, mon coeur a tressailli de
+joie, et je l'ai ramassé en me promettant à moi-même de le garder
+comme un souvenir de cette heureuse nuit. Mais, au milieu de mon
+bonheur, une chose me tourmente, c'est ce que peut être devenu mon
+compagnon.
+
+-- Il n'est pas rentré au Louvre?
+
+-- Hélas! non, madame! Je l'ai cherché partout où il pouvait être,
+à la Belle-Étoile, au jeu de paume, et en quantité d'autres lieux
+honorables; mais d'Annibal point et de Coconnas pas davantage...
+
+En disant ces paroles et les accompagnant d'un geste lamentable,
+La Mole ouvrit les bras et écarta son manteau, sous lequel on vit
+bâiller à divers endroits son pourpoint qui montrait, comme autant
+d'élégants crevés, la doublure par les accrocs.
+
+-- Mais vous avez été criblé? dit Marguerite.
+
+-- Criblé, c'est le mot! dit La Mole, qui n'était pas fâché de se
+faire un mérite du danger qu'il avait couru. Voyez, madame! voyez!
+
+-- Comment n'avez-vous pas changé de pourpoint au Louvre, puisque
+vous y êtes retourné? demanda la reine.
+
+-- Ah! dit La Mole, c'est qu'il y avait quelqu'un dans ma chambre.
+
+-- Comment, quelqu'un dans votre chambre? dit Marguerite dont les
+yeux exprimèrent le plus vif étonnement; et qui donc était dans
+votre chambre?
+
+-- Son Altesse...
+
+-- Chut! interrompit Marguerite.
+
+Le jeune homme obéit.
+
+-- _Qui ad lecticam meam stant? _dit-elle à La Mole.
+
+-- _Duo pueri et unus eques._
+
+_-- Optime, barbari! _dit-elle. _Dic, Moles, quem inveneris in
+cubiculo tuo?_
+
+_-- Franciscum ducem._
+
+_-- Agentem?_
+
+_-- Nescio quid._
+
+_-- Quocum?_
+
+_-- Cum ignoto. _
+
+-- C'est bizarre, dit Marguerite. Ainsi vous n'avez pu retrouver
+Coconnas? continua-t-elle sans songer évidemment à ce qu'elle
+disait.
+
+-- Aussi, madame, comme j'avais l'honneur de le dire à Votre
+Majesté, j'en meurs véritablement d'inquiétude.
+
+-- Eh bien, dit Marguerite en soupirant, je ne veux pas vous
+distraire plus longtemps de sa recherche, mais je ne sais pourquoi
+j'ai l'idée qu'il se retrouvera tout seul! N'importe, allez
+toujours.
+
+Et la reine appuya son doigt sur sa bouche. Or, comme la belle
+Marguerite n'avait confié aucun secret, n'avait fait aucun aveu à
+La Mole, le jeune homme comprit que ce geste charmant, ne pouvant
+avoir pour but de lui recommander le silence, devait avoir une
+autre signification.
+
+Le cortège se remit en marche; et La Mole, dans le but de
+poursuivre son investigation, continua de remonter le quai jusqu'à
+la rue du Long-Pont, qui le conduisit dans la rue Saint-Antoine.
+
+En face la rue de Jouy, il s'arrêta.
+
+C'était là que, la veille, les deux duègnes leur avaient bandé les
+yeux, à lui et à Coconnas. Il avait tourné à gauche, puis il avait
+compté vingt pas; il recommença le manège et se trouva en face
+d'une maison ou plutôt d'un mur derrière lequel s'élevait une
+maison; au milieu de ce mur était une porte à auvent garnie de
+clous larges et de meurtrières.
+
+La maison était située rue Cloche-Percée, petite rue étroite qui
+commence à la rue Saint-Antoine et aboutit à la rue du Roi-de-
+Sicile.
+
+-- Par la sambleu! dit La Mole, c'est bien là... j'en jurerais...
+En étendant la main, comme je sortais, j'ai senti les clous de la
+porte, puis j'ai descendu deux degrés. Cet homme qui courait en
+criant: À l'aide! et qu'on a tué rue du Roi-de-Sicile, passait au
+moment où je mettais le pied sur le premier. Voyons.
+
+La Mole alla à la porte et frappa. La porte s'ouvrit, et une
+espèce de concierge à moustaches vint ouvrir.
+
+-- _Was ist das?_ demanda le concierge.
+
+-- Ah! ah! fit La Mole, il me paraît que nous sommes Suisse. Mon
+ami, continua-t-il en prenant son air le plus charmant, je
+voudrais avoir mon épée, que j'ai laissée dans cette maison où
+j'ai passé la nuit.
+
+-- _Ich verstehe nicht_, répéta le concierge.
+
+-- Mon épée..., reprit La Mole.
+
+-- _Ich verstehe nicht_, répéta le concierge.
+
+-- ... que j'ai laissée... Mon épée, que j'ai laissée...
+
+-- _Ich verstehe nicht..._
+
+_-- _... dans cette maison, où j'ai passé la nuit.
+
+-- _Gehe zum Teufel... _Et il lui referma la porte au nez.
+
+-- Mordieu! dit La Mole, si j'avais cette épée que je réclame, je
+la passerais bien volontiers à travers le corps de ce drôle-là.
+Mais je ne l'ai point, et ce sera pour un autre jour.
+
+Sur quoi La Mole continua son chemin jusqu'à la rue du Roi-de-
+Sicile, prit à droite, fit cinquante pas à peu près, prit à droite
+encore et se trouva rue Tizon, petite rue parallèle à la rue
+Cloche-Percée, et en tout point semblable. Il y eut plus: à peine
+eut-il fait trente pas, qu'il retrouva la petite porte à clous
+larges, à auvent et à meurtrières, les deux degrés et le mur. On
+eût dit que la rue Cloche-Percée s'était retournée pour le voir
+passer.
+
+La Mole réfléchit alors qu'il avait bien pu prendre sa droite pour
+sa gauche, et il alla frapper à cette porte pour y faire la même
+réclamation qu'il avait faite à l'autre. Mais cette fois il eut
+beau frapper, on n'ouvrit même pas.
+
+La Mole fit et refit deux ou trois fois le même tour qu'il venait
+de faire, ce qui l'amena à cette idée, toute naturelle, que la
+maison avait deux entrées, l'une sur la rue ClochePercée et
+l'autre sur la rue Tizon.
+
+Mais ce raisonnement, si logique qu'il fût, ne lui rendait pas son
+épée, et ne lui apprenait pas où était son ami.
+
+Il eut un instant l'idée d'acheter une autre épée et d'éventrer le
+misérable portier qui s'obstinait à ne parler qu'allemand; mais il
+pensa que si ce portier était à Marguerite et que si Marguerite
+l'avait choisi ainsi, c'est qu'elle avait ses raisons pour cela,
+et qu'il lui serait peut-être désagréable d'en être privée.
+
+Or, La Mole, pour rien au monde, n'eût voulu faire une chose
+désagréable à Marguerite.
+
+De peur de céder à la tentation, il reprit donc vers les deux
+heures de l'après midi le chemin du Louvre.
+
+Comme son appartement n'était point occupé cette fois, il put
+rentrer chez lui. La chose était assez urgente relativement au
+pourpoint, qui, comme lui avait fait observer la reine, était
+considérablement détérioré.
+
+Il s'avança donc incontinent vers son lit pour substituer le beau
+pourpoint gris perle à celui-là. Mais, à son grand étonnement, la
+première chose qu'il aperçut près du pourpoint gris perle fut
+cette fameuse épée qu'il avait laissée rue Cloche-Percée.
+
+La Mole la prit, la tourna et la retourna: c'était bien elle.
+
+-- Ah! ah! fit-il, est-ce qu'il y aurait quelque magie là-dessous?
+Puis avec un soupir: Ah! si le pauvre Coconnas se pouvait
+retrouver comme mon épée!
+
+Deux ou trois heures après que La Mole avait cessé sa ronde
+circulaire autour de la petite maison double, la porte de la rue
+Tizon s'ouvrit. Il était cinq heures du soir à peu près, et par
+conséquent nuit fermée.
+
+Une femme enveloppée dans un long manteau garni de fourrures,
+accompagnée d'une suivante, sortit par cette porte que lui tenait
+ouverte une duègne d'une quarantaine d'années, se glissa
+rapidement jusqu'à la rue du Roi-de-Sicile, frappa à une petite
+porte de la rue d'Argenson qui s'ouvrit devant elle, sortit par la
+grande porte du même hôtel qui donnait Vieille-rue-du-Temple, alla
+gagner une petite poterne de l'hôtel de Guise, l'ouvrit avec une
+clef qu'elle avait dans sa poche, et disparut.
+
+Une demi-heure après, un jeune homme, les yeux bandés, sortait par
+la même porte de la même petite maison, guidé par une femme qui le
+conduisait au coin de la rue Geoffroy-Lasnier et de la
+Mortellerie. Là, elle l'invita à compter jusqu'à cinquante et à
+ôter son bandeau.
+
+Le jeune homme accomplit scrupuleusement la recommandation, et au
+chiffre convenu ôta le mouchoir qui lui couvrait les yeux.
+
+-- Mordi! s'écria-t-il en regardant tout autour de lui; si je sais
+où je suis, je veux être pendu! Six heures! s'écria-t-il en
+entendant sonner l'horloge de Notre-Dame. Et ce pauvre La Mole,
+que peut-il être devenu? Courons au Louvre, peut-être là en saura-
+t-on des nouvelles.
+
+Et ce disant, Coconnas descendit tout courant la rue de la
+Mortellerie et arriva aux portes du Louvre en moins de temps qu'il
+n'en eût fallu à un cheval ordinaire; il bouscula et démolit sur
+son passage cette haie mobile de braves bourgeois qui se
+promenaient paisiblement autour des boutiques de la place
+Baudoyer, et entra dans le palais.
+
+Là il interrogea suisse et sentinelle. Le suisse croyait bien
+avoir vu entrer M. de La Mole le matin, mais il ne l'avait pas vu
+sortir. La sentinelle n'était là que depuis une heure et demie et
+n'avait rien vu.
+
+Il monta tout courant à la chambre et en ouvrit la porte
+précipitamment; mais il ne trouva dans la chambre que le pourpoint
+de La Mole tout lacéré, ce qui redoubla encore ses inquiétudes.
+
+Alors il songea à La Hurière et courut chez le digne hôtelier de
+la Belle-Étoile. La Hurière avait vu La Mole; La Mole avait
+déjeuné chez La Hurière. Coconnas fut donc entièrement rassuré,
+et, comme il avait grand faim, il demanda à souper à son tour.
+
+Coconnas était dans les deux dispositions nécessaires pour bien
+souper: il avait l'esprit rassuré et l'estomac vide; il soupa donc
+si bien que son repas le conduisit jusqu'à huit heures. Alors,
+réconforté par deux bouteilles d'un petit vin d'Anjou qu'il aimait
+fort et qu'il venait de sabler avec une sensualité qui se
+trahissait par des clignements d'yeux et des clappements de langue
+réitérés, il se remit à la recherche de La Mole, accompagnant
+cette nouvelle exploration à travers la foule de coups de pied et
+de coups de poing proportionnés à l'accroissement d'amitié que lui
+avait inspiré le bien-être qui suit toujours un bon repas.
+
+Cela dura une heure; pendant une heure Coconnas parcourut toutes
+les rues avoisinant le quai de la Grève, le port au charbon, la
+rue Saint-Antoine et les rues Tizon et Cloche-Percée, où il
+pensait que son ami pouvait être revenu. Enfin, il comprit qu'il y
+avait un endroit par lequel il fallait qu'il passât, c'était le
+guichet du Louvre, et il résolut de l'aller attendre sous ce
+guichet jusqu'à sa rentrée.
+
+Il n'était plus qu'à cent pas du Louvre, et remettait sur ses
+jambes une femme dont il avait déjà renversé le mari, place Saint-
+Germain-l'Auxerrois, lorsqu'à l'horizon il aperçut devant lui à la
+clarté douteuse d'un grand fanal dressé près du pont-levis du
+Louvre, le manteau de velours cerise et la plume blanche de son
+ami qui, déjà pareil à une ombre, disparaissait sous le guichet en
+rendant le salut à la sentinelle.
+
+Le fameux manteau cerise avait fait tant d'effet de par le monde
+qu'il n'y avait pas à s'y tromper.
+
+-- Eh mordi! s'écria Coconnas; c'est bien lui, cette fois, et le
+voilà qui rentre. Eh! eh! La Mole, eh! notre ami. Peste! j'ai
+pourtant une bonne voix. Comment se fait-il donc qu'il ne m'ait
+pas entendu? Mais par bonheur j'ai aussi bonnes jambes que bonne
+voix, et je vais le rejoindre.
+
+Dans cette espérance, Coconnas s'élança de toute la vigueur de ses
+jarrets, arriva en un instant au Louvre; mais quelque diligence
+qu'il eût faite, au moment où il mettait le pied dans la cour, le
+manteau rouge, qui paraissait fort pressé aussi, disparaissait
+sous le vestibule.
+
+-- Ohé! La Mole! s'écria Coconnas en reprenant sa course, attends-
+moi donc, c'est moi, Coconnas! Que diable as-tu donc à courir
+ainsi? Est-ce que tu te sauves, par hasard?
+
+En effet, le manteau rouge, comme s'il eût eu des ailes,
+escaladait le second étage plutôt qu'il ne le montait.
+
+-- Ah! tu ne veux pas m'entendre! cria Coconnas. Ah! tu m'en veux!
+ah! tu es fâché! Eh bien, au diable, mordi! quant à moi, je n'en
+puis plus.
+
+C'était au bas de l'escalier que Coconnas lançait cette apostrophe
+au fugitif, qu'il renonçait à suivre des jambes, mais qu'il
+continuait à suivre de l'oeil à travers la vis de l'escalier et
+qui était arrivé à la hauteur de l'appartement de Marguerite. Tout
+à coup une femme sortit de cet appartement et prit celui que
+poursuivait Coconnas par le bras.
+
+-- Oh! oh! fit Coconnas, cela m'a tout l'air d'être la reine
+Marguerite. Il était attendu. Alors, c'est autre chose, je
+comprends qu'il ne m'ait pas répondu.
+
+Et il se coucha sur la rampe, plongeant son regard par l'ouverture
+de l'escalier. Alors, après quelques paroles à voix basse, il vit
+le manteau cerise suivre la reine chez elle.
+
+-- Bon! bon! dit Coconnas, c'est cela. Je ne me trompais point. Il
+y a des moments où la présence de notre meilleur ami nous est
+importune, et ce cher La Mole est dans un de ces moments-là.
+
+Et Coconnas, montant doucement les escaliers, s'assit sur un banc
+de velours qui garnissait le palier même, en se disant:
+
+-- Soit, au lieu de le rejoindre, j'attendrai... oui; mais,
+ajouta-t-il, j'y pense, il est chez la reine de Navarre, de sorte
+que je pourrais bien attendre longtemps... Il fait froid, mordi!
+Allons, allons! j'attendrai aussi bien dans ma chambre. Il faudra
+toujours bien qu'il y rentre, quand le diable y serait.
+
+Il achevait à peine ces paroles et commençait à mettre à exécution
+la résolution qui en était le résultat, lorsqu'un pas allègre et
+léger retentit au-dessus de sa tête, accompagné d'une petite
+chanson si familière à son ami que Coconnas tendit aussitôt le cou
+vers le côté d'où venait le bruit du pas et de la chanson. C'était
+La Mole qui descendait de l'étage supérieur, celui où était située
+sa chambre, et qui, apercevant Coconnas, se mit à sauter quatre à
+quatre les escaliers qui le séparaient encore de lui, et, cette
+opération terminée, se jeta dans ses bras.
+
+-- Oh! mordi, c'est toi! dit Coconnas. Et par où diable es-tu donc
+sorti?
+
+-- Eh! par la rue Cloche-Percée, pardieu!
+
+-- Non. Je ne dis pas de la maison là-bas...
+
+-- Et d'où?
+
+-- De chez la reine.
+
+-- De chez la reine?
+
+-- De chez la reine de Navarre.
+
+-- Je n'y suis pas entré.
+
+-- Allons donc!
+
+-- Mon cher Annibal, dit La Mole, tu déraisonnes. Je sors de ma
+chambre, où je t'attends depuis deux heures.
+
+-- Tu sors de ta chambre?
+
+-- Oui.
+
+-- Ce n'est pas toi que j'ai poursuivi sur la place du Louvre?
+
+-- Quand cela?
+
+-- À l'instant même.
+
+-- Non.
+
+-- Ce n'est pas toi qui as disparu sous le guichet il y a dix
+minutes?
+
+-- Non.
+
+-- Ce n'est pas toi qui viens de monter cet escalier comme si tu
+étais poursuivi par une légion de diables?
+
+-- Non.
+
+-- Mordi! s'écria Coconnas, le vin de la Belle-Étoile n'est point
+assez méchant pour m'avoir tourné à ce point la tête. Je te dis
+que je viens d'apercevoir ton manteau cerise et ta plume blanche
+sous le guichet du Louvre, que j'ai poursuivi l'un et l'autre
+jusqu'au bas de cet escalier, et que ton manteau, ton plumeau,
+tout, jusqu'à ton bras qui fait le balancier, était attendu ici
+par une dame que je soupçonne fort d'être la reine de Navarre,
+laquelle a entraîné le tout par cette porte qui, si je ne me
+trompe, est bien celle de la belle Marguerite.
+
+-- Mordieu! dit La Mole en pâlissant, y aurait-il déjà trahison?
+
+-- À la bonne heure! dit Coconnas. Jure tant que tu voudras, mais
+ne me dis plus que je me trompe.
+
+La Mole hésita un instant, serrant sa tête entre ses mains et
+retenu entre son respect et sa jalousie; mais sa jalousie
+l'emporta, et il s'élança vers la porte, à laquelle il commença à
+heurter de toutes ses forces, ce qui produisit un vacarme assez
+peu convenable, eu égard à la majesté du lieu où l'on se trouvait.
+
+-- Nous allons nous faire arrêter, dit Coconnas; mais n'importe,
+c'est bien drôle. Dis donc, La Mole, est-ce qu'il y aurait des
+revenants au Louvre?
+
+-- Je n'en sais rien, dit le jeune homme, aussi pâle que la plume
+qui ombrageait son front; mais j'ai toujours désiré en voir, et
+comme l'occasion s'en présente, je ferai de mon mieux pour me
+trouver face à face avec celui-là.
+
+-- Je ne m'y oppose pas, dit Coconnas, seulement frappe un peu
+moins fort si tu ne veux pas l'effaroucher.
+
+La Mole, si exaspéré qu'il fût, comprit la justesse de
+l'observation et continua de frapper, mais plus doucement.
+
+
+
+XXV
+Le manteau cerise
+
+
+Coconnas ne s'était point trompé. La dame qui avait arrêté le
+cavalier au manteau cerise était bien la reine de Navarre; quant
+au cavalier au manteau cerise, notre lecteur a déjà deviné, je
+présume, qu'il n'était autre que le brave de Mouy.
+
+En reconnaissant la reine de Navarre, le jeune huguenot comprit
+qu'il y avait quelque méprise: mais il n'osa rien dire, dans la
+crainte qu'un cri de Marguerite ne le trahît. Il préféra donc se
+laisser amener jusque dans les appartements, quitte, une fois
+arrivé là, à dire à sa belle conductrice:
+
+-- Silence pour silence, madame. En effet, Marguerite avait serré
+doucement le bras de celui que, dans la demi-obscurité, elle avait
+pris pour La Mole, et, se penchant à son oreille, elle lui avait
+dit en latin:
+
+_Sola sum; introito, carissime. _
+
+de Mouy, sans répondre, se laissa guider; mais à peine la porte se
+fut-elle refermée derrière lui et se trouva-t-il dans
+l'antichambre, mieux éclairée que l'escalier, que Marguerite
+reconnut que ce n'était point La Mole.
+
+Ce petit cri qu'avait redouté le prudent huguenot échappa en ce
+moment à Marguerite; heureusement il n'était plus à craindre.
+
+-- Monsieur de Mouy! dit-elle en reculant d'un pas.
+
+-- Moi-même, madame, et je supplie Votre Majesté de me laisser
+libre de continuer mon chemin sans rien dire à personne de ma
+présence au Louvre.
+
+-- Oh! monsieur de Mouy, répéta Marguerite, je m'étais trompée!
+
+-- Oui, dit de Mouy, je comprends. Votre Majesté m'aura pris pour
+le roi de Navarre: c'est la même taille, la même plume blanche, et
+beaucoup, qui voudraient me flatter sans doute, m'ont dit la même
+tournure.
+
+Marguerite regarda fixement de Mouy.
+
+-- Savez-vous le latin, monsieur de Mouy? demanda-t-elle.
+
+-- Je l'ai su autrefois, répondit le jeune homme; mais je l'ai
+oublié. Marguerite sourit.
+
+-- Monsieur de Mouy, dit-elle, vous pouvez être sûr de ma
+discrétion. Cependant, comme je crois savoir le nom de la personne
+que vous cherchez au Louvre, je vous offrirai mes services pour
+vous guider sûrement vers elle.
+
+-- Excusez-moi, madame, dit de Mouy, je crois que vous vous
+trompez, et qu'au contraire vous ignorez complètement...
+
+-- Comment! s'écria Marguerite, ne cherchez-vous pas le roi de
+Navarre?
+
+-- Hélas! madame, dit de Mouy, j'ai le regret de vous prier
+d'avoir surtout à cacher ma présence au Louvre à Sa Majesté le roi
+votre époux.
+
+-- Écoutez, monsieur de Mouy, dit Marguerite surprise, je vous ai
+tenu jusqu'ici pour un des plus fermes chefs du parti huguenot,
+pour un des plus fidèles partisans du roi mon mari; me suis-je
+donc trompée?
+
+-- Non, madame, car ce matin encore j'étais tout ce que vous
+dites.
+
+-- Et pour quelle cause avez-vous changé depuis ce matin?
+
+-- Madame, dit de Mouy en s'inclinant, veuillez me dispenser de
+répondre, et faites-moi la grâce d'agréer mes hommages.
+
+Et de Mouy, dans une attitude respectueuse, mais ferme, fit
+quelques pas vers la porte par laquelle il était entré. Marguerite
+l'arrêta.
+
+-- Cependant, monsieur, dit-elle, si j'osais vous demander un mot
+d'explication; ma parole est bonne, ce me semble?
+
+-- Madame, répondit de Mouy, je dois me taire, et il faut que ce
+dernier devoir soit bien réel pour que je n'aie point encore
+répondu à Votre Majesté.
+
+-- Cependant, monsieur...
+
+-- Votre Majesté peut me perdre, madame, mais elle ne peut exiger
+que je trahisse mes nouveaux amis.
+
+-- Mais les anciens, monsieur, n'ont-ils pas aussi quelques droits
+sur vous?
+
+-- Ceux qui sont restés fidèles, oui; ceux qui non seulement nous
+ont abandonnés, mais encore se sont abandonnés eux-mêmes, non.
+
+Marguerite, pensive et inquiète, allait sans doute répondre par
+une nouvelle interrogation, quand soudain Gillonne s'élança dans
+l'appartement.
+
+-- Le roi de Navarre! cria-t-elle.
+
+-- Par où vient-il?
+
+-- Par le corridor secret.
+
+-- Faites sortir monsieur par l'autre porte.
+
+-- Impossible, madame. Entendez-vous?
+
+-- On frappe?
+
+-- Oui, à la porte par laquelle vous voulez que je fasse sortir
+monsieur.
+
+-- Et qui frappe?
+
+-- Je ne sais.
+
+-- Allez voir, et me le revenez dire.
+
+-- Madame, dit de Mouy, oserais-je faire observer à Votre Majesté
+que si le roi de Navarre me voit à cette heure et sous ce costume
+au Louvre je suis perdu?
+
+Marguerite saisit de Mouy, et l'entraînant vers le fameux cabinet:
+
+-- Entrez ici, monsieur, dit-elle; vous y êtes aussi bien caché et
+surtout aussi garanti que dans votre maison même, car vous y êtes
+sur la foi de ma parole.
+
+de Mouy s'y élança précipitamment, et à peine la porte était-elle
+refermée derrière lui, que Henri parut. Cette fois, Marguerite
+n'avait aucun trouble à cacher; elle n'était que sombre, et
+l'amour était à cent lieues de sa pensée. Quant à Henri, il entra
+avec cette minutieuse défiance qui, dans les moments les moins
+dangereux, lui faisait remarquer jusqu'aux plus petits détails; à
+plus forte raison Henri était-il profondément observateur dans les
+circonstances où il se trouvait.
+
+Aussi vit-il à l'instant même le nuage qui obscurcissait le front
+de Marguerite.
+
+-- Vous étiez occupée, madame? dit-il.
+
+-- Moi, mais, oui, Sire, je rêvais.
+
+-- Et vous avez raison, madame; la rêverie vous sied. Moi aussi,
+je rêvais; mais tout au contraire de vous, qui recherchez la
+solitude, je suis descendu exprès pour vous faire part de mes
+rêves.
+
+Marguerite fit au roi un signe de bienvenue, et, lui montrant un
+fauteuil, elle s'assit elle-même sur une chaise d'ébène sculptée,
+fine et forte comme de l'acier.
+
+Il se fit entre les deux époux un instant de silence; puis,
+rompant ce silence le premier:
+
+-- Je me suis rappelé, madame, dit Henri, que mes rêves sur
+l'avenir avaient cela de commun avec les vôtres, que, séparés
+comme époux, nous désirions cependant l'un et l'autre unir notre
+fortune.
+
+-- C'est vrai, Sire.
+
+-- Je crois avoir compris aussi que, dans tous les plans que je
+pourrai faire d'élévation commune, vous m'avez dit que je
+trouverais en vous, non seulement une fidèle, mais encore une
+active alliée.
+
+-- Oui, Sire, et je ne demande qu'une chose, c'est qu'en vous
+mettant le plus vite possible à l'oeuvre, vous me donniez bientôt
+l'occasion de m'y mettre aussi.
+
+-- Je suis heureux de vous trouver dans ces dispositions, madame,
+et je crois que vous n'avez pas douté un instant que je perdisse
+de vue le plan dont j'ai résolu l'exécution, le jour même où,
+grâce à votre courageuse intervention, j'ai été à peu près sûr
+d'avoir la vie sauve.
+
+-- Monsieur, je crois qu'en vous l'insouciance n'est qu'un masque
+et j'ai foi non seulement dans les prédictions des astrologues,
+mais encore dans votre génie.
+
+-- Que diriez-vous donc, madame, si quelqu'un venait se jeter à la
+traverse de nos plans et nous menaçait de nous réduire, vous et
+moi, à un état médiocre?
+
+-- Je dirais que je suis prête à lutter avec vous, soit dans
+l'ombre, soit ouvertement, contre ce quelqu'un, quel qu'il fût.
+
+-- Madame, continua Henri, il vous est possible d'entrer à toute
+heure, n'est-ce pas, chez M. d'Alençon, votre frère? vous avez sa
+confiance et il vous porte une vive amitié. Oserais-je vous prier
+de vous informer si dans ce moment même il n'est pas en conférence
+secrète avec quelqu'un?
+
+Marguerite tressaillit.
+
+-- Avec qui, monsieur? demanda-t-elle.
+
+-- Avec de Mouy.
+
+-- Pourquoi cela? demanda Marguerite en réprimant son émotion.
+
+-- Parce que s'il en est ainsi, madame, adieu tous nos projets,
+tous les miens du moins.
+
+-- Sire, parlez bas, dit Marguerite en faisant à la fois un signe
+des yeux et des lèvres, et en désignant du doigt le cabinet.
+
+-- Oh! oh! dit Henri; encore quelqu'un? En vérité, ce cabinet est
+si souvent habité qu'il rend votre chambre inhabitable.
+
+Marguerite sourit.
+
+-- Au moins est-ce toujours M. de La Mole? demanda Henri.
+
+-- Non, Sire, c'est M. de Mouy.
+
+-- Lui? s'écria Henri avec une surprise mêlée de joie; il n'est
+donc pas chez le duc d'Alençon, alors? oh! faites-le venir, que je
+lui parle...
+
+Marguerite courut au cabinet, l'ouvrit, et prenant de Mouy par la
+main l'amena sans préambule devant le roi de Navarre.
+
+-- Ah! madame, dit le jeune huguenot avec un accent de reproche
+plus triste qu'amer, vous me trahissez malgré votre promesse,
+c'est mal. Que diriez vous si je me vengeais en disant...
+
+-- Vous ne vous vengerez pas, de Mouy, interrompit Henri en
+serrant la main du jeune homme, ou du moins vous m'écouterez
+auparavant. Madame, continua Henri en s'adressant à la reine,
+veillez, je vous prie, à ce que personne ne nous écoute.
+
+Henri achevait à peine ces mots, que Gillonne arriva tout effarée
+et dit à l'oreille de Marguerite quelques mots qui la firent
+bondir de son siège. Pendant qu'elle courait vers l'antichambre
+avec Gillonne, Henri, sans s'inquiéter de la cause qui l'appelait
+hors de l'appartement, visitait le lit, la ruelle, les tapisseries
+et sondait du doigt les murailles. Quant à M. de Mouy, effarouché
+de tous ces préambules, il s'assurait préalablement que son épée
+ne tenait pas au fourreau.
+
+Marguerite, en sortant de sa chambre à coucher, s'était élancée
+dans l'antichambre et s'était trouvée en face de La Mole, lequel,
+malgré toutes les prières de Gillonne, voulait à toute force
+entrer chez Marguerite.
+
+Coconnas se tenait derrière lui, prêt à le pousser en avant ou à
+soutenir la retraite.
+
+-- Ah! c'est vous, monsieur de la Mole, s'écria la reine; mais
+qu'avez-vous donc, et pourquoi êtes-vous aussi pâle et tremblant?
+
+-- Madame, dit Gillonne, M. de La Mole a frappé à la porte de
+telle sorte que, malgré les ordres de Votre Majesté, j'ai été
+forcée de lui ouvrir.
+
+-- Oh! oh! qu'est-ce donc que cela? dit sévèrement la reine; est-
+ce vrai ce qu'on me dit là, monsieur de la Mole?
+
+-- Madame, c'est que je voulais prévenir Votre Majesté qu'un
+étranger, un inconnu, un voleur peut-être, s'était introduit chez
+elle avec mon manteau et mon chapeau.
+
+-- Vous êtes fou, monsieur, dit Marguerite, car je vois votre
+manteau sur vos épaules, et je crois, Dieu me pardonne, que je
+vois aussi votre chapeau sur votre tête lorsque vous parlez à une
+reine.
+
+-- Oh! pardon, madame, pardon! s'écria La Mole en se découvrant
+vivement, ce n'est cependant pas, Dieu m'en est témoin, le respect
+qui me manque.
+
+-- Non, c'est la foi, n'est-ce pas? dit la reine.
+
+-- Que voulez-vous! s'écria La Mole; quand un homme est chez Votre
+Majesté, quand il s'y introduit en prenant mon costume, et peut-
+être mon nom, qui sait?...
+
+-- Un homme! dit Marguerite en serrant doucement le bras du pauvre
+amoureux; un homme! ... Vous êtes modeste, monsieur de la Mole.
+Approchez votre tête de l'ouverture de la tapisserie, et vous
+verrez deux hommes.
+
+Et Marguerite entrouvrit en effet la portière de velours brodé
+d'or, et La Mole reconnut Henri causant avec l'homme au manteau
+rouge; Coconnas, curieux comme s'il se fût agi de lui-même,
+regarda aussi, vit et reconnut de Mouy; tous deux demeurèrent
+stupéfaits.
+
+-- Maintenant que vous voilà rassuré, à ce que j'espère du moins,
+dit Marguerite, placez-vous à la porte de mon appartement, et, sur
+votre vie, mon cher La Mole, ne laissez entrer personne. S'il
+approche quelqu'un du palier même, avertissez.
+
+La Mole, faible et obéissant comme un enfant, sortit en regardant
+Coconnas, qui le regardait aussi, et tous deux se trouvèrent
+dehors sans être bien revenus de leur ébahissement.
+
+-- de Mouy! s'écria Coconnas.
+
+-- Henri! murmura La Mole.
+
+-- de Mouy avec ton manteau cerise, ta plume blanche et ton bras
+en balancier.
+
+-- Ah çà, mais... reprit La Mole, du moment qu'il ne s'agit pas
+d'amour il s'agit certainement de complot.
+
+-- Ah! mordi! nous voilà dans la politique, dit Coconnas en
+grommelant. Heureusement que je ne vois point dans tout cela
+madame de Nevers.
+
+Marguerite revint s'asseoir près des deux interlocuteurs; sa
+disparition n'avait duré qu'une minute, et elle avait bien utilisé
+son temps. Gillonne, en vedette au passage secret, les deux
+gentilshommes en faction à l'entrée principale, lui donnaient
+toute sécurité.
+
+-- Madame, dit Henri, croyez-vous qu'il soit possible, par un
+moyen quelconque, de nous écouter et de nous entendre?
+
+-- Monsieur, dit Marguerite, cette chambre est matelassée, et un
+double lambris me répond de son assourdissement.
+
+-- Je m'en rapporte à vous, répondit Henri en souriant. Puis se
+retournant vers de Mouy:
+
+-- Voyons, dit le roi à voix basse et comme si, malgré l'assurance
+de Marguerite, ses craintes ne s'étaient pas entièrement
+dissipées, que venez-vous faire ici?
+
+-- Ici? dit de Mouy.
+
+-- Oui, ici, dans cette chambre, répéta Henri.
+
+-- Il n'y venait rien faire, dit Marguerite; c'est moi qui l'y ai
+attiré.
+
+-- Vous saviez donc?...
+
+-- J'ai deviné tout.
+
+-- Vous voyez bien, de Mouy, qu'on peut deviner.
+
+-- Monsieur de Mouy, continua Marguerite, était ce matin avec le
+duc François dans la chambre de deux de ses gentilshommes.
+
+-- Vous voyez bien, de Mouy, répéta Henri, qu'on sait tout.
+
+-- C'est vrai, dit de Mouy.
+
+-- J'en étais sûr, dit Henri, que M. d'Alençon s'était emparé de
+vous.
+
+-- C'est votre faute, Sire. Pourquoi avez-vous refusé si
+obstinément ce que je venais vous offrir?
+
+-- Vous avez refusé! s'écria Marguerite. Ce refus que je
+pressentais était donc réel?
+
+-- Madame, dit Henri secouant la tête, et toi, mon brave de Mouy,
+en vérité vous me faites rire avec vos exclamations. Quoi! un
+homme entre chez moi, me parle de trône, de révolte, de
+bouleversement, à moi, à moi Henri, prince toléré pourvu que je
+porte le front humble, huguenot épargné à la condition que je
+jouerai le catholique, et j'irais accepter quand ces propositions
+me sont faites dans une chambre non matelassée et sans double
+lambris! Ventre-saint-gris! vous êtes des enfants ou des fous!
+
+-- Mais, Sire, Votre Majesté ne pouvait-elle me laisser quelque
+espérance, sinon par ses paroles, du moins par un geste, par un
+signe?
+
+-- Que vous a dit mon beau-frère, de Mouy? demanda Henri.
+
+-- Oh! Sire, ceci n'est point mon secret.
+
+-- Eh! mon Dieu, reprit Henri avec une certaine impatience d'avoir
+affaire à un homme qui comprenait si mal ses paroles, je ne vous
+demande pas quelles sont les propositions qu'il vous a faites, je
+vous demande seulement s'il écoutait, s'il a entendu.
+
+-- Il écoutait, Sire, et il a entendu.
+
+-- Il écoutait, et il a entendu! Vous le dites vous-même, de Mouy.
+Pauvre conspirateur que vous êtes! si j'avais dit un mot, vous
+étiez perdu. Car je ne savais point, je me doutais, du moins,
+qu'il était là, et, sinon lui, quelque autre, le duc d'Anjou,
+Charles IX, la reine mère; vous ne connaissez pas les murs du
+Louvre, de Mouy; c'est pour eux qu'a été fait le proverbe que les
+murs ont des oreilles; et connaissant ces murs-là j'eusse parlé!
+Allons, allons, de Mouy, vous faites peu d'honneur au bon sens du
+roi de Navarre, et je m'étonne que, ne le mettant pas plus haut
+dans votre esprit, vous soyez venu lui offrir une couronne.
+
+-- Mais, Sire, reprit encore de Mouy, ne pouviez-vous, tout en
+refusant cette couronne, me faire un signe? Je n'aurais pas cru
+tout désespéré, tout perdu.
+
+-- Eh ventre-saint-gris! s'écria Henri, s'il écoutait, ne pouvait-
+il pas aussi bien voir, et n'est-on pas perdu par un signe comme
+par une parole? Tenez, de Mouy, continua le roi en regardant
+autour de lui, à cette heure, si près de vous que mes paroles ne
+franchissent pas le cercle de nos trois chaises, je crains encore
+d'être entendu quand je dis: de Mouy, répète-moi tes propositions.
+
+-- Mais, Sire, s'écria de Mouy au désespoir, maintenant je suis
+engagé avec M. d'Alençon.
+
+Marguerite frappa l'une contre l'autre et avec dépit ses deux
+belles mains.
+
+-- Alors, il est donc trop tard? dit-elle.
+
+-- Au contraire, murmura Henri, comprenez donc qu'en cela même la
+protection de Dieu est visible. Reste engagé, de Mouy, car ce duc
+François c'est notre salut à tous. Crois-tu donc que le roi de
+Navarre garantirait vos têtes? Au contraire, malheureux! Je vous
+fais tuer tous jusqu'au dernier, et cela sur le moindre soupçon.
+Mais un fils de France, c'est autre chose; aie des preuves, de
+Mouy, demande des garanties; mais, niais que tu es, tu te seras
+engagé de coeur, et une parole t'aura suffi.
+
+-- Oh! Sire! c'est le désespoir de votre abandon, croyez-le bien,
+qui m'a jeté dans les bras du duc; c'est aussi la crainte d'être
+trahi, car il tenait notre secret.
+
+-- Tiens donc le sien à ton tour, de Mouy, cela dépend de toi. Que
+désire-t-il? Être roi de Navarre? promets-lui la couronne. Que
+veut-il? Quitter la cour? fournis-lui les moyens de fuir,
+travaille pour lui, de Mouy, comme si tu travaillais pour moi,
+dirige le bouclier pour qu'il pare tous les coups qu'on nous
+portera. Quand il faudra fuir, nous fuirons à deux; quand il
+faudra combattre et régner, je régnerai seul.
+
+-- Défiez-vous du duc, dit Marguerite, c'est un esprit sombre et
+pénétrant, sans haine comme sans amitié, toujours prêt à traiter
+ses amis en ennemis et ses ennemis en amis.
+
+-- Et, dit Henri, il vous attend, de Mouy?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Où cela?
+
+-- Dans la chambre de ses deux gentilshommes.
+
+-- À quelle heure?
+
+-- Jusqu'à minuit.
+
+-- Pas encore onze heures, dit Henri; il n'y a point de temps
+perdu, allez, de Mouy.
+
+-- Nous avons votre parole, monsieur? dit Marguerite.
+
+-- Allons donc! madame, dit Henri avec cette confiance qu'il
+savait si bien montrer avec certaines personnes et dans certaines
+occasions, avec M. de Mouy ces choses-là ne se demandent même
+point.
+
+-- Vous avez raison, Sire, répondit le jeune homme; mais moi j'ai
+besoin de la vôtre, car il faut que je dise aux chefs que je l'ai
+reçue. Vous n'êtes point catholique, n'est-ce pas?
+
+Henri haussa les épaules.
+
+-- Vous ne renoncez pas à la royauté de Navarre?
+
+-- Je ne renonce à aucune royauté, de Mouy; seulement, je me
+réserve de choisir la meilleure, c'est-à-dire celle qui sera le
+plus à ma convenance et à la vôtre.
+
+-- Et si, en attendant, Votre Majesté était arrêtée, Votre Majesté
+promet-elle de ne rien révéler, au cas même où l'on violerait par
+la torture la majesté royale?
+
+-- de Mouy, je le jure sur Dieu.
+
+-- Un mot, Sire: comment vous reverrai-je?
+
+-- Vous aurez, dès demain, une clef de ma chambre; vous y
+entrerez, de Mouy, autant de fois qu'il sera nécessaire aux heures
+que vous voudrez. Ce sera au duc d'Alençon de répondre de votre
+présence au Louvre. En attendant, remontez par le petit escalier,
+je vous servirai de guide. Pendant ce temps-là la reine fera
+entrer ici le manteau rouge, pareil au vôtre, qui était tout à
+l'heure dans l'antichambre. Il ne faut pas qu'on fasse une
+différence entre les deux et qu'on sache que vous êtes double,
+n'est-ce pas, de Mouy? n'est-ce pas madame?
+
+Henri prononça ces derniers mots en riant et en regardant
+Marguerite.
+
+-- Oui, dit-elle sans s'émouvoir; car enfin, ce M. de La Mole est
+au duc mon frère.
+
+-- Eh bien, tâchez de nous le gagner, madame, dit Henri avec un
+sérieux parfait. N'épargnez ni l'or ni les promesses. Je mets tous
+mes trésors à sa disposition.
+
+-- Alors, dit Marguerite avec un de ces sourires qui
+n'appartiennent qu'aux femmes de Boccace, puisque tel est votre
+désir, je ferai de mon mieux pour le seconder.
+
+-- Bien, bien, madame; et vous, de Mouy? retournez vers le duc et
+enferrez-le.
+
+
+
+XXVI
+Margarita
+
+
+Pendant la conversation que nous venons de rapporter, La Mole et
+Coconnas montaient leur faction; La Mole un peu chagrin, Coconnas
+un peu inquiet.
+
+C'est que La Mole avait eu le temps de réfléchir et que Coconnas
+l'y avait merveilleusement aidé.
+
+-- Que penses-tu de tout cela, notre ami? avait demandé La Mole à
+Coconnas.
+
+-- Je pense, avait répondu le Piémontais, qu'il y a dans tout cela
+quelque intrigue de cour.
+
+-- Et, le cas échéant, es-tu disposé à jouer un rôle dans cette
+intrigue?
+
+-- Mon cher, répondit Coconnas, écoute bien ce que je te vais dire
+et tâche d'en faire ton profit. Dans toutes ces menées princières,
+dans toutes ces machinations royales, nous ne pouvons et surtout
+nous ne devons passer que comme des ombres: où le roi de Navarre
+laissera un morceau de sa plume et le duc d'Alençon un pan de son
+manteau, nous laisserons notre vie, nous. La reine a un caprice
+pour toi, et toi une fantaisie pour elle, rien de mieux. Perds la
+tête en amour, mon cher, mais ne la perds pas en politique.
+
+C'était un sage conseil. Aussi fut-il écouté par La Mole avec la
+tristesse d'un homme qui sent que, placé entre la raison et la
+folie, c'est la folie qu'il va suivre.
+
+-- Je n'ai point une fantaisie pour la reine, Annibal, je l'aime;
+et, malheureusement ou heureusement, je l'aime de toute mon âme.
+C'est de la folie, me diras-tu, je l'admets, je suis fou. Mais toi
+qui es un sage, Coconnas, tu ne dois pas souffrir de mes sottises
+et de mon infortune. Va-t'en retrouver notre maître et ne te
+compromets pas.
+
+Coconnas réfléchit un instant, puis relevant la tête:
+
+-- Mon cher, répondit-il, tout ce que tu dis là est parfaitement
+juste; tu es amoureux, agis en amoureux. Moi je suis ambitieux, et
+je pense, en cette qualité, que la vie vaut mieux qu'un baiser de
+femme. Quand je risquerai ma vie, je ferai mes conditions. Toi, de
+ton côté, pauvre Médor, tâche de faire les tiennes.
+
+Et sur ce, Coconnas tendit la main à La Mole, et partit après
+avoir échangé avec son compagnon un dernier regard et un dernier
+sourire.
+
+Il y avait dix minutes à peu près qu'il avait quitté son poste
+lorsque la porte s'ouvrit et que Marguerite, paraissant avec
+précaution, vint prendre La Mole par la main, et, sans dire une
+seule parole, l'attira du corridor au plus profond de son
+appartement, fermant elle-même les portes avec un soin qui
+indiquait l'importance de la conférence qui allait avoir lieu.
+
+Arrivée dans la chambre, elle s'arrêta, s'assit sur sa chaise
+d'ébène, et attirant La Mole à elle en enfermant ses deux mains
+dans les siennes:
+
+-- Maintenant que nous sommes seuls, lui dit-elle, causons
+sérieusement, mon grand ami.
+
+-- Sérieusement, madame? dit La Mole.
+
+-- Ou amoureusement, voyons! cela vous va-t-il mieux? il peut y
+avoir des choses sérieuses dans l'amour, et surtout dans l'amour
+d'une reine.
+
+-- Causons... alors de ces choses sérieuses, mais à la condition
+que Votre Majesté ne se fâchera pas des choses folles que je vais
+lui dire.
+
+-- Je ne me fâcherai que d'une chose, La Mole, c'est si vous
+m'appelez madame ou Majesté. Pour vous, très cher, je suis
+seulement Marguerite.
+
+-- Oui, Marguerite! oui, Margarita! oui! ma perle! dit le jeune
+homme en dévorant la reine de son regard.
+
+-- Bien comme cela, dit Marguerite; ainsi vous êtes jaloux, mon
+beau gentilhomme?
+
+-- Oh! à en perdre la raison.
+
+-- Encore! ...
+
+-- À en devenir fou, Marguerite.
+
+-- Et jaloux de qui? voyons.
+
+-- De tout le monde.
+
+-- Mais enfin?
+
+-- Du roi d'abord.
+
+-- Je croyais qu'après ce que vous aviez vu et entendu, vous
+pouviez être tranquille de ce côté-là.
+
+-- De ce M. de Mouy que j'ai vu ce matin pour la première fois, et
+que je trouve ce soir si avant dans votre intimité.
+
+-- De M. de Mouy?
+
+-- Oui.
+
+-- Et qui vous donne ces soupçons sur M. de Mouy?
+
+-- Écoutez... je l'ai reconnu à sa taille, à la couleur de ses
+cheveux, à un sentiment naturel de haine; c'est lui qui ce matin
+était chez M. d'Alençon.
+
+-- Eh bien, quel rapport cela a-t-il avec moi?
+
+-- M. d'Alençon est votre frère; on dit que vous l'aimez beaucoup;
+vous lui aurez conté une vague pensée de votre coeur; et lui,
+selon l'habitude de la cour, il aura favorisé votre désir en
+introduisant près de vous M. de Mouy. Maintenant, comment ai-je
+été assez heureux pour que le roi se trouvât là en même temps que
+lui? c'est ce que je ne puis savoir; mais en tout cas, madame,
+soyez franche avec moi; à défaut d'un autre sentiment, un amour
+comme le mien a bien le droit d'exiger la franchise en retour.
+Voyez, je me prosterne à vos pieds. Si ce que vous avez éprouvé
+pour moi n'est que le caprice d'un moment, je vous rends votre
+foi, votre promesse, votre amour, je rends à M. d'Alençon ses
+bonnes grâces et ma charge de gentilhomme, et je vais me faire
+tuer au siège de La Rochelle, si toutefois l'amour ne m'a pas tué
+avant que je puisse arriver jusque-là.
+
+Marguerite écouta en souriant ces paroles pleines de charme, et
+suivit des yeux cette action pleine de grâces; puis, penchant sa
+belle tête rêveuse sur sa main brûlante:
+
+-- Vous m'aimez? dit-elle.
+
+-- Oh! madame! plus que ma vie, plus que mon salut, plus que tout;
+mais vous, vous... vous ne m'aimez pas.
+
+-- Pauvre fou! murmura-t-elle.
+
+-- Eh! oui, madame, s'écria La Mole toujours à ses pieds, je vous
+ai dit que je l'étais.
+
+-- La première affaire de votre vie est donc votre amour, cher La
+Mole!
+
+-- C'est la seule, madame, c'est l'unique.
+
+-- Eh bien, soit; je ne ferai de tout le reste qu'un accessoire de
+cet amour. Vous m'aimez, vous voulez demeurer près de moi?
+
+-- Ma seule prière à Dieu est qu'il ne m'éloigne jamais de vous.
+
+-- Eh bien, vous ne me quitterez pas; j'ai besoin de vous, La
+Mole.
+
+-- Vous avez besoin de moi? le soleil a besoin du ver luisant?
+
+-- Si je vous dis que je vous aime, me serez-vous entièrement
+dévoué?
+
+-- Eh! ne le suis-je point déjà, madame, et tout entier?
+
+-- Oui; mais vous doutez encore, Dieu me pardonne!
+
+-- Oh! j'ai tort, je suis ingrat, ou plutôt, comme je vous l'ai
+dit et comme vous l'avez répété, je suis un fou. Mais pourquoi
+M. de Mouy était-il chez vous ce soir? pourquoi l'ai-je vu ce
+matin chez M. le duc d'Alençon? pourquoi ce manteau cerise, cette
+plume blanche, cette affectation d'imiter ma tournure?... Ah!
+madame, ce n'est pas vous que je soupçonne, c'est votre frère.
+
+-- Malheureux! dit Marguerite, malheureux qui croit que le duc
+François pousse la complaisance jusqu'à introduire un soupirant
+chez sa soeur! Insensé qui se dit jaloux et qui n'a pas deviné!
+Savez-vous, La Mole, que le duc d'Alençon demain vous tuerait de
+sa propre épée s'il savait que vous êtes là, ce soir, à mes
+genoux, et qu'au lieu de vous chasser de cette place, je vous dis:
+Restez là comme vous êtes, La Mole; car je vous aime, mon beau
+gentilhomme, entendez-vous? je vous aime! Eh bien, oui, je vous le
+répète, il vous tuerait!
+
+-- Grand Dieu! s'écria La Mole en se renversant en arrière et en
+regardant Marguerite avec effroi, serait-il possible?
+
+-- Tout est possible, ami, en notre temps et dans cette cour.
+Maintenant, un seul mot: ce n'était pas pour moi que M. de Mouy,
+revêtu de votre manteau, le visage caché sous votre feutre, venait
+au Louvre. C'était pour M. d'Alençon. Mais moi, je l'ai amené ici,
+croyant que c'était vous. Il tient notre secret, La Mole, il faut
+donc le ménager.
+
+-- J'aime mieux le tuer, dit La Mole, c'est plus court et c'est
+plus sûr.
+
+-- Et moi, mon brave gentilhomme, dit la reine, j'aime mieux qu'il
+vive et que vous sachiez tout, car sa vie nous est non seulement
+utile, mais nécessaire. Écoutez et pesez bien vos paroles avant de
+me répondre: m'aimez-vous assez, La Mole, pour vous réjouir si je
+devenais véritablement reine, c'est-à-dire maîtresse d'un
+véritable royaume?
+
+-- Hélas! madame, je vous aime assez pour désirer ce que vous
+désirez, ce désir dût-il faire le malheur de toute ma vie!
+
+-- Eh bien, voulez-vous m'aider à réaliser ce désir, qui vous
+rendra plus heureux encore?
+
+-- Oh! je vous perdrai, madame! s'écria La Mole en cachant sa tête
+dans ses mains.
+
+-- Non pas, au contraire; au lieu d'être le premier de mes
+serviteurs, vous deviendrez le premier de mes sujets. Voilà tout.
+
+-- Oh! pas d'intérêt... pas d'ambition, madame... Ne souillez pas
+vous-même le sentiment que j'ai pour vous... du dévouement, rien
+que du dévouement!
+
+-- Noble nature! dit Marguerite. Eh bien, oui, je l'accepte, ton
+dévouement, et je saurai le reconnaître.
+
+Et elle lui tendit ses deux mains que La Mole couvrit de baisers.
+
+-- Eh bien? dit-elle.
+
+-- Eh bien, oui! répondit La Mole. Oui, Marguerite, je commence à
+comprendre ce vague projet dont on parlait déjà chez nous autres
+huguenots avant la Saint-Barthélemy; ce projet pour l'exécution
+duquel, comme tant d'autres plus dignes que moi, j'avais été mandé
+à Paris. Cette royauté réelle de Navarre qui devait remplacer une
+royauté fictive, vous la convoitez; le roi Henri vous y pousse. de
+Mouy conspire avec vous, n'est-ce pas? Mais le duc d'Alençon, que
+fait-il dans toute cette affaire? où y a-t-il un trône pour lui
+dans tout cela? Je n'en vois point. Or, le duc d'Alençon est-il
+assez votre... ami pour vous aider dans tout cela, et sans rien
+exiger en échange du danger qu'il court?
+
+-- Le duc, ami, conspire pour son compte. Laissons-le s'égarer: sa
+vie nous répond de la nôtre.
+
+-- Mais moi, moi qui suis à lui, puis-je le trahir?
+
+-- Le trahir! et en quoi le trahirez-vous? Que vous a-t-il confié?
+N'est-ce pas lui qui vous a trahi en donnant à de Mouy votre
+manteau et votre chapeau comme un moyen de pénétrer jusqu'à lui?
+Vous êtes à lui, dites-vous! N'étiez-vous pas à moi, mon
+gentilhomme, avant d'être à lui? Vous a-t-il donné une plus grande
+preuve d'amitié que la preuve d'amour que vous tenez de moi?
+
+La Mole se releva pâle et comme foudroyé.
+
+-- Oh! murmura-t-il, Coconnas me le disait bien. L'intrigue
+m'enveloppe dans ses replis. Elle m'étouffera.
+
+-- Eh bien? demanda Marguerite.
+
+-- Eh bien, dit La Mole, voici ma réponse: on prétend, et je l'ai
+entendu dire à l'autre extrémité de la France, où votre nom si
+illustre, votre réputation de beauté si universelle m'étaient
+venus, comme un vague désir de l'inconnu, effleurer le coeur; on
+prétend que vous avez aimé quelquefois, et que votre amour a
+toujours été fatal aux objets de votre amour, si bien que la mort,
+jalouse sans doute, vous a presque toujours enlevé vos amants.
+
+-- La Mole! ...
+
+-- Ne m'interrompez pas, ô ma Margarita chérie, car on ajoute
+aussi que vous conservez dans des boîtes d'or les coeurs de ces
+fidèles amis, et que parfois vous donnez à ces tristes restes un
+souvenir mélancolique, un regard pieux. Vous soupirez, ma reine,
+vos yeux se voilent; c'est vrai. Eh bien, faites de moi le plus
+aimé et le plus heureux de vos favoris. Des autres vous avez percé
+le coeur, et vous gardez ce coeur; de moi, vous faites plus, vous
+exposez ma tête... Eh bien, Marguerite, jurez-moi devant l'image
+de ce Dieu qui m'a sauvé la vie ici même, jurez-moi que si je
+meurs pour vous, comme un sombre pressentiment me l'annonce,
+jurez-moi que vous garderez, pour y appuyer quelquefois vos
+lèvres, cette tête que le bourreau aura séparée de mon corps;
+jurez, Marguerite, et la promesse d'une telle récompense, faite
+par ma reine, me rendra muet, traître et lâche au besoin, c'est-à-
+dire tout dévoué, comme doit l'être votre amant et votre complice.
+
+-- Ô lugubre folie, ma chère âme! dit Marguerite; ô fatale pensée,
+mon doux amour!
+
+-- Jurez...
+
+-- Que je jure?
+
+-- Oui, sur ce coffret d'argent que surmonte une croix. Jurez.
+
+-- Eh bien, dit Marguerite, si, ce qu'à Dieu ne plaise! tes
+sombres pressentiments se réalisaient, mon beau gentilhomme, sur
+cette croix, je te le jure, tu seras près de moi, vivant ou mort,
+tant que je vivrai moi-même; et si je ne puis te sauver dans le
+péril où tu te jettes pour moi, pour moi seule, je le sais, je
+donnerai du moins à ta pauvre âme la consolation que tu demandes
+et que tu auras si bien méritée.
+
+-- Un mot encore, Marguerite. Je puis mourir maintenant, me voilà
+rassuré sur ma mort; mais aussi je puis vivre, nous pouvons
+réussir: le roi de Navarre peut être roi, vous pouvez être reine,
+alors le roi vous emmènera; ce voeu de séparation fait entre vous
+se rompra un jour et amènera la nôtre. Allons, Marguerite, chère
+Marguerite bien-aimée, d'un mot vous m'avez rassuré sur ma mort,
+d'un mot maintenant rassurez-moi sur ma vie.
+
+-- Oh! ne crains rien, je suis à toi corps et âme, s'écria
+Marguerite en étendant de nouveau la main sur la croix du petit
+coffre: si je pars, tu me suivras; et si le roi refuse de
+t'emmener, c'est moi alors qui ne partirai pas.
+
+-- Mais vous n'oserez résister!
+
+-- Mon Hyacinthe bien-aimé, dit Marguerite, tu ne connais pas
+Henri; Henri ne songe en ce moment qu'à une chose, c'est à être
+roi; et à ce désir il sacrifierait en ce moment tout ce qu'il
+possède, et à plus forte raison ce qu'il ne possède pas. Adieu.
+
+-- Madame, dit en souriant La Mole, vous me renvoyez?
+
+-- Il est tard, dit Marguerite.
+
+-- Sans doute; mais où voulez-vous que j'aille? M. de Mouy est
+dans ma chambre avec M. le duc d'Alençon.
+
+-- Ah! c'est juste, dit Marguerite avec un admirable sourire.
+D'ailleurs, j'ai encore beaucoup de choses à vous dire à propos de
+cette conspiration.
+
+À dater de cette nuit, La Mole ne fut plus un favori vulgaire, et
+il put porter haut la tête à laquelle, vivante ou morte, était
+réservé un si doux avenir.
+
+Cependant, parfois, son front pesant s'inclinait vers la terre, sa
+joue pâlissait, et l'austère méditation creusait son sillon entre
+les sourcils du jeune homme, si gai autrefois, si heureux
+maintenant!
+
+
+
+XXVII
+La main de Dieu
+
+
+Henri avait dit à madame de Sauve en la quittant:
+
+-- Mettez-vous au lit, Charlotte. Feignez d'être gravement malade,
+et sous aucun prétexte demain de toute la journée ne recevez
+personne.
+
+Charlotte obéit sans se rendre compte du motif qu'avait le roi de
+lui faire cette recommandation. Mais elle commençait à s'habituer
+à ses excentricités, comme on dirait de nos jours, et à ses
+fantaisies, comme on disait alors.
+
+D'ailleurs elle savait que Henri renfermait dans son coeur des
+secrets qu'il ne disait à personne, dans sa pensée des projets
+qu'il craignait de révéler même dans ses rêves; de sorte qu'elle
+se faisait obéissante à toutes ses volontés, certaine que ses
+idées les plus étranges avaient un but.
+
+Le soir même elle se plaignit donc à Dariole d'une grande lourdeur
+de tête accompagnée d'éblouissements. C'étaient les symptômes que
+Henri lui avait recommandé d'accuser.
+
+Le lendemain elle feignit de se vouloir lever, mais à peine eut-
+elle posé un pied sur le parquet qu'elle se plaignit d'une
+faiblesse générale et qu'elle se recoucha.
+
+Cette indisposition, que Henri avait déjà annoncée au duc
+d'Alençon, fut la première nouvelle que l'on apprit à Catherine
+lorsqu'elle demanda d'un air tranquille pourquoi la Sauve ne
+paraissait pas comme d'habitude à son lever.
+
+-- Malade! répondit madame de Lorraine qui se trouvait là.
+
+-- Malade! répéta Catherine sans qu'un muscle de son visage
+dénonçât l'intérêt qu'elle prenait à sa réponse. Quelque fatigue
+de paresseuse.
+
+-- Non pas, madame, reprit la princesse. Elle se plaint d'un
+violent mal de tête et d'une faiblesse qui l'empêche de marcher.
+
+Catherine ne répondit rien; mais pour cacher sa joie, sans doute,
+elle se retourna vers la fenêtre, et voyant Henri qui traversait
+la cour à la suite de son entretien avec de Mouy, elle se leva
+pour mieux le regarder, et, poussée par cette conscience qui
+bouillonne toujours, quoique invisiblement, au fond des coeurs les
+plus endurcis au crime:
+
+-- Ne semblerait-il pas, demanda-t-elle à son capitaine des
+gardes, que mon fils Henri est plus pâle ce matin que d'habitude?
+
+Il n'en était rien; Henri était fort inquiet d'esprit, mais fort
+sain de corps.
+
+Peu à peu les personnes qui assistaient d'habitude au lever de la
+reine se retirèrent; trois ou quatre restaient, plus familières
+que les autres; Catherine impatiente les congédia en disant
+qu'elle voulait rester seule.
+
+Lorsque le dernier courtisan fut sorti, Catherine ferma la porte
+derrière lui, et allant à une armoire secrète cachée dans l'un des
+panneaux de sa chambre, elle en fit glisser la porte dans une
+rainure de la boiserie et en tira un livre dont les feuillets
+froissés annonçaient les fréquents services.
+
+Elle posa le livre sur une table, l'ouvrit à l'aide d'un signet,
+appuya son coude sur la table et la tête sur sa main.
+
+-- C'est bien cela, murmura-t-elle tout en lisant; mal de tête,
+faiblesse générale, douleurs d'yeux, enflure du palais. On n'a
+encore parlé que des maux de tête et de la faiblesse... les autres
+symptômes ne se feront pas attendre.
+
+Elle continua:
+
+-- Puis l'inflammation gagne la gorge, s'étend à l'estomac,
+enveloppe le coeur comme d'un cercle de feu et fait éclater le
+cerveau comme un coup de foudre.
+
+Elle relut tout bas; puis elle continua encore, mais à demi-voix:
+
+-- Pour la fièvre six heures, pour l'inflammation générale douze
+heures, pour la gangrène douze heures, pour l'agonie six heures;
+en tout trente-six heures.
+
+» Maintenant, supposons que l'absorption soit plus lente que
+l'inglutition, et au lieu de trente-six heures nous en aurons
+quarante, quarante-huit même; oui, quarante-huit heures doivent
+suffire. Mais lui, lui Henri, comment est-il encore debout? Parce
+qu'il est homme, parce qu'il est d'un tempérament robuste, parce
+que peut-être il aura bu après l'avoir embrassée, et se sera
+essuyé les lèvres après avoir bu.
+
+Catherine attendit l'heure du dîner avec impatience. Henri dînait
+tous les jours à la table du roi. Il vint, il se plaignit à son
+tour d'élancements au cerveau, ne mangea point, et se retira
+aussitôt après le repas, en disant qu'ayant veillé une partie de
+la nuit passée, il éprouvait un pressant besoin de dormir.
+
+Catherine écouta s'éloigner le pas chancelant de Henri et le fit
+suivre. On lui rapporta que le roi de Navarre avait pris le chemin
+de la chambre de madame de Sauve.
+
+-- Henri, se dit-elle, va achever auprès d'elle ce soir l'oeuvre
+d'une mort qu'un hasard malheureux a peut-être laissée incomplète.
+
+Le roi de Navarre était en effet allé chez madame de Sauve, mais
+c'était pour lui dire de continuer à jouer son rôle.
+
+Le lendemain, Henri ne sortit point de sa chambre pendant toute la
+matinée, et il ne parut point au dîner du roi. Madame de Sauve,
+disait-on, allait de plus mal en plus mal, et le bruit de la
+maladie de Henri, répandu par Catherine elle-même, courait comme
+un de ces pressentiments dont personne n'explique la cause, mais
+qui passent dans l'air.
+
+Catherine s'applaudissait: dès la veille au matin elle avait
+éloigné Ambroise Paré pour aller porter des secours à un de ses
+valets de chambre favoris, malade à Saint-Germain.
+
+Il fallait alors que ce fût un homme à elle que l'on appelât chez
+madame de Sauve et chez Henri; et cet homme ne dirait que ce
+qu'elle voudrait qu'il dît. Si, contre toute attente, quelque
+autre docteur se trouvait mêlé là-dedans, et si quelque
+déclaration de poison venait épouvanter cette cour où avaient déjà
+retenti tant de déclarations pareilles, elle comptait fort sur le
+bruit que faisait la jalousie de Marguerite à l'endroit des amours
+de son mari. On se rappelle qu'à tout hasard elle avait fort parlé
+de cette jalousie qui avait éclaté en plusieurs circonstances, et
+entre autres à la promenade de l'aubépine, où elle avait dit à sa
+fille en présence de plusieurs personnes:
+
+-- Vous êtes donc bien jalouse, Marguerite?
+
+Elle attendait donc avec un visage composé le moment où la porte
+s'ouvrirait, et où quelque serviteur tout pâle et tout effaré
+entrerait en criant:
+
+-- Majesté, le roi de Navarre se meurt et madame de Sauve est
+morte!
+
+Quatre heures du soir sonnèrent. Catherine achevait son goûter
+dans la volière où elle émiettait des biscuits à quelques oiseaux
+rares qu'elle nourrissait de sa propre main. Quoique son visage,
+comme toujours, fût calme et même morne, son coeur battait
+violemment au moindre bruit.
+
+La porte s'ouvrit tout à coup.
+
+-- Madame, dit le capitaine des gardes, le roi de Navarre est...
+
+-- Malade? interrompit vivement Catherine.
+
+-- Non, madame, Dieu merci! et Sa Majesté semble se porter à
+merveille.
+
+-- Que dites-vous donc alors?
+
+-- Que le roi de Navarre est là.
+
+-- Que me veut-il?
+
+-- Il apporte à Votre Majesté un petit singe de l'espèce la plus
+rare. En ce moment Henri entra tenant une corbeille à la main et
+caressant un ouistiti couché dans cette corbeille.
+
+Henri souriait en entrant et paraissait tout entier au charmant
+petit animal qu'il apportait; mais, si préoccupé qu'il parût, il
+n'en perdit point cependant ce premier coup d'oeil qui lui
+suffisait dans les circonstances difficiles. Quant à Catherine,
+elle était fort pâle, d'une pâleur qui croissait au fur et à
+mesure qu'elle voyait sur les joues du jeune homme qui
+s'approchait d'elle circuler le vermillon de la santé.
+
+La reine mère fut étourdie à ce coup. Elle accepta machinalement
+le présent de Henri, se troubla, lui fit compliment sur sa bonne
+mine, et ajouta:
+
+-- Je suis d'autant plus aise de vous voir si bien portant, mon
+fils, que j'avais entendu dire que vous étiez malade et que, si je
+me le rappelle bien, vous vous êtes plaint en ma présence d'une
+indisposition; mais je comprends maintenant, ajouta-t-elle en
+essayant de sourire, c'était quelque prétexte pour vous rendre
+libre.
+
+-- J'ai été fort malade, en effet, madame, répondit Henri; mais un
+spécifique usité dans nos montagnes, et qui me vient de ma mère, a
+guéri cette indisposition.
+
+-- Ah! vous m'apprendrez la recette, n'est-ce pas, Henri? dit
+Catherine en souriant cette fois véritablement, mais avec une
+ironie qu'elle ne put déguiser.
+
+«Quelque contrepoison, murmura-t-elle; nous aviserons à cela, ou
+plutôt non. Voyant madame de Sauve malade, il se sera défié. En
+vérité, c'est à croire que la main de Dieu est étendue sur cet
+homme.»
+
+Catherine attendit impatiemment la nuit, madame de Sauve ne parut
+point. Au jeu, elle en demanda des nouvelles; on lui répondit
+qu'elle était de plus en plus souffrante.
+
+Toute la soirée elle fut inquiète, et l'on se demandait avec
+anxiété quelles étaient les pensées qui pouvaient agiter ce visage
+d'ordinaire si immobile.
+
+Tout le monde se retira. Catherine se fit coucher et déshabiller
+par ses femmes; puis, quand tout le monde fut couché dans le
+Louvre, elle se releva, passa une longue robe de chambre noire,
+prit une lampe, choisit parmi toutes ses clefs celle qui ouvrait
+la porte de madame de Sauve, et monta chez sa dame d'honneur.
+
+Henri avait-il prévu cette visite, était-il occupé chez lui,
+était-il caché quelque part? toujours est-il que la jeune femme
+était seule.
+
+Catherine ouvrit la porte avec précaution, traversa l'antichambre,
+entra dans le salon, déposa sa lampe sur un meuble, car une
+veilleuse brûlait près de la malade, et, comme une ombre, elle se
+glissa dans la chambre à coucher.
+
+Dariole, étendue dans un grand fauteuil, dormait près du lit de sa
+maîtresse.
+
+Ce lit était entièrement fermé par les rideaux.
+
+La respiration de la jeune femme était si légère, qu'un instant
+Catherine crut qu'elle ne respirait plus.
+
+Enfin elle entendit un léger souffle, et, avec une joie maligne,
+elle vint lever le rideau, afin de constater par elle-même l'effet
+du terrible poison, tressaillant d'avance à l'aspect de cette
+livide pâleur ou de cette dévorante pourpre d'une fièvre mortelle
+qu'elle espérait; mais, au lieu de tout cela, calme, les yeux
+doucement clos par leurs blanches paupières, la bouche rose et
+entrouverte, sa joue moite doucement appuyée sur un de ses bras
+gracieusement arrondi, tandis que l'autre, frais et nacré,
+s'allongeait sur le damas cramoisi qui lui servait de couverture,
+la belle jeune femme dormait presque rieuse encore; car sans doute
+quelque songe charmant faisait éclore sur ses lèvres le sourire,
+et sur sa joue ce coloris d'un bien-être que rien ne trouble.
+
+Catherine ne put s'empêcher de pousser un cri de surprise qui
+réveilla pour un instant Dariole.
+
+La reine mère se jeta derrière les rideaux du lit.
+
+Dariole ouvrit les yeux; mais, accablée de sommeil, sans même
+chercher dans son esprit engourdi la cause de son réveil, la jeune
+fille laissa retomber sa lourde paupière et se rendormit.
+
+Catherine alors sortit de dessous son rideau, et, tournant son
+regard vers les autres points de l'appartement, elle vit sur une
+petite table un flacon de vin d'Espagne, des fruits, des pâtes
+sucrées et deux verres. Henri avait dû venir souper chez la
+baronne, qui visiblement se portait aussi bien que lui.
+
+Aussitôt Catherine, marchant à sa toilette, y prit la petite boîte
+d'argent au tiers vide. C'était exactement la même ou tout au
+moins la pareille de celle qu'elle avait fait remettre à
+Charlotte. Elle en enleva une parcelle de la grosseur d'une perle
+sur le bout d'une aiguille d'or, rentra chez elle, la présenta au
+petit singe que lui avait donné Henri le soir même. L'animal,
+affriandé par l'odeur aromatique, la dévora avidement, et,
+s'arrondissant dans sa corbeille, se rendormit. Catherine attendit
+un quart d'heure.
+
+-- Avec la moitié de ce qu'il vient de manger là, dit Catherine,
+mon chien Brutus est mort enflé en une minute. On m'a jouée. Est-
+ce René? René! c'est impossible. Alors c'est donc Henri! ô
+fatalité! C'est clair: puisqu'il doit régner, il ne peut pas
+mourir.
+
+» Mais peut-être n'y a-t-il que le poison qui soit impuissant,
+nous verrons bien en essayant du fer.
+
+Et Catherine se coucha en tordant dans son esprit une nouvelle
+pensée qui se trouva sans doute complète le lendemain; car, le
+lendemain, elle appela son capitaine des gardes, lui remit une
+lettre, lui ordonna de la porter à son adresse, et de ne la
+soumettre qu'aux propres mains de celui à qui elle était adressée.
+
+Elle était adressée au sire de Louviers de Maurevel, capitaine des
+pétardiers du roi, rue de la Cerisaie, près de l'Arsenal.
+
+
+
+XXVIII
+La lettre de Rome
+
+
+Quelques jours s'étaient écoulés depuis les événements que nous
+venons de raconter, lorsqu'un matin une litière escortée de
+plusieurs gentilshommes aux couleurs de M. de Guise entra au
+Louvre, et que l'on vint annoncer à la reine de Navarre que madame
+la Duchesse de Nevers sollicitait l'honneur de lui faire sa cour.
+
+Marguerite recevait la visite de madame de Sauve. C'était la
+première fois que la belle baronne sortait depuis sa prétendue
+maladie. Elle avait su que la reine avait manifesté à son mari une
+grande inquiétude de cette indisposition, qui avait été pendant
+près d'une semaine le bruit de la cour, et elle venait la
+remercier.
+
+Marguerite la félicitait sur sa convalescence et sur le bonheur
+qu'elle avait eu d'échapper à l'accès subit de ce mal étrange
+dont, en sa qualité de fille de France, elle ne pouvait manquer
+d'apprécier toute la gravité.
+
+-- Vous viendrez, j'espère, à cette grande chasse déjà remise une
+fois, demanda Marguerite, et qui doit avoir lieu définitivement
+demain. Le temps est doux pour un temps d'hiver. Le soleil a rendu
+la terre plus molle, et tous nos chasseurs prétendent que ce sera
+un jour des plus favorables.
+
+-- Mais, madame, dit la baronne, je ne sais si je serai assez bien
+remise.
+
+-- Bah! reprit Marguerite, vous ferez un effort; puis, comme je
+suis une guerrière, moi, j'ai autorisé le roi à disposer d'un
+petit cheval de Béarn que je devais monter et qui vous portera à
+merveille. N'en avez-vous point encore entendu parler?
+
+-- Si fait, madame, mais j'ignorais que ce petit cheval eût été
+destiné à l'honneur d'être offert à Votre Majesté: sans cela je ne
+l'eusse point accepté.
+
+-- Par orgueil, baronne?
+
+-- Non, madame, tout au contraire, par humilité.
+
+-- Donc, vous viendrez?
+
+-- Votre Majesté me comble d'honneur. Je viendrai puisqu'elle
+l'ordonne.
+
+Ce fut en ce moment qu'on annonça madame la duchesse de Nevers. À
+ce nom Marguerite laissa échapper un tel mouvement de joie, que la
+baronne comprit que les deux femmes avaient à causer ensemble, et
+elle se leva pour se retirer.
+
+-- À demain donc, dit Marguerite.
+
+-- À demain, madame.
+
+-- À propos! vous savez, baronne, continua Marguerite en la
+congédiant de la main, qu'en public je vous déteste, attendu que
+je suis horriblement jalouse.
+
+-- Mais en particulier? demanda madame de Sauve.
+
+-- Oh! en particulier, non seulement je vous pardonne, mais encore
+je vous remercie.
+
+-- Alors, Votre Majesté permettra...
+
+Marguerite lui tendit la main, la baronne la baisa avec respect,
+fit une révérence profonde et sortit.
+
+Tandis que madame de Sauve remontait son escalier, bondissant
+comme un chevreau dont on a rompu l'attache, madame de Nevers
+échangeait avec la reine quelques saluts cérémonieux qui donnèrent
+le temps aux gentilshommes qui l'avaient accompagnée jusque-là de
+se retirer.
+
+-- Gillonne, cria Marguerite lorsque la porte se fut refermée sur
+le dernier, Gillonne, fais que personne ne nous interrompe.
+
+-- Oui, dit la duchesse, car nous avons à parler d'affaires tout à
+fait graves.
+
+Et, prenant un siège, elle s'assit sans façon, certaine que
+personne ne viendrait déranger cette intimité convenue entre elle
+et la reine de Navarre, prenant sa meilleure place du feu et du
+soleil.
+
+-- Eh bien, dit Marguerite avec un sourire, notre fameux
+massacreur, qu'en faisons-nous?
+
+-- Ma chère reine, dit la duchesse, c'est sur mon âme un être
+mythologique. Il est incomparable en esprit et ne tarit jamais. Il
+a des saillies qui feraient pâmer de rire un saint dans sa châsse.
+Au demeurant, c'est le plus furieux païen qui ait jamais été cousu
+dans la peau d'un catholique! j'en raffole. Et toi, que fais-tu de
+ton Apollo?
+
+-- Hélas! fit Marguerite avec un soupir.
+
+-- Oh! oh! que cet hélas m'effraie, chère reine! est-il donc trop
+respectueux ou trop sentimental, ce gentil La Mole? Ce serait, je
+suis forcée de l'avouer, tout le contraire de son ami Coconnas.
+
+-- Mais non, il a ses moments, dit Marguerite, et cet hélas ne se
+rapporte qu'à moi.
+
+-- Que veut-il dire alors?
+
+-- Il veut dire, chère duchesse, que j'ai une peur affreuse de
+l'aimer tout de bon.
+
+-- Vraiment?
+
+-- Foi de Marguerite!
+
+-- Oh! tant mieux! la joyeuse vie que nous allons mener alors!
+s'écria Henriette; aimer un peu, c'était mon rêve; aimer beaucoup
+c'était le tien. C'est si doux, chère et docte reine, de se
+reposer l'esprit par le coeur, n'est-ce pas? et d'avoir après le
+délire le sourire. Ah! Marguerite, j'ai le pressentiment que nous
+allons passer une bonne année.
+
+-- Crois-tu? dit la reine; moi, tout au contraire, je ne sais pas
+comment cela se fait, je vois les choses à travers un crêpe. Toute
+cette politique me préoccupe affreusement. À propos, sache donc si
+ton Annibal est aussi dévoué à mon frère qu'il paraît l'être.
+Informe-toi de cela, c'est important.
+
+-- Lui, dévoué à quelqu'un ou à quelque chose! on voit bien que tu
+ne le connais pas comme moi. S'il se dévoue jamais à quelque
+chose, ce sera à son ambition et voilà tout. Ton frère est-il
+homme à lui faire de grandes promesses, oh! alors, très bien: il
+sera dévoué à ton frère; mais que ton frère, tout fils de France
+qu'il est, prenne garde de manquer aux promesses qu'il lui aura
+faites, ou sans cela, ma foi, gare à ton frère!
+
+-- Vraiment?
+
+-- C'est comme je te le dis. En vérité, Marguerite, il y a des
+moments où ce tigre que j'ai apprivoisé me fait peur à moi-même.
+L'autre jour, je lui disais: Annibal, prenez-y garde, ne me
+trompez pas, car si vous me trompiez! ... Je lui disais cependant
+cela avec mes yeux d'émeraude qui ont fait dire à Ronsard:
+
+_La duchesse de Nevers_
+_Aux yeux verts_
+_Qui, sous leur paupière blonde,_
+_Lancent sur nous plus d'éclairs_
+_Que ne font vingt Jupiters_
+_Dans les airs,_
+_Lorsque la tempête gronde._
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! je crus qu'il allait me répondre: Moi, vous tromper!
+moi, jamais! etc., etc. Sais-tu ce qu'il m'a répondu?
+
+-- Non.
+
+-- Eh bien, juge l'homme: Et vous, a-t-il répondu, si vous me
+trompiez, prenez garde aussi; car, toute princesse que vous
+êtes... Et, en disant ces mots, il me menaçait, non seulement des
+yeux, mais de son doigt sec et pointu, muni d'un ongle taillé en
+fer de lance, et qu'il me mit presque sous le nez. En ce moment,
+ma pauvre reine, je te l'avoue, il avait une physionomie si peu
+rassurante que j'en tressaillis, et, tu le sais, cependant je ne
+suis pas trembleuse.
+
+-- Te menacer, toi, Henriette! il a osé?
+
+-- Eh! mordi! je le menaçais bien, moi! Au bout du compte, il a eu
+raison. Ainsi, tu le vois, dévoué jusqu'à un certain point, ou
+plutôt jusqu'à un point très incertain.
+
+-- Alors, nous verrons, dit Marguerite rêveuse, je parlerai à La
+Mole. Tu n'avais pas autre chose à me dire?
+
+-- Si fait: une chose des plus intéressantes et pour laquelle je
+suis venue. Mais, que veux-tu! tu as été me parler de choses plus
+intéressantes encore. J'ai reçu des nouvelles.
+
+-- De Rome?
+
+-- Oui, un courrier de mon mari.
+
+-- Eh bien, l'affaire de Pologne?
+
+-- Va à merveille, et tu vas probablement sous peu de jours être
+débarrassée de ton frère d'Anjou.
+
+-- Le pape a donc ratifié son élection?
+
+-- Oui, ma chère.
+
+-- Et tu ne me disais pas cela! s'écria Marguerite. Eh! vite,
+vite, des détails.
+
+-- Oh! ma foi, je n'en ai pas d'autres que ceux que je te
+transmets. D'ailleurs attends, je vais te donner la lettre de
+M. de Nevers. Tiens, la voilà. Eh! non, non; ce sont des vers
+d'Annibal, des vers atroces, ma pauvre Marguerite. Il n'en fait
+pas d'autres. Tiens, cette fois, la voici. Non, pas encore ceci:
+c'est un billet de moi que j'ai apporté pour que tu le lui fasses
+passer par La Mole. Ah! enfin, cette fois, c'est la lettre en
+question.
+
+Et madame de Nevers remit la lettre à la reine. Marguerite
+l'ouvrit vivement et la parcourut; mais effectivement elle ne
+disait rien autre chose que ce qu'elle avait déjà appris de la
+bouche de son amie.
+
+-- Et comment as-tu reçu cette lettre? continua la reine.
+
+-- Par un courrier de mon mari qui avait ordre de toucher à
+l'hôtel de Guise avant d'aller au Louvre et de me remettre cette
+lettre avant celle du roi. Je savais l'importance que ma reine
+attachait à cette nouvelle, et j'avais écrit à M. de Nevers d'en
+agir ainsi. Tu vois, il a obéi, lui. Ce n'est pas comme ce monstre
+de Coconnas. Maintenant il n'y a donc dans tout Paris que le roi,
+toi et moi qui sachions cette nouvelle; à moins que l'homme qui
+suivait notre courrier...
+
+-- Quel homme?
+
+-- Oh! l'horrible métier! Imagine-toi que ce malheureux messager
+est arrivé las, défait, poudreux; il a couru sept jours, jour et
+nuit, sans s'arrêter un instant.
+
+-- Mais cet homme dont tu parlais tout à l'heure?
+
+-- Attends donc. Constamment suivi par un homme de mine farouche
+qui avait des relais comme lui et courait aussi vite que lui
+pendant ces quatre cents lieues, ce pauvre courrier a toujours
+attendu quelque balle de pistolet dans les reins. Tous deux sont
+arrivés à la barrière Saint-Marcel en même temps, tous deux ont
+descendu la rue Mouffetard au grand galop, tous deux ont traversé
+la Cité. Mais, au bout du pont Notre-Dame, notre courrier a pris à
+droite, tandis que l'autre tournait à gauche par la place du
+Châtelet, et filait par les quais du côté du Louvre comme un trait
+d'arbalète.
+
+-- Merci, ma bonne Henriette, merci, s'écria Marguerite. Tu avais
+raison, et voici de bien intéressantes nouvelles. Pour qui cet
+autre courrier? Je le saurai. Mais laisse-moi. À ce soir, rue
+Tizon, n'est-ce pas? et à demain la chasse; et surtout prends un
+cheval bien méchant pour qu'il s'emporte et que nous soyons
+seules. Je te dirai ce soir ce qu'il faut que tu tâches de savoir
+de ton Coconnas.
+
+-- Tu n'oublieras donc pas ma lettre? dit la duchesse de Nevers en
+riant.
+
+-- Non, non, sois tranquille, il l'aura et à temps. Madame de
+Nevers sortit, et aussitôt Marguerite envoya chercher Henri, qui
+accourut et auquel elle remit la lettre du duc de Nevers.
+
+-- Oh! oh! fit-il. Puis Marguerite lui raconta l'histoire du
+double courrier.
+
+-- Au fait, dit Henri, je l'ai vu entrer au Louvre.
+
+-- Peut-être était-il pour la reine mère?
+
+-- Non pas; j'en suis sûr, car j'ai été à tout hasard me placer
+dans le corridor, et je n'ai vu passer personne.
+
+-- Alors, dit Marguerite en regardant son mari, il faut que ce
+soit...
+
+-- Pour votre frère d'Alençon, n'est-ce pas? dit Henri.
+
+-- Oui; mais comment le savoir?
+
+-- Ne pourrait-on, demanda Henri négligemment, envoyer chercher un
+de ces deux gentilshommes et savoir par lui...
+
+-- Vous avez raison, Sire! dit Marguerite mise à son aise par la
+proposition de son mari; je vais envoyer chercher M. de La Mole...
+Gillonne! Gillonne!
+
+La jeune fille parut.
+
+-- Il faut que je parle à l'instant même à M. de La Mole, lui dit
+la reine. Tâchez de le trouver et amenez-le.
+
+Gillonne partit. Henri s'assit devant une table sur laquelle était
+un livre allemand avec des gravures d'Albert Dürer, qu'il se mit à
+regarder avec une si grande attention que lorsque La Mole vint, il
+ne parut pas l'entendre et ne leva même pas la tête.
+
+De son côté, le jeune homme voyant le roi chez Marguerite demeura
+debout sur le seuil de la chambre, muet de surprise et pâlissant
+d'inquiétude.
+
+Marguerite alla à lui.
+
+-- Monsieur de la Mole, demanda-t-elle, pourriez-vous me dire qui
+est aujourd'hui de garde chez M. d'Alençon?
+
+-- Coconnas, madame..., dit La Mole.
+
+-- Tâchez de me savoir de lui s'il a introduit chez son maître un
+homme couvert de boue et paraissant avoir fait une longue route à
+franc étrier.
+
+-- Ah! madame, je crains bien qu'il ne me le dise pas; depuis
+quelques jours il devient très taciturne.
+
+-- Vraiment! Mais en lui donnant ce billet, il me semble qu'il
+vous devra quelque chose en échange.
+
+-- De la duchesse! ... Oh! avec ce billet, j'essaierai.
+
+-- Ajoutez dit Marguerite en baissant la voix, que ce billet lui
+servira de sauf-conduit pour entrer ce soir dans la maison que
+vous savez.
+
+-- Et moi, madame, dit tout bas La Mole, quel sera le mien?
+
+-- Vous vous nommerez, et cela suffira.
+
+-- Donnez, madame, donnez, dit La Mole tout palpitant d'amour; je
+vous réponds de tout. Et il partit.
+
+-- Nous saurons demain si le duc d'Alençon est instruit de
+l'affaire de Pologne, dit tranquillement Marguerite en se
+retournant vers son mari.
+
+-- Ce M. de La Mole est véritablement un gentil serviteur, dit le
+Béarnais avec ce sourire qui n'appartenait qu'à lui; et... par la
+messe! je ferai sa fortune.
+
+
+
+XXIX
+Le départ
+
+
+Lorsque le lendemain un beau soleil rouge, mais sans rayons, comme
+c'est l'habitude dans les jours privilégiés de l'hiver, se leva
+derrière les collines de Paris, tout depuis deux heures était déjà
+en mouvement dans la cour du Louvre.
+
+Un magnifique barbe, nerveux quoique élancé, aux jambes de cerf
+sur lesquelles les veines se croisaient comme un réseau, frappant
+du pied, dressant l'oreille et soufflant le feu par ses narines,
+attendait Charles IX dans la cour; mais il était moins impatient
+encore que son maître, retenu par Catherine, qui l'avait arrêté au
+passage pour lui parler, disait-elle, d'une affaire importante.
+
+Tous deux étaient dans la galerie vitrée, Catherine froide, pâle
+et impassible comme toujours, Charles IX frémissant, rongeant ses
+ongles et fouettant ses deux chiens favoris, revêtus de cuirasses
+de mailles pour que le boutoir du sanglier n'eût pas de prise sur
+eux et qu'ils pussent impunément affronter le terrible animal. Un
+petit écusson aux armes de France était cousu sur leur poitrine à
+peu près comme sur la poitrine des pages, qui plus d'une fois
+avaient envié les privilèges de ces bienheureux favoris.
+
+-- Faites-y bien attention, Charles, disait Catherine, nul que
+vous et moi ne sait encore l'arrivée prochaine des Polonais;
+cependant le roi de Navarre agit, Dieu me pardonne! comme s'il le
+savait. Malgré son abjuration, dont je me suis toujours défiée, il
+a des intelligences avec les huguenots. Avez-vous remarqué comme
+il sort souvent depuis quelques jours? Il a de l'argent, lui qui
+n'en a jamais eu; il achète des chevaux, des armes, et, les jours
+de pluie, du matin au soir il s'exerce à l'escrime.
+
+-- Eh! mon Dieu, ma mère, fit Charles IX impatienté, croyez-vous
+point qu'il ait l'intention de me tuer, moi, ou mon frère d'Anjou?
+En ce cas il lui faudra encore quelques leçons, car hier je lui ai
+compté avec mon fleuret onze boutonnières sur son pourpoint qui
+n'en a cependant que six. Et quant à mon frère d'Anjou, vous savez
+qu'il tire encore mieux que moi ou tout aussi bien, à ce qu'il dit
+du moins.
+
+-- Écoutez donc, Charles, reprit Catherine, et ne traitez pas
+légèrement les choses que vous dit votre mère. Les ambassadeurs
+vont arriver; eh bien, vous verrez! Une fois qu'ils seront à
+Paris, Henri fera tout ce qu'il pourra pour captiver leur
+attention. Il est insinuant, il est sournois; sans compter que sa
+femme, qui le seconde je ne sais pourquoi, va caqueter avec eux,
+leur parler latin, grec, hongrois, que sais-je! oh! je vous dis,
+Charles, et vous savez que je ne me trompe jamais! je vous dis,
+moi, qu'il y a quelque chose sous jeu.
+
+En ce moment l'heure sonna, et Charles IX cessa d'écouter sa mère
+pour écouter l'heure.
+
+-- Mort de ma vie! sept heures! s'écria-t-il. Une heure pour
+aller, cela fera huit; une heure pour arriver au rendez-vous et
+lancer, nous ne pourrons nous mettre en chasse qu'à neuf heures.
+En vérité, ma mère, vous me faites perdre bien du temps! À bas,
+Risquetout! ... mort de ma vie! à bas donc, brigand!
+
+Et un vigoureux coup de fouet sanglé sur les reins du molosse
+arracha au pauvre animal, tout étonné de recevoir un châtiment en
+échange d'une caresse, un cri de vive douleur.
+
+-- Charles, reprit Catherine, écoutez-moi donc, au nom de Dieu! et
+ne jetez pas ainsi au hasard votre fortune et celle de la France.
+La chasse, la chasse, la chasse, dites-vous... Eh! vous aurez tout
+le temps de chasser lorsque votre besogne de roi sera faite.
+
+-- Allons, allons, ma mère! dit Charles pâle d'impatience,
+expliquons-nous vite, car vous me faites bouillir. En vérité, il y
+a des jours où je ne vous comprends pas.
+
+Et il s'arrêta battant sa botte du manche de son fouet. Catherine
+jugea que le bon moment était venu, et qu'il ne fallait pas le
+laisser passer.
+
+-- Mon fils, dit-elle, nous avons la preuve que de Mouy est revenu
+à Paris. M. de Maurevel, que vous connaissez bien, l'y a vu. Ce ne
+peut être que pour le roi de Navarre. Cela nous suffit, je
+l'espère, pour qu'il nous soit plus suspect que jamais.
+
+-- Allons, vous voilà encore après mon pauvre Henriot! vous voulez
+me le faire tuer, n'est-ce pas?
+
+-- Oh! non.
+
+-- Exiler? Mais comment ne comprenez-vous pas qu'exilé il devient
+beaucoup plus à craindre qu'il ne le sera jamais ici, sous nos
+yeux, dans le Louvre, où il ne peut rien faire que nous ne le
+sachions à l'instant même?
+
+-- Aussi ne veux-je pas l'exiler.
+
+-- Mais que voulez-vous donc? dites vite!
+
+-- Je veux qu'on le tienne en sûreté, tandis que les Polonais
+seront ici; à la Bastille, par exemple.
+
+-- Ah! ma foi non, s'écria Charles IX. Nous chassons le sanglier
+ce matin, Henriot est un de mes meilleurs suivants. Sans lui la
+chasse est manquée. Mordieu, ma mère! vous ne songez vraiment qu'à
+me contrarier.
+
+-- Eh! mon cher fils, je ne dis pas ce matin. Les envoyés
+n'arrivent que demain ou après-demain. Arrêtons-le après la chasse
+seulement, ce soir... cette nuit...
+
+-- C'est différent, alors. Eh bien, nous reparlerons de cela, nous
+verrons; après la chasse, je ne dis pas. Adieu! Allons! ici,
+Risquetout! ne vas-tu pas bouder à ton tour?
+
+-- Charles, dit Catherine en l'arrêtant par le bras au risque de
+l'explosion qui pouvait résulter de ce nouveau retard, je crois
+que le mieux serait, tout en ne l'exécutant que ce soir ou cette
+nuit, de signer l'acte d'arrestation de suite.
+
+-- Signer, écrire un ordre, aller chercher le scel des parchemins
+quand on m'attend pour la chasse, moi qui ne me fais jamais
+attendre! Au diable, par exemple!
+
+-- Mais, non, je vous aime trop pour vous retarder; j'ai tout
+prévu, entrez là, chez moi, tenez!
+
+Et Catherine, agile comme si elle n'eût eu que vingt ans, poussa
+une porte qui communiquait à son cabinet, montra au roi un
+encrier, une plume, un parchemin, le sceau et une bougie allumée.
+
+Le roi prit le parchemin et le parcourut rapidement. «Ordre, etc.
+de faire arrêter et conduire à la Bastille notre frère Henri de
+Navarre.»
+
+-- Bon, c'est fait! dit-il en signant d'un trait. Adieu ma mère.
+Et il s'élança hors du cabinet suivi de ses chiens, tout allègre
+de s'être si facilement débarrassé de Catherine.
+
+Charles IX était attendu avec impatience, et, comme on connaissait
+son exactitude en matière de chasse, chacun s'étonnait de ce
+retard. Aussi, lorsqu'il parut, les chasseurs le saluèrent-ils par
+leurs vivats, les piqueurs par leurs fanfares, les chevaux par
+leurs hennissements, les chiens par leurs cris. Tout ce bruit,
+tout ce fracas fit monter une rougeur à ses joues pâles, son coeur
+se gonfla, Charles fut jeune et heureux pendant une seconde.
+
+À peine le roi prit-il le temps de saluer la brillante société
+réunie dans la cour; il fit un signe de tête au duc d'Alençon, un
+signe de main à sa soeur Marguerite, passa devant Henri sans faire
+semblant de le voir, et s'élança sur ce cheval barbe qui,
+impatient, bondit sous lui. Mais après trois ou quatre courbettes,
+il comprit à quel écuyer il avait affaire et se calma.
+
+Aussitôt les fanfares retentirent de nouveau, et le roi sortit du
+Louvre suivi du duc d'Alençon, du roi de Navarre, de Marguerite,
+de madame de Nevers, de madame de Sauve, de Tavannes et des
+principaux seigneurs de la cour.
+
+Il va sans dire que La Mole et Coconnas étaient de la partie.
+
+Quant au duc d'Anjou, il était depuis trois mois au siège de La
+Rochelle.
+
+Pendant qu'on attendait le roi, Henri était venu saluer sa femme,
+qui, tout en répondant à son compliment, lui avait glissé à
+l'oreille:
+
+-- Le courrier venu de Rome a été introduit par M. de Coconnas
+lui-même chez le duc d'Alençon, un quart d'heure avant que
+l'envoyé du duc de Nevers fût introduit chez le roi.
+
+-- Alors il sait tout, dit Henri.
+
+-- Il doit tout savoir, répondit Marguerite; d'ailleurs jetez les
+yeux sur lui, et voyez comme, malgré sa dissimulation habituelle,
+son oeil rayonne.
+
+-- Ventre-saint-gris! murmura le Béarnais, je le crois bien! il
+chasse aujourd'hui trois proies: France, Pologne et Navarre, sans
+compter le sanglier.
+
+Il salua sa femme, revint à son rang, et appelant un de ses gens,
+Béarnais d'origine, dont les aïeux étaient serviteurs des siens
+depuis plus d'un siècle et qu'il employait comme messager
+ordinaire de ses affaires de galanterie:
+
+-- Orthon, lui dit-il, prends cette clef et va la porter chez ce
+cousin de madame de Sauve que tu sais, qui demeure chez sa
+maîtresse, au coin de la rue des Quatre-Fils, tu lui diras que sa
+cousine désire lui parler ce soir; qu'il entre dans ma chambre,
+et, si je n'y suis pas, qu'il m'attende; si je tarde, qu'il se
+jette sur mon lit en attendant.
+
+-- Il n'y a pas de réponse, Sire?
+
+-- Aucune, que de me dire si tu l'as trouvé. La clef est pour lui
+seul, tu comprends?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Attends donc, et ne me quitte pas ici, peste! Avant de sortir
+de Paris, je t'appellerai comme pour ressangler mon cheval, tu
+demeureras ainsi en arrière tout naturellement, tu feras ta
+commission et tu nous rejoindras à Bondy.
+
+Le valet fit un signe d'obéissance et s'éloigna.
+
+On se mit en marche par la rue Saint-Honoré, on gagna la rue
+Saint-Denis, puis le faubourg; arrivé à la rue Saint-Laurent, le
+cheval du roi de Navarre se dessangla, Orthon accourut, et tout se
+passa comme il avait été convenu entre lui et son maître, qui
+continua de suivre avec le cortège royal la rue des Récollets,
+tandis que son fidèle serviteur gagnait la rue du Temple.
+
+Lorsque Henri rejoignit le roi, Charles était engagé avec le duc
+d'Alençon dans une conversation si intéressante sur le temps, sur
+l'âge du sanglier détourné qui était un solitaire, enfin sur
+l'endroit où il avait établi sa bauge, qu'il ne s'aperçut pas ou
+feignit ne pas s'apercevoir que Henri était resté un instant en
+arrière.
+
+Pendant ce temps Marguerite observait de loin la contenance de
+chacun, et croyait reconnaître dans les yeux de son frère un
+certain embarras toutes les fois que ses yeux se reposaient sur
+Henri. Madame de Nevers se laissait aller à une gaieté folle, car
+Coconnas, éminemment joyeux ce jour là, faisait autour d'elle cent
+lazzis pour faire rire les dames.
+
+Quant à La Mole, il avait déjà trouvé deux fois l'occasion de
+baiser l'écharpe blanche à frange d'or de Marguerite sans que
+cette action, faite avec l'adresse ordinaire aux amants, eût été
+vue de plus de trois ou quatre personnes.
+
+On arriva vers huit heures et un quart à Bondy.
+
+Le premier soin de Charles IX fut de s'informer si le sanglier
+avait tenu.
+
+Le sanglier était à sa bauge, et le piqueur qui l'avait détourné
+répondait de lui.
+
+Une collation était prête. Le roi but un verre de vin de Hongrie.
+Charles IX invita les dames à se mettre à table, et, tout à son
+impatience, s'en alla, pour occuper son temps, visiter les chenils
+et les perchoirs, recommandant qu'on ne dessellât pas son cheval,
+attendu, dit-il, qu'il n'en avait jamais monté de meilleur et de
+plus fort.
+
+Pendant que le roi faisait sa tournée, le duc de Guise arriva. Il
+était armé en guerre plutôt qu'en chasse, et vingt ou trente
+gentilshommes, équipés comme lui, l'accompagnaient. Il s'informa
+aussitôt du lieu où était le roi, l'alla rejoindre et revint en
+causant avec lui.
+
+À neuf heures précises, le roi donna lui-même le signal en sonnant
+le _lancer_, et chacun, montant à cheval, s'achemina vers le
+rendez-vous.
+
+Pendant la route, Henri trouva moyen de se rapprocher encore une
+fois de sa femme.
+
+-- Eh bien, lui demanda-t-il, savez-vous quelque chose de nouveau?
+
+-- Non, répondit Marguerite, si ce n'est que mon frère Charles
+vous regarde d'une étrange façon.
+
+-- Je m'en suis aperçu, dit Henri.
+
+-- Avez-vous pris vos précautions?
+
+-- J'ai sur ma poitrine ma cotte de mailles et à mon côté un
+excellent couteau de chasse espagnol, affilé comme un rasoir,
+pointu comme une aiguille, et avec lequel je perce des doublons.
+
+-- Alors, dit Marguerite, à la garde de Dieu!
+
+Le piqueur qui dirigeait le cortège fit un signe: on était arrivé
+à la bauge.
+
+
+
+XXX
+Maurevel
+
+
+Pendant que toute cette jeunesse joyeuse et insouciante, en
+apparence du moins, se répandait comme un tourbillon doré sur la
+route de Bondy, Catherine, roulant le parchemin précieux sur
+lequel le roi Charles venait d'apposer sa signature, faisait
+introduire dans son cabinet l'homme à qui son capitaine des gardes
+avait apporté, quelques jours auparavant, une lettre rue de la
+Cerisaie, quartier de l'Arsenal.
+
+Une large bande de taffetas, pareil à un sceau mortuaire, cachait
+un des yeux de cet homme, découvrant seulement l'autre oeil, et
+laissant voir entre deux pommettes saillantes la courbure d'un nez
+de vautour, tandis qu'une barbe grisonnante lui couvrait le bas du
+visage. Il était vêtu d'un manteau long et épais sous lequel on
+devinait tout un arsenal. En outre il portait au côté, quoique ce
+ne fût pas l'habitude des gens appelés à la cour, une épée de
+campagne longue, large et à double coquille. Une de ses mains
+était cachée et ne quittait point sous son manteau le manche d'un
+long poignard.
+
+-- Ah! vous voici, monsieur, dit la reine en s'asseyant; vous
+savez que je vous ai promis après la Saint-Barthélemy, où vous
+nous avez rendu de si signalés services, de ne pas vous laisser
+dans l'inaction. L'occasion se présente, ou plutôt non, je l'ai
+fait naître. Remerciez-moi donc.
+
+-- Madame, je remercie humblement Votre Majesté, répondit l'homme
+au bandeau noir avec une réserve basse et insolente à la fois.
+
+-- Une belle occasion, monsieur, comme vous n'en trouverez pas
+deux dans votre vie, profitez-en donc.
+
+-- J'attends, madame; seulement, je crains, d'après le
+préambule...
+
+-- Que la commission ne soit violente? N'est-ce pas de ces
+commissions-là que sont friands ceux qui veulent s'avancer? Celle
+dont je vous parle serait enviée par les Tavannes et par les Guise
+même.
+
+-- Ah! madame, reprit l'homme, croyez bien, quelle qu'elle soit,
+je suis aux ordres de Votre Majesté.
+
+-- En ce cas, lisez, dit Catherine. Et elle lui présenta le
+parchemin. L'homme le parcourut et pâlit.
+
+-- Quoi! s'écria-t-il, l'ordre d'arrêter le roi de Navarre!
+
+-- Eh bien, qu'y a-t-il d'extraordinaire à cela?
+
+-- Mais un roi, madame! En vérité, je doute, je crains de n'être
+pas assez bon gentilhomme.
+
+-- Ma confiance vous fait le premier gentilhomme de ma cour,
+monsieur de Maurevel, dit Catherine.
+
+-- Grâces soient rendues à Votre Majesté, dit l'assassin si ému
+qu'il paraissait hésiter.
+
+-- Vous obéirez donc?
+
+-- Si Votre Majesté le commande, n'est-ce pas mon devoir?
+
+-- Oui, je le commande.
+
+-- Alors, j'obéirai.
+
+-- Comment vous y prendrez-vous?
+
+-- Mais je ne sais pas trop, madame, et je désirerais fort être
+guidé par Votre Majesté.
+
+-- Vous redoutez le bruit?
+
+-- Je l'avoue.
+
+-- Prenez douze hommes sûrs, plus s'il le faut.
+
+-- Sans doute, je le comprends, Votre Majesté me permet de prendre
+mes avantages, et je lui en suis reconnaissant; mais où saisirai-
+je le roi de Navarre?
+
+-- Où vous plairait-il mieux de le saisir?
+
+-- Dans un lieu qui, par sa majesté même, me garantît, s'il était
+possible.
+
+-- Oui, je comprends, dans quelque palais royal; que diriez-vous
+du Louvre, par exemple?
+
+-- Oh! Si Votre Majesté me le permettait, ce serait une grande
+faveur.
+
+-- Vous l'arrêterez donc dans le Louvre.
+
+-- Et dans quelle partie du Louvre?
+
+-- Dans sa chambre même. Maurevel s'inclina.
+
+-- Et quand cela, madame?
+
+-- Ce soir, ou plutôt cette nuit.
+
+-- Bien, madame. Maintenant, que Votre Majesté daigne me
+renseigner sur une chose.
+
+-- Sur laquelle?
+
+-- Sur les égards dus à sa qualité.
+
+-- Égards! ... qualité! ..., dit Catherine. Mais vous ignorez
+donc, monsieur, que le roi de France ne doit les égards à qui que
+ce soit dans son royaume, ne reconnaissant personne dont la
+qualité soit égale à la sienne?
+
+Maurevel fit une seconde révérence.
+
+-- J'insisterai sur ce point cependant, madame, dit-il, si Votre
+Majesté le permet.
+
+-- Je le permets, monsieur.
+
+-- Si le roi contestait l'authenticité de l'ordre, ce n'est pas
+probable, mais enfin...
+
+-- Au contraire, monsieur, c'est sûr.
+
+-- Il contestera?
+
+-- Sans aucun doute.
+
+-- Et par conséquent il refusera d'y obéir?
+
+-- Je le crains.
+
+-- Et il résistera?
+
+-- C'est probable.
+
+-- Ah! diable, dit Maurevel; et dans ce cas...
+
+-- Dans quel cas? dit Catherine avec son regard fixe.
+
+-- Mais dans le cas où il résisterait, que faut-il faire?
+
+-- Que faites-vous quand vous êtes chargé d'un ordre du roi,
+c'est-à-dire quand vous représentez le roi, et qu'on vous résiste,
+monsieur de Maurevel?
+
+-- Mais, madame, dit le sbire, quand je suis honoré d'un pareil
+ordre, et que cet ordre concerne un simple gentilhomme, je le tue.
+
+-- Je vous ai dit, monsieur, reprit Catherine, et je ne croyais
+pas qu'il y eût assez longtemps pour que vous l'eussiez déjà
+oublié, que le roi de France ne reconnaissait aucune qualité dans
+son royaume; c'est vous dire que le roi de France seul est roi, et
+qu'auprès de lui les plus grands sont de simples gentilshommes.
+
+Maurevel pâlit, car il commençait à comprendre.
+
+-- Oh! oh! dit-il, tuer le roi de Navarre?...
+
+-- Mais qui vous parle donc de le tuer? où est l'ordre de le tuer?
+Le roi veut qu'on le mène à la Bastille, et l'ordre ne porte que
+cela. Qu'il se laisse arrêter, très bien; mais comme il ne se
+laissera pas arrêter, comme il résistera, comme il essaiera de
+vous tuer...
+
+Maurevel pâlit.
+
+-- Vous vous défendrez, continua Catherine. On ne peut pas
+demander à un vaillant comme vous de se laisser tuer sans se
+défendre; et en vous défendant, que voulez-vous, arrive qu'arrive.
+Vous me comprenez, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, madame; mais cependant...
+
+-- Allons, vous voulez qu'après ces mots: _Ordre d'arrêter_,
+j'écrive de ma main: _mort ou vif?_
+
+-- J'avoue, madame, que cela lèverait mes scrupules.
+
+-- Voyons, il le faut bien, puisque vous ne croyez pas la
+commission exécutable sans cela.
+
+Et Catherine, en haussant les épaules, déroula le parchemin d'une
+main, et de l'autre écrivit:_ mort ou vif._
+
+_-- _Tenez, dit-elle, trouvez-vous l'ordre suffisamment en règle,
+maintenant?
+
+-- Oui, madame, répondit Maurevel; mais je prie Votre Majesté de
+me laisser l'entière disposition de l'entreprise.
+
+-- En quoi ce que j'ai dit nuit-il donc à son exécution?
+
+-- Votre Majesté m'a dit de prendre douze hommes?
+
+-- Oui; pour être plus sûr...
+
+-- Eh bien! je demanderai la permission de n'en prendre que six.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Parce que, madame, s'il arrivait malheur au prince, comme la
+chose est probable, on excuserait facilement six hommes d'avoir eu
+peur de manquer un prisonnier, tandis que personne n'excuserait
+douze gardes de n'avoir pas laissé tuer la moitié de leurs
+camarades avant de porter la main sur une Majesté.
+
+-- Belle Majesté, ma foi! qui n'a pas de royaume.
+
+-- Madame, dit Maurevel, ce n'est pas le royaume qui fait le roi,
+c'est la naissance.
+
+-- Eh bien donc, dit Catherine, faites comme il vous plaira.
+Seulement, je dois vous prévenir que je désire que vous ne
+quittiez point le Louvre.
+
+-- Mais, madame, pour réunir mes hommes?
+
+-- Vous avez bien une espèce de sergent que vous puissiez charger
+de ce soin?
+
+-- J'ai mon laquais, qui non seulement est un garçon fidèle, mais
+qui même m'a quelquefois aidé dans ces sortes d'entreprises.
+
+-- Envoyez-le chercher, et concertez-vous avec lui. Vous
+connaissez le cabinet des Armes du roi, n'est-ce pas? eh bien, on
+va vous servir là à déjeuner; là vous donnerez vos ordres.
+
+Le lieu raffermira vos sens s'ils étaient ébranlés. Puis, quand
+mon fils reviendra de la chasse, vous passerez dans mon oratoire,
+où vous attendrez l'heure.
+
+-- Mais comment entrerons-nous dans la chambre? Le roi a sans
+doute quelque soupçon, et il s'enfermera en dedans.
+
+-- J'ai une double clef de toutes les portes, dit Catherine, et on
+a enlevé les verrous de celle de Henri. Adieu, monsieur de
+Maurevel; à tantôt. Je vais vous faire conduire dans le cabinet
+des Armes du roi. Ah! à propos! rappelez-vous que ce qu'un roi
+ordonne doit, avant toute chose, être exécuté; qu'aucune excuse
+n'est admise; qu'une défaite, même un insuccès compromettraient
+l'honneur du roi. C'est grave.
+
+Et Catherine, sans laisser à Maurevel le temps de lui répondre,
+appela M. de Nancey, capitaine des gardes, et lui ordonna de
+conduire Maurevel dans le cabinet des Armes du roi.
+
+-- Mordieu! disait Maurevel en suivant son guide, je m'élève dans
+la hiérarchie de l'assassinat: d'un simple gentilhomme à un
+capitaine, d'un capitaine à un amiral, d'un amiral à un roi sans
+couronne. Et qui sait si je n'arriverai pas un jour à un roi
+couronné?...
+
+
+
+XXXI
+La chasse à courre
+
+
+Le piqueur qui avait détourné le sanglier et qui avait affirmé au
+roi que l'animal n'avait pas quitté l'enceinte ne s'était pas
+trompé. À peine le limier fut-il mis sur la trace, qu'il s'enfonça
+dans le taillis et que d'un massif d'épines il fit sortir le
+sanglier qui, ainsi que le piqueur l'avait reconnu à ses voies,
+était un solitaire, c'est-à-dire une bête de la plus forte taille.
+
+L'animal piqua droit devant lui et traversa la route à cinquante
+pas du roi, suivi seulement du limier qui l'avait détourné. On
+découpla aussitôt un premier relais, et une vingtaine de chiens
+s'enfoncèrent à sa poursuite.
+
+La chasse était la passion de Charles. À peine l'animal eut-il
+traversé la route qu'il s'élança derrière lui, sonnant la vue,
+suivi du duc d'Alençon et de Henri, à qui un signe de Marguerite
+avait indiqué qu'il ne devait point quitter Charles.
+
+Tous les autres chasseurs suivirent le roi.
+
+Les forêts royales étaient loin, à l'époque où se passe l'histoire
+que nous racontons, d'être, comme elles le sont aujourd'hui, de
+grands parcs coupés par des allées carrossables. Alors,
+l'exploitation était à peu près nulle. Les rois n'avaient pas
+encore eu l'idée de se faire commerçants et de diviser leurs bois
+en coupes, en taillis et en futaies. Les arbres, semés non point
+par de savants forestiers, mais par la main de Dieu, qui jetait la
+graine au caprice du vent, n'étaient pas disposés en quinconces,
+mais poussaient à leur loisir et comme ils font encore aujourd'hui
+dans une forêt vierge de l'Amérique. Bref, une forêt, à cette
+époque, était un repaire où il y avait à foison du sanglier, du
+cerf, du loup et des voleurs; et une douzaine de sentiers
+seulement, partant d'un point, étoilaient celle de Bondy, qu'une
+route circulaire enveloppait comme le cercle de la roue enveloppe
+les jantes.
+
+En poussant la comparaison plus loin, le moyeu ne représenterait
+pas mal l'unique carrefour situé au centre du bois, et où les
+chasseurs égarés se ralliaient pour s'élancer de là vers le point
+où la chasse perdue reparaissait.
+
+Au bout d'un quart d'heure, il arriva ce qui arrivait toujours en
+pareil cas: c'est que des obstacles presque insurmontables s'étant
+opposés à la course des chasseurs, les voix des chiens s'étaient
+éteintes dans le lointain, et le roi lui-même était revenu au
+carrefour, jurant et sacrant, comme c'était son habitude.
+
+-- Eh bien! d'Alençon, eh bien! Henriot, dit-il, vous voilà,
+mordieu, calmes et tranquilles comme des religieuses qui suivent
+leur abbesse. Voyez-vous, ça ne s'appelle point chasser, cela.
+Vous, d'Alençon, vous avez l'air de sortir d'une boîte, et vous
+êtes tellement parfumé que si vous passez entre la bête et mes
+chiens, vous êtes capable de leur faire perdre la voie. Et vous,
+Henriot, où est votre épieu, où est votre arquebuse? voyons.
+
+-- Sire, dit Henri, à quoi bon une arquebuse? Je sais que Votre
+Majesté aime à tirer l'animal quand il tient aux chiens. Quant à
+un épieu, je manie assez maladroitement cette arme, qui n'est
+point d'usage dans nos montagnes, où nous chassons l'ours avec le
+simple poignard.
+
+-- Par la mordieu, Henri, quand vous serez retourné dans vos
+Pyrénées, il faudra que vous m'envoyiez une pleine charretée
+d'ours, car ce doit être une belle chasse que celle qui se fait
+ainsi corps à corps avec un animal qui peut nous étouffer. Écoutez
+donc, je crois que j'entends les chiens. Non, je me trompais.
+
+Le roi prit son cor et sonna une fanfare. Plusieurs fanfares lui
+répondirent. Tout à coup un piqueur parut qui fit entendre un
+autre air.
+
+-- La vue! la vue! cria le roi. Et il s'élança au galop, suivi de
+tous les chasseurs qui s'étaient ralliés à lui. Le piqueur ne
+s'était pas trompé. À mesure que le roi s'avançait, on commençait
+d'entendre les aboiements de la meute, composée alors de plus de
+soixante chiens, car on avait successivement lâché tous les relais
+placés dans les endroits que le sanglier avait déjà parcourus. Le
+roi le vit passer pour la seconde fois, et, profitant d'une haute
+futaie, se jeta sous bois après lui, donnant du cor de toutes ses
+forces. Les princes le suivirent quelque temps. Mais le roi avait
+un cheval si vigoureux, emporté par son ardeur il passait par des
+chemins tellement escarpés, par des taillis si épais, que d'abord
+les femmes, puis le duc de Guise et ses gentilshommes, puis les
+deux princes, furent forcés de l'abandonner. Tavannes tint encore
+quelque temps; mais enfin il y renonça à son tour.
+
+Tout le monde, excepté Charles et quelques piqueurs qui, excités
+par une récompense promise, ne voulaient pas quitter le roi, se
+retrouva donc dans les environs du carrefour.
+
+Les deux princes étaient l'un près de l'autre dans une longue
+allée. À cent pas d'eux, le duc de Guise et ses gentilshommes
+avaient fait halte. Au carrefour se tenaient les femmes.
+
+-- Ne semblerait-il pas, en vérité, dit le duc d'Alençon à Henri
+en lui montrant du coin de l'oeil le duc de Guise, que cet homme,
+avec son escorte bardée de fer, est le véritable roi? Pauvres
+princes que nous sommes, il ne nous honore pas même d'un regard.
+
+-- Pourquoi nous traiterait-il mieux que ne nous traitent nos
+propres parents? répondit Henri. Eh! mon frère! ne sommes-nous
+pas, vous et moi, des prisonniers à la cour de France, des otages
+de notre parti?
+
+Le duc François tressaillit à ces mots, et regarda Henri comme
+pour provoquer une plus large explication; mais Henri s'était plus
+avancé qu'il n'avait coutume de le faire, et il garda le silence.
+
+-- Que voulez-vous dire, Henri? demanda le duc François,
+visiblement contrarié que son beau-frère, en ne continuant pas, le
+laissât entamer ces éclaircissements.
+
+-- Je dis, mon frère, reprit Henri, que ces hommes si bien armés,
+qui semblent avoir reçu pour tâche de ne point nous perdre de vue,
+ont tout l'aspect de gardes qui prétendraient empêcher deux
+personnes de s'échapper.
+
+-- S'échapper, pourquoi? comment? demanda d'Alençon en jouant
+admirablement la surprise et la naïveté.
+
+-- Vous avez là un magnifique genêt, François, dit Henri
+poursuivant sa pensée tout en ayant l'air de changer de
+conversation; je suis sûr qu'il ferait sept lieues en une heure,
+et vingt lieues d'ici à midi. Il fait beau; cela invite, sur ma
+parole, à baisser la main. Voyez donc le joli chemin de traverse.
+Est ce qu'il ne vous tente pas, François? Quant à moi, l'éperon me
+brûle.
+
+François ne répondit rien. Seulement il rougit et pâlit
+successivement; puis il tendit l'oreille comme s'il écoutait la
+chasse.
+
+-- La nouvelle de Pologne fait son effet, dit Henri, et mon cher
+beau-frère a son plan. Il voudrait bien que je me sauvasse, mais
+je ne me sauverai pas seul.
+
+Il achevait à peine cette réflexion, quand plusieurs nouveaux
+convertis, revenus à la cour depuis deux ou trois mois, arrivèrent
+au petit galop et saluèrent les deux princes avec un sourire des
+plus engageants.
+
+Le duc d'Alençon, provoqué par les ouvertures de Henri, n'avait
+qu'un mot à dire, qu'un geste à faire, et il était évident que
+trente ou quarante cavaliers, réunis en ce moment autour d'eux
+comme pour faire opposition à la troupe de M. de Guise,
+favoriseraient la fuite; mais il détourna la tête, et portant son
+cor à sa bouche, il sonna le ralliement.
+
+Cependant les nouveaux venus, comme s'ils eussent cru que
+l'hésitation du duc d'Alençon venait du voisinage et de la
+présence des Guisards, s'étaient peu à peu glissés entre eux et
+les deux princes, et s'étaient échelonnés avec une habileté
+stratégique qui annonçait l'habitude des dispositions militaires.
+En effet, pour arriver au duc d'Alençon et au roi de Navarre, il
+eût fallu leur passer sur le corps, tandis qu'à perte de vue
+s'étendait devant les deux beaux frères une route parfaitement
+libre.
+
+Tout à coup, entre les arbres, à dix pas du roi de Navarre,
+apparut un autre gentilhomme que les deux princes n'avaient pas
+encore vu. Henri cherchait à deviner qui il était, quand ce
+gentilhomme, soulevant son chapeau, se fit reconnaître à Henri
+pour le vicomte de Turenne, un des chefs du parti protestant que
+l'on croyait en Poitou.
+
+Le vicomte hasarda même un signe qui voulait clairement dire:
+
+-- Venez-vous? Mais Henri, après avoir bien consulté le visage
+impassible et l'oeil terne du duc d'Alençon, tourna deux ou trois
+fois la tête sur son épaule comme si quelque chose le gênait dans
+le col de son pourpoint. C'était une réponse négative. Le vicomte
+la comprit, piqua des deux et disparut dans le fourré. Au même
+instant on entendit la meute se rapprocher, puis, à l'extrémité de
+l'allée où l'on se trouvait, on vit passer le sanglier, puis au
+même instant les chiens, puis, pareil au chasseur infernal,
+Charles IX sans chapeau, le cor à la bouche, sonnant à se briser
+les poumons; trois ou quatre piqueurs le suivaient. Tavannes avait
+disparu.
+
+-- Le roi! s'écria le duc d'Alençon. Et il s'élança sur la trace.
+Henri, rassuré par la présence de ses bons amis, leur fit signe de
+ne pas s'éloigner et s'avança vers les dames.
+
+-- Eh bien? dit Marguerite en faisant quelques pas au-devant de
+lui.
+
+-- Eh bien, madame, dit Henri, nous chassons le sanglier.
+
+-- Voilà tout?
+
+-- Oui, le vent a tourné depuis hier matin; mais je crois vous
+avoir prédit que cela serait ainsi.
+
+-- Ces changements de vent sont mauvais pour la chasse, n'est-ce
+pas, monsieur? demanda Marguerite.
+
+-- Oui, dit Henri, cela bouleverse quelquefois toutes les
+dispositions arrêtées, et c'est un plan à refaire.
+
+En ce moment les aboiements de la meute commencèrent à se faire
+entendre, se rapprochant rapidement, et une sorte de vapeur
+tumultueuse avertit les chasseurs de se tenir sur leurs gardes.
+Chacun leva la tête et tendit l'oreille.
+
+Presque aussitôt le sanglier déboucha, et au lieu de se rejeter
+dans le bois, il suivit la route venant droit sur le carrefour où
+se trouvaient les dames, les gentilshommes qui leur faisaient la
+cour, et les chasseurs qui avaient perdu la chasse.
+
+Derrière lui, et lui soufflant au poil, venaient trente ou
+quarante chiens des plus robustes; puis, derrière les chiens, à
+vingt pas à peine, le roi Charles sans toquet, sans manteau, avec
+ses habits tout déchirés par les épines, le visage et les mains en
+sang.
+
+Un ou deux piqueurs restaient seuls avec lui. Le roi ne quittait
+son cor que pour exciter ses chiens, ne cessait d'exciter ses
+chiens que pour reprendre son cor. Le monde tout entier avait
+disparu à ses yeux. Si son cheval eût manqué, il eût crié comme
+Richard III: Ma couronne pour un cheval!
+
+Mais le cheval paraissait aussi ardent que le maître, ses pieds ne
+touchaient pas la terre et ses naseaux soufflaient le feu.
+
+Le sanglier, les chiens, le roi passèrent comme une vision.
+
+-- Hallali, hallali! cria le roi en passant. Et il ramena son cor
+à ses lèvres sanglantes. À quelques pas de lui venaient le duc
+d'Alençon et deux piqueurs; seulement les chevaux des autres
+avaient renoncé ou ils s'étaient perdus.
+
+Tout le monde partit sur la trace, car il était évident que le
+sanglier ne tarderait pas à tenir.
+
+En effet, au bout de dix minutes à peine, le sanglier quitta le
+sentier qu'il suivait et se jeta dans le bois; mais, arrivé à une
+clairière, il s'accula à une roche et fit tête aux chiens.
+
+Aux cris de Charles, qui l'avait suivi, tout le monde accourut.
+
+On était arrivé au moment intéressant de la chasse. L'animal
+paraissait résolu à une défense désespérée. Les chiens, animés par
+une course de plus de trois heures, se ruaient sur lui avec un
+acharnement que redoublaient les cris et les jurons du roi.
+
+Tous les chasseurs se rangèrent en cercle, le roi un peu en avant,
+ayant derrière lui le duc d'Alençon armé d'une arquebuse, et Henri
+qui n'avait que son simple couteau de chasse.
+
+Le duc d'Alençon détacha son arquebuse du crochet et en alluma la
+mèche. Henri fit jouer son couteau de chasse dans le fourreau.
+
+Quant au duc de Guise, assez dédaigneux de tous ces exercices de
+vénerie, il se tenait un peu à l'écart avec tous ses
+gentilshommes.
+
+Les femmes réunies en groupe formaient une petite troupe qui
+faisait le pendant à celle du duc de Guise.
+
+Tout ce qui était chasseur demeurait les yeux fixés sur l'animal,
+dans une attente pleine d'anxiété.
+
+À l'écart se tenait un piqueur se raidissant pour résister aux
+deux molosses du roi, qui, couverts de leurs jaques de mailles,
+attendaient, en hurlant et en s'élançant de manière à faire croire
+à chaque instant qu'ils allaient briser leurs chaînes, le moment
+de coiffer le sanglier.
+
+L'animal faisait merveille: attaqué à la fois par une quarantaine
+de chiens qui l'enveloppaient comme une marée hurlante, qui le
+recouvraient de leur tapis bigarré, qui de tous côtés essayaient
+d'entamer sa peau rugueuse aux poils hérissés, à chaque coup de
+boutoir, il lançait à dix pieds de haut un chien, qui retombait
+éventré, et qui, les entrailles traînantes, se rejetait aussitôt
+dans la mêlée tandis que Charles, les cheveux raidis, les yeux
+enflammés, les narines ouvertes, courbé sur le cou de son cheval
+ruisselant, sonnait un hallali furieux.
+
+En moins de dix minutes, vingt chiens furent hors de combat.
+
+-- Les dogues! cria Charles, les dogues! ... À ce cri, le piqueur
+ouvrit les porte-mousquetons des laisses, et les deux molosses se
+ruèrent au milieu du carnage, renversant tout, écartant tout, se
+frayant avec leurs cottes de fer un chemin jusqu'à l'animal,
+qu'ils saisirent chacun par une oreille.
+
+Le sanglier, se sentant coiffé, fit claquer ses dents à la fois de
+rage et de douleur.
+
+-- Bravo! Duredent! bravo! Risquetout! cria Charles. Courage, les
+chiens! Un épieu! un épieu!
+
+-- Vous ne voulez pas mon arquebuse? dit le duc d'Alençon.
+
+-- Non, cria le roi, non, on ne sent pas entrer la balle; il n'y a
+pas de plaisir; tandis qu'on sent entrer l'épieu. Un épieu! un
+épieu!
+
+On présenta au roi un épieu de chasse durci au feu et armé d'une
+pointe de fer.
+
+-- Mon frère, prenez garde! cria Marguerite.
+
+-- Sus! sus! cria la duchesse de Nevers. Ne le manquez pas, Sire!
+Un bon coup à ce parpaillot!
+
+-- Soyez tranquille, duchesse! dit Charles. Et, mettant son épieu
+en arrêt, il fondit sur le sanglier, qui, tenu par les deux
+chiens, ne put éviter le coup. Cependant, à la vue de l'épieu
+luisant, il fit un mouvement de côté, et l'arme, au lieu de
+pénétrer dans la poitrine, glissa sur l'épaule et alla s'émousser
+sur la roche contre laquelle l'animal était acculé.
+
+-- Mille noms d'un diable! cria le roi, je l'ai manqué... Un
+épieu! un épieu!
+
+Et, se reculant comme faisaient les chevaliers lorsqu'ils
+prenaient du champ, il jeta à dix pas de lui son épieu hors de
+service.
+
+Un piqueur s'avança pour lui en offrir un autre. Mais au même
+moment, comme s'il eût prévu le sort qui l'attendait et qu'il eût
+voulu s'y soustraire, le sanglier, par un violent effort, arracha
+aux dents des molosses ses deux oreilles déchirées, et, les yeux
+sanglants, hérissé, hideux, l'haleine bruyante comme un soufflet
+de forge, faisant claquer ses dents l'une contre l'autre, il
+s'élança la tête basse, vers le cheval du roi.
+
+Charles était trop bon chasseur pour ne pas avoir prévu cette
+attaque. Il enleva son cheval, qui se cabra; mais il avait mal
+mesuré la pression, le cheval, trop serré par le mors ou peut-être
+même cédant à son épouvante, se renversa en arrière.
+
+Tous les spectateurs jetèrent un cri terrible: le cheval était
+tombé, et le roi avait la cuisse engagée sous lui.
+
+-- La main, Sire, rendez la main, dit Henri. Le roi lâcha la bride
+de son cheval, saisit la selle de la main gauche, essayant de
+tirer de la droite son couteau de chasse; mais le couteau, pressé
+par le poids de son corps, ne voulut pas sortir de sa gaine.
+
+-- Le sanglier! le sanglier! cria Charles. À moi, d'Alençon! à
+moi!
+
+Cependant le cheval, rendu à lui-même, comme s'il eût compris le
+danger que courait son maître, tendit ses muscles et était parvenu
+déjà à se relever sur trois jambes, lorsqu'à l'appel de son frère,
+Henri vit le duc François pâlir affreusement et approcher
+l'arquebuse de son épaule; mais la balle, au lieu d'aller frapper
+le sanglier, qui n'était plus qu'à deux pas du roi, brisa le genou
+du cheval, qui retomba le nez contre terre. Au même instant le
+sanglier déchira de son boutoir la botte de Charles.
+
+-- Oh! murmura d'Alençon de ses lèvres blêmissantes, je crois que
+le duc d'Anjou est roi de France, et que moi je suis roi de
+Pologne.
+
+En effet le sanglier labourait la cuisse de Charles, lorsque
+celui-ci sentit quelqu'un qui lui levait le bras; puis il vit
+briller une lame aiguë et tranchante qui s'enfonçait et
+disparaissait jusqu'à la garde au défaut de l'épaule de l'animal,
+tandis qu'une main gantée de fer écartait la hure déjà fumante
+sous ses habits.
+
+Charles, qui dans le mouvement qu'avait fait le cheval était
+parvenu à dégager sa jambe, se releva lourdement, et, se voyant
+tout ruisselant de sang, devint pâle comme un cadavre.
+
+-- Sire, dit Henri, qui toujours à genoux maintenait le sanglier
+atteint au coeur, Sire, ce n'est rien, j'ai écarté la dent, et
+Votre Majesté n'est pas blessée.
+
+Puis il se releva, lâchant le couteau, et le sanglier tomba,
+rendant plus de sang encore par sa gueule que par sa plaie.
+
+Charles, entouré de tout un monde haletant, assailli par des cris
+de terreur qui eussent étourdi le plus calme courage, fut un
+moment sur le point de tomber près de l'animal agonisant. Mais il
+se remit; et se retournant vers le roi de Navarre, il lui serra la
+main avec un regard où brillait le premier élan de sensibilité qui
+eût fait battre son coeur depuis vingt-quatre ans.
+
+-- Merci, Henriot! lui dit-il.
+
+-- Mon pauvre frère! s'écria d'Alençon en s'approchant de Charles.
+
+-- Ah! c'est toi, d'Alençon! dit le roi. Eh bien, fameux tireur,
+qu'est donc devenue ta balle?
+
+-- Elle se sera aplatie sur le sanglier, dit le duc.
+
+-- Eh! mon Dieu! s'écria Henri avec une surprise admirablement
+jouée, voyez donc, François, votre balle a cassé la jambe du
+cheval de Sa Majesté. C'est étrange!
+
+-- Hein! dit le roi. Est-ce vrai, cela?
+
+-- C'est possible, dit le duc consterné; la main me tremblait si
+fort!
+
+-- Le fait est que, pour un tireur habile, vous avez fait là un
+singulier coup, François! dit Charles en fronçant le sourcil. Une
+seconde fois, merci, Henriot! Messieurs, continua le roi,
+retournons à Paris, j'en ai assez comme cela.
+
+Marguerite s'approcha pour féliciter Henri.
+
+-- Ah! ma foi, oui, Margot, dit Charles, fais-lui ton compliment,
+et bien sincère même, car sans lui le roi de France s'appelait
+Henri III.
+
+-- Hélas! madame, dit le Béarnais, M. le duc d'Anjou, qui est déjà
+mon ennemi, va m'en vouloir bien davantage. Mais que voulez-vous!
+on fait ce qu'on peut; demandez à M. d'Alençon.
+
+Et, se baissant, il retira du corps du sanglier son couteau de
+chasse, qu'il plongea deux ou trois fois dans la terre, afin d'en
+essuyer le sang.
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
+ -- Qui est à ma portière? -- Deux pages et un
+écuyer. -- Bon! ce sont des barbares! Dites-moi, La
+Mole, qui avez-vous trouvé dans votre chambre? -- Le
+duc François. -- Faisant? -- Je ne sais quoi. -- Avec? --
+Avec un inconnu.
+ Je suis seule; entrez, mon cher.
+
+
+
+
+- 42 -
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La reine Margot - Tome I, by Alexandre Dumas, Père
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13856 ***