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+Project Gutenberg's La reine Margot - Tome I, by Alexandre Dumas, Père
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La reine Margot - Tome I
+
+Author: Alexandre Dumas, Père
+
+Release Date: October 25, 2004 [EBook #13856]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE MARGOT - TOME I ***
+
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+
+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+
+Alexandre Dumas
+
+LA REINE MARGOT
+Tome I
+
+(1845)
+
+
+Table des matières
+
+I Le latin de M. de Guise
+II La chambre de la reine de Navarre
+III Un roi poète
+IV La soirée du 24 août 1572
+V Du Louvre en particulier et de la vertu en général
+VI La dette payée
+VII La nuit du 24 août 1572
+VIII Les massacrés
+IX Les massacreurs
+X Mort, messe ou Bastille
+XI L'aubépine du cimetière des Innocents
+XII Les confidences
+XIII Comme il y a des clefs qui ouvrent les portes auxquelles
+elles ne sont pas destinées
+XIV Seconde nuit de noces
+XV Ce que femme veut Dieu le veut
+XVI Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon
+XVII Le confrère de maître Ambroise Paré
+XVIII Les revenants
+XIX Le logis de maître René, le parfumeur de la reine mère
+XX Les poules noires
+XXI L'appartement de Madame de Sauve
+XXII Sire, vous serez roi
+XXIII Un nouveau converti
+XXIV La rue Tizon et la rue Cloche-Percée
+XXV Le manteau cerise
+XXVI Margarita
+XXVII La main de Dieu
+XXVIII La lettre de Rome
+XXIX Le départ
+XXX Maurevel
+XXXI La chasse à courre
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+I
+Le latin de M. de Guise
+
+
+Le lundi, dix-huitième jour du mois d'août 1572, il y avait grande
+fête au Louvre.
+
+Les fenêtres de la vieille demeure royale, ordinairement si
+sombres, étaient ardemment éclairées; les places et les rues
+attenantes, habituellement si solitaires, dès que neuf heures
+sonnaient à Saint-Germain-l'Auxerrois, étaient, quoiqu'il fût
+minuit, encombrées de populaire.
+
+Tout ce concours menaçant, pressé, bruyant, ressemblait, dans
+l'obscurité, à une mer sombre et houleuse dont chaque flot faisait
+une vague grondante; cette mer, épandue sur le quai, où elle se
+dégorgeait par la rue des Fossés-Saint-Germain et par la rue de
+l'Astruce, venait battre de son flux le pied des murs du Louvre et
+de son reflux la base de l'hôtel de Bourbon qui s'élevait en face.
+
+Il y avait, malgré la fête royale, et même peut-être à cause de la
+fête royale, quelque chose de menaçant dans ce peuple, car il ne
+se doutait pas que cette solennité, à laquelle il assistait comme
+spectateur, n'était que le prélude d'une autre remise à huitaine,
+et à laquelle il serait convié et s'ébattrait de tout son coeur.
+
+La cour célébrait les noces de madame Marguerite de Valois, fille
+du roi Henri II et soeur du roi Charles IX, avec Henri de Bourbon,
+roi de Navarre. En effet, le matin même, le cardinal de Bourbon
+avait uni les deux époux avec le cérémonial usité pour les noces
+des filles de France, sur un théâtre dressé à la porte de Notre-
+Dame.
+
+Ce mariage avait étonné tout le monde et avait fort donné à songer
+à quelques-uns qui voyaient plus clair que les autres; on
+comprenait peu le rapprochement de deux partis aussi haineux que
+l'étaient à cette heure le parti protestant et le parti
+catholique: on se demandait comment le jeune prince de Condé
+pardonnerait au duc d'Anjou, frère du roi, la mort de son père
+assassiné à Jarnac par Montesquiou. On se demandait comment le
+jeune duc de Guise pardonnerait à l'amiral de Coligny la mort du
+sien assassiné à Orléans par Poltrot du Méré. Il y a plus: Jeanne
+de Navarre, la courageuse épouse du faible Antoine de Bourbon, qui
+avait amené son fils Henri aux royales fiançailles qui
+l'attendaient, était morte il y avait deux mois à peine, et de
+singuliers bruits s'étaient répandus sur cette mort subite.
+Partout on disait tout bas, et en quelques lieux tout haut, qu'un
+secret terrible avait été surpris par elle, et que Catherine de
+Médicis, craignant la révélation de ce secret, l'avait empoisonnée
+avec des gants de senteur qui avaient été confectionnés par un
+nommé René, Florentin fort habile dans ces sortes de matières. Ce
+bruit s'était d'autant plus répandu et confirmé, qu'après la mort
+de cette grande reine, sur la demande de son fils, deux médecins,
+desquels était le fameux Ambroise Paré, avaient été autorisés à
+ouvrir et à étudier le corps, mais non le cerveau. Or, comme
+c'était par l'odorat qu'avait été empoisonnée Jeanne de Navarre,
+c'était le cerveau, seule partie du corps exclue de l'autopsie,
+qui devait offrir les traces du crime. Nous disons crime, car
+personne ne doutait qu'un crime n'eût été commis.
+
+Ce n'était pas tout: le roi Charles, particulièrement, avait mis à
+ce mariage, qui non seulement rétablissait la paix dans son
+royaume, mais encore attirait à Paris les principaux huguenots de
+France, une persistance qui ressemblait à de l'entêtement. Comme
+les deux fiancés appartenaient, l'un à la religion catholique,
+l'autre à la religion réformée, on avait été obligé de s'adresser
+pour la dispense à Grégoire XIII, qui tenait alors le siège de
+Rome. La dispense tardait, et ce retard inquiétait fort la feue
+reine de Navarre; elle avait un jour exprimé à Charles IX ses
+craintes que cette dispense n'arrivât point, ce à quoi le roi
+avait répondu:
+
+-- N'ayez souci, ma bonne tante, je vous honore plus que le pape,
+et aime plus ma soeur que je ne le crains. Je ne suis pas
+huguenot, mais je ne suis pas sot non plus, et si monsieur le pape
+fait trop la bête, je prendrai moi-même Margot par la main, et je
+la mènerai épouser votre fils en plein prêche.
+
+Ces paroles s'étaient répandues du Louvre dans la ville, et, tout
+en réjouissant fort les huguenots, avaient considérablement donné
+à penser aux catholiques, qui se demandaient tout bas si le roi
+les trahissait réellement, ou bien ne jouait pas quelque comédie
+qui aurait un beau matin ou un beau soir son dénouement inattendu.
+
+C'était vis-à-vis de l'amiral de Coligny surtout, qui depuis cinq
+ou six ans faisait une guerre acharnée au roi, que la conduite de
+Charles IX paraissait inexplicable: après avoir mis sa tête à prix
+à cent cinquante mille écus d'or, le roi ne jurait plus que par
+lui, l'appelant son père et déclarant tout haut qu'il allait
+confier désormais à lui seul la conduite de la guerre; c'est au
+point que Catherine de Médicis, elle-même, qui jusqu'alors avait
+réglé les actions, les volontés et jusqu'aux désirs du jeune
+prince, paraissait commencer à s'inquiéter tout de bon, et ce
+n'était pas sans sujet, car, dans un moment d'épanchement Charles
+IX avait dit à l'amiral à propos de la guerre de Flandre:
+
+-- Mon père, il y a encore une chose en ceci à laquelle il faut
+bien prendre garde: c'est que la reine mère, qui veut mettre le
+nez partout comme vous savez, ne connaisse rien de cette
+entreprise; que nous la tenions si secrète qu'elle n'y voie
+goutte, car, brouillonne comme je la connais, elle nous gâterait
+tout.
+
+Or, tout sage et expérimenté qu'il était, Coligny n'avait pu tenir
+secrète une si entière confiance; et quoiqu'il fût arrivé à Paris
+avec de grands soupçons, quoique à son départ de Châtillon une
+paysanne se fût jetée à ses pieds, en criant: «Oh! monsieur, notre
+bon maître, n'allez pas à Paris, car si vous y allez vous mourrez,
+vous et tous ceux qui iront avec vous»; ces soupçons s'étaient peu
+à peu éteints dans son coeur et dans celui de Téligny, son gendre,
+auquel le roi de son côté faisait de grandes amitiés, l'appelant
+son frère comme il appelait l'amiral son père, et le tutoyant,
+ainsi qu'il faisait pour ses meilleurs amis.
+
+Les huguenots, à part quelques esprits chagrins et défiants,
+étaient donc entièrement rassurés: la mort de la reine de Navarre
+passait pour avoir été causée par une pleurésie, et les vastes
+salles du Louvre s'étaient emplies de tous ces braves protestants
+auxquels le mariage de leur jeune chef Henri promettait un retour
+de fortune bien inespéré. L'amiral de Coligny, La Rochefoucault,
+le prince de Condé fils, Téligny, enfin tous les principaux du
+parti, triomphaient de voir tout-puissants au Louvre et si bien
+venus à Paris ceux-là mêmes que trois mois auparavant le roi
+Charles et la reine Catherine voulaient faire pendre à des
+potences plus hautes que celles des assassins. Il n'y avait que le
+maréchal de Montmorency que l'on cherchait vainement parmi tous
+ses frères, car aucune promesse n'avait pu le séduire, aucun
+semblant n'avait pu le tromper, et il restait retiré en son
+château de l'Isle-Adam, donnant pour excuse de sa retraite la
+douleur que lui causait encore la mort de son père le connétable
+Anne de Montmorency, tué d'un coup de pistolet par Robert Stuart,
+à la bataille de Saint-Denis. Mais comme cet événement était
+arrivé depuis plus de trois ans et que la sensibilité était une
+vertu assez peu à la mode à cette époque, on n'avait cru de ce
+deuil prolongé outre mesure que ce qu'on avait bien voulu en
+croire.
+
+Au reste, tout donnait tort au maréchal de Montmorency; le roi, la
+reine, le duc d'Anjou et le duc d'Alençon faisaient à merveille
+les honneurs de la royale fête.
+
+Le duc d'Anjou recevait des huguenots eux-mêmes des compliments
+bien mérités sur les deux batailles de Jarnac et de Moncontour,
+qu'il avait gagnées avant d'avoir atteint l'âge de dix-huit ans,
+plus précoce en cela que n'avaient été César et Alexandre,
+auxquels on le comparait en donnant, bien entendu, l'infériorité
+aux vainqueurs d'Issus et de Pharsale; le duc d'Alençon regardait
+tout cela de son oeil caressant et faux; la reine Catherine
+rayonnait de joie et, toute confite en gracieusetés, complimentait
+le prince Henri de Condé sur son récent mariage avec Marie de
+Clèves; enfin MM. de Guise eux-mêmes souriaient aux formidables
+ennemis de leur maison, et le duc de Mayenne discourait avec
+M. de Tavannes et l'amiral sur la prochaine guerre qu'il était
+plus que jamais question de déclarer à Philippe II.
+
+Au milieu de ces groupes allait et venait, la tête légèrement
+inclinée et l'oreille ouverte à tous les propos, un jeune homme de
+dix-neuf ans, à l'oeil fin, aux cheveux noirs coupés très court,
+aux sourcils épais, au nez recourbé comme un bec d'aigle, au
+sourire narquois, à la moustache et à la barbe naissantes. Ce
+jeune homme, qui ne s'était fait remarquer encore qu'au combat
+d'Arnay-le-Duc où il avait bravement payé de sa personne, et qui
+recevait compliments sur compliments, était l'élève bien-aimé de
+Coligny et le héros du jour; trois mois auparavant, c'est-à-dire à
+l'époque où sa mère vivait encore, on l'avait appelé le prince de
+Béarn; on l'appelait maintenant le roi de Navarre, en attendant
+qu'on l'appelât Henri IV.
+
+De temps en temps un nuage sombre et rapide passait sur son front;
+sans doute il se rappelait qu'il y avait deux mois à peine que sa
+mère était morte, et moins que personne il doutait qu'elle ne fût
+morte empoisonnée. Mais le nuage était passager et disparaissait
+comme une ombre flottante; car ceux qui lui parlaient, ceux qui le
+félicitaient, ceux qui le coudoyaient, étaient ceux-là mêmes qui
+avaient assassiné la courageuse Jeanne d'Albret.
+
+À quelques pas du roi de Navarre, presque aussi pensif, presque
+aussi soucieux que le premier affectait d'être joyeux et ouvert,
+le jeune duc de Guise causait avec Téligny. Plus heureux que le
+Béarnais, à vingt-deux ans sa renommée avait presque atteint celle
+de son père, le grand François de Guise. C'était un élégant
+seigneur, de haute taille, au regard fier et orgueilleux, et doué
+de cette majesté naturelle qui faisait dire, quand il passait, que
+près de lui les autres princes paraissaient peuple. Tout jeune
+qu'il était, les catholiques voyaient en lui le chef de leur
+parti, comme les huguenots voyaient le leur dans ce jeune Henri de
+Navarre dont nous venons de tracer le portrait. Il avait d'abord
+porté le titre de prince de Joinville, et avait fait, au siège
+d'Orléans, ses premières armes sous son père, qui était mort dans
+ses bras en lui désignant l'amiral Coligny pour son assassin.
+Alors le jeune duc, comme Annibal, avait fait un serment solennel:
+c'était de venger la mort de son père sur l'amiral et sur sa
+famille, et de poursuivre ceux de sa religion sans trêve ni
+relâche, ayant promis à Dieu d'être son ange exterminateur sur la
+terre jusqu'au jour où le dernier hérétique serait exterminé. Ce
+n'était donc pas sans un profond étonnement qu'on voyait ce
+prince, ordinairement si fidèle à sa parole, tendre la main à ceux
+qu'il avait juré de tenir pour ses éternels ennemis et causer
+familièrement avec le gendre de celui dont il avait promis la mort
+à son père mourant.
+
+Mais, nous l'avons dit, cette soirée était celle des étonnements.
+
+En effet, avec cette connaissance de l'avenir qui manque
+heureusement aux hommes, avec cette faculté de lire dans les
+coeurs qui n'appartient malheureusement qu'à Dieu, l'observateur
+privilégié auquel il eût été donné d'assister à cette fête, eût
+joui certainement du plus curieux spectacle que fournissent les
+annales de la triste comédie humaine.
+
+Mais cet observateur qui manquait aux galeries intérieures du
+Louvre, continuait dans la rue à regarder de ses yeux flamboyants
+et à gronder de sa voix menaçante: cet observateur c'était le
+peuple, qui, avec son instinct merveilleusement aiguisé par la
+haine, suivait de loin les ombres de ses ennemis implacables et
+traduisait leurs impressions aussi nettement que peut le faire le
+curieux devant les fenêtres d'une salle de bal hermétiquement
+fermée. La musique enivre et règle le danseur, tandis que le
+curieux voit le mouvement seul et rit de ce pantin qui s'agite
+sans raison, car le curieux, lui, n'entend pas la musique.
+
+La musique qui enivrait les huguenots, c'était la voix de leur
+orgueil.
+
+Ces lueurs qui passaient aux yeux des Parisiens au milieu de la
+nuit, c'étaient les éclairs de leur haine qui illuminaient
+l'avenir.
+
+Et cependant tout continuait d'être riant à l'intérieur, et même
+un murmure plus doux et plus flatteur que jamais courait en ce
+moment par tout le Louvre: c'est que la jeune fiancée, après être
+allée déposer sa toilette d'apparat, son manteau traînant et son
+long voile, venait de rentrer dans la salle de bal, accompagnée de
+la belle duchesse de Nevers, sa meilleure amie, et menée par son
+frère Charles IX, qui la présentait aux principaux de ses hôtes.
+
+Cette fiancée, c'était la fille de Henri II, c'était la perle de
+la couronne de France, c'était Marguerite de Valois, que, dans sa
+familière tendresse pour elle, le roi Charles IX n'appelait jamais
+que _ma soeur Margot._
+
+Certes jamais accueil, si flatteur qu'il fût, n'avait été mieux
+mérité que celui qu'on faisait en ce moment à la nouvelle reine de
+Navarre. Marguerite à cette époque avait vingt ans à peine, et
+déjà elle était l'objet des louanges de tous les poètes, qui la
+comparaient les uns à l'Aurore, les autres à Cythérée. C'était en
+effet la beauté sans rivale de cette cour où Catherine de Médicis
+avait réuni, pour en faire ses sirènes, les plus belles femmes
+qu'elle avait pu trouver. Elle avait les cheveux noirs, le teint
+brillant, l'oeil voluptueux et voilé de longs cils, la bouche
+vermeille et fine, le cou élégant, la taille riche et souple, et,
+perdu dans une mule de satin, un pied d'enfant. Les Français, qui
+la possédaient, étaient fiers de voir éclore sur leur sol une si
+magnifique fleur, et les étrangers qui passaient par la France
+s'en retournaient éblouis de sa beauté s'ils l'avaient vue
+seulement, étourdis de sa science s'ils avaient causé avec elle.
+C'est que Marguerite était non seulement la plus belle, mais
+encore la plus lettrée des femmes de son temps, et l'on citait le
+mot d'un savant italien qui lui avait été présenté, et qui, après
+avoir causé avec elle une heure en italien, en espagnol, en latin
+et en grec, l'avait quittée en disant dans son enthousiasme: «Voir
+la cour sans voir Marguerite de Valois, c'est ne voir ni la France
+ni la cour.»
+
+Aussi les harangues ne manquaient pas au roi Charles IX et à la
+reine de Navarre; on sait combien les huguenots étaient
+harangueurs. Force allusions au passé, force demandes pour
+l'avenir furent adroitement glissées au roi au milieu de ces
+harangues; mais à toutes ces allusions, il répondait avec ses
+lèvres pâles et son sourire rusé:
+
+-- En donnant ma soeur Margot à Henri de Navarre, je donne mon
+coeur à tous les protestants du royaume.
+
+Mot qui rassurait les uns et faisait sourire les autres, car il
+avait réellement deux sens: l'un paternel, et dont en bonne
+conscience Charles IX ne voulait pas surcharger sa pensée; l'autre
+injurieux pour l'épousée, pour son mari et pour celui-là même qui
+le disait, car il rappelait quelques sourds scandales dont la
+chronique de la cour avait déjà trouvé moyen de souiller la robe
+nuptiale de Marguerite de Valois.
+
+Cependant M. de Guise causait, comme nous l'avons dit, avec
+Téligny; mais il ne donnait pas à l'entretien une attention si
+soutenue qu'il ne se détournât parfois pour lancer un regard sur
+le groupe de dames au centre duquel resplendissait la reine de
+Navarre. Si le regard de la princesse rencontrait alors celui du
+jeune duc, un nuage semblait obscurcir ce front charmant autour
+duquel des étoiles de diamants formaient une tremblante auréole,
+et quelque vague dessein perçait dans son attitude impatiente et
+agitée.
+
+La princesse Claude, soeur aînée de Marguerite, qui depuis
+quelques années déjà avait épousé le duc de Lorraine, avait
+remarqué cette inquiétude, et elle s'approchait d'elle pour lui en
+demander la cause, lorsque chacun s'écartant devant la reine mère,
+qui s'avançait appuyée au bras du jeune prince de Condé, la
+princesse se trouva refoulée loin de sa soeur. Il y eut alors un
+mouvement général dont le duc de Guise profita pour se rapprocher
+de madame de Nevers, sa belle-soeur, et par conséquent de
+Marguerite. Madame de Lorraine, qui n'avait pas perdu la jeune
+reine des yeux, vit alors, au lieu de ce nuage qu'elle avait
+remarqué sur son front, une flamme ardente passer sur ses joues.
+Cependant le duc s'approchait toujours, et quand il ne fut plus
+qu'à deux pas de Marguerite, celle-ci, qui semblait plutôt le
+sentir que le voir, se retourna en faisant un effort violent pour
+donner à son visage le calme et l'insouciance; alors le duc salua
+respectueusement, et, tout en s'inclinant devant elle, murmura à
+demi-voix:
+
+-- _Ipse attuli._
+
+Ce qui voulait dire:
+
+«Je l'ai_ apporté_, ou _apporté moi-même_.»
+
+Marguerite rendit sa révérence au jeune duc, et, en se relevant,
+laissa tomber cette réponse:
+
+-- _Noctu pro more. _Ce qui signifiait: «Cette nuit comme
+d'habitude.» Ces douces paroles, absorbées par l'énorme collet
+goudronné de la princesse comme par l'enroulement d'un porte-voix,
+ne furent entendues que de la personne à laquelle on les
+adressait; mais si court qu'eût été le dialogue, sans doute il
+embrassait tout ce que les deux jeunes gens avaient à se dire, car
+après cet échange de deux mots contre trois, ils se séparèrent,
+Marguerite le front plus rêveur, et le duc le front plus radieux
+qu'avant qu'ils se fussent rapprochés. Cette petite scène avait eu
+lieu sans que l'homme le plus intéressé à la remarquer eût paru y
+faire la moindre attention, car, de son côté, le roi de Navarre
+n'avait d'yeux que pour une seule personne qui rassemblait autour
+d'elle une cour presque aussi nombreuse que Marguerite de Valois,
+cette personne était la belle madame de Sauve.
+
+Charlotte de Beaune-Semblançay, petite-fille du malheureux
+Semblançay et femme de Simon de Fizes, baron de Sauve, était une
+des dames d'atours de Catherine de Médicis, et l'une des plus
+redoutables auxiliaires de cette reine, qui versait à ses ennemis
+le philtre de l'amour quand elle n'osait leur verser le poison
+florentin; petite, blonde, tour à tour pétillante de vivacité ou
+languissante de mélancolie, toujours prête à l'amour et à
+l'intrigue, les deux grandes affaires qui, depuis cinquante ans,
+occupaient la cour des trois rois qui s'étaient succédé; femme
+dans toute l'acception du mot et dans tout le charme de la chose,
+depuis l'oeil bleu languissant ou brillant de flammes jusqu'aux
+petits pieds mutins et cambrés dans leurs mules de velours, madame
+de Sauve s'était, depuis quelques mois déjà, emparée de toutes les
+facultés du roi de Navarre, qui débutait alors dans la carrière
+amoureuse comme dans la carrière politique; si bien que Marguerite
+de Navarre, beauté magnifique et royale, n'avait même plus trouvé
+l'admiration au fond du coeur de son époux; et, chose étrange et
+qui étonnait tout le monde, même de la part de cette âme pleine de
+ténèbres et de mystères, c'est que Catherine de Médicis, tout en
+poursuivant son projet d'union entre sa fille et le roi de
+Navarre, n'avait pas discontinué de favoriser presque ouvertement
+les amours de celui-ci avec madame de Sauve. Mais malgré cette
+aide puissante et en dépit des moeurs faciles de l'époque, la
+belle Charlotte avait résisté jusque-là; et de cette résistance
+inconnue, incroyable, inouïe, plus encore que de la beauté et de
+l'esprit de celle qui résistait, était née dans le coeur du
+Béarnais une passion qui, ne pouvant se satisfaire, s'était
+repliée sur elle-même et avait dévoré dans le coeur du jeune roi
+la timidité, l'orgueil et jusqu'à cette insouciance, moitié
+philosophique, moitié paresseuse, qui faisait le fond de son
+caractère.
+
+Madame de Sauve venait d'entrer depuis quelques minutes seulement
+dans la salle de bal: soit dépit, soit douleur, elle avait résolu
+d'abord de ne point assister au triomphe de sa rivale, et, sous le
+prétexte d'une indisposition, elle avait laissé son mari,
+secrétaire d'État depuis cinq ans, venir seul au Louvre. Mais en
+apercevant le baron de Sauve sans sa femme, Catherine de Médicis
+s'était informée des causes qui tenaient sa bien-aimée Charlotte
+éloignée; et, apprenant que ce n'était qu'une légère
+indisposition, elle lui avait écrit quelques mots d'appel,
+auxquels la jeune femme s'était empressée d'obéir. Henri, tout
+attristé qu'il avait été d'abord de son absence, avait cependant
+respiré plus librement lorsqu'il avait vu M. de Sauve entrer seul;
+mais au moment où, ne s'attendant aucunement à cette apparition,
+il allait en soupirant se rapprocher de l'aimable créature qu'il
+était condamné, sinon à aimer, du moins à traiter en épouse, il
+avait vu au bout de la galerie surgir madame de Sauve; alors il
+était demeuré cloué à sa place, les yeux fixés sur cette Circé qui
+l'enchaînait à elle comme un lien magique, et, au lieu de
+continuer sa marche vers sa femme, par un mouvement d'hésitation
+qui tenait bien plus à l'étonnement qu'à la crainte, il s'avança
+vers madame de Sauve.
+
+De leur côté les courtisans, voyant que le roi de Navarre, dont on
+connaissait déjà le coeur inflammable, se rapprochait de la belle
+Charlotte, n'eurent point le courage de s'opposer à leur réunion;
+ils s'éloignèrent complaisamment, de sorte qu'au même instant où
+Marguerite de Valois et M. de Guise échangeaient les quelques mots
+latins que nous avons rapportés, Henri, arrivé près de madame de
+Sauve, entamait avec elle en français fort intelligible, quoique
+saupoudré d'accent gascon, une conversation beaucoup moins
+mystérieuse.
+
+-- Ah! ma mie! lui dit-il, vous voilà donc revenue au moment où
+l'on m'avait dit que vous étiez malade et où j'avais perdu
+l'espérance de vous voir?
+
+-- Votre Majesté, répondit madame de Sauve, aurait-elle la
+prétention de me faire croire que cette espérance lui avait
+beaucoup coûté à perdre?
+
+-- Sang-diou! je crois bien, reprit le Béarnais; ne savez-vous
+point que vous êtes mon soleil pendant le jour et mon étoile
+pendant la nuit? En vérité je me croyais dans l'obscurité la plus
+profonde, lorsque vous avez paru tout à l'heure et avez soudain
+tout éclairé.
+
+-- C'est un mauvais tour que je vous joue alors, Monseigneur.
+
+-- Que voulez-vous dire, ma mie? demanda Henri.
+
+-- Je veux dire que lorsqu'on est maître de la plus belle femme de
+France, la seule chose qu'on doive désirer, c'est que la lumière
+disparaisse pour faire place à l'obscurité, car c'est dans
+l'obscurité que nous attend le bonheur.
+
+-- Ce bonheur, mauvaise, vous savez bien qu'il est aux mains d'une
+seule personne, et que cette personne se rit et se joue du pauvre
+Henri.
+
+-- Oh! reprit la baronne, j'aurais cru, au contraire, moi, que
+c'était cette personne qui était le jouet et la risée du roi de
+Navarre.
+
+Henri fut effrayé de cette attitude hostile, et cependant il
+réfléchit qu'elle trahissait le dépit, et que le dépit n'est que
+le masque de l'amour.
+
+-- En vérité, dit-il, chère Charlotte, vous me faites là un
+injuste reproche, et je ne comprends pas qu'une si jolie bouche
+soit en même temps si cruelle. Croyez-vous donc que ce soit moi
+qui me marie? Eh! non, ventre saint gris! ce n'est pas moi!
+
+-- C'est moi, peut-être! reprit aigrement la baronne, si jamais
+peut paraître aigre la voix de la femme qui nous aime et qui nous
+reproche de ne pas l'aimer.
+
+-- Avec vos beaux yeux n'avez-vous pas vu plus loin, baronne? Non,
+non, ce n'est pas Henri de Navarre qui épouse Marguerite de
+Valois.
+
+-- Et qui est-ce donc alors?
+
+-- Eh, sang-diou! c'est la religion réformée qui épouse le pape,
+voilà tout.
+
+-- Nenni, nenni, Monseigneur, et je ne me laisse pas prendre à vos
+jeux d'esprit, moi: Votre Majesté aime madame Marguerite, et je ne
+vous en fais pas un reproche, Dieu m'en garde! elle est assez
+belle pour être aimée.
+
+Henri réfléchit un instant, et tandis qu'il réfléchissait, un bon
+sourire retroussa le coin de ses lèvres.
+
+-- Baronne, dit-il, vous me cherchez querelle, ce me semble, et
+cependant vous n'en avez pas le droit; qu'avez-vous fait, voyons!
+pour m'empêcher d'épouser madame Marguerite? Rien; au contraire,
+vous m'avez toujours désespéré.
+
+-- Et bien m'en a pris, Monseigneur! répondit madame de Sauve.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Sans doute, puisque aujourd'hui vous en épousez une autre.
+
+-- Ah! je l'épouse parce que vous ne m'aimez pas.
+
+-- Si je vous eusse aimé, Sire, il me faudrait donc mourir dans
+une heure!
+
+-- Dans une heure! Que voulez-vous dire, et de quelle mort seriez-
+vous morte?
+
+-- De jalousie... car dans une heure la reine de Navarre renverra
+ses femmes, et Votre Majesté ses gentilshommes.
+
+-- Est-ce là véritablement la pensée qui vous préoccupe, ma mie?
+
+-- Je ne dis pas cela. Je dis que, si je vous aimais, elle me
+préoccuperait horriblement.
+
+-- Eh bien, s'écria Henri au comble de la joie d'entendre cet
+aveu, le premier qu'il eût reçu, si le roi de Navarre ne renvoyait
+pas ses gentilshommes ce soir?
+
+-- Sire, dit madame de Sauve, regardant le roi avec un étonnement
+qui cette fois n'était pas joué, vous dites là des choses
+impossibles et surtout incroyables.
+
+-- Pour que vous le croyiez, que faut-il donc faire?
+
+-- Il faudrait m'en donner la preuve, et cette preuve, vous ne
+pouvez me la donner.
+
+-- Si fait, baronne, si fait. Par saint Henri! je vous la
+donnerai, au contraire, s'écria le roi en dévorant la jeune femme
+d'un regard embrasé d'amour.
+
+-- Ô Votre Majesté! ... murmura la belle Charlotte en baissant la
+voix et les yeux. Je ne comprends pas... Non, non! il est
+impossible que vous échappiez au bonheur qui vous attend.
+
+-- Il y a quatre Henri dans cette salle, mon adorée! reprit le
+roi: Henri de France, Henri de Condé, Henri de Guise, mais il n'y
+a qu'un Henri de Navarre.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, si vous avez ce Henri de Navarre près de vous toute
+cette nuit...
+
+-- Toute cette nuit?
+
+-- Oui; serez-vous certaine qu'il ne sera pas près d'une autre?
+
+-- Ah! si vous faites cela, Sire, s'écria à son tour la dame de
+Sauve.
+
+-- Foi de gentilhomme, je le ferai. Madame de Sauve leva ses
+grands yeux humides de voluptueuses promesses et sourit au roi,
+dont le coeur s'emplit d'une joie enivrante.
+
+-- Voyons, reprit Henri, en ce cas, que direz-vous?
+
+-- Oh! en ce cas, répondit Charlotte, en ce cas je dirai que je
+suis véritablement aimée de Votre Majesté.
+
+-- Ventre-saint-gris! vous le direz donc, car cela est, baronne.
+
+-- Mais comment faire? murmura madame de Sauve.
+
+-- Oh! par Dieu! baronne, il n'est point que vous n'ayez autour de
+vous quelque camérière, quelque suivante, quelque fille dont vous
+soyez sûre?
+
+-- Oh! j'ai Dariole, qui m'est si dévouée qu'elle se ferait couper
+en morceaux pour moi: un véritable trésor.
+
+-- Sang-diou! baronne, dites à cette fille que je ferai sa fortune
+quand je serai roi de France, comme me le prédisent les
+astrologues.
+
+Charlotte sourit; car dès cette époque la réputation gasconne du
+Béarnais était déjà établie à l'endroit de ses promesses.
+
+-- Eh bien, dit-elle, que désirez-vous de Dariole?
+
+-- Bien peu de chose pour elle, tout pour moi.
+
+-- Enfin?
+
+-- Votre appartement est au-dessus du mien?
+
+-- Oui.
+
+-- Qu'elle attende derrière la porte. Je frapperai doucement trois
+coups; elle ouvrira, et vous aurez la preuve que je vous ai
+offerte.
+
+Madame de Sauve garda le silence pendant quelques secondes; puis,
+comme si elle eût regardé autour d'elle pour n'être pas entendue,
+elle fixa un instant la vue sur le groupe où se tenait la reine
+mère; mais si court que fut cet instant, il suffit pour que
+Catherine et sa dame d'atours échangeassent chacune un regard.
+
+-- Oh! si je voulais, dit madame de Sauve avec un accent de sirène
+qui eût fait fondre la cire dans les oreilles d'Ulysse, si je
+voulais prendre Votre Majesté en mensonge.
+
+-- Essayez, ma mie, essayez...
+
+-- Ah! ma foi! j'avoue que j'en combats l'envie.
+
+-- Laissez-vous vaincre: les femmes ne sont jamais si fortes
+qu'après leur défaite.
+
+-- Sire, je retiens votre promesse pour Dariole le jour où vous
+serez roi de France. Henri jeta un cri de joie.
+
+C'était juste au moment où ce cri s'échappait de la bouche du
+Béarnais que la reine de Navarre répondait au duc de Guise:
+
+«_Noctu pro more_: Cette nuit comme d'habitude.»
+
+Alors Henri s'éloigna de madame de Sauve aussi heureux que l'était
+le duc de Guise en s'éloignant lui-même de Marguerite de Valois.
+
+Une heure après cette double scène que nous venons de raconter, le
+roi Charles et la reine mère se retirèrent dans leurs
+appartements; presque aussitôt les salles commencèrent à se
+dépeupler, les galeries laissèrent voir la base de leurs colonnes
+de marbre. L'amiral et le prince de Condé furent reconduits par
+quatre cents gentilshommes huguenots au milieu de la foule qui
+grondait sur leur passage. Puis Henri de Guise, avec les seigneurs
+lorrains et les catholiques, sortirent à leur tour, escortés des
+cris de joie et des applaudissements du peuple.
+
+Quant à Marguerite de Valois, à Henri de Navarre et à madame de
+Sauve, on sait qu'ils demeuraient au Louvre même.
+
+
+
+II
+La chambre de la reine de Navarre
+
+
+Le duc de Guise reconduisit sa belle-soeur, la duchesse de Nevers,
+en son hôtel qui était situé rue du Chaume, en face de la rue de
+Brac, et après l'avoir remise à ses femmes, passa dans son
+appartement pour changer de costume, prendre un manteau de nuit et
+s'armer d'un de ces poignards courts et aigus qu'on appelait une
+foi de gentilhomme, lesquels se portaient sans l'épée; mais au
+moment où il le prenait sur la table où il était déposé, il
+aperçut un petit billet serré entre la lame et le fourreau.
+
+Il l'ouvrit et lut ce qui suit:
+
+«J'espère bien que M. de Guise ne retournera pas cette nuit au
+Louvre, ou, s'il y retourne, qu'il prendra au moins la précaution
+de s'armer d'une bonne cotte de mailles et d'une bonne épée.»
+
+-- Ah! ah! dit le duc en se retournant vers son valet de chambre,
+voici un singulier avertissement, maître Robin. Maintenant faites-
+moi le plaisir de me dire quelles sont les personnes qui ont
+pénétré ici pendant mon absence.
+
+-- Une seule, Monseigneur.
+
+-- Laquelle?
+
+-- M. du Gast.
+
+-- Ah! ah! En effet, il me semblait bien reconnaître l'écriture.
+Et tu es sûr que du Gast est venu, tu l'as vu?
+
+-- J'ai fait plus, Monseigneur, je lui ai parlé.
+
+-- Bon; alors je suivrai le conseil. Ma jaquette et mon épée.
+
+Le valet de chambre, habitué à ces mutations de costumes, apporta
+l'une et l'autre. Le duc alors revêtit sa jaquette, qui était en
+chaînons de mailles si souples que la trame d'acier n'était guère
+plus épaisse que du velours; puis il passa par-dessus son jaque
+des chausses et un pourpoint gris et argent, qui étaient ses
+couleurs favorites, tira de longues bottes qui montaient jusqu'au
+milieu de ses cuisses, se coiffa d'un toquet de velours noir sans
+plume ni pierreries, s'enveloppa d'un manteau de couleur sombre,
+passa un poignard à sa ceinture, et, mettant son épée aux mains
+d'un page, seule escorte dont il voulût se faire accompagner, il
+prit le chemin du Louvre.
+
+Comme il posait le pied sur le seuil de l'hôtel, le veilleur de
+Saint-Germain-l'Auxerrois venait d'annoncer une heure du matin.
+
+Si avancée que fût la nuit et si peu sûres que fussent les rues à
+cette époque, aucun accident n'arriva à l'aventureux prince par le
+chemin, et il arriva sain et sauf devant la masse colossale du
+vieux Louvre, dont toute les lumières s'étaient successivement
+éteintes, et qui se dressait, à cette heure, formidable de silence
+et d'obscurité.
+
+En avant du château royal s'étendait un fossé profond, sur lequel
+donnaient la plupart des chambres des princes logés au palais.
+L'appartement de Marguerite était situé au premier étage.
+
+Mais ce premier étage, accessible s'il n'y eût point eu de fossé,
+se trouvait, grâce au retranchement, élevé de près de trente
+pieds, et, par conséquent, hors de l'atteinte des amants et des
+voleurs, ce qui n'empêcha point M. le duc de Guise de descendre
+résolument dans le fossé.
+
+Au même instant, on entendit le bruit d'une fenêtre du rez-de-
+chaussée qui s'ouvrait. Cette fenêtre était grillée; mais une main
+parut, souleva un des barreaux descellés d'avance, et laissa
+pendre, par cette ouverture, un lacet de soie.
+
+-- Est-ce vous, Gillonne? demanda le duc à voix basse.
+
+-- Oui, Monseigneur, répondit une voix de femme d'un accent plus
+bas encore.
+
+-- Et Marguerite?
+
+-- Elle vous attend.
+
+-- Bien. À ces mots le duc fit signe à son page, qui, ouvrant son
+manteau, déroula une petite échelle de corde. Le prince attacha
+l'une des extrémités de l'échelle au lacet qui pendait. Gillonne
+tira l'échelle à elle, l'assujettit solidement; et le prince,
+après avoir bouclé son épée à son ceinturon, commença l'escalade,
+qu'il acheva sans accident. Derrière lui, le barreau reprit sa
+place, la fenêtre se referma, et le page, après avoir vu entrer
+paisiblement son seigneur dans le Louvre, aux fenêtres duquel il
+l'avait accompagné vingt fois de la même façon, s'alla coucher,
+enveloppé dans son manteau, sur l'herbe du fossé et à l'ombre de
+la muraille. Il faisait une nuit sombre, et quelques gouttes d'eau
+tombaient tièdes et larges des nuages chargés de soufre et
+d'électricité.
+
+Le duc de Guise suivit sa conductrice, qui n'était rien moins que
+la fille de Jacques de Matignon, maréchal de France; c'était la
+confidente toute particulière de Marguerite, qui n'avait aucun
+secret pour elle, et l'on prétendait qu'au nombre des mystères
+qu'enfermait son incorruptible fidélité, il y en avait de si
+terribles que c'étaient ceux-là qui la forçaient de garder les
+autres.
+
+Aucune lumière n'était demeurée ni dans les chambres basses ni
+dans les corridors; de temps en temps seulement un éclair livide
+illuminait les appartements sombres d'un reflet bleuâtre qui
+disparaissait aussitôt.
+
+Le duc, toujours guidé par sa conductrice qui le tenait par la
+main, atteignit enfin un escalier en spirale pratiqué dans
+l'épaisseur d'un mur et qui s'ouvrait par une porte secrète et
+invisible dans l'antichambre de l'appartement de Marguerite.
+
+L'antichambre, comme les autres salles du bas, était dans la plus
+profonde obscurité.
+
+Arrivés dans cette antichambre, Gillonne s'arrêta.
+
+-- Avez-vous apporté ce que désire la reine? demanda-t-elle à voix
+basse.
+
+-- Oui, répondit le duc de Guise; mais je ne le remettrai qu'à Sa
+Majesté elle-même.
+
+-- Venez donc et sans perdre un instant! dit alors au milieu de
+l'obscurité une voix qui fit tressaillir le duc, car il la
+reconnut pour celle de Marguerite.
+
+Et en même temps une portière de velours violet fleurdelisé d'or
+se soulevant, le duc distingua dans l'ombre la reine elle-même,
+qui, impatiente, était venue au-devant de lui.
+
+-- Me voici, madame, dit alors le duc. Et il passa rapidement de
+l'autre côté de la portière qui retomba derrière lui. Alors ce
+fut, à son tour, à Marguerite de Valois de servir de guide au
+prince dans cet appartement d'ailleurs bien connu de lui, tandis
+que Gillonne, restée à la porte, avait, en portant le doigt à sa
+bouche, rassuré sa royale maîtresse. Comme si elle eût compris les
+jalouses inquiétudes du duc, Marguerite le conduisit jusque dans
+sa chambre à coucher; là elle s'arrêta.
+
+-- Eh bien, lui dit-elle, êtes-vous content, duc?
+
+-- Content, madame, demanda celui-ci, et de quoi, je vous prie?
+
+-- De cette preuve que je vous donne, reprit Marguerite avec un
+léger accent de dépit, que j'appartiens à un homme qui, le soir de
+son mariage, la nuit même de ses noces, fait assez peu de cas de
+moi pour n'être pas même venu me remercier de l'honneur que je lui
+ai fait non pas en le choisissant, mais en l'acceptant pour époux.
+
+-- Oh! madame, dit tristement le duc, rassurez-vous, il viendra,
+surtout si vous le désirez.
+
+-- Et c'est vous qui dites cela, Henri, s'écria Marguerite, vous
+qui, entre tous, savez le contraire de ce que vous dites! Si
+j'avais le désir que vous me supposez, vous eussé-je donc prié de
+venir au Louvre?
+
+-- Vous m'avez prié de venir au Louvre, Marguerite, parce que vous
+avez le désir d'éteindre tout vestige de notre passé, et que ce
+passé vivait non seulement dans mon coeur, mais dans ce coffre
+d'argent que je vous rapporte.
+
+-- Henri, voulez-vous que je vous dise une chose? reprit
+Marguerite en regardant fixement le duc, c'est que vous ne me
+faites plus l'effet d'un prince, mais d'un écolier! Moi nier que
+je vous ai aimé! moi vouloir éteindre une flamme qui mourra peut-
+être, mais dont le reflet ne mourra pas! Car les amours des
+personnes de mon rang illuminent et souvent dévorent toute
+l'époque qui leur est contemporaine. Non, non, mon duc! Vous
+pouvez garder les lettres de votre Marguerite et le coffre qu'elle
+vous a donné. De ces lettres que contient le coffre elle ne vous
+en demande qu'une seule, et encore parce que cette lettre est
+aussi dangereuse pour vous que pour elle.
+
+-- Tout est à vous, dit le duc; choisissez donc là-dedans celle
+que vous voudrez anéantir.
+
+Marguerite fouilla vivement dans le coffre ouvert, et d'une main
+frémissante prit l'une après l'autre une douzaine de lettres dont
+elle se contenta de regarder les adresses, comme si à l'inspection
+de ces seules adresses sa mémoire lui rappelait ce que contenaient
+ces lettres; mais arrivée au bout de l'examen elle regarda le duc,
+et, toute pâlissante:
+
+-- Monsieur, dit-elle, celle que je cherche n'est pas là.
+L'auriez-vous perdue, par hasard; car, quant à l'avoir livrée...
+
+-- Et quelle lettre cherchez-vous, madame?
+
+-- Celle dans laquelle je vous disais de vous marier sans retard.
+
+-- Pour excuser votre infidélité? Marguerite haussa les épaules.
+
+-- Non, mais pour vous sauver la vie. Celle où je vous disais que
+le roi, voyant notre amour et les efforts que je faisais pour
+rompre votre future union avec l'infante de Portugal, avait fait
+venir son frère le bâtard d'Angoulême et lui avait dit en lui
+montrant deux épées: «De celle-ci tue Henri de Guise ce soir, ou
+de celle-là je te tuerai demain.» Cette lettre, où est-elle?
+
+-- La voici, dit le duc de Guise en la tirant de sa poitrine.
+Marguerite la lui arracha presque des mains, l'ouvrit avidement,
+s'assura que c'était bien celle qu'elle réclamait, poussa une
+exclamation de joie et l'approcha de la bougie. La flamme se
+communiqua aussitôt de la mèche au papier, qui en un instant fut
+consumé; puis, comme si Marguerite eût craint qu'on pût aller
+chercher l'imprudent avis jusque dans les cendres, elle les écrasa
+sous son pied.
+
+Le duc de Guise, pendant toute cette fiévreuse action, avait suivi
+des yeux sa maîtresse.
+
+-- Eh bien, Marguerite, dit-il quand elle eut fini, êtes-vous
+contente maintenant?
+
+-- Oui; car, maintenant que vous avez épousé la princesse de
+Porcian, mon frère me pardonnera votre amour; tandis qu'il ne
+m'eût pas pardonné la révélation d'un secret comme celui que, dans
+ma faiblesse pour vous, je n'ai pas eu la puissance de vous
+cacher.
+
+-- C'est vrai, dit le duc de Guise; dans ce temps-là vous
+m'aimiez.
+
+-- Et je vous aime encore, Henri, autant et plus que jamais.
+
+-- Vous?...
+
+-- Oui, moi; car jamais plus qu'aujourd'hui je n'eus besoin d'un
+ami sincère et dévoué. Reine, je n'ai pas de trône; femme, je n'ai
+pas de mari.
+
+Le jeune prince secoua tristement la tête.
+
+-- Mais quand je vous dis, quand je vous répète, Henri, que mon
+mari non seulement ne m'aime pas, mais qu'il me hait, mais qu'il
+me méprise; d'ailleurs, il me semble que votre présence dans la
+chambre où il devrait être fait bien preuve de cette haine et de
+ce mépris.
+
+-- Il n'est pas encore tard, madame, et il a fallu au roi de
+Navarre le temps de congédier ses gentilshommes, et, s'il n'est
+pas venu, il ne tardera pas à venir.
+
+-- Et moi je vous dis, s'écria Marguerite avec un dépit croissant,
+moi je vous dis qu'il ne viendra pas.
+
+-- Madame, s'écria Gillonne en ouvrant la porte et en soulevant la
+portière, madame, le roi de Navarre sort de son appartement.
+
+-- Oh! je le savais bien, moi, qu'il viendrait! s'écria le duc de
+Guise.
+
+-- Henri, dit Marguerite d'une voix brève et en saisissant la main
+du duc, Henri, vous allez voir si je suis une femme de parole, et
+si l'on peut compter sur ce que j'ai promis une fois. Henri,
+entrez dans ce cabinet.
+
+-- Madame, laissez-moi partir s'il en est temps encore, car songez
+qu'à la première marque d'amour qu'il vous donne je sors de ce
+cabinet, et alors malheur à lui!
+
+-- Vous êtes fou! entrez, entrez, vous dis-je, je réponds de tout.
+Et elle poussa le duc dans le cabinet.
+
+Il était temps. La porte était à peine fermée derrière le prince
+que le roi de Navarre, escorté de deux pages qui portaient huit
+flambeaux de cire jaune sur deux candélabres, apparut souriant sur
+le seuil de la chambre.
+
+Marguerite cacha son trouble en faisant une profonde révérence.
+
+-- Vous n'êtes pas encore au lit, madame? demanda le Béarnais avec
+sa physionomie ouverte et joyeuse; m'attendiez-vous, par hasard?
+
+-- Non, monsieur, répondit Marguerite, car hier encore vous m'avez
+dit que vous saviez bien que notre mariage était une alliance
+politique, et que vous ne me contraindriez jamais.
+
+-- À la bonne heure; mais ce n'est point une raison pour ne pas
+causer quelque peu ensemble. Gillonne, fermez la porte et laissez-
+nous.
+
+Marguerite, qui était assise, se leva, et étendit la main comme
+pour ordonner aux pages de rester.
+
+-- Faut-il que j'appelle vos femmes? demanda le roi. Je le ferai
+si tel est votre désir, quoique je vous avoue que, pour les choses
+que j'ai à vous dire, j'aimerais mieux que nous fussions en tête-
+à-tête.
+
+Et le roi de Navarre s'avança vers le cabinet.
+
+-- Non! s'écria Marguerite en s'élançant au-devant de lui avec
+impétuosité; non, c'est inutile, et je suis prête à vous entendre.
+
+Le Béarnais savait ce qu'il voulait savoir; il jeta un regard
+rapide et profond vers le cabinet, comme s'il eût voulu, malgré la
+portière qui le voilait, pénétrer dans ses plus sombres
+profondeurs; puis, ramenant ses regards sur sa belle épousée pâle
+de terreur:
+
+-- En ce cas, madame, dit-il d'une voix parfaitement calme,
+causons donc un instant.
+
+-- Comme il plaira à Votre Majesté, dit la jeune femme en
+retombant plutôt qu'elle ne s'assit sur le siège que lui indiquait
+son mari.
+
+Le Béarnais se plaça près d'elle.
+
+-- Madame, continua-t-il, quoi qu'en aient dit bien des gens,
+notre mariage est, je le pense, un bon mariage. Je suis bien à
+vous et vous êtes bien à moi.
+
+-- Mais..., dit Marguerite effrayée.
+
+-- Nous devons en conséquence, continua le roi de Navarre sans
+paraître remarquer l'hésitation de Marguerite, agir l'un avec
+l'autre comme de bons alliés, puisque nous nous sommes aujourd'hui
+juré alliance devant Dieu. N'est-ce pas votre avis?
+
+-- Sans doute, monsieur.
+
+-- Je sais, madame, combien votre pénétration est grande, je sais
+combien le terrain de la cour est semé de dangereux abîmes; or, je
+suis jeune, et, quoique je n'aie jamais fait de mal à personne,
+j'ai bon nombre d'ennemis. Dans quel camp, madame, dois-je ranger
+celle qui porte mon nom et qui m'a juré affection au pied de
+l'autel?
+
+-- Oh! monsieur, pourriez-vous penser...
+
+-- Je ne pense rien, madame, j'espère, et je veux m'assurer que
+mon espérance est fondée. Il est certain que notre mariage n'est
+qu'un prétexte ou qu'un piège.
+
+Marguerite tressaillit, car peut-être aussi cette pensée s'était-
+elle présentée à son esprit.
+
+-- Maintenant, lequel des deux? continua Henri de Navarre. Le roi
+me hait, le duc d'Anjou me hait, le duc d'Alençon me hait,
+Catherine de Médicis haïssait trop ma mère pour ne point me haïr.
+
+-- Oh! monsieur, que dites-vous?
+
+-- La vérité, madame, reprit le roi, et je voudrais, afin qu'on ne
+crût pas que je suis dupe de l'assassinat de M. de Mouy et de
+l'empoisonnement de ma mère, je voudrais qu'il y eût ici quelqu'un
+qui pût m'entendre.
+
+-- Oh! monsieur, dit vivement Marguerite, et de l'air le plus
+calme et le plus souriant qu'elle pût prendre, vous savez bien
+qu'il n'y a ici que vous et moi.
+
+-- Et voilà justement ce qui fait que je m'abandonne, voilà ce qui
+fait que j'ose vous dire que je ne suis dupe ni des caresses que
+me fait la maison de France, ni de celles que me fait la maison de
+Lorraine.
+
+-- Sire! Sire! s'écria Marguerite.
+
+-- Eh bien, qu'y a-t-il, ma mie? demanda Henri souriant à son
+tour.
+
+-- Il y a, monsieur, que de pareils discours sont bien dangereux.
+
+-- Non, pas quand on est en tête-à-tête, reprit le roi. Je vous
+disais donc...
+
+Marguerite était visiblement au supplice; elle eût voulu arrêter
+chaque parole sur les lèvres du Béarnais; mais Henri continua avec
+son apparente bonhomie:
+
+-- Je vous disais donc que j'étais menacé de tous côtés, menacé
+par le roi, menacé par le duc d'Alençon, menacé par le duc
+d'Anjou, menacé par la reine mère, menacé par le duc de Guise, par
+le duc de Mayenne, par le cardinal de Lorraine, menacé par tout le
+monde, enfin. On sent cela instinctivement; vous le savez, madame.
+Eh bien! contre toutes ces menaces qui ne peuvent tarder de
+devenir des attaques, je puis me défendre avec votre secours; car
+vous êtes aimée, vous, de toutes les personnes qui me détestent.
+
+-- Moi? dit Marguerite.
+
+-- Oui, vous, reprit Henri de Navarre avec une bonhomie parfaite;
+oui, vous êtes aimée du roi Charles; vous êtes aimée, il appuya
+sur le mot, du duc d'Alençon; vous êtes aimée de la reine
+Catherine; enfin, vous êtes aimée du duc de Guise.
+
+-- Monsieur..., murmura Marguerite.
+
+-- Eh bien! qu'y a-t-il donc d'étonnant que tout le monde vous
+aime? ceux que je viens de vous nommer sont vos frères ou vos
+parents. Aimer ses parents ou ses frères, c'est vivre selon le
+coeur de Dieu.
+
+-- Mais enfin, reprit Marguerite oppressée, où voulez-vous en
+venir, monsieur?
+
+-- J'en veux venir à ce que je vous ai dit; c'est que si vous vous
+faites, je ne dirai pas mon amie, mais mon alliée, je puis tout
+braver; tandis qu'au contraire, si vous vous faites mon ennemie,
+je suis perdu.
+
+-- Oh! votre ennemie, jamais, monsieur! s'écria Marguerite.
+
+-- Mais mon amie, jamais non plus?...
+
+-- Peut-être.
+
+-- Et mon alliée?
+
+-- Certainement. Et Marguerite se retourna et tendit la main au
+roi.
+
+Henri la prit, la baisa galamment, et la gardant dans les siennes
+bien plus dans un désir d'investigation que par un sentiment de
+tendresse:
+
+-- Eh bien, je vous crois, madame, dit-il, et vous accepte pour
+alliée. Ainsi donc on nous a mariés sans que nous nous
+connussions, sans que nous nous aimassions; on nous a mariés sans
+nous consulter, nous qu'on mariait. Nous ne nous devons donc rien
+comme mari et femme. Vous voyez, madame, que je vais au-devant de
+vos voeux, et que je vous confirme ce soir ce que je vous disais
+hier. Mais nous, nous nous allions librement, sans que personne
+nous y force, nous, nous allions comme deux coeurs loyaux qui se
+doivent protection mutuelle et s'allient; c'est bien comme cela
+que vous l'entendez?
+
+-- Oui, monsieur, dit Marguerite en essayant de retirer sa main.
+
+-- Eh bien, continua le Béarnais les yeux toujours fixés sur la
+porte du cabinet, comme la première preuve d'une alliance franche
+est la confiance la plus absolue, je vais, madame, vous raconter
+dans ses détails les plus secrets le plan que j'ai formé à l'effet
+de combattre victorieusement toutes ces inimitiés.
+
+-- Monsieur..., murmura Marguerite en tournant à son tour et
+malgré elle les yeux vers le cabinet, tandis que le Béarnais,
+voyant sa ruse réussir, souriait dans sa barbe.
+
+-- Voici donc ce que je vais faire, continua-t-il sans paraître
+remarquer le trouble de la jeune femme; je vais...
+
+-- Monsieur, s'écria Marguerite en se levant vivement et en
+saisissant le roi par le bras, permettez que je respire;
+l'émotion... la chaleur... j'étouffe.
+
+En effet Marguerite était pâle et tremblante comme si elle allait
+se laisser choir sur le tapis.
+
+Henri marcha droit à une fenêtre située à bonne distance et
+l'ouvrit. Cette fenêtre donnait sur la rivière.
+
+Marguerite le suivit.
+
+-- Silence! silence! Sire! par pitié pour vous, murmura-t-elle.
+
+-- Eh! madame, fit le Béarnais en souriant à sa manière, ne
+m'avez-vous pas dit que nous étions seuls?
+
+-- Oui, monsieur; mais n'avez-vous pas entendu dire qu'à l'aide
+d'une sarbacane, introduite à travers un plafond ou à travers un
+mur, on peut tout entendre?
+
+-- Bien, madame, bien, dit vivement et tout bas le Béarnais. Vous
+ne m'aimez pas, c'est vrai; mais vous êtes une honnête femme.
+
+-- Que voulez-vous dire, monsieur?
+
+-- Je veux dire que si vous étiez capable de me trahir, vous
+m'eussiez laissé continuer puisque je me trahissais tout seul.
+Vous m'avez arrêté. Je sais maintenant que quelqu'un est caché
+ici; que vous êtes une épouse infidèle, mais une fidèle alliée, et
+dans ce moment-ci, ajouta le Béarnais en souriant, j'ai plus
+besoin, je l'avoue, de fidélité en politique qu'en amour...
+
+-- Sire..., murmura Marguerite confuse.
+
+-- Bon, bon, nous parlerons de tout cela plus tard, dit Henri,
+quand nous nous connaîtrons mieux. Puis, haussant la voix:
+
+-- Eh bien, continua-t-il, respirez-vous plus librement à cette
+heure, madame?
+
+-- Oui, Sire, oui, murmura Marguerite.
+
+-- En ce cas reprit le Béarnais, je ne veux pas vous importuner
+plus longtemps. Je vous devais mes respects et quelques avances de
+bonne amitié; veuillez les accepter comme je vous les offre, de
+tout mon coeur. Reposez-vous donc et bonne nuit.
+
+Marguerite leva sur son mari un oeil brillant de reconnaissance et
+à son tour lui tendit la main.
+
+-- C'est convenu, dit-elle.
+
+-- Alliance politique, franche et loyale? demanda Henri.
+
+-- Franche et loyale, répondit la reine. Alors le Béarnais marcha
+vers la porte, attirant du regard Marguerite comme fascinée. Puis,
+lorsque la portière fut retombée entre eux et la chambre à
+coucher:
+
+-- Merci, Marguerite, dit vivement Henri à voix basse, merci! Vous
+êtes une vraie fille de France. Je pars tranquille. À défaut de
+votre amour, votre amitié ne me fera pas défaut. Je compte sur
+vous, comme de votre côté vous pouvez compter sur moi. Adieu,
+madame.
+
+Et Henri baisa la main de sa femme en la pressant doucement; puis,
+d'un pas agile, il retourna chez lui en se disant tout bas dans le
+corridor:
+
+-- Qui diable est chez elle? Est-ce le roi, est-ce le duc d'Anjou,
+est-ce le duc d'Alençon, est-ce le duc de Guise, est-ce un frère,
+est-ce un amant, est-ce l'un et l'autre? En vérité, je suis
+presque fâché d'avoir demandé maintenant ce rendez-vous à la
+baronne; mais puisque je lui ai engagé ma parole et que Dariole
+m'attend... n'importe; elle perdra un peu, j'en ai peur, à ce que
+j'ai passé par la chambre à coucher de ma femme pour aller chez
+elle, car, ventre-saint-gris! cette Margot, comme l'appelle mon
+beau-frère Charles IX, est une adorable créature.
+
+Et d'un pas dans lequel se trahissait une légère hésitation Henri
+de Navarre monta l'escalier qui conduisait à l'appartement de
+madame de Sauve.
+
+Marguerite l'avait suivi des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu, et
+alors elle était rentrée dans sa chambre. Elle trouva le duc à la
+porte du cabinet: cette vue lui inspira presque un remords.
+
+De son côté le duc était grave, et son sourcil froncé dénonçait
+une amère préoccupation.
+
+-- Marguerite est neutre aujourd'hui, dit-il, Marguerite sera
+hostile dans huit jours.
+
+-- Ah! vous avez écouté? dit Marguerite.
+
+-- Que vouliez-vous que je fisse dans ce cabinet?
+
+-- Et vous trouvez que je me suis conduite autrement que devait se
+conduire la reine de Navarre?
+
+-- Non, mais autrement que devait se conduire la maîtresse du duc
+de Guise.
+
+-- Monsieur, répondit la reine, je puis ne pas aimer mon mari,
+mais personne n'a le droit d'exiger de moi que je le trahisse. De
+bonne foi, trahiriez-vous le secret de la princesse de Porcian,
+votre femme?
+
+-- Allons, allons, madame, dit le duc en secouant la tête, c'est
+bien. Je vois que vous ne m'aimez plus comme aux jours où vous me
+racontiez ce que tramait le roi contre moi et les miens.
+
+-- Le roi était le fort et vous étiez les faibles. Henri est le
+faible et vous êtes les forts. Je joue toujours le même rôle, vous
+le voyez bien.
+
+-- Seulement vous passez d'un camp à l'autre.
+
+-- C'est un droit que j'ai acquis, monsieur, en vous sauvant la
+vie.
+
+-- Bien, madame; et comme quand on se sépare on se rend entre
+amants tout ce qu'on s'est donné, je vous sauverai la vie à mon
+tour, si l'occasion s'en présente, et nous serons quittes.
+
+Et sur ce le duc s'inclina et sortit sans que Marguerite fît un
+geste pour le retenir. Dans l'antichambre il trouva Gillonne, qui
+le conduisit jusqu'à la fenêtre du rez-de-chaussée, et dans les
+fossés son page avec lequel il retourna à l'hôtel de Guise.
+
+Pendant ce temps, Marguerite, rêveuse, alla se placer à sa
+fenêtre.
+
+-- Quelle nuit de noces! murmura-t-elle; l'époux me fuit et
+l'amant me quitte!
+
+En ce moment passa de l'autre côté du fossé, venant de la Tour du
+Bois, et remontant vers le moulin de la Monnaie, un écolier le
+poing sur la hanche et chantant:
+
+_Pourquoi doncques, quand je veux_
+_Ou mordre tes beaux cheveux,_
+_Ou baiser ta bouche aimée,_
+_Ou toucher à ton beau sein,_
+_Contrefais-tu la nonnain_
+_Dedans un cloître enfermée?_
+
+_Pour qui gardes-tu tes yeux_
+_Et ton sein délicieux,_
+_Ton front, ta lèvre jumelle?_
+_En veux-tu baiser Pluton,_
+_Là-bas, après que Caron_
+_T'aura mise en sa nacelle?_
+
+_Après ton dernier trépas,_
+_Belle, tu n'auras là-bas_
+_Qu'une bouchette blêmie;_
+_Et quand, mort, je te verrai,_
+_Aux ombres je n'avouerai_
+_Que jadis tu fus ma mie._
+
+_Doncques, tandis que tu vis,_
+_Change, maîtresse, d'avis,_
+_Et ne m'épargne ta bouche;_
+_Car au jour où tu mourras,_
+_Lors tu te repentiras_
+_De m'avoir été farouche._
+
+Marguerite écouta cette chanson en souriant avec mélancolie; puis,
+lorsque la voix de l'écolier se fut perdue dans le lointain, elle
+referma la fenêtre et appela Gillonne pour l'aider à se mettre au
+lit.
+
+
+
+III
+Un roi poète
+
+
+Le lendemain et les jours qui suivirent se passèrent en fêtes,
+ballets et tournois.
+
+La même fusion continuait de s'opérer entre les deux partis.
+C'étaient des caresses et des attendrissements à faire perdre la
+tête aux plus enragés huguenots. On avait vu le père Cotton dîner
+et faire débauche avec le baron de Courtaumer, le duc de Guise
+remonter la Seine en bateau de symphonie avec le prince de Condé.
+
+Le roi Charles paraissait avoir fait divorce avec sa mélancolie
+habituelle, et ne pouvait plus se passer de son beau-frère Henri.
+Enfin la reine mère était si joyeuse et si occupée de broderies,
+de joyaux et de panaches, qu'elle en perdait le sommeil.
+
+Les huguenots, quelque peu amollis par cette Capoue nouvelle,
+commençaient à revêtir les pourpoints de soie, à arborer les
+devises et à parader devant certains balcons comme s'ils eussent
+été catholiques. De tous côtés c'était une réaction en faveur de
+la religion réformée, à croire que toute la cour allait se faire
+protestante. L'amiral lui-même, malgré son expérience, s'y était
+laissé prendre comme les autres, et il en avait la tête tellement
+montée, qu'un soir il avait oublié, pendant deux heures, de mâcher
+son cure-dent, occupation à laquelle il se livrait d'ordinaire
+depuis deux heures de l'après-midi, moment où son dîner finissait,
+jusqu'à huit heures du soir, moment auquel il se remettait à table
+pour souper.
+
+Le soir où l'amiral s'était laissé aller à cet incroyable oubli de
+ses habitudes, le roi Charles IX avait invité à goûter avec lui,
+en petit comité, Henri de Navarre et le duc de Guise. Puis, la
+collation terminée, il avait passé avec eux dans sa chambre, et là
+il leur expliquait l'ingénieux mécanisme d'un piège à loups qu'il
+avait inventé lui-même, lorsque, s'interrompant tout à coup:
+
+-- Monsieur l'amiral ne vient-il donc pas ce soir? demanda-t-il;
+qui l'a aperçu aujourd'hui et qui peut me donner de ses nouvelles?
+
+-- Moi, dit le roi de Navarre, et au cas où Votre Majesté serait
+inquiète de sa santé, je pourrais la rassurer, car je l'ai vu ce
+matin à six heures et ce soir à sept.
+
+-- Ah! ah! fit le roi, dont les yeux un instant distraits se
+reposèrent avec une curiosité perçante sur son beau-frère, vous
+êtes bien matineux, Henriot, pour un jeune marié!
+
+-- Oui, Sire, répondit le roi de Béarn, je voulais savoir de
+l'amiral, qui sait tout, si quelques gentilshommes que j'attends
+encore ne sont point en route pour venir.
+
+-- Des gentilshommes encore! vous en aviez huit cents le jour de
+vos noces, et tous les jours il en arrive de nouveaux, voulez-vous
+donc nous envahir? dit Charles IX en riant.
+
+Le duc de Guise fronça le sourcil.
+
+-- Sire, répliqua le Béarnais, on parle d'une entreprise sur les
+Flandres, et je réunis autour de moi tous ceux de mon pays et des
+environs que je crois pouvoir être utiles à Votre Majesté.
+
+Le duc, se rappelant le projet dont le Béarnais avait parlé à
+Marguerite le jour de ses noces, écouta plus attentivement.
+
+-- Bon! bon! répondit le roi avec son sourire fauve, plus il y en
+aura, plus nous serons contents; amenez, amenez, Henri. Mais qui
+sont ces gentilshommes? des vaillants, j'espère?
+
+-- J'ignore, Sire, si mes gentilshommes vaudront jamais ceux de
+Votre Majesté, ceux de monsieur le duc d'Anjou ou ceux de monsieur
+de Guise, mais je les connais et sais qu'ils feront de leur mieux.
+
+-- En attendez-vous beaucoup?
+
+-- Dix ou douze encore.
+
+-- Vous les appelez?
+
+-- Sire, leurs noms m'échappent, et, à l'exception de l'un d'eux,
+qui m'est recommandé par Téligny comme un gentilhomme accompli et
+qui s'appelle de la Mole, je ne saurais dire...
+
+-- De la Mole! n'est-ce point un Lerac de La Mole, reprit le roi
+fort versé dans la science généalogique, un Provençal?
+
+-- Précisément, Sire; comme vous voyez, je recrute jusqu'en
+Provence.
+
+-- Et moi, dit le duc de Guise avec un sourire moqueur, je vais
+plus loin encore que Sa Majesté le roi de Navarre, car je vais
+chercher jusqu'en Piémont tous les catholiques sûrs que j'y puis
+trouver.
+
+-- Catholiques ou huguenots, interrompit le roi, peu m'importe,
+pourvu qu'ils soient vaillants.
+
+Le roi, pour dire ces paroles qui, dans son esprit, mêlaient
+huguenots et catholiques, avait pris une mine si indifférente que
+le duc de Guise en fut étonné lui-même.
+
+-- Votre Majesté s'occupe de nos Flamands? dit l'amiral à qui le
+roi, depuis quelques jours, avait accordé la faveur d'entrer chez
+lui sans être annoncé, et qui venait d'entendre les dernières
+paroles du roi.
+
+-- Ah! voici mon père l'amiral, s'écria Charles IX en ouvrant les
+bras; on parle de guerre, de gentilshommes, de vaillants, et il
+arrive; ce que c'est que l'aimant, le fer s'y tourne; mon beau-
+frère de Navarre et mon cousin de Guise attendent des renforts
+pour votre armée. Voilà ce dont il était question.
+
+-- Et ces renforts arrivent, dit l'amiral.
+
+-- Avez-vous eu des nouvelles, monsieur? demanda le Béarnais.
+
+-- Oui, mon fils, et particulièrement de M. de La Mole; il était
+hier à Orléans, et sera demain ou après-demain à Paris.
+
+-- Peste! monsieur l'amiral est donc nécromant, pour savoir ainsi
+ce qui se fait à trente ou quarante lieues de distance! Quant à
+moi, je voudrais bien savoir avec pareille certitude ce qui se
+passa ou ce qui s'est passé devant Orléans!
+
+Coligny resta impassible à ce trait sanglant du duc de Guise,
+lequel faisait évidemment allusion à la mort de François de Guise,
+son père, tué devant Orléans par Poltrot de Méré, non sans soupçon
+que l'amiral eut conseillé le crime.
+
+-- Monsieur, répliqua-t-il froidement et avec dignité, je suis
+nécromant toutes les fois que je veux savoir bien positivement ce
+qui importe à mes affaires ou à celles du roi.
+
+Mon courrier est arrivé d'Orléans il y a une heure, et, grâce à la
+poste, a fait trente-deux lieues dans la journée. M. de La Mole,
+qui voyage sur son cheval, n'en fait que dix par jour, lui, et
+arrivera seulement le 24. Voilà toute la magie.
+
+-- Bravo, mon père! bien répondu, dit Charles IX. Montrez à ces
+jeunes gens que c'est la sagesse en même temps que l'âge qui ont
+fait blanchir votre barbe et vos cheveux: aussi allons-nous les
+envoyer parler de leurs tournois et de leurs amours, et rester
+ensemble à parler de nos guerres. Ce sont les bons cavaliers qui
+font les bons rois, mon père. Allez, messieurs, j'ai à causer avec
+l'amiral.
+
+Les deux jeunes gens sortirent, le roi de Navarre d'abord, le duc
+de Guise ensuite; mais, hors de la porte, chacun tourna de son
+côté après une froide révérence.
+
+Coligny les avait suivis des yeux avec une certaine inquiétude,
+car il ne voyait jamais rapprocher ces deux haines sans craindre
+qu'il n'en jaillît quelque nouvel éclair. Charles IX comprit ce
+qui se passait dans son esprit, vint à lui, et appuyant son bras
+au sien:
+
+-- Soyez tranquille, mon père, je suis là pour maintenir chacun
+dans l'obéissance et le respect. Je suis véritablement roi depuis
+que ma mère n'est plus reine, et elle n'est plus reine depuis que
+Coligny est mon père.
+
+-- Oh! Sire, dit l'amiral, la reine Catherine...
+
+-- Est une brouillonne. Avec elle il n'y a pas de paix possible.
+Ces catholiques italiens sont enragés et n'entendent rien qu'à
+exterminer. Moi, tout au contraire, non seulement je veux
+pacifier, mais encore je veux donner de la puissance à ceux de la
+religion. Les autres sont trop dissolus, mon père, et ils me
+scandalisent par leurs amours et par leurs dérèglements. Tiens,
+veux-tu que je te parle franchement, continua Charles IX en
+redoublant d'épanchement, je me défie de tout ce qui m'entoure,
+excepté de mes nouveaux amis! L'ambition des Tavannes m'est
+suspecte. Vieilleville n'aime que le bon vin, et il serait capable
+de trahir son roi pour une tonne de malvoisie. Montmorency ne se
+soucie que de la chasse, et passe son temps entre ses chiens et
+ses faucons. Le comte de Retz est Espagnol, les Guises sont
+Lorrains: il n'y a de vrais Français en France, je crois, Dieu me
+pardonne! que moi, mon beau-frère de Navarre et toi. Mais, moi, je
+suis enchaîné au trône et ne puis commander des armées. C'est tout
+au plus si on me laisse chasser à mon aise à Saint-Germain et à
+Rambouillet. Mon beau-frère de Navarre est trop jeune et trop peu
+expérimenté. D'ailleurs, il me semble en tout point tenir de son
+père Antoine que les femmes ont toujours perdu. Il n'y a que toi,
+mon père, qui sois à la fois brave comme Julius César, et sage
+comme Plato. Aussi, je ne sais ce que je dois faire, en vérité: te
+garder comme conseiller ici, ou t'envoyer là-bas comme général. Si
+tu me conseilles, qui commandera? Si tu commandes, qui me
+conseillera?
+
+-- Sire, dit Coligny, il faut vaincre d'abord, puis le conseil
+viendra après la victoire.
+
+-- C'est ton avis, mon père? eh bien, soit. Il sera fait selon ton
+avis. Lundi tu partiras pour les Flandres, et moi, pour Amboise.
+
+-- Votre Majesté quitte Paris?
+
+-- Oui. Je suis fatigué de tout ce bruit et de toutes ces fêtes.
+Je ne suis pas un homme d'action, moi, je suis un rêveur. Je
+n'étais pas né pour être roi, j'étais né pour être poète. Tu feras
+une espèce de conseil qui gouvernera tant que tu seras à la
+guerre; et pourvu que ma mère n'en soit pas, tout ira bien. Moi,
+j'ai déjà prévenu Ronsard de venir me rejoindre; et là, tous les
+deux loin du bruit, loin du monde, loin des méchants, sous nos
+grands bois, aux bords de la rivière, au murmure des ruisseaux,
+nous parlerons des choses de Dieu, seule compensation qu'il y ait
+en ce monde aux choses des hommes. Tiens, écoute ces vers, par
+lesquels je l'invite à me rejoindre; je les ai faits ce matin.
+
+Coligny sourit. Charles IX passa sa main sur son front jaune et
+poli comme de l'ivoire, et dit avec une espèce de chant cadencé
+les vers suivants:
+
+_Ronsard, je connais bien que si tu ne me vois_
+_Tu oublies soudain de ton grand roi la voix,_
+_Mais, pour ton souvenir, pense que je n'oublie_
+_Continuer toujours d'apprendre en poésie,_
+
+_Et pour ce j'ai voulu t'envoyer cet écrit,_
+_Pour enthousiasmer ton fantastique esprit._
+_Donc ne t'amuse plus aux soins de ton ménage,_
+_Maintenant n'est plus temps de faire jardinage;_
+
+_Il faut suivre ton roi, qui t'aime par sus tous,_
+_Pour les vers qui de toi coulent braves et doux,_
+_Et crois, si tu ne viens me trouver à Amboise,_
+_Qu'entre nous adviendra une bien grande noise._
+
+_-- _Bravo! Sire, bravo! dit Coligny; je me connais mieux en
+choses de guerre qu'en choses de poésie, mais il me semble que ces
+vers valent les plus beaux que fassent Ronsard, Dorat et même
+Michel de l'Hospital, chancelier de France.
+
+-- Ah! mon père! s'écria Charles IX, que ne dis-tu vrai! car le
+titre de poète, vois-tu, est celui que j'ambitionne avant toutes
+choses; et, comme je le disais il y a quelques jours à mon maître
+en poésie:
+
+_L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner, Doit être à plus
+haut prix que celui de régner; Tous deux également nous portons
+des couronnes: Mais roi, je les reçus, poète, tu les donnes; Ton
+esprit, enflammé d'une céleste ardeur, Éclate par soi-même et moi
+par ma grandeur. Si du côté des dieux je cherche l'avantage,
+Ronsard est leur mignon et je suis leur image. Ta lyre, qui ravit
+par de si doux accords, Te soumet les esprits dont je n'ai que les
+corps; Elle t'en rend le maître et te fait introduire Où le plus
+fier tyran n'a jamais eu d'empire._
+
+_-- _Sire, dit Coligny, je savais bien que Votre Majesté
+s'entretenait avec les Muses, mais j'ignorais qu'elle en eût fait
+son principal conseil.
+
+-- Après toi, mon père, après toi; et c'est pour ne pas me
+troubler dans mes relations avec elles que je veux te mettre à la
+tête de toutes choses. Écoute donc: il faut en ce moment que je
+réponde à un nouveau madrigal que mon grand et cher poète m'a
+envoyé... je ne puis donc te donner à cette heure tous les papiers
+qui sont nécessaires pour te mettre au courant de la grande
+question qui nous divise, Philippe II et moi. Il y a, en outre,
+une espèce de plan de campagne qui avait été fait par mes
+ministres. Je te chercherai tout cela et je te le remettrai demain
+matin.
+
+-- À quelle heure, Sire?
+
+-- À dix heures; et si par hasard j'étais occupé de vers, si
+j'étais enfermé dans mon cabinet de travail... eh bien, tu
+entrerais tout de même, et tu prendrais tous les papiers que tu
+trouverais sur cette table, enfermés dans ce portefeuille rouge;
+la couleur est éclatante, et tu ne t'y tromperas pas; moi, je vais
+écrire à Ronsard.
+
+-- Adieu, Sire.
+
+-- Adieu, mon père.
+
+-- Votre main?
+
+-- Que dis-tu, ma main? dans mes bras, sur mon coeur, c'est là ta
+place. Viens, mon vieux guerrier, viens. Et Charles IX, attirant à
+lui Coligny qui s'inclinait, posa ses lèvres sur ses cheveux
+blancs. L'amiral sortit en essuyant une larme.
+
+Charles IX le suivit des yeux tant qu'il put le voir, tendit
+l'oreille tant qu'il put l'entendre; puis, lorsqu'il ne vit et
+n'entendit plus rien, il laissa, comme c'était son habitude,
+retomber sa tête pâle sur son épaule, et passa lentement de la
+chambre où il se trouvait dans son cabinet d'armes.
+
+Ce cabinet était la demeure favorite du roi; c'était là qu'il
+prenait ses leçons d'escrime avec Pompée, et ses leçons de poésie
+avec Ronsard. Il y avait réuni une grande collection d'armes
+offensives et défensives des plus belles qu'il avait pu trouver.
+Aussi toutes les murailles étaient tapissées de haches, de
+boucliers, de piques, de hallebardes, de pistolets et de
+mousquetons, et le jour même un célèbre armurier lui avait apporté
+une magnifique arquebuse sur le canon de laquelle étaient
+incrustés en argent ces quatre vers que le poète royal avait
+composés lui-même:
+
+_Pour maintenir la foy,_
+_Je suis belle et fidèle;_
+_Aux ennemis du roy_
+_Je suis belle et cruelle._
+
+Charles IX entra donc, comme nous l'avons dit, dans ce cabinet,
+et, après avoir fermé la porte principale par laquelle il était
+entré, il alla soulever une tapisserie qui masquait un passage
+donnant sur une chambre où une femme agenouillée devant un prie-
+Dieu disait ses prières.
+
+Comme ce mouvement s'était fait avec lenteur et que les pas du
+roi, assourdis par le tapis, n'avaient pas eu plus de
+retentissement que ceux d'un fantôme, la femme agenouillée,
+n'ayant rien entendu, ne se retourna point et continua de prier,
+Charles demeura un instant debout, pensif et la regardant.
+
+C'était une femme de trente-quatre à trente-cinq ans, dont la
+beauté vigoureuse était relevée par le costume des paysannes des
+environs de Caux. Elle portait le haut bonnet qui avait été si
+fort à la mode à la Cour de France pendant le règne d'Isabeau de
+Bavière, et son corsage rouge était tout brodé d'or, comme le sont
+aujourd'hui les corsages des contadines de Nettuno et de Sora.
+L'appartement qu'elle occupait depuis tantôt vingt ans était
+contigu à la chambre à coucher du roi, et offrait un singulier
+mélange d'élégance et de rusticité. C'est qu'en proportion à peu
+près égale, le palais avait déteint sur la chaumière, et la
+chaumière sur le palais. De sorte que cette chambre tenait un
+milieu entre la simplicité de la villageoise et le luxe de la
+grande dame. En effet, le prie-Dieu sur lequel elle était
+agenouillée était de bois de chêne merveilleusement sculpté,
+recouvert de velours à crépines d'or; tandis que la bible, car
+cette femme était de la religion réformée, tandis que la bible
+dans laquelle elle lisait ses prières était un de ces vieux livres
+à moitié déchirés, comme on en trouve dans les plus pauvres
+maisons.
+
+Or, tout était à l'avenant de ce prie-Dieu et de cette bible.
+
+-- Eh! Madelon! dit le roi.
+
+La femme agenouillée releva la tête en souriant, à cette voix
+familière; puis, se levant:
+
+-- Ah! c'est toi, mon fils! dit-elle.
+
+-- Oui, nourrice, viens ici.
+
+Charles IX laissa retomber la portière et alla s'asseoir sur le
+bras du fauteuil. La nourrice parut.
+
+-- Que me veux-tu, Charlot? dit-elle.
+
+-- Viens ici et réponds tout bas. La nourrice s'approcha avec
+cette familiarité qui pouvait venir de cette tendresse maternelle
+que la femme conçoit pour l'enfant qu'elle a allaité, mais à
+laquelle les pamphlets du temps donnent une source infiniment
+moins pure.
+
+-- Me voilà, dit-elle, parle.
+
+-- L'homme que j'ai fait demander est-il là?
+
+-- Depuis une demi-heure.
+
+Charles se leva, s'approcha de la fenêtre, regarda si personne
+n'était aux aguets, s'approcha de la porte, tendit l'oreille pour
+s'assurer que personne n'était aux écoutes, secoua la poussière de
+ses trophées d'armes, caressa un grand lévrier qui le suivait pas
+à pas, s'arrêtant quand son maître s'arrêtait, reprenant sa marche
+quand son maître se remettait en mouvement; puis, revenant à sa
+nourrice:
+
+-- C'est bon, nourrice, fais-le entrer. La bonne femme sortit par
+le même passage qui lui avait donné entrée, tandis que le roi
+allait s'appuyer à une table sur laquelle étaient posées des armes
+de toute espèce. Il y était à peine, que la portière se souleva de
+nouveau et donna passage à celui qu'il attendait. C'était un homme
+de quarante ans à peu près, à l'oeil gris et faux, au nez recourbé
+en bec de chat-huant, au faciès élargi par des pommettes
+saillantes: son visage essaya d'exprimer le respect et ne put
+fournir qu'un sourire hypocrite sur ses lèvres blêmies par la
+peur. Charles allongea doucement derrière lui une main qui se
+porta sur un pommeau de pistolet de nouvelle invention, et qui
+partait à l'aide d'une pierre mise en contact avec une roue
+d'acier, au lieu de partir à l'aide d'une mèche, et regarda de son
+oeil terne le nouveau personnage que nous venons de mettre en
+scène; pendant cet examen il sifflait avec une justesse et même
+avec une mélodie remarquable un de ses airs de chasse favoris.
+
+Après quelques secondes, pendant lesquelles le visage de
+l'étranger se décomposa de plus en plus:
+
+-- C'est bien vous, dit le roi, que l'on nomme François de
+Louviers-Maurevel?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Commandant des pétardiers?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- J'ai voulu vous voir. Maurevel s'inclina.
+
+-- Vous savez, continua Charles en appuyant sur chaque mot, que
+j'aime également tous mes sujets.
+
+-- Je sais, balbutia Maurevel, que Votre Majesté est le père de
+son peuple.
+
+-- Et que huguenots et catholiques sont également mes enfants.
+
+Maurevel resta muet; seulement, le tremblement qui agitait son
+corps devint visible au regard perçant du roi, quoique celui
+auquel il adressait la parole fût presque caché dans l'ombre.
+
+-- Cela vous contrarie, continua le roi, vous qui avez fait une si
+rude guerre aux huguenots? Maurevel tomba à genoux.
+
+-- Sire, balbutia-t-il, croyez bien...
+
+-- Je crois, continua Charles IX en arrêtant de plus en plus sur
+Maurevel un regard qui, de vitreux qu'il était d'abord, devenait
+presque flamboyant; je crois que vous aviez bien envie de tuer à
+Moncontour M. l'amiral qui sort d'ici; je crois que vous avez
+manqué votre coup, et qu'alors vous êtes passé dans l'armée du duc
+d'Anjou, notre frère; enfin, je crois qu'alors vous êtes passé une
+seconde fois chez les princes, et que vous y avez pris du service
+dans la compagnie de M. de Mouy de Saint-Phale...
+
+-- Oh! Sire!
+
+-- Un brave gentilhomme picard?
+
+-- Sire, Sire, s'écria Maurevel, ne m'accablez pas!
+
+-- C'était un digne officier, continua Charles IX, -- et au fur et
+à mesure qu'il parlait, une expression de cruauté presque féroce
+se peignait sur son visage, -- lequel vous accueillit comme un
+fils, vous logea, vous habilla, vous nourrit.
+
+Maurevel laissa échapper un soupir de désespoir.
+
+-- Vous l'appeliez votre père, je crois, continua impitoyablement
+le roi, et une tendre amitié vous liait au jeune de Mouy, son
+fils?
+
+Maurevel, toujours à genoux, se courbait de plus en plus, écrasé
+sous la parole de Charles IX, debout, impassible et pareil à une
+statue dont les lèvres seules eussent été douées de vie.
+
+-- À propos continua le roi, n'était-ce pas dix mille écus que
+vous deviez toucher de M. de Guise au cas où vous tueriez
+l'amiral?
+
+L'assassin, consterné, frappait le parquet de son front.
+
+-- Quant au sieur de Mouy, votre bon père, un jour vous
+l'escortiez dans une reconnaissance qu'il poussait vers Chevreux.
+Il laissa tomber son fouet et mit pied à terre pour le ramasser.
+Vous étiez seul avec lui, alors vous prîtes un pistolet dans vos
+fontes, et, tandis qu'il se penchait, vous lui brisâtes les reins;
+puis le voyant mort, car vous le tuâtes du coup, vous prîtes la
+fuite sur le cheval qu'il vous avait donné. Voilà l'histoire, je
+crois?
+
+Et comme Maurevel demeurait muet sous cette accusation, dont
+chaque détail était vrai, Charles IX se remit à siffler avec la
+même justesse et la même mélodie le même air de chasse.
+
+-- Or là, maître assassin, dit-il au bout d'un instant, savez-vous
+que j'ai grande envie de vous faire pendre?
+
+-- Oh! Majesté! s'écria Maurevel.
+
+-- Le jeune de Mouy m'en suppliait encore hier, et en vérité je ne
+savais que lui répondre, car sa demande est fort juste.
+
+Maurevel joignit les mains.
+
+-- D'autant plus juste que, comme vous le disiez, je suis le père
+de mon peuple, et que, comme je vous répondais, maintenant que me
+voilà raccommodé avec les huguenots ils sont tout aussi bien mes
+enfants que les catholiques.
+
+-- Sire, dit Maurevel complètement découragé, ma vie est entre vos
+mains, faites-en ce que vous voudrez.
+
+-- Vous avez raison, et je n'en donnerais pas une obole.
+
+-- Mais, Sire, demanda l'assassin, n'y a-t-il donc pas un moyen de
+racheter mon crime?
+
+-- Je n'en connais guère. Toutefois, si j'étais à votre place, ce
+qui n'est pas, Dieu merci! ...
+
+-- Eh bien, Sire! si vous étiez à ma place?... murmura Maurevel,
+le regard suspendu aux lèvres de Charles.
+
+-- Je crois que je me tirerais d'affaire, continua le roi.
+
+Maurevel se releva sur un genou et sur une main en fixant ses yeux
+sur Charles pour s'assurer qu'il ne raillait pas.
+
+-- J'aime beaucoup le jeune de Mouy, sans doute, continua le roi,
+mais j'aime beaucoup aussi mon cousin de Guise; et si lui me
+demandait la vie d'un homme dont l'autre me demanderait la mort,
+j'avoue que je serais fort embarrassé. Cependant, en bonne
+politique comme en bonne religion, je devrais faire ce que me
+demanderait mon cousin de Guise, car de Mouy, tout vaillant
+capitaine qu'il est, est bien petit compagnon, comparé à un prince
+de Lorraine.
+
+Pendant ces paroles, Maurevel se redressait lentement et comme un
+homme qui revient à la vie.
+
+-- Or, l'important pour vous serait donc, dans la situation
+extrême où vous êtes, de gagner la faveur de mon cousin de Guise;
+et à ce propos je me rappelle une chose qu'il me contait hier.
+
+Maurevel se rapprocha d'un pas.
+
+-- «Figurez-vous, Sire, me disait-il, que tous les matins, à dix
+heures, passe dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois, revenant du
+Louvre, mon ennemi mortel; je le vois passer d'une fenêtre grillée
+du rez-de-chaussée; c'est la fenêtre du logis de mon ancien
+précepteur, le chanoine Pierre Piles. Je vois donc passer tous les
+jours mon ennemi, et tous les jours je prie le diable de l'abîmer
+dans les entrailles de la terre.» Dites donc, maître Maurevel,
+continua Charles, si vous étiez le diable, ou si du moins pour un
+instant vous preniez sa place, cela ferait peut-être plaisir à mon
+cousin de Guise?
+
+Maurevel retrouva son infernal sourire, et ses lèvres, pâles
+encore d'effroi, laissèrent tomber ces mots:
+
+-- Mais, Sire, je n'ai pas le pouvoir d'ouvrir la terre, moi.
+
+-- Vous l'avez ouverte, cependant, s'il m'en souvient bien, au
+brave de Mouy. Après cela, vous me direz que c'est avec un
+pistolet... Ne l'avez-vous plus, ce pistolet?...
+
+-- Pardonnez, Sire, reprit le brigand à peu près rassuré, mais je
+tire mieux encore l'arquebuse que le pistolet.
+
+-- Oh! fit Charles IX, pistolet ou arquebuse, peu importe, et mon
+cousin de Guise, j'en suis sûr, ne chicanera pas sur le choix du
+moyen!
+
+-- Mais, dit Maurevel, il me faudrait une arme sur la justesse de
+laquelle je pusse compter, car peut-être me faudra-t-il tirer de
+loin.
+
+-- J'ai dix arquebuses dans cette chambre, reprit Charles IX, avec
+lesquelles je touche un écu d'or à cent cinquante pas. Voulez-vous
+en essayer une?
+
+-- Oh! Sire! avec la plus grande joie, s'écria Maurevel en
+s'avançant vers celle qui était déposée dans un coin, et qu'on
+avait apportée le jour même à Charles IX.
+
+-- Non, pas celle-là, dit le roi, pas celle-là, je la réserve pour
+moi-même. J'aurai un de ces jours une grande chasse, où j'espère
+qu'elle me servira. Mais toute autre à votre choix.
+
+Maurevel détacha une arquebuse d'un trophée.
+
+-- Maintenant, cet ennemi, Sire, quel est-il? demanda l'assassin.
+
+-- Est-ce que je sais cela, moi? répondit Charles IX en écrasant
+le misérable de son regard dédaigneux.
+
+-- Je le demanderai donc à M. de Guise, balbutia Maurevel. Le roi
+haussa les épaules.
+
+-- Ne demandez rien, dit-il; M. de Guise ne répondrait pas. Est-ce
+qu'on répond à ces choses-là? C'est à ceux qui ne veulent pas être
+pendus à deviner.
+
+-- Mais enfin à quoi le reconnaîtrai-je?
+
+-- Je vous ai dit que tous les matins à dix heures il passait
+devant la fenêtre du chanoine.
+
+-- Mais beaucoup passent devant cette fenêtre. Que Votre Majesté
+daigne seulement m'indiquer un signe quelconque.
+
+-- Oh! c'est bien facile. Demain, par exemple, il tiendra sous son
+bras un portefeuille de maroquin rouge.
+
+-- Sire, il suffit.
+
+-- Vous avez toujours ce cheval que vous a donné M. de Mouy, et
+qui court si bien?
+
+-- Sire, j'ai un barbe des plus vites.
+
+-- Oh! je ne suis pas en peine de vous! seulement il est bon que
+vous sachiez que le cloître a une porte de derrière.
+
+-- Merci, Sire. Maintenant priez Dieu pour moi.
+
+-- Eh! mille démons! priez le diable bien plutôt; car ce n'est que
+par sa protection que vous pouvez éviter la corde.
+
+-- Adieu, Sire.
+
+-- Adieu. Ah! à propos, monsieur de Maurevel, vous savez que si
+d'une façon quelconque on entend parler de vous demain avant dix
+heures du matin, ou si l'on n'en entend pas parler après, il y a
+une oubliette au Louvre!
+
+Et Charles IX se remit à siffler tranquillement et plus juste que
+jamais son air favori.
+
+
+
+IV
+La soirée du 24 août 1572
+
+
+Notre lecteur n'a pas oublié que dans le chapitre précédent il a
+été question d'un gentilhomme nommé La Mole, attendu avec quelque
+impatience par Henri de Navarre. Ce jeune gentilhomme, comme
+l'avait annoncé l'amiral, entrait à Paris par la porte Saint-
+Marcel vers la fin de la journée du 24 août 1572, et jetant un
+regard assez dédaigneux sur les nombreuses hôtelleries qui
+étalaient à sa droite et à sa gauche leurs pittoresques enseignes,
+laissa pénétrer son cheval tout fumant jusqu'au coeur de la ville,
+où, après avoir traversé la place Maubert, le Petit-Pont, le pont
+Notre-Dame, et longé les quais, il s'arrêta au bout de la rue de
+Bresec, dont nous avons fait depuis la rue de l'Arbre-Sec, et à
+laquelle, pour la plus grande facilité de nos lecteurs, nous
+conserverons son nom moderne.
+
+Le nom lui plut sans doute, car il y entra, et comme à sa gauche
+une magnifique plaque de tôle grinçant sur sa tringle, avec
+accompagnement de sonnettes, appelait son attention, il fit une
+seconde halte pour lire ces mots: _À la Belle-Étoile_, écrits en
+légende sous une peinture qui représentait le simulacre le plus
+flatteur pour un voyageur affamé: c'était une volaille rôtissant
+au milieu d'un ciel noir, tandis qu'un homme à manteau rouge
+tendait vers cet astre d'une nouvelle espèce ses bras, sa bourse
+et ses voeux.
+
+-- Voilà, se dit le gentilhomme, une auberge qui s'annonce bien,
+et l'hôte qui la tient doit être, sur mon âme, un ingénieux
+compère. J'ai toujours entendu dire que la rue de l'Arbre-Sec
+était dans le quartier du Louvre; et pour peu que l'établissement
+réponde à l'enseigne, je serai à merveille ici.
+
+Pendant que le nouveau venu se débitait à lui-même ce monologue,
+un autre cavalier, entré par l'autre bout de la rue, c'est-à-dire
+par la rue Saint-Honoré, s'arrêtait et demeurait aussi en extase
+devant l'enseigne de la Belle-Étoile.
+
+Celui des deux que nous connaissons, de nom du moins, montait un
+cheval blanc de race espagnole, et était vêtu d'un pourpoint noir,
+garni de jais. Son manteau était de velours violet foncé: il
+portait des bottes de cuir noir, une épée à poignée de fer ciselé,
+et un poignard pareil. Maintenant, si nous passons de son costume
+à son visage, nous dirons que c'était un homme de vingt-quatre à
+vingt-cinq ans, au teint basané, aux yeux bleus, à la fine
+moustache, aux dents éclatantes, qui semblaient éclairer sa figure
+lorsque s'ouvrait, pour sourire d'un sourire doux et mélancolique,
+une bouche d'une forme exquise et de la plus parfaite distinction.
+
+Quant au second voyageur, il formait avec le premier venu un
+contraste complet. Sous son chapeau, à bords retroussés,
+apparaissaient, riches et crépus, des cheveux plutôt roux que
+blonds; sous ses cheveux, un oeil gris brillait à la moindre
+contrariété d'un feu si resplendissant, qu'on eût dit alors un
+oeil noir.
+
+Le reste du visage se composait d'un teint rosé, d'une lèvre
+mince, surmontée d'une moustache fauve et de dents admirables.
+C'était en somme, avec sa peau blanche, sa haute taille et ses
+larges épaules, un fort beau cavalier dans l'acception ordinaire
+du mot, et depuis une heure qu'il levait le nez vers toutes les
+fenêtres, sous le prétexte d'y chercher des enseignes, les femmes
+l'avaient fort regardé; quant aux hommes, qui avaient peut-être
+éprouvé quelque envie de rire en voyant son manteau étriqué, ses
+chausses collantes et ses bottes d'une forme antique, ils avaient
+achevé ce rire commencé par un _Dieu vous garde! _des plus
+gracieux, à l'examen de cette physionomie qui prenait en une
+minute dix expressions différentes, sauf toutefois l'expression
+bienveillante qui caractérise toujours la figure du provincial
+embarrassé.
+
+Ce fut lui qui s'adressa le premier à l'autre gentilhomme qui,
+ainsi que nous l'avons dit, regardait l'hôtellerie de la Belle-
+Étoile.
+
+-- Mordi! monsieur, dit-il avec cet horrible accent de la montagne
+qui ferait au premier mot reconnaître un Piémontais entre cent
+étrangers, ne sommes-nous pas ici près du Louvre? En tout cas, je
+crois que vous avez eu même goût que moi: c'est flatteur pour ma
+seigneurie.
+
+-- Monsieur, répondit l'autre avec un accent provençal qui ne le
+cédait en rien à l'accent piémontais de son compagnon, je crois en
+effet que cette hôtellerie est près du Louvre. Cependant, je me
+demande encore si j'aurai l'honneur d'avoir été de votre avis. Je
+me consulte.
+
+-- Vous n'êtes pas décidé, monsieur? la maison est flatteuse,
+pourtant. Après cela, peut-être me suis-je laissé tenter par votre
+présence. Avouez néanmoins que voilà une jolie peinture?
+
+-- Oh! sans doute; mais c'est justement ce qui me fait douter de
+la réalité: Paris est plein de pipeurs, m'a-t-on dit, et l'on pipe
+avec une enseigne aussi bien qu'avec autre chose.
+
+-- Mordi! monsieur, reprit le Piémontais, je ne m'inquiète pas de
+la piperie, moi, et si l'hôte me fournit une volaille moins bien
+rôtie que celle de son enseigne, je le mets à la broche lui-même
+et je ne le quitte pas qu'il ne soit convenablement rissolé.
+Entrons, monsieur.
+
+-- Vous achevez de me décider, dit le Provençal en riant; montrez-
+moi donc le chemin, monsieur, je vous prie.
+
+-- Oh! monsieur, sur mon âme, je n'en ferai rien, car je ne suis
+que votre humble serviteur, le comte Annibal de Coconnas.
+
+-- Et moi, monsieur, je ne suis que le comte Joseph-Hyacinthe-
+Boniface de Lerac de la Mole, tout à votre service.
+
+-- En ce cas, monsieur, prenons-nous par le bras et entrons
+ensemble.
+
+Le résultat de cette proposition conciliatrice fut que les deux
+jeunes gens qui descendirent de leurs chevaux en jetèrent la bride
+aux mains d'un palefrenier, se prirent par le bras, et, ajustant
+leurs épées, se dirigèrent vers la porte de l'hôtellerie, sur le
+seuil de laquelle se tenait l'hôte. Mais, contre l'habitude de ces
+sortes de gens, le digne propriétaire n'avait paru faire aucune
+attention à eux, occupé qu'il était de conférer très attentivement
+avec un grand gaillard sec et jaune enfoui dans un manteau couleur
+d'amadou, comme un hibou sous ses plumes.
+
+Les deux gentilshommes étaient arrivés si près de l'hôte et de
+l'homme au manteau amadou avec lequel il causait, que Coconnas,
+impatienté de ce peu d'importance qu'on accordait à lui et à son
+compagnon, tira la manche de l'hôte. Celui-ci parut alors se
+réveiller en sursaut et congédia son interlocuteur par un «Au
+revoir. Venez tantôt, et surtout tenez-moi au courant de l'heure.»
+
+-- Eh! monsieur le drôle, dit Coconnas, ne voyez-vous pas que l'on
+a affaire à vous?
+
+-- Ah! pardon, messieurs, dit l'hôte; je ne vous voyais pas.
+
+-- Eh! mordi! il fallait nous voir; et maintenant que vous nous
+avez vus, au lieu de dire «monsieur» tout court, dites «monsieur
+le comte», s'il vous plaît.
+
+La Mole se tenait derrière, laissant parler Coconnas, qui
+paraissait avoir pris l'affaire à son compte.
+
+Cependant il était facile de voir à ses sourcils froncés qu'il
+était prêt à lui venir en aide quand le moment d'agir serait
+arrivé.
+
+-- Eh bien, que désirez-vous, monsieur le comte? demanda l'hôte du
+ton le plus calme.
+
+-- Bien... c'est déjà mieux, n'est-ce pas? dit Coconnas en se
+retournant vers La Mole, qui fit de la tête un signe affirmatif.
+Nous désirons, M. le comte et moi, attirés que nous sommes par
+votre enseigne, trouver à souper et à coucher dans votre
+hôtellerie.
+
+-- Messieurs, dit l'hôte, je suis au désespoir; mais il n'y a
+qu'une chambre, et je crains que cela ne puisse vous convenir.
+
+-- Eh bien, ma foi, tant mieux, dit La Mole; nous irons loger
+ailleurs.
+
+-- Ah! mais non, mais non, dit Coconnas. Je demeure, moi; mon
+cheval est harassé. Je prends donc la chambre, puisque vous n'en
+voulez pas.
+
+-- Ah! c'est autre chose, répondit l'hôte en conservant toujours
+le même flegme impertinent. Si vous n'êtes qu'un, je ne puis pas
+vous loger du tout.
+
+-- Mordi! s'écria Coconnas, voici, sur ma foi! un plaisant animal.
+Tout à l'heure nous étions trop de deux, maintenant nous ne sommes
+pas assez d'un! Tu ne veux donc pas nous loger, drôle?
+
+-- Ma foi, messieurs, puisque vous le prenez sur ce ton, je vous
+répondrai avec franchise.
+
+-- Réponds, alors, mais réponds vite.
+
+-- Eh bien, j'aime mieux ne pas avoir l'honneur de vous loger.
+
+-- Parce que?... demanda Coconnas blêmissant de colère.
+
+-- Parce que vous n'avez pas de laquais, et que, pour une chambre
+de maître pleine, cela me ferait deux chambres de laquais vides.
+Or, si je vous donne la chambre de maître, je risque fort de ne
+pas louer les autres.
+
+-- Monsieur de La Mole, dit Coconnas en se retournant, ne vous
+semble-t-il pas comme à moi que nous allons massacrer ce gaillard-
+là?
+
+-- Mais c'est faisable, dit La Mole en se préparant comme son
+compagnon à rouer l'hôtelier de coups de fouet.
+
+Mais malgré cette double démonstration, qui n'avait rien de bien
+rassurant de la part de deux gentilshommes qui paraissaient si
+déterminés, l'hôtelier ne s'étonna point, et se contentant de
+reculer d'un pas afin d'être chez lui:
+
+-- On voit, dit-il en goguenardant, que ces messieurs arrivent de
+province. À Paris, la mode est passée de massacrer les aubergistes
+qui refusent de louer leurs chambres. Ce sont les grands seigneurs
+qu'on massacre et non les bourgeois, et si vous criez trop fort,
+je vais appeler mes voisins; de sorte que ce sera vous qui serez
+roués de coups, traitement tout à fait indigne de deux
+gentilshommes.
+
+-- Mais il se moque de nous, s'écria Coconnas exaspéré, mordi!
+
+-- Grégoire, mon arquebuse! dit l'hôte en s'adressant à son valet,
+du même ton qu'il eût dit: «Un siège à ces messieurs.»
+
+-- _Trippe del papa_! hurla Coconnas en tirant son épée; mais
+échauffez-vous donc, monsieur de La Mole!
+
+-- Non pas, s'il vous plaît, non pas; car tandis que nous nous
+échaufferons, le souper refroidira, lui.
+
+-- Comment! vous trouvez? s'écria Coconnas.
+
+-- Je trouve que M. de la Belle-Étoile a raison; seulement il sait
+mal prendre ses voyageurs, surtout quand ces voyageurs sont des
+gentilshommes. Au lieu de nous dire brutalement: Messieurs, je ne
+veux pas de vous, il aurait mieux fait de nous dire avec
+politesse: Entrez, messieurs, quitte à mettre sur son mémoire:
+_chambre de maître, tant; chambre de laquais, tant; _attendu que
+si nous n'avons pas de laquais nous comptons en prendre.
+
+Et, ce disant, La Mole écarta doucement l'hôtelier, qui étendait
+déjà la main vers son arquebuse, fit passer Coconnas et entra
+derrière lui dans la maison.
+
+-- N'importe, dit Coconnas, j'ai bien de la peine à remettre mon
+épée dans le fourreau avant de m'être assuré qu'elle pique aussi
+bien que les lardoires de ce gaillard-là.
+
+-- Patience, mon cher compagnon, dit La Mole, patience! Toutes les
+auberges sont pleines de gentilshommes attirés à Paris pour les
+fêtes du mariage ou pour la guerre prochaine de Flandre, nous ne
+trouverions plus d'autres logis; et puis, c'est peut-être la
+coutume à Paris de recevoir ainsi les étrangers qui y arrivent.
+
+-- Mordi! comme vous êtes patient! murmura Coconnas en tortillant
+de rage sa moustache rouge et en foudroyant l'hôte de ses regards.
+Mais que le coquin prenne garde à lui: si sa cuisine est mauvaise,
+si son lit est dur, si son vin n'a pas trois ans de bouteille, si
+son valet n'est pas souple comme un jonc....
+
+-- Là, là, là, mon gentilhomme, fit l'hôte en aiguisant sur un
+repassoir le couteau de sa ceinture; là, tranquillisez-vous, vous
+êtes en pays de Cocagne.
+
+Puis tout bas et en secouant la tête:
+
+-- C'est quelque huguenot, murmura-t-il; les traîtres sont si
+insolents depuis le mariage de leur Béarnais avec mademoiselle
+Margot!
+
+Puis, avec un sourire qui eût fait frissonner ses hôtes s'ils
+l'avaient vu, il ajouta:
+
+-- Eh! eh! ce serait drôle qu'il me fût justement tombé des
+huguenots ici... et que...
+
+-- Çà! souperons-nous? demanda aigrement Coconnas, interrompant
+les apartés de son hôte.
+
+-- Mais, comme il vous plaira, monsieur, répondit celui-ci,
+radouci sans doute par la dernière pensée qui lui était venue.
+
+-- Eh bien, il nous plaît, et promptement, répondit Coconnas. Puis
+se retournant vers La Mole:
+
+-- Çà, monsieur le comte, tandis que l'on nous prépare notre
+chambre, dites moi: est-ce par hasard vous avez trouvé Paris une
+ville gaie, vous?
+
+-- Ma foi, non, dit La Mole; il me semble n'y avoir vu encore que
+des visages effarouchés ou rébarbatifs. Peut-être aussi les
+Parisiens ont-ils peur de l'orage. Voyez comme le ciel est noir et
+comme l'air est lourd.
+
+-- Dites-moi, comte, vous cherchez le Louvre, n'est-ce pas?
+
+-- Et vous aussi, je crois, monsieur de Coconnas.
+
+-- Eh bien, si vous voulez, nous le chercherons ensemble.
+
+-- Hein! fit La Mole, n'est-il pas un peu tard pour sortir.
+
+-- Tard ou non, il faut que je sorte. Mes ordres sont précis.
+Arriver au plus vite à Paris, et, aussitôt arrivé, communiquer
+avec le duc de Guise.
+
+À ce nom du duc de Guise, l'hôte s'approcha, fort attentif.
+
+-- Il me semble que ce maraud nous écoute, dit Coconnas, qui, en
+sa qualité de Piémontais, était fort rancunier, et qui ne pouvait
+passer au maître de la Belle-Étoile la façon peu civile dont il
+recevait les voyageurs.
+
+-- Oui, messieurs, je vous écoute, dit celui-ci en mettant la main
+à son bonnet, mais pour vous servir. J'entends parler du grand duc
+de Guise et j'accours. À quoi puis-je vous être bon, mes
+gentilshommes?
+
+-- Ah! ah! ce mot magique, à ce qu'il paraît, car d'insolent te
+voilà devenu obséquieux. Mordi! maître, maître... comment
+t'appelles-tu?
+
+-- Maître La Hurière, répondit l'hôte s'inclinant.
+
+-- Eh bien, maître La Hurière, crois-tu que mon bras soit moins
+lourd que celui de M. le duc de Guise, qui a le privilège de te
+rendre si poli?
+
+-- Non, monsieur le comte, mais il est moins long, répliqua La
+Hurière. D'ailleurs, ajouta-t-il, il faut vous dire que ce grand
+Henri est notre idole, à nous autres Parisiens.
+
+-- Quel Henri? demanda La Mole.
+
+-- Il me semble qu'il n'y en a qu'un, dit l'aubergiste.
+
+-- Pardon, mon ami, il y en a encore un autre dont je vous invite
+à ne pas dire de mal; c'est Henri de Navarre, sans compter Henri
+de Condé, qui a bien aussi son mérite.
+
+-- Ceux-là, je ne les connais pas, répondit l'hôte.
+
+-- Oui, mais moi je les connais, dit La Mole, et comme je suis
+adressé au roi Henri de Navarre, je vous invite à n'en pas médire
+devant moi.
+
+L'hôte, sans répondre à M. de La Mole, se contenta de toucher
+légèrement à son bonnet, et continuant de faire les doux yeux à
+Coconnas:
+
+-- Ainsi, monsieur va parler au grand duc de Guise? Monsieur est
+un gentilhomme bien heureux; et sans doute qu'il vient pour...?
+
+-- Pour quoi? demanda Coconnas.
+
+-- Pour la fête, répondit l'hôte avec un singulier sourire.
+
+-- Vous devriez dire pour les fêtes, car Paris en regorge, de
+fêtes, à ce que j'ai entendu dire; du moins on ne parle que de
+bals, de festins, de carrousels. Ne s'amuse-t-on pas beaucoup à
+Paris, hein?
+
+-- Mais modérément, monsieur, jusqu'à présent du moins, répondit
+l'hôte; mais on va s'amuser, je l'espère.
+
+-- Les noces de Sa Majesté le roi de Navarre attirent cependant
+beaucoup de monde en cette ville, dit La Mole.
+
+-- Beaucoup de huguenots, oui, monsieur, répondit brusquement La
+Hurière; puis se reprenant: Ah! pardon, dit-il; ces messieurs sont
+peut-être de la religion?
+
+-- Moi, de la religion! s'écria Coconnas; allons donc! je suis
+catholique comme notre saint-père le pape.
+
+La Hurière se retourna vers La Mole comme pour l'interroger; mais
+ou La Mole ne comprit pas son regard, ou il ne jugea point à
+propos d'y répondre autrement que par une autre question.
+
+-- Si vous ne connaissez point Sa Majesté le roi de Navarre,
+maître La Hurière, dit-il, peut-être connaissez-vous M. l'amiral?
+J'ai entendu dire que M. l'amiral jouissait de quelque faveur à la
+cour; et comme je lui étais recommandé, je désirerais, si son
+adresse ne vous écorche pas la bouche, savoir où il loge.
+
+-- _Il logeait_ rue de Béthisy, monsieur, ici à droite, répondit
+l'hôte avec une satisfaction intérieure qui ne put s'empêcher de
+devenir extérieure.
+
+-- Comment, il logeait? demanda La Mole; est-il donc déménagé?
+
+-- Oui, de ce monde peut-être.
+
+-- Qu'est-ce à dire? s'écrièrent ensemble les deux gentilshommes,
+l'amiral déménagé de ce monde!
+
+-- Quoi! monsieur de Coconnas, poursuivit l'hôte avec un malin
+sourire, vous êtes de ceux de Guise, et vous ignorez cela?
+
+-- Quoi cela?
+
+-- Qu'avant-hier, en passant sur la place Saint-Germain-
+l'Auxerrois, devant la maison du chanoine Pierre Piles, l'amiral a
+reçu un coup d'arquebuse.
+
+-- Et il est tué? s'écria La Mole.
+
+-- Non, le coup lui a seulement cassé le bras et coupé deux
+doigts; mais on espère que les balles étaient empoisonnées.
+
+-- Comment, misérable! s'écria La Mole, on espère! ...
+
+-- Je veux dire qu'on croit, reprit l'hôte; ne nous fâchons pas
+pour un mot: la langue m'a fourché.
+
+Et maître La Hurière, tournant le dos à La Mole, tira la langue à
+Coconnas de la façon la plus goguenarde, accompagnant ce geste
+d'un coup d'oeil d'intelligence.
+
+-- En vérité! dit Coconnas rayonnant.
+
+-- En vérité! murmura La Mole avec une stupéfaction douloureuse.
+
+-- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, messieurs, répondit
+l'hôte.
+
+-- En ce cas, dit La Mole, je vais au Louvre sans perdre un
+moment. Y trouverai-je le roi Henri?
+
+-- C'est possible, puisqu'il y loge.
+
+-- Et moi aussi je vais au Louvre, dit Coconnas. Y trouverai-je le
+duc de Guise?
+
+-- C'est probable, car je viens de le voir passer il n'y a qu'un
+instant, avec deux cents gentilshommes.
+
+-- Alors, venez, monsieur de Coconnas, dit La Mole.
+
+-- Je vous suis, monsieur, dit Coconnas.
+
+-- Mais votre souper, mes gentilshommes? demanda maître La
+Hurière.
+
+-- Ah! dit La Mole, je souperai peut-être chez le roi de Navarre.
+
+-- Et moi chez le duc de Guise, dit Coconnas.
+
+-- Et moi, dit l'hôte, après avoir suivi des yeux les deux
+gentilshommes qui prenaient le chemin du Louvre, moi, je vais
+fourbir ma salade, émécher mon arquebuse et affiler ma pertuisane.
+On ne sait pas ce qui peut arriver.
+
+
+
+V
+Du Louvre en particulier et de la vertu en général
+
+
+Les deux gentilshommes, renseignés par la première personne qu'ils
+rencontrèrent, prirent la rue d'Averon, la rue Saint-Germain-
+l'Auxerrois, et se trouvèrent bientôt devant le Louvre, dont les
+tours commençaient à se confondre dans les premières ombres du
+soir.
+
+-- Qu'avez-vous donc? demanda Coconnas à La Mole, qui, arrêté à la
+vue du vieux château, regardait avec un saint respect ces ponts-
+levis, ces fenêtres étroites et ces clochetons aigus qui se
+présentaient tout à coup à ses yeux.
+
+-- Ma foi, je n'en sais rien, dit La Mole, le coeur me bat. Je ne
+suis cependant pas timide outre mesure; mais je ne sais pourquoi
+ce palais me paraît sombre, et, dirai-je? terrible!
+
+-- Eh bien, moi, dit Coconnas, je ne sais ce qui m'arrive, mais je
+suis d'une allégresse rare. La tenue est pourtant quelque peu
+négligée, continua-t-il en parcourant des yeux son costume de
+voyage. Mais, bah! on a l'air cavalier. Puis, mes ordres me
+recommandaient la promptitude. Je serai donc le bienvenu, puisque
+j'aurai ponctuellement obéi.
+
+Et les deux jeunes gens continuèrent leur chemin agités chacun des
+sentiments qu'ils avaient exprimés.
+
+Il y avait bonne garde au Louvre; tous les postes semblaient
+doublés. Nos deux voyageurs furent donc d'abord assez embarrassés.
+Mais Coconnas, qui avait remarqué que le nom du duc de Guise était
+une espèce de talisman près des Parisiens, s'approcha d'une
+sentinelle, et, se réclamant de ce nom tout-puissant, demanda si,
+grâce à lui, il ne pourrait point pénétrer dans le Louvre.
+
+Ce nom paraissait faire sur le soldat son effet ordinaire;
+cependant, il demanda à Coconnas s'il n'avait point le mot
+d'ordre.
+
+Coconnas fut forcé d'avouer qu'il ne l'avait point.
+
+-- Alors, au large, mon gentilhomme, dit le soldat. À ce moment,
+un homme qui causait avec l'officier du poste, et qui, tout en
+causant, avait entendu Coconnas réclamer son admission au Louvre,
+interrompit son entretien, et, venant à lui:
+
+-- Goi fouloir, fous, à monsir di Gouise? dit-il.
+
+-- Moi, vouloir lui parler, répondit Coconnas en souriant.
+
+-- Imbossible! le dugue il être chez le roi.
+
+-- Cependant j'ai une lettre d'avis pour me rendre à Paris.
+
+-- Ah! fous afre eine lettre d'afis?
+
+-- Oui, et j'arrive de fort loin.
+
+-- Ah! fous arrife de fort loin?
+
+-- J'arrive du Piémont.
+
+-- Pien! pien! C'est autre chose. Et fous fous abbelez...?
+
+-- Le comte Annibal de Coconnas.
+
+-- Pon! pon! Tonnez la lettre, monsir Annipal, tonnez.
+
+-- Voici, sur ma parole, un bien galant homme, dit La Mole se
+parlant à lui-même; ne pourrai-je point trouver le pareil pour me
+conduire chez le roi de Navarre.
+
+-- Mais tonnez donc la lettre, continua le gentilhomme allemand en
+étendant la main vers Coconnas qui hésitait.
+
+-- Mordi! reprit le Piémontais, défiant comme un demi-Italien, je
+ne sais si je dois... Je n'ai pas l'honneur de vous connaître,
+moi, monsieur.
+
+-- Je suis Pesme. J'abbartiens à M. le dugue de Gouise.
+
+-- Pesme, murmura Coconnas; je ne connais pas ce nom là.
+
+-- C'est monsieur de Besme, mon gentilhomme, dit la sentinelle. La
+prononciation vous trompe, voilà tout. Donnez votre lettre à
+monsieur, allez, j'en réponds.
+
+-- Ah! monsieur de Besme, s'écria Coconnas, je le crois bien si je
+vous connais! ... comment donc! avec le plus grand plaisir. Voici
+ma lettre. Excusez mon hésitation. Mais on doit hésiter quand on
+veut être fidèle.
+
+-- Pien, pien, dit de Besme, il n'y afre pas besoin d'exguses.
+
+-- Ma foi, monsieur, dit La Mole en s'approchant à son tour,
+puisque vous êtes si obligeant, voudriez-vous vous charger de ma
+lettre comme vous venez de le faire de celle de mon compagnon?
+
+-- Comment fous abbelez-vous?
+
+-- Le comte Lerac de La Mole.
+
+-- Le gonte Lerag de La Mole.
+
+-- Oui.
+
+-- Che ne gonnais pas.
+
+-- Il est tout simple que je n'ai pas l'honneur d'être connu de
+vous, monsieur, je suis étranger, et, comme le comte de Coconnas,
+j'arrive ce soir de bien loin.
+
+-- Et t'où arrifez-vous?
+
+-- De Provence.
+
+-- Avec eine lettre?
+
+-- Oui, avec une lettre.
+
+-- Pourmonsir de Gouise?
+
+-- Non, pour Sa Majesté le roi de Navarre.
+
+-- Che ne souis bas au roi de Navarre, monsir, répondit Besme avec
+un froid subit, che ne buis donc bas me charger de votre lettre.
+
+Et Besme, tournant les talons à La Mole, entra dans le Louvre en
+faisant signe à Coconnas de le suivre.
+
+La Mole demeura seul.
+
+Au même moment, par la porte du Louvre, parallèle à celle qui
+avait donné passage à Besme et à Coconnas, sortit une troupe de
+cavaliers d'une centaine d'hommes.
+
+-- Ah! ah! dit la sentinelle à son camarade, c'est de Mouy et ses
+huguenots; ils sont rayonnants. Le roi leur aura promis la mort de
+l'assassin de l'amiral; et comme c'est déjà lui qui a tué le père
+de Mouy, le fils fera d'une pierre deux coups.
+
+-- Pardon, fit La Mole s'adressant au soldat, mais n'avez-vous pas
+dit, mon brave, que cet officier était monsieur de Mouy?
+
+-- Oui-da, mon gentilhomme.
+
+-- Et que ceux qui l'accompagnaient étaient...
+
+-- Étaient des parpaillots... Je l'ai dit.
+
+-- Merci, dit La Mole, sans paraître remarquer le terme de mépris
+employé par la sentinelle. Voilà tout ce que je voulais savoir.
+
+Et se dirigeant aussitôt vers le chef des cavaliers:
+
+-- Monsieur, dit-il en l'abordant, j'apprends que vous êtes
+monsieur de Mouy.
+
+-- Oui, monsieur, répondit l'officier avec politesse.
+
+-- Votre nom, bien connu parmi ceux de la religion, m'enhardit à
+m'adresser à vous, monsieur, pour vous demander un service.
+
+-- Lequel, monsieur?... Mais, d'abord, à qui ai-je l'honneur de
+parler?
+
+-- Au comte Lerac de La Mole. Les deux jeunes gens se saluèrent.
+
+-- Je vous écoute, monsieur, dit de Mouy.
+
+-- Monsieur, j'arrive d'Aix, porteur d'une lettre de M. d'Auriac,
+gouverneur de la Provence. Cette lettre est adressée au roi de
+Navarre et contient des nouvelles importantes et pressées...
+Comment puis-je lui remettre cette lettre? comment puis-je entrer
+au Louvre?
+
+-- Rien de plus facile que d'entrer au Louvre, monsieur, répliqua
+de Mouy; seulement, je crains que le roi de Navarre ne soit trop
+occupé à cette heure pour vous recevoir. Mais n'importe, si vous
+voulez me suivre, je vous conduirai jusqu'à son appartement. Le
+reste vous regarde.
+
+-- Mille fois merci!
+
+-- Venez, monsieur, dit de Mouy.
+
+de Mouy descendit de cheval, jeta la bride aux mains de son
+laquais, s'achemina vers le guichet, se fit reconnaître de la
+sentinelle, introduisit La Mole dans le château, et, ouvrant la
+porte de l'appartement du roi:
+
+-- Entrez, monsieur, dit-il, et informez-vous. Et saluant La Mole,
+il se retira. La Mole, demeuré seul, regarda autour de lui.
+L'antichambre était vide, une des portes intérieures était
+ouverte.
+
+Il fit quelques pas et se trouva dans un couloir.
+
+Il frappa et appela sans que personne répondît. Le plus profond
+silence régnait dans cette partie du Louvre.
+
+-- Qui donc me parlait, pensa-t-il, de cette étiquette si sévère?
+On va et on vient dans ce palais comme sur une place publique.
+
+Et il appela encore, mais sans obtenir un meilleur résultat que la
+première fois.
+
+-- Allons, marchons devant nous, pensa-t-il; il faudra bien que je
+finisse par rencontrer quelqu'un. Et il s'engagea dans le couloir,
+qui allait toujours s'assombrissant.
+
+Tout à coup la porte opposée à celle par laquelle il était entré
+s'ouvrit, et deux pages parurent, portant des flambeaux et
+éclairant une femme d'une taille imposante, d'un maintien
+majestueux, et surtout d'une admirable beauté.
+
+La lumière porta en plein sur La Mole, qui demeura immobile. La
+femme s'arrêta, de son côté, comme La Mole s'était arrêté du sien.
+
+-- Que voulez-vous, monsieur? demanda-t-elle au jeune homme d'une
+voix qui bruit à ses oreilles comme une musique délicieuse.
+
+-- Oh! madame, dit La Mole en baissant les yeux, excusez-moi, je
+vous prie. Je quitte M. de Mouy, qui a eu l'obligeance de me
+conduire jusqu'ici, et je cherchais le roi de Navarre.
+
+-- Sa Majesté n'est point ici, monsieur; elle est, je crois, chez
+son beau frère. Mais, en son absence, ne pourriez-vous dire à la
+reine...
+
+-- Oui, sans doute, madame, reprit La Mole, si quelqu'un daignait
+me conduire devant elle.
+
+-- Vous y êtes, monsieur.
+
+-- Comment! s'écria La Mole.
+
+-- Je suis la reine de Navarre, dit Marguerite.
+
+La Mole fit un mouvement tellement brusque de stupeur et d'effroi
+que la reine sourit.
+
+-- Parlez vite, monsieur, dit-elle, car on m'attend chez la reine
+mère.
+
+-- Oh! madame, si vous êtes si instamment attendue, permettez-moi
+de m'éloigner, car il me serait impossible de vous parler en ce
+moment. Je suis incapable de rassembler deux idées; votre vue m'a
+ébloui. Je ne pense plus, j'admire.
+
+Marguerite s'avança pleine de grâce et de beauté vers ce jeune
+homme qui, sans le savoir, venait d'agir en courtisan raffiné.
+
+-- Remettez-vous, monsieur, dit-elle. J'attendrai et l'on
+m'attendra.
+
+-- Oh! pardonnez-moi, madame, si je n'ai point salué d'abord Votre
+Majesté avec tout le respect qu'elle a le droit d'attendre d'un de
+ses plus humbles serviteurs, mais...
+
+-- Mais, continua Marguerite, vous m'aviez prise pour une de mes
+femmes.
+
+-- Non, madame, mais pour l'ombre de la belle Diane de Poitiers.
+On m'a dit qu'elle revenait au Louvre.
+
+-- Allons, monsieur, dit Marguerite, je ne m'inquiète plus de
+vous, et vous ferez fortune à la cour. Vous aviez une lettre pour
+le roi, dites-vous? C'était fort inutile. Mais, n'importe, où est-
+elle? Je la lui remettrai... Seulement, hâtez-vous, je vous prie.
+
+En un clin d'oeil La Mole écarta les aiguillettes de son
+pourpoint, et tira de sa poitrine une lettre enfermée dans une
+enveloppe de soie.
+
+Marguerite prit la lettre et regarda l'écriture.
+
+-- N'êtes-vous pas monsieur de La Mole, dit-elle.
+
+-- Oui, madame. Oh! mon Dieu! aurais-je le bonheur que mon nom fût
+connu de Votre Majesté?
+
+-- Je l'ai entendu prononcer par le roi mon mari, et par mon frère
+le duc d'Alençon. Je sais que vous êtes attendu.
+
+Et elle glissa dans son corsage, tout raide de broderies et de
+diamants, cette lettre qui sortait du pourpoint du jeune homme, et
+qui était encore tiède de la chaleur de sa poitrine. La Mole
+suivait avidement des yeux chaque mouvement de Marguerite.
+
+-- Maintenant, monsieur, dit-elle, descendez dans la galerie au-
+dessous, et attendez jusqu'à ce qu'il vienne quelqu'un de la part
+du roi de Navarre ou du duc d'Alençon. Un de mes pages va vous
+conduire.
+
+À ces mots Marguerite continua son chemin. La Mole se rangea
+contre la muraille. Mais le passage était si étroit, et le
+vertugadin de la reine de Navarre si large, que sa robe de soie
+effleura l'habit du jeune homme, tandis qu'un parfum pénétrant
+s'épandait là où elle avait passé.
+
+La Mole frissonna par tout son corps, et, sentant qu'il allait
+tomber, chercha un appui contre le mur.
+
+Marguerite disparut comme une vision.
+
+-- Venez-vous, monsieur? dit le page chargé de conduire La Mole
+dans la galerie inférieure.
+
+-- Oh! oui, oui, s'écria La Mole enivré, car comme le jeune homme
+lui indiquait le chemin par lequel venait de s'éloigner
+Marguerite, il espérait, en se hâtant, la revoir encore.
+
+En effet en arrivant au haut de l'escalier, il l'aperçut à l'étage
+inférieur; et soit hasard, soit que le bruit de ses pas fût arrivé
+jusqu'à elle, Marguerite ayant relevé la tête, il put la voir
+encore une fois.
+
+-- Oh! dit-il, en suivant le page, ce n'est pas une mortelle,
+c'est une déesse; et, comme dit Virgilius Maro:
+
+_Et vera incessu patuit dea._
+
+_-- _Eh bien? demanda le jeune page.
+
+-- Me voici, dit La Mole; pardon, me voici.
+
+Le page précéda La Mole, descendit un étage, ouvrit une première
+porte, puis une seconde et s'arrêtant sur le seuil:
+
+-- Voici l'endroit où vous devez attendre, lui dit-il.
+
+La Mole entra dans la galerie, dont la porte se referma derrière
+lui.
+
+La galerie était vide, à l'exception d'un gentilhomme qui se
+promenait, et qui, de son côté, paraissait attendre.
+
+Déjà le soir commençait à faire tomber de larges ombres du haut
+des voûtes, et, quoique les deux hommes fussent à peine à vingt
+pas l'un de l'autre, ils ne pouvaient distinguer leurs visages. La
+Mole s'approcha.
+
+-- Dieu me pardonne! murmura-t-il quand il ne fut plus qu'à
+quelques pas du second gentilhomme, c'est M. le comte de Coconnas
+que je retrouve ici.
+
+Au bruit de ses pas, le Piémontais s'était déjà retourné, et le
+regardait avec le même étonnement qu'il en était regardé.
+
+-- Mordi! s'écria-t-il, c'est M. de La Mole, ou le diable
+m'emporte! Ouf! que fais-je donc là! je jure chez le roi; mais
+bah! il paraît que le roi jure bien autrement encore que moi, et
+jusque dans les églises. Eh, mais! nous voici donc au Louvre?...
+
+-- Comme vous voyez, M. de Besme vous a introduit?
+
+-- Oui. C'est un charmant Allemand que ce M. de Besme... Et vous,
+qui vous a servi de guide?
+
+-- M. de Mouy... Je vous disais bien que les huguenots n'étaient
+pas trop mal en cour non plus... Et avez-vous rencontré
+M. de Guise?
+
+-- Non, pas encore... Et vous, avez-vous obtenu votre audience du
+roi de Navarre?
+
+-- Non; mais cela ne peut tarder. On m'a conduit ici, et l'on m'a
+dit d'attendre.
+
+-- Vous verrez qu'il s'agit de quelque grand souper, et que nous
+serons côte à côte au festin. Quel singulier hasard, en vérité!
+Depuis deux heures le sort nous marie... Mais qu'avez-vous? vous
+semblez préoccupé...
+
+-- Moi! dit vivement La Mole en tressaillant, car en effet il
+demeurait toujours comme ébloui par la vision qui lui était
+apparue; non, mais le lieu où nous nous trouvons fait naître dans
+mon esprit une foule de réflexions.
+
+-- Philosophiques, n'est-ce pas? c'est comme moi. Quand vous êtes
+entré, justement, toutes les recommandations de mon précepteur me
+revenaient à l'esprit. Monsieur le comte, connaissez-vous
+Plutarque?
+
+-- Comment donc! dit La Mole en souriant, c'est un de mes auteurs
+favoris.
+
+-- Eh bien, continua Coconnas gravement, ce grand homme ne me
+paraît pas s'être abusé quand il compare les dons de la nature à
+des fleurs brillantes, mais éphémères, tandis qu'il regarde la
+vertu comme une plante balsamique d'un impérissable parfum et
+d'une efficacité souveraine pour la guérison des blessures.
+
+-- Est-ce que vous savez le grec, monsieur de Coconnas? dit La
+Mole en regardant fixement son interlocuteur.
+
+-- Non pas; mais mon précepteur le savait, et il m'a fort
+recommandé, lorsque je serais à la cour, de discourir sur la
+vertu. Cela, dit-il, a fort bon air. Aussi, je suis cuirassé sur
+ce sujet, je vous en avertis. À propos, avez-vous faim?
+
+-- Non.
+
+-- Il me semblait cependant que vous teniez à la volaille
+embrochée de la Belle-Étoile; moi, je meurs d'inanition.
+
+-- Eh bien, monsieur de Coconnas, voici une belle occasion
+d'utiliser vos arguments sur la vertu et de prouver votre
+admiration pour Plutarque, car ce grand écrivain dit quelque part:
+Il est bon d'exercer l'âme à la douleur et l'estomac à la faim.
+_Prepon esti tên men psuchên odunê, ton de gastéra semô askeïn._
+
+_-- _Ah ça! vous le savez donc, le grec? s'écria Coconnas
+stupéfait.
+
+-- Ma foi, oui! répondit La Mole; mon précepteur me l'a appris, à
+moi.
+
+-- Mordi! comte, votre fortune est assurée en ce cas; vous ferez
+des vers avec le roi Charles IX, et vous parlerez grec avec la
+reine Marguerite.
+
+-- Sans compter, ajouta La Mole en riant, que je pourrai encore
+parler gascon avec le roi de Navarre.
+
+En ce moment, l'issue de la galerie qui aboutissait chez le roi
+s'ouvrit; un pas retentit, on vit dans l'obscurité une ombre
+s'approcher. Cette ombre devint un corps. Ce corps était celui de
+M. de Besme.
+
+Il regarda les deux jeunes gens sous le nez, afin de reconnaître
+le sien, et fit signe à Coconnas de le suivre.
+
+Coconnas salua de la main La Mole.
+
+De Besme conduisit Coconnas à l'extrémité de la galerie, ouvrit
+une porte, et se trouva avec lui sur la première marche d'un
+escalier.
+
+Arrivé là, il s'arrêta, et regardant tout autour de lui, puis en
+haut, puis en bas:
+
+-- Monsir de Gogonnas, dit-il, où temeurez-fous?
+
+-- À l'auberge de la Belle-Étoile, rue de l'Arbre-Sec.
+
+-- Pon, pon! être à teux pas t'izi... Rentez-fous fite à fotre
+hodel, et ste nuit... Il regarda de nouveau autour de lui.
+
+-- Eh bien, cette nuit? demanda Coconnas.
+
+-- Eh pien, ste nuit, refenez ici afec un groix planche à fotre
+jabeau. Li mot di basse, il sera _Gouise_. Chut! pouche glose.
+
+-- Mais à quelle heure dois-je venir?
+
+-- Gand fous ententrez le doguesin.
+
+-- Comment, le doguesin? demanda Coconnas.
+
+-- Foui, le doguesin: pum! pum! ...
+
+-- Ah! le tocsin?
+
+-- Oui, c'être cela que che tisais.
+
+-- C'est bien! on y sera, dit Coconnas.
+
+Et saluant de Besme, il s'éloigna en se demandant tout bas:
+
+-- Que diable veut-il donc dire, et à propos de quoi sonnera-t-on
+le tocsin? N'importe! je persiste dans mon opinion: c'est un
+charmant Tédesco que M. de Besme. Si j'attendais le comte de La
+Mole?... Ah! ma foi, non; il est probable qu'il soupera avec le
+roi de Navarre.
+
+Et Coconnas se dirigea vers la rue de l'Arbre-Sec, où l'attirait
+comme un aimant l'enseigne de la Belle-Étoile.
+
+Pendant ce temps une porte de la galerie correspondant aux
+appartements du roi de Navarre s'ouvrit, et un page s'avança vers
+M. de La Mole.
+
+-- C'est bien vous qui êtes le comte de La Mole? dit-il.
+
+-- C'est moi-même.
+
+-- Où demeurez-vous?
+
+-- Rue de l'Arbre-Sec, à la Belle-Étoile.
+
+-- Bon! c'est à la porte du Louvre. Écoutez... Sa Majesté vous
+fait dire qu'elle ne peut vous recevoir en ce moment; peut-être
+cette nuit vous enverra-t-elle chercher. En tout cas, si demain
+matin vous n'aviez pas reçu de ses nouvelles, venez au Louvre.
+
+-- Mais si la sentinelle me refuse la porte?
+
+-- Ah! c'est juste... Le mot de passe est _Navarre;_ dites ce mot,
+et toutes les portes s'ouvriront devant vous.
+
+-- Merci.
+
+-- Attendez, mon gentilhomme; j'ai ordre de vous reconduire
+jusqu'au guichet, de peur que vous ne vous perdiez dans le Louvre.
+
+-- À propos, et Coconnas? se dit La Mole à lui-même quand il se
+trouva hors du palais. Oh! il sera resté à souper avec le duc de
+Guise.
+
+Mais en rentrant chez maître La Hurière, la première figure
+qu'aperçut notre gentilhomme fut celle de Coconnas attablé devant
+une gigantesque omelette au lard.
+
+-- Oh! oh! s'écria Coconnas en riant aux éclats, il paraît que
+vous n'avez pas plus dîné chez le roi de Navarre que je n'ai soupé
+chez M. de Guise.
+
+-- Ma foi, non.
+
+-- Et la faim vous est-elle venue?
+
+-- Je crois que oui.
+
+-- Malgré Plutarque?
+
+-- Monsieur le comte, dit en riant La Mole, Plutarque dit dans un
+autre endroit: «Qu'il faut que celui qui a partage avec celui qui
+n'a pas.» Voulez-vous, pour l'amour de Plutarque, partager votre
+omelette avec moi, nous causerons de la vertu en mangeant?
+
+-- Oh! ma foi, non, dit Coconnas; c'est bon quand on est au
+Louvre, qu'on craint d'être écouté et qu'on a l'estomac vide.
+Mettez-vous là, et soupons.
+
+-- Allons, je vois que décidément le sort nous a faits
+inséparables. Couchez-vous ici?
+
+-- Je n'en sais rien.
+
+-- Ni moi non plus.
+
+-- En tout cas je sais bien où je passerai la nuit, moi.
+
+-- Où cela?
+
+-- Où vous la passerez vous-même, c'est immanquable.
+
+Et tous deux se mirent à rire, en faisant de leur mieux honneur à
+l'omelette de maître La Hurière.
+
+
+
+VI
+La dette payée
+
+
+Maintenant, si le lecteur est curieux de savoir pourquoi M. de La
+Mole n'avait pas été reçu par le roi de Navarre, pourquoi
+M. de Coconnas n'avait pu voir M. de Guise, et enfin pourquoi tous
+deux, au lieu de souper au Louvre avec des faisans, des perdrix et
+du chevreuil, soupaient à l'hôtel de la Belle-Étoile avec une
+omelette au lard, il faut qu'il ait la complaisance de rentrer
+avec nous au vieux palais des rois et de suivre la reine
+Marguerite de Navarre que La Mole avait perdue de vue à l'entrée
+de la grande galerie.
+
+Tandis que Marguerite descendait cet escalier, le duc Henri de
+Guise, qu'elle n'avait pas revu depuis la nuit de ses noces, était
+dans le cabinet du roi. À cet escalier que descendait Marguerite,
+il y avait une issue. À ce cabinet où était M. de Guise, il y
+avait une porte. Or, cette porte et cette issue conduisaient
+toutes deux à un corridor, lequel corridor conduisait lui-même aux
+appartements de la reine mère Catherine de Médicis.
+
+Catherine de Médicis était seule, assise près d'une table, le
+coude appuyé sur un livre d'heures entr'ouvert, et la tête posée
+sur sa main encore remarquablement belle, grâce au cosmétique que
+lui fournissait le Florentin René, qui réunissait la double charge
+de parfumeur et d'empoisonneur de la reine mère.
+
+La veuve de Henri II était vêtue de ce deuil qu'elle n'avait point
+quitté depuis la mort de son mari. C'était à cette époque une
+femme de cinquante-deux à cinquante-trois ans à peu près, qui
+conservait, grâce à son embonpoint plein de fraîcheur, les traits
+de sa première beauté. Son appartement, comme son costume, était
+celui d'une veuve. Tout y était d'un caractère sombre: étoffes,
+murailles, meubles. Seulement, au-dessus d'une espèce de dais
+couvrant un fauteuil royal, où pour le moment dormait couchée la
+petite levrette favorite de la reine mère, laquelle lui avait été
+donnée par son gendre Henri de Navarre et avait reçu le nom
+mythologique de Phébé, on voyait peint au naturel un arc-en-ciel
+entouré de cette devise grecque que le roi François Ier lui avait
+donnée: _Phôs pherei ê de kai aïthzên_, et qui peut se traduire
+par ce vers français:
+
+_Il porte la lumière et la sérénité._
+
+Tout à coup, et au moment où la reine mère paraissait plongée au
+plus profond d'une pensée qui faisait éclore sur ses lèvres
+peintes avec du carmin un sourire lent et plein d'hésitation, un
+homme ouvrit la porte, souleva la tapisserie et montra son visage
+pâle en disant:
+
+-- Tout va mal. Catherine leva la tête et reconnut le duc de
+Guise.
+
+-- Comment, tout va mal! répondit-elle. Que voulez-vous dire,
+Henri?
+
+-- Je veux dire que le roi est plus que jamais coiffé de ses
+huguenots maudits, et que, si nous attendons son congé pour
+exécuter la grande entreprise, nous attendrons encore longtemps et
+peut-être toujours.
+
+-- Qu'est-il donc arrivé? demanda Catherine en conservant ce
+visage calme qui lui était habituel, et auquel elle savait
+cependant si bien, selon l'occasion, donner les expressions les
+plus opposées.
+
+-- Il y a que tout à l'heure, pour la vingtième fois, j'ai entamé
+avec Sa Majesté cette question de savoir si l'on continuerait de
+supporter les bravades que se permettent, depuis la blessure de
+leur amiral, messieurs de la religion.
+
+-- Et que vous a répondu mon fils? demanda Catherine.
+
+-- Il m'a répondu: «Monsieur le duc, vous devez être soupçonné du
+peuple comme auteur de l'assassinat commis sur mon second père
+monsieur l'amiral; défendez-vous comme il vous plaira. Quant à
+moi, je me défendrai bien moi-même si l'on m'insulte...» Et sur ce
+il m'a tourné le dos pour aller donner à souper à ses chiens.
+
+-- Et vous n'avez point tenté de le retenir?
+
+-- Si fait. Mais il m'a répondu avec cette voix que vous lui
+connaissez et en me regardant de ce regard qui n'est qu'à lui:
+«Monsieur le duc, mes chiens ont faim, et ce ne sont pas des
+hommes pour que je les fasse attendre...» Sur quoi je suis venu
+vous prévenir.
+
+-- Et vous avez bien fait, dit la reine mère.
+
+-- Mais que résoudre?
+
+-- Tenter un dernier effort.
+
+-- Et qui l'essaiera?
+
+-- Moi. Le roi est-il seul?
+
+-- Non! Il est avec M. de Tavannes.
+
+-- Attendez-moi ici. Ou plutôt suivez-moi de loin. Catherine se
+leva aussitôt et prit le chemin de la chambre où se tenaient, sur
+des tapis de Turquie et des coussins de velours, les lévriers
+favoris du roi. Sur des perchoirs scellés dans la muraille étaient
+deux ou trois faucons de choix et une petite pie-grièche avec
+laquelle Charles IX s'amusait à voler les petits oiseaux dans le
+jardin du Louvre et dans ceux des Tuileries, qu'on commençait à
+bâtir. Pendant le chemin la reine mère s'était arrangé un visage
+pâle et plein d'angoisse, sur lequel roulait une dernière ou
+plutôt une première larme.
+
+Elle s'approcha sans bruit de Charles IX, qui donnait à ses chiens
+des fragments de gâteaux coupés en portions pareilles.
+
+-- Mon fils! dit Catherine avec un tremblement de voix si bien
+joué qu'il fit tressaillir le roi.
+
+-- Qu'avez-vous, madame? dit le roi en se retournant vivement.
+
+-- J'ai, mon fils, répondit Catherine, que je vous demande la
+permission de me retirer dans un de vos châteaux, peu m'importe
+lequel, pourvu qu'il soit bien éloigné de Paris.
+
+-- Et pourquoi cela, madame? demanda Charles IX en fixant sur sa
+mère son oeil vitreux qui, dans certaines occasions, devenait si
+pénétrant.
+
+-- Parce que chaque jour je reçois de nouveaux outrages de ceux de
+la religion, parce qu'aujourd'hui je vous ai entendu menacer par
+les protestants jusque dans votre Louvre, et que je ne veux plus
+assister à de pareils spectacles.
+
+-- Mais enfin, ma mère, dit Charles IX avec une expression pleine
+de conviction, on leur a voulu tuer leur amiral. Un infâme
+meurtrier leur avait déjà assassiné le brave M. de Mouy, à ces
+pauvres gens. Mort de ma vie, ma mère! il faut pourtant une
+justice dans un royaume.
+
+-- Oh! soyez tranquille, mon fils, dit Catherine, la justice ne
+leur manquera point, car si vous la leur refusez, ils se la feront
+à leur manière: sur M. de Guise aujourd'hui, sur moi demain, sur
+vous plus tard.
+
+-- Oh! madame, dit Charles IX laissant percer dans sa voix un
+premier accent de doute, vous croyez?
+
+-- Eh! mon fils, reprit Catherine, s'abandonnant tout entière à la
+violence de ses pensées, ne savez-vous pas qu'il ne s'agit plus de
+la mort de M. François de Guise ou de celle de M. l'amiral, de la
+religion protestante ou de la religion catholique, mais tout
+simplement de la substitution du fils d'Antoine de Bourbon au fils
+de Henri II?
+
+-- Allons, allons, ma mère, voici que vous retombez encore dans
+vos exagérations habituelles! dit le roi.
+
+-- Quel est donc votre avis, mon fils?
+
+-- D'attendre, ma mère! d'attendre. Toute la sagesse humaine est
+dans ce seul mot. Le plus grand, le plus fort et le plus adroit
+surtout est celui qui sait attendre.
+
+-- Attendez donc; mais moi je n'attendrai pas. Et sur ce,
+Catherine fit une révérence, et, se rapprochant de la porte,
+s'apprêta à reprendre le chemin de son appartement. Charles IX
+l'arrêta.
+
+-- Enfin, que faut-il donc faire, ma mère! dit-il, car je suis
+juste avant toute chose, et je voudrais que chacun fût content de
+moi.
+
+Catherine se rapprocha.
+
+-- Venez, monsieur le comte, dit-elle à Tavannes, qui caressait la
+pie-grièche du roi, et dites au roi ce qu'à votre avis il faut
+faire.
+
+-- Votre Majesté me permet-elle? demanda le comte.
+
+-- Dis, Tavannes! dis.
+
+-- Que fait Votre Majesté à la chasse quand le sanglier revient
+sur elle?
+
+-- Mordieu! monsieur, je l'attends de pied ferme, dit Charles IX,
+et je lui perce la gorge avec mon épieu.
+
+-- Uniquement pour l'empêcher de vous nuire, ajouta Catherine.
+
+-- Et pour m'amuser, dit le roi avec un soupir qui indiquait le
+courage poussé jusqu'à la férocité; mais je ne m'amuserais pas à
+tuer mes sujets, car enfin, les huguenots sont mes sujets aussi
+bien que les catholiques.
+
+-- Alors, Sire, dit Catherine, vos sujets les huguenots feront
+comme le sanglier à qui on ne met pas un épieu dans la gorge: ils
+découdront votre trône.
+
+-- Bah! vous croyez, madame, dit le roi d'un air qui indiquait
+qu'il n'ajoutait pas grande foi aux prédictions de sa mère.
+
+-- Mais n'avez-vous pas vu aujourd'hui M. de Mouy et les siens?
+
+-- Oui, je les ai vus, puisque je les quitte; mais que m'a-t-il
+demandé qui ne soit pas juste? Il m'a demandé la mort du meurtrier
+de son père et de l'assassin de l'amiral! Est-ce que nous n'avons
+pas puni M. de Montgommery de la mort de mon père et de votre
+époux, quoique cette mort fût un simple accident?
+
+-- C'est bien, Sire, dit Catherine piquée, n'en parlons plus.
+Votre Majesté est sous la protection du Dieu qui lui donna la
+force, la sagesse et la confiance; mais moi, pauvre femme, que
+Dieu abandonne sans doute à cause de mes péchés, je crains et je
+cède.
+
+Et sur ce, Catherine salua une seconde fois et sortit, faisant
+signe au duc de Guise, qui sur ces entrefaites était entré, de
+demeurer à sa place pour tenter encore un dernier effort.
+
+Charles IX suivit des yeux sa mère, mais sans la rappeler cette
+fois; puis il se mit à caresser ses chiens en sifflant un air de
+chasse.
+
+Tout à coup il s'interrompit.
+
+-- Ma mère est bien un esprit royal, dit-il; en vérité elle ne
+doute de rien. Allez donc, d'un propos délibéré, tuer quelques
+douzaines de huguenots, parce qu'ils sont venus demander justice!
+N'est-ce pas leur droit après tout?
+
+-- Quelques douzaines, murmura le duc de Guise.
+
+-- Ah! vous êtes là, monsieur! dit le roi faisant semblant de
+l'apercevoir pour la première fois; oui, quelques douzaines; le
+beau déchet! Ah! si quelqu'un venait me dire: Sire, vous serez
+débarrassé de tous vos ennemis à la fois, et demain il n'en
+restera pas un pour vous reprocher la mort des autres, ah! alors,
+je ne dis pas!
+
+-- Et bien, Sire.
+
+-- Tavannes, interrompit le roi, vous fatiguez Margot, remettez-la
+au perchoir. Ce n'est pas une raison, parce qu'elle porte le nom
+de ma soeur la reine de Navarre, pour que tout le monde la
+caresse.
+
+Tavannes remit la pie sur son bâton, et s'amusa à rouler et à
+dérouler les oreilles d'un lévrier.
+
+-- Mais, Sire, reprit le duc de Guise, si l'on disait à Votre
+Majesté: Sire, Votre Majesté sera délivrée demain de tous ses
+ennemis.
+
+-- Et par l'intercession de quel saint ferait-on ce miracle?
+
+-- Sire, nous sommes aujourd'hui le 24 août, ce serait donc par
+l'intercession de saint Barthélemy.
+
+-- Un beau saint, dit le roi, qui s'est laissé écorcher tout vif!
+
+-- Tant mieux! plus il a souffert, plus il doit avoir gardé
+rancune à ses bourreaux.
+
+-- Et c'est vous, mon cousin, dit le roi, c'est vous qui avec
+votre jolie petite épée à poignée d'or, tuerez d'ici à demain dix
+mille huguenots! Ah! ah! ah! mort de ma vie! que vous êtes
+plaisant, monsieur de Guise!
+
+Et le roi éclata de rire, mais d'un rire si faux, que l'écho de la
+chambre le répéta d'un ton lugubre.
+
+-- Sire, un mot, un seul, poursuivit le duc tout en frissonnant
+malgré lui au bruit de ce rire qui n'avait rien d'humain. Un
+signe, et tout est prêt. J'ai les Suisses, j'ai onze cents
+gentilshommes, j'ai les chevau-légers, j'ai les bourgeois: de son
+côté, Votre Majesté a ses gardes, ses amis, sa noblesse
+catholique... Nous sommes vingt contre un.
+
+-- Eh bien, puisque vous êtes si fort, mon cousin, pourquoi diable
+venez-vous me rebattre les oreilles de cela?... Faites sans moi,
+faites! ...
+
+Et le roi se retourna vers ses chiens. Alors la portière se
+souleva et Catherine reparut.
+
+-- Tout va bien, dit-elle au duc, insistez, il cédera.
+
+Et la portière retomba sur Catherine sans que Charles IX la vît ou
+du moins fit semblant de la voir.
+
+-- Mais encore, dit le duc de Guise, faut-il que je sache si en
+agissant comme je le désire, je serai agréable à Votre Majesté.
+
+-- En vérité, mon cousin Henri, vous me plantez le couteau sur la
+gorge; mais je résisterai, mordieu! ne suis-je donc pas le roi?
+
+-- Non, pas encore, Sire; mais, si vous voulez, vous le serez
+demain.
+
+-- Ah çà! continua Charles IX, on tuerait donc aussi le roi de
+Navarre, le prince de Condé... dans mon Louvre! ... Ah! Puis il
+ajouta d'une voix à peine intelligible:
+
+-- Dehors, je ne dis pas.
+
+-- Sire, s'écria le duc, ils sortent ce soir pour faire débauche
+avec le duc d'Alençon, votre frère.
+
+-- Tavannes, dit le roi avec une impatience admirablement bien
+jouée, ne voyez-vous pas que vous taquinez mon chien! Viens,
+Actéon, viens.
+
+Et Charles IX sortit sans en vouloir écouter davantage, et rentra
+chez lui en laissant Tavannes et le duc de Guise presque aussi
+incertains qu'auparavant.
+
+Cependant une scène d'un autre genre se passait chez Catherine,
+qui, après avoir donné au duc de Guise le conseil de tenir bon,
+était rentrée dans son appartement, où elle avait trouvé réunies
+les personnes qui, d'ordinaire, assistaient à son coucher.
+
+À son retour Catherine avait la figure aussi riante qu'elle était
+décomposée à son départ. Peu à peu elle congédia de son air le
+plus agréable ses femmes et ses courtisans; il ne resta bientôt
+près d'elle que madame Marguerite, qui, assise sur un coffre près
+de la fenêtre ouverte, regardait le ciel, absorbée dans ses
+pensées.
+
+Deux ou trois fois, en se retrouvant seule avec sa fille, la reine
+mère ouvrit la bouche pour parler, mais chaque fois une sombre
+pensée refoula au fond de sa poitrine les mots prêts à s'échapper
+de ses lèvres.
+
+Sur ces entrefaites, la portière se souleva et Henri de Navarre
+parut.
+
+La petite levrette, qui dormait sur le trône, bondit et courut à
+lui.
+
+-- Vous ici, mon fils! dit Catherine en tressaillant, est-ce que
+vous soupez au Louvre?
+
+-- Non, madame, répondit Henri, nous battons la ville ce soir avec
+MM. d'Alençon et de Condé. Je croyais presque les trouver occupés
+à vous faire la cour.
+
+Catherine sourit.
+
+-- Allez, messieurs, dit-elle, allez... Les hommes sont bien
+heureux de pouvoir courir ainsi... N'est-ce pas, ma fille?
+
+-- C'est vrai, répondit Marguerite, c'est une si belle et si douce
+chose que la liberté.
+
+-- Cela veut-il dire que j'enchaîne la vôtre, madame? dit Henri en
+s'inclinant devant sa femme.
+
+-- Non, monsieur; aussi ce n'est pas moi que je plains, mais la
+condition des femmes en général.
+
+-- Vous allez peut-être voir M. l'amiral, mon fils? dit Catherine.
+
+-- Oui, peut-être.
+
+-- Allez-y; ce sera d'un bon exemple, et demain vous me donnerez
+de ses nouvelles.
+
+-- J'irai donc, madame, puisque vous approuvez cette démarche.
+
+-- Moi, dit Catherine, je n'approuve rien... Mais qui va là?...
+Renvoyez, renvoyez.
+
+Henri fit un pas vers la porte pour exécuter l'ordre de Catherine;
+mais au même instant la tapisserie se souleva, et madame de Sauve
+montra sa tête blonde.
+
+-- Madame, dit-elle, c'est René le parfumeur, que Votre Majesté a
+fait demander. Catherine lança un regard aussi prompt que l'éclair
+sur Henri de Navarre.
+
+Le jeune prince rougit légèrement, puis presque aussitôt pâlit
+d'une manière effrayante. En effet, on venait de prononcer le nom
+de l'assassin de sa mère. Il sentit que son visage trahissait son
+émotion, et alla s'appuyer sur la barre de la fenêtre.
+
+La petite levrette poussa un gémissement. Au même instant deux
+personnes entraient, l'une annoncée et l'autre qui n'avait pas
+besoin de l'être. La première était René, le parfumeur, qui
+s'approcha de Catherine avec toutes les obséquieuses civilités des
+serviteurs florentins; il tenait une boîte, qu'il ouvrit, et dont
+on vit tous les compartiments remplis de poudres et de flacons.
+
+La seconde était madame de Lorraine, soeur aînée de Marguerite.
+Elle entra par une petite porte dérobée qui donnait dans le
+cabinet du roi et, toute pâle et toute tremblante, espérant n'être
+point aperçue de Catherine qui examinait avec madame de Sauve le
+contenu de la boîte apportée par René, elle alla s'asseoir à côté
+de Marguerite, près de laquelle le roi de Navarre se tenait
+debout, la main sur le front, comme un homme qui cherche à se
+remettre d'un éblouissement.
+
+En ce moment Catherine se retourna.
+
+-- Ma fille, dit-elle à Marguerite, vous pouvez-vous retirer chez
+vous. Mon fils, dit-elle, vous pouvez aller vous amuser par la
+ville.
+
+Marguerite se leva, et Henri se retourna à moitié. Madame de
+Lorraine saisit la main de Marguerite.
+
+-- Ma soeur, lui dit-elle tout bas et avec volubilité, au nom de
+M. de Guise, qui vous sauve comme vous l'avez sauvé, ne sortez pas
+d'ici, n'allez pas chez vous!
+
+-- Hein! que dites-vous, Claude? demanda Catherine en se
+retournant.
+
+-- Rien, ma mère.
+
+-- Vous avez parlé tout bas à Marguerite.
+
+-- Pour lui souhaiter le bonsoir seulement, madame, et pour lui
+dire mille choses de la part de la duchesse de Nevers.
+
+-- Et où est-elle, cette belle duchesse?
+
+-- Près de son beau-frère M. de Guise.
+
+Catherine regarda les deux femmes de son oeil soupçonneux, et
+fronçant le sourcil:
+
+-- Venez çà, Claude! dit la reine mère. Claude obéit. Catherine
+lui saisit la main.
+
+-- Que lui avez-vous dit? indiscrète que vous êtes! murmura-t-elle
+en serrant le poignet de sa fille à la faire crier.
+
+-- Madame, dit à sa femme Henri, qui, sans entendre, n'avait rien
+perdu de la pantomime de la reine, de Claude et de Marguerite;
+madame, me ferez-vous l'honneur de me donner votre main à baiser?
+
+Marguerite lui tendit une main tremblante.
+
+-- Que vous a-t-elle dit? murmura Henri en se baissant pour
+rapprocher ses lèvres de cette main.
+
+-- De ne pas sortir. Au nom du Ciel, ne sortez pas non plus!
+
+Ce ne fut qu'un éclair; mais à la lueur de cet éclair, si rapide
+qu'elle fût, Henri devina tout un complot.
+
+-- Ce n'est pas le tout, dit Marguerite; voici une lettre qu'un
+gentilhomme provençal a apportée.
+
+-- M. de La Mole?
+
+-- Oui.
+
+-- Merci, dit-il en prenant la lettre et en la serrant dans son
+pourpoint.
+
+Et passant devant sa femme éperdue, il alla appuyer sa main sur
+l'épaule du Florentin.
+
+-- Eh bien, maître René, dit-il, comment vont les affaires
+commerciales?
+
+-- Mais assez bien, Monseigneur, assez bien, répondit
+l'empoisonneur avec son perfide sourire.
+
+-- Je le crois bien, dit Henri, quand on est comme vous le
+fournisseur de toutes les têtes couronnées de France et de
+l'étranger.
+
+-- Excepté de celle du roi de Navarre, répondit effrontément le
+Florentin.
+
+-- Ventre-saint-gris! maître René, dit Henri, vous avez raison; et
+cependant ma pauvre mère, qui achetait aussi chez vous, vous a
+recommandé à moi en mourant, maître René. Venez me voir demain ou
+après-demain en mon appartement et apportez-moi vos meilleures
+parfumeries.
+
+-- Ce ne sera point mal vu, dit en souriant Catherine, car on
+dit...
+
+-- Que j'ai le gousset fin, reprit Henri en riant; qui vous a dit
+cela, ma mère? est-ce Margot?
+
+-- Non, mon fils, dit Catherine, c'est madame de Sauve. En ce
+moment madame la duchesse de Lorraine, qui, malgré les efforts
+qu'elle faisait, ne pouvait se contenir, éclata en sanglots. Henri
+ne se retourna même pas.
+
+-- Ma soeur, s'écria Marguerite en s'élançant vers Claude,
+qu'avez-vous?
+
+-- Rien, dit Catherine en passant entre les deux jeunes femmes,
+rien: elle a cette fièvre nerveuse que Mazille lui recommande de
+traiter avec des aromates.
+
+Et elle serra de nouveau et avec plus de vigueur encore que la
+première fois le bras de sa fille aînée; puis, se retournant vers
+la cadette:
+
+-- Çà, Margot, dit-elle, n'avez-vous pas entendu que, déjà, je
+vous ai invitée à vous retirer chez vous? Si cela ne suffit pas,
+je vous l'ordonne.
+
+-- Pardonnez-moi, madame, dit Marguerite tremblante et pâle, je
+souhaite une bonne nuit à Votre Majesté.
+
+-- Et j'espère que votre souhait sera exaucé. Bonsoir, bonsoir.
+
+Marguerite se retira toute chancelante en cherchant vainement à
+rencontrer un regard de son mari, qui ne se retourna pas même de
+son côté.
+
+Il se fit un instant de silence pendant lequel Catherine demeura
+les yeux fixés sur la duchesse de Lorraine, qui de son côté, sans
+parler, regardait sa mère les mains jointes.
+
+Henri tournait le dos, mais voyait la scène dans une glace, tout
+en ayant l'air de friser sa moustache avec une pommade que venait
+de lui donner René.
+
+-- Et vous, Henri, dit Catherine, sortez-vous toujours?
+
+-- Ah! oui! c'est vrai! s'écria le roi de Navarre. Ah! par ma foi!
+j'oubliais que le duc d'Alençon et le prince de Condé m'attendent:
+ce sont ces admirables parfums qui m'enivrent et, je crois, me
+font perdre la mémoire. Au revoir, madame.
+
+-- Au revoir! Demain, vous m'apprendrez des nouvelles de l'amiral,
+n'est ce pas?
+
+-- Je n'aurai garde d'y manquer. Eh bien, Phébé! qu'y a-t-il?
+
+-- Phébé! dit la reine mère avec impatience.
+
+-- Rappelez-la, madame, dit le Béarnais, car elle ne veut pas me
+laisser sortir.
+
+La reine mère se leva, prit la petite chienne par son collier et
+la retint, tandis que Henri s'éloignait le visage aussi calme et
+aussi riant que s'il n'eût pas senti au fond de son coeur qu'il
+courait danger de mort.
+
+Derrière lui, la petite chienne lâchée par Catherine de Médicis
+s'élança pour le rejoindre; mais la porte était refermée, et elle
+ne put que glisser son museau allongé sous la tapisserie en
+poussant un hurlement lugubre et prolongé.
+
+-- Maintenant, Charlotte, dit Catherine à madame de Sauve, va
+chercher M. de Guise et Tavannes, qui sont dans mon oratoire, et
+reviens avec eux pour tenir compagnie à la duchesse de Lorraine
+qui a ses vapeurs.
+
+
+
+VII
+La nuit du 24 août 1572
+
+
+Lorsque La Mole et Coconnas eurent achevé leur maigre souper, car
+les volailles de l'hôtellerie de la Belle-Étoile ne flambaient que
+sur l'enseigne, Coconnas fit pivoter sa chaise sur un de ses
+quatre pieds, étendit les jambes, appuya son coude sur la table,
+et dégustant un dernier verre de vin:
+
+-- Est-ce que vous allez vous coucher incontinent, monsieur de la
+Mole? demanda-t-il.
+
+-- Ma foi! j'en aurais grande envie, monsieur, car il est possible
+qu'on vienne me réveiller dans la nuit.
+
+-- Et moi aussi, dit Coconnas; mais il me semble, en ce cas, qu'au
+lieu de nous coucher et de faire attendre ceux qui doivent nous
+envoyer chercher, nous ferions mieux de demander des cartes et de
+jouer. Cela fait qu'on nous trouverait tout préparés.
+
+-- J'accepterais volontiers la proposition, monsieur; mais pour
+jouer je possède bien peu d'argent; à peine si j'ai cent écus d'or
+dans ma valise; et encore, c'est tout mon trésor. Maintenant,
+c'est à moi de faire fortune avec cela.
+
+-- Cent écus d'or! s'écria Coconnas, et vous vous plaignez! Mordi!
+mais moi, monsieur, je n'en ai que six.
+
+-- Allons donc, reprit La Mole, je vous ai vu tirer de votre poche
+une bourse qui m'a paru non seulement fort ronde, mais on pourrait
+même dire quelque peu boursouflée.
+
+-- Ah! ceci, dit Coconnas, c'est pour éteindre une ancienne dette
+que je suis obligé de payer à un vieil ami de mon père que je
+soupçonne d'être comme vous tant soit peu huguenot. Oui, il y a là
+cent nobles à la rose, continua Coconnas en frappant sur sa poche;
+mais ces cent nobles à la rose appartiennent à maître Mercandon;
+quant à mon patrimoine personnel, il se borne, comme je vous l'ai
+dit, à six écus.
+
+-- Comment jouer, alors?
+
+-- Et c'est précisément à cause de cela que je voulais jouer.
+D'ailleurs, il m'était venu une idée.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Nous venons tous deux à Paris dans un même but?
+
+-- Oui.
+
+-- Nous avons chacun un protecteur puissant?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous comptez sur le vôtre comme je compte sur le mien?
+
+-- Oui.
+
+-- Eh bien, il m'était venu dans la pensée de jouer d'abord notre
+argent, puis la première faveur qui nous arrivera, soit de la
+cour, soit de notre maîtresse...
+
+-- En effet, c'est fort ingénieux! dit La Mole en souriant; mais
+j'avoue que je ne suis pas assez joueur pour risquer ma vie tout
+entière sur un coup de cartes ou de dés, car de la première faveur
+qui nous arrivera à vous et à moi découlera probablement notre vie
+tout entière.
+
+-- Eh bien, laissons donc là la première faveur de la cour, et
+jouons la première faveur de notre maîtresse.
+
+-- Je n'y vois qu'un inconvénient, dit La Mole.
+
+-- Lequel?
+
+-- C'est que je n'ai point de maîtresse, moi.
+
+-- Ni moi non plus; mais je compte bien ne pas tarder à en avoir
+une! Dieu merci! on n'est point taillé de façon à manquer de
+femmes.
+
+-- Aussi, comme vous dites, n'en manquerez-vous point, monsieur de
+Coconnas; mais, comme je n'ai point la même confiance dans mon
+étoile amoureuse, je crois que ce serait vous voler que de mettre
+mon enjeu contre le vôtre. Jouons donc jusqu'à concurrence de vos
+six écus, et, si vous les perdiez par malheur et que vous
+voulussiez continuer le jeu, eh bien, vous êtes gentilhomme, et
+votre parole vaut de l'or.
+
+-- À la bonne heure! s'écria Coconnas, et voilà qui est parler;
+vous avez raison, monsieur, la parole d'un gentilhomme vaut de
+l'or, surtout quand ce gentilhomme a du crédit à la cour. Aussi,
+croyez que je ne me hasarderais pas trop en jouant contre vous la
+première faveur que je devrais recevoir.
+
+-- Oui, sans doute, vous pouvez la perdre; mais moi, je ne
+pourrais pas la gagner; car, étant au roi de Navarre, je ne puis
+rien tenir de M. le duc de Guise.
+
+-- Ah! parpaillot! murmura l'hôte tout en fourbissant son vieux
+casque, je t'avais donc bien flairé. Et il s'interrompit pour
+faire le signe de la croix.
+
+-- Ah çà, décidément, reprit Coconnas en battant les cartes que
+venait de lui apporter le garçon, vous en êtes donc?...
+
+-- De quoi?
+
+-- De la religion.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui, vous.
+
+-- Eh bien! mettez que j'en sois! dit La Mole en souriant. Avez-
+vous quelque chose contre nous?
+
+-- Oh! Dieu merci, non; cela m'est bien égal. Je hais profondément
+la huguenoterie, mais je ne déteste pas les huguenots, et puis
+c'est la mode.
+
+-- Oui, répliqua La Mole en riant, témoin l'arquebusade de
+M. l'amiral! Jouerons-nous aussi des arquebusades?
+
+-- Comme vous voudrez, dit Coconnas; pourvu que je joue, peu
+m'importe quoi.
+
+-- Jouons donc, dit La Mole en ramassant ses cartes et en les
+rangeant dans sa main.
+
+-- Oui, jouez et jouez de confiance; car, dussé-je perdre cent
+écus d'or comme les vôtres, j'aurai demain matin de quoi les
+payer.
+
+-- La fortune vous viendra donc en dormant?
+
+-- Non, c'est moi qui irai la trouver.
+
+-- Où cela, dites-moi? j'irai avec vous!
+
+-- Au Louvre.
+
+-- Vous y retournez cette nuit?
+
+-- Oui, cette nuit j'ai une audience particulière du grand duc de
+Guise.
+
+Depuis que Coconnas avait parlé d'aller chercher fortune au
+Louvre, La Hurière s'était interrompu de fourbir sa salade et
+s'était venu placer derrière la chaise de La Mole, de manière que
+Coconnas seul le pût voir, et de là il lui faisait des signes que
+le Piémontais, tout à son jeu et à sa conversation, ne remarquait
+pas.
+
+-- Eh bien, voilà qui est miraculeux! dit La Mole, et vous aviez
+raison de dire que nous étions nés sous une même étoile. Moi aussi
+j'ai rendez-vous au Louvre cette nuit; mais ce n'est pas avec le
+duc de Guise, moi, c'est avec le roi de Navarre.
+
+-- Avez-vous un mot d'ordre, vous?
+
+-- Oui.
+
+-- Un signe de ralliement?
+
+-- Non.
+
+-- Eh bien, j'en ai un, moi. Mon mot d'ordre est... À ces paroles
+du Piémontais, La Hurière fit un geste si expressif, juste au
+moment où l'indiscret gentilhomme relevait la tête, que Coconnas
+s'arrêta pétrifié bien plus de ce geste encore que du coup par
+lequel il venait de perdre trois écus. En voyant l'étonnement qui
+se peignait sur le visage de son _partner_, La Mole se retourna;
+mais il ne vit pas autre chose que son hôte derrière lui, les bras
+croisés et coiffé de la salade qu'il lui avait vu fourbir
+l'instant auparavant.
+
+-- Qu'avez-vous donc? dit La Mole à Coconnas. Coconnas regardait
+l'hôte et son compagnon sans répondre, car il ne comprenait rien
+aux gestes redoublés de maître La Hurière. La Hurière vit qu'il
+devait venir à son secours:
+
+-- C'est que, dit-il rapidement, j'aime beaucoup le jeu, moi, et
+comme je m'étais approché pour voir le coup sur lequel vous venez
+de gagner, monsieur m'aura vu coiffé en guerre, et cela l'aura
+surpris de la part d'un pauvre bourgeois.
+
+-- Bonne figure, en effet! s'écria La Mole en éclatant de rire.
+
+-- Eh, monsieur! répliqua La Hurière avec une bonhomie
+admirablement jouée et un mouvement d'épaule plein du sentiment de
+son infériorité, nous ne sommes pas des vaillants, nous autres, et
+nous n'avons pas la tournure raffinée. C'est bon pour les braves
+gentilshommes comme vous de faire reluire les casques dorés et les
+fines rapières, et pourvu que nous montions exactement notre
+garde...
+
+-- Ah! ah! dit La Mole en battant les cartes à son tour, vous
+montez votre garde?
+
+-- Eh! mon Dieu, oui, monsieur le comte; je suis sergent d'une
+compagnie de milice bourgeoise.
+
+Et cela dit, tandis que La Mole était occupé à donner les cartes,
+La Hurière se retira en posant un doigt sur ses lèvres pour
+recommander la discrétion à Coconnas, plus interdit que jamais.
+
+Cette précaution fut cause sans doute qu'il perdit le second coup
+presque aussi rapidement qu'il venait de perdre le premier.
+
+-- Eh bien, dit La Mole, voilà qui fait juste vos six écus!
+Voulez-vous votre revanche sur votre fortune future?
+
+-- Volontiers, dit Coconnas, volontiers.
+
+-- Mais avant de vous engager plus avant, ne me disiez-vous pas
+que vous aviez rendez-vous avec M. de Guise?
+
+Coconnas tourna ses regards vers la cuisine et vit les gros yeux
+de La Hurière qui répétaient le même avertissement.
+
+-- Oui, dit-il; mais il n'est pas encore l'heure. D'ailleurs,
+parlons un peu de vous, monsieur de la Mole.
+
+-- Nous ferions mieux, je crois, de parler du jeu, mon cher
+monsieur de Coconnas, car, ou je me trompe fort, ou me voilà
+encore en train de vous gagner six écus.
+
+-- Mordi! c'est la vérité... On me l'avait toujours dit, que les
+huguenots avaient du bonheur au jeu. J'ai envie de me faire
+huguenot, le diable m'emporte!
+
+Les yeux de La Hurière étincelèrent comme deux charbons; mais
+Coconnas, tout à son jeu, ne les aperçut pas.
+
+-- Faites, comte, faites, dit La Mole, et quoique la façon dont la
+vocation vous est venue soit singulière, vous serez le bien reçu
+parmi nous.
+
+Coconnas se gratta l'oreille.
+
+-- Si j'étais sûr que votre bonheur vient de là, dit-il, je vous
+réponds bien... car, enfin, je ne tiens pas énormément à la messe,
+moi, et dès que le roi n'y tient pas non plus...
+
+-- Et puis... c'est une si belle religion, dit La Mole, si simple,
+si pure!
+
+-- Et puis... elle est à la mode, dit Coconnas, et puis... elle
+porte bonheur au jeu, car, le diable m'emporte! il n'y a d'as que
+pour vous; et cependant je vous examine depuis que nous avons les
+cartes aux mains: vous jouez franc jeu, vous ne trichez pas... il
+faut que ce soit la religion...
+
+-- Vous me devez six écus de plus, dit tranquillement La Mole.
+
+-- Ah! comme vous me tentez! dit Coconnas, et si cette nuit je ne
+suis pas content de M. de Guise...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, demain je vous demande de me présenter au roi de
+Navarre; et, soyez tranquille, si une fois je me fais huguenot, je
+serai plus huguenot que Luther, que Calvin, que Mélanchthon et que
+tous les réformistes de la terre.
+
+-- Chut! dit La Mole, vous allez vous brouiller avec notre hôte.
+
+-- Oh! c'est vrai! dit Coconnas en tournant les yeux vers la
+cuisine. Mais non, il ne nous écoute pas; il est trop occupé en ce
+moment.
+
+-- Que fait-il donc? dit La Mole, qui, de sa place, ne pouvait
+l'apercevoir.
+
+-- Il cause avec... Le diable m'emporte! c'est lui!
+
+-- Qui, lui?
+
+-- Cette espèce d'oiseau de nuit avec lequel il causait déjà quand
+nous sommes arrivés, l'homme au pourpoint jaune et au manteau
+amadou. Mordi! quel feu il y met! Eh! dites donc, maître La
+Hurière! est-ce que vous faites de la politique, par hasard?
+
+Mais cette fois la réponse de maître La Hurière fut un geste si
+énergique et si impérieux, que, malgré son amour pour le carton
+peint, Coconnas se leva et alla à lui.
+
+-- Qu'avez-vous donc? demanda La Mole.
+
+-- Vous demandez du vin, mon gentilhomme? dit La Hurière
+saisissant vivement la main de Coconnas, on va vous en donner.
+Grégoire! du vin à ces messieurs!
+
+Puis à l'oreille:
+
+-- Silence, lui glissa-t-il, silence, sur votre vie! et congédiez
+votre compagnon.
+
+La Hurière était si pâle, l'homme jaune si lugubre, que Coconnas
+ressentit comme un frisson, et se retournant vers La Mole:
+
+-- Mon cher monsieur de la Mole, lui dit-il, je vous prie de
+m'excuser. Voilà cinquante écus que je perds en un tour de main.
+Je suis en malheur ce soir, et je craindrais de m'embarrasser.
+
+-- Fort bien, monsieur, fort bien, dit La Mole, à votre aise.
+D'ailleurs, je ne suis point fâché de me jeter un instant sur mon
+lit. Maître La Hurière! ...
+
+-- Monsieur le comte?
+
+-- Si l'on venait me chercher de la part du roi de Navarre, vous
+me réveilleriez. Je serai tout habillé, et par conséquent vite
+prêt.
+
+-- C'est comme moi, dit Coconnas; pour ne pas faire attendre Son
+Altesse un seul instant, je vais me préparer le signe. Maître La
+Hurière, donnez-moi des ciseaux et du papier blanc.
+
+-- Grégoire! cria La Hurière, du papier blanc pour écrire une
+lettre, des ciseaux pour en tailler l'enveloppe!
+
+-- Ah çà, décidément, se dit à lui-même le Piémontais, il se passe
+ici quelque chose d'extraordinaire.
+
+-- Bonsoir, monsieur de Coconnas! dit La Mole. Et vous, mon hôte,
+faites-moi l'amitié de me montrer le chemin de ma chambre. Bonne
+chance, notre ami!
+
+Et La Mole disparut dans l'escalier tournant, suivi de La Hurière.
+Alors l'homme mystérieux saisit à son tour le bras de Coconnas,
+et, l'attirant à lui, il lui dit avec volubilité:
+
+-- Monsieur, vous avez failli révéler cent fois un secret duquel
+dépend le sort du royaume. Dieu a voulu que votre bouche fût
+fermée à temps. Un mot de plus, et j'allais vous abattre d'un coup
+d'arquebuse. Maintenant nous sommes seuls, heureusement, écoutez.
+
+-- Mais qui êtes-vous, pour me parler avec ce ton de commandement?
+demanda Coconnas.
+
+-- Avez-vous, par hasard, entendu parler du sire de Maurevel?
+
+-- Le meurtrier de l'amiral?
+
+-- Et du capitaine de Mouy.
+
+-- Oui, sans doute.
+
+-- Eh bien, le sire de Maurevel, c'est moi.
+
+-- Oh! oh! fit Coconnas.
+
+-- Écoutez-moi donc.
+
+-- Mordi! Je crois bien que je vous écoute.
+
+-- Chut! fit le sire de Maurevel en portant son doigt à sa bouche.
+Coconnas demeura l'oreille tendue.
+
+On entendit en ce moment l'hôte refermer la porte d'une chambre,
+puis la porte du corridor, y mettre les verrous, et revenir
+précipitamment du côté des deux interlocuteurs.
+
+Il offrit alors un siège à Coconnas, un siège à Maurevel, et en
+prenant un troisième pour lui:
+
+-- Tout est bien clos, dit-il, monsieur de Maurevel, vous pouvez
+parler.
+
+Onze heures sonnaient en Saint-Germain-l'Auxerrois. Maurevel
+compta l'un après l'autre chaque battement de marteau qui
+retentissait vibrant et lugubre dans la nuit, et quand le dernier
+se fut éteint dans l'espace:
+
+-- Monsieur, dit-il en se retournant vers Coconnas tout hérissé à
+l'aspect des précautions que prenaient les deux hommes, monsieur,
+êtes-vous bon catholique?
+
+-- Mais je le crois, répondit Coconnas.
+
+-- Monsieur, continua Maurevel, êtes-vous dévoué au roi?
+
+-- De coeur et d'âme. Je crois même que vous m'offensez, monsieur,
+en m'adressant une pareille question.
+
+-- Nous n'aurons pas de querelle là-dessus; seulement, vous allez
+nous suivre.
+
+-- Où cela?
+
+-- Peu vous importe. Laissez-vous conduire. Il y va de votre
+fortune et peut-être de votre vie.
+
+-- Je vous préviens, monsieur, qu'à minuit j'ai affaire au Louvre.
+
+-- C'est justement là que nous allons.
+
+-- M. de Guise m'y attend.
+
+-- Nous aussi.
+
+-- Mais j'ai un mot de passe particulier, continua Coconnas un peu
+mortifié de partager l'honneur de son audience avec le sire de
+Maurevel et maître La Hurière.
+
+-- Nous aussi.
+
+-- Mais j'ai un signe de reconnaissance. Maurevel sourit, tira de
+dessous son pourpoint une poignée de croix en étoffe blanche, en
+donna une à La Hurière, une à Coconnas, et en prit une pour lui.
+La Hurière attacha la sienne à son casque, Maurevel en fit autant
+de la sienne à son chapeau.
+
+-- Oh çà! dit Coconnas stupéfait, le rendez-vous, le mot d'ordre,
+le signe de ralliement, c'est donc pour tout le monde?
+
+-- Oui, monsieur; c'est-à-dire pour tous les bons catholiques.
+
+-- Il y a fête au Louvre alors, banquet royal, n'est-ce pas?
+s'écria Coconnas, et l'on en veut exclure ces chiens de
+huguenots?... Bon! bien! à merveille! Il y a assez longtemps
+qu'ils y paradent.
+
+-- Oui, il y a fête au Louvre, dit Maurevel, il y a banquet royal,
+et les huguenots y seront conviés... Il y a plus, ils seront les
+héros de la fête, ils paieront le banquet, et, si vous voulez bien
+être des nôtres, nous allons commencer par aller inviter leur
+principal champion, leur Gédéon, comme ils disent.
+
+-- M. l'amiral? s'écria Coconnas.
+
+-- Oui, le vieux Gaspard, que j'ai manqué comme un imbécile,
+quoique j'aie tiré sur lui avec l'arquebuse même du roi.
+
+-- Et voilà pourquoi, mon gentilhomme, je fourbissais ma salade,
+j'affilais mon épée et je repassais mes couteaux, dit d'une voix
+stridente maître La Hurière travesti en guerre.
+
+À ces mots, Coconnas frissonna et devint fort pâle, car il
+commençait à comprendre.
+
+-- Quoi, vraiment! s'écria-t-il, cette fête, ce banquet...
+c'est... on va...
+
+-- Vous avez été bien long à deviner, monsieur, dit Maurevel, et
+l'on voit bien que vous n'êtes pas fatigué comme nous des
+insolences de ces hérétiques.
+
+-- Et vous prenez sur vous, dit-il, d'aller chez l'amiral, et
+de...? Maurevel sourit, et attirant Coconnas contre la fenêtre:
+
+-- Regardez, dit-il; voyez-vous, sur la petite place, au bout de
+la rue, derrière l'église, cette troupe qui se range
+silencieusement dans l'ombre?
+
+-- Oui.
+
+-- Les hommes qui composent cette troupe ont, comme maître La
+Hurière, vous et moi, une croix au chapeau.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, ces hommes, c'est une compagnie de Suisses des petits
+cantons, commandés par Toquenot; vous savez que messieurs des
+petits cantons sont les compères du roi.
+
+-- Oh! oh! fit Coconnas.
+
+-- Maintenant, voyez cette troupe de cavaliers qui passe sur le
+quai; reconnaissez-vous son chef?
+
+-- Comment voulez-vous que je le reconnaisse? dit Coconnas tout
+frémissant, je suis à Paris de ce soir seulement.
+
+-- Eh bien, c'est celui avec qui vous avez rendez-vous à minuit au
+Louvre. Voyez, il va vous y attendre.
+
+-- Le duc de Guise?
+
+-- Lui-même. Ceux qui l'escortent sont Marcel, ex-prévôt des
+marchands, et J. Choron, prévôt actuel. Les deux derniers vont
+mettre sur pied leurs compagnies de bourgeois; et tenez, voici le
+capitaine du quartier qui entre dans la rue: regardez bien ce
+qu'il va faire.
+
+-- Il heurte à chaque porte. Mais qu'y a-t-il donc sur les portes
+auxquelles il heurte?
+
+-- Une croix blanche, jeune homme; une croix pareille à celle que
+nous avons à nos chapeaux. Autrefois on laissait à Dieu le soin de
+distinguer les siens; aujourd'hui nous sommes plus civilisés, et
+nous lui épargnons cette besogne.
+
+-- Mais chaque maison à laquelle il frappe s'ouvre, et de chaque
+maison sortent des bourgeois armés.
+
+-- Il frappera à la nôtre comme aux autres, et nous sortirons à
+notre tour.
+
+-- Mais, dit Coconnas, tout ce monde sur pied pour aller tuer un
+vieil huguenot! Mordi! c'est honteux! c'est une affaire
+d'égorgeurs et non de soldats!
+
+-- Jeune homme, dit Maurevel, si les vieux vous répugnent, vous
+pourrez en choisir de jeunes. Il y en aura pour tous les goûts. Si
+vous méprisez les poignards, vous pourrez vous servir de l'épée;
+car les huguenots ne sont pas gens à se laisser égorger sans se
+défendre, et, vous le savez, les huguenots, jeunes ou vieux, ont
+la vie dure.
+
+-- Mais on les tuera donc tous, alors? s'écria Coconnas.
+
+-- Tous.
+
+-- Par ordre du roi?
+
+-- Par ordre du roi et de M. de Guise.
+
+-- Et quand cela?
+
+-- Quand vous entendrez la cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+-- Ah! c'est donc pour cela que cet aimable Allemand, qui est à
+M. de Guise... comment l'appelez-vous donc?
+
+-- M. de Besme?
+
+-- Justement. C'est donc pour cela que M. de Besme me disait
+d'accourir au premier coup de tocsin?
+
+-- Vous avez donc vu M. de Besme?
+
+-- Je l'ai vu et je lui ai parlé.
+
+-- Où cela?
+
+-- Au Louvre. C'est lui qui m'a fait entrer, qui m'a donné le mot
+d'ordre, qui m'a...
+
+-- Regardez.
+
+-- Mordi! c'est lui-même.
+
+-- Voulez-vous lui parler?
+
+-- Sur mon âme! je n'en serais pas fâché.
+
+Maurevel ouvrit doucement la fenêtre. Besme, en effet, passait
+avec une vingtaine d'hommes.
+
+-- _Guise et Lorraine! _dit Maurevel.
+
+Besme se retourna, et, comprenant que c'était à lui qu'on avait
+affaire, il s'approcha.
+
+-- Ah! ah! c'être fous, monsir de Maurefel.
+
+-- Oui, c'est moi; que cherchez-vous?
+
+-- J'y cherche l'auperge de la Belle-Étoile, pour brévenir un
+certain monsir Gogonnas.
+
+-- Me voici, monsieur de Besme! dit le jeune homme.
+
+-- Ah! pon, ah! pien... Vous êtes brêt?
+
+-- Oui. Que faut-il faire?
+
+-- Ce que vous tira monsir de Maurefel. C'être un bon gatholique.
+
+-- Vous l'entendez? dit Maurevel.
+
+-- Oui, répondit Coconnas. Mais vous, monsieur de Besme, où allez-
+vous?
+
+-- Moi?... dit de Besme en riant...
+
+-- Oui, vous?
+
+-- Moi, je fas tire un betit mot à l'amiral.
+
+-- Dites-lui-en deux, s'il le faut, dit Maurevel, et que cette
+fois, s'il se relève du premier, il ne se relève pas du second.
+
+-- Soyez dranguille, monsir de Maurefel, soyez dranguille, et
+tressez-moi pien ce cheune homme-là.
+
+-- Oui, oui, n'ayez pas de crainte, les Coconnas sont de fins
+limiers, et bons chiens chassent de race.
+
+-- Atieu!
+
+-- Allez.
+
+-- Et fous?
+
+-- Commencez toujours la chasse, nous arriverons pour la curée. De
+Besme s'éloigna et Maurevel ferma la fenêtre.
+
+-- Vous l'entendez, jeune homme? dit Maurevel; si vous avez
+quelque ennemi particulier, quand il ne serait pas tout à fait
+huguenot, mettez-le sur la liste, et il passera avec les autres.
+
+Coconnas, plus étourdi que jamais de tout ce qu'il voyait et de
+tout ce qu'il entendait, regardait tour à tour l'hôte, qui prenait
+des poses formidables, et Maurevel, qui tirait tranquillement un
+papier de sa poche.
+
+-- Quant à moi, voilà ma liste, dit-il; trois cents. Que chaque
+bon catholique fasse, cette nuit, la dixième partie de la besogne
+que je ferai, et il n'y aura plus demain un seul hérétique dans le
+royaume!
+
+-- Chut! dit La Hurière.
+
+-- Quoi? répétèrent ensemble Coconnas et Maurevel.
+
+On entendit vibrer le premier coup de beffroi à Saint-Germain-
+l'Auxerrois.
+
+-- Le signal! s'écria Maurevel. L'heure est donc avancée? Ce
+n'était que pour minuit, m'avait-on dit... Tant mieux! Quand il
+s'agit de la gloire de Dieu et du roi, mieux vaut les horloges qui
+avancent que celles qui retardent.
+
+En effet, on entendit tinter lugubrement la cloche de l'église.
+Bientôt un premier coup de feu retentit, et presque aussitôt la
+lueur de plusieurs flambeaux illumina comme un éclair la rue de
+l'Arbre-Sec.
+
+Coconnas passa sur son front sa main humide de sueur.
+
+-- C'est commencé, s'écria Maurevel, en route!
+
+-- Un moment, un moment! dit l'hôte; avant de nous mettre en
+campagne, assurons-nous du logis, comme on dit à la guerre. Je ne
+veux pas qu'on égorge ma femme et mes enfants pendant que je serai
+dehors: il y a un huguenot ici.
+
+-- M. de La Mole? s'écria Coconnas avec un soubresaut.
+
+-- Oui! le parpaillot s'est jeté dans la gueule du loup.
+
+-- Comment! dit Coconnas, vous vous attaqueriez à votre hôte?
+
+-- C'est à son intention surtout que j'ai repassé ma rapière.
+
+-- Oh! oh! fit le Piémontais en fronçant le sourcil.
+
+-- Je n'ai jamais tué personne que mes lapins, mes canards et mes
+poulets, répliqua le digne aubergiste; je ne sais donc trop
+comment m'y prendre pour tuer un homme. Eh bien, je vais m'exercer
+sur celui-là. Si je fais quelque gaucherie, au moins personne ne
+sera là pour se moquer de moi.
+
+-- Mordi, c'est dur! objecta Coconnas. M. de La Mole est mon
+compagnon, M. de La Mole a soupé avec moi, M. de La Mole a joué
+avec moi.
+
+-- Oui, mais M. de La Mole est un hérétique, dit Maurevel.
+
+M.
+
+de La Mole est condamné; et si nous ne le tuons pas, d'autres le
+tueront.
+
+-- Sans compter, dit l'hôte, qu'il vous a gagné cinquante écus.
+
+-- C'est vrai, dit Coconnas, mais loyalement, j'en suis sûr.
+
+-- Loyalement ou non, il vous faudra toujours le payer; tandis
+que, si je le tue, vous êtes quitte.
+
+-- Allons, allons! dépêchons, messieurs, s'écria Maurevel; une
+arquebusade, un coup de rapière, un coup de marteau, un coup de
+chenet, un coup de ce que vous voudrez; mais finissons-en, si vous
+voulez arriver à temps, comme nous avons promis, pour aider
+M. de Guise chez l'amiral.
+
+Coconnas soupira.
+
+-- J'y cours! s'écria La Hurière, attendez-moi.
+
+-- Mordi! s'écria Coconnas, il va faire souffrir ce pauvre garçon,
+et le voler peut-être. Je veux être là pour l'achever, s'il est
+besoin, et empêcher qu'on ne touche à son argent.
+
+Et mû par cette heureuse idée, Coconnas monta l'escalier derrière
+maître La Hurière, qu'il eut bientôt rejoint; car, à mesure qu'il
+montait, par un effet de la réflexion sans doute, La Hurière
+ralentissait le pas.
+
+Au moment où il arrivait à la porte, toujours suivi de Coconnas,
+plusieurs coups de feu retentirent dans la rue.
+
+Aussitôt on entendit La Mole sauter de son lit et le plancher
+crier sous ses pas.
+
+-- Diable! murmura La Hurière un peu troublé, il est réveillé, je
+crois!
+
+-- Ça m'en a l'air, dit Coconnas.
+
+-- Et il va se défendre?
+
+-- Il en est capable. Dites donc, maître La Hurière, s'il allait
+vous tuer, ça serait drôle.
+
+-- Hum! hum! fit l'hôte. Mais, se sentant armé d'une bonne
+arquebuse, il se rassura et enfonça la porte d'un vigoureux coup
+de pied. On vit alors La Mole, sans chapeau, mais tout vêtu,
+retranché derrière son lit, son épée entre ses dents et ses
+pistolets à la main.
+
+-- Oh! oh! dit Coconnas en ouvrant les narines en véritable bête
+fauve qui flaire le sang, voilà qui devient intéressant, maître La
+Hurière. Allons, allons! en avant!
+
+-- Ah! l'on veut m'assassiner, à ce qu'il paraît! cria La Mole
+dont les yeux flamboyaient, et c'est toi, misérable?
+
+Maître La Hurière ne répondit à cette apostrophe qu'en abaissant
+son arquebuse et qu'en mettant le jeune homme en joue. Mais La
+Mole avait vu la démonstration, et, au moment où le coup partit,
+il se jeta à genoux, et la balle passa pardessus sa tête.
+
+-- À moi! cria La Mole, à moi, monsieur de Coconnas!
+
+-- À moi! monsieur de Maurevel, à moi! cria La Hurière.
+
+-- Ma foi, monsieur de la Mole! dit Coconnas, tout ce que je puis
+dans cette affaire est de ne point me mettre contre vous. Il
+paraît qu'on tue cette nuit les huguenots au nom du roi. Tirez-
+vous de là comme vous pourrez.
+
+-- Ah! traîtres! ah! assassins! c'est comme cela! eh bien,
+attendez.
+
+Et La Mole, visant à son tour, lâcha la détente d'un de ses
+pistolets. La Hurière, qui ne le perdait pas de vue, eut le temps
+de se jeter de côté; mais Coconnas, qui ne s'attendait pas à cette
+riposte, resta à la place où il était et la balle lui effleura
+l'épaule.
+
+-- Mordi! cria-t-il en grinçant des dents, j'en tiens; à nous deux
+donc! puisque tu le veux. Et, tirant sa rapière, il s'élança vers
+La Mole.
+
+Sans doute, s'il eût été seul, La Mole l'eût attendu; mais
+Coconnas avait derrière lui maître La Hurière qui rechargeait son
+arquebuse, sans compter Maurevel qui, pour se rendre à
+l'invitation de l'aubergiste, montait les escaliers quatre à
+quatre. La Mole se jeta donc dans un cabinet, et verrouilla la
+porte derrière lui.
+
+-- Ah! schelme! s'écria Coconnas furieux, heurtant la porte du
+pommeau de sa rapière, attends, attends. Je veux te trouer le
+corps d'autant de coups d'épée que tu m'as gagné d'écus ce soir!
+Ah! je viens pour t'empêcher de souffrir! ah! je viens pour qu'on
+ne te vole pas, et tu me récompenses en m'envoyant une balle dans
+l'épaule! attends! birbonne! attends!
+
+Sur ces entrefaites, maître La Hurière s'approcha et d'un coup de
+crosse de son arquebuse fit voler la porte en éclats.
+
+Coconnas s'élança dans le cabinet, mais il alla donner du nez
+contre la muraille: le cabinet était vide et la fenêtre ouverte.
+
+-- Il se sera précipité, dit l'hôte; et comme nous sommes au
+quatrième, il est mort.
+
+-- Ou il se sera sauvé par le toit de la maison voisine, dit
+Coconnas en enjambant la barre de la fenêtre et en s'apprêtant à
+le suivre sur ce terrain glissant et escarpé.
+
+Mais Maurevel et La Hurière se précipitèrent sur lui, et le
+ramenant dans la chambre:
+
+-- Êtes-vous fou? s'écrièrent-ils tous deux à la fois. Vous allez
+vous tuer.
+
+-- Bah, dit Coconnas, je suis montagnard, moi, et habitué à courir
+dans les glaciers. D'ailleurs, quand un homme m'a insulté une
+fois, je monterais avec lui jusqu'au ciel, ou je descendrais avec
+lui jusqu'en enfer, quelque chemin qu'il prît pour y arriver.
+Laissez-moi faire.
+
+-- Allons donc! dit Maurevel, ou il est mort, ou il est loin
+maintenant. Venez avec nous; et si celui-là vous échappe, vous en
+trouverez mille autres à sa place.
+
+-- Vous avez raison, hurla Coconnas. Mort aux huguenots! J'ai
+besoin de me venger, et le plus tôt sera le mieux.
+
+Et tous trois descendirent l'escalier comme une avalanche.
+
+-- Chez l'amiral! cria Maurevel.
+
+-- Chez l'amiral! répéta La Hurière.
+
+-- Chez l'amiral, donc! puisque vous le voulez, dit à son tour
+Coconnas.
+
+Et tous trois s'élancèrent de l'hôtel de la Belle-Étoile, laissé
+en garde à Grégoire et aux autres garçons, se dirigeant vers
+l'hôtel de l'amiral, situé rue de Béthisy; une flamme brillante et
+le bruit des arquebusades les guidaient de ce côté.
+
+-- Eh! qui vient là? s'écria Coconnas. Un homme sans pourpoint et
+sans écharpe.
+
+-- C'en est un qui se sauve, dit Maurevel.
+
+-- À vous, à vous! à vous qui avez des arquebuses, s'écria
+Coconnas.
+
+-- Ma foi, non, dit Maurevel; je garde ma poudre pour meilleur
+gibier.
+
+-- À vous, La Hurière.
+
+-- Attendez, attendez, dit l'aubergiste en ajustant.
+
+-- Ah! oui, attendez, s'écria Coconnas; et en attendant il va se
+sauver.
+
+Et il s'élança à la poursuite du malheureux qu'il eut bientôt
+rejoint, car il était déjà blessé. Mais au moment où, pour ne pas
+le frapper par derrière, il lui criait: «Tourne, mais tourne
+donc!» un coup d'arquebuse retentit, une balle siffla aux oreilles
+de Coconnas, et le fugitif roula comme un lièvre atteint dans sa
+course la plus rapide par le plomb du chasseur.
+
+Un cri de triomphe se fit entendre derrière Coconnas; le
+Piémontais se retourna, et vit La Hurière agitant son arme.
+
+-- Ah! cette fois, s'écria-t-il, j'ai étrenné au moins.
+
+-- Oui, mais vous avez manqué me percer d'outre en outre, moi.
+
+-- Prenez garde, mon gentilhomme, prenez garde, cria La Hurière.
+
+Coconnas fit un bond en arrière. Le blessé s'était relevé sur un
+genou; et, tout entier à la vengeance, il allait percer Coconnas
+de son poignard au moment même où l'avertissement de son hôte
+avait prévenu le Piémontais.
+
+-- Ah! vipère! s'écria Coconnas.
+
+Et, se jetant sur le blessé, il lui enfonça trois fois son épée
+jusqu'à la garde dans la poitrine.
+
+-- Et maintenant, s'écria Coconnas laissant le huguenot se
+débattre dans les convulsions de l'agonie, chez l'amiral! chez
+l'amiral!
+
+-- Ah! ah! mon gentilhomme, dit Maurevel, il paraît que vous y
+mordez.
+
+-- Ma foi, oui, dit Coconnas. Je ne sais pas si c'est l'odeur de
+la poudre qui me grise ou la vue du sang qui m'excite, mais,
+mordi! je prends goût à la tuerie. C'est comme qui dirait une
+battue à l'homme. Je n'ai encore fait que des battues à l'ours ou
+au loup, et sur mon honneur la battue à l'homme me paraît plus
+divertissante.
+
+Et tous trois reprirent leur course.
+
+
+
+VIII
+Les massacrés
+
+
+L'hôtel qu'habitait l'amiral était, comme nous l'avons dit, situé
+rue de Béthisy. C'était une grande maison s'élevant au fond d'une
+cour avec deux ailes en retour sur la rue. Un mur ouvert par une
+grande porte et par deux petites grilles donnait entrée dans cette
+cour.
+
+Lorsque nos trois guisards atteignirent l'extrémité de la rue de
+Béthisy, qui fait suite à la rue des Fossés-Saint-Germain-
+l'Auxerrois, ils virent l'hôtel entouré de Suisses, de soldats et
+de bourgeois en armes; tous tenaient à la main droite ou des
+épées, ou des piques, ou des arquebuses, et quelques-uns, à la
+main gauche, des flambeaux qui répandaient sur cette scène un jour
+funèbre et vacillant, lequel, suivant le mouvement imprimé,
+s'épandait sur le pavé, montait le long des murailles ou
+flamboyait sur cette mer vivante où chaque arme jetait son éclair.
+Tout autour de l'hôtel et dans les rues Tirechappe, Étienne et
+Bertin-Poirée, l'oeuvre terrible s'accomplissait. De longs cris se
+faisaient entendre, la mousqueterie pétillait, et de temps en
+temps quelque malheureux, à moitié nu, pâle, ensanglanté, passait,
+bondissant comme un daim poursuivi, dans un cercle de lumière
+funèbre où semblait s'agiter un monde de démons.
+
+En un instant, Coconnas, Maurevel et La Hurière, signalés de loin
+par leurs croix blanches et accueillis par des cris de bienvenue,
+furent au plus épais de cette foule haletante et pressée comme une
+meute. Sans doute ils n'eussent pas pu passer; mais quelques-uns
+reconnurent Maurevel et lui firent faire place. Coconnas et La
+Hurière se glissèrent à sa suite; tous trois parvinrent donc à se
+glisser dans la cour.
+
+Au centre de cette cour, dont les trois portes étaient enfoncées,
+un homme, autour duquel les assassins laissaient un vide
+respectueux, se tenait debout, appuyé sur une rapière nue, et les
+yeux fixés sur un balcon élevé de quinze pieds à peu près et
+s'étendant devant la fenêtre principale de l'hôtel. Cet homme
+frappait du pied avec impatience, et de temps en temps se
+retournait pour interroger ceux qui se trouvaient les plus proches
+de lui.
+
+-- Rien encore, murmura-t-il. Personne... Il aura été prévenu, il
+aura fui. Qu'en pensez-vous, Du Gast?
+
+-- Impossible, Monseigneur.
+
+-- Pourquoi pas? Ne m'avez-vous pas dit qu'un instant avant que
+nous arrivassions, un homme sans chapeau, l'épée nue à la main et
+courant comme s'il était poursuivi, était venu frapper à la porte,
+et qu'on lui avait ouvert?
+
+-- Oui, Monseigneur; mais presque aussitôt M. de Besme est arrivé,
+les portes ont été enfoncées, l'hôtel cerné. L'homme est bien
+entré, mais à coup sûr il n'a pu sortir.
+
+-- Eh! mais, dit Coconnas à La Hurière, est-ce que je me trompe,
+ou n'est-ce pas M. de Guise que je vois là?
+
+-- Lui-même, mon gentilhomme. Oui, c'est le grand Henri de Guise
+en personne, qui attend sans doute que l'amiral sorte pour lui en
+faire autant que l'amiral en a fait à son père. Chacun a son tour,
+mon gentilhomme, et, Dieu merci! c'est aujourd'hui le nôtre.
+
+-- Holà! Besme! holà! cria le duc de sa voix puissante, n'est-ce
+donc point encore fini? Et, de la pointe de son épée impatiente
+comme lui, il faisait jaillir des étincelles du pavé.
+
+En ce moment, on entendit comme des cris dans l'hôtel, puis des
+coups de feu, puis un grand mouvement de pieds et un bruit d'armes
+heurtées, auquel succéda un nouveau silence.
+
+Le duc fit un mouvement pour se précipiter dans la maison.
+
+-- Monseigneur, Monseigneur, lui dit Du Gast en se rapprochant de
+lui et en l'arrêtant, votre dignité vous commande de demeurer et
+d'attendre.
+
+-- Tu as raison, Du Gast; merci! j'attendrai. Mais, en vérité, je
+meurs d'impatience et d'inquiétude. Ah! s'il m'échappait!
+
+Tout à coup le bruit des pas se rapprocha... les vitres du premier
+étage s'illuminèrent de reflets pareils à ceux d'un incendie.
+
+La fenêtre, sur laquelle le duc avait tant de fois levé les yeux,
+s'ouvrit ou plutôt vola en éclats; et un homme, au visage pâle et
+au cou blanc tout souillé de sang, apparut sur le balcon.
+
+-- Besme! cria le duc; enfin c'est toi! Eh bien? eh bien?
+
+-- Foilà, foilà! répondit froidement l'Allemand, qui, se baissant,
+se releva presque aussitôt en paraissant soulever un poids
+considérable.
+
+-- Mais les autres, demanda impatiemment le duc, les autres, où
+sont-ils?
+
+-- Les autres, ils achèfent les autres.
+
+-- Et toi, toi! qu'as-tu fait?
+
+-- Moi, fous allez foir; regulez-vous un beu. Le duc fit un pas en
+arrière. En ce moment on put distinguer l'objet que Besme attirait
+à lui d'un si puissant effort.
+
+C'était le cadavre d'un vieillard.
+
+Il le souleva au-dessus du balcon, le balança un instant dans le
+vide, et le jeta aux pieds de son maître. Le bruit sourd de la
+chute, les flots de sang qui jaillirent du corps et diaprèrent au
+loin le pavé, frappèrent d'épouvante jusqu'au duc lui-même; mais
+ce sentiment dura peu, et la curiosité fit que chacun s'avança de
+quelques pas, et que la lueur d'un flambeau vint trembler sur la
+victime. On distingua alors une barbe blanche, un visage
+vénérable, et des mains raidies par la mort.
+
+-- L'amiral, s'écrièrent ensemble vingt voix qui ensemble se
+turent aussitôt.
+
+-- Oui, l'amiral. C'est bien lui, dit le duc en se rapprochant du
+cadavre pour le contempler avec une joie silencieuse.
+
+-- L'amiral! l'amiral! répétèrent à demi-voix tous les témoins de
+cette terrible scène, se serrant les uns contre les autres, et se
+rapprochant timidement de ce grand vieillard abattu.
+
+-- Ah! te voilà donc, Gaspard! dit le duc de Guise triomphant; tu
+as fait assassiner mon père, je le venge! Et il osa poser le pied
+sur la poitrine du héros protestant.
+
+Mais aussitôt les yeux du mourant s'ouvrirent avec effort, sa main
+sanglante et mutilée se crispa une dernière fois, et l'amiral,
+sans sortir de son immobilité, dit au sacrilège d'une voix
+sépulcrale:
+
+-- Henri de Guise, un jour aussi tu sentiras sur ta poitrine le
+pied d'un assassin. Je n'ai pas tué ton père. Sois maudit!
+
+Le duc, pâle et tremblant malgré lui, sentit un frisson de glace
+courir par tout son corps; il passa la main sur son front comme
+pour en chasser la vision lugubre; puis, quand il la laissa
+retomber, quand il osa reporter la vue sur l'amiral, ses yeux
+s'étaient refermés, sa main était redevenue inerte, et un sang
+noir épanché de sa bouche sur sa barbe blanche avait succédé aux
+terribles paroles que cette bouche venait de prononcer.
+
+Le duc releva son épée avec un geste de résolution désespérée.
+
+-- Eh bien, monsir, lui dit Besme, êtes-fous gontent?
+
+-- Oui, mon brave, oui, répliqua Henri, car tu as vengé...
+
+-- Le dugue François, n'est-ce pas?
+
+-- La religion, reprit Henri d'une voix sourde. Et maintenant,
+continua-t-il en se retournant vers les Suisses, les soldats et
+les bourgeois qui encombraient la cour et la rue, à l'oeuvre, mes
+amis, à l'oeuvre!
+
+-- Eh! bonjour, monsieur de Besme, dit alors Coconnas s'approchant
+avec une sorte d'admiration de l'Allemand, qui, toujours sur le
+balcon, essuyait tranquillement son épée.
+
+-- C'est donc vous qui l'avez expédié? cria La Hurière en extase;
+comment avez-vous fait cela, mon digne gentilhomme?
+
+-- Oh! pien zimblement, pien zimblement: il avre entendu tu pruit,
+il avre oufert son borte, et moi ly avre passé mon rapir tans le
+corps à lui. Mais ce n'est bas le dout, che grois que le Téligny
+en dient, che l'endens grier.
+
+En ce moment, en effet, quelques cris de détresse qui semblaient
+poussés par une voix de femme se firent entendre; des reflets
+rougeâtres illuminèrent une des deux ailes formant galerie. On
+aperçut deux hommes qui fuyaient poursuivis par une longue file de
+massacreurs. Une arquebusade tua l'un; l'autre trouva sur son
+chemin une fenêtre ouverte, et, sans mesurer la hauteur, sans
+s'inquiéter des ennemis qui l'attendaient en bas, il sauta
+intrépidement dans la cour.
+
+-- Tuez! tuez! crièrent les assassins en voyant leur victime prête
+à leur échapper.
+
+L'homme se releva en ramassant son épée, qui, dans sa chute, lui
+était échappée des mains, prit sa course tête baissée à travers
+les assistants, enculbuta trois ou quatre, en perça un de son
+épée, et au milieu du feu des pistolades, au milieu des
+imprécations des soldats furieux de l'avoir manqué, il passa comme
+l'éclair devant Coconnas, qui l'attendait à la porte, le poignard
+à la main.
+
+-- Touché! cria le Piémontais en lui traversant le bras de sa lame
+fine et aiguë.
+
+-- Lâche! répondit le fugitif en fouettant le visage de son ennemi
+avec la lame de son épée, faute d'espace pour lui donner un coup
+de pointe.
+
+-- Oh! mille démons! s'écria Coconnas, c'est monsieur de la Mole!
+
+-- Monsieur de la Mole! répétèrent La Hurière et Maurevel.
+
+-- C'est celui qui a prévenu l'amiral! crièrent plusieurs soldats.
+
+-- Tue! tue! ... hurla-t-on de tous côtés. Coconnas, La Hurière et
+dix soldats s'élancèrent à la poursuite de La Mole, qui, couvert
+de sang et arrivé à ce degré d'exaltation qui est la dernière
+réserve de la vigueur humaine, bondissait par les rues, sans autre
+guide que l'instinct. Derrière lui, les pas et les cris de ses
+ennemis l'éperonnaient et semblaient lui donner des ailes. Parfois
+une balle sifflait à son oreille et imprimait tout à coup à sa
+course, près de se ralentir, une nouvelle rapidité. Ce n'était
+plus une respiration, ce n'était plus une haleine qui sortait de
+sa poitrine, mais un râle sourd, mais un rauque hurlement. La
+sueur et le sang dégouttaient de ses cheveux et coulaient
+confondus sur son visage. Bientôt son pourpoint devint trop serré
+pour les battements de son coeur, et il l'arracha. Bientôt son
+épée devint trop lourde pour sa main, et il la jeta loin de lui.
+Parfois il lui semblait que les pas s'éloignaient et qu'il était
+près d'échapper à ses bourreaux; mais aux cris de ceux-ci,
+d'autres massacreurs qui se trouvaient sur son chemin et plus
+rapprochés quittaient leur besogne sanglante et accouraient. Tout
+à coup il aperçut la rivière coulant silencieusement à sa gauche;
+il lui sembla qu'il éprouverait, comme le cerf aux abois, un
+indicible plaisir à s'y précipiter, et la force suprême de la
+raison put seule le retenir. À sa droite c'était le Louvre,
+sombre, immobile, mais plein de bruits sourds et sinistres. Sur le
+pont-levis entraient et sortaient des casques, des cuirasses, qui
+renvoyaient en froids éclairs les rayons de la lune. La Mole
+songea au roi de Navarre comme il avait songé à Coligny: c'étaient
+ses deux seuls protecteurs. Il réunit toutes ses forces, regarda
+le ciel en faisant tout bas le voeu d'abjurer s'il échappait au
+massacre, fit perdre par un détour une trentaine de pas à la meute
+qui le poursuivait, piqua droit vers le Louvre, s'élança sur le
+pont pêle-mêle avec les soldats, reçut un nouveau coup de poignard
+qui glissa le long des côtes, et, malgré les cris de: «Tue! tue!»
+qui retentissaient derrière lui et autour de lui, malgré
+l'attitude offensive que prenaient les sentinelles, il se
+précipita comme une flèche dans la cour, bondit jusqu'au
+vestibule, franchit l'escalier, monta deux étages, reconnut une
+porte et s'y appuya en frappant des pieds et des mains.
+
+-- Qui est là?murmura une voix de femme.
+
+-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura La Mole, ils viennent... je les
+entends... les voilà... je les vois... C'est moi! ... moi! ...
+
+-- Qui vous? reprit la voix. La Mole se rappela le mot d'ordre.
+
+-- Navarre! Navarre! cria-t-il. Aussitôt la porte s'ouvrit. La
+Mole, sans voir, sans remercier Gillonne, fit irruption dans un
+vestibule, traversa un corridor, deux ou trois appartements, et
+parvint enfin dans une chambre éclairée par une lampe suspendue au
+plafond. Sous des rideaux de velours fleurdelisé d'or, dans un lit
+de chêne sculpté, une femme à moitié nue, appuyée sur son bras,
+ouvrait des yeux fixes d'épouvante. La Mole se précipita vers
+elle.
+
+-- Madame! s'écria-t-il, on tue, on égorge mes frères; on veut me
+tuer, on veut m'égorger aussi. Ah! vous êtes la reine... sauvez-
+moi.
+
+Et il se précipita à ses pieds, laissant sur le tapis une large
+trace de sang.
+
+En voyant cet homme pâle, défait, agenouillé devant elle, la reine
+de Navarre se dressa épouvantée, cachant son visage entre ses
+mains et criant au secours.
+
+-- Madame, dit La Mole en faisant un effort pour se relever, au
+nom du Ciel, n'appelez pas, car si l'on vous entend, je suis
+perdu! Des assassins me poursuivent, ils montaient les degrés
+derrière moi. Je les entends... les voilà! les voilà! ...
+
+-- Au secours! répéta la reine de Navarre, hors d'elle, au
+secours!
+
+-- Ah! c'est vous qui m'avez tué! dit La Mole au désespoir. Mourir
+par une si belle voix, mourir par une si belle main! Ah! j'aurais
+cru cela impossible!
+
+Au même instant la porte s'ouvrit et une meute d'hommes haletants,
+furieux, le visage taché de sang et de poudre, arquebuses,
+hallebardes et épées en arrêt, se précipita dans la chambre.
+
+À leur tête était Coconnas, ses cheveux roux hérissés, son oeil
+bleu pâle démesurément dilaté, la joue toute meurtrie par l'épée
+de La Mole, qui avait tracé sur les chairs son sillon sanglant:
+ainsi défiguré, le Piémontais était terrible à voir.
+
+-- Mordi! cria-t-il, le voilà, le voilà! Ah! cette fois, nous le
+tenons, enfin!
+
+La Mole chercha autour de lui une arme et n'en trouva point. Il
+jeta les yeux sur la reine et vit la plus profonde pitié peinte
+sur son visage. Alors il comprit qu'elle seule pouvait le sauver,
+se précipita vers elle et l'enveloppa dans ses bras.
+
+Coconnas fit trois pas en avant, et de la pointe de sa longue
+rapière troua encore une fois l'épaule de son ennemi, et quelques
+gouttes de sang tiède et vermeil diaprèrent comme une rosée les
+draps blancs et parfumés de Marguerite.
+
+Marguerite vit couler le sang, Marguerite sentit frissonner ce
+corps enlacé au sien, elle se jeta avec lui dans la ruelle. Il
+était temps. La Mole, au bout de ses forces, était incapable de
+faire un mouvement ni pour fuir, ni pour se défendre. Il appuya sa
+tête livide sur l'épaule de la jeune femme, et ses doigts crispés
+se cramponnèrent, en la déchirant, à la fine batiste brodée qui
+couvrait d'un flot de gaze le corps de Marguerite.
+
+-- Ah! madame! murmura-t-il d'une voix mourante, sauvez-moi!
+
+Ce fut tout ce qu'il put dire. Son oeil voilé par un nuage pareil
+à la nuit de la mort s'obscurcit; sa tête alourdie retomba en
+arrière, ses bras se détendirent, ses reins plièrent et il glissa
+sur le plancher dans son propre sang, entraînant la reine avec
+lui.
+
+En ce moment Coconnas, exalté par les cris, enivré par l'odeur du
+sang, exaspéré par la course ardente qu'il venait de faire,
+allongea le bras vers l'alcôve royale. Un instant encore et son
+épée perçait le coeur de La Mole, et peut-être en même temps celui
+de Marguerite.
+
+À l'aspect de ce fer nu, et peut-être plutôt encore à la vue de
+cette insolence brutale, la fille des rois se releva de toute sa
+taille et poussa un cri tellement empreint d'épouvante,
+d'indignation et de rage, que le Piémontais demeura pétrifié par
+un sentiment inconnu; il est vrai que, si cette scène se fût
+prolongée renfermée entre les mêmes acteurs, ce sentiment allait
+se fondre comme neige matinale au soleil d'avril.
+
+Mais tout à coup, par une porte cachée dans la muraille s'élança
+un jeune homme de seize à dix-sept ans, vêtu de noir, pâle et les
+cheveux en désordre.
+
+-- Attends, ma soeur, attends, cria-t-il, me voilà! me voilà!
+
+-- François! François! à mon secours! dit Marguerite.
+
+-- Le duc d'Alençon! murmura La Hurière en baissant son arquebuse.
+
+-- Mordi, un fils de France! grommela Coconnas en reculant d'un
+pas.
+
+Le duc d'Alençon jeta un regard autour de lui. Il vit Marguerite
+échevelée, plus belle que jamais, appuyée à la muraille, entourée
+d'hommes la fureur dans les yeux, la sueur au front, et l'écume à
+la bouche.
+
+-- Misérables! s'écria-t-il.
+
+-- Sauvez-moi, mon frère! dit Marguerite épuisée. Ils veulent
+m'assassiner. Une flamme passa sur le visage pâle du duc.
+
+Quoiqu'il fût sans armes, soutenu, sans doute par la conscience de
+son nom, il s'avança les poings crispés contre Coconnas et ses
+compagnons, qui reculèrent épouvantés devant les éclairs qui
+jaillissaient de ses yeux.
+
+-- Assassinerez-vous ainsi un fils de France? voyons! Puis, comme
+ils continuaient de reculer devant lui:
+
+-- Çà, mon capitaine des gardes, venez ici, et qu'on me pende tous
+ces brigands!
+
+Plus effrayé à la vue de ce jeune homme sans armes qu'il ne l'eût
+été à l'aspect d'une compagnie de reîtres ou de lansquenets,
+Coconnas avait déjà gagné la porte. La Hurière redescendait les
+degrés avec des jambes de cerf, les soldats s'entrechoquaient et
+se culbutaient dans le vestibule pour fuir au plus tôt, trouvant
+la porte trop étroite comparée au grand désir qu'ils avaient
+d'être dehors.
+
+Pendant ce temps, Marguerite avait instinctivement jeté sur le
+jeune homme évanoui sa couverture de damas, et s'était éloignée de
+lui.
+
+Quand le dernier meurtrier eut disparu, le duc d'Alençon se
+retourna.
+
+-- Ma soeur, s'écria-t-il en voyant Marguerite toute marbrée de
+sang, serais tu blessée?
+
+Et il s'élança vers sa soeur avec une inquiétude qui eût fait
+honneur à sa tendresse, si cette tendresse n'eût pas été accusée
+d'être plus grande qu'il ne convenait à un frère.
+
+-- Non, dit-elle, je ne le crois pas, ou, si je le suis, c'est
+légèrement.
+
+-- Mais ce sang, dit le duc en parcourant de ses mains tremblantes
+tout le corps de Marguerite; ce sang, d'où vient-il?
+
+-- Je ne sais, dit la jeune femme. Un de ces misérables a porté la
+main sur moi, peut-être était-il blessé.
+
+-- Porté la main sur ma soeur! s'écria le duc. Oh! si tu me
+l'avais seulement montré du doigt, si tu m'avais dit lequel, si je
+savais où le trouver!
+
+-- Chut! dit Marguerite.
+
+-- Et pourquoi? dit François.
+
+-- Parce que si l'on vous voyait à cette heure dans ma chambre...
+
+-- Un frère ne peut-il pas visiter sa soeur, Marguerite?
+
+La reine arrêta sur le duc d'Alençon un regard si fixe et
+cependant si menaçant, que le jeune homme recula.
+
+-- Oui, oui, Marguerite, dit-il, tu as raison, oui, je rentre chez
+moi. Mais tu ne peux rester seule pendant cette nuit terrible.
+Veux-tu que j'appelle Gillonne?
+
+-- Non, non, personne; va-t'en, François, va-t'en par où tu es
+venu.
+
+Le jeune prince obéit; et à peine eut-il disparu, que Marguerite,
+entendant un soupir qui venait de derrière son lit, s'élança vers
+la porte du passage secret, la ferma au verrou, puis courut à
+l'autre porte, qu'elle ferma de même, juste au moment où un gros
+d'archers et de soldats qui poursuivaient d'autres huguenots logés
+dans le Louvre passait comme un ouragan à l'extrémité du corridor.
+
+Alors, après avoir regardé avec attention autour d'elle pour voir
+si elle était bien seule, elle revint vers la ruelle de son lit,
+souleva la couverture de damas qui avait dérobé le corps de La
+Mole aux regards du duc d'Alençon, tira avec effort la masse
+inerte dans la chambre, et, voyant que le malheureux respirait
+encore, elle s'assit, appuya sa tête sur ses genoux, et lui jeta
+de l'eau au visage pour le faire revenir.
+
+Ce fut alors seulement que, l'eau écartant le voile de poussière,
+de poudre et de sang qui couvrait la figure du blessé, Marguerite
+reconnut en lui ce beau gentilhomme qui, plein d'existence et
+d'espoir, était trois ou quatre heures auparavant venu lui
+demander sa protection près du roi de Navarre, et l'avait, en la
+laissant rêveuse elle-même, quittée ébloui de sa beauté.
+
+Marguerite jeta un cri d'effroi, car maintenant ce qu'elle
+ressentait pour le blessé c'était plus que de la pitié, c'était de
+l'intérêt; en effet, le blessé pour elle n'était plus un simple
+étranger, c'était presque une connaissance. Sous sa main le beau
+visage de La Mole reparut bientôt tout entier, mais pâle, alangui
+par la douleur; elle mit avec un frisson mortel et presque aussi
+pâle que lui la main sur son coeur, son coeur battait encore.
+Alors elle étendit cette main vers un flacon de sels qui se
+trouvait sur une table voisine et le lui fit respirer.
+
+La Mole ouvrit les yeux.
+
+-- Oh! mon Dieu! murmura-t-il, où suis-je?
+
+-- Sauvé! Rassurez-vous, sauvé! dit Marguerite.
+
+La Mole tourna avec effort son regard vers la reine, la dévora un
+instant des yeux et balbutia:
+
+-- Oh! que vous êtes belle! Et, comme ébloui, il referma aussitôt
+la paupière en poussant un soupir. Marguerite jeta un léger cri.
+Le jeune homme avait pâli encore, si c'était possible; et elle
+crut un instant que ce soupir était le dernier.
+
+-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! dit-elle, ayez pitié de lui! En ce
+moment on heurta violemment à la porte du corridor.
+
+Marguerite se leva à moitié, soutenant La Mole par-dessous
+l'épaule.
+
+-- Qui va là? cria-t-elle.
+
+-- Madame, madame, c'est moi, moi! cria une voix de femme. Moi, la
+duchesse de Nevers.
+
+-- Henriette! s'écria Marguerite. Oh! il n'y a pas de danger,
+c'est une amie, entendez-vous, monsieur? La Mole fit un effort et
+se souleva sur un genou.
+
+-- Tâchez de vous soutenir tandis que je vais ouvrir la porte, dit
+la reine. La Mole appuya sa main à terre, et parvint à garder
+l'équilibre.
+
+Marguerite fit un pas vers la porte; mais elle s'arrêta tout à
+coup, frémissant d'effroi.
+
+-- Ah! tu n'es pas seule? s'écria-t-elle en entendant un bruit
+d'armes.
+
+-- Non, je suis accompagnée de douze gardes que m'a laissés mon
+beau frère M. de Guise.
+
+-- M. de Guise! murmura La Mole. Oh! l'assassin! l'assassin!
+
+-- Silence, dit Marguerite, pas un mot.
+
+Et elle regarda tout autour d'elle pour voir où elle pourrait
+cacher le blessé.
+
+-- Une épée, un poignard! murmura La Mole.
+
+-- Pour vous défendre? inutile; n'avez-vous pas entendu? ils sont
+douze et vous êtes seul.
+
+-- Non pas pour me défendre, mais pour ne pas tomber vivant entre
+leurs mains.
+
+-- Non, non, dit Marguerite, non, je vous sauverai. Ah! ce
+cabinet! venez, venez.
+
+La Mole fit un effort, et soutenu par Marguerite il se traîna
+jusqu'au cabinet. Marguerite referma la porte derrière lui, et
+serrant la clef dans son aumônière:
+
+-- Pas un cri, pas une plainte, pas un soupir, lui glissa-t-elle à
+travers le lambris, et vous êtes sauvé.
+
+Puis jetant un manteau de nuit sur ses épaules, elle alla ouvrir à
+son amie qui se précipita dans ses bras.
+
+-- Ah! dit-elle, il ne vous est rien arrivé, n'est-ce pas, madame?
+
+-- Non, rien, dit Marguerite, croisant son manteau pour qu'on ne
+vît point les taches de sang qui maculaient son peignoir.
+
+-- Tant mieux, mais en tout cas, comme M. le duc de Guise m'a
+donné douze gardes pour me reconduire à son hôtel, et que je n'ai
+pas besoin d'un si grand cortège, j'en laisse six à Votre Majesté.
+Six gardes du duc de Guise valent mieux cette nuit qu'un régiment
+entier des gardes du roi.
+
+Marguerite n'osa pas refuser; elle installa ses six gardes dans le
+corridor, et embrassa la duchesse qui, avec les six autres,
+regagna l'hôtel du duc de Guise, qu'elle habitait en l'absence de
+son mari.
+
+
+
+IX
+Les massacreurs
+
+
+Coconnas n'avait pas fui, il avait fait retraite. La Hurière
+n'avait pas fui, il s'était précipité. L'un avait disparu à la
+manière du tigre, l'autre à celle du loup.
+
+Il en résulta que La Hurière se trouvait déjà sur la place Saint-
+Germain l'Auxerrois, que Coconnas ne faisait encore que sortir du
+Louvre.
+
+La Hurière, se voyant seul avec son arquebuse au milieu des
+passants qui couraient, des balles qui sifflaient et des cadavres
+qui tombaient des fenêtres, les uns entiers, les autres par
+morceaux, commença à avoir peur et à chercher prudemment à
+regagner son hôtellerie; mais comme il débouchait de la rue de
+l'Arbre-Sec par la rue d'Averon, il tomba dans une troupe de
+Suisses et de chevau-légers: c'était celle que commandait
+Maurevel.
+
+-- Eh bien, s'écria celui qui s'était baptisé lui-même du nom de
+Tueur de roi, vous avez déjà fini? Vous rentrez, mon hôte? et que
+diable avez-vous fait de notre gentilhomme piémontais? il ne lui
+est pas arrivé malheur? Ce serait dommage, car il allait bien.
+
+-- Non pas, que je pense, reprit La Hurière, et j'espère qu'il va
+nous rejoindre.
+
+-- D'où venez-vous?
+
+-- Du Louvre, où je dois dire qu'on nous a reçus assez rudement.
+
+-- Et qui cela?
+
+-- M. le duc d'Alençon. Est-ce qu'il n'en est pas, lui?
+
+-- Monseigneur le duc d'Alençon n'est de rien que de ce qui le
+touche personnellement; proposez-lui de traiter ses deux frères
+aînés en huguenots, et il en sera: pourvu toutefois que la besogne
+se fasse sans le compromettre. Mais n'allez-vous point avec ces
+braves gens, maître La Hurière?
+
+-- Et où vont-ils?
+
+-- Oh! mon Dieu! rue Montorgueil; il y a là un ministre huguenot
+de ma connaissance; il a une femme et six enfants. Ces hérétiques
+engendrent énormément. Ce sera curieux.
+
+-- Et vous, où allez-vous?
+
+-- Oh! moi, je vais à une affaire particulière.
+
+-- Dites donc, n'y allez pas sans moi, dit une voix qui fit
+tressaillir Maurevel; vous connaissez les bons endroits et je veux
+en être.
+
+-- Ah! c'est notre Piémontais, dit Maurevel.
+
+-- C'est M. de Coconnas, dit La Hurière. Je croyais que vous me
+suiviez.
+
+-- Peste! vous détalez trop vite pour cela; et puis, je me suis un
+peu détourné de la ligne droite pour aller jeter à la rivière un
+affreux enfant qui criait: «À bas les papistes, vive l'amiral!»
+Malheureusement, je crois que le drôle savait nager. Ces
+misérables parpaillots, si on veut les noyer, il faudra les jeter
+à l'eau comme les chats, avant qu'ils voient clair.
+
+-- Ah çà! vous dites que vous venez du Louvre? Votre huguenot s'y
+était donc réfugié? demanda Maurevel.
+
+-- Oh! mon Dieu, oui!
+
+-- Je lui ai envoyé un coup de pistolet au moment où il ramassait
+son épée dans la cour de l'amiral; mais je ne sais comment cela
+s'est fait, je l'ai manqué.
+
+-- Oh! moi, dit Coconnas, je ne l'ai pas manqué; je lui ai donné
+de mon épée dans le dos, que la lame en était humide à cinq pouces
+de la pointe. D'ailleurs, je l'ai vu tomber dans les bras de
+Marguerite, jolie femme, mordi! Cependant, j'avoue que je ne
+serais pas fâché d'être tout à fait sûr qu'il est mort. Ce
+gaillard-là m'avait l'air d'être d'un caractère fort rancunier, et
+il serait capable de m'en vouloir toute sa vie. Mais ne disiez-
+vous pas que vous alliez quelque part?
+
+-- Vous tenez donc à venir avec moi?
+
+-- Je tiens à ne pas rester en place, mordi! Je n'en ai encore tué
+que trois ou quatre, et, quand je me refroidis, mon épaule me fait
+mal. En route! en route!
+
+-- Capitaine! dit Maurevel au chef de la troupe, donnez-moi trois
+hommes et allez expédier votre ministre avec le reste.
+
+Trois Suisses se détachèrent et vinrent se joindre à Maurevel. Les
+deux troupes cependant marchèrent côte à côte jusqu'à la hauteur
+de la rue Tirechappe; là, les chevau-légers et les Suisses prirent
+la rue de la Tonnellerie, tandis que Maurevel, Coconnas, La
+Hurière et ses trois hommes suivaient la rue de la Ferronnerie,
+prenaient la rue Trousse-Vache et gagnaient la rue Sainte-Avoye.
+
+-- Mais où diable nous conduisez-vous? dit Coconnas, que cette
+longue marche sans résultat commençait à ennuyer.
+
+-- Je vous conduis à une expédition brillante et utile à la fois.
+Après l'amiral, après Téligny, après les princes huguenots, je ne
+pouvais rien vous offrir de mieux. Prenez donc patience. C'est rue
+du Chaume que nous avons affaire, et dans un instant nous allons y
+être.
+
+-- Dites-moi, demanda Coconnas, la rue du Chaume n'est-elle pas
+proche du Temple?
+
+-- Oui, pourquoi?
+
+-- Ah! c'est qu'il y a là un vieux créancier de notre famille, un
+certain Lambert Mercandon, auquel mon père m'a recommandé de
+rendre cent nobles à la rose que j'ai là à cet effet dans ma
+poche.
+
+-- Eh bien, dit Maurevel, voilà une belle occasion de vous
+acquitter envers lui.
+
+-- Comment cela?
+
+-- C'est aujourd'hui le jour où l'on règle ses vieux comptes.
+Votre Mercandon est-il huguenot?
+
+-- Oh! oh! fit Coconnas, je comprends, il doit l'être.
+
+-- Chut! nous sommes arrivés.
+
+-- Quel est ce grand hôtel avec son pavillon sur la rue?
+
+-- L'hôtel de Guise.
+
+-- En vérité, dit Coconnas, je ne pouvais pas manquer de venir
+ici, puisque j'arrive à Paris sous le patronage du grand Henri.
+Mais, mordi! tout est bien tranquille dans ce quartier-ci, mon
+cher, c'est tout au plus si l'on entend le bruit des arquebusades:
+on se croirait en province; tout le monde dort, ou que le diable
+m'emporte!
+
+En effet, l'hôtel de Guise lui-même semblait aussi tranquille que
+dans les temps ordinaires. Toutes les fenêtres en étaient fermées,
+et une seule lumière brillait derrière la jalousie de la fenêtre
+principale du pavillon qui avait, lorsqu'il était entré dans la
+rue, attiré l'attention de Coconnas. Un peu au-delà de l'hôtel de
+Guise, c'est-à-dire au coin de la rue du Petit-Chantier et de
+celle des Quatre-Fils, Maurevel s'arrêta.
+
+-- Voici le logis de celui que nous cherchons, dit-il.
+
+-- De celui que vous cherchez, c'est-à-dire..., fit La Hurière.
+
+-- Puisque vous m'accompagnez, nous le cherchons.
+
+-- Comment! cette maison qui semble dormir d'un si bon sommeil...
+
+-- Justement! Vous, La Hurière, vous allez utiliser l'honnête
+figure que le ciel vous a donnée par erreur, en frappant à cette
+maison. Passez votre arquebuse à M. de Coconnas, il y a une heure
+que je vois qu'il la lorgne. Si vous êtes introduit, vous
+demanderez à parler au seigneur de Mouy.
+
+-- Ah! ah! fit Coconnas, je comprends: vous avez aussi un
+créancier dans le quartier du Temple, à ce qu'il paraît.
+
+-- Justement, continua Maurevel. Vous monterez donc en jouant le
+huguenot, vous avertirez de Mouy de tout ce qui se passe; il est
+brave, il descendra...
+
+-- Et une fois descendu? demanda La Hurière.
+
+-- Une fois descendu, je le prierai d'aligner son épée avec la
+mienne.
+
+-- Sur mon âme, c'est d'un brave gentilhomme, dit Coconnas, et je
+compte faire exactement la même chose avec Lambert Mercandon; et
+s'il est trop vieux pour accepter, ce sera avec quelqu'un de ses
+fils ou de ses neveux.
+
+La Hurière alla sans répliquer frapper à la porte; ses coups,
+retentissant dans le silence de la nuit, firent ouvrir les portes
+de l'hôtel de Guise et sortir quelques têtes par ses ouvertures:
+on vit alors que l'hôtel était calme à la manière des citadelles,
+c'est-à-dire parce qu'il était plein de soldats.
+
+Ces têtes rentrèrent presque aussitôt, devinant sans doute de quoi
+il était question.
+
+-- Il loge donc là, votre M. de Mouy? dit Coconnas montrant la
+maison où La Hurière continuait de frapper.
+
+-- Non, c'est le logis de sa maîtresse.
+
+-- Mordi! quelle galanterie vous lui faites! lui fournir
+l'occasion de tirer l'épée sous les yeux de sa belle! Alors nous
+serons les juges du camp. Cependant j'aimerais assez à me battre
+moi-même. Mon épaule me brûle.
+
+-- Et votre figure, demanda Maurevel, elle est aussi fort
+endommagée. Coconnas poussa une espèce de rugissement.
+
+-- Mordi! dit-il, j'espère qu'il est mort, ou sans cela je
+retournerais au Louvre pour l'achever. La Hurière frappait
+toujours.
+
+Bientôt une fenêtre du premier étage s'ouvrit, et un homme parut
+sur le balcon en bonnet de nuit, en caleçon et sans armes.
+
+-- Qui va là? cria cet homme. Maurevel fit un signe à ses Suisses,
+qui se rangèrent sous une encoignure, tandis que Coconnas
+s'aplatissait de lui-même contre la muraille.
+
+-- Ah! monsieur de Mouy, dit l'aubergiste de sa voix câline, est-
+ce vous?
+
+-- Oui, c'est moi: après?
+
+-- C'est bien lui, murmura Maurevel en frémissant de joie.
+
+-- Eh! monsieur, continua La Hurière, ne savez-vous point ce qui
+se passe? On égorge M. l'amiral, on tue les religionnaires nos
+frères. Venez vite à leur aide, venez.
+
+-- Ah! s'écria de Mouy, je me doutais bien qu'il se tramait
+quelque chose pour cette nuit. Ah! je n'aurais pas dû quitter mes
+braves camarades. Me voici, mon ami, me voici, attendez-moi.
+
+Et sans refermer la fenêtre, par laquelle sortirent quelques cris
+de femme effrayée, quelques supplications tendres, M. de Mouy
+chercha son pourpoint, son manteau et ses armes.
+
+-- Il descend, il descend! murmura Maurevel pâle de joie.
+Attention, vous autres! glissa-t-il dans l'oreille des Suisses.
+
+Puis retirant l'arquebuse des mains de Coconnas et soufflant sur
+la mèche pour s'assurer qu'elle était toujours bien allumée:
+
+-- Tiens, La Hurière, ajouta-t-il à l'aubergiste, qui avait fait
+retraite vers le gros de la troupe, reprends ton arquebuse.
+
+-- Mordi! s'écria Coconnas, voici la lune qui sort d'un nuage pour
+être témoin de cette belle rencontre. Je donnerais beaucoup pour
+que Lambert Mercandon fût ici et servît de second à M. de Mouy.
+
+-- Attendez, attendez! dit Maurevel. M. de Mouy vaut dix hommes à
+lui tout seul, et nous en aurons peut-être assez à nous six à nous
+débarrasser de lui. Avancez, vous autres, continua Maurevel en
+faisant signe aux Suisses de se glisser contre la porte, afin de
+le frapper quand il sortira.
+
+-- Oh! oh! dit Coconnas en regardant ces préparatifs, il paraît
+que cela ne se passera point tout à fait comme je m'y attendais.
+
+Déjà on entendait le bruit de la barre que tirait de Mouy. Les
+Suisses étaient sortis de leur cachette pour prendre leur place
+près de la porte. Maurevel et La Hurière s'avançaient sur la
+pointe du pied, tandis que, par un reste de gentilhommerie,
+Coconnas restait à sa place, lorsque la jeune femme, à laquelle on
+ne pensait plus, parut à son tour au balcon et poussa un cri
+terrible en apercevant les Suisses, Maurevel et La Hurière.
+
+de Mouy, qui avait déjà entrouvert la porte, s'arrêta.
+
+-- Remonte, remonte, cria la jeune femme; je vois reluire des
+épées, je vois briller la mèche d'une arquebuse. C'est un guet-
+apens.
+
+-- Oh! oh! reprit en grondant la voix du jeune homme, voyons un
+peu ce que veut dire tout ceci. Et il referma la porte, remit la
+barre, repoussa le verrou et remonta.
+
+L'ordre de bataille de Maurevel fut changé dès qu'il vit que de
+Mouy ne sortirait point. Les Suisses allèrent se poster de l'autre
+côté de la rue, et La Hurière, son arquebuse au poing, attendit
+que l'ennemi reparût à la fenêtre. Il n'attendit pas longtemps. de
+Mouy s'avança précédé de deux pistolets d'une longueur si
+respectable, que La Hurière, qui le couchait déjà en joue,
+réfléchit soudain que les balles du huguenot n'avaient pas plus de
+chemin à faire pour arriver dans la rue que sa balle à lui n'en
+avait pour arriver au balcon. Certes, se dit-il, je puis tuer ce
+gentilhomme, mais aussi ce gentilhomme peut me tuer du même coup.
+
+Or, comme au bout du compte maître La Hurière, aubergiste de son
+état, n'était soldat que par circonstance, cette réflexion le
+détermina à faire retraite et à chercher un abri à l'angle de la
+rue de Braque, assez éloignée pour qu'il eût quelque difficulté à
+trouver de là, avec une certaine certitude, surtout la nuit, la
+ligne que devait suivre sa balle pour arriver jusqu'à de Mouy.
+
+de Mouy jeta un coup d'oeil autour de lui et s'avança en
+s'effaçant comme un homme qui se prépare à un duel; mais voyant
+que rien ne venait:
+
+-- Ça, dit-il, il paraît, monsieur le donneur d'avis, que vous
+avez oublié votre arquebuse à ma porte. Me voilà, que me voulez-
+vous?
+
+-- Ah! ah! se dit Coconnas, voici en effet un brave.
+
+-- Eh bien, continua de Mouy, amis ou ennemis, qui que vous soyez,
+ne voyez-vous pas que j'attends? La Hurière garda le silence.
+Maurevel ne répondit point, et les trois Suisses demeurèrent cois.
+
+Coconnas attendit un instant; puis, voyant que personne ne
+soutenait la conversation entamée par La Hurière et continuée par
+de Mouy, il quitta son poste, s'avança jusqu'au milieu de la rue,
+et mettant le chapeau à la main:
+
+-- Monsieur, dit-il, nous ne sommes pas ici pour un assassinat,
+comme vous pourriez le croire, mais pour un duel... J'accompagne
+un de vos ennemis qui voudrait avoir affaire à vous pour terminer
+galamment une vieille discussion. Eh! mordi! avancez donc,
+monsieur de Maurevel, au lieu de tourner le dos: monsieur accepte.
+
+-- Maurevel! s'écria de Mouy; Maurevel, l'assassin de mon père!
+Maurevel, le Tueur du roi! Ah! pardieu, oui, j'accepte.
+
+Et, ajustant Maurevel qui allait frapper à l'hôtel de Guise pour y
+chercher du renfort, il perça son chapeau d'une balle.
+
+Au bruit de l'explosion, aux cris de Maurevel, les gardes qui
+avaient ramené la duchesse de Nevers sortirent, accompagnés de
+trois ou quatre gentilshommes suivis de leurs pages, et
+s'avancèrent vers la maison de la maîtresse du jeune de Mouy.
+
+Un second coup de pistolet, tiré au milieu de la troupe, fit
+tomber mort le soldat qui se trouvait le plus proche de Maurevel;
+après quoi de Mouy se trouvant sans armes, ou du moins avec des
+armes inutiles, puisque ses pistolets étaient déchargés et que ses
+adversaires étaient hors de la portée de l'épée, s'abrita derrière
+la galerie du balcon.
+
+Cependant çà et là les fenêtres commençaient de s'ouvrir aux
+environs, et, selon l'humeur pacifique ou belliqueuse de leurs
+habitants, se refermaient ou se hérissaient de mousquets ou
+d'arquebuses.
+
+-- À moi, mon brave Mercandon! s'écria de Mouy en faisant signe à
+un homme déjà vieux qui, d'une fenêtre qui venait de s'ouvrir en
+face de l'hôtel de Guise, cherchait à voir quelque chose dans
+cette confusion.
+
+-- Vous appelez, sire de Mouy? cria le vieillard; est-ce à vous
+qu'on en veut?
+
+-- C'est à moi, c'est à vous, c'est à tous les protestants; et,
+tenez, en voilà la preuve.
+
+En effet, en ce moment de Mouy avait vu se diriger contre lui
+l'arquebuse de La Hurière. Le coup partit; mais le jeune homme eut
+le temps de se baisser, et la balle alla briser une vitre au-
+dessus de sa tête.
+
+-- Mercandon! s'écria Coconnas, qui à la vue de cette bagarre
+tressaillait de plaisir et avait oublié son créancier, mais à qui
+cette apostrophe de de Mouy le rappelait: Mercandon, rue du
+Chaume, c'est bien cela! Ah! il demeure là, c'est bon; nous allons
+avoir affaire chacun à notre homme.
+
+Et tandis que les gens de l'hôtel de Guise enfonçaient les portes
+de la maison où était de Mouy; tandis que Maurevel, un flambeau à
+la main, essayait d'incendier la maison; tandis que, les portes
+une fois brisées, un combat terrible s'engageait contre un seul
+homme qui, à chaque coup de rapière, abattait son ennemi, Coconnas
+essayait, à l'aide d'un pavé, d'enfoncer la porte de Mercandon,
+qui, sans s'inquiéter de cet effort solitaire, arquebusait de son
+mieux à sa fenêtre.
+
+Alors tout ce quartier désert et obscur se trouva illuminé comme
+en plein jour, peuplé comme l'intérieur d'une fourmilière; car, de
+l'hôtel de Montmorency, six ou huit gentilshommes huguenots, avec
+leurs serviteurs et leurs amis, venaient de faire une charge
+furieuse et commençaient, soutenus par le feu des fenêtres, à
+faire reculer les gens de Maurevel et ceux de l'hôtel de Guise,
+qu'ils finirent par acculer à l'hôtel d'où ils étaient sortis.
+
+Coconnas, qui n'avait point encore achevé d'enfoncer la porte de
+Mercandon quoiqu'il s'escrimât de tout son coeur, fut pris dans ce
+brusque refoulement. S'adossant alors à la muraille et mettant
+l'épée à la main, il commença non seulement à se défendre, mais
+encore à attaquer avec des cris si terribles, qu'il dominait toute
+cette mêlée. Il ferrailla ainsi de droite et de gauche, frappant
+amis et ennemis, jusqu'à ce qu'un large vide se fût opéré autour
+de lui. À mesure que sa rapière trouait une poitrine et que le
+sang tiède éclaboussait ses mains et son visage, lui, l'oeil
+dilaté, les narines ouvertes, les dents serrées, regagnait le
+terrain perdu et se rapprochait de la maison assiégée.
+
+de Mouy, après un combat terrible livré dans l'escalier et le
+vestibule, avait fini par sortir en véritable héros de sa maison
+brûlante. Au milieu de toute cette lutte, il n'avait pas cessé de
+crier: À moi, Maurevel! Maurevel, où es-tu? l'insultant par les
+épithètes les plus injurieuses. Il apparut enfin dans la rue,
+soutenant d'un bras sa maîtresse, à moitié nue et presque
+évanouie, et tenant un poignard entre ses dents. Son épée,
+flamboyante par le mouvement de rotation qu'il lui imprimait,
+traçait des cercles blancs ou rouges, selon que la lune en
+argentait la lame ou qu'un flambeau en faisait reluire l'humidité
+sanglante. Maurevel avait fui. La Hurière, repoussé par de Mouy
+jusqu'à Coconnas, qui ne le reconnaissait pas et le recevait à la
+pointe de son épée, demandait grâce des deux côtés. En ce moment,
+Mercandon l'aperçut, le reconnut à son écharpe blanche pour un
+massacreur.
+
+Le coup partit. La Hurière jeta un cri, étendit les bras, laissa
+échapper son arquebuse, et, après avoir essayé de gagner la
+muraille pour se retenir à quelque chose, tomba la face contre
+terre.
+
+de Mouy profita de cette circonstance, se jeta dans la rue de
+Paradis et disparut.
+
+La résistance des huguenots avait été telle, que les gens de
+l'hôtel de Guise, repoussés, étaient rentrés et avaient fermé les
+portes de l'hôtel, dans la crainte d'être assiégés et pris chez
+eux.
+
+Coconnas, ivre de sang et de bruit, arrivé à cette exaltation où,
+pour les gens du Midi surtout, le courage se change en folie,
+n'avait rien vu, rien entendu. Il remarqua seulement que ses
+oreilles tintaient moins fort, que ses mains et son visage se
+séchaient un peu, et, abaissant la pointe de son épée, il ne vit
+plus près de lui qu'un homme couché, la face noyée dans un
+ruisseau rouge, et autour de lui que maisons qui brûlaient.
+
+Ce fut une bien courte trêve, car au moment où il allait
+s'approcher de cet homme, qu'il croyait reconnaître pour La
+Hurière, la porte de la maison qu'il avait vainement essayé de
+briser à coups de pavés s'ouvrit, et le vieux Mercandon, suivi de
+son fils et de ses deux neveux, fondit sur le Piémontais, occupé à
+reprendre haleine.
+
+-- Le voilà! le voilà! s'écrièrent-ils tout d'une voix. Coconnas
+se trouvait au milieu de la rue, et, craignant d'être entouré par
+ces quatre hommes qui l'attaquaient à la fois, il fit, avec la
+vigueur d'un de ces chamois qu'il avait si souvent poursuivis dans
+les montagnes, un bond en arrière, et se trouva adossé à la
+muraille de l'hôtel de Guise. Une fois tranquillisé sur les
+surprises, il se remit en garde et redevint railleur.
+
+-- Ah! ah! père Mercandon! dit-il, vous ne me reconnaissez pas?
+
+-- Oh! misérable! s'écria le vieux huguenot, je te reconnais bien,
+au contraire; tu m'en veux! à moi, l'ami, le compagnon de ton
+père?
+
+-- Et son créancier, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, son créancier, puisque c'est toi qui le dis.
+
+-- Eh bien, justement, répondit Coconnas, je viens régler nos
+comptes.
+
+-- Saisissons-le, lions-le, dit le vieillard aux jeunes gens qui
+l'accompagnaient, et qui à sa voix s'élancèrent contre la
+muraille.
+
+-- Un instant, un instant, dit en riant Coconnas. Pour arrêter les
+gens il vous faut une prise de corps et vous avez négligé de la
+demander au prévôt.
+
+Et à ces paroles il engagea l'épée avec celui des jeunes gens qui
+se trouvait le plus proche de lui, et au premier dégagement lui
+abattit le poignet avec sa rapière. Le malheureux se recula en
+hurlant.
+
+-- Et d'un! dit Coconnas. Au même instant, la fenêtre sous
+laquelle Coconnas avait cherché un abri s'ouvrit en grinçant.
+Coconnas fit un soubresaut, craignant une attaque de ce côté;
+mais, au lieu d'un ennemi, ce fut une femme qu'il aperçut; au lieu
+de l'arme meurtrière qu'il s'apprêtait à combattre, ce fut un
+bouquet qui tomba à ses pieds.
+
+-- Tiens! une femme! dit-il.
+
+Il salua la dame de son épée et se baissa pour ramasser le
+bouquet.
+
+-- Prenez garde, brave catholique, prenez garde, s'écria la dame.
+
+Coconnas se releva, mais pas si rapidement que le poignard du
+second neveu ne fendît son manteau et n'entamât l'autre épaule.
+
+La dame jeta un cri perçant.
+
+Coconnas la remercia et la rassura d'un même geste, s'élança sur
+le second neveu, qui rompit; mais au second appel son pied de
+derrière glissa dans le sang. Coconnas s'élança sur lui avec la
+rapidité du chat-tigre, et lui traversa la poitrine de son épée.
+
+-- Bien, bien, brave cavalier! cria la dame de l'hôtel de Guise,
+bien! je vous envoie du secours.
+
+-- Ce n'est point la peine de vous déranger pour cela, madame! dit
+Coconnas. Regardez plutôt jusqu'au bout, si la chose vous
+intéresse, et vous allez voir comment le comte Annibal de Coconnas
+accommode les huguenots.
+
+En ce moment le fils du vieux Mercandon tira presque à bout
+portant un coup de pistolet à Coconnas, qui tomba sur un genou.
+
+La dame de la fenêtre poussa un cri, mais Coconnas se releva; il
+ne s'était agenouillé que pour éviter la balle, qui alla trouver
+le mur à deux pieds de la belle spectatrice.
+
+Presque en même temps, de la fenêtre du logis de Mercandon partit
+un cri de rage, et une vieille femme, qui à sa croix et à son
+écharpe blanche reconnut Coconnas pour un catholique, lui lança un
+pot de fleurs qui l'atteignit au dessus du genou.
+
+-- Bon! dit Coconnas; l'une me jette des fleurs, l'autre les pots.
+Si cela continue, on va démolir les maisons.
+
+-- Merci, ma mère, merci! cria le jeune homme.
+
+-- Va, femme, va! dit le vieux Mercandon, mais prends garde à
+nous!
+
+-- Attendez, monsieur de Coconnas, attendez, dit la jeune dame de
+l'hôtel de Guise; je vais faire tirer aux fenêtres.
+
+-- Ah ça! c'est donc un enfer de femmes, dont les unes sont pour
+moi et les autres contre moi! dit Coconnas. Mordi! finissons-en.
+
+La scène, en effet, était bien changée, et tirait évidemment à son
+dénouement. En face de Coconnas, blessé il est vrai, mais dans
+toute la vigueur de ses vingt-quatre ans, mais habitué aux armes,
+mais irrité plutôt qu'affaibli par les trois ou quatre
+égratignures qu'il avait reçues, il ne restait plus que Mercandon
+et son fils: Mercandon, vieillard de soixante à soixante-dix ans;
+son fils, enfant de seize à dix-huit ans: ce dernier pâle, blond
+et frêle, avait jeté son pistolet déchargé et par conséquent
+devenu inutile, et agitait en tremblant une épée de moitié moins
+longue que celle du Piémontais; le père, armé seulement d'un
+poignard et d'une arquebuse vide, appelait au secours. Une vieille
+femme, à la fenêtre en face, la mère du jeune homme, tenait à la
+main un morceau de marbre et s'apprêtait à le lancer. Enfin
+Coconnas, excité d'un côté par les menaces, de l'autre par les
+encouragements, fier de sa double victoire, enivré de poudre et de
+sang, éclairé par la réverbération d'une maison en flammes, exalté
+par l'idée qu'il combattait sous les yeux d'une femme dont la
+beauté lui avait semblé aussi supérieure que son rang lui
+paraissait incontestable; Coconnas, comme le dernier des Horaces,
+avait senti doubler ses forces, et voyant le jeune homme hésiter,
+il courut à lui et croisa sur sa petite épée sa terrible et
+sanglante rapière. Deux coups suffirent pour la lui faire sauter
+des mains. Alors Mercandon chercha à repousser Coconnas, pour que
+les projectiles lancés par la fenêtre l'atteignissent plus
+sûrement. Mais Coconnas, au contraire, pour paralyser la double
+attaque du vieux Mercandon, qui essayait de le percer de son
+poignard, et de la mère du jeune homme, qui tentait de lui briser
+la tête avec la pierre qu'elle s'apprêtait à lui lancer, saisit
+son adversaire à bras-le-corps, le présentant à tous les coups
+comme un bouclier, et l'étouffant dans son étreinte herculéenne.
+
+-- À moi, à moi! s'écria le jeune homme, il me brise la poitrine!
+à moi, à moi! Et sa voix commença de se perdre dans un râle sourd
+et étranglé. Alors, Mercandon cessa de menacer, il supplia.
+
+-- Grâce! grâce! dit-il, monsieur de Coconnas! grâce! c'est mon
+unique enfant!
+
+-- C'est mon fils! c'est mon fils! cria la mère, l'espoir de notre
+vieillesse! ne le tuez pas, monsieur! ne le tuez pas!
+
+-- Ah! vraiment! cria Coconnas en éclatant de rire. Que je ne le
+tue pas! et que voulait-il donc me faire avec son épée et son
+pistolet?
+
+-- Monsieur, continua Mercandon en joignant les mains, j'ai chez
+moi l'obligation souscrite par votre père, je vous la rendrai;
+j'ai dix mille écus d'or, je vous les donnerai; j'ai les
+pierreries de notre famille, et elles seront à vous; mais ne le
+tuez pas, ne le tuez pas!
+
+-- Et moi, j'ai mon amour, dit à demi-voix la femme de l'hôtel de
+Guise, et je vous le promets. Coconnas réfléchit une seconde, et
+soudain:
+
+-- Êtes-vous huguenot? demanda-t-il au jeune homme.
+
+-- Je le suis, murmura l'enfant.
+
+-- En ce cas, il faut mourir! répondit Coconnas en fronçant les
+sourcils et en approchant de la poitrine de son adversaire la
+miséricorde acérée et tranchante.
+
+-- Mourir! s'écria le vieillard, mon pauvre enfant! mourir!
+
+Et un cri de mère retentit si douloureux et si profond, qu'il
+ébranla pour un moment la sauvage résolution du Piémontais.
+
+-- Oh! madame la duchesse! s'écria le père se tournant vers la
+femme de l'hôtel de Guise, intercédez pour nous, et tous les
+matins et tous les soirs votre nom sera dans nos prières.
+
+-- Alors, qu'il se convertisse! dit la dame de l'hôtel de Guise.
+
+-- Je suis protestant, dit l'enfant.
+
+-- Meurs donc, dit Coconnas en levant sa dague, meurs donc puisque
+tu ne veux pas de la vie que cette belle bouche t'offrait.
+
+Mercandon et sa femme virent la lame terrible luire comme un
+éclair au dessus de la tête de leur fils.
+
+-- Mon fils, mon Olivier, hurla la mère, abjure... abjure!
+
+-- Abjure, cher enfant! cria Mercandon, se roulant aux pieds de
+Coconnas, ne nous laisse pas seuls sur la terre.
+
+-- Abjurez tous ensemble! cria Coconnas; pour un _Credo_, trois
+âmes et une vie!
+
+-- Je le veux bien, dit le jeune homme.
+
+-- Nous le voulons bien, crièrent Mercandon et sa femme.
+
+-- À genoux, alors! fit Coconnas, et que ton fils récite mot à mot
+la prière que je vais te dire. Le père obéit le premier.
+
+-- Je suis prêt, dit l'enfant. Et il s'agenouilla à son tour.
+
+Coconnas commença alors à lui dicter en latin les paroles du
+_Credo_. Mais, soit hasard, soit calcul, le jeune Olivier s'était
+agenouillé près de l'endroit où avait volé son épée. À peine vit-
+il cette arme à la portée de sa main, que, sans cesser de répéter
+les paroles de Coconnas, il étendit le bras pour la saisir.
+Coconnas aperçut le mouvement, tout en faisant semblant de ne pas
+le voir. Mais au moment où le jeune homme touchait du bout de ses
+doigts crispés la poignée de l'arme, il s'élança sur lui, et le
+renversant:
+
+-- Ah! traître! dit-il. Et il lui plongea sa dague dans la gorge.
+Le jeune homme jeta un cri, se releva convulsivement sur un genou
+et retomba mort.
+
+-- Ah! bourreau! hurla Mercandon, tu nous égorges pour nous voler
+les cent nobles à la rose que tu nous dois.
+
+-- Ma foi non, dit Coconnas, et la preuve... En disant ces mots,
+Coconnas jeta aux pieds du vieillard la bourse qu'avant son départ
+son père lui avait remise pour acquitter sa dette avec son
+créancier.
+
+-- Et la preuve, continua-t-il, c'est que voilà votre argent.
+
+-- Et toi, voici ta mort! cria la mère de la fenêtre.
+
+-- Prenez garde, monsieur de Coconnas, prenez garde, dit la dame
+de l'hôtel de Guise.
+
+Mais avant que Coconnas eût pu tourner la tête pour se rendre à ce
+dernier avis ou pour se soustraire à la première menace, une masse
+pesante fendit l'air en sifflant, s'abattit à plat sur le chapeau
+du Piémontais, lui brisa son épée dans la main et le coucha sur le
+pavé, surpris, étourdi, assommé, sans qu'il eût pu entendre le
+double cri de joie et de détresse qui se répandit de droite et de
+gauche.
+
+Mercandon s'élança aussitôt, le poignard à la main, sur Coconnas
+évanoui. Mais en ce moment la porte de l'hôtel de Guise s'ouvrit,
+et le vieillard, voyant luire les pertuisanes et les épées,
+s'enfuit; tandis que celle qu'il avait appelée madame la duchesse,
+belle d'une beauté terrible à la lueur de l'incendie, éblouissante
+de pierreries et de diamants, se penchait, à moitié hors de la
+fenêtre, pour crier aux nouveaux venus, le bras tendu vers
+Coconnas:
+
+-- Là! là! en face de moi; un gentilhomme vêtu d'un pourpoint
+rouge. Celui-là, oui, oui, celui-là! ...
+
+
+
+X
+Mort, messe ou Bastille
+
+
+Marguerite, comme nous l'avons dit, avait refermé sa porte et
+était rentrée dans sa chambre. Mais comme elle y entrait, toute
+palpitante, elle aperçut Gillonne, qui, penchée avec terreur vers
+la porte du cabinet, contemplait des traces de sang éparses sur le
+lit, sur les meubles et sur le tapis.
+
+-- Ah! madame, s'écria-t-elle en apercevant la reine. Oh! madame,
+est-il donc mort?
+
+-- Silence! Gillonne, dit Marguerite de ce ton de voix qui indique
+l'importance de la recommandation. Gillonne se tut.
+
+Marguerite tira alors de son aumônière une petite clef dorée,
+ouvrit la porte du cabinet et montra du doigt le jeune homme à sa
+suivante.
+
+La Mole avait réussi à se soulever et à s'approcher de la fenêtre.
+Un petit poignard, de ceux que les femmes portaient à cette
+époque, s'était rencontré sous sa main, et le jeune gentilhomme
+l'avait saisi en entendant ouvrir la porte.
+
+-- Ne craignez rien, monsieur, dit Marguerite, car, sur mon âme,
+vous êtes en sûreté. La Mole se laissa retomber sur ses genoux.
+
+-- Oh! madame, s'écria-t-il, vous êtes pour moi plus qu'une reine,
+vous êtes une divinité.
+
+-- Ne vous agitez pas ainsi, monsieur, s'écria Marguerite, votre
+sang coule encore... Oh! regarde, Gillonne, comme il est pâle...
+Voyons, où êtes-vous blessé?
+
+-- Madame, dit La Mole en essayant de fixer sur des points
+principaux la douleur errante par tout le corps, je crois avoir
+reçu un premier coup de dague à l'épaule et un second dans la
+poitrine; les autres blessures ne valent point la peine qu'on s'en
+occupe.
+
+-- Nous allons voir cela, dit Marguerite; Gillonne, apporte ma
+cassette de baumes.
+
+Gillonne obéit et rentra, tenant d'une main la cassette, et de
+l'autre une aiguière de vermeil et du linge de fine toile de
+Hollande.
+
+-- Aide-moi à le soulever, Gillonne, dit la reine Marguerite, car,
+en se soulevant lui-même, le malheureux a achevé de perdre ses
+forces.
+
+-- Mais, madame, dit La Mole, je suis tout confus; je ne puis
+souffrir en vérité...
+
+-- Mais, monsieur, vous allez vous laisser faire, que je pense,
+dit Marguerite; quand nous pouvons vous sauver, ce serait un crime
+de vous laisser mourir.
+
+-- Oh! s'écria La Mole, j'aime mieux mourir que de vous voir,
+vous, la reine, souiller vos mains d'un sang indigne comme le
+mien... Oh! jamais! jamais!
+
+Et il se recula respectueusement.
+
+-- Votre sang, mon gentilhomme, reprit en souriant Gillonne, eh!
+vous en avez déjà souillé tout à votre aise le lit et la chambre
+de Sa Majesté.
+
+Marguerite croisa son manteau sur son peignoir de batiste, tout
+éclaboussé de petites taches vermeilles. Ce geste, plein de pudeur
+féminine, rappela à La Mole qu'il avait tenu dans ses bras et
+serré contre sa poitrine cette reine si belle, si aimée, et à ce
+souvenir une rougeur fugitive passa sur ses joues blêmies.
+
+-- Madame, balbutia-t-il, ne pouvez-vous m'abandonner aux soins
+d'un chirurgien?
+
+-- D'un chirurgien catholique, n'est-ce pas? demanda la reine avec
+une expression que comprit La Mole, et qui le fit tressaillir.
+
+-- Ignorez-vous donc, continua la reine avec une voix et un
+sourire d'une douceur inouïe, que, nous autres filles de France,
+nous sommes élevées à connaître la valeur des plantes et à
+composer des baumes? car notre devoir, comme femmes et comme
+reines, a été de tout temps d'adoucir les douleurs! Aussi valons-
+nous les meilleurs chirurgiens du monde, à ce que disent nos
+flatteurs du moins. Ma réputation, sous ce rapport, n'est-elle pas
+venue à votre oreille? Allons, Gillonne, à l'ouvrage!
+
+La Mole voulait essayer de résister encore; il répéta de nouveau
+qu'il aimait mieux mourir que d'occasionner à la reine ce labeur,
+qui pouvait commencer par la pitié et finir par le dégoût. Cette
+lutte ne servit qu'à épuiser complètement ses forces. Il chancela,
+ferma les yeux, et laissa retomber sa tête en arrière, évanoui
+pour la seconde fois.
+
+Alors Marguerite, saisissant le poignard qu'il avait laissé
+échapper, coupa rapidement le lacet qui fermait son pourpoint,
+tandis que Gillonne, avec une autre lame, décousait ou plutôt
+tranchait les manches de La Mole.
+
+Gillonne, avec un linge imbibé d'eau fraîche, étancha le sang qui
+s'échappait de l'épaule et de la poitrine du jeune homme, tandis
+que Marguerite, d'une aiguille d'or à la pointe arrondie, sondait
+les plaies avec toute la délicatesse et l'habileté que maître
+Ambroise Paré eût pu déployer en pareille circonstance.
+
+Celle de l'épaule était profonde, celle de la poitrine avait
+glissé sur les côtes et traversait seulement les chairs; aucune
+des deux ne pénétrait dans les cavités de cette forteresse
+naturelle qui protège le coeur et les poumons.
+
+-- Plaie douloureuse et non mortelle, _Acerrimum humeri vulnus,
+non autem lethale_, murmura la belle et savante chirurgienne;
+passe-moi du baume et prépare de la charpie, Gillonne.
+
+Cependant Gillonne, à qui la reine venait de donner ce nouvel
+ordre, avait déjà essuyé et parfumé la poitrine du jeune homme et
+en avait fait autant de ses bras modelés sur un dessin antique, de
+ses épaules gracieusement rejetées en arrière, de son cou ombragé
+de boucles épaisses et qui appartenait bien plutôt à une statue de
+marbre de Paros qu'au corps mutilé d'un homme expirant.
+
+-- Pauvre jeune homme, murmura Gillonne en regardant non pas tant
+son ouvrage que celui qui venait d'en être l'objet.
+
+-- N'est-ce pas qu'il est beau? dit Marguerite avec une franchise
+toute royale.
+
+-- Oui, madame. Mais il me semble qu'au lieu de le laisser ainsi
+couché à terre nous devrions le soulever et l'étendre sur le lit
+de repos contre lequel il est seulement appuyé.
+
+-- Oui, dit Marguerite, tu as raison.
+
+Et les deux femmes, s'inclinant et réunissant leurs forces,
+soulevèrent La Mole et le déposèrent sur une espèce de grand sofa
+à dossier sculpté qui s'étendait devant la fenêtre, qu'elles
+entrouvrirent pour lui donner de l'air.
+
+Le mouvement réveilla La Mole, qui poussa un soupir et, rouvrant
+les yeux, commença d'éprouver cet incroyable bien-être qui
+accompagne toutes les sensations du blessé, alors qu'à son retour
+à la vie il retrouve la fraîcheur au lieu des flammes dévorantes,
+et les parfums du baume au lieu de la tiède et nauséabonde odeur
+du sang.
+
+Il murmura quelques mots sans suite, auxquels Marguerite répondit
+par un sourire en posant le doigt sur sa bouche.
+
+En ce moment le bruit de plusieurs coups frappés à une porte
+retentit.
+
+-- On heurte au passage secret, dit Marguerite.
+
+-- Qui donc peut venir, madame? demanda Gillonne effrayée.
+
+-- Je vais voir, dit Marguerite. Toi, reste auprès de lui et ne le
+quitte pas d'un seul instant.
+
+Marguerite rentra dans sa chambre, et, fermant la porte du
+cabinet, alla ouvrir celle du passage qui donnait chez le roi et
+chez la reine mère.
+
+-- Madame de Sauve! s'écria-t-elle en reculant vivement et avec
+une expression qui ressemblait sinon à la terreur, du moins à la
+haine, tant il est vrai qu'une femme ne pardonne jamais à une
+autre femme de lui enlever même un homme qu'elle n'aime pas.
+Madame de Sauve!
+
+-- Oui, Votre Majesté! dit celle-ci en joignant les mains.
+
+-- Ici, vous, madame! continua Marguerite de plus en plus étonnée,
+mais aussi d'une voix plus impérative. Charlotte tomba à genoux.
+
+-- Madame, dit-elle, pardonnez-moi, je reconnais à quel point je
+suis coupable envers vous; mais, si vous saviez! la faute n'est
+pas tout entière à moi, et un ordre exprès de la reine mère...
+
+-- Relevez-vous, dit Marguerite, et comme je ne pense pas que vous
+soyez venue dans l'espérance de vous justifier vis-à-vis de moi,
+dites-moi pourquoi vous êtes venue.
+
+-- Je suis venue, madame, dit Charlotte toujours à genoux et avec
+un regard presque égaré, je suis venue pour vous demander s'il
+n'était pas ici.
+
+-- Ici, qui? de qui parlez-vous, madame?... car, en vérité, je ne
+comprends pas.
+
+-- Du roi!
+
+-- Du roi? vous le poursuivez jusque chez moi! Vous savez bien
+qu'il n'y vient pas, cependant!
+
+-- Ah! madame! continua la baronne de Sauve sans répondre à toutes
+ces attaques et sans même paraître les sentir; ah! plût à Dieu
+qu'il y fût!
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Eh! mon Dieu! madame, parce qu'on égorge les huguenots, et que
+le roi de Navarre est le chef des huguenots.
+
+-- Oh! s'écria Marguerite en saisissant madame de Sauve par la
+main et en la forçant de se relever, oh! je l'avais oublié!
+D'ailleurs, je n'avais pas cru qu'un roi pût courir les mêmes
+dangers que les autres hommes.
+
+-- Plus, madame, mille fois plus, s'écria Charlotte.
+
+-- En effet, madame de Lorraine m'avait prévenue. Je lui avais dit
+de ne pas sortir. Serait-il sorti?
+
+-- Non, non, il est dans le Louvre. Il ne se retrouve pas. Et s'il
+n'est pas ici...
+
+-- Il n'y est pas.
+
+-- Oh! s'écria madame de Sauve avec une explosion de douleur, c'en
+est fait de lui, car la reine mère a juré sa mort.
+
+-- Sa mort! Ah! dit Marguerite, vous m'épouvantez. Impossible!
+
+-- Madame, reprit madame de Sauve avec cette énergie que donne
+seule la passion, je vous dis qu'on ne sait pas où est le roi de
+Navarre.
+
+-- Et la reine mère, où est-elle?
+
+-- La reine mère m'a envoyée chercher M. de Guise et
+M. de Tavannes, qui étaient dans son oratoire, puis elle m'a
+congédiée. Alors, pardonnez-moi, madame! je suis remontée chez
+moi, et comme d'habitude, j'ai attendu.
+
+-- Mon mari, n'est-ce pas? dit Marguerite.
+
+-- Il n'est pas venu, madame. Alors, je l'ai cherché de tous
+côtés; je l'ai demandé à tout le monde. Un seul soldat m'a répondu
+qu'il croyait l'avoir aperçu au milieu des gardes qui
+l'accompagnaient l'épée nue quelque temps avant que le massacre
+commençât, et le massacre est commencé depuis une heure.
+
+-- Merci, madame, dit Marguerite; et quoique peut-être le
+sentiment qui vous fait agir soit une nouvelle offense pour moi,
+merci.
+
+-- Oh! alors, pardonnez-moi, madame! dit-elle, et je rentrerai
+chez moi plus forte de votre pardon; car je n'ose vous suivre,
+même de loin.
+
+Marguerite lui tendit la main.
+
+-- Je vais trouver la reine Catherine, dit-elle; rentrez chez
+vous. Le roi de Navarre est sous ma sauvegarde, je lui ai promis
+alliance et je serai fidèle à ma promesse.
+
+-- Mais si vous ne pouvez pénétrer jusqu'à la reine mère, madame?
+
+-- Alors, je me tournerai du côté de mon frère Charles, et il
+faudra bien que je lui parle.
+
+-- Allez, allez, madame, dit Charlotte en laissant le passage
+libre à Marguerite, et que Dieu conduise Votre Majesté.
+
+Marguerite s'élança par le couloir. Mais arrivée à l'extrémité,
+elle se retourna pour s'assurer que madame de Sauve ne demeurait
+pas en arrière. Madame de Sauve la suivait.
+
+La reine de Navarre lui vit prendre l'escalier qui conduisait à
+son appartement, et poursuivit son chemin vers la chambre de la
+reine.
+
+Tout était changé; au lieu de cette foule de courtisans empressés,
+qui d'ordinaire ouvrait ses rangs devant la reine en la saluant
+respectueusement, Marguerite ne rencontrait que des gardes avec
+des pertuisanes rougies et des vêtements souillés de sang, ou des
+gentilshommes aux manteaux déchirés, à la figure noircie par la
+poudre, porteurs d'ordres et de dépêches, les uns entrant et les
+autres sortant: toutes ces allées et venues faisaient un
+fourmillement terrible et immense dans les galeries.
+
+Marguerite n'en continua pas moins d'aller en avant et parvint
+jusqu'à l'antichambre de la reine mère. Mais cette antichambre
+était gardée par deux haies de soldats qui ne laissaient pénétrer
+que ceux qui étaient porteurs d'un certain mot d'ordre.
+
+Marguerite essaya vainement de franchir cette barrière vivante.
+Elle vit plusieurs fois s'ouvrir et se fermer la porte, et à
+chaque fois, par l'entrebâillement, elle aperçut Catherine
+rajeunie par l'action, active comme si elle n'avait que vingt ans,
+écrivant, recevant des lettres, les décachetant, donnant des
+ordres, adressant à ceux-ci un mot, à ceux-là un sourire, et ceux
+auxquels elle souriait plus amicalement étaient ceux qui étaient
+plus couverts de poussière et de sang.
+
+Au milieu de ce grand tumulte qui bruissait dans le Louvre, qu'il
+emplissait d'effrayantes rumeurs, on entendait éclater les
+arquebusades de la rue de plus en plus répétées.
+
+-- Jamais je n'arriverai jusqu'à elle, se dit Marguerite après
+avoir fait près des hallebardiers trois tentatives inutiles.
+Plutôt que de perdre mon temps ici, allons donc trouver mon frère.
+
+En ce moment passa M. de Guise; il venait d'annoncer à la reine la
+mort de l'amiral et retournait à la boucherie.
+
+-- Oh! Henri! s'écria Marguerite, où est le roi de Navarre? Le duc
+la regarda avec un sourire étonné, s'inclina, et, sans répondre,
+sortit avec ses gardes. Marguerite courut à un capitaine qui
+allait sortir du Louvre et qui, avant de partir, faisait charger
+les arquebuses de ses soldats.
+
+-- Le roi de Navarre? demanda-t-elle; monsieur, où est le roi de
+Navarre?
+
+-- Je ne sais, madame, répondit celui-ci, je ne suis point des
+gardes de Sa Majesté.
+
+-- Ah! mon cher René! s'écria Marguerite en reconnaissant le
+parfumeur de Catherine... c'est vous... vous sortez de chez ma
+mère... savez-vous ce qu'est devenu mon mari?
+
+-- Sa Majesté le roi de Navarre n'est point mon ami, madame...
+vous devez vous en souvenir. On dit même, ajouta-t-il avec une
+contraction qui ressemblait plus à un grincement qu'à un sourire,
+on dit même qu'il ose m'accuser d'avoir, de complicité avec madame
+Catherine, empoisonné sa mère.
+
+-- Non! non! s'écria Marguerite, ne croyez pas cela, mon bon René!
+
+-- Oh! peu m'importe, madame! dit le parfumeur; ni le roi de
+Navarre ni les siens ne sont plus guère à craindre en ce moment.
+
+Et il tourna le dos à Marguerite.
+
+-- Oh! monsieur de Tavannes, monsieur de Tavannes!
+
+s'écria Marguerite, un mot, un seul, je vous prie! Tavannes qui
+passait, s'arrêta.
+
+-- Où est Henri de Navarre? dit Marguerite.
+
+-- Ma foi! dit-il tout haut, je crois qu'il court la ville avec
+MM. d'Alençon et Condé. Puis, si bas que Marguerite seule put
+l'entendre:
+
+-- Belle Majesté, dit-il, si vous voulez voir celui pour être à la
+place duquel je donnerais ma vie, allez frapper au cabinet des
+Armes du roi.
+
+-- Oh! merci, Tavannes! dit Marguerite, qui, de tout ce que lui
+avait dit Tavannes, n'avait entendu que l'indication principale;
+merci, j'y vais.
+
+Et elle prit sa course tout en murmurant:
+
+-- Oh! après ce que je lui ai promis, après la façon dont il s'est
+conduit envers moi quand cet ingrat Henri s'était caché dans le
+cabinet, je ne puis le laisser périr!
+
+Et elle vint heurter à la porte des appartements du roi; mais ils
+étaient ceints intérieurement par deux compagnies des gardes.
+
+-- On n'entre point chez le roi, dit l'officier en s'avançant
+vivement.
+
+-- Mais moi? dit Marguerite.
+
+-- L'ordre est général.
+
+-- Moi, la reine de Navarre! moi, sa soeur!
+
+-- Ma consigne n'admet point d'exception, madame; recevez donc mes
+excuses. Et l'officier referma la porte.
+
+-- Oh! il est perdu, s'écria Marguerite alarmée par la vue de
+toutes ces figures sinistres, qui, lorsqu'elles ne respiraient pas
+la vengeance, exprimaient l'inflexibilité. -- Oui, oui, je
+comprends tout... on s'est servi de moi comme d'un appât... je
+suis le piège où l'on prend et égorge les huguenots... Oh!
+j'entrerai, dussé-je me faire tuer.
+
+Et Marguerite courait comme une folle par les corridors et par les
+galeries, lorsque tout à coup passant devant une petite porte,
+elle entendit un chant doux, presque lugubre, tant il était
+monotone. C'était un psaume calviniste que chantait une voix
+tremblante dans la pièce voisine.
+
+-- La nourrice du roi mon frère, la bonne Madelon... elle est là!
+s'écria Marguerite en se frappant le front, éclairée par une
+pensée subite; elle est là! ... Dieu des chrétiens, aide-moi!
+
+Et Marguerite, pleine d'espérance, heurta doucement à la petite
+porte.
+
+En effet, après l'avis qui lui avait été donné par Marguerite,
+après son entretien avec René, après sa sortie de chez la reine
+mère, à laquelle, comme un bon génie, avait voulu s'opposer la
+pauvre petite Phébé, Henri de Navarre avait rencontré quelques
+gentilshommes catholiques qui, sous prétexte de lui faire honneur,
+l'avaient reconduit chez lui, où l'attendaient une vingtaine de
+huguenots, lesquels s'étaient réunis chez le jeune prince, et, une
+fois réunis, ne voulaient plus le quitter, tant depuis quelques
+heures le pressentiment de cette nuit fatale avait plané sur le
+Louvre. Ils étaient donc restés ainsi sans qu'on eût tenté de les
+troubler. Enfin, au premier coup de la cloche de Saint-Germain-
+l'Auxerrois, qui retentit dans tous ces coeurs comme un glas
+funèbre, Tavannes entra, et, au milieu d'un silence de mort,
+annonça à Henri que le roi Charles IX voulait lui parler.
+
+Il n'y avait point de résistance à tenter, personne n'en eut même
+la pensée. On entendait les plafonds, les galeries et les
+corridors du Louvre craquer sous les pieds des soldats réunis tant
+dans les cours que dans les appartements, au nombre de près de
+deux mille. Henri, après avoir pris congé de ses amis, qu'il ne
+devait plus revoir, suivit donc Tavannes, qui le conduisit dans
+une petite galerie contiguë au logis du roi, où il le laissa seul,
+sans armes et le coeur gonflé de toutes les défiances.
+
+Le roi de Navarre compta ainsi, minute par minute, deux mortelles
+heures, écoutant avec une terreur croissante le bruit du tocsin et
+le retentissement des arquebusades; voyant, par un guichet vitré,
+passer, à la lueur de l'incendie, au flamboiement des torches, les
+fuyards et les assassins; ne comprenant rien à ces clameurs de
+meurtre et à ces cris de détresse; ne pouvant soupçonner enfin,
+malgré la connaissance qu'il avait de Charles IX, de la reine mère
+et du duc de Guise, l'horrible drame qui s'accomplissait en ce
+moment.
+
+Henri n'avait pas le courage physique; il avait mieux que cela, il
+avait la puissance morale: craignant le danger, il l'affrontait en
+souriant, mais le danger du champ de bataille, le danger en plein
+air et en plein jour, le danger aux yeux de tous,
+qu'accompagnaient la stridente harmonie des trompettes et la voix
+sourde et vibrante des tambours... Mais là, il était sans armes,
+seul, enfermé, perdu dans une demi-obscurité, suffisante à peine
+pour voir l'ennemi qui pouvait se glisser jusqu'à lui et le fer
+qui le voulait percer. Ces deux heures furent donc pour lui les
+deux heures peut-être les plus cruelles de sa vie.
+
+Au plus fort du tumulte, et comme Henri commençait à comprendre
+que, selon toute probabilité, il s'agissait d'un massacre
+organisé, un capitaine vint chercher le prince et le conduisit,
+par un corridor, à l'appartement du roi. À leur approche la porte
+s'ouvrit, derrière eux la porte se referma, le tout comme par
+enchantement, puis le capitaine introduisit Henri près de Charles
+IX, alors dans son cabinet des Armes.
+
+Lorsqu'ils entrèrent, le roi était assis dans un grand fauteuil,
+ses deux mains posées sur les deux bras de son siège et la tête
+retombant sur sa poitrine. Au bruit que firent les nouveaux venus,
+Charles IX releva son front, sur lequel Henri vit couler la sueur
+par grosses gouttes.
+
+-- Bonsoir, Henriot, dit brutalement le jeune roi. Vous, La
+Chastre, laissez-nous. Le capitaine obéit. Il se fit un moment de
+sombre silence. Pendant ce moment, Henri regarda autour de lui
+avec inquiétude et vit qu'il était seul avec le roi. Charles IX se
+leva tout à coup.
+
+-- Par la mordieu! dit-il en retroussant d'un geste rapide ses
+cheveux blonds et en essuyant son front en même temps, vous êtes
+content de vous voir près de moi, n'est-ce pas, Henriot?
+
+-- Mais sans doute, Sire, répondit le roi de Navarre, et c'est
+toujours avec bonheur que je me trouve auprès de Votre Majesté.
+
+-- Plus content que d'être là-bas, hein? reprit Charles IX,
+continuant à suivre sa pauvre pensée plutôt qu'il ne répondait au
+compliment de Henri.
+
+-- Sire, je ne comprends pas, dit Henri.
+
+-- Regardez et vous comprendrez. D'un mouvement rapide, Charles IX
+marcha ou plutôt bondit vers la fenêtre. Et, attirant à lui son
+beau-frère, de plus en plus épouvanté, il lui montra l'horrible
+silhouette des assassins, qui, sur le plancher d'un bateau,
+égorgeaient ou noyaient les victimes qu'on leur amenait à chaque
+instant.
+
+-- Mais, au nom du Ciel, s'écria Henri tout pâle, que se passe-t-
+il donc cette nuit?
+
+-- Cette nuit, monsieur, dit Charles IX, on me débarrasse de tous
+les huguenots. Voyez-vous là-bas, au-dessus de l'hôtel de Bourbon,
+cette fumée et cette flamme? C'est la fumée et la flamme de la
+maison de l'amiral, qui brûle. Voyez-vous ce corps que de bons
+catholiques traînent sur une paillasse déchirée, c'est le corps du
+gendre de l'amiral, le cadavre de votre ami Téligny.
+
+-- Oh! que veut dire cela? s'écria le roi de Navarre, en cherchant
+inutilement à son côté la poignée de sa dague et tremblant à la
+fois de honte et de colère, car il sentait que tout à la fois on
+le raillait et on le menaçait.
+
+-- Cela veut dire, s'écria Charles IX furieux, sans transition et
+blêmissant d'une manière effrayante, cela veut dire que je ne veux
+plus de huguenot autour de moi, entendez-vous, Henri? Suis-je le
+roi? suis-je le maître?
+
+-- Mais, Votre Majesté...
+
+-- Ma Majesté tue et massacre à cette heure tout ce qui n'est pas
+catholique; c'est son plaisir. Êtes-vous catholique? s'écria
+Charles, dont la colère montait incessamment comme une marée
+terrible.
+
+-- Sire, dit Henri, rappelez-vous vos paroles: Qu'importe la
+religion de qui me sert bien!
+
+-- Ha! ha! ha! s'écria Charles en éclatant d'un rire sinistre; que
+je me rappelle mes paroles, dis-tu, Henri! _Verba volant, _comme
+dit ma soeur Margot. Et tous ceux-là, regarde, ajouta-t-il en
+montrant du doigt la ville, ceux-là ne m'avaient-ils pas bien
+servi aussi? n'étaient-ils pas braves au combat, sages au conseil,
+dévoués toujours? Tous étaient des sujets utiles! mais ils étaient
+huguenots, et je ne veux que des catholiques.
+
+Henri resta muet.
+
+-- Çà, comprenez-moi donc, Henriot! s'écria Charles IX.
+
+-- J'ai compris, Sire.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, Sire, je ne vois pas pourquoi le roi de Navarre ferait
+ce que tant de gentilshommes ou de pauvres gens n'ont pas fait.
+Car enfin, s'ils meurent tous, ces malheureux, c'est aussi parce
+qu'on leur a proposé ce que Votre Majesté me propose, et qu'ils
+ont refusé comme je refuse.
+
+Charles saisit le bras du jeune prince, et fixant sur lui un
+regard dont l'atonie se changeait peu à peu en un fauve
+rayonnement:
+
+-- Ah! tu crois, dit-il, que j'ai pris la peine d'offrir la messe
+à ceux qu'on égorge là-bas?
+
+-- Sire, dit Henri en dégageant son bras, ne mourrez-vous point
+dans la religion de vos pères?
+
+-- Oui, par la mordieu! et toi?
+
+-- Eh bien, moi aussi, Sire, répondit Henri. Charles poussa un
+rugissement de rage, et saisit d'une main tremblante son
+arquebuse, placée sur une table. Henri, collé contre la
+tapisserie, la sueur de l'angoisse au front, mais, grâce à cette
+puissance qu'il conservait sur lui-même, calme en apparence,
+suivait tous les mouvements du terrible monarque avec l'avide
+stupeur de l'oiseau fasciné par le serpent.
+
+Charles arma son arquebuse, et frappant du pied avec une fureur
+aveugle:
+
+-- Veux-tu la messe? s'écria-t-il en éblouissant Henri du
+miroitement de l'arme fatale. Henri resta muet.
+
+Charles IX ébranla les voûtes du Louvre du plus terrible juron qui
+soit jamais sorti des lèvres d'un homme, et de pâle qu'il était,
+il devint livide.
+
+-- Mort, messe ou Bastille! s'écria-t-il en mettant le roi de
+Navarre en joue.
+
+-- Oh! Sire! s'écria Henri, me tuerez-vous, moi votre frère?
+
+Henri venait d'éluder, avec cet esprit incomparable qui était une
+des plus puissantes facultés de son organisation, la réponse que
+lui demandait Charles IX; car, sans aucun doute, si cette réponse
+eût été négative, Henri était mort.
+
+Aussi, comme après les derniers paroxysmes de la rage se trouve
+immédiatement le commencement de la réaction, Charles IX ne
+réitéra pas la question qu'il venait d'adresser au prince de
+Navarre, et après un moment d'hésitation, pendant lequel il fit
+entendre un rugissement sourd, il se retourna vers la fenêtre
+ouverte, et coucha en joue un homme qui courait sur le quai
+opposé.
+
+-- Il faut cependant bien que je tue quelqu'un, s'écria Charles
+IX, livide comme un cadavre, et dont les yeux s'injectaient de
+sang.
+
+Et lâchant le coup, il abattit l'homme qui courait. Henri poussa
+un gémissement. Alors, animé par une effrayante ardeur, Charles
+chargea et tira sans relâche son arquebuse, poussant des cris de
+joie chaque fois que le coup avait porté.
+
+-- C'est fait de moi, se dit le roi de Navarre; quand il ne
+trouvera plus personne à tuer, il me tuera.
+
+-- Eh bien, dit tout à coup une voix derrière les princes, est-ce
+fait?
+
+C'était Catherine de Médicis, qui, pendant la dernière détonation
+de l'arme, venait d'entrer sans être entendue.
+
+-- Non, mille tonnerres d'enfer! hurla Charles en jetant son
+arquebuse par la chambre... Non, l'entêté... il ne veut pas! ...
+
+Catherine ne répondit point. Elle tourna lentement son regard vers
+la partie de la chambre où se tenait Henri, aussi immobile qu'une
+des figures de la tapisserie contre laquelle il était appuyé.
+Alors elle ramena sur Charles un oeil qui voulait dire: Alors,
+pourquoi vit-il?
+
+-- Il vit... il vit... murmura Charles IX, qui comprenait
+parfaitement ce regard et qui y répondait, comme on le voit, sans
+hésitation; il vit, parce qu'il... est mon parent.
+
+Catherine sourit. Henri vit ce sourire et reconnut que c'était
+Catherine surtout qu'il lui fallait combattre.
+
+-- Madame, lui dit-il, tout vient de vous, je le vois bien, et
+rien de mon beau-frère Charles; c'est vous qui avez eu l'idée de
+m'attirer dans un piège; c'est vous qui avez pensé à faire de
+votre fille l'appât qui devait nous perdre tous; c'est vous qui
+m'avez séparé de ma femme, pour qu'elle n'eût pas l'ennui de me
+voir tuer sous ses yeux...
+
+-- Oui, mais cela ne sera pas! s'écria une autre voix haletante et
+passionnée que Henri reconnut à l'instant et qui fit tressaillir
+Charles IX de surprise et Catherine de fureur.
+
+-- Marguerite! s'écria Henri.
+
+-- Margot! dit Charles IX.
+
+-- Ma fille! murmura Catherine.
+
+-- Monsieur, dit Marguerite à Henri, vos dernières paroles
+m'accusaient, et vous aviez à la fois tort et raison: raison, car
+en effet je suis bien l'instrument dont on s'est servi pour vous
+perdre tous; tort, car j'ignorais que vous marchiez à votre perte.
+Moi-même, monsieur, telle que vous me voyez, je dois la vie au
+hasard, à l'oubli de ma mère, peut-être; mais sitôt que j'ai
+appris votre danger, je me suis souvenue de mon devoir. Or, le
+devoir d'une femme est de partager la fortune de son mari. Vous
+exile-t-on, monsieur, je vous suis dans l'exil; vous emprisonne-t-
+on, je me fais captive; vous tue-t-on, je meurs.
+
+Et elle tendit à son mari une main que Henri saisit, sinon avec
+amour, du moins avec reconnaissance.
+
+-- Ah! ma pauvre Margot, dit Charles IX, tu ferais bien mieux de
+lui dire de se faire catholique!
+
+-- Sire, répondit Marguerite avec cette haute dignité qui lui
+était si naturelle, Sire, croyez-moi, pour vous-même ne demandez
+pas une lâcheté à un prince de votre maison.
+
+Catherine lança un regard significatif à Charles.
+
+-- Mon frère, s'écria Marguerite, qui, aussi bien que Charles IX,
+comprenait la terrible pantomime de Catherine, mon frère, songez-
+y, vous avez fait de lui mon époux.
+
+Charles IX, pris entre le regard impératif de Catherine et le
+regard suppliant de Marguerite comme entre deux principes opposés,
+resta un instant indécis; enfin, Oromase l'emporta.
+
+-- Au fait, madame, dit-il en se penchant à l'oreille de
+Catherine, Margot a raison et Henriot est mon beau-frère.
+
+-- Oui, répondit Catherine en s'approchant à son tour de l'oreille
+de son fils, oui... mais s'il ne l'était pas?
+
+
+
+XI
+L'aubépine du cimetière des Innocents
+
+
+Rentrée chez elle, Marguerite chercha vainement à deviner le mot
+que Catherine de Médicis avait dit tout bas à Charles IX, et qui
+avait arrêté court le terrible conseil de vie et de mort qui se
+tenait en ce moment.
+
+Une partie de la matinée fut employée par elle à soigner La Mole,
+l'autre à chercher l'énigme que son esprit se refusait à
+comprendre.
+
+Le roi de Navarre était resté prisonnier au Louvre. Les huguenots
+étaient plus que jamais poursuivis. À la nuit terrible avait
+succédé un jour de massacre plus hideux encore. Ce n'était plus le
+tocsin que les cloches sonnaient, c'étaient des _Te Deum_, et les
+accents de ce bronze joyeux retentissant au milieu du meurtre et
+des incendies, étaient peut-être plus tristes à la lumière du
+soleil que ne l'avait été pendant l'obscurité le glas de la nuit
+précédente. Ce n'était pas le tout: une chose étrange était
+arrivée; une aubépine, qui avait fleuri au printemps et qui, comme
+d'habitude, avait perdu son odorante parure au mois de juin,
+venait de refleurir pendant la nuit, et les catholiques, qui
+voyaient dans cet événement un miracle et qui, pour la
+popularisation de ce miracle, faisaient Dieu leur complice,
+allaient en procession, croix et bannière en tête, au cimetière
+des Innocents, où cette aubépine fleurissait. Cette espèce
+d'assentiment donné par le ciel au massacre qui s'exécutait avait
+redoublé l'ardeur des assassins. Et tandis que la ville continuait
+à offrir dans chaque rue, dans chaque carrefour, sur chaque place
+une scène de désolation, le Louvre avait déjà servi de tombeau
+commun à tous les protestants qui s'y étaient trouvés enfermés au
+moment du signal. Le roi de Navarre, le prince de Condé et La Mole
+y étaient seuls demeurés vivants.
+
+Rassurée sur La Mole, dont les plaies, comme elle l'avait dit la
+veille, étaient dangereuses, mais non mortelles, Marguerite
+n'était donc plus préoccupée que d'une chose: sauver la vie de son
+mari, qui continuait d'être menacée. Sans doute le premier
+sentiment qui s'était emparé de l'épouse était un sentiment de
+loyale pitié pour un homme auquel elle venait, comme l'avait dit
+lui-même le Béarnais, de jurer sinon amour, du moins alliance.
+Mais, à la suite de ce sentiment, un autre moins pur avait pénétré
+dans le coeur de la reine.
+
+Marguerite était ambitieuse, Marguerite avait vu presque une
+certitude de royauté dans son mariage avec Henri de Bourbon, La
+Navarre, tiraillée d'un côté par les rois de France, de l'autre
+par les rois d'Espagne, qui, lambeau à lambeau, avaient fini par
+emporter la moitié de son territoire, pouvait, si Henri de Bourbon
+réalisait les espérances de courage qu'il avait données dans les
+rares occasions qu'il avait eues de tirer l'épée, devenir un
+royaume réel, avec les huguenots de France pour sujets. Grâce à
+son esprit fin et si élevé, Marguerite avait entrevu et calculé
+tout cela. En perdant Henri, ce n'était donc pas seulement un mari
+qu'elle perdait, c'était un trône.
+
+Elle en était au plus intime de ces réflexions, lorsqu'elle
+entendit frapper à la porte du corridor secret; elle tressaillit,
+car trois personnes seulement venaient par cette porte: le roi, la
+reine mère et le duc d'Alençon. Elle entrouvrit la porte du
+cabinet, recommanda du doigt le silence à Gillonne et à La Mole,
+et alla ouvrir au visiteur.
+
+Ce visiteur était le duc d'Alençon.
+
+Le jeune homme avait disparu depuis la veille. Un instant
+Marguerite avait eu l'idée de réclamer son intercession en faveur
+du roi de Navarre; mais une idée terrible l'avait arrêtée. Le
+mariage s'était fait contre son gré; François détestait Henri et
+n'avait conservé la neutralité en faveur du Béarnais que parce
+qu'il était convaincu que Henri et sa femme étaient restés
+étrangers l'un à l'autre. Une marque d'intérêt donnée par
+Marguerite à son époux pouvait en conséquence, au lieu de
+l'écarter, rapprocher de sa poitrine un des trois poignards qui le
+menaçaient.
+
+Marguerite frissonna donc en apercevant le jeune prince plus
+qu'elle n'eût frissonné en apercevant le roi Charles IX ou la
+reine mère elle-même. On n'eût point dit d'ailleurs, en le voyant,
+qu'il se passât quelque chose d'insolite par la ville, ni au
+Louvre; il était vêtu avec son élégance ordinaire. Ses habits et
+son linge exhalaient ces parfums que méprisait Charles IX, mais
+dont le duc d'Anjou et lui faisaient un si continuel usage.
+Seulement, un oeil exercé comme l'était celui de Marguerite
+pouvait remarquer que, malgré sa pâleur plus grande que
+d'habitude, et malgré le léger tremblement qui agitait l'extrémité
+de ses mains, aussi belles et aussi soignées que des mains de
+femme, il renfermait au fond de son coeur un sentiment joyeux.
+
+Son entrée fut ce qu'elle avait l'habitude d'être. Il s'approcha
+de sa soeur pour l'embrasser. Mais, au lieu de lui tendre ses
+joues, comme elle eût fait au roi Charles ou au duc d'Anjou,
+Marguerite s'inclina et lui offrit le front.
+
+Le duc d'Alençon poussa un soupir, et posa ses lèvres blêmissantes
+sur ce front que lui présentait Marguerite.
+
+Alors, s'asseyant, il se mit à raconter à sa soeur les nouvelles
+sanglantes de la nuit; la mort lente et terrible de l'amiral; la
+mort instantanée de Téligny, qui, percé d'une balle, rendit à
+l'instant même le dernier soupir. Il s'arrêta, s'appesantit, se
+complut sur les détails sanglants de cette nuit avec cet amour du
+sang particulier à lui et à ses deux frères. Marguerite le laissa
+dire.
+
+Enfin, ayant tout dit, il se tut.
+
+-- Ce n'est pas pour me faire ce récit seulement que vous êtes
+venu me rendre visite, n'est-ce pas, mon frère? demanda
+Marguerite.
+
+Le duc d'Alençon sourit.
+
+-- Vous avez encore autre chose à me dire?
+
+-- Non, répondit le duc, j'attends.
+
+-- Qu'attendez-vous?
+
+-- Ne m'avez-vous pas dit, chère Marguerite bien-aimée, reprit le
+duc en rapprochant son fauteuil de celui de sa soeur, que ce
+mariage avec le roi de Navarre se faisait contre votre gré.
+
+-- Oui, sans doute. Je ne connaissais point le prince de Béarn
+lorsqu'on me l'a proposé pour époux.
+
+-- Et depuis que vous le connaissez, ne m'avez-vous pas affirmé
+que vous n'éprouviez aucun amour pour lui?
+
+-- Je vous l'ai dit, il est vrai.
+
+-- Votre opinion n'était-elle pas que ce mariage devait faire
+votre malheur?
+
+-- Mon cher François, dit Marguerite, quand un mariage n'est pas
+la suprême félicité, c'est presque toujours la suprême douleur.
+
+-- Eh bien, ma chère Marguerite! comme je vous le disais,
+j'attends.
+
+-- Mais qu'attendez-vous, dites?
+
+-- Que vous témoigniez votre joie.
+
+-- De quoi donc ai-je à me réjouir?
+
+-- Mais de cette occasion inattendue qui se présente de reprendre
+votre liberté.
+
+-- Ma liberté! reprit Marguerite, qui voulait forcer le prince à
+aller jusqu'au bout de sa pensée.
+
+-- Sans doute, votre liberté; vous allez être séparée du roi de
+Navarre.
+
+-- Séparée! dit Marguerite en fixant ses yeux sur le jeune prince.
+
+Le duc d'Alençon essaya de soutenir le regard de sa soeur; mais
+bientôt ses yeux s'écartèrent d'elle avec embarras.
+
+-- Séparée! répéta Marguerite; voyons cela, mon frère, car je suis
+bien aise que vous me mettiez à même d'approfondir la question; et
+comment compte-t-on nous séparer?
+
+-- Mais, murmura le duc, Henri est huguenot.
+
+-- Sans doute; mais il n'avait pas fait mystère de sa religion, et
+l'on savait cela quand on nous a mariés.
+
+-- Oui, mais depuis votre mariage, ma soeur, dit le duc, laissant
+malgré lui un rayon de joie illuminer son visage, qu'a fait Henri?
+
+-- Mais vous le savez mieux que personne, François, puisqu'il a
+passé ses journées presque toujours en votre compagnie, tantôt à
+la chasse, tantôt au mail, tantôt à la paume.
+
+-- Oui, ses journées, sans doute, reprit le duc, ses journées;
+mais ses nuits? Marguerite se tut, et ce fut à son tour de baisser
+les yeux.
+
+-- Ses nuits, continua le duc d'Alençon, ses nuits?
+
+-- Eh bien? demanda Marguerite, sentant qu'il fallait bien
+répondre quelque chose.
+
+-- Eh bien, il les a passées chez madame de Sauve.
+
+-- Comment le savez-vous? s'écria Marguerite.
+
+-- Je le sais parce que j'avais intérêt à le savoir, répondit le
+jeune prince en pâlissant et en déchiquetant la broderie de ses
+manches.
+
+Marguerite commençait à comprendre ce que Catherine avait dit tout
+bas à Charles IX: mais elle fit semblant de demeurer dans son
+ignorance.
+
+-- Pourquoi me dites-vous cela, mon frère? répondit-elle avec un
+air de mélancolie parfaitement joué; est-ce pour me rappeler que
+personne ici ne m'aime et ne tient à moi: pas plus ceux que la
+nature m'a donnés pour protecteurs que celui que l'Église m'a
+donné pour époux?
+
+-- Vous êtes injuste, dit vivement le duc d'Alençon en rapprochant
+encore son fauteuil de celui de sa soeur, je vous aime et vous
+protège, moi.
+
+-- Mon frère, dit Marguerite en le regardant fixement, vous avez
+quelque chose à me dire de la part de la reine mère.
+
+-- Moi! vous vous trompez, ma soeur, je vous jure; qui peut vous
+faire croire cela?
+
+-- Ce qui peut me le faire croire, c'est que vous rompez l'amitié
+qui vous attachait à mon mari; c'est que vous abandonnez la cause
+du roi de Navarre.
+
+-- La cause du roi de Navarre! reprit le duc d'Alençon tout
+interdit.
+
+-- Oui, sans doute. Tenez, François, parlons franc. Vous en êtes
+convenu vingt fois, vous ne pouvez vous élever et même vous
+soutenir que l'un par l'autre. Cette alliance...
+
+-- Est devenue impossible, ma soeur, interrompit le duc d'Alençon.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Parce que le roi a des desseins sur votre mari. Pardon! en
+disant votre mari, je me trompe: c'est sur Henri de Navarre que je
+voulais dire. Notre mère a deviné tout. Je m'alliais aux huguenots
+parce que je croyais les huguenots en faveur. Mais voilà qu'on tue
+les huguenots et que dans huit jours il n'en restera pas cinquante
+dans tout le royaume. Je tendais la main au roi de Navarre parce
+qu'il était... votre mari. Mais voilà qu'il n'est plus votre mari.
+Qu'avez-vous à dire à cela, vous qui êtes non seulement la plus
+belle femme de France, mais encore la plus forte tête du royaume?
+
+-- J'ai à dire, reprit Marguerite, que je connais notre frère
+Charles. Je l'ai vu hier dans un de ces accès de frénésie dont
+chacun abrège sa vie de dix ans; j'ai à dire que ces accès se
+renouvellent, par malheur, bien souvent maintenant, ce qui fait
+que, selon toute probabilité, notre frère Charles n'a pas
+longtemps à vivre; j'ai à dire enfin que le roi de Pologne vient
+de mourir et qu'il est fort question d'élire en sa place un prince
+de la maison de France; j'ai à dire enfin que, lorsque les
+circonstances se présentent ainsi, ce n'est point le moment
+d'abandonner des alliés qui, au moment du combat, peuvent nous
+soutenir avec le concours d'un peuple et l'appui d'un royaume.
+
+-- Et vous, s'écria le duc, ne me faites-vous pas une trahison
+bien plus grande de préférer un étranger à votre frère?
+
+-- Expliquez-vous, François; en quoi et comment vous ai-je trahi?
+
+-- Vous avez demandé hier au roi la vie du roi de Navarre?
+
+-- Eh bien? demanda Marguerite avec une feinte naïveté. Le duc se
+leva précipitamment, fit deux ou trois fois le tour de la chambre
+d'un air égaré, puis revint prendre la main de Marguerite. Cette
+main était raide et glacée.
+
+-- Adieu, ma soeur, dit-il; vous n'avez pas voulu me comprendre,
+ne vous en prenez donc qu'à vous des malheurs qui pourront vous
+arriver.
+
+Marguerite pâlit, mais demeura immobile à sa place. Elle vit
+sortir le duc d'Alençon sans faire un signe pour le rappeler; mais
+à peine l'avait-elle perdu de vue dans le corridor qu'il revint
+sur ses pas.
+
+-- Écoutez, Marguerite, dit-il, j'ai oublié de vous dire une
+chose: c'est que demain, à pareille heure, le roi de Navarre sera
+mort.
+
+Marguerite poussa un cri; car cette idée qu'elle était
+l'instrument d'un assassinat lui causait une épouvante qu'elle ne
+pouvait surmonter.
+
+-- Et vous n'empêcherez pas cette mort? dit-elle; vous ne sauverez
+pas votre meilleur et votre plus fidèle allié?
+
+-- Depuis hier, mon allié n'est plus le roi de Navarre.
+
+-- Et qui est-ce donc, alors?
+
+-- C'est M. de Guise. En détruisant les huguenots, on a fait M. de
+Guise roi des catholiques.
+
+-- Et c'est le fils de Henri II qui reconnaît pour son roi un duc
+de Lorraine! ...
+
+-- Vous êtes dans un mauvais jour, Marguerite, et vous ne
+comprenez rien.
+
+-- J'avoue que je cherche en vain à lire dans votre pensée.
+
+-- Ma soeur, vous êtes d'aussi bonne maison que madame la
+princesse de Porcian, et Guise n'est pas plus immortel que le roi
+de Navarre; eh bien, Marguerite, supposez maintenant trois choses,
+toutes trois possibles: la première, c'est que Monsieur soit élu
+roi de Pologne; la seconde, c'est que vous m'aimiez comme je vous
+aime; eh bien, je suis roi de France, et vous... et vous... reine
+des catholiques.
+
+Marguerite cacha sa tête dans ses mains, éblouie de la profondeur
+des vues de cet adolescent que personne à la cour n'osait appeler
+une intelligence.
+
+-- Mais, demanda-t-elle après un moment de silence, vous n'êtes
+donc pas jaloux de M. le duc de Guise comme vous l'êtes du roi de
+Navarre?
+
+-- Ce qui est fait est fait, dit le duc d'Alençon d'une voix
+sourde; et si j'ai eu à être jaloux du duc de Guise, eh bien, je
+l'ai été.
+
+-- Il n'y a qu'une seule chose qui puisse empêcher ce beau plan de
+réussir.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que je n'aime plus le duc de Guise.
+
+-- Et qui donc aimez-vous, alors?
+
+-- Personne. Le duc d'Alençon regarda Marguerite avec l'étonnement
+d'un homme qui, à son tour, ne comprend plus, et sortit de
+l'appartement en poussant un soupir et en pressant de sa main
+glacée son front prêt à se fendre. Marguerite demeura seule et
+pensive. La situation commençait à se dessiner claire et précise à
+ses yeux; le roi avait laissé faire la Saint-Barthélemy, la reine
+Catherine et le duc de Guise l'avaient faite. Le duc de Guise et
+le duc d'Alençon allaient se réunir pour en tirer le meilleur
+parti possible. La mort du roi de Navarre était une conséquence
+naturelle de cette grande catastrophe. Le roi de Navarre mort, on
+s'emparait de son royaume. Marguerite restait donc veuve, sans
+trône, sans puissance, et n'ayant d'autre perspective qu'un
+cloître où elle n'aurait pas même la triste douleur de pleurer son
+époux qui n'avait jamais été son mari. Elle en était là, lorsque
+la reine Catherine lui fit demander si elle ne voulait pas venir
+faire avec toute la cour un pèlerinage à l'aubépine du cimetière
+des Innocents.
+
+Le premier mouvement de Marguerite fut de refuser de faire partie
+de cette cavalcade. Mais la pensée que cette sortie lui fournirait
+peut-être l'occasion d'apprendre quelque chose de nouveau sur le
+sort du roi de Navarre la décida. Elle fit donc répondre que si on
+voulait lui tenir un cheval prêt, elle accompagnerait volontiers
+Leurs Majestés.
+
+Cinq minutes après, un page vint lui annoncer que, si elle voulait
+descendre, le cortège allait se mettre en marche. Marguerite fit
+de la main à Gillone un signe pour lui recommander le blessé et
+descendit.
+
+Le roi, la reine mère, Tavannes et les principaux catholiques
+étaient déjà à cheval. Marguerite jeta un coup d'oeil rapide sur
+ce groupe, qui se composait d'une vingtaine de personnes à peu
+près: le roi de Navarre n'y était point.
+
+Mais madame de Sauve y était; elle échangea un regard avec elle,
+et Marguerite comprit que la maîtresse de son mari avait quelque
+chose à lui dire.
+
+On se mit en route en gagnant la rue Saint-Honoré par la rue de
+l'Astruce. À la vue du roi, de la reine Catherine et des
+principaux catholiques, le peuple s'était amassé, suivant le
+cortège comme un flot qui monte, criant:
+
+-- Vive le roi! vive la messe! mort aux huguenots! Ces cris
+étaient accompagnés de brandissements d'épées rougies et
+d'arquebuses fumantes, qui indiquaient la part que chacun avait
+prise au sinistre événement qui venait de s'accomplir. En arrivant
+à la hauteur de la rue des Prouvelles, on rencontra des hommes qui
+traînaient un cadavre sans tête. C'était celui de l'amiral. Ces
+hommes allaient le pendre par les pieds à Montfaucon.
+
+On entra dans le cimetière des Saints-Innocents par la porte qui
+s'ouvrait en face de la rue des Chaps, aujourd'hui celle des
+Déchargeurs. Le clergé, prévenu de la visite du roi et de celle de
+la reine mère, attendait Leurs Majestés pour les haranguer.
+
+Madame de Sauve profita du moment où Catherine écoutait le
+discours qu'on lui faisait pour s'approcher de la reine de Navarre
+et lui demander la permission de lui baiser sa main. Marguerite
+étendit le bras vers elle, madame de Sauve approcha ses lèvres de
+la main de la reine, et, en la baisant lui glissa un petit papier
+roulé dans la manche.
+
+Si rapide et si dissimulée qu'eût été la retraite de madame de
+Sauve, Catherine s'en était aperçue, elle se retourna au moment où
+sa dame d'honneur baisait la main de la reine.
+
+Les deux femmes virent ce regard qui pénétrait jusqu'à elles comme
+un éclair, mais toutes deux restèrent impassibles. Seulement
+madame de Sauve s'éloigna de Marguerite, et alla reprendre sa
+place près de Catherine.
+
+Lorsqu'elle eut répondu au discours qui venait de lui être
+adressé, Catherine fit du doigt, et en souriant, signe à la reine
+de Navarre de s'approcher d'elle.
+
+Marguerite obéit.
+
+-- Eh! ma fille! dit la reine mère dans son patois italien, vous
+avez donc de grandes amitiés avec madame de Sauve?
+
+Marguerite sourit, en donnant à son beau visage l'expression la
+plus amère qu'elle put trouver.
+
+-- Oui, ma mère, répondit-elle, le serpent est venu me mordre la
+main.
+
+-- Ah! ah! dit Catherine en souriant, vous êtes jalouse, je crois!
+
+-- Vous vous trompez, madame, répondit Marguerite. Je ne suis pas
+plus jalouse du roi de Navarre que le roi de Navarre n'est
+amoureux de moi. Seulement je sais distinguer mes amis de mes
+ennemis. J'aime qui m'aime, et déteste qui me hait. Sans cela,
+madame, serais-je votre fille?
+
+Catherine sourit de manière à faire comprendre à Marguerite que,
+si elle avait eu quelque soupçon, ce soupçon était évanoui.
+
+D'ailleurs, en ce moment, de nouveaux pèlerins attirèrent
+l'attention de l'auguste assemblée. Le duc de Guise arrivait
+escorté d'une troupe de gentilshommes tout échauffés encore d'un
+carnage récent. Ils escortaient une litière richement tapissée,
+qui s'arrêta en face du roi.
+
+-- La duchesse de Nevers! s'écria Charles IX. Çà, voyons! qu'elle
+vienne recevoir nos compliments, cette belle et rude catholique.
+Que m'a-t-on dit, ma cousine, que, de votre propre fenêtre, vous
+avez giboyé aux huguenots, et que vous en avez tué un d'un coup de
+pierre?
+
+La duchesse de Nevers rougit extrêmement.
+
+-- Sire, dit-elle à voix basse, en venant s'agenouiller devant le
+roi, c'est au contraire un catholique blessé que j'ai eu le
+bonheur de recueillir.
+
+-- Bien, bien, ma cousine! il y a deux façons de me servir: l'une
+en exterminant mes ennemis, l'autre en secourant mes amis. On fait
+ce qu'on peut, et je suis sûr que si vous eussiez pu davantage,
+vous l'eussiez fait.
+
+Pendant ce temps, le peuple, qui voyait la bonne harmonie qui
+régnait entre la maison de Lorraine et Charles IX, criait à tue-
+tête:
+
+-- Vive le roi! vive le duc de Guise! vive la messe!
+
+-- Revenez-vous au Louvre avec nous, Henriette? dit la reine mère
+à la belle duchesse.
+
+Marguerite toucha du coude son amie, qui comprit aussitôt ce
+signe, et qui répondit:
+
+-- Non pas, madame, à moins que Votre Majesté ne me l'ordonne, car
+j'ai affaire en ville avec Sa Majesté la reine de Navarre.
+
+-- Et qu'allez-vous faire ensemble? demanda Catherine.
+
+-- Voir des livres grecs très rares et très curieux qu'on a
+trouvés chez un vieux pasteur protestant, et qu'on a transportés à
+la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, répondit Marguerite.
+
+-- Vous feriez mieux d'aller voir jeter les derniers huguenots du
+haut du pont des Meuniers dans la Seine, dit Charles IX. C'est la
+place des bons Français.
+
+-- Nous irons, s'il plaît à Votre Majesté, répondit la duchesse de
+Nevers.
+
+Catherine jeta un regard de défiance sur les deux jeunes femmes.
+Marguerite, aux aguets, l'intercepta, et se tournant et retournant
+aussitôt d'un air fort préoccupé, elle regarda avec inquiétude
+autour d'elle.
+
+Cette inquiétude, feinte ou réelle, n'échappa point à Catherine.
+
+-- Que cherchez-vous?
+
+-- Je cherche... Je ne vois plus..., dit-elle.
+
+-- Que cherchez-vous? qui ne voyez-vous plus?
+
+-- La Sauve, dit Marguerite. Serait-elle retournée au Louvre?
+
+-- Quand je te disais que tu étais jalouse! dit Catherine à
+l'oreille de sa fille. _O bestia! ... _Allons, allons, Henriette!
+continua-t-elle en haussant les épaules, emmenez la reine de
+Navarre.
+
+Marguerite feignit encore de regarder autour d'elle, puis, se
+penchant à son tour à l'oreille de son amie:
+
+-- Emmène-moi vite, lui dit-elle. J'ai des choses de la plus haute
+importance à te dire.
+
+La duchesse fit une révérence à Charles IX et à Catherine, puis
+s'inclinant devant la reine de Navarre:
+
+-- Votre Majesté daignera-t-elle monter dans ma litière? dit-elle.
+
+-- Volontiers. Seulement vous serez obligée de me faire reconduire
+au Louvre.
+
+-- Ma litière, comme mes gens, comme moi-même, répondit la
+duchesse, sont aux ordres de Votre Majesté.
+
+La reine Marguerite monta dans la litière, et, sur un signe
+qu'elle lui fit, la duchesse de Nevers monta à son tour et prit
+respectueusement place sur le devant.
+
+Catherine et ses gentilshommes retournèrent au Louvre en suivant
+le même chemin qu'ils avaient pris pour venir. Seulement, pendant
+toute la route, on vit la reine mère parler sans relâche à
+l'oreille du roi, en lui désignant plusieurs fois madame de Sauve.
+
+Et à chaque fois le roi riait, comme riait Charles IX, c'est-à-
+dire d'un rire plus sinistre qu'une menace.
+
+Quant à Marguerite, une fois qu'elle eut senti la litière se
+mettre en mouvement, et qu'elle n'eut plus à craindre la perçante
+investigation de Catherine, elle tira vivement de sa manche le
+billet de madame de Sauve et lut les mots suivants:
+
+«J'ai reçu l'ordre de faire remettre ce soir au roi de Navarre
+deux clefs: l'une est celle de la chambre dans laquelle il est
+enfermé, l'autre est celle de la mienne. Une fois qu'il sera entré
+chez moi, il m'est enjoint de l'y garder jusqu'à six heures du
+matin.
+
+«Que Votre Majesté réfléchisse, que Votre Majesté décide, que
+Votre Majesté ne compte ma vie pour rien.»
+
+-- Il n'y a plus de doute, murmura Marguerite, et la pauvre femme
+est l'instrument dont on veut se servir pour nous perdre tous.
+Mais nous verrons si de la reine Margot, comme dit mon frère
+Charles, on fait si facilement une religieuse.
+
+-- De qui donc est cette lettre? demanda la duchesse de Nevers en
+montrant le papier que Marguerite venait de lire et de relire avec
+une si grande attention.
+
+-- Ah! duchesse! j'ai bien des choses à te dire, répondit
+Marguerite en déchirant le billet en mille et mille morceaux.
+
+
+
+XII
+Les confidences
+
+
+-- Et, d'abord, où allons-nous? demanda Marguerite. Ce n'est pas
+au pont des Meuniers, j'imagine?... J'ai vu assez de tueries comme
+cela depuis hier, ma pauvre Henriette!
+
+-- J'ai pris la liberté de conduire Votre Majesté...
+
+-- D'abord, et avant toute chose, Ma Majesté te prie d'oublier sa
+majesté... Tu me conduisais donc...
+
+-- À l'hôtel de Guise, à moins que vous n'en décidiez autrement.
+
+-- Non pas! non pas, Henriette! allons chez toi; le duc de Guise
+n'y est pas, ton mari n'y est pas?
+
+-- Oh! non! s'écria la duchesse avec une joie qui fit étinceler
+ses beaux yeux couleur d'émeraude; non! ni mon beau-frère, ni mon
+mari, ni personne! Je suis libre, libre comme l'air, comme
+l'oiseau, comme le nuage... Libre, ma reine, entendez-vous?
+Comprenez-vous ce qu'il y a de bonheur dans ce mot: libre?... Je
+vais, je viens, je commande! Ah! pauvre reine! vous n'êtes pas
+libre, vous! aussi vous soupirez...
+
+-- Tu vas, tu viens, tu commandes! Est-ce donc tout? Et ta liberté
+ne sert-elle qu'à cela? Voyons, tu es bien joyeuse pour n'être que
+libre.
+
+-- Votre Majesté m'a promis d'entamer les confidences.
+
+-- Encore Ma Majesté; voyons, nous nous fâcherons, Henriette; as-
+tu donc oublié nos conventions?
+
+-- Non, votre respectueuse servante devant le monde, ta folle
+confidente dans le tête-à-tête. N'est-ce pas cela, madame, n'est-
+ce pas cela, Marguerite?
+
+-- Oui, oui! dit la reine en souriant.
+
+-- Ni rivalités de maisons, ni perfidies d'amour; tout bien, tout
+bon, tout franc; une alliance enfin offensive et défensive, dans
+le seul but de rencontrer et de saisir au vol, si nous le
+rencontrons, cet éphémère qu'on nomme le bonheur.
+
+-- Bien, ma duchesse! c'est cela; et pour renouveler le pacte,
+embrasse-moi.
+
+Et les deux charmantes têtes, l'une pâle et voilée de mélancolie,
+l'autre rosée, blonde et rieuse se rapprochèrent gracieusement et
+unirent leurs lèvres comme elles avaient uni leurs pensées.
+
+-- Donc il y a du nouveau? demanda la duchesse en fixant sur
+Marguerite un regard avide et curieux.
+
+-- Tout n'est-il pas nouveau depuis deux jours?
+
+-- Oh! je parle d'amour et non de politique, moi. Quand nous
+aurons l'âge de dame Catherine, ta mère, nous en ferons, de la
+politique. Mais nous avons vingt ans, ma belle reine, parlons
+d'autre chose. Voyons, serais-tu mariée pour tout de bon?
+
+-- À qui? dit Marguerite en riant.
+
+-- Ah! tu me rassures, en vérité.
+
+-- Eh bien, Henriette, ce qui te rassure m'épouvante. Duchesse, il
+faut que je sois mariée.
+
+-- Quand cela?
+
+-- Demain.
+
+-- Ah! bah! vraiment! Pauvre amie! Et c'est nécessaire?
+
+-- Absolument.
+
+-- Mordi! comme dit quelqu'un de ma connaissance, voilà qui est
+fort triste.
+
+-- Tu connais quelqu'un qui dit: Mordi? demanda en riant
+Marguerite.
+
+-- Oui.
+
+-- Et quel est ce quelqu'un?
+
+-- Tu m'interroges toujours, quand c'est à toi de parler. Achève,
+et je commencerai.
+
+-- En deux mots, voici: le roi de Navarre est amoureux et ne veut
+pas de moi. Je ne suis pas amoureuse; mais je ne veux pas de lui.
+Cependant il faudrait que nous changeassions d'idée l'un et
+l'autre, ou que nous eussions l'air d'en changer d'ici à demain.
+
+-- Eh bien, change, toi! et tu peux être sûre qu'il changera, lui!
+
+-- Justement, voilà l'impossible; car je suis moins disposée à
+changer que jamais.
+
+-- À l'égard de ton mari seulement, j'espère!
+
+-- Henriette, j'ai un scrupule.
+
+-- Un scrupule de quoi?
+
+-- De religion. Fais-tu une différence entre les huguenots et les
+catholiques?
+
+-- En politique?
+
+-- Oui.
+
+-- Sans doute.
+
+-- Mais en amour?
+
+-- Ma chère amie, nous autres femmes, nous sommes tellement
+païennes, qu'en fait de sectes nous les admettons toutes, qu'en
+fait de dieux nous en reconnaissons plusieurs.
+
+-- En un seul, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, dit la duchesse, avec un regard étincelant de paganisme;
+oui, celui qui s'appelle Éros, Cupido, Amor; oui, celui qui a un
+carquois, un bandeau et des ailes... Mordi! vive la dévotion!
+
+-- Cependant tu as une manière de prier qui est exclusive; tu
+jettes des pierres sur la tête des huguenots.
+
+-- Faisons bien et laissons dire... Ah! Marguerite, comme les
+meilleures idées, comme les plus belles actions se travestissent
+en passant par la bouche du vulgaire!
+
+-- Le vulgaire! ... Mais c'est mon frère Charles qui te
+félicitait, ce me semble?
+
+-- Ton frère Charles, Marguerite, est un grand chasseur qui sonne
+du cor toute la journée, ce qui le rend fort maigre... Je récuse
+donc jusqu'à ses compliments. D'ailleurs, je lui ai répondu, à ton
+frère Charles... N'as-tu pas entendu ma réponse?
+
+-- Non, tu parlais si bas!
+
+-- Tant mieux, j'aurai plus de nouveau à t'apprendre. Çà! la fin
+de ta confidence, Marguerite?
+
+-- C'est que... c'est que...
+
+-- Eh bien?
+
+-- C'est que, dit la reine en riant, si la pierre dont parlait mon
+frère Charles était historique, je m'abstiendrais.
+
+-- Bon! s'écria Henriette, tu as choisi un huguenot. Eh bien, sois
+tranquille! pour rassurer ta conscience, je te promets d'en
+choisir un à la première occasion.
+
+-- Ah! il paraît que cette fois tu as pris un catholique?
+
+-- Mordi! reprit la duchesse.
+
+-- Bien, bien! je comprends.
+
+-- Et comment est-il notre huguenot?
+
+-- Je ne l'ai pas choisi; ce jeune homme ne m'est rien, et ne me
+sera probablement jamais rien.
+
+-- Mais enfin, comment est-il? cela ne t'empêche pas de me le
+dire, tu sais combien je suis curieuse.
+
+-- Un pauvre jeune homme beau comme le Nisus de Benvenuto Cellini,
+et qui s'est venu réfugier dans mon appartement.
+
+-- Oh! oh! ... et tu ne l'avais pas un peu convoqué?
+
+-- Pauvre garçon! ne ris donc pas ainsi, Henriette, car en ce
+moment il est encore entre la vie et la mort.
+
+-- Il est donc malade?
+
+-- Il est grièvement blessé.
+
+-- Mais c'est très gênant, un huguenot blessé! surtout dans des
+jours comme ceux où nous nous trouvons; et qu'en fais-tu de ce
+huguenot blessé qui ne t'est rien et ne te sera jamais rien?
+
+-- Il est dans mon cabinet; je le cache et je veux le sauver.
+
+-- Il est beau, il est jeune, il est blessé. Tu le caches dans ton
+cabinet, tu veux le sauver; ce huguenot-là sera bien ingrat s'il
+n'est pas trop reconnaissant!
+
+-- Il l'est déjà, j'en ai bien peur... plus que je ne le
+désirerais.
+
+-- Et il t'intéresse... ce pauvre jeune homme?
+
+-- Par humanité... seulement.
+
+-- Ah! l'humanité, ma pauvre reine! c'est toujours cette vertu-là
+qui nous perd, nous autres femmes!
+
+-- Oui, et tu comprends: comme d'un moment à l'autre le roi, le
+duc d'Alençon, ma mère, mon mari même... peuvent entrer dans mon
+appartement...
+
+-- Tu veux me prier de te garder ton petit huguenot, n'est-ce pas,
+tant qu'il sera malade, à la condition de te le rendre quand il
+sera guéri?
+
+-- Rieuse! dit Marguerite. Non, je te jure que je ne prépare pas
+les choses de si loin. Seulement, si tu pouvais trouver un moyen
+de cacher le pauvre garçon; si tu pouvais lui conserver la vie que
+je lui ai sauvée; eh bien, je t'avoue que je t'en serais
+véritablement reconnaissante! Tu es libre à l'hôtel de Guise, tu
+n'as ni beau-frère, ni mari qui t'espionne ou qui te contraigne,
+et de plus derrière ta chambre, où personne, chère Henriette, n'a
+heureusement pour toi le droit d'entrer, un grand cabinet pareil
+au mien. Eh bien, prête-moi ce cabinet pour mon huguenot; quand il
+sera guéri tu lui ouvriras la cage et l'oiseau s'envolera.
+
+-- Il n'y a qu'une difficulté, chère reine, c'est que la cage est
+occupée.
+
+-- Comment! tu as donc aussi sauvé quelqu'un, toi?
+
+-- C'est justement ce que j'ai répondu à ton frère.
+
+-- Ah! je comprends; voilà pourquoi tu parlais si bas que je ne
+t'ai pas entendue.
+
+-- Écoute, Marguerite, c'est une histoire admirable, non moins
+belle, non moins poétique que la tienne. Après t'avoir laissé six
+de mes gardes, j'étais montée avec les six autres à l'hôtel de
+Guise, et je regardais piller et brûler une maison qui n'est
+séparée de l'hôtel de mon frère que par la rue des Quatre-Fils,
+quand tout à coup j'entends crier des femmes et jurer des hommes.
+Je m'avance sur le balcon et je vois d'abord une épée dont le feu
+semblait éclairer toute la scène à elle seule. J'admire cette lame
+furieuse: j'aime les belles choses, moi! ... puis je cherche
+naturellement à distinguer le bras qui la faisait mouvoir, et le
+corps auquel ce bras appartenait. Au milieu des coups, des cris,
+je distingue enfin l'homme, et je vois... un héros, un Ajax
+Télamon; j'entends une voix, une voix de stentor. Je
+m'enthousiasme, je demeure toute palpitante, tressaillant à chaque
+coup dont il était menacé, à chaque botte qu'il portait; ç'a été
+une émotion d'un quart d'heure, vois-tu, ma reine, comme je n'en
+avais jamais éprouvé, comme j'avais cru qu'il n'en existait pas.
+Aussi j'étais là, haletante, suspendue, muette, quand tout à coup
+mon héros a disparu.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Sous une pierre que lui a jetée une vieille femme; alors, comme
+Cyrus, j'ai retrouvé la voix, j'ai crié: À l'aide, au secours! Nos
+gardes sont venus, l'ont pris, l'ont relevé, et enfin l'ont
+transporté dans la chambre que tu me demandes pour ton protégé.
+
+-- Hélas! je comprends d'autant mieux cette histoire, chère
+Henriette, dit Marguerite, que cette histoire est presque la
+mienne.
+
+-- Avec cette différence, ma reine, que servant mon roi et ma
+religion, je n'ai point besoin de renvoyer M. Annibal de Coconnas.
+
+-- Il s'appelle Annibal de Coconnas? reprit Marguerite en éclatant
+de rire.
+
+-- C'est un terrible nom, n'est-ce pas, dit Henriette. Eh bien,
+celui qui le porte en est digne. Quel champion, mordi! et que de
+sang il a fait couler! Mets ton masque, ma reine, nous voici à
+l'hôtel.
+
+-- Pourquoi donc mettre mon masque?
+
+-- Parce que je veux te montrer mon héros.
+
+-- Il est beau?
+
+-- Il m'a semblé magnifique pendant ses batailles. Il est vrai que
+c'était la nuit à la lueur des flammes. Ce matin, à la lumière du
+jour, il m'a paru perdre un peu, je l'avoue. Cependant je crois
+que tu en seras contente.
+
+-- Alors, mon protégé est refusé à l'hôtel de Guise; j'en suis
+fâchée, car c'est le dernier endroit où l'on viendrait chercher un
+huguenot.
+
+-- Pas le moins du monde, je le ferai apporter ici ce soir; l'un
+couchera dans le coin à droite, l'autre dans le coin à gauche.
+
+-- Mais s'ils se reconnaissent l'un pour protestant, l'autre pour
+catholique, ils vont se dévorer.
+
+-- Oh! il n'y a pas de danger. M. de Coconnas a reçu dans la
+figure un coup qui fait qu'il n'y voit presque pas clair; ton
+huguenot a reçu dans la poitrine un coup qui fait qu'il ne peut
+presque pas remuer... Et puis, d'ailleurs, tu lui recommanderas de
+garder le silence à l'endroit de la religion, et tout ira à
+merveille.
+
+-- Allons, soit!
+
+-- Entrons, c'est conclu.
+
+-- Merci, dit Marguerite en serrant la main de son amie.
+
+-- Ici, madame, vous redevenez Majesté, dit la duchesse de Nevers;
+permettez-moi donc de vous faire les honneurs de l'hôtel de Guise,
+comme ils doivent être faits à la reine de Navarre.
+
+Et la duchesse, descendant de sa litière, mit presque un genou en
+terre pour aider Marguerite à descendre à son tour; puis lui
+montrant de la main la porte de l'hôtel gardée par deux
+sentinelles, arquebuse à la main, elle suivit à quelques pas la
+reine, qui marcha majestueusement précédant la duchesse, qui garda
+son humble attitude tant qu'elle put être vue. Arrivée à sa
+chambre, la duchesse ferma sa porte; et appelant sa camériste,
+Sicilienne des plus alertes:
+
+-- Mica, lui dit-elle en italien, comment va M. le comte?
+
+-- Mais de mieux en mieux, répondit celle-ci.
+
+-- Et que fait-il?
+
+-- En ce moment, je crois, madame, qu'il prend quelque chose.
+
+-- Bien! dit Marguerite, si l'appétit revient, c'est bon signe.
+
+-- Ah! c'est vrai! j'oubliais que tu es une élève d'Ambroise Paré.
+Allez, Mica.
+
+-- Tu la renvoies?
+
+-- Oui, pour qu'elle veille sur nous. Mica sortit.
+
+-- Maintenant, dit la duchesse, veux-tu entrer chez lui, veux-tu
+que je le fasse venir?
+
+-- Ni l'un, ni l'autre; je voudrais le voir sans être vue.
+
+-- Que t'importe, puisque tu as ton masque?
+
+-- Il peut me reconnaître à mes cheveux, à mes mains, à un bijou.
+
+-- Oh! comme elle est prudente depuis qu'elle est mariée, ma belle
+reine! Marguerite sourit.
+
+-- Eh bien, mais je ne vois qu'un moyen, continua la duchesse.
+
+-- Lequel?
+
+-- C'est de le regarder par le trou de la serrure.
+
+-- Soit! conduis-moi! La duchesse prit Marguerite par la main, la
+conduisit à une porte sur laquelle retombait une tapisserie,
+s'inclina sur un genou et approcha son oeil de l'ouverture que
+laissait la clef absente.
+
+-- Justement, dit-elle, il est à table et a le visage tourné de
+notre côté. Viens.
+
+La reine Marguerite prit la place de son amie et approcha à son
+tour son oeil du trou de la serrure. Coconnas, comme l'avait dit
+la duchesse, était assis à une table admirablement servie, et à
+laquelle ses blessures ne l'empêchaient pas de faire honneur.
+
+-- Ah! mon Dieu! s'écria Marguerite en se reculant.
+
+-- Quoi donc? demanda la duchesse étonnée.
+
+-- Impossible! Non! Si! Oh! sur mon âme! c'est lui-même.
+
+-- Qui, lui-même?
+
+-- Chut! dit Marguerite en se relevant et en saisissant la main de
+la duchesse, celui qui voulait tuer mon huguenot, qui l'a
+poursuivi jusque dans ma chambre, qui l'a frappé jusque dans mes
+bras! Oh! Henriette, quel bonheur qu'il ne m'ait pas aperçue!
+
+-- Eh bien, alors! puisque tu l'as vu à l'oeuvre, n'est-ce pas
+qu'il était beau?
+
+-- Je ne sais, dit Marguerite, car je regardais celui qu'il
+poursuivait.
+
+-- Et celui qu'il poursuivait s'appelle?
+
+-- Tu ne prononceras pas son nom devant lui?
+
+-- Non, je te le promets.
+
+-- Lerac de la Mole.
+
+-- Et comment le trouves-tu maintenant?
+
+-- M. de La Mole?
+
+-- Non, M. de Coconnas.
+
+-- Ma foi, dit Marguerite, j'avoue que je lui trouve... Elle
+s'arrêta.
+
+-- Allons, allons, dit la duchesse, je vois que tu lui en veux de
+la blessure qu'il a faite à ton huguenot.
+
+-- Mais il me semble, dit Marguerite en riant, que mon huguenot ne
+lui doit rien, et que la balafre avec laquelle il lui a souligné
+l'oeil...
+
+-- Ils sont quittes, alors, et nous pouvons les raccommoder.
+Envoie-moi ton blessé.
+
+-- Non, pas encore; plus tard.
+
+-- Quand cela?
+
+-- Quand tu auras prêté au tien une autre chambre.
+
+-- Laquelle donc?
+
+Marguerite regarda son amie, qui, après un moment de silence, la
+regarda aussi et se mit à rire.
+
+-- Eh bien, soit! dit la duchesse. Ainsi donc, alliance plus que
+jamais?
+
+-- Amitié sincère toujours, répondit la reine.
+
+-- Et le mot d'ordre, le signe de reconnaissance, si nous avons
+besoin l'une de l'autre?
+
+-- Le triple nom de ton triple dieu: _Éros-Cupido-Amor_. Et les
+deux femmes se quittèrent après s'être embrassées pour la seconde
+fois et s'être serré la main pour la vingtième fois.
+
+
+
+XIII
+Comme il y a des clefs qui ouvrent les portes auxquelles elles ne
+sont pas destinées
+
+
+La reine de Navarre, en rentrant au Louvre, trouva Gillonne dans
+une grande émotion. Madame de Sauve était venue en son absence.
+Elle avait apporté une clef que lui avait fait passer la reine
+mère. Cette clef était celle de la chambre où était renfermé
+Henri. Il était évident que la reine mère avait besoin, pour un
+dessein quelconque, que le Béarnais passât cette nuit chez madame
+de Sauve.
+
+Marguerite prit la clef, la tourna et la retourna entre ses mains.
+Elle se fit rendre compte des moindres paroles de madame de Sauve,
+les pesa lettre par lettre dans son esprit, et crut avoir compris
+le projet de Catherine.
+
+Elle prit une plume, de l'encre et écrivit sur son papier:
+
+«Au lieu d'aller ce soir chez madame de Sauve, venez chez la reine
+de Navarre. MARGUERITE.»
+
+Puis elle roula le papier, l'introduisit dans le trou de la clef
+et ordonna à Gillonne, dès que la nuit serait venue, d'aller
+glisser cette clef sous la porte du prisonnier.
+
+Ce premier soin accompli, Marguerite pensa au pauvre blessé; elle
+ferma toutes les portes, entra dans le cabinet, et, à son grand
+étonnement, elle trouva La Mole revêtu de ses habits encore tout
+déchirés et tout tachés de sang.
+
+En la voyant, il essaya de se lever; mais, chancelant encore, il
+ne put se tenir debout et retomba sur le canapé dont on avait fait
+un lit.
+
+-- Mais qu'arrive-t-il donc, monsieur? demanda Marguerite, et
+pourquoi suivez-vous si mal les ordonnances de votre médecin? Je
+vous avais recommandé le repos, et voilà qu'au lieu de m'obéir
+vous faites tout le contraire de ce que j'ai ordonné!
+
+-- Oh! madame, dit Gillonne, ce n'est point ma faute. J'ai prié,
+supplié monsieur le comte de ne point faire cette folie, mais il
+m'a déclaré que rien ne le retiendrait plus longtemps au Louvre.
+
+-- Quitter le Louvre! dit Marguerite en regardant avec étonnement
+le jeune homme, qui baissait les yeux; mais c'est impossible. Vous
+ne pouvez pas marcher; vous êtes pâle et sans force, on voit
+trembler vos genoux. Ce matin, votre blessure de l'épaule a saigné
+encore.
+
+-- Madame, répondit le jeune homme, autant j'ai rendu grâce à
+Votre Majesté de m'avoir donné asile hier au soir, autant je la
+supplie de vouloir bien me permettre de partir aujourd'hui.
+
+-- Mais, dit Marguerite étonnée, je ne sais comment qualifier une
+si folle résolution: c'est pire que de l'ingratitude.
+
+-- Oh! madame! s'écria La Mole en joignant les mains, croyez que,
+loin d'être ingrat, il y a dans mon coeur un sentiment de
+reconnaissance qui durera toute ma vie.
+
+-- Il ne durera pas longtemps, alors! dit Marguerite émue à cet
+accent, qui ne laissait pas de doute sur la sincérité des paroles;
+car, ou vos blessures se rouvriront et vous mourrez de la perte du
+sang, ou l'on vous reconnaîtra comme huguenot et vous ne ferez pas
+cent pas dans la rue sans qu'on vous achève.
+
+-- Il faut pourtant que je quitte le Louvre, murmura La Mole.
+
+-- Il faut! dit Marguerite en le regardant de son regard limpide
+et profond; puis pâlissant légèrement: Oh, oui! je comprends! dit-
+elle, pardon, monsieur! Il y a sans doute, hors du Louvre, une
+personne à qui votre absence donne de cruelles inquiétudes. C'est
+juste, monsieur de la Mole, c'est naturel, et je comprends cela.
+Que ne l'avez-vous dit tout de suite, ou plutôt comment n'y ai-je
+pas songé moi-même! C'est un devoir, quand on exerce
+l'hospitalité, de protéger les affections de son hôte comme on
+panse des blessures, et de soigner l'âme comme on soigne le corps.
+
+-- Hélas! madame, répondit La Mole, vous vous trompez étrangement.
+Je suis presque seul au monde et tout à fait seul à Paris, où
+personne ne me connaît. Mon assassin est le premier homme à qui
+j'aie parlé dans cette ville, et Votre Majesté est la première
+femme qui m'y ait adressé la parole.
+
+-- Alors, dit Marguerite surprise, pourquoi voulez-vous donc vous
+en aller?
+
+-- Parce que, dit La Mole, la nuit passée, Votre Majesté n'a pris
+aucun repos, et que cette nuit... Marguerite rougit.
+
+-- Gillonne, dit-elle, voici la nuit venue, je crois qu'il est
+temps que tu ailles porter la clef. Gillonne sourit et se retira.
+
+-- Mais, continua Marguerite, si vous êtes seul à Paris, sans
+amis, comment ferez-vous?
+
+-- Madame, j'en aurai beaucoup; car, tandis que j'étais poursuivi,
+j'ai pensé à ma mère, qui était catholique; il m'a semblé que je
+la voyais glisser devant moi sur le chemin du Louvre, une croix à
+la main, et j'ai fait voeu, si Dieu me conservait la vie,
+d'embrasser la religion de ma mère. Dieu a fait plus que de me
+conserver la vie, madame; il m'a envoyé un de ses anges pour me la
+faire aimer.
+
+-- Mais vous ne pourrez marcher; avant d'avoir fait cent pas vous
+tomberez évanoui.
+
+-- Madame, je me suis essayé aujourd'hui dans le cabinet; je
+marche lentement et avec souffrance, c'est vrai; mais que j'aille
+seulement jusqu'à la place du Louvre; une fois dehors, il arrivera
+ce qu'il pourra.
+
+Marguerite appuya sa tête sur sa main et réfléchit profondément.
+
+-- Et le roi de Navarre, dit-elle avec intention, vous ne m'en
+parlez plus. En changeant de religion, avez-vous donc perdu le
+désir d'entrer à son service?
+
+-- Madame, répondit La Mole en pâlissant, vous venez de toucher à
+la véritable cause de mon départ... Je sais que le roi de Navarre
+court les plus grands dangers et que tout le crédit de Votre
+Majesté comme fille de France suffira à peine à sauver sa tête.
+
+-- Comment, monsieur? demanda Marguerite; que voulez-vous dire et
+de quels dangers me parlez-vous?
+
+-- Madame, répondit La Mole en hésitant, on entend tout du cabinet
+où je suis placé.
+
+-- C'est vrai, murmura Marguerite pour elle seule, M. de Guise me
+l'avait déjà dit. Puis tout haut:
+
+-- Eh bien, ajouta-t-elle, qu'avez-vous donc entendu?
+
+-- Mais d'abord la conversation que Votre Majesté a eue ce matin
+avec son frère.
+
+-- Avec François? s'écria Marguerite en rougissant.
+
+-- Avec le duc d'Alençon, oui, madame; puis ensuite, après votre
+départ, celle de mademoiselle Gillonne avec madame de Sauve.
+
+-- Et ce sont ces deux conversations...?
+
+-- Oui, madame. Mariée depuis huit jours à peine, vous aimez votre
+époux. Votre époux viendra à son tour comme sont venus M. le duc
+d'Alençon et madame de Sauve. Il vous entretiendra de ses secrets.
+Eh bien, je ne dois pas les entendre; je serais indiscret... et je
+ne puis pas... je ne dois pas... surtout je ne veux pas l'être!
+
+Au ton que La Mole mit à prononcer ces derniers mots, au trouble
+de sa voix, à l'embarras de sa contenance, Marguerite fut
+illuminée d'une révélation subite.
+
+-- Ah! dit-elle, vous avez entendu de ce cabinet tout ce qui a été
+dit dans cette chambre jusqu'à présent?
+
+-- Oui, madame. Ces mots furent soupirés à peine.
+
+-- Et vous voulez partir cette nuit, ce soir, pour n'en pas
+entendre davantage?
+
+-- À l'instant même, madame! s'il plaît à Votre Majesté de me le
+permettre.
+
+-- Pauvre enfant! dit Marguerite avec un singulier accent de douce
+pitié.
+
+Étonné d'une réponse si douce lorsqu'il s'attendait à quelque
+brusque riposte, La Mole leva timidement la tête; son regard
+rencontra celui de Marguerite et demeura rivé comme par une
+puissance magnétique sur le limpide et profond regard de la reine.
+
+-- Vous vous sentez donc incapable de garder un secret, monsieur
+de la Mole? dit doucement Marguerite, qui, penchée sur le dossier
+de son siège, à moitié cachée par l'ombre d'une tapisserie
+épaisse, jouissait du bonheur de lire couramment dans cette âme en
+restant impénétrable elle-même.
+
+-- Madame, dit La Mole, je suis une misérable nature, je me défie
+de moi même, et le bonheur d'autrui me fait mal.
+
+-- Le bonheur de qui? dit Marguerite en souriant; ah! oui, le
+bonheur du roi de Navarre! Pauvre Henri!
+
+-- Vous voyez bien qu'il est heureux, madame! s'écria vivement La
+Mole.
+
+-- Heureux?...
+
+-- Oui, puisque Votre Majesté le plaint.
+
+Marguerite chiffonnait la soie de son aumônière et en effilait les
+torsades d'or.
+
+-- Ainsi, vous refusez de voir le roi de Navarre, dit-elle, c'est
+arrêté, c'est décidé dans votre esprit?
+
+-- Je crains d'importuner Sa Majesté en ce moment.
+
+-- Mais le duc d'Alençon, mon frère?
+
+-- Oh! madame, s'écria La Mole, M. le duc d'Alençon! non, non;
+moins encore M. le duc d'Alençon que le roi de Navarre.
+
+-- Parce que...? demanda Marguerite émue au point de trembler en
+parlant.
+
+-- Parce que, quoique déjà trop mauvais huguenot pour être
+serviteur bien dévoué de Sa Majesté le roi de Navarre, je ne suis
+pas encore assez bon catholique pour être des amis de M. d'Alençon
+et de M. de Guise. Cette fois, ce fut Marguerite qui baissa les
+yeux et qui sentit le coup vibrer au plus profond de son coeur;
+elle n'eût pas su dire si le mot de La Mole était pour elle
+caressant ou douloureux. En ce moment Gillonne rentra. Marguerite
+l'interrogea d'un coup d'oeil. La réponse de Gillonne, renfermée
+aussi dans un regard, fut affirmative. Elle était parvenue à faire
+passer la clef au roi de Navarre. Marguerite ramena ses yeux sur
+La Mole, qui demeurait devant elle indécis, la tête penchée sur sa
+poitrine, et pâle comme l'est un homme qui souffre à la fois du
+corps et de l'âme.
+
+-- Monsieur de la Mole est fier, dit-elle, et j'hésite à lui faire
+une proposition qu'il refusera sans doute.
+
+La Mole se leva, fit un pas vers Marguerite et voulut s'incliner
+devant elle en signe qu'il était à ses ordres; mais une douleur
+profonde, aiguë, brûlante, vint tirer des larmes de ses yeux, et,
+sentant qu'il allait tomber, il saisit une tapisserie, à laquelle
+il se soutint.
+
+-- Voyez-vous, s'écria Marguerite en courant à lui et en le
+retenant dans ses bras, voyez-vous, monsieur, que vous avez encore
+besoin de moi!
+
+Un mouvement à peine sensible agita les lèvres de La Mole.
+
+-- Oh! oui! murmura-t-il, comme de l'air que je respire, comme du
+jour que je vois!
+
+En ce moment trois coups retentirent, frappés à la porte de
+Marguerite.
+
+-- Entendez-vous, madame? dit Gillonne effrayée.
+
+-- Déjà! murmura Marguerite.
+
+-- Faut-il ouvrir?
+
+-- Attends. C'est le roi de Navarre peut-être.
+
+-- Oh! madame! s'écria La Mole rendu fort par ces quelques mots,
+que la reine avait cependant prononcés à voix si basse qu'elle
+espérait que Gillonne seule les aurait entendus; madame! je vous
+en supplie à genoux, faites-moi sortir, oui, mort ou vif, madame!
+Ayez pitié de moi! Oh! vous ne me répondez pas. Eh bien, je vais
+parler et, quand j'aurai parlé, vous me chasserez, je l'espère.
+
+-- Taisez-vous, malheureux! dit Marguerite, qui ressentait un
+charme infini à écouter les reproches du jeune homme; taisez-vous
+donc!
+
+-- Madame, reprit La Mole, qui ne trouvait pas sans doute dans
+l'accent de Marguerite cette rigueur à laquelle il s'attendait;
+madame, je vous le répète, on entend tout de ce cabinet. Oh! ne me
+faites pas mourir d'une mort que les bourreaux les plus cruels
+n'oseraient inventer.
+
+-- Silence! silence! dit Marguerite.
+
+-- Oh! madame, vous êtes sans pitié; vous ne voulez rien écouter,
+vous ne voulez rien entendre. Mais comprenez donc que je vous
+aime...
+
+-- Silence donc, puisque je vous le dis! interrompit Marguerite en
+appuyant sa main tiède et parfumée sur la bouche du jeune homme,
+qui la saisit entre ses deux mains et l'appuya contre ses lèvres.
+
+-- Mais..., murmura La Mole.
+
+-- Mais taisez-vous donc, enfant! Qu'est-ce donc que ce rebelle
+qui ne veut pas obéir à sa reine?
+
+Puis, s'élançant hors du cabinet, elle referma la porte, et
+s'adossant à la muraille en comprimant avec sa main tremblante les
+battements de son coeur:
+
+-- Ouvre, Gillonne! dit-elle. Gillonne sortit de la chambre, et,
+un instant après, la tête fine, spirituelle et un peu inquiète du
+roi de Navarre souleva la tapisserie.
+
+-- Vous m'avez mandé, madame? dit le roi de Navarre à Marguerite.
+
+-- Oui, monsieur. Votre Majesté a reçu ma lettre?
+
+-- Et non sans quelque étonnement, je l'avoue, dit Henri en
+regardant autour de lui avec une défiance bientôt évanouie.
+
+-- Et non sans quelque inquiétude, n'est-ce pas, monsieur? ajouta
+Marguerite.
+
+-- Je vous l'avouerai, madame. Cependant, tout entouré que je suis
+d'ennemis acharnés et d'amis plus dangereux encore peut-être que
+mes ennemis, je me suis rappelé qu'un soir j'avais vu rayonner
+dans vos yeux le sentiment de la générosité: c'était le soir de
+nos noces; qu'un autre jour j'y avais vu briller l'étoile du
+courage, et, cet autre jour, c'était hier, jour fixé pour ma mort.
+
+-- Eh bien, monsieur? dit Marguerite en souriant, tandis que Henri
+semblait vouloir lire jusqu'au fond de son coeur.
+
+-- Eh bien, madame, en songeant à tout cela je me suis dit à
+l'instant même, en lisant votre billet qui me disait de venir:
+Sans amis, comme il est, prisonnier, désarmé, le roi de Navarre
+n'a qu'un moyen de mourir avec éclat, d'une mort qu'enregistre
+l'histoire, c'est de mourir trahi par sa femme, et je suis venu.
+
+-- Sire, répondit Marguerite, vous changerez de langage quand vous
+saurez que tout ce qui se fait en ce moment est l'ouvrage d'une
+personne qui vous aime... et que vous aimez.
+
+Henri recula presque à ces paroles et son oeil gris et perçant
+interrogea sous son sourcil noir la reine avec curiosité.
+
+-- Oh! rassurez-vous, Sire! dit la reine en souriant; cette
+personne, je n'ai pas la prétention de dire que ce soit moi!
+
+-- Mais cependant, madame, dit Henri, c'est vous qui m'avez fait
+tenir cette clef: cette écriture, c'est la vôtre.
+
+-- Cette écriture est la mienne, je l'avoue, ce billet vient de
+moi, je ne le nie pas. Quant à cette clef, c'est autre chose.
+
+Qu'il vous suffise de savoir qu'elle a passé entre les mains de
+quatre femmes avant d'arriver jusqu'à vous.
+
+-- De quatre femmes! s'écria Henri avec étonnement.
+
+-- Oui, entre les mains de quatre femmes, dit Marguerite; entre
+les mains de la reine mère, entre les mains de madame de Sauve,
+entre les mains de Gillonne, et entre les miennes.
+
+Henri se mit à méditer cette énigme.
+
+-- Parlons raison maintenant, monsieur, dit Marguerite, et surtout
+parlons franc. Est-il vrai, comme c'est aujourd'hui le bruit
+public, que Votre Majesté consente à abjurer?
+
+-- Ce bruit public se trompe, madame, je n'ai pas encore consenti.
+
+-- Mais vous êtes décidé, cependant.
+
+-- C'est-à-dire, je me consulte. Que voulez-vous? quand on a vingt
+ans et qu'on est à peu près roi, ventre-saint-gris! il y a des
+choses qui valent bien une messe.
+
+-- Et entre autres choses la vie, n'est-ce pas? Henri ne put
+réprimer un léger sourire.
+
+-- Vous ne me dites pas toute votre pensée, Sire! dit Marguerite.
+
+-- Je fais des réserves pour mes alliés, madame; car, vous le
+savez, nous ne sommes encore qu'alliés: si vous étiez à la fois
+mon alliée... et...
+
+-- Et votre femme, n'est-ce pas, Sire?
+
+-- Ma foi, oui... et ma femme.
+
+-- Alors?
+
+-- Alors, peut-être serait-ce différent; et peut-être tiendrais-je
+à rester roi des huguenots, comme ils disent... Maintenant, il
+faut que je me contente de vivre.
+
+Marguerite regarda Henri d'un air si étrange qu'il eût éveillé les
+soupçons d'un esprit moins délié que ne l'était celui du roi de
+Navarre.
+
+-- Et êtes-vous sûr, au moins, d'arriver à ce résultat? dit-elle.
+
+-- Mais à peu près, dit Henri; vous savez qu'en ce monde, madame,
+on n'est jamais sûr de rien.
+
+-- Il est vrai, reprit Marguerite, que Votre Majesté annonce tant
+de modération et professe tant de désintéressement, qu'après avoir
+renoncé à sa couronne, après avoir renoncé à sa religion, elle
+renoncera probablement, on en a l'espoir du moins, à son alliance
+avec une fille de France.
+
+Ces mots portaient avec eux une si profonde signification que
+Henri en frissonna malgré lui. Mais domptant cette émotion avec la
+rapidité de l'éclair:
+
+-- Daignez vous souvenir, madame, qu'en ce moment je n'ai point
+mon libre arbitre. Je ferai donc ce que m'ordonnera le roi de
+France. Quant à moi, si l'on me consultait le moins du monde dans
+cette question où il ne va de rien moins que de mon trône, de mon
+bonheur et de ma vie, plutôt que d'asseoir mon avenir sur les
+droits que me donne notre mariage forcé, j'aimerais mieux
+m'ensevelir chasseur dans quelque château, pénitent dans quelque
+cloître.
+
+Ce calme résigné à sa situation, cette renonciation aux choses de
+ce monde, effrayèrent Marguerite. Elle pensa que peut-être cette
+rupture de mariage était convenue entre Charles IX, Catherine et
+le roi de Navarre. Pourquoi, elle aussi, ne la prendrait-on pas
+pour dupe ou pour victime? Parce qu'elle était soeur de l'un et
+fille de l'autre? L'expérience lui avait appris que ce n'était
+point là une raison sur laquelle elle pût fonder sa sécurité.
+L'ambition donc mordit au coeur la jeune femme ou plutôt la jeune
+reine, trop au-dessus des faiblesses vulgaires pour se laisser
+entraîner à un dépit d'amour-propre: chez toute femme, même
+médiocre, lorsqu'elle aime, l'amour n'a point de ces misères, car
+l'amour véritable est aussi une ambition.
+
+-- Votre Majesté, dit Marguerite avec une sorte de dédain
+railleur, n'a pas grande confiance, ce me semble, dans l'étoile
+qui rayonne au-dessus du front de chaque roi?
+
+-- Ah! dit Henri, c'est que j'ai beau chercher la mienne en ce
+moment, je ne puis la voir, cachée qu'elle est dans l'orage qui
+gronde sur moi à cette heure.
+
+-- Et si le souffle d'une femme écartait cet orage, et faisait
+cette étoile aussi brillante que jamais?
+
+-- C'est bien difficile, dit Henri.
+
+-- Niez-vous l'existence de cette femme, monsieur?
+
+-- Non, seulement je nie son pouvoir.
+
+-- Vous voulez dire sa volonté?
+
+-- J'ai dit son pouvoir, et je répète le mot. La femme n'est
+réellement puissante que lorsque l'amour et l'intérêt sont réunis
+chez elle à un degré égal; et si l'un de ces deux sentiments la
+préoccupe seule, comme Achille elle est vulnérable. Or, cette
+femme, si je ne m'abuse, je ne puis pas compter sur son amour.
+
+Marguerite se tut.
+
+-- Écoutez, continua Henri; au dernier tintement de la cloche de
+Saint-Germain-l'Auxerrois, vous avez dû songer à reconquérir votre
+liberté qu'on avait mise en gage pour détruire ceux de mon parti.
+Moi, j'ai dû songer à sauver ma vie. C'était le plus pressé. Nous
+y perdons la Navarre, je le sais bien; mais c'est peu de chose que
+la Navarre en comparaison de la liberté qui vous est rendue de
+pouvoir parler haut dans votre chambre, ce que vous n'osiez pas
+faire quand vous aviez quelqu'un qui vous écoutait de ce cabinet.
+
+Quoique au plus fort de sa préoccupation, Marguerite ne put
+s'empêcher de sourire. Quant au roi de Navarre, il s'était déjà
+levé pour regagner son appartement; car depuis quelque temps onze
+heures étaient sonnées, et tout dormait ou du moins semblait
+dormir au Louvre.
+
+Henri fit trois pas vers la porte; puis, s'arrêtant tout à coup,
+comme s'il se rappelait seulement à cette heure la circonstance
+qui l'avait amené chez la reine:
+
+-- À propos, madame, dit-il, n'avez-vous point à me communiquer
+certaines choses; ou ne vouliez-vous que m'offrir l'occasion de
+vous remercier du répit que votre brave présence dans le cabinet
+des Armes du roi m'a donné hier? En vérité, madame, il était
+temps, je ne puis le nier, et vous êtes descendue sur le lieu de
+la scène comme la divinité antique, juste à point pour me sauver
+la vie.
+
+-- Malheureux! s'écria Marguerite d'une voix sourde, et saisissant
+le bras de son mari. Comment donc ne voyez-vous pas que rien n'est
+sauvé au contraire, ni votre liberté, ni votre couronne, ni votre
+vie! ... Aveugle! fou! pauvre fou! Vous n'avez pas vu dans ma
+lettre autre chose, n'est-ce pas, qu'un rendez-vous? vous avez cru
+que Marguerite, outrée de vos froideurs, désirait une réparation?
+
+-- Mais, madame, dit Henri étonné, j'avoue... Marguerite haussa
+les épaules avec une expression impossible à rendre. Au même
+instant un bruit étrange, comme un grattement aigu et pressé
+retentit à la petite porte dérobée. Marguerite entraîna le roi du
+côté de cette petite porte.
+
+-- Écoutez, dit-elle.
+
+-- La reine mère sort de chez elle, murmura une voix saccadée par
+la terreur et que Henri reconnut à l'instant même pour celle de
+madame de Sauve.
+
+-- Et où va-t-elle? demanda Marguerite.
+
+-- Elle vient chez Votre Majesté.
+
+Et aussitôt le frôlement d'une robe de soie prouva, en
+s'éloignant, que madame de Sauve s'enfuyait.
+
+-- Oh! oh! s'écria Henri.
+
+-- J'en étais sûre, dit Marguerite.
+
+-- Et moi je le craignais, dit Henri, et la preuve, voyez. Alors,
+d'un geste rapide, il ouvrit son pourpoint de velours noir, et sur
+sa poitrine fit voir à Marguerite une fine tunique de mailles
+d'acier et un long poignard de Milan qui brilla aussitôt à sa main
+comme une vipère au soleil.
+
+-- Il s'agit bien ici de fer et de cuirasse! s'écria Marguerite;
+allons, Sire, allons, cachez cette dague: c'est la reine mère,
+c'est vrai; mais c'est la reine mère toute seule.
+
+-- Cependant...
+
+-- C'est elle, je l'entends, silence!
+
+Et, se penchant à l'oreille de Henri, elle lui dit à voix basse
+quelques mots que le jeune roi écouta avec une attention mêlée
+d'étonnement.
+
+Aussitôt Henri se déroba derrière les rideaux du lit.
+
+De son côté, Marguerite bondit avec l'agilité d'une panthère vers
+le cabinet où La Mole attendait en frissonnant, l'ouvrit, chercha
+le jeune homme, et lui prenant, lui serrant la main dans
+l'obscurité:
+
+-- Silence! lui dit-elle en s'approchant si près de lui qu'il
+sentit son souffle tiède et embaumé couvrir son visage d'une moite
+vapeur, silence!
+
+Puis, rentrant dans sa chambre et refermant la porte, elle détacha
+sa coiffure, coupa avec son poignard tous les lacets de sa robe et
+se jeta dans le lit.
+
+Il était temps, la clef tournait dans la serrure. Catherine avait
+des passe-partout pour toutes les portes du Louvre.
+
+-- Qui est là? s'écria Marguerite, tandis que Catherine consignait
+à la porte une garde de quatre gentilshommes qui l'avait
+accompagnée.
+
+Et, comme si elle eût été effrayée de cette brusque irruption dans
+sa chambre, Marguerite sortant de dessous les rideaux en peignoir
+blanc, sauta à bas du lit, et, reconnaissant Catherine, vint, avec
+une surprise trop bien imitée pour que la Florentine elle-même
+n'en fût pas dupe, baiser la main de sa mère.
+
+
+
+XIV
+Seconde nuit de noces
+
+
+La reine mère promena son regard autour d'elle avec une
+merveilleuse rapidité. Des mules de velours au pied du lit, les
+habits de Marguerite épars sur des chaises, ses yeux qu'elle
+frottait pour en chasser le sommeil, convainquirent Catherine
+qu'elle avait réveillé sa fille.
+
+Alors elle sourit comme une femme qui a réussi dans ses projets,
+et tirant son fauteuil:
+
+-- Asseyons-nous, Marguerite, dit-elle, et causons.
+
+-- Madame, je vous écoute.
+
+-- Il est temps, dit Catherine en fermant les yeux avec cette
+lenteur particulière aux gens qui réfléchissent ou qui dissimulent
+profondément, il est temps, ma fille, que vous compreniez combien
+votre frère et moi aspirons à vous rendre heureuse.
+
+L'exorde était effrayant pour qui connaissait Catherine.
+
+-- Que va-t-elle me dire? pensa Marguerite.
+
+-- Certes, en vous mariant, continua la Florentine, nous avons
+accompli un de ces actes de politique commandés souvent par de
+graves intérêts à ceux qui gouvernent. Mais il le faut avouer, ma
+pauvre enfant, nous ne pensions pas que la répugnance du roi de
+Navarre pour vous, si jeune, si belle et si séduisante,
+demeurerait opiniâtre à ce point.
+
+Marguerite se leva, et fit, en croisant sa robe de nuit, une
+cérémonieuse révérence à sa mère.
+
+-- J'apprends de ce soir seulement, dit Catherine, car sans cela
+je vous eusse visitée plus tôt, j'apprends que votre mari est loin
+d'avoir pour vous les égards qu'on doit non seulement à une jolie
+femme, mais encore à une fille de France.
+
+Marguerite poussa un soupir, et Catherine, encouragée par cette
+muette adhésion, continua:
+
+-- En effet, que le roi de Navarre entretienne publiquement une de
+mes filles, qui l'adore jusqu'au scandale, qu'il fasse mépris pour
+cet amour de la femme qu'on a bien voulu lui accorder, c'est un
+malheur auquel nous ne pouvons remédier, nous autres pauvres tout-
+puissants, mais que punirait le moindre gentilhomme de notre
+royaume en appelant son gendre ou en le faisant appeler par son
+fils.
+
+Marguerite baissa la tête.
+
+-- Depuis assez longtemps, continua Catherine, je vois, ma fille,
+à vos yeux rougis, à vos amères sorties contre la Sauve, que la
+plaie de votre coeur ne peut, malgré vos efforts, toujours saigner
+en dedans.
+
+Marguerite tressaillit: un léger mouvement avait agité les
+rideaux; mais heureusement Catherine ne s'en était pas aperçue.
+
+-- Cette plaie, dit-elle en redoublant d'affectueuse douceur,
+cette plaie, mon enfant, c'est à la main d'une mère qu'il
+appartient de la guérir. Ceux qui, en croyant faire votre bonheur,
+ont décidé votre mariage, et qui, dans leur sollicitude pour vous,
+remarquent que chaque nuit Henri de Navarre se trompe
+d'appartement; ceux qui ne peuvent permettre qu'un roitelet comme
+lui offense à tout instant une femme de votre beauté, de votre
+rang et de votre mérite, par le dédain de votre personne et la
+négligence de sa postérité; ceux qui voient enfin qu'au premier
+vent qu'il croira favorable, cette folle et insolente tête
+tournera contre notre famille et vous expulsera de sa maison;
+ceux-là n'ont-ils pas le droit d'assurer, en le séparant du sien,
+votre avenir d'une façon à la fois plus digne de vous et de votre
+condition?
+
+-- Cependant, madame, répondit Marguerite, malgré ces observations
+tout empreintes d'amour maternel, et qui me comblent de joie et
+d'honneur, j'aurai la hardiesse de représenter à Votre Majesté que
+le roi de Navarre est mon époux.
+
+Catherine fit un mouvement de colère, et se rapprochant de
+Marguerite:
+
+-- Lui, dit-elle, votre époux? Suffit-il donc pour être mari et
+femme que l'Église vous ait bénis? et la consécration du mariage
+est-elle seulement dans les paroles du prêtre? Lui, votre époux?
+Eh! ma fille, si vous étiez madame de Sauve vous pourriez me faire
+cette réponse. Mais, tout au contraire de ce que nous attendions
+de lui, depuis que vous avez accordé à Henri de Navarre l'honneur
+de vous nommer sa femme, c'est à une autre qu'il en a donné les
+droits, et, en ce moment même, dit Catherine en haussant la voix,
+venez, venez avec moi, cette clef ouvre la porte de l'appartement
+de madame de Sauve, et vous verrez.
+
+-- Oh! plus bas, plus bas, madame, je vous prie, dit Marguerite,
+car non seulement vous vous trompez, mais encore...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, vous allez réveiller mon mari. À ces mots, Marguerite
+se leva avec une grâce toute voluptueuse, et laissant flotter
+entrouverte sa robe de nuit, dont les manches courtes laissaient à
+nu son bras d'un modelé si pur, et sa main véritablement royale,
+elle approcha un flambeau de cire rosée du lit, et, relevant le
+rideau, elle montra du doigt, en souriant à sa mère, le profil
+fier, les cheveux noirs et la bouche entrouverte du roi de
+Navarre, qui semblait, sur la couche en désordre, reposer du plus
+calme et du plus profond sommeil. Pâle, les yeux hagards, le corps
+cambré en arrière comme si un abîme se fût ouvert sur ses pas,
+Catherine poussa, non pas un cri, mais un rugissement sourd.
+
+-- Vous voyez, madame, dit Marguerite, que vous étiez mal
+informée.
+
+Catherine jeta un regard sur Marguerite, puis un autre sur Henri.
+Elle unit dans sa pensée active l'image de ce front pâle et moite,
+de ces yeux entourés d'un léger cercle de bistre, au sourire de
+Marguerite, et elle mordit ses lèvres minces avec une fureur
+silencieuse.
+
+Marguerite permit à sa mère de contempler un instant ce tableau,
+qui faisait sur elle l'effet de la tête de Méduse. Puis elle
+laissa retomber le rideau, et, marchant sur la pointe du pied,
+elle revint près de Catherine, et, reprenant sa place sur sa
+chaise:
+
+-- Vous disiez donc, madame? La Florentine chercha pendant
+quelques secondes à sonder cette naïveté de la jeune femme; puis,
+comme si ses regards éthérés se fussent émoussés sur le calme de
+Marguerite:
+
+-- Rien, dit-elle. Et elle sortit à grands pas de l'appartement.
+Aussitôt que le bruit de ses pas se fut assourdi dans la
+profondeur du corridor, le rideau du lit s'ouvrit de nouveau, et
+Henri, l'oeil brillant, la respiration oppressée, la main
+tremblante, vint s'agenouiller devant Marguerite. Il était
+seulement vêtu de ses trousses et de sa cotte de mailles, de sorte
+qu'en le voyant ainsi affublé, Marguerite, tout en lui serrant la
+main de bon coeur, ne put s'empêcher d'éclater de rire.
+
+-- Ah! madame, ah! Marguerite, s'écria-t-il, comment
+m'acquitterai-je jamais envers vous?
+
+Et il couvrait sa main de baisers, qui de la main montaient
+insensiblement au bras de la jeune femme.
+
+-- Sire, dit-elle en se reculant tout doucement, oubliez-vous qu'à
+cette heure une pauvre femme, à laquelle vous devez la vie,
+souffre et gémit pour vous? Madame de Sauve, ajouta-t-elle tout
+bas, vous a fait le sacrifice de sa jalousie en vous envoyant près
+de moi, et peut-être, après vous avoir fait le sacrifice de sa
+jalousie, vous fait-elle celui de sa vie, car, vous le savez mieux
+que personne, la colère de ma mère est terrible.
+
+Henri frissonna, et, se relevant, fit un mouvement pour sortir.
+
+-- Oh! mais, dit Marguerite avec une admirable coquetterie, je
+réfléchis et me rassure. La clef vous a été donnée sans
+indication, et vous serez censé m'avoir accordé ce soir la
+préférence.
+
+-- Et je vous l'accorde, Marguerite; consentez-vous seulement à
+oublier...
+
+-- Plus bas, Sire, plus bas, répliqua la reine parodiant les
+paroles que dix minutes auparavant elle venait d'adresser à sa
+mère; on vous entend du cabinet, et comme je ne suis pas encore
+tout à fait libre, Sire, je vous prierai de parler moins haut.
+
+-- Oh! oh! dit Henri, moitié riant, moitié assombri, c'est vrai;
+j'oubliais que ce n'est probablement pas moi qui suis destiné à
+jouer la fin de cette scène intéressante. Ce cabinet...
+
+-- Entrons-y, Sire, dit Marguerite, car je veux avoir l'honneur de
+présenter à Votre Majesté un brave gentilhomme blessé pendant le
+massacre, en venant avertir jusque dans le Louvre Votre Majesté du
+danger qu'elle courait.
+
+La reine s'avança vers la porte. Henri suivit sa femme. La porte
+s'ouvrit, et Henri demeura stupéfait en voyant un homme dans ce
+cabinet prédestiné aux surprises. Mais La Mole fut plus surpris
+encore en se trouvant inopinément en face du roi de Navarre. Il en
+résulta que Henri jeta un coup d'oeil ironique à Marguerite, qui
+le soutint à merveille.
+
+-- Sire, dit Marguerite, j'en suis réduite à craindre qu'on ne tue
+dans mon logis même ce gentilhomme, qui est dévoué au service de
+Votre Majesté, et que je mets sous sa protection.
+
+-- Sire, reprit alors le jeune homme, je suis le comte Lerac de la
+Mole, que Votre Majesté attendait, et qui vous avait été
+recommandé par ce pauvre M. de Téligny, qui a été tué à mes côtés.
+
+-- Ah! ah! fit Henri, en effet, monsieur, et la reine m'a remis sa
+lettre; mais n'aviez-vous pas aussi une lettre de M. le gouverneur
+du Languedoc?
+
+-- Oui, Sire, et recommandation de la remettre à Votre Majesté
+aussitôt mon arrivée.
+
+-- Pourquoi ne l'avez-vous pas fait?
+
+-- Sire, je me suis rendu au Louvre dans la soirée d'hier; mais
+Votre Majesté était tellement occupée, qu'elle n'a pu me recevoir.
+
+-- C'est vrai, dit le roi; mais vous eussiez pu, ce me semble, me
+faire passer cette lettre?
+
+-- J'avais ordre, de la part de M. d'Auriac, de ne la remettre
+qu'à Votre Majesté elle-même; car elle contenait, m'a-t-il assuré,
+un avis si important, qu'il n'osait le confier à un messager
+ordinaire.
+
+-- En effet, dit le roi en prenant et en lisant la lettre, c'était
+l'avis de quitter la cour et de me retirer en Béarn. M. d'Auriac
+était de mes bons amis, quoique catholique, et il est probable
+que, comme gouverneur de province, il avait vent de ce qui s'est
+passé. Ventre-saint-gris! monsieur, pourquoi ne pas m'avoir remis
+cette lettre il y a trois jours au lieu de ne me la remettre
+qu'aujourd'hui?
+
+-- Parce que, ainsi que j'ai eu l'honneur de le dire à Votre
+Majesté, quelque diligence que j'aie faite, je n'ai pu arriver
+qu'hier.
+
+-- C'est fâcheux, c'est fâcheux, murmura le roi; car à cette heure
+nous serions en sûreté, soit à La Rochelle, soit dans quelque
+bonne plaine, avec deux à trois mille chevaux autour de nous.
+
+-- Sire, ce qui est fait est fait, dit Marguerite à demi-voix, et,
+au lieu de perdre votre temps à récriminer sur le passé, il s'agit
+de tirer le meilleur parti possible de l'avenir.
+
+-- À ma place, dit Henri avec son regard interrogateur, vous
+auriez donc encore quelque espoir, madame?
+
+-- Oui, certes, et je regarderais le jeu engagé comme une partie
+en trois points, dont je n'ai perdu que la première manche.
+
+-- Ah! madame, dit tout bas Henri, si j'étais sûr que vous fussiez
+de moitié dans mon jeu...
+
+-- Si j'avais voulu passer du côté de vos adversaires, répondit
+Marguerite, il me semble que je n'eusse point attendu si tard.
+
+-- C'est juste, dit Henri, je suis un ingrat, et, comme vous
+dites, tout peut encore se réparer aujourd'hui.
+
+-- Hélas! Sire, répliqua La Mole, je souhaite à Votre Majesté
+toutes sortes de bonheurs; mais aujourd'hui nous n'avons plus
+M. l'amiral.
+
+Henri se mit à sourire de ce sourire de paysan matois que l'on ne
+comprit à la cour que le jour où il fut roi de France.
+
+-- Mais, madame, reprit-il en regardant La Mole avec attention, ce
+gentilhomme ne peut demeurer chez vous sans vous gêner infiniment
+et sans être exposé à de fâcheuses surprises. Qu'en ferez-vous?
+
+-- Mais, Sire, dit Marguerite, ne pourrions-nous le faire sortir
+du Louvre? car en tous points je suis de votre avis.
+
+-- C'est difficile.
+
+-- Sire, M. de La Mole ne peut-il trouver un peu de place dans la
+maison de Votre Majesté?
+
+-- Hélas! madame, vous me traitez toujours comme si j'étais encore
+roi des huguenots et comme si j'avais encore un peuple. Vous savez
+bien que je suis à moitié converti et que je n'ai plus de peuple
+du tout.
+
+Une autre que Marguerite se fût empressée de répondre sur-le-
+champ: _Il _est catholique. Mais la reine voulait se faire
+demander par Henri ce qu'elle désirait obtenir de lui. Quant à La
+Mole, voyant cette réserve de sa protectrice et ne sachant encore
+où poser le pied sur le terrain glissant d'une cour aussi
+dangereuse que l'était celle de France, il se tut également.
+
+-- Mais, reprit Henri, relisant la lettre apportée par La Mole,
+que me dit donc M. le gouverneur de Provence, que votre mère était
+catholique et que de là vient l'amitié qu'il vous porte?
+
+-- Et à moi, dit Marguerite, que me parliez-vous d'un voeu que
+vous avez fait, monsieur le comte, d'un changement de religion?
+Mes idées se brouillent à cet égard; aidez-moi donc, monsieur de
+la Mole. Ne s'agissait-il pas de quelque chose de semblable à ce
+que paraît désirer le roi?
+
+-- Hélas! oui; mais Votre Majesté a si froidement accueilli mes
+explications à cet égard, reprit La Mole, que je n'ai point osé...
+
+-- C'est que tout cela ne me regardait aucunement, monsieur.
+Expliquez au roi, expliquez.
+
+-- Eh bien, qu'est-ce que ce voeu? demanda le roi.
+
+-- Sire, dit La Mole, poursuivi par des assassins, sans armes,
+presque mourant de mes deux blessures, il m'a semblé voir l'ombre
+de ma mère me guidant vers le Louvre une croix à la main. Alors
+j'ai fait le voeu, si j'avais la vie sauve, d'adopter la religion
+de ma mère, à qui Dieu avait permis de sortir de son tombeau pour
+me servir de guide pendant cette horrible nuit. Dieu m'a conduit
+ici, Sire. Je m'y vois sous la double protection d'une fille de
+France et du roi de Navarre. Ma vie a été sauvée miraculeusement;
+je n'ai donc qu'à accomplir mon voeu, Sire. Je suis prêt à me
+faire catholique.
+
+Henri fronça le sourcil. Le sceptique qu'il était comprenait bien
+l'abjuration par intérêt; mais il doutait fort de l'abjuration par
+la foi.
+
+-- Le roi ne veut pas se charger de mon protégé, pensa Marguerite.
+
+La Mole cependant demeurait timide et gêné entre les deux volontés
+contraires. Il sentait bien, sans se l'expliquer, le ridicule de
+sa position. Ce fut encore Marguerite qui, avec sa délicatesse de
+femme, le tira de ce mauvais pas.
+
+-- Sire, dit-elle, nous oublions que le pauvre blessé a besoin de
+repos. Moi même je tombe de sommeil. Eh! tenez!
+
+La Mole pâlissait en effet; mais c'étaient les dernières paroles
+de Marguerite qu'il avait entendues et interprétées qui le
+faisaient pâlir.
+
+-- Eh bien, madame, dit Henri, rien de plus simple; ne pouvons-
+nous laisser reposer M. de La Mole?
+
+Le jeune homme adressa à Marguerite un regard suppliant et, malgré
+la présence des deux Majestés, se laissa aller sur un siège, brisé
+de douleur et de fatigue.
+
+Marguerite comprit tout ce qu'il y avait d'amour dans ce regard et
+de désespoir dans cette faiblesse.
+
+-- Sire, dit-elle, il convient à Votre Majesté de faire à ce jeune
+gentilhomme, qui a risqué sa vie pour son roi, puisqu'il accourait
+ici pour vous annoncer la mort de l'amiral et de Téligny,
+lorsqu'il a été blessé; il convient, dis-je, à Votre Majesté de
+lui faire un honneur dont il sera reconnaissant toute sa vie.
+
+-- Et lequel, madame? dit Henri. Commandez, je suis prêt.
+
+-- M. de La Mole couchera cette nuit aux pieds de Votre Majesté,
+qui couchera, elle, sur ce lit de repos. Quant à moi, avec la
+permission de mon auguste époux, ajouta Marguerite en souriant, je
+vais appeler Gillonne et me remettre au lit; car, je vous le jure,
+Sire, je ne suis pas celle de nous trois qui ai le moins besoin de
+repos.
+
+Henri avait de l'esprit, peut-être un peu trop même: ses amis et
+ses ennemis le lui reprochèrent plus tard. Mais il comprit que
+celle qui l'exilait de la couche conjugale en avait acquis le
+droit par l'indifférence même qu'il avait manifestée pour elle;
+d'ailleurs, Marguerite venait de se venger de cette indifférence
+en lui sauvant la vie. Il ne mit donc pas d'amour-propre dans sa
+réponse.
+
+-- Madame, dit-il, si M. de La Mole était en état de passer dans
+mon appartement, je lui offrirais mon propre lit.
+
+-- Oui, reprit Marguerite, mais votre appartement, à cette heure,
+ne vous peut protéger ni l'un ni l'autre, et la prudence veut que
+Votre Majesté demeure ici jusqu'à demain.
+
+Et, sans attendre la réponse du roi, elle appela Gillonne, fit
+préparer les coussins pour le roi, et aux pieds du roi un lit pour
+La Mole, qui semblait si heureux et si satisfait de cet honneur,
+qu'on eût juré qu'il ne sentait plus ses blessures.
+
+Quant à Marguerite, elle tira au roi une cérémonieuse révérence,
+et, rentrée dans sa chambre bien verrouillée de tous côtés, elle
+s'étendit dans son lit.
+
+-- Maintenant, se dit Marguerite à elle-même, il faut que demain
+M. de La Mole ait un protecteur au Louvre, et tel fait ce soir la
+sourde oreille qui demain se repentira.
+
+Puis elle fit signe à Gillonne, qui attendait ses derniers ordres,
+de venir les recevoir. Gillonne s'approcha.
+
+-- Gillonne, lui dit-elle tout bas, il faut que demain, sous un
+prétexte quelconque, mon frère, le duc d'Alençon, ait envie de
+venir ici avant huit heures du matin.
+
+Deux heures sonnaient au Louvre. La Mole causa un instant
+politique avec le roi, qui peu à peu s'endormit, et bientôt ronfla
+aux éclats, comme s'il eût été couché dans son lit de cuir de
+Béarn. La Mole eût peut-être dormi comme le roi; mais Marguerite
+ne dormait pas; elle se tournait et se retournait dans son lit, et
+ce bruit troublait les idées et le sommeil du jeune homme.
+
+-- Il est bien jeune, murmurait Marguerite au milieu de son
+insomnie, il est bien timide; peut-être même, il faudra voir cela,
+peut-être même sera-t-il ridicule; de beaux yeux cependant... une
+taille bien prise, beaucoup de charmes; mais s'il allait ne pas
+être brave! ... Il fuyait... Il abjure... c'est fâcheux, le rêve
+commençait bien; allons... Laissons aller les choses et
+rapportons-nous-en au triple dieu de cette folle Henriette.
+
+Et vers le jour Marguerite finit enfin par s'endormir en
+murmurant: _Éros-Cupido-Amor_.
+
+
+
+XV
+Ce que femme veut Dieu le veut
+
+
+Marguerite ne s'était pas trompée: la colère amassée au fond du
+coeur de Catherine par cette comédie, dont elle voyait l'intrigue
+sans avoir la puissance de rien changer au dénouement, avait
+besoin de déborder sur quelqu'un. Au lieu de rentrer chez elle, la
+reine mère monta directement chez sa dame d'atours.
+
+Madame de Sauve s'attendait à deux visites: elle espérait celle de
+Henri, elle craignait celle de la reine mère. Au lit, à moitié
+vêtue, tandis que Dariole veillait dans l'antichambre, elle
+entendit tourner une clef dans la serrure, puis s'approcher des
+pas lents et qui eussent paru lourds s'ils n'eussent pas été
+assourdis par d'épais tapis. Elle ne reconnut point là la marche
+légère et empressée de Henri; elle se douta qu'on empêchait
+Dariole de la venir avertir; et, appuyée sur sa main, l'oreille et
+l'oeil tendus, elle attendit.
+
+La portière se leva, et la jeune femme, frissonnante, vit paraître
+Catherine de Médicis.
+
+Catherine semblait calme; mais madame de Sauve habituée à
+l'étudier depuis deux ans comprit tout ce que ce calme apparent
+cachait de sombres préoccupations et peut-être de cruelles
+vengeances.
+
+Madame de Sauve, en apercevant Catherine, voulut sauter en bas de
+son lit; mais Catherine leva le doigt pour lui faire signe de
+rester, et la pauvre Charlotte demeura clouée à sa place, amassant
+intérieurement toutes les forces de son âme pour faire face à
+l'orage qui se préparait silencieusement.
+
+-- Avez-vous fait tenir la clef au roi de Navarre? demanda
+Catherine sans que l'accent de sa voix indiquât aucune altération;
+seulement ces paroles étaient prononcées avec des lèvres de plus
+en plus blêmissantes.
+
+-- Oui, madame..., répondit Charlotte d'une voix qu'elle tentait
+inutilement de rendre aussi assurée que l'était celle de
+Catherine.
+
+-- Et vous l'avez vu?
+
+-- Qui? demanda madame de Sauve.
+
+-- Le roi de Navarre?
+
+-- Non, madame; mais je l'attends, et j'avais même cru, en
+entendant tourner une clef dans la serrure, que c'était lui qui
+venait.
+
+À cette réponse, qui annonçait dans madame de Sauve ou une
+parfaite confiance ou une suprême dissimulation, Catherine ne put
+retenir un léger frémissement. Elle crispa sa main grasse et
+courte.
+
+-- Et cependant tu savais bien, dit-elle avec son méchant sourire,
+tu savais bien, Carlotta, que le roi de Navarre ne viendrait point
+cette nuit.
+
+-- Moi, madame, je savais cela! s'écria Charlotte avec un accent
+de surprise parfaitement bien jouée.
+
+-- Oui, tu le savais.
+
+-- Pour ne point venir, reprit la jeune femme frissonnante à cette
+seule supposition, il faut donc qu'il soit mort!
+
+Ce qui donnait à Charlotte le courage de mentir ainsi, c'était la
+certitude qu'elle avait d'une terrible vengeance, dans le cas où
+sa petite trahison serait découverte.
+
+-- Mais tu n'as donc pas écrit au roi de Navarre, Carlotta _mia_?
+demanda Catherine avec ce même rire silencieux et cruel.
+
+-- Non, madame, répondit Charlotte avec un admirable accent de
+naïveté; Votre Majesté ne me l'avait pas dit, ce me semble.
+
+Il se fit un moment de silence pendant lequel Catherine regarda
+madame de Sauve comme le serpent regarde l'oiseau qu'il veut
+fasciner.
+
+-- Tu te crois belle, dit alors Catherine; tu te crois adroite,
+n'est-ce pas?
+
+-- Non, madame, répondit Charlotte, je sais seulement que Votre
+Majesté a été parfois d'une bien grande indulgence pour moi, quand
+il s'agissait de mon adresse et de ma beauté.
+
+-- Eh bien, dit Catherine en s'animant, tu te trompais si tu as
+cru cela, et moi je mentais si je te l'ai dit, tu n'es qu'une
+sotte et qu'une laide près de ma fille Margot.
+
+-- Oh! ceci, madame, c'est vrai! dit Charlotte, et je n'essaierai
+pas même de le nier, surtout à vous.
+
+-- Aussi, continua Catherine, le roi de Navarre te préfère-t-il de
+beaucoup ma fille, et ce n'était pas ce que tu voulais, je crois,
+ni ce dont nous étions convenues.
+
+-- Hélas, madame! dit Charlotte éclatant cette fois en sanglots
+sans qu'elle eût besoin de se faire aucune violence, si cela est
+ainsi, je suis bien malheureuse.
+
+-- Cela est, dit Catherine en enfonçant comme un double poignard
+le double rayon de ses yeux dans le coeur de madame de Sauve.
+
+-- Mais qui peut vous le faire croire? demanda Charlotte.
+
+-- Descends chez la reine de Navarre, _pazza! _et tu y trouveras
+ton amant.
+
+-- Oh! fit madame de Sauve. Catherine haussa les épaules.
+
+-- Es-tu jalouse, par hasard? demanda la reine mère.
+
+-- Moi? dit madame de Sauve, rappelant à elle toute sa force prête
+à l'abandonner.
+
+-- Oui, toi! je serais curieuse de voir une jalousie de Française.
+
+-- Mais, dit madame de Sauve, comment Votre Majesté veut-elle que
+je sois jalouse autrement que d'amour-propre? je n'aime le roi de
+Navarre qu'autant qu'il le faut pour le service de Votre Majesté!
+
+Catherine la regarda un moment avec des yeux rêveurs.
+
+-- Ce que tu me dis là peut, à tout prendre, être vrai, murmura-t-
+elle.
+
+-- Votre Majesté lit dans mon coeur.
+
+-- Et ce coeur m'est tout dévoué?
+
+-- Ordonnez, madame, et vous en jugerez.
+
+-- Eh bien, puisque tu te sacrifies à mon service, Carlotta, il
+faut, pour mon service toujours, que tu sois très éprise du roi de
+Navarre, et très jalouse surtout, jalouse comme une Italienne.
+
+-- Mais, madame, demanda Charlotte, de quelle façon une Italienne
+est-elle jalouse?
+
+-- Je te le dirai, reprit Catherine. Et, après avoir fait deux ou
+trois mouvements de tête du haut en bas, elle sortit
+silencieusement et lentement, comme elle était rentrée. Charlotte,
+troublée par le clair regard de ces yeux dilatés comme ceux du
+chat et de la panthère, sans que cette dilatation lui fît rien
+perdre de sa profondeur, la laissa partir sans prononcer un seul
+mot, sans même laisser à son souffle la liberté de se faire
+entendre, et elle ne respira que lorsqu'elle eut entendu la porte
+se refermer derrière elle et que Dariole fut venue lui dire que la
+terrible apparition était bien évanouie.
+
+-- Dariole, lui dit-elle alors, traîne un fauteuil près de mon lit
+et passe la nuit dans ce fauteuil. Je t'en prie, car je n'oserais
+pas rester seule.
+
+Dariole obéit; mais malgré la compagnie de sa femme de chambre,
+qui restait près d'elle, malgré la lumière de la lampe qu'elle
+ordonna de laisser allumée pour plus grande tranquillité, madame
+de Sauve aussi ne s'endormit qu'au jour, tant bruissait à son
+oreille le métallique accent de la voix de Catherine.
+
+Cependant, quoique endormie au moment où le jour commençait à
+paraître, Marguerite se réveilla au premier son des trompettes,
+aux premiers aboiements des chiens. Elle se leva aussitôt et
+commença de revêtir un costume si négligé qu'il en était
+prétentieux. Alors elle appela ses femmes, fit introduire dans son
+antichambre les gentilshommes du service ordinaire du roi de
+Navarre; puis, ouvrant la porte qui enfermait sous la même clef
+Henri et de la Mole, elle donna du regard un bonjour affectueux à
+ce dernier, et appelant son mari:
+
+-- Allons, Sire, dit-elle, ce n'est pas le tout que d'avoir fait
+croire à madame ma mère ce qui n'est pas, il convient encore que
+vous persuadiez toute votre cour de la parfaite intelligence qui
+règne entre nous. Mais tranquillisez-vous, ajouta-t-elle en riant,
+et retenez bien mes paroles, que la circonstance fait presque
+solennelles: Aujourd'hui sera la dernière fois que je mettrai
+Votre Majesté à cette cruelle épreuve.
+
+Le roi de Navarre sourit et ordonna qu'on introduisît ses
+gentilshommes. Au moment où ils le saluaient, il fit semblant de
+s'apercevoir seulement que son manteau était resté sur le lit de
+la reine; il leur fit ses excuses de les recevoir ainsi, prit son
+manteau des mains de Marguerite rougissante, et l'agrafa sur son
+épaule. Puis, se tournant vers eux, il leur demanda des nouvelles
+de la ville et de la cour.
+
+Marguerite remarquait du coin de l'oeil l'imperceptible étonnement
+que produisit sur le visage des gentilshommes cette intimité qui
+venait de se révéler entre le roi et la reine de Navarre,
+lorsqu'un huissier entra suivi de trois ou quatre gentilshommes,
+et annonçant le duc d'Alençon.
+
+Pour le faire venir, Gillonne avait eu besoin de lui apprendre
+seulement que le roi avait passé la nuit chez sa femme.
+
+François entra si rapidement qu'il faillit, en les écartant,
+renverser ceux qui le précédaient. Son premier coup d'oeil fut
+pour Henri. Marguerite n'eut que le second.
+
+Henri lui répondit par un salut courtois. Marguerite composa son
+visage, qui exprima la plus parfaite sérénité.
+
+D'un autre regard vague, mais scrutateur, le duc embrassa alors
+toute la chambre; il vit le lit aux tapisseries dérangées, le
+double oreiller affaissé au chevet, le chapeau du roi jeté sur une
+chaise.
+
+Il pâlit; mais se remettant sur-le-champ:
+
+-- Mon frère Henri, dit-il, venez-vous jouer ce matin à la paume
+avec le roi?
+
+-- Le roi me fait-il cet honneur de m'avoir choisi, demanda Henri,
+ou n'est-ce qu'une attention de votre part, mon beau-frère?
+
+-- Mais non, le roi n'a point parlé de cela, dit le duc un peu
+embarrassé; mais n'êtes-vous point de sa partie ordinaire?
+
+Henri sourit, car il s'était passé tant et de si graves choses
+depuis la dernière partie qu'il avait faite avec le roi, qu'il n'y
+aurait rien eu d'étonnant à ce que Charles IX eût changé ses
+joueurs habituels.
+
+-- J'y vais, mon frère! dit Henri en souriant.
+
+-- Venez, reprit le duc.
+
+-- Vous vous en allez? demanda Marguerite.
+
+-- Oui, ma soeur.
+
+-- Vous êtes donc pressé?
+
+-- Très pressé.
+
+-- Si cependant je réclamais de vous quelques minutes?
+
+Une pareille demande était si rare dans la bouche de Marguerite,
+que son frère la regarda en rougissant et en pâlissant tour à
+tour.
+
+-- Que va-t-elle lui dire? pensa Henri non moins étonné que le duc
+d'Alençon.
+
+Marguerite, comme si elle eût deviné la pensée de son époux, se
+retourna de son côté.
+
+-- Monsieur, dit-elle avec un charmant sourire, vous pouvez
+rejoindre Sa Majesté, si bon vous semble, car le secret que j'ai à
+révéler à mon frère est déjà connu de vous, puisque la demande que
+je vous ai adressée hier à propos de ce secret a été à peu près
+refusée par Votre Majesté. Je ne voudrais donc pas, continua
+Marguerite, fatiguer une seconde fois Votre Majesté par
+l'expression émise en face d'elle d'un désir qui lui a paru être
+désagréable.
+
+-- Qu'est-ce donc? demanda François en les regardant tous deux
+avec étonnement.
+
+-- Ah! ah! dit Henri en rougissant de dépit, je sais ce que vous
+voulez dire, madame. En vérité, je regrette de ne pas être plus
+libre. Mais si je ne puis donner à M. de La Mole une hospitalité
+qui ne lui offrirait aucune assurance, je n'en peux pas moins
+recommander après vous à mon frère d'Alençon la personne _à
+laquelle vous vous intéressez._ Peut-être même, ajouta-t-il pour
+donner plus de force encore aux mots que nous venons de souligner,
+peut-être même mon frère trouvera-t-il une idée qui vous permettra
+de garder M. de La Mole... ici... près de vous... ce qui serait
+mieux que tout, n'est-ce pas, madame?
+
+-- Allons, allons, se dit Marguerite en elle-même, à eux deux ils
+vont faire ce que ni l'un ni l'autre des deux n'eût fait tout
+seul.
+
+Et elle ouvrit la porte du cabinet et en fit sortir le jeune
+blessé après avoir dit à Henri:
+
+-- C'est à vous, monsieur, d'expliquer à mon frère à quel titre
+nous nous intéressons à M. de La Mole.
+
+En deux mots Henri, pris au trébuchet, raconta à M. d'Alençon,
+moitié protestant par opposition, comme Henri moitié catholique
+par prudence, l'arrivée de La Mole à Paris, et comment le jeune
+homme avait été blessé en venant lui apporter une lettre de
+M. d'Auriac.
+
+Quand le duc se retourna, La Mole, sorti du cabinet, se tenait
+debout devant lui.
+
+François, en l'apercevant si beau, si pâle, et par conséquent
+doublement séduisant par sa beauté et par sa pâleur, sentit naître
+une nouvelle terreur au fond de son âme. Marguerite le prenait à
+la fois par la jalousie et par l'amour-propre.
+
+-- Mon frère, lui dit-elle, ce jeune gentilhomme, j'en réponds,
+sera utile à qui saura l'employer. Si vous l'acceptez pour vôtre,
+il trouvera en vous un maître puissant, et vous en lui un
+serviteur dévoué. En ces temps, il faut bien s'entourer, mon
+frère! surtout, ajouta-t-elle en baissant la voix de manière que
+le duc d'Alençon l'entendît seul, quand on est ambitieux et que
+l'on a le malheur de n'être que troisième fils de France.
+
+Elle mit un doigt sur sa bouche pour indiquer à François que,
+malgré cette ouverture, elle gardait encore à part en elle-même
+une portion importante de sa pensée.
+
+-- Puis, ajouta-t-elle, peut-être trouverez-vous, tout au
+contraire de Henri, qu'il n'est pas séant que ce jeune homme
+demeure si près de mon appartement.
+
+-- Ma soeur, dit vivement François, monsieur de La Mole, si cela
+lui convient toutefois, sera dans une demi-heure installé dans mon
+logis, où je crois qu'il n'a rien à craindre. Qu'il m'aime et je
+l'aimerai.
+
+François mentait, car au fond de son coeur il détestait déjà La
+Mole.
+
+-- Bien, bien... je ne m'étais donc pas trompée! murmura
+Marguerite, qui vit les sourcils du roi de Navarre se froncer. Ah!
+pour vous conduire l'un et l'autre, je vois qu'il faut vous
+conduire l'un par l'autre.
+
+Puis complétant sa pensée:
+
+-- Allons, allons, continua-t-elle, bien, Marguerite, dirait
+Henriette.
+
+En effet, une demi-heure après, La Mole, gravement catéchisé par
+Marguerite, baisait le bas de sa robe et montait, assez lestement
+pour un blessé, l'escalier qui conduisait chez M. d'Alençon. Deux
+ou trois jours s'écoulèrent pendant lesquels la bonne harmonie
+parut se consolider de plus en plus entre Henri et sa femme. Henri
+avait obtenu de ne pas faire abjuration publique, mais il avait
+renoncé entre les mains du confesseur du roi et entendait tous les
+matins la messe qu'on disait au Louvre. Le soir il prenait
+ostensiblement le chemin de l'appartement de sa femme, entrait par
+la grande porte, causait quelques instants avec elle, puis sortait
+par la petite porte secrète et montait chez madame de Sauve, qui
+n'avait pas manqué de le prévenir de la visite de Catherine et du
+danger incontestable qui le menaçait. Henri, renseigné des deux
+côtés, redoublait donc de méfiance à l'endroit de la reine mère,
+et cela avec d'autant plus de raison qu'insensiblement la figure
+de Catherine commençait à se dérider. Henri en arriva même à voir
+éclore un matin sur ses lèvres pâles un sourire de bienveillance.
+Ce jour-là il eut toutes les peines du monde à se décider à manger
+autre chose que des oeufs qu'il avait fait cuire lui-même, et à
+boire autre chose que de l'eau qu'il avait vu puiser à la Seine
+devant lui.
+
+Les massacres continuaient, mais néanmoins allaient s'éteignant;
+on avait fait si grande tuerie des huguenots que le nombre en
+était fort diminué. La plus grande partie étaient morts, beaucoup
+avaient fui, quelques-uns étaient restés cachés.
+
+De temps en temps une grande clameur s'élevait dans un quartier ou
+dans un autre; c'était quand on avait découvert un de ceux-là.
+L'exécution alors était privée ou publique, selon que le
+malheureux était acculé dans quelque endroit sans issue ou pouvait
+fuir. Dans le dernier cas, c'était une grande joie pour le
+quartier où l'événement avait eu lieu: car, au lieu de se calmer
+par l'extinction de leurs ennemis, les catholiques devenaient de
+plus en plus féroces; et moins il en restait, plus ils
+paraissaient acharnés après ces malheureux restes.
+
+Charles IX avait pris grand plaisir à la chasse aux huguenots;
+puis, quand il n'avait pas pu continuer lui-même, il s'était
+délecté au bruit des chasses des autres.
+
+Un jour, en revenant de jouer au mail, qui était avec la paume et
+la chasse son plaisir favori, il entra chez sa mère le visage tout
+joyeux, suivi de ses courtisans habituels.
+
+-- Ma mère, dit-il en embrassant la Florentine, qui, remarquant
+cette joie, avait déjà essayé d'en deviner la cause; ma mère,
+bonne nouvelle! Mort de tous les diables, savez-vous une chose?
+c'est que l'illustre carcasse de monsieur l'amiral, qu'on croyait
+perdue, est retrouvée!
+
+-- Ah! ah! dit Catherine.
+
+-- Oh! mon Dieu, oui! Vous avez eu comme moi l'idée, n'est-ce pas,
+ma mère, que les chiens en avaient fait leur repas de noce? mais
+il n'en était rien. Mon peuple, mon cher peuple, mon bon peuple a
+eu une idée: il a pendu l'amiral au croc de Montfaucon.
+
+_Du haut en bas Gaspard on a jeté, Et puis de bas en haut on l'a
+monté._
+
+-- Eh bien? dit Catherine.
+
+-- Eh bien, ma bonne mère! reprit Charles IX, j'ai toujours eu
+l'envie de le revoir depuis que je sais qu'il est mort, le cher
+homme. Il fait beau: tout me semble en fleurs aujourd'hui; l'air
+est plein de vie et de parfums; je me porte comme je ne me suis
+jamais porté; si vous voulez, ma mère, nous monterons à cheval et
+nous irons à Montfaucon.
+
+-- Ce serait bien volontiers, mon fils, dit Catherine, si je
+n'avais pas donné un rendez-vous que je ne veux pas manquer; puis
+à une visite faite à un homme de l'importance de monsieur
+l'amiral, ajouta-t-elle, il faut convier toute la cour. Ce sera
+une occasion pour les observateurs de faire des observations
+curieuses. Nous verrons qui viendra et qui demeurera.
+
+-- Vous avez, ma foi, raison, ma mère! à demain la chose, cela
+vaut mieux! Ainsi, faites vos invitations, je ferai les miennes,
+ou plutôt nous n'inviterons personne. Nous dirons seulement que
+nous y allons; cela fait, tout le monde sera libre. Adieu, ma
+mère! je vais sonner du cor.
+
+-- Vous vous épuiserez, Charles! Ambroise Paré vous le dit sans
+cesse, et il a raison; c'est un trop rude exercice pour vous.
+
+-- Bah! bah! bah! dit Charles, je voudrais bien être sûr de ne
+mourir que de cela. J'enterrerais tout le monde ici, et même
+Henriot, qui doit un jour nous succéder à tous, à ce que prétend
+Nostradamus.
+
+Catherine fronça le sourcil.
+
+-- Mon fils, dit-elle, défiez-vous surtout des choses qui
+paraissent impossibles, et, en attendant, ménagez-vous.
+
+-- Deux ou trois fanfares seulement pour réjouir mes chiens, qui
+s'ennuient à crever, pauvres bêtes! j'aurais dû les lâcher sur le
+huguenot, cela les aurait réjouis.
+
+Et Charles IX sortit de la chambre de sa mère, entra dans son
+cabinet d'Armes, détacha un cor, en sonna avec une vigueur qui eût
+fait honneur à Roland lui-même. On ne pouvait pas comprendre
+comment, de ce corps faible et maladif et de ces lèvres pâles,
+pouvait sortir un souffle si puissant.
+
+Catherine attendait en effet quelqu'un, comme elle l'avait dit à
+son fils. Un instant après qu'il fut sorti, une de ses femmes vint
+lui parler tout bas. La reine sourit, se leva, salua les personnes
+qui lui faisaient la cour et suivit la messagère.
+
+Le Florentin René, celui auquel le roi de Navarre, le soir même de
+la Saint-Barthélemy, avait fait un accueil si diplomatique, venait
+d'entrer dans son oratoire.
+
+-- Ah! c'est vous, René! lui dit Catherine, je vous attendais avec
+impatience. René s'inclina.
+
+-- Vous avez reçu hier le petit mot que je vous ai écrit?
+
+-- J'ai eu cet honneur.
+
+-- Avez-vous renouvelé, comme je vous le disais, l'épreuve de cet
+horoscope tiré par Ruggieri et qui s'accorde si bien avec cette
+prophétie de Nostradamus, qui dit que mes fils régneront tous
+trois?... Depuis quelques jours, les choses sont bien modifiées,
+René, et j'ai pensé qu'il était possible que les destinées fussent
+devenues moins menaçantes.
+
+-- Madame, répondit René en secouant la tête, Votre Majesté sait
+bien que les choses ne modifient pas la destinée; c'est la
+destinée au contraire qui gouverne les choses.
+
+-- Vous n'en avez pas moins renouvelé le sacrifice, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, madame, répondit René, car vous obéir est mon premier
+devoir.
+
+-- Eh bien, le résultat?
+
+-- Est demeuré le même, madame.
+
+-- Quoi! l'agneau noir a toujours poussé ses trois cris?
+
+-- Toujours, madame.
+
+-- Signe de trois morts cruelles dans ma famille! murmura
+Catherine.
+
+-- Hélas! dit René.
+
+-- Mais ensuite?
+
+-- Ensuite, madame, il y avait dans ses entrailles cet étrange
+déplacement du foie que nous avons déjà remarqué dans les deux
+premiers et qui penchait en sens inverse.
+
+-- Changement de dynastie. Toujours, toujours, toujours? grommela
+Catherine. Il faudra cependant combattre cela, René! continua-t-
+elle.
+
+René secoua la tête.
+
+-- Je l'ai dit à Votre Majesté, reprit-il, le destin gouverne.
+
+-- C'est ton avis? dit Catherine.
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Te souviens-tu de l'horoscope de Jeanne d'Albret?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Redis-le un peu, voyons, je l'ai oublié, moi.
+
+-- _Vives honorata_, dit René, _morieris reformidata, regina
+amplificabere._
+
+_-- _Ce qui veut dire, je crois: _Tu vivras honorée_, et elle
+manquait du nécessaire, la pauvre femme! _Tu mourras redoutée_, et
+nous nous sommes moqués d'elle. _Tu seras plus grande que tu n'as
+été comme reine_, et voilà qu'elle est morte et que sa grandeur
+repose dans un tombeau où nous avons oublié de mettre même son
+nom.
+
+-- Madame, Votre Majesté traduit mal le_ vives honorata_. La reine
+de Navarre a vécu honorée, en effet, car elle a joui, tant qu'elle
+a vécu, de l'amour de ses enfants et du respect de ses partisans,
+amour et respect d'autant plus sincères qu'elle était plus pauvre.
+
+-- Oui, dit Catherine, je vous passe le _tu vivras honorée; _mais
+_morieris reformidata, _voyons, comment l'expliquerez-vous?
+
+-- Comment je l'expliquerai! Rien de plus facile: Tu mourras
+redoutée.
+
+-- Eh bien, est-elle morte redoutée?
+
+-- Si bien redoutée, madame, qu'elle ne fût pas morte si Votre
+Majesté n'en avait pas eu peur. Enfin _comme reine, tu grandiras,
+ou tu seras plus grande que tu n'as été comme reine; _ce qui est
+encore vrai, madame, car en échange de la couronne périssable,
+elle a peut-être maintenant, comme reine et martyre, la couronne
+du ciel, et outre cela, qui sait encore l'avenir réservé à sa race
+sur la terre?
+
+Catherine était superstitieuse à l'excès. Elle s'épouvanta plus
+encore peut-être du sang-froid de René que de cette persistance
+des augures; et comme pour elle un mauvais pas était une occasion
+de franchir hardiment la situation, elle dit brusquement à René et
+sans transition aucune que le travail muet de sa pensée:
+
+-- Est-il arrivé des parfums d'Italie?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Vous m'en enverrez un coffret garni.
+
+-- Desquels?
+
+-- Des derniers, de ceux... Catherine s'arrêta.
+
+-- De ceux qu'aimait particulièrement la reine de Navarre? reprit
+René.
+
+-- Précisément.
+
+-- Il n'est point besoin de les préparer, n'est-ce pas, madame?
+car Votre Majesté y est à cette heure aussi savante que moi.
+
+-- Tu trouves? dit Catherine. Le fait est qu'ils réussissent.
+
+-- Votre Majesté n'a rien de plus à me dire? demanda le parfumeur.
+
+-- Non, non, reprit Catherine pensive; je ne crois pas, du moins.
+Si toutefois il y avait du nouveau dans les sacrifices, faites-le-
+moi savoir. À propos, laissons là les agneaux, et essayons des
+poules.
+
+-- Hélas! madame, j'ai bien peur qu'en changeant la victime nous
+ne changions rien aux présages.
+
+-- Fais ce que je dis. René salua et sortit. Catherine resta un
+instant assise et pensive; puis elle se leva à son tour et rentra
+dans sa chambre à coucher, où l'attendaient ses femmes et où elle
+annonça pour le lendemain le pèlerinage à Montfaucon.
+
+La nouvelle de cette partie de plaisir fut pendant toute la soirée
+le bruit du palais et la rumeur de la ville. Les dames firent
+préparer leurs toilettes les plus élégantes, les gentilshommes
+leurs armes et leurs chevaux d'apparat. Les marchands fermèrent
+boutiques et ateliers, et les flâneurs de la populace tuèrent,
+par-ci, par-là, quelques huguenots épargnés pour la bonne
+occasion, afin d'avoir un accompagnement convenable à donner au
+cadavre de l'amiral.
+
+Ce fut un grand vacarme pendant toute la soirée et pendant une
+bonne partie de la nuit.
+
+La Mole avait passé la plus triste journée du monde, et cette
+journée avait succédé à trois ou quatre autres qui n'étaient pas
+moins tristes.
+
+M. d'Alençon, pour obéir aux désirs de Marguerite, l'avait
+installé chez lui, mais ne l'avait point revu depuis. Il se
+sentait tout à coup comme un pauvre enfant abandonné, privé des
+soins tendres, délicats et charmants de deux femmes dont le
+souvenir seul de l'une dévorait incessamment sa pensée. Il avait
+bien eu de ses nouvelles par le chirurgien Ambroise Paré, qu'elle
+lui avait envoyé; mais ces nouvelles, transmises par un homme de
+cinquante ans, qui ignorait ou feignait d'ignorer l'intérêt que La
+Mole portait aux moindres choses qui se rapportaient à Marguerite,
+étaient bien incomplètes et bien insuffisantes. Il est vrai que
+Gillonne était venue une fois, en son propre nom, bien entendu,
+pour savoir des nouvelles du blessé. Cette visite avait fait
+l'effet d'un rayon de soleil dans un cachot, et La Mole en était
+resté comme ébloui, attendant toujours une seconde apparition,
+laquelle, quoiqu'il se fût écoulé deux jours depuis la première,
+ne venait point.
+
+Aussi, quand la nouvelle fut apportée au convalescent de cette
+réunion splendide de toute la cour pour le lendemain, fit-il
+demander à M. d'Alençon la faveur de l'accompagner.
+
+Le duc ne se demanda pas même si La Mole était en état de
+supporter cette fatigue; il répondit seulement:
+
+-- À merveille! Qu'on lui donne un de mes chevaux. C'était tout ce
+que désirait La Mole. Maître Ambroise Paré vint comme d'habitude
+pour le panser. La Mole lui exposa la nécessité où il était de
+monter à cheval et le pria de mettre un double soin à la pose des
+appareils. Les deux blessures, au reste, étaient refermées, celle
+de la poitrine comme celle de l'épaule, et celle de l'épaule seule
+le faisait souffrir. Toutes deux étaient vermeilles, comme il
+convient à des chairs en voie de guérison. Maître Ambroise Paré
+les recouvrit d'un taffetas gommé fort en vogue à cette époque
+pour ces sortes de cas, et promit à La Mole que, pourvu qu'il ne
+se donnât point trop de mouvement dans l'excursion qu'il allait
+faire, les choses iraient convenablement.
+
+La Mole était au comble de la joie. À part une certaine faiblesse
+causée par la perte de son sang et un léger étourdissement qui se
+rattachait à cette cause, il se sentait aussi bien qu'il pouvait
+être. D'ailleurs, Marguerite serait sans doute de cette cavalcade;
+il reverrait Marguerite, et lorsqu'il songeait au bien que lui
+avait fait la vue de Gillonne, il ne mettait point en doute
+l'efficacité bien plus grande de celle de sa maîtresse.
+
+La Mole employa donc une partie de l'argent qu'il avait reçu en
+partant de sa famille à acheter le plus beau justaucorps de satin
+blanc et la plus riche broderie de manteau que lui pût procurer le
+tailleur à la mode. Le même lui fournit encore les bottes de cuir
+parfumé qu'on portait à cette époque. Le tout lui fut apporté le
+matin, une demi-heure seulement après l'heure pour laquelle La
+Mole l'avait demandé, ce qui fait qu'il n'eut trop rien à dire. Il
+s'habilla rapidement, se regarda dans un miroir, se trouva assez
+convenablement vêtu, coiffé, parfumé pour être satisfait de lui-
+même; enfin il s'assura par plusieurs tours faits rapidement dans
+sa chambre qu'à part plusieurs douleurs assez vives, le bonheur
+moral ferait taire les incommodités physiques.
+
+Un manteau cerise de son invention, et taillé un peu plus long
+qu'on ne les portait alors, lui allait particulièrement bien.
+
+Tandis que cette scène se passait au Louvre, une autre du même
+genre avait lieu à l'hôtel de Guise. Un grand gentilhomme à poil
+roux examinait devant une glace une raie rougeâtre qui lui
+traversait désagréablement le visage; il peignait et parfumait sa
+moustache, et tout en la parfumant, il étendait sur cette
+malheureuse raie, qui, malgré tous les cosmétiques en usage à
+cette époque s'obstinait à reparaître, il étendait, dis-je, une
+triple couche de blanc et de rouge; mais comme l'application était
+insuffisante, une idée lui vint: un ardent soleil, un soleil
+d'août dardait ses rayons dans la cour; il descendit dans cette
+cour, mit son chapeau à la main, et, le nez en l'air et les yeux
+fermés, il se promena pendant dix minutes, s'exposant
+volontairement à cette flamme dévorante qui tombait par torrents
+du ciel.
+
+Au bout de dix minutes, grâce à un coup de soleil de premier
+ordre, le gentilhomme était arrivé à avoir un visage si éclatant
+que c'était la raie rouge qui maintenant n'était plus en harmonie
+avec le reste et qui par comparaison paraissait jaune. Notre
+gentilhomme ne parut pas moins fort satisfait de cet arc-en-ciel,
+qu'il rassortit de son mieux avec le reste du visage, grâce à une
+couche de vermillon qu'il étendit dessus; après quoi il endossa un
+magnifique habit qu'un tailleur avait mis dans sa chambre avant
+qu'il eût demandé le tailleur.
+
+Ainsi paré, musqué, armé de pied en cap, il descendit une seconde
+fois dans la cour et se mit à caresser un grand cheval noir dont
+la beauté eût été sans égale sans une petite coupure qu'à l'instar
+de celle de son maître lui avait faite dans une des dernières
+batailles civiles un sabre de reître.
+
+Néanmoins, enchanté de son cheval comme il l'était de lui-même, ce
+gentilhomme, que nos lecteurs ont sans doute reconnu sans peine,
+fut en selle un quart d'heure avant tout le monde, et fit retentir
+la cour de l'hôtel de Guise des hennissements de son coursier,
+auxquels répondaient, à mesure qu'il s'en rendait maître, des
+_mordi_ prononcés sur tous les tons. Au bout d'un instant le
+cheval, complètement dompté, reconnaissait par sa souplesse et son
+obéissance la légitime domination de son cavalier; mais la
+victoire n'avait pas été remportée sans bruit, et ce bruit
+(c'était peut-être là-dessus que comptait notre gentilhomme), et
+ce bruit avait attiré aux vitres une dame que notre dompteur de
+chevaux salua profondément et qui lui sourit de la façon la plus
+agréable.
+
+Cinq minutes après, madame de Nevers faisait appeler son
+intendant.
+
+-- Monsieur, demanda-t-elle, a-t-on fait convenablement déjeuner
+M. le comte Annibal de Coconnas?
+
+-- Oui, madame, répondit l'intendant. Il a même ce matin mangé de
+meilleur appétit encore que d'habitude.
+
+-- Bien, monsieur! dit la duchesse. Puis se retournant vers son
+premier gentilhomme:
+
+-- Monsieur d'Arguzon, dit-elle, partons pour le Louvre et tenez
+l'oeil, je vous prie, sur M. le comte Annibal de Coconnas, car il
+est blessé, par conséquent encore faible, et je ne voudrais pas
+pour tout au monde qu'il lui arrivât malheur. Cela ferait rire les
+huguenots, qui lui gardent rancune depuis cette bienheureuse
+soirée de la Saint-Barthélemy.
+
+Et madame de Nevers, montant à cheval à son tour, partit toute
+rayonnante pour le Louvre, où était le rendez-vous général.
+
+Il était deux heures de l'après-midi, lorsqu'une file de cavaliers
+ruisselants d'or, de joyaux et d'habits splendides apparut dans la
+rue Saint-Denis, débouchant à l'angle du cimetière des Innocents,
+et se déroulant au soleil entre les deux rangées de maisons
+sombres comme un immense reptile aux chatoyants anneaux.
+
+
+
+XVI
+Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon
+
+
+Nulle troupe, si riche qu'elle soit, ne peut donner une idée de ce
+spectacle. Les habits soyeux, riches et éclatants, légués comme
+une mode splendide par François Ier à ses successeurs, ne
+s'étaient pas transformés encore dans ces vêtements étriqués et
+sombres qui furent de mise sous Henri III; de sorte que le costume
+de Charles IX, moins riche, mais peut-être plus élégant que ceux
+des époques précédentes, éclatait dans toute sa parfaite harmonie.
+De nos jours, il n'y a plus de point de comparaison possible avec
+un semblable cortège; car nous en sommes réduits, pour nos
+magnificences de parade, à la symétrie et à l'uniforme.
+
+Pages, écuyers, gentilshommes de bas étage, chiens et chevaux
+marchant sur les flancs et en arrière, faisaient du cortège royal
+une véritable armée. Derrière cette armée venait le peuple, ou,
+pour mieux dire, le peuple était partout.
+
+Le peuple suivait, escortait et précédait; il criait à la fois
+Noël et Haro, car, dans le cortège, on distinguait plusieurs
+calvinistes ralliés, et le peuple a de la rancune.
+
+C'était le matin, en face de Catherine et du duc de Guise, que
+Charles IX avait, comme d'une chose toute naturelle, parlé devant
+Henri de Navarre d'aller visiter le gibet de Montfaucon, ou plutôt
+le corps mutilé de l'amiral, qui était pendu. Le premier mouvement
+de Henri avait été de se dispenser de prendre part à cette visite.
+C'était là où l'attendait Catherine. Aux premiers mots qu'il dit
+exprimant sa répugnance, elle échangea un coup d'oeil et un
+sourire avec le duc de Guise. Henri surprit l'un et l'autre, les
+comprit, puis se reprenant tout à coup:
+
+-- Mais, au fait, dit-il, pourquoi n'irais-je pas? Je suis
+catholique et je me dois à ma nouvelle religion. Puis s'adressant
+à Charles IX:
+
+-- Que Votre Majesté compte sur moi, lui dit-il, je serai toujours
+heureux de l'accompagner partout où elle ira. Et il jeta autour de
+lui un coup d'oeil rapide pour compter les sourcils qui se
+fronçaient.
+
+Aussi celui de tout le cortège que l'on regardait avec le plus de
+curiosité, peut-être, était ce fils sans mère, ce roi sans
+royaume, ce huguenot fait catholique. Sa figure longue et
+caractérisée, sa tournure un peu vulgaire, sa familiarité avec ses
+inférieurs, familiarité qu'il portait à un degré presque
+inconvenant pour un roi, familiarité qui tenait aux habitudes
+montagnardes de sa jeunesse et qu'il conserva jusqu'à sa mort, le
+signalaient aux spectateurs, dont quelques-uns lui criaient:
+
+-- À la messe, Henriot, à la messe! Ce à quoi Henri répondait:
+
+-- J'y ai été hier, j'en viens aujourd'hui, et j'y retournerai
+demain. Ventre saint gris! il me semble cependant que c'est assez
+comme cela.
+
+Quant à Marguerite, elle était à cheval, si belle, si fraîche, si
+élégante, que l'admiration faisait autour d'elle un concert dont
+quelques notes, il faut l'avouer, s'adressaient à sa compagne,
+madame la duchesse de Nevers, qu'elle venait de rejoindre, et dont
+le cheval blanc, comme s'il était fier du poids qu'il portait,
+secouait furieusement la tête.
+
+-- Eh bien, duchesse, dit la reine de Navarre, quoi de nouveau?
+
+-- Mais, madame, répondit tout haut Henriette, rien que je sache.
+Puis tout bas:
+
+-- Et le huguenot, demanda-t-elle, qu'est-il devenu?
+
+-- Je lui ai trouvé une retraite à peu près sûre, répondit
+Marguerite. Et le grand massacreur de gens, qu'en as-tu fait?
+
+-- Il a voulu être de la fête; il monte le cheval de bataille de
+M. de Nevers, un cheval grand comme un éléphant. C'est un cavalier
+effrayant. Je lui ai permis d'assister à la cérémonie, parce que
+j'ai pensé que prudemment ton huguenot garderait la chambre et que
+de cette façon il n'y aurait pas de rencontre à craindre.
+
+-- Oh! ma foi! répondit Marguerite en souriant, fût-il ici, et il
+n'y est pas, je crois qu'il n'y aurait pas de rencontre pour cela.
+C'est un beau garçon que mon huguenot, mais pas autre chose: une
+colombe et non un milan; il roucoule, mais ne mord pas. Après
+tout, fit-elle avec un accent intraduisible et en haussant
+légèrement les épaules; après tout, peut-être l'avons-nous cru
+huguenot, tandis qu'il était brahme, et sa religion lui défend-
+elle de répandre le sang.
+
+-- Mais où donc est le duc d'Alençon? demanda Henriette, je ne
+l'aperçois point.
+
+-- Il doit rejoindre, il avait mal aux yeux ce matin et désirait
+ne pas venir; mais comme on sait que, pour ne pas être du même
+avis que son frère Charles et son frère Henri, il penche pour les
+huguenots, on lui a fait observer que le roi pourrait interpréter
+à mal son absence et il s'est décidé. Mais, justement, tiens, on
+regarde, on crie là-bas, c'est lui qui sera venu par la porte
+Montmartre.
+
+-- En effet, c'est lui-même, je le reconnais, dit Henriette. En
+vérité, mais il a bon air aujourd'hui. Depuis quelque temps, il se
+soigne particulièrement: il faut qu'il soit amoureux. Voyez donc
+comme c'est bon d'être prince du sang: il galope sur tout le monde
+et tout le monde se range.
+
+-- En effet, dit en riant Marguerite, il va nous écraser. Dieu me
+pardonne! Mais faites donc ranger vos gentilshommes, duchesse! car
+en voici un qui, s'il ne se range pas, va se faire tuer.
+
+-- Eh, c'est mon intrépide! s'écria la duchesse, regarde donc,
+regarde.
+
+Coconnas avait en effet quitté son rang pour se rapprocher de
+madame de Nevers; mais au moment même où son cheval traversait
+l'espèce de boulevard extérieur qui séparait la rue du faubourg
+Saint-Denis, un cavalier de la suite du duc d'Alençon, essayant en
+vain de retenir son cheval emporté, alla en plein corps heurter
+Coconnas. Coconnas ébranlé vacilla sur sa colossale monture, son
+chapeau faillit tomber, il le retint et se retourna furieux.
+
+-- Dieu! dit Marguerite en se penchant à l'oreille de son amie,
+M. de La Mole!
+
+-- Ce beau jeune homme pâle! s'écria la duchesse incapable de
+maîtriser sa première impression.
+
+-- Oui, oui! celui-là même qui a failli renverser ton Piémontais.
+
+-- Oh! mais, dit la duchesse, il va se passer des choses
+affreuses! ils se regardent, ils se reconnaissent!
+
+En effet, Coconnas en se retournant avait reconnu la figure de La
+Mole; et, de surprise, il avait laissé échapper la bride de son
+cheval, car il croyait bien avoir tué son ancien compagnon, ou du
+moins l'avoir mis pour un certain temps hors de combat. De son
+côté, La Mole reconnut Coconnas et sentit un feu qui lui montait
+au visage. Pendant quelques secondes, qui suffirent à l'expression
+de tous les sentiments que couvaient ces deux hommes, ils
+s'étreignirent d'un regard qui fit frissonner les deux femmes.
+Après quoi La Mole ayant regardé tout autour de lui, et ayant
+compris sans doute que le lieu était mal choisi pour une
+explication, piqua son cheval et rejoignit le duc d'Alençon.
+Coconnas resta un moment ferme à la même place, tordant sa
+moustache et en faisant remonter la pointe jusqu'à se crever
+l'oeil; après quoi, voyant que La Mole s'éloignait sans lui rien
+dire de plus, il se remit lui-même en route.
+
+-- Ah! ah! dit avec une dédaigneuse douleur Marguerite, je ne
+m'étais donc pas trompée... Oh! pour cette fois c'est trop fort.
+
+Et elle se mordit les lèvres jusqu'au sang.
+
+-- Il est bien joli, répondit la duchesse avec commisération.
+
+Juste en ce moment le duc d'Alençon venait de reprendre sa place
+derrière le roi et la reine mère, de sorte que ses gentilshommes,
+en le rejoignant, étaient forcés de passer devant Marguerite et la
+duchesse de Nevers. La Mole, en passant à son tour devant les deux
+princesses, leva son chapeau, salua la reine en s'inclinant jusque
+sur le cou de son cheval et demeura tête nue en attendant que Sa
+Majesté l'honorât d'un regard.
+
+Mais Marguerite détourna fièrement la tête.
+
+La Mole lut sans doute l'expression de dédain empreinte sur le
+visage de la reine et de pâle qu'il était devint livide. De plus,
+pour ne pas choir de son cheval il fut forcé de se retenir à la
+crinière.
+
+-- Oh! oh! dit Henriette à la reine, regarde donc, cruelle que tu
+es! Mais il va se trouver mal! ...
+
+-- Bon! dit la reine avec un sourire écrasant, il ne nous
+manquerait plus que cela... As-tu des sels? Madame de Nevers se
+trompait.
+
+La Mole, chancelant, retrouva des forces, et, se raffermissant sur
+son cheval, alla reprendre son rang à la suite du duc d'Alençon.
+
+Cependant on continuait d'avancer, on voyait se dessiner la
+silhouette lugubre du gibet dressé et étrenné par Enguerrand de
+Marigny. Jamais il n'avait été si bien garni qu'à cette heure.
+
+Les huissiers et les gardes marchèrent en avant et formèrent un
+large cercle autour de l'enceinte. À leur approche, les corbeaux
+perchés sur le gibet s'envolèrent avec des croassements de
+désespoir.
+
+Le gibet qui s'élevait à Montfaucon offrait d'ordinaire, derrière
+ses colonnes, un abri aux chiens attirés par une proie fréquente
+et aux bandits philosophes qui venaient méditer sur les tristes
+vicissitudes de la fortune.
+
+Ce jour-là il n'y avait, en apparence du moins, à Montfaucon, ni
+chiens ni bandits. Les huissiers et les gardes avaient chassé les
+premiers en même temps que les corbeaux, et les autres s'étaient
+confondus dans la foule pour y opérer quelques-uns de ces bons
+coups qui sont les riantes vicissitudes du métier.
+
+Le cortège s'avançait; le roi et Catherine arrivaient les
+premiers, puis venaient le duc d'Anjou, le duc d'Alençon, le roi
+de Navarre, M. de Guise et leurs gentilshommes; puis madame
+Marguerite, la duchesse de Nevers et toutes les femmes composant
+ce qu'on appelait l'escadron volant de la reine; puis les pages,
+les écuyers, les valets et le peuple: en tout dix mille personnes.
+
+Au gibet principal pendait une masse informe, un cadavre noir,
+souillé de sang coagulé et de boue blanchie par de nouvelles
+couches de poussière. Au cadavre il manquait une tête. Aussi
+l'avait-on pendu par les pieds. Au reste, la populace, ingénieuse
+comme elle l'est toujours, avait remplacé la tête par un bouchon
+de paille sur lequel elle avait mis un masque, et dans la bouche
+de ce masque, quelque railleur qui connaissait les habitudes de
+M. l'amiral avait introduit un cure-dent.
+
+C'était un spectacle à la fois lugubre et bizarre, que tous ces
+élégants seigneurs et toutes ces belles dames défilant, comme une
+procession peinte par Goya, au milieu de ces squelettes noircis et
+de ces gibets aux longs bras décharnés. Plus la joie des visiteurs
+était bruyante, plus elle faisait contraste avec le morne silence
+et la froide insensibilité de ces cadavres, objets de railleries
+qui faisaient frissonner ceux-là même qui les faisaient.
+
+Beaucoup supportaient à grand-peine ce terrible spectacle; et à sa
+pâleur on pouvait distinguer, dans le groupe des huguenots
+ralliés, Henri, qui, quelle que fût sa puissance sur lui-même et
+si étendu que fût le degré de dissimulation dont le Ciel l'avait
+doté, n'y put tenir. Il prétexta l'odeur impure que répandaient
+tous ces débris humains; et s'approchant de Charles IX, qui, côte
+à côte avec Catherine, était arrêté devant les restes de l'amiral:
+
+-- Sire, dit-il, Votre Majesté ne trouve-t-elle pas que, pour
+rester plus longtemps ici, ce pauvre cadavre sent bien mauvais?
+
+-- Tu trouves, Henriot! dit Charles IX, dont les yeux étincelaient
+d'une joie féroce.
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Eh bien, je ne suis pas de ton avis, moi... le corps d'un
+ennemi mort sent toujours bon.
+
+-- Ma foi, Sire, dit Tavannes, puisque Votre Majesté savait que
+nous devions venir faire une petite visite à M. l'amiral, elle eût
+dû inviter Pierre Ronsard, son maître en poésie: il eût fait,
+séance tenante, l'épitaphe du vieux Gaspard.
+
+-- Il n'y a pas besoin de lui pour cela, dit Charles IX, et nous
+la ferons bien nous-même... Par exemple, écoutez, messieurs, dit
+Charles IX après avoir réfléchi un instant:
+
+_Ci-gît, -- mais c'est mal entendu, Pour lui le mot est trop
+honnête, -- Ici l'amiral est pendu Par les pieds, à faute de
+tête._
+
+_-- _Bravo! bravo! s'écrièrent les gentilshommes catholiques tout
+d'une voix, tandis que les huguenots ralliés fronçaient les
+sourcils en gardant le silence.
+
+Quant à Henri, comme il causait avec Marguerite et madame de
+Nevers, il fit semblant de n'avoir pas entendu.
+
+-- Allons, allons, monsieur, dit Catherine, que, malgré les
+parfums dont elle était couverte, cette odeur commençait à
+indisposer, allons, il n'y a si bonne compagnie qu'on ne quitte.
+Disons adieu à M. l'amiral, et revenons à Paris.
+
+Elle fit de la tête un geste ironique comme lorsqu'on prend congé
+d'un ami, et, reprenant la tête de colonne, elle revint gagner le
+chemin, tandis que le cortège défilait devant le cadavre de
+Coligny.
+
+Le soleil se couchait à l'horizon. La foule s'écoula sur les pas
+de Leurs Majestés pour jouir jusqu'au bout des magnificences du
+cortège et des détails du spectacle: les voleurs suivirent la
+foule; de sorte que, dix minutes après le départ du roi, il n'y
+avait plus personne autour du cadavre mutilé de l'amiral, que
+commençaient à effleurer les premières brises du soir. Quand nous
+disons personne, nous nous trompons. Un gentilhomme monté sur un
+cheval noir, et qui n'avait pu sans doute, au moment où il était
+honoré de la présence des princes, contempler à son aise ce tronc
+informe et noirci, était demeuré le dernier, et s'amusait à
+examiner dans tous leurs détails chaînes, crampons, piliers de
+pierre, le gibet enfin, qui lui paraissait sans doute, à lui
+arrivé depuis quelques jours à Paris et ignorant des
+perfectionnements qu'apporte en toute chose la capitale, le
+parangon de tout ce que l'homme peut inventer de plus terriblement
+laid.
+
+Il n'est pas besoin de dire à nos lecteurs que cet homme était
+notre ami Coconnas. Un oeil exercé de femme l'avait en vain
+cherché dans la cavalcade et avait sondé les rangs sans pouvoir le
+retrouver.
+
+M. de Coconnas, comme nous l'avons dit, était donc en extase
+devant l'oeuvre d'Enguerrand de Marigny.
+
+Mais cette femme n'était pas seule à chercher M. de Coconnas. Un
+autre gentilhomme, remarquable par son pourpoint de satin blanc et
+sa galante plume, après avoir regardé en avant et sur les côtés,
+s'avisa de regarder en arrière et vit la haute taille de Coconnas
+et la gigantesque silhouette de son cheval se profiler en vigueur
+sur le ciel rougi des derniers reflets du soleil couchant.
+
+Alors le gentilhomme au pourpoint de satin blanc quitta le chemin
+suivi par l'ensemble de la troupe, prit un petit sentier, et,
+décrivant une courbe, retourna vers le gibet.
+
+Presque aussitôt la dame que nous avons reconnue pour la duchesse
+de Nevers, comme nous avons reconnu le grand gentilhomme au cheval
+noir pour Coconnas, s'approcha de Marguerite et lui dit:
+
+-- Nous nous sommes trompées toutes deux, Marguerite, car le
+Piémontais est demeuré en arrière, et M. de La Mole l'a suivi.
+
+-- Mordi! reprit Marguerite en riant, il va donc se passer quelque
+chose. Ma foi, j'avoue que je ne serais pas fâchée d'avoir à
+revenir sur son compte.
+
+Marguerite alors se retourna et vit s'exécuter effectivement de la
+part de La Mole la manoeuvre que nous avons dite.
+
+Ce fut alors au tour des deux princesses à quitter la file:
+l'occasion était des plus favorables; on tournait devant un
+sentier bordé de larges haies qui remontait, et, en remontant,
+passait à trente pas du gibet. Madame de Nevers dit un mot à
+l'oreille de son capitaine, Marguerite fit un signe à Gillonne, et
+les quatre personnes s'en allèrent par ce chemin de traverse
+s'embusquer derrière le buisson le plus proche du lieu où allait
+se passer la scène dont ils paraissaient désirer être spectateurs.
+Il y avait trente pas environ, comme nous l'avons dit, de cet
+endroit à celui où Coconnas, ravi, en extase, gesticulait devant
+M. l'amiral.
+
+Marguerite mit pied à terre, madame de Nevers et Gillonne en
+firent autant; le capitaine descendit à son tour, et réunit dans
+ses mains les brides des quatre chevaux. Un gazon frais et touffu
+offrait aux trois femmes un siège comme en demandent souvent et
+inutilement les princesses.
+
+Une éclaircie leur permettait de ne pas perdre le moindre détail.
+
+La Mole avait décrit son cercle. Il vint au pas se placer derrière
+Coconnas, et, allongeant la main, il lui frappa sur l'épaule.
+
+Le Piémontais se retourna.
+
+-- Oh! dit-il, ce n'était donc pas un rêve! et vous vivez encore!
+
+-- Oui, monsieur, répondit La Mole, oui, je vis encore. Ce n'est
+pas votre faute, mais enfin je vis.
+
+-- Mordi! je vous reconnais bien, reprit Coconnas, malgré votre
+mine pâle. Vous étiez plus rouge que cela la dernière fois que
+nous nous sommes vus.
+
+-- Et moi, dit La Mole, je vous reconnais aussi malgré cette ligne
+jaune qui vous coupe le visage; vous étiez plus pâle que cela
+lorsque je vous la fis.
+
+Coconnas se mordit les lèvres; mais, décidé, à ce qu'il paraît, à
+continuer la conversation sur le ton de l'ironie, il continua:
+
+-- C'est curieux, n'est-ce pas, monsieur de la Mole, surtout pour
+un huguenot, de pouvoir regarder M. l'amiral pendu à ce crochet de
+fer; et dire cependant qu'il y a des gens assez exagérés pour nous
+accuser d'avoir tué jusqu'aux huguenotins à la mamelle!
+
+-- Comte, dit La Mole en s'inclinant, je ne suis plus huguenot,
+j'ai le bonheur d'être catholique.
+
+-- Bah! s'écria Coconnas en éclatant de rire, vous êtes converti,
+monsieur! oh! que c'est adroit!
+
+-- Monsieur, continua La Mole avec le même sérieux et la même
+politesse, j'avais fait voeu de me convertir si j'échappais au
+massacre.
+
+-- Comte, reprit le Piémontais, c'est un voeu très prudent, et je
+vous en félicite; n'en auriez-vous point fait d'autres encore?
+
+-- Oui, bien, monsieur, j'en ai fait un second, répondit La Mole
+en caressant sa monture avec une tranquillité parfaite.
+
+-- Lequel? demanda Coconnas.
+
+-- Celui de vous accrocher là-haut, voyez-vous, à ce petit clou
+qui semble vous attendre au-dessous de M. de Coligny.
+
+-- Comment! dit Coconnas, comme je suis là, tout grouillant?
+
+-- Non, monsieur, après vous avoir passé mon épée au travers du
+corps.
+
+Coconnas devint pourpre, ses yeux verts lancèrent des flammes.
+
+-- Voyez-vous, dit-il en goguenardant, à ce clou!
+
+-- Oui, reprit La Mole, à ce clou...
+
+-- Vous n'êtes pas assez grand pour cela, mon petit monsieur! dit
+Coconnas.
+
+-- Alors, je monterai sur votre cheval, mon grand tueur de gens!
+répondit La Mole. Ah! vous croyez, mon cher monsieur Annibal de
+Coconnas, qu'on peut impunément assassiner les gens sous le loyal
+et honorable prétexte qu'on est cent contre un; nenni! Un jour
+vient où l'homme retrouve son homme, et je crois que ce jour est
+venu aujourd'hui. J'aurais bien envie de casser votre vilaine tête
+d'un coup de pistolet; mais, bah! j'ajusterais mal, car j'ai la
+main encore tremblante des blessures que vous m'avez faites en
+traître.
+
+-- Ma vilaine tête! hurla Coconnas en sautant de son cheval. À
+terre! sus! sus! monsieur le comte, dégainons. Et il mit l'épée à
+la main.
+
+Je crois que ton huguenot a dit: Vilaine tête, murmura la duchesse
+de Nevers à l'oreille de Marguerite; est-ce que tu le trouves
+laid?
+
+-- Il est charmant! dit en riant Marguerite, et je suis forcée de
+dire que la fureur rend M. de La Mole injuste; mais, chut!
+regardons.
+
+En effet, La Mole était descendu de son cheval avec autant de
+mesure que Coconnas avait mis, lui, de rapidité; il avait détaché
+son manteau cerise, l'avait posé à terre, avait tiré son épée et
+était tombé en garde.
+
+-- Aïe! fit-il en allongeant le bras.
+
+-- Ouf! murmura Coconnas en déployant le sien, car tous deux, on
+se le rappelle, étaient blessés à l'épaule et souffraient d'un
+mouvement trop vif.
+
+Un éclat de rire, mal retenu, sortit du buisson. Les princesses
+n'avaient pu se contraindre tout à fait en voyant les deux
+champions se frotter l'omoplate en grimaçant. Cet éclat de rire
+parvint jusqu'aux deux gentilshommes, qui ignoraient qu'ils
+eussent des témoins, et qui, en se retournant, reconnurent leurs
+dames.
+
+La Mole se remit en garde, ferme, comme un automate, et Coconnas
+engagea le fer avec un _mordi! _des plus accentués.
+
+-- Ah çà; mais, ils y vont tout de bon et s'égorgeront si nous n'y
+mettons bon ordre. Assez de plaisanteries. Holà! messieurs! holà!
+cria Marguerite.
+
+-- Laisse! laisse! dit Henriette, qui, ayant vu Coconnas à
+l'oeuvre, espérait au fond du coeur que Coconnas aurait aussi bon
+marché de La Mole qu'il avait eu des deux neveux et du fils de
+Mercandon.
+
+-- Oh! ils sont vraiment très beaux ainsi, dit Marguerite;
+regarde, on dirait qu'ils soufflent du feu.
+
+En effet, le combat, commencé par des railleries et des
+provocations, était devenu silencieux depuis que les deux
+champions avaient croisé le fer. Tous deux se défiaient de leurs
+forces, et l'un et autre, à chaque mouvement trop vif, était forcé
+de réprimer un frisson de douleur arraché par les anciennes
+blessures. Cependant, les yeux fixes et ardents, la bouche
+entrouverte, les dents serrées, La Mole avançait à petits pas
+fermes et secs sur son adversaire qui, reconnaissant en lui un
+maître en fait d'armes, rompait aussi pas à pas, mais enfin
+rompait. Tous deux arrivèrent ainsi jusqu'au bord du fossé, de
+l'autre côté duquel se trouvaient les spectateurs. Là, comme si sa
+retraite eût été un simple calcul pour se rapprocher de sa dame,
+Coconnas s'arrêta, et, sur un dégagement un peu large de La Mole,
+fournit avec la rapidité de l'éclair un coup droit, et à l'instant
+même le pourpoint de satin blanc de La Mole s'imbiba d'une tache
+rouge qui alla s'élargissant.
+
+-- Courage! cria la duchesse de Nevers.
+
+-- Ah! pauvre La Mole! fit Marguerite avec un cri de douleur.
+
+La Mole entendit ce cri, lança à la reine un de ces regards qui
+pénètrent plus profondément dans le coeur que la pointe d'une
+épée, et sur un cercle trompé se fendit à fond.
+
+Cette fois les deux femmes jetèrent deux cris qui n'en firent
+qu'un. La pointe de la rapière de La Mole avait apparu sanglante
+derrière le dos de Coconnas.
+
+Cependant ni l'un ni l'autre ne tomba: tous deux restèrent debout,
+se regardant la bouche ouverte, sentant chacun de son côté qu'au
+moindre mouvement qu'il ferait l'équilibre allait lui manquer.
+Enfin le Piémontais, plus dangereusement blessé que son
+adversaire, et sentant que ses forces allaient fuir avec son sang,
+se laissa tomber sur La Mole, l'étreignant d'un bras, tandis que
+de l'autre il cherchait à dégainer son poignard. De son côté, La
+Mole réunit toutes ses forces, leva la main et laissa retomber le
+pommeau de son épée au milieu du front de Coconnas, qui, étourdi
+du coup, tomba; mais en tombant il entraîna son adversaire dans sa
+chute, si bien que tous deux roulèrent dans le fossé.
+
+Aussitôt Marguerite et la duchesse de Nevers, voyant que tout
+mourants qu'ils étaient ils cherchaient encore à s'achever, se
+précipitèrent, aidées du capitaine des gardes. Mais avant qu'elles
+fussent arrivées à eux, les mains se détendirent, les yeux se
+refermèrent, et chacun des combattants, laissant échapper le fer
+qu'il tenait, se raidit dans une convulsion suprême.
+
+Un large flot de sang écumait autour d'eux.
+
+-- Oh! brave, brave La Mole! s'écria Marguerite, incapable de
+renfermer plus longtemps en elle son admiration. Ah! pardon, mille
+fois pardon de t'avoir soupçonné!
+
+Et ses yeux se remplirent de larmes.
+
+-- Hélas! hélas! murmura la duchesse, valeureux Annibal... Dites,
+dites, madame, avez-vous jamais vu deux plus intrépides lions?
+
+Et elle éclata en sanglots.
+
+-- Tudieu! les rudes coups! dit le capitaine en cherchant à
+étancher le sang qui coulait à flots... Holà! vous qui venez,
+venez plus vite!
+
+En effet, un homme, assis sur le devant d'une espèce de tombereau
+peint en rouge, apparaissait dans la brume du soir, chantant cette
+vieille chanson que lui avait sans doute rappelée le miracle du
+cimetière des Innocents:
+
+_Bel aubespin fleurissant,_
+_Verdissant,_
+__
+_Le long de ce beau rivage,_
+_Tu es vêtu, jusqu'au bas,_
+_Des longs bras_
+_D'une lambrusche sauvage._
+__
+_Le chantre rossignolet,_
+_Nouvelet,_
+__
+_Courtisant sa bien-aimée,_
+_Pour ses amours alléger,_
+_Vient loger_
+_Tous les ans sous la ramée._
+__
+_Or, vis, gentil aubespin,_
+_Vis sans fin;_
+__
+_Vis, sans que jamais tonnerre_
+_Ou la cognée, ou les vents,_
+_Ou le temps_
+_Te puissent ruer par..._
+
+_-- _Holà hé! répéta le capitaine, venez donc quand on vous
+appelle! Ne voyez-vous pas que ces gentilshommes ont besoin de
+secours?
+
+L'homme au chariot, dont l'extérieur repoussant et le visage rude
+formaient un contraste étrange avec la douce et bucolique chanson
+que nous venons de citer, arrêta alors son cheval, descendit, et
+se baissant sur les deux corps:
+
+-- Voilà de belles plaies, dit-il; mais j'en fais encore de
+meilleures.
+
+-- Qui donc êtes-vous? demanda Marguerite ressentant malgré elle
+une certaine terreur qu'elle n'avait pas la force de vaincre.
+
+-- Madame, répondit cet homme en s'inclinant jusqu'à terre, je
+suis maître Caboche, bourreau de la prévôté de Paris, et je venais
+accrocher à ce gibet des compagnons pour M. l'amiral.
+
+-- Eh bien, moi, je suis la reine de Navarre, répondit Marguerite;
+jetez là vos cadavres, étendez dans votre chariot les housses de
+nos chevaux, et ramenez doucement derrière nous ces deux
+gentilshommes au Louvre.
+
+
+
+XVII
+Le confrère de maître Ambroise Paré
+
+
+Le tombereau dans lequel on avait placé Coconnas et La Mole reprit
+la route de Paris, suivant dans l'ombre le groupe qui lui servait
+de guide. Il s'arrêta au Louvre; le conducteur reçut un riche
+salaire. On fit transporter les blessés chez M. le duc d'Alençon,
+et l'on envoya chercher maître Ambroise Paré.
+
+Lorsqu'il arriva, ni l'un ni l'autre n'avaient encore repris
+connaissance.
+
+La Mole était le moins maltraité des deux: le coup d'épée l'avait
+frappé au-dessous de l'aisselle droite, mais n'avait offensé aucun
+organe essentiel; quant à Coconnas, il avait le poumon traversé,
+et le souffle qui sortait par la blessure faisait vaciller la
+flamme d'une bougie.
+
+Maître Ambroise Paré ne répondait pas de Coconnas.
+
+Madame de Nevers était désespérée; c'était elle qui, confiante
+dans la force, dans l'adresse et le courage du Piémontais, avait
+empêché Marguerite de s'opposer au combat. Elle eût bien fait
+porter Coconnas à l'hôtel de Guise pour lui renouveler dans cette
+seconde occasion les soins de la première; mais d'un moment à
+l'autre son mari pouvait arriver de Rome, et trouver étrange
+l'installation d'un intrus dans le domicile conjugal.
+
+Pour cacher la cause des blessures, Marguerite avait fait porter
+les deux jeunes gens chez son frère, où l'un d'eux, d'ailleurs,
+était déjà installé, en disant que c'étaient deux gentilshommes
+qui s'étaient laissés choir de cheval pendant la promenade; mais
+la vérité fut divulguée par l'admiration du capitaine témoin du
+combat, et l'on sut bientôt à la cour que deux nouveaux raffinés
+venaient de naître au grand jour de la renommée.
+
+Soignés par le même chirurgien qui partageait ses soins entre eux,
+les deux blessés parcoururent les différentes phases de
+convalescence qui ressortaient du plus ou du moins de gravité de
+leurs blessures. La Mole, le moins grièvement atteint des deux,
+reprit le premier connaissance. Quant à Coconnas, une fièvre
+terrible s'était emparée de lui, et son retour à la vie fut
+signalé par tous les signes du plus affreux délire.
+
+Quoique enfermé dans la même chambre que Coconnas, La Mole, en
+reprenant connaissance, n'avait pas vu son compagnon, ou n'avait
+par aucun signe indiqué qu'il le vît. Coconnas tout au contraire,
+en rouvrant les yeux, les fixa sur La Mole, et cela avec une
+expression qui eût pu prouver que le sang que le Piémontais venait
+de perdre n'avait en rien diminué les passions de ce tempérament
+de feu.
+
+Coconnas pensa qu'il rêvait, et que dans son rêve il retrouvait
+l'ennemi que deux fois il croyait avoir tué; seulement le rêve se
+prolongeait outre mesure. Après avoir vu La Mole couché comme lui,
+pansé comme lui par le chirurgien, il vit La Mole se soulever sur
+ce lit, où lui-même était cloué encore par la fièvre, la faiblesse
+et la douleur, puis en descendre, puis marcher au bras du
+chirurgien, puis marcher avec une canne, puis enfin marcher tout
+seul.
+
+Coconnas, toujours en délire, regardait toutes ces différentes
+périodes de la convalescence de son compagnon d'un regard tantôt
+atone, tantôt furieux, mais toujours menaçant.
+
+Tout cela offrait, à l'esprit brûlant du Piémontais un mélange
+effrayant de fantastique et de réel. Pour lui, La Mole était mort,
+bien mort, et même plutôt deux fois qu'une, et cependant il
+reconnaissait l'ombre de ce La Mole couchée dans un lit pareil au
+sien; puis il vit, comme nous l'avons dit, l'ombre se lever, puis
+l'ombre marcher, et, chose effrayante, marcher vers son lit. Cette
+ombre, que Coconnas eût voulu fuir, fût-ce au fond des enfers,
+vint droit à lui et s'arrêta à son chevet, debout et le regardant;
+il y avait même dans ses traits un sentiment de douceur et de
+compassion que Coconnas prit pour l'expression d'une dérision
+infernale.
+
+Alors s'alluma, dans cet esprit, plus malade peut-être que le
+corps, une aveugle passion de vengeance. Coconnas n'eut plus
+qu'une préoccupation, celle de se procurer une arme quelconque,
+et, avec cette arme, de frapper ce corps ou cette ombre de La Mole
+qui le tourmentait si cruellement. Ses habits avaient été déposés
+sur une chaise, puis emportés; car, tout souillés de sang qu'ils
+étaient, on avait jugé à propos de les éloigner du blessé, mais on
+avait laissé sur la même chaise son poignard dont on ne supposait
+pas qu'avant longtemps il eût l'envie de se servir. Coconnas vit
+le poignard; pendant trois nuits, profitant du moment où La Mole
+dormait, il essaya d'étendre la main jusqu'à lui; trois fois la
+force lui manqua, et il s'évanouit. Enfin la quatrième nuit, il
+atteignit l'arme, la saisit du bout de ses doigts crispés, et, en
+poussant un gémissement arraché par la douleur, il la cacha sous
+son oreiller.
+
+Le lendemain, il vit quelque chose d'inouï jusque-là: l'ombre de
+La Mole, qui semblait chaque jour reprendre de nouvelles forces,
+tandis que lui, sans cesse occupé de la vision terrible, usait les
+siennes dans l'éternelle trame du complot qui devait l'en
+débarrasser; l'ombre de La Mole, devenue de plus en plus alerte,
+fit, d'un air pensif, deux ou trois tours dans la chambre; puis
+enfin, après avoir ajusté son manteau, ceint son épée, coiffé sa
+tête d'un feutre à larges bords, ouvrit la porte et sortit.
+
+Coconnas respira; il se crut débarrassé de son fantôme. Pendant
+deux ou trois heures son sang circula dans ses veines plus calme
+et plus rafraîchi qu'il n'avait jamais encore été depuis le moment
+du duel; un jour d'absence de La Mole eût rendu la connaissance à
+Coconnas, huit jours l'eussent guéri peut-être; malheureusement La
+Mole rentra au bout de deux heures.
+
+Cette rentrée fut pour le Piémontais un véritable coup de
+poignard, et, quoique La Mole ne rentrât point seul, Coconnas
+n'eut pas un regard pour son compagnon.
+
+Son compagnon méritait cependant bien qu'on le regardât.
+
+C'était un homme d'une quarantaine d'années, court, trapu,
+vigoureux, avec des cheveux noirs qui descendaient jusqu'aux
+sourcils, et une barbe noire qui, contre la mode du temps,
+couvrait tout le bas de son visage; mais le nouveau venu
+paraissait peu s'occuper de mode. Il avait une espèce de
+justaucorps de cuir tout maculé de taches brunes, de chausses
+sang-de-boeuf, un maillot rouge, de gros souliers de cuir montant
+au-dessus de la cheville, un bonnet de la même couleur que ses
+chausses, et la taille serrée par une large ceinture à laquelle
+pendait un couteau caché dans sa gaine.
+
+Cet étrange personnage, dont la présence semblait une anomalie
+dans le Louvre, jeta sur une chaise le manteau brun qui
+l'enveloppait, et s'approcha brutalement du lit de Coconnas, dont
+les yeux, comme par une fascination singulière, demeuraient
+constamment fixés sur La Mole, qui se tenait à distance. Il
+regarda le malade, et secouant la tête:
+
+-- Vous avez attendu bien tard, mon gentilhomme! dit-il.
+
+-- Je ne pouvais pas sortir plus tôt, dit La Mole.
+
+-- Eh! pardieu! il fallait m'envoyer chercher.
+
+-- Par qui?
+
+-- Ah! c'est vrai! J'oubliais où nous sommes. Je l'avais dit à ces
+dames; mais elles n'ont point voulu m'écouter. Si l'on avait suivi
+mes ordonnances, au lieu de s'en rapporter à celles de cet âne
+bâté que l'on nomme Ambroise Paré, vous seriez depuis longtemps en
+état ou de courir les aventures ensemble, ou de vous redonner un
+autre coup d'épée si c'était votre bon plaisir; enfin on verra.
+Entend-il raison, votre ami?
+
+-- Pas trop.
+
+-- Tirez la langue, mon gentilhomme. Coconnas tira la langue à La
+Mole en faisant une si affreuse grimace, que l'examinateur secoua
+une seconde fois la tête.
+
+-- Oh! oh! murmura-t-il, contraction des muscles. Il n'y a pas de
+temps à perdre. Ce soir même je vous enverrai une potion toute
+préparée qu'on lui fera prendre en trois fois, d'heure en heure:
+une fois à minuit, une fois à une heure, une fois à deux heures.
+
+-- Bien.
+
+-- Mais qui la lui fera prendre, cette potion?
+
+-- Moi.
+
+-- Vous-même?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous m'en donnez votre parole?
+
+-- Foi de gentilhomme!
+
+-- Et si quelque médecin voulait en soustraire la moindre partie
+pour la décomposer et voir de quels ingrédients elle est formée...
+
+-- Je la renverserais jusqu'à la dernière goutte.
+
+-- Foi de gentilhomme aussi?
+
+-- Je vous le jure.
+
+-- Par qui vous enverrai-je cette potion?
+
+-- Par qui vous voudrez.
+
+-- Mais mon envoyé...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Comment pénétrera-t-il jusqu'à vous?
+
+-- C'est prévu. Il dira qu'il vient de la part de M. René le
+parfumeur.
+
+-- Ce Florentin qui demeure sur le pont Saint-Michel?
+
+-- Justement. Il a ses entrées au Louvre à toute heure du jour et
+de la nuit. L'homme sourit.
+
+-- En effet, dit-il, c'est bien le moins que lui doive la reine
+mère. C'est dit, on viendra de la part de maître René le
+parfumeur. Je puis bien prendre son nom une fois: il a assez
+souvent, sans être patenté, exercé ma profession.
+
+-- Eh bien, dit La Mole, je compte donc sur vous?
+
+-- Comptez-y.
+
+-- Quant au paiement...
+
+-- Oh! nous réglerons cela avec le gentilhomme lui-même quand il
+sera sur pied.
+
+-- Et soyez tranquille, je crois qu'il sera en état de vous
+récompenser généreusement.
+
+-- Moi aussi, je crois. Mais, ajouta-t-il avec un singulier
+sourire, comme ce n'est pas l'habitude des gens qui ont affaire à
+moi d'être reconnaissants, cela ne m'étonnerait point qu'une fois
+sur ses pieds il oubliât ou plutôt ne se souciât point de se
+souvenir de moi.
+
+-- Bon! bon! dit La Mole en souriant à son tour; en ce cas je
+serai là pour lui en rafraîchir la mémoire.
+
+-- Allons, soit! dans deux heures vous aurez la potion.
+
+-- Au revoir.
+
+-- Vous dites?
+
+-- Au revoir. L'homme sourit.
+
+-- Moi, reprit-il, j'ai l'habitude de dire toujours adieu. Adieu
+donc, monsieur de la Mole; dans deux heures vous aurez votre
+potion. Vous entendez, elle doit être prise à minuit... en trois
+doses... d'heure en heure.
+
+Sur quoi il sourit, et La Mole resta seul avec Coconnas.
+
+Coconnas avait entendu toute cette conversation, mais n'y avait
+rien compris: un vain bruit de paroles, un vain cliquetis de mots
+étaient arrivés jusqu'à lui. De tout cet entretien, il n'avait
+retenu que le mot: Minuit.
+
+Il continua donc de suivre de son regard ardent La Mole, qui
+continua, lui, de demeurer dans la chambre, rêvant et se
+promenant.
+
+Le docteur inconnu tint parole, et à l'heure dite envoya la
+potion, que La Mole mit sur un petit réchaud d'argent. Puis, cette
+précaution prise, il se coucha.
+
+Cette action de La Mole donna un peu de repos à Coconnas; il
+essaya de fermer les yeux à son tour, mais son assoupissement
+fiévreux n'était qu'une suite de sa veille délirante. Le même
+fantôme qui le poursuivait le jour venait le relancer la nuit; à
+travers ses paupières arides, il continuait de voir La Mole
+toujours menaçant, puis une voix répétait à son oreille: Minuit!
+minuit! minuit!
+
+Tout à coup le timbre vibrant de l'horloge s'éveilla dans la nuit
+et frappa douze fois. Coconnas rouvrit ses yeux enflammés; le
+souffle ardent de sa poitrine dévorait ses lèvres arides; une soif
+inextinguible consumait son gosier embrasé; la petite lampe de
+nuit brûlait comme d'habitude, et à sa terne lueur faisait danser
+mille fantômes aux regards vacillants de Coconnas.
+
+Il vit alors, chose effrayante! La Mole descendre de son lit;
+puis, après avoir fait un tour ou deux dans sa chambre, comme fait
+l'épervier devant l'oiseau qu'il fascine, s'avancer jusqu'à lui en
+lui montrant le poing. Coconnas étendit la main vers son poignard,
+le saisit par le manche, et s'apprêta à éventrer son ennemi.
+
+La Mole approchait toujours.
+
+Coconnas murmurait:
+
+-- Ah! c'est toi, toi encore, toi toujours! Viens. Ah! tu me
+menaces, tu me montres le poing, tu souris! viens, viens! Ah! tu
+continues d'approcher tout doucement, pas à pas; viens, viens, que
+je te massacre!
+
+Et en effet, joignant le geste à cette sourde menace, au moment où
+La Mole se penchait vers lui, Coconnas fit jaillir de dessous ses
+draps l'éclair d'une lame; mais l'effort que le Piémontais fit en
+se soulevant brisa ses forces: le bras étendu vers La Mole
+s'arrêta à moitié chemin, le poignard échappa à sa main débile, et
+le moribond retomba sur son oreiller.
+
+-- Allons, allons, murmura La Mole en soulevant doucement sa tête
+et en approchant une tasse de ses lèvres, buvez cela, mon pauvre
+camarade, car vous brûlez.
+
+C'était en effet une tasse que La Mole présentait à Coconnas, et
+que celui-ci avait prise pour ce poing menaçant dont s'était
+effarouché le cerveau vide du blessé.
+
+Mais, au contact velouté de la liqueur bienfaisante humectant ses
+lèvres et rafraîchissant sa poitrine, Coconnas reprit sa raison ou
+plutôt son instinct: il sentit se répandre en lui un bien-être
+comme jamais il n'en avait éprouvé; il ouvrit un oeil intelligent
+sur La Mole, qui le tenait entre ses bras et lui souriait, et, de
+cet oeil contracté naguère par une fureur sombre, une petite larme
+imperceptible roula sur sa joue ardente, qui la but avidement.
+
+-- Mordi! murmura Coconnas en se laissant aller sur son traversin,
+si j'en réchappe, monsieur de la Mole, vous serez mon ami.
+
+-- Et vous en réchapperez, mon camarade, dit La Mole, si vous
+voulez boire trois tasses comme celle que je viens de vous donner,
+et ne plus faire de vilains rêves.
+
+Une heure après, La Mole, constitué en garde-malade et obéissant
+ponctuellement aux ordonnances du docteur inconnu, se leva une
+seconde fois, versa une seconde portion de la liqueur dans une
+tasse, et porta cette tasse à Coconnas. Mais cette fois le
+Piémontais, au lieu de l'attendre le poignard à la main, le reçut
+les bras ouverts, et avala son breuvage avec délices, puis pour la
+première fois s'endormit avec tranquillité.
+
+La troisième tasse eut un effet non moins merveilleux. La poitrine
+du malade commença de laisser passer un souffle régulier, quoique
+haletant encore. Ses membres raidis se détendirent, une douce
+moiteur s'épandit à la surface de la peau brûlante; et lorsque le
+lendemain maître Ambroise Paré vint visiter le blessé, il sourit
+avec satisfaction en disant:
+
+-- À partir de ce moment je réponds de M. de Coconnas, et ce ne
+sera pas une des moins belles cures que j'aurai faites.
+
+Il résulta de cette scène moitié dramatique, moitié burlesque,
+mais qui ne manquait pas au fond d'une certaine poésie
+attendrissante, eu égard aux moeurs farouches de Coconnas, que
+l'amitié des deux gentilshommes, commencée à l'auberge de la
+Belle-Étoile, et violemment interrompue par les événements de la
+nuit de la Saint-Barthélemy, reprit dès lors avec une nouvelle
+vigueur, et dépassa bientôt celles d'Oreste et de Pylade de cinq
+coups d'épée et d'un coup de pistolet répartis sur leurs deux
+corps.
+
+Quoi qu'il en soit, blessures vieilles et nouvelles, profondes et
+légères, se trouvèrent enfin en voie de guérison.
+
+La Mole, fidèle à sa mission de garde-malade, ne voulut point
+quitter la chambre que Coconnas ne fût entièrement guéri. Il le
+souleva dans son lit tant que sa faiblesse l'y enchaîna, l'aida à
+marcher quand il commença de se soutenir, enfin eut pour lui tous
+les soins qui ressortaient de sa nature douce et aimante, et qui,
+secondés par la vigueur du Piémontais, amenèrent une convalescence
+plus rapide qu'on n'avait le droit de l'espérer.
+
+Cependant une seule et même pensée tourmentait les deux jeunes
+gens: chacun dans le délire de sa fièvre avait bien cru voir
+s'approcher de lui la femme qui remplissait tout son coeur; mais
+depuis que chacun avait repris connaissance, ni Marguerite ni
+madame de Nevers n'étaient certainement entrées dans la chambre.
+Au reste, cela se comprenait: l'une, femme du roi de Navarre,
+l'autre, belle-soeur du duc de Guise pouvaient-elles donner aux
+yeux de tous une marque si publique d'intérêt à deux simples
+gentilshommes? Non. C'était bien certainement la réponse que
+devaient se faire La Mole et Coconnas. Mais cette absence, qui
+tenait peut-être à un oubli total, n'en était pas moins
+douloureuse.
+
+Il est vrai que le gentilhomme qui avait assisté au combat était
+venu de temps en temps, et comme de son propre mouvement, demander
+des nouvelles des deux blessés. Il est vrai que Gillonne, pour son
+propre compte, en avait fait autant; mais La Mole n'avait point
+osé parler à l'une de Marguerite, et Coconnas n'avait point osé
+parler à l'autre de madame de Nevers.
+
+
+
+XVIII
+Les revenants
+
+
+Pendant quelque temps les deux jeunes gens gardèrent chacun de son
+côté le secret enfermé dans sa poitrine. Enfin, dans un jour
+d'expansion, la pensée qui les préoccupait seule déborda de leurs
+lèvres, et tous deux corroborèrent leur amitié par cette dernière
+preuve, sans laquelle il n'y a pas d'amitié, c'est-à-dire par une
+confiance entière.
+
+Ils étaient éperdument amoureux, l'un d'une princesse, l'autre
+d'une reine.
+
+Il y avait pour les deux pauvres soupirants quelque chose
+d'effrayant dans cette distance presque infranchissable qui les
+séparait de l'objet de leurs désirs. Et cependant l'espérance est
+un sentiment si profondément enraciné au coeur de l'homme, que,
+malgré la folie de leur espérance, ils espéraient.
+
+Tous deux, au reste, à mesure qu'ils revenaient à eux, soignaient
+fort leur visage. Chaque homme, même le plus indifférent aux
+avantages physiques, a, dans certaines circonstances, avec son
+miroir des conversations muettes, des signes d'intelligence, après
+lesquels il s'éloigne presque toujours de son confident, fort
+satisfait de l'entretien. Or, nos deux jeunes gens n'étaient point
+de ceux à qui leurs miroirs devaient donner de trop rudes avis. La
+Mole, mince, pâle et élégant, avait la beauté de la distinction;
+Coconnas, vigoureux, bien découplé, haut en couleur, avait la
+beauté de la force. Il y avait même plus: pour ce dernier, la
+maladie avait été un avantage. Il avait maigri, il avait pâli;
+enfin, la fameuse balafre qui lui avait jadis donné tant de tracas
+par ses rapports prismatiques avec l'arc-en-ciel avait disparu,
+annonçant probablement, comme le phénomène postdiluvien, une
+longue suite de jours purs et de nuits sereines.
+
+Au reste les soins les plus délicats continuaient d'entourer les
+deux blessés; le jour où chacun d'eux avait pu se lever, il avait
+trouvé une robe de chambre sur le fauteuil le plus proche de son
+lit; le jour où il avait pu se vêtir, un habillement complet. Il y
+a plus, dans la poche de chaque pourpoint il y avait une bourse
+largement fournie, que chacun d'eux ne garda, bien entendu, que
+pour la rendre en temps et lieu au protecteur inconnu qui veillait
+sur lui.
+
+Ce protecteur inconnu ne pouvait être le prince chez lequel
+logeaient les deux jeunes gens, car ce prince, non seulement
+n'était pas monté une seule fois chez eux pour les voir, mais
+encore n'avait pas fait demander de leurs nouvelles.
+
+Un vague espoir disait tout bas à chaque coeur que ce protecteur
+inconnu était la femme qu'il aimait.
+
+Aussi les deux blessés attendaient-ils avec une impatience sans
+égale le moment de leur sortie. La Mole, plus fort et mieux guéri
+que Coconnas, aurait pu opérer la sienne depuis longtemps; mais
+une espèce de convention tacite le liait au sort de son ami. Il
+était convenu que leur première sortie serait consacrée à trois
+visites.
+
+La première, au docteur inconnu dont le breuvage velouté avait
+opéré sur la poitrine enflammée de Coconnas une si notable
+amélioration.
+
+La seconde, à l'hôtel de défunt maître La Hurière, où chacun d'eux
+avait laissé valise et cheval.
+
+La troisième, au Florentin René, lequel, joignant à son titre de
+parfumeur celui de magicien, vendait non seulement des cosmétiques
+et des poisons, mais encore composait des philtres et rendait des
+oracles.
+
+Enfin, après deux mois passés de convalescence et de réclusion, ce
+jour tant attendu arriva.
+
+Nous avons dit de réclusion, c'est le mot qui convient, car
+plusieurs fois, dans leur impatience, ils avaient voulu hâter ce
+jour; mais une sentinelle placée à la porte leur avait constamment
+barré le passage, et ils avaient appris qu'ils ne sortiraient que
+sur un _exeat_ de maître Ambroise Paré.
+
+Or, un jour, l'habile chirurgien ayant reconnu que les deux
+malades étaient, sinon complètement guéris, du moins en voie de
+complète guérison, avait donné cet _exeat_, et vers les deux
+heures de l'après-midi, par une de ces belles journées d'automne,
+comme Paris en offre parfois à ses habitants étonnés qui ont déjà
+fait provision de résignation pour l'hiver, les deux amis, appuyés
+au bras l'un de l'autre, mirent le pied hors du Louvre.
+
+La Mole, qui avait retrouvé avec grand plaisir sur un fauteuil le
+fameux manteau cerise qu'il avait plié avec tant de soin avant le
+combat, s'était constitué le guide de Coconnas, et Coconnas se
+laissait guider sans résistance et même sans réflexion. Il savait
+que son ami le conduisait chez le docteur inconnu dont la potion,
+non patentée, l'avait guéri en une seule nuit, quand toutes les
+drogues de maître Ambroise Paré le tuaient lentement. Il avait
+fait deux parts de l'argent renfermé dans sa bourse, c'est-à-dire
+de deux cents nobles à la rose, et il en avait destiné cent à
+récompenser l'Esculape anonyme auquel il devait sa convalescence:
+Coconnas ne craignait pas la mort, mais Coconnas n'en était pas
+moins fort aise de vivre; aussi, comme on le voit, s'apprêtait-il
+à récompenser généreusement son sauveur.
+
+La Mole prit la rue de l'Astruce, la grande rue Saint Honoré, la
+rue des Prouvelles, et se trouva bientôt sur la place des Halles.
+Près de l'ancienne fontaine et à l'endroit que l'on désigne
+aujourd'hui par le nom de _Carreau des Halles_, s'élevait une
+construction octogone en maçonnerie surmontée d'une vaste lanterne
+de bois, surmontée elle-même par un toit pointu, au sommet duquel
+grinçait une girouette. Cette lanterne de bois offrait huit
+ouvertures que traversait, comme cette pièce héraldique qu'on
+appelle la _fasce_ traverse le champ du blason, une espèce de roue
+en bois, laquelle se divisait par le milieu, afin de prendre dans
+des échancrures taillées à cet effet la tête et les mains du
+condamné ou des condamnés que l'on exposait à l'une ou l'autre, ou
+à plusieurs de ces huit ouvertures.
+
+Cette construction étrange, qui n'avait son analogue dans aucune
+des constructions environnantes, s'appelait le pilori.
+
+Une maison informe, bossue, éraillée, borgne et boiteuse, au toit
+taché de mousse comme la peau d'un lépreux, avait, pareille à un
+champignon, poussé au pied de cette espèce de tour.
+
+Cette maison était celle du bourreau.
+
+Un homme était exposé et tirait la langue aux passants; c'était un
+des voleurs qui avaient exercé autour du gibet de Montfaucon, et
+qui avait par hasard été arrêté dans l'exercice de ses fonctions.
+
+Coconnas crut que son ami l'amenait voir ce curieux spectacle; il
+se mêla à la foule des amateurs qui répondaient aux grimaces du
+patient par des vociférations et des huées.
+
+Coconnas était naturellement cruel, et ce spectacle l'amusa fort;
+seulement, il eût voulu qu'au lieu des huées et des vociférations,
+ce fussent des pierres que l'on jetât au condamné assez insolent
+pour tirer la langue aux nobles seigneurs qui lui faisaient
+l'honneur de le visiter.
+
+Aussi, lorsque la lanterne mouvante tourna sur sa base pour faire
+jouir une autre partie de la place de la vue du patient, et que la
+foule suivit le mouvement de la lanterne, Coconnas voulut-il
+suivre le mouvement de la foule, mais La Mole l'arrêta en lui
+disant à demi-voix:
+
+-- Ce n'est point pour cela que nous sommes venus ici.
+
+-- Et pourquoi donc sommes-nous venus, alors? demanda Coconnas.
+
+-- Tu vas le voir, répondit La Mole. Les deux amis se tutoyaient
+depuis le lendemain de cette fameuse nuit où Coconnas avait voulu
+éventrer La Mole. Et La Mole conduisit Coconnas droit à la petite
+fenêtre de cette maison adossée à la tour et sur l'appui de
+laquelle se tenait un homme accoudé.
+
+-- Ah! ah! c'est vous, Messeigneurs! dit l'homme en soulevant son
+bonnet sang-de-boeuf et en découvrant sa tête aux cheveux noirs et
+épais descendant jusqu'à ses sourcils, soyez les bienvenus.
+
+-- Quel est cet homme? demanda Coconnas cherchant à rappeler ses
+souvenirs, car il lui sembla avoir vu cette tête-là pendant un des
+moments de sa fièvre.
+
+-- Ton sauveur, mon cher ami, dit La Mole, celui qui t'a apporté
+au Louvre cette boisson rafraîchissante qui t'a fait tant de bien.
+
+-- Oh! oh! fit Coconnas; en ce cas, mon ami... Et il lui tendit la
+main. Mais l'homme, au lieu de correspondre à cette avance par un
+geste pareil, se redressa, et, en se redressant, s'éloigna des
+deux amis de toute la distance qu'occupait la courbe de son corps.
+
+-- Monsieur, dit-il à Coconnas, merci de l'honneur que vous voulez
+bien me faire; mais il est probable que si vous me connaissiez
+vous ne me le feriez pas.
+
+-- Ma foi, dit Coconnas, je déclare que quand vous seriez le
+diable je me tiens pour votre obligé, car sans vous je serais mort
+à cette heure.
+
+-- Je ne suis pas tout à fait le diable, répondit l'homme au
+bonnet rouge; mais souvent beaucoup aimeraient mieux voir le
+diable que de me voir.
+
+-- Qui êtes-vous donc? demanda Coconnas.
+
+-- Monsieur, répondit l'homme, je suis maître Caboche, bourreau de
+la prévôté de Paris! ...
+
+-- Ah! ... fit Coconnas en retirant sa main.
+
+-- Vous voyez bien! dit maître Caboche.
+
+-- Non pas! je toucherai votre main, ou le diable m'emporte!
+Étendez-la...
+
+-- En vérité?
+
+-- Toute grande.
+
+-- Voici!
+
+-- Plus grande... encore... bien! ... Et Coconnas prit dans sa
+poche la poignée d'or préparée pour son médecin anonyme et la
+déposa dans la main du bourreau.
+
+-- J'aurais mieux aimé votre main seule, dit maître Caboche en
+secouant la tête, car je ne manque pas d'or; mais de mains qui
+touchent la mienne, tout au contraire, j'en chôme fort. N'importe!
+Dieu vous bénisse, mon gentilhomme.
+
+-- Ainsi donc, mon ami, dit Coconnas regardant avec curiosité le
+bourreau, c'est vous qui donnez la gêne, qui rouez, qui écartelez,
+qui coupez les têtes, qui brisez les os. Ah! ah! je suis bien aise
+d'avoir fait votre connaissance.
+
+-- Monsieur, dit maître Caboche, je ne fais pas tout moi-même;
+car, ainsi que vous avez vos laquais, vous autres seigneurs, pour
+faire ce que vous ne voulez pas faire, moi j'ai mes aides, qui
+font la grosse besogne et qui expédient les manants. Seulement,
+quand par hasard j'ai affaire à des gentilshommes, comme vous et
+votre compagnon par exemple, oh! alors c'est autre chose, et je me
+fais un honneur de m'acquitter moi-même de tous les détails de
+l'exécution, depuis le premier jusqu'au dernier, c'est-à-dire la
+question jusqu'au décollement.
+
+Coconnas sentit malgré lui courir un frisson dans ses veines,
+comme si le coin brutal pressait ses jambes et comme si le fil de
+l'acier effleurait son cou. La Mole, sans se rendre compte de la
+cause, éprouva la même sensation.
+
+Mais Coconnas surmonta cette émotion dont il avait honte, et
+voulant prendre congé de maître Caboche par une dernière
+plaisanterie:
+
+-- Eh bien, maître! lui dit-il, je retiens votre parole quand ce
+sera mon tour de monter à la potence d'Enguerrand de Marigny ou
+sur l'échafaud de M. de Nemours, il n'y aura que vous qui me
+toucherez.
+
+-- Je vous le promets.
+
+-- Cette fois, dit Coconnas, voici ma main en gage que j'accepte
+votre promesse.
+
+Et il étendit vers le bourreau une main que le bourreau toucha
+timidement de la sienne, quoiqu'il fût visible qu'il eût grande
+envie de la toucher franchement.
+
+À ce simple attouchement, Coconnas pâlit légèrement, mais le même
+sourire demeura sur ses lèvres; tandis que La Mole, mal à l'aise,
+et voyant la foule tourner avec la lanterne et se rapprocher
+d'eux, le tirait par son manteau.
+
+Coconnas, qui, au fond, avait aussi grande envie que La Mole de
+mettre fin à cette scène dans laquelle, par la pente naturelle de
+son caractère, il s'était trouvé enfoncé plus qu'il n'eût voulu,
+fit un signe de tête et s'éloigna.
+
+-- Ma foi! dit La Mole quand lui et son compagnon furent arrivés à
+la croix du Trahoir, conviens que l'on respire mieux ici que sur
+la place des Halles?
+
+-- J'en conviens, dit Coconnas, mais je n'en suis pas moins fort
+aise d'avoir fait connaissance avec maître Caboche. Il est bon
+d'avoir des amis partout.
+
+-- Même à l'enseigne de la Belle-Étoile, dit La Mole en riant.
+
+-- Oh! pour le pauvre maître La Hurière, dit Coconnas, celui-là
+est mort et bien mort. J'ai vu la flamme de l'arquebuse, j'ai
+entendu le coup de la balle qui a résonné comme s'il eût frappé
+sur le bourdon de Notre-Dame, et je l'ai laissé étendu dans le
+ruisseau avec le sang qui lui sortait par le nez et par la bouche.
+En supposant que ce soit un ami, c'est un ami que nous avons dans
+l'autre monde.
+
+Tout en causant ainsi, les deux jeunes gens entrèrent dans la rue
+de l'Arbre-Sec et s'acheminèrent vers l'enseigne de la Belle-
+Étoile, qui continuait de grincer à la même place, offrant
+toujours au voyageur son âtre gastronomique et son appétissante
+légende.
+
+Coconnas et La Mole s'attendaient à trouver la maison désespérée,
+la veuve en deuil, et les marmitons un crêpe au bras; mais, à leur
+grand étonnement, ils trouvèrent la maison en pleine activité,
+madame La Hurière fort resplendissante, et les garçons plus joyeux
+que jamais.
+
+-- Oh! l'infidèle! dit La Mole, elle se sera remariée! Puis
+s'adressant à la nouvelle Artémise:
+
+-- Madame, lui dit-il, nous sommes deux gentilshommes de la
+connaissance de ce pauvre M. La Hurière. Nous avons laissé ici
+deux chevaux et deux valises que nous venons réclamer.
+
+-- Messieurs, répondit la maîtresse de la maison après avoir
+essayé de rappeler ses souvenirs, comme je n'ai pas l'honneur de
+vous reconnaître, je vais, si vous le voulez bien, appeler mon
+mari... Grégoire, faites venir votre maître.
+
+Grégoire passa de la première cuisine, qui était le pandémonium
+général, dans la seconde, qui était le laboratoire où se
+confectionnaient les plats que maître La Hurière, de son vivant,
+jugeait dignes d'être préparés par ses savantes mains.
+
+-- Le diable m'emporte, murmura Coconnas, si cela ne me fait pas
+de la peine de voir cette maison si gaie quand elle devrait être
+si triste! Pauvre La Hurière, va!
+
+-- Il a voulu me tuer, dit La Mole, mais je lui pardonne de grand
+coeur.
+
+La Mole avait à peine prononcé ces paroles, qu'un homme apparut
+tenant à la main une casserole au fond de laquelle il faisait
+roussir des oignons qu'il tournait avec une cuiller de bois.
+
+La Mole et Coconnas jetèrent un cri de surprise. À ce cri l'homme
+releva la tête, et, répondant par un cri pareil, laissa échapper
+sa casserole, ne conservant à la main que sa cuiller de bois.
+
+-- _In nomine Patris_, dit l'homme en agitant sa cuiller comme il
+eût fait d'un goupillon, _et Filii, et Spiritus sancti..._
+
+_-- _Maître La Hurière! s'écrièrent les jeunes gens.
+
+-- Messieurs de Coconnas et de la Mole! dit La Hurière.
+
+-- Vous n'êtes donc pas mort? fit Coconnas.
+
+-- Mais vous êtes donc vivants? demanda l'hôte.
+
+-- Je vous ai vu tomber, cependant, dit Coconnas; j'ai entendu le
+bruit de la balle qui vous cassait quelque chose, je ne sais pas
+quoi. Je vous ai laissé couché dans le ruisseau, perdant le sang
+par le nez, par la bouche et même par les yeux.
+
+-- Tout cela est vrai comme l'Évangile, monsieur de Coconnas.
+Mais, ce bruit que vous avez entendu, c'était celui de la balle
+frappant sur ma salade, sur laquelle, heureusement, elle s'est
+aplatie; mais le coup n'en a pas été moins rude, et la preuve,
+ajouta La Hurière en levant son bonnet et montrant sa tête pelée
+comme un genou, c'est que, comme vous le voyez, il ne m'en est pas
+resté un cheveu.
+
+Les deux jeunes gens éclatèrent de rire en voyant cette figure
+grotesque.
+
+-- Ah! ah! vous riez! dit La Hurière un peu rassuré, vous ne venez
+donc pas avec de mauvaises intentions?
+
+-- Et vous, maître La Hurière, vous êtes donc guéri de vos goûts
+belliqueux?
+
+-- Oui, ma foi, oui, messieurs; et maintenant...
+
+-- Eh bien? maintenant...
+
+-- Maintenant, j'ai fait voeu de ne plus voir d'autre feu que
+celui de ma cuisine.
+
+-- Bravo! dit Coconnas, voilà qui est prudent. Maintenant, ajouta
+le Piémontais, nous avons laissé dans vos écuries deux chevaux, et
+dans vos chambres deux valises.
+
+-- Ah diable! fit l'hôte se grattant l'oreille.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Deux chevaux, vous dites?
+
+-- Oui, dans l'écurie.
+
+-- Et deux valises?
+
+-- Oui, dans la chambre.
+
+-- C'est que, voyez-vous... vous m'aviez cru mort, n'est-ce pas?
+
+-- Certainement.
+
+-- Vous avouez que, puisque vous vous êtes trompés, je pouvais
+bien me tromper de mon côté.
+
+-- En nous croyant morts aussi? vous étiez parfaitement libre.
+
+-- Ah! voilà! ... c'est que, comme vous mouriez intestat...,
+continua maître La Hurière.
+
+-- Après?
+
+-- J'ai cru, j'ai eu tort, je le vois bien maintenant...
+
+-- Qu'avez-vous cru, voyons?
+
+-- J'ai cru que je pouvais hériter de vous.
+
+-- Ah! ah! firent les deux jeunes gens.
+
+-- Je n'en suis pas moins on ne peut plus satisfait que vous soyez
+vivants, messieurs.
+
+-- De sorte que vous avez vendu nos chevaux? dit Coconnas.
+
+-- Hélas! dit La Hurière.
+
+-- Et nos valises? continua La Mole.
+
+-- Oh! les valises! non..., s'écria La Hurière, mais seulement ce
+qu'il y avait dedans.
+
+-- Dis donc, La Mole, reprit Coconnas, voilà, ce me semble, un
+hardi coquin... Si nous l'étripions?
+
+Cette menace parut faire un grand effet sur maître La Hurière, qui
+hasarda ces paroles:
+
+-- Mais, messieurs, on peut s'arranger, ce me semble.
+
+-- Écoute, dit La Mole, c'est moi qui ai le plus à me plaindre de
+toi.
+
+-- Certainement, monsieur le comte, car je me rappelle que, dans
+un moment de folie, j'ai eu l'audace de vous menacer.
+
+-- Oui, d'une balle qui m'est passée à deux pouces au-dessus de la
+tête.
+
+-- Vous croyez?
+
+-- J'en suis sûr.
+
+-- Si vous en êtes sûr, monsieur de la Mole, dit La Hurière en
+ramassant sa casserole d'un air innocent, je suis trop votre
+serviteur pour vous démentir.
+
+-- Eh bien, dit La Mole, pour ma part, je ne te réclame rien.
+
+-- Comment, mon gentilhomme! ...
+
+-- Si ce n'est...
+
+-- Aïe! aïe! ... fit La Hurière.
+
+-- Si ce n'est un dîner pour moi et mes amis toutes les fois que
+je me trouverai dans ton quartier.
+
+-- Comment donc! s'écria La Hurière ravi, à vos ordres, mon
+gentilhomme, à vos ordres!
+
+-- Ainsi, c'est chose convenue?
+
+-- De grand coeur... Et vous, monsieur de Coconnas, continua
+l'hôte, souscrivez-vous au marché?
+
+-- Oui; mais, comme mon ami, j'y mets une petite condition.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que vous rendrez à M. de La Mole les cinquante écus que
+je lui dois et que je vous ai confiés.
+
+-- À moi, monsieur! Et quand cela?
+
+-- Un quart d'heure avant que vous vendissiez mon cheval et ma
+valise. La Hurière fit un signe d'intelligence.
+
+-- Ah! je comprends! dit-il.
+
+Et il s'avança vers une armoire, en tira, l'un après l'autre,
+cinquante écus qu'il apporta à La Mole.
+
+-- Bien, monsieur, dit le gentilhomme, bien! servez-nous une
+omelette. Les cinquante écus seront pour M. Grégoire.
+
+-- Oh! s'écria La Hurière, en vérité, mes gentilshommes, vous êtes
+des coeurs de princes, et vous pouvez compter sur moi à la vie et
+à la mort.
+
+-- En ce cas, dit Coconnas, faites-nous l'omelette demandée, et
+n'y épargnez ni le beurre ni le lard. Puis se retournant vers la
+pendule:
+
+-- Ma foi, tu as raison, La Mole, dit-il. Nous avons encore trois
+heures à attendre, autant donc les passer ici qu'ailleurs.
+D'autant plus que, si je ne me trompe, nous sommes ici presque à
+moitié chemin du pont Saint-Michel.
+
+Et les deux jeunes gens allèrent reprendre à table et dans la
+petite pièce du fond la même place qu'ils occupaient pendant cette
+fameuse soirée du 24 août 1572, pendant laquelle Coconnas avait
+proposé à La Mole de jouer l'un contre l'autre la première
+maîtresse qu'ils auraient.
+
+Avouons, à l'honneur de la moralité des deux jeunes gens, que ni
+l'un ni l'autre n'eut l'idée de faire à son compagnon ce soir-là
+pareille proposition.
+
+
+
+XIX
+Le logis de maître René, le parfumeur de la reine mère
+
+
+À l'époque où se passe l'histoire que nous racontons à nos
+lecteurs, il n'existait, pour passer d'une partie de la ville à
+l'autre, que cinq ponts, les uns de pierre, les autres de bois;
+encore ces cinq ponts aboutissaient-ils à la Cité. C'étaient le
+pont des Meuniers, le Pont-au-Change, le pont Notre-Dame, le
+Petit-Pont et le pont Saint-Michel.
+
+Aux autres endroits où la circulation était nécessaire, des bacs
+étaient établis, et tant bien que mal remplaçaient les ponts.
+
+Ces cinq ponts étaient garnis de maisons, comme l'est encore
+aujourd'hui le Ponte-Vecchio à Florence.
+
+Parmi ces cinq ponts, qui chacun ont leur histoire, nous nous
+occuperons particulièrement, pour le moment, du pont Saint-Michel.
+
+Le pont Saint-Michel avait été bâti en pierres en 1373: malgré son
+apparente solidité, un débordement de la Seine le renversa en
+partie le 31 janvier 1408; en 1416, il avait été reconstruit en
+bois; mais pendant la nuit du 16 décembre 1547 il avait été
+emporté de nouveau; vers 1550, c'est-à-dire vingt-deux ans avant
+l'époque où nous sommes arrivés, on le reconstruisit en bois, et,
+quoiqu'on eût déjà eu besoin de le réparer, il passait pour assez
+solide.
+
+Au milieu des maisons qui bordaient la ligne du pont, faisant face
+au petit îlot sur lequel avaient été brûlés les Templiers, et où
+pose aujourd'hui le terre-plein du Pont-Neuf, on remarquait une
+maison à panneaux de bois sur laquelle un large toit s'abaissait
+comme la paupière d'un oeil immense. À la seule fenêtre qui
+s'ouvrît au premier étage, au-dessus d'une fenêtre et d'une porte
+de rez-de-chaussée hermétiquement fermée, transparaissait une
+lueur rougeâtre qui attirait les regards des passants sur la
+façade basse, large, peinte en bleu avec de riches moulures
+dorées. Une espèce de frise, qui séparait le rez-de-chaussée du
+premier étage, représentait une foule de diables dans des
+attitudes plus grotesques les unes que les autres, et un large
+ruban, peint en bleu comme la façade, s'étendait entre la frise et
+la fenêtre du premier, avec cette inscription:
+
+_René, Florentin, parfumeur de Sa Majesté la reine mère._
+
+La porte de cette boutique, comme nous l'avons dit, était bien
+verrouillée; mais, mieux que par ses verrous, elle était défendue
+des attaques nocturnes par la réputation si effrayante de son
+locataire que les passants qui traversaient le pont à cet endroit
+le traversaient presque toujours en décrivant une courbe qui les
+rejetait vers l'autre rang de maisons, comme s'ils eussent redouté
+que l'odeur des parfums ne suât jusqu'à eux par la muraille.
+
+Il y avait plus: les voisins de droite et de gauche, craignant
+sans doute d'être compromis par le voisinage, avaient, depuis
+l'installation de maître René sur le pont Saint-Michel, déguerpi
+l'un et l'autre de leur logis, de sorte que les deux maisons
+attenantes à la maison de René étaient demeurées désertes et
+fermées. Cependant, malgré cette solitude et cet abandon, des
+passants attardés avaient vu jaillir, à travers les contrevents
+fermés de ces maisons vides, certains rayons de lumière, et
+assuraient avoir entendu certains bruits pareils à des plaintes,
+qui prouvaient que des êtres quelconques fréquentaient ces deux
+maisons; seulement on ignorait si ces êtres appartenaient à ce
+monde ou à l'autre.
+
+Il en résultait que les locataires des deux maisons attenantes aux
+deux maisons désertes se demandaient de temps en temps s'il ne
+serait pas prudent à eux de faire à leur tour comme leurs voisins
+avaient fait.
+
+C'était sans doute à ce privilège de terreur qui lui était
+publiquement acquis que maître René avait dû de conserver seul du
+feu après l'heure consacrée. Ni ronde ni guet n'eût osé d'ailleurs
+inquiéter un homme doublement cher à Sa Majesté, en sa qualité de
+compatriote et de parfumeur.
+
+Comme nous supposons que le lecteur cuirassé par le philosophisme
+du XVIIIe siècle ne croit plus ni à la magie ni aux magiciens,
+nous l'inviterons à entrer avec nous dans cette habitation qui, à
+cette époque de superstitieuse croyance, répandait autour d'elle
+un si profond effroi.
+
+La boutique du rez-de-chaussée est sombre et déserte à partir de
+huit heures du soir, moment auquel elle se ferme pour ne plus se
+rouvrir qu'assez avant quelquefois dans la journée du lendemain;
+c'est là que se fait la vente quotidienne des parfums, des
+onguents et des cosmétiques de tout genre que débite l'habile
+chimiste. Deux apprentis l'aident dans cette vente de détail, mais
+ils ne couchent pas dans la maison; ils couchent rue de la
+Calandre. Le soir, ils sortent un instant avant que la boutique
+soit fermée. Le matin, ils se promènent devant la porte jusqu'à ce
+que la boutique soit ouverte.
+
+Cette boutique du rez-de-chaussée est donc, comme nous l'avons
+dit, sombre et déserte.
+
+Dans cette boutique assez large et assez profonde, il y a deux
+portes, chacune donnant sur un escalier. Un des escaliers rampe
+dans la muraille même, et il est latéral: l'autre est extérieur et
+est visible du quai qu'on appelle aujourd'hui le quai des
+Augustins, et de la berge qu'on appelle aujourd'hui le quai des
+Orfèvres.
+
+Tous deux conduisent à la chambre du premier.
+
+Cette chambre est de la même grandeur que celle du rez-de-
+chaussée, seulement une tapisserie tendue dans le sens du pont la
+sépare en deux compartiments. Au fond du premier compartiment
+s'ouvre la porte donnant sur l'escalier extérieur. Sur la face
+latérale du second s'ouvre la porte de l'escalier secret;
+seulement cette porte est invisible, car elle est cachée par une
+haute armoire sculptée, scellée à elle par des crampons de fer, et
+qu'elle poussait en s'ouvrant. Catherine seule connaît avec René
+le secret de cette porte, c'est par là qu'elle monte et qu'elle
+descend; c'est l'oreille ou l'oeil posé contre cette armoire dans
+laquelle des trous sont ménagés, qu'elle écoute et qu'elle voit ce
+qui se passe dans la chambre.
+
+Deux autres portes parfaitement ostensibles s'offrent encore sur
+les côtés latéraux de ce second compartiment. L'une s'ouvre sur
+une petite chambre éclairée par le toit et qui n'a pour tout
+meuble qu'un vaste fourneau, des cornues, des alambics, des
+creusets: c'est le laboratoire de l'alchimiste. L'autre s'ouvre
+sur une cellule plus bizarre que le reste de l'appartement, car
+elle n'est point éclairée du tout, car elle n'a ni tapis ni
+meubles, mais seulement une sorte d'autel de pierre.
+
+Le parquet est une dalle inclinée du centre aux extrémités, et aux
+extrémités court au pied du mur une espèce de rigole aboutissant à
+un entonnoir par l'orifice duquel on voit couler l'eau sombre de
+la Seine. À des clous enfoncés dans la muraille sont suspendus des
+instruments de forme bizarre, tous aigus ou tranchants; la pointe
+en est fine comme celle d'une aiguille, le fil en est tranchant
+comme celui d'un rasoir; les uns brillent comme des miroirs; les
+autres, au contraire, sont d'un gris mat ou d'un bleu sombre.
+
+Dans un coin, deux poules noires se débattent, attachées l'une à
+l'autre par la patte, c'est le sanctuaire de l'augure.
+
+Revenons à la chambre du milieu, à la chambre aux deux
+compartiments.
+
+C'est là qu'est introduit le vulgaire des consultants; c'est là
+que les ibis égyptiens, les momies aux bandelettes dorées, le
+crocodile bâillant au plafond, les têtes de mort aux yeux vides et
+aux dents branlantes, enfin les bouquins poudreux vénérablement
+rongés par les rats, offrent à l'oeil du visiteur le pêle-mêle
+d'où résultent les émotions diverses qui empêchent la pensée de
+suivre son droit chemin. Derrière le rideau sont des fioles, des
+boîtes particulières, des amphores à l'aspect sinistre; tout cela
+est éclairé par deux petites lampes d'argent exactement pareilles,
+qui semblent enlevées à quelque autel de Santa-Maria-Novella ou de
+l'église Dei Servi de Florence, et qui, brûlant une huile
+parfumée, jettent leur clarté jaunâtre du haut de la voûte sombre
+où chacune est suspendue par trois chaînettes noircies.
+
+René, seul et les bras croisés, se promène à grands pas dans le
+second compartiment de la chambre du milieu, en secouant la tête.
+Après une méditation longue et douloureuse, il s'arrête devant un
+sablier.
+
+-- Ah! ah! dit-il, j'ai oublié de le retourner, et voilà que
+depuis longtemps peut-être tout le sable est passé.
+
+Alors, regardant la lune qui se dégage à grand-peine d'un grand
+nuage noir qui semble peser sur la pointe du clocher de Notre-
+Dame:
+
+-- Neuf heures, dit-il. Si elle vient, elle viendra comme
+d'habitude, dans une heure ou une heure et demie; il y aura donc
+temps pour tout.
+
+En ce moment on entendit quelque bruit sur le pont. René appliqua
+son oreille à l'orifice d'un long tuyau dont l'autre extrémité
+allait s'ouvrir sur la rue, sous la forme d'une tête de Guivre.
+
+-- Non, dit-il, ce n'est ni _elle_, ni _elles._ Ce sont des pas
+d'hommes; ils s'arrêtent devant ma porte; ils viennent ici. En
+même temps trois coups secs retentirent. René descendit
+rapidement; cependant il se contenta d'appuyer son oreille contre
+la porte sans ouvrir encore. Les mêmes trois coups secs se
+renouvelèrent.
+
+-- Qui va là? demanda maître René.
+
+-- Est-il bien nécessaire de dire nos noms? demanda une voix.
+
+-- C'est indispensable, répondit René.
+
+-- En ce cas, je me nomme le comte Annibal de Coconnas, dit la
+même voix qui avait déjà parlé.
+
+-- Et moi, le comte Lerac de la Mole, dit une autre voix qui, pour
+la première fois, se faisait entendre.
+
+-- Attendez, attendez, messieurs, je suis à vous. Et en même temps
+René, tirant les verrous, enlevant les barres, ouvrit aux deux
+jeunes gens la porte qu'il se contenta de fermer à la clef; puis,
+les conduisant par l'escalier extérieur, il les introduisit dans
+le second compartiment. La Mole, en entrant, fit le signe de la
+croix sous son manteau; il était pâle, et sa main tremblait sans
+qu'il pût réprimer cette faiblesse. Coconnas regarda chaque chose
+l'une après l'autre, et trouvant au milieu de son examen la porte
+de la cellule, il voulut l'ouvrir.
+
+-- Permettez, mon gentilhomme, dit René de sa voix grave et en
+posant sa main sur celle de Coconnas, les visiteurs qui me font
+l'honneur d'entrer ici n'ont la jouissance que de cette partie de
+la chambre.
+
+-- Ah! c'est différent, reprit Coconnas; et, d'ailleurs, je sens
+que j'ai besoin de m'asseoir. Et il se laissa aller sur une
+chaise.
+
+Il se fit un instant de profond silence: maître René attendait que
+l'un ou l'autre des deux jeunes gens s'expliquât. Pendant ce
+temps, on entendait la respiration sifflante de Coconnas, encore
+mal guéri.
+
+-- Maître René, dit-il enfin, vous êtes un habile homme, dites-moi
+donc si je demeurerai estropié de ma blessure, c'est-à-dire si
+j'aurai toujours cette courte respiration qui m'empêche de monter
+à cheval, de faire des armes et de manger des omelettes au lard.
+
+René approcha son oreille de la poitrine de Coconnas, et écouta
+attentivement le jeu des poumons.
+
+-- Non, monsieur le comte, dit-il, vous guérirez.
+
+-- En vérité?
+
+-- Je vous l'affirme.
+
+-- Vous me faites plaisir. Il se fit un nouveau silence.
+
+-- Ne désirez-vous pas savoir encore autre chose, monsieur le
+comte?
+
+-- Si fait, dit Coconnas; je désire savoir si je suis
+véritablement amoureux.
+
+-- Vous l'êtes, dit René.
+
+-- Comment le savez-vous?
+
+-- Parce que vous le demandez.
+
+-- Mordi! je crois que vous avez raison. Mais de qui?
+
+-- De celle qui dit maintenant à tout propos le juron que vous
+venez de dire.
+
+-- En vérité, dit Coconnas stupéfait, maître René, vous êtes un
+habile homme. À ton tour, La Mole. La Mole rougit et demeura
+embarrassé.
+
+-- Eh! que diable! dit Coconnas, parle donc!
+
+-- Parlez, dit le Florentin.
+
+-- Moi, monsieur René, balbutia La Mole dont la voix se rassura
+peu à peu, je ne veux pas vous demander si je suis amoureux, car
+je sais que je le suis et ne m'en cache point; mais dites-moi si
+je serai aimé, car en vérité tout ce qui m'était d'abord un sujet
+d'espoir tourne maintenant contre moi.
+
+-- Vous n'avez peut-être pas fait tout ce qu'il faut faire pour
+cela.
+
+-- Qu'y a-t-il à faire, monsieur, qu'à prouver par son respect et
+son dévouement à la dame de ses pensées qu'elle est véritablement
+et profondément aimée?
+
+-- Vous savez, dit René, que ces démonstrations sont parfois bien
+insignifiantes.
+
+-- Alors, il faut désespérer?
+
+-- Non, alors il faut recourir à la science. Il y a dans la nature
+humaine des antipathies qu'on peut vaincre, des sympathies qu'on
+peut forcer. Le fer n'est pas l'aimant; mais en l'aimantant, à son
+tour il attire le fer.
+
+-- Sans doute, sans doute, murmura La Mole; mais je répugne à
+toutes ces conjurations.
+
+-- Ah! si vous répugnez, dit René, alors il ne fallait pas venir.
+
+-- Allons donc, allons donc, dit Coconnas, vas-tu faire l'enfant à
+présent? Monsieur René, pouvez-vous me faire voir le diable?
+
+-- Non, monsieur le comte.
+
+-- J'en suis fâché, j'avais deux mots à lui dire, et cela eût
+peut-être encouragé La Mole.
+
+-- Eh bien, soit! dit La Mole, abordons franchement la question.
+On m'a parlé de figures en cire modelées à la ressemblance de
+l'objet aimé. Est-ce un moyen?
+
+-- Infaillible.
+
+-- Et rien, dans cette expérience, ne peut porter atteinte à la
+vie ni à la santé de la personne qu'on aime?
+
+-- Rien.
+
+-- Essayons donc.
+
+-- Veux-tu que je commence? dit Coconnas.
+
+-- Non, dit La Mole, et, puisque me voilà engagé, j'irai jusqu'au
+bout.
+
+-- Désirez-vous beaucoup, ardemment, impérieusement savoir à quoi
+vous en tenir, monsieur de la Mole? demanda le Florentin.
+
+-- Oh! s'écria La Mole, j'en meurs, maître René. Au même instant
+on heurta doucement à la porte de la rue, si doucement que maître
+René entendit seul ce bruit, et encore parce qu'il s'y attendait
+sans doute. Il approcha sans affectation, et tout en faisant
+quelques questions oiseuses à La Mole, son oreille du tuyau et
+perçut quelques éclats de voix qui parurent le fixer.
+
+-- Résumez donc maintenant votre désir, dit-il, et appelez la
+personne que vous aimez.
+
+La Mole s'agenouilla comme s'il eût parlé à une divinité, et René,
+passant dans le premier compartiment, glissa sans bruit par
+l'escalier extérieur: un instant après des pas légers effleuraient
+le plancher de la boutique.
+
+La Mole, en se relevant, vit devant lui maître René; le Florentin
+tenait à la main une petite figurine de cire d'un travail assez
+médiocre; elle portait une couronne et un manteau.
+
+-- Voulez-vous toujours être aimé de votre royale maîtresse?
+demanda le parfumeur.
+
+-- Oui, dût-il m'en coûter la vie, dussé-je y perdre mon âme,
+répondit La Mole.
+
+-- C'est bien, dit le Florentin en prenant du bout des doigts
+quelques gouttes d'eau dans une aiguière et en les secouant sur la
+tête de la figurine en prononçant quelques mots latins.
+
+La Mole frissonna, il comprit qu'un sacrilège s'accomplissait.
+
+-- Que faites-vous? demanda-t-il.
+
+-- Je baptise cette petite figurine du nom de Marguerite.
+
+-- Mais dans quel but?
+
+-- Pour établir la sympathie. La Mole ouvrait la bouche pour
+l'empêcher d'aller plus avant, mais un regard railleur de Coconnas
+l'arrêta. René, qui avait vu le mouvement, attendit.
+
+-- Il faut la pleine et entière volonté, dit-il.
+
+-- Faites, répondit La Mole. René traça sur une petite banderole
+de papier rouge quelques caractères cabalistiques, les passa dans
+une aiguille d'acier, et avec cette aiguille, piqua la statuette
+au coeur. Chose étrange! à l'orifice de la blessure apparut une
+gouttelette de sang, puis il mit le feu au papier.
+
+La chaleur de l'aiguille fit fondre la cire autour d'elle et sécha
+la gouttelette de sang.
+
+-- Ainsi, dit René, par la force de la sympathie, votre amour
+percera et brûlera le coeur de la femme que vous aimez.
+
+Coconnas, en sa qualité d'esprit fort, riait dans sa moustache et
+raillait tout bas; mais La Mole, aimant et superstitieux, sentait
+une sueur glacée perler à la racine de ses cheveux.
+
+-- Et maintenant, dit René, appuyez vos lèvres sur les lèvres de
+la statuette en disant: «Marguerite, je t'aime; viens,
+Marguerite!»
+
+La Mole obéit. En ce moment on entendit ouvrir la porte de la
+seconde chambre, et des pas légers s'approchèrent. Coconnas,
+curieux et incrédule, tira son poignard, et craignant s'il tentait
+de soulever la tapisserie, que René ne lui fît la même observation
+que lorsqu'il voulut ouvrir la porte, fendit avec son poignard
+l'épaisse tapisserie, et, ayant appliqué son oeil à l'ouverture,
+poussa un cri d'étonnement auquel deux cris de femmes répondirent.
+
+-- Qu'y a-t-il? demanda La Mole prêt à laisser tomber la figurine
+de cire, que René lui reprit des mains.
+
+-- Il y a, reprit Coconnas, que la duchesse de Nevers et madame
+Marguerite sont là.
+
+-- Eh bien, incrédules! dit René avec un sourire austère, doutez-
+vous encore de la force de la sympathie?
+
+La Mole était resté pétrifié en apercevant sa reine. Coconnas
+avait eu un moment d'éblouissement en reconnaissant madame de
+Nevers. L'un se figura que les sorcelleries de maître René avaient
+évoqué le fantôme de Marguerite; l'autre, en voyant entrouverte
+encore la porte par laquelle les charmants fantômes étaient
+entrés, eut bientôt trouvé l'explication de ce prodige dans le
+monde vulgaire et matériel.
+
+Pendant que La Mole se signait et soupirait à fendre des quartiers
+de roc, Coconnas, qui avait eu tout le temps de se faire des
+questions philosophiques et de chasser l'esprit malin à l'aide de
+ce goupillon qu'on appelle l'incrédulité, Coconnas, voyant par
+l'ouverture du rideau fermé l'ébahissement de madame de Nevers et
+le sourire un peu caustique de Marguerite, jugea que le moment
+était décisif, et comprenant que l'on peut dire pour un ami ce que
+l'on n'ose dire pour soi-même, au lieu d'aller à madame de Nevers,
+il alla droit à Marguerite, et mettant un genou en terre à la
+façon dont était représenté, dans les parades de la foire, le
+grand Artaxerce, il s'écria d'une voix à laquelle le sifflement de
+sa blessure donnait un certain accent qui ne manquait pas de
+puissance:
+
+-- Madame, à l'instant même, sur la demande de mon ami le comte de
+la Mole, maître René évoquait votre ombre; or, à mon grand
+étonnement, votre ombre est apparue accompagnée d'un corps qui
+m'est bien cher et que je recommande à mon ami. Ombre de Sa
+Majesté la reine de Navarre, voulez-vous bien dire au corps de
+votre compagne de passer de l'autre côté du rideau?
+
+Marguerite se mit à rire et fit signe à Henriette qui passa de
+l'autre côté.
+
+-- La Mole, mon ami! dit Coconnas, sois éloquent comme Démosthène,
+comme Cicéron, comme M. le chancelier de l'Hospital; et songe
+qu'il y va de ma vie si tu ne persuades pas au corps de madame la
+duchesse de Nevers que je suis son plus dévoué, son plus obéissant
+et son plus fidèle serviteur.
+
+-- Mais..., balbutia La Mole.
+
+-- Fait ce que je te dis; et vous, maître René, veillez à ce que
+personne ne nous dérange.
+
+René fit ce que lui demandait Coconnas.
+
+-- Mordi! monsieur, dit Marguerite, vous êtes homme d'esprit. Je
+vous écoute; voyons, qu'avez-vous à me dire?
+
+-- J'ai à vous dire, madame, que l'ombre de mon ami, car c'est une
+ombre, et la preuve c'est qu'elle ne prononce pas le plus petit
+mot, j'ai donc à vous dire que cette ombre me supplie d'user de la
+faculté qu'ont les corps de parler intelligiblement pour vous
+dire: Belle ombre, le gentilhomme ainsi excorporé a perdu tout son
+corps et tout son souffle par la rigueur de vos yeux. Si vous
+étiez vous-même, je demanderais à maître René de m'abîmer dans
+quelque trou sulfureux plutôt que de tenir un pareil langage à la
+fille du roi Henri II, à la soeur du roi Charles IX, et à l'épouse
+du roi de Navarre. Mais les ombres sont dégagées de tout orgueil
+terrestre, et elles ne se fâchent pas quand on les aime. Or, priez
+votre corps, madame, d'aimer un peu l'âme de ce pauvre La Mole,
+âme en peine s'il en fut jamais; âme persécutée d'abord par
+l'amitié, qui lui a, à trois reprises, enfoncé plusieurs pouces de
+fer dans le ventre; âme brûlée par le feu de vos yeux, feu mille
+fois plus dévorant que tous les feux de l'enfer. Ayez donc pitié
+de cette pauvre âme, aimez un peu ce qui fut le beau La Mole, et
+si vous n'avez plus la parole, usez du geste, usez du sourire.
+C'est une âme fort intelligente que celle de mon ami, et elle
+comprendra tout. Usez-en, mordi! ou je passe mon épée au travers
+du corps de René, pour qu'en vertu du pouvoir qu'il a sur les
+ombres il force la vôtre, qu'il a déjà évoquée si à propos, de
+faire des choses peu séantes pour une ombre honnête comme vous me
+faites l'effet de l'être.
+
+À cette péroraison de Coconnas, qui s'était campé devant la reine
+en Énée descendant aux enfers, Marguerite ne put retenir un énorme
+éclat de rire, et, tout en gardant le silence qui convenait en
+pareille occasion à une ombre royale, elle tendit la main à
+Coconnas.
+
+Celui-ci la reçut délicatement dans la sienne, en appelant La
+Mole.
+
+-- Ombre de mon ami, s'écria-t-il, venez ici à l'instant même. La
+Mole, tout stupéfait et tout palpitant, obéit.
+
+-- C'est bien, dit Coconnas en le prenant par-derrière la tête;
+maintenant approchez la vapeur de votre beau visage brun de la
+blanche et vaporeuse main que voici.
+
+Et Coconnas, joignant le geste aux paroles, unit cette fine main à
+la bouche de La Mole, et les retint un instant respectueusement
+appuyées l'une sur l'autre, sans que la main essayât de se dégager
+de la douce étreinte.
+
+Marguerite n'avait pas cessé de sourire, mais madame de Nevers ne
+souriait pas, elle, encore tremblante de l'apparition inattendue
+des deux gentilshommes. Elle sentait augmenter son malaise de
+toute la fièvre d'une jalousie naissante, car il lui semblait que
+Coconnas n'eût pas dû oublier ainsi ses affaires pour celles des
+autres.
+
+La Mole vit la contraction de son sourcil, surprit l'éclair
+menaçant de ses yeux, et, malgré le trouble enivrant où la volupté
+lui conseillait de s'engourdir, il comprit le danger que courait
+son ami et devina ce qu'il devait tenter pour l'y soustraire.
+
+Se levant donc et laissant la main de Marguerite dans celle de
+Coconnas, il alla saisir celle de la duchesse de Nevers, et,
+mettant un genou en terre:
+
+-- Ô la plus belle, ô la plus adorable des femmes! dit-il, je
+parle des femmes vivantes, et non des ombres (et il adressa un
+regard et un sourire à Marguerite), permettez à une âme dégagée de
+son enveloppe grossière de réparer les absences d'un corps tout
+absorbé par une amitié matérielle. M. de Coconnas, que vous voyez,
+n'est qu'un homme, un homme d'une structure ferme et hardie, c'est
+une chair belle à voir peut-être, mais périssable comme toute
+chair: _Omnis caro fenum._ Bien que ce gentilhomme m'adresse du
+matin au soir les litanies les plus suppliantes à votre sujet,
+bien que vous l'ayez vu distribuer les plus rudes coups que l'on
+ait jamais fournis en France, ce champion si fort en éloquence
+près d'une ombre n'ose parler à une femme. C'est pour cela qu'il
+s'est adressé à l'ombre de la reine, en me chargeant, moi, de
+parler à votre beau corps, de vous dire qu'il dépose à vos pieds
+son coeur et son âme; qu'il demande à vos yeux divins de le
+regarder en pitié; à vos doigts roses et brûlants de l'appeler
+d'un signe; à votre voix vibrante et harmonieuse de lui dire de
+ces mots qu'on n'oublie pas; ou sinon, il m'a encore prié d'une
+chose, c'est, dans le cas où il ne pourrait vous attendrir, de lui
+passer, pour la seconde fois, mon épée, qui est une lame
+véritable, les épées n'ont d'ombre qu'au soleil, de lui passer,
+dis-je, pour la seconde fois, mon épée au travers du corps; car il
+ne saurait vivre si vous ne l'autorisez à vivre exclusivement pour
+vous.
+
+Autant Coconnas avait mis de verve et de pantalonnade dans son
+discours, autant La Mole venait de déployer de sensibilité, de
+puissance enivrante et de câline humilité dans sa supplique.
+
+Les yeux de Henriette se détournèrent de La Mole, qu'elle avait
+écouté tout le temps qu'il venait de parler, et se portèrent sur
+Coconnas pour voir si l'expression du visage du gentilhomme était
+en harmonie avec l'oraison amoureuse de son ami. Il paraît qu'elle
+en fut satisfaite, car rouge, haletante, vaincue, elle dit à
+Coconnas avec un sourire qui découvrait une double rangée de
+perles enchâssées dans du corail:
+
+-- Est-ce vrai?
+
+-- Mordi! s'écria Coconnas fasciné par ce regard, et brûlant des
+feux du même fluide, c'est vrai! ... Oh! oui, madame, c'est vrai,
+vrai sur votre vie, vrai sur ma mort!
+
+-- Alors; venez donc! dit Henriette en lui tendant la main avec un
+abandon qui trahissait la langueur de ses yeux.
+
+Coconnas jeta en l'air son toquet de velours et d'un bond fut près
+de la jeune femme, tandis que La Mole, rappelé de son côté par un
+geste de Marguerite, faisait avec son ami un chassé-croisé
+amoureux.
+
+En ce moment René apparut à la porte du fond.
+
+-- Silence! ... s'écria-t-il avec un accent qui éteignit toute
+cette flamme; silence!
+
+Et l'on entendit dans l'épaisseur de la muraille le frôlement du
+fer grinçant dans une serrure et le cri d'une porte roulant sur
+ses gonds.
+
+-- Mais, dit Marguerite fièrement, il me semble que personne n'a
+le droit d'entrer ici quand nous y sommes!
+
+-- Pas même la reine mère? murmura René à son oreille.
+
+Marguerite s'élança aussitôt par l'escalier extérieur, attirant La
+Mole après elle; Henriette et Coconnas, à demi enlacés,
+s'enfuirent sur leurs traces, tous quatre s'envolant comme
+s'envolent, au premier bruit indiscret, les oiseaux gracieux qu'on
+a vus se becqueter sur une branche en fleur.
+
+
+
+XX
+Les poules noires
+
+
+Il était temps que les deux couples disparussent. Catherine
+mettait la clef dans la serrure de la seconde porte au moment où
+Coconnas et madame de Nevers sortaient par l'issue du fond, et
+Catherine en entrant put entendre le craquement de l'escalier sous
+les pas des fugitifs.
+
+Elle jeta autour d'elle un regard inquisiteur, et arrêtant enfin
+son oeil soupçonneux sur René, qui se trouvait debout et incliné
+devant elle:
+
+-- Qui était là? demanda-t-elle.
+
+-- Des amants qui se sont contentés de ma parole quand je leur ai
+assuré qu'ils s'aimaient.
+
+-- Laissons cela, dit Catherine en haussant les épaules; n'y a-t-
+il plus personne ici?
+
+-- Personne que Votre Majesté et moi.
+
+-- Avez-vous fait ce que je vous ai dit?
+
+-- À propos des poules noires?
+
+-- Oui.
+
+-- Elles sont prêtes, madame.
+
+-- Ah! si vous étiez juif! murmura Catherine.
+
+-- Moi, juif, madame, pourquoi?
+
+-- Parce que vous pourriez lire les livres précieux qu'ont écrits
+les Hébreux sur les sacrifices. Je me suis fait traduire l'un
+d'eux, et j'ai vu que ce n'était ni dans le coeur ni dans le foie,
+comme les Romains, que les Hébreux cherchaient les présages:
+c'était dans la disposition du cerveau et dans la figuration des
+lettres qui y sont tracées par la main toute-puissante de la
+destinée.
+
+-- Oui, madame! je l'ai aussi entendu dire par un vieux rabbin de
+mes amis.
+
+-- Il y a, dit Catherine, des caractères ainsi dessinés qui
+ouvrent toute une voie prophétique; seulement les savants
+chaldéens recommandent...
+
+-- Recommandent... quoi? demanda René, voyant que la reine
+hésitait à continuer.
+
+-- Recommandent que l'expérience se fasse sur des cerveaux
+humains, comme étant plus développés et plus sympathiques à la
+volonté du consultant.
+
+-- Hélas! madame, dit René, Votre Majesté sait bien que c'est
+impossible!
+
+-- Difficile du moins, dit Catherine; car si nous avions su cela à
+la Saint-Barthélemy... hein, René! Quelle riche récolte! Le
+premier condamné... j'y songerai. En attendant, demeurons dans le
+cercle du possible... La chambre des sacrifices est-elle préparée?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Passons-y.
+
+René alluma une bougie faite d'éléments étranges et dont l'odeur,
+tantôt subtile et pénétrante, tantôt nauséabonde et fumeuse,
+révélait l'introduction de plusieurs matières: puis éclairant
+Catherine, il passa le premier dans la cellule.
+
+Catherine choisit elle-même parmi tous les instruments de
+sacrifice un couteau d'acier bleuissant, tandis que René allait
+chercher une des deux poules qui roulaient dans un coin leur oeil
+d'or inquiet.
+
+-- Comment procéderons-nous?
+
+-- Nous interrogerons le foie de l'une et le cerveau de l'autre.
+Si les deux expériences nous donnent les mêmes résultats, il
+faudra bien croire, surtout si ces résultats se combinent avec
+ceux précédemment obtenus.
+
+-- Par où commencerons-nous?
+
+-- Par l'expérience du foie.
+
+-- C'est bien, dit René. Et il attacha la poule sur le petit autel
+à deux anneaux placés aux deux extrémités, de manière que l'animal
+renversé sur le dos ne pouvait que se débattre sans bouger de
+place. Catherine lui ouvrit la poitrine d'un seul coup de couteau.
+
+La poule jeta trois cris, et expira après s'être assez longtemps
+débattue.
+
+-- Toujours trois cris, murmura Catherine, trois signes de mort.
+Puis elle ouvrit le corps.
+
+-- Et le foie pendant à gauche, continua-t-elle, toujours à
+gauche, triple mort suivie d'une déchéance. Sais-tu, René, que
+c'est effrayant?
+
+-- Il faut voir, madame, si les présages de la seconde victime
+coïncideront avec ceux de la première.
+
+René détacha le cadavre de la poule et le jeta dans un coin; puis
+il alla vers l'autre, qui, jugeant de son sort par celui de sa
+compagne, essaya de s'y soustraire en courant tout autour de la
+cellule, et qui enfin, se voyant prise dans un coin, s'envola par-
+dessus la tête de René, et s'en alla dans son vol éteindre la
+bougie magique que tenait à la main Catherine.
+
+-- Vous le voyez, René, dit la reine. C'est ainsi que s'éteindra
+notre race. La mort soufflera dessus et elle disparaîtra de la
+surface de la terre. Trois fils, cependant, trois fils! ...
+murmura-t-elle tristement.
+
+René lui prit des mains la bougie éteinte et alla la rallumer dans
+la pièce à côté. Quand il revint, il vit la poule qui s'était
+fourré la tête dans l'entonnoir.
+
+-- Cette fois, dit Catherine, j'éviterai les cris, car je lui
+trancherai la tête d'un seul coup.
+
+Et en effet, lorsque la poule fut attachée, Catherine, comme elle
+l'avait dit, d'un seul coup lui trancha la tête. Mais dans la
+convulsion suprême, le bec s'ouvrit trois fois et se rejoignit
+pour ne plus se rouvrir.
+
+-- Vois-tu! dit Catherine épouvantée. À défaut de trois cris,
+trois soupirs. Trois, toujours trois. Ils mourront tous les trois.
+Toutes ces âmes, avant de partir, comptent et appellent jusqu'à
+trois. Voyons maintenant les signes de la tête.
+
+Alors Catherine abattit la crête pâlie de l'animal, ouvrit avec
+précaution le crâne, et le séparant de manière à laisser à
+découvert les lobes du cerveau, elle essaya de trouver la forme
+d'une lettre quelconque sur les sinuosités sanglantes que trace la
+division de la pulpe cérébrale.
+
+-- Toujours, s'écria-t-elle en frappant dans ses deux mains,
+toujours! et cette fois le pronostic est plus clair que jamais.
+Viens et regarde.
+
+René s'approcha.
+
+-- Quelle est cette lettre? lui demanda Catherine en lui désignant
+un signe.
+
+-- Un H, répondit René.
+
+-- Combien de fois répété? René compta.
+
+-- Quatre, dit-il.
+
+-- Eh bien, eh bien, est-ce cela? Je le vois, c'est-à-dire Henri
+IV. Oh! gronda-t-elle en jetant le couteau, je suis maudite dans
+ma postérité.
+
+C'était une effrayante figure que celle de cette femme pâle comme
+un cadavre, éclairée par la lugubre lumière et crispant ses mains
+sanglantes.
+
+-- Il régnera, dit-elle, avec un soupir de désespoir, il régnera!
+
+-- Il régnera, répéta René enseveli dans une rêverie profonde.
+
+Cependant, bientôt cette expression sombre s'effaça des traits de
+Catherine à la lumière d'une pensée qui semblait éclore au fond de
+son cerveau.
+
+-- René, dit-elle en étendant la main vers le Florentin sans
+détourner sa tête inclinée sur sa poitrine, René, n'y a-t-il pas
+une terrible histoire d'un médecin de Pérouse qui, du même coup, à
+l'aide d'une pommade, a empoisonné sa fille et l'amant de sa
+fille?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Cet amant, c'était? continua Catherine toujours pensive.
+
+-- C'était le roi Ladislas, madame.
+
+-- Ah! oui, c'est vrai! murmura-t-elle. Avez-vous quelques détails
+sur cette histoire?
+
+-- Je possède un vieux livre qui en traite, répondit René.
+
+-- Eh bien, passons dans l'autre chambre, vous me le prêterez.
+
+Tous deux quittèrent alors la cellule, dont René ferma la porte
+derrière lui.
+
+-- Votre Majesté me donne-t-elle d'autres ordres pour de nouveaux
+sacrifices? demanda le Florentin.
+
+-- Non, René, non! je suis pour le moment suffisamment convaincue.
+Nous attendrons que nous puissions nous procurer la tête de
+quelque condamné, et le jour de l'exécution tu en traiteras avec
+le bourreau.
+
+René s'inclina en signe d'assentiment, puis il s'approcha, sa
+bougie à la main, des rayons où étaient rangés les livres, monta
+sur une chaise, en prit un et le donna à la reine.
+
+Catherine l'ouvrit.
+
+-- Qu'est-ce que cela? dit-elle. «De la manière d'élever et de
+nourrir les tiercelets, les faucons et le gerfauts pour qu'ils
+soient braves, vaillants et toujours prêts au vol.»
+
+-- Ah! pardon, madame, je me trompe! Ceci est un traité de vénerie
+fait par un savant Lucquois pour le fameux Castruccio Castracani.
+Il était placé à côté de l'autre, relié de la même façon. Je me
+suis trompé. C'est d'ailleurs un livre très précieux; il n'en
+existe que trois exemplaires au monde: un qui appartient à la
+bibliothèque de Venise, l'autre qui avait été acheté par votre
+aïeul Laurent, et qui a été offert par Pierre de Médicis au roi
+Charles VIII, lors de son passage à Florence, et le troisième que
+voici.
+
+-- Je le vénère, dit Catherine, à cause de sa rareté; mais n'en
+ayant pas besoin, je vous le rends.
+
+Et elle tendit la main droite vers René pour recevoir l'autre,
+tandis que de la main gauche elle lui rendit celui qu'elle avait
+reçu.
+
+Cette fois René ne s'était point trompé, c'était bien le livre
+qu'elle désirait. René descendit, le feuilleta un instant et le
+lui rendit tout ouvert.
+
+Catherine alla s'asseoir à une table, René posa près d'elle la
+bougie magique, et à la lueur de cette flamme bleuâtre, elle lut
+quelques lignes à demi-voix.
+
+-- Bien, dit-elle en refermant le livre, voilà tout ce que je
+voulais savoir.
+
+Elle se leva, laissant le livre sur la table et emportant
+seulement au fond de son esprit la pensée qui y avait germé et qui
+devait y mûrir.
+
+René attendit respectueusement, la bougie à la main, que la reine,
+qui paraissait prête à se retirer, lui donnât de nouveaux ordres
+ou lui adressât de nouvelles questions.
+
+Catherine fit plusieurs pas la tête inclinée, le doigt sur la
+bouche et en gardant le silence. Puis s'arrêtant tout à coup
+devant René en relevant sur lui son oeil rond et fixe comme celui
+d'un oiseau de proie:
+
+-- Avoue-moi que tu as fait pour elle quelque philtre, dit-elle.
+
+-- Pour qui? demanda René en tressaillant.
+
+-- Pour la Sauve.
+
+-- Moi, madame, dit René; jamais!
+
+-- Jamais?
+
+-- Sur mon âme, je vous le jure.
+
+-- Il y a cependant de la magie, car il l'aime comme un fou, lui
+qui n'est pas renommé par sa constance.
+
+-- Qui lui, madame?
+
+-- Lui, Henri le maudit, celui qui succédera à nos trois fils,
+celui qu'on appellera un jour Henri IV, et qui cependant est le
+fils de Jeanne d'Albret.
+
+Et Catherine accompagna ces derniers mots d'un soupir qui fit
+frissonner René, car il lui rappelait les fameux gants que, par
+ordre de Catherine, il avait préparés pour la reine de Navarre.
+
+-- Il y va donc toujours? demanda René.
+
+-- Toujours, dit Catherine.
+
+-- J'avais cru cependant que le roi de Navarre était revenu tout
+entier à sa femme.
+
+-- Comédie, René, comédie. Je ne sais dans quel but, mais tout se
+réunit pour me tromper. Ma fille elle-même, Marguerite, se déclare
+contre moi; peut-être, elle aussi, espère-t-elle la mort de ses
+frères, peut-être espère-t-elle être reine de France.
+
+-- Oui, peut-être, dit René, rejeté dans sa rêverie et se faisant
+l'écho du doute terrible de Catherine.
+
+-- Enfin, dit Catherine, nous verrons. Et elle s'achemina vers la
+porte du fond, jugeant sans doute inutile de descendre par
+l'escalier secret, puisqu'elle était sûre d'être seule.
+
+René la précéda, et, quelques instants après, tous deux se
+trouvèrent dans la boutique du parfumeur.
+
+-- Tu m'avais promis de nouveaux cosmétiques pour mes mains et
+pour mes lèvres, René, dit-elle; voici l'hiver, et tu sais que
+j'ai la peau fort sensible au froid.
+
+-- Je m'en suis déjà occupé, madame, et je vous les porterai
+demain.
+
+-- Demain soir tu ne me trouverais pas avant neuf ou dix heures.
+Pendant la journée je fais mes dévotions.
+
+-- Bien, madame, je serai au Louvre à neuf heures.
+
+-- Madame de Sauve a de belles mains et de belles lèvres, dit d'un
+ton indifférent Catherine; et de quelle pâte se sert-elle?
+
+-- Pour ses mains?
+
+-- Oui, pour ses mains d'abord.
+
+-- De pâte à l'héliotrope.
+
+-- Et pour ses lèvres?
+
+-- Pour ses lèvres, elle va se servir du nouvel opiat que j'ai
+inventé et dont je comptais porter demain une boîte à Votre
+Majesté en même temps qu'à elle.
+
+Catherine resta un instant pensive.
+
+-- Au reste, elle est belle, cette créature, dit-elle, répondant
+toujours à sa secrète pensée, et il n'y a rien d'étonnant à cette
+passion du Béarnais.
+
+-- Et surtout dévouée à Votre Majesté, dit René, à ce que je crois
+du moins. Catherine sourit et haussa les épaules.
+
+-- Lorsqu'une femme aime, dit-elle, est-ce qu'elle est jamais
+dévouée à un autre qu'à son amant! Tu lui as fait quelque philtre,
+René.
+
+-- Je vous jure que non, madame.
+
+-- C'est bien! n'en parlons plus. Montre-moi donc cet opiat
+nouveau dont tu me parlais, et qui doit lui faire les lèvres plus
+fraîches et plus roses encore.
+
+René s'approcha d'un rayon et montra à Catherine six petites
+boîtes d'argent de la même forme, c'est-à-dire rondes, rangées les
+unes à côté des autres.
+
+-- Voilà le seul philtre qu'elle m'ait demandé, dit René; il est
+vrai, comme le dit Votre Majesté, que je l'ai composé exprès pour
+elle, car elle a les lèvres si fines et si tendres que le soleil
+et le vent les gercent également.
+
+Catherine ouvrit une de ces boîtes, elle contenait une pâte du
+carmin le plus séduisant.
+
+-- René, dit-elle, donne-moi de la pâte pour mes mains; j'en
+emporterai avec moi.
+
+René s'éloigna avec la bougie et s'en alla chercher dans un
+compartiment particulier ce que lui demandait la reine. Cependant
+il ne se retourna pas si vite, qu'il ne crût voir que Catherine,
+par un brusque mouvement, venait de prendre une boîte et de la
+cacher sous sa mante. Il était trop familiarisé avec ces
+soustractions de la reine mère pour avoir la maladresse de
+paraître s'en apercevoir. Aussi, prenant la pâte demandée enfermée
+dans un sac de papier fleurdelisé:
+
+-- Voici, madame, dit-il.
+
+-- Merci, René! reprit Catherine. Puis, après un moment de
+silence: Ne porte cet opiat à madame de Sauve que dans huit ou dix
+jours, je veux être la première à en faire l'essai.
+
+Et elle s'apprêta à sortir.
+
+-- Votre Majesté veut-elle que je la reconduise? dit René.
+
+-- Jusqu'au bout du pont seulement, répondit Catherine; mes
+gentilshommes m'attendent là avec ma litière.
+
+Tous deux sortirent et gagnèrent le coin de la rue de la
+Barillerie, où quatre gentilshommes à cheval et une litière sans
+armoiries attendaient Catherine.
+
+En rentrant chez lui, le premier soin de René fut de compter ses
+boîtes d'opiat. Il en manquait une.
+
+
+
+XXI
+L'appartement de Madame de Sauve
+
+
+Catherine ne s'était pas trompée dans ses soupçons. Henri avait
+repris ses habitudes, et chaque soir il se rendait chez madame de
+Sauve. D'abord, il avait exécuté cette excursion avec le plus
+grand secret, puis, peu à peu, il s'était relâché de sa défiance,
+avait négligé les précautions, de sorte que Catherine n'avait pas
+eu de peine à s'assurer que la reine de Navarre continuait d'être
+de nom Marguerite, de fait madame de Sauve.
+
+Nous avons dit deux mots, au commencement de cette histoire, de
+l'appartement de madame de Sauve; mais la porte ouverte par
+Dariole au roi de Navarre s'est hermétiquement refermée sur lui,
+de sorte que cet appartement, théâtre des mystérieuses amours du
+Béarnais, nous est complètement inconnu.
+
+Ce logement, du genre de ceux que les princes fournissent à leurs
+commensaux dans les palais qu'ils habitent, afin de les avoir à
+leur portée, était plus petit et moins commode que n'eût
+certainement été un logement situé par la ville. Il était, comme
+on le sait déjà, placé au second, à peu près au-dessus de celui de
+Henri, et la porte s'en ouvrait sur un corridor dont l'extrémité
+était éclairée par une fenêtre ogivale à petits carreaux enchâssés
+de plomb, laquelle, même dans les plus beaux jours de l'année, ne
+laissait pénétrer qu'une lumière douteuse. Pendant l'hiver, dès
+trois heures de l'après-midi, on était obligé d'y allumer une
+lampe, qui, ne contenant, été comme hiver, que la même quantité
+d'huile, s'éteignait alors vers les dix heures du soir, et donnait
+ainsi, depuis que les jours d'hiver étaient arrivés, une plus
+grande sécurité aux deux amants.
+
+Une petite antichambre tapissée de damas de soie à larges fleurs
+jaunes, une chambre de réception tendue de velours bleu, une
+chambre à coucher, dont le lit à colonnes torses et à rideau de
+satin cerise enchâssait une ruelle ornée d'un miroir garni
+d'argent et de deux tableaux tirés des amours de Vénus et
+d'Adonis; tel était le logement, aujourd'hui l'on dirait le nid,
+de la charmante fille d'atours de la reine Catherine de Médicis.
+
+En cherchant bien on eût encore, en face d'une toilette garnie de
+tous ses accessoires, trouvé, dans un coin sombre de cette
+chambre, une petite porte ouvrant sur une espèce d'oratoire, où,
+exhaussé sur deux gradins, s'élevait un prie-Dieu. Dans cet
+oratoire étaient pendues à la muraille, et comme pour servir de
+correctif aux deux tableaux mythologiques dont nous avons parlé,
+trois ou quatre peintures du spiritualisme le plus exalté. Entre
+ces peintures étaient suspendues, à des clous dorés, des armes de
+femme; car, à cette époque de mystérieuses intrigues, les femmes
+portaient des armes comme les hommes, et, parfois, s'en servaient
+aussi habilement qu'eux.
+
+Ce soir-là, qui était le lendemain du jour où s'étaient passées
+chez maître René les scènes que nous avons racontées, madame de
+Sauve, assise dans sa chambre à coucher sur un lit de repos,
+racontait à Henri ses craintes et son amour, et lui donnait comme
+preuve de ces craintes et de cet amour le dévouement qu'elle avait
+montré dans la fameuse nuit qui avait suivi celle de la Saint-
+Barthélemy, nuit que Henri, on se le rappelle, avait passée chez
+sa femme.
+
+Henri, de son côté, lui exprimait sa reconnaissance. Madame de
+Sauve était charmante ce soir-là dans son simple peignoir de
+batiste, et Henri était très reconnaissant.
+
+Au milieu de tout cela, comme Henri était réellement amoureux, il
+était rêveur. De son côté madame de Sauve, qui avait fini par
+adopter de tout son coeur cet amour commandé par Catherine,
+regardait beaucoup Henri pour voir si ses yeux étaient d'accord
+avec ses paroles.
+
+-- Voyons, Henri, disait madame de Sauve, soyez franc: pendant
+cette nuit passée dans le cabinet de Sa Majesté la reine de
+Navarre, avec M. de La Mole à vos pieds, n'avez-vous pas regretté
+que ce digne gentilhomme se trouvât entre vous et la chambre à
+coucher de la reine?
+
+-- Oui, en vérité, ma mie, dit Henri, car il me fallait absolument
+passer par cette chambre pour aller à celle où je me trouve si
+bien, et où je suis si heureux en ce moment.
+
+Madame de Sauve sourit.
+
+-- Et vous n'y êtes pas rentré depuis?
+
+-- Que les fois que je vous ai dites.
+
+-- Vous n'y rentrerez jamais sans me le dire?
+
+-- Jamais.
+
+-- En jureriez-vous?
+
+-- Oui, certainement, si j'étais encore huguenot, mais...
+
+-- Mais quoi?
+
+-- Mais la religion catholique, dont j'apprends les dogmes en ce
+moment, m'a appris qu'on ne doit jamais jurer.
+
+-- Gascon, dit madame de Sauve en secouant la tête.
+
+-- Mais à votre tour, Charlotte, dit Henri, si je vous
+interrogeais, répondriez-vous à mes questions?
+
+-- Sans doute, répondit la jeune femme. Moi je n'ai rien à vous
+cacher.
+
+-- Voyons, Charlotte, dit le roi, expliquez-moi une bonne fois
+comment il se fait qu'après cette résistance désespérée qui a
+précédé mon mariage, vous soyez devenue moins cruelle pour moi qui
+suis un gauche Béarnais, un provincial ridicule, un prince trop
+pauvre, enfin, pour entretenir brillants les joyaux de sa
+couronne?
+
+-- Henri, dit Charlotte, vous me demandez le mot de l'énigme que
+cherchent depuis trois mille ans les philosophes de tous les pays!
+Henri, ne demandez jamais à une femme pourquoi elle vous aime;
+contentez-vous de lui demander: M'aimez-vous?
+
+-- M'aimez-vous, Charlotte? demanda Henri.
+
+-- Je vous aime, répondit madame de Sauve avec un charmant sourire
+et en laissant tomber sa belle main dans celle de son amant.
+
+Henri retint cette main.
+
+-- Mais, reprit-il poursuivant sa pensée, si je l'avais deviné ce
+mot que les philosophes cherchent en vain depuis trois mille ans,
+du moins relativement à vous, Charlotte?
+
+Madame de Sauve rougit.
+
+-- Vous m'aimez, continua Henri; par conséquent je n'ai pas autre
+chose à vous demander, et me tiens pour le plus heureux homme du
+monde. Mais, vous le savez, au bonheur il manque toujours quelque
+chose. Adam, au milieu du paradis, ne s'est pas trouvé
+complètement heureux, et il a mordu à cette misérable pomme qui
+nous a donné à tous ce besoin de curiosité qui fait que chacun
+passe sa vie à la recherche d'un inconnu quelconque. Dites-moi, ma
+mie, pour m'aider à trouver le mien, n'est-ce point la reine
+Catherine qui vous a dit d'abord de m'aimer?
+
+-- Henri, dit madame de Sauve, parlez bas quand vous parlez de la
+reine mère.
+
+-- Oh! dit Henri avec un abandon et une confiance à laquelle
+madame de Sauve fut trompée elle-même, c'était bon autrefois de me
+défier d'elle, cette bonne mère, quand nous étions mal ensemble;
+mais maintenant que je suis le mari de sa fille...
+
+-- Le mari de madame Marguerite! dit Charlotte en rougissant de
+jalousie.
+
+-- Parlez bas à votre tour, dit Henri. Maintenant que je suis le
+mari de sa fille, nous sommes les meilleurs amis du monde. Que
+voulait-on? que je me fisse catholique, à ce qu'il paraît. Eh
+bien, la grâce m'a touché; et, par l'intercession de saint
+Barthélemy, je le suis devenu. Nous vivons maintenant en famille
+comme de bons frères, comme de bons chrétiens.
+
+-- Et la reine Marguerite?
+
+-- La reine Marguerite, dit Henri, eh bien, elle est le lien qui
+nous unit tous.
+
+-- Mais vous m'avez dit, Henri, que la reine de Navarre, en
+récompense de ce que j'avais été dévouée pour elle, avait été
+généreuse pour moi. Si vous m'avez dit vrai, si cette générosité,
+pour laquelle je lui ai voué une si grande reconnaissance, est
+réelle, elle n'est qu'un lien de convention facile à briser. Vous
+ne pouvez donc vous reposer sur cet appui, car vous n'en avez
+imposé à personne avec cette prétendue intimité.
+
+-- Je m'y repose cependant, et c'est depuis trois mois l'oreiller
+sur lequel je dors.
+
+-- Alors, Henri, s'écria madame de Sauve, c'est que vous m'avez
+trompée, c'est que véritablement madame Marguerite est votre
+femme.
+
+Henri sourit.
+
+-- Tenez, Henri! dit madame de Sauve, voilà de ces sourires qui
+m'exaspèrent, et qui font que, tout roi que vous êtes, il me prend
+parfois de cruelles envies de vous arracher les yeux.
+
+-- Alors, dit Henri, j'arrive donc à en imposer sur cette
+prétendue intimité, puisqu'il y a des moments où, tout roi que je
+suis, vous voulez m'arracher les yeux, parce que vous croyez
+qu'elle existe!
+
+-- Henri! Henri! dit madame de Sauve, je crois que Dieu lui-même
+ne sait pas ce que vous pensez.
+
+-- Je pense, ma mie, dit Henri, que Catherine vous a dit d'abord
+de m'aimer, que votre coeur vous l'a dit ensuite, et que, quand
+ces deux voix vous parlent, vous n'entendez que celle de votre
+coeur. Maintenant, moi aussi, je vous aime, et de toute mon âme,
+et même c'est pour cela que lorsque j'aurais des secrets, je ne
+vous les confierais pas, de peur de vous compromettre, bien
+entendu... car l'amitié de la reine est changeante, c'est celle
+d'une belle mère.
+
+Ce n'était point là le compte de Charlotte; il lui semblait que ce
+voile qui s'épaississait entre elle et son amant toutes les fois
+qu'elle voulait sonder les abîmes de ce coeur sans fond, prenait
+la consistance d'un mur et les séparait l'un de l'autre. Elle
+sentit donc les larmes envahir ses yeux à cette réponse, et comme
+en ce moment dix heures sonnèrent:
+
+-- Sire, dit Charlotte, voici l'heure de me reposer; mon service
+m'appelle de très bon matin demain chez la reine mère.
+
+-- Vous me chassez donc ce soir, ma mie? dit Henri.
+
+-- Henri, je suis triste. Étant triste, vous me trouveriez
+maussade, et, me trouvant maussade, vous ne m'aimeriez plus. Vous
+voyez bien qu'il vaut mieux que vous vous retiriez.
+
+-- Soit! dit Henri, je me retirerai si vous l'exigez, Charlotte;
+seulement, ventre-saint-gris! vous m'accorderez bien la faveur
+d'assister à votre toilette!
+
+-- Mais la reine Marguerite, Sire, ne la ferez-vous pas attendre
+en y assistant?
+
+-- Charlotte, répliqua Henri sérieux, il avait été convenu entre
+nous que nous ne parlerions jamais de la reine de Navarre, et ce
+soir, ce me semble, nous n'avons parlé que d'elle.
+
+Madame de Sauve soupira, et elle alla s'asseoir devant sa
+toilette. Henri prit une chaise, la traîna jusqu'à celle qui
+servait de siège à sa maîtresse, et mettant un genou dessus en
+s'appuyant au dossier:
+
+-- Allons, dit-elle, ma bonne petite Charlotte, que je vous voie
+vous faire belle, et belle pour moi, quoi que vous en disiez. Mon
+Dieu! que de choses, que de pots de parfums, que de sacs de
+poudre, que de fioles, que de cassolettes!
+
+-- Cela paraît beaucoup, dit Charlotte en soupirant, et cependant
+c'est trop peu, puisque je n'ai pas encore, avec tout cela, trouvé
+le moyen de régner seule sur le coeur de Votre Majesté.
+
+-- Allons! dit Henri, ne retombons pas dans la politique. Qu'est-
+ce que ce petit pinceau si fin, si délicat? Ne serait-ce pas pour
+peindre les sourcils de mon Jupiter Olympien?
+
+-- Oui, Sire, répondit madame de Sauve en souriant, et vous avez
+deviné du premier coup.
+
+-- Et ce joli petit râteau d'ivoire?
+
+-- C'est pour tracer la ligne des cheveux.
+
+-- Et cette charmante petite boîte d'argent au couvercle ciselé?
+
+-- Oh! cela, c'est un envoi de René, Sire, c'est le fameux opiat
+qu'il me promet depuis si longtemps pour adoucir encore ces lèvres
+que Votre Majesté a la bonté de trouver quelquefois assez douces.
+
+Et Henri, comme pour approuver ce que venait de dire la charmante
+femme dont le front s'éclaircissait à mesure qu'on la remettait
+sur le terrain de la coquetterie, appuya ses lèvres sur celles que
+la baronne regardait avec attention dans son miroir.
+
+Charlotte porta la main à la boîte qui venait d'être l'objet de
+l'explication ci-dessus, sans doute pour montrer à Henri de quelle
+façon s'employait la pâte vermeille, lorsqu'un coup sec frappé à
+la porte de l'antichambre fit tressaillir les deux amants.
+
+-- On frappe, madame, dit Dariole en passant la tête par
+l'ouverture de la portière.
+
+-- Va t'informer qui frappe et reviens, dit madame de Sauve.
+
+Henri et Charlotte se regardèrent avec inquiétude, et Henri
+songeait à se retirer dans l'oratoire où déjà plus d'une fois il
+avait trouvé un refuge, lorsque Dariole reparut.
+
+-- Madame, dit-elle, c'est maître René le parfumeur.
+
+À ce nom, Henri fronça le sourcil et se pinça involontairement les
+lèvres.
+
+-- Voulez-vous que je lui refuse la porte? dit Charlotte.
+
+-- Non pas! dit Henri; maître René ne fait rien sans avoir
+auparavant songé à ce qu'il fait; s'il vient chez vous, c'est
+qu'il a des raisons d'y venir.
+
+-- Voulez-vous vous cacher alors?
+
+-- Je m'en garderai bien, dit Henri, car maître René sait tout, et
+maître René sait que je suis ici.
+
+-- Mais Votre Majesté n'a-t-elle pas quelque raison pour que sa
+présence lui soit douloureuse?
+
+-- Moi! dit Henri en faisant un effort que, malgré sa puissance
+sur lui-même, il ne put tout à fait dissimuler, moi! aucune! Nous
+étions en froid, c'est vrai; mais, depuis le soir de la Saint-
+Barthélemy, nous nous sommes raccommodés.
+
+-- Faites entrer! dit madame de Sauve à Dariole. Un instant après,
+René parut et jeta un regard qui embrassa toute la chambre. Madame
+de Sauve était toujours devant sa toilette. Henri avait repris sa
+place sur le lit de repos. Charlotte était dans la lumière et
+Henri dans l'ombre.
+
+-- Madame, dit René avec une respectueuse familiarité, je viens
+vous faire mes excuses.
+
+-- Et de quoi donc, René? demanda madame de Sauve avec cette
+condescendance que les jolies femmes ont toujours pour ce monde de
+fournisseurs qui les entoure et qui tend à les rendre plus jolies.
+
+-- De ce que depuis si longtemps j'avais promis de travailler pour
+ces jolies lèvres, et de ce que...
+
+-- De ce que vous n'avez tenu votre promesse qu'aujourd'hui,
+n'est-ce pas? dit Charlotte.
+
+-- Qu'aujourd'hui! répéta René.
+
+-- Oui, c'est aujourd'hui seulement, et même ce soir, que j'ai
+reçu cette boîte que vous m'avez envoyée.
+
+-- Ah! en effet, dit René en regardant avec une expression étrange
+la petite boîte d'opiat qui se trouvait sur la table de madame de
+Sauve, et qui était de tout point pareille à celles qu'il avait
+dans son magasin.
+
+-- J'avais deviné! murmura-t-il; et vous vous en êtes servie?
+
+-- Non, pas encore, et j'allais l'essayer quand vous êtes entré.
+
+La figure de René prit une expression rêveuse qui n'échappa point
+à Henri, auquel, d'ailleurs, bien peu de choses échappaient.
+
+-- Eh bien, René! qu'avez-vous donc? demanda le roi.
+
+-- Moi, rien, Sire, dit le parfumeur, j'attends humblement que
+Votre Majesté m'adresse la parole avant de prendre congé de madame
+la baronne.
+
+-- Allons donc! dit Henri en souriant. Avez-vous besoin de mes
+paroles pour savoir que je vous vois avec plaisir?
+
+René regarda autour de lui, fit le tour de la chambre comme pour
+sonder de l'oeil et de l'oreille les portes et les tapisseries,
+puis s'arrêtant de nouveau et se plaçant de manière à embrasser du
+même regard madame de Sauve et Henri:
+
+-- Je ne le sais pas, dit-il. Henri averti, grâce à cet instinct
+admirable qui, pareil à un sixième sens, le guida pendant toute la
+première partie de sa vie au milieu des dangers qui l'entouraient,
+qu'il se passait en ce moment quelque chose d'étrange et qui
+ressemblait à une lutte dans l'esprit du parfumeur, se tourna vers
+lui, et tout en restant dans l'ombre, tandis que le visage du
+Florentin se trouvait dans la lumière:
+
+-- Vous à cette heure ici, René? lui dit-il.
+
+-- Aurais-je le malheur de gêner Votre Majesté? répondit le
+parfumeur en faisant un pas en arrière.
+
+-- Non pas. Seulement je désire savoir une chose.
+
+-- Laquelle, Sire?
+
+-- Pensiez-vous me trouver ici?
+
+-- J'en étais sûr.
+
+-- Vous me cherchiez donc?
+
+-- Je suis heureux de vous rencontrer, du moins.
+
+-- Vous avez quelque chose à me dire? insista Henri.
+
+-- Peut-être, Sire! répondit René. Charlotte rougit, car elle
+tremblait que cette révélation, que semblait vouloir faire le
+parfumeur, ne fût relative à sa conduite passée envers Henri; elle
+fit donc comme si, toute aux soins de sa toilette, elle n'eût rien
+entendu, et interrompant la conversation:
+
+-- Ah! en vérité, René, s'écria-t-elle en ouvrant la boîte
+d'opiat, vous êtes un homme charmant; cette pâte est d'une couleur
+merveilleuse, et, puisque vous voilà, je vais, pour vous faire
+honneur, expérimenter devant vous votre nouvelle production.
+
+Et elle prit la boîte d'une main, tandis que de l'autre elle
+effleurait du bout du doigt la pâte rosée qui devait passer du
+doigt à ses lèvres.
+
+René tressaillit.
+
+La baronne approcha en souriant l'opiat de sa bouche.
+
+René pâlit.
+
+Henri, toujours dans l'ombre, mais les yeux fixes et ardents, ne
+perdait ni un mouvement de l'un ni un frisson de l'autre.
+
+La main de Charlotte n'avait plus que quelques lignes à parcourir
+pour toucher ses lèvres, lorsque René lui saisit le bras, au
+moment où Henri se levait pour en faire autant.
+
+Henri retomba sans bruit sur son lit de repos.
+
+-- Un moment, madame, dit René avec un sourire contraint; mais il
+ne faudrait pas employer cet opiat sans quelques recommandations
+particulières.
+
+-- Et qui me les donnera, ces recommandations?
+
+-- Moi.
+
+-- Quand cela?
+
+-- Aussitôt que je vais avoir terminé ce que j'ai à dire à Sa
+Majesté le roi de Navarre.
+
+Charlotte ouvrit de grands yeux, ne comprenant rien à cette espèce
+de langue mystérieuse qui se parlait auprès d'elle, et elle resta
+tenant le pot d'opiat d'une main, et regardant l'extrémité de son
+doigt rougie par la pâte carminée.
+
+Henri se leva, et mû par une pensée qui, comme toutes celles du
+jeune roi, avait deux côtés, l'un qui paraissait superficiel et
+l'autre qui était profond, il alla prendre la main de Charlotte,
+et fit, toute rougie qu'elle était, un mouvement pour la porter à
+ses lèvres.
+
+-- Un instant, dit vivement René, un instant! Veuillez, madame,
+laver vos belles mains avec ce savon de Naples que j'avais oublié
+de vous envoyer en même temps que l'opiat, et que j'ai eu
+l'honneur de vous apporter moi-même.
+
+Et tirant de son enveloppe d'argent une tablette de savon de
+couleur verdâtre, il la mit dans un bassin de vermeil, y versa de
+l'eau, et, un genou en terre, présenta le tout à madame de Sauve.
+
+-- Mais, en vérité, maître René, je ne vous reconnais plus, dit
+Henri; vous êtes d'une galanterie à laisser loin de vous tous les
+muguets de la cour.
+
+-- Oh! quel délicieux arôme! s'écria Charlotte en frottant ses
+belles mains avec de la mousse nacrée qui se dégageait de la
+tablette embaumée.
+
+René accomplit ses fonctions de cavalier servant jusqu'au bout; il
+présenta une serviette de fine toile de Frise à madame de Sauve,
+qui essuya ses mains.
+
+-- Et maintenant, dit le Florentin à Henri, faites à votre
+plaisir, Monseigneur.
+
+Charlotte présenta sa main à Henri, qui la baisa, et tandis que
+Charlotte se tournait à demi sur son siège pour écouter ce que
+René allait dire, le roi de Navarre alla reprendre sa place, plus
+convaincu que jamais qu'il se passait dans l'esprit du parfumeur
+quelque chose d'extraordinaire.
+
+-- Eh bien? demanda Charlotte.
+
+Le Florentin parut rassembler toute sa résolution et se tourna
+vers Henri.
+
+
+
+XXII
+Sire, vous serez roi
+
+
+-- Sire, dit René à Henri, je viens vous parler d'une chose dont
+je m'occupe depuis longtemps.
+
+-- De parfums? dit Henri en souriant.
+
+-- Eh bien, oui, Sire... de parfums! répondit René avec un
+singulier signe d'acquiescement.
+
+-- Parlez, je vous écoute, c'est un sujet qui de tout temps m'a
+fort intéressé.
+
+René regarda Henri pour essayer de lire, malgré ses paroles, dans
+cette impénétrable pensée; mais voyant que c'était chose
+parfaitement inutile, il continua:
+
+-- Un de mes amis, Sire, arrive de Florence; cet ami s'occupe
+beaucoup d'astrologie.
+
+-- Oui, interrompit Henri, je sais que c'est une passion
+florentine.
+
+-- Il a, en compagnie des premiers savants du monde, tiré les
+horoscopes des principaux gentilshommes de l'Europe.
+
+-- Ah! ah! fit Henri.
+
+-- Et comme la maison de Bourbon est en tête des plus hautes,
+descendant comme elle le fait du comte de Clermont, cinquième fils
+de saint Louis, Votre Majesté doit penser que le sien n'a pas été
+oublié.
+
+Henri écouta plus attentivement encore.
+
+-- Et vous vous souvenez de cet horoscope? dit le roi de Navarre
+avec un sourire qu'il essaya de rendre indifférent.
+
+-- Oh! reprit René en secouant la tête, votre horoscope n'est pas
+de ceux qu'on oublie.
+
+-- En vérité! dit Henri avec un geste ironique.
+
+-- Oui, Sire, Votre Majesté, selon les termes de cet horoscope,
+est appelée aux plus brillantes destinées.
+
+L'oeil du jeune prince lança un éclair involontaire qui s'éteignit
+presque aussitôt dans un nuage d'indifférence.
+
+-- Tous ces oracles italiens sont flatteurs, dit Henri; or, qui
+dit flatteur dit menteur. N'y en a-t-il pas qui m'ont prédit que
+je commanderais des armées, moi?
+
+Et il éclata de rire. Mais un observateur moins occupé de lui-même
+que ne l'était René eût vu et reconnu l'effort de ce rire.
+
+-- Sire, dit froidement René, l'horoscope annonce mieux que cela.
+
+-- Annonce-t-il qu'à la tête d'une de ces armées je gagnerai des
+batailles?
+
+-- Mieux que cela, Sire.
+
+-- Allons, dit Henri, vous verrez que je serai conquérant.
+
+-- Sire, vous serez roi.
+
+-- Eh! ventre-saint-gris! dit Henri en réprimant un violent
+battement de coeur, ne le suis-je point déjà?
+
+-- Sire, mon ami sait ce qu'il promet; non seulement vous serez
+roi, mais vous régnerez.
+
+-- Alors, dit Henri avec son même ton railleur, votre ami a besoin
+de dix écus d'or, n'est-ce pas, René? car une pareille prophétie
+est bien ambitieuse, par le temps qui court surtout. Allons, René,
+comme je ne suis pas riche, j'en donnerai à votre ami cinq tout de
+suite, et cinq autres quand la prophétie sera réalisée.
+
+-- Sire, dit madame de Sauve, n'oubliez pas que vous êtes déjà
+engagé avec Dariole, et ne vous surchargez pas de promesses.
+
+-- Madame, dit Henri, ce moment venu, j'espère que l'on me
+traitera en roi, et que chacun sera fort satisfait si je tiens la
+moitié de ce que j'ai promis.
+
+-- Sire, reprit René, je continue.
+
+-- Oh! ce n'est donc pas tout? dit Henri, soit: si je suis
+empereur, je donne le double.
+
+-- Sire, mon ami revient donc de Florence avec cet horoscope qu'il
+renouvela à Paris, et qui donna toujours le même résultat, et il
+me confia un secret.
+
+-- Un secret qui intéresse Sa Majesté? demanda vivement Charlotte.
+
+-- Je le crois, dit le Florentin.
+
+«Il cherche ses mots, pensa Henri, sans aider en rien René; il
+paraît que la chose est difficile à dire.»
+
+-- Alors, parlez, reprit la baronne de Sauve, de quoi s'agit-il?
+
+-- Il s'agit, dit le Florentin en pesant une à une toutes ses
+paroles, il s'agit de tous ces bruits d'empoisonnement qui ont
+couru depuis quelque temps à la cour.
+
+Un léger gonflement de narines du roi de Navarre fut le seul
+indice de son attention croissante à ce détour subit que faisait
+la conversation.
+
+-- Et votre ami le Florentin, dit Henri, sait des nouvelles de ces
+empoisonnements?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Comment me confiez-vous un secret qui n'est pas le vôtre, René,
+surtout quand ce secret est si important? dit Henri du ton le plus
+naturel qu'il put prendre.
+
+-- Cet ami a un conseil à demander à Votre Majesté.
+
+-- À moi?
+
+-- Qu'y a-t-il d'étonnant à cela, Sire? Rappelez-vous le vieux
+soldat d'Actium, qui, ayant un procès, demandait un conseil à
+Auguste.
+
+-- Auguste était avocat, René, et je ne le suis pas.
+
+-- Sire, quand mon ami me confia ce secret, Votre Majesté
+appartenait encore au parti calviniste, dont vous étiez le premier
+chef, et M. de Condé le second.
+
+-- Après? dit Henri.
+
+-- Cet ami espérait que vous useriez de votre influence toute
+puissante sur M. le prince de Condé pour le prier de ne pas lui
+être hostile.
+
+-- Expliquez-moi cela, René, si vous voulez que je le comprenne,
+dit Henri sans manifester la moindre altération dans ses traits ni
+dans sa voix.
+
+-- Sire, Votre Majesté comprendra au premier mot; cet ami sait
+toutes les particularités de la tentative d'empoisonnement essayé
+sur monseigneur le prince de Condé.
+
+-- On a essayé d'empoisonner le prince de Condé? demanda Henri
+avec un étonnement parfaitement joué; ah! vraiment, et quand cela?
+
+René regarda fixement le roi, et répondit ces seuls mots:
+
+-- Il y a huit jours, Majesté.
+
+-- Quelque ennemi? demanda le roi.
+
+-- Oui, répondit René, un ennemi que Votre Majesté connaît, et qui
+connaît Votre Majesté.
+
+-- En effet, dit Henri, je crois avoir entendu parler de cela;
+mais j'ignore les détails que votre ami veut me révéler, dites-
+vous.
+
+-- Eh bien, une pomme de senteur fut offerte au prince de Condé;
+mais, par bonheur, son médecin se trouva chez lui quand on
+l'apporta. Il la prit des mains du messager et la flaira pour en
+essayer l'odeur et la vertu. Deux jours après, une enflure
+gangreneuse du visage, une extravasation du sang, une plaie vive
+qui lui dévora la face, furent le prix de son dévouement ou le
+résultat de son imprudence.
+
+-- Malheureusement, répondit Henri, étant déjà à moitié
+catholique, j'ai perdu toute influence sur M. de Condé; votre ami
+aurait donc tort de s'adresser à moi.
+
+-- Ce n'était pas seulement près du prince de Condé que Votre
+Majesté pouvait, par son influence, être utile à mon ami, mais
+encore près du prince de Porcian, frère de celui qui a été
+empoisonné.
+
+-- Ah çà! dit Charlotte, savez-vous, René, que vos histoires
+sentent le trembleur? Vous sollicitez mal à propos. Il est tard,
+votre conversation est mortuaire. En vérité, vos parfums valent
+mieux.
+
+Et Charlotte étendit de nouveau la main sur la boîte d'opiat.
+
+-- Madame, dit René, avant de l'essayer comme vous allez le faire,
+écoutez ce que les méchants en peuvent tirer de cruels effets.
+
+-- Décidément, René, dit la baronne, vous êtes funèbre ce soir.
+
+Henri fronça le sourcil, mais il comprit que René voulait en venir
+à un but qu'il n'entrevoyait pas encore, et il résolut de pousser
+jusqu'au bout cette conversation, qui éveillait en lui de si
+douloureux souvenirs.
+
+-- Et, reprit-il, vous connaissez aussi les détails de
+l'empoisonnement du prince de Porcian?
+
+-- Oui, dit-il. On savait qu'il laissait brûler chaque nuit une
+lampe près de son lit; on empoisonna l'huile, et il fut asphyxié
+par l'odeur.
+
+Henri crispa l'un sur l'autre ses doigts humides de sueur.
+
+-- Ainsi donc, murmura-t-il, celui que vous nommez votre ami sait
+non seulement les détails de cet empoisonnement, mais il en
+connaît l'auteur?
+
+-- Oui, et c'est pour cela qu'il eût voulu savoir de vous si vous
+auriez sur le prince de Porcian qui reste cette influence de lui
+faire pardonner au meurtrier la mort de son frère.
+
+-- Malheureusement, répondit Henri, étant encore à moitié
+huguenot, je n'ai aucune influence sur M. le prince de Porcian:
+votre ami aurait donc tort de s'adresser à moi.
+
+-- Mais que pensez-vous des dispositions de M. le prince de Condé
+et de M. de Porcian?
+
+-- Comment connaîtrais-je leurs dispositions, René? Dieu, que je
+sache, ne m'a point donné le privilège de lire dans les coeurs.
+
+-- Votre Majesté peut s'interroger elle-même, dit le Florentin
+avec calme. N'y a-t-il pas dans la vie de Votre Majesté quelque
+événement si sombre qu'il puisse servir d'épreuve à la clémence,
+si douloureux qu'il soit une pierre de touche pour la générosité?
+
+Ces mots furent prononcés avec un accent qui fit frissonner
+Charlotte elle-même: c'était une allusion tellement directe,
+tellement sensible, que la jeune femme se détourna pour cacher sa
+rougeur et pour éviter de rencontrer le regard de Henri.
+
+Henri fit un suprême effort sur lui-même; désarma son front, qui,
+pendant les paroles du Florentin, s'était chargé de menaces, et
+changeant la noble douleur filiale qui lui étreignait le coeur en
+vague méditation:
+
+-- Dans ma vie, dit-il, un événement sombre... non, René, non, je
+ne me rappelle de ma jeunesse que la folie et l'insouciance mêlées
+aux nécessités plus ou moins cruelles qu'imposent à tous les
+besoins de la nature et les épreuves de Dieu.
+
+René se contraignit à son tour en promenant son attention de Henri
+à Charlotte, comme pour exciter l'un et retenir l'autre; car
+Charlotte, en effet, se remettant à sa toilette pour cacher la
+gêne que lui inspirait cette conversation, venait de nouveau
+d'étendre la main vers la boîte d'opiat.
+
+-- Mais enfin, Sire, si vous étiez le frère du prince de Porcian,
+ou le fils du prince de Condé, et qu'on eût empoisonné votre frère
+ou assassiné votre père...
+
+Charlotte poussa un léger cri et approcha de nouveau l'opiat de
+ses lèvres. René vit le mouvement; mais, cette fois, il ne
+l'arrêta ni de la parole ni du geste, seulement il s'écria:
+
+-- Au nom du Ciel! répondez, Sire: Sire, si vous étiez à leur
+place, que feriez-vous?
+
+Henri se recueillit, essuya de sa main tremblante son front où
+perlaient quelques gouttes de sueur froide, et, se levant de toute
+sa hauteur, il répondit, au milieu du silence qui suspendait
+jusqu'à la respiration de René et de Charlotte:
+
+-- Si j'étais à leur place et que je fusse sûr d'être roi, c'est-
+à-dire de représenter Dieu sur la terre, je ferais comme Dieu, je
+pardonnerais.
+
+-- Madame, s'écria René en arrachant l'opiat des mains de madame
+de Sauve, madame, rendez-moi cette boîte; mon garçon, je le vois,
+s'est trompé en vous l'apportant: demain je vous en enverrai une
+autre.
+
+
+
+XXIII
+Un nouveau converti
+
+
+Le lendemain, il devait y avoir chasse à courre dans la forêt de
+Saint-Germain.
+
+Henri avait ordonné qu'on lui tînt prêt, pour huit heures du
+matin, c'est-à-dire tout sellé et tout bridé, un petit cheval du
+Béarn, qu'il comptait donner à madame de Sauve, mais qu'auparavant
+il désirait essayer. À huit heures moins un quart, le cheval était
+appareillé. À huit heures sonnant, Henri descendait.
+
+Le cheval, fier et ardent, malgré sa petite taille, dressait les
+crins et piaffait dans la cour. Il avait fait froid, et un léger
+verglas couvrait la terre.
+
+Henri s'apprêta à traverser la cour pour gagner le côté des
+écuries où l'attendaient le cheval et le palefrenier, lorsqu'en
+passant devant un soldat suisse, en sentinelle à la porte, ce
+soldat lui présenta les armes en disant:
+
+-- Dieu garde Sa Majesté le roi de Navarre! À ce souhait, et
+surtout à l'accent de la voix qui venait de l'émettre, le Béarnais
+tressaillit. Il se retourna et fit un pas en arrière.
+
+-- de Mouy! murmura-t-il.
+
+-- Oui, Sire, de Mouy.
+
+-- Que venez-vous faire ici?
+
+-- Je vous cherche.
+
+-- Que me voulez-vous?
+
+-- Il faut que je parle à Votre Majesté.
+
+-- Malheureux, dit le roi en se rapprochant de lui, ne sais-tu pas
+que tu risques ta tête?
+
+-- Je le sais.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, me voilà. Henri pâlit légèrement, car ce danger que
+courait l'ardent jeune homme, il comprit qu'il le partageait. Il
+regarda donc avec inquiétude autour de lui, et se recula une
+seconde fois, non moins vivement que la première. Il venait
+d'apercevoir le duc d'Alençon à une fenêtre. Changeant aussitôt
+d'allure, Henri prit le mousquet des mains de de Mouy, placé,
+comme nous l'avons dit, en sentinelle, et tout en ayant l'air de
+l'examiner:
+
+-- de Mouy, lui dit-il, ce n'est pas certainement sans un motif
+bien puissant que vous êtes venu ainsi vous jeter dans la gueule
+du loup?
+
+-- Non, Sire. Aussi voilà huit jours que je vous guette. Hier
+seulement, j'ai appris que Votre Majesté devait essayer ce cheval
+ce matin et j'ai pris poste à la porte du Louvre.
+
+-- Mais comment sous ce costume?
+
+-- Le capitaine de la compagnie est protestant et de mes amis.
+
+-- Voici votre mousquet, remettez-vous à votre faction. On nous
+examine. En repassant, je tâcherai de vous dire un mot; mais si je
+ne vous parle point, ne m'arrêtez point. Adieu.
+
+de Mouy reprit sa marche mesurée, et Henri s'avança vers le
+cheval.
+
+-- Qu'est-ce que ce joli petit animal? demanda le duc d'Alençon de
+sa fenêtre.
+
+-- Un cheval que je devais essayer ce matin, répondit Henri.
+
+-- Mais ce n'est point un cheval d'homme, cela.
+
+-- Aussi était-il destiné à une belle dame.
+
+-- Prenez garde, Henri, vous allez être indiscret, car nous allons
+voir cette belle dame à la chasse; et si je ne sais pas de qui
+vous êtes le chevalier, je saurai au moins de qui vous êtes
+l'écuyer.
+
+-- Eh! mon Dieu non, vous ne le saurez pas, dit Henri avec sa
+feinte bonhomie, car cette belle dame ne pourra sortir, étant fort
+indisposée ce matin.
+
+Et il se mit en selle.
+
+-- Ah bah! dit d'Alençon en riant, pauvre madame de Sauve!
+
+-- François! François! c'est vous qui êtes indiscret.
+
+-- Et qu'a-t-elle donc cette belle Charlotte? reprit le duc
+d'Alençon.
+
+-- Mais, continua Henri en lançant son cheval au petit galop et en
+lui faisant décrire un cercle de manège, mais je ne sais trop: une
+grande lourdeur de tête, à ce que m'a dit Dariole, une espèce
+d'engourdissement par tout le corps, une faiblesse générale enfin.
+
+-- Et cela vous empêchera-t-il d'être des nôtres? demanda le duc.
+
+-- Moi, et pourquoi? reprit Henri, vous savez que je suis fou de
+la chasse à courre, et que rien n'aurait cette influence de m'en
+faire manquer une.
+
+-- Vous manquerez pourtant celle-ci, Henri, dit le duc après
+s'être retourné et avoir causé un instant avec une personne qui
+était demeurée invisible aux yeux de Henri, attendu qu'elle
+causait avec son interlocuteur du fond de la chambre, car voici Sa
+Majesté qui me fait dire que la chasse ne peut avoir lieu.
+
+-- Bah! dit Henri de l'air le plus désappointé du monde. Pourquoi
+cela?
+
+-- Des lettres fort importantes de M. de Nevers, à ce qu'il
+paraît. Il y a conseil entre le roi, la reine mère et mon frère le
+duc d'Anjou.
+
+-- Ah! ah! fit en lui-même Henri, serait-il arrivé des nouvelles
+de Pologne? Puis tout haut:
+
+-- En ce cas, continua-t-il, il est inutile que je me risque plus
+longtemps sur ce verglas. Au revoir, mon frère! Puis arrêtant le
+cheval en face de de Mouy:
+
+-- Mon ami, dit-il, appelle un de tes camarades pour finir ta
+faction. Aide le palefrenier à dessangler ce cheval, mets la selle
+sur ta tête et porte-la chez l'orfèvre de la sellerie; il y a une
+broderie à y faire qu'il n'avait pas eu le temps d'achever pour
+aujourd'hui. Tu reviendras me rendre réponse chez moi.
+
+de Mouy se hâta d'obéir, car le duc d'Alençon avait disparu de sa
+fenêtre, et il est évident qu'il avait conçu quelque soupçon.
+
+En effet, à peine avait-il tourné le guichet que le duc d'Alençon
+parut. Un véritable Suisse était à la place de de Mouy.
+
+D'Alençon regarda avec grande attention le nouveau factionnaire;
+puis se retournant du côté de Henri:
+
+-- Ce n'est point avec cet homme que vous causiez tout à l'heure,
+n'est-ce pas, mon frère?
+
+-- L'autre est un garçon qui est de ma maison et que j'ai fait
+entrer dans les Suisses: je lui ai donné une commission et il est
+allé l'exécuter.
+
+-- Ah! fit le duc, comme si cette réponse lui suffisait. Et
+Marguerite, comment va-t-elle?
+
+-- Je vais le lui demander, mon frère.
+
+-- Ne l'avez-vous donc point vue depuis hier?
+
+-- Non, je me suis présenté chez elle cette nuit vers onze heures,
+mais Gillonne m'a dit qu'elle était fatiguée et qu'elle dormait.
+
+-- Vous ne la trouverez point dans son appartement, elle est
+sortie.
+
+-- Oui, dit Henri, c'est possible; elle devait aller au couvent de
+l'Annonciade. Il n'y avait pas moyen de pousser la conversation
+plus loin, Henri paraissant décidé seulement à répondre.
+
+Les deux beaux-frères se quittèrent donc, le duc d'Alençon pour
+aller aux nouvelles, disait-il, le roi de Navarre pour rentrer
+chez lui.
+
+Henri y était à peine depuis cinq minutes lorsqu'il entendit
+frapper.
+
+-- Qui est là? demanda-t-il.
+
+-- Sire, répondit une voix que Henri reconnut pour celle de de
+Mouy, c'est la réponse de l'orfèvre de la sellerie.
+
+Henri, visiblement ému, fit entrer le jeune homme, et referma la
+porte derrière lui.
+
+-- C'est vous, de Mouy! dit-il. J'espérais que vous réfléchiriez.
+
+-- Sire, répondit de Mouy, il y a trois mois que je réfléchis,
+c'est assez; maintenant il est temps d'agir. Henri fit un
+mouvement d'inquiétude.
+
+-- Ne craignez rien, Sire, nous sommes seuls et je me hâte, car
+les moments sont précieux. Votre Majesté peut nous rendre, par un
+seul mot, tout ce que les événements de l'année ont fait perdre à
+la religion. Soyons clairs, soyons brefs, soyons francs.
+
+-- J'écoute, mon brave de Mouy, répondit Henri voyant qu'il lui
+était impossible d'éluder l'explication.
+
+-- Est-il vrai que Votre Majesté ait abjuré la religion
+protestante?
+
+-- C'est vrai, dit Henri.
+
+-- Oui, mais est-ce des lèvres? est-ce du coeur?
+
+-- On est toujours reconnaissant à Dieu quand il nous sauve la
+vie, répondit Henri tournant la question, comme il avait
+l'habitude de le faire en pareil cas, et Dieu m'a visiblement
+épargné dans ce cruel danger.
+
+-- Sire, reprit de Mouy, avouons une chose.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que votre abjuration n'est point une affaire de
+conviction, mais de calcul. Vous avez abjuré pour que le roi vous
+laissât vivre, et non parce que Dieu vous avait conservé la vie.
+
+-- Quelle que soit la cause de ma conversion, de Mouy, répondit
+Henri, je n'en suis pas moins catholique.
+
+-- Oui, mais le resterez-vous toujours? à la première occasion de
+reprendre votre liberté d'existence et de conscience, ne la
+reprendrez-vous pas? Eh bien! cette occasion, elle se présente: La
+Rochelle est insurgée, le Roussillon et le Béarn n'attendent qu'un
+mot pour agir; dans la Guyenne, tout crie à la guerre. Dites-moi
+seulement que vous êtes un catholique forcé et je vous réponds de
+l'avenir.
+
+-- On ne force pas un gentilhomme de ma naissance, mon cher de
+Mouy. Ce que j'ai fait, je l'ai fait librement.
+
+-- Mais, Sire, dit le jeune homme le coeur oppressé de cette
+résistance à laquelle il ne s'attendait pas, vous ne songez donc
+pas qu'en agissant ainsi vous nous abandonnez... vous nous
+trahissez?
+
+Henri resta impassible.
+
+-- Oui, reprit de Mouy, oui, vous nous trahissez, Sire, car
+plusieurs d'entre nous sont venus, au péril de leur vie, pour
+sauver votre honneur et votre liberté. Nous avons tout préparé
+pour vous donner un trône, Sire, entendez-vous bien? Non seulement
+la liberté, mais la puissance: un trône à votre choix, car dans
+deux mois vous pourrez opter entre Navarre et France.
+
+-- de Mouy, dit Henri en voilant son regard, qui malgré lui, à
+cette proposition, avait jeté un éclair, de Mouy, je suis sauf, je
+suis catholique, je suis l'époux de Marguerite, je suis frère du
+roi Charles, je suis gendre de ma bonne mère Catherine. de Mouy,
+en prenant ces diverses positions, j'en ai calculé les chances,
+mais aussi les obligations.
+
+-- Mais, Sire, reprit de Mouy, à quoi faut-il croire? On me dit
+que votre mariage n'est pas consommé, on me dit que vous êtes
+libre au fond du coeur, on me dit que la haine de Catherine...
+
+-- Mensonge, mensonge, interrompit vivement le Béarnais. Oui, l'on
+vous a trompé impudemment, mon ami. Cette chère Marguerite est
+bien ma femme; Catherine est bien ma mère; le roi Charles IX enfin
+est bien le seigneur et le maître de ma vie et de mon coeur.
+
+de Mouy frissonna, un sourire presque méprisant passa sur ses
+lèvres.
+
+-- Ainsi donc, Sire, dit-il en laissant retomber ses bras avec
+découragement et en essayant de sonder du regard cette âme pleine
+de ténèbres, voilà la réponse que je rapporterai à mes frères. Je
+leur dirai que le roi de Navarre tend sa main et donne son coeur à
+ceux qui nous ont égorgés, je leur dirai qu'il est devenu le
+flatteur de la reine mère et l'ami de Maurevel...
+
+-- Mon cher de Mouy, dit Henri, le roi va sortir du conseil, et il
+faut que j'aille m'informer près de lui des raisons qui nous ont
+fait remettre une chose aussi importante qu'une partie de chasse.
+Adieu, imitez-moi, mon ami, quittez la politique, revenez au roi
+et prenez la messe.
+
+Et Henri reconduisit ou plutôt repoussa jusqu'à l'antichambre le
+jeune homme, dont la stupéfaction commençait à faire place à la
+fureur.
+
+À peine eut-il refermé la porte que, ne pouvant résister à l'envie
+de se venger sur quelque chose à défaut de quelqu'un, de Mouy
+broya son chapeau entre ses mains, le jeta à terre, et le foulant
+aux pieds comme fait un taureau du manteau du matador:
+
+-- Par la mort! s'écria-t-il, voilà un misérable prince, et j'ai
+bien envie de me faire tuer ici pour le souiller à jamais de mon
+sang.
+
+-- Chut! monsieur de Mouy! dit une voix qui se glissait par
+l'ouverture d'une porte entrebâillée; chut! car un autre que moi
+pourrait vous entendre.
+
+de Mouy se retourna vivement et aperçut le duc d'Alençon enveloppé
+d'un manteau et avançant sa tête pâle dans le corridor pour
+s'assurer si de Mouy et lui étaient bien seuls.
+
+-- M. le duc d'Alençon! s'écria de Mouy, je suis perdu.
+
+-- Au contraire, murmura le prince, peut-être même avez-vous
+trouvé ce que vous cherchez, et la preuve, c'est que je ne veux
+pas que vous vous fassiez tuer ici comme vous en avez le dessein.
+Croyez-moi, votre sang peut être mieux employé qu'à rougir le
+seuil du roi de Navarre.
+
+Et à ces mots le duc ouvrit toute grande la porte qu'il tenait
+entrebâillée.
+
+-- Cette chambre est celle de deux de mes gentilshommes, dit le
+duc; nul ne viendra nous relancer ici; nous pourrons donc y causer
+en toute liberté. Venez, monsieur.
+
+-- Me voici, Monseigneur! dit le conspirateur stupéfait.
+
+Et il entra dans la chambre, dont le duc d'Alençon referma la
+porte derrière lui non moins vivement que n'avait fait le roi de
+Navarre.
+
+de Mouy était entré furieux, exaspéré, maudissant; mais peu à peu
+le regard froid et fixe du jeune duc François fit sur le capitaine
+huguenot l'effet de cette glace enchantée qui dissipe l'ivresse.
+
+-- Monseigneur, dit-il, si j'ai bien compris, Votre Altesse veut
+me parler?
+
+-- Oui, monsieur de Mouy, répondit François. Malgré votre
+déguisement, j'avais cru vous reconnaître, et quand vous avez
+présenté les armes à mon frère Henri, je vous ai reconnu tout à
+fait. Eh bien, de Mouy, vous n'êtes donc pas content du roi de
+Navarre?
+
+-- Monseigneur!
+
+-- Allons, voyons! parlez-moi hardiment. Sans que vous vous en
+doutiez, peut-être suis-je de vos amis.
+
+-- Vous, Monseigneur?
+
+-- Oui, moi. Parlez donc.
+
+-- Je ne sais que dire à Votre Altesse, Monseigneur. Les choses
+dont j'avais à entretenir le roi de Navarre touchent à des
+intérêts que Votre Altesse ne saurait comprendre. D'ailleurs,
+ajouta de Mouy d'un air qu'il tâcha de rendre indifférent, il
+s'agissait de bagatelles.
+
+-- De bagatelles? fit le duc.
+
+-- Oui, Monseigneur.
+
+-- De bagatelles pour lesquelles vous avez cru devoir exposer
+votre vie en revenant au Louvre, où, vous le savez, votre tête
+vaut son pesant d'or. Car on n'ignore point que vous êtes, avec le
+roi de Navarre et le prince de Condé, un des principaux chefs des
+huguenots.
+
+-- Si vous croyez cela, Monseigneur, agissez envers moi comme doit
+le faire le frère du roi Charles et le fils de la reine Catherine.
+
+-- Pourquoi voulez-vous que j'agisse ainsi, quand je vous ai dit
+que j'étais de vos amis? Dites-moi donc la vérité.
+
+-- Monseigneur, dit de Mouy, je vous jure...
+
+-- Ne jurez pas, monsieur; la religion reformée défend de faire
+des serments, et surtout de faux serments. de Mouy fronça le
+sourcil.
+
+-- Je vous dis que je sais tout, reprit le duc. de Mouy continua
+de se taire.
+
+-- Vous en doutez? reprit le prince avec une affectueuse
+insistance. Eh bien, mon cher de Mouy, il faut vous convaincre.
+Voyons, vous allez juger si je me trompe. Avez-vous ou non proposé
+à mon beau-frère Henri, là, tout à l'heure (le duc étendit la main
+dans la direction de la chambre du Béarnais), votre secours et
+celui des vôtres pour le réinstaller dans sa royauté de Navarre?
+
+de Mouy regarda le duc d'un air effaré.
+
+-- Propositions qu'il a refusées avec terreur! de Mouy demeura
+stupéfait.
+
+-- Avez-vous alors invoqué votre ancienne amitié, le souvenir de
+la religion commune? Avez-vous même alors leurré le roi de Navarre
+d'un espoir bien brillant, si brillant qu'il en a été ébloui, de
+l'espoir d'atteindre à la couronne de France? Hein? dites, suis-je
+bien informé? Est-ce là ce que vous êtes venu proposer au
+Béarnais?
+
+-- Monseigneur! s'écria de Mouy, c'est si bien cela que je me
+demande en ce moment même si je ne dois pas dire à Votre Altesse
+Royale qu'elle en a menti! provoquer dans cette chambre un combat
+sans merci, et assurer ainsi par la mort de nous deux l'extinction
+de ce terrible secret!
+
+-- Doucement, mon brave de Mouy, doucement, dit le duc d'Alençon
+sans changer de visage, sans faire le moindre mouvement à cette
+terrible menace; le secret s'éteindra mieux entre nous si nous
+vivons tous deux que si l'un de nous meurt. Écoutez-moi et cessez
+de tourmenter ainsi la poignée de votre épée. Pour la troisième
+fois, je vous dis que vous êtes avec un ami; répondez donc comme à
+un ami. Voyons, le roi de Navarre n'a-t-il pas refusé tout ce que
+vous lui avez offert?
+
+-- Oui, Monseigneur, et je l'avoue, puisque cet aveu ne peut
+compromettre que moi.
+
+-- N'avez-vous pas crié en sortant de sa chambre et en foulant aux
+pieds votre chapeau, qu'il était un prince lâche et indigne de
+demeurer votre chef?
+
+-- C'est vrai, Monseigneur, j'ai dit cela.
+
+-- Ah! c'est vrai! Vous l'avouez, enfin?
+
+-- Oui.
+
+-- Et c'est toujours votre avis?
+
+-- Plus que jamais, Monseigneur!
+
+-- Eh bien, moi, moi, monsieur de Mouy, moi, troisième fils de
+Henri II, moi, fils de France, suis-je assez bon gentilhomme pour
+commander à vos soldats, voyons? et jugez-vous que je suis assez
+loyal pour que vous puissiez compter sur ma parole?
+
+-- Vous, Monseigneur! vous, le chef des huguenots?
+
+-- Pourquoi pas? C'est l'époque des conversions, vous le savez.
+Henri s'est bien fait catholique, je puis bien me faire
+protestant, moi.
+
+-- Oui, sans doute, Monseigneur; mais j'attends que vous
+m'expliquiez...
+
+-- Rien de plus simple, et je vais vous dire en deux mots la
+politique de tout le monde.
+
+» Mon frère Charles tue les huguenots pour régner plus largement.
+Mon frère d'Anjou les laisse tuer parce qu'il doit succéder à mon
+frère Charles, et que, comme vous le savez, mon frère Charles est
+souvent malade. Mais moi... et c'est tout différent, moi qui ne
+régnerai jamais, en France du moins, attendu que j'ai deux aînés
+devant moi; moi que la haine de ma mère et de mes frères, plus
+encore que la loi de la nature, éloigne du trône; moi qui ne dois
+prétendre à aucune affection de famille, à aucune gloire, à aucun
+royaume; moi qui, cependant, porte un coeur aussi noble que mes
+aînés; eh bien! de Mouy! moi, je veux chercher à me tailler avec
+mon épée un royaume dans cette France qu'ils couvrent de sang.
+
+» Or, voilà ce que je veux, moi, de Mouy, écoutez.» Je veux être
+roi de Navarre, non par la naissance, mais par l'élection. Et
+remarquez bien que vous n'avez aucune objection à faire à cela,
+car je ne suis pas usurpateur, puisque mon frère refuse vos
+offres, et, s'ensevelissant dans sa torpeur, reconnaît hautement
+que ce royaume de Navarre n'est qu'une fiction. Avec Henri de
+Béarn, vous n'avez rien; avec moi, vous avez une épée et un nom.
+François d'Alençon, fils de France, sauvegarde tous ses compagnons
+ou tous ses complices, comme il vous plaira de les appeler. Eh
+bien, que dites-vous de cette offre, monsieur de Mouy?
+
+-- Je dis qu'elle m'éblouit, Monseigneur.
+
+-- de Mouy, de Mouy, nous aurons bien des obstacles à vaincre. Ne
+vous montrez donc pas dès l'abord si exigeant et si difficile
+envers un fils de roi et un frère de roi qui vient à vous.
+
+-- Monseigneur, la chose serait déjà faite si j'étais seul à
+soutenir mes idées; mais nous avons un conseil, et si brillante
+que soit l'offre, peut-être même à cause de cela, les chefs du
+parti n'y adhéreront-ils pas sans condition.
+
+-- Ceci est autre chose, et la réponse est d'un coeur honnête et
+d'un esprit prudent. À la façon dont je viens d'agir, de Mouy,
+vous avez dû reconnaître ma probité. Traitez-moi donc de votre
+côté en homme qu'on estime et non en prince qu'on flatte. de Mouy,
+ai-je des chances?
+
+-- Sur ma parole, Monseigneur, et puisque Votre Altesse veut que
+je lui donne mon avis, Votre Altesse les a toutes depuis que le
+roi de Navarre a refusé l'offre que j'étais venu lui faire. Mais,
+je vous le répète, Monseigneur, me concerter avec nos chefs est
+chose indispensable.
+
+-- Faites donc, monsieur, répondit d'Alençon. Seulement, à quand
+la réponse?
+
+de Mouy regarda le prince en silence. Puis, paraissant prendre une
+résolution:
+
+-- Monseigneur, dit-il, donnez-moi votre main; j'ai besoin que
+cette main d'un fils de France touche la mienne pour être sûr que
+je ne serai point trahi.
+
+Le duc non seulement tendit la main vers de Mouy, mais il saisit
+la sienne et la serra.
+
+-- Maintenant, Monseigneur, je suis tranquille, dit le jeune
+huguenot. Si nous étions trahis, je dirais que vous n'y êtes pour
+rien. Sans quoi, Monseigneur, et pour si peu que vous fussiez dans
+cette trahison, vous seriez déshonoré.
+
+-- Pourquoi me dites-vous cela, de Mouy, avant de me dire quand
+vous me rapporterez la réponse de vos chefs?
+
+-- Parce que, Monseigneur, en me demandant à quand la réponse,
+vous me demandez en même temps où sont les chefs, et que, si je
+vous dis: À ce soir, vous saurez que les chefs sont à Paris et s'y
+cachent.
+
+Et en disant ces mots, par un geste de défiance, de Mouy attachait
+son oeil perçant sur le regard faux et vacillant du jeune homme.
+
+-- Allons, allons, reprit le duc, il vous reste encore des doutes,
+monsieur de Mouy. Mais je ne puis du premier coup exiger de vous
+une entière confiance. Vous me connaîtrez mieux plus tard. Nous
+allons être liés par une communauté d'intérêts qui vous délivrera
+de tout soupçon. Vous dites donc à ce soir, monsieur de Mouy?
+
+-- Oui, Monseigneur, car le temps presse. À ce soir. Mais où cela,
+s'il vous plaît?
+
+-- Au Louvre, ici, dans cette chambre, cela vous convient-il?
+
+-- Cette chambre est habitée? dit de Mouy en montrant du regard
+les deux lits qui s'y trouvaient en face l'un de l'autre.
+
+-- Par deux de mes gentilshommes, oui.
+
+-- Monseigneur, il me semble imprudent, à moi, de revenir au
+Louvre.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Parce que, si vous m'avez reconnu, d'autres peuvent avoir
+d'aussi bons yeux que Votre Altesse et me reconnaître à leur tour.
+Je reviendrai cependant au Louvre, si vous m'accordez ce que je
+vais vous demander.
+
+-- Quoi?
+
+-- Un sauf-conduit.
+
+-- de Mouy, répondit le duc, un sauf-conduit de moi saisi sur vous
+me perd et ne vous sauve pas. Je ne puis pour vous quelque chose
+qu'à la condition qu'à tous les yeux nous sommes complètement
+étrangers l'un à l'autre. La moindre relation de ma part avec
+vous, prouvée à ma mère ou à mes frères, me coûterait la vie. Vous
+êtes donc sauvegardé par mon propre intérêt, du moment où je me
+serai compromis avec les autres, comme je me compromets avec vous
+en ce moment. Libre dans ma sphère d'action, fort si je suis
+inconnu, tant que je reste moi-même impénétrable je vous garantis
+tous; ne l'oubliez pas. Faites donc un nouvel appel à votre
+courage, tentez sur ma parole ce que vous tentiez sans la parole
+de mon frère. Venez ce soir au Louvre.
+
+-- Mais comment voulez-vous que j'y vienne? Je ne puis risquer ce
+costume dans les appartements. Il était pour les vestibules et les
+cours. Le mien est encore plus dangereux, puisque tout le monde me
+connaît ici et qu'il ne me déguise aucunement.
+
+-- Aussi, je cherche, attendez... Je crois que... oui, le voici.
+
+En effet, le duc avait jeté les yeux autour de lui, et ses yeux
+s'étaient arrêtés sur la garde-robe d'apparat de La Mole, pour le
+moment étendue sur le lit, c'est-à-dire sur ce magnifique manteau
+cerise brodé d'or dont nous avons déjà parlé, sur son toquet orné
+d'une plume blanche, entouré d'un cordon de marguerites d'or et
+d'argent entremêlées, enfin sur un pourpoint de satin gris perle
+et or.
+
+-- Voyez-vous ce manteau, cette plume et ce pourpoint? dit le duc;
+ils appartiennent à M. de La Mole, un de mes gentilshommes, un
+muguet du meilleur ton. Cet habit a fait rage à la cour, et on
+reconnaît M. de La Mole à cent pas lorsqu'il le porte. Je vais
+vous donner l'adresse du tailleur qui le lui a fourni; en le lui
+payant le double de ce qu'il vaut, vous en aurez un pareil ce
+soir. Vous retiendrez bien le nom de M. de La Mole, n'est-ce pas?
+
+Le duc d'Alençon achevait à peine la recommandation, que l'on
+entendit un pas qui s'approchait dans le corridor et qu'une clef
+tourna dans la serrure.
+
+-- Eh! qui va là? s'écria le duc en s'élançant vers la porte et en
+poussant le verrou.
+
+-- Pardieu, répondit une voix du dehors, je trouve la question
+singulière. Qui va là vous-même? Voilà qui est plaisant! quand je
+veux rentrer chez moi, on me demande qui va là!
+
+-- Est-ce vous, monsieur de la Mole?
+
+-- Eh! sans doute que c'est moi. Mais vous, qui êtes-vous? Pendant
+que La Mole exprimait son étonnement de trouver sa chambre habitée
+et essayait de découvrir quel en était le nouveau commensal, le
+duc d'Alençon se retournait vivement, une main sur le verrou,
+l'autre sur la serrure.
+
+-- Connaissez-vous M. de La Mole? demanda-t-il à de Mouy.
+
+-- Non, Monseigneur.
+
+-- Et lui, vous connaît-il?
+
+-- Je ne le crois pas.
+
+-- Alors, tout va bien; d'ailleurs, faites semblant de regarder
+par la fenêtre. de Mouy obéit sans répondre, car La Mole
+commençait à s'impatienter et frappait à tour de bras.
+
+Le duc d'Alençon jeta un dernier regard vers de Mouy, et, voyant
+qu'il avait le dos tourné, il ouvrit.
+
+-- Monseigneur le duc! s'écria La Mole en reculant de surprise,
+oh! pardon, pardon, Monseigneur!
+
+-- Ce n'est rien, monsieur. J'ai eu besoin de votre chambre pour
+recevoir quelqu'un.
+
+-- Faites, Monseigneur, faites. Mais permettez, je vous en
+supplie, que je prenne mon manteau et mon chapeau, qui sont sur le
+lit; car j'ai perdu l'un et l'autre cette nuit sur le quai de la
+Grève, où j'ai été attaqué de nuit par des voleurs.
+
+-- En effet, monsieur, dit le prince en souriant et en passant
+lui-même à La Mole les objets demandés, vous voici assez mal
+accommodé; vous avez eu affaire à des gaillards fort entêtés, à ce
+qu'il paraît!
+
+Et le duc passa lui-même à La Mole le manteau et le toquet. Le
+jeune homme salua et sortit pour changer de vêtement dans
+l'antichambre, ne s'inquiétant aucunement de ce que le duc faisait
+dans sa chambre; car c'était assez l'usage au Louvre que les
+logements des gentilshommes fussent, pour les princes auxquels ils
+étaient attachés, des hôtelleries qu'ils employaient à toutes
+sortes de réceptions.
+
+de Mouy se rapprocha alors du duc, et tous deux écoutèrent pour
+savoir le moment où La Mole aurait fini et sortirait; mais
+lorsqu'il eut changé de costume, lui-même les tira d'embarras,
+car, s'approchant de la porte:
+
+-- Pardon, Monseigneur! dit-il; mais Votre Altesse n'a pas
+rencontré sur son chemin le comte de Coconnas?
+
+-- Non, monsieur le comte! et cependant il était de service ce
+matin.
+
+-- Alors on me l'aura assassiné, dit La Mole en se parlant à lui-
+même tout en s'éloignant.
+
+Le duc écouta le bruit des pas qui allaient s'affaiblissant; puis
+ouvrant la porte et tirant de Mouy après lui:
+
+-- Regardez-le s'éloigner, dit-il, et tâchez d'imiter cette
+tournure inimitable.
+
+-- Je ferai de mon mieux, répondit de Mouy. Malheureusement je ne
+suis pas un damoiseau, mais un soldat.
+
+-- En tout cas, je vous attends avant minuit dans ce corridor. Si
+la chambre de mes gentilshommes est libre, je vous y recevrai; si
+elle ne l'est pas, nous en trouverons une autre.
+
+-- Oui, Monseigneur.
+
+-- Ainsi donc, à ce soir, avant minuit.
+
+-- À ce soir, avant minuit.
+
+-- Ah! à propos, de Mouy, balancez fort le bras droit en marchant,
+c'est l'allure particulière de M. de La Mole.
+
+
+
+XXIV
+La rue Tizon et la rue Cloche-Percée
+
+
+La Mole sortit du Louvre tout courant, et se mit à fureter dans
+Paris pour découvrir le pauvre Coconnas.
+
+Son premier soin fut de se rendre à la rue de l'Arbre-Sec et
+d'entrer chez maître La Hurière, car La Mole se rappelait avoir
+souvent cité au Piémontais certaine devise latine qui tendait à
+prouver que l'Amour, Bacchus et Cérès sont des dieux de première
+nécessité, et il avait l'espoir que Coconnas, pour suivre
+l'aphorisme romain, se serait installé à la Belle-Étoile, après
+une nuit qui devait avoir été pour son ami non moins occupée
+qu'elle ne l'avait été pour lui.
+
+La Mole ne trouva rien chez La Hurière que le souvenir de
+l'obligation prise et un déjeuner offert d'assez bonne grâce que
+notre gentilhomme accepta avec grand appétit, malgré son
+inquiétude.
+
+L'estomac tranquillisé à défaut de l'esprit, La Mole se remit en
+course, remontant la Seine, comme ce mari qui cherchait sa femme
+noyée. En arrivant sur le quai de Grève, il reconnut l'endroit où,
+ainsi qu'il l'avait dit à M. d'Alençon, il avait, pendant sa
+course nocturne, été arrêté trois ou quatre heures auparavant, ce
+qui n'était pas rare dans un Paris plus vieux de cent ans que
+celui où Boileau se réveillait au bruit d'une balle perçant son
+volet. Un petit morceau de la plume de son chapeau était resté sur
+le champ de bataille. Le sentiment de possession est inné chez
+l'homme. La Mole avait dix plumes plus belles les unes que les
+autres; il ne s'arrêta pas moins à ramasser celle-là, ou plutôt le
+seul fragment qui en eût survécu, et le considérait d'un air
+piteux, lorsque des pas alourdis retentirent, s'approchant de lui,
+et que des voix brutales lui ordonnèrent de se ranger. La Mole
+releva la tête et aperçut une litière précédée de deux pages et
+accompagnée d'un écuyer.
+
+La Mole crut reconnaître la litière et se rangea vivement.
+
+Le jeune gentilhomme ne s'était pas trompé.
+
+-- Monsieur de la Mole! dit une voix pleine de douceur qui sortait
+de la litière, tandis qu'une main blanche et douce comme le satin
+écartait les rideaux.
+
+-- Oui, madame, moi-même, répondit La Mole en s'inclinant.
+
+-- Monsieur de la Mole une plume à la main..., continua la dame à
+la litière; êtes-vous donc amoureux, mon cher monsieur, et
+retrouvez-vous des traces perdues?
+
+-- Oui, madame, répondit La Mole, je suis amoureux, et très fort;
+mais pour le moment, ce sont mes propres traces que je retrouve,
+quoique ce ne soient pas elles que je cherche. Mais Votre Majesté
+me permettra-t-elle de lui demander des nouvelles de sa santé.
+
+-- Excellente, monsieur; je ne me suis jamais mieux portée, ce me
+semble; cela vient probablement de ce que j'ai passé la nuit en
+retraite.
+
+-- Ah! en retraite, dit La Mole en regardant Marguerite d'une
+façon étrange.
+
+-- Eh bien, oui! qu'y a-t-il d'étonnant à cela?
+
+-- Peut-on, sans indiscrétion, vous demander dans quel couvent?
+
+-- Certainement, monsieur, je n'en fais pas mystère: au couvent
+des Annonciades. Mais vous, que faites-vous ici avec cet air
+effarouché?
+
+-- Madame, moi aussi j'ai passé la nuit en retraite et dans les
+environs du même couvent; ce matin, je cherche mon ami, qui a
+disparu, et en le cherchant j'ai retrouvé cette plume.
+
+-- Qui vient de lui? Mais en vérité nous m'effrayez sur son
+compte, la place est mauvaise.
+
+-- Que Votre Majesté se rassure, la plume vient de moi; je l'ai
+perdue vers cinq heures et demie sur cette place, en me sauvant
+des mains de quatre bandits qui me voulaient à toute force
+assassiner, à ce que je crois du moins.
+
+Marguerite réprima un vif mouvement d'effroi.
+
+-- Oh! contez-moi cela! dit-elle.
+
+-- Rien de plus simple, madame. Il était donc, comme j'avais
+l'honneur de dire à Votre Majesté, cinq heures du matin à peu
+près...
+
+-- Et à cinq heures du matin, interrompit Marguerite, vous étiez
+déjà sorti?
+
+-- Votre Majesté m'excusera, dit La Mole, je n'étais pas encore
+rentré.
+
+-- Ah! monsieur de la Mole! rentrer à cinq heures du matin! dit
+Marguerite avec un sourire qui pour tous était malicieux et que La
+Mole eut la fatuité de trouver adorable, rentrer si tard! vous
+aviez mérité cette punition.
+
+-- Aussi je ne me plains pas, madame, dit La Mole en s'inclinant
+avec respect, et j'eusse été éventré que je m'estimerais encore
+plus heureux cent fois que je ne mérite de l'être. Mais enfin je
+rentrais tard ou de bonne heure, comme Votre Majesté voudra, de
+cette bien heureuse maison où j'avais passé la nuit en retraite,
+lorsque quatre tire-laine ont débouché de la rue de la Mortellerie
+et m'ont poursuivi avec des coupe-choux démesurément longs. C'est
+grotesque, n'est-ce pas, madame? mais enfin c'est comme cela; il
+m'a fallu fuir, car j'avais oublié mon épée.
+
+-- Oh! je comprends, dit Marguerite avec un air d'admirable
+naïveté, et vous retournez chercher votre épée.
+
+La Mole regarda Marguerite comme si un doute se glissait dans son
+esprit.
+
+-- Madame, j'y retournerais effectivement et même très volontiers,
+attendu que mon épée est une excellente lame, mais je ne sais pas
+où est cette maison.
+
+-- Comment, monsieur! reprit Marguerite, vous ne savez pas où est
+la maison où vous avez passé la nuit?
+
+-- Non, madame, et que Satan m'extermine si je m'en doute!
+
+-- Oh! voilà qui est singulier! c'est donc tout un roman que votre
+histoire?
+
+-- Un véritable roman, vous l'avez dit, madame.
+
+-- Contez-la-moi.
+
+-- C'est un peu long.
+
+-- Qu'importe! j'ai le temps.
+
+-- Et fort incroyable surtout.
+
+-- Allez toujours: je suis on ne peut plus crédule.
+
+-- Votre Majesté l'ordonne?
+
+-- Mais oui, s'il le faut.
+
+-- J'obéis. Hier soir, après avoir quitté deux adorables femmes
+avec lesquelles nous avions passé la soirée sur le pont Saint-
+Michel, nous soupions chez maître La Hurière.
+
+-- D'abord, demanda Marguerite avec un naturel parfait, qu'est-ce
+que maître La Hurière?
+
+-- Maître La Hurière, madame, dit La Mole en regardant une seconde
+fois Marguerite avec cet air de doute qu'on avait déjà pu
+remarquer une première fois chez lui, maître La Hurière est le
+maître de l'hôtellerie de la Belle Étoile, située rue de l'Arbre-
+Sec.
+
+-- Bien, je vois cela d'ici... Vous soupiez donc chez maître La
+Hurière, avec votre ami Coconnas sans doute?
+
+-- Oui, madame, avec mon ami Coconnas, quand un homme entra et
+nous remit à chacun un billet.
+
+-- Pareil? demanda Marguerite.
+
+-- Exactement pareil. Cette ligne seulement:
+
+«Vous êtes attendu rue Saint-Antoine, en face de la rue de Jouy.»
+
+-- Et pas de signature au bas de ce billet? demanda Marguerite.
+
+-- Non; mais trois mots, trois mots charmants qui promettaient
+trois fois la même chose; c'est-à-dire un triple bonheur.
+
+-- Et quels étaient ces trois mots?
+
+-- _Éros-Cupido-Amor._
+
+_-- _En effet, ce sont trois doux noms; et ont-ils tenu ce qu'ils
+promettaient?
+
+-- Oh! plus, madame, cent fois plus! s'écria La Mole avec
+enthousiasme.
+
+-- Continuez; je suis curieuse de savoir ce qui vous attendait rue
+Saint Antoine, en face la rue de Jouy.
+
+-- Deux duègnes avec chacune un mouchoir à la main. Il s'agissait
+de nous laisser bander les yeux. Votre Majesté devine que nous n'y
+fîmes point de difficulté. Nous tendîmes bravement le cou. Mon
+guide me fit tourner à gauche, le guide de mon ami le fit tourner
+à droite, et nous nous séparâmes.
+
+-- Et alors? continua Marguerite, qui paraissait décidée à pousser
+l'investigation jusqu'au bout.
+
+-- Je ne sais, reprit La Mole, où son guide conduisit mon ami. En
+enfer, peut-être. Mais quant à moi, ce que je sais, c'est que le
+mien me mena en un lieu que je tiens pour le paradis.
+
+-- Et d'où vous fit sans doute chasser votre trop grande
+curiosité?
+
+-- Justement, madame, et vous avez le don de la divination.
+J'attendais le jour avec impatience pour voir où j'étais, quand, à
+quatre heures et demie, la même duègne est rentrée, m'a bandé de
+nouveau les yeux, m'a fait promettre de ne point chercher à
+soulever mon bandeau, m'a conduit dehors, m'a accompagné cent pas,
+m'a fait encore jurer de n'ôter mon bandeau que lorsque j'aurais
+compté jusqu'à cinquante. J'ai compté jusqu'à cinquante, et je me
+suis trouvé rue Saint-Antoine, en face la rue de Jouy.
+
+-- Et alors...?
+
+-- Alors, madame, je suis revenu tellement joyeux que je n'ai
+point fait attention aux quatre misérables des mains desquels j'ai
+eu tant de mal à me tirer. Or, madame, continua La Mole, en
+retrouvant ici un morceau de ma plume, mon coeur a tressailli de
+joie, et je l'ai ramassé en me promettant à moi-même de le garder
+comme un souvenir de cette heureuse nuit. Mais, au milieu de mon
+bonheur, une chose me tourmente, c'est ce que peut être devenu mon
+compagnon.
+
+-- Il n'est pas rentré au Louvre?
+
+-- Hélas! non, madame! Je l'ai cherché partout où il pouvait être,
+à la Belle-Étoile, au jeu de paume, et en quantité d'autres lieux
+honorables; mais d'Annibal point et de Coconnas pas davantage...
+
+En disant ces paroles et les accompagnant d'un geste lamentable,
+La Mole ouvrit les bras et écarta son manteau, sous lequel on vit
+bâiller à divers endroits son pourpoint qui montrait, comme autant
+d'élégants crevés, la doublure par les accrocs.
+
+-- Mais vous avez été criblé? dit Marguerite.
+
+-- Criblé, c'est le mot! dit La Mole, qui n'était pas fâché de se
+faire un mérite du danger qu'il avait couru. Voyez, madame! voyez!
+
+-- Comment n'avez-vous pas changé de pourpoint au Louvre, puisque
+vous y êtes retourné? demanda la reine.
+
+-- Ah! dit La Mole, c'est qu'il y avait quelqu'un dans ma chambre.
+
+-- Comment, quelqu'un dans votre chambre? dit Marguerite dont les
+yeux exprimèrent le plus vif étonnement; et qui donc était dans
+votre chambre?
+
+-- Son Altesse...
+
+-- Chut! interrompit Marguerite.
+
+Le jeune homme obéit.
+
+-- _Qui ad lecticam meam stant? _dit-elle à La Mole.
+
+-- _Duo pueri et unus eques._
+
+_-- Optime, barbari! _dit-elle. _Dic, Moles, quem inveneris in
+cubiculo tuo?_
+
+_-- Franciscum ducem._
+
+_-- Agentem?_
+
+_-- Nescio quid._
+
+_-- Quocum?_
+
+_-- Cum ignoto. _
+
+-- C'est bizarre, dit Marguerite. Ainsi vous n'avez pu retrouver
+Coconnas? continua-t-elle sans songer évidemment à ce qu'elle
+disait.
+
+-- Aussi, madame, comme j'avais l'honneur de le dire à Votre
+Majesté, j'en meurs véritablement d'inquiétude.
+
+-- Eh bien, dit Marguerite en soupirant, je ne veux pas vous
+distraire plus longtemps de sa recherche, mais je ne sais pourquoi
+j'ai l'idée qu'il se retrouvera tout seul! N'importe, allez
+toujours.
+
+Et la reine appuya son doigt sur sa bouche. Or, comme la belle
+Marguerite n'avait confié aucun secret, n'avait fait aucun aveu à
+La Mole, le jeune homme comprit que ce geste charmant, ne pouvant
+avoir pour but de lui recommander le silence, devait avoir une
+autre signification.
+
+Le cortège se remit en marche; et La Mole, dans le but de
+poursuivre son investigation, continua de remonter le quai jusqu'à
+la rue du Long-Pont, qui le conduisit dans la rue Saint-Antoine.
+
+En face la rue de Jouy, il s'arrêta.
+
+C'était là que, la veille, les deux duègnes leur avaient bandé les
+yeux, à lui et à Coconnas. Il avait tourné à gauche, puis il avait
+compté vingt pas; il recommença le manège et se trouva en face
+d'une maison ou plutôt d'un mur derrière lequel s'élevait une
+maison; au milieu de ce mur était une porte à auvent garnie de
+clous larges et de meurtrières.
+
+La maison était située rue Cloche-Percée, petite rue étroite qui
+commence à la rue Saint-Antoine et aboutit à la rue du Roi-de-
+Sicile.
+
+-- Par la sambleu! dit La Mole, c'est bien là... j'en jurerais...
+En étendant la main, comme je sortais, j'ai senti les clous de la
+porte, puis j'ai descendu deux degrés. Cet homme qui courait en
+criant: À l'aide! et qu'on a tué rue du Roi-de-Sicile, passait au
+moment où je mettais le pied sur le premier. Voyons.
+
+La Mole alla à la porte et frappa. La porte s'ouvrit, et une
+espèce de concierge à moustaches vint ouvrir.
+
+-- _Was ist das?_ demanda le concierge.
+
+-- Ah! ah! fit La Mole, il me paraît que nous sommes Suisse. Mon
+ami, continua-t-il en prenant son air le plus charmant, je
+voudrais avoir mon épée, que j'ai laissée dans cette maison où
+j'ai passé la nuit.
+
+-- _Ich verstehe nicht_, répéta le concierge.
+
+-- Mon épée..., reprit La Mole.
+
+-- _Ich verstehe nicht_, répéta le concierge.
+
+-- ... que j'ai laissée... Mon épée, que j'ai laissée...
+
+-- _Ich verstehe nicht..._
+
+_-- _... dans cette maison, où j'ai passé la nuit.
+
+-- _Gehe zum Teufel... _Et il lui referma la porte au nez.
+
+-- Mordieu! dit La Mole, si j'avais cette épée que je réclame, je
+la passerais bien volontiers à travers le corps de ce drôle-là.
+Mais je ne l'ai point, et ce sera pour un autre jour.
+
+Sur quoi La Mole continua son chemin jusqu'à la rue du Roi-de-
+Sicile, prit à droite, fit cinquante pas à peu près, prit à droite
+encore et se trouva rue Tizon, petite rue parallèle à la rue
+Cloche-Percée, et en tout point semblable. Il y eut plus: à peine
+eut-il fait trente pas, qu'il retrouva la petite porte à clous
+larges, à auvent et à meurtrières, les deux degrés et le mur. On
+eût dit que la rue Cloche-Percée s'était retournée pour le voir
+passer.
+
+La Mole réfléchit alors qu'il avait bien pu prendre sa droite pour
+sa gauche, et il alla frapper à cette porte pour y faire la même
+réclamation qu'il avait faite à l'autre. Mais cette fois il eut
+beau frapper, on n'ouvrit même pas.
+
+La Mole fit et refit deux ou trois fois le même tour qu'il venait
+de faire, ce qui l'amena à cette idée, toute naturelle, que la
+maison avait deux entrées, l'une sur la rue ClochePercée et
+l'autre sur la rue Tizon.
+
+Mais ce raisonnement, si logique qu'il fût, ne lui rendait pas son
+épée, et ne lui apprenait pas où était son ami.
+
+Il eut un instant l'idée d'acheter une autre épée et d'éventrer le
+misérable portier qui s'obstinait à ne parler qu'allemand; mais il
+pensa que si ce portier était à Marguerite et que si Marguerite
+l'avait choisi ainsi, c'est qu'elle avait ses raisons pour cela,
+et qu'il lui serait peut-être désagréable d'en être privée.
+
+Or, La Mole, pour rien au monde, n'eût voulu faire une chose
+désagréable à Marguerite.
+
+De peur de céder à la tentation, il reprit donc vers les deux
+heures de l'après midi le chemin du Louvre.
+
+Comme son appartement n'était point occupé cette fois, il put
+rentrer chez lui. La chose était assez urgente relativement au
+pourpoint, qui, comme lui avait fait observer la reine, était
+considérablement détérioré.
+
+Il s'avança donc incontinent vers son lit pour substituer le beau
+pourpoint gris perle à celui-là. Mais, à son grand étonnement, la
+première chose qu'il aperçut près du pourpoint gris perle fut
+cette fameuse épée qu'il avait laissée rue Cloche-Percée.
+
+La Mole la prit, la tourna et la retourna: c'était bien elle.
+
+-- Ah! ah! fit-il, est-ce qu'il y aurait quelque magie là-dessous?
+Puis avec un soupir: Ah! si le pauvre Coconnas se pouvait
+retrouver comme mon épée!
+
+Deux ou trois heures après que La Mole avait cessé sa ronde
+circulaire autour de la petite maison double, la porte de la rue
+Tizon s'ouvrit. Il était cinq heures du soir à peu près, et par
+conséquent nuit fermée.
+
+Une femme enveloppée dans un long manteau garni de fourrures,
+accompagnée d'une suivante, sortit par cette porte que lui tenait
+ouverte une duègne d'une quarantaine d'années, se glissa
+rapidement jusqu'à la rue du Roi-de-Sicile, frappa à une petite
+porte de la rue d'Argenson qui s'ouvrit devant elle, sortit par la
+grande porte du même hôtel qui donnait Vieille-rue-du-Temple, alla
+gagner une petite poterne de l'hôtel de Guise, l'ouvrit avec une
+clef qu'elle avait dans sa poche, et disparut.
+
+Une demi-heure après, un jeune homme, les yeux bandés, sortait par
+la même porte de la même petite maison, guidé par une femme qui le
+conduisait au coin de la rue Geoffroy-Lasnier et de la
+Mortellerie. Là, elle l'invita à compter jusqu'à cinquante et à
+ôter son bandeau.
+
+Le jeune homme accomplit scrupuleusement la recommandation, et au
+chiffre convenu ôta le mouchoir qui lui couvrait les yeux.
+
+-- Mordi! s'écria-t-il en regardant tout autour de lui; si je sais
+où je suis, je veux être pendu! Six heures! s'écria-t-il en
+entendant sonner l'horloge de Notre-Dame. Et ce pauvre La Mole,
+que peut-il être devenu? Courons au Louvre, peut-être là en saura-
+t-on des nouvelles.
+
+Et ce disant, Coconnas descendit tout courant la rue de la
+Mortellerie et arriva aux portes du Louvre en moins de temps qu'il
+n'en eût fallu à un cheval ordinaire; il bouscula et démolit sur
+son passage cette haie mobile de braves bourgeois qui se
+promenaient paisiblement autour des boutiques de la place
+Baudoyer, et entra dans le palais.
+
+Là il interrogea suisse et sentinelle. Le suisse croyait bien
+avoir vu entrer M. de La Mole le matin, mais il ne l'avait pas vu
+sortir. La sentinelle n'était là que depuis une heure et demie et
+n'avait rien vu.
+
+Il monta tout courant à la chambre et en ouvrit la porte
+précipitamment; mais il ne trouva dans la chambre que le pourpoint
+de La Mole tout lacéré, ce qui redoubla encore ses inquiétudes.
+
+Alors il songea à La Hurière et courut chez le digne hôtelier de
+la Belle-Étoile. La Hurière avait vu La Mole; La Mole avait
+déjeuné chez La Hurière. Coconnas fut donc entièrement rassuré,
+et, comme il avait grand faim, il demanda à souper à son tour.
+
+Coconnas était dans les deux dispositions nécessaires pour bien
+souper: il avait l'esprit rassuré et l'estomac vide; il soupa donc
+si bien que son repas le conduisit jusqu'à huit heures. Alors,
+réconforté par deux bouteilles d'un petit vin d'Anjou qu'il aimait
+fort et qu'il venait de sabler avec une sensualité qui se
+trahissait par des clignements d'yeux et des clappements de langue
+réitérés, il se remit à la recherche de La Mole, accompagnant
+cette nouvelle exploration à travers la foule de coups de pied et
+de coups de poing proportionnés à l'accroissement d'amitié que lui
+avait inspiré le bien-être qui suit toujours un bon repas.
+
+Cela dura une heure; pendant une heure Coconnas parcourut toutes
+les rues avoisinant le quai de la Grève, le port au charbon, la
+rue Saint-Antoine et les rues Tizon et Cloche-Percée, où il
+pensait que son ami pouvait être revenu. Enfin, il comprit qu'il y
+avait un endroit par lequel il fallait qu'il passât, c'était le
+guichet du Louvre, et il résolut de l'aller attendre sous ce
+guichet jusqu'à sa rentrée.
+
+Il n'était plus qu'à cent pas du Louvre, et remettait sur ses
+jambes une femme dont il avait déjà renversé le mari, place Saint-
+Germain-l'Auxerrois, lorsqu'à l'horizon il aperçut devant lui à la
+clarté douteuse d'un grand fanal dressé près du pont-levis du
+Louvre, le manteau de velours cerise et la plume blanche de son
+ami qui, déjà pareil à une ombre, disparaissait sous le guichet en
+rendant le salut à la sentinelle.
+
+Le fameux manteau cerise avait fait tant d'effet de par le monde
+qu'il n'y avait pas à s'y tromper.
+
+-- Eh mordi! s'écria Coconnas; c'est bien lui, cette fois, et le
+voilà qui rentre. Eh! eh! La Mole, eh! notre ami. Peste! j'ai
+pourtant une bonne voix. Comment se fait-il donc qu'il ne m'ait
+pas entendu? Mais par bonheur j'ai aussi bonnes jambes que bonne
+voix, et je vais le rejoindre.
+
+Dans cette espérance, Coconnas s'élança de toute la vigueur de ses
+jarrets, arriva en un instant au Louvre; mais quelque diligence
+qu'il eût faite, au moment où il mettait le pied dans la cour, le
+manteau rouge, qui paraissait fort pressé aussi, disparaissait
+sous le vestibule.
+
+-- Ohé! La Mole! s'écria Coconnas en reprenant sa course, attends-
+moi donc, c'est moi, Coconnas! Que diable as-tu donc à courir
+ainsi? Est-ce que tu te sauves, par hasard?
+
+En effet, le manteau rouge, comme s'il eût eu des ailes,
+escaladait le second étage plutôt qu'il ne le montait.
+
+-- Ah! tu ne veux pas m'entendre! cria Coconnas. Ah! tu m'en veux!
+ah! tu es fâché! Eh bien, au diable, mordi! quant à moi, je n'en
+puis plus.
+
+C'était au bas de l'escalier que Coconnas lançait cette apostrophe
+au fugitif, qu'il renonçait à suivre des jambes, mais qu'il
+continuait à suivre de l'oeil à travers la vis de l'escalier et
+qui était arrivé à la hauteur de l'appartement de Marguerite. Tout
+à coup une femme sortit de cet appartement et prit celui que
+poursuivait Coconnas par le bras.
+
+-- Oh! oh! fit Coconnas, cela m'a tout l'air d'être la reine
+Marguerite. Il était attendu. Alors, c'est autre chose, je
+comprends qu'il ne m'ait pas répondu.
+
+Et il se coucha sur la rampe, plongeant son regard par l'ouverture
+de l'escalier. Alors, après quelques paroles à voix basse, il vit
+le manteau cerise suivre la reine chez elle.
+
+-- Bon! bon! dit Coconnas, c'est cela. Je ne me trompais point. Il
+y a des moments où la présence de notre meilleur ami nous est
+importune, et ce cher La Mole est dans un de ces moments-là.
+
+Et Coconnas, montant doucement les escaliers, s'assit sur un banc
+de velours qui garnissait le palier même, en se disant:
+
+-- Soit, au lieu de le rejoindre, j'attendrai... oui; mais,
+ajouta-t-il, j'y pense, il est chez la reine de Navarre, de sorte
+que je pourrais bien attendre longtemps... Il fait froid, mordi!
+Allons, allons! j'attendrai aussi bien dans ma chambre. Il faudra
+toujours bien qu'il y rentre, quand le diable y serait.
+
+Il achevait à peine ces paroles et commençait à mettre à exécution
+la résolution qui en était le résultat, lorsqu'un pas allègre et
+léger retentit au-dessus de sa tête, accompagné d'une petite
+chanson si familière à son ami que Coconnas tendit aussitôt le cou
+vers le côté d'où venait le bruit du pas et de la chanson. C'était
+La Mole qui descendait de l'étage supérieur, celui où était située
+sa chambre, et qui, apercevant Coconnas, se mit à sauter quatre à
+quatre les escaliers qui le séparaient encore de lui, et, cette
+opération terminée, se jeta dans ses bras.
+
+-- Oh! mordi, c'est toi! dit Coconnas. Et par où diable es-tu donc
+sorti?
+
+-- Eh! par la rue Cloche-Percée, pardieu!
+
+-- Non. Je ne dis pas de la maison là-bas...
+
+-- Et d'où?
+
+-- De chez la reine.
+
+-- De chez la reine?
+
+-- De chez la reine de Navarre.
+
+-- Je n'y suis pas entré.
+
+-- Allons donc!
+
+-- Mon cher Annibal, dit La Mole, tu déraisonnes. Je sors de ma
+chambre, où je t'attends depuis deux heures.
+
+-- Tu sors de ta chambre?
+
+-- Oui.
+
+-- Ce n'est pas toi que j'ai poursuivi sur la place du Louvre?
+
+-- Quand cela?
+
+-- À l'instant même.
+
+-- Non.
+
+-- Ce n'est pas toi qui as disparu sous le guichet il y a dix
+minutes?
+
+-- Non.
+
+-- Ce n'est pas toi qui viens de monter cet escalier comme si tu
+étais poursuivi par une légion de diables?
+
+-- Non.
+
+-- Mordi! s'écria Coconnas, le vin de la Belle-Étoile n'est point
+assez méchant pour m'avoir tourné à ce point la tête. Je te dis
+que je viens d'apercevoir ton manteau cerise et ta plume blanche
+sous le guichet du Louvre, que j'ai poursuivi l'un et l'autre
+jusqu'au bas de cet escalier, et que ton manteau, ton plumeau,
+tout, jusqu'à ton bras qui fait le balancier, était attendu ici
+par une dame que je soupçonne fort d'être la reine de Navarre,
+laquelle a entraîné le tout par cette porte qui, si je ne me
+trompe, est bien celle de la belle Marguerite.
+
+-- Mordieu! dit La Mole en pâlissant, y aurait-il déjà trahison?
+
+-- À la bonne heure! dit Coconnas. Jure tant que tu voudras, mais
+ne me dis plus que je me trompe.
+
+La Mole hésita un instant, serrant sa tête entre ses mains et
+retenu entre son respect et sa jalousie; mais sa jalousie
+l'emporta, et il s'élança vers la porte, à laquelle il commença à
+heurter de toutes ses forces, ce qui produisit un vacarme assez
+peu convenable, eu égard à la majesté du lieu où l'on se trouvait.
+
+-- Nous allons nous faire arrêter, dit Coconnas; mais n'importe,
+c'est bien drôle. Dis donc, La Mole, est-ce qu'il y aurait des
+revenants au Louvre?
+
+-- Je n'en sais rien, dit le jeune homme, aussi pâle que la plume
+qui ombrageait son front; mais j'ai toujours désiré en voir, et
+comme l'occasion s'en présente, je ferai de mon mieux pour me
+trouver face à face avec celui-là.
+
+-- Je ne m'y oppose pas, dit Coconnas, seulement frappe un peu
+moins fort si tu ne veux pas l'effaroucher.
+
+La Mole, si exaspéré qu'il fût, comprit la justesse de
+l'observation et continua de frapper, mais plus doucement.
+
+
+
+XXV
+Le manteau cerise
+
+
+Coconnas ne s'était point trompé. La dame qui avait arrêté le
+cavalier au manteau cerise était bien la reine de Navarre; quant
+au cavalier au manteau cerise, notre lecteur a déjà deviné, je
+présume, qu'il n'était autre que le brave de Mouy.
+
+En reconnaissant la reine de Navarre, le jeune huguenot comprit
+qu'il y avait quelque méprise: mais il n'osa rien dire, dans la
+crainte qu'un cri de Marguerite ne le trahît. Il préféra donc se
+laisser amener jusque dans les appartements, quitte, une fois
+arrivé là, à dire à sa belle conductrice:
+
+-- Silence pour silence, madame. En effet, Marguerite avait serré
+doucement le bras de celui que, dans la demi-obscurité, elle avait
+pris pour La Mole, et, se penchant à son oreille, elle lui avait
+dit en latin:
+
+_Sola sum; introito, carissime. _
+
+de Mouy, sans répondre, se laissa guider; mais à peine la porte se
+fut-elle refermée derrière lui et se trouva-t-il dans
+l'antichambre, mieux éclairée que l'escalier, que Marguerite
+reconnut que ce n'était point La Mole.
+
+Ce petit cri qu'avait redouté le prudent huguenot échappa en ce
+moment à Marguerite; heureusement il n'était plus à craindre.
+
+-- Monsieur de Mouy! dit-elle en reculant d'un pas.
+
+-- Moi-même, madame, et je supplie Votre Majesté de me laisser
+libre de continuer mon chemin sans rien dire à personne de ma
+présence au Louvre.
+
+-- Oh! monsieur de Mouy, répéta Marguerite, je m'étais trompée!
+
+-- Oui, dit de Mouy, je comprends. Votre Majesté m'aura pris pour
+le roi de Navarre: c'est la même taille, la même plume blanche, et
+beaucoup, qui voudraient me flatter sans doute, m'ont dit la même
+tournure.
+
+Marguerite regarda fixement de Mouy.
+
+-- Savez-vous le latin, monsieur de Mouy? demanda-t-elle.
+
+-- Je l'ai su autrefois, répondit le jeune homme; mais je l'ai
+oublié. Marguerite sourit.
+
+-- Monsieur de Mouy, dit-elle, vous pouvez être sûr de ma
+discrétion. Cependant, comme je crois savoir le nom de la personne
+que vous cherchez au Louvre, je vous offrirai mes services pour
+vous guider sûrement vers elle.
+
+-- Excusez-moi, madame, dit de Mouy, je crois que vous vous
+trompez, et qu'au contraire vous ignorez complètement...
+
+-- Comment! s'écria Marguerite, ne cherchez-vous pas le roi de
+Navarre?
+
+-- Hélas! madame, dit de Mouy, j'ai le regret de vous prier
+d'avoir surtout à cacher ma présence au Louvre à Sa Majesté le roi
+votre époux.
+
+-- Écoutez, monsieur de Mouy, dit Marguerite surprise, je vous ai
+tenu jusqu'ici pour un des plus fermes chefs du parti huguenot,
+pour un des plus fidèles partisans du roi mon mari; me suis-je
+donc trompée?
+
+-- Non, madame, car ce matin encore j'étais tout ce que vous
+dites.
+
+-- Et pour quelle cause avez-vous changé depuis ce matin?
+
+-- Madame, dit de Mouy en s'inclinant, veuillez me dispenser de
+répondre, et faites-moi la grâce d'agréer mes hommages.
+
+Et de Mouy, dans une attitude respectueuse, mais ferme, fit
+quelques pas vers la porte par laquelle il était entré. Marguerite
+l'arrêta.
+
+-- Cependant, monsieur, dit-elle, si j'osais vous demander un mot
+d'explication; ma parole est bonne, ce me semble?
+
+-- Madame, répondit de Mouy, je dois me taire, et il faut que ce
+dernier devoir soit bien réel pour que je n'aie point encore
+répondu à Votre Majesté.
+
+-- Cependant, monsieur...
+
+-- Votre Majesté peut me perdre, madame, mais elle ne peut exiger
+que je trahisse mes nouveaux amis.
+
+-- Mais les anciens, monsieur, n'ont-ils pas aussi quelques droits
+sur vous?
+
+-- Ceux qui sont restés fidèles, oui; ceux qui non seulement nous
+ont abandonnés, mais encore se sont abandonnés eux-mêmes, non.
+
+Marguerite, pensive et inquiète, allait sans doute répondre par
+une nouvelle interrogation, quand soudain Gillonne s'élança dans
+l'appartement.
+
+-- Le roi de Navarre! cria-t-elle.
+
+-- Par où vient-il?
+
+-- Par le corridor secret.
+
+-- Faites sortir monsieur par l'autre porte.
+
+-- Impossible, madame. Entendez-vous?
+
+-- On frappe?
+
+-- Oui, à la porte par laquelle vous voulez que je fasse sortir
+monsieur.
+
+-- Et qui frappe?
+
+-- Je ne sais.
+
+-- Allez voir, et me le revenez dire.
+
+-- Madame, dit de Mouy, oserais-je faire observer à Votre Majesté
+que si le roi de Navarre me voit à cette heure et sous ce costume
+au Louvre je suis perdu?
+
+Marguerite saisit de Mouy, et l'entraînant vers le fameux cabinet:
+
+-- Entrez ici, monsieur, dit-elle; vous y êtes aussi bien caché et
+surtout aussi garanti que dans votre maison même, car vous y êtes
+sur la foi de ma parole.
+
+de Mouy s'y élança précipitamment, et à peine la porte était-elle
+refermée derrière lui, que Henri parut. Cette fois, Marguerite
+n'avait aucun trouble à cacher; elle n'était que sombre, et
+l'amour était à cent lieues de sa pensée. Quant à Henri, il entra
+avec cette minutieuse défiance qui, dans les moments les moins
+dangereux, lui faisait remarquer jusqu'aux plus petits détails; à
+plus forte raison Henri était-il profondément observateur dans les
+circonstances où il se trouvait.
+
+Aussi vit-il à l'instant même le nuage qui obscurcissait le front
+de Marguerite.
+
+-- Vous étiez occupée, madame? dit-il.
+
+-- Moi, mais, oui, Sire, je rêvais.
+
+-- Et vous avez raison, madame; la rêverie vous sied. Moi aussi,
+je rêvais; mais tout au contraire de vous, qui recherchez la
+solitude, je suis descendu exprès pour vous faire part de mes
+rêves.
+
+Marguerite fit au roi un signe de bienvenue, et, lui montrant un
+fauteuil, elle s'assit elle-même sur une chaise d'ébène sculptée,
+fine et forte comme de l'acier.
+
+Il se fit entre les deux époux un instant de silence; puis,
+rompant ce silence le premier:
+
+-- Je me suis rappelé, madame, dit Henri, que mes rêves sur
+l'avenir avaient cela de commun avec les vôtres, que, séparés
+comme époux, nous désirions cependant l'un et l'autre unir notre
+fortune.
+
+-- C'est vrai, Sire.
+
+-- Je crois avoir compris aussi que, dans tous les plans que je
+pourrai faire d'élévation commune, vous m'avez dit que je
+trouverais en vous, non seulement une fidèle, mais encore une
+active alliée.
+
+-- Oui, Sire, et je ne demande qu'une chose, c'est qu'en vous
+mettant le plus vite possible à l'oeuvre, vous me donniez bientôt
+l'occasion de m'y mettre aussi.
+
+-- Je suis heureux de vous trouver dans ces dispositions, madame,
+et je crois que vous n'avez pas douté un instant que je perdisse
+de vue le plan dont j'ai résolu l'exécution, le jour même où,
+grâce à votre courageuse intervention, j'ai été à peu près sûr
+d'avoir la vie sauve.
+
+-- Monsieur, je crois qu'en vous l'insouciance n'est qu'un masque
+et j'ai foi non seulement dans les prédictions des astrologues,
+mais encore dans votre génie.
+
+-- Que diriez-vous donc, madame, si quelqu'un venait se jeter à la
+traverse de nos plans et nous menaçait de nous réduire, vous et
+moi, à un état médiocre?
+
+-- Je dirais que je suis prête à lutter avec vous, soit dans
+l'ombre, soit ouvertement, contre ce quelqu'un, quel qu'il fût.
+
+-- Madame, continua Henri, il vous est possible d'entrer à toute
+heure, n'est-ce pas, chez M. d'Alençon, votre frère? vous avez sa
+confiance et il vous porte une vive amitié. Oserais-je vous prier
+de vous informer si dans ce moment même il n'est pas en conférence
+secrète avec quelqu'un?
+
+Marguerite tressaillit.
+
+-- Avec qui, monsieur? demanda-t-elle.
+
+-- Avec de Mouy.
+
+-- Pourquoi cela? demanda Marguerite en réprimant son émotion.
+
+-- Parce que s'il en est ainsi, madame, adieu tous nos projets,
+tous les miens du moins.
+
+-- Sire, parlez bas, dit Marguerite en faisant à la fois un signe
+des yeux et des lèvres, et en désignant du doigt le cabinet.
+
+-- Oh! oh! dit Henri; encore quelqu'un? En vérité, ce cabinet est
+si souvent habité qu'il rend votre chambre inhabitable.
+
+Marguerite sourit.
+
+-- Au moins est-ce toujours M. de La Mole? demanda Henri.
+
+-- Non, Sire, c'est M. de Mouy.
+
+-- Lui? s'écria Henri avec une surprise mêlée de joie; il n'est
+donc pas chez le duc d'Alençon, alors? oh! faites-le venir, que je
+lui parle...
+
+Marguerite courut au cabinet, l'ouvrit, et prenant de Mouy par la
+main l'amena sans préambule devant le roi de Navarre.
+
+-- Ah! madame, dit le jeune huguenot avec un accent de reproche
+plus triste qu'amer, vous me trahissez malgré votre promesse,
+c'est mal. Que diriez vous si je me vengeais en disant...
+
+-- Vous ne vous vengerez pas, de Mouy, interrompit Henri en
+serrant la main du jeune homme, ou du moins vous m'écouterez
+auparavant. Madame, continua Henri en s'adressant à la reine,
+veillez, je vous prie, à ce que personne ne nous écoute.
+
+Henri achevait à peine ces mots, que Gillonne arriva tout effarée
+et dit à l'oreille de Marguerite quelques mots qui la firent
+bondir de son siège. Pendant qu'elle courait vers l'antichambre
+avec Gillonne, Henri, sans s'inquiéter de la cause qui l'appelait
+hors de l'appartement, visitait le lit, la ruelle, les tapisseries
+et sondait du doigt les murailles. Quant à M. de Mouy, effarouché
+de tous ces préambules, il s'assurait préalablement que son épée
+ne tenait pas au fourreau.
+
+Marguerite, en sortant de sa chambre à coucher, s'était élancée
+dans l'antichambre et s'était trouvée en face de La Mole, lequel,
+malgré toutes les prières de Gillonne, voulait à toute force
+entrer chez Marguerite.
+
+Coconnas se tenait derrière lui, prêt à le pousser en avant ou à
+soutenir la retraite.
+
+-- Ah! c'est vous, monsieur de la Mole, s'écria la reine; mais
+qu'avez-vous donc, et pourquoi êtes-vous aussi pâle et tremblant?
+
+-- Madame, dit Gillonne, M. de La Mole a frappé à la porte de
+telle sorte que, malgré les ordres de Votre Majesté, j'ai été
+forcée de lui ouvrir.
+
+-- Oh! oh! qu'est-ce donc que cela? dit sévèrement la reine; est-
+ce vrai ce qu'on me dit là, monsieur de la Mole?
+
+-- Madame, c'est que je voulais prévenir Votre Majesté qu'un
+étranger, un inconnu, un voleur peut-être, s'était introduit chez
+elle avec mon manteau et mon chapeau.
+
+-- Vous êtes fou, monsieur, dit Marguerite, car je vois votre
+manteau sur vos épaules, et je crois, Dieu me pardonne, que je
+vois aussi votre chapeau sur votre tête lorsque vous parlez à une
+reine.
+
+-- Oh! pardon, madame, pardon! s'écria La Mole en se découvrant
+vivement, ce n'est cependant pas, Dieu m'en est témoin, le respect
+qui me manque.
+
+-- Non, c'est la foi, n'est-ce pas? dit la reine.
+
+-- Que voulez-vous! s'écria La Mole; quand un homme est chez Votre
+Majesté, quand il s'y introduit en prenant mon costume, et peut-
+être mon nom, qui sait?...
+
+-- Un homme! dit Marguerite en serrant doucement le bras du pauvre
+amoureux; un homme! ... Vous êtes modeste, monsieur de la Mole.
+Approchez votre tête de l'ouverture de la tapisserie, et vous
+verrez deux hommes.
+
+Et Marguerite entrouvrit en effet la portière de velours brodé
+d'or, et La Mole reconnut Henri causant avec l'homme au manteau
+rouge; Coconnas, curieux comme s'il se fût agi de lui-même,
+regarda aussi, vit et reconnut de Mouy; tous deux demeurèrent
+stupéfaits.
+
+-- Maintenant que vous voilà rassuré, à ce que j'espère du moins,
+dit Marguerite, placez-vous à la porte de mon appartement, et, sur
+votre vie, mon cher La Mole, ne laissez entrer personne. S'il
+approche quelqu'un du palier même, avertissez.
+
+La Mole, faible et obéissant comme un enfant, sortit en regardant
+Coconnas, qui le regardait aussi, et tous deux se trouvèrent
+dehors sans être bien revenus de leur ébahissement.
+
+-- de Mouy! s'écria Coconnas.
+
+-- Henri! murmura La Mole.
+
+-- de Mouy avec ton manteau cerise, ta plume blanche et ton bras
+en balancier.
+
+-- Ah çà, mais... reprit La Mole, du moment qu'il ne s'agit pas
+d'amour il s'agit certainement de complot.
+
+-- Ah! mordi! nous voilà dans la politique, dit Coconnas en
+grommelant. Heureusement que je ne vois point dans tout cela
+madame de Nevers.
+
+Marguerite revint s'asseoir près des deux interlocuteurs; sa
+disparition n'avait duré qu'une minute, et elle avait bien utilisé
+son temps. Gillonne, en vedette au passage secret, les deux
+gentilshommes en faction à l'entrée principale, lui donnaient
+toute sécurité.
+
+-- Madame, dit Henri, croyez-vous qu'il soit possible, par un
+moyen quelconque, de nous écouter et de nous entendre?
+
+-- Monsieur, dit Marguerite, cette chambre est matelassée, et un
+double lambris me répond de son assourdissement.
+
+-- Je m'en rapporte à vous, répondit Henri en souriant. Puis se
+retournant vers de Mouy:
+
+-- Voyons, dit le roi à voix basse et comme si, malgré l'assurance
+de Marguerite, ses craintes ne s'étaient pas entièrement
+dissipées, que venez-vous faire ici?
+
+-- Ici? dit de Mouy.
+
+-- Oui, ici, dans cette chambre, répéta Henri.
+
+-- Il n'y venait rien faire, dit Marguerite; c'est moi qui l'y ai
+attiré.
+
+-- Vous saviez donc?...
+
+-- J'ai deviné tout.
+
+-- Vous voyez bien, de Mouy, qu'on peut deviner.
+
+-- Monsieur de Mouy, continua Marguerite, était ce matin avec le
+duc François dans la chambre de deux de ses gentilshommes.
+
+-- Vous voyez bien, de Mouy, répéta Henri, qu'on sait tout.
+
+-- C'est vrai, dit de Mouy.
+
+-- J'en étais sûr, dit Henri, que M. d'Alençon s'était emparé de
+vous.
+
+-- C'est votre faute, Sire. Pourquoi avez-vous refusé si
+obstinément ce que je venais vous offrir?
+
+-- Vous avez refusé! s'écria Marguerite. Ce refus que je
+pressentais était donc réel?
+
+-- Madame, dit Henri secouant la tête, et toi, mon brave de Mouy,
+en vérité vous me faites rire avec vos exclamations. Quoi! un
+homme entre chez moi, me parle de trône, de révolte, de
+bouleversement, à moi, à moi Henri, prince toléré pourvu que je
+porte le front humble, huguenot épargné à la condition que je
+jouerai le catholique, et j'irais accepter quand ces propositions
+me sont faites dans une chambre non matelassée et sans double
+lambris! Ventre-saint-gris! vous êtes des enfants ou des fous!
+
+-- Mais, Sire, Votre Majesté ne pouvait-elle me laisser quelque
+espérance, sinon par ses paroles, du moins par un geste, par un
+signe?
+
+-- Que vous a dit mon beau-frère, de Mouy? demanda Henri.
+
+-- Oh! Sire, ceci n'est point mon secret.
+
+-- Eh! mon Dieu, reprit Henri avec une certaine impatience d'avoir
+affaire à un homme qui comprenait si mal ses paroles, je ne vous
+demande pas quelles sont les propositions qu'il vous a faites, je
+vous demande seulement s'il écoutait, s'il a entendu.
+
+-- Il écoutait, Sire, et il a entendu.
+
+-- Il écoutait, et il a entendu! Vous le dites vous-même, de Mouy.
+Pauvre conspirateur que vous êtes! si j'avais dit un mot, vous
+étiez perdu. Car je ne savais point, je me doutais, du moins,
+qu'il était là, et, sinon lui, quelque autre, le duc d'Anjou,
+Charles IX, la reine mère; vous ne connaissez pas les murs du
+Louvre, de Mouy; c'est pour eux qu'a été fait le proverbe que les
+murs ont des oreilles; et connaissant ces murs-là j'eusse parlé!
+Allons, allons, de Mouy, vous faites peu d'honneur au bon sens du
+roi de Navarre, et je m'étonne que, ne le mettant pas plus haut
+dans votre esprit, vous soyez venu lui offrir une couronne.
+
+-- Mais, Sire, reprit encore de Mouy, ne pouviez-vous, tout en
+refusant cette couronne, me faire un signe? Je n'aurais pas cru
+tout désespéré, tout perdu.
+
+-- Eh ventre-saint-gris! s'écria Henri, s'il écoutait, ne pouvait-
+il pas aussi bien voir, et n'est-on pas perdu par un signe comme
+par une parole? Tenez, de Mouy, continua le roi en regardant
+autour de lui, à cette heure, si près de vous que mes paroles ne
+franchissent pas le cercle de nos trois chaises, je crains encore
+d'être entendu quand je dis: de Mouy, répète-moi tes propositions.
+
+-- Mais, Sire, s'écria de Mouy au désespoir, maintenant je suis
+engagé avec M. d'Alençon.
+
+Marguerite frappa l'une contre l'autre et avec dépit ses deux
+belles mains.
+
+-- Alors, il est donc trop tard? dit-elle.
+
+-- Au contraire, murmura Henri, comprenez donc qu'en cela même la
+protection de Dieu est visible. Reste engagé, de Mouy, car ce duc
+François c'est notre salut à tous. Crois-tu donc que le roi de
+Navarre garantirait vos têtes? Au contraire, malheureux! Je vous
+fais tuer tous jusqu'au dernier, et cela sur le moindre soupçon.
+Mais un fils de France, c'est autre chose; aie des preuves, de
+Mouy, demande des garanties; mais, niais que tu es, tu te seras
+engagé de coeur, et une parole t'aura suffi.
+
+-- Oh! Sire! c'est le désespoir de votre abandon, croyez-le bien,
+qui m'a jeté dans les bras du duc; c'est aussi la crainte d'être
+trahi, car il tenait notre secret.
+
+-- Tiens donc le sien à ton tour, de Mouy, cela dépend de toi. Que
+désire-t-il? Être roi de Navarre? promets-lui la couronne. Que
+veut-il? Quitter la cour? fournis-lui les moyens de fuir,
+travaille pour lui, de Mouy, comme si tu travaillais pour moi,
+dirige le bouclier pour qu'il pare tous les coups qu'on nous
+portera. Quand il faudra fuir, nous fuirons à deux; quand il
+faudra combattre et régner, je régnerai seul.
+
+-- Défiez-vous du duc, dit Marguerite, c'est un esprit sombre et
+pénétrant, sans haine comme sans amitié, toujours prêt à traiter
+ses amis en ennemis et ses ennemis en amis.
+
+-- Et, dit Henri, il vous attend, de Mouy?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Où cela?
+
+-- Dans la chambre de ses deux gentilshommes.
+
+-- À quelle heure?
+
+-- Jusqu'à minuit.
+
+-- Pas encore onze heures, dit Henri; il n'y a point de temps
+perdu, allez, de Mouy.
+
+-- Nous avons votre parole, monsieur? dit Marguerite.
+
+-- Allons donc! madame, dit Henri avec cette confiance qu'il
+savait si bien montrer avec certaines personnes et dans certaines
+occasions, avec M. de Mouy ces choses-là ne se demandent même
+point.
+
+-- Vous avez raison, Sire, répondit le jeune homme; mais moi j'ai
+besoin de la vôtre, car il faut que je dise aux chefs que je l'ai
+reçue. Vous n'êtes point catholique, n'est-ce pas?
+
+Henri haussa les épaules.
+
+-- Vous ne renoncez pas à la royauté de Navarre?
+
+-- Je ne renonce à aucune royauté, de Mouy; seulement, je me
+réserve de choisir la meilleure, c'est-à-dire celle qui sera le
+plus à ma convenance et à la vôtre.
+
+-- Et si, en attendant, Votre Majesté était arrêtée, Votre Majesté
+promet-elle de ne rien révéler, au cas même où l'on violerait par
+la torture la majesté royale?
+
+-- de Mouy, je le jure sur Dieu.
+
+-- Un mot, Sire: comment vous reverrai-je?
+
+-- Vous aurez, dès demain, une clef de ma chambre; vous y
+entrerez, de Mouy, autant de fois qu'il sera nécessaire aux heures
+que vous voudrez. Ce sera au duc d'Alençon de répondre de votre
+présence au Louvre. En attendant, remontez par le petit escalier,
+je vous servirai de guide. Pendant ce temps-là la reine fera
+entrer ici le manteau rouge, pareil au vôtre, qui était tout à
+l'heure dans l'antichambre. Il ne faut pas qu'on fasse une
+différence entre les deux et qu'on sache que vous êtes double,
+n'est-ce pas, de Mouy? n'est-ce pas madame?
+
+Henri prononça ces derniers mots en riant et en regardant
+Marguerite.
+
+-- Oui, dit-elle sans s'émouvoir; car enfin, ce M. de La Mole est
+au duc mon frère.
+
+-- Eh bien, tâchez de nous le gagner, madame, dit Henri avec un
+sérieux parfait. N'épargnez ni l'or ni les promesses. Je mets tous
+mes trésors à sa disposition.
+
+-- Alors, dit Marguerite avec un de ces sourires qui
+n'appartiennent qu'aux femmes de Boccace, puisque tel est votre
+désir, je ferai de mon mieux pour le seconder.
+
+-- Bien, bien, madame; et vous, de Mouy? retournez vers le duc et
+enferrez-le.
+
+
+
+XXVI
+Margarita
+
+
+Pendant la conversation que nous venons de rapporter, La Mole et
+Coconnas montaient leur faction; La Mole un peu chagrin, Coconnas
+un peu inquiet.
+
+C'est que La Mole avait eu le temps de réfléchir et que Coconnas
+l'y avait merveilleusement aidé.
+
+-- Que penses-tu de tout cela, notre ami? avait demandé La Mole à
+Coconnas.
+
+-- Je pense, avait répondu le Piémontais, qu'il y a dans tout cela
+quelque intrigue de cour.
+
+-- Et, le cas échéant, es-tu disposé à jouer un rôle dans cette
+intrigue?
+
+-- Mon cher, répondit Coconnas, écoute bien ce que je te vais dire
+et tâche d'en faire ton profit. Dans toutes ces menées princières,
+dans toutes ces machinations royales, nous ne pouvons et surtout
+nous ne devons passer que comme des ombres: où le roi de Navarre
+laissera un morceau de sa plume et le duc d'Alençon un pan de son
+manteau, nous laisserons notre vie, nous. La reine a un caprice
+pour toi, et toi une fantaisie pour elle, rien de mieux. Perds la
+tête en amour, mon cher, mais ne la perds pas en politique.
+
+C'était un sage conseil. Aussi fut-il écouté par La Mole avec la
+tristesse d'un homme qui sent que, placé entre la raison et la
+folie, c'est la folie qu'il va suivre.
+
+-- Je n'ai point une fantaisie pour la reine, Annibal, je l'aime;
+et, malheureusement ou heureusement, je l'aime de toute mon âme.
+C'est de la folie, me diras-tu, je l'admets, je suis fou. Mais toi
+qui es un sage, Coconnas, tu ne dois pas souffrir de mes sottises
+et de mon infortune. Va-t'en retrouver notre maître et ne te
+compromets pas.
+
+Coconnas réfléchit un instant, puis relevant la tête:
+
+-- Mon cher, répondit-il, tout ce que tu dis là est parfaitement
+juste; tu es amoureux, agis en amoureux. Moi je suis ambitieux, et
+je pense, en cette qualité, que la vie vaut mieux qu'un baiser de
+femme. Quand je risquerai ma vie, je ferai mes conditions. Toi, de
+ton côté, pauvre Médor, tâche de faire les tiennes.
+
+Et sur ce, Coconnas tendit la main à La Mole, et partit après
+avoir échangé avec son compagnon un dernier regard et un dernier
+sourire.
+
+Il y avait dix minutes à peu près qu'il avait quitté son poste
+lorsque la porte s'ouvrit et que Marguerite, paraissant avec
+précaution, vint prendre La Mole par la main, et, sans dire une
+seule parole, l'attira du corridor au plus profond de son
+appartement, fermant elle-même les portes avec un soin qui
+indiquait l'importance de la conférence qui allait avoir lieu.
+
+Arrivée dans la chambre, elle s'arrêta, s'assit sur sa chaise
+d'ébène, et attirant La Mole à elle en enfermant ses deux mains
+dans les siennes:
+
+-- Maintenant que nous sommes seuls, lui dit-elle, causons
+sérieusement, mon grand ami.
+
+-- Sérieusement, madame? dit La Mole.
+
+-- Ou amoureusement, voyons! cela vous va-t-il mieux? il peut y
+avoir des choses sérieuses dans l'amour, et surtout dans l'amour
+d'une reine.
+
+-- Causons... alors de ces choses sérieuses, mais à la condition
+que Votre Majesté ne se fâchera pas des choses folles que je vais
+lui dire.
+
+-- Je ne me fâcherai que d'une chose, La Mole, c'est si vous
+m'appelez madame ou Majesté. Pour vous, très cher, je suis
+seulement Marguerite.
+
+-- Oui, Marguerite! oui, Margarita! oui! ma perle! dit le jeune
+homme en dévorant la reine de son regard.
+
+-- Bien comme cela, dit Marguerite; ainsi vous êtes jaloux, mon
+beau gentilhomme?
+
+-- Oh! à en perdre la raison.
+
+-- Encore! ...
+
+-- À en devenir fou, Marguerite.
+
+-- Et jaloux de qui? voyons.
+
+-- De tout le monde.
+
+-- Mais enfin?
+
+-- Du roi d'abord.
+
+-- Je croyais qu'après ce que vous aviez vu et entendu, vous
+pouviez être tranquille de ce côté-là.
+
+-- De ce M. de Mouy que j'ai vu ce matin pour la première fois, et
+que je trouve ce soir si avant dans votre intimité.
+
+-- De M. de Mouy?
+
+-- Oui.
+
+-- Et qui vous donne ces soupçons sur M. de Mouy?
+
+-- Écoutez... je l'ai reconnu à sa taille, à la couleur de ses
+cheveux, à un sentiment naturel de haine; c'est lui qui ce matin
+était chez M. d'Alençon.
+
+-- Eh bien, quel rapport cela a-t-il avec moi?
+
+-- M. d'Alençon est votre frère; on dit que vous l'aimez beaucoup;
+vous lui aurez conté une vague pensée de votre coeur; et lui,
+selon l'habitude de la cour, il aura favorisé votre désir en
+introduisant près de vous M. de Mouy. Maintenant, comment ai-je
+été assez heureux pour que le roi se trouvât là en même temps que
+lui? c'est ce que je ne puis savoir; mais en tout cas, madame,
+soyez franche avec moi; à défaut d'un autre sentiment, un amour
+comme le mien a bien le droit d'exiger la franchise en retour.
+Voyez, je me prosterne à vos pieds. Si ce que vous avez éprouvé
+pour moi n'est que le caprice d'un moment, je vous rends votre
+foi, votre promesse, votre amour, je rends à M. d'Alençon ses
+bonnes grâces et ma charge de gentilhomme, et je vais me faire
+tuer au siège de La Rochelle, si toutefois l'amour ne m'a pas tué
+avant que je puisse arriver jusque-là.
+
+Marguerite écouta en souriant ces paroles pleines de charme, et
+suivit des yeux cette action pleine de grâces; puis, penchant sa
+belle tête rêveuse sur sa main brûlante:
+
+-- Vous m'aimez? dit-elle.
+
+-- Oh! madame! plus que ma vie, plus que mon salut, plus que tout;
+mais vous, vous... vous ne m'aimez pas.
+
+-- Pauvre fou! murmura-t-elle.
+
+-- Eh! oui, madame, s'écria La Mole toujours à ses pieds, je vous
+ai dit que je l'étais.
+
+-- La première affaire de votre vie est donc votre amour, cher La
+Mole!
+
+-- C'est la seule, madame, c'est l'unique.
+
+-- Eh bien, soit; je ne ferai de tout le reste qu'un accessoire de
+cet amour. Vous m'aimez, vous voulez demeurer près de moi?
+
+-- Ma seule prière à Dieu est qu'il ne m'éloigne jamais de vous.
+
+-- Eh bien, vous ne me quitterez pas; j'ai besoin de vous, La
+Mole.
+
+-- Vous avez besoin de moi? le soleil a besoin du ver luisant?
+
+-- Si je vous dis que je vous aime, me serez-vous entièrement
+dévoué?
+
+-- Eh! ne le suis-je point déjà, madame, et tout entier?
+
+-- Oui; mais vous doutez encore, Dieu me pardonne!
+
+-- Oh! j'ai tort, je suis ingrat, ou plutôt, comme je vous l'ai
+dit et comme vous l'avez répété, je suis un fou. Mais pourquoi
+M. de Mouy était-il chez vous ce soir? pourquoi l'ai-je vu ce
+matin chez M. le duc d'Alençon? pourquoi ce manteau cerise, cette
+plume blanche, cette affectation d'imiter ma tournure?... Ah!
+madame, ce n'est pas vous que je soupçonne, c'est votre frère.
+
+-- Malheureux! dit Marguerite, malheureux qui croit que le duc
+François pousse la complaisance jusqu'à introduire un soupirant
+chez sa soeur! Insensé qui se dit jaloux et qui n'a pas deviné!
+Savez-vous, La Mole, que le duc d'Alençon demain vous tuerait de
+sa propre épée s'il savait que vous êtes là, ce soir, à mes
+genoux, et qu'au lieu de vous chasser de cette place, je vous dis:
+Restez là comme vous êtes, La Mole; car je vous aime, mon beau
+gentilhomme, entendez-vous? je vous aime! Eh bien, oui, je vous le
+répète, il vous tuerait!
+
+-- Grand Dieu! s'écria La Mole en se renversant en arrière et en
+regardant Marguerite avec effroi, serait-il possible?
+
+-- Tout est possible, ami, en notre temps et dans cette cour.
+Maintenant, un seul mot: ce n'était pas pour moi que M. de Mouy,
+revêtu de votre manteau, le visage caché sous votre feutre, venait
+au Louvre. C'était pour M. d'Alençon. Mais moi, je l'ai amené ici,
+croyant que c'était vous. Il tient notre secret, La Mole, il faut
+donc le ménager.
+
+-- J'aime mieux le tuer, dit La Mole, c'est plus court et c'est
+plus sûr.
+
+-- Et moi, mon brave gentilhomme, dit la reine, j'aime mieux qu'il
+vive et que vous sachiez tout, car sa vie nous est non seulement
+utile, mais nécessaire. Écoutez et pesez bien vos paroles avant de
+me répondre: m'aimez-vous assez, La Mole, pour vous réjouir si je
+devenais véritablement reine, c'est-à-dire maîtresse d'un
+véritable royaume?
+
+-- Hélas! madame, je vous aime assez pour désirer ce que vous
+désirez, ce désir dût-il faire le malheur de toute ma vie!
+
+-- Eh bien, voulez-vous m'aider à réaliser ce désir, qui vous
+rendra plus heureux encore?
+
+-- Oh! je vous perdrai, madame! s'écria La Mole en cachant sa tête
+dans ses mains.
+
+-- Non pas, au contraire; au lieu d'être le premier de mes
+serviteurs, vous deviendrez le premier de mes sujets. Voilà tout.
+
+-- Oh! pas d'intérêt... pas d'ambition, madame... Ne souillez pas
+vous-même le sentiment que j'ai pour vous... du dévouement, rien
+que du dévouement!
+
+-- Noble nature! dit Marguerite. Eh bien, oui, je l'accepte, ton
+dévouement, et je saurai le reconnaître.
+
+Et elle lui tendit ses deux mains que La Mole couvrit de baisers.
+
+-- Eh bien? dit-elle.
+
+-- Eh bien, oui! répondit La Mole. Oui, Marguerite, je commence à
+comprendre ce vague projet dont on parlait déjà chez nous autres
+huguenots avant la Saint-Barthélemy; ce projet pour l'exécution
+duquel, comme tant d'autres plus dignes que moi, j'avais été mandé
+à Paris. Cette royauté réelle de Navarre qui devait remplacer une
+royauté fictive, vous la convoitez; le roi Henri vous y pousse. de
+Mouy conspire avec vous, n'est-ce pas? Mais le duc d'Alençon, que
+fait-il dans toute cette affaire? où y a-t-il un trône pour lui
+dans tout cela? Je n'en vois point. Or, le duc d'Alençon est-il
+assez votre... ami pour vous aider dans tout cela, et sans rien
+exiger en échange du danger qu'il court?
+
+-- Le duc, ami, conspire pour son compte. Laissons-le s'égarer: sa
+vie nous répond de la nôtre.
+
+-- Mais moi, moi qui suis à lui, puis-je le trahir?
+
+-- Le trahir! et en quoi le trahirez-vous? Que vous a-t-il confié?
+N'est-ce pas lui qui vous a trahi en donnant à de Mouy votre
+manteau et votre chapeau comme un moyen de pénétrer jusqu'à lui?
+Vous êtes à lui, dites-vous! N'étiez-vous pas à moi, mon
+gentilhomme, avant d'être à lui? Vous a-t-il donné une plus grande
+preuve d'amitié que la preuve d'amour que vous tenez de moi?
+
+La Mole se releva pâle et comme foudroyé.
+
+-- Oh! murmura-t-il, Coconnas me le disait bien. L'intrigue
+m'enveloppe dans ses replis. Elle m'étouffera.
+
+-- Eh bien? demanda Marguerite.
+
+-- Eh bien, dit La Mole, voici ma réponse: on prétend, et je l'ai
+entendu dire à l'autre extrémité de la France, où votre nom si
+illustre, votre réputation de beauté si universelle m'étaient
+venus, comme un vague désir de l'inconnu, effleurer le coeur; on
+prétend que vous avez aimé quelquefois, et que votre amour a
+toujours été fatal aux objets de votre amour, si bien que la mort,
+jalouse sans doute, vous a presque toujours enlevé vos amants.
+
+-- La Mole! ...
+
+-- Ne m'interrompez pas, ô ma Margarita chérie, car on ajoute
+aussi que vous conservez dans des boîtes d'or les coeurs de ces
+fidèles amis, et que parfois vous donnez à ces tristes restes un
+souvenir mélancolique, un regard pieux. Vous soupirez, ma reine,
+vos yeux se voilent; c'est vrai. Eh bien, faites de moi le plus
+aimé et le plus heureux de vos favoris. Des autres vous avez percé
+le coeur, et vous gardez ce coeur; de moi, vous faites plus, vous
+exposez ma tête... Eh bien, Marguerite, jurez-moi devant l'image
+de ce Dieu qui m'a sauvé la vie ici même, jurez-moi que si je
+meurs pour vous, comme un sombre pressentiment me l'annonce,
+jurez-moi que vous garderez, pour y appuyer quelquefois vos
+lèvres, cette tête que le bourreau aura séparée de mon corps;
+jurez, Marguerite, et la promesse d'une telle récompense, faite
+par ma reine, me rendra muet, traître et lâche au besoin, c'est-à-
+dire tout dévoué, comme doit l'être votre amant et votre complice.
+
+-- Ô lugubre folie, ma chère âme! dit Marguerite; ô fatale pensée,
+mon doux amour!
+
+-- Jurez...
+
+-- Que je jure?
+
+-- Oui, sur ce coffret d'argent que surmonte une croix. Jurez.
+
+-- Eh bien, dit Marguerite, si, ce qu'à Dieu ne plaise! tes
+sombres pressentiments se réalisaient, mon beau gentilhomme, sur
+cette croix, je te le jure, tu seras près de moi, vivant ou mort,
+tant que je vivrai moi-même; et si je ne puis te sauver dans le
+péril où tu te jettes pour moi, pour moi seule, je le sais, je
+donnerai du moins à ta pauvre âme la consolation que tu demandes
+et que tu auras si bien méritée.
+
+-- Un mot encore, Marguerite. Je puis mourir maintenant, me voilà
+rassuré sur ma mort; mais aussi je puis vivre, nous pouvons
+réussir: le roi de Navarre peut être roi, vous pouvez être reine,
+alors le roi vous emmènera; ce voeu de séparation fait entre vous
+se rompra un jour et amènera la nôtre. Allons, Marguerite, chère
+Marguerite bien-aimée, d'un mot vous m'avez rassuré sur ma mort,
+d'un mot maintenant rassurez-moi sur ma vie.
+
+-- Oh! ne crains rien, je suis à toi corps et âme, s'écria
+Marguerite en étendant de nouveau la main sur la croix du petit
+coffre: si je pars, tu me suivras; et si le roi refuse de
+t'emmener, c'est moi alors qui ne partirai pas.
+
+-- Mais vous n'oserez résister!
+
+-- Mon Hyacinthe bien-aimé, dit Marguerite, tu ne connais pas
+Henri; Henri ne songe en ce moment qu'à une chose, c'est à être
+roi; et à ce désir il sacrifierait en ce moment tout ce qu'il
+possède, et à plus forte raison ce qu'il ne possède pas. Adieu.
+
+-- Madame, dit en souriant La Mole, vous me renvoyez?
+
+-- Il est tard, dit Marguerite.
+
+-- Sans doute; mais où voulez-vous que j'aille? M. de Mouy est
+dans ma chambre avec M. le duc d'Alençon.
+
+-- Ah! c'est juste, dit Marguerite avec un admirable sourire.
+D'ailleurs, j'ai encore beaucoup de choses à vous dire à propos de
+cette conspiration.
+
+À dater de cette nuit, La Mole ne fut plus un favori vulgaire, et
+il put porter haut la tête à laquelle, vivante ou morte, était
+réservé un si doux avenir.
+
+Cependant, parfois, son front pesant s'inclinait vers la terre, sa
+joue pâlissait, et l'austère méditation creusait son sillon entre
+les sourcils du jeune homme, si gai autrefois, si heureux
+maintenant!
+
+
+
+XXVII
+La main de Dieu
+
+
+Henri avait dit à madame de Sauve en la quittant:
+
+-- Mettez-vous au lit, Charlotte. Feignez d'être gravement malade,
+et sous aucun prétexte demain de toute la journée ne recevez
+personne.
+
+Charlotte obéit sans se rendre compte du motif qu'avait le roi de
+lui faire cette recommandation. Mais elle commençait à s'habituer
+à ses excentricités, comme on dirait de nos jours, et à ses
+fantaisies, comme on disait alors.
+
+D'ailleurs elle savait que Henri renfermait dans son coeur des
+secrets qu'il ne disait à personne, dans sa pensée des projets
+qu'il craignait de révéler même dans ses rêves; de sorte qu'elle
+se faisait obéissante à toutes ses volontés, certaine que ses
+idées les plus étranges avaient un but.
+
+Le soir même elle se plaignit donc à Dariole d'une grande lourdeur
+de tête accompagnée d'éblouissements. C'étaient les symptômes que
+Henri lui avait recommandé d'accuser.
+
+Le lendemain elle feignit de se vouloir lever, mais à peine eut-
+elle posé un pied sur le parquet qu'elle se plaignit d'une
+faiblesse générale et qu'elle se recoucha.
+
+Cette indisposition, que Henri avait déjà annoncée au duc
+d'Alençon, fut la première nouvelle que l'on apprit à Catherine
+lorsqu'elle demanda d'un air tranquille pourquoi la Sauve ne
+paraissait pas comme d'habitude à son lever.
+
+-- Malade! répondit madame de Lorraine qui se trouvait là.
+
+-- Malade! répéta Catherine sans qu'un muscle de son visage
+dénonçât l'intérêt qu'elle prenait à sa réponse. Quelque fatigue
+de paresseuse.
+
+-- Non pas, madame, reprit la princesse. Elle se plaint d'un
+violent mal de tête et d'une faiblesse qui l'empêche de marcher.
+
+Catherine ne répondit rien; mais pour cacher sa joie, sans doute,
+elle se retourna vers la fenêtre, et voyant Henri qui traversait
+la cour à la suite de son entretien avec de Mouy, elle se leva
+pour mieux le regarder, et, poussée par cette conscience qui
+bouillonne toujours, quoique invisiblement, au fond des coeurs les
+plus endurcis au crime:
+
+-- Ne semblerait-il pas, demanda-t-elle à son capitaine des
+gardes, que mon fils Henri est plus pâle ce matin que d'habitude?
+
+Il n'en était rien; Henri était fort inquiet d'esprit, mais fort
+sain de corps.
+
+Peu à peu les personnes qui assistaient d'habitude au lever de la
+reine se retirèrent; trois ou quatre restaient, plus familières
+que les autres; Catherine impatiente les congédia en disant
+qu'elle voulait rester seule.
+
+Lorsque le dernier courtisan fut sorti, Catherine ferma la porte
+derrière lui, et allant à une armoire secrète cachée dans l'un des
+panneaux de sa chambre, elle en fit glisser la porte dans une
+rainure de la boiserie et en tira un livre dont les feuillets
+froissés annonçaient les fréquents services.
+
+Elle posa le livre sur une table, l'ouvrit à l'aide d'un signet,
+appuya son coude sur la table et la tête sur sa main.
+
+-- C'est bien cela, murmura-t-elle tout en lisant; mal de tête,
+faiblesse générale, douleurs d'yeux, enflure du palais. On n'a
+encore parlé que des maux de tête et de la faiblesse... les autres
+symptômes ne se feront pas attendre.
+
+Elle continua:
+
+-- Puis l'inflammation gagne la gorge, s'étend à l'estomac,
+enveloppe le coeur comme d'un cercle de feu et fait éclater le
+cerveau comme un coup de foudre.
+
+Elle relut tout bas; puis elle continua encore, mais à demi-voix:
+
+-- Pour la fièvre six heures, pour l'inflammation générale douze
+heures, pour la gangrène douze heures, pour l'agonie six heures;
+en tout trente-six heures.
+
+» Maintenant, supposons que l'absorption soit plus lente que
+l'inglutition, et au lieu de trente-six heures nous en aurons
+quarante, quarante-huit même; oui, quarante-huit heures doivent
+suffire. Mais lui, lui Henri, comment est-il encore debout? Parce
+qu'il est homme, parce qu'il est d'un tempérament robuste, parce
+que peut-être il aura bu après l'avoir embrassée, et se sera
+essuyé les lèvres après avoir bu.
+
+Catherine attendit l'heure du dîner avec impatience. Henri dînait
+tous les jours à la table du roi. Il vint, il se plaignit à son
+tour d'élancements au cerveau, ne mangea point, et se retira
+aussitôt après le repas, en disant qu'ayant veillé une partie de
+la nuit passée, il éprouvait un pressant besoin de dormir.
+
+Catherine écouta s'éloigner le pas chancelant de Henri et le fit
+suivre. On lui rapporta que le roi de Navarre avait pris le chemin
+de la chambre de madame de Sauve.
+
+-- Henri, se dit-elle, va achever auprès d'elle ce soir l'oeuvre
+d'une mort qu'un hasard malheureux a peut-être laissée incomplète.
+
+Le roi de Navarre était en effet allé chez madame de Sauve, mais
+c'était pour lui dire de continuer à jouer son rôle.
+
+Le lendemain, Henri ne sortit point de sa chambre pendant toute la
+matinée, et il ne parut point au dîner du roi. Madame de Sauve,
+disait-on, allait de plus mal en plus mal, et le bruit de la
+maladie de Henri, répandu par Catherine elle-même, courait comme
+un de ces pressentiments dont personne n'explique la cause, mais
+qui passent dans l'air.
+
+Catherine s'applaudissait: dès la veille au matin elle avait
+éloigné Ambroise Paré pour aller porter des secours à un de ses
+valets de chambre favoris, malade à Saint-Germain.
+
+Il fallait alors que ce fût un homme à elle que l'on appelât chez
+madame de Sauve et chez Henri; et cet homme ne dirait que ce
+qu'elle voudrait qu'il dît. Si, contre toute attente, quelque
+autre docteur se trouvait mêlé là-dedans, et si quelque
+déclaration de poison venait épouvanter cette cour où avaient déjà
+retenti tant de déclarations pareilles, elle comptait fort sur le
+bruit que faisait la jalousie de Marguerite à l'endroit des amours
+de son mari. On se rappelle qu'à tout hasard elle avait fort parlé
+de cette jalousie qui avait éclaté en plusieurs circonstances, et
+entre autres à la promenade de l'aubépine, où elle avait dit à sa
+fille en présence de plusieurs personnes:
+
+-- Vous êtes donc bien jalouse, Marguerite?
+
+Elle attendait donc avec un visage composé le moment où la porte
+s'ouvrirait, et où quelque serviteur tout pâle et tout effaré
+entrerait en criant:
+
+-- Majesté, le roi de Navarre se meurt et madame de Sauve est
+morte!
+
+Quatre heures du soir sonnèrent. Catherine achevait son goûter
+dans la volière où elle émiettait des biscuits à quelques oiseaux
+rares qu'elle nourrissait de sa propre main. Quoique son visage,
+comme toujours, fût calme et même morne, son coeur battait
+violemment au moindre bruit.
+
+La porte s'ouvrit tout à coup.
+
+-- Madame, dit le capitaine des gardes, le roi de Navarre est...
+
+-- Malade? interrompit vivement Catherine.
+
+-- Non, madame, Dieu merci! et Sa Majesté semble se porter à
+merveille.
+
+-- Que dites-vous donc alors?
+
+-- Que le roi de Navarre est là.
+
+-- Que me veut-il?
+
+-- Il apporte à Votre Majesté un petit singe de l'espèce la plus
+rare. En ce moment Henri entra tenant une corbeille à la main et
+caressant un ouistiti couché dans cette corbeille.
+
+Henri souriait en entrant et paraissait tout entier au charmant
+petit animal qu'il apportait; mais, si préoccupé qu'il parût, il
+n'en perdit point cependant ce premier coup d'oeil qui lui
+suffisait dans les circonstances difficiles. Quant à Catherine,
+elle était fort pâle, d'une pâleur qui croissait au fur et à
+mesure qu'elle voyait sur les joues du jeune homme qui
+s'approchait d'elle circuler le vermillon de la santé.
+
+La reine mère fut étourdie à ce coup. Elle accepta machinalement
+le présent de Henri, se troubla, lui fit compliment sur sa bonne
+mine, et ajouta:
+
+-- Je suis d'autant plus aise de vous voir si bien portant, mon
+fils, que j'avais entendu dire que vous étiez malade et que, si je
+me le rappelle bien, vous vous êtes plaint en ma présence d'une
+indisposition; mais je comprends maintenant, ajouta-t-elle en
+essayant de sourire, c'était quelque prétexte pour vous rendre
+libre.
+
+-- J'ai été fort malade, en effet, madame, répondit Henri; mais un
+spécifique usité dans nos montagnes, et qui me vient de ma mère, a
+guéri cette indisposition.
+
+-- Ah! vous m'apprendrez la recette, n'est-ce pas, Henri? dit
+Catherine en souriant cette fois véritablement, mais avec une
+ironie qu'elle ne put déguiser.
+
+«Quelque contrepoison, murmura-t-elle; nous aviserons à cela, ou
+plutôt non. Voyant madame de Sauve malade, il se sera défié. En
+vérité, c'est à croire que la main de Dieu est étendue sur cet
+homme.»
+
+Catherine attendit impatiemment la nuit, madame de Sauve ne parut
+point. Au jeu, elle en demanda des nouvelles; on lui répondit
+qu'elle était de plus en plus souffrante.
+
+Toute la soirée elle fut inquiète, et l'on se demandait avec
+anxiété quelles étaient les pensées qui pouvaient agiter ce visage
+d'ordinaire si immobile.
+
+Tout le monde se retira. Catherine se fit coucher et déshabiller
+par ses femmes; puis, quand tout le monde fut couché dans le
+Louvre, elle se releva, passa une longue robe de chambre noire,
+prit une lampe, choisit parmi toutes ses clefs celle qui ouvrait
+la porte de madame de Sauve, et monta chez sa dame d'honneur.
+
+Henri avait-il prévu cette visite, était-il occupé chez lui,
+était-il caché quelque part? toujours est-il que la jeune femme
+était seule.
+
+Catherine ouvrit la porte avec précaution, traversa l'antichambre,
+entra dans le salon, déposa sa lampe sur un meuble, car une
+veilleuse brûlait près de la malade, et, comme une ombre, elle se
+glissa dans la chambre à coucher.
+
+Dariole, étendue dans un grand fauteuil, dormait près du lit de sa
+maîtresse.
+
+Ce lit était entièrement fermé par les rideaux.
+
+La respiration de la jeune femme était si légère, qu'un instant
+Catherine crut qu'elle ne respirait plus.
+
+Enfin elle entendit un léger souffle, et, avec une joie maligne,
+elle vint lever le rideau, afin de constater par elle-même l'effet
+du terrible poison, tressaillant d'avance à l'aspect de cette
+livide pâleur ou de cette dévorante pourpre d'une fièvre mortelle
+qu'elle espérait; mais, au lieu de tout cela, calme, les yeux
+doucement clos par leurs blanches paupières, la bouche rose et
+entrouverte, sa joue moite doucement appuyée sur un de ses bras
+gracieusement arrondi, tandis que l'autre, frais et nacré,
+s'allongeait sur le damas cramoisi qui lui servait de couverture,
+la belle jeune femme dormait presque rieuse encore; car sans doute
+quelque songe charmant faisait éclore sur ses lèvres le sourire,
+et sur sa joue ce coloris d'un bien-être que rien ne trouble.
+
+Catherine ne put s'empêcher de pousser un cri de surprise qui
+réveilla pour un instant Dariole.
+
+La reine mère se jeta derrière les rideaux du lit.
+
+Dariole ouvrit les yeux; mais, accablée de sommeil, sans même
+chercher dans son esprit engourdi la cause de son réveil, la jeune
+fille laissa retomber sa lourde paupière et se rendormit.
+
+Catherine alors sortit de dessous son rideau, et, tournant son
+regard vers les autres points de l'appartement, elle vit sur une
+petite table un flacon de vin d'Espagne, des fruits, des pâtes
+sucrées et deux verres. Henri avait dû venir souper chez la
+baronne, qui visiblement se portait aussi bien que lui.
+
+Aussitôt Catherine, marchant à sa toilette, y prit la petite boîte
+d'argent au tiers vide. C'était exactement la même ou tout au
+moins la pareille de celle qu'elle avait fait remettre à
+Charlotte. Elle en enleva une parcelle de la grosseur d'une perle
+sur le bout d'une aiguille d'or, rentra chez elle, la présenta au
+petit singe que lui avait donné Henri le soir même. L'animal,
+affriandé par l'odeur aromatique, la dévora avidement, et,
+s'arrondissant dans sa corbeille, se rendormit. Catherine attendit
+un quart d'heure.
+
+-- Avec la moitié de ce qu'il vient de manger là, dit Catherine,
+mon chien Brutus est mort enflé en une minute. On m'a jouée. Est-
+ce René? René! c'est impossible. Alors c'est donc Henri! ô
+fatalité! C'est clair: puisqu'il doit régner, il ne peut pas
+mourir.
+
+» Mais peut-être n'y a-t-il que le poison qui soit impuissant,
+nous verrons bien en essayant du fer.
+
+Et Catherine se coucha en tordant dans son esprit une nouvelle
+pensée qui se trouva sans doute complète le lendemain; car, le
+lendemain, elle appela son capitaine des gardes, lui remit une
+lettre, lui ordonna de la porter à son adresse, et de ne la
+soumettre qu'aux propres mains de celui à qui elle était adressée.
+
+Elle était adressée au sire de Louviers de Maurevel, capitaine des
+pétardiers du roi, rue de la Cerisaie, près de l'Arsenal.
+
+
+
+XXVIII
+La lettre de Rome
+
+
+Quelques jours s'étaient écoulés depuis les événements que nous
+venons de raconter, lorsqu'un matin une litière escortée de
+plusieurs gentilshommes aux couleurs de M. de Guise entra au
+Louvre, et que l'on vint annoncer à la reine de Navarre que madame
+la Duchesse de Nevers sollicitait l'honneur de lui faire sa cour.
+
+Marguerite recevait la visite de madame de Sauve. C'était la
+première fois que la belle baronne sortait depuis sa prétendue
+maladie. Elle avait su que la reine avait manifesté à son mari une
+grande inquiétude de cette indisposition, qui avait été pendant
+près d'une semaine le bruit de la cour, et elle venait la
+remercier.
+
+Marguerite la félicitait sur sa convalescence et sur le bonheur
+qu'elle avait eu d'échapper à l'accès subit de ce mal étrange
+dont, en sa qualité de fille de France, elle ne pouvait manquer
+d'apprécier toute la gravité.
+
+-- Vous viendrez, j'espère, à cette grande chasse déjà remise une
+fois, demanda Marguerite, et qui doit avoir lieu définitivement
+demain. Le temps est doux pour un temps d'hiver. Le soleil a rendu
+la terre plus molle, et tous nos chasseurs prétendent que ce sera
+un jour des plus favorables.
+
+-- Mais, madame, dit la baronne, je ne sais si je serai assez bien
+remise.
+
+-- Bah! reprit Marguerite, vous ferez un effort; puis, comme je
+suis une guerrière, moi, j'ai autorisé le roi à disposer d'un
+petit cheval de Béarn que je devais monter et qui vous portera à
+merveille. N'en avez-vous point encore entendu parler?
+
+-- Si fait, madame, mais j'ignorais que ce petit cheval eût été
+destiné à l'honneur d'être offert à Votre Majesté: sans cela je ne
+l'eusse point accepté.
+
+-- Par orgueil, baronne?
+
+-- Non, madame, tout au contraire, par humilité.
+
+-- Donc, vous viendrez?
+
+-- Votre Majesté me comble d'honneur. Je viendrai puisqu'elle
+l'ordonne.
+
+Ce fut en ce moment qu'on annonça madame la duchesse de Nevers. À
+ce nom Marguerite laissa échapper un tel mouvement de joie, que la
+baronne comprit que les deux femmes avaient à causer ensemble, et
+elle se leva pour se retirer.
+
+-- À demain donc, dit Marguerite.
+
+-- À demain, madame.
+
+-- À propos! vous savez, baronne, continua Marguerite en la
+congédiant de la main, qu'en public je vous déteste, attendu que
+je suis horriblement jalouse.
+
+-- Mais en particulier? demanda madame de Sauve.
+
+-- Oh! en particulier, non seulement je vous pardonne, mais encore
+je vous remercie.
+
+-- Alors, Votre Majesté permettra...
+
+Marguerite lui tendit la main, la baronne la baisa avec respect,
+fit une révérence profonde et sortit.
+
+Tandis que madame de Sauve remontait son escalier, bondissant
+comme un chevreau dont on a rompu l'attache, madame de Nevers
+échangeait avec la reine quelques saluts cérémonieux qui donnèrent
+le temps aux gentilshommes qui l'avaient accompagnée jusque-là de
+se retirer.
+
+-- Gillonne, cria Marguerite lorsque la porte se fut refermée sur
+le dernier, Gillonne, fais que personne ne nous interrompe.
+
+-- Oui, dit la duchesse, car nous avons à parler d'affaires tout à
+fait graves.
+
+Et, prenant un siège, elle s'assit sans façon, certaine que
+personne ne viendrait déranger cette intimité convenue entre elle
+et la reine de Navarre, prenant sa meilleure place du feu et du
+soleil.
+
+-- Eh bien, dit Marguerite avec un sourire, notre fameux
+massacreur, qu'en faisons-nous?
+
+-- Ma chère reine, dit la duchesse, c'est sur mon âme un être
+mythologique. Il est incomparable en esprit et ne tarit jamais. Il
+a des saillies qui feraient pâmer de rire un saint dans sa châsse.
+Au demeurant, c'est le plus furieux païen qui ait jamais été cousu
+dans la peau d'un catholique! j'en raffole. Et toi, que fais-tu de
+ton Apollo?
+
+-- Hélas! fit Marguerite avec un soupir.
+
+-- Oh! oh! que cet hélas m'effraie, chère reine! est-il donc trop
+respectueux ou trop sentimental, ce gentil La Mole? Ce serait, je
+suis forcée de l'avouer, tout le contraire de son ami Coconnas.
+
+-- Mais non, il a ses moments, dit Marguerite, et cet hélas ne se
+rapporte qu'à moi.
+
+-- Que veut-il dire alors?
+
+-- Il veut dire, chère duchesse, que j'ai une peur affreuse de
+l'aimer tout de bon.
+
+-- Vraiment?
+
+-- Foi de Marguerite!
+
+-- Oh! tant mieux! la joyeuse vie que nous allons mener alors!
+s'écria Henriette; aimer un peu, c'était mon rêve; aimer beaucoup
+c'était le tien. C'est si doux, chère et docte reine, de se
+reposer l'esprit par le coeur, n'est-ce pas? et d'avoir après le
+délire le sourire. Ah! Marguerite, j'ai le pressentiment que nous
+allons passer une bonne année.
+
+-- Crois-tu? dit la reine; moi, tout au contraire, je ne sais pas
+comment cela se fait, je vois les choses à travers un crêpe. Toute
+cette politique me préoccupe affreusement. À propos, sache donc si
+ton Annibal est aussi dévoué à mon frère qu'il paraît l'être.
+Informe-toi de cela, c'est important.
+
+-- Lui, dévoué à quelqu'un ou à quelque chose! on voit bien que tu
+ne le connais pas comme moi. S'il se dévoue jamais à quelque
+chose, ce sera à son ambition et voilà tout. Ton frère est-il
+homme à lui faire de grandes promesses, oh! alors, très bien: il
+sera dévoué à ton frère; mais que ton frère, tout fils de France
+qu'il est, prenne garde de manquer aux promesses qu'il lui aura
+faites, ou sans cela, ma foi, gare à ton frère!
+
+-- Vraiment?
+
+-- C'est comme je te le dis. En vérité, Marguerite, il y a des
+moments où ce tigre que j'ai apprivoisé me fait peur à moi-même.
+L'autre jour, je lui disais: Annibal, prenez-y garde, ne me
+trompez pas, car si vous me trompiez! ... Je lui disais cependant
+cela avec mes yeux d'émeraude qui ont fait dire à Ronsard:
+
+_La duchesse de Nevers_
+_Aux yeux verts_
+_Qui, sous leur paupière blonde,_
+_Lancent sur nous plus d'éclairs_
+_Que ne font vingt Jupiters_
+_Dans les airs,_
+_Lorsque la tempête gronde._
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! je crus qu'il allait me répondre: Moi, vous tromper!
+moi, jamais! etc., etc. Sais-tu ce qu'il m'a répondu?
+
+-- Non.
+
+-- Eh bien, juge l'homme: Et vous, a-t-il répondu, si vous me
+trompiez, prenez garde aussi; car, toute princesse que vous
+êtes... Et, en disant ces mots, il me menaçait, non seulement des
+yeux, mais de son doigt sec et pointu, muni d'un ongle taillé en
+fer de lance, et qu'il me mit presque sous le nez. En ce moment,
+ma pauvre reine, je te l'avoue, il avait une physionomie si peu
+rassurante que j'en tressaillis, et, tu le sais, cependant je ne
+suis pas trembleuse.
+
+-- Te menacer, toi, Henriette! il a osé?
+
+-- Eh! mordi! je le menaçais bien, moi! Au bout du compte, il a eu
+raison. Ainsi, tu le vois, dévoué jusqu'à un certain point, ou
+plutôt jusqu'à un point très incertain.
+
+-- Alors, nous verrons, dit Marguerite rêveuse, je parlerai à La
+Mole. Tu n'avais pas autre chose à me dire?
+
+-- Si fait: une chose des plus intéressantes et pour laquelle je
+suis venue. Mais, que veux-tu! tu as été me parler de choses plus
+intéressantes encore. J'ai reçu des nouvelles.
+
+-- De Rome?
+
+-- Oui, un courrier de mon mari.
+
+-- Eh bien, l'affaire de Pologne?
+
+-- Va à merveille, et tu vas probablement sous peu de jours être
+débarrassée de ton frère d'Anjou.
+
+-- Le pape a donc ratifié son élection?
+
+-- Oui, ma chère.
+
+-- Et tu ne me disais pas cela! s'écria Marguerite. Eh! vite,
+vite, des détails.
+
+-- Oh! ma foi, je n'en ai pas d'autres que ceux que je te
+transmets. D'ailleurs attends, je vais te donner la lettre de
+M. de Nevers. Tiens, la voilà. Eh! non, non; ce sont des vers
+d'Annibal, des vers atroces, ma pauvre Marguerite. Il n'en fait
+pas d'autres. Tiens, cette fois, la voici. Non, pas encore ceci:
+c'est un billet de moi que j'ai apporté pour que tu le lui fasses
+passer par La Mole. Ah! enfin, cette fois, c'est la lettre en
+question.
+
+Et madame de Nevers remit la lettre à la reine. Marguerite
+l'ouvrit vivement et la parcourut; mais effectivement elle ne
+disait rien autre chose que ce qu'elle avait déjà appris de la
+bouche de son amie.
+
+-- Et comment as-tu reçu cette lettre? continua la reine.
+
+-- Par un courrier de mon mari qui avait ordre de toucher à
+l'hôtel de Guise avant d'aller au Louvre et de me remettre cette
+lettre avant celle du roi. Je savais l'importance que ma reine
+attachait à cette nouvelle, et j'avais écrit à M. de Nevers d'en
+agir ainsi. Tu vois, il a obéi, lui. Ce n'est pas comme ce monstre
+de Coconnas. Maintenant il n'y a donc dans tout Paris que le roi,
+toi et moi qui sachions cette nouvelle; à moins que l'homme qui
+suivait notre courrier...
+
+-- Quel homme?
+
+-- Oh! l'horrible métier! Imagine-toi que ce malheureux messager
+est arrivé las, défait, poudreux; il a couru sept jours, jour et
+nuit, sans s'arrêter un instant.
+
+-- Mais cet homme dont tu parlais tout à l'heure?
+
+-- Attends donc. Constamment suivi par un homme de mine farouche
+qui avait des relais comme lui et courait aussi vite que lui
+pendant ces quatre cents lieues, ce pauvre courrier a toujours
+attendu quelque balle de pistolet dans les reins. Tous deux sont
+arrivés à la barrière Saint-Marcel en même temps, tous deux ont
+descendu la rue Mouffetard au grand galop, tous deux ont traversé
+la Cité. Mais, au bout du pont Notre-Dame, notre courrier a pris à
+droite, tandis que l'autre tournait à gauche par la place du
+Châtelet, et filait par les quais du côté du Louvre comme un trait
+d'arbalète.
+
+-- Merci, ma bonne Henriette, merci, s'écria Marguerite. Tu avais
+raison, et voici de bien intéressantes nouvelles. Pour qui cet
+autre courrier? Je le saurai. Mais laisse-moi. À ce soir, rue
+Tizon, n'est-ce pas? et à demain la chasse; et surtout prends un
+cheval bien méchant pour qu'il s'emporte et que nous soyons
+seules. Je te dirai ce soir ce qu'il faut que tu tâches de savoir
+de ton Coconnas.
+
+-- Tu n'oublieras donc pas ma lettre? dit la duchesse de Nevers en
+riant.
+
+-- Non, non, sois tranquille, il l'aura et à temps. Madame de
+Nevers sortit, et aussitôt Marguerite envoya chercher Henri, qui
+accourut et auquel elle remit la lettre du duc de Nevers.
+
+-- Oh! oh! fit-il. Puis Marguerite lui raconta l'histoire du
+double courrier.
+
+-- Au fait, dit Henri, je l'ai vu entrer au Louvre.
+
+-- Peut-être était-il pour la reine mère?
+
+-- Non pas; j'en suis sûr, car j'ai été à tout hasard me placer
+dans le corridor, et je n'ai vu passer personne.
+
+-- Alors, dit Marguerite en regardant son mari, il faut que ce
+soit...
+
+-- Pour votre frère d'Alençon, n'est-ce pas? dit Henri.
+
+-- Oui; mais comment le savoir?
+
+-- Ne pourrait-on, demanda Henri négligemment, envoyer chercher un
+de ces deux gentilshommes et savoir par lui...
+
+-- Vous avez raison, Sire! dit Marguerite mise à son aise par la
+proposition de son mari; je vais envoyer chercher M. de La Mole...
+Gillonne! Gillonne!
+
+La jeune fille parut.
+
+-- Il faut que je parle à l'instant même à M. de La Mole, lui dit
+la reine. Tâchez de le trouver et amenez-le.
+
+Gillonne partit. Henri s'assit devant une table sur laquelle était
+un livre allemand avec des gravures d'Albert Dürer, qu'il se mit à
+regarder avec une si grande attention que lorsque La Mole vint, il
+ne parut pas l'entendre et ne leva même pas la tête.
+
+De son côté, le jeune homme voyant le roi chez Marguerite demeura
+debout sur le seuil de la chambre, muet de surprise et pâlissant
+d'inquiétude.
+
+Marguerite alla à lui.
+
+-- Monsieur de la Mole, demanda-t-elle, pourriez-vous me dire qui
+est aujourd'hui de garde chez M. d'Alençon?
+
+-- Coconnas, madame..., dit La Mole.
+
+-- Tâchez de me savoir de lui s'il a introduit chez son maître un
+homme couvert de boue et paraissant avoir fait une longue route à
+franc étrier.
+
+-- Ah! madame, je crains bien qu'il ne me le dise pas; depuis
+quelques jours il devient très taciturne.
+
+-- Vraiment! Mais en lui donnant ce billet, il me semble qu'il
+vous devra quelque chose en échange.
+
+-- De la duchesse! ... Oh! avec ce billet, j'essaierai.
+
+-- Ajoutez dit Marguerite en baissant la voix, que ce billet lui
+servira de sauf-conduit pour entrer ce soir dans la maison que
+vous savez.
+
+-- Et moi, madame, dit tout bas La Mole, quel sera le mien?
+
+-- Vous vous nommerez, et cela suffira.
+
+-- Donnez, madame, donnez, dit La Mole tout palpitant d'amour; je
+vous réponds de tout. Et il partit.
+
+-- Nous saurons demain si le duc d'Alençon est instruit de
+l'affaire de Pologne, dit tranquillement Marguerite en se
+retournant vers son mari.
+
+-- Ce M. de La Mole est véritablement un gentil serviteur, dit le
+Béarnais avec ce sourire qui n'appartenait qu'à lui; et... par la
+messe! je ferai sa fortune.
+
+
+
+XXIX
+Le départ
+
+
+Lorsque le lendemain un beau soleil rouge, mais sans rayons, comme
+c'est l'habitude dans les jours privilégiés de l'hiver, se leva
+derrière les collines de Paris, tout depuis deux heures était déjà
+en mouvement dans la cour du Louvre.
+
+Un magnifique barbe, nerveux quoique élancé, aux jambes de cerf
+sur lesquelles les veines se croisaient comme un réseau, frappant
+du pied, dressant l'oreille et soufflant le feu par ses narines,
+attendait Charles IX dans la cour; mais il était moins impatient
+encore que son maître, retenu par Catherine, qui l'avait arrêté au
+passage pour lui parler, disait-elle, d'une affaire importante.
+
+Tous deux étaient dans la galerie vitrée, Catherine froide, pâle
+et impassible comme toujours, Charles IX frémissant, rongeant ses
+ongles et fouettant ses deux chiens favoris, revêtus de cuirasses
+de mailles pour que le boutoir du sanglier n'eût pas de prise sur
+eux et qu'ils pussent impunément affronter le terrible animal. Un
+petit écusson aux armes de France était cousu sur leur poitrine à
+peu près comme sur la poitrine des pages, qui plus d'une fois
+avaient envié les privilèges de ces bienheureux favoris.
+
+-- Faites-y bien attention, Charles, disait Catherine, nul que
+vous et moi ne sait encore l'arrivée prochaine des Polonais;
+cependant le roi de Navarre agit, Dieu me pardonne! comme s'il le
+savait. Malgré son abjuration, dont je me suis toujours défiée, il
+a des intelligences avec les huguenots. Avez-vous remarqué comme
+il sort souvent depuis quelques jours? Il a de l'argent, lui qui
+n'en a jamais eu; il achète des chevaux, des armes, et, les jours
+de pluie, du matin au soir il s'exerce à l'escrime.
+
+-- Eh! mon Dieu, ma mère, fit Charles IX impatienté, croyez-vous
+point qu'il ait l'intention de me tuer, moi, ou mon frère d'Anjou?
+En ce cas il lui faudra encore quelques leçons, car hier je lui ai
+compté avec mon fleuret onze boutonnières sur son pourpoint qui
+n'en a cependant que six. Et quant à mon frère d'Anjou, vous savez
+qu'il tire encore mieux que moi ou tout aussi bien, à ce qu'il dit
+du moins.
+
+-- Écoutez donc, Charles, reprit Catherine, et ne traitez pas
+légèrement les choses que vous dit votre mère. Les ambassadeurs
+vont arriver; eh bien, vous verrez! Une fois qu'ils seront à
+Paris, Henri fera tout ce qu'il pourra pour captiver leur
+attention. Il est insinuant, il est sournois; sans compter que sa
+femme, qui le seconde je ne sais pourquoi, va caqueter avec eux,
+leur parler latin, grec, hongrois, que sais-je! oh! je vous dis,
+Charles, et vous savez que je ne me trompe jamais! je vous dis,
+moi, qu'il y a quelque chose sous jeu.
+
+En ce moment l'heure sonna, et Charles IX cessa d'écouter sa mère
+pour écouter l'heure.
+
+-- Mort de ma vie! sept heures! s'écria-t-il. Une heure pour
+aller, cela fera huit; une heure pour arriver au rendez-vous et
+lancer, nous ne pourrons nous mettre en chasse qu'à neuf heures.
+En vérité, ma mère, vous me faites perdre bien du temps! À bas,
+Risquetout! ... mort de ma vie! à bas donc, brigand!
+
+Et un vigoureux coup de fouet sanglé sur les reins du molosse
+arracha au pauvre animal, tout étonné de recevoir un châtiment en
+échange d'une caresse, un cri de vive douleur.
+
+-- Charles, reprit Catherine, écoutez-moi donc, au nom de Dieu! et
+ne jetez pas ainsi au hasard votre fortune et celle de la France.
+La chasse, la chasse, la chasse, dites-vous... Eh! vous aurez tout
+le temps de chasser lorsque votre besogne de roi sera faite.
+
+-- Allons, allons, ma mère! dit Charles pâle d'impatience,
+expliquons-nous vite, car vous me faites bouillir. En vérité, il y
+a des jours où je ne vous comprends pas.
+
+Et il s'arrêta battant sa botte du manche de son fouet. Catherine
+jugea que le bon moment était venu, et qu'il ne fallait pas le
+laisser passer.
+
+-- Mon fils, dit-elle, nous avons la preuve que de Mouy est revenu
+à Paris. M. de Maurevel, que vous connaissez bien, l'y a vu. Ce ne
+peut être que pour le roi de Navarre. Cela nous suffit, je
+l'espère, pour qu'il nous soit plus suspect que jamais.
+
+-- Allons, vous voilà encore après mon pauvre Henriot! vous voulez
+me le faire tuer, n'est-ce pas?
+
+-- Oh! non.
+
+-- Exiler? Mais comment ne comprenez-vous pas qu'exilé il devient
+beaucoup plus à craindre qu'il ne le sera jamais ici, sous nos
+yeux, dans le Louvre, où il ne peut rien faire que nous ne le
+sachions à l'instant même?
+
+-- Aussi ne veux-je pas l'exiler.
+
+-- Mais que voulez-vous donc? dites vite!
+
+-- Je veux qu'on le tienne en sûreté, tandis que les Polonais
+seront ici; à la Bastille, par exemple.
+
+-- Ah! ma foi non, s'écria Charles IX. Nous chassons le sanglier
+ce matin, Henriot est un de mes meilleurs suivants. Sans lui la
+chasse est manquée. Mordieu, ma mère! vous ne songez vraiment qu'à
+me contrarier.
+
+-- Eh! mon cher fils, je ne dis pas ce matin. Les envoyés
+n'arrivent que demain ou après-demain. Arrêtons-le après la chasse
+seulement, ce soir... cette nuit...
+
+-- C'est différent, alors. Eh bien, nous reparlerons de cela, nous
+verrons; après la chasse, je ne dis pas. Adieu! Allons! ici,
+Risquetout! ne vas-tu pas bouder à ton tour?
+
+-- Charles, dit Catherine en l'arrêtant par le bras au risque de
+l'explosion qui pouvait résulter de ce nouveau retard, je crois
+que le mieux serait, tout en ne l'exécutant que ce soir ou cette
+nuit, de signer l'acte d'arrestation de suite.
+
+-- Signer, écrire un ordre, aller chercher le scel des parchemins
+quand on m'attend pour la chasse, moi qui ne me fais jamais
+attendre! Au diable, par exemple!
+
+-- Mais, non, je vous aime trop pour vous retarder; j'ai tout
+prévu, entrez là, chez moi, tenez!
+
+Et Catherine, agile comme si elle n'eût eu que vingt ans, poussa
+une porte qui communiquait à son cabinet, montra au roi un
+encrier, une plume, un parchemin, le sceau et une bougie allumée.
+
+Le roi prit le parchemin et le parcourut rapidement. «Ordre, etc.
+de faire arrêter et conduire à la Bastille notre frère Henri de
+Navarre.»
+
+-- Bon, c'est fait! dit-il en signant d'un trait. Adieu ma mère.
+Et il s'élança hors du cabinet suivi de ses chiens, tout allègre
+de s'être si facilement débarrassé de Catherine.
+
+Charles IX était attendu avec impatience, et, comme on connaissait
+son exactitude en matière de chasse, chacun s'étonnait de ce
+retard. Aussi, lorsqu'il parut, les chasseurs le saluèrent-ils par
+leurs vivats, les piqueurs par leurs fanfares, les chevaux par
+leurs hennissements, les chiens par leurs cris. Tout ce bruit,
+tout ce fracas fit monter une rougeur à ses joues pâles, son coeur
+se gonfla, Charles fut jeune et heureux pendant une seconde.
+
+À peine le roi prit-il le temps de saluer la brillante société
+réunie dans la cour; il fit un signe de tête au duc d'Alençon, un
+signe de main à sa soeur Marguerite, passa devant Henri sans faire
+semblant de le voir, et s'élança sur ce cheval barbe qui,
+impatient, bondit sous lui. Mais après trois ou quatre courbettes,
+il comprit à quel écuyer il avait affaire et se calma.
+
+Aussitôt les fanfares retentirent de nouveau, et le roi sortit du
+Louvre suivi du duc d'Alençon, du roi de Navarre, de Marguerite,
+de madame de Nevers, de madame de Sauve, de Tavannes et des
+principaux seigneurs de la cour.
+
+Il va sans dire que La Mole et Coconnas étaient de la partie.
+
+Quant au duc d'Anjou, il était depuis trois mois au siège de La
+Rochelle.
+
+Pendant qu'on attendait le roi, Henri était venu saluer sa femme,
+qui, tout en répondant à son compliment, lui avait glissé à
+l'oreille:
+
+-- Le courrier venu de Rome a été introduit par M. de Coconnas
+lui-même chez le duc d'Alençon, un quart d'heure avant que
+l'envoyé du duc de Nevers fût introduit chez le roi.
+
+-- Alors il sait tout, dit Henri.
+
+-- Il doit tout savoir, répondit Marguerite; d'ailleurs jetez les
+yeux sur lui, et voyez comme, malgré sa dissimulation habituelle,
+son oeil rayonne.
+
+-- Ventre-saint-gris! murmura le Béarnais, je le crois bien! il
+chasse aujourd'hui trois proies: France, Pologne et Navarre, sans
+compter le sanglier.
+
+Il salua sa femme, revint à son rang, et appelant un de ses gens,
+Béarnais d'origine, dont les aïeux étaient serviteurs des siens
+depuis plus d'un siècle et qu'il employait comme messager
+ordinaire de ses affaires de galanterie:
+
+-- Orthon, lui dit-il, prends cette clef et va la porter chez ce
+cousin de madame de Sauve que tu sais, qui demeure chez sa
+maîtresse, au coin de la rue des Quatre-Fils, tu lui diras que sa
+cousine désire lui parler ce soir; qu'il entre dans ma chambre,
+et, si je n'y suis pas, qu'il m'attende; si je tarde, qu'il se
+jette sur mon lit en attendant.
+
+-- Il n'y a pas de réponse, Sire?
+
+-- Aucune, que de me dire si tu l'as trouvé. La clef est pour lui
+seul, tu comprends?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Attends donc, et ne me quitte pas ici, peste! Avant de sortir
+de Paris, je t'appellerai comme pour ressangler mon cheval, tu
+demeureras ainsi en arrière tout naturellement, tu feras ta
+commission et tu nous rejoindras à Bondy.
+
+Le valet fit un signe d'obéissance et s'éloigna.
+
+On se mit en marche par la rue Saint-Honoré, on gagna la rue
+Saint-Denis, puis le faubourg; arrivé à la rue Saint-Laurent, le
+cheval du roi de Navarre se dessangla, Orthon accourut, et tout se
+passa comme il avait été convenu entre lui et son maître, qui
+continua de suivre avec le cortège royal la rue des Récollets,
+tandis que son fidèle serviteur gagnait la rue du Temple.
+
+Lorsque Henri rejoignit le roi, Charles était engagé avec le duc
+d'Alençon dans une conversation si intéressante sur le temps, sur
+l'âge du sanglier détourné qui était un solitaire, enfin sur
+l'endroit où il avait établi sa bauge, qu'il ne s'aperçut pas ou
+feignit ne pas s'apercevoir que Henri était resté un instant en
+arrière.
+
+Pendant ce temps Marguerite observait de loin la contenance de
+chacun, et croyait reconnaître dans les yeux de son frère un
+certain embarras toutes les fois que ses yeux se reposaient sur
+Henri. Madame de Nevers se laissait aller à une gaieté folle, car
+Coconnas, éminemment joyeux ce jour là, faisait autour d'elle cent
+lazzis pour faire rire les dames.
+
+Quant à La Mole, il avait déjà trouvé deux fois l'occasion de
+baiser l'écharpe blanche à frange d'or de Marguerite sans que
+cette action, faite avec l'adresse ordinaire aux amants, eût été
+vue de plus de trois ou quatre personnes.
+
+On arriva vers huit heures et un quart à Bondy.
+
+Le premier soin de Charles IX fut de s'informer si le sanglier
+avait tenu.
+
+Le sanglier était à sa bauge, et le piqueur qui l'avait détourné
+répondait de lui.
+
+Une collation était prête. Le roi but un verre de vin de Hongrie.
+Charles IX invita les dames à se mettre à table, et, tout à son
+impatience, s'en alla, pour occuper son temps, visiter les chenils
+et les perchoirs, recommandant qu'on ne dessellât pas son cheval,
+attendu, dit-il, qu'il n'en avait jamais monté de meilleur et de
+plus fort.
+
+Pendant que le roi faisait sa tournée, le duc de Guise arriva. Il
+était armé en guerre plutôt qu'en chasse, et vingt ou trente
+gentilshommes, équipés comme lui, l'accompagnaient. Il s'informa
+aussitôt du lieu où était le roi, l'alla rejoindre et revint en
+causant avec lui.
+
+À neuf heures précises, le roi donna lui-même le signal en sonnant
+le _lancer_, et chacun, montant à cheval, s'achemina vers le
+rendez-vous.
+
+Pendant la route, Henri trouva moyen de se rapprocher encore une
+fois de sa femme.
+
+-- Eh bien, lui demanda-t-il, savez-vous quelque chose de nouveau?
+
+-- Non, répondit Marguerite, si ce n'est que mon frère Charles
+vous regarde d'une étrange façon.
+
+-- Je m'en suis aperçu, dit Henri.
+
+-- Avez-vous pris vos précautions?
+
+-- J'ai sur ma poitrine ma cotte de mailles et à mon côté un
+excellent couteau de chasse espagnol, affilé comme un rasoir,
+pointu comme une aiguille, et avec lequel je perce des doublons.
+
+-- Alors, dit Marguerite, à la garde de Dieu!
+
+Le piqueur qui dirigeait le cortège fit un signe: on était arrivé
+à la bauge.
+
+
+
+XXX
+Maurevel
+
+
+Pendant que toute cette jeunesse joyeuse et insouciante, en
+apparence du moins, se répandait comme un tourbillon doré sur la
+route de Bondy, Catherine, roulant le parchemin précieux sur
+lequel le roi Charles venait d'apposer sa signature, faisait
+introduire dans son cabinet l'homme à qui son capitaine des gardes
+avait apporté, quelques jours auparavant, une lettre rue de la
+Cerisaie, quartier de l'Arsenal.
+
+Une large bande de taffetas, pareil à un sceau mortuaire, cachait
+un des yeux de cet homme, découvrant seulement l'autre oeil, et
+laissant voir entre deux pommettes saillantes la courbure d'un nez
+de vautour, tandis qu'une barbe grisonnante lui couvrait le bas du
+visage. Il était vêtu d'un manteau long et épais sous lequel on
+devinait tout un arsenal. En outre il portait au côté, quoique ce
+ne fût pas l'habitude des gens appelés à la cour, une épée de
+campagne longue, large et à double coquille. Une de ses mains
+était cachée et ne quittait point sous son manteau le manche d'un
+long poignard.
+
+-- Ah! vous voici, monsieur, dit la reine en s'asseyant; vous
+savez que je vous ai promis après la Saint-Barthélemy, où vous
+nous avez rendu de si signalés services, de ne pas vous laisser
+dans l'inaction. L'occasion se présente, ou plutôt non, je l'ai
+fait naître. Remerciez-moi donc.
+
+-- Madame, je remercie humblement Votre Majesté, répondit l'homme
+au bandeau noir avec une réserve basse et insolente à la fois.
+
+-- Une belle occasion, monsieur, comme vous n'en trouverez pas
+deux dans votre vie, profitez-en donc.
+
+-- J'attends, madame; seulement, je crains, d'après le
+préambule...
+
+-- Que la commission ne soit violente? N'est-ce pas de ces
+commissions-là que sont friands ceux qui veulent s'avancer? Celle
+dont je vous parle serait enviée par les Tavannes et par les Guise
+même.
+
+-- Ah! madame, reprit l'homme, croyez bien, quelle qu'elle soit,
+je suis aux ordres de Votre Majesté.
+
+-- En ce cas, lisez, dit Catherine. Et elle lui présenta le
+parchemin. L'homme le parcourut et pâlit.
+
+-- Quoi! s'écria-t-il, l'ordre d'arrêter le roi de Navarre!
+
+-- Eh bien, qu'y a-t-il d'extraordinaire à cela?
+
+-- Mais un roi, madame! En vérité, je doute, je crains de n'être
+pas assez bon gentilhomme.
+
+-- Ma confiance vous fait le premier gentilhomme de ma cour,
+monsieur de Maurevel, dit Catherine.
+
+-- Grâces soient rendues à Votre Majesté, dit l'assassin si ému
+qu'il paraissait hésiter.
+
+-- Vous obéirez donc?
+
+-- Si Votre Majesté le commande, n'est-ce pas mon devoir?
+
+-- Oui, je le commande.
+
+-- Alors, j'obéirai.
+
+-- Comment vous y prendrez-vous?
+
+-- Mais je ne sais pas trop, madame, et je désirerais fort être
+guidé par Votre Majesté.
+
+-- Vous redoutez le bruit?
+
+-- Je l'avoue.
+
+-- Prenez douze hommes sûrs, plus s'il le faut.
+
+-- Sans doute, je le comprends, Votre Majesté me permet de prendre
+mes avantages, et je lui en suis reconnaissant; mais où saisirai-
+je le roi de Navarre?
+
+-- Où vous plairait-il mieux de le saisir?
+
+-- Dans un lieu qui, par sa majesté même, me garantît, s'il était
+possible.
+
+-- Oui, je comprends, dans quelque palais royal; que diriez-vous
+du Louvre, par exemple?
+
+-- Oh! Si Votre Majesté me le permettait, ce serait une grande
+faveur.
+
+-- Vous l'arrêterez donc dans le Louvre.
+
+-- Et dans quelle partie du Louvre?
+
+-- Dans sa chambre même. Maurevel s'inclina.
+
+-- Et quand cela, madame?
+
+-- Ce soir, ou plutôt cette nuit.
+
+-- Bien, madame. Maintenant, que Votre Majesté daigne me
+renseigner sur une chose.
+
+-- Sur laquelle?
+
+-- Sur les égards dus à sa qualité.
+
+-- Égards! ... qualité! ..., dit Catherine. Mais vous ignorez
+donc, monsieur, que le roi de France ne doit les égards à qui que
+ce soit dans son royaume, ne reconnaissant personne dont la
+qualité soit égale à la sienne?
+
+Maurevel fit une seconde révérence.
+
+-- J'insisterai sur ce point cependant, madame, dit-il, si Votre
+Majesté le permet.
+
+-- Je le permets, monsieur.
+
+-- Si le roi contestait l'authenticité de l'ordre, ce n'est pas
+probable, mais enfin...
+
+-- Au contraire, monsieur, c'est sûr.
+
+-- Il contestera?
+
+-- Sans aucun doute.
+
+-- Et par conséquent il refusera d'y obéir?
+
+-- Je le crains.
+
+-- Et il résistera?
+
+-- C'est probable.
+
+-- Ah! diable, dit Maurevel; et dans ce cas...
+
+-- Dans quel cas? dit Catherine avec son regard fixe.
+
+-- Mais dans le cas où il résisterait, que faut-il faire?
+
+-- Que faites-vous quand vous êtes chargé d'un ordre du roi,
+c'est-à-dire quand vous représentez le roi, et qu'on vous résiste,
+monsieur de Maurevel?
+
+-- Mais, madame, dit le sbire, quand je suis honoré d'un pareil
+ordre, et que cet ordre concerne un simple gentilhomme, je le tue.
+
+-- Je vous ai dit, monsieur, reprit Catherine, et je ne croyais
+pas qu'il y eût assez longtemps pour que vous l'eussiez déjà
+oublié, que le roi de France ne reconnaissait aucune qualité dans
+son royaume; c'est vous dire que le roi de France seul est roi, et
+qu'auprès de lui les plus grands sont de simples gentilshommes.
+
+Maurevel pâlit, car il commençait à comprendre.
+
+-- Oh! oh! dit-il, tuer le roi de Navarre?...
+
+-- Mais qui vous parle donc de le tuer? où est l'ordre de le tuer?
+Le roi veut qu'on le mène à la Bastille, et l'ordre ne porte que
+cela. Qu'il se laisse arrêter, très bien; mais comme il ne se
+laissera pas arrêter, comme il résistera, comme il essaiera de
+vous tuer...
+
+Maurevel pâlit.
+
+-- Vous vous défendrez, continua Catherine. On ne peut pas
+demander à un vaillant comme vous de se laisser tuer sans se
+défendre; et en vous défendant, que voulez-vous, arrive qu'arrive.
+Vous me comprenez, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, madame; mais cependant...
+
+-- Allons, vous voulez qu'après ces mots: _Ordre d'arrêter_,
+j'écrive de ma main: _mort ou vif?_
+
+-- J'avoue, madame, que cela lèverait mes scrupules.
+
+-- Voyons, il le faut bien, puisque vous ne croyez pas la
+commission exécutable sans cela.
+
+Et Catherine, en haussant les épaules, déroula le parchemin d'une
+main, et de l'autre écrivit:_ mort ou vif._
+
+_-- _Tenez, dit-elle, trouvez-vous l'ordre suffisamment en règle,
+maintenant?
+
+-- Oui, madame, répondit Maurevel; mais je prie Votre Majesté de
+me laisser l'entière disposition de l'entreprise.
+
+-- En quoi ce que j'ai dit nuit-il donc à son exécution?
+
+-- Votre Majesté m'a dit de prendre douze hommes?
+
+-- Oui; pour être plus sûr...
+
+-- Eh bien! je demanderai la permission de n'en prendre que six.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Parce que, madame, s'il arrivait malheur au prince, comme la
+chose est probable, on excuserait facilement six hommes d'avoir eu
+peur de manquer un prisonnier, tandis que personne n'excuserait
+douze gardes de n'avoir pas laissé tuer la moitié de leurs
+camarades avant de porter la main sur une Majesté.
+
+-- Belle Majesté, ma foi! qui n'a pas de royaume.
+
+-- Madame, dit Maurevel, ce n'est pas le royaume qui fait le roi,
+c'est la naissance.
+
+-- Eh bien donc, dit Catherine, faites comme il vous plaira.
+Seulement, je dois vous prévenir que je désire que vous ne
+quittiez point le Louvre.
+
+-- Mais, madame, pour réunir mes hommes?
+
+-- Vous avez bien une espèce de sergent que vous puissiez charger
+de ce soin?
+
+-- J'ai mon laquais, qui non seulement est un garçon fidèle, mais
+qui même m'a quelquefois aidé dans ces sortes d'entreprises.
+
+-- Envoyez-le chercher, et concertez-vous avec lui. Vous
+connaissez le cabinet des Armes du roi, n'est-ce pas? eh bien, on
+va vous servir là à déjeuner; là vous donnerez vos ordres.
+
+Le lieu raffermira vos sens s'ils étaient ébranlés. Puis, quand
+mon fils reviendra de la chasse, vous passerez dans mon oratoire,
+où vous attendrez l'heure.
+
+-- Mais comment entrerons-nous dans la chambre? Le roi a sans
+doute quelque soupçon, et il s'enfermera en dedans.
+
+-- J'ai une double clef de toutes les portes, dit Catherine, et on
+a enlevé les verrous de celle de Henri. Adieu, monsieur de
+Maurevel; à tantôt. Je vais vous faire conduire dans le cabinet
+des Armes du roi. Ah! à propos! rappelez-vous que ce qu'un roi
+ordonne doit, avant toute chose, être exécuté; qu'aucune excuse
+n'est admise; qu'une défaite, même un insuccès compromettraient
+l'honneur du roi. C'est grave.
+
+Et Catherine, sans laisser à Maurevel le temps de lui répondre,
+appela M. de Nancey, capitaine des gardes, et lui ordonna de
+conduire Maurevel dans le cabinet des Armes du roi.
+
+-- Mordieu! disait Maurevel en suivant son guide, je m'élève dans
+la hiérarchie de l'assassinat: d'un simple gentilhomme à un
+capitaine, d'un capitaine à un amiral, d'un amiral à un roi sans
+couronne. Et qui sait si je n'arriverai pas un jour à un roi
+couronné?...
+
+
+
+XXXI
+La chasse à courre
+
+
+Le piqueur qui avait détourné le sanglier et qui avait affirmé au
+roi que l'animal n'avait pas quitté l'enceinte ne s'était pas
+trompé. À peine le limier fut-il mis sur la trace, qu'il s'enfonça
+dans le taillis et que d'un massif d'épines il fit sortir le
+sanglier qui, ainsi que le piqueur l'avait reconnu à ses voies,
+était un solitaire, c'est-à-dire une bête de la plus forte taille.
+
+L'animal piqua droit devant lui et traversa la route à cinquante
+pas du roi, suivi seulement du limier qui l'avait détourné. On
+découpla aussitôt un premier relais, et une vingtaine de chiens
+s'enfoncèrent à sa poursuite.
+
+La chasse était la passion de Charles. À peine l'animal eut-il
+traversé la route qu'il s'élança derrière lui, sonnant la vue,
+suivi du duc d'Alençon et de Henri, à qui un signe de Marguerite
+avait indiqué qu'il ne devait point quitter Charles.
+
+Tous les autres chasseurs suivirent le roi.
+
+Les forêts royales étaient loin, à l'époque où se passe l'histoire
+que nous racontons, d'être, comme elles le sont aujourd'hui, de
+grands parcs coupés par des allées carrossables. Alors,
+l'exploitation était à peu près nulle. Les rois n'avaient pas
+encore eu l'idée de se faire commerçants et de diviser leurs bois
+en coupes, en taillis et en futaies. Les arbres, semés non point
+par de savants forestiers, mais par la main de Dieu, qui jetait la
+graine au caprice du vent, n'étaient pas disposés en quinconces,
+mais poussaient à leur loisir et comme ils font encore aujourd'hui
+dans une forêt vierge de l'Amérique. Bref, une forêt, à cette
+époque, était un repaire où il y avait à foison du sanglier, du
+cerf, du loup et des voleurs; et une douzaine de sentiers
+seulement, partant d'un point, étoilaient celle de Bondy, qu'une
+route circulaire enveloppait comme le cercle de la roue enveloppe
+les jantes.
+
+En poussant la comparaison plus loin, le moyeu ne représenterait
+pas mal l'unique carrefour situé au centre du bois, et où les
+chasseurs égarés se ralliaient pour s'élancer de là vers le point
+où la chasse perdue reparaissait.
+
+Au bout d'un quart d'heure, il arriva ce qui arrivait toujours en
+pareil cas: c'est que des obstacles presque insurmontables s'étant
+opposés à la course des chasseurs, les voix des chiens s'étaient
+éteintes dans le lointain, et le roi lui-même était revenu au
+carrefour, jurant et sacrant, comme c'était son habitude.
+
+-- Eh bien! d'Alençon, eh bien! Henriot, dit-il, vous voilà,
+mordieu, calmes et tranquilles comme des religieuses qui suivent
+leur abbesse. Voyez-vous, ça ne s'appelle point chasser, cela.
+Vous, d'Alençon, vous avez l'air de sortir d'une boîte, et vous
+êtes tellement parfumé que si vous passez entre la bête et mes
+chiens, vous êtes capable de leur faire perdre la voie. Et vous,
+Henriot, où est votre épieu, où est votre arquebuse? voyons.
+
+-- Sire, dit Henri, à quoi bon une arquebuse? Je sais que Votre
+Majesté aime à tirer l'animal quand il tient aux chiens. Quant à
+un épieu, je manie assez maladroitement cette arme, qui n'est
+point d'usage dans nos montagnes, où nous chassons l'ours avec le
+simple poignard.
+
+-- Par la mordieu, Henri, quand vous serez retourné dans vos
+Pyrénées, il faudra que vous m'envoyiez une pleine charretée
+d'ours, car ce doit être une belle chasse que celle qui se fait
+ainsi corps à corps avec un animal qui peut nous étouffer. Écoutez
+donc, je crois que j'entends les chiens. Non, je me trompais.
+
+Le roi prit son cor et sonna une fanfare. Plusieurs fanfares lui
+répondirent. Tout à coup un piqueur parut qui fit entendre un
+autre air.
+
+-- La vue! la vue! cria le roi. Et il s'élança au galop, suivi de
+tous les chasseurs qui s'étaient ralliés à lui. Le piqueur ne
+s'était pas trompé. À mesure que le roi s'avançait, on commençait
+d'entendre les aboiements de la meute, composée alors de plus de
+soixante chiens, car on avait successivement lâché tous les relais
+placés dans les endroits que le sanglier avait déjà parcourus. Le
+roi le vit passer pour la seconde fois, et, profitant d'une haute
+futaie, se jeta sous bois après lui, donnant du cor de toutes ses
+forces. Les princes le suivirent quelque temps. Mais le roi avait
+un cheval si vigoureux, emporté par son ardeur il passait par des
+chemins tellement escarpés, par des taillis si épais, que d'abord
+les femmes, puis le duc de Guise et ses gentilshommes, puis les
+deux princes, furent forcés de l'abandonner. Tavannes tint encore
+quelque temps; mais enfin il y renonça à son tour.
+
+Tout le monde, excepté Charles et quelques piqueurs qui, excités
+par une récompense promise, ne voulaient pas quitter le roi, se
+retrouva donc dans les environs du carrefour.
+
+Les deux princes étaient l'un près de l'autre dans une longue
+allée. À cent pas d'eux, le duc de Guise et ses gentilshommes
+avaient fait halte. Au carrefour se tenaient les femmes.
+
+-- Ne semblerait-il pas, en vérité, dit le duc d'Alençon à Henri
+en lui montrant du coin de l'oeil le duc de Guise, que cet homme,
+avec son escorte bardée de fer, est le véritable roi? Pauvres
+princes que nous sommes, il ne nous honore pas même d'un regard.
+
+-- Pourquoi nous traiterait-il mieux que ne nous traitent nos
+propres parents? répondit Henri. Eh! mon frère! ne sommes-nous
+pas, vous et moi, des prisonniers à la cour de France, des otages
+de notre parti?
+
+Le duc François tressaillit à ces mots, et regarda Henri comme
+pour provoquer une plus large explication; mais Henri s'était plus
+avancé qu'il n'avait coutume de le faire, et il garda le silence.
+
+-- Que voulez-vous dire, Henri? demanda le duc François,
+visiblement contrarié que son beau-frère, en ne continuant pas, le
+laissât entamer ces éclaircissements.
+
+-- Je dis, mon frère, reprit Henri, que ces hommes si bien armés,
+qui semblent avoir reçu pour tâche de ne point nous perdre de vue,
+ont tout l'aspect de gardes qui prétendraient empêcher deux
+personnes de s'échapper.
+
+-- S'échapper, pourquoi? comment? demanda d'Alençon en jouant
+admirablement la surprise et la naïveté.
+
+-- Vous avez là un magnifique genêt, François, dit Henri
+poursuivant sa pensée tout en ayant l'air de changer de
+conversation; je suis sûr qu'il ferait sept lieues en une heure,
+et vingt lieues d'ici à midi. Il fait beau; cela invite, sur ma
+parole, à baisser la main. Voyez donc le joli chemin de traverse.
+Est ce qu'il ne vous tente pas, François? Quant à moi, l'éperon me
+brûle.
+
+François ne répondit rien. Seulement il rougit et pâlit
+successivement; puis il tendit l'oreille comme s'il écoutait la
+chasse.
+
+-- La nouvelle de Pologne fait son effet, dit Henri, et mon cher
+beau-frère a son plan. Il voudrait bien que je me sauvasse, mais
+je ne me sauverai pas seul.
+
+Il achevait à peine cette réflexion, quand plusieurs nouveaux
+convertis, revenus à la cour depuis deux ou trois mois, arrivèrent
+au petit galop et saluèrent les deux princes avec un sourire des
+plus engageants.
+
+Le duc d'Alençon, provoqué par les ouvertures de Henri, n'avait
+qu'un mot à dire, qu'un geste à faire, et il était évident que
+trente ou quarante cavaliers, réunis en ce moment autour d'eux
+comme pour faire opposition à la troupe de M. de Guise,
+favoriseraient la fuite; mais il détourna la tête, et portant son
+cor à sa bouche, il sonna le ralliement.
+
+Cependant les nouveaux venus, comme s'ils eussent cru que
+l'hésitation du duc d'Alençon venait du voisinage et de la
+présence des Guisards, s'étaient peu à peu glissés entre eux et
+les deux princes, et s'étaient échelonnés avec une habileté
+stratégique qui annonçait l'habitude des dispositions militaires.
+En effet, pour arriver au duc d'Alençon et au roi de Navarre, il
+eût fallu leur passer sur le corps, tandis qu'à perte de vue
+s'étendait devant les deux beaux frères une route parfaitement
+libre.
+
+Tout à coup, entre les arbres, à dix pas du roi de Navarre,
+apparut un autre gentilhomme que les deux princes n'avaient pas
+encore vu. Henri cherchait à deviner qui il était, quand ce
+gentilhomme, soulevant son chapeau, se fit reconnaître à Henri
+pour le vicomte de Turenne, un des chefs du parti protestant que
+l'on croyait en Poitou.
+
+Le vicomte hasarda même un signe qui voulait clairement dire:
+
+-- Venez-vous? Mais Henri, après avoir bien consulté le visage
+impassible et l'oeil terne du duc d'Alençon, tourna deux ou trois
+fois la tête sur son épaule comme si quelque chose le gênait dans
+le col de son pourpoint. C'était une réponse négative. Le vicomte
+la comprit, piqua des deux et disparut dans le fourré. Au même
+instant on entendit la meute se rapprocher, puis, à l'extrémité de
+l'allée où l'on se trouvait, on vit passer le sanglier, puis au
+même instant les chiens, puis, pareil au chasseur infernal,
+Charles IX sans chapeau, le cor à la bouche, sonnant à se briser
+les poumons; trois ou quatre piqueurs le suivaient. Tavannes avait
+disparu.
+
+-- Le roi! s'écria le duc d'Alençon. Et il s'élança sur la trace.
+Henri, rassuré par la présence de ses bons amis, leur fit signe de
+ne pas s'éloigner et s'avança vers les dames.
+
+-- Eh bien? dit Marguerite en faisant quelques pas au-devant de
+lui.
+
+-- Eh bien, madame, dit Henri, nous chassons le sanglier.
+
+-- Voilà tout?
+
+-- Oui, le vent a tourné depuis hier matin; mais je crois vous
+avoir prédit que cela serait ainsi.
+
+-- Ces changements de vent sont mauvais pour la chasse, n'est-ce
+pas, monsieur? demanda Marguerite.
+
+-- Oui, dit Henri, cela bouleverse quelquefois toutes les
+dispositions arrêtées, et c'est un plan à refaire.
+
+En ce moment les aboiements de la meute commencèrent à se faire
+entendre, se rapprochant rapidement, et une sorte de vapeur
+tumultueuse avertit les chasseurs de se tenir sur leurs gardes.
+Chacun leva la tête et tendit l'oreille.
+
+Presque aussitôt le sanglier déboucha, et au lieu de se rejeter
+dans le bois, il suivit la route venant droit sur le carrefour où
+se trouvaient les dames, les gentilshommes qui leur faisaient la
+cour, et les chasseurs qui avaient perdu la chasse.
+
+Derrière lui, et lui soufflant au poil, venaient trente ou
+quarante chiens des plus robustes; puis, derrière les chiens, à
+vingt pas à peine, le roi Charles sans toquet, sans manteau, avec
+ses habits tout déchirés par les épines, le visage et les mains en
+sang.
+
+Un ou deux piqueurs restaient seuls avec lui. Le roi ne quittait
+son cor que pour exciter ses chiens, ne cessait d'exciter ses
+chiens que pour reprendre son cor. Le monde tout entier avait
+disparu à ses yeux. Si son cheval eût manqué, il eût crié comme
+Richard III: Ma couronne pour un cheval!
+
+Mais le cheval paraissait aussi ardent que le maître, ses pieds ne
+touchaient pas la terre et ses naseaux soufflaient le feu.
+
+Le sanglier, les chiens, le roi passèrent comme une vision.
+
+-- Hallali, hallali! cria le roi en passant. Et il ramena son cor
+à ses lèvres sanglantes. À quelques pas de lui venaient le duc
+d'Alençon et deux piqueurs; seulement les chevaux des autres
+avaient renoncé ou ils s'étaient perdus.
+
+Tout le monde partit sur la trace, car il était évident que le
+sanglier ne tarderait pas à tenir.
+
+En effet, au bout de dix minutes à peine, le sanglier quitta le
+sentier qu'il suivait et se jeta dans le bois; mais, arrivé à une
+clairière, il s'accula à une roche et fit tête aux chiens.
+
+Aux cris de Charles, qui l'avait suivi, tout le monde accourut.
+
+On était arrivé au moment intéressant de la chasse. L'animal
+paraissait résolu à une défense désespérée. Les chiens, animés par
+une course de plus de trois heures, se ruaient sur lui avec un
+acharnement que redoublaient les cris et les jurons du roi.
+
+Tous les chasseurs se rangèrent en cercle, le roi un peu en avant,
+ayant derrière lui le duc d'Alençon armé d'une arquebuse, et Henri
+qui n'avait que son simple couteau de chasse.
+
+Le duc d'Alençon détacha son arquebuse du crochet et en alluma la
+mèche. Henri fit jouer son couteau de chasse dans le fourreau.
+
+Quant au duc de Guise, assez dédaigneux de tous ces exercices de
+vénerie, il se tenait un peu à l'écart avec tous ses
+gentilshommes.
+
+Les femmes réunies en groupe formaient une petite troupe qui
+faisait le pendant à celle du duc de Guise.
+
+Tout ce qui était chasseur demeurait les yeux fixés sur l'animal,
+dans une attente pleine d'anxiété.
+
+À l'écart se tenait un piqueur se raidissant pour résister aux
+deux molosses du roi, qui, couverts de leurs jaques de mailles,
+attendaient, en hurlant et en s'élançant de manière à faire croire
+à chaque instant qu'ils allaient briser leurs chaînes, le moment
+de coiffer le sanglier.
+
+L'animal faisait merveille: attaqué à la fois par une quarantaine
+de chiens qui l'enveloppaient comme une marée hurlante, qui le
+recouvraient de leur tapis bigarré, qui de tous côtés essayaient
+d'entamer sa peau rugueuse aux poils hérissés, à chaque coup de
+boutoir, il lançait à dix pieds de haut un chien, qui retombait
+éventré, et qui, les entrailles traînantes, se rejetait aussitôt
+dans la mêlée tandis que Charles, les cheveux raidis, les yeux
+enflammés, les narines ouvertes, courbé sur le cou de son cheval
+ruisselant, sonnait un hallali furieux.
+
+En moins de dix minutes, vingt chiens furent hors de combat.
+
+-- Les dogues! cria Charles, les dogues! ... À ce cri, le piqueur
+ouvrit les porte-mousquetons des laisses, et les deux molosses se
+ruèrent au milieu du carnage, renversant tout, écartant tout, se
+frayant avec leurs cottes de fer un chemin jusqu'à l'animal,
+qu'ils saisirent chacun par une oreille.
+
+Le sanglier, se sentant coiffé, fit claquer ses dents à la fois de
+rage et de douleur.
+
+-- Bravo! Duredent! bravo! Risquetout! cria Charles. Courage, les
+chiens! Un épieu! un épieu!
+
+-- Vous ne voulez pas mon arquebuse? dit le duc d'Alençon.
+
+-- Non, cria le roi, non, on ne sent pas entrer la balle; il n'y a
+pas de plaisir; tandis qu'on sent entrer l'épieu. Un épieu! un
+épieu!
+
+On présenta au roi un épieu de chasse durci au feu et armé d'une
+pointe de fer.
+
+-- Mon frère, prenez garde! cria Marguerite.
+
+-- Sus! sus! cria la duchesse de Nevers. Ne le manquez pas, Sire!
+Un bon coup à ce parpaillot!
+
+-- Soyez tranquille, duchesse! dit Charles. Et, mettant son épieu
+en arrêt, il fondit sur le sanglier, qui, tenu par les deux
+chiens, ne put éviter le coup. Cependant, à la vue de l'épieu
+luisant, il fit un mouvement de côté, et l'arme, au lieu de
+pénétrer dans la poitrine, glissa sur l'épaule et alla s'émousser
+sur la roche contre laquelle l'animal était acculé.
+
+-- Mille noms d'un diable! cria le roi, je l'ai manqué... Un
+épieu! un épieu!
+
+Et, se reculant comme faisaient les chevaliers lorsqu'ils
+prenaient du champ, il jeta à dix pas de lui son épieu hors de
+service.
+
+Un piqueur s'avança pour lui en offrir un autre. Mais au même
+moment, comme s'il eût prévu le sort qui l'attendait et qu'il eût
+voulu s'y soustraire, le sanglier, par un violent effort, arracha
+aux dents des molosses ses deux oreilles déchirées, et, les yeux
+sanglants, hérissé, hideux, l'haleine bruyante comme un soufflet
+de forge, faisant claquer ses dents l'une contre l'autre, il
+s'élança la tête basse, vers le cheval du roi.
+
+Charles était trop bon chasseur pour ne pas avoir prévu cette
+attaque. Il enleva son cheval, qui se cabra; mais il avait mal
+mesuré la pression, le cheval, trop serré par le mors ou peut-être
+même cédant à son épouvante, se renversa en arrière.
+
+Tous les spectateurs jetèrent un cri terrible: le cheval était
+tombé, et le roi avait la cuisse engagée sous lui.
+
+-- La main, Sire, rendez la main, dit Henri. Le roi lâcha la bride
+de son cheval, saisit la selle de la main gauche, essayant de
+tirer de la droite son couteau de chasse; mais le couteau, pressé
+par le poids de son corps, ne voulut pas sortir de sa gaine.
+
+-- Le sanglier! le sanglier! cria Charles. À moi, d'Alençon! à
+moi!
+
+Cependant le cheval, rendu à lui-même, comme s'il eût compris le
+danger que courait son maître, tendit ses muscles et était parvenu
+déjà à se relever sur trois jambes, lorsqu'à l'appel de son frère,
+Henri vit le duc François pâlir affreusement et approcher
+l'arquebuse de son épaule; mais la balle, au lieu d'aller frapper
+le sanglier, qui n'était plus qu'à deux pas du roi, brisa le genou
+du cheval, qui retomba le nez contre terre. Au même instant le
+sanglier déchira de son boutoir la botte de Charles.
+
+-- Oh! murmura d'Alençon de ses lèvres blêmissantes, je crois que
+le duc d'Anjou est roi de France, et que moi je suis roi de
+Pologne.
+
+En effet le sanglier labourait la cuisse de Charles, lorsque
+celui-ci sentit quelqu'un qui lui levait le bras; puis il vit
+briller une lame aiguë et tranchante qui s'enfonçait et
+disparaissait jusqu'à la garde au défaut de l'épaule de l'animal,
+tandis qu'une main gantée de fer écartait la hure déjà fumante
+sous ses habits.
+
+Charles, qui dans le mouvement qu'avait fait le cheval était
+parvenu à dégager sa jambe, se releva lourdement, et, se voyant
+tout ruisselant de sang, devint pâle comme un cadavre.
+
+-- Sire, dit Henri, qui toujours à genoux maintenait le sanglier
+atteint au coeur, Sire, ce n'est rien, j'ai écarté la dent, et
+Votre Majesté n'est pas blessée.
+
+Puis il se releva, lâchant le couteau, et le sanglier tomba,
+rendant plus de sang encore par sa gueule que par sa plaie.
+
+Charles, entouré de tout un monde haletant, assailli par des cris
+de terreur qui eussent étourdi le plus calme courage, fut un
+moment sur le point de tomber près de l'animal agonisant. Mais il
+se remit; et se retournant vers le roi de Navarre, il lui serra la
+main avec un regard où brillait le premier élan de sensibilité qui
+eût fait battre son coeur depuis vingt-quatre ans.
+
+-- Merci, Henriot! lui dit-il.
+
+-- Mon pauvre frère! s'écria d'Alençon en s'approchant de Charles.
+
+-- Ah! c'est toi, d'Alençon! dit le roi. Eh bien, fameux tireur,
+qu'est donc devenue ta balle?
+
+-- Elle se sera aplatie sur le sanglier, dit le duc.
+
+-- Eh! mon Dieu! s'écria Henri avec une surprise admirablement
+jouée, voyez donc, François, votre balle a cassé la jambe du
+cheval de Sa Majesté. C'est étrange!
+
+-- Hein! dit le roi. Est-ce vrai, cela?
+
+-- C'est possible, dit le duc consterné; la main me tremblait si
+fort!
+
+-- Le fait est que, pour un tireur habile, vous avez fait là un
+singulier coup, François! dit Charles en fronçant le sourcil. Une
+seconde fois, merci, Henriot! Messieurs, continua le roi,
+retournons à Paris, j'en ai assez comme cela.
+
+Marguerite s'approcha pour féliciter Henri.
+
+-- Ah! ma foi, oui, Margot, dit Charles, fais-lui ton compliment,
+et bien sincère même, car sans lui le roi de France s'appelait
+Henri III.
+
+-- Hélas! madame, dit le Béarnais, M. le duc d'Anjou, qui est déjà
+mon ennemi, va m'en vouloir bien davantage. Mais que voulez-vous!
+on fait ce qu'on peut; demandez à M. d'Alençon.
+
+Et, se baissant, il retira du corps du sanglier son couteau de
+chasse, qu'il plongea deux ou trois fois dans la terre, afin d'en
+essuyer le sang.
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
+ -- Qui est à ma portière? -- Deux pages et un
+écuyer. -- Bon! ce sont des barbares! Dites-moi, La
+Mole, qui avez-vous trouvé dans votre chambre? -- Le
+duc François. -- Faisant? -- Je ne sais quoi. -- Avec? --
+Avec un inconnu.
+ Je suis seule; entrez, mon cher.
+
+
+
+
+- 42 -
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La reine Margot - Tome I, by Alexandre Dumas, Père
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE MARGOT - TOME I ***
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+Project Gutenberg's La reine Margot - Tome I, by Alexandre Dumas, P\'e8re
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+\par Author: Alexandre Dumas, P\'e8re
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+\par Language: French
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+\par Character set encoding: ISO-8859-1
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+\par *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE MARGOT - TOME I ***
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+\par }{\fs44 Alexandre Dumas
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+II La chambre de la reine de Navarre}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97175283 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370031003700350032003800330000000000000000}}}{\fldrslt {
+23}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+e du 24 ao\'fbt 1572}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97175285 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370031003700350032003800350000000000000000}}}{\fldrslt {59}}}}}{
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+V Du Louvre en particulier et de la vertu en g\'e9n\'e9ral}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97175286 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370031003700350032003800360000000000000000}}}{\fldrslt {72}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97175287 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370031003700350032003800370000000000000000}}}{\fldrslt {88}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\'fbt 1572}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97175288 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370031003700350032003800380000000000000000}}}{\fldrslt {104}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
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+X Mort, messe ou Bastille}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97175291 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370031003700350032003900310000000000000000}}}{\fldrslt {164}}}}}{
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+pine du cimeti\'e8re des Innocents}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97175292 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370031003700350032003900320000000000000000}}}{\fldrslt {
+183}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+XIII Comme il y a des clefs qui ouvrent les portes auxquelles elles ne sont pas destin\'e9es}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97175294 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+XIV Seconde nuit de noces}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97175295 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370031003700350032003900350000000000000000}}}{\fldrslt {228}}}}}{
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+XV Ce que femme veut Dieu le veut}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97175296 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370031003700350032003900360000000000000000}}}{\fldrslt {240
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+\rquote un ennemi mort sent toujours bon}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97175297 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370031003700350032003900370000000000000000}}
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+re de ma\'eetre Ambroise Par\'e9}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97175298 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370031003700350032003900380000000000000000}}}{\fldrslt {278}
+}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97175299 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370031003700350032003900390000000000000000}}}{\fldrslt {289}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\'eetre Ren\'e9, le parfumeur de la reine m\'e8re}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97175300 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370031003700350033003000300000000000000000}
+}}{\fldrslt {304}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97175301 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370031003700350033003000310000000000000000}}}{\fldrslt {320}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+appartement de Madame de Sauve}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97175302 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370031003700350033003000320000000000000000}}}{\fldrslt {332}}}
+}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97175303"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003100370035003300300033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XXII Sire, vous serez roi}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97175303 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370031003700350033003000330000000000000000}}}{\fldrslt {346}}}}}{
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+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97175304"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003100370035003300300034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XXIII Un nouveau converti}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97175304 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370031003700350033003000340000000000000000}}}{\fldrslt {354}}}}}{
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+XXIV La rue Tizon et la rue Cloche-Perc\'e9e}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97175305 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370031003700350033003000350000000000000000}}
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+}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97175306 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370031003700350033003000360000000000000000}}}{\fldrslt {391}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+}{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97175307 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370031003700350033003000370000000000000000}}}{\fldrslt {406}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+XXVII La main de Dieu}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97175308 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370031003700350033003000380000000000000000}}}{\fldrslt {416}}}}}{
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+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97175309"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003100370035003300300039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XXVIII La lettre de Rome}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97175309 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370031003700350033003000390000000000000000}}}{\fldrslt {424}}}}}{
+\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97175310"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003100370035003300310030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXIX Le d\'e9part}{
+\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97175310 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370031003700350033003100300000000000000000}}}{\fldrslt {434}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97175311"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003100370035003300310031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXX Maurevel}{\tab }
+{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97175311 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370031003700350033003100310000000000000000}}}{\fldrslt {442}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97175312"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003100370035003300310032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXXI La chasse \'e0
+ courre}{\tab }{\field\flddirty{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97175312 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370031003700350033003100320000000000000000}}}{\fldrslt {450}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid }}\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par }\pard \qc\sb1200\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\b\fs52 PREMI\'c8RE PARTIE
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175282}I\line Le latin de M.\~de\~Guise{\*\bkmkend _Toc97175282}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Le lundi, dix-huiti\'e8me jour du mois d\rquote ao\'fbt 1572, il y avait grande f\'eate au Louvre.
+\par
+\par Les fen\'eatres de la vieille demeure royale, ordinairement si sombres, \'e9taient ardemment \'e9clair\'e9es\~; les places et les rues attenantes, habituellement si solitaires, d\'e8s que neuf heures sonnaient \'e0 Saint-Germain-l\rquote Auxerrois, \'e9
+taient, quoiqu\rquote il f\'fbt minuit, encombr\'e9es de populaire.
+\par
+\par Tout ce concours mena\'e7ant, press\'e9, bruyant, ressemblait, dans l\rquote obscurit\'e9, \'e0 une mer sombre et houleuse dont chaque flot faisait une vague grondante\~; cette mer, \'e9pandue sur le quai, o\'f9 elle se d\'e9gorgeait par la rue des Foss
+\'e9s-Saint-Germain et par la rue de l\rquote Astruce, venait battre de son flux le pied des murs du Louvre et de son reflux la base de l\rquote h\'f4tel de Bourbon qui s\rquote \'e9levait en face.
+\par
+\par Il y avait, malgr\'e9 la f\'eate royale, et m\'eame peut-\'eatre \'e0 cause de la f\'eate royale, quelque chose de mena\'e7ant dans ce peuple, car il ne se doutait pas que cette solennit\'e9, \'e0 laquelle il assistait comme spectateur, n\rquote \'e9
+tait que le pr\'e9lude d\rquote une autre remise \'e0 huitaine, et \'e0 laquelle il serait convi\'e9 et s\rquote \'e9battrait de tout son c\'9cur.
+\par
+\par La cour c\'e9l\'e9brait les noces de madame Marguerite de Valois, fille du roi Henri II et s\'9cur du roi Charles IX, avec Henri de Bourbon, roi de Navarre. En effet, le matin m\'eame, le cardinal de Bourbon avait uni les deux \'e9poux avec le c\'e9r\'e9
+monial usit\'e9 pour les noces des filles de France, sur un th\'e9\'e2tre dress\'e9 \'e0 la porte de Notre-Dame.
+\par
+\par Ce mariage avait \'e9tonn\'e9 tout le monde et avait fort donn\'e9 \'e0 songer \'e0 quelques-uns qui voyaient plus clair que les autres\~; on comprenait peu le rapprochement de deux partis aussi haineux que l\rquote \'e9taient \'e0
+ cette heure le parti protestant et le parti catholique\~: on se demandait comment le jeune prince de Cond\'e9 pardonnerait au duc d\rquote Anjou, fr\'e8re du roi, la mort de son p\'e8re assassin\'e9 \'e0
+ Jarnac par Montesquiou. On se demandait comment le jeune duc de Guise pardonnerait \'e0 l\rquote amiral de Coligny la mort du sien assassin\'e9 \'e0 Orl\'e9ans par Poltrot du M\'e9r\'e9. Il y a plus\~: Jeanne de Navarre, la courageuse \'e9
+pouse du faible Antoine de Bourbon, qui avait amen\'e9 son fils Henri aux royales fian\'e7ailles qui l\rquote attendaient, \'e9tait morte il y avait deux mois \'e0 peine, et de singuliers bruits s\rquote \'e9taient r\'e9
+pandus sur cette mort subite. Partout on disait tout bas, et en quelques lieux tout haut, qu\rquote un secret terrible avait \'e9t\'e9 surpris par elle, et que Catherine de M\'e9dicis, craignant la r\'e9v\'e9lation de ce secret, l\rquote avait empoisonn
+\'e9e avec des gants de senteur qui avaient \'e9t\'e9 confectionn\'e9s par un nomm\'e9 Ren\'e9, Florentin fort habile dans ces sortes de mati\'e8res. Ce bruit s\rquote \'e9tait d\rquote autant plus r\'e9pandu et confirm\'e9, qu\rquote apr\'e8
+s la mort de cette grande reine, sur la demande de son fils, deux m\'e9decins, desquels \'e9tait le fameux Ambroise Par\'e9, avaient \'e9t\'e9 autoris\'e9s \'e0 ouvrir et \'e0 \'e9tudier le corps, mais non le cerveau. Or, comme c\rquote \'e9tait par l
+\rquote odorat qu\rquote avait \'e9t\'e9 empoisonn\'e9e Jeanne de Navarre, c\rquote \'e9tait le cerveau, seule partie du corps exclue de l\rquote autopsie, qui devait offrir les traces du crime. Nous disons crime, car personne ne doutait qu\rquote
+un crime n\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 commis.
+\par
+\par Ce n\rquote \'e9tait pas tout\~: le roi Charles, particuli\'e8rement, avait mis \'e0 ce mariage, qui non seulement r\'e9tablissait la paix dans son royaume, mais encore attirait \'e0
+ Paris les principaux huguenots de France, une persistance qui ressemblait \'e0 de l\rquote ent\'eatement. Comme les deux fianc\'e9s appartenaient, l\rquote un \'e0 la religion catholique, l\rquote autre \'e0 la religion r\'e9form\'e9e, on avait \'e9t\'e9
+ oblig\'e9 de s\rquote adresser pour la dispense \'e0 Gr\'e9goire XIII, qui tenait alors le si\'e8ge de Rome. La dispense tardait, et ce retard inqui\'e9tait fort la feue reine de Navarre\~; elle avait un jour exprim\'e9 \'e0
+ Charles IX ses craintes que cette dispense n\rquote arriv\'e2t point, ce \'e0 quoi le roi avait r\'e9pondu\~:
+\par
+\par \endash N\rquote ayez souci, ma bonne tante, je vous honore plus que le pape, et aime plus ma s\'9cur que je ne le crains. Je ne suis pas huguenot, mais je ne suis pas sot non plus, et si monsieur le pape fait trop la b\'eate, je prendrai moi-m\'ea
+me Margot par la main, et je la m\'e8nerai \'e9pouser votre fils en plein pr\'eache.
+\par
+\par Ces paroles s\rquote \'e9taient r\'e9pandues du Louvre dans la ville, et, tout en r\'e9jouissant fort les huguenots, avaient consid\'e9rablement donn\'e9 \'e0 penser aux catholiques, qui se demandaient tout bas si le roi les trahissait r\'e9
+ellement, ou bien ne jouait pas quelque com\'e9die qui aurait un beau matin ou un beau soir son d\'e9nouement inattendu.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait vis-\'e0-vis de l\rquote amiral de Coligny surtout, qui depuis cinq ou six ans faisait une guerre acharn\'e9e au roi, que la conduite de Charles IX paraissait inexplicable\~: apr\'e8s avoir mis sa t\'eate \'e0 prix \'e0
+ cent cinquante mille \'e9cus d\rquote or, le roi ne jurait plus que par lui, l\rquote appelant son p\'e8re et d\'e9clarant tout haut qu\rquote il allait confier d\'e9sormais \'e0 lui seul la conduite de la guerre\~; c\rquote
+est au point que Catherine de M\'e9dicis, elle-m\'eame, qui jusqu\rquote alors avait r\'e9gl\'e9 les actions, les volont\'e9s et jusqu\rquote aux d\'e9sirs du jeune prince, paraissait commencer \'e0 s\rquote inqui\'e9ter tout de bon, et ce n\rquote \'e9
+tait pas sans sujet, car, dans un moment d\rquote \'e9panchement Charles IX avait dit \'e0 l\rquote amiral \'e0 propos de la guerre de Flandre\~:
+\par
+\par \endash Mon p\'e8re, il y a encore une chose en ceci \'e0 laquelle il faut bien prendre garde\~: c\rquote est que la reine m\'e8re, qui veut mettre le nez partout comme vous savez, ne connaisse rien de cette entreprise\~; que nous la tenions si secr\'e8
+te qu\rquote elle n\rquote y voie goutte, car, brouillonne comme je la connais, elle nous g\'e2terait tout.
+\par
+\par Or, tout sage et exp\'e9riment\'e9 qu\rquote il \'e9tait, Coligny n\rquote avait pu tenir secr\'e8te une si enti\'e8re confiance\~; et quoiqu\rquote il f\'fbt arriv\'e9 \'e0 Paris avec de grands soup\'e7ons, quoique \'e0 son d\'e9part de Ch\'e2
+tillon une paysanne se f\'fbt jet\'e9e \'e0 ses pieds, en criant\~: \'ab\~Oh\~! monsieur, notre bon ma\'eetre, n\rquote allez pas \'e0 Paris, car si vous y allez vous mourrez, vous et tous ceux qui iront avec vous\~\'bb\~; ces soup\'e7ons s\rquote \'e9
+taient peu \'e0 peu \'e9teints dans son c\'9cur et dans celui de T\'e9ligny, son gendre, auquel le roi de son c\'f4t\'e9 faisait de grandes amiti\'e9s, l\rquote appelant son fr\'e8re comme il appelait l\rquote amiral son p\'e8re, et le tutoyant, ainsi qu
+\rquote il faisait pour ses meilleurs amis.
+\par
+\par Les huguenots, \'e0 part quelques esprits chagrins et d\'e9fiants, \'e9taient donc enti\'e8rement rassur\'e9s\~: la mort de la reine de Navarre passait pour avoir \'e9t\'e9 caus\'e9e par une pleur\'e9sie, et les vastes salles du Louvre s\rquote \'e9
+taient emplies de tous ces braves protestants auxquels le mariage de leur jeune chef Henri promettait un retour de fortune bien inesp\'e9r\'e9. L\rquote amiral de Coligny, La Rochefoucault, le prince de Cond\'e9 fils, T\'e9
+ligny, enfin tous les principaux du parti, triomphaient de voir tout-puissants au Louvre et si bien venus \'e0 Paris ceux-l\'e0 m\'eames que trois mois auparavant le roi Charles et la reine Catherine voulaient faire pendre \'e0 des po
+tences plus hautes que celles des assassins. Il n\rquote y avait que le mar\'e9chal de Montmorency que l\rquote on cherchait vainement parmi tous ses fr\'e8res, car aucune promesse n\rquote avait pu le s\'e9duire, aucun semblant n\rquote
+avait pu le tromper, et il restait retir\'e9 en son ch\'e2teau de l\rquote Isle-Adam, donnant pour excuse de sa retraite la douleur que lui causait encore la mort de son p\'e8re le conn\'e9table Anne de Montmorency, tu\'e9 d\rquote
+un coup de pistolet par Robert Stuart, \'e0 la bataille de Saint-Denis. Mais comme cet \'e9v\'e9nement \'e9tait arriv\'e9 depuis plus de trois ans et que la sensibilit\'e9 \'e9tait une vertu assez peu \'e0 la mode \'e0 cette \'e9poque, on n\rquote
+avait cru de ce deuil prolong\'e9 outre mesure que ce qu\rquote on avait bien voulu en croire.
+\par
+\par Au reste, tout donnait tort au mar\'e9chal de Montmorency\~; le roi, la reine, le duc d\rquote Anjou et le duc d\rquote Alen\'e7on faisaient \'e0 merveille les honneurs de la royale f\'eate.
+\par
+\par Le duc d\rquote Anjou recevait des huguenots eux-m\'eames des compliments bien m\'e9rit\'e9s sur les deux batailles de Jarnac et de Moncontour, qu\rquote il avait gagn\'e9es avant d\rquote avoir atteint l\rquote \'e2ge de dix-huit ans, plus pr\'e9
+coce en cela que n\rquote avaient \'e9t\'e9 C\'e9sar et Alexandre, auxquels on le comparait en donnant, bien entendu, l\rquote inf\'e9riorit\'e9 aux vainqueurs d\rquote Issus et de Pharsale\~; le duc d\rquote Alen\'e7on regardait tout cela de son \'9c
+il caressant et faux\~; la reine Catherine rayonnait de joie et, toute confite en gracieuset\'e9s, complimentait le prince Henri de Cond\'e9 sur son r\'e9cent mariage avec Marie de Cl\'e8ves\~; enfin MM.\~de\~Guise eux-m\'ea
+mes souriaient aux formidables ennemis de leur maison, et le duc de Mayenne discourait avec M.\~de\~Tavannes et l\rquote amiral sur la prochaine guerre qu\rquote il \'e9tait plus que jamais question de d\'e9clarer \'e0 Philippe II.
+\par
+\par Au milieu de ces groupes allait et venait, la t\'eate l\'e9g\'e8rement inclin\'e9e et l\rquote oreille ouverte \'e0 tous les propos, un jeune homme de dix-neuf ans, \'e0 l\rquote \'9cil fin, aux cheveux noirs coup\'e9s tr\'e8s court, aux sourcils \'e9
+pais, au nez recourb\'e9 comme un bec d\rquote aigle, au sourire narquois, \'e0 la moustache et \'e0 la barbe naissantes. Ce jeune homme, qui ne s\rquote \'e9tait fait remarquer encore qu\rquote au combat d\rquote Arnay-le-Duc o\'f9 il avait bravement pay
+\'e9 de sa personne, et qui recevait compliments sur compliments, \'e9tait l\rquote \'e9l\'e8ve bien-aim\'e9 de Coligny et le h\'e9ros du jour\~; trois mois auparavant, c\rquote est-\'e0-dire \'e0 l\rquote \'e9poque o\'f9 sa m\'e8re vivait encore, on l
+\rquote avait appel\'e9 le prince de B\'e9arn\~; on l\rquote appelait maintenant le roi de Navarre, en attendant qu\rquote on l\rquote appel\'e2t Henri IV.
+\par
+\par De temps en temps un nuage sombre et rapide passait sur son front\~; sans doute il se rappelait qu\rquote il y avait deux mois \'e0 peine que sa m\'e8re \'e9tait morte, et moins que personne il doutait qu\rquote elle ne f\'fbt morte empoisonn\'e9
+e. Mais le nuage \'e9tait passager et disparaissait comme une ombre flottante\~; car ceux qui lui parlaient, ceux qui le f\'e9licitaient, ceux qui le coudoyaient, \'e9taient ceux-l\'e0 m\'eames qui avaient assassin\'e9 la courageuse Jeanne d\rquote
+Albret.
+\par
+\par \'c0 quelques pas du roi de Navarre, presque aussi pensif, presque aussi soucieux que le premier affectait d\rquote \'eatre joyeux et ouvert, le jeune duc de Guise causait avec T\'e9ligny. Plus heureux que le B\'e9arnais, \'e0 vingt-deux ans sa renomm\'e9
+e avait presque atteint celle de son p\'e8re, le grand Fran\'e7ois de Guise. C\rquote \'e9tait un \'e9l\'e9gant seigneur, de haute taille, au regard fier et orgueilleux, et dou\'e9 de cette majest\'e9 naturelle qui faisait dire, quand il passait, que pr
+\'e8s de lui les autres princes paraissaient peuple. Tout jeune qu\rquote il \'e9
+tait, les catholiques voyaient en lui le chef de leur parti, comme les huguenots voyaient le leur dans ce jeune Henri de Navarre dont nous venons de tracer le portrait. Il avait d\rquote abord port\'e9 le titre de prince de Joinville, et avait fait, au si
+\'e8ge d\rquote Orl\'e9ans, ses premi\'e8res armes sous son p\'e8re, qui \'e9tait mort dans ses bras en lui d\'e9signant l\rquote amiral Coligny pour son assassin. Alors le jeune duc, comme Annibal, avait fait un serment solennel\~: c\rquote \'e9tait
+de venger la mort de son p\'e8re sur l\rquote amiral et sur sa famille, et de poursuivre ceux de sa religion sans tr\'eave ni rel\'e2che, ayant promis \'e0 Dieu d\rquote \'eatre son ange exterminateur sur la terre jusqu\rquote au jour o\'f9 le dernier h
+\'e9r\'e9tique serait extermin\'e9. Ce n\rquote \'e9tait donc pas sans un profond \'e9tonnement qu\rquote on voyait ce prince, ordinairement si fid\'e8le \'e0 sa parole, tendre la main \'e0 ceux qu\rquote il avait jur\'e9 de tenir pour ses \'e9
+ternels ennemis et causer famili\'e8rement avec le gendre de celui dont il avait promis la mort \'e0 son p\'e8re mourant.
+\par
+\par Mais, nous l\rquote avons dit, cette soir\'e9e \'e9tait celle des \'e9tonnements.
+\par
+\par En effet, avec cette connaissance de l\rquote avenir qui manque heureusement aux hommes, avec cette facult\'e9 de lire dans les c\'9curs qui n\rquote appartient malheureusement qu\rquote \'e0 Dieu, l\rquote observateur privil\'e9gi\'e9 auquel il e\'fbt
+\'e9t\'e9 donn\'e9 d\rquote assister \'e0 cette f\'eate, e\'fbt joui certainement du plus curieux spectacle que fournissent les annales de la triste com\'e9die humaine.
+\par
+\par Mais cet observateur qui manquait aux galeries int\'e9rieures du Louvre, continuait dans la rue \'e0 regarder de ses yeux flamboyants et \'e0 gronder de sa voix mena\'e7ante\~: cet observateur c\rquote \'e9
+tait le peuple, qui, avec son instinct merveilleusement aiguis\'e9 par la haine, suivait de loin les ombres de ses ennemis implacables et traduisait leurs impressions aussi nettement que peut le faire le curieux devant les fen\'eatres d\rquote
+une salle de bal herm\'e9tiquement ferm\'e9e. La musique enivre et r\'e8gle le danseur, tandis que le curieux voit le mouvement seul et rit de ce pantin qui s\rquote agite sans raison, car le curieux, lui, n\rquote entend pas la musique.
+\par
+\par La musique qui enivrait les huguenots, c\rquote \'e9tait la voix de leur orgueil.
+\par
+\par Ces lueurs qui passaient aux yeux des Parisiens au milieu de la nuit, c\rquote \'e9taient les \'e9clairs de leur haine qui illuminaient l\rquote avenir.
+\par
+\par Et cependant tout continuait d\rquote \'eatre riant \'e0 l\rquote int\'e9rieur, et m\'eame un murmure plus doux et plus flatteur que jamais courait en ce moment par tout le Louvre\~: c\rquote est que la jeune fianc\'e9e, apr\'e8s \'eatre all\'e9e d\'e9
+poser sa toilette d\rquote apparat, son manteau tra\'eenant et son long voile, venait de rentrer dans la salle de bal, accompagn\'e9e de la belle duchesse de Nevers, sa meilleure amie, et men\'e9e par son fr\'e8re Charles IX, qui la pr\'e9
+sentait aux principaux de ses h\'f4tes.
+\par
+\par Cette fianc\'e9e, c\rquote \'e9tait la fille de Henri II, c\rquote \'e9tait la perle de la couronne de France, c\rquote \'e9tait Marguerite de Valois, que, dans sa famili\'e8re tendresse pour elle, le roi Charles IX n\rquote appelait jamais que }{\i ma s
+\'9cur Margot.}{
+\par
+\par Certes jamais accueil, si flatteur qu\rquote il f\'fbt, n\rquote avait \'e9t\'e9 mieux m\'e9rit\'e9 que celui qu\rquote on faisait en ce moment \'e0 la nouvelle reine de Navarre. Marguerite \'e0 cette \'e9poque avait vingt ans \'e0 peine, et d\'e9j\'e0
+ elle \'e9tait l\rquote objet des louanges de tous les po\'e8tes, qui la comparaient les uns \'e0 l\rquote Aurore, les autres \'e0 Cyth\'e9r\'e9e. C\rquote \'e9tait en effet la beaut\'e9 sans rivale de cette cour o\'f9 Catherine de M\'e9dicis avait r\'e9
+uni, pour en faire ses sir\'e8nes, les plus belles femmes qu\rquote elle avait pu trouver. Elle avait les cheveux noirs, le teint brillant, l\rquote \'9cil voluptueux et voil\'e9 de longs cils, la bouche vermeille et fine, le cou \'e9l\'e9
+gant, la taille riche et souple, et, perdu dans une mule de satin, un pied d\rquote enfant. Les Fran\'e7ais, qui la poss\'e9daient, \'e9taient fiers de voir \'e9clore sur leur sol une si magnifique fleur, et les \'e9trangers qui passaient par la France s
+\rquote en retournaient \'e9blouis de sa beaut\'e9 s\rquote ils l\rquote avaient vue seulement, \'e9tourdis de sa science s\rquote ils avaient caus\'e9 avec elle. C\rquote est que Marguerite \'e9tait non seulement la plus belle, mais encore la plus lettr
+\'e9e des femmes de son temps, et l\rquote on citait le mot d\rquote un savant italien qui lui avait \'e9t\'e9 pr\'e9sent\'e9, et qui, apr\'e8s avoir caus\'e9 avec elle une heure en italien, en espagnol, en latin et en grec, l\rquote avait quitt\'e9
+e en disant dans son enthousiasme\~: \'ab\~Voir la cour sans voir Marguerite de Valois, c\rquote est ne voir ni la France ni la cour.\~\'bb
+\par
+\par Aussi les harangues ne manquaient pas au roi Charles IX et \'e0 la reine de Navarre\~; on sait combien les huguenots \'e9taient harangueurs. Force allusions au pass\'e9, force demandes pour l\rquote avenir furent adroitement gliss\'e9
+es au roi au milieu de ces harangues\~; mais \'e0 toutes ces allusions, il r\'e9pondait avec ses l\'e8vres p\'e2les et son sourire rus\'e9\~:
+\par
+\par \endash En donnant ma s\'9cur Margot \'e0 Henri de Navarre, je donne mon c\'9cur \'e0 tous les protestants du royaume.
+\par
+\par Mot qui rassurait les uns et faisait sourire les autres, car il avait r\'e9ellement deux sens\~: l\rquote un paternel, et dont en bonne conscience Charles IX ne voulait pas surcharger sa pens\'e9e\~; l\rquote autre injurieux pour l\rquote \'e9pous\'e9
+e, pour son mari et pour celui-l\'e0 m\'eame qui le disait, car il rappelait quelques sourds scandales dont la chronique de la cour avait d\'e9j\'e0 trouv\'e9 moyen de souiller la robe nuptiale de Marguerite de Valois.
+\par
+\par Cependant M.\~de\~Guise causait, comme nous l\rquote avons dit, avec T\'e9ligny\~; mais il ne donnait pas \'e0 l\rquote entretien une attention si soutenue qu\rquote il ne se d\'e9tourn\'e2t parf
+ois pour lancer un regard sur le groupe de dames au centre duquel resplendissait la reine de Navarre. Si le regard de la princesse rencontrait alors celui du jeune duc, un nuage semblait obscurcir ce front charmant autour duquel des \'e9
+toiles de diamants formaient une tremblante aur\'e9ole, et quelque vague dessein per\'e7ait dans son attitude impatiente et agit\'e9e.
+\par
+\par La princesse Claude, s\'9cur a\'een\'e9e de Marguerite, qui depuis quelques ann\'e9es d\'e9j\'e0 avait \'e9pous\'e9 le duc de Lorraine, avait remarqu\'e9 cette inqui\'e9tude, et elle s\rquote approchait d\rquote
+elle pour lui en demander la cause, lorsque chacun s\rquote \'e9cartant devant la reine m\'e8re, qui s\rquote avan\'e7ait appuy\'e9e au bras du jeune prince de Cond\'e9, la princesse se trouva refoul\'e9e loin de sa s\'9cur. Il y eut alors un mouvement g
+\'e9n\'e9ral dont le duc de Guise profita pour se rapprocher de madame de Nevers, sa belle-s\'9cur, et par cons\'e9quent de Marguerite. Madame de Lorraine, qui n\rquote avait pas perdu la jeune reine des yeux, vit alors, au lieu de ce nuage qu\rquote
+elle avait remarqu\'e9 sur son front, une flamme ardente passer sur ses joues. Cependant le duc s\rquote approchait toujours, et quand il ne fut plus qu\rquote \'e0 deux pas de Marguerite, celle-ci, qui semblait plut\'f4
+t le sentir que le voir, se retourna en faisant un effort violent pour donner \'e0 son visage le calme et l\rquote insouciance\~; alors le duc salua respectueusement, et, tout en s\rquote inclinant devant elle, murmura \'e0 demi-voix\~:
+\par
+\par \endash }{\i Ipse attuli.}{
+\par
+\par Ce qui voulait dire\~:
+\par
+\par \'ab\~Je l\rquote ai}{\i apport\'e9}{, ou }{\i apport\'e9 moi-m\'eame}{.\~\'bb
+\par
+\par Marguerite rendit sa r\'e9v\'e9rence au jeune duc, et, en se relevant, laissa tomber cette r\'e9ponse\~:
+\par
+\par \endash }{\i Noctu pro more. }{Ce qui signifiait\~: \'ab\~Cette nuit comme d\rquote habitude.\~\'bb Ces douces paroles, absorb\'e9es par l\rquote \'e9norme collet goudronn\'e9 de la princesse comme par l\rquote enroulement d\rquote un porte-voi
+x, ne furent entendues que de la personne \'e0 laquelle on les adressait\~; mais si court qu\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 le dialogue, sans doute il embrassait tout ce que les deux jeunes gens avaient \'e0 se dire, car apr\'e8s cet \'e9
+change de deux mots contre trois, ils se s\'e9par\'e8rent, Marguerite le front plus r\'eaveur, et le duc le front plus radieux qu\rquote avant qu\rquote ils se fussent rapproch\'e9s. Cette petite sc\'e8ne avait eu lieu sans que l\rquote homme le plus int
+\'e9ress\'e9 \'e0 la remarquer e\'fbt paru y faire la moindre attention, car, de son c\'f4t\'e9, le roi de Navarre n\rquote avait d\rquote yeux que pour une seule personne qui rassemblait autour d\rquote
+elle une cour presque aussi nombreuse que Marguerite de Valois, cette personne \'e9tait la belle madame de Sauve.
+\par
+\par Charlotte de Beaune-Semblan\'e7ay, petite-fille du malheureux Semblan\'e7ay et femme de Simon de Fizes, baron de Sauve, \'e9tait une des dames d\rquote atours de Catherine de M\'e9dicis, et l\rquote
+une des plus redoutables auxiliaires de cette reine, qui versait \'e0 ses ennemis le philtre de l\rquote amour quand elle n\rquote osait leur verser le poison florentin\~; petite, blonde, tour \'e0 tour p\'e9tillante de vivacit\'e9 ou languissante de m
+\'e9lancolie, toujours pr\'eate \'e0 l\rquote amour et \'e0 l\rquote intrigue, les deux grandes affaires qui, depuis cinquante ans, occupaient la cour des trois rois qui s\rquote \'e9taient succ\'e9d\'e9\~; femme dans toute l\rquote ac
+ception du mot et dans tout le charme de la chose, depuis l\rquote \'9cil bleu languissant ou brillant de flammes jusqu\rquote aux petits pieds mutins et cambr\'e9s dans leurs mules de velours, madame de Sauve s\rquote \'e9tait, depuis quelques mois d\'e9
+j\'e0, empar\'e9e de toutes les facult\'e9s du roi de Navarre, qui d\'e9butait alors dans la carri\'e8re amoureuse comme dans la carri\'e8re politique\~; si bien que Marguerite de Navarre, beaut\'e9 magnifique et royale, n\rquote avait m\'eame plus trouv
+\'e9 l\rquote admiration au fond du c\'9cur de son \'e9poux\~; et, chose \'e9trange et qui \'e9tonnait tout le monde, m\'eame de la part de cette \'e2me pleine de t\'e9n\'e8bres et de myst\'e8res, c\rquote est que Catherine de M\'e9
+dicis, tout en poursuivant son projet d\rquote union entre sa fille et le roi de Navarre, n\rquote avait pas discontinu\'e9 de favoriser presque ouvertement les amours de celui-ci avec madame de Sauve. Mais malgr\'e9 cette aide puissante et en d\'e9
+pit des m\'9curs faciles de l\rquote \'e9poque, la belle Charlotte avait r\'e9sist\'e9 jusque-l\'e0\~; et de cette r\'e9sistance inconnue, incroyable, inou\'efe, plus encore que de la beaut\'e9 et de l\rquote esprit de celle qui r\'e9sistait, \'e9tait n
+\'e9e dans le c\'9cur du B\'e9arnais une passion qui, ne pouvant se satisfaire, s\rquote \'e9tait repli\'e9e sur elle-m\'eame et avait d\'e9vor\'e9 dans le c\'9cur du jeune roi la timidit\'e9, l\rquote orgueil et jusqu\rquote \'e0 cette insouciance, moiti
+\'e9 philosophique, moiti\'e9 paresseuse, qui faisait le fond de son caract\'e8re.
+\par
+\par Madame de Sauve venait d\rquote entrer depuis quelques minutes seulement dans la salle de bal\~: soit d\'e9pit, soit douleur, elle avait r\'e9solu d\rquote abord de ne point assister au triomphe de sa rivale, et, sous le pr\'e9texte d\rquote
+une indisposition, elle avait laiss\'e9 son mari, secr\'e9taire d\rquote \'c9tat depuis cinq ans, venir seul au Louvre. Mais en apercevant le baron de Sauve sans sa femme, Catherine de M\'e9dicis s\rquote \'e9tait inform\'e9
+e des causes qui tenaient sa bien-aim\'e9e Charlotte \'e9loign\'e9e\~; et, apprenant que ce n\rquote \'e9tait qu\rquote une l\'e9g\'e8re indisposition, elle lui avait \'e9crit quelques mots d\rquote appel, auxquels la jeune femme s\rquote \'e9tait empress
+\'e9e d\rquote ob\'e9ir. Henri, tout attrist\'e9 qu\rquote il avait \'e9t\'e9 d\rquote abord de son absence, avait cependant respir\'e9 plus librement lorsqu\rquote il avait vu M.\~de\~Sauve entrer seul\~; mais au moment o\'f9, ne s\rquote
+attendant aucunement \'e0 cette apparition, il allait en soupirant se rapprocher de l\rquote aimable cr\'e9ature qu\rquote il \'e9tait condamn\'e9, sinon \'e0 aimer, du moins \'e0 traiter en \'e9
+pouse, il avait vu au bout de la galerie surgir madame de Sauve\~; alors il \'e9tait demeur\'e9 clou\'e9 \'e0 sa place, les yeux fix\'e9s sur cette Circ\'e9 qui l\rquote encha\'eenait \'e0 elle comme un lien magique, et, au lieu de continuer sa
+marche vers sa femme, par un mouvement d\rquote h\'e9sitation qui tenait bien plus \'e0 l\rquote \'e9tonnement qu\rquote \'e0 la crainte, il s\rquote avan\'e7a vers madame de Sauve.
+\par
+\par De leur c\'f4t\'e9 les courtisans, voyant que le roi de Navarre, dont on connaissait d\'e9j\'e0 le c\'9cur inflammable, se rapprochait de la belle Charlotte, n\rquote eurent point le courage de s\rquote opposer \'e0 leur r\'e9union\~; ils s\rquote \'e9
+loign\'e8rent complaisamment, de sorte qu\rquote au m\'eame instant o\'f9 Marguerite de Valois et M.\~de\~Guise \'e9changeaient les quelques mots latins que nous avons rapport\'e9s, Henri, arriv\'e9 pr\'e8s de madame de Sauve, entamait avec elle en fran
+\'e7ais fort intelligible, quoique saupoudr\'e9 d\rquote accent gascon, une conversation beaucoup moins myst\'e9rieuse.
+\par
+\par \endash Ah\~! ma mie\~! lui dit-il, vous voil\'e0 donc revenue au moment o\'f9 l\rquote on m\rquote avait dit que vous \'e9tiez malade et o\'f9 j\rquote avais perdu l\rquote esp\'e9rance de vous voir\~?
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9, r\'e9pondit madame de Sauve, aurait-elle la pr\'e9tention de me faire croire que cette esp\'e9rance lui avait beaucoup co\'fbt\'e9 \'e0 perdre\~?
+\par
+\par \endash Sang-diou\~! je crois bien, reprit le B\'e9arnais\~; ne savez-vous point que vous \'eates mon soleil pendant le jour et mon \'e9toile pendant la nuit\~? En v\'e9rit\'e9 je me croyais dans l\rquote obscurit\'e9
+ la plus profonde, lorsque vous avez paru tout \'e0 l\rquote heure et avez soudain tout \'e9clair\'e9.
+\par
+\par \endash C\rquote est un mauvais tour que je vous joue alors, Monseigneur.
+\par
+\par \endash Que voulez-vous dire, ma mie\~? demanda Henri.
+\par
+\par \endash Je veux dire que lorsqu\rquote on est ma\'eetre de la plus belle femme de France, la seule chose qu\rquote on doive d\'e9sirer, c\rquote est que la lumi\'e8re disparaisse pour faire place \'e0 l\rquote obscurit\'e9, car c\rquote est dans l
+\rquote obscurit\'e9 que nous attend le bonheur.
+\par
+\par \endash Ce bonheur, mauvaise, vous savez bien qu\rquote il est aux mains d\rquote une seule personne, et que cette personne se rit et se joue du pauvre Henri.
+\par
+\par \endash Oh\~! reprit la baronne, j\rquote aurais cru, au contraire, moi, que c\rquote \'e9tait cette personne qui \'e9tait le jouet et la ris\'e9e du roi de Navarre.
+\par
+\par Henri fut effray\'e9 de cette attitude hostile, et cependant il r\'e9fl\'e9chit qu\rquote elle trahissait le d\'e9pit, et que le d\'e9pit n\rquote est que le masque de l\rquote amour.
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9, dit-il, ch\'e8re Charlotte, vous me faites l\'e0 un injuste reproche, et je ne comprends pas qu\rquote une si jolie bouche soit en m\'eame temps si cruelle. Croyez-vous donc que ce soit moi qui me marie\~? Eh\~
+! non, ventre saint gris\~! ce n\rquote est pas moi\~!
+\par
+\par \endash C\rquote est moi, peut-\'eatre\~! reprit aigrement la baronne, si jamais peut para\'eetre aigre la voix de la femme qui nous aime et qui nous reproche de ne pas l\rquote aimer.
+\par
+\par \endash Avec vos beaux yeux n\rquote avez-vous pas vu plus loin, baronne\~? Non, non, ce n\rquote est pas Henri de Navarre qui \'e9pouse Marguerite de Valois.
+\par
+\par \endash Et qui est-ce donc alors\~?
+\par
+\par \endash Eh, sang-diou\~! c\rquote est la religion r\'e9form\'e9e qui \'e9pouse le pape, voil\'e0 tout.
+\par
+\par \endash Nenni, nenni, Monseigneur, et je ne me laisse pas prendre \'e0 vos jeux d\rquote esprit, moi\~: Votre Majest\'e9 aime madame Marguerite, et je ne vous en fais pas un reproche, Dieu m\rquote en garde\~! elle est assez belle pour \'eatre aim\'e9e.
+
+\par
+\par Henri r\'e9fl\'e9chit un instant, et tandis qu\rquote il r\'e9fl\'e9chissait, un bon sourire retroussa le coin de ses l\'e8vres.
+\par
+\par \endash Baronne, dit-il, vous me cherchez querelle, ce me semble, et cependant vous n\rquote en avez pas le droit\~; qu\rquote avez-vous fait, voyons\~! pour m\rquote emp\'eacher d\rquote \'e9pouser madame Marguerite\~? Rien\~; au contraire, vous m
+\rquote avez toujours d\'e9sesp\'e9r\'e9.
+\par
+\par \endash Et bien m\rquote en a pris, Monseigneur\~! r\'e9pondit madame de Sauve.
+\par
+\par \endash Comment cela\~?
+\par
+\par \endash Sans doute, puisque aujourd\rquote hui vous en \'e9pousez une autre.
+\par
+\par \endash Ah\~! je l\rquote \'e9pouse parce que vous ne m\rquote aimez pas.
+\par
+\par \endash Si je vous eusse aim\'e9, Sire, il me faudrait donc mourir dans une heure\~!
+\par
+\par \endash Dans une heure\~! Que voulez-vous dire, et de quelle mort seriez-vous morte\~?
+\par
+\par \endash De jalousie\'85 car dans une heure la reine de Navarre renverra ses femmes, et Votre Majest\'e9 ses gentilshommes.
+\par
+\par \endash Est-ce l\'e0 v\'e9ritablement la pens\'e9e qui vous pr\'e9occupe, ma mie\~?
+\par
+\par \endash Je ne dis pas cela. Je dis que, si je vous aimais, elle me pr\'e9occuperait horriblement.
+\par
+\par \endash Eh bien, s\rquote \'e9cria Henri au comble de la joie d\rquote entendre cet aveu, le premier qu\rquote il e\'fbt re\'e7u, si le roi de Navarre ne renvoyait pas ses gentilshommes ce soir\~?
+\par
+\par \endash Sire, dit madame de Sauve, regardant le roi avec un \'e9tonnement qui cette fois n\rquote \'e9tait pas jou\'e9, vous dites l\'e0 des choses impossibles et surtout incroyables.
+\par
+\par \endash Pour que vous le croyiez, que faut-il donc faire\~?
+\par
+\par \endash Il faudrait m\rquote en donner la preuve, et cette preuve, vous ne pouvez me la donner.
+\par
+\par \endash Si fait, baronne, si fait. Par saint Henri\~! je vous la donnerai, au contraire, s\rquote \'e9cria le roi en d\'e9vorant la jeune femme d\rquote un regard embras\'e9 d\rquote amour.
+\par
+\par \endash \'d4 Votre Majest\'e9\~! \'85 murmura la belle Charlotte en baissant la voix et les yeux. Je ne comprends pas\'85 Non, non\~! il est impossible que vous \'e9chappiez au bonheur qui vous attend.
+\par
+\par \endash Il y a quatre Henri dans cette salle, mon ador\'e9e\~! reprit le roi\~: Henri de France, Henri de Cond\'e9, Henri de Guise, mais il n\rquote y a qu\rquote un Henri de Navarre.
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Eh bien, si vous avez ce Henri de Navarre pr\'e8s de vous toute cette nuit\'85
+\par
+\par \endash Toute cette nuit\~?
+\par
+\par \endash Oui\~; serez-vous certaine qu\rquote il ne sera pas pr\'e8s d\rquote une autre\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! si vous faites cela, Sire, s\rquote \'e9cria \'e0 son tour la dame de Sauve.
+\par
+\par \endash Foi de gentilhomme, je le ferai. Madame de Sauve leva ses grands yeux humides de voluptueuses promesses et sourit au roi, dont le c\'9cur s\rquote emplit d\rquote une joie enivrante.
+\par
+\par \endash Voyons, reprit Henri, en ce cas, que direz-vous\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! en ce cas, r\'e9pondit Charlotte, en ce cas je dirai que je suis v\'e9ritablement aim\'e9e de Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Ventre-saint-gris\~! vous le direz donc, car cela est, baronne.
+\par
+\par \endash Mais comment faire\~? murmura madame de Sauve.
+\par
+\par \endash Oh\~! par Dieu\~! baronne, il n\rquote est point que vous n\rquote ayez autour de vous quelque cam\'e9ri\'e8re, quelque suivante, quelque fille dont vous soyez s\'fbre\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! j\rquote ai Dariole, qui m\rquote est si d\'e9vou\'e9e qu\rquote elle se ferait couper en morceaux pour moi\~: un v\'e9ritable tr\'e9sor.
+\par
+\par \endash Sang-diou\~! baronne, dites \'e0 cette fille que je ferai sa fortune quand je serai roi de France, comme me le pr\'e9disent les astrologues.
+\par
+\par Charlotte sourit\~; car d\'e8s cette \'e9poque la r\'e9putation gasconne du B\'e9arnais \'e9tait d\'e9j\'e0 \'e9tablie \'e0 l\rquote endroit de ses promesses.
+\par
+\par \endash Eh bien, dit-elle, que d\'e9sirez-vous de Dariole\~?
+\par
+\par \endash Bien peu de chose pour elle, tout pour moi.
+\par
+\par \endash Enfin\~?
+\par
+\par \endash Votre appartement est au-dessus du mien\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Qu\rquote elle attende derri\'e8re la porte. Je frapperai doucement trois coups\~; elle ouvrira, et vous aurez la preuve que je vous ai offerte.
+\par
+\par Madame de Sauve garda le silence pendant quelques secondes\~; puis, comme si elle e\'fbt regard\'e9 autour d\rquote elle pour n\rquote \'eatre pas entendue, elle fixa un instant la vue sur le groupe o\'f9 se tenait la reine m\'e8re\~
+; mais si court que fut cet instant, il suffit pour que Catherine et sa dame d\rquote atours \'e9changeassent chacune un regard.
+\par
+\par \endash Oh\~! si je voulais, dit madame de Sauve avec un accent de sir\'e8ne qui e\'fbt fait fondre la cire dans les oreilles d\rquote Ulysse, si je voulais prendre Votre Majest\'e9 en mensonge.
+\par
+\par \endash Essayez, ma mie, essayez\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! ma foi\~! j\rquote avoue que j\rquote en combats l\rquote envie.
+\par
+\par \endash Laissez-vous vaincre\~: les femmes ne sont jamais si fortes qu\rquote apr\'e8s leur d\'e9faite.
+\par
+\par \endash Sire, je retiens votre promesse pour Dariole le jour o\'f9 vous serez roi de France. Henri jeta un cri de joie.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait juste au moment o\'f9 ce cri s\rquote \'e9chappait de la bouche du B\'e9arnais que la reine de Navarre r\'e9pondait au duc de Guise\~:
+\par
+\par \'ab\~}{\i Noctu pro more}{\~: Cette nuit comme d\rquote habitude.\~\'bb
+\par
+\par Alors Henri s\rquote \'e9loigna de madame de Sauve aussi heureux que l\rquote \'e9tait le duc de Guise en s\rquote \'e9loignant lui-m\'eame de Marguerite de Valois.
+\par
+\par Une heure apr\'e8s cette double sc\'e8ne que nous venons de raconter, le roi Charles et la reine m\'e8re se retir\'e8rent dans leurs appartements\~; presque aussit\'f4t les salles commenc\'e8rent \'e0 se d\'e9peupler, les galeries laiss\'e8
+rent voir la base de leurs colonnes de marbre. L\rquote amiral et le prince de Cond\'e9 furent reconduits par quatre cents gentilshommes huguenots au milieu de la foule qui grondait sur leur passage. Pui
+s Henri de Guise, avec les seigneurs lorrains et les catholiques, sortirent \'e0 leur tour, escort\'e9s des cris de joie et des applaudissements du peuple.
+\par
+\par Quant \'e0 Marguerite de Valois, \'e0 Henri de Navarre et \'e0 madame de Sauve, on sait qu\rquote ils demeuraient au Louvre m\'eame.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175283}II\line La chambre de la reine de Navarre{\*\bkmkend _Toc97175283}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Le duc de Guise reconduisit sa belle-s\'9cur, la duchesse de Nevers, en son h\'f4tel qui \'e9tait situ\'e9 rue du Chaume, en face de la rue de Brac, et apr\'e8s l\rquote avoir remise \'e0 ses femmes, passa dans
+ son appartement pour changer de costume, prendre un manteau de nuit et s\rquote armer d\rquote un de ces poignards courts et aigus qu\rquote on appelait une foi de gentilhomme, lesquels se portaient sans l\rquote \'e9p\'e9e\~; mais au moment o\'f9
+ il le prenait sur la table o\'f9 il \'e9tait d\'e9pos\'e9, il aper\'e7ut un petit billet serr\'e9 entre la lame et le fourreau.
+\par
+\par Il l\rquote ouvrit et lut ce qui suit\~:
+\par
+\par \'ab\~J\rquote esp\'e8re bien que M.\~de\~Guise ne retournera pas cette nuit au Louvre, ou, s\rquote il y retourne, qu\rquote il prendra au moins la pr\'e9caution de s\rquote armer d\rquote une bonne cotte de mailles et d\rquote une bonne \'e9p\'e9e.\~
+\'bb
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! dit le duc en se retournant vers son valet de chambre, voici un singulier avertissement, ma\'eetre Robin. Maintenant faites-moi le plaisir de me dire quelles sont les personnes qui ont p\'e9n\'e9tr\'e9 ici pendant mon absence.
+\par
+\par \endash Une seule, Monseigneur.
+\par
+\par \endash Laquelle\~?
+\par
+\par \endash M.\~du Gast.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! En effet, il me semblait bien reconna\'eetre l\rquote \'e9criture. Et tu es s\'fbr que du Gast est venu, tu l\rquote as vu\~?
+\par
+\par \endash J\rquote ai fait plus, Monseigneur, je lui ai parl\'e9.
+\par
+\par \endash Bon\~; alors je suivrai le conseil. Ma jaquette et mon \'e9p\'e9e.
+\par
+\par Le valet de chambre, habitu\'e9 \'e0 ces mutations de costumes, apporta l\rquote une et l\rquote autre. Le duc alors rev\'eatit sa jaquette, qui \'e9tait en cha\'eenons de mailles si souples que la trame d\rquote acier n\rquote \'e9tait gu\'e8re plus \'e9
+paisse que du velours\~; puis il passa par-dessus son jaque des chausses et un pourpoint gris et argent, qui \'e9taient ses couleurs favorites, tira de longues bottes qui montaient jusqu\rquote au milieu de ses cuisses, se coiffa d\rquote
+un toquet de velours noir sans plume ni pierreries, s\rquote enveloppa d\rquote un manteau de couleur sombre, passa un poignard \'e0 sa ceinture, et, mettant son \'e9p\'e9e aux mains d\rquote un page, seule escorte dont il voul\'fb
+t se faire accompagner, il prit le chemin du Louvre.
+\par
+\par Comme il posait le pied sur le seuil de l\rquote h\'f4tel, le veilleur de Saint-Germain-l\rquote Auxerrois venait d\rquote annoncer une heure du matin.
+\par
+\par Si avanc\'e9e que f\'fbt la nuit et si peu s\'fbres que fussent les rues \'e0 cette \'e9poque, aucun accident n\rquote arriva \'e0 l\rquote aventureux prince par le chemin, et il arriva sain et
+sauf devant la masse colossale du vieux Louvre, dont toute les lumi\'e8res s\rquote \'e9taient successivement \'e9teintes, et qui se dressait, \'e0 cette heure, formidable de silence et d\rquote obscurit\'e9.
+\par
+\par En avant du ch\'e2teau royal s\rquote \'e9tendait un foss\'e9 profond, sur lequel donnaient la plupart des chambres des princes log\'e9s au palais. L\rquote appartement de Marguerite \'e9tait situ\'e9 au premier \'e9tage.
+\par
+\par Mais ce premier \'e9tage, accessible s\rquote il n\rquote y e\'fbt point eu de foss\'e9, se trouvait, gr\'e2ce au retranchement, \'e9lev\'e9 de pr\'e8s de trente pieds, et, par cons\'e9quent, hors de l\rquote atteinte des amants et des voleurs, ce qui n
+\rquote emp\'eacha point M.\~le duc de Guise de descendre r\'e9solument dans le foss\'e9.
+\par
+\par Au m\'eame instant, on entendit le bruit d\rquote une fen\'eatre du rez-de-chauss\'e9e qui s\rquote ouvrait. Cette fen\'eatre \'e9tait grill\'e9e\~; mais une main parut, souleva un des barreaux descell\'e9s d\rquote
+avance, et laissa pendre, par cette ouverture, un lacet de soie.
+\par
+\par \endash Est-ce vous, Gillonne\~? demanda le duc \'e0 voix basse.
+\par
+\par \endash Oui, Monseigneur, r\'e9pondit une voix de femme d\rquote un accent plus bas encore.
+\par
+\par \endash Et Marguerite\~?
+\par
+\par \endash Elle vous attend.
+\par
+\par \endash Bien. \'c0 ces mots le duc fit signe \'e0 son page, qui, ouvrant son manteau, d\'e9roula une petite \'e9chelle de corde. Le prince attacha l\rquote une des extr\'e9mit\'e9s de l\rquote \'e9chelle au lacet qui pendait. Gillonne tira l\rquote \'e9
+chelle \'e0 elle, l\rquote assujettit solidement\~; et le prince, apr\'e8s avoir boucl\'e9 son \'e9p\'e9e \'e0 son ceinturon, commen\'e7a l\rquote escalade, qu\rquote il acheva sans accident. Derri\'e8re lui, le barreau reprit sa place, la fen\'ea
+tre se referma, et le page, apr\'e8s avoir vu entrer paisiblement son seigneur dans le Louvre, aux fen\'eatres duquel il l\rquote avait accompagn\'e9 vingt fois de la m\'eame fa\'e7on, s\rquote alla coucher, envelopp\'e9 dans son manteau, sur l\rquote
+herbe du foss\'e9 et \'e0 l\rquote ombre de la muraille. Il faisait une nuit sombre, et quelques gouttes d\rquote eau tombaient ti\'e8des et larges des nuages charg\'e9s de soufre et d\rquote \'e9lectricit\'e9.
+\par
+\par Le duc de Guise suivit sa conductrice, qui n\rquote \'e9tait rien moins que la fille de Jacques de Matignon, mar\'e9chal de France\~; c\rquote \'e9tait la confidente toute particuli\'e8re de Marguerite, qui n\rquote avait aucun secret pour elle, et l
+\rquote on pr\'e9tendait qu\rquote au nombre des myst\'e8res qu\rquote enfermait son incorruptible fid\'e9lit\'e9, il y en avait de si terribles que c\rquote \'e9taient ceux-l\'e0 qui la for\'e7aient de garder les autres.
+\par
+\par Aucune lumi\'e8re n\rquote \'e9tait demeur\'e9e ni dans les chambres basses ni dans les corridors\~; de temps en temps seulement un \'e9clair livide illuminait les appartements sombres d\rquote un reflet bleu\'e2tre qui disparaissait aussit\'f4t.
+\par
+\par Le duc, toujours guid\'e9 par sa conductrice qui le tenait par la main, atteignit enfin un escalier en spirale pratiqu\'e9 dans l\rquote \'e9paisseur d\rquote un mur et qui s\rquote ouvrait par une porte secr\'e8te et invisible dans l\rquote
+antichambre de l\rquote appartement de Marguerite.
+\par
+\par L\rquote antichambre, comme les autres salles du bas, \'e9tait dans la plus profonde obscurit\'e9.
+\par
+\par Arriv\'e9s dans cette antichambre, Gillonne s\rquote arr\'eata.
+\par
+\par \endash Avez-vous apport\'e9 ce que d\'e9sire la reine\~? demanda-t-elle \'e0 voix basse.
+\par
+\par \endash Oui, r\'e9pondit le duc de Guise\~; mais je ne le remettrai qu\rquote \'e0 Sa Majest\'e9 elle-m\'eame.
+\par
+\par \endash Venez donc et sans perdre un instant\~! dit alors au milieu de l\rquote obscurit\'e9 une voix qui fit tressaillir le duc, car il la reconnut pour celle de Marguerite.
+\par
+\par Et en m\'eame temps une porti\'e8re de velours violet fleurdelis\'e9 d\rquote or se soulevant, le duc distingua dans l\rquote ombre la reine elle-m\'eame, qui, impatiente, \'e9tait venue au-devant de lui.
+\par
+\par \endash Me voici, madame, dit alors le duc. Et il passa rapidement de l\rquote autre c\'f4t\'e9 de la porti\'e8re qui retomba derri\'e8re lui. Alors ce fut, \'e0 son tour, \'e0 Marguerite de Valois de servir de guide au prince dans cet appartement d
+\rquote ailleurs bien connu de lui, tandis que Gillonne, rest\'e9e \'e0 la porte, avait, en portant le doigt \'e0 sa bouche, rassur\'e9 sa royale ma\'eetresse. Comme si elle e\'fbt compris les jalouses inqui\'e9
+tudes du duc, Marguerite le conduisit jusque dans sa chambre \'e0 coucher\~; l\'e0 elle s\rquote arr\'eata.
+\par
+\par \endash Eh bien, lui dit-elle, \'eates-vous content, duc\~?
+\par
+\par \endash Content, madame, demanda celui-ci, et de quoi, je vous prie\~?
+\par
+\par \endash De cette preuve que je vous donne, reprit Marguerite avec un l\'e9ger accent de d\'e9pit, que j\rquote appartiens \'e0 un homme qui, le soir de son mariage, la nuit m\'eame de ses noces, fait assez peu de cas de moi pour n\rquote \'eatre pas m
+\'eame venu me remercier de l\rquote honneur que je lui ai fait non pas en le choisissant, mais en l\rquote acceptant pour \'e9poux.
+\par
+\par \endash Oh\~! madame, dit tristement le duc, rassurez-vous, il viendra, surtout si vous le d\'e9sirez.
+\par
+\par \endash Et c\rquote est vous qui dites cela, Henri, s\rquote \'e9cria Marguerite, vous qui, entre tous, savez le contraire de ce que vous dites\~! Si j\rquote avais le d\'e9sir que vous me supposez, vous euss\'e9-je donc pri\'e9 de venir au Louvre\~?
+
+\par
+\par \endash Vous m\rquote avez pri\'e9 de venir au Louvre, Marguerite, parce que vous avez le d\'e9sir d\rquote \'e9teindre tout vestige de notre pass\'e9, et que ce pass\'e9 vivait non seulement dans mon c\'9cur, mais dans ce coffre d\rquote
+argent que je vous rapporte.
+\par
+\par \endash Henri, voulez-vous que je vous dise une chose\~? reprit Marguerite en regardant fixement le duc, c\rquote est que vous ne me faites plus l\rquote effet d\rquote un prince, mais d\rquote un \'e9colier\~! Moi nier que je vous ai aim\'e9\~
+! moi vouloir \'e9teindre une flamme qui mourra peut-\'eatre, mais dont le reflet ne mourra pas\~! Car les amours des personnes de mon rang illuminent et souvent d\'e9vorent toute l\rquote \'e9poque qui leur est contemporaine. Non, non, mon duc\~
+! Vous pouvez garder les lettres de votre Marguerite et le coffre qu\rquote elle vous a donn\'e9. De ces lettres que contient le coffre elle ne vous en demande qu\rquote
+une seule, et encore parce que cette lettre est aussi dangereuse pour vous que pour elle.
+\par
+\par \endash Tout est \'e0 vous, dit le duc\~; choisissez donc l\'e0-dedans celle que vous voudrez an\'e9antir.
+\par
+\par Marguerite fouilla vivement dans le coffre ouvert, et d\rquote une main fr\'e9missante prit l\rquote une apr\'e8s l\rquote autre une douzaine de lettres dont elle se contenta de regarder les adresses, comme si \'e0 l\rquote
+inspection de ces seules adresses sa m\'e9moire lui rappelait ce que contenaient ces lettres\~; mais arriv\'e9e au bout de l\rquote examen elle regarda le duc, et, toute p\'e2lissante\~:
+\par
+\par \endash Monsieur, dit-elle, celle que je cherche n\rquote est pas l\'e0. L\rquote auriez-vous perdue, par hasard\~; car, quant \'e0 l\rquote avoir livr\'e9e\'85
+\par
+\par \endash Et quelle lettre cherchez-vous, madame\~?
+\par
+\par \endash Celle dans laquelle je vous disais de vous marier sans retard.
+\par
+\par \endash Pour excuser votre infid\'e9lit\'e9\~? Marguerite haussa les \'e9paules.
+\par
+\par \endash Non, mais pour vous sauver la vie. Celle o\'f9 je vous disais que le roi, voyant notre amour et les efforts que je faisais pour rompre votre future union avec l\rquote infante de Portugal, avait fait venir son fr\'e8re le b\'e2tard d\rquote
+Angoul\'eame et lui avait dit en lui montrant deux \'e9p\'e9es\~: \'ab\~De celle-ci tue Henri de Guise ce soir, ou de celle-l\'e0 je te tuerai demain.\~\'bb Cette lettre, o\'f9 est-elle\~?
+\par
+\par \endash La voici, dit le duc de Guise en la tirant de sa poitrine. Marguerite la lui arracha presque des mains, l\rquote ouvrit avidement, s\rquote assura que c\rquote \'e9tait bien celle qu\rquote elle r\'e9clamait, poussa une exclamation de joie et l
+\rquote approcha de la bougie. La flamme se communiqua aussit\'f4t de la m\'e8che au papier, qui en un instant fut consum\'e9\~; puis, comme si Marguerite e\'fbt craint qu\rquote on p\'fbt aller chercher l\rquote
+imprudent avis jusque dans les cendres, elle les \'e9crasa sous son pied.
+\par
+\par Le duc de Guise, pendant toute cette fi\'e9vreuse action, avait suivi des yeux sa ma\'eetresse.
+\par
+\par \endash Eh bien, Marguerite, dit-il quand elle eut fini, \'eates-vous contente maintenant\~?
+\par
+\par \endash Oui\~; car, maintenant que vous avez \'e9pous\'e9 la princesse de Porcian, mon fr\'e8re me pardonnera votre amour\~; tandis qu\rquote il ne m\rquote e\'fbt pas pardonn\'e9 la r\'e9v\'e9lation d\rquote un se
+cret comme celui que, dans ma faiblesse pour vous, je n\rquote ai pas eu la puissance de vous cacher.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, dit le duc de Guise\~; dans ce temps-l\'e0 vous m\rquote aimiez.
+\par
+\par \endash Et je vous aime encore, Henri, autant et plus que jamais.
+\par
+\par \endash Vous\~?\'85
+\par
+\par \endash Oui, moi\~; car jamais plus qu\rquote aujourd\rquote hui je n\rquote eus besoin d\rquote un ami sinc\'e8re et d\'e9vou\'e9. Reine, je n\rquote ai pas de tr\'f4ne\~; femme, je n\rquote ai pas de mari.
+\par
+\par Le jeune prince secoua tristement la t\'eate.
+\par
+\par \endash Mais quand je vous dis, quand je vous r\'e9p\'e8te, Henri, que mon mari non seulement ne m\rquote aime pas, mais qu\rquote il me hait, mais qu\rquote il me m\'e9prise\~; d\rquote ailleurs, il me semble que votre pr\'e9sence dans la chambre o\'f9
+ il devrait \'eatre fait bien preuve de cette haine et de ce m\'e9pris.
+\par
+\par \endash Il n\rquote est pas encore tard, madame, et il a fallu au roi de Navarre le temps de cong\'e9dier ses gentilshommes, et, s\rquote il n\rquote est pas venu, il ne tardera pas \'e0 venir.
+\par
+\par \endash Et moi je vous dis, s\rquote \'e9cria Marguerite avec un d\'e9pit croissant, moi je vous dis qu\rquote il ne viendra pas.
+\par
+\par \endash Madame, s\rquote \'e9cria Gillonne en ouvrant la porte et en soulevant la porti\'e8re, madame, le roi de Navarre sort de son appartement.
+\par
+\par \endash Oh\~! je le savais bien, moi, qu\rquote il viendrait\~! s\rquote \'e9cria le duc de Guise.
+\par
+\par \endash Henri, dit Marguerite d\rquote une voix br\'e8ve et en saisissant la main du duc, Henri, vous allez voir si je suis une femme de parole, et si l\rquote on peut compter sur ce que j\rquote ai promis une fois. Henri, entrez dans ce cabinet.
+\par
+\par \endash Madame, laissez-moi partir s\rquote il en est temps encore, car songez qu\rquote \'e0 la premi\'e8re marque d\rquote amour qu\rquote il vous donne je sors de ce cabinet, et alors malheur \'e0 lui\~!
+\par
+\par \endash Vous \'eates fou\~! entrez, entrez, vous dis-je, je r\'e9ponds de tout. Et elle poussa le duc dans le cabinet.
+\par
+\par Il \'e9tait temps. La porte \'e9tait \'e0 peine ferm\'e9e derri\'e8re le prince que le roi de Navarre, escort\'e9 de deux pages qui portaient huit flambeaux de cire jaune sur deux cand\'e9labres, apparut souriant sur le seuil de la chambre.
+\par
+\par Marguerite cacha son trouble en faisant une profonde r\'e9v\'e9rence.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote \'eates pas encore au lit, madame\~? demanda le B\'e9arnais avec sa physionomie ouverte et joyeuse\~; m\rquote attendiez-vous, par hasard\~?
+\par
+\par \endash Non, monsieur, r\'e9pondit Marguerite, car hier encore vous m\rquote avez dit que vous saviez bien que notre mariage \'e9tait une alliance politique, et que vous ne me contraindriez jamais.
+\par
+\par \endash \'c0 la bonne heure\~; mais ce n\rquote est point une raison pour ne pas causer quelque peu ensemble. Gillonne, fermez la porte et laissez-nous.
+\par
+\par Marguerite, qui \'e9tait assise, se leva, et \'e9tendit la main comme pour ordonner aux pages de rester.
+\par
+\par \endash Faut-il que j\rquote appelle vos femmes\~? demanda le roi. Je le ferai si tel est votre d\'e9sir, quoique je vous avoue que, pour les choses que j\rquote ai \'e0 vous dire, j\rquote aimerais mieux que nous fussions en t\'eate-\'e0-t\'eate.
+\par
+\par Et le roi de Navarre s\rquote avan\'e7a vers le cabinet.
+\par
+\par \endash Non\~! s\rquote \'e9cria Marguerite en s\rquote \'e9lan\'e7ant au-devant de lui avec imp\'e9tuosit\'e9\~; non, c\rquote est inutile, et je suis pr\'eate \'e0 vous entendre.
+\par
+\par Le B\'e9arnais savait ce qu\rquote il voulait savoir\~; il jeta un regard rapide et profond vers le cabinet, comme s\rquote il e\'fbt voulu, malgr\'e9 la porti\'e8re qui le voilait, p\'e9n\'e9trer dans ses plus sombres profondeurs\~
+; puis, ramenant ses regards sur sa belle \'e9pous\'e9e p\'e2le de terreur\~:
+\par
+\par \endash En ce cas, madame, dit-il d\rquote une voix parfaitement calme, causons donc un instant.
+\par
+\par \endash Comme il plaira \'e0 Votre Majest\'e9, dit la jeune femme en retombant plut\'f4t qu\rquote elle ne s\rquote assit sur le si\'e8ge que lui indiquait son mari.
+\par
+\par Le B\'e9arnais se pla\'e7a pr\'e8s d\rquote elle.
+\par
+\par \endash Madame, continua-t-il, quoi qu\rquote en aient dit bien des gens, notre mariage est, je le pense, un bon mariage. Je suis bien \'e0 vous et vous \'eates bien \'e0 moi.
+\par
+\par \endash Mais\'85, dit Marguerite effray\'e9e.
+\par
+\par \endash Nous devons en cons\'e9quence, continua le roi de Navarre sans para\'eetre remarquer l\rquote h\'e9sitation de Marguerite, agir l\rquote un avec l\rquote autre comme de bons alli\'e9s, puisque nous nous sommes aujourd\rquote hui jur\'e9 a
+lliance devant Dieu. N\rquote est-ce pas votre avis\~?
+\par
+\par \endash Sans doute, monsieur.
+\par
+\par \endash Je sais, madame, combien votre p\'e9n\'e9tration est grande, je sais combien le terrain de la cour est sem\'e9 de dangereux ab\'eemes\~; or, je suis jeune, et, quoique je n\rquote aie jamais fait de mal \'e0 personne, j\rquote ai bon nombre d
+\rquote ennemis. Dans quel camp, madame, dois-je ranger celle qui porte mon nom et qui m\rquote a jur\'e9 affection au pied de l\rquote autel\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! monsieur, pourriez-vous penser\'85
+\par
+\par \endash Je ne pense rien, madame, j\rquote esp\'e8re, et je veux m\rquote assurer que mon esp\'e9rance est fond\'e9e. Il est certain que notre mariage n\rquote est qu\rquote un pr\'e9texte ou qu\rquote un pi\'e8ge.
+\par
+\par Marguerite tressaillit, car peut-\'eatre aussi cette pens\'e9e s\rquote \'e9tait-elle pr\'e9sent\'e9e \'e0 son esprit.
+\par
+\par \endash Maintenant, lequel des deux\~? continua Henri de Navarre. Le roi me hait, le duc d\rquote Anjou me hait, le duc d\rquote Alen\'e7on me hait, Catherine de M\'e9dicis ha\'efssait trop ma m\'e8re pour ne point me ha\'efr.
+\par
+\par \endash Oh\~! monsieur, que dites-vous\~?
+\par
+\par \endash La v\'e9rit\'e9, madame, reprit le roi, et je voudrais, afin qu\rquote on ne cr\'fbt pas que je suis dupe de l\rquote assassinat de M.\~de\~Mouy et de l\rquote empoisonnement de ma m\'e8re, je voudrais qu\rquote il y e\'fbt ici quelqu\rquote
+un qui p\'fbt m\rquote entendre.
+\par
+\par \endash Oh\~! monsieur, dit vivement Marguerite, et de l\rquote air le plus calme et le plus souriant qu\rquote elle p\'fbt prendre, vous savez bien qu\rquote il n\rquote y a ici que vous et moi.
+\par
+\par \endash Et voil\'e0 justement ce qui fait que je m\rquote abandonne, voil\'e0 ce qui fait que j\rquote ose vous dire que je ne suis dupe ni des caresses que me fait la maison de France, ni de celles que me fait la maison de Lorraine.
+\par
+\par \endash Sire\~! Sire\~! s\rquote \'e9cria Marguerite.
+\par
+\par \endash Eh bien, qu\rquote y a-t-il, ma mie\~? demanda Henri souriant \'e0 son tour.
+\par
+\par \endash Il y a, monsieur, que de pareils discours sont bien dangereux.
+\par
+\par \endash Non, pas quand on est en t\'eate-\'e0-t\'eate, reprit le roi. Je vous disais donc\'85
+\par
+\par Marguerite \'e9tait visiblement au supplice\~; elle e\'fbt voulu arr\'eater chaque parole sur les l\'e8vres du B\'e9arnais\~; mais Henri continua avec son apparente bonhomie\~:
+\par
+\par \endash Je vous disais donc que j\rquote \'e9tais menac\'e9 de tous c\'f4t\'e9s, menac\'e9 par le roi, menac\'e9 par le duc d\rquote Alen\'e7on, menac\'e9 par le duc d\rquote Anjou, menac\'e9 par la reine m\'e8re, menac\'e9
+ par le duc de Guise, par le duc de Mayenne, par le cardinal de Lorraine, menac\'e9 par tout le monde, enfin. On sent cela instinctivement\~; vous le savez, madame. Eh bien\~! contre toutes ces mena
+ces qui ne peuvent tarder de devenir des attaques, je puis me d\'e9fendre avec votre secours\~; car vous \'eates aim\'e9e, vous, de toutes les personnes qui me d\'e9testent.
+\par
+\par \endash Moi\~? dit Marguerite.
+\par
+\par \endash Oui, vous, reprit Henri de Navarre avec une bonhomie parfaite\~; oui, vous \'eates aim\'e9e du roi Charles\~; vous \'eates aim\'e9e, il appuya sur le mot, du duc d\rquote Alen\'e7on\~; vous \'eates aim\'e9e de la reine Catherine\~; enfin, vous
+\'eates aim\'e9e du duc de Guise.
+\par
+\par \endash Monsieur\'85, murmura Marguerite.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! qu\rquote y a-t-il donc d\rquote \'e9tonnant que tout le monde vous aime\~? ceux que je viens de vous nommer sont vos fr\'e8res ou vos parents. Aimer ses parents ou ses fr\'e8res, c\rquote est vivre selon le c\'9cur de Dieu.
+\par
+\par \endash Mais enfin, reprit Marguerite oppress\'e9e, o\'f9 voulez-vous en venir, monsieur\~?
+\par
+\par \endash J\rquote en veux venir \'e0 ce que je vous ai dit\~; c\rquote est que si vous vous faites, je ne dirai pas mon amie, mais mon alli\'e9e, je puis tout braver\~; tandis qu\rquote au contraire, si vous vous faites mon ennemie, je suis perdu.
+\par
+\par \endash Oh\~! votre ennemie, jamais, monsieur\~! s\rquote \'e9cria Marguerite.
+\par
+\par \endash Mais mon amie, jamais non plus\~?\'85
+\par
+\par \endash Peut-\'eatre.
+\par
+\par \endash Et mon alli\'e9e\~?
+\par
+\par \endash Certainement. Et Marguerite se retourna et tendit la main au roi.
+\par
+\par Henri la prit, la baisa galamment, et la gardant dans les siennes bien plus dans un d\'e9sir d\rquote investigation que par un sentiment de tendresse\~:
+\par
+\par \endash Eh bien, je vous crois, madame, dit-il, et vous accepte pour alli\'e9e. Ainsi donc on nous a mari\'e9s sans que nous nous connussions, sans que nous nous aimassions\~; on nous a mari\'e9s sans nous consulter, nous qu\rquote on mariait. Nous ne no
+us devons donc rien comme mari et femme. Vous voyez, madame, que je vais au-devant de vos v\'9c
+ux, et que je vous confirme ce soir ce que je vous disais hier. Mais nous, nous nous allions librement, sans que personne nous y force, nous, nous allions comme deux c\'9curs loyaux qui se doivent protection mutuelle et s\rquote allient\~; c\rquote
+est bien comme cela que vous l\rquote entendez\~?
+\par
+\par \endash Oui, monsieur, dit Marguerite en essayant de retirer sa main.
+\par
+\par \endash Eh bien, continua le B\'e9arnais les yeux toujours fix\'e9s sur la porte du cabinet, comme la premi\'e8re preuve d\rquote une alliance franche est la confiance la plus absolue, je vais, madame, vous raconter dans ses d\'e9
+tails les plus secrets le plan que j\rquote ai form\'e9 \'e0 l\rquote effet de combattre victorieusement toutes ces inimiti\'e9s.
+\par
+\par \endash Monsieur\'85, murmura Marguerite en tournant \'e0 son tour et malgr\'e9 elle les yeux vers le cabinet, tandis que le B\'e9arnais, voyant sa ruse r\'e9ussir, souriait dans sa barbe.
+\par
+\par \endash Voici donc ce que je vais faire, continua-t-il sans para\'eetre remarquer le trouble de la jeune femme\~; je vais\'85
+\par
+\par \endash Monsieur, s\rquote \'e9cria Marguerite en se levant vivement et en saisissant le roi par le bras, permettez que je respire\~; l\rquote \'e9motion\'85 la chaleur\'85 j\rquote \'e9touffe.
+\par
+\par En effet Marguerite \'e9tait p\'e2le et tremblante comme si elle allait se laisser choir sur le tapis.
+\par
+\par Henri marcha droit \'e0 une fen\'eatre situ\'e9e \'e0 bonne distance et l\rquote ouvrit. Cette fen\'eatre donnait sur la rivi\'e8re.
+\par
+\par Marguerite le suivit.
+\par
+\par \endash Silence\~! silence\~! Sire\~! par piti\'e9 pour vous, murmura-t-elle.
+\par
+\par \endash Eh\~! madame, fit le B\'e9arnais en souriant \'e0 sa mani\'e8re, ne m\rquote avez-vous pas dit que nous \'e9tions seuls\~?
+\par
+\par \endash Oui, monsieur\~; mais n\rquote avez-vous pas entendu dire qu\rquote \'e0 l\rquote aide d\rquote une sarbacane, introduite \'e0 travers un plafond ou \'e0 travers un mur, on peut tout entendre\~?
+\par
+\par \endash Bien, madame, bien, dit vivement et tout bas le B\'e9arnais. Vous ne m\rquote aimez pas, c\rquote est vrai\~; mais vous \'eates une honn\'eate femme.
+\par
+\par \endash Que voulez-vous dire, monsieur\~?
+\par
+\par \endash Je veux dire que si vous \'e9tiez capable de me trahir, vous m\rquote eussiez laiss\'e9 continuer puisque je me trahissais tout seul. Vous m\rquote avez arr\'eat\'e9. Je sais maintenant que quelqu\rquote un est cach\'e9 ici\~; que vous \'ea
+tes une \'e9pouse infid\'e8le, mais une fid\'e8le alli\'e9e, et dans ce moment-ci, ajouta le B\'e9arnais en souriant, j\rquote ai plus besoin, je l\rquote avoue, de fid\'e9lit\'e9 en politique qu\rquote en amour\'85
+\par
+\par \endash Sire\'85, murmura Marguerite confuse.
+\par
+\par \endash Bon, bon, nous parlerons de tout cela plus tard, dit Henri, quand nous nous conna\'eetrons mieux. Puis, haussant la voix\~:
+\par
+\par \endash Eh bien, continua-t-il, respirez-vous plus librement \'e0 cette heure, madame\~?
+\par
+\par \endash Oui, Sire, oui, murmura Marguerite.
+\par
+\par \endash En ce cas reprit le B\'e9arnais, je ne veux pas vous importuner plus longtemps. Je vous devais mes respects et quelques avances de bonne amiti\'e9\~; veuillez les accepter comme je vous les offre, de tout mon c\'9cur. Reposez-
+vous donc et bonne nuit.
+\par
+\par Marguerite leva sur son mari un \'9cil brillant de reconnaissance et \'e0 son tour lui tendit la main.
+\par
+\par \endash C\rquote est convenu, dit-elle.
+\par
+\par \endash Alliance politique, franche et loyale\~? demanda Henri.
+\par
+\par \endash Franche et loyale, r\'e9pondit la reine. Alors le B\'e9arnais marcha vers la porte, attirant du regard Marguerite comme fascin\'e9e. Puis, lorsque la porti\'e8re fut retomb\'e9e entre eux et la chambre \'e0 coucher\~:
+\par
+\par \endash Merci, Marguerite, dit vivement Henri \'e0 voix basse, merci\~! Vous \'eates une vraie fille de France. Je pars tranquille. \'c0 d\'e9faut de votre amour, votre amiti\'e9 ne me fera pas d\'e9faut. Je compte sur vous, comme de votre c\'f4t\'e9
+ vous pouvez compter sur moi. Adieu, madame.
+\par
+\par Et Henri baisa la main de sa femme en la pressant doucement\~; puis, d\rquote un pas agile, il retourna chez lui en se disant tout bas dans le corridor\~:
+\par
+\par \endash Qui diable est chez elle\~? Est-ce le roi, est-ce le duc d\rquote Anjou, est-ce le duc d\rquote Alen\'e7on, est-ce le duc de Guise, est-ce un fr\'e8re, est-ce un amant, est-ce l\rquote un et l\rquote autre\~? En v\'e9rit\'e9, je suis presque f
+\'e2ch\'e9 d\rquote avoir demand\'e9 maintenant ce rendez-vous \'e0 la baronne\~; mais puisque je lui ai engag\'e9 ma parole et que Dariole m\rquote attend\'85 n\rquote importe\~; elle perdra un peu, j\rquote en ai peur, \'e0 ce que j\rquote ai pass\'e9
+ par la chambre \'e0 coucher de ma femme pour aller chez elle, car, ventre-saint-gris\~! cette Margot, comme l\rquote appelle mon beau-fr\'e8re Charles IX, est une adorable cr\'e9ature.
+\par
+\par Et d\rquote un pas dans lequel se trahissait une l\'e9g\'e8re h\'e9sitation Henri de Navarre monta l\rquote escalier qui conduisait \'e0 l\rquote appartement de madame de Sauve.
+\par
+\par Marguerite l\rquote avait suivi des yeux jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote il e\'fbt disparu, et alors elle \'e9tait rentr\'e9e dans sa chambre. Elle trouva le duc \'e0 la porte du cabinet\~: cette vue lui inspira presque un remords.
+\par
+\par De son c\'f4t\'e9 le duc \'e9tait grave, et son sourcil fronc\'e9 d\'e9non\'e7ait une am\'e8re pr\'e9occupation.
+\par
+\par \endash Marguerite est neutre aujourd\rquote hui, dit-il, Marguerite sera hostile dans huit jours.
+\par
+\par \endash Ah\~! vous avez \'e9cout\'e9\~? dit Marguerite.
+\par
+\par \endash Que vouliez-vous que je fisse dans ce cabinet\~?
+\par
+\par \endash Et vous trouvez que je me suis conduite autrement que devait se conduire la reine de Navarre\~?
+\par
+\par \endash Non, mais autrement que devait se conduire la ma\'eetresse du duc de Guise.
+\par
+\par \endash Monsieur, r\'e9pondit la reine, je puis ne pas aimer mon mari, mais personne n\rquote a le droit d\rquote exiger de moi que je le trahisse. De bonne foi, trahiriez-vous le secret de la princesse de Porcian, votre femme\~?
+\par
+\par \endash Allons, allons, madame, dit le duc en secouant la t\'eate, c\rquote est bien. Je vois que vous ne m\rquote aimez plus comme aux jours o\'f9 vous me racontiez ce que tramait le roi contre moi et les miens.
+\par
+\par \endash Le roi \'e9tait le fort et vous \'e9tiez les faibles. Henri est le faible et vous \'eates les forts. Je joue toujours le m\'eame r\'f4le, vous le voyez bien.
+\par
+\par \endash Seulement vous passez d\rquote un camp \'e0 l\rquote autre.
+\par
+\par \endash C\rquote est un droit que j\rquote ai acquis, monsieur, en vous sauvant la vie.
+\par
+\par \endash Bien, madame\~; et comme quand on se s\'e9pare on se rend entre amants tout ce qu\rquote on s\rquote est donn\'e9, je vous sauverai la vie \'e0 mon tour, si l\rquote occasion s\rquote en pr\'e9sente, et nous serons quittes.
+\par
+\par Et sur ce le duc s\rquote inclina et sortit sans que Marguerite f\'eet un geste pour le retenir. Dans l\rquote antichambre il trouva Gillonne, qui le conduisit jusqu\rquote \'e0 la fen\'eatre du rez-de-chauss\'e9e, et dans les foss\'e9
+s son page avec lequel il retourna \'e0 l\rquote h\'f4tel de Guise.
+\par
+\par Pendant ce temps, Marguerite, r\'eaveuse, alla se placer \'e0 sa fen\'eatre.
+\par
+\par \endash Quelle nuit de noces\~! murmura-t-elle\~; l\rquote \'e9poux me fuit et l\rquote amant me quitte\~!
+\par
+\par En ce moment passa de l\rquote autre c\'f4t\'e9 du foss\'e9, venant de la Tour du Bois, et remontant vers le moulin de la Monnaie, un \'e9colier le poing sur la hanche et chantant\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Pourquoi doncques, quand je veux
+\par Ou mordre tes beaux cheveux,
+\par Ou baiser ta bouche aim\'e9e,
+\par Ou toucher \'e0 ton beau sein,
+\par Contrefais-tu la nonnain
+\par Dedans un clo\'eetre enferm\'e9e\~?}{
+\par
+\par }{\i Pour qui gardes-tu tes yeux
+\par Et ton sein d\'e9licieux,
+\par Ton front, ta l\'e8vre jumelle\~?
+\par En veux-tu baiser Pluton,
+\par L\'e0-bas, apr\'e8s que Caron
+\par T\rquote aura mise en sa nacelle\~?}{
+\par
+\par }{\i Apr\'e8s ton dernier tr\'e9pas,
+\par Belle, tu n\rquote auras l\'e0-bas
+\par Qu\rquote une bouchette bl\'eamie\~;
+\par Et quand, mort, je te verrai,
+\par Aux ombres je n\rquote avouerai
+\par Que jadis tu fus ma mie.}{
+\par
+\par }{\i Doncques, tandis que tu vis,
+\par Change, ma\'eetresse, d\rquote avis,
+\par Et ne m\rquote \'e9pargne ta bouche\~;
+\par Car au jour o\'f9 tu mourras,
+\par Lors tu te repentiras
+\par De m\rquote avoir \'e9t\'e9 farouche.}{
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Marguerite \'e9couta cette chanson en souriant avec m\'e9lancolie\~; puis, lorsque la voix de l\rquote \'e9colier se fut perdue dans le lointain, elle referma la fen\'eatre et appela Gillonne pour l\rquote aider \'e0 se mettre au lit.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175284}III\line Un roi po\'e8te{\*\bkmkend _Toc97175284}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Le lendemain et les jours qui suivirent se pass\'e8rent en f\'eates, ballets et tournois.
+\par
+\par La m\'eame fusion continuait de s\rquote op\'e9rer entre les deux partis. C\rquote \'e9taient des caresses et des attendrissements \'e0 faire perdre la t\'eate aux plus enrag\'e9s huguenots. On avait vu le p\'e8re Cotton d\'eener et faire d\'e9
+bauche avec le baron de Courtaumer, le duc de Guise remonter la Seine en bateau de symphonie avec le prince de Cond\'e9.
+\par
+\par Le roi Charles paraissait avoir fait divorce avec sa m\'e9lancolie habituelle, et ne pouvait plus se passer de son beau-fr\'e8re Henri. Enfin la reine m\'e8re \'e9tait si joyeuse et si occup\'e9e de broderies, de joyaux et de panaches, qu\rquote
+elle en perdait le sommeil.
+\par
+\par Les huguenots, quelque peu amollis par cette Capoue nouvelle, commen\'e7aient \'e0 rev\'eatir les pourpoints de soie, \'e0 arborer les devises et \'e0 parader devant certains balcons comme s\rquote ils eussent \'e9t\'e9 catholiques. De tous c\'f4t\'e9s c
+\rquote \'e9tait une r\'e9action en faveur de la religion r\'e9form\'e9e, \'e0 croire que toute la cour allait se faire protestante. L\rquote amiral lui-m\'eame, malgr\'e9 son exp\'e9rience, s\rquote y \'e9tait laiss\'e9
+ prendre comme les autres, et il en avait la t\'eate tellement mont\'e9e, qu\rquote un soir il avait oubli\'e9, pendant deux heures, de m\'e2cher son cure-dent, occupation \'e0 laquelle il se livrait d\rquote ordinaire depuis deux heures de l\rquote apr
+\'e8s-midi, moment o\'f9 son d\'eener finissait, jusqu\rquote \'e0 huit heures du soir, moment auquel il se remettait \'e0 table pour souper.
+\par
+\par Le soir o\'f9 l\rquote amiral s\rquote \'e9tait laiss\'e9 aller \'e0 cet incroyable oubli de ses habitudes, le roi Charles IX avait invit\'e9 \'e0 go\'fbter avec lui, en petit comit\'e9, Henri de Navarre et le duc de Guise. Puis, la collation termin\'e9
+e, il avait pass\'e9 avec eux dans sa chambre, et l\'e0 il leur expliquait l\rquote ing\'e9nieux m\'e9canisme d\rquote un pi\'e8ge \'e0 loups qu\rquote il avait invent\'e9 lui-m\'eame, lorsque, s\rquote interrompant tout \'e0 coup\~:
+\par
+\par \endash Monsieur l\rquote amiral ne vient-il donc pas ce soir\~? demanda-t-il\~; qui l\rquote a aper\'e7u aujourd\rquote hui et qui peut me donner de ses nouvelles\~?
+\par
+\par \endash Moi, dit le roi de Navarre, et au cas o\'f9 Votre Majest\'e9 serait inqui\'e8te de sa sant\'e9, je pourrais la rassurer, car je l\rquote ai vu ce matin \'e0 six heures et ce soir \'e0 sept.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! fit le roi, dont les yeux un instant distraits se repos\'e8rent avec une curiosit\'e9 per\'e7ante sur son beau-fr\'e8re, vous \'eates bien matineux, Henriot, pour un jeune mari\'e9\~!
+\par
+\par \endash Oui, Sire, r\'e9pondit le roi de B\'e9arn, je voulais savoir de l\rquote amiral, qui sait tout, si quelques gentilshommes que j\rquote attends encore ne sont point en route pour venir.
+\par
+\par \endash Des gentilshommes encore\~! vous en aviez huit cents le jour de vos noces, et tous les jours il en arrive de nouveaux, voulez-vous donc nous envahir\~? dit Charles IX en riant.
+\par
+\par Le duc de Guise fron\'e7a le sourcil.
+\par
+\par \endash Sire, r\'e9pliqua le B\'e9arnais, on parle d\rquote une entreprise sur les Flandres, et je r\'e9unis autour de moi tous ceux de mon pays et des environs que je crois pouvoir \'eatre utiles \'e0 Votre Majest\'e9.
+\par
+\par Le duc, se rappelant le projet dont le B\'e9arnais avait parl\'e9 \'e0 Marguerite le jour de ses noces, \'e9couta plus attentivement.
+\par
+\par \endash Bon\~! bon\~! r\'e9pondit le roi avec son sourire fauve, plus il y en aura, plus nous serons contents\~; amenez, amenez, Henri. Mais qui sont ces gentilshommes\~? des vaillants, j\rquote esp\'e8re\~?
+\par
+\par \endash J\rquote ignore, Sire, si mes gentilshommes vaudront jamais ceux de Votre Majest\'e9, ceux de monsieur le duc d\rquote Anjou ou ceux de monsieur de Guise, mais je les connais et sais qu\rquote ils feront de leur mieux.
+\par
+\par \endash En attendez-vous beaucoup\~?
+\par
+\par \endash Dix ou douze encore.
+\par
+\par \endash Vous les appelez\~?
+\par
+\par \endash Sire, leurs noms m\rquote \'e9chappent, et, \'e0 l\rquote exception de l\rquote un d\rquote eux, qui m\rquote est recommand\'e9 par T\'e9ligny comme un gentilhomme accompli et qui s\rquote appelle de la Mole, je ne saurais dire\'85
+\par
+\par \endash De la Mole\~! n\rquote est-ce point un Lerac de La Mole, reprit le roi fort vers\'e9 dans la science g\'e9n\'e9alogique, un Proven\'e7al\~?
+\par
+\par \endash Pr\'e9cis\'e9ment, Sire\~; comme vous voyez, je recrute jusqu\rquote en Provence.
+\par
+\par \endash Et moi, dit le duc de Guise avec un sourire moqueur, je vais plus loin encore que Sa Majest\'e9 le roi de Navarre, car je vais chercher jusqu\rquote en Pi\'e9mont tous les catholiques s\'fbrs que j\rquote y puis trouver.
+\par
+\par \endash Catholiques ou huguenots, interrompit le roi, peu m\rquote importe, pourvu qu\rquote ils soient vaillants.
+\par
+\par Le roi, pour dire ces paroles qui, dans son esprit, m\'ealaient huguenots et catholiques, avait pris une mine si indiff\'e9rente que le duc de Guise en fut \'e9tonn\'e9 lui-m\'eame.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 s\rquote occupe de nos Flamands\~? dit l\rquote amiral \'e0 qui le roi, depuis quelques jours, avait accord\'e9 la faveur d\rquote entrer chez lui sans \'eatre annonc\'e9, et qui venait d\rquote entendre les derni\'e8
+res paroles du roi.
+\par
+\par \endash Ah\~! voici mon p\'e8re l\rquote amiral, s\rquote \'e9cria Charles IX en ouvrant les bras\~; on parle de guerre, de gentilshommes, de vaillants, et il arrive\~; ce que c\rquote est que l\rquote aimant, le fer s\rquote y tourne\~; mon beau-fr\'e8
+re de Navarre et mon cousin de Guise attendent des renforts pour votre arm\'e9e. Voil\'e0 ce dont il \'e9tait question.
+\par
+\par \endash Et ces renforts arrivent, dit l\rquote amiral.
+\par
+\par \endash Avez-vous eu des nouvelles, monsieur\~? demanda le B\'e9arnais.
+\par
+\par \endash Oui, mon fils, et particuli\'e8rement de M.\~de\~La Mole\~; il \'e9tait hier \'e0 Orl\'e9ans, et sera demain ou apr\'e8s-demain \'e0 Paris.
+\par
+\par \endash Peste\~! monsieur l\rquote amiral est donc n\'e9cromant, pour savoir ainsi ce qui se fait \'e0 trente ou quarante lieues de distance\~! Quant \'e0 moi, je voudrais bien savoir avec pareille certitude ce qui se passa ou ce qui s\rquote est pass
+\'e9 devant Orl\'e9ans\~!
+\par
+\par Coligny resta impassible \'e0 ce trait sanglant du duc de Guise, lequel faisait \'e9videmment allusion \'e0 la mort de Fran\'e7ois de Guise, son p\'e8re, tu\'e9 devant Orl\'e9ans par Poltrot de M\'e9r\'e9, non sans soup\'e7on que l\rquote a
+miral eut conseill\'e9 le crime.
+\par
+\par \endash Monsieur, r\'e9pliqua-t-il froidement et avec dignit\'e9, je suis n\'e9cromant toutes les fois que je veux savoir bien positivement ce qui importe \'e0 mes affaires ou \'e0 celles du roi.
+\par
+\par Mon courrier est arriv\'e9 d\rquote Orl\'e9ans il y a une heure, et, gr\'e2ce \'e0 la poste, a fait trente-deux lieues dans la journ\'e9e. M.\~de\~La Mole, qui voyage sur son cheval, n\rquote
+en fait que dix par jour, lui, et arrivera seulement le 24. Voil\'e0 toute la magie.
+\par
+\par \endash Bravo, mon p\'e8re\~! bien r\'e9pondu, dit Charles IX. Montrez \'e0 ces jeunes gens que c\rquote est la sagesse en m\'eame temps que l\rquote \'e2ge qui ont fait blanchir votre barbe et vos cheveux\~
+: aussi allons-nous les envoyer parler de leurs tournois et de leurs amours, et rester ensemble \'e0 parler de nos guerres. Ce sont les bons cavaliers qui font les bons rois, mon p\'e8re. Allez, messieurs, j\rquote ai \'e0 causer avec l\rquote amiral.
+
+\par
+\par Les deux jeunes gens sortirent, le roi de Navarre d\rquote abord, le duc de Guise ensuite\~; mais, hors de la porte, chacun tourna de son c\'f4t\'e9 apr\'e8s une froide r\'e9v\'e9rence.
+\par
+\par Coligny les avait suivis des yeux avec une certaine inqui\'e9tude, car il ne voyait jamais rapprocher ces deux haines sans craindre qu\rquote il n\rquote en jaill\'eet quelque nouvel \'e9clair. Charles IX comprit ce qui se passait dans son esprit, vint
+\'e0 lui, et appuyant son bras au sien\~:
+\par
+\par \endash Soyez tranquille, mon p\'e8re, je suis l\'e0 pour maintenir chacun dans l\rquote ob\'e9issance et le respect. Je suis v\'e9ritablement roi depuis que ma m\'e8re n\rquote est plus reine, et elle n\rquote est plus reine depuis que Coligny est mon p
+\'e8re.
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire, dit l\rquote amiral, la reine Catherine\'85
+\par
+\par \endash Est une brouillonne. Avec elle il n\rquote y a pas de paix possible. Ces catholiques italiens sont enrag\'e9s et n\rquote entendent rien qu\rquote \'e0
+ exterminer. Moi, tout au contraire, non seulement je veux pacifier, mais encore je veux donner de la puissance \'e0 ceux de la religion. Les autres sont trop dissolus, mon p\'e8re, et ils me scandalisent par leurs amours et par leurs d\'e9r\'e8
+glements. Tiens, veux-tu que je te parle franchement, continua Charles IX en redoublant d\rquote \'e9panchement, je me d\'e9fie de tout ce qui m\rquote entoure, except\'e9 de mes nouveaux amis\~! L\rquote ambition des Tavannes m\rquote
+est suspecte. Vieilleville n\rquote aime que le bon vin, et il serait capable de trahir son roi pour une tonne de malvoisie. Montmorency ne se soucie que de la chasse, et passe son temps entre ses chiens
+et ses faucons. Le comte de Retz est Espagnol, les Guises sont Lorrains\~: il n\rquote y a de vrais Fran\'e7ais en France, je crois, Dieu me pardonne\~! que moi, mon beau-fr\'e8re de Navarre et toi. Mais, moi, je suis encha\'een\'e9 au tr\'f4
+ne et ne puis commander des arm\'e9es. C\rquote est tout au plus si on me laisse chasser \'e0 mon aise \'e0 Saint-Germain et \'e0 Rambouillet. Mon beau-fr\'e8re de Navarre est trop jeune et trop peu exp\'e9riment\'e9. D\rquote
+ailleurs, il me semble en tout point tenir de son p\'e8re Antoine que les femmes ont toujours perdu. Il n\rquote y a que toi, mon p\'e8re, qui sois \'e0 la fois brave comme Julius C\'e9sar, et sage comme Plato. Aussi, je ne sais ce que je dois faire, en v
+\'e9rit\'e9\~: te garder comme conseiller ici, ou t\rquote envoyer l\'e0-bas comme g\'e9n\'e9ral. Si tu me conseilles, qui commandera\~? Si tu commandes, qui me conseillera\~?
+\par
+\par \endash Sire, dit Coligny, il faut vaincre d\rquote abord, puis le conseil viendra apr\'e8s la victoire.
+\par
+\par \endash C\rquote est ton avis, mon p\'e8re\~? eh bien, soit. Il sera fait selon ton avis. Lundi tu partiras pour les Flandres, et moi, pour Amboise.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 quitte Paris\~?
+\par
+\par \endash Oui. Je suis fatigu\'e9 de tout ce bruit et de toutes ces f\'eates. Je ne suis pas un homme d\rquote action, moi, je suis un r\'eaveur. Je n\rquote \'e9tais pas n\'e9 pour \'eatre roi, j\rquote \'e9tais n\'e9 pour \'eatre po\'e8
+te. Tu feras une esp\'e8ce de conseil qui gouvernera tant que tu seras \'e0 la guerre\~; et pourvu que ma m\'e8re n\rquote en soit pas, tout ira bien. Moi, j\rquote ai d\'e9j\'e0 pr\'e9venu Ronsard de venir me rejoindre\~; et l\'e0
+, tous les deux loin du bruit, loin du monde, loin des m\'e9chants, sous nos grands bois, aux bords de la rivi\'e8re, au murmure des ruisseaux, nous parlerons des choses de Dieu, seule compensation qu\rquote
+il y ait en ce monde aux choses des hommes. Tiens, \'e9coute ces vers, par lesquels je l\rquote invite \'e0 me rejoindre\~; je les ai faits ce matin.
+\par
+\par Coligny sourit. Charles IX passa sa main sur son front jaune et poli comme de l\rquote ivoire, et dit avec une esp\'e8ce de chant cadenc\'e9 les vers suivants\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Ronsard, je connais bien que si tu ne me vois}{
+\par }{\i Tu oublies soudain de ton grand roi la voix,}{
+\par }{\i Mais, pour ton souvenir, pense que je n\rquote oublie}{
+\par }{\i Continuer toujours d\rquote apprendre en po\'e9sie,}{
+\par
+\par }{\i Et pour ce j\rquote ai voulu t\rquote envoyer cet \'e9crit,}{
+\par }{\i Pour enthousiasmer ton fantastique esprit.}{
+\par }{\i Donc ne t\rquote amuse plus aux soins de ton m\'e9nage,}{
+\par }{\i Maintenant n\rquote est plus temps de faire jardinage\~;}{
+\par
+\par }{\i Il faut suivre ton roi, qui t\rquote aime par sus tous,}{
+\par }{\i Pour les vers qui de toi coulent braves et doux,}{
+\par }{\i Et crois, si tu ne viens me trouver \'e0 Amboise,}{
+\par }{\i Qu\rquote entre nous adviendra une bien grande noise.}{
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par }{\i \endash }{Bravo\~! Sire, bravo\~! dit Coligny\~; je me connais mieux en choses de guerre qu\rquote en choses de po\'e9sie, mais il me semble que ces vers valent les plus beaux que fassent Ronsard, Dorat et m\'eame Michel de l\rquote
+Hospital, chancelier de France.
+\par
+\par \endash Ah\~! mon p\'e8re\~! s\rquote \'e9cria Charles IX, que ne dis-tu vrai\~! car le titre de po\'e8te, vois-tu, est celui que j\rquote ambitionne avant toutes choses\~; et, comme je le disais il y a quelques jours \'e0 mon ma\'eetre en po\'e9sie\~:
+
+\par
+\par }{\i L\rquote art de faire des vers, d\'fbt-on s\rquote en indigner, Doit \'eatre \'e0 plus haut prix que celui de r\'e9gner\~; Tous deux \'e9galement nous portons des couronnes\~: Mais roi, je les re\'e7us, po\'e8te, tu les donnes\~; Ton esprit, enflamm
+\'e9 d\rquote une c\'e9leste ardeur, \'c9clate par soi-m\'eame et moi par ma grandeur. Si du c\'f4t\'e9 des dieux je cherche l\rquote avantage, Ronsard est leur mignon et je suis leur image. Ta lyre, qui ravit par
+ de si doux accords, Te soumet les esprits dont je n\rquote ai que les corps\~; Elle t\rquote en rend le ma\'eetre et te fait introduire O\'f9 le plus fier tyran n\rquote a jamais eu d\rquote empire.}{
+\par
+\par }{\i \endash }{Sire, dit Coligny, je savais bien que Votre Majest\'e9 s\rquote entretenait avec les Muses, mais j\rquote ignorais qu\rquote elle en e\'fbt fait son principal conseil.
+\par
+\par \endash Apr\'e8s toi, mon p\'e8re, apr\'e8s toi\~; et c\rquote est pour ne pas me troubler dans mes relations avec elles que je veux te mettre \'e0 la t\'eate de toutes choses. \'c9coute donc\~: il faut en ce moment que je r\'e9ponde \'e0 un
+ nouveau madrigal que mon grand et cher po\'e8te m\rquote a envoy\'e9\'85 je ne puis donc te donner \'e0 cette heure tous les papiers qui sont n\'e9
+cessaires pour te mettre au courant de la grande question qui nous divise, Philippe II et moi. Il y a, en outre, une esp\'e8ce de plan de campagne qui avait \'e9t\'e9 fait par mes ministres. Je te chercherai tout cela et je te le remettrai demain matin.
+
+\par
+\par \endash \'c0 quelle heure, Sire\~?
+\par
+\par \endash \'c0 dix heures\~; et si par hasard j\rquote \'e9tais occup\'e9 de vers, si j\rquote \'e9tais enferm\'e9 dans mon cabinet de travail\'85 eh bien, tu entrerais tout de m\'ea
+me, et tu prendrais tous les papiers que tu trouverais sur cette table, enferm\'e9s dans ce portefeuille rouge\~; la couleur est \'e9clatante, et tu ne t\rquote y tromperas pas\~; moi, je vais \'e9crire \'e0 Ronsard.
+\par
+\par \endash Adieu, Sire.
+\par
+\par \endash Adieu, mon p\'e8re.
+\par
+\par \endash Votre main\~?
+\par
+\par \endash Que dis-tu, ma main\~? dans mes bras, sur mon c\'9cur, c\rquote est l\'e0 ta place. Viens, mon vieux guerrier, viens. Et Charles IX, attirant \'e0 lui Coligny qui s\rquote inclinait, posa ses l\'e8vres sur ses cheveux blancs. L\rquote
+amiral sortit en essuyant une larme.
+\par
+\par Charles IX le suivit des yeux tant qu\rquote il put le voir, tendit l\rquote oreille tant qu\rquote il put l\rquote entendre\~; puis, lorsqu\rquote il ne vit et n\rquote entendit plus rien, il laissa, comme c\rquote \'e9tait son habitude, retomber sa t
+\'eate p\'e2le sur son \'e9paule, et passa lentement de la chambre o\'f9 il se trouvait dans son cabinet d\rquote armes.
+\par
+\par Ce cabinet \'e9tait la demeure favorite du roi\~; c\rquote \'e9tait l\'e0 qu\rquote il prenait ses le\'e7ons d\rquote escrime avec Pomp\'e9e, et ses le\'e7ons de po\'e9sie avec Ronsard. Il y avait r\'e9uni une grande collection d\rquote armes offensive
+s et d\'e9fensives des plus belles qu\rquote il avait pu trouver. Aussi toutes les murailles \'e9taient tapiss\'e9es de haches, de boucliers, de piques, de hallebardes, de pistolets et de mousquetons, et le jour m\'eame un c\'e9l\'e8
+bre armurier lui avait apport\'e9 une magnifique arquebuse sur le canon de laquelle \'e9taient incrust\'e9s en argent ces quatre vers que le po\'e8te royal avait compos\'e9s lui-m\'eame\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Pour maintenir la foy,}{
+\par }{\i Je suis belle et fid\'e8le\~;}{
+\par }{\i Aux ennemis du roy}{
+\par }{\i Je suis belle et cruelle.}{
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Charles IX entra donc, comme nous l\rquote avons dit, dans ce cabinet, et, apr\'e8s avoir ferm\'e9 la porte principale par laquelle il \'e9tait entr\'e9, il alla soulever une tapisserie qui masquait un passage donnant sur une chambre o\'f9
+ une femme agenouill\'e9e devant un prie-Dieu disait ses pri\'e8res.
+\par
+\par Comme ce mouvement s\rquote \'e9tait fait avec lenteur et que les pas du roi, assourdis par le tapis, n\rquote avaient pas eu plus de retentissement que ceux d\rquote un fant\'f4me, la femme agenouill\'e9e, n\rquote
+ayant rien entendu, ne se retourna point et continua de prier, Charles demeura un instant debout, pensif et la regardant.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait une femme de trente-quatre \'e0 trente-cinq ans, dont la beaut\'e9 vigoureuse \'e9tait relev\'e9e par le costume des paysannes des environs de Caux. Elle portait le haut bonnet qui avait \'e9t\'e9 si fort \'e0 la mode \'e0
+ la Cour de France pendant le r\'e8gne d\rquote Isabeau de Bavi\'e8re, et son corsage rouge \'e9tait tout brod\'e9 d\rquote or, comme le sont aujourd\rquote hui les corsages des contadines de Nettuno et de Sora. L\rquote appartement qu\rquote
+elle occupait depuis tant\'f4t vingt ans \'e9tait contigu \'e0 la chambre \'e0 coucher du roi, et offrait un singulier m\'e9lange d\rquote \'e9l\'e9gance et de rusticit\'e9. C\rquote est qu\rquote en proportion \'e0 peu pr\'e8s \'e9gale, le palais avait d
+\'e9teint sur la chaumi\'e8re, et la chaumi\'e8re sur le palais. De sorte que cette chambre tenait un milieu entre la simplicit\'e9 de la villageoise et le luxe de la grande dame. En effet, le prie-Dieu sur lequel elle \'e9tait agenouill\'e9e \'e9
+tait de bois de ch\'eane merveilleusement sculpt\'e9, recouvert de velours \'e0 cr\'e9pines d\rquote or\~; tandis que la bible, car cette femme \'e9tait de la religion r\'e9form\'e9e, tandis que la bible dans laquelle elle lisait ses pri\'e8res \'e9
+tait un de ces vieux livres \'e0 moiti\'e9 d\'e9chir\'e9s, comme on en trouve dans les plus pauvres maisons.
+\par
+\par Or, tout \'e9tait \'e0 l\rquote avenant de ce prie-Dieu et de cette bible.
+\par
+\par \endash Eh\~! Madelon\~! dit le roi.
+\par
+\par La femme agenouill\'e9e releva la t\'eate en souriant, \'e0 cette voix famili\'e8re\~; puis, se levant\~:
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est toi, mon fils\~! dit-elle.
+\par
+\par \endash Oui, nourrice, viens ici.
+\par
+\par Charles IX laissa retomber la porti\'e8re et alla s\rquote asseoir sur le bras du fauteuil. La nourrice parut.
+\par
+\par \endash Que me veux-tu, Charlot\~? dit-elle.
+\par
+\par \endash Viens ici et r\'e9ponds tout bas. La nourrice s\rquote approcha avec cette familiarit\'e9 qui pouvait venir de cette tendresse maternelle que la femme con\'e7oit pour l\rquote enfant qu\rquote elle a allait\'e9, mais \'e0
+ laquelle les pamphlets du temps donnent une source infiniment moins pure.
+\par
+\par \endash Me voil\'e0, dit-elle, parle.
+\par
+\par \endash L\rquote homme que j\rquote ai fait demander est-il l\'e0\~?
+\par
+\par \endash Depuis une demi-heure.
+\par
+\par Charles se leva, s\rquote approcha de la fen\'eatre, regarda si personne n\rquote \'e9tait aux aguets, s\rquote approcha de la porte, tendit l\rquote oreille pour s\rquote assurer que personne n\rquote \'e9tait aux \'e9coutes, secoua la poussi\'e8
+re de ses troph\'e9es d\rquote armes, caressa un grand l\'e9vrier qui le suivait pas \'e0 pas, s\rquote arr\'eatant quand son ma\'eetre s\rquote arr\'eatait, reprenant sa marche quand son ma\'eetre se remettait en mouvement\~; puis, revenant \'e0
+ sa nourrice\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est bon, nourrice, fais-le entrer. La bonne femme sortit par le m\'eame passage qui lui avait donn\'e9 entr\'e9e, tandis que le roi allait s\rquote appuyer \'e0 une table sur laquelle \'e9taient pos\'e9es des armes de toute esp\'e8ce. I
+l y \'e9tait \'e0 peine, que la porti\'e8re se souleva de nouveau et donna passage \'e0 celui qu\rquote il attendait. C\rquote \'e9tait un homme de quarante ans \'e0 peu pr\'e8s, \'e0 l\rquote \'9cil gris et faux, au nez recourb\'e9
+ en bec de chat-huant, au faci\'e8s \'e9largi par des pommettes saillantes\~: son visage essaya d\rquote exprimer le respect et ne put fournir qu\rquote un sourire hypocrite sur ses l\'e8vres bl\'eamies par la peur. Charles allongea doucement derri\'e8
+re lui une main qui se porta sur un pommeau de pistolet de nouvelle invention, et qui partait \'e0 l\rquote aide d\rquote une pierre mise en contact avec une roue d\rquote acier, au lieu de partir \'e0 l\rquote aide d\rquote une m\'e8
+che, et regarda de son \'9cil terne le nouveau personnage que nous venons de mettre en sc\'e8ne\~; pendant cet examen il sifflait avec une justesse et m\'eame avec une m\'e9lodie remarquable un de ses airs de chasse favoris.
+\par
+\par Apr\'e8s quelques secondes, pendant lesquelles le visage de l\rquote \'e9tranger se d\'e9composa de plus en plus\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est bien vous, dit le roi, que l\rquote on nomme Fran\'e7ois de Louviers-Maurevel\~?
+\par
+\par \endash Oui, Sire.
+\par
+\par \endash Commandant des p\'e9tardiers\~?
+\par
+\par \endash Oui, Sire.
+\par
+\par \endash J\rquote ai voulu vous voir. Maurevel s\rquote inclina.
+\par
+\par \endash Vous savez, continua Charles en appuyant sur chaque mot, que j\rquote aime \'e9galement tous mes sujets.
+\par
+\par \endash Je sais, balbutia Maurevel, que Votre Majest\'e9 est le p\'e8re de son peuple.
+\par
+\par \endash Et que huguenots et catholiques sont \'e9galement mes enfants.
+\par
+\par Maurevel resta muet\~; seulement, le tremblement qui agitait son corps devint visible au regard per\'e7ant du roi, quoique celui auquel il adressait la parole f\'fbt presque cach\'e9 dans l\rquote ombre.
+\par
+\par \endash Cela vous contrarie, continua le roi, vous qui avez fait une si rude guerre aux huguenots\~? Maurevel tomba \'e0 genoux.
+\par
+\par \endash Sire, balbutia-t-il, croyez bien\'85
+\par
+\par \endash Je crois, continua Charles IX en arr\'eatant de plus en plus sur Maurevel un regard qui, de vitreux qu\rquote il \'e9tait d\rquote abord, devenait presque flamboyant\~; je crois que vous aviez bien envie de tuer \'e0 Moncontour M.\~l\rquote
+amiral qui sort d\rquote ici\~; je crois que vous avez manqu\'e9 votre coup, et qu\rquote alors vous \'eates pass\'e9 dans l\rquote arm\'e9e du duc d\rquote Anjou, notre fr\'e8re\~; enfin, je crois qu\rquote alors vous \'eates pass\'e9
+ une seconde fois chez les princes, et que vous y avez pris du service dans la compagnie de M.\~de\~Mouy de Saint-Phale\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire\~!
+\par
+\par \endash Un brave gentilhomme picard\~?
+\par
+\par \endash Sire, Sire, s\rquote \'e9cria Maurevel, ne m\rquote accablez pas\~!
+\par
+\par \endash C\rquote \'e9tait un digne officier, continua Charles IX, \endash et au fur et \'e0 mesure qu\rquote il parlait, une expression de cruaut\'e9 presque f\'e9roce se peignait sur son visage, \endash
+ lequel vous accueillit comme un fils, vous logea, vous habilla, vous nourrit.
+\par
+\par Maurevel laissa \'e9chapper un soupir de d\'e9sespoir.
+\par
+\par \endash Vous l\rquote appeliez votre p\'e8re, je crois, continua impitoyablement le roi, et une tendre amiti\'e9 vous liait au jeune de Mouy, son fils\~?
+\par
+\par Maurevel, toujours \'e0 genoux, se courbait de plus en plus, \'e9cras\'e9 sous la parole de Charles IX, debout, impassible et pareil \'e0 une statue dont les l\'e8vres seules eussent \'e9t\'e9 dou\'e9es de vie.
+\par
+\par \endash \'c0 propos continua le roi, n\rquote \'e9tait-ce pas dix mille \'e9cus que vous deviez toucher de M.\~de\~Guise au cas o\'f9 vous tueriez l\rquote amiral\~?
+\par
+\par L\rquote assassin, constern\'e9, frappait le parquet de son front.
+\par
+\par \endash Quant au sieur de Mouy, votre bon p\'e8re, un jour vous l\rquote escortiez dans une reconnaissance qu\rquote il poussait vers Chevreux. Il laissa tomber son fouet et mit pied \'e0 terre pour le ramasser. Vous \'e9tiez seul avec lui, alors vous pr
+\'eetes un pistolet dans vos fontes, et, tandis qu\rquote il se penchait, vous lui bris\'e2tes les reins\~; puis le voyant mort, car vous le tu\'e2tes du coup, vous pr\'eetes la fuite sur le cheval qu\rquote il vous avait donn\'e9. Voil\'e0 l\rquote
+histoire, je crois\~?
+\par
+\par Et comme Maurevel demeurait muet sous cette accusation, dont chaque d\'e9tail \'e9tait vrai, Charles IX se remit \'e0 siffler avec la m\'eame justesse et la m\'eame m\'e9lodie le m\'eame air de chasse.
+\par
+\par \endash Or l\'e0, ma\'eetre assassin, dit-il au bout d\rquote un instant, savez-vous que j\rquote ai grande envie de vous faire pendre\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! Majest\'e9\~! s\rquote \'e9cria Maurevel.
+\par
+\par \endash Le jeune de Mouy m\rquote en suppliait encore hier, et en v\'e9rit\'e9 je ne savais que lui r\'e9pondre, car sa demande est fort juste.
+\par
+\par Maurevel joignit les mains.
+\par
+\par \endash D\rquote autant plus juste que, comme vous le disiez, je suis le p\'e8re de mon peuple, et que, comme je vous r\'e9pondais, maintenant que me voil\'e0 raccommod\'e9 avec les huguenots ils sont tout aussi bien mes enfants que les catholiques.
+
+\par
+\par \endash Sire, dit Maurevel compl\'e8tement d\'e9courag\'e9, ma vie est entre vos mains, faites-en ce que vous voudrez.
+\par
+\par \endash Vous avez raison, et je n\rquote en donnerais pas une obole.
+\par
+\par \endash Mais, Sire, demanda l\rquote assassin, n\rquote y a-t-il donc pas un moyen de racheter mon crime\~?
+\par
+\par \endash Je n\rquote en connais gu\'e8re. Toutefois, si j\rquote \'e9tais \'e0 votre place, ce qui n\rquote est pas, Dieu merci\~! \'85
+\par
+\par \endash Eh bien, Sire\~! si vous \'e9tiez \'e0 ma place\~?\'85 murmura Maurevel, le regard suspendu aux l\'e8vres de Charles.
+\par
+\par \endash Je crois que je me tirerais d\rquote affaire, continua le roi.
+\par
+\par Maurevel se releva sur un genou et sur une main en fixant ses yeux sur Charles pour s\rquote assurer qu\rquote il ne raillait pas.
+\par
+\par \endash J\rquote aime beaucoup le jeune de Mouy, sans doute, continua le roi, mais j\rquote aime beaucoup aussi mon cousin de Guise\~; et si lui me demandait la vie d\rquote un homme dont l\rquote autre me demanderait la mort, j\rquote
+avoue que je serais fort embarrass\'e9. Cependant, en bonne politique comme en bonne religion, je devrais faire ce que me demanderait mon cousin de Guise, car de Mouy, tout vaillant capitaine qu\rquote il est, est bien petit compagnon, compar\'e9 \'e0
+ un prince de Lorraine.
+\par
+\par Pendant ces paroles, Maurevel se redressait lentement et comme un homme qui revient \'e0 la vie.
+\par
+\par \endash Or, l\rquote important pour vous serait donc, dans la situation extr\'eame o\'f9 vous \'eates, de gagner la faveur de mon cousin de Guise\~; et \'e0 ce propos je me rappelle une chose qu\rquote il me contait hier.
+\par
+\par Maurevel se rapprocha d\rquote un pas.
+\par
+\par \endash \'ab\~Figurez-vous, Sire, me disait-il, que tous les matins, \'e0 dix heures, passe dans la rue Saint-Germain-l\rquote Auxerrois, revenant du Louvre, mon ennemi mortel\~; je le vois passer d\rquote une fen\'eatre grill\'e9e du rez-de-chauss\'e9e
+\~; c\rquote est la fen\'eatre du logis de mon ancien pr\'e9cepteur, le chanoine Pierre Piles. Je vois donc passer tous les jours mon ennemi, et tous les jours je prie le diable de l\rquote ab\'eemer dans les entrailles de la terre.\~\'bb Dites donc, ma
+\'eetre Maurevel, continua Charles, si vous \'e9tiez le diable, ou si du moins pour un instant vous preniez sa place, cela ferait peut-\'eatre plaisir \'e0 mon cousin de Guise\~?
+\par
+\par Maurevel retrouva son infernal sourire, et ses l\'e8vres, p\'e2les encore d\rquote effroi, laiss\'e8rent tomber ces mots\~:
+\par
+\par \endash Mais, Sire, je n\rquote ai pas le pouvoir d\rquote ouvrir la terre, moi.
+\par
+\par \endash Vous l\rquote avez ouverte, cependant, s\rquote il m\rquote en souvient bien, au brave de Mouy. Apr\'e8s cela, vous me direz que c\rquote est avec un pistolet\'85 Ne l\rquote avez-vous plus, ce pistolet\~?\'85
+\par
+\par \endash Pardonnez, Sire, reprit le brigand \'e0 peu pr\'e8s rassur\'e9, mais je tire mieux encore l\rquote arquebuse que le pistolet.
+\par
+\par \endash Oh\~! fit Charles IX, pistolet ou arquebuse, peu importe, et mon cousin de Guise, j\rquote en suis s\'fbr, ne chicanera pas sur le choix du moyen\~!
+\par
+\par \endash Mais, dit Maurevel, il me faudrait une arme sur la justesse de laquelle je pusse compter, car peut-\'eatre me faudra-t-il tirer de loin.
+\par
+\par \endash J\rquote ai dix arquebuses dans cette chambre, reprit Charles IX, avec lesquelles je touche un \'e9cu d\rquote or \'e0 cent cinquante pas. Voulez-vous en essayer une\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire\~! avec la plus grande joie, s\rquote \'e9cria Maurevel en s\rquote avan\'e7ant vers celle qui \'e9tait d\'e9pos\'e9e dans un coin, et qu\rquote on avait apport\'e9e le jour m\'eame \'e0 Charles IX.
+\par
+\par \endash Non, pas celle-l\'e0, dit le roi, pas celle-l\'e0, je la r\'e9serve pour moi-m\'eame. J\rquote aurai un de ces jours une grande chasse, o\'f9 j\rquote esp\'e8re qu\rquote elle me servira. Mais toute autre \'e0 votre choix.
+\par
+\par Maurevel d\'e9tacha une arquebuse d\rquote un troph\'e9e.
+\par
+\par \endash Maintenant, cet ennemi, Sire, quel est-il\~? demanda l\rquote assassin.
+\par
+\par \endash Est-ce que je sais cela, moi\~? r\'e9pondit Charles IX en \'e9crasant le mis\'e9rable de son regard d\'e9daigneux.
+\par
+\par \endash Je le demanderai donc \'e0 M.\~de\~Guise, balbutia Maurevel. Le roi haussa les \'e9paules.
+\par
+\par \endash Ne demandez rien, dit-il\~; M.\~de\~Guise ne r\'e9pondrait pas. Est-ce qu\rquote on r\'e9pond \'e0 ces choses-l\'e0\~? C\rquote est \'e0 ceux qui ne veulent pas \'eatre pendus \'e0 deviner.
+\par
+\par \endash Mais enfin \'e0 quoi le reconna\'eetrai-je\~?
+\par
+\par \endash Je vous ai dit que tous les matins \'e0 dix heures il passait devant la fen\'eatre du chanoine.
+\par
+\par \endash Mais beaucoup passent devant cette fen\'eatre. Que Votre Majest\'e9 daigne seulement m\rquote indiquer un signe quelconque.
+\par
+\par \endash Oh\~! c\rquote est bien facile. Demain, par exemple, il tiendra sous son bras un portefeuille de maroquin rouge.
+\par
+\par \endash Sire, il suffit.
+\par
+\par \endash Vous avez toujours ce cheval que vous a donn\'e9 M.\~de\~Mouy, et qui court si bien\~?
+\par
+\par \endash Sire, j\rquote ai un barbe des plus vites.
+\par
+\par \endash Oh\~! je ne suis pas en peine de vous\~! seulement il est bon que vous sachiez que le clo\'eetre a une porte de derri\'e8re.
+\par
+\par \endash Merci, Sire. Maintenant priez Dieu pour moi.
+\par
+\par \endash Eh\~! mille d\'e9mons\~! priez le diable bien plut\'f4t\~; car ce n\rquote est que par sa protection que vous pouvez \'e9viter la corde.
+\par
+\par \endash Adieu, Sire.
+\par
+\par \endash Adieu. Ah\~! \'e0 propos, monsieur de Maurevel, vous savez que si d\rquote une fa\'e7on quelconque on entend parler de vous demain avant dix heures du matin, ou si l\rquote on n\rquote en entend pas parler apr\'e8s, il y a une oubliette au Louvre
+\~!
+\par
+\par Et Charles IX se remit \'e0 siffler tranquillement et plus juste que jamais son air favori.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175285}IV\line La soir\'e9e du 24 ao\'fbt 1572{\*\bkmkend _Toc97175285}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Notre lecteur n\rquote a pas oubli\'e9 que dans le chapitre pr\'e9c\'e9dent il a \'e9t\'e9 question d\rquote un gentilhomme nomm\'e9 La Mole, attendu avec quelque impatience par Henri de Navarre. Ce jeune gentilhomme, comme l\rquote avait annonc\'e9 l
+\rquote amiral, entrait \'e0 Paris par la porte Saint-Marcel vers la fin de la journ\'e9e du 24 ao\'fbt 1572, et jetant un regard assez d\'e9daigneux sur les nombreuses h\'f4telleries qui \'e9talaient \'e0 sa droite et \'e0
+ sa gauche leurs pittoresques enseignes, laissa p\'e9n\'e9trer son cheval tout fumant jusqu\rquote au c\'9cur de la ville, o\'f9, apr\'e8s avoir travers\'e9 la place Maubert, le Petit-Pont, le pont Notre-Dame, et long\'e9 les quais, il s\rquote arr\'ea
+ta au bout de la rue de Bresec, dont nous avons fait depuis la rue de l\rquote Arbre-Sec, et \'e0 laquelle, pour la plus grande facilit\'e9 de nos lecteurs, nous conserverons son nom moderne.
+\par
+\par Le nom lui plut sans doute, car il y entra, et comme \'e0 sa gauche une magnifique plaque de t\'f4le grin\'e7ant sur sa tringle, avec accompagnement de sonnettes, appelait son attention, il fit une seconde halte pour lire ces mots\~: }{\i \'c0 la Belle-
+\'c9toile}{, \'e9crits en l\'e9gende sous une peinture qui repr\'e9sentait le simulacre le plus flatteur pour un voyageur affam\'e9\~: c\rquote \'e9tait une volaille r\'f4tissant au milieu d\rquote un ciel noir, tandis qu\rquote un homme \'e0
+ manteau rouge tendait vers cet astre d\rquote une nouvelle esp\'e8ce ses bras, sa bourse et ses v\'9cux.
+\par
+\par \endash Voil\'e0, se dit le gentilhomme, une auberge qui s\rquote annonce bien, et l\rquote h\'f4te qui la tient doit \'eatre, sur mon \'e2me, un ing\'e9nieux comp\'e8re. J\rquote ai toujours entendu dire que la rue de l\rquote Arbre-Sec \'e9
+tait dans le quartier du Louvre\~; et pour peu que l\rquote \'e9tablissement r\'e9ponde \'e0 l\rquote enseigne, je serai \'e0 merveille ici.
+\par
+\par Pendant que le nouveau venu se d\'e9bitait \'e0 lui-m\'eame ce monologue, un autre cavalier, entr\'e9 par l\rquote autre bout de la rue, c\rquote est-\'e0-dire par la rue Saint-Honor\'e9, s\rquote arr\'eatait et demeurait aussi en extase devant l\rquote
+enseigne de la Belle-\'c9toile.
+\par
+\par Celui des deux que nous connaissons, de nom du moins, montait un cheval blanc de race espagnole, et \'e9tait v\'eatu d\rquote un pourpoint noir, garni de jais. Son manteau \'e9tait de velours violet fonc\'e9\~: il portait des bottes de cuir noir, une \'e9
+p\'e9e \'e0 poign\'e9e de fer cisel\'e9, et un poignard pareil. Maintenant, si nous passons de son costume \'e0 son visage, nous dirons que c\rquote \'e9tait un homme de vingt-quatre \'e0 vingt-cinq ans, au teint basan\'e9, aux yeux bleus, \'e0
+ la fine moustache, aux dents \'e9clatantes, qui semblaient \'e9clairer sa figure lorsque s\rquote ouvrait, pour sourire d\rquote un sourire doux et m\'e9lancolique, une bouche d\rquote une forme exquise et de la plus parfaite distinction.
+\par
+\par Quant au second voyageur, il formait avec le premier venu un contraste complet. Sous son chapeau, \'e0 bords retrouss\'e9s, apparaissaient, riches et cr\'e9pus, des cheveux plut\'f4t roux que blonds\~; sous ses cheveux, un \'9cil gris brillait \'e0
+ la moindre contrari\'e9t\'e9 d\rquote un feu si resplendissant, qu\rquote on e\'fbt dit alors un \'9cil noir.
+\par
+\par Le reste du visage se composait d\rquote un teint ros\'e9, d\rquote une l\'e8vre mince, surmont\'e9e d\rquote une moustache fauve et de dents admirables. C\rquote \'e9tait en somme, avec sa peau blanche, sa haute taille et ses larges \'e9
+paules, un fort beau cavalier dans l\rquote acception ordinaire du mot, et depuis une heure qu\rquote il levait le nez vers toutes les fen\'eatres, sous le pr\'e9texte d\rquote y chercher des enseignes, les femmes l\rquote avaient fort regard\'e9\~
+; quant aux hommes, qui avaient peut-\'eatre \'e9prouv\'e9 quelque envie de rire en voyant son manteau \'e9triqu\'e9, ses chausses collantes et ses bottes d\rquote une forme antique, ils avaient achev\'e9 ce rire commenc\'e9 par un }{\i Dieu vous garde\~
+! }{des plus gracieux, \'e0 l\rquote examen de cette physionomie qui prenait en une minute dix expressions diff\'e9rentes, sauf toutefois l\rquote expression bienveillante qui caract\'e9rise toujours la figure du provincial embarrass\'e9.
+\par
+\par Ce fut lui qui s\rquote adressa le premier \'e0 l\rquote autre gentilhomme qui, ainsi que nous l\rquote avons dit, regardait l\rquote h\'f4tellerie de la Belle-\'c9toile.
+\par
+\par \endash Mordi\~! monsieur, dit-il avec cet horrible accent de la montagne qui ferait au premier mot reconna\'eetre un Pi\'e9montais entre cent \'e9trangers, ne sommes-nous pas ici pr\'e8s du Louvre\~? En tout cas, je crois que vous avez eu m\'eame go\'fb
+t que moi\~: c\rquote est flatteur pour ma seigneurie.
+\par
+\par \endash Monsieur, r\'e9pondit l\rquote autre avec un accent proven\'e7al qui ne le c\'e9dait en rien \'e0 l\rquote accent pi\'e9montais de son compagnon, je crois en effet que cette h\'f4tellerie est pr\'e8
+s du Louvre. Cependant, je me demande encore si j\rquote aurai l\rquote honneur d\rquote avoir \'e9t\'e9 de votre avis. Je me consulte.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote \'eates pas d\'e9cid\'e9, monsieur\~? la maison est flatteuse, pourtant. Apr\'e8s cela, peut-\'eatre me suis-je laiss\'e9 tenter par votre pr\'e9sence. Avouez n\'e9anmoins que voil\'e0 une jolie peinture\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! sans doute\~; mais c\rquote est justement ce qui me fait douter de la r\'e9alit\'e9\~: Paris est plein de pipeurs, m\rquote a-t-on dit, et l\rquote on pipe avec une enseigne aussi bien qu\rquote avec autre chose.
+\par
+\par \endash Mordi\~! monsieur, reprit le Pi\'e9montais, je ne m\rquote inqui\'e8te pas de la piperie, moi, et si l\rquote h\'f4te me fournit une volaille moins bien r\'f4tie que celle de son enseigne, je le mets \'e0 la broche lui-m\'ea
+me et je ne le quitte pas qu\rquote il ne soit convenablement rissol\'e9. Entrons, monsieur.
+\par
+\par \endash Vous achevez de me d\'e9cider, dit le Proven\'e7al en riant\~; montrez-moi donc le chemin, monsieur, je vous prie.
+\par
+\par \endash Oh\~! monsieur, sur mon \'e2me, je n\rquote en ferai rien, car je ne suis que votre humble serviteur, le comte Annibal de Coconnas.
+\par
+\par \endash Et moi, monsieur, je ne suis que le comte Joseph-Hyacinthe-Boniface de Lerac de la Mole, tout \'e0 votre service.
+\par
+\par \endash En ce cas, monsieur, prenons-nous par le bras et entrons ensemble.
+\par
+\par Le r\'e9sultat de cette proposition conciliatrice fut que les deux jeunes gens qui descendirent de leurs chevaux en jet\'e8rent la bride aux mains d\rquote un palefrenier, se prirent par le bras, et, ajustant leurs \'e9p\'e9es, se dirig\'e8rent v
+ers la porte de l\rquote h\'f4tellerie, sur le seuil de laquelle se tenait l\rquote h\'f4te. Mais, contre l\rquote habitude de ces sortes de gens, le digne propri\'e9taire n\rquote avait paru faire aucune attention \'e0 eux, occup\'e9 qu\rquote il \'e9
+tait de conf\'e9rer tr\'e8s attentivement avec un grand gaillard sec et jaune enfoui dans un manteau couleur d\rquote amadou, comme un hibou sous ses plumes.
+\par
+\par Les deux gentilshommes \'e9taient arriv\'e9s si pr\'e8s de l\rquote h\'f4te et de l\rquote homme au manteau amadou avec lequel il causait, que Coconnas, impatient\'e9 de ce peu d\rquote importance qu\rquote on accordait \'e0 lui et \'e0
+ son compagnon, tira la manche de l\rquote h\'f4te. Celui-ci parut alors se r\'e9veiller en sursaut et cong\'e9dia son interlocuteur par un \'ab\~Au revoir. Venez tant\'f4t, et surtout tenez-moi au courant de l\rquote heure.\~\'bb
+\par
+\par \endash Eh\~! monsieur le dr\'f4le, dit Coconnas, ne voyez-vous pas que l\rquote on a affaire \'e0 vous\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! pardon, messieurs, dit l\rquote h\'f4te\~; je ne vous voyais pas.
+\par
+\par \endash Eh\~! mordi\~! il fallait nous voir\~; et maintenant que vous nous avez vus, au lieu de dire \'ab\~monsieur\~\'bb tout court, dites \'ab\~monsieur le comte\~\'bb, s\rquote il vous pla\'eet.
+\par
+\par La Mole se tenait derri\'e8re, laissant parler Coconnas, qui paraissait avoir pris l\rquote affaire \'e0 son compte.
+\par
+\par Cependant il \'e9tait facile de voir \'e0 ses sourcils fronc\'e9s qu\rquote il \'e9tait pr\'eat \'e0 lui venir en aide quand le moment d\rquote agir serait arriv\'e9.
+\par
+\par \endash Eh bien, que d\'e9sirez-vous, monsieur le comte\~? demanda l\rquote h\'f4te du ton le plus calme.
+\par
+\par \endash Bien\'85 c\rquote est d\'e9j\'e0 mieux, n\rquote est-ce pas\~? dit Coconnas en se retournant vers La Mole, qui fit de la t\'eate un signe affirmatif. Nous d\'e9sirons, M.\~le comte et moi, attir\'e9s que nous sommes par votre enseigne, trouver
+\'e0 souper et \'e0 coucher dans votre h\'f4tellerie.
+\par
+\par \endash Messieurs, dit l\rquote h\'f4te, je suis au d\'e9sespoir\~; mais il n\rquote y a qu\rquote une chambre, et je crains que cela ne puisse vous convenir.
+\par
+\par \endash Eh bien, ma foi, tant mieux, dit La Mole\~; nous irons loger ailleurs.
+\par
+\par \endash Ah\~! mais non, mais non, dit Coconnas. Je demeure, moi\~; mon cheval est harass\'e9. Je prends donc la chambre, puisque vous n\rquote en voulez pas.
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est autre chose, r\'e9pondit l\rquote h\'f4te en conservant toujours le m\'eame flegme impertinent. Si vous n\rquote \'eates qu\rquote un, je ne puis pas vous loger du tout.
+\par
+\par \endash Mordi\~! s\rquote \'e9cria Coconnas, voici, sur ma foi\~! un plaisant animal. Tout \'e0 l\rquote heure nous \'e9tions trop de deux, maintenant nous ne sommes pas assez d\rquote un\~! Tu ne veux donc pas nous loger, dr\'f4le\~?
+\par
+\par \endash Ma foi, messieurs, puisque vous le prenez sur ce ton, je vous r\'e9pondrai avec franchise.
+\par
+\par \endash R\'e9ponds, alors, mais r\'e9ponds vite.
+\par
+\par \endash Eh bien, j\rquote aime mieux ne pas avoir l\rquote honneur de vous loger.
+\par
+\par \endash Parce que\~?\'85 demanda Coconnas bl\'eamissant de col\'e8re.
+\par
+\par \endash Parce que vous n\rquote avez pas de laquais, et que, pour une chambre de ma\'eetre pleine, cela me ferait deux chambres de laquais vides. Or, si je vous donne la chambre de ma\'eetre, je risque fort de ne pas louer les autres.
+\par
+\par \endash Monsieur de La Mole, dit Coconnas en se retournant, ne vous semble-t-il pas comme \'e0 moi que nous allons massacrer ce gaillard-l\'e0\~?
+\par
+\par \endash Mais c\rquote est faisable, dit La Mole en se pr\'e9parant comme son compagnon \'e0 rouer l\rquote h\'f4telier de coups de fouet.
+\par
+\par Mais malgr\'e9 cette double d\'e9monstration, qui n\rquote avait rien de bien rassurant de la part de deux gentilshommes qui paraissaient si d\'e9termin\'e9s, l\rquote h\'f4telier ne s\rquote \'e9tonna point, et se contentant de reculer d\rquote
+un pas afin d\rquote \'eatre chez lui\~:
+\par
+\par \endash On voit, dit-il en goguenardant, que ces messieurs arrivent de province. \'c0 Paris, la mode est pass\'e9e de massacrer les aubergistes qui refusent de louer leurs chambres. Ce sont les grands seigneurs qu\rquote
+on massacre et non les bourgeois, et si vous criez trop fort, je vais appeler mes voisins\~; de sorte que ce sera vous qui serez rou\'e9s de coups, traitement tout \'e0 fait indigne de deux gentilshommes.
+\par
+\par \endash Mais il se moque de nous, s\rquote \'e9cria Coconnas exasp\'e9r\'e9, mordi\~!
+\par
+\par \endash Gr\'e9goire, mon arquebuse\~! dit l\rquote h\'f4te en s\rquote adressant \'e0 son valet, du m\'eame ton qu\rquote il e\'fbt dit\~: \'ab\~Un si\'e8ge \'e0 ces messieurs.\~\'bb
+\par
+\par \endash }{\i Trippe del papa}{\~! hurla Coconnas en tirant son \'e9p\'e9e\~; mais \'e9chauffez-vous donc, monsieur de La Mole\~!
+\par
+\par \endash Non pas, s\rquote il vous pla\'eet, non pas\~; car tandis que nous nous \'e9chaufferons, le souper refroidira, lui.
+\par
+\par \endash Comment\~! vous trouvez\~? s\rquote \'e9cria Coconnas.
+\par
+\par \endash Je trouve que M.\~de\~la Belle-\'c9toile a raison\~; seulement il sait mal prendre ses voyageurs, surtout quand ces voyageurs sont des gentilshommes. Au lieu de nous dire brutalement\~
+: Messieurs, je ne veux pas de vous, il aurait mieux fait de nous dire avec politesse\~: Entrez, messieurs, quitte \'e0 mettre sur son m\'e9moire\~: }{\i chambre de ma\'eetre, tant\~; chambre de laquais, tant\~; }{attendu que si nous n\rquote
+avons pas de laquais nous comptons en prendre.
+\par
+\par Et, ce disant, La Mole \'e9carta doucement l\rquote h\'f4telier, qui \'e9tendait d\'e9j\'e0 la main vers son arquebuse, fit passer Coconnas et entra derri\'e8re lui dans la maison.
+\par
+\par \endash N\rquote importe, dit Coconnas, j\rquote ai bien de la peine \'e0 remettre mon \'e9p\'e9e dans le fourreau avant de m\rquote \'eatre assur\'e9 qu\rquote elle pique aussi bien que les lardoires de ce gaillard-l\'e0.
+\par
+\par \endash Patience, mon cher compagnon, dit La Mole, patience\~! Toutes les auberges sont pleines de gentilshommes attir\'e9s \'e0 Paris pour les f\'eates du mariage ou pour la guerre prochaine de Flandre, nous ne trouverions plus d\rquote autres logis\~
+; et puis, c\rquote est peut-\'eatre la coutume \'e0 Paris de recevoir ainsi les \'e9trangers qui y arrivent.
+\par
+\par \endash Mordi\~! comme vous \'eates patient\~! murmura Coconnas en tortillant de rage sa moustache rouge et en foudroyant l\rquote h\'f4te de ses regards. Mais que le coquin prenne garde \'e0 lui\~
+: si sa cuisine est mauvaise, si son lit est dur, si son vin n\rquote a pas trois ans de bouteille, si son valet n\rquote est pas souple comme un jonc\'85.
+\par
+\par \endash L\'e0, l\'e0, l\'e0, mon gentilhomme, fit l\rquote h\'f4te en aiguisant sur un repassoir le couteau de sa ceinture\~; l\'e0, tranquillisez-vous, vous \'eates en pays de Cocagne.
+\par
+\par Puis tout bas et en secouant la t\'eate\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est quelque huguenot, murmura-t-il\~; les tra\'eetres sont si insolents depuis le mariage de leur B\'e9arnais avec mademoiselle Margot\~!
+\par
+\par Puis, avec un sourire qui e\'fbt fait frissonner ses h\'f4tes s\rquote ils l\rquote avaient vu, il ajouta\~:
+\par
+\par \endash Eh\~! eh\~! ce serait dr\'f4le qu\rquote il me f\'fbt justement tomb\'e9 des huguenots ici\'85 et que\'85
+\par
+\par \endash \'c7\'e0\~! souperons-nous\~? demanda aigrement Coconnas, interrompant les apart\'e9s de son h\'f4te.
+\par
+\par \endash Mais, comme il vous plaira, monsieur, r\'e9pondit celui-ci, radouci sans doute par la derni\'e8re pens\'e9e qui lui \'e9tait venue.
+\par
+\par \endash Eh bien, il nous pla\'eet, et promptement, r\'e9pondit Coconnas. Puis se retournant vers La Mole\~:
+\par
+\par \endash \'c7\'e0, monsieur le comte, tandis que l\rquote on nous pr\'e9pare notre chambre, dites moi\~: est-ce par hasard vous avez trouv\'e9 Paris une ville gaie, vous\~?
+\par
+\par \endash Ma foi, non, dit La Mole\~; il me semble n\rquote y avoir vu encore que des visages effarouch\'e9s ou r\'e9barbatifs. Peut-\'eatre aussi les Parisiens ont-ils peur de l\rquote orage. Voyez comme le ciel est noir et comme l\rquote air est lourd.
+
+\par
+\par \endash Dites-moi, comte, vous cherchez le Louvre, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Et vous aussi, je crois, monsieur de Coconnas.
+\par
+\par \endash Eh bien, si vous voulez, nous le chercherons ensemble.
+\par
+\par \endash Hein\~! fit La Mole, n\rquote est-il pas un peu tard pour sortir.
+\par
+\par \endash Tard ou non, il faut que je sorte. Mes ordres sont pr\'e9cis. Arriver au plus vite \'e0 Paris, et, aussit\'f4t arriv\'e9, communiquer avec le duc de Guise.
+\par
+\par \'c0 ce nom du duc de Guise, l\rquote h\'f4te s\rquote approcha, fort attentif.
+\par
+\par \endash Il me semble que ce maraud nous \'e9coute, dit Coconnas, qui, en sa qualit\'e9 de Pi\'e9montais, \'e9tait fort rancunier, et qui ne pouvait passer au ma\'eetre de la Belle-\'c9toile la fa\'e7on peu civile dont il recevait les voyageurs.
+\par
+\par \endash Oui, messieurs, je vous \'e9coute, dit celui-ci en mettant la main \'e0 son bonnet, mais pour vous servir. J\rquote entends parler du grand duc de Guise et j\rquote accours. \'c0 quoi puis-je vous \'eatre bon, mes gentilshommes\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! ce mot magique, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet, car d\rquote insolent te voil\'e0 devenu obs\'e9quieux. Mordi\~! ma\'eetre, ma\'eetre\'85 comment t\rquote appelles-tu\~?
+\par
+\par \endash Ma\'eetre La Huri\'e8re, r\'e9pondit l\rquote h\'f4te s\rquote inclinant.
+\par
+\par \endash Eh bien, ma\'eetre La Huri\'e8re, crois-tu que mon bras soit moins lourd que celui de M.\~le duc de Guise, qui a le privil\'e8ge de te rendre si poli\~?
+\par
+\par \endash Non, monsieur le comte, mais il est moins long, r\'e9pliqua La Huri\'e8re. D\rquote ailleurs, ajouta-t-il, il faut vous dire que ce grand Henri est notre idole, \'e0 nous autres Parisiens.
+\par
+\par \endash Quel Henri\~? demanda La Mole.
+\par
+\par \endash Il me semble qu\rquote il n\rquote y en a qu\rquote un, dit l\rquote aubergiste.
+\par
+\par \endash Pardon, mon ami, il y en a encore un autre dont je vous invite \'e0 ne pas dire de mal\~; c\rquote est Henri de Navarre, sans compter Henri de Cond\'e9, qui a bien aussi son m\'e9rite.
+\par
+\par \endash Ceux-l\'e0, je ne les connais pas, r\'e9pondit l\rquote h\'f4te.
+\par
+\par \endash Oui, mais moi je les connais, dit La Mole, et comme je suis adress\'e9 au roi Henri de Navarre, je vous invite \'e0 n\rquote en pas m\'e9dire devant moi.
+\par
+\par L\rquote h\'f4te, sans r\'e9pondre \'e0 M.\~de\~La Mole, se contenta de toucher l\'e9g\'e8rement \'e0 son bonnet, et continuant de faire les doux yeux \'e0 Coconnas\~:
+\par
+\par \endash Ainsi, monsieur va parler au grand duc de Guise\~? Monsieur est un gentilhomme bien heureux\~; et sans doute qu\rquote il vient pour\'85\~?
+\par
+\par \endash Pour quoi\~? demanda Coconnas.
+\par
+\par \endash Pour la f\'eate, r\'e9pondit l\rquote h\'f4te avec un singulier sourire.
+\par
+\par \endash Vous devriez dire pour les f\'eates, car Paris en regorge, de f\'eates, \'e0 ce que j\rquote ai entendu dire\~; du moins on ne parle que de bals, de festins, de carrousels. Ne s\rquote amuse-t-on pas beaucoup \'e0 Paris, hein\~?
+\par
+\par \endash Mais mod\'e9r\'e9ment, monsieur, jusqu\rquote \'e0 pr\'e9sent du moins, r\'e9pondit l\rquote h\'f4te\~; mais on va s\rquote amuser, je l\rquote esp\'e8re.
+\par
+\par \endash Les noces de Sa Majest\'e9 le roi de Navarre attirent cependant beaucoup de monde en cette ville, dit La Mole.
+\par
+\par \endash Beaucoup de huguenots, oui, monsieur, r\'e9pondit brusquement La Huri\'e8re\~; puis se reprenant\~: Ah\~! pardon, dit-il\~; ces messieurs sont peut-\'eatre de la religion\~?
+\par
+\par \endash Moi, de la religion\~! s\rquote \'e9cria Coconnas\~; allons donc\~! je suis catholique comme notre saint-p\'e8re le pape.
+\par
+\par La Huri\'e8re se retourna vers La Mole comme pour l\rquote interroger\~; mais ou La Mole ne comprit pas son regard, ou il ne jugea point \'e0 propos d\rquote y r\'e9pondre autrement que par une autre question.
+\par
+\par \endash Si vous ne connaissez point Sa Majest\'e9 le roi de Navarre, ma\'eetre La Huri\'e8re, dit-il, peut-\'eatre connaissez-vous M. l\rquote amiral\~? J\rquote ai entendu dire que M.\~l\rquote amiral jouissait de quelque faveur \'e0 la cour\~
+; et comme je lui \'e9tais recommand\'e9, je d\'e9sirerais, si son adresse ne vous \'e9corche pas la bouche, savoir o\'f9 il loge.
+\par
+\par \endash }{\i Il logeait}{ rue de B\'e9thisy, monsieur, ici \'e0 droite, r\'e9pondit l\rquote h\'f4te avec une satisfaction int\'e9rieure qui ne put s\rquote emp\'eacher de devenir ext\'e9rieure.
+\par
+\par \endash Comment, il logeait\~? demanda La Mole\~; est-il donc d\'e9m\'e9nag\'e9\~?
+\par
+\par \endash Oui, de ce monde peut-\'eatre.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce \'e0 dire\~? s\rquote \'e9cri\'e8rent ensemble les deux gentilshommes, l\rquote amiral d\'e9m\'e9nag\'e9 de ce monde\~!
+\par
+\par \endash Quoi\~! monsieur de Coconnas, poursuivit l\rquote h\'f4te avec un malin sourire, vous \'eates de ceux de Guise, et vous ignorez cela\~?
+\par
+\par \endash Quoi cela\~?
+\par
+\par \endash Qu\rquote avant-hier, en passant sur la place Saint-Germain-l\rquote Auxerrois, devant la maison du chanoine Pierre Piles, l\rquote amiral a re\'e7u un coup d\rquote arquebuse.
+\par
+\par \endash Et il est tu\'e9\~? s\rquote \'e9cria La Mole.
+\par
+\par \endash Non, le coup lui a seulement cass\'e9 le bras et coup\'e9 deux doigts\~; mais on esp\'e8re que les balles \'e9taient empoisonn\'e9es.
+\par
+\par \endash Comment, mis\'e9rable\~! s\rquote \'e9cria La Mole, on esp\'e8re\~! \'85
+\par
+\par \endash Je veux dire qu\rquote on croit, reprit l\rquote h\'f4te\~; ne nous f\'e2chons pas pour un mot\~: la langue m\rquote a fourch\'e9.
+\par
+\par Et ma\'eetre La Huri\'e8re, tournant le dos \'e0 La Mole, tira la langue \'e0 Coconnas de la fa\'e7on la plus goguenarde, accompagnant ce geste d\rquote un coup d\rquote \'9cil d\rquote intelligence.
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9\~! dit Coconnas rayonnant.
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9\~! murmura La Mole avec une stup\'e9faction douloureuse.
+\par
+\par \endash C\rquote est comme j\rquote ai l\rquote honneur de vous le dire, messieurs, r\'e9pondit l\rquote h\'f4te.
+\par
+\par \endash En ce cas, dit La Mole, je vais au Louvre sans perdre un moment. Y trouverai-je le roi Henri\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est possible, puisqu\rquote il y loge.
+\par
+\par \endash Et moi aussi je vais au Louvre, dit Coconnas. Y trouverai-je le duc de Guise\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est probable, car je viens de le voir passer il n\rquote y a qu\rquote un instant, avec deux cents gentilshommes.
+\par
+\par \endash Alors, venez, monsieur de Coconnas, dit La Mole.
+\par
+\par \endash Je vous suis, monsieur, dit Coconnas.
+\par
+\par \endash Mais votre souper, mes gentilshommes\~? demanda ma\'eetre La Huri\'e8re.
+\par
+\par \endash Ah\~! dit La Mole, je souperai peut-\'eatre chez le roi de Navarre.
+\par
+\par \endash Et moi chez le duc de Guise, dit Coconnas.
+\par
+\par \endash Et moi, dit l\rquote h\'f4te, apr\'e8s avoir suivi des yeux les deux gentilshommes qui prenaient le chemin du Louvre, moi, je vais fourbir ma salade, \'e9m\'e9cher mon arquebuse et affiler ma pertuisane. On ne sait pas ce qui peut arriver.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175286}V\line Du Louvre en particulier et de la vertu en g\'e9n\'e9ral{\*\bkmkend _Toc97175286}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Les deux gentilshommes, renseign\'e9s par la premi\'e8re personne qu\rquote ils rencontr\'e8rent, prirent la rue d\rquote Averon, la rue Saint-Germain-l\rquote Auxerrois, et se trouv\'e8rent bient\'f4t devant le Louvre, dont les tours commen\'e7aient \'e0
+ se confondre dans les premi\'e8res ombres du soir.
+\par
+\par \endash Qu\rquote avez-vous donc\~? demanda Coconnas \'e0 La Mole, qui, arr\'eat\'e9 \'e0 la vue du vieux ch\'e2teau, regardait avec un saint respect ces ponts-levis, ces fen\'eatres \'e9troites et ces clochetons aigus qui se pr\'e9sentaient tout \'e0
+ coup \'e0 ses yeux.
+\par
+\par \endash Ma foi, je n\rquote en sais rien, dit La Mole, le c\'9cur me bat. Je ne suis cependant pas timide outre mesure\~; mais je ne sais pourquoi ce palais me para\'eet sombre, et, dirai-je\~? terrible\~!
+\par
+\par \endash Eh bien, moi, dit Coconnas, je ne sais ce qui m\rquote arrive, mais je suis d\rquote une all\'e9gresse rare. La tenue est pourtant quelque peu n\'e9glig\'e9e, continua-t-il en parcourant des yeux son costume de voyage. Mais, bah\~! on a l\rquote
+air cavalier. Puis, mes ordres me recommandaient la promptitude. Je serai donc le bienvenu, puisque j\rquote aurai ponctuellement ob\'e9i.
+\par
+\par Et les deux jeunes gens continu\'e8rent leur chemin agit\'e9s chacun des sentiments qu\rquote ils avaient exprim\'e9s.
+\par
+\par Il y avait bonne garde au Louvre\~; tous les postes semblaient doubl\'e9s. Nos deux voyageurs furent donc d\rquote abord assez embarrass\'e9s. Mais Coconnas, qui avait remarqu\'e9 que le nom du duc de Guise \'e9tait une esp\'e8ce de talisman pr\'e8
+s des Parisiens, s\rquote approcha d\rquote une sentinelle, et, se r\'e9clamant de ce nom tout-puissant, demanda si, gr\'e2ce \'e0 lui, il ne pourrait point p\'e9n\'e9trer dans le Louvre.
+\par
+\par Ce nom paraissait faire sur le soldat son effet ordinaire\~; cependant, il demanda \'e0 Coconnas s\rquote il n\rquote avait point le mot d\rquote ordre.
+\par
+\par Coconnas fut forc\'e9 d\rquote avouer qu\rquote il ne l\rquote avait point.
+\par
+\par \endash Alors, au large, mon gentilhomme, dit le soldat. \'c0 ce moment, un homme qui causait avec l\rquote officier du poste, et qui, tout en causant, avait entendu Coconnas r\'e9clamer son admission au Louvre, interrompit son entretien, et, venant \'e0
+ lui\~:
+\par
+\par \endash Goi fouloir, fous, \'e0 monsir di Gouise\~? dit-il.
+\par
+\par \endash Moi, vouloir lui parler, r\'e9pondit Coconnas en souriant.
+\par
+\par \endash Imbossible\~! le dugue il \'eatre chez le roi.
+\par
+\par \endash Cependant j\rquote ai une lettre d\rquote avis pour me rendre \'e0 Paris.
+\par
+\par \endash Ah\~! fous afre eine lettre d\rquote afis\~?
+\par
+\par \endash Oui, et j\rquote arrive de fort loin.
+\par
+\par \endash Ah\~! fous arrife de fort loin\~?
+\par
+\par \endash J\rquote arrive du Pi\'e9mont.
+\par
+\par \endash Pien\~! pien\~! C\rquote est autre chose. Et fous fous abbelez\'85\~?
+\par
+\par \endash Le comte Annibal de Coconnas.
+\par
+\par \endash Pon\~! pon\~! Tonnez la lettre, monsir Annipal, tonnez.
+\par
+\par \endash Voici, sur ma parole, un bien galant homme, dit La Mole se parlant \'e0 lui-m\'eame\~; ne pourrai-je point trouver le pareil pour me conduire chez le roi de Navarre.
+\par
+\par \endash Mais tonnez donc la lettre, continua le gentilhomme allemand en \'e9tendant la main vers Coconnas qui h\'e9sitait.
+\par
+\par \endash Mordi\~! reprit le Pi\'e9montais, d\'e9fiant comme un demi-Italien, je ne sais si je dois\'85 Je n\rquote ai pas l\rquote honneur de vous conna\'eetre, moi, monsieur.
+\par
+\par \endash Je suis Pesme. J\rquote abbartiens \'e0 M.\~le dugue de Gouise.
+\par
+\par \endash Pesme, murmura Coconnas\~; je ne connais pas ce nom l\'e0.
+\par
+\par \endash C\rquote est monsieur de Besme, mon gentilhomme, dit la sentinelle. La prononciation vous trompe, voil\'e0 tout. Donnez votre lettre \'e0 monsieur, allez, j\rquote en r\'e9ponds.
+\par
+\par \endash Ah\~! monsieur de Besme, s\rquote \'e9cria Coconnas, je le crois bien si je vous connais\~! \'85 comment donc\~! avec le plus grand plaisir. Voici ma lettre. Excusez mon h\'e9sitation. Mais on doit h\'e9siter quand on veut \'eatre fid\'e8le.
+
+\par
+\par \endash Pien, pien, dit de Besme, il n\rquote y afre pas besoin d\rquote exguses.
+\par
+\par \endash Ma foi, monsieur, dit La Mole en s\rquote approchant \'e0 son tour, puisque vous \'eates si obligeant, voudriez-vous vous charger de ma lettre comme vous venez de le faire de celle de mon compagnon\~?
+\par
+\par \endash Comment fous abbelez-vous\~?
+\par
+\par \endash Le comte Lerac de La Mole.
+\par
+\par \endash Le gonte Lerag de La Mole.
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Che ne gonnais pas.
+\par
+\par \endash Il est tout simple que je n\rquote ai pas l\rquote honneur d\rquote \'eatre connu de vous, monsieur, je suis \'e9tranger, et, comme le comte de Coconnas, j\rquote arrive ce soir de bien loin.
+\par
+\par \endash Et t\rquote o\'f9 arrifez-vous\~?
+\par
+\par \endash De Provence.
+\par
+\par \endash Avec eine lettre\~?
+\par
+\par \endash Oui, avec une lettre.
+\par
+\par \endash Pourmonsir de Gouise\~?
+\par
+\par \endash Non, pour Sa Majest\'e9 le roi de Navarre.
+\par
+\par \endash Che ne souis bas au roi de Navarre, monsir, r\'e9pondit Besme avec un froid subit, che ne buis donc bas me charger de votre lettre.
+\par
+\par Et Besme, tournant les talons \'e0 La Mole, entra dans le Louvre en faisant signe \'e0 Coconnas de le suivre.
+\par
+\par La Mole demeura seul.
+\par
+\par Au m\'eame moment, par la porte du Louvre, parall\'e8le \'e0 celle qui avait donn\'e9 passage \'e0 Besme et \'e0 Coconnas, sortit une troupe de cavaliers d\rquote une centaine d\rquote hommes.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! dit la sentinelle \'e0 son camarade, c\rquote est de Mouy et ses huguenots\~; ils sont rayonnants. Le roi leur aura promis la mort de l\rquote assassin de l\rquote amiral\~; et comme c\rquote est d\'e9j\'e0 lui qui a tu\'e9 le p\'e8
+re de Mouy, le fils fera d\rquote une pierre deux coups.
+\par
+\par \endash Pardon, fit La Mole s\rquote adressant au soldat, mais n\rquote avez-vous pas dit, mon brave, que cet officier \'e9tait monsieur de Mouy\~?
+\par
+\par \endash Oui-da, mon gentilhomme.
+\par
+\par \endash Et que ceux qui l\rquote accompagnaient \'e9taient\'85
+\par
+\par \endash \'c9taient des parpaillots\'85 Je l\rquote ai dit.
+\par
+\par \endash Merci, dit La Mole, sans para\'eetre remarquer le terme de m\'e9pris employ\'e9 par la sentinelle. Voil\'e0 tout ce que je voulais savoir.
+\par
+\par Et se dirigeant aussit\'f4t vers le chef des cavaliers\~:
+\par
+\par \endash Monsieur, dit-il en l\rquote abordant, j\rquote apprends que vous \'eates monsieur de Mouy.
+\par
+\par \endash Oui, monsieur, r\'e9pondit l\rquote officier avec politesse.
+\par
+\par \endash Votre nom, bien connu parmi ceux de la religion, m\rquote enhardit \'e0 m\rquote adresser \'e0 vous, monsieur, pour vous demander un service.
+\par
+\par \endash Lequel, monsieur\~?\'85 Mais, d\rquote abord, \'e0 qui ai-je l\rquote honneur de parler\~?
+\par
+\par \endash Au comte Lerac de La Mole. Les deux jeunes gens se salu\'e8rent.
+\par
+\par \endash Je vous \'e9coute, monsieur, dit de Mouy.
+\par
+\par \endash Monsieur, j\rquote arrive d\rquote Aix, porteur d\rquote une lettre de M.\~d\rquote Auriac, gouverneur de la Provence. Cette lettre est adress\'e9e au roi de Navarre et contient des nouvelles importantes et press\'e9es\'85 Comment puis-je lui re
+mettre cette lettre\~? comment puis-je entrer au Louvre\~?
+\par
+\par \endash Rien de plus facile que d\rquote entrer au Louvre, monsieur, r\'e9pliqua de Mouy\~; seulement, je crains que le roi de Navarre ne soit trop occup\'e9 \'e0 cette heure pour vous recevoir. Mais n\rquote importe, si vous vo
+ulez me suivre, je vous conduirai jusqu\rquote \'e0 son appartement. Le reste vous regarde.
+\par
+\par \endash Mille fois merci\~!
+\par
+\par \endash Venez, monsieur, dit de Mouy.
+\par
+\par de Mouy descendit de cheval, jeta la bride aux mains de son laquais, s\rquote achemina vers le guichet, se fit reconna\'eetre de la sentinelle, introduisit La Mole dans le ch\'e2teau, et, ouvrant la porte de l\rquote appartement du roi\~:
+\par
+\par \endash Entrez, monsieur, dit-il, et informez-vous. Et saluant La Mole, il se retira. La Mole, demeur\'e9 seul, regarda autour de lui. L\rquote antichambre \'e9tait vide, une des portes int\'e9rieures \'e9tait ouverte.
+\par
+\par Il fit quelques pas et se trouva dans un couloir.
+\par
+\par Il frappa et appela sans que personne r\'e9pond\'eet. Le plus profond silence r\'e9gnait dans cette partie du Louvre.
+\par
+\par \endash Qui donc me parlait, pensa-t-il, de cette \'e9tiquette si s\'e9v\'e8re\~? On va et on vient dans ce palais comme sur une place publique.
+\par
+\par Et il appela encore, mais sans obtenir un meilleur r\'e9sultat que la premi\'e8re fois.
+\par
+\par \endash Allons, marchons devant nous, pensa-t-il\~; il faudra bien que je finisse par rencontrer quelqu\rquote un. Et il s\rquote engagea dans le couloir, qui allait toujours s\rquote assombrissant.
+\par
+\par Tout \'e0 coup la porte oppos\'e9e \'e0 celle par laquelle il \'e9tait entr\'e9 s\rquote ouvrit, et deux pages parurent, portant des flambeaux et \'e9clairant une femme d\rquote une taille imposante, d\rquote un maintien majestueux, et surtout d\rquote
+une admirable beaut\'e9.
+\par
+\par La lumi\'e8re porta en plein sur La Mole, qui demeura immobile. La femme s\rquote arr\'eata, de son c\'f4t\'e9, comme La Mole s\rquote \'e9tait arr\'eat\'e9 du sien.
+\par
+\par \endash Que voulez-vous, monsieur\~? demanda-t-elle au jeune homme d\rquote une voix qui bruit \'e0 ses oreilles comme une musique d\'e9licieuse.
+\par
+\par \endash Oh\~! madame, dit La Mole en baissant les yeux, excusez-moi, je vous prie. Je quitte M.\~de\~Mouy, qui a eu l\rquote obligeance de me conduire jusqu\rquote ici, et je cherchais le roi de Navarre.
+\par
+\par \endash Sa Majest\'e9 n\rquote est point ici, monsieur\~; elle est, je crois, chez son beau fr\'e8re. Mais, en son absence, ne pourriez-vous dire \'e0 la reine\'85
+\par
+\par \endash Oui, sans doute, madame, reprit La Mole, si quelqu\rquote un daignait me conduire devant elle.
+\par
+\par \endash Vous y \'eates, monsieur.
+\par
+\par \endash Comment\~! s\rquote \'e9cria La Mole.
+\par
+\par \endash Je suis la reine de Navarre, dit Marguerite.
+\par
+\par La Mole fit un mouvement tellement brusque de stupeur et d\rquote effroi que la reine sourit.
+\par
+\par \endash Parlez vite, monsieur, dit-elle, car on m\rquote attend chez la reine m\'e8re.
+\par
+\par \endash Oh\~! madame, si vous \'eates si instamment attendue, permettez-moi de m\rquote \'e9loigner, car il me serait impossible de vous parler en ce moment. Je suis incapable de rassembler deux id\'e9es\~; votre vue m\rquote a \'e9
+bloui. Je ne pense plus, j\rquote admire.
+\par
+\par Marguerite s\rquote avan\'e7a pleine de gr\'e2ce et de beaut\'e9 vers ce jeune homme qui, sans le savoir, venait d\rquote agir en courtisan raffin\'e9.
+\par
+\par \endash Remettez-vous, monsieur, dit-elle. J\rquote attendrai et l\rquote on m\rquote attendra.
+\par
+\par \endash Oh\~! pardonnez-moi, madame, si je n\rquote ai point salu\'e9 d\rquote abord Votre Majest\'e9 avec tout le respect qu\rquote elle a le droit d\rquote attendre d\rquote un de ses plus humbles serviteurs, mais\'85
+\par
+\par \endash Mais, continua Marguerite, vous m\rquote aviez prise pour une de mes femmes.
+\par
+\par \endash Non, madame, mais pour l\rquote ombre de la belle Diane de Poitiers. On m\rquote a dit qu\rquote elle revenait au Louvre.
+\par
+\par \endash Allons, monsieur, dit Marguerite, je ne m\rquote inqui\'e8te plus de vous, et vous ferez fortune \'e0 la cour. Vous aviez une lettre pour le roi, dites-vous\~? C\rquote \'e9tait fort inutile. Mais, n\rquote importe, o\'f9 est-elle\~
+? Je la lui remettrai\'85 Seulement, h\'e2tez-vous, je vous prie.
+\par
+\par En un clin d\rquote \'9cil La Mole \'e9carta les aiguillettes de son pourpoint, et tira de sa poitrine une lettre enferm\'e9e dans une enveloppe de soie.
+\par
+\par Marguerite prit la lettre et regarda l\rquote \'e9criture.
+\par
+\par \endash N\rquote \'eates-vous pas monsieur de La Mole, dit-elle.
+\par
+\par \endash Oui, madame. Oh\~! mon Dieu\~! aurais-je le bonheur que mon nom f\'fbt connu de Votre Majest\'e9\~?
+\par
+\par \endash Je l\rquote ai entendu prononcer par le roi mon mari, et par mon fr\'e8re le duc d\rquote Alen\'e7on. Je sais que vous \'eates attendu.
+\par
+\par Et elle glissa dans son corsage, tout raide de broderies et de diamants, cette lettre qui sortait du pourpoint du jeune homme, et qui \'e9tait encore ti\'e8de de la chaleur de sa poitrine. La Mole suivait avidement des yeux chaque mouvement de Marguerite.
+
+\par
+\par \endash Maintenant, monsieur, dit-elle, descendez dans la galerie au-dessous, et attendez jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote il vienne quelqu\rquote un de la part du roi de Navarre ou du duc d\rquote Alen\'e7on. Un de mes pages va vous conduire.
+\par
+\par \'c0 ces mots Marguerite continua son chemin. La Mole se rangea contre la muraille. Mais le passage \'e9tait si \'e9troit, et le vertugadin de la reine de Navarre si large, que sa robe de soie effleura l\rquote habit du jeune homme, tandis qu\rquote
+un parfum p\'e9n\'e9trant s\rquote \'e9pandait l\'e0 o\'f9 elle avait pass\'e9.
+\par
+\par La Mole frissonna par tout son corps, et, sentant qu\rquote il allait tomber, chercha un appui contre le mur.
+\par
+\par Marguerite disparut comme une vision.
+\par
+\par \endash Venez-vous, monsieur\~? dit le page charg\'e9 de conduire La Mole dans la galerie inf\'e9rieure.
+\par
+\par \endash Oh\~! oui, oui, s\rquote \'e9cria La Mole enivr\'e9, car comme le jeune homme lui indiquait le chemin par lequel venait de s\rquote \'e9loigner Marguerite, il esp\'e9rait, en se h\'e2tant, la revoir encore.
+\par
+\par En effet en arrivant au haut de l\rquote escalier, il l\rquote aper\'e7ut \'e0 l\rquote \'e9tage inf\'e9rieur\~; et soit hasard, soit que le bruit de ses pas f\'fbt arriv\'e9 jusqu\rquote \'e0 elle, Marguerite ayant relev\'e9 la t\'ea
+te, il put la voir encore une fois.
+\par
+\par \endash Oh\~! dit-il, en suivant le page, ce n\rquote est pas une mortelle, c\rquote est une d\'e9esse\~; et, comme dit Virgilius Maro\~:
+\par
+\par }{\i Et vera incessu patuit dea.}{
+\par
+\par }{\i \endash }{Eh bien\~? demanda le jeune page.
+\par
+\par \endash Me voici, dit La Mole\~; pardon, me voici.
+\par
+\par Le page pr\'e9c\'e9da La Mole, descendit un \'e9tage, ouvrit une premi\'e8re porte, puis une seconde et s\rquote arr\'eatant sur le seuil\~:
+\par
+\par \endash Voici l\rquote endroit o\'f9 vous devez attendre, lui dit-il.
+\par
+\par La Mole entra dans la galerie, dont la porte se referma derri\'e8re lui.
+\par
+\par La galerie \'e9tait vide, \'e0 l\rquote exception d\rquote un gentilhomme qui se promenait, et qui, de son c\'f4t\'e9, paraissait attendre.
+\par
+\par D\'e9j\'e0 le soir commen\'e7ait \'e0 faire tomber de larges ombres du haut des vo\'fbtes, et, quoique les deux hommes fussent \'e0 peine \'e0 vingt pas l\rquote un de l\rquote autre, ils ne pouvaient distinguer leurs visages. La Mole s\rquote approcha.
+
+\par
+\par \endash Dieu me pardonne\~! murmura-t-il quand il ne fut plus qu\rquote \'e0 quelques pas du second gentilhomme, c\rquote est M.\~le comte de Coconnas que je retrouve ici.
+\par
+\par Au bruit de ses pas, le Pi\'e9montais s\rquote \'e9tait d\'e9j\'e0 retourn\'e9, et le regardait avec le m\'eame \'e9tonnement qu\rquote il en \'e9tait regard\'e9.
+\par
+\par \endash Mordi\~! s\rquote \'e9cria-t-il, c\rquote est M.\~de\~La Mole, ou le diable m\rquote emporte\~! Ouf\~! que fais-je donc l\'e0\~! je jure chez le roi\~; mais bah\~! il para\'eet que le roi jure bien autrement encore que moi, et jusque dans les
+\'e9glises. Eh, mais\~! nous voici donc au Louvre\~?\'85
+\par
+\par \endash Comme vous voyez, M.\~de\~Besme vous a introduit\~?
+\par
+\par \endash Oui. C\rquote est un charmant Allemand que ce M.\~de\~Besme\'85 Et vous, qui vous a servi de guide\~?
+\par
+\par \endash M.\~de\~Mouy\'85 Je vous disais bien que les huguenots n\rquote \'e9taient pas trop mal en cour non plus\'85 Et avez-vous rencontr\'e9 M.\~de\~Guise\~?
+\par
+\par \endash Non, pas encore\'85 Et vous, avez-vous obtenu votre audience du roi de Navarre\~?
+\par
+\par \endash Non\~; mais cela ne peut tarder. On m\rquote a conduit ici, et l\rquote on m\rquote a dit d\rquote attendre.
+\par
+\par \endash Vous verrez qu\rquote il s\rquote agit de quelque grand souper, et que nous serons c\'f4te \'e0 c\'f4te au festin. Quel singulier hasard, en v\'e9rit\'e9\~! Depuis deux heures le sort nous marie\'85 Mais qu\rquote avez-vous\~? vous semblez pr\'e9
+occup\'e9\'85
+\par
+\par \endash Moi\~! dit vivement La Mole en tressaillant, car en effet il demeurait toujours comme \'e9bloui par la vision qui lui \'e9tait apparue\~; non, mais le lieu o\'f9 nous nous trouvons fait na\'eetre dans mon esprit une foule de r\'e9flexions.
+\par
+\par \endash Philosophiques, n\rquote est-ce pas\~? c\rquote est comme moi. Quand vous \'eates entr\'e9, justement, toutes les recommandations de mon pr\'e9cepteur me revenaient \'e0 l\rquote esprit. Monsieur le comte, connaissez-vous Plutarque\~?
+\par
+\par \endash Comment donc\~! dit La Mole en souriant, c\rquote est un de mes auteurs favoris.
+\par
+\par \endash Eh bien, continua Coconnas gravement, ce grand homme ne me para\'eet pas s\rquote \'eatre abus\'e9 quand il compare les dons de la nature \'e0 des fleurs brillantes, mais \'e9ph\'e9m\'e8res, tandis qu\rquote
+il regarde la vertu comme une plante balsamique d\rquote un imp\'e9rissable parfum et d\rquote une efficacit\'e9 souveraine pour la gu\'e9rison des blessures.
+\par
+\par \endash Est-ce que vous savez le grec, monsieur de Coconnas\~? dit La Mole en regardant fixement son interlocuteur.
+\par
+\par \endash Non pas\~; mais mon pr\'e9cepteur le savait, et il m\rquote a fort recommand\'e9, lorsque je serais \'e0 la cour, de discourir sur la vertu. Cela, dit-il, a fort bon air. Aussi, je suis cuirass\'e9 sur ce sujet, je vous en avertis. \'c0
+ propos, avez-vous faim\~?
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Il me semblait cependant que vous teniez \'e0 la volaille embroch\'e9e de la Belle-\'c9toile\~; moi, je meurs d\rquote inanition.
+\par
+\par \endash Eh bien, monsieur de Coconnas, voici une belle occasion d\rquote utiliser vos arguments sur la vertu et de prouver votre admiration pour Plutarque, car ce grand \'e9crivain dit quelque part\~: Il est bon d\rquote exercer l\rquote \'e2me \'e0
+ la douleur et l\rquote estomac \'e0 la faim. }{\i Prepon esti t\'ean men psuch\'ean odun\'ea, ton de gast\'e9ra sem\'f4 aske\'efn.}{
+\par
+\par }{\i \endash }{Ah \'e7a\~! vous le savez donc, le grec\~? s\rquote \'e9cria Coconnas stup\'e9fait.
+\par
+\par \endash Ma foi, oui\~! r\'e9pondit La Mole\~; mon pr\'e9cepteur me l\rquote a appris, \'e0 moi.
+\par
+\par \endash Mordi\~! comte, votre fortune est assur\'e9e en ce cas\~; vous ferez des vers avec le roi Charles IX, et vous parlerez grec avec la reine Marguerite.
+\par
+\par \endash Sans compter, ajouta La Mole en riant, que je pourrai encore parler gascon avec le roi de Navarre.
+\par
+\par En ce moment, l\rquote issue de la galerie qui aboutissait chez le roi s\rquote ouvrit\~; un pas retentit, on vit dans l\rquote obscurit\'e9 une ombre s\rquote approcher. Cette ombre devint un corps. Ce corps \'e9tait celui de M.\~de\~Besme.
+\par
+\par Il regarda les deux jeunes gens sous le nez, afin de reconna\'eetre le sien, et fit signe \'e0 Coconnas de le suivre.
+\par
+\par Coconnas salua de la main La Mole.
+\par
+\par De Besme conduisit Coconnas \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 de la galerie, ouvrit une porte, et se trouva avec lui sur la premi\'e8re marche d\rquote un escalier.
+\par
+\par Arriv\'e9 l\'e0, il s\rquote arr\'eata, et regardant tout autour de lui, puis en haut, puis en bas\~:
+\par
+\par \endash Monsir de Gogonnas, dit-il, o\'f9 temeurez-fous\~?
+\par
+\par \endash \'c0 l\rquote auberge de la Belle-\'c9toile, rue de l\rquote Arbre-Sec.
+\par
+\par \endash Pon, pon\~! \'eatre \'e0 teux pas t\rquote izi\'85 Rentez-fous fite \'e0 fotre hodel, et ste nuit\'85 Il regarda de nouveau autour de lui.
+\par
+\par \endash Eh bien, cette nuit\~? demanda Coconnas.
+\par
+\par \endash Eh pien, ste nuit, refenez ici afec un groix planche \'e0 fotre jabeau. Li mot di basse, il sera }{\i Gouise}{. Chut\~! pouche glose.
+\par
+\par \endash Mais \'e0 quelle heure dois-je venir\~?
+\par
+\par \endash Gand fous ententrez le doguesin.
+\par
+\par \endash Comment, le doguesin\~? demanda Coconnas.
+\par
+\par \endash Foui, le doguesin\~: pum\~! pum\~! \'85
+\par
+\par \endash Ah\~! le tocsin\~?
+\par
+\par \endash Oui, c\rquote \'eatre cela que che tisais.
+\par
+\par \endash C\rquote est bien\~! on y sera, dit Coconnas.
+\par
+\par Et saluant de Besme, il s\rquote \'e9loigna en se demandant tout bas\~:
+\par
+\par \endash Que diable veut-il donc dire, et \'e0 propos de quoi sonnera-t-on le tocsin\~? N\rquote importe\~! je persiste dans mon opinion\~: c\rquote est un charmant T\'e9desco que M.\~de\~Besme. Si j\rquote attendais le comte de La Mole\~?\'85 Ah\~
+! ma foi, non\~; il est probable qu\rquote il soupera avec le roi de Navarre.
+\par
+\par Et Coconnas se dirigea vers la rue de l\rquote Arbre-Sec, o\'f9 l\rquote attirait comme un aimant l\rquote enseigne de la Belle-\'c9toile.
+\par
+\par Pendant ce temps une porte de la galerie correspondant aux appartements du roi de Navarre s\rquote ouvrit, et un page s\rquote avan\'e7a vers M.\~de\~La Mole.
+\par
+\par \endash C\rquote est bien vous qui \'eates le comte de La Mole\~? dit-il.
+\par
+\par \endash C\rquote est moi-m\'eame.
+\par
+\par \endash O\'f9 demeurez-vous\~?
+\par
+\par \endash Rue de l\rquote Arbre-Sec, \'e0 la Belle-\'c9toile.
+\par
+\par \endash Bon\~! c\rquote est \'e0 la porte du Louvre. \'c9coutez\'85 Sa Majest\'e9 vous fait dire qu\rquote elle ne peut vous recevoir en ce moment\~; peut-\'eatre cette nuit vous enverra-t-elle chercher. En tout cas, si demain matin vous n\rquote
+aviez pas re\'e7u de ses nouvelles, venez au Louvre.
+\par
+\par \endash Mais si la sentinelle me refuse la porte\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est juste\'85 Le mot de passe est }{\i Navarre\~;}{ dites ce mot, et toutes les portes s\rquote ouvriront devant vous.
+\par
+\par \endash Merci.
+\par
+\par \endash Attendez, mon gentilhomme\~; j\rquote ai ordre de vous reconduire jusqu\rquote au guichet, de peur que vous ne vous perdiez dans le Louvre.
+\par
+\par \endash \'c0 propos, et Coconnas\~? se dit La Mole \'e0 lui-m\'eame quand il se trouva hors du palais. Oh\~! il sera rest\'e9 \'e0 souper avec le duc de Guise.
+\par
+\par Mais en rentrant chez ma\'eetre La Huri\'e8re, la premi\'e8re figure qu\rquote aper\'e7ut notre gentilhomme fut celle de Coconnas attabl\'e9 devant une gigantesque omelette au lard.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! s\rquote \'e9cria Coconnas en riant aux \'e9clats, il para\'eet que vous n\rquote avez pas plus d\'een\'e9 chez le roi de Navarre que je n\rquote ai soup\'e9 chez M.\~de\~Guise.
+\par
+\par \endash Ma foi, non.
+\par
+\par \endash Et la faim vous est-elle venue\~?
+\par
+\par \endash Je crois que oui.
+\par
+\par \endash Malgr\'e9 Plutarque\~?
+\par
+\par \endash Monsieur le comte, dit en riant La Mole, Plutarque dit dans un autre endroit\~: \'ab\~Qu\rquote il faut que celui qui a partage avec celui qui n\rquote a pas.\~\'bb Voulez-vous, pour l\rquote
+amour de Plutarque, partager votre omelette avec moi, nous causerons de la vertu en mangeant\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! ma foi, non, dit Coconnas\~; c\rquote est bon quand on est au Louvre, qu\rquote on craint d\rquote \'eatre \'e9cout\'e9 et qu\rquote on a l\rquote estomac vide. Mettez-vous l\'e0, et soupons.
+\par
+\par \endash Allons, je vois que d\'e9cid\'e9ment le sort nous a faits ins\'e9parables. Couchez-vous ici\~?
+\par
+\par \endash Je n\rquote en sais rien.
+\par
+\par \endash Ni moi non plus.
+\par
+\par \endash En tout cas je sais bien o\'f9 je passerai la nuit, moi.
+\par
+\par \endash O\'f9 cela\~?
+\par
+\par \endash O\'f9 vous la passerez vous-m\'eame, c\rquote est immanquable.
+\par
+\par Et tous deux se mirent \'e0 rire, en faisant de leur mieux honneur \'e0 l\rquote omelette de ma\'eetre La Huri\'e8re.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175287}VI\line La dette pay\'e9e{\*\bkmkend _Toc97175287}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Maintenant, si le lecteur est curieux de savoir pourquoi M.\~de\~La Mole n\rquote avait pas \'e9t\'e9 re\'e7u par le roi de Navarre, pourquoi M.\~de\~Coconnas n\rquote avait pu voir M.\~de\~Guise, et enfin pourquoi tous deux, au lieu de souper au
+Louvre avec des faisans, des perdrix et du chevreuil, soupaient \'e0 l\rquote h\'f4tel de la Belle-\'c9toile avec une omelette au lard, il faut qu\rquote
+il ait la complaisance de rentrer avec nous au vieux palais des rois et de suivre la reine Marguerite de Navarre que La Mole avait perdue de vue \'e0 l\rquote entr\'e9e de la grande galerie.
+\par
+\par Tandis que Marguerite descendait cet escalier, le duc Henri de Guise, qu\rquote elle n\rquote avait pas revu depuis la nuit de ses noces, \'e9tait dans le cabinet du roi. \'c0 cet escalier que descendait Marguerite, il y avait une issue. \'c0 ce cabinet o
+\'f9 \'e9tait M.\~de\~Guise, il y avait une porte. Or, cette porte et cette issue conduisaient toutes deux \'e0 un corridor, lequel corridor conduisait lui-m\'eame aux appartements de la reine m\'e8re Catherine de M\'e9dicis.
+\par
+\par Catherine de M\'e9dicis \'e9tait seule, assise pr\'e8s d\rquote une table, le coude appuy\'e9 sur un livre d\rquote heures entr\rquote ouvert, et la t\'eate pos\'e9e sur sa main encore remarquablement belle, gr\'e2ce au cosm\'e9
+tique que lui fournissait le Florentin Ren\'e9, qui r\'e9unissait la double charge de parfumeur et d\rquote empoisonneur de la reine m\'e8re.
+\par
+\par La veuve de Henri II \'e9tait v\'eatue de ce deuil qu\rquote elle n\rquote avait point quitt\'e9 depuis la mort de son mari. C\rquote \'e9tait \'e0 cette \'e9poque une femme de cinquante-deux \'e0 cinquante-trois ans \'e0 peu pr\'e8s, qui conservait, gr
+\'e2ce \'e0 son embonpoint plein de fra\'eecheur, les traits de sa premi\'e8re beaut\'e9. Son appartement, comme son costume, \'e9tait celui d\rquote une veuve. Tout y \'e9tait d\rquote un caract\'e8re sombre\~: \'e9
+toffes, murailles, meubles. Seulement, au-dessus d\rquote une esp\'e8ce de dais couvrant un fauteuil royal, o\'f9 pour le moment dormait couch\'e9e la petite levrette favorite de la reine m\'e8re, laquelle lui avait \'e9t\'e9 donn\'e9
+e par son gendre Henri de Navarre et avait re\'e7u le nom mythologique de Ph\'e9b\'e9, on voyait peint au naturel un arc-en-ciel entour\'e9 de cette devise grecque que le roi Fran\'e7ois I}{\super er}{ lui avait donn\'e9e\~: }{\i Ph\'f4s pherei \'ea
+ de kai a\'efthz\'ean}{, et qui peut se traduire par ce vers fran\'e7ais\~:
+\par
+\par }{\i Il porte la lumi\'e8re et la s\'e9r\'e9nit\'e9.}{
+\par
+\par Tout \'e0 coup, et au moment o\'f9 la reine m\'e8re paraissait plong\'e9e au plus profond d\rquote une pens\'e9e qui faisait \'e9clore sur ses l\'e8vres peintes avec du carmin un sourire lent et plein d\rquote h\'e9
+sitation, un homme ouvrit la porte, souleva la tapisserie et montra son visage p\'e2le en disant\~:
+\par
+\par \endash Tout va mal. Catherine leva la t\'eate et reconnut le duc de Guise.
+\par
+\par \endash Comment, tout va mal\~! r\'e9pondit-elle. Que voulez-vous dire, Henri\~?
+\par
+\par \endash Je veux dire que le roi est plus que jamais coiff\'e9 de ses huguenots maudits, et que, si nous attendons son cong\'e9 pour ex\'e9cuter la grande entreprise, nous attendrons encore longtemps et peut-\'eatre toujours.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-il donc arriv\'e9\~? demanda Catherine en conservant ce visage calme qui lui \'e9tait habituel, et auquel elle savait cependant si bien, selon l\rquote occasion, donner les expressions les plus oppos\'e9es.
+\par
+\par \endash Il y a que tout \'e0 l\rquote heure, pour la vingti\'e8me fois, j\rquote ai entam\'e9 avec Sa Majest\'e9 cette question de savoir si l\rquote
+on continuerait de supporter les bravades que se permettent, depuis la blessure de leur amiral, messieurs de la religion.
+\par
+\par \endash Et que vous a r\'e9pondu mon fils\~? demanda Catherine.
+\par
+\par \endash Il m\rquote a r\'e9pondu\~: \'ab\~Monsieur le duc, vous devez \'eatre soup\'e7onn\'e9 du peuple comme auteur de l\rquote assassinat commis sur mon second p\'e8re monsieur l\rquote amiral\~; d\'e9fendez-vous comme il vous plaira. Quant \'e0
+ moi, je me d\'e9fendrai bien moi-m\'eame si l\rquote on m\rquote insulte\'85\~\'bb Et sur ce il m\rquote a tourn\'e9 le dos pour aller donner \'e0 souper \'e0 ses chiens.
+\par
+\par \endash Et vous n\rquote avez point tent\'e9 de le retenir\~?
+\par
+\par \endash Si fait. Mais il m\rquote a r\'e9pondu avec cette voix que vous lui connaissez et en me regardant de ce regard qui n\rquote est qu\rquote \'e0 lui\~: \'ab\~Monsieur le duc, mes
+ chiens ont faim, et ce ne sont pas des hommes pour que je les fasse attendre\'85\~\'bb Sur quoi je suis venu vous pr\'e9venir.
+\par
+\par \endash Et vous avez bien fait, dit la reine m\'e8re.
+\par
+\par \endash Mais que r\'e9soudre\~?
+\par
+\par \endash Tenter un dernier effort.
+\par
+\par \endash Et qui l\rquote essaiera\~?
+\par
+\par \endash Moi. Le roi est-il seul\~?
+\par
+\par \endash Non\~! Il est avec M.\~de\~Tavannes.
+\par
+\par \endash Attendez-moi ici. Ou plut\'f4t suivez-moi de loin. Catherine se leva aussit\'f4t et prit le chemin de la chambre o\'f9 se tenaient, sur des tapis de Turquie et des coussins de velours, les l\'e9vriers favoris du roi. Sur des perchoirs scell\'e9
+s dans la muraille \'e9taient deux ou trois faucons de choix et une petite pie-gri\'e8che avec laquelle Charles IX s\rquote amusait \'e0 voler les petits oiseaux dans le jardin du Louvre et dans ceux des Tuileries, qu\rquote on commen\'e7ait \'e0 b\'e2
+tir. Pendant le chemin la reine m\'e8re s\rquote \'e9tait arrang\'e9 un visage p\'e2le et plein d\rquote angoisse, sur lequel roulait une derni\'e8re ou plut\'f4t une premi\'e8re larme.
+\par
+\par Elle s\rquote approcha sans bruit de Charles IX, qui donnait \'e0 ses chiens des fragments de g\'e2teaux coup\'e9s en portions pareilles.
+\par
+\par \endash Mon fils\~! dit Catherine avec un tremblement de voix si bien jou\'e9 qu\rquote il fit tressaillir le roi.
+\par
+\par \endash Qu\rquote avez-vous, madame\~? dit le roi en se retournant vivement.
+\par
+\par \endash J\rquote ai, mon fils, r\'e9pondit Catherine, que je vous demande la permission de me retirer dans un de vos ch\'e2teaux, peu m\rquote importe lequel, pourvu qu\rquote il soit bien \'e9loign\'e9 de Paris.
+\par
+\par \endash Et pourquoi cela, madame\~? demanda Charles IX en fixant sur sa m\'e8re son \'9cil vitreux qui, dans certaines occasions, devenait si p\'e9n\'e9trant.
+\par
+\par \endash Parce que chaque jour je re\'e7ois de nouveaux outrages de ceux de la religion, parce qu\rquote aujourd\rquote hui je vous ai entendu menacer par les protestants jusque dans votre Louvre, et que je ne veux plus assister \'e0
+ de pareils spectacles.
+\par
+\par \endash Mais enfin, ma m\'e8re, dit Charles IX avec une expression pleine de conviction, on leur a voulu tuer leur amiral. Un inf\'e2me meurtrier leur avait d\'e9j\'e0 assassin\'e9 le brave M.\~de\~Mouy, \'e0 ces pauvres gens. Mort de ma vie, ma m\'e8re
+\~! il faut pourtant une justice dans un royaume.
+\par
+\par \endash Oh\~! soyez tranquille, mon fils, dit Catherine, la justice ne leur manquera point, car si vous la leur refusez, ils se la feront \'e0 leur mani\'e8re\~: sur M.\~de\~Guise aujourd\rquote hui, sur moi demain, sur vous plus tard.
+\par
+\par \endash Oh\~! madame, dit Charles IX laissant percer dans sa voix un premier accent de doute, vous croyez\~?
+\par
+\par \endash Eh\~! mon fils, reprit Catherine, s\rquote abandonnant tout enti\'e8re \'e0 la violence de ses pens\'e9es, ne savez-vous pas qu\rquote il ne s\rquote agit plus de la mort de M.\~Fran\'e7ois de Guise ou de celle de M.\~l\rquote
+amiral, de la religion protestante ou de la religion catholique, mais tout simplement de la substitution du fils d\rquote Antoine de Bourbon au fils de Henri II\~?
+\par
+\par \endash Allons, allons, ma m\'e8re, voici que vous retombez encore dans vos exag\'e9rations habituelles\~! dit le roi.
+\par
+\par \endash Quel est donc votre avis, mon fils\~?
+\par
+\par \endash D\rquote attendre, ma m\'e8re\~! d\rquote attendre. Toute la sagesse humaine est dans ce seul mot. Le plus grand, le plus fort et le plus adroit surtout est celui qui sait attendre.
+\par
+\par \endash Attendez donc\~; mais moi je n\rquote attendrai pas. Et sur ce, Catherine fit une r\'e9v\'e9rence, et, se rapprochant de la porte, s\rquote appr\'eata \'e0 reprendre le chemin de son appartement. Charles IX l\rquote arr\'eata.
+\par
+\par \endash Enfin, que faut-il donc faire, ma m\'e8re\~! dit-il, car je suis juste avant toute chose, et je voudrais que chacun f\'fbt content de moi.
+\par
+\par Catherine se rapprocha.
+\par
+\par \endash Venez, monsieur le comte, dit-elle \'e0 Tavannes, qui caressait la pie-gri\'e8che du roi, et dites au roi ce qu\rquote \'e0 votre avis il faut faire.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 me permet-elle\~? demanda le comte.
+\par
+\par \endash Dis, Tavannes\~! dis.
+\par
+\par \endash Que fait Votre Majest\'e9 \'e0 la chasse quand le sanglier revient sur elle\~?
+\par
+\par \endash Mordieu\~! monsieur, je l\rquote attends de pied ferme, dit Charles IX, et je lui perce la gorge avec mon \'e9pieu.
+\par
+\par \endash Uniquement pour l\rquote emp\'eacher de vous nuire, ajouta Catherine.
+\par
+\par \endash Et pour m\rquote amuser, dit le roi avec un soupir qui indiquait le courage pouss\'e9 jusqu\rquote \'e0 la f\'e9rocit\'e9\~; mais je ne m\rquote amuserais pas \'e0
+ tuer mes sujets, car enfin, les huguenots sont mes sujets aussi bien que les catholiques.
+\par
+\par \endash Alors, Sire, dit Catherine, vos sujets les huguenots feront comme le sanglier \'e0 qui on ne met pas un \'e9pieu dans la gorge\~: ils d\'e9coudront votre tr\'f4ne.
+\par
+\par \endash Bah\~! vous croyez, madame, dit le roi d\rquote un air qui indiquait qu\rquote il n\rquote ajoutait pas grande foi aux pr\'e9dictions de sa m\'e8re.
+\par
+\par \endash Mais n\rquote avez-vous pas vu aujourd\rquote hui M.\~de\~Mouy et les siens\~?
+\par
+\par \endash Oui, je les ai vus, puisque je les quitte\~; mais que m\rquote a-t-il demand\'e9 qui ne soit pas juste\~? Il m\rquote a demand\'e9 la mort du meurtrier de son p\'e8re et de l\rquote assassin de l\rquote amiral\~! Est-ce que nous n\rquote
+avons pas puni M.\~de\~Montgommery de la mort de mon p\'e8re et de votre \'e9poux, quoique cette mort f\'fbt un simple accident\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est bien, Sire, dit Catherine piqu\'e9e, n\rquote en parlons plus. Votre Majest\'e9 est sous la protection du Dieu qui lui donna la force, la sagesse et la confiance\~; mais moi, pauvre femme, que Dieu abandonne sans doute \'e0
+ cause de mes p\'e9ch\'e9s, je crains et je c\'e8de.
+\par
+\par Et sur ce, Catherine salua une seconde fois et sortit, faisant signe au duc de Guise, qui sur ces entrefaites \'e9tait entr\'e9, de demeurer \'e0 sa place pour tenter encore un dernier effort.
+\par
+\par Charles IX suivit des yeux sa m\'e8re, mais sans la rappeler cette fois\~; puis il se mit \'e0 caresser ses chiens en sifflant un air de chasse.
+\par
+\par Tout \'e0 coup il s\rquote interrompit.
+\par
+\par \endash Ma m\'e8re est bien un esprit royal, dit-il\~; en v\'e9rit\'e9 elle ne doute de rien. Allez donc, d\rquote un propos d\'e9lib\'e9r\'e9, tuer quelques douzaines de huguenots, parce qu\rquote ils sont venus demander justice\~! N\rquote
+est-ce pas leur droit apr\'e8s tout\~?
+\par
+\par \endash Quelques douzaines, murmura le duc de Guise.
+\par
+\par \endash Ah\~! vous \'eates l\'e0, monsieur\~! dit le roi faisant semblant de l\rquote apercevoir pour la premi\'e8re fois\~; oui, quelques douzaines\~; le beau d\'e9chet\~! Ah\~! si quelqu\rquote un venait me dire\~: Sire, vous serez d\'e9barrass\'e9
+ de tous vos ennemis \'e0 la fois, et demain il n\rquote en restera pas un pour vous reprocher la mort des autres, ah\~! alors, je ne dis pas\~!
+\par
+\par \endash Et bien, Sire.
+\par
+\par \endash Tavannes, interrompit le roi, vous fatiguez Margot, remettez-la au perchoir. Ce n\rquote est pas une raison, parce qu\rquote elle porte le nom de ma s\'9cur la reine de Navarre, pour que tout le monde la caresse.
+\par
+\par Tavannes remit la pie sur son b\'e2ton, et s\rquote amusa \'e0 rouler et \'e0 d\'e9rouler les oreilles d\rquote un l\'e9vrier.
+\par
+\par \endash Mais, Sire, reprit le duc de Guise, si l\rquote on disait \'e0 Votre Majest\'e9\~: Sire, Votre Majest\'e9 sera d\'e9livr\'e9e demain de tous ses ennemis.
+\par
+\par \endash Et par l\rquote intercession de quel saint ferait-on ce miracle\~?
+\par
+\par \endash Sire, nous sommes aujourd\rquote hui le 24 ao\'fbt, ce serait donc par l\rquote intercession de saint Barth\'e9lemy.
+\par
+\par \endash Un beau saint, dit le roi, qui s\rquote est laiss\'e9 \'e9corcher tout vif\~!
+\par
+\par \endash Tant mieux\~! plus il a souffert, plus il doit avoir gard\'e9 rancune \'e0 ses bourreaux.
+\par
+\par \endash Et c\rquote est vous, mon cousin, dit le roi, c\rquote est vous qui avec votre jolie petite \'e9p\'e9e \'e0 poign\'e9e d\rquote or, tuerez d\rquote ici \'e0 demain dix mille huguenots\~! Ah\~! ah\~! ah\~! mort de ma vie\~! que vous \'ea
+tes plaisant, monsieur de Guise\~!
+\par
+\par Et le roi \'e9clata de rire, mais d\rquote un rire si faux, que l\rquote \'e9cho de la chambre le r\'e9p\'e9ta d\rquote un ton lugubre.
+\par
+\par \endash Sire, un mot, un seul, poursuivit le duc tout en frissonnant malgr\'e9 lui au bruit de ce rire qui n\rquote avait rien d\rquote humain. Un signe, et tout est pr\'eat. J\rquote ai les Suisses, j\rquote ai onze cents gentilshommes, j\rquote
+ai les chevau-l\'e9gers, j\rquote ai les bourgeois\~: de son c\'f4t\'e9, Votre Majest\'e9 a ses gardes, ses amis, sa noblesse catholique\'85 Nous sommes vingt contre un.
+\par
+\par \endash Eh bien, puisque vous \'eates si fort, mon cousin, pourquoi diable venez-vous me rebattre les oreilles de cela\~?\'85 Faites sans moi, faites\~! \'85
+\par
+\par Et le roi se retourna vers ses chiens. Alors la porti\'e8re se souleva et Catherine reparut.
+\par
+\par \endash Tout va bien, dit-elle au duc, insistez, il c\'e9dera.
+\par
+\par Et la porti\'e8re retomba sur Catherine sans que Charles IX la v\'eet ou du moins fit semblant de la voir.
+\par
+\par \endash Mais encore, dit le duc de Guise, faut-il que je sache si en agissant comme je le d\'e9sire, je serai agr\'e9able \'e0 Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9, mon cousin Henri, vous me plantez le couteau sur la gorge\~; mais je r\'e9sisterai, mordieu\~! ne suis-je donc pas le roi\~?
+\par
+\par \endash Non, pas encore, Sire\~; mais, si vous voulez, vous le serez demain.
+\par
+\par \endash Ah \'e7\'e0\~! continua Charles IX, on tuerait donc aussi le roi de Navarre, le prince de Cond\'e9\'85 dans mon Louvre\~! \'85 Ah\~! Puis il ajouta d\rquote une voix \'e0 peine intelligible\~:
+\par
+\par \endash Dehors, je ne dis pas.
+\par
+\par \endash Sire, s\rquote \'e9cria le duc, ils sortent ce soir pour faire d\'e9bauche avec le duc d\rquote Alen\'e7on, votre fr\'e8re.
+\par
+\par \endash Tavannes, dit le roi avec une impatience admirablement bien jou\'e9e, ne voyez-vous pas que vous taquinez mon chien\~! Viens, Act\'e9on, viens.
+\par
+\par Et Charles IX sortit sans en vouloir \'e9couter davantage, et rentra chez lui en laissant Tavannes et le duc de Guise presque aussi incertains qu\rquote auparavant.
+\par
+\par Cependant une sc\'e8ne d\rquote un autre genre se passait chez Catherine, qui, apr\'e8s avoir donn\'e9 au duc de Guise le conseil de tenir bon, \'e9tait rentr\'e9e dans son appartement, o\'f9 elle avait trouv\'e9 r\'e9unies les personnes qui, d\rquote ord
+inaire, assistaient \'e0 son coucher.
+\par
+\par \'c0 son retour Catherine avait la figure aussi riante qu\rquote elle \'e9tait d\'e9compos\'e9e \'e0 son d\'e9part. Peu \'e0 peu elle cong\'e9dia de son air le plus agr\'e9able ses femmes et ses courtisans\~; il ne resta bient\'f4t pr\'e8s d\rquote
+elle que madame Marguerite, qui, assise sur un coffre pr\'e8s de la fen\'eatre ouverte, regardait le ciel, absorb\'e9e dans ses pens\'e9es.
+\par
+\par Deux ou trois fois, en se retrouvant seule avec sa fille, la reine m\'e8re ouvrit la bouche pour parler, mais chaque fois une sombre pens\'e9e refoula au fond de sa poitrine les mots pr\'eats \'e0 s\rquote \'e9chapper de ses l\'e8vres.
+\par
+\par Sur ces entrefaites, la porti\'e8re se souleva et Henri de Navarre parut.
+\par
+\par La petite levrette, qui dormait sur le tr\'f4ne, bondit et courut \'e0 lui.
+\par
+\par \endash Vous ici, mon fils\~! dit Catherine en tressaillant, est-ce que vous soupez au Louvre\~?
+\par
+\par \endash Non, madame, r\'e9pondit Henri, nous battons la ville ce soir avec MM.\~d\rquote Alen\'e7on et de Cond\'e9. Je croyais presque les trouver occup\'e9s \'e0 vous faire la cour.
+\par
+\par Catherine sourit.
+\par
+\par \endash Allez, messieurs, dit-elle, allez\'85 Les hommes sont bien heureux de pouvoir courir ainsi\'85 N\rquote est-ce pas, ma fille\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, r\'e9pondit Marguerite, c\rquote est une si belle et si douce chose que la libert\'e9.
+\par
+\par \endash Cela veut-il dire que j\rquote encha\'eene la v\'f4tre, madame\~? dit Henri en s\rquote inclinant devant sa femme.
+\par
+\par \endash Non, monsieur\~; aussi ce n\rquote est pas moi que je plains, mais la condition des femmes en g\'e9n\'e9ral.
+\par
+\par \endash Vous allez peut-\'eatre voir M.\~l\rquote amiral, mon fils\~? dit Catherine.
+\par
+\par \endash Oui, peut-\'eatre.
+\par
+\par \endash Allez-y\~; ce sera d\rquote un bon exemple, et demain vous me donnerez de ses nouvelles.
+\par
+\par \endash J\rquote irai donc, madame, puisque vous approuvez cette d\'e9marche.
+\par
+\par \endash Moi, dit Catherine, je n\rquote approuve rien\'85 Mais qui va l\'e0\~?\'85 Renvoyez, renvoyez.
+\par
+\par Henri fit un pas vers la porte pour ex\'e9cuter l\rquote ordre de Catherine\~; mais au m\'eame instant la tapisserie se souleva, et madame de Sauve montra sa t\'eate blonde.
+\par
+\par \endash Madame, dit-elle, c\rquote est Ren\'e9 le parfumeur, que Votre Majest\'e9 a fait demander. Catherine lan\'e7a un regard aussi prompt que l\rquote \'e9clair sur Henri de Navarre.
+\par
+\par Le jeune prince rougit l\'e9g\'e8rement, puis presque aussit\'f4t p\'e2lit d\rquote une mani\'e8re effrayante. En effet, on venait de prononcer le nom de l\rquote assassin de sa m\'e8re. Il sentit que son visage trahissait son \'e9motion, et alla s
+\rquote appuyer sur la barre de la fen\'eatre.
+\par
+\par La petite levrette poussa un g\'e9missement. Au m\'eame instant deux personnes entraient, l\rquote une annonc\'e9e et l\rquote autre qui n\rquote avait pas besoin de l\rquote \'eatre. La premi\'e8re \'e9tait Ren\'e9, le parfumeur, qui s\rquote
+approcha de Catherine avec toutes les obs\'e9quieuses civilit\'e9s des serviteurs florentins\~; il tenait une bo\'eete, qu\rquote il ouvrit, et dont on vit tous les compartiments remplis de poudres et de flacons.
+\par
+\par La seconde \'e9tait madame de Lorraine, s\'9cur a\'een\'e9e de Marguerite. Elle entra par une petite porte d\'e9rob\'e9e qui donnait dans le cabinet du roi et, toute p\'e2le et toute tremblante, esp\'e9rant n\rquote \'eatre point aper\'e7
+ue de Catherine qui examinait avec madame de Sauve le contenu de la bo\'eete apport\'e9e par Ren\'e9, elle alla s\rquote asseoir \'e0 c\'f4t\'e9 de Marguerite, pr\'e8s de laquelle le roi de Navarre se tenait
+debout, la main sur le front, comme un homme qui cherche \'e0 se remettre d\rquote un \'e9blouissement.
+\par
+\par En ce moment Catherine se retourna.
+\par
+\par \endash Ma fille, dit-elle \'e0 Marguerite, vous pouvez-vous retirer chez vous. Mon fils, dit-elle, vous pouvez aller vous amuser par la ville.
+\par
+\par Marguerite se leva, et Henri se retourna \'e0 moiti\'e9. Madame de Lorraine saisit la main de Marguerite.
+\par
+\par \endash Ma s\'9cur, lui dit-elle tout bas et avec volubilit\'e9, au nom de M.\~de\~Guise, qui vous sauve comme vous l\rquote avez sauv\'e9, ne sortez pas d\rquote ici, n\rquote allez pas chez vous\~!
+\par
+\par \endash Hein\~! que dites-vous, Claude\~? demanda Catherine en se retournant.
+\par
+\par \endash Rien, ma m\'e8re.
+\par
+\par \endash Vous avez parl\'e9 tout bas \'e0 Marguerite.
+\par
+\par \endash Pour lui souhaiter le bonsoir seulement, madame, et pour lui dire mille choses de la part de la duchesse de Nevers.
+\par
+\par \endash Et o\'f9 est-elle, cette belle duchesse\~?
+\par
+\par \endash Pr\'e8s de son beau-fr\'e8re M.\~de\~Guise.
+\par
+\par Catherine regarda les deux femmes de son \'9cil soup\'e7onneux, et fron\'e7ant le sourcil\~:
+\par
+\par \endash Venez \'e7\'e0, Claude\~! dit la reine m\'e8re. Claude ob\'e9it. Catherine lui saisit la main.
+\par
+\par \endash Que lui avez-vous dit\~? indiscr\'e8te que vous \'eates\~! murmura-t-elle en serrant le poignet de sa fille \'e0 la faire crier.
+\par
+\par \endash Madame, dit \'e0 sa femme Henri, qui, sans entendre, n\rquote avait rien perdu de la pantomime de la reine, de Claude et de Marguerite\~; madame, me ferez-vous l\rquote honneur de me donner votre main \'e0 baiser\~?
+\par
+\par Marguerite lui tendit une main tremblante.
+\par
+\par \endash Que vous a-t-elle dit\~? murmura Henri en se baissant pour rapprocher ses l\'e8vres de cette main.
+\par
+\par \endash De ne pas sortir. Au nom du Ciel, ne sortez pas non plus\~!
+\par
+\par Ce ne fut qu\rquote un \'e9clair\~; mais \'e0 la lueur de cet \'e9clair, si rapide qu\rquote elle f\'fbt, Henri devina tout un complot.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas le tout, dit Marguerite\~; voici une lettre qu\rquote un gentilhomme proven\'e7al a apport\'e9e.
+\par
+\par \endash M.\~de\~La Mole\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Merci, dit-il en prenant la lettre et en la serrant dans son pourpoint.
+\par
+\par Et passant devant sa femme \'e9perdue, il alla appuyer sa main sur l\rquote \'e9paule du Florentin.
+\par
+\par \endash Eh bien, ma\'eetre Ren\'e9, dit-il, comment vont les affaires commerciales\~?
+\par
+\par \endash Mais assez bien, Monseigneur, assez bien, r\'e9pondit l\rquote empoisonneur avec son perfide sourire.
+\par
+\par \endash Je le crois bien, dit Henri, quand on est comme vous le fournisseur de toutes les t\'eates couronn\'e9es de France et de l\rquote \'e9tranger.
+\par
+\par \endash Except\'e9 de celle du roi de Navarre, r\'e9pondit effront\'e9ment le Florentin.
+\par
+\par \endash Ventre-saint-gris\~! ma\'eetre Ren\'e9, dit Henri, vous avez raison\~; et cependant ma pauvre m\'e8re, qui achetait aussi chez vous, vous a recommand\'e9 \'e0 moi en mourant, ma\'eetre Ren\'e9. Venez me voir demain ou apr\'e8
+s-demain en mon appartement et apportez-moi vos meilleures parfumeries.
+\par
+\par \endash Ce ne sera point mal vu, dit en souriant Catherine, car on dit\'85
+\par
+\par \endash Que j\rquote ai le gousset fin, reprit Henri en riant\~; qui vous a dit cela, ma m\'e8re\~? est-ce Margot\~?
+\par
+\par \endash Non, mon fils, dit Catherine, c\rquote est madame de Sauve. En ce moment madame la duchesse de Lorraine, qui, malgr\'e9 les efforts qu\rquote elle faisait, ne pouvait se contenir, \'e9clata en sanglots. Henri ne se retourna m\'eame pas.
+\par
+\par \endash Ma s\'9cur, s\rquote \'e9cria Marguerite en s\rquote \'e9lan\'e7ant vers Claude, qu\rquote avez-vous\~?
+\par
+\par \endash Rien, dit Catherine en passant entre les deux jeunes femmes, rien\~: elle a cette fi\'e8vre nerveuse que Mazille lui recommande de traiter avec des aromates.
+\par
+\par Et elle serra de nouveau et avec plus de vigueur encore que la premi\'e8re fois le bras de sa fille a\'een\'e9e\~; puis, se retournant vers la cadette\~:
+\par
+\par \endash \'c7\'e0, Margot, dit-elle, n\rquote avez-vous pas entendu que, d\'e9j\'e0, je vous ai invit\'e9e \'e0 vous retirer chez vous\~? Si cela ne suffit pas, je vous l\rquote ordonne.
+\par
+\par \endash Pardonnez-moi, madame, dit Marguerite tremblante et p\'e2le, je souhaite une bonne nuit \'e0 Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Et j\rquote esp\'e8re que votre souhait sera exauc\'e9. Bonsoir, bonsoir.
+\par
+\par Marguerite se retira toute chancelante en cherchant vainement \'e0 rencontrer un regard de son mari, qui ne se retourna pas m\'eame de son c\'f4t\'e9.
+\par
+\par Il se fit un instant de silence pendant lequel Catherine demeura les yeux fix\'e9s sur la duchesse de Lorraine, qui de son c\'f4t\'e9, sans parler, regardait sa m\'e8re les mains jointes.
+\par
+\par Henri tournait le dos, mais voyait la sc\'e8ne dans une glace, tout en ayant l\rquote air de friser sa moustache avec une pommade que venait de lui donner Ren\'e9.
+\par
+\par \endash Et vous, Henri, dit Catherine, sortez-vous toujours\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! oui\~! c\rquote est vrai\~! s\rquote \'e9cria le roi de Navarre. Ah\~! par ma foi\~! j\rquote oubliais que le duc d\rquote Alen\'e7on et le prince de Cond\'e9 m\rquote attendent\~: ce sont ces admirables parfums qui m\rquote
+enivrent et, je crois, me font perdre la m\'e9moire. Au revoir, madame.
+\par
+\par \endash Au revoir\~! Demain, vous m\rquote apprendrez des nouvelles de l\rquote amiral, n\rquote est ce pas\~?
+\par
+\par \endash Je n\rquote aurai garde d\rquote y manquer. Eh bien, Ph\'e9b\'e9\~! qu\rquote y a-t-il\~?
+\par
+\par \endash Ph\'e9b\'e9\~! dit la reine m\'e8re avec impatience.
+\par
+\par \endash Rappelez-la, madame, dit le B\'e9arnais, car elle ne veut pas me laisser sortir.
+\par
+\par La reine m\'e8re se leva, prit la petite chienne par son collier et la retint, tandis que Henri s\rquote \'e9loignait le visage aussi calme et aussi riant que s\rquote il n\rquote e\'fbt pas senti au fond de son c\'9cur qu\rquote
+il courait danger de mort.
+\par
+\par Derri\'e8re lui, la petite chienne l\'e2ch\'e9e par Catherine de M\'e9dicis s\rquote \'e9lan\'e7a pour le rejoindre\~; mais la porte \'e9tait referm\'e9e, et elle ne put que glisser son museau allong\'e9
+ sous la tapisserie en poussant un hurlement lugubre et prolong\'e9.
+\par
+\par \endash Maintenant, Charlotte, dit Catherine \'e0 madame de Sauve, va chercher M.\~de\~Guise et Tavannes, qui sont dans mon oratoire, et reviens avec eux pour tenir compagnie \'e0 la duchesse de Lorraine qui a ses vapeurs.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175288}VII\line La nuit du 24 ao\'fbt 1572{\*\bkmkend _Toc97175288}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Lorsque La Mole et Coconnas eurent achev\'e9 leur maigre souper, car les volailles de l\rquote h\'f4tellerie de la Belle-\'c9toile ne flambaient que sur l\rquote enseigne, Coconnas fit pivoter sa chaise sur un de ses quatre pieds, \'e9
+tendit les jambes, appuya son coude sur la table, et d\'e9gustant un dernier verre de vin\~:
+\par
+\par \endash Est-ce que vous allez vous coucher incontinent, monsieur de la Mole\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Ma foi\~! j\rquote en aurais grande envie, monsieur, car il est possible qu\rquote on vienne me r\'e9veiller dans la nuit.
+\par
+\par \endash Et moi aussi, dit Coconnas\~; mais il me semble, en ce cas, qu\rquote au lieu de nous coucher et de faire attendre ceux qui doivent nous envoyer chercher, nous ferions mieux de demander des cartes et de jouer. Cela fait qu\rquote
+on nous trouverait tout pr\'e9par\'e9s.
+\par
+\par \endash J\rquote accepterais volontiers la proposition, monsieur\~; mais pour jouer je poss\'e8de bien peu d\rquote argent\~; \'e0 peine si j\rquote ai cent \'e9cus d\rquote or dans ma valise\~; et encore, c\rquote est tout mon tr\'e9sor. Maintenant, c
+\rquote est \'e0 moi de faire fortune avec cela.
+\par
+\par \endash Cent \'e9cus d\rquote or\~! s\rquote \'e9cria Coconnas, et vous vous plaignez\~! Mordi\~! mais moi, monsieur, je n\rquote en ai que six.
+\par
+\par \endash Allons donc, reprit La Mole, je vous ai vu tirer de votre poche une bourse qui m\rquote a paru non seulement fort ronde, mais on pourrait m\'eame dire quelque peu boursoufl\'e9e.
+\par
+\par \endash Ah\~! ceci, dit Coconnas, c\rquote est pour \'e9teindre une ancienne dette que je suis oblig\'e9 de payer \'e0 un vieil ami de mon p\'e8re que je soup\'e7onne d\rquote \'eatre comme vous tant soit peu huguenot. Oui, il y a l\'e0 cent nobles \'e0
+ la rose, continua Coconnas en frappant sur sa poche\~; mais ces cent nobles \'e0 la rose appartiennent \'e0 ma\'eetre Mercandon\~; quant \'e0 mon patrimoine personnel, il se borne, comme je vous l\rquote ai dit, \'e0 six \'e9cus.
+\par
+\par \endash Comment jouer, alors\~?
+\par
+\par \endash Et c\rquote est pr\'e9cis\'e9ment \'e0 cause de cela que je voulais jouer. D\rquote ailleurs, il m\rquote \'e9tait venu une id\'e9e.
+\par
+\par \endash Laquelle\~?
+\par
+\par \endash Nous venons tous deux \'e0 Paris dans un m\'eame but\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Nous avons chacun un protecteur puissant\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Vous comptez sur le v\'f4tre comme je compte sur le mien\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Eh bien, il m\rquote \'e9tait venu dans la pens\'e9e de jouer d\rquote abord notre argent, puis la premi\'e8re faveur qui nous arrivera, soit de la cour, soit de notre ma\'eetresse\'85
+\par
+\par \endash En effet, c\rquote est fort ing\'e9nieux\~! dit La Mole en souriant\~; mais j\rquote avoue que je ne suis pas assez joueur pour risquer ma vie tout enti\'e8re sur un coup de cartes ou de d\'e9s, car de la premi\'e8re faveur qui nous arrivera \'e0
+ vous et \'e0 moi d\'e9coulera probablement notre vie tout enti\'e8re.
+\par
+\par \endash Eh bien, laissons donc l\'e0 la premi\'e8re faveur de la cour, et jouons la premi\'e8re faveur de notre ma\'eetresse.
+\par
+\par \endash Je n\rquote y vois qu\rquote un inconv\'e9nient, dit La Mole.
+\par
+\par \endash Lequel\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est que je n\rquote ai point de ma\'eetresse, moi.
+\par
+\par \endash Ni moi non plus\~; mais je compte bien ne pas tarder \'e0 en avoir une\~! Dieu merci\~! on n\rquote est point taill\'e9 de fa\'e7on \'e0 manquer de femmes.
+\par
+\par \endash Aussi, comme vous dites, n\rquote en manquerez-vous point, monsieur de Coconnas\~; mais, comme je n\rquote ai point la m\'eame confiance dans mon \'e9toile amoureuse, je crois que ce serait vous voler que de mettre mon enjeu contre le v\'f4
+tre. Jouons donc jusqu\rquote \'e0 concurrence de vos six \'e9cus, et, si vous les perdiez par malheur et que vous voulussiez continuer le jeu, eh bien, vous \'eates gentilhomme, et votre parole vaut de l\rquote or.
+\par
+\par \endash \'c0 la bonne heure\~! s\rquote \'e9cria Coconnas, et voil\'e0 qui est parler\~; vous avez raison, monsieur, la parole d\rquote un gentilhomme vaut de l\rquote or, surtout quand ce gentilhomme a du cr\'e9dit \'e0
+ la cour. Aussi, croyez que je ne me hasarderais pas trop en jouant contre vous la premi\'e8re faveur que je devrais recevoir.
+\par
+\par \endash Oui, sans doute, vous pouvez la perdre\~; mais moi, je ne pourrais pas la gagner\~; car, \'e9tant au roi de Navarre, je ne puis rien tenir de M.\~le duc de Guise.
+\par
+\par \endash Ah\~! parpaillot\~! murmura l\rquote h\'f4te tout en fourbissant son vieux casque, je t\rquote avais donc bien flair\'e9. Et il s\rquote interrompit pour faire le signe de la croix.
+\par
+\par \endash Ah \'e7\'e0, d\'e9cid\'e9ment, reprit Coconnas en battant les cartes que venait de lui apporter le gar\'e7on, vous en \'eates donc\~?\'85
+\par
+\par \endash De quoi\~?
+\par
+\par \endash De la religion.
+\par
+\par \endash Moi\~?
+\par
+\par \endash Oui, vous.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! mettez que j\rquote en sois\~! dit La Mole en souriant. Avez-vous quelque chose contre nous\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! Dieu merci, non\~; cela m\rquote est bien \'e9gal. Je hais profond\'e9ment la huguenoterie, mais je ne d\'e9teste pas les huguenots, et puis c\rquote est la mode.
+\par
+\par \endash Oui, r\'e9pliqua La Mole en riant, t\'e9moin l\rquote arquebusade de M.\~l\rquote amiral\~! Jouerons-nous aussi des arquebusades\~?
+\par
+\par \endash Comme vous voudrez, dit Coconnas\~; pourvu que je joue, peu m\rquote importe quoi.
+\par
+\par \endash Jouons donc, dit La Mole en ramassant ses cartes et en les rangeant dans sa main.
+\par
+\par \endash Oui, jouez et jouez de confiance\~; car, duss\'e9-je perdre cent \'e9cus d\rquote or comme les v\'f4tres, j\rquote aurai demain matin de quoi les payer.
+\par
+\par \endash La fortune vous viendra donc en dormant\~?
+\par
+\par \endash Non, c\rquote est moi qui irai la trouver.
+\par
+\par \endash O\'f9 cela, dites-moi\~? j\rquote irai avec vous\~!
+\par
+\par \endash Au Louvre.
+\par
+\par \endash Vous y retournez cette nuit\~?
+\par
+\par \endash Oui, cette nuit j\rquote ai une audience particuli\'e8re du grand duc de Guise.
+\par
+\par Depuis que Coconnas avait parl\'e9 d\rquote aller chercher fortune au Louvre, La Huri\'e8re s\rquote \'e9tait interrompu de fourbir sa salade et s\rquote \'e9tait venu placer derri\'e8re la chaise de La Mole, de mani\'e8re que Coconnas seul le p\'fb
+t voir, et de l\'e0 il lui faisait des signes que le Pi\'e9montais, tout \'e0 son jeu et \'e0 sa conversation, ne remarquait pas.
+\par
+\par \endash Eh bien, voil\'e0 qui est miraculeux\~! dit La Mole, et vous aviez raison de dire que nous \'e9tions n\'e9s sous une m\'eame \'e9toile. Moi aussi j\rquote ai rendez-vous au Louvre cette nuit\~; mais ce n\rquote
+est pas avec le duc de Guise, moi, c\rquote est avec le roi de Navarre.
+\par
+\par \endash Avez-vous un mot d\rquote ordre, vous\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Un signe de ralliement\~?
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Eh bien, j\rquote en ai un, moi. Mon mot d\rquote ordre est\'85 \'c0 ces paroles du Pi\'e9montais, La Huri\'e8re fit un geste si expressif, juste au moment o\'f9 l\rquote indiscret gentilhomme relevait la t\'eate, que Coconnas s\rquote arr\'ea
+ta p\'e9trifi\'e9 bien plus de ce geste encore que du coup par lequel il venait de perdre trois \'e9cus. En voyant l\rquote \'e9tonnement qui se peignait sur le visage de son }{\i partner}{, La Mole se retourna\~; mais il ne vit pas autre chose que son h
+\'f4te derri\'e8re lui, les bras crois\'e9s et coiff\'e9 de la salade qu\rquote il lui avait vu fourbir l\rquote instant auparavant.
+\par
+\par \endash Qu\rquote avez-vous donc\~? dit La Mole \'e0 Coconnas. Coconnas regardait l\rquote h\'f4te et son compagnon sans r\'e9pondre, car il ne comprenait rien aux gestes redoubl\'e9s de ma\'eetre La Huri\'e8re. La Huri\'e8re vit qu\rquote
+il devait venir \'e0 son secours\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est que, dit-il rapidement, j\rquote aime beaucoup le jeu, moi, et comme je m\rquote \'e9tais approch\'e9 pour voir le coup sur lequel vous venez de gagner, monsieur m\rquote aura vu coiff\'e9 en guerre, et cela l\rquote
+aura surpris de la part d\rquote un pauvre bourgeois.
+\par
+\par \endash Bonne figure, en effet\~! s\rquote \'e9cria La Mole en \'e9clatant de rire.
+\par
+\par \endash Eh, monsieur\~! r\'e9pliqua La Huri\'e8re avec une bonhomie admirablement jou\'e9e et un mouvement d\rquote \'e9paule plein du sentiment de son inf\'e9riorit\'e9, nous ne sommes pas des vaillants, nous autres, et nous n\rquote
+avons pas la tournure raffin\'e9e. C\rquote est bon pour les braves gentilshommes comme vous de faire reluire les casques dor\'e9s et les fines rapi\'e8res, et pourvu que nous montions exactement notre garde\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! dit La Mole en battant les cartes \'e0 son tour, vous montez votre garde\~?
+\par
+\par \endash Eh\~! mon Dieu, oui, monsieur le comte\~; je suis sergent d\rquote une compagnie de milice bourgeoise.
+\par
+\par Et cela dit, tandis que La Mole \'e9tait occup\'e9 \'e0 donner les cartes, La Huri\'e8re se retira en posant un doigt sur ses l\'e8vres pour recommander la discr\'e9tion \'e0 Coconnas, plus interdit que jamais.
+\par
+\par Cette pr\'e9caution fut cause sans doute qu\rquote il perdit le second coup presque aussi rapidement qu\rquote il venait de perdre le premier.
+\par
+\par \endash Eh bien, dit La Mole, voil\'e0 qui fait juste vos six \'e9cus\~! Voulez-vous votre revanche sur votre fortune future\~?
+\par
+\par \endash Volontiers, dit Coconnas, volontiers.
+\par
+\par \endash Mais avant de vous engager plus avant, ne me disiez-vous pas que vous aviez rendez-vous avec M.\~de\~Guise\~?
+\par
+\par Coconnas tourna ses regards vers la cuisine et vit les gros yeux de La Huri\'e8re qui r\'e9p\'e9taient le m\'eame avertissement.
+\par
+\par \endash Oui, dit-il\~; mais il n\rquote est pas encore l\rquote heure. D\rquote ailleurs, parlons un peu de vous, monsieur de la Mole.
+\par
+\par \endash Nous ferions mieux, je crois, de parler du jeu, mon cher monsieur de Coconnas, car, ou je me trompe fort, ou me voil\'e0 encore en train de vous gagner six \'e9cus.
+\par
+\par \endash Mordi\~! c\rquote est la v\'e9rit\'e9\'85 On me l\rquote avait toujours dit, que les huguenots avaient du bonheur au jeu. J\rquote ai envie de me faire huguenot, le diable m\rquote emporte\~!
+\par
+\par Les yeux de La Huri\'e8re \'e9tincel\'e8rent comme deux charbons\~; mais Coconnas, tout \'e0 son jeu, ne les aper\'e7ut pas.
+\par
+\par \endash Faites, comte, faites, dit La Mole, et quoique la fa\'e7on dont la vocation vous est venue soit singuli\'e8re, vous serez le bien re\'e7u parmi nous.
+\par
+\par Coconnas se gratta l\rquote oreille.
+\par
+\par \endash Si j\rquote \'e9tais s\'fbr que votre bonheur vient de l\'e0, dit-il, je vous r\'e9ponds bien\'85 car, enfin, je ne tiens pas \'e9norm\'e9ment \'e0 la messe, moi, et d\'e8s que le roi n\rquote y tient pas non plus\'85
+\par
+\par \endash Et puis\'85 c\rquote est une si belle religion, dit La Mole, si simple, si pure\~!
+\par
+\par \endash Et puis\'85 elle est \'e0 la mode, dit Coconnas, et puis\'85 elle porte bonheur au jeu, car, le diable m\rquote emporte\~! il n\rquote y a d\rquote as que pour vous\~; et cependant je vous examine depuis que nous avons les cartes aux mains\~
+: vous jouez franc jeu, vous ne trichez pas\'85 il faut que ce soit la religion\'85
+\par
+\par \endash Vous me devez six \'e9cus de plus, dit tranquillement La Mole.
+\par
+\par \endash Ah\~! comme vous me tentez\~! dit Coconnas, et si cette nuit je ne suis pas content de M.\~de\~Guise\'85
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Eh bien, demain je vous demande de me pr\'e9senter au roi de Navarre\~; et, soyez tranquille, si une fois je me fais huguenot, je serai plus huguenot que Luther, que Calvin, que M\'e9lanchthon et que tous les r\'e9formistes de la terre.
+\par
+\par \endash Chut\~! dit La Mole, vous allez vous brouiller avec notre h\'f4te.
+\par
+\par \endash Oh\~! c\rquote est vrai\~! dit Coconnas en tournant les yeux vers la cuisine. Mais non, il ne nous \'e9coute pas\~; il est trop occup\'e9 en ce moment.
+\par
+\par \endash Que fait-il donc\~? dit La Mole, qui, de sa place, ne pouvait l\rquote apercevoir.
+\par
+\par \endash Il cause avec\'85 Le diable m\rquote emporte\~! c\rquote est lui\~!
+\par
+\par \endash Qui, lui\~?
+\par
+\par \endash Cette esp\'e8ce d\rquote oiseau de nuit avec lequel il causait d\'e9j\'e0 quand nous sommes arriv\'e9s, l\rquote homme au pourpoint jaune et au manteau amadou. Mordi\~! quel feu il y met\~! Eh\~! dites donc, ma\'eetre La Huri\'e8re\~
+! est-ce que vous faites de la politique, par hasard\~?
+\par
+\par Mais cette fois la r\'e9ponse de ma\'eetre La Huri\'e8re fut un geste si \'e9nergique et si imp\'e9rieux, que, malgr\'e9 son amour pour le carton peint, Coconnas se leva et alla \'e0 lui.
+\par
+\par \endash Qu\rquote avez-vous donc\~? demanda La Mole.
+\par
+\par \endash Vous demandez du vin, mon gentilhomme\~? dit La Huri\'e8re saisissant vivement la main de Coconnas, on va vous en donner. Gr\'e9goire\~! du vin \'e0 ces messieurs\~!
+\par
+\par Puis \'e0 l\rquote oreille\~:
+\par
+\par \endash Silence, lui glissa-t-il, silence, sur votre vie\~! et cong\'e9diez votre compagnon.
+\par
+\par La Huri\'e8re \'e9tait si p\'e2le, l\rquote homme jaune si lugubre, que Coconnas ressentit comme un frisson, et se retournant vers La Mole\~:
+\par
+\par \endash Mon cher monsieur de la Mole, lui dit-il, je vous prie de m\rquote excuser. Voil\'e0 cinquante \'e9cus que je perds en un tour de main. Je suis en malheur ce soir, et je craindrais de m\rquote embarrasser.
+\par
+\par \endash Fort bien, monsieur, fort bien, dit La Mole, \'e0 votre aise. D\rquote ailleurs, je ne suis point f\'e2ch\'e9 de me jeter un instant sur mon lit. Ma\'eetre La Huri\'e8re\~! \'85
+\par
+\par \endash Monsieur le comte\~?
+\par
+\par \endash Si l\rquote on venait me chercher de la part du roi de Navarre, vous me r\'e9veilleriez. Je serai tout habill\'e9, et par cons\'e9quent vite pr\'eat.
+\par
+\par \endash C\rquote est comme moi, dit Coconnas\~; pour ne pas faire attendre Son Altesse un seul instant, je vais me pr\'e9parer le signe. Ma\'eetre La Huri\'e8re, donnez-moi des ciseaux et du papier blanc.
+\par
+\par \endash Gr\'e9goire\~! cria La Huri\'e8re, du papier blanc pour \'e9crire une lettre, des ciseaux pour en tailler l\rquote enveloppe\~!
+\par
+\par \endash Ah \'e7\'e0, d\'e9cid\'e9ment, se dit \'e0 lui-m\'eame le Pi\'e9montais, il se passe ici quelque chose d\rquote extraordinaire.
+\par
+\par \endash Bonsoir, monsieur de Coconnas\~! dit La Mole. Et vous, mon h\'f4te, faites-moi l\rquote amiti\'e9 de me montrer le chemin de ma chambre. Bonne chance, notre ami\~!
+\par
+\par Et La Mole disparut dans l\rquote escalier tournant, suivi de La Huri\'e8re. Alors l\rquote homme myst\'e9rieux saisit \'e0 son tour le bras de Coconnas, et, l\rquote attirant \'e0 lui, il lui dit avec volubilit\'e9\~:
+\par
+\par \endash Monsieur, vous avez failli r\'e9v\'e9ler cent fois un secret duquel d\'e9pend le sort du royaume. Dieu a voulu que votre bouche f\'fbt ferm\'e9e \'e0 temps. Un mot de plus, et j\rquote allais vous abattre d\rquote un coup d\rquote arquebu
+se. Maintenant nous sommes seuls, heureusement, \'e9coutez.
+\par
+\par \endash Mais qui \'eates-vous, pour me parler avec ce ton de commandement\~? demanda Coconnas.
+\par
+\par \endash Avez-vous, par hasard, entendu parler du sire de Maurevel\~?
+\par
+\par \endash Le meurtrier de l\rquote amiral\~?
+\par
+\par \endash Et du capitaine de Mouy.
+\par
+\par \endash Oui, sans doute.
+\par
+\par \endash Eh bien, le sire de Maurevel, c\rquote est moi.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! fit Coconnas.
+\par
+\par \endash \'c9coutez-moi donc.
+\par
+\par \endash Mordi\~! Je crois bien que je vous \'e9coute.
+\par
+\par \endash Chut\~! fit le sire de Maurevel en portant son doigt \'e0 sa bouche. Coconnas demeura l\rquote oreille tendue.
+\par
+\par On entendit en ce moment l\rquote h\'f4te refermer la porte d\rquote une chambre, puis la porte du corridor, y mettre les verrous, et revenir pr\'e9cipitamment du c\'f4t\'e9 des deux interlocuteurs.
+\par
+\par Il offrit alors un si\'e8ge \'e0 Coconnas, un si\'e8ge \'e0 Maurevel, et en prenant un troisi\'e8me pour lui\~:
+\par
+\par \endash Tout est bien clos, dit-il, monsieur de Maurevel, vous pouvez parler.
+\par
+\par Onze heures sonnaient en Saint-Germain-l\rquote Auxerrois. Maurevel compta l\rquote un apr\'e8s l\rquote autre chaque battement de marteau qui retentissait vibrant et lugubre dans la nuit, et quand le dernier se fut \'e9teint dans l\rquote espace\~:
+
+\par
+\par \endash Monsieur, dit-il en se retournant vers Coconnas tout h\'e9riss\'e9 \'e0 l\rquote aspect des pr\'e9cautions que prenaient les deux hommes, monsieur, \'eates-vous bon catholique\~?
+\par
+\par \endash Mais je le crois, r\'e9pondit Coconnas.
+\par
+\par \endash Monsieur, continua Maurevel, \'eates-vous d\'e9vou\'e9 au roi\~?
+\par
+\par \endash De c\'9cur et d\rquote \'e2me. Je crois m\'eame que vous m\rquote offensez, monsieur, en m\rquote adressant une pareille question.
+\par
+\par \endash Nous n\rquote aurons pas de querelle l\'e0-dessus\~; seulement, vous allez nous suivre.
+\par
+\par \endash O\'f9 cela\~?
+\par
+\par \endash Peu vous importe. Laissez-vous conduire. Il y va de votre fortune et peut-\'eatre de votre vie.
+\par
+\par \endash Je vous pr\'e9viens, monsieur, qu\rquote \'e0 minuit j\rquote ai affaire au Louvre.
+\par
+\par \endash C\rquote est justement l\'e0 que nous allons.
+\par
+\par \endash M.\~de\~Guise m\rquote y attend.
+\par
+\par \endash Nous aussi.
+\par
+\par \endash Mais j\rquote ai un mot de passe particulier, continua Coconnas un peu mortifi\'e9 de partager l\rquote honneur de son audience avec le sire de Maurevel et ma\'eetre La Huri\'e8re.
+\par
+\par \endash Nous aussi.
+\par
+\par \endash Mais j\rquote ai un signe de reconnaissance. Maurevel sourit, tira de dessous son pourpoint une poign\'e9e de croix en \'e9toffe blanche, en donna une \'e0 La Huri\'e8re, une \'e0 Coconnas, et en prit une pour lui. La Huri\'e8
+re attacha la sienne \'e0 son casque, Maurevel en fit autant de la sienne \'e0 son chapeau.
+\par
+\par \endash Oh \'e7\'e0\~! dit Coconnas stup\'e9fait, le rendez-vous, le mot d\rquote ordre, le signe de ralliement, c\rquote est donc pour tout le monde\~?
+\par
+\par \endash Oui, monsieur\~; c\rquote est-\'e0-dire pour tous les bons catholiques.
+\par
+\par \endash Il y a f\'eate au Louvre alors, banquet royal, n\rquote est-ce pas\~? s\rquote \'e9cria Coconnas, et l\rquote on en veut exclure ces chiens de huguenots\~?\'85 Bon\~! bien\~! \'e0 merveille\~! Il y a assez longtemps qu\rquote ils y paradent.
+
+\par
+\par \endash Oui, il y a f\'eate au Louvre, dit Maurevel, il y a banquet royal, et les huguenots y seront convi\'e9s\'85 Il y a plus, ils seront les h\'e9ros de la f\'eate, ils paieront le banquet, et, si vous voulez bien \'eatre des n\'f4
+tres, nous allons commencer par aller inviter leur principal champion, leur G\'e9d\'e9on, comme ils disent.
+\par
+\par \endash M.\~l\rquote amiral\~? s\rquote \'e9cria Coconnas.
+\par
+\par \endash Oui, le vieux Gaspard, que j\rquote ai manqu\'e9 comme un imb\'e9cile, quoique j\rquote aie tir\'e9 sur lui avec l\rquote arquebuse m\'eame du roi.
+\par
+\par \endash Et voil\'e0 pourquoi, mon gentilhomme, je fourbissais ma salade, j\rquote affilais mon \'e9p\'e9e et je repassais mes couteaux, dit d\rquote une voix stridente ma\'eetre La Huri\'e8re travesti en guerre.
+\par
+\par \'c0 ces mots, Coconnas frissonna et devint fort p\'e2le, car il commen\'e7ait \'e0 comprendre.
+\par
+\par \endash Quoi, vraiment\~! s\rquote \'e9cria-t-il, cette f\'eate, ce banquet\'85 c\rquote est\'85 on va\'85
+\par
+\par \endash Vous avez \'e9t\'e9 bien long \'e0 deviner, monsieur, dit Maurevel, et l\rquote on voit bien que vous n\rquote \'eates pas fatigu\'e9 comme nous des insolences de ces h\'e9r\'e9tiques.
+\par
+\par \endash Et vous prenez sur vous, dit-il, d\rquote aller chez l\rquote amiral, et de\'85\~? Maurevel sourit, et attirant Coconnas contre la fen\'eatre\~:
+\par
+\par \endash Regardez, dit-il\~; voyez-vous, sur la petite place, au bout de la rue, derri\'e8re l\rquote \'e9glise, cette troupe qui se range silencieusement dans l\rquote ombre\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Les hommes qui composent cette troupe ont, comme ma\'eetre La Huri\'e8re, vous et moi, une croix au chapeau.
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Eh bien, ces hommes, c\rquote est une compagnie de Suisses des petits cantons, command\'e9s par Toquenot\~; vous savez que messieurs des petits cantons sont les comp\'e8res du roi.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! fit Coconnas.
+\par
+\par \endash Maintenant, voyez cette troupe de cavaliers qui passe sur le quai\~; reconnaissez-vous son chef\~?
+\par
+\par \endash Comment voulez-vous que je le reconnaisse\~? dit Coconnas tout fr\'e9missant, je suis \'e0 Paris de ce soir seulement.
+\par
+\par \endash Eh bien, c\rquote est celui avec qui vous avez rendez-vous \'e0 minuit au Louvre. Voyez, il va vous y attendre.
+\par
+\par \endash Le duc de Guise\~?
+\par
+\par \endash Lui-m\'eame. Ceux qui l\rquote escortent sont Marcel, ex-pr\'e9v\'f4t des marchands, et J. Choron, pr\'e9v\'f4t actuel. Les deux derniers vont mettre sur pied leurs compagnies de bourgeois\~
+; et tenez, voici le capitaine du quartier qui entre dans la rue\~: regardez bien ce qu\rquote il va faire.
+\par
+\par \endash Il heurte \'e0 chaque porte. Mais qu\rquote y a-t-il donc sur les portes auxquelles il heurte\~?
+\par
+\par \endash Une croix blanche, jeune homme\~; une croix pareille \'e0 celle que nous avons \'e0 nos chapeaux. Autrefois on laissait \'e0 Dieu le soin de distinguer les siens\~; aujourd\rquote hui nous sommes plus civilis\'e9s, et nous lui \'e9
+pargnons cette besogne.
+\par
+\par \endash Mais chaque maison \'e0 laquelle il frappe s\rquote ouvre, et de chaque maison sortent des bourgeois arm\'e9s.
+\par
+\par \endash Il frappera \'e0 la n\'f4tre comme aux autres, et nous sortirons \'e0 notre tour.
+\par
+\par \endash Mais, dit Coconnas, tout ce monde sur pied pour aller tuer un vieil huguenot\~! Mordi\~! c\rquote est honteux\~! c\rquote est une affaire d\rquote \'e9gorgeurs et non de soldats\~!
+\par
+\par \endash Jeune homme, dit Maurevel, si les vieux vous r\'e9pugnent, vous pourrez en choisir de jeunes. Il y en aura pour tous les go\'fbts. Si vous m\'e9prisez les poignards, vous pourrez vous servir de l\rquote \'e9p\'e9e\~
+; car les huguenots ne sont pas gens \'e0 se laisser \'e9gorger sans se d\'e9fendre, et, vous le savez, les huguenots, jeunes ou vieux, ont la vie dure.
+\par
+\par \endash Mais on les tuera donc tous, alors\~? s\rquote \'e9cria Coconnas.
+\par
+\par \endash Tous.
+\par
+\par \endash Par ordre du roi\~?
+\par
+\par \endash Par ordre du roi et de M.\~de\~Guise.
+\par
+\par \endash Et quand cela\~?
+\par
+\par \endash Quand vous entendrez la cloche de Saint-Germain-l\rquote Auxerrois.
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est donc pour cela que cet aimable Allemand, qui est \'e0 M.\~de\~Guise\'85 comment l\rquote appelez-vous donc\~?
+\par
+\par \endash M.\~de\~Besme\~?
+\par
+\par \endash Justement. C\rquote est donc pour cela que M.\~de\~Besme me disait d\rquote accourir au premier coup de tocsin\~?
+\par
+\par \endash Vous avez donc vu M.\~de\~Besme\~?
+\par
+\par \endash Je l\rquote ai vu et je lui ai parl\'e9.
+\par
+\par \endash O\'f9 cela\~?
+\par
+\par \endash Au Louvre. C\rquote est lui qui m\rquote a fait entrer, qui m\rquote a donn\'e9 le mot d\rquote ordre, qui m\rquote a\'85
+\par
+\par \endash Regardez.
+\par
+\par \endash Mordi\~! c\rquote est lui-m\'eame.
+\par
+\par \endash Voulez-vous lui parler\~?
+\par
+\par \endash Sur mon \'e2me\~! je n\rquote en serais pas f\'e2ch\'e9.
+\par
+\par Maurevel ouvrit doucement la fen\'eatre. Besme, en effet, passait avec une vingtaine d\rquote hommes.
+\par
+\par \endash }{\i Guise et Lorraine\~! }{dit Maurevel.
+\par
+\par Besme se retourna, et, comprenant que c\rquote \'e9tait \'e0 lui qu\rquote on avait affaire, il s\rquote approcha.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! c\rquote \'eatre fous, monsir de Maurefel.
+\par
+\par \endash Oui, c\rquote est moi\~; que cherchez-vous\~?
+\par
+\par \endash J\rquote y cherche l\rquote auperge de la Belle-\'c9toile, pour br\'e9venir un certain monsir Gogonnas.
+\par
+\par \endash Me voici, monsieur de Besme\~! dit le jeune homme.
+\par
+\par \endash Ah\~! pon, ah\~! pien\'85 Vous \'eates br\'eat\~?
+\par
+\par \endash Oui. Que faut-il faire\~?
+\par
+\par \endash Ce que vous tira monsir de Maurefel. C\rquote \'eatre un bon gatholique.
+\par
+\par \endash Vous l\rquote entendez\~? dit Maurevel.
+\par
+\par \endash Oui, r\'e9pondit Coconnas. Mais vous, monsieur de Besme, o\'f9 allez-vous\~?
+\par
+\par \endash Moi\~?\'85 dit de Besme en riant\'85
+\par
+\par \endash Oui, vous\~?
+\par
+\par \endash Moi, je fas tire un betit mot \'e0 l\rquote amiral.
+\par
+\par \endash Dites-lui-en deux, s\rquote il le faut, dit Maurevel, et que cette fois, s\rquote il se rel\'e8ve du premier, il ne se rel\'e8ve pas du second.
+\par
+\par \endash Soyez dranguille, monsir de Maurefel, soyez dranguille, et tressez-moi pien ce cheune homme-l\'e0.
+\par
+\par \endash Oui, oui, n\rquote ayez pas de crainte, les Coconnas sont de fins limiers, et bons chiens chassent de race.
+\par
+\par \endash Atieu\~!
+\par
+\par \endash Allez.
+\par
+\par \endash Et fous\~?
+\par
+\par \endash Commencez toujours la chasse, nous arriverons pour la cur\'e9e. De Besme s\rquote \'e9loigna et Maurevel ferma la fen\'eatre.
+\par
+\par \endash Vous l\rquote entendez, jeune homme\~? dit Maurevel\~; si vous avez quelque ennemi particulier, quand il ne serait pas tout \'e0 fait huguenot, mettez-le sur la liste, et il passera avec les autres.
+\par
+\par Coconnas, plus \'e9tourdi que jamais de tout ce qu\rquote il voyait et de tout ce qu\rquote il entendait, regardait tour \'e0 tour l\rquote h\'f4te, qui prenait des poses formidables, et Maurevel, qui tirait tranquillement un papier de sa poche.
+\par
+\par \endash Quant \'e0 moi, voil\'e0 ma liste, dit-il\~; trois cents. Que chaque bon catholique fasse, cette nuit, la dixi\'e8me partie de la besogne que je ferai, et il n\rquote y aura plus demain un seul h\'e9r\'e9tique dans le royaume\~!
+\par
+\par \endash Chut\~! dit La Huri\'e8re.
+\par
+\par \endash Quoi\~? r\'e9p\'e9t\'e8rent ensemble Coconnas et Maurevel.
+\par
+\par On entendit vibrer le premier coup de beffroi \'e0 Saint-Germain-l\rquote Auxerrois.
+\par
+\par \endash Le signal\~! s\rquote \'e9cria Maurevel. L\rquote heure est donc avanc\'e9e\~? Ce n\rquote \'e9tait que pour minuit, m\rquote avait-on dit\'85 Tant mieux\~! Quand il s\rquote
+agit de la gloire de Dieu et du roi, mieux vaut les horloges qui avancent que celles qui retardent.
+\par
+\par En effet, on entendit tinter lugubrement la cloche de l\rquote \'e9glise. Bient\'f4t un premier coup de feu retentit, et presque aussit\'f4t la lueur de plusieurs flambeaux illumina comme un \'e9clair la rue de l\rquote Arbre-Sec.
+\par
+\par Coconnas passa sur son front sa main humide de sueur.
+\par
+\par \endash C\rquote est commenc\'e9, s\rquote \'e9cria Maurevel, en route\~!
+\par
+\par \endash Un moment, un moment\~! dit l\rquote h\'f4te\~; avant de nous mettre en campagne, assurons-nous du logis, comme on dit \'e0 la guerre. Je ne veux pas qu\rquote on \'e9gorge ma femme et mes enfants pendant que je serai dehors\~
+: il y a un huguenot ici.
+\par
+\par \endash M.\~de\~La Mole\~? s\rquote \'e9cria Coconnas avec un soubresaut.
+\par
+\par \endash Oui\~! le parpaillot s\rquote est jet\'e9 dans la gueule du loup.
+\par
+\par \endash Comment\~! dit Coconnas, vous vous attaqueriez \'e0 votre h\'f4te\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est \'e0 son intention surtout que j\rquote ai repass\'e9 ma rapi\'e8re.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! fit le Pi\'e9montais en fron\'e7ant le sourcil.
+\par
+\par \endash Je n\rquote ai jamais tu\'e9 personne que mes lapins, mes canards et mes poulets, r\'e9pliqua le digne aubergiste\~; je ne sais donc trop comment m\rquote y prendre pour tuer un homme. Eh bien, je vais m\rquote exercer sur celui-l\'e0
+. Si je fais quelque gaucherie, au moins personne ne sera l\'e0 pour se moquer de moi.
+\par
+\par \endash Mordi, c\rquote est dur\~! objecta Coconnas. M.\~de\~La Mole est mon compagnon, M.\~de\~La Mole a soup\'e9 avec moi, M.\~de\~La Mole a jou\'e9 avec moi.
+\par
+\par \endash Oui, mais M.\~de\~La Mole est un h\'e9r\'e9tique, dit Maurevel.
+\par
+\par M.
+\par
+\par de La Mole est condamn\'e9\~; et si nous ne le tuons pas, d\rquote autres le tueront.
+\par
+\par \endash Sans compter, dit l\rquote h\'f4te, qu\rquote il vous a gagn\'e9 cinquante \'e9cus.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, dit Coconnas, mais loyalement, j\rquote en suis s\'fbr.
+\par
+\par \endash Loyalement ou non, il vous faudra toujours le payer\~; tandis que, si je le tue, vous \'eates quitte.
+\par
+\par \endash Allons, allons\~! d\'e9p\'eachons, messieurs, s\rquote \'e9cria Maurevel\~; une arquebusade, un coup de rapi\'e8re, un coup de marteau, un coup de chenet, un coup de ce que vous voudrez\~; mais finissons-en, si vous voulez arriver \'e0
+ temps, comme nous avons promis, pour aider M.\~de\~Guise chez l\rquote amiral.
+\par
+\par Coconnas soupira.
+\par
+\par \endash J\rquote y cours\~! s\rquote \'e9cria La Huri\'e8re, attendez-moi.
+\par
+\par \endash Mordi\~! s\rquote \'e9cria Coconnas, il va faire souffrir ce pauvre gar\'e7on, et le voler peut-\'eatre. Je veux \'eatre l\'e0 pour l\rquote achever, s\rquote il est besoin, et emp\'eacher qu\rquote on ne touche \'e0 son argent.
+\par
+\par Et m\'fb par cette heureuse id\'e9e, Coconnas monta l\rquote escalier derri\'e8re ma\'eetre La Huri\'e8re, qu\rquote il eut bient\'f4t rejoint\~; car, \'e0 mesure qu\rquote il montait, par un effet de la r\'e9flexion sans doute, La Huri\'e8
+re ralentissait le pas.
+\par
+\par Au moment o\'f9 il arrivait \'e0 la porte, toujours suivi de Coconnas, plusieurs coups de feu retentirent dans la rue.
+\par
+\par Aussit\'f4t on entendit La Mole sauter de son lit et le plancher crier sous ses pas.
+\par
+\par \endash Diable\~! murmura La Huri\'e8re un peu troubl\'e9, il est r\'e9veill\'e9, je crois\~!
+\par
+\par \endash \'c7a m\rquote en a l\rquote air, dit Coconnas.
+\par
+\par \endash Et il va se d\'e9fendre\~?
+\par
+\par \endash Il en est capable. Dites donc, ma\'eetre La Huri\'e8re, s\rquote il allait vous tuer, \'e7a serait dr\'f4le.
+\par
+\par \endash Hum\~! hum\~! fit l\rquote h\'f4te. Mais, se sentant arm\'e9 d\rquote une bonne arquebuse, il se rassura et enfon\'e7a la porte d\rquote un vigoureux coup de pied. On vit alors La Mole, sans chapeau, mais tout v\'eatu, retranch\'e9 derri\'e8
+re son lit, son \'e9p\'e9e entre ses dents et ses pistolets \'e0 la main.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! dit Coconnas en ouvrant les narines en v\'e9ritable b\'eate fauve qui flaire le sang, voil\'e0 qui devient int\'e9ressant, ma\'eetre La Huri\'e8re. Allons, allons\~! en avant\~!
+\par
+\par \endash Ah\~! l\rquote on veut m\rquote assassiner, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet\~! cria La Mole dont les yeux flamboyaient, et c\rquote est toi, mis\'e9rable\~?
+\par
+\par Ma\'eetre La Huri\'e8re ne r\'e9pondit \'e0 cette apostrophe qu\rquote en abaissant son arquebuse et qu\rquote en mettant le jeune homme en joue. Mais La Mole avait vu la d\'e9monstration, et, au moment o\'f9 le coup partit, il se jeta \'e0
+ genoux, et la balle passa pardessus sa t\'eate.
+\par
+\par \endash \'c0 moi\~! cria La Mole, \'e0 moi, monsieur de Coconnas\~!
+\par
+\par \endash \'c0 moi\~! monsieur de Maurevel, \'e0 moi\~! cria La Huri\'e8re.
+\par
+\par \endash Ma foi, monsieur de la Mole\~! dit Coconnas, tout ce que je puis dans cette affaire est de ne point me mettre contre vous. Il para\'eet qu\rquote on tue cette nuit les huguenots au nom du roi. Tirez-vous de l\'e0 comme vous pourrez.
+\par
+\par \endash Ah\~! tra\'eetres\~! ah\~! assassins\~! c\rquote est comme cela\~! eh bien, attendez.
+\par
+\par Et La Mole, visant \'e0 son tour, l\'e2cha la d\'e9tente d\rquote un de ses pistolets. La Huri\'e8re, qui ne le perdait pas de vue, eut le temps de se jeter de c\'f4t\'e9\~; mais Coconnas, qui ne s\rquote attendait pas \'e0 cette riposte, resta \'e0
+ la place o\'f9 il \'e9tait et la balle lui effleura l\rquote \'e9paule.
+\par
+\par \endash Mordi\~! cria-t-il en grin\'e7ant des dents, j\rquote en tiens\~; \'e0 nous deux donc\~! puisque tu le veux. Et, tirant sa rapi\'e8re, il s\rquote \'e9lan\'e7a vers La Mole.
+\par
+\par Sans doute, s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 seul, La Mole l\rquote e\'fbt attendu\~; mais Coconnas avait derri\'e8re lui ma\'eetre La Huri\'e8re qui rechargeait son arquebuse, sans compter Maurevel qui, pour se rendre \'e0 l\rquote invitation de l\rquote
+aubergiste, montait les escaliers quatre \'e0 quatre. La Mole se jeta donc dans un cabinet, et verrouilla la porte derri\'e8re lui.
+\par
+\par \endash Ah\~! schelme\~! s\rquote \'e9cria Coconnas furieux, heurtant la porte du pommeau de sa rapi\'e8re, attends, attends. Je veux te trouer le corps d\rquote autant de coups d\rquote \'e9p\'e9e que tu m\rquote as gagn\'e9 d\rquote \'e9cus ce soir\~
+! Ah\~! je viens pour t\rquote emp\'eacher de souffrir\~! ah\~! je viens pour qu\rquote on ne te vole pas, et tu me r\'e9compenses en m\rquote envoyant une balle dans l\rquote \'e9paule\~! attends\~! birbonne\~! attends\~!
+\par
+\par Sur ces entrefaites, ma\'eetre La Huri\'e8re s\rquote approcha et d\rquote un coup de crosse de son arquebuse fit voler la porte en \'e9clats.
+\par
+\par Coconnas s\rquote \'e9lan\'e7a dans le cabinet, mais il alla donner du nez contre la muraille\~: le cabinet \'e9tait vide et la fen\'eatre ouverte.
+\par
+\par \endash Il se sera pr\'e9cipit\'e9, dit l\rquote h\'f4te\~; et comme nous sommes au quatri\'e8me, il est mort.
+\par
+\par \endash Ou il se sera sauv\'e9 par le toit de la maison voisine, dit Coconnas en enjambant la barre de la fen\'eatre et en s\rquote appr\'eatant \'e0 le suivre sur ce terrain glissant et escarp\'e9.
+\par
+\par Mais Maurevel et La Huri\'e8re se pr\'e9cipit\'e8rent sur lui, et le ramenant dans la chambre\~:
+\par
+\par \endash \'cates-vous fou\~? s\rquote \'e9cri\'e8rent-ils tous deux \'e0 la fois. Vous allez vous tuer.
+\par
+\par \endash Bah, dit Coconnas, je suis montagnard, moi, et habitu\'e9 \'e0 courir dans les glaciers. D\rquote ailleurs, quand un homme m\rquote a insult\'e9 une fois, je monterais avec lui jusqu\rquote au ciel, ou je descendrais avec lui jusqu\rquote
+en enfer, quelque chemin qu\rquote il pr\'eet pour y arriver. Laissez-moi faire.
+\par
+\par \endash Allons donc\~! dit Maurevel, ou il est mort, ou il est loin maintenant. Venez avec nous\~; et si celui-l\'e0 vous \'e9chappe, vous en trouverez mille autres \'e0 sa place.
+\par
+\par \endash Vous avez raison, hurla Coconnas. Mort aux huguenots\~! J\rquote ai besoin de me venger, et le plus t\'f4t sera le mieux.
+\par
+\par Et tous trois descendirent l\rquote escalier comme une avalanche.
+\par
+\par \endash Chez l\rquote amiral\~! cria Maurevel.
+\par
+\par \endash Chez l\rquote amiral\~! r\'e9p\'e9ta La Huri\'e8re.
+\par
+\par \endash Chez l\rquote amiral, donc\~! puisque vous le voulez, dit \'e0 son tour Coconnas.
+\par
+\par Et tous trois s\rquote \'e9lanc\'e8rent de l\rquote h\'f4tel de la Belle-\'c9toile, laiss\'e9 en garde \'e0 Gr\'e9goire et aux autres gar\'e7ons, se dirigeant vers l\rquote h\'f4tel de l\rquote amiral, situ\'e9 rue de B\'e9thisy\~;
+une flamme brillante et le bruit des arquebusades les guidaient de ce c\'f4t\'e9.
+\par
+\par \endash Eh\~! qui vient l\'e0\~? s\rquote \'e9cria Coconnas. Un homme sans pourpoint et sans \'e9charpe.
+\par
+\par \endash C\rquote en est un qui se sauve, dit Maurevel.
+\par
+\par \endash \'c0 vous, \'e0 vous\~! \'e0 vous qui avez des arquebuses, s\rquote \'e9cria Coconnas.
+\par
+\par \endash Ma foi, non, dit Maurevel\~; je garde ma poudre pour meilleur gibier.
+\par
+\par \endash \'c0 vous, La Huri\'e8re.
+\par
+\par \endash Attendez, attendez, dit l\rquote aubergiste en ajustant.
+\par
+\par \endash Ah\~! oui, attendez, s\rquote \'e9cria Coconnas\~; et en attendant il va se sauver.
+\par
+\par Et il s\rquote \'e9lan\'e7a \'e0 la poursuite du malheureux qu\rquote il eut bient\'f4t rejoint, car il \'e9tait d\'e9j\'e0 bless\'e9. Mais au moment o\'f9, pour ne pas le frapper par derri\'e8re, il lui criait\~: \'ab\~Tourne, mais tourne donc\~! \'bb
+ un coup d\rquote arquebuse retentit, une balle siffla aux oreilles de Coconnas, et le fugitif roula comme un li\'e8vre atteint dans sa course la plus rapide par le plomb du chasseur.
+\par
+\par Un cri de triomphe se fit entendre derri\'e8re Coconnas\~; le Pi\'e9montais se retourna, et vit La Huri\'e8re agitant son arme.
+\par
+\par \endash Ah\~! cette fois, s\rquote \'e9cria-t-il, j\rquote ai \'e9trenn\'e9 au moins.
+\par
+\par \endash Oui, mais vous avez manqu\'e9 me percer d\rquote outre en outre, moi.
+\par
+\par \endash Prenez garde, mon gentilhomme, prenez garde, cria La Huri\'e8re.
+\par
+\par Coconnas fit un bond en arri\'e8re. Le bless\'e9 s\rquote \'e9tait relev\'e9 sur un genou\~; et, tout entier \'e0 la vengeance, il allait percer Coconnas de son poignard au moment m\'eame o\'f9 l\rquote avertissement de son h\'f4te avait pr\'e9venu le Pi
+\'e9montais.
+\par
+\par \endash Ah\~! vip\'e8re\~! s\rquote \'e9cria Coconnas.
+\par
+\par Et, se jetant sur le bless\'e9, il lui enfon\'e7a trois fois son \'e9p\'e9e jusqu\rquote \'e0 la garde dans la poitrine.
+\par
+\par \endash Et maintenant, s\rquote \'e9cria Coconnas laissant le huguenot se d\'e9battre dans les convulsions de l\rquote agonie, chez l\rquote amiral\~! chez l\rquote amiral\~!
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! mon gentilhomme, dit Maurevel, il para\'eet que vous y mordez.
+\par
+\par \endash Ma foi, oui, dit Coconnas. Je ne sais pas si c\rquote est l\rquote odeur de la poudre qui me grise ou la vue du sang qui m\rquote excite, mais, mordi\~! je prends go\'fbt \'e0 la tuerie. C\rquote est comme qui dirait une battue \'e0 l\rquote
+homme. Je n\rquote ai encore fait que des battues \'e0 l\rquote ours ou au loup, et sur mon honneur la battue \'e0 l\rquote homme me para\'eet plus divertissante.
+\par
+\par Et tous trois reprirent leur course.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175289}VIII\line Les massacr\'e9s{\*\bkmkend _Toc97175289}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par L\rquote h\'f4tel qu\rquote habitait l\rquote amiral \'e9tait, comme nous l\rquote avons dit, situ\'e9 rue de B\'e9thisy. C\rquote \'e9tait une grande maison s\rquote \'e9levant au fond d\rquote
+une cour avec deux ailes en retour sur la rue. Un mur ouvert par une grande porte et par deux petites grilles donnait entr\'e9e dans cette cour.
+\par
+\par Lorsque nos trois guisards atteignirent l\rquote extr\'e9mit\'e9 de la rue de B\'e9thisy, qui fait suite \'e0 la rue des Foss\'e9s-Saint-Germain-l\rquote Auxerrois, ils virent l\rquote h\'f4tel entour\'e9 de Suisses, de soldats et de bourgeois en armes\~
+; tous tenaient \'e0 la main droite ou des \'e9p\'e9es, ou des piques, ou des arquebuses, et quelques-uns, \'e0 la main gauche, des flambeaux qui r\'e9pandaient sur cette sc\'e8ne un jour fun\'e8bre et vacillant, lequel, suivant le mouvement imprim\'e9, s
+\rquote \'e9pandait sur le pav\'e9, montait le long des murailles ou flamboyait sur cette mer vivante o\'f9 chaque arme jetait son \'e9clair. Tout autour de l\rquote h\'f4tel et dans les rues Tirechappe, \'c9tienne et Bertin-Poir\'e9e, l\rquote \'9c
+uvre terrible s\rquote accomplissait. De longs cris se faisaient entendre, la mousqueterie p\'e9tillait, et de temps en temps quelque malheureux, \'e0 moiti\'e9 nu, p\'e2le, ensanglant\'e9
+, passait, bondissant comme un daim poursuivi, dans un cercle de lumi\'e8re fun\'e8bre o\'f9 semblait s\rquote agiter un monde de d\'e9mons.
+\par
+\par En un instant, Coconnas, Maurevel et La Huri\'e8re, signal\'e9s de loin par leurs croix blanches et accueillis par des cris de bienvenue, furent au plus \'e9pais de cette foule haletante et press\'e9e comme une meute. Sans doute ils n\rquote
+eussent pas pu passer\~; mais quelques-uns reconnurent Maurevel et lui firent faire place. Coconnas et La Huri\'e8re se gliss\'e8rent \'e0 sa suite\~; tous trois parvinrent donc \'e0 se glisser dans la cour.
+\par
+\par Au centre de cette cour, dont les trois portes \'e9taient enfonc\'e9es, un homme, autour duquel les assassins laissaient un vide respectueux, se tenait debout, appuy\'e9 sur une rapi\'e8re nue, et les yeux fix\'e9s sur un balcon \'e9lev\'e9
+ de quinze pieds \'e0 peu pr\'e8s et s\rquote \'e9tendant devant la fen\'eatre principale de l\rquote h\'f4tel. Cet homme frappait du pied avec impatience, et de temps en temps se retournait pour interroger ceux qui se trouvaient les plus proches de lui.
+
+\par
+\par \endash Rien encore, murmura-t-il. Personne\'85 Il aura \'e9t\'e9 pr\'e9venu, il aura fui. Qu\rquote en pensez-vous, Du Gast\~?
+\par
+\par \endash Impossible, Monseigneur.
+\par
+\par \endash Pourquoi pas\~? Ne m\rquote avez-vous pas dit qu\rquote un instant avant que nous arrivassions, un homme sans chapeau, l\rquote \'e9p\'e9e nue \'e0 la main et courant comme s\rquote il \'e9tait poursuivi, \'e9tait venu frapper \'e0
+ la porte, et qu\rquote on lui avait ouvert\~?
+\par
+\par \endash Oui, Monseigneur\~; mais presque aussit\'f4t M.\~de\~Besme est arriv\'e9, les portes ont \'e9t\'e9 enfonc\'e9es, l\rquote h\'f4tel cern\'e9. L\rquote homme est bien entr\'e9, mais \'e0 coup s\'fbr il n\rquote a pu sortir.
+\par
+\par \endash Eh\~! mais, dit Coconnas \'e0 La Huri\'e8re, est-ce que je me trompe, ou n\rquote est-ce pas M.\~de\~Guise que je vois l\'e0\~?
+\par
+\par \endash Lui-m\'eame, mon gentilhomme. Oui, c\rquote est le grand Henri de Guise en personne, qui attend sans doute que l\rquote amiral sorte pour lui en faire autant que l\rquote amiral en a fait \'e0 son p\'e8
+re. Chacun a son tour, mon gentilhomme, et, Dieu merci\~! c\rquote est aujourd\rquote hui le n\'f4tre.
+\par
+\par \endash Hol\'e0\~! Besme\~! hol\'e0\~! cria le duc de sa voix puissante, n\rquote est-ce donc point encore fini\~? Et, de la pointe de son \'e9p\'e9e impatiente comme lui, il faisait jaillir des \'e9tincelles du pav\'e9.
+\par
+\par En ce moment, on entendit comme des cris dans l\rquote h\'f4tel, puis des coups de feu, puis un grand mouvement de pieds et un bruit d\rquote armes heurt\'e9es, auquel succ\'e9da un nouveau silence.
+\par
+\par Le duc fit un mouvement pour se pr\'e9cipiter dans la maison.
+\par
+\par \endash Monseigneur, Monseigneur, lui dit Du Gast en se rapprochant de lui et en l\rquote arr\'eatant, votre dignit\'e9 vous commande de demeurer et d\rquote attendre.
+\par
+\par \endash Tu as raison, Du Gast\~; merci\~! j\rquote attendrai. Mais, en v\'e9rit\'e9, je meurs d\rquote impatience et d\rquote inqui\'e9tude. Ah\~! s\rquote il m\rquote \'e9chappait\~!
+\par
+\par Tout \'e0 coup le bruit des pas se rapprocha\'85 les vitres du premier \'e9tage s\rquote illumin\'e8rent de reflets pareils \'e0 ceux d\rquote un incendie.
+\par
+\par La fen\'eatre, sur laquelle le duc avait tant de fois lev\'e9 les yeux, s\rquote ouvrit ou plut\'f4t vola en \'e9clats\~; et un homme, au visage p\'e2le et au cou blanc tout souill\'e9 de sang, apparut sur le balcon.
+\par
+\par \endash Besme\~! cria le duc\~; enfin c\rquote est toi\~! Eh bien\~? eh bien\~?
+\par
+\par \endash Foil\'e0, foil\'e0\~! r\'e9pondit froidement l\rquote Allemand, qui, se baissant, se releva presque aussit\'f4t en paraissant soulever un poids consid\'e9rable.
+\par
+\par \endash Mais les autres, demanda impatiemment le duc, les autres, o\'f9 sont-ils\~?
+\par
+\par \endash Les autres, ils ach\'e8fent les autres.
+\par
+\par \endash Et toi, toi\~! qu\rquote as-tu fait\~?
+\par
+\par \endash Moi, fous allez foir\~; regulez-vous un beu. Le duc fit un pas en arri\'e8re. En ce moment on put distinguer l\rquote objet que Besme attirait \'e0 lui d\rquote un si puissant effort.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait le cadavre d\rquote un vieillard.
+\par
+\par Il le souleva au-dessus du balcon, le balan\'e7a un instant dans le vide, et le jeta aux pieds de son ma\'eetre. Le bruit sourd de la chute, les flots de sang qui jaillirent du corps et diapr\'e8rent au loin le pav\'e9, frapp\'e8rent d\rquote \'e9
+pouvante jusqu\rquote au duc lui-m\'eame\~; mais ce sentiment dura peu, et la curiosit\'e9 fit que chacun s\rquote avan\'e7a de quelques pas, et que la lueur d\rquote
+un flambeau vint trembler sur la victime. On distingua alors une barbe blanche, un visage v\'e9n\'e9rable, et des mains raidies par la mort.
+\par
+\par \endash L\rquote amiral, s\rquote \'e9cri\'e8rent ensemble vingt voix qui ensemble se turent aussit\'f4t.
+\par
+\par \endash Oui, l\rquote amiral. C\rquote est bien lui, dit le duc en se rapprochant du cadavre pour le contempler avec une joie silencieuse.
+\par
+\par \endash L\rquote amiral\~! l\rquote amiral\~! r\'e9p\'e9t\'e8rent \'e0 demi-voix tous les t\'e9moins de cette terrible sc\'e8ne, se serrant les uns contre les autres, et se rapprochant timidement de ce grand vieillard abattu.
+\par
+\par \endash Ah\~! te voil\'e0 donc, Gaspard\~! dit le duc de Guise triomphant\~; tu as fait assassiner mon p\'e8re, je le venge\~! Et il osa poser le pied sur la poitrine du h\'e9ros protestant.
+\par
+\par Mais aussit\'f4t les yeux du mourant s\rquote ouvrirent avec effort, sa main sanglante et mutil\'e9e se crispa une derni\'e8re fois, et l\rquote amiral, sans sortir de son immobilit\'e9, dit au sacril\'e8ge d\rquote une voix s\'e9pulcrale\~:
+\par
+\par \endash Henri de Guise, un jour aussi tu sentiras sur ta poitrine le pied d\rquote un assassin. Je n\rquote ai pas tu\'e9 ton p\'e8re. Sois maudit\~!
+\par
+\par Le duc, p\'e2le et tremblant malgr\'e9 lui, sentit un frisson de glace courir par tout son corps\~; il passa la main sur son front comme pour en chasser la vision lugubre\~; puis, quand il la laissa retomber, quand il osa reporter la vue sur l\rquote
+amiral, ses yeux s\rquote \'e9taient referm\'e9s, sa main \'e9tait redevenue inerte, et un sang noir \'e9panch\'e9 de sa bouche sur sa barbe blanche avait succ\'e9d\'e9 aux terribles paroles que cette bouche venait de prononcer.
+\par
+\par Le duc releva son \'e9p\'e9e avec un geste de r\'e9solution d\'e9sesp\'e9r\'e9e.
+\par
+\par \endash Eh bien, monsir, lui dit Besme, \'eates-fous gontent\~?
+\par
+\par \endash Oui, mon brave, oui, r\'e9pliqua Henri, car tu as veng\'e9\'85
+\par
+\par \endash Le dugue Fran\'e7ois, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash La religion, reprit Henri d\rquote une voix sourde. Et maintenant, continua-t-il en se retournant vers les Suisses, les soldats et les bourgeois qui encombraient la cour et la rue, \'e0 l\rquote \'9cuvre, mes amis, \'e0 l\rquote \'9cuvre\~!
+
+\par
+\par \endash Eh\~! bonjour, monsieur de Besme, dit alors Coconnas s\rquote approchant avec une sorte d\rquote admiration de l\rquote Allemand, qui, toujours sur le balcon, essuyait tranquillement son \'e9p\'e9e.
+\par
+\par \endash C\rquote est donc vous qui l\rquote avez exp\'e9di\'e9\~? cria La Huri\'e8re en extase\~; comment avez-vous fait cela, mon digne gentilhomme\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! pien zimblement, pien zimblement\~: il avre entendu tu pruit, il avre oufert son borte, et moi ly avre pass\'e9 mon rapir tans le corps \'e0 lui. Mais ce n\rquote est bas le dout, che grois que le T\'e9ligny en dient, che l\rquote e
+ndens grier.
+\par
+\par En ce moment, en effet, quelques cris de d\'e9tresse qui semblaient pouss\'e9s par une voix de femme se firent entendre\~; des reflets rouge\'e2tres illumin\'e8rent une des deux ailes formant galerie. On aper\'e7
+ut deux hommes qui fuyaient poursuivis par une longue file de massacreurs. Une arquebusade tua l\rquote un\~; l\rquote autre trouva sur son chemin une fen\'eatre ouverte, et, sans mesurer la hauteur, sans s\rquote inqui\'e9ter des ennemis qui l\rquote
+attendaient en bas, il sauta intr\'e9pidement dans la cour.
+\par
+\par \endash Tuez\~! tuez\~! cri\'e8rent les assassins en voyant leur victime pr\'eate \'e0 leur \'e9chapper.
+\par
+\par L\rquote homme se releva en ramassant son \'e9p\'e9e, qui, dans sa chute, lui \'e9tait \'e9chapp\'e9e des mains, prit sa course t\'eate baiss\'e9e \'e0 travers les assistants, enculbuta trois ou quatre, en per\'e7a un de son \'e9p\'e9e,
+et au milieu du feu des pistolades, au milieu des impr\'e9cations des soldats furieux de l\rquote avoir manqu\'e9, il passa comme l\rquote \'e9clair devant Coconnas, qui l\rquote attendait \'e0 la porte, le poignard \'e0 la main.
+\par
+\par \endash Touch\'e9\~! cria le Pi\'e9montais en lui traversant le bras de sa lame fine et aigu\'eb.
+\par
+\par \endash L\'e2che\~! r\'e9pondit le fugitif en fouettant le visage de son ennemi avec la lame de son \'e9p\'e9e, faute d\rquote espace pour lui donner un coup de pointe.
+\par
+\par \endash Oh\~! mille d\'e9mons\~! s\rquote \'e9cria Coconnas, c\rquote est monsieur de la Mole\~!
+\par
+\par \endash Monsieur de la Mole\~! r\'e9p\'e9t\'e8rent La Huri\'e8re et Maurevel.
+\par
+\par \endash C\rquote est celui qui a pr\'e9venu l\rquote amiral\~! cri\'e8rent plusieurs soldats.
+\par
+\par \endash Tue\~! tue\~! \'85 hurla-t-on de tous c\'f4t\'e9s. Coconnas, La Huri\'e8re et dix soldats s\rquote \'e9lanc\'e8rent \'e0 la poursuite de La Mole, qui, couvert de sang et arriv\'e9 \'e0 ce degr\'e9 d\rquote exaltation qui est la derni\'e8re r\'e9
+serve de la vigueur humaine, bondissait par les rues, sans autre guide que l\rquote instinct. Derri\'e8re lui, les pas et les cris de ses ennemis l\rquote \'e9peronnaient et semblaient lui donner des ailes. Parfois une balle sifflait \'e0
+ son oreille et imprimait tout \'e0 coup \'e0 sa course, pr\'e8s de se ralentir, une nouvelle rapidit\'e9. Ce n\rquote \'e9tait plus une respiration, ce n\rquote \'e9tait plus une haleine qui sortait de sa poitrine, mais un r\'e2
+le sourd, mais un rauque hurlement. La sueur et le sang d\'e9gouttaient de ses cheveux et coulaient confondus sur son visage. Bient\'f4t son pourpoint devint trop serr\'e9 pour les battements de son c\'9cur, et il l\rquote arracha. Bient\'f4t son \'e9p
+\'e9e devint trop lourde pour sa main, et il la jeta loin de lui. Parfois il lui semblait que les pas s\rquote \'e9loignaient et qu\rquote il \'e9tait pr\'e8s d\rquote \'e9chapper \'e0 ses bourreaux\~; mais aux cris de ceux-ci, d\rquote
+autres massacreurs qui se trouvaient sur son chemin et plus rapproch\'e9s quittaient leur besogne sanglante et accouraient. Tout \'e0 coup il aper\'e7ut la rivi\'e8re coulant silencieusement \'e0 sa gauche\~; il lui sembla qu\rquote il \'e9
+prouverait, comme le cerf aux abois, un indicible plaisir \'e0 s\rquote y pr\'e9cipiter, et la force supr\'eame de la raison put seule le retenir. \'c0 sa droite c\rquote \'e9tait le Louvre, sombre, immo
+bile, mais plein de bruits sourds et sinistres. Sur le pont-levis entraient et sortaient des casques, des cuirasses, qui renvoyaient en froids \'e9clairs les rayons de la lune. La Mole songea au roi de Navarre comme il avait song\'e9 \'e0 Coligny\~: c
+\rquote \'e9taient ses deux seuls protecteurs. Il r\'e9unit toutes ses forces, regarda le ciel en faisant tout bas le v\'9cu d\rquote abjurer s\rquote il \'e9chappait au massacre, fit perdre par un d\'e9tour une trentaine de pas \'e0
+ la meute qui le poursuivait, piqua droit vers le Louvre, s\rquote \'e9lan\'e7a sur le pont p\'eale-m\'eale avec les soldats, re\'e7ut un nouveau coup de poignard qui glissa le long des c\'f4tes, et, malgr\'e9 les cris de\~: \'ab\~Tue\~! tue\~! \'bb
+ qui retentissaient derri\'e8re lui et autour de lui, malgr\'e9 l\rquote attitude offensive que prenaient les sentinelles, il se pr\'e9cipita comme une fl\'e8che dans la cour, bondit jusqu\rquote au vestibule, franchit l\rquote escalier, monta deux \'e9
+tages, reconnut une porte et s\rquote y appuya en frappant des pieds et des mains.
+\par
+\par \endash Qui est l\'e0\~?murmura une voix de femme.
+\par
+\par \endash Oh\~! mon Dieu\~! mon Dieu\~! murmura La Mole, ils viennent\'85 je les entends\'85 les voil\'e0\'85 je les vois\'85 C\rquote est moi\~! \'85 moi\~! \'85
+\par
+\par \endash Qui vous\~? reprit la voix. La Mole se rappela le mot d\rquote ordre.
+\par
+\par \endash Navarre\~! Navarre\~! cria-t-il. Aussit\'f4t la porte s\rquote ouvrit. La Mole, sans voir, sans remercier Gillonne, fit irruption dans un vestibule, traversa un corridor, deux ou trois appartements, et parvint enfin dans une chambre \'e9clair\'e9
+e par une lampe suspendue au plafond. Sous des rideaux de velours fleurdelis\'e9 d\rquote or, dans un lit de ch\'eane sculpt\'e9, une femme \'e0 moiti\'e9 nue, appuy\'e9e sur son bras, ouvrait des yeux fixes d\rquote \'e9pouvante. La Mole se pr\'e9
+cipita vers elle.
+\par
+\par \endash Madame\~! s\rquote \'e9cria-t-il, on tue, on \'e9gorge mes fr\'e8res\~; on veut me tuer, on veut m\rquote \'e9gorger aussi. Ah\~! vous \'eates la reine\'85 sauvez-moi.
+\par
+\par Et il se pr\'e9cipita \'e0 ses pieds, laissant sur le tapis une large trace de sang.
+\par
+\par En voyant cet homme p\'e2le, d\'e9fait, agenouill\'e9 devant elle, la reine de Navarre se dressa \'e9pouvant\'e9e, cachant son visage entre ses mains et criant au secours.
+\par
+\par \endash Madame, dit La Mole en faisant un effort pour se relever, au nom du Ciel, n\rquote appelez pas, car si l\rquote on vous entend, je suis perdu\~! Des assassins me poursuivent, ils montaient les degr\'e9s derri\'e8re moi. Je les entends\'85
+ les voil\'e0\~! les voil\'e0\~! \'85
+\par
+\par \endash Au secours\~! r\'e9p\'e9ta la reine de Navarre, hors d\rquote elle, au secours\~!
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est vous qui m\rquote avez tu\'e9\~! dit La Mole au d\'e9sespoir. Mourir par une si belle voix, mourir par une si belle main\~! Ah\~! j\rquote aurais cru cela impossible\~!
+\par
+\par Au m\'eame instant la porte s\rquote ouvrit et une meute d\rquote hommes haletants, furieux, le visage tach\'e9 de sang et de poudre, arquebuses, hallebardes et \'e9p\'e9es en arr\'eat, se pr\'e9cipita dans la chambre.
+\par
+\par \'c0 leur t\'eate \'e9tait Coconnas, ses cheveux roux h\'e9riss\'e9s, son \'9cil bleu p\'e2le d\'e9mesur\'e9ment dilat\'e9, la joue toute meurtrie par l\rquote \'e9p\'e9e de La Mole, qui avait trac\'e9 sur les chairs son sillon sanglant\~: ainsi d\'e9
+figur\'e9, le Pi\'e9montais \'e9tait terrible \'e0 voir.
+\par
+\par \endash Mordi\~! cria-t-il, le voil\'e0, le voil\'e0\~! Ah\~! cette fois, nous le tenons, enfin\~!
+\par
+\par La Mole chercha autour de lui une arme et n\rquote en trouva point. Il jeta les yeux sur la reine et vit la plus profonde piti\'e9 peinte sur son visage. Alors il comprit qu\rquote elle seule pouvait le sauver, se pr\'e9cipita vers elle et l\rquote
+enveloppa dans ses bras.
+\par
+\par Coconnas fit trois pas en avant, et de la pointe de sa longue rapi\'e8re troua encore une fois l\rquote \'e9paule de son ennemi, et quelques gouttes de sang ti\'e8de et vermeil diapr\'e8rent comme une ros\'e9e les draps blancs et parfum\'e9
+s de Marguerite.
+\par
+\par Marguerite vit couler le sang, Marguerite sentit frissonner ce corps enlac\'e9 au sien, elle se jeta avec lui dans la ruelle. Il \'e9tait temps. La Mole, au bout de ses forces, \'e9tait incapable de faire un mouvement ni pour fuir, ni pour se d\'e9
+fendre. Il appuya sa t\'eate livide sur l\rquote \'e9paule de la jeune femme, et ses doigts crisp\'e9s se cramponn\'e8rent, en la d\'e9chirant, \'e0 la fine batiste brod\'e9e qui couvrait d\rquote un flot de gaze le corps de Marguerite.
+\par
+\par \endash Ah\~! madame\~! murmura-t-il d\rquote une voix mourante, sauvez-moi\~!
+\par
+\par Ce fut tout ce qu\rquote il put dire. Son \'9cil voil\'e9 par un nuage pareil \'e0 la nuit de la mort s\rquote obscurcit\~; sa t\'eate alourdie retomba en arri\'e8re, ses bras se d\'e9tendirent, ses reins pli\'e8
+rent et il glissa sur le plancher dans son propre sang, entra\'eenant la reine avec lui.
+\par
+\par En ce moment Coconnas, exalt\'e9 par les cris, enivr\'e9 par l\rquote odeur du sang, exasp\'e9r\'e9 par la course ardente qu\rquote il venait de faire, allongea le bras vers l\rquote alc\'f4ve royale. Un instant encore et son \'e9p\'e9e per\'e7ait le c
+\'9cur de La Mole, et peut-\'eatre en m\'eame temps celui de Marguerite.
+\par
+\par \'c0 l\rquote aspect de ce fer nu, et peut-\'eatre plut\'f4t encore \'e0 la vue de cette insolence brutale, la fille des rois se releva de toute sa taille et poussa un cri tellement empreint d\rquote \'e9pouvante, d\rquote
+indignation et de rage, que le Pi\'e9montais demeura p\'e9trifi\'e9 par un sentiment inconnu\~; il est vrai que, si cette sc\'e8ne se f\'fbt prolong\'e9e renferm\'e9e entre les m\'ea
+mes acteurs, ce sentiment allait se fondre comme neige matinale au soleil d\rquote avril.
+\par
+\par Mais tout \'e0 coup, par une porte cach\'e9e dans la muraille s\rquote \'e9lan\'e7a un jeune homme de seize \'e0 dix-sept ans, v\'eatu de noir, p\'e2le et les cheveux en d\'e9sordre.
+\par
+\par \endash Attends, ma s\'9cur, attends, cria-t-il, me voil\'e0\~! me voil\'e0\~!
+\par
+\par \endash Fran\'e7ois\~! Fran\'e7ois\~! \'e0 mon secours\~! dit Marguerite.
+\par
+\par \endash Le duc d\rquote Alen\'e7on\~! murmura La Huri\'e8re en baissant son arquebuse.
+\par
+\par \endash Mordi, un fils de France\~! grommela Coconnas en reculant d\rquote un pas.
+\par
+\par Le duc d\rquote Alen\'e7on jeta un regard autour de lui. Il vit Marguerite \'e9chevel\'e9e, plus belle que jamais, appuy\'e9e \'e0 la muraille, entour\'e9e d\rquote hommes la fureur dans les yeux, la sueur au front, et l\rquote \'e9cume \'e0 la bouche.
+
+\par
+\par \endash Mis\'e9rables\~! s\rquote \'e9cria-t-il.
+\par
+\par \endash Sauvez-moi, mon fr\'e8re\~! dit Marguerite \'e9puis\'e9e. Ils veulent m\rquote assassiner. Une flamme passa sur le visage p\'e2le du duc.
+\par
+\par Quoiqu\rquote il f\'fbt sans armes, soutenu, sans doute par la conscience de son nom, il s\rquote avan\'e7a les poings crisp\'e9s contre Coconnas et ses compagnons, qui recul\'e8rent \'e9pouvant\'e9s devant les \'e9clairs qui jaillissaient de ses yeux.
+
+\par
+\par \endash Assassinerez-vous ainsi un fils de France\~? voyons\~! Puis, comme ils continuaient de reculer devant lui\~:
+\par
+\par \endash \'c7\'e0, mon capitaine des gardes, venez ici, et qu\rquote on me pende tous ces brigands\~!
+\par
+\par Plus effray\'e9 \'e0 la vue de ce jeune homme sans armes qu\rquote il ne l\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 \'e0 l\rquote aspect d\rquote une compagnie de re\'eetres ou de lansquenets, Coconnas avait d\'e9j\'e0 gagn\'e9 la porte. La Huri\'e8
+re redescendait les degr\'e9s avec des jambes de cerf, les soldats s\rquote entrechoquaient et se culbutaient dans le vestibule pour fuir au plus t\'f4t, trouvant la porte trop \'e9troite compar\'e9e au grand d\'e9sir qu\rquote ils avaient d\rquote \'ea
+tre dehors.
+\par
+\par Pendant ce temps, Marguerite avait instinctivement jet\'e9 sur le jeune homme \'e9vanoui sa couverture de damas, et s\rquote \'e9tait \'e9loign\'e9e de lui.
+\par
+\par Quand le dernier meurtrier eut disparu, le duc d\rquote Alen\'e7on se retourna.
+\par
+\par \endash Ma s\'9cur, s\rquote \'e9cria-t-il en voyant Marguerite toute marbr\'e9e de sang, serais tu bless\'e9e\~?
+\par
+\par Et il s\rquote \'e9lan\'e7a vers sa s\'9cur avec une inqui\'e9tude qui e\'fbt fait honneur \'e0 sa tendresse, si cette tendresse n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 accus\'e9e d\rquote \'eatre plus grande qu\rquote il ne convenait \'e0 un fr\'e8re.
+\par
+\par \endash Non, dit-elle, je ne le crois pas, ou, si je le suis, c\rquote est l\'e9g\'e8rement.
+\par
+\par \endash Mais ce sang, dit le duc en parcourant de ses mains tremblantes tout le corps de Marguerite\~; ce sang, d\rquote o\'f9 vient-il\~?
+\par
+\par \endash Je ne sais, dit la jeune femme. Un de ces mis\'e9rables a port\'e9 la main sur moi, peut-\'eatre \'e9tait-il bless\'e9.
+\par
+\par \endash Port\'e9 la main sur ma s\'9cur\~! s\rquote \'e9cria le duc. Oh\~! si tu me l\rquote avais seulement montr\'e9 du doigt, si tu m\rquote avais dit lequel, si je savais o\'f9 le trouver\~!
+\par
+\par \endash Chut\~! dit Marguerite.
+\par
+\par \endash Et pourquoi\~? dit Fran\'e7ois.
+\par
+\par \endash Parce que si l\rquote on vous voyait \'e0 cette heure dans ma chambre\'85
+\par
+\par \endash Un fr\'e8re ne peut-il pas visiter sa s\'9cur, Marguerite\~?
+\par
+\par La reine arr\'eata sur le duc d\rquote Alen\'e7on un regard si fixe et cependant si mena\'e7ant, que le jeune homme recula.
+\par
+\par \endash Oui, oui, Marguerite, dit-il, tu as raison, oui, je rentre chez moi. Mais tu ne peux rester seule pendant cette nuit terrible. Veux-tu que j\rquote appelle Gillonne\~?
+\par
+\par \endash Non, non, personne\~; va-t\rquote en, Fran\'e7ois, va-t\rquote en par o\'f9 tu es venu.
+\par
+\par Le jeune prince ob\'e9it\~; et \'e0 peine eut-il disparu, que Marguerite, entendant un soupir qui venait de derri\'e8re son lit, s\rquote \'e9lan\'e7a vers la porte du passage secret, la ferma au verrou, puis courut \'e0 l\rquote autre porte, qu\rquote
+elle ferma de m\'eame, juste au moment o\'f9 un gros d\rquote archers et de soldats qui poursuivaient d\rquote autres huguenots log\'e9s dans le Louvre passait comme un ouragan \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 du corridor.
+\par
+\par Alors, apr\'e8s avoir regard\'e9 avec attention autour d\rquote elle pour voir si elle \'e9tait bien seule, elle revint vers la ruelle de son lit, souleva la couverture de damas qui avait d\'e9rob\'e9 le corps de La Mole aux regards du duc d\rquote Alen
+\'e7on, tira avec effort la masse inerte dans la chambre, et, voyant que le malheureux respirait encore, elle s\rquote assit, appuya sa t\'eate sur ses genoux, et lui jeta de l\rquote eau au visage pour le faire revenir.
+\par
+\par Ce fut alors seulement que, l\rquote eau \'e9cartant le voile de poussi\'e8re, de poudre et de sang qui couvrait la figure du bless\'e9, Marguerite reconnut en lui ce beau gentilhomme qui, plein d\rquote existence et d\rquote espoir, \'e9
+tait trois ou quatre heures auparavant venu lui demander sa protection pr\'e8s du roi de Navarre, et l\rquote avait, en la laissant r\'eaveuse elle-m\'eame, quitt\'e9e \'e9bloui de sa beaut\'e9.
+\par
+\par Marguerite jeta un cri d\rquote effroi, car maintenant ce qu\rquote elle ressentait pour le bless\'e9 c\rquote \'e9tait plus que de la piti\'e9, c\rquote \'e9tait de l\rquote int\'e9r\'eat\~; en effet, le bless\'e9 pour elle n\rquote \'e9
+tait plus un simple \'e9tranger, c\rquote \'e9tait presque une connaissance. Sous sa main le beau visage de La Mole reparut bient\'f4t tout entier, mais p\'e2le, alangui par la douleur\~; elle mit avec un frisson mortel et presque aussi p\'e2
+le que lui la main sur son c\'9cur, son c\'9cur battait encore. Alors elle \'e9tendit cette main vers un flacon de sels qui se trouvait sur une table voisine et le lui fit respirer.
+\par
+\par La Mole ouvrit les yeux.
+\par
+\par \endash Oh\~! mon Dieu\~! murmura-t-il, o\'f9 suis-je\~?
+\par
+\par \endash Sauv\'e9\~! Rassurez-vous, sauv\'e9\~! dit Marguerite.
+\par
+\par La Mole tourna avec effort son regard vers la reine, la d\'e9vora un instant des yeux et balbutia\~:
+\par
+\par \endash Oh\~! que vous \'eates belle\~! Et, comme \'e9bloui, il referma aussit\'f4t la paupi\'e8re en poussant un soupir. Marguerite jeta un l\'e9ger cri. Le jeune homme avait p\'e2li encore, si c\rquote \'e9tait possible\~
+; et elle crut un instant que ce soupir \'e9tait le dernier.
+\par
+\par \endash Oh\~! mon Dieu, mon Dieu\~! dit-elle, ayez piti\'e9 de lui\~! En ce moment on heurta violemment \'e0 la porte du corridor.
+\par
+\par Marguerite se leva \'e0 moiti\'e9, soutenant La Mole par-dessous l\rquote \'e9paule.
+\par
+\par \endash Qui va l\'e0\~? cria-t-elle.
+\par
+\par \endash Madame, madame, c\rquote est moi, moi\~! cria une voix de femme. Moi, la duchesse de Nevers.
+\par
+\par \endash Henriette\~! s\rquote \'e9cria Marguerite. Oh\~! il n\rquote y a pas de danger, c\rquote est une amie, entendez-vous, monsieur\~? La Mole fit un effort et se souleva sur un genou.
+\par
+\par \endash T\'e2chez de vous soutenir tandis que je vais ouvrir la porte, dit la reine. La Mole appuya sa main \'e0 terre, et parvint \'e0 garder l\rquote \'e9quilibre.
+\par
+\par Marguerite fit un pas vers la porte\~; mais elle s\rquote arr\'eata tout \'e0 coup, fr\'e9missant d\rquote effroi.
+\par
+\par \endash Ah\~! tu n\rquote es pas seule\~? s\rquote \'e9cria-t-elle en entendant un bruit d\rquote armes.
+\par
+\par \endash Non, je suis accompagn\'e9e de douze gardes que m\rquote a laiss\'e9s mon beau fr\'e8re M.\~de\~Guise.
+\par
+\par \endash M.\~de\~Guise\~! murmura La Mole. Oh\~! l\rquote assassin\~! l\rquote assassin\~!
+\par
+\par \endash Silence, dit Marguerite, pas un mot.
+\par
+\par Et elle regarda tout autour d\rquote elle pour voir o\'f9 elle pourrait cacher le bless\'e9.
+\par
+\par \endash Une \'e9p\'e9e, un poignard\~! murmura La Mole.
+\par
+\par \endash Pour vous d\'e9fendre\~? inutile\~; n\rquote avez-vous pas entendu\~? ils sont douze et vous \'eates seul.
+\par
+\par \endash Non pas pour me d\'e9fendre, mais pour ne pas tomber vivant entre leurs mains.
+\par
+\par \endash Non, non, dit Marguerite, non, je vous sauverai. Ah\~! ce cabinet\~! venez, venez.
+\par
+\par La Mole fit un effort, et soutenu par Marguerite il se tra\'eena jusqu\rquote au cabinet. Marguerite referma la porte derri\'e8re lui, et serrant la clef dans son aum\'f4ni\'e8re\~:
+\par
+\par \endash Pas un cri, pas une plainte, pas un soupir, lui glissa-t-elle \'e0 travers le lambris, et vous \'eates sauv\'e9.
+\par
+\par Puis jetant un manteau de nuit sur ses \'e9paules, elle alla ouvrir \'e0 son amie qui se pr\'e9cipita dans ses bras.
+\par
+\par \endash Ah\~! dit-elle, il ne vous est rien arriv\'e9, n\rquote est-ce pas, madame\~?
+\par
+\par \endash Non, rien, dit Marguerite, croisant son manteau pour qu\rquote on ne v\'eet point les taches de sang qui maculaient son peignoir.
+\par
+\par \endash Tant mieux, mais en tout cas, comme M.\~le duc de Guise m\rquote a donn\'e9 douze gardes pour me reconduire \'e0 son h\'f4tel, et que je n\rquote ai pas besoin d\rquote un si grand cort\'e8ge, j\rquote en laisse six \'e0 Votre Majest\'e9
+. Six gardes du duc de Guise valent mieux cette nuit qu\rquote un r\'e9giment entier des gardes du roi.
+\par
+\par Marguerite n\rquote osa pas refuser\~; elle installa ses six gardes dans le corridor, et embrassa la duchesse qui, avec les six autres, regagna l\rquote h\'f4tel du duc de Guise, qu\rquote elle habitait en l\rquote absence de son mari.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175290}IX\line Les massacreurs{\*\bkmkend _Toc97175290}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Coconnas n\rquote avait pas fui, il avait fait retraite. La Huri\'e8re n\rquote avait pas fui, il s\rquote \'e9tait pr\'e9cipit\'e9. L\rquote un avait disparu \'e0 la mani\'e8re du tigre, l\rquote autre \'e0 celle du loup.
+\par
+\par Il en r\'e9sulta que La Huri\'e8re se trouvait d\'e9j\'e0 sur la place Saint-Germain l\rquote Auxerrois, que Coconnas ne faisait encore que sortir du Louvre.
+\par
+\par La Huri\'e8re, se voyant seul avec son arquebuse au milieu des passants qui couraient, des balles qui sifflaient et des cadavres qui tombaient des fen\'eatres, les uns entiers, les autres par morceaux, commen\'e7a \'e0 avoir peur et \'e0
+ chercher prudemment \'e0 regagner son h\'f4tellerie\~; mais comme il d\'e9bouchait de la rue de l\rquote Arbre-Sec par la rue d\rquote Averon, il tomba dans une troupe de Suisses et de chevau-l\'e9gers\~: c\rquote \'e9tait celle que commandait Maurevel.
+
+\par
+\par \endash Eh bien, s\rquote \'e9cria celui qui s\rquote \'e9tait baptis\'e9 lui-m\'eame du nom de Tueur de roi, vous avez d\'e9j\'e0 fini\~? Vous rentrez, mon h\'f4te\~? et que diable avez-vous fait de notre gentilhomme pi\'e9montais\~
+? il ne lui est pas arriv\'e9 malheur\~? Ce serait dommage, car il allait bien.
+\par
+\par \endash Non pas, que je pense, reprit La Huri\'e8re, et j\rquote esp\'e8re qu\rquote il va nous rejoindre.
+\par
+\par \endash D\rquote o\'f9 venez-vous\~?
+\par
+\par \endash Du Louvre, o\'f9 je dois dire qu\rquote on nous a re\'e7us assez rudement.
+\par
+\par \endash Et qui cela\~?
+\par
+\par \endash M.\~le duc d\rquote Alen\'e7on. Est-ce qu\rquote il n\rquote en est pas, lui\~?
+\par
+\par \endash Monseigneur le duc d\rquote Alen\'e7on n\rquote est de rien que de ce qui le touche personnellement\~; proposez-lui de traiter ses deux fr\'e8res a\'een\'e9s en huguenots, et il en sera\~
+: pourvu toutefois que la besogne se fasse sans le compromettre. Mais n\rquote allez-vous point avec ces braves gens, ma\'eetre La Huri\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Et o\'f9 vont-ils\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! mon Dieu\~! rue Montorgueil\~; il y a l\'e0 un ministre huguenot de ma connaissance\~; il a une femme et six enfants. Ces h\'e9r\'e9tiques engendrent \'e9norm\'e9ment. Ce sera curieux.
+\par
+\par \endash Et vous, o\'f9 allez-vous\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! moi, je vais \'e0 une affaire particuli\'e8re.
+\par
+\par \endash Dites donc, n\rquote y allez pas sans moi, dit une voix qui fit tressaillir Maurevel\~; vous connaissez les bons endroits et je veux en \'eatre.
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est notre Pi\'e9montais, dit Maurevel.
+\par
+\par \endash C\rquote est M.\~de\~Coconnas, dit La Huri\'e8re. Je croyais que vous me suiviez.
+\par
+\par \endash Peste\~! vous d\'e9talez trop vite pour cela\~; et puis, je me suis un peu d\'e9tourn\'e9 de la ligne droite pour aller jeter \'e0 la rivi\'e8re un affreux enfant qui criait\~: \'ab\~\'c0 bas les papistes, vive l\rquote amiral\~! \'bb Malheureu
+sement, je crois que le dr\'f4le savait nager. Ces mis\'e9rables parpaillots, si on veut les noyer, il faudra les jeter \'e0 l\rquote eau comme les chats, avant qu\rquote ils voient clair.
+\par
+\par \endash Ah \'e7\'e0\~! vous dites que vous venez du Louvre\~? Votre huguenot s\rquote y \'e9tait donc r\'e9fugi\'e9\~? demanda Maurevel.
+\par
+\par \endash Oh\~! mon Dieu, oui\~!
+\par
+\par \endash Je lui ai envoy\'e9 un coup de pistolet au moment o\'f9 il ramassait son \'e9p\'e9e dans la cour de l\rquote amiral\~; mais je ne sais comment cela s\rquote est fait, je l\rquote ai manqu\'e9.
+\par
+\par \endash Oh\~! moi, dit Coconnas, je ne l\rquote ai pas manqu\'e9\~; je lui ai donn\'e9 de mon \'e9p\'e9e dans le dos, que la lame en \'e9tait humide \'e0 cinq pouces de la pointe. D\rquote ailleurs, je l\rquote
+ai vu tomber dans les bras de Marguerite, jolie femme, mordi\~! Cependant, j\rquote avoue que je ne serais pas f\'e2ch\'e9 d\rquote \'eatre tout \'e0 fait s\'fbr qu\rquote il est mort. Ce gaillard-l\'e0 m\rquote avait l\rquote air d\rquote \'eatre d
+\rquote un caract\'e8re fort rancunier, et il serait capable de m\rquote en vouloir toute sa vie. Mais ne disiez-vous pas que vous alliez quelque part\~?
+\par
+\par \endash Vous tenez donc \'e0 venir avec moi\~?
+\par
+\par \endash Je tiens \'e0 ne pas rester en place, mordi\~! Je n\rquote en ai encore tu\'e9 que trois ou quatre, et, quand je me refroidis, mon \'e9paule me fait mal. En route\~! en route\~!
+\par
+\par \endash Capitaine\~! dit Maurevel au chef de la troupe, donnez-moi trois hommes et allez exp\'e9dier votre ministre avec le reste.
+\par
+\par Trois Suisses se d\'e9tach\'e8rent et vinrent se joindre \'e0 Maurevel. Les deux troupes cependant march\'e8rent c\'f4te \'e0 c\'f4te jusqu\rquote \'e0 la hauteur de la rue Tirechappe\~; l\'e0, les chevau-l\'e9
+gers et les Suisses prirent la rue de la Tonnellerie, tandis que Maurevel, Coconnas, La Huri\'e8re et ses trois hommes suivaient la rue de la Ferronnerie, prenaient la rue Trousse-Vache et gagnaient la rue Sainte-Avoye.
+\par
+\par \endash Mais o\'f9 diable nous conduisez-vous\~? dit Coconnas, que cette longue marche sans r\'e9sultat commen\'e7ait \'e0 ennuyer.
+\par
+\par \endash Je vous conduis \'e0 une exp\'e9dition brillante et utile \'e0 la fois. Apr\'e8s l\rquote amiral, apr\'e8s T\'e9ligny, apr\'e8s les princes huguenots, je ne pouvais rien vous offrir de mieux. Prenez donc patience. C\rquote
+est rue du Chaume que nous avons affaire, et dans un instant nous allons y \'eatre.
+\par
+\par \endash Dites-moi, demanda Coconnas, la rue du Chaume n\rquote est-elle pas proche du Temple\~?
+\par
+\par \endash Oui, pourquoi\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est qu\rquote il y a l\'e0 un vieux cr\'e9ancier de notre famille, un certain Lambert Mercandon, auquel mon p\'e8re m\rquote a recommand\'e9 de rendre cent nobles \'e0 la rose que j\rquote ai l\'e0 \'e0 cet effet dans ma poche.
+
+\par
+\par \endash Eh bien, dit Maurevel, voil\'e0 une belle occasion de vous acquitter envers lui.
+\par
+\par \endash Comment cela\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est aujourd\rquote hui le jour o\'f9 l\rquote on r\'e8gle ses vieux comptes. Votre Mercandon est-il huguenot\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! fit Coconnas, je comprends, il doit l\rquote \'eatre.
+\par
+\par \endash Chut\~! nous sommes arriv\'e9s.
+\par
+\par \endash Quel est ce grand h\'f4tel avec son pavillon sur la rue\~?
+\par
+\par \endash L\rquote h\'f4tel de Guise.
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9, dit Coconnas, je ne pouvais pas manquer de venir ici, puisque j\rquote arrive \'e0 Paris sous le patronage du grand Henri. Mais, mordi\~! tout est bien tranquille dans ce quartier-ci, mon cher, c\rquote est tout au plus si l
+\rquote on entend le bruit des arquebusades\~: on se croirait en province\~; tout le monde dort, ou que le diable m\rquote emporte\~!
+\par
+\par En effet, l\rquote h\'f4tel de Guise lui-m\'eame semblait aussi tranquille que dans les temps ordinaires. Toutes les fen\'eatres en \'e9taient ferm\'e9es, et une seule lumi\'e8re brillait derri\'e8re la jalousie de la fen\'ea
+tre principale du pavillon qui avait, lorsqu\rquote il \'e9tait entr\'e9 dans la rue, attir\'e9 l\rquote attention de Coconnas. Un peu au-del\'e0 de l\rquote h\'f4tel de Guise, c\rquote est-\'e0
+-dire au coin de la rue du Petit-Chantier et de celle des Quatre-Fils, Maurevel s\rquote arr\'eata.
+\par
+\par \endash Voici le logis de celui que nous cherchons, dit-il.
+\par
+\par \endash De celui que vous cherchez, c\rquote est-\'e0-dire\'85, fit La Huri\'e8re.
+\par
+\par \endash Puisque vous m\rquote accompagnez, nous le cherchons.
+\par
+\par \endash Comment\~! cette maison qui semble dormir d\rquote un si bon sommeil\'85
+\par
+\par \endash Justement\~! Vous, La Huri\'e8re, vous allez utiliser l\rquote honn\'eate figure que le ciel vous a donn\'e9e par erreur, en frappant \'e0 cette maison. Passez votre arquebuse \'e0 M.\~de\~Coconnas, il y a une heure que je vois qu\rquote
+il la lorgne. Si vous \'eates introduit, vous demanderez \'e0 parler au seigneur de Mouy.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! fit Coconnas, je comprends\~: vous avez aussi un cr\'e9ancier dans le quartier du Temple, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet.
+\par
+\par \endash Justement, continua Maurevel. Vous monterez donc en jouant le huguenot, vous avertirez de Mouy de tout ce qui se passe\~; il est brave, il descendra\'85
+\par
+\par \endash Et une fois descendu\~? demanda La Huri\'e8re.
+\par
+\par \endash Une fois descendu, je le prierai d\rquote aligner son \'e9p\'e9e avec la mienne.
+\par
+\par \endash Sur mon \'e2me, c\rquote est d\rquote un brave gentilhomme, dit Coconnas, et je compte faire exactement la m\'eame chose avec Lambert Mercandon\~; et s\rquote il est trop vieux pour accepter, ce sera avec quelqu\rquote
+un de ses fils ou de ses neveux.
+\par
+\par La Huri\'e8re alla sans r\'e9pliquer frapper \'e0 la porte\~; ses coups, retentissant dans le silence de la nuit, firent ouvrir les portes de l\rquote h\'f4tel de Guise et sortir quelques t\'eates par ses ouvertures\~: on vit alors que l\rquote h\'f4tel
+\'e9tait calme \'e0 la mani\'e8re des citadelles, c\rquote est-\'e0-dire parce qu\rquote il \'e9tait plein de soldats.
+\par
+\par Ces t\'eates rentr\'e8rent presque aussit\'f4t, devinant sans doute de quoi il \'e9tait question.
+\par
+\par \endash Il loge donc l\'e0, votre M.\~de\~Mouy\~? dit Coconnas montrant la maison o\'f9 La Huri\'e8re continuait de frapper.
+\par
+\par \endash Non, c\rquote est le logis de sa ma\'eetresse.
+\par
+\par \endash Mordi\~! quelle galanterie vous lui faites\~! lui fournir l\rquote occasion de tirer l\rquote \'e9p\'e9e sous les yeux de sa belle\~! Alors nous serons les juges du camp. Cependant j\rquote aimerais assez \'e0 me battre moi-m\'eame. Mon \'e9
+paule me br\'fble.
+\par
+\par \endash Et votre figure, demanda Maurevel, elle est aussi fort endommag\'e9e. Coconnas poussa une esp\'e8ce de rugissement.
+\par
+\par \endash Mordi\~! dit-il, j\rquote esp\'e8re qu\rquote il est mort, ou sans cela je retournerais au Louvre pour l\rquote achever. La Huri\'e8re frappait toujours.
+\par
+\par Bient\'f4t une fen\'eatre du premier \'e9tage s\rquote ouvrit, et un homme parut sur le balcon en bonnet de nuit, en cale\'e7on et sans armes.
+\par
+\par \endash Qui va l\'e0\~? cria cet homme. Maurevel fit un signe \'e0 ses Suisses, qui se rang\'e8rent sous une encoignure, tandis que Coconnas s\rquote aplatissait de lui-m\'eame contre la muraille.
+\par
+\par \endash Ah\~! monsieur de Mouy, dit l\rquote aubergiste de sa voix c\'e2line, est-ce vous\~?
+\par
+\par \endash Oui, c\rquote est moi\~: apr\'e8s\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est bien lui, murmura Maurevel en fr\'e9missant de joie.
+\par
+\par \endash Eh\~! monsieur, continua La Huri\'e8re, ne savez-vous point ce qui se passe\~? On \'e9gorge M.\~l\rquote amiral, on tue les religionnaires nos fr\'e8res. Venez vite \'e0 leur aide, venez.
+\par
+\par \endash Ah\~! s\rquote \'e9cria de Mouy, je me doutais bien qu\rquote il se tramait quelque chose pour cette nuit. Ah\~! je n\rquote aurais pas d\'fb quitter mes braves camarades. Me voici, mon ami, me voici, attendez-moi.
+\par
+\par Et sans refermer la fen\'eatre, par laquelle sortirent quelques cris de femme effray\'e9e, quelques supplications tendres, M.\~de\~Mouy chercha son pourpoint, son manteau et ses armes.
+\par
+\par \endash Il descend, il descend\~! murmura Maurevel p\'e2le de joie. Attention, vous autres\~! glissa-t-il dans l\rquote oreille des Suisses.
+\par
+\par Puis retirant l\rquote arquebuse des mains de Coconnas et soufflant sur la m\'e8che pour s\rquote assurer qu\rquote elle \'e9tait toujours bien allum\'e9e\~:
+\par
+\par \endash Tiens, La Huri\'e8re, ajouta-t-il \'e0 l\rquote aubergiste, qui avait fait retraite vers le gros de la troupe, reprends ton arquebuse.
+\par
+\par \endash Mordi\~! s\rquote \'e9cria Coconnas, voici la lune qui sort d\rquote un nuage pour \'eatre t\'e9moin de cette belle rencontre. Je donnerais beaucoup pour que Lambert Mercandon f\'fbt ici et serv\'eet de second \'e0 M.\~de\~Mouy.
+\par
+\par \endash Attendez, attendez\~! dit Maurevel. M.\~de\~Mouy vaut dix hommes \'e0 lui tout seul, et nous en aurons peut-\'eatre assez \'e0 nous six \'e0 nous d\'e9barrasser de lui. Avancez, vous autres, continua Maurevel en faisant
+ signe aux Suisses de se glisser contre la porte, afin de le frapper quand il sortira.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! dit Coconnas en regardant ces pr\'e9paratifs, il para\'eet que cela ne se passera point tout \'e0 fait comme je m\rquote y attendais.
+\par
+\par D\'e9j\'e0 on entendait le bruit de la barre que tirait de Mouy. Les Suisses \'e9taient sortis de leur cachette pour prendre leur place pr\'e8s de la porte. Maurevel et La Huri\'e8re s\rquote avan\'e7
+aient sur la pointe du pied, tandis que, par un reste de gentilhommerie, Coconnas restait \'e0 sa place, lorsque la jeune femme, \'e0 laquelle on ne pensait plus, parut \'e0
+ son tour au balcon et poussa un cri terrible en apercevant les Suisses, Maurevel et La Huri\'e8re.
+\par
+\par de Mouy, qui avait d\'e9j\'e0 entrouvert la porte, s\rquote arr\'eata.
+\par
+\par \endash Remonte, remonte, cria la jeune femme\~; je vois reluire des \'e9p\'e9es, je vois briller la m\'e8che d\rquote une arquebuse. C\rquote est un guet-apens.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! reprit en grondant la voix du jeune homme, voyons un peu ce que veut dire tout ceci. Et il referma la porte, remit la barre, repoussa le verrou et remonta.
+\par
+\par L\rquote ordre de bataille de Maurevel fut chang\'e9 d\'e8s qu\rquote il vit que de Mouy ne sortirait point. Les Suisses all\'e8rent se poster de l\rquote autre c\'f4t\'e9 de la rue, et La Huri\'e8re, son arquebuse au poing, attendit que l\rquote
+ennemi repar\'fbt \'e0 la fen\'eatre. Il n\rquote attendit pas longtemps. de Mouy s\rquote avan\'e7a pr\'e9c\'e9d\'e9 de deux pistolets d\rquote une longueur si respectable, que La Huri\'e8re, qui le couchait d\'e9j\'e0 en joue, r\'e9fl\'e9
+chit soudain que les balles du huguenot n\rquote avaient pas plus de chemin \'e0 faire pour arriver dans la rue que sa balle \'e0 lui n\rquote en avait pour
+ arriver au balcon. Certes, se dit-il, je puis tuer ce gentilhomme, mais aussi ce gentilhomme peut me tuer du m\'eame coup.
+\par
+\par Or, comme au bout du compte ma\'eetre La Huri\'e8re, aubergiste de son \'e9tat, n\rquote \'e9tait soldat que par circonstance, cette r\'e9flexion le d\'e9termina \'e0 faire retraite et \'e0 chercher un abri \'e0 l\rquote angle de la rue de Braque, assez
+\'e9loign\'e9e pour qu\rquote il e\'fbt quelque difficult\'e9 \'e0 trouver de l\'e0, avec une certaine certitude, surtout la nuit, la ligne que devait suivre sa balle pour arriver jusqu\rquote \'e0 de Mouy.
+\par
+\par de Mouy jeta un coup d\rquote \'9cil autour de lui et s\rquote avan\'e7a en s\rquote effa\'e7ant comme un homme qui se pr\'e9pare \'e0 un duel\~; mais voyant que rien ne venait\~:
+\par
+\par \endash \'c7a, dit-il, il para\'eet, monsieur le donneur d\rquote avis, que vous avez oubli\'e9 votre arquebuse \'e0 ma porte. Me voil\'e0, que me voulez-vous\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! se dit Coconnas, voici en effet un brave.
+\par
+\par \endash Eh bien, continua de Mouy, amis ou ennemis, qui que vous soyez, ne voyez-vous pas que j\rquote attends\~? La Huri\'e8re garda le silence. Maurevel ne r\'e9pondit point, et les trois Suisses demeur\'e8rent cois.
+\par
+\par Coconnas attendit un instant\~; puis, voyant que personne ne soutenait la conversation entam\'e9e par La Huri\'e8re et continu\'e9e par de Mouy, il quitta son poste, s\rquote avan\'e7a jusqu\rquote au milieu de la rue, et mettant le chapeau \'e0 la main\~
+:
+\par
+\par \endash Monsieur, dit-il, nous ne sommes pas ici pour un assassinat, comme vous pourriez le croire, mais pour un duel\'85 J\rquote accompagne un de vos ennemis qui voudrait avoir affaire \'e0 vous pour terminer galamment une vieille discussion. Eh\~
+! mordi\~! avancez donc, monsieur de Maurevel, au lieu de tourner le dos\~: monsieur accepte.
+\par
+\par \endash Maurevel\~! s\rquote \'e9cria de Mouy\~; Maurevel, l\rquote assassin de mon p\'e8re\~! Maurevel, le Tueur du roi\~! Ah\~! pardieu, oui, j\rquote accepte.
+\par
+\par Et, ajustant Maurevel qui allait frapper \'e0 l\rquote h\'f4tel de Guise pour y chercher du renfort, il per\'e7a son chapeau d\rquote une balle.
+\par
+\par Au bruit de l\rquote explosion, aux cris de Maurevel, les gardes qui avaient ramen\'e9 la duchesse de Nevers sortirent, accompagn\'e9s de trois ou quatre gentilshommes suivis de leurs pages, et s\rquote avanc\'e8rent vers la maison de la ma\'ee
+tresse du jeune de Mouy.
+\par
+\par Un second coup de pistolet, tir\'e9 au milieu de la troupe, fit tomber mort le soldat qui se trouvait le plus proche de Maurevel\~; apr\'e8s quoi de Mouy se trouvant sans armes, ou du moins avec des armes inutiles, puisque ses pistolets \'e9taient d\'e9
+charg\'e9s et que ses adversaires \'e9taient hors de la port\'e9e de l\rquote \'e9p\'e9e, s\rquote abrita derri\'e8re la galerie du balcon.
+\par
+\par Cependant \'e7\'e0 et l\'e0 les fen\'eatres commen\'e7aient de s\rquote ouvrir aux environs, et, selon l\rquote humeur pacifique ou belliqueuse de leurs habitants, se refermaient ou se h\'e9rissaient de mousquets ou d\rquote arquebuses.
+\par
+\par \endash \'c0 moi, mon brave Mercandon\~! s\rquote \'e9cria de Mouy en faisant signe \'e0 un homme d\'e9j\'e0 vieux qui, d\rquote une fen\'eatre qui venait de s\rquote ouvrir en face de l\rquote h\'f4tel de Guise, cherchait \'e0 voir quelque chose da
+ns cette confusion.
+\par
+\par \endash Vous appelez, sire de Mouy\~? cria le vieillard\~; est-ce \'e0 vous qu\rquote on en veut\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est \'e0 moi, c\rquote est \'e0 vous, c\rquote est \'e0 tous les protestants\~; et, tenez, en voil\'e0 la preuve.
+\par
+\par En effet, en ce moment de Mouy avait vu se diriger contre lui l\rquote arquebuse de La Huri\'e8re. Le coup partit\~; mais le jeune homme eut le temps de se baisser, et la balle alla briser une vitre au-dessus de sa t\'eate.
+\par
+\par \endash Mercandon\~! s\rquote \'e9cria Coconnas, qui \'e0 la vue de cette bagarre tressaillait de plaisir et avait oubli\'e9 son cr\'e9ancier, mais \'e0 qui cette apostrophe de de Mouy le rappelait\~: Mercandon, rue du Chaume, c\rquote est bien cela\~
+! Ah\~! il demeure l\'e0, c\rquote est bon\~; nous allons avoir affaire chacun \'e0 notre homme.
+\par
+\par Et tandis que les gens de l\rquote h\'f4tel de Guise enfon\'e7aient les portes de la maison o\'f9 \'e9tait de Mouy\~; tandis que Maurevel, un flambeau \'e0 la main, essayait d\rquote incendier la maison\~; tandis que, les portes une fois bris\'e9
+es, un combat terrible s\rquote engageait contre un seul homme qui, \'e0 chaque coup de rapi\'e8re, abattait son ennemi, Coconnas essayait, \'e0 l\rquote aide d\rquote un pav\'e9, d\rquote enfoncer la porte de Mercandon, qui, sans s\rquote inqui\'e9
+ter de cet effort solitaire, arquebusait de son mieux \'e0 sa fen\'eatre.
+\par
+\par Alors tout ce quartier d\'e9sert et obscur se trouva illumin\'e9 comme en plein jour, peupl\'e9 comme l\rquote int\'e9rieur d\rquote une fourmili\'e8re\~; car, de l\rquote h\'f4
+tel de Montmorency, six ou huit gentilshommes huguenots, avec leurs serviteurs et leurs amis, venaient de faire une charge furieuse et commen\'e7aient, soutenus par le feu des fen\'eatres, \'e0 faire reculer les gens de Maurevel et ceux de l\rquote h\'f4
+tel de Guise, qu\rquote ils finirent par acculer \'e0 l\rquote h\'f4tel d\rquote o\'f9 ils \'e9taient sortis.
+\par
+\par Coconnas, qui n\rquote avait point encore achev\'e9 d\rquote enfoncer la porte de Mercandon quoiqu\rquote il s\rquote escrim\'e2t de tout son c\'9cur, fut pris dans ce brusque refoulement. S\rquote adossant alors \'e0 la muraille et mettant l\rquote \'e9p
+\'e9e \'e0 la main, il commen\'e7a non seulement \'e0 se d\'e9fendre, mais encore \'e0 attaquer avec des cris si terribles, qu\rquote il dominait toute cette m\'eal\'e9e. Il ferrailla ainsi de droite et de gauche, frappant amis et ennemis, jusqu\rquote
+\'e0 ce qu\rquote un large vide se f\'fbt op\'e9r\'e9 autour de lui. \'c0 mesure que sa rapi\'e8re trouait une poitrine et que le sang ti\'e8de \'e9claboussait ses mains et son visage, lui, l\rquote \'9cil dilat\'e9, les narines ouvertes, les dents serr
+\'e9es, regagnait le terrain perdu et se rapprochait de la maison assi\'e9g\'e9e.
+\par
+\par de Mouy, apr\'e8s un combat terrible livr\'e9 dans l\rquote escalier et le vestibule, avait fini par sortir en v\'e9ritable h\'e9ros de sa maison br\'fblante. Au milieu de toute cette lutte, il n\rquote avait pas cess\'e9 de crier\~: \'c0 moi, Maurevel\~
+! Maurevel, o\'f9 es-tu\~? l\rquote insultant par les \'e9pith\'e8tes les plus injurieuses. Il apparut enfin dans la rue, soutenant d\rquote un bras sa ma\'eetresse, \'e0 moiti\'e9 nue et presque \'e9vanouie, et tenant un poignard entre ses dents. Son
+\'e9p\'e9e, flamboyante par le mouvement de rotation qu\rquote il lui imprimait, tra\'e7ait des cercles blancs ou rouges, selon que la lune en argentait la lame ou qu\rquote un flambeau en faisait reluire l\rquote humidit\'e9
+ sanglante. Maurevel avait fui. La Huri\'e8re, repouss\'e9 par de Mouy jusqu\rquote \'e0 Coconnas, qui ne le reconnaissait pas et le recevait \'e0 la pointe de son \'e9p\'e9e, demandait gr\'e2ce des deux c\'f4t\'e9s. En ce moment, Mercandon l\rquote aper
+\'e7ut, le reconnut \'e0 son \'e9charpe blanche pour un massacreur.
+\par
+\par Le coup partit. La Huri\'e8re jeta un cri, \'e9tendit les bras, laissa \'e9chapper son arquebuse, et, apr\'e8s avoir essay\'e9 de gagner la muraille pour se retenir \'e0 quelque chose, tomba la face contre terre.
+\par
+\par de Mouy profita de cette circonstance, se jeta dans la rue de Paradis et disparut.
+\par
+\par La r\'e9sistance des huguenots avait \'e9t\'e9 telle, que les gens de l\rquote h\'f4tel de Guise, repouss\'e9s, \'e9taient rentr\'e9s et avaient ferm\'e9 les portes de l\rquote h\'f4tel, dans la crainte d\rquote \'eatre assi\'e9g\'e9s et pris chez eux.
+
+\par
+\par Coconnas, ivre de sang et de bruit, arriv\'e9 \'e0 cette exaltation o\'f9, pour les gens du Midi surtout, le courage se change en folie, n\rquote
+avait rien vu, rien entendu. Il remarqua seulement que ses oreilles tintaient moins fort, que ses mains et son visage se s\'e9chaient un peu, et, abaissant la pointe de son \'e9p\'e9e, il ne vit plus pr\'e8s de lui qu\rquote un homme couch\'e9
+, la face noy\'e9e dans un ruisseau rouge, et autour de lui que maisons qui br\'fblaient.
+\par
+\par Ce fut une bien courte tr\'eave, car au moment o\'f9 il allait s\rquote approcher de cet homme, qu\rquote il croyait reconna\'eetre pour La Huri\'e8re, la porte de la maison qu\rquote il avait vainement essay\'e9 de briser \'e0 coups de pav\'e9s s\rquote
+ouvrit, et le vieux Mercandon, suivi de son fils et de ses deux neveux, fondit sur le Pi\'e9montais, occup\'e9 \'e0 reprendre haleine.
+\par
+\par \endash Le voil\'e0\~! le voil\'e0\~! s\rquote \'e9cri\'e8rent-ils tout d\rquote une voix. Coconnas se trouvait au milieu de la rue, et, craignant d\rquote \'eatre entour\'e9 par ces quatre hommes qui l\rquote attaquaient \'e0
+ la fois, il fit, avec la vigueur d\rquote un de ces chamois qu\rquote il avait si souvent poursuivis dans les montagnes, un bond en arri\'e8re, et se trouva adoss\'e9 \'e0 la muraille de l\rquote h\'f4tel de Guise. Une fois tranquillis\'e9 sur les
+surprises, il se remit en garde et redevint railleur.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! p\'e8re Mercandon\~! dit-il, vous ne me reconnaissez pas\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! mis\'e9rable\~! s\rquote \'e9cria le vieux huguenot, je te reconnais bien, au contraire\~; tu m\rquote en veux\~! \'e0 moi, l\rquote ami, le compagnon de ton p\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Et son cr\'e9ancier, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Oui, son cr\'e9ancier, puisque c\rquote est toi qui le dis.
+\par
+\par \endash Eh bien, justement, r\'e9pondit Coconnas, je viens r\'e9gler nos comptes.
+\par
+\par \endash Saisissons-le, lions-le, dit le vieillard aux jeunes gens qui l\rquote accompagnaient, et qui \'e0 sa voix s\rquote \'e9lanc\'e8rent contre la muraille.
+\par
+\par \endash Un instant, un instant, dit en riant Coconnas. Pour arr\'eater les gens il vous faut une prise de corps et vous avez n\'e9glig\'e9 de la demander au pr\'e9v\'f4t.
+\par
+\par Et \'e0 ces paroles il engagea l\rquote \'e9p\'e9e avec celui des jeunes gens qui se trouvait le plus proche de lui, et au premier d\'e9gagement lui abattit le poignet avec sa rapi\'e8re. Le malheureux se recula en hurlant.
+\par
+\par \endash Et d\rquote un\~! dit Coconnas. Au m\'eame instant, la fen\'eatre sous laquelle Coconnas avait cherch\'e9 un abri s\rquote ouvrit en grin\'e7ant. Coconnas fit un soubresaut, craignant une attaque de ce c\'f4t\'e9\~; mais, au lieu d\rquote
+un ennemi, ce fut une femme qu\rquote il aper\'e7ut\~; au lieu de l\rquote arme meurtri\'e8re qu\rquote il s\rquote appr\'eatait \'e0 combattre, ce fut un bouquet qui tomba \'e0 ses pieds.
+\par
+\par \endash Tiens\~! une femme\~! dit-il.
+\par
+\par Il salua la dame de son \'e9p\'e9e et se baissa pour ramasser le bouquet.
+\par
+\par \endash Prenez garde, brave catholique, prenez garde, s\rquote \'e9cria la dame.
+\par
+\par Coconnas se releva, mais pas si rapidement que le poignard du second neveu ne fend\'eet son manteau et n\rquote entam\'e2t l\rquote autre \'e9paule.
+\par
+\par La dame jeta un cri per\'e7ant.
+\par
+\par Coconnas la remercia et la rassura d\rquote un m\'eame geste, s\rquote \'e9lan\'e7a sur le second neveu, qui rompit\~; mais au second appel son pied de derri\'e8re glissa dans le sang. Coconnas s\rquote \'e9lan\'e7a sur lui avec la rapidit\'e9
+ du chat-tigre, et lui traversa la poitrine de son \'e9p\'e9e.
+\par
+\par \endash Bien, bien, brave cavalier\~! cria la dame de l\rquote h\'f4tel de Guise, bien\~! je vous envoie du secours.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est point la peine de vous d\'e9ranger pour cela, madame\~! dit Coconnas. Regardez plut\'f4t jusqu\rquote au bout, si la chose vous int\'e9resse, et vous allez voir comment le comte Annibal de Coconnas accommode les huguenots.
+\par
+\par En ce moment le fils du vieux Mercandon tira presque \'e0 bout portant un coup de pistolet \'e0 Coconnas, qui tomba sur un genou.
+\par
+\par La dame de la fen\'eatre poussa un cri, mais Coconnas se releva\~; il ne s\rquote \'e9tait agenouill\'e9 que pour \'e9viter la balle, qui alla trouver le mur \'e0 deux pieds de la belle spectatrice.
+\par
+\par Presque en m\'eame temps, de la fen\'eatre du logis de Mercandon partit un cri de rage, et une vieille femme, qui \'e0 sa croix et \'e0 son \'e9charpe blanche reconnut Coconnas pour un catholique, lui lan\'e7a un pot de fleurs qui l\rquote
+atteignit au dessus du genou.
+\par
+\par \endash Bon\~! dit Coconnas\~; l\rquote une me jette des fleurs, l\rquote autre les pots. Si cela continue, on va d\'e9molir les maisons.
+\par
+\par \endash Merci, ma m\'e8re, merci\~! cria le jeune homme.
+\par
+\par \endash Va, femme, va\~! dit le vieux Mercandon, mais prends garde \'e0 nous\~!
+\par
+\par \endash Attendez, monsieur de Coconnas, attendez, dit la jeune dame de l\rquote h\'f4tel de Guise\~; je vais faire tirer aux fen\'eatres.
+\par
+\par \endash Ah \'e7a\~! c\rquote est donc un enfer de femmes, dont les unes sont pour moi et les autres contre moi\~! dit Coconnas. Mordi\~! finissons-en.
+\par
+\par La sc\'e8ne, en effet, \'e9tait bien chang\'e9e, et tirait \'e9videmment \'e0 son d\'e9nouement. En face de Coconnas, bless\'e9 il est vrai, mais dans toute la vigueur de ses vingt-quatre ans, mais habitu\'e9 aux armes, mais irrit\'e9 plut\'f4t qu\rquote
+affaibli par les trois ou quatre \'e9gratignures qu\rquote il avait re\'e7ues, il ne restait plus que Mercandon et son fils\~: Mercandon, vieillard de soixante \'e0 soixante-dix ans\~; son fils, enfant de seize \'e0 dix-huit ans\~: ce dernier p\'e2
+le, blond et fr\'eale, avait jet\'e9 son pistolet d\'e9charg\'e9 et par cons\'e9quent devenu inutile, et agitait en tremblant une \'e9p\'e9e de moiti\'e9 moins longue que celle du Pi\'e9montais\~; le p\'e8re, arm\'e9 seulement d\rquote un poignard et d
+\rquote une arquebuse vide, appelait au secours. Une vieille femme, \'e0 la fen\'eatre en face, la m\'e8re du jeune homme, tenait \'e0 la main un morceau de marbre et s\rquote appr\'eatait \'e0 le lancer. Enfin Coconnas, excit\'e9 d\rquote un c\'f4t\'e9
+ par les menaces, de l\rquote autre par les encouragements, fier de sa double victoire, enivr\'e9 de poudre et de sang, \'e9clair\'e9 par la r\'e9verb\'e9ration d\rquote une maison en flammes, exalt\'e9 par l\rquote id\'e9e qu\rquote
+il combattait sous les yeux d\rquote une femme dont la beaut\'e9 lui avait sembl\'e9 aussi sup\'e9rieure que son rang lui paraissait incontestable\~; Coconnas, comme le dernier des Horaces, avait senti doubler ses forces, et voyant le jeune homme h\'e9
+siter, il courut \'e0 lui et croisa sur sa petite \'e9p\'e9e sa terrible et sanglante rapi\'e8re. Deux coups suffirent pour la lui faire sauter des mains. Alors Mercandon chercha \'e0 repousser Coconnas, pour que les projectiles lanc\'e9s par la fen\'ea
+tre l\rquote atteignissent plus s\'fbrement. Mais Coconnas, au contraire, pour paralyser la double attaque du vieux Mercandon, qui essayait de le percer de son poignard, et de la m\'e8re du jeune homme, qui tentait de lui briser la t\'ea
+te avec la pierre qu\rquote elle s\rquote appr\'eatait \'e0 lui lancer, saisit son adversaire \'e0 bras-le-corps, le pr\'e9sentant \'e0 tous les coups comme un bouclier, et l\rquote \'e9touffant dans son \'e9treinte hercul\'e9enne.
+\par
+\par \endash \'c0 moi, \'e0 moi\~! s\rquote \'e9cria le jeune homme, il me brise la poitrine\~! \'e0 moi, \'e0 moi\~! Et sa voix commen\'e7a de se perdre dans un r\'e2le sourd et \'e9trangl\'e9. Alors, Mercandon cessa de menacer, il supplia.
+\par
+\par \endash Gr\'e2ce\~! gr\'e2ce\~! dit-il, monsieur de Coconnas\~! gr\'e2ce\~! c\rquote est mon unique enfant\~!
+\par
+\par \endash C\rquote est mon fils\~! c\rquote est mon fils\~! cria la m\'e8re, l\rquote espoir de notre vieillesse\~! ne le tuez pas, monsieur\~! ne le tuez pas\~!
+\par
+\par \endash Ah\~! vraiment\~! cria Coconnas en \'e9clatant de rire. Que je ne le tue pas\~! et que voulait-il donc me faire avec son \'e9p\'e9e et son pistolet\~?
+\par
+\par \endash Monsieur, continua Mercandon en joignant les mains, j\rquote ai chez moi l\rquote obligation souscrite par votre p\'e8re, je vous la rendrai\~; j\rquote ai dix mille \'e9cus d\rquote or, je vous les donnerai\~; j\rquote ai les pierreries de not
+re famille, et elles seront \'e0 vous\~; mais ne le tuez pas, ne le tuez pas\~!
+\par
+\par \endash Et moi, j\rquote ai mon amour, dit \'e0 demi-voix la femme de l\rquote h\'f4tel de Guise, et je vous le promets. Coconnas r\'e9fl\'e9chit une seconde, et soudain\~:
+\par
+\par \endash \'cates-vous huguenot\~? demanda-t-il au jeune homme.
+\par
+\par \endash Je le suis, murmura l\rquote enfant.
+\par
+\par \endash En ce cas, il faut mourir\~! r\'e9pondit Coconnas en fron\'e7ant les sourcils et en approchant de la poitrine de son adversaire la mis\'e9ricorde ac\'e9r\'e9e et tranchante.
+\par
+\par \endash Mourir\~! s\rquote \'e9cria le vieillard, mon pauvre enfant\~! mourir\~!
+\par
+\par Et un cri de m\'e8re retentit si douloureux et si profond, qu\rquote il \'e9branla pour un moment la sauvage r\'e9solution du Pi\'e9montais.
+\par
+\par \endash Oh\~! madame la duchesse\~! s\rquote \'e9cria le p\'e8re se tournant vers la femme de l\rquote h\'f4tel de Guise, interc\'e9dez pour nous, et tous les matins et tous les soirs votre nom sera dans nos pri\'e8res.
+\par
+\par \endash Alors, qu\rquote il se convertisse\~! dit la dame de l\rquote h\'f4tel de Guise.
+\par
+\par \endash Je suis protestant, dit l\rquote enfant.
+\par
+\par \endash Meurs donc, dit Coconnas en levant sa dague, meurs donc puisque tu ne veux pas de la vie que cette belle bouche t\rquote offrait.
+\par
+\par Mercandon et sa femme virent la lame terrible luire comme un \'e9clair au dessus de la t\'eate de leur fils.
+\par
+\par \endash Mon fils, mon Olivier, hurla la m\'e8re, abjure\'85 abjure\~!
+\par
+\par \endash Abjure, cher enfant\~! cria Mercandon, se roulant aux pieds de Coconnas, ne nous laisse pas seuls sur la terre.
+\par
+\par \endash Abjurez tous ensemble\~! cria Coconnas\~; pour un }{\i Credo}{, trois \'e2mes et une vie\~!
+\par
+\par \endash Je le veux bien, dit le jeune homme.
+\par
+\par \endash Nous le voulons bien, cri\'e8rent Mercandon et sa femme.
+\par
+\par \endash \'c0 genoux, alors\~! fit Coconnas, et que ton fils r\'e9cite mot \'e0 mot la pri\'e8re que je vais te dire. Le p\'e8re ob\'e9it le premier.
+\par
+\par \endash Je suis pr\'eat, dit l\rquote enfant. Et il s\rquote agenouilla \'e0 son tour.
+\par
+\par Coconnas commen\'e7a alors \'e0 lui dicter en latin les paroles du }{\i Credo}{. Mais, soit hasard, soit calcul, le jeune Olivier s\rquote \'e9tait agenouill\'e9 pr\'e8s de l\rquote endroit o\'f9 avait vol\'e9 son \'e9p\'e9e. \'c0 peine vit-il cette arme
+\'e0 la port\'e9e de sa main, que, sans cesser de r\'e9p\'e9ter les paroles de Coconnas, il \'e9tendit le bras pour la saisir. Coconnas aper\'e7ut le mouvement, tout en faisant semblant de ne pas le voir. Mais au moment o\'f9
+ le jeune homme touchait du bout de ses doigts crisp\'e9s la poign\'e9e de l\rquote arme, il s\rquote \'e9lan\'e7a sur lui, et le renversant\~:
+\par
+\par \endash Ah\~! tra\'eetre\~! dit-il. Et il lui plongea sa dague dans la gorge. Le jeune homme jeta un cri, se releva convulsivement sur un genou et retomba mort.
+\par
+\par \endash Ah\~! bourreau\~! hurla Mercandon, tu nous \'e9gorges pour nous voler les cent nobles \'e0 la rose que tu nous dois.
+\par
+\par \endash Ma foi non, dit Coconnas, et la preuve\'85 En disant ces mots, Coconnas jeta aux pieds du vieillard la bourse qu\rquote avant son d\'e9part son p\'e8re lui avait remise pour acquitter sa dette avec son cr\'e9ancier.
+\par
+\par \endash Et la preuve, continua-t-il, c\rquote est que voil\'e0 votre argent.
+\par
+\par \endash Et toi, voici ta mort\~! cria la m\'e8re de la fen\'eatre.
+\par
+\par \endash Prenez garde, monsieur de Coconnas, prenez garde, dit la dame de l\rquote h\'f4tel de Guise.
+\par
+\par Mais avant que Coconnas e\'fbt pu tourner la t\'eate pour se rendre \'e0 ce dernier avis ou pour se soustraire \'e0 la premi\'e8re menace, une masse pesante fendit l\rquote air en sifflant, s\rquote abattit \'e0 plat sur le chapeau du Pi\'e9
+montais, lui brisa son \'e9p\'e9e dans la main et le coucha sur le pav\'e9, surpris, \'e9tourdi, assomm\'e9, sans qu\rquote il e\'fbt pu entendre le double cri de joie et de d\'e9tresse qui se r\'e9pandit de droite et de gauche.
+\par
+\par Mercandon s\rquote \'e9lan\'e7a aussit\'f4t, le poignard \'e0 la main, sur Coconnas \'e9vanoui. Mais en ce moment la porte de l\rquote h\'f4tel de Guise s\rquote ouvrit, et le vieillard, voyant luire les pertuisanes et les \'e9p\'e9es, s\rquote enfuit\~
+; tandis que celle qu\rquote il avait appel\'e9e madame la duchesse, belle d\rquote une beaut\'e9 terrible \'e0 la lueur de l\rquote incendie, \'e9blouissante de pierreries et de diamants, se penchait, \'e0 moiti\'e9 hors de la fen\'ea
+tre, pour crier aux nouveaux venus, le bras tendu vers Coconnas\~:
+\par
+\par \endash L\'e0\~! l\'e0\~! en face de moi\~; un gentilhomme v\'eatu d\rquote un pourpoint rouge. Celui-l\'e0, oui, oui, celui-l\'e0\~! \'85
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175291}X\line Mort, messe ou Bastille{\*\bkmkend _Toc97175291}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Marguerite, comme nous l\rquote avons dit, avait referm\'e9 sa porte et \'e9tait rentr\'e9e dans sa chambre. Mais comme elle y entrait, toute palpitante, elle aper\'e7ut Gillonne, qui, pench\'e9
+e avec terreur vers la porte du cabinet, contemplait des traces de sang \'e9parses sur le lit, sur les meubles et sur le tapis.
+\par
+\par \endash Ah\~! madame, s\rquote \'e9cria-t-elle en apercevant la reine. Oh\~! madame, est-il donc mort\~?
+\par
+\par \endash Silence\~! Gillonne, dit Marguerite de ce ton de voix qui indique l\rquote importance de la recommandation. Gillonne se tut.
+\par
+\par Marguerite tira alors de son aum\'f4ni\'e8re une petite clef dor\'e9e, ouvrit la porte du cabinet et montra du doigt le jeune homme \'e0 sa suivante.
+\par
+\par La Mole avait r\'e9ussi \'e0 se soulever et \'e0 s\rquote approcher de la fen\'eatre. Un petit poignard, de ceux que les femmes portaient \'e0 cette \'e9poque, s\rquote \'e9tait rencontr\'e9 sous sa main, et le jeune gentilhomme l\rquote
+avait saisi en entendant ouvrir la porte.
+\par
+\par \endash Ne craignez rien, monsieur, dit Marguerite, car, sur mon \'e2me, vous \'eates en s\'fbret\'e9. La Mole se laissa retomber sur ses genoux.
+\par
+\par \endash Oh\~! madame, s\rquote \'e9cria-t-il, vous \'eates pour moi plus qu\rquote une reine, vous \'eates une divinit\'e9.
+\par
+\par \endash Ne vous agitez pas ainsi, monsieur, s\rquote \'e9cria Marguerite, votre sang coule encore\'85 Oh\~! regarde, Gillonne, comme il est p\'e2le\'85 Voyons, o\'f9 \'eates-vous bless\'e9\~?
+\par
+\par \endash Madame, dit La Mole en essayant de fixer sur des points principaux la douleur errante par tout le corps, je crois avoir re\'e7u un premier coup de dague \'e0 l\rquote \'e9paule et un second dans la poitrine\~
+; les autres blessures ne valent point la peine qu\rquote on s\rquote en occupe.
+\par
+\par \endash Nous allons voir cela, dit Marguerite\~; Gillonne, apporte ma cassette de baumes.
+\par
+\par Gillonne ob\'e9it et rentra, tenant d\rquote une main la cassette, et de l\rquote autre une aigui\'e8re de vermeil et du linge de fine toile de Hollande.
+\par
+\par \endash Aide-moi \'e0 le soulever, Gillonne, dit la reine Marguerite, car, en se soulevant lui-m\'eame, le malheureux a achev\'e9 de perdre ses forces.
+\par
+\par \endash Mais, madame, dit La Mole, je suis tout confus\~; je ne puis souffrir en v\'e9rit\'e9\'85
+\par
+\par \endash Mais, monsieur, vous allez vous laisser faire, que je pense, dit Marguerite\~; quand nous pouvons vous sauver, ce serait un crime de vous laisser mourir.
+\par
+\par \endash Oh\~! s\rquote \'e9cria La Mole, j\rquote aime mieux mourir que de vous voir, vous, la reine, souiller vos mains d\rquote un sang indigne comme le mien\'85 Oh\~! jamais\~! jamais\~!
+\par
+\par Et il se recula respectueusement.
+\par
+\par \endash Votre sang, mon gentilhomme, reprit en souriant Gillonne, eh\~! vous en avez d\'e9j\'e0 souill\'e9 tout \'e0 votre aise le lit et la chambre de Sa Majest\'e9.
+\par
+\par Marguerite croisa son manteau sur son peignoir de batiste, tout \'e9clabouss\'e9 de petites taches vermeilles. Ce geste, plein de pudeur f\'e9minine, rappela \'e0 La Mole qu\rquote il avait tenu dans ses bras et serr\'e9 con
+tre sa poitrine cette reine si belle, si aim\'e9e, et \'e0 ce souvenir une rougeur fugitive passa sur ses joues bl\'eamies.
+\par
+\par \endash Madame, balbutia-t-il, ne pouvez-vous m\rquote abandonner aux soins d\rquote un chirurgien\~?
+\par
+\par \endash D\rquote un chirurgien catholique, n\rquote est-ce pas\~? demanda la reine avec une expression que comprit La Mole, et qui le fit tressaillir.
+\par
+\par \endash Ignorez-vous donc, continua la reine avec une voix et un sourire d\rquote une douceur inou\'efe, que, nous autres filles de France, nous sommes \'e9lev\'e9es \'e0 conna\'eetre la valeur des plantes et \'e0 composer des baumes\~
+? car notre devoir, comme femmes et comme reines, a \'e9t\'e9 de tout temps d\rquote adoucir les douleurs\~! Aussi valons-nous les meilleurs chirurgiens du monde, \'e0 ce que disent nos flatteurs du moins. Ma r\'e9putation, sous ce rapport, n\rquote
+est-elle pas venue \'e0 votre oreille\~? Allons, Gillonne, \'e0 l\rquote ouvrage\~!
+\par
+\par La Mole voulait essayer de r\'e9sister encore\~; il r\'e9p\'e9ta de nouveau qu\rquote il aimait mieux mourir que d\rquote occasionner \'e0 la reine ce labeur, qui pouvait commencer par la piti\'e9 et finir par le d\'e9go\'fbt. Cette lutte ne servit qu
+\rquote \'e0 \'e9puiser compl\'e8tement ses forces. Il chancela, ferma les yeux, et laissa retomber sa t\'eate en arri\'e8re, \'e9vanoui pour la seconde fois.
+\par
+\par Alors Marguerite, saisissant le poignard qu\rquote il avait laiss\'e9 \'e9chapper, coupa rapidement le lacet qui fermait son pourpoint, tandis que Gillonne, avec une autre lame, d\'e9cousait ou plut\'f4t tranchait les manches de La Mole.
+\par
+\par Gillonne, avec un linge imbib\'e9 d\rquote eau fra\'eeche, \'e9tancha le sang qui s\rquote \'e9chappait de l\rquote \'e9paule et de la poitrine du jeune homme, tandis que Marguerite, d\rquote une aiguille d\rquote or \'e0
+ la pointe arrondie, sondait les plaies avec toute la d\'e9licatesse et l\rquote habilet\'e9 que ma\'eetre Ambroise Par\'e9 e\'fbt pu d\'e9ployer en pareille circonstance.
+\par
+\par Celle de l\rquote \'e9paule \'e9tait profonde, celle de la poitrine avait gliss\'e9 sur les c\'f4tes et traversait seulement les chairs\~; aucune des deux ne p\'e9n\'e9trait dans les cavit\'e9s de cette forteresse naturelle qui prot\'e8ge le c\'9c
+ur et les poumons.
+\par
+\par \endash Plaie douloureuse et non mortelle, }{\i Acerrimum humeri vulnus, non autem lethale}{, murmura la belle et savante chirurgienne\~; passe-moi du baume et pr\'e9pare de la charpie, Gillonne.
+\par
+\par Cependant Gillonne, \'e0 qui la reine venait de donner ce nouvel ordre, avait d\'e9j\'e0 essuy\'e9 et parfum\'e9 la poitrine du jeune homme et en avait fait autant de ses bras model\'e9s sur un dessin antique, de ses \'e9paules gracieusement rejet\'e9
+es en arri\'e8re, de son cou ombrag\'e9 de boucles \'e9paisses et qui appartenait bien plut\'f4t \'e0 une statue de marbre de Paros qu\rquote au corps mutil\'e9 d\rquote un homme expirant.
+\par
+\par \endash Pauvre jeune homme, murmura Gillonne en regardant non pas tant son ouvrage que celui qui venait d\rquote en \'eatre l\rquote objet.
+\par
+\par \endash N\rquote est-ce pas qu\rquote il est beau\~? dit Marguerite avec une franchise toute royale.
+\par
+\par \endash Oui, madame. Mais il me semble qu\rquote au lieu de le laisser ainsi couch\'e9 \'e0 terre nous devrions le soulever et l\rquote \'e9tendre sur le lit de repos contre lequel il est seulement appuy\'e9.
+\par
+\par \endash Oui, dit Marguerite, tu as raison.
+\par
+\par Et les deux femmes, s\rquote inclinant et r\'e9unissant leurs forces, soulev\'e8rent La Mole et le d\'e9pos\'e8rent sur une esp\'e8ce de grand sofa \'e0 dossier sculpt\'e9 qui s\rquote \'e9tendait devant la fen\'eatre, qu\rquote
+elles entrouvrirent pour lui donner de l\rquote air.
+\par
+\par Le mouvement r\'e9veilla La Mole, qui poussa un soupir et, rouvrant les yeux, commen\'e7a d\rquote \'e9prouver cet incroyable bien-\'eatre qui accompagne toutes les sensations du bless\'e9, alors qu\rquote \'e0 son retour \'e0 la vie il retrouve la fra
+\'eecheur au lieu des flammes d\'e9vorantes, et les parfums du baume au lieu de la ti\'e8de et naus\'e9abonde odeur du sang.
+\par
+\par Il murmura quelques mots sans suite, auxquels Marguerite r\'e9pondit par un sourire en posant le doigt sur sa bouche.
+\par
+\par En ce moment le bruit de plusieurs coups frapp\'e9s \'e0 une porte retentit.
+\par
+\par \endash On heurte au passage secret, dit Marguerite.
+\par
+\par \endash Qui donc peut venir, madame\~? demanda Gillonne effray\'e9e.
+\par
+\par \endash Je vais voir, dit Marguerite. Toi, reste aupr\'e8s de lui et ne le quitte pas d\rquote un seul instant.
+\par
+\par Marguerite rentra dans sa chambre, et, fermant la porte du cabinet, alla ouvrir celle du passage qui donnait chez le roi et chez la reine m\'e8re.
+\par
+\par \endash Madame de Sauve\~! s\rquote \'e9cria-t-elle en reculant vivement et avec une expression qui ressemblait sinon \'e0 la terreur, du moins \'e0 la haine, tant il est vrai qu\rquote une femme ne pardonne jamais \'e0 une autre femme de lui enlever m
+\'eame un homme qu\rquote elle n\rquote aime pas. Madame de Sauve\~!
+\par
+\par \endash Oui, Votre Majest\'e9\~! dit celle-ci en joignant les mains.
+\par
+\par \endash Ici, vous, madame\~! continua Marguerite de plus en plus \'e9tonn\'e9e, mais aussi d\rquote une voix plus imp\'e9rative. Charlotte tomba \'e0 genoux.
+\par
+\par \endash Madame, dit-elle, pardonnez-moi, je reconnais \'e0 quel point je suis coupable envers vous\~; mais, si vous saviez\~! la faute n\rquote est pas tout enti\'e8re \'e0 moi, et un ordre expr\'e8s de la reine m\'e8re\'85
+\par
+\par \endash Relevez-vous, dit Marguerite, et comme je ne pense pas que vous soyez venue dans l\rquote esp\'e9rance de vous justifier vis-\'e0-vis de moi, dites-moi pourquoi vous \'eates venue.
+\par
+\par \endash Je suis venue, madame, dit Charlotte toujours \'e0 genoux et avec un regard presque \'e9gar\'e9, je suis venue pour vous demander s\rquote il n\rquote \'e9tait pas ici.
+\par
+\par \endash Ici, qui\~? de qui parlez-vous, madame\~?\'85 car, en v\'e9rit\'e9, je ne comprends pas.
+\par
+\par \endash Du roi\~!
+\par
+\par \endash Du roi\~? vous le poursuivez jusque chez moi\~! Vous savez bien qu\rquote il n\rquote y vient pas, cependant\~!
+\par
+\par \endash Ah\~! madame\~! continua la baronne de Sauve sans r\'e9pondre \'e0 toutes ces attaques et sans m\'eame para\'eetre les sentir\~; ah\~! pl\'fbt \'e0 Dieu qu\rquote il y f\'fbt\~!
+\par
+\par \endash Et pourquoi cela\~?
+\par
+\par \endash Eh\~! mon Dieu\~! madame, parce qu\rquote on \'e9gorge les huguenots, et que le roi de Navarre est le chef des huguenots.
+\par
+\par \endash Oh\~! s\rquote \'e9cria Marguerite en saisissant madame de Sauve par la main et en la for\'e7ant de se relever, oh\~! je l\rquote avais oubli\'e9\~! D\rquote ailleurs, je n\rquote avais pas cru qu\rquote un roi p\'fbt courir les m\'ea
+mes dangers que les autres hommes.
+\par
+\par \endash Plus, madame, mille fois plus, s\rquote \'e9cria Charlotte.
+\par
+\par \endash En effet, madame de Lorraine m\rquote avait pr\'e9venue. Je lui avais dit de ne pas sortir. Serait-il sorti\~?
+\par
+\par \endash Non, non, il est dans le Louvre. Il ne se retrouve pas. Et s\rquote il n\rquote est pas ici\'85
+\par
+\par \endash Il n\rquote y est pas.
+\par
+\par \endash Oh\~! s\rquote \'e9cria madame de Sauve avec une explosion de douleur, c\rquote en est fait de lui, car la reine m\'e8re a jur\'e9 sa mort.
+\par
+\par \endash Sa mort\~! Ah\~! dit Marguerite, vous m\rquote \'e9pouvantez. Impossible\~!
+\par
+\par \endash Madame, reprit madame de Sauve avec cette \'e9nergie que donne seule la passion, je vous dis qu\rquote on ne sait pas o\'f9 est le roi de Navarre.
+\par
+\par \endash Et la reine m\'e8re, o\'f9 est-elle\~?
+\par
+\par \endash La reine m\'e8re m\rquote a envoy\'e9e chercher M.\~de\~Guise et M.\~de\~Tavannes, qui \'e9taient dans son oratoire, puis elle m\rquote a cong\'e9di\'e9e. Alors, pardonnez-moi, madame\~! je suis remont\'e9e chez moi, et comme d\rquote habitude, j
+\rquote ai attendu.
+\par
+\par \endash Mon mari, n\rquote est-ce pas\~? dit Marguerite.
+\par
+\par \endash Il n\rquote est pas venu, madame. Alors, je l\rquote ai cherch\'e9 de tous c\'f4t\'e9s\~; je l\rquote ai demand\'e9 \'e0 tout le monde. Un seul soldat m\rquote a r\'e9pondu qu\rquote il croyait l\rquote avoir aper\'e7u au milieu des gardes qui l
+\rquote accompagnaient l\rquote \'e9p\'e9e nue quelque temps avant que le massacre commen\'e7\'e2t, et le massacre est commenc\'e9 depuis une heure.
+\par
+\par \endash Merci, madame, dit Marguerite\~; et quoique peut-\'eatre le sentiment qui vous fait agir soit une nouvelle offense pour moi, merci.
+\par
+\par \endash Oh\~! alors, pardonnez-moi, madame\~! dit-elle, et je rentrerai chez moi plus forte de votre pardon\~; car je n\rquote ose vous suivre, m\'eame de loin.
+\par
+\par Marguerite lui tendit la main.
+\par
+\par \endash Je vais trouver la reine Catherine, dit-elle\~; rentrez chez vous. Le roi de Navarre est sous ma sauvegarde, je lui ai promis alliance et je serai fid\'e8le \'e0 ma promesse.
+\par
+\par \endash Mais si vous ne pouvez p\'e9n\'e9trer jusqu\rquote \'e0 la reine m\'e8re, madame\~?
+\par
+\par \endash Alors, je me tournerai du c\'f4t\'e9 de mon fr\'e8re Charles, et il faudra bien que je lui parle.
+\par
+\par \endash Allez, allez, madame, dit Charlotte en laissant le passage libre \'e0 Marguerite, et que Dieu conduise Votre Majest\'e9.
+\par
+\par Marguerite s\rquote \'e9lan\'e7a par le couloir. Mais arriv\'e9e \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9, elle se retourna pour s\rquote assurer que madame de Sauve ne demeurait pas en arri\'e8re. Madame de Sauve la suivait.
+\par
+\par La reine de Navarre lui vit prendre l\rquote escalier qui conduisait \'e0 son appartement, et poursuivit son chemin vers la chambre de la reine.
+\par
+\par Tout \'e9tait chang\'e9\~; au lieu de cette foule de courtisans empress\'e9s, qui d\rquote ordinaire ouvrait ses rangs devant la reine en la saluant respectueusement, Marguerite ne rencontrait que des gardes avec des pertuisanes rougies et des v\'ea
+tements souill\'e9s de sang, ou des gentilshommes aux manteaux d\'e9chir\'e9s, \'e0 la figure noircie par la poudre, porteurs d\rquote ordres et de d\'e9p\'eaches, les uns entrant et les autres sortant\~: toutes ces all\'e9
+es et venues faisaient un fourmillement terrible et immense dans les galeries.
+\par
+\par Marguerite n\rquote en continua pas moins d\rquote aller en avant et parvint jusqu\rquote \'e0 l\rquote antichambre de la reine m\'e8re. Mais cette antichambre \'e9tait gard\'e9e par deux haies de soldats qui ne laissaient p\'e9n\'e9trer que ceux qui \'e9
+taient porteurs d\rquote un certain mot d\rquote ordre.
+\par
+\par Marguerite essaya vainement de franchir cette barri\'e8re vivante. Elle vit plusieurs fois s\rquote ouvrir et se fermer la porte, et \'e0 chaque fois, par l\rquote entreb\'e2illement, elle aper\'e7ut Catherine rajeunie par l\rquote
+action, active comme si elle n\rquote avait que vingt ans, \'e9crivant, recevant des lettres, les d\'e9cachetant, donnant des ordres, adressant \'e0 ceux-ci un mot, \'e0 ceux-l\'e0 un sourire, et ceux auxquels elle souriait plus amicalement \'e9
+taient ceux qui \'e9taient plus couverts de poussi\'e8re et de sang.
+\par
+\par Au milieu de ce grand tumulte qui bruissait dans le Louvre, qu\rquote il emplissait d\rquote effrayantes rumeurs, on entendait \'e9clater les arquebusades de la rue de plus en plus r\'e9p\'e9t\'e9es.
+\par
+\par \endash Jamais je n\rquote arriverai jusqu\rquote \'e0 elle, se dit Marguerite apr\'e8s avoir fait pr\'e8s des hallebardiers trois tentatives inutiles. Plut\'f4t que de perdre mon temps ici, allons donc trouver mon fr\'e8re.
+\par
+\par En ce moment passa M.\~de\~Guise\~; il venait d\rquote annoncer \'e0 la reine la mort de l\rquote amiral et retournait \'e0 la boucherie.
+\par
+\par \endash Oh\~! Henri\~! s\rquote \'e9cria Marguerite, o\'f9 est le roi de Navarre\~? Le duc la regarda avec un sourire \'e9tonn\'e9, s\rquote inclina, et, sans r\'e9pondre, sortit avec ses gardes. Marguerite courut \'e0
+ un capitaine qui allait sortir du Louvre et qui, avant de partir, faisait charger les arquebuses de ses soldats.
+\par
+\par \endash Le roi de Navarre\~? demanda-t-elle\~; monsieur, o\'f9 est le roi de Navarre\~?
+\par
+\par \endash Je ne sais, madame, r\'e9pondit celui-ci, je ne suis point des gardes de Sa Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Ah\~! mon cher Ren\'e9\~! s\rquote \'e9cria Marguerite en reconnaissant le parfumeur de Catherine\'85 c\rquote est vous\'85 vous sortez de chez ma m\'e8re\'85 savez-vous ce qu\rquote est devenu mon mari\~?
+\par
+\par \endash Sa Majest\'e9 le roi de Navarre n\rquote est point mon ami, madame\'85 vous devez vous en souvenir. On dit m\'eame, ajouta-t-il avec une contraction qui ressemblait plus \'e0 un grincement qu\rquote \'e0 un sourire, on dit m\'eame qu\rquote
+il ose m\rquote accuser d\rquote avoir, de complicit\'e9 avec madame Catherine, empoisonn\'e9 sa m\'e8re.
+\par
+\par \endash Non\~! non\~! s\rquote \'e9cria Marguerite, ne croyez pas cela, mon bon Ren\'e9\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! peu m\rquote importe, madame\~! dit le parfumeur\~; ni le roi de Navarre ni les siens ne sont plus gu\'e8re \'e0 craindre en ce moment.
+\par
+\par Et il tourna le dos \'e0 Marguerite.
+\par
+\par \endash Oh\~! monsieur de Tavannes, monsieur de Tavannes\~!
+\par
+\par s\rquote \'e9cria Marguerite, un mot, un seul, je vous prie\~! Tavannes qui passait, s\rquote arr\'eata.
+\par
+\par \endash O\'f9 est Henri de Navarre\~? dit Marguerite.
+\par
+\par \endash Ma foi\~! dit-il tout haut, je crois qu\rquote il court la ville avec MM.\~d\rquote Alen\'e7on et Cond\'e9. Puis, si bas que Marguerite seule put l\rquote entendre\~:
+\par
+\par \endash Belle Majest\'e9, dit-il, si vous voulez voir celui pour \'eatre \'e0 la place duquel je donnerais ma vie, allez frapper au cabinet des Armes du roi.
+\par
+\par \endash Oh\~! merci, Tavannes\~! dit Marguerite, qui, de tout ce que lui avait dit Tavannes, n\rquote avait entendu que l\rquote indication principale\~; merci, j\rquote y vais.
+\par
+\par Et elle prit sa course tout en murmurant\~:
+\par
+\par \endash Oh\~! apr\'e8s ce que je lui ai promis, apr\'e8s la fa\'e7on dont il s\rquote est conduit envers moi quand cet ingrat Henri s\rquote \'e9tait cach\'e9 dans le cabinet, je ne puis le laisser p\'e9rir\~!
+\par
+\par Et elle vint heurter \'e0 la porte des appartements du roi\~; mais ils \'e9taient ceints int\'e9rieurement par deux compagnies des gardes.
+\par
+\par \endash On n\rquote entre point chez le roi, dit l\rquote officier en s\rquote avan\'e7ant vivement.
+\par
+\par \endash Mais moi\~? dit Marguerite.
+\par
+\par \endash L\rquote ordre est g\'e9n\'e9ral.
+\par
+\par \endash Moi, la reine de Navarre\~! moi, sa s\'9cur\~!
+\par
+\par \endash Ma consigne n\rquote admet point d\rquote exception, madame\~; recevez donc mes excuses. Et l\rquote officier referma la porte.
+\par
+\par \endash Oh\~! il est perdu, s\rquote \'e9cria Marguerite alarm\'e9e par la vue de toutes ces figures sinistres, qui, lorsqu\rquote elles ne respiraient pas la vengeance, exprimaient l\rquote inflexibilit\'e9. \endash Oui, oui, je comprends tout\'85 on s
+\rquote est servi de moi comme d\rquote un app\'e2t\'85 je suis le pi\'e8ge o\'f9 l\rquote on prend et \'e9gorge les huguenots\'85 Oh\~! j\rquote entrerai, duss\'e9-je me faire tuer.
+\par
+\par Et Marguerite courait comme une folle par les corridors et par les galeries, lorsque tout \'e0 coup passant devant une petite porte, elle entendit un chant doux, presque lugubre, tant il \'e9tait monotone. C\rquote \'e9
+tait un psaume calviniste que chantait une voix tremblante dans la pi\'e8ce voisine.
+\par
+\par \endash La nourrice du roi mon fr\'e8re, la bonne Madelon\'85 elle est l\'e0\~! s\rquote \'e9cria Marguerite en se frappant le front, \'e9clair\'e9e par une pens\'e9e subite\~; elle est l\'e0\~! \'85 Dieu des chr\'e9tiens, aide-moi\~!
+\par
+\par Et Marguerite, pleine d\rquote esp\'e9rance, heurta doucement \'e0 la petite porte.
+\par
+\par En effet, apr\'e8s l\rquote avis qui lui avait \'e9t\'e9 donn\'e9 par Marguerite, apr\'e8s son entretien avec Ren\'e9, apr\'e8s sa sortie de chez la reine m\'e8re, \'e0 laquelle, comme un bon g\'e9nie, avait voulu s\rquote opposer la pauvre petite Ph\'e9b
+\'e9, Henri de Navarre avait rencontr\'e9 quelques gentilshommes catholiques qui, sous pr\'e9texte de lui faire honneur, l\rquote avaient reconduit chez lui, o\'f9 l\rquote attendaient une vingtaine de huguenots, lesquels s\rquote \'e9taient r\'e9unis ch
+ez le jeune prince, et, une fois r\'e9unis, ne voulaient plus le quitter, tant depuis quelques heures le pressentiment de cette nuit fatale avait plan\'e9 sur le Louvre. Ils \'e9taient donc rest\'e9s ainsi sans qu\rquote on e\'fbt tent\'e9
+ de les troubler. Enfin, au premier coup de la cloche de Saint-Germain-l\rquote Auxerrois, qui retentit dans tous ces c\'9curs comme un glas fun\'e8bre, Tavannes entra, et, au milieu d\rquote un silence de mort, annon\'e7a \'e0
+ Henri que le roi Charles IX voulait lui parler.
+\par
+\par Il n\rquote y avait point de r\'e9sistance \'e0 tenter, personne n\rquote en eut m\'eame la pens\'e9e. On entendait les plafonds, les galeries et les corridors du Louvre craquer sous les pieds des soldats r\'e9
+unis tant dans les cours que dans les appartements, au nombre de pr\'e8s de deux mille. Henri, apr\'e8s avoir pris cong\'e9 de ses amis, qu\rquote il ne devait plus revoir, suivit donc Tavannes, qui le conduisit dans une petite galerie contigu\'eb
+ au logis du roi, o\'f9 il le laissa seul, sans armes et le c\'9cur gonfl\'e9 de toutes les d\'e9fiances.
+\par
+\par Le roi de Navarre compta ainsi, minute par minute, deux mortelles heures, \'e9coutant avec une terreur croissante le bruit du tocsin et le retentissement des arquebusades\~; voyant, par un guichet vitr\'e9, passer, \'e0 la lueur de l\rquote
+incendie, au flamboiement des torches, les fuyards et les assassins\~; ne comprenant rien \'e0 ces clameurs de meurtre et \'e0 ces cris de d\'e9tresse\~; ne pouvant soup\'e7onner enfin, malgr\'e9 la connaissance qu\rquote
+il avait de Charles IX, de la reine m\'e8re et du duc de Guise, l\rquote horrible drame qui s\rquote accomplissait en ce moment.
+\par
+\par Henri n\rquote avait pas le courage physique\~; il avait mieux que cela, il avait la puissance morale\~: craignant le danger, il l\rquote
+affrontait en souriant, mais le danger du champ de bataille, le danger en plein air et en plein jour, le danger aux yeux de tous, qu\rquote accompagnaient la stridente harmonie des trompettes et la voix sourde et vibrante des tambours\'85 Mais l\'e0, il
+\'e9tait sans armes, seul, enferm\'e9, perdu dans une demi-obscurit\'e9, suffisante \'e0 peine pour voir l\rquote ennemi qui pouvait se glisser jusqu\rquote \'e0 lui et le fer qui le voulait percer. Ces deux he
+ures furent donc pour lui les deux heures peut-\'eatre les plus cruelles de sa vie.
+\par
+\par Au plus fort du tumulte, et comme Henri commen\'e7ait \'e0 comprendre que, selon toute probabilit\'e9, il s\rquote agissait d\rquote un massacre organis\'e9, un capitaine vint chercher le prince et le conduisit, par un corridor, \'e0 l\rquote
+appartement du roi. \'c0 leur approche la porte s\rquote ouvrit, derri\'e8re eux la porte se referma, le tout comme par enchantement, puis le capitaine introduisit Henri pr\'e8s de Charles IX, alors dans son cabinet des Armes.
+\par
+\par Lorsqu\rquote ils entr\'e8rent, le roi \'e9tait assis dans un grand fauteuil, ses deux mains pos\'e9es sur les deux bras de son si\'e8ge et la t\'ea
+te retombant sur sa poitrine. Au bruit que firent les nouveaux venus, Charles IX releva son front, sur lequel Henri vit couler la sueur par grosses gouttes.
+\par
+\par \endash Bonsoir, Henriot, dit brutalement le jeune roi. Vous, La Chastre, laissez-nous. Le capitaine ob\'e9it. Il se fit un moment de sombre silence. Pendant ce moment, Henri regarda autour de lui avec inqui\'e9tude et vit qu\rquote il \'e9
+tait seul avec le roi. Charles IX se leva tout \'e0 coup.
+\par
+\par \endash Par la mordieu\~! dit-il en retroussant d\rquote un geste rapide ses cheveux blonds et en essuyant son front en m\'eame temps, vous \'eates content de vous voir pr\'e8s de moi, n\rquote est-ce pas, Henriot\~?
+\par
+\par \endash Mais sans doute, Sire, r\'e9pondit le roi de Navarre, et c\rquote est toujours avec bonheur que je me trouve aupr\'e8s de Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Plus content que d\rquote \'eatre l\'e0-bas, hein\~? reprit Charles IX, continuant \'e0 suivre sa pauvre pens\'e9e plut\'f4t qu\rquote il ne r\'e9pondait au compliment de Henri.
+\par
+\par \endash Sire, je ne comprends pas, dit Henri.
+\par
+\par \endash Regardez et vous comprendrez. D\rquote un mouvement rapide, Charles IX marcha ou plut\'f4t bondit vers la fen\'eatre. Et, attirant \'e0 lui son beau-fr\'e8re, de plus en plus \'e9pouvant\'e9, il lui montra l\rquote horrible silhouette des
+assassins, qui, sur le plancher d\rquote un bateau, \'e9gorgeaient ou noyaient les victimes qu\rquote on leur amenait \'e0 chaque instant.
+\par
+\par \endash Mais, au nom du Ciel, s\rquote \'e9cria Henri tout p\'e2le, que se passe-t-il donc cette nuit\~?
+\par
+\par \endash Cette nuit, monsieur, dit Charles IX, on me d\'e9barrasse de tous les huguenots. Voyez-vous l\'e0-bas, au-dessus de l\rquote h\'f4tel de Bourbon, cette fum\'e9e et cette flamme\~? C\rquote est la fum\'e9e et la flamme de la maison de l\rquote
+amiral, qui br\'fble. Voyez-vous ce corps que de bons catholiques tra\'eenent sur une paillasse d\'e9chir\'e9e, c\rquote est le corps du gendre de l\rquote amiral, le cadavre de votre ami T\'e9ligny.
+\par
+\par \endash Oh\~! que veut dire cela\~? s\rquote \'e9cria le roi de Navarre, en cherchant inutilement \'e0 son c\'f4t\'e9 la poign\'e9e de sa dague et tremblant \'e0 la fois de honte et de col\'e8re, car il sentait que tout \'e0
+ la fois on le raillait et on le mena\'e7ait.
+\par
+\par \endash Cela veut dire, s\rquote \'e9cria Charles IX furieux, sans transition et bl\'eamissant d\rquote une mani\'e8re effrayante, cela veut dire que je ne veux plus de huguenot autour de moi, entendez-vous, Henri\~? Suis-je le roi\~? suis-je le ma\'ee
+tre\~?
+\par
+\par \endash Mais, Votre Majest\'e9\'85
+\par
+\par \endash Ma Majest\'e9 tue et massacre \'e0 cette heure tout ce qui n\rquote est pas catholique\~; c\rquote est son plaisir. \'cates-vous catholique\~? s\rquote \'e9cria Charles, dont la col\'e8re montait incessamment comme une mar\'e9e terrible.
+\par
+\par \endash Sire, dit Henri, rappelez-vous vos paroles\~: Qu\rquote importe la religion de qui me sert bien\~!
+\par
+\par \endash Ha\~! ha\~! ha\~! s\rquote \'e9cria Charles en \'e9clatant d\rquote un rire sinistre\~; que je me rappelle mes paroles, dis-tu, Henri\~! }{\i Verba volant, }{comme dit ma s\'9cur Margot. Et tous ceux-l\'e0, regarde
+, ajouta-t-il en montrant du doigt la ville, ceux-l\'e0 ne m\rquote avaient-ils pas bien servi aussi\~? n\rquote \'e9taient-ils pas braves au combat, sages au conseil, d\'e9vou\'e9s toujours\~? Tous \'e9taient des sujets utiles\~! mais ils \'e9
+taient huguenots, et je ne veux que des catholiques.
+\par
+\par Henri resta muet.
+\par
+\par \endash \'c7\'e0, comprenez-moi donc, Henriot\~! s\rquote \'e9cria Charles IX.
+\par
+\par \endash J\rquote ai compris, Sire.
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Eh bien, Sire, je ne vois pas pourquoi le roi de Navarre ferait ce que tant de gentilshommes ou de pauvres gens n\rquote ont pas fait. Car enfin, s\rquote ils meurent tous, ces malheureux, c\rquote est aussi parce qu\rquote on leur a propos\'e9
+ ce que Votre Majest\'e9 me propose, et qu\rquote ils ont refus\'e9 comme je refuse.
+\par
+\par Charles saisit le bras du jeune prince, et fixant sur lui un regard dont l\rquote atonie se changeait peu \'e0 peu en un fauve rayonnement\~:
+\par
+\par \endash Ah\~! tu crois, dit-il, que j\rquote ai pris la peine d\rquote offrir la messe \'e0 ceux qu\rquote on \'e9gorge l\'e0-bas\~?
+\par
+\par \endash Sire, dit Henri en d\'e9gageant son bras, ne mourrez-vous point dans la religion de vos p\'e8res\~?
+\par
+\par \endash Oui, par la mordieu\~! et toi\~?
+\par
+\par \endash Eh bien, moi aussi, Sire, r\'e9pondit Henri. Charles poussa un rugissement de rage, et saisit d\rquote une main tremblante son arquebuse, plac\'e9e sur une table. Henri, coll\'e9 contre la tapisserie, la sueur de l\rquote
+angoisse au front, mais, gr\'e2ce \'e0 cette puissance qu\rquote il conservait sur lui-m\'eame, calme en apparence, suivait tous les mouvements du terrible monarque avec l\rquote avide stupeur de l\rquote oiseau fascin\'e9 par le serpent.
+\par
+\par Charles arma son arquebuse, et frappant du pied avec une fureur aveugle\~:
+\par
+\par \endash Veux-tu la messe\~? s\rquote \'e9cria-t-il en \'e9blouissant Henri du miroitement de l\rquote arme fatale. Henri resta muet.
+\par
+\par Charles IX \'e9branla les vo\'fbtes du Louvre du plus terrible juron qui soit jamais sorti des l\'e8vres d\rquote un homme, et de p\'e2le qu\rquote il \'e9tait, il devint livide.
+\par
+\par \endash Mort, messe ou Bastille\~! s\rquote \'e9cria-t-il en mettant le roi de Navarre en joue.
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire\~! s\rquote \'e9cria Henri, me tuerez-vous, moi votre fr\'e8re\~?
+\par
+\par Henri venait d\rquote \'e9luder, avec cet esprit incomparable qui \'e9tait une des plus puissantes facult\'e9s de son organisation, la r\'e9ponse que lui demandait Charles IX\~; car, sans aucun doute, si cette r\'e9ponse e\'fbt \'e9t\'e9 n\'e9
+gative, Henri \'e9tait mort.
+\par
+\par Aussi, comme apr\'e8s les derniers paroxysmes de la rage se trouve imm\'e9diatement le commencement de la r\'e9action, Charles IX ne r\'e9it\'e9ra pas la question qu\rquote il venait d\rquote adresser au prince de Navarre, et apr\'e8s un moment d\rquote h
+\'e9sitation, pendant lequel il fit entendre un rugissement sourd, il se retourna vers la fen\'eatre ouverte, et coucha en joue un homme qui courait sur le quai oppos\'e9.
+\par
+\par \endash Il faut cependant bien que je tue quelqu\rquote un, s\rquote \'e9cria Charles IX, livide comme un cadavre, et dont les yeux s\rquote injectaient de sang.
+\par
+\par Et l\'e2chant le coup, il abattit l\rquote homme qui courait. Henri poussa un g\'e9missement. Alors, anim\'e9 par une effrayante ardeur, Charles chargea et tira sans rel\'e2che son arquebuse, poussant des cris de joie chaque fois que le coup avait port
+\'e9.
+\par
+\par \endash C\rquote est fait de moi, se dit le roi de Navarre\~; quand il ne trouvera plus personne \'e0 tuer, il me tuera.
+\par
+\par \endash Eh bien, dit tout \'e0 coup une voix derri\'e8re les princes, est-ce fait\~?
+\par
+\par C\rquote \'e9tait Catherine de M\'e9dicis, qui, pendant la derni\'e8re d\'e9tonation de l\rquote arme, venait d\rquote entrer sans \'eatre entendue.
+\par
+\par \endash Non, mille tonnerres d\rquote enfer\~! hurla Charles en jetant son arquebuse par la chambre\'85 Non, l\rquote ent\'eat\'e9\'85 il ne veut pas\~! \'85
+\par
+\par Catherine ne r\'e9pondit point. Elle tourna lentement son regard vers la partie de la chambre o\'f9 se tenait Henri, aussi immobile qu\rquote une des figures de la tapisserie contre laquelle il \'e9tait appuy\'e9. Alors elle ramena sur Charles un \'9c
+il qui voulait dire\~: Alors, pourquoi vit-il\~?
+\par
+\par \endash Il vit\'85 il vit\'85 murmura Charles IX, qui comprenait parfaitement ce regard et qui y r\'e9pondait, comme on le voit, sans h\'e9sitation\~; il vit, parce qu\rquote il\'85 est mon parent.
+\par
+\par Catherine sourit. Henri vit ce sourire et reconnut que c\rquote \'e9tait Catherine surtout qu\rquote il lui fallait combattre.
+\par
+\par \endash Madame, lui dit-il, tout vient de vous, je le vois bien, et rien de mon beau-fr\'e8re Charles\~; c\rquote est vous qui avez eu l\rquote id\'e9e de m\rquote attirer dans un pi\'e8ge\~; c\rquote est vous qui avez pens\'e9 \'e0
+ faire de votre fille l\rquote app\'e2t qui devait nous perdre tous\~; c\rquote est vous qui m\rquote avez s\'e9par\'e9 de ma femme, pour qu\rquote elle n\rquote e\'fbt pas l\rquote ennui de me voir tuer sous ses yeux\'85
+\par
+\par \endash Oui, mais cela ne sera pas\~! s\rquote \'e9cria une autre voix haletante et passionn\'e9e que Henri reconnut \'e0 l\rquote instant et qui fit tressaillir Charles IX de surprise et Catherine de fureur.
+\par
+\par \endash Marguerite\~! s\rquote \'e9cria Henri.
+\par
+\par \endash Margot\~! dit Charles IX.
+\par
+\par \endash Ma fille\~! murmura Catherine.
+\par
+\par \endash Monsieur, dit Marguerite \'e0 Henri, vos derni\'e8res paroles m\rquote accusaient, et vous aviez \'e0 la fois tort et raison\~: raison, car en effet je suis bien l\rquote instrument dont on s\rquote est servi pour vous perdre tous\~; tort, car j
+\rquote ignorais que vous marchiez \'e0 votre perte. Moi-m\'eame, monsieur, telle que vous me voyez, je dois la vie au hasard, \'e0 l\rquote oubli de ma m\'e8re, peut-\'eatre\~; mais sit\'f4t que j\rquote a
+i appris votre danger, je me suis souvenue de mon devoir. Or, le devoir d\rquote une femme est de partager la fortune de son mari. Vous exile-t-on, monsieur, je vous suis dans l\rquote exil\~; vous emprisonne-t-on, je me fais captive\~
+; vous tue-t-on, je meurs.
+\par
+\par Et elle tendit \'e0 son mari une main que Henri saisit, sinon avec amour, du moins avec reconnaissance.
+\par
+\par \endash Ah\~! ma pauvre Margot, dit Charles IX, tu ferais bien mieux de lui dire de se faire catholique\~!
+\par
+\par \endash Sire, r\'e9pondit Marguerite avec cette haute dignit\'e9 qui lui \'e9tait si naturelle, Sire, croyez-moi, pour vous-m\'eame ne demandez pas une l\'e2chet\'e9 \'e0 un prince de votre maison.
+\par
+\par Catherine lan\'e7a un regard significatif \'e0 Charles.
+\par
+\par \endash Mon fr\'e8re, s\rquote \'e9cria Marguerite, qui, aussi bien que Charles IX, comprenait la terrible pantomime de Catherine, mon fr\'e8re, songez-y, vous avez fait de lui mon \'e9poux.
+\par
+\par Charles IX, pris entre le regard imp\'e9ratif de Catherine et le regard suppliant de Marguerite comme entre deux principes oppos\'e9s, resta un instant ind\'e9cis\~; enfin, Oromase l\rquote emporta.
+\par
+\par \endash Au fait, madame, dit-il en se penchant \'e0 l\rquote oreille de Catherine, Margot a raison et Henriot est mon beau-fr\'e8re.
+\par
+\par \endash Oui, r\'e9pondit Catherine en s\rquote approchant \'e0 son tour de l\rquote oreille de son fils, oui\'85 mais s\rquote il ne l\rquote \'e9tait pas\~?
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175292}XI\line L\rquote aub\'e9pine du cimeti\'e8re des Innocents{\*\bkmkend _Toc97175292}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Rentr\'e9e chez elle, Marguerite chercha vainement \'e0 deviner le mot que Catherine de M\'e9dicis avait dit tout bas \'e0 Charles IX, et qui avait arr\'eat\'e9 court le terrible conseil de vie et de mort qui se tenait en ce moment.
+\par
+\par Une partie de la matin\'e9e fut employ\'e9e par elle \'e0 soigner La Mole, l\rquote autre \'e0 chercher l\rquote \'e9nigme que son esprit se refusait \'e0 comprendre.
+\par
+\par Le roi de Navarre \'e9tait rest\'e9 prisonnier au Louvre. Les huguenots \'e9taient plus que jamais poursuivis. \'c0 la nuit terrible avait succ\'e9d\'e9 un jour de massacre plus hideux encore. Ce n\rquote \'e9
+tait plus le tocsin que les cloches sonnaient, c\rquote \'e9taient des }{\i Te Deum}{, et les accents de ce bronze joyeux retentissant au milieu du meurtre et des incendies, \'e9taient peut-\'eatre plus tristes \'e0 la lumi\'e8re du soleil que ne l
+\rquote avait \'e9t\'e9 pendant l\rquote obscurit\'e9 le glas de la nuit pr\'e9c\'e9dente. Ce n\rquote \'e9tait pas le tout\~: une chose \'e9trange \'e9tait arriv\'e9e\~; une aub\'e9pine, qui avait fleuri au printemps et qui, comme d\rquote
+habitude, avait perdu son odorante parure au mois de juin, venait de refleurir pendant la nuit, et les catholiques, qui voyaient dans cet \'e9v\'e9nement un miracle et qui, pour la popularisation de ce miracle, faisaient Dieu leur complice
+, allaient en procession, croix et banni\'e8re en t\'eate, au cimeti\'e8re des Innocents, o\'f9 cette aub\'e9pine fleurissait. Cette esp\'e8ce d\rquote assentiment donn\'e9 par le ciel au massacre qui s\rquote ex\'e9cutait avait redoubl\'e9 l\rquote
+ardeur des assassins. Et tandis que la ville continuait \'e0 offrir dans chaque rue, dans chaque carrefour, sur chaque place une sc\'e8ne de d\'e9solation, le Louvre avait d\'e9j\'e0 servi de tombeau commun \'e0 tous les protestants qui s\rquote y \'e9
+taient trouv\'e9s enferm\'e9s au moment du signal. Le roi de Navarre, le prince de Cond\'e9 et La Mole y \'e9taient seuls demeur\'e9s vivants.
+\par
+\par Rassur\'e9e sur La Mole, dont les plaies, comme elle l\rquote avait dit la veille, \'e9taient dangereuses, mais non mortelles, Marguerite n\rquote \'e9tait donc plus pr\'e9occup\'e9e que d\rquote une chose\~: sauver la vie de son mari, qui continuait d
+\rquote \'eatre menac\'e9e. Sans doute le premier sentiment qui s\rquote \'e9tait empar\'e9 de l\rquote \'e9pouse \'e9tait un sentiment de loyale piti\'e9 pour un homme auquel elle venait, comme l\rquote avait dit lui-m\'eame le B\'e9
+arnais, de jurer sinon amour, du moins alliance. Mais, \'e0 la suite de ce sentiment, un autre moins pur avait p\'e9n\'e9tr\'e9 dans le c\'9cur de la reine.
+\par
+\par Marguerite \'e9tait ambitieuse, Marguerite avait vu presque une certitude de royaut\'e9 dans son mariage avec Henri de Bourbon, La Navarre, tiraill\'e9e d\rquote un c\'f4t\'e9 par les rois de France, de l\rquote autre par les rois d\rquote
+Espagne, qui, lambeau \'e0 lambeau, avaient fini par emporter la moiti\'e9 de son territoire, pouvait, si Henri de Bourbon r\'e9alisait les esp\'e9rances de courage qu\rquote il avait donn\'e9es dans les rares occasions qu\rquote il avait eues de tirer l
+\rquote \'e9p\'e9e, devenir un royaume r\'e9el, avec les huguenots de France pour sujets. Gr\'e2ce \'e0 son esprit fin et si \'e9lev\'e9, Marguerite avait entrevu et calcul\'e9 tout cela. En perdant Henri, ce n\rquote \'e9
+tait donc pas seulement un mari qu\rquote elle perdait, c\rquote \'e9tait un tr\'f4ne.
+\par
+\par Elle en \'e9tait au plus intime de ces r\'e9flexions, lorsqu\rquote elle entendit frapper \'e0 la porte du corridor secret\~; elle tressaillit, car trois personnes seulement venaient par cette porte\~: le roi, la reine m\'e8re et le duc d\rquote Alen\'e7
+on. Elle entrouvrit la porte du cabinet, recommanda du doigt le silence \'e0 Gillonne et \'e0 La Mole, et alla ouvrir au visiteur.
+\par
+\par Ce visiteur \'e9tait le duc d\rquote Alen\'e7on.
+\par
+\par Le jeune homme avait disparu depuis la veille. Un instant Marguerite avait eu l\rquote id\'e9e de r\'e9clamer son intercession en faveur du roi de Navarre\~; mais une id\'e9e terrible l\rquote avait arr\'eat\'e9e. Le mariage s\rquote \'e9
+tait fait contre son gr\'e9\~; Fran\'e7ois d\'e9testait Henri et n\rquote avait conserv\'e9 la neutralit\'e9 en faveur du B\'e9arnais que parce qu\rquote il \'e9tait convaincu que Henri et sa femme \'e9taient rest\'e9s \'e9trangers l\rquote un \'e0 l
+\rquote autre. Une marque d\rquote int\'e9r\'eat donn\'e9e par Marguerite \'e0 son \'e9poux pouvait en cons\'e9quence, au lieu de l\rquote \'e9carter, rapprocher de sa poitrine un des trois poignards qui le mena\'e7aient.
+\par
+\par Marguerite frissonna donc en apercevant le jeune prince plus qu\rquote elle n\rquote e\'fbt frissonn\'e9 en apercevant le roi Charles IX ou la reine m\'e8re elle-m\'eame. On n\rquote e\'fbt point dit d\rquote ailleurs, en le voyant, qu\rquote il se pass
+\'e2t quelque chose d\rquote insolite par la ville, ni au Louvre\~; il \'e9tait v\'eatu avec son \'e9l\'e9gance ordinaire. Ses habits et son linge exhalaient ces parfums que m\'e9prisait Charles IX, mais dont le duc d\rquote
+Anjou et lui faisaient un si continuel usage. Seulement, un \'9cil exerc\'e9 comme l\rquote \'e9tait celui de Marguerite pouvait remarquer que, malgr\'e9 sa p\'e2leur plus grande que d\rquote habitude, et malgr\'e9 le l\'e9ger tremblement qui agitait l
+\rquote extr\'e9mit\'e9 de ses mains, aussi belles et aussi soign\'e9es que des mains de femme, il renfermait au fond de son c\'9cur un sentiment joyeux.
+\par
+\par Son entr\'e9e fut ce qu\rquote elle avait l\rquote habitude d\rquote \'eatre. Il s\rquote approcha de sa s\'9cur pour l\rquote embrasser. Mais, au lieu de lui tendre ses joues, comme elle e\'fbt fait au roi Charles ou au duc d\rquote Anjou, Marguerite s
+\rquote inclina et lui offrit le front.
+\par
+\par Le duc d\rquote Alen\'e7on poussa un soupir, et posa ses l\'e8vres bl\'eamissantes sur ce front que lui pr\'e9sentait Marguerite.
+\par
+\par Alors, s\rquote asseyant, il se mit \'e0 raconter \'e0 sa s\'9cur les nouvelles sanglantes de la nuit\~; la mort lente et terrible de l\rquote amiral\~; la mort instantan\'e9e de T\'e9ligny, qui, perc\'e9 d\rquote une balle, rendit \'e0 l\rquote instant m
+\'eame le dernier soupir. Il s\rquote arr\'eata, s\rquote appesantit, se complut sur les d\'e9tails sanglants de cette nuit avec cet amour du sang particulier \'e0 lui et \'e0 ses deux fr\'e8res. Marguerite le laissa dire.
+\par
+\par Enfin, ayant tout dit, il se tut.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas pour me faire ce r\'e9cit seulement que vous \'eates venu me rendre visite, n\rquote est-ce pas, mon fr\'e8re\~? demanda Marguerite.
+\par
+\par Le duc d\rquote Alen\'e7on sourit.
+\par
+\par \endash Vous avez encore autre chose \'e0 me dire\~?
+\par
+\par \endash Non, r\'e9pondit le duc, j\rquote attends.
+\par
+\par \endash Qu\rquote attendez-vous\~?
+\par
+\par \endash Ne m\rquote avez-vous pas dit, ch\'e8re Marguerite bien-aim\'e9e, reprit le duc en rapprochant son fauteuil de celui de sa s\'9cur, que ce mariage avec le roi de Navarre se faisait contre votre gr\'e9.
+\par
+\par \endash Oui, sans doute. Je ne connaissais point le prince de B\'e9arn lorsqu\rquote on me l\rquote a propos\'e9 pour \'e9poux.
+\par
+\par \endash Et depuis que vous le connaissez, ne m\rquote avez-vous pas affirm\'e9 que vous n\rquote \'e9prouviez aucun amour pour lui\~?
+\par
+\par \endash Je vous l\rquote ai dit, il est vrai.
+\par
+\par \endash Votre opinion n\rquote \'e9tait-elle pas que ce mariage devait faire votre malheur\~?
+\par
+\par \endash Mon cher Fran\'e7ois, dit Marguerite, quand un mariage n\rquote est pas la supr\'eame f\'e9licit\'e9, c\rquote est presque toujours la supr\'eame douleur.
+\par
+\par \endash Eh bien, ma ch\'e8re Marguerite\~! comme je vous le disais, j\rquote attends.
+\par
+\par \endash Mais qu\rquote attendez-vous, dites\~?
+\par
+\par \endash Que vous t\'e9moigniez votre joie.
+\par
+\par \endash De quoi donc ai-je \'e0 me r\'e9jouir\~?
+\par
+\par \endash Mais de cette occasion inattendue qui se pr\'e9sente de reprendre votre libert\'e9.
+\par
+\par \endash Ma libert\'e9\~! reprit Marguerite, qui voulait forcer le prince \'e0 aller jusqu\rquote au bout de sa pens\'e9e.
+\par
+\par \endash Sans doute, votre libert\'e9\~; vous allez \'eatre s\'e9par\'e9e du roi de Navarre.
+\par
+\par \endash S\'e9par\'e9e\~! dit Marguerite en fixant ses yeux sur le jeune prince.
+\par
+\par Le duc d\rquote Alen\'e7on essaya de soutenir le regard de sa s\'9cur\~; mais bient\'f4t ses yeux s\rquote \'e9cart\'e8rent d\rquote elle avec embarras.
+\par
+\par \endash S\'e9par\'e9e\~! r\'e9p\'e9ta Marguerite\~; voyons cela, mon fr\'e8re, car je suis bien aise que vous me mettiez \'e0 m\'eame d\rquote approfondir la question\~; et comment compte-t-on nous s\'e9parer\~?
+\par
+\par \endash Mais, murmura le duc, Henri est huguenot.
+\par
+\par \endash Sans doute\~; mais il n\rquote avait pas fait myst\'e8re de sa religion, et l\rquote on savait cela quand on nous a mari\'e9s.
+\par
+\par \endash Oui, mais depuis votre mariage, ma s\'9cur, dit le duc, laissant malgr\'e9 lui un rayon de joie illuminer son visage, qu\rquote a fait Henri\~?
+\par
+\par \endash Mais vous le savez mieux que personne, Fran\'e7ois, puisqu\rquote il a pass\'e9 ses journ\'e9es presque toujours en votre compagnie, tant\'f4t \'e0 la chasse, tant\'f4t au mail, tant\'f4t \'e0 la paume.
+\par
+\par \endash Oui, ses journ\'e9es, sans doute, reprit le duc, ses journ\'e9es\~; mais ses nuits\~? Marguerite se tut, et ce fut \'e0 son tour de baisser les yeux.
+\par
+\par \endash Ses nuits, continua le duc d\rquote Alen\'e7on, ses nuits\~?
+\par
+\par \endash Eh bien\~? demanda Marguerite, sentant qu\rquote il fallait bien r\'e9pondre quelque chose.
+\par
+\par \endash Eh bien, il les a pass\'e9es chez madame de Sauve.
+\par
+\par \endash Comment le savez-vous\~? s\rquote \'e9cria Marguerite.
+\par
+\par \endash Je le sais parce que j\rquote avais int\'e9r\'eat \'e0 le savoir, r\'e9pondit le jeune prince en p\'e2lissant et en d\'e9chiquetant la broderie de ses manches.
+\par
+\par Marguerite commen\'e7ait \'e0 comprendre ce que Catherine avait dit tout bas \'e0 Charles IX\~: mais elle fit semblant de demeurer dans son ignorance.
+\par
+\par \endash Pourquoi me dites-vous cela, mon fr\'e8re\~? r\'e9pondit-elle avec un air de m\'e9lancolie parfaitement jou\'e9\~; est-ce pour me rappeler que personne ici ne m\rquote aime et ne tient \'e0 moi\~: pas plus ceux que la nature m\rquote a donn\'e9
+s pour protecteurs que celui que l\rquote \'c9glise m\rquote a donn\'e9 pour \'e9poux\~?
+\par
+\par \endash Vous \'eates injuste, dit vivement le duc d\rquote Alen\'e7on en rapprochant encore son fauteuil de celui de sa s\'9cur, je vous aime et vous prot\'e8ge, moi.
+\par
+\par \endash Mon fr\'e8re, dit Marguerite en le regardant fixement, vous avez quelque chose \'e0 me dire de la part de la reine m\'e8re.
+\par
+\par \endash Moi\~! vous vous trompez, ma s\'9cur, je vous jure\~; qui peut vous faire croire cela\~?
+\par
+\par \endash Ce qui peut me le faire croire, c\rquote est que vous rompez l\rquote amiti\'e9 qui vous attachait \'e0 mon mari\~; c\rquote est que vous abandonnez la cause du roi de Navarre.
+\par
+\par \endash La cause du roi de Navarre\~! reprit le duc d\rquote Alen\'e7on tout interdit.
+\par
+\par \endash Oui, sans doute. Tenez, Fran\'e7ois, parlons franc. Vous en \'eates convenu vingt fois, vous ne pouvez vous \'e9lever et m\'eame vous soutenir que l\rquote un par l\rquote autre. Cette alliance\'85
+\par
+\par \endash Est devenue impossible, ma s\'9cur, interrompit le duc d\rquote Alen\'e7on.
+\par
+\par \endash Et pourquoi cela\~?
+\par
+\par \endash Parce que le roi a des desseins sur votre mari. Pardon\~! en disant votre mari, je me trompe\~: c\rquote est sur Henri de Navarre que je voulais dire. Notre m\'e8re a devin\'e9 tout. Je m\rquote
+alliais aux huguenots parce que je croyais les huguenots en faveur. Mais voil\'e0 qu\rquote on tue les huguenots et que dans huit jours il n\rquote en restera pas cinquante dans tout le royaume. Je tendais la main au roi de Navarre parce qu\rquote il \'e9
+tait\'85 votre mari. Mais voil\'e0 qu\rquote il n\rquote est plus votre mari. Qu\rquote avez-vous \'e0 dire \'e0 cela, vous qui \'eates non seulement la plus belle femme de France, mais encore la plus forte t\'eate du royaume\~?
+\par
+\par \endash J\rquote ai \'e0 dire, reprit Marguerite, que je connais notre fr\'e8re Charles. Je l\rquote ai vu hier dans un de ces acc\'e8s de fr\'e9n\'e9sie dont chacun abr\'e8ge sa vie de dix ans\~; j\rquote ai \'e0 dire que ces acc\'e8
+s se renouvellent, par malheur, bien souvent maintenant, ce qui fait que, selon toute probabilit\'e9, notre fr\'e8re Charles n\rquote a pas longtemps \'e0 vivre\~; j\rquote ai \'e0 dire enfin que le roi de Pologne vient de mourir et qu\rquote
+il est fort question d\rquote \'e9lire en sa place un prince de la maison de France\~; j\rquote ai \'e0 dire enfin que, lorsque les circonstances se pr\'e9sentent ainsi, ce n\rquote est point le moment d\rquote abandonner des alli\'e9
+s qui, au moment du combat, peuvent nous soutenir avec le concours d\rquote un peuple et l\rquote appui d\rquote un royaume.
+\par
+\par \endash Et vous, s\rquote \'e9cria le duc, ne me faites-vous pas une trahison bien plus grande de pr\'e9f\'e9rer un \'e9tranger \'e0 votre fr\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Expliquez-vous, Fran\'e7ois\~; en quoi et comment vous ai-je trahi\~?
+\par
+\par \endash Vous avez demand\'e9 hier au roi la vie du roi de Navarre\~?
+\par
+\par \endash Eh bien\~? demanda Marguerite avec une feinte na\'efvet\'e9. Le duc se leva pr\'e9cipitamment, fit deux ou trois fois le tour de la chambre d\rquote un air \'e9gar\'e9, puis revint prendre la main de Marguerite. Cette main \'e9tait raide et glac
+\'e9e.
+\par
+\par \endash Adieu, ma s\'9cur, dit-il\~; vous n\rquote avez pas voulu me comprendre, ne vous en prenez donc qu\rquote \'e0 vous des malheurs qui pourront vous arriver.
+\par
+\par Marguerite p\'e2lit, mais demeura immobile \'e0 sa place. Elle vit sortir le duc d\rquote Alen\'e7on sans faire un signe pour le rappeler\~; mais \'e0 peine l\rquote avait-elle perdu de vue dans le corridor qu\rquote il revint sur ses pas.
+\par
+\par \endash \'c9coutez, Marguerite, dit-il, j\rquote ai oubli\'e9 de vous dire une chose\~: c\rquote est que demain, \'e0 pareille heure, le roi de Navarre sera mort.
+\par
+\par Marguerite poussa un cri\~; car cette id\'e9e qu\rquote elle \'e9tait l\rquote instrument d\rquote un assassinat lui causait une \'e9pouvante qu\rquote elle ne pouvait surmonter.
+\par
+\par \endash Et vous n\rquote emp\'eacherez pas cette mort\~? dit-elle\~; vous ne sauverez pas votre meilleur et votre plus fid\'e8le alli\'e9\~?
+\par
+\par \endash Depuis hier, mon alli\'e9 n\rquote est plus le roi de Navarre.
+\par
+\par \endash Et qui est-ce donc, alors\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est M.\~de\~Guise. En d\'e9truisant les huguenots, on a fait M.\~de Guise roi des catholiques.
+\par
+\par \endash Et c\rquote est le fils de Henri II qui reconna\'eet pour son roi un duc de Lorraine\~! \'85
+\par
+\par \endash Vous \'eates dans un mauvais jour, Marguerite, et vous ne comprenez rien.
+\par
+\par \endash J\rquote avoue que je cherche en vain \'e0 lire dans votre pens\'e9e.
+\par
+\par \endash Ma s\'9cur, vous \'eates d\rquote aussi bonne maison que madame la princesse de Porcian, et Guise n\rquote est pas plus immortel que le roi de Navarre\~; eh bien, Marguerite, supposez maintenant trois choses, toutes trois possibles\~: la premi
+\'e8re, c\rquote est que Monsieur soit \'e9lu roi de Pologne\~; la seconde, c\rquote est que vous m\rquote aimiez comme je vous aime\~; eh bien, je suis roi de France, et vous\'85 et vous\'85 reine des catholiques.
+\par
+\par Marguerite cacha sa t\'eate dans ses mains, \'e9blouie de la profondeur des vues de cet adolescent que personne \'e0 la cour n\rquote osait appeler une intelligence.
+\par
+\par \endash Mais, demanda-t-elle apr\'e8s un moment de silence, vous n\rquote \'eates donc pas jaloux de M.\~le duc de Guise comme vous l\rquote \'eates du roi de Navarre\~?
+\par
+\par \endash Ce qui est fait est fait, dit le duc d\rquote Alen\'e7on d\rquote une voix sourde\~; et si j\rquote ai eu \'e0 \'eatre jaloux du duc de Guise, eh bien, je l\rquote ai \'e9t\'e9.
+\par
+\par \endash Il n\rquote y a qu\rquote une seule chose qui puisse emp\'eacher ce beau plan de r\'e9ussir.
+\par
+\par \endash Laquelle\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est que je n\rquote aime plus le duc de Guise.
+\par
+\par \endash Et qui donc aimez-vous, alors\~?
+\par
+\par \endash Personne. Le duc d\rquote Alen\'e7on regarda Marguerite avec l\rquote \'e9tonnement d\rquote un homme qui, \'e0 son tour, ne comprend plus, et sortit de l\rquote appartement en poussant un soupir et en pressant de sa main glac\'e9e son front pr
+\'eat \'e0 se fendre. Marguerite demeura seule et pensive. La situation commen\'e7ait \'e0 se dessiner claire et pr\'e9cise \'e0 ses yeux\~; le roi avait laiss\'e9 faire la Saint-Barth\'e9lemy, la reine Catherine et le duc de Guise l\rquote
+avaient faite. Le duc de Guise et le duc d\rquote Alen\'e7on allaient se r\'e9unir pour en tirer le meilleur parti possible. La mort du roi de Navarre \'e9tait une cons\'e9quence naturelle de cette grande catastrophe. Le roi de Navarre mort, on s\rquote
+emparait de son royaume. Marguerite restait donc veuve, sans tr\'f4ne, sans puissance, et n\rquote ayant d\rquote autre perspective qu\rquote un clo\'eetre o\'f9 elle n\rquote aurait pas m\'eame la triste douleur de pleurer son \'e9poux qui n\rquote
+avait jamais \'e9t\'e9 son mari. Elle en \'e9tait l\'e0, lorsque la reine Catherine lui fit demander si elle ne voulait pas venir faire avec toute la cour un p\'e8lerinage \'e0 l\rquote aub\'e9pine du cimeti\'e8re des Innocents.
+\par
+\par Le premier mouvement de Marguerite fut de refuser de faire partie de cette cavalcade. Mais la pens\'e9e que cette sortie lui fournirait peut-\'eatre l\rquote occasion d\rquote apprendre quelque chose de nouveau sur le sort du roi de Navarre la d\'e9
+cida. Elle fit donc r\'e9pondre que si on voulait lui tenir un cheval pr\'eat, elle accompagnerait volontiers Leurs Majest\'e9s.
+\par
+\par Cinq minutes apr\'e8s, un page vint lui annoncer que, si elle voulait descendre, le cort\'e8ge allait se mettre en marche. Marguerite fit de la main \'e0 Gillone un signe pour lui recommander le bless\'e9 et descendit.
+\par
+\par Le roi, la reine m\'e8re, Tavannes et les principaux catholiques \'e9taient d\'e9j\'e0 \'e0 cheval. Marguerite jeta un coup d\rquote \'9cil rapide sur ce groupe, qui se composait d\rquote une vingtaine de personnes \'e0 peu pr\'e8s\~: le roi de Navarre n
+\rquote y \'e9tait point.
+\par
+\par Mais madame de Sauve y \'e9tait\~; elle \'e9changea un regard avec elle, et Marguerite comprit que la ma\'eetresse de son mari avait quelque chose \'e0 lui dire.
+\par
+\par On se mit en route en gagnant la rue Saint-Honor\'e9 par la rue de l\rquote Astruce. \'c0 la vue du roi, de la reine Catherine et des principaux catholiques, le peuple s\rquote \'e9tait amass\'e9, suivant le cort\'e8ge comme un flot qui monte, criant\~:
+
+\par
+\par \endash Vive le roi\~! vive la messe\~! mort aux huguenots\~! Ces cris \'e9taient accompagn\'e9s de brandissements d\rquote \'e9p\'e9es rougies et d\rquote arquebuses fumantes, qui indiquaient la part que chacun avait prise au sinistre \'e9v\'e9
+nement qui venait de s\rquote accomplir. En arrivant \'e0 la hauteur de la rue des Prouvelles, on rencontra des hommes qui tra\'eenaient un cadavre sans t\'eate. C\rquote \'e9tait celui de l\rquote amiral. Ces hommes allaient le pendre par les pieds \'e0
+ Montfaucon.
+\par
+\par On entra dans le cimeti\'e8re des Saints-Innocents par la porte qui s\rquote ouvrait en face de la rue des Chaps, aujourd\rquote hui celle des D\'e9chargeurs. Le clerg\'e9, pr\'e9venu de la visite du roi et de celle de la reine m\'e8
+re, attendait Leurs Majest\'e9s pour les haranguer.
+\par
+\par Madame de Sauve profita du moment o\'f9 Catherine \'e9coutait le discours qu\rquote on lui faisait pour s\rquote approcher de la reine de Navarre et lui demander la permission de lui baiser sa main. Marguerite \'e9
+tendit le bras vers elle, madame de Sauve approcha ses l\'e8vres de la main de la reine, et, en la baisant lui glissa un petit papier roul\'e9 dans la manche.
+\par
+\par Si rapide et si dissimul\'e9e qu\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 la retraite de madame de Sauve, Catherine s\rquote en \'e9tait aper\'e7ue, elle se retourna au moment o\'f9 sa dame d\rquote honneur baisait la main de la reine.
+\par
+\par Les deux femmes virent ce regard qui p\'e9n\'e9trait jusqu\rquote \'e0 elles comme un \'e9clair, mais toutes deux rest\'e8rent impassibles. Seulement madame de Sauve s\rquote \'e9loigna de Marguerite, et alla reprendre sa place pr\'e8s de Catherine.
+
+\par
+\par Lorsqu\rquote elle eut r\'e9pondu au discours qui venait de lui \'eatre adress\'e9, Catherine fit du doigt, et en souriant, signe \'e0 la reine de Navarre de s\rquote approcher d\rquote elle.
+\par
+\par Marguerite ob\'e9it.
+\par
+\par \endash Eh\~! ma fille\~! dit la reine m\'e8re dans son patois italien, vous avez donc de grandes amiti\'e9s avec madame de Sauve\~?
+\par
+\par Marguerite sourit, en donnant \'e0 son beau visage l\rquote expression la plus am\'e8re qu\rquote elle put trouver.
+\par
+\par \endash Oui, ma m\'e8re, r\'e9pondit-elle, le serpent est venu me mordre la main.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! dit Catherine en souriant, vous \'eates jalouse, je crois\~!
+\par
+\par \endash Vous vous trompez, madame, r\'e9pondit Marguerite. Je ne suis pas plus jalouse du roi de Navarre que le roi de Navarre n\rquote est amoureux de moi. Seulement je sais distinguer mes amis de mes ennemis. J\rquote aime qui m\rquote aime, et d\'e9
+teste qui me hait. Sans cela, madame, serais-je votre fille\~?
+\par
+\par Catherine sourit de mani\'e8re \'e0 faire comprendre \'e0 Marguerite que, si elle avait eu quelque soup\'e7on, ce soup\'e7on \'e9tait \'e9vanoui.
+\par
+\par D\rquote ailleurs, en ce moment, de nouveaux p\'e8lerins attir\'e8rent l\rquote attention de l\rquote auguste assembl\'e9e. Le duc de Guise arrivait escort\'e9 d\rquote une troupe de gentilshommes tout \'e9chauff\'e9s encore d\rquote un carnage r\'e9
+cent. Ils escortaient une liti\'e8re richement tapiss\'e9e, qui s\rquote arr\'eata en face du roi.
+\par
+\par \endash La duchesse de Nevers\~! s\rquote \'e9cria Charles IX. \'c7\'e0, voyons\~! qu\rquote elle vienne recevoir nos compliments, cette belle et rude catholique. Que m\rquote a-t-on dit, ma cousine, que, de votre propre fen\'eatre, vous avez giboy\'e9
+ aux huguenots, et que vous en avez tu\'e9 un d\rquote un coup de pierre\~?
+\par
+\par La duchesse de Nevers rougit extr\'eamement.
+\par
+\par \endash Sire, dit-elle \'e0 voix basse, en venant s\rquote agenouiller devant le roi, c\rquote est au contraire un catholique bless\'e9 que j\rquote ai eu le bonheur de recueillir.
+\par
+\par \endash Bien, bien, ma cousine\~! il y a deux fa\'e7ons de me servir\~: l\rquote une en exterminant mes ennemis, l\rquote autre en secourant mes amis. On fait ce qu\rquote on peut, et je suis s\'fbr que si vous eussiez pu davantage, vous l\rquote
+eussiez fait.
+\par
+\par Pendant ce temps, le peuple, qui voyait la bonne harmonie qui r\'e9gnait entre la maison de Lorraine et Charles IX, criait \'e0 tue-t\'eate\~:
+\par
+\par \endash Vive le roi\~! vive le duc de Guise\~! vive la messe\~!
+\par
+\par \endash Revenez-vous au Louvre avec nous, Henriette\~? dit la reine m\'e8re \'e0 la belle duchesse.
+\par
+\par Marguerite toucha du coude son amie, qui comprit aussit\'f4t ce signe, et qui r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \endash Non pas, madame, \'e0 moins que Votre Majest\'e9 ne me l\rquote ordonne, car j\rquote ai affaire en ville avec Sa Majest\'e9 la reine de Navarre.
+\par
+\par \endash Et qu\rquote allez-vous faire ensemble\~? demanda Catherine.
+\par
+\par \endash Voir des livres grecs tr\'e8s rares et tr\'e8s curieux qu\rquote on a trouv\'e9s chez un vieux pasteur protestant, et qu\rquote on a transport\'e9s \'e0 la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, r\'e9pondit Marguerite.
+\par
+\par \endash Vous feriez mieux d\rquote aller voir jeter les derniers huguenots du haut du pont des Meuniers dans la Seine, dit Charles IX. C\rquote est la place des bons Fran\'e7ais.
+\par
+\par \endash Nous irons, s\rquote il pla\'eet \'e0 Votre Majest\'e9, r\'e9pondit la duchesse de Nevers.
+\par
+\par Catherine jeta un regard de d\'e9fiance sur les deux jeunes femmes. Marguerite, aux aguets, l\rquote intercepta, et se tournant et retournant aussit\'f4t d\rquote un air fort pr\'e9occup\'e9, elle regarda avec inqui\'e9tude autour d\rquote elle.
+\par
+\par Cette inqui\'e9tude, feinte ou r\'e9elle, n\rquote \'e9chappa point \'e0 Catherine.
+\par
+\par \endash Que cherchez-vous\~?
+\par
+\par \endash Je cherche\'85 Je ne vois plus\'85, dit-elle.
+\par
+\par \endash Que cherchez-vous\~? qui ne voyez-vous plus\~?
+\par
+\par \endash La Sauve, dit Marguerite. Serait-elle retourn\'e9e au Louvre\~?
+\par
+\par \endash Quand je te disais que tu \'e9tais jalouse\~! dit Catherine \'e0 l\rquote oreille de sa fille. }{\i O bestia\~! \'85 }{Allons, allons, Henriette\~! continua-t-elle en haussant les \'e9paules, emmenez la reine de Navarre.
+\par
+\par Marguerite feignit encore de regarder autour d\rquote elle, puis, se penchant \'e0 son tour \'e0 l\rquote oreille de son amie\~:
+\par
+\par \endash Emm\'e8ne-moi vite, lui dit-elle. J\rquote ai des choses de la plus haute importance \'e0 te dire.
+\par
+\par La duchesse fit une r\'e9v\'e9rence \'e0 Charles IX et \'e0 Catherine, puis s\rquote inclinant devant la reine de Navarre\~:
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 daignera-t-elle monter dans ma liti\'e8re\~? dit-elle.
+\par
+\par \endash Volontiers. Seulement vous serez oblig\'e9e de me faire reconduire au Louvre.
+\par
+\par \endash Ma liti\'e8re, comme mes gens, comme moi-m\'eame, r\'e9pondit la duchesse, sont aux ordres de Votre Majest\'e9.
+\par
+\par La reine Marguerite monta dans la liti\'e8re, et, sur un signe qu\rquote elle lui fit, la duchesse de Nevers monta \'e0 son tour et prit respectueusement place sur le devant.
+\par
+\par Catherine et ses gentilshommes retourn\'e8rent au Louvre en suivant le m\'eame chemin qu\rquote ils avaient pris pour venir. Seulement, pendant toute la route, on vit la reine m\'e8re parler sans rel\'e2che \'e0 l\rquote oreille du roi, en lui d\'e9
+signant plusieurs fois madame de Sauve.
+\par
+\par Et \'e0 chaque fois le roi riait, comme riait Charles IX, c\rquote est-\'e0-dire d\rquote un rire plus sinistre qu\rquote une menace.
+\par
+\par Quant \'e0 Marguerite, une fois qu\rquote elle eut senti la liti\'e8re se mettre en mouvement, et qu\rquote elle n\rquote eut plus \'e0 craindre la per\'e7
+ante investigation de Catherine, elle tira vivement de sa manche le billet de madame de Sauve et lut les mots suivants\~:
+\par
+\par \'ab\~J\rquote ai re\'e7u l\rquote ordre de faire remettre ce soir au roi de Navarre deux clefs\~: l\rquote une est celle de la chambre dans laquelle il est enferm\'e9, l\rquote autre est celle de la mienne. Une fois qu\rquote il sera entr\'e9
+ chez moi, il m\rquote est enjoint de l\rquote y garder jusqu\rquote \'e0 six heures du matin.
+\par
+\par \'ab\~Que Votre Majest\'e9 r\'e9fl\'e9chisse, que Votre Majest\'e9 d\'e9cide, que Votre Majest\'e9 ne compte ma vie pour rien.\~\'bb
+\par
+\par \endash Il n\rquote y a plus de doute, murmura Marguerite, et la pauvre femme est l\rquote instrument dont on veut se servir pour nous perdre tous. Mais nous verrons si de la reine Margot, comme dit mon fr\'e8re Charles
+, on fait si facilement une religieuse.
+\par
+\par \endash De qui donc est cette lettre\~? demanda la duchesse de Nevers en montrant le papier que Marguerite venait de lire et de relire avec une si grande attention.
+\par
+\par \endash Ah\~! duchesse\~! j\rquote ai bien des choses \'e0 te dire, r\'e9pondit Marguerite en d\'e9chirant le billet en mille et mille morceaux.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175293}XII\line Les confidences{\*\bkmkend _Toc97175293}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{\b \endash }{Et, d\rquote abord, o\'f9 allons-nous\~? demanda Marguerite. Ce n\rquote est pas au pont des Meuniers, j\rquote imagine\~?\'85 J\rquote ai vu assez de tueries comme cela depuis hier, ma pauvre Henriette\~!
+\par
+\par \endash J\rquote ai pris la libert\'e9 de conduire Votre Majest\'e9\'85
+\par
+\par \endash D\rquote abord, et avant toute chose, Ma Majest\'e9 te prie d\rquote oublier sa majest\'e9\'85 Tu me conduisais donc\'85
+\par
+\par \endash \'c0 l\rquote h\'f4tel de Guise, \'e0 moins que vous n\rquote en d\'e9cidiez autrement.
+\par
+\par \endash Non pas\~! non pas, Henriette\~! allons chez toi\~; le duc de Guise n\rquote y est pas, ton mari n\rquote y est pas\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! non\~! s\rquote \'e9cria la duchesse avec une joie qui fit \'e9tinceler ses beaux yeux couleur d\rquote \'e9meraude\~; non\~! ni mon beau-fr\'e8re, ni mon mari, ni personne\~! Je suis libre, libre comme l\rquote air, comme l\rquote
+oiseau, comme le nuage\'85 Libre, ma reine, entendez-vous\~? Comprenez-vous ce qu\rquote il y a de bonheur dans ce mot\~: libre\~?\'85 Je vais, je viens, je commande\~! Ah\~! pauvre reine\~! vous n\rquote \'eates pas libre, vous\~! aussi vous soupirez\'85
+
+\par
+\par \endash Tu vas, tu viens, tu commandes\~! Est-ce donc tout\~? Et ta libert\'e9 ne sert-elle qu\rquote \'e0 cela\~? Voyons, tu es bien joyeuse pour n\rquote \'eatre que libre.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 m\rquote a promis d\rquote entamer les confidences.
+\par
+\par \endash Encore Ma Majest\'e9\~; voyons, nous nous f\'e2cherons, Henriette\~; as-tu donc oubli\'e9 nos conventions\~?
+\par
+\par \endash Non, votre respectueuse servante devant le monde, ta folle confidente dans le t\'eate-\'e0-t\'eate. N\rquote est-ce pas cela, madame, n\rquote est-ce pas cela, Marguerite\~?
+\par
+\par \endash Oui, oui\~! dit la reine en souriant.
+\par
+\par \endash Ni rivalit\'e9s de maisons, ni perfidies d\rquote amour\~; tout bien, tout bon, tout franc\~; une alliance enfin offensive et d\'e9fensive, dans le seul but de rencontrer et de saisir au vol, si nous le rencontrons, cet \'e9ph\'e9m\'e8re qu
+\rquote on nomme le bonheur.
+\par
+\par \endash Bien, ma duchesse\~! c\rquote est cela\~; et pour renouveler le pacte, embrasse-moi.
+\par
+\par Et les deux charmantes t\'eates, l\rquote une p\'e2le et voil\'e9e de m\'e9lancolie, l\rquote autre ros\'e9e, blonde et rieuse se rapproch\'e8rent gracieusement et unirent leurs l\'e8vres comme elles avaient uni leurs pens\'e9es.
+\par
+\par \endash Donc il y a du nouveau\~? demanda la duchesse en fixant sur Marguerite un regard avide et curieux.
+\par
+\par \endash Tout n\rquote est-il pas nouveau depuis deux jours\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! je parle d\rquote amour et non de politique, moi. Quand nous aurons l\rquote \'e2ge de dame Catherine, ta m\'e8re, nous en ferons, de la politique. Mais nous avons vingt ans, ma belle reine, parlons d\rquote
+autre chose. Voyons, serais-tu mari\'e9e pour tout de bon\~?
+\par
+\par \endash \'c0 qui\~? dit Marguerite en riant.
+\par
+\par \endash Ah\~! tu me rassures, en v\'e9rit\'e9.
+\par
+\par \endash Eh bien, Henriette, ce qui te rassure m\rquote \'e9pouvante. Duchesse, il faut que je sois mari\'e9e.
+\par
+\par \endash Quand cela\~?
+\par
+\par \endash Demain.
+\par
+\par \endash Ah\~! bah\~! vraiment\~! Pauvre amie\~! Et c\rquote est n\'e9cessaire\~?
+\par
+\par \endash Absolument.
+\par
+\par \endash Mordi\~! comme dit quelqu\rquote un de ma connaissance, voil\'e0 qui est fort triste.
+\par
+\par \endash Tu connais quelqu\rquote un qui dit\~: Mordi\~? demanda en riant Marguerite.
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Et quel est ce quelqu\rquote un\~?
+\par
+\par \endash Tu m\rquote interroges toujours, quand c\rquote est \'e0 toi de parler. Ach\'e8ve, et je commencerai.
+\par
+\par \endash En deux mots, voici\~: le roi de Navarre est amoureux et ne veut pas de moi. Je ne suis pas amoureuse\~; mais je ne veux pas de lui. Cependant il faudrait que nous changeassions d\rquote id\'e9e l\rquote un et l\rquote
+autre, ou que nous eussions l\rquote air d\rquote en changer d\rquote ici \'e0 demain.
+\par
+\par \endash Eh bien, change, toi\~! et tu peux \'eatre s\'fbre qu\rquote il changera, lui\~!
+\par
+\par \endash Justement, voil\'e0 l\rquote impossible\~; car je suis moins dispos\'e9e \'e0 changer que jamais.
+\par
+\par \endash \'c0 l\rquote \'e9gard de ton mari seulement, j\rquote esp\'e8re\~!
+\par
+\par \endash Henriette, j\rquote ai un scrupule.
+\par
+\par \endash Un scrupule de quoi\~?
+\par
+\par \endash De religion. Fais-tu une diff\'e9rence entre les huguenots et les catholiques\~?
+\par
+\par \endash En politique\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Sans doute.
+\par
+\par \endash Mais en amour\~?
+\par
+\par \endash Ma ch\'e8re amie, nous autres femmes, nous sommes tellement pa\'efennes, qu\rquote en fait de sectes nous les admettons toutes, qu\rquote en fait de dieux nous en reconnaissons plusieurs.
+\par
+\par \endash En un seul, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Oui, dit la duchesse, avec un regard \'e9tincelant de paganisme\~; oui, celui qui s\rquote appelle \'c9ros, Cupido, Amor\~; oui, celui qui a un carquois, un bandeau et des ailes\'85 Mordi\~! vive la d\'e9votion\~!
+\par
+\par \endash Cependant tu as une mani\'e8re de prier qui est exclusive\~; tu jettes des pierres sur la t\'eate des huguenots.
+\par
+\par \endash Faisons bien et laissons dire\'85 Ah\~! Marguerite, comme les meilleures id\'e9es, comme les plus belles actions se travestissent en passant par la bouche du vulgaire\~!
+\par
+\par \endash Le vulgaire\~! \'85 Mais c\rquote est mon fr\'e8re Charles qui te f\'e9licitait, ce me semble\~?
+\par
+\par \endash Ton fr\'e8re Charles, Marguerite, est un grand chasseur qui sonne du cor toute la journ\'e9e, ce qui le rend fort maigre\'85 Je r\'e9cuse donc jusqu\rquote \'e0 ses compliments. D\rquote ailleurs, je lui ai r\'e9pondu, \'e0 ton fr\'e8re Charles
+\'85 N\rquote as-tu pas entendu ma r\'e9ponse\~?
+\par
+\par \endash Non, tu parlais si bas\~!
+\par
+\par \endash Tant mieux, j\rquote aurai plus de nouveau \'e0 t\rquote apprendre. \'c7\'e0\~! la fin de ta confidence, Marguerite\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est que\'85 c\rquote est que\'85
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est que, dit la reine en riant, si la pierre dont parlait mon fr\'e8re Charles \'e9tait historique, je m\rquote abstiendrais.
+\par
+\par \endash Bon\~! s\rquote \'e9cria Henriette, tu as choisi un huguenot. Eh bien, sois tranquille\~! pour rassurer ta conscience, je te promets d\rquote en choisir un \'e0 la premi\'e8re occasion.
+\par
+\par \endash Ah\~! il para\'eet que cette fois tu as pris un catholique\~?
+\par
+\par \endash Mordi\~! reprit la duchesse.
+\par
+\par \endash Bien, bien\~! je comprends.
+\par
+\par \endash Et comment est-il notre huguenot\~?
+\par
+\par \endash Je ne l\rquote ai pas choisi\~; ce jeune homme ne m\rquote est rien, et ne me sera probablement jamais rien.
+\par
+\par \endash Mais enfin, comment est-il\~? cela ne t\rquote emp\'eache pas de me le dire, tu sais combien je suis curieuse.
+\par
+\par \endash Un pauvre jeune homme beau comme le Nisus de Benvenuto Cellini, et qui s\rquote est venu r\'e9fugier dans mon appartement.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! \'85 et tu ne l\rquote avais pas un peu convoqu\'e9\~?
+\par
+\par \endash Pauvre gar\'e7on\~! ne ris donc pas ainsi, Henriette, car en ce moment il est encore entre la vie et la mort.
+\par
+\par \endash Il est donc malade\~?
+\par
+\par \endash Il est gri\'e8vement bless\'e9.
+\par
+\par \endash Mais c\rquote est tr\'e8s g\'eanant, un huguenot bless\'e9\~! surtout dans des jours comme ceux o\'f9 nous nous trouvons\~; et qu\rquote en fais-tu de ce huguenot bless\'e9 qui ne t\rquote est rien et ne te sera jamais rien\~?
+\par
+\par \endash Il est dans mon cabinet\~; je le cache et je veux le sauver.
+\par
+\par \endash Il est beau, il est jeune, il est bless\'e9. Tu le caches dans ton cabinet, tu veux le sauver\~; ce huguenot-l\'e0 sera bien ingrat s\rquote il n\rquote est pas trop reconnaissant\~!
+\par
+\par \endash Il l\rquote est d\'e9j\'e0, j\rquote en ai bien peur\'85 plus que je ne le d\'e9sirerais.
+\par
+\par \endash Et il t\rquote int\'e9resse\'85 ce pauvre jeune homme\~?
+\par
+\par \endash Par humanit\'e9\'85 seulement.
+\par
+\par \endash Ah\~! l\rquote humanit\'e9, ma pauvre reine\~! c\rquote est toujours cette vertu-l\'e0 qui nous perd, nous autres femmes\~!
+\par
+\par \endash Oui, et tu comprends\~: comme d\rquote un moment \'e0 l\rquote autre le roi, le duc d\rquote Alen\'e7on, ma m\'e8re, mon mari m\'eame\'85 peuvent entrer dans mon appartement\'85
+\par
+\par \endash Tu veux me prier de te garder ton petit huguenot, n\rquote est-ce pas, tant qu\rquote il sera malade, \'e0 la condition de te le rendre quand il sera gu\'e9ri\~?
+\par
+\par \endash Rieuse\~! dit Marguerite. Non, je te jure que je ne pr\'e9pare pas les choses de si loin. Seulement, si tu pouvais trouver un moyen de cacher le pauvre gar\'e7on\~; si tu pouvais lui conserver la vie que je lui ai sauv\'e9e\~; eh bien, je t
+\rquote avoue que je t\rquote en serais v\'e9ritablement reconnaissante\~! Tu es libre \'e0 l\rquote h\'f4tel de Guise, tu n\rquote as ni beau-fr\'e8re, ni mari qui t\rquote espionne ou qui te contraigne, et de plus derri\'e8re ta chambre, o\'f9
+ personne, ch\'e8re Henriette, n\rquote a heureusement pour toi le droit d\rquote entrer, un grand cabinet pareil au mien. Eh bien, pr\'eate-moi ce cabinet pour mon huguenot\~; quand il sera gu\'e9ri tu lui ouvriras la cage et l\rquote oiseau s\rquote
+envolera.
+\par
+\par \endash Il n\rquote y a qu\rquote une difficult\'e9, ch\'e8re reine, c\rquote est que la cage est occup\'e9e.
+\par
+\par \endash Comment\~! tu as donc aussi sauv\'e9 quelqu\rquote un, toi\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est justement ce que j\rquote ai r\'e9pondu \'e0 ton fr\'e8re.
+\par
+\par \endash Ah\~! je comprends\~; voil\'e0 pourquoi tu parlais si bas que je ne t\rquote ai pas entendue.
+\par
+\par \endash \'c9coute, Marguerite, c\rquote est une histoire admirable, non moins belle, non moins po\'e9tique que la tienne. Apr\'e8s t\rquote avoir laiss\'e9 six de mes gardes, j\rquote \'e9tais mont\'e9e avec les six autres \'e0 l\rquote h\'f4
+tel de Guise, et je regardais piller et br\'fbler une maison qui n\rquote est s\'e9par\'e9e de l\rquote h\'f4tel de mon fr\'e8re que par la rue des Quatre-Fils, quand tout \'e0 coup j\rquote entends crier des femmes et jurer des hommes. Je m\rquote
+avance sur le balcon et je vois d\rquote abord une \'e9p\'e9e dont le feu semblait \'e9clairer toute la sc\'e8ne \'e0 elle seule. J\rquote admire cette lame furieuse\~: j\rquote aime les belles choses, moi\~! \'85 puis je cherche naturellement \'e0
+ distinguer le bras qui la faisait mouvoir, et le corps auquel ce bras appartenait. Au milieu des coups, des cris, je distingue enfin l\rquote homme, et je vois\'85 un h\'e9ros, un Ajax T\'e9lamon\~; j\rquote entends une voix, une voix de stentor. Je m
+\rquote enthousiasme, je demeure toute palpitante, tressaillant \'e0 chaque coup dont il \'e9tait menac\'e9, \'e0 chaque botte qu\rquote il portait\~; \'e7\rquote a \'e9t\'e9 une \'e9motion d\rquote un quart d\rquote heure, vois-tu, ma reine, comme je n
+\rquote en avais jamais \'e9prouv\'e9, comme j\rquote avais cru qu\rquote il n\rquote en existait pas. Aussi j\rquote \'e9tais l\'e0, haletante, suspendue, muette, quand tout \'e0 coup mon h\'e9ros a disparu.
+\par
+\par \endash Comment cela\~?
+\par
+\par \endash Sous une pierre que lui a jet\'e9e une vieille femme\~; alors, comme Cyrus, j\rquote ai retrouv\'e9 la voix, j\rquote ai cri\'e9\~: \'c0 l\rquote aide, au secours\~! Nos gardes sont venus, l\rquote ont pris, l\rquote ont relev\'e9, et enfin l
+\rquote ont transport\'e9 dans la chambre que tu me demandes pour ton prot\'e9g\'e9.
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! je comprends d\rquote autant mieux cette histoire, ch\'e8re Henriette, dit Marguerite, que cette histoire est presque la mienne.
+\par
+\par \endash Avec cette diff\'e9rence, ma reine, que servant mon roi et ma religion, je n\rquote ai point besoin de renvoyer M.\~Annibal de Coconnas.
+\par
+\par \endash Il s\rquote appelle Annibal de Coconnas\~? reprit Marguerite en \'e9clatant de rire.
+\par
+\par \endash C\rquote est un terrible nom, n\rquote est-ce pas, dit Henriette. Eh bien, celui qui le porte en est digne. Quel champion, mordi\~! et que de sang il a fait couler\~! Mets ton masque, ma reine, nous voici \'e0 l\rquote h\'f4tel.
+\par
+\par \endash Pourquoi donc mettre mon masque\~?
+\par
+\par \endash Parce que je veux te montrer mon h\'e9ros.
+\par
+\par \endash Il est beau\~?
+\par
+\par \endash Il m\rquote a sembl\'e9 magnifique pendant ses batailles. Il est vrai que c\rquote \'e9tait la nuit \'e0 la lueur des flammes. Ce matin, \'e0 la lumi\'e8re du jour, il m\rquote a paru perdre un peu, je l\rquote
+avoue. Cependant je crois que tu en seras contente.
+\par
+\par \endash Alors, mon prot\'e9g\'e9 est refus\'e9 \'e0 l\rquote h\'f4tel de Guise\~; j\rquote en suis f\'e2ch\'e9e, car c\rquote est le dernier endroit o\'f9 l\rquote on viendrait chercher un huguenot.
+\par
+\par \endash Pas le moins du monde, je le ferai apporter ici ce soir\~; l\rquote un couchera dans le coin \'e0 droite, l\rquote autre dans le coin \'e0 gauche.
+\par
+\par \endash Mais s\rquote ils se reconnaissent l\rquote un pour protestant, l\rquote autre pour catholique, ils vont se d\'e9vorer.
+\par
+\par \endash Oh\~! il n\rquote y a pas de danger. M.\~de\~Coconnas a re\'e7u dans la figure un coup qui fait qu\rquote il n\rquote y voit presque pas clair\~; ton huguenot a re\'e7u dans la poitrine un coup qui fait qu\rquote il ne peut presque pas remuer\'85
+ Et puis, d\rquote ailleurs, tu lui recommanderas de garder le silence \'e0 l\rquote endroit de la religion, et tout ira \'e0 merveille.
+\par
+\par \endash Allons, soit\~!
+\par
+\par \endash Entrons, c\rquote est conclu.
+\par
+\par \endash Merci, dit Marguerite en serrant la main de son amie.
+\par
+\par \endash Ici, madame, vous redevenez Majest\'e9, dit la duchesse de Nevers\~; permettez-moi donc de vous faire les honneurs de l\rquote h\'f4tel de Guise, comme ils doivent \'eatre faits \'e0 la reine de Navarre.
+\par
+\par Et la duchesse, descendant de sa liti\'e8re, mit presque un genou en terre pour aider Marguerite \'e0 descendre \'e0 son tour\~; puis lui montrant de la main la porte de l\rquote h\'f4tel gard\'e9e par deux sentinelles, arquebuse \'e0
+ la main, elle suivit \'e0 quelques pas la reine, qui marcha majestueusement pr\'e9c\'e9dant la duchesse, qui garda son humble attitude tant qu\rquote elle put \'eatre vue. Arriv\'e9e \'e0 sa chambre, la duchesse ferma sa porte\~; et appelant sa cam\'e9
+riste, Sicilienne des plus alertes\~:
+\par
+\par \endash Mica, lui dit-elle en italien, comment va M.\~le comte\~?
+\par
+\par \endash Mais de mieux en mieux, r\'e9pondit celle-ci.
+\par
+\par \endash Et que fait-il\~?
+\par
+\par \endash En ce moment, je crois, madame, qu\rquote il prend quelque chose.
+\par
+\par \endash Bien\~! dit Marguerite, si l\rquote app\'e9tit revient, c\rquote est bon signe.
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est vrai\~! j\rquote oubliais que tu es une \'e9l\'e8ve d\rquote Ambroise Par\'e9. Allez, Mica.
+\par
+\par \endash Tu la renvoies\~?
+\par
+\par \endash Oui, pour qu\rquote elle veille sur nous. Mica sortit.
+\par
+\par \endash Maintenant, dit la duchesse, veux-tu entrer chez lui, veux-tu que je le fasse venir\~?
+\par
+\par \endash Ni l\rquote un, ni l\rquote autre\~; je voudrais le voir sans \'eatre vue.
+\par
+\par \endash Que t\rquote importe, puisque tu as ton masque\~?
+\par
+\par \endash Il peut me reconna\'eetre \'e0 mes cheveux, \'e0 mes mains, \'e0 un bijou.
+\par
+\par \endash Oh\~! comme elle est prudente depuis qu\rquote elle est mari\'e9e, ma belle reine\~! Marguerite sourit.
+\par
+\par \endash Eh bien, mais je ne vois qu\rquote un moyen, continua la duchesse.
+\par
+\par \endash Lequel\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est de le regarder par le trou de la serrure.
+\par
+\par \endash Soit\~! conduis-moi\~! La duchesse prit Marguerite par la main, la conduisit \'e0 une porte sur laquelle retombait une tapisserie, s\rquote inclina sur un genou et approcha son \'9cil de l\rquote ouverture que laissait la clef absente.
+\par
+\par \endash Justement, dit-elle, il est \'e0 table et a le visage tourn\'e9 de notre c\'f4t\'e9. Viens.
+\par
+\par La reine Marguerite prit la place de son amie et approcha \'e0 son tour son \'9cil du trou de la serrure. Coconnas, comme l\rquote avait dit la duchesse, \'e9tait assis \'e0 une table admirablement servie, et \'e0 laquelle ses blessures ne l\rquote emp
+\'eachaient pas de faire honneur.
+\par
+\par \endash Ah\~! mon Dieu\~! s\rquote \'e9cria Marguerite en se reculant.
+\par
+\par \endash Quoi donc\~? demanda la duchesse \'e9tonn\'e9e.
+\par
+\par \endash Impossible\~! Non\~! Si\~! Oh\~! sur mon \'e2me\~! c\rquote est lui-m\'eame.
+\par
+\par \endash Qui, lui-m\'eame\~?
+\par
+\par \endash Chut\~! dit Marguerite en se relevant et en saisissant la main de la duchesse, celui qui voulait tuer mon huguenot, qui l\rquote a poursuivi jusque dans ma chambre, qui l\rquote a frapp\'e9 jusque dans mes bras\~! Oh\~! Henriette, quel bonheur qu
+\rquote il ne m\rquote ait pas aper\'e7ue\~!
+\par
+\par \endash Eh bien, alors\~! puisque tu l\rquote as vu \'e0 l\rquote \'9cuvre, n\rquote est-ce pas qu\rquote il \'e9tait beau\~?
+\par
+\par \endash Je ne sais, dit Marguerite, car je regardais celui qu\rquote il poursuivait.
+\par
+\par \endash Et celui qu\rquote il poursuivait s\rquote appelle\~?
+\par
+\par \endash Tu ne prononceras pas son nom devant lui\~?
+\par
+\par \endash Non, je te le promets.
+\par
+\par \endash Lerac de la Mole.
+\par
+\par \endash Et comment le trouves-tu maintenant\~?
+\par
+\par \endash M.\~de\~La Mole\~?
+\par
+\par \endash Non, M.\~de\~Coconnas.
+\par
+\par \endash Ma foi, dit Marguerite, j\rquote avoue que je lui trouve\'85 Elle s\rquote arr\'eata.
+\par
+\par \endash Allons, allons, dit la duchesse, je vois que tu lui en veux de la blessure qu\rquote il a faite \'e0 ton huguenot.
+\par
+\par \endash Mais il me semble, dit Marguerite en riant, que mon huguenot ne lui doit rien, et que la balafre avec laquelle il lui a soulign\'e9 l\rquote \'9cil\'85
+\par
+\par \endash Ils sont quittes, alors, et nous pouvons les raccommoder. Envoie-moi ton bless\'e9.
+\par
+\par \endash Non, pas encore\~; plus tard.
+\par
+\par \endash Quand cela\~?
+\par
+\par \endash Quand tu auras pr\'eat\'e9 au tien une autre chambre.
+\par
+\par \endash Laquelle donc\~?
+\par
+\par Marguerite regarda son amie, qui, apr\'e8s un moment de silence, la regarda aussi et se mit \'e0 rire.
+\par
+\par \endash Eh bien, soit\~! dit la duchesse. Ainsi donc, alliance plus que jamais\~?
+\par
+\par \endash Amiti\'e9 sinc\'e8re toujours, r\'e9pondit la reine.
+\par
+\par \endash Et le mot d\rquote ordre, le signe de reconnaissance, si nous avons besoin l\rquote une de l\rquote autre\~?
+\par
+\par \endash Le triple nom de ton triple dieu\~: }{\i \'c9ros-Cupido-Amor}{. Et les deux femmes se quitt\'e8rent apr\'e8s s\rquote \'eatre embrass\'e9es pour la seconde fois et s\rquote \'eatre serr\'e9 la main pour la vingti\'e8me fois.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175294}XIII\line Comme il y a des clefs qui ouvrent les portes auxquelles elles ne sont pas destin\'e9es
+{\*\bkmkend _Toc97175294}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par La reine de Navarre, en rentrant au Louvre, trouva Gillonne dans une grande \'e9motion. Madame de Sauve \'e9tait venue en son absence. Elle avait apport\'e9 une clef que lui avait fait passer la reine m\'e8re. Cette clef \'e9tait celle de la chambre o\'f9
+ \'e9tait renferm\'e9 Henri. Il \'e9tait \'e9vident que la reine m\'e8re avait besoin, pour un dessein quelconque, que le B\'e9arnais pass\'e2t cette nuit chez madame de Sauve.
+\par
+\par Marguerite prit la clef, la tourna et la retourna entre ses mains. Elle se fit rendre compte des moindres paroles de madame de Sauve, les pesa lettre par lettre dans son esprit, et crut avoir compris le projet de Catherine.
+\par
+\par Elle prit une plume, de l\rquote encre et \'e9crivit sur son papier\~:
+\par
+\par \'ab\~Au lieu d\rquote aller ce soir chez madame de Sauve, venez chez la reine de Navarre. MARGUERITE.\~\'bb
+\par
+\par Puis elle roula le papier, l\rquote introduisit dans le trou de la clef et ordonna \'e0 Gillonne, d\'e8s que la nuit serait venue, d\rquote aller glisser cette clef sous la porte du prisonnier.
+\par
+\par Ce premier soin accompli, Marguerite pensa au pauvre bless\'e9\~; elle ferma toutes les portes, entra dans le cabinet, et, \'e0 son grand \'e9tonnement, elle trouva La Mole rev\'eatu de ses habits encore tout d\'e9chir\'e9s et tout tach\'e9s de sang.
+
+\par
+\par En la voyant, il essaya de se lever\~; mais, chancelant encore, il ne put se tenir debout et retomba sur le canap\'e9 dont on avait fait un lit.
+\par
+\par \endash Mais qu\rquote arrive-t-il donc, monsieur\~? demanda Marguerite, et pourquoi suivez-vous si mal les ordonnances de votre m\'e9decin\~? Je vous avais recommand\'e9 le repos, et voil\'e0 qu\rquote au lieu de m\rquote ob\'e9
+ir vous faites tout le contraire de ce que j\rquote ai ordonn\'e9\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! madame, dit Gillonne, ce n\rquote est point ma faute. J\rquote ai pri\'e9, suppli\'e9 monsieur le comte de ne point faire cette folie, mais il m\rquote a d\'e9clar\'e9 que rien ne le retiendrait plus longtemps au Louvre.
+\par
+\par \endash Quitter le Louvre\~! dit Marguerite en regardant avec \'e9tonnement le jeune homme, qui baissait les yeux\~; mais c\rquote est impossible. Vous ne pouvez pas marcher\~; vous \'eates p\'e2le et sans f
+orce, on voit trembler vos genoux. Ce matin, votre blessure de l\rquote \'e9paule a saign\'e9 encore.
+\par
+\par \endash Madame, r\'e9pondit le jeune homme, autant j\rquote ai rendu gr\'e2ce \'e0 Votre Majest\'e9 de m\rquote avoir donn\'e9 asile hier au soir, autant je la supplie de vouloir bien me permettre de partir aujourd\rquote hui.
+\par
+\par \endash Mais, dit Marguerite \'e9tonn\'e9e, je ne sais comment qualifier une si folle r\'e9solution\~: c\rquote est pire que de l\rquote ingratitude.
+\par
+\par \endash Oh\~! madame\~! s\rquote \'e9cria La Mole en joignant les mains, croyez que, loin d\rquote \'eatre ingrat, il y a dans mon c\'9cur un sentiment de reconnaissance qui durera toute ma vie.
+\par
+\par \endash Il ne durera pas longtemps, alors\~! dit Marguerite \'e9mue \'e0 cet accent, qui ne laissait pas de doute sur la sinc\'e9rit\'e9 des paroles\~; car, ou vos blessures se rouvriront et vous mourrez de la perte du sang, ou l\rquote on vous reconna
+\'eetra comme huguenot et vous ne ferez pas cent pas dans la rue sans qu\rquote on vous ach\'e8ve.
+\par
+\par \endash Il faut pourtant que je quitte le Louvre, murmura La Mole.
+\par
+\par \endash Il faut\~! dit Marguerite en le regardant de son regard limpide et profond\~; puis p\'e2lissant l\'e9g\'e8rement\~: Oh, oui\~! je comprends\~! dit-elle, pardon, monsieur\~! Il y a sans doute, hors du Louvre, une personne \'e0
+ qui votre absence donne de cruelles inqui\'e9tudes. C\rquote est juste, monsieur de la Mole, c\rquote est naturel, et je comprends cela. Que ne l\rquote avez-vous dit tout de suite, ou plut\'f4t comment n\rquote y ai-je pas song\'e9 moi-m\'eame\~! C
+\rquote est un devoir, quand on exerce l\rquote hospitalit\'e9, de prot\'e9ger les affections de son h\'f4te comme on panse des blessures, et de soigner l\rquote \'e2me comme on soigne le corps.
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! madame, r\'e9pondit La Mole, vous vous trompez \'e9trangement. Je suis presque seul au monde et tout \'e0 fait seul \'e0 Paris, o\'f9 personne ne me conna\'eet. Mon assassin est le premier homme \'e0 qui j\rquote aie parl\'e9
+ dans cette ville, et Votre Majest\'e9 est la premi\'e8re femme qui m\rquote y ait adress\'e9 la parole.
+\par
+\par \endash Alors, dit Marguerite surprise, pourquoi voulez-vous donc vous en aller\~?
+\par
+\par \endash Parce que, dit La Mole, la nuit pass\'e9e, Votre Majest\'e9 n\rquote a pris aucun repos, et que cette nuit\'85 Marguerite rougit.
+\par
+\par \endash Gillonne, dit-elle, voici la nuit venue, je crois qu\rquote il est temps que tu ailles porter la clef. Gillonne sourit et se retira.
+\par
+\par \endash Mais, continua Marguerite, si vous \'eates seul \'e0 Paris, sans amis, comment ferez-vous\~?
+\par
+\par \endash Madame, j\rquote en aurai beaucoup\~; car, tandis que j\rquote \'e9tais poursuivi, j\rquote ai pens\'e9 \'e0 ma m\'e8re, qui \'e9tait catholique\~; il m\rquote a sembl\'e9 que je la voyais glisser devant moi sur le chemin du Louvre, une croix
+\'e0 la main, et j\rquote ai fait v\'9cu, si Dieu me conservait la vie, d\rquote embrasser la religion de ma m\'e8re. Dieu a fait plus que de me conserver la vie, madame\~; il m\rquote a envoy\'e9 un de ses anges pour me la faire aimer.
+\par
+\par \endash Mais vous ne pourrez marcher\~; avant d\rquote avoir fait cent pas vous tomberez \'e9vanoui.
+\par
+\par \endash Madame, je me suis essay\'e9 aujourd\rquote hui dans le cabinet\~; je marche lentement et avec souffrance, c\rquote est vrai\~; mais que j\rquote aille seulement jusqu\rquote \'e0 la place du Louvre\~; une fois dehors, il arrivera ce qu\rquote
+il pourra.
+\par
+\par Marguerite appuya sa t\'eate sur sa main et r\'e9fl\'e9chit profond\'e9ment.
+\par
+\par \endash Et le roi de Navarre, dit-elle avec intention, vous ne m\rquote en parlez plus. En changeant de religion, avez-vous donc perdu le d\'e9sir d\rquote entrer \'e0 son service\~?
+\par
+\par \endash Madame, r\'e9pondit La Mole en p\'e2lissant, vous venez de toucher \'e0 la v\'e9ritable cause de mon d\'e9part\'85 Je sais que le roi de Navarre court les plus grands dangers et que tout le cr\'e9dit de Votre Majest\'e9
+ comme fille de France suffira \'e0 peine \'e0 sauver sa t\'eate.
+\par
+\par \endash Comment, monsieur\~? demanda Marguerite\~; que voulez-vous dire et de quels dangers me parlez-vous\~?
+\par
+\par \endash Madame, r\'e9pondit La Mole en h\'e9sitant, on entend tout du cabinet o\'f9 je suis plac\'e9.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, murmura Marguerite pour elle seule, M.\~de Guise me l\rquote avait d\'e9j\'e0 dit. Puis tout haut\~:
+\par
+\par \endash Eh bien, ajouta-t-elle, qu\rquote avez-vous donc entendu\~?
+\par
+\par \endash Mais d\rquote abord la conversation que Votre Majest\'e9 a eue ce matin avec son fr\'e8re.
+\par
+\par \endash Avec Fran\'e7ois\~? s\rquote \'e9cria Marguerite en rougissant.
+\par
+\par \endash Avec le duc d\rquote Alen\'e7on, oui, madame\~; puis ensuite, apr\'e8s votre d\'e9part, celle de mademoiselle Gillonne avec madame de Sauve.
+\par
+\par \endash Et ce sont ces deux conversations\'85\~?
+\par
+\par \endash Oui, madame. Mari\'e9e depuis huit jours \'e0 peine, vous aimez votre \'e9poux. Votre \'e9poux viendra \'e0 son tour comme sont venus M.\~le duc d\rquote Alen\'e7
+on et madame de Sauve. Il vous entretiendra de ses secrets. Eh bien, je ne dois pas les entendre\~; je serais indiscret\'85 et je ne puis pas\'85 je ne dois pas\'85 surtout je ne veux pas l\rquote \'eatre\~!
+\par
+\par Au ton que La Mole mit \'e0 prononcer ces derniers mots, au trouble de sa voix, \'e0 l\rquote embarras de sa contenance, Marguerite fut illumin\'e9e d\rquote une r\'e9v\'e9lation subite.
+\par
+\par \endash Ah\~! dit-elle, vous avez entendu de ce cabinet tout ce qui a \'e9t\'e9 dit dans cette chambre jusqu\rquote \'e0 pr\'e9sent\~?
+\par
+\par \endash Oui, madame. Ces mots furent soupir\'e9s \'e0 peine.
+\par
+\par \endash Et vous voulez partir cette nuit, ce soir, pour n\rquote en pas entendre davantage\~?
+\par
+\par \endash \'c0 l\rquote instant m\'eame, madame\~! s\rquote il pla\'eet \'e0 Votre Majest\'e9 de me le permettre.
+\par
+\par \endash Pauvre enfant\~! dit Marguerite avec un singulier accent de douce piti\'e9.
+\par
+\par \'c9tonn\'e9 d\rquote une r\'e9ponse si douce lorsqu\rquote il s\rquote attendait \'e0 quelque brusque riposte, La Mole leva timidement la t\'eate\~; son regard rencontra celui de Marguerite et demeura riv\'e9 comme par une puissance magn\'e9
+tique sur le limpide et profond regard de la reine.
+\par
+\par \endash Vous vous sentez donc incapable de garder un secret, monsieur de la Mole\~? dit doucement Marguerite, qui, pench\'e9e sur le dossier de son si\'e8ge, \'e0 moiti\'e9 cach\'e9e par l\rquote ombre d\rquote une tapisserie \'e9
+paisse, jouissait du bonheur de lire couramment dans cette \'e2me en restant imp\'e9n\'e9trable elle-m\'eame.
+\par
+\par \endash Madame, dit La Mole, je suis une mis\'e9rable nature, je me d\'e9fie de moi m\'eame, et le bonheur d\rquote autrui me fait mal.
+\par
+\par \endash Le bonheur de qui\~? dit Marguerite en souriant\~; ah\~! oui, le bonheur du roi de Navarre\~! Pauvre Henri\~!
+\par
+\par \endash Vous voyez bien qu\rquote il est heureux, madame\~! s\rquote \'e9cria vivement La Mole.
+\par
+\par \endash Heureux\~?\'85
+\par
+\par \endash Oui, puisque Votre Majest\'e9 le plaint.
+\par
+\par Marguerite chiffonnait la soie de son aum\'f4ni\'e8re et en effilait les torsades d\rquote or.
+\par
+\par \endash Ainsi, vous refusez de voir le roi de Navarre, dit-elle, c\rquote est arr\'eat\'e9, c\rquote est d\'e9cid\'e9 dans votre esprit\~?
+\par
+\par \endash Je crains d\rquote importuner Sa Majest\'e9 en ce moment.
+\par
+\par \endash Mais le duc d\rquote Alen\'e7on, mon fr\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! madame, s\rquote \'e9cria La Mole, M.\~le duc d\rquote Alen\'e7on\~! non, non\~; moins encore M.\~le duc d\rquote Alen\'e7on que le roi de Navarre.
+\par
+\par \endash Parce que\'85\~? demanda Marguerite \'e9mue au point de trembler en parlant.
+\par
+\par \endash Parce que, quoique d\'e9j\'e0 trop mauvais huguenot pour \'eatre serviteur bien d\'e9vou\'e9 de Sa Majest\'e9 le roi de Navarre, je ne suis pas encore assez bon catholique pour \'eatre des amis de M.\~d\rquote Alen\'e7on et de M.\~de\~
+Guise. Cette fois, ce fut Marguerite qui baissa les yeux et qui sentit le coup vibrer au plus profond de son c\'9cur\~; elle n\rquote e\'fbt pas su dire si le mot de La Mole \'e9
+tait pour elle caressant ou douloureux. En ce moment Gillonne rentra. Marguerite l\rquote interrogea d\rquote un coup d\rquote \'9cil. La r\'e9ponse de Gillonne, renferm\'e9e aussi dans un regard, fut affirmative. Elle \'e9tait parvenue \'e0
+ faire passer la clef au roi de Navarre. Marguerite ramena ses yeux sur La Mole, qui demeurait devant elle ind\'e9cis, la t\'eate pench\'e9e sur sa poitrine, et p\'e2le comme l\rquote est un homme qui souffre \'e0 la fois du corps et de l\rquote \'e2me.
+
+\par
+\par \endash Monsieur de la Mole est fier, dit-elle, et j\rquote h\'e9site \'e0 lui faire une proposition qu\rquote il refusera sans doute.
+\par
+\par La Mole se leva, fit un pas vers Marguerite et voulut s\rquote incliner devant elle en signe qu\rquote il \'e9tait \'e0 ses ordres\~; mais une douleur profonde, aigu\'eb, br\'fblante, vint tirer des larmes de ses yeux, et, sentant qu\rquote
+il allait tomber, il saisit une tapisserie, \'e0 laquelle il se soutint.
+\par
+\par \endash Voyez-vous, s\rquote \'e9cria Marguerite en courant \'e0 lui et en le retenant dans ses bras, voyez-vous, monsieur, que vous avez encore besoin de moi\~!
+\par
+\par Un mouvement \'e0 peine sensible agita les l\'e8vres de La Mole.
+\par
+\par \endash Oh\~! oui\~! murmura-t-il, comme de l\rquote air que je respire, comme du jour que je vois\~!
+\par
+\par En ce moment trois coups retentirent, frapp\'e9s \'e0 la porte de Marguerite.
+\par
+\par \endash Entendez-vous, madame\~? dit Gillonne effray\'e9e.
+\par
+\par \endash D\'e9j\'e0\~! murmura Marguerite.
+\par
+\par \endash Faut-il ouvrir\~?
+\par
+\par \endash Attends. C\rquote est le roi de Navarre peut-\'eatre.
+\par
+\par \endash Oh\~! madame\~! s\rquote \'e9cria La Mole rendu fort par ces quelques mots, que la reine avait cependant prononc\'e9s \'e0 voix si basse qu\rquote elle esp\'e9rait que Gillonne seule les aurait entendus\~; madame\~! je vous en supplie \'e0
+ genoux, faites-moi sortir, oui, mort ou vif, madame\~! Ayez piti\'e9 de moi\~! Oh\~! vous ne me r\'e9pondez pas. Eh bien, je vais parler et, quand j\rquote aurai parl\'e9, vous me chasserez, je l\rquote esp\'e8re.
+\par
+\par \endash Taisez-vous, malheureux\~! dit Marguerite, qui ressentait un charme infini \'e0 \'e9couter les reproches du jeune homme\~; taisez-vous donc\~!
+\par
+\par \endash Madame, reprit La Mole, qui ne trouvait pas sans doute dans l\rquote accent de Marguerite cette rigueur \'e0 laquelle il s\rquote attendait\~; madame, je vous le r\'e9p\'e8te, on entend tout de ce cabinet. Oh\~! ne me faites pas mourir d\rquote
+une mort que les bourreaux les plus cruels n\rquote oseraient inventer.
+\par
+\par \endash Silence\~! silence\~! dit Marguerite.
+\par
+\par \endash Oh\~! madame, vous \'eates sans piti\'e9\~; vous ne voulez rien \'e9couter, vous ne voulez rien entendre. Mais comprenez donc que je vous aime\'85
+\par
+\par \endash Silence donc, puisque je vous le dis\~! interrompit Marguerite en appuyant sa main ti\'e8de et parfum\'e9e sur la bouche du jeune homme, qui la saisit entre ses deux mains et l\rquote appuya contre ses l\'e8vres.
+\par
+\par \endash Mais\'85, murmura La Mole.
+\par
+\par \endash Mais taisez-vous donc, enfant\~! Qu\rquote est-ce donc que ce rebelle qui ne veut pas ob\'e9ir \'e0 sa reine\~?
+\par
+\par Puis, s\rquote \'e9lan\'e7ant hors du cabinet, elle referma la porte, et s\rquote adossant \'e0 la muraille en comprimant avec sa main tremblante les battements de son c\'9cur\~:
+\par
+\par \endash Ouvre, Gillonne\~! dit-elle. Gillonne sortit de la chambre, et, un instant apr\'e8s, la t\'eate fine, spirituelle et un peu inqui\'e8te du roi de Navarre souleva la tapisserie.
+\par
+\par \endash Vous m\rquote avez mand\'e9, madame\~? dit le roi de Navarre \'e0 Marguerite.
+\par
+\par \endash Oui, monsieur. Votre Majest\'e9 a re\'e7u ma lettre\~?
+\par
+\par \endash Et non sans quelque \'e9tonnement, je l\rquote avoue, dit Henri en regardant autour de lui avec une d\'e9fiance bient\'f4t \'e9vanouie.
+\par
+\par \endash Et non sans quelque inqui\'e9tude, n\rquote est-ce pas, monsieur\~? ajouta Marguerite.
+\par
+\par \endash Je vous l\rquote avouerai, madame. Cependant, tout entour\'e9 que je suis d\rquote ennemis acharn\'e9s et d\rquote amis plus dangereux encore peut-\'eatre que mes ennemis, je me suis rappel\'e9 qu\rquote un soir j\rquote
+avais vu rayonner dans vos yeux le sentiment de la g\'e9n\'e9rosit\'e9\~: c\rquote \'e9tait le soir de nos noces\~; qu\rquote un autre jour j\rquote y avais vu briller l\rquote \'e9toile du courage, et, cet autre jour, c\rquote \'e9tait hier, jour fix\'e9
+ pour ma mort.
+\par
+\par \endash Eh bien, monsieur\~? dit Marguerite en souriant, tandis que Henri semblait vouloir lire jusqu\rquote au fond de son c\'9cur.
+\par
+\par \endash Eh bien, madame, en songeant \'e0 tout cela je me suis dit \'e0 l\rquote instant m\'eame, en lisant votre billet qui me disait de venir\~: Sans amis, comme il est, prisonnier, d\'e9sarm\'e9, le roi de Navarre n\rquote a qu\rquote
+un moyen de mourir avec \'e9clat, d\rquote une mort qu\rquote enregistre l\rquote histoire, c\rquote est de mourir trahi par sa femme, et je suis venu.
+\par
+\par \endash Sire, r\'e9pondit Marguerite, vous changerez de langage quand vous saurez que tout ce qui se fait en ce moment est l\rquote ouvrage d\rquote une personne qui vous aime\'85 et que vous aimez.
+\par
+\par Henri recula presque \'e0 ces paroles et son \'9cil gris et per\'e7ant interrogea sous son sourcil noir la reine avec curiosit\'e9.
+\par
+\par \endash Oh\~! rassurez-vous, Sire\~! dit la reine en souriant\~; cette personne, je n\rquote ai pas la pr\'e9tention de dire que ce soit moi\~!
+\par
+\par \endash Mais cependant, madame, dit Henri, c\rquote est vous qui m\rquote avez fait tenir cette clef\~: cette \'e9criture, c\rquote est la v\'f4tre.
+\par
+\par \endash Cette \'e9criture est la mienne, je l\rquote avoue, ce billet vient de moi, je ne le nie pas. Quant \'e0 cette clef, c\rquote est autre chose.
+\par
+\par Qu\rquote il vous suffise de savoir qu\rquote elle a pass\'e9 entre les mains de quatre femmes avant d\rquote arriver jusqu\rquote \'e0 vous.
+\par
+\par \endash De quatre femmes\~! s\rquote \'e9cria Henri avec \'e9tonnement.
+\par
+\par \endash Oui, entre les mains de quatre femmes, dit Marguerite\~; entre les mains de la reine m\'e8re, entre les mains de madame de Sauve, entre les mains de Gillonne, et entre les miennes.
+\par
+\par Henri se mit \'e0 m\'e9diter cette \'e9nigme.
+\par
+\par \endash Parlons raison maintenant, monsieur, dit Marguerite, et surtout parlons franc. Est-il vrai, comme c\rquote est aujourd\rquote hui le bruit public, que Votre Majest\'e9 consente \'e0 abjurer\~?
+\par
+\par \endash Ce bruit public se trompe, madame, je n\rquote ai pas encore consenti.
+\par
+\par \endash Mais vous \'eates d\'e9cid\'e9, cependant.
+\par
+\par \endash C\rquote est-\'e0-dire, je me consulte. Que voulez-vous\~? quand on a vingt ans et qu\rquote on est \'e0 peu pr\'e8s roi, ventre-saint-gris\~! il y a des choses qui valent bien une messe.
+\par
+\par \endash Et entre autres choses la vie, n\rquote est-ce pas\~? Henri ne put r\'e9primer un l\'e9ger sourire.
+\par
+\par \endash Vous ne me dites pas toute votre pens\'e9e, Sire\~! dit Marguerite.
+\par
+\par \endash Je fais des r\'e9serves pour mes alli\'e9s, madame\~; car, vous le savez, nous ne sommes encore qu\rquote alli\'e9s\~: si vous \'e9tiez \'e0 la fois mon alli\'e9e\'85 et\'85
+\par
+\par \endash Et votre femme, n\rquote est-ce pas, Sire\~?
+\par
+\par \endash Ma foi, oui\'85 et ma femme.
+\par
+\par \endash Alors\~?
+\par
+\par \endash Alors, peut-\'eatre serait-ce diff\'e9rent\~; et peut-\'eatre tiendrais-je \'e0 rester roi des huguenots, comme ils disent\'85 Maintenant, il faut que je me contente de vivre.
+\par
+\par Marguerite regarda Henri d\rquote un air si \'e9trange qu\rquote il e\'fbt \'e9veill\'e9 les soup\'e7ons d\rquote un esprit moins d\'e9li\'e9 que ne l\rquote \'e9tait celui du roi de Navarre.
+\par
+\par \endash Et \'eates-vous s\'fbr, au moins, d\rquote arriver \'e0 ce r\'e9sultat\~? dit-elle.
+\par
+\par \endash Mais \'e0 peu pr\'e8s, dit Henri\~; vous savez qu\rquote en ce monde, madame, on n\rquote est jamais s\'fbr de rien.
+\par
+\par \endash Il est vrai, reprit Marguerite, que Votre Majest\'e9 annonce tant de mod\'e9ration et professe tant de d\'e9sint\'e9ressement, qu\rquote apr\'e8s avoir renonc\'e9 \'e0 sa couronne, apr\'e8s avoir renonc\'e9 \'e0
+ sa religion, elle renoncera probablement, on en a l\rquote espoir du moins, \'e0 son alliance avec une fille de France.
+\par
+\par Ces mots portaient avec eux une si profonde signification que Henri en frissonna malgr\'e9 lui. Mais domptant cette \'e9motion avec la rapidit\'e9 de l\rquote \'e9clair\~:
+\par
+\par \endash Daignez vous souvenir, madame, qu\rquote en ce moment je n\rquote ai point mon libre arbitre. Je ferai donc ce que m\rquote ordonnera le roi de France. Quant \'e0 moi, si l\rquote on me consultait le moins du monde dans cette question o\'f9
+ il ne va de rien moins que de mon tr\'f4ne, de mon bonheur et de ma vie, plut\'f4t que d\rquote asseoir mon avenir sur les droits que me donne notre mariage forc\'e9, j\rquote aimerais mieux m\rquote ensevelir chasseur dans quelque ch\'e2teau, p\'e9
+nitent dans quelque clo\'eetre.
+\par
+\par Ce calme r\'e9sign\'e9 \'e0 sa situation, cette renonciation aux choses de ce monde, effray\'e8rent Marguerite. Elle pensa que peut-\'eatre cette rupture de mariage \'e9
+tait convenue entre Charles IX, Catherine et le roi de Navarre. Pourquoi, elle aussi, ne la prendrait-on pas pour dupe ou pour victime\~? Parce qu\rquote elle \'e9tait s\'9cur de l\rquote un et fille de l\rquote autre\~? L\rquote exp\'e9
+rience lui avait appris que ce n\rquote \'e9tait point l\'e0 une raison sur laquelle elle p\'fbt fonder sa s\'e9curit\'e9. L\rquote ambition donc mordit au c\'9cur la jeune femme ou plut\'f4t la jeune reine, trop au-dessus des faibless
+es vulgaires pour se laisser entra\'eener \'e0 un d\'e9pit d\rquote amour-propre\~: chez toute femme, m\'eame m\'e9diocre, lorsqu\rquote elle aime, l\rquote amour n\rquote a point de ces mis\'e8res, car l\rquote amour v\'e9ritable est aussi une ambition.
+
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9, dit Marguerite avec une sorte de d\'e9dain railleur, n\rquote a pas grande confiance, ce me semble, dans l\rquote \'e9toile qui rayonne au-dessus du front de chaque roi\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! dit Henri, c\rquote est que j\rquote ai beau chercher la mienne en ce moment, je ne puis la voir, cach\'e9e qu\rquote elle est dans l\rquote orage qui gronde sur moi \'e0 cette heure.
+\par
+\par \endash Et si le souffle d\rquote une femme \'e9cartait cet orage, et faisait cette \'e9toile aussi brillante que jamais\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est bien difficile, dit Henri.
+\par
+\par \endash Niez-vous l\rquote existence de cette femme, monsieur\~?
+\par
+\par \endash Non, seulement je nie son pouvoir.
+\par
+\par \endash Vous voulez dire sa volont\'e9\~?
+\par
+\par \endash J\rquote ai dit son pouvoir, et je r\'e9p\'e8te le mot. La femme n\rquote est r\'e9ellement puissante que lorsque l\rquote amour et l\rquote int\'e9r\'eat sont r\'e9unis chez elle \'e0 un degr\'e9 \'e9gal\~; et si l\rquote
+un de ces deux sentiments la pr\'e9occupe seule, comme Achille elle est vuln\'e9rable. Or, cette femme, si je ne m\rquote abuse, je ne puis pas compter sur son amour.
+\par
+\par Marguerite se tut.
+\par
+\par \endash \'c9coutez, continua Henri\~; au dernier tintement de la cloche de Saint-Germain-l\rquote Auxerrois, vous avez d\'fb songer \'e0 reconqu\'e9rir votre libert\'e9 qu\rquote on avait mise en gage pour d\'e9truire ceux de mon parti. Moi, j\rquote
+ai d\'fb songer \'e0 sauver ma vie. C\rquote \'e9tait le plus press\'e9. Nous y perdons la Navarre, je le sais bien\~; mais c\rquote est peu de chose que la Navarre en comparaison de la libert\'e9 qui vous est rendue de pouvoir parler
+ haut dans votre chambre, ce que vous n\rquote osiez pas faire quand vous aviez quelqu\rquote un qui vous \'e9coutait de ce cabinet.
+\par
+\par Quoique au plus fort de sa pr\'e9occupation, Marguerite ne put s\rquote emp\'eacher de sourire. Quant au roi de Navarre, il s\rquote \'e9tait d\'e9j\'e0 lev\'e9 pour regagner son appartement\~; car depuis quelque temps onze heures \'e9taient sonn\'e9
+es, et tout dormait ou du moins semblait dormir au Louvre.
+\par
+\par Henri fit trois pas vers la porte\~; puis, s\rquote arr\'eatant tout \'e0 coup, comme s\rquote il se rappelait seulement \'e0 cette heure la circonstance qui l\rquote avait amen\'e9 chez la reine\~:
+\par
+\par \endash \'c0 propos, madame, dit-il, n\rquote avez-vous point \'e0 me communiquer certaines choses\~; ou ne vouliez-vous que m\rquote offrir l\rquote occasion de vous remercier du r\'e9pit que votre brave pr\'e9sence dans le cabinet des Armes du roi m
+\rquote a donn\'e9 hier\~? En v\'e9rit\'e9, madame, il \'e9tait temps, je ne puis le nier, et vous \'eates descendue sur le lieu de la sc\'e8ne comme la divinit\'e9 antique, juste \'e0 point pour me sauver la vie.
+\par
+\par \endash Malheureux\~! s\rquote \'e9cria Marguerite d\rquote une voix sourde, et saisissant le bras de son mari. Comment donc ne voyez-vous pas que rien n\rquote est sauv\'e9 au contraire, ni votre libert\'e9, ni votre couronne, ni votre vie\~! \'85
+ Aveugle\~! fou\~! pauvre fou\~! Vous n\rquote avez pas vu dans ma lettre autre chose, n\rquote est-ce pas, qu\rquote un rendez-vous\~? vous avez cru que Marguerite, outr\'e9e de vos froideurs, d\'e9sirait une r\'e9paration\~?
+\par
+\par \endash Mais, madame, dit Henri \'e9tonn\'e9, j\rquote avoue\'85 Marguerite haussa les \'e9paules avec une expression impossible \'e0 rendre. Au m\'eame instant un bruit \'e9trange, comme un grattement aigu et press\'e9 retentit \'e0 la petite porte d
+\'e9rob\'e9e. Marguerite entra\'eena le roi du c\'f4t\'e9 de cette petite porte.
+\par
+\par \endash \'c9coutez, dit-elle.
+\par
+\par \endash La reine m\'e8re sort de chez elle, murmura une voix saccad\'e9e par la terreur et que Henri reconnut \'e0 l\rquote instant m\'eame pour celle de madame de Sauve.
+\par
+\par \endash Et o\'f9 va-t-elle\~? demanda Marguerite.
+\par
+\par \endash Elle vient chez Votre Majest\'e9.
+\par
+\par Et aussit\'f4t le fr\'f4lement d\rquote une robe de soie prouva, en s\rquote \'e9loignant, que madame de Sauve s\rquote enfuyait.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! s\rquote \'e9cria Henri.
+\par
+\par \endash J\rquote en \'e9tais s\'fbre, dit Marguerite.
+\par
+\par \endash Et moi je le craignais, dit Henri, et la preuve, voyez. Alors, d\rquote un geste rapide, il ouvrit son pourpoint de velours noir, et sur sa poitrine fit voir \'e0 Marguerite une fine tunique de mailles d\rquote
+acier et un long poignard de Milan qui brilla aussit\'f4t \'e0 sa main comme une vip\'e8re au soleil.
+\par
+\par \endash Il s\rquote agit bien ici de fer et de cuirasse\~! s\rquote \'e9cria Marguerite\~; allons, Sire, allons, cachez cette dague\~: c\rquote est la reine m\'e8re, c\rquote est vrai\~; mais c\rquote est la reine m\'e8re toute seule.
+\par
+\par \endash Cependant\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est elle, je l\rquote entends, silence\~!
+\par
+\par Et, se penchant \'e0 l\rquote oreille de Henri, elle lui dit \'e0 voix basse quelques mots que le jeune roi \'e9couta avec une attention m\'eal\'e9e d\rquote \'e9tonnement.
+\par
+\par Aussit\'f4t Henri se d\'e9roba derri\'e8re les rideaux du lit.
+\par
+\par De son c\'f4t\'e9, Marguerite bondit avec l\rquote agilit\'e9 d\rquote une panth\'e8re vers le cabinet o\'f9 La Mole attendait en frissonnant, l\rquote ouvrit, chercha le jeune homme, et lui prenant, lui serrant la main dans l\rquote obscurit\'e9\~:
+
+\par
+\par \endash Silence\~! lui dit-elle en s\rquote approchant si pr\'e8s de lui qu\rquote il sentit son souffle ti\'e8de et embaum\'e9 couvrir son visage d\rquote une moite vapeur, silence\~!
+\par
+\par Puis, rentrant dans sa chambre et refermant la porte, elle d\'e9tacha sa coiffure, coupa avec son poignard tous les lacets de sa robe et se jeta dans le lit.
+\par
+\par Il \'e9tait temps, la clef tournait dans la serrure. Catherine avait des passe-partout pour toutes les portes du Louvre.
+\par
+\par \endash Qui est l\'e0\~? s\rquote \'e9cria Marguerite, tandis que Catherine consignait \'e0 la porte une garde de quatre gentilshommes qui l\rquote avait accompagn\'e9e.
+\par
+\par Et, comme si elle e\'fbt \'e9t\'e9 effray\'e9e de cette brusque irruption dans sa chambre, Marguerite sortant de dessous les rideaux en peignoir blanc, sauta \'e0 bas du lit, et, reconnaissant Catherine, vint, avec une surprise trop bien imit\'e9
+e pour que la Florentine elle-m\'eame n\rquote en f\'fbt pas dupe, baiser la main de sa m\'e8re.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175295}XIV\line Seconde nuit de noces{\*\bkmkend _Toc97175295}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par La reine m\'e8re promena son regard autour d\rquote elle avec une merveilleuse rapidit\'e9. Des mules de velours au pied du lit, les habits de Marguerite \'e9pars sur des chaises, ses yeux qu\rquote
+elle frottait pour en chasser le sommeil, convainquirent Catherine qu\rquote elle avait r\'e9veill\'e9 sa fille.
+\par
+\par Alors elle sourit comme une femme qui a r\'e9ussi dans ses projets, et tirant son fauteuil\~:
+\par
+\par \endash Asseyons-nous, Marguerite, dit-elle, et causons.
+\par
+\par \endash Madame, je vous \'e9coute.
+\par
+\par \endash Il est temps, dit Catherine en fermant les yeux avec cette lenteur particuli\'e8re aux gens qui r\'e9fl\'e9chissent ou qui dissimulent profond\'e9ment, il est temps, ma fille, que vous compreniez combien votre fr\'e8re et moi aspirons \'e0 vous r
+endre heureuse.
+\par
+\par L\rquote exorde \'e9tait effrayant pour qui connaissait Catherine.
+\par
+\par \endash Que va-t-elle me dire\~? pensa Marguerite.
+\par
+\par \endash Certes, en vous mariant, continua la Florentine, nous avons accompli un de ces actes de politique command\'e9s souvent par de graves int\'e9r\'eats \'e0 ceux qui gouvernent. Mais il le faut avouer, ma pauvre enfant, nous ne pensions pas que la r
+\'e9pugnance du roi de Navarre pour vous, si jeune, si belle et si s\'e9duisante, demeurerait opini\'e2tre \'e0 ce point.
+\par
+\par Marguerite se leva, et fit, en croisant sa robe de nuit, une c\'e9r\'e9monieuse r\'e9v\'e9rence \'e0 sa m\'e8re.
+\par
+\par \endash J\rquote apprends de ce soir seulement, dit Catherine, car sans cela je vous eusse visit\'e9e plus t\'f4t, j\rquote apprends que votre mari est loin d\rquote avoir pour vous les \'e9gards qu\rquote on doit non seulement \'e0 une jolie femme, ma
+is encore \'e0 une fille de France.
+\par
+\par Marguerite poussa un soupir, et Catherine, encourag\'e9e par cette muette adh\'e9sion, continua\~:
+\par
+\par \endash En effet, que le roi de Navarre entretienne publiquement une de mes filles, qui l\rquote adore jusqu\rquote au scandale, qu\rquote il fasse m\'e9pris pour cet amour de la femme qu\rquote on a bien voulu lui accorder, c\rquote
+est un malheur auquel nous ne pouvons rem\'e9dier, nous autres pauvres tout-puissants, mais que punirait le moindre gentilhomme de notre royaume en appelant son gendre ou en le faisant appeler par son fils.
+\par
+\par Marguerite baissa la t\'eate.
+\par
+\par \endash Depuis assez longtemps, continua Catherine, je vois, ma fille, \'e0 vos yeux rougis, \'e0 vos am\'e8res sorties contre la Sauve, que la plaie de votre c\'9cur ne peut, malgr\'e9 vos efforts, toujours saigner en dedans.
+\par
+\par Marguerite tressaillit\~: un l\'e9ger mouvement avait agit\'e9 les rideaux\~; mais heureusement Catherine ne s\rquote en \'e9tait pas aper\'e7ue.
+\par
+\par \endash Cette plaie, dit-elle en redoublant d\rquote affectueuse douceur, cette plaie, mon enfant, c\rquote est \'e0 la main d\rquote une m\'e8re qu\rquote il appartient de la gu\'e9rir. Ceux qui, en croyant faire votre bonheur, ont d\'e9cid\'e9
+ votre mariage, et qui, dans leur sollicitude pour vous, remarquent que chaque nuit Henri de Navarre se trompe d\rquote appartement\~; ceux qui ne peuvent permettre qu\rquote un roitelet comme lui offense \'e0 tout instant une femme de votre beaut\'e9
+, de votre rang et de votre m\'e9rite, par le d\'e9dain de votre personne et la n\'e9gligence de sa post\'e9rit\'e9\~; ceux qui voient enfin qu\rquote au premier vent qu\rquote il croira favorable, cette folle et insolente t\'ea
+te tournera contre notre famille et vous expulsera de sa maison\~; ceux-l\'e0 n\rquote ont-ils pas le droit d\rquote assurer, en le s\'e9parant du sien, votre avenir d\rquote une fa\'e7on \'e0 la fois plus digne de vous et de votre condition\~?
+\par
+\par \endash Cependant, madame, r\'e9pondit Marguerite, malgr\'e9 ces observations tout empreintes d\rquote amour maternel, et qui me comblent de joie et d\rquote honneur, j\rquote aurai la hardiesse de repr\'e9senter \'e0 Votre Majest\'e9
+ que le roi de Navarre est mon \'e9poux.
+\par
+\par Catherine fit un mouvement de col\'e8re, et se rapprochant de Marguerite\~:
+\par
+\par \endash Lui, dit-elle, votre \'e9poux\~? Suffit-il donc pour \'eatre mari et femme que l\rquote \'c9glise vous ait b\'e9nis\~? et la cons\'e9cration du mariage est-elle seulement dans les paroles du pr\'eatre\~? Lui, votre \'e9poux\~? Eh\~
+! ma fille, si vous \'e9tiez madame de Sauve vous pourriez me faire cette r\'e9ponse. Mais, tout au contraire de ce que nous attendions de lui, depuis que vous avez accord\'e9 \'e0 Henri de Navarre l\rquote honneur de vous nommer sa femme, c\rquote est
+\'e0 une autre qu\rquote il en a donn\'e9 les droits, et, en ce moment m\'eame, dit Catherine en haussant la voix, venez, venez avec moi, cette clef ouvre la porte de l\rquote appartement de madame de Sauve, et vous verrez.
+\par
+\par \endash Oh\~! plus bas, plus bas, madame, je vous prie, dit Marguerite, car non seulement vous vous trompez, mais encore\'85
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Eh bien, vous allez r\'e9veiller mon mari. \'c0 ces mots, Marguerite se leva avec une gr\'e2ce toute voluptueuse, et laissant flotter entrouverte sa robe de nuit, dont les manches courtes laissaient \'e0 nu son bras d\rquote un model\'e9
+ si pur, et sa main v\'e9ritablement royale, elle approcha un flambeau de cire ros\'e9e du lit, et, relevant le rideau, elle montra du doigt, en souriant \'e0 sa m\'e8
+re, le profil fier, les cheveux noirs et la bouche entrouverte du roi de Navarre, qui semblait, sur la couche en d\'e9sordre, reposer du plus calme et du plus profond sommeil. P\'e2le, les yeux hagards, le corps cambr\'e9 en arri\'e8re comme si un ab\'ee
+me se f\'fbt ouvert sur ses pas, Catherine poussa, non pas un cri, mais un rugissement sourd.
+\par
+\par \endash Vous voyez, madame, dit Marguerite, que vous \'e9tiez mal inform\'e9e.
+\par
+\par Catherine jeta un regard sur Marguerite, puis un autre sur Henri. Elle unit dans sa pens\'e9e active l\rquote image de ce front p\'e2le et moite, de ces yeux entour\'e9s d\rquote un l\'e9ger cercle de bistre, au sourire de Marguerite, et elle mordit ses l
+\'e8vres minces avec une fureur silencieuse.
+\par
+\par Marguerite permit \'e0 sa m\'e8re de contempler un instant ce tableau, qui faisait sur elle l\rquote effet de la t\'eate de M\'e9duse. Puis elle laissa retomber le rideau, et, marchant sur la pointe du pied, elle revint pr\'e8
+s de Catherine, et, reprenant sa place sur sa chaise\~:
+\par
+\par \endash Vous disiez donc, madame\~? La Florentine chercha pendant quelques secondes \'e0 sonder cette na\'efvet\'e9 de la jeune femme\~; puis, comme si ses regards \'e9th\'e9r\'e9s se fussent \'e9mouss\'e9s sur le calme de Marguerite\~:
+\par
+\par \endash Rien, dit-elle. Et elle sortit \'e0 grands pas de l\rquote appartement. Aussit\'f4t que le bruit de ses pas se fut assourdi dans la profondeur du corridor, le rideau du lit s\rquote ouvrit de nouveau, et Henri, l\rquote \'9c
+il brillant, la respiration oppress\'e9e, la main tremblante, vint s\rquote agenouiller devant Marguerite. Il \'e9tait seulement v\'eatu de ses trousses et de sa cotte de mailles, de sorte qu\rquote en le voyant ainsi affubl\'e9
+, Marguerite, tout en lui serrant la main de bon c\'9cur, ne put s\rquote emp\'eacher d\rquote \'e9clater de rire.
+\par
+\par \endash Ah\~! madame, ah\~! Marguerite, s\rquote \'e9cria-t-il, comment m\rquote acquitterai-je jamais envers vous\~?
+\par
+\par Et il couvrait sa main de baisers, qui de la main montaient insensiblement au bras de la jeune femme.
+\par
+\par \endash Sire, dit-elle en se reculant tout doucement, oubliez-vous qu\rquote \'e0 cette heure une pauvre femme, \'e0 laquelle vous devez la vie, souffre et g\'e9mit pour vous\~
+? Madame de Sauve, ajouta-t-elle tout bas, vous a fait le sacrifice de sa jalousie en vous envoyant pr\'e8s de moi, et peut-\'eatre, apr\'e8s vous avoir fait le sacrifice de sa jalousie, vous fait-elle celui de sa vie, car, vous le savez mieux q
+ue personne, la col\'e8re de ma m\'e8re est terrible.
+\par
+\par Henri frissonna, et, se relevant, fit un mouvement pour sortir.
+\par
+\par \endash Oh\~! mais, dit Marguerite avec une admirable coquetterie, je r\'e9fl\'e9chis et me rassure. La clef vous a \'e9t\'e9 donn\'e9e sans indication, et vous serez cens\'e9 m\rquote avoir accord\'e9 ce soir la pr\'e9f\'e9rence.
+\par
+\par \endash Et je vous l\rquote accorde, Marguerite\~; consentez-vous seulement \'e0 oublier\'85
+\par
+\par \endash Plus bas, Sire, plus bas, r\'e9pliqua la reine parodiant les paroles que dix minutes auparavant elle venait d\rquote adresser \'e0 sa m\'e8re\~; on vous entend du cabinet, et comme je ne suis pas encore tout \'e0
+ fait libre, Sire, je vous prierai de parler moins haut.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! dit Henri, moiti\'e9 riant, moiti\'e9 assombri, c\rquote est vrai\~; j\rquote oubliais que ce n\rquote est probablement pas moi qui suis destin\'e9 \'e0 jouer la fin de cette sc\'e8ne int\'e9ressante. Ce cabinet\'85
+\par
+\par \endash Entrons-y, Sire, dit Marguerite, car je veux avoir l\rquote honneur de pr\'e9senter \'e0 Votre Majest\'e9 un brave gentilhomme bless\'e9 pendant le massacre, en venant avertir jusque dans le Louvre Votre Majest\'e9 du danger qu\rquote
+elle courait.
+\par
+\par La reine s\rquote avan\'e7a vers la porte. Henri suivit sa femme. La porte s\rquote ouvrit, et Henri demeura stup\'e9fait en voyant un homme dans ce cabinet pr\'e9destin\'e9 aux surprises. Mais La Mole fut plus surpris encore en se trouvant inopin\'e9
+ment en face du roi de Navarre. Il en r\'e9sulta que Henri jeta un coup d\rquote \'9cil ironique \'e0 Marguerite, qui le soutint \'e0 merveille.
+\par
+\par \endash Sire, dit Marguerite, j\rquote en suis r\'e9duite \'e0 craindre qu\rquote on ne tue dans mon logis m\'eame ce gentilhomme, qui est d\'e9vou\'e9 au service de Votre Majest\'e9, et que je mets sous sa protection.
+\par
+\par \endash Sire, reprit alors le jeune homme, je suis le comte Lerac de la Mole, que Votre Majest\'e9 attendait, et qui vous avait \'e9t\'e9 recommand\'e9 par ce pauvre M.\~de\~T\'e9ligny, qui a \'e9t\'e9 tu\'e9 \'e0 mes c\'f4t\'e9s.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! fit Henri, en effet, monsieur, et la reine m\rquote a remis sa lettre\~; mais n\rquote aviez-vous pas aussi une lettre de M.\~le gouverneur du Languedoc\~?
+\par
+\par \endash Oui, Sire, et recommandation de la remettre \'e0 Votre Majest\'e9 aussit\'f4t mon arriv\'e9e.
+\par
+\par \endash Pourquoi ne l\rquote avez-vous pas fait\~?
+\par
+\par \endash Sire, je me suis rendu au Louvre dans la soir\'e9e d\rquote hier\~; mais Votre Majest\'e9 \'e9tait tellement occup\'e9e, qu\rquote elle n\rquote a pu me recevoir.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, dit le roi\~; mais vous eussiez pu, ce me semble, me faire passer cette lettre\~?
+\par
+\par \endash J\rquote avais ordre, de la part de M.\~d\rquote Auriac, de ne la remettre qu\rquote \'e0 Votre Majest\'e9 elle-m\'eame\~; car elle contenait, m\rquote a-t-il assur\'e9, un avis si important, qu\rquote il n\rquote osait le confier \'e0
+ un messager ordinaire.
+\par
+\par \endash En effet, dit le roi en prenant et en lisant la lettre, c\rquote \'e9tait l\rquote avis de quitter la cour et de me retirer en B\'e9arn. M.\~d\rquote Auriac \'e9
+tait de mes bons amis, quoique catholique, et il est probable que, comme gouverneur de province, il avait vent de ce qui s\rquote est pass\'e9. Ventre-saint-gris\~! monsieur, pourquoi ne pas m\rquote avoir remis cette lettre il y a tro
+is jours au lieu de ne me la remettre qu\rquote aujourd\rquote hui\~?
+\par
+\par \endash Parce que, ainsi que j\rquote ai eu l\rquote honneur de le dire \'e0 Votre Majest\'e9, quelque diligence que j\rquote aie faite, je n\rquote ai pu arriver qu\rquote hier.
+\par
+\par \endash C\rquote est f\'e2cheux, c\rquote est f\'e2cheux, murmura le roi\~; car \'e0 cette heure nous serions en s\'fbret\'e9, soit \'e0 La Rochelle, soit dans quelque bonne plaine, avec deux \'e0 trois mille chevaux autour de nous.
+\par
+\par \endash Sire, ce qui est fait est fait, dit Marguerite \'e0 demi-voix, et, au lieu de perdre votre temps \'e0 r\'e9criminer sur le pass\'e9, il s\rquote agit de tirer le meilleur parti possible de l\rquote avenir.
+\par
+\par \endash \'c0 ma place, dit Henri avec son regard interrogateur, vous auriez donc encore quelque espoir, madame\~?
+\par
+\par \endash Oui, certes, et je regarderais le jeu engag\'e9 comme une partie en trois points, dont je n\rquote ai perdu que la premi\'e8re manche.
+\par
+\par \endash Ah\~! madame, dit tout bas Henri, si j\rquote \'e9tais s\'fbr que vous fussiez de moiti\'e9 dans mon jeu\'85
+\par
+\par \endash Si j\rquote avais voulu passer du c\'f4t\'e9 de vos adversaires, r\'e9pondit Marguerite, il me semble que je n\rquote eusse point attendu si tard.
+\par
+\par \endash C\rquote est juste, dit Henri, je suis un ingrat, et, comme vous dites, tout peut encore se r\'e9parer aujourd\rquote hui.
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! Sire, r\'e9pliqua La Mole, je souhaite \'e0 Votre Majest\'e9 toutes sortes de bonheurs\~; mais aujourd\rquote hui nous n\rquote avons plus M.\~l\rquote amiral.
+\par
+\par Henri se mit \'e0 sourire de ce sourire de paysan matois que l\rquote on ne comprit \'e0 la cour que le jour o\'f9 il fut roi de France.
+\par
+\par \endash Mais, madame, reprit-il en regardant La Mole avec attention, ce gentilhomme ne peut demeurer chez vous sans vous g\'eaner infiniment et sans \'eatre expos\'e9 \'e0 de f\'e2cheuses surprises. Qu\rquote en ferez-vous\~?
+\par
+\par \endash Mais, Sire, dit Marguerite, ne pourrions-nous le faire sortir du Louvre\~? car en tous points je suis de votre avis.
+\par
+\par \endash C\rquote est difficile.
+\par
+\par \endash Sire, M.\~de\~La Mole ne peut-il trouver un peu de place dans la maison de Votre Majest\'e9\~?
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! madame, vous me traitez toujours comme si j\rquote \'e9tais encore roi des huguenots et comme si j\rquote avais encore un peuple. Vous savez bien que je suis \'e0 moiti\'e9 converti et que je n\rquote ai plus de peuple du tout.
+\par
+\par Une autre que Marguerite se f\'fbt empress\'e9e de r\'e9pondre sur-le-champ\~: }{\i Il }{est catholique. Mais la reine voulait se faire demander par Henri ce qu\rquote elle d\'e9sirait obtenir de lui. Quant \'e0 La Mole, voyant cette r\'e9
+serve de sa protectrice et ne sachant encore o\'f9 poser le pied sur le terrain glissant d\rquote une cour aussi dangereuse que l\rquote \'e9tait celle de France, il se tut \'e9galement.
+\par
+\par \endash Mais, reprit Henri, relisant la lettre apport\'e9e par La Mole, que me dit donc M.\~le gouverneur de Provence, que votre m\'e8re \'e9tait catholique et que de l\'e0 vient l\rquote amiti\'e9 qu\rquote il vous porte\~?
+\par
+\par \endash Et \'e0 moi, dit Marguerite, que me parliez-vous d\rquote un v\'9cu que vous avez fait, monsieur le comte, d\rquote un changement de religion\~? Mes id\'e9es se brouillent \'e0 cet \'e9gard\~; aidez-moi donc, monsieur de la Mole. Ne s\rquote
+agissait-il pas de quelque chose de semblable \'e0 ce que para\'eet d\'e9sirer le roi\~?
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! oui\~; mais Votre Majest\'e9 a si froidement accueilli mes explications \'e0 cet \'e9gard, reprit La Mole, que je n\rquote ai point os\'e9\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est que tout cela ne me regardait aucunement, monsieur. Expliquez au roi, expliquez.
+\par
+\par \endash Eh bien, qu\rquote est-ce que ce v\'9cu\~? demanda le roi.
+\par
+\par \endash Sire, dit La Mole, poursuivi par des assassins, sans armes, presque mourant de mes deux blessures, il m\rquote a sembl\'e9 voir l\rquote ombre de ma m\'e8re me guidant vers le Louvre une croix \'e0 la main. Alors j\rquote ai fait le v\'9cu, si j
+\rquote avais la vie sauve, d\rquote adopter la religion de ma m\'e8re, \'e0 qui Dieu avait permis de sortir de son tombeau pour me servir de guide pendant cette horrible nuit. Dieu m\rquote a conduit ici, Sire. Je m\rquote
+y vois sous la double protection d\rquote une fille de France et du roi de Navarre. Ma vie a \'e9t\'e9 sauv\'e9e miraculeusement\~; je n\rquote ai donc qu\rquote \'e0 accomplir mon v\'9cu, Sire. Je suis pr\'eat \'e0 me faire catholique.
+\par
+\par Henri fron\'e7a le sourcil. Le sceptique qu\rquote il \'e9tait comprenait bien l\rquote abjuration par int\'e9r\'eat\~; mais il doutait fort de l\rquote abjuration par la foi.
+\par
+\par \endash Le roi ne veut pas se charger de mon prot\'e9g\'e9, pensa Marguerite.
+\par
+\par La Mole cependant demeurait timide et g\'ean\'e9 entre les deux volont\'e9s contraires. Il sentait bien, sans se l\rquote expliquer, le ridicule de sa position. Ce fut encore Marguerite qui, avec sa d\'e9licatesse de femme, le tira de ce mauvais pas.
+
+\par
+\par \endash Sire, dit-elle, nous oublions que le pauvre bless\'e9 a besoin de repos. Moi m\'eame je tombe de sommeil. Eh\~! tenez\~!
+\par
+\par La Mole p\'e2lissait en effet\~; mais c\rquote \'e9taient les derni\'e8res paroles de Marguerite qu\rquote il avait entendues et interpr\'e9t\'e9es qui le faisaient p\'e2lir.
+\par
+\par \endash Eh bien, madame, dit Henri, rien de plus simple\~; ne pouvons-nous laisser reposer M.\~de\~La Mole\~?
+\par
+\par Le jeune homme adressa \'e0 Marguerite un regard suppliant et, malgr\'e9 la pr\'e9sence des deux Majest\'e9s, se laissa aller sur un si\'e8ge, bris\'e9 de douleur et de fatigue.
+\par
+\par Marguerite comprit tout ce qu\rquote il y avait d\rquote amour dans ce regard et de d\'e9sespoir dans cette faiblesse.
+\par
+\par \endash Sire, dit-elle, il convient \'e0 Votre Majest\'e9 de faire \'e0 ce jeune gentilhomme, qui a risqu\'e9 sa vie pour son roi, puisqu\rquote il accourait ici pour vous annoncer la mort de l\rquote amiral et de T\'e9ligny, lorsqu\rquote il a \'e9t\'e9
+ bless\'e9\~; il convient, dis-je, \'e0 Votre Majest\'e9 de lui faire un honneur dont il sera reconnaissant toute sa vie.
+\par
+\par \endash Et lequel, madame\~? dit Henri. Commandez, je suis pr\'eat.
+\par
+\par \endash M.\~de\~La Mole couchera cette nuit aux pieds de Votre Majest\'e9, qui couchera, elle, sur ce lit de repos. Quant \'e0 moi, avec la permission de mon auguste \'e9poux, ajouta Marguerite en souriant, je vais appeler Gillonne et me remettre au lit
+\~; car, je vous le jure, Sire, je ne suis pas celle de nous trois qui ai le moins besoin de repos.
+\par
+\par Henri avait de l\rquote esprit, peut-\'eatre un peu trop m\'eame\~: ses amis et ses ennemis le lui reproch\'e8rent plus tard. Mais il comprit que celle qui l\rquote exilait de la couche conjugale en avait acquis le droit par l\rquote indiff\'e9rence m\'ea
+me qu\rquote il avait manifest\'e9e pour elle\~; d\rquote ailleurs, Marguerite venait de se venger de cette indiff\'e9rence en lui sauvant la vie. Il ne mit donc pas d\rquote amour-propre dans sa r\'e9ponse.
+\par
+\par \endash Madame, dit-il, si M.\~de\~La Mole \'e9tait en \'e9tat de passer dans mon appartement, je lui offrirais mon propre lit.
+\par
+\par \endash Oui, reprit Marguerite, mais votre appartement, \'e0 cette heure, ne vous peut prot\'e9ger ni l\rquote un ni l\rquote autre, et la prudence veut que Votre Majest\'e9 demeure ici jusqu\rquote \'e0 demain.
+\par
+\par Et, sans attendre la r\'e9ponse du roi, elle appela Gillonne, fit pr\'e9parer les coussins pour le roi, et aux pieds du roi un lit pour La Mole, qui semblait si heureux et si satisfait de cet honneur, qu\rquote on e\'fbt jur\'e9 qu\rquote
+il ne sentait plus ses blessures.
+\par
+\par Quant \'e0 Marguerite, elle tira au roi une c\'e9r\'e9monieuse r\'e9v\'e9rence, et, rentr\'e9e dans sa chambre bien verrouill\'e9e de tous c\'f4t\'e9s, elle s\rquote \'e9tendit dans son lit.
+\par
+\par \endash Maintenant, se dit Marguerite \'e0 elle-m\'eame, il faut que demain M.\~de\~La Mole ait un protecteur au Louvre, et tel fait ce soir la sourde oreille qui demain se repentira.
+\par
+\par Puis elle fit signe \'e0 Gillonne, qui attendait ses derniers ordres, de venir les recevoir. Gillonne s\rquote approcha.
+\par
+\par \endash Gillonne, lui dit-elle tout bas, il faut que demain, sous un pr\'e9texte quelconque, mon fr\'e8re, le duc d\rquote Alen\'e7on, ait envie de venir ici avant huit heures du matin.
+\par
+\par Deux heures sonnaient au Louvre. La Mole causa un instant politique avec le roi, qui peu \'e0 peu s\rquote endormit, et bient\'f4t ronfla aux \'e9clats, comme s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 couch\'e9 dans son lit de cuir de B\'e9arn. La Mole e\'fbt peut-
+\'eatre dormi comme le roi\~; mais Marguerite ne dormait pas\~; elle se tournait et se retournait dans son lit, et ce bruit troublait les id\'e9es et le sommeil du jeune homme.
+\par
+\par \endash Il est bien jeune, murmurait Marguerite au milieu de son insomnie, il est bien timide\~; peut-\'eatre m\'eame, il faudra voir cela, peut-\'eatre m\'eame sera-t-il ridicule\~; de beaux yeux cependant\'85 une taille bien prise, beaucoup de charmes
+\~; mais s\rquote il allait ne pas \'eatre brave\~! \'85 Il fuyait\'85 Il abjure\'85 c\rquote est f\'e2cheux, le r\'eave commen\'e7ait bien\~; allons\'85 Laissons aller les choses et rapportons-nous-en au triple dieu de cette folle Henriette.
+\par
+\par Et vers le jour Marguerite finit enfin par s\rquote endormir en murmurant\~: }{\i \'c9ros-Cupido-Amor}{.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175296}XV\line Ce que femme veut Dieu le veut{\*\bkmkend _Toc97175296}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Marguerite ne s\rquote \'e9tait pas tromp\'e9e\~: la col\'e8re amass\'e9e au fond du c\'9cur de Catherine par cette com\'e9die, dont elle voyait l\rquote intrigue sans avoir la puissance de rien changer au d\'e9nouement, avait besoin de d\'e9
+border sur quelqu\rquote un. Au lieu de rentrer chez elle, la reine m\'e8re monta directement chez sa dame d\rquote atours.
+\par
+\par Madame de Sauve s\rquote attendait \'e0 deux visites\~: elle esp\'e9rait celle de Henri, elle craignait celle de la reine m\'e8re. Au lit, \'e0 moiti\'e9 v\'eatue, tandis que Dariole veillait dans l\rquote
+antichambre, elle entendit tourner une clef dans la serrure, puis s\rquote approcher des pas lents et qui eussent paru lourds s\rquote ils n\rquote eussent pas \'e9t\'e9 assourdis par d\rquote \'e9pais tapis. Elle ne reconnut point l\'e0 la marche l\'e9g
+\'e8re et empress\'e9e de Henri\~; elle se douta qu\rquote on emp\'eachait Dariole de la venir avertir\~; et, appuy\'e9e sur sa main, l\rquote oreille et l\rquote \'9cil tendus, elle attendit.
+\par
+\par La porti\'e8re se leva, et la jeune femme, frissonnante, vit para\'eetre Catherine de M\'e9dicis.
+\par
+\par Catherine semblait calme\~; mais madame de Sauve habitu\'e9e \'e0 l\rquote \'e9tudier depuis deux ans comprit tout ce que ce calme apparent cachait de sombres pr\'e9occupations et peut-\'eatre de cruelles vengeances.
+\par
+\par Madame de Sauve, en apercevant Catherine, voulut sauter en bas de son lit\~; mais Catherine leva le doigt pour lui faire signe de rester, et la pauvre Charlotte demeura clou\'e9e \'e0 sa place, amassant int\'e9rieurement toutes les forces de son \'e2
+me pour faire face \'e0 l\rquote orage qui se pr\'e9parait silencieusement.
+\par
+\par \endash Avez-vous fait tenir la clef au roi de Navarre\~? demanda Catherine sans que l\rquote accent de sa voix indiqu\'e2t aucune alt\'e9ration\~; seulement ces paroles \'e9taient prononc\'e9es avec des l\'e8vres de plus en plus bl\'eamissantes.
+\par
+\par \endash Oui, madame\'85, r\'e9pondit Charlotte d\rquote une voix qu\rquote elle tentait inutilement de rendre aussi assur\'e9e que l\rquote \'e9tait celle de Catherine.
+\par
+\par \endash Et vous l\rquote avez vu\~?
+\par
+\par \endash Qui\~? demanda madame de Sauve.
+\par
+\par \endash Le roi de Navarre\~?
+\par
+\par \endash Non, madame\~; mais je l\rquote attends, et j\rquote avais m\'eame cru, en entendant tourner une clef dans la serrure, que c\rquote \'e9tait lui qui venait.
+\par
+\par \'c0 cette r\'e9ponse, qui annon\'e7ait dans madame de Sauve ou une parfaite confiance ou une supr\'eame dissimulation, Catherine ne put retenir un l\'e9ger fr\'e9missement. Elle crispa sa main grasse et courte.
+\par
+\par \endash Et cependant tu savais bien, dit-elle avec son m\'e9chant sourire, tu savais bien, Carlotta, que le roi de Navarre ne viendrait point cette nuit.
+\par
+\par \endash Moi, madame, je savais cela\~! s\rquote \'e9cria Charlotte avec un accent de surprise parfaitement bien jou\'e9e.
+\par
+\par \endash Oui, tu le savais.
+\par
+\par \endash Pour ne point venir, reprit la jeune femme frissonnante \'e0 cette seule supposition, il faut donc qu\rquote il soit mort\~!
+\par
+\par Ce qui donnait \'e0 Charlotte le courage de mentir ainsi, c\rquote \'e9tait la certitude qu\rquote elle avait d\rquote une terrible vengeance, dans le cas o\'f9 sa petite trahison serait d\'e9couverte.
+\par
+\par \endash Mais tu n\rquote as donc pas \'e9crit au roi de Navarre, Carlotta }{\i mia}{\~? demanda Catherine avec ce m\'eame rire silencieux et cruel.
+\par
+\par \endash Non, madame, r\'e9pondit Charlotte avec un admirable accent de na\'efvet\'e9\~; Votre Majest\'e9 ne me l\rquote avait pas dit, ce me semble.
+\par
+\par Il se fit un moment de silence pendant lequel Catherine regarda madame de Sauve comme le serpent regarde l\rquote oiseau qu\rquote il veut fasciner.
+\par
+\par \endash Tu te crois belle, dit alors Catherine\~; tu te crois adroite, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Non, madame, r\'e9pondit Charlotte, je sais seulement que Votre Majest\'e9 a \'e9t\'e9 parfois d\rquote une bien grande indulgence pour moi, quand il s\rquote agissait de mon adresse et de ma beaut\'e9.
+\par
+\par \endash Eh bien, dit Catherine en s\rquote animant, tu te trompais si tu as cru cela, et moi je mentais si je te l\rquote ai dit, tu n\rquote es qu\rquote une sotte et qu\rquote une laide pr\'e8s de ma fille Margot.
+\par
+\par \endash Oh\~! ceci, madame, c\rquote est vrai\~! dit Charlotte, et je n\rquote essaierai pas m\'eame de le nier, surtout \'e0 vous.
+\par
+\par \endash Aussi, continua Catherine, le roi de Navarre te pr\'e9f\'e8re-t-il de beaucoup ma fille, et ce n\rquote \'e9tait pas ce que tu voulais, je crois, ni ce dont nous \'e9tions convenues.
+\par
+\par \endash H\'e9las, madame\~! dit Charlotte \'e9clatant cette fois en sanglots sans qu\rquote elle e\'fbt besoin de se faire aucune violence, si cela est ainsi, je suis bien malheureuse.
+\par
+\par \endash Cela est, dit Catherine en enfon\'e7ant comme un double poignard le double rayon de ses yeux dans le c\'9cur de madame de Sauve.
+\par
+\par \endash Mais qui peut vous le faire croire\~? demanda Charlotte.
+\par
+\par \endash Descends chez la reine de Navarre, }{\i pazza\~! }{et tu y trouveras ton amant.
+\par
+\par \endash Oh\~! fit madame de Sauve. Catherine haussa les \'e9paules.
+\par
+\par \endash Es-tu jalouse, par hasard\~? demanda la reine m\'e8re.
+\par
+\par \endash Moi\~? dit madame de Sauve, rappelant \'e0 elle toute sa force pr\'eate \'e0 l\rquote abandonner.
+\par
+\par \endash Oui, toi\~! je serais curieuse de voir une jalousie de Fran\'e7aise.
+\par
+\par \endash Mais, dit madame de Sauve, comment Votre Majest\'e9 veut-elle que je sois jalouse autrement que d\rquote amour-propre\~? je n\rquote aime le roi de Navarre qu\rquote autant qu\rquote il le faut pour le service de Votre Majest\'e9\~!
+\par
+\par Catherine la regarda un moment avec des yeux r\'eaveurs.
+\par
+\par \endash Ce que tu me dis l\'e0 peut, \'e0 tout prendre, \'eatre vrai, murmura-t-elle.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 lit dans mon c\'9cur.
+\par
+\par \endash Et ce c\'9cur m\rquote est tout d\'e9vou\'e9\~?
+\par
+\par \endash Ordonnez, madame, et vous en jugerez.
+\par
+\par \endash Eh bien, puisque tu te sacrifies \'e0 mon service, Carlotta, il faut, pour mon service toujours, que tu sois tr\'e8s \'e9prise du roi de Navarre, et tr\'e8s jalouse surtout, jalouse comme une Italienne.
+\par
+\par \endash Mais, madame, demanda Charlotte, de quelle fa\'e7on une Italienne est-elle jalouse\~?
+\par
+\par \endash Je te le dirai, reprit Catherine. Et, apr\'e8s avoir fait deux ou trois mouvements de t\'eate du haut en bas, elle sortit silencieusement et lentement, comme elle \'e9tait rentr\'e9e. Charlotte, troubl\'e9e par le clair regard de ces yeux dilat
+\'e9s comme ceux du chat et de la panth\'e8re, sans que cette dilatation lui f\'eet rien perdre de sa profondeur, la laissa partir sans prononcer un seul mot, sans m\'eame laisser \'e0 son souffle la libert\'e9 de se faire entendre, et e
+lle ne respira que lorsqu\rquote elle eut entendu la porte se refermer derri\'e8re elle et que Dariole fut venue lui dire que la terrible apparition \'e9tait bien \'e9vanouie.
+\par
+\par \endash Dariole, lui dit-elle alors, tra\'eene un fauteuil pr\'e8s de mon lit et passe la nuit dans ce fauteuil. Je t\rquote en prie, car je n\rquote oserais pas rester seule.
+\par
+\par Dariole ob\'e9it\~; mais malgr\'e9 la compagnie de sa femme de chambre, qui restait pr\'e8s d\rquote elle, malgr\'e9 la lumi\'e8re de la lampe qu\rquote elle ordonna de laisser allum\'e9e pour plus grande tranquillit\'e9, madame de Sauve aussi ne s
+\rquote endormit qu\rquote au jour, tant bruissait \'e0 son oreille le m\'e9tallique accent de la voix de Catherine.
+\par
+\par Cependant, quoique endormie au moment o\'f9 le jour commen\'e7ait \'e0 para\'eetre, Marguerite se r\'e9veilla au premier son des trompettes, aux premiers aboiements des chiens. Elle se leva aussit\'f4t et commen\'e7a de rev\'eatir un costume si n\'e9glig
+\'e9 qu\rquote il en \'e9tait pr\'e9tentieux. Alors elle appela ses femmes, fit introduire dans son antichambre les gentilshommes du service ordinaire du roi de Navarre\~; puis, ouvrant la porte qui enfermait sous la m\'ea
+me clef Henri et de la Mole, elle donna du regard un bonjour affectueux \'e0 ce dernier, et appelant son mari\~:
+\par
+\par \endash Allons, Sire, dit-elle, ce n\rquote est pas le tout que d\rquote avoir fait croire \'e0 madame ma m\'e8re ce qui n\rquote est pas, il convient encore que vous persuadiez toute votre cour de la parfaite intelligence qui r\'e8
+gne entre nous. Mais tranquillisez-vous, ajouta-t-elle en riant, et retenez bien mes paroles, que la circonstance fait presque solennelles\~: Aujourd\rquote hui sera la derni\'e8re fois que je mettrai Votre Majest\'e9 \'e0 cette cruelle \'e9preuve.
+\par
+\par Le roi de Navarre sourit et ordonna qu\rquote on introduis\'eet ses gentilshommes. Au moment o\'f9 ils le saluaient, il fit semblant de s\rquote apercevoir seulement que son manteau \'e9tait rest\'e9 sur le lit de la reine\~
+; il leur fit ses excuses de les recevoir ainsi, prit son manteau des mains de Marguerite rougissante, et l\rquote agrafa sur son \'e9paule. Puis, se tournant vers eux, il leur demanda des nouvelles de la ville et de la cour.
+\par
+\par Marguerite remarquait du coin de l\rquote \'9cil l\rquote imperceptible \'e9tonnement que produisit sur le visage des gentilshommes cette intimit\'e9 qui venait de se r\'e9v\'e9ler entre le roi et la reine de Navarre, lorsqu\rquote
+un huissier entra suivi de trois ou quatre gentilshommes, et annon\'e7ant le duc d\rquote Alen\'e7on.
+\par
+\par Pour le faire venir, Gillonne avait eu besoin de lui apprendre seulement que le roi avait pass\'e9 la nuit chez sa femme.
+\par
+\par Fran\'e7ois entra si rapidement qu\rquote il faillit, en les \'e9cartant, renverser ceux qui le pr\'e9c\'e9daient. Son premier coup d\rquote \'9cil fut pour Henri. Marguerite n\rquote eut que le second.
+\par
+\par Henri lui r\'e9pondit par un salut courtois. Marguerite composa son visage, qui exprima la plus parfaite s\'e9r\'e9nit\'e9.
+\par
+\par D\rquote un autre regard vague, mais scrutateur, le duc embrassa alors toute la chambre\~; il vit le lit aux tapisseries d\'e9rang\'e9es, le double oreiller affaiss\'e9 au chevet, le chapeau du roi jet\'e9 sur une chaise.
+\par
+\par Il p\'e2lit\~; mais se remettant sur-le-champ\~:
+\par
+\par \endash Mon fr\'e8re Henri, dit-il, venez-vous jouer ce matin \'e0 la paume avec le roi\~?
+\par
+\par \endash Le roi me fait-il cet honneur de m\rquote avoir choisi, demanda Henri, ou n\rquote est-ce qu\rquote une attention de votre part, mon beau-fr\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Mais non, le roi n\rquote a point parl\'e9 de cela, dit le duc un peu embarrass\'e9\~; mais n\rquote \'eates-vous point de sa partie ordinaire\~?
+\par
+\par Henri sourit, car il s\rquote \'e9tait pass\'e9 tant et de si graves choses depuis la derni\'e8re partie qu\rquote il avait faite avec le roi, qu\rquote il n\rquote y aurait rien eu d\rquote \'e9tonnant \'e0 ce que Charles IX e\'fbt chang\'e9
+ ses joueurs habituels.
+\par
+\par \endash J\rquote y vais, mon fr\'e8re\~! dit Henri en souriant.
+\par
+\par \endash Venez, reprit le duc.
+\par
+\par \endash Vous vous en allez\~? demanda Marguerite.
+\par
+\par \endash Oui, ma s\'9cur.
+\par
+\par \endash Vous \'eates donc press\'e9\~?
+\par
+\par \endash Tr\'e8s press\'e9.
+\par
+\par \endash Si cependant je r\'e9clamais de vous quelques minutes\~?
+\par
+\par Une pareille demande \'e9tait si rare dans la bouche de Marguerite, que son fr\'e8re la regarda en rougissant et en p\'e2lissant tour \'e0 tour.
+\par
+\par \endash Que va-t-elle lui dire\~? pensa Henri non moins \'e9tonn\'e9 que le duc d\rquote Alen\'e7on.
+\par
+\par Marguerite, comme si elle e\'fbt devin\'e9 la pens\'e9e de son \'e9poux, se retourna de son c\'f4t\'e9.
+\par
+\par \endash Monsieur, dit-elle avec un charmant sourire, vous pouvez rejoindre Sa Majest\'e9, si bon vous semble, car le secret que j\rquote ai \'e0 r\'e9v\'e9ler \'e0 mon fr\'e8re est d\'e9j\'e0 connu de vous, puisque la demande que je vous ai adress\'e9
+e hier \'e0 propos de ce secret a \'e9t\'e9 \'e0 peu pr\'e8s refus\'e9e par Votre Majest\'e9. Je ne voudrais donc pas, continua Marguerite, fatiguer une seconde fois Votre Majest\'e9 par l\rquote expression \'e9mise en face d\rquote elle d\rquote un d\'e9
+sir qui lui a paru \'eatre d\'e9sagr\'e9able.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce donc\~? demanda Fran\'e7ois en les regardant tous deux avec \'e9tonnement.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! dit Henri en rougissant de d\'e9pit, je sais ce que vous voulez dire, madame. En v\'e9rit\'e9, je regrette de ne pas \'eatre plus libre. Mais si je ne puis donner \'e0 M.\~de\~La Mole une hospitalit\'e9
+ qui ne lui offrirait aucune assurance, je n\rquote en peux pas moins recommander apr\'e8s vous \'e0 mon fr\'e8re d\rquote Alen\'e7on la personne }{\i \'e0 laquelle vous vous int\'e9ressez.}{ Peut-\'eatre m\'ea
+me, ajouta-t-il pour donner plus de force encore aux mots que nous venons de souligner, peut-\'eatre m\'eame mon fr\'e8re trouvera-t-il une id\'e9e qui vous permettra de garder M.\~de\~La Mole\'85 ici\'85 pr\'e8s de vous\'85
+ce qui serait mieux que tout, n\rquote est-ce pas, madame\~?
+\par
+\par \endash Allons, allons, se dit Marguerite en elle-m\'eame, \'e0 eux deux ils vont faire ce que ni l\rquote un ni l\rquote autre des deux n\rquote e\'fbt fait tout seul.
+\par
+\par Et elle ouvrit la porte du cabinet et en fit sortir le jeune bless\'e9 apr\'e8s avoir dit \'e0 Henri\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est \'e0 vous, monsieur, d\rquote expliquer \'e0 mon fr\'e8re \'e0 quel titre nous nous int\'e9ressons \'e0 M.\~de\~La Mole.
+\par
+\par En deux mots Henri, pris au tr\'e9buchet, raconta \'e0 M.\~d\rquote Alen\'e7on, moiti\'e9 protestant par opposition, comme Henri moiti\'e9 catholique par prudence, l\rquote arriv\'e9e de La Mole \'e0 Paris, et comment le jeune homme avait \'e9t\'e9 bless
+\'e9 en venant lui apporter une lettre de M.\~d\rquote Auriac.
+\par
+\par Quand le duc se retourna, La Mole, sorti du cabinet, se tenait debout devant lui.
+\par
+\par Fran\'e7ois, en l\rquote apercevant si beau, si p\'e2le, et par cons\'e9quent doublement s\'e9duisant par sa beaut\'e9 et par sa p\'e2leur, sentit na\'eetre une nouvelle terreur au fond de son \'e2me. Marguerite le prenait \'e0
+ la fois par la jalousie et par l\rquote amour-propre.
+\par
+\par \endash Mon fr\'e8re, lui dit-elle, ce jeune gentilhomme, j\rquote en r\'e9ponds, sera utile \'e0 qui saura l\rquote employer. Si vous l\rquote acceptez pour v\'f4tre, il trouvera en vous un ma\'eetre puissant, et vous en lui un serviteur d\'e9vou\'e9
+. En ces temps, il faut bien s\rquote entourer, mon fr\'e8re\~! surtout, ajouta-t-elle en baissant la voix de mani\'e8re que le duc d\rquote Alen\'e7on l\rquote entend\'eet seul, quand on est ambitieux et que l\rquote on a le malheur de n\rquote \'ea
+tre que troisi\'e8me fils de France.
+\par
+\par Elle mit un doigt sur sa bouche pour indiquer \'e0 Fran\'e7ois que, malgr\'e9 cette ouverture, elle gardait encore \'e0 part en elle-m\'eame une portion importante de sa pens\'e9e.
+\par
+\par \endash Puis, ajouta-t-elle, peut-\'eatre trouverez-vous, tout au contraire de Henri, qu\rquote il n\rquote est pas s\'e9ant que ce jeune homme demeure si pr\'e8s de mon appartement.
+\par
+\par \endash Ma s\'9cur, dit vivement Fran\'e7ois, monsieur de La Mole, si cela lui convient toutefois, sera dans une demi-heure install\'e9 dans mon logis, o\'f9 je crois qu\rquote il n\rquote a rien \'e0 craindre. Qu\rquote il m\rquote aime et je l\rquote
+aimerai.
+\par
+\par Fran\'e7ois mentait, car au fond de son c\'9cur il d\'e9testait d\'e9j\'e0 La Mole.
+\par
+\par \endash Bien, bien\'85 je ne m\rquote \'e9tais donc pas tromp\'e9e\~! murmura Marguerite, qui vit les sourcils du roi de Navarre se froncer. Ah\~! pour vous conduire l\rquote un et l\rquote autre, je vois qu\rquote il faut vous conduire l\rquote un par l
+\rquote autre.
+\par
+\par Puis compl\'e9tant sa pens\'e9e\~:
+\par
+\par \endash Allons, allons, continua-t-elle, bien, Marguerite, dirait Henriette.
+\par
+\par En effet, une demi-heure apr\'e8s, La Mole, gravement cat\'e9chis\'e9 par Marguerite, baisait le bas de sa robe et montait, assez lestement pour un bless\'e9, l\rquote escalier qui conduisait chez M.\~d\rquote Alen\'e7on. Deux ou trois jours s\rquote \'e9
+coul\'e8rent pendant lesquels la bonne harmonie parut se consolider de plus en plus entre Henri et sa femme. Henri avait obtenu de ne pas faire abjuration publique, mais il avait renonc\'e9
+ entre les mains du confesseur du roi et entendait tous les matins la messe qu\rquote on disait au Louvre. Le soir il prenait ostensiblement le chemin de l\rquote
+appartement de sa femme, entrait par la grande porte, causait quelques instants avec elle, puis sortait par la petite porte secr\'e8te et montait chez madame de Sauve, qui n\rquote avait pas manqu\'e9 de le pr\'e9
+venir de la visite de Catherine et du danger incontestable qui le mena\'e7ait. Henri, renseign\'e9 des deux c\'f4t\'e9s, redoublait donc de m\'e9fiance \'e0 l\rquote endroit de la reine m\'e8re, et cela avec d\rquote autant plus de raison qu\rquote
+insensiblement la figure de Catherine commen\'e7ait \'e0 se d\'e9rider. Henri en arriva m\'eame \'e0 voir \'e9clore un matin sur ses l\'e8vres p\'e2les un sourire de bienveillance. Ce jour-l\'e0 il eut toutes les peines du monde \'e0 se d\'e9cider \'e0
+ manger autre chose que des \'9cufs qu\rquote il avait fait cuire lui-m\'eame, et \'e0 boire autre chose que de l\rquote eau qu\rquote il avait vu puiser \'e0 la Seine devant lui.
+\par
+\par Les massacres continuaient, mais n\'e9anmoins allaient s\rquote \'e9teignant\~; on avait fait si grande tuerie des huguenots que le nombre en \'e9tait fort diminu\'e9. La plus grande partie \'e9taient morts, beaucoup avaient fui, quelques-uns \'e9
+taient rest\'e9s cach\'e9s.
+\par
+\par De temps en temps une grande clameur s\rquote \'e9levait dans un quartier ou dans un autre\~; c\rquote \'e9tait quand on avait d\'e9couvert un de ceux-l\'e0. L\rquote ex\'e9cution alors \'e9tait priv\'e9e ou publique, selon que le malheureux \'e9
+tait accul\'e9 dans quelque endroit sans issue ou pouvait fuir. Dans le dernier cas, c\rquote \'e9tait une grande joie pour le quartier o\'f9 l\rquote \'e9v\'e9nement avait eu lieu\~: car, au lieu de se calmer par l\rquote
+extinction de leurs ennemis, les catholiques devenaient de plus en plus f\'e9roces\~; et moins il en restait, plus ils paraissaient acharn\'e9s apr\'e8s ces malheureux restes.
+\par
+\par Charles IX avait pris grand plaisir \'e0 la chasse aux huguenots\~; puis, quand il n\rquote avait pas pu continuer lui-m\'eame, il s\rquote \'e9tait d\'e9lect\'e9 au bruit des chasses des autres.
+\par
+\par Un jour, en revenant de jouer au mail, qui \'e9tait avec la paume et la chasse son plaisir favori, il entra chez sa m\'e8re le visage tout joyeux, suivi de ses courtisans habituels.
+\par
+\par \endash Ma m\'e8re, dit-il en embrassant la Florentine, qui, remarquant cette joie, avait d\'e9j\'e0 essay\'e9 d\rquote en deviner la cause\~; ma m\'e8re, bonne nouvelle\~! Mort de tous les diables, savez-vous une chose\~? c\rquote est que l\rquote
+illustre carcasse de monsieur l\rquote amiral, qu\rquote on croyait perdue, est retrouv\'e9e\~!
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! dit Catherine.
+\par
+\par \endash Oh\~! mon Dieu, oui\~! Vous avez eu comme moi l\rquote id\'e9e, n\rquote est-ce pas, ma m\'e8re, que les chiens en avaient fait leur repas de noce\~? mais il n\rquote en \'e9tait rien. Mon peuple, mon cher peuple, mon bon peuple a eu une id\'e9e
+\~: il a pendu l\rquote amiral au croc de Montfaucon.
+\par
+\par }{\i Du haut en bas Gaspard on a jet\'e9, Et puis de bas en haut on l\rquote a mont\'e9.}{
+\par
+\par \endash Eh bien\~? dit Catherine.
+\par
+\par \endash Eh bien, ma bonne m\'e8re\~! reprit Charles IX, j\rquote ai toujours eu l\rquote envie de le revoir depuis que je sais qu\rquote il est mort, le cher homme. Il fait beau\~: tout me semble en fleurs aujourd\rquote hui\~; l\rquote
+air est plein de vie et de parfums\~; je me porte comme je ne me suis jamais port\'e9\~; si vous voulez, ma m\'e8re, nous monterons \'e0 cheval et nous irons \'e0 Montfaucon.
+\par
+\par \endash Ce serait bien volontiers, mon fils, dit Catherine, si je n\rquote avais pas donn\'e9 un rendez-vous que je ne veux pas manquer\~; puis \'e0 une visite faite \'e0 un homme de l\rquote importance de monsieur l\rquote
+amiral, ajouta-t-elle, il faut convier toute la cour. Ce sera une occasion pour les observateurs de faire des observations curieuses. Nous verrons qui viendra et qui demeurera.
+\par
+\par \endash Vous avez, ma foi, raison, ma m\'e8re\~! \'e0 demain la chose, cela vaut mieux\~! Ainsi, faites vos invitations, je ferai les miennes, ou plut\'f4t nous n\rquote inviterons personne. Nous dirons seulement que nous y allons\~
+; cela fait, tout le monde sera libre. Adieu, ma m\'e8re\~! je vais sonner du cor.
+\par
+\par \endash Vous vous \'e9puiserez, Charles\~! Ambroise Par\'e9 vous le dit sans cesse, et il a raison\~; c\rquote est un trop rude exercice pour vous.
+\par
+\par \endash Bah\~! bah\~! bah\~! dit Charles, je voudrais bien \'eatre s\'fbr de ne mourir que de cela. J\rquote enterrerais tout le monde ici, et m\'eame Henriot, qui doit un jour nous succ\'e9der \'e0 tous, \'e0 ce que pr\'e9tend Nostradamus.
+\par
+\par Catherine fron\'e7a le sourcil.
+\par
+\par \endash Mon fils, dit-elle, d\'e9fiez-vous surtout des choses qui paraissent impossibles, et, en attendant, m\'e9nagez-vous.
+\par
+\par \endash Deux ou trois fanfares seulement pour r\'e9jouir mes chiens, qui s\rquote ennuient \'e0 crever, pauvres b\'eates\~! j\rquote aurais d\'fb les l\'e2cher sur le huguenot, cela les aurait r\'e9jouis.
+\par
+\par Et Charles IX sortit de la chambre de sa m\'e8re, entra dans son cabinet d\rquote Armes, d\'e9tacha un cor, en sonna avec une vigueur qui e\'fbt fait honneur \'e0 Roland lui-m\'ea
+me. On ne pouvait pas comprendre comment, de ce corps faible et maladif et de ces l\'e8vres p\'e2les, pouvait sortir un souffle si puissant.
+\par
+\par Catherine attendait en effet quelqu\rquote un, comme elle l\rquote avait dit \'e0 son fils. Un instant apr\'e8s qu\rquote il fut sorti, une de ses femmes vint lui parler tout bas. La reine sourit, se leva, salua les personnes qui lui faisa
+ient la cour et suivit la messag\'e8re.
+\par
+\par Le Florentin Ren\'e9, celui auquel le roi de Navarre, le soir m\'eame de la Saint-Barth\'e9lemy, avait fait un accueil si diplomatique, venait d\rquote entrer dans son oratoire.
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est vous, Ren\'e9\~! lui dit Catherine, je vous attendais avec impatience. Ren\'e9 s\rquote inclina.
+\par
+\par \endash Vous avez re\'e7u hier le petit mot que je vous ai \'e9crit\~?
+\par
+\par \endash J\rquote ai eu cet honneur.
+\par
+\par \endash Avez-vous renouvel\'e9, comme je vous le disais, l\rquote \'e9preuve de cet horoscope tir\'e9 par Ruggieri et qui s\rquote accorde si bien avec cette proph\'e9tie de Nostradamus, qui dit que mes fils r\'e9gneront tous trois\~?\'85
+ Depuis quelques jours, les choses sont bien modifi\'e9es, Ren\'e9, et j\rquote ai pens\'e9 qu\rquote il \'e9tait possible que les destin\'e9es fussent devenues moins mena\'e7antes.
+\par
+\par \endash Madame, r\'e9pondit Ren\'e9 en secouant la t\'eate, Votre Majest\'e9 sait bien que les choses ne modifient pas la destin\'e9e\~; c\rquote est la destin\'e9e au contraire qui gouverne les choses.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote en avez pas moins renouvel\'e9 le sacrifice, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Oui, madame, r\'e9pondit Ren\'e9, car vous ob\'e9ir est mon premier devoir.
+\par
+\par \endash Eh bien, le r\'e9sultat\~?
+\par
+\par \endash Est demeur\'e9 le m\'eame, madame.
+\par
+\par \endash Quoi\~! l\rquote agneau noir a toujours pouss\'e9 ses trois cris\~?
+\par
+\par \endash Toujours, madame.
+\par
+\par \endash Signe de trois morts cruelles dans ma famille\~! murmura Catherine.
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! dit Ren\'e9.
+\par
+\par \endash Mais ensuite\~?
+\par
+\par \endash Ensuite, madame, il y avait dans ses entrailles cet \'e9trange d\'e9placement du foie que nous avons d\'e9j\'e0 remarqu\'e9 dans les deux premiers et qui penchait en sens inverse.
+\par
+\par \endash Changement de dynastie. Toujours, toujours, toujours\~? grommela Catherine. Il faudra cependant combattre cela, Ren\'e9\~! continua-t-elle.
+\par
+\par Ren\'e9 secoua la t\'eate.
+\par
+\par \endash Je l\rquote ai dit \'e0 Votre Majest\'e9, reprit-il, le destin gouverne.
+\par
+\par \endash C\rquote est ton avis\~? dit Catherine.
+\par
+\par \endash Oui, madame.
+\par
+\par \endash Te souviens-tu de l\rquote horoscope de Jeanne d\rquote Albret\~?
+\par
+\par \endash Oui, madame.
+\par
+\par \endash Redis-le un peu, voyons, je l\rquote ai oubli\'e9, moi.
+\par
+\par \endash }{\i Vives honorata}{, dit Ren\'e9, }{\i morieris reformidata, regina amplificabere.}{
+\par
+\par }{\i \endash }{Ce qui veut dire, je crois\~: }{\i Tu vivras honor\'e9e}{, et elle manquait du n\'e9cessaire, la pauvre femme\~! }{\i Tu mourras redout\'e9e}{, et nous nous sommes moqu\'e9s d\rquote elle. }{\i Tu seras plus grande que tu n\rquote as \'e9t
+\'e9 comme reine}{, et voil\'e0 qu\rquote elle est morte et que sa grandeur repose dans un tombeau o\'f9 nous avons oubli\'e9 de mettre m\'eame son nom.
+\par
+\par \endash Madame, Votre Majest\'e9 traduit mal le}{\i vives honorata}{. La reine de Navarre a v\'e9cu honor\'e9e, en effet, car elle a joui, tant qu\rquote elle a v\'e9cu, de l\rquote amour de ses enfants et du respect de ses partisans, amour et respect d
+\rquote autant plus sinc\'e8res qu\rquote elle \'e9tait plus pauvre.
+\par
+\par \endash Oui, dit Catherine, je vous passe le }{\i tu vivras honor\'e9e\~; }{mais }{\i morieris reformidata, }{voyons, comment l\rquote expliquerez-vous\~?
+\par
+\par \endash Comment je l\rquote expliquerai\~! Rien de plus facile\~: Tu mourras redout\'e9e.
+\par
+\par \endash Eh bien, est-elle morte redout\'e9e\~?
+\par
+\par \endash Si bien redout\'e9e, madame, qu\rquote elle ne f\'fbt pas morte si Votre Majest\'e9 n\rquote en avait pas eu peur. Enfin }{\i comme reine, tu grandiras, ou tu seras plus grande que tu n\rquote as \'e9t\'e9 comme reine\~; }{
+ce qui est encore vrai, madame, car en \'e9change de la couronne p\'e9rissable, elle a peut-\'eatre maintenant, comme reine et martyre, la couronne du ciel, et outre cela, qui sait encore l\rquote avenir r\'e9serv\'e9 \'e0 sa race sur la terre\~?
+\par
+\par Catherine \'e9tait superstitieuse \'e0 l\rquote exc\'e8s. Elle s\rquote \'e9pouvanta plus encore peut-\'eatre du sang-froid de Ren\'e9 que de cette persistance des augures\~; et comme pour elle un mauvais pas \'e9
+tait une occasion de franchir hardiment la situation, elle dit brusquement \'e0 Ren\'e9 et sans transition aucune que le travail muet de sa pens\'e9e\~:
+\par
+\par \endash Est-il arriv\'e9 des parfums d\rquote Italie\~?
+\par
+\par \endash Oui, madame.
+\par
+\par \endash Vous m\rquote en enverrez un coffret garni.
+\par
+\par \endash Desquels\~?
+\par
+\par \endash Des derniers, de ceux\'85 Catherine s\rquote arr\'eata.
+\par
+\par \endash De ceux qu\rquote aimait particuli\'e8rement la reine de Navarre\~? reprit Ren\'e9.
+\par
+\par \endash Pr\'e9cis\'e9ment.
+\par
+\par \endash Il n\rquote est point besoin de les pr\'e9parer, n\rquote est-ce pas, madame\~? car Votre Majest\'e9 y est \'e0 cette heure aussi savante que moi.
+\par
+\par \endash Tu trouves\~? dit Catherine. Le fait est qu\rquote ils r\'e9ussissent.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 n\rquote a rien de plus \'e0 me dire\~? demanda le parfumeur.
+\par
+\par \endash Non, non, reprit Catherine pensive\~; je ne crois pas, du moins. Si toutefois il y avait du nouveau dans les sacrifices, faites-le-moi savoir. \'c0 propos, laissons l\'e0 les agneaux, et essayons des poules.
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! madame, j\rquote ai bien peur qu\rquote en changeant la victime nous ne changions rien aux pr\'e9sages.
+\par
+\par \endash Fais ce que je dis. Ren\'e9 salua et sortit. Catherine resta un instant assise et pensive\~; puis elle se leva \'e0 son tour et rentra dans sa chambre \'e0 coucher, o\'f9 l\rquote attendaient ses femmes et o\'f9 elle annon\'e7
+a pour le lendemain le p\'e8lerinage \'e0 Montfaucon.
+\par
+\par La nouvelle de cette partie de plaisir fut pendant toute la soir\'e9e le bruit du palais et la rumeur de la ville. Les dames firent pr\'e9parer leurs toilettes les plus \'e9l\'e9gantes, les gentilshommes leurs armes et leurs chevaux d\rquote
+apparat. Les marchands ferm\'e8rent boutiques et ateliers, et les fl\'e2neurs de la populace tu\'e8rent, par-ci, par-l\'e0, quelques huguenots \'e9pargn\'e9s pour la bonne occasion, afin d\rquote avoir un accompagnement convenable \'e0
+ donner au cadavre de l\rquote amiral.
+\par
+\par Ce fut un grand vacarme pendant toute la soir\'e9e et pendant une bonne partie de la nuit.
+\par
+\par La Mole avait pass\'e9 la plus triste journ\'e9e du monde, et cette journ\'e9e avait succ\'e9d\'e9 \'e0 trois ou quatre autres qui n\rquote \'e9taient pas moins tristes.
+\par
+\par M.\~d\rquote Alen\'e7on, pour ob\'e9ir aux d\'e9sirs de Marguerite, l\rquote avait install\'e9 chez lui, mais ne l\rquote avait point revu depuis. Il se sentait tout \'e0 coup comme un pauvre enfant abandonn\'e9, priv\'e9 des soins tendres, d\'e9
+licats et charmants de deux femmes dont le souvenir seul de l\rquote une d\'e9vorait incessamment sa pens\'e9e. Il avait bien eu de ses nouvelles par le chirurgien Ambroise Par\'e9, qu\rquote elle lui avait envoy\'e9\~
+; mais ces nouvelles, transmises par un homme de cinquante ans, qui ignorait ou feignait d\rquote ignorer l\rquote int\'e9r\'eat que La Mole portait aux moindres choses qui se rapportaient \'e0 Marguerite, \'e9taient bien incompl\'e8
+tes et bien insuffisantes. Il est vrai que Gillonne \'e9tait venue une fois, en son propre nom, bien entendu, pour savoir des nouvelles du bless\'e9. Cette visite avait fait l\rquote effet d\rquote un rayon de soleil dans un cachot, et La Mole en \'e9
+tait rest\'e9 comme \'e9bloui, attendant toujours une seconde apparition, laquelle, quoiqu\rquote il se f\'fbt \'e9coul\'e9 deux jours depuis la premi\'e8re, ne venait point.
+\par
+\par Aussi, quand la nouvelle fut apport\'e9e au convalescent de cette r\'e9union splendide de toute la cour pour le lendemain, fit-il demander \'e0 M.\~d\rquote Alen\'e7on la faveur de l\rquote accompagner.
+\par
+\par Le duc ne se demanda pas m\'eame si La Mole \'e9tait en \'e9tat de supporter cette fatigue\~; il r\'e9pondit seulement\~:
+\par
+\par \endash \'c0 merveille\~! Qu\rquote on lui donne un de mes chevaux. C\rquote \'e9tait tout ce que d\'e9sirait La Mole. Ma\'eetre Ambroise Par\'e9 vint comme d\rquote habitude pour le panser. La Mole lui exposa la n\'e9cessit\'e9 o\'f9 il \'e9
+tait de monter \'e0 cheval et le pria de mettre un double soin \'e0 la pose des appareils. Les deux blessures, au reste, \'e9taient referm\'e9es, celle de la poitrine comme celle de l\rquote \'e9paule, et celle de l\rquote \'e9
+paule seule le faisait souffrir. Toutes deux \'e9taient vermeilles, comme il convient \'e0 des chairs en voie de gu\'e9rison. Ma\'eetre Ambroise Par\'e9 les recouvrit d\rquote un taffetas gomm\'e9 fort en vogue \'e0 cette \'e9
+poque pour ces sortes de cas, et promit \'e0 La Mole que, pourvu qu\rquote il ne se donn\'e2t point trop de mouvement dans l\rquote excursion qu\rquote il allait faire, les choses iraient convenablement.
+\par
+\par La Mole \'e9tait au comble de la joie. \'c0 part une certaine faiblesse caus\'e9e par la perte de son sang et un l\'e9ger \'e9tourdissement qui se rattachait \'e0 cette cause, il se sentait aussi bien qu\rquote il pouvait \'eatre. D\rquote
+ailleurs, Marguerite serait sans doute de cette cavalcade\~; il reverrait Marguerite, et lorsqu\rquote il songeait au bien que lui avait fait la vue de Gillonne, il ne mettait point en doute l\rquote efficacit\'e9 bien plus grande de celle de sa ma\'ee
+tresse.
+\par
+\par La Mole employa donc une partie de l\rquote argent qu\rquote il avait re\'e7u en partant de sa famille \'e0 acheter le plus beau justaucorps de satin blanc et la plus riche broderie de manteau que lui p\'fbt procurer le tailleur \'e0 la mode. Le m\'ea
+me lui fournit encore les bottes de cuir parfum\'e9 qu\rquote on portait \'e0 cette \'e9poque. Le tout lui fut apport\'e9 le matin, une demi-heure seulement apr\'e8s l\rquote heure pour laquelle La Mole l\rquote avait demand\'e9, ce qui fait qu\rquote
+il n\rquote eut trop rien \'e0 dire. Il s\rquote habilla rapidement, se regarda dans un miroir, se trouva assez convenablement v\'eatu, coiff\'e9, parfum\'e9 pour \'eatre satisfait de lui-m\'eame\~; enfin il s\rquote
+assura par plusieurs tours faits rapidement dans sa chambre qu\rquote \'e0 part plusieurs douleurs assez vives, le bonheur moral ferait taire les incommodit\'e9s physiques.
+\par
+\par Un manteau cerise de son invention, et taill\'e9 un peu plus long qu\rquote on ne les portait alors, lui allait particuli\'e8rement bien.
+\par
+\par Tandis que cette sc\'e8ne se passait au Louvre, une autre du m\'eame genre avait lieu \'e0 l\rquote h\'f4tel de Guise. Un grand gentilhomme \'e0 poil roux examinait devant une glace une raie rouge\'e2tre qui lui traversait d\'e9sagr\'e9ablement le visage
+\~; il peignait et parfumait sa moustache, et tout en la parfumant, il \'e9tendait sur cette malheureuse raie, qui, malgr\'e9 tous les cosm\'e9tiques en usage \'e0 cette \'e9poque s\rquote obstinait \'e0 repara\'eetre, il \'e9
+tendait, dis-je, une triple couche de blanc et de rouge\~; mais comme l\rquote application \'e9tait insuffisante, une id\'e9e lui vint\~: un ardent soleil, un soleil d\rquote ao\'fbt dardait ses rayons dans la cour\~
+; il descendit dans cette cour, mit son chapeau \'e0 la main, et, le nez en l\rquote air et les yeux ferm\'e9s, il se promena pendant dix minutes, s\rquote exposant volontairement \'e0 cette flamme d\'e9vorante qui tombait par torrents du ciel.
+\par
+\par Au bout de dix minutes, gr\'e2ce \'e0 un coup de soleil de premier ordre, le gentilhomme \'e9tait arriv\'e9 \'e0 avoir un visage si \'e9clatant que c\rquote \'e9tait la raie rouge qui maintenant n\rquote \'e9
+tait plus en harmonie avec le reste et qui par comparaison paraissait jaune. Notre gentilhomme ne parut pas moins fort satisfait de cet arc-en-ciel, qu\rquote il rassortit de son mieux avec le reste du visage, gr\'e2ce \'e0 une couche de vermillon qu
+\rquote il \'e9tendit dessus\~; apr\'e8s quoi il endossa un magnifique habit qu\rquote un tailleur avait mis dans sa chambre avant qu\rquote il e\'fbt demand\'e9 le tailleur.
+\par
+\par Ainsi par\'e9, musqu\'e9, arm\'e9 de pied en cap, il descendit une seconde fois dans la cour et se mit \'e0 caresser un grand cheval noir dont la beaut\'e9 e\'fbt \'e9t\'e9 sans \'e9gale sans une petite coupure qu\rquote \'e0 l\rquote
+instar de celle de son ma\'eetre lui avait faite dans une des derni\'e8res batailles civiles un sabre de re\'eetre.
+\par
+\par N\'e9anmoins, enchant\'e9 de son cheval comme il l\rquote \'e9tait de lui-m\'eame, ce gentilhomme, que nos lecteurs ont sans doute reconnu sans peine, fut en selle un quart d\rquote heure avant tout le monde, et fit retentir la cour de l\rquote h\'f4
+tel de Guise des hennissements de son coursier, auxquels r\'e9pondaient, \'e0 mesure qu\rquote il s\rquote en rendait ma\'eetre, des }{\i mordi}{ prononc\'e9s sur tous les tons. Au bout d\rquote un instant le cheval, compl\'e8tement dompt\'e9,
+reconnaissait par sa souplesse et son ob\'e9issance la l\'e9gitime domination de son cavalier\~; mais la victoire n\rquote avait pas \'e9t\'e9 remport\'e9e sans bruit, et ce bruit (c\rquote \'e9tait peut-\'eatre l\'e0
+-dessus que comptait notre gentilhomme), et ce bruit avait attir\'e9 aux vitres une dame que notre dompteur de chevaux salua profond\'e9ment et qui lui sourit de la fa\'e7on la plus agr\'e9able.
+\par
+\par Cinq minutes apr\'e8s, madame de Nevers faisait appeler son intendant.
+\par
+\par \endash Monsieur, demanda-t-elle, a-t-on fait convenablement d\'e9jeuner M.\~le comte Annibal de Coconnas\~?
+\par
+\par \endash Oui, madame, r\'e9pondit l\rquote intendant. Il a m\'eame ce matin mang\'e9 de meilleur app\'e9tit encore que d\rquote habitude.
+\par
+\par \endash Bien, monsieur\~! dit la duchesse. Puis se retournant vers son premier gentilhomme\~:
+\par
+\par \endash Monsieur d\rquote Arguzon, dit-elle, partons pour le Louvre et tenez l\rquote \'9cil, je vous prie, sur M.\~le comte Annibal de Coconnas, car il est bless\'e9, par cons\'e9quent encore faible, et je ne voudrais pas pour tout au monde qu\rquote
+il lui arriv\'e2t malheur. Cela ferait rire les huguenots, qui lui gardent rancune depuis cette bienheureuse soir\'e9e de la Saint-Barth\'e9lemy.
+\par
+\par Et madame de Nevers, montant \'e0 cheval \'e0 son tour, partit toute rayonnante pour le Louvre, o\'f9 \'e9tait le rendez-vous g\'e9n\'e9ral.
+\par
+\par Il \'e9tait deux heures de l\rquote apr\'e8s-midi, lorsqu\rquote une file de cavaliers ruisselants d\rquote or, de joyaux et d\rquote habits splendides apparut dans la rue Saint-Denis, d\'e9bouchant \'e0 l\rquote angle du cimeti\'e8
+re des Innocents, et se d\'e9roulant au soleil entre les deux rang\'e9es de maisons sombres comme un immense reptile aux chatoyants anneaux.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175297}XVI\line Le corps d\rquote un ennemi mort sent toujours bon{\*\bkmkend _Toc97175297}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Nulle troupe, si riche qu\rquote elle soit, ne peut donner une id\'e9e de ce spectacle. Les habits soyeux, riches et \'e9clatants, l\'e9gu\'e9s comme une mode splendide par Fran\'e7ois I}{\super er}{ \'e0 ses successeurs, ne s\rquote \'e9taient pas
+ transform\'e9s encore dans ces v\'eatements \'e9triqu\'e9s et sombres qui furent de mise sous Henri III\~; de sorte que le costume de Charles IX, moins riche, mais peut-\'eatre plus \'e9l\'e9gant que ceux des \'e9poques pr\'e9c\'e9dentes, \'e9
+clatait dans toute sa parfaite harmonie. De nos jours, il n\rquote y a plus de point de comparaison possible avec un semblable cort\'e8ge\~; car nous en sommes r\'e9duits, pour nos magnificences de parade, \'e0 la sym\'e9trie et \'e0 l\rquote uniforme.
+
+\par
+\par Pages, \'e9cuyers, gentilshommes de bas \'e9tage, chiens et chevaux marchant sur les flancs et en arri\'e8re, faisaient du cort\'e8ge royal une v\'e9ritable arm\'e9e. Derri\'e8re cette arm\'e9e venait le peuple, ou, pour mieux dire, le peuple \'e9
+tait partout.
+\par
+\par Le peuple suivait, escortait et pr\'e9c\'e9dait\~; il criait \'e0 la fois No\'ebl et Haro, car, dans le cort\'e8ge, on distinguait plusieurs calvinistes ralli\'e9s, et le peuple a de la rancune.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait le matin, en face de Catherine et du duc de Guise, que Charles IX avait, comme d\rquote une chose toute naturelle, parl\'e9 devant Henri de Navarre d\rquote aller visiter le gibet de Montfaucon, ou plut\'f4t le corps mutil\'e9 de l
+\rquote amiral, qui \'e9tait pendu. Le premier mouvement de Henri avait \'e9t\'e9 de se dispenser de prendre part \'e0 cette visite. C\rquote \'e9tait l\'e0 o\'f9 l\rquote attendait Catherine. Aux premiers mots qu\rquote il dit exprimant sa r\'e9
+pugnance, elle \'e9changea un coup d\rquote \'9cil et un sourire avec le duc de Guise. Henri surprit l\rquote un et l\rquote autre, les comprit, puis se reprenant tout \'e0 coup\~:
+\par
+\par \endash Mais, au fait, dit-il, pourquoi n\rquote irais-je pas\~? Je suis catholique et je me dois \'e0 ma nouvelle religion. Puis s\rquote adressant \'e0 Charles IX\~:
+\par
+\par \endash Que Votre Majest\'e9 compte sur moi, lui dit-il, je serai toujours heureux de l\rquote accompagner partout o\'f9 elle ira. Et il jeta autour de lui un coup d\rquote \'9cil rapide pour compter les sourcils qui se fron\'e7aient.
+\par
+\par Aussi celui de tout le cort\'e8ge que l\rquote on regardait avec le plus de curiosit\'e9, peut-\'eatre, \'e9tait ce fils sans m\'e8re, ce roi sans royaume, ce huguenot fait catholique. Sa figure longue et caract\'e9ris\'e9
+e, sa tournure un peu vulgaire, sa familiarit\'e9 avec ses inf\'e9rieurs, familiarit\'e9 qu\rquote il portait \'e0 un degr\'e9 presque inconvenant pour un roi, familiarit\'e9 qui tenait aux habitudes montagnardes de sa jeunesse et qu\rquote
+il conserva jusqu\rquote \'e0 sa mort, le signalaient aux spectateurs, dont quelques-uns lui criaient\~:
+\par
+\par \endash \'c0 la messe, Henriot, \'e0 la messe\~! Ce \'e0 quoi Henri r\'e9pondait\~:
+\par
+\par \endash J\rquote y ai \'e9t\'e9 hier, j\rquote en viens aujourd\rquote hui, et j\rquote y retournerai demain. Ventre saint gris\~! il me semble cependant que c\rquote est assez comme cela.
+\par
+\par Quant \'e0 Marguerite, elle \'e9tait \'e0 cheval, si belle, si fra\'eeche, si \'e9l\'e9gante, que l\rquote admiration faisait autour d\rquote elle un concert dont quelques notes, il faut l\rquote avouer, s\rquote adressaient \'e0
+ sa compagne, madame la duchesse de Nevers, qu\rquote elle venait de rejoindre, et dont le cheval blanc, comme s\rquote il \'e9tait fier du poids qu\rquote il portait, secouait furieusement la t\'eate.
+\par
+\par \endash Eh bien, duchesse, dit la reine de Navarre, quoi de nouveau\~?
+\par
+\par \endash Mais, madame, r\'e9pondit tout haut Henriette, rien que je sache. Puis tout bas\~:
+\par
+\par \endash Et le huguenot, demanda-t-elle, qu\rquote est-il devenu\~?
+\par
+\par \endash Je lui ai trouv\'e9 une retraite \'e0 peu pr\'e8s s\'fbre, r\'e9pondit Marguerite. Et le grand massacreur de gens, qu\rquote en as-tu fait\~?
+\par
+\par \endash Il a voulu \'eatre de la f\'eate\~; il monte le cheval de bataille de M.\~de\~Nevers, un cheval grand comme un \'e9l\'e9phant. C\rquote est un cavalier effrayant. Je lui ai permis d\rquote assister \'e0 la c\'e9r\'e9monie, parce que j\rquote
+ai pens\'e9 que prudemment ton huguenot garderait la chambre et que de cette fa\'e7on il n\rquote y aurait pas de rencontre \'e0 craindre.
+\par
+\par \endash Oh\~! ma foi\~! r\'e9pondit Marguerite en souriant, f\'fbt-il ici, et il n\rquote y est pas, je crois qu\rquote il n\rquote y aurait pas de rencontre pour cela. C\rquote est un beau gar\'e7on que mon huguenot, mais pas autre chose\~
+: une colombe et non un milan\~; il roucoule, mais ne mord pas. Apr\'e8s tout, fit-elle avec un accent intraduisible et en haussant l\'e9g\'e8rement les \'e9paules\~; apr\'e8s tout, peut-\'eatre l\rquote avons-nous cru huguenot, tandis qu\rquote il \'e9
+tait brahme, et sa religion lui d\'e9fend-elle de r\'e9pandre le sang.
+\par
+\par \endash Mais o\'f9 donc est le duc d\rquote Alen\'e7on\~? demanda Henriette, je ne l\rquote aper\'e7ois point.
+\par
+\par \endash Il doit rejoindre, il avait mal aux yeux ce matin et d\'e9sirait ne pas venir\~; mais comme on sait que, pour ne pas \'eatre du m\'eame avis que son fr\'e8re Charles et son fr\'e8
+re Henri, il penche pour les huguenots, on lui a fait observer que le roi pourrait interpr\'e9ter \'e0 mal son absence et il s\rquote est d\'e9cid\'e9. Mais, justement, tiens, on regarde, on crie l\'e0-bas, c\rquote
+est lui qui sera venu par la porte Montmartre.
+\par
+\par \endash En effet, c\rquote est lui-m\'eame, je le reconnais, dit Henriette. En v\'e9rit\'e9, mais il a bon air aujourd\rquote hui. Depuis quelque temps, il se soigne particuli\'e8rement\~: il faut qu\rquote il soit amoureux. Voyez donc comme c\rquote
+est bon d\rquote \'eatre prince du sang\~: il galope sur tout le monde et tout le monde se range.
+\par
+\par \endash En effet, dit en riant Marguerite, il va nous \'e9craser. Dieu me pardonne\~! Mais faites donc ranger vos gentilshommes, duchesse\~! car en voici un qui, s\rquote il ne se range pas, va se faire tuer.
+\par
+\par \endash Eh, c\rquote est mon intr\'e9pide\~! s\rquote \'e9cria la duchesse, regarde donc, regarde.
+\par
+\par Coconnas avait en effet quitt\'e9 son rang pour se rapprocher de madame de Nevers\~; mais au moment m\'eame o\'f9 son cheval traversait l\rquote esp\'e8ce de boulevard ext\'e9rieur qui s\'e9
+parait la rue du faubourg Saint-Denis, un cavalier de la suite du duc d\rquote Alen\'e7on, essayant en vain de retenir son cheval emport\'e9, alla en plein corps heurter Coconnas. Coconnas \'e9branl\'e9 vacilla sur sa colossale monture, son ch
+apeau faillit tomber, il le retint et se retourna furieux.
+\par
+\par \endash Dieu\~! dit Marguerite en se penchant \'e0 l\rquote oreille de son amie, M.\~de\~La Mole\~!
+\par
+\par \endash Ce beau jeune homme p\'e2le\~! s\rquote \'e9cria la duchesse incapable de ma\'eetriser sa premi\'e8re impression.
+\par
+\par \endash Oui, oui\~! celui-l\'e0 m\'eame qui a failli renverser ton Pi\'e9montais.
+\par
+\par \endash Oh\~! mais, dit la duchesse, il va se passer des choses affreuses\~! ils se regardent, ils se reconnaissent\~!
+\par
+\par En effet, Coconnas en se retournant avait reconnu la figure de La Mole\~; et, de surprise, il avait laiss\'e9 \'e9chapper la bride de son cheval, car il croyait bien avoir tu\'e9 son ancien compagnon, ou du moins l\rquote
+avoir mis pour un certain temps hors de combat. De son c\'f4t\'e9, La Mole reconnut Coconnas et sentit un feu qui lui montait au visage. Pendant quelques secondes, qui suffirent \'e0 l\rquote
+expression de tous les sentiments que couvaient ces deux hommes, ils s\rquote \'e9treignirent d\rquote un regard qui fit frissonner les deux femmes. Apr\'e8s quoi La Mole ayant regard\'e9 tout autour de lui, et ayant compris sans doute que le lieu \'e9
+tait mal choisi pour une explication, piqua son cheval et rejoignit le duc d\rquote Alen\'e7on. Coconnas resta un moment ferme \'e0 la m\'eame place, tordant sa moustache et en faisant remonter la pointe jusqu\rquote \'e0 se crever l\rquote \'9cil\~; apr
+\'e8s quoi, voyant que La Mole s\rquote \'e9loignait sans lui rien dire de plus, il se remit lui-m\'eame en route.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! dit avec une d\'e9daigneuse douleur Marguerite, je ne m\rquote \'e9tais donc pas tromp\'e9e\'85 Oh\~! pour cette fois c\rquote est trop fort.
+\par
+\par Et elle se mordit les l\'e8vres jusqu\rquote au sang.
+\par
+\par \endash Il est bien joli, r\'e9pondit la duchesse avec commis\'e9ration.
+\par
+\par Juste en ce moment le duc d\rquote Alen\'e7on venait de reprendre sa place derri\'e8re le roi et la reine m\'e8re, de sorte que ses gentilshommes, en le rejoignant, \'e9taient forc\'e9s de passer devant Marguerite et la duchesse de Never
+s. La Mole, en passant \'e0 son tour devant les deux princesses, leva son chapeau, salua la reine en s\rquote inclinant jusque sur le cou de son cheval et demeura t\'eate nue en attendant que Sa Majest\'e9 l\rquote honor\'e2t d\rquote un regard.
+\par
+\par Mais Marguerite d\'e9tourna fi\'e8rement la t\'eate.
+\par
+\par La Mole lut sans doute l\rquote expression de d\'e9dain empreinte sur le visage de la reine et de p\'e2le qu\rquote il \'e9tait devint livide. De plus, pour ne pas choir de son cheval il fut forc\'e9 de se retenir \'e0 la crini\'e8re.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! dit Henriette \'e0 la reine, regarde donc, cruelle que tu es\~! Mais il va se trouver mal\~! \'85
+\par
+\par \endash Bon\~! dit la reine avec un sourire \'e9crasant, il ne nous manquerait plus que cela\'85 As-tu des sels\~? Madame de Nevers se trompait.
+\par
+\par La Mole, chancelant, retrouva des forces, et, se raffermissant sur son cheval, alla reprendre son rang \'e0 la suite du duc d\rquote Alen\'e7on.
+\par
+\par Cependant on continuait d\rquote avancer, on voyait se dessiner la silhouette lugubre du gibet dress\'e9 et \'e9trenn\'e9 par Enguerrand de Marigny. Jamais il n\rquote avait \'e9t\'e9 si bien garni qu\rquote \'e0 cette heure.
+\par
+\par Les huissiers et les gardes march\'e8rent en avant et form\'e8rent un large cercle autour de l\rquote enceinte. \'c0 leur approche, les corbeaux perch\'e9s sur le gibet s\rquote envol\'e8rent avec des croassements de d\'e9sespoir.
+\par
+\par Le gibet qui s\rquote \'e9levait \'e0 Montfaucon offrait d\rquote ordinaire, derri\'e8re ses colonnes, un abri aux chiens attir\'e9s par une proie fr\'e9quente et aux bandits philosophes qui venaient m\'e9diter sur les tristes vicissitudes de la fortune.
+
+\par
+\par Ce jour-l\'e0 il n\rquote y avait, en apparence du moins, \'e0 Montfaucon, ni chiens ni bandits. Les huissiers et les gardes avaient chass\'e9 les premiers en m\'eame temps que les corbeaux, et les autres s\rquote \'e9
+taient confondus dans la foule pour y op\'e9rer quelques-uns de ces bons coups qui sont les riantes vicissitudes du m\'e9tier.
+\par
+\par Le cort\'e8ge s\rquote avan\'e7ait\~; le roi et Catherine arrivaient les premiers, puis venaient le duc d\rquote Anjou, le duc d\rquote Alen\'e7on, le roi de Navarre, M.\~de\~Guise et leurs gentilshommes\~
+; puis madame Marguerite, la duchesse de Nevers et toutes les femmes composant ce qu\rquote on appelait l\rquote escadron volant de la reine\~; puis les pages, les \'e9cuyers, les valets et le peuple\~: en tout dix mille personnes.
+\par
+\par Au gibet principal pendait une masse informe, un cadavre noir, souill\'e9 de sang coagul\'e9 et de boue blanchie par de nouvelles couches de poussi\'e8re. Au cadavre il manquait une t\'eate. Aussi l\rquote
+avait-on pendu par les pieds. Au reste, la populace, ing\'e9nieuse comme elle l\rquote est toujours, avait remplac\'e9 la t\'eate par un bouchon de paille sur lequel elle avait mis
+ un masque, et dans la bouche de ce masque, quelque railleur qui connaissait les habitudes de M.\~l\rquote amiral avait introduit un cure-dent.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait un spectacle \'e0 la fois lugubre et bizarre, que tous ces \'e9l\'e9gants seigneurs et toutes ces belles dames d\'e9filant, comme une procession peinte par Goya, au milieu de ces squelettes noircis et de ces gibets aux longs bras d\'e9
+charn\'e9s. Plus la joie des visiteurs \'e9tait bruyante, plus elle faisait contraste avec le morne silence et la froide insensibilit\'e9 de ces cadavres, objets de railleries qui faisaient frissonner ceux-l\'e0 m\'eame qui les faisaient.
+\par
+\par Beaucoup supportaient \'e0 grand-peine ce terrible spectacle\~; et \'e0 sa p\'e2leur on pouvait distinguer, dans le groupe des huguenots ralli\'e9s, Henri, qui, quelle que f\'fbt sa puissance sur lui-m\'eame et si \'e9tendu que f\'fbt le degr\'e9
+ de dissimulation dont le Ciel l\rquote avait dot\'e9, n\rquote y put tenir. Il pr\'e9texta l\rquote odeur impure que r\'e9pandaient tous ces d\'e9bris humains\~; et s\rquote approchant de Charles IX, qui, c\'f4te \'e0 c\'f4te avec Catherine, \'e9tait arr
+\'eat\'e9 devant les restes de l\rquote amiral\~:
+\par
+\par \endash Sire, dit-il, Votre Majest\'e9 ne trouve-t-elle pas que, pour rester plus longtemps ici, ce pauvre cadavre sent bien mauvais\~?
+\par
+\par \endash Tu trouves, Henriot\~! dit Charles IX, dont les yeux \'e9tincelaient d\rquote une joie f\'e9roce.
+\par
+\par \endash Oui, Sire.
+\par
+\par \endash Eh bien, je ne suis pas de ton avis, moi\'85 le corps d\rquote un ennemi mort sent toujours bon.
+\par
+\par \endash Ma foi, Sire, dit Tavannes, puisque Votre Majest\'e9 savait que nous devions venir faire une petite visite \'e0 M.\~l\rquote amiral, elle e\'fbt d\'fb inviter Pierre Ronsard, son ma\'eetre en po\'e9sie\~: il e\'fbt fait, s\'e9ance tenante, l
+\rquote \'e9pitaphe du vieux Gaspard.
+\par
+\par \endash Il n\rquote y a pas besoin de lui pour cela, dit Charles IX, et nous la ferons bien nous-m\'eame\'85 Par exemple, \'e9coutez, messieurs, dit Charles IX apr\'e8s avoir r\'e9fl\'e9chi un instant\~:
+\par
+\par }{\i Ci-g\'eet, \endash mais c\rquote est mal entendu, Pour lui le mot est trop honn\'eate, \endash Ici l\rquote amiral est pendu Par les pieds, \'e0 faute de t\'eate.}{
+\par
+\par }{\i \endash }{Bravo\~! bravo\~! s\rquote \'e9cri\'e8rent les gentilshommes catholiques tout d\rquote une voix, tandis que les huguenots ralli\'e9s fron\'e7aient les sourcils en gardant le silence.
+\par
+\par Quant \'e0 Henri, comme il causait avec Marguerite et madame de Nevers, il fit semblant de n\rquote avoir pas entendu.
+\par
+\par \endash Allons, allons, monsieur, dit Catherine, que, malgr\'e9 les parfums dont elle \'e9tait couverte, cette odeur commen\'e7ait \'e0 indisposer, allons, il n\rquote y a si bonne compagnie qu\rquote on ne quitte. Disons adieu \'e0 M.\~l\rquote
+amiral, et revenons \'e0 Paris.
+\par
+\par Elle fit de la t\'eate un geste ironique comme lorsqu\rquote on prend cong\'e9 d\rquote un ami, et, reprenant la t\'eate de colonne, elle revint gagner le chemin, tandis que le cort\'e8ge d\'e9filait devant le cadavre de Coligny.
+\par
+\par Le soleil se couchait \'e0 l\rquote horizon. La foule s\rquote \'e9coula sur les pas de Leurs Majest\'e9s pour jouir jusqu\rquote au bout des magnificences du cort\'e8ge et des d\'e9tails du spectacle\~: les voleurs suivirent la foule\~; de s
+orte que, dix minutes apr\'e8s le d\'e9part du roi, il n\rquote y avait plus personne autour du cadavre mutil\'e9 de l\rquote amiral, que commen\'e7aient \'e0 effleurer les premi\'e8
+res brises du soir. Quand nous disons personne, nous nous trompons. Un gentilhomme mont\'e9 sur un cheval noir, et qui n\rquote avait pu sans doute, au moment o\'f9 il \'e9tait honor\'e9 de la pr\'e9sence des princes, contempler \'e0
+ son aise ce tronc informe et noirci, \'e9tait demeur\'e9 le dernier, et s\rquote amusait \'e0 examiner dans tous leurs d\'e9tails cha\'eenes, crampons, piliers de pierre, le gibet enfin, qui lui paraissait sans doute, \'e0 lui arriv\'e9
+ depuis quelques jours \'e0 Paris et ignorant des perfectionnements qu\rquote apporte en toute chose la capitale, le parangon de tout ce que l\rquote homme peut inventer de plus terriblement laid.
+\par
+\par Il n\rquote est pas besoin de dire \'e0 nos lecteurs que cet homme \'e9tait notre ami Coconnas. Un \'9cil exerc\'e9 de femme l\rquote avait en vain cherch\'e9 dans la cavalcade et avait sond\'e9 les rangs sans pouvoir le retrouver.
+\par
+\par M.\~de\~Coconnas, comme nous l\rquote avons dit, \'e9tait donc en extase devant l\rquote \'9cuvre d\rquote Enguerrand de Marigny.
+\par
+\par Mais cette femme n\rquote \'e9tait pas seule \'e0 chercher M.\~de\~Coconnas. Un autre gentilhomme, remarquable par son pourpoint de satin blanc et sa galante plume, apr\'e8s avoir regard\'e9 en avant et sur les c\'f4t\'e9s, s\rquote
+avisa de regarder en arri\'e8re et vit la haute taille de Coconnas et la gigantesque silhouette de son cheval se profiler en vigueur sur le ciel rougi des derniers reflets du soleil couchant.
+\par
+\par Alors le gentilhomme au pourpoint de satin blanc quitta le chemin suivi par l\rquote ensemble de la troupe, prit un petit sentier, et, d\'e9crivant une courbe, retourna vers le gibet.
+\par
+\par Presque aussit\'f4t la dame que nous avons reconnue pour la duchesse de Nevers, comme nous avons reconnu le grand gentilhomme au cheval noir pour Coconnas, s\rquote approcha de Marguerite et lui dit\~:
+\par
+\par \endash Nous nous sommes tromp\'e9es toutes deux, Marguerite, car le Pi\'e9montais est demeur\'e9 en arri\'e8re, et M.\~de\~La Mole l\rquote a suivi.
+\par
+\par \endash Mordi\~! reprit Marguerite en riant, il va donc se passer quelque chose. Ma foi, j\rquote avoue que je ne serais pas f\'e2ch\'e9e d\rquote avoir \'e0 revenir sur son compte.
+\par
+\par Marguerite alors se retourna et vit s\rquote ex\'e9cuter effectivement de la part de La Mole la man\'9cuvre que nous avons dite.
+\par
+\par Ce fut alors au tour des deux princesses \'e0 quitter la file\~: l\rquote occasion \'e9tait des plus favorables\~; on tournait devant un sentier bord\'e9 de larges haies qui remontait, et, en remontant, passait \'e0
+ trente pas du gibet. Madame de Nevers dit un mot \'e0 l\rquote oreille de son capitaine, Marguerite fit un signe \'e0 Gillonne, et les quatre personnes s\rquote en all\'e8rent par ce chemin de traverse s\rquote embusquer derri\'e8
+re le buisson le plus proche du lieu o\'f9 allait se passer la sc\'e8ne dont ils paraissaient d\'e9sirer \'eatre spectateurs. Il y avait trente pas environ, comme nous l\rquote avons dit, de cet endroit \'e0 celui o\'f9 Coconnas, ravi, en exta
+se, gesticulait devant M.\~l\rquote amiral.
+\par
+\par Marguerite mit pied \'e0 terre, madame de Nevers et Gillonne en firent autant\~; le capitaine descendit \'e0 son tour, et r\'e9unit dans ses mains les brides des quatre chevaux. Un gazon frais et touffu offrait aux trois femmes un si\'e8
+ge comme en demandent souvent et inutilement les princesses.
+\par
+\par Une \'e9claircie leur permettait de ne pas perdre le moindre d\'e9tail.
+\par
+\par La Mole avait d\'e9crit son cercle. Il vint au pas se placer derri\'e8re Coconnas, et, allongeant la main, il lui frappa sur l\rquote \'e9paule.
+\par
+\par Le Pi\'e9montais se retourna.
+\par
+\par \endash Oh\~! dit-il, ce n\rquote \'e9tait donc pas un r\'eave\~! et vous vivez encore\~!
+\par
+\par \endash Oui, monsieur, r\'e9pondit La Mole, oui, je vis encore. Ce n\rquote est pas votre faute, mais enfin je vis.
+\par
+\par \endash Mordi\~! je vous reconnais bien, reprit Coconnas, malgr\'e9 votre mine p\'e2le. Vous \'e9tiez plus rouge que cela la derni\'e8re fois que nous nous sommes vus.
+\par
+\par \endash Et moi, dit La Mole, je vous reconnais aussi malgr\'e9 cette ligne jaune qui vous coupe le visage\~; vous \'e9tiez plus p\'e2le que cela lorsque je vous la fis.
+\par
+\par Coconnas se mordit les l\'e8vres\~; mais, d\'e9cid\'e9, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet, \'e0 continuer la conversation sur le ton de l\rquote ironie, il continua\~:
+\par
+\par \endash C\rquote est curieux, n\rquote est-ce pas, monsieur de la Mole, surtout pour un huguenot, de pouvoir regarder M.\~l\rquote amiral pendu \'e0 ce crochet de fer\~; et dire cependant qu\rquote il y a des gens assez exag\'e9r\'e9s pour nous accuser d
+\rquote avoir tu\'e9 jusqu\rquote aux huguenotins \'e0 la mamelle\~!
+\par
+\par \endash Comte, dit La Mole en s\rquote inclinant, je ne suis plus huguenot, j\rquote ai le bonheur d\rquote \'eatre catholique.
+\par
+\par \endash Bah\~! s\rquote \'e9cria Coconnas en \'e9clatant de rire, vous \'eates converti, monsieur\~! oh\~! que c\rquote est adroit\~!
+\par
+\par \endash Monsieur, continua La Mole avec le m\'eame s\'e9rieux et la m\'eame politesse, j\rquote avais fait v\'9cu de me convertir si j\rquote \'e9chappais au massacre.
+\par
+\par \endash Comte, reprit le Pi\'e9montais, c\rquote est un v\'9cu tr\'e8s prudent, et je vous en f\'e9licite\~; n\rquote en auriez-vous point fait d\rquote autres encore\~?
+\par
+\par \endash Oui, bien, monsieur, j\rquote en ai fait un second, r\'e9pondit La Mole en caressant sa monture avec une tranquillit\'e9 parfaite.
+\par
+\par \endash Lequel\~? demanda Coconnas.
+\par
+\par \endash Celui de vous accrocher l\'e0-haut, voyez-vous, \'e0 ce petit clou qui semble vous attendre au-dessous de M.\~de\~Coligny.
+\par
+\par \endash Comment\~! dit Coconnas, comme je suis l\'e0, tout grouillant\~?
+\par
+\par \endash Non, monsieur, apr\'e8s vous avoir pass\'e9 mon \'e9p\'e9e au travers du corps.
+\par
+\par Coconnas devint pourpre, ses yeux verts lanc\'e8rent des flammes.
+\par
+\par \endash Voyez-vous, dit-il en goguenardant, \'e0 ce clou\~!
+\par
+\par \endash Oui, reprit La Mole, \'e0 ce clou\'85
+\par
+\par \endash Vous n\rquote \'eates pas assez grand pour cela, mon petit monsieur\~! dit Coconnas.
+\par
+\par \endash Alors, je monterai sur votre cheval, mon grand tueur de gens\~! r\'e9pondit La Mole. Ah\~! vous croyez, mon cher monsieur Annibal de Coconnas, qu\rquote on peut impun\'e9ment assassiner les gens sous le loyal et honorable pr\'e9texte qu\rquote
+on est cent contre un\~; nenni\~! Un jour vient o\'f9 l\rquote homme retrouve son homme, et je crois que ce jour est venu aujourd\rquote hui. J\rquote aurais bien envie de casser votre vilaine t\'eate d\rquote un coup de pistolet\~; mais, bah\~! j\rquote
+ajusterais mal, car j\rquote ai la main encore tremblante des blessures que vous m\rquote avez faites en tra\'eetre.
+\par
+\par \endash Ma vilaine t\'eate\~! hurla Coconnas en sautant de son cheval. \'c0 terre\~! sus\~! sus\~! monsieur le comte, d\'e9gainons. Et il mit l\rquote \'e9p\'e9e \'e0 la main.
+\par
+\par Je crois que ton huguenot a dit\~: Vilaine t\'eate, murmura la duchesse de Nevers \'e0 l\rquote oreille de Marguerite\~; est-ce que tu le trouves laid\~?
+\par
+\par \endash Il est charmant\~! dit en riant Marguerite, et je suis forc\'e9e de dire que la fureur rend M.\~de\~La Mole injuste\~; mais, chut\~! regardons.
+\par
+\par En effet, La Mole \'e9tait descendu de son cheval avec autant de mesure que Coconnas avait mis, lui, de rapidit\'e9\~; il avait d\'e9tach\'e9 son manteau cerise, l\rquote avait pos\'e9 \'e0 terre, avait tir\'e9 son \'e9p\'e9e et \'e9tait tomb\'e9
+ en garde.
+\par
+\par \endash A\'efe\~! fit-il en allongeant le bras.
+\par
+\par \endash Ouf\~! murmura Coconnas en d\'e9ployant le sien, car tous deux, on se le rappelle, \'e9taient bless\'e9s \'e0 l\rquote \'e9paule et souffraient d\rquote un mouvement trop vif.
+\par
+\par Un \'e9clat de rire, mal retenu, sortit du buisson. Les princesses n\rquote avaient pu se contraindre tout \'e0 fait en voyant les deux champions se frotter l\rquote omoplate en grima\'e7ant. Cet \'e9clat de rire parvint jusqu\rquote aux deux
+ gentilshommes, qui ignoraient qu\rquote ils eussent des t\'e9moins, et qui, en se retournant, reconnurent leurs dames.
+\par
+\par La Mole se remit en garde, ferme, comme un automate, et Coconnas engagea le fer avec un }{\i mordi\~! }{des plus accentu\'e9s.
+\par
+\par \endash Ah \'e7\'e0\~; mais, ils y vont tout de bon et s\rquote \'e9gorgeront si nous n\rquote y mettons bon ordre. Assez de plaisanteries. Hol\'e0\~! messieurs\~! hol\'e0\~! cria Marguerite.
+\par
+\par \endash Laisse\~! laisse\~! dit Henriette, qui, ayant vu Coconnas \'e0 l\rquote \'9cuvre, esp\'e9rait au fond du c\'9cur que Coconnas aurait aussi bon march\'e9 de La Mole qu\rquote il avait eu des deux neveux et du fils de Mercandon.
+\par
+\par \endash Oh\~! ils sont vraiment tr\'e8s beaux ainsi, dit Marguerite\~; regarde, on dirait qu\rquote ils soufflent du feu.
+\par
+\par En effet, le combat, commenc\'e9 par des railleries et des provocations, \'e9tait devenu silencieux depuis que les deux champions avaient crois\'e9 le fer. Tous deux se d\'e9fiaient de leurs forces, et l\rquote un et autre, \'e0
+ chaque mouvement trop vif, \'e9tait forc\'e9 de r\'e9primer un frisson de douleur arrach\'e9 par les anciennes blessures. Cependant, les yeux fixes et ardents, la bouche entrouverte, les dents serr\'e9es, La Mole avan\'e7ait \'e0
+ petits pas fermes et secs sur son adversaire qui, reconnaissant en lui un ma\'eetre en fait d\rquote armes, rompait aussi pas \'e0 pas, mais enfin rompait. Tous deux arriv\'e8rent ainsi jusqu\rquote au bord du foss\'e9, de l\rquote autre c\'f4t\'e9
+ duquel se trouvaient les spectateurs. L\'e0, comme si sa retraite e\'fbt \'e9t\'e9 un simple calcul pour se rapprocher de sa dame, Coconnas s\rquote arr\'eata, et, sur un d\'e9gagement un peu large de La Mole, fournit avec la rapidit\'e9 de l\rquote \'e9
+clair un coup droit, et \'e0 l\rquote instant m\'eame le pourpoint de satin blanc de La Mole s\rquote imbiba d\rquote une tache rouge qui alla s\rquote \'e9largissant.
+\par
+\par \endash Courage\~! cria la duchesse de Nevers.
+\par
+\par \endash Ah\~! pauvre La Mole\~! fit Marguerite avec un cri de douleur.
+\par
+\par La Mole entendit ce cri, lan\'e7a \'e0 la reine un de ces regards qui p\'e9n\'e8trent plus profond\'e9ment dans le c\'9cur que la pointe d\rquote une \'e9p\'e9e, et sur un cercle tromp\'e9 se fendit \'e0 fond.
+\par
+\par Cette fois les deux femmes jet\'e8rent deux cris qui n\rquote en firent qu\rquote un. La pointe de la rapi\'e8re de La Mole avait apparu sanglante derri\'e8re le dos de Coconnas.
+\par
+\par Cependant ni l\rquote un ni l\rquote autre ne tomba\~: tous deux rest\'e8rent debout, se regardant la bouche ouverte, sentant chacun de son c\'f4t\'e9 qu\rquote au moindre mouvement qu\rquote il ferait l\rquote \'e9quilibre allait lui manquer. Enfin le Pi
+\'e9montais, plus dangereusement bless\'e9 que son adversaire, et sentant que ses forces allaient fuir avec son sang, se laissa tomber sur La Mole, l\rquote \'e9treignant d\rquote un bras, tandis que de l\rquote autre il cherchait \'e0 d\'e9
+gainer son poignard. De son c\'f4t\'e9, La Mole r\'e9unit toutes ses forces, leva la main et laissa retomber le pommeau de son \'e9p\'e9e au milieu du front de Coconnas, qui, \'e9tourdi du coup, tomba\~; mais en tombant il entra\'ee
+na son adversaire dans sa chute, si bien que tous deux roul\'e8rent dans le foss\'e9.
+\par
+\par Aussit\'f4t Marguerite et la duchesse de Nevers, voyant que tout mourants qu\rquote ils \'e9taient ils cherchaient encore \'e0 s\rquote achever, se pr\'e9cipit\'e8rent, aid\'e9es du capitaine des gardes. Mais avant qu\rquote elles fussent arriv\'e9es \'e0
+ eux, les mains se d\'e9tendirent, les yeux se referm\'e8rent, et chacun des combattants, laissant \'e9chapper le fer qu\rquote il tenait, se raidit dans une convulsion supr\'eame.
+\par
+\par Un large flot de sang \'e9cumait autour d\rquote eux.
+\par
+\par \endash Oh\~! brave, brave La Mole\~! s\rquote \'e9cria Marguerite, incapable de renfermer plus longtemps en elle son admiration. Ah\~! pardon, mille fois pardon de t\rquote avoir soup\'e7onn\'e9\~!
+\par
+\par Et ses yeux se remplirent de larmes.
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! h\'e9las\~! murmura la duchesse, valeureux Annibal\'85 Dites, dites, madame, avez-vous jamais vu deux plus intr\'e9pides lions\~?
+\par
+\par Et elle \'e9clata en sanglots.
+\par
+\par \endash Tudieu\~! les rudes coups\~! dit le capitaine en cherchant \'e0 \'e9tancher le sang qui coulait \'e0 flots\'85 Hol\'e0\~! vous qui venez, venez plus vite\~!
+\par
+\par En effet, un homme, assis sur le devant d\rquote une esp\'e8ce de tombereau peint en rouge, apparaissait dans la brume du soir, chantant cette vieille chanson que lui avait sans doute rappel\'e9e le miracle du cimeti\'e8re des Innocents\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Bel aubespin fleurissant,
+\par Verdissant,}{
+\par }{\i
+\par Le long de ce beau rivage,
+\par Tu es v\'eatu, jusqu\rquote au bas,
+\par Des longs bras
+\par D\rquote une lambrusche sauvage.}{
+\par }{\i
+\par Le chantre rossignolet,}{
+\par }{\i Nouvelet,
+\par
+\par Courtisant sa bien-aim\'e9e,
+\par Pour ses amours all\'e9ger,}{
+\par }{\i Vient loger
+\par Tous les ans sous la ram\'e9e.}{
+\par }{\i
+\par Or, vis, gentil aubespin,}{
+\par }{\i Vis sans fin\~;
+\par
+\par Vis, sans que jamais tonnerre
+\par Ou la cogn\'e9e, ou les vents,}{
+\par }{\i Ou le temps
+\par Te puissent ruer par\'85}{
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par }{\i \endash }{Hol\'e0 h\'e9\~! r\'e9p\'e9ta le capitaine, venez donc quand on vous appelle\~! Ne voyez-vous pas que ces gentilshommes ont besoin de secours\~?
+\par
+\par L\rquote homme au chariot, dont l\rquote ext\'e9rieur repoussant et le visage rude formaient un contraste \'e9trange avec la douce et bucolique chanson que nous venons de citer, arr\'eata alors son cheval, descendit, et se baissant sur les deux corps\~:
+
+\par
+\par \endash Voil\'e0 de belles plaies, dit-il\~; mais j\rquote en fais encore de meilleures.
+\par
+\par \endash Qui donc \'eates-vous\~? demanda Marguerite ressentant malgr\'e9 elle une certaine terreur qu\rquote elle n\rquote avait pas la force de vaincre.
+\par
+\par \endash Madame, r\'e9pondit cet homme en s\rquote inclinant jusqu\rquote \'e0 terre, je suis ma\'eetre Caboche, bourreau de la pr\'e9v\'f4t\'e9 de Paris, et je venais accrocher \'e0 ce gibet des compagnons pour M.\~l\rquote amiral.
+\par
+\par \endash Eh bien, moi, je suis la reine de Navarre, r\'e9pondit Marguerite\~; jetez l\'e0 vos cadavres, \'e9tendez dans votre chariot les housses de nos chevaux, et ramenez doucement derri\'e8re nous ces deux gentilshommes au Louvre.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175298}XVII\line Le confr\'e8re de ma\'eetre Ambroise Par\'e9{\*\bkmkend _Toc97175298}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Le tombereau dans lequel on avait plac\'e9 Coconnas et La Mole reprit la route de Paris, suivant dans l\rquote ombre le groupe qui lui servait de guide. Il s\rquote arr\'eata au Louvre\~; le conducteur re\'e7
+ut un riche salaire. On fit transporter les bless\'e9s chez M.\~le duc d\rquote Alen\'e7on, et l\rquote on envoya chercher ma\'eetre Ambroise Par\'e9.
+\par
+\par Lorsqu\rquote il arriva, ni l\rquote un ni l\rquote autre n\rquote avaient encore repris connaissance.
+\par
+\par La Mole \'e9tait le moins maltrait\'e9 des deux\~: le coup d\rquote \'e9p\'e9e l\rquote avait frapp\'e9 au-dessous de l\rquote aisselle droite, mais n\rquote avait offens\'e9 aucun organe essentiel\~; quant \'e0 Coconnas, il avait le poumon travers\'e9
+, et le souffle qui sortait par la blessure faisait vaciller la flamme d\rquote une bougie.
+\par
+\par Ma\'eetre Ambroise Par\'e9 ne r\'e9pondait pas de Coconnas.
+\par
+\par Madame de Nevers \'e9tait d\'e9sesp\'e9r\'e9e\~; c\rquote \'e9tait elle qui, confiante dans la force, dans l\rquote adresse et le courage du Pi\'e9montais, avait emp\'each\'e9 Marguerite de s\rquote opposer au combat. Elle e\'fb
+t bien fait porter Coconnas \'e0 l\rquote h\'f4tel de Guise pour lui renouveler dans cette seconde occasion les soins de la premi\'e8re\~; mais d\rquote un moment \'e0 l\rquote autre son mari pouvait arriver de Rome, et trouver \'e9trange l\rquote
+installation d\rquote un intrus dans le domicile conjugal.
+\par
+\par Pour cacher la cause des blessures, Marguerite avait fait porter les deux jeunes gens chez son fr\'e8re, o\'f9 l\rquote un d\rquote eux, d\rquote ailleurs, \'e9tait d\'e9j\'e0 install\'e9, en disant que c\rquote \'e9taient deux gentilshommes qui s\rquote
+\'e9taient laiss\'e9s choir de cheval pendant la promenade\~; mais la v\'e9rit\'e9 fut divulgu\'e9e par l\rquote admiration du capitaine t\'e9moin du combat, et l\rquote on sut bient\'f4t \'e0 la cour que deux nouveaux raffin\'e9s venaient de na\'ee
+tre au grand jour de la renomm\'e9e.
+\par
+\par Soign\'e9s par le m\'eame chirurgien qui partageait ses soins entre eux, les deux bless\'e9s parcoururent les diff\'e9rentes phases de convalescence qui ressortaient du plus ou du moins de gravit\'e9 de leurs blessures. La Mole, le moins gri\'e8
+vement atteint des deux, reprit le premier connaissance. Quant \'e0 Coconnas, une fi\'e8vre terrible s\rquote \'e9tait empar\'e9e de lui, et son retour \'e0 la vie fut signal\'e9 par tous les signes du plus affreux d\'e9lire.
+\par
+\par Quoique enferm\'e9 dans la m\'eame chambre que Coconnas, La Mole, en reprenant connaissance, n\rquote avait pas vu son compagnon, ou n\rquote avait par aucun signe indiqu\'e9 qu\rquote il le v\'eet. Coconnas tout au cont
+raire, en rouvrant les yeux, les fixa sur La Mole, et cela avec une expression qui e\'fbt pu prouver que le sang que le Pi\'e9montais venait de perdre n\rquote avait en rien diminu\'e9 les passions de ce temp\'e9rament de feu.
+\par
+\par Coconnas pensa qu\rquote il r\'eavait, et que dans son r\'eave il retrouvait l\rquote ennemi que deux fois il croyait avoir tu\'e9\~; seulement le r\'eave se prolongeait outre mesure. Apr\'e8s avoir vu La Mole couch\'e9 comme lui, pans\'e9
+ comme lui par le chirurgien, il vit La Mole se soulever sur ce lit, o\'f9 lui-m\'eame \'e9tait clou\'e9 encore par la fi\'e8
+vre, la faiblesse et la douleur, puis en descendre, puis marcher au bras du chirurgien, puis marcher avec une canne, puis enfin marcher tout seul.
+\par
+\par Coconnas, toujours en d\'e9lire, regardait toutes ces diff\'e9rentes p\'e9riodes de la convalescence de son compagnon d\rquote un regard tant\'f4t atone, tant\'f4t furieux, mais toujours mena\'e7ant.
+\par
+\par Tout cela offrait, \'e0 l\rquote esprit br\'fblant du Pi\'e9montais un m\'e9lange effrayant de fantastique et de r\'e9el. Pour lui, La Mole \'e9tait mort, bien mort, et m\'eame plut\'f4t deux fois qu\rquote une, et cependant il reconnaissait l\rquote
+ombre de ce La Mole couch\'e9e dans un lit pareil au sien\~; puis il vit, comme nous l\rquote avons dit, l\rquote ombre se lever, puis l\rquote ombre marcher, et, chose effrayante, marcher vers son lit. Cette ombre, que Coconnas e\'fbt voulu fuir, f\'fb
+t-ce au fond des enfers, vint droit \'e0 lui et s\rquote arr\'eata \'e0 son chevet, debout et le regardant\~; il y avait m\'eame dans ses traits un sentiment de douceur et de compassion que Coconnas prit pour l\rquote expression d\rquote une d\'e9
+rision infernale.
+\par
+\par Alors s\rquote alluma, dans cet esprit, plus malade peut-\'eatre que le corps, une aveugle passion de vengeance. Coconnas n\rquote eut plus qu\rquote une pr\'e9
+occupation, celle de se procurer une arme quelconque, et, avec cette arme, de frapper ce corps ou cette ombre de La Mole qui le tourmentait si cruellement. Ses habits avaient \'e9t\'e9 d\'e9pos\'e9s sur une chaise, puis emport\'e9s\~; car, tout souill\'e9
+s de sang qu\rquote ils \'e9taient, on avait jug\'e9 \'e0 propos de les \'e9loigner du bless\'e9, mais on avait laiss\'e9 sur la m\'eame chaise son poignard dont on ne supposait pas qu\rquote avant longtemps il e\'fbt l\rquote
+envie de se servir. Coconnas vit le poignard\~; pendant trois nuits, profitant du moment o\'f9 La Mole dormait, il essaya d\rquote \'e9tendre la main jusqu\rquote \'e0 lui\~; trois fois la force lui manqua, et il s\rquote \'e9vanouit. Enfin la quatri\'e8
+me nuit, il atteignit l\rquote arme, la saisit du bout de ses doigts crisp\'e9s, et, en poussant un g\'e9missement arrach\'e9 par la douleur, il la cacha sous son oreiller.
+\par
+\par Le lendemain, il vit quelque chose d\rquote inou\'ef jusque-l\'e0\~: l\rquote ombre de La Mole, qui semblait chaque jour reprendre de nouvelles forces, tandis que lui, sans cesse occup\'e9 de la vision terrible, usait les siennes dans l\rquote \'e9
+ternelle trame du complot qui devait l\rquote en d\'e9barrasser\~; l\rquote ombre de La Mole, devenue de plus en plus alerte, fit, d\rquote un air pensif, deux ou trois tours dans la chambre\~; puis enfin, apr\'e8s avoir ajust\'e9 son manteau, ceint son
+\'e9p\'e9e, coiff\'e9 sa t\'eate d\rquote un feutre \'e0 larges bords, ouvrit la porte et sortit.
+\par
+\par Coconnas respira\~; il se crut d\'e9barrass\'e9 de son fant\'f4me. Pendant deux ou trois heures son sang circula dans ses veines plus calme et plus rafra\'eechi qu\rquote il n\rquote avait jamais encore \'e9t\'e9 depuis le moment du duel\~; un jour d
+\rquote absence de La Mole e\'fbt rendu la connaissance \'e0 Coconnas, huit jours l\rquote eussent gu\'e9ri peut-\'eatre\~; malheureusement La Mole rentra au bout de deux heures.
+\par
+\par Cette rentr\'e9e fut pour le Pi\'e9montais un v\'e9ritable coup de poignard, et, quoique La Mole ne rentr\'e2t point seul, Coconnas n\rquote eut pas un regard pour son compagnon.
+\par
+\par Son compagnon m\'e9ritait cependant bien qu\rquote on le regard\'e2t.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait un homme d\rquote une quarantaine d\rquote ann\'e9es, court, trapu, vigoureux, avec des cheveux noirs qui descendaient jusqu\rquote aux sourcils, et une barbe noire qui, contre la mode du temps, couvrait tout le bas de son visage\~
+; mais le nouveau venu paraissait peu s\rquote occuper de mode. Il avait une esp\'e8ce de justaucorps de cuir tout macul\'e9 de taches brunes, de chausses sang-de-b\'9c
+uf, un maillot rouge, de gros souliers de cuir montant au-dessus de la cheville, un bonnet de la m\'eame couleur que ses chausses, et la taille serr\'e9e par une large ceinture \'e0 laquelle pendait un couteau cach\'e9 dans sa gaine.
+\par
+\par Cet \'e9trange personnage, dont la pr\'e9sence semblait une anomalie dans le Louvre, jeta sur une chaise le manteau brun qui l\rquote enveloppait, et s\rquote approcha brutalement du lit de Coconnas, dont les yeux, comme par une fascination singuli\'e8
+re, demeuraient constamment fix\'e9s sur La Mole, qui se tenait \'e0 distance. Il regarda le malade, et secouant la t\'eate\~:
+\par
+\par \endash Vous avez attendu bien tard, mon gentilhomme\~! dit-il.
+\par
+\par \endash Je ne pouvais pas sortir plus t\'f4t, dit La Mole.
+\par
+\par \endash Eh\~! pardieu\~! il fallait m\rquote envoyer chercher.
+\par
+\par \endash Par qui\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est vrai\~! J\rquote oubliais o\'f9 nous sommes. Je l\rquote avais dit \'e0 ces dames\~; mais elles n\rquote ont point voulu m\rquote \'e9couter. Si l\rquote on avait suivi mes ordonnances, au lieu de s\rquote en rapporter \'e0
+ celles de cet \'e2ne b\'e2t\'e9 que l\rquote on nomme Ambroise Par\'e9, vous seriez depuis longtemps en \'e9tat ou de courir les aventures ensemble, ou de vous redonner un autre coup d\rquote \'e9p\'e9e si c\rquote \'e9tait votre bon plaisir\~
+; enfin on verra. Entend-il raison, votre ami\~?
+\par
+\par \endash Pas trop.
+\par
+\par \endash Tirez la langue, mon gentilhomme. Coconnas tira la langue \'e0 La Mole en faisant une si affreuse grimace, que l\rquote examinateur secoua une seconde fois la t\'eate.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! murmura-t-il, contraction des muscles. Il n\rquote y a pas de temps \'e0 perdre. Ce soir m\'eame je vous enverrai une potion toute pr\'e9par\'e9e qu\rquote on lui fera prendre en trois fois, d\rquote heure en heure\~: une fois \'e0
+ minuit, une fois \'e0 une heure, une fois \'e0 deux heures.
+\par
+\par \endash Bien.
+\par
+\par \endash Mais qui la lui fera prendre, cette potion\~?
+\par
+\par \endash Moi.
+\par
+\par \endash Vous-m\'eame\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Vous m\rquote en donnez votre parole\~?
+\par
+\par \endash Foi de gentilhomme\~!
+\par
+\par \endash Et si quelque m\'e9decin voulait en soustraire la moindre partie pour la d\'e9composer et voir de quels ingr\'e9dients elle est form\'e9e\'85
+\par
+\par \endash Je la renverserais jusqu\rquote \'e0 la derni\'e8re goutte.
+\par
+\par \endash Foi de gentilhomme aussi\~?
+\par
+\par \endash Je vous le jure.
+\par
+\par \endash Par qui vous enverrai-je cette potion\~?
+\par
+\par \endash Par qui vous voudrez.
+\par
+\par \endash Mais mon envoy\'e9\'85
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Comment p\'e9n\'e9trera-t-il jusqu\rquote \'e0 vous\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est pr\'e9vu. Il dira qu\rquote il vient de la part de M.\~Ren\'e9 le parfumeur.
+\par
+\par \endash Ce Florentin qui demeure sur le pont Saint-Michel\~?
+\par
+\par \endash Justement. Il a ses entr\'e9es au Louvre \'e0 toute heure du jour et de la nuit. L\rquote homme sourit.
+\par
+\par \endash En effet, dit-il, c\rquote est bien le moins que lui doive la reine m\'e8re. C\rquote est dit, on viendra de la part de ma\'eetre Ren\'e9 le parfumeur. Je puis bien prendre son nom une fois\~: il a assez souvent, sans \'eatre patent\'e9, exerc
+\'e9 ma profession.
+\par
+\par \endash Eh bien, dit La Mole, je compte donc sur vous\~?
+\par
+\par \endash Comptez-y.
+\par
+\par \endash Quant au paiement\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! nous r\'e9glerons cela avec le gentilhomme lui-m\'eame quand il sera sur pied.
+\par
+\par \endash Et soyez tranquille, je crois qu\rquote il sera en \'e9tat de vous r\'e9compenser g\'e9n\'e9reusement.
+\par
+\par \endash Moi aussi, je crois. Mais, ajouta-t-il avec un singulier sourire, comme ce n\rquote est pas l\rquote habitude des gens qui ont affaire \'e0 moi d\rquote \'eatre reconnaissants, cela ne m\rquote \'e9tonnerait point qu\rquote
+une fois sur ses pieds il oubli\'e2t ou plut\'f4t ne se souci\'e2t point de se souvenir de moi.
+\par
+\par \endash Bon\~! bon\~! dit La Mole en souriant \'e0 son tour\~; en ce cas je serai l\'e0 pour lui en rafra\'eechir la m\'e9moire.
+\par
+\par \endash Allons, soit\~! dans deux heures vous aurez la potion.
+\par
+\par \endash Au revoir.
+\par
+\par \endash Vous dites\~?
+\par
+\par \endash Au revoir. L\rquote homme sourit.
+\par
+\par \endash Moi, reprit-il, j\rquote ai l\rquote habitude de dire toujours adieu. Adieu donc, monsieur de la Mole\~; dans deux heures vous aurez votre potion. Vous entendez, elle doit \'eatre prise \'e0 minuit\'85 en trois doses\'85 d\rquote heure en heure.
+
+\par
+\par Sur quoi il sourit, et La Mole resta seul avec Coconnas.
+\par
+\par Coconnas avait entendu toute cette conversation, mais n\rquote y avait rien compris\~: un vain bruit de paroles, un vain cliquetis de mots \'e9taient arriv\'e9s jusqu\rquote \'e0 lui. De tout cet entretien, il n\rquote avait retenu que le mot\~: Minuit.
+
+\par
+\par Il continua donc de suivre de son regard ardent La Mole, qui continua, lui, de demeurer dans la chambre, r\'eavant et se promenant.
+\par
+\par Le docteur inconnu tint parole, et \'e0 l\rquote heure dite envoya la potion, que La Mole mit sur un petit r\'e9chaud d\rquote argent. Puis, cette pr\'e9caution prise, il se coucha.
+\par
+\par Cette action de La Mole donna un peu de repos \'e0 Coconnas\~; il essaya de fermer les yeux \'e0 son tour, mais son assoupissement fi\'e9vreux n\rquote \'e9tait qu\rquote une suite de sa veille d\'e9lirante. Le m\'eame fant\'f4
+me qui le poursuivait le jour venait le relancer la nuit\~; \'e0 travers ses paupi\'e8res arides, il continuait de voir La Mole toujours mena\'e7ant, puis une voix r\'e9p\'e9tait \'e0 son oreille\~: Minuit\~! minuit\~! minuit\~!
+\par
+\par Tout \'e0 coup le timbre vibrant de l\rquote horloge s\rquote \'e9veilla dans la nuit et frappa douze fois. Coconnas rouvrit ses yeux enflamm\'e9s\~; le souffle ardent de sa poitrine d\'e9vorait ses l\'e8vres arides\~
+; une soif inextinguible consumait son gosier embras\'e9\~; la petite lampe de nuit br\'fblait comme d\rquote habitude, et \'e0 sa terne lueur faisait danser mille fant\'f4mes aux regards vacillants de Coconnas.
+\par
+\par Il vit alors, chose effrayante\~! La Mole descendre de son lit\~; puis, apr\'e8s avoir fait un tour ou deux dans sa chambre, comme fait l\rquote \'e9pervier devant l\rquote oiseau qu\rquote il fascine, s\rquote avancer jusqu\rquote \'e0
+ lui en lui montrant le poing. Coconnas \'e9tendit la main vers son poignard, le saisit par le manche, et s\rquote appr\'eata \'e0 \'e9ventrer son ennemi.
+\par
+\par La Mole approchait toujours.
+\par
+\par Coconnas murmurait\~:
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est toi, toi encore, toi toujours\~! Viens. Ah\~! tu me menaces, tu me montres le poing, tu souris\~! viens, viens\~! Ah\~! tu continues d\rquote approcher tout doucement, pas \'e0 pas\~; viens, viens, que je te massacre\~!
+\par
+\par Et en effet, joignant le geste \'e0 cette sourde menace, au moment o\'f9 La Mole se penchait vers lui, Coconnas fit jaillir de dessous ses draps l\rquote \'e9clair d\rquote une lame\~; mais l\rquote effort que le Pi\'e9
+montais fit en se soulevant brisa ses forces\~: le bras \'e9tendu vers La Mole s\rquote arr\'eata \'e0 moiti\'e9 chemin, le poignard \'e9chappa \'e0 sa main d\'e9bile, et le moribond retomba sur son oreiller.
+\par
+\par \endash Allons, allons, murmura La Mole en soulevant doucement sa t\'eate et en approchant une tasse de ses l\'e8vres, buvez cela, mon pauvre camarade, car vous br\'fblez.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait en effet une tasse que La Mole pr\'e9sentait \'e0 Coconnas, et que celui-ci avait prise pour ce poing mena\'e7ant dont s\rquote \'e9tait effarouch\'e9 le cerveau vide du bless\'e9.
+\par
+\par Mais, au contact velout\'e9 de la liqueur bienfaisante humectant ses l\'e8vres et rafra\'eechissant sa poitrine, Coconnas reprit sa raison ou plut\'f4t son instinct\~: il sentit se r\'e9pandre en lui un bien-\'eatre comme jamais il n\rquote en avait \'e9
+prouv\'e9\~; il ouvrit un \'9cil intelligent sur La Mole, qui le tenait entre ses bras et lui souriait, et, de cet \'9cil contract\'e9 nagu\'e8re par une fureur sombre, une petite larme imperceptible roula sur sa joue ardente, qui la but avidement.
+\par
+\par \endash Mordi\~! murmura Coconnas en se laissant aller sur son traversin, si j\rquote en r\'e9chappe, monsieur de la Mole, vous serez mon ami.
+\par
+\par \endash Et vous en r\'e9chapperez, mon camarade, dit La Mole, si vous voulez boire trois tasses comme celle que je viens de vous donner, et ne plus faire de vilains r\'eaves.
+\par
+\par Une heure apr\'e8s, La Mole, constitu\'e9 en garde-malade et ob\'e9issant ponctuellement aux ordonnances du docteur inconnu, se leva une seconde fois, versa une seconde portion de la liqueur dans une tasse, et porta cette tasse \'e0
+ Coconnas. Mais cette fois le Pi\'e9montais, au lieu de l\rquote attendre le poignard \'e0 la main, le re\'e7ut les bras ouverts, et avala son breuvage avec d\'e9lices, puis pour la premi\'e8re fois s\rquote endormit avec tranquillit\'e9.
+\par
+\par La troisi\'e8me tasse eut un effet non moins merveilleux. La poitrine du malade commen\'e7a de laisser passer un souffle r\'e9gulier, quoique haletant encore. Ses membres raidis se d\'e9tendirent, une douce moiteur s\rquote \'e9pandit \'e0
+ la surface de la peau br\'fblante\~; et lorsque le lendemain ma\'eetre Ambroise Par\'e9 vint visiter le bless\'e9, il sourit avec satisfaction en disant\~:
+\par
+\par \endash \'c0 partir de ce moment je r\'e9ponds de M.\~de\~Coconnas, et ce ne sera pas une des moins belles cures que j\rquote aurai faites.
+\par
+\par Il r\'e9sulta de cette sc\'e8ne moiti\'e9 dramatique, moiti\'e9 burlesque, mais qui ne manquait pas au fond d\rquote une certaine po\'e9sie attendrissante, eu \'e9gard aux m\'9curs farouches de Coconnas, que l\rquote amiti\'e9
+ des deux gentilshommes, commenc\'e9e \'e0 l\rquote auberge de la Belle-\'c9toile, et violemment interrompue par les \'e9v\'e9nements de la nuit de la Saint-Barth\'e9lemy, reprit d\'e8s lors avec une nouvelle vigueur, et d\'e9passa bient\'f4t celles d
+\rquote Oreste et de Pylade de cinq coups d\rquote \'e9p\'e9e et d\rquote un coup de pistolet r\'e9partis sur leurs deux corps.
+\par
+\par Quoi qu\rquote il en soit, blessures vieilles et nouvelles, profondes et l\'e9g\'e8res, se trouv\'e8rent enfin en voie de gu\'e9rison.
+\par
+\par La Mole, fid\'e8le \'e0 sa mission de garde-malade, ne voulut point quitter la chambre que Coconnas ne f\'fbt enti\'e8rement gu\'e9ri. Il le souleva dans son lit tant que sa faiblesse l\rquote y encha\'eena, l\rquote aida \'e0 marcher quand il commen\'e7
+a de se soutenir, enfin eut pour lui tous les soins qui ressortaient de sa nature douce et aimante, et qui, second\'e9s par la vigueur du Pi\'e9montais, amen\'e8rent une convalescence plus rapide qu\rquote on n\rquote avait le droit de l\rquote esp\'e9
+rer.
+\par
+\par Cependant une seule et m\'eame pens\'e9e tourmentait les deux jeunes gens\~: chacun dans le d\'e9lire de sa fi\'e8vre avait bien cru voir s\rquote approcher de lui la femme qui remplissait tout son c\'9cur\~; mais depuis que chacun av
+ait repris connaissance, ni Marguerite ni madame de Nevers n\rquote \'e9taient certainement entr\'e9es dans la chambre. Au reste, cela se comprenait\~: l\rquote une, femme du roi de Navarre, l\rquote autre, belle-s\'9c
+ur du duc de Guise pouvaient-elles donner aux yeux de tous une marque si publique d\rquote int\'e9r\'eat \'e0 deux simples gentilshommes\~? Non. C\rquote \'e9tait bien certainement la r\'e9
+ponse que devaient se faire La Mole et Coconnas. Mais cette absence, qui tenait peut-\'eatre \'e0 un oubli total, n\rquote en \'e9tait pas moins douloureuse.
+\par
+\par Il est vrai que le gentilhomme qui avait assist\'e9 au combat \'e9tait venu de temps en temps, et comme de son propre mouvement, demander des nouvelles des deux bless\'e9s. Il est vrai que Gillonne, pour son propre compte, en avait fait autant\~
+; mais La Mole n\rquote avait point os\'e9 parler \'e0 l\rquote une de Marguerite, et Coconnas n\rquote avait point os\'e9 parler \'e0 l\rquote autre de madame de Nevers.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175299}XVIII\line Les revenants{\*\bkmkend _Toc97175299}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Pendant quelque temps les deux jeunes gens gard\'e8rent chacun de son c\'f4t\'e9 le secret enferm\'e9 dans sa poitrine. Enfin, dans un jour d\rquote expansion, la pens\'e9e qui les pr\'e9occupait seule d\'e9borda de leurs l\'e8vres, et tous deux corrobor
+\'e8rent leur amiti\'e9 par cette derni\'e8re preuve, sans laquelle il n\rquote y a pas d\rquote amiti\'e9, c\rquote est-\'e0-dire par une confiance enti\'e8re.
+\par
+\par Ils \'e9taient \'e9perdument amoureux, l\rquote un d\rquote une princesse, l\rquote autre d\rquote une reine.
+\par
+\par Il y avait pour les deux pauvres soupirants quelque chose d\rquote effrayant dans cette distance presque infranchissable qui les s\'e9parait de l\rquote objet de leurs d\'e9sirs. Et cependant l\rquote esp\'e9rance est un sentiment si profond\'e9m
+ent enracin\'e9 au c\'9cur de l\rquote homme, que, malgr\'e9 la folie de leur esp\'e9rance, ils esp\'e9raient.
+\par
+\par Tous deux, au reste, \'e0 mesure qu\rquote ils revenaient \'e0 eux, soignaient fort leur visage. Chaque homme, m\'eame le plus indiff\'e9rent aux avantages physiques, a, dans certaines circonstances, avec son miroir des conversations muettes, des signes d
+\rquote intelligence, apr\'e8s lesquels il s\rquote \'e9loigne presque toujours de son confident, fort satisfait de l\rquote entretien. Or, nos deux jeunes gens n\rquote \'e9taient point de ceux \'e0 qui leurs miroirs devaient
+ donner de trop rudes avis. La Mole, mince, p\'e2le et \'e9l\'e9gant, avait la beaut\'e9 de la distinction\~; Coconnas, vigoureux, bien d\'e9coupl\'e9, haut en couleur, avait la beaut\'e9 de la force. Il y avait m\'eame plus\~
+: pour ce dernier, la maladie avait \'e9t\'e9 un avantage. Il avait maigri, il avait p\'e2li\~; enfin, la fameuse balafre qui lui avait jadis donn\'e9 tant de tracas par ses rapports prismatiques avec l\rquote arc-en-ciel avait disparu, annon\'e7
+ant probablement, comme le ph\'e9nom\'e8ne postdiluvien, une longue suite de jours purs et de nuits sereines.
+\par
+\par Au reste les soins les plus d\'e9licats continuaient d\rquote entourer les deux bless\'e9s\~; le jour o\'f9 chacun d\rquote eux avait pu se lever, il avait trouv\'e9 une robe de chambre sur le fauteuil le plus proche de son lit\~; le jour o\'f9
+ il avait pu se v\'eatir, un habillement complet. Il y a plus, dans la poche de chaque pourpoint il y avait une bourse largement fournie, que chacun d\rquote
+eux ne garda, bien entendu, que pour la rendre en temps et lieu au protecteur inconnu qui veillait sur lui.
+\par
+\par Ce protecteur inconnu ne pouvait \'eatre le prince chez lequel logeaient les deux jeunes gens, car ce prince, non seulement n\rquote \'e9tait pas mont\'e9 une seule fois chez eux pour les voir, mais encore n\rquote
+avait pas fait demander de leurs nouvelles.
+\par
+\par Un vague espoir disait tout bas \'e0 chaque c\'9cur que ce protecteur inconnu \'e9tait la femme qu\rquote il aimait.
+\par
+\par Aussi les deux bless\'e9s attendaient-ils avec une impatience sans \'e9gale le moment de leur sortie. La Mole, plus fort et mieux gu\'e9ri que Coconnas, aurait pu op\'e9rer la sienne depuis longtemps\~; mais une esp\'e8
+ce de convention tacite le liait au sort de son ami. Il \'e9tait convenu que leur premi\'e8re sortie serait consacr\'e9e \'e0 trois visites.
+\par
+\par La premi\'e8re, au docteur inconnu dont le breuvage velout\'e9 avait op\'e9r\'e9 sur la poitrine enflamm\'e9e de Coconnas une si notable am\'e9lioration.
+\par
+\par La seconde, \'e0 l\rquote h\'f4tel de d\'e9funt ma\'eetre La Huri\'e8re, o\'f9 chacun d\rquote eux avait laiss\'e9 valise et cheval.
+\par
+\par La troisi\'e8me, au Florentin Ren\'e9, lequel, joignant \'e0 son titre de parfumeur celui de magicien, vendait non seulement des cosm\'e9tiques et des poisons, mais encore composait des philtres et rendait des oracles.
+\par
+\par Enfin, apr\'e8s deux mois pass\'e9s de convalescence et de r\'e9clusion, ce jour tant attendu arriva.
+\par
+\par Nous avons dit de r\'e9clusion, c\rquote est le mot qui convient, car plusieurs fois, dans leur impatience, ils avaient voulu h\'e2ter ce jour\~; mais une sentinelle plac\'e9e \'e0 la porte leur avait constamment barr\'e9
+ le passage, et ils avaient appris qu\rquote ils ne sortiraient que sur un }{\i exeat}{ de ma\'eetre Ambroise Par\'e9.
+\par
+\par Or, un jour, l\rquote habile chirurgien ayant reconnu que les deux malades \'e9taient, sinon compl\'e8tement gu\'e9ris, du moins en voie de compl\'e8te gu\'e9rison, avait donn\'e9 cet }{\i exeat}{, et vers les deux heures de l\rquote apr\'e8
+s-midi, par une de ces belles journ\'e9es d\rquote automne, comme Paris en offre parfois \'e0 ses habitants \'e9tonn\'e9s qui ont d\'e9j\'e0 fait provision de r\'e9signation pour l\rquote hiver, les deux amis, appuy\'e9s au bras l\rquote un de l\rquote
+autre, mirent le pied hors du Louvre.
+\par
+\par La Mole, qui avait retrouv\'e9 avec grand plaisir sur un fauteuil le fameux manteau cerise qu\rquote il avait pli\'e9 avec tant de soin avant le combat, s\rquote \'e9tait constitu\'e9 le guide de Coconnas, et Coconnas se laissait guider sans r\'e9
+sistance et m\'eame sans r\'e9flexion. Il savait que son ami le conduisait chez le docteur inconnu dont la potion, non patent\'e9e, l\rquote avait gu\'e9ri en une seule nuit, quand toutes les drogues de ma\'eetre Ambroise Par\'e9
+ le tuaient lentement. Il avait fait deux parts de l\rquote argent renferm\'e9 dans sa bourse, c\rquote est-\'e0-dire de deux cents nobles \'e0 la rose, et il en avait destin\'e9 cent \'e0 r\'e9compenser l\rquote Esculape anonyme auquel il devai
+t sa convalescence\~: Coconnas ne craignait pas la mort, mais Coconnas n\rquote en \'e9tait pas moins fort aise de vivre\~; aussi, comme on le voit, s\rquote appr\'eatait-il \'e0 r\'e9compenser g\'e9n\'e9reusement son sauveur.
+\par
+\par La Mole prit la rue de l\rquote Astruce, la grande rue Saint Honor\'e9, la rue des Prouvelles, et se trouva bient\'f4t sur la place des Halles. Pr\'e8s de l\rquote ancienne fontaine et \'e0 l\rquote endroit que l\rquote on d\'e9signe aujourd\rquote
+hui par le nom de }{\i Carreau des Halles}{, s\rquote \'e9levait une construction octogone en ma\'e7onnerie surmont\'e9e d\rquote une vaste lanterne de bois, surmont\'e9e elle-m\'eame par un toit pointu, au sommet duquel grin\'e7
+ait une girouette. Cette lanterne de bois offrait huit ouvertures que traversait, comme cette pi\'e8ce h\'e9raldique qu\rquote on appelle la }{\i fasce}{ traverse le champ du blason, une esp\'e8ce de roue en
+bois, laquelle se divisait par le milieu, afin de prendre dans des \'e9chancrures taill\'e9es \'e0 cet effet la t\'eate et les mains du condamn\'e9 ou des condamn\'e9s que l\rquote on exposait \'e0 l\rquote une ou l\rquote autre, ou \'e0
+ plusieurs de ces huit ouvertures.
+\par
+\par Cette construction \'e9trange, qui n\rquote avait son analogue dans aucune des constructions environnantes, s\rquote appelait le pilori.
+\par
+\par Une maison informe, bossue, \'e9raill\'e9e, borgne et boiteuse, au toit tach\'e9 de mousse comme la peau d\rquote un l\'e9preux, avait, pareille \'e0 un champignon, pouss\'e9 au pied de cette esp\'e8ce de tour.
+\par
+\par Cette maison \'e9tait celle du bourreau.
+\par
+\par Un homme \'e9tait expos\'e9 et tirait la langue aux passants\~; c\rquote \'e9tait un des voleurs qui avaient exerc\'e9 autour du gibet de Montfaucon, et qui avait par hasard \'e9t\'e9 arr\'eat\'e9 dans l\rquote exercice de ses fonctions.
+\par
+\par Coconnas crut que son ami l\rquote amenait voir ce curieux spectacle\~; il se m\'eala \'e0 la foule des amateurs qui r\'e9pondaient aux grimaces du patient par des vocif\'e9rations et des hu\'e9es.
+\par
+\par Coconnas \'e9tait naturellement cruel, et ce spectacle l\rquote amusa fort\~; seulement, il e\'fbt voulu qu\rquote au lieu des hu\'e9es et des vocif\'e9rations, ce fussent des pierres que l\rquote on jet\'e2t au condamn\'e9
+ assez insolent pour tirer la langue aux nobles seigneurs qui lui faisaient l\rquote honneur de le visiter.
+\par
+\par Aussi, lorsque la lanterne mouvante tourna sur sa base pour faire jouir une autre partie de la place de la vue du patient, et que la foule suivit le mouvement de la lanterne, Coconnas voulut-il suivre le mouvement de la foule, mais La Mole l\rquote arr
+\'eata en lui disant \'e0 demi-voix\~:
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est point pour cela que nous sommes venus ici.
+\par
+\par \endash Et pourquoi donc sommes-nous venus, alors\~? demanda Coconnas.
+\par
+\par \endash Tu vas le voir, r\'e9pondit La Mole. Les deux amis se tutoyaient depuis le lendemain de cette fameuse nuit o\'f9 Coconnas avait voulu \'e9ventrer La Mole. Et La Mole conduisit Coconnas droit \'e0 la petite fen\'eatre de cette maison adoss\'e9e
+\'e0 la tour et sur l\rquote appui de laquelle se tenait un homme accoud\'e9.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! c\rquote est vous, Messeigneurs\~! dit l\rquote homme en soulevant son bonnet sang-de-b\'9cuf et en d\'e9couvrant sa t\'eate aux cheveux noirs et \'e9pais descendant jusqu\rquote \'e0 ses sourcils, soyez les bienvenus.
+\par
+\par \endash Quel est cet homme\~? demanda Coconnas cherchant \'e0 rappeler ses souvenirs, car il lui sembla avoir vu cette t\'eate-l\'e0 pendant un des moments de sa fi\'e8vre.
+\par
+\par \endash Ton sauveur, mon cher ami, dit La Mole, celui qui t\rquote a apport\'e9 au Louvre cette boisson rafra\'eechissante qui t\rquote a fait tant de bien.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! fit Coconnas\~; en ce cas, mon ami\'85 Et il lui tendit la main. Mais l\rquote homme, au lieu de correspondre \'e0 cette avance par un geste pareil, se redressa, et, en se redressant, s\rquote \'e9
+loigna des deux amis de toute la distance qu\rquote occupait la courbe de son corps.
+\par
+\par \endash Monsieur, dit-il \'e0 Coconnas, merci de l\rquote honneur que vous voulez bien me faire\~; mais il est probable que si vous me connaissiez vous ne me le feriez pas.
+\par
+\par \endash Ma foi, dit Coconnas, je d\'e9clare que quand vous seriez le diable je me tiens pour votre oblig\'e9, car sans vous je serais mort \'e0 cette heure.
+\par
+\par \endash Je ne suis pas tout \'e0 fait le diable, r\'e9pondit l\rquote homme au bonnet rouge\~; mais souvent beaucoup aimeraient mieux voir le diable que de me voir.
+\par
+\par \endash Qui \'eates-vous donc\~? demanda Coconnas.
+\par
+\par \endash Monsieur, r\'e9pondit l\rquote homme, je suis ma\'eetre Caboche, bourreau de la pr\'e9v\'f4t\'e9 de Paris\~! \'85
+\par
+\par \endash Ah\~! \'85 fit Coconnas en retirant sa main.
+\par
+\par \endash Vous voyez bien\~! dit ma\'eetre Caboche.
+\par
+\par \endash Non pas\~! je toucherai votre main, ou le diable m\rquote emporte\~! \'c9tendez-la\'85
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9\~?
+\par
+\par \endash Toute grande.
+\par
+\par \endash Voici\~!
+\par
+\par \endash Plus grande\'85 encore\'85 bien\~! \'85 Et Coconnas prit dans sa poche la poign\'e9e d\rquote or pr\'e9par\'e9e pour son m\'e9decin anonyme et la d\'e9posa dans la main du bourreau.
+\par
+\par \endash J\rquote aurais mieux aim\'e9 votre main seule, dit ma\'eetre Caboche en secouant la t\'eate, car je ne manque pas d\rquote or\~; mais de mains qui touchent la mienne, tout au contraire, j\rquote en ch\'f4me fort. N\rquote importe\~! Dieu vous b
+\'e9nisse, mon gentilhomme.
+\par
+\par \endash Ainsi donc, mon ami, dit Coconnas regardant avec curiosit\'e9 le bourreau, c\rquote est vous qui donnez la g\'eane, qui rouez, qui \'e9cartelez, qui coupez les t\'eates, qui brisez les os. Ah\~! ah\~! je suis bien aise d\rquote avoir fa
+it votre connaissance.
+\par
+\par \endash Monsieur, dit ma\'eetre Caboche, je ne fais pas tout moi-m\'eame\~; car, ainsi que vous avez vos laquais, vous autres seigneurs, pour faire ce que vous ne voulez pas faire, moi j\rquote ai mes aides, qui font la grosse besogne et qui exp\'e9
+dient les manants. Seulement, quand par hasard j\rquote ai affaire \'e0 des gentilshommes, comme vous et votre compagnon par exemple, oh\~! alors c\rquote est autre chose, et je me fais un honneur de m\rquote acquitter moi-m\'eame de tous les d\'e9
+tails de l\rquote ex\'e9cution, depuis le premier jusqu\rquote au dernier, c\rquote est-\'e0-dire la question jusqu\rquote au d\'e9collement.
+\par
+\par Coconnas sentit malgr\'e9 lui courir un frisson dans ses veines, comme si le coin brutal pressait ses jambes et comme si le fil de l\rquote acier effleurait son cou. La Mole, sans se rendre compte de la cause, \'e9prouva la m\'eame sensation.
+\par
+\par Mais Coconnas surmonta cette \'e9motion dont il avait honte, et voulant prendre cong\'e9 de ma\'eetre Caboche par une derni\'e8re plaisanterie\~:
+\par
+\par \endash Eh bien, ma\'eetre\~! lui dit-il, je retiens votre parole quand ce sera mon tour de monter \'e0 la potence d\rquote Enguerrand de Marigny ou sur l\rquote \'e9chafaud de M.\~de\~Nemours, il n\rquote y aura que vous qui me toucherez.
+\par
+\par \endash Je vous le promets.
+\par
+\par \endash Cette fois, dit Coconnas, voici ma main en gage que j\rquote accepte votre promesse.
+\par
+\par Et il \'e9tendit vers le bourreau une main que le bourreau toucha timidement de la sienne, quoiqu\rquote il f\'fbt visible qu\rquote il e\'fbt grande envie de la toucher franchement.
+\par
+\par \'c0 ce simple attouchement, Coconnas p\'e2lit l\'e9g\'e8rement, mais le m\'eame sourire demeura sur ses l\'e8vres\~; tandis que La Mole, mal \'e0 l\rquote aise, et voyant la foule tourner avec la lanterne et se rapprocher d\rquote
+eux, le tirait par son manteau.
+\par
+\par Coconnas, qui, au fond, avait aussi grande envie que La Mole de mettre fin \'e0 cette sc\'e8ne dans laquelle, par la pente naturelle de son caract\'e8re, il s\rquote \'e9tait trouv\'e9 enfonc\'e9 plus qu\rquote il n\rquote e\'fbt voulu, fit un signe de t
+\'eate et s\rquote \'e9loigna.
+\par
+\par \endash Ma foi\~! dit La Mole quand lui et son compagnon furent arriv\'e9s \'e0 la croix du Trahoir, conviens que l\rquote on respire mieux ici que sur la place des Halles\~?
+\par
+\par \endash J\rquote en conviens, dit Coconnas, mais je n\rquote en suis pas moins fort aise d\rquote avoir fait connaissance avec ma\'eetre Caboche. Il est bon d\rquote avoir des amis partout.
+\par
+\par \endash M\'eame \'e0 l\rquote enseigne de la Belle-\'c9toile, dit La Mole en riant.
+\par
+\par \endash Oh\~! pour le pauvre ma\'eetre La Huri\'e8re, dit Coconnas, celui-l\'e0 est mort et bien mort. J\rquote ai vu la flamme de l\rquote arquebuse, j\rquote ai entendu le coup de la balle qui a r\'e9sonn\'e9 comme s\rquote il e\'fbt frapp\'e9
+ sur le bourdon de Notre-Dame, et je l\rquote ai laiss\'e9 \'e9tendu dans le ruisseau avec le sang qui lui sortait par le nez et par la bouche. En supposant que ce soit un ami, c\rquote est un ami que nous avons dans l\rquote autre monde.
+\par
+\par Tout en causant ainsi, les deux jeunes gens entr\'e8rent dans la rue de l\rquote Arbre-Sec et s\rquote achemin\'e8rent vers l\rquote enseigne de la Belle-\'c9toile, qui continuait de grincer \'e0 la m\'eame place, offrant toujours au voyageur son \'e2
+tre gastronomique et son app\'e9tissante l\'e9gende.
+\par
+\par Coconnas et La Mole s\rquote attendaient \'e0 trouver la maison d\'e9sesp\'e9r\'e9e, la veuve en deuil, et les marmitons un cr\'eape au bras\~; mais, \'e0 leur grand \'e9tonnement, ils trouv\'e8rent la maison en pleine activit\'e9, madame La Huri\'e8
+re fort resplendissante, et les gar\'e7ons plus joyeux que jamais.
+\par
+\par \endash Oh\~! l\rquote infid\'e8le\~! dit La Mole, elle se sera remari\'e9e\~! Puis s\rquote adressant \'e0 la nouvelle Art\'e9mise\~:
+\par
+\par \endash Madame, lui dit-il, nous sommes deux gentilshommes de la connaissance de ce pauvre M.\~La Huri\'e8re. Nous avons laiss\'e9 ici deux chevaux et deux valises que nous venons r\'e9clamer.
+\par
+\par \endash Messieurs, r\'e9pondit la ma\'eetresse de la maison apr\'e8s avoir essay\'e9 de rappeler ses souvenirs, comme je n\rquote ai pas l\rquote honneur de vous reconna\'eetre, je vais, si vous le voulez bien, appeler mon mari\'85 Gr\'e9
+goire, faites venir votre ma\'eetre.
+\par
+\par Gr\'e9goire passa de la premi\'e8re cuisine, qui \'e9tait le pand\'e9monium g\'e9n\'e9ral, dans la seconde, qui \'e9tait le laboratoire o\'f9 se confectionnaient les plats que ma\'eetre La Huri\'e8re, de son vivant, jugeait dignes d\rquote \'eatre pr\'e9
+par\'e9s par ses savantes mains.
+\par
+\par \endash Le diable m\rquote emporte, murmura Coconnas, si cela ne me fait pas de la peine de voir cette maison si gaie quand elle devrait \'eatre si triste\~! Pauvre La Huri\'e8re, va\~!
+\par
+\par \endash Il a voulu me tuer, dit La Mole, mais je lui pardonne de grand c\'9cur.
+\par
+\par La Mole avait \'e0 peine prononc\'e9 ces paroles, qu\rquote un homme apparut tenant \'e0 la main une casserole au fond de laquelle il faisait roussir des oignons qu\rquote il tournait avec une cuiller de bois.
+\par
+\par La Mole et Coconnas jet\'e8rent un cri de surprise. \'c0 ce cri l\rquote homme releva la t\'eate, et, r\'e9pondant par un cri pareil, laissa \'e9chapper sa casserole, ne conservant \'e0 la main que sa cuiller de bois.
+\par
+\par \endash }{\i In nomine Patris}{, dit l\rquote homme en agitant sa cuiller comme il e\'fbt fait d\rquote un goupillon, }{\i et Filii, et Spiritus sancti\'85}{
+\par
+\par }{\i \endash }{Ma\'eetre La Huri\'e8re\~! s\rquote \'e9cri\'e8rent les jeunes gens.
+\par
+\par \endash Messieurs de Coconnas et de la Mole\~! dit La Huri\'e8re.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote \'eates donc pas mort\~? fit Coconnas.
+\par
+\par \endash Mais vous \'eates donc vivants\~? demanda l\rquote h\'f4te.
+\par
+\par \endash Je vous ai vu tomber, cependant, dit Coconnas\~; j\rquote ai entendu le bruit de la balle qui vous cassait quelque chose, je ne sais pas quoi. Je vous ai laiss\'e9 couch\'e9 dans le ruisseau, perdant le sang par le nez, par la bouche et m\'ea
+me par les yeux.
+\par
+\par \endash Tout cela est vrai comme l\rquote \'c9vangile, monsieur de Coconnas. Mais, ce bruit que vous avez entendu, c\rquote \'e9tait celui de la balle frappant sur ma salade, sur laquelle, heureusement, elle s\rquote est aplatie\~; mais le coup n\rquote
+en a pas \'e9t\'e9 moins rude, et la preuve, ajouta La Huri\'e8re en levant son bonnet et montrant sa t\'eate pel\'e9e comme un genou, c\rquote est que, comme vous le voyez, il ne m\rquote en est pas rest\'e9 un cheveu.
+\par
+\par Les deux jeunes gens \'e9clat\'e8rent de rire en voyant cette figure grotesque.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! vous riez\~! dit La Huri\'e8re un peu rassur\'e9, vous ne venez donc pas avec de mauvaises intentions\~?
+\par
+\par \endash Et vous, ma\'eetre La Huri\'e8re, vous \'eates donc gu\'e9ri de vos go\'fbts belliqueux\~?
+\par
+\par \endash Oui, ma foi, oui, messieurs\~; et maintenant\'85
+\par
+\par \endash Eh bien\~? maintenant\'85
+\par
+\par \endash Maintenant, j\rquote ai fait v\'9cu de ne plus voir d\rquote autre feu que celui de ma cuisine.
+\par
+\par \endash Bravo\~! dit Coconnas, voil\'e0 qui est prudent. Maintenant, ajouta le Pi\'e9montais, nous avons laiss\'e9 dans vos \'e9curies deux chevaux, et dans vos chambres deux valises.
+\par
+\par \endash Ah diable\~! fit l\rquote h\'f4te se grattant l\rquote oreille.
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Deux chevaux, vous dites\~?
+\par
+\par \endash Oui, dans l\rquote \'e9curie.
+\par
+\par \endash Et deux valises\~?
+\par
+\par \endash Oui, dans la chambre.
+\par
+\par \endash C\rquote est que, voyez-vous\'85 vous m\rquote aviez cru mort, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Certainement.
+\par
+\par \endash Vous avouez que, puisque vous vous \'eates tromp\'e9s, je pouvais bien me tromper de mon c\'f4t\'e9.
+\par
+\par \endash En nous croyant morts aussi\~? vous \'e9tiez parfaitement libre.
+\par
+\par \endash Ah\~! voil\'e0\~! \'85 c\rquote est que, comme vous mouriez intestat\'85, continua ma\'eetre La Huri\'e8re.
+\par
+\par \endash Apr\'e8s\~?
+\par
+\par \endash J\rquote ai cru, j\rquote ai eu tort, je le vois bien maintenant\'85
+\par
+\par \endash Qu\rquote avez-vous cru, voyons\~?
+\par
+\par \endash J\rquote ai cru que je pouvais h\'e9riter de vous.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! firent les deux jeunes gens.
+\par
+\par \endash Je n\rquote en suis pas moins on ne peut plus satisfait que vous soyez vivants, messieurs.
+\par
+\par \endash De sorte que vous avez vendu nos chevaux\~? dit Coconnas.
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! dit La Huri\'e8re.
+\par
+\par \endash Et nos valises\~? continua La Mole.
+\par
+\par \endash Oh\~! les valises\~! non\'85, s\rquote \'e9cria La Huri\'e8re, mais seulement ce qu\rquote il y avait dedans.
+\par
+\par \endash Dis donc, La Mole, reprit Coconnas, voil\'e0, ce me semble, un hardi coquin\'85 Si nous l\rquote \'e9tripions\~?
+\par
+\par Cette menace parut faire un grand effet sur ma\'eetre La Huri\'e8re, qui hasarda ces paroles\~:
+\par
+\par \endash Mais, messieurs, on peut s\rquote arranger, ce me semble.
+\par
+\par \endash \'c9coute, dit La Mole, c\rquote est moi qui ai le plus \'e0 me plaindre de toi.
+\par
+\par \endash Certainement, monsieur le comte, car je me rappelle que, dans un moment de folie, j\rquote ai eu l\rquote audace de vous menacer.
+\par
+\par \endash Oui, d\rquote une balle qui m\rquote est pass\'e9e \'e0 deux pouces au-dessus de la t\'eate.
+\par
+\par \endash Vous croyez\~?
+\par
+\par \endash J\rquote en suis s\'fbr.
+\par
+\par \endash Si vous en \'eates s\'fbr, monsieur de la Mole, dit La Huri\'e8re en ramassant sa casserole d\rquote un air innocent, je suis trop votre serviteur pour vous d\'e9mentir.
+\par
+\par \endash Eh bien, dit La Mole, pour ma part, je ne te r\'e9clame rien.
+\par
+\par \endash Comment, mon gentilhomme\~! \'85
+\par
+\par \endash Si ce n\rquote est\'85
+\par
+\par \endash A\'efe\~! a\'efe\~! \'85 fit La Huri\'e8re.
+\par
+\par \endash Si ce n\rquote est un d\'eener pour moi et mes amis toutes les fois que je me trouverai dans ton quartier.
+\par
+\par \endash Comment donc\~! s\rquote \'e9cria La Huri\'e8re ravi, \'e0 vos ordres, mon gentilhomme, \'e0 vos ordres\~!
+\par
+\par \endash Ainsi, c\rquote est chose convenue\~?
+\par
+\par \endash De grand c\'9cur\'85 Et vous, monsieur de Coconnas, continua l\rquote h\'f4te, souscrivez-vous au march\'e9\~?
+\par
+\par \endash Oui\~; mais, comme mon ami, j\rquote y mets une petite condition.
+\par
+\par \endash Laquelle\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est que vous rendrez \'e0 M.\~de\~La Mole les cinquante \'e9cus que je lui dois et que je vous ai confi\'e9s.
+\par
+\par \endash \'c0 moi, monsieur\~! Et quand cela\~?
+\par
+\par \endash Un quart d\rquote heure avant que vous vendissiez mon cheval et ma valise. La Huri\'e8re fit un signe d\rquote intelligence.
+\par
+\par \endash Ah\~! je comprends\~! dit-il.
+\par
+\par Et il s\rquote avan\'e7a vers une armoire, en tira, l\rquote un apr\'e8s l\rquote autre, cinquante \'e9cus qu\rquote il apporta \'e0 La Mole.
+\par
+\par \endash Bien, monsieur, dit le gentilhomme, bien\~! servez-nous une omelette. Les cinquante \'e9cus seront pour M.\~Gr\'e9goire.
+\par
+\par \endash Oh\~! s\rquote \'e9cria La Huri\'e8re, en v\'e9rit\'e9, mes gentilshommes, vous \'eates des c\'9curs de princes, et vous pouvez compter sur moi \'e0 la vie et \'e0 la mort.
+\par
+\par \endash En ce cas, dit Coconnas, faites-nous l\rquote omelette demand\'e9e, et n\rquote y \'e9pargnez ni le beurre ni le lard. Puis se retournant vers la pendule\~:
+\par
+\par \endash Ma foi, tu as raison, La Mole, dit-il. Nous avons encore trois heures \'e0 attendre, autant donc les passer ici qu\rquote ailleurs. D\rquote autant plus que, si je ne me trompe, nous sommes ici presque \'e0 moiti\'e9 chemin du pont Saint-Michel.
+
+\par
+\par Et les deux jeunes gens all\'e8rent reprendre \'e0 table et dans la petite pi\'e8ce du fond la m\'eame place qu\rquote ils occupaient pendant cette fameuse soir\'e9e du 24 ao\'fbt 1572, pendant laquelle Coconnas avait propos\'e9 \'e0 La Mole de jouer l
+\rquote un contre l\rquote autre la premi\'e8re ma\'eetresse qu\rquote ils auraient.
+\par
+\par Avouons, \'e0 l\rquote honneur de la moralit\'e9 des deux jeunes gens, que ni l\rquote un ni l\rquote autre n\rquote eut l\rquote id\'e9e de faire \'e0 son compagnon ce soir-l\'e0 pareille proposition.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175300}XIX\line Le logis de ma\'eetre Ren\'e9, le parfumeur de la reine m\'e8re{\*\bkmkend _Toc97175300}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \'c0 l\rquote \'e9poque o\'f9 se passe l\rquote histoire que nous racontons \'e0 nos lecteurs, il n\rquote existait, pour passer d\rquote une partie de la ville \'e0 l\rquote autre, que cinq ponts, les uns de pierre, les autres de bois\~
+; encore ces cinq ponts aboutissaient-ils \'e0 la Cit\'e9. C\rquote \'e9taient le pont des Meuniers, le Pont-au-Change, le pont Notre-Dame, le Petit-Pont et le pont Saint-Michel.
+\par
+\par Aux autres endroits o\'f9 la circulation \'e9tait n\'e9cessaire, des bacs \'e9taient \'e9tablis, et tant bien que mal rempla\'e7aient les ponts.
+\par
+\par Ces cinq ponts \'e9taient garnis de maisons, comme l\rquote est encore aujourd\rquote hui le Ponte-Vecchio \'e0 Florence.
+\par
+\par Parmi ces cinq ponts, qui chacun ont leur histoire, nous nous occuperons particuli\'e8rement, pour le moment, du pont Saint-Michel.
+\par
+\par Le pont Saint-Michel avait \'e9t\'e9 b\'e2ti en pierres en 1373\~: malgr\'e9 son apparente solidit\'e9, un d\'e9bordement de la Seine le renversa en partie le 31 janvier 1408\~; en 1416, il avait \'e9t\'e9 reconstruit en bois\~
+; mais pendant la nuit du 16 d\'e9cembre 1547 il avait \'e9t\'e9 emport\'e9 de nouveau\~; vers 1550, c\rquote est-\'e0-dire vingt-deux ans avant l\rquote \'e9poque o\'f9 nous sommes arriv\'e9s, on le reconstruisit en bois, et, quoiqu\rquote on e\'fbt d
+\'e9j\'e0 eu besoin de le r\'e9parer, il passait pour assez solide.
+\par
+\par Au milieu des maisons qui bordaient la ligne du pont, faisant face au petit \'eelot sur lequel avaient \'e9t\'e9 br\'fbl\'e9s les Templiers, et o\'f9 pose aujourd\rquote hui le terre-plein du Pont-Neuf, on remarquait une maison \'e0
+ panneaux de bois sur laquelle un large toit s\rquote abaissait comme la paupi\'e8re d\rquote un \'9cil immense. \'c0 la seule fen\'eatre qui s\rquote ouvr\'eet au premier \'e9tage, au-dessus d\rquote une fen\'eatre et d\rquote une porte de rez-de-chauss
+\'e9e herm\'e9tiquement ferm\'e9e, transparaissait une lueur rouge\'e2tre qui attirait les regards des passants sur la fa\'e7ade basse, large, peinte en bleu avec de riches moulures dor\'e9es. Une esp\'e8ce de frise, qui s\'e9parait le rez-de-chauss\'e9
+e du premier \'e9tage, repr\'e9sentait une foule de diables dans des attitudes plus grotesques les unes que les autres, et un large ruban, peint en bleu comme la fa\'e7ade, s\rquote \'e9tendait entre la frise et la fen\'ea
+tre du premier, avec cette inscription\~:
+\par
+\par }{\i Ren\'e9, Florentin, parfumeur de Sa Majest\'e9 la reine m\'e8re.}{
+\par
+\par La porte de cette boutique, comme nous l\rquote avons dit, \'e9tait bien verrouill\'e9e\~; mais, mieux que par ses verrous, elle \'e9tait d\'e9fendue des attaques nocturnes par la r\'e9
+putation si effrayante de son locataire que les passants qui traversaient le pont \'e0 cet endroit le traversaient presque toujours en d\'e9crivant une courbe qui les rejetait vers l\rquote autre rang de maisons, comme s\rquote ils eussent redout\'e9
+ que l\rquote odeur des parfums ne su\'e2t jusqu\rquote \'e0 eux par la muraille.
+\par
+\par Il y avait plus\~: les voisins de droite et de gauche, craignant sans doute d\rquote \'eatre compromis par le voisinage, avaient, depuis l\rquote installation de ma\'eetre Ren\'e9 sur le pont Saint-Michel, d\'e9guerpi l\rquote un et l\rquote
+autre de leur logis, de sorte que les deux maisons attenantes \'e0 la maison de Ren\'e9 \'e9taient demeur\'e9es d\'e9sertes et ferm\'e9es. Cependant, malgr\'e9 cette solitude et cet abandon, des passants attard\'e9s avaient vu jaillir, \'e0
+ travers les contrevents ferm\'e9s de ces maisons vides, certains rayons de lumi\'e8re, et assuraient avoir entendu certains bruits pareils \'e0 des plaintes, qui prouvaient que des \'eatres quelconques fr\'e9quentaient ces deux maisons\~
+; seulement on ignorait si ces \'eatres appartenaient \'e0 ce monde ou \'e0 l\rquote autre.
+\par
+\par Il en r\'e9sultait que les locataires des deux maisons attenantes aux deux maisons d\'e9sertes se demandaient de temps en temps s\rquote il ne serait pas prudent \'e0 eux de faire \'e0 leur tour comme leurs voisins avaient fait.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait sans doute \'e0 ce privil\'e8ge de terreur qui lui \'e9tait publiquement acquis que ma\'eetre Ren\'e9 avait d\'fb de conserver seul du feu apr\'e8s l\rquote heure consacr\'e9e. Ni ronde ni guet n\rquote e\'fbt os\'e9 d\rquote
+ailleurs inqui\'e9ter un homme doublement cher \'e0 Sa Majest\'e9, en sa qualit\'e9 de compatriote et de parfumeur.
+\par
+\par Comme nous supposons que le lecteur cuirass\'e9 par le philosophisme du XVIII}{\super e }{si\'e8cle ne croit plus ni \'e0 la magie ni aux magiciens, nous l\rquote inviterons \'e0 entrer avec nous dans cette habitation qui, \'e0 cette \'e9
+poque de superstitieuse croyance, r\'e9pandait autour d\rquote elle un si profond effroi.
+\par
+\par La boutique du rez-de-chauss\'e9e est sombre et d\'e9serte \'e0 partir de huit heures du soir, moment auquel elle se ferme pour ne plus se rouvrir qu\rquote assez avant quelquefois dans la journ\'e9e du lendemain\~; c\rquote est l\'e0
+ que se fait la vente quotidienne des parfums, des onguents et des cosm\'e9tiques de tout genre que d\'e9bite l\rquote habile chimiste. Deux apprentis l\rquote aident dans cette vente de d\'e9tail, mais ils ne couchent pas dans la maison\~
+; ils couchent rue de la Calandre. Le soir, ils sortent un instant avant que la boutique soit ferm\'e9e. Le matin, ils se prom\'e8nent devant la porte jusqu\rquote \'e0 ce que la boutique soit ouverte.
+\par
+\par Cette boutique du rez-de-chauss\'e9e est donc, comme nous l\rquote avons dit, sombre et d\'e9serte.
+\par
+\par Dans cette boutique assez large et assez profonde, il y a deux portes, chacune donnant sur un escalier. Un des escaliers rampe dans la muraille m\'eame, et il est lat\'e9ral\~: l\rquote autre est ext\'e9rieur et est visible du quai qu\rquote
+on appelle aujourd\rquote hui le quai des Augustins, et de la berge qu\rquote on appelle aujourd\rquote hui le quai des Orf\'e8vres.
+\par
+\par Tous deux conduisent \'e0 la chambre du premier.
+\par
+\par Cette chambre est de la m\'eame grandeur que celle du rez-de-chauss\'e9e, seulement une tapisserie tendue dans le sens du pont la s\'e9pare en deux compartiments. Au fond du premier compartiment s\rquote ouvre la porte donnant sur l\rquote escalier ext
+\'e9rieur. Sur la face lat\'e9rale du second s\rquote ouvre la porte de l\rquote escalier secret\~; seulement cette porte est invisible, car elle est cach\'e9e par une haute armoire sculpt\'e9e, scell\'e9e \'e0 elle par des crampons de fer, et qu\rquote
+elle poussait en s\rquote ouvrant. Catherine seule conna\'eet avec Ren\'e9 le secret de cette porte, c\rquote est par l\'e0 qu\rquote elle monte et qu\rquote elle descend\~; c\rquote est l\rquote oreille ou l\rquote \'9cil pos\'e9
+ contre cette armoire dans laquelle des trous sont m\'e9nag\'e9s, qu\rquote elle \'e9coute et qu\rquote elle voit ce qui se passe dans la chambre.
+\par
+\par Deux autres portes parfaitement ostensibles s\rquote offrent encore sur les c\'f4t\'e9s lat\'e9raux de ce second compartiment. L\rquote une s\rquote ouvre sur une petite chambre \'e9clair\'e9e par le toit et qui n\rquote a pour tout meuble qu\rquote
+un vaste fourneau, des cornues, des alambics, des creusets\~: c\rquote est le laboratoire de l\rquote alchimiste. L\rquote autre s\rquote ouvre sur une cellule plus bizarre que le reste de l\rquote appartement, car elle n\rquote est point \'e9clair\'e9
+e du tout, car elle n\rquote a ni tapis ni meubles, mais seulement une sorte d\rquote autel de pierre.
+\par
+\par Le parquet est une dalle inclin\'e9e du centre aux extr\'e9mit\'e9s, et aux extr\'e9mit\'e9s court au pied du mur une esp\'e8ce de rigole aboutissant \'e0 un entonnoir par l\rquote orifice duquel on voit couler l\rquote eau sombre de la Seine. \'c0
+ des clous enfonc\'e9s dans la muraille sont suspendus des instruments de forme bizarre, tous aigus ou tranchants\~; la pointe en est fine comme celle d\rquote une aiguille, le fil en est tranchant comme celui d\rquote un rasoir\~
+; les uns brillent comme des miroirs\~; les autres, au contraire, sont d\rquote un gris mat ou d\rquote un bleu sombre.
+\par
+\par Dans un coin, deux poules noires se d\'e9battent, attach\'e9es l\rquote une \'e0 l\rquote autre par la patte, c\rquote est le sanctuaire de l\rquote augure.
+\par
+\par Revenons \'e0 la chambre du milieu, \'e0 la chambre aux deux compartiments.
+\par
+\par C\rquote est l\'e0 qu\rquote est introduit le vulgaire des consultants\~; c\rquote est l\'e0 que les ibis \'e9gyptiens, les momies aux bandelettes dor\'e9es, le crocodile b\'e2illant au plafond, les t\'ea
+tes de mort aux yeux vides et aux dents branlantes, enfin les bouquins poudreux v\'e9n\'e9rablement rong\'e9s par les rats, offrent \'e0 l\rquote \'9cil du visiteur le p\'eale-m\'eale d\rquote o\'f9 r\'e9sultent les \'e9motions diverses qui emp\'ea
+chent la pens\'e9e de suivre son droit chemin. Derri\'e8re le rideau sont des fioles, des bo\'eetes particuli\'e8res, des amphores \'e0 l\rquote aspect sinistre\~; tout cela est \'e9clair\'e9 par deux petites lampes d\rquote
+argent exactement pareilles, qui semblent enlev\'e9es \'e0 quelque autel de Santa-Maria-Novella ou de l\rquote \'e9glise Dei Servi de Florence, et qui, br\'fblant une huile parfum\'e9e, jettent leur clart\'e9 jaun\'e2tre du haut de la vo\'fbte sombre o
+\'f9 chacune est suspendue par trois cha\'eenettes noircies.
+\par
+\par Ren\'e9, seul et les bras crois\'e9s, se prom\'e8ne \'e0 grands pas dans le second compartiment de la chambre du milieu, en secouant la t\'eate. Apr\'e8s une m\'e9ditation longue et douloureuse, il s\rquote arr\'eate devant un sablier.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! dit-il, j\rquote ai oubli\'e9 de le retourner, et voil\'e0 que depuis longtemps peut-\'eatre tout le sable est pass\'e9.
+\par
+\par Alors, regardant la lune qui se d\'e9gage \'e0 grand-peine d\rquote un grand nuage noir qui semble peser sur la pointe du clocher de Notre-Dame\~:
+\par
+\par \endash Neuf heures, dit-il. Si elle vient, elle viendra comme d\rquote habitude, dans une heure ou une heure et demie\~; il y aura donc temps pour tout.
+\par
+\par En ce moment on entendit quelque bruit sur le pont. Ren\'e9 appliqua son oreille \'e0 l\rquote orifice d\rquote un long tuyau dont l\rquote autre extr\'e9mit\'e9 allait s\rquote ouvrir sur la rue, sous la forme d\rquote une t\'eate de Guivre.
+\par
+\par \endash Non, dit-il, ce n\rquote est ni }{\i elle}{, ni }{\i elles.}{ Ce sont des pas d\rquote hommes\~; ils s\rquote arr\'eatent devant ma porte\~; ils viennent ici. En m\'eame temps trois coups secs retentirent. Ren\'e9 descendit rapidement\~
+; cependant il se contenta d\rquote appuyer son oreille contre la porte sans ouvrir encore. Les m\'eames trois coups secs se renouvel\'e8rent.
+\par
+\par \endash Qui va l\'e0\~? demanda ma\'eetre Ren\'e9.
+\par
+\par \endash Est-il bien n\'e9cessaire de dire nos noms\~? demanda une voix.
+\par
+\par \endash C\rquote est indispensable, r\'e9pondit Ren\'e9.
+\par
+\par \endash En ce cas, je me nomme le comte Annibal de Coconnas, dit la m\'eame voix qui avait d\'e9j\'e0 parl\'e9.
+\par
+\par \endash Et moi, le comte Lerac de la Mole, dit une autre voix qui, pour la premi\'e8re fois, se faisait entendre.
+\par
+\par \endash Attendez, attendez, messieurs, je suis \'e0 vous. Et en m\'eame temps Ren\'e9, tirant les verrous, enlevant les barres, ouvrit aux deux jeunes gens la porte qu\rquote il se contenta de fermer \'e0 la clef\~; puis, les conduisant par l\rquote
+escalier ext\'e9rieur, il les introduisit dans le second compartiment. La Mole, en entrant, fit le signe de la croix sous son manteau\~; il \'e9tait p\'e2le, et sa main tremblait sans qu\rquote il p\'fbt r\'e9primer cette f
+aiblesse. Coconnas regarda chaque chose l\rquote une apr\'e8s l\rquote autre, et trouvant au milieu de son examen la porte de la cellule, il voulut l\rquote ouvrir.
+\par
+\par \endash Permettez, mon gentilhomme, dit Ren\'e9 de sa voix grave et en posant sa main sur celle de Coconnas, les visiteurs qui me font l\rquote honneur d\rquote entrer ici n\rquote ont la jouissance que de cette partie de la chambre.
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est diff\'e9rent, reprit Coconnas\~; et, d\rquote ailleurs, je sens que j\rquote ai besoin de m\rquote asseoir. Et il se laissa aller sur une chaise.
+\par
+\par Il se fit un instant de profond silence\~: ma\'eetre Ren\'e9 attendait que l\rquote un ou l\rquote autre des deux jeunes gens s\rquote expliqu\'e2t. Pendant ce temps, on entendait la respiration sifflante de Coconnas, encore mal gu\'e9ri.
+\par
+\par \endash Ma\'eetre Ren\'e9, dit-il enfin, vous \'eates un habile homme, dites-moi donc si je demeurerai estropi\'e9 de ma blessure, c\rquote est-\'e0-dire si j\rquote aurai toujours cette courte respiration qui m\rquote emp\'eache de monter \'e0
+ cheval, de faire des armes et de manger des omelettes au lard.
+\par
+\par Ren\'e9 approcha son oreille de la poitrine de Coconnas, et \'e9couta attentivement le jeu des poumons.
+\par
+\par \endash Non, monsieur le comte, dit-il, vous gu\'e9rirez.
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9\~?
+\par
+\par \endash Je vous l\rquote affirme.
+\par
+\par \endash Vous me faites plaisir. Il se fit un nouveau silence.
+\par
+\par \endash Ne d\'e9sirez-vous pas savoir encore autre chose, monsieur le comte\~?
+\par
+\par \endash Si fait, dit Coconnas\~; je d\'e9sire savoir si je suis v\'e9ritablement amoureux.
+\par
+\par \endash Vous l\rquote \'eates, dit Ren\'e9.
+\par
+\par \endash Comment le savez-vous\~?
+\par
+\par \endash Parce que vous le demandez.
+\par
+\par \endash Mordi\~! je crois que vous avez raison. Mais de qui\~?
+\par
+\par \endash De celle qui dit maintenant \'e0 tout propos le juron que vous venez de dire.
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9, dit Coconnas stup\'e9fait, ma\'eetre Ren\'e9, vous \'eates un habile homme. \'c0 ton tour, La Mole. La Mole rougit et demeura embarrass\'e9.
+\par
+\par \endash Eh\~! que diable\~! dit Coconnas, parle donc\~!
+\par
+\par \endash Parlez, dit le Florentin.
+\par
+\par \endash Moi, monsieur Ren\'e9, balbutia La Mole dont la voix se rassura peu \'e0 peu, je ne veux pas vous demander si je suis amoureux, car je sais que je le suis et ne m\rquote en cache point\~; mais dites-moi si je serai aim\'e9, car en v\'e9rit\'e9
+ tout ce qui m\rquote \'e9tait d\rquote abord un sujet d\rquote espoir tourne maintenant contre moi.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote avez peut-\'eatre pas fait tout ce qu\rquote il faut faire pour cela.
+\par
+\par \endash Qu\rquote y a-t-il \'e0 faire, monsieur, qu\rquote \'e0 prouver par son respect et son d\'e9vouement \'e0 la dame de ses pens\'e9es qu\rquote elle est v\'e9ritablement et profond\'e9ment aim\'e9e\~?
+\par
+\par \endash Vous savez, dit Ren\'e9, que ces d\'e9monstrations sont parfois bien insignifiantes.
+\par
+\par \endash Alors, il faut d\'e9sesp\'e9rer\~?
+\par
+\par \endash Non, alors il faut recourir \'e0 la science. Il y a dans la nature humaine des antipathies qu\rquote on peut vaincre, des sympathies qu\rquote on peut forcer. Le fer n\rquote est pas l\rquote aimant\~; mais en l\rquote aimantant, \'e0
+ son tour il attire le fer.
+\par
+\par \endash Sans doute, sans doute, murmura La Mole\~; mais je r\'e9pugne \'e0 toutes ces conjurations.
+\par
+\par \endash Ah\~! si vous r\'e9pugnez, dit Ren\'e9, alors il ne fallait pas venir.
+\par
+\par \endash Allons donc, allons donc, dit Coconnas, vas-tu faire l\rquote enfant \'e0 pr\'e9sent\~? Monsieur Ren\'e9, pouvez-vous me faire voir le diable\~?
+\par
+\par \endash Non, monsieur le comte.
+\par
+\par \endash J\rquote en suis f\'e2ch\'e9, j\rquote avais deux mots \'e0 lui dire, et cela e\'fbt peut-\'eatre encourag\'e9 La Mole.
+\par
+\par \endash Eh bien, soit\~! dit La Mole, abordons franchement la question. On m\rquote a parl\'e9 de figures en cire model\'e9es \'e0 la ressemblance de l\rquote objet aim\'e9. Est-ce un moyen\~?
+\par
+\par \endash Infaillible.
+\par
+\par \endash Et rien, dans cette exp\'e9rience, ne peut porter atteinte \'e0 la vie ni \'e0 la sant\'e9 de la personne qu\rquote on aime\~?
+\par
+\par \endash Rien.
+\par
+\par \endash Essayons donc.
+\par
+\par \endash Veux-tu que je commence\~? dit Coconnas.
+\par
+\par \endash Non, dit La Mole, et, puisque me voil\'e0 engag\'e9, j\rquote irai jusqu\rquote au bout.
+\par
+\par \endash D\'e9sirez-vous beaucoup, ardemment, imp\'e9rieusement savoir \'e0 quoi vous en tenir, monsieur de la Mole\~? demanda le Florentin.
+\par
+\par \endash Oh\~! s\rquote \'e9cria La Mole, j\rquote en meurs, ma\'eetre Ren\'e9. Au m\'eame instant on heurta doucement \'e0 la porte de la rue, si doucement que ma\'eetre Ren\'e9 entendit seul ce bruit, et encore parce qu\rquote il s\rquote
+y attendait sans doute. Il approcha sans affectation, et tout en faisant quelques questions oiseuses \'e0 La Mole, son oreille du tuyau et per\'e7ut quelques \'e9clats de voix qui parurent le fixer.
+\par
+\par \endash R\'e9sumez donc maintenant votre d\'e9sir, dit-il, et appelez la personne que vous aimez.
+\par
+\par La Mole s\rquote agenouilla comme s\rquote il e\'fbt parl\'e9 \'e0 une divinit\'e9, et Ren\'e9, passant dans le premier compartiment, glissa sans bruit par l\rquote escalier ext\'e9rieur\~: un instant apr\'e8s des pas l\'e9
+gers effleuraient le plancher de la boutique.
+\par
+\par La Mole, en se relevant, vit devant lui ma\'eetre Ren\'e9\~; le Florentin tenait \'e0 la main une petite figurine de cire d\rquote un travail assez m\'e9diocre\~; elle portait une couronne et un manteau.
+\par
+\par \endash Voulez-vous toujours \'eatre aim\'e9 de votre royale ma\'eetresse\~? demanda le parfumeur.
+\par
+\par \endash Oui, d\'fbt-il m\rquote en co\'fbter la vie, duss\'e9-je y perdre mon \'e2me, r\'e9pondit La Mole.
+\par
+\par \endash C\rquote est bien, dit le Florentin en prenant du bout des doigts quelques gouttes d\rquote eau dans une aigui\'e8re et en les secouant sur la t\'eate de la figurine en pronon\'e7ant quelques mots latins.
+\par
+\par La Mole frissonna, il comprit qu\rquote un sacril\'e8ge s\rquote accomplissait.
+\par
+\par \endash Que faites-vous\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Je baptise cette petite figurine du nom de Marguerite.
+\par
+\par \endash Mais dans quel but\~?
+\par
+\par \endash Pour \'e9tablir la sympathie. La Mole ouvrait la bouche pour l\rquote emp\'eacher d\rquote aller plus avant, mais un regard railleur de Coconnas l\rquote arr\'eata. Ren\'e9, qui avait vu le mouvement, attendit.
+\par
+\par \endash Il faut la pleine et enti\'e8re volont\'e9, dit-il.
+\par
+\par \endash Faites, r\'e9pondit La Mole. Ren\'e9 tra\'e7a sur une petite banderole de papier rouge quelques caract\'e8res cabalistiques, les passa dans une aiguille d\rquote acier, et avec cette aiguille, piqua la statuette au c\'9cur. Chose \'e9trange\~!
+\'e0 l\rquote orifice de la blessure apparut une gouttelette de sang, puis il mit le feu au papier.
+\par
+\par La chaleur de l\rquote aiguille fit fondre la cire autour d\rquote elle et s\'e9cha la gouttelette de sang.
+\par
+\par \endash Ainsi, dit Ren\'e9, par la force de la sympathie, votre amour percera et br\'fblera le c\'9cur de la femme que vous aimez.
+\par
+\par Coconnas, en sa qualit\'e9 d\rquote esprit fort, riait dans sa moustache et raillait tout bas\~; mais La Mole, aimant et superstitieux, sentait une sueur glac\'e9e perler \'e0 la racine de ses cheveux.
+\par
+\par \endash Et maintenant, dit Ren\'e9, appuyez vos l\'e8vres sur les l\'e8vres de la statuette en disant\~: \'ab\~Marguerite, je t\rquote aime\~; viens, Marguerite\~! \'bb
+\par
+\par La Mole ob\'e9it. En ce moment on entendit ouvrir la porte de la seconde chambre, et des pas l\'e9gers s\rquote approch\'e8rent. Coconnas, curieux et incr\'e9dule, tira son poignard, et craignant s\rquote il tentait de soulever la tapisserie, que Ren\'e9
+ne lui f\'eet la m\'eame observation que lorsqu\rquote il voulut ouvrir la porte, fendit avec son poignard l\rquote \'e9paisse tapisserie, et, ayant appliqu\'e9 son \'9cil \'e0 l\rquote ouverture, poussa un cri d\rquote \'e9
+tonnement auquel deux cris de femmes r\'e9pondirent.
+\par
+\par \endash Qu\rquote y a-t-il\~? demanda La Mole pr\'eat \'e0 laisser tomber la figurine de cire, que Ren\'e9 lui reprit des mains.
+\par
+\par \endash Il y a, reprit Coconnas, que la duchesse de Nevers et madame Marguerite sont l\'e0.
+\par
+\par \endash Eh bien, incr\'e9dules\~! dit Ren\'e9 avec un sourire aust\'e8re, doutez-vous encore de la force de la sympathie\~?
+\par
+\par La Mole \'e9tait rest\'e9 p\'e9trifi\'e9 en apercevant sa reine. Coconnas avait eu un moment d\rquote \'e9blouissement en reconnaissant madame de Nevers. L\rquote un se figura que les sorcelleries de ma\'eetre Ren\'e9 avaient \'e9voqu\'e9 le fant\'f4
+me de Marguerite\~; l\rquote autre, en voyant entrouverte encore la porte par laquelle les charmants fant\'f4mes \'e9taient entr\'e9s, eut bient\'f4t trouv\'e9 l\rquote explication de ce prodige dans le monde vulgaire et mat\'e9riel.
+\par
+\par Pendant que La Mole se signait et soupirait \'e0 fendre des quartiers de roc, Coconnas, qui avait eu tout le temps de se faire des questions philosophiques et de chasser l\rquote esprit malin \'e0 l\rquote aide de ce goupillon qu\rquote on appelle l
+\rquote incr\'e9dulit\'e9, Coconnas, voyant par l\rquote ouverture du rideau ferm\'e9 l\rquote \'e9bahissement de madame de Nevers et le sourire un peu caustique de Marguerite, jugea que le moment \'e9tait d\'e9cisif, et comprenant que l\rquote
+on peut dire pour un ami ce que l\rquote on n\rquote ose dire pour soi-m\'eame, au lieu d\rquote aller \'e0 madame de Nevers, il alla droit \'e0 Marguerite, et mettant un genou en terre \'e0 la fa\'e7on dont \'e9tait repr\'e9sent\'e9
+, dans les parades de la foire, le grand Artaxerce, il s\rquote \'e9cria d\rquote une voix \'e0 laquelle le sifflement de sa blessure donnait un certain accent qui ne manquait pas de puissance\~:
+\par
+\par \endash Madame, \'e0 l\rquote instant m\'eame, sur la demande de mon ami le comte de la Mole, ma\'eetre Ren\'e9 \'e9voquait votre ombre\~; or, \'e0 mon grand \'e9tonnement, votre ombre est apparue accompagn\'e9e d\rquote un corps qui m\rquote
+est bien cher et que je recommande \'e0 mon ami. Ombre de Sa Majest\'e9 la reine de Navarre, voulez-vous bien dire au corps de votre compagne de passer de l\rquote autre c\'f4t\'e9 du rideau\~?
+\par
+\par Marguerite se mit \'e0 rire et fit signe \'e0 Henriette qui passa de l\rquote autre c\'f4t\'e9.
+\par
+\par \endash La Mole, mon ami\~! dit Coconnas, sois \'e9loquent comme D\'e9mosth\'e8ne, comme Cic\'e9ron, comme M.\~le chancelier de l\rquote Hospital\~; et songe qu\rquote
+il y va de ma vie si tu ne persuades pas au corps de madame la duchesse de Nevers que je suis son plus d\'e9vou\'e9, son plus ob\'e9issant et son plus fid\'e8le serviteur.
+\par
+\par \endash Mais\'85, balbutia La Mole.
+\par
+\par \endash Fait ce que je te dis\~; et vous, ma\'eetre Ren\'e9, veillez \'e0 ce que personne ne nous d\'e9range.
+\par
+\par Ren\'e9 fit ce que lui demandait Coconnas.
+\par
+\par \endash Mordi\~! monsieur, dit Marguerite, vous \'eates homme d\rquote esprit. Je vous \'e9coute\~; voyons, qu\rquote avez-vous \'e0 me dire\~?
+\par
+\par \endash J\rquote ai \'e0 vous dire, madame, que l\rquote ombre de mon ami, car c\rquote est une ombre, et la preuve c\rquote est qu\rquote elle ne prononce pas le plus petit mot, j\rquote ai donc \'e0 vous dire que cette ombre me supplie d\rquote
+user de la facult\'e9 qu\rquote ont les corps de parler intelligiblement pour vous dire\~: Belle ombre, le gentilhomme ainsi excorpor\'e9 a perdu tout son corps et tout son souffle par la rigueur de vos yeux. Si vous \'e9tiez vous-m\'eame, je demanderais
+\'e0 ma\'eetre Ren\'e9 de m\rquote ab\'eemer dans quelque trou sulfureux plut\'f4t que de tenir un pareil langage \'e0 la fille du roi Henri II, \'e0 la s\'9cur du roi Charles IX, et \'e0 l\rquote \'e9pouse du roi de Navarre. Mais les ombres sont d\'e9gag
+\'e9es de tout orgueil terrestre, et elles ne se f\'e2chent pas quand on les aime. Or, priez votre corps, madame, d\rquote aimer un peu l\rquote \'e2me de ce pauvre La Mole, \'e2me en peine s\rquote il en fut jamais\~; \'e2me pers\'e9cut\'e9e d\rquote
+abord par l\rquote amiti\'e9, qui lui a, \'e0 trois reprises, enfonc\'e9 plusieurs pouces de fer dans le ventre\~; \'e2me br\'fbl\'e9e par le feu de vos yeux, feu mille fois plus d\'e9vorant que tous les feux de l\rquote enfer. Ayez donc piti\'e9
+ de cette pauvre \'e2me, aimez un peu ce qui fut le beau La Mole, et si vous n\rquote avez plus la parole, usez du geste, usez du sourire. C\rquote est une \'e2me fort intelligente que celle de mon ami, et elle comprendra tout. Usez-en, mordi\~
+! ou je passe mon \'e9p\'e9e au travers du corps de Ren\'e9, pour qu\rquote en vertu du pouvoir qu\rquote il a sur les ombres il force la v\'f4tre, qu\rquote il a d\'e9j\'e0 \'e9voqu\'e9e si \'e0 propos, de faire des choses peu s\'e9
+antes pour une ombre honn\'eate comme vous me faites l\rquote effet de l\rquote \'eatre.
+\par
+\par \'c0 cette p\'e9roraison de Coconnas, qui s\rquote \'e9tait camp\'e9 devant la reine en \'c9n\'e9e descendant aux enfers, Marguerite ne put retenir un \'e9norme \'e9clat de rire, et, tout en gardant le silence qui convenait en pareille occasion \'e0
+ une ombre royale, elle tendit la main \'e0 Coconnas.
+\par
+\par Celui-ci la re\'e7ut d\'e9licatement dans la sienne, en appelant La Mole.
+\par
+\par \endash Ombre de mon ami, s\rquote \'e9cria-t-il, venez ici \'e0 l\rquote instant m\'eame. La Mole, tout stup\'e9fait et tout palpitant, ob\'e9it.
+\par
+\par \endash C\rquote est bien, dit Coconnas en le prenant par-derri\'e8re la t\'eate\~; maintenant approchez la vapeur de votre beau visage brun de la blanche et vaporeuse main que voici.
+\par
+\par Et Coconnas, joignant le geste aux paroles, unit cette fine main \'e0 la bouche de La Mole, et les retint un instant respectueusement appuy\'e9es l\rquote une sur l\rquote autre, sans que la main essay\'e2t de se d\'e9gager de la douce \'e9treinte.
+\par
+\par Marguerite n\rquote avait pas cess\'e9 de sourire, mais madame de Nevers ne souriait pas, elle, encore tremblante de l\rquote apparition inattendue des deux gentilshommes. Elle sentait augmenter son malaise de toute la fi\'e8vre d\rquote
+une jalousie naissante, car il lui semblait que Coconnas n\rquote e\'fbt pas d\'fb oublier ainsi ses affaires pour celles des autres.
+\par
+\par La Mole vit la contraction de son sourcil, surprit l\rquote \'e9clair mena\'e7ant de ses yeux, et, malgr\'e9 le trouble enivrant o\'f9 la volupt\'e9 lui conseillait de s\rquote engourdir, il comprit le danger que courait son ami et devina ce qu\rquote
+il devait tenter pour l\rquote y soustraire.
+\par
+\par Se levant donc et laissant la main de Marguerite dans celle de Coconnas, il alla saisir celle de la duchesse de Nevers, et, mettant un genou en terre\~:
+\par
+\par \endash \'d4 la plus belle, \'f4 la plus adorable des femmes\~! dit-il, je parle des femmes vivantes, et non des ombres (et il adressa un regard et un sourire \'e0 Marguerite), permettez \'e0 une \'e2me d\'e9gag\'e9e de son enveloppe grossi\'e8re de r
+\'e9parer les absences d\rquote un corps tout absorb\'e9 par une amiti\'e9 mat\'e9rielle. M.\~de\~Coconnas, que vous voyez, n\rquote est qu\rquote un homme, un homme d\rquote une structure ferme et hardie, c\rquote est une chair belle \'e0 voir peut-\'ea
+tre, mais p\'e9rissable comme toute chair\~: }{\i Omnis caro fenum.}{ Bien que ce gentilhomme m\rquote adresse du matin au soir les litanies les plus suppliantes \'e0 votre sujet, bien que vous l\rquote ayez vu distribuer les plus rudes coups que l
+\rquote on ait jamais fournis en France, ce champion si fort en \'e9loquence pr\'e8s d\rquote une ombre n\rquote ose parler \'e0 une femme. C\rquote est pour cela qu\rquote il s\rquote est adress\'e9 \'e0 l\rquote
+ombre de la reine, en me chargeant, moi, de parler \'e0 votre beau corps, de vous dire qu\rquote il d\'e9pose \'e0 vos pieds son c\'9cur et son \'e2me\~; qu\rquote il demande \'e0 vos yeux divins de le regarder en piti\'e9\~; \'e0 vos doigts roses et br
+\'fblants de l\rquote appeler d\rquote un signe\~; \'e0 votre voix vibrante et harmonieuse de lui dire de ces mots qu\rquote on n\rquote oublie pas\~; ou sinon, il m\rquote a encore pri\'e9 d\rquote une chose, c\rquote est, dans le cas o\'f9
+ il ne pourrait vous attendrir, de lui passer, pour la seconde fois, mon \'e9p\'e9e, qui est une lame v\'e9ritable, les \'e9p\'e9es n\rquote ont d\rquote ombre qu\rquote au soleil, de lui passer, dis-je, pour la seconde fois, mon \'e9p\'e9
+e au travers du corps\~; car il ne saurait vivre si vous ne l\rquote autorisez \'e0 vivre exclusivement pour vous.
+\par
+\par Autant Coconnas avait mis de verve et de pantalonnade dans son discours, autant La Mole venait de d\'e9ployer de sensibilit\'e9, de puissance enivrante et de c\'e2line humilit\'e9 dans sa supplique.
+\par
+\par Les yeux de Henriette se d\'e9tourn\'e8rent de La Mole, qu\rquote elle avait \'e9cout\'e9 tout le temps qu\rquote il venait de parler, et se port\'e8rent sur Coconnas pour voir si l\rquote expression du visage du gentilhomme \'e9tait en harmonie avec l
+\rquote oraison amoureuse de son ami. Il para\'eet qu\rquote elle en fut satisfaite, car rouge, haletante, vaincue, elle dit \'e0 Coconnas avec un sourire qui d\'e9couvrait une double rang\'e9e de perles ench\'e2ss\'e9es dans du corail\~:
+\par
+\par \endash Est-ce vrai\~?
+\par
+\par \endash Mordi\~! s\rquote \'e9cria Coconnas fascin\'e9 par ce regard, et br\'fblant des feux du m\'eame fluide, c\rquote est vrai\~! \'85 Oh\~! oui, madame, c\rquote est vrai, vrai sur votre vie, vrai sur ma mort\~!
+\par
+\par \endash Alors\~; venez donc\~! dit Henriette en lui tendant la main avec un abandon qui trahissait la langueur de ses yeux.
+\par
+\par Coconnas jeta en l\rquote air son toquet de velours et d\rquote un bond fut pr\'e8s de la jeune femme, tandis que La Mole, rappel\'e9 de son c\'f4t\'e9 par un geste de Marguerite, faisait avec son ami un chass\'e9-crois\'e9 amoureux.
+\par
+\par En ce moment Ren\'e9 apparut \'e0 la porte du fond.
+\par
+\par \endash Silence\~! \'85 s\rquote \'e9cria-t-il avec un accent qui \'e9teignit toute cette flamme\~; silence\~!
+\par
+\par Et l\rquote on entendit dans l\rquote \'e9paisseur de la muraille le fr\'f4lement du fer grin\'e7ant dans une serrure et le cri d\rquote une porte roulant sur ses gonds.
+\par
+\par \endash Mais, dit Marguerite fi\'e8rement, il me semble que personne n\rquote a le droit d\rquote entrer ici quand nous y sommes\~!
+\par
+\par \endash Pas m\'eame la reine m\'e8re\~? murmura Ren\'e9 \'e0 son oreille.
+\par
+\par Marguerite s\rquote \'e9lan\'e7a aussit\'f4t par l\rquote escalier ext\'e9rieur, attirant La Mole apr\'e8s elle\~; Henriette et Coconnas, \'e0 demi enlac\'e9s, s\rquote enfuirent sur leurs traces, tous quatre s\rquote envolant comme s\rquote
+envolent, au premier bruit indiscret, les oiseaux gracieux qu\rquote on a vus se becqueter sur une branche en fleur.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175301}XX\line Les poules noires{\*\bkmkend _Toc97175301}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Il \'e9tait temps que les deux couples disparussent. Catherine mettait la clef dans la serrure de la seconde porte au moment o\'f9 Coconnas et madame de Nevers sortaient par l\rquote issue du fond, et Catherine en entrant put entendre le craquement de l
+\rquote escalier sous les pas des fugitifs.
+\par
+\par Elle jeta autour d\rquote elle un regard inquisiteur, et arr\'eatant enfin son \'9cil soup\'e7onneux sur Ren\'e9, qui se trouvait debout et inclin\'e9 devant elle\~:
+\par
+\par \endash Qui \'e9tait l\'e0\~? demanda-t-elle.
+\par
+\par \endash Des amants qui se sont content\'e9s de ma parole quand je leur ai assur\'e9 qu\rquote ils s\rquote aimaient.
+\par
+\par \endash Laissons cela, dit Catherine en haussant les \'e9paules\~; n\rquote y a-t-il plus personne ici\~?
+\par
+\par \endash Personne que Votre Majest\'e9 et moi.
+\par
+\par \endash Avez-vous fait ce que je vous ai dit\~?
+\par
+\par \endash \'c0 propos des poules noires\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Elles sont pr\'eates, madame.
+\par
+\par \endash Ah\~! si vous \'e9tiez juif\~! murmura Catherine.
+\par
+\par \endash Moi, juif, madame, pourquoi\~?
+\par
+\par \endash Parce que vous pourriez lire les livres pr\'e9cieux qu\rquote ont \'e9crits les H\'e9breux sur les sacrifices. Je me suis fait traduire l\rquote un d\rquote eux, et j\rquote ai vu que ce n\rquote \'e9tait ni dans le c\'9c
+ur ni dans le foie, comme les Romains, que les H\'e9breux cherchaient les pr\'e9sages\~: c\rquote \'e9tait dans la disposition du cerveau et dans la figuration des lettres qui y sont trac\'e9es par la main toute-puissante de la destin\'e9e.
+\par
+\par \endash Oui, madame\~! je l\rquote ai aussi entendu dire par un vieux rabbin de mes amis.
+\par
+\par \endash Il y a, dit Catherine, des caract\'e8res ainsi dessin\'e9s qui ouvrent toute une voie proph\'e9tique\~; seulement les savants chald\'e9ens recommandent\'85
+\par
+\par \endash Recommandent\'85 quoi\~? demanda Ren\'e9, voyant que la reine h\'e9sitait \'e0 continuer.
+\par
+\par \endash Recommandent que l\rquote exp\'e9rience se fasse sur des cerveaux humains, comme \'e9tant plus d\'e9velopp\'e9s et plus sympathiques \'e0 la volont\'e9 du consultant.
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! madame, dit Ren\'e9, Votre Majest\'e9 sait bien que c\rquote est impossible\~!
+\par
+\par \endash Difficile du moins, dit Catherine\~; car si nous avions su cela \'e0 la Saint-Barth\'e9lemy\'85 hein, Ren\'e9\~! Quelle riche r\'e9colte\~! Le premier condamn\'e9\'85 j\rquote y songerai. En attendant, demeurons dans le cercle du possible\'85
+ La chambre des sacrifices est-elle pr\'e9par\'e9e\~?
+\par
+\par \endash Oui, madame.
+\par
+\par \endash Passons-y.
+\par
+\par Ren\'e9 alluma une bougie faite d\rquote \'e9l\'e9ments \'e9tranges et dont l\rquote odeur, tant\'f4t subtile et p\'e9n\'e9trante, tant\'f4t naus\'e9abonde et fumeuse, r\'e9v\'e9lait l\rquote introduction de plusieurs mati\'e8res\~: puis \'e9
+clairant Catherine, il passa le premier dans la cellule.
+\par
+\par Catherine choisit elle-m\'eame parmi tous les instruments de sacrifice un couteau d\rquote acier bleuissant, tandis que Ren\'e9 allait chercher une des deux poules qui roulaient dans un coin leur \'9cil d\rquote or inquiet.
+\par
+\par \endash Comment proc\'e9derons-nous\~?
+\par
+\par \endash Nous interrogerons le foie de l\rquote une et le cerveau de l\rquote autre. Si les deux exp\'e9riences nous donnent les m\'eames r\'e9sultats, il faudra bien croire, surtout si ces r\'e9sultats se combinent avec ceux pr\'e9c\'e9demment obtenus.
+
+\par
+\par \endash Par o\'f9 commencerons-nous\~?
+\par
+\par \endash Par l\rquote exp\'e9rience du foie.
+\par
+\par \endash C\rquote est bien, dit Ren\'e9. Et il attacha la poule sur le petit autel \'e0 deux anneaux plac\'e9s aux deux extr\'e9mit\'e9s, de mani\'e8re que l\rquote animal renvers\'e9 sur le dos ne pouvait que se d\'e9
+battre sans bouger de place. Catherine lui ouvrit la poitrine d\rquote un seul coup de couteau.
+\par
+\par La poule jeta trois cris, et expira apr\'e8s s\rquote \'eatre assez longtemps d\'e9battue.
+\par
+\par \endash Toujours trois cris, murmura Catherine, trois signes de mort. Puis elle ouvrit le corps.
+\par
+\par \endash Et le foie pendant \'e0 gauche, continua-t-elle, toujours \'e0 gauche, triple mort suivie d\rquote une d\'e9ch\'e9ance. Sais-tu, Ren\'e9, que c\rquote est effrayant\~?
+\par
+\par \endash Il faut voir, madame, si les pr\'e9sages de la seconde victime co\'efncideront avec ceux de la premi\'e8re.
+\par
+\par Ren\'e9 d\'e9tacha le cadavre de la poule et le jeta dans un coin\~; puis il alla vers l\rquote autre, qui, jugeant de son sort par celui de sa compagne, essaya de s\rquote
+y soustraire en courant tout autour de la cellule, et qui enfin, se voyant prise dans un coin, s\rquote envola par-dessus la t\'eate de Ren\'e9, et s\rquote en alla dans son vol \'e9teindre la bougie magique que tenait \'e0 la main Catherine.
+\par
+\par \endash Vous le voyez, Ren\'e9, dit la reine. C\rquote est ainsi que s\rquote \'e9teindra notre race. La mort soufflera dessus et elle dispara\'eetra de la surface de la terre. Trois fils, cependant, trois fils\~! \'85 murmura-t-elle tristement.
+\par
+\par Ren\'e9 lui prit des mains la bougie \'e9teinte et alla la rallumer dans la pi\'e8ce \'e0 c\'f4t\'e9. Quand il revint, il vit la poule qui s\rquote \'e9tait fourr\'e9 la t\'eate dans l\rquote entonnoir.
+\par
+\par \endash Cette fois, dit Catherine, j\rquote \'e9viterai les cris, car je lui trancherai la t\'eate d\rquote un seul coup.
+\par
+\par Et en effet, lorsque la poule fut attach\'e9e, Catherine, comme elle l\rquote avait dit, d\rquote un seul coup lui trancha la t\'eate. Mais dans la convulsion supr\'eame, le bec s\rquote ouvrit trois fois et se rejoignit pour ne plus se rouvrir.
+\par
+\par \endash Vois-tu\~! dit Catherine \'e9pouvant\'e9e. \'c0 d\'e9faut de trois cris, trois soupirs. Trois, toujours trois. Ils mourront tous les trois. Toutes ces \'e2mes, avant de partir, comptent et appellent jusqu\rquote \'e0 trois
+. Voyons maintenant les signes de la t\'eate.
+\par
+\par Alors Catherine abattit la cr\'eate p\'e2lie de l\rquote animal, ouvrit avec pr\'e9caution le cr\'e2ne, et le s\'e9parant de mani\'e8re \'e0 laisser \'e0 d\'e9couvert les lobes du cerveau, elle essaya de trouver la forme d\rquote une lettre quelconque s
+ur les sinuosit\'e9s sanglantes que trace la division de la pulpe c\'e9r\'e9brale.
+\par
+\par \endash Toujours, s\rquote \'e9cria-t-elle en frappant dans ses deux mains, toujours\~! et cette fois le pronostic est plus clair que jamais. Viens et regarde.
+\par
+\par Ren\'e9 s\rquote approcha.
+\par
+\par \endash Quelle est cette lettre\~? lui demanda Catherine en lui d\'e9signant un signe.
+\par
+\par \endash Un H, r\'e9pondit Ren\'e9.
+\par
+\par \endash Combien de fois r\'e9p\'e9t\'e9\~? Ren\'e9 compta.
+\par
+\par \endash Quatre, dit-il.
+\par
+\par \endash Eh bien, eh bien, est-ce cela\~? Je le vois, c\rquote est-\'e0-dire Henri IV. Oh\~! gronda-t-elle en jetant le couteau, je suis maudite dans ma post\'e9rit\'e9.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait une effrayante figure que celle de cette femme p\'e2le comme un cadavre, \'e9clair\'e9e par la lugubre lumi\'e8re et crispant ses mains sanglantes.
+\par
+\par \endash Il r\'e9gnera, dit-elle, avec un soupir de d\'e9sespoir, il r\'e9gnera\~!
+\par
+\par \endash Il r\'e9gnera, r\'e9p\'e9ta Ren\'e9 enseveli dans une r\'eaverie profonde.
+\par
+\par Cependant, bient\'f4t cette expression sombre s\rquote effa\'e7a des traits de Catherine \'e0 la lumi\'e8re d\rquote une pens\'e9e qui semblait \'e9clore au fond de son cerveau.
+\par
+\par \endash Ren\'e9, dit-elle en \'e9tendant la main vers le Florentin sans d\'e9tourner sa t\'eate inclin\'e9e sur sa poitrine, Ren\'e9, n\rquote y a-t-il pas une terrible histoire d\rquote un m\'e9decin de P\'e9rouse qui, du m\'eame coup, \'e0 l\rquote
+aide d\rquote une pommade, a empoisonn\'e9 sa fille et l\rquote amant de sa fille\~?
+\par
+\par \endash Oui, madame.
+\par
+\par \endash Cet amant, c\rquote \'e9tait\~? continua Catherine toujours pensive.
+\par
+\par \endash C\rquote \'e9tait le roi Ladislas, madame.
+\par
+\par \endash Ah\~! oui, c\rquote est vrai\~! murmura-t-elle. Avez-vous quelques d\'e9tails sur cette histoire\~?
+\par
+\par \endash Je poss\'e8de un vieux livre qui en traite, r\'e9pondit Ren\'e9.
+\par
+\par \endash Eh bien, passons dans l\rquote autre chambre, vous me le pr\'eaterez.
+\par
+\par Tous deux quitt\'e8rent alors la cellule, dont Ren\'e9 ferma la porte derri\'e8re lui.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 me donne-t-elle d\rquote autres ordres pour de nouveaux sacrifices\~? demanda le Florentin.
+\par
+\par \endash Non, Ren\'e9, non\~! je suis pour le moment suffisamment convaincue. Nous attendrons que nous puissions nous procurer la t\'eate de quelque condamn\'e9, et le jour de l\rquote ex\'e9cution tu en traiteras avec le bourreau.
+\par
+\par Ren\'e9 s\rquote inclina en signe d\rquote assentiment, puis il s\rquote approcha, sa bougie \'e0 la main, des rayons o\'f9 \'e9taient rang\'e9s les livres, monta sur une chaise, en prit un et le donna \'e0 la reine.
+\par
+\par Catherine l\rquote ouvrit.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce que cela\~? dit-elle. \'ab\~De la mani\'e8re d\rquote \'e9lever et de nourrir les tiercelets, les faucons et le gerfauts pour qu\rquote ils soient braves, vaillants et toujours pr\'eats au vol.\~\'bb
+\par
+\par \endash Ah\~! pardon, madame, je me trompe\~! Ceci est un trait\'e9 de v\'e9nerie fait par un savant Lucquois pour le fameux Castruccio Castracani. Il \'e9tait plac\'e9 \'e0 c\'f4t\'e9 de l\rquote autre, reli\'e9 de la m\'eame fa\'e7on. Je me suis tromp
+\'e9. C\rquote est d\rquote ailleurs un livre tr\'e8s pr\'e9cieux\~; il n\rquote en existe que trois exemplaires au monde\~: un qui appartient \'e0 la biblioth\'e8que de Venise, l\rquote autre qui avait \'e9t\'e9 achet\'e9 par votre a\'ef
+eul Laurent, et qui a \'e9t\'e9 offert par Pierre de M\'e9dicis au roi Charles VIII, lors de son passage \'e0 Florence, et le troisi\'e8me que voici.
+\par
+\par \endash Je le v\'e9n\'e8re, dit Catherine, \'e0 cause de sa raret\'e9\~; mais n\rquote en ayant pas besoin, je vous le rends.
+\par
+\par Et elle tendit la main droite vers Ren\'e9 pour recevoir l\rquote autre, tandis que de la main gauche elle lui rendit celui qu\rquote elle avait re\'e7u.
+\par
+\par Cette fois Ren\'e9 ne s\rquote \'e9tait point tromp\'e9, c\rquote \'e9tait bien le livre qu\rquote elle d\'e9sirait. Ren\'e9 descendit, le feuilleta un instant et le lui rendit tout ouvert.
+\par
+\par Catherine alla s\rquote asseoir \'e0 une table, Ren\'e9 posa pr\'e8s d\rquote elle la bougie magique, et \'e0 la lueur de cette flamme bleu\'e2tre, elle lut quelques lignes \'e0 demi-voix.
+\par
+\par \endash Bien, dit-elle en refermant le livre, voil\'e0 tout ce que je voulais savoir.
+\par
+\par Elle se leva, laissant le livre sur la table et emportant seulement au fond de son esprit la pens\'e9e qui y avait germ\'e9 et qui devait y m\'fbrir.
+\par
+\par Ren\'e9 attendit respectueusement, la bougie \'e0 la main, que la reine, qui paraissait pr\'eate \'e0 se retirer, lui donn\'e2t de nouveaux ordres ou lui adress\'e2t de nouvelles questions.
+\par
+\par Catherine fit plusieurs pas la t\'eate inclin\'e9e, le doigt sur la bouche et en gardant le silence. Puis s\rquote arr\'eatant tout \'e0 coup devant Ren\'e9 en relevant sur lui son \'9cil rond et fixe comme celui d\rquote un oiseau de proie\~:
+\par
+\par \endash Avoue-moi que tu as fait pour elle quelque philtre, dit-elle.
+\par
+\par \endash Pour qui\~? demanda Ren\'e9 en tressaillant.
+\par
+\par \endash Pour la Sauve.
+\par
+\par \endash Moi, madame, dit Ren\'e9\~; jamais\~!
+\par
+\par \endash Jamais\~?
+\par
+\par \endash Sur mon \'e2me, je vous le jure.
+\par
+\par \endash Il y a cependant de la magie, car il l\rquote aime comme un fou, lui qui n\rquote est pas renomm\'e9 par sa constance.
+\par
+\par \endash Qui lui, madame\~?
+\par
+\par \endash Lui, Henri le maudit, celui qui succ\'e9dera \'e0 nos trois fils, celui qu\rquote on appellera un jour Henri IV, et qui cependant est le fils de Jeanne d\rquote Albret.
+\par
+\par Et Catherine accompagna ces derniers mots d\rquote un soupir qui fit frissonner Ren\'e9, car il lui rappelait les fameux gants que, par ordre de Catherine, il avait pr\'e9par\'e9s pour la reine de Navarre.
+\par
+\par \endash Il y va donc toujours\~? demanda Ren\'e9.
+\par
+\par \endash Toujours, dit Catherine.
+\par
+\par \endash J\rquote avais cru cependant que le roi de Navarre \'e9tait revenu tout entier \'e0 sa femme.
+\par
+\par \endash Com\'e9die, Ren\'e9, com\'e9die. Je ne sais dans quel but, mais tout se r\'e9unit pour me tromper. Ma fille elle-m\'eame, Marguerite, se d\'e9clare contre moi\~; peut-\'eatre, elle aussi, esp\'e8re-t-elle la mort de ses fr\'e8res, peut-\'ea
+tre esp\'e8re-t-elle \'eatre reine de France.
+\par
+\par \endash Oui, peut-\'eatre, dit Ren\'e9, rejet\'e9 dans sa r\'eaverie et se faisant l\rquote \'e9cho du doute terrible de Catherine.
+\par
+\par \endash Enfin, dit Catherine, nous verrons. Et elle s\rquote achemina vers la porte du fond, jugeant sans doute inutile de descendre par l\rquote escalier secret, puisqu\rquote elle \'e9tait s\'fbre d\rquote \'eatre seule.
+\par
+\par Ren\'e9 la pr\'e9c\'e9da, et, quelques instants apr\'e8s, tous deux se trouv\'e8rent dans la boutique du parfumeur.
+\par
+\par \endash Tu m\rquote avais promis de nouveaux cosm\'e9tiques pour mes mains et pour mes l\'e8vres, Ren\'e9, dit-elle\~; voici l\rquote hiver, et tu sais que j\rquote ai la peau fort sensible au froid.
+\par
+\par \endash Je m\rquote en suis d\'e9j\'e0 occup\'e9, madame, et je vous les porterai demain.
+\par
+\par \endash Demain soir tu ne me trouverais pas avant neuf ou dix heures. Pendant la journ\'e9e je fais mes d\'e9votions.
+\par
+\par \endash Bien, madame, je serai au Louvre \'e0 neuf heures.
+\par
+\par \endash Madame de Sauve a de belles mains et de belles l\'e8vres, dit d\rquote un ton indiff\'e9rent Catherine\~; et de quelle p\'e2te se sert-elle\~?
+\par
+\par \endash Pour ses mains\~?
+\par
+\par \endash Oui, pour ses mains d\rquote abord.
+\par
+\par \endash De p\'e2te \'e0 l\rquote h\'e9liotrope.
+\par
+\par \endash Et pour ses l\'e8vres\~?
+\par
+\par \endash Pour ses l\'e8vres, elle va se servir du nouvel opiat que j\rquote ai invent\'e9 et dont je comptais porter demain une bo\'eete \'e0 Votre Majest\'e9 en m\'eame temps qu\rquote \'e0 elle.
+\par
+\par Catherine resta un instant pensive.
+\par
+\par \endash Au reste, elle est belle, cette cr\'e9ature, dit-elle, r\'e9pondant toujours \'e0 sa secr\'e8te pens\'e9e, et il n\rquote y a rien d\rquote \'e9tonnant \'e0 cette passion du B\'e9arnais.
+\par
+\par \endash Et surtout d\'e9vou\'e9e \'e0 Votre Majest\'e9, dit Ren\'e9, \'e0 ce que je crois du moins. Catherine sourit et haussa les \'e9paules.
+\par
+\par \endash Lorsqu\rquote une femme aime, dit-elle, est-ce qu\rquote elle est jamais d\'e9vou\'e9e \'e0 un autre qu\rquote \'e0 son amant\~! Tu lui as fait quelque philtre, Ren\'e9.
+\par
+\par \endash Je vous jure que non, madame.
+\par
+\par \endash C\rquote est bien\~! n\rquote en parlons plus. Montre-moi donc cet opiat nouveau dont tu me parlais, et qui doit lui faire les l\'e8vres plus fra\'eeches et plus roses encore.
+\par
+\par Ren\'e9 s\rquote approcha d\rquote un rayon et montra \'e0 Catherine six petites bo\'eetes d\rquote argent de la m\'eame forme, c\rquote est-\'e0-dire rondes, rang\'e9es les unes \'e0 c\'f4t\'e9 des autres.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 le seul philtre qu\rquote elle m\rquote ait demand\'e9, dit Ren\'e9\~; il est vrai, comme le dit Votre Majest\'e9, que je l\rquote ai compos\'e9 expr\'e8s pour elle, car elle a les l\'e8
+vres si fines et si tendres que le soleil et le vent les gercent \'e9galement.
+\par
+\par Catherine ouvrit une de ces bo\'eetes, elle contenait une p\'e2te du carmin le plus s\'e9duisant.
+\par
+\par \endash Ren\'e9, dit-elle, donne-moi de la p\'e2te pour mes mains\~; j\rquote en emporterai avec moi.
+\par
+\par Ren\'e9 s\rquote \'e9loigna avec la bougie et s\rquote en alla chercher dans un compartiment particulier ce que lui demandait la reine. Cependant il ne se retourna pas si vite, qu\rquote il ne cr\'fb
+t voir que Catherine, par un brusque mouvement, venait de prendre une bo\'eete et de la cacher sous sa mante. Il \'e9tait trop familiaris\'e9 avec ces soustractions de la reine m\'e8re pour avoir la maladresse de para\'eetre s\rquote en
+apercevoir. Aussi, prenant la p\'e2te demand\'e9e enferm\'e9e dans un sac de papier fleurdelis\'e9\~:
+\par
+\par \endash Voici, madame, dit-il.
+\par
+\par \endash Merci, Ren\'e9\~! reprit Catherine. Puis, apr\'e8s un moment de silence\~: Ne porte cet opiat \'e0 madame de Sauve que dans huit ou dix jours, je veux \'eatre la premi\'e8re \'e0 en faire l\rquote essai.
+\par
+\par Et elle s\rquote appr\'eata \'e0 sortir.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 veut-elle que je la reconduise\~? dit Ren\'e9.
+\par
+\par \endash Jusqu\rquote au bout du pont seulement, r\'e9pondit Catherine\~; mes gentilshommes m\rquote attendent l\'e0 avec ma liti\'e8re.
+\par
+\par Tous deux sortirent et gagn\'e8rent le coin de la rue de la Barillerie, o\'f9 quatre gentilshommes \'e0 cheval et une liti\'e8re sans armoiries attendaient Catherine.
+\par
+\par En rentrant chez lui, le premier soin de Ren\'e9 fut de compter ses bo\'eetes d\rquote opiat. Il en manquait une.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175302}XXI\line L\rquote appartement de Madame de Sauve{\*\bkmkend _Toc97175302}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Catherine ne s\rquote \'e9tait pas tromp\'e9e dans ses soup\'e7ons. Henri avait repris ses habitudes, et chaque soir il se rendait chez madame de Sauve. D\rquote abord, il avait ex\'e9cut\'e9 cette excursion avec le plus grand secret, puis, peu \'e0
+ peu, il s\rquote \'e9tait rel\'e2ch\'e9 de sa d\'e9fiance, avait n\'e9glig\'e9 les pr\'e9cautions, de sorte que Catherine n\rquote avait pas eu de peine \'e0 s\rquote assurer que la reine de Navarre continuait d\rquote \'ea
+tre de nom Marguerite, de fait madame de Sauve.
+\par
+\par Nous avons dit deux mots, au commencement de cette histoire, de l\rquote appartement de madame de Sauve\~; mais la porte ouverte par Dariole au roi de Navarre s\rquote est herm\'e9tiquement referm\'e9e sur lui, de sorte que cet appartement, th\'e9\'e2
+tre des myst\'e9rieuses amours du B\'e9arnais, nous est compl\'e8tement inconnu.
+\par
+\par Ce logement, du genre de ceux que les princes fournissent \'e0 leurs commensaux dans les palais qu\rquote ils habitent, afin de les avoir \'e0 leur port\'e9e, \'e9tait plus petit et moins commode que n\rquote e\'fbt certainement \'e9t\'e9 un logement situ
+\'e9 par la ville. Il \'e9tait, comme on le sait d\'e9j\'e0, plac\'e9 au second, \'e0 peu pr\'e8s au-dessus de celui de Henri, et la porte s\rquote en ouvrait sur un corridor dont l\rquote extr\'e9mit\'e9 \'e9tait \'e9clair\'e9e par une fen\'ea
+tre ogivale \'e0 petits carreaux ench\'e2ss\'e9s de plomb, laquelle, m\'eame dans les plus beaux jours de l\rquote ann\'e9e, ne laissait p\'e9n\'e9trer qu\rquote une lumi\'e8re douteuse. Pendant l\rquote hiver, d\'e8s trois heures de l\rquote apr\'e8
+s-midi, on \'e9tait oblig\'e9 d\rquote y allumer une lampe, qui, ne contenant, \'e9t\'e9 comme hiver, que la m\'eame quantit\'e9 d\rquote huile, s\rquote \'e9teignait alors vers les dix heures du soir, et donnait ainsi, depuis que les jours d\rquote
+hiver \'e9taient arriv\'e9s, une plus grande s\'e9curit\'e9 aux deux amants.
+\par
+\par Une petite antichambre tapiss\'e9e de damas de soie \'e0 larges fleurs jaunes, une chambre de r\'e9ception tendue de velours bleu, une chambre \'e0 coucher, dont le lit \'e0 colonnes torses et \'e0 rideau de satin cerise ench\'e2ssait une ruelle orn\'e9
+e d\rquote un miroir garni d\rquote argent et de deux tableaux tir\'e9s des amours de V\'e9nus et d\rquote Adonis\~; tel \'e9tait le logement, aujourd\rquote hui l\rquote on dirait le nid, de la charmante fille d\rquote atours de la reine Catherine de M
+\'e9dicis.
+\par
+\par En cherchant bien on e\'fbt encore, en face d\rquote une toilette garnie de tous ses accessoires, trouv\'e9, dans un coin sombre de cette chambre, une petite porte ouvrant sur une esp\'e8ce d\rquote oratoire, o\'f9, exhauss\'e9 sur deux gradins, s\rquote
+\'e9levait un prie-Dieu. Dans cet oratoire \'e9taient pendues \'e0 la muraille, et comme pour servir de correctif aux deux tableaux mythologiques dont nous avons parl\'e9, trois ou quatre peintures du spiritualisme le plus exalt\'e9. Entre ces peintures
+\'e9taient suspendues, \'e0 des clous dor\'e9s, des armes de femme\~; car, \'e0 cette \'e9poque de myst\'e9rieuses intrigues, les femmes portaient des armes comme les hommes, et, parfois, s\rquote en servaient aussi habilement qu\rquote eux.
+\par
+\par Ce soir-l\'e0, qui \'e9tait le lendemain du jour o\'f9 s\rquote \'e9taient pass\'e9es chez ma\'eetre Ren\'e9 les sc\'e8nes que nous avons racont\'e9es, madame de Sauve, assise dans sa chambre \'e0 coucher sur un lit de repos, racontait \'e0
+ Henri ses craintes et son amour, et lui donnait comme preuve de ces craintes et de cet amour le d\'e9vouement qu\rquote elle avait montr\'e9 dans la fameuse nuit qui avait suivi celle de la Saint-Barth\'e9
+lemy, nuit que Henri, on se le rappelle, avait pass\'e9e chez sa femme.
+\par
+\par Henri, de son c\'f4t\'e9, lui exprimait sa reconnaissance. Madame de Sauve \'e9tait charmante ce soir-l\'e0 dans son simple peignoir de batiste, et Henri \'e9tait tr\'e8s reconnaissant.
+\par
+\par Au milieu de tout cela, comme Henri \'e9tait r\'e9ellement amoureux, il \'e9tait r\'eaveur. De son c\'f4t\'e9 madame de Sauve, qui avait fini par adopter de tout son c\'9cur cet amour command\'e9 par Catheri
+ne, regardait beaucoup Henri pour voir si ses yeux \'e9taient d\rquote accord avec ses paroles.
+\par
+\par \endash Voyons, Henri, disait madame de Sauve, soyez franc\~: pendant cette nuit pass\'e9e dans le cabinet de Sa Majest\'e9 la reine de Navarre, avec M.\~de\~La Mole \'e0 vos pieds, n\rquote avez-vous pas regrett\'e9 que ce digne gentilhomme se trouv\'e2
+t entre vous et la chambre \'e0 coucher de la reine\~?
+\par
+\par \endash Oui, en v\'e9rit\'e9, ma mie, dit Henri, car il me fallait absolument passer par cette chambre pour aller \'e0 celle o\'f9 je me trouve si bien, et o\'f9 je suis si heureux en ce moment.
+\par
+\par Madame de Sauve sourit.
+\par
+\par \endash Et vous n\rquote y \'eates pas rentr\'e9 depuis\~?
+\par
+\par \endash Que les fois que je vous ai dites.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote y rentrerez jamais sans me le dire\~?
+\par
+\par \endash Jamais.
+\par
+\par \endash En jureriez-vous\~?
+\par
+\par \endash Oui, certainement, si j\rquote \'e9tais encore huguenot, mais\'85
+\par
+\par \endash Mais quoi\~?
+\par
+\par \endash Mais la religion catholique, dont j\rquote apprends les dogmes en ce moment, m\rquote a appris qu\rquote on ne doit jamais jurer.
+\par
+\par \endash Gascon, dit madame de Sauve en secouant la t\'eate.
+\par
+\par \endash Mais \'e0 votre tour, Charlotte, dit Henri, si je vous interrogeais, r\'e9pondriez-vous \'e0 mes questions\~?
+\par
+\par \endash Sans doute, r\'e9pondit la jeune femme. Moi je n\rquote ai rien \'e0 vous cacher.
+\par
+\par \endash Voyons, Charlotte, dit le roi, expliquez-moi une bonne fois comment il se fait qu\rquote apr\'e8s cette r\'e9sistance d\'e9sesp\'e9r\'e9e qui a pr\'e9c\'e9d\'e9 mon mariage, vous soyez devenue moins cruelle pour moi qui suis un gauche B\'e9
+arnais, un provincial ridicule, un prince trop pauvre, enfin, pour entretenir brillants les joyaux de sa couronne\~?
+\par
+\par \endash Henri, dit Charlotte, vous me demandez le mot de l\rquote \'e9nigme que cherchent depuis trois mille ans les philosophes de tous les pays\~! Henri, ne demandez jamais \'e0 une femme pourquoi elle vous aime\~; contentez-vous de lui demander\~: M
+\rquote aimez-vous\~?
+\par
+\par \endash M\rquote aimez-vous, Charlotte\~? demanda Henri.
+\par
+\par \endash Je vous aime, r\'e9pondit madame de Sauve avec un charmant sourire et en laissant tomber sa belle main dans celle de son amant.
+\par
+\par Henri retint cette main.
+\par
+\par \endash Mais, reprit-il poursuivant sa pens\'e9e, si je l\rquote avais devin\'e9 ce mot que les philosophes cherchent en vain depuis trois mille ans, du moins relativement \'e0 vous, Charlotte\~?
+\par
+\par Madame de Sauve rougit.
+\par
+\par \endash Vous m\rquote aimez, continua Henri\~; par cons\'e9quent je n\rquote ai pas autre chose \'e0 vous demander, et me tiens pour le plus heureux homme du monde. Mais, vous le savez, au bonheur il manque
+toujours quelque chose. Adam, au milieu du paradis, ne s\rquote est pas trouv\'e9 compl\'e8tement heureux, et il a mordu \'e0 cette mis\'e9rable pomme qui nous a donn\'e9 \'e0 tous ce besoin de curiosit\'e9 qui fait que chacun passe sa vie \'e0
+ la recherche d\rquote un inconnu quelconque. Dites-moi, ma mie, pour m\rquote aider \'e0 trouver le mien, n\rquote est-ce point la reine Catherine qui vous a dit d\rquote abord de m\rquote aimer\~?
+\par
+\par \endash Henri, dit madame de Sauve, parlez bas quand vous parlez de la reine m\'e8re.
+\par
+\par \endash Oh\~! dit Henri avec un abandon et une confiance \'e0 laquelle madame de Sauve fut tromp\'e9e elle-m\'eame, c\rquote \'e9tait bon autrefois de me d\'e9fier d\rquote elle, cette bonne m\'e8re, quand nous \'e9tions mal ensemble\~
+; mais maintenant que je suis le mari de sa fille\'85
+\par
+\par \endash Le mari de madame Marguerite\~! dit Charlotte en rougissant de jalousie.
+\par
+\par \endash Parlez bas \'e0 votre tour, dit Henri. Maintenant que je suis le mari de sa fille, nous sommes les meilleurs amis du monde. Que voulait-on\~? que je me fisse catholique, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet. Eh bien, la gr\'e2ce m\rquote a touch\'e9\~
+; et, par l\rquote intercession de saint Barth\'e9lemy, je le suis devenu. Nous vivons maintenant en famille comme de bons fr\'e8res, comme de bons chr\'e9tiens.
+\par
+\par \endash Et la reine Marguerite\~?
+\par
+\par \endash La reine Marguerite, dit Henri, eh bien, elle est le lien qui nous unit tous.
+\par
+\par \endash Mais vous m\rquote avez dit, Henri, que la reine de Navarre, en r\'e9compense de ce que j\rquote avais \'e9t\'e9 d\'e9vou\'e9e pour elle, avait \'e9t\'e9 g\'e9n\'e9reuse pour moi. Si vous m\rquote avez dit vrai, si cette g\'e9n\'e9rosit\'e9
+, pour laquelle je lui ai vou\'e9 une si grande reconnaissance, est r\'e9elle, elle n\rquote est qu\rquote un lien de convention facile \'e0 briser. Vous ne pouvez donc vous reposer sur cet appui, car vous n\rquote en avez impos\'e9 \'e0
+ personne avec cette pr\'e9tendue intimit\'e9.
+\par
+\par \endash Je m\rquote y repose cependant, et c\rquote est depuis trois mois l\rquote oreiller sur lequel je dors.
+\par
+\par \endash Alors, Henri, s\rquote \'e9cria madame de Sauve, c\rquote est que vous m\rquote avez tromp\'e9e, c\rquote est que v\'e9ritablement madame Marguerite est votre femme.
+\par
+\par Henri sourit.
+\par
+\par \endash Tenez, Henri\~! dit madame de Sauve, voil\'e0 de ces sourires qui m\rquote exasp\'e8rent, et qui font que, tout roi que vous \'eates, il me prend parfois de cruelles envies de vous arracher les yeux.
+\par
+\par \endash Alors, dit Henri, j\rquote arrive donc \'e0 en imposer sur cette pr\'e9tendue intimit\'e9, puisqu\rquote il y a des moments o\'f9, tout roi que je suis, vous voulez m\rquote arracher les yeux, parce que vous croyez qu\rquote elle existe\~!
+
+\par
+\par \endash Henri\~! Henri\~! dit madame de Sauve, je crois que Dieu lui-m\'eame ne sait pas ce que vous pensez.
+\par
+\par \endash Je pense, ma mie, dit Henri, que Catherine vous a dit d\rquote abord de m\rquote aimer, que votre c\'9cur vous l\rquote a dit ensuite, et que, quand ces deux voix vous parlent, vous n\rquote entendez que celle de votre c\'9c
+ur. Maintenant, moi aussi, je vous aime, et de toute mon \'e2me, et m\'eame c\rquote est pour cela que lorsque j\rquote aurais des secrets, je ne vous les confierais pas, de peur de vous compromettre, bien entendu\'85 car l\rquote amiti\'e9 de la re
+ine est changeante, c\rquote est celle d\rquote une belle m\'e8re.
+\par
+\par Ce n\rquote \'e9tait point l\'e0 le compte de Charlotte\~; il lui semblait que ce voile qui s\rquote \'e9paississait entre elle et son amant toutes les fois qu\rquote elle voulait sonder les ab\'eemes de ce c\'9cur sans fond, prenait la consistance d
+\rquote un mur et les s\'e9parait l\rquote un de l\rquote autre. Elle sentit donc les larmes envahir ses yeux \'e0 cette r\'e9ponse, et comme en ce moment dix heures sonn\'e8rent\~:
+\par
+\par \endash Sire, dit Charlotte, voici l\rquote heure de me reposer\~; mon service m\rquote appelle de tr\'e8s bon matin demain chez la reine m\'e8re.
+\par
+\par \endash Vous me chassez donc ce soir, ma mie\~? dit Henri.
+\par
+\par \endash Henri, je suis triste. \'c9tant triste, vous me trouveriez maussade, et, me trouvant maussade, vous ne m\rquote aimeriez plus. Vous voyez bien qu\rquote il vaut mieux que vous vous retiriez.
+\par
+\par \endash Soit\~! dit Henri, je me retirerai si vous l\rquote exigez, Charlotte\~; seulement, ventre-saint-gris\~! vous m\rquote accorderez bien la faveur d\rquote assister \'e0 votre toilette\~!
+\par
+\par \endash Mais la reine Marguerite, Sire, ne la ferez-vous pas attendre en y assistant\~?
+\par
+\par \endash Charlotte, r\'e9pliqua Henri s\'e9rieux, il avait \'e9t\'e9 convenu entre nous que nous ne parlerions jamais de la reine de Navarre, et ce soir, ce me semble, nous n\rquote avons parl\'e9 que d\rquote elle.
+\par
+\par Madame de Sauve soupira, et elle alla s\rquote asseoir devant sa toilette. Henri prit une chaise, la tra\'eena jusqu\rquote \'e0 celle qui servait de si\'e8ge \'e0 sa ma\'eetresse, et mettant un genou dessus en s\rquote appuyant au dossier\~:
+\par
+\par \endash Allons, dit-elle, ma bonne petite Charlotte, que je vous voie vous faire belle, et belle pour moi, quoi que vous en disiez. Mon Dieu\~! que de choses, que de pots de parfums, que de sacs de poudre, que de fioles, que de cassolettes\~!
+\par
+\par \endash Cela para\'eet beaucoup, dit Charlotte en soupirant, et cependant c\rquote est trop peu, puisque je n\rquote ai pas encore, avec tout cela, trouv\'e9 le moyen de r\'e9gner seule sur le c\'9cur de Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Allons\~! dit Henri, ne retombons pas dans la politique. Qu\rquote est-ce que ce petit pinceau si fin, si d\'e9licat\~? Ne serait-ce pas pour peindre les sourcils de mon Jupiter Olympien\~?
+\par
+\par \endash Oui, Sire, r\'e9pondit madame de Sauve en souriant, et vous avez devin\'e9 du premier coup.
+\par
+\par \endash Et ce joli petit r\'e2teau d\rquote ivoire\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est pour tracer la ligne des cheveux.
+\par
+\par \endash Et cette charmante petite bo\'eete d\rquote argent au couvercle cisel\'e9\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! cela, c\rquote est un envoi de Ren\'e9, Sire, c\rquote est le fameux opiat qu\rquote il me promet depuis si longtemps pour adoucir encore ces l\'e8vres que Votre Majest\'e9 a la bont\'e9 de trouver quelquefois assez douces.
+\par
+\par Et Henri, comme pour approuver ce que venait de dire la charmante femme dont le front s\rquote \'e9claircissait \'e0 mesure qu\rquote on la remettait sur le terrain de la coquetterie, appuya ses l\'e8
+vres sur celles que la baronne regardait avec attention dans son miroir.
+\par
+\par Charlotte porta la main \'e0 la bo\'eete qui venait d\rquote \'eatre l\rquote objet de l\rquote explication ci-dessus, sans doute pour montrer \'e0 Henri de quelle fa\'e7on s\rquote employait la p\'e2te vermeille, lorsqu\rquote un coup sec frapp\'e9 \'e0
+ la porte de l\rquote antichambre fit tressaillir les deux amants.
+\par
+\par \endash On frappe, madame, dit Dariole en passant la t\'eate par l\rquote ouverture de la porti\'e8re.
+\par
+\par \endash Va t\rquote informer qui frappe et reviens, dit madame de Sauve.
+\par
+\par Henri et Charlotte se regard\'e8rent avec inqui\'e9tude, et Henri songeait \'e0 se retirer dans l\rquote oratoire o\'f9 d\'e9j\'e0 plus d\rquote une fois il avait trouv\'e9 un refuge, lorsque Dariole reparut.
+\par
+\par \endash Madame, dit-elle, c\rquote est ma\'eetre Ren\'e9 le parfumeur.
+\par
+\par \'c0 ce nom, Henri fron\'e7a le sourcil et se pin\'e7a involontairement les l\'e8vres.
+\par
+\par \endash Voulez-vous que je lui refuse la porte\~? dit Charlotte.
+\par
+\par \endash Non pas\~! dit Henri\~; ma\'eetre Ren\'e9 ne fait rien sans avoir auparavant song\'e9 \'e0 ce qu\rquote il fait\~; s\rquote il vient chez vous, c\rquote est qu\rquote il a des raisons d\rquote y venir.
+\par
+\par \endash Voulez-vous vous cacher alors\~?
+\par
+\par \endash Je m\rquote en garderai bien, dit Henri, car ma\'eetre Ren\'e9 sait tout, et ma\'eetre Ren\'e9 sait que je suis ici.
+\par
+\par \endash Mais Votre Majest\'e9 n\rquote a-t-elle pas quelque raison pour que sa pr\'e9sence lui soit douloureuse\~?
+\par
+\par \endash Moi\~! dit Henri en faisant un effort que, malgr\'e9 sa puissance sur lui-m\'eame, il ne put tout \'e0 fait dissimuler, moi\~! aucune\~! Nous \'e9tions en froid, c\rquote est vrai\~; mais, depuis le soir de la Saint-Barth\'e9
+lemy, nous nous sommes raccommod\'e9s.
+\par
+\par \endash Faites entrer\~! dit madame de Sauve \'e0 Dariole. Un instant apr\'e8s, Ren\'e9 parut et jeta un regard qui embrassa toute la chambre. Madame de Sauve \'e9
+tait toujours devant sa toilette. Henri avait repris sa place sur le lit de repos. Charlotte \'e9tait dans la lumi\'e8re et Henri dans l\rquote ombre.
+\par
+\par \endash Madame, dit Ren\'e9 avec une respectueuse familiarit\'e9, je viens vous faire mes excuses.
+\par
+\par \endash Et de quoi donc, Ren\'e9\~? demanda madame de Sauve avec cette condescendance que les jolies femmes ont toujours pour ce monde de fournisseurs qui les entoure et qui tend \'e0 les rendre plus jolies.
+\par
+\par \endash De ce que depuis si longtemps j\rquote avais promis de travailler pour ces jolies l\'e8vres, et de ce que\'85
+\par
+\par \endash De ce que vous n\rquote avez tenu votre promesse qu\rquote aujourd\rquote hui, n\rquote est-ce pas\~? dit Charlotte.
+\par
+\par \endash Qu\rquote aujourd\rquote hui\~! r\'e9p\'e9ta Ren\'e9.
+\par
+\par \endash Oui, c\rquote est aujourd\rquote hui seulement, et m\'eame ce soir, que j\rquote ai re\'e7u cette bo\'eete que vous m\rquote avez envoy\'e9e.
+\par
+\par \endash Ah\~! en effet, dit Ren\'e9 en regardant avec une expression \'e9trange la petite bo\'eete d\rquote opiat qui se trouvait sur la table de madame de Sauve, et qui \'e9tait de tout point pareille \'e0 celles qu\rquote il avait dans son magasin.
+
+\par
+\par \endash J\rquote avais devin\'e9\~! murmura-t-il\~; et vous vous en \'eates servie\~?
+\par
+\par \endash Non, pas encore, et j\rquote allais l\rquote essayer quand vous \'eates entr\'e9.
+\par
+\par La figure de Ren\'e9 prit une expression r\'eaveuse qui n\rquote \'e9chappa point \'e0 Henri, auquel, d\rquote ailleurs, bien peu de choses \'e9chappaient.
+\par
+\par \endash Eh bien, Ren\'e9\~! qu\rquote avez-vous donc\~? demanda le roi.
+\par
+\par \endash Moi, rien, Sire, dit le parfumeur, j\rquote attends humblement que Votre Majest\'e9 m\rquote adresse la parole avant de prendre cong\'e9 de madame la baronne.
+\par
+\par \endash Allons donc\~! dit Henri en souriant. Avez-vous besoin de mes paroles pour savoir que je vous vois avec plaisir\~?
+\par
+\par Ren\'e9 regarda autour de lui, fit le tour de la chambre comme pour sonder de l\rquote \'9cil et de l\rquote oreille les portes et les tapisseries, puis s\rquote arr\'eatant de nouveau et se pla\'e7ant de mani\'e8re \'e0 embrasser du m\'ea
+me regard madame de Sauve et Henri\~:
+\par
+\par \endash Je ne le sais pas, dit-il. Henri averti, gr\'e2ce \'e0 cet instinct admirable qui, pareil \'e0 un sixi\'e8me sens, le guida pendant toute la premi\'e8re partie de sa vie au milieu des dangers qui l\rquote entouraient, qu\rquote
+il se passait en ce moment quelque chose d\rquote \'e9trange et qui ressemblait \'e0 une lutte dans l\rquote esprit du parfumeur, se tourna vers lui, et tout en restant dans l\rquote ombre, tandis que le visage du Florentin se trouvait dans la lumi\'e8re
+\~:
+\par
+\par \endash Vous \'e0 cette heure ici, Ren\'e9\~? lui dit-il.
+\par
+\par \endash Aurais-je le malheur de g\'eaner Votre Majest\'e9\~? r\'e9pondit le parfumeur en faisant un pas en arri\'e8re.
+\par
+\par \endash Non pas. Seulement je d\'e9sire savoir une chose.
+\par
+\par \endash Laquelle, Sire\~?
+\par
+\par \endash Pensiez-vous me trouver ici\~?
+\par
+\par \endash J\rquote en \'e9tais s\'fbr.
+\par
+\par \endash Vous me cherchiez donc\~?
+\par
+\par \endash Je suis heureux de vous rencontrer, du moins.
+\par
+\par \endash Vous avez quelque chose \'e0 me dire\~? insista Henri.
+\par
+\par \endash Peut-\'eatre, Sire\~! r\'e9pondit Ren\'e9. Charlotte rougit, car elle tremblait que cette r\'e9v\'e9lation, que semblait vouloir faire le parfumeur, ne f\'fbt relative \'e0 sa conduite pass\'e9e envers Henri\~
+; elle fit donc comme si, toute aux soins de sa toilette, elle n\rquote e\'fbt rien entendu, et interrompant la conversation\~:
+\par
+\par \endash Ah\~! en v\'e9rit\'e9, Ren\'e9, s\rquote \'e9cria-t-elle en ouvrant la bo\'eete d\rquote opiat, vous \'eates un homme charmant\~; cette p\'e2te est d\rquote une couleur merveilleuse, et, puisque vous voil\'e0
+, je vais, pour vous faire honneur, exp\'e9rimenter devant vous votre nouvelle production.
+\par
+\par Et elle prit la bo\'eete d\rquote une main, tandis que de l\rquote autre elle effleurait du bout du doigt la p\'e2te ros\'e9e qui devait passer du doigt \'e0 ses l\'e8vres.
+\par
+\par Ren\'e9 tressaillit.
+\par
+\par La baronne approcha en souriant l\rquote opiat de sa bouche.
+\par
+\par Ren\'e9 p\'e2lit.
+\par
+\par Henri, toujours dans l\rquote ombre, mais les yeux fixes et ardents, ne perdait ni un mouvement de l\rquote un ni un frisson de l\rquote autre.
+\par
+\par La main de Charlotte n\rquote avait plus que quelques lignes \'e0 parcourir pour toucher ses l\'e8vres, lorsque Ren\'e9 lui saisit le bras, au moment o\'f9 Henri se levait pour en faire autant.
+\par
+\par Henri retomba sans bruit sur son lit de repos.
+\par
+\par \endash Un moment, madame, dit Ren\'e9 avec un sourire contraint\~; mais il ne faudrait pas employer cet opiat sans quelques recommandations particuli\'e8res.
+\par
+\par \endash Et qui me les donnera, ces recommandations\~?
+\par
+\par \endash Moi.
+\par
+\par \endash Quand cela\~?
+\par
+\par \endash Aussit\'f4t que je vais avoir termin\'e9 ce que j\rquote ai \'e0 dire \'e0 Sa Majest\'e9 le roi de Navarre.
+\par
+\par Charlotte ouvrit de grands yeux, ne comprenant rien \'e0 cette esp\'e8ce de langue myst\'e9rieuse qui se parlait aupr\'e8s d\rquote elle, et elle resta tenant le pot d\rquote opiat d\rquote une main, et regardant l\rquote extr\'e9mit\'e9
+ de son doigt rougie par la p\'e2te carmin\'e9e.
+\par
+\par Henri se leva, et m\'fb par une pens\'e9e qui, comme toutes celles du jeune roi, avait deux c\'f4t\'e9s, l\rquote un qui paraissait superficiel et l\rquote autre qui \'e9tait profond, il alla prendre la main de Charlotte, et fit, toute rougie qu\rquote
+elle \'e9tait, un mouvement pour la porter \'e0 ses l\'e8vres.
+\par
+\par \endash Un instant, dit vivement Ren\'e9, un instant\~! Veuillez, madame, laver vos belles mains avec ce savon de Naples que j\rquote avais oubli\'e9 de vous envoyer en m\'eame temps que l\rquote opiat, et que j\rquote ai eu l\rquote
+honneur de vous apporter moi-m\'eame.
+\par
+\par Et tirant de son enveloppe d\rquote argent une tablette de savon de couleur verd\'e2tre, il la mit dans un bassin de vermeil, y versa de l\rquote eau, et, un genou en terre, pr\'e9senta le tout \'e0 madame de Sauve.
+\par
+\par \endash Mais, en v\'e9rit\'e9, ma\'eetre Ren\'e9, je ne vous reconnais plus, dit Henri\~; vous \'eates d\rquote une galanterie \'e0 laisser loin de vous tous les muguets de la cour.
+\par
+\par \endash Oh\~! quel d\'e9licieux ar\'f4me\~! s\rquote \'e9cria Charlotte en frottant ses belles mains avec de la mousse nacr\'e9e qui se d\'e9gageait de la tablette embaum\'e9e.
+\par
+\par Ren\'e9 accomplit ses fonctions de cavalier servant jusqu\rquote au bout\~; il pr\'e9senta une serviette de fine toile de Frise \'e0 madame de Sauve, qui essuya ses mains.
+\par
+\par \endash Et maintenant, dit le Florentin \'e0 Henri, faites \'e0 votre plaisir, Monseigneur.
+\par
+\par Charlotte pr\'e9senta sa main \'e0 Henri, qui la baisa, et tandis que Charlotte se tournait \'e0 demi sur son si\'e8ge pour \'e9couter ce que Ren\'e9 allait dire, le roi de Navarre alla reprendre sa place, plus convaincu que jamais qu\rquote
+il se passait dans l\rquote esprit du parfumeur quelque chose d\rquote extraordinaire.
+\par
+\par \endash Eh bien\~? demanda Charlotte.
+\par
+\par Le Florentin parut rassembler toute sa r\'e9solution et se tourna vers Henri.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175303}XXII\line Sire, vous serez roi{\*\bkmkend _Toc97175303}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }{\b \endash }{Sire, dit Ren\'e9 \'e0 Henri, je viens vous parler d\rquote une chose dont je m\rquote occupe depuis longtemps.
+\par
+\par \endash De parfums\~? dit Henri en souriant.
+\par
+\par \endash Eh bien, oui, Sire\'85 de parfums\~! r\'e9pondit Ren\'e9 avec un singulier signe d\rquote acquiescement.
+\par
+\par \endash Parlez, je vous \'e9coute, c\rquote est un sujet qui de tout temps m\rquote a fort int\'e9ress\'e9.
+\par
+\par Ren\'e9 regarda Henri pour essayer de lire, malgr\'e9 ses paroles, dans cette imp\'e9n\'e9trable pens\'e9e\~; mais voyant que c\rquote \'e9tait chose parfaitement inutile, il continua\~:
+\par
+\par \endash Un de mes amis, Sire, arrive de Florence\~; cet ami s\rquote occupe beaucoup d\rquote astrologie.
+\par
+\par \endash Oui, interrompit Henri, je sais que c\rquote est une passion florentine.
+\par
+\par \endash Il a, en compagnie des premiers savants du monde, tir\'e9 les horoscopes des principaux gentilshommes de l\rquote Europe.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! fit Henri.
+\par
+\par \endash Et comme la maison de Bourbon est en t\'eate des plus hautes, descendant comme elle le fait du comte de Clermont, cinqui\'e8me fils de saint Louis, Votre Majest\'e9 doit penser que le sien n\rquote a pas \'e9t\'e9 oubli\'e9.
+\par
+\par Henri \'e9couta plus attentivement encore.
+\par
+\par \endash Et vous vous souvenez de cet horoscope\~? dit le roi de Navarre avec un sourire qu\rquote il essaya de rendre indiff\'e9rent.
+\par
+\par \endash Oh\~! reprit Ren\'e9 en secouant la t\'eate, votre horoscope n\rquote est pas de ceux qu\rquote on oublie.
+\par
+\par \endash En v\'e9rit\'e9\~! dit Henri avec un geste ironique.
+\par
+\par \endash Oui, Sire, Votre Majest\'e9, selon les termes de cet horoscope, est appel\'e9e aux plus brillantes destin\'e9es.
+\par
+\par L\rquote \'9cil du jeune prince lan\'e7a un \'e9clair involontaire qui s\rquote \'e9teignit presque aussit\'f4t dans un nuage d\rquote indiff\'e9rence.
+\par
+\par \endash Tous ces oracles italiens sont flatteurs, dit Henri\~; or, qui dit flatteur dit menteur. N\rquote y en a-t-il pas qui m\rquote ont pr\'e9dit que je commanderais des arm\'e9es, moi\~?
+\par
+\par Et il \'e9clata de rire. Mais un observateur moins occup\'e9 de lui-m\'eame que ne l\rquote \'e9tait Ren\'e9 e\'fbt vu et reconnu l\rquote effort de ce rire.
+\par
+\par \endash Sire, dit froidement Ren\'e9, l\rquote horoscope annonce mieux que cela.
+\par
+\par \endash Annonce-t-il qu\rquote \'e0 la t\'eate d\rquote une de ces arm\'e9es je gagnerai des batailles\~?
+\par
+\par \endash Mieux que cela, Sire.
+\par
+\par \endash Allons, dit Henri, vous verrez que je serai conqu\'e9rant.
+\par
+\par \endash Sire, vous serez roi.
+\par
+\par \endash Eh\~! ventre-saint-gris\~! dit Henri en r\'e9primant un violent battement de c\'9cur, ne le suis-je point d\'e9j\'e0\~?
+\par
+\par \endash Sire, mon ami sait ce qu\rquote il promet\~; non seulement vous serez roi, mais vous r\'e9gnerez.
+\par
+\par \endash Alors, dit Henri avec son m\'eame ton railleur, votre ami a besoin de dix \'e9cus d\rquote or, n\rquote est-ce pas, Ren\'e9\~? car une pareille proph\'e9tie est bien ambitieuse, par le temps qui court surtout. Allons, Ren\'e9
+, comme je ne suis pas riche, j\rquote en donnerai \'e0 votre ami cinq tout de suite, et cinq autres quand la proph\'e9tie sera r\'e9alis\'e9e.
+\par
+\par \endash Sire, dit madame de Sauve, n\rquote oubliez pas que vous \'eates d\'e9j\'e0 engag\'e9 avec Dariole, et ne vous surchargez pas de promesses.
+\par
+\par \endash Madame, dit Henri, ce moment venu, j\rquote esp\'e8re que l\rquote on me traitera en roi, et que chacun sera fort satisfait si je tiens la moiti\'e9 de ce que j\rquote ai promis.
+\par
+\par \endash Sire, reprit Ren\'e9, je continue.
+\par
+\par \endash Oh\~! ce n\rquote est donc pas tout\~? dit Henri, soit\~: si je suis empereur, je donne le double.
+\par
+\par \endash Sire, mon ami revient donc de Florence avec cet horoscope qu\rquote il renouvela \'e0 Paris, et qui donna toujours le m\'eame r\'e9sultat, et il me confia un secret.
+\par
+\par \endash Un secret qui int\'e9resse Sa Majest\'e9\~? demanda vivement Charlotte.
+\par
+\par \endash Je le crois, dit le Florentin.
+\par
+\par \'ab\~Il cherche ses mots, pensa Henri, sans aider en rien Ren\'e9\~; il para\'eet que la chose est difficile \'e0 dire.\~\'bb
+\par
+\par \endash Alors, parlez, reprit la baronne de Sauve, de quoi s\rquote agit-il\~?
+\par
+\par \endash Il s\rquote agit, dit le Florentin en pesant une \'e0 une toutes ses paroles, il s\rquote agit de tous ces bruits d\rquote empoisonnement qui ont couru depuis quelque temps \'e0 la cour.
+\par
+\par Un l\'e9ger gonflement de narines du roi de Navarre fut le seul indice de son attention croissante \'e0 ce d\'e9tour subit que faisait la conversation.
+\par
+\par \endash Et votre ami le Florentin, dit Henri, sait des nouvelles de ces empoisonnements\~?
+\par
+\par \endash Oui, Sire.
+\par
+\par \endash Comment me confiez-vous un secret qui n\rquote est pas le v\'f4tre, Ren\'e9, surtout quand ce secret est si important\~? dit Henri du ton le plus naturel qu\rquote il put prendre.
+\par
+\par \endash Cet ami a un conseil \'e0 demander \'e0 Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash \'c0 moi\~?
+\par
+\par \endash Qu\rquote y a-t-il d\rquote \'e9tonnant \'e0 cela, Sire\~? Rappelez-vous le vieux soldat d\rquote Actium, qui, ayant un proc\'e8s, demandait un conseil \'e0 Auguste.
+\par
+\par \endash Auguste \'e9tait avocat, Ren\'e9, et je ne le suis pas.
+\par
+\par \endash Sire, quand mon ami me confia ce secret, Votre Majest\'e9 appartenait encore au parti calviniste, dont vous \'e9tiez le premier chef, et M.\~de\~Cond\'e9 le second.
+\par
+\par \endash Apr\'e8s\~? dit Henri.
+\par
+\par \endash Cet ami esp\'e9rait que vous useriez de votre influence toute puissante sur M.\~le prince de Cond\'e9 pour le prier de ne pas lui \'eatre hostile.
+\par
+\par \endash Expliquez-moi cela, Ren\'e9, si vous voulez que je le comprenne, dit Henri sans manifester la moindre alt\'e9ration dans ses traits ni dans sa voix.
+\par
+\par \endash Sire, Votre Majest\'e9 comprendra au premier mot\~; cet ami sait toutes les particularit\'e9s de la tentative d\rquote empoisonnement essay\'e9 sur monseigneur le prince de Cond\'e9.
+\par
+\par \endash On a essay\'e9 d\rquote empoisonner le prince de Cond\'e9\~? demanda Henri avec un \'e9tonnement parfaitement jou\'e9\~; ah\~! vraiment, et quand cela\~?
+\par
+\par Ren\'e9 regarda fixement le roi, et r\'e9pondit ces seuls mots\~:
+\par
+\par \endash Il y a huit jours, Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Quelque ennemi\~? demanda le roi.
+\par
+\par \endash Oui, r\'e9pondit Ren\'e9, un ennemi que Votre Majest\'e9 conna\'eet, et qui conna\'eet Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash En effet, dit Henri, je crois avoir entendu parler de cela\~; mais j\rquote ignore les d\'e9tails que votre ami veut me r\'e9v\'e9ler, dites-vous.
+\par
+\par \endash Eh bien, une pomme de senteur fut offerte au prince de Cond\'e9\~; mais, par bonheur, son m\'e9decin se trouva chez lui quand on l\rquote apporta. Il la prit des mains du messager et la flaira pour en essayer l\rquote
+odeur et la vertu. Deux jours apr\'e8s, une enflure gangreneuse du visage, une extravasation du sang, une plaie vive qui lui d\'e9vora la face, furent le prix de son d\'e9vouement ou le r\'e9sultat de son imprudence.
+\par
+\par \endash Malheureusement, r\'e9pondit Henri, \'e9tant d\'e9j\'e0 \'e0 moiti\'e9 catholique, j\rquote ai perdu toute influence sur M.\~de\~Cond\'e9\~; votre ami aurait donc tort de s\rquote adresser \'e0 moi.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote \'e9tait pas seulement pr\'e8s du prince de Cond\'e9 que Votre Majest\'e9 pouvait, par son influence, \'eatre utile \'e0 mon ami, mais encore pr\'e8s du prince de Porcian, fr\'e8re de celui qui a \'e9t\'e9 empoisonn\'e9.
+\par
+\par \endash Ah \'e7\'e0\~! dit Charlotte, savez-vous, Ren\'e9, que vos histoires sentent le trembleur\~? Vous sollicitez mal \'e0 propos. Il est tard, votre conversation est mortuaire. En v\'e9rit\'e9, vos parfums valent mieux.
+\par
+\par Et Charlotte \'e9tendit de nouveau la main sur la bo\'eete d\rquote opiat.
+\par
+\par \endash Madame, dit Ren\'e9, avant de l\rquote essayer comme vous allez le faire, \'e9coutez ce que les m\'e9chants en peuvent tirer de cruels effets.
+\par
+\par \endash D\'e9cid\'e9ment, Ren\'e9, dit la baronne, vous \'eates fun\'e8bre ce soir.
+\par
+\par Henri fron\'e7a le sourcil, mais il comprit que Ren\'e9 voulait en venir \'e0 un but qu\rquote il n\rquote entrevoyait pas encore, et il r\'e9solut de pousser jusqu\rquote au bout cette conversation, qui \'e9veillait en lui de si douloureux souvenirs.
+
+\par
+\par \endash Et, reprit-il, vous connaissez aussi les d\'e9tails de l\rquote empoisonnement du prince de Porcian\~?
+\par
+\par \endash Oui, dit-il. On savait qu\rquote il laissait br\'fbler chaque nuit une lampe pr\'e8s de son lit\~; on empoisonna l\rquote huile, et il fut asphyxi\'e9 par l\rquote odeur.
+\par
+\par Henri crispa l\rquote un sur l\rquote autre ses doigts humides de sueur.
+\par
+\par \endash Ainsi donc, murmura-t-il, celui que vous nommez votre ami sait non seulement les d\'e9tails de cet empoisonnement, mais il en conna\'eet l\rquote auteur\~?
+\par
+\par \endash Oui, et c\rquote est pour cela qu\rquote il e\'fbt voulu savoir de vous si vous auriez sur le prince de Porcian qui reste cette influence de lui faire pardonner au meurtrier la mort de son fr\'e8re.
+\par
+\par \endash Malheureusement, r\'e9pondit Henri, \'e9tant encore \'e0 moiti\'e9 huguenot, je n\rquote ai aucune influence sur M.\~le prince de Porcian\~: votre ami aurait donc tort de s\rquote adresser \'e0 moi.
+\par
+\par \endash Mais que pensez-vous des dispositions de M.\~le prince de Cond\'e9 et de M.\~de\~Porcian\~?
+\par
+\par \endash Comment conna\'eetrais-je leurs dispositions, Ren\'e9\~? Dieu, que je sache, ne m\rquote a point donn\'e9 le privil\'e8ge de lire dans les c\'9curs.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 peut s\rquote interroger elle-m\'eame, dit le Florentin avec calme. N\rquote y a-t-il pas dans la vie de Votre Majest\'e9 quelque \'e9v\'e9nement si sombre qu\rquote il puisse servir d\rquote \'e9preuve \'e0 la cl\'e9
+mence, si douloureux qu\rquote il soit une pierre de touche pour la g\'e9n\'e9rosit\'e9\~?
+\par
+\par Ces mots furent prononc\'e9s avec un accent qui fit frissonner Charlotte elle-m\'eame\~: c\rquote \'e9tait une allusion tellement directe, tellement sensible, que la jeune femme se d\'e9tourna pour cacher sa rougeur et pour \'e9
+viter de rencontrer le regard de Henri.
+\par
+\par Henri fit un supr\'eame effort sur lui-m\'eame\~; d\'e9sarma son front, qui, pendant les paroles du Florentin, s\rquote \'e9tait charg\'e9 de menaces, et changeant la noble douleur filiale qui lui \'e9treignait le c\'9cur en vague m\'e9ditation\~:
+\par
+\par \endash Dans ma vie, dit-il, un \'e9v\'e9nement sombre\'85 non, Ren\'e9, non, je ne me rappelle de ma jeunesse que la folie et l\rquote insouciance m\'eal\'e9es aux n\'e9cessit\'e9s plus ou moins cruelles qu\rquote imposent \'e0
+ tous les besoins de la nature et les \'e9preuves de Dieu.
+\par
+\par Ren\'e9 se contraignit \'e0 son tour en promenant son attention de Henri \'e0 Charlotte, comme pour exciter l\rquote un et retenir l\rquote autre\~; car Charlotte, en effet, se remettant \'e0 sa toilette pour cacher la g\'ea
+ne que lui inspirait cette conversation, venait de nouveau d\rquote \'e9tendre la main vers la bo\'eete d\rquote opiat.
+\par
+\par \endash Mais enfin, Sire, si vous \'e9tiez le fr\'e8re du prince de Porcian, ou le fils du prince de Cond\'e9, et qu\rquote on e\'fbt empoisonn\'e9 votre fr\'e8re ou assassin\'e9 votre p\'e8re\'85
+\par
+\par Charlotte poussa un l\'e9ger cri et approcha de nouveau l\rquote opiat de ses l\'e8vres. Ren\'e9 vit le mouvement\~; mais, cette fois, il ne l\rquote arr\'eata ni de la parole ni du geste, seulement il s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash Au nom du Ciel\~! r\'e9pondez, Sire\~: Sire, si vous \'e9tiez \'e0 leur place, que feriez-vous\~?
+\par
+\par Henri se recueillit, essuya de sa main tremblante son front o\'f9 perlaient quelques gouttes de sueur froide, et, se levant de toute sa hauteur, il r\'e9pondit, au milieu du silence qui suspendait jusqu\rquote \'e0 la respiration de Ren\'e9
+ et de Charlotte\~:
+\par
+\par \endash Si j\rquote \'e9tais \'e0 leur place et que je fusse s\'fbr d\rquote \'eatre roi, c\rquote est-\'e0-dire de repr\'e9senter Dieu sur la terre, je ferais comme Dieu, je pardonnerais.
+\par
+\par \endash Madame, s\rquote \'e9cria Ren\'e9 en arrachant l\rquote opiat des mains de madame de Sauve, madame, rendez-moi cette bo\'eete\~; mon gar\'e7on, je le vois, s\rquote est tromp\'e9 en vous l\rquote apportant\~: demain je vous en enverrai une autre.
+
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175304}XXIII\line Un nouveau converti{\*\bkmkend _Toc97175304}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Le lendemain, il devait y avoir chasse \'e0 courre dans la for\'eat de Saint-Germain.
+\par
+\par Henri avait ordonn\'e9 qu\rquote on lui t\'eent pr\'eat, pour huit heures du matin, c\rquote est-\'e0-dire tout sell\'e9 et tout brid\'e9, un petit cheval du B\'e9arn, qu\rquote il comptait donner \'e0 madame de Sauve, mais qu\rquote auparavant il d\'e9
+sirait essayer. \'c0 huit heures moins un quart, le cheval \'e9tait appareill\'e9. \'c0 huit heures sonnant, Henri descendait.
+\par
+\par Le cheval, fier et ardent, malgr\'e9 sa petite taille, dressait les crins et piaffait dans la cour. Il avait fait froid, et un l\'e9ger verglas couvrait la terre.
+\par
+\par Henri s\rquote appr\'eata \'e0 traverser la cour pour gagner le c\'f4t\'e9 des \'e9curies o\'f9 l\rquote attendaient le cheval et le palefrenier, lorsqu\rquote en passant devant un soldat suisse, en sentinelle \'e0 la porte, ce soldat lui pr\'e9
+senta les armes en disant\~:
+\par
+\par \endash Dieu garde Sa Majest\'e9 le roi de Navarre\~! \'c0 ce souhait, et surtout \'e0 l\rquote accent de la voix qui venait de l\rquote \'e9mettre, le B\'e9arnais tressaillit. Il se retourna et fit un pas en arri\'e8re.
+\par
+\par \endash de Mouy\~! murmura-t-il.
+\par
+\par \endash Oui, Sire, de Mouy.
+\par
+\par \endash Que venez-vous faire ici\~?
+\par
+\par \endash Je vous cherche.
+\par
+\par \endash Que me voulez-vous\~?
+\par
+\par \endash Il faut que je parle \'e0 Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Malheureux, dit le roi en se rapprochant de lui, ne sais-tu pas que tu risques ta t\'eate\~?
+\par
+\par \endash Je le sais.
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Eh bien, me voil\'e0. Henri p\'e2lit l\'e9g\'e8rement, car ce danger que courait l\rquote ardent jeune homme, il comprit qu\rquote il le partageait. Il regarda donc avec inqui\'e9
+tude autour de lui, et se recula une seconde fois, non moins vivement que la premi\'e8re. Il venait d\rquote apercevoir le duc d\rquote Alen\'e7on \'e0 une fen\'eatre. Changeant aussit\'f4t d\rquote allure, Henri prit le mousquet des ma
+ins de de Mouy, plac\'e9, comme nous l\rquote avons dit, en sentinelle, et tout en ayant l\rquote air de l\rquote examiner\~:
+\par
+\par \endash de Mouy, lui dit-il, ce n\rquote est pas certainement sans un motif bien puissant que vous \'eates venu ainsi vous jeter dans la gueule du loup\~?
+\par
+\par \endash Non, Sire. Aussi voil\'e0 huit jours que je vous guette. Hier seulement, j\rquote ai appris que Votre Majest\'e9 devait essayer ce cheval ce matin et j\rquote ai pris poste \'e0 la porte du Louvre.
+\par
+\par \endash Mais comment sous ce costume\~?
+\par
+\par \endash Le capitaine de la compagnie est protestant et de mes amis.
+\par
+\par \endash Voici votre mousquet, remettez-vous \'e0 votre faction. On nous examine. En repassant, je t\'e2cherai de vous dire un mot\~; mais si je ne vous parle point, ne m\rquote arr\'eatez point. Adieu.
+\par
+\par de Mouy reprit sa marche mesur\'e9e, et Henri s\rquote avan\'e7a vers le cheval.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce que ce joli petit animal\~? demanda le duc d\rquote Alen\'e7on de sa fen\'eatre.
+\par
+\par \endash Un cheval que je devais essayer ce matin, r\'e9pondit Henri.
+\par
+\par \endash Mais ce n\rquote est point un cheval d\rquote homme, cela.
+\par
+\par \endash Aussi \'e9tait-il destin\'e9 \'e0 une belle dame.
+\par
+\par \endash Prenez garde, Henri, vous allez \'eatre indiscret, car nous allons voir cette belle dame \'e0 la chasse\~; et si je ne sais pas de qui vous \'eates le chevalier, je saurai au moins de qui vous \'eates l\rquote \'e9cuyer.
+\par
+\par \endash Eh\~! mon Dieu non, vous ne le saurez pas, dit Henri avec sa feinte bonhomie, car cette belle dame ne pourra sortir, \'e9tant fort indispos\'e9e ce matin.
+\par
+\par Et il se mit en selle.
+\par
+\par \endash Ah bah\~! dit d\rquote Alen\'e7on en riant, pauvre madame de Sauve\~!
+\par
+\par \endash Fran\'e7ois\~! Fran\'e7ois\~! c\rquote est vous qui \'eates indiscret.
+\par
+\par \endash Et qu\rquote a-t-elle donc cette belle Charlotte\~? reprit le duc d\rquote Alen\'e7on.
+\par
+\par \endash Mais, continua Henri en lan\'e7ant son cheval au petit galop et en lui faisant d\'e9crire un cercle de man\'e8ge, mais je ne sais trop\~: une grande lourdeur de t\'eate, \'e0 ce que m\rquote a dit Dariole, une esp\'e8ce d\rquote
+engourdissement par tout le corps, une faiblesse g\'e9n\'e9rale enfin.
+\par
+\par \endash Et cela vous emp\'eachera-t-il d\rquote \'eatre des n\'f4tres\~? demanda le duc.
+\par
+\par \endash Moi, et pourquoi\~? reprit Henri, vous savez que je suis fou de la chasse \'e0 courre, et que rien n\rquote aurait cette influence de m\rquote en faire manquer une.
+\par
+\par \endash Vous manquerez pourtant celle-ci, Henri, dit le duc apr\'e8s s\rquote \'eatre retourn\'e9 et avoir caus\'e9 un instant avec une personne qui \'e9tait demeur\'e9e invisible aux yeux de Henri, attendu qu\rquote
+elle causait avec son interlocuteur du fond de la chambre, car voici Sa Majest\'e9 qui me fait dire que la chasse ne peut avoir lieu.
+\par
+\par \endash Bah\~! dit Henri de l\rquote air le plus d\'e9sappoint\'e9 du monde. Pourquoi cela\~?
+\par
+\par \endash Des lettres fort importantes de M.\~de\~Nevers, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet. Il y a conseil entre le roi, la reine m\'e8re et mon fr\'e8re le duc d\rquote Anjou.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! fit en lui-m\'eame Henri, serait-il arriv\'e9 des nouvelles de Pologne\~? Puis tout haut\~:
+\par
+\par \endash En ce cas, continua-t-il, il est inutile que je me risque plus longtemps sur ce verglas. Au revoir, mon fr\'e8re\~! Puis arr\'eatant le cheval en face de de Mouy\~:
+\par
+\par \endash Mon ami, dit-il, appelle un de tes camarades pour finir ta faction. Aide le palefrenier \'e0 dessangler ce cheval, mets la selle sur ta t\'eate et porte-la chez l\rquote orf\'e8vre de la sellerie\~; il y a une broderie \'e0 y faire qu\rquote il n
+\rquote avait pas eu le temps d\rquote achever pour aujourd\rquote hui. Tu reviendras me rendre r\'e9ponse chez moi.
+\par
+\par de Mouy se h\'e2ta d\rquote ob\'e9ir, car le duc d\rquote Alen\'e7on avait disparu de sa fen\'eatre, et il est \'e9vident qu\rquote il avait con\'e7u quelque soup\'e7on.
+\par
+\par En effet, \'e0 peine avait-il tourn\'e9 le guichet que le duc d\rquote Alen\'e7on parut. Un v\'e9ritable Suisse \'e9tait \'e0 la place de de Mouy.
+\par
+\par D\rquote Alen\'e7on regarda avec grande attention le nouveau factionnaire\~; puis se retournant du c\'f4t\'e9 de Henri\~:
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est point avec cet homme que vous causiez tout \'e0 l\rquote heure, n\rquote est-ce pas, mon fr\'e8re\~?
+\par
+\par \endash L\rquote autre est un gar\'e7on qui est de ma maison et que j\rquote ai fait entrer dans les Suisses\~: je lui ai donn\'e9 une commission et il est all\'e9 l\rquote ex\'e9cuter.
+\par
+\par \endash Ah\~! fit le duc, comme si cette r\'e9ponse lui suffisait. Et Marguerite, comment va-t-elle\~?
+\par
+\par \endash Je vais le lui demander, mon fr\'e8re.
+\par
+\par \endash Ne l\rquote avez-vous donc point vue depuis hier\~?
+\par
+\par \endash Non, je me suis pr\'e9sent\'e9 chez elle cette nuit vers onze heures, mais Gillonne m\rquote a dit qu\rquote elle \'e9tait fatigu\'e9e et qu\rquote elle dormait.
+\par
+\par \endash Vous ne la trouverez point dans son appartement, elle est sortie.
+\par
+\par \endash Oui, dit Henri, c\rquote est possible\~; elle devait aller au couvent de l\rquote Annonciade. Il n\rquote y avait pas moyen de pousser la conversation plus loin, Henri paraissant d\'e9cid\'e9 seulement \'e0 r\'e9pondre.
+\par
+\par Les deux beaux-fr\'e8res se quitt\'e8rent donc, le duc d\rquote Alen\'e7on pour aller aux nouvelles, disait-il, le roi de Navarre pour rentrer chez lui.
+\par
+\par Henri y \'e9tait \'e0 peine depuis cinq minutes lorsqu\rquote il entendit frapper.
+\par
+\par \endash Qui est l\'e0\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Sire, r\'e9pondit une voix que Henri reconnut pour celle de de Mouy, c\rquote est la r\'e9ponse de l\rquote orf\'e8vre de la sellerie.
+\par
+\par Henri, visiblement \'e9mu, fit entrer le jeune homme, et referma la porte derri\'e8re lui.
+\par
+\par \endash C\rquote est vous, de Mouy\~! dit-il. J\rquote esp\'e9rais que vous r\'e9fl\'e9chiriez.
+\par
+\par \endash Sire, r\'e9pondit de Mouy, il y a trois mois que je r\'e9fl\'e9chis, c\rquote est assez\~; maintenant il est temps d\rquote agir. Henri fit un mouvement d\rquote inqui\'e9tude.
+\par
+\par \endash Ne craignez rien, Sire, nous sommes seuls et je me h\'e2te, car les moments sont pr\'e9cieux. Votre Majest\'e9 peut nous rendre, par un seul mot, tout ce que les \'e9v\'e9nements de l\rquote ann\'e9e ont fait perdre \'e0
+ la religion. Soyons clairs, soyons brefs, soyons francs.
+\par
+\par \endash J\rquote \'e9coute, mon brave de Mouy, r\'e9pondit Henri voyant qu\rquote il lui \'e9tait impossible d\rquote \'e9luder l\rquote explication.
+\par
+\par \endash Est-il vrai que Votre Majest\'e9 ait abjur\'e9 la religion protestante\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, dit Henri.
+\par
+\par \endash Oui, mais est-ce des l\'e8vres\~? est-ce du c\'9cur\~?
+\par
+\par \endash On est toujours reconnaissant \'e0 Dieu quand il nous sauve la vie, r\'e9pondit Henri tournant la question, comme il avait l\rquote habitude de le faire en pareil cas, et Dieu m\rquote a visiblement \'e9pargn\'e9 dans ce cruel danger.
+\par
+\par \endash Sire, reprit de Mouy, avouons une chose.
+\par
+\par \endash Laquelle\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est que votre abjuration n\rquote est point une affaire de conviction, mais de calcul. Vous avez abjur\'e9 pour que le roi vous laiss\'e2t vivre, et non parce que Dieu vous avait conserv\'e9 la vie.
+\par
+\par \endash Quelle que soit la cause de ma conversion, de Mouy, r\'e9pondit Henri, je n\rquote en suis pas moins catholique.
+\par
+\par \endash Oui, mais le resterez-vous toujours\~? \'e0 la premi\'e8re occasion de reprendre votre libert\'e9 d\rquote existence et de conscience, ne la reprendrez-vous pas\~? Eh bien\~! cette occasion, elle se pr\'e9sente\~: La Rochelle est insurg\'e9
+e, le Roussillon et le B\'e9arn n\rquote attendent qu\rquote un mot pour agir\~; dans la Guyenne, tout crie \'e0 la guerre. Dites-moi seulement que vous \'eates un catholique forc\'e9 et je vous r\'e9ponds de l\rquote avenir.
+\par
+\par \endash On ne force pas un gentilhomme de ma naissance, mon cher de Mouy. Ce que j\rquote ai fait, je l\rquote ai fait librement.
+\par
+\par \endash Mais, Sire, dit le jeune homme le c\'9cur oppress\'e9 de cette r\'e9sistance \'e0 laquelle il ne s\rquote attendait pas, vous ne songez donc pas qu\rquote en agissant ainsi vous nous abandonnez\'85 vous nous trahissez\~?
+\par
+\par Henri resta impassible.
+\par
+\par \endash Oui, reprit de Mouy, oui, vous nous trahissez, Sire, car plusieurs d\rquote entre nous sont venus, au p\'e9ril de leur vie, pour sauver votre honneur et votre libert\'e9. Nous avons tout pr\'e9par\'e9 pour vous donner un tr\'f4
+ne, Sire, entendez-vous bien\~? Non seulement la libert\'e9, mais la puissance\~: un tr\'f4ne \'e0 votre choix, car dans deux mois vous pourrez opter entre Navarre et France.
+\par
+\par \endash de Mouy, dit Henri en voilant son regard, qui malgr\'e9 lui, \'e0 cette proposition, avait jet\'e9 un \'e9clair, de Mouy, je suis sauf, je suis catholique, je suis l\rquote \'e9poux de Marguerite, je suis fr\'e8
+re du roi Charles, je suis gendre de ma bonne m\'e8re Catherine. de Mouy, en prenant ces diverses positions, j\rquote en ai calcul\'e9 les chances, mais aussi les obligations.
+\par
+\par \endash Mais, Sire, reprit de Mouy, \'e0 quoi faut-il croire\~? On me dit que votre mariage n\rquote est pas consomm\'e9, on me dit que vous \'eates libre au fond du c\'9cur, on me dit que la haine de Catherine\'85
+\par
+\par \endash Mensonge, mensonge, interrompit vivement le B\'e9arnais. Oui, l\rquote on vous a tromp\'e9 impudemment, mon ami. Cette ch\'e8re Marguerite est bien ma femme\~; Catherine est bien ma m\'e8re\~; le roi Charles IX enfin est bien le seigneur et le ma
+\'eetre de ma vie et de mon c\'9cur.
+\par
+\par de Mouy frissonna, un sourire presque m\'e9prisant passa sur ses l\'e8vres.
+\par
+\par \endash Ainsi donc, Sire, dit-il en laissant retomber ses bras avec d\'e9couragement et en essayant de sonder du regard cette \'e2me pleine de t\'e9n\'e8bres, voil\'e0 la r\'e9ponse que je rapporterai \'e0 mes fr\'e8
+res. Je leur dirai que le roi de Navarre tend sa main et donne son c\'9cur \'e0 ceux qui nous ont \'e9gorg\'e9s, je leur dirai qu\rquote il est devenu le flatteur de la reine m\'e8re et l\rquote ami de Maurevel\'85
+\par
+\par \endash Mon cher de Mouy, dit Henri, le roi va sortir du conseil, et il faut que j\rquote aille m\rquote informer pr\'e8s de lui des raisons qui nous ont fait remettre une chose aussi importante qu\rquote
+une partie de chasse. Adieu, imitez-moi, mon ami, quittez la politique, revenez au roi et prenez la messe.
+\par
+\par Et Henri reconduisit ou plut\'f4t repoussa jusqu\rquote \'e0 l\rquote antichambre le jeune homme, dont la stup\'e9faction commen\'e7ait \'e0 faire place \'e0 la fureur.
+\par
+\par \'c0 peine eut-il referm\'e9 la porte que, ne pouvant r\'e9sister \'e0 l\rquote envie de se venger sur quelque chose \'e0 d\'e9faut de quelqu\rquote un, de Mouy broya son chapeau entre ses mains, le jeta \'e0
+ terre, et le foulant aux pieds comme fait un taureau du manteau du matador\~:
+\par
+\par \endash Par la mort\~! s\rquote \'e9cria-t-il, voil\'e0 un mis\'e9rable prince, et j\rquote ai bien envie de me faire tuer ici pour le souiller \'e0 jamais de mon sang.
+\par
+\par \endash Chut\~! monsieur de Mouy\~! dit une voix qui se glissait par l\rquote ouverture d\rquote une porte entreb\'e2ill\'e9e\~; chut\~! car un autre que moi pourrait vous entendre.
+\par
+\par de Mouy se retourna vivement et aper\'e7ut le duc d\rquote Alen\'e7on envelopp\'e9 d\rquote un manteau et avan\'e7ant sa t\'eate p\'e2le dans le corridor pour s\rquote assurer si de Mouy et lui \'e9taient bien seuls.
+\par
+\par \endash M.\~le duc d\rquote Alen\'e7on\~! s\rquote \'e9cria de Mouy, je suis perdu.
+\par
+\par \endash Au contraire, murmura le prince, peut-\'eatre m\'eame avez-vous trouv\'e9 ce que vous cherchez, et la preuve, c\rquote est que je ne veux pas que vous vous fassiez tuer ici comme vous en avez le dessein. Croyez-moi, votre sang peut \'ea
+tre mieux employ\'e9 qu\rquote \'e0 rougir le seuil du roi de Navarre.
+\par
+\par Et \'e0 ces mots le duc ouvrit toute grande la porte qu\rquote il tenait entreb\'e2ill\'e9e.
+\par
+\par \endash Cette chambre est celle de deux de mes gentilshommes, dit le duc\~; nul ne viendra nous relancer ici\~; nous pourrons donc y causer en toute libert\'e9. Venez, monsieur.
+\par
+\par \endash Me voici, Monseigneur\~! dit le conspirateur stup\'e9fait.
+\par
+\par Et il entra dans la chambre, dont le duc d\rquote Alen\'e7on referma la porte derri\'e8re lui non moins vivement que n\rquote avait fait le roi de Navarre.
+\par
+\par de Mouy \'e9tait entr\'e9 furieux, exasp\'e9r\'e9, maudissant\~; mais peu \'e0 peu le regard froid et fixe du jeune duc Fran\'e7ois fit sur le capitaine huguenot l\rquote effet de cette glace enchant\'e9e qui dissipe l\rquote ivresse.
+\par
+\par \endash Monseigneur, dit-il, si j\rquote ai bien compris, Votre Altesse veut me parler\~?
+\par
+\par \endash Oui, monsieur de Mouy, r\'e9pondit Fran\'e7ois. Malgr\'e9 votre d\'e9guisement, j\rquote avais cru vous reconna\'eetre, et quand vous avez pr\'e9sent\'e9 les armes \'e0 mon fr\'e8re Henri, je vous ai reconnu tout \'e0
+ fait. Eh bien, de Mouy, vous n\rquote \'eates donc pas content du roi de Navarre\~?
+\par
+\par \endash Monseigneur\~!
+\par
+\par \endash Allons, voyons\~! parlez-moi hardiment. Sans que vous vous en doutiez, peut-\'eatre suis-je de vos amis.
+\par
+\par \endash Vous, Monseigneur\~?
+\par
+\par \endash Oui, moi. Parlez donc.
+\par
+\par \endash Je ne sais que dire \'e0 Votre Altesse, Monseigneur. Les choses dont j\rquote avais \'e0 entretenir le roi de Navarre touchent \'e0 des int\'e9r\'eats que Votre Altesse ne saurait comprendre. D\rquote ailleurs, ajouta de Mouy d\rquote un air qu
+\rquote il t\'e2cha de rendre indiff\'e9rent, il s\rquote agissait de bagatelles.
+\par
+\par \endash De bagatelles\~? fit le duc.
+\par
+\par \endash Oui, Monseigneur.
+\par
+\par \endash De bagatelles pour lesquelles vous avez cru devoir exposer votre vie en revenant au Louvre, o\'f9, vous le savez, votre t\'eate vaut son pesant d\rquote or. Car on n\rquote ignore point que vous \'ea
+tes, avec le roi de Navarre et le prince de Cond\'e9, un des principaux chefs des huguenots.
+\par
+\par \endash Si vous croyez cela, Monseigneur, agissez envers moi comme doit le faire le fr\'e8re du roi Charles et le fils de la reine Catherine.
+\par
+\par \endash Pourquoi voulez-vous que j\rquote agisse ainsi, quand je vous ai dit que j\rquote \'e9tais de vos amis\~? Dites-moi donc la v\'e9rit\'e9.
+\par
+\par \endash Monseigneur, dit de Mouy, je vous jure\'85
+\par
+\par \endash Ne jurez pas, monsieur\~; la religion reform\'e9e d\'e9fend de faire des serments, et surtout de faux serments. de Mouy fron\'e7a le sourcil.
+\par
+\par \endash Je vous dis que je sais tout, reprit le duc. de Mouy continua de se taire.
+\par
+\par \endash Vous en doutez\~? reprit le prince avec une affectueuse insistance. Eh bien, mon cher de Mouy, il faut vous convaincre. Voyons, vous allez juger si je me trompe. Avez-vous ou non propos\'e9 \'e0 mon beau-fr\'e8re Henri, l\'e0, tout \'e0 l\rquote
+heure (le duc \'e9tendit la main dans la direction de la chambre du B\'e9arnais), votre secours et celui des v\'f4tres pour le r\'e9installer dans sa royaut\'e9 de Navarre\~?
+\par
+\par de Mouy regarda le duc d\rquote un air effar\'e9.
+\par
+\par \endash Propositions qu\rquote il a refus\'e9es avec terreur\~! de Mouy demeura stup\'e9fait.
+\par
+\par \endash Avez-vous alors invoqu\'e9 votre ancienne amiti\'e9, le souvenir de la religion commune\~? Avez-vous m\'eame alors leurr\'e9 le roi de Navarre d\rquote un espoir bien brillant, si brillant qu\rquote il en a \'e9t\'e9 \'e9bloui, de l\rquote
+espoir d\rquote atteindre \'e0 la couronne de France\~? Hein\~? dites, suis-je bien inform\'e9\~? Est-ce l\'e0 ce que vous \'eates venu proposer au B\'e9arnais\~?
+\par
+\par \endash Monseigneur\~! s\rquote \'e9cria de Mouy, c\rquote est si bien cela que je me demande en ce moment m\'eame si je ne dois pas dire \'e0 Votre Altesse Royale qu\rquote elle en a menti\~
+! provoquer dans cette chambre un combat sans merci, et assurer ainsi par la mort de nous deux l\rquote extinction de ce terrible secret\~!
+\par
+\par \endash Doucement, mon brave de Mouy, doucement, dit le duc d\rquote Alen\'e7on sans changer de visage, sans faire le moindre mouvement \'e0 cette terrible menace\~; le secret s\rquote \'e9teindra mieux entre nous si nous vivons tous deux que si l
+\rquote un de nous meurt. \'c9coutez-moi et cessez de tourmenter ainsi la poign\'e9e de votre \'e9p\'e9e. Pour la troisi\'e8me fois, je vous dis que vous \'eates avec un ami\~; r\'e9pondez donc comme \'e0 un ami. Voyons, le roi de Navarre n\rquote
+a-t-il pas refus\'e9 tout ce que vous lui avez offert\~?
+\par
+\par \endash Oui, Monseigneur, et je l\rquote avoue, puisque cet aveu ne peut compromettre que moi.
+\par
+\par \endash N\rquote avez-vous pas cri\'e9 en sortant de sa chambre et en foulant aux pieds votre chapeau, qu\rquote il \'e9tait un prince l\'e2che et indigne de demeurer votre chef\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, Monseigneur, j\rquote ai dit cela.
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est vrai\~! Vous l\rquote avouez, enfin\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Et c\rquote est toujours votre avis\~?
+\par
+\par \endash Plus que jamais, Monseigneur\~!
+\par
+\par \endash Eh bien, moi, moi, monsieur de Mouy, moi, troisi\'e8me fils de Henri II, moi, fils de France, suis-je assez bon gentilhomme pour commander \'e0 vos soldats, voyons\~
+? et jugez-vous que je suis assez loyal pour que vous puissiez compter sur ma parole\~?
+\par
+\par \endash Vous, Monseigneur\~! vous, le chef des huguenots\~?
+\par
+\par \endash Pourquoi pas\~? C\rquote est l\rquote \'e9poque des conversions, vous le savez. Henri s\rquote est bien fait catholique, je puis bien me faire protestant, moi.
+\par
+\par \endash Oui, sans doute, Monseigneur\~; mais j\rquote attends que vous m\rquote expliquiez\'85
+\par
+\par \endash Rien de plus simple, et je vais vous dire en deux mots la politique de tout le monde.
+\par
+\par \'bb Mon fr\'e8re Charles tue les huguenots pour r\'e9gner plus largement. Mon fr\'e8re d\rquote Anjou les laisse tuer parce qu\rquote il doit succ\'e9der \'e0 mon fr\'e8re Charles, et que, comme vous le savez, mon fr\'e8
+re Charles est souvent malade. Mais moi\'85 et c\rquote est tout diff\'e9rent, moi qui ne r\'e9gnerai jamais, en France du moins, attendu que j\rquote ai deux a\'een\'e9s devant moi\~; moi que la haine de ma m\'e8re et de mes fr\'e8
+res, plus encore que la loi de la nature, \'e9loigne du tr\'f4ne\~; moi qui ne dois pr\'e9tendre \'e0 aucune affection de famille, \'e0 aucune gloire, \'e0 aucun royaume\~; moi qui, cependant, porte un c\'9cur aussi noble que mes a\'een\'e9s\~; eh bien\~
+! de Mouy\~! moi, je veux chercher \'e0 me tailler avec mon \'e9p\'e9e un royaume dans cette France qu\rquote ils couvrent de sang.
+\par
+\par \'bb Or, voil\'e0 ce que je veux, moi, de Mouy, \'e9coutez.\~\'bb Je veux \'eatre roi de Navarre, non par la naissance, mais par l\rquote \'e9lection. Et remarquez bien que vous n\rquote avez aucune objection \'e0 faire \'e0
+ cela, car je ne suis pas usurpateur, puisque mon fr\'e8re refuse vos offres, et, s\rquote ensevelissant dans sa torpeur, reconna\'eet hautement que ce royaume de Navarre n\rquote est qu\rquote une fiction. Avec Henri de B\'e9arn, vous n\rquote avez rien
+\~; avec moi, vous avez une \'e9p\'e9e et un nom. Fran\'e7ois d\rquote Alen\'e7on, fils de France, sauvegarde tous ses compagnons ou tous ses complices, comme il vous plaira de les appeler. Eh bien, que dites-vous de cette offre, monsieur de Mouy\~?
+
+\par
+\par \endash Je dis qu\rquote elle m\rquote \'e9blouit, Monseigneur.
+\par
+\par \endash de Mouy, de Mouy, nous aurons bien des obstacles \'e0 vaincre. Ne vous montrez donc pas d\'e8s l\rquote abord si exigeant et si difficile envers un fils de roi et un fr\'e8re de roi qui vient \'e0 vous.
+\par
+\par \endash Monseigneur, la chose serait d\'e9j\'e0 faite si j\rquote \'e9tais seul \'e0 soutenir mes id\'e9es\~; mais nous avons un conseil, et si brillante que soit l\rquote offre, peut-\'eatre m\'eame \'e0 cause de cela, les chefs du parti n\rquote y adh
+\'e9reront-ils pas sans condition.
+\par
+\par \endash Ceci est autre chose, et la r\'e9ponse est d\rquote un c\'9cur honn\'eate et d\rquote un esprit prudent. \'c0 la fa\'e7on dont je viens d\rquote agir, de Mouy, vous avez d\'fb reconna\'eetre ma probit\'e9. Traitez-moi donc de votre c\'f4t\'e9
+ en homme qu\rquote on estime et non en prince qu\rquote on flatte. de Mouy, ai-je des chances\~?
+\par
+\par \endash Sur ma parole, Monseigneur, et puisque Votre Altesse veut que je lui donne mon avis, Votre Altesse les a toutes depuis que le roi de Navarre a refus\'e9 l\rquote offre que j\rquote \'e9tais venu lui faire. Mais, je vous le r\'e9p\'e8
+te, Monseigneur, me concerter avec nos chefs est chose indispensable.
+\par
+\par \endash Faites donc, monsieur, r\'e9pondit d\rquote Alen\'e7on. Seulement, \'e0 quand la r\'e9ponse\~?
+\par
+\par de Mouy regarda le prince en silence. Puis, paraissant prendre une r\'e9solution\~:
+\par
+\par \endash Monseigneur, dit-il, donnez-moi votre main\~; j\rquote ai besoin que cette main d\rquote un fils de France touche la mienne pour \'eatre s\'fbr que je ne serai point trahi.
+\par
+\par Le duc non seulement tendit la main vers de Mouy, mais il saisit la sienne et la serra.
+\par
+\par \endash Maintenant, Monseigneur, je suis tranquille, dit le jeune huguenot. Si nous \'e9tions trahis, je dirais que vous n\rquote y \'eates pour rien. Sans quoi, Monseigneur, et pour si peu que vous fussiez dans cette trahison, vous seriez d\'e9shonor
+\'e9.
+\par
+\par \endash Pourquoi me dites-vous cela, de Mouy, avant de me dire quand vous me rapporterez la r\'e9ponse de vos chefs\~?
+\par
+\par \endash Parce que, Monseigneur, en me demandant \'e0 quand la r\'e9ponse, vous me demandez en m\'eame temps o\'f9 sont les chefs, et que, si je vous dis\~: \'c0 ce soir, vous saurez que les chefs sont \'e0 Paris et s\rquote y cachent.
+\par
+\par Et en disant ces mots, par un geste de d\'e9fiance, de Mouy attachait son \'9cil per\'e7ant sur le regard faux et vacillant du jeune homme.
+\par
+\par \endash Allons, allons, reprit le duc, il vous reste encore des doutes, monsieur de Mouy. Mais je ne puis du premier coup exiger de vous une enti\'e8re confiance. Vous me conna\'eetrez mieux plus tard. Nous allons \'eatre li\'e9s par une communaut\'e9 d
+\rquote int\'e9r\'eats qui vous d\'e9livrera de tout soup\'e7on. Vous dites donc \'e0 ce soir, monsieur de Mouy\~?
+\par
+\par \endash Oui, Monseigneur, car le temps presse. \'c0 ce soir. Mais o\'f9 cela, s\rquote il vous pla\'eet\~?
+\par
+\par \endash Au Louvre, ici, dans cette chambre, cela vous convient-il\~?
+\par
+\par \endash Cette chambre est habit\'e9e\~? dit de Mouy en montrant du regard les deux lits qui s\rquote y trouvaient en face l\rquote un de l\rquote autre.
+\par
+\par \endash Par deux de mes gentilshommes, oui.
+\par
+\par \endash Monseigneur, il me semble imprudent, \'e0 moi, de revenir au Louvre.
+\par
+\par \endash Pourquoi cela\~?
+\par
+\par \endash Parce que, si vous m\rquote avez reconnu, d\rquote autres peuvent avoir d\rquote aussi bons yeux que Votre Altesse et me reconna\'eetre \'e0 leur tour. Je reviendrai cependant au Louvre, si vous m\rquote accordez ce que je vais vous demander.
+
+\par
+\par \endash Quoi\~?
+\par
+\par \endash Un sauf-conduit.
+\par
+\par \endash de Mouy, r\'e9pondit le duc, un sauf-conduit de moi saisi sur vous me perd et ne vous sauve pas. Je ne puis pour vous quelque chose qu\rquote \'e0 la condition qu\rquote \'e0 tous les yeux nous sommes compl\'e8tement \'e9trangers l\rquote un \'e0
+ l\rquote autre. La moindre relation de ma part avec vous, prouv\'e9e \'e0 ma m\'e8re ou \'e0 mes fr\'e8res, me co\'fbterait la vie. Vous \'eates donc sauvegard\'e9 par mon propre int\'e9r\'eat, du moment o\'f9
+ je me serai compromis avec les autres, comme je me compromets avec vous en ce moment. Libre dans ma sph\'e8re d\rquote action, fort si je suis inconnu, tant que je reste moi-m\'eame imp\'e9n\'e9trable je vous garantis tous\~; ne l\rquote
+oubliez pas. Faites donc un nouvel appel \'e0 votre courage, tentez sur ma parole ce que vous tentiez sans la parole de mon fr\'e8re. Venez ce soir au Louvre.
+\par
+\par \endash Mais comment voulez-vous que j\rquote y vienne\~? Je ne puis risquer ce costume dans les appartements. Il \'e9tait pour les vestibules et les cours. Le mien est encore plus dangereux, puisque tout le monde me conna\'eet ici et qu\rquote
+il ne me d\'e9guise aucunement.
+\par
+\par \endash Aussi, je cherche, attendez\'85 Je crois que\'85 oui, le voici.
+\par
+\par En effet, le duc avait jet\'e9 les yeux autour de lui, et ses yeux s\rquote \'e9taient arr\'eat\'e9s sur la garde-robe d\rquote apparat de La Mole, pour le moment \'e9tendue sur le lit, c\rquote est-\'e0-dire sur ce magnifique manteau cerise brod\'e9 d
+\rquote or dont nous avons d\'e9j\'e0 parl\'e9, sur son toquet orn\'e9 d\rquote une plume blanche, entour\'e9 d\rquote un cordon de marguerites d\rquote or et d\rquote argent entrem\'eal\'e9es, enfin sur un pourpoint de satin gris perle et or.
+\par
+\par \endash Voyez-vous ce manteau, cette plume et ce pourpoint\~? dit le duc\~; ils appartiennent \'e0 M.\~de\~La Mole, un de mes gentilshommes, un muguet du meilleur ton. Cet habit a fait rage \'e0 la cour, et on reconna\'eet M.\~de\~La Mole \'e0
+ cent pas lorsqu\rquote il le porte. Je vais vous donner l\rquote adresse du tailleur qui le lui a fourni\~; en le lui payant le double de ce qu\rquote il vaut, vous en aurez un pareil ce soir. Vous retiendrez bien le nom de M.\~de\~La Mole, n\rquote
+est-ce pas\~?
+\par
+\par Le duc d\rquote Alen\'e7on achevait \'e0 peine la recommandation, que l\rquote on entendit un pas qui s\rquote approchait dans le corridor et qu\rquote une clef tourna dans la serrure.
+\par
+\par \endash Eh\~! qui va l\'e0\~? s\rquote \'e9cria le duc en s\rquote \'e9lan\'e7ant vers la porte et en poussant le verrou.
+\par
+\par \endash Pardieu, r\'e9pondit une voix du dehors, je trouve la question singuli\'e8re. Qui va l\'e0 vous-m\'eame\~? Voil\'e0 qui est plaisant\~! quand je veux rentrer chez moi, on me demande qui va l\'e0\~!
+\par
+\par \endash Est-ce vous, monsieur de la Mole\~?
+\par
+\par \endash Eh\~! sans doute que c\rquote est moi. Mais vous, qui \'eates-vous\~? Pendant que La Mole exprimait son \'e9tonnement de trouver sa chambre habit\'e9e et essayait de d\'e9couvrir quel en \'e9tait le nouveau commensal, le duc d\rquote Alen\'e7
+on se retournait vivement, une main sur le verrou, l\rquote autre sur la serrure.
+\par
+\par \endash Connaissez-vous M.\~de\~La Mole\~? demanda-t-il \'e0 de Mouy.
+\par
+\par \endash Non, Monseigneur.
+\par
+\par \endash Et lui, vous conna\'eet-il\~?
+\par
+\par \endash Je ne le crois pas.
+\par
+\par \endash Alors, tout va bien\~; d\rquote ailleurs, faites semblant de regarder par la fen\'eatre. de Mouy ob\'e9it sans r\'e9pondre, car La Mole commen\'e7ait \'e0 s\rquote impatienter et frappait \'e0 tour de bras.
+\par
+\par Le duc d\rquote Alen\'e7on jeta un dernier regard vers de Mouy, et, voyant qu\rquote il avait le dos tourn\'e9, il ouvrit.
+\par
+\par \endash Monseigneur le duc\~! s\rquote \'e9cria La Mole en reculant de surprise, oh\~! pardon, pardon, Monseigneur\~!
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est rien, monsieur. J\rquote ai eu besoin de votre chambre pour recevoir quelqu\rquote un.
+\par
+\par \endash Faites, Monseigneur, faites. Mais permettez, je vous en supplie, que je prenne mon manteau et mon chapeau, qui sont sur le lit\~; car j\rquote ai perdu l\rquote un et l\rquote autre cette nuit sur le quai de la Gr\'e8ve, o\'f9 j\rquote ai \'e9t
+\'e9 attaqu\'e9 de nuit par des voleurs.
+\par
+\par \endash En effet, monsieur, dit le prince en souriant et en passant lui-m\'eame \'e0 La Mole les objets demand\'e9s, vous voici assez mal accommod\'e9\~; vous avez eu affaire \'e0 des gaillards fort ent\'eat\'e9s, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet\~!
+
+\par
+\par Et le duc passa lui-m\'eame \'e0 La Mole le manteau et le toquet. Le jeune homme salua et sortit pour changer de v\'eatement dans l\rquote antichambre, ne s\rquote inqui\'e9tant aucunement de ce que le duc faisait dans sa chambre\~; car c\rquote \'e9
+tait assez l\rquote usage au Louvre que les logements des gentilshommes fussent, pour les princes auxquels ils \'e9taient attach\'e9s, des h\'f4telleries qu\rquote ils employaient \'e0 toutes sortes de r\'e9ceptions.
+\par
+\par de Mouy se rapprocha alors du duc, et tous deux \'e9cout\'e8rent pour savoir le moment o\'f9 La Mole aurait fini et sortirait\~; mais lorsqu\rquote il eut chang\'e9 de costume, lui-m\'eame les tira d\rquote embarras, car, s\rquote approchant de la porte\~
+:
+\par
+\par \endash Pardon, Monseigneur\~! dit-il\~; mais Votre Altesse n\rquote a pas rencontr\'e9 sur son chemin le comte de Coconnas\~?
+\par
+\par \endash Non, monsieur le comte\~! et cependant il \'e9tait de service ce matin.
+\par
+\par \endash Alors on me l\rquote aura assassin\'e9, dit La Mole en se parlant \'e0 lui-m\'eame tout en s\rquote \'e9loignant.
+\par
+\par Le duc \'e9couta le bruit des pas qui allaient s\rquote affaiblissant\~; puis ouvrant la porte et tirant de Mouy apr\'e8s lui\~:
+\par
+\par \endash Regardez-le s\rquote \'e9loigner, dit-il, et t\'e2chez d\rquote imiter cette tournure inimitable.
+\par
+\par \endash Je ferai de mon mieux, r\'e9pondit de Mouy. Malheureusement je ne suis pas un damoiseau, mais un soldat.
+\par
+\par \endash En tout cas, je vous attends avant minuit dans ce corridor. Si la chambre de mes gentilshommes est libre, je vous y recevrai\~; si elle ne l\rquote est pas, nous en trouverons une autre.
+\par
+\par \endash Oui, Monseigneur.
+\par
+\par \endash Ainsi donc, \'e0 ce soir, avant minuit.
+\par
+\par \endash \'c0 ce soir, avant minuit.
+\par
+\par \endash Ah\~! \'e0 propos, de Mouy, balancez fort le bras droit en marchant, c\rquote est l\rquote allure particuli\'e8re de M.\~de\~La Mole.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175305}XXIV\line La rue Tizon et la rue Cloche-Perc\'e9e{\*\bkmkend _Toc97175305}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par La Mole sortit du Louvre tout courant, et se mit \'e0 fureter dans Paris pour d\'e9couvrir le pauvre Coconnas.
+\par
+\par Son premier soin fut de se rendre \'e0 la rue de l\rquote Arbre-Sec et d\rquote entrer chez ma\'eetre La Huri\'e8re, car La Mole se rappelait avoir souvent cit\'e9 au Pi\'e9montais certaine devise latine qui tendait \'e0 prouver que l\rquote
+Amour, Bacchus et C\'e9r\'e8s sont des dieux de premi\'e8re n\'e9cessit\'e9, et il avait l\rquote espoir que Coconnas, pour suivre l\rquote aphorisme romain, se serait install\'e9 \'e0 la Belle-\'c9toile, apr\'e8s une nuit qui devait avoir \'e9t\'e9
+ pour son ami non moins occup\'e9e qu\rquote elle ne l\rquote avait \'e9t\'e9 pour lui.
+\par
+\par La Mole ne trouva rien chez La Huri\'e8re que le souvenir de l\rquote obligation prise et un d\'e9jeuner offert d\rquote assez bonne gr\'e2ce que notre gentilhomme accepta avec grand app\'e9tit, malgr\'e9 son inqui\'e9tude.
+\par
+\par L\rquote estomac tranquillis\'e9 \'e0 d\'e9faut de l\rquote esprit, La Mole se remit en course, remontant la Seine, comme ce mari qui cherchait sa femme noy\'e9e. En arrivant sur le quai de Gr\'e8ve, il reconnut l\rquote endroit o\'f9, ainsi qu\rquote
+il l\rquote avait dit \'e0 M.\~d\rquote Alen\'e7on, il avait, pendant sa course nocturne, \'e9t\'e9 arr\'eat\'e9 trois ou quatre heures auparavant, ce qui n\rquote \'e9tait pas rare dans un Paris plus vieux de cent ans que celui o\'f9 Boileau se r\'e9
+veillait au bruit d\rquote une balle per\'e7ant son volet. Un petit morceau de la plume de son chapeau \'e9tait rest\'e9 sur le champ de bataille. Le sentiment de possession est inn\'e9 chez l\rquote
+homme. La Mole avait dix plumes plus belles les unes que les autres\~; il ne s\rquote arr\'eata pas moins \'e0 ramasser celle-l\'e0, ou plut\'f4t le seul fragment qui en e\'fbt surv\'e9cu, et le consid\'e9rait d\rquote
+un air piteux, lorsque des pas alourdis retentirent, s\rquote approchant de lui, et que des voix brutales lui ordonn\'e8rent de se ranger. La Mole releva la t\'eate et aper\'e7ut une liti\'e8re pr\'e9c\'e9d\'e9e de deux pages et accompagn\'e9e d\rquote
+un \'e9cuyer.
+\par
+\par La Mole crut reconna\'eetre la liti\'e8re et se rangea vivement.
+\par
+\par Le jeune gentilhomme ne s\rquote \'e9tait pas tromp\'e9.
+\par
+\par \endash Monsieur de la Mole\~! dit une voix pleine de douceur qui sortait de la liti\'e8re, tandis qu\rquote une main blanche et douce comme le satin \'e9cartait les rideaux.
+\par
+\par \endash Oui, madame, moi-m\'eame, r\'e9pondit La Mole en s\rquote inclinant.
+\par
+\par \endash Monsieur de la Mole une plume \'e0 la main\'85, continua la dame \'e0 la liti\'e8re\~; \'eates-vous donc amoureux, mon cher monsieur, et retrouvez-vous des traces perdues\~?
+\par
+\par \endash Oui, madame, r\'e9pondit La Mole, je suis amoureux, et tr\'e8s fort\~; mais pour le moment, ce sont mes propres traces que je retrouve, quoique ce ne soient pas elles que je cherche. Mais Votre Majest\'e9
+ me permettra-t-elle de lui demander des nouvelles de sa sant\'e9.
+\par
+\par \endash Excellente, monsieur\~; je ne me suis jamais mieux port\'e9e, ce me semble\~; cela vient probablement de ce que j\rquote ai pass\'e9 la nuit en retraite.
+\par
+\par \endash Ah\~! en retraite, dit La Mole en regardant Marguerite d\rquote une fa\'e7on \'e9trange.
+\par
+\par \endash Eh bien, oui\~! qu\rquote y a-t-il d\rquote \'e9tonnant \'e0 cela\~?
+\par
+\par \endash Peut-on, sans indiscr\'e9tion, vous demander dans quel couvent\~?
+\par
+\par \endash Certainement, monsieur, je n\rquote en fais pas myst\'e8re\~: au couvent des Annonciades. Mais vous, que faites-vous ici avec cet air effarouch\'e9\~?
+\par
+\par \endash Madame, moi aussi j\rquote ai pass\'e9 la nuit en retraite et dans les environs du m\'eame couvent\~; ce matin, je cherche mon ami, qui a disparu, et en le cherchant j\rquote ai retrouv\'e9 cette plume.
+\par
+\par \endash Qui vient de lui\~? Mais en v\'e9rit\'e9 nous m\rquote effrayez sur son compte, la place est mauvaise.
+\par
+\par \endash Que Votre Majest\'e9 se rassure, la plume vient de moi\~; je l\rquote ai perdue vers cinq heures et demie sur cette place, en me sauvant des mains de quatre bandits qui me voulaient \'e0 toute force assassiner, \'e0 ce que je crois du moins.
+
+\par
+\par Marguerite r\'e9prima un vif mouvement d\rquote effroi.
+\par
+\par \endash Oh\~! contez-moi cela\~! dit-elle.
+\par
+\par \endash Rien de plus simple, madame. Il \'e9tait donc, comme j\rquote avais l\rquote honneur de dire \'e0 Votre Majest\'e9, cinq heures du matin \'e0 peu pr\'e8s\'85
+\par
+\par \endash Et \'e0 cinq heures du matin, interrompit Marguerite, vous \'e9tiez d\'e9j\'e0 sorti\~?
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 m\rquote excusera, dit La Mole, je n\rquote \'e9tais pas encore rentr\'e9.
+\par
+\par \endash Ah\~! monsieur de la Mole\~! rentrer \'e0 cinq heures du matin\~! dit Marguerite avec un sourire qui pour tous \'e9tait malicieux et que La Mole eut la fatuit\'e9 de trouver adorable, rentrer si tard\~! vous aviez m\'e9rit\'e9 cette punition.
+
+\par
+\par \endash Aussi je ne me plains pas, madame, dit La Mole en s\rquote inclinant avec respect, et j\rquote eusse \'e9t\'e9 \'e9ventr\'e9 que je m\rquote estimerais encore plus heureux cent fois que je ne m\'e9rite de l\rquote \'ea
+tre. Mais enfin je rentrais tard ou de bonne heure, comme Votre Majest\'e9 voudra, de cette bien heureuse maison o\'f9 j\rquote avais pass\'e9 la nuit en retraite, lorsque quatre tire-laine ont d\'e9bouch\'e9 de la rue de la Mortellerie et m\rquote
+ont poursuivi avec des coupe-choux d\'e9mesur\'e9ment longs. C\rquote est grotesque, n\rquote est-ce pas, madame\~? mais enfin c\rquote est comme cela\~; il m\rquote a fallu fuir, car j\rquote avais oubli\'e9 mon \'e9p\'e9e.
+\par
+\par \endash Oh\~! je comprends, dit Marguerite avec un air d\rquote admirable na\'efvet\'e9, et vous retournez chercher votre \'e9p\'e9e.
+\par
+\par La Mole regarda Marguerite comme si un doute se glissait dans son esprit.
+\par
+\par \endash Madame, j\rquote y retournerais effectivement et m\'eame tr\'e8s volontiers, attendu que mon \'e9p\'e9e est une excellente lame, mais je ne sais pas o\'f9 est cette maison.
+\par
+\par \endash Comment, monsieur\~! reprit Marguerite, vous ne savez pas o\'f9 est la maison o\'f9 vous avez pass\'e9 la nuit\~?
+\par
+\par \endash Non, madame, et que Satan m\rquote extermine si je m\rquote en doute\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! voil\'e0 qui est singulier\~! c\rquote est donc tout un roman que votre histoire\~?
+\par
+\par \endash Un v\'e9ritable roman, vous l\rquote avez dit, madame.
+\par
+\par \endash Contez-la-moi.
+\par
+\par \endash C\rquote est un peu long.
+\par
+\par \endash Qu\rquote importe\~! j\rquote ai le temps.
+\par
+\par \endash Et fort incroyable surtout.
+\par
+\par \endash Allez toujours\~: je suis on ne peut plus cr\'e9dule.
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 l\rquote ordonne\~?
+\par
+\par \endash Mais oui, s\rquote il le faut.
+\par
+\par \endash J\rquote ob\'e9is. Hier soir, apr\'e8s avoir quitt\'e9 deux adorables femmes avec lesquelles nous avions pass\'e9 la soir\'e9e sur le pont Saint-Michel, nous soupions chez ma\'eetre La Huri\'e8re.
+\par
+\par \endash D\rquote abord, demanda Marguerite avec un naturel parfait, qu\rquote est-ce que ma\'eetre La Huri\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Ma\'eetre La Huri\'e8re, madame, dit La Mole en regardant une seconde fois Marguerite avec cet air de doute qu\rquote on avait d\'e9j\'e0 pu remarquer une premi\'e8re fois chez lui, ma\'eetre La Huri\'e8re est le ma\'eetre de l\rquote h\'f4
+tellerie de la Belle \'c9toile, situ\'e9e rue de l\rquote Arbre-Sec.
+\par
+\par \endash Bien, je vois cela d\rquote ici\'85 Vous soupiez donc chez ma\'eetre La Huri\'e8re, avec votre ami Coconnas sans doute\~?
+\par
+\par \endash Oui, madame, avec mon ami Coconnas, quand un homme entra et nous remit \'e0 chacun un billet.
+\par
+\par \endash Pareil\~? demanda Marguerite.
+\par
+\par \endash Exactement pareil. Cette ligne seulement\~:
+\par
+\par \'ab\~Vous \'eates attendu rue Saint-Antoine, en face de la rue de Jouy.\~\'bb
+\par
+\par \endash Et pas de signature au bas de ce billet\~? demanda Marguerite.
+\par
+\par \endash Non\~; mais trois mots, trois mots charmants qui promettaient trois fois la m\'eame chose\~; c\rquote est-\'e0-dire un triple bonheur.
+\par
+\par \endash Et quels \'e9taient ces trois mots\~?
+\par
+\par \endash }{\i \'c9ros-Cupido-Amor.}{
+\par
+\par }{\i \endash }{En effet, ce sont trois doux noms\~; et ont-ils tenu ce qu\rquote ils promettaient\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! plus, madame, cent fois plus\~! s\rquote \'e9cria La Mole avec enthousiasme.
+\par
+\par \endash Continuez\~; je suis curieuse de savoir ce qui vous attendait rue Saint Antoine, en face la rue de Jouy.
+\par
+\par \endash Deux du\'e8gnes avec chacune un mouchoir \'e0 la main. Il s\rquote agissait de nous laisser bander les yeux. Votre Majest\'e9 devine que nous n\rquote y f\'eemes point de difficult\'e9. Nous tend\'eemes bravement le cou. Mon guide me fit tourner
+\'e0 gauche, le guide de mon ami le fit tourner \'e0 droite, et nous nous s\'e9par\'e2mes.
+\par
+\par \endash Et alors\~? continua Marguerite, qui paraissait d\'e9cid\'e9e \'e0 pousser l\rquote investigation jusqu\rquote au bout.
+\par
+\par \endash Je ne sais, reprit La Mole, o\'f9 son guide conduisit mon ami. En enfer, peut-\'eatre. Mais quant \'e0 moi, ce que je sais, c\rquote est que le mien me mena en un lieu que je tiens pour le paradis.
+\par
+\par \endash Et d\rquote o\'f9 vous fit sans doute chasser votre trop grande curiosit\'e9\~?
+\par
+\par \endash Justement, madame, et vous avez le don de la divination. J\rquote attendais le jour avec impatience pour voir o\'f9 j\rquote \'e9tais, quand, \'e0 quatre heures et demie, la m\'eame du\'e8gne est rentr\'e9e, m\rquote a band\'e9
+ de nouveau les yeux, m\rquote a fait promettre de ne point chercher \'e0 soulever mon bandeau, m\rquote a conduit dehors, m\rquote a accompagn\'e9 cent pas, m\rquote a fait encore jurer de n\rquote \'f4ter mon bandeau que lorsque j\rquote aurais compt
+\'e9 jusqu\rquote \'e0 cinquante. J\rquote ai compt\'e9 jusqu\rquote \'e0 cinquante, et je me suis trouv\'e9 rue Saint-Antoine, en face la rue de Jouy.
+\par
+\par \endash Et alors\'85\~?
+\par
+\par \endash Alors, madame, je suis revenu tellement joyeux que je n\rquote ai point fait attention aux quatre mis\'e9rables des mains desquels j\rquote ai eu tant de mal \'e0
+ me tirer. Or, madame, continua La Mole, en retrouvant ici un morceau de ma plume, mon c\'9cur a tressailli de joie, et je l\rquote ai ramass\'e9 en me promettant \'e0 moi-m\'ea
+me de le garder comme un souvenir de cette heureuse nuit. Mais, au milieu de mon bonheur, une chose me tourmente, c\rquote est ce que peut \'eatre devenu mon compagnon.
+\par
+\par \endash Il n\rquote est pas rentr\'e9 au Louvre\~?
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! non, madame\~! Je l\rquote ai cherch\'e9 partout o\'f9 il pouvait \'eatre, \'e0 la Belle-\'c9toile, au jeu de paume, et en quantit\'e9 d\rquote autres lieux honorables\~; mais d\rquote Annibal point et de Coconnas pas davantage\'85
+
+\par
+\par En disant ces paroles et les accompagnant d\rquote un geste lamentable, La Mole ouvrit les bras et \'e9carta son manteau, sous lequel on vit b\'e2iller \'e0 divers endroits son pourpoint qui montrait, comme autant d\rquote \'e9l\'e9gants crev\'e9
+s, la doublure par les accrocs.
+\par
+\par \endash Mais vous avez \'e9t\'e9 cribl\'e9\~? dit Marguerite.
+\par
+\par \endash Cribl\'e9, c\rquote est le mot\~! dit La Mole, qui n\rquote \'e9tait pas f\'e2ch\'e9 de se faire un m\'e9rite du danger qu\rquote il avait couru. Voyez, madame\~! voyez\~!
+\par
+\par \endash Comment n\rquote avez-vous pas chang\'e9 de pourpoint au Louvre, puisque vous y \'eates retourn\'e9\~? demanda la reine.
+\par
+\par \endash Ah\~! dit La Mole, c\rquote est qu\rquote il y avait quelqu\rquote un dans ma chambre.
+\par
+\par \endash Comment, quelqu\rquote un dans votre chambre\~? dit Marguerite dont les yeux exprim\'e8rent le plus vif \'e9tonnement\~; et qui donc \'e9tait dans votre chambre\~?
+\par
+\par \endash Son Altesse\'85
+\par
+\par \endash Chut\~! interrompit Marguerite.
+\par
+\par Le jeune homme ob\'e9it.
+\par
+\par \endash }{\i Qui ad lecticam meam stant\~? }{dit-elle \'e0 La Mole.
+\par
+\par \endash }{\i Duo pueri et unus eques.}{
+\par
+\par }{\i \endash Optime, barbari\~! }{dit-elle. }{\i Dic, Moles, quem inveneris in cubiculo tuo\~?}{
+\par
+\par }{\i\lang2057 \endash Franciscum ducem.}{\lang2057
+\par
+\par }{\i\lang2057 \endash Agentem\~?}{\lang2057
+\par
+\par }{\i\lang2057 \endash Nescio quid.}{\lang2057
+\par
+\par }{\i \endash Quocum\~?}{
+\par
+\par }{\i \endash Cum ignoto.}{\cs30\b\i\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ \endash Qui est \'e0 ma porti\'e8re\~? \endash Deux pages et un
+\'e9cuyer. \endash Bon\~! ce sont des barbares\~! Dites-moi, La Mole, qui avez-vous trouv\'e9 dans votre chambre\~? \endash Le duc Fran\'e7ois. \endash Faisant\~? \endash Je ne sais quoi. \endash Avec\~? \endash Avec un inconnu.}}}{
+\par
+\par \endash C\rquote est bizarre, dit Marguerite. Ainsi vous n\rquote avez pu retrouver Coconnas\~? continua-t-elle sans songer \'e9videmment \'e0 ce qu\rquote elle disait.
+\par
+\par \endash Aussi, madame, comme j\rquote avais l\rquote honneur de le dire \'e0 Votre Majest\'e9, j\rquote en meurs v\'e9ritablement d\rquote inqui\'e9tude.
+\par
+\par \endash Eh bien, dit Marguerite en soupirant, je ne veux pas vous distraire plus longtemps de sa recherche, mais je ne sais pourquoi j\rquote ai l\rquote id\'e9e qu\rquote il se retrouvera tout seul\~! N\rquote importe, allez toujours.
+\par
+\par Et la reine appuya son doigt sur sa bouche. Or, comme la belle Marguerite n\rquote avait confi\'e9 aucun secret, n\rquote avait fait aucun aveu \'e0 La Mole, le jeune homm
+e comprit que ce geste charmant, ne pouvant avoir pour but de lui recommander le silence, devait avoir une autre signification.
+\par
+\par Le cort\'e8ge se remit en marche\~; et La Mole, dans le but de poursuivre son investigation, continua de remonter le quai jusqu\rquote \'e0 la rue du Long-Pont, qui le conduisit dans la rue Saint-Antoine.
+\par
+\par En face la rue de Jouy, il s\rquote arr\'eata.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait l\'e0 que, la veille, les deux du\'e8gnes leur avaient band\'e9 les yeux, \'e0 lui et \'e0 Coconnas. Il avait tourn\'e9 \'e0 gauche, puis il avait compt\'e9 vingt pas\~; il recommen\'e7a le man\'e8ge et se trouva en face d\rquote
+une maison ou plut\'f4t d\rquote un mur derri\'e8re lequel s\rquote \'e9levait une maison\~; au milieu de ce mur \'e9tait une porte \'e0 auvent garnie de clous larges et de meurtri\'e8res.
+\par
+\par La maison \'e9tait situ\'e9e rue Cloche-Perc\'e9e, petite rue \'e9troite qui commence \'e0 la rue Saint-Antoine et aboutit \'e0 la rue du Roi-de-Sicile.
+\par
+\par \endash Par la sambleu\~! dit La Mole, c\rquote est bien l\'e0\'85 j\rquote en jurerais\'85 En \'e9tendant la main, comme je sortais, j\rquote ai senti les clous de la porte, puis j\rquote ai descendu deux degr\'e9s. Cet homme qui courait en criant\~:
+\'c0 l\rquote aide\~! et qu\rquote on a tu\'e9 rue du Roi-de-Sicile, passait au moment o\'f9 je mettais le pied sur le premier. Voyons.
+\par
+\par La Mole alla \'e0 la porte et frappa. La porte s\rquote ouvrit, et une esp\'e8ce de concierge \'e0 moustaches vint ouvrir.
+\par
+\par \endash }{\i Was ist das\~?}{ demanda le concierge.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! fit La Mole, il me para\'eet que nous sommes Suisse. Mon ami, continua-t-il en prenant son air le plus charmant, je voudrais avoir mon \'e9p\'e9e, que j\rquote ai laiss\'e9e dans cette maison o\'f9 j\rquote ai pass\'e9 la nuit.
+\par
+\par \endash }{\i Ich verstehe nicht}{, r\'e9p\'e9ta le concierge.
+\par
+\par \endash Mon \'e9p\'e9e\'85, reprit La Mole.
+\par
+\par \endash }{\i Ich verstehe nicht}{, r\'e9p\'e9ta le concierge.
+\par
+\par \endash \'85 que j\rquote ai laiss\'e9e\'85 Mon \'e9p\'e9e, que j\rquote ai laiss\'e9e\'85
+\par
+\par \endash }{\i Ich verstehe nicht\'85}{
+\par
+\par }{\i \endash }{\'85 dans cette maison, o\'f9 j\rquote ai pass\'e9 la nuit.
+\par
+\par \endash }{\i Gehe zum Teufel\'85 }{Et il lui referma la porte au nez.
+\par
+\par \endash Mordieu\~! dit La Mole, si j\rquote avais cette \'e9p\'e9e que je r\'e9clame, je la passerais bien volontiers \'e0 travers le corps de ce dr\'f4le-l\'e0. Mais je ne l\rquote ai point, et ce sera pour un autre jour.
+\par
+\par Sur quoi La Mole continua son chemin jusqu\rquote \'e0 la rue du Roi-de-Sicile, prit \'e0 droite, fit cinquante pas \'e0 peu pr\'e8s, prit \'e0 droite encore et se trouva rue Tizon, petite rue parall\'e8le \'e0 la rue Cloche-Perc\'e9
+e, et en tout point semblable. Il y eut plus\~: \'e0 peine eut-il fait trente pas, qu\rquote il retrouva la petite porte \'e0 clous larges, \'e0 auvent et \'e0 meurtri\'e8res, les deux degr\'e9s et le mur. On e\'fbt dit que la rue Cloche-Perc\'e9e s
+\rquote \'e9tait retourn\'e9e pour le voir passer.
+\par
+\par La Mole r\'e9fl\'e9chit alors qu\rquote il avait bien pu prendre sa droite pour sa gauche, et il alla frapper \'e0 cette porte pour y faire la m\'eame r\'e9clamation qu\rquote il avait faite \'e0 l\rquote autre. Mais cette fois il eut beau frapper, on n
+\rquote ouvrit m\'eame pas.
+\par
+\par La Mole fit et refit deux ou trois fois le m\'eame tour qu\rquote il venait de faire, ce qui l\rquote amena \'e0 cette id\'e9e, toute naturelle, que la maison avait deux entr\'e9es, l\rquote une sur la rue ClochePerc\'e9e et l\rquote
+autre sur la rue Tizon.
+\par
+\par Mais ce raisonnement, si logique qu\rquote il f\'fbt, ne lui rendait pas son \'e9p\'e9e, et ne lui apprenait pas o\'f9 \'e9tait son ami.
+\par
+\par Il eut un instant l\rquote id\'e9e d\rquote acheter une autre \'e9p\'e9e et d\rquote \'e9ventrer le mis\'e9rable portier qui s\rquote obstinait \'e0 ne parler qu\rquote allemand\~; mais il pensa que si ce portier \'e9tait \'e0
+ Marguerite et que si Marguerite l\rquote avait choisi ainsi, c\rquote est qu\rquote elle avait ses raisons pour cela, et qu\rquote il lui serait peut-\'eatre d\'e9sagr\'e9able d\rquote en \'eatre priv\'e9e.
+\par
+\par Or, La Mole, pour rien au monde, n\rquote e\'fbt voulu faire une chose d\'e9sagr\'e9able \'e0 Marguerite.
+\par
+\par De peur de c\'e9der \'e0 la tentation, il reprit donc vers les deux heures de l\rquote apr\'e8s midi le chemin du Louvre.
+\par
+\par Comme son appartement n\rquote \'e9tait point occup\'e9 cette fois, il put rentrer chez lui. La chose \'e9tait assez urgente relativement au pourpoint, qui, comme lui avait fait observer la reine, \'e9tait consid\'e9rablement d\'e9t\'e9rior\'e9.
+\par
+\par Il s\rquote avan\'e7a donc incontinent vers son lit pour substituer le beau pourpoint gris perle \'e0 celui-l\'e0. Mais, \'e0 son grand \'e9tonnement, la premi\'e8re chose qu\rquote il aper\'e7ut pr\'e8s du pourpoint gris perle fut cette fameuse \'e9p\'e9
+e qu\rquote il avait laiss\'e9e rue Cloche-Perc\'e9e.
+\par
+\par La Mole la prit, la tourna et la retourna\~: c\rquote \'e9tait bien elle.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! fit-il, est-ce qu\rquote il y aurait quelque magie l\'e0-dessous\~? Puis avec un soupir\~: Ah\~! si le pauvre Coconnas se pouvait retrouver comme mon \'e9p\'e9e\~!
+\par
+\par Deux ou trois heures apr\'e8s que La Mole avait cess\'e9 sa ronde circulaire autour de la petite maison double, la porte de la rue Tizon s\rquote ouvrit. Il \'e9tait cinq heures du soir \'e0 peu pr\'e8s, et par cons\'e9quent nuit ferm\'e9e.
+\par
+\par Une femme envelopp\'e9e dans un long manteau garni de fourrures, accompagn\'e9e d\rquote une suivante, sortit par cette porte que lui tenait ouverte une du\'e8gne d\rquote une quarantaine d\rquote ann\'e9es, se glissa rapidement jusqu\rquote \'e0
+ la rue du Roi-de-Sicile, frappa \'e0 une petite porte de la rue d\rquote Argenson qui s\rquote ouvrit devant elle, sortit par la grande porte du m\'eame h\'f4tel qui donnait Vieille-rue-du-Temple, alla gagner une petite poterne de l\rquote h\'f4
+tel de Guise, l\rquote ouvrit avec une clef qu\rquote elle avait dans sa poche, et disparut.
+\par
+\par Une demi-heure apr\'e8s, un jeune homme, les yeux band\'e9s, sortait par la m\'eame porte de la m\'eame petite maison, guid\'e9 par une femme qui le conduisait au coin de la rue Geoffroy-Lasnier et de la Mortellerie. L\'e0, elle l\rquote invita \'e0
+ compter jusqu\rquote \'e0 cinquante et \'e0 \'f4ter son bandeau.
+\par
+\par Le jeune homme accomplit scrupuleusement la recommandation, et au chiffre convenu \'f4ta le mouchoir qui lui couvrait les yeux.
+\par
+\par \endash Mordi\~! s\rquote \'e9cria-t-il en regardant tout autour de lui\~; si je sais o\'f9 je suis, je veux \'eatre pendu\~! Six heures\~! s\rquote \'e9cria-t-il en entendant sonner l\rquote horloge de Notre-Dame. Et ce pauvre La Mole, que peut-il \'ea
+tre devenu\~? Courons au Louvre, peut-\'eatre l\'e0 en saura-t-on des nouvelles.
+\par
+\par Et ce disant, Coconnas descendit tout courant la rue de la Mortellerie et arriva aux portes du Louvre en moins de temps qu\rquote il n\rquote en e\'fbt fallu \'e0 un cheval ordinaire\~; il bouscula et d\'e9molit sur son pass
+age cette haie mobile de braves bourgeois qui se promenaient paisiblement autour des boutiques de la place Baudoyer, et entra dans le palais.
+\par
+\par L\'e0 il interrogea suisse et sentinelle. Le suisse croyait bien avoir vu entrer M.\~de\~La Mole le matin, mais il ne l\rquote avait pas vu sortir. La sentinelle n\rquote \'e9tait l\'e0 que depuis une heure et demie et n\rquote avait rien vu.
+\par
+\par Il monta tout courant \'e0 la chambre et en ouvrit la porte pr\'e9cipitamment\~; mais il ne trouva dans la chambre que le pourpoint de La Mole tout lac\'e9r\'e9, ce qui redoubla encore ses inqui\'e9tudes.
+\par
+\par Alors il songea \'e0 La Huri\'e8re et courut chez le digne h\'f4telier de la Belle-\'c9toile. La Huri\'e8re avait vu La Mole\~; La Mole avait d\'e9jeun\'e9 chez La Huri\'e8re. Coconnas fut donc enti\'e8rement rassur\'e9, et, comme il avait grand faim, il
+ demanda \'e0 souper \'e0 son tour.
+\par
+\par Coconnas \'e9tait dans les deux dispositions n\'e9cessaires pour bien souper\~: il avait l\rquote esprit rassur\'e9 et l\rquote estomac vide\~; il soupa donc si bien que son repas le conduisit jusqu\rquote \'e0 huit heures. Alors, r\'e9confort\'e9
+ par deux bouteilles d\rquote un petit vin d\rquote Anjou qu\rquote il aimait fort et qu\rquote il venait de sabler avec une sensualit\'e9 qui se trahissait par des clignements d\rquote yeux et des clappements de langue r\'e9it\'e9r\'e9s, il se remit \'e0
+ la recherche de La Mole, accompagnant cette nouvelle exploration \'e0 travers la foule de coups de pied et de coups de poing proportionn\'e9s \'e0 l\rquote accroissement d\rquote amiti\'e9 que lui avait inspir\'e9 le bien-\'ea
+tre qui suit toujours un bon repas.
+\par
+\par Cela dura une heure\~; pendant une heure Coconnas parcourut toutes les rues avoisinant le quai de la Gr\'e8ve, le port au charbon, la rue Saint-Antoine et les rues Tizon et Cloche-Perc\'e9e, o\'f9 il pensait que son ami pouvait \'ea
+tre revenu. Enfin, il comprit qu\rquote il y avait un endroit par lequel il fallait qu\rquote il pass\'e2t, c\rquote \'e9tait le guichet du Louvre, et il r\'e9solut de l\rquote aller attendre sous ce guichet jusqu\rquote \'e0 sa rentr\'e9e.
+\par
+\par Il n\rquote \'e9tait plus qu\rquote \'e0 cent pas du Louvre, et remettait sur ses jambes une femme dont il avait d\'e9j\'e0 renvers\'e9 le mari, place Saint-Germain-l\rquote Auxerrois, lorsqu\rquote \'e0 l\rquote horizon il aper\'e7ut devant lui \'e0 la
+clart\'e9 douteuse d\rquote un grand fanal dress\'e9 pr\'e8s du pont-levis du Louvre, le manteau de velours cerise et la plume blanche de son ami qui, d\'e9j\'e0 pareil \'e0 une ombre, disparaissait sous le guichet en rendant le salut \'e0 la sentinelle.
+
+\par
+\par Le fameux manteau cerise avait fait tant d\rquote effet de par le monde qu\rquote il n\rquote y avait pas \'e0 s\rquote y tromper.
+\par
+\par \endash Eh mordi\~! s\rquote \'e9cria Coconnas\~; c\rquote est bien lui, cette fois, et le voil\'e0 qui rentre. Eh\~! eh\~! La Mole, eh\~! notre ami. Peste\~! j\rquote ai pourtant une bonne voix. Comment se fait-il donc qu\rquote il ne m\rquote
+ait pas entendu\~? Mais par bonheur j\rquote ai aussi bonnes jambes que bonne voix, et je vais le rejoindre.
+\par
+\par Dans cette esp\'e9rance, Coconnas s\rquote \'e9lan\'e7a de toute la vigueur de ses jarrets, arriva en un instant au Louvre\~; mais quelque diligence qu\rquote il e\'fbt faite, au moment o\'f9
+ il mettait le pied dans la cour, le manteau rouge, qui paraissait fort press\'e9 aussi, disparaissait sous le vestibule.
+\par
+\par \endash Oh\'e9\~! La Mole\~! s\rquote \'e9cria Coconnas en reprenant sa course, attends-moi donc, c\rquote est moi, Coconnas\~! Que diable as-tu donc \'e0 courir ainsi\~? Est-ce que tu te sauves, par hasard\~?
+\par
+\par En effet, le manteau rouge, comme s\rquote il e\'fbt eu des ailes, escaladait le second \'e9tage plut\'f4t qu\rquote il ne le montait.
+\par
+\par \endash Ah\~! tu ne veux pas m\rquote entendre\~! cria Coconnas. Ah\~! tu m\rquote en veux\~! ah\~! tu es f\'e2ch\'e9\~! Eh bien, au diable, mordi\~! quant \'e0 moi, je n\rquote en puis plus.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait au bas de l\rquote escalier que Coconnas lan\'e7ait cette apostrophe au fugitif, qu\rquote il renon\'e7ait \'e0 suivre des jambes, mais qu\rquote il continuait \'e0 suivre de l\rquote \'9cil \'e0 travers la vis de l\rquote escalier et qu
+i \'e9tait arriv\'e9 \'e0 la hauteur de l\rquote appartement de Marguerite. Tout \'e0 coup une femme sortit de cet appartement et prit celui que poursuivait Coconnas par le bras.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! fit Coconnas, cela m\rquote a tout l\rquote air d\rquote \'eatre la reine Marguerite. Il \'e9tait attendu. Alors, c\rquote est autre chose, je comprends qu\rquote il ne m\rquote ait pas r\'e9pondu.
+\par
+\par Et il se coucha sur la rampe, plongeant son regard par l\rquote ouverture de l\rquote escalier. Alors, apr\'e8s quelques paroles \'e0 voix basse, il vit le manteau cerise suivre la reine chez elle.
+\par
+\par \endash Bon\~! bon\~! dit Coconnas, c\rquote est cela. Je ne me trompais point. Il y a des moments o\'f9 la pr\'e9sence de notre meilleur ami nous est importune, et ce cher La Mole est dans un de ces moments-l\'e0.
+\par
+\par Et Coconnas, montant doucement les escaliers, s\rquote assit sur un banc de velours qui garnissait le palier m\'eame, en se disant\~:
+\par
+\par \endash Soit, au lieu de le rejoindre, j\rquote attendrai\'85 oui\~; mais, ajouta-t-il, j\rquote y pense, il est chez la reine de Navarre, de sorte que je pourrais bien attendre longtemps\'85 Il fait froid, mordi\~! Allons, allons\~! j\rquote a
+ttendrai aussi bien dans ma chambre. Il faudra toujours bien qu\rquote il y rentre, quand le diable y serait.
+\par
+\par Il achevait \'e0 peine ces paroles et commen\'e7ait \'e0 mettre \'e0 ex\'e9cution la r\'e9solution qui en \'e9tait le r\'e9sultat, lorsqu\rquote un pas all\'e8gre et l\'e9ger retentit au-dessus de sa t\'eate, accompagn\'e9 d\rquote
+une petite chanson si famili\'e8re \'e0 son ami que Coconnas tendit aussit\'f4t le cou vers le c\'f4t\'e9 d\rquote o\'f9 venait le bruit du pas et de la chanson. C\rquote \'e9tait La Mole qui descendait de l\rquote \'e9tage sup\'e9rieur, celui o\'f9 \'e9
+tait situ\'e9e sa chambre, et qui, apercevant Coconnas, se mit \'e0 sauter quatre \'e0 quatre les escaliers qui le s\'e9paraient encore de lui, et, cette op\'e9ration termin\'e9e, se jeta dans ses bras.
+\par
+\par \endash Oh\~! mordi, c\rquote est toi\~! dit Coconnas. Et par o\'f9 diable es-tu donc sorti\~?
+\par
+\par \endash Eh\~! par la rue Cloche-Perc\'e9e, pardieu\~!
+\par
+\par \endash Non. Je ne dis pas de la maison l\'e0-bas\'85
+\par
+\par \endash Et d\rquote o\'f9\~?
+\par
+\par \endash De chez la reine.
+\par
+\par \endash De chez la reine\~?
+\par
+\par \endash De chez la reine de Navarre.
+\par
+\par \endash Je n\rquote y suis pas entr\'e9.
+\par
+\par \endash Allons donc\~!
+\par
+\par \endash Mon cher Annibal, dit La Mole, tu d\'e9raisonnes. Je sors de ma chambre, o\'f9 je t\rquote attends depuis deux heures.
+\par
+\par \endash Tu sors de ta chambre\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas toi que j\rquote ai poursuivi sur la place du Louvre\~?
+\par
+\par \endash Quand cela\~?
+\par
+\par \endash \'c0 l\rquote instant m\'eame.
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas toi qui as disparu sous le guichet il y a dix minutes\~?
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas toi qui viens de monter cet escalier comme si tu \'e9tais poursuivi par une l\'e9gion de diables\~?
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Mordi\~! s\rquote \'e9cria Coconnas, le vin de la Belle-\'c9toile n\rquote est point assez m\'e9chant pour m\rquote avoir tourn\'e9 \'e0 ce point la t\'eate. Je te dis que je viens d\rquote
+apercevoir ton manteau cerise et ta plume blanche sous le guichet du Louvre, que j\rquote ai poursuivi l\rquote un et l\rquote autre jusqu\rquote au bas de cet escalier, et que ton manteau, ton plumeau, tout, jusqu\rquote \'e0 ton bras qui fait le b
+alancier, \'e9tait attendu ici par une dame que je soup\'e7onne fort d\rquote \'eatre la reine de Navarre, laquelle a entra\'een\'e9 le tout par cette porte qui, si je ne me trompe, est bien celle de la belle Marguerite.
+\par
+\par \endash Mordieu\~! dit La Mole en p\'e2lissant, y aurait-il d\'e9j\'e0 trahison\~?
+\par
+\par \endash \'c0 la bonne heure\~! dit Coconnas. Jure tant que tu voudras, mais ne me dis plus que je me trompe.
+\par
+\par La Mole h\'e9sita un instant, serrant sa t\'eate entre ses mains et retenu entre son respect et sa jalousie\~; mais sa jalousie l\rquote emporta, et il s\rquote \'e9lan\'e7a vers la porte, \'e0 laquelle il commen\'e7a \'e0
+ heurter de toutes ses forces, ce qui produisit un vacarme assez peu convenable, eu \'e9gard \'e0 la majest\'e9 du lieu o\'f9 l\rquote on se trouvait.
+\par
+\par \endash Nous allons nous faire arr\'eater, dit Coconnas\~; mais n\rquote importe, c\rquote est bien dr\'f4le. Dis donc, La Mole, est-ce qu\rquote il y aurait des revenants au Louvre\~?
+\par
+\par \endash Je n\rquote en sais rien, dit le jeune homme, aussi p\'e2le que la plume qui ombrageait son front\~; mais j\rquote ai toujours d\'e9sir\'e9 en voir, et comme l\rquote occasion s\rquote en pr\'e9sente, je ferai de mon mieux pour me trouver face
+\'e0 face avec celui-l\'e0.
+\par
+\par \endash Je ne m\rquote y oppose pas, dit Coconnas, seulement frappe un peu moins fort si tu ne veux pas l\rquote effaroucher.
+\par
+\par La Mole, si exasp\'e9r\'e9 qu\rquote il f\'fbt, comprit la justesse de l\rquote observation et continua de frapper, mais plus doucement.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175306}XXV\line Le manteau cerise{\*\bkmkend _Toc97175306}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Coconnas ne s\rquote \'e9tait point tromp\'e9. La dame qui avait arr\'eat\'e9 le cavalier au manteau cerise \'e9tait bien la reine de Navarre\~; quant au cavalier au manteau cerise, notre lecteur a d\'e9j\'e0 devin\'e9, je pr\'e9sume, qu\rquote il n
+\rquote \'e9tait autre que le brave de Mouy.
+\par
+\par En reconnaissant la reine de Navarre, le jeune huguenot comprit qu\rquote il y avait quelque m\'e9prise\~: mais il n\rquote osa rien dire, dans la crainte qu\rquote un cri de Marguerite ne le trah\'eet. Il pr\'e9f\'e9ra donc se laisser amener jusque
+dans les appartements, quitte, une fois arriv\'e9 l\'e0, \'e0 dire \'e0 sa belle conductrice\~:
+\par
+\par \endash Silence pour silence, madame. En effet, Marguerite avait serr\'e9 doucement le bras de celui que, dans la demi-obscurit\'e9, elle avait pris pour La Mole, et, se penchant \'e0 son oreille, elle lui avait dit en latin\~:
+\par
+\par }{\i Sola sum\~; introito, carissime.}{\cs30\b\i\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Je suis seule\~; entrez, mon cher.}}}{
+\par
+\par de Mouy, sans r\'e9pondre, se laissa guider\~; mais \'e0 peine la porte se fut-elle referm\'e9e derri\'e8re lui et se trouva-t-il dans l\rquote antichambre, mieux \'e9clair\'e9e que l\rquote escalier, que Marguerite reconnut que ce n\rquote \'e9
+tait point La Mole.
+\par
+\par Ce petit cri qu\rquote avait redout\'e9 le prudent huguenot \'e9chappa en ce moment \'e0 Marguerite\~; heureusement il n\rquote \'e9tait plus \'e0 craindre.
+\par
+\par \endash Monsieur de Mouy\~! dit-elle en reculant d\rquote un pas.
+\par
+\par \endash Moi-m\'eame, madame, et je supplie Votre Majest\'e9 de me laisser libre de continuer mon chemin sans rien dire \'e0 personne de ma pr\'e9sence au Louvre.
+\par
+\par \endash Oh\~! monsieur de Mouy, r\'e9p\'e9ta Marguerite, je m\rquote \'e9tais tromp\'e9e\~!
+\par
+\par \endash Oui, dit de Mouy, je comprends. Votre Majest\'e9 m\rquote aura pris pour le roi de Navarre\~: c\rquote est la m\'eame taille, la m\'eame plume blanche, et beaucoup, qui voudraient me flatter sans doute, m\rquote ont dit la m\'eame tournure.
+
+\par
+\par Marguerite regarda fixement de Mouy.
+\par
+\par \endash Savez-vous le latin, monsieur de Mouy\~? demanda-t-elle.
+\par
+\par \endash Je l\rquote ai su autrefois, r\'e9pondit le jeune homme\~; mais je l\rquote ai oubli\'e9. Marguerite sourit.
+\par
+\par \endash Monsieur de Mouy, dit-elle, vous pouvez \'eatre s\'fbr de ma discr\'e9tion. Cependant, comme je crois savoir le nom de la personne que vous cherchez au Louvre, je vous offrirai mes services pour vous guider s\'fbrement vers elle.
+\par
+\par \endash Excusez-moi, madame, dit de Mouy, je crois que vous vous trompez, et qu\rquote au contraire vous ignorez compl\'e8tement\'85
+\par
+\par \endash Comment\~! s\rquote \'e9cria Marguerite, ne cherchez-vous pas le roi de Navarre\~?
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! madame, dit de Mouy, j\rquote ai le regret de vous prier d\rquote avoir surtout \'e0 cacher ma pr\'e9sence au Louvre \'e0 Sa Majest\'e9 le roi votre \'e9poux.
+\par
+\par \endash \'c9coutez, monsieur de Mouy, dit Marguerite surprise, je vous ai tenu jusqu\rquote ici pour un des plus fermes chefs du parti huguenot, pour un des plus fid\'e8les partisans du roi mon mari\~; me suis-je donc tromp\'e9e\~?
+\par
+\par \endash Non, madame, car ce matin encore j\rquote \'e9tais tout ce que vous dites.
+\par
+\par \endash Et pour quelle cause avez-vous chang\'e9 depuis ce matin\~?
+\par
+\par \endash Madame, dit de Mouy en s\rquote inclinant, veuillez me dispenser de r\'e9pondre, et faites-moi la gr\'e2ce d\rquote agr\'e9er mes hommages.
+\par
+\par Et de Mouy, dans une attitude respectueuse, mais ferme, fit quelques pas vers la porte par laquelle il \'e9tait entr\'e9. Marguerite l\rquote arr\'eata.
+\par
+\par \endash Cependant, monsieur, dit-elle, si j\rquote osais vous demander un mot d\rquote explication\~; ma parole est bonne, ce me semble\~?
+\par
+\par \endash Madame, r\'e9pondit de Mouy, je dois me taire, et il faut que ce dernier devoir soit bien r\'e9el pour que je n\rquote aie point encore r\'e9pondu \'e0 Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Cependant, monsieur\'85
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 peut me perdre, madame, mais elle ne peut exiger que je trahisse mes nouveaux amis.
+\par
+\par \endash Mais les anciens, monsieur, n\rquote ont-ils pas aussi quelques droits sur vous\~?
+\par
+\par \endash Ceux qui sont rest\'e9s fid\'e8les, oui\~; ceux qui non seulement nous ont abandonn\'e9s, mais encore se sont abandonn\'e9s eux-m\'eames, non.
+\par
+\par Marguerite, pensive et inqui\'e8te, allait sans doute r\'e9pondre par une nouvelle interrogation, quand soudain Gillonne s\rquote \'e9lan\'e7a dans l\rquote appartement.
+\par
+\par \endash Le roi de Navarre\~! cria-t-elle.
+\par
+\par \endash Par o\'f9 vient-il\~?
+\par
+\par \endash Par le corridor secret.
+\par
+\par \endash Faites sortir monsieur par l\rquote autre porte.
+\par
+\par \endash Impossible, madame. Entendez-vous\~?
+\par
+\par \endash On frappe\~?
+\par
+\par \endash Oui, \'e0 la porte par laquelle vous voulez que je fasse sortir monsieur.
+\par
+\par \endash Et qui frappe\~?
+\par
+\par \endash Je ne sais.
+\par
+\par \endash Allez voir, et me le revenez dire.
+\par
+\par \endash Madame, dit de Mouy, oserais-je faire observer \'e0 Votre Majest\'e9 que si le roi de Navarre me voit \'e0 cette heure et sous ce costume au Louvre je suis perdu\~?
+\par
+\par Marguerite saisit de Mouy, et l\rquote entra\'eenant vers le fameux cabinet\~:
+\par
+\par \endash Entrez ici, monsieur, dit-elle\~; vous y \'eates aussi bien cach\'e9 et surtout aussi garanti que dans votre maison m\'eame, car vous y \'eates sur la foi de ma parole.
+\par
+\par de Mouy s\rquote y \'e9lan\'e7a pr\'e9cipitamment, et \'e0 peine la porte \'e9tait-elle referm\'e9e derri\'e8re lui, que Henri parut. Cette fois, Marguerite n\rquote avait aucun trouble \'e0 cacher\~; elle n\rquote \'e9tait que sombre, et l\rquote amour
+\'e9tait \'e0 cent lieues de sa pens\'e9e. Quant \'e0 Henri, il entra avec cette minutieuse d\'e9fiance qui, dans les moments les moins dangereux, lui faisait remarquer jusqu\rquote aux plus petits d\'e9tails\~; \'e0 plus forte raison Henri \'e9
+tait-il profond\'e9ment observateur dans les circonstances o\'f9 il se trouvait.
+\par
+\par Aussi vit-il \'e0 l\rquote instant m\'eame le nuage qui obscurcissait le front de Marguerite.
+\par
+\par \endash Vous \'e9tiez occup\'e9e, madame\~? dit-il.
+\par
+\par \endash Moi, mais, oui, Sire, je r\'eavais.
+\par
+\par \endash Et vous avez raison, madame\~; la r\'eaverie vous sied. Moi aussi, je r\'eavais\~; mais tout au contraire de vous, qui recherchez la solitude, je suis descendu expr\'e8s pour vous faire part de mes r\'eaves.
+\par
+\par Marguerite fit au roi un signe de bienvenue, et, lui montrant un fauteuil, elle s\rquote assit elle-m\'eame sur une chaise d\rquote \'e9b\'e8ne sculpt\'e9e, fine et forte comme de l\rquote acier.
+\par
+\par Il se fit entre les deux \'e9poux un instant de silence\~; puis, rompant ce silence le premier\~:
+\par
+\par \endash Je me suis rappel\'e9, madame, dit Henri, que mes r\'eaves sur l\rquote avenir avaient cela de commun avec les v\'f4tres, que, s\'e9par\'e9s comme \'e9poux, nous d\'e9sirions cependant l\rquote un et l\rquote autre unir notre fortune.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, Sire.
+\par
+\par \endash Je crois avoir compris aussi que, dans tous les plans que je pourrai faire d\rquote \'e9l\'e9vation commune, vous m\rquote avez dit que je trouverais en vous, non seulement une fid\'e8le, mais encore une active alli\'e9e.
+\par
+\par \endash Oui, Sire, et je ne demande qu\rquote une chose, c\rquote est qu\rquote en vous mettant le plus vite possible \'e0 l\rquote \'9cuvre, vous me donniez bient\'f4t l\rquote occasion de m\rquote y mettre aussi.
+\par
+\par \endash Je suis heureux de vous trouver dans ces dispositions, madame, et je crois que vous n\rquote avez pas dout\'e9 un instant que je perdisse de vue le plan dont j\rquote ai r\'e9solu l\rquote ex\'e9cution, le jour m\'eame o\'f9, gr\'e2ce \'e0
+ votre courageuse intervention, j\rquote ai \'e9t\'e9 \'e0 peu pr\'e8s s\'fbr d\rquote avoir la vie sauve.
+\par
+\par \endash Monsieur, je crois qu\rquote en vous l\rquote insouciance n\rquote est qu\rquote un masque et j\rquote ai foi non seulement dans les pr\'e9dictions des astrologues, mais encore dans votre g\'e9nie.
+\par
+\par \endash Que diriez-vous donc, madame, si quelqu\rquote un venait se jeter \'e0 la traverse de nos plans et nous mena\'e7ait de nous r\'e9duire, vous et moi, \'e0 un \'e9tat m\'e9diocre\~?
+\par
+\par \endash Je dirais que je suis pr\'eate \'e0 lutter avec vous, soit dans l\rquote ombre, soit ouvertement, contre ce quelqu\rquote un, quel qu\rquote il f\'fbt.
+\par
+\par \endash Madame, continua Henri, il vous est possible d\rquote entrer \'e0 toute heure, n\rquote est-ce pas, chez M.\~d\rquote Alen\'e7on, votre fr\'e8re\~? vous avez sa confiance et il vous porte une vive amiti\'e9
+. Oserais-je vous prier de vous informer si dans ce moment m\'eame il n\rquote est pas en conf\'e9rence secr\'e8te avec quelqu\rquote un\~?
+\par
+\par Marguerite tressaillit.
+\par
+\par \endash Avec qui, monsieur\~? demanda-t-elle.
+\par
+\par \endash Avec de Mouy.
+\par
+\par \endash Pourquoi cela\~? demanda Marguerite en r\'e9primant son \'e9motion.
+\par
+\par \endash Parce que s\rquote il en est ainsi, madame, adieu tous nos projets, tous les miens du moins.
+\par
+\par \endash Sire, parlez bas, dit Marguerite en faisant \'e0 la fois un signe des yeux et des l\'e8vres, et en d\'e9signant du doigt le cabinet.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! dit Henri\~; encore quelqu\rquote un\~? En v\'e9rit\'e9, ce cabinet est si souvent habit\'e9 qu\rquote il rend votre chambre inhabitable.
+\par
+\par Marguerite sourit.
+\par
+\par \endash Au moins est-ce toujours M.\~de\~La Mole\~? demanda Henri.
+\par
+\par \endash Non, Sire, c\rquote est M.\~de\~Mouy.
+\par
+\par \endash Lui\~? s\rquote \'e9cria Henri avec une surprise m\'eal\'e9e de joie\~; il n\rquote est donc pas chez le duc d\rquote Alen\'e7on, alors\~? oh\~! faites-le venir, que je lui parle\'85
+\par
+\par Marguerite courut au cabinet, l\rquote ouvrit, et prenant de Mouy par la main l\rquote amena sans pr\'e9ambule devant le roi de Navarre.
+\par
+\par \endash Ah\~! madame, dit le jeune huguenot avec un accent de reproche plus triste qu\rquote amer, vous me trahissez malgr\'e9 votre promesse, c\rquote est mal. Que diriez vous si je me vengeais en disant\'85
+\par
+\par \endash Vous ne vous vengerez pas, de Mouy, interrompit Henri en serrant la main du jeune homme, ou du moins vous m\rquote \'e9couterez auparavant. Madame, continua Henri en s\rquote adressant \'e0 la reine, veillez, je vous prie, \'e0
+ ce que personne ne nous \'e9coute.
+\par
+\par Henri achevait \'e0 peine ces mots, que Gillonne arriva tout effar\'e9e et dit \'e0 l\rquote oreille de Marguerite quelques mots qui la firent bondir de son si\'e8ge. Pendant qu\rquote elle courait vers l\rquote antichambre avec Gillonne, Henri, sans s
+\rquote inqui\'e9ter de la cause qui l\rquote appelait hors de l\rquote appartement, visitait le lit, la ruelle, les tapisseries et sondait du doigt les murailles. Quant \'e0 M.\~de\~Mouy, effarouch\'e9 de tous ces pr\'e9ambules, il s\rquote assurait pr
+\'e9alablement que son \'e9p\'e9e ne tenait pas au fourreau.
+\par
+\par Marguerite, en sortant de sa chambre \'e0 coucher, s\rquote \'e9tait \'e9lanc\'e9e dans l\rquote antichambre et s\rquote \'e9tait trouv\'e9e en face de La Mole, lequel, malgr\'e9 toutes les pri\'e8res de Gillonne, voulait \'e0
+ toute force entrer chez Marguerite.
+\par
+\par Coconnas se tenait derri\'e8re lui, pr\'eat \'e0 le pousser en avant ou \'e0 soutenir la retraite.
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est vous, monsieur de la Mole, s\rquote \'e9cria la reine\~; mais qu\rquote avez-vous donc, et pourquoi \'eates-vous aussi p\'e2le et tremblant\~?
+\par
+\par \endash Madame, dit Gillonne, M.\~de\~La Mole a frapp\'e9 \'e0 la porte de telle sorte que, malgr\'e9 les ordres de Votre Majest\'e9, j\rquote ai \'e9t\'e9 forc\'e9e de lui ouvrir.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! qu\rquote est-ce donc que cela\~? dit s\'e9v\'e8rement la reine\~; est-ce vrai ce qu\rquote on me dit l\'e0, monsieur de la Mole\~?
+\par
+\par \endash Madame, c\rquote est que je voulais pr\'e9venir Votre Majest\'e9 qu\rquote un \'e9tranger, un inconnu, un voleur peut-\'eatre, s\rquote \'e9tait introduit chez elle avec mon manteau et mon chapeau.
+\par
+\par \endash Vous \'eates fou, monsieur, dit Marguerite, car je vois votre manteau sur vos \'e9paules, et je crois, Dieu me pardonne, que je vois aussi votre chapeau sur votre t\'eate lorsque vous parlez \'e0 une reine.
+\par
+\par \endash Oh\~! pardon, madame, pardon\~! s\rquote \'e9cria La Mole en se d\'e9couvrant vivement, ce n\rquote est cependant pas, Dieu m\rquote en est t\'e9moin, le respect qui me manque.
+\par
+\par \endash Non, c\rquote est la foi, n\rquote est-ce pas\~? dit la reine.
+\par
+\par \endash Que voulez-vous\~! s\rquote \'e9cria La Mole\~; quand un homme est chez Votre Majest\'e9, quand il s\rquote y introduit en prenant mon costume, et peut-\'eatre mon nom, qui sait\~?\'85
+\par
+\par \endash Un homme\~! dit Marguerite en serrant doucement le bras du pauvre amoureux\~; un homme\~! \'85 Vous \'eates modeste, monsieur de la Mole. Approchez votre t\'eate de l\rquote ouverture de la tapisserie, et vous verrez deux hommes.
+\par
+\par Et Marguerite entrouvrit en effet la porti\'e8re de velours brod\'e9 d\rquote or, et La Mole reconnut Henri causant avec l\rquote homme au manteau rouge\~; Coconnas, curieux comme s\rquote il se f\'fbt agi de lui-m\'ea
+me, regarda aussi, vit et reconnut de Mouy\~; tous deux demeur\'e8rent stup\'e9faits.
+\par
+\par \endash Maintenant que vous voil\'e0 rassur\'e9, \'e0 ce que j\rquote esp\'e8re du moins, dit Marguerite, placez-vous \'e0 la porte de mon appartement, et, sur votre vie, mon cher La Mole, ne laissez entrer personne. S\rquote il approche quelqu\rquote
+un du palier m\'eame, avertissez.
+\par
+\par La Mole, faible et ob\'e9issant comme un enfant, sortit en regardant Coconnas, qui le regardait aussi, et tous deux se trouv\'e8rent dehors sans \'eatre bien revenus de leur \'e9bahissement.
+\par
+\par \endash de Mouy\~! s\rquote \'e9cria Coconnas.
+\par
+\par \endash Henri\~! murmura La Mole.
+\par
+\par \endash de Mouy avec ton manteau cerise, ta plume blanche et ton bras en balancier.
+\par
+\par \endash Ah \'e7\'e0, mais\'85 reprit La Mole, du moment qu\rquote il ne s\rquote agit pas d\rquote amour il s\rquote agit certainement de complot.
+\par
+\par \endash Ah\~! mordi\~! nous voil\'e0 dans la politique, dit Coconnas en grommelant. Heureusement que je ne vois point dans tout cela madame de Nevers.
+\par
+\par Marguerite revint s\rquote asseoir pr\'e8s des deux interlocuteurs\~; sa disparition n\rquote avait dur\'e9 qu\rquote une minute, et elle avait bien utilis\'e9 son temps. Gillonne, en vedette au passage secret, les deux gentilshommes en faction \'e0 l
+\rquote entr\'e9e principale, lui donnaient toute s\'e9curit\'e9.
+\par
+\par \endash Madame, dit Henri, croyez-vous qu\rquote il soit possible, par un moyen quelconque, de nous \'e9couter et de nous entendre\~?
+\par
+\par \endash Monsieur, dit Marguerite, cette chambre est matelass\'e9e, et un double lambris me r\'e9pond de son assourdissement.
+\par
+\par \endash Je m\rquote en rapporte \'e0 vous, r\'e9pondit Henri en souriant. Puis se retournant vers de Mouy\~:
+\par
+\par \endash Voyons, dit le roi \'e0 voix basse et comme si, malgr\'e9 l\rquote assurance de Marguerite, ses craintes ne s\rquote \'e9taient pas enti\'e8rement dissip\'e9es, que venez-vous faire ici\~?
+\par
+\par \endash Ici\~? dit de Mouy.
+\par
+\par \endash Oui, ici, dans cette chambre, r\'e9p\'e9ta Henri.
+\par
+\par \endash Il n\rquote y venait rien faire, dit Marguerite\~; c\rquote est moi qui l\rquote y ai attir\'e9.
+\par
+\par \endash Vous saviez donc\~?\'85
+\par
+\par \endash J\rquote ai devin\'e9 tout.
+\par
+\par \endash Vous voyez bien, de Mouy, qu\rquote on peut deviner.
+\par
+\par \endash Monsieur de Mouy, continua Marguerite, \'e9tait ce matin avec le duc Fran\'e7ois dans la chambre de deux de ses gentilshommes.
+\par
+\par \endash Vous voyez bien, de Mouy, r\'e9p\'e9ta Henri, qu\rquote on sait tout.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, dit de Mouy.
+\par
+\par \endash J\rquote en \'e9tais s\'fbr, dit Henri, que M.\~d\rquote Alen\'e7on s\rquote \'e9tait empar\'e9 de vous.
+\par
+\par \endash C\rquote est votre faute, Sire. Pourquoi avez-vous refus\'e9 si obstin\'e9ment ce que je venais vous offrir\~?
+\par
+\par \endash Vous avez refus\'e9\~! s\rquote \'e9cria Marguerite. Ce refus que je pressentais \'e9tait donc r\'e9el\~?
+\par
+\par \endash Madame, dit Henri secouant la t\'eate, et toi, mon brave de Mouy, en v\'e9rit\'e9 vous me faites rire avec vos exclamations. Quoi\~! un homme entre chez moi, me parle de tr\'f4ne, de r\'e9volte, de bouleversement, \'e0 moi, \'e0
+ moi Henri, prince tol\'e9r\'e9 pourvu que je porte le front humble, huguenot \'e9pargn\'e9 \'e0 la condition que je jouerai le catholique, et j\rquote irais accepter quand ces propositions me sont faites dans une chambre non matelass\'e9
+e et sans double lambris\~! Ventre-saint-gris\~! vous \'eates des enfants ou des fous\~!
+\par
+\par \endash Mais, Sire, Votre Majest\'e9 ne pouvait-elle me laisser quelque esp\'e9rance, sinon par ses paroles, du moins par un geste, par un signe\~?
+\par
+\par \endash Que vous a dit mon beau-fr\'e8re, de Mouy\~? demanda Henri.
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire, ceci n\rquote est point mon secret.
+\par
+\par \endash Eh\~! mon Dieu, reprit Henri avec une certaine impatience d\rquote avoir affaire \'e0 un homme qui comprenait si mal ses paroles, je ne vous demande pas quelles sont les propositions qu\rquote il vous a faites, je vous demande seulement s\rquote
+il \'e9coutait, s\rquote il a entendu.
+\par
+\par \endash Il \'e9coutait, Sire, et il a entendu.
+\par
+\par \endash Il \'e9coutait, et il a entendu\~! Vous le dites vous-m\'eame, de Mouy. Pauvre conspirateur que vous \'eates\~! si j\rquote avais dit un mot, vous \'e9tiez perdu. Car je ne savais point, je me doutais, du moins, qu\rquote il \'e9tait l\'e0
+, et, sinon lui, quelque autre, le duc d\rquote Anjou, Charles IX, la reine m\'e8re\~; vous ne connaissez pas les murs du Louvre, de Mouy\~; c\rquote est pour eux qu\rquote a \'e9t\'e9 fait le proverbe que les murs ont des oreilles\~
+; et connaissant ces murs-l\'e0 j\rquote eusse parl\'e9\~! Allons, allons, de Mouy, vous faites peu d\rquote honneur au bon sens du roi de Navarre, et je m\rquote \'e9tonne que, ne le mettant pas plus haut dans votre esprit, vous soyez venu lui
+ offrir une couronne.
+\par
+\par \endash Mais, Sire, reprit encore de Mouy, ne pouviez-vous, tout en refusant cette couronne, me faire un signe\~? Je n\rquote aurais pas cru tout d\'e9sesp\'e9r\'e9, tout perdu.
+\par
+\par \endash Eh ventre-saint-gris\~! s\rquote \'e9cria Henri, s\rquote il \'e9coutait, ne pouvait-il pas aussi bien voir, et n\rquote est-on pas perdu par un signe comme par une parole\~? Tenez, de Mouy, continua le roi en regardant autour de lui, \'e0
+ cette heure, si pr\'e8s de vous que mes paroles ne franchissent pas le cercle de nos trois chaises, je crains encore d\rquote \'eatre entendu quand je dis\~: de Mouy, r\'e9p\'e8te-moi tes propositions.
+\par
+\par \endash Mais, Sire, s\rquote \'e9cria de Mouy au d\'e9sespoir, maintenant je suis engag\'e9 avec M.\~d\rquote Alen\'e7on.
+\par
+\par Marguerite frappa l\rquote une contre l\rquote autre et avec d\'e9pit ses deux belles mains.
+\par
+\par \endash Alors, il est donc trop tard\~? dit-elle.
+\par
+\par \endash Au contraire, murmura Henri, comprenez donc qu\rquote en cela m\'eame la protection de Dieu est visible. Reste engag\'e9, de Mouy, car ce duc Fran\'e7ois c\rquote est notre salut \'e0 tous. Crois-tu donc que le roi de Navarre garantirait vos t
+\'eates\~? Au contraire, malheureux\~! Je vous fais tuer tous jusqu\rquote au dernier, et cela sur le moindre soup\'e7on. Mais un fils de France, c\rquote est autre chose\~; aie des preuves, de Mouy, demande des garanties\~
+; mais, niais que tu es, tu te seras engag\'e9 de c\'9cur, et une parole t\rquote aura suffi.
+\par
+\par \endash Oh\~! Sire\~! c\rquote est le d\'e9sespoir de votre abandon, croyez-le bien, qui m\rquote a jet\'e9 dans les bras du duc\~; c\rquote est aussi la crainte d\rquote \'eatre trahi, car il tenait notre secret.
+\par
+\par \endash Tiens donc le sien \'e0 ton tour, de Mouy, cela d\'e9pend de toi. Que d\'e9sire-t-il\~? \'catre roi de Navarre\~? promets-lui la couronne. Que veut-il\~? Quitter la cour\~
+? fournis-lui les moyens de fuir, travaille pour lui, de Mouy, comme si tu travaillais pour moi, dirige le bouclier pour qu\rquote il pare tous les coups qu\rquote on nous portera. Quand il faudra fuir, nous fuirons \'e0 deux\~
+; quand il faudra combattre et r\'e9gner, je r\'e9gnerai seul.
+\par
+\par \endash D\'e9fiez-vous du duc, dit Marguerite, c\rquote est un esprit sombre et p\'e9n\'e9trant, sans haine comme sans amiti\'e9, toujours pr\'eat \'e0 traiter ses amis en ennemis et ses ennemis en amis.
+\par
+\par \endash Et, dit Henri, il vous attend, de Mouy\~?
+\par
+\par \endash Oui, Sire.
+\par
+\par \endash O\'f9 cela\~?
+\par
+\par \endash Dans la chambre de ses deux gentilshommes.
+\par
+\par \endash \'c0 quelle heure\~?
+\par
+\par \endash Jusqu\rquote \'e0 minuit.
+\par
+\par \endash Pas encore onze heures, dit Henri\~; il n\rquote y a point de temps perdu, allez, de Mouy.
+\par
+\par \endash Nous avons votre parole, monsieur\~? dit Marguerite.
+\par
+\par \endash Allons donc\~! madame, dit Henri avec cette confiance qu\rquote il savait si bien montrer avec certaines personnes et dans certaines occasions, avec M.\~de\~Mouy ces choses-l\'e0 ne se demandent m\'eame point.
+\par
+\par \endash Vous avez raison, Sire, r\'e9pondit le jeune homme\~; mais moi j\rquote ai besoin de la v\'f4tre, car il faut que je dise aux chefs que je l\rquote ai re\'e7ue. Vous n\rquote \'eates point catholique, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par Henri haussa les \'e9paules.
+\par
+\par \endash Vous ne renoncez pas \'e0 la royaut\'e9 de Navarre\~?
+\par
+\par \endash Je ne renonce \'e0 aucune royaut\'e9, de Mouy\~; seulement, je me r\'e9serve de choisir la meilleure, c\rquote est-\'e0-dire celle qui sera le plus \'e0 ma convenance et \'e0 la v\'f4tre.
+\par
+\par \endash Et si, en attendant, Votre Majest\'e9 \'e9tait arr\'eat\'e9e, Votre Majest\'e9 promet-elle de ne rien r\'e9v\'e9ler, au cas m\'eame o\'f9 l\rquote on violerait par la torture la majest\'e9 royale\~?
+\par
+\par \endash de Mouy, je le jure sur Dieu.
+\par
+\par \endash Un mot, Sire\~: comment vous reverrai-je\~?
+\par
+\par \endash Vous aurez, d\'e8s demain, une clef de ma chambre\~; vous y entrerez, de Mouy, autant de fois qu\rquote il sera n\'e9cessaire aux heures que vous voudrez. Ce sera au duc d\rquote Alen\'e7on de r\'e9pondre de votre pr\'e9
+sence au Louvre. En attendant, remontez par le petit escalier, je vous servirai de guide. Pendant ce temps-l\'e0 la reine fera entrer ici le manteau rouge, pareil au v\'f4tre, qui \'e9tait tout \'e0 l\rquote heure dans l\rquote
+antichambre. Il ne faut pas qu\rquote on fasse une diff\'e9rence entre les deux et qu\rquote on sache que vous \'eates double, n\rquote est-ce pas, de Mouy\~? n\rquote est-ce pas madame\~?
+\par
+\par Henri pronon\'e7a ces derniers mots en riant et en regardant Marguerite.
+\par
+\par \endash Oui, dit-elle sans s\rquote \'e9mouvoir\~; car enfin, ce M.\~de\~La Mole est au duc mon fr\'e8re.
+\par
+\par \endash Eh bien, t\'e2chez de nous le gagner, madame, dit Henri avec un s\'e9rieux parfait. N\rquote \'e9pargnez ni l\rquote or ni les promesses. Je mets tous mes tr\'e9sors \'e0 sa disposition.
+\par
+\par \endash Alors, dit Marguerite avec un de ces sourires qui n\rquote appartiennent qu\rquote aux femmes de Boccace, puisque tel est votre d\'e9sir, je ferai de mon mieux pour le seconder.
+\par
+\par \endash Bien, bien, madame\~; et vous, de Mouy\~? retournez vers le duc et enferrez-le.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175307}XXVI\line Margarita{\*\bkmkend _Toc97175307}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Pendant la conversation que nous venons de rapporter, La Mole et Coconnas montaient leur faction\~; La Mole un peu chagrin, Coconnas un peu inquiet.
+\par
+\par C\rquote est que La Mole avait eu le temps de r\'e9fl\'e9chir et que Coconnas l\rquote y avait merveilleusement aid\'e9.
+\par
+\par \endash Que penses-tu de tout cela, notre ami\~? avait demand\'e9 La Mole \'e0 Coconnas.
+\par
+\par \endash Je pense, avait r\'e9pondu le Pi\'e9montais, qu\rquote il y a dans tout cela quelque intrigue de cour.
+\par
+\par \endash Et, le cas \'e9ch\'e9ant, es-tu dispos\'e9 \'e0 jouer un r\'f4le dans cette intrigue\~?
+\par
+\par \endash Mon cher, r\'e9pondit Coconnas, \'e9coute bien ce que je te vais dire et t\'e2che d\rquote en faire ton profit. Dans toutes ces men\'e9es princi\'e8
+res, dans toutes ces machinations royales, nous ne pouvons et surtout nous ne devons passer que comme des ombres\~: o\'f9 le roi de Navarre laissera un morceau de sa plume et le duc d\rquote Alen\'e7
+on un pan de son manteau, nous laisserons notre vie, nous. La reine a un caprice pour toi, et toi une fantaisie pour elle, rien de mieux. Perds la t\'eate en amour, mon cher, mais ne la perds pas en politique.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait un sage conseil. Aussi fut-il \'e9cout\'e9 par La Mole avec la tristesse d\rquote un homme qui sent que, plac\'e9 entre la raison et la folie, c\rquote est la folie qu\rquote il va suivre.
+\par
+\par \endash Je n\rquote ai point une fantaisie pour la reine, Annibal, je l\rquote aime\~; et, malheureusement ou heureusement, je l\rquote aime de toute mon \'e2me. C\rquote est de la folie, me diras-tu, je l\rquote
+admets, je suis fou. Mais toi qui es un sage, Coconnas, tu ne dois pas souffrir de mes sottises et de mon infortune. Va-t\rquote en retrouver notre ma\'eetre et ne te compromets pas.
+\par
+\par Coconnas r\'e9fl\'e9chit un instant, puis relevant la t\'eate\~:
+\par
+\par \endash Mon cher, r\'e9pondit-il, tout ce que tu dis l\'e0 est parfaitement juste\~; tu es amoureux, agis en amoureux. Moi je suis ambitieux, et je pense, en cette qualit\'e9, que la vie vaut mieux qu\rquote un baiser
+ de femme. Quand je risquerai ma vie, je ferai mes conditions. Toi, de ton c\'f4t\'e9, pauvre M\'e9dor, t\'e2che de faire les tiennes.
+\par
+\par Et sur ce, Coconnas tendit la main \'e0 La Mole, et partit apr\'e8s avoir \'e9chang\'e9 avec son compagnon un dernier regard et un dernier sourire.
+\par
+\par Il y avait dix minutes \'e0 peu pr\'e8s qu\rquote il avait quitt\'e9 son poste lorsque la porte s\rquote ouvrit et que Marguerite, paraissant avec pr\'e9caution, vint prendre La Mole par la main, et, sans dire une seule parole, l\rquote
+attira du corridor au plus profond de son appartement, fermant elle-m\'eame les portes avec un soin qui indiquait l\rquote importance de la conf\'e9rence qui allait avoir lieu.
+\par
+\par Arriv\'e9e dans la chambre, elle s\rquote arr\'eata, s\rquote assit sur sa chaise d\rquote \'e9b\'e8ne, et attirant La Mole \'e0 elle en enfermant ses deux mains dans les siennes\~:
+\par
+\par \endash Maintenant que nous sommes seuls, lui dit-elle, causons s\'e9rieusement, mon grand ami.
+\par
+\par \endash S\'e9rieusement, madame\~? dit La Mole.
+\par
+\par \endash Ou amoureusement, voyons\~! cela vous va-t-il mieux\~? il peut y avoir des choses s\'e9rieuses dans l\rquote amour, et surtout dans l\rquote amour d\rquote une reine.
+\par
+\par \endash Causons\'85 alors de ces choses s\'e9rieuses, mais \'e0 la condition que Votre Majest\'e9 ne se f\'e2chera pas des choses folles que je vais lui dire.
+\par
+\par \endash Je ne me f\'e2cherai que d\rquote une chose, La Mole, c\rquote est si vous m\rquote appelez madame ou Majest\'e9. Pour vous, tr\'e8s cher, je suis seulement Marguerite.
+\par
+\par \endash Oui, Marguerite\~! oui, Margarita\~! oui\~! ma perle\~! dit le jeune homme en d\'e9vorant la reine de son regard.
+\par
+\par \endash Bien comme cela, dit Marguerite\~; ainsi vous \'eates jaloux, mon beau gentilhomme\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! \'e0 en perdre la raison.
+\par
+\par \endash Encore\~! \'85
+\par
+\par \endash \'c0 en devenir fou, Marguerite.
+\par
+\par \endash Et jaloux de qui\~? voyons.
+\par
+\par \endash De tout le monde.
+\par
+\par \endash Mais enfin\~?
+\par
+\par \endash Du roi d\rquote abord.
+\par
+\par \endash Je croyais qu\rquote apr\'e8s ce que vous aviez vu et entendu, vous pouviez \'eatre tranquille de ce c\'f4t\'e9-l\'e0.
+\par
+\par \endash De ce M.\~de\~Mouy que j\rquote ai vu ce matin pour la premi\'e8re fois, et que je trouve ce soir si avant dans votre intimit\'e9.
+\par
+\par \endash De M.\~de\~Mouy\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Et qui vous donne ces soup\'e7ons sur M.\~de\~Mouy\~?
+\par
+\par \endash \'c9coutez\'85 je l\rquote ai reconnu \'e0 sa taille, \'e0 la couleur de ses cheveux, \'e0 un sentiment naturel de haine\~; c\rquote est lui qui ce matin \'e9tait chez M.\~d\rquote Alen\'e7on.
+\par
+\par \endash Eh bien, quel rapport cela a-t-il avec moi\~?
+\par
+\par \endash M.\~d\rquote Alen\'e7on est votre fr\'e8re\~; on dit que vous l\rquote aimez beaucoup\~; vous lui aurez cont\'e9 une vague pens\'e9e de votre c\'9cur\~; et lui, selon l\rquote habitude de la cour, il aura favoris\'e9 votre d\'e9
+sir en introduisant pr\'e8s de vous M.\~de\~Mouy. Maintenant, comment ai-je \'e9t\'e9 assez heureux pour que le roi se trouv\'e2t l\'e0 en m\'eame temps que lui\~? c\rquote est ce que je ne puis savoir\~; mais en tout cas, madame, soyez franche avec moi\~
+; \'e0 d\'e9faut d\rquote un autre sentiment, un amour comme le mien a bien le droit d\rquote exiger la franchise en retour. Voyez, je me prosterne \'e0 vos pieds. Si ce que vous avez \'e9prouv\'e9 pour moi n\rquote est que le caprice d\rquote
+un moment, je vous rends votre foi, votre promesse, votre amour, je rends \'e0 M.\~d\rquote Alen\'e7on ses bonnes gr\'e2ces et ma charge de gentilhomme, et je vais me faire tuer au si\'e8ge de La Rochelle, si toutefois l\rquote amour ne m\rquote a pas tu
+\'e9 avant que je puisse arriver jusque-l\'e0.
+\par
+\par Marguerite \'e9couta en souriant ces paroles pleines de charme, et suivit des yeux cette action pleine de gr\'e2ces\~; puis, penchant sa belle t\'eate r\'eaveuse sur sa main br\'fblante\~:
+\par
+\par \endash Vous m\rquote aimez\~? dit-elle.
+\par
+\par \endash Oh\~! madame\~! plus que ma vie, plus que mon salut, plus que tout\~; mais vous, vous\'85 vous ne m\rquote aimez pas.
+\par
+\par \endash Pauvre fou\~! murmura-t-elle.
+\par
+\par \endash Eh\~! oui, madame, s\rquote \'e9cria La Mole toujours \'e0 ses pieds, je vous ai dit que je l\rquote \'e9tais.
+\par
+\par \endash La premi\'e8re affaire de votre vie est donc votre amour, cher La Mole\~!
+\par
+\par \endash C\rquote est la seule, madame, c\rquote est l\rquote unique.
+\par
+\par \endash Eh bien, soit\~; je ne ferai de tout le reste qu\rquote un accessoire de cet amour. Vous m\rquote aimez, vous voulez demeurer pr\'e8s de moi\~?
+\par
+\par \endash Ma seule pri\'e8re \'e0 Dieu est qu\rquote il ne m\rquote \'e9loigne jamais de vous.
+\par
+\par \endash Eh bien, vous ne me quitterez pas\~; j\rquote ai besoin de vous, La Mole.
+\par
+\par \endash Vous avez besoin de moi\~? le soleil a besoin du ver luisant\~?
+\par
+\par \endash Si je vous dis que je vous aime, me serez-vous enti\'e8rement d\'e9vou\'e9\~?
+\par
+\par \endash Eh\~! ne le suis-je point d\'e9j\'e0, madame, et tout entier\~?
+\par
+\par \endash Oui\~; mais vous doutez encore, Dieu me pardonne\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! j\rquote ai tort, je suis ingrat, ou plut\'f4t, comme je vous l\rquote ai dit et comme vous l\rquote avez r\'e9p\'e9t\'e9, je suis un fou. Mais pourquoi M.\~de\~Mouy \'e9tait-il chez vous ce soir\~? pourquoi l\rquote
+ai-je vu ce matin chez M.\~le duc d\rquote Alen\'e7on\~? pourquoi ce manteau cerise, cette plume blanche, cette affectation d\rquote imiter ma tournure\~?\'85 Ah\~! madame, ce n\rquote est pas vous que je soup\'e7onne, c\rquote est votre fr\'e8re.
+\par
+\par \endash Malheureux\~! dit Marguerite, malheureux qui croit que le duc Fran\'e7ois pousse la complaisance jusqu\rquote \'e0 introduire un soupirant chez sa s\'9cur\~! Insens\'e9 qui se dit jaloux et qui n\rquote a pas devin\'e9\~
+! Savez-vous, La Mole, que le duc d\rquote Alen\'e7on demain vous tuerait de sa propre \'e9p\'e9e s\rquote il savait que vous \'eates l\'e0, ce soir, \'e0 mes genoux, et qu\rquote au lieu de vous chasser de cette place, je vous dis\~: Restez l\'e0
+ comme vous \'eates, La Mole\~; car je vous aime, mon beau gentilhomme, entendez-vous\~? je vous aime\~! Eh bien, oui, je vous le r\'e9p\'e8te, il vous tuerait\~!
+\par
+\par \endash Grand Dieu\~! s\rquote \'e9cria La Mole en se renversant en arri\'e8re et en regardant Marguerite avec effroi, serait-il possible\~?
+\par
+\par \endash Tout est possible, ami, en notre temps et dans cette cour. Maintenant, un seul mot\~: ce n\rquote \'e9tait pas pour moi que M.\~de\~Mouy, rev\'eatu de votre manteau, le visage cach\'e9 sous votre feutre, venait au Louvre. C\rquote \'e9
+tait pour M.\~d\rquote Alen\'e7on. Mais moi, je l\rquote ai amen\'e9 ici, croyant que c\rquote \'e9tait vous. Il tient notre secret, La Mole, il faut donc le m\'e9nager.
+\par
+\par \endash J\rquote aime mieux le tuer, dit La Mole, c\rquote est plus court et c\rquote est plus s\'fbr.
+\par
+\par \endash Et moi, mon brave gentilhomme, dit la reine, j\rquote aime mieux qu\rquote il vive et que vous sachiez tout, car sa vie nous est non seulement utile, mais n\'e9cessaire. \'c9coutez et pesez bien vos paroles avant de me r\'e9pondre\~: m\rquote
+aimez-vous assez, La Mole, pour vous r\'e9jouir si je devenais v\'e9ritablement reine, c\rquote est-\'e0-dire ma\'eetresse d\rquote un v\'e9ritable royaume\~?
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! madame, je vous aime assez pour d\'e9sirer ce que vous d\'e9sirez, ce d\'e9sir d\'fbt-il faire le malheur de toute ma vie\~!
+\par
+\par \endash Eh bien, voulez-vous m\rquote aider \'e0 r\'e9aliser ce d\'e9sir, qui vous rendra plus heureux encore\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! je vous perdrai, madame\~! s\rquote \'e9cria La Mole en cachant sa t\'eate dans ses mains.
+\par
+\par \endash Non pas, au contraire\~; au lieu d\rquote \'eatre le premier de mes serviteurs, vous deviendrez le premier de mes sujets. Voil\'e0 tout.
+\par
+\par \endash Oh\~! pas d\rquote int\'e9r\'eat\'85 pas d\rquote ambition, madame\'85 Ne souillez pas vous-m\'eame le sentiment que j\rquote ai pour vous\'85 du d\'e9vouement, rien que du d\'e9vouement\~!
+\par
+\par \endash Noble nature\~! dit Marguerite. Eh bien, oui, je l\rquote accepte, ton d\'e9vouement, et je saurai le reconna\'eetre.
+\par
+\par Et elle lui tendit ses deux mains que La Mole couvrit de baisers.
+\par
+\par \endash Eh bien\~? dit-elle.
+\par
+\par \endash Eh bien, oui\~! r\'e9pondit La Mole. Oui, Marguerite, je commence \'e0 comprendre ce vague projet dont on parlait d\'e9j\'e0 chez nous autres huguenots avant la Saint-Barth\'e9lemy\~; ce projet pour l\rquote ex\'e9cution duquel, comme tant d
+\rquote autres plus dignes que moi, j\rquote avais \'e9t\'e9 mand\'e9 \'e0 Paris. Cette royaut\'e9 r\'e9elle de Navarre qui devait remplacer une royaut\'e9 fictive, vous la convoitez\~; le roi Henri vous y pousse. de Mouy conspire avec vous, n\rquote
+est-ce pas\~? Mais le duc d\rquote Alen\'e7on, que fait-il dans toute cette affaire\~? o\'f9 y a-t-il un tr\'f4ne pour lui dans tout cela\~? Je n\rquote en vois point. Or, le duc d\rquote Alen\'e7on est-il assez votre\'85
+ ami pour vous aider dans tout cela, et sans rien exiger en \'e9change du danger qu\rquote il court\~?
+\par
+\par \endash Le duc, ami, conspire pour son compte. Laissons-le s\rquote \'e9garer\~: sa vie nous r\'e9pond de la n\'f4tre.
+\par
+\par \endash Mais moi, moi qui suis \'e0 lui, puis-je le trahir\~?
+\par
+\par \endash Le trahir\~! et en quoi le trahirez-vous\~? Que vous a-t-il confi\'e9\~? N\rquote est-ce pas lui qui vous a trahi en donnant \'e0 de Mouy votre manteau et votre chapeau comme un moyen de p\'e9n\'e9trer jusqu\rquote \'e0 lui\~? Vous \'eates \'e0
+ lui, dites-vous\~! N\rquote \'e9tiez-vous pas \'e0 moi, mon gentilhomme, avant d\rquote \'eatre \'e0 lui\~? Vous a-t-il donn\'e9 une plus grande preuve d\rquote amiti\'e9 que la preuve d\rquote amour que vous tenez de moi\~?
+\par
+\par La Mole se releva p\'e2le et comme foudroy\'e9.
+\par
+\par \endash Oh\~! murmura-t-il, Coconnas me le disait bien. L\rquote intrigue m\rquote enveloppe dans ses replis. Elle m\rquote \'e9touffera.
+\par
+\par \endash Eh bien\~? demanda Marguerite.
+\par
+\par \endash Eh bien, dit La Mole, voici ma r\'e9ponse\~: on pr\'e9tend, et je l\rquote ai entendu dire \'e0 l\rquote autre extr\'e9mit\'e9 de la France, o\'f9 votre nom si illustre, votre r\'e9putation de beaut\'e9 si universelle m\rquote \'e9
+taient venus, comme un vague d\'e9sir de l\rquote inconnu, effleurer le c\'9cur\~; on pr\'e9tend que vous avez aim\'e9 quelquefois, et que votre amour a toujours \'e9t\'e9
+ fatal aux objets de votre amour, si bien que la mort, jalouse sans doute, vous a presque toujours enlev\'e9 vos amants.
+\par
+\par \endash La Mole\~! \'85
+\par
+\par \endash Ne m\rquote interrompez pas, \'f4 ma Margarita ch\'e9rie, car on ajoute aussi que vous conservez dans des bo\'eetes d\rquote or les c\'9curs de ces fid\'e8les amis,}{\super }{et que parfois vous donnez \'e0 ces tristes restes un souvenir m\'e9
+lancolique, un regard pieux. Vous soupirez, ma reine, vos yeux se voilent\~; c\rquote est vrai. Eh bien, faites de moi le plus aim\'e9 et le plus heureux de vos favoris. Des autres vous avez perc\'e9 le c\'9cur, et vous gardez ce c\'9cur\~
+; de moi, vous faites plus, vous exposez ma t\'eate\'85 Eh bien, Marguerite, jurez-moi devant l\rquote image de ce Dieu qui m\rquote a sauv\'e9 la vie ici m\'eame, jurez-moi que si je meurs pour vous, comme un sombre pressentiment me l\rquote
+annonce, jurez-moi que vous garderez, pour y appuyer quelquefois vos l\'e8vres, cette t\'eate que le bourreau aura s\'e9par\'e9e de mon corps\~; jurez, Marguerite, et la promesse d\rquote une telle r\'e9compense, faite par ma reine, me rendra muet, tra
+\'eetre et l\'e2che au besoin, c\rquote est-\'e0-dire tout d\'e9vou\'e9, comme doit l\rquote \'eatre votre amant et votre complice.
+\par
+\par \endash \'d4 lugubre folie, ma ch\'e8re \'e2me\~! dit Marguerite\~; \'f4 fatale pens\'e9e, mon doux amour\~!
+\par
+\par \endash Jurez\'85
+\par
+\par \endash Que je jure\~?
+\par
+\par \endash Oui, sur ce coffret d\rquote argent que surmonte une croix. Jurez.
+\par
+\par \endash Eh bien, dit Marguerite, si, ce qu\rquote \'e0 Dieu ne plaise\~! tes sombres pressentiments se r\'e9alisaient, mon beau gentilhomme, sur cette croix, je te le jure, tu seras pr\'e8s de moi, vivant ou mort, tant que je vivrai moi-m\'eame\~
+; et si je ne puis te sauver dans le p\'e9ril o\'f9 tu te jettes pour moi, pour moi seule, je le sais, je donnerai du moins \'e0 ta pauvre \'e2me la consolation que tu demandes et que tu auras si bien m\'e9rit\'e9e.
+\par
+\par \endash Un mot encore, Marguerite. Je puis mourir maintenant, me voil\'e0 rassur\'e9 sur ma mort\~; mais aussi je puis vivre, nous pouvons r\'e9ussir\~: le roi de Navarre peut \'eatre roi, vous pouvez \'eatre reine, alors le roi vous emm\'e8nera\~; ce v
+\'9cu de s\'e9paration fait entre vous se rompra un jour et am\'e8nera la n\'f4tre. Allons, Marguerite, ch\'e8re Marguerite bien-aim\'e9e, d\rquote un mot vous m\rquote avez rassur\'e9 sur ma mort, d\rquote un mot maintenant rassurez-moi sur ma vie.
+
+\par
+\par \endash Oh\~! ne crains rien, je suis \'e0 toi corps et \'e2me, s\rquote \'e9cria Marguerite en \'e9tendant de nouveau la main sur la croix du petit coffre\~: si je pars, tu me suivras\~; et si le roi refuse de t\rquote emmener, c\rquote
+est moi alors qui ne partirai pas.
+\par
+\par \endash Mais vous n\rquote oserez r\'e9sister\~!
+\par
+\par \endash Mon Hyacinthe bien-aim\'e9, dit Marguerite, tu ne connais pas Henri\~; Henri ne songe en ce moment qu\rquote \'e0 une chose, c\rquote est \'e0 \'eatre roi\~; et \'e0 ce d\'e9sir il sacrifierait en ce moment tout ce qu\rquote il poss\'e8de, et
+\'e0 plus forte raison ce qu\rquote il ne poss\'e8de pas. Adieu.
+\par
+\par \endash Madame, dit en souriant La Mole, vous me renvoyez\~?
+\par
+\par \endash Il est tard, dit Marguerite.
+\par
+\par \endash Sans doute\~; mais o\'f9 voulez-vous que j\rquote aille\~? M.\~de\~Mouy est dans ma chambre avec M.\~le duc d\rquote Alen\'e7on.
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est juste, dit Marguerite avec un admirable sourire. D\rquote ailleurs, j\rquote ai encore beaucoup de choses \'e0 vous dire \'e0 propos de cette conspiration.
+\par
+\par \'c0 dater de cette nuit, La Mole ne fut plus un favori vulgaire, et il put porter haut la t\'eate \'e0 laquelle, vivante ou morte, \'e9tait r\'e9serv\'e9 un si doux avenir.
+\par
+\par Cependant, parfois, son front pesant s\rquote inclinait vers la terre, sa joue p\'e2lissait, et l\rquote aust\'e8re m\'e9ditation creusait son sillon entre les sourcils du jeune homme, si gai autrefois, si heureux maintenant\~!
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175308}XXVII \line La main de Dieu{\*\bkmkend _Toc97175308}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Henri avait dit \'e0 madame de Sauve en la quittant\~:
+\par
+\par \endash Mettez-vous au lit, Charlotte. Feignez d\rquote \'eatre gravement malade, et sous aucun pr\'e9texte demain de toute la journ\'e9e ne recevez personne.
+\par
+\par Charlotte ob\'e9it sans se rendre compte du motif qu\rquote avait le roi de lui faire cette recommandation. Mais elle commen\'e7ait \'e0 s\rquote habituer \'e0 ses excentricit\'e9s, comme on dirait de nos jours, et \'e0
+ ses fantaisies, comme on disait alors.
+\par
+\par D\rquote ailleurs elle savait que Henri renfermait dans son c\'9cur des secrets qu\rquote il ne disait \'e0 personne, dans sa pens\'e9e des projets qu\rquote il craignait de r\'e9v\'e9ler m\'eame dans ses r\'eaves\~; de sorte qu\rquote elle se faisait ob
+\'e9issante \'e0 toutes ses volont\'e9s, certaine que ses id\'e9es les plus \'e9tranges avaient un but.
+\par
+\par Le soir m\'eame elle se plaignit donc \'e0 Dariole d\rquote une grande lourdeur de t\'eate accompagn\'e9e d\rquote \'e9blouissements. C\rquote \'e9taient les sympt\'f4mes que Henri lui avait recommand\'e9 d\rquote accuser.
+\par
+\par Le lendemain elle feignit de se vouloir lever, mais \'e0 peine eut-elle pos\'e9 un pied sur le parquet qu\rquote elle se plaignit d\rquote une faiblesse g\'e9n\'e9rale et qu\rquote elle se recoucha.
+\par
+\par Cette indisposition, que Henri avait d\'e9j\'e0 annonc\'e9e au duc d\rquote Alen\'e7on, fut la premi\'e8re nouvelle que l\rquote on apprit \'e0 Catherine lorsqu\rquote elle demanda d\rquote un air tranquille pourquoi la Sauve ne paraissait pas comme d
+\rquote habitude \'e0 son lever.
+\par
+\par \endash Malade\~! r\'e9pondit madame de Lorraine qui se trouvait l\'e0.
+\par
+\par \endash Malade\~! r\'e9p\'e9ta Catherine sans qu\rquote un muscle de son visage d\'e9non\'e7\'e2t l\rquote int\'e9r\'eat qu\rquote elle prenait \'e0 sa r\'e9ponse. Quelque fatigue de paresseuse.
+\par
+\par \endash Non pas, madame, reprit la princesse. Elle se plaint d\rquote un violent mal de t\'eate et d\rquote une faiblesse qui l\rquote emp\'eache de marcher.
+\par
+\par Catherine ne r\'e9pondit rien\~; mais pour cacher sa joie, sans doute, elle se retourna vers la fen\'eatre, et voyant Henri qui traversait la cour \'e0 la suite de son entretien avec de Mouy, elle se leva pour mieux le regarder, et, pouss\'e9
+e par cette conscience qui bouillonne toujours, quoique invisiblement, au fond des c\'9curs les plus endurcis au crime\~:
+\par
+\par \endash Ne semblerait-il pas, demanda-t-elle \'e0 son capitaine des gardes, que mon fils Henri est plus p\'e2le ce matin que d\rquote habitude\~?
+\par
+\par Il n\rquote en \'e9tait rien\~; Henri \'e9tait fort inquiet d\rquote esprit, mais fort sain de corps.
+\par
+\par Peu \'e0 peu les personnes qui assistaient d\rquote habitude au lever de la reine se retir\'e8rent\~; trois ou quatre restaient, plus famili\'e8res que les autres\~; Catherine impatiente les cong\'e9dia en disant qu\rquote elle voulait rester seule.
+
+\par
+\par Lorsque le dernier courtisan fut sorti, Catherine ferma la porte derri\'e8re lui, et allant \'e0 une armoire secr\'e8te cach\'e9e dans l\rquote
+un des panneaux de sa chambre, elle en fit glisser la porte dans une rainure de la boiserie et en tira un livre dont les feuillets froiss\'e9s annon\'e7aient les fr\'e9quents services.
+\par
+\par Elle posa le livre sur une table, l\rquote ouvrit \'e0 l\rquote aide d\rquote un signet, appuya son coude sur la table et la t\'eate sur sa main.
+\par
+\par \endash C\rquote est bien cela, murmura-t-elle tout en lisant\~; mal de t\'eate, faiblesse g\'e9n\'e9rale, douleurs d\rquote yeux, enflure du palais. On n\rquote a encore parl\'e9 que des maux de t\'eate et de la faiblesse\'85 les autres sympt\'f4
+mes ne se feront pas attendre.
+\par
+\par Elle continua\~:
+\par
+\par \endash Puis l\rquote inflammation gagne la gorge, s\rquote \'e9tend \'e0 l\rquote estomac, enveloppe le c\'9cur comme d\rquote un cercle de feu et fait \'e9clater le cerveau comme un coup de foudre.
+\par
+\par Elle relut tout bas\~; puis elle continua encore, mais \'e0 demi-voix\~:
+\par
+\par \endash Pour la fi\'e8vre six heures, pour l\rquote inflammation g\'e9n\'e9rale douze heures, pour la gangr\'e8ne douze heures, pour l\rquote agonie six heures\~; en tout trente-six heures.
+\par
+\par \'bb Maintenant, supposons que l\rquote absorption soit plus lente que l\rquote inglutition, et au lieu de trente-six heures nous en aurons quarante, quarante-huit m\'eame\~
+; oui, quarante-huit heures doivent suffire. Mais lui, lui Henri, comment est-il encore debout\~? Parce qu\rquote il est homme, parce qu\rquote il est d\rquote un temp\'e9rament robuste, parce que peut-\'eatre il aura bu apr\'e8s l\rquote avoir embrass
+\'e9e, et se sera essuy\'e9 les l\'e8vres apr\'e8s avoir bu.
+\par
+\par Catherine attendit l\rquote heure du d\'eener avec impatience. Henri d\'eenait tous les jours \'e0 la table du roi. Il vint, il se plaignit \'e0 son tour d\rquote \'e9lancements au cerveau, ne mangea point, et se retira aussit\'f4t apr\'e8
+s le repas, en disant qu\rquote ayant veill\'e9 une partie de la nuit pass\'e9e, il \'e9prouvait un pressant besoin de dormir.
+\par
+\par Catherine \'e9couta s\rquote \'e9loigner le pas chancelant de Henri et le fit suivre. On lui rapporta que le roi de Navarre avait pris le chemin de la chambre de madame de Sauve.
+\par
+\par \endash Henri, se dit-elle, va achever aupr\'e8s d\rquote elle ce soir l\rquote \'9cuvre d\rquote une mort qu\rquote un hasard malheureux a peut-\'eatre laiss\'e9e incompl\'e8te.
+\par
+\par Le roi de Navarre \'e9tait en effet all\'e9 chez madame de Sauve, mais c\rquote \'e9tait pour lui dire de continuer \'e0 jouer son r\'f4le.
+\par
+\par Le lendemain, Henri ne sortit point de sa chambre pendant toute la matin\'e9e, et il ne parut point au d\'eener du roi. Madame de Sauve, disait-on, allait de plus mal en plus mal, et le bruit de la maladie de Henri, r\'e9pandu par Catherine elle-m\'ea
+me, courait comme un de ces pressentiments dont personne n\rquote explique la cause, mais qui passent dans l\rquote air.
+\par
+\par Catherine s\rquote applaudissait\~: d\'e8s la veille au matin elle avait \'e9loign\'e9 Ambroise Par\'e9 pour aller porter des secours \'e0 un de ses valets de chambre favoris, malade \'e0 Saint-Germain.
+\par
+\par Il fallait alors que ce f\'fbt un homme \'e0 elle que l\rquote on appel\'e2t chez madame de Sauve et chez Henri\~; et cet homme ne dirait que ce qu\rquote elle voudrait qu\rquote il d\'eet. Si, contre toute attente, quelque autre docteur se trouvait m\'ea
+l\'e9 l\'e0-dedans, et si quelque d\'e9claration de poison venait \'e9pouvanter cette cour o\'f9 avaient d\'e9j\'e0 retenti tant de d\'e9clarations pareilles, elle comptait fort sur le bruit que faisait la jalousie de Marguerite \'e0 l\rquote
+endroit des amours de son mari. On se rappelle qu\rquote \'e0 tout hasard elle avait fort parl\'e9 de cette jalousie qui avait \'e9clat\'e9 en plusieurs circonstances, et entre autres \'e0 la promenade de l\rquote aub\'e9pine, o\'f9 elle avait dit \'e0
+ sa fille en pr\'e9sence de plusieurs personnes\~:
+\par
+\par \endash Vous \'eates donc bien jalouse, Marguerite\~?
+\par
+\par Elle attendait donc avec un visage compos\'e9 le moment o\'f9 la porte s\rquote ouvrirait, et o\'f9 quelque serviteur tout p\'e2le et tout effar\'e9 entrerait en criant\~:
+\par
+\par \endash Majest\'e9, le roi de Navarre se meurt et madame de Sauve est morte\~!
+\par
+\par Quatre heures du soir sonn\'e8rent. Catherine achevait son go\'fbter dans la voli\'e8re o\'f9 elle \'e9miettait des biscuits \'e0 quelques oiseaux rares qu\rquote elle nourrissait de sa propre main. Quoique son visage, comme toujours, f\'fbt calme et m
+\'eame morne, son c\'9cur battait violemment au moindre bruit.
+\par
+\par La porte s\rquote ouvrit tout \'e0 coup.
+\par
+\par \endash Madame, dit le capitaine des gardes, le roi de Navarre est\'85
+\par
+\par \endash Malade\~? interrompit vivement Catherine.
+\par
+\par \endash Non, madame, Dieu merci\~! et Sa Majest\'e9 semble se porter \'e0 merveille.
+\par
+\par \endash Que dites-vous donc alors\~?
+\par
+\par \endash Que le roi de Navarre est l\'e0.
+\par
+\par \endash Que me veut-il\~?
+\par
+\par \endash Il apporte \'e0 Votre Majest\'e9 un petit singe de l\rquote esp\'e8ce la plus rare. En ce moment Henri entra tenant une corbeille \'e0 la main et caressant un ouistiti couch\'e9 dans cette corbeille.
+\par
+\par Henri souriait en entrant et paraissait tout entier au charmant petit animal qu\rquote il apportait\~; mais, si pr\'e9occup\'e9 qu\rquote il par\'fbt, il n\rquote en perdit point cependant ce premier coup d\rquote \'9cil qui lui suffisait dans
+les circonstances difficiles. Quant \'e0 Catherine, elle \'e9tait fort p\'e2le, d\rquote une p\'e2leur qui croissait au fur et \'e0 mesure qu\rquote elle voyait sur les joues du jeune homme qui s\rquote approchait d\rquote
+elle circuler le vermillon de la sant\'e9.
+\par
+\par La reine m\'e8re fut \'e9tourdie \'e0 ce coup. Elle accepta machinalement le pr\'e9sent de Henri, se troubla, lui fit compliment sur sa bonne mine, et ajouta\~:
+\par
+\par \endash Je suis d\rquote autant plus aise de vous voir si bien portant, mon fils, que j\rquote avais entendu dire que vous \'e9tiez malade et que, si je me le rappelle bien, vous vous \'eates plaint en ma pr\'e9sence d\rquote une indisposition\~
+; mais je comprends maintenant, ajouta-t-elle en essayant de sourire, c\rquote \'e9tait quelque pr\'e9texte pour vous rendre libre.
+\par
+\par \endash J\rquote ai \'e9t\'e9 fort malade, en effet, madame, r\'e9pondit Henri\~; mais un sp\'e9cifique usit\'e9 dans nos montagnes, et qui me vient de ma m\'e8re, a gu\'e9ri cette indisposition.
+\par
+\par \endash Ah\~! vous m\rquote apprendrez la recette, n\rquote est-ce pas, Henri\~? dit Catherine en souriant cette fois v\'e9ritablement, mais avec une ironie qu\rquote elle ne put d\'e9guiser.
+\par
+\par \'ab\~Quelque contrepoison, murmura-t-elle\~; nous aviserons \'e0 cela, ou plut\'f4t non. Voyant madame de Sauve malade, il se sera d\'e9fi\'e9. En v\'e9rit\'e9, c\rquote est \'e0 croire que la main de Dieu est \'e9tendue sur cet homme.\~\'bb
+\par
+\par Catherine attendit impatiemment la nuit, madame de Sauve ne parut point. Au jeu, elle en demanda des nouvelles\~; on lui r\'e9pondit qu\rquote elle \'e9tait de plus en plus souffrante.
+\par
+\par Toute la soir\'e9e elle fut inqui\'e8te, et l\rquote on se demandait avec anxi\'e9t\'e9 quelles \'e9taient les pens\'e9es qui pouvaient agiter ce visage d\rquote ordinaire si immobile.
+\par
+\par Tout le monde se retira. Catherine se fit coucher et d\'e9shabiller par ses femmes\~; puis, quand tout le monde fut couch\'e9 dans le Louvre, elle se releva, passa une longue robe de chambre noire, prit une lampe, choisit parmi toutes ses clefs ce
+lle qui ouvrait la porte de madame de Sauve, et monta chez sa dame d\rquote honneur.
+\par
+\par Henri avait-il pr\'e9vu cette visite, \'e9tait-il occup\'e9 chez lui, \'e9tait-il cach\'e9 quelque part\~? toujours est-il que la jeune femme \'e9tait seule.
+\par
+\par Catherine ouvrit la porte avec pr\'e9caution, traversa l\rquote antichambre, entra dans le salon, d\'e9posa sa lampe sur un meuble, car une veilleuse br\'fblait pr\'e8s de la malade, et, comme une ombre, elle se glissa dans la chambre \'e0 coucher.
+\par
+\par Dariole, \'e9tendue dans un grand fauteuil, dormait pr\'e8s du lit de sa ma\'eetresse.
+\par
+\par Ce lit \'e9tait enti\'e8rement ferm\'e9 par les rideaux.
+\par
+\par La respiration de la jeune femme \'e9tait si l\'e9g\'e8re, qu\rquote un instant Catherine crut qu\rquote elle ne respirait plus.
+\par
+\par Enfin elle entendit un l\'e9ger souffle, et, avec une joie maligne, elle vint lever le rideau, afin de constater par elle-m\'eame l\rquote effet du terrible poison, tressaillant d\rquote avance \'e0 l\rquote aspect de cette livide p\'e2leur ou de cette d
+\'e9vorante pourpre d\rquote une fi\'e8vre mortelle qu\rquote elle esp\'e9rait\~; mais, au lieu de tout cela, calme, les yeux doucement clos par leurs blanches paupi\'e8res, la bouche rose et entrouverte, sa joue moite doucement appuy\'e9
+e sur un de ses bras gracieusement arrondi, tandis que l\rquote autre, frais et nacr\'e9, s\rquote allongeait sur le damas cramoisi qui lui servait de couverture, la belle jeune femme dormait presque rieuse encore\~
+; car sans doute quelque songe charmant faisait \'e9clore sur ses l\'e8vres le sourire, et sur sa joue ce coloris d\rquote un bien-\'eatre que rien ne trouble.
+\par
+\par Catherine ne put s\rquote emp\'eacher de pousser un cri de surprise qui r\'e9veilla pour un instant Dariole.
+\par
+\par La reine m\'e8re se jeta derri\'e8re les rideaux du lit.
+\par
+\par Dariole ouvrit les yeux\~; mais, accabl\'e9e de sommeil, sans m\'eame chercher dans son esprit engourdi la cause de son r\'e9veil, la jeune fille laissa retomber sa lourde paupi\'e8re et se rendormit.
+\par
+\par Catherine alors sortit de dessous son rideau, et, tournant son regard vers les autres points de l\rquote appartement, elle vit sur une petite table un flacon de vin d\rquote Espagne, des fruits, des p\'e2tes sucr\'e9es et deux verres. Henri avait d\'fb
+ venir souper chez la baronne, qui visiblement se portait aussi bien que lui.
+\par
+\par Aussit\'f4t Catherine, marchant \'e0 sa toilette, y prit la petite bo\'eete d\rquote argent au tiers vide. C\rquote \'e9tait exactement la m\'eame ou tout au moins la pareille de celle qu\rquote elle avait fait remettre \'e0
+ Charlotte. Elle en enleva une parcelle de la grosseur d\rquote une perle sur le bout d\rquote une aiguille d\rquote or, rentra chez elle, la pr\'e9senta au petit singe que lui avait donn\'e9 Henri le soir m\'eame. L\rquote animal, affriand\'e9 par l
+\rquote odeur aromatique, la d\'e9vora avidement, et, s\rquote arrondissant dans sa corbeille, se rendormit. Catherine attendit un quart d\rquote heure.
+\par
+\par \endash Avec la moiti\'e9 de ce qu\rquote il vient de manger l\'e0, dit Catherine, mon chien Brutus est mort enfl\'e9 en une minute. On m\rquote a jou\'e9e. Est-ce Ren\'e9\~? Ren\'e9\~! c\rquote est impossible. Alors c\rquote est donc Henri\~! \'f4
+ fatalit\'e9\~! C\rquote est clair\~: puisqu\rquote il doit r\'e9gner, il ne peut pas mourir.
+\par
+\par \'bb Mais peut-\'eatre n\rquote y a-t-il que le poison qui soit impuissant, nous verrons bien en essayant du fer.
+\par
+\par Et Catherine se coucha en tordant dans son esprit une nouvelle pens\'e9e qui se trouva sans doute compl\'e8te le lendemain\~; car, le lendemain, elle appela son capitaine des gardes, lui remit une lettre, lui ordonna de la porter \'e0
+ son adresse, et de ne la soumettre qu\rquote aux propres mains de celui \'e0 qui elle \'e9tait adress\'e9e.
+\par
+\par Elle \'e9tait adress\'e9e au sire de Louviers de Maurevel, capitaine des p\'e9tardiers du roi, rue de la Cerisaie, pr\'e8s de l\rquote Arsenal.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175309}XXVIII\line La lettre de Rome{\*\bkmkend _Toc97175309}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Quelques jours s\rquote \'e9taient \'e9coul\'e9s depuis les \'e9v\'e9nements que nous venons de raconter, lorsqu\rquote un matin une liti\'e8re escort\'e9e de plusieurs gentilshommes aux couleurs de M.\~de\~Guise entra au Louvre, et que l\rquote
+on vint annoncer \'e0 la reine de Navarre que madame la Duchesse de Nevers sollicitait l\rquote honneur de lui faire sa cour.
+\par
+\par Marguerite recevait la visite de madame de Sauve. C\rquote \'e9tait la premi\'e8re fois que la belle baronne sortait depuis sa pr\'e9tendue maladie. Elle avait su que la reine avait manifest\'e9 \'e0 son mari une grande inqui\'e9
+tude de cette indisposition, qui avait \'e9t\'e9 pendant pr\'e8s d\rquote une semaine le bruit de la cour, et elle venait la remercier.
+\par
+\par Marguerite la f\'e9licitait sur sa convalescence et sur le bonheur qu\rquote elle avait eu d\rquote \'e9chapper \'e0 l\rquote acc\'e8s subit de ce mal \'e9trange dont, en sa qualit\'e9 de fille de France, elle ne pouvait manquer d\rquote appr\'e9cier tout
+e la gravit\'e9.
+\par
+\par \endash Vous viendrez, j\rquote esp\'e8re, \'e0 cette grande chasse d\'e9j\'e0 remise une fois, demanda Marguerite, et qui doit avoir lieu d\'e9finitivement demain. Le temps est doux pour un temps d\rquote
+hiver. Le soleil a rendu la terre plus molle, et tous nos chasseurs pr\'e9tendent que ce sera un jour des plus favorables.
+\par
+\par \endash Mais, madame, dit la baronne, je ne sais si je serai assez bien remise.
+\par
+\par \endash Bah\~! reprit Marguerite, vous ferez un effort\~; puis, comme je suis une guerri\'e8re, moi, j\rquote ai autoris\'e9 le roi \'e0 disposer d\rquote un petit cheval de B\'e9arn que je devais monter et qui vous portera \'e0 merveille. N\rquote
+en avez-vous point encore entendu parler\~?
+\par
+\par \endash Si fait, madame, mais j\rquote ignorais que ce petit cheval e\'fbt \'e9t\'e9 destin\'e9 \'e0 l\rquote honneur d\rquote \'eatre offert \'e0 Votre Majest\'e9\~: sans cela je ne l\rquote eusse point accept\'e9.
+\par
+\par \endash Par orgueil, baronne\~?
+\par
+\par \endash Non, madame, tout au contraire, par humilit\'e9.
+\par
+\par \endash Donc, vous viendrez\~?
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 me comble d\rquote honneur. Je viendrai puisqu\rquote elle l\rquote ordonne.
+\par
+\par Ce fut en ce moment qu\rquote on annon\'e7a madame la duchesse de Nevers. \'c0 ce nom Marguerite laissa \'e9chapper un tel mouvement de joie, que la baronne comprit que les deux femmes avaient \'e0 causer ensemble, et elle se leva pour se retirer.
+\par
+\par \endash \'c0 demain donc, dit Marguerite.
+\par
+\par \endash \'c0 demain, madame.
+\par
+\par \endash \'c0 propos\~! vous savez, baronne, continua Marguerite en la cong\'e9diant de la main, qu\rquote en public je vous d\'e9teste, attendu que je suis horriblement jalouse.
+\par
+\par \endash Mais en particulier\~? demanda madame de Sauve.
+\par
+\par \endash Oh\~! en particulier, non seulement je vous pardonne, mais encore je vous remercie.
+\par
+\par \endash Alors, Votre Majest\'e9 permettra\'85
+\par
+\par Marguerite lui tendit la main, la baronne la baisa avec respect, fit une r\'e9v\'e9rence profonde et sortit.
+\par
+\par Tandis que madame de Sauve remontait son escalier, bondissant comme un chevreau dont on a rompu l\rquote attache, madame de Nevers \'e9changeait avec la reine quelques saluts c\'e9r\'e9monieux qui donn\'e8rent le temps aux gentilshommes qui l\rquote
+avaient accompagn\'e9e jusque-l\'e0 de se retirer.
+\par
+\par \endash Gillonne, cria Marguerite lorsque la porte se fut referm\'e9e sur le dernier, Gillonne, fais que personne ne nous interrompe.
+\par
+\par \endash Oui, dit la duchesse, car nous avons \'e0 parler d\rquote affaires tout \'e0 fait graves.
+\par
+\par Et, prenant un si\'e8ge, elle s\rquote assit sans fa\'e7on, certaine que personne ne viendrait d\'e9ranger cette intimit\'e9 convenue entre elle et la reine de Navarre, prenant sa meilleure place du feu et du soleil.
+\par
+\par \endash Eh bien, dit Marguerite avec un sourire, notre fameux massacreur, qu\rquote en faisons-nous\~?
+\par
+\par \endash Ma ch\'e8re reine, dit la duchesse, c\rquote est sur mon \'e2me un \'eatre mythologique. Il est incomparable en esprit et ne tarit jamais. Il a des saillies qui feraient p\'e2mer de rire un saint dans sa ch\'e2sse. Au demeurant, c\rquote
+est le plus furieux pa\'efen qui ait jamais \'e9t\'e9 cousu dans la peau d\rquote un catholique\~! j\rquote en raffole. Et toi, que fais-tu de ton Apollo\~?
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! fit Marguerite avec un soupir.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! que cet h\'e9las m\rquote effraie, ch\'e8re reine\~! est-il donc trop respectueux ou trop sentimental, ce gentil La Mole\~? Ce serait, je suis forc\'e9e de l\rquote avouer, tout le contraire de son ami Coconnas.
+\par
+\par \endash Mais non, il a ses moments, dit Marguerite, et cet h\'e9las ne se rapporte qu\rquote \'e0 moi.
+\par
+\par \endash Que veut-il dire alors\~?
+\par
+\par \endash Il veut dire, ch\'e8re duchesse, que j\rquote ai une peur affreuse de l\rquote aimer tout de bon.
+\par
+\par \endash Vraiment\~?
+\par
+\par \endash Foi de Marguerite\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! tant mieux\~! la joyeuse vie que nous allons mener alors\~! s\rquote \'e9cria Henriette\~; aimer un peu, c\rquote \'e9tait mon r\'eave\~; aimer beaucoup c\rquote \'e9tait le tien. C\rquote est si doux, ch\'e8
+re et docte reine, de se reposer l\rquote esprit par le c\'9cur, n\rquote est-ce pas\~? et d\rquote avoir apr\'e8s le d\'e9lire le sourire. Ah\~! Marguerite, j\rquote ai le pressentiment que nous allons passer une bonne ann\'e9e.
+\par
+\par \endash Crois-tu\~? dit la reine\~; moi, tout au contraire, je ne sais pas comment cela se fait, je vois les choses \'e0 travers un cr\'eape. Toute cette politique me pr\'e9occupe affreusement. \'c0 propos, sache donc si ton Annibal est aussi d\'e9vou
+\'e9 \'e0 mon fr\'e8re qu\rquote il para\'eet l\rquote \'eatre. Informe-toi de cela, c\rquote est important.
+\par
+\par \endash Lui, d\'e9vou\'e9 \'e0 quelqu\rquote un ou \'e0 quelque chose\~! on voit bien que tu ne le connais pas comme moi. S\rquote il se d\'e9voue jamais \'e0 quelque chose, ce sera \'e0 son ambition et voil\'e0 tout. Ton fr\'e8re est-il homme \'e0
+ lui faire de grandes promesses, oh\~! alors, tr\'e8s bien\~: il sera d\'e9vou\'e9 \'e0 ton fr\'e8re\~; mais que ton fr\'e8re, tout fils de France qu\rquote il est, prenne garde de manquer aux promesses qu\rquote
+il lui aura faites, ou sans cela, ma foi, gare \'e0 ton fr\'e8re\~!
+\par
+\par \endash Vraiment\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est comme je te le dis. En v\'e9rit\'e9, Marguerite, il y a des moments o\'f9 ce tigre que j\rquote ai apprivois\'e9 me fait peur \'e0 moi-m\'eame. L\rquote autre jour, je lui disais\~: Annibal, prenez-
+y garde, ne me trompez pas, car si vous me trompiez\~! \'85 Je lui disais cependant cela avec mes yeux d\rquote \'e9meraude qui ont fait dire \'e0 Ronsard\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i La duchesse de Nevers}{
+\par }{\i Aux yeux verts
+\par Qui, sous leur paupi\'e8re blonde,
+\par Lancent sur nous plus d\rquote \'e9clairs
+\par Que ne font vingt Jupiters}{
+\par }{\i Dans les airs,
+\par Lorsque la temp\'eate gronde.}{
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Eh bien\~! je crus qu\rquote il allait me r\'e9pondre\~: Moi, vous tromper\~! moi, jamais\~! etc., etc. Sais-tu ce qu\rquote il m\rquote a r\'e9pondu\~?
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Eh bien, juge l\rquote homme\~: Et vous, a-t-il r\'e9pondu, si vous me trompiez, prenez garde aussi\~; car, toute princesse que vous \'eates\'85 Et, en disant ces mots, il me mena\'e7
+ait, non seulement des yeux, mais de son doigt sec et pointu, muni d\rquote un ongle taill\'e9 en fer de lance, et qu\rquote il me mit presque sous le nez. En ce moment, ma pauvre reine, je te l\rquote
+avoue, il avait une physionomie si peu rassurante que j\rquote en tressaillis, et, tu le sais, cependant je ne suis pas trembleuse.
+\par
+\par \endash Te menacer, toi, Henriette\~! il a os\'e9\~?
+\par
+\par \endash Eh\~! mordi\~! je le mena\'e7ais bien, moi\~! Au bout du compte, il a eu raison. Ainsi, tu le vois, d\'e9vou\'e9 jusqu\rquote \'e0 un certain point, ou plut\'f4t jusqu\rquote \'e0 un point tr\'e8s incertain.
+\par
+\par \endash Alors, nous verrons, dit Marguerite r\'eaveuse, je parlerai \'e0 La Mole. Tu n\rquote avais pas autre chose \'e0 me dire\~?
+\par
+\par \endash Si fait\~: une chose des plus int\'e9ressantes et pour laquelle je suis venue. Mais, que veux-tu\~! tu as \'e9t\'e9 me parler de choses plus int\'e9ressantes encore. J\rquote ai re\'e7u des nouvelles.
+\par
+\par \endash De Rome\~?
+\par
+\par \endash Oui, un courrier de mon mari.
+\par
+\par \endash Eh bien, l\rquote affaire de Pologne\~?
+\par
+\par \endash Va \'e0 merveille, et tu vas probablement sous peu de jours \'eatre d\'e9barrass\'e9e de ton fr\'e8re d\rquote Anjou.
+\par
+\par \endash Le pape a donc ratifi\'e9 son \'e9lection\~?
+\par
+\par \endash Oui, ma ch\'e8re.
+\par
+\par \endash Et tu ne me disais pas cela\~! s\rquote \'e9cria Marguerite. Eh\~! vite, vite, des d\'e9tails.
+\par
+\par \endash Oh\~! ma foi, je n\rquote en ai pas d\rquote autres que ceux que je te transmets. D\rquote ailleurs attends, je vais te donner la lettre de M.\~de\~Nevers. Tiens, la voil\'e0. Eh\~! non, non\~; ce sont des vers d\rquote
+Annibal, des vers atroces, ma pauvre Marguerite. Il n\rquote en fait pas d\rquote autres. Tiens, cette fois, la voici. Non, pas encore ceci\~: c\rquote est un billet de moi que j\rquote ai apport\'e9 pour que tu le lui fasses passer par La Mole. Ah\~
+! enfin, cette fois, c\rquote est la lettre en question.
+\par
+\par Et madame de Nevers remit la lettre \'e0 la reine. Marguerite l\rquote ouvrit vivement et la parcourut\~; mais effectivement elle ne disait rien autre chose que ce qu\rquote elle avait d\'e9j\'e0 appris de la bouche de son amie.
+\par
+\par \endash Et comment as-tu re\'e7u cette lettre\~? continua la reine.
+\par
+\par \endash Par un courrier de mon mari qui avait ordre de toucher \'e0 l\rquote h\'f4tel de Guise avant d\rquote aller au Louvre et de me remettre cette lettre avant celle du roi. Je savais l\rquote importance que ma reine attachait \'e0
+ cette nouvelle, et j\rquote avais \'e9crit \'e0 M.\~de\~Nevers d\rquote en agir ainsi. Tu vois, il a ob\'e9i, lui. Ce n\rquote est pas comme ce monstre de Coconnas. Maintenant il n\rquote
+y a donc dans tout Paris que le roi, toi et moi qui sachions cette nouvelle\~; \'e0 moins que l\rquote homme qui suivait notre courrier\'85
+\par
+\par \endash Quel homme\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! l\rquote horrible m\'e9tier\~! Imagine-toi que ce malheureux messager est arriv\'e9 las, d\'e9fait, poudreux\~; il a couru sept jours, jour et nuit, sans s\rquote arr\'eater un instant.
+\par
+\par \endash Mais cet homme dont tu parlais tout \'e0 l\rquote heure\~?
+\par
+\par \endash Attends donc. Constamment suivi par un homme de mine farouche qui avait des relais comme lui et courait aussi vite que lui penda
+nt ces quatre cents lieues, ce pauvre courrier a toujours attendu quelque balle de pistolet dans les reins. Tous deux sont arriv\'e9s \'e0 la barri\'e8re Saint-Marcel en m\'ea
+me temps, tous deux ont descendu la rue Mouffetard au grand galop, tous deux ont travers\'e9 la Cit\'e9. Mais, au bout du pont Notre-Dame, notre courrier a pris \'e0 droite, tandis que l\rquote autre tournait \'e0 gauche par la place du Ch\'e2
+telet, et filait par les quais du c\'f4t\'e9 du Louvre comme un trait d\rquote arbal\'e8te.
+\par
+\par \endash Merci, ma bonne Henriette, merci, s\rquote \'e9cria Marguerite. Tu avais raison, et voici de bien int\'e9ressantes nouvelles. Pour qui cet autre courrier\~? Je le saurai. Mais laisse-moi. \'c0 ce soir, rue Tizon, n\rquote est-ce pas\~? et \'e0
+ demain la chasse\~; et surtout prends un cheval bien m\'e9chant pour qu\rquote il s\rquote emporte et que nous soyons seules. Je te dirai ce soir ce qu\rquote il faut que tu t\'e2ches de savoir de ton Coconnas.
+\par
+\par \endash Tu n\rquote oublieras donc pas ma lettre\~? dit la duchesse de Nevers en riant.
+\par
+\par \endash Non, non, sois tranquille, il l\rquote aura et \'e0 temps. Madame de Nevers sortit, et aussit\'f4t Marguerite envoya chercher Henri, qui accourut et auquel elle remit la lettre du duc de Nevers.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! fit-il. Puis Marguerite lui raconta l\rquote histoire du double courrier.
+\par
+\par \endash Au fait, dit Henri, je l\rquote ai vu entrer au Louvre.
+\par
+\par \endash Peut-\'eatre \'e9tait-il pour la reine m\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Non pas\~; j\rquote en suis s\'fbr, car j\rquote ai \'e9t\'e9 \'e0 tout hasard me placer dans le corridor, et je n\rquote ai vu passer personne.
+\par
+\par \endash Alors, dit Marguerite en regardant son mari, il faut que ce soit\'85
+\par
+\par \endash Pour votre fr\'e8re d\rquote Alen\'e7on, n\rquote est-ce pas\~? dit Henri.
+\par
+\par \endash Oui\~; mais comment le savoir\~?
+\par
+\par \endash Ne pourrait-on, demanda Henri n\'e9gligemment, envoyer chercher un de ces deux gentilshommes et savoir par lui\'85
+\par
+\par \endash Vous avez raison, Sire\~! dit Marguerite mise \'e0 son aise par la proposition de son mari\~; je vais envoyer chercher M.\~de\~La Mole\'85 Gillonne\~! Gillonne\~!
+\par
+\par La jeune fille parut.
+\par
+\par \endash Il faut que je parle \'e0 l\rquote instant m\'eame \'e0 M.\~de\~La Mole, lui dit la reine. T\'e2chez de le trouver et amenez-le.
+\par
+\par Gillonne partit. Henri s\rquote assit devant une table sur laquelle \'e9tait un livre allemand avec des gravures d\rquote Albert D\'fcrer, qu\rquote il se mit \'e0 regarder avec une si grande attention que lorsque La Mole vint, il ne parut pas l\rquote
+entendre et ne leva m\'eame pas la t\'eate.
+\par
+\par De son c\'f4t\'e9, le jeune homme voyant le roi chez Marguerite demeura debout sur le seuil de la chambre, muet de surprise et p\'e2lissant d\rquote inqui\'e9tude.
+\par
+\par Marguerite alla \'e0 lui.
+\par
+\par \endash Monsieur de la Mole, demanda-t-elle, pourriez-vous me dire qui est aujourd\rquote hui de garde chez M.\~d\rquote Alen\'e7on\~?
+\par
+\par \endash Coconnas, madame\'85, dit La Mole.
+\par
+\par \endash T\'e2chez de me savoir de lui s\rquote il a introduit chez son ma\'eetre un homme couvert de boue et paraissant avoir fait une longue route \'e0 franc \'e9trier.
+\par
+\par \endash Ah\~! madame, je crains bien qu\rquote il ne me le dise pas\~; depuis quelques jours il devient tr\'e8s taciturne.
+\par
+\par \endash Vraiment\~! Mais en lui donnant ce billet, il me semble qu\rquote il vous devra quelque chose en \'e9change.
+\par
+\par \endash De la duchesse\~! \'85 Oh\~! avec ce billet, j\rquote essaierai.
+\par
+\par \endash Ajoutez dit Marguerite en baissant la voix, que ce billet lui servira de sauf-conduit pour entrer ce soir dans la maison que vous savez.
+\par
+\par \endash Et moi, madame, dit tout bas La Mole, quel sera le mien\~?
+\par
+\par \endash Vous vous nommerez, et cela suffira.
+\par
+\par \endash Donnez, madame, donnez, dit La Mole tout palpitant d\rquote amour\~; je vous r\'e9ponds de tout. Et il partit.
+\par
+\par \endash Nous saurons demain si le duc d\rquote Alen\'e7on est instruit de l\rquote affaire de Pologne, dit tranquillement Marguerite en se retournant vers son mari.
+\par
+\par \endash Ce M.\~de\~La Mole est v\'e9ritablement un gentil serviteur, dit le B\'e9arnais avec ce sourire qui n\rquote appartenait qu\rquote \'e0 lui\~; et\'85 par la messe\~! je ferai sa fortune.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175310}XXIX\line Le d\'e9part{\*\bkmkend _Toc97175310}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Lorsque le lendemain un beau soleil rouge, mais sans rayons, comme c\rquote est l\rquote habitude dans les jours privil\'e9gi\'e9s de l\rquote hiver, se leva derri\'e8re les collines de Paris, tout depuis deux heures \'e9tait d\'e9j\'e0
+ en mouvement dans la cour du Louvre.
+\par
+\par Un magnifique barbe, nerveux quoique \'e9lanc\'e9, aux jambes de cerf sur lesquelles les veines se croisaient comme un r\'e9seau, frappant du pied, dressant l\rquote oreille et soufflant le feu par ses narines, attendait Charles IX dans la cour\~
+; mais il \'e9tait moins impatient encore que son ma\'eetre, retenu par Catherine, qui l\rquote avait arr\'eat\'e9 au passage pour lui parler, disait-elle, d\rquote une affaire importante.
+\par
+\par Tous deux \'e9taient dans la galerie vitr\'e9e, Catherine froide, p\'e2le et impassible comme toujours, Charles IX fr\'e9missant, rongeant ses ongles et fouettant ses deux chiens favoris, rev\'ea
+tus de cuirasses de mailles pour que le boutoir du sanglier n\rquote e\'fbt pas de prise sur eux et qu\rquote ils pussent impun\'e9ment affronter le terrible animal. Un petit \'e9cusson aux armes de France \'e9tait cousu sur leur poitrine \'e0 peu pr\'e8
+s comme sur la poitrine des pages, qui plus d\rquote une fois avaient envi\'e9 les privil\'e8ges de ces bienheureux favoris.
+\par
+\par \endash Faites-y bien attention, Charles, disait Catherine, nul que vous et moi ne sait encore l\rquote arriv\'e9e prochaine des Polonais\~; cependant le roi de Navarre agit, Dieu me pardonne\~! comme s\rquote il le savait. Malgr\'e9
+ son abjuration, dont je me suis toujours d\'e9fi\'e9e, il a des intelligences avec les huguenots. Avez-vous remarqu\'e9 comme il sort souvent depuis quelques jours\~? Il a de l\rquote argent, lui qui n\rquote en a jamais eu\~; il ach\'e8
+te des chevaux, des armes, et, les jours de pluie, du matin au soir il s\rquote exerce \'e0 l\rquote escrime.
+\par
+\par \endash Eh\~! mon Dieu, ma m\'e8re, fit Charles IX impatient\'e9, croyez-vous point qu\rquote il ait l\rquote intention de me tuer, moi, ou mon fr\'e8re d\rquote Anjou\~? En ce cas il lui faudra encore quelques le\'e7ons, car hier je lui ai compt\'e9
+ avec mon fleuret onze boutonni\'e8res sur son pourpoint qui n\rquote en a cependant que six. Et quant \'e0 mon fr\'e8re d\rquote Anjou, vous savez qu\rquote il tire encore mieux que moi ou tout aussi bien, \'e0 ce qu\rquote il dit du moins.
+\par
+\par \endash \'c9coutez donc, Charles, reprit Catherine, et ne traitez pas l\'e9g\'e8rement les choses que vous dit votre m\'e8re. Les ambassadeurs vont arriver\~; eh bien, vous verrez\~! Une fois qu\rquote ils seront \'e0 Paris, Henri fera tout ce qu\rquote
+il pourra pour captiver leur attention. Il est insinuant, il est sournois\~; sans compter que sa femme, qui le seconde je ne sais pourquoi, va caqueter avec eux, leur parler latin, grec, hongrois, que sais-je\~! oh\~
+! je vous dis, Charles, et vous savez que je ne me trompe jamais\~! je vous dis, moi, qu\rquote il y a quelque chose sous jeu.
+\par
+\par En ce moment l\rquote heure sonna, et Charles IX cessa d\rquote \'e9couter sa m\'e8re pour \'e9couter l\rquote heure.
+\par
+\par \endash Mort de ma vie\~! sept heures\~! s\rquote \'e9cria-t-il. Une heure pour aller, cela fera huit\~; une heure pour arriver au rendez-vous et lancer, nous ne pourrons nous mettre en chasse qu\rquote \'e0 neuf heures. En v\'e9rit\'e9, ma m\'e8
+re, vous me faites perdre bien du temps\~! \'c0 bas, Risquetout\~! \'85 mort de ma vie\~! \'e0 bas donc, brigand\~!
+\par
+\par Et un vigoureux coup de fouet sangl\'e9 sur les reins du molosse arracha au pauvre animal, tout \'e9tonn\'e9 de recevoir un ch\'e2timent en \'e9change d\rquote une caresse, un cri de vive douleur.
+\par
+\par \endash Charles, reprit Catherine, \'e9coutez-moi donc, au nom de Dieu\~! et ne jetez pas ainsi au hasard votre fortune et celle de la France. La chasse, la chasse, la chasse, dites-vous\'85 Eh\~
+! vous aurez tout le temps de chasser lorsque votre besogne de roi sera faite.
+\par
+\par \endash Allons, allons, ma m\'e8re\~! dit Charles p\'e2le d\rquote impatience, expliquons-nous vite, car vous me faites bouillir. En v\'e9rit\'e9, il y a des jours o\'f9 je ne vous comprends pas.
+\par
+\par Et il s\rquote arr\'eata battant sa botte du manche de son fouet. Catherine jugea que le bon moment \'e9tait venu, et qu\rquote il ne fallait pas le laisser passer.
+\par
+\par \endash Mon fils, dit-elle, nous avons la preuve que de Mouy est revenu \'e0 Paris. M.\~de\~Maurevel, que vous connaissez bien, l\rquote y a vu. Ce ne peut \'eatre que pour le roi de Navarre. Cela nous suffit, je l\rquote esp\'e8re, pour qu\rquote
+il nous soit plus suspect que jamais.
+\par
+\par \endash Allons, vous voil\'e0 encore apr\'e8s mon pauvre Henriot\~! vous voulez me le faire tuer, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! non.
+\par
+\par \endash Exiler\~? Mais comment ne comprenez-vous pas qu\rquote exil\'e9 il devient beaucoup plus \'e0 craindre qu\rquote il ne le sera jamais ici, sous nos yeux, dans le Louvre, o\'f9 il ne peut rien faire que nous ne le sachions \'e0 l\rquote instant m
+\'eame\~?
+\par
+\par \endash Aussi ne veux-je pas l\rquote exiler.
+\par
+\par \endash Mais que voulez-vous donc\~? dites vite\~!
+\par
+\par \endash Je veux qu\rquote on le tienne en s\'fbret\'e9, tandis que les Polonais seront ici\~; \'e0 la Bastille, par exemple.
+\par
+\par \endash Ah\~! ma foi non, s\rquote \'e9cria Charles IX. Nous chassons le sanglier ce matin, Henriot est un de mes meilleurs suivants. Sans lui la chasse est manqu\'e9e. Mordieu, ma m\'e8re\~! vous ne songez vraiment qu\rquote \'e0 me contrarier.
+\par
+\par \endash Eh\~! mon cher fils, je ne dis pas ce matin. Les envoy\'e9s n\rquote arrivent que demain ou apr\'e8s-demain. Arr\'eatons-le apr\'e8s la chasse seulement, ce soir\'85 cette nuit\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est diff\'e9rent, alors. Eh bien, nous reparlerons de cela, nous verrons\~; apr\'e8s la chasse, je ne dis pas. Adieu\~! Allons\~! ici, Risquetout\~! ne vas-tu pas bouder \'e0 ton tour\~?
+\par
+\par \endash Charles, dit Catherine en l\rquote arr\'eatant par le bras au risque de l\rquote explosion qui pouvait r\'e9sulter de ce nouveau retard, je crois que le mieux serait, tout en ne l\rquote ex\'e9cutant que ce soir ou cette nuit, de signer l\rquote
+acte d\rquote arrestation de suite.
+\par
+\par \endash Signer, \'e9crire un ordre, aller chercher le scel des parchemins quand on m\rquote attend pour la chasse, moi qui ne me fais jamais attendre\~! Au diable, par exemple\~!
+\par
+\par \endash Mais, non, je vous aime trop pour vous retarder\~; j\rquote ai tout pr\'e9vu, entrez l\'e0, chez moi, tenez\~!
+\par
+\par Et Catherine, agile comme si elle n\rquote e\'fbt eu que vingt ans, poussa une porte qui communiquait \'e0 son cabinet, montra au roi un encrier, une plume, un parchemin, le sceau et une bougie allum\'e9e.
+\par
+\par Le roi prit le parchemin et le parcourut rapidement. \'ab\~Ordre, etc. de faire arr\'eater et conduire \'e0 la Bastille notre fr\'e8re Henri de Navarre.\~\'bb
+\par
+\par \endash Bon, c\rquote est fait\~! dit-il en signant d\rquote un trait. Adieu ma m\'e8re. Et il s\rquote \'e9lan\'e7a hors du cabinet suivi de ses chiens, tout all\'e8gre de s\rquote \'eatre si facilement d\'e9barrass\'e9 de Catherine.
+\par
+\par Charles IX \'e9tait attendu avec impatience, et, comme on connaissait son exactitude en mati\'e8re de chasse, chacun s\rquote \'e9tonnait de ce retard. Aussi, lorsqu\rquote il parut, les chasseurs le salu\'e8rent-ils par leurs vivats, les piqueurs par
+leurs fanfares, les chevaux par leurs hennissements, les chiens par leurs cris. Tout ce bruit, tout ce fracas fit monter une rougeur \'e0 ses joues p\'e2les, son c\'9cur se gonfla, Charles fut jeune et heureux pendant une seconde.
+\par
+\par \'c0 peine le roi prit-il le temps de saluer la brillante soci\'e9t\'e9 r\'e9unie dans la cour\~; il fit un signe de t\'eate au duc d\rquote Alen\'e7on, un signe de main \'e0 sa s\'9cur Marguerite, passa devant Henri sans faire semblant de le voir, et s
+\rquote \'e9lan\'e7a sur ce cheval barbe qui, impatient, bondit sous lui. Mais apr\'e8s trois ou quatre courbettes, il comprit \'e0 quel \'e9cuyer il avait affaire et se calma.
+\par
+\par Aussit\'f4t les fanfares retentirent de nouveau, et le roi sortit du Louvre suivi du duc d\rquote Alen\'e7on, du roi de Navarre, de Marguerite, de madame de Nevers, de madame de Sauve, de Tavannes et des principaux seigneurs de la cour.
+\par
+\par Il va sans dire que La Mole et Coconnas \'e9taient de la partie.
+\par
+\par Quant au duc d\rquote Anjou, il \'e9tait depuis trois mois au si\'e8ge de La Rochelle.
+\par
+\par Pendant qu\rquote on attendait le roi, Henri \'e9tait venu saluer sa femme, qui, tout en r\'e9pondant \'e0 son compliment, lui avait gliss\'e9 \'e0 l\rquote oreille\~:
+\par
+\par \endash Le courrier venu de Rome a \'e9t\'e9 introduit par M.\~de\~Coconnas lui-m\'eame chez le duc d\rquote Alen\'e7on, un quart d\rquote heure avant que l\rquote envoy\'e9 du duc de Nevers f\'fbt introduit chez le roi.
+\par
+\par \endash Alors il sait tout, dit Henri.
+\par
+\par \endash Il doit tout savoir, r\'e9pondit Marguerite\~; d\rquote ailleurs jetez les yeux sur lui, et voyez comme, malgr\'e9 sa dissimulation habituelle, son \'9cil rayonne.
+\par
+\par \endash Ventre-saint-gris\~! murmura le B\'e9arnais, je le crois bien\~! il chasse aujourd\rquote hui trois proies\~: France, Pologne et Navarre, sans compter le sanglier.
+\par
+\par Il salua sa femme, revint \'e0 son rang, et appelant un de ses gens, B\'e9arnais d\rquote origine, dont les a\'efeux \'e9taient serviteurs des siens depuis plus d\rquote un si\'e8cle et qu\rquote
+il employait comme messager ordinaire de ses affaires de galanterie\~:
+\par
+\par \endash Orthon, lui dit-il, prends cette clef et va la porter chez ce cousin de madame de Sauve que tu sais, qui demeure chez sa ma\'eetresse, au coin de la rue des Quatre-Fils, tu lui diras que sa cousine d\'e9sire lui parler ce soir\~; qu\rquote
+il entre dans ma chambre, et, si je n\rquote y suis pas, qu\rquote il m\rquote attende\~; si je tarde, qu\rquote il se jette sur mon lit en attendant.
+\par
+\par \endash Il n\rquote y a pas de r\'e9ponse, Sire\~?
+\par
+\par \endash Aucune, que de me dire si tu l\rquote as trouv\'e9. La clef est pour lui seul, tu comprends\~?
+\par
+\par \endash Oui, Sire.
+\par
+\par \endash Attends donc, et ne me quitte pas ici, peste\~! Avant de sortir de Paris, je t\rquote appellerai comme pour ressangler mon cheval, tu demeureras ainsi en arri\'e8re tout naturellement, tu feras ta commission et tu nous rejoindras \'e0 Bondy.
+
+\par
+\par Le valet fit un signe d\rquote ob\'e9issance et s\rquote \'e9loigna.
+\par
+\par On se mit en marche par la rue Saint-Honor\'e9, on gagna la rue Saint-Denis, puis le faubourg\~; arriv\'e9 \'e0 la rue Saint-Laurent, le cheval du roi de Navarre se dessangla, Orthon accourut, et tout se passa comme il avait \'e9t\'e9
+ convenu entre lui et son ma\'eetre, qui continua de suivre avec le cort\'e8ge royal la rue des R\'e9collets, tandis que son fid\'e8le serviteur gagnait la rue du Temple.
+\par
+\par Lorsque Henri rejoignit le roi, Charles \'e9tait engag\'e9 avec le duc d\rquote Alen\'e7on dans une conversation si int\'e9ressante sur le temps, sur l\rquote \'e2ge du sanglier d\'e9tourn\'e9 qui \'e9tait un solitaire, enfin sur l\rquote endroit o\'f9
+ il avait \'e9tabli sa bauge, qu\rquote il ne s\rquote aper\'e7ut pas ou feignit ne pas s\rquote apercevoir que Henri \'e9tait rest\'e9 un instant en arri\'e8re.
+\par
+\par Pendant ce temps Marguerite observait de loin la contenance de chacun, et croyait reconna\'eetre dans les yeux de son fr\'e8re un certain embarras toutes les fois que ses yeux se reposaient sur Henri. Madame de Nevers se laissait aller \'e0 une gaiet\'e9
+ folle, car Coconnas, \'e9minemment joyeux ce jour l\'e0, faisait autour d\rquote elle cent lazzis pour faire rire les dames.
+\par
+\par Quant \'e0 La Mole, il avait d\'e9j\'e0 trouv\'e9 deux fois l\rquote occasion de baiser l\rquote \'e9charpe blanche \'e0 frange d\rquote or de Marguerite sans que cette action, faite avec l\rquote adresse ordinaire aux amants, e\'fbt \'e9t\'e9
+ vue de plus de trois ou quatre personnes.
+\par
+\par On arriva vers huit heures et un quart \'e0 Bondy.
+\par
+\par Le premier soin de Charles IX fut de s\rquote informer si le sanglier avait tenu.
+\par
+\par Le sanglier \'e9tait \'e0 sa bauge, et le piqueur qui l\rquote avait d\'e9tourn\'e9 r\'e9pondait de lui.
+\par
+\par Une collation \'e9tait pr\'eate. Le roi but un verre de vin de Hongrie. Charles IX invita les dames \'e0 se mettre \'e0 table, et, tout \'e0 son impatience, s\rquote en alla, pour occuper son temps, visiter les chenils et les perchoirs, recommandant qu
+\rquote on ne dessell\'e2t pas son cheval, attendu, dit-il, qu\rquote il n\rquote en avait jamais mont\'e9 de meilleur et de plus fort.
+\par
+\par Pendant que le roi faisait sa tourn\'e9e, le duc de Guise arriva. Il \'e9tait arm\'e9 en guerre plut\'f4t qu\rquote en chasse, et vingt ou trente gentilshommes, \'e9quip\'e9s comme lui, l\rquote accompagnaient. Il s\rquote informa aussit\'f4t du lieu o
+\'f9 \'e9tait le roi, l\rquote alla rejoindre et revint en causant avec lui.
+\par
+\par \'c0 neuf heures pr\'e9cises, le roi donna lui-m\'eame le signal en sonnant le }{\i lancer}{, et chacun, montant \'e0 cheval, s\rquote achemina vers le rendez-vous.
+\par
+\par Pendant la route, Henri trouva moyen de se rapprocher encore une fois de sa femme.
+\par
+\par \endash Eh bien, lui demanda-t-il, savez-vous quelque chose de nouveau\~?
+\par
+\par \endash Non, r\'e9pondit Marguerite, si ce n\rquote est que mon fr\'e8re Charles vous regarde d\rquote une \'e9trange fa\'e7on.
+\par
+\par \endash Je m\rquote en suis aper\'e7u, dit Henri.
+\par
+\par \endash Avez-vous pris vos pr\'e9cautions\~?
+\par
+\par \endash J\rquote ai sur ma poitrine ma cotte de mailles et \'e0 mon c\'f4t\'e9 un excellent couteau de chasse espagnol, affil\'e9 comme un rasoir, pointu comme une aiguille, et avec lequel je perce des doublons.
+\par
+\par \endash Alors, dit Marguerite, \'e0 la garde de Dieu\~!
+\par
+\par Le piqueur qui dirigeait le cort\'e8ge fit un signe\~: on \'e9tait arriv\'e9 \'e0 la bauge.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175311}XXX\line Maurevel{\*\bkmkend _Toc97175311}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Pendant que toute cette jeunesse joyeuse et insouciante, en apparence du moins, se r\'e9pandait comme un tourbillon dor\'e9 sur la route de Bondy, Catherine, roulant le parchemin pr\'e9cieux sur lequel le roi Charles venait d\rquote
+apposer sa signature, faisait introduire dans son cabinet l\rquote homme \'e0 qui son capitaine des gardes avait apport\'e9, quelques jours auparavant, une lettre rue de la Cerisaie, quartier de l\rquote Arsenal.
+\par
+\par Une large bande de taffetas, pareil \'e0 un sceau mortuaire, cachait un des yeux de cet homme, d\'e9couvrant seulement l\rquote autre \'9cil, et laissant voir entre deux pommettes saillantes la courbure d\rquote un nez de vautour, tandis qu\rquote
+une barbe grisonnante lui couvrait le bas du visage. Il \'e9tait v\'eatu d\rquote un manteau long et \'e9pais sous lequel on devinait tout un arsenal. En outre il portait au c\'f4t\'e9, quoique ce ne f\'fbt pas l\rquote habitude des gens appel\'e9s \'e0
+ la cour, une \'e9p\'e9e de campagne longue, large et \'e0 double coquille. Une de ses mains \'e9tait cach\'e9e et ne quittait point sous son manteau le manche d\rquote un long poignard.
+\par
+\par \endash Ah\~! vous voici, monsieur, dit la reine en s\rquote asseyant\~; vous savez que je vous ai promis apr\'e8s la Saint-Barth\'e9lemy, o\'f9 vous nous avez rendu de si signal\'e9s services, de ne pas vous laisser dans l\rquote inaction. L\rquote
+occasion se pr\'e9sente, ou plut\'f4t non, je l\rquote ai fait na\'eetre. Remerciez-moi donc.
+\par
+\par \endash Madame, je remercie humblement Votre Majest\'e9, r\'e9pondit l\rquote homme au bandeau noir avec une r\'e9serve basse et insolente \'e0 la fois.
+\par
+\par \endash Une belle occasion, monsieur, comme vous n\rquote en trouverez pas deux dans votre vie, profitez-en donc.
+\par
+\par \endash J\rquote attends, madame\~; seulement, je crains, d\rquote apr\'e8s le pr\'e9ambule\'85
+\par
+\par \endash Que la commission ne soit violente\~? N\rquote est-ce pas de ces commissions-l\'e0 que sont friands ceux qui veulent s\rquote avancer\~? Celle dont je vous parle serait envi\'e9e par les Tavannes et par les Guise m\'eame.
+\par
+\par \endash Ah\~! madame, reprit l\rquote homme, croyez bien, quelle qu\rquote elle soit, je suis aux ordres de Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash En ce cas, lisez, dit Catherine. Et elle lui pr\'e9senta le parchemin. L\rquote homme le parcourut et p\'e2lit.
+\par
+\par \endash Quoi\~! s\rquote \'e9cria-t-il, l\rquote ordre d\rquote arr\'eater le roi de Navarre\~!
+\par
+\par \endash Eh bien, qu\rquote y a-t-il d\rquote extraordinaire \'e0 cela\~?
+\par
+\par \endash Mais un roi, madame\~! En v\'e9rit\'e9, je doute, je crains de n\rquote \'eatre pas assez bon gentilhomme.
+\par
+\par \endash Ma confiance vous fait le premier gentilhomme de ma cour, monsieur de Maurevel, dit Catherine.
+\par
+\par \endash Gr\'e2ces soient rendues \'e0 Votre Majest\'e9, dit l\rquote assassin si \'e9mu qu\rquote il paraissait h\'e9siter.
+\par
+\par \endash Vous ob\'e9irez donc\~?
+\par
+\par \endash Si Votre Majest\'e9 le commande, n\rquote est-ce pas mon devoir\~?
+\par
+\par \endash Oui, je le commande.
+\par
+\par \endash Alors, j\rquote ob\'e9irai.
+\par
+\par \endash Comment vous y prendrez-vous\~?
+\par
+\par \endash Mais je ne sais pas trop, madame, et je d\'e9sirerais fort \'eatre guid\'e9 par Votre Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Vous redoutez le bruit\~?
+\par
+\par \endash Je l\rquote avoue.
+\par
+\par \endash Prenez douze hommes s\'fbrs, plus s\rquote il le faut.
+\par
+\par \endash Sans doute, je le comprends, Votre Majest\'e9 me permet de prendre mes avantages, et je lui en suis reconnaissant\~; mais o\'f9 saisirai-je le roi de Navarre\~?
+\par
+\par \endash O\'f9 vous plairait-il mieux de le saisir\~?
+\par
+\par \endash Dans un lieu qui, par sa majest\'e9 m\'eame, me garant\'eet, s\rquote il \'e9tait possible.
+\par
+\par \endash Oui, je comprends, dans quelque palais royal\~; que diriez-vous du Louvre, par exemple\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! Si Votre Majest\'e9 me le permettait, ce serait une grande faveur.
+\par
+\par \endash Vous l\rquote arr\'eaterez donc dans le Louvre.
+\par
+\par \endash Et dans quelle partie du Louvre\~?
+\par
+\par \endash Dans sa chambre m\'eame. Maurevel s\rquote inclina.
+\par
+\par \endash Et quand cela, madame\~?
+\par
+\par \endash Ce soir, ou plut\'f4t cette nuit.
+\par
+\par \endash Bien, madame. Maintenant, que Votre Majest\'e9 daigne me renseigner sur une chose.
+\par
+\par \endash Sur laquelle\~?
+\par
+\par \endash Sur les \'e9gards dus \'e0 sa qualit\'e9.
+\par
+\par \endash \'c9gards\~! \'85 qualit\'e9\~! \'85, dit Catherine. Mais vous ignorez donc, monsieur, que le roi de France ne doit les \'e9gards \'e0 qui que ce soit dans son royaume, ne reconnaissant personne dont la qualit\'e9 soit \'e9gale \'e0 la sienne\~?
+
+\par
+\par Maurevel fit une seconde r\'e9v\'e9rence.
+\par
+\par \endash J\rquote insisterai sur ce point cependant, madame, dit-il, si Votre Majest\'e9 le permet.
+\par
+\par \endash Je le permets, monsieur.
+\par
+\par \endash Si le roi contestait l\rquote authenticit\'e9 de l\rquote ordre, ce n\rquote est pas probable, mais enfin\'85
+\par
+\par \endash Au contraire, monsieur, c\rquote est s\'fbr.
+\par
+\par \endash Il contestera\~?
+\par
+\par \endash Sans aucun doute.
+\par
+\par \endash Et par cons\'e9quent il refusera d\rquote y ob\'e9ir\~?
+\par
+\par \endash Je le crains.
+\par
+\par \endash Et il r\'e9sistera\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est probable.
+\par
+\par \endash Ah\~! diable, dit Maurevel\~; et dans ce cas\'85
+\par
+\par \endash Dans quel cas\~? dit Catherine avec son regard fixe.
+\par
+\par \endash Mais dans le cas o\'f9 il r\'e9sisterait, que faut-il faire\~?
+\par
+\par \endash Que faites-vous quand vous \'eates charg\'e9 d\rquote un ordre du roi, c\rquote est-\'e0-dire quand vous repr\'e9sentez le roi, et qu\rquote on vous r\'e9siste, monsieur de Maurevel\~?
+\par
+\par \endash Mais, madame, dit le sbire, quand je suis honor\'e9 d\rquote un pareil ordre, et que cet ordre concerne un simple gentilhomme, je le tue.
+\par
+\par \endash Je vous ai dit, monsieur, reprit Catherine, et je ne croyais pas qu\rquote il y e\'fbt assez longtemps pour que vous l\rquote eussiez d\'e9j\'e0 oubli\'e9, que le roi de France ne reconnaissait aucune qualit\'e9 dans son royaume\~; c\rquote
+est vous dire que le roi de France seul est roi, et qu\rquote aupr\'e8s de lui les plus grands sont de simples gentilshommes.
+\par
+\par Maurevel p\'e2lit, car il commen\'e7ait \'e0 comprendre.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! dit-il, tuer le roi de Navarre\~?\'85
+\par
+\par \endash Mais qui vous parle donc de le tuer\~? o\'f9 est l\rquote ordre de le tuer\~? Le roi veut qu\rquote on le m\'e8ne \'e0 la Bastille, et l\rquote ordre ne porte que cela. Qu\rquote il se laisse arr\'eater, tr\'e8s bien\~
+; mais comme il ne se laissera pas arr\'eater, comme il r\'e9sistera, comme il essaiera de vous tuer\'85
+\par
+\par Maurevel p\'e2lit.
+\par
+\par \endash Vous vous d\'e9fendrez, continua Catherine. On ne peut pas demander \'e0 un vaillant comme vous de se laisser tuer sans se d\'e9fendre\~; et en vous d\'e9fendant, que voulez-vous, arrive qu\rquote arrive. Vous me comprenez, n\rquote est-ce pas\~?
+
+\par
+\par \endash Oui, madame\~; mais cependant\'85
+\par
+\par \endash Allons, vous voulez qu\rquote apr\'e8s ces mots\~: }{\i Ordre d\rquote arr\'eater}{, j\rquote \'e9crive de ma main\~: }{\i mort ou vif\~?}{
+\par
+\par \endash J\rquote avoue, madame, que cela l\'e8verait mes scrupules.
+\par
+\par \endash Voyons, il le faut bien, puisque vous ne croyez pas la commission ex\'e9cutable sans cela.
+\par
+\par Et Catherine, en haussant les \'e9paules, d\'e9roula le parchemin d\rquote une main, et de l\rquote autre \'e9crivit\~:}{\i mort ou vif.}{
+\par
+\par }{\i \endash }{Tenez, dit-elle, trouvez-vous l\rquote ordre suffisamment en r\'e8gle, maintenant\~?
+\par
+\par \endash Oui, madame, r\'e9pondit Maurevel\~; mais je prie Votre Majest\'e9 de me laisser l\rquote enti\'e8re disposition de l\rquote entreprise.
+\par
+\par \endash En quoi ce que j\rquote ai dit nuit-il donc \'e0 son ex\'e9cution\~?
+\par
+\par \endash Votre Majest\'e9 m\rquote a dit de prendre douze hommes\~?
+\par
+\par \endash Oui\~; pour \'eatre plus s\'fbr\'85
+\par
+\par \endash Eh bien\~! je demanderai la permission de n\rquote en prendre que six.
+\par
+\par \endash Pourquoi cela\~?
+\par
+\par \endash Parce que, madame, s\rquote il arrivait malheur au prince, comme la chose est probable, on excuserait facilement six hommes d\rquote avoir eu peur de manquer un prisonnier, tandis que personne n\rquote excuserait douze gardes de n\rquote avoi
+r pas laiss\'e9 tuer la moiti\'e9 de leurs camarades avant de porter la main sur une Majest\'e9.
+\par
+\par \endash Belle Majest\'e9, ma foi\~! qui n\rquote a pas de royaume.
+\par
+\par \endash Madame, dit Maurevel, ce n\rquote est pas le royaume qui fait le roi, c\rquote est la naissance.
+\par
+\par \endash Eh bien donc, dit Catherine, faites comme il vous plaira. Seulement, je dois vous pr\'e9venir que je d\'e9sire que vous ne quittiez point le Louvre.
+\par
+\par \endash Mais, madame, pour r\'e9unir mes hommes\~?
+\par
+\par \endash Vous avez bien une esp\'e8ce de sergent que vous puissiez charger de ce soin\~?
+\par
+\par \endash J\rquote ai mon laquais, qui non seulement est un gar\'e7on fid\'e8le, mais qui m\'eame m\rquote a quelquefois aid\'e9 dans ces sortes d\rquote entreprises.
+\par
+\par \endash Envoyez-le chercher, et concertez-vous avec lui. Vous connaissez le cabinet des Armes du roi, n\rquote est-ce pas\~? eh bien, on va vous servir l\'e0 \'e0 d\'e9jeuner\~; l\'e0 vous donnerez vos ordres.
+\par
+\par Le lieu raffermira vos sens s\rquote ils \'e9taient \'e9branl\'e9s. Puis, quand mon fils reviendra de la chasse, vous passerez dans mon oratoire, o\'f9 vous attendrez l\rquote heure.
+\par
+\par \endash Mais comment entrerons-nous dans la chambre\~? Le roi a sans doute quelque soup\'e7on, et il s\rquote enfermera en dedans.
+\par
+\par \endash J\rquote ai une double clef de toutes les portes, dit Catherine, et on a enlev\'e9 les verrous de celle de Henri. Adieu, monsieur de Maurevel\~; \'e0 tant\'f4t. Je vais vous faire conduire dans le cabinet des Armes du roi. Ah\~! \'e0 propos\~
+! rappelez-vous que ce qu\rquote un roi ordonne doit, avant toute chose, \'eatre ex\'e9cut\'e9\~; qu\rquote aucune excuse n\rquote est admise\~; qu\rquote une d\'e9faite, m\'eame un insucc\'e8s compromettraient l\rquote honneur du roi. C\rquote est grave.
+
+\par
+\par Et Catherine, sans laisser \'e0 Maurevel le temps de lui r\'e9pondre, appela M.\~de\~Nancey, capitaine des gardes, et lui ordonna de conduire Maurevel dans le cabinet des Armes du roi.
+\par
+\par \endash Mordieu\~! disait Maurevel en suivant son guide, je m\rquote \'e9l\'e8ve dans la hi\'e9rarchie de l\rquote assassinat\~: d\rquote un simple gentilhomme \'e0 un capitaine, d\rquote un capitaine \'e0 un amiral, d\rquote un amiral \'e0
+ un roi sans couronne. Et qui sait si je n\rquote arriverai pas un jour \'e0 un roi couronn\'e9\~?\'85
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175312}XXXI\line La chasse \'e0 courre{\*\bkmkend _Toc97175312}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Le piqueur qui avait d\'e9tourn\'e9 le sanglier et qui avait affirm\'e9 au roi que l\rquote animal n\rquote avait pas quitt\'e9 l\rquote enceinte ne s\rquote \'e9tait pas tromp\'e9. \'c0 peine le limier fut-il mis sur la trace, qu\rquote il s\rquote enfon
+\'e7a dans le taillis et que d\rquote un massif d\rquote \'e9pines il fit sortir le sanglier qui, ainsi que le piqueur l\rquote avait reconnu \'e0 ses voies, \'e9tait un solitaire, c\rquote est-\'e0-dire une b\'eate de la plus forte taille.
+\par
+\par L\rquote animal piqua droit devant lui et traversa la route \'e0 cinquante pas du roi, suivi seulement du limier qui l\rquote avait d\'e9tourn\'e9. On d\'e9coupla aussit\'f4t un premier relais, et une vingtaine de chiens s\rquote enfonc\'e8rent \'e0
+ sa poursuite.
+\par
+\par La chasse \'e9tait la passion de Charles. \'c0 peine l\rquote animal eut-il travers\'e9 la route qu\rquote il s\rquote \'e9lan\'e7a derri\'e8re lui, sonnant la vue, suivi du duc d\rquote Alen\'e7on et de Henri, \'e0 qui un signe de Marguerite avait indiqu
+\'e9 qu\rquote il ne devait point quitter Charles.
+\par
+\par Tous les autres chasseurs suivirent le roi.
+\par
+\par Les for\'eats royales \'e9taient loin, \'e0 l\rquote \'e9poque o\'f9 se passe l\rquote histoire que nous racontons, d\rquote \'eatre, comme elles le sont aujourd\rquote hui, de grands parcs coup\'e9s par des all\'e9es carrossables. Alors, l\rquote
+exploitation \'e9tait \'e0 peu pr\'e8s nulle. Les rois n\rquote avaient pas encore eu l\rquote id\'e9e de se faire commer\'e7ants et de diviser leurs bois en coupes, en taillis et en futaies. Les arbres, sem\'e9
+s non point par de savants forestiers, mais par la main de Dieu, qui jetait la graine au caprice du vent, n\rquote \'e9taient pas dispos\'e9s en quinconces, mais poussaient \'e0 leur loisir et comme ils font encore aujourd\rquote hui dans une for\'ea
+t vierge de l\rquote Am\'e9rique. Bref, une for\'eat, \'e0 cette \'e9poque, \'e9tait un repaire o\'f9 il y avait \'e0 foison du sanglier, du cerf, du loup et des voleurs\~; et une douzaine de sentiers seulement, partant d\rquote un point, \'e9
+toilaient celle de Bondy, qu\rquote une route circulaire enveloppait comme le cercle de la roue enveloppe les jantes.
+\par
+\par En poussant la comparaison plus loin, le moyeu ne repr\'e9senterait pas mal l\rquote unique carrefour situ\'e9 au centre du bois, et o\'f9 les chasseurs \'e9gar\'e9s se ralliaient pour s\rquote \'e9lancer de l\'e0 vers le point o\'f9
+ la chasse perdue reparaissait.
+\par
+\par Au bout d\rquote un quart d\rquote heure, il arriva ce qui arrivait toujours en pareil cas\~: c\rquote est que des obstacles presque insurmontables s\rquote \'e9tant oppos\'e9s \'e0 la course des chasseurs, les voix des chiens s\rquote \'e9taient \'e9
+teintes dans le lointain, et le roi lui-m\'eame \'e9tait revenu au carrefour, jurant et sacrant, comme c\rquote \'e9tait son habitude.
+\par
+\par \endash Eh bien\~! d\rquote Alen\'e7on, eh bien\~! Henriot, dit-il, vous voil\'e0, mordieu, calmes et tranquilles comme des religieuses qui suivent leur abbesse. Voyez-vous, \'e7a ne s\rquote appelle point chasser, cela. Vous, d\rquote Alen\'e7
+on, vous avez l\rquote air de sortir d\rquote une bo\'eete, et vous \'eates tellement parfum\'e9 que si vous passez entre la b\'eate et mes chiens, vous \'eates capable de leur faire perdre la voie. Et vous, Henriot, o\'f9 est votre \'e9pieu, o\'f9
+ est votre arquebuse\~? voyons.
+\par
+\par \endash Sire, dit Henri, \'e0 quoi bon une arquebuse\~? Je sais que Votre Majest\'e9 aime \'e0 tirer l\rquote animal quand il tient aux chiens. Quant \'e0 un \'e9pieu, je manie assez maladroitement cette arme, qui n\rquote est point d\rquote
+usage dans nos montagnes, o\'f9 nous chassons l\rquote ours avec le simple poignard.
+\par
+\par \endash Par la mordieu, Henri, quand vous serez retourn\'e9 dans vos Pyr\'e9n\'e9es, il faudra que vous m\rquote envoyiez une pleine charret\'e9e d\rquote ours, car ce doit \'eatre une belle chasse que celle qui se fait ainsi corps \'e0
+ corps avec un animal qui peut nous \'e9touffer. \'c9coutez donc, je crois que j\rquote entends les chiens. Non, je me trompais.
+\par
+\par Le roi prit son cor et sonna une fanfare. Plusieurs fanfares lui r\'e9pondirent. Tout \'e0 coup un piqueur parut qui fit entendre un autre air.
+\par
+\par \endash La vue\~! la vue\~! cria le roi. Et il s\rquote \'e9lan\'e7a au galop, suivi de tous les chasseurs qui s\rquote \'e9taient ralli\'e9s \'e0 lui. Le piqueur ne s\rquote \'e9tait pas tromp\'e9. \'c0 mesure que le roi s\rquote avan\'e7ait, on commen
+\'e7ait d\rquote entendre les aboiements de la meute, compos\'e9e alors de plus de soixante chiens, car on avait successivement l\'e2ch\'e9 tous les relais plac\'e9s dans les endroits que le sanglier avait d\'e9j\'e0
+ parcourus. Le roi le vit passer pour la seconde fois, et, profitant d\rquote une haute futaie, se jeta sous bois apr\'e8s lui, donnant du cor de toutes ses forces. Les princes le suivirent quelque temps. Mais le roi avait un cheval si vigoureux, emport
+\'e9 par son ardeur il passait par des chemins tellement escarp\'e9s, par des taillis si \'e9pais, que d\rquote abord les femmes, puis le duc de Guise et ses gentilshommes, puis les deux princes, furent forc\'e9s de l\rquote
+abandonner. Tavannes tint encore quelque temps\~; mais enfin il y renon\'e7a \'e0 son tour.
+\par
+\par Tout le monde, except\'e9 Charles et quelques piqueurs qui, excit\'e9s par une r\'e9compense promise, ne voulaient pas quitter le roi, se retrouva donc dans les environs du carrefour.
+\par
+\par Les deux princes \'e9taient l\rquote un pr\'e8s de l\rquote autre dans une longue all\'e9e. \'c0 cent pas d\rquote eux, le duc de Guise et ses gentilshommes avaient fait halte. Au carrefour se tenaient les femmes.
+\par
+\par \endash Ne semblerait-il pas, en v\'e9rit\'e9, dit le duc d\rquote Alen\'e7on \'e0 Henri en lui montrant du coin de l\rquote \'9cil le duc de Guise, que cet homme, avec son escorte bard\'e9e de fer, est le v\'e9ritable roi\~
+? Pauvres princes que nous sommes, il ne nous honore pas m\'eame d\rquote un regard.
+\par
+\par \endash Pourquoi nous traiterait-il mieux que ne nous traitent nos propres parents\~? r\'e9pondit Henri. Eh\~! mon fr\'e8re\~! ne sommes-nous pas, vous et moi, des prisonniers \'e0 la cour de France, des otages de notre parti\~?
+\par
+\par Le duc Fran\'e7ois tressaillit \'e0 ces mots, et regarda Henri comme pour provoquer une plus large explication\~; mais Henri s\rquote \'e9tait plus avanc\'e9 qu\rquote il n\rquote avait coutume de le faire, et il garda le silence.
+\par
+\par \endash Que voulez-vous dire, Henri\~? demanda le duc Fran\'e7ois, visiblement contrari\'e9 que son beau-fr\'e8re, en ne continuant pas, le laiss\'e2t entamer ces \'e9claircissements.
+\par
+\par \endash Je dis, mon fr\'e8re, reprit Henri, que ces hommes si bien arm\'e9s, qui semblent avoir re\'e7u pour t\'e2che de ne point nous perdre de vue, ont tout l\rquote aspect de gardes qui pr\'e9tendraient emp\'eacher deux personnes de s\rquote \'e9
+chapper.
+\par
+\par \endash S\rquote \'e9chapper, pourquoi\~? comment\~? demanda d\rquote Alen\'e7on en jouant admirablement la surprise et la na\'efvet\'e9.
+\par
+\par \endash Vous avez l\'e0 un magnifique gen\'eat, Fran\'e7ois, dit Henri poursuivant sa pens\'e9e tout en ayant l\rquote air de changer de conversation\~; je suis s\'fbr qu\rquote il ferait sept lieues en une heure, et vingt lieues d\rquote ici \'e0
+ midi. Il fait beau\~; cela invite, sur ma parole, \'e0 baisser la main. Voyez donc le joli chemin de traverse. Est ce qu\rquote il ne vous tente pas, Fran\'e7ois\~? Quant \'e0 moi, l\rquote \'e9peron me br\'fble.
+\par
+\par Fran\'e7ois ne r\'e9pondit rien. Seulement il rougit et p\'e2lit successivement\~; puis il tendit l\rquote oreille comme s\rquote il \'e9coutait la chasse.
+\par
+\par \endash La nouvelle de Pologne fait son effet, dit Henri, et mon cher beau-fr\'e8re a son plan. Il voudrait bien que je me sauvasse, mais je ne me sauverai pas seul.
+\par
+\par Il achevait \'e0 peine cette r\'e9flexion, quand plusieurs nouveaux convertis, revenus \'e0 la cour depuis deux ou trois mois, arriv\'e8rent au petit galop et salu\'e8rent les deux princes avec un sourire des plus engageants.
+\par
+\par Le duc d\rquote Alen\'e7on, provoqu\'e9 par les ouvertures de Henri, n\rquote avait qu\rquote un mot \'e0 dire, qu\rquote un geste \'e0 faire, et il \'e9tait \'e9vident que trente ou quarante cavaliers, r\'e9unis en ce moment autour d\rquote
+eux comme pour faire opposition \'e0 la troupe de M.\~de\~Guise, favoriseraient la fuite\~; mais il d\'e9tourna la t\'eate, et portant son cor \'e0 sa bouche, il sonna le ralliement.
+\par
+\par Cependant les nouveaux venus, comme s\rquote ils eussent cru que l\rquote h\'e9sitation du duc d\rquote Alen\'e7on venait du voisinage et de la pr\'e9sence des Guisards, s\rquote \'e9taient peu \'e0 peu gliss\'e9s entre eux et les deux princes, et s
+\rquote \'e9taient \'e9chelonn\'e9s avec une habilet\'e9 strat\'e9gique qui annon\'e7ait l\rquote habitude des dispositions militaires. En effet, pour arriver au duc d\rquote Alen\'e7on et au roi de Navarre, il e\'fb
+t fallu leur passer sur le corps, tandis qu\rquote \'e0 perte de vue s\rquote \'e9tendait devant les deux beaux fr\'e8res une route parfaitement libre.
+\par
+\par Tout \'e0 coup, entre les arbres, \'e0 dix pas du roi de Navarre, apparut un autre gentilhomme que les deux princes n\rquote avaient pas encore vu. Henri cherchait \'e0 deviner qui il \'e9tait, quand ce gentilhomme, soulevant son chapeau, se fit reconna
+\'eetre \'e0 Henri pour le vicomte de Turenne, un des chefs du parti protestant que l\rquote on croyait en Poitou.
+\par
+\par Le vicomte hasarda m\'eame un signe qui voulait clairement dire\~:
+\par
+\par \endash Venez-vous\~? Mais Henri, apr\'e8s avoir bien consult\'e9 le visage impassible et l\rquote \'9cil terne du duc d\rquote Alen\'e7on, tourna deux ou trois fois la t\'eate sur son \'e9paule comme si quelque chose le g\'ea
+nait dans le col de son pourpoint. C\rquote \'e9tait une r\'e9ponse n\'e9gative. Le vicomte la comprit, piqua des deux et disparut dans le fourr\'e9. Au m\'eame instant on entendit la meute se rapprocher, puis, \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 de l\rquote a
+ll\'e9e o\'f9 l\rquote on se trouvait, on vit passer le sanglier, puis au m\'eame instant les chiens, puis, pareil au chasseur infernal, Charles IX sans chapeau, le cor \'e0 la bouche, sonnant \'e0 se briser les poumons\~
+; trois ou quatre piqueurs le suivaient. Tavannes avait disparu.
+\par
+\par \endash Le roi\~! s\rquote \'e9cria le duc d\rquote Alen\'e7on. Et il s\rquote \'e9lan\'e7a sur la trace. Henri, rassur\'e9 par la pr\'e9sence de ses bons amis, leur fit signe de ne pas s\rquote \'e9loigner et s\rquote avan\'e7a vers les dames.
+\par
+\par \endash Eh bien\~? dit Marguerite en faisant quelques pas au-devant de lui.
+\par
+\par \endash Eh bien, madame, dit Henri, nous chassons le sanglier.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 tout\~?
+\par
+\par \endash Oui, le vent a tourn\'e9 depuis hier matin\~; mais je crois vous avoir pr\'e9dit que cela serait ainsi.
+\par
+\par \endash Ces changements de vent sont mauvais pour la chasse, n\rquote est-ce pas, monsieur\~? demanda Marguerite.
+\par
+\par \endash Oui, dit Henri, cela bouleverse quelquefois toutes les dispositions arr\'eat\'e9es, et c\rquote est un plan \'e0 refaire.
+\par
+\par En ce moment les aboiements de la meute commenc\'e8rent \'e0 se faire entendre, se rapprochant rapidement, et une sorte de vapeur tumultueuse avertit les chasseurs de se tenir sur leurs gardes. Chacun leva la t\'eate et tendit l\rquote oreille.
+\par
+\par Presque aussit\'f4t le sanglier d\'e9boucha, et au lieu de se rejeter dans le bois, il suivit la route venant droit sur le carrefour o\'f9 se trouvaient les dames, les gentilshommes qui leur faisaient la cour, et les chasseurs qui avaient perdu la chasse.
+
+\par
+\par Derri\'e8re lui, et lui soufflant au poil, venaient trente ou quarante chiens des plus robustes\~; puis, derri\'e8re les chiens, \'e0 vingt pas \'e0 peine, le roi Charles sans toquet, sans manteau, avec ses habits tout d\'e9chir\'e9s par les \'e9
+pines, le visage et les mains en sang.
+\par
+\par Un ou deux piqueurs restaient seuls avec lui. Le roi ne quittait son cor que pour exciter ses chiens, ne cessait d\rquote exciter ses chiens que pour reprendre son cor. Le monde tout entier avait disparu \'e0 ses yeux. Si son cheval e\'fbt manqu\'e9, il e
+\'fbt cri\'e9 comme Richard III\~: Ma couronne pour un cheval\~!
+\par
+\par Mais le cheval paraissait aussi ardent que le ma\'eetre, ses pieds ne touchaient pas la terre et ses naseaux soufflaient le feu.
+\par
+\par Le sanglier, les chiens, le roi pass\'e8rent comme une vision.
+\par
+\par \endash Hallali, hallali\~! cria le roi en passant. Et il ramena son cor \'e0 ses l\'e8vres sanglantes. \'c0 quelques pas de lui venaient le duc d\rquote Alen\'e7on et deux piqueurs\~; seulement les chevaux des autres avaient renonc\'e9 ou ils s\rquote
+\'e9taient perdus.
+\par
+\par Tout le monde partit sur la trace, car il \'e9tait \'e9vident que le sanglier ne tarderait pas \'e0 tenir.
+\par
+\par En effet, au bout de dix minutes \'e0 peine, le sanglier quitta le sentier qu\rquote il suivait et se jeta dans le bois\~; mais, arriv\'e9 \'e0 une clairi\'e8re, il s\rquote accula \'e0 une roche et fit t\'eate aux chiens.
+\par
+\par Aux cris de Charles, qui l\rquote avait suivi, tout le monde accourut.
+\par
+\par On \'e9tait arriv\'e9 au moment int\'e9ressant de la chasse. L\rquote animal paraissait r\'e9solu \'e0 une d\'e9fense d\'e9sesp\'e9r\'e9e. Les chiens, anim\'e9
+s par une course de plus de trois heures, se ruaient sur lui avec un acharnement que redoublaient les cris et les jurons du roi.
+\par
+\par Tous les chasseurs se rang\'e8rent en cercle, le roi un peu en avant, ayant derri\'e8re lui le duc d\rquote Alen\'e7on arm\'e9 d\rquote une arquebuse, et Henri qui n\rquote avait que son simple couteau de chasse.
+\par
+\par Le duc d\rquote Alen\'e7on d\'e9tacha son arquebuse du crochet et en alluma la m\'e8che. Henri fit jouer son couteau de chasse dans le fourreau.
+\par
+\par Quant au duc de Guise, assez d\'e9daigneux de tous ces exercices de v\'e9nerie, il se tenait un peu \'e0 l\rquote \'e9cart avec tous ses gentilshommes.
+\par
+\par Les femmes r\'e9unies en groupe formaient une petite troupe qui faisait le pendant \'e0 celle du duc de Guise.
+\par
+\par Tout ce qui \'e9tait chasseur demeurait les yeux fix\'e9s sur l\rquote animal, dans une attente pleine d\rquote anxi\'e9t\'e9.
+\par
+\par \'c0 l\rquote \'e9cart se tenait un piqueur se raidissant pour r\'e9sister aux deux molosses du roi, qui, couverts de leurs jaques de mailles, attendaient, en hurlant et en s\rquote \'e9lan\'e7ant de mani\'e8re \'e0 faire croire \'e0 chaque instant qu
+\rquote ils allaient briser leurs cha\'eenes, le moment de coiffer le sanglier.
+\par
+\par L\rquote animal faisait merveille\~: attaqu\'e9 \'e0 la fois par une quarantaine de chiens qui l\rquote enveloppaient comme une mar\'e9e hurlante, qui le recouvraient de leur tapis bigarr\'e9, qui de tous c\'f4t\'e9s essayaient d\rquote
+entamer sa peau rugueuse aux poils h\'e9riss\'e9s, \'e0 chaque coup de boutoir, il lan\'e7ait \'e0 dix pieds de haut un chien, qui retombait \'e9ventr\'e9, et qui, les entrailles tra\'eenantes, se rejetait aussit\'f4t dans la m\'eal\'e9
+e tandis que Charles, les cheveux raidis, les yeux enflamm\'e9s, les narines ouvertes, courb\'e9 sur le cou de son cheval ruisselant, sonnait un hallali furieux.
+\par
+\par En moins de dix minutes, vingt chiens furent hors de combat.
+\par
+\par \endash Les dogues\~! cria Charles, les dogues\~! \'85 \'c0 ce cri, le piqueur ouvrit les porte-mousquetons des laisses, et les deux molosses se ru\'e8rent au milieu du carnage, renversant tout, \'e9
+cartant tout, se frayant avec leurs cottes de fer un chemin jusqu\rquote \'e0 l\rquote animal, qu\rquote ils saisirent chacun par une oreille.
+\par
+\par Le sanglier, se sentant coiff\'e9, fit claquer ses dents \'e0 la fois de rage et de douleur.
+\par
+\par \endash Bravo\~! Duredent\~! bravo\~! Risquetout\~! cria Charles. Courage, les chiens\~! Un \'e9pieu\~! un \'e9pieu\~!
+\par
+\par \endash Vous ne voulez pas mon arquebuse\~? dit le duc d\rquote Alen\'e7on.
+\par
+\par \endash Non, cria le roi, non, on ne sent pas entrer la balle\~; il n\rquote y a pas de plaisir\~; tandis qu\rquote on sent entrer l\rquote \'e9pieu. Un \'e9pieu\~! un \'e9pieu\~!
+\par
+\par On pr\'e9senta au roi un \'e9pieu de chasse durci au feu et arm\'e9 d\rquote une pointe de fer.
+\par
+\par \endash Mon fr\'e8re, prenez garde\~! cria Marguerite.
+\par
+\par \endash Sus\~! sus\~! cria la duchesse de Nevers. Ne le manquez pas, Sire\~! Un bon coup \'e0 ce parpaillot\~!
+\par
+\par \endash Soyez tranquille, duchesse\~! dit Charles. Et, mettant son \'e9pieu en arr\'eat, il fondit sur le sanglier, qui, tenu par les deux chiens, ne put \'e9viter le coup. Cependant, \'e0 la vue de l\rquote \'e9pieu luisant, il fit un mouvement de c\'f4
+t\'e9, et l\rquote arme, au lieu de p\'e9n\'e9trer dans la poitrine, glissa sur l\rquote \'e9paule et alla s\rquote \'e9mousser sur la roche contre laquelle l\rquote animal \'e9tait accul\'e9.
+\par
+\par \endash Mille noms d\rquote un diable\~! cria le roi, je l\rquote ai manqu\'e9\'85 Un \'e9pieu\~! un \'e9pieu\~!
+\par
+\par Et, se reculant comme faisaient les chevaliers lorsqu\rquote ils prenaient du champ, il jeta \'e0 dix pas de lui son \'e9pieu hors de service.
+\par
+\par Un piqueur s\rquote avan\'e7a pour lui en offrir un autre. Mais au m\'eame moment, comme s\rquote il e\'fbt pr\'e9vu le sort qui l\rquote attendait et qu\rquote il e\'fbt voulu s\rquote
+y soustraire, le sanglier, par un violent effort, arracha aux dents des molosses ses deux oreilles d\'e9chir\'e9es, et, les yeux sanglants, h\'e9riss\'e9, hideux, l\rquote haleine bruyante comme un soufflet de forge, faisant claquer ses dents l\rquote
+une contre l\rquote autre, il s\rquote \'e9lan\'e7a la t\'eate basse, vers le cheval du roi.
+\par
+\par Charles \'e9tait trop bon chasseur pour ne pas avoir pr\'e9vu cette attaque. Il enleva son cheval, qui se cabra\~; mais il avait mal mesur\'e9 la pression, le cheval, trop serr\'e9 par le mors ou peut-\'eatre m\'eame c\'e9dant \'e0 son \'e9
+pouvante, se renversa en arri\'e8re.
+\par
+\par Tous les spectateurs jet\'e8rent un cri terrible\~: le cheval \'e9tait tomb\'e9, et le roi avait la cuisse engag\'e9e sous lui.
+\par
+\par \endash La main, Sire, rendez la main, dit Henri. Le roi l\'e2cha la bride de son cheval, saisit la selle de la main gauche, essayant de tirer de la droite son couteau de chasse\~; mais le couteau, press\'e9
+ par le poids de son corps, ne voulut pas sortir de sa gaine.
+\par
+\par \endash Le sanglier\~! le sanglier\~! cria Charles. \'c0 moi, d\rquote Alen\'e7on\~! \'e0 moi\~!
+\par
+\par Cependant le cheval, rendu \'e0 lui-m\'eame, comme s\rquote il e\'fbt compris le danger que courait son ma\'eetre, tendit ses muscles et \'e9tait parvenu d\'e9j\'e0 \'e0 se relever sur trois jambes, lorsqu\rquote \'e0 l\rquote appel de son fr\'e8
+re, Henri vit le duc Fran\'e7ois p\'e2lir affreusement et approcher l\rquote arquebuse de son \'e9paule\~; mais la balle, au lieu d\rquote aller frapper le sanglier, qui n\rquote \'e9tait plus qu\rquote \'e0
+ deux pas du roi, brisa le genou du cheval, qui retomba le nez contre terre. Au m\'eame instant le sanglier d\'e9chira de son boutoir la botte de Charles.
+\par
+\par \endash Oh\~! murmura d\rquote Alen\'e7on de ses l\'e8vres bl\'eamissantes, je crois que le duc d\rquote Anjou est roi de France, et que moi je suis roi de Pologne.
+\par
+\par En effet le sanglier labourait la cuisse de Charles, lorsque celui-ci sentit quelqu\rquote un qui lui levait le bras\~; puis il vit briller une lame aigu\'eb et tranchante qui s\rquote enfon\'e7ait et disparaissait jusqu\rquote \'e0 la garde au d\'e9
+faut de l\rquote \'e9paule de l\rquote animal, tandis qu\rquote une main gant\'e9e de fer \'e9cartait la hure d\'e9j\'e0 fumante sous ses habits.
+\par
+\par Charles, qui dans le mouvement qu\rquote avait fait le cheval \'e9tait parvenu \'e0 d\'e9gager sa jambe, se releva lourdement, et, se voyant tout ruisselant de sang, devint p\'e2le comme un cadavre.
+\par
+\par \endash Sire, dit Henri, qui toujours \'e0 genoux maintenait le sanglier atteint au c\'9cur, Sire, ce n\rquote est rien, j\rquote ai \'e9cart\'e9 la dent, et Votre Majest\'e9 n\rquote est pas bless\'e9e.
+\par
+\par Puis il se releva, l\'e2chant le couteau, et le sanglier tomba, rendant plus de sang encore par sa gueule que par sa plaie.
+\par
+\par Charles, entour\'e9 de tout un monde haletant, assailli par des cris de terreur qui eussent \'e9tourdi le plus calme courage, fut un moment sur le point de tomber pr\'e8s de l\rquote animal agonisant. Mais il se remit\~
+; et se retournant vers le roi de Navarre, il lui serra la main avec un regard o\'f9 brillait le premier \'e9lan de sensibilit\'e9 qui e\'fbt fait battre son c\'9cur depuis vingt-quatre ans.
+\par
+\par \endash Merci, Henriot\~! lui dit-il.
+\par
+\par \endash Mon pauvre fr\'e8re\~! s\rquote \'e9cria d\rquote Alen\'e7on en s\rquote approchant de Charles.
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est toi, d\rquote Alen\'e7on\~! dit le roi. Eh bien, fameux tireur, qu\rquote est donc devenue ta balle\~?
+\par
+\par \endash Elle se sera aplatie sur le sanglier, dit le duc.
+\par
+\par \endash Eh\~! mon Dieu\~! s\rquote \'e9cria Henri avec une surprise admirablement jou\'e9e, voyez donc, Fran\'e7ois, votre balle a cass\'e9 la jambe du cheval de Sa Majest\'e9. C\rquote est \'e9trange\~!
+\par
+\par \endash Hein\~! dit le roi. Est-ce vrai, cela\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est possible, dit le duc constern\'e9\~; la main me tremblait si fort\~!
+\par
+\par \endash Le fait est que, pour un tireur habile, vous avez fait l\'e0 un singulier coup, Fran\'e7ois\~! dit Charles en fron\'e7ant le sourcil. Une seconde fois, merci, Henriot\~! Messieurs, continua le roi, retournons \'e0 Paris, j\rquote
+en ai assez comme cela.
+\par
+\par Marguerite s\rquote approcha pour f\'e9liciter Henri.
+\par
+\par \endash Ah\~! ma foi, oui, Margot, dit Charles, fais-lui ton compliment, et bien sinc\'e8re m\'eame, car sans lui le roi de France s\rquote appelait Henri III.
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! madame, dit le B\'e9arnais, M.\~le duc d\rquote Anjou, qui est d\'e9j\'e0 mon ennemi, va m\rquote en vouloir bien davantage. Mais que voulez-vous\~! on fait ce qu\rquote on peut\~; demandez \'e0 M.\~d\rquote Alen\'e7on.
+\par
+\par Et, se baissant, il retira du corps du sanglier son couteau de chasse, qu\rquote il plongea deux ou trois fois dans la terre, afin d\rquote en essuyer le sang.
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {FIN DE LA PREMI\'c8RE PARTIE.
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of Project Gutenberg's La reine Margot - Tome I, by Alexandre Dumas, P\'e8re
+\par
+\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE MARGOT - TOME I ***
+\par
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@@ -0,0 +1,16258 @@
+Project Gutenberg's La reine Margot - Tome I, by Alexandre Dumas, Pere
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+Title: La reine Margot - Tome I
+
+Author: Alexandre Dumas, Pere
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+Release Date: October 25, 2004 [EBook #13856]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE MARGOT - TOME I ***
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+
+
+
+
+Alexandre Dumas
+
+LA REINE MARGOT
+Tome I
+
+(1845)
+
+
+Table des matieres
+
+I Le latin de M. de Guise
+II La chambre de la reine de Navarre
+III Un roi poete
+IV La soiree du 24 aout 1572
+V Du Louvre en particulier et de la vertu en general
+VI La dette payee
+VII La nuit du 24 aout 1572
+VIII Les massacres
+IX Les massacreurs
+X Mort, messe ou Bastille
+XI L'aubepine du cimetiere des Innocents
+XII Les confidences
+XIII Comme il y a des clefs qui ouvrent les portes auxquelles
+elles ne sont pas destinees
+XIV Seconde nuit de noces
+XV Ce que femme veut Dieu le veut
+XVI Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon
+XVII Le confrere de maitre Ambroise Pare
+XVIII Les revenants
+XIX Le logis de maitre Rene, le parfumeur de la reine mere
+XX Les poules noires
+XXI L'appartement de Madame de Sauve
+XXII Sire, vous serez roi
+XXIII Un nouveau converti
+XXIV La rue Tizon et la rue Cloche-Percee
+XXV Le manteau cerise
+XXVI Margarita
+XXVII La main de Dieu
+XXVIII La lettre de Rome
+XXIX Le depart
+XXX Maurevel
+XXXI La chasse a courre
+
+
+PREMIERE PARTIE
+
+
+I
+Le latin de M. de Guise
+
+
+Le lundi, dix-huitieme jour du mois d'aout 1572, il y avait grande
+fete au Louvre.
+
+Les fenetres de la vieille demeure royale, ordinairement si
+sombres, etaient ardemment eclairees; les places et les rues
+attenantes, habituellement si solitaires, des que neuf heures
+sonnaient a Saint-Germain-l'Auxerrois, etaient, quoiqu'il fut
+minuit, encombrees de populaire.
+
+Tout ce concours menacant, presse, bruyant, ressemblait, dans
+l'obscurite, a une mer sombre et houleuse dont chaque flot faisait
+une vague grondante; cette mer, epandue sur le quai, ou elle se
+degorgeait par la rue des Fosses-Saint-Germain et par la rue de
+l'Astruce, venait battre de son flux le pied des murs du Louvre et
+de son reflux la base de l'hotel de Bourbon qui s'elevait en face.
+
+Il y avait, malgre la fete royale, et meme peut-etre a cause de la
+fete royale, quelque chose de menacant dans ce peuple, car il ne
+se doutait pas que cette solennite, a laquelle il assistait comme
+spectateur, n'etait que le prelude d'une autre remise a huitaine,
+et a laquelle il serait convie et s'ebattrait de tout son coeur.
+
+La cour celebrait les noces de madame Marguerite de Valois, fille
+du roi Henri II et soeur du roi Charles IX, avec Henri de Bourbon,
+roi de Navarre. En effet, le matin meme, le cardinal de Bourbon
+avait uni les deux epoux avec le ceremonial usite pour les noces
+des filles de France, sur un theatre dresse a la porte de Notre-
+Dame.
+
+Ce mariage avait etonne tout le monde et avait fort donne a songer
+a quelques-uns qui voyaient plus clair que les autres; on
+comprenait peu le rapprochement de deux partis aussi haineux que
+l'etaient a cette heure le parti protestant et le parti
+catholique: on se demandait comment le jeune prince de Conde
+pardonnerait au duc d'Anjou, frere du roi, la mort de son pere
+assassine a Jarnac par Montesquiou. On se demandait comment le
+jeune duc de Guise pardonnerait a l'amiral de Coligny la mort du
+sien assassine a Orleans par Poltrot du Mere. Il y a plus: Jeanne
+de Navarre, la courageuse epouse du faible Antoine de Bourbon, qui
+avait amene son fils Henri aux royales fiancailles qui
+l'attendaient, etait morte il y avait deux mois a peine, et de
+singuliers bruits s'etaient repandus sur cette mort subite.
+Partout on disait tout bas, et en quelques lieux tout haut, qu'un
+secret terrible avait ete surpris par elle, et que Catherine de
+Medicis, craignant la revelation de ce secret, l'avait empoisonnee
+avec des gants de senteur qui avaient ete confectionnes par un
+nomme Rene, Florentin fort habile dans ces sortes de matieres. Ce
+bruit s'etait d'autant plus repandu et confirme, qu'apres la mort
+de cette grande reine, sur la demande de son fils, deux medecins,
+desquels etait le fameux Ambroise Pare, avaient ete autorises a
+ouvrir et a etudier le corps, mais non le cerveau. Or, comme
+c'etait par l'odorat qu'avait ete empoisonnee Jeanne de Navarre,
+c'etait le cerveau, seule partie du corps exclue de l'autopsie,
+qui devait offrir les traces du crime. Nous disons crime, car
+personne ne doutait qu'un crime n'eut ete commis.
+
+Ce n'etait pas tout: le roi Charles, particulierement, avait mis a
+ce mariage, qui non seulement retablissait la paix dans son
+royaume, mais encore attirait a Paris les principaux huguenots de
+France, une persistance qui ressemblait a de l'entetement. Comme
+les deux fiances appartenaient, l'un a la religion catholique,
+l'autre a la religion reformee, on avait ete oblige de s'adresser
+pour la dispense a Gregoire XIII, qui tenait alors le siege de
+Rome. La dispense tardait, et ce retard inquietait fort la feue
+reine de Navarre; elle avait un jour exprime a Charles IX ses
+craintes que cette dispense n'arrivat point, ce a quoi le roi
+avait repondu:
+
+-- N'ayez souci, ma bonne tante, je vous honore plus que le pape,
+et aime plus ma soeur que je ne le crains. Je ne suis pas
+huguenot, mais je ne suis pas sot non plus, et si monsieur le pape
+fait trop la bete, je prendrai moi-meme Margot par la main, et je
+la menerai epouser votre fils en plein preche.
+
+Ces paroles s'etaient repandues du Louvre dans la ville, et, tout
+en rejouissant fort les huguenots, avaient considerablement donne
+a penser aux catholiques, qui se demandaient tout bas si le roi
+les trahissait reellement, ou bien ne jouait pas quelque comedie
+qui aurait un beau matin ou un beau soir son denouement inattendu.
+
+C'etait vis-a-vis de l'amiral de Coligny surtout, qui depuis cinq
+ou six ans faisait une guerre acharnee au roi, que la conduite de
+Charles IX paraissait inexplicable: apres avoir mis sa tete a prix
+a cent cinquante mille ecus d'or, le roi ne jurait plus que par
+lui, l'appelant son pere et declarant tout haut qu'il allait
+confier desormais a lui seul la conduite de la guerre; c'est au
+point que Catherine de Medicis, elle-meme, qui jusqu'alors avait
+regle les actions, les volontes et jusqu'aux desirs du jeune
+prince, paraissait commencer a s'inquieter tout de bon, et ce
+n'etait pas sans sujet, car, dans un moment d'epanchement Charles
+IX avait dit a l'amiral a propos de la guerre de Flandre:
+
+-- Mon pere, il y a encore une chose en ceci a laquelle il faut
+bien prendre garde: c'est que la reine mere, qui veut mettre le
+nez partout comme vous savez, ne connaisse rien de cette
+entreprise; que nous la tenions si secrete qu'elle n'y voie
+goutte, car, brouillonne comme je la connais, elle nous gaterait
+tout.
+
+Or, tout sage et experimente qu'il etait, Coligny n'avait pu tenir
+secrete une si entiere confiance; et quoiqu'il fut arrive a Paris
+avec de grands soupcons, quoique a son depart de Chatillon une
+paysanne se fut jetee a ses pieds, en criant: "Oh! monsieur, notre
+bon maitre, n'allez pas a Paris, car si vous y allez vous mourrez,
+vous et tous ceux qui iront avec vous"; ces soupcons s'etaient peu
+a peu eteints dans son coeur et dans celui de Teligny, son gendre,
+auquel le roi de son cote faisait de grandes amities, l'appelant
+son frere comme il appelait l'amiral son pere, et le tutoyant,
+ainsi qu'il faisait pour ses meilleurs amis.
+
+Les huguenots, a part quelques esprits chagrins et defiants,
+etaient donc entierement rassures: la mort de la reine de Navarre
+passait pour avoir ete causee par une pleuresie, et les vastes
+salles du Louvre s'etaient emplies de tous ces braves protestants
+auxquels le mariage de leur jeune chef Henri promettait un retour
+de fortune bien inespere. L'amiral de Coligny, La Rochefoucault,
+le prince de Conde fils, Teligny, enfin tous les principaux du
+parti, triomphaient de voir tout-puissants au Louvre et si bien
+venus a Paris ceux-la memes que trois mois auparavant le roi
+Charles et la reine Catherine voulaient faire pendre a des
+potences plus hautes que celles des assassins. Il n'y avait que le
+marechal de Montmorency que l'on cherchait vainement parmi tous
+ses freres, car aucune promesse n'avait pu le seduire, aucun
+semblant n'avait pu le tromper, et il restait retire en son
+chateau de l'Isle-Adam, donnant pour excuse de sa retraite la
+douleur que lui causait encore la mort de son pere le connetable
+Anne de Montmorency, tue d'un coup de pistolet par Robert Stuart,
+a la bataille de Saint-Denis. Mais comme cet evenement etait
+arrive depuis plus de trois ans et que la sensibilite etait une
+vertu assez peu a la mode a cette epoque, on n'avait cru de ce
+deuil prolonge outre mesure que ce qu'on avait bien voulu en
+croire.
+
+Au reste, tout donnait tort au marechal de Montmorency; le roi, la
+reine, le duc d'Anjou et le duc d'Alencon faisaient a merveille
+les honneurs de la royale fete.
+
+Le duc d'Anjou recevait des huguenots eux-memes des compliments
+bien merites sur les deux batailles de Jarnac et de Moncontour,
+qu'il avait gagnees avant d'avoir atteint l'age de dix-huit ans,
+plus precoce en cela que n'avaient ete Cesar et Alexandre,
+auxquels on le comparait en donnant, bien entendu, l'inferiorite
+aux vainqueurs d'Issus et de Pharsale; le duc d'Alencon regardait
+tout cela de son oeil caressant et faux; la reine Catherine
+rayonnait de joie et, toute confite en gracieusetes, complimentait
+le prince Henri de Conde sur son recent mariage avec Marie de
+Cleves; enfin MM. de Guise eux-memes souriaient aux formidables
+ennemis de leur maison, et le duc de Mayenne discourait avec
+M. de Tavannes et l'amiral sur la prochaine guerre qu'il etait
+plus que jamais question de declarer a Philippe II.
+
+Au milieu de ces groupes allait et venait, la tete legerement
+inclinee et l'oreille ouverte a tous les propos, un jeune homme de
+dix-neuf ans, a l'oeil fin, aux cheveux noirs coupes tres court,
+aux sourcils epais, au nez recourbe comme un bec d'aigle, au
+sourire narquois, a la moustache et a la barbe naissantes. Ce
+jeune homme, qui ne s'etait fait remarquer encore qu'au combat
+d'Arnay-le-Duc ou il avait bravement paye de sa personne, et qui
+recevait compliments sur compliments, etait l'eleve bien-aime de
+Coligny et le heros du jour; trois mois auparavant, c'est-a-dire a
+l'epoque ou sa mere vivait encore, on l'avait appele le prince de
+Bearn; on l'appelait maintenant le roi de Navarre, en attendant
+qu'on l'appelat Henri IV.
+
+De temps en temps un nuage sombre et rapide passait sur son front;
+sans doute il se rappelait qu'il y avait deux mois a peine que sa
+mere etait morte, et moins que personne il doutait qu'elle ne fut
+morte empoisonnee. Mais le nuage etait passager et disparaissait
+comme une ombre flottante; car ceux qui lui parlaient, ceux qui le
+felicitaient, ceux qui le coudoyaient, etaient ceux-la memes qui
+avaient assassine la courageuse Jeanne d'Albret.
+
+A quelques pas du roi de Navarre, presque aussi pensif, presque
+aussi soucieux que le premier affectait d'etre joyeux et ouvert,
+le jeune duc de Guise causait avec Teligny. Plus heureux que le
+Bearnais, a vingt-deux ans sa renommee avait presque atteint celle
+de son pere, le grand Francois de Guise. C'etait un elegant
+seigneur, de haute taille, au regard fier et orgueilleux, et doue
+de cette majeste naturelle qui faisait dire, quand il passait, que
+pres de lui les autres princes paraissaient peuple. Tout jeune
+qu'il etait, les catholiques voyaient en lui le chef de leur
+parti, comme les huguenots voyaient le leur dans ce jeune Henri de
+Navarre dont nous venons de tracer le portrait. Il avait d'abord
+porte le titre de prince de Joinville, et avait fait, au siege
+d'Orleans, ses premieres armes sous son pere, qui etait mort dans
+ses bras en lui designant l'amiral Coligny pour son assassin.
+Alors le jeune duc, comme Annibal, avait fait un serment solennel:
+c'etait de venger la mort de son pere sur l'amiral et sur sa
+famille, et de poursuivre ceux de sa religion sans treve ni
+relache, ayant promis a Dieu d'etre son ange exterminateur sur la
+terre jusqu'au jour ou le dernier heretique serait extermine. Ce
+n'etait donc pas sans un profond etonnement qu'on voyait ce
+prince, ordinairement si fidele a sa parole, tendre la main a ceux
+qu'il avait jure de tenir pour ses eternels ennemis et causer
+familierement avec le gendre de celui dont il avait promis la mort
+a son pere mourant.
+
+Mais, nous l'avons dit, cette soiree etait celle des etonnements.
+
+En effet, avec cette connaissance de l'avenir qui manque
+heureusement aux hommes, avec cette faculte de lire dans les
+coeurs qui n'appartient malheureusement qu'a Dieu, l'observateur
+privilegie auquel il eut ete donne d'assister a cette fete, eut
+joui certainement du plus curieux spectacle que fournissent les
+annales de la triste comedie humaine.
+
+Mais cet observateur qui manquait aux galeries interieures du
+Louvre, continuait dans la rue a regarder de ses yeux flamboyants
+et a gronder de sa voix menacante: cet observateur c'etait le
+peuple, qui, avec son instinct merveilleusement aiguise par la
+haine, suivait de loin les ombres de ses ennemis implacables et
+traduisait leurs impressions aussi nettement que peut le faire le
+curieux devant les fenetres d'une salle de bal hermetiquement
+fermee. La musique enivre et regle le danseur, tandis que le
+curieux voit le mouvement seul et rit de ce pantin qui s'agite
+sans raison, car le curieux, lui, n'entend pas la musique.
+
+La musique qui enivrait les huguenots, c'etait la voix de leur
+orgueil.
+
+Ces lueurs qui passaient aux yeux des Parisiens au milieu de la
+nuit, c'etaient les eclairs de leur haine qui illuminaient
+l'avenir.
+
+Et cependant tout continuait d'etre riant a l'interieur, et meme
+un murmure plus doux et plus flatteur que jamais courait en ce
+moment par tout le Louvre: c'est que la jeune fiancee, apres etre
+allee deposer sa toilette d'apparat, son manteau trainant et son
+long voile, venait de rentrer dans la salle de bal, accompagnee de
+la belle duchesse de Nevers, sa meilleure amie, et menee par son
+frere Charles IX, qui la presentait aux principaux de ses hotes.
+
+Cette fiancee, c'etait la fille de Henri II, c'etait la perle de
+la couronne de France, c'etait Marguerite de Valois, que, dans sa
+familiere tendresse pour elle, le roi Charles IX n'appelait jamais
+que _ma soeur Margot._
+
+Certes jamais accueil, si flatteur qu'il fut, n'avait ete mieux
+merite que celui qu'on faisait en ce moment a la nouvelle reine de
+Navarre. Marguerite a cette epoque avait vingt ans a peine, et
+deja elle etait l'objet des louanges de tous les poetes, qui la
+comparaient les uns a l'Aurore, les autres a Cytheree. C'etait en
+effet la beaute sans rivale de cette cour ou Catherine de Medicis
+avait reuni, pour en faire ses sirenes, les plus belles femmes
+qu'elle avait pu trouver. Elle avait les cheveux noirs, le teint
+brillant, l'oeil voluptueux et voile de longs cils, la bouche
+vermeille et fine, le cou elegant, la taille riche et souple, et,
+perdu dans une mule de satin, un pied d'enfant. Les Francais, qui
+la possedaient, etaient fiers de voir eclore sur leur sol une si
+magnifique fleur, et les etrangers qui passaient par la France
+s'en retournaient eblouis de sa beaute s'ils l'avaient vue
+seulement, etourdis de sa science s'ils avaient cause avec elle.
+C'est que Marguerite etait non seulement la plus belle, mais
+encore la plus lettree des femmes de son temps, et l'on citait le
+mot d'un savant italien qui lui avait ete presente, et qui, apres
+avoir cause avec elle une heure en italien, en espagnol, en latin
+et en grec, l'avait quittee en disant dans son enthousiasme: "Voir
+la cour sans voir Marguerite de Valois, c'est ne voir ni la France
+ni la cour."
+
+Aussi les harangues ne manquaient pas au roi Charles IX et a la
+reine de Navarre; on sait combien les huguenots etaient
+harangueurs. Force allusions au passe, force demandes pour
+l'avenir furent adroitement glissees au roi au milieu de ces
+harangues; mais a toutes ces allusions, il repondait avec ses
+levres pales et son sourire ruse:
+
+-- En donnant ma soeur Margot a Henri de Navarre, je donne mon
+coeur a tous les protestants du royaume.
+
+Mot qui rassurait les uns et faisait sourire les autres, car il
+avait reellement deux sens: l'un paternel, et dont en bonne
+conscience Charles IX ne voulait pas surcharger sa pensee; l'autre
+injurieux pour l'epousee, pour son mari et pour celui-la meme qui
+le disait, car il rappelait quelques sourds scandales dont la
+chronique de la cour avait deja trouve moyen de souiller la robe
+nuptiale de Marguerite de Valois.
+
+Cependant M. de Guise causait, comme nous l'avons dit, avec
+Teligny; mais il ne donnait pas a l'entretien une attention si
+soutenue qu'il ne se detournat parfois pour lancer un regard sur
+le groupe de dames au centre duquel resplendissait la reine de
+Navarre. Si le regard de la princesse rencontrait alors celui du
+jeune duc, un nuage semblait obscurcir ce front charmant autour
+duquel des etoiles de diamants formaient une tremblante aureole,
+et quelque vague dessein percait dans son attitude impatiente et
+agitee.
+
+La princesse Claude, soeur ainee de Marguerite, qui depuis
+quelques annees deja avait epouse le duc de Lorraine, avait
+remarque cette inquietude, et elle s'approchait d'elle pour lui en
+demander la cause, lorsque chacun s'ecartant devant la reine mere,
+qui s'avancait appuyee au bras du jeune prince de Conde, la
+princesse se trouva refoulee loin de sa soeur. Il y eut alors un
+mouvement general dont le duc de Guise profita pour se rapprocher
+de madame de Nevers, sa belle-soeur, et par consequent de
+Marguerite. Madame de Lorraine, qui n'avait pas perdu la jeune
+reine des yeux, vit alors, au lieu de ce nuage qu'elle avait
+remarque sur son front, une flamme ardente passer sur ses joues.
+Cependant le duc s'approchait toujours, et quand il ne fut plus
+qu'a deux pas de Marguerite, celle-ci, qui semblait plutot le
+sentir que le voir, se retourna en faisant un effort violent pour
+donner a son visage le calme et l'insouciance; alors le duc salua
+respectueusement, et, tout en s'inclinant devant elle, murmura a
+demi-voix:
+
+-- _Ipse attuli._
+
+Ce qui voulait dire:
+
+"Je l'ai_ apporte_, ou _apporte moi-meme_."
+
+Marguerite rendit sa reverence au jeune duc, et, en se relevant,
+laissa tomber cette reponse:
+
+-- _Noctu pro more. _Ce qui signifiait: "Cette nuit comme
+d'habitude." Ces douces paroles, absorbees par l'enorme collet
+goudronne de la princesse comme par l'enroulement d'un porte-voix,
+ne furent entendues que de la personne a laquelle on les
+adressait; mais si court qu'eut ete le dialogue, sans doute il
+embrassait tout ce que les deux jeunes gens avaient a se dire, car
+apres cet echange de deux mots contre trois, ils se separerent,
+Marguerite le front plus reveur, et le duc le front plus radieux
+qu'avant qu'ils se fussent rapproches. Cette petite scene avait eu
+lieu sans que l'homme le plus interesse a la remarquer eut paru y
+faire la moindre attention, car, de son cote, le roi de Navarre
+n'avait d'yeux que pour une seule personne qui rassemblait autour
+d'elle une cour presque aussi nombreuse que Marguerite de Valois,
+cette personne etait la belle madame de Sauve.
+
+Charlotte de Beaune-Semblancay, petite-fille du malheureux
+Semblancay et femme de Simon de Fizes, baron de Sauve, etait une
+des dames d'atours de Catherine de Medicis, et l'une des plus
+redoutables auxiliaires de cette reine, qui versait a ses ennemis
+le philtre de l'amour quand elle n'osait leur verser le poison
+florentin; petite, blonde, tour a tour petillante de vivacite ou
+languissante de melancolie, toujours prete a l'amour et a
+l'intrigue, les deux grandes affaires qui, depuis cinquante ans,
+occupaient la cour des trois rois qui s'etaient succede; femme
+dans toute l'acception du mot et dans tout le charme de la chose,
+depuis l'oeil bleu languissant ou brillant de flammes jusqu'aux
+petits pieds mutins et cambres dans leurs mules de velours, madame
+de Sauve s'etait, depuis quelques mois deja, emparee de toutes les
+facultes du roi de Navarre, qui debutait alors dans la carriere
+amoureuse comme dans la carriere politique; si bien que Marguerite
+de Navarre, beaute magnifique et royale, n'avait meme plus trouve
+l'admiration au fond du coeur de son epoux; et, chose etrange et
+qui etonnait tout le monde, meme de la part de cette ame pleine de
+tenebres et de mysteres, c'est que Catherine de Medicis, tout en
+poursuivant son projet d'union entre sa fille et le roi de
+Navarre, n'avait pas discontinue de favoriser presque ouvertement
+les amours de celui-ci avec madame de Sauve. Mais malgre cette
+aide puissante et en depit des moeurs faciles de l'epoque, la
+belle Charlotte avait resiste jusque-la; et de cette resistance
+inconnue, incroyable, inouie, plus encore que de la beaute et de
+l'esprit de celle qui resistait, etait nee dans le coeur du
+Bearnais une passion qui, ne pouvant se satisfaire, s'etait
+repliee sur elle-meme et avait devore dans le coeur du jeune roi
+la timidite, l'orgueil et jusqu'a cette insouciance, moitie
+philosophique, moitie paresseuse, qui faisait le fond de son
+caractere.
+
+Madame de Sauve venait d'entrer depuis quelques minutes seulement
+dans la salle de bal: soit depit, soit douleur, elle avait resolu
+d'abord de ne point assister au triomphe de sa rivale, et, sous le
+pretexte d'une indisposition, elle avait laisse son mari,
+secretaire d'Etat depuis cinq ans, venir seul au Louvre. Mais en
+apercevant le baron de Sauve sans sa femme, Catherine de Medicis
+s'etait informee des causes qui tenaient sa bien-aimee Charlotte
+eloignee; et, apprenant que ce n'etait qu'une legere
+indisposition, elle lui avait ecrit quelques mots d'appel,
+auxquels la jeune femme s'etait empressee d'obeir. Henri, tout
+attriste qu'il avait ete d'abord de son absence, avait cependant
+respire plus librement lorsqu'il avait vu M. de Sauve entrer seul;
+mais au moment ou, ne s'attendant aucunement a cette apparition,
+il allait en soupirant se rapprocher de l'aimable creature qu'il
+etait condamne, sinon a aimer, du moins a traiter en epouse, il
+avait vu au bout de la galerie surgir madame de Sauve; alors il
+etait demeure cloue a sa place, les yeux fixes sur cette Circe qui
+l'enchainait a elle comme un lien magique, et, au lieu de
+continuer sa marche vers sa femme, par un mouvement d'hesitation
+qui tenait bien plus a l'etonnement qu'a la crainte, il s'avanca
+vers madame de Sauve.
+
+De leur cote les courtisans, voyant que le roi de Navarre, dont on
+connaissait deja le coeur inflammable, se rapprochait de la belle
+Charlotte, n'eurent point le courage de s'opposer a leur reunion;
+ils s'eloignerent complaisamment, de sorte qu'au meme instant ou
+Marguerite de Valois et M. de Guise echangeaient les quelques mots
+latins que nous avons rapportes, Henri, arrive pres de madame de
+Sauve, entamait avec elle en francais fort intelligible, quoique
+saupoudre d'accent gascon, une conversation beaucoup moins
+mysterieuse.
+
+-- Ah! ma mie! lui dit-il, vous voila donc revenue au moment ou
+l'on m'avait dit que vous etiez malade et ou j'avais perdu
+l'esperance de vous voir?
+
+-- Votre Majeste, repondit madame de Sauve, aurait-elle la
+pretention de me faire croire que cette esperance lui avait
+beaucoup coute a perdre?
+
+-- Sang-diou! je crois bien, reprit le Bearnais; ne savez-vous
+point que vous etes mon soleil pendant le jour et mon etoile
+pendant la nuit? En verite je me croyais dans l'obscurite la plus
+profonde, lorsque vous avez paru tout a l'heure et avez soudain
+tout eclaire.
+
+-- C'est un mauvais tour que je vous joue alors, Monseigneur.
+
+-- Que voulez-vous dire, ma mie? demanda Henri.
+
+-- Je veux dire que lorsqu'on est maitre de la plus belle femme de
+France, la seule chose qu'on doive desirer, c'est que la lumiere
+disparaisse pour faire place a l'obscurite, car c'est dans
+l'obscurite que nous attend le bonheur.
+
+-- Ce bonheur, mauvaise, vous savez bien qu'il est aux mains d'une
+seule personne, et que cette personne se rit et se joue du pauvre
+Henri.
+
+-- Oh! reprit la baronne, j'aurais cru, au contraire, moi, que
+c'etait cette personne qui etait le jouet et la risee du roi de
+Navarre.
+
+Henri fut effraye de cette attitude hostile, et cependant il
+reflechit qu'elle trahissait le depit, et que le depit n'est que
+le masque de l'amour.
+
+-- En verite, dit-il, chere Charlotte, vous me faites la un
+injuste reproche, et je ne comprends pas qu'une si jolie bouche
+soit en meme temps si cruelle. Croyez-vous donc que ce soit moi
+qui me marie? Eh! non, ventre saint gris! ce n'est pas moi!
+
+-- C'est moi, peut-etre! reprit aigrement la baronne, si jamais
+peut paraitre aigre la voix de la femme qui nous aime et qui nous
+reproche de ne pas l'aimer.
+
+-- Avec vos beaux yeux n'avez-vous pas vu plus loin, baronne? Non,
+non, ce n'est pas Henri de Navarre qui epouse Marguerite de
+Valois.
+
+-- Et qui est-ce donc alors?
+
+-- Eh, sang-diou! c'est la religion reformee qui epouse le pape,
+voila tout.
+
+-- Nenni, nenni, Monseigneur, et je ne me laisse pas prendre a vos
+jeux d'esprit, moi: Votre Majeste aime madame Marguerite, et je ne
+vous en fais pas un reproche, Dieu m'en garde! elle est assez
+belle pour etre aimee.
+
+Henri reflechit un instant, et tandis qu'il reflechissait, un bon
+sourire retroussa le coin de ses levres.
+
+-- Baronne, dit-il, vous me cherchez querelle, ce me semble, et
+cependant vous n'en avez pas le droit; qu'avez-vous fait, voyons!
+pour m'empecher d'epouser madame Marguerite? Rien; au contraire,
+vous m'avez toujours desespere.
+
+-- Et bien m'en a pris, Monseigneur! repondit madame de Sauve.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Sans doute, puisque aujourd'hui vous en epousez une autre.
+
+-- Ah! je l'epouse parce que vous ne m'aimez pas.
+
+-- Si je vous eusse aime, Sire, il me faudrait donc mourir dans
+une heure!
+
+-- Dans une heure! Que voulez-vous dire, et de quelle mort seriez-
+vous morte?
+
+-- De jalousie... car dans une heure la reine de Navarre renverra
+ses femmes, et Votre Majeste ses gentilshommes.
+
+-- Est-ce la veritablement la pensee qui vous preoccupe, ma mie?
+
+-- Je ne dis pas cela. Je dis que, si je vous aimais, elle me
+preoccuperait horriblement.
+
+-- Eh bien, s'ecria Henri au comble de la joie d'entendre cet
+aveu, le premier qu'il eut recu, si le roi de Navarre ne renvoyait
+pas ses gentilshommes ce soir?
+
+-- Sire, dit madame de Sauve, regardant le roi avec un etonnement
+qui cette fois n'etait pas joue, vous dites la des choses
+impossibles et surtout incroyables.
+
+-- Pour que vous le croyiez, que faut-il donc faire?
+
+-- Il faudrait m'en donner la preuve, et cette preuve, vous ne
+pouvez me la donner.
+
+-- Si fait, baronne, si fait. Par saint Henri! je vous la
+donnerai, au contraire, s'ecria le roi en devorant la jeune femme
+d'un regard embrase d'amour.
+
+-- O Votre Majeste! ... murmura la belle Charlotte en baissant la
+voix et les yeux. Je ne comprends pas... Non, non! il est
+impossible que vous echappiez au bonheur qui vous attend.
+
+-- Il y a quatre Henri dans cette salle, mon adoree! reprit le
+roi: Henri de France, Henri de Conde, Henri de Guise, mais il n'y
+a qu'un Henri de Navarre.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, si vous avez ce Henri de Navarre pres de vous toute
+cette nuit...
+
+-- Toute cette nuit?
+
+-- Oui; serez-vous certaine qu'il ne sera pas pres d'une autre?
+
+-- Ah! si vous faites cela, Sire, s'ecria a son tour la dame de
+Sauve.
+
+-- Foi de gentilhomme, je le ferai. Madame de Sauve leva ses
+grands yeux humides de voluptueuses promesses et sourit au roi,
+dont le coeur s'emplit d'une joie enivrante.
+
+-- Voyons, reprit Henri, en ce cas, que direz-vous?
+
+-- Oh! en ce cas, repondit Charlotte, en ce cas je dirai que je
+suis veritablement aimee de Votre Majeste.
+
+-- Ventre-saint-gris! vous le direz donc, car cela est, baronne.
+
+-- Mais comment faire? murmura madame de Sauve.
+
+-- Oh! par Dieu! baronne, il n'est point que vous n'ayez autour de
+vous quelque cameriere, quelque suivante, quelque fille dont vous
+soyez sure?
+
+-- Oh! j'ai Dariole, qui m'est si devouee qu'elle se ferait couper
+en morceaux pour moi: un veritable tresor.
+
+-- Sang-diou! baronne, dites a cette fille que je ferai sa fortune
+quand je serai roi de France, comme me le predisent les
+astrologues.
+
+Charlotte sourit; car des cette epoque la reputation gasconne du
+Bearnais etait deja etablie a l'endroit de ses promesses.
+
+-- Eh bien, dit-elle, que desirez-vous de Dariole?
+
+-- Bien peu de chose pour elle, tout pour moi.
+
+-- Enfin?
+
+-- Votre appartement est au-dessus du mien?
+
+-- Oui.
+
+-- Qu'elle attende derriere la porte. Je frapperai doucement trois
+coups; elle ouvrira, et vous aurez la preuve que je vous ai
+offerte.
+
+Madame de Sauve garda le silence pendant quelques secondes; puis,
+comme si elle eut regarde autour d'elle pour n'etre pas entendue,
+elle fixa un instant la vue sur le groupe ou se tenait la reine
+mere; mais si court que fut cet instant, il suffit pour que
+Catherine et sa dame d'atours echangeassent chacune un regard.
+
+-- Oh! si je voulais, dit madame de Sauve avec un accent de sirene
+qui eut fait fondre la cire dans les oreilles d'Ulysse, si je
+voulais prendre Votre Majeste en mensonge.
+
+-- Essayez, ma mie, essayez...
+
+-- Ah! ma foi! j'avoue que j'en combats l'envie.
+
+-- Laissez-vous vaincre: les femmes ne sont jamais si fortes
+qu'apres leur defaite.
+
+-- Sire, je retiens votre promesse pour Dariole le jour ou vous
+serez roi de France. Henri jeta un cri de joie.
+
+C'etait juste au moment ou ce cri s'echappait de la bouche du
+Bearnais que la reine de Navarre repondait au duc de Guise:
+
+"_Noctu pro more_: Cette nuit comme d'habitude."
+
+Alors Henri s'eloigna de madame de Sauve aussi heureux que l'etait
+le duc de Guise en s'eloignant lui-meme de Marguerite de Valois.
+
+Une heure apres cette double scene que nous venons de raconter, le
+roi Charles et la reine mere se retirerent dans leurs
+appartements; presque aussitot les salles commencerent a se
+depeupler, les galeries laisserent voir la base de leurs colonnes
+de marbre. L'amiral et le prince de Conde furent reconduits par
+quatre cents gentilshommes huguenots au milieu de la foule qui
+grondait sur leur passage. Puis Henri de Guise, avec les seigneurs
+lorrains et les catholiques, sortirent a leur tour, escortes des
+cris de joie et des applaudissements du peuple.
+
+Quant a Marguerite de Valois, a Henri de Navarre et a madame de
+Sauve, on sait qu'ils demeuraient au Louvre meme.
+
+
+
+II
+La chambre de la reine de Navarre
+
+
+Le duc de Guise reconduisit sa belle-soeur, la duchesse de Nevers,
+en son hotel qui etait situe rue du Chaume, en face de la rue de
+Brac, et apres l'avoir remise a ses femmes, passa dans son
+appartement pour changer de costume, prendre un manteau de nuit et
+s'armer d'un de ces poignards courts et aigus qu'on appelait une
+foi de gentilhomme, lesquels se portaient sans l'epee; mais au
+moment ou il le prenait sur la table ou il etait depose, il
+apercut un petit billet serre entre la lame et le fourreau.
+
+Il l'ouvrit et lut ce qui suit:
+
+"J'espere bien que M. de Guise ne retournera pas cette nuit au
+Louvre, ou, s'il y retourne, qu'il prendra au moins la precaution
+de s'armer d'une bonne cotte de mailles et d'une bonne epee."
+
+-- Ah! ah! dit le duc en se retournant vers son valet de chambre,
+voici un singulier avertissement, maitre Robin. Maintenant faites-
+moi le plaisir de me dire quelles sont les personnes qui ont
+penetre ici pendant mon absence.
+
+-- Une seule, Monseigneur.
+
+-- Laquelle?
+
+-- M. du Gast.
+
+-- Ah! ah! En effet, il me semblait bien reconnaitre l'ecriture.
+Et tu es sur que du Gast est venu, tu l'as vu?
+
+-- J'ai fait plus, Monseigneur, je lui ai parle.
+
+-- Bon; alors je suivrai le conseil. Ma jaquette et mon epee.
+
+Le valet de chambre, habitue a ces mutations de costumes, apporta
+l'une et l'autre. Le duc alors revetit sa jaquette, qui etait en
+chainons de mailles si souples que la trame d'acier n'etait guere
+plus epaisse que du velours; puis il passa par-dessus son jaque
+des chausses et un pourpoint gris et argent, qui etaient ses
+couleurs favorites, tira de longues bottes qui montaient jusqu'au
+milieu de ses cuisses, se coiffa d'un toquet de velours noir sans
+plume ni pierreries, s'enveloppa d'un manteau de couleur sombre,
+passa un poignard a sa ceinture, et, mettant son epee aux mains
+d'un page, seule escorte dont il voulut se faire accompagner, il
+prit le chemin du Louvre.
+
+Comme il posait le pied sur le seuil de l'hotel, le veilleur de
+Saint-Germain-l'Auxerrois venait d'annoncer une heure du matin.
+
+Si avancee que fut la nuit et si peu sures que fussent les rues a
+cette epoque, aucun accident n'arriva a l'aventureux prince par le
+chemin, et il arriva sain et sauf devant la masse colossale du
+vieux Louvre, dont toute les lumieres s'etaient successivement
+eteintes, et qui se dressait, a cette heure, formidable de silence
+et d'obscurite.
+
+En avant du chateau royal s'etendait un fosse profond, sur lequel
+donnaient la plupart des chambres des princes loges au palais.
+L'appartement de Marguerite etait situe au premier etage.
+
+Mais ce premier etage, accessible s'il n'y eut point eu de fosse,
+se trouvait, grace au retranchement, eleve de pres de trente
+pieds, et, par consequent, hors de l'atteinte des amants et des
+voleurs, ce qui n'empecha point M. le duc de Guise de descendre
+resolument dans le fosse.
+
+Au meme instant, on entendit le bruit d'une fenetre du rez-de-
+chaussee qui s'ouvrait. Cette fenetre etait grillee; mais une main
+parut, souleva un des barreaux descelles d'avance, et laissa
+pendre, par cette ouverture, un lacet de soie.
+
+-- Est-ce vous, Gillonne? demanda le duc a voix basse.
+
+-- Oui, Monseigneur, repondit une voix de femme d'un accent plus
+bas encore.
+
+-- Et Marguerite?
+
+-- Elle vous attend.
+
+-- Bien. A ces mots le duc fit signe a son page, qui, ouvrant son
+manteau, deroula une petite echelle de corde. Le prince attacha
+l'une des extremites de l'echelle au lacet qui pendait. Gillonne
+tira l'echelle a elle, l'assujettit solidement; et le prince,
+apres avoir boucle son epee a son ceinturon, commenca l'escalade,
+qu'il acheva sans accident. Derriere lui, le barreau reprit sa
+place, la fenetre se referma, et le page, apres avoir vu entrer
+paisiblement son seigneur dans le Louvre, aux fenetres duquel il
+l'avait accompagne vingt fois de la meme facon, s'alla coucher,
+enveloppe dans son manteau, sur l'herbe du fosse et a l'ombre de
+la muraille. Il faisait une nuit sombre, et quelques gouttes d'eau
+tombaient tiedes et larges des nuages charges de soufre et
+d'electricite.
+
+Le duc de Guise suivit sa conductrice, qui n'etait rien moins que
+la fille de Jacques de Matignon, marechal de France; c'etait la
+confidente toute particuliere de Marguerite, qui n'avait aucun
+secret pour elle, et l'on pretendait qu'au nombre des mysteres
+qu'enfermait son incorruptible fidelite, il y en avait de si
+terribles que c'etaient ceux-la qui la forcaient de garder les
+autres.
+
+Aucune lumiere n'etait demeuree ni dans les chambres basses ni
+dans les corridors; de temps en temps seulement un eclair livide
+illuminait les appartements sombres d'un reflet bleuatre qui
+disparaissait aussitot.
+
+Le duc, toujours guide par sa conductrice qui le tenait par la
+main, atteignit enfin un escalier en spirale pratique dans
+l'epaisseur d'un mur et qui s'ouvrait par une porte secrete et
+invisible dans l'antichambre de l'appartement de Marguerite.
+
+L'antichambre, comme les autres salles du bas, etait dans la plus
+profonde obscurite.
+
+Arrives dans cette antichambre, Gillonne s'arreta.
+
+-- Avez-vous apporte ce que desire la reine? demanda-t-elle a voix
+basse.
+
+-- Oui, repondit le duc de Guise; mais je ne le remettrai qu'a Sa
+Majeste elle-meme.
+
+-- Venez donc et sans perdre un instant! dit alors au milieu de
+l'obscurite une voix qui fit tressaillir le duc, car il la
+reconnut pour celle de Marguerite.
+
+Et en meme temps une portiere de velours violet fleurdelise d'or
+se soulevant, le duc distingua dans l'ombre la reine elle-meme,
+qui, impatiente, etait venue au-devant de lui.
+
+-- Me voici, madame, dit alors le duc. Et il passa rapidement de
+l'autre cote de la portiere qui retomba derriere lui. Alors ce
+fut, a son tour, a Marguerite de Valois de servir de guide au
+prince dans cet appartement d'ailleurs bien connu de lui, tandis
+que Gillonne, restee a la porte, avait, en portant le doigt a sa
+bouche, rassure sa royale maitresse. Comme si elle eut compris les
+jalouses inquietudes du duc, Marguerite le conduisit jusque dans
+sa chambre a coucher; la elle s'arreta.
+
+-- Eh bien, lui dit-elle, etes-vous content, duc?
+
+-- Content, madame, demanda celui-ci, et de quoi, je vous prie?
+
+-- De cette preuve que je vous donne, reprit Marguerite avec un
+leger accent de depit, que j'appartiens a un homme qui, le soir de
+son mariage, la nuit meme de ses noces, fait assez peu de cas de
+moi pour n'etre pas meme venu me remercier de l'honneur que je lui
+ai fait non pas en le choisissant, mais en l'acceptant pour epoux.
+
+-- Oh! madame, dit tristement le duc, rassurez-vous, il viendra,
+surtout si vous le desirez.
+
+-- Et c'est vous qui dites cela, Henri, s'ecria Marguerite, vous
+qui, entre tous, savez le contraire de ce que vous dites! Si
+j'avais le desir que vous me supposez, vous eusse-je donc prie de
+venir au Louvre?
+
+-- Vous m'avez prie de venir au Louvre, Marguerite, parce que vous
+avez le desir d'eteindre tout vestige de notre passe, et que ce
+passe vivait non seulement dans mon coeur, mais dans ce coffre
+d'argent que je vous rapporte.
+
+-- Henri, voulez-vous que je vous dise une chose? reprit
+Marguerite en regardant fixement le duc, c'est que vous ne me
+faites plus l'effet d'un prince, mais d'un ecolier! Moi nier que
+je vous ai aime! moi vouloir eteindre une flamme qui mourra peut-
+etre, mais dont le reflet ne mourra pas! Car les amours des
+personnes de mon rang illuminent et souvent devorent toute
+l'epoque qui leur est contemporaine. Non, non, mon duc! Vous
+pouvez garder les lettres de votre Marguerite et le coffre qu'elle
+vous a donne. De ces lettres que contient le coffre elle ne vous
+en demande qu'une seule, et encore parce que cette lettre est
+aussi dangereuse pour vous que pour elle.
+
+-- Tout est a vous, dit le duc; choisissez donc la-dedans celle
+que vous voudrez aneantir.
+
+Marguerite fouilla vivement dans le coffre ouvert, et d'une main
+fremissante prit l'une apres l'autre une douzaine de lettres dont
+elle se contenta de regarder les adresses, comme si a l'inspection
+de ces seules adresses sa memoire lui rappelait ce que contenaient
+ces lettres; mais arrivee au bout de l'examen elle regarda le duc,
+et, toute palissante:
+
+-- Monsieur, dit-elle, celle que je cherche n'est pas la.
+L'auriez-vous perdue, par hasard; car, quant a l'avoir livree...
+
+-- Et quelle lettre cherchez-vous, madame?
+
+-- Celle dans laquelle je vous disais de vous marier sans retard.
+
+-- Pour excuser votre infidelite? Marguerite haussa les epaules.
+
+-- Non, mais pour vous sauver la vie. Celle ou je vous disais que
+le roi, voyant notre amour et les efforts que je faisais pour
+rompre votre future union avec l'infante de Portugal, avait fait
+venir son frere le batard d'Angouleme et lui avait dit en lui
+montrant deux epees: "De celle-ci tue Henri de Guise ce soir, ou
+de celle-la je te tuerai demain." Cette lettre, ou est-elle?
+
+-- La voici, dit le duc de Guise en la tirant de sa poitrine.
+Marguerite la lui arracha presque des mains, l'ouvrit avidement,
+s'assura que c'etait bien celle qu'elle reclamait, poussa une
+exclamation de joie et l'approcha de la bougie. La flamme se
+communiqua aussitot de la meche au papier, qui en un instant fut
+consume; puis, comme si Marguerite eut craint qu'on put aller
+chercher l'imprudent avis jusque dans les cendres, elle les ecrasa
+sous son pied.
+
+Le duc de Guise, pendant toute cette fievreuse action, avait suivi
+des yeux sa maitresse.
+
+-- Eh bien, Marguerite, dit-il quand elle eut fini, etes-vous
+contente maintenant?
+
+-- Oui; car, maintenant que vous avez epouse la princesse de
+Porcian, mon frere me pardonnera votre amour; tandis qu'il ne
+m'eut pas pardonne la revelation d'un secret comme celui que, dans
+ma faiblesse pour vous, je n'ai pas eu la puissance de vous
+cacher.
+
+-- C'est vrai, dit le duc de Guise; dans ce temps-la vous
+m'aimiez.
+
+-- Et je vous aime encore, Henri, autant et plus que jamais.
+
+-- Vous?...
+
+-- Oui, moi; car jamais plus qu'aujourd'hui je n'eus besoin d'un
+ami sincere et devoue. Reine, je n'ai pas de trone; femme, je n'ai
+pas de mari.
+
+Le jeune prince secoua tristement la tete.
+
+-- Mais quand je vous dis, quand je vous repete, Henri, que mon
+mari non seulement ne m'aime pas, mais qu'il me hait, mais qu'il
+me meprise; d'ailleurs, il me semble que votre presence dans la
+chambre ou il devrait etre fait bien preuve de cette haine et de
+ce mepris.
+
+-- Il n'est pas encore tard, madame, et il a fallu au roi de
+Navarre le temps de congedier ses gentilshommes, et, s'il n'est
+pas venu, il ne tardera pas a venir.
+
+-- Et moi je vous dis, s'ecria Marguerite avec un depit croissant,
+moi je vous dis qu'il ne viendra pas.
+
+-- Madame, s'ecria Gillonne en ouvrant la porte et en soulevant la
+portiere, madame, le roi de Navarre sort de son appartement.
+
+-- Oh! je le savais bien, moi, qu'il viendrait! s'ecria le duc de
+Guise.
+
+-- Henri, dit Marguerite d'une voix breve et en saisissant la main
+du duc, Henri, vous allez voir si je suis une femme de parole, et
+si l'on peut compter sur ce que j'ai promis une fois. Henri,
+entrez dans ce cabinet.
+
+-- Madame, laissez-moi partir s'il en est temps encore, car songez
+qu'a la premiere marque d'amour qu'il vous donne je sors de ce
+cabinet, et alors malheur a lui!
+
+-- Vous etes fou! entrez, entrez, vous dis-je, je reponds de tout.
+Et elle poussa le duc dans le cabinet.
+
+Il etait temps. La porte etait a peine fermee derriere le prince
+que le roi de Navarre, escorte de deux pages qui portaient huit
+flambeaux de cire jaune sur deux candelabres, apparut souriant sur
+le seuil de la chambre.
+
+Marguerite cacha son trouble en faisant une profonde reverence.
+
+-- Vous n'etes pas encore au lit, madame? demanda le Bearnais avec
+sa physionomie ouverte et joyeuse; m'attendiez-vous, par hasard?
+
+-- Non, monsieur, repondit Marguerite, car hier encore vous m'avez
+dit que vous saviez bien que notre mariage etait une alliance
+politique, et que vous ne me contraindriez jamais.
+
+-- A la bonne heure; mais ce n'est point une raison pour ne pas
+causer quelque peu ensemble. Gillonne, fermez la porte et laissez-
+nous.
+
+Marguerite, qui etait assise, se leva, et etendit la main comme
+pour ordonner aux pages de rester.
+
+-- Faut-il que j'appelle vos femmes? demanda le roi. Je le ferai
+si tel est votre desir, quoique je vous avoue que, pour les choses
+que j'ai a vous dire, j'aimerais mieux que nous fussions en tete-
+a-tete.
+
+Et le roi de Navarre s'avanca vers le cabinet.
+
+-- Non! s'ecria Marguerite en s'elancant au-devant de lui avec
+impetuosite; non, c'est inutile, et je suis prete a vous entendre.
+
+Le Bearnais savait ce qu'il voulait savoir; il jeta un regard
+rapide et profond vers le cabinet, comme s'il eut voulu, malgre la
+portiere qui le voilait, penetrer dans ses plus sombres
+profondeurs; puis, ramenant ses regards sur sa belle epousee pale
+de terreur:
+
+-- En ce cas, madame, dit-il d'une voix parfaitement calme,
+causons donc un instant.
+
+-- Comme il plaira a Votre Majeste, dit la jeune femme en
+retombant plutot qu'elle ne s'assit sur le siege que lui indiquait
+son mari.
+
+Le Bearnais se placa pres d'elle.
+
+-- Madame, continua-t-il, quoi qu'en aient dit bien des gens,
+notre mariage est, je le pense, un bon mariage. Je suis bien a
+vous et vous etes bien a moi.
+
+-- Mais..., dit Marguerite effrayee.
+
+-- Nous devons en consequence, continua le roi de Navarre sans
+paraitre remarquer l'hesitation de Marguerite, agir l'un avec
+l'autre comme de bons allies, puisque nous nous sommes aujourd'hui
+jure alliance devant Dieu. N'est-ce pas votre avis?
+
+-- Sans doute, monsieur.
+
+-- Je sais, madame, combien votre penetration est grande, je sais
+combien le terrain de la cour est seme de dangereux abimes; or, je
+suis jeune, et, quoique je n'aie jamais fait de mal a personne,
+j'ai bon nombre d'ennemis. Dans quel camp, madame, dois-je ranger
+celle qui porte mon nom et qui m'a jure affection au pied de
+l'autel?
+
+-- Oh! monsieur, pourriez-vous penser...
+
+-- Je ne pense rien, madame, j'espere, et je veux m'assurer que
+mon esperance est fondee. Il est certain que notre mariage n'est
+qu'un pretexte ou qu'un piege.
+
+Marguerite tressaillit, car peut-etre aussi cette pensee s'etait-
+elle presentee a son esprit.
+
+-- Maintenant, lequel des deux? continua Henri de Navarre. Le roi
+me hait, le duc d'Anjou me hait, le duc d'Alencon me hait,
+Catherine de Medicis haissait trop ma mere pour ne point me hair.
+
+-- Oh! monsieur, que dites-vous?
+
+-- La verite, madame, reprit le roi, et je voudrais, afin qu'on ne
+crut pas que je suis dupe de l'assassinat de M. de Mouy et de
+l'empoisonnement de ma mere, je voudrais qu'il y eut ici quelqu'un
+qui put m'entendre.
+
+-- Oh! monsieur, dit vivement Marguerite, et de l'air le plus
+calme et le plus souriant qu'elle put prendre, vous savez bien
+qu'il n'y a ici que vous et moi.
+
+-- Et voila justement ce qui fait que je m'abandonne, voila ce qui
+fait que j'ose vous dire que je ne suis dupe ni des caresses que
+me fait la maison de France, ni de celles que me fait la maison de
+Lorraine.
+
+-- Sire! Sire! s'ecria Marguerite.
+
+-- Eh bien, qu'y a-t-il, ma mie? demanda Henri souriant a son
+tour.
+
+-- Il y a, monsieur, que de pareils discours sont bien dangereux.
+
+-- Non, pas quand on est en tete-a-tete, reprit le roi. Je vous
+disais donc...
+
+Marguerite etait visiblement au supplice; elle eut voulu arreter
+chaque parole sur les levres du Bearnais; mais Henri continua avec
+son apparente bonhomie:
+
+-- Je vous disais donc que j'etais menace de tous cotes, menace
+par le roi, menace par le duc d'Alencon, menace par le duc
+d'Anjou, menace par la reine mere, menace par le duc de Guise, par
+le duc de Mayenne, par le cardinal de Lorraine, menace par tout le
+monde, enfin. On sent cela instinctivement; vous le savez, madame.
+Eh bien! contre toutes ces menaces qui ne peuvent tarder de
+devenir des attaques, je puis me defendre avec votre secours; car
+vous etes aimee, vous, de toutes les personnes qui me detestent.
+
+-- Moi? dit Marguerite.
+
+-- Oui, vous, reprit Henri de Navarre avec une bonhomie parfaite;
+oui, vous etes aimee du roi Charles; vous etes aimee, il appuya
+sur le mot, du duc d'Alencon; vous etes aimee de la reine
+Catherine; enfin, vous etes aimee du duc de Guise.
+
+-- Monsieur..., murmura Marguerite.
+
+-- Eh bien! qu'y a-t-il donc d'etonnant que tout le monde vous
+aime? ceux que je viens de vous nommer sont vos freres ou vos
+parents. Aimer ses parents ou ses freres, c'est vivre selon le
+coeur de Dieu.
+
+-- Mais enfin, reprit Marguerite oppressee, ou voulez-vous en
+venir, monsieur?
+
+-- J'en veux venir a ce que je vous ai dit; c'est que si vous vous
+faites, je ne dirai pas mon amie, mais mon alliee, je puis tout
+braver; tandis qu'au contraire, si vous vous faites mon ennemie,
+je suis perdu.
+
+-- Oh! votre ennemie, jamais, monsieur! s'ecria Marguerite.
+
+-- Mais mon amie, jamais non plus?...
+
+-- Peut-etre.
+
+-- Et mon alliee?
+
+-- Certainement. Et Marguerite se retourna et tendit la main au
+roi.
+
+Henri la prit, la baisa galamment, et la gardant dans les siennes
+bien plus dans un desir d'investigation que par un sentiment de
+tendresse:
+
+-- Eh bien, je vous crois, madame, dit-il, et vous accepte pour
+alliee. Ainsi donc on nous a maries sans que nous nous
+connussions, sans que nous nous aimassions; on nous a maries sans
+nous consulter, nous qu'on mariait. Nous ne nous devons donc rien
+comme mari et femme. Vous voyez, madame, que je vais au-devant de
+vos voeux, et que je vous confirme ce soir ce que je vous disais
+hier. Mais nous, nous nous allions librement, sans que personne
+nous y force, nous, nous allions comme deux coeurs loyaux qui se
+doivent protection mutuelle et s'allient; c'est bien comme cela
+que vous l'entendez?
+
+-- Oui, monsieur, dit Marguerite en essayant de retirer sa main.
+
+-- Eh bien, continua le Bearnais les yeux toujours fixes sur la
+porte du cabinet, comme la premiere preuve d'une alliance franche
+est la confiance la plus absolue, je vais, madame, vous raconter
+dans ses details les plus secrets le plan que j'ai forme a l'effet
+de combattre victorieusement toutes ces inimities.
+
+-- Monsieur..., murmura Marguerite en tournant a son tour et
+malgre elle les yeux vers le cabinet, tandis que le Bearnais,
+voyant sa ruse reussir, souriait dans sa barbe.
+
+-- Voici donc ce que je vais faire, continua-t-il sans paraitre
+remarquer le trouble de la jeune femme; je vais...
+
+-- Monsieur, s'ecria Marguerite en se levant vivement et en
+saisissant le roi par le bras, permettez que je respire;
+l'emotion... la chaleur... j'etouffe.
+
+En effet Marguerite etait pale et tremblante comme si elle allait
+se laisser choir sur le tapis.
+
+Henri marcha droit a une fenetre situee a bonne distance et
+l'ouvrit. Cette fenetre donnait sur la riviere.
+
+Marguerite le suivit.
+
+-- Silence! silence! Sire! par pitie pour vous, murmura-t-elle.
+
+-- Eh! madame, fit le Bearnais en souriant a sa maniere, ne
+m'avez-vous pas dit que nous etions seuls?
+
+-- Oui, monsieur; mais n'avez-vous pas entendu dire qu'a l'aide
+d'une sarbacane, introduite a travers un plafond ou a travers un
+mur, on peut tout entendre?
+
+-- Bien, madame, bien, dit vivement et tout bas le Bearnais. Vous
+ne m'aimez pas, c'est vrai; mais vous etes une honnete femme.
+
+-- Que voulez-vous dire, monsieur?
+
+-- Je veux dire que si vous etiez capable de me trahir, vous
+m'eussiez laisse continuer puisque je me trahissais tout seul.
+Vous m'avez arrete. Je sais maintenant que quelqu'un est cache
+ici; que vous etes une epouse infidele, mais une fidele alliee, et
+dans ce moment-ci, ajouta le Bearnais en souriant, j'ai plus
+besoin, je l'avoue, de fidelite en politique qu'en amour...
+
+-- Sire..., murmura Marguerite confuse.
+
+-- Bon, bon, nous parlerons de tout cela plus tard, dit Henri,
+quand nous nous connaitrons mieux. Puis, haussant la voix:
+
+-- Eh bien, continua-t-il, respirez-vous plus librement a cette
+heure, madame?
+
+-- Oui, Sire, oui, murmura Marguerite.
+
+-- En ce cas reprit le Bearnais, je ne veux pas vous importuner
+plus longtemps. Je vous devais mes respects et quelques avances de
+bonne amitie; veuillez les accepter comme je vous les offre, de
+tout mon coeur. Reposez-vous donc et bonne nuit.
+
+Marguerite leva sur son mari un oeil brillant de reconnaissance et
+a son tour lui tendit la main.
+
+-- C'est convenu, dit-elle.
+
+-- Alliance politique, franche et loyale? demanda Henri.
+
+-- Franche et loyale, repondit la reine. Alors le Bearnais marcha
+vers la porte, attirant du regard Marguerite comme fascinee. Puis,
+lorsque la portiere fut retombee entre eux et la chambre a
+coucher:
+
+-- Merci, Marguerite, dit vivement Henri a voix basse, merci! Vous
+etes une vraie fille de France. Je pars tranquille. A defaut de
+votre amour, votre amitie ne me fera pas defaut. Je compte sur
+vous, comme de votre cote vous pouvez compter sur moi. Adieu,
+madame.
+
+Et Henri baisa la main de sa femme en la pressant doucement; puis,
+d'un pas agile, il retourna chez lui en se disant tout bas dans le
+corridor:
+
+-- Qui diable est chez elle? Est-ce le roi, est-ce le duc d'Anjou,
+est-ce le duc d'Alencon, est-ce le duc de Guise, est-ce un frere,
+est-ce un amant, est-ce l'un et l'autre? En verite, je suis
+presque fache d'avoir demande maintenant ce rendez-vous a la
+baronne; mais puisque je lui ai engage ma parole et que Dariole
+m'attend... n'importe; elle perdra un peu, j'en ai peur, a ce que
+j'ai passe par la chambre a coucher de ma femme pour aller chez
+elle, car, ventre-saint-gris! cette Margot, comme l'appelle mon
+beau-frere Charles IX, est une adorable creature.
+
+Et d'un pas dans lequel se trahissait une legere hesitation Henri
+de Navarre monta l'escalier qui conduisait a l'appartement de
+madame de Sauve.
+
+Marguerite l'avait suivi des yeux jusqu'a ce qu'il eut disparu, et
+alors elle etait rentree dans sa chambre. Elle trouva le duc a la
+porte du cabinet: cette vue lui inspira presque un remords.
+
+De son cote le duc etait grave, et son sourcil fronce denoncait
+une amere preoccupation.
+
+-- Marguerite est neutre aujourd'hui, dit-il, Marguerite sera
+hostile dans huit jours.
+
+-- Ah! vous avez ecoute? dit Marguerite.
+
+-- Que vouliez-vous que je fisse dans ce cabinet?
+
+-- Et vous trouvez que je me suis conduite autrement que devait se
+conduire la reine de Navarre?
+
+-- Non, mais autrement que devait se conduire la maitresse du duc
+de Guise.
+
+-- Monsieur, repondit la reine, je puis ne pas aimer mon mari,
+mais personne n'a le droit d'exiger de moi que je le trahisse. De
+bonne foi, trahiriez-vous le secret de la princesse de Porcian,
+votre femme?
+
+-- Allons, allons, madame, dit le duc en secouant la tete, c'est
+bien. Je vois que vous ne m'aimez plus comme aux jours ou vous me
+racontiez ce que tramait le roi contre moi et les miens.
+
+-- Le roi etait le fort et vous etiez les faibles. Henri est le
+faible et vous etes les forts. Je joue toujours le meme role, vous
+le voyez bien.
+
+-- Seulement vous passez d'un camp a l'autre.
+
+-- C'est un droit que j'ai acquis, monsieur, en vous sauvant la
+vie.
+
+-- Bien, madame; et comme quand on se separe on se rend entre
+amants tout ce qu'on s'est donne, je vous sauverai la vie a mon
+tour, si l'occasion s'en presente, et nous serons quittes.
+
+Et sur ce le duc s'inclina et sortit sans que Marguerite fit un
+geste pour le retenir. Dans l'antichambre il trouva Gillonne, qui
+le conduisit jusqu'a la fenetre du rez-de-chaussee, et dans les
+fosses son page avec lequel il retourna a l'hotel de Guise.
+
+Pendant ce temps, Marguerite, reveuse, alla se placer a sa
+fenetre.
+
+-- Quelle nuit de noces! murmura-t-elle; l'epoux me fuit et
+l'amant me quitte!
+
+En ce moment passa de l'autre cote du fosse, venant de la Tour du
+Bois, et remontant vers le moulin de la Monnaie, un ecolier le
+poing sur la hanche et chantant:
+
+_Pourquoi doncques, quand je veux_
+_Ou mordre tes beaux cheveux,_
+_Ou baiser ta bouche aimee,_
+_Ou toucher a ton beau sein,_
+_Contrefais-tu la nonnain_
+_Dedans un cloitre enfermee?_
+
+_Pour qui gardes-tu tes yeux_
+_Et ton sein delicieux,_
+_Ton front, ta levre jumelle?_
+_En veux-tu baiser Pluton,_
+_La-bas, apres que Caron_
+_T'aura mise en sa nacelle?_
+
+_Apres ton dernier trepas,_
+_Belle, tu n'auras la-bas_
+_Qu'une bouchette blemie;_
+_Et quand, mort, je te verrai,_
+_Aux ombres je n'avouerai_
+_Que jadis tu fus ma mie._
+
+_Doncques, tandis que tu vis,_
+_Change, maitresse, d'avis,_
+_Et ne m'epargne ta bouche;_
+_Car au jour ou tu mourras,_
+_Lors tu te repentiras_
+_De m'avoir ete farouche._
+
+Marguerite ecouta cette chanson en souriant avec melancolie; puis,
+lorsque la voix de l'ecolier se fut perdue dans le lointain, elle
+referma la fenetre et appela Gillonne pour l'aider a se mettre au
+lit.
+
+
+
+III
+Un roi poete
+
+
+Le lendemain et les jours qui suivirent se passerent en fetes,
+ballets et tournois.
+
+La meme fusion continuait de s'operer entre les deux partis.
+C'etaient des caresses et des attendrissements a faire perdre la
+tete aux plus enrages huguenots. On avait vu le pere Cotton diner
+et faire debauche avec le baron de Courtaumer, le duc de Guise
+remonter la Seine en bateau de symphonie avec le prince de Conde.
+
+Le roi Charles paraissait avoir fait divorce avec sa melancolie
+habituelle, et ne pouvait plus se passer de son beau-frere Henri.
+Enfin la reine mere etait si joyeuse et si occupee de broderies,
+de joyaux et de panaches, qu'elle en perdait le sommeil.
+
+Les huguenots, quelque peu amollis par cette Capoue nouvelle,
+commencaient a revetir les pourpoints de soie, a arborer les
+devises et a parader devant certains balcons comme s'ils eussent
+ete catholiques. De tous cotes c'etait une reaction en faveur de
+la religion reformee, a croire que toute la cour allait se faire
+protestante. L'amiral lui-meme, malgre son experience, s'y etait
+laisse prendre comme les autres, et il en avait la tete tellement
+montee, qu'un soir il avait oublie, pendant deux heures, de macher
+son cure-dent, occupation a laquelle il se livrait d'ordinaire
+depuis deux heures de l'apres-midi, moment ou son diner finissait,
+jusqu'a huit heures du soir, moment auquel il se remettait a table
+pour souper.
+
+Le soir ou l'amiral s'etait laisse aller a cet incroyable oubli de
+ses habitudes, le roi Charles IX avait invite a gouter avec lui,
+en petit comite, Henri de Navarre et le duc de Guise. Puis, la
+collation terminee, il avait passe avec eux dans sa chambre, et la
+il leur expliquait l'ingenieux mecanisme d'un piege a loups qu'il
+avait invente lui-meme, lorsque, s'interrompant tout a coup:
+
+-- Monsieur l'amiral ne vient-il donc pas ce soir? demanda-t-il;
+qui l'a apercu aujourd'hui et qui peut me donner de ses nouvelles?
+
+-- Moi, dit le roi de Navarre, et au cas ou Votre Majeste serait
+inquiete de sa sante, je pourrais la rassurer, car je l'ai vu ce
+matin a six heures et ce soir a sept.
+
+-- Ah! ah! fit le roi, dont les yeux un instant distraits se
+reposerent avec une curiosite percante sur son beau-frere, vous
+etes bien matineux, Henriot, pour un jeune marie!
+
+-- Oui, Sire, repondit le roi de Bearn, je voulais savoir de
+l'amiral, qui sait tout, si quelques gentilshommes que j'attends
+encore ne sont point en route pour venir.
+
+-- Des gentilshommes encore! vous en aviez huit cents le jour de
+vos noces, et tous les jours il en arrive de nouveaux, voulez-vous
+donc nous envahir? dit Charles IX en riant.
+
+Le duc de Guise fronca le sourcil.
+
+-- Sire, repliqua le Bearnais, on parle d'une entreprise sur les
+Flandres, et je reunis autour de moi tous ceux de mon pays et des
+environs que je crois pouvoir etre utiles a Votre Majeste.
+
+Le duc, se rappelant le projet dont le Bearnais avait parle a
+Marguerite le jour de ses noces, ecouta plus attentivement.
+
+-- Bon! bon! repondit le roi avec son sourire fauve, plus il y en
+aura, plus nous serons contents; amenez, amenez, Henri. Mais qui
+sont ces gentilshommes? des vaillants, j'espere?
+
+-- J'ignore, Sire, si mes gentilshommes vaudront jamais ceux de
+Votre Majeste, ceux de monsieur le duc d'Anjou ou ceux de monsieur
+de Guise, mais je les connais et sais qu'ils feront de leur mieux.
+
+-- En attendez-vous beaucoup?
+
+-- Dix ou douze encore.
+
+-- Vous les appelez?
+
+-- Sire, leurs noms m'echappent, et, a l'exception de l'un d'eux,
+qui m'est recommande par Teligny comme un gentilhomme accompli et
+qui s'appelle de la Mole, je ne saurais dire...
+
+-- De la Mole! n'est-ce point un Lerac de La Mole, reprit le roi
+fort verse dans la science genealogique, un Provencal?
+
+-- Precisement, Sire; comme vous voyez, je recrute jusqu'en
+Provence.
+
+-- Et moi, dit le duc de Guise avec un sourire moqueur, je vais
+plus loin encore que Sa Majeste le roi de Navarre, car je vais
+chercher jusqu'en Piemont tous les catholiques surs que j'y puis
+trouver.
+
+-- Catholiques ou huguenots, interrompit le roi, peu m'importe,
+pourvu qu'ils soient vaillants.
+
+Le roi, pour dire ces paroles qui, dans son esprit, melaient
+huguenots et catholiques, avait pris une mine si indifferente que
+le duc de Guise en fut etonne lui-meme.
+
+-- Votre Majeste s'occupe de nos Flamands? dit l'amiral a qui le
+roi, depuis quelques jours, avait accorde la faveur d'entrer chez
+lui sans etre annonce, et qui venait d'entendre les dernieres
+paroles du roi.
+
+-- Ah! voici mon pere l'amiral, s'ecria Charles IX en ouvrant les
+bras; on parle de guerre, de gentilshommes, de vaillants, et il
+arrive; ce que c'est que l'aimant, le fer s'y tourne; mon beau-
+frere de Navarre et mon cousin de Guise attendent des renforts
+pour votre armee. Voila ce dont il etait question.
+
+-- Et ces renforts arrivent, dit l'amiral.
+
+-- Avez-vous eu des nouvelles, monsieur? demanda le Bearnais.
+
+-- Oui, mon fils, et particulierement de M. de La Mole; il etait
+hier a Orleans, et sera demain ou apres-demain a Paris.
+
+-- Peste! monsieur l'amiral est donc necromant, pour savoir ainsi
+ce qui se fait a trente ou quarante lieues de distance! Quant a
+moi, je voudrais bien savoir avec pareille certitude ce qui se
+passa ou ce qui s'est passe devant Orleans!
+
+Coligny resta impassible a ce trait sanglant du duc de Guise,
+lequel faisait evidemment allusion a la mort de Francois de Guise,
+son pere, tue devant Orleans par Poltrot de Mere, non sans soupcon
+que l'amiral eut conseille le crime.
+
+-- Monsieur, repliqua-t-il froidement et avec dignite, je suis
+necromant toutes les fois que je veux savoir bien positivement ce
+qui importe a mes affaires ou a celles du roi.
+
+Mon courrier est arrive d'Orleans il y a une heure, et, grace a la
+poste, a fait trente-deux lieues dans la journee. M. de La Mole,
+qui voyage sur son cheval, n'en fait que dix par jour, lui, et
+arrivera seulement le 24. Voila toute la magie.
+
+-- Bravo, mon pere! bien repondu, dit Charles IX. Montrez a ces
+jeunes gens que c'est la sagesse en meme temps que l'age qui ont
+fait blanchir votre barbe et vos cheveux: aussi allons-nous les
+envoyer parler de leurs tournois et de leurs amours, et rester
+ensemble a parler de nos guerres. Ce sont les bons cavaliers qui
+font les bons rois, mon pere. Allez, messieurs, j'ai a causer avec
+l'amiral.
+
+Les deux jeunes gens sortirent, le roi de Navarre d'abord, le duc
+de Guise ensuite; mais, hors de la porte, chacun tourna de son
+cote apres une froide reverence.
+
+Coligny les avait suivis des yeux avec une certaine inquietude,
+car il ne voyait jamais rapprocher ces deux haines sans craindre
+qu'il n'en jaillit quelque nouvel eclair. Charles IX comprit ce
+qui se passait dans son esprit, vint a lui, et appuyant son bras
+au sien:
+
+-- Soyez tranquille, mon pere, je suis la pour maintenir chacun
+dans l'obeissance et le respect. Je suis veritablement roi depuis
+que ma mere n'est plus reine, et elle n'est plus reine depuis que
+Coligny est mon pere.
+
+-- Oh! Sire, dit l'amiral, la reine Catherine...
+
+-- Est une brouillonne. Avec elle il n'y a pas de paix possible.
+Ces catholiques italiens sont enrages et n'entendent rien qu'a
+exterminer. Moi, tout au contraire, non seulement je veux
+pacifier, mais encore je veux donner de la puissance a ceux de la
+religion. Les autres sont trop dissolus, mon pere, et ils me
+scandalisent par leurs amours et par leurs dereglements. Tiens,
+veux-tu que je te parle franchement, continua Charles IX en
+redoublant d'epanchement, je me defie de tout ce qui m'entoure,
+excepte de mes nouveaux amis! L'ambition des Tavannes m'est
+suspecte. Vieilleville n'aime que le bon vin, et il serait capable
+de trahir son roi pour une tonne de malvoisie. Montmorency ne se
+soucie que de la chasse, et passe son temps entre ses chiens et
+ses faucons. Le comte de Retz est Espagnol, les Guises sont
+Lorrains: il n'y a de vrais Francais en France, je crois, Dieu me
+pardonne! que moi, mon beau-frere de Navarre et toi. Mais, moi, je
+suis enchaine au trone et ne puis commander des armees. C'est tout
+au plus si on me laisse chasser a mon aise a Saint-Germain et a
+Rambouillet. Mon beau-frere de Navarre est trop jeune et trop peu
+experimente. D'ailleurs, il me semble en tout point tenir de son
+pere Antoine que les femmes ont toujours perdu. Il n'y a que toi,
+mon pere, qui sois a la fois brave comme Julius Cesar, et sage
+comme Plato. Aussi, je ne sais ce que je dois faire, en verite: te
+garder comme conseiller ici, ou t'envoyer la-bas comme general. Si
+tu me conseilles, qui commandera? Si tu commandes, qui me
+conseillera?
+
+-- Sire, dit Coligny, il faut vaincre d'abord, puis le conseil
+viendra apres la victoire.
+
+-- C'est ton avis, mon pere? eh bien, soit. Il sera fait selon ton
+avis. Lundi tu partiras pour les Flandres, et moi, pour Amboise.
+
+-- Votre Majeste quitte Paris?
+
+-- Oui. Je suis fatigue de tout ce bruit et de toutes ces fetes.
+Je ne suis pas un homme d'action, moi, je suis un reveur. Je
+n'etais pas ne pour etre roi, j'etais ne pour etre poete. Tu feras
+une espece de conseil qui gouvernera tant que tu seras a la
+guerre; et pourvu que ma mere n'en soit pas, tout ira bien. Moi,
+j'ai deja prevenu Ronsard de venir me rejoindre; et la, tous les
+deux loin du bruit, loin du monde, loin des mechants, sous nos
+grands bois, aux bords de la riviere, au murmure des ruisseaux,
+nous parlerons des choses de Dieu, seule compensation qu'il y ait
+en ce monde aux choses des hommes. Tiens, ecoute ces vers, par
+lesquels je l'invite a me rejoindre; je les ai faits ce matin.
+
+Coligny sourit. Charles IX passa sa main sur son front jaune et
+poli comme de l'ivoire, et dit avec une espece de chant cadence
+les vers suivants:
+
+_Ronsard, je connais bien que si tu ne me vois_
+_Tu oublies soudain de ton grand roi la voix,_
+_Mais, pour ton souvenir, pense que je n'oublie_
+_Continuer toujours d'apprendre en poesie,_
+
+_Et pour ce j'ai voulu t'envoyer cet ecrit,_
+_Pour enthousiasmer ton fantastique esprit._
+_Donc ne t'amuse plus aux soins de ton menage,_
+_Maintenant n'est plus temps de faire jardinage;_
+
+_Il faut suivre ton roi, qui t'aime par sus tous,_
+_Pour les vers qui de toi coulent braves et doux,_
+_Et crois, si tu ne viens me trouver a Amboise,_
+_Qu'entre nous adviendra une bien grande noise._
+
+_-- _Bravo! Sire, bravo! dit Coligny; je me connais mieux en
+choses de guerre qu'en choses de poesie, mais il me semble que ces
+vers valent les plus beaux que fassent Ronsard, Dorat et meme
+Michel de l'Hospital, chancelier de France.
+
+-- Ah! mon pere! s'ecria Charles IX, que ne dis-tu vrai! car le
+titre de poete, vois-tu, est celui que j'ambitionne avant toutes
+choses; et, comme je le disais il y a quelques jours a mon maitre
+en poesie:
+
+_L'art de faire des vers, dut-on s'en indigner, Doit etre a plus
+haut prix que celui de regner; Tous deux egalement nous portons
+des couronnes: Mais roi, je les recus, poete, tu les donnes; Ton
+esprit, enflamme d'une celeste ardeur, Eclate par soi-meme et moi
+par ma grandeur. Si du cote des dieux je cherche l'avantage,
+Ronsard est leur mignon et je suis leur image. Ta lyre, qui ravit
+par de si doux accords, Te soumet les esprits dont je n'ai que les
+corps; Elle t'en rend le maitre et te fait introduire Ou le plus
+fier tyran n'a jamais eu d'empire._
+
+_-- _Sire, dit Coligny, je savais bien que Votre Majeste
+s'entretenait avec les Muses, mais j'ignorais qu'elle en eut fait
+son principal conseil.
+
+-- Apres toi, mon pere, apres toi; et c'est pour ne pas me
+troubler dans mes relations avec elles que je veux te mettre a la
+tete de toutes choses. Ecoute donc: il faut en ce moment que je
+reponde a un nouveau madrigal que mon grand et cher poete m'a
+envoye... je ne puis donc te donner a cette heure tous les papiers
+qui sont necessaires pour te mettre au courant de la grande
+question qui nous divise, Philippe II et moi. Il y a, en outre,
+une espece de plan de campagne qui avait ete fait par mes
+ministres. Je te chercherai tout cela et je te le remettrai demain
+matin.
+
+-- A quelle heure, Sire?
+
+-- A dix heures; et si par hasard j'etais occupe de vers, si
+j'etais enferme dans mon cabinet de travail... eh bien, tu
+entrerais tout de meme, et tu prendrais tous les papiers que tu
+trouverais sur cette table, enfermes dans ce portefeuille rouge;
+la couleur est eclatante, et tu ne t'y tromperas pas; moi, je vais
+ecrire a Ronsard.
+
+-- Adieu, Sire.
+
+-- Adieu, mon pere.
+
+-- Votre main?
+
+-- Que dis-tu, ma main? dans mes bras, sur mon coeur, c'est la ta
+place. Viens, mon vieux guerrier, viens. Et Charles IX, attirant a
+lui Coligny qui s'inclinait, posa ses levres sur ses cheveux
+blancs. L'amiral sortit en essuyant une larme.
+
+Charles IX le suivit des yeux tant qu'il put le voir, tendit
+l'oreille tant qu'il put l'entendre; puis, lorsqu'il ne vit et
+n'entendit plus rien, il laissa, comme c'etait son habitude,
+retomber sa tete pale sur son epaule, et passa lentement de la
+chambre ou il se trouvait dans son cabinet d'armes.
+
+Ce cabinet etait la demeure favorite du roi; c'etait la qu'il
+prenait ses lecons d'escrime avec Pompee, et ses lecons de poesie
+avec Ronsard. Il y avait reuni une grande collection d'armes
+offensives et defensives des plus belles qu'il avait pu trouver.
+Aussi toutes les murailles etaient tapissees de haches, de
+boucliers, de piques, de hallebardes, de pistolets et de
+mousquetons, et le jour meme un celebre armurier lui avait apporte
+une magnifique arquebuse sur le canon de laquelle etaient
+incrustes en argent ces quatre vers que le poete royal avait
+composes lui-meme:
+
+_Pour maintenir la foy,_
+_Je suis belle et fidele;_
+_Aux ennemis du roy_
+_Je suis belle et cruelle._
+
+Charles IX entra donc, comme nous l'avons dit, dans ce cabinet,
+et, apres avoir ferme la porte principale par laquelle il etait
+entre, il alla soulever une tapisserie qui masquait un passage
+donnant sur une chambre ou une femme agenouillee devant un prie-
+Dieu disait ses prieres.
+
+Comme ce mouvement s'etait fait avec lenteur et que les pas du
+roi, assourdis par le tapis, n'avaient pas eu plus de
+retentissement que ceux d'un fantome, la femme agenouillee,
+n'ayant rien entendu, ne se retourna point et continua de prier,
+Charles demeura un instant debout, pensif et la regardant.
+
+C'etait une femme de trente-quatre a trente-cinq ans, dont la
+beaute vigoureuse etait relevee par le costume des paysannes des
+environs de Caux. Elle portait le haut bonnet qui avait ete si
+fort a la mode a la Cour de France pendant le regne d'Isabeau de
+Baviere, et son corsage rouge etait tout brode d'or, comme le sont
+aujourd'hui les corsages des contadines de Nettuno et de Sora.
+L'appartement qu'elle occupait depuis tantot vingt ans etait
+contigu a la chambre a coucher du roi, et offrait un singulier
+melange d'elegance et de rusticite. C'est qu'en proportion a peu
+pres egale, le palais avait deteint sur la chaumiere, et la
+chaumiere sur le palais. De sorte que cette chambre tenait un
+milieu entre la simplicite de la villageoise et le luxe de la
+grande dame. En effet, le prie-Dieu sur lequel elle etait
+agenouillee etait de bois de chene merveilleusement sculpte,
+recouvert de velours a crepines d'or; tandis que la bible, car
+cette femme etait de la religion reformee, tandis que la bible
+dans laquelle elle lisait ses prieres etait un de ces vieux livres
+a moitie dechires, comme on en trouve dans les plus pauvres
+maisons.
+
+Or, tout etait a l'avenant de ce prie-Dieu et de cette bible.
+
+-- Eh! Madelon! dit le roi.
+
+La femme agenouillee releva la tete en souriant, a cette voix
+familiere; puis, se levant:
+
+-- Ah! c'est toi, mon fils! dit-elle.
+
+-- Oui, nourrice, viens ici.
+
+Charles IX laissa retomber la portiere et alla s'asseoir sur le
+bras du fauteuil. La nourrice parut.
+
+-- Que me veux-tu, Charlot? dit-elle.
+
+-- Viens ici et reponds tout bas. La nourrice s'approcha avec
+cette familiarite qui pouvait venir de cette tendresse maternelle
+que la femme concoit pour l'enfant qu'elle a allaite, mais a
+laquelle les pamphlets du temps donnent une source infiniment
+moins pure.
+
+-- Me voila, dit-elle, parle.
+
+-- L'homme que j'ai fait demander est-il la?
+
+-- Depuis une demi-heure.
+
+Charles se leva, s'approcha de la fenetre, regarda si personne
+n'etait aux aguets, s'approcha de la porte, tendit l'oreille pour
+s'assurer que personne n'etait aux ecoutes, secoua la poussiere de
+ses trophees d'armes, caressa un grand levrier qui le suivait pas
+a pas, s'arretant quand son maitre s'arretait, reprenant sa marche
+quand son maitre se remettait en mouvement; puis, revenant a sa
+nourrice:
+
+-- C'est bon, nourrice, fais-le entrer. La bonne femme sortit par
+le meme passage qui lui avait donne entree, tandis que le roi
+allait s'appuyer a une table sur laquelle etaient posees des armes
+de toute espece. Il y etait a peine, que la portiere se souleva de
+nouveau et donna passage a celui qu'il attendait. C'etait un homme
+de quarante ans a peu pres, a l'oeil gris et faux, au nez recourbe
+en bec de chat-huant, au facies elargi par des pommettes
+saillantes: son visage essaya d'exprimer le respect et ne put
+fournir qu'un sourire hypocrite sur ses levres blemies par la
+peur. Charles allongea doucement derriere lui une main qui se
+porta sur un pommeau de pistolet de nouvelle invention, et qui
+partait a l'aide d'une pierre mise en contact avec une roue
+d'acier, au lieu de partir a l'aide d'une meche, et regarda de son
+oeil terne le nouveau personnage que nous venons de mettre en
+scene; pendant cet examen il sifflait avec une justesse et meme
+avec une melodie remarquable un de ses airs de chasse favoris.
+
+Apres quelques secondes, pendant lesquelles le visage de
+l'etranger se decomposa de plus en plus:
+
+-- C'est bien vous, dit le roi, que l'on nomme Francois de
+Louviers-Maurevel?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Commandant des petardiers?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- J'ai voulu vous voir. Maurevel s'inclina.
+
+-- Vous savez, continua Charles en appuyant sur chaque mot, que
+j'aime egalement tous mes sujets.
+
+-- Je sais, balbutia Maurevel, que Votre Majeste est le pere de
+son peuple.
+
+-- Et que huguenots et catholiques sont egalement mes enfants.
+
+Maurevel resta muet; seulement, le tremblement qui agitait son
+corps devint visible au regard percant du roi, quoique celui
+auquel il adressait la parole fut presque cache dans l'ombre.
+
+-- Cela vous contrarie, continua le roi, vous qui avez fait une si
+rude guerre aux huguenots? Maurevel tomba a genoux.
+
+-- Sire, balbutia-t-il, croyez bien...
+
+-- Je crois, continua Charles IX en arretant de plus en plus sur
+Maurevel un regard qui, de vitreux qu'il etait d'abord, devenait
+presque flamboyant; je crois que vous aviez bien envie de tuer a
+Moncontour M. l'amiral qui sort d'ici; je crois que vous avez
+manque votre coup, et qu'alors vous etes passe dans l'armee du duc
+d'Anjou, notre frere; enfin, je crois qu'alors vous etes passe une
+seconde fois chez les princes, et que vous y avez pris du service
+dans la compagnie de M. de Mouy de Saint-Phale...
+
+-- Oh! Sire!
+
+-- Un brave gentilhomme picard?
+
+-- Sire, Sire, s'ecria Maurevel, ne m'accablez pas!
+
+-- C'etait un digne officier, continua Charles IX, -- et au fur et
+a mesure qu'il parlait, une expression de cruaute presque feroce
+se peignait sur son visage, -- lequel vous accueillit comme un
+fils, vous logea, vous habilla, vous nourrit.
+
+Maurevel laissa echapper un soupir de desespoir.
+
+-- Vous l'appeliez votre pere, je crois, continua impitoyablement
+le roi, et une tendre amitie vous liait au jeune de Mouy, son
+fils?
+
+Maurevel, toujours a genoux, se courbait de plus en plus, ecrase
+sous la parole de Charles IX, debout, impassible et pareil a une
+statue dont les levres seules eussent ete douees de vie.
+
+-- A propos continua le roi, n'etait-ce pas dix mille ecus que
+vous deviez toucher de M. de Guise au cas ou vous tueriez
+l'amiral?
+
+L'assassin, consterne, frappait le parquet de son front.
+
+-- Quant au sieur de Mouy, votre bon pere, un jour vous
+l'escortiez dans une reconnaissance qu'il poussait vers Chevreux.
+Il laissa tomber son fouet et mit pied a terre pour le ramasser.
+Vous etiez seul avec lui, alors vous prites un pistolet dans vos
+fontes, et, tandis qu'il se penchait, vous lui brisates les reins;
+puis le voyant mort, car vous le tuates du coup, vous prites la
+fuite sur le cheval qu'il vous avait donne. Voila l'histoire, je
+crois?
+
+Et comme Maurevel demeurait muet sous cette accusation, dont
+chaque detail etait vrai, Charles IX se remit a siffler avec la
+meme justesse et la meme melodie le meme air de chasse.
+
+-- Or la, maitre assassin, dit-il au bout d'un instant, savez-vous
+que j'ai grande envie de vous faire pendre?
+
+-- Oh! Majeste! s'ecria Maurevel.
+
+-- Le jeune de Mouy m'en suppliait encore hier, et en verite je ne
+savais que lui repondre, car sa demande est fort juste.
+
+Maurevel joignit les mains.
+
+-- D'autant plus juste que, comme vous le disiez, je suis le pere
+de mon peuple, et que, comme je vous repondais, maintenant que me
+voila raccommode avec les huguenots ils sont tout aussi bien mes
+enfants que les catholiques.
+
+-- Sire, dit Maurevel completement decourage, ma vie est entre vos
+mains, faites-en ce que vous voudrez.
+
+-- Vous avez raison, et je n'en donnerais pas une obole.
+
+-- Mais, Sire, demanda l'assassin, n'y a-t-il donc pas un moyen de
+racheter mon crime?
+
+-- Je n'en connais guere. Toutefois, si j'etais a votre place, ce
+qui n'est pas, Dieu merci! ...
+
+-- Eh bien, Sire! si vous etiez a ma place?... murmura Maurevel,
+le regard suspendu aux levres de Charles.
+
+-- Je crois que je me tirerais d'affaire, continua le roi.
+
+Maurevel se releva sur un genou et sur une main en fixant ses yeux
+sur Charles pour s'assurer qu'il ne raillait pas.
+
+-- J'aime beaucoup le jeune de Mouy, sans doute, continua le roi,
+mais j'aime beaucoup aussi mon cousin de Guise; et si lui me
+demandait la vie d'un homme dont l'autre me demanderait la mort,
+j'avoue que je serais fort embarrasse. Cependant, en bonne
+politique comme en bonne religion, je devrais faire ce que me
+demanderait mon cousin de Guise, car de Mouy, tout vaillant
+capitaine qu'il est, est bien petit compagnon, compare a un prince
+de Lorraine.
+
+Pendant ces paroles, Maurevel se redressait lentement et comme un
+homme qui revient a la vie.
+
+-- Or, l'important pour vous serait donc, dans la situation
+extreme ou vous etes, de gagner la faveur de mon cousin de Guise;
+et a ce propos je me rappelle une chose qu'il me contait hier.
+
+Maurevel se rapprocha d'un pas.
+
+-- "Figurez-vous, Sire, me disait-il, que tous les matins, a dix
+heures, passe dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois, revenant du
+Louvre, mon ennemi mortel; je le vois passer d'une fenetre grillee
+du rez-de-chaussee; c'est la fenetre du logis de mon ancien
+precepteur, le chanoine Pierre Piles. Je vois donc passer tous les
+jours mon ennemi, et tous les jours je prie le diable de l'abimer
+dans les entrailles de la terre." Dites donc, maitre Maurevel,
+continua Charles, si vous etiez le diable, ou si du moins pour un
+instant vous preniez sa place, cela ferait peut-etre plaisir a mon
+cousin de Guise?
+
+Maurevel retrouva son infernal sourire, et ses levres, pales
+encore d'effroi, laisserent tomber ces mots:
+
+-- Mais, Sire, je n'ai pas le pouvoir d'ouvrir la terre, moi.
+
+-- Vous l'avez ouverte, cependant, s'il m'en souvient bien, au
+brave de Mouy. Apres cela, vous me direz que c'est avec un
+pistolet... Ne l'avez-vous plus, ce pistolet?...
+
+-- Pardonnez, Sire, reprit le brigand a peu pres rassure, mais je
+tire mieux encore l'arquebuse que le pistolet.
+
+-- Oh! fit Charles IX, pistolet ou arquebuse, peu importe, et mon
+cousin de Guise, j'en suis sur, ne chicanera pas sur le choix du
+moyen!
+
+-- Mais, dit Maurevel, il me faudrait une arme sur la justesse de
+laquelle je pusse compter, car peut-etre me faudra-t-il tirer de
+loin.
+
+-- J'ai dix arquebuses dans cette chambre, reprit Charles IX, avec
+lesquelles je touche un ecu d'or a cent cinquante pas. Voulez-vous
+en essayer une?
+
+-- Oh! Sire! avec la plus grande joie, s'ecria Maurevel en
+s'avancant vers celle qui etait deposee dans un coin, et qu'on
+avait apportee le jour meme a Charles IX.
+
+-- Non, pas celle-la, dit le roi, pas celle-la, je la reserve pour
+moi-meme. J'aurai un de ces jours une grande chasse, ou j'espere
+qu'elle me servira. Mais toute autre a votre choix.
+
+Maurevel detacha une arquebuse d'un trophee.
+
+-- Maintenant, cet ennemi, Sire, quel est-il? demanda l'assassin.
+
+-- Est-ce que je sais cela, moi? repondit Charles IX en ecrasant
+le miserable de son regard dedaigneux.
+
+-- Je le demanderai donc a M. de Guise, balbutia Maurevel. Le roi
+haussa les epaules.
+
+-- Ne demandez rien, dit-il; M. de Guise ne repondrait pas. Est-ce
+qu'on repond a ces choses-la? C'est a ceux qui ne veulent pas etre
+pendus a deviner.
+
+-- Mais enfin a quoi le reconnaitrai-je?
+
+-- Je vous ai dit que tous les matins a dix heures il passait
+devant la fenetre du chanoine.
+
+-- Mais beaucoup passent devant cette fenetre. Que Votre Majeste
+daigne seulement m'indiquer un signe quelconque.
+
+-- Oh! c'est bien facile. Demain, par exemple, il tiendra sous son
+bras un portefeuille de maroquin rouge.
+
+-- Sire, il suffit.
+
+-- Vous avez toujours ce cheval que vous a donne M. de Mouy, et
+qui court si bien?
+
+-- Sire, j'ai un barbe des plus vites.
+
+-- Oh! je ne suis pas en peine de vous! seulement il est bon que
+vous sachiez que le cloitre a une porte de derriere.
+
+-- Merci, Sire. Maintenant priez Dieu pour moi.
+
+-- Eh! mille demons! priez le diable bien plutot; car ce n'est que
+par sa protection que vous pouvez eviter la corde.
+
+-- Adieu, Sire.
+
+-- Adieu. Ah! a propos, monsieur de Maurevel, vous savez que si
+d'une facon quelconque on entend parler de vous demain avant dix
+heures du matin, ou si l'on n'en entend pas parler apres, il y a
+une oubliette au Louvre!
+
+Et Charles IX se remit a siffler tranquillement et plus juste que
+jamais son air favori.
+
+
+
+IV
+La soiree du 24 aout 1572
+
+
+Notre lecteur n'a pas oublie que dans le chapitre precedent il a
+ete question d'un gentilhomme nomme La Mole, attendu avec quelque
+impatience par Henri de Navarre. Ce jeune gentilhomme, comme
+l'avait annonce l'amiral, entrait a Paris par la porte Saint-
+Marcel vers la fin de la journee du 24 aout 1572, et jetant un
+regard assez dedaigneux sur les nombreuses hotelleries qui
+etalaient a sa droite et a sa gauche leurs pittoresques enseignes,
+laissa penetrer son cheval tout fumant jusqu'au coeur de la ville,
+ou, apres avoir traverse la place Maubert, le Petit-Pont, le pont
+Notre-Dame, et longe les quais, il s'arreta au bout de la rue de
+Bresec, dont nous avons fait depuis la rue de l'Arbre-Sec, et a
+laquelle, pour la plus grande facilite de nos lecteurs, nous
+conserverons son nom moderne.
+
+Le nom lui plut sans doute, car il y entra, et comme a sa gauche
+une magnifique plaque de tole grincant sur sa tringle, avec
+accompagnement de sonnettes, appelait son attention, il fit une
+seconde halte pour lire ces mots: _A la Belle-Etoile_, ecrits en
+legende sous une peinture qui representait le simulacre le plus
+flatteur pour un voyageur affame: c'etait une volaille rotissant
+au milieu d'un ciel noir, tandis qu'un homme a manteau rouge
+tendait vers cet astre d'une nouvelle espece ses bras, sa bourse
+et ses voeux.
+
+-- Voila, se dit le gentilhomme, une auberge qui s'annonce bien,
+et l'hote qui la tient doit etre, sur mon ame, un ingenieux
+compere. J'ai toujours entendu dire que la rue de l'Arbre-Sec
+etait dans le quartier du Louvre; et pour peu que l'etablissement
+reponde a l'enseigne, je serai a merveille ici.
+
+Pendant que le nouveau venu se debitait a lui-meme ce monologue,
+un autre cavalier, entre par l'autre bout de la rue, c'est-a-dire
+par la rue Saint-Honore, s'arretait et demeurait aussi en extase
+devant l'enseigne de la Belle-Etoile.
+
+Celui des deux que nous connaissons, de nom du moins, montait un
+cheval blanc de race espagnole, et etait vetu d'un pourpoint noir,
+garni de jais. Son manteau etait de velours violet fonce: il
+portait des bottes de cuir noir, une epee a poignee de fer cisele,
+et un poignard pareil. Maintenant, si nous passons de son costume
+a son visage, nous dirons que c'etait un homme de vingt-quatre a
+vingt-cinq ans, au teint basane, aux yeux bleus, a la fine
+moustache, aux dents eclatantes, qui semblaient eclairer sa figure
+lorsque s'ouvrait, pour sourire d'un sourire doux et melancolique,
+une bouche d'une forme exquise et de la plus parfaite distinction.
+
+Quant au second voyageur, il formait avec le premier venu un
+contraste complet. Sous son chapeau, a bords retrousses,
+apparaissaient, riches et crepus, des cheveux plutot roux que
+blonds; sous ses cheveux, un oeil gris brillait a la moindre
+contrariete d'un feu si resplendissant, qu'on eut dit alors un
+oeil noir.
+
+Le reste du visage se composait d'un teint rose, d'une levre
+mince, surmontee d'une moustache fauve et de dents admirables.
+C'etait en somme, avec sa peau blanche, sa haute taille et ses
+larges epaules, un fort beau cavalier dans l'acception ordinaire
+du mot, et depuis une heure qu'il levait le nez vers toutes les
+fenetres, sous le pretexte d'y chercher des enseignes, les femmes
+l'avaient fort regarde; quant aux hommes, qui avaient peut-etre
+eprouve quelque envie de rire en voyant son manteau etrique, ses
+chausses collantes et ses bottes d'une forme antique, ils avaient
+acheve ce rire commence par un _Dieu vous garde! _des plus
+gracieux, a l'examen de cette physionomie qui prenait en une
+minute dix expressions differentes, sauf toutefois l'expression
+bienveillante qui caracterise toujours la figure du provincial
+embarrasse.
+
+Ce fut lui qui s'adressa le premier a l'autre gentilhomme qui,
+ainsi que nous l'avons dit, regardait l'hotellerie de la Belle-
+Etoile.
+
+-- Mordi! monsieur, dit-il avec cet horrible accent de la montagne
+qui ferait au premier mot reconnaitre un Piemontais entre cent
+etrangers, ne sommes-nous pas ici pres du Louvre? En tout cas, je
+crois que vous avez eu meme gout que moi: c'est flatteur pour ma
+seigneurie.
+
+-- Monsieur, repondit l'autre avec un accent provencal qui ne le
+cedait en rien a l'accent piemontais de son compagnon, je crois en
+effet que cette hotellerie est pres du Louvre. Cependant, je me
+demande encore si j'aurai l'honneur d'avoir ete de votre avis. Je
+me consulte.
+
+-- Vous n'etes pas decide, monsieur? la maison est flatteuse,
+pourtant. Apres cela, peut-etre me suis-je laisse tenter par votre
+presence. Avouez neanmoins que voila une jolie peinture?
+
+-- Oh! sans doute; mais c'est justement ce qui me fait douter de
+la realite: Paris est plein de pipeurs, m'a-t-on dit, et l'on pipe
+avec une enseigne aussi bien qu'avec autre chose.
+
+-- Mordi! monsieur, reprit le Piemontais, je ne m'inquiete pas de
+la piperie, moi, et si l'hote me fournit une volaille moins bien
+rotie que celle de son enseigne, je le mets a la broche lui-meme
+et je ne le quitte pas qu'il ne soit convenablement rissole.
+Entrons, monsieur.
+
+-- Vous achevez de me decider, dit le Provencal en riant; montrez-
+moi donc le chemin, monsieur, je vous prie.
+
+-- Oh! monsieur, sur mon ame, je n'en ferai rien, car je ne suis
+que votre humble serviteur, le comte Annibal de Coconnas.
+
+-- Et moi, monsieur, je ne suis que le comte Joseph-Hyacinthe-
+Boniface de Lerac de la Mole, tout a votre service.
+
+-- En ce cas, monsieur, prenons-nous par le bras et entrons
+ensemble.
+
+Le resultat de cette proposition conciliatrice fut que les deux
+jeunes gens qui descendirent de leurs chevaux en jeterent la bride
+aux mains d'un palefrenier, se prirent par le bras, et, ajustant
+leurs epees, se dirigerent vers la porte de l'hotellerie, sur le
+seuil de laquelle se tenait l'hote. Mais, contre l'habitude de ces
+sortes de gens, le digne proprietaire n'avait paru faire aucune
+attention a eux, occupe qu'il etait de conferer tres attentivement
+avec un grand gaillard sec et jaune enfoui dans un manteau couleur
+d'amadou, comme un hibou sous ses plumes.
+
+Les deux gentilshommes etaient arrives si pres de l'hote et de
+l'homme au manteau amadou avec lequel il causait, que Coconnas,
+impatiente de ce peu d'importance qu'on accordait a lui et a son
+compagnon, tira la manche de l'hote. Celui-ci parut alors se
+reveiller en sursaut et congedia son interlocuteur par un "Au
+revoir. Venez tantot, et surtout tenez-moi au courant de l'heure."
+
+-- Eh! monsieur le drole, dit Coconnas, ne voyez-vous pas que l'on
+a affaire a vous?
+
+-- Ah! pardon, messieurs, dit l'hote; je ne vous voyais pas.
+
+-- Eh! mordi! il fallait nous voir; et maintenant que vous nous
+avez vus, au lieu de dire "monsieur" tout court, dites "monsieur
+le comte", s'il vous plait.
+
+La Mole se tenait derriere, laissant parler Coconnas, qui
+paraissait avoir pris l'affaire a son compte.
+
+Cependant il etait facile de voir a ses sourcils fronces qu'il
+etait pret a lui venir en aide quand le moment d'agir serait
+arrive.
+
+-- Eh bien, que desirez-vous, monsieur le comte? demanda l'hote du
+ton le plus calme.
+
+-- Bien... c'est deja mieux, n'est-ce pas? dit Coconnas en se
+retournant vers La Mole, qui fit de la tete un signe affirmatif.
+Nous desirons, M. le comte et moi, attires que nous sommes par
+votre enseigne, trouver a souper et a coucher dans votre
+hotellerie.
+
+-- Messieurs, dit l'hote, je suis au desespoir; mais il n'y a
+qu'une chambre, et je crains que cela ne puisse vous convenir.
+
+-- Eh bien, ma foi, tant mieux, dit La Mole; nous irons loger
+ailleurs.
+
+-- Ah! mais non, mais non, dit Coconnas. Je demeure, moi; mon
+cheval est harasse. Je prends donc la chambre, puisque vous n'en
+voulez pas.
+
+-- Ah! c'est autre chose, repondit l'hote en conservant toujours
+le meme flegme impertinent. Si vous n'etes qu'un, je ne puis pas
+vous loger du tout.
+
+-- Mordi! s'ecria Coconnas, voici, sur ma foi! un plaisant animal.
+Tout a l'heure nous etions trop de deux, maintenant nous ne sommes
+pas assez d'un! Tu ne veux donc pas nous loger, drole?
+
+-- Ma foi, messieurs, puisque vous le prenez sur ce ton, je vous
+repondrai avec franchise.
+
+-- Reponds, alors, mais reponds vite.
+
+-- Eh bien, j'aime mieux ne pas avoir l'honneur de vous loger.
+
+-- Parce que?... demanda Coconnas blemissant de colere.
+
+-- Parce que vous n'avez pas de laquais, et que, pour une chambre
+de maitre pleine, cela me ferait deux chambres de laquais vides.
+Or, si je vous donne la chambre de maitre, je risque fort de ne
+pas louer les autres.
+
+-- Monsieur de La Mole, dit Coconnas en se retournant, ne vous
+semble-t-il pas comme a moi que nous allons massacrer ce gaillard-
+la?
+
+-- Mais c'est faisable, dit La Mole en se preparant comme son
+compagnon a rouer l'hotelier de coups de fouet.
+
+Mais malgre cette double demonstration, qui n'avait rien de bien
+rassurant de la part de deux gentilshommes qui paraissaient si
+determines, l'hotelier ne s'etonna point, et se contentant de
+reculer d'un pas afin d'etre chez lui:
+
+-- On voit, dit-il en goguenardant, que ces messieurs arrivent de
+province. A Paris, la mode est passee de massacrer les aubergistes
+qui refusent de louer leurs chambres. Ce sont les grands seigneurs
+qu'on massacre et non les bourgeois, et si vous criez trop fort,
+je vais appeler mes voisins; de sorte que ce sera vous qui serez
+roues de coups, traitement tout a fait indigne de deux
+gentilshommes.
+
+-- Mais il se moque de nous, s'ecria Coconnas exaspere, mordi!
+
+-- Gregoire, mon arquebuse! dit l'hote en s'adressant a son valet,
+du meme ton qu'il eut dit: "Un siege a ces messieurs."
+
+-- _Trippe del papa_! hurla Coconnas en tirant son epee; mais
+echauffez-vous donc, monsieur de La Mole!
+
+-- Non pas, s'il vous plait, non pas; car tandis que nous nous
+echaufferons, le souper refroidira, lui.
+
+-- Comment! vous trouvez? s'ecria Coconnas.
+
+-- Je trouve que M. de la Belle-Etoile a raison; seulement il sait
+mal prendre ses voyageurs, surtout quand ces voyageurs sont des
+gentilshommes. Au lieu de nous dire brutalement: Messieurs, je ne
+veux pas de vous, il aurait mieux fait de nous dire avec
+politesse: Entrez, messieurs, quitte a mettre sur son memoire:
+_chambre de maitre, tant; chambre de laquais, tant; _attendu que
+si nous n'avons pas de laquais nous comptons en prendre.
+
+Et, ce disant, La Mole ecarta doucement l'hotelier, qui etendait
+deja la main vers son arquebuse, fit passer Coconnas et entra
+derriere lui dans la maison.
+
+-- N'importe, dit Coconnas, j'ai bien de la peine a remettre mon
+epee dans le fourreau avant de m'etre assure qu'elle pique aussi
+bien que les lardoires de ce gaillard-la.
+
+-- Patience, mon cher compagnon, dit La Mole, patience! Toutes les
+auberges sont pleines de gentilshommes attires a Paris pour les
+fetes du mariage ou pour la guerre prochaine de Flandre, nous ne
+trouverions plus d'autres logis; et puis, c'est peut-etre la
+coutume a Paris de recevoir ainsi les etrangers qui y arrivent.
+
+-- Mordi! comme vous etes patient! murmura Coconnas en tortillant
+de rage sa moustache rouge et en foudroyant l'hote de ses regards.
+Mais que le coquin prenne garde a lui: si sa cuisine est mauvaise,
+si son lit est dur, si son vin n'a pas trois ans de bouteille, si
+son valet n'est pas souple comme un jonc....
+
+-- La, la, la, mon gentilhomme, fit l'hote en aiguisant sur un
+repassoir le couteau de sa ceinture; la, tranquillisez-vous, vous
+etes en pays de Cocagne.
+
+Puis tout bas et en secouant la tete:
+
+-- C'est quelque huguenot, murmura-t-il; les traitres sont si
+insolents depuis le mariage de leur Bearnais avec mademoiselle
+Margot!
+
+Puis, avec un sourire qui eut fait frissonner ses hotes s'ils
+l'avaient vu, il ajouta:
+
+-- Eh! eh! ce serait drole qu'il me fut justement tombe des
+huguenots ici... et que...
+
+-- Ca! souperons-nous? demanda aigrement Coconnas, interrompant
+les apartes de son hote.
+
+-- Mais, comme il vous plaira, monsieur, repondit celui-ci,
+radouci sans doute par la derniere pensee qui lui etait venue.
+
+-- Eh bien, il nous plait, et promptement, repondit Coconnas. Puis
+se retournant vers La Mole:
+
+-- Ca, monsieur le comte, tandis que l'on nous prepare notre
+chambre, dites moi: est-ce par hasard vous avez trouve Paris une
+ville gaie, vous?
+
+-- Ma foi, non, dit La Mole; il me semble n'y avoir vu encore que
+des visages effarouches ou rebarbatifs. Peut-etre aussi les
+Parisiens ont-ils peur de l'orage. Voyez comme le ciel est noir et
+comme l'air est lourd.
+
+-- Dites-moi, comte, vous cherchez le Louvre, n'est-ce pas?
+
+-- Et vous aussi, je crois, monsieur de Coconnas.
+
+-- Eh bien, si vous voulez, nous le chercherons ensemble.
+
+-- Hein! fit La Mole, n'est-il pas un peu tard pour sortir.
+
+-- Tard ou non, il faut que je sorte. Mes ordres sont precis.
+Arriver au plus vite a Paris, et, aussitot arrive, communiquer
+avec le duc de Guise.
+
+A ce nom du duc de Guise, l'hote s'approcha, fort attentif.
+
+-- Il me semble que ce maraud nous ecoute, dit Coconnas, qui, en
+sa qualite de Piemontais, etait fort rancunier, et qui ne pouvait
+passer au maitre de la Belle-Etoile la facon peu civile dont il
+recevait les voyageurs.
+
+-- Oui, messieurs, je vous ecoute, dit celui-ci en mettant la main
+a son bonnet, mais pour vous servir. J'entends parler du grand duc
+de Guise et j'accours. A quoi puis-je vous etre bon, mes
+gentilshommes?
+
+-- Ah! ah! ce mot magique, a ce qu'il parait, car d'insolent te
+voila devenu obsequieux. Mordi! maitre, maitre... comment
+t'appelles-tu?
+
+-- Maitre La Huriere, repondit l'hote s'inclinant.
+
+-- Eh bien, maitre La Huriere, crois-tu que mon bras soit moins
+lourd que celui de M. le duc de Guise, qui a le privilege de te
+rendre si poli?
+
+-- Non, monsieur le comte, mais il est moins long, repliqua La
+Huriere. D'ailleurs, ajouta-t-il, il faut vous dire que ce grand
+Henri est notre idole, a nous autres Parisiens.
+
+-- Quel Henri? demanda La Mole.
+
+-- Il me semble qu'il n'y en a qu'un, dit l'aubergiste.
+
+-- Pardon, mon ami, il y en a encore un autre dont je vous invite
+a ne pas dire de mal; c'est Henri de Navarre, sans compter Henri
+de Conde, qui a bien aussi son merite.
+
+-- Ceux-la, je ne les connais pas, repondit l'hote.
+
+-- Oui, mais moi je les connais, dit La Mole, et comme je suis
+adresse au roi Henri de Navarre, je vous invite a n'en pas medire
+devant moi.
+
+L'hote, sans repondre a M. de La Mole, se contenta de toucher
+legerement a son bonnet, et continuant de faire les doux yeux a
+Coconnas:
+
+-- Ainsi, monsieur va parler au grand duc de Guise? Monsieur est
+un gentilhomme bien heureux; et sans doute qu'il vient pour...?
+
+-- Pour quoi? demanda Coconnas.
+
+-- Pour la fete, repondit l'hote avec un singulier sourire.
+
+-- Vous devriez dire pour les fetes, car Paris en regorge, de
+fetes, a ce que j'ai entendu dire; du moins on ne parle que de
+bals, de festins, de carrousels. Ne s'amuse-t-on pas beaucoup a
+Paris, hein?
+
+-- Mais moderement, monsieur, jusqu'a present du moins, repondit
+l'hote; mais on va s'amuser, je l'espere.
+
+-- Les noces de Sa Majeste le roi de Navarre attirent cependant
+beaucoup de monde en cette ville, dit La Mole.
+
+-- Beaucoup de huguenots, oui, monsieur, repondit brusquement La
+Huriere; puis se reprenant: Ah! pardon, dit-il; ces messieurs sont
+peut-etre de la religion?
+
+-- Moi, de la religion! s'ecria Coconnas; allons donc! je suis
+catholique comme notre saint-pere le pape.
+
+La Huriere se retourna vers La Mole comme pour l'interroger; mais
+ou La Mole ne comprit pas son regard, ou il ne jugea point a
+propos d'y repondre autrement que par une autre question.
+
+-- Si vous ne connaissez point Sa Majeste le roi de Navarre,
+maitre La Huriere, dit-il, peut-etre connaissez-vous M. l'amiral?
+J'ai entendu dire que M. l'amiral jouissait de quelque faveur a la
+cour; et comme je lui etais recommande, je desirerais, si son
+adresse ne vous ecorche pas la bouche, savoir ou il loge.
+
+-- _Il logeait_ rue de Bethisy, monsieur, ici a droite, repondit
+l'hote avec une satisfaction interieure qui ne put s'empecher de
+devenir exterieure.
+
+-- Comment, il logeait? demanda La Mole; est-il donc demenage?
+
+-- Oui, de ce monde peut-etre.
+
+-- Qu'est-ce a dire? s'ecrierent ensemble les deux gentilshommes,
+l'amiral demenage de ce monde!
+
+-- Quoi! monsieur de Coconnas, poursuivit l'hote avec un malin
+sourire, vous etes de ceux de Guise, et vous ignorez cela?
+
+-- Quoi cela?
+
+-- Qu'avant-hier, en passant sur la place Saint-Germain-
+l'Auxerrois, devant la maison du chanoine Pierre Piles, l'amiral a
+recu un coup d'arquebuse.
+
+-- Et il est tue? s'ecria La Mole.
+
+-- Non, le coup lui a seulement casse le bras et coupe deux
+doigts; mais on espere que les balles etaient empoisonnees.
+
+-- Comment, miserable! s'ecria La Mole, on espere! ...
+
+-- Je veux dire qu'on croit, reprit l'hote; ne nous fachons pas
+pour un mot: la langue m'a fourche.
+
+Et maitre La Huriere, tournant le dos a La Mole, tira la langue a
+Coconnas de la facon la plus goguenarde, accompagnant ce geste
+d'un coup d'oeil d'intelligence.
+
+-- En verite! dit Coconnas rayonnant.
+
+-- En verite! murmura La Mole avec une stupefaction douloureuse.
+
+-- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, messieurs, repondit
+l'hote.
+
+-- En ce cas, dit La Mole, je vais au Louvre sans perdre un
+moment. Y trouverai-je le roi Henri?
+
+-- C'est possible, puisqu'il y loge.
+
+-- Et moi aussi je vais au Louvre, dit Coconnas. Y trouverai-je le
+duc de Guise?
+
+-- C'est probable, car je viens de le voir passer il n'y a qu'un
+instant, avec deux cents gentilshommes.
+
+-- Alors, venez, monsieur de Coconnas, dit La Mole.
+
+-- Je vous suis, monsieur, dit Coconnas.
+
+-- Mais votre souper, mes gentilshommes? demanda maitre La
+Huriere.
+
+-- Ah! dit La Mole, je souperai peut-etre chez le roi de Navarre.
+
+-- Et moi chez le duc de Guise, dit Coconnas.
+
+-- Et moi, dit l'hote, apres avoir suivi des yeux les deux
+gentilshommes qui prenaient le chemin du Louvre, moi, je vais
+fourbir ma salade, emecher mon arquebuse et affiler ma pertuisane.
+On ne sait pas ce qui peut arriver.
+
+
+
+V
+Du Louvre en particulier et de la vertu en general
+
+
+Les deux gentilshommes, renseignes par la premiere personne qu'ils
+rencontrerent, prirent la rue d'Averon, la rue Saint-Germain-
+l'Auxerrois, et se trouverent bientot devant le Louvre, dont les
+tours commencaient a se confondre dans les premieres ombres du
+soir.
+
+-- Qu'avez-vous donc? demanda Coconnas a La Mole, qui, arrete a la
+vue du vieux chateau, regardait avec un saint respect ces ponts-
+levis, ces fenetres etroites et ces clochetons aigus qui se
+presentaient tout a coup a ses yeux.
+
+-- Ma foi, je n'en sais rien, dit La Mole, le coeur me bat. Je ne
+suis cependant pas timide outre mesure; mais je ne sais pourquoi
+ce palais me parait sombre, et, dirai-je? terrible!
+
+-- Eh bien, moi, dit Coconnas, je ne sais ce qui m'arrive, mais je
+suis d'une allegresse rare. La tenue est pourtant quelque peu
+negligee, continua-t-il en parcourant des yeux son costume de
+voyage. Mais, bah! on a l'air cavalier. Puis, mes ordres me
+recommandaient la promptitude. Je serai donc le bienvenu, puisque
+j'aurai ponctuellement obei.
+
+Et les deux jeunes gens continuerent leur chemin agites chacun des
+sentiments qu'ils avaient exprimes.
+
+Il y avait bonne garde au Louvre; tous les postes semblaient
+doubles. Nos deux voyageurs furent donc d'abord assez embarrasses.
+Mais Coconnas, qui avait remarque que le nom du duc de Guise etait
+une espece de talisman pres des Parisiens, s'approcha d'une
+sentinelle, et, se reclamant de ce nom tout-puissant, demanda si,
+grace a lui, il ne pourrait point penetrer dans le Louvre.
+
+Ce nom paraissait faire sur le soldat son effet ordinaire;
+cependant, il demanda a Coconnas s'il n'avait point le mot
+d'ordre.
+
+Coconnas fut force d'avouer qu'il ne l'avait point.
+
+-- Alors, au large, mon gentilhomme, dit le soldat. A ce moment,
+un homme qui causait avec l'officier du poste, et qui, tout en
+causant, avait entendu Coconnas reclamer son admission au Louvre,
+interrompit son entretien, et, venant a lui:
+
+-- Goi fouloir, fous, a monsir di Gouise? dit-il.
+
+-- Moi, vouloir lui parler, repondit Coconnas en souriant.
+
+-- Imbossible! le dugue il etre chez le roi.
+
+-- Cependant j'ai une lettre d'avis pour me rendre a Paris.
+
+-- Ah! fous afre eine lettre d'afis?
+
+-- Oui, et j'arrive de fort loin.
+
+-- Ah! fous arrife de fort loin?
+
+-- J'arrive du Piemont.
+
+-- Pien! pien! C'est autre chose. Et fous fous abbelez...?
+
+-- Le comte Annibal de Coconnas.
+
+-- Pon! pon! Tonnez la lettre, monsir Annipal, tonnez.
+
+-- Voici, sur ma parole, un bien galant homme, dit La Mole se
+parlant a lui-meme; ne pourrai-je point trouver le pareil pour me
+conduire chez le roi de Navarre.
+
+-- Mais tonnez donc la lettre, continua le gentilhomme allemand en
+etendant la main vers Coconnas qui hesitait.
+
+-- Mordi! reprit le Piemontais, defiant comme un demi-Italien, je
+ne sais si je dois... Je n'ai pas l'honneur de vous connaitre,
+moi, monsieur.
+
+-- Je suis Pesme. J'abbartiens a M. le dugue de Gouise.
+
+-- Pesme, murmura Coconnas; je ne connais pas ce nom la.
+
+-- C'est monsieur de Besme, mon gentilhomme, dit la sentinelle. La
+prononciation vous trompe, voila tout. Donnez votre lettre a
+monsieur, allez, j'en reponds.
+
+-- Ah! monsieur de Besme, s'ecria Coconnas, je le crois bien si je
+vous connais! ... comment donc! avec le plus grand plaisir. Voici
+ma lettre. Excusez mon hesitation. Mais on doit hesiter quand on
+veut etre fidele.
+
+-- Pien, pien, dit de Besme, il n'y afre pas besoin d'exguses.
+
+-- Ma foi, monsieur, dit La Mole en s'approchant a son tour,
+puisque vous etes si obligeant, voudriez-vous vous charger de ma
+lettre comme vous venez de le faire de celle de mon compagnon?
+
+-- Comment fous abbelez-vous?
+
+-- Le comte Lerac de La Mole.
+
+-- Le gonte Lerag de La Mole.
+
+-- Oui.
+
+-- Che ne gonnais pas.
+
+-- Il est tout simple que je n'ai pas l'honneur d'etre connu de
+vous, monsieur, je suis etranger, et, comme le comte de Coconnas,
+j'arrive ce soir de bien loin.
+
+-- Et t'ou arrifez-vous?
+
+-- De Provence.
+
+-- Avec eine lettre?
+
+-- Oui, avec une lettre.
+
+-- Pourmonsir de Gouise?
+
+-- Non, pour Sa Majeste le roi de Navarre.
+
+-- Che ne souis bas au roi de Navarre, monsir, repondit Besme avec
+un froid subit, che ne buis donc bas me charger de votre lettre.
+
+Et Besme, tournant les talons a La Mole, entra dans le Louvre en
+faisant signe a Coconnas de le suivre.
+
+La Mole demeura seul.
+
+Au meme moment, par la porte du Louvre, parallele a celle qui
+avait donne passage a Besme et a Coconnas, sortit une troupe de
+cavaliers d'une centaine d'hommes.
+
+-- Ah! ah! dit la sentinelle a son camarade, c'est de Mouy et ses
+huguenots; ils sont rayonnants. Le roi leur aura promis la mort de
+l'assassin de l'amiral; et comme c'est deja lui qui a tue le pere
+de Mouy, le fils fera d'une pierre deux coups.
+
+-- Pardon, fit La Mole s'adressant au soldat, mais n'avez-vous pas
+dit, mon brave, que cet officier etait monsieur de Mouy?
+
+-- Oui-da, mon gentilhomme.
+
+-- Et que ceux qui l'accompagnaient etaient...
+
+-- Etaient des parpaillots... Je l'ai dit.
+
+-- Merci, dit La Mole, sans paraitre remarquer le terme de mepris
+employe par la sentinelle. Voila tout ce que je voulais savoir.
+
+Et se dirigeant aussitot vers le chef des cavaliers:
+
+-- Monsieur, dit-il en l'abordant, j'apprends que vous etes
+monsieur de Mouy.
+
+-- Oui, monsieur, repondit l'officier avec politesse.
+
+-- Votre nom, bien connu parmi ceux de la religion, m'enhardit a
+m'adresser a vous, monsieur, pour vous demander un service.
+
+-- Lequel, monsieur?... Mais, d'abord, a qui ai-je l'honneur de
+parler?
+
+-- Au comte Lerac de La Mole. Les deux jeunes gens se saluerent.
+
+-- Je vous ecoute, monsieur, dit de Mouy.
+
+-- Monsieur, j'arrive d'Aix, porteur d'une lettre de M. d'Auriac,
+gouverneur de la Provence. Cette lettre est adressee au roi de
+Navarre et contient des nouvelles importantes et pressees...
+Comment puis-je lui remettre cette lettre? comment puis-je entrer
+au Louvre?
+
+-- Rien de plus facile que d'entrer au Louvre, monsieur, repliqua
+de Mouy; seulement, je crains que le roi de Navarre ne soit trop
+occupe a cette heure pour vous recevoir. Mais n'importe, si vous
+voulez me suivre, je vous conduirai jusqu'a son appartement. Le
+reste vous regarde.
+
+-- Mille fois merci!
+
+-- Venez, monsieur, dit de Mouy.
+
+de Mouy descendit de cheval, jeta la bride aux mains de son
+laquais, s'achemina vers le guichet, se fit reconnaitre de la
+sentinelle, introduisit La Mole dans le chateau, et, ouvrant la
+porte de l'appartement du roi:
+
+-- Entrez, monsieur, dit-il, et informez-vous. Et saluant La Mole,
+il se retira. La Mole, demeure seul, regarda autour de lui.
+L'antichambre etait vide, une des portes interieures etait
+ouverte.
+
+Il fit quelques pas et se trouva dans un couloir.
+
+Il frappa et appela sans que personne repondit. Le plus profond
+silence regnait dans cette partie du Louvre.
+
+-- Qui donc me parlait, pensa-t-il, de cette etiquette si severe?
+On va et on vient dans ce palais comme sur une place publique.
+
+Et il appela encore, mais sans obtenir un meilleur resultat que la
+premiere fois.
+
+-- Allons, marchons devant nous, pensa-t-il; il faudra bien que je
+finisse par rencontrer quelqu'un. Et il s'engagea dans le couloir,
+qui allait toujours s'assombrissant.
+
+Tout a coup la porte opposee a celle par laquelle il etait entre
+s'ouvrit, et deux pages parurent, portant des flambeaux et
+eclairant une femme d'une taille imposante, d'un maintien
+majestueux, et surtout d'une admirable beaute.
+
+La lumiere porta en plein sur La Mole, qui demeura immobile. La
+femme s'arreta, de son cote, comme La Mole s'etait arrete du sien.
+
+-- Que voulez-vous, monsieur? demanda-t-elle au jeune homme d'une
+voix qui bruit a ses oreilles comme une musique delicieuse.
+
+-- Oh! madame, dit La Mole en baissant les yeux, excusez-moi, je
+vous prie. Je quitte M. de Mouy, qui a eu l'obligeance de me
+conduire jusqu'ici, et je cherchais le roi de Navarre.
+
+-- Sa Majeste n'est point ici, monsieur; elle est, je crois, chez
+son beau frere. Mais, en son absence, ne pourriez-vous dire a la
+reine...
+
+-- Oui, sans doute, madame, reprit La Mole, si quelqu'un daignait
+me conduire devant elle.
+
+-- Vous y etes, monsieur.
+
+-- Comment! s'ecria La Mole.
+
+-- Je suis la reine de Navarre, dit Marguerite.
+
+La Mole fit un mouvement tellement brusque de stupeur et d'effroi
+que la reine sourit.
+
+-- Parlez vite, monsieur, dit-elle, car on m'attend chez la reine
+mere.
+
+-- Oh! madame, si vous etes si instamment attendue, permettez-moi
+de m'eloigner, car il me serait impossible de vous parler en ce
+moment. Je suis incapable de rassembler deux idees; votre vue m'a
+ebloui. Je ne pense plus, j'admire.
+
+Marguerite s'avanca pleine de grace et de beaute vers ce jeune
+homme qui, sans le savoir, venait d'agir en courtisan raffine.
+
+-- Remettez-vous, monsieur, dit-elle. J'attendrai et l'on
+m'attendra.
+
+-- Oh! pardonnez-moi, madame, si je n'ai point salue d'abord Votre
+Majeste avec tout le respect qu'elle a le droit d'attendre d'un de
+ses plus humbles serviteurs, mais...
+
+-- Mais, continua Marguerite, vous m'aviez prise pour une de mes
+femmes.
+
+-- Non, madame, mais pour l'ombre de la belle Diane de Poitiers.
+On m'a dit qu'elle revenait au Louvre.
+
+-- Allons, monsieur, dit Marguerite, je ne m'inquiete plus de
+vous, et vous ferez fortune a la cour. Vous aviez une lettre pour
+le roi, dites-vous? C'etait fort inutile. Mais, n'importe, ou est-
+elle? Je la lui remettrai... Seulement, hatez-vous, je vous prie.
+
+En un clin d'oeil La Mole ecarta les aiguillettes de son
+pourpoint, et tira de sa poitrine une lettre enfermee dans une
+enveloppe de soie.
+
+Marguerite prit la lettre et regarda l'ecriture.
+
+-- N'etes-vous pas monsieur de La Mole, dit-elle.
+
+-- Oui, madame. Oh! mon Dieu! aurais-je le bonheur que mon nom fut
+connu de Votre Majeste?
+
+-- Je l'ai entendu prononcer par le roi mon mari, et par mon frere
+le duc d'Alencon. Je sais que vous etes attendu.
+
+Et elle glissa dans son corsage, tout raide de broderies et de
+diamants, cette lettre qui sortait du pourpoint du jeune homme, et
+qui etait encore tiede de la chaleur de sa poitrine. La Mole
+suivait avidement des yeux chaque mouvement de Marguerite.
+
+-- Maintenant, monsieur, dit-elle, descendez dans la galerie au-
+dessous, et attendez jusqu'a ce qu'il vienne quelqu'un de la part
+du roi de Navarre ou du duc d'Alencon. Un de mes pages va vous
+conduire.
+
+A ces mots Marguerite continua son chemin. La Mole se rangea
+contre la muraille. Mais le passage etait si etroit, et le
+vertugadin de la reine de Navarre si large, que sa robe de soie
+effleura l'habit du jeune homme, tandis qu'un parfum penetrant
+s'epandait la ou elle avait passe.
+
+La Mole frissonna par tout son corps, et, sentant qu'il allait
+tomber, chercha un appui contre le mur.
+
+Marguerite disparut comme une vision.
+
+-- Venez-vous, monsieur? dit le page charge de conduire La Mole
+dans la galerie inferieure.
+
+-- Oh! oui, oui, s'ecria La Mole enivre, car comme le jeune homme
+lui indiquait le chemin par lequel venait de s'eloigner
+Marguerite, il esperait, en se hatant, la revoir encore.
+
+En effet en arrivant au haut de l'escalier, il l'apercut a l'etage
+inferieur; et soit hasard, soit que le bruit de ses pas fut arrive
+jusqu'a elle, Marguerite ayant releve la tete, il put la voir
+encore une fois.
+
+-- Oh! dit-il, en suivant le page, ce n'est pas une mortelle,
+c'est une deesse; et, comme dit Virgilius Maro:
+
+_Et vera incessu patuit dea._
+
+_-- _Eh bien? demanda le jeune page.
+
+-- Me voici, dit La Mole; pardon, me voici.
+
+Le page preceda La Mole, descendit un etage, ouvrit une premiere
+porte, puis une seconde et s'arretant sur le seuil:
+
+-- Voici l'endroit ou vous devez attendre, lui dit-il.
+
+La Mole entra dans la galerie, dont la porte se referma derriere
+lui.
+
+La galerie etait vide, a l'exception d'un gentilhomme qui se
+promenait, et qui, de son cote, paraissait attendre.
+
+Deja le soir commencait a faire tomber de larges ombres du haut
+des voutes, et, quoique les deux hommes fussent a peine a vingt
+pas l'un de l'autre, ils ne pouvaient distinguer leurs visages. La
+Mole s'approcha.
+
+-- Dieu me pardonne! murmura-t-il quand il ne fut plus qu'a
+quelques pas du second gentilhomme, c'est M. le comte de Coconnas
+que je retrouve ici.
+
+Au bruit de ses pas, le Piemontais s'etait deja retourne, et le
+regardait avec le meme etonnement qu'il en etait regarde.
+
+-- Mordi! s'ecria-t-il, c'est M. de La Mole, ou le diable
+m'emporte! Ouf! que fais-je donc la! je jure chez le roi; mais
+bah! il parait que le roi jure bien autrement encore que moi, et
+jusque dans les eglises. Eh, mais! nous voici donc au Louvre?...
+
+-- Comme vous voyez, M. de Besme vous a introduit?
+
+-- Oui. C'est un charmant Allemand que ce M. de Besme... Et vous,
+qui vous a servi de guide?
+
+-- M. de Mouy... Je vous disais bien que les huguenots n'etaient
+pas trop mal en cour non plus... Et avez-vous rencontre
+M. de Guise?
+
+-- Non, pas encore... Et vous, avez-vous obtenu votre audience du
+roi de Navarre?
+
+-- Non; mais cela ne peut tarder. On m'a conduit ici, et l'on m'a
+dit d'attendre.
+
+-- Vous verrez qu'il s'agit de quelque grand souper, et que nous
+serons cote a cote au festin. Quel singulier hasard, en verite!
+Depuis deux heures le sort nous marie... Mais qu'avez-vous? vous
+semblez preoccupe...
+
+-- Moi! dit vivement La Mole en tressaillant, car en effet il
+demeurait toujours comme ebloui par la vision qui lui etait
+apparue; non, mais le lieu ou nous nous trouvons fait naitre dans
+mon esprit une foule de reflexions.
+
+-- Philosophiques, n'est-ce pas? c'est comme moi. Quand vous etes
+entre, justement, toutes les recommandations de mon precepteur me
+revenaient a l'esprit. Monsieur le comte, connaissez-vous
+Plutarque?
+
+-- Comment donc! dit La Mole en souriant, c'est un de mes auteurs
+favoris.
+
+-- Eh bien, continua Coconnas gravement, ce grand homme ne me
+parait pas s'etre abuse quand il compare les dons de la nature a
+des fleurs brillantes, mais ephemeres, tandis qu'il regarde la
+vertu comme une plante balsamique d'un imperissable parfum et
+d'une efficacite souveraine pour la guerison des blessures.
+
+-- Est-ce que vous savez le grec, monsieur de Coconnas? dit La
+Mole en regardant fixement son interlocuteur.
+
+-- Non pas; mais mon precepteur le savait, et il m'a fort
+recommande, lorsque je serais a la cour, de discourir sur la
+vertu. Cela, dit-il, a fort bon air. Aussi, je suis cuirasse sur
+ce sujet, je vous en avertis. A propos, avez-vous faim?
+
+-- Non.
+
+-- Il me semblait cependant que vous teniez a la volaille
+embrochee de la Belle-Etoile; moi, je meurs d'inanition.
+
+-- Eh bien, monsieur de Coconnas, voici une belle occasion
+d'utiliser vos arguments sur la vertu et de prouver votre
+admiration pour Plutarque, car ce grand ecrivain dit quelque part:
+Il est bon d'exercer l'ame a la douleur et l'estomac a la faim.
+_Prepon esti ten men psuchen odune, ton de gastera semo askein._
+
+_-- _Ah ca! vous le savez donc, le grec? s'ecria Coconnas
+stupefait.
+
+-- Ma foi, oui! repondit La Mole; mon precepteur me l'a appris, a
+moi.
+
+-- Mordi! comte, votre fortune est assuree en ce cas; vous ferez
+des vers avec le roi Charles IX, et vous parlerez grec avec la
+reine Marguerite.
+
+-- Sans compter, ajouta La Mole en riant, que je pourrai encore
+parler gascon avec le roi de Navarre.
+
+En ce moment, l'issue de la galerie qui aboutissait chez le roi
+s'ouvrit; un pas retentit, on vit dans l'obscurite une ombre
+s'approcher. Cette ombre devint un corps. Ce corps etait celui de
+M. de Besme.
+
+Il regarda les deux jeunes gens sous le nez, afin de reconnaitre
+le sien, et fit signe a Coconnas de le suivre.
+
+Coconnas salua de la main La Mole.
+
+De Besme conduisit Coconnas a l'extremite de la galerie, ouvrit
+une porte, et se trouva avec lui sur la premiere marche d'un
+escalier.
+
+Arrive la, il s'arreta, et regardant tout autour de lui, puis en
+haut, puis en bas:
+
+-- Monsir de Gogonnas, dit-il, ou temeurez-fous?
+
+-- A l'auberge de la Belle-Etoile, rue de l'Arbre-Sec.
+
+-- Pon, pon! etre a teux pas t'izi... Rentez-fous fite a fotre
+hodel, et ste nuit... Il regarda de nouveau autour de lui.
+
+-- Eh bien, cette nuit? demanda Coconnas.
+
+-- Eh pien, ste nuit, refenez ici afec un groix planche a fotre
+jabeau. Li mot di basse, il sera _Gouise_. Chut! pouche glose.
+
+-- Mais a quelle heure dois-je venir?
+
+-- Gand fous ententrez le doguesin.
+
+-- Comment, le doguesin? demanda Coconnas.
+
+-- Foui, le doguesin: pum! pum! ...
+
+-- Ah! le tocsin?
+
+-- Oui, c'etre cela que che tisais.
+
+-- C'est bien! on y sera, dit Coconnas.
+
+Et saluant de Besme, il s'eloigna en se demandant tout bas:
+
+-- Que diable veut-il donc dire, et a propos de quoi sonnera-t-on
+le tocsin? N'importe! je persiste dans mon opinion: c'est un
+charmant Tedesco que M. de Besme. Si j'attendais le comte de La
+Mole?... Ah! ma foi, non; il est probable qu'il soupera avec le
+roi de Navarre.
+
+Et Coconnas se dirigea vers la rue de l'Arbre-Sec, ou l'attirait
+comme un aimant l'enseigne de la Belle-Etoile.
+
+Pendant ce temps une porte de la galerie correspondant aux
+appartements du roi de Navarre s'ouvrit, et un page s'avanca vers
+M. de La Mole.
+
+-- C'est bien vous qui etes le comte de La Mole? dit-il.
+
+-- C'est moi-meme.
+
+-- Ou demeurez-vous?
+
+-- Rue de l'Arbre-Sec, a la Belle-Etoile.
+
+-- Bon! c'est a la porte du Louvre. Ecoutez... Sa Majeste vous
+fait dire qu'elle ne peut vous recevoir en ce moment; peut-etre
+cette nuit vous enverra-t-elle chercher. En tout cas, si demain
+matin vous n'aviez pas recu de ses nouvelles, venez au Louvre.
+
+-- Mais si la sentinelle me refuse la porte?
+
+-- Ah! c'est juste... Le mot de passe est _Navarre;_ dites ce mot,
+et toutes les portes s'ouvriront devant vous.
+
+-- Merci.
+
+-- Attendez, mon gentilhomme; j'ai ordre de vous reconduire
+jusqu'au guichet, de peur que vous ne vous perdiez dans le Louvre.
+
+-- A propos, et Coconnas? se dit La Mole a lui-meme quand il se
+trouva hors du palais. Oh! il sera reste a souper avec le duc de
+Guise.
+
+Mais en rentrant chez maitre La Huriere, la premiere figure
+qu'apercut notre gentilhomme fut celle de Coconnas attable devant
+une gigantesque omelette au lard.
+
+-- Oh! oh! s'ecria Coconnas en riant aux eclats, il parait que
+vous n'avez pas plus dine chez le roi de Navarre que je n'ai soupe
+chez M. de Guise.
+
+-- Ma foi, non.
+
+-- Et la faim vous est-elle venue?
+
+-- Je crois que oui.
+
+-- Malgre Plutarque?
+
+-- Monsieur le comte, dit en riant La Mole, Plutarque dit dans un
+autre endroit: "Qu'il faut que celui qui a partage avec celui qui
+n'a pas." Voulez-vous, pour l'amour de Plutarque, partager votre
+omelette avec moi, nous causerons de la vertu en mangeant?
+
+-- Oh! ma foi, non, dit Coconnas; c'est bon quand on est au
+Louvre, qu'on craint d'etre ecoute et qu'on a l'estomac vide.
+Mettez-vous la, et soupons.
+
+-- Allons, je vois que decidement le sort nous a faits
+inseparables. Couchez-vous ici?
+
+-- Je n'en sais rien.
+
+-- Ni moi non plus.
+
+-- En tout cas je sais bien ou je passerai la nuit, moi.
+
+-- Ou cela?
+
+-- Ou vous la passerez vous-meme, c'est immanquable.
+
+Et tous deux se mirent a rire, en faisant de leur mieux honneur a
+l'omelette de maitre La Huriere.
+
+
+
+VI
+La dette payee
+
+
+Maintenant, si le lecteur est curieux de savoir pourquoi M. de La
+Mole n'avait pas ete recu par le roi de Navarre, pourquoi
+M. de Coconnas n'avait pu voir M. de Guise, et enfin pourquoi tous
+deux, au lieu de souper au Louvre avec des faisans, des perdrix et
+du chevreuil, soupaient a l'hotel de la Belle-Etoile avec une
+omelette au lard, il faut qu'il ait la complaisance de rentrer
+avec nous au vieux palais des rois et de suivre la reine
+Marguerite de Navarre que La Mole avait perdue de vue a l'entree
+de la grande galerie.
+
+Tandis que Marguerite descendait cet escalier, le duc Henri de
+Guise, qu'elle n'avait pas revu depuis la nuit de ses noces, etait
+dans le cabinet du roi. A cet escalier que descendait Marguerite,
+il y avait une issue. A ce cabinet ou etait M. de Guise, il y
+avait une porte. Or, cette porte et cette issue conduisaient
+toutes deux a un corridor, lequel corridor conduisait lui-meme aux
+appartements de la reine mere Catherine de Medicis.
+
+Catherine de Medicis etait seule, assise pres d'une table, le
+coude appuye sur un livre d'heures entr'ouvert, et la tete posee
+sur sa main encore remarquablement belle, grace au cosmetique que
+lui fournissait le Florentin Rene, qui reunissait la double charge
+de parfumeur et d'empoisonneur de la reine mere.
+
+La veuve de Henri II etait vetue de ce deuil qu'elle n'avait point
+quitte depuis la mort de son mari. C'etait a cette epoque une
+femme de cinquante-deux a cinquante-trois ans a peu pres, qui
+conservait, grace a son embonpoint plein de fraicheur, les traits
+de sa premiere beaute. Son appartement, comme son costume, etait
+celui d'une veuve. Tout y etait d'un caractere sombre: etoffes,
+murailles, meubles. Seulement, au-dessus d'une espece de dais
+couvrant un fauteuil royal, ou pour le moment dormait couchee la
+petite levrette favorite de la reine mere, laquelle lui avait ete
+donnee par son gendre Henri de Navarre et avait recu le nom
+mythologique de Phebe, on voyait peint au naturel un arc-en-ciel
+entoure de cette devise grecque que le roi Francois Ier lui avait
+donnee: _Phos pherei e de kai aithzen_, et qui peut se traduire
+par ce vers francais:
+
+_Il porte la lumiere et la serenite._
+
+Tout a coup, et au moment ou la reine mere paraissait plongee au
+plus profond d'une pensee qui faisait eclore sur ses levres
+peintes avec du carmin un sourire lent et plein d'hesitation, un
+homme ouvrit la porte, souleva la tapisserie et montra son visage
+pale en disant:
+
+-- Tout va mal. Catherine leva la tete et reconnut le duc de
+Guise.
+
+-- Comment, tout va mal! repondit-elle. Que voulez-vous dire,
+Henri?
+
+-- Je veux dire que le roi est plus que jamais coiffe de ses
+huguenots maudits, et que, si nous attendons son conge pour
+executer la grande entreprise, nous attendrons encore longtemps et
+peut-etre toujours.
+
+-- Qu'est-il donc arrive? demanda Catherine en conservant ce
+visage calme qui lui etait habituel, et auquel elle savait
+cependant si bien, selon l'occasion, donner les expressions les
+plus opposees.
+
+-- Il y a que tout a l'heure, pour la vingtieme fois, j'ai entame
+avec Sa Majeste cette question de savoir si l'on continuerait de
+supporter les bravades que se permettent, depuis la blessure de
+leur amiral, messieurs de la religion.
+
+-- Et que vous a repondu mon fils? demanda Catherine.
+
+-- Il m'a repondu: "Monsieur le duc, vous devez etre soupconne du
+peuple comme auteur de l'assassinat commis sur mon second pere
+monsieur l'amiral; defendez-vous comme il vous plaira. Quant a
+moi, je me defendrai bien moi-meme si l'on m'insulte..." Et sur ce
+il m'a tourne le dos pour aller donner a souper a ses chiens.
+
+-- Et vous n'avez point tente de le retenir?
+
+-- Si fait. Mais il m'a repondu avec cette voix que vous lui
+connaissez et en me regardant de ce regard qui n'est qu'a lui:
+"Monsieur le duc, mes chiens ont faim, et ce ne sont pas des
+hommes pour que je les fasse attendre..." Sur quoi je suis venu
+vous prevenir.
+
+-- Et vous avez bien fait, dit la reine mere.
+
+-- Mais que resoudre?
+
+-- Tenter un dernier effort.
+
+-- Et qui l'essaiera?
+
+-- Moi. Le roi est-il seul?
+
+-- Non! Il est avec M. de Tavannes.
+
+-- Attendez-moi ici. Ou plutot suivez-moi de loin. Catherine se
+leva aussitot et prit le chemin de la chambre ou se tenaient, sur
+des tapis de Turquie et des coussins de velours, les levriers
+favoris du roi. Sur des perchoirs scelles dans la muraille etaient
+deux ou trois faucons de choix et une petite pie-grieche avec
+laquelle Charles IX s'amusait a voler les petits oiseaux dans le
+jardin du Louvre et dans ceux des Tuileries, qu'on commencait a
+batir. Pendant le chemin la reine mere s'etait arrange un visage
+pale et plein d'angoisse, sur lequel roulait une derniere ou
+plutot une premiere larme.
+
+Elle s'approcha sans bruit de Charles IX, qui donnait a ses chiens
+des fragments de gateaux coupes en portions pareilles.
+
+-- Mon fils! dit Catherine avec un tremblement de voix si bien
+joue qu'il fit tressaillir le roi.
+
+-- Qu'avez-vous, madame? dit le roi en se retournant vivement.
+
+-- J'ai, mon fils, repondit Catherine, que je vous demande la
+permission de me retirer dans un de vos chateaux, peu m'importe
+lequel, pourvu qu'il soit bien eloigne de Paris.
+
+-- Et pourquoi cela, madame? demanda Charles IX en fixant sur sa
+mere son oeil vitreux qui, dans certaines occasions, devenait si
+penetrant.
+
+-- Parce que chaque jour je recois de nouveaux outrages de ceux de
+la religion, parce qu'aujourd'hui je vous ai entendu menacer par
+les protestants jusque dans votre Louvre, et que je ne veux plus
+assister a de pareils spectacles.
+
+-- Mais enfin, ma mere, dit Charles IX avec une expression pleine
+de conviction, on leur a voulu tuer leur amiral. Un infame
+meurtrier leur avait deja assassine le brave M. de Mouy, a ces
+pauvres gens. Mort de ma vie, ma mere! il faut pourtant une
+justice dans un royaume.
+
+-- Oh! soyez tranquille, mon fils, dit Catherine, la justice ne
+leur manquera point, car si vous la leur refusez, ils se la feront
+a leur maniere: sur M. de Guise aujourd'hui, sur moi demain, sur
+vous plus tard.
+
+-- Oh! madame, dit Charles IX laissant percer dans sa voix un
+premier accent de doute, vous croyez?
+
+-- Eh! mon fils, reprit Catherine, s'abandonnant tout entiere a la
+violence de ses pensees, ne savez-vous pas qu'il ne s'agit plus de
+la mort de M. Francois de Guise ou de celle de M. l'amiral, de la
+religion protestante ou de la religion catholique, mais tout
+simplement de la substitution du fils d'Antoine de Bourbon au fils
+de Henri II?
+
+-- Allons, allons, ma mere, voici que vous retombez encore dans
+vos exagerations habituelles! dit le roi.
+
+-- Quel est donc votre avis, mon fils?
+
+-- D'attendre, ma mere! d'attendre. Toute la sagesse humaine est
+dans ce seul mot. Le plus grand, le plus fort et le plus adroit
+surtout est celui qui sait attendre.
+
+-- Attendez donc; mais moi je n'attendrai pas. Et sur ce,
+Catherine fit une reverence, et, se rapprochant de la porte,
+s'appreta a reprendre le chemin de son appartement. Charles IX
+l'arreta.
+
+-- Enfin, que faut-il donc faire, ma mere! dit-il, car je suis
+juste avant toute chose, et je voudrais que chacun fut content de
+moi.
+
+Catherine se rapprocha.
+
+-- Venez, monsieur le comte, dit-elle a Tavannes, qui caressait la
+pie-grieche du roi, et dites au roi ce qu'a votre avis il faut
+faire.
+
+-- Votre Majeste me permet-elle? demanda le comte.
+
+-- Dis, Tavannes! dis.
+
+-- Que fait Votre Majeste a la chasse quand le sanglier revient
+sur elle?
+
+-- Mordieu! monsieur, je l'attends de pied ferme, dit Charles IX,
+et je lui perce la gorge avec mon epieu.
+
+-- Uniquement pour l'empecher de vous nuire, ajouta Catherine.
+
+-- Et pour m'amuser, dit le roi avec un soupir qui indiquait le
+courage pousse jusqu'a la ferocite; mais je ne m'amuserais pas a
+tuer mes sujets, car enfin, les huguenots sont mes sujets aussi
+bien que les catholiques.
+
+-- Alors, Sire, dit Catherine, vos sujets les huguenots feront
+comme le sanglier a qui on ne met pas un epieu dans la gorge: ils
+decoudront votre trone.
+
+-- Bah! vous croyez, madame, dit le roi d'un air qui indiquait
+qu'il n'ajoutait pas grande foi aux predictions de sa mere.
+
+-- Mais n'avez-vous pas vu aujourd'hui M. de Mouy et les siens?
+
+-- Oui, je les ai vus, puisque je les quitte; mais que m'a-t-il
+demande qui ne soit pas juste? Il m'a demande la mort du meurtrier
+de son pere et de l'assassin de l'amiral! Est-ce que nous n'avons
+pas puni M. de Montgommery de la mort de mon pere et de votre
+epoux, quoique cette mort fut un simple accident?
+
+-- C'est bien, Sire, dit Catherine piquee, n'en parlons plus.
+Votre Majeste est sous la protection du Dieu qui lui donna la
+force, la sagesse et la confiance; mais moi, pauvre femme, que
+Dieu abandonne sans doute a cause de mes peches, je crains et je
+cede.
+
+Et sur ce, Catherine salua une seconde fois et sortit, faisant
+signe au duc de Guise, qui sur ces entrefaites etait entre, de
+demeurer a sa place pour tenter encore un dernier effort.
+
+Charles IX suivit des yeux sa mere, mais sans la rappeler cette
+fois; puis il se mit a caresser ses chiens en sifflant un air de
+chasse.
+
+Tout a coup il s'interrompit.
+
+-- Ma mere est bien un esprit royal, dit-il; en verite elle ne
+doute de rien. Allez donc, d'un propos delibere, tuer quelques
+douzaines de huguenots, parce qu'ils sont venus demander justice!
+N'est-ce pas leur droit apres tout?
+
+-- Quelques douzaines, murmura le duc de Guise.
+
+-- Ah! vous etes la, monsieur! dit le roi faisant semblant de
+l'apercevoir pour la premiere fois; oui, quelques douzaines; le
+beau dechet! Ah! si quelqu'un venait me dire: Sire, vous serez
+debarrasse de tous vos ennemis a la fois, et demain il n'en
+restera pas un pour vous reprocher la mort des autres, ah! alors,
+je ne dis pas!
+
+-- Et bien, Sire.
+
+-- Tavannes, interrompit le roi, vous fatiguez Margot, remettez-la
+au perchoir. Ce n'est pas une raison, parce qu'elle porte le nom
+de ma soeur la reine de Navarre, pour que tout le monde la
+caresse.
+
+Tavannes remit la pie sur son baton, et s'amusa a rouler et a
+derouler les oreilles d'un levrier.
+
+-- Mais, Sire, reprit le duc de Guise, si l'on disait a Votre
+Majeste: Sire, Votre Majeste sera delivree demain de tous ses
+ennemis.
+
+-- Et par l'intercession de quel saint ferait-on ce miracle?
+
+-- Sire, nous sommes aujourd'hui le 24 aout, ce serait donc par
+l'intercession de saint Barthelemy.
+
+-- Un beau saint, dit le roi, qui s'est laisse ecorcher tout vif!
+
+-- Tant mieux! plus il a souffert, plus il doit avoir garde
+rancune a ses bourreaux.
+
+-- Et c'est vous, mon cousin, dit le roi, c'est vous qui avec
+votre jolie petite epee a poignee d'or, tuerez d'ici a demain dix
+mille huguenots! Ah! ah! ah! mort de ma vie! que vous etes
+plaisant, monsieur de Guise!
+
+Et le roi eclata de rire, mais d'un rire si faux, que l'echo de la
+chambre le repeta d'un ton lugubre.
+
+-- Sire, un mot, un seul, poursuivit le duc tout en frissonnant
+malgre lui au bruit de ce rire qui n'avait rien d'humain. Un
+signe, et tout est pret. J'ai les Suisses, j'ai onze cents
+gentilshommes, j'ai les chevau-legers, j'ai les bourgeois: de son
+cote, Votre Majeste a ses gardes, ses amis, sa noblesse
+catholique... Nous sommes vingt contre un.
+
+-- Eh bien, puisque vous etes si fort, mon cousin, pourquoi diable
+venez-vous me rebattre les oreilles de cela?... Faites sans moi,
+faites! ...
+
+Et le roi se retourna vers ses chiens. Alors la portiere se
+souleva et Catherine reparut.
+
+-- Tout va bien, dit-elle au duc, insistez, il cedera.
+
+Et la portiere retomba sur Catherine sans que Charles IX la vit ou
+du moins fit semblant de la voir.
+
+-- Mais encore, dit le duc de Guise, faut-il que je sache si en
+agissant comme je le desire, je serai agreable a Votre Majeste.
+
+-- En verite, mon cousin Henri, vous me plantez le couteau sur la
+gorge; mais je resisterai, mordieu! ne suis-je donc pas le roi?
+
+-- Non, pas encore, Sire; mais, si vous voulez, vous le serez
+demain.
+
+-- Ah ca! continua Charles IX, on tuerait donc aussi le roi de
+Navarre, le prince de Conde... dans mon Louvre! ... Ah! Puis il
+ajouta d'une voix a peine intelligible:
+
+-- Dehors, je ne dis pas.
+
+-- Sire, s'ecria le duc, ils sortent ce soir pour faire debauche
+avec le duc d'Alencon, votre frere.
+
+-- Tavannes, dit le roi avec une impatience admirablement bien
+jouee, ne voyez-vous pas que vous taquinez mon chien! Viens,
+Acteon, viens.
+
+Et Charles IX sortit sans en vouloir ecouter davantage, et rentra
+chez lui en laissant Tavannes et le duc de Guise presque aussi
+incertains qu'auparavant.
+
+Cependant une scene d'un autre genre se passait chez Catherine,
+qui, apres avoir donne au duc de Guise le conseil de tenir bon,
+etait rentree dans son appartement, ou elle avait trouve reunies
+les personnes qui, d'ordinaire, assistaient a son coucher.
+
+A son retour Catherine avait la figure aussi riante qu'elle etait
+decomposee a son depart. Peu a peu elle congedia de son air le
+plus agreable ses femmes et ses courtisans; il ne resta bientot
+pres d'elle que madame Marguerite, qui, assise sur un coffre pres
+de la fenetre ouverte, regardait le ciel, absorbee dans ses
+pensees.
+
+Deux ou trois fois, en se retrouvant seule avec sa fille, la reine
+mere ouvrit la bouche pour parler, mais chaque fois une sombre
+pensee refoula au fond de sa poitrine les mots prets a s'echapper
+de ses levres.
+
+Sur ces entrefaites, la portiere se souleva et Henri de Navarre
+parut.
+
+La petite levrette, qui dormait sur le trone, bondit et courut a
+lui.
+
+-- Vous ici, mon fils! dit Catherine en tressaillant, est-ce que
+vous soupez au Louvre?
+
+-- Non, madame, repondit Henri, nous battons la ville ce soir avec
+MM. d'Alencon et de Conde. Je croyais presque les trouver occupes
+a vous faire la cour.
+
+Catherine sourit.
+
+-- Allez, messieurs, dit-elle, allez... Les hommes sont bien
+heureux de pouvoir courir ainsi... N'est-ce pas, ma fille?
+
+-- C'est vrai, repondit Marguerite, c'est une si belle et si douce
+chose que la liberte.
+
+-- Cela veut-il dire que j'enchaine la votre, madame? dit Henri en
+s'inclinant devant sa femme.
+
+-- Non, monsieur; aussi ce n'est pas moi que je plains, mais la
+condition des femmes en general.
+
+-- Vous allez peut-etre voir M. l'amiral, mon fils? dit Catherine.
+
+-- Oui, peut-etre.
+
+-- Allez-y; ce sera d'un bon exemple, et demain vous me donnerez
+de ses nouvelles.
+
+-- J'irai donc, madame, puisque vous approuvez cette demarche.
+
+-- Moi, dit Catherine, je n'approuve rien... Mais qui va la?...
+Renvoyez, renvoyez.
+
+Henri fit un pas vers la porte pour executer l'ordre de Catherine;
+mais au meme instant la tapisserie se souleva, et madame de Sauve
+montra sa tete blonde.
+
+-- Madame, dit-elle, c'est Rene le parfumeur, que Votre Majeste a
+fait demander. Catherine lanca un regard aussi prompt que l'eclair
+sur Henri de Navarre.
+
+Le jeune prince rougit legerement, puis presque aussitot palit
+d'une maniere effrayante. En effet, on venait de prononcer le nom
+de l'assassin de sa mere. Il sentit que son visage trahissait son
+emotion, et alla s'appuyer sur la barre de la fenetre.
+
+La petite levrette poussa un gemissement. Au meme instant deux
+personnes entraient, l'une annoncee et l'autre qui n'avait pas
+besoin de l'etre. La premiere etait Rene, le parfumeur, qui
+s'approcha de Catherine avec toutes les obsequieuses civilites des
+serviteurs florentins; il tenait une boite, qu'il ouvrit, et dont
+on vit tous les compartiments remplis de poudres et de flacons.
+
+La seconde etait madame de Lorraine, soeur ainee de Marguerite.
+Elle entra par une petite porte derobee qui donnait dans le
+cabinet du roi et, toute pale et toute tremblante, esperant n'etre
+point apercue de Catherine qui examinait avec madame de Sauve le
+contenu de la boite apportee par Rene, elle alla s'asseoir a cote
+de Marguerite, pres de laquelle le roi de Navarre se tenait
+debout, la main sur le front, comme un homme qui cherche a se
+remettre d'un eblouissement.
+
+En ce moment Catherine se retourna.
+
+-- Ma fille, dit-elle a Marguerite, vous pouvez-vous retirer chez
+vous. Mon fils, dit-elle, vous pouvez aller vous amuser par la
+ville.
+
+Marguerite se leva, et Henri se retourna a moitie. Madame de
+Lorraine saisit la main de Marguerite.
+
+-- Ma soeur, lui dit-elle tout bas et avec volubilite, au nom de
+M. de Guise, qui vous sauve comme vous l'avez sauve, ne sortez pas
+d'ici, n'allez pas chez vous!
+
+-- Hein! que dites-vous, Claude? demanda Catherine en se
+retournant.
+
+-- Rien, ma mere.
+
+-- Vous avez parle tout bas a Marguerite.
+
+-- Pour lui souhaiter le bonsoir seulement, madame, et pour lui
+dire mille choses de la part de la duchesse de Nevers.
+
+-- Et ou est-elle, cette belle duchesse?
+
+-- Pres de son beau-frere M. de Guise.
+
+Catherine regarda les deux femmes de son oeil soupconneux, et
+froncant le sourcil:
+
+-- Venez ca, Claude! dit la reine mere. Claude obeit. Catherine
+lui saisit la main.
+
+-- Que lui avez-vous dit? indiscrete que vous etes! murmura-t-elle
+en serrant le poignet de sa fille a la faire crier.
+
+-- Madame, dit a sa femme Henri, qui, sans entendre, n'avait rien
+perdu de la pantomime de la reine, de Claude et de Marguerite;
+madame, me ferez-vous l'honneur de me donner votre main a baiser?
+
+Marguerite lui tendit une main tremblante.
+
+-- Que vous a-t-elle dit? murmura Henri en se baissant pour
+rapprocher ses levres de cette main.
+
+-- De ne pas sortir. Au nom du Ciel, ne sortez pas non plus!
+
+Ce ne fut qu'un eclair; mais a la lueur de cet eclair, si rapide
+qu'elle fut, Henri devina tout un complot.
+
+-- Ce n'est pas le tout, dit Marguerite; voici une lettre qu'un
+gentilhomme provencal a apportee.
+
+-- M. de La Mole?
+
+-- Oui.
+
+-- Merci, dit-il en prenant la lettre et en la serrant dans son
+pourpoint.
+
+Et passant devant sa femme eperdue, il alla appuyer sa main sur
+l'epaule du Florentin.
+
+-- Eh bien, maitre Rene, dit-il, comment vont les affaires
+commerciales?
+
+-- Mais assez bien, Monseigneur, assez bien, repondit
+l'empoisonneur avec son perfide sourire.
+
+-- Je le crois bien, dit Henri, quand on est comme vous le
+fournisseur de toutes les tetes couronnees de France et de
+l'etranger.
+
+-- Excepte de celle du roi de Navarre, repondit effrontement le
+Florentin.
+
+-- Ventre-saint-gris! maitre Rene, dit Henri, vous avez raison; et
+cependant ma pauvre mere, qui achetait aussi chez vous, vous a
+recommande a moi en mourant, maitre Rene. Venez me voir demain ou
+apres-demain en mon appartement et apportez-moi vos meilleures
+parfumeries.
+
+-- Ce ne sera point mal vu, dit en souriant Catherine, car on
+dit...
+
+-- Que j'ai le gousset fin, reprit Henri en riant; qui vous a dit
+cela, ma mere? est-ce Margot?
+
+-- Non, mon fils, dit Catherine, c'est madame de Sauve. En ce
+moment madame la duchesse de Lorraine, qui, malgre les efforts
+qu'elle faisait, ne pouvait se contenir, eclata en sanglots. Henri
+ne se retourna meme pas.
+
+-- Ma soeur, s'ecria Marguerite en s'elancant vers Claude,
+qu'avez-vous?
+
+-- Rien, dit Catherine en passant entre les deux jeunes femmes,
+rien: elle a cette fievre nerveuse que Mazille lui recommande de
+traiter avec des aromates.
+
+Et elle serra de nouveau et avec plus de vigueur encore que la
+premiere fois le bras de sa fille ainee; puis, se retournant vers
+la cadette:
+
+-- Ca, Margot, dit-elle, n'avez-vous pas entendu que, deja, je
+vous ai invitee a vous retirer chez vous? Si cela ne suffit pas,
+je vous l'ordonne.
+
+-- Pardonnez-moi, madame, dit Marguerite tremblante et pale, je
+souhaite une bonne nuit a Votre Majeste.
+
+-- Et j'espere que votre souhait sera exauce. Bonsoir, bonsoir.
+
+Marguerite se retira toute chancelante en cherchant vainement a
+rencontrer un regard de son mari, qui ne se retourna pas meme de
+son cote.
+
+Il se fit un instant de silence pendant lequel Catherine demeura
+les yeux fixes sur la duchesse de Lorraine, qui de son cote, sans
+parler, regardait sa mere les mains jointes.
+
+Henri tournait le dos, mais voyait la scene dans une glace, tout
+en ayant l'air de friser sa moustache avec une pommade que venait
+de lui donner Rene.
+
+-- Et vous, Henri, dit Catherine, sortez-vous toujours?
+
+-- Ah! oui! c'est vrai! s'ecria le roi de Navarre. Ah! par ma foi!
+j'oubliais que le duc d'Alencon et le prince de Conde m'attendent:
+ce sont ces admirables parfums qui m'enivrent et, je crois, me
+font perdre la memoire. Au revoir, madame.
+
+-- Au revoir! Demain, vous m'apprendrez des nouvelles de l'amiral,
+n'est ce pas?
+
+-- Je n'aurai garde d'y manquer. Eh bien, Phebe! qu'y a-t-il?
+
+-- Phebe! dit la reine mere avec impatience.
+
+-- Rappelez-la, madame, dit le Bearnais, car elle ne veut pas me
+laisser sortir.
+
+La reine mere se leva, prit la petite chienne par son collier et
+la retint, tandis que Henri s'eloignait le visage aussi calme et
+aussi riant que s'il n'eut pas senti au fond de son coeur qu'il
+courait danger de mort.
+
+Derriere lui, la petite chienne lachee par Catherine de Medicis
+s'elanca pour le rejoindre; mais la porte etait refermee, et elle
+ne put que glisser son museau allonge sous la tapisserie en
+poussant un hurlement lugubre et prolonge.
+
+-- Maintenant, Charlotte, dit Catherine a madame de Sauve, va
+chercher M. de Guise et Tavannes, qui sont dans mon oratoire, et
+reviens avec eux pour tenir compagnie a la duchesse de Lorraine
+qui a ses vapeurs.
+
+
+
+VII
+La nuit du 24 aout 1572
+
+
+Lorsque La Mole et Coconnas eurent acheve leur maigre souper, car
+les volailles de l'hotellerie de la Belle-Etoile ne flambaient que
+sur l'enseigne, Coconnas fit pivoter sa chaise sur un de ses
+quatre pieds, etendit les jambes, appuya son coude sur la table,
+et degustant un dernier verre de vin:
+
+-- Est-ce que vous allez vous coucher incontinent, monsieur de la
+Mole? demanda-t-il.
+
+-- Ma foi! j'en aurais grande envie, monsieur, car il est possible
+qu'on vienne me reveiller dans la nuit.
+
+-- Et moi aussi, dit Coconnas; mais il me semble, en ce cas, qu'au
+lieu de nous coucher et de faire attendre ceux qui doivent nous
+envoyer chercher, nous ferions mieux de demander des cartes et de
+jouer. Cela fait qu'on nous trouverait tout prepares.
+
+-- J'accepterais volontiers la proposition, monsieur; mais pour
+jouer je possede bien peu d'argent; a peine si j'ai cent ecus d'or
+dans ma valise; et encore, c'est tout mon tresor. Maintenant,
+c'est a moi de faire fortune avec cela.
+
+-- Cent ecus d'or! s'ecria Coconnas, et vous vous plaignez! Mordi!
+mais moi, monsieur, je n'en ai que six.
+
+-- Allons donc, reprit La Mole, je vous ai vu tirer de votre poche
+une bourse qui m'a paru non seulement fort ronde, mais on pourrait
+meme dire quelque peu boursouflee.
+
+-- Ah! ceci, dit Coconnas, c'est pour eteindre une ancienne dette
+que je suis oblige de payer a un vieil ami de mon pere que je
+soupconne d'etre comme vous tant soit peu huguenot. Oui, il y a la
+cent nobles a la rose, continua Coconnas en frappant sur sa poche;
+mais ces cent nobles a la rose appartiennent a maitre Mercandon;
+quant a mon patrimoine personnel, il se borne, comme je vous l'ai
+dit, a six ecus.
+
+-- Comment jouer, alors?
+
+-- Et c'est precisement a cause de cela que je voulais jouer.
+D'ailleurs, il m'etait venu une idee.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Nous venons tous deux a Paris dans un meme but?
+
+-- Oui.
+
+-- Nous avons chacun un protecteur puissant?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous comptez sur le votre comme je compte sur le mien?
+
+-- Oui.
+
+-- Eh bien, il m'etait venu dans la pensee de jouer d'abord notre
+argent, puis la premiere faveur qui nous arrivera, soit de la
+cour, soit de notre maitresse...
+
+-- En effet, c'est fort ingenieux! dit La Mole en souriant; mais
+j'avoue que je ne suis pas assez joueur pour risquer ma vie tout
+entiere sur un coup de cartes ou de des, car de la premiere faveur
+qui nous arrivera a vous et a moi decoulera probablement notre vie
+tout entiere.
+
+-- Eh bien, laissons donc la la premiere faveur de la cour, et
+jouons la premiere faveur de notre maitresse.
+
+-- Je n'y vois qu'un inconvenient, dit La Mole.
+
+-- Lequel?
+
+-- C'est que je n'ai point de maitresse, moi.
+
+-- Ni moi non plus; mais je compte bien ne pas tarder a en avoir
+une! Dieu merci! on n'est point taille de facon a manquer de
+femmes.
+
+-- Aussi, comme vous dites, n'en manquerez-vous point, monsieur de
+Coconnas; mais, comme je n'ai point la meme confiance dans mon
+etoile amoureuse, je crois que ce serait vous voler que de mettre
+mon enjeu contre le votre. Jouons donc jusqu'a concurrence de vos
+six ecus, et, si vous les perdiez par malheur et que vous
+voulussiez continuer le jeu, eh bien, vous etes gentilhomme, et
+votre parole vaut de l'or.
+
+-- A la bonne heure! s'ecria Coconnas, et voila qui est parler;
+vous avez raison, monsieur, la parole d'un gentilhomme vaut de
+l'or, surtout quand ce gentilhomme a du credit a la cour. Aussi,
+croyez que je ne me hasarderais pas trop en jouant contre vous la
+premiere faveur que je devrais recevoir.
+
+-- Oui, sans doute, vous pouvez la perdre; mais moi, je ne
+pourrais pas la gagner; car, etant au roi de Navarre, je ne puis
+rien tenir de M. le duc de Guise.
+
+-- Ah! parpaillot! murmura l'hote tout en fourbissant son vieux
+casque, je t'avais donc bien flaire. Et il s'interrompit pour
+faire le signe de la croix.
+
+-- Ah ca, decidement, reprit Coconnas en battant les cartes que
+venait de lui apporter le garcon, vous en etes donc?...
+
+-- De quoi?
+
+-- De la religion.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui, vous.
+
+-- Eh bien! mettez que j'en sois! dit La Mole en souriant. Avez-
+vous quelque chose contre nous?
+
+-- Oh! Dieu merci, non; cela m'est bien egal. Je hais profondement
+la huguenoterie, mais je ne deteste pas les huguenots, et puis
+c'est la mode.
+
+-- Oui, repliqua La Mole en riant, temoin l'arquebusade de
+M. l'amiral! Jouerons-nous aussi des arquebusades?
+
+-- Comme vous voudrez, dit Coconnas; pourvu que je joue, peu
+m'importe quoi.
+
+-- Jouons donc, dit La Mole en ramassant ses cartes et en les
+rangeant dans sa main.
+
+-- Oui, jouez et jouez de confiance; car, dusse-je perdre cent
+ecus d'or comme les votres, j'aurai demain matin de quoi les
+payer.
+
+-- La fortune vous viendra donc en dormant?
+
+-- Non, c'est moi qui irai la trouver.
+
+-- Ou cela, dites-moi? j'irai avec vous!
+
+-- Au Louvre.
+
+-- Vous y retournez cette nuit?
+
+-- Oui, cette nuit j'ai une audience particuliere du grand duc de
+Guise.
+
+Depuis que Coconnas avait parle d'aller chercher fortune au
+Louvre, La Huriere s'etait interrompu de fourbir sa salade et
+s'etait venu placer derriere la chaise de La Mole, de maniere que
+Coconnas seul le put voir, et de la il lui faisait des signes que
+le Piemontais, tout a son jeu et a sa conversation, ne remarquait
+pas.
+
+-- Eh bien, voila qui est miraculeux! dit La Mole, et vous aviez
+raison de dire que nous etions nes sous une meme etoile. Moi aussi
+j'ai rendez-vous au Louvre cette nuit; mais ce n'est pas avec le
+duc de Guise, moi, c'est avec le roi de Navarre.
+
+-- Avez-vous un mot d'ordre, vous?
+
+-- Oui.
+
+-- Un signe de ralliement?
+
+-- Non.
+
+-- Eh bien, j'en ai un, moi. Mon mot d'ordre est... A ces paroles
+du Piemontais, La Huriere fit un geste si expressif, juste au
+moment ou l'indiscret gentilhomme relevait la tete, que Coconnas
+s'arreta petrifie bien plus de ce geste encore que du coup par
+lequel il venait de perdre trois ecus. En voyant l'etonnement qui
+se peignait sur le visage de son _partner_, La Mole se retourna;
+mais il ne vit pas autre chose que son hote derriere lui, les bras
+croises et coiffe de la salade qu'il lui avait vu fourbir
+l'instant auparavant.
+
+-- Qu'avez-vous donc? dit La Mole a Coconnas. Coconnas regardait
+l'hote et son compagnon sans repondre, car il ne comprenait rien
+aux gestes redoubles de maitre La Huriere. La Huriere vit qu'il
+devait venir a son secours:
+
+-- C'est que, dit-il rapidement, j'aime beaucoup le jeu, moi, et
+comme je m'etais approche pour voir le coup sur lequel vous venez
+de gagner, monsieur m'aura vu coiffe en guerre, et cela l'aura
+surpris de la part d'un pauvre bourgeois.
+
+-- Bonne figure, en effet! s'ecria La Mole en eclatant de rire.
+
+-- Eh, monsieur! repliqua La Huriere avec une bonhomie
+admirablement jouee et un mouvement d'epaule plein du sentiment de
+son inferiorite, nous ne sommes pas des vaillants, nous autres, et
+nous n'avons pas la tournure raffinee. C'est bon pour les braves
+gentilshommes comme vous de faire reluire les casques dores et les
+fines rapieres, et pourvu que nous montions exactement notre
+garde...
+
+-- Ah! ah! dit La Mole en battant les cartes a son tour, vous
+montez votre garde?
+
+-- Eh! mon Dieu, oui, monsieur le comte; je suis sergent d'une
+compagnie de milice bourgeoise.
+
+Et cela dit, tandis que La Mole etait occupe a donner les cartes,
+La Huriere se retira en posant un doigt sur ses levres pour
+recommander la discretion a Coconnas, plus interdit que jamais.
+
+Cette precaution fut cause sans doute qu'il perdit le second coup
+presque aussi rapidement qu'il venait de perdre le premier.
+
+-- Eh bien, dit La Mole, voila qui fait juste vos six ecus!
+Voulez-vous votre revanche sur votre fortune future?
+
+-- Volontiers, dit Coconnas, volontiers.
+
+-- Mais avant de vous engager plus avant, ne me disiez-vous pas
+que vous aviez rendez-vous avec M. de Guise?
+
+Coconnas tourna ses regards vers la cuisine et vit les gros yeux
+de La Huriere qui repetaient le meme avertissement.
+
+-- Oui, dit-il; mais il n'est pas encore l'heure. D'ailleurs,
+parlons un peu de vous, monsieur de la Mole.
+
+-- Nous ferions mieux, je crois, de parler du jeu, mon cher
+monsieur de Coconnas, car, ou je me trompe fort, ou me voila
+encore en train de vous gagner six ecus.
+
+-- Mordi! c'est la verite... On me l'avait toujours dit, que les
+huguenots avaient du bonheur au jeu. J'ai envie de me faire
+huguenot, le diable m'emporte!
+
+Les yeux de La Huriere etincelerent comme deux charbons; mais
+Coconnas, tout a son jeu, ne les apercut pas.
+
+-- Faites, comte, faites, dit La Mole, et quoique la facon dont la
+vocation vous est venue soit singuliere, vous serez le bien recu
+parmi nous.
+
+Coconnas se gratta l'oreille.
+
+-- Si j'etais sur que votre bonheur vient de la, dit-il, je vous
+reponds bien... car, enfin, je ne tiens pas enormement a la messe,
+moi, et des que le roi n'y tient pas non plus...
+
+-- Et puis... c'est une si belle religion, dit La Mole, si simple,
+si pure!
+
+-- Et puis... elle est a la mode, dit Coconnas, et puis... elle
+porte bonheur au jeu, car, le diable m'emporte! il n'y a d'as que
+pour vous; et cependant je vous examine depuis que nous avons les
+cartes aux mains: vous jouez franc jeu, vous ne trichez pas... il
+faut que ce soit la religion...
+
+-- Vous me devez six ecus de plus, dit tranquillement La Mole.
+
+-- Ah! comme vous me tentez! dit Coconnas, et si cette nuit je ne
+suis pas content de M. de Guise...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, demain je vous demande de me presenter au roi de
+Navarre; et, soyez tranquille, si une fois je me fais huguenot, je
+serai plus huguenot que Luther, que Calvin, que Melanchthon et que
+tous les reformistes de la terre.
+
+-- Chut! dit La Mole, vous allez vous brouiller avec notre hote.
+
+-- Oh! c'est vrai! dit Coconnas en tournant les yeux vers la
+cuisine. Mais non, il ne nous ecoute pas; il est trop occupe en ce
+moment.
+
+-- Que fait-il donc? dit La Mole, qui, de sa place, ne pouvait
+l'apercevoir.
+
+-- Il cause avec... Le diable m'emporte! c'est lui!
+
+-- Qui, lui?
+
+-- Cette espece d'oiseau de nuit avec lequel il causait deja quand
+nous sommes arrives, l'homme au pourpoint jaune et au manteau
+amadou. Mordi! quel feu il y met! Eh! dites donc, maitre La
+Huriere! est-ce que vous faites de la politique, par hasard?
+
+Mais cette fois la reponse de maitre La Huriere fut un geste si
+energique et si imperieux, que, malgre son amour pour le carton
+peint, Coconnas se leva et alla a lui.
+
+-- Qu'avez-vous donc? demanda La Mole.
+
+-- Vous demandez du vin, mon gentilhomme? dit La Huriere
+saisissant vivement la main de Coconnas, on va vous en donner.
+Gregoire! du vin a ces messieurs!
+
+Puis a l'oreille:
+
+-- Silence, lui glissa-t-il, silence, sur votre vie! et congediez
+votre compagnon.
+
+La Huriere etait si pale, l'homme jaune si lugubre, que Coconnas
+ressentit comme un frisson, et se retournant vers La Mole:
+
+-- Mon cher monsieur de la Mole, lui dit-il, je vous prie de
+m'excuser. Voila cinquante ecus que je perds en un tour de main.
+Je suis en malheur ce soir, et je craindrais de m'embarrasser.
+
+-- Fort bien, monsieur, fort bien, dit La Mole, a votre aise.
+D'ailleurs, je ne suis point fache de me jeter un instant sur mon
+lit. Maitre La Huriere! ...
+
+-- Monsieur le comte?
+
+-- Si l'on venait me chercher de la part du roi de Navarre, vous
+me reveilleriez. Je serai tout habille, et par consequent vite
+pret.
+
+-- C'est comme moi, dit Coconnas; pour ne pas faire attendre Son
+Altesse un seul instant, je vais me preparer le signe. Maitre La
+Huriere, donnez-moi des ciseaux et du papier blanc.
+
+-- Gregoire! cria La Huriere, du papier blanc pour ecrire une
+lettre, des ciseaux pour en tailler l'enveloppe!
+
+-- Ah ca, decidement, se dit a lui-meme le Piemontais, il se passe
+ici quelque chose d'extraordinaire.
+
+-- Bonsoir, monsieur de Coconnas! dit La Mole. Et vous, mon hote,
+faites-moi l'amitie de me montrer le chemin de ma chambre. Bonne
+chance, notre ami!
+
+Et La Mole disparut dans l'escalier tournant, suivi de La Huriere.
+Alors l'homme mysterieux saisit a son tour le bras de Coconnas,
+et, l'attirant a lui, il lui dit avec volubilite:
+
+-- Monsieur, vous avez failli reveler cent fois un secret duquel
+depend le sort du royaume. Dieu a voulu que votre bouche fut
+fermee a temps. Un mot de plus, et j'allais vous abattre d'un coup
+d'arquebuse. Maintenant nous sommes seuls, heureusement, ecoutez.
+
+-- Mais qui etes-vous, pour me parler avec ce ton de commandement?
+demanda Coconnas.
+
+-- Avez-vous, par hasard, entendu parler du sire de Maurevel?
+
+-- Le meurtrier de l'amiral?
+
+-- Et du capitaine de Mouy.
+
+-- Oui, sans doute.
+
+-- Eh bien, le sire de Maurevel, c'est moi.
+
+-- Oh! oh! fit Coconnas.
+
+-- Ecoutez-moi donc.
+
+-- Mordi! Je crois bien que je vous ecoute.
+
+-- Chut! fit le sire de Maurevel en portant son doigt a sa bouche.
+Coconnas demeura l'oreille tendue.
+
+On entendit en ce moment l'hote refermer la porte d'une chambre,
+puis la porte du corridor, y mettre les verrous, et revenir
+precipitamment du cote des deux interlocuteurs.
+
+Il offrit alors un siege a Coconnas, un siege a Maurevel, et en
+prenant un troisieme pour lui:
+
+-- Tout est bien clos, dit-il, monsieur de Maurevel, vous pouvez
+parler.
+
+Onze heures sonnaient en Saint-Germain-l'Auxerrois. Maurevel
+compta l'un apres l'autre chaque battement de marteau qui
+retentissait vibrant et lugubre dans la nuit, et quand le dernier
+se fut eteint dans l'espace:
+
+-- Monsieur, dit-il en se retournant vers Coconnas tout herisse a
+l'aspect des precautions que prenaient les deux hommes, monsieur,
+etes-vous bon catholique?
+
+-- Mais je le crois, repondit Coconnas.
+
+-- Monsieur, continua Maurevel, etes-vous devoue au roi?
+
+-- De coeur et d'ame. Je crois meme que vous m'offensez, monsieur,
+en m'adressant une pareille question.
+
+-- Nous n'aurons pas de querelle la-dessus; seulement, vous allez
+nous suivre.
+
+-- Ou cela?
+
+-- Peu vous importe. Laissez-vous conduire. Il y va de votre
+fortune et peut-etre de votre vie.
+
+-- Je vous previens, monsieur, qu'a minuit j'ai affaire au Louvre.
+
+-- C'est justement la que nous allons.
+
+-- M. de Guise m'y attend.
+
+-- Nous aussi.
+
+-- Mais j'ai un mot de passe particulier, continua Coconnas un peu
+mortifie de partager l'honneur de son audience avec le sire de
+Maurevel et maitre La Huriere.
+
+-- Nous aussi.
+
+-- Mais j'ai un signe de reconnaissance. Maurevel sourit, tira de
+dessous son pourpoint une poignee de croix en etoffe blanche, en
+donna une a La Huriere, une a Coconnas, et en prit une pour lui.
+La Huriere attacha la sienne a son casque, Maurevel en fit autant
+de la sienne a son chapeau.
+
+-- Oh ca! dit Coconnas stupefait, le rendez-vous, le mot d'ordre,
+le signe de ralliement, c'est donc pour tout le monde?
+
+-- Oui, monsieur; c'est-a-dire pour tous les bons catholiques.
+
+-- Il y a fete au Louvre alors, banquet royal, n'est-ce pas?
+s'ecria Coconnas, et l'on en veut exclure ces chiens de
+huguenots?... Bon! bien! a merveille! Il y a assez longtemps
+qu'ils y paradent.
+
+-- Oui, il y a fete au Louvre, dit Maurevel, il y a banquet royal,
+et les huguenots y seront convies... Il y a plus, ils seront les
+heros de la fete, ils paieront le banquet, et, si vous voulez bien
+etre des notres, nous allons commencer par aller inviter leur
+principal champion, leur Gedeon, comme ils disent.
+
+-- M. l'amiral? s'ecria Coconnas.
+
+-- Oui, le vieux Gaspard, que j'ai manque comme un imbecile,
+quoique j'aie tire sur lui avec l'arquebuse meme du roi.
+
+-- Et voila pourquoi, mon gentilhomme, je fourbissais ma salade,
+j'affilais mon epee et je repassais mes couteaux, dit d'une voix
+stridente maitre La Huriere travesti en guerre.
+
+A ces mots, Coconnas frissonna et devint fort pale, car il
+commencait a comprendre.
+
+-- Quoi, vraiment! s'ecria-t-il, cette fete, ce banquet...
+c'est... on va...
+
+-- Vous avez ete bien long a deviner, monsieur, dit Maurevel, et
+l'on voit bien que vous n'etes pas fatigue comme nous des
+insolences de ces heretiques.
+
+-- Et vous prenez sur vous, dit-il, d'aller chez l'amiral, et
+de...? Maurevel sourit, et attirant Coconnas contre la fenetre:
+
+-- Regardez, dit-il; voyez-vous, sur la petite place, au bout de
+la rue, derriere l'eglise, cette troupe qui se range
+silencieusement dans l'ombre?
+
+-- Oui.
+
+-- Les hommes qui composent cette troupe ont, comme maitre La
+Huriere, vous et moi, une croix au chapeau.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, ces hommes, c'est une compagnie de Suisses des petits
+cantons, commandes par Toquenot; vous savez que messieurs des
+petits cantons sont les comperes du roi.
+
+-- Oh! oh! fit Coconnas.
+
+-- Maintenant, voyez cette troupe de cavaliers qui passe sur le
+quai; reconnaissez-vous son chef?
+
+-- Comment voulez-vous que je le reconnaisse? dit Coconnas tout
+fremissant, je suis a Paris de ce soir seulement.
+
+-- Eh bien, c'est celui avec qui vous avez rendez-vous a minuit au
+Louvre. Voyez, il va vous y attendre.
+
+-- Le duc de Guise?
+
+-- Lui-meme. Ceux qui l'escortent sont Marcel, ex-prevot des
+marchands, et J. Choron, prevot actuel. Les deux derniers vont
+mettre sur pied leurs compagnies de bourgeois; et tenez, voici le
+capitaine du quartier qui entre dans la rue: regardez bien ce
+qu'il va faire.
+
+-- Il heurte a chaque porte. Mais qu'y a-t-il donc sur les portes
+auxquelles il heurte?
+
+-- Une croix blanche, jeune homme; une croix pareille a celle que
+nous avons a nos chapeaux. Autrefois on laissait a Dieu le soin de
+distinguer les siens; aujourd'hui nous sommes plus civilises, et
+nous lui epargnons cette besogne.
+
+-- Mais chaque maison a laquelle il frappe s'ouvre, et de chaque
+maison sortent des bourgeois armes.
+
+-- Il frappera a la notre comme aux autres, et nous sortirons a
+notre tour.
+
+-- Mais, dit Coconnas, tout ce monde sur pied pour aller tuer un
+vieil huguenot! Mordi! c'est honteux! c'est une affaire
+d'egorgeurs et non de soldats!
+
+-- Jeune homme, dit Maurevel, si les vieux vous repugnent, vous
+pourrez en choisir de jeunes. Il y en aura pour tous les gouts. Si
+vous meprisez les poignards, vous pourrez vous servir de l'epee;
+car les huguenots ne sont pas gens a se laisser egorger sans se
+defendre, et, vous le savez, les huguenots, jeunes ou vieux, ont
+la vie dure.
+
+-- Mais on les tuera donc tous, alors? s'ecria Coconnas.
+
+-- Tous.
+
+-- Par ordre du roi?
+
+-- Par ordre du roi et de M. de Guise.
+
+-- Et quand cela?
+
+-- Quand vous entendrez la cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+-- Ah! c'est donc pour cela que cet aimable Allemand, qui est a
+M. de Guise... comment l'appelez-vous donc?
+
+-- M. de Besme?
+
+-- Justement. C'est donc pour cela que M. de Besme me disait
+d'accourir au premier coup de tocsin?
+
+-- Vous avez donc vu M. de Besme?
+
+-- Je l'ai vu et je lui ai parle.
+
+-- Ou cela?
+
+-- Au Louvre. C'est lui qui m'a fait entrer, qui m'a donne le mot
+d'ordre, qui m'a...
+
+-- Regardez.
+
+-- Mordi! c'est lui-meme.
+
+-- Voulez-vous lui parler?
+
+-- Sur mon ame! je n'en serais pas fache.
+
+Maurevel ouvrit doucement la fenetre. Besme, en effet, passait
+avec une vingtaine d'hommes.
+
+-- _Guise et Lorraine! _dit Maurevel.
+
+Besme se retourna, et, comprenant que c'etait a lui qu'on avait
+affaire, il s'approcha.
+
+-- Ah! ah! c'etre fous, monsir de Maurefel.
+
+-- Oui, c'est moi; que cherchez-vous?
+
+-- J'y cherche l'auperge de la Belle-Etoile, pour brevenir un
+certain monsir Gogonnas.
+
+-- Me voici, monsieur de Besme! dit le jeune homme.
+
+-- Ah! pon, ah! pien... Vous etes bret?
+
+-- Oui. Que faut-il faire?
+
+-- Ce que vous tira monsir de Maurefel. C'etre un bon gatholique.
+
+-- Vous l'entendez? dit Maurevel.
+
+-- Oui, repondit Coconnas. Mais vous, monsieur de Besme, ou allez-
+vous?
+
+-- Moi?... dit de Besme en riant...
+
+-- Oui, vous?
+
+-- Moi, je fas tire un betit mot a l'amiral.
+
+-- Dites-lui-en deux, s'il le faut, dit Maurevel, et que cette
+fois, s'il se releve du premier, il ne se releve pas du second.
+
+-- Soyez dranguille, monsir de Maurefel, soyez dranguille, et
+tressez-moi pien ce cheune homme-la.
+
+-- Oui, oui, n'ayez pas de crainte, les Coconnas sont de fins
+limiers, et bons chiens chassent de race.
+
+-- Atieu!
+
+-- Allez.
+
+-- Et fous?
+
+-- Commencez toujours la chasse, nous arriverons pour la curee. De
+Besme s'eloigna et Maurevel ferma la fenetre.
+
+-- Vous l'entendez, jeune homme? dit Maurevel; si vous avez
+quelque ennemi particulier, quand il ne serait pas tout a fait
+huguenot, mettez-le sur la liste, et il passera avec les autres.
+
+Coconnas, plus etourdi que jamais de tout ce qu'il voyait et de
+tout ce qu'il entendait, regardait tour a tour l'hote, qui prenait
+des poses formidables, et Maurevel, qui tirait tranquillement un
+papier de sa poche.
+
+-- Quant a moi, voila ma liste, dit-il; trois cents. Que chaque
+bon catholique fasse, cette nuit, la dixieme partie de la besogne
+que je ferai, et il n'y aura plus demain un seul heretique dans le
+royaume!
+
+-- Chut! dit La Huriere.
+
+-- Quoi? repeterent ensemble Coconnas et Maurevel.
+
+On entendit vibrer le premier coup de beffroi a Saint-Germain-
+l'Auxerrois.
+
+-- Le signal! s'ecria Maurevel. L'heure est donc avancee? Ce
+n'etait que pour minuit, m'avait-on dit... Tant mieux! Quand il
+s'agit de la gloire de Dieu et du roi, mieux vaut les horloges qui
+avancent que celles qui retardent.
+
+En effet, on entendit tinter lugubrement la cloche de l'eglise.
+Bientot un premier coup de feu retentit, et presque aussitot la
+lueur de plusieurs flambeaux illumina comme un eclair la rue de
+l'Arbre-Sec.
+
+Coconnas passa sur son front sa main humide de sueur.
+
+-- C'est commence, s'ecria Maurevel, en route!
+
+-- Un moment, un moment! dit l'hote; avant de nous mettre en
+campagne, assurons-nous du logis, comme on dit a la guerre. Je ne
+veux pas qu'on egorge ma femme et mes enfants pendant que je serai
+dehors: il y a un huguenot ici.
+
+-- M. de La Mole? s'ecria Coconnas avec un soubresaut.
+
+-- Oui! le parpaillot s'est jete dans la gueule du loup.
+
+-- Comment! dit Coconnas, vous vous attaqueriez a votre hote?
+
+-- C'est a son intention surtout que j'ai repasse ma rapiere.
+
+-- Oh! oh! fit le Piemontais en froncant le sourcil.
+
+-- Je n'ai jamais tue personne que mes lapins, mes canards et mes
+poulets, repliqua le digne aubergiste; je ne sais donc trop
+comment m'y prendre pour tuer un homme. Eh bien, je vais m'exercer
+sur celui-la. Si je fais quelque gaucherie, au moins personne ne
+sera la pour se moquer de moi.
+
+-- Mordi, c'est dur! objecta Coconnas. M. de La Mole est mon
+compagnon, M. de La Mole a soupe avec moi, M. de La Mole a joue
+avec moi.
+
+-- Oui, mais M. de La Mole est un heretique, dit Maurevel.
+
+M.
+
+de La Mole est condamne; et si nous ne le tuons pas, d'autres le
+tueront.
+
+-- Sans compter, dit l'hote, qu'il vous a gagne cinquante ecus.
+
+-- C'est vrai, dit Coconnas, mais loyalement, j'en suis sur.
+
+-- Loyalement ou non, il vous faudra toujours le payer; tandis
+que, si je le tue, vous etes quitte.
+
+-- Allons, allons! depechons, messieurs, s'ecria Maurevel; une
+arquebusade, un coup de rapiere, un coup de marteau, un coup de
+chenet, un coup de ce que vous voudrez; mais finissons-en, si vous
+voulez arriver a temps, comme nous avons promis, pour aider
+M. de Guise chez l'amiral.
+
+Coconnas soupira.
+
+-- J'y cours! s'ecria La Huriere, attendez-moi.
+
+-- Mordi! s'ecria Coconnas, il va faire souffrir ce pauvre garcon,
+et le voler peut-etre. Je veux etre la pour l'achever, s'il est
+besoin, et empecher qu'on ne touche a son argent.
+
+Et mu par cette heureuse idee, Coconnas monta l'escalier derriere
+maitre La Huriere, qu'il eut bientot rejoint; car, a mesure qu'il
+montait, par un effet de la reflexion sans doute, La Huriere
+ralentissait le pas.
+
+Au moment ou il arrivait a la porte, toujours suivi de Coconnas,
+plusieurs coups de feu retentirent dans la rue.
+
+Aussitot on entendit La Mole sauter de son lit et le plancher
+crier sous ses pas.
+
+-- Diable! murmura La Huriere un peu trouble, il est reveille, je
+crois!
+
+-- Ca m'en a l'air, dit Coconnas.
+
+-- Et il va se defendre?
+
+-- Il en est capable. Dites donc, maitre La Huriere, s'il allait
+vous tuer, ca serait drole.
+
+-- Hum! hum! fit l'hote. Mais, se sentant arme d'une bonne
+arquebuse, il se rassura et enfonca la porte d'un vigoureux coup
+de pied. On vit alors La Mole, sans chapeau, mais tout vetu,
+retranche derriere son lit, son epee entre ses dents et ses
+pistolets a la main.
+
+-- Oh! oh! dit Coconnas en ouvrant les narines en veritable bete
+fauve qui flaire le sang, voila qui devient interessant, maitre La
+Huriere. Allons, allons! en avant!
+
+-- Ah! l'on veut m'assassiner, a ce qu'il parait! cria La Mole
+dont les yeux flamboyaient, et c'est toi, miserable?
+
+Maitre La Huriere ne repondit a cette apostrophe qu'en abaissant
+son arquebuse et qu'en mettant le jeune homme en joue. Mais La
+Mole avait vu la demonstration, et, au moment ou le coup partit,
+il se jeta a genoux, et la balle passa pardessus sa tete.
+
+-- A moi! cria La Mole, a moi, monsieur de Coconnas!
+
+-- A moi! monsieur de Maurevel, a moi! cria La Huriere.
+
+-- Ma foi, monsieur de la Mole! dit Coconnas, tout ce que je puis
+dans cette affaire est de ne point me mettre contre vous. Il
+parait qu'on tue cette nuit les huguenots au nom du roi. Tirez-
+vous de la comme vous pourrez.
+
+-- Ah! traitres! ah! assassins! c'est comme cela! eh bien,
+attendez.
+
+Et La Mole, visant a son tour, lacha la detente d'un de ses
+pistolets. La Huriere, qui ne le perdait pas de vue, eut le temps
+de se jeter de cote; mais Coconnas, qui ne s'attendait pas a cette
+riposte, resta a la place ou il etait et la balle lui effleura
+l'epaule.
+
+-- Mordi! cria-t-il en grincant des dents, j'en tiens; a nous deux
+donc! puisque tu le veux. Et, tirant sa rapiere, il s'elanca vers
+La Mole.
+
+Sans doute, s'il eut ete seul, La Mole l'eut attendu; mais
+Coconnas avait derriere lui maitre La Huriere qui rechargeait son
+arquebuse, sans compter Maurevel qui, pour se rendre a
+l'invitation de l'aubergiste, montait les escaliers quatre a
+quatre. La Mole se jeta donc dans un cabinet, et verrouilla la
+porte derriere lui.
+
+-- Ah! schelme! s'ecria Coconnas furieux, heurtant la porte du
+pommeau de sa rapiere, attends, attends. Je veux te trouer le
+corps d'autant de coups d'epee que tu m'as gagne d'ecus ce soir!
+Ah! je viens pour t'empecher de souffrir! ah! je viens pour qu'on
+ne te vole pas, et tu me recompenses en m'envoyant une balle dans
+l'epaule! attends! birbonne! attends!
+
+Sur ces entrefaites, maitre La Huriere s'approcha et d'un coup de
+crosse de son arquebuse fit voler la porte en eclats.
+
+Coconnas s'elanca dans le cabinet, mais il alla donner du nez
+contre la muraille: le cabinet etait vide et la fenetre ouverte.
+
+-- Il se sera precipite, dit l'hote; et comme nous sommes au
+quatrieme, il est mort.
+
+-- Ou il se sera sauve par le toit de la maison voisine, dit
+Coconnas en enjambant la barre de la fenetre et en s'appretant a
+le suivre sur ce terrain glissant et escarpe.
+
+Mais Maurevel et La Huriere se precipiterent sur lui, et le
+ramenant dans la chambre:
+
+-- Etes-vous fou? s'ecrierent-ils tous deux a la fois. Vous allez
+vous tuer.
+
+-- Bah, dit Coconnas, je suis montagnard, moi, et habitue a courir
+dans les glaciers. D'ailleurs, quand un homme m'a insulte une
+fois, je monterais avec lui jusqu'au ciel, ou je descendrais avec
+lui jusqu'en enfer, quelque chemin qu'il prit pour y arriver.
+Laissez-moi faire.
+
+-- Allons donc! dit Maurevel, ou il est mort, ou il est loin
+maintenant. Venez avec nous; et si celui-la vous echappe, vous en
+trouverez mille autres a sa place.
+
+-- Vous avez raison, hurla Coconnas. Mort aux huguenots! J'ai
+besoin de me venger, et le plus tot sera le mieux.
+
+Et tous trois descendirent l'escalier comme une avalanche.
+
+-- Chez l'amiral! cria Maurevel.
+
+-- Chez l'amiral! repeta La Huriere.
+
+-- Chez l'amiral, donc! puisque vous le voulez, dit a son tour
+Coconnas.
+
+Et tous trois s'elancerent de l'hotel de la Belle-Etoile, laisse
+en garde a Gregoire et aux autres garcons, se dirigeant vers
+l'hotel de l'amiral, situe rue de Bethisy; une flamme brillante et
+le bruit des arquebusades les guidaient de ce cote.
+
+-- Eh! qui vient la? s'ecria Coconnas. Un homme sans pourpoint et
+sans echarpe.
+
+-- C'en est un qui se sauve, dit Maurevel.
+
+-- A vous, a vous! a vous qui avez des arquebuses, s'ecria
+Coconnas.
+
+-- Ma foi, non, dit Maurevel; je garde ma poudre pour meilleur
+gibier.
+
+-- A vous, La Huriere.
+
+-- Attendez, attendez, dit l'aubergiste en ajustant.
+
+-- Ah! oui, attendez, s'ecria Coconnas; et en attendant il va se
+sauver.
+
+Et il s'elanca a la poursuite du malheureux qu'il eut bientot
+rejoint, car il etait deja blesse. Mais au moment ou, pour ne pas
+le frapper par derriere, il lui criait: "Tourne, mais tourne
+donc!" un coup d'arquebuse retentit, une balle siffla aux oreilles
+de Coconnas, et le fugitif roula comme un lievre atteint dans sa
+course la plus rapide par le plomb du chasseur.
+
+Un cri de triomphe se fit entendre derriere Coconnas; le
+Piemontais se retourna, et vit La Huriere agitant son arme.
+
+-- Ah! cette fois, s'ecria-t-il, j'ai etrenne au moins.
+
+-- Oui, mais vous avez manque me percer d'outre en outre, moi.
+
+-- Prenez garde, mon gentilhomme, prenez garde, cria La Huriere.
+
+Coconnas fit un bond en arriere. Le blesse s'etait releve sur un
+genou; et, tout entier a la vengeance, il allait percer Coconnas
+de son poignard au moment meme ou l'avertissement de son hote
+avait prevenu le Piemontais.
+
+-- Ah! vipere! s'ecria Coconnas.
+
+Et, se jetant sur le blesse, il lui enfonca trois fois son epee
+jusqu'a la garde dans la poitrine.
+
+-- Et maintenant, s'ecria Coconnas laissant le huguenot se
+debattre dans les convulsions de l'agonie, chez l'amiral! chez
+l'amiral!
+
+-- Ah! ah! mon gentilhomme, dit Maurevel, il parait que vous y
+mordez.
+
+-- Ma foi, oui, dit Coconnas. Je ne sais pas si c'est l'odeur de
+la poudre qui me grise ou la vue du sang qui m'excite, mais,
+mordi! je prends gout a la tuerie. C'est comme qui dirait une
+battue a l'homme. Je n'ai encore fait que des battues a l'ours ou
+au loup, et sur mon honneur la battue a l'homme me parait plus
+divertissante.
+
+Et tous trois reprirent leur course.
+
+
+
+VIII
+Les massacres
+
+
+L'hotel qu'habitait l'amiral etait, comme nous l'avons dit, situe
+rue de Bethisy. C'etait une grande maison s'elevant au fond d'une
+cour avec deux ailes en retour sur la rue. Un mur ouvert par une
+grande porte et par deux petites grilles donnait entree dans cette
+cour.
+
+Lorsque nos trois guisards atteignirent l'extremite de la rue de
+Bethisy, qui fait suite a la rue des Fosses-Saint-Germain-
+l'Auxerrois, ils virent l'hotel entoure de Suisses, de soldats et
+de bourgeois en armes; tous tenaient a la main droite ou des
+epees, ou des piques, ou des arquebuses, et quelques-uns, a la
+main gauche, des flambeaux qui repandaient sur cette scene un jour
+funebre et vacillant, lequel, suivant le mouvement imprime,
+s'epandait sur le pave, montait le long des murailles ou
+flamboyait sur cette mer vivante ou chaque arme jetait son eclair.
+Tout autour de l'hotel et dans les rues Tirechappe, Etienne et
+Bertin-Poiree, l'oeuvre terrible s'accomplissait. De longs cris se
+faisaient entendre, la mousqueterie petillait, et de temps en
+temps quelque malheureux, a moitie nu, pale, ensanglante, passait,
+bondissant comme un daim poursuivi, dans un cercle de lumiere
+funebre ou semblait s'agiter un monde de demons.
+
+En un instant, Coconnas, Maurevel et La Huriere, signales de loin
+par leurs croix blanches et accueillis par des cris de bienvenue,
+furent au plus epais de cette foule haletante et pressee comme une
+meute. Sans doute ils n'eussent pas pu passer; mais quelques-uns
+reconnurent Maurevel et lui firent faire place. Coconnas et La
+Huriere se glisserent a sa suite; tous trois parvinrent donc a se
+glisser dans la cour.
+
+Au centre de cette cour, dont les trois portes etaient enfoncees,
+un homme, autour duquel les assassins laissaient un vide
+respectueux, se tenait debout, appuye sur une rapiere nue, et les
+yeux fixes sur un balcon eleve de quinze pieds a peu pres et
+s'etendant devant la fenetre principale de l'hotel. Cet homme
+frappait du pied avec impatience, et de temps en temps se
+retournait pour interroger ceux qui se trouvaient les plus proches
+de lui.
+
+-- Rien encore, murmura-t-il. Personne... Il aura ete prevenu, il
+aura fui. Qu'en pensez-vous, Du Gast?
+
+-- Impossible, Monseigneur.
+
+-- Pourquoi pas? Ne m'avez-vous pas dit qu'un instant avant que
+nous arrivassions, un homme sans chapeau, l'epee nue a la main et
+courant comme s'il etait poursuivi, etait venu frapper a la porte,
+et qu'on lui avait ouvert?
+
+-- Oui, Monseigneur; mais presque aussitot M. de Besme est arrive,
+les portes ont ete enfoncees, l'hotel cerne. L'homme est bien
+entre, mais a coup sur il n'a pu sortir.
+
+-- Eh! mais, dit Coconnas a La Huriere, est-ce que je me trompe,
+ou n'est-ce pas M. de Guise que je vois la?
+
+-- Lui-meme, mon gentilhomme. Oui, c'est le grand Henri de Guise
+en personne, qui attend sans doute que l'amiral sorte pour lui en
+faire autant que l'amiral en a fait a son pere. Chacun a son tour,
+mon gentilhomme, et, Dieu merci! c'est aujourd'hui le notre.
+
+-- Hola! Besme! hola! cria le duc de sa voix puissante, n'est-ce
+donc point encore fini? Et, de la pointe de son epee impatiente
+comme lui, il faisait jaillir des etincelles du pave.
+
+En ce moment, on entendit comme des cris dans l'hotel, puis des
+coups de feu, puis un grand mouvement de pieds et un bruit d'armes
+heurtees, auquel succeda un nouveau silence.
+
+Le duc fit un mouvement pour se precipiter dans la maison.
+
+-- Monseigneur, Monseigneur, lui dit Du Gast en se rapprochant de
+lui et en l'arretant, votre dignite vous commande de demeurer et
+d'attendre.
+
+-- Tu as raison, Du Gast; merci! j'attendrai. Mais, en verite, je
+meurs d'impatience et d'inquietude. Ah! s'il m'echappait!
+
+Tout a coup le bruit des pas se rapprocha... les vitres du premier
+etage s'illuminerent de reflets pareils a ceux d'un incendie.
+
+La fenetre, sur laquelle le duc avait tant de fois leve les yeux,
+s'ouvrit ou plutot vola en eclats; et un homme, au visage pale et
+au cou blanc tout souille de sang, apparut sur le balcon.
+
+-- Besme! cria le duc; enfin c'est toi! Eh bien? eh bien?
+
+-- Foila, foila! repondit froidement l'Allemand, qui, se baissant,
+se releva presque aussitot en paraissant soulever un poids
+considerable.
+
+-- Mais les autres, demanda impatiemment le duc, les autres, ou
+sont-ils?
+
+-- Les autres, ils achefent les autres.
+
+-- Et toi, toi! qu'as-tu fait?
+
+-- Moi, fous allez foir; regulez-vous un beu. Le duc fit un pas en
+arriere. En ce moment on put distinguer l'objet que Besme attirait
+a lui d'un si puissant effort.
+
+C'etait le cadavre d'un vieillard.
+
+Il le souleva au-dessus du balcon, le balanca un instant dans le
+vide, et le jeta aux pieds de son maitre. Le bruit sourd de la
+chute, les flots de sang qui jaillirent du corps et diaprerent au
+loin le pave, frapperent d'epouvante jusqu'au duc lui-meme; mais
+ce sentiment dura peu, et la curiosite fit que chacun s'avanca de
+quelques pas, et que la lueur d'un flambeau vint trembler sur la
+victime. On distingua alors une barbe blanche, un visage
+venerable, et des mains raidies par la mort.
+
+-- L'amiral, s'ecrierent ensemble vingt voix qui ensemble se
+turent aussitot.
+
+-- Oui, l'amiral. C'est bien lui, dit le duc en se rapprochant du
+cadavre pour le contempler avec une joie silencieuse.
+
+-- L'amiral! l'amiral! repeterent a demi-voix tous les temoins de
+cette terrible scene, se serrant les uns contre les autres, et se
+rapprochant timidement de ce grand vieillard abattu.
+
+-- Ah! te voila donc, Gaspard! dit le duc de Guise triomphant; tu
+as fait assassiner mon pere, je le venge! Et il osa poser le pied
+sur la poitrine du heros protestant.
+
+Mais aussitot les yeux du mourant s'ouvrirent avec effort, sa main
+sanglante et mutilee se crispa une derniere fois, et l'amiral,
+sans sortir de son immobilite, dit au sacrilege d'une voix
+sepulcrale:
+
+-- Henri de Guise, un jour aussi tu sentiras sur ta poitrine le
+pied d'un assassin. Je n'ai pas tue ton pere. Sois maudit!
+
+Le duc, pale et tremblant malgre lui, sentit un frisson de glace
+courir par tout son corps; il passa la main sur son front comme
+pour en chasser la vision lugubre; puis, quand il la laissa
+retomber, quand il osa reporter la vue sur l'amiral, ses yeux
+s'etaient refermes, sa main etait redevenue inerte, et un sang
+noir epanche de sa bouche sur sa barbe blanche avait succede aux
+terribles paroles que cette bouche venait de prononcer.
+
+Le duc releva son epee avec un geste de resolution desesperee.
+
+-- Eh bien, monsir, lui dit Besme, etes-fous gontent?
+
+-- Oui, mon brave, oui, repliqua Henri, car tu as venge...
+
+-- Le dugue Francois, n'est-ce pas?
+
+-- La religion, reprit Henri d'une voix sourde. Et maintenant,
+continua-t-il en se retournant vers les Suisses, les soldats et
+les bourgeois qui encombraient la cour et la rue, a l'oeuvre, mes
+amis, a l'oeuvre!
+
+-- Eh! bonjour, monsieur de Besme, dit alors Coconnas s'approchant
+avec une sorte d'admiration de l'Allemand, qui, toujours sur le
+balcon, essuyait tranquillement son epee.
+
+-- C'est donc vous qui l'avez expedie? cria La Huriere en extase;
+comment avez-vous fait cela, mon digne gentilhomme?
+
+-- Oh! pien zimblement, pien zimblement: il avre entendu tu pruit,
+il avre oufert son borte, et moi ly avre passe mon rapir tans le
+corps a lui. Mais ce n'est bas le dout, che grois que le Teligny
+en dient, che l'endens grier.
+
+En ce moment, en effet, quelques cris de detresse qui semblaient
+pousses par une voix de femme se firent entendre; des reflets
+rougeatres illuminerent une des deux ailes formant galerie. On
+apercut deux hommes qui fuyaient poursuivis par une longue file de
+massacreurs. Une arquebusade tua l'un; l'autre trouva sur son
+chemin une fenetre ouverte, et, sans mesurer la hauteur, sans
+s'inquieter des ennemis qui l'attendaient en bas, il sauta
+intrepidement dans la cour.
+
+-- Tuez! tuez! crierent les assassins en voyant leur victime prete
+a leur echapper.
+
+L'homme se releva en ramassant son epee, qui, dans sa chute, lui
+etait echappee des mains, prit sa course tete baissee a travers
+les assistants, enculbuta trois ou quatre, en perca un de son
+epee, et au milieu du feu des pistolades, au milieu des
+imprecations des soldats furieux de l'avoir manque, il passa comme
+l'eclair devant Coconnas, qui l'attendait a la porte, le poignard
+a la main.
+
+-- Touche! cria le Piemontais en lui traversant le bras de sa lame
+fine et aigue.
+
+-- Lache! repondit le fugitif en fouettant le visage de son ennemi
+avec la lame de son epee, faute d'espace pour lui donner un coup
+de pointe.
+
+-- Oh! mille demons! s'ecria Coconnas, c'est monsieur de la Mole!
+
+-- Monsieur de la Mole! repeterent La Huriere et Maurevel.
+
+-- C'est celui qui a prevenu l'amiral! crierent plusieurs soldats.
+
+-- Tue! tue! ... hurla-t-on de tous cotes. Coconnas, La Huriere et
+dix soldats s'elancerent a la poursuite de La Mole, qui, couvert
+de sang et arrive a ce degre d'exaltation qui est la derniere
+reserve de la vigueur humaine, bondissait par les rues, sans autre
+guide que l'instinct. Derriere lui, les pas et les cris de ses
+ennemis l'eperonnaient et semblaient lui donner des ailes. Parfois
+une balle sifflait a son oreille et imprimait tout a coup a sa
+course, pres de se ralentir, une nouvelle rapidite. Ce n'etait
+plus une respiration, ce n'etait plus une haleine qui sortait de
+sa poitrine, mais un rale sourd, mais un rauque hurlement. La
+sueur et le sang degouttaient de ses cheveux et coulaient
+confondus sur son visage. Bientot son pourpoint devint trop serre
+pour les battements de son coeur, et il l'arracha. Bientot son
+epee devint trop lourde pour sa main, et il la jeta loin de lui.
+Parfois il lui semblait que les pas s'eloignaient et qu'il etait
+pres d'echapper a ses bourreaux; mais aux cris de ceux-ci,
+d'autres massacreurs qui se trouvaient sur son chemin et plus
+rapproches quittaient leur besogne sanglante et accouraient. Tout
+a coup il apercut la riviere coulant silencieusement a sa gauche;
+il lui sembla qu'il eprouverait, comme le cerf aux abois, un
+indicible plaisir a s'y precipiter, et la force supreme de la
+raison put seule le retenir. A sa droite c'etait le Louvre,
+sombre, immobile, mais plein de bruits sourds et sinistres. Sur le
+pont-levis entraient et sortaient des casques, des cuirasses, qui
+renvoyaient en froids eclairs les rayons de la lune. La Mole
+songea au roi de Navarre comme il avait songe a Coligny: c'etaient
+ses deux seuls protecteurs. Il reunit toutes ses forces, regarda
+le ciel en faisant tout bas le voeu d'abjurer s'il echappait au
+massacre, fit perdre par un detour une trentaine de pas a la meute
+qui le poursuivait, piqua droit vers le Louvre, s'elanca sur le
+pont pele-mele avec les soldats, recut un nouveau coup de poignard
+qui glissa le long des cotes, et, malgre les cris de: "Tue! tue!"
+qui retentissaient derriere lui et autour de lui, malgre
+l'attitude offensive que prenaient les sentinelles, il se
+precipita comme une fleche dans la cour, bondit jusqu'au
+vestibule, franchit l'escalier, monta deux etages, reconnut une
+porte et s'y appuya en frappant des pieds et des mains.
+
+-- Qui est la?murmura une voix de femme.
+
+-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura La Mole, ils viennent... je les
+entends... les voila... je les vois... C'est moi! ... moi! ...
+
+-- Qui vous? reprit la voix. La Mole se rappela le mot d'ordre.
+
+-- Navarre! Navarre! cria-t-il. Aussitot la porte s'ouvrit. La
+Mole, sans voir, sans remercier Gillonne, fit irruption dans un
+vestibule, traversa un corridor, deux ou trois appartements, et
+parvint enfin dans une chambre eclairee par une lampe suspendue au
+plafond. Sous des rideaux de velours fleurdelise d'or, dans un lit
+de chene sculpte, une femme a moitie nue, appuyee sur son bras,
+ouvrait des yeux fixes d'epouvante. La Mole se precipita vers
+elle.
+
+-- Madame! s'ecria-t-il, on tue, on egorge mes freres; on veut me
+tuer, on veut m'egorger aussi. Ah! vous etes la reine... sauvez-
+moi.
+
+Et il se precipita a ses pieds, laissant sur le tapis une large
+trace de sang.
+
+En voyant cet homme pale, defait, agenouille devant elle, la reine
+de Navarre se dressa epouvantee, cachant son visage entre ses
+mains et criant au secours.
+
+-- Madame, dit La Mole en faisant un effort pour se relever, au
+nom du Ciel, n'appelez pas, car si l'on vous entend, je suis
+perdu! Des assassins me poursuivent, ils montaient les degres
+derriere moi. Je les entends... les voila! les voila! ...
+
+-- Au secours! repeta la reine de Navarre, hors d'elle, au
+secours!
+
+-- Ah! c'est vous qui m'avez tue! dit La Mole au desespoir. Mourir
+par une si belle voix, mourir par une si belle main! Ah! j'aurais
+cru cela impossible!
+
+Au meme instant la porte s'ouvrit et une meute d'hommes haletants,
+furieux, le visage tache de sang et de poudre, arquebuses,
+hallebardes et epees en arret, se precipita dans la chambre.
+
+A leur tete etait Coconnas, ses cheveux roux herisses, son oeil
+bleu pale demesurement dilate, la joue toute meurtrie par l'epee
+de La Mole, qui avait trace sur les chairs son sillon sanglant:
+ainsi defigure, le Piemontais etait terrible a voir.
+
+-- Mordi! cria-t-il, le voila, le voila! Ah! cette fois, nous le
+tenons, enfin!
+
+La Mole chercha autour de lui une arme et n'en trouva point. Il
+jeta les yeux sur la reine et vit la plus profonde pitie peinte
+sur son visage. Alors il comprit qu'elle seule pouvait le sauver,
+se precipita vers elle et l'enveloppa dans ses bras.
+
+Coconnas fit trois pas en avant, et de la pointe de sa longue
+rapiere troua encore une fois l'epaule de son ennemi, et quelques
+gouttes de sang tiede et vermeil diaprerent comme une rosee les
+draps blancs et parfumes de Marguerite.
+
+Marguerite vit couler le sang, Marguerite sentit frissonner ce
+corps enlace au sien, elle se jeta avec lui dans la ruelle. Il
+etait temps. La Mole, au bout de ses forces, etait incapable de
+faire un mouvement ni pour fuir, ni pour se defendre. Il appuya sa
+tete livide sur l'epaule de la jeune femme, et ses doigts crispes
+se cramponnerent, en la dechirant, a la fine batiste brodee qui
+couvrait d'un flot de gaze le corps de Marguerite.
+
+-- Ah! madame! murmura-t-il d'une voix mourante, sauvez-moi!
+
+Ce fut tout ce qu'il put dire. Son oeil voile par un nuage pareil
+a la nuit de la mort s'obscurcit; sa tete alourdie retomba en
+arriere, ses bras se detendirent, ses reins plierent et il glissa
+sur le plancher dans son propre sang, entrainant la reine avec
+lui.
+
+En ce moment Coconnas, exalte par les cris, enivre par l'odeur du
+sang, exaspere par la course ardente qu'il venait de faire,
+allongea le bras vers l'alcove royale. Un instant encore et son
+epee percait le coeur de La Mole, et peut-etre en meme temps celui
+de Marguerite.
+
+A l'aspect de ce fer nu, et peut-etre plutot encore a la vue de
+cette insolence brutale, la fille des rois se releva de toute sa
+taille et poussa un cri tellement empreint d'epouvante,
+d'indignation et de rage, que le Piemontais demeura petrifie par
+un sentiment inconnu; il est vrai que, si cette scene se fut
+prolongee renfermee entre les memes acteurs, ce sentiment allait
+se fondre comme neige matinale au soleil d'avril.
+
+Mais tout a coup, par une porte cachee dans la muraille s'elanca
+un jeune homme de seize a dix-sept ans, vetu de noir, pale et les
+cheveux en desordre.
+
+-- Attends, ma soeur, attends, cria-t-il, me voila! me voila!
+
+-- Francois! Francois! a mon secours! dit Marguerite.
+
+-- Le duc d'Alencon! murmura La Huriere en baissant son arquebuse.
+
+-- Mordi, un fils de France! grommela Coconnas en reculant d'un
+pas.
+
+Le duc d'Alencon jeta un regard autour de lui. Il vit Marguerite
+echevelee, plus belle que jamais, appuyee a la muraille, entouree
+d'hommes la fureur dans les yeux, la sueur au front, et l'ecume a
+la bouche.
+
+-- Miserables! s'ecria-t-il.
+
+-- Sauvez-moi, mon frere! dit Marguerite epuisee. Ils veulent
+m'assassiner. Une flamme passa sur le visage pale du duc.
+
+Quoiqu'il fut sans armes, soutenu, sans doute par la conscience de
+son nom, il s'avanca les poings crispes contre Coconnas et ses
+compagnons, qui reculerent epouvantes devant les eclairs qui
+jaillissaient de ses yeux.
+
+-- Assassinerez-vous ainsi un fils de France? voyons! Puis, comme
+ils continuaient de reculer devant lui:
+
+-- Ca, mon capitaine des gardes, venez ici, et qu'on me pende tous
+ces brigands!
+
+Plus effraye a la vue de ce jeune homme sans armes qu'il ne l'eut
+ete a l'aspect d'une compagnie de reitres ou de lansquenets,
+Coconnas avait deja gagne la porte. La Huriere redescendait les
+degres avec des jambes de cerf, les soldats s'entrechoquaient et
+se culbutaient dans le vestibule pour fuir au plus tot, trouvant
+la porte trop etroite comparee au grand desir qu'ils avaient
+d'etre dehors.
+
+Pendant ce temps, Marguerite avait instinctivement jete sur le
+jeune homme evanoui sa couverture de damas, et s'etait eloignee de
+lui.
+
+Quand le dernier meurtrier eut disparu, le duc d'Alencon se
+retourna.
+
+-- Ma soeur, s'ecria-t-il en voyant Marguerite toute marbree de
+sang, serais tu blessee?
+
+Et il s'elanca vers sa soeur avec une inquietude qui eut fait
+honneur a sa tendresse, si cette tendresse n'eut pas ete accusee
+d'etre plus grande qu'il ne convenait a un frere.
+
+-- Non, dit-elle, je ne le crois pas, ou, si je le suis, c'est
+legerement.
+
+-- Mais ce sang, dit le duc en parcourant de ses mains tremblantes
+tout le corps de Marguerite; ce sang, d'ou vient-il?
+
+-- Je ne sais, dit la jeune femme. Un de ces miserables a porte la
+main sur moi, peut-etre etait-il blesse.
+
+-- Porte la main sur ma soeur! s'ecria le duc. Oh! si tu me
+l'avais seulement montre du doigt, si tu m'avais dit lequel, si je
+savais ou le trouver!
+
+-- Chut! dit Marguerite.
+
+-- Et pourquoi? dit Francois.
+
+-- Parce que si l'on vous voyait a cette heure dans ma chambre...
+
+-- Un frere ne peut-il pas visiter sa soeur, Marguerite?
+
+La reine arreta sur le duc d'Alencon un regard si fixe et
+cependant si menacant, que le jeune homme recula.
+
+-- Oui, oui, Marguerite, dit-il, tu as raison, oui, je rentre chez
+moi. Mais tu ne peux rester seule pendant cette nuit terrible.
+Veux-tu que j'appelle Gillonne?
+
+-- Non, non, personne; va-t'en, Francois, va-t'en par ou tu es
+venu.
+
+Le jeune prince obeit; et a peine eut-il disparu, que Marguerite,
+entendant un soupir qui venait de derriere son lit, s'elanca vers
+la porte du passage secret, la ferma au verrou, puis courut a
+l'autre porte, qu'elle ferma de meme, juste au moment ou un gros
+d'archers et de soldats qui poursuivaient d'autres huguenots loges
+dans le Louvre passait comme un ouragan a l'extremite du corridor.
+
+Alors, apres avoir regarde avec attention autour d'elle pour voir
+si elle etait bien seule, elle revint vers la ruelle de son lit,
+souleva la couverture de damas qui avait derobe le corps de La
+Mole aux regards du duc d'Alencon, tira avec effort la masse
+inerte dans la chambre, et, voyant que le malheureux respirait
+encore, elle s'assit, appuya sa tete sur ses genoux, et lui jeta
+de l'eau au visage pour le faire revenir.
+
+Ce fut alors seulement que, l'eau ecartant le voile de poussiere,
+de poudre et de sang qui couvrait la figure du blesse, Marguerite
+reconnut en lui ce beau gentilhomme qui, plein d'existence et
+d'espoir, etait trois ou quatre heures auparavant venu lui
+demander sa protection pres du roi de Navarre, et l'avait, en la
+laissant reveuse elle-meme, quittee ebloui de sa beaute.
+
+Marguerite jeta un cri d'effroi, car maintenant ce qu'elle
+ressentait pour le blesse c'etait plus que de la pitie, c'etait de
+l'interet; en effet, le blesse pour elle n'etait plus un simple
+etranger, c'etait presque une connaissance. Sous sa main le beau
+visage de La Mole reparut bientot tout entier, mais pale, alangui
+par la douleur; elle mit avec un frisson mortel et presque aussi
+pale que lui la main sur son coeur, son coeur battait encore.
+Alors elle etendit cette main vers un flacon de sels qui se
+trouvait sur une table voisine et le lui fit respirer.
+
+La Mole ouvrit les yeux.
+
+-- Oh! mon Dieu! murmura-t-il, ou suis-je?
+
+-- Sauve! Rassurez-vous, sauve! dit Marguerite.
+
+La Mole tourna avec effort son regard vers la reine, la devora un
+instant des yeux et balbutia:
+
+-- Oh! que vous etes belle! Et, comme ebloui, il referma aussitot
+la paupiere en poussant un soupir. Marguerite jeta un leger cri.
+Le jeune homme avait pali encore, si c'etait possible; et elle
+crut un instant que ce soupir etait le dernier.
+
+-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! dit-elle, ayez pitie de lui! En ce
+moment on heurta violemment a la porte du corridor.
+
+Marguerite se leva a moitie, soutenant La Mole par-dessous
+l'epaule.
+
+-- Qui va la? cria-t-elle.
+
+-- Madame, madame, c'est moi, moi! cria une voix de femme. Moi, la
+duchesse de Nevers.
+
+-- Henriette! s'ecria Marguerite. Oh! il n'y a pas de danger,
+c'est une amie, entendez-vous, monsieur? La Mole fit un effort et
+se souleva sur un genou.
+
+-- Tachez de vous soutenir tandis que je vais ouvrir la porte, dit
+la reine. La Mole appuya sa main a terre, et parvint a garder
+l'equilibre.
+
+Marguerite fit un pas vers la porte; mais elle s'arreta tout a
+coup, fremissant d'effroi.
+
+-- Ah! tu n'es pas seule? s'ecria-t-elle en entendant un bruit
+d'armes.
+
+-- Non, je suis accompagnee de douze gardes que m'a laisses mon
+beau frere M. de Guise.
+
+-- M. de Guise! murmura La Mole. Oh! l'assassin! l'assassin!
+
+-- Silence, dit Marguerite, pas un mot.
+
+Et elle regarda tout autour d'elle pour voir ou elle pourrait
+cacher le blesse.
+
+-- Une epee, un poignard! murmura La Mole.
+
+-- Pour vous defendre? inutile; n'avez-vous pas entendu? ils sont
+douze et vous etes seul.
+
+-- Non pas pour me defendre, mais pour ne pas tomber vivant entre
+leurs mains.
+
+-- Non, non, dit Marguerite, non, je vous sauverai. Ah! ce
+cabinet! venez, venez.
+
+La Mole fit un effort, et soutenu par Marguerite il se traina
+jusqu'au cabinet. Marguerite referma la porte derriere lui, et
+serrant la clef dans son aumoniere:
+
+-- Pas un cri, pas une plainte, pas un soupir, lui glissa-t-elle a
+travers le lambris, et vous etes sauve.
+
+Puis jetant un manteau de nuit sur ses epaules, elle alla ouvrir a
+son amie qui se precipita dans ses bras.
+
+-- Ah! dit-elle, il ne vous est rien arrive, n'est-ce pas, madame?
+
+-- Non, rien, dit Marguerite, croisant son manteau pour qu'on ne
+vit point les taches de sang qui maculaient son peignoir.
+
+-- Tant mieux, mais en tout cas, comme M. le duc de Guise m'a
+donne douze gardes pour me reconduire a son hotel, et que je n'ai
+pas besoin d'un si grand cortege, j'en laisse six a Votre Majeste.
+Six gardes du duc de Guise valent mieux cette nuit qu'un regiment
+entier des gardes du roi.
+
+Marguerite n'osa pas refuser; elle installa ses six gardes dans le
+corridor, et embrassa la duchesse qui, avec les six autres,
+regagna l'hotel du duc de Guise, qu'elle habitait en l'absence de
+son mari.
+
+
+
+IX
+Les massacreurs
+
+
+Coconnas n'avait pas fui, il avait fait retraite. La Huriere
+n'avait pas fui, il s'etait precipite. L'un avait disparu a la
+maniere du tigre, l'autre a celle du loup.
+
+Il en resulta que La Huriere se trouvait deja sur la place Saint-
+Germain l'Auxerrois, que Coconnas ne faisait encore que sortir du
+Louvre.
+
+La Huriere, se voyant seul avec son arquebuse au milieu des
+passants qui couraient, des balles qui sifflaient et des cadavres
+qui tombaient des fenetres, les uns entiers, les autres par
+morceaux, commenca a avoir peur et a chercher prudemment a
+regagner son hotellerie; mais comme il debouchait de la rue de
+l'Arbre-Sec par la rue d'Averon, il tomba dans une troupe de
+Suisses et de chevau-legers: c'etait celle que commandait
+Maurevel.
+
+-- Eh bien, s'ecria celui qui s'etait baptise lui-meme du nom de
+Tueur de roi, vous avez deja fini? Vous rentrez, mon hote? et que
+diable avez-vous fait de notre gentilhomme piemontais? il ne lui
+est pas arrive malheur? Ce serait dommage, car il allait bien.
+
+-- Non pas, que je pense, reprit La Huriere, et j'espere qu'il va
+nous rejoindre.
+
+-- D'ou venez-vous?
+
+-- Du Louvre, ou je dois dire qu'on nous a recus assez rudement.
+
+-- Et qui cela?
+
+-- M. le duc d'Alencon. Est-ce qu'il n'en est pas, lui?
+
+-- Monseigneur le duc d'Alencon n'est de rien que de ce qui le
+touche personnellement; proposez-lui de traiter ses deux freres
+aines en huguenots, et il en sera: pourvu toutefois que la besogne
+se fasse sans le compromettre. Mais n'allez-vous point avec ces
+braves gens, maitre La Huriere?
+
+-- Et ou vont-ils?
+
+-- Oh! mon Dieu! rue Montorgueil; il y a la un ministre huguenot
+de ma connaissance; il a une femme et six enfants. Ces heretiques
+engendrent enormement. Ce sera curieux.
+
+-- Et vous, ou allez-vous?
+
+-- Oh! moi, je vais a une affaire particuliere.
+
+-- Dites donc, n'y allez pas sans moi, dit une voix qui fit
+tressaillir Maurevel; vous connaissez les bons endroits et je veux
+en etre.
+
+-- Ah! c'est notre Piemontais, dit Maurevel.
+
+-- C'est M. de Coconnas, dit La Huriere. Je croyais que vous me
+suiviez.
+
+-- Peste! vous detalez trop vite pour cela; et puis, je me suis un
+peu detourne de la ligne droite pour aller jeter a la riviere un
+affreux enfant qui criait: "A bas les papistes, vive l'amiral!"
+Malheureusement, je crois que le drole savait nager. Ces
+miserables parpaillots, si on veut les noyer, il faudra les jeter
+a l'eau comme les chats, avant qu'ils voient clair.
+
+-- Ah ca! vous dites que vous venez du Louvre? Votre huguenot s'y
+etait donc refugie? demanda Maurevel.
+
+-- Oh! mon Dieu, oui!
+
+-- Je lui ai envoye un coup de pistolet au moment ou il ramassait
+son epee dans la cour de l'amiral; mais je ne sais comment cela
+s'est fait, je l'ai manque.
+
+-- Oh! moi, dit Coconnas, je ne l'ai pas manque; je lui ai donne
+de mon epee dans le dos, que la lame en etait humide a cinq pouces
+de la pointe. D'ailleurs, je l'ai vu tomber dans les bras de
+Marguerite, jolie femme, mordi! Cependant, j'avoue que je ne
+serais pas fache d'etre tout a fait sur qu'il est mort. Ce
+gaillard-la m'avait l'air d'etre d'un caractere fort rancunier, et
+il serait capable de m'en vouloir toute sa vie. Mais ne disiez-
+vous pas que vous alliez quelque part?
+
+-- Vous tenez donc a venir avec moi?
+
+-- Je tiens a ne pas rester en place, mordi! Je n'en ai encore tue
+que trois ou quatre, et, quand je me refroidis, mon epaule me fait
+mal. En route! en route!
+
+-- Capitaine! dit Maurevel au chef de la troupe, donnez-moi trois
+hommes et allez expedier votre ministre avec le reste.
+
+Trois Suisses se detacherent et vinrent se joindre a Maurevel. Les
+deux troupes cependant marcherent cote a cote jusqu'a la hauteur
+de la rue Tirechappe; la, les chevau-legers et les Suisses prirent
+la rue de la Tonnellerie, tandis que Maurevel, Coconnas, La
+Huriere et ses trois hommes suivaient la rue de la Ferronnerie,
+prenaient la rue Trousse-Vache et gagnaient la rue Sainte-Avoye.
+
+-- Mais ou diable nous conduisez-vous? dit Coconnas, que cette
+longue marche sans resultat commencait a ennuyer.
+
+-- Je vous conduis a une expedition brillante et utile a la fois.
+Apres l'amiral, apres Teligny, apres les princes huguenots, je ne
+pouvais rien vous offrir de mieux. Prenez donc patience. C'est rue
+du Chaume que nous avons affaire, et dans un instant nous allons y
+etre.
+
+-- Dites-moi, demanda Coconnas, la rue du Chaume n'est-elle pas
+proche du Temple?
+
+-- Oui, pourquoi?
+
+-- Ah! c'est qu'il y a la un vieux creancier de notre famille, un
+certain Lambert Mercandon, auquel mon pere m'a recommande de
+rendre cent nobles a la rose que j'ai la a cet effet dans ma
+poche.
+
+-- Eh bien, dit Maurevel, voila une belle occasion de vous
+acquitter envers lui.
+
+-- Comment cela?
+
+-- C'est aujourd'hui le jour ou l'on regle ses vieux comptes.
+Votre Mercandon est-il huguenot?
+
+-- Oh! oh! fit Coconnas, je comprends, il doit l'etre.
+
+-- Chut! nous sommes arrives.
+
+-- Quel est ce grand hotel avec son pavillon sur la rue?
+
+-- L'hotel de Guise.
+
+-- En verite, dit Coconnas, je ne pouvais pas manquer de venir
+ici, puisque j'arrive a Paris sous le patronage du grand Henri.
+Mais, mordi! tout est bien tranquille dans ce quartier-ci, mon
+cher, c'est tout au plus si l'on entend le bruit des arquebusades:
+on se croirait en province; tout le monde dort, ou que le diable
+m'emporte!
+
+En effet, l'hotel de Guise lui-meme semblait aussi tranquille que
+dans les temps ordinaires. Toutes les fenetres en etaient fermees,
+et une seule lumiere brillait derriere la jalousie de la fenetre
+principale du pavillon qui avait, lorsqu'il etait entre dans la
+rue, attire l'attention de Coconnas. Un peu au-dela de l'hotel de
+Guise, c'est-a-dire au coin de la rue du Petit-Chantier et de
+celle des Quatre-Fils, Maurevel s'arreta.
+
+-- Voici le logis de celui que nous cherchons, dit-il.
+
+-- De celui que vous cherchez, c'est-a-dire..., fit La Huriere.
+
+-- Puisque vous m'accompagnez, nous le cherchons.
+
+-- Comment! cette maison qui semble dormir d'un si bon sommeil...
+
+-- Justement! Vous, La Huriere, vous allez utiliser l'honnete
+figure que le ciel vous a donnee par erreur, en frappant a cette
+maison. Passez votre arquebuse a M. de Coconnas, il y a une heure
+que je vois qu'il la lorgne. Si vous etes introduit, vous
+demanderez a parler au seigneur de Mouy.
+
+-- Ah! ah! fit Coconnas, je comprends: vous avez aussi un
+creancier dans le quartier du Temple, a ce qu'il parait.
+
+-- Justement, continua Maurevel. Vous monterez donc en jouant le
+huguenot, vous avertirez de Mouy de tout ce qui se passe; il est
+brave, il descendra...
+
+-- Et une fois descendu? demanda La Huriere.
+
+-- Une fois descendu, je le prierai d'aligner son epee avec la
+mienne.
+
+-- Sur mon ame, c'est d'un brave gentilhomme, dit Coconnas, et je
+compte faire exactement la meme chose avec Lambert Mercandon; et
+s'il est trop vieux pour accepter, ce sera avec quelqu'un de ses
+fils ou de ses neveux.
+
+La Huriere alla sans repliquer frapper a la porte; ses coups,
+retentissant dans le silence de la nuit, firent ouvrir les portes
+de l'hotel de Guise et sortir quelques tetes par ses ouvertures:
+on vit alors que l'hotel etait calme a la maniere des citadelles,
+c'est-a-dire parce qu'il etait plein de soldats.
+
+Ces tetes rentrerent presque aussitot, devinant sans doute de quoi
+il etait question.
+
+-- Il loge donc la, votre M. de Mouy? dit Coconnas montrant la
+maison ou La Huriere continuait de frapper.
+
+-- Non, c'est le logis de sa maitresse.
+
+-- Mordi! quelle galanterie vous lui faites! lui fournir
+l'occasion de tirer l'epee sous les yeux de sa belle! Alors nous
+serons les juges du camp. Cependant j'aimerais assez a me battre
+moi-meme. Mon epaule me brule.
+
+-- Et votre figure, demanda Maurevel, elle est aussi fort
+endommagee. Coconnas poussa une espece de rugissement.
+
+-- Mordi! dit-il, j'espere qu'il est mort, ou sans cela je
+retournerais au Louvre pour l'achever. La Huriere frappait
+toujours.
+
+Bientot une fenetre du premier etage s'ouvrit, et un homme parut
+sur le balcon en bonnet de nuit, en calecon et sans armes.
+
+-- Qui va la? cria cet homme. Maurevel fit un signe a ses Suisses,
+qui se rangerent sous une encoignure, tandis que Coconnas
+s'aplatissait de lui-meme contre la muraille.
+
+-- Ah! monsieur de Mouy, dit l'aubergiste de sa voix caline, est-
+ce vous?
+
+-- Oui, c'est moi: apres?
+
+-- C'est bien lui, murmura Maurevel en fremissant de joie.
+
+-- Eh! monsieur, continua La Huriere, ne savez-vous point ce qui
+se passe? On egorge M. l'amiral, on tue les religionnaires nos
+freres. Venez vite a leur aide, venez.
+
+-- Ah! s'ecria de Mouy, je me doutais bien qu'il se tramait
+quelque chose pour cette nuit. Ah! je n'aurais pas du quitter mes
+braves camarades. Me voici, mon ami, me voici, attendez-moi.
+
+Et sans refermer la fenetre, par laquelle sortirent quelques cris
+de femme effrayee, quelques supplications tendres, M. de Mouy
+chercha son pourpoint, son manteau et ses armes.
+
+-- Il descend, il descend! murmura Maurevel pale de joie.
+Attention, vous autres! glissa-t-il dans l'oreille des Suisses.
+
+Puis retirant l'arquebuse des mains de Coconnas et soufflant sur
+la meche pour s'assurer qu'elle etait toujours bien allumee:
+
+-- Tiens, La Huriere, ajouta-t-il a l'aubergiste, qui avait fait
+retraite vers le gros de la troupe, reprends ton arquebuse.
+
+-- Mordi! s'ecria Coconnas, voici la lune qui sort d'un nuage pour
+etre temoin de cette belle rencontre. Je donnerais beaucoup pour
+que Lambert Mercandon fut ici et servit de second a M. de Mouy.
+
+-- Attendez, attendez! dit Maurevel. M. de Mouy vaut dix hommes a
+lui tout seul, et nous en aurons peut-etre assez a nous six a nous
+debarrasser de lui. Avancez, vous autres, continua Maurevel en
+faisant signe aux Suisses de se glisser contre la porte, afin de
+le frapper quand il sortira.
+
+-- Oh! oh! dit Coconnas en regardant ces preparatifs, il parait
+que cela ne se passera point tout a fait comme je m'y attendais.
+
+Deja on entendait le bruit de la barre que tirait de Mouy. Les
+Suisses etaient sortis de leur cachette pour prendre leur place
+pres de la porte. Maurevel et La Huriere s'avancaient sur la
+pointe du pied, tandis que, par un reste de gentilhommerie,
+Coconnas restait a sa place, lorsque la jeune femme, a laquelle on
+ne pensait plus, parut a son tour au balcon et poussa un cri
+terrible en apercevant les Suisses, Maurevel et La Huriere.
+
+de Mouy, qui avait deja entrouvert la porte, s'arreta.
+
+-- Remonte, remonte, cria la jeune femme; je vois reluire des
+epees, je vois briller la meche d'une arquebuse. C'est un guet-
+apens.
+
+-- Oh! oh! reprit en grondant la voix du jeune homme, voyons un
+peu ce que veut dire tout ceci. Et il referma la porte, remit la
+barre, repoussa le verrou et remonta.
+
+L'ordre de bataille de Maurevel fut change des qu'il vit que de
+Mouy ne sortirait point. Les Suisses allerent se poster de l'autre
+cote de la rue, et La Huriere, son arquebuse au poing, attendit
+que l'ennemi reparut a la fenetre. Il n'attendit pas longtemps. de
+Mouy s'avanca precede de deux pistolets d'une longueur si
+respectable, que La Huriere, qui le couchait deja en joue,
+reflechit soudain que les balles du huguenot n'avaient pas plus de
+chemin a faire pour arriver dans la rue que sa balle a lui n'en
+avait pour arriver au balcon. Certes, se dit-il, je puis tuer ce
+gentilhomme, mais aussi ce gentilhomme peut me tuer du meme coup.
+
+Or, comme au bout du compte maitre La Huriere, aubergiste de son
+etat, n'etait soldat que par circonstance, cette reflexion le
+determina a faire retraite et a chercher un abri a l'angle de la
+rue de Braque, assez eloignee pour qu'il eut quelque difficulte a
+trouver de la, avec une certaine certitude, surtout la nuit, la
+ligne que devait suivre sa balle pour arriver jusqu'a de Mouy.
+
+de Mouy jeta un coup d'oeil autour de lui et s'avanca en
+s'effacant comme un homme qui se prepare a un duel; mais voyant
+que rien ne venait:
+
+-- Ca, dit-il, il parait, monsieur le donneur d'avis, que vous
+avez oublie votre arquebuse a ma porte. Me voila, que me voulez-
+vous?
+
+-- Ah! ah! se dit Coconnas, voici en effet un brave.
+
+-- Eh bien, continua de Mouy, amis ou ennemis, qui que vous soyez,
+ne voyez-vous pas que j'attends? La Huriere garda le silence.
+Maurevel ne repondit point, et les trois Suisses demeurerent cois.
+
+Coconnas attendit un instant; puis, voyant que personne ne
+soutenait la conversation entamee par La Huriere et continuee par
+de Mouy, il quitta son poste, s'avanca jusqu'au milieu de la rue,
+et mettant le chapeau a la main:
+
+-- Monsieur, dit-il, nous ne sommes pas ici pour un assassinat,
+comme vous pourriez le croire, mais pour un duel... J'accompagne
+un de vos ennemis qui voudrait avoir affaire a vous pour terminer
+galamment une vieille discussion. Eh! mordi! avancez donc,
+monsieur de Maurevel, au lieu de tourner le dos: monsieur accepte.
+
+-- Maurevel! s'ecria de Mouy; Maurevel, l'assassin de mon pere!
+Maurevel, le Tueur du roi! Ah! pardieu, oui, j'accepte.
+
+Et, ajustant Maurevel qui allait frapper a l'hotel de Guise pour y
+chercher du renfort, il perca son chapeau d'une balle.
+
+Au bruit de l'explosion, aux cris de Maurevel, les gardes qui
+avaient ramene la duchesse de Nevers sortirent, accompagnes de
+trois ou quatre gentilshommes suivis de leurs pages, et
+s'avancerent vers la maison de la maitresse du jeune de Mouy.
+
+Un second coup de pistolet, tire au milieu de la troupe, fit
+tomber mort le soldat qui se trouvait le plus proche de Maurevel;
+apres quoi de Mouy se trouvant sans armes, ou du moins avec des
+armes inutiles, puisque ses pistolets etaient decharges et que ses
+adversaires etaient hors de la portee de l'epee, s'abrita derriere
+la galerie du balcon.
+
+Cependant ca et la les fenetres commencaient de s'ouvrir aux
+environs, et, selon l'humeur pacifique ou belliqueuse de leurs
+habitants, se refermaient ou se herissaient de mousquets ou
+d'arquebuses.
+
+-- A moi, mon brave Mercandon! s'ecria de Mouy en faisant signe a
+un homme deja vieux qui, d'une fenetre qui venait de s'ouvrir en
+face de l'hotel de Guise, cherchait a voir quelque chose dans
+cette confusion.
+
+-- Vous appelez, sire de Mouy? cria le vieillard; est-ce a vous
+qu'on en veut?
+
+-- C'est a moi, c'est a vous, c'est a tous les protestants; et,
+tenez, en voila la preuve.
+
+En effet, en ce moment de Mouy avait vu se diriger contre lui
+l'arquebuse de La Huriere. Le coup partit; mais le jeune homme eut
+le temps de se baisser, et la balle alla briser une vitre au-
+dessus de sa tete.
+
+-- Mercandon! s'ecria Coconnas, qui a la vue de cette bagarre
+tressaillait de plaisir et avait oublie son creancier, mais a qui
+cette apostrophe de de Mouy le rappelait: Mercandon, rue du
+Chaume, c'est bien cela! Ah! il demeure la, c'est bon; nous allons
+avoir affaire chacun a notre homme.
+
+Et tandis que les gens de l'hotel de Guise enfoncaient les portes
+de la maison ou etait de Mouy; tandis que Maurevel, un flambeau a
+la main, essayait d'incendier la maison; tandis que, les portes
+une fois brisees, un combat terrible s'engageait contre un seul
+homme qui, a chaque coup de rapiere, abattait son ennemi, Coconnas
+essayait, a l'aide d'un pave, d'enfoncer la porte de Mercandon,
+qui, sans s'inquieter de cet effort solitaire, arquebusait de son
+mieux a sa fenetre.
+
+Alors tout ce quartier desert et obscur se trouva illumine comme
+en plein jour, peuple comme l'interieur d'une fourmiliere; car, de
+l'hotel de Montmorency, six ou huit gentilshommes huguenots, avec
+leurs serviteurs et leurs amis, venaient de faire une charge
+furieuse et commencaient, soutenus par le feu des fenetres, a
+faire reculer les gens de Maurevel et ceux de l'hotel de Guise,
+qu'ils finirent par acculer a l'hotel d'ou ils etaient sortis.
+
+Coconnas, qui n'avait point encore acheve d'enfoncer la porte de
+Mercandon quoiqu'il s'escrimat de tout son coeur, fut pris dans ce
+brusque refoulement. S'adossant alors a la muraille et mettant
+l'epee a la main, il commenca non seulement a se defendre, mais
+encore a attaquer avec des cris si terribles, qu'il dominait toute
+cette melee. Il ferrailla ainsi de droite et de gauche, frappant
+amis et ennemis, jusqu'a ce qu'un large vide se fut opere autour
+de lui. A mesure que sa rapiere trouait une poitrine et que le
+sang tiede eclaboussait ses mains et son visage, lui, l'oeil
+dilate, les narines ouvertes, les dents serrees, regagnait le
+terrain perdu et se rapprochait de la maison assiegee.
+
+de Mouy, apres un combat terrible livre dans l'escalier et le
+vestibule, avait fini par sortir en veritable heros de sa maison
+brulante. Au milieu de toute cette lutte, il n'avait pas cesse de
+crier: A moi, Maurevel! Maurevel, ou es-tu? l'insultant par les
+epithetes les plus injurieuses. Il apparut enfin dans la rue,
+soutenant d'un bras sa maitresse, a moitie nue et presque
+evanouie, et tenant un poignard entre ses dents. Son epee,
+flamboyante par le mouvement de rotation qu'il lui imprimait,
+tracait des cercles blancs ou rouges, selon que la lune en
+argentait la lame ou qu'un flambeau en faisait reluire l'humidite
+sanglante. Maurevel avait fui. La Huriere, repousse par de Mouy
+jusqu'a Coconnas, qui ne le reconnaissait pas et le recevait a la
+pointe de son epee, demandait grace des deux cotes. En ce moment,
+Mercandon l'apercut, le reconnut a son echarpe blanche pour un
+massacreur.
+
+Le coup partit. La Huriere jeta un cri, etendit les bras, laissa
+echapper son arquebuse, et, apres avoir essaye de gagner la
+muraille pour se retenir a quelque chose, tomba la face contre
+terre.
+
+de Mouy profita de cette circonstance, se jeta dans la rue de
+Paradis et disparut.
+
+La resistance des huguenots avait ete telle, que les gens de
+l'hotel de Guise, repousses, etaient rentres et avaient ferme les
+portes de l'hotel, dans la crainte d'etre assieges et pris chez
+eux.
+
+Coconnas, ivre de sang et de bruit, arrive a cette exaltation ou,
+pour les gens du Midi surtout, le courage se change en folie,
+n'avait rien vu, rien entendu. Il remarqua seulement que ses
+oreilles tintaient moins fort, que ses mains et son visage se
+sechaient un peu, et, abaissant la pointe de son epee, il ne vit
+plus pres de lui qu'un homme couche, la face noyee dans un
+ruisseau rouge, et autour de lui que maisons qui brulaient.
+
+Ce fut une bien courte treve, car au moment ou il allait
+s'approcher de cet homme, qu'il croyait reconnaitre pour La
+Huriere, la porte de la maison qu'il avait vainement essaye de
+briser a coups de paves s'ouvrit, et le vieux Mercandon, suivi de
+son fils et de ses deux neveux, fondit sur le Piemontais, occupe a
+reprendre haleine.
+
+-- Le voila! le voila! s'ecrierent-ils tout d'une voix. Coconnas
+se trouvait au milieu de la rue, et, craignant d'etre entoure par
+ces quatre hommes qui l'attaquaient a la fois, il fit, avec la
+vigueur d'un de ces chamois qu'il avait si souvent poursuivis dans
+les montagnes, un bond en arriere, et se trouva adosse a la
+muraille de l'hotel de Guise. Une fois tranquillise sur les
+surprises, il se remit en garde et redevint railleur.
+
+-- Ah! ah! pere Mercandon! dit-il, vous ne me reconnaissez pas?
+
+-- Oh! miserable! s'ecria le vieux huguenot, je te reconnais bien,
+au contraire; tu m'en veux! a moi, l'ami, le compagnon de ton
+pere?
+
+-- Et son creancier, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, son creancier, puisque c'est toi qui le dis.
+
+-- Eh bien, justement, repondit Coconnas, je viens regler nos
+comptes.
+
+-- Saisissons-le, lions-le, dit le vieillard aux jeunes gens qui
+l'accompagnaient, et qui a sa voix s'elancerent contre la
+muraille.
+
+-- Un instant, un instant, dit en riant Coconnas. Pour arreter les
+gens il vous faut une prise de corps et vous avez neglige de la
+demander au prevot.
+
+Et a ces paroles il engagea l'epee avec celui des jeunes gens qui
+se trouvait le plus proche de lui, et au premier degagement lui
+abattit le poignet avec sa rapiere. Le malheureux se recula en
+hurlant.
+
+-- Et d'un! dit Coconnas. Au meme instant, la fenetre sous
+laquelle Coconnas avait cherche un abri s'ouvrit en grincant.
+Coconnas fit un soubresaut, craignant une attaque de ce cote;
+mais, au lieu d'un ennemi, ce fut une femme qu'il apercut; au lieu
+de l'arme meurtriere qu'il s'appretait a combattre, ce fut un
+bouquet qui tomba a ses pieds.
+
+-- Tiens! une femme! dit-il.
+
+Il salua la dame de son epee et se baissa pour ramasser le
+bouquet.
+
+-- Prenez garde, brave catholique, prenez garde, s'ecria la dame.
+
+Coconnas se releva, mais pas si rapidement que le poignard du
+second neveu ne fendit son manteau et n'entamat l'autre epaule.
+
+La dame jeta un cri percant.
+
+Coconnas la remercia et la rassura d'un meme geste, s'elanca sur
+le second neveu, qui rompit; mais au second appel son pied de
+derriere glissa dans le sang. Coconnas s'elanca sur lui avec la
+rapidite du chat-tigre, et lui traversa la poitrine de son epee.
+
+-- Bien, bien, brave cavalier! cria la dame de l'hotel de Guise,
+bien! je vous envoie du secours.
+
+-- Ce n'est point la peine de vous deranger pour cela, madame! dit
+Coconnas. Regardez plutot jusqu'au bout, si la chose vous
+interesse, et vous allez voir comment le comte Annibal de Coconnas
+accommode les huguenots.
+
+En ce moment le fils du vieux Mercandon tira presque a bout
+portant un coup de pistolet a Coconnas, qui tomba sur un genou.
+
+La dame de la fenetre poussa un cri, mais Coconnas se releva; il
+ne s'etait agenouille que pour eviter la balle, qui alla trouver
+le mur a deux pieds de la belle spectatrice.
+
+Presque en meme temps, de la fenetre du logis de Mercandon partit
+un cri de rage, et une vieille femme, qui a sa croix et a son
+echarpe blanche reconnut Coconnas pour un catholique, lui lanca un
+pot de fleurs qui l'atteignit au dessus du genou.
+
+-- Bon! dit Coconnas; l'une me jette des fleurs, l'autre les pots.
+Si cela continue, on va demolir les maisons.
+
+-- Merci, ma mere, merci! cria le jeune homme.
+
+-- Va, femme, va! dit le vieux Mercandon, mais prends garde a
+nous!
+
+-- Attendez, monsieur de Coconnas, attendez, dit la jeune dame de
+l'hotel de Guise; je vais faire tirer aux fenetres.
+
+-- Ah ca! c'est donc un enfer de femmes, dont les unes sont pour
+moi et les autres contre moi! dit Coconnas. Mordi! finissons-en.
+
+La scene, en effet, etait bien changee, et tirait evidemment a son
+denouement. En face de Coconnas, blesse il est vrai, mais dans
+toute la vigueur de ses vingt-quatre ans, mais habitue aux armes,
+mais irrite plutot qu'affaibli par les trois ou quatre
+egratignures qu'il avait recues, il ne restait plus que Mercandon
+et son fils: Mercandon, vieillard de soixante a soixante-dix ans;
+son fils, enfant de seize a dix-huit ans: ce dernier pale, blond
+et frele, avait jete son pistolet decharge et par consequent
+devenu inutile, et agitait en tremblant une epee de moitie moins
+longue que celle du Piemontais; le pere, arme seulement d'un
+poignard et d'une arquebuse vide, appelait au secours. Une vieille
+femme, a la fenetre en face, la mere du jeune homme, tenait a la
+main un morceau de marbre et s'appretait a le lancer. Enfin
+Coconnas, excite d'un cote par les menaces, de l'autre par les
+encouragements, fier de sa double victoire, enivre de poudre et de
+sang, eclaire par la reverberation d'une maison en flammes, exalte
+par l'idee qu'il combattait sous les yeux d'une femme dont la
+beaute lui avait semble aussi superieure que son rang lui
+paraissait incontestable; Coconnas, comme le dernier des Horaces,
+avait senti doubler ses forces, et voyant le jeune homme hesiter,
+il courut a lui et croisa sur sa petite epee sa terrible et
+sanglante rapiere. Deux coups suffirent pour la lui faire sauter
+des mains. Alors Mercandon chercha a repousser Coconnas, pour que
+les projectiles lances par la fenetre l'atteignissent plus
+surement. Mais Coconnas, au contraire, pour paralyser la double
+attaque du vieux Mercandon, qui essayait de le percer de son
+poignard, et de la mere du jeune homme, qui tentait de lui briser
+la tete avec la pierre qu'elle s'appretait a lui lancer, saisit
+son adversaire a bras-le-corps, le presentant a tous les coups
+comme un bouclier, et l'etouffant dans son etreinte herculeenne.
+
+-- A moi, a moi! s'ecria le jeune homme, il me brise la poitrine!
+a moi, a moi! Et sa voix commenca de se perdre dans un rale sourd
+et etrangle. Alors, Mercandon cessa de menacer, il supplia.
+
+-- Grace! grace! dit-il, monsieur de Coconnas! grace! c'est mon
+unique enfant!
+
+-- C'est mon fils! c'est mon fils! cria la mere, l'espoir de notre
+vieillesse! ne le tuez pas, monsieur! ne le tuez pas!
+
+-- Ah! vraiment! cria Coconnas en eclatant de rire. Que je ne le
+tue pas! et que voulait-il donc me faire avec son epee et son
+pistolet?
+
+-- Monsieur, continua Mercandon en joignant les mains, j'ai chez
+moi l'obligation souscrite par votre pere, je vous la rendrai;
+j'ai dix mille ecus d'or, je vous les donnerai; j'ai les
+pierreries de notre famille, et elles seront a vous; mais ne le
+tuez pas, ne le tuez pas!
+
+-- Et moi, j'ai mon amour, dit a demi-voix la femme de l'hotel de
+Guise, et je vous le promets. Coconnas reflechit une seconde, et
+soudain:
+
+-- Etes-vous huguenot? demanda-t-il au jeune homme.
+
+-- Je le suis, murmura l'enfant.
+
+-- En ce cas, il faut mourir! repondit Coconnas en froncant les
+sourcils et en approchant de la poitrine de son adversaire la
+misericorde aceree et tranchante.
+
+-- Mourir! s'ecria le vieillard, mon pauvre enfant! mourir!
+
+Et un cri de mere retentit si douloureux et si profond, qu'il
+ebranla pour un moment la sauvage resolution du Piemontais.
+
+-- Oh! madame la duchesse! s'ecria le pere se tournant vers la
+femme de l'hotel de Guise, intercedez pour nous, et tous les
+matins et tous les soirs votre nom sera dans nos prieres.
+
+-- Alors, qu'il se convertisse! dit la dame de l'hotel de Guise.
+
+-- Je suis protestant, dit l'enfant.
+
+-- Meurs donc, dit Coconnas en levant sa dague, meurs donc puisque
+tu ne veux pas de la vie que cette belle bouche t'offrait.
+
+Mercandon et sa femme virent la lame terrible luire comme un
+eclair au dessus de la tete de leur fils.
+
+-- Mon fils, mon Olivier, hurla la mere, abjure... abjure!
+
+-- Abjure, cher enfant! cria Mercandon, se roulant aux pieds de
+Coconnas, ne nous laisse pas seuls sur la terre.
+
+-- Abjurez tous ensemble! cria Coconnas; pour un _Credo_, trois
+ames et une vie!
+
+-- Je le veux bien, dit le jeune homme.
+
+-- Nous le voulons bien, crierent Mercandon et sa femme.
+
+-- A genoux, alors! fit Coconnas, et que ton fils recite mot a mot
+la priere que je vais te dire. Le pere obeit le premier.
+
+-- Je suis pret, dit l'enfant. Et il s'agenouilla a son tour.
+
+Coconnas commenca alors a lui dicter en latin les paroles du
+_Credo_. Mais, soit hasard, soit calcul, le jeune Olivier s'etait
+agenouille pres de l'endroit ou avait vole son epee. A peine vit-
+il cette arme a la portee de sa main, que, sans cesser de repeter
+les paroles de Coconnas, il etendit le bras pour la saisir.
+Coconnas apercut le mouvement, tout en faisant semblant de ne pas
+le voir. Mais au moment ou le jeune homme touchait du bout de ses
+doigts crispes la poignee de l'arme, il s'elanca sur lui, et le
+renversant:
+
+-- Ah! traitre! dit-il. Et il lui plongea sa dague dans la gorge.
+Le jeune homme jeta un cri, se releva convulsivement sur un genou
+et retomba mort.
+
+-- Ah! bourreau! hurla Mercandon, tu nous egorges pour nous voler
+les cent nobles a la rose que tu nous dois.
+
+-- Ma foi non, dit Coconnas, et la preuve... En disant ces mots,
+Coconnas jeta aux pieds du vieillard la bourse qu'avant son depart
+son pere lui avait remise pour acquitter sa dette avec son
+creancier.
+
+-- Et la preuve, continua-t-il, c'est que voila votre argent.
+
+-- Et toi, voici ta mort! cria la mere de la fenetre.
+
+-- Prenez garde, monsieur de Coconnas, prenez garde, dit la dame
+de l'hotel de Guise.
+
+Mais avant que Coconnas eut pu tourner la tete pour se rendre a ce
+dernier avis ou pour se soustraire a la premiere menace, une masse
+pesante fendit l'air en sifflant, s'abattit a plat sur le chapeau
+du Piemontais, lui brisa son epee dans la main et le coucha sur le
+pave, surpris, etourdi, assomme, sans qu'il eut pu entendre le
+double cri de joie et de detresse qui se repandit de droite et de
+gauche.
+
+Mercandon s'elanca aussitot, le poignard a la main, sur Coconnas
+evanoui. Mais en ce moment la porte de l'hotel de Guise s'ouvrit,
+et le vieillard, voyant luire les pertuisanes et les epees,
+s'enfuit; tandis que celle qu'il avait appelee madame la duchesse,
+belle d'une beaute terrible a la lueur de l'incendie, eblouissante
+de pierreries et de diamants, se penchait, a moitie hors de la
+fenetre, pour crier aux nouveaux venus, le bras tendu vers
+Coconnas:
+
+-- La! la! en face de moi; un gentilhomme vetu d'un pourpoint
+rouge. Celui-la, oui, oui, celui-la! ...
+
+
+
+X
+Mort, messe ou Bastille
+
+
+Marguerite, comme nous l'avons dit, avait referme sa porte et
+etait rentree dans sa chambre. Mais comme elle y entrait, toute
+palpitante, elle apercut Gillonne, qui, penchee avec terreur vers
+la porte du cabinet, contemplait des traces de sang eparses sur le
+lit, sur les meubles et sur le tapis.
+
+-- Ah! madame, s'ecria-t-elle en apercevant la reine. Oh! madame,
+est-il donc mort?
+
+-- Silence! Gillonne, dit Marguerite de ce ton de voix qui indique
+l'importance de la recommandation. Gillonne se tut.
+
+Marguerite tira alors de son aumoniere une petite clef doree,
+ouvrit la porte du cabinet et montra du doigt le jeune homme a sa
+suivante.
+
+La Mole avait reussi a se soulever et a s'approcher de la fenetre.
+Un petit poignard, de ceux que les femmes portaient a cette
+epoque, s'etait rencontre sous sa main, et le jeune gentilhomme
+l'avait saisi en entendant ouvrir la porte.
+
+-- Ne craignez rien, monsieur, dit Marguerite, car, sur mon ame,
+vous etes en surete. La Mole se laissa retomber sur ses genoux.
+
+-- Oh! madame, s'ecria-t-il, vous etes pour moi plus qu'une reine,
+vous etes une divinite.
+
+-- Ne vous agitez pas ainsi, monsieur, s'ecria Marguerite, votre
+sang coule encore... Oh! regarde, Gillonne, comme il est pale...
+Voyons, ou etes-vous blesse?
+
+-- Madame, dit La Mole en essayant de fixer sur des points
+principaux la douleur errante par tout le corps, je crois avoir
+recu un premier coup de dague a l'epaule et un second dans la
+poitrine; les autres blessures ne valent point la peine qu'on s'en
+occupe.
+
+-- Nous allons voir cela, dit Marguerite; Gillonne, apporte ma
+cassette de baumes.
+
+Gillonne obeit et rentra, tenant d'une main la cassette, et de
+l'autre une aiguiere de vermeil et du linge de fine toile de
+Hollande.
+
+-- Aide-moi a le soulever, Gillonne, dit la reine Marguerite, car,
+en se soulevant lui-meme, le malheureux a acheve de perdre ses
+forces.
+
+-- Mais, madame, dit La Mole, je suis tout confus; je ne puis
+souffrir en verite...
+
+-- Mais, monsieur, vous allez vous laisser faire, que je pense,
+dit Marguerite; quand nous pouvons vous sauver, ce serait un crime
+de vous laisser mourir.
+
+-- Oh! s'ecria La Mole, j'aime mieux mourir que de vous voir,
+vous, la reine, souiller vos mains d'un sang indigne comme le
+mien... Oh! jamais! jamais!
+
+Et il se recula respectueusement.
+
+-- Votre sang, mon gentilhomme, reprit en souriant Gillonne, eh!
+vous en avez deja souille tout a votre aise le lit et la chambre
+de Sa Majeste.
+
+Marguerite croisa son manteau sur son peignoir de batiste, tout
+eclabousse de petites taches vermeilles. Ce geste, plein de pudeur
+feminine, rappela a La Mole qu'il avait tenu dans ses bras et
+serre contre sa poitrine cette reine si belle, si aimee, et a ce
+souvenir une rougeur fugitive passa sur ses joues blemies.
+
+-- Madame, balbutia-t-il, ne pouvez-vous m'abandonner aux soins
+d'un chirurgien?
+
+-- D'un chirurgien catholique, n'est-ce pas? demanda la reine avec
+une expression que comprit La Mole, et qui le fit tressaillir.
+
+-- Ignorez-vous donc, continua la reine avec une voix et un
+sourire d'une douceur inouie, que, nous autres filles de France,
+nous sommes elevees a connaitre la valeur des plantes et a
+composer des baumes? car notre devoir, comme femmes et comme
+reines, a ete de tout temps d'adoucir les douleurs! Aussi valons-
+nous les meilleurs chirurgiens du monde, a ce que disent nos
+flatteurs du moins. Ma reputation, sous ce rapport, n'est-elle pas
+venue a votre oreille? Allons, Gillonne, a l'ouvrage!
+
+La Mole voulait essayer de resister encore; il repeta de nouveau
+qu'il aimait mieux mourir que d'occasionner a la reine ce labeur,
+qui pouvait commencer par la pitie et finir par le degout. Cette
+lutte ne servit qu'a epuiser completement ses forces. Il chancela,
+ferma les yeux, et laissa retomber sa tete en arriere, evanoui
+pour la seconde fois.
+
+Alors Marguerite, saisissant le poignard qu'il avait laisse
+echapper, coupa rapidement le lacet qui fermait son pourpoint,
+tandis que Gillonne, avec une autre lame, decousait ou plutot
+tranchait les manches de La Mole.
+
+Gillonne, avec un linge imbibe d'eau fraiche, etancha le sang qui
+s'echappait de l'epaule et de la poitrine du jeune homme, tandis
+que Marguerite, d'une aiguille d'or a la pointe arrondie, sondait
+les plaies avec toute la delicatesse et l'habilete que maitre
+Ambroise Pare eut pu deployer en pareille circonstance.
+
+Celle de l'epaule etait profonde, celle de la poitrine avait
+glisse sur les cotes et traversait seulement les chairs; aucune
+des deux ne penetrait dans les cavites de cette forteresse
+naturelle qui protege le coeur et les poumons.
+
+-- Plaie douloureuse et non mortelle, _Acerrimum humeri vulnus,
+non autem lethale_, murmura la belle et savante chirurgienne;
+passe-moi du baume et prepare de la charpie, Gillonne.
+
+Cependant Gillonne, a qui la reine venait de donner ce nouvel
+ordre, avait deja essuye et parfume la poitrine du jeune homme et
+en avait fait autant de ses bras modeles sur un dessin antique, de
+ses epaules gracieusement rejetees en arriere, de son cou ombrage
+de boucles epaisses et qui appartenait bien plutot a une statue de
+marbre de Paros qu'au corps mutile d'un homme expirant.
+
+-- Pauvre jeune homme, murmura Gillonne en regardant non pas tant
+son ouvrage que celui qui venait d'en etre l'objet.
+
+-- N'est-ce pas qu'il est beau? dit Marguerite avec une franchise
+toute royale.
+
+-- Oui, madame. Mais il me semble qu'au lieu de le laisser ainsi
+couche a terre nous devrions le soulever et l'etendre sur le lit
+de repos contre lequel il est seulement appuye.
+
+-- Oui, dit Marguerite, tu as raison.
+
+Et les deux femmes, s'inclinant et reunissant leurs forces,
+souleverent La Mole et le deposerent sur une espece de grand sofa
+a dossier sculpte qui s'etendait devant la fenetre, qu'elles
+entrouvrirent pour lui donner de l'air.
+
+Le mouvement reveilla La Mole, qui poussa un soupir et, rouvrant
+les yeux, commenca d'eprouver cet incroyable bien-etre qui
+accompagne toutes les sensations du blesse, alors qu'a son retour
+a la vie il retrouve la fraicheur au lieu des flammes devorantes,
+et les parfums du baume au lieu de la tiede et nauseabonde odeur
+du sang.
+
+Il murmura quelques mots sans suite, auxquels Marguerite repondit
+par un sourire en posant le doigt sur sa bouche.
+
+En ce moment le bruit de plusieurs coups frappes a une porte
+retentit.
+
+-- On heurte au passage secret, dit Marguerite.
+
+-- Qui donc peut venir, madame? demanda Gillonne effrayee.
+
+-- Je vais voir, dit Marguerite. Toi, reste aupres de lui et ne le
+quitte pas d'un seul instant.
+
+Marguerite rentra dans sa chambre, et, fermant la porte du
+cabinet, alla ouvrir celle du passage qui donnait chez le roi et
+chez la reine mere.
+
+-- Madame de Sauve! s'ecria-t-elle en reculant vivement et avec
+une expression qui ressemblait sinon a la terreur, du moins a la
+haine, tant il est vrai qu'une femme ne pardonne jamais a une
+autre femme de lui enlever meme un homme qu'elle n'aime pas.
+Madame de Sauve!
+
+-- Oui, Votre Majeste! dit celle-ci en joignant les mains.
+
+-- Ici, vous, madame! continua Marguerite de plus en plus etonnee,
+mais aussi d'une voix plus imperative. Charlotte tomba a genoux.
+
+-- Madame, dit-elle, pardonnez-moi, je reconnais a quel point je
+suis coupable envers vous; mais, si vous saviez! la faute n'est
+pas tout entiere a moi, et un ordre expres de la reine mere...
+
+-- Relevez-vous, dit Marguerite, et comme je ne pense pas que vous
+soyez venue dans l'esperance de vous justifier vis-a-vis de moi,
+dites-moi pourquoi vous etes venue.
+
+-- Je suis venue, madame, dit Charlotte toujours a genoux et avec
+un regard presque egare, je suis venue pour vous demander s'il
+n'etait pas ici.
+
+-- Ici, qui? de qui parlez-vous, madame?... car, en verite, je ne
+comprends pas.
+
+-- Du roi!
+
+-- Du roi? vous le poursuivez jusque chez moi! Vous savez bien
+qu'il n'y vient pas, cependant!
+
+-- Ah! madame! continua la baronne de Sauve sans repondre a toutes
+ces attaques et sans meme paraitre les sentir; ah! plut a Dieu
+qu'il y fut!
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Eh! mon Dieu! madame, parce qu'on egorge les huguenots, et que
+le roi de Navarre est le chef des huguenots.
+
+-- Oh! s'ecria Marguerite en saisissant madame de Sauve par la
+main et en la forcant de se relever, oh! je l'avais oublie!
+D'ailleurs, je n'avais pas cru qu'un roi put courir les memes
+dangers que les autres hommes.
+
+-- Plus, madame, mille fois plus, s'ecria Charlotte.
+
+-- En effet, madame de Lorraine m'avait prevenue. Je lui avais dit
+de ne pas sortir. Serait-il sorti?
+
+-- Non, non, il est dans le Louvre. Il ne se retrouve pas. Et s'il
+n'est pas ici...
+
+-- Il n'y est pas.
+
+-- Oh! s'ecria madame de Sauve avec une explosion de douleur, c'en
+est fait de lui, car la reine mere a jure sa mort.
+
+-- Sa mort! Ah! dit Marguerite, vous m'epouvantez. Impossible!
+
+-- Madame, reprit madame de Sauve avec cette energie que donne
+seule la passion, je vous dis qu'on ne sait pas ou est le roi de
+Navarre.
+
+-- Et la reine mere, ou est-elle?
+
+-- La reine mere m'a envoyee chercher M. de Guise et
+M. de Tavannes, qui etaient dans son oratoire, puis elle m'a
+congediee. Alors, pardonnez-moi, madame! je suis remontee chez
+moi, et comme d'habitude, j'ai attendu.
+
+-- Mon mari, n'est-ce pas? dit Marguerite.
+
+-- Il n'est pas venu, madame. Alors, je l'ai cherche de tous
+cotes; je l'ai demande a tout le monde. Un seul soldat m'a repondu
+qu'il croyait l'avoir apercu au milieu des gardes qui
+l'accompagnaient l'epee nue quelque temps avant que le massacre
+commencat, et le massacre est commence depuis une heure.
+
+-- Merci, madame, dit Marguerite; et quoique peut-etre le
+sentiment qui vous fait agir soit une nouvelle offense pour moi,
+merci.
+
+-- Oh! alors, pardonnez-moi, madame! dit-elle, et je rentrerai
+chez moi plus forte de votre pardon; car je n'ose vous suivre,
+meme de loin.
+
+Marguerite lui tendit la main.
+
+-- Je vais trouver la reine Catherine, dit-elle; rentrez chez
+vous. Le roi de Navarre est sous ma sauvegarde, je lui ai promis
+alliance et je serai fidele a ma promesse.
+
+-- Mais si vous ne pouvez penetrer jusqu'a la reine mere, madame?
+
+-- Alors, je me tournerai du cote de mon frere Charles, et il
+faudra bien que je lui parle.
+
+-- Allez, allez, madame, dit Charlotte en laissant le passage
+libre a Marguerite, et que Dieu conduise Votre Majeste.
+
+Marguerite s'elanca par le couloir. Mais arrivee a l'extremite,
+elle se retourna pour s'assurer que madame de Sauve ne demeurait
+pas en arriere. Madame de Sauve la suivait.
+
+La reine de Navarre lui vit prendre l'escalier qui conduisait a
+son appartement, et poursuivit son chemin vers la chambre de la
+reine.
+
+Tout etait change; au lieu de cette foule de courtisans empresses,
+qui d'ordinaire ouvrait ses rangs devant la reine en la saluant
+respectueusement, Marguerite ne rencontrait que des gardes avec
+des pertuisanes rougies et des vetements souilles de sang, ou des
+gentilshommes aux manteaux dechires, a la figure noircie par la
+poudre, porteurs d'ordres et de depeches, les uns entrant et les
+autres sortant: toutes ces allees et venues faisaient un
+fourmillement terrible et immense dans les galeries.
+
+Marguerite n'en continua pas moins d'aller en avant et parvint
+jusqu'a l'antichambre de la reine mere. Mais cette antichambre
+etait gardee par deux haies de soldats qui ne laissaient penetrer
+que ceux qui etaient porteurs d'un certain mot d'ordre.
+
+Marguerite essaya vainement de franchir cette barriere vivante.
+Elle vit plusieurs fois s'ouvrir et se fermer la porte, et a
+chaque fois, par l'entrebaillement, elle apercut Catherine
+rajeunie par l'action, active comme si elle n'avait que vingt ans,
+ecrivant, recevant des lettres, les decachetant, donnant des
+ordres, adressant a ceux-ci un mot, a ceux-la un sourire, et ceux
+auxquels elle souriait plus amicalement etaient ceux qui etaient
+plus couverts de poussiere et de sang.
+
+Au milieu de ce grand tumulte qui bruissait dans le Louvre, qu'il
+emplissait d'effrayantes rumeurs, on entendait eclater les
+arquebusades de la rue de plus en plus repetees.
+
+-- Jamais je n'arriverai jusqu'a elle, se dit Marguerite apres
+avoir fait pres des hallebardiers trois tentatives inutiles.
+Plutot que de perdre mon temps ici, allons donc trouver mon frere.
+
+En ce moment passa M. de Guise; il venait d'annoncer a la reine la
+mort de l'amiral et retournait a la boucherie.
+
+-- Oh! Henri! s'ecria Marguerite, ou est le roi de Navarre? Le duc
+la regarda avec un sourire etonne, s'inclina, et, sans repondre,
+sortit avec ses gardes. Marguerite courut a un capitaine qui
+allait sortir du Louvre et qui, avant de partir, faisait charger
+les arquebuses de ses soldats.
+
+-- Le roi de Navarre? demanda-t-elle; monsieur, ou est le roi de
+Navarre?
+
+-- Je ne sais, madame, repondit celui-ci, je ne suis point des
+gardes de Sa Majeste.
+
+-- Ah! mon cher Rene! s'ecria Marguerite en reconnaissant le
+parfumeur de Catherine... c'est vous... vous sortez de chez ma
+mere... savez-vous ce qu'est devenu mon mari?
+
+-- Sa Majeste le roi de Navarre n'est point mon ami, madame...
+vous devez vous en souvenir. On dit meme, ajouta-t-il avec une
+contraction qui ressemblait plus a un grincement qu'a un sourire,
+on dit meme qu'il ose m'accuser d'avoir, de complicite avec madame
+Catherine, empoisonne sa mere.
+
+-- Non! non! s'ecria Marguerite, ne croyez pas cela, mon bon Rene!
+
+-- Oh! peu m'importe, madame! dit le parfumeur; ni le roi de
+Navarre ni les siens ne sont plus guere a craindre en ce moment.
+
+Et il tourna le dos a Marguerite.
+
+-- Oh! monsieur de Tavannes, monsieur de Tavannes!
+
+s'ecria Marguerite, un mot, un seul, je vous prie! Tavannes qui
+passait, s'arreta.
+
+-- Ou est Henri de Navarre? dit Marguerite.
+
+-- Ma foi! dit-il tout haut, je crois qu'il court la ville avec
+MM. d'Alencon et Conde. Puis, si bas que Marguerite seule put
+l'entendre:
+
+-- Belle Majeste, dit-il, si vous voulez voir celui pour etre a la
+place duquel je donnerais ma vie, allez frapper au cabinet des
+Armes du roi.
+
+-- Oh! merci, Tavannes! dit Marguerite, qui, de tout ce que lui
+avait dit Tavannes, n'avait entendu que l'indication principale;
+merci, j'y vais.
+
+Et elle prit sa course tout en murmurant:
+
+-- Oh! apres ce que je lui ai promis, apres la facon dont il s'est
+conduit envers moi quand cet ingrat Henri s'etait cache dans le
+cabinet, je ne puis le laisser perir!
+
+Et elle vint heurter a la porte des appartements du roi; mais ils
+etaient ceints interieurement par deux compagnies des gardes.
+
+-- On n'entre point chez le roi, dit l'officier en s'avancant
+vivement.
+
+-- Mais moi? dit Marguerite.
+
+-- L'ordre est general.
+
+-- Moi, la reine de Navarre! moi, sa soeur!
+
+-- Ma consigne n'admet point d'exception, madame; recevez donc mes
+excuses. Et l'officier referma la porte.
+
+-- Oh! il est perdu, s'ecria Marguerite alarmee par la vue de
+toutes ces figures sinistres, qui, lorsqu'elles ne respiraient pas
+la vengeance, exprimaient l'inflexibilite. -- Oui, oui, je
+comprends tout... on s'est servi de moi comme d'un appat... je
+suis le piege ou l'on prend et egorge les huguenots... Oh!
+j'entrerai, dusse-je me faire tuer.
+
+Et Marguerite courait comme une folle par les corridors et par les
+galeries, lorsque tout a coup passant devant une petite porte,
+elle entendit un chant doux, presque lugubre, tant il etait
+monotone. C'etait un psaume calviniste que chantait une voix
+tremblante dans la piece voisine.
+
+-- La nourrice du roi mon frere, la bonne Madelon... elle est la!
+s'ecria Marguerite en se frappant le front, eclairee par une
+pensee subite; elle est la! ... Dieu des chretiens, aide-moi!
+
+Et Marguerite, pleine d'esperance, heurta doucement a la petite
+porte.
+
+En effet, apres l'avis qui lui avait ete donne par Marguerite,
+apres son entretien avec Rene, apres sa sortie de chez la reine
+mere, a laquelle, comme un bon genie, avait voulu s'opposer la
+pauvre petite Phebe, Henri de Navarre avait rencontre quelques
+gentilshommes catholiques qui, sous pretexte de lui faire honneur,
+l'avaient reconduit chez lui, ou l'attendaient une vingtaine de
+huguenots, lesquels s'etaient reunis chez le jeune prince, et, une
+fois reunis, ne voulaient plus le quitter, tant depuis quelques
+heures le pressentiment de cette nuit fatale avait plane sur le
+Louvre. Ils etaient donc restes ainsi sans qu'on eut tente de les
+troubler. Enfin, au premier coup de la cloche de Saint-Germain-
+l'Auxerrois, qui retentit dans tous ces coeurs comme un glas
+funebre, Tavannes entra, et, au milieu d'un silence de mort,
+annonca a Henri que le roi Charles IX voulait lui parler.
+
+Il n'y avait point de resistance a tenter, personne n'en eut meme
+la pensee. On entendait les plafonds, les galeries et les
+corridors du Louvre craquer sous les pieds des soldats reunis tant
+dans les cours que dans les appartements, au nombre de pres de
+deux mille. Henri, apres avoir pris conge de ses amis, qu'il ne
+devait plus revoir, suivit donc Tavannes, qui le conduisit dans
+une petite galerie contigue au logis du roi, ou il le laissa seul,
+sans armes et le coeur gonfle de toutes les defiances.
+
+Le roi de Navarre compta ainsi, minute par minute, deux mortelles
+heures, ecoutant avec une terreur croissante le bruit du tocsin et
+le retentissement des arquebusades; voyant, par un guichet vitre,
+passer, a la lueur de l'incendie, au flamboiement des torches, les
+fuyards et les assassins; ne comprenant rien a ces clameurs de
+meurtre et a ces cris de detresse; ne pouvant soupconner enfin,
+malgre la connaissance qu'il avait de Charles IX, de la reine mere
+et du duc de Guise, l'horrible drame qui s'accomplissait en ce
+moment.
+
+Henri n'avait pas le courage physique; il avait mieux que cela, il
+avait la puissance morale: craignant le danger, il l'affrontait en
+souriant, mais le danger du champ de bataille, le danger en plein
+air et en plein jour, le danger aux yeux de tous,
+qu'accompagnaient la stridente harmonie des trompettes et la voix
+sourde et vibrante des tambours... Mais la, il etait sans armes,
+seul, enferme, perdu dans une demi-obscurite, suffisante a peine
+pour voir l'ennemi qui pouvait se glisser jusqu'a lui et le fer
+qui le voulait percer. Ces deux heures furent donc pour lui les
+deux heures peut-etre les plus cruelles de sa vie.
+
+Au plus fort du tumulte, et comme Henri commencait a comprendre
+que, selon toute probabilite, il s'agissait d'un massacre
+organise, un capitaine vint chercher le prince et le conduisit,
+par un corridor, a l'appartement du roi. A leur approche la porte
+s'ouvrit, derriere eux la porte se referma, le tout comme par
+enchantement, puis le capitaine introduisit Henri pres de Charles
+IX, alors dans son cabinet des Armes.
+
+Lorsqu'ils entrerent, le roi etait assis dans un grand fauteuil,
+ses deux mains posees sur les deux bras de son siege et la tete
+retombant sur sa poitrine. Au bruit que firent les nouveaux venus,
+Charles IX releva son front, sur lequel Henri vit couler la sueur
+par grosses gouttes.
+
+-- Bonsoir, Henriot, dit brutalement le jeune roi. Vous, La
+Chastre, laissez-nous. Le capitaine obeit. Il se fit un moment de
+sombre silence. Pendant ce moment, Henri regarda autour de lui
+avec inquietude et vit qu'il etait seul avec le roi. Charles IX se
+leva tout a coup.
+
+-- Par la mordieu! dit-il en retroussant d'un geste rapide ses
+cheveux blonds et en essuyant son front en meme temps, vous etes
+content de vous voir pres de moi, n'est-ce pas, Henriot?
+
+-- Mais sans doute, Sire, repondit le roi de Navarre, et c'est
+toujours avec bonheur que je me trouve aupres de Votre Majeste.
+
+-- Plus content que d'etre la-bas, hein? reprit Charles IX,
+continuant a suivre sa pauvre pensee plutot qu'il ne repondait au
+compliment de Henri.
+
+-- Sire, je ne comprends pas, dit Henri.
+
+-- Regardez et vous comprendrez. D'un mouvement rapide, Charles IX
+marcha ou plutot bondit vers la fenetre. Et, attirant a lui son
+beau-frere, de plus en plus epouvante, il lui montra l'horrible
+silhouette des assassins, qui, sur le plancher d'un bateau,
+egorgeaient ou noyaient les victimes qu'on leur amenait a chaque
+instant.
+
+-- Mais, au nom du Ciel, s'ecria Henri tout pale, que se passe-t-
+il donc cette nuit?
+
+-- Cette nuit, monsieur, dit Charles IX, on me debarrasse de tous
+les huguenots. Voyez-vous la-bas, au-dessus de l'hotel de Bourbon,
+cette fumee et cette flamme? C'est la fumee et la flamme de la
+maison de l'amiral, qui brule. Voyez-vous ce corps que de bons
+catholiques trainent sur une paillasse dechiree, c'est le corps du
+gendre de l'amiral, le cadavre de votre ami Teligny.
+
+-- Oh! que veut dire cela? s'ecria le roi de Navarre, en cherchant
+inutilement a son cote la poignee de sa dague et tremblant a la
+fois de honte et de colere, car il sentait que tout a la fois on
+le raillait et on le menacait.
+
+-- Cela veut dire, s'ecria Charles IX furieux, sans transition et
+blemissant d'une maniere effrayante, cela veut dire que je ne veux
+plus de huguenot autour de moi, entendez-vous, Henri? Suis-je le
+roi? suis-je le maitre?
+
+-- Mais, Votre Majeste...
+
+-- Ma Majeste tue et massacre a cette heure tout ce qui n'est pas
+catholique; c'est son plaisir. Etes-vous catholique? s'ecria
+Charles, dont la colere montait incessamment comme une maree
+terrible.
+
+-- Sire, dit Henri, rappelez-vous vos paroles: Qu'importe la
+religion de qui me sert bien!
+
+-- Ha! ha! ha! s'ecria Charles en eclatant d'un rire sinistre; que
+je me rappelle mes paroles, dis-tu, Henri! _Verba volant, _comme
+dit ma soeur Margot. Et tous ceux-la, regarde, ajouta-t-il en
+montrant du doigt la ville, ceux-la ne m'avaient-ils pas bien
+servi aussi? n'etaient-ils pas braves au combat, sages au conseil,
+devoues toujours? Tous etaient des sujets utiles! mais ils etaient
+huguenots, et je ne veux que des catholiques.
+
+Henri resta muet.
+
+-- Ca, comprenez-moi donc, Henriot! s'ecria Charles IX.
+
+-- J'ai compris, Sire.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, Sire, je ne vois pas pourquoi le roi de Navarre ferait
+ce que tant de gentilshommes ou de pauvres gens n'ont pas fait.
+Car enfin, s'ils meurent tous, ces malheureux, c'est aussi parce
+qu'on leur a propose ce que Votre Majeste me propose, et qu'ils
+ont refuse comme je refuse.
+
+Charles saisit le bras du jeune prince, et fixant sur lui un
+regard dont l'atonie se changeait peu a peu en un fauve
+rayonnement:
+
+-- Ah! tu crois, dit-il, que j'ai pris la peine d'offrir la messe
+a ceux qu'on egorge la-bas?
+
+-- Sire, dit Henri en degageant son bras, ne mourrez-vous point
+dans la religion de vos peres?
+
+-- Oui, par la mordieu! et toi?
+
+-- Eh bien, moi aussi, Sire, repondit Henri. Charles poussa un
+rugissement de rage, et saisit d'une main tremblante son
+arquebuse, placee sur une table. Henri, colle contre la
+tapisserie, la sueur de l'angoisse au front, mais, grace a cette
+puissance qu'il conservait sur lui-meme, calme en apparence,
+suivait tous les mouvements du terrible monarque avec l'avide
+stupeur de l'oiseau fascine par le serpent.
+
+Charles arma son arquebuse, et frappant du pied avec une fureur
+aveugle:
+
+-- Veux-tu la messe? s'ecria-t-il en eblouissant Henri du
+miroitement de l'arme fatale. Henri resta muet.
+
+Charles IX ebranla les voutes du Louvre du plus terrible juron qui
+soit jamais sorti des levres d'un homme, et de pale qu'il etait,
+il devint livide.
+
+-- Mort, messe ou Bastille! s'ecria-t-il en mettant le roi de
+Navarre en joue.
+
+-- Oh! Sire! s'ecria Henri, me tuerez-vous, moi votre frere?
+
+Henri venait d'eluder, avec cet esprit incomparable qui etait une
+des plus puissantes facultes de son organisation, la reponse que
+lui demandait Charles IX; car, sans aucun doute, si cette reponse
+eut ete negative, Henri etait mort.
+
+Aussi, comme apres les derniers paroxysmes de la rage se trouve
+immediatement le commencement de la reaction, Charles IX ne
+reitera pas la question qu'il venait d'adresser au prince de
+Navarre, et apres un moment d'hesitation, pendant lequel il fit
+entendre un rugissement sourd, il se retourna vers la fenetre
+ouverte, et coucha en joue un homme qui courait sur le quai
+oppose.
+
+-- Il faut cependant bien que je tue quelqu'un, s'ecria Charles
+IX, livide comme un cadavre, et dont les yeux s'injectaient de
+sang.
+
+Et lachant le coup, il abattit l'homme qui courait. Henri poussa
+un gemissement. Alors, anime par une effrayante ardeur, Charles
+chargea et tira sans relache son arquebuse, poussant des cris de
+joie chaque fois que le coup avait porte.
+
+-- C'est fait de moi, se dit le roi de Navarre; quand il ne
+trouvera plus personne a tuer, il me tuera.
+
+-- Eh bien, dit tout a coup une voix derriere les princes, est-ce
+fait?
+
+C'etait Catherine de Medicis, qui, pendant la derniere detonation
+de l'arme, venait d'entrer sans etre entendue.
+
+-- Non, mille tonnerres d'enfer! hurla Charles en jetant son
+arquebuse par la chambre... Non, l'entete... il ne veut pas! ...
+
+Catherine ne repondit point. Elle tourna lentement son regard vers
+la partie de la chambre ou se tenait Henri, aussi immobile qu'une
+des figures de la tapisserie contre laquelle il etait appuye.
+Alors elle ramena sur Charles un oeil qui voulait dire: Alors,
+pourquoi vit-il?
+
+-- Il vit... il vit... murmura Charles IX, qui comprenait
+parfaitement ce regard et qui y repondait, comme on le voit, sans
+hesitation; il vit, parce qu'il... est mon parent.
+
+Catherine sourit. Henri vit ce sourire et reconnut que c'etait
+Catherine surtout qu'il lui fallait combattre.
+
+-- Madame, lui dit-il, tout vient de vous, je le vois bien, et
+rien de mon beau-frere Charles; c'est vous qui avez eu l'idee de
+m'attirer dans un piege; c'est vous qui avez pense a faire de
+votre fille l'appat qui devait nous perdre tous; c'est vous qui
+m'avez separe de ma femme, pour qu'elle n'eut pas l'ennui de me
+voir tuer sous ses yeux...
+
+-- Oui, mais cela ne sera pas! s'ecria une autre voix haletante et
+passionnee que Henri reconnut a l'instant et qui fit tressaillir
+Charles IX de surprise et Catherine de fureur.
+
+-- Marguerite! s'ecria Henri.
+
+-- Margot! dit Charles IX.
+
+-- Ma fille! murmura Catherine.
+
+-- Monsieur, dit Marguerite a Henri, vos dernieres paroles
+m'accusaient, et vous aviez a la fois tort et raison: raison, car
+en effet je suis bien l'instrument dont on s'est servi pour vous
+perdre tous; tort, car j'ignorais que vous marchiez a votre perte.
+Moi-meme, monsieur, telle que vous me voyez, je dois la vie au
+hasard, a l'oubli de ma mere, peut-etre; mais sitot que j'ai
+appris votre danger, je me suis souvenue de mon devoir. Or, le
+devoir d'une femme est de partager la fortune de son mari. Vous
+exile-t-on, monsieur, je vous suis dans l'exil; vous emprisonne-t-
+on, je me fais captive; vous tue-t-on, je meurs.
+
+Et elle tendit a son mari une main que Henri saisit, sinon avec
+amour, du moins avec reconnaissance.
+
+-- Ah! ma pauvre Margot, dit Charles IX, tu ferais bien mieux de
+lui dire de se faire catholique!
+
+-- Sire, repondit Marguerite avec cette haute dignite qui lui
+etait si naturelle, Sire, croyez-moi, pour vous-meme ne demandez
+pas une lachete a un prince de votre maison.
+
+Catherine lanca un regard significatif a Charles.
+
+-- Mon frere, s'ecria Marguerite, qui, aussi bien que Charles IX,
+comprenait la terrible pantomime de Catherine, mon frere, songez-
+y, vous avez fait de lui mon epoux.
+
+Charles IX, pris entre le regard imperatif de Catherine et le
+regard suppliant de Marguerite comme entre deux principes opposes,
+resta un instant indecis; enfin, Oromase l'emporta.
+
+-- Au fait, madame, dit-il en se penchant a l'oreille de
+Catherine, Margot a raison et Henriot est mon beau-frere.
+
+-- Oui, repondit Catherine en s'approchant a son tour de l'oreille
+de son fils, oui... mais s'il ne l'etait pas?
+
+
+
+XI
+L'aubepine du cimetiere des Innocents
+
+
+Rentree chez elle, Marguerite chercha vainement a deviner le mot
+que Catherine de Medicis avait dit tout bas a Charles IX, et qui
+avait arrete court le terrible conseil de vie et de mort qui se
+tenait en ce moment.
+
+Une partie de la matinee fut employee par elle a soigner La Mole,
+l'autre a chercher l'enigme que son esprit se refusait a
+comprendre.
+
+Le roi de Navarre etait reste prisonnier au Louvre. Les huguenots
+etaient plus que jamais poursuivis. A la nuit terrible avait
+succede un jour de massacre plus hideux encore. Ce n'etait plus le
+tocsin que les cloches sonnaient, c'etaient des _Te Deum_, et les
+accents de ce bronze joyeux retentissant au milieu du meurtre et
+des incendies, etaient peut-etre plus tristes a la lumiere du
+soleil que ne l'avait ete pendant l'obscurite le glas de la nuit
+precedente. Ce n'etait pas le tout: une chose etrange etait
+arrivee; une aubepine, qui avait fleuri au printemps et qui, comme
+d'habitude, avait perdu son odorante parure au mois de juin,
+venait de refleurir pendant la nuit, et les catholiques, qui
+voyaient dans cet evenement un miracle et qui, pour la
+popularisation de ce miracle, faisaient Dieu leur complice,
+allaient en procession, croix et banniere en tete, au cimetiere
+des Innocents, ou cette aubepine fleurissait. Cette espece
+d'assentiment donne par le ciel au massacre qui s'executait avait
+redouble l'ardeur des assassins. Et tandis que la ville continuait
+a offrir dans chaque rue, dans chaque carrefour, sur chaque place
+une scene de desolation, le Louvre avait deja servi de tombeau
+commun a tous les protestants qui s'y etaient trouves enfermes au
+moment du signal. Le roi de Navarre, le prince de Conde et La Mole
+y etaient seuls demeures vivants.
+
+Rassuree sur La Mole, dont les plaies, comme elle l'avait dit la
+veille, etaient dangereuses, mais non mortelles, Marguerite
+n'etait donc plus preoccupee que d'une chose: sauver la vie de son
+mari, qui continuait d'etre menacee. Sans doute le premier
+sentiment qui s'etait empare de l'epouse etait un sentiment de
+loyale pitie pour un homme auquel elle venait, comme l'avait dit
+lui-meme le Bearnais, de jurer sinon amour, du moins alliance.
+Mais, a la suite de ce sentiment, un autre moins pur avait penetre
+dans le coeur de la reine.
+
+Marguerite etait ambitieuse, Marguerite avait vu presque une
+certitude de royaute dans son mariage avec Henri de Bourbon, La
+Navarre, tiraillee d'un cote par les rois de France, de l'autre
+par les rois d'Espagne, qui, lambeau a lambeau, avaient fini par
+emporter la moitie de son territoire, pouvait, si Henri de Bourbon
+realisait les esperances de courage qu'il avait donnees dans les
+rares occasions qu'il avait eues de tirer l'epee, devenir un
+royaume reel, avec les huguenots de France pour sujets. Grace a
+son esprit fin et si eleve, Marguerite avait entrevu et calcule
+tout cela. En perdant Henri, ce n'etait donc pas seulement un mari
+qu'elle perdait, c'etait un trone.
+
+Elle en etait au plus intime de ces reflexions, lorsqu'elle
+entendit frapper a la porte du corridor secret; elle tressaillit,
+car trois personnes seulement venaient par cette porte: le roi, la
+reine mere et le duc d'Alencon. Elle entrouvrit la porte du
+cabinet, recommanda du doigt le silence a Gillonne et a La Mole,
+et alla ouvrir au visiteur.
+
+Ce visiteur etait le duc d'Alencon.
+
+Le jeune homme avait disparu depuis la veille. Un instant
+Marguerite avait eu l'idee de reclamer son intercession en faveur
+du roi de Navarre; mais une idee terrible l'avait arretee. Le
+mariage s'etait fait contre son gre; Francois detestait Henri et
+n'avait conserve la neutralite en faveur du Bearnais que parce
+qu'il etait convaincu que Henri et sa femme etaient restes
+etrangers l'un a l'autre. Une marque d'interet donnee par
+Marguerite a son epoux pouvait en consequence, au lieu de
+l'ecarter, rapprocher de sa poitrine un des trois poignards qui le
+menacaient.
+
+Marguerite frissonna donc en apercevant le jeune prince plus
+qu'elle n'eut frissonne en apercevant le roi Charles IX ou la
+reine mere elle-meme. On n'eut point dit d'ailleurs, en le voyant,
+qu'il se passat quelque chose d'insolite par la ville, ni au
+Louvre; il etait vetu avec son elegance ordinaire. Ses habits et
+son linge exhalaient ces parfums que meprisait Charles IX, mais
+dont le duc d'Anjou et lui faisaient un si continuel usage.
+Seulement, un oeil exerce comme l'etait celui de Marguerite
+pouvait remarquer que, malgre sa paleur plus grande que
+d'habitude, et malgre le leger tremblement qui agitait l'extremite
+de ses mains, aussi belles et aussi soignees que des mains de
+femme, il renfermait au fond de son coeur un sentiment joyeux.
+
+Son entree fut ce qu'elle avait l'habitude d'etre. Il s'approcha
+de sa soeur pour l'embrasser. Mais, au lieu de lui tendre ses
+joues, comme elle eut fait au roi Charles ou au duc d'Anjou,
+Marguerite s'inclina et lui offrit le front.
+
+Le duc d'Alencon poussa un soupir, et posa ses levres blemissantes
+sur ce front que lui presentait Marguerite.
+
+Alors, s'asseyant, il se mit a raconter a sa soeur les nouvelles
+sanglantes de la nuit; la mort lente et terrible de l'amiral; la
+mort instantanee de Teligny, qui, perce d'une balle, rendit a
+l'instant meme le dernier soupir. Il s'arreta, s'appesantit, se
+complut sur les details sanglants de cette nuit avec cet amour du
+sang particulier a lui et a ses deux freres. Marguerite le laissa
+dire.
+
+Enfin, ayant tout dit, il se tut.
+
+-- Ce n'est pas pour me faire ce recit seulement que vous etes
+venu me rendre visite, n'est-ce pas, mon frere? demanda
+Marguerite.
+
+Le duc d'Alencon sourit.
+
+-- Vous avez encore autre chose a me dire?
+
+-- Non, repondit le duc, j'attends.
+
+-- Qu'attendez-vous?
+
+-- Ne m'avez-vous pas dit, chere Marguerite bien-aimee, reprit le
+duc en rapprochant son fauteuil de celui de sa soeur, que ce
+mariage avec le roi de Navarre se faisait contre votre gre.
+
+-- Oui, sans doute. Je ne connaissais point le prince de Bearn
+lorsqu'on me l'a propose pour epoux.
+
+-- Et depuis que vous le connaissez, ne m'avez-vous pas affirme
+que vous n'eprouviez aucun amour pour lui?
+
+-- Je vous l'ai dit, il est vrai.
+
+-- Votre opinion n'etait-elle pas que ce mariage devait faire
+votre malheur?
+
+-- Mon cher Francois, dit Marguerite, quand un mariage n'est pas
+la supreme felicite, c'est presque toujours la supreme douleur.
+
+-- Eh bien, ma chere Marguerite! comme je vous le disais,
+j'attends.
+
+-- Mais qu'attendez-vous, dites?
+
+-- Que vous temoigniez votre joie.
+
+-- De quoi donc ai-je a me rejouir?
+
+-- Mais de cette occasion inattendue qui se presente de reprendre
+votre liberte.
+
+-- Ma liberte! reprit Marguerite, qui voulait forcer le prince a
+aller jusqu'au bout de sa pensee.
+
+-- Sans doute, votre liberte; vous allez etre separee du roi de
+Navarre.
+
+-- Separee! dit Marguerite en fixant ses yeux sur le jeune prince.
+
+Le duc d'Alencon essaya de soutenir le regard de sa soeur; mais
+bientot ses yeux s'ecarterent d'elle avec embarras.
+
+-- Separee! repeta Marguerite; voyons cela, mon frere, car je suis
+bien aise que vous me mettiez a meme d'approfondir la question; et
+comment compte-t-on nous separer?
+
+-- Mais, murmura le duc, Henri est huguenot.
+
+-- Sans doute; mais il n'avait pas fait mystere de sa religion, et
+l'on savait cela quand on nous a maries.
+
+-- Oui, mais depuis votre mariage, ma soeur, dit le duc, laissant
+malgre lui un rayon de joie illuminer son visage, qu'a fait Henri?
+
+-- Mais vous le savez mieux que personne, Francois, puisqu'il a
+passe ses journees presque toujours en votre compagnie, tantot a
+la chasse, tantot au mail, tantot a la paume.
+
+-- Oui, ses journees, sans doute, reprit le duc, ses journees;
+mais ses nuits? Marguerite se tut, et ce fut a son tour de baisser
+les yeux.
+
+-- Ses nuits, continua le duc d'Alencon, ses nuits?
+
+-- Eh bien? demanda Marguerite, sentant qu'il fallait bien
+repondre quelque chose.
+
+-- Eh bien, il les a passees chez madame de Sauve.
+
+-- Comment le savez-vous? s'ecria Marguerite.
+
+-- Je le sais parce que j'avais interet a le savoir, repondit le
+jeune prince en palissant et en dechiquetant la broderie de ses
+manches.
+
+Marguerite commencait a comprendre ce que Catherine avait dit tout
+bas a Charles IX: mais elle fit semblant de demeurer dans son
+ignorance.
+
+-- Pourquoi me dites-vous cela, mon frere? repondit-elle avec un
+air de melancolie parfaitement joue; est-ce pour me rappeler que
+personne ici ne m'aime et ne tient a moi: pas plus ceux que la
+nature m'a donnes pour protecteurs que celui que l'Eglise m'a
+donne pour epoux?
+
+-- Vous etes injuste, dit vivement le duc d'Alencon en rapprochant
+encore son fauteuil de celui de sa soeur, je vous aime et vous
+protege, moi.
+
+-- Mon frere, dit Marguerite en le regardant fixement, vous avez
+quelque chose a me dire de la part de la reine mere.
+
+-- Moi! vous vous trompez, ma soeur, je vous jure; qui peut vous
+faire croire cela?
+
+-- Ce qui peut me le faire croire, c'est que vous rompez l'amitie
+qui vous attachait a mon mari; c'est que vous abandonnez la cause
+du roi de Navarre.
+
+-- La cause du roi de Navarre! reprit le duc d'Alencon tout
+interdit.
+
+-- Oui, sans doute. Tenez, Francois, parlons franc. Vous en etes
+convenu vingt fois, vous ne pouvez vous elever et meme vous
+soutenir que l'un par l'autre. Cette alliance...
+
+-- Est devenue impossible, ma soeur, interrompit le duc d'Alencon.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Parce que le roi a des desseins sur votre mari. Pardon! en
+disant votre mari, je me trompe: c'est sur Henri de Navarre que je
+voulais dire. Notre mere a devine tout. Je m'alliais aux huguenots
+parce que je croyais les huguenots en faveur. Mais voila qu'on tue
+les huguenots et que dans huit jours il n'en restera pas cinquante
+dans tout le royaume. Je tendais la main au roi de Navarre parce
+qu'il etait... votre mari. Mais voila qu'il n'est plus votre mari.
+Qu'avez-vous a dire a cela, vous qui etes non seulement la plus
+belle femme de France, mais encore la plus forte tete du royaume?
+
+-- J'ai a dire, reprit Marguerite, que je connais notre frere
+Charles. Je l'ai vu hier dans un de ces acces de frenesie dont
+chacun abrege sa vie de dix ans; j'ai a dire que ces acces se
+renouvellent, par malheur, bien souvent maintenant, ce qui fait
+que, selon toute probabilite, notre frere Charles n'a pas
+longtemps a vivre; j'ai a dire enfin que le roi de Pologne vient
+de mourir et qu'il est fort question d'elire en sa place un prince
+de la maison de France; j'ai a dire enfin que, lorsque les
+circonstances se presentent ainsi, ce n'est point le moment
+d'abandonner des allies qui, au moment du combat, peuvent nous
+soutenir avec le concours d'un peuple et l'appui d'un royaume.
+
+-- Et vous, s'ecria le duc, ne me faites-vous pas une trahison
+bien plus grande de preferer un etranger a votre frere?
+
+-- Expliquez-vous, Francois; en quoi et comment vous ai-je trahi?
+
+-- Vous avez demande hier au roi la vie du roi de Navarre?
+
+-- Eh bien? demanda Marguerite avec une feinte naivete. Le duc se
+leva precipitamment, fit deux ou trois fois le tour de la chambre
+d'un air egare, puis revint prendre la main de Marguerite. Cette
+main etait raide et glacee.
+
+-- Adieu, ma soeur, dit-il; vous n'avez pas voulu me comprendre,
+ne vous en prenez donc qu'a vous des malheurs qui pourront vous
+arriver.
+
+Marguerite palit, mais demeura immobile a sa place. Elle vit
+sortir le duc d'Alencon sans faire un signe pour le rappeler; mais
+a peine l'avait-elle perdu de vue dans le corridor qu'il revint
+sur ses pas.
+
+-- Ecoutez, Marguerite, dit-il, j'ai oublie de vous dire une
+chose: c'est que demain, a pareille heure, le roi de Navarre sera
+mort.
+
+Marguerite poussa un cri; car cette idee qu'elle etait
+l'instrument d'un assassinat lui causait une epouvante qu'elle ne
+pouvait surmonter.
+
+-- Et vous n'empecherez pas cette mort? dit-elle; vous ne sauverez
+pas votre meilleur et votre plus fidele allie?
+
+-- Depuis hier, mon allie n'est plus le roi de Navarre.
+
+-- Et qui est-ce donc, alors?
+
+-- C'est M. de Guise. En detruisant les huguenots, on a fait M. de
+Guise roi des catholiques.
+
+-- Et c'est le fils de Henri II qui reconnait pour son roi un duc
+de Lorraine! ...
+
+-- Vous etes dans un mauvais jour, Marguerite, et vous ne
+comprenez rien.
+
+-- J'avoue que je cherche en vain a lire dans votre pensee.
+
+-- Ma soeur, vous etes d'aussi bonne maison que madame la
+princesse de Porcian, et Guise n'est pas plus immortel que le roi
+de Navarre; eh bien, Marguerite, supposez maintenant trois choses,
+toutes trois possibles: la premiere, c'est que Monsieur soit elu
+roi de Pologne; la seconde, c'est que vous m'aimiez comme je vous
+aime; eh bien, je suis roi de France, et vous... et vous... reine
+des catholiques.
+
+Marguerite cacha sa tete dans ses mains, eblouie de la profondeur
+des vues de cet adolescent que personne a la cour n'osait appeler
+une intelligence.
+
+-- Mais, demanda-t-elle apres un moment de silence, vous n'etes
+donc pas jaloux de M. le duc de Guise comme vous l'etes du roi de
+Navarre?
+
+-- Ce qui est fait est fait, dit le duc d'Alencon d'une voix
+sourde; et si j'ai eu a etre jaloux du duc de Guise, eh bien, je
+l'ai ete.
+
+-- Il n'y a qu'une seule chose qui puisse empecher ce beau plan de
+reussir.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que je n'aime plus le duc de Guise.
+
+-- Et qui donc aimez-vous, alors?
+
+-- Personne. Le duc d'Alencon regarda Marguerite avec l'etonnement
+d'un homme qui, a son tour, ne comprend plus, et sortit de
+l'appartement en poussant un soupir et en pressant de sa main
+glacee son front pret a se fendre. Marguerite demeura seule et
+pensive. La situation commencait a se dessiner claire et precise a
+ses yeux; le roi avait laisse faire la Saint-Barthelemy, la reine
+Catherine et le duc de Guise l'avaient faite. Le duc de Guise et
+le duc d'Alencon allaient se reunir pour en tirer le meilleur
+parti possible. La mort du roi de Navarre etait une consequence
+naturelle de cette grande catastrophe. Le roi de Navarre mort, on
+s'emparait de son royaume. Marguerite restait donc veuve, sans
+trone, sans puissance, et n'ayant d'autre perspective qu'un
+cloitre ou elle n'aurait pas meme la triste douleur de pleurer son
+epoux qui n'avait jamais ete son mari. Elle en etait la, lorsque
+la reine Catherine lui fit demander si elle ne voulait pas venir
+faire avec toute la cour un pelerinage a l'aubepine du cimetiere
+des Innocents.
+
+Le premier mouvement de Marguerite fut de refuser de faire partie
+de cette cavalcade. Mais la pensee que cette sortie lui fournirait
+peut-etre l'occasion d'apprendre quelque chose de nouveau sur le
+sort du roi de Navarre la decida. Elle fit donc repondre que si on
+voulait lui tenir un cheval pret, elle accompagnerait volontiers
+Leurs Majestes.
+
+Cinq minutes apres, un page vint lui annoncer que, si elle voulait
+descendre, le cortege allait se mettre en marche. Marguerite fit
+de la main a Gillone un signe pour lui recommander le blesse et
+descendit.
+
+Le roi, la reine mere, Tavannes et les principaux catholiques
+etaient deja a cheval. Marguerite jeta un coup d'oeil rapide sur
+ce groupe, qui se composait d'une vingtaine de personnes a peu
+pres: le roi de Navarre n'y etait point.
+
+Mais madame de Sauve y etait; elle echangea un regard avec elle,
+et Marguerite comprit que la maitresse de son mari avait quelque
+chose a lui dire.
+
+On se mit en route en gagnant la rue Saint-Honore par la rue de
+l'Astruce. A la vue du roi, de la reine Catherine et des
+principaux catholiques, le peuple s'etait amasse, suivant le
+cortege comme un flot qui monte, criant:
+
+-- Vive le roi! vive la messe! mort aux huguenots! Ces cris
+etaient accompagnes de brandissements d'epees rougies et
+d'arquebuses fumantes, qui indiquaient la part que chacun avait
+prise au sinistre evenement qui venait de s'accomplir. En arrivant
+a la hauteur de la rue des Prouvelles, on rencontra des hommes qui
+trainaient un cadavre sans tete. C'etait celui de l'amiral. Ces
+hommes allaient le pendre par les pieds a Montfaucon.
+
+On entra dans le cimetiere des Saints-Innocents par la porte qui
+s'ouvrait en face de la rue des Chaps, aujourd'hui celle des
+Dechargeurs. Le clerge, prevenu de la visite du roi et de celle de
+la reine mere, attendait Leurs Majestes pour les haranguer.
+
+Madame de Sauve profita du moment ou Catherine ecoutait le
+discours qu'on lui faisait pour s'approcher de la reine de Navarre
+et lui demander la permission de lui baiser sa main. Marguerite
+etendit le bras vers elle, madame de Sauve approcha ses levres de
+la main de la reine, et, en la baisant lui glissa un petit papier
+roule dans la manche.
+
+Si rapide et si dissimulee qu'eut ete la retraite de madame de
+Sauve, Catherine s'en etait apercue, elle se retourna au moment ou
+sa dame d'honneur baisait la main de la reine.
+
+Les deux femmes virent ce regard qui penetrait jusqu'a elles comme
+un eclair, mais toutes deux resterent impassibles. Seulement
+madame de Sauve s'eloigna de Marguerite, et alla reprendre sa
+place pres de Catherine.
+
+Lorsqu'elle eut repondu au discours qui venait de lui etre
+adresse, Catherine fit du doigt, et en souriant, signe a la reine
+de Navarre de s'approcher d'elle.
+
+Marguerite obeit.
+
+-- Eh! ma fille! dit la reine mere dans son patois italien, vous
+avez donc de grandes amities avec madame de Sauve?
+
+Marguerite sourit, en donnant a son beau visage l'expression la
+plus amere qu'elle put trouver.
+
+-- Oui, ma mere, repondit-elle, le serpent est venu me mordre la
+main.
+
+-- Ah! ah! dit Catherine en souriant, vous etes jalouse, je crois!
+
+-- Vous vous trompez, madame, repondit Marguerite. Je ne suis pas
+plus jalouse du roi de Navarre que le roi de Navarre n'est
+amoureux de moi. Seulement je sais distinguer mes amis de mes
+ennemis. J'aime qui m'aime, et deteste qui me hait. Sans cela,
+madame, serais-je votre fille?
+
+Catherine sourit de maniere a faire comprendre a Marguerite que,
+si elle avait eu quelque soupcon, ce soupcon etait evanoui.
+
+D'ailleurs, en ce moment, de nouveaux pelerins attirerent
+l'attention de l'auguste assemblee. Le duc de Guise arrivait
+escorte d'une troupe de gentilshommes tout echauffes encore d'un
+carnage recent. Ils escortaient une litiere richement tapissee,
+qui s'arreta en face du roi.
+
+-- La duchesse de Nevers! s'ecria Charles IX. Ca, voyons! qu'elle
+vienne recevoir nos compliments, cette belle et rude catholique.
+Que m'a-t-on dit, ma cousine, que, de votre propre fenetre, vous
+avez giboye aux huguenots, et que vous en avez tue un d'un coup de
+pierre?
+
+La duchesse de Nevers rougit extremement.
+
+-- Sire, dit-elle a voix basse, en venant s'agenouiller devant le
+roi, c'est au contraire un catholique blesse que j'ai eu le
+bonheur de recueillir.
+
+-- Bien, bien, ma cousine! il y a deux facons de me servir: l'une
+en exterminant mes ennemis, l'autre en secourant mes amis. On fait
+ce qu'on peut, et je suis sur que si vous eussiez pu davantage,
+vous l'eussiez fait.
+
+Pendant ce temps, le peuple, qui voyait la bonne harmonie qui
+regnait entre la maison de Lorraine et Charles IX, criait a tue-
+tete:
+
+-- Vive le roi! vive le duc de Guise! vive la messe!
+
+-- Revenez-vous au Louvre avec nous, Henriette? dit la reine mere
+a la belle duchesse.
+
+Marguerite toucha du coude son amie, qui comprit aussitot ce
+signe, et qui repondit:
+
+-- Non pas, madame, a moins que Votre Majeste ne me l'ordonne, car
+j'ai affaire en ville avec Sa Majeste la reine de Navarre.
+
+-- Et qu'allez-vous faire ensemble? demanda Catherine.
+
+-- Voir des livres grecs tres rares et tres curieux qu'on a
+trouves chez un vieux pasteur protestant, et qu'on a transportes a
+la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, repondit Marguerite.
+
+-- Vous feriez mieux d'aller voir jeter les derniers huguenots du
+haut du pont des Meuniers dans la Seine, dit Charles IX. C'est la
+place des bons Francais.
+
+-- Nous irons, s'il plait a Votre Majeste, repondit la duchesse de
+Nevers.
+
+Catherine jeta un regard de defiance sur les deux jeunes femmes.
+Marguerite, aux aguets, l'intercepta, et se tournant et retournant
+aussitot d'un air fort preoccupe, elle regarda avec inquietude
+autour d'elle.
+
+Cette inquietude, feinte ou reelle, n'echappa point a Catherine.
+
+-- Que cherchez-vous?
+
+-- Je cherche... Je ne vois plus..., dit-elle.
+
+-- Que cherchez-vous? qui ne voyez-vous plus?
+
+-- La Sauve, dit Marguerite. Serait-elle retournee au Louvre?
+
+-- Quand je te disais que tu etais jalouse! dit Catherine a
+l'oreille de sa fille. _O bestia! ... _Allons, allons, Henriette!
+continua-t-elle en haussant les epaules, emmenez la reine de
+Navarre.
+
+Marguerite feignit encore de regarder autour d'elle, puis, se
+penchant a son tour a l'oreille de son amie:
+
+-- Emmene-moi vite, lui dit-elle. J'ai des choses de la plus haute
+importance a te dire.
+
+La duchesse fit une reverence a Charles IX et a Catherine, puis
+s'inclinant devant la reine de Navarre:
+
+-- Votre Majeste daignera-t-elle monter dans ma litiere? dit-elle.
+
+-- Volontiers. Seulement vous serez obligee de me faire reconduire
+au Louvre.
+
+-- Ma litiere, comme mes gens, comme moi-meme, repondit la
+duchesse, sont aux ordres de Votre Majeste.
+
+La reine Marguerite monta dans la litiere, et, sur un signe
+qu'elle lui fit, la duchesse de Nevers monta a son tour et prit
+respectueusement place sur le devant.
+
+Catherine et ses gentilshommes retournerent au Louvre en suivant
+le meme chemin qu'ils avaient pris pour venir. Seulement, pendant
+toute la route, on vit la reine mere parler sans relache a
+l'oreille du roi, en lui designant plusieurs fois madame de Sauve.
+
+Et a chaque fois le roi riait, comme riait Charles IX, c'est-a-
+dire d'un rire plus sinistre qu'une menace.
+
+Quant a Marguerite, une fois qu'elle eut senti la litiere se
+mettre en mouvement, et qu'elle n'eut plus a craindre la percante
+investigation de Catherine, elle tira vivement de sa manche le
+billet de madame de Sauve et lut les mots suivants:
+
+"J'ai recu l'ordre de faire remettre ce soir au roi de Navarre
+deux clefs: l'une est celle de la chambre dans laquelle il est
+enferme, l'autre est celle de la mienne. Une fois qu'il sera entre
+chez moi, il m'est enjoint de l'y garder jusqu'a six heures du
+matin.
+
+"Que Votre Majeste reflechisse, que Votre Majeste decide, que
+Votre Majeste ne compte ma vie pour rien."
+
+-- Il n'y a plus de doute, murmura Marguerite, et la pauvre femme
+est l'instrument dont on veut se servir pour nous perdre tous.
+Mais nous verrons si de la reine Margot, comme dit mon frere
+Charles, on fait si facilement une religieuse.
+
+-- De qui donc est cette lettre? demanda la duchesse de Nevers en
+montrant le papier que Marguerite venait de lire et de relire avec
+une si grande attention.
+
+-- Ah! duchesse! j'ai bien des choses a te dire, repondit
+Marguerite en dechirant le billet en mille et mille morceaux.
+
+
+
+XII
+Les confidences
+
+
+-- Et, d'abord, ou allons-nous? demanda Marguerite. Ce n'est pas
+au pont des Meuniers, j'imagine?... J'ai vu assez de tueries comme
+cela depuis hier, ma pauvre Henriette!
+
+-- J'ai pris la liberte de conduire Votre Majeste...
+
+-- D'abord, et avant toute chose, Ma Majeste te prie d'oublier sa
+majeste... Tu me conduisais donc...
+
+-- A l'hotel de Guise, a moins que vous n'en decidiez autrement.
+
+-- Non pas! non pas, Henriette! allons chez toi; le duc de Guise
+n'y est pas, ton mari n'y est pas?
+
+-- Oh! non! s'ecria la duchesse avec une joie qui fit etinceler
+ses beaux yeux couleur d'emeraude; non! ni mon beau-frere, ni mon
+mari, ni personne! Je suis libre, libre comme l'air, comme
+l'oiseau, comme le nuage... Libre, ma reine, entendez-vous?
+Comprenez-vous ce qu'il y a de bonheur dans ce mot: libre?... Je
+vais, je viens, je commande! Ah! pauvre reine! vous n'etes pas
+libre, vous! aussi vous soupirez...
+
+-- Tu vas, tu viens, tu commandes! Est-ce donc tout? Et ta liberte
+ne sert-elle qu'a cela? Voyons, tu es bien joyeuse pour n'etre que
+libre.
+
+-- Votre Majeste m'a promis d'entamer les confidences.
+
+-- Encore Ma Majeste; voyons, nous nous facherons, Henriette; as-
+tu donc oublie nos conventions?
+
+-- Non, votre respectueuse servante devant le monde, ta folle
+confidente dans le tete-a-tete. N'est-ce pas cela, madame, n'est-
+ce pas cela, Marguerite?
+
+-- Oui, oui! dit la reine en souriant.
+
+-- Ni rivalites de maisons, ni perfidies d'amour; tout bien, tout
+bon, tout franc; une alliance enfin offensive et defensive, dans
+le seul but de rencontrer et de saisir au vol, si nous le
+rencontrons, cet ephemere qu'on nomme le bonheur.
+
+-- Bien, ma duchesse! c'est cela; et pour renouveler le pacte,
+embrasse-moi.
+
+Et les deux charmantes tetes, l'une pale et voilee de melancolie,
+l'autre rosee, blonde et rieuse se rapprocherent gracieusement et
+unirent leurs levres comme elles avaient uni leurs pensees.
+
+-- Donc il y a du nouveau? demanda la duchesse en fixant sur
+Marguerite un regard avide et curieux.
+
+-- Tout n'est-il pas nouveau depuis deux jours?
+
+-- Oh! je parle d'amour et non de politique, moi. Quand nous
+aurons l'age de dame Catherine, ta mere, nous en ferons, de la
+politique. Mais nous avons vingt ans, ma belle reine, parlons
+d'autre chose. Voyons, serais-tu mariee pour tout de bon?
+
+-- A qui? dit Marguerite en riant.
+
+-- Ah! tu me rassures, en verite.
+
+-- Eh bien, Henriette, ce qui te rassure m'epouvante. Duchesse, il
+faut que je sois mariee.
+
+-- Quand cela?
+
+-- Demain.
+
+-- Ah! bah! vraiment! Pauvre amie! Et c'est necessaire?
+
+-- Absolument.
+
+-- Mordi! comme dit quelqu'un de ma connaissance, voila qui est
+fort triste.
+
+-- Tu connais quelqu'un qui dit: Mordi? demanda en riant
+Marguerite.
+
+-- Oui.
+
+-- Et quel est ce quelqu'un?
+
+-- Tu m'interroges toujours, quand c'est a toi de parler. Acheve,
+et je commencerai.
+
+-- En deux mots, voici: le roi de Navarre est amoureux et ne veut
+pas de moi. Je ne suis pas amoureuse; mais je ne veux pas de lui.
+Cependant il faudrait que nous changeassions d'idee l'un et
+l'autre, ou que nous eussions l'air d'en changer d'ici a demain.
+
+-- Eh bien, change, toi! et tu peux etre sure qu'il changera, lui!
+
+-- Justement, voila l'impossible; car je suis moins disposee a
+changer que jamais.
+
+-- A l'egard de ton mari seulement, j'espere!
+
+-- Henriette, j'ai un scrupule.
+
+-- Un scrupule de quoi?
+
+-- De religion. Fais-tu une difference entre les huguenots et les
+catholiques?
+
+-- En politique?
+
+-- Oui.
+
+-- Sans doute.
+
+-- Mais en amour?
+
+-- Ma chere amie, nous autres femmes, nous sommes tellement
+paiennes, qu'en fait de sectes nous les admettons toutes, qu'en
+fait de dieux nous en reconnaissons plusieurs.
+
+-- En un seul, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, dit la duchesse, avec un regard etincelant de paganisme;
+oui, celui qui s'appelle Eros, Cupido, Amor; oui, celui qui a un
+carquois, un bandeau et des ailes... Mordi! vive la devotion!
+
+-- Cependant tu as une maniere de prier qui est exclusive; tu
+jettes des pierres sur la tete des huguenots.
+
+-- Faisons bien et laissons dire... Ah! Marguerite, comme les
+meilleures idees, comme les plus belles actions se travestissent
+en passant par la bouche du vulgaire!
+
+-- Le vulgaire! ... Mais c'est mon frere Charles qui te
+felicitait, ce me semble?
+
+-- Ton frere Charles, Marguerite, est un grand chasseur qui sonne
+du cor toute la journee, ce qui le rend fort maigre... Je recuse
+donc jusqu'a ses compliments. D'ailleurs, je lui ai repondu, a ton
+frere Charles... N'as-tu pas entendu ma reponse?
+
+-- Non, tu parlais si bas!
+
+-- Tant mieux, j'aurai plus de nouveau a t'apprendre. Ca! la fin
+de ta confidence, Marguerite?
+
+-- C'est que... c'est que...
+
+-- Eh bien?
+
+-- C'est que, dit la reine en riant, si la pierre dont parlait mon
+frere Charles etait historique, je m'abstiendrais.
+
+-- Bon! s'ecria Henriette, tu as choisi un huguenot. Eh bien, sois
+tranquille! pour rassurer ta conscience, je te promets d'en
+choisir un a la premiere occasion.
+
+-- Ah! il parait que cette fois tu as pris un catholique?
+
+-- Mordi! reprit la duchesse.
+
+-- Bien, bien! je comprends.
+
+-- Et comment est-il notre huguenot?
+
+-- Je ne l'ai pas choisi; ce jeune homme ne m'est rien, et ne me
+sera probablement jamais rien.
+
+-- Mais enfin, comment est-il? cela ne t'empeche pas de me le
+dire, tu sais combien je suis curieuse.
+
+-- Un pauvre jeune homme beau comme le Nisus de Benvenuto Cellini,
+et qui s'est venu refugier dans mon appartement.
+
+-- Oh! oh! ... et tu ne l'avais pas un peu convoque?
+
+-- Pauvre garcon! ne ris donc pas ainsi, Henriette, car en ce
+moment il est encore entre la vie et la mort.
+
+-- Il est donc malade?
+
+-- Il est grievement blesse.
+
+-- Mais c'est tres genant, un huguenot blesse! surtout dans des
+jours comme ceux ou nous nous trouvons; et qu'en fais-tu de ce
+huguenot blesse qui ne t'est rien et ne te sera jamais rien?
+
+-- Il est dans mon cabinet; je le cache et je veux le sauver.
+
+-- Il est beau, il est jeune, il est blesse. Tu le caches dans ton
+cabinet, tu veux le sauver; ce huguenot-la sera bien ingrat s'il
+n'est pas trop reconnaissant!
+
+-- Il l'est deja, j'en ai bien peur... plus que je ne le
+desirerais.
+
+-- Et il t'interesse... ce pauvre jeune homme?
+
+-- Par humanite... seulement.
+
+-- Ah! l'humanite, ma pauvre reine! c'est toujours cette vertu-la
+qui nous perd, nous autres femmes!
+
+-- Oui, et tu comprends: comme d'un moment a l'autre le roi, le
+duc d'Alencon, ma mere, mon mari meme... peuvent entrer dans mon
+appartement...
+
+-- Tu veux me prier de te garder ton petit huguenot, n'est-ce pas,
+tant qu'il sera malade, a la condition de te le rendre quand il
+sera gueri?
+
+-- Rieuse! dit Marguerite. Non, je te jure que je ne prepare pas
+les choses de si loin. Seulement, si tu pouvais trouver un moyen
+de cacher le pauvre garcon; si tu pouvais lui conserver la vie que
+je lui ai sauvee; eh bien, je t'avoue que je t'en serais
+veritablement reconnaissante! Tu es libre a l'hotel de Guise, tu
+n'as ni beau-frere, ni mari qui t'espionne ou qui te contraigne,
+et de plus derriere ta chambre, ou personne, chere Henriette, n'a
+heureusement pour toi le droit d'entrer, un grand cabinet pareil
+au mien. Eh bien, prete-moi ce cabinet pour mon huguenot; quand il
+sera gueri tu lui ouvriras la cage et l'oiseau s'envolera.
+
+-- Il n'y a qu'une difficulte, chere reine, c'est que la cage est
+occupee.
+
+-- Comment! tu as donc aussi sauve quelqu'un, toi?
+
+-- C'est justement ce que j'ai repondu a ton frere.
+
+-- Ah! je comprends; voila pourquoi tu parlais si bas que je ne
+t'ai pas entendue.
+
+-- Ecoute, Marguerite, c'est une histoire admirable, non moins
+belle, non moins poetique que la tienne. Apres t'avoir laisse six
+de mes gardes, j'etais montee avec les six autres a l'hotel de
+Guise, et je regardais piller et bruler une maison qui n'est
+separee de l'hotel de mon frere que par la rue des Quatre-Fils,
+quand tout a coup j'entends crier des femmes et jurer des hommes.
+Je m'avance sur le balcon et je vois d'abord une epee dont le feu
+semblait eclairer toute la scene a elle seule. J'admire cette lame
+furieuse: j'aime les belles choses, moi! ... puis je cherche
+naturellement a distinguer le bras qui la faisait mouvoir, et le
+corps auquel ce bras appartenait. Au milieu des coups, des cris,
+je distingue enfin l'homme, et je vois... un heros, un Ajax
+Telamon; j'entends une voix, une voix de stentor. Je
+m'enthousiasme, je demeure toute palpitante, tressaillant a chaque
+coup dont il etait menace, a chaque botte qu'il portait; c'a ete
+une emotion d'un quart d'heure, vois-tu, ma reine, comme je n'en
+avais jamais eprouve, comme j'avais cru qu'il n'en existait pas.
+Aussi j'etais la, haletante, suspendue, muette, quand tout a coup
+mon heros a disparu.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Sous une pierre que lui a jetee une vieille femme; alors, comme
+Cyrus, j'ai retrouve la voix, j'ai crie: A l'aide, au secours! Nos
+gardes sont venus, l'ont pris, l'ont releve, et enfin l'ont
+transporte dans la chambre que tu me demandes pour ton protege.
+
+-- Helas! je comprends d'autant mieux cette histoire, chere
+Henriette, dit Marguerite, que cette histoire est presque la
+mienne.
+
+-- Avec cette difference, ma reine, que servant mon roi et ma
+religion, je n'ai point besoin de renvoyer M. Annibal de Coconnas.
+
+-- Il s'appelle Annibal de Coconnas? reprit Marguerite en eclatant
+de rire.
+
+-- C'est un terrible nom, n'est-ce pas, dit Henriette. Eh bien,
+celui qui le porte en est digne. Quel champion, mordi! et que de
+sang il a fait couler! Mets ton masque, ma reine, nous voici a
+l'hotel.
+
+-- Pourquoi donc mettre mon masque?
+
+-- Parce que je veux te montrer mon heros.
+
+-- Il est beau?
+
+-- Il m'a semble magnifique pendant ses batailles. Il est vrai que
+c'etait la nuit a la lueur des flammes. Ce matin, a la lumiere du
+jour, il m'a paru perdre un peu, je l'avoue. Cependant je crois
+que tu en seras contente.
+
+-- Alors, mon protege est refuse a l'hotel de Guise; j'en suis
+fachee, car c'est le dernier endroit ou l'on viendrait chercher un
+huguenot.
+
+-- Pas le moins du monde, je le ferai apporter ici ce soir; l'un
+couchera dans le coin a droite, l'autre dans le coin a gauche.
+
+-- Mais s'ils se reconnaissent l'un pour protestant, l'autre pour
+catholique, ils vont se devorer.
+
+-- Oh! il n'y a pas de danger. M. de Coconnas a recu dans la
+figure un coup qui fait qu'il n'y voit presque pas clair; ton
+huguenot a recu dans la poitrine un coup qui fait qu'il ne peut
+presque pas remuer... Et puis, d'ailleurs, tu lui recommanderas de
+garder le silence a l'endroit de la religion, et tout ira a
+merveille.
+
+-- Allons, soit!
+
+-- Entrons, c'est conclu.
+
+-- Merci, dit Marguerite en serrant la main de son amie.
+
+-- Ici, madame, vous redevenez Majeste, dit la duchesse de Nevers;
+permettez-moi donc de vous faire les honneurs de l'hotel de Guise,
+comme ils doivent etre faits a la reine de Navarre.
+
+Et la duchesse, descendant de sa litiere, mit presque un genou en
+terre pour aider Marguerite a descendre a son tour; puis lui
+montrant de la main la porte de l'hotel gardee par deux
+sentinelles, arquebuse a la main, elle suivit a quelques pas la
+reine, qui marcha majestueusement precedant la duchesse, qui garda
+son humble attitude tant qu'elle put etre vue. Arrivee a sa
+chambre, la duchesse ferma sa porte; et appelant sa cameriste,
+Sicilienne des plus alertes:
+
+-- Mica, lui dit-elle en italien, comment va M. le comte?
+
+-- Mais de mieux en mieux, repondit celle-ci.
+
+-- Et que fait-il?
+
+-- En ce moment, je crois, madame, qu'il prend quelque chose.
+
+-- Bien! dit Marguerite, si l'appetit revient, c'est bon signe.
+
+-- Ah! c'est vrai! j'oubliais que tu es une eleve d'Ambroise Pare.
+Allez, Mica.
+
+-- Tu la renvoies?
+
+-- Oui, pour qu'elle veille sur nous. Mica sortit.
+
+-- Maintenant, dit la duchesse, veux-tu entrer chez lui, veux-tu
+que je le fasse venir?
+
+-- Ni l'un, ni l'autre; je voudrais le voir sans etre vue.
+
+-- Que t'importe, puisque tu as ton masque?
+
+-- Il peut me reconnaitre a mes cheveux, a mes mains, a un bijou.
+
+-- Oh! comme elle est prudente depuis qu'elle est mariee, ma belle
+reine! Marguerite sourit.
+
+-- Eh bien, mais je ne vois qu'un moyen, continua la duchesse.
+
+-- Lequel?
+
+-- C'est de le regarder par le trou de la serrure.
+
+-- Soit! conduis-moi! La duchesse prit Marguerite par la main, la
+conduisit a une porte sur laquelle retombait une tapisserie,
+s'inclina sur un genou et approcha son oeil de l'ouverture que
+laissait la clef absente.
+
+-- Justement, dit-elle, il est a table et a le visage tourne de
+notre cote. Viens.
+
+La reine Marguerite prit la place de son amie et approcha a son
+tour son oeil du trou de la serrure. Coconnas, comme l'avait dit
+la duchesse, etait assis a une table admirablement servie, et a
+laquelle ses blessures ne l'empechaient pas de faire honneur.
+
+-- Ah! mon Dieu! s'ecria Marguerite en se reculant.
+
+-- Quoi donc? demanda la duchesse etonnee.
+
+-- Impossible! Non! Si! Oh! sur mon ame! c'est lui-meme.
+
+-- Qui, lui-meme?
+
+-- Chut! dit Marguerite en se relevant et en saisissant la main de
+la duchesse, celui qui voulait tuer mon huguenot, qui l'a
+poursuivi jusque dans ma chambre, qui l'a frappe jusque dans mes
+bras! Oh! Henriette, quel bonheur qu'il ne m'ait pas apercue!
+
+-- Eh bien, alors! puisque tu l'as vu a l'oeuvre, n'est-ce pas
+qu'il etait beau?
+
+-- Je ne sais, dit Marguerite, car je regardais celui qu'il
+poursuivait.
+
+-- Et celui qu'il poursuivait s'appelle?
+
+-- Tu ne prononceras pas son nom devant lui?
+
+-- Non, je te le promets.
+
+-- Lerac de la Mole.
+
+-- Et comment le trouves-tu maintenant?
+
+-- M. de La Mole?
+
+-- Non, M. de Coconnas.
+
+-- Ma foi, dit Marguerite, j'avoue que je lui trouve... Elle
+s'arreta.
+
+-- Allons, allons, dit la duchesse, je vois que tu lui en veux de
+la blessure qu'il a faite a ton huguenot.
+
+-- Mais il me semble, dit Marguerite en riant, que mon huguenot ne
+lui doit rien, et que la balafre avec laquelle il lui a souligne
+l'oeil...
+
+-- Ils sont quittes, alors, et nous pouvons les raccommoder.
+Envoie-moi ton blesse.
+
+-- Non, pas encore; plus tard.
+
+-- Quand cela?
+
+-- Quand tu auras prete au tien une autre chambre.
+
+-- Laquelle donc?
+
+Marguerite regarda son amie, qui, apres un moment de silence, la
+regarda aussi et se mit a rire.
+
+-- Eh bien, soit! dit la duchesse. Ainsi donc, alliance plus que
+jamais?
+
+-- Amitie sincere toujours, repondit la reine.
+
+-- Et le mot d'ordre, le signe de reconnaissance, si nous avons
+besoin l'une de l'autre?
+
+-- Le triple nom de ton triple dieu: _Eros-Cupido-Amor_. Et les
+deux femmes se quitterent apres s'etre embrassees pour la seconde
+fois et s'etre serre la main pour la vingtieme fois.
+
+
+
+XIII
+Comme il y a des clefs qui ouvrent les portes auxquelles elles ne
+sont pas destinees
+
+
+La reine de Navarre, en rentrant au Louvre, trouva Gillonne dans
+une grande emotion. Madame de Sauve etait venue en son absence.
+Elle avait apporte une clef que lui avait fait passer la reine
+mere. Cette clef etait celle de la chambre ou etait renferme
+Henri. Il etait evident que la reine mere avait besoin, pour un
+dessein quelconque, que le Bearnais passat cette nuit chez madame
+de Sauve.
+
+Marguerite prit la clef, la tourna et la retourna entre ses mains.
+Elle se fit rendre compte des moindres paroles de madame de Sauve,
+les pesa lettre par lettre dans son esprit, et crut avoir compris
+le projet de Catherine.
+
+Elle prit une plume, de l'encre et ecrivit sur son papier:
+
+"Au lieu d'aller ce soir chez madame de Sauve, venez chez la reine
+de Navarre. MARGUERITE."
+
+Puis elle roula le papier, l'introduisit dans le trou de la clef
+et ordonna a Gillonne, des que la nuit serait venue, d'aller
+glisser cette clef sous la porte du prisonnier.
+
+Ce premier soin accompli, Marguerite pensa au pauvre blesse; elle
+ferma toutes les portes, entra dans le cabinet, et, a son grand
+etonnement, elle trouva La Mole revetu de ses habits encore tout
+dechires et tout taches de sang.
+
+En la voyant, il essaya de se lever; mais, chancelant encore, il
+ne put se tenir debout et retomba sur le canape dont on avait fait
+un lit.
+
+-- Mais qu'arrive-t-il donc, monsieur? demanda Marguerite, et
+pourquoi suivez-vous si mal les ordonnances de votre medecin? Je
+vous avais recommande le repos, et voila qu'au lieu de m'obeir
+vous faites tout le contraire de ce que j'ai ordonne!
+
+-- Oh! madame, dit Gillonne, ce n'est point ma faute. J'ai prie,
+supplie monsieur le comte de ne point faire cette folie, mais il
+m'a declare que rien ne le retiendrait plus longtemps au Louvre.
+
+-- Quitter le Louvre! dit Marguerite en regardant avec etonnement
+le jeune homme, qui baissait les yeux; mais c'est impossible. Vous
+ne pouvez pas marcher; vous etes pale et sans force, on voit
+trembler vos genoux. Ce matin, votre blessure de l'epaule a saigne
+encore.
+
+-- Madame, repondit le jeune homme, autant j'ai rendu grace a
+Votre Majeste de m'avoir donne asile hier au soir, autant je la
+supplie de vouloir bien me permettre de partir aujourd'hui.
+
+-- Mais, dit Marguerite etonnee, je ne sais comment qualifier une
+si folle resolution: c'est pire que de l'ingratitude.
+
+-- Oh! madame! s'ecria La Mole en joignant les mains, croyez que,
+loin d'etre ingrat, il y a dans mon coeur un sentiment de
+reconnaissance qui durera toute ma vie.
+
+-- Il ne durera pas longtemps, alors! dit Marguerite emue a cet
+accent, qui ne laissait pas de doute sur la sincerite des paroles;
+car, ou vos blessures se rouvriront et vous mourrez de la perte du
+sang, ou l'on vous reconnaitra comme huguenot et vous ne ferez pas
+cent pas dans la rue sans qu'on vous acheve.
+
+-- Il faut pourtant que je quitte le Louvre, murmura La Mole.
+
+-- Il faut! dit Marguerite en le regardant de son regard limpide
+et profond; puis palissant legerement: Oh, oui! je comprends! dit-
+elle, pardon, monsieur! Il y a sans doute, hors du Louvre, une
+personne a qui votre absence donne de cruelles inquietudes. C'est
+juste, monsieur de la Mole, c'est naturel, et je comprends cela.
+Que ne l'avez-vous dit tout de suite, ou plutot comment n'y ai-je
+pas songe moi-meme! C'est un devoir, quand on exerce
+l'hospitalite, de proteger les affections de son hote comme on
+panse des blessures, et de soigner l'ame comme on soigne le corps.
+
+-- Helas! madame, repondit La Mole, vous vous trompez etrangement.
+Je suis presque seul au monde et tout a fait seul a Paris, ou
+personne ne me connait. Mon assassin est le premier homme a qui
+j'aie parle dans cette ville, et Votre Majeste est la premiere
+femme qui m'y ait adresse la parole.
+
+-- Alors, dit Marguerite surprise, pourquoi voulez-vous donc vous
+en aller?
+
+-- Parce que, dit La Mole, la nuit passee, Votre Majeste n'a pris
+aucun repos, et que cette nuit... Marguerite rougit.
+
+-- Gillonne, dit-elle, voici la nuit venue, je crois qu'il est
+temps que tu ailles porter la clef. Gillonne sourit et se retira.
+
+-- Mais, continua Marguerite, si vous etes seul a Paris, sans
+amis, comment ferez-vous?
+
+-- Madame, j'en aurai beaucoup; car, tandis que j'etais poursuivi,
+j'ai pense a ma mere, qui etait catholique; il m'a semble que je
+la voyais glisser devant moi sur le chemin du Louvre, une croix a
+la main, et j'ai fait voeu, si Dieu me conservait la vie,
+d'embrasser la religion de ma mere. Dieu a fait plus que de me
+conserver la vie, madame; il m'a envoye un de ses anges pour me la
+faire aimer.
+
+-- Mais vous ne pourrez marcher; avant d'avoir fait cent pas vous
+tomberez evanoui.
+
+-- Madame, je me suis essaye aujourd'hui dans le cabinet; je
+marche lentement et avec souffrance, c'est vrai; mais que j'aille
+seulement jusqu'a la place du Louvre; une fois dehors, il arrivera
+ce qu'il pourra.
+
+Marguerite appuya sa tete sur sa main et reflechit profondement.
+
+-- Et le roi de Navarre, dit-elle avec intention, vous ne m'en
+parlez plus. En changeant de religion, avez-vous donc perdu le
+desir d'entrer a son service?
+
+-- Madame, repondit La Mole en palissant, vous venez de toucher a
+la veritable cause de mon depart... Je sais que le roi de Navarre
+court les plus grands dangers et que tout le credit de Votre
+Majeste comme fille de France suffira a peine a sauver sa tete.
+
+-- Comment, monsieur? demanda Marguerite; que voulez-vous dire et
+de quels dangers me parlez-vous?
+
+-- Madame, repondit La Mole en hesitant, on entend tout du cabinet
+ou je suis place.
+
+-- C'est vrai, murmura Marguerite pour elle seule, M. de Guise me
+l'avait deja dit. Puis tout haut:
+
+-- Eh bien, ajouta-t-elle, qu'avez-vous donc entendu?
+
+-- Mais d'abord la conversation que Votre Majeste a eue ce matin
+avec son frere.
+
+-- Avec Francois? s'ecria Marguerite en rougissant.
+
+-- Avec le duc d'Alencon, oui, madame; puis ensuite, apres votre
+depart, celle de mademoiselle Gillonne avec madame de Sauve.
+
+-- Et ce sont ces deux conversations...?
+
+-- Oui, madame. Mariee depuis huit jours a peine, vous aimez votre
+epoux. Votre epoux viendra a son tour comme sont venus M. le duc
+d'Alencon et madame de Sauve. Il vous entretiendra de ses secrets.
+Eh bien, je ne dois pas les entendre; je serais indiscret... et je
+ne puis pas... je ne dois pas... surtout je ne veux pas l'etre!
+
+Au ton que La Mole mit a prononcer ces derniers mots, au trouble
+de sa voix, a l'embarras de sa contenance, Marguerite fut
+illuminee d'une revelation subite.
+
+-- Ah! dit-elle, vous avez entendu de ce cabinet tout ce qui a ete
+dit dans cette chambre jusqu'a present?
+
+-- Oui, madame. Ces mots furent soupires a peine.
+
+-- Et vous voulez partir cette nuit, ce soir, pour n'en pas
+entendre davantage?
+
+-- A l'instant meme, madame! s'il plait a Votre Majeste de me le
+permettre.
+
+-- Pauvre enfant! dit Marguerite avec un singulier accent de douce
+pitie.
+
+Etonne d'une reponse si douce lorsqu'il s'attendait a quelque
+brusque riposte, La Mole leva timidement la tete; son regard
+rencontra celui de Marguerite et demeura rive comme par une
+puissance magnetique sur le limpide et profond regard de la reine.
+
+-- Vous vous sentez donc incapable de garder un secret, monsieur
+de la Mole? dit doucement Marguerite, qui, penchee sur le dossier
+de son siege, a moitie cachee par l'ombre d'une tapisserie
+epaisse, jouissait du bonheur de lire couramment dans cette ame en
+restant impenetrable elle-meme.
+
+-- Madame, dit La Mole, je suis une miserable nature, je me defie
+de moi meme, et le bonheur d'autrui me fait mal.
+
+-- Le bonheur de qui? dit Marguerite en souriant; ah! oui, le
+bonheur du roi de Navarre! Pauvre Henri!
+
+-- Vous voyez bien qu'il est heureux, madame! s'ecria vivement La
+Mole.
+
+-- Heureux?...
+
+-- Oui, puisque Votre Majeste le plaint.
+
+Marguerite chiffonnait la soie de son aumoniere et en effilait les
+torsades d'or.
+
+-- Ainsi, vous refusez de voir le roi de Navarre, dit-elle, c'est
+arrete, c'est decide dans votre esprit?
+
+-- Je crains d'importuner Sa Majeste en ce moment.
+
+-- Mais le duc d'Alencon, mon frere?
+
+-- Oh! madame, s'ecria La Mole, M. le duc d'Alencon! non, non;
+moins encore M. le duc d'Alencon que le roi de Navarre.
+
+-- Parce que...? demanda Marguerite emue au point de trembler en
+parlant.
+
+-- Parce que, quoique deja trop mauvais huguenot pour etre
+serviteur bien devoue de Sa Majeste le roi de Navarre, je ne suis
+pas encore assez bon catholique pour etre des amis de M. d'Alencon
+et de M. de Guise. Cette fois, ce fut Marguerite qui baissa les
+yeux et qui sentit le coup vibrer au plus profond de son coeur;
+elle n'eut pas su dire si le mot de La Mole etait pour elle
+caressant ou douloureux. En ce moment Gillonne rentra. Marguerite
+l'interrogea d'un coup d'oeil. La reponse de Gillonne, renfermee
+aussi dans un regard, fut affirmative. Elle etait parvenue a faire
+passer la clef au roi de Navarre. Marguerite ramena ses yeux sur
+La Mole, qui demeurait devant elle indecis, la tete penchee sur sa
+poitrine, et pale comme l'est un homme qui souffre a la fois du
+corps et de l'ame.
+
+-- Monsieur de la Mole est fier, dit-elle, et j'hesite a lui faire
+une proposition qu'il refusera sans doute.
+
+La Mole se leva, fit un pas vers Marguerite et voulut s'incliner
+devant elle en signe qu'il etait a ses ordres; mais une douleur
+profonde, aigue, brulante, vint tirer des larmes de ses yeux, et,
+sentant qu'il allait tomber, il saisit une tapisserie, a laquelle
+il se soutint.
+
+-- Voyez-vous, s'ecria Marguerite en courant a lui et en le
+retenant dans ses bras, voyez-vous, monsieur, que vous avez encore
+besoin de moi!
+
+Un mouvement a peine sensible agita les levres de La Mole.
+
+-- Oh! oui! murmura-t-il, comme de l'air que je respire, comme du
+jour que je vois!
+
+En ce moment trois coups retentirent, frappes a la porte de
+Marguerite.
+
+-- Entendez-vous, madame? dit Gillonne effrayee.
+
+-- Deja! murmura Marguerite.
+
+-- Faut-il ouvrir?
+
+-- Attends. C'est le roi de Navarre peut-etre.
+
+-- Oh! madame! s'ecria La Mole rendu fort par ces quelques mots,
+que la reine avait cependant prononces a voix si basse qu'elle
+esperait que Gillonne seule les aurait entendus; madame! je vous
+en supplie a genoux, faites-moi sortir, oui, mort ou vif, madame!
+Ayez pitie de moi! Oh! vous ne me repondez pas. Eh bien, je vais
+parler et, quand j'aurai parle, vous me chasserez, je l'espere.
+
+-- Taisez-vous, malheureux! dit Marguerite, qui ressentait un
+charme infini a ecouter les reproches du jeune homme; taisez-vous
+donc!
+
+-- Madame, reprit La Mole, qui ne trouvait pas sans doute dans
+l'accent de Marguerite cette rigueur a laquelle il s'attendait;
+madame, je vous le repete, on entend tout de ce cabinet. Oh! ne me
+faites pas mourir d'une mort que les bourreaux les plus cruels
+n'oseraient inventer.
+
+-- Silence! silence! dit Marguerite.
+
+-- Oh! madame, vous etes sans pitie; vous ne voulez rien ecouter,
+vous ne voulez rien entendre. Mais comprenez donc que je vous
+aime...
+
+-- Silence donc, puisque je vous le dis! interrompit Marguerite en
+appuyant sa main tiede et parfumee sur la bouche du jeune homme,
+qui la saisit entre ses deux mains et l'appuya contre ses levres.
+
+-- Mais..., murmura La Mole.
+
+-- Mais taisez-vous donc, enfant! Qu'est-ce donc que ce rebelle
+qui ne veut pas obeir a sa reine?
+
+Puis, s'elancant hors du cabinet, elle referma la porte, et
+s'adossant a la muraille en comprimant avec sa main tremblante les
+battements de son coeur:
+
+-- Ouvre, Gillonne! dit-elle. Gillonne sortit de la chambre, et,
+un instant apres, la tete fine, spirituelle et un peu inquiete du
+roi de Navarre souleva la tapisserie.
+
+-- Vous m'avez mande, madame? dit le roi de Navarre a Marguerite.
+
+-- Oui, monsieur. Votre Majeste a recu ma lettre?
+
+-- Et non sans quelque etonnement, je l'avoue, dit Henri en
+regardant autour de lui avec une defiance bientot evanouie.
+
+-- Et non sans quelque inquietude, n'est-ce pas, monsieur? ajouta
+Marguerite.
+
+-- Je vous l'avouerai, madame. Cependant, tout entoure que je suis
+d'ennemis acharnes et d'amis plus dangereux encore peut-etre que
+mes ennemis, je me suis rappele qu'un soir j'avais vu rayonner
+dans vos yeux le sentiment de la generosite: c'etait le soir de
+nos noces; qu'un autre jour j'y avais vu briller l'etoile du
+courage, et, cet autre jour, c'etait hier, jour fixe pour ma mort.
+
+-- Eh bien, monsieur? dit Marguerite en souriant, tandis que Henri
+semblait vouloir lire jusqu'au fond de son coeur.
+
+-- Eh bien, madame, en songeant a tout cela je me suis dit a
+l'instant meme, en lisant votre billet qui me disait de venir:
+Sans amis, comme il est, prisonnier, desarme, le roi de Navarre
+n'a qu'un moyen de mourir avec eclat, d'une mort qu'enregistre
+l'histoire, c'est de mourir trahi par sa femme, et je suis venu.
+
+-- Sire, repondit Marguerite, vous changerez de langage quand vous
+saurez que tout ce qui se fait en ce moment est l'ouvrage d'une
+personne qui vous aime... et que vous aimez.
+
+Henri recula presque a ces paroles et son oeil gris et percant
+interrogea sous son sourcil noir la reine avec curiosite.
+
+-- Oh! rassurez-vous, Sire! dit la reine en souriant; cette
+personne, je n'ai pas la pretention de dire que ce soit moi!
+
+-- Mais cependant, madame, dit Henri, c'est vous qui m'avez fait
+tenir cette clef: cette ecriture, c'est la votre.
+
+-- Cette ecriture est la mienne, je l'avoue, ce billet vient de
+moi, je ne le nie pas. Quant a cette clef, c'est autre chose.
+
+Qu'il vous suffise de savoir qu'elle a passe entre les mains de
+quatre femmes avant d'arriver jusqu'a vous.
+
+-- De quatre femmes! s'ecria Henri avec etonnement.
+
+-- Oui, entre les mains de quatre femmes, dit Marguerite; entre
+les mains de la reine mere, entre les mains de madame de Sauve,
+entre les mains de Gillonne, et entre les miennes.
+
+Henri se mit a mediter cette enigme.
+
+-- Parlons raison maintenant, monsieur, dit Marguerite, et surtout
+parlons franc. Est-il vrai, comme c'est aujourd'hui le bruit
+public, que Votre Majeste consente a abjurer?
+
+-- Ce bruit public se trompe, madame, je n'ai pas encore consenti.
+
+-- Mais vous etes decide, cependant.
+
+-- C'est-a-dire, je me consulte. Que voulez-vous? quand on a vingt
+ans et qu'on est a peu pres roi, ventre-saint-gris! il y a des
+choses qui valent bien une messe.
+
+-- Et entre autres choses la vie, n'est-ce pas? Henri ne put
+reprimer un leger sourire.
+
+-- Vous ne me dites pas toute votre pensee, Sire! dit Marguerite.
+
+-- Je fais des reserves pour mes allies, madame; car, vous le
+savez, nous ne sommes encore qu'allies: si vous etiez a la fois
+mon alliee... et...
+
+-- Et votre femme, n'est-ce pas, Sire?
+
+-- Ma foi, oui... et ma femme.
+
+-- Alors?
+
+-- Alors, peut-etre serait-ce different; et peut-etre tiendrais-je
+a rester roi des huguenots, comme ils disent... Maintenant, il
+faut que je me contente de vivre.
+
+Marguerite regarda Henri d'un air si etrange qu'il eut eveille les
+soupcons d'un esprit moins delie que ne l'etait celui du roi de
+Navarre.
+
+-- Et etes-vous sur, au moins, d'arriver a ce resultat? dit-elle.
+
+-- Mais a peu pres, dit Henri; vous savez qu'en ce monde, madame,
+on n'est jamais sur de rien.
+
+-- Il est vrai, reprit Marguerite, que Votre Majeste annonce tant
+de moderation et professe tant de desinteressement, qu'apres avoir
+renonce a sa couronne, apres avoir renonce a sa religion, elle
+renoncera probablement, on en a l'espoir du moins, a son alliance
+avec une fille de France.
+
+Ces mots portaient avec eux une si profonde signification que
+Henri en frissonna malgre lui. Mais domptant cette emotion avec la
+rapidite de l'eclair:
+
+-- Daignez vous souvenir, madame, qu'en ce moment je n'ai point
+mon libre arbitre. Je ferai donc ce que m'ordonnera le roi de
+France. Quant a moi, si l'on me consultait le moins du monde dans
+cette question ou il ne va de rien moins que de mon trone, de mon
+bonheur et de ma vie, plutot que d'asseoir mon avenir sur les
+droits que me donne notre mariage force, j'aimerais mieux
+m'ensevelir chasseur dans quelque chateau, penitent dans quelque
+cloitre.
+
+Ce calme resigne a sa situation, cette renonciation aux choses de
+ce monde, effrayerent Marguerite. Elle pensa que peut-etre cette
+rupture de mariage etait convenue entre Charles IX, Catherine et
+le roi de Navarre. Pourquoi, elle aussi, ne la prendrait-on pas
+pour dupe ou pour victime? Parce qu'elle etait soeur de l'un et
+fille de l'autre? L'experience lui avait appris que ce n'etait
+point la une raison sur laquelle elle put fonder sa securite.
+L'ambition donc mordit au coeur la jeune femme ou plutot la jeune
+reine, trop au-dessus des faiblesses vulgaires pour se laisser
+entrainer a un depit d'amour-propre: chez toute femme, meme
+mediocre, lorsqu'elle aime, l'amour n'a point de ces miseres, car
+l'amour veritable est aussi une ambition.
+
+-- Votre Majeste, dit Marguerite avec une sorte de dedain
+railleur, n'a pas grande confiance, ce me semble, dans l'etoile
+qui rayonne au-dessus du front de chaque roi?
+
+-- Ah! dit Henri, c'est que j'ai beau chercher la mienne en ce
+moment, je ne puis la voir, cachee qu'elle est dans l'orage qui
+gronde sur moi a cette heure.
+
+-- Et si le souffle d'une femme ecartait cet orage, et faisait
+cette etoile aussi brillante que jamais?
+
+-- C'est bien difficile, dit Henri.
+
+-- Niez-vous l'existence de cette femme, monsieur?
+
+-- Non, seulement je nie son pouvoir.
+
+-- Vous voulez dire sa volonte?
+
+-- J'ai dit son pouvoir, et je repete le mot. La femme n'est
+reellement puissante que lorsque l'amour et l'interet sont reunis
+chez elle a un degre egal; et si l'un de ces deux sentiments la
+preoccupe seule, comme Achille elle est vulnerable. Or, cette
+femme, si je ne m'abuse, je ne puis pas compter sur son amour.
+
+Marguerite se tut.
+
+-- Ecoutez, continua Henri; au dernier tintement de la cloche de
+Saint-Germain-l'Auxerrois, vous avez du songer a reconquerir votre
+liberte qu'on avait mise en gage pour detruire ceux de mon parti.
+Moi, j'ai du songer a sauver ma vie. C'etait le plus presse. Nous
+y perdons la Navarre, je le sais bien; mais c'est peu de chose que
+la Navarre en comparaison de la liberte qui vous est rendue de
+pouvoir parler haut dans votre chambre, ce que vous n'osiez pas
+faire quand vous aviez quelqu'un qui vous ecoutait de ce cabinet.
+
+Quoique au plus fort de sa preoccupation, Marguerite ne put
+s'empecher de sourire. Quant au roi de Navarre, il s'etait deja
+leve pour regagner son appartement; car depuis quelque temps onze
+heures etaient sonnees, et tout dormait ou du moins semblait
+dormir au Louvre.
+
+Henri fit trois pas vers la porte; puis, s'arretant tout a coup,
+comme s'il se rappelait seulement a cette heure la circonstance
+qui l'avait amene chez la reine:
+
+-- A propos, madame, dit-il, n'avez-vous point a me communiquer
+certaines choses; ou ne vouliez-vous que m'offrir l'occasion de
+vous remercier du repit que votre brave presence dans le cabinet
+des Armes du roi m'a donne hier? En verite, madame, il etait
+temps, je ne puis le nier, et vous etes descendue sur le lieu de
+la scene comme la divinite antique, juste a point pour me sauver
+la vie.
+
+-- Malheureux! s'ecria Marguerite d'une voix sourde, et saisissant
+le bras de son mari. Comment donc ne voyez-vous pas que rien n'est
+sauve au contraire, ni votre liberte, ni votre couronne, ni votre
+vie! ... Aveugle! fou! pauvre fou! Vous n'avez pas vu dans ma
+lettre autre chose, n'est-ce pas, qu'un rendez-vous? vous avez cru
+que Marguerite, outree de vos froideurs, desirait une reparation?
+
+-- Mais, madame, dit Henri etonne, j'avoue... Marguerite haussa
+les epaules avec une expression impossible a rendre. Au meme
+instant un bruit etrange, comme un grattement aigu et presse
+retentit a la petite porte derobee. Marguerite entraina le roi du
+cote de cette petite porte.
+
+-- Ecoutez, dit-elle.
+
+-- La reine mere sort de chez elle, murmura une voix saccadee par
+la terreur et que Henri reconnut a l'instant meme pour celle de
+madame de Sauve.
+
+-- Et ou va-t-elle? demanda Marguerite.
+
+-- Elle vient chez Votre Majeste.
+
+Et aussitot le frolement d'une robe de soie prouva, en
+s'eloignant, que madame de Sauve s'enfuyait.
+
+-- Oh! oh! s'ecria Henri.
+
+-- J'en etais sure, dit Marguerite.
+
+-- Et moi je le craignais, dit Henri, et la preuve, voyez. Alors,
+d'un geste rapide, il ouvrit son pourpoint de velours noir, et sur
+sa poitrine fit voir a Marguerite une fine tunique de mailles
+d'acier et un long poignard de Milan qui brilla aussitot a sa main
+comme une vipere au soleil.
+
+-- Il s'agit bien ici de fer et de cuirasse! s'ecria Marguerite;
+allons, Sire, allons, cachez cette dague: c'est la reine mere,
+c'est vrai; mais c'est la reine mere toute seule.
+
+-- Cependant...
+
+-- C'est elle, je l'entends, silence!
+
+Et, se penchant a l'oreille de Henri, elle lui dit a voix basse
+quelques mots que le jeune roi ecouta avec une attention melee
+d'etonnement.
+
+Aussitot Henri se deroba derriere les rideaux du lit.
+
+De son cote, Marguerite bondit avec l'agilite d'une panthere vers
+le cabinet ou La Mole attendait en frissonnant, l'ouvrit, chercha
+le jeune homme, et lui prenant, lui serrant la main dans
+l'obscurite:
+
+-- Silence! lui dit-elle en s'approchant si pres de lui qu'il
+sentit son souffle tiede et embaume couvrir son visage d'une moite
+vapeur, silence!
+
+Puis, rentrant dans sa chambre et refermant la porte, elle detacha
+sa coiffure, coupa avec son poignard tous les lacets de sa robe et
+se jeta dans le lit.
+
+Il etait temps, la clef tournait dans la serrure. Catherine avait
+des passe-partout pour toutes les portes du Louvre.
+
+-- Qui est la? s'ecria Marguerite, tandis que Catherine consignait
+a la porte une garde de quatre gentilshommes qui l'avait
+accompagnee.
+
+Et, comme si elle eut ete effrayee de cette brusque irruption dans
+sa chambre, Marguerite sortant de dessous les rideaux en peignoir
+blanc, sauta a bas du lit, et, reconnaissant Catherine, vint, avec
+une surprise trop bien imitee pour que la Florentine elle-meme
+n'en fut pas dupe, baiser la main de sa mere.
+
+
+
+XIV
+Seconde nuit de noces
+
+
+La reine mere promena son regard autour d'elle avec une
+merveilleuse rapidite. Des mules de velours au pied du lit, les
+habits de Marguerite epars sur des chaises, ses yeux qu'elle
+frottait pour en chasser le sommeil, convainquirent Catherine
+qu'elle avait reveille sa fille.
+
+Alors elle sourit comme une femme qui a reussi dans ses projets,
+et tirant son fauteuil:
+
+-- Asseyons-nous, Marguerite, dit-elle, et causons.
+
+-- Madame, je vous ecoute.
+
+-- Il est temps, dit Catherine en fermant les yeux avec cette
+lenteur particuliere aux gens qui reflechissent ou qui dissimulent
+profondement, il est temps, ma fille, que vous compreniez combien
+votre frere et moi aspirons a vous rendre heureuse.
+
+L'exorde etait effrayant pour qui connaissait Catherine.
+
+-- Que va-t-elle me dire? pensa Marguerite.
+
+-- Certes, en vous mariant, continua la Florentine, nous avons
+accompli un de ces actes de politique commandes souvent par de
+graves interets a ceux qui gouvernent. Mais il le faut avouer, ma
+pauvre enfant, nous ne pensions pas que la repugnance du roi de
+Navarre pour vous, si jeune, si belle et si seduisante,
+demeurerait opiniatre a ce point.
+
+Marguerite se leva, et fit, en croisant sa robe de nuit, une
+ceremonieuse reverence a sa mere.
+
+-- J'apprends de ce soir seulement, dit Catherine, car sans cela
+je vous eusse visitee plus tot, j'apprends que votre mari est loin
+d'avoir pour vous les egards qu'on doit non seulement a une jolie
+femme, mais encore a une fille de France.
+
+Marguerite poussa un soupir, et Catherine, encouragee par cette
+muette adhesion, continua:
+
+-- En effet, que le roi de Navarre entretienne publiquement une de
+mes filles, qui l'adore jusqu'au scandale, qu'il fasse mepris pour
+cet amour de la femme qu'on a bien voulu lui accorder, c'est un
+malheur auquel nous ne pouvons remedier, nous autres pauvres tout-
+puissants, mais que punirait le moindre gentilhomme de notre
+royaume en appelant son gendre ou en le faisant appeler par son
+fils.
+
+Marguerite baissa la tete.
+
+-- Depuis assez longtemps, continua Catherine, je vois, ma fille,
+a vos yeux rougis, a vos ameres sorties contre la Sauve, que la
+plaie de votre coeur ne peut, malgre vos efforts, toujours saigner
+en dedans.
+
+Marguerite tressaillit: un leger mouvement avait agite les
+rideaux; mais heureusement Catherine ne s'en etait pas apercue.
+
+-- Cette plaie, dit-elle en redoublant d'affectueuse douceur,
+cette plaie, mon enfant, c'est a la main d'une mere qu'il
+appartient de la guerir. Ceux qui, en croyant faire votre bonheur,
+ont decide votre mariage, et qui, dans leur sollicitude pour vous,
+remarquent que chaque nuit Henri de Navarre se trompe
+d'appartement; ceux qui ne peuvent permettre qu'un roitelet comme
+lui offense a tout instant une femme de votre beaute, de votre
+rang et de votre merite, par le dedain de votre personne et la
+negligence de sa posterite; ceux qui voient enfin qu'au premier
+vent qu'il croira favorable, cette folle et insolente tete
+tournera contre notre famille et vous expulsera de sa maison;
+ceux-la n'ont-ils pas le droit d'assurer, en le separant du sien,
+votre avenir d'une facon a la fois plus digne de vous et de votre
+condition?
+
+-- Cependant, madame, repondit Marguerite, malgre ces observations
+tout empreintes d'amour maternel, et qui me comblent de joie et
+d'honneur, j'aurai la hardiesse de representer a Votre Majeste que
+le roi de Navarre est mon epoux.
+
+Catherine fit un mouvement de colere, et se rapprochant de
+Marguerite:
+
+-- Lui, dit-elle, votre epoux? Suffit-il donc pour etre mari et
+femme que l'Eglise vous ait benis? et la consecration du mariage
+est-elle seulement dans les paroles du pretre? Lui, votre epoux?
+Eh! ma fille, si vous etiez madame de Sauve vous pourriez me faire
+cette reponse. Mais, tout au contraire de ce que nous attendions
+de lui, depuis que vous avez accorde a Henri de Navarre l'honneur
+de vous nommer sa femme, c'est a une autre qu'il en a donne les
+droits, et, en ce moment meme, dit Catherine en haussant la voix,
+venez, venez avec moi, cette clef ouvre la porte de l'appartement
+de madame de Sauve, et vous verrez.
+
+-- Oh! plus bas, plus bas, madame, je vous prie, dit Marguerite,
+car non seulement vous vous trompez, mais encore...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, vous allez reveiller mon mari. A ces mots, Marguerite
+se leva avec une grace toute voluptueuse, et laissant flotter
+entrouverte sa robe de nuit, dont les manches courtes laissaient a
+nu son bras d'un modele si pur, et sa main veritablement royale,
+elle approcha un flambeau de cire rosee du lit, et, relevant le
+rideau, elle montra du doigt, en souriant a sa mere, le profil
+fier, les cheveux noirs et la bouche entrouverte du roi de
+Navarre, qui semblait, sur la couche en desordre, reposer du plus
+calme et du plus profond sommeil. Pale, les yeux hagards, le corps
+cambre en arriere comme si un abime se fut ouvert sur ses pas,
+Catherine poussa, non pas un cri, mais un rugissement sourd.
+
+-- Vous voyez, madame, dit Marguerite, que vous etiez mal
+informee.
+
+Catherine jeta un regard sur Marguerite, puis un autre sur Henri.
+Elle unit dans sa pensee active l'image de ce front pale et moite,
+de ces yeux entoures d'un leger cercle de bistre, au sourire de
+Marguerite, et elle mordit ses levres minces avec une fureur
+silencieuse.
+
+Marguerite permit a sa mere de contempler un instant ce tableau,
+qui faisait sur elle l'effet de la tete de Meduse. Puis elle
+laissa retomber le rideau, et, marchant sur la pointe du pied,
+elle revint pres de Catherine, et, reprenant sa place sur sa
+chaise:
+
+-- Vous disiez donc, madame? La Florentine chercha pendant
+quelques secondes a sonder cette naivete de la jeune femme; puis,
+comme si ses regards etheres se fussent emousses sur le calme de
+Marguerite:
+
+-- Rien, dit-elle. Et elle sortit a grands pas de l'appartement.
+Aussitot que le bruit de ses pas se fut assourdi dans la
+profondeur du corridor, le rideau du lit s'ouvrit de nouveau, et
+Henri, l'oeil brillant, la respiration oppressee, la main
+tremblante, vint s'agenouiller devant Marguerite. Il etait
+seulement vetu de ses trousses et de sa cotte de mailles, de sorte
+qu'en le voyant ainsi affuble, Marguerite, tout en lui serrant la
+main de bon coeur, ne put s'empecher d'eclater de rire.
+
+-- Ah! madame, ah! Marguerite, s'ecria-t-il, comment
+m'acquitterai-je jamais envers vous?
+
+Et il couvrait sa main de baisers, qui de la main montaient
+insensiblement au bras de la jeune femme.
+
+-- Sire, dit-elle en se reculant tout doucement, oubliez-vous qu'a
+cette heure une pauvre femme, a laquelle vous devez la vie,
+souffre et gemit pour vous? Madame de Sauve, ajouta-t-elle tout
+bas, vous a fait le sacrifice de sa jalousie en vous envoyant pres
+de moi, et peut-etre, apres vous avoir fait le sacrifice de sa
+jalousie, vous fait-elle celui de sa vie, car, vous le savez mieux
+que personne, la colere de ma mere est terrible.
+
+Henri frissonna, et, se relevant, fit un mouvement pour sortir.
+
+-- Oh! mais, dit Marguerite avec une admirable coquetterie, je
+reflechis et me rassure. La clef vous a ete donnee sans
+indication, et vous serez cense m'avoir accorde ce soir la
+preference.
+
+-- Et je vous l'accorde, Marguerite; consentez-vous seulement a
+oublier...
+
+-- Plus bas, Sire, plus bas, repliqua la reine parodiant les
+paroles que dix minutes auparavant elle venait d'adresser a sa
+mere; on vous entend du cabinet, et comme je ne suis pas encore
+tout a fait libre, Sire, je vous prierai de parler moins haut.
+
+-- Oh! oh! dit Henri, moitie riant, moitie assombri, c'est vrai;
+j'oubliais que ce n'est probablement pas moi qui suis destine a
+jouer la fin de cette scene interessante. Ce cabinet...
+
+-- Entrons-y, Sire, dit Marguerite, car je veux avoir l'honneur de
+presenter a Votre Majeste un brave gentilhomme blesse pendant le
+massacre, en venant avertir jusque dans le Louvre Votre Majeste du
+danger qu'elle courait.
+
+La reine s'avanca vers la porte. Henri suivit sa femme. La porte
+s'ouvrit, et Henri demeura stupefait en voyant un homme dans ce
+cabinet predestine aux surprises. Mais La Mole fut plus surpris
+encore en se trouvant inopinement en face du roi de Navarre. Il en
+resulta que Henri jeta un coup d'oeil ironique a Marguerite, qui
+le soutint a merveille.
+
+-- Sire, dit Marguerite, j'en suis reduite a craindre qu'on ne tue
+dans mon logis meme ce gentilhomme, qui est devoue au service de
+Votre Majeste, et que je mets sous sa protection.
+
+-- Sire, reprit alors le jeune homme, je suis le comte Lerac de la
+Mole, que Votre Majeste attendait, et qui vous avait ete
+recommande par ce pauvre M. de Teligny, qui a ete tue a mes cotes.
+
+-- Ah! ah! fit Henri, en effet, monsieur, et la reine m'a remis sa
+lettre; mais n'aviez-vous pas aussi une lettre de M. le gouverneur
+du Languedoc?
+
+-- Oui, Sire, et recommandation de la remettre a Votre Majeste
+aussitot mon arrivee.
+
+-- Pourquoi ne l'avez-vous pas fait?
+
+-- Sire, je me suis rendu au Louvre dans la soiree d'hier; mais
+Votre Majeste etait tellement occupee, qu'elle n'a pu me recevoir.
+
+-- C'est vrai, dit le roi; mais vous eussiez pu, ce me semble, me
+faire passer cette lettre?
+
+-- J'avais ordre, de la part de M. d'Auriac, de ne la remettre
+qu'a Votre Majeste elle-meme; car elle contenait, m'a-t-il assure,
+un avis si important, qu'il n'osait le confier a un messager
+ordinaire.
+
+-- En effet, dit le roi en prenant et en lisant la lettre, c'etait
+l'avis de quitter la cour et de me retirer en Bearn. M. d'Auriac
+etait de mes bons amis, quoique catholique, et il est probable
+que, comme gouverneur de province, il avait vent de ce qui s'est
+passe. Ventre-saint-gris! monsieur, pourquoi ne pas m'avoir remis
+cette lettre il y a trois jours au lieu de ne me la remettre
+qu'aujourd'hui?
+
+-- Parce que, ainsi que j'ai eu l'honneur de le dire a Votre
+Majeste, quelque diligence que j'aie faite, je n'ai pu arriver
+qu'hier.
+
+-- C'est facheux, c'est facheux, murmura le roi; car a cette heure
+nous serions en surete, soit a La Rochelle, soit dans quelque
+bonne plaine, avec deux a trois mille chevaux autour de nous.
+
+-- Sire, ce qui est fait est fait, dit Marguerite a demi-voix, et,
+au lieu de perdre votre temps a recriminer sur le passe, il s'agit
+de tirer le meilleur parti possible de l'avenir.
+
+-- A ma place, dit Henri avec son regard interrogateur, vous
+auriez donc encore quelque espoir, madame?
+
+-- Oui, certes, et je regarderais le jeu engage comme une partie
+en trois points, dont je n'ai perdu que la premiere manche.
+
+-- Ah! madame, dit tout bas Henri, si j'etais sur que vous fussiez
+de moitie dans mon jeu...
+
+-- Si j'avais voulu passer du cote de vos adversaires, repondit
+Marguerite, il me semble que je n'eusse point attendu si tard.
+
+-- C'est juste, dit Henri, je suis un ingrat, et, comme vous
+dites, tout peut encore se reparer aujourd'hui.
+
+-- Helas! Sire, repliqua La Mole, je souhaite a Votre Majeste
+toutes sortes de bonheurs; mais aujourd'hui nous n'avons plus
+M. l'amiral.
+
+Henri se mit a sourire de ce sourire de paysan matois que l'on ne
+comprit a la cour que le jour ou il fut roi de France.
+
+-- Mais, madame, reprit-il en regardant La Mole avec attention, ce
+gentilhomme ne peut demeurer chez vous sans vous gener infiniment
+et sans etre expose a de facheuses surprises. Qu'en ferez-vous?
+
+-- Mais, Sire, dit Marguerite, ne pourrions-nous le faire sortir
+du Louvre? car en tous points je suis de votre avis.
+
+-- C'est difficile.
+
+-- Sire, M. de La Mole ne peut-il trouver un peu de place dans la
+maison de Votre Majeste?
+
+-- Helas! madame, vous me traitez toujours comme si j'etais encore
+roi des huguenots et comme si j'avais encore un peuple. Vous savez
+bien que je suis a moitie converti et que je n'ai plus de peuple
+du tout.
+
+Une autre que Marguerite se fut empressee de repondre sur-le-
+champ: _Il _est catholique. Mais la reine voulait se faire
+demander par Henri ce qu'elle desirait obtenir de lui. Quant a La
+Mole, voyant cette reserve de sa protectrice et ne sachant encore
+ou poser le pied sur le terrain glissant d'une cour aussi
+dangereuse que l'etait celle de France, il se tut egalement.
+
+-- Mais, reprit Henri, relisant la lettre apportee par La Mole,
+que me dit donc M. le gouverneur de Provence, que votre mere etait
+catholique et que de la vient l'amitie qu'il vous porte?
+
+-- Et a moi, dit Marguerite, que me parliez-vous d'un voeu que
+vous avez fait, monsieur le comte, d'un changement de religion?
+Mes idees se brouillent a cet egard; aidez-moi donc, monsieur de
+la Mole. Ne s'agissait-il pas de quelque chose de semblable a ce
+que parait desirer le roi?
+
+-- Helas! oui; mais Votre Majeste a si froidement accueilli mes
+explications a cet egard, reprit La Mole, que je n'ai point ose...
+
+-- C'est que tout cela ne me regardait aucunement, monsieur.
+Expliquez au roi, expliquez.
+
+-- Eh bien, qu'est-ce que ce voeu? demanda le roi.
+
+-- Sire, dit La Mole, poursuivi par des assassins, sans armes,
+presque mourant de mes deux blessures, il m'a semble voir l'ombre
+de ma mere me guidant vers le Louvre une croix a la main. Alors
+j'ai fait le voeu, si j'avais la vie sauve, d'adopter la religion
+de ma mere, a qui Dieu avait permis de sortir de son tombeau pour
+me servir de guide pendant cette horrible nuit. Dieu m'a conduit
+ici, Sire. Je m'y vois sous la double protection d'une fille de
+France et du roi de Navarre. Ma vie a ete sauvee miraculeusement;
+je n'ai donc qu'a accomplir mon voeu, Sire. Je suis pret a me
+faire catholique.
+
+Henri fronca le sourcil. Le sceptique qu'il etait comprenait bien
+l'abjuration par interet; mais il doutait fort de l'abjuration par
+la foi.
+
+-- Le roi ne veut pas se charger de mon protege, pensa Marguerite.
+
+La Mole cependant demeurait timide et gene entre les deux volontes
+contraires. Il sentait bien, sans se l'expliquer, le ridicule de
+sa position. Ce fut encore Marguerite qui, avec sa delicatesse de
+femme, le tira de ce mauvais pas.
+
+-- Sire, dit-elle, nous oublions que le pauvre blesse a besoin de
+repos. Moi meme je tombe de sommeil. Eh! tenez!
+
+La Mole palissait en effet; mais c'etaient les dernieres paroles
+de Marguerite qu'il avait entendues et interpretees qui le
+faisaient palir.
+
+-- Eh bien, madame, dit Henri, rien de plus simple; ne pouvons-
+nous laisser reposer M. de La Mole?
+
+Le jeune homme adressa a Marguerite un regard suppliant et, malgre
+la presence des deux Majestes, se laissa aller sur un siege, brise
+de douleur et de fatigue.
+
+Marguerite comprit tout ce qu'il y avait d'amour dans ce regard et
+de desespoir dans cette faiblesse.
+
+-- Sire, dit-elle, il convient a Votre Majeste de faire a ce jeune
+gentilhomme, qui a risque sa vie pour son roi, puisqu'il accourait
+ici pour vous annoncer la mort de l'amiral et de Teligny,
+lorsqu'il a ete blesse; il convient, dis-je, a Votre Majeste de
+lui faire un honneur dont il sera reconnaissant toute sa vie.
+
+-- Et lequel, madame? dit Henri. Commandez, je suis pret.
+
+-- M. de La Mole couchera cette nuit aux pieds de Votre Majeste,
+qui couchera, elle, sur ce lit de repos. Quant a moi, avec la
+permission de mon auguste epoux, ajouta Marguerite en souriant, je
+vais appeler Gillonne et me remettre au lit; car, je vous le jure,
+Sire, je ne suis pas celle de nous trois qui ai le moins besoin de
+repos.
+
+Henri avait de l'esprit, peut-etre un peu trop meme: ses amis et
+ses ennemis le lui reprocherent plus tard. Mais il comprit que
+celle qui l'exilait de la couche conjugale en avait acquis le
+droit par l'indifference meme qu'il avait manifestee pour elle;
+d'ailleurs, Marguerite venait de se venger de cette indifference
+en lui sauvant la vie. Il ne mit donc pas d'amour-propre dans sa
+reponse.
+
+-- Madame, dit-il, si M. de La Mole etait en etat de passer dans
+mon appartement, je lui offrirais mon propre lit.
+
+-- Oui, reprit Marguerite, mais votre appartement, a cette heure,
+ne vous peut proteger ni l'un ni l'autre, et la prudence veut que
+Votre Majeste demeure ici jusqu'a demain.
+
+Et, sans attendre la reponse du roi, elle appela Gillonne, fit
+preparer les coussins pour le roi, et aux pieds du roi un lit pour
+La Mole, qui semblait si heureux et si satisfait de cet honneur,
+qu'on eut jure qu'il ne sentait plus ses blessures.
+
+Quant a Marguerite, elle tira au roi une ceremonieuse reverence,
+et, rentree dans sa chambre bien verrouillee de tous cotes, elle
+s'etendit dans son lit.
+
+-- Maintenant, se dit Marguerite a elle-meme, il faut que demain
+M. de La Mole ait un protecteur au Louvre, et tel fait ce soir la
+sourde oreille qui demain se repentira.
+
+Puis elle fit signe a Gillonne, qui attendait ses derniers ordres,
+de venir les recevoir. Gillonne s'approcha.
+
+-- Gillonne, lui dit-elle tout bas, il faut que demain, sous un
+pretexte quelconque, mon frere, le duc d'Alencon, ait envie de
+venir ici avant huit heures du matin.
+
+Deux heures sonnaient au Louvre. La Mole causa un instant
+politique avec le roi, qui peu a peu s'endormit, et bientot ronfla
+aux eclats, comme s'il eut ete couche dans son lit de cuir de
+Bearn. La Mole eut peut-etre dormi comme le roi; mais Marguerite
+ne dormait pas; elle se tournait et se retournait dans son lit, et
+ce bruit troublait les idees et le sommeil du jeune homme.
+
+-- Il est bien jeune, murmurait Marguerite au milieu de son
+insomnie, il est bien timide; peut-etre meme, il faudra voir cela,
+peut-etre meme sera-t-il ridicule; de beaux yeux cependant... une
+taille bien prise, beaucoup de charmes; mais s'il allait ne pas
+etre brave! ... Il fuyait... Il abjure... c'est facheux, le reve
+commencait bien; allons... Laissons aller les choses et
+rapportons-nous-en au triple dieu de cette folle Henriette.
+
+Et vers le jour Marguerite finit enfin par s'endormir en
+murmurant: _Eros-Cupido-Amor_.
+
+
+
+XV
+Ce que femme veut Dieu le veut
+
+
+Marguerite ne s'etait pas trompee: la colere amassee au fond du
+coeur de Catherine par cette comedie, dont elle voyait l'intrigue
+sans avoir la puissance de rien changer au denouement, avait
+besoin de deborder sur quelqu'un. Au lieu de rentrer chez elle, la
+reine mere monta directement chez sa dame d'atours.
+
+Madame de Sauve s'attendait a deux visites: elle esperait celle de
+Henri, elle craignait celle de la reine mere. Au lit, a moitie
+vetue, tandis que Dariole veillait dans l'antichambre, elle
+entendit tourner une clef dans la serrure, puis s'approcher des
+pas lents et qui eussent paru lourds s'ils n'eussent pas ete
+assourdis par d'epais tapis. Elle ne reconnut point la la marche
+legere et empressee de Henri; elle se douta qu'on empechait
+Dariole de la venir avertir; et, appuyee sur sa main, l'oreille et
+l'oeil tendus, elle attendit.
+
+La portiere se leva, et la jeune femme, frissonnante, vit paraitre
+Catherine de Medicis.
+
+Catherine semblait calme; mais madame de Sauve habituee a
+l'etudier depuis deux ans comprit tout ce que ce calme apparent
+cachait de sombres preoccupations et peut-etre de cruelles
+vengeances.
+
+Madame de Sauve, en apercevant Catherine, voulut sauter en bas de
+son lit; mais Catherine leva le doigt pour lui faire signe de
+rester, et la pauvre Charlotte demeura clouee a sa place, amassant
+interieurement toutes les forces de son ame pour faire face a
+l'orage qui se preparait silencieusement.
+
+-- Avez-vous fait tenir la clef au roi de Navarre? demanda
+Catherine sans que l'accent de sa voix indiquat aucune alteration;
+seulement ces paroles etaient prononcees avec des levres de plus
+en plus blemissantes.
+
+-- Oui, madame..., repondit Charlotte d'une voix qu'elle tentait
+inutilement de rendre aussi assuree que l'etait celle de
+Catherine.
+
+-- Et vous l'avez vu?
+
+-- Qui? demanda madame de Sauve.
+
+-- Le roi de Navarre?
+
+-- Non, madame; mais je l'attends, et j'avais meme cru, en
+entendant tourner une clef dans la serrure, que c'etait lui qui
+venait.
+
+A cette reponse, qui annoncait dans madame de Sauve ou une
+parfaite confiance ou une supreme dissimulation, Catherine ne put
+retenir un leger fremissement. Elle crispa sa main grasse et
+courte.
+
+-- Et cependant tu savais bien, dit-elle avec son mechant sourire,
+tu savais bien, Carlotta, que le roi de Navarre ne viendrait point
+cette nuit.
+
+-- Moi, madame, je savais cela! s'ecria Charlotte avec un accent
+de surprise parfaitement bien jouee.
+
+-- Oui, tu le savais.
+
+-- Pour ne point venir, reprit la jeune femme frissonnante a cette
+seule supposition, il faut donc qu'il soit mort!
+
+Ce qui donnait a Charlotte le courage de mentir ainsi, c'etait la
+certitude qu'elle avait d'une terrible vengeance, dans le cas ou
+sa petite trahison serait decouverte.
+
+-- Mais tu n'as donc pas ecrit au roi de Navarre, Carlotta _mia_?
+demanda Catherine avec ce meme rire silencieux et cruel.
+
+-- Non, madame, repondit Charlotte avec un admirable accent de
+naivete; Votre Majeste ne me l'avait pas dit, ce me semble.
+
+Il se fit un moment de silence pendant lequel Catherine regarda
+madame de Sauve comme le serpent regarde l'oiseau qu'il veut
+fasciner.
+
+-- Tu te crois belle, dit alors Catherine; tu te crois adroite,
+n'est-ce pas?
+
+-- Non, madame, repondit Charlotte, je sais seulement que Votre
+Majeste a ete parfois d'une bien grande indulgence pour moi, quand
+il s'agissait de mon adresse et de ma beaute.
+
+-- Eh bien, dit Catherine en s'animant, tu te trompais si tu as
+cru cela, et moi je mentais si je te l'ai dit, tu n'es qu'une
+sotte et qu'une laide pres de ma fille Margot.
+
+-- Oh! ceci, madame, c'est vrai! dit Charlotte, et je n'essaierai
+pas meme de le nier, surtout a vous.
+
+-- Aussi, continua Catherine, le roi de Navarre te prefere-t-il de
+beaucoup ma fille, et ce n'etait pas ce que tu voulais, je crois,
+ni ce dont nous etions convenues.
+
+-- Helas, madame! dit Charlotte eclatant cette fois en sanglots
+sans qu'elle eut besoin de se faire aucune violence, si cela est
+ainsi, je suis bien malheureuse.
+
+-- Cela est, dit Catherine en enfoncant comme un double poignard
+le double rayon de ses yeux dans le coeur de madame de Sauve.
+
+-- Mais qui peut vous le faire croire? demanda Charlotte.
+
+-- Descends chez la reine de Navarre, _pazza! _et tu y trouveras
+ton amant.
+
+-- Oh! fit madame de Sauve. Catherine haussa les epaules.
+
+-- Es-tu jalouse, par hasard? demanda la reine mere.
+
+-- Moi? dit madame de Sauve, rappelant a elle toute sa force prete
+a l'abandonner.
+
+-- Oui, toi! je serais curieuse de voir une jalousie de Francaise.
+
+-- Mais, dit madame de Sauve, comment Votre Majeste veut-elle que
+je sois jalouse autrement que d'amour-propre? je n'aime le roi de
+Navarre qu'autant qu'il le faut pour le service de Votre Majeste!
+
+Catherine la regarda un moment avec des yeux reveurs.
+
+-- Ce que tu me dis la peut, a tout prendre, etre vrai, murmura-t-
+elle.
+
+-- Votre Majeste lit dans mon coeur.
+
+-- Et ce coeur m'est tout devoue?
+
+-- Ordonnez, madame, et vous en jugerez.
+
+-- Eh bien, puisque tu te sacrifies a mon service, Carlotta, il
+faut, pour mon service toujours, que tu sois tres eprise du roi de
+Navarre, et tres jalouse surtout, jalouse comme une Italienne.
+
+-- Mais, madame, demanda Charlotte, de quelle facon une Italienne
+est-elle jalouse?
+
+-- Je te le dirai, reprit Catherine. Et, apres avoir fait deux ou
+trois mouvements de tete du haut en bas, elle sortit
+silencieusement et lentement, comme elle etait rentree. Charlotte,
+troublee par le clair regard de ces yeux dilates comme ceux du
+chat et de la panthere, sans que cette dilatation lui fit rien
+perdre de sa profondeur, la laissa partir sans prononcer un seul
+mot, sans meme laisser a son souffle la liberte de se faire
+entendre, et elle ne respira que lorsqu'elle eut entendu la porte
+se refermer derriere elle et que Dariole fut venue lui dire que la
+terrible apparition etait bien evanouie.
+
+-- Dariole, lui dit-elle alors, traine un fauteuil pres de mon lit
+et passe la nuit dans ce fauteuil. Je t'en prie, car je n'oserais
+pas rester seule.
+
+Dariole obeit; mais malgre la compagnie de sa femme de chambre,
+qui restait pres d'elle, malgre la lumiere de la lampe qu'elle
+ordonna de laisser allumee pour plus grande tranquillite, madame
+de Sauve aussi ne s'endormit qu'au jour, tant bruissait a son
+oreille le metallique accent de la voix de Catherine.
+
+Cependant, quoique endormie au moment ou le jour commencait a
+paraitre, Marguerite se reveilla au premier son des trompettes,
+aux premiers aboiements des chiens. Elle se leva aussitot et
+commenca de revetir un costume si neglige qu'il en etait
+pretentieux. Alors elle appela ses femmes, fit introduire dans son
+antichambre les gentilshommes du service ordinaire du roi de
+Navarre; puis, ouvrant la porte qui enfermait sous la meme clef
+Henri et de la Mole, elle donna du regard un bonjour affectueux a
+ce dernier, et appelant son mari:
+
+-- Allons, Sire, dit-elle, ce n'est pas le tout que d'avoir fait
+croire a madame ma mere ce qui n'est pas, il convient encore que
+vous persuadiez toute votre cour de la parfaite intelligence qui
+regne entre nous. Mais tranquillisez-vous, ajouta-t-elle en riant,
+et retenez bien mes paroles, que la circonstance fait presque
+solennelles: Aujourd'hui sera la derniere fois que je mettrai
+Votre Majeste a cette cruelle epreuve.
+
+Le roi de Navarre sourit et ordonna qu'on introduisit ses
+gentilshommes. Au moment ou ils le saluaient, il fit semblant de
+s'apercevoir seulement que son manteau etait reste sur le lit de
+la reine; il leur fit ses excuses de les recevoir ainsi, prit son
+manteau des mains de Marguerite rougissante, et l'agrafa sur son
+epaule. Puis, se tournant vers eux, il leur demanda des nouvelles
+de la ville et de la cour.
+
+Marguerite remarquait du coin de l'oeil l'imperceptible etonnement
+que produisit sur le visage des gentilshommes cette intimite qui
+venait de se reveler entre le roi et la reine de Navarre,
+lorsqu'un huissier entra suivi de trois ou quatre gentilshommes,
+et annoncant le duc d'Alencon.
+
+Pour le faire venir, Gillonne avait eu besoin de lui apprendre
+seulement que le roi avait passe la nuit chez sa femme.
+
+Francois entra si rapidement qu'il faillit, en les ecartant,
+renverser ceux qui le precedaient. Son premier coup d'oeil fut
+pour Henri. Marguerite n'eut que le second.
+
+Henri lui repondit par un salut courtois. Marguerite composa son
+visage, qui exprima la plus parfaite serenite.
+
+D'un autre regard vague, mais scrutateur, le duc embrassa alors
+toute la chambre; il vit le lit aux tapisseries derangees, le
+double oreiller affaisse au chevet, le chapeau du roi jete sur une
+chaise.
+
+Il palit; mais se remettant sur-le-champ:
+
+-- Mon frere Henri, dit-il, venez-vous jouer ce matin a la paume
+avec le roi?
+
+-- Le roi me fait-il cet honneur de m'avoir choisi, demanda Henri,
+ou n'est-ce qu'une attention de votre part, mon beau-frere?
+
+-- Mais non, le roi n'a point parle de cela, dit le duc un peu
+embarrasse; mais n'etes-vous point de sa partie ordinaire?
+
+Henri sourit, car il s'etait passe tant et de si graves choses
+depuis la derniere partie qu'il avait faite avec le roi, qu'il n'y
+aurait rien eu d'etonnant a ce que Charles IX eut change ses
+joueurs habituels.
+
+-- J'y vais, mon frere! dit Henri en souriant.
+
+-- Venez, reprit le duc.
+
+-- Vous vous en allez? demanda Marguerite.
+
+-- Oui, ma soeur.
+
+-- Vous etes donc presse?
+
+-- Tres presse.
+
+-- Si cependant je reclamais de vous quelques minutes?
+
+Une pareille demande etait si rare dans la bouche de Marguerite,
+que son frere la regarda en rougissant et en palissant tour a
+tour.
+
+-- Que va-t-elle lui dire? pensa Henri non moins etonne que le duc
+d'Alencon.
+
+Marguerite, comme si elle eut devine la pensee de son epoux, se
+retourna de son cote.
+
+-- Monsieur, dit-elle avec un charmant sourire, vous pouvez
+rejoindre Sa Majeste, si bon vous semble, car le secret que j'ai a
+reveler a mon frere est deja connu de vous, puisque la demande que
+je vous ai adressee hier a propos de ce secret a ete a peu pres
+refusee par Votre Majeste. Je ne voudrais donc pas, continua
+Marguerite, fatiguer une seconde fois Votre Majeste par
+l'expression emise en face d'elle d'un desir qui lui a paru etre
+desagreable.
+
+-- Qu'est-ce donc? demanda Francois en les regardant tous deux
+avec etonnement.
+
+-- Ah! ah! dit Henri en rougissant de depit, je sais ce que vous
+voulez dire, madame. En verite, je regrette de ne pas etre plus
+libre. Mais si je ne puis donner a M. de La Mole une hospitalite
+qui ne lui offrirait aucune assurance, je n'en peux pas moins
+recommander apres vous a mon frere d'Alencon la personne _a
+laquelle vous vous interessez._ Peut-etre meme, ajouta-t-il pour
+donner plus de force encore aux mots que nous venons de souligner,
+peut-etre meme mon frere trouvera-t-il une idee qui vous permettra
+de garder M. de La Mole... ici... pres de vous... ce qui serait
+mieux que tout, n'est-ce pas, madame?
+
+-- Allons, allons, se dit Marguerite en elle-meme, a eux deux ils
+vont faire ce que ni l'un ni l'autre des deux n'eut fait tout
+seul.
+
+Et elle ouvrit la porte du cabinet et en fit sortir le jeune
+blesse apres avoir dit a Henri:
+
+-- C'est a vous, monsieur, d'expliquer a mon frere a quel titre
+nous nous interessons a M. de La Mole.
+
+En deux mots Henri, pris au trebuchet, raconta a M. d'Alencon,
+moitie protestant par opposition, comme Henri moitie catholique
+par prudence, l'arrivee de La Mole a Paris, et comment le jeune
+homme avait ete blesse en venant lui apporter une lettre de
+M. d'Auriac.
+
+Quand le duc se retourna, La Mole, sorti du cabinet, se tenait
+debout devant lui.
+
+Francois, en l'apercevant si beau, si pale, et par consequent
+doublement seduisant par sa beaute et par sa paleur, sentit naitre
+une nouvelle terreur au fond de son ame. Marguerite le prenait a
+la fois par la jalousie et par l'amour-propre.
+
+-- Mon frere, lui dit-elle, ce jeune gentilhomme, j'en reponds,
+sera utile a qui saura l'employer. Si vous l'acceptez pour votre,
+il trouvera en vous un maitre puissant, et vous en lui un
+serviteur devoue. En ces temps, il faut bien s'entourer, mon
+frere! surtout, ajouta-t-elle en baissant la voix de maniere que
+le duc d'Alencon l'entendit seul, quand on est ambitieux et que
+l'on a le malheur de n'etre que troisieme fils de France.
+
+Elle mit un doigt sur sa bouche pour indiquer a Francois que,
+malgre cette ouverture, elle gardait encore a part en elle-meme
+une portion importante de sa pensee.
+
+-- Puis, ajouta-t-elle, peut-etre trouverez-vous, tout au
+contraire de Henri, qu'il n'est pas seant que ce jeune homme
+demeure si pres de mon appartement.
+
+-- Ma soeur, dit vivement Francois, monsieur de La Mole, si cela
+lui convient toutefois, sera dans une demi-heure installe dans mon
+logis, ou je crois qu'il n'a rien a craindre. Qu'il m'aime et je
+l'aimerai.
+
+Francois mentait, car au fond de son coeur il detestait deja La
+Mole.
+
+-- Bien, bien... je ne m'etais donc pas trompee! murmura
+Marguerite, qui vit les sourcils du roi de Navarre se froncer. Ah!
+pour vous conduire l'un et l'autre, je vois qu'il faut vous
+conduire l'un par l'autre.
+
+Puis completant sa pensee:
+
+-- Allons, allons, continua-t-elle, bien, Marguerite, dirait
+Henriette.
+
+En effet, une demi-heure apres, La Mole, gravement catechise par
+Marguerite, baisait le bas de sa robe et montait, assez lestement
+pour un blesse, l'escalier qui conduisait chez M. d'Alencon. Deux
+ou trois jours s'ecoulerent pendant lesquels la bonne harmonie
+parut se consolider de plus en plus entre Henri et sa femme. Henri
+avait obtenu de ne pas faire abjuration publique, mais il avait
+renonce entre les mains du confesseur du roi et entendait tous les
+matins la messe qu'on disait au Louvre. Le soir il prenait
+ostensiblement le chemin de l'appartement de sa femme, entrait par
+la grande porte, causait quelques instants avec elle, puis sortait
+par la petite porte secrete et montait chez madame de Sauve, qui
+n'avait pas manque de le prevenir de la visite de Catherine et du
+danger incontestable qui le menacait. Henri, renseigne des deux
+cotes, redoublait donc de mefiance a l'endroit de la reine mere,
+et cela avec d'autant plus de raison qu'insensiblement la figure
+de Catherine commencait a se derider. Henri en arriva meme a voir
+eclore un matin sur ses levres pales un sourire de bienveillance.
+Ce jour-la il eut toutes les peines du monde a se decider a manger
+autre chose que des oeufs qu'il avait fait cuire lui-meme, et a
+boire autre chose que de l'eau qu'il avait vu puiser a la Seine
+devant lui.
+
+Les massacres continuaient, mais neanmoins allaient s'eteignant;
+on avait fait si grande tuerie des huguenots que le nombre en
+etait fort diminue. La plus grande partie etaient morts, beaucoup
+avaient fui, quelques-uns etaient restes caches.
+
+De temps en temps une grande clameur s'elevait dans un quartier ou
+dans un autre; c'etait quand on avait decouvert un de ceux-la.
+L'execution alors etait privee ou publique, selon que le
+malheureux etait accule dans quelque endroit sans issue ou pouvait
+fuir. Dans le dernier cas, c'etait une grande joie pour le
+quartier ou l'evenement avait eu lieu: car, au lieu de se calmer
+par l'extinction de leurs ennemis, les catholiques devenaient de
+plus en plus feroces; et moins il en restait, plus ils
+paraissaient acharnes apres ces malheureux restes.
+
+Charles IX avait pris grand plaisir a la chasse aux huguenots;
+puis, quand il n'avait pas pu continuer lui-meme, il s'etait
+delecte au bruit des chasses des autres.
+
+Un jour, en revenant de jouer au mail, qui etait avec la paume et
+la chasse son plaisir favori, il entra chez sa mere le visage tout
+joyeux, suivi de ses courtisans habituels.
+
+-- Ma mere, dit-il en embrassant la Florentine, qui, remarquant
+cette joie, avait deja essaye d'en deviner la cause; ma mere,
+bonne nouvelle! Mort de tous les diables, savez-vous une chose?
+c'est que l'illustre carcasse de monsieur l'amiral, qu'on croyait
+perdue, est retrouvee!
+
+-- Ah! ah! dit Catherine.
+
+-- Oh! mon Dieu, oui! Vous avez eu comme moi l'idee, n'est-ce pas,
+ma mere, que les chiens en avaient fait leur repas de noce? mais
+il n'en etait rien. Mon peuple, mon cher peuple, mon bon peuple a
+eu une idee: il a pendu l'amiral au croc de Montfaucon.
+
+_Du haut en bas Gaspard on a jete, Et puis de bas en haut on l'a
+monte._
+
+-- Eh bien? dit Catherine.
+
+-- Eh bien, ma bonne mere! reprit Charles IX, j'ai toujours eu
+l'envie de le revoir depuis que je sais qu'il est mort, le cher
+homme. Il fait beau: tout me semble en fleurs aujourd'hui; l'air
+est plein de vie et de parfums; je me porte comme je ne me suis
+jamais porte; si vous voulez, ma mere, nous monterons a cheval et
+nous irons a Montfaucon.
+
+-- Ce serait bien volontiers, mon fils, dit Catherine, si je
+n'avais pas donne un rendez-vous que je ne veux pas manquer; puis
+a une visite faite a un homme de l'importance de monsieur
+l'amiral, ajouta-t-elle, il faut convier toute la cour. Ce sera
+une occasion pour les observateurs de faire des observations
+curieuses. Nous verrons qui viendra et qui demeurera.
+
+-- Vous avez, ma foi, raison, ma mere! a demain la chose, cela
+vaut mieux! Ainsi, faites vos invitations, je ferai les miennes,
+ou plutot nous n'inviterons personne. Nous dirons seulement que
+nous y allons; cela fait, tout le monde sera libre. Adieu, ma
+mere! je vais sonner du cor.
+
+-- Vous vous epuiserez, Charles! Ambroise Pare vous le dit sans
+cesse, et il a raison; c'est un trop rude exercice pour vous.
+
+-- Bah! bah! bah! dit Charles, je voudrais bien etre sur de ne
+mourir que de cela. J'enterrerais tout le monde ici, et meme
+Henriot, qui doit un jour nous succeder a tous, a ce que pretend
+Nostradamus.
+
+Catherine fronca le sourcil.
+
+-- Mon fils, dit-elle, defiez-vous surtout des choses qui
+paraissent impossibles, et, en attendant, menagez-vous.
+
+-- Deux ou trois fanfares seulement pour rejouir mes chiens, qui
+s'ennuient a crever, pauvres betes! j'aurais du les lacher sur le
+huguenot, cela les aurait rejouis.
+
+Et Charles IX sortit de la chambre de sa mere, entra dans son
+cabinet d'Armes, detacha un cor, en sonna avec une vigueur qui eut
+fait honneur a Roland lui-meme. On ne pouvait pas comprendre
+comment, de ce corps faible et maladif et de ces levres pales,
+pouvait sortir un souffle si puissant.
+
+Catherine attendait en effet quelqu'un, comme elle l'avait dit a
+son fils. Un instant apres qu'il fut sorti, une de ses femmes vint
+lui parler tout bas. La reine sourit, se leva, salua les personnes
+qui lui faisaient la cour et suivit la messagere.
+
+Le Florentin Rene, celui auquel le roi de Navarre, le soir meme de
+la Saint-Barthelemy, avait fait un accueil si diplomatique, venait
+d'entrer dans son oratoire.
+
+-- Ah! c'est vous, Rene! lui dit Catherine, je vous attendais avec
+impatience. Rene s'inclina.
+
+-- Vous avez recu hier le petit mot que je vous ai ecrit?
+
+-- J'ai eu cet honneur.
+
+-- Avez-vous renouvele, comme je vous le disais, l'epreuve de cet
+horoscope tire par Ruggieri et qui s'accorde si bien avec cette
+prophetie de Nostradamus, qui dit que mes fils regneront tous
+trois?... Depuis quelques jours, les choses sont bien modifiees,
+Rene, et j'ai pense qu'il etait possible que les destinees fussent
+devenues moins menacantes.
+
+-- Madame, repondit Rene en secouant la tete, Votre Majeste sait
+bien que les choses ne modifient pas la destinee; c'est la
+destinee au contraire qui gouverne les choses.
+
+-- Vous n'en avez pas moins renouvele le sacrifice, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, madame, repondit Rene, car vous obeir est mon premier
+devoir.
+
+-- Eh bien, le resultat?
+
+-- Est demeure le meme, madame.
+
+-- Quoi! l'agneau noir a toujours pousse ses trois cris?
+
+-- Toujours, madame.
+
+-- Signe de trois morts cruelles dans ma famille! murmura
+Catherine.
+
+-- Helas! dit Rene.
+
+-- Mais ensuite?
+
+-- Ensuite, madame, il y avait dans ses entrailles cet etrange
+deplacement du foie que nous avons deja remarque dans les deux
+premiers et qui penchait en sens inverse.
+
+-- Changement de dynastie. Toujours, toujours, toujours? grommela
+Catherine. Il faudra cependant combattre cela, Rene! continua-t-
+elle.
+
+Rene secoua la tete.
+
+-- Je l'ai dit a Votre Majeste, reprit-il, le destin gouverne.
+
+-- C'est ton avis? dit Catherine.
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Te souviens-tu de l'horoscope de Jeanne d'Albret?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Redis-le un peu, voyons, je l'ai oublie, moi.
+
+-- _Vives honorata_, dit Rene, _morieris reformidata, regina
+amplificabere._
+
+_-- _Ce qui veut dire, je crois: _Tu vivras honoree_, et elle
+manquait du necessaire, la pauvre femme! _Tu mourras redoutee_, et
+nous nous sommes moques d'elle. _Tu seras plus grande que tu n'as
+ete comme reine_, et voila qu'elle est morte et que sa grandeur
+repose dans un tombeau ou nous avons oublie de mettre meme son
+nom.
+
+-- Madame, Votre Majeste traduit mal le_ vives honorata_. La reine
+de Navarre a vecu honoree, en effet, car elle a joui, tant qu'elle
+a vecu, de l'amour de ses enfants et du respect de ses partisans,
+amour et respect d'autant plus sinceres qu'elle etait plus pauvre.
+
+-- Oui, dit Catherine, je vous passe le _tu vivras honoree; _mais
+_morieris reformidata, _voyons, comment l'expliquerez-vous?
+
+-- Comment je l'expliquerai! Rien de plus facile: Tu mourras
+redoutee.
+
+-- Eh bien, est-elle morte redoutee?
+
+-- Si bien redoutee, madame, qu'elle ne fut pas morte si Votre
+Majeste n'en avait pas eu peur. Enfin _comme reine, tu grandiras,
+ou tu seras plus grande que tu n'as ete comme reine; _ce qui est
+encore vrai, madame, car en echange de la couronne perissable,
+elle a peut-etre maintenant, comme reine et martyre, la couronne
+du ciel, et outre cela, qui sait encore l'avenir reserve a sa race
+sur la terre?
+
+Catherine etait superstitieuse a l'exces. Elle s'epouvanta plus
+encore peut-etre du sang-froid de Rene que de cette persistance
+des augures; et comme pour elle un mauvais pas etait une occasion
+de franchir hardiment la situation, elle dit brusquement a Rene et
+sans transition aucune que le travail muet de sa pensee:
+
+-- Est-il arrive des parfums d'Italie?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Vous m'en enverrez un coffret garni.
+
+-- Desquels?
+
+-- Des derniers, de ceux... Catherine s'arreta.
+
+-- De ceux qu'aimait particulierement la reine de Navarre? reprit
+Rene.
+
+-- Precisement.
+
+-- Il n'est point besoin de les preparer, n'est-ce pas, madame?
+car Votre Majeste y est a cette heure aussi savante que moi.
+
+-- Tu trouves? dit Catherine. Le fait est qu'ils reussissent.
+
+-- Votre Majeste n'a rien de plus a me dire? demanda le parfumeur.
+
+-- Non, non, reprit Catherine pensive; je ne crois pas, du moins.
+Si toutefois il y avait du nouveau dans les sacrifices, faites-le-
+moi savoir. A propos, laissons la les agneaux, et essayons des
+poules.
+
+-- Helas! madame, j'ai bien peur qu'en changeant la victime nous
+ne changions rien aux presages.
+
+-- Fais ce que je dis. Rene salua et sortit. Catherine resta un
+instant assise et pensive; puis elle se leva a son tour et rentra
+dans sa chambre a coucher, ou l'attendaient ses femmes et ou elle
+annonca pour le lendemain le pelerinage a Montfaucon.
+
+La nouvelle de cette partie de plaisir fut pendant toute la soiree
+le bruit du palais et la rumeur de la ville. Les dames firent
+preparer leurs toilettes les plus elegantes, les gentilshommes
+leurs armes et leurs chevaux d'apparat. Les marchands fermerent
+boutiques et ateliers, et les flaneurs de la populace tuerent,
+par-ci, par-la, quelques huguenots epargnes pour la bonne
+occasion, afin d'avoir un accompagnement convenable a donner au
+cadavre de l'amiral.
+
+Ce fut un grand vacarme pendant toute la soiree et pendant une
+bonne partie de la nuit.
+
+La Mole avait passe la plus triste journee du monde, et cette
+journee avait succede a trois ou quatre autres qui n'etaient pas
+moins tristes.
+
+M. d'Alencon, pour obeir aux desirs de Marguerite, l'avait
+installe chez lui, mais ne l'avait point revu depuis. Il se
+sentait tout a coup comme un pauvre enfant abandonne, prive des
+soins tendres, delicats et charmants de deux femmes dont le
+souvenir seul de l'une devorait incessamment sa pensee. Il avait
+bien eu de ses nouvelles par le chirurgien Ambroise Pare, qu'elle
+lui avait envoye; mais ces nouvelles, transmises par un homme de
+cinquante ans, qui ignorait ou feignait d'ignorer l'interet que La
+Mole portait aux moindres choses qui se rapportaient a Marguerite,
+etaient bien incompletes et bien insuffisantes. Il est vrai que
+Gillonne etait venue une fois, en son propre nom, bien entendu,
+pour savoir des nouvelles du blesse. Cette visite avait fait
+l'effet d'un rayon de soleil dans un cachot, et La Mole en etait
+reste comme ebloui, attendant toujours une seconde apparition,
+laquelle, quoiqu'il se fut ecoule deux jours depuis la premiere,
+ne venait point.
+
+Aussi, quand la nouvelle fut apportee au convalescent de cette
+reunion splendide de toute la cour pour le lendemain, fit-il
+demander a M. d'Alencon la faveur de l'accompagner.
+
+Le duc ne se demanda pas meme si La Mole etait en etat de
+supporter cette fatigue; il repondit seulement:
+
+-- A merveille! Qu'on lui donne un de mes chevaux. C'etait tout ce
+que desirait La Mole. Maitre Ambroise Pare vint comme d'habitude
+pour le panser. La Mole lui exposa la necessite ou il etait de
+monter a cheval et le pria de mettre un double soin a la pose des
+appareils. Les deux blessures, au reste, etaient refermees, celle
+de la poitrine comme celle de l'epaule, et celle de l'epaule seule
+le faisait souffrir. Toutes deux etaient vermeilles, comme il
+convient a des chairs en voie de guerison. Maitre Ambroise Pare
+les recouvrit d'un taffetas gomme fort en vogue a cette epoque
+pour ces sortes de cas, et promit a La Mole que, pourvu qu'il ne
+se donnat point trop de mouvement dans l'excursion qu'il allait
+faire, les choses iraient convenablement.
+
+La Mole etait au comble de la joie. A part une certaine faiblesse
+causee par la perte de son sang et un leger etourdissement qui se
+rattachait a cette cause, il se sentait aussi bien qu'il pouvait
+etre. D'ailleurs, Marguerite serait sans doute de cette cavalcade;
+il reverrait Marguerite, et lorsqu'il songeait au bien que lui
+avait fait la vue de Gillonne, il ne mettait point en doute
+l'efficacite bien plus grande de celle de sa maitresse.
+
+La Mole employa donc une partie de l'argent qu'il avait recu en
+partant de sa famille a acheter le plus beau justaucorps de satin
+blanc et la plus riche broderie de manteau que lui put procurer le
+tailleur a la mode. Le meme lui fournit encore les bottes de cuir
+parfume qu'on portait a cette epoque. Le tout lui fut apporte le
+matin, une demi-heure seulement apres l'heure pour laquelle La
+Mole l'avait demande, ce qui fait qu'il n'eut trop rien a dire. Il
+s'habilla rapidement, se regarda dans un miroir, se trouva assez
+convenablement vetu, coiffe, parfume pour etre satisfait de lui-
+meme; enfin il s'assura par plusieurs tours faits rapidement dans
+sa chambre qu'a part plusieurs douleurs assez vives, le bonheur
+moral ferait taire les incommodites physiques.
+
+Un manteau cerise de son invention, et taille un peu plus long
+qu'on ne les portait alors, lui allait particulierement bien.
+
+Tandis que cette scene se passait au Louvre, une autre du meme
+genre avait lieu a l'hotel de Guise. Un grand gentilhomme a poil
+roux examinait devant une glace une raie rougeatre qui lui
+traversait desagreablement le visage; il peignait et parfumait sa
+moustache, et tout en la parfumant, il etendait sur cette
+malheureuse raie, qui, malgre tous les cosmetiques en usage a
+cette epoque s'obstinait a reparaitre, il etendait, dis-je, une
+triple couche de blanc et de rouge; mais comme l'application etait
+insuffisante, une idee lui vint: un ardent soleil, un soleil
+d'aout dardait ses rayons dans la cour; il descendit dans cette
+cour, mit son chapeau a la main, et, le nez en l'air et les yeux
+fermes, il se promena pendant dix minutes, s'exposant
+volontairement a cette flamme devorante qui tombait par torrents
+du ciel.
+
+Au bout de dix minutes, grace a un coup de soleil de premier
+ordre, le gentilhomme etait arrive a avoir un visage si eclatant
+que c'etait la raie rouge qui maintenant n'etait plus en harmonie
+avec le reste et qui par comparaison paraissait jaune. Notre
+gentilhomme ne parut pas moins fort satisfait de cet arc-en-ciel,
+qu'il rassortit de son mieux avec le reste du visage, grace a une
+couche de vermillon qu'il etendit dessus; apres quoi il endossa un
+magnifique habit qu'un tailleur avait mis dans sa chambre avant
+qu'il eut demande le tailleur.
+
+Ainsi pare, musque, arme de pied en cap, il descendit une seconde
+fois dans la cour et se mit a caresser un grand cheval noir dont
+la beaute eut ete sans egale sans une petite coupure qu'a l'instar
+de celle de son maitre lui avait faite dans une des dernieres
+batailles civiles un sabre de reitre.
+
+Neanmoins, enchante de son cheval comme il l'etait de lui-meme, ce
+gentilhomme, que nos lecteurs ont sans doute reconnu sans peine,
+fut en selle un quart d'heure avant tout le monde, et fit retentir
+la cour de l'hotel de Guise des hennissements de son coursier,
+auxquels repondaient, a mesure qu'il s'en rendait maitre, des
+_mordi_ prononces sur tous les tons. Au bout d'un instant le
+cheval, completement dompte, reconnaissait par sa souplesse et son
+obeissance la legitime domination de son cavalier; mais la
+victoire n'avait pas ete remportee sans bruit, et ce bruit
+(c'etait peut-etre la-dessus que comptait notre gentilhomme), et
+ce bruit avait attire aux vitres une dame que notre dompteur de
+chevaux salua profondement et qui lui sourit de la facon la plus
+agreable.
+
+Cinq minutes apres, madame de Nevers faisait appeler son
+intendant.
+
+-- Monsieur, demanda-t-elle, a-t-on fait convenablement dejeuner
+M. le comte Annibal de Coconnas?
+
+-- Oui, madame, repondit l'intendant. Il a meme ce matin mange de
+meilleur appetit encore que d'habitude.
+
+-- Bien, monsieur! dit la duchesse. Puis se retournant vers son
+premier gentilhomme:
+
+-- Monsieur d'Arguzon, dit-elle, partons pour le Louvre et tenez
+l'oeil, je vous prie, sur M. le comte Annibal de Coconnas, car il
+est blesse, par consequent encore faible, et je ne voudrais pas
+pour tout au monde qu'il lui arrivat malheur. Cela ferait rire les
+huguenots, qui lui gardent rancune depuis cette bienheureuse
+soiree de la Saint-Barthelemy.
+
+Et madame de Nevers, montant a cheval a son tour, partit toute
+rayonnante pour le Louvre, ou etait le rendez-vous general.
+
+Il etait deux heures de l'apres-midi, lorsqu'une file de cavaliers
+ruisselants d'or, de joyaux et d'habits splendides apparut dans la
+rue Saint-Denis, debouchant a l'angle du cimetiere des Innocents,
+et se deroulant au soleil entre les deux rangees de maisons
+sombres comme un immense reptile aux chatoyants anneaux.
+
+
+
+XVI
+Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon
+
+
+Nulle troupe, si riche qu'elle soit, ne peut donner une idee de ce
+spectacle. Les habits soyeux, riches et eclatants, legues comme
+une mode splendide par Francois Ier a ses successeurs, ne
+s'etaient pas transformes encore dans ces vetements etriques et
+sombres qui furent de mise sous Henri III; de sorte que le costume
+de Charles IX, moins riche, mais peut-etre plus elegant que ceux
+des epoques precedentes, eclatait dans toute sa parfaite harmonie.
+De nos jours, il n'y a plus de point de comparaison possible avec
+un semblable cortege; car nous en sommes reduits, pour nos
+magnificences de parade, a la symetrie et a l'uniforme.
+
+Pages, ecuyers, gentilshommes de bas etage, chiens et chevaux
+marchant sur les flancs et en arriere, faisaient du cortege royal
+une veritable armee. Derriere cette armee venait le peuple, ou,
+pour mieux dire, le peuple etait partout.
+
+Le peuple suivait, escortait et precedait; il criait a la fois
+Noel et Haro, car, dans le cortege, on distinguait plusieurs
+calvinistes rallies, et le peuple a de la rancune.
+
+C'etait le matin, en face de Catherine et du duc de Guise, que
+Charles IX avait, comme d'une chose toute naturelle, parle devant
+Henri de Navarre d'aller visiter le gibet de Montfaucon, ou plutot
+le corps mutile de l'amiral, qui etait pendu. Le premier mouvement
+de Henri avait ete de se dispenser de prendre part a cette visite.
+C'etait la ou l'attendait Catherine. Aux premiers mots qu'il dit
+exprimant sa repugnance, elle echangea un coup d'oeil et un
+sourire avec le duc de Guise. Henri surprit l'un et l'autre, les
+comprit, puis se reprenant tout a coup:
+
+-- Mais, au fait, dit-il, pourquoi n'irais-je pas? Je suis
+catholique et je me dois a ma nouvelle religion. Puis s'adressant
+a Charles IX:
+
+-- Que Votre Majeste compte sur moi, lui dit-il, je serai toujours
+heureux de l'accompagner partout ou elle ira. Et il jeta autour de
+lui un coup d'oeil rapide pour compter les sourcils qui se
+froncaient.
+
+Aussi celui de tout le cortege que l'on regardait avec le plus de
+curiosite, peut-etre, etait ce fils sans mere, ce roi sans
+royaume, ce huguenot fait catholique. Sa figure longue et
+caracterisee, sa tournure un peu vulgaire, sa familiarite avec ses
+inferieurs, familiarite qu'il portait a un degre presque
+inconvenant pour un roi, familiarite qui tenait aux habitudes
+montagnardes de sa jeunesse et qu'il conserva jusqu'a sa mort, le
+signalaient aux spectateurs, dont quelques-uns lui criaient:
+
+-- A la messe, Henriot, a la messe! Ce a quoi Henri repondait:
+
+-- J'y ai ete hier, j'en viens aujourd'hui, et j'y retournerai
+demain. Ventre saint gris! il me semble cependant que c'est assez
+comme cela.
+
+Quant a Marguerite, elle etait a cheval, si belle, si fraiche, si
+elegante, que l'admiration faisait autour d'elle un concert dont
+quelques notes, il faut l'avouer, s'adressaient a sa compagne,
+madame la duchesse de Nevers, qu'elle venait de rejoindre, et dont
+le cheval blanc, comme s'il etait fier du poids qu'il portait,
+secouait furieusement la tete.
+
+-- Eh bien, duchesse, dit la reine de Navarre, quoi de nouveau?
+
+-- Mais, madame, repondit tout haut Henriette, rien que je sache.
+Puis tout bas:
+
+-- Et le huguenot, demanda-t-elle, qu'est-il devenu?
+
+-- Je lui ai trouve une retraite a peu pres sure, repondit
+Marguerite. Et le grand massacreur de gens, qu'en as-tu fait?
+
+-- Il a voulu etre de la fete; il monte le cheval de bataille de
+M. de Nevers, un cheval grand comme un elephant. C'est un cavalier
+effrayant. Je lui ai permis d'assister a la ceremonie, parce que
+j'ai pense que prudemment ton huguenot garderait la chambre et que
+de cette facon il n'y aurait pas de rencontre a craindre.
+
+-- Oh! ma foi! repondit Marguerite en souriant, fut-il ici, et il
+n'y est pas, je crois qu'il n'y aurait pas de rencontre pour cela.
+C'est un beau garcon que mon huguenot, mais pas autre chose: une
+colombe et non un milan; il roucoule, mais ne mord pas. Apres
+tout, fit-elle avec un accent intraduisible et en haussant
+legerement les epaules; apres tout, peut-etre l'avons-nous cru
+huguenot, tandis qu'il etait brahme, et sa religion lui defend-
+elle de repandre le sang.
+
+-- Mais ou donc est le duc d'Alencon? demanda Henriette, je ne
+l'apercois point.
+
+-- Il doit rejoindre, il avait mal aux yeux ce matin et desirait
+ne pas venir; mais comme on sait que, pour ne pas etre du meme
+avis que son frere Charles et son frere Henri, il penche pour les
+huguenots, on lui a fait observer que le roi pourrait interpreter
+a mal son absence et il s'est decide. Mais, justement, tiens, on
+regarde, on crie la-bas, c'est lui qui sera venu par la porte
+Montmartre.
+
+-- En effet, c'est lui-meme, je le reconnais, dit Henriette. En
+verite, mais il a bon air aujourd'hui. Depuis quelque temps, il se
+soigne particulierement: il faut qu'il soit amoureux. Voyez donc
+comme c'est bon d'etre prince du sang: il galope sur tout le monde
+et tout le monde se range.
+
+-- En effet, dit en riant Marguerite, il va nous ecraser. Dieu me
+pardonne! Mais faites donc ranger vos gentilshommes, duchesse! car
+en voici un qui, s'il ne se range pas, va se faire tuer.
+
+-- Eh, c'est mon intrepide! s'ecria la duchesse, regarde donc,
+regarde.
+
+Coconnas avait en effet quitte son rang pour se rapprocher de
+madame de Nevers; mais au moment meme ou son cheval traversait
+l'espece de boulevard exterieur qui separait la rue du faubourg
+Saint-Denis, un cavalier de la suite du duc d'Alencon, essayant en
+vain de retenir son cheval emporte, alla en plein corps heurter
+Coconnas. Coconnas ebranle vacilla sur sa colossale monture, son
+chapeau faillit tomber, il le retint et se retourna furieux.
+
+-- Dieu! dit Marguerite en se penchant a l'oreille de son amie,
+M. de La Mole!
+
+-- Ce beau jeune homme pale! s'ecria la duchesse incapable de
+maitriser sa premiere impression.
+
+-- Oui, oui! celui-la meme qui a failli renverser ton Piemontais.
+
+-- Oh! mais, dit la duchesse, il va se passer des choses
+affreuses! ils se regardent, ils se reconnaissent!
+
+En effet, Coconnas en se retournant avait reconnu la figure de La
+Mole; et, de surprise, il avait laisse echapper la bride de son
+cheval, car il croyait bien avoir tue son ancien compagnon, ou du
+moins l'avoir mis pour un certain temps hors de combat. De son
+cote, La Mole reconnut Coconnas et sentit un feu qui lui montait
+au visage. Pendant quelques secondes, qui suffirent a l'expression
+de tous les sentiments que couvaient ces deux hommes, ils
+s'etreignirent d'un regard qui fit frissonner les deux femmes.
+Apres quoi La Mole ayant regarde tout autour de lui, et ayant
+compris sans doute que le lieu etait mal choisi pour une
+explication, piqua son cheval et rejoignit le duc d'Alencon.
+Coconnas resta un moment ferme a la meme place, tordant sa
+moustache et en faisant remonter la pointe jusqu'a se crever
+l'oeil; apres quoi, voyant que La Mole s'eloignait sans lui rien
+dire de plus, il se remit lui-meme en route.
+
+-- Ah! ah! dit avec une dedaigneuse douleur Marguerite, je ne
+m'etais donc pas trompee... Oh! pour cette fois c'est trop fort.
+
+Et elle se mordit les levres jusqu'au sang.
+
+-- Il est bien joli, repondit la duchesse avec commiseration.
+
+Juste en ce moment le duc d'Alencon venait de reprendre sa place
+derriere le roi et la reine mere, de sorte que ses gentilshommes,
+en le rejoignant, etaient forces de passer devant Marguerite et la
+duchesse de Nevers. La Mole, en passant a son tour devant les deux
+princesses, leva son chapeau, salua la reine en s'inclinant jusque
+sur le cou de son cheval et demeura tete nue en attendant que Sa
+Majeste l'honorat d'un regard.
+
+Mais Marguerite detourna fierement la tete.
+
+La Mole lut sans doute l'expression de dedain empreinte sur le
+visage de la reine et de pale qu'il etait devint livide. De plus,
+pour ne pas choir de son cheval il fut force de se retenir a la
+criniere.
+
+-- Oh! oh! dit Henriette a la reine, regarde donc, cruelle que tu
+es! Mais il va se trouver mal! ...
+
+-- Bon! dit la reine avec un sourire ecrasant, il ne nous
+manquerait plus que cela... As-tu des sels? Madame de Nevers se
+trompait.
+
+La Mole, chancelant, retrouva des forces, et, se raffermissant sur
+son cheval, alla reprendre son rang a la suite du duc d'Alencon.
+
+Cependant on continuait d'avancer, on voyait se dessiner la
+silhouette lugubre du gibet dresse et etrenne par Enguerrand de
+Marigny. Jamais il n'avait ete si bien garni qu'a cette heure.
+
+Les huissiers et les gardes marcherent en avant et formerent un
+large cercle autour de l'enceinte. A leur approche, les corbeaux
+perches sur le gibet s'envolerent avec des croassements de
+desespoir.
+
+Le gibet qui s'elevait a Montfaucon offrait d'ordinaire, derriere
+ses colonnes, un abri aux chiens attires par une proie frequente
+et aux bandits philosophes qui venaient mediter sur les tristes
+vicissitudes de la fortune.
+
+Ce jour-la il n'y avait, en apparence du moins, a Montfaucon, ni
+chiens ni bandits. Les huissiers et les gardes avaient chasse les
+premiers en meme temps que les corbeaux, et les autres s'etaient
+confondus dans la foule pour y operer quelques-uns de ces bons
+coups qui sont les riantes vicissitudes du metier.
+
+Le cortege s'avancait; le roi et Catherine arrivaient les
+premiers, puis venaient le duc d'Anjou, le duc d'Alencon, le roi
+de Navarre, M. de Guise et leurs gentilshommes; puis madame
+Marguerite, la duchesse de Nevers et toutes les femmes composant
+ce qu'on appelait l'escadron volant de la reine; puis les pages,
+les ecuyers, les valets et le peuple: en tout dix mille personnes.
+
+Au gibet principal pendait une masse informe, un cadavre noir,
+souille de sang coagule et de boue blanchie par de nouvelles
+couches de poussiere. Au cadavre il manquait une tete. Aussi
+l'avait-on pendu par les pieds. Au reste, la populace, ingenieuse
+comme elle l'est toujours, avait remplace la tete par un bouchon
+de paille sur lequel elle avait mis un masque, et dans la bouche
+de ce masque, quelque railleur qui connaissait les habitudes de
+M. l'amiral avait introduit un cure-dent.
+
+C'etait un spectacle a la fois lugubre et bizarre, que tous ces
+elegants seigneurs et toutes ces belles dames defilant, comme une
+procession peinte par Goya, au milieu de ces squelettes noircis et
+de ces gibets aux longs bras decharnes. Plus la joie des visiteurs
+etait bruyante, plus elle faisait contraste avec le morne silence
+et la froide insensibilite de ces cadavres, objets de railleries
+qui faisaient frissonner ceux-la meme qui les faisaient.
+
+Beaucoup supportaient a grand-peine ce terrible spectacle; et a sa
+paleur on pouvait distinguer, dans le groupe des huguenots
+rallies, Henri, qui, quelle que fut sa puissance sur lui-meme et
+si etendu que fut le degre de dissimulation dont le Ciel l'avait
+dote, n'y put tenir. Il pretexta l'odeur impure que repandaient
+tous ces debris humains; et s'approchant de Charles IX, qui, cote
+a cote avec Catherine, etait arrete devant les restes de l'amiral:
+
+-- Sire, dit-il, Votre Majeste ne trouve-t-elle pas que, pour
+rester plus longtemps ici, ce pauvre cadavre sent bien mauvais?
+
+-- Tu trouves, Henriot! dit Charles IX, dont les yeux etincelaient
+d'une joie feroce.
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Eh bien, je ne suis pas de ton avis, moi... le corps d'un
+ennemi mort sent toujours bon.
+
+-- Ma foi, Sire, dit Tavannes, puisque Votre Majeste savait que
+nous devions venir faire une petite visite a M. l'amiral, elle eut
+du inviter Pierre Ronsard, son maitre en poesie: il eut fait,
+seance tenante, l'epitaphe du vieux Gaspard.
+
+-- Il n'y a pas besoin de lui pour cela, dit Charles IX, et nous
+la ferons bien nous-meme... Par exemple, ecoutez, messieurs, dit
+Charles IX apres avoir reflechi un instant:
+
+_Ci-git, -- mais c'est mal entendu, Pour lui le mot est trop
+honnete, -- Ici l'amiral est pendu Par les pieds, a faute de
+tete._
+
+_-- _Bravo! bravo! s'ecrierent les gentilshommes catholiques tout
+d'une voix, tandis que les huguenots rallies froncaient les
+sourcils en gardant le silence.
+
+Quant a Henri, comme il causait avec Marguerite et madame de
+Nevers, il fit semblant de n'avoir pas entendu.
+
+-- Allons, allons, monsieur, dit Catherine, que, malgre les
+parfums dont elle etait couverte, cette odeur commencait a
+indisposer, allons, il n'y a si bonne compagnie qu'on ne quitte.
+Disons adieu a M. l'amiral, et revenons a Paris.
+
+Elle fit de la tete un geste ironique comme lorsqu'on prend conge
+d'un ami, et, reprenant la tete de colonne, elle revint gagner le
+chemin, tandis que le cortege defilait devant le cadavre de
+Coligny.
+
+Le soleil se couchait a l'horizon. La foule s'ecoula sur les pas
+de Leurs Majestes pour jouir jusqu'au bout des magnificences du
+cortege et des details du spectacle: les voleurs suivirent la
+foule; de sorte que, dix minutes apres le depart du roi, il n'y
+avait plus personne autour du cadavre mutile de l'amiral, que
+commencaient a effleurer les premieres brises du soir. Quand nous
+disons personne, nous nous trompons. Un gentilhomme monte sur un
+cheval noir, et qui n'avait pu sans doute, au moment ou il etait
+honore de la presence des princes, contempler a son aise ce tronc
+informe et noirci, etait demeure le dernier, et s'amusait a
+examiner dans tous leurs details chaines, crampons, piliers de
+pierre, le gibet enfin, qui lui paraissait sans doute, a lui
+arrive depuis quelques jours a Paris et ignorant des
+perfectionnements qu'apporte en toute chose la capitale, le
+parangon de tout ce que l'homme peut inventer de plus terriblement
+laid.
+
+Il n'est pas besoin de dire a nos lecteurs que cet homme etait
+notre ami Coconnas. Un oeil exerce de femme l'avait en vain
+cherche dans la cavalcade et avait sonde les rangs sans pouvoir le
+retrouver.
+
+M. de Coconnas, comme nous l'avons dit, etait donc en extase
+devant l'oeuvre d'Enguerrand de Marigny.
+
+Mais cette femme n'etait pas seule a chercher M. de Coconnas. Un
+autre gentilhomme, remarquable par son pourpoint de satin blanc et
+sa galante plume, apres avoir regarde en avant et sur les cotes,
+s'avisa de regarder en arriere et vit la haute taille de Coconnas
+et la gigantesque silhouette de son cheval se profiler en vigueur
+sur le ciel rougi des derniers reflets du soleil couchant.
+
+Alors le gentilhomme au pourpoint de satin blanc quitta le chemin
+suivi par l'ensemble de la troupe, prit un petit sentier, et,
+decrivant une courbe, retourna vers le gibet.
+
+Presque aussitot la dame que nous avons reconnue pour la duchesse
+de Nevers, comme nous avons reconnu le grand gentilhomme au cheval
+noir pour Coconnas, s'approcha de Marguerite et lui dit:
+
+-- Nous nous sommes trompees toutes deux, Marguerite, car le
+Piemontais est demeure en arriere, et M. de La Mole l'a suivi.
+
+-- Mordi! reprit Marguerite en riant, il va donc se passer quelque
+chose. Ma foi, j'avoue que je ne serais pas fachee d'avoir a
+revenir sur son compte.
+
+Marguerite alors se retourna et vit s'executer effectivement de la
+part de La Mole la manoeuvre que nous avons dite.
+
+Ce fut alors au tour des deux princesses a quitter la file:
+l'occasion etait des plus favorables; on tournait devant un
+sentier borde de larges haies qui remontait, et, en remontant,
+passait a trente pas du gibet. Madame de Nevers dit un mot a
+l'oreille de son capitaine, Marguerite fit un signe a Gillonne, et
+les quatre personnes s'en allerent par ce chemin de traverse
+s'embusquer derriere le buisson le plus proche du lieu ou allait
+se passer la scene dont ils paraissaient desirer etre spectateurs.
+Il y avait trente pas environ, comme nous l'avons dit, de cet
+endroit a celui ou Coconnas, ravi, en extase, gesticulait devant
+M. l'amiral.
+
+Marguerite mit pied a terre, madame de Nevers et Gillonne en
+firent autant; le capitaine descendit a son tour, et reunit dans
+ses mains les brides des quatre chevaux. Un gazon frais et touffu
+offrait aux trois femmes un siege comme en demandent souvent et
+inutilement les princesses.
+
+Une eclaircie leur permettait de ne pas perdre le moindre detail.
+
+La Mole avait decrit son cercle. Il vint au pas se placer derriere
+Coconnas, et, allongeant la main, il lui frappa sur l'epaule.
+
+Le Piemontais se retourna.
+
+-- Oh! dit-il, ce n'etait donc pas un reve! et vous vivez encore!
+
+-- Oui, monsieur, repondit La Mole, oui, je vis encore. Ce n'est
+pas votre faute, mais enfin je vis.
+
+-- Mordi! je vous reconnais bien, reprit Coconnas, malgre votre
+mine pale. Vous etiez plus rouge que cela la derniere fois que
+nous nous sommes vus.
+
+-- Et moi, dit La Mole, je vous reconnais aussi malgre cette ligne
+jaune qui vous coupe le visage; vous etiez plus pale que cela
+lorsque je vous la fis.
+
+Coconnas se mordit les levres; mais, decide, a ce qu'il parait, a
+continuer la conversation sur le ton de l'ironie, il continua:
+
+-- C'est curieux, n'est-ce pas, monsieur de la Mole, surtout pour
+un huguenot, de pouvoir regarder M. l'amiral pendu a ce crochet de
+fer; et dire cependant qu'il y a des gens assez exageres pour nous
+accuser d'avoir tue jusqu'aux huguenotins a la mamelle!
+
+-- Comte, dit La Mole en s'inclinant, je ne suis plus huguenot,
+j'ai le bonheur d'etre catholique.
+
+-- Bah! s'ecria Coconnas en eclatant de rire, vous etes converti,
+monsieur! oh! que c'est adroit!
+
+-- Monsieur, continua La Mole avec le meme serieux et la meme
+politesse, j'avais fait voeu de me convertir si j'echappais au
+massacre.
+
+-- Comte, reprit le Piemontais, c'est un voeu tres prudent, et je
+vous en felicite; n'en auriez-vous point fait d'autres encore?
+
+-- Oui, bien, monsieur, j'en ai fait un second, repondit La Mole
+en caressant sa monture avec une tranquillite parfaite.
+
+-- Lequel? demanda Coconnas.
+
+-- Celui de vous accrocher la-haut, voyez-vous, a ce petit clou
+qui semble vous attendre au-dessous de M. de Coligny.
+
+-- Comment! dit Coconnas, comme je suis la, tout grouillant?
+
+-- Non, monsieur, apres vous avoir passe mon epee au travers du
+corps.
+
+Coconnas devint pourpre, ses yeux verts lancerent des flammes.
+
+-- Voyez-vous, dit-il en goguenardant, a ce clou!
+
+-- Oui, reprit La Mole, a ce clou...
+
+-- Vous n'etes pas assez grand pour cela, mon petit monsieur! dit
+Coconnas.
+
+-- Alors, je monterai sur votre cheval, mon grand tueur de gens!
+repondit La Mole. Ah! vous croyez, mon cher monsieur Annibal de
+Coconnas, qu'on peut impunement assassiner les gens sous le loyal
+et honorable pretexte qu'on est cent contre un; nenni! Un jour
+vient ou l'homme retrouve son homme, et je crois que ce jour est
+venu aujourd'hui. J'aurais bien envie de casser votre vilaine tete
+d'un coup de pistolet; mais, bah! j'ajusterais mal, car j'ai la
+main encore tremblante des blessures que vous m'avez faites en
+traitre.
+
+-- Ma vilaine tete! hurla Coconnas en sautant de son cheval. A
+terre! sus! sus! monsieur le comte, degainons. Et il mit l'epee a
+la main.
+
+Je crois que ton huguenot a dit: Vilaine tete, murmura la duchesse
+de Nevers a l'oreille de Marguerite; est-ce que tu le trouves
+laid?
+
+-- Il est charmant! dit en riant Marguerite, et je suis forcee de
+dire que la fureur rend M. de La Mole injuste; mais, chut!
+regardons.
+
+En effet, La Mole etait descendu de son cheval avec autant de
+mesure que Coconnas avait mis, lui, de rapidite; il avait detache
+son manteau cerise, l'avait pose a terre, avait tire son epee et
+etait tombe en garde.
+
+-- Aie! fit-il en allongeant le bras.
+
+-- Ouf! murmura Coconnas en deployant le sien, car tous deux, on
+se le rappelle, etaient blesses a l'epaule et souffraient d'un
+mouvement trop vif.
+
+Un eclat de rire, mal retenu, sortit du buisson. Les princesses
+n'avaient pu se contraindre tout a fait en voyant les deux
+champions se frotter l'omoplate en grimacant. Cet eclat de rire
+parvint jusqu'aux deux gentilshommes, qui ignoraient qu'ils
+eussent des temoins, et qui, en se retournant, reconnurent leurs
+dames.
+
+La Mole se remit en garde, ferme, comme un automate, et Coconnas
+engagea le fer avec un _mordi! _des plus accentues.
+
+-- Ah ca; mais, ils y vont tout de bon et s'egorgeront si nous n'y
+mettons bon ordre. Assez de plaisanteries. Hola! messieurs! hola!
+cria Marguerite.
+
+-- Laisse! laisse! dit Henriette, qui, ayant vu Coconnas a
+l'oeuvre, esperait au fond du coeur que Coconnas aurait aussi bon
+marche de La Mole qu'il avait eu des deux neveux et du fils de
+Mercandon.
+
+-- Oh! ils sont vraiment tres beaux ainsi, dit Marguerite;
+regarde, on dirait qu'ils soufflent du feu.
+
+En effet, le combat, commence par des railleries et des
+provocations, etait devenu silencieux depuis que les deux
+champions avaient croise le fer. Tous deux se defiaient de leurs
+forces, et l'un et autre, a chaque mouvement trop vif, etait force
+de reprimer un frisson de douleur arrache par les anciennes
+blessures. Cependant, les yeux fixes et ardents, la bouche
+entrouverte, les dents serrees, La Mole avancait a petits pas
+fermes et secs sur son adversaire qui, reconnaissant en lui un
+maitre en fait d'armes, rompait aussi pas a pas, mais enfin
+rompait. Tous deux arriverent ainsi jusqu'au bord du fosse, de
+l'autre cote duquel se trouvaient les spectateurs. La, comme si sa
+retraite eut ete un simple calcul pour se rapprocher de sa dame,
+Coconnas s'arreta, et, sur un degagement un peu large de La Mole,
+fournit avec la rapidite de l'eclair un coup droit, et a l'instant
+meme le pourpoint de satin blanc de La Mole s'imbiba d'une tache
+rouge qui alla s'elargissant.
+
+-- Courage! cria la duchesse de Nevers.
+
+-- Ah! pauvre La Mole! fit Marguerite avec un cri de douleur.
+
+La Mole entendit ce cri, lanca a la reine un de ces regards qui
+penetrent plus profondement dans le coeur que la pointe d'une
+epee, et sur un cercle trompe se fendit a fond.
+
+Cette fois les deux femmes jeterent deux cris qui n'en firent
+qu'un. La pointe de la rapiere de La Mole avait apparu sanglante
+derriere le dos de Coconnas.
+
+Cependant ni l'un ni l'autre ne tomba: tous deux resterent debout,
+se regardant la bouche ouverte, sentant chacun de son cote qu'au
+moindre mouvement qu'il ferait l'equilibre allait lui manquer.
+Enfin le Piemontais, plus dangereusement blesse que son
+adversaire, et sentant que ses forces allaient fuir avec son sang,
+se laissa tomber sur La Mole, l'etreignant d'un bras, tandis que
+de l'autre il cherchait a degainer son poignard. De son cote, La
+Mole reunit toutes ses forces, leva la main et laissa retomber le
+pommeau de son epee au milieu du front de Coconnas, qui, etourdi
+du coup, tomba; mais en tombant il entraina son adversaire dans sa
+chute, si bien que tous deux roulerent dans le fosse.
+
+Aussitot Marguerite et la duchesse de Nevers, voyant que tout
+mourants qu'ils etaient ils cherchaient encore a s'achever, se
+precipiterent, aidees du capitaine des gardes. Mais avant qu'elles
+fussent arrivees a eux, les mains se detendirent, les yeux se
+refermerent, et chacun des combattants, laissant echapper le fer
+qu'il tenait, se raidit dans une convulsion supreme.
+
+Un large flot de sang ecumait autour d'eux.
+
+-- Oh! brave, brave La Mole! s'ecria Marguerite, incapable de
+renfermer plus longtemps en elle son admiration. Ah! pardon, mille
+fois pardon de t'avoir soupconne!
+
+Et ses yeux se remplirent de larmes.
+
+-- Helas! helas! murmura la duchesse, valeureux Annibal... Dites,
+dites, madame, avez-vous jamais vu deux plus intrepides lions?
+
+Et elle eclata en sanglots.
+
+-- Tudieu! les rudes coups! dit le capitaine en cherchant a
+etancher le sang qui coulait a flots... Hola! vous qui venez,
+venez plus vite!
+
+En effet, un homme, assis sur le devant d'une espece de tombereau
+peint en rouge, apparaissait dans la brume du soir, chantant cette
+vieille chanson que lui avait sans doute rappelee le miracle du
+cimetiere des Innocents:
+
+_Bel aubespin fleurissant,_
+_Verdissant,_
+__
+_Le long de ce beau rivage,_
+_Tu es vetu, jusqu'au bas,_
+_Des longs bras_
+_D'une lambrusche sauvage._
+__
+_Le chantre rossignolet,_
+_Nouvelet,_
+__
+_Courtisant sa bien-aimee,_
+_Pour ses amours alleger,_
+_Vient loger_
+_Tous les ans sous la ramee._
+__
+_Or, vis, gentil aubespin,_
+_Vis sans fin;_
+__
+_Vis, sans que jamais tonnerre_
+_Ou la cognee, ou les vents,_
+_Ou le temps_
+_Te puissent ruer par..._
+
+_-- _Hola he! repeta le capitaine, venez donc quand on vous
+appelle! Ne voyez-vous pas que ces gentilshommes ont besoin de
+secours?
+
+L'homme au chariot, dont l'exterieur repoussant et le visage rude
+formaient un contraste etrange avec la douce et bucolique chanson
+que nous venons de citer, arreta alors son cheval, descendit, et
+se baissant sur les deux corps:
+
+-- Voila de belles plaies, dit-il; mais j'en fais encore de
+meilleures.
+
+-- Qui donc etes-vous? demanda Marguerite ressentant malgre elle
+une certaine terreur qu'elle n'avait pas la force de vaincre.
+
+-- Madame, repondit cet homme en s'inclinant jusqu'a terre, je
+suis maitre Caboche, bourreau de la prevote de Paris, et je venais
+accrocher a ce gibet des compagnons pour M. l'amiral.
+
+-- Eh bien, moi, je suis la reine de Navarre, repondit Marguerite;
+jetez la vos cadavres, etendez dans votre chariot les housses de
+nos chevaux, et ramenez doucement derriere nous ces deux
+gentilshommes au Louvre.
+
+
+
+XVII
+Le confrere de maitre Ambroise Pare
+
+
+Le tombereau dans lequel on avait place Coconnas et La Mole reprit
+la route de Paris, suivant dans l'ombre le groupe qui lui servait
+de guide. Il s'arreta au Louvre; le conducteur recut un riche
+salaire. On fit transporter les blesses chez M. le duc d'Alencon,
+et l'on envoya chercher maitre Ambroise Pare.
+
+Lorsqu'il arriva, ni l'un ni l'autre n'avaient encore repris
+connaissance.
+
+La Mole etait le moins maltraite des deux: le coup d'epee l'avait
+frappe au-dessous de l'aisselle droite, mais n'avait offense aucun
+organe essentiel; quant a Coconnas, il avait le poumon traverse,
+et le souffle qui sortait par la blessure faisait vaciller la
+flamme d'une bougie.
+
+Maitre Ambroise Pare ne repondait pas de Coconnas.
+
+Madame de Nevers etait desesperee; c'etait elle qui, confiante
+dans la force, dans l'adresse et le courage du Piemontais, avait
+empeche Marguerite de s'opposer au combat. Elle eut bien fait
+porter Coconnas a l'hotel de Guise pour lui renouveler dans cette
+seconde occasion les soins de la premiere; mais d'un moment a
+l'autre son mari pouvait arriver de Rome, et trouver etrange
+l'installation d'un intrus dans le domicile conjugal.
+
+Pour cacher la cause des blessures, Marguerite avait fait porter
+les deux jeunes gens chez son frere, ou l'un d'eux, d'ailleurs,
+etait deja installe, en disant que c'etaient deux gentilshommes
+qui s'etaient laisses choir de cheval pendant la promenade; mais
+la verite fut divulguee par l'admiration du capitaine temoin du
+combat, et l'on sut bientot a la cour que deux nouveaux raffines
+venaient de naitre au grand jour de la renommee.
+
+Soignes par le meme chirurgien qui partageait ses soins entre eux,
+les deux blesses parcoururent les differentes phases de
+convalescence qui ressortaient du plus ou du moins de gravite de
+leurs blessures. La Mole, le moins grievement atteint des deux,
+reprit le premier connaissance. Quant a Coconnas, une fievre
+terrible s'etait emparee de lui, et son retour a la vie fut
+signale par tous les signes du plus affreux delire.
+
+Quoique enferme dans la meme chambre que Coconnas, La Mole, en
+reprenant connaissance, n'avait pas vu son compagnon, ou n'avait
+par aucun signe indique qu'il le vit. Coconnas tout au contraire,
+en rouvrant les yeux, les fixa sur La Mole, et cela avec une
+expression qui eut pu prouver que le sang que le Piemontais venait
+de perdre n'avait en rien diminue les passions de ce temperament
+de feu.
+
+Coconnas pensa qu'il revait, et que dans son reve il retrouvait
+l'ennemi que deux fois il croyait avoir tue; seulement le reve se
+prolongeait outre mesure. Apres avoir vu La Mole couche comme lui,
+panse comme lui par le chirurgien, il vit La Mole se soulever sur
+ce lit, ou lui-meme etait cloue encore par la fievre, la faiblesse
+et la douleur, puis en descendre, puis marcher au bras du
+chirurgien, puis marcher avec une canne, puis enfin marcher tout
+seul.
+
+Coconnas, toujours en delire, regardait toutes ces differentes
+periodes de la convalescence de son compagnon d'un regard tantot
+atone, tantot furieux, mais toujours menacant.
+
+Tout cela offrait, a l'esprit brulant du Piemontais un melange
+effrayant de fantastique et de reel. Pour lui, La Mole etait mort,
+bien mort, et meme plutot deux fois qu'une, et cependant il
+reconnaissait l'ombre de ce La Mole couchee dans un lit pareil au
+sien; puis il vit, comme nous l'avons dit, l'ombre se lever, puis
+l'ombre marcher, et, chose effrayante, marcher vers son lit. Cette
+ombre, que Coconnas eut voulu fuir, fut-ce au fond des enfers,
+vint droit a lui et s'arreta a son chevet, debout et le regardant;
+il y avait meme dans ses traits un sentiment de douceur et de
+compassion que Coconnas prit pour l'expression d'une derision
+infernale.
+
+Alors s'alluma, dans cet esprit, plus malade peut-etre que le
+corps, une aveugle passion de vengeance. Coconnas n'eut plus
+qu'une preoccupation, celle de se procurer une arme quelconque,
+et, avec cette arme, de frapper ce corps ou cette ombre de La Mole
+qui le tourmentait si cruellement. Ses habits avaient ete deposes
+sur une chaise, puis emportes; car, tout souilles de sang qu'ils
+etaient, on avait juge a propos de les eloigner du blesse, mais on
+avait laisse sur la meme chaise son poignard dont on ne supposait
+pas qu'avant longtemps il eut l'envie de se servir. Coconnas vit
+le poignard; pendant trois nuits, profitant du moment ou La Mole
+dormait, il essaya d'etendre la main jusqu'a lui; trois fois la
+force lui manqua, et il s'evanouit. Enfin la quatrieme nuit, il
+atteignit l'arme, la saisit du bout de ses doigts crispes, et, en
+poussant un gemissement arrache par la douleur, il la cacha sous
+son oreiller.
+
+Le lendemain, il vit quelque chose d'inoui jusque-la: l'ombre de
+La Mole, qui semblait chaque jour reprendre de nouvelles forces,
+tandis que lui, sans cesse occupe de la vision terrible, usait les
+siennes dans l'eternelle trame du complot qui devait l'en
+debarrasser; l'ombre de La Mole, devenue de plus en plus alerte,
+fit, d'un air pensif, deux ou trois tours dans la chambre; puis
+enfin, apres avoir ajuste son manteau, ceint son epee, coiffe sa
+tete d'un feutre a larges bords, ouvrit la porte et sortit.
+
+Coconnas respira; il se crut debarrasse de son fantome. Pendant
+deux ou trois heures son sang circula dans ses veines plus calme
+et plus rafraichi qu'il n'avait jamais encore ete depuis le moment
+du duel; un jour d'absence de La Mole eut rendu la connaissance a
+Coconnas, huit jours l'eussent gueri peut-etre; malheureusement La
+Mole rentra au bout de deux heures.
+
+Cette rentree fut pour le Piemontais un veritable coup de
+poignard, et, quoique La Mole ne rentrat point seul, Coconnas
+n'eut pas un regard pour son compagnon.
+
+Son compagnon meritait cependant bien qu'on le regardat.
+
+C'etait un homme d'une quarantaine d'annees, court, trapu,
+vigoureux, avec des cheveux noirs qui descendaient jusqu'aux
+sourcils, et une barbe noire qui, contre la mode du temps,
+couvrait tout le bas de son visage; mais le nouveau venu
+paraissait peu s'occuper de mode. Il avait une espece de
+justaucorps de cuir tout macule de taches brunes, de chausses
+sang-de-boeuf, un maillot rouge, de gros souliers de cuir montant
+au-dessus de la cheville, un bonnet de la meme couleur que ses
+chausses, et la taille serree par une large ceinture a laquelle
+pendait un couteau cache dans sa gaine.
+
+Cet etrange personnage, dont la presence semblait une anomalie
+dans le Louvre, jeta sur une chaise le manteau brun qui
+l'enveloppait, et s'approcha brutalement du lit de Coconnas, dont
+les yeux, comme par une fascination singuliere, demeuraient
+constamment fixes sur La Mole, qui se tenait a distance. Il
+regarda le malade, et secouant la tete:
+
+-- Vous avez attendu bien tard, mon gentilhomme! dit-il.
+
+-- Je ne pouvais pas sortir plus tot, dit La Mole.
+
+-- Eh! pardieu! il fallait m'envoyer chercher.
+
+-- Par qui?
+
+-- Ah! c'est vrai! J'oubliais ou nous sommes. Je l'avais dit a ces
+dames; mais elles n'ont point voulu m'ecouter. Si l'on avait suivi
+mes ordonnances, au lieu de s'en rapporter a celles de cet ane
+bate que l'on nomme Ambroise Pare, vous seriez depuis longtemps en
+etat ou de courir les aventures ensemble, ou de vous redonner un
+autre coup d'epee si c'etait votre bon plaisir; enfin on verra.
+Entend-il raison, votre ami?
+
+-- Pas trop.
+
+-- Tirez la langue, mon gentilhomme. Coconnas tira la langue a La
+Mole en faisant une si affreuse grimace, que l'examinateur secoua
+une seconde fois la tete.
+
+-- Oh! oh! murmura-t-il, contraction des muscles. Il n'y a pas de
+temps a perdre. Ce soir meme je vous enverrai une potion toute
+preparee qu'on lui fera prendre en trois fois, d'heure en heure:
+une fois a minuit, une fois a une heure, une fois a deux heures.
+
+-- Bien.
+
+-- Mais qui la lui fera prendre, cette potion?
+
+-- Moi.
+
+-- Vous-meme?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous m'en donnez votre parole?
+
+-- Foi de gentilhomme!
+
+-- Et si quelque medecin voulait en soustraire la moindre partie
+pour la decomposer et voir de quels ingredients elle est formee...
+
+-- Je la renverserais jusqu'a la derniere goutte.
+
+-- Foi de gentilhomme aussi?
+
+-- Je vous le jure.
+
+-- Par qui vous enverrai-je cette potion?
+
+-- Par qui vous voudrez.
+
+-- Mais mon envoye...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Comment penetrera-t-il jusqu'a vous?
+
+-- C'est prevu. Il dira qu'il vient de la part de M. Rene le
+parfumeur.
+
+-- Ce Florentin qui demeure sur le pont Saint-Michel?
+
+-- Justement. Il a ses entrees au Louvre a toute heure du jour et
+de la nuit. L'homme sourit.
+
+-- En effet, dit-il, c'est bien le moins que lui doive la reine
+mere. C'est dit, on viendra de la part de maitre Rene le
+parfumeur. Je puis bien prendre son nom une fois: il a assez
+souvent, sans etre patente, exerce ma profession.
+
+-- Eh bien, dit La Mole, je compte donc sur vous?
+
+-- Comptez-y.
+
+-- Quant au paiement...
+
+-- Oh! nous reglerons cela avec le gentilhomme lui-meme quand il
+sera sur pied.
+
+-- Et soyez tranquille, je crois qu'il sera en etat de vous
+recompenser genereusement.
+
+-- Moi aussi, je crois. Mais, ajouta-t-il avec un singulier
+sourire, comme ce n'est pas l'habitude des gens qui ont affaire a
+moi d'etre reconnaissants, cela ne m'etonnerait point qu'une fois
+sur ses pieds il oubliat ou plutot ne se souciat point de se
+souvenir de moi.
+
+-- Bon! bon! dit La Mole en souriant a son tour; en ce cas je
+serai la pour lui en rafraichir la memoire.
+
+-- Allons, soit! dans deux heures vous aurez la potion.
+
+-- Au revoir.
+
+-- Vous dites?
+
+-- Au revoir. L'homme sourit.
+
+-- Moi, reprit-il, j'ai l'habitude de dire toujours adieu. Adieu
+donc, monsieur de la Mole; dans deux heures vous aurez votre
+potion. Vous entendez, elle doit etre prise a minuit... en trois
+doses... d'heure en heure.
+
+Sur quoi il sourit, et La Mole resta seul avec Coconnas.
+
+Coconnas avait entendu toute cette conversation, mais n'y avait
+rien compris: un vain bruit de paroles, un vain cliquetis de mots
+etaient arrives jusqu'a lui. De tout cet entretien, il n'avait
+retenu que le mot: Minuit.
+
+Il continua donc de suivre de son regard ardent La Mole, qui
+continua, lui, de demeurer dans la chambre, revant et se
+promenant.
+
+Le docteur inconnu tint parole, et a l'heure dite envoya la
+potion, que La Mole mit sur un petit rechaud d'argent. Puis, cette
+precaution prise, il se coucha.
+
+Cette action de La Mole donna un peu de repos a Coconnas; il
+essaya de fermer les yeux a son tour, mais son assoupissement
+fievreux n'etait qu'une suite de sa veille delirante. Le meme
+fantome qui le poursuivait le jour venait le relancer la nuit; a
+travers ses paupieres arides, il continuait de voir La Mole
+toujours menacant, puis une voix repetait a son oreille: Minuit!
+minuit! minuit!
+
+Tout a coup le timbre vibrant de l'horloge s'eveilla dans la nuit
+et frappa douze fois. Coconnas rouvrit ses yeux enflammes; le
+souffle ardent de sa poitrine devorait ses levres arides; une soif
+inextinguible consumait son gosier embrase; la petite lampe de
+nuit brulait comme d'habitude, et a sa terne lueur faisait danser
+mille fantomes aux regards vacillants de Coconnas.
+
+Il vit alors, chose effrayante! La Mole descendre de son lit;
+puis, apres avoir fait un tour ou deux dans sa chambre, comme fait
+l'epervier devant l'oiseau qu'il fascine, s'avancer jusqu'a lui en
+lui montrant le poing. Coconnas etendit la main vers son poignard,
+le saisit par le manche, et s'appreta a eventrer son ennemi.
+
+La Mole approchait toujours.
+
+Coconnas murmurait:
+
+-- Ah! c'est toi, toi encore, toi toujours! Viens. Ah! tu me
+menaces, tu me montres le poing, tu souris! viens, viens! Ah! tu
+continues d'approcher tout doucement, pas a pas; viens, viens, que
+je te massacre!
+
+Et en effet, joignant le geste a cette sourde menace, au moment ou
+La Mole se penchait vers lui, Coconnas fit jaillir de dessous ses
+draps l'eclair d'une lame; mais l'effort que le Piemontais fit en
+se soulevant brisa ses forces: le bras etendu vers La Mole
+s'arreta a moitie chemin, le poignard echappa a sa main debile, et
+le moribond retomba sur son oreiller.
+
+-- Allons, allons, murmura La Mole en soulevant doucement sa tete
+et en approchant une tasse de ses levres, buvez cela, mon pauvre
+camarade, car vous brulez.
+
+C'etait en effet une tasse que La Mole presentait a Coconnas, et
+que celui-ci avait prise pour ce poing menacant dont s'etait
+effarouche le cerveau vide du blesse.
+
+Mais, au contact veloute de la liqueur bienfaisante humectant ses
+levres et rafraichissant sa poitrine, Coconnas reprit sa raison ou
+plutot son instinct: il sentit se repandre en lui un bien-etre
+comme jamais il n'en avait eprouve; il ouvrit un oeil intelligent
+sur La Mole, qui le tenait entre ses bras et lui souriait, et, de
+cet oeil contracte naguere par une fureur sombre, une petite larme
+imperceptible roula sur sa joue ardente, qui la but avidement.
+
+-- Mordi! murmura Coconnas en se laissant aller sur son traversin,
+si j'en rechappe, monsieur de la Mole, vous serez mon ami.
+
+-- Et vous en rechapperez, mon camarade, dit La Mole, si vous
+voulez boire trois tasses comme celle que je viens de vous donner,
+et ne plus faire de vilains reves.
+
+Une heure apres, La Mole, constitue en garde-malade et obeissant
+ponctuellement aux ordonnances du docteur inconnu, se leva une
+seconde fois, versa une seconde portion de la liqueur dans une
+tasse, et porta cette tasse a Coconnas. Mais cette fois le
+Piemontais, au lieu de l'attendre le poignard a la main, le recut
+les bras ouverts, et avala son breuvage avec delices, puis pour la
+premiere fois s'endormit avec tranquillite.
+
+La troisieme tasse eut un effet non moins merveilleux. La poitrine
+du malade commenca de laisser passer un souffle regulier, quoique
+haletant encore. Ses membres raidis se detendirent, une douce
+moiteur s'epandit a la surface de la peau brulante; et lorsque le
+lendemain maitre Ambroise Pare vint visiter le blesse, il sourit
+avec satisfaction en disant:
+
+-- A partir de ce moment je reponds de M. de Coconnas, et ce ne
+sera pas une des moins belles cures que j'aurai faites.
+
+Il resulta de cette scene moitie dramatique, moitie burlesque,
+mais qui ne manquait pas au fond d'une certaine poesie
+attendrissante, eu egard aux moeurs farouches de Coconnas, que
+l'amitie des deux gentilshommes, commencee a l'auberge de la
+Belle-Etoile, et violemment interrompue par les evenements de la
+nuit de la Saint-Barthelemy, reprit des lors avec une nouvelle
+vigueur, et depassa bientot celles d'Oreste et de Pylade de cinq
+coups d'epee et d'un coup de pistolet repartis sur leurs deux
+corps.
+
+Quoi qu'il en soit, blessures vieilles et nouvelles, profondes et
+legeres, se trouverent enfin en voie de guerison.
+
+La Mole, fidele a sa mission de garde-malade, ne voulut point
+quitter la chambre que Coconnas ne fut entierement gueri. Il le
+souleva dans son lit tant que sa faiblesse l'y enchaina, l'aida a
+marcher quand il commenca de se soutenir, enfin eut pour lui tous
+les soins qui ressortaient de sa nature douce et aimante, et qui,
+secondes par la vigueur du Piemontais, amenerent une convalescence
+plus rapide qu'on n'avait le droit de l'esperer.
+
+Cependant une seule et meme pensee tourmentait les deux jeunes
+gens: chacun dans le delire de sa fievre avait bien cru voir
+s'approcher de lui la femme qui remplissait tout son coeur; mais
+depuis que chacun avait repris connaissance, ni Marguerite ni
+madame de Nevers n'etaient certainement entrees dans la chambre.
+Au reste, cela se comprenait: l'une, femme du roi de Navarre,
+l'autre, belle-soeur du duc de Guise pouvaient-elles donner aux
+yeux de tous une marque si publique d'interet a deux simples
+gentilshommes? Non. C'etait bien certainement la reponse que
+devaient se faire La Mole et Coconnas. Mais cette absence, qui
+tenait peut-etre a un oubli total, n'en etait pas moins
+douloureuse.
+
+Il est vrai que le gentilhomme qui avait assiste au combat etait
+venu de temps en temps, et comme de son propre mouvement, demander
+des nouvelles des deux blesses. Il est vrai que Gillonne, pour son
+propre compte, en avait fait autant; mais La Mole n'avait point
+ose parler a l'une de Marguerite, et Coconnas n'avait point ose
+parler a l'autre de madame de Nevers.
+
+
+
+XVIII
+Les revenants
+
+
+Pendant quelque temps les deux jeunes gens garderent chacun de son
+cote le secret enferme dans sa poitrine. Enfin, dans un jour
+d'expansion, la pensee qui les preoccupait seule deborda de leurs
+levres, et tous deux corroborerent leur amitie par cette derniere
+preuve, sans laquelle il n'y a pas d'amitie, c'est-a-dire par une
+confiance entiere.
+
+Ils etaient eperdument amoureux, l'un d'une princesse, l'autre
+d'une reine.
+
+Il y avait pour les deux pauvres soupirants quelque chose
+d'effrayant dans cette distance presque infranchissable qui les
+separait de l'objet de leurs desirs. Et cependant l'esperance est
+un sentiment si profondement enracine au coeur de l'homme, que,
+malgre la folie de leur esperance, ils esperaient.
+
+Tous deux, au reste, a mesure qu'ils revenaient a eux, soignaient
+fort leur visage. Chaque homme, meme le plus indifferent aux
+avantages physiques, a, dans certaines circonstances, avec son
+miroir des conversations muettes, des signes d'intelligence, apres
+lesquels il s'eloigne presque toujours de son confident, fort
+satisfait de l'entretien. Or, nos deux jeunes gens n'etaient point
+de ceux a qui leurs miroirs devaient donner de trop rudes avis. La
+Mole, mince, pale et elegant, avait la beaute de la distinction;
+Coconnas, vigoureux, bien decouple, haut en couleur, avait la
+beaute de la force. Il y avait meme plus: pour ce dernier, la
+maladie avait ete un avantage. Il avait maigri, il avait pali;
+enfin, la fameuse balafre qui lui avait jadis donne tant de tracas
+par ses rapports prismatiques avec l'arc-en-ciel avait disparu,
+annoncant probablement, comme le phenomene postdiluvien, une
+longue suite de jours purs et de nuits sereines.
+
+Au reste les soins les plus delicats continuaient d'entourer les
+deux blesses; le jour ou chacun d'eux avait pu se lever, il avait
+trouve une robe de chambre sur le fauteuil le plus proche de son
+lit; le jour ou il avait pu se vetir, un habillement complet. Il y
+a plus, dans la poche de chaque pourpoint il y avait une bourse
+largement fournie, que chacun d'eux ne garda, bien entendu, que
+pour la rendre en temps et lieu au protecteur inconnu qui veillait
+sur lui.
+
+Ce protecteur inconnu ne pouvait etre le prince chez lequel
+logeaient les deux jeunes gens, car ce prince, non seulement
+n'etait pas monte une seule fois chez eux pour les voir, mais
+encore n'avait pas fait demander de leurs nouvelles.
+
+Un vague espoir disait tout bas a chaque coeur que ce protecteur
+inconnu etait la femme qu'il aimait.
+
+Aussi les deux blesses attendaient-ils avec une impatience sans
+egale le moment de leur sortie. La Mole, plus fort et mieux gueri
+que Coconnas, aurait pu operer la sienne depuis longtemps; mais
+une espece de convention tacite le liait au sort de son ami. Il
+etait convenu que leur premiere sortie serait consacree a trois
+visites.
+
+La premiere, au docteur inconnu dont le breuvage veloute avait
+opere sur la poitrine enflammee de Coconnas une si notable
+amelioration.
+
+La seconde, a l'hotel de defunt maitre La Huriere, ou chacun d'eux
+avait laisse valise et cheval.
+
+La troisieme, au Florentin Rene, lequel, joignant a son titre de
+parfumeur celui de magicien, vendait non seulement des cosmetiques
+et des poisons, mais encore composait des philtres et rendait des
+oracles.
+
+Enfin, apres deux mois passes de convalescence et de reclusion, ce
+jour tant attendu arriva.
+
+Nous avons dit de reclusion, c'est le mot qui convient, car
+plusieurs fois, dans leur impatience, ils avaient voulu hater ce
+jour; mais une sentinelle placee a la porte leur avait constamment
+barre le passage, et ils avaient appris qu'ils ne sortiraient que
+sur un _exeat_ de maitre Ambroise Pare.
+
+Or, un jour, l'habile chirurgien ayant reconnu que les deux
+malades etaient, sinon completement gueris, du moins en voie de
+complete guerison, avait donne cet _exeat_, et vers les deux
+heures de l'apres-midi, par une de ces belles journees d'automne,
+comme Paris en offre parfois a ses habitants etonnes qui ont deja
+fait provision de resignation pour l'hiver, les deux amis, appuyes
+au bras l'un de l'autre, mirent le pied hors du Louvre.
+
+La Mole, qui avait retrouve avec grand plaisir sur un fauteuil le
+fameux manteau cerise qu'il avait plie avec tant de soin avant le
+combat, s'etait constitue le guide de Coconnas, et Coconnas se
+laissait guider sans resistance et meme sans reflexion. Il savait
+que son ami le conduisait chez le docteur inconnu dont la potion,
+non patentee, l'avait gueri en une seule nuit, quand toutes les
+drogues de maitre Ambroise Pare le tuaient lentement. Il avait
+fait deux parts de l'argent renferme dans sa bourse, c'est-a-dire
+de deux cents nobles a la rose, et il en avait destine cent a
+recompenser l'Esculape anonyme auquel il devait sa convalescence:
+Coconnas ne craignait pas la mort, mais Coconnas n'en etait pas
+moins fort aise de vivre; aussi, comme on le voit, s'appretait-il
+a recompenser genereusement son sauveur.
+
+La Mole prit la rue de l'Astruce, la grande rue Saint Honore, la
+rue des Prouvelles, et se trouva bientot sur la place des Halles.
+Pres de l'ancienne fontaine et a l'endroit que l'on designe
+aujourd'hui par le nom de _Carreau des Halles_, s'elevait une
+construction octogone en maconnerie surmontee d'une vaste lanterne
+de bois, surmontee elle-meme par un toit pointu, au sommet duquel
+grincait une girouette. Cette lanterne de bois offrait huit
+ouvertures que traversait, comme cette piece heraldique qu'on
+appelle la _fasce_ traverse le champ du blason, une espece de roue
+en bois, laquelle se divisait par le milieu, afin de prendre dans
+des echancrures taillees a cet effet la tete et les mains du
+condamne ou des condamnes que l'on exposait a l'une ou l'autre, ou
+a plusieurs de ces huit ouvertures.
+
+Cette construction etrange, qui n'avait son analogue dans aucune
+des constructions environnantes, s'appelait le pilori.
+
+Une maison informe, bossue, eraillee, borgne et boiteuse, au toit
+tache de mousse comme la peau d'un lepreux, avait, pareille a un
+champignon, pousse au pied de cette espece de tour.
+
+Cette maison etait celle du bourreau.
+
+Un homme etait expose et tirait la langue aux passants; c'etait un
+des voleurs qui avaient exerce autour du gibet de Montfaucon, et
+qui avait par hasard ete arrete dans l'exercice de ses fonctions.
+
+Coconnas crut que son ami l'amenait voir ce curieux spectacle; il
+se mela a la foule des amateurs qui repondaient aux grimaces du
+patient par des vociferations et des huees.
+
+Coconnas etait naturellement cruel, et ce spectacle l'amusa fort;
+seulement, il eut voulu qu'au lieu des huees et des vociferations,
+ce fussent des pierres que l'on jetat au condamne assez insolent
+pour tirer la langue aux nobles seigneurs qui lui faisaient
+l'honneur de le visiter.
+
+Aussi, lorsque la lanterne mouvante tourna sur sa base pour faire
+jouir une autre partie de la place de la vue du patient, et que la
+foule suivit le mouvement de la lanterne, Coconnas voulut-il
+suivre le mouvement de la foule, mais La Mole l'arreta en lui
+disant a demi-voix:
+
+-- Ce n'est point pour cela que nous sommes venus ici.
+
+-- Et pourquoi donc sommes-nous venus, alors? demanda Coconnas.
+
+-- Tu vas le voir, repondit La Mole. Les deux amis se tutoyaient
+depuis le lendemain de cette fameuse nuit ou Coconnas avait voulu
+eventrer La Mole. Et La Mole conduisit Coconnas droit a la petite
+fenetre de cette maison adossee a la tour et sur l'appui de
+laquelle se tenait un homme accoude.
+
+-- Ah! ah! c'est vous, Messeigneurs! dit l'homme en soulevant son
+bonnet sang-de-boeuf et en decouvrant sa tete aux cheveux noirs et
+epais descendant jusqu'a ses sourcils, soyez les bienvenus.
+
+-- Quel est cet homme? demanda Coconnas cherchant a rappeler ses
+souvenirs, car il lui sembla avoir vu cette tete-la pendant un des
+moments de sa fievre.
+
+-- Ton sauveur, mon cher ami, dit La Mole, celui qui t'a apporte
+au Louvre cette boisson rafraichissante qui t'a fait tant de bien.
+
+-- Oh! oh! fit Coconnas; en ce cas, mon ami... Et il lui tendit la
+main. Mais l'homme, au lieu de correspondre a cette avance par un
+geste pareil, se redressa, et, en se redressant, s'eloigna des
+deux amis de toute la distance qu'occupait la courbe de son corps.
+
+-- Monsieur, dit-il a Coconnas, merci de l'honneur que vous voulez
+bien me faire; mais il est probable que si vous me connaissiez
+vous ne me le feriez pas.
+
+-- Ma foi, dit Coconnas, je declare que quand vous seriez le
+diable je me tiens pour votre oblige, car sans vous je serais mort
+a cette heure.
+
+-- Je ne suis pas tout a fait le diable, repondit l'homme au
+bonnet rouge; mais souvent beaucoup aimeraient mieux voir le
+diable que de me voir.
+
+-- Qui etes-vous donc? demanda Coconnas.
+
+-- Monsieur, repondit l'homme, je suis maitre Caboche, bourreau de
+la prevote de Paris! ...
+
+-- Ah! ... fit Coconnas en retirant sa main.
+
+-- Vous voyez bien! dit maitre Caboche.
+
+-- Non pas! je toucherai votre main, ou le diable m'emporte!
+Etendez-la...
+
+-- En verite?
+
+-- Toute grande.
+
+-- Voici!
+
+-- Plus grande... encore... bien! ... Et Coconnas prit dans sa
+poche la poignee d'or preparee pour son medecin anonyme et la
+deposa dans la main du bourreau.
+
+-- J'aurais mieux aime votre main seule, dit maitre Caboche en
+secouant la tete, car je ne manque pas d'or; mais de mains qui
+touchent la mienne, tout au contraire, j'en chome fort. N'importe!
+Dieu vous benisse, mon gentilhomme.
+
+-- Ainsi donc, mon ami, dit Coconnas regardant avec curiosite le
+bourreau, c'est vous qui donnez la gene, qui rouez, qui ecartelez,
+qui coupez les tetes, qui brisez les os. Ah! ah! je suis bien aise
+d'avoir fait votre connaissance.
+
+-- Monsieur, dit maitre Caboche, je ne fais pas tout moi-meme;
+car, ainsi que vous avez vos laquais, vous autres seigneurs, pour
+faire ce que vous ne voulez pas faire, moi j'ai mes aides, qui
+font la grosse besogne et qui expedient les manants. Seulement,
+quand par hasard j'ai affaire a des gentilshommes, comme vous et
+votre compagnon par exemple, oh! alors c'est autre chose, et je me
+fais un honneur de m'acquitter moi-meme de tous les details de
+l'execution, depuis le premier jusqu'au dernier, c'est-a-dire la
+question jusqu'au decollement.
+
+Coconnas sentit malgre lui courir un frisson dans ses veines,
+comme si le coin brutal pressait ses jambes et comme si le fil de
+l'acier effleurait son cou. La Mole, sans se rendre compte de la
+cause, eprouva la meme sensation.
+
+Mais Coconnas surmonta cette emotion dont il avait honte, et
+voulant prendre conge de maitre Caboche par une derniere
+plaisanterie:
+
+-- Eh bien, maitre! lui dit-il, je retiens votre parole quand ce
+sera mon tour de monter a la potence d'Enguerrand de Marigny ou
+sur l'echafaud de M. de Nemours, il n'y aura que vous qui me
+toucherez.
+
+-- Je vous le promets.
+
+-- Cette fois, dit Coconnas, voici ma main en gage que j'accepte
+votre promesse.
+
+Et il etendit vers le bourreau une main que le bourreau toucha
+timidement de la sienne, quoiqu'il fut visible qu'il eut grande
+envie de la toucher franchement.
+
+A ce simple attouchement, Coconnas palit legerement, mais le meme
+sourire demeura sur ses levres; tandis que La Mole, mal a l'aise,
+et voyant la foule tourner avec la lanterne et se rapprocher
+d'eux, le tirait par son manteau.
+
+Coconnas, qui, au fond, avait aussi grande envie que La Mole de
+mettre fin a cette scene dans laquelle, par la pente naturelle de
+son caractere, il s'etait trouve enfonce plus qu'il n'eut voulu,
+fit un signe de tete et s'eloigna.
+
+-- Ma foi! dit La Mole quand lui et son compagnon furent arrives a
+la croix du Trahoir, conviens que l'on respire mieux ici que sur
+la place des Halles?
+
+-- J'en conviens, dit Coconnas, mais je n'en suis pas moins fort
+aise d'avoir fait connaissance avec maitre Caboche. Il est bon
+d'avoir des amis partout.
+
+-- Meme a l'enseigne de la Belle-Etoile, dit La Mole en riant.
+
+-- Oh! pour le pauvre maitre La Huriere, dit Coconnas, celui-la
+est mort et bien mort. J'ai vu la flamme de l'arquebuse, j'ai
+entendu le coup de la balle qui a resonne comme s'il eut frappe
+sur le bourdon de Notre-Dame, et je l'ai laisse etendu dans le
+ruisseau avec le sang qui lui sortait par le nez et par la bouche.
+En supposant que ce soit un ami, c'est un ami que nous avons dans
+l'autre monde.
+
+Tout en causant ainsi, les deux jeunes gens entrerent dans la rue
+de l'Arbre-Sec et s'acheminerent vers l'enseigne de la Belle-
+Etoile, qui continuait de grincer a la meme place, offrant
+toujours au voyageur son atre gastronomique et son appetissante
+legende.
+
+Coconnas et La Mole s'attendaient a trouver la maison desesperee,
+la veuve en deuil, et les marmitons un crepe au bras; mais, a leur
+grand etonnement, ils trouverent la maison en pleine activite,
+madame La Huriere fort resplendissante, et les garcons plus joyeux
+que jamais.
+
+-- Oh! l'infidele! dit La Mole, elle se sera remariee! Puis
+s'adressant a la nouvelle Artemise:
+
+-- Madame, lui dit-il, nous sommes deux gentilshommes de la
+connaissance de ce pauvre M. La Huriere. Nous avons laisse ici
+deux chevaux et deux valises que nous venons reclamer.
+
+-- Messieurs, repondit la maitresse de la maison apres avoir
+essaye de rappeler ses souvenirs, comme je n'ai pas l'honneur de
+vous reconnaitre, je vais, si vous le voulez bien, appeler mon
+mari... Gregoire, faites venir votre maitre.
+
+Gregoire passa de la premiere cuisine, qui etait le pandemonium
+general, dans la seconde, qui etait le laboratoire ou se
+confectionnaient les plats que maitre La Huriere, de son vivant,
+jugeait dignes d'etre prepares par ses savantes mains.
+
+-- Le diable m'emporte, murmura Coconnas, si cela ne me fait pas
+de la peine de voir cette maison si gaie quand elle devrait etre
+si triste! Pauvre La Huriere, va!
+
+-- Il a voulu me tuer, dit La Mole, mais je lui pardonne de grand
+coeur.
+
+La Mole avait a peine prononce ces paroles, qu'un homme apparut
+tenant a la main une casserole au fond de laquelle il faisait
+roussir des oignons qu'il tournait avec une cuiller de bois.
+
+La Mole et Coconnas jeterent un cri de surprise. A ce cri l'homme
+releva la tete, et, repondant par un cri pareil, laissa echapper
+sa casserole, ne conservant a la main que sa cuiller de bois.
+
+-- _In nomine Patris_, dit l'homme en agitant sa cuiller comme il
+eut fait d'un goupillon, _et Filii, et Spiritus sancti..._
+
+_-- _Maitre La Huriere! s'ecrierent les jeunes gens.
+
+-- Messieurs de Coconnas et de la Mole! dit La Huriere.
+
+-- Vous n'etes donc pas mort? fit Coconnas.
+
+-- Mais vous etes donc vivants? demanda l'hote.
+
+-- Je vous ai vu tomber, cependant, dit Coconnas; j'ai entendu le
+bruit de la balle qui vous cassait quelque chose, je ne sais pas
+quoi. Je vous ai laisse couche dans le ruisseau, perdant le sang
+par le nez, par la bouche et meme par les yeux.
+
+-- Tout cela est vrai comme l'Evangile, monsieur de Coconnas.
+Mais, ce bruit que vous avez entendu, c'etait celui de la balle
+frappant sur ma salade, sur laquelle, heureusement, elle s'est
+aplatie; mais le coup n'en a pas ete moins rude, et la preuve,
+ajouta La Huriere en levant son bonnet et montrant sa tete pelee
+comme un genou, c'est que, comme vous le voyez, il ne m'en est pas
+reste un cheveu.
+
+Les deux jeunes gens eclaterent de rire en voyant cette figure
+grotesque.
+
+-- Ah! ah! vous riez! dit La Huriere un peu rassure, vous ne venez
+donc pas avec de mauvaises intentions?
+
+-- Et vous, maitre La Huriere, vous etes donc gueri de vos gouts
+belliqueux?
+
+-- Oui, ma foi, oui, messieurs; et maintenant...
+
+-- Eh bien? maintenant...
+
+-- Maintenant, j'ai fait voeu de ne plus voir d'autre feu que
+celui de ma cuisine.
+
+-- Bravo! dit Coconnas, voila qui est prudent. Maintenant, ajouta
+le Piemontais, nous avons laisse dans vos ecuries deux chevaux, et
+dans vos chambres deux valises.
+
+-- Ah diable! fit l'hote se grattant l'oreille.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Deux chevaux, vous dites?
+
+-- Oui, dans l'ecurie.
+
+-- Et deux valises?
+
+-- Oui, dans la chambre.
+
+-- C'est que, voyez-vous... vous m'aviez cru mort, n'est-ce pas?
+
+-- Certainement.
+
+-- Vous avouez que, puisque vous vous etes trompes, je pouvais
+bien me tromper de mon cote.
+
+-- En nous croyant morts aussi? vous etiez parfaitement libre.
+
+-- Ah! voila! ... c'est que, comme vous mouriez intestat...,
+continua maitre La Huriere.
+
+-- Apres?
+
+-- J'ai cru, j'ai eu tort, je le vois bien maintenant...
+
+-- Qu'avez-vous cru, voyons?
+
+-- J'ai cru que je pouvais heriter de vous.
+
+-- Ah! ah! firent les deux jeunes gens.
+
+-- Je n'en suis pas moins on ne peut plus satisfait que vous soyez
+vivants, messieurs.
+
+-- De sorte que vous avez vendu nos chevaux? dit Coconnas.
+
+-- Helas! dit La Huriere.
+
+-- Et nos valises? continua La Mole.
+
+-- Oh! les valises! non..., s'ecria La Huriere, mais seulement ce
+qu'il y avait dedans.
+
+-- Dis donc, La Mole, reprit Coconnas, voila, ce me semble, un
+hardi coquin... Si nous l'etripions?
+
+Cette menace parut faire un grand effet sur maitre La Huriere, qui
+hasarda ces paroles:
+
+-- Mais, messieurs, on peut s'arranger, ce me semble.
+
+-- Ecoute, dit La Mole, c'est moi qui ai le plus a me plaindre de
+toi.
+
+-- Certainement, monsieur le comte, car je me rappelle que, dans
+un moment de folie, j'ai eu l'audace de vous menacer.
+
+-- Oui, d'une balle qui m'est passee a deux pouces au-dessus de la
+tete.
+
+-- Vous croyez?
+
+-- J'en suis sur.
+
+-- Si vous en etes sur, monsieur de la Mole, dit La Huriere en
+ramassant sa casserole d'un air innocent, je suis trop votre
+serviteur pour vous dementir.
+
+-- Eh bien, dit La Mole, pour ma part, je ne te reclame rien.
+
+-- Comment, mon gentilhomme! ...
+
+-- Si ce n'est...
+
+-- Aie! aie! ... fit La Huriere.
+
+-- Si ce n'est un diner pour moi et mes amis toutes les fois que
+je me trouverai dans ton quartier.
+
+-- Comment donc! s'ecria La Huriere ravi, a vos ordres, mon
+gentilhomme, a vos ordres!
+
+-- Ainsi, c'est chose convenue?
+
+-- De grand coeur... Et vous, monsieur de Coconnas, continua
+l'hote, souscrivez-vous au marche?
+
+-- Oui; mais, comme mon ami, j'y mets une petite condition.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que vous rendrez a M. de La Mole les cinquante ecus que
+je lui dois et que je vous ai confies.
+
+-- A moi, monsieur! Et quand cela?
+
+-- Un quart d'heure avant que vous vendissiez mon cheval et ma
+valise. La Huriere fit un signe d'intelligence.
+
+-- Ah! je comprends! dit-il.
+
+Et il s'avanca vers une armoire, en tira, l'un apres l'autre,
+cinquante ecus qu'il apporta a La Mole.
+
+-- Bien, monsieur, dit le gentilhomme, bien! servez-nous une
+omelette. Les cinquante ecus seront pour M. Gregoire.
+
+-- Oh! s'ecria La Huriere, en verite, mes gentilshommes, vous etes
+des coeurs de princes, et vous pouvez compter sur moi a la vie et
+a la mort.
+
+-- En ce cas, dit Coconnas, faites-nous l'omelette demandee, et
+n'y epargnez ni le beurre ni le lard. Puis se retournant vers la
+pendule:
+
+-- Ma foi, tu as raison, La Mole, dit-il. Nous avons encore trois
+heures a attendre, autant donc les passer ici qu'ailleurs.
+D'autant plus que, si je ne me trompe, nous sommes ici presque a
+moitie chemin du pont Saint-Michel.
+
+Et les deux jeunes gens allerent reprendre a table et dans la
+petite piece du fond la meme place qu'ils occupaient pendant cette
+fameuse soiree du 24 aout 1572, pendant laquelle Coconnas avait
+propose a La Mole de jouer l'un contre l'autre la premiere
+maitresse qu'ils auraient.
+
+Avouons, a l'honneur de la moralite des deux jeunes gens, que ni
+l'un ni l'autre n'eut l'idee de faire a son compagnon ce soir-la
+pareille proposition.
+
+
+
+XIX
+Le logis de maitre Rene, le parfumeur de la reine mere
+
+
+A l'epoque ou se passe l'histoire que nous racontons a nos
+lecteurs, il n'existait, pour passer d'une partie de la ville a
+l'autre, que cinq ponts, les uns de pierre, les autres de bois;
+encore ces cinq ponts aboutissaient-ils a la Cite. C'etaient le
+pont des Meuniers, le Pont-au-Change, le pont Notre-Dame, le
+Petit-Pont et le pont Saint-Michel.
+
+Aux autres endroits ou la circulation etait necessaire, des bacs
+etaient etablis, et tant bien que mal remplacaient les ponts.
+
+Ces cinq ponts etaient garnis de maisons, comme l'est encore
+aujourd'hui le Ponte-Vecchio a Florence.
+
+Parmi ces cinq ponts, qui chacun ont leur histoire, nous nous
+occuperons particulierement, pour le moment, du pont Saint-Michel.
+
+Le pont Saint-Michel avait ete bati en pierres en 1373: malgre son
+apparente solidite, un debordement de la Seine le renversa en
+partie le 31 janvier 1408; en 1416, il avait ete reconstruit en
+bois; mais pendant la nuit du 16 decembre 1547 il avait ete
+emporte de nouveau; vers 1550, c'est-a-dire vingt-deux ans avant
+l'epoque ou nous sommes arrives, on le reconstruisit en bois, et,
+quoiqu'on eut deja eu besoin de le reparer, il passait pour assez
+solide.
+
+Au milieu des maisons qui bordaient la ligne du pont, faisant face
+au petit ilot sur lequel avaient ete brules les Templiers, et ou
+pose aujourd'hui le terre-plein du Pont-Neuf, on remarquait une
+maison a panneaux de bois sur laquelle un large toit s'abaissait
+comme la paupiere d'un oeil immense. A la seule fenetre qui
+s'ouvrit au premier etage, au-dessus d'une fenetre et d'une porte
+de rez-de-chaussee hermetiquement fermee, transparaissait une
+lueur rougeatre qui attirait les regards des passants sur la
+facade basse, large, peinte en bleu avec de riches moulures
+dorees. Une espece de frise, qui separait le rez-de-chaussee du
+premier etage, representait une foule de diables dans des
+attitudes plus grotesques les unes que les autres, et un large
+ruban, peint en bleu comme la facade, s'etendait entre la frise et
+la fenetre du premier, avec cette inscription:
+
+_Rene, Florentin, parfumeur de Sa Majeste la reine mere._
+
+La porte de cette boutique, comme nous l'avons dit, etait bien
+verrouillee; mais, mieux que par ses verrous, elle etait defendue
+des attaques nocturnes par la reputation si effrayante de son
+locataire que les passants qui traversaient le pont a cet endroit
+le traversaient presque toujours en decrivant une courbe qui les
+rejetait vers l'autre rang de maisons, comme s'ils eussent redoute
+que l'odeur des parfums ne suat jusqu'a eux par la muraille.
+
+Il y avait plus: les voisins de droite et de gauche, craignant
+sans doute d'etre compromis par le voisinage, avaient, depuis
+l'installation de maitre Rene sur le pont Saint-Michel, deguerpi
+l'un et l'autre de leur logis, de sorte que les deux maisons
+attenantes a la maison de Rene etaient demeurees desertes et
+fermees. Cependant, malgre cette solitude et cet abandon, des
+passants attardes avaient vu jaillir, a travers les contrevents
+fermes de ces maisons vides, certains rayons de lumiere, et
+assuraient avoir entendu certains bruits pareils a des plaintes,
+qui prouvaient que des etres quelconques frequentaient ces deux
+maisons; seulement on ignorait si ces etres appartenaient a ce
+monde ou a l'autre.
+
+Il en resultait que les locataires des deux maisons attenantes aux
+deux maisons desertes se demandaient de temps en temps s'il ne
+serait pas prudent a eux de faire a leur tour comme leurs voisins
+avaient fait.
+
+C'etait sans doute a ce privilege de terreur qui lui etait
+publiquement acquis que maitre Rene avait du de conserver seul du
+feu apres l'heure consacree. Ni ronde ni guet n'eut ose d'ailleurs
+inquieter un homme doublement cher a Sa Majeste, en sa qualite de
+compatriote et de parfumeur.
+
+Comme nous supposons que le lecteur cuirasse par le philosophisme
+du XVIIIe siecle ne croit plus ni a la magie ni aux magiciens,
+nous l'inviterons a entrer avec nous dans cette habitation qui, a
+cette epoque de superstitieuse croyance, repandait autour d'elle
+un si profond effroi.
+
+La boutique du rez-de-chaussee est sombre et deserte a partir de
+huit heures du soir, moment auquel elle se ferme pour ne plus se
+rouvrir qu'assez avant quelquefois dans la journee du lendemain;
+c'est la que se fait la vente quotidienne des parfums, des
+onguents et des cosmetiques de tout genre que debite l'habile
+chimiste. Deux apprentis l'aident dans cette vente de detail, mais
+ils ne couchent pas dans la maison; ils couchent rue de la
+Calandre. Le soir, ils sortent un instant avant que la boutique
+soit fermee. Le matin, ils se promenent devant la porte jusqu'a ce
+que la boutique soit ouverte.
+
+Cette boutique du rez-de-chaussee est donc, comme nous l'avons
+dit, sombre et deserte.
+
+Dans cette boutique assez large et assez profonde, il y a deux
+portes, chacune donnant sur un escalier. Un des escaliers rampe
+dans la muraille meme, et il est lateral: l'autre est exterieur et
+est visible du quai qu'on appelle aujourd'hui le quai des
+Augustins, et de la berge qu'on appelle aujourd'hui le quai des
+Orfevres.
+
+Tous deux conduisent a la chambre du premier.
+
+Cette chambre est de la meme grandeur que celle du rez-de-
+chaussee, seulement une tapisserie tendue dans le sens du pont la
+separe en deux compartiments. Au fond du premier compartiment
+s'ouvre la porte donnant sur l'escalier exterieur. Sur la face
+laterale du second s'ouvre la porte de l'escalier secret;
+seulement cette porte est invisible, car elle est cachee par une
+haute armoire sculptee, scellee a elle par des crampons de fer, et
+qu'elle poussait en s'ouvrant. Catherine seule connait avec Rene
+le secret de cette porte, c'est par la qu'elle monte et qu'elle
+descend; c'est l'oreille ou l'oeil pose contre cette armoire dans
+laquelle des trous sont menages, qu'elle ecoute et qu'elle voit ce
+qui se passe dans la chambre.
+
+Deux autres portes parfaitement ostensibles s'offrent encore sur
+les cotes lateraux de ce second compartiment. L'une s'ouvre sur
+une petite chambre eclairee par le toit et qui n'a pour tout
+meuble qu'un vaste fourneau, des cornues, des alambics, des
+creusets: c'est le laboratoire de l'alchimiste. L'autre s'ouvre
+sur une cellule plus bizarre que le reste de l'appartement, car
+elle n'est point eclairee du tout, car elle n'a ni tapis ni
+meubles, mais seulement une sorte d'autel de pierre.
+
+Le parquet est une dalle inclinee du centre aux extremites, et aux
+extremites court au pied du mur une espece de rigole aboutissant a
+un entonnoir par l'orifice duquel on voit couler l'eau sombre de
+la Seine. A des clous enfonces dans la muraille sont suspendus des
+instruments de forme bizarre, tous aigus ou tranchants; la pointe
+en est fine comme celle d'une aiguille, le fil en est tranchant
+comme celui d'un rasoir; les uns brillent comme des miroirs; les
+autres, au contraire, sont d'un gris mat ou d'un bleu sombre.
+
+Dans un coin, deux poules noires se debattent, attachees l'une a
+l'autre par la patte, c'est le sanctuaire de l'augure.
+
+Revenons a la chambre du milieu, a la chambre aux deux
+compartiments.
+
+C'est la qu'est introduit le vulgaire des consultants; c'est la
+que les ibis egyptiens, les momies aux bandelettes dorees, le
+crocodile baillant au plafond, les tetes de mort aux yeux vides et
+aux dents branlantes, enfin les bouquins poudreux venerablement
+ronges par les rats, offrent a l'oeil du visiteur le pele-mele
+d'ou resultent les emotions diverses qui empechent la pensee de
+suivre son droit chemin. Derriere le rideau sont des fioles, des
+boites particulieres, des amphores a l'aspect sinistre; tout cela
+est eclaire par deux petites lampes d'argent exactement pareilles,
+qui semblent enlevees a quelque autel de Santa-Maria-Novella ou de
+l'eglise Dei Servi de Florence, et qui, brulant une huile
+parfumee, jettent leur clarte jaunatre du haut de la voute sombre
+ou chacune est suspendue par trois chainettes noircies.
+
+Rene, seul et les bras croises, se promene a grands pas dans le
+second compartiment de la chambre du milieu, en secouant la tete.
+Apres une meditation longue et douloureuse, il s'arrete devant un
+sablier.
+
+-- Ah! ah! dit-il, j'ai oublie de le retourner, et voila que
+depuis longtemps peut-etre tout le sable est passe.
+
+Alors, regardant la lune qui se degage a grand-peine d'un grand
+nuage noir qui semble peser sur la pointe du clocher de Notre-
+Dame:
+
+-- Neuf heures, dit-il. Si elle vient, elle viendra comme
+d'habitude, dans une heure ou une heure et demie; il y aura donc
+temps pour tout.
+
+En ce moment on entendit quelque bruit sur le pont. Rene appliqua
+son oreille a l'orifice d'un long tuyau dont l'autre extremite
+allait s'ouvrir sur la rue, sous la forme d'une tete de Guivre.
+
+-- Non, dit-il, ce n'est ni _elle_, ni _elles._ Ce sont des pas
+d'hommes; ils s'arretent devant ma porte; ils viennent ici. En
+meme temps trois coups secs retentirent. Rene descendit
+rapidement; cependant il se contenta d'appuyer son oreille contre
+la porte sans ouvrir encore. Les memes trois coups secs se
+renouvelerent.
+
+-- Qui va la? demanda maitre Rene.
+
+-- Est-il bien necessaire de dire nos noms? demanda une voix.
+
+-- C'est indispensable, repondit Rene.
+
+-- En ce cas, je me nomme le comte Annibal de Coconnas, dit la
+meme voix qui avait deja parle.
+
+-- Et moi, le comte Lerac de la Mole, dit une autre voix qui, pour
+la premiere fois, se faisait entendre.
+
+-- Attendez, attendez, messieurs, je suis a vous. Et en meme temps
+Rene, tirant les verrous, enlevant les barres, ouvrit aux deux
+jeunes gens la porte qu'il se contenta de fermer a la clef; puis,
+les conduisant par l'escalier exterieur, il les introduisit dans
+le second compartiment. La Mole, en entrant, fit le signe de la
+croix sous son manteau; il etait pale, et sa main tremblait sans
+qu'il put reprimer cette faiblesse. Coconnas regarda chaque chose
+l'une apres l'autre, et trouvant au milieu de son examen la porte
+de la cellule, il voulut l'ouvrir.
+
+-- Permettez, mon gentilhomme, dit Rene de sa voix grave et en
+posant sa main sur celle de Coconnas, les visiteurs qui me font
+l'honneur d'entrer ici n'ont la jouissance que de cette partie de
+la chambre.
+
+-- Ah! c'est different, reprit Coconnas; et, d'ailleurs, je sens
+que j'ai besoin de m'asseoir. Et il se laissa aller sur une
+chaise.
+
+Il se fit un instant de profond silence: maitre Rene attendait que
+l'un ou l'autre des deux jeunes gens s'expliquat. Pendant ce
+temps, on entendait la respiration sifflante de Coconnas, encore
+mal gueri.
+
+-- Maitre Rene, dit-il enfin, vous etes un habile homme, dites-moi
+donc si je demeurerai estropie de ma blessure, c'est-a-dire si
+j'aurai toujours cette courte respiration qui m'empeche de monter
+a cheval, de faire des armes et de manger des omelettes au lard.
+
+Rene approcha son oreille de la poitrine de Coconnas, et ecouta
+attentivement le jeu des poumons.
+
+-- Non, monsieur le comte, dit-il, vous guerirez.
+
+-- En verite?
+
+-- Je vous l'affirme.
+
+-- Vous me faites plaisir. Il se fit un nouveau silence.
+
+-- Ne desirez-vous pas savoir encore autre chose, monsieur le
+comte?
+
+-- Si fait, dit Coconnas; je desire savoir si je suis
+veritablement amoureux.
+
+-- Vous l'etes, dit Rene.
+
+-- Comment le savez-vous?
+
+-- Parce que vous le demandez.
+
+-- Mordi! je crois que vous avez raison. Mais de qui?
+
+-- De celle qui dit maintenant a tout propos le juron que vous
+venez de dire.
+
+-- En verite, dit Coconnas stupefait, maitre Rene, vous etes un
+habile homme. A ton tour, La Mole. La Mole rougit et demeura
+embarrasse.
+
+-- Eh! que diable! dit Coconnas, parle donc!
+
+-- Parlez, dit le Florentin.
+
+-- Moi, monsieur Rene, balbutia La Mole dont la voix se rassura
+peu a peu, je ne veux pas vous demander si je suis amoureux, car
+je sais que je le suis et ne m'en cache point; mais dites-moi si
+je serai aime, car en verite tout ce qui m'etait d'abord un sujet
+d'espoir tourne maintenant contre moi.
+
+-- Vous n'avez peut-etre pas fait tout ce qu'il faut faire pour
+cela.
+
+-- Qu'y a-t-il a faire, monsieur, qu'a prouver par son respect et
+son devouement a la dame de ses pensees qu'elle est veritablement
+et profondement aimee?
+
+-- Vous savez, dit Rene, que ces demonstrations sont parfois bien
+insignifiantes.
+
+-- Alors, il faut desesperer?
+
+-- Non, alors il faut recourir a la science. Il y a dans la nature
+humaine des antipathies qu'on peut vaincre, des sympathies qu'on
+peut forcer. Le fer n'est pas l'aimant; mais en l'aimantant, a son
+tour il attire le fer.
+
+-- Sans doute, sans doute, murmura La Mole; mais je repugne a
+toutes ces conjurations.
+
+-- Ah! si vous repugnez, dit Rene, alors il ne fallait pas venir.
+
+-- Allons donc, allons donc, dit Coconnas, vas-tu faire l'enfant a
+present? Monsieur Rene, pouvez-vous me faire voir le diable?
+
+-- Non, monsieur le comte.
+
+-- J'en suis fache, j'avais deux mots a lui dire, et cela eut
+peut-etre encourage La Mole.
+
+-- Eh bien, soit! dit La Mole, abordons franchement la question.
+On m'a parle de figures en cire modelees a la ressemblance de
+l'objet aime. Est-ce un moyen?
+
+-- Infaillible.
+
+-- Et rien, dans cette experience, ne peut porter atteinte a la
+vie ni a la sante de la personne qu'on aime?
+
+-- Rien.
+
+-- Essayons donc.
+
+-- Veux-tu que je commence? dit Coconnas.
+
+-- Non, dit La Mole, et, puisque me voila engage, j'irai jusqu'au
+bout.
+
+-- Desirez-vous beaucoup, ardemment, imperieusement savoir a quoi
+vous en tenir, monsieur de la Mole? demanda le Florentin.
+
+-- Oh! s'ecria La Mole, j'en meurs, maitre Rene. Au meme instant
+on heurta doucement a la porte de la rue, si doucement que maitre
+Rene entendit seul ce bruit, et encore parce qu'il s'y attendait
+sans doute. Il approcha sans affectation, et tout en faisant
+quelques questions oiseuses a La Mole, son oreille du tuyau et
+percut quelques eclats de voix qui parurent le fixer.
+
+-- Resumez donc maintenant votre desir, dit-il, et appelez la
+personne que vous aimez.
+
+La Mole s'agenouilla comme s'il eut parle a une divinite, et Rene,
+passant dans le premier compartiment, glissa sans bruit par
+l'escalier exterieur: un instant apres des pas legers effleuraient
+le plancher de la boutique.
+
+La Mole, en se relevant, vit devant lui maitre Rene; le Florentin
+tenait a la main une petite figurine de cire d'un travail assez
+mediocre; elle portait une couronne et un manteau.
+
+-- Voulez-vous toujours etre aime de votre royale maitresse?
+demanda le parfumeur.
+
+-- Oui, dut-il m'en couter la vie, dusse-je y perdre mon ame,
+repondit La Mole.
+
+-- C'est bien, dit le Florentin en prenant du bout des doigts
+quelques gouttes d'eau dans une aiguiere et en les secouant sur la
+tete de la figurine en prononcant quelques mots latins.
+
+La Mole frissonna, il comprit qu'un sacrilege s'accomplissait.
+
+-- Que faites-vous? demanda-t-il.
+
+-- Je baptise cette petite figurine du nom de Marguerite.
+
+-- Mais dans quel but?
+
+-- Pour etablir la sympathie. La Mole ouvrait la bouche pour
+l'empecher d'aller plus avant, mais un regard railleur de Coconnas
+l'arreta. Rene, qui avait vu le mouvement, attendit.
+
+-- Il faut la pleine et entiere volonte, dit-il.
+
+-- Faites, repondit La Mole. Rene traca sur une petite banderole
+de papier rouge quelques caracteres cabalistiques, les passa dans
+une aiguille d'acier, et avec cette aiguille, piqua la statuette
+au coeur. Chose etrange! a l'orifice de la blessure apparut une
+gouttelette de sang, puis il mit le feu au papier.
+
+La chaleur de l'aiguille fit fondre la cire autour d'elle et secha
+la gouttelette de sang.
+
+-- Ainsi, dit Rene, par la force de la sympathie, votre amour
+percera et brulera le coeur de la femme que vous aimez.
+
+Coconnas, en sa qualite d'esprit fort, riait dans sa moustache et
+raillait tout bas; mais La Mole, aimant et superstitieux, sentait
+une sueur glacee perler a la racine de ses cheveux.
+
+-- Et maintenant, dit Rene, appuyez vos levres sur les levres de
+la statuette en disant: "Marguerite, je t'aime; viens,
+Marguerite!"
+
+La Mole obeit. En ce moment on entendit ouvrir la porte de la
+seconde chambre, et des pas legers s'approcherent. Coconnas,
+curieux et incredule, tira son poignard, et craignant s'il tentait
+de soulever la tapisserie, que Rene ne lui fit la meme observation
+que lorsqu'il voulut ouvrir la porte, fendit avec son poignard
+l'epaisse tapisserie, et, ayant applique son oeil a l'ouverture,
+poussa un cri d'etonnement auquel deux cris de femmes repondirent.
+
+-- Qu'y a-t-il? demanda La Mole pret a laisser tomber la figurine
+de cire, que Rene lui reprit des mains.
+
+-- Il y a, reprit Coconnas, que la duchesse de Nevers et madame
+Marguerite sont la.
+
+-- Eh bien, incredules! dit Rene avec un sourire austere, doutez-
+vous encore de la force de la sympathie?
+
+La Mole etait reste petrifie en apercevant sa reine. Coconnas
+avait eu un moment d'eblouissement en reconnaissant madame de
+Nevers. L'un se figura que les sorcelleries de maitre Rene avaient
+evoque le fantome de Marguerite; l'autre, en voyant entrouverte
+encore la porte par laquelle les charmants fantomes etaient
+entres, eut bientot trouve l'explication de ce prodige dans le
+monde vulgaire et materiel.
+
+Pendant que La Mole se signait et soupirait a fendre des quartiers
+de roc, Coconnas, qui avait eu tout le temps de se faire des
+questions philosophiques et de chasser l'esprit malin a l'aide de
+ce goupillon qu'on appelle l'incredulite, Coconnas, voyant par
+l'ouverture du rideau ferme l'ebahissement de madame de Nevers et
+le sourire un peu caustique de Marguerite, jugea que le moment
+etait decisif, et comprenant que l'on peut dire pour un ami ce que
+l'on n'ose dire pour soi-meme, au lieu d'aller a madame de Nevers,
+il alla droit a Marguerite, et mettant un genou en terre a la
+facon dont etait represente, dans les parades de la foire, le
+grand Artaxerce, il s'ecria d'une voix a laquelle le sifflement de
+sa blessure donnait un certain accent qui ne manquait pas de
+puissance:
+
+-- Madame, a l'instant meme, sur la demande de mon ami le comte de
+la Mole, maitre Rene evoquait votre ombre; or, a mon grand
+etonnement, votre ombre est apparue accompagnee d'un corps qui
+m'est bien cher et que je recommande a mon ami. Ombre de Sa
+Majeste la reine de Navarre, voulez-vous bien dire au corps de
+votre compagne de passer de l'autre cote du rideau?
+
+Marguerite se mit a rire et fit signe a Henriette qui passa de
+l'autre cote.
+
+-- La Mole, mon ami! dit Coconnas, sois eloquent comme Demosthene,
+comme Ciceron, comme M. le chancelier de l'Hospital; et songe
+qu'il y va de ma vie si tu ne persuades pas au corps de madame la
+duchesse de Nevers que je suis son plus devoue, son plus obeissant
+et son plus fidele serviteur.
+
+-- Mais..., balbutia La Mole.
+
+-- Fait ce que je te dis; et vous, maitre Rene, veillez a ce que
+personne ne nous derange.
+
+Rene fit ce que lui demandait Coconnas.
+
+-- Mordi! monsieur, dit Marguerite, vous etes homme d'esprit. Je
+vous ecoute; voyons, qu'avez-vous a me dire?
+
+-- J'ai a vous dire, madame, que l'ombre de mon ami, car c'est une
+ombre, et la preuve c'est qu'elle ne prononce pas le plus petit
+mot, j'ai donc a vous dire que cette ombre me supplie d'user de la
+faculte qu'ont les corps de parler intelligiblement pour vous
+dire: Belle ombre, le gentilhomme ainsi excorpore a perdu tout son
+corps et tout son souffle par la rigueur de vos yeux. Si vous
+etiez vous-meme, je demanderais a maitre Rene de m'abimer dans
+quelque trou sulfureux plutot que de tenir un pareil langage a la
+fille du roi Henri II, a la soeur du roi Charles IX, et a l'epouse
+du roi de Navarre. Mais les ombres sont degagees de tout orgueil
+terrestre, et elles ne se fachent pas quand on les aime. Or, priez
+votre corps, madame, d'aimer un peu l'ame de ce pauvre La Mole,
+ame en peine s'il en fut jamais; ame persecutee d'abord par
+l'amitie, qui lui a, a trois reprises, enfonce plusieurs pouces de
+fer dans le ventre; ame brulee par le feu de vos yeux, feu mille
+fois plus devorant que tous les feux de l'enfer. Ayez donc pitie
+de cette pauvre ame, aimez un peu ce qui fut le beau La Mole, et
+si vous n'avez plus la parole, usez du geste, usez du sourire.
+C'est une ame fort intelligente que celle de mon ami, et elle
+comprendra tout. Usez-en, mordi! ou je passe mon epee au travers
+du corps de Rene, pour qu'en vertu du pouvoir qu'il a sur les
+ombres il force la votre, qu'il a deja evoquee si a propos, de
+faire des choses peu seantes pour une ombre honnete comme vous me
+faites l'effet de l'etre.
+
+A cette peroraison de Coconnas, qui s'etait campe devant la reine
+en Enee descendant aux enfers, Marguerite ne put retenir un enorme
+eclat de rire, et, tout en gardant le silence qui convenait en
+pareille occasion a une ombre royale, elle tendit la main a
+Coconnas.
+
+Celui-ci la recut delicatement dans la sienne, en appelant La
+Mole.
+
+-- Ombre de mon ami, s'ecria-t-il, venez ici a l'instant meme. La
+Mole, tout stupefait et tout palpitant, obeit.
+
+-- C'est bien, dit Coconnas en le prenant par-derriere la tete;
+maintenant approchez la vapeur de votre beau visage brun de la
+blanche et vaporeuse main que voici.
+
+Et Coconnas, joignant le geste aux paroles, unit cette fine main a
+la bouche de La Mole, et les retint un instant respectueusement
+appuyees l'une sur l'autre, sans que la main essayat de se degager
+de la douce etreinte.
+
+Marguerite n'avait pas cesse de sourire, mais madame de Nevers ne
+souriait pas, elle, encore tremblante de l'apparition inattendue
+des deux gentilshommes. Elle sentait augmenter son malaise de
+toute la fievre d'une jalousie naissante, car il lui semblait que
+Coconnas n'eut pas du oublier ainsi ses affaires pour celles des
+autres.
+
+La Mole vit la contraction de son sourcil, surprit l'eclair
+menacant de ses yeux, et, malgre le trouble enivrant ou la volupte
+lui conseillait de s'engourdir, il comprit le danger que courait
+son ami et devina ce qu'il devait tenter pour l'y soustraire.
+
+Se levant donc et laissant la main de Marguerite dans celle de
+Coconnas, il alla saisir celle de la duchesse de Nevers, et,
+mettant un genou en terre:
+
+-- O la plus belle, o la plus adorable des femmes! dit-il, je
+parle des femmes vivantes, et non des ombres (et il adressa un
+regard et un sourire a Marguerite), permettez a une ame degagee de
+son enveloppe grossiere de reparer les absences d'un corps tout
+absorbe par une amitie materielle. M. de Coconnas, que vous voyez,
+n'est qu'un homme, un homme d'une structure ferme et hardie, c'est
+une chair belle a voir peut-etre, mais perissable comme toute
+chair: _Omnis caro fenum._ Bien que ce gentilhomme m'adresse du
+matin au soir les litanies les plus suppliantes a votre sujet,
+bien que vous l'ayez vu distribuer les plus rudes coups que l'on
+ait jamais fournis en France, ce champion si fort en eloquence
+pres d'une ombre n'ose parler a une femme. C'est pour cela qu'il
+s'est adresse a l'ombre de la reine, en me chargeant, moi, de
+parler a votre beau corps, de vous dire qu'il depose a vos pieds
+son coeur et son ame; qu'il demande a vos yeux divins de le
+regarder en pitie; a vos doigts roses et brulants de l'appeler
+d'un signe; a votre voix vibrante et harmonieuse de lui dire de
+ces mots qu'on n'oublie pas; ou sinon, il m'a encore prie d'une
+chose, c'est, dans le cas ou il ne pourrait vous attendrir, de lui
+passer, pour la seconde fois, mon epee, qui est une lame
+veritable, les epees n'ont d'ombre qu'au soleil, de lui passer,
+dis-je, pour la seconde fois, mon epee au travers du corps; car il
+ne saurait vivre si vous ne l'autorisez a vivre exclusivement pour
+vous.
+
+Autant Coconnas avait mis de verve et de pantalonnade dans son
+discours, autant La Mole venait de deployer de sensibilite, de
+puissance enivrante et de caline humilite dans sa supplique.
+
+Les yeux de Henriette se detournerent de La Mole, qu'elle avait
+ecoute tout le temps qu'il venait de parler, et se porterent sur
+Coconnas pour voir si l'expression du visage du gentilhomme etait
+en harmonie avec l'oraison amoureuse de son ami. Il parait qu'elle
+en fut satisfaite, car rouge, haletante, vaincue, elle dit a
+Coconnas avec un sourire qui decouvrait une double rangee de
+perles enchassees dans du corail:
+
+-- Est-ce vrai?
+
+-- Mordi! s'ecria Coconnas fascine par ce regard, et brulant des
+feux du meme fluide, c'est vrai! ... Oh! oui, madame, c'est vrai,
+vrai sur votre vie, vrai sur ma mort!
+
+-- Alors; venez donc! dit Henriette en lui tendant la main avec un
+abandon qui trahissait la langueur de ses yeux.
+
+Coconnas jeta en l'air son toquet de velours et d'un bond fut pres
+de la jeune femme, tandis que La Mole, rappele de son cote par un
+geste de Marguerite, faisait avec son ami un chasse-croise
+amoureux.
+
+En ce moment Rene apparut a la porte du fond.
+
+-- Silence! ... s'ecria-t-il avec un accent qui eteignit toute
+cette flamme; silence!
+
+Et l'on entendit dans l'epaisseur de la muraille le frolement du
+fer grincant dans une serrure et le cri d'une porte roulant sur
+ses gonds.
+
+-- Mais, dit Marguerite fierement, il me semble que personne n'a
+le droit d'entrer ici quand nous y sommes!
+
+-- Pas meme la reine mere? murmura Rene a son oreille.
+
+Marguerite s'elanca aussitot par l'escalier exterieur, attirant La
+Mole apres elle; Henriette et Coconnas, a demi enlaces,
+s'enfuirent sur leurs traces, tous quatre s'envolant comme
+s'envolent, au premier bruit indiscret, les oiseaux gracieux qu'on
+a vus se becqueter sur une branche en fleur.
+
+
+
+XX
+Les poules noires
+
+
+Il etait temps que les deux couples disparussent. Catherine
+mettait la clef dans la serrure de la seconde porte au moment ou
+Coconnas et madame de Nevers sortaient par l'issue du fond, et
+Catherine en entrant put entendre le craquement de l'escalier sous
+les pas des fugitifs.
+
+Elle jeta autour d'elle un regard inquisiteur, et arretant enfin
+son oeil soupconneux sur Rene, qui se trouvait debout et incline
+devant elle:
+
+-- Qui etait la? demanda-t-elle.
+
+-- Des amants qui se sont contentes de ma parole quand je leur ai
+assure qu'ils s'aimaient.
+
+-- Laissons cela, dit Catherine en haussant les epaules; n'y a-t-
+il plus personne ici?
+
+-- Personne que Votre Majeste et moi.
+
+-- Avez-vous fait ce que je vous ai dit?
+
+-- A propos des poules noires?
+
+-- Oui.
+
+-- Elles sont pretes, madame.
+
+-- Ah! si vous etiez juif! murmura Catherine.
+
+-- Moi, juif, madame, pourquoi?
+
+-- Parce que vous pourriez lire les livres precieux qu'ont ecrits
+les Hebreux sur les sacrifices. Je me suis fait traduire l'un
+d'eux, et j'ai vu que ce n'etait ni dans le coeur ni dans le foie,
+comme les Romains, que les Hebreux cherchaient les presages:
+c'etait dans la disposition du cerveau et dans la figuration des
+lettres qui y sont tracees par la main toute-puissante de la
+destinee.
+
+-- Oui, madame! je l'ai aussi entendu dire par un vieux rabbin de
+mes amis.
+
+-- Il y a, dit Catherine, des caracteres ainsi dessines qui
+ouvrent toute une voie prophetique; seulement les savants
+chaldeens recommandent...
+
+-- Recommandent... quoi? demanda Rene, voyant que la reine
+hesitait a continuer.
+
+-- Recommandent que l'experience se fasse sur des cerveaux
+humains, comme etant plus developpes et plus sympathiques a la
+volonte du consultant.
+
+-- Helas! madame, dit Rene, Votre Majeste sait bien que c'est
+impossible!
+
+-- Difficile du moins, dit Catherine; car si nous avions su cela a
+la Saint-Barthelemy... hein, Rene! Quelle riche recolte! Le
+premier condamne... j'y songerai. En attendant, demeurons dans le
+cercle du possible... La chambre des sacrifices est-elle preparee?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Passons-y.
+
+Rene alluma une bougie faite d'elements etranges et dont l'odeur,
+tantot subtile et penetrante, tantot nauseabonde et fumeuse,
+revelait l'introduction de plusieurs matieres: puis eclairant
+Catherine, il passa le premier dans la cellule.
+
+Catherine choisit elle-meme parmi tous les instruments de
+sacrifice un couteau d'acier bleuissant, tandis que Rene allait
+chercher une des deux poules qui roulaient dans un coin leur oeil
+d'or inquiet.
+
+-- Comment procederons-nous?
+
+-- Nous interrogerons le foie de l'une et le cerveau de l'autre.
+Si les deux experiences nous donnent les memes resultats, il
+faudra bien croire, surtout si ces resultats se combinent avec
+ceux precedemment obtenus.
+
+-- Par ou commencerons-nous?
+
+-- Par l'experience du foie.
+
+-- C'est bien, dit Rene. Et il attacha la poule sur le petit autel
+a deux anneaux places aux deux extremites, de maniere que l'animal
+renverse sur le dos ne pouvait que se debattre sans bouger de
+place. Catherine lui ouvrit la poitrine d'un seul coup de couteau.
+
+La poule jeta trois cris, et expira apres s'etre assez longtemps
+debattue.
+
+-- Toujours trois cris, murmura Catherine, trois signes de mort.
+Puis elle ouvrit le corps.
+
+-- Et le foie pendant a gauche, continua-t-elle, toujours a
+gauche, triple mort suivie d'une decheance. Sais-tu, Rene, que
+c'est effrayant?
+
+-- Il faut voir, madame, si les presages de la seconde victime
+coincideront avec ceux de la premiere.
+
+Rene detacha le cadavre de la poule et le jeta dans un coin; puis
+il alla vers l'autre, qui, jugeant de son sort par celui de sa
+compagne, essaya de s'y soustraire en courant tout autour de la
+cellule, et qui enfin, se voyant prise dans un coin, s'envola par-
+dessus la tete de Rene, et s'en alla dans son vol eteindre la
+bougie magique que tenait a la main Catherine.
+
+-- Vous le voyez, Rene, dit la reine. C'est ainsi que s'eteindra
+notre race. La mort soufflera dessus et elle disparaitra de la
+surface de la terre. Trois fils, cependant, trois fils! ...
+murmura-t-elle tristement.
+
+Rene lui prit des mains la bougie eteinte et alla la rallumer dans
+la piece a cote. Quand il revint, il vit la poule qui s'etait
+fourre la tete dans l'entonnoir.
+
+-- Cette fois, dit Catherine, j'eviterai les cris, car je lui
+trancherai la tete d'un seul coup.
+
+Et en effet, lorsque la poule fut attachee, Catherine, comme elle
+l'avait dit, d'un seul coup lui trancha la tete. Mais dans la
+convulsion supreme, le bec s'ouvrit trois fois et se rejoignit
+pour ne plus se rouvrir.
+
+-- Vois-tu! dit Catherine epouvantee. A defaut de trois cris,
+trois soupirs. Trois, toujours trois. Ils mourront tous les trois.
+Toutes ces ames, avant de partir, comptent et appellent jusqu'a
+trois. Voyons maintenant les signes de la tete.
+
+Alors Catherine abattit la crete palie de l'animal, ouvrit avec
+precaution le crane, et le separant de maniere a laisser a
+decouvert les lobes du cerveau, elle essaya de trouver la forme
+d'une lettre quelconque sur les sinuosites sanglantes que trace la
+division de la pulpe cerebrale.
+
+-- Toujours, s'ecria-t-elle en frappant dans ses deux mains,
+toujours! et cette fois le pronostic est plus clair que jamais.
+Viens et regarde.
+
+Rene s'approcha.
+
+-- Quelle est cette lettre? lui demanda Catherine en lui designant
+un signe.
+
+-- Un H, repondit Rene.
+
+-- Combien de fois repete? Rene compta.
+
+-- Quatre, dit-il.
+
+-- Eh bien, eh bien, est-ce cela? Je le vois, c'est-a-dire Henri
+IV. Oh! gronda-t-elle en jetant le couteau, je suis maudite dans
+ma posterite.
+
+C'etait une effrayante figure que celle de cette femme pale comme
+un cadavre, eclairee par la lugubre lumiere et crispant ses mains
+sanglantes.
+
+-- Il regnera, dit-elle, avec un soupir de desespoir, il regnera!
+
+-- Il regnera, repeta Rene enseveli dans une reverie profonde.
+
+Cependant, bientot cette expression sombre s'effaca des traits de
+Catherine a la lumiere d'une pensee qui semblait eclore au fond de
+son cerveau.
+
+-- Rene, dit-elle en etendant la main vers le Florentin sans
+detourner sa tete inclinee sur sa poitrine, Rene, n'y a-t-il pas
+une terrible histoire d'un medecin de Perouse qui, du meme coup, a
+l'aide d'une pommade, a empoisonne sa fille et l'amant de sa
+fille?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Cet amant, c'etait? continua Catherine toujours pensive.
+
+-- C'etait le roi Ladislas, madame.
+
+-- Ah! oui, c'est vrai! murmura-t-elle. Avez-vous quelques details
+sur cette histoire?
+
+-- Je possede un vieux livre qui en traite, repondit Rene.
+
+-- Eh bien, passons dans l'autre chambre, vous me le preterez.
+
+Tous deux quitterent alors la cellule, dont Rene ferma la porte
+derriere lui.
+
+-- Votre Majeste me donne-t-elle d'autres ordres pour de nouveaux
+sacrifices? demanda le Florentin.
+
+-- Non, Rene, non! je suis pour le moment suffisamment convaincue.
+Nous attendrons que nous puissions nous procurer la tete de
+quelque condamne, et le jour de l'execution tu en traiteras avec
+le bourreau.
+
+Rene s'inclina en signe d'assentiment, puis il s'approcha, sa
+bougie a la main, des rayons ou etaient ranges les livres, monta
+sur une chaise, en prit un et le donna a la reine.
+
+Catherine l'ouvrit.
+
+-- Qu'est-ce que cela? dit-elle. "De la maniere d'elever et de
+nourrir les tiercelets, les faucons et le gerfauts pour qu'ils
+soient braves, vaillants et toujours prets au vol."
+
+-- Ah! pardon, madame, je me trompe! Ceci est un traite de venerie
+fait par un savant Lucquois pour le fameux Castruccio Castracani.
+Il etait place a cote de l'autre, relie de la meme facon. Je me
+suis trompe. C'est d'ailleurs un livre tres precieux; il n'en
+existe que trois exemplaires au monde: un qui appartient a la
+bibliotheque de Venise, l'autre qui avait ete achete par votre
+aieul Laurent, et qui a ete offert par Pierre de Medicis au roi
+Charles VIII, lors de son passage a Florence, et le troisieme que
+voici.
+
+-- Je le venere, dit Catherine, a cause de sa rarete; mais n'en
+ayant pas besoin, je vous le rends.
+
+Et elle tendit la main droite vers Rene pour recevoir l'autre,
+tandis que de la main gauche elle lui rendit celui qu'elle avait
+recu.
+
+Cette fois Rene ne s'etait point trompe, c'etait bien le livre
+qu'elle desirait. Rene descendit, le feuilleta un instant et le
+lui rendit tout ouvert.
+
+Catherine alla s'asseoir a une table, Rene posa pres d'elle la
+bougie magique, et a la lueur de cette flamme bleuatre, elle lut
+quelques lignes a demi-voix.
+
+-- Bien, dit-elle en refermant le livre, voila tout ce que je
+voulais savoir.
+
+Elle se leva, laissant le livre sur la table et emportant
+seulement au fond de son esprit la pensee qui y avait germe et qui
+devait y murir.
+
+Rene attendit respectueusement, la bougie a la main, que la reine,
+qui paraissait prete a se retirer, lui donnat de nouveaux ordres
+ou lui adressat de nouvelles questions.
+
+Catherine fit plusieurs pas la tete inclinee, le doigt sur la
+bouche et en gardant le silence. Puis s'arretant tout a coup
+devant Rene en relevant sur lui son oeil rond et fixe comme celui
+d'un oiseau de proie:
+
+-- Avoue-moi que tu as fait pour elle quelque philtre, dit-elle.
+
+-- Pour qui? demanda Rene en tressaillant.
+
+-- Pour la Sauve.
+
+-- Moi, madame, dit Rene; jamais!
+
+-- Jamais?
+
+-- Sur mon ame, je vous le jure.
+
+-- Il y a cependant de la magie, car il l'aime comme un fou, lui
+qui n'est pas renomme par sa constance.
+
+-- Qui lui, madame?
+
+-- Lui, Henri le maudit, celui qui succedera a nos trois fils,
+celui qu'on appellera un jour Henri IV, et qui cependant est le
+fils de Jeanne d'Albret.
+
+Et Catherine accompagna ces derniers mots d'un soupir qui fit
+frissonner Rene, car il lui rappelait les fameux gants que, par
+ordre de Catherine, il avait prepares pour la reine de Navarre.
+
+-- Il y va donc toujours? demanda Rene.
+
+-- Toujours, dit Catherine.
+
+-- J'avais cru cependant que le roi de Navarre etait revenu tout
+entier a sa femme.
+
+-- Comedie, Rene, comedie. Je ne sais dans quel but, mais tout se
+reunit pour me tromper. Ma fille elle-meme, Marguerite, se declare
+contre moi; peut-etre, elle aussi, espere-t-elle la mort de ses
+freres, peut-etre espere-t-elle etre reine de France.
+
+-- Oui, peut-etre, dit Rene, rejete dans sa reverie et se faisant
+l'echo du doute terrible de Catherine.
+
+-- Enfin, dit Catherine, nous verrons. Et elle s'achemina vers la
+porte du fond, jugeant sans doute inutile de descendre par
+l'escalier secret, puisqu'elle etait sure d'etre seule.
+
+Rene la preceda, et, quelques instants apres, tous deux se
+trouverent dans la boutique du parfumeur.
+
+-- Tu m'avais promis de nouveaux cosmetiques pour mes mains et
+pour mes levres, Rene, dit-elle; voici l'hiver, et tu sais que
+j'ai la peau fort sensible au froid.
+
+-- Je m'en suis deja occupe, madame, et je vous les porterai
+demain.
+
+-- Demain soir tu ne me trouverais pas avant neuf ou dix heures.
+Pendant la journee je fais mes devotions.
+
+-- Bien, madame, je serai au Louvre a neuf heures.
+
+-- Madame de Sauve a de belles mains et de belles levres, dit d'un
+ton indifferent Catherine; et de quelle pate se sert-elle?
+
+-- Pour ses mains?
+
+-- Oui, pour ses mains d'abord.
+
+-- De pate a l'heliotrope.
+
+-- Et pour ses levres?
+
+-- Pour ses levres, elle va se servir du nouvel opiat que j'ai
+invente et dont je comptais porter demain une boite a Votre
+Majeste en meme temps qu'a elle.
+
+Catherine resta un instant pensive.
+
+-- Au reste, elle est belle, cette creature, dit-elle, repondant
+toujours a sa secrete pensee, et il n'y a rien d'etonnant a cette
+passion du Bearnais.
+
+-- Et surtout devouee a Votre Majeste, dit Rene, a ce que je crois
+du moins. Catherine sourit et haussa les epaules.
+
+-- Lorsqu'une femme aime, dit-elle, est-ce qu'elle est jamais
+devouee a un autre qu'a son amant! Tu lui as fait quelque philtre,
+Rene.
+
+-- Je vous jure que non, madame.
+
+-- C'est bien! n'en parlons plus. Montre-moi donc cet opiat
+nouveau dont tu me parlais, et qui doit lui faire les levres plus
+fraiches et plus roses encore.
+
+Rene s'approcha d'un rayon et montra a Catherine six petites
+boites d'argent de la meme forme, c'est-a-dire rondes, rangees les
+unes a cote des autres.
+
+-- Voila le seul philtre qu'elle m'ait demande, dit Rene; il est
+vrai, comme le dit Votre Majeste, que je l'ai compose expres pour
+elle, car elle a les levres si fines et si tendres que le soleil
+et le vent les gercent egalement.
+
+Catherine ouvrit une de ces boites, elle contenait une pate du
+carmin le plus seduisant.
+
+-- Rene, dit-elle, donne-moi de la pate pour mes mains; j'en
+emporterai avec moi.
+
+Rene s'eloigna avec la bougie et s'en alla chercher dans un
+compartiment particulier ce que lui demandait la reine. Cependant
+il ne se retourna pas si vite, qu'il ne crut voir que Catherine,
+par un brusque mouvement, venait de prendre une boite et de la
+cacher sous sa mante. Il etait trop familiarise avec ces
+soustractions de la reine mere pour avoir la maladresse de
+paraitre s'en apercevoir. Aussi, prenant la pate demandee enfermee
+dans un sac de papier fleurdelise:
+
+-- Voici, madame, dit-il.
+
+-- Merci, Rene! reprit Catherine. Puis, apres un moment de
+silence: Ne porte cet opiat a madame de Sauve que dans huit ou dix
+jours, je veux etre la premiere a en faire l'essai.
+
+Et elle s'appreta a sortir.
+
+-- Votre Majeste veut-elle que je la reconduise? dit Rene.
+
+-- Jusqu'au bout du pont seulement, repondit Catherine; mes
+gentilshommes m'attendent la avec ma litiere.
+
+Tous deux sortirent et gagnerent le coin de la rue de la
+Barillerie, ou quatre gentilshommes a cheval et une litiere sans
+armoiries attendaient Catherine.
+
+En rentrant chez lui, le premier soin de Rene fut de compter ses
+boites d'opiat. Il en manquait une.
+
+
+
+XXI
+L'appartement de Madame de Sauve
+
+
+Catherine ne s'etait pas trompee dans ses soupcons. Henri avait
+repris ses habitudes, et chaque soir il se rendait chez madame de
+Sauve. D'abord, il avait execute cette excursion avec le plus
+grand secret, puis, peu a peu, il s'etait relache de sa defiance,
+avait neglige les precautions, de sorte que Catherine n'avait pas
+eu de peine a s'assurer que la reine de Navarre continuait d'etre
+de nom Marguerite, de fait madame de Sauve.
+
+Nous avons dit deux mots, au commencement de cette histoire, de
+l'appartement de madame de Sauve; mais la porte ouverte par
+Dariole au roi de Navarre s'est hermetiquement refermee sur lui,
+de sorte que cet appartement, theatre des mysterieuses amours du
+Bearnais, nous est completement inconnu.
+
+Ce logement, du genre de ceux que les princes fournissent a leurs
+commensaux dans les palais qu'ils habitent, afin de les avoir a
+leur portee, etait plus petit et moins commode que n'eut
+certainement ete un logement situe par la ville. Il etait, comme
+on le sait deja, place au second, a peu pres au-dessus de celui de
+Henri, et la porte s'en ouvrait sur un corridor dont l'extremite
+etait eclairee par une fenetre ogivale a petits carreaux enchasses
+de plomb, laquelle, meme dans les plus beaux jours de l'annee, ne
+laissait penetrer qu'une lumiere douteuse. Pendant l'hiver, des
+trois heures de l'apres-midi, on etait oblige d'y allumer une
+lampe, qui, ne contenant, ete comme hiver, que la meme quantite
+d'huile, s'eteignait alors vers les dix heures du soir, et donnait
+ainsi, depuis que les jours d'hiver etaient arrives, une plus
+grande securite aux deux amants.
+
+Une petite antichambre tapissee de damas de soie a larges fleurs
+jaunes, une chambre de reception tendue de velours bleu, une
+chambre a coucher, dont le lit a colonnes torses et a rideau de
+satin cerise enchassait une ruelle ornee d'un miroir garni
+d'argent et de deux tableaux tires des amours de Venus et
+d'Adonis; tel etait le logement, aujourd'hui l'on dirait le nid,
+de la charmante fille d'atours de la reine Catherine de Medicis.
+
+En cherchant bien on eut encore, en face d'une toilette garnie de
+tous ses accessoires, trouve, dans un coin sombre de cette
+chambre, une petite porte ouvrant sur une espece d'oratoire, ou,
+exhausse sur deux gradins, s'elevait un prie-Dieu. Dans cet
+oratoire etaient pendues a la muraille, et comme pour servir de
+correctif aux deux tableaux mythologiques dont nous avons parle,
+trois ou quatre peintures du spiritualisme le plus exalte. Entre
+ces peintures etaient suspendues, a des clous dores, des armes de
+femme; car, a cette epoque de mysterieuses intrigues, les femmes
+portaient des armes comme les hommes, et, parfois, s'en servaient
+aussi habilement qu'eux.
+
+Ce soir-la, qui etait le lendemain du jour ou s'etaient passees
+chez maitre Rene les scenes que nous avons racontees, madame de
+Sauve, assise dans sa chambre a coucher sur un lit de repos,
+racontait a Henri ses craintes et son amour, et lui donnait comme
+preuve de ces craintes et de cet amour le devouement qu'elle avait
+montre dans la fameuse nuit qui avait suivi celle de la Saint-
+Barthelemy, nuit que Henri, on se le rappelle, avait passee chez
+sa femme.
+
+Henri, de son cote, lui exprimait sa reconnaissance. Madame de
+Sauve etait charmante ce soir-la dans son simple peignoir de
+batiste, et Henri etait tres reconnaissant.
+
+Au milieu de tout cela, comme Henri etait reellement amoureux, il
+etait reveur. De son cote madame de Sauve, qui avait fini par
+adopter de tout son coeur cet amour commande par Catherine,
+regardait beaucoup Henri pour voir si ses yeux etaient d'accord
+avec ses paroles.
+
+-- Voyons, Henri, disait madame de Sauve, soyez franc: pendant
+cette nuit passee dans le cabinet de Sa Majeste la reine de
+Navarre, avec M. de La Mole a vos pieds, n'avez-vous pas regrette
+que ce digne gentilhomme se trouvat entre vous et la chambre a
+coucher de la reine?
+
+-- Oui, en verite, ma mie, dit Henri, car il me fallait absolument
+passer par cette chambre pour aller a celle ou je me trouve si
+bien, et ou je suis si heureux en ce moment.
+
+Madame de Sauve sourit.
+
+-- Et vous n'y etes pas rentre depuis?
+
+-- Que les fois que je vous ai dites.
+
+-- Vous n'y rentrerez jamais sans me le dire?
+
+-- Jamais.
+
+-- En jureriez-vous?
+
+-- Oui, certainement, si j'etais encore huguenot, mais...
+
+-- Mais quoi?
+
+-- Mais la religion catholique, dont j'apprends les dogmes en ce
+moment, m'a appris qu'on ne doit jamais jurer.
+
+-- Gascon, dit madame de Sauve en secouant la tete.
+
+-- Mais a votre tour, Charlotte, dit Henri, si je vous
+interrogeais, repondriez-vous a mes questions?
+
+-- Sans doute, repondit la jeune femme. Moi je n'ai rien a vous
+cacher.
+
+-- Voyons, Charlotte, dit le roi, expliquez-moi une bonne fois
+comment il se fait qu'apres cette resistance desesperee qui a
+precede mon mariage, vous soyez devenue moins cruelle pour moi qui
+suis un gauche Bearnais, un provincial ridicule, un prince trop
+pauvre, enfin, pour entretenir brillants les joyaux de sa
+couronne?
+
+-- Henri, dit Charlotte, vous me demandez le mot de l'enigme que
+cherchent depuis trois mille ans les philosophes de tous les pays!
+Henri, ne demandez jamais a une femme pourquoi elle vous aime;
+contentez-vous de lui demander: M'aimez-vous?
+
+-- M'aimez-vous, Charlotte? demanda Henri.
+
+-- Je vous aime, repondit madame de Sauve avec un charmant sourire
+et en laissant tomber sa belle main dans celle de son amant.
+
+Henri retint cette main.
+
+-- Mais, reprit-il poursuivant sa pensee, si je l'avais devine ce
+mot que les philosophes cherchent en vain depuis trois mille ans,
+du moins relativement a vous, Charlotte?
+
+Madame de Sauve rougit.
+
+-- Vous m'aimez, continua Henri; par consequent je n'ai pas autre
+chose a vous demander, et me tiens pour le plus heureux homme du
+monde. Mais, vous le savez, au bonheur il manque toujours quelque
+chose. Adam, au milieu du paradis, ne s'est pas trouve
+completement heureux, et il a mordu a cette miserable pomme qui
+nous a donne a tous ce besoin de curiosite qui fait que chacun
+passe sa vie a la recherche d'un inconnu quelconque. Dites-moi, ma
+mie, pour m'aider a trouver le mien, n'est-ce point la reine
+Catherine qui vous a dit d'abord de m'aimer?
+
+-- Henri, dit madame de Sauve, parlez bas quand vous parlez de la
+reine mere.
+
+-- Oh! dit Henri avec un abandon et une confiance a laquelle
+madame de Sauve fut trompee elle-meme, c'etait bon autrefois de me
+defier d'elle, cette bonne mere, quand nous etions mal ensemble;
+mais maintenant que je suis le mari de sa fille...
+
+-- Le mari de madame Marguerite! dit Charlotte en rougissant de
+jalousie.
+
+-- Parlez bas a votre tour, dit Henri. Maintenant que je suis le
+mari de sa fille, nous sommes les meilleurs amis du monde. Que
+voulait-on? que je me fisse catholique, a ce qu'il parait. Eh
+bien, la grace m'a touche; et, par l'intercession de saint
+Barthelemy, je le suis devenu. Nous vivons maintenant en famille
+comme de bons freres, comme de bons chretiens.
+
+-- Et la reine Marguerite?
+
+-- La reine Marguerite, dit Henri, eh bien, elle est le lien qui
+nous unit tous.
+
+-- Mais vous m'avez dit, Henri, que la reine de Navarre, en
+recompense de ce que j'avais ete devouee pour elle, avait ete
+genereuse pour moi. Si vous m'avez dit vrai, si cette generosite,
+pour laquelle je lui ai voue une si grande reconnaissance, est
+reelle, elle n'est qu'un lien de convention facile a briser. Vous
+ne pouvez donc vous reposer sur cet appui, car vous n'en avez
+impose a personne avec cette pretendue intimite.
+
+-- Je m'y repose cependant, et c'est depuis trois mois l'oreiller
+sur lequel je dors.
+
+-- Alors, Henri, s'ecria madame de Sauve, c'est que vous m'avez
+trompee, c'est que veritablement madame Marguerite est votre
+femme.
+
+Henri sourit.
+
+-- Tenez, Henri! dit madame de Sauve, voila de ces sourires qui
+m'exasperent, et qui font que, tout roi que vous etes, il me prend
+parfois de cruelles envies de vous arracher les yeux.
+
+-- Alors, dit Henri, j'arrive donc a en imposer sur cette
+pretendue intimite, puisqu'il y a des moments ou, tout roi que je
+suis, vous voulez m'arracher les yeux, parce que vous croyez
+qu'elle existe!
+
+-- Henri! Henri! dit madame de Sauve, je crois que Dieu lui-meme
+ne sait pas ce que vous pensez.
+
+-- Je pense, ma mie, dit Henri, que Catherine vous a dit d'abord
+de m'aimer, que votre coeur vous l'a dit ensuite, et que, quand
+ces deux voix vous parlent, vous n'entendez que celle de votre
+coeur. Maintenant, moi aussi, je vous aime, et de toute mon ame,
+et meme c'est pour cela que lorsque j'aurais des secrets, je ne
+vous les confierais pas, de peur de vous compromettre, bien
+entendu... car l'amitie de la reine est changeante, c'est celle
+d'une belle mere.
+
+Ce n'etait point la le compte de Charlotte; il lui semblait que ce
+voile qui s'epaississait entre elle et son amant toutes les fois
+qu'elle voulait sonder les abimes de ce coeur sans fond, prenait
+la consistance d'un mur et les separait l'un de l'autre. Elle
+sentit donc les larmes envahir ses yeux a cette reponse, et comme
+en ce moment dix heures sonnerent:
+
+-- Sire, dit Charlotte, voici l'heure de me reposer; mon service
+m'appelle de tres bon matin demain chez la reine mere.
+
+-- Vous me chassez donc ce soir, ma mie? dit Henri.
+
+-- Henri, je suis triste. Etant triste, vous me trouveriez
+maussade, et, me trouvant maussade, vous ne m'aimeriez plus. Vous
+voyez bien qu'il vaut mieux que vous vous retiriez.
+
+-- Soit! dit Henri, je me retirerai si vous l'exigez, Charlotte;
+seulement, ventre-saint-gris! vous m'accorderez bien la faveur
+d'assister a votre toilette!
+
+-- Mais la reine Marguerite, Sire, ne la ferez-vous pas attendre
+en y assistant?
+
+-- Charlotte, repliqua Henri serieux, il avait ete convenu entre
+nous que nous ne parlerions jamais de la reine de Navarre, et ce
+soir, ce me semble, nous n'avons parle que d'elle.
+
+Madame de Sauve soupira, et elle alla s'asseoir devant sa
+toilette. Henri prit une chaise, la traina jusqu'a celle qui
+servait de siege a sa maitresse, et mettant un genou dessus en
+s'appuyant au dossier:
+
+-- Allons, dit-elle, ma bonne petite Charlotte, que je vous voie
+vous faire belle, et belle pour moi, quoi que vous en disiez. Mon
+Dieu! que de choses, que de pots de parfums, que de sacs de
+poudre, que de fioles, que de cassolettes!
+
+-- Cela parait beaucoup, dit Charlotte en soupirant, et cependant
+c'est trop peu, puisque je n'ai pas encore, avec tout cela, trouve
+le moyen de regner seule sur le coeur de Votre Majeste.
+
+-- Allons! dit Henri, ne retombons pas dans la politique. Qu'est-
+ce que ce petit pinceau si fin, si delicat? Ne serait-ce pas pour
+peindre les sourcils de mon Jupiter Olympien?
+
+-- Oui, Sire, repondit madame de Sauve en souriant, et vous avez
+devine du premier coup.
+
+-- Et ce joli petit rateau d'ivoire?
+
+-- C'est pour tracer la ligne des cheveux.
+
+-- Et cette charmante petite boite d'argent au couvercle cisele?
+
+-- Oh! cela, c'est un envoi de Rene, Sire, c'est le fameux opiat
+qu'il me promet depuis si longtemps pour adoucir encore ces levres
+que Votre Majeste a la bonte de trouver quelquefois assez douces.
+
+Et Henri, comme pour approuver ce que venait de dire la charmante
+femme dont le front s'eclaircissait a mesure qu'on la remettait
+sur le terrain de la coquetterie, appuya ses levres sur celles que
+la baronne regardait avec attention dans son miroir.
+
+Charlotte porta la main a la boite qui venait d'etre l'objet de
+l'explication ci-dessus, sans doute pour montrer a Henri de quelle
+facon s'employait la pate vermeille, lorsqu'un coup sec frappe a
+la porte de l'antichambre fit tressaillir les deux amants.
+
+-- On frappe, madame, dit Dariole en passant la tete par
+l'ouverture de la portiere.
+
+-- Va t'informer qui frappe et reviens, dit madame de Sauve.
+
+Henri et Charlotte se regarderent avec inquietude, et Henri
+songeait a se retirer dans l'oratoire ou deja plus d'une fois il
+avait trouve un refuge, lorsque Dariole reparut.
+
+-- Madame, dit-elle, c'est maitre Rene le parfumeur.
+
+A ce nom, Henri fronca le sourcil et se pinca involontairement les
+levres.
+
+-- Voulez-vous que je lui refuse la porte? dit Charlotte.
+
+-- Non pas! dit Henri; maitre Rene ne fait rien sans avoir
+auparavant songe a ce qu'il fait; s'il vient chez vous, c'est
+qu'il a des raisons d'y venir.
+
+-- Voulez-vous vous cacher alors?
+
+-- Je m'en garderai bien, dit Henri, car maitre Rene sait tout, et
+maitre Rene sait que je suis ici.
+
+-- Mais Votre Majeste n'a-t-elle pas quelque raison pour que sa
+presence lui soit douloureuse?
+
+-- Moi! dit Henri en faisant un effort que, malgre sa puissance
+sur lui-meme, il ne put tout a fait dissimuler, moi! aucune! Nous
+etions en froid, c'est vrai; mais, depuis le soir de la Saint-
+Barthelemy, nous nous sommes raccommodes.
+
+-- Faites entrer! dit madame de Sauve a Dariole. Un instant apres,
+Rene parut et jeta un regard qui embrassa toute la chambre. Madame
+de Sauve etait toujours devant sa toilette. Henri avait repris sa
+place sur le lit de repos. Charlotte etait dans la lumiere et
+Henri dans l'ombre.
+
+-- Madame, dit Rene avec une respectueuse familiarite, je viens
+vous faire mes excuses.
+
+-- Et de quoi donc, Rene? demanda madame de Sauve avec cette
+condescendance que les jolies femmes ont toujours pour ce monde de
+fournisseurs qui les entoure et qui tend a les rendre plus jolies.
+
+-- De ce que depuis si longtemps j'avais promis de travailler pour
+ces jolies levres, et de ce que...
+
+-- De ce que vous n'avez tenu votre promesse qu'aujourd'hui,
+n'est-ce pas? dit Charlotte.
+
+-- Qu'aujourd'hui! repeta Rene.
+
+-- Oui, c'est aujourd'hui seulement, et meme ce soir, que j'ai
+recu cette boite que vous m'avez envoyee.
+
+-- Ah! en effet, dit Rene en regardant avec une expression etrange
+la petite boite d'opiat qui se trouvait sur la table de madame de
+Sauve, et qui etait de tout point pareille a celles qu'il avait
+dans son magasin.
+
+-- J'avais devine! murmura-t-il; et vous vous en etes servie?
+
+-- Non, pas encore, et j'allais l'essayer quand vous etes entre.
+
+La figure de Rene prit une expression reveuse qui n'echappa point
+a Henri, auquel, d'ailleurs, bien peu de choses echappaient.
+
+-- Eh bien, Rene! qu'avez-vous donc? demanda le roi.
+
+-- Moi, rien, Sire, dit le parfumeur, j'attends humblement que
+Votre Majeste m'adresse la parole avant de prendre conge de madame
+la baronne.
+
+-- Allons donc! dit Henri en souriant. Avez-vous besoin de mes
+paroles pour savoir que je vous vois avec plaisir?
+
+Rene regarda autour de lui, fit le tour de la chambre comme pour
+sonder de l'oeil et de l'oreille les portes et les tapisseries,
+puis s'arretant de nouveau et se placant de maniere a embrasser du
+meme regard madame de Sauve et Henri:
+
+-- Je ne le sais pas, dit-il. Henri averti, grace a cet instinct
+admirable qui, pareil a un sixieme sens, le guida pendant toute la
+premiere partie de sa vie au milieu des dangers qui l'entouraient,
+qu'il se passait en ce moment quelque chose d'etrange et qui
+ressemblait a une lutte dans l'esprit du parfumeur, se tourna vers
+lui, et tout en restant dans l'ombre, tandis que le visage du
+Florentin se trouvait dans la lumiere:
+
+-- Vous a cette heure ici, Rene? lui dit-il.
+
+-- Aurais-je le malheur de gener Votre Majeste? repondit le
+parfumeur en faisant un pas en arriere.
+
+-- Non pas. Seulement je desire savoir une chose.
+
+-- Laquelle, Sire?
+
+-- Pensiez-vous me trouver ici?
+
+-- J'en etais sur.
+
+-- Vous me cherchiez donc?
+
+-- Je suis heureux de vous rencontrer, du moins.
+
+-- Vous avez quelque chose a me dire? insista Henri.
+
+-- Peut-etre, Sire! repondit Rene. Charlotte rougit, car elle
+tremblait que cette revelation, que semblait vouloir faire le
+parfumeur, ne fut relative a sa conduite passee envers Henri; elle
+fit donc comme si, toute aux soins de sa toilette, elle n'eut rien
+entendu, et interrompant la conversation:
+
+-- Ah! en verite, Rene, s'ecria-t-elle en ouvrant la boite
+d'opiat, vous etes un homme charmant; cette pate est d'une couleur
+merveilleuse, et, puisque vous voila, je vais, pour vous faire
+honneur, experimenter devant vous votre nouvelle production.
+
+Et elle prit la boite d'une main, tandis que de l'autre elle
+effleurait du bout du doigt la pate rosee qui devait passer du
+doigt a ses levres.
+
+Rene tressaillit.
+
+La baronne approcha en souriant l'opiat de sa bouche.
+
+Rene palit.
+
+Henri, toujours dans l'ombre, mais les yeux fixes et ardents, ne
+perdait ni un mouvement de l'un ni un frisson de l'autre.
+
+La main de Charlotte n'avait plus que quelques lignes a parcourir
+pour toucher ses levres, lorsque Rene lui saisit le bras, au
+moment ou Henri se levait pour en faire autant.
+
+Henri retomba sans bruit sur son lit de repos.
+
+-- Un moment, madame, dit Rene avec un sourire contraint; mais il
+ne faudrait pas employer cet opiat sans quelques recommandations
+particulieres.
+
+-- Et qui me les donnera, ces recommandations?
+
+-- Moi.
+
+-- Quand cela?
+
+-- Aussitot que je vais avoir termine ce que j'ai a dire a Sa
+Majeste le roi de Navarre.
+
+Charlotte ouvrit de grands yeux, ne comprenant rien a cette espece
+de langue mysterieuse qui se parlait aupres d'elle, et elle resta
+tenant le pot d'opiat d'une main, et regardant l'extremite de son
+doigt rougie par la pate carminee.
+
+Henri se leva, et mu par une pensee qui, comme toutes celles du
+jeune roi, avait deux cotes, l'un qui paraissait superficiel et
+l'autre qui etait profond, il alla prendre la main de Charlotte,
+et fit, toute rougie qu'elle etait, un mouvement pour la porter a
+ses levres.
+
+-- Un instant, dit vivement Rene, un instant! Veuillez, madame,
+laver vos belles mains avec ce savon de Naples que j'avais oublie
+de vous envoyer en meme temps que l'opiat, et que j'ai eu
+l'honneur de vous apporter moi-meme.
+
+Et tirant de son enveloppe d'argent une tablette de savon de
+couleur verdatre, il la mit dans un bassin de vermeil, y versa de
+l'eau, et, un genou en terre, presenta le tout a madame de Sauve.
+
+-- Mais, en verite, maitre Rene, je ne vous reconnais plus, dit
+Henri; vous etes d'une galanterie a laisser loin de vous tous les
+muguets de la cour.
+
+-- Oh! quel delicieux arome! s'ecria Charlotte en frottant ses
+belles mains avec de la mousse nacree qui se degageait de la
+tablette embaumee.
+
+Rene accomplit ses fonctions de cavalier servant jusqu'au bout; il
+presenta une serviette de fine toile de Frise a madame de Sauve,
+qui essuya ses mains.
+
+-- Et maintenant, dit le Florentin a Henri, faites a votre
+plaisir, Monseigneur.
+
+Charlotte presenta sa main a Henri, qui la baisa, et tandis que
+Charlotte se tournait a demi sur son siege pour ecouter ce que
+Rene allait dire, le roi de Navarre alla reprendre sa place, plus
+convaincu que jamais qu'il se passait dans l'esprit du parfumeur
+quelque chose d'extraordinaire.
+
+-- Eh bien? demanda Charlotte.
+
+Le Florentin parut rassembler toute sa resolution et se tourna
+vers Henri.
+
+
+
+XXII
+Sire, vous serez roi
+
+
+-- Sire, dit Rene a Henri, je viens vous parler d'une chose dont
+je m'occupe depuis longtemps.
+
+-- De parfums? dit Henri en souriant.
+
+-- Eh bien, oui, Sire... de parfums! repondit Rene avec un
+singulier signe d'acquiescement.
+
+-- Parlez, je vous ecoute, c'est un sujet qui de tout temps m'a
+fort interesse.
+
+Rene regarda Henri pour essayer de lire, malgre ses paroles, dans
+cette impenetrable pensee; mais voyant que c'etait chose
+parfaitement inutile, il continua:
+
+-- Un de mes amis, Sire, arrive de Florence; cet ami s'occupe
+beaucoup d'astrologie.
+
+-- Oui, interrompit Henri, je sais que c'est une passion
+florentine.
+
+-- Il a, en compagnie des premiers savants du monde, tire les
+horoscopes des principaux gentilshommes de l'Europe.
+
+-- Ah! ah! fit Henri.
+
+-- Et comme la maison de Bourbon est en tete des plus hautes,
+descendant comme elle le fait du comte de Clermont, cinquieme fils
+de saint Louis, Votre Majeste doit penser que le sien n'a pas ete
+oublie.
+
+Henri ecouta plus attentivement encore.
+
+-- Et vous vous souvenez de cet horoscope? dit le roi de Navarre
+avec un sourire qu'il essaya de rendre indifferent.
+
+-- Oh! reprit Rene en secouant la tete, votre horoscope n'est pas
+de ceux qu'on oublie.
+
+-- En verite! dit Henri avec un geste ironique.
+
+-- Oui, Sire, Votre Majeste, selon les termes de cet horoscope,
+est appelee aux plus brillantes destinees.
+
+L'oeil du jeune prince lanca un eclair involontaire qui s'eteignit
+presque aussitot dans un nuage d'indifference.
+
+-- Tous ces oracles italiens sont flatteurs, dit Henri; or, qui
+dit flatteur dit menteur. N'y en a-t-il pas qui m'ont predit que
+je commanderais des armees, moi?
+
+Et il eclata de rire. Mais un observateur moins occupe de lui-meme
+que ne l'etait Rene eut vu et reconnu l'effort de ce rire.
+
+-- Sire, dit froidement Rene, l'horoscope annonce mieux que cela.
+
+-- Annonce-t-il qu'a la tete d'une de ces armees je gagnerai des
+batailles?
+
+-- Mieux que cela, Sire.
+
+-- Allons, dit Henri, vous verrez que je serai conquerant.
+
+-- Sire, vous serez roi.
+
+-- Eh! ventre-saint-gris! dit Henri en reprimant un violent
+battement de coeur, ne le suis-je point deja?
+
+-- Sire, mon ami sait ce qu'il promet; non seulement vous serez
+roi, mais vous regnerez.
+
+-- Alors, dit Henri avec son meme ton railleur, votre ami a besoin
+de dix ecus d'or, n'est-ce pas, Rene? car une pareille prophetie
+est bien ambitieuse, par le temps qui court surtout. Allons, Rene,
+comme je ne suis pas riche, j'en donnerai a votre ami cinq tout de
+suite, et cinq autres quand la prophetie sera realisee.
+
+-- Sire, dit madame de Sauve, n'oubliez pas que vous etes deja
+engage avec Dariole, et ne vous surchargez pas de promesses.
+
+-- Madame, dit Henri, ce moment venu, j'espere que l'on me
+traitera en roi, et que chacun sera fort satisfait si je tiens la
+moitie de ce que j'ai promis.
+
+-- Sire, reprit Rene, je continue.
+
+-- Oh! ce n'est donc pas tout? dit Henri, soit: si je suis
+empereur, je donne le double.
+
+-- Sire, mon ami revient donc de Florence avec cet horoscope qu'il
+renouvela a Paris, et qui donna toujours le meme resultat, et il
+me confia un secret.
+
+-- Un secret qui interesse Sa Majeste? demanda vivement Charlotte.
+
+-- Je le crois, dit le Florentin.
+
+"Il cherche ses mots, pensa Henri, sans aider en rien Rene; il
+parait que la chose est difficile a dire."
+
+-- Alors, parlez, reprit la baronne de Sauve, de quoi s'agit-il?
+
+-- Il s'agit, dit le Florentin en pesant une a une toutes ses
+paroles, il s'agit de tous ces bruits d'empoisonnement qui ont
+couru depuis quelque temps a la cour.
+
+Un leger gonflement de narines du roi de Navarre fut le seul
+indice de son attention croissante a ce detour subit que faisait
+la conversation.
+
+-- Et votre ami le Florentin, dit Henri, sait des nouvelles de ces
+empoisonnements?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Comment me confiez-vous un secret qui n'est pas le votre, Rene,
+surtout quand ce secret est si important? dit Henri du ton le plus
+naturel qu'il put prendre.
+
+-- Cet ami a un conseil a demander a Votre Majeste.
+
+-- A moi?
+
+-- Qu'y a-t-il d'etonnant a cela, Sire? Rappelez-vous le vieux
+soldat d'Actium, qui, ayant un proces, demandait un conseil a
+Auguste.
+
+-- Auguste etait avocat, Rene, et je ne le suis pas.
+
+-- Sire, quand mon ami me confia ce secret, Votre Majeste
+appartenait encore au parti calviniste, dont vous etiez le premier
+chef, et M. de Conde le second.
+
+-- Apres? dit Henri.
+
+-- Cet ami esperait que vous useriez de votre influence toute
+puissante sur M. le prince de Conde pour le prier de ne pas lui
+etre hostile.
+
+-- Expliquez-moi cela, Rene, si vous voulez que je le comprenne,
+dit Henri sans manifester la moindre alteration dans ses traits ni
+dans sa voix.
+
+-- Sire, Votre Majeste comprendra au premier mot; cet ami sait
+toutes les particularites de la tentative d'empoisonnement essaye
+sur monseigneur le prince de Conde.
+
+-- On a essaye d'empoisonner le prince de Conde? demanda Henri
+avec un etonnement parfaitement joue; ah! vraiment, et quand cela?
+
+Rene regarda fixement le roi, et repondit ces seuls mots:
+
+-- Il y a huit jours, Majeste.
+
+-- Quelque ennemi? demanda le roi.
+
+-- Oui, repondit Rene, un ennemi que Votre Majeste connait, et qui
+connait Votre Majeste.
+
+-- En effet, dit Henri, je crois avoir entendu parler de cela;
+mais j'ignore les details que votre ami veut me reveler, dites-
+vous.
+
+-- Eh bien, une pomme de senteur fut offerte au prince de Conde;
+mais, par bonheur, son medecin se trouva chez lui quand on
+l'apporta. Il la prit des mains du messager et la flaira pour en
+essayer l'odeur et la vertu. Deux jours apres, une enflure
+gangreneuse du visage, une extravasation du sang, une plaie vive
+qui lui devora la face, furent le prix de son devouement ou le
+resultat de son imprudence.
+
+-- Malheureusement, repondit Henri, etant deja a moitie
+catholique, j'ai perdu toute influence sur M. de Conde; votre ami
+aurait donc tort de s'adresser a moi.
+
+-- Ce n'etait pas seulement pres du prince de Conde que Votre
+Majeste pouvait, par son influence, etre utile a mon ami, mais
+encore pres du prince de Porcian, frere de celui qui a ete
+empoisonne.
+
+-- Ah ca! dit Charlotte, savez-vous, Rene, que vos histoires
+sentent le trembleur? Vous sollicitez mal a propos. Il est tard,
+votre conversation est mortuaire. En verite, vos parfums valent
+mieux.
+
+Et Charlotte etendit de nouveau la main sur la boite d'opiat.
+
+-- Madame, dit Rene, avant de l'essayer comme vous allez le faire,
+ecoutez ce que les mechants en peuvent tirer de cruels effets.
+
+-- Decidement, Rene, dit la baronne, vous etes funebre ce soir.
+
+Henri fronca le sourcil, mais il comprit que Rene voulait en venir
+a un but qu'il n'entrevoyait pas encore, et il resolut de pousser
+jusqu'au bout cette conversation, qui eveillait en lui de si
+douloureux souvenirs.
+
+-- Et, reprit-il, vous connaissez aussi les details de
+l'empoisonnement du prince de Porcian?
+
+-- Oui, dit-il. On savait qu'il laissait bruler chaque nuit une
+lampe pres de son lit; on empoisonna l'huile, et il fut asphyxie
+par l'odeur.
+
+Henri crispa l'un sur l'autre ses doigts humides de sueur.
+
+-- Ainsi donc, murmura-t-il, celui que vous nommez votre ami sait
+non seulement les details de cet empoisonnement, mais il en
+connait l'auteur?
+
+-- Oui, et c'est pour cela qu'il eut voulu savoir de vous si vous
+auriez sur le prince de Porcian qui reste cette influence de lui
+faire pardonner au meurtrier la mort de son frere.
+
+-- Malheureusement, repondit Henri, etant encore a moitie
+huguenot, je n'ai aucune influence sur M. le prince de Porcian:
+votre ami aurait donc tort de s'adresser a moi.
+
+-- Mais que pensez-vous des dispositions de M. le prince de Conde
+et de M. de Porcian?
+
+-- Comment connaitrais-je leurs dispositions, Rene? Dieu, que je
+sache, ne m'a point donne le privilege de lire dans les coeurs.
+
+-- Votre Majeste peut s'interroger elle-meme, dit le Florentin
+avec calme. N'y a-t-il pas dans la vie de Votre Majeste quelque
+evenement si sombre qu'il puisse servir d'epreuve a la clemence,
+si douloureux qu'il soit une pierre de touche pour la generosite?
+
+Ces mots furent prononces avec un accent qui fit frissonner
+Charlotte elle-meme: c'etait une allusion tellement directe,
+tellement sensible, que la jeune femme se detourna pour cacher sa
+rougeur et pour eviter de rencontrer le regard de Henri.
+
+Henri fit un supreme effort sur lui-meme; desarma son front, qui,
+pendant les paroles du Florentin, s'etait charge de menaces, et
+changeant la noble douleur filiale qui lui etreignait le coeur en
+vague meditation:
+
+-- Dans ma vie, dit-il, un evenement sombre... non, Rene, non, je
+ne me rappelle de ma jeunesse que la folie et l'insouciance melees
+aux necessites plus ou moins cruelles qu'imposent a tous les
+besoins de la nature et les epreuves de Dieu.
+
+Rene se contraignit a son tour en promenant son attention de Henri
+a Charlotte, comme pour exciter l'un et retenir l'autre; car
+Charlotte, en effet, se remettant a sa toilette pour cacher la
+gene que lui inspirait cette conversation, venait de nouveau
+d'etendre la main vers la boite d'opiat.
+
+-- Mais enfin, Sire, si vous etiez le frere du prince de Porcian,
+ou le fils du prince de Conde, et qu'on eut empoisonne votre frere
+ou assassine votre pere...
+
+Charlotte poussa un leger cri et approcha de nouveau l'opiat de
+ses levres. Rene vit le mouvement; mais, cette fois, il ne
+l'arreta ni de la parole ni du geste, seulement il s'ecria:
+
+-- Au nom du Ciel! repondez, Sire: Sire, si vous etiez a leur
+place, que feriez-vous?
+
+Henri se recueillit, essuya de sa main tremblante son front ou
+perlaient quelques gouttes de sueur froide, et, se levant de toute
+sa hauteur, il repondit, au milieu du silence qui suspendait
+jusqu'a la respiration de Rene et de Charlotte:
+
+-- Si j'etais a leur place et que je fusse sur d'etre roi, c'est-
+a-dire de representer Dieu sur la terre, je ferais comme Dieu, je
+pardonnerais.
+
+-- Madame, s'ecria Rene en arrachant l'opiat des mains de madame
+de Sauve, madame, rendez-moi cette boite; mon garcon, je le vois,
+s'est trompe en vous l'apportant: demain je vous en enverrai une
+autre.
+
+
+
+XXIII
+Un nouveau converti
+
+
+Le lendemain, il devait y avoir chasse a courre dans la foret de
+Saint-Germain.
+
+Henri avait ordonne qu'on lui tint pret, pour huit heures du
+matin, c'est-a-dire tout selle et tout bride, un petit cheval du
+Bearn, qu'il comptait donner a madame de Sauve, mais qu'auparavant
+il desirait essayer. A huit heures moins un quart, le cheval etait
+appareille. A huit heures sonnant, Henri descendait.
+
+Le cheval, fier et ardent, malgre sa petite taille, dressait les
+crins et piaffait dans la cour. Il avait fait froid, et un leger
+verglas couvrait la terre.
+
+Henri s'appreta a traverser la cour pour gagner le cote des
+ecuries ou l'attendaient le cheval et le palefrenier, lorsqu'en
+passant devant un soldat suisse, en sentinelle a la porte, ce
+soldat lui presenta les armes en disant:
+
+-- Dieu garde Sa Majeste le roi de Navarre! A ce souhait, et
+surtout a l'accent de la voix qui venait de l'emettre, le Bearnais
+tressaillit. Il se retourna et fit un pas en arriere.
+
+-- de Mouy! murmura-t-il.
+
+-- Oui, Sire, de Mouy.
+
+-- Que venez-vous faire ici?
+
+-- Je vous cherche.
+
+-- Que me voulez-vous?
+
+-- Il faut que je parle a Votre Majeste.
+
+-- Malheureux, dit le roi en se rapprochant de lui, ne sais-tu pas
+que tu risques ta tete?
+
+-- Je le sais.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, me voila. Henri palit legerement, car ce danger que
+courait l'ardent jeune homme, il comprit qu'il le partageait. Il
+regarda donc avec inquietude autour de lui, et se recula une
+seconde fois, non moins vivement que la premiere. Il venait
+d'apercevoir le duc d'Alencon a une fenetre. Changeant aussitot
+d'allure, Henri prit le mousquet des mains de de Mouy, place,
+comme nous l'avons dit, en sentinelle, et tout en ayant l'air de
+l'examiner:
+
+-- de Mouy, lui dit-il, ce n'est pas certainement sans un motif
+bien puissant que vous etes venu ainsi vous jeter dans la gueule
+du loup?
+
+-- Non, Sire. Aussi voila huit jours que je vous guette. Hier
+seulement, j'ai appris que Votre Majeste devait essayer ce cheval
+ce matin et j'ai pris poste a la porte du Louvre.
+
+-- Mais comment sous ce costume?
+
+-- Le capitaine de la compagnie est protestant et de mes amis.
+
+-- Voici votre mousquet, remettez-vous a votre faction. On nous
+examine. En repassant, je tacherai de vous dire un mot; mais si je
+ne vous parle point, ne m'arretez point. Adieu.
+
+de Mouy reprit sa marche mesuree, et Henri s'avanca vers le
+cheval.
+
+-- Qu'est-ce que ce joli petit animal? demanda le duc d'Alencon de
+sa fenetre.
+
+-- Un cheval que je devais essayer ce matin, repondit Henri.
+
+-- Mais ce n'est point un cheval d'homme, cela.
+
+-- Aussi etait-il destine a une belle dame.
+
+-- Prenez garde, Henri, vous allez etre indiscret, car nous allons
+voir cette belle dame a la chasse; et si je ne sais pas de qui
+vous etes le chevalier, je saurai au moins de qui vous etes
+l'ecuyer.
+
+-- Eh! mon Dieu non, vous ne le saurez pas, dit Henri avec sa
+feinte bonhomie, car cette belle dame ne pourra sortir, etant fort
+indisposee ce matin.
+
+Et il se mit en selle.
+
+-- Ah bah! dit d'Alencon en riant, pauvre madame de Sauve!
+
+-- Francois! Francois! c'est vous qui etes indiscret.
+
+-- Et qu'a-t-elle donc cette belle Charlotte? reprit le duc
+d'Alencon.
+
+-- Mais, continua Henri en lancant son cheval au petit galop et en
+lui faisant decrire un cercle de manege, mais je ne sais trop: une
+grande lourdeur de tete, a ce que m'a dit Dariole, une espece
+d'engourdissement par tout le corps, une faiblesse generale enfin.
+
+-- Et cela vous empechera-t-il d'etre des notres? demanda le duc.
+
+-- Moi, et pourquoi? reprit Henri, vous savez que je suis fou de
+la chasse a courre, et que rien n'aurait cette influence de m'en
+faire manquer une.
+
+-- Vous manquerez pourtant celle-ci, Henri, dit le duc apres
+s'etre retourne et avoir cause un instant avec une personne qui
+etait demeuree invisible aux yeux de Henri, attendu qu'elle
+causait avec son interlocuteur du fond de la chambre, car voici Sa
+Majeste qui me fait dire que la chasse ne peut avoir lieu.
+
+-- Bah! dit Henri de l'air le plus desappointe du monde. Pourquoi
+cela?
+
+-- Des lettres fort importantes de M. de Nevers, a ce qu'il
+parait. Il y a conseil entre le roi, la reine mere et mon frere le
+duc d'Anjou.
+
+-- Ah! ah! fit en lui-meme Henri, serait-il arrive des nouvelles
+de Pologne? Puis tout haut:
+
+-- En ce cas, continua-t-il, il est inutile que je me risque plus
+longtemps sur ce verglas. Au revoir, mon frere! Puis arretant le
+cheval en face de de Mouy:
+
+-- Mon ami, dit-il, appelle un de tes camarades pour finir ta
+faction. Aide le palefrenier a dessangler ce cheval, mets la selle
+sur ta tete et porte-la chez l'orfevre de la sellerie; il y a une
+broderie a y faire qu'il n'avait pas eu le temps d'achever pour
+aujourd'hui. Tu reviendras me rendre reponse chez moi.
+
+de Mouy se hata d'obeir, car le duc d'Alencon avait disparu de sa
+fenetre, et il est evident qu'il avait concu quelque soupcon.
+
+En effet, a peine avait-il tourne le guichet que le duc d'Alencon
+parut. Un veritable Suisse etait a la place de de Mouy.
+
+D'Alencon regarda avec grande attention le nouveau factionnaire;
+puis se retournant du cote de Henri:
+
+-- Ce n'est point avec cet homme que vous causiez tout a l'heure,
+n'est-ce pas, mon frere?
+
+-- L'autre est un garcon qui est de ma maison et que j'ai fait
+entrer dans les Suisses: je lui ai donne une commission et il est
+alle l'executer.
+
+-- Ah! fit le duc, comme si cette reponse lui suffisait. Et
+Marguerite, comment va-t-elle?
+
+-- Je vais le lui demander, mon frere.
+
+-- Ne l'avez-vous donc point vue depuis hier?
+
+-- Non, je me suis presente chez elle cette nuit vers onze heures,
+mais Gillonne m'a dit qu'elle etait fatiguee et qu'elle dormait.
+
+-- Vous ne la trouverez point dans son appartement, elle est
+sortie.
+
+-- Oui, dit Henri, c'est possible; elle devait aller au couvent de
+l'Annonciade. Il n'y avait pas moyen de pousser la conversation
+plus loin, Henri paraissant decide seulement a repondre.
+
+Les deux beaux-freres se quitterent donc, le duc d'Alencon pour
+aller aux nouvelles, disait-il, le roi de Navarre pour rentrer
+chez lui.
+
+Henri y etait a peine depuis cinq minutes lorsqu'il entendit
+frapper.
+
+-- Qui est la? demanda-t-il.
+
+-- Sire, repondit une voix que Henri reconnut pour celle de de
+Mouy, c'est la reponse de l'orfevre de la sellerie.
+
+Henri, visiblement emu, fit entrer le jeune homme, et referma la
+porte derriere lui.
+
+-- C'est vous, de Mouy! dit-il. J'esperais que vous reflechiriez.
+
+-- Sire, repondit de Mouy, il y a trois mois que je reflechis,
+c'est assez; maintenant il est temps d'agir. Henri fit un
+mouvement d'inquietude.
+
+-- Ne craignez rien, Sire, nous sommes seuls et je me hate, car
+les moments sont precieux. Votre Majeste peut nous rendre, par un
+seul mot, tout ce que les evenements de l'annee ont fait perdre a
+la religion. Soyons clairs, soyons brefs, soyons francs.
+
+-- J'ecoute, mon brave de Mouy, repondit Henri voyant qu'il lui
+etait impossible d'eluder l'explication.
+
+-- Est-il vrai que Votre Majeste ait abjure la religion
+protestante?
+
+-- C'est vrai, dit Henri.
+
+-- Oui, mais est-ce des levres? est-ce du coeur?
+
+-- On est toujours reconnaissant a Dieu quand il nous sauve la
+vie, repondit Henri tournant la question, comme il avait
+l'habitude de le faire en pareil cas, et Dieu m'a visiblement
+epargne dans ce cruel danger.
+
+-- Sire, reprit de Mouy, avouons une chose.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que votre abjuration n'est point une affaire de
+conviction, mais de calcul. Vous avez abjure pour que le roi vous
+laissat vivre, et non parce que Dieu vous avait conserve la vie.
+
+-- Quelle que soit la cause de ma conversion, de Mouy, repondit
+Henri, je n'en suis pas moins catholique.
+
+-- Oui, mais le resterez-vous toujours? a la premiere occasion de
+reprendre votre liberte d'existence et de conscience, ne la
+reprendrez-vous pas? Eh bien! cette occasion, elle se presente: La
+Rochelle est insurgee, le Roussillon et le Bearn n'attendent qu'un
+mot pour agir; dans la Guyenne, tout crie a la guerre. Dites-moi
+seulement que vous etes un catholique force et je vous reponds de
+l'avenir.
+
+-- On ne force pas un gentilhomme de ma naissance, mon cher de
+Mouy. Ce que j'ai fait, je l'ai fait librement.
+
+-- Mais, Sire, dit le jeune homme le coeur oppresse de cette
+resistance a laquelle il ne s'attendait pas, vous ne songez donc
+pas qu'en agissant ainsi vous nous abandonnez... vous nous
+trahissez?
+
+Henri resta impassible.
+
+-- Oui, reprit de Mouy, oui, vous nous trahissez, Sire, car
+plusieurs d'entre nous sont venus, au peril de leur vie, pour
+sauver votre honneur et votre liberte. Nous avons tout prepare
+pour vous donner un trone, Sire, entendez-vous bien? Non seulement
+la liberte, mais la puissance: un trone a votre choix, car dans
+deux mois vous pourrez opter entre Navarre et France.
+
+-- de Mouy, dit Henri en voilant son regard, qui malgre lui, a
+cette proposition, avait jete un eclair, de Mouy, je suis sauf, je
+suis catholique, je suis l'epoux de Marguerite, je suis frere du
+roi Charles, je suis gendre de ma bonne mere Catherine. de Mouy,
+en prenant ces diverses positions, j'en ai calcule les chances,
+mais aussi les obligations.
+
+-- Mais, Sire, reprit de Mouy, a quoi faut-il croire? On me dit
+que votre mariage n'est pas consomme, on me dit que vous etes
+libre au fond du coeur, on me dit que la haine de Catherine...
+
+-- Mensonge, mensonge, interrompit vivement le Bearnais. Oui, l'on
+vous a trompe impudemment, mon ami. Cette chere Marguerite est
+bien ma femme; Catherine est bien ma mere; le roi Charles IX enfin
+est bien le seigneur et le maitre de ma vie et de mon coeur.
+
+de Mouy frissonna, un sourire presque meprisant passa sur ses
+levres.
+
+-- Ainsi donc, Sire, dit-il en laissant retomber ses bras avec
+decouragement et en essayant de sonder du regard cette ame pleine
+de tenebres, voila la reponse que je rapporterai a mes freres. Je
+leur dirai que le roi de Navarre tend sa main et donne son coeur a
+ceux qui nous ont egorges, je leur dirai qu'il est devenu le
+flatteur de la reine mere et l'ami de Maurevel...
+
+-- Mon cher de Mouy, dit Henri, le roi va sortir du conseil, et il
+faut que j'aille m'informer pres de lui des raisons qui nous ont
+fait remettre une chose aussi importante qu'une partie de chasse.
+Adieu, imitez-moi, mon ami, quittez la politique, revenez au roi
+et prenez la messe.
+
+Et Henri reconduisit ou plutot repoussa jusqu'a l'antichambre le
+jeune homme, dont la stupefaction commencait a faire place a la
+fureur.
+
+A peine eut-il referme la porte que, ne pouvant resister a l'envie
+de se venger sur quelque chose a defaut de quelqu'un, de Mouy
+broya son chapeau entre ses mains, le jeta a terre, et le foulant
+aux pieds comme fait un taureau du manteau du matador:
+
+-- Par la mort! s'ecria-t-il, voila un miserable prince, et j'ai
+bien envie de me faire tuer ici pour le souiller a jamais de mon
+sang.
+
+-- Chut! monsieur de Mouy! dit une voix qui se glissait par
+l'ouverture d'une porte entrebaillee; chut! car un autre que moi
+pourrait vous entendre.
+
+de Mouy se retourna vivement et apercut le duc d'Alencon enveloppe
+d'un manteau et avancant sa tete pale dans le corridor pour
+s'assurer si de Mouy et lui etaient bien seuls.
+
+-- M. le duc d'Alencon! s'ecria de Mouy, je suis perdu.
+
+-- Au contraire, murmura le prince, peut-etre meme avez-vous
+trouve ce que vous cherchez, et la preuve, c'est que je ne veux
+pas que vous vous fassiez tuer ici comme vous en avez le dessein.
+Croyez-moi, votre sang peut etre mieux employe qu'a rougir le
+seuil du roi de Navarre.
+
+Et a ces mots le duc ouvrit toute grande la porte qu'il tenait
+entrebaillee.
+
+-- Cette chambre est celle de deux de mes gentilshommes, dit le
+duc; nul ne viendra nous relancer ici; nous pourrons donc y causer
+en toute liberte. Venez, monsieur.
+
+-- Me voici, Monseigneur! dit le conspirateur stupefait.
+
+Et il entra dans la chambre, dont le duc d'Alencon referma la
+porte derriere lui non moins vivement que n'avait fait le roi de
+Navarre.
+
+de Mouy etait entre furieux, exaspere, maudissant; mais peu a peu
+le regard froid et fixe du jeune duc Francois fit sur le capitaine
+huguenot l'effet de cette glace enchantee qui dissipe l'ivresse.
+
+-- Monseigneur, dit-il, si j'ai bien compris, Votre Altesse veut
+me parler?
+
+-- Oui, monsieur de Mouy, repondit Francois. Malgre votre
+deguisement, j'avais cru vous reconnaitre, et quand vous avez
+presente les armes a mon frere Henri, je vous ai reconnu tout a
+fait. Eh bien, de Mouy, vous n'etes donc pas content du roi de
+Navarre?
+
+-- Monseigneur!
+
+-- Allons, voyons! parlez-moi hardiment. Sans que vous vous en
+doutiez, peut-etre suis-je de vos amis.
+
+-- Vous, Monseigneur?
+
+-- Oui, moi. Parlez donc.
+
+-- Je ne sais que dire a Votre Altesse, Monseigneur. Les choses
+dont j'avais a entretenir le roi de Navarre touchent a des
+interets que Votre Altesse ne saurait comprendre. D'ailleurs,
+ajouta de Mouy d'un air qu'il tacha de rendre indifferent, il
+s'agissait de bagatelles.
+
+-- De bagatelles? fit le duc.
+
+-- Oui, Monseigneur.
+
+-- De bagatelles pour lesquelles vous avez cru devoir exposer
+votre vie en revenant au Louvre, ou, vous le savez, votre tete
+vaut son pesant d'or. Car on n'ignore point que vous etes, avec le
+roi de Navarre et le prince de Conde, un des principaux chefs des
+huguenots.
+
+-- Si vous croyez cela, Monseigneur, agissez envers moi comme doit
+le faire le frere du roi Charles et le fils de la reine Catherine.
+
+-- Pourquoi voulez-vous que j'agisse ainsi, quand je vous ai dit
+que j'etais de vos amis? Dites-moi donc la verite.
+
+-- Monseigneur, dit de Mouy, je vous jure...
+
+-- Ne jurez pas, monsieur; la religion reformee defend de faire
+des serments, et surtout de faux serments. de Mouy fronca le
+sourcil.
+
+-- Je vous dis que je sais tout, reprit le duc. de Mouy continua
+de se taire.
+
+-- Vous en doutez? reprit le prince avec une affectueuse
+insistance. Eh bien, mon cher de Mouy, il faut vous convaincre.
+Voyons, vous allez juger si je me trompe. Avez-vous ou non propose
+a mon beau-frere Henri, la, tout a l'heure (le duc etendit la main
+dans la direction de la chambre du Bearnais), votre secours et
+celui des votres pour le reinstaller dans sa royaute de Navarre?
+
+de Mouy regarda le duc d'un air effare.
+
+-- Propositions qu'il a refusees avec terreur! de Mouy demeura
+stupefait.
+
+-- Avez-vous alors invoque votre ancienne amitie, le souvenir de
+la religion commune? Avez-vous meme alors leurre le roi de Navarre
+d'un espoir bien brillant, si brillant qu'il en a ete ebloui, de
+l'espoir d'atteindre a la couronne de France? Hein? dites, suis-je
+bien informe? Est-ce la ce que vous etes venu proposer au
+Bearnais?
+
+-- Monseigneur! s'ecria de Mouy, c'est si bien cela que je me
+demande en ce moment meme si je ne dois pas dire a Votre Altesse
+Royale qu'elle en a menti! provoquer dans cette chambre un combat
+sans merci, et assurer ainsi par la mort de nous deux l'extinction
+de ce terrible secret!
+
+-- Doucement, mon brave de Mouy, doucement, dit le duc d'Alencon
+sans changer de visage, sans faire le moindre mouvement a cette
+terrible menace; le secret s'eteindra mieux entre nous si nous
+vivons tous deux que si l'un de nous meurt. Ecoutez-moi et cessez
+de tourmenter ainsi la poignee de votre epee. Pour la troisieme
+fois, je vous dis que vous etes avec un ami; repondez donc comme a
+un ami. Voyons, le roi de Navarre n'a-t-il pas refuse tout ce que
+vous lui avez offert?
+
+-- Oui, Monseigneur, et je l'avoue, puisque cet aveu ne peut
+compromettre que moi.
+
+-- N'avez-vous pas crie en sortant de sa chambre et en foulant aux
+pieds votre chapeau, qu'il etait un prince lache et indigne de
+demeurer votre chef?
+
+-- C'est vrai, Monseigneur, j'ai dit cela.
+
+-- Ah! c'est vrai! Vous l'avouez, enfin?
+
+-- Oui.
+
+-- Et c'est toujours votre avis?
+
+-- Plus que jamais, Monseigneur!
+
+-- Eh bien, moi, moi, monsieur de Mouy, moi, troisieme fils de
+Henri II, moi, fils de France, suis-je assez bon gentilhomme pour
+commander a vos soldats, voyons? et jugez-vous que je suis assez
+loyal pour que vous puissiez compter sur ma parole?
+
+-- Vous, Monseigneur! vous, le chef des huguenots?
+
+-- Pourquoi pas? C'est l'epoque des conversions, vous le savez.
+Henri s'est bien fait catholique, je puis bien me faire
+protestant, moi.
+
+-- Oui, sans doute, Monseigneur; mais j'attends que vous
+m'expliquiez...
+
+-- Rien de plus simple, et je vais vous dire en deux mots la
+politique de tout le monde.
+
+" Mon frere Charles tue les huguenots pour regner plus largement.
+Mon frere d'Anjou les laisse tuer parce qu'il doit succeder a mon
+frere Charles, et que, comme vous le savez, mon frere Charles est
+souvent malade. Mais moi... et c'est tout different, moi qui ne
+regnerai jamais, en France du moins, attendu que j'ai deux aines
+devant moi; moi que la haine de ma mere et de mes freres, plus
+encore que la loi de la nature, eloigne du trone; moi qui ne dois
+pretendre a aucune affection de famille, a aucune gloire, a aucun
+royaume; moi qui, cependant, porte un coeur aussi noble que mes
+aines; eh bien! de Mouy! moi, je veux chercher a me tailler avec
+mon epee un royaume dans cette France qu'ils couvrent de sang.
+
+" Or, voila ce que je veux, moi, de Mouy, ecoutez." Je veux etre
+roi de Navarre, non par la naissance, mais par l'election. Et
+remarquez bien que vous n'avez aucune objection a faire a cela,
+car je ne suis pas usurpateur, puisque mon frere refuse vos
+offres, et, s'ensevelissant dans sa torpeur, reconnait hautement
+que ce royaume de Navarre n'est qu'une fiction. Avec Henri de
+Bearn, vous n'avez rien; avec moi, vous avez une epee et un nom.
+Francois d'Alencon, fils de France, sauvegarde tous ses compagnons
+ou tous ses complices, comme il vous plaira de les appeler. Eh
+bien, que dites-vous de cette offre, monsieur de Mouy?
+
+-- Je dis qu'elle m'eblouit, Monseigneur.
+
+-- de Mouy, de Mouy, nous aurons bien des obstacles a vaincre. Ne
+vous montrez donc pas des l'abord si exigeant et si difficile
+envers un fils de roi et un frere de roi qui vient a vous.
+
+-- Monseigneur, la chose serait deja faite si j'etais seul a
+soutenir mes idees; mais nous avons un conseil, et si brillante
+que soit l'offre, peut-etre meme a cause de cela, les chefs du
+parti n'y adhereront-ils pas sans condition.
+
+-- Ceci est autre chose, et la reponse est d'un coeur honnete et
+d'un esprit prudent. A la facon dont je viens d'agir, de Mouy,
+vous avez du reconnaitre ma probite. Traitez-moi donc de votre
+cote en homme qu'on estime et non en prince qu'on flatte. de Mouy,
+ai-je des chances?
+
+-- Sur ma parole, Monseigneur, et puisque Votre Altesse veut que
+je lui donne mon avis, Votre Altesse les a toutes depuis que le
+roi de Navarre a refuse l'offre que j'etais venu lui faire. Mais,
+je vous le repete, Monseigneur, me concerter avec nos chefs est
+chose indispensable.
+
+-- Faites donc, monsieur, repondit d'Alencon. Seulement, a quand
+la reponse?
+
+de Mouy regarda le prince en silence. Puis, paraissant prendre une
+resolution:
+
+-- Monseigneur, dit-il, donnez-moi votre main; j'ai besoin que
+cette main d'un fils de France touche la mienne pour etre sur que
+je ne serai point trahi.
+
+Le duc non seulement tendit la main vers de Mouy, mais il saisit
+la sienne et la serra.
+
+-- Maintenant, Monseigneur, je suis tranquille, dit le jeune
+huguenot. Si nous etions trahis, je dirais que vous n'y etes pour
+rien. Sans quoi, Monseigneur, et pour si peu que vous fussiez dans
+cette trahison, vous seriez deshonore.
+
+-- Pourquoi me dites-vous cela, de Mouy, avant de me dire quand
+vous me rapporterez la reponse de vos chefs?
+
+-- Parce que, Monseigneur, en me demandant a quand la reponse,
+vous me demandez en meme temps ou sont les chefs, et que, si je
+vous dis: A ce soir, vous saurez que les chefs sont a Paris et s'y
+cachent.
+
+Et en disant ces mots, par un geste de defiance, de Mouy attachait
+son oeil percant sur le regard faux et vacillant du jeune homme.
+
+-- Allons, allons, reprit le duc, il vous reste encore des doutes,
+monsieur de Mouy. Mais je ne puis du premier coup exiger de vous
+une entiere confiance. Vous me connaitrez mieux plus tard. Nous
+allons etre lies par une communaute d'interets qui vous delivrera
+de tout soupcon. Vous dites donc a ce soir, monsieur de Mouy?
+
+-- Oui, Monseigneur, car le temps presse. A ce soir. Mais ou cela,
+s'il vous plait?
+
+-- Au Louvre, ici, dans cette chambre, cela vous convient-il?
+
+-- Cette chambre est habitee? dit de Mouy en montrant du regard
+les deux lits qui s'y trouvaient en face l'un de l'autre.
+
+-- Par deux de mes gentilshommes, oui.
+
+-- Monseigneur, il me semble imprudent, a moi, de revenir au
+Louvre.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Parce que, si vous m'avez reconnu, d'autres peuvent avoir
+d'aussi bons yeux que Votre Altesse et me reconnaitre a leur tour.
+Je reviendrai cependant au Louvre, si vous m'accordez ce que je
+vais vous demander.
+
+-- Quoi?
+
+-- Un sauf-conduit.
+
+-- de Mouy, repondit le duc, un sauf-conduit de moi saisi sur vous
+me perd et ne vous sauve pas. Je ne puis pour vous quelque chose
+qu'a la condition qu'a tous les yeux nous sommes completement
+etrangers l'un a l'autre. La moindre relation de ma part avec
+vous, prouvee a ma mere ou a mes freres, me couterait la vie. Vous
+etes donc sauvegarde par mon propre interet, du moment ou je me
+serai compromis avec les autres, comme je me compromets avec vous
+en ce moment. Libre dans ma sphere d'action, fort si je suis
+inconnu, tant que je reste moi-meme impenetrable je vous garantis
+tous; ne l'oubliez pas. Faites donc un nouvel appel a votre
+courage, tentez sur ma parole ce que vous tentiez sans la parole
+de mon frere. Venez ce soir au Louvre.
+
+-- Mais comment voulez-vous que j'y vienne? Je ne puis risquer ce
+costume dans les appartements. Il etait pour les vestibules et les
+cours. Le mien est encore plus dangereux, puisque tout le monde me
+connait ici et qu'il ne me deguise aucunement.
+
+-- Aussi, je cherche, attendez... Je crois que... oui, le voici.
+
+En effet, le duc avait jete les yeux autour de lui, et ses yeux
+s'etaient arretes sur la garde-robe d'apparat de La Mole, pour le
+moment etendue sur le lit, c'est-a-dire sur ce magnifique manteau
+cerise brode d'or dont nous avons deja parle, sur son toquet orne
+d'une plume blanche, entoure d'un cordon de marguerites d'or et
+d'argent entremelees, enfin sur un pourpoint de satin gris perle
+et or.
+
+-- Voyez-vous ce manteau, cette plume et ce pourpoint? dit le duc;
+ils appartiennent a M. de La Mole, un de mes gentilshommes, un
+muguet du meilleur ton. Cet habit a fait rage a la cour, et on
+reconnait M. de La Mole a cent pas lorsqu'il le porte. Je vais
+vous donner l'adresse du tailleur qui le lui a fourni; en le lui
+payant le double de ce qu'il vaut, vous en aurez un pareil ce
+soir. Vous retiendrez bien le nom de M. de La Mole, n'est-ce pas?
+
+Le duc d'Alencon achevait a peine la recommandation, que l'on
+entendit un pas qui s'approchait dans le corridor et qu'une clef
+tourna dans la serrure.
+
+-- Eh! qui va la? s'ecria le duc en s'elancant vers la porte et en
+poussant le verrou.
+
+-- Pardieu, repondit une voix du dehors, je trouve la question
+singuliere. Qui va la vous-meme? Voila qui est plaisant! quand je
+veux rentrer chez moi, on me demande qui va la!
+
+-- Est-ce vous, monsieur de la Mole?
+
+-- Eh! sans doute que c'est moi. Mais vous, qui etes-vous? Pendant
+que La Mole exprimait son etonnement de trouver sa chambre habitee
+et essayait de decouvrir quel en etait le nouveau commensal, le
+duc d'Alencon se retournait vivement, une main sur le verrou,
+l'autre sur la serrure.
+
+-- Connaissez-vous M. de La Mole? demanda-t-il a de Mouy.
+
+-- Non, Monseigneur.
+
+-- Et lui, vous connait-il?
+
+-- Je ne le crois pas.
+
+-- Alors, tout va bien; d'ailleurs, faites semblant de regarder
+par la fenetre. de Mouy obeit sans repondre, car La Mole
+commencait a s'impatienter et frappait a tour de bras.
+
+Le duc d'Alencon jeta un dernier regard vers de Mouy, et, voyant
+qu'il avait le dos tourne, il ouvrit.
+
+-- Monseigneur le duc! s'ecria La Mole en reculant de surprise,
+oh! pardon, pardon, Monseigneur!
+
+-- Ce n'est rien, monsieur. J'ai eu besoin de votre chambre pour
+recevoir quelqu'un.
+
+-- Faites, Monseigneur, faites. Mais permettez, je vous en
+supplie, que je prenne mon manteau et mon chapeau, qui sont sur le
+lit; car j'ai perdu l'un et l'autre cette nuit sur le quai de la
+Greve, ou j'ai ete attaque de nuit par des voleurs.
+
+-- En effet, monsieur, dit le prince en souriant et en passant
+lui-meme a La Mole les objets demandes, vous voici assez mal
+accommode; vous avez eu affaire a des gaillards fort entetes, a ce
+qu'il parait!
+
+Et le duc passa lui-meme a La Mole le manteau et le toquet. Le
+jeune homme salua et sortit pour changer de vetement dans
+l'antichambre, ne s'inquietant aucunement de ce que le duc faisait
+dans sa chambre; car c'etait assez l'usage au Louvre que les
+logements des gentilshommes fussent, pour les princes auxquels ils
+etaient attaches, des hotelleries qu'ils employaient a toutes
+sortes de receptions.
+
+de Mouy se rapprocha alors du duc, et tous deux ecouterent pour
+savoir le moment ou La Mole aurait fini et sortirait; mais
+lorsqu'il eut change de costume, lui-meme les tira d'embarras,
+car, s'approchant de la porte:
+
+-- Pardon, Monseigneur! dit-il; mais Votre Altesse n'a pas
+rencontre sur son chemin le comte de Coconnas?
+
+-- Non, monsieur le comte! et cependant il etait de service ce
+matin.
+
+-- Alors on me l'aura assassine, dit La Mole en se parlant a lui-
+meme tout en s'eloignant.
+
+Le duc ecouta le bruit des pas qui allaient s'affaiblissant; puis
+ouvrant la porte et tirant de Mouy apres lui:
+
+-- Regardez-le s'eloigner, dit-il, et tachez d'imiter cette
+tournure inimitable.
+
+-- Je ferai de mon mieux, repondit de Mouy. Malheureusement je ne
+suis pas un damoiseau, mais un soldat.
+
+-- En tout cas, je vous attends avant minuit dans ce corridor. Si
+la chambre de mes gentilshommes est libre, je vous y recevrai; si
+elle ne l'est pas, nous en trouverons une autre.
+
+-- Oui, Monseigneur.
+
+-- Ainsi donc, a ce soir, avant minuit.
+
+-- A ce soir, avant minuit.
+
+-- Ah! a propos, de Mouy, balancez fort le bras droit en marchant,
+c'est l'allure particuliere de M. de La Mole.
+
+
+
+XXIV
+La rue Tizon et la rue Cloche-Percee
+
+
+La Mole sortit du Louvre tout courant, et se mit a fureter dans
+Paris pour decouvrir le pauvre Coconnas.
+
+Son premier soin fut de se rendre a la rue de l'Arbre-Sec et
+d'entrer chez maitre La Huriere, car La Mole se rappelait avoir
+souvent cite au Piemontais certaine devise latine qui tendait a
+prouver que l'Amour, Bacchus et Ceres sont des dieux de premiere
+necessite, et il avait l'espoir que Coconnas, pour suivre
+l'aphorisme romain, se serait installe a la Belle-Etoile, apres
+une nuit qui devait avoir ete pour son ami non moins occupee
+qu'elle ne l'avait ete pour lui.
+
+La Mole ne trouva rien chez La Huriere que le souvenir de
+l'obligation prise et un dejeuner offert d'assez bonne grace que
+notre gentilhomme accepta avec grand appetit, malgre son
+inquietude.
+
+L'estomac tranquillise a defaut de l'esprit, La Mole se remit en
+course, remontant la Seine, comme ce mari qui cherchait sa femme
+noyee. En arrivant sur le quai de Greve, il reconnut l'endroit ou,
+ainsi qu'il l'avait dit a M. d'Alencon, il avait, pendant sa
+course nocturne, ete arrete trois ou quatre heures auparavant, ce
+qui n'etait pas rare dans un Paris plus vieux de cent ans que
+celui ou Boileau se reveillait au bruit d'une balle percant son
+volet. Un petit morceau de la plume de son chapeau etait reste sur
+le champ de bataille. Le sentiment de possession est inne chez
+l'homme. La Mole avait dix plumes plus belles les unes que les
+autres; il ne s'arreta pas moins a ramasser celle-la, ou plutot le
+seul fragment qui en eut survecu, et le considerait d'un air
+piteux, lorsque des pas alourdis retentirent, s'approchant de lui,
+et que des voix brutales lui ordonnerent de se ranger. La Mole
+releva la tete et apercut une litiere precedee de deux pages et
+accompagnee d'un ecuyer.
+
+La Mole crut reconnaitre la litiere et se rangea vivement.
+
+Le jeune gentilhomme ne s'etait pas trompe.
+
+-- Monsieur de la Mole! dit une voix pleine de douceur qui sortait
+de la litiere, tandis qu'une main blanche et douce comme le satin
+ecartait les rideaux.
+
+-- Oui, madame, moi-meme, repondit La Mole en s'inclinant.
+
+-- Monsieur de la Mole une plume a la main..., continua la dame a
+la litiere; etes-vous donc amoureux, mon cher monsieur, et
+retrouvez-vous des traces perdues?
+
+-- Oui, madame, repondit La Mole, je suis amoureux, et tres fort;
+mais pour le moment, ce sont mes propres traces que je retrouve,
+quoique ce ne soient pas elles que je cherche. Mais Votre Majeste
+me permettra-t-elle de lui demander des nouvelles de sa sante.
+
+-- Excellente, monsieur; je ne me suis jamais mieux portee, ce me
+semble; cela vient probablement de ce que j'ai passe la nuit en
+retraite.
+
+-- Ah! en retraite, dit La Mole en regardant Marguerite d'une
+facon etrange.
+
+-- Eh bien, oui! qu'y a-t-il d'etonnant a cela?
+
+-- Peut-on, sans indiscretion, vous demander dans quel couvent?
+
+-- Certainement, monsieur, je n'en fais pas mystere: au couvent
+des Annonciades. Mais vous, que faites-vous ici avec cet air
+effarouche?
+
+-- Madame, moi aussi j'ai passe la nuit en retraite et dans les
+environs du meme couvent; ce matin, je cherche mon ami, qui a
+disparu, et en le cherchant j'ai retrouve cette plume.
+
+-- Qui vient de lui? Mais en verite nous m'effrayez sur son
+compte, la place est mauvaise.
+
+-- Que Votre Majeste se rassure, la plume vient de moi; je l'ai
+perdue vers cinq heures et demie sur cette place, en me sauvant
+des mains de quatre bandits qui me voulaient a toute force
+assassiner, a ce que je crois du moins.
+
+Marguerite reprima un vif mouvement d'effroi.
+
+-- Oh! contez-moi cela! dit-elle.
+
+-- Rien de plus simple, madame. Il etait donc, comme j'avais
+l'honneur de dire a Votre Majeste, cinq heures du matin a peu
+pres...
+
+-- Et a cinq heures du matin, interrompit Marguerite, vous etiez
+deja sorti?
+
+-- Votre Majeste m'excusera, dit La Mole, je n'etais pas encore
+rentre.
+
+-- Ah! monsieur de la Mole! rentrer a cinq heures du matin! dit
+Marguerite avec un sourire qui pour tous etait malicieux et que La
+Mole eut la fatuite de trouver adorable, rentrer si tard! vous
+aviez merite cette punition.
+
+-- Aussi je ne me plains pas, madame, dit La Mole en s'inclinant
+avec respect, et j'eusse ete eventre que je m'estimerais encore
+plus heureux cent fois que je ne merite de l'etre. Mais enfin je
+rentrais tard ou de bonne heure, comme Votre Majeste voudra, de
+cette bien heureuse maison ou j'avais passe la nuit en retraite,
+lorsque quatre tire-laine ont debouche de la rue de la Mortellerie
+et m'ont poursuivi avec des coupe-choux demesurement longs. C'est
+grotesque, n'est-ce pas, madame? mais enfin c'est comme cela; il
+m'a fallu fuir, car j'avais oublie mon epee.
+
+-- Oh! je comprends, dit Marguerite avec un air d'admirable
+naivete, et vous retournez chercher votre epee.
+
+La Mole regarda Marguerite comme si un doute se glissait dans son
+esprit.
+
+-- Madame, j'y retournerais effectivement et meme tres volontiers,
+attendu que mon epee est une excellente lame, mais je ne sais pas
+ou est cette maison.
+
+-- Comment, monsieur! reprit Marguerite, vous ne savez pas ou est
+la maison ou vous avez passe la nuit?
+
+-- Non, madame, et que Satan m'extermine si je m'en doute!
+
+-- Oh! voila qui est singulier! c'est donc tout un roman que votre
+histoire?
+
+-- Un veritable roman, vous l'avez dit, madame.
+
+-- Contez-la-moi.
+
+-- C'est un peu long.
+
+-- Qu'importe! j'ai le temps.
+
+-- Et fort incroyable surtout.
+
+-- Allez toujours: je suis on ne peut plus credule.
+
+-- Votre Majeste l'ordonne?
+
+-- Mais oui, s'il le faut.
+
+-- J'obeis. Hier soir, apres avoir quitte deux adorables femmes
+avec lesquelles nous avions passe la soiree sur le pont Saint-
+Michel, nous soupions chez maitre La Huriere.
+
+-- D'abord, demanda Marguerite avec un naturel parfait, qu'est-ce
+que maitre La Huriere?
+
+-- Maitre La Huriere, madame, dit La Mole en regardant une seconde
+fois Marguerite avec cet air de doute qu'on avait deja pu
+remarquer une premiere fois chez lui, maitre La Huriere est le
+maitre de l'hotellerie de la Belle Etoile, situee rue de l'Arbre-
+Sec.
+
+-- Bien, je vois cela d'ici... Vous soupiez donc chez maitre La
+Huriere, avec votre ami Coconnas sans doute?
+
+-- Oui, madame, avec mon ami Coconnas, quand un homme entra et
+nous remit a chacun un billet.
+
+-- Pareil? demanda Marguerite.
+
+-- Exactement pareil. Cette ligne seulement:
+
+"Vous etes attendu rue Saint-Antoine, en face de la rue de Jouy."
+
+-- Et pas de signature au bas de ce billet? demanda Marguerite.
+
+-- Non; mais trois mots, trois mots charmants qui promettaient
+trois fois la meme chose; c'est-a-dire un triple bonheur.
+
+-- Et quels etaient ces trois mots?
+
+-- _Eros-Cupido-Amor._
+
+_-- _En effet, ce sont trois doux noms; et ont-ils tenu ce qu'ils
+promettaient?
+
+-- Oh! plus, madame, cent fois plus! s'ecria La Mole avec
+enthousiasme.
+
+-- Continuez; je suis curieuse de savoir ce qui vous attendait rue
+Saint Antoine, en face la rue de Jouy.
+
+-- Deux duegnes avec chacune un mouchoir a la main. Il s'agissait
+de nous laisser bander les yeux. Votre Majeste devine que nous n'y
+fimes point de difficulte. Nous tendimes bravement le cou. Mon
+guide me fit tourner a gauche, le guide de mon ami le fit tourner
+a droite, et nous nous separames.
+
+-- Et alors? continua Marguerite, qui paraissait decidee a pousser
+l'investigation jusqu'au bout.
+
+-- Je ne sais, reprit La Mole, ou son guide conduisit mon ami. En
+enfer, peut-etre. Mais quant a moi, ce que je sais, c'est que le
+mien me mena en un lieu que je tiens pour le paradis.
+
+-- Et d'ou vous fit sans doute chasser votre trop grande
+curiosite?
+
+-- Justement, madame, et vous avez le don de la divination.
+J'attendais le jour avec impatience pour voir ou j'etais, quand, a
+quatre heures et demie, la meme duegne est rentree, m'a bande de
+nouveau les yeux, m'a fait promettre de ne point chercher a
+soulever mon bandeau, m'a conduit dehors, m'a accompagne cent pas,
+m'a fait encore jurer de n'oter mon bandeau que lorsque j'aurais
+compte jusqu'a cinquante. J'ai compte jusqu'a cinquante, et je me
+suis trouve rue Saint-Antoine, en face la rue de Jouy.
+
+-- Et alors...?
+
+-- Alors, madame, je suis revenu tellement joyeux que je n'ai
+point fait attention aux quatre miserables des mains desquels j'ai
+eu tant de mal a me tirer. Or, madame, continua La Mole, en
+retrouvant ici un morceau de ma plume, mon coeur a tressailli de
+joie, et je l'ai ramasse en me promettant a moi-meme de le garder
+comme un souvenir de cette heureuse nuit. Mais, au milieu de mon
+bonheur, une chose me tourmente, c'est ce que peut etre devenu mon
+compagnon.
+
+-- Il n'est pas rentre au Louvre?
+
+-- Helas! non, madame! Je l'ai cherche partout ou il pouvait etre,
+a la Belle-Etoile, au jeu de paume, et en quantite d'autres lieux
+honorables; mais d'Annibal point et de Coconnas pas davantage...
+
+En disant ces paroles et les accompagnant d'un geste lamentable,
+La Mole ouvrit les bras et ecarta son manteau, sous lequel on vit
+bailler a divers endroits son pourpoint qui montrait, comme autant
+d'elegants creves, la doublure par les accrocs.
+
+-- Mais vous avez ete crible? dit Marguerite.
+
+-- Crible, c'est le mot! dit La Mole, qui n'etait pas fache de se
+faire un merite du danger qu'il avait couru. Voyez, madame! voyez!
+
+-- Comment n'avez-vous pas change de pourpoint au Louvre, puisque
+vous y etes retourne? demanda la reine.
+
+-- Ah! dit La Mole, c'est qu'il y avait quelqu'un dans ma chambre.
+
+-- Comment, quelqu'un dans votre chambre? dit Marguerite dont les
+yeux exprimerent le plus vif etonnement; et qui donc etait dans
+votre chambre?
+
+-- Son Altesse...
+
+-- Chut! interrompit Marguerite.
+
+Le jeune homme obeit.
+
+-- _Qui ad lecticam meam stant? _dit-elle a La Mole.
+
+-- _Duo pueri et unus eques._
+
+_-- Optime, barbari! _dit-elle. _Dic, Moles, quem inveneris in
+cubiculo tuo?_
+
+_-- Franciscum ducem._
+
+_-- Agentem?_
+
+_-- Nescio quid._
+
+_-- Quocum?_
+
+_-- Cum ignoto. _
+
+-- C'est bizarre, dit Marguerite. Ainsi vous n'avez pu retrouver
+Coconnas? continua-t-elle sans songer evidemment a ce qu'elle
+disait.
+
+-- Aussi, madame, comme j'avais l'honneur de le dire a Votre
+Majeste, j'en meurs veritablement d'inquietude.
+
+-- Eh bien, dit Marguerite en soupirant, je ne veux pas vous
+distraire plus longtemps de sa recherche, mais je ne sais pourquoi
+j'ai l'idee qu'il se retrouvera tout seul! N'importe, allez
+toujours.
+
+Et la reine appuya son doigt sur sa bouche. Or, comme la belle
+Marguerite n'avait confie aucun secret, n'avait fait aucun aveu a
+La Mole, le jeune homme comprit que ce geste charmant, ne pouvant
+avoir pour but de lui recommander le silence, devait avoir une
+autre signification.
+
+Le cortege se remit en marche; et La Mole, dans le but de
+poursuivre son investigation, continua de remonter le quai jusqu'a
+la rue du Long-Pont, qui le conduisit dans la rue Saint-Antoine.
+
+En face la rue de Jouy, il s'arreta.
+
+C'etait la que, la veille, les deux duegnes leur avaient bande les
+yeux, a lui et a Coconnas. Il avait tourne a gauche, puis il avait
+compte vingt pas; il recommenca le manege et se trouva en face
+d'une maison ou plutot d'un mur derriere lequel s'elevait une
+maison; au milieu de ce mur etait une porte a auvent garnie de
+clous larges et de meurtrieres.
+
+La maison etait situee rue Cloche-Percee, petite rue etroite qui
+commence a la rue Saint-Antoine et aboutit a la rue du Roi-de-
+Sicile.
+
+-- Par la sambleu! dit La Mole, c'est bien la... j'en jurerais...
+En etendant la main, comme je sortais, j'ai senti les clous de la
+porte, puis j'ai descendu deux degres. Cet homme qui courait en
+criant: A l'aide! et qu'on a tue rue du Roi-de-Sicile, passait au
+moment ou je mettais le pied sur le premier. Voyons.
+
+La Mole alla a la porte et frappa. La porte s'ouvrit, et une
+espece de concierge a moustaches vint ouvrir.
+
+-- _Was ist das?_ demanda le concierge.
+
+-- Ah! ah! fit La Mole, il me parait que nous sommes Suisse. Mon
+ami, continua-t-il en prenant son air le plus charmant, je
+voudrais avoir mon epee, que j'ai laissee dans cette maison ou
+j'ai passe la nuit.
+
+-- _Ich verstehe nicht_, repeta le concierge.
+
+-- Mon epee..., reprit La Mole.
+
+-- _Ich verstehe nicht_, repeta le concierge.
+
+-- ... que j'ai laissee... Mon epee, que j'ai laissee...
+
+-- _Ich verstehe nicht..._
+
+_-- _... dans cette maison, ou j'ai passe la nuit.
+
+-- _Gehe zum Teufel... _Et il lui referma la porte au nez.
+
+-- Mordieu! dit La Mole, si j'avais cette epee que je reclame, je
+la passerais bien volontiers a travers le corps de ce drole-la.
+Mais je ne l'ai point, et ce sera pour un autre jour.
+
+Sur quoi La Mole continua son chemin jusqu'a la rue du Roi-de-
+Sicile, prit a droite, fit cinquante pas a peu pres, prit a droite
+encore et se trouva rue Tizon, petite rue parallele a la rue
+Cloche-Percee, et en tout point semblable. Il y eut plus: a peine
+eut-il fait trente pas, qu'il retrouva la petite porte a clous
+larges, a auvent et a meurtrieres, les deux degres et le mur. On
+eut dit que la rue Cloche-Percee s'etait retournee pour le voir
+passer.
+
+La Mole reflechit alors qu'il avait bien pu prendre sa droite pour
+sa gauche, et il alla frapper a cette porte pour y faire la meme
+reclamation qu'il avait faite a l'autre. Mais cette fois il eut
+beau frapper, on n'ouvrit meme pas.
+
+La Mole fit et refit deux ou trois fois le meme tour qu'il venait
+de faire, ce qui l'amena a cette idee, toute naturelle, que la
+maison avait deux entrees, l'une sur la rue ClochePercee et
+l'autre sur la rue Tizon.
+
+Mais ce raisonnement, si logique qu'il fut, ne lui rendait pas son
+epee, et ne lui apprenait pas ou etait son ami.
+
+Il eut un instant l'idee d'acheter une autre epee et d'eventrer le
+miserable portier qui s'obstinait a ne parler qu'allemand; mais il
+pensa que si ce portier etait a Marguerite et que si Marguerite
+l'avait choisi ainsi, c'est qu'elle avait ses raisons pour cela,
+et qu'il lui serait peut-etre desagreable d'en etre privee.
+
+Or, La Mole, pour rien au monde, n'eut voulu faire une chose
+desagreable a Marguerite.
+
+De peur de ceder a la tentation, il reprit donc vers les deux
+heures de l'apres midi le chemin du Louvre.
+
+Comme son appartement n'etait point occupe cette fois, il put
+rentrer chez lui. La chose etait assez urgente relativement au
+pourpoint, qui, comme lui avait fait observer la reine, etait
+considerablement deteriore.
+
+Il s'avanca donc incontinent vers son lit pour substituer le beau
+pourpoint gris perle a celui-la. Mais, a son grand etonnement, la
+premiere chose qu'il apercut pres du pourpoint gris perle fut
+cette fameuse epee qu'il avait laissee rue Cloche-Percee.
+
+La Mole la prit, la tourna et la retourna: c'etait bien elle.
+
+-- Ah! ah! fit-il, est-ce qu'il y aurait quelque magie la-dessous?
+Puis avec un soupir: Ah! si le pauvre Coconnas se pouvait
+retrouver comme mon epee!
+
+Deux ou trois heures apres que La Mole avait cesse sa ronde
+circulaire autour de la petite maison double, la porte de la rue
+Tizon s'ouvrit. Il etait cinq heures du soir a peu pres, et par
+consequent nuit fermee.
+
+Une femme enveloppee dans un long manteau garni de fourrures,
+accompagnee d'une suivante, sortit par cette porte que lui tenait
+ouverte une duegne d'une quarantaine d'annees, se glissa
+rapidement jusqu'a la rue du Roi-de-Sicile, frappa a une petite
+porte de la rue d'Argenson qui s'ouvrit devant elle, sortit par la
+grande porte du meme hotel qui donnait Vieille-rue-du-Temple, alla
+gagner une petite poterne de l'hotel de Guise, l'ouvrit avec une
+clef qu'elle avait dans sa poche, et disparut.
+
+Une demi-heure apres, un jeune homme, les yeux bandes, sortait par
+la meme porte de la meme petite maison, guide par une femme qui le
+conduisait au coin de la rue Geoffroy-Lasnier et de la
+Mortellerie. La, elle l'invita a compter jusqu'a cinquante et a
+oter son bandeau.
+
+Le jeune homme accomplit scrupuleusement la recommandation, et au
+chiffre convenu ota le mouchoir qui lui couvrait les yeux.
+
+-- Mordi! s'ecria-t-il en regardant tout autour de lui; si je sais
+ou je suis, je veux etre pendu! Six heures! s'ecria-t-il en
+entendant sonner l'horloge de Notre-Dame. Et ce pauvre La Mole,
+que peut-il etre devenu? Courons au Louvre, peut-etre la en saura-
+t-on des nouvelles.
+
+Et ce disant, Coconnas descendit tout courant la rue de la
+Mortellerie et arriva aux portes du Louvre en moins de temps qu'il
+n'en eut fallu a un cheval ordinaire; il bouscula et demolit sur
+son passage cette haie mobile de braves bourgeois qui se
+promenaient paisiblement autour des boutiques de la place
+Baudoyer, et entra dans le palais.
+
+La il interrogea suisse et sentinelle. Le suisse croyait bien
+avoir vu entrer M. de La Mole le matin, mais il ne l'avait pas vu
+sortir. La sentinelle n'etait la que depuis une heure et demie et
+n'avait rien vu.
+
+Il monta tout courant a la chambre et en ouvrit la porte
+precipitamment; mais il ne trouva dans la chambre que le pourpoint
+de La Mole tout lacere, ce qui redoubla encore ses inquietudes.
+
+Alors il songea a La Huriere et courut chez le digne hotelier de
+la Belle-Etoile. La Huriere avait vu La Mole; La Mole avait
+dejeune chez La Huriere. Coconnas fut donc entierement rassure,
+et, comme il avait grand faim, il demanda a souper a son tour.
+
+Coconnas etait dans les deux dispositions necessaires pour bien
+souper: il avait l'esprit rassure et l'estomac vide; il soupa donc
+si bien que son repas le conduisit jusqu'a huit heures. Alors,
+reconforte par deux bouteilles d'un petit vin d'Anjou qu'il aimait
+fort et qu'il venait de sabler avec une sensualite qui se
+trahissait par des clignements d'yeux et des clappements de langue
+reiteres, il se remit a la recherche de La Mole, accompagnant
+cette nouvelle exploration a travers la foule de coups de pied et
+de coups de poing proportionnes a l'accroissement d'amitie que lui
+avait inspire le bien-etre qui suit toujours un bon repas.
+
+Cela dura une heure; pendant une heure Coconnas parcourut toutes
+les rues avoisinant le quai de la Greve, le port au charbon, la
+rue Saint-Antoine et les rues Tizon et Cloche-Percee, ou il
+pensait que son ami pouvait etre revenu. Enfin, il comprit qu'il y
+avait un endroit par lequel il fallait qu'il passat, c'etait le
+guichet du Louvre, et il resolut de l'aller attendre sous ce
+guichet jusqu'a sa rentree.
+
+Il n'etait plus qu'a cent pas du Louvre, et remettait sur ses
+jambes une femme dont il avait deja renverse le mari, place Saint-
+Germain-l'Auxerrois, lorsqu'a l'horizon il apercut devant lui a la
+clarte douteuse d'un grand fanal dresse pres du pont-levis du
+Louvre, le manteau de velours cerise et la plume blanche de son
+ami qui, deja pareil a une ombre, disparaissait sous le guichet en
+rendant le salut a la sentinelle.
+
+Le fameux manteau cerise avait fait tant d'effet de par le monde
+qu'il n'y avait pas a s'y tromper.
+
+-- Eh mordi! s'ecria Coconnas; c'est bien lui, cette fois, et le
+voila qui rentre. Eh! eh! La Mole, eh! notre ami. Peste! j'ai
+pourtant une bonne voix. Comment se fait-il donc qu'il ne m'ait
+pas entendu? Mais par bonheur j'ai aussi bonnes jambes que bonne
+voix, et je vais le rejoindre.
+
+Dans cette esperance, Coconnas s'elanca de toute la vigueur de ses
+jarrets, arriva en un instant au Louvre; mais quelque diligence
+qu'il eut faite, au moment ou il mettait le pied dans la cour, le
+manteau rouge, qui paraissait fort presse aussi, disparaissait
+sous le vestibule.
+
+-- Ohe! La Mole! s'ecria Coconnas en reprenant sa course, attends-
+moi donc, c'est moi, Coconnas! Que diable as-tu donc a courir
+ainsi? Est-ce que tu te sauves, par hasard?
+
+En effet, le manteau rouge, comme s'il eut eu des ailes,
+escaladait le second etage plutot qu'il ne le montait.
+
+-- Ah! tu ne veux pas m'entendre! cria Coconnas. Ah! tu m'en veux!
+ah! tu es fache! Eh bien, au diable, mordi! quant a moi, je n'en
+puis plus.
+
+C'etait au bas de l'escalier que Coconnas lancait cette apostrophe
+au fugitif, qu'il renoncait a suivre des jambes, mais qu'il
+continuait a suivre de l'oeil a travers la vis de l'escalier et
+qui etait arrive a la hauteur de l'appartement de Marguerite. Tout
+a coup une femme sortit de cet appartement et prit celui que
+poursuivait Coconnas par le bras.
+
+-- Oh! oh! fit Coconnas, cela m'a tout l'air d'etre la reine
+Marguerite. Il etait attendu. Alors, c'est autre chose, je
+comprends qu'il ne m'ait pas repondu.
+
+Et il se coucha sur la rampe, plongeant son regard par l'ouverture
+de l'escalier. Alors, apres quelques paroles a voix basse, il vit
+le manteau cerise suivre la reine chez elle.
+
+-- Bon! bon! dit Coconnas, c'est cela. Je ne me trompais point. Il
+y a des moments ou la presence de notre meilleur ami nous est
+importune, et ce cher La Mole est dans un de ces moments-la.
+
+Et Coconnas, montant doucement les escaliers, s'assit sur un banc
+de velours qui garnissait le palier meme, en se disant:
+
+-- Soit, au lieu de le rejoindre, j'attendrai... oui; mais,
+ajouta-t-il, j'y pense, il est chez la reine de Navarre, de sorte
+que je pourrais bien attendre longtemps... Il fait froid, mordi!
+Allons, allons! j'attendrai aussi bien dans ma chambre. Il faudra
+toujours bien qu'il y rentre, quand le diable y serait.
+
+Il achevait a peine ces paroles et commencait a mettre a execution
+la resolution qui en etait le resultat, lorsqu'un pas allegre et
+leger retentit au-dessus de sa tete, accompagne d'une petite
+chanson si familiere a son ami que Coconnas tendit aussitot le cou
+vers le cote d'ou venait le bruit du pas et de la chanson. C'etait
+La Mole qui descendait de l'etage superieur, celui ou etait situee
+sa chambre, et qui, apercevant Coconnas, se mit a sauter quatre a
+quatre les escaliers qui le separaient encore de lui, et, cette
+operation terminee, se jeta dans ses bras.
+
+-- Oh! mordi, c'est toi! dit Coconnas. Et par ou diable es-tu donc
+sorti?
+
+-- Eh! par la rue Cloche-Percee, pardieu!
+
+-- Non. Je ne dis pas de la maison la-bas...
+
+-- Et d'ou?
+
+-- De chez la reine.
+
+-- De chez la reine?
+
+-- De chez la reine de Navarre.
+
+-- Je n'y suis pas entre.
+
+-- Allons donc!
+
+-- Mon cher Annibal, dit La Mole, tu deraisonnes. Je sors de ma
+chambre, ou je t'attends depuis deux heures.
+
+-- Tu sors de ta chambre?
+
+-- Oui.
+
+-- Ce n'est pas toi que j'ai poursuivi sur la place du Louvre?
+
+-- Quand cela?
+
+-- A l'instant meme.
+
+-- Non.
+
+-- Ce n'est pas toi qui as disparu sous le guichet il y a dix
+minutes?
+
+-- Non.
+
+-- Ce n'est pas toi qui viens de monter cet escalier comme si tu
+etais poursuivi par une legion de diables?
+
+-- Non.
+
+-- Mordi! s'ecria Coconnas, le vin de la Belle-Etoile n'est point
+assez mechant pour m'avoir tourne a ce point la tete. Je te dis
+que je viens d'apercevoir ton manteau cerise et ta plume blanche
+sous le guichet du Louvre, que j'ai poursuivi l'un et l'autre
+jusqu'au bas de cet escalier, et que ton manteau, ton plumeau,
+tout, jusqu'a ton bras qui fait le balancier, etait attendu ici
+par une dame que je soupconne fort d'etre la reine de Navarre,
+laquelle a entraine le tout par cette porte qui, si je ne me
+trompe, est bien celle de la belle Marguerite.
+
+-- Mordieu! dit La Mole en palissant, y aurait-il deja trahison?
+
+-- A la bonne heure! dit Coconnas. Jure tant que tu voudras, mais
+ne me dis plus que je me trompe.
+
+La Mole hesita un instant, serrant sa tete entre ses mains et
+retenu entre son respect et sa jalousie; mais sa jalousie
+l'emporta, et il s'elanca vers la porte, a laquelle il commenca a
+heurter de toutes ses forces, ce qui produisit un vacarme assez
+peu convenable, eu egard a la majeste du lieu ou l'on se trouvait.
+
+-- Nous allons nous faire arreter, dit Coconnas; mais n'importe,
+c'est bien drole. Dis donc, La Mole, est-ce qu'il y aurait des
+revenants au Louvre?
+
+-- Je n'en sais rien, dit le jeune homme, aussi pale que la plume
+qui ombrageait son front; mais j'ai toujours desire en voir, et
+comme l'occasion s'en presente, je ferai de mon mieux pour me
+trouver face a face avec celui-la.
+
+-- Je ne m'y oppose pas, dit Coconnas, seulement frappe un peu
+moins fort si tu ne veux pas l'effaroucher.
+
+La Mole, si exaspere qu'il fut, comprit la justesse de
+l'observation et continua de frapper, mais plus doucement.
+
+
+
+XXV
+Le manteau cerise
+
+
+Coconnas ne s'etait point trompe. La dame qui avait arrete le
+cavalier au manteau cerise etait bien la reine de Navarre; quant
+au cavalier au manteau cerise, notre lecteur a deja devine, je
+presume, qu'il n'etait autre que le brave de Mouy.
+
+En reconnaissant la reine de Navarre, le jeune huguenot comprit
+qu'il y avait quelque meprise: mais il n'osa rien dire, dans la
+crainte qu'un cri de Marguerite ne le trahit. Il prefera donc se
+laisser amener jusque dans les appartements, quitte, une fois
+arrive la, a dire a sa belle conductrice:
+
+-- Silence pour silence, madame. En effet, Marguerite avait serre
+doucement le bras de celui que, dans la demi-obscurite, elle avait
+pris pour La Mole, et, se penchant a son oreille, elle lui avait
+dit en latin:
+
+_Sola sum; introito, carissime. _
+
+de Mouy, sans repondre, se laissa guider; mais a peine la porte se
+fut-elle refermee derriere lui et se trouva-t-il dans
+l'antichambre, mieux eclairee que l'escalier, que Marguerite
+reconnut que ce n'etait point La Mole.
+
+Ce petit cri qu'avait redoute le prudent huguenot echappa en ce
+moment a Marguerite; heureusement il n'etait plus a craindre.
+
+-- Monsieur de Mouy! dit-elle en reculant d'un pas.
+
+-- Moi-meme, madame, et je supplie Votre Majeste de me laisser
+libre de continuer mon chemin sans rien dire a personne de ma
+presence au Louvre.
+
+-- Oh! monsieur de Mouy, repeta Marguerite, je m'etais trompee!
+
+-- Oui, dit de Mouy, je comprends. Votre Majeste m'aura pris pour
+le roi de Navarre: c'est la meme taille, la meme plume blanche, et
+beaucoup, qui voudraient me flatter sans doute, m'ont dit la meme
+tournure.
+
+Marguerite regarda fixement de Mouy.
+
+-- Savez-vous le latin, monsieur de Mouy? demanda-t-elle.
+
+-- Je l'ai su autrefois, repondit le jeune homme; mais je l'ai
+oublie. Marguerite sourit.
+
+-- Monsieur de Mouy, dit-elle, vous pouvez etre sur de ma
+discretion. Cependant, comme je crois savoir le nom de la personne
+que vous cherchez au Louvre, je vous offrirai mes services pour
+vous guider surement vers elle.
+
+-- Excusez-moi, madame, dit de Mouy, je crois que vous vous
+trompez, et qu'au contraire vous ignorez completement...
+
+-- Comment! s'ecria Marguerite, ne cherchez-vous pas le roi de
+Navarre?
+
+-- Helas! madame, dit de Mouy, j'ai le regret de vous prier
+d'avoir surtout a cacher ma presence au Louvre a Sa Majeste le roi
+votre epoux.
+
+-- Ecoutez, monsieur de Mouy, dit Marguerite surprise, je vous ai
+tenu jusqu'ici pour un des plus fermes chefs du parti huguenot,
+pour un des plus fideles partisans du roi mon mari; me suis-je
+donc trompee?
+
+-- Non, madame, car ce matin encore j'etais tout ce que vous
+dites.
+
+-- Et pour quelle cause avez-vous change depuis ce matin?
+
+-- Madame, dit de Mouy en s'inclinant, veuillez me dispenser de
+repondre, et faites-moi la grace d'agreer mes hommages.
+
+Et de Mouy, dans une attitude respectueuse, mais ferme, fit
+quelques pas vers la porte par laquelle il etait entre. Marguerite
+l'arreta.
+
+-- Cependant, monsieur, dit-elle, si j'osais vous demander un mot
+d'explication; ma parole est bonne, ce me semble?
+
+-- Madame, repondit de Mouy, je dois me taire, et il faut que ce
+dernier devoir soit bien reel pour que je n'aie point encore
+repondu a Votre Majeste.
+
+-- Cependant, monsieur...
+
+-- Votre Majeste peut me perdre, madame, mais elle ne peut exiger
+que je trahisse mes nouveaux amis.
+
+-- Mais les anciens, monsieur, n'ont-ils pas aussi quelques droits
+sur vous?
+
+-- Ceux qui sont restes fideles, oui; ceux qui non seulement nous
+ont abandonnes, mais encore se sont abandonnes eux-memes, non.
+
+Marguerite, pensive et inquiete, allait sans doute repondre par
+une nouvelle interrogation, quand soudain Gillonne s'elanca dans
+l'appartement.
+
+-- Le roi de Navarre! cria-t-elle.
+
+-- Par ou vient-il?
+
+-- Par le corridor secret.
+
+-- Faites sortir monsieur par l'autre porte.
+
+-- Impossible, madame. Entendez-vous?
+
+-- On frappe?
+
+-- Oui, a la porte par laquelle vous voulez que je fasse sortir
+monsieur.
+
+-- Et qui frappe?
+
+-- Je ne sais.
+
+-- Allez voir, et me le revenez dire.
+
+-- Madame, dit de Mouy, oserais-je faire observer a Votre Majeste
+que si le roi de Navarre me voit a cette heure et sous ce costume
+au Louvre je suis perdu?
+
+Marguerite saisit de Mouy, et l'entrainant vers le fameux cabinet:
+
+-- Entrez ici, monsieur, dit-elle; vous y etes aussi bien cache et
+surtout aussi garanti que dans votre maison meme, car vous y etes
+sur la foi de ma parole.
+
+de Mouy s'y elanca precipitamment, et a peine la porte etait-elle
+refermee derriere lui, que Henri parut. Cette fois, Marguerite
+n'avait aucun trouble a cacher; elle n'etait que sombre, et
+l'amour etait a cent lieues de sa pensee. Quant a Henri, il entra
+avec cette minutieuse defiance qui, dans les moments les moins
+dangereux, lui faisait remarquer jusqu'aux plus petits details; a
+plus forte raison Henri etait-il profondement observateur dans les
+circonstances ou il se trouvait.
+
+Aussi vit-il a l'instant meme le nuage qui obscurcissait le front
+de Marguerite.
+
+-- Vous etiez occupee, madame? dit-il.
+
+-- Moi, mais, oui, Sire, je revais.
+
+-- Et vous avez raison, madame; la reverie vous sied. Moi aussi,
+je revais; mais tout au contraire de vous, qui recherchez la
+solitude, je suis descendu expres pour vous faire part de mes
+reves.
+
+Marguerite fit au roi un signe de bienvenue, et, lui montrant un
+fauteuil, elle s'assit elle-meme sur une chaise d'ebene sculptee,
+fine et forte comme de l'acier.
+
+Il se fit entre les deux epoux un instant de silence; puis,
+rompant ce silence le premier:
+
+-- Je me suis rappele, madame, dit Henri, que mes reves sur
+l'avenir avaient cela de commun avec les votres, que, separes
+comme epoux, nous desirions cependant l'un et l'autre unir notre
+fortune.
+
+-- C'est vrai, Sire.
+
+-- Je crois avoir compris aussi que, dans tous les plans que je
+pourrai faire d'elevation commune, vous m'avez dit que je
+trouverais en vous, non seulement une fidele, mais encore une
+active alliee.
+
+-- Oui, Sire, et je ne demande qu'une chose, c'est qu'en vous
+mettant le plus vite possible a l'oeuvre, vous me donniez bientot
+l'occasion de m'y mettre aussi.
+
+-- Je suis heureux de vous trouver dans ces dispositions, madame,
+et je crois que vous n'avez pas doute un instant que je perdisse
+de vue le plan dont j'ai resolu l'execution, le jour meme ou,
+grace a votre courageuse intervention, j'ai ete a peu pres sur
+d'avoir la vie sauve.
+
+-- Monsieur, je crois qu'en vous l'insouciance n'est qu'un masque
+et j'ai foi non seulement dans les predictions des astrologues,
+mais encore dans votre genie.
+
+-- Que diriez-vous donc, madame, si quelqu'un venait se jeter a la
+traverse de nos plans et nous menacait de nous reduire, vous et
+moi, a un etat mediocre?
+
+-- Je dirais que je suis prete a lutter avec vous, soit dans
+l'ombre, soit ouvertement, contre ce quelqu'un, quel qu'il fut.
+
+-- Madame, continua Henri, il vous est possible d'entrer a toute
+heure, n'est-ce pas, chez M. d'Alencon, votre frere? vous avez sa
+confiance et il vous porte une vive amitie. Oserais-je vous prier
+de vous informer si dans ce moment meme il n'est pas en conference
+secrete avec quelqu'un?
+
+Marguerite tressaillit.
+
+-- Avec qui, monsieur? demanda-t-elle.
+
+-- Avec de Mouy.
+
+-- Pourquoi cela? demanda Marguerite en reprimant son emotion.
+
+-- Parce que s'il en est ainsi, madame, adieu tous nos projets,
+tous les miens du moins.
+
+-- Sire, parlez bas, dit Marguerite en faisant a la fois un signe
+des yeux et des levres, et en designant du doigt le cabinet.
+
+-- Oh! oh! dit Henri; encore quelqu'un? En verite, ce cabinet est
+si souvent habite qu'il rend votre chambre inhabitable.
+
+Marguerite sourit.
+
+-- Au moins est-ce toujours M. de La Mole? demanda Henri.
+
+-- Non, Sire, c'est M. de Mouy.
+
+-- Lui? s'ecria Henri avec une surprise melee de joie; il n'est
+donc pas chez le duc d'Alencon, alors? oh! faites-le venir, que je
+lui parle...
+
+Marguerite courut au cabinet, l'ouvrit, et prenant de Mouy par la
+main l'amena sans preambule devant le roi de Navarre.
+
+-- Ah! madame, dit le jeune huguenot avec un accent de reproche
+plus triste qu'amer, vous me trahissez malgre votre promesse,
+c'est mal. Que diriez vous si je me vengeais en disant...
+
+-- Vous ne vous vengerez pas, de Mouy, interrompit Henri en
+serrant la main du jeune homme, ou du moins vous m'ecouterez
+auparavant. Madame, continua Henri en s'adressant a la reine,
+veillez, je vous prie, a ce que personne ne nous ecoute.
+
+Henri achevait a peine ces mots, que Gillonne arriva tout effaree
+et dit a l'oreille de Marguerite quelques mots qui la firent
+bondir de son siege. Pendant qu'elle courait vers l'antichambre
+avec Gillonne, Henri, sans s'inquieter de la cause qui l'appelait
+hors de l'appartement, visitait le lit, la ruelle, les tapisseries
+et sondait du doigt les murailles. Quant a M. de Mouy, effarouche
+de tous ces preambules, il s'assurait prealablement que son epee
+ne tenait pas au fourreau.
+
+Marguerite, en sortant de sa chambre a coucher, s'etait elancee
+dans l'antichambre et s'etait trouvee en face de La Mole, lequel,
+malgre toutes les prieres de Gillonne, voulait a toute force
+entrer chez Marguerite.
+
+Coconnas se tenait derriere lui, pret a le pousser en avant ou a
+soutenir la retraite.
+
+-- Ah! c'est vous, monsieur de la Mole, s'ecria la reine; mais
+qu'avez-vous donc, et pourquoi etes-vous aussi pale et tremblant?
+
+-- Madame, dit Gillonne, M. de La Mole a frappe a la porte de
+telle sorte que, malgre les ordres de Votre Majeste, j'ai ete
+forcee de lui ouvrir.
+
+-- Oh! oh! qu'est-ce donc que cela? dit severement la reine; est-
+ce vrai ce qu'on me dit la, monsieur de la Mole?
+
+-- Madame, c'est que je voulais prevenir Votre Majeste qu'un
+etranger, un inconnu, un voleur peut-etre, s'etait introduit chez
+elle avec mon manteau et mon chapeau.
+
+-- Vous etes fou, monsieur, dit Marguerite, car je vois votre
+manteau sur vos epaules, et je crois, Dieu me pardonne, que je
+vois aussi votre chapeau sur votre tete lorsque vous parlez a une
+reine.
+
+-- Oh! pardon, madame, pardon! s'ecria La Mole en se decouvrant
+vivement, ce n'est cependant pas, Dieu m'en est temoin, le respect
+qui me manque.
+
+-- Non, c'est la foi, n'est-ce pas? dit la reine.
+
+-- Que voulez-vous! s'ecria La Mole; quand un homme est chez Votre
+Majeste, quand il s'y introduit en prenant mon costume, et peut-
+etre mon nom, qui sait?...
+
+-- Un homme! dit Marguerite en serrant doucement le bras du pauvre
+amoureux; un homme! ... Vous etes modeste, monsieur de la Mole.
+Approchez votre tete de l'ouverture de la tapisserie, et vous
+verrez deux hommes.
+
+Et Marguerite entrouvrit en effet la portiere de velours brode
+d'or, et La Mole reconnut Henri causant avec l'homme au manteau
+rouge; Coconnas, curieux comme s'il se fut agi de lui-meme,
+regarda aussi, vit et reconnut de Mouy; tous deux demeurerent
+stupefaits.
+
+-- Maintenant que vous voila rassure, a ce que j'espere du moins,
+dit Marguerite, placez-vous a la porte de mon appartement, et, sur
+votre vie, mon cher La Mole, ne laissez entrer personne. S'il
+approche quelqu'un du palier meme, avertissez.
+
+La Mole, faible et obeissant comme un enfant, sortit en regardant
+Coconnas, qui le regardait aussi, et tous deux se trouverent
+dehors sans etre bien revenus de leur ebahissement.
+
+-- de Mouy! s'ecria Coconnas.
+
+-- Henri! murmura La Mole.
+
+-- de Mouy avec ton manteau cerise, ta plume blanche et ton bras
+en balancier.
+
+-- Ah ca, mais... reprit La Mole, du moment qu'il ne s'agit pas
+d'amour il s'agit certainement de complot.
+
+-- Ah! mordi! nous voila dans la politique, dit Coconnas en
+grommelant. Heureusement que je ne vois point dans tout cela
+madame de Nevers.
+
+Marguerite revint s'asseoir pres des deux interlocuteurs; sa
+disparition n'avait dure qu'une minute, et elle avait bien utilise
+son temps. Gillonne, en vedette au passage secret, les deux
+gentilshommes en faction a l'entree principale, lui donnaient
+toute securite.
+
+-- Madame, dit Henri, croyez-vous qu'il soit possible, par un
+moyen quelconque, de nous ecouter et de nous entendre?
+
+-- Monsieur, dit Marguerite, cette chambre est matelassee, et un
+double lambris me repond de son assourdissement.
+
+-- Je m'en rapporte a vous, repondit Henri en souriant. Puis se
+retournant vers de Mouy:
+
+-- Voyons, dit le roi a voix basse et comme si, malgre l'assurance
+de Marguerite, ses craintes ne s'etaient pas entierement
+dissipees, que venez-vous faire ici?
+
+-- Ici? dit de Mouy.
+
+-- Oui, ici, dans cette chambre, repeta Henri.
+
+-- Il n'y venait rien faire, dit Marguerite; c'est moi qui l'y ai
+attire.
+
+-- Vous saviez donc?...
+
+-- J'ai devine tout.
+
+-- Vous voyez bien, de Mouy, qu'on peut deviner.
+
+-- Monsieur de Mouy, continua Marguerite, etait ce matin avec le
+duc Francois dans la chambre de deux de ses gentilshommes.
+
+-- Vous voyez bien, de Mouy, repeta Henri, qu'on sait tout.
+
+-- C'est vrai, dit de Mouy.
+
+-- J'en etais sur, dit Henri, que M. d'Alencon s'etait empare de
+vous.
+
+-- C'est votre faute, Sire. Pourquoi avez-vous refuse si
+obstinement ce que je venais vous offrir?
+
+-- Vous avez refuse! s'ecria Marguerite. Ce refus que je
+pressentais etait donc reel?
+
+-- Madame, dit Henri secouant la tete, et toi, mon brave de Mouy,
+en verite vous me faites rire avec vos exclamations. Quoi! un
+homme entre chez moi, me parle de trone, de revolte, de
+bouleversement, a moi, a moi Henri, prince tolere pourvu que je
+porte le front humble, huguenot epargne a la condition que je
+jouerai le catholique, et j'irais accepter quand ces propositions
+me sont faites dans une chambre non matelassee et sans double
+lambris! Ventre-saint-gris! vous etes des enfants ou des fous!
+
+-- Mais, Sire, Votre Majeste ne pouvait-elle me laisser quelque
+esperance, sinon par ses paroles, du moins par un geste, par un
+signe?
+
+-- Que vous a dit mon beau-frere, de Mouy? demanda Henri.
+
+-- Oh! Sire, ceci n'est point mon secret.
+
+-- Eh! mon Dieu, reprit Henri avec une certaine impatience d'avoir
+affaire a un homme qui comprenait si mal ses paroles, je ne vous
+demande pas quelles sont les propositions qu'il vous a faites, je
+vous demande seulement s'il ecoutait, s'il a entendu.
+
+-- Il ecoutait, Sire, et il a entendu.
+
+-- Il ecoutait, et il a entendu! Vous le dites vous-meme, de Mouy.
+Pauvre conspirateur que vous etes! si j'avais dit un mot, vous
+etiez perdu. Car je ne savais point, je me doutais, du moins,
+qu'il etait la, et, sinon lui, quelque autre, le duc d'Anjou,
+Charles IX, la reine mere; vous ne connaissez pas les murs du
+Louvre, de Mouy; c'est pour eux qu'a ete fait le proverbe que les
+murs ont des oreilles; et connaissant ces murs-la j'eusse parle!
+Allons, allons, de Mouy, vous faites peu d'honneur au bon sens du
+roi de Navarre, et je m'etonne que, ne le mettant pas plus haut
+dans votre esprit, vous soyez venu lui offrir une couronne.
+
+-- Mais, Sire, reprit encore de Mouy, ne pouviez-vous, tout en
+refusant cette couronne, me faire un signe? Je n'aurais pas cru
+tout desespere, tout perdu.
+
+-- Eh ventre-saint-gris! s'ecria Henri, s'il ecoutait, ne pouvait-
+il pas aussi bien voir, et n'est-on pas perdu par un signe comme
+par une parole? Tenez, de Mouy, continua le roi en regardant
+autour de lui, a cette heure, si pres de vous que mes paroles ne
+franchissent pas le cercle de nos trois chaises, je crains encore
+d'etre entendu quand je dis: de Mouy, repete-moi tes propositions.
+
+-- Mais, Sire, s'ecria de Mouy au desespoir, maintenant je suis
+engage avec M. d'Alencon.
+
+Marguerite frappa l'une contre l'autre et avec depit ses deux
+belles mains.
+
+-- Alors, il est donc trop tard? dit-elle.
+
+-- Au contraire, murmura Henri, comprenez donc qu'en cela meme la
+protection de Dieu est visible. Reste engage, de Mouy, car ce duc
+Francois c'est notre salut a tous. Crois-tu donc que le roi de
+Navarre garantirait vos tetes? Au contraire, malheureux! Je vous
+fais tuer tous jusqu'au dernier, et cela sur le moindre soupcon.
+Mais un fils de France, c'est autre chose; aie des preuves, de
+Mouy, demande des garanties; mais, niais que tu es, tu te seras
+engage de coeur, et une parole t'aura suffi.
+
+-- Oh! Sire! c'est le desespoir de votre abandon, croyez-le bien,
+qui m'a jete dans les bras du duc; c'est aussi la crainte d'etre
+trahi, car il tenait notre secret.
+
+-- Tiens donc le sien a ton tour, de Mouy, cela depend de toi. Que
+desire-t-il? Etre roi de Navarre? promets-lui la couronne. Que
+veut-il? Quitter la cour? fournis-lui les moyens de fuir,
+travaille pour lui, de Mouy, comme si tu travaillais pour moi,
+dirige le bouclier pour qu'il pare tous les coups qu'on nous
+portera. Quand il faudra fuir, nous fuirons a deux; quand il
+faudra combattre et regner, je regnerai seul.
+
+-- Defiez-vous du duc, dit Marguerite, c'est un esprit sombre et
+penetrant, sans haine comme sans amitie, toujours pret a traiter
+ses amis en ennemis et ses ennemis en amis.
+
+-- Et, dit Henri, il vous attend, de Mouy?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Ou cela?
+
+-- Dans la chambre de ses deux gentilshommes.
+
+-- A quelle heure?
+
+-- Jusqu'a minuit.
+
+-- Pas encore onze heures, dit Henri; il n'y a point de temps
+perdu, allez, de Mouy.
+
+-- Nous avons votre parole, monsieur? dit Marguerite.
+
+-- Allons donc! madame, dit Henri avec cette confiance qu'il
+savait si bien montrer avec certaines personnes et dans certaines
+occasions, avec M. de Mouy ces choses-la ne se demandent meme
+point.
+
+-- Vous avez raison, Sire, repondit le jeune homme; mais moi j'ai
+besoin de la votre, car il faut que je dise aux chefs que je l'ai
+recue. Vous n'etes point catholique, n'est-ce pas?
+
+Henri haussa les epaules.
+
+-- Vous ne renoncez pas a la royaute de Navarre?
+
+-- Je ne renonce a aucune royaute, de Mouy; seulement, je me
+reserve de choisir la meilleure, c'est-a-dire celle qui sera le
+plus a ma convenance et a la votre.
+
+-- Et si, en attendant, Votre Majeste etait arretee, Votre Majeste
+promet-elle de ne rien reveler, au cas meme ou l'on violerait par
+la torture la majeste royale?
+
+-- de Mouy, je le jure sur Dieu.
+
+-- Un mot, Sire: comment vous reverrai-je?
+
+-- Vous aurez, des demain, une clef de ma chambre; vous y
+entrerez, de Mouy, autant de fois qu'il sera necessaire aux heures
+que vous voudrez. Ce sera au duc d'Alencon de repondre de votre
+presence au Louvre. En attendant, remontez par le petit escalier,
+je vous servirai de guide. Pendant ce temps-la la reine fera
+entrer ici le manteau rouge, pareil au votre, qui etait tout a
+l'heure dans l'antichambre. Il ne faut pas qu'on fasse une
+difference entre les deux et qu'on sache que vous etes double,
+n'est-ce pas, de Mouy? n'est-ce pas madame?
+
+Henri prononca ces derniers mots en riant et en regardant
+Marguerite.
+
+-- Oui, dit-elle sans s'emouvoir; car enfin, ce M. de La Mole est
+au duc mon frere.
+
+-- Eh bien, tachez de nous le gagner, madame, dit Henri avec un
+serieux parfait. N'epargnez ni l'or ni les promesses. Je mets tous
+mes tresors a sa disposition.
+
+-- Alors, dit Marguerite avec un de ces sourires qui
+n'appartiennent qu'aux femmes de Boccace, puisque tel est votre
+desir, je ferai de mon mieux pour le seconder.
+
+-- Bien, bien, madame; et vous, de Mouy? retournez vers le duc et
+enferrez-le.
+
+
+
+XXVI
+Margarita
+
+
+Pendant la conversation que nous venons de rapporter, La Mole et
+Coconnas montaient leur faction; La Mole un peu chagrin, Coconnas
+un peu inquiet.
+
+C'est que La Mole avait eu le temps de reflechir et que Coconnas
+l'y avait merveilleusement aide.
+
+-- Que penses-tu de tout cela, notre ami? avait demande La Mole a
+Coconnas.
+
+-- Je pense, avait repondu le Piemontais, qu'il y a dans tout cela
+quelque intrigue de cour.
+
+-- Et, le cas echeant, es-tu dispose a jouer un role dans cette
+intrigue?
+
+-- Mon cher, repondit Coconnas, ecoute bien ce que je te vais dire
+et tache d'en faire ton profit. Dans toutes ces menees princieres,
+dans toutes ces machinations royales, nous ne pouvons et surtout
+nous ne devons passer que comme des ombres: ou le roi de Navarre
+laissera un morceau de sa plume et le duc d'Alencon un pan de son
+manteau, nous laisserons notre vie, nous. La reine a un caprice
+pour toi, et toi une fantaisie pour elle, rien de mieux. Perds la
+tete en amour, mon cher, mais ne la perds pas en politique.
+
+C'etait un sage conseil. Aussi fut-il ecoute par La Mole avec la
+tristesse d'un homme qui sent que, place entre la raison et la
+folie, c'est la folie qu'il va suivre.
+
+-- Je n'ai point une fantaisie pour la reine, Annibal, je l'aime;
+et, malheureusement ou heureusement, je l'aime de toute mon ame.
+C'est de la folie, me diras-tu, je l'admets, je suis fou. Mais toi
+qui es un sage, Coconnas, tu ne dois pas souffrir de mes sottises
+et de mon infortune. Va-t'en retrouver notre maitre et ne te
+compromets pas.
+
+Coconnas reflechit un instant, puis relevant la tete:
+
+-- Mon cher, repondit-il, tout ce que tu dis la est parfaitement
+juste; tu es amoureux, agis en amoureux. Moi je suis ambitieux, et
+je pense, en cette qualite, que la vie vaut mieux qu'un baiser de
+femme. Quand je risquerai ma vie, je ferai mes conditions. Toi, de
+ton cote, pauvre Medor, tache de faire les tiennes.
+
+Et sur ce, Coconnas tendit la main a La Mole, et partit apres
+avoir echange avec son compagnon un dernier regard et un dernier
+sourire.
+
+Il y avait dix minutes a peu pres qu'il avait quitte son poste
+lorsque la porte s'ouvrit et que Marguerite, paraissant avec
+precaution, vint prendre La Mole par la main, et, sans dire une
+seule parole, l'attira du corridor au plus profond de son
+appartement, fermant elle-meme les portes avec un soin qui
+indiquait l'importance de la conference qui allait avoir lieu.
+
+Arrivee dans la chambre, elle s'arreta, s'assit sur sa chaise
+d'ebene, et attirant La Mole a elle en enfermant ses deux mains
+dans les siennes:
+
+-- Maintenant que nous sommes seuls, lui dit-elle, causons
+serieusement, mon grand ami.
+
+-- Serieusement, madame? dit La Mole.
+
+-- Ou amoureusement, voyons! cela vous va-t-il mieux? il peut y
+avoir des choses serieuses dans l'amour, et surtout dans l'amour
+d'une reine.
+
+-- Causons... alors de ces choses serieuses, mais a la condition
+que Votre Majeste ne se fachera pas des choses folles que je vais
+lui dire.
+
+-- Je ne me facherai que d'une chose, La Mole, c'est si vous
+m'appelez madame ou Majeste. Pour vous, tres cher, je suis
+seulement Marguerite.
+
+-- Oui, Marguerite! oui, Margarita! oui! ma perle! dit le jeune
+homme en devorant la reine de son regard.
+
+-- Bien comme cela, dit Marguerite; ainsi vous etes jaloux, mon
+beau gentilhomme?
+
+-- Oh! a en perdre la raison.
+
+-- Encore! ...
+
+-- A en devenir fou, Marguerite.
+
+-- Et jaloux de qui? voyons.
+
+-- De tout le monde.
+
+-- Mais enfin?
+
+-- Du roi d'abord.
+
+-- Je croyais qu'apres ce que vous aviez vu et entendu, vous
+pouviez etre tranquille de ce cote-la.
+
+-- De ce M. de Mouy que j'ai vu ce matin pour la premiere fois, et
+que je trouve ce soir si avant dans votre intimite.
+
+-- De M. de Mouy?
+
+-- Oui.
+
+-- Et qui vous donne ces soupcons sur M. de Mouy?
+
+-- Ecoutez... je l'ai reconnu a sa taille, a la couleur de ses
+cheveux, a un sentiment naturel de haine; c'est lui qui ce matin
+etait chez M. d'Alencon.
+
+-- Eh bien, quel rapport cela a-t-il avec moi?
+
+-- M. d'Alencon est votre frere; on dit que vous l'aimez beaucoup;
+vous lui aurez conte une vague pensee de votre coeur; et lui,
+selon l'habitude de la cour, il aura favorise votre desir en
+introduisant pres de vous M. de Mouy. Maintenant, comment ai-je
+ete assez heureux pour que le roi se trouvat la en meme temps que
+lui? c'est ce que je ne puis savoir; mais en tout cas, madame,
+soyez franche avec moi; a defaut d'un autre sentiment, un amour
+comme le mien a bien le droit d'exiger la franchise en retour.
+Voyez, je me prosterne a vos pieds. Si ce que vous avez eprouve
+pour moi n'est que le caprice d'un moment, je vous rends votre
+foi, votre promesse, votre amour, je rends a M. d'Alencon ses
+bonnes graces et ma charge de gentilhomme, et je vais me faire
+tuer au siege de La Rochelle, si toutefois l'amour ne m'a pas tue
+avant que je puisse arriver jusque-la.
+
+Marguerite ecouta en souriant ces paroles pleines de charme, et
+suivit des yeux cette action pleine de graces; puis, penchant sa
+belle tete reveuse sur sa main brulante:
+
+-- Vous m'aimez? dit-elle.
+
+-- Oh! madame! plus que ma vie, plus que mon salut, plus que tout;
+mais vous, vous... vous ne m'aimez pas.
+
+-- Pauvre fou! murmura-t-elle.
+
+-- Eh! oui, madame, s'ecria La Mole toujours a ses pieds, je vous
+ai dit que je l'etais.
+
+-- La premiere affaire de votre vie est donc votre amour, cher La
+Mole!
+
+-- C'est la seule, madame, c'est l'unique.
+
+-- Eh bien, soit; je ne ferai de tout le reste qu'un accessoire de
+cet amour. Vous m'aimez, vous voulez demeurer pres de moi?
+
+-- Ma seule priere a Dieu est qu'il ne m'eloigne jamais de vous.
+
+-- Eh bien, vous ne me quitterez pas; j'ai besoin de vous, La
+Mole.
+
+-- Vous avez besoin de moi? le soleil a besoin du ver luisant?
+
+-- Si je vous dis que je vous aime, me serez-vous entierement
+devoue?
+
+-- Eh! ne le suis-je point deja, madame, et tout entier?
+
+-- Oui; mais vous doutez encore, Dieu me pardonne!
+
+-- Oh! j'ai tort, je suis ingrat, ou plutot, comme je vous l'ai
+dit et comme vous l'avez repete, je suis un fou. Mais pourquoi
+M. de Mouy etait-il chez vous ce soir? pourquoi l'ai-je vu ce
+matin chez M. le duc d'Alencon? pourquoi ce manteau cerise, cette
+plume blanche, cette affectation d'imiter ma tournure?... Ah!
+madame, ce n'est pas vous que je soupconne, c'est votre frere.
+
+-- Malheureux! dit Marguerite, malheureux qui croit que le duc
+Francois pousse la complaisance jusqu'a introduire un soupirant
+chez sa soeur! Insense qui se dit jaloux et qui n'a pas devine!
+Savez-vous, La Mole, que le duc d'Alencon demain vous tuerait de
+sa propre epee s'il savait que vous etes la, ce soir, a mes
+genoux, et qu'au lieu de vous chasser de cette place, je vous dis:
+Restez la comme vous etes, La Mole; car je vous aime, mon beau
+gentilhomme, entendez-vous? je vous aime! Eh bien, oui, je vous le
+repete, il vous tuerait!
+
+-- Grand Dieu! s'ecria La Mole en se renversant en arriere et en
+regardant Marguerite avec effroi, serait-il possible?
+
+-- Tout est possible, ami, en notre temps et dans cette cour.
+Maintenant, un seul mot: ce n'etait pas pour moi que M. de Mouy,
+revetu de votre manteau, le visage cache sous votre feutre, venait
+au Louvre. C'etait pour M. d'Alencon. Mais moi, je l'ai amene ici,
+croyant que c'etait vous. Il tient notre secret, La Mole, il faut
+donc le menager.
+
+-- J'aime mieux le tuer, dit La Mole, c'est plus court et c'est
+plus sur.
+
+-- Et moi, mon brave gentilhomme, dit la reine, j'aime mieux qu'il
+vive et que vous sachiez tout, car sa vie nous est non seulement
+utile, mais necessaire. Ecoutez et pesez bien vos paroles avant de
+me repondre: m'aimez-vous assez, La Mole, pour vous rejouir si je
+devenais veritablement reine, c'est-a-dire maitresse d'un
+veritable royaume?
+
+-- Helas! madame, je vous aime assez pour desirer ce que vous
+desirez, ce desir dut-il faire le malheur de toute ma vie!
+
+-- Eh bien, voulez-vous m'aider a realiser ce desir, qui vous
+rendra plus heureux encore?
+
+-- Oh! je vous perdrai, madame! s'ecria La Mole en cachant sa tete
+dans ses mains.
+
+-- Non pas, au contraire; au lieu d'etre le premier de mes
+serviteurs, vous deviendrez le premier de mes sujets. Voila tout.
+
+-- Oh! pas d'interet... pas d'ambition, madame... Ne souillez pas
+vous-meme le sentiment que j'ai pour vous... du devouement, rien
+que du devouement!
+
+-- Noble nature! dit Marguerite. Eh bien, oui, je l'accepte, ton
+devouement, et je saurai le reconnaitre.
+
+Et elle lui tendit ses deux mains que La Mole couvrit de baisers.
+
+-- Eh bien? dit-elle.
+
+-- Eh bien, oui! repondit La Mole. Oui, Marguerite, je commence a
+comprendre ce vague projet dont on parlait deja chez nous autres
+huguenots avant la Saint-Barthelemy; ce projet pour l'execution
+duquel, comme tant d'autres plus dignes que moi, j'avais ete mande
+a Paris. Cette royaute reelle de Navarre qui devait remplacer une
+royaute fictive, vous la convoitez; le roi Henri vous y pousse. de
+Mouy conspire avec vous, n'est-ce pas? Mais le duc d'Alencon, que
+fait-il dans toute cette affaire? ou y a-t-il un trone pour lui
+dans tout cela? Je n'en vois point. Or, le duc d'Alencon est-il
+assez votre... ami pour vous aider dans tout cela, et sans rien
+exiger en echange du danger qu'il court?
+
+-- Le duc, ami, conspire pour son compte. Laissons-le s'egarer: sa
+vie nous repond de la notre.
+
+-- Mais moi, moi qui suis a lui, puis-je le trahir?
+
+-- Le trahir! et en quoi le trahirez-vous? Que vous a-t-il confie?
+N'est-ce pas lui qui vous a trahi en donnant a de Mouy votre
+manteau et votre chapeau comme un moyen de penetrer jusqu'a lui?
+Vous etes a lui, dites-vous! N'etiez-vous pas a moi, mon
+gentilhomme, avant d'etre a lui? Vous a-t-il donne une plus grande
+preuve d'amitie que la preuve d'amour que vous tenez de moi?
+
+La Mole se releva pale et comme foudroye.
+
+-- Oh! murmura-t-il, Coconnas me le disait bien. L'intrigue
+m'enveloppe dans ses replis. Elle m'etouffera.
+
+-- Eh bien? demanda Marguerite.
+
+-- Eh bien, dit La Mole, voici ma reponse: on pretend, et je l'ai
+entendu dire a l'autre extremite de la France, ou votre nom si
+illustre, votre reputation de beaute si universelle m'etaient
+venus, comme un vague desir de l'inconnu, effleurer le coeur; on
+pretend que vous avez aime quelquefois, et que votre amour a
+toujours ete fatal aux objets de votre amour, si bien que la mort,
+jalouse sans doute, vous a presque toujours enleve vos amants.
+
+-- La Mole! ...
+
+-- Ne m'interrompez pas, o ma Margarita cherie, car on ajoute
+aussi que vous conservez dans des boites d'or les coeurs de ces
+fideles amis, et que parfois vous donnez a ces tristes restes un
+souvenir melancolique, un regard pieux. Vous soupirez, ma reine,
+vos yeux se voilent; c'est vrai. Eh bien, faites de moi le plus
+aime et le plus heureux de vos favoris. Des autres vous avez perce
+le coeur, et vous gardez ce coeur; de moi, vous faites plus, vous
+exposez ma tete... Eh bien, Marguerite, jurez-moi devant l'image
+de ce Dieu qui m'a sauve la vie ici meme, jurez-moi que si je
+meurs pour vous, comme un sombre pressentiment me l'annonce,
+jurez-moi que vous garderez, pour y appuyer quelquefois vos
+levres, cette tete que le bourreau aura separee de mon corps;
+jurez, Marguerite, et la promesse d'une telle recompense, faite
+par ma reine, me rendra muet, traitre et lache au besoin, c'est-a-
+dire tout devoue, comme doit l'etre votre amant et votre complice.
+
+-- O lugubre folie, ma chere ame! dit Marguerite; o fatale pensee,
+mon doux amour!
+
+-- Jurez...
+
+-- Que je jure?
+
+-- Oui, sur ce coffret d'argent que surmonte une croix. Jurez.
+
+-- Eh bien, dit Marguerite, si, ce qu'a Dieu ne plaise! tes
+sombres pressentiments se realisaient, mon beau gentilhomme, sur
+cette croix, je te le jure, tu seras pres de moi, vivant ou mort,
+tant que je vivrai moi-meme; et si je ne puis te sauver dans le
+peril ou tu te jettes pour moi, pour moi seule, je le sais, je
+donnerai du moins a ta pauvre ame la consolation que tu demandes
+et que tu auras si bien meritee.
+
+-- Un mot encore, Marguerite. Je puis mourir maintenant, me voila
+rassure sur ma mort; mais aussi je puis vivre, nous pouvons
+reussir: le roi de Navarre peut etre roi, vous pouvez etre reine,
+alors le roi vous emmenera; ce voeu de separation fait entre vous
+se rompra un jour et amenera la notre. Allons, Marguerite, chere
+Marguerite bien-aimee, d'un mot vous m'avez rassure sur ma mort,
+d'un mot maintenant rassurez-moi sur ma vie.
+
+-- Oh! ne crains rien, je suis a toi corps et ame, s'ecria
+Marguerite en etendant de nouveau la main sur la croix du petit
+coffre: si je pars, tu me suivras; et si le roi refuse de
+t'emmener, c'est moi alors qui ne partirai pas.
+
+-- Mais vous n'oserez resister!
+
+-- Mon Hyacinthe bien-aime, dit Marguerite, tu ne connais pas
+Henri; Henri ne songe en ce moment qu'a une chose, c'est a etre
+roi; et a ce desir il sacrifierait en ce moment tout ce qu'il
+possede, et a plus forte raison ce qu'il ne possede pas. Adieu.
+
+-- Madame, dit en souriant La Mole, vous me renvoyez?
+
+-- Il est tard, dit Marguerite.
+
+-- Sans doute; mais ou voulez-vous que j'aille? M. de Mouy est
+dans ma chambre avec M. le duc d'Alencon.
+
+-- Ah! c'est juste, dit Marguerite avec un admirable sourire.
+D'ailleurs, j'ai encore beaucoup de choses a vous dire a propos de
+cette conspiration.
+
+A dater de cette nuit, La Mole ne fut plus un favori vulgaire, et
+il put porter haut la tete a laquelle, vivante ou morte, etait
+reserve un si doux avenir.
+
+Cependant, parfois, son front pesant s'inclinait vers la terre, sa
+joue palissait, et l'austere meditation creusait son sillon entre
+les sourcils du jeune homme, si gai autrefois, si heureux
+maintenant!
+
+
+
+XXVII
+La main de Dieu
+
+
+Henri avait dit a madame de Sauve en la quittant:
+
+-- Mettez-vous au lit, Charlotte. Feignez d'etre gravement malade,
+et sous aucun pretexte demain de toute la journee ne recevez
+personne.
+
+Charlotte obeit sans se rendre compte du motif qu'avait le roi de
+lui faire cette recommandation. Mais elle commencait a s'habituer
+a ses excentricites, comme on dirait de nos jours, et a ses
+fantaisies, comme on disait alors.
+
+D'ailleurs elle savait que Henri renfermait dans son coeur des
+secrets qu'il ne disait a personne, dans sa pensee des projets
+qu'il craignait de reveler meme dans ses reves; de sorte qu'elle
+se faisait obeissante a toutes ses volontes, certaine que ses
+idees les plus etranges avaient un but.
+
+Le soir meme elle se plaignit donc a Dariole d'une grande lourdeur
+de tete accompagnee d'eblouissements. C'etaient les symptomes que
+Henri lui avait recommande d'accuser.
+
+Le lendemain elle feignit de se vouloir lever, mais a peine eut-
+elle pose un pied sur le parquet qu'elle se plaignit d'une
+faiblesse generale et qu'elle se recoucha.
+
+Cette indisposition, que Henri avait deja annoncee au duc
+d'Alencon, fut la premiere nouvelle que l'on apprit a Catherine
+lorsqu'elle demanda d'un air tranquille pourquoi la Sauve ne
+paraissait pas comme d'habitude a son lever.
+
+-- Malade! repondit madame de Lorraine qui se trouvait la.
+
+-- Malade! repeta Catherine sans qu'un muscle de son visage
+denoncat l'interet qu'elle prenait a sa reponse. Quelque fatigue
+de paresseuse.
+
+-- Non pas, madame, reprit la princesse. Elle se plaint d'un
+violent mal de tete et d'une faiblesse qui l'empeche de marcher.
+
+Catherine ne repondit rien; mais pour cacher sa joie, sans doute,
+elle se retourna vers la fenetre, et voyant Henri qui traversait
+la cour a la suite de son entretien avec de Mouy, elle se leva
+pour mieux le regarder, et, poussee par cette conscience qui
+bouillonne toujours, quoique invisiblement, au fond des coeurs les
+plus endurcis au crime:
+
+-- Ne semblerait-il pas, demanda-t-elle a son capitaine des
+gardes, que mon fils Henri est plus pale ce matin que d'habitude?
+
+Il n'en etait rien; Henri etait fort inquiet d'esprit, mais fort
+sain de corps.
+
+Peu a peu les personnes qui assistaient d'habitude au lever de la
+reine se retirerent; trois ou quatre restaient, plus familieres
+que les autres; Catherine impatiente les congedia en disant
+qu'elle voulait rester seule.
+
+Lorsque le dernier courtisan fut sorti, Catherine ferma la porte
+derriere lui, et allant a une armoire secrete cachee dans l'un des
+panneaux de sa chambre, elle en fit glisser la porte dans une
+rainure de la boiserie et en tira un livre dont les feuillets
+froisses annoncaient les frequents services.
+
+Elle posa le livre sur une table, l'ouvrit a l'aide d'un signet,
+appuya son coude sur la table et la tete sur sa main.
+
+-- C'est bien cela, murmura-t-elle tout en lisant; mal de tete,
+faiblesse generale, douleurs d'yeux, enflure du palais. On n'a
+encore parle que des maux de tete et de la faiblesse... les autres
+symptomes ne se feront pas attendre.
+
+Elle continua:
+
+-- Puis l'inflammation gagne la gorge, s'etend a l'estomac,
+enveloppe le coeur comme d'un cercle de feu et fait eclater le
+cerveau comme un coup de foudre.
+
+Elle relut tout bas; puis elle continua encore, mais a demi-voix:
+
+-- Pour la fievre six heures, pour l'inflammation generale douze
+heures, pour la gangrene douze heures, pour l'agonie six heures;
+en tout trente-six heures.
+
+" Maintenant, supposons que l'absorption soit plus lente que
+l'inglutition, et au lieu de trente-six heures nous en aurons
+quarante, quarante-huit meme; oui, quarante-huit heures doivent
+suffire. Mais lui, lui Henri, comment est-il encore debout? Parce
+qu'il est homme, parce qu'il est d'un temperament robuste, parce
+que peut-etre il aura bu apres l'avoir embrassee, et se sera
+essuye les levres apres avoir bu.
+
+Catherine attendit l'heure du diner avec impatience. Henri dinait
+tous les jours a la table du roi. Il vint, il se plaignit a son
+tour d'elancements au cerveau, ne mangea point, et se retira
+aussitot apres le repas, en disant qu'ayant veille une partie de
+la nuit passee, il eprouvait un pressant besoin de dormir.
+
+Catherine ecouta s'eloigner le pas chancelant de Henri et le fit
+suivre. On lui rapporta que le roi de Navarre avait pris le chemin
+de la chambre de madame de Sauve.
+
+-- Henri, se dit-elle, va achever aupres d'elle ce soir l'oeuvre
+d'une mort qu'un hasard malheureux a peut-etre laissee incomplete.
+
+Le roi de Navarre etait en effet alle chez madame de Sauve, mais
+c'etait pour lui dire de continuer a jouer son role.
+
+Le lendemain, Henri ne sortit point de sa chambre pendant toute la
+matinee, et il ne parut point au diner du roi. Madame de Sauve,
+disait-on, allait de plus mal en plus mal, et le bruit de la
+maladie de Henri, repandu par Catherine elle-meme, courait comme
+un de ces pressentiments dont personne n'explique la cause, mais
+qui passent dans l'air.
+
+Catherine s'applaudissait: des la veille au matin elle avait
+eloigne Ambroise Pare pour aller porter des secours a un de ses
+valets de chambre favoris, malade a Saint-Germain.
+
+Il fallait alors que ce fut un homme a elle que l'on appelat chez
+madame de Sauve et chez Henri; et cet homme ne dirait que ce
+qu'elle voudrait qu'il dit. Si, contre toute attente, quelque
+autre docteur se trouvait mele la-dedans, et si quelque
+declaration de poison venait epouvanter cette cour ou avaient deja
+retenti tant de declarations pareilles, elle comptait fort sur le
+bruit que faisait la jalousie de Marguerite a l'endroit des amours
+de son mari. On se rappelle qu'a tout hasard elle avait fort parle
+de cette jalousie qui avait eclate en plusieurs circonstances, et
+entre autres a la promenade de l'aubepine, ou elle avait dit a sa
+fille en presence de plusieurs personnes:
+
+-- Vous etes donc bien jalouse, Marguerite?
+
+Elle attendait donc avec un visage compose le moment ou la porte
+s'ouvrirait, et ou quelque serviteur tout pale et tout effare
+entrerait en criant:
+
+-- Majeste, le roi de Navarre se meurt et madame de Sauve est
+morte!
+
+Quatre heures du soir sonnerent. Catherine achevait son gouter
+dans la voliere ou elle emiettait des biscuits a quelques oiseaux
+rares qu'elle nourrissait de sa propre main. Quoique son visage,
+comme toujours, fut calme et meme morne, son coeur battait
+violemment au moindre bruit.
+
+La porte s'ouvrit tout a coup.
+
+-- Madame, dit le capitaine des gardes, le roi de Navarre est...
+
+-- Malade? interrompit vivement Catherine.
+
+-- Non, madame, Dieu merci! et Sa Majeste semble se porter a
+merveille.
+
+-- Que dites-vous donc alors?
+
+-- Que le roi de Navarre est la.
+
+-- Que me veut-il?
+
+-- Il apporte a Votre Majeste un petit singe de l'espece la plus
+rare. En ce moment Henri entra tenant une corbeille a la main et
+caressant un ouistiti couche dans cette corbeille.
+
+Henri souriait en entrant et paraissait tout entier au charmant
+petit animal qu'il apportait; mais, si preoccupe qu'il parut, il
+n'en perdit point cependant ce premier coup d'oeil qui lui
+suffisait dans les circonstances difficiles. Quant a Catherine,
+elle etait fort pale, d'une paleur qui croissait au fur et a
+mesure qu'elle voyait sur les joues du jeune homme qui
+s'approchait d'elle circuler le vermillon de la sante.
+
+La reine mere fut etourdie a ce coup. Elle accepta machinalement
+le present de Henri, se troubla, lui fit compliment sur sa bonne
+mine, et ajouta:
+
+-- Je suis d'autant plus aise de vous voir si bien portant, mon
+fils, que j'avais entendu dire que vous etiez malade et que, si je
+me le rappelle bien, vous vous etes plaint en ma presence d'une
+indisposition; mais je comprends maintenant, ajouta-t-elle en
+essayant de sourire, c'etait quelque pretexte pour vous rendre
+libre.
+
+-- J'ai ete fort malade, en effet, madame, repondit Henri; mais un
+specifique usite dans nos montagnes, et qui me vient de ma mere, a
+gueri cette indisposition.
+
+-- Ah! vous m'apprendrez la recette, n'est-ce pas, Henri? dit
+Catherine en souriant cette fois veritablement, mais avec une
+ironie qu'elle ne put deguiser.
+
+"Quelque contrepoison, murmura-t-elle; nous aviserons a cela, ou
+plutot non. Voyant madame de Sauve malade, il se sera defie. En
+verite, c'est a croire que la main de Dieu est etendue sur cet
+homme."
+
+Catherine attendit impatiemment la nuit, madame de Sauve ne parut
+point. Au jeu, elle en demanda des nouvelles; on lui repondit
+qu'elle etait de plus en plus souffrante.
+
+Toute la soiree elle fut inquiete, et l'on se demandait avec
+anxiete quelles etaient les pensees qui pouvaient agiter ce visage
+d'ordinaire si immobile.
+
+Tout le monde se retira. Catherine se fit coucher et deshabiller
+par ses femmes; puis, quand tout le monde fut couche dans le
+Louvre, elle se releva, passa une longue robe de chambre noire,
+prit une lampe, choisit parmi toutes ses clefs celle qui ouvrait
+la porte de madame de Sauve, et monta chez sa dame d'honneur.
+
+Henri avait-il prevu cette visite, etait-il occupe chez lui,
+etait-il cache quelque part? toujours est-il que la jeune femme
+etait seule.
+
+Catherine ouvrit la porte avec precaution, traversa l'antichambre,
+entra dans le salon, deposa sa lampe sur un meuble, car une
+veilleuse brulait pres de la malade, et, comme une ombre, elle se
+glissa dans la chambre a coucher.
+
+Dariole, etendue dans un grand fauteuil, dormait pres du lit de sa
+maitresse.
+
+Ce lit etait entierement ferme par les rideaux.
+
+La respiration de la jeune femme etait si legere, qu'un instant
+Catherine crut qu'elle ne respirait plus.
+
+Enfin elle entendit un leger souffle, et, avec une joie maligne,
+elle vint lever le rideau, afin de constater par elle-meme l'effet
+du terrible poison, tressaillant d'avance a l'aspect de cette
+livide paleur ou de cette devorante pourpre d'une fievre mortelle
+qu'elle esperait; mais, au lieu de tout cela, calme, les yeux
+doucement clos par leurs blanches paupieres, la bouche rose et
+entrouverte, sa joue moite doucement appuyee sur un de ses bras
+gracieusement arrondi, tandis que l'autre, frais et nacre,
+s'allongeait sur le damas cramoisi qui lui servait de couverture,
+la belle jeune femme dormait presque rieuse encore; car sans doute
+quelque songe charmant faisait eclore sur ses levres le sourire,
+et sur sa joue ce coloris d'un bien-etre que rien ne trouble.
+
+Catherine ne put s'empecher de pousser un cri de surprise qui
+reveilla pour un instant Dariole.
+
+La reine mere se jeta derriere les rideaux du lit.
+
+Dariole ouvrit les yeux; mais, accablee de sommeil, sans meme
+chercher dans son esprit engourdi la cause de son reveil, la jeune
+fille laissa retomber sa lourde paupiere et se rendormit.
+
+Catherine alors sortit de dessous son rideau, et, tournant son
+regard vers les autres points de l'appartement, elle vit sur une
+petite table un flacon de vin d'Espagne, des fruits, des pates
+sucrees et deux verres. Henri avait du venir souper chez la
+baronne, qui visiblement se portait aussi bien que lui.
+
+Aussitot Catherine, marchant a sa toilette, y prit la petite boite
+d'argent au tiers vide. C'etait exactement la meme ou tout au
+moins la pareille de celle qu'elle avait fait remettre a
+Charlotte. Elle en enleva une parcelle de la grosseur d'une perle
+sur le bout d'une aiguille d'or, rentra chez elle, la presenta au
+petit singe que lui avait donne Henri le soir meme. L'animal,
+affriande par l'odeur aromatique, la devora avidement, et,
+s'arrondissant dans sa corbeille, se rendormit. Catherine attendit
+un quart d'heure.
+
+-- Avec la moitie de ce qu'il vient de manger la, dit Catherine,
+mon chien Brutus est mort enfle en une minute. On m'a jouee. Est-
+ce Rene? Rene! c'est impossible. Alors c'est donc Henri! o
+fatalite! C'est clair: puisqu'il doit regner, il ne peut pas
+mourir.
+
+" Mais peut-etre n'y a-t-il que le poison qui soit impuissant,
+nous verrons bien en essayant du fer.
+
+Et Catherine se coucha en tordant dans son esprit une nouvelle
+pensee qui se trouva sans doute complete le lendemain; car, le
+lendemain, elle appela son capitaine des gardes, lui remit une
+lettre, lui ordonna de la porter a son adresse, et de ne la
+soumettre qu'aux propres mains de celui a qui elle etait adressee.
+
+Elle etait adressee au sire de Louviers de Maurevel, capitaine des
+petardiers du roi, rue de la Cerisaie, pres de l'Arsenal.
+
+
+
+XXVIII
+La lettre de Rome
+
+
+Quelques jours s'etaient ecoules depuis les evenements que nous
+venons de raconter, lorsqu'un matin une litiere escortee de
+plusieurs gentilshommes aux couleurs de M. de Guise entra au
+Louvre, et que l'on vint annoncer a la reine de Navarre que madame
+la Duchesse de Nevers sollicitait l'honneur de lui faire sa cour.
+
+Marguerite recevait la visite de madame de Sauve. C'etait la
+premiere fois que la belle baronne sortait depuis sa pretendue
+maladie. Elle avait su que la reine avait manifeste a son mari une
+grande inquietude de cette indisposition, qui avait ete pendant
+pres d'une semaine le bruit de la cour, et elle venait la
+remercier.
+
+Marguerite la felicitait sur sa convalescence et sur le bonheur
+qu'elle avait eu d'echapper a l'acces subit de ce mal etrange
+dont, en sa qualite de fille de France, elle ne pouvait manquer
+d'apprecier toute la gravite.
+
+-- Vous viendrez, j'espere, a cette grande chasse deja remise une
+fois, demanda Marguerite, et qui doit avoir lieu definitivement
+demain. Le temps est doux pour un temps d'hiver. Le soleil a rendu
+la terre plus molle, et tous nos chasseurs pretendent que ce sera
+un jour des plus favorables.
+
+-- Mais, madame, dit la baronne, je ne sais si je serai assez bien
+remise.
+
+-- Bah! reprit Marguerite, vous ferez un effort; puis, comme je
+suis une guerriere, moi, j'ai autorise le roi a disposer d'un
+petit cheval de Bearn que je devais monter et qui vous portera a
+merveille. N'en avez-vous point encore entendu parler?
+
+-- Si fait, madame, mais j'ignorais que ce petit cheval eut ete
+destine a l'honneur d'etre offert a Votre Majeste: sans cela je ne
+l'eusse point accepte.
+
+-- Par orgueil, baronne?
+
+-- Non, madame, tout au contraire, par humilite.
+
+-- Donc, vous viendrez?
+
+-- Votre Majeste me comble d'honneur. Je viendrai puisqu'elle
+l'ordonne.
+
+Ce fut en ce moment qu'on annonca madame la duchesse de Nevers. A
+ce nom Marguerite laissa echapper un tel mouvement de joie, que la
+baronne comprit que les deux femmes avaient a causer ensemble, et
+elle se leva pour se retirer.
+
+-- A demain donc, dit Marguerite.
+
+-- A demain, madame.
+
+-- A propos! vous savez, baronne, continua Marguerite en la
+congediant de la main, qu'en public je vous deteste, attendu que
+je suis horriblement jalouse.
+
+-- Mais en particulier? demanda madame de Sauve.
+
+-- Oh! en particulier, non seulement je vous pardonne, mais encore
+je vous remercie.
+
+-- Alors, Votre Majeste permettra...
+
+Marguerite lui tendit la main, la baronne la baisa avec respect,
+fit une reverence profonde et sortit.
+
+Tandis que madame de Sauve remontait son escalier, bondissant
+comme un chevreau dont on a rompu l'attache, madame de Nevers
+echangeait avec la reine quelques saluts ceremonieux qui donnerent
+le temps aux gentilshommes qui l'avaient accompagnee jusque-la de
+se retirer.
+
+-- Gillonne, cria Marguerite lorsque la porte se fut refermee sur
+le dernier, Gillonne, fais que personne ne nous interrompe.
+
+-- Oui, dit la duchesse, car nous avons a parler d'affaires tout a
+fait graves.
+
+Et, prenant un siege, elle s'assit sans facon, certaine que
+personne ne viendrait deranger cette intimite convenue entre elle
+et la reine de Navarre, prenant sa meilleure place du feu et du
+soleil.
+
+-- Eh bien, dit Marguerite avec un sourire, notre fameux
+massacreur, qu'en faisons-nous?
+
+-- Ma chere reine, dit la duchesse, c'est sur mon ame un etre
+mythologique. Il est incomparable en esprit et ne tarit jamais. Il
+a des saillies qui feraient pamer de rire un saint dans sa chasse.
+Au demeurant, c'est le plus furieux paien qui ait jamais ete cousu
+dans la peau d'un catholique! j'en raffole. Et toi, que fais-tu de
+ton Apollo?
+
+-- Helas! fit Marguerite avec un soupir.
+
+-- Oh! oh! que cet helas m'effraie, chere reine! est-il donc trop
+respectueux ou trop sentimental, ce gentil La Mole? Ce serait, je
+suis forcee de l'avouer, tout le contraire de son ami Coconnas.
+
+-- Mais non, il a ses moments, dit Marguerite, et cet helas ne se
+rapporte qu'a moi.
+
+-- Que veut-il dire alors?
+
+-- Il veut dire, chere duchesse, que j'ai une peur affreuse de
+l'aimer tout de bon.
+
+-- Vraiment?
+
+-- Foi de Marguerite!
+
+-- Oh! tant mieux! la joyeuse vie que nous allons mener alors!
+s'ecria Henriette; aimer un peu, c'etait mon reve; aimer beaucoup
+c'etait le tien. C'est si doux, chere et docte reine, de se
+reposer l'esprit par le coeur, n'est-ce pas? et d'avoir apres le
+delire le sourire. Ah! Marguerite, j'ai le pressentiment que nous
+allons passer une bonne annee.
+
+-- Crois-tu? dit la reine; moi, tout au contraire, je ne sais pas
+comment cela se fait, je vois les choses a travers un crepe. Toute
+cette politique me preoccupe affreusement. A propos, sache donc si
+ton Annibal est aussi devoue a mon frere qu'il parait l'etre.
+Informe-toi de cela, c'est important.
+
+-- Lui, devoue a quelqu'un ou a quelque chose! on voit bien que tu
+ne le connais pas comme moi. S'il se devoue jamais a quelque
+chose, ce sera a son ambition et voila tout. Ton frere est-il
+homme a lui faire de grandes promesses, oh! alors, tres bien: il
+sera devoue a ton frere; mais que ton frere, tout fils de France
+qu'il est, prenne garde de manquer aux promesses qu'il lui aura
+faites, ou sans cela, ma foi, gare a ton frere!
+
+-- Vraiment?
+
+-- C'est comme je te le dis. En verite, Marguerite, il y a des
+moments ou ce tigre que j'ai apprivoise me fait peur a moi-meme.
+L'autre jour, je lui disais: Annibal, prenez-y garde, ne me
+trompez pas, car si vous me trompiez! ... Je lui disais cependant
+cela avec mes yeux d'emeraude qui ont fait dire a Ronsard:
+
+_La duchesse de Nevers_
+_Aux yeux verts_
+_Qui, sous leur paupiere blonde,_
+_Lancent sur nous plus d'eclairs_
+_Que ne font vingt Jupiters_
+_Dans les airs,_
+_Lorsque la tempete gronde._
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! je crus qu'il allait me repondre: Moi, vous tromper!
+moi, jamais! etc., etc. Sais-tu ce qu'il m'a repondu?
+
+-- Non.
+
+-- Eh bien, juge l'homme: Et vous, a-t-il repondu, si vous me
+trompiez, prenez garde aussi; car, toute princesse que vous
+etes... Et, en disant ces mots, il me menacait, non seulement des
+yeux, mais de son doigt sec et pointu, muni d'un ongle taille en
+fer de lance, et qu'il me mit presque sous le nez. En ce moment,
+ma pauvre reine, je te l'avoue, il avait une physionomie si peu
+rassurante que j'en tressaillis, et, tu le sais, cependant je ne
+suis pas trembleuse.
+
+-- Te menacer, toi, Henriette! il a ose?
+
+-- Eh! mordi! je le menacais bien, moi! Au bout du compte, il a eu
+raison. Ainsi, tu le vois, devoue jusqu'a un certain point, ou
+plutot jusqu'a un point tres incertain.
+
+-- Alors, nous verrons, dit Marguerite reveuse, je parlerai a La
+Mole. Tu n'avais pas autre chose a me dire?
+
+-- Si fait: une chose des plus interessantes et pour laquelle je
+suis venue. Mais, que veux-tu! tu as ete me parler de choses plus
+interessantes encore. J'ai recu des nouvelles.
+
+-- De Rome?
+
+-- Oui, un courrier de mon mari.
+
+-- Eh bien, l'affaire de Pologne?
+
+-- Va a merveille, et tu vas probablement sous peu de jours etre
+debarrassee de ton frere d'Anjou.
+
+-- Le pape a donc ratifie son election?
+
+-- Oui, ma chere.
+
+-- Et tu ne me disais pas cela! s'ecria Marguerite. Eh! vite,
+vite, des details.
+
+-- Oh! ma foi, je n'en ai pas d'autres que ceux que je te
+transmets. D'ailleurs attends, je vais te donner la lettre de
+M. de Nevers. Tiens, la voila. Eh! non, non; ce sont des vers
+d'Annibal, des vers atroces, ma pauvre Marguerite. Il n'en fait
+pas d'autres. Tiens, cette fois, la voici. Non, pas encore ceci:
+c'est un billet de moi que j'ai apporte pour que tu le lui fasses
+passer par La Mole. Ah! enfin, cette fois, c'est la lettre en
+question.
+
+Et madame de Nevers remit la lettre a la reine. Marguerite
+l'ouvrit vivement et la parcourut; mais effectivement elle ne
+disait rien autre chose que ce qu'elle avait deja appris de la
+bouche de son amie.
+
+-- Et comment as-tu recu cette lettre? continua la reine.
+
+-- Par un courrier de mon mari qui avait ordre de toucher a
+l'hotel de Guise avant d'aller au Louvre et de me remettre cette
+lettre avant celle du roi. Je savais l'importance que ma reine
+attachait a cette nouvelle, et j'avais ecrit a M. de Nevers d'en
+agir ainsi. Tu vois, il a obei, lui. Ce n'est pas comme ce monstre
+de Coconnas. Maintenant il n'y a donc dans tout Paris que le roi,
+toi et moi qui sachions cette nouvelle; a moins que l'homme qui
+suivait notre courrier...
+
+-- Quel homme?
+
+-- Oh! l'horrible metier! Imagine-toi que ce malheureux messager
+est arrive las, defait, poudreux; il a couru sept jours, jour et
+nuit, sans s'arreter un instant.
+
+-- Mais cet homme dont tu parlais tout a l'heure?
+
+-- Attends donc. Constamment suivi par un homme de mine farouche
+qui avait des relais comme lui et courait aussi vite que lui
+pendant ces quatre cents lieues, ce pauvre courrier a toujours
+attendu quelque balle de pistolet dans les reins. Tous deux sont
+arrives a la barriere Saint-Marcel en meme temps, tous deux ont
+descendu la rue Mouffetard au grand galop, tous deux ont traverse
+la Cite. Mais, au bout du pont Notre-Dame, notre courrier a pris a
+droite, tandis que l'autre tournait a gauche par la place du
+Chatelet, et filait par les quais du cote du Louvre comme un trait
+d'arbalete.
+
+-- Merci, ma bonne Henriette, merci, s'ecria Marguerite. Tu avais
+raison, et voici de bien interessantes nouvelles. Pour qui cet
+autre courrier? Je le saurai. Mais laisse-moi. A ce soir, rue
+Tizon, n'est-ce pas? et a demain la chasse; et surtout prends un
+cheval bien mechant pour qu'il s'emporte et que nous soyons
+seules. Je te dirai ce soir ce qu'il faut que tu taches de savoir
+de ton Coconnas.
+
+-- Tu n'oublieras donc pas ma lettre? dit la duchesse de Nevers en
+riant.
+
+-- Non, non, sois tranquille, il l'aura et a temps. Madame de
+Nevers sortit, et aussitot Marguerite envoya chercher Henri, qui
+accourut et auquel elle remit la lettre du duc de Nevers.
+
+-- Oh! oh! fit-il. Puis Marguerite lui raconta l'histoire du
+double courrier.
+
+-- Au fait, dit Henri, je l'ai vu entrer au Louvre.
+
+-- Peut-etre etait-il pour la reine mere?
+
+-- Non pas; j'en suis sur, car j'ai ete a tout hasard me placer
+dans le corridor, et je n'ai vu passer personne.
+
+-- Alors, dit Marguerite en regardant son mari, il faut que ce
+soit...
+
+-- Pour votre frere d'Alencon, n'est-ce pas? dit Henri.
+
+-- Oui; mais comment le savoir?
+
+-- Ne pourrait-on, demanda Henri negligemment, envoyer chercher un
+de ces deux gentilshommes et savoir par lui...
+
+-- Vous avez raison, Sire! dit Marguerite mise a son aise par la
+proposition de son mari; je vais envoyer chercher M. de La Mole...
+Gillonne! Gillonne!
+
+La jeune fille parut.
+
+-- Il faut que je parle a l'instant meme a M. de La Mole, lui dit
+la reine. Tachez de le trouver et amenez-le.
+
+Gillonne partit. Henri s'assit devant une table sur laquelle etait
+un livre allemand avec des gravures d'Albert Duerer, qu'il se mit a
+regarder avec une si grande attention que lorsque La Mole vint, il
+ne parut pas l'entendre et ne leva meme pas la tete.
+
+De son cote, le jeune homme voyant le roi chez Marguerite demeura
+debout sur le seuil de la chambre, muet de surprise et palissant
+d'inquietude.
+
+Marguerite alla a lui.
+
+-- Monsieur de la Mole, demanda-t-elle, pourriez-vous me dire qui
+est aujourd'hui de garde chez M. d'Alencon?
+
+-- Coconnas, madame..., dit La Mole.
+
+-- Tachez de me savoir de lui s'il a introduit chez son maitre un
+homme couvert de boue et paraissant avoir fait une longue route a
+franc etrier.
+
+-- Ah! madame, je crains bien qu'il ne me le dise pas; depuis
+quelques jours il devient tres taciturne.
+
+-- Vraiment! Mais en lui donnant ce billet, il me semble qu'il
+vous devra quelque chose en echange.
+
+-- De la duchesse! ... Oh! avec ce billet, j'essaierai.
+
+-- Ajoutez dit Marguerite en baissant la voix, que ce billet lui
+servira de sauf-conduit pour entrer ce soir dans la maison que
+vous savez.
+
+-- Et moi, madame, dit tout bas La Mole, quel sera le mien?
+
+-- Vous vous nommerez, et cela suffira.
+
+-- Donnez, madame, donnez, dit La Mole tout palpitant d'amour; je
+vous reponds de tout. Et il partit.
+
+-- Nous saurons demain si le duc d'Alencon est instruit de
+l'affaire de Pologne, dit tranquillement Marguerite en se
+retournant vers son mari.
+
+-- Ce M. de La Mole est veritablement un gentil serviteur, dit le
+Bearnais avec ce sourire qui n'appartenait qu'a lui; et... par la
+messe! je ferai sa fortune.
+
+
+
+XXIX
+Le depart
+
+
+Lorsque le lendemain un beau soleil rouge, mais sans rayons, comme
+c'est l'habitude dans les jours privilegies de l'hiver, se leva
+derriere les collines de Paris, tout depuis deux heures etait deja
+en mouvement dans la cour du Louvre.
+
+Un magnifique barbe, nerveux quoique elance, aux jambes de cerf
+sur lesquelles les veines se croisaient comme un reseau, frappant
+du pied, dressant l'oreille et soufflant le feu par ses narines,
+attendait Charles IX dans la cour; mais il etait moins impatient
+encore que son maitre, retenu par Catherine, qui l'avait arrete au
+passage pour lui parler, disait-elle, d'une affaire importante.
+
+Tous deux etaient dans la galerie vitree, Catherine froide, pale
+et impassible comme toujours, Charles IX fremissant, rongeant ses
+ongles et fouettant ses deux chiens favoris, revetus de cuirasses
+de mailles pour que le boutoir du sanglier n'eut pas de prise sur
+eux et qu'ils pussent impunement affronter le terrible animal. Un
+petit ecusson aux armes de France etait cousu sur leur poitrine a
+peu pres comme sur la poitrine des pages, qui plus d'une fois
+avaient envie les privileges de ces bienheureux favoris.
+
+-- Faites-y bien attention, Charles, disait Catherine, nul que
+vous et moi ne sait encore l'arrivee prochaine des Polonais;
+cependant le roi de Navarre agit, Dieu me pardonne! comme s'il le
+savait. Malgre son abjuration, dont je me suis toujours defiee, il
+a des intelligences avec les huguenots. Avez-vous remarque comme
+il sort souvent depuis quelques jours? Il a de l'argent, lui qui
+n'en a jamais eu; il achete des chevaux, des armes, et, les jours
+de pluie, du matin au soir il s'exerce a l'escrime.
+
+-- Eh! mon Dieu, ma mere, fit Charles IX impatiente, croyez-vous
+point qu'il ait l'intention de me tuer, moi, ou mon frere d'Anjou?
+En ce cas il lui faudra encore quelques lecons, car hier je lui ai
+compte avec mon fleuret onze boutonnieres sur son pourpoint qui
+n'en a cependant que six. Et quant a mon frere d'Anjou, vous savez
+qu'il tire encore mieux que moi ou tout aussi bien, a ce qu'il dit
+du moins.
+
+-- Ecoutez donc, Charles, reprit Catherine, et ne traitez pas
+legerement les choses que vous dit votre mere. Les ambassadeurs
+vont arriver; eh bien, vous verrez! Une fois qu'ils seront a
+Paris, Henri fera tout ce qu'il pourra pour captiver leur
+attention. Il est insinuant, il est sournois; sans compter que sa
+femme, qui le seconde je ne sais pourquoi, va caqueter avec eux,
+leur parler latin, grec, hongrois, que sais-je! oh! je vous dis,
+Charles, et vous savez que je ne me trompe jamais! je vous dis,
+moi, qu'il y a quelque chose sous jeu.
+
+En ce moment l'heure sonna, et Charles IX cessa d'ecouter sa mere
+pour ecouter l'heure.
+
+-- Mort de ma vie! sept heures! s'ecria-t-il. Une heure pour
+aller, cela fera huit; une heure pour arriver au rendez-vous et
+lancer, nous ne pourrons nous mettre en chasse qu'a neuf heures.
+En verite, ma mere, vous me faites perdre bien du temps! A bas,
+Risquetout! ... mort de ma vie! a bas donc, brigand!
+
+Et un vigoureux coup de fouet sangle sur les reins du molosse
+arracha au pauvre animal, tout etonne de recevoir un chatiment en
+echange d'une caresse, un cri de vive douleur.
+
+-- Charles, reprit Catherine, ecoutez-moi donc, au nom de Dieu! et
+ne jetez pas ainsi au hasard votre fortune et celle de la France.
+La chasse, la chasse, la chasse, dites-vous... Eh! vous aurez tout
+le temps de chasser lorsque votre besogne de roi sera faite.
+
+-- Allons, allons, ma mere! dit Charles pale d'impatience,
+expliquons-nous vite, car vous me faites bouillir. En verite, il y
+a des jours ou je ne vous comprends pas.
+
+Et il s'arreta battant sa botte du manche de son fouet. Catherine
+jugea que le bon moment etait venu, et qu'il ne fallait pas le
+laisser passer.
+
+-- Mon fils, dit-elle, nous avons la preuve que de Mouy est revenu
+a Paris. M. de Maurevel, que vous connaissez bien, l'y a vu. Ce ne
+peut etre que pour le roi de Navarre. Cela nous suffit, je
+l'espere, pour qu'il nous soit plus suspect que jamais.
+
+-- Allons, vous voila encore apres mon pauvre Henriot! vous voulez
+me le faire tuer, n'est-ce pas?
+
+-- Oh! non.
+
+-- Exiler? Mais comment ne comprenez-vous pas qu'exile il devient
+beaucoup plus a craindre qu'il ne le sera jamais ici, sous nos
+yeux, dans le Louvre, ou il ne peut rien faire que nous ne le
+sachions a l'instant meme?
+
+-- Aussi ne veux-je pas l'exiler.
+
+-- Mais que voulez-vous donc? dites vite!
+
+-- Je veux qu'on le tienne en surete, tandis que les Polonais
+seront ici; a la Bastille, par exemple.
+
+-- Ah! ma foi non, s'ecria Charles IX. Nous chassons le sanglier
+ce matin, Henriot est un de mes meilleurs suivants. Sans lui la
+chasse est manquee. Mordieu, ma mere! vous ne songez vraiment qu'a
+me contrarier.
+
+-- Eh! mon cher fils, je ne dis pas ce matin. Les envoyes
+n'arrivent que demain ou apres-demain. Arretons-le apres la chasse
+seulement, ce soir... cette nuit...
+
+-- C'est different, alors. Eh bien, nous reparlerons de cela, nous
+verrons; apres la chasse, je ne dis pas. Adieu! Allons! ici,
+Risquetout! ne vas-tu pas bouder a ton tour?
+
+-- Charles, dit Catherine en l'arretant par le bras au risque de
+l'explosion qui pouvait resulter de ce nouveau retard, je crois
+que le mieux serait, tout en ne l'executant que ce soir ou cette
+nuit, de signer l'acte d'arrestation de suite.
+
+-- Signer, ecrire un ordre, aller chercher le scel des parchemins
+quand on m'attend pour la chasse, moi qui ne me fais jamais
+attendre! Au diable, par exemple!
+
+-- Mais, non, je vous aime trop pour vous retarder; j'ai tout
+prevu, entrez la, chez moi, tenez!
+
+Et Catherine, agile comme si elle n'eut eu que vingt ans, poussa
+une porte qui communiquait a son cabinet, montra au roi un
+encrier, une plume, un parchemin, le sceau et une bougie allumee.
+
+Le roi prit le parchemin et le parcourut rapidement. "Ordre, etc.
+de faire arreter et conduire a la Bastille notre frere Henri de
+Navarre."
+
+-- Bon, c'est fait! dit-il en signant d'un trait. Adieu ma mere.
+Et il s'elanca hors du cabinet suivi de ses chiens, tout allegre
+de s'etre si facilement debarrasse de Catherine.
+
+Charles IX etait attendu avec impatience, et, comme on connaissait
+son exactitude en matiere de chasse, chacun s'etonnait de ce
+retard. Aussi, lorsqu'il parut, les chasseurs le saluerent-ils par
+leurs vivats, les piqueurs par leurs fanfares, les chevaux par
+leurs hennissements, les chiens par leurs cris. Tout ce bruit,
+tout ce fracas fit monter une rougeur a ses joues pales, son coeur
+se gonfla, Charles fut jeune et heureux pendant une seconde.
+
+A peine le roi prit-il le temps de saluer la brillante societe
+reunie dans la cour; il fit un signe de tete au duc d'Alencon, un
+signe de main a sa soeur Marguerite, passa devant Henri sans faire
+semblant de le voir, et s'elanca sur ce cheval barbe qui,
+impatient, bondit sous lui. Mais apres trois ou quatre courbettes,
+il comprit a quel ecuyer il avait affaire et se calma.
+
+Aussitot les fanfares retentirent de nouveau, et le roi sortit du
+Louvre suivi du duc d'Alencon, du roi de Navarre, de Marguerite,
+de madame de Nevers, de madame de Sauve, de Tavannes et des
+principaux seigneurs de la cour.
+
+Il va sans dire que La Mole et Coconnas etaient de la partie.
+
+Quant au duc d'Anjou, il etait depuis trois mois au siege de La
+Rochelle.
+
+Pendant qu'on attendait le roi, Henri etait venu saluer sa femme,
+qui, tout en repondant a son compliment, lui avait glisse a
+l'oreille:
+
+-- Le courrier venu de Rome a ete introduit par M. de Coconnas
+lui-meme chez le duc d'Alencon, un quart d'heure avant que
+l'envoye du duc de Nevers fut introduit chez le roi.
+
+-- Alors il sait tout, dit Henri.
+
+-- Il doit tout savoir, repondit Marguerite; d'ailleurs jetez les
+yeux sur lui, et voyez comme, malgre sa dissimulation habituelle,
+son oeil rayonne.
+
+-- Ventre-saint-gris! murmura le Bearnais, je le crois bien! il
+chasse aujourd'hui trois proies: France, Pologne et Navarre, sans
+compter le sanglier.
+
+Il salua sa femme, revint a son rang, et appelant un de ses gens,
+Bearnais d'origine, dont les aieux etaient serviteurs des siens
+depuis plus d'un siecle et qu'il employait comme messager
+ordinaire de ses affaires de galanterie:
+
+-- Orthon, lui dit-il, prends cette clef et va la porter chez ce
+cousin de madame de Sauve que tu sais, qui demeure chez sa
+maitresse, au coin de la rue des Quatre-Fils, tu lui diras que sa
+cousine desire lui parler ce soir; qu'il entre dans ma chambre,
+et, si je n'y suis pas, qu'il m'attende; si je tarde, qu'il se
+jette sur mon lit en attendant.
+
+-- Il n'y a pas de reponse, Sire?
+
+-- Aucune, que de me dire si tu l'as trouve. La clef est pour lui
+seul, tu comprends?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Attends donc, et ne me quitte pas ici, peste! Avant de sortir
+de Paris, je t'appellerai comme pour ressangler mon cheval, tu
+demeureras ainsi en arriere tout naturellement, tu feras ta
+commission et tu nous rejoindras a Bondy.
+
+Le valet fit un signe d'obeissance et s'eloigna.
+
+On se mit en marche par la rue Saint-Honore, on gagna la rue
+Saint-Denis, puis le faubourg; arrive a la rue Saint-Laurent, le
+cheval du roi de Navarre se dessangla, Orthon accourut, et tout se
+passa comme il avait ete convenu entre lui et son maitre, qui
+continua de suivre avec le cortege royal la rue des Recollets,
+tandis que son fidele serviteur gagnait la rue du Temple.
+
+Lorsque Henri rejoignit le roi, Charles etait engage avec le duc
+d'Alencon dans une conversation si interessante sur le temps, sur
+l'age du sanglier detourne qui etait un solitaire, enfin sur
+l'endroit ou il avait etabli sa bauge, qu'il ne s'apercut pas ou
+feignit ne pas s'apercevoir que Henri etait reste un instant en
+arriere.
+
+Pendant ce temps Marguerite observait de loin la contenance de
+chacun, et croyait reconnaitre dans les yeux de son frere un
+certain embarras toutes les fois que ses yeux se reposaient sur
+Henri. Madame de Nevers se laissait aller a une gaiete folle, car
+Coconnas, eminemment joyeux ce jour la, faisait autour d'elle cent
+lazzis pour faire rire les dames.
+
+Quant a La Mole, il avait deja trouve deux fois l'occasion de
+baiser l'echarpe blanche a frange d'or de Marguerite sans que
+cette action, faite avec l'adresse ordinaire aux amants, eut ete
+vue de plus de trois ou quatre personnes.
+
+On arriva vers huit heures et un quart a Bondy.
+
+Le premier soin de Charles IX fut de s'informer si le sanglier
+avait tenu.
+
+Le sanglier etait a sa bauge, et le piqueur qui l'avait detourne
+repondait de lui.
+
+Une collation etait prete. Le roi but un verre de vin de Hongrie.
+Charles IX invita les dames a se mettre a table, et, tout a son
+impatience, s'en alla, pour occuper son temps, visiter les chenils
+et les perchoirs, recommandant qu'on ne dessellat pas son cheval,
+attendu, dit-il, qu'il n'en avait jamais monte de meilleur et de
+plus fort.
+
+Pendant que le roi faisait sa tournee, le duc de Guise arriva. Il
+etait arme en guerre plutot qu'en chasse, et vingt ou trente
+gentilshommes, equipes comme lui, l'accompagnaient. Il s'informa
+aussitot du lieu ou etait le roi, l'alla rejoindre et revint en
+causant avec lui.
+
+A neuf heures precises, le roi donna lui-meme le signal en sonnant
+le _lancer_, et chacun, montant a cheval, s'achemina vers le
+rendez-vous.
+
+Pendant la route, Henri trouva moyen de se rapprocher encore une
+fois de sa femme.
+
+-- Eh bien, lui demanda-t-il, savez-vous quelque chose de nouveau?
+
+-- Non, repondit Marguerite, si ce n'est que mon frere Charles
+vous regarde d'une etrange facon.
+
+-- Je m'en suis apercu, dit Henri.
+
+-- Avez-vous pris vos precautions?
+
+-- J'ai sur ma poitrine ma cotte de mailles et a mon cote un
+excellent couteau de chasse espagnol, affile comme un rasoir,
+pointu comme une aiguille, et avec lequel je perce des doublons.
+
+-- Alors, dit Marguerite, a la garde de Dieu!
+
+Le piqueur qui dirigeait le cortege fit un signe: on etait arrive
+a la bauge.
+
+
+
+XXX
+Maurevel
+
+
+Pendant que toute cette jeunesse joyeuse et insouciante, en
+apparence du moins, se repandait comme un tourbillon dore sur la
+route de Bondy, Catherine, roulant le parchemin precieux sur
+lequel le roi Charles venait d'apposer sa signature, faisait
+introduire dans son cabinet l'homme a qui son capitaine des gardes
+avait apporte, quelques jours auparavant, une lettre rue de la
+Cerisaie, quartier de l'Arsenal.
+
+Une large bande de taffetas, pareil a un sceau mortuaire, cachait
+un des yeux de cet homme, decouvrant seulement l'autre oeil, et
+laissant voir entre deux pommettes saillantes la courbure d'un nez
+de vautour, tandis qu'une barbe grisonnante lui couvrait le bas du
+visage. Il etait vetu d'un manteau long et epais sous lequel on
+devinait tout un arsenal. En outre il portait au cote, quoique ce
+ne fut pas l'habitude des gens appeles a la cour, une epee de
+campagne longue, large et a double coquille. Une de ses mains
+etait cachee et ne quittait point sous son manteau le manche d'un
+long poignard.
+
+-- Ah! vous voici, monsieur, dit la reine en s'asseyant; vous
+savez que je vous ai promis apres la Saint-Barthelemy, ou vous
+nous avez rendu de si signales services, de ne pas vous laisser
+dans l'inaction. L'occasion se presente, ou plutot non, je l'ai
+fait naitre. Remerciez-moi donc.
+
+-- Madame, je remercie humblement Votre Majeste, repondit l'homme
+au bandeau noir avec une reserve basse et insolente a la fois.
+
+-- Une belle occasion, monsieur, comme vous n'en trouverez pas
+deux dans votre vie, profitez-en donc.
+
+-- J'attends, madame; seulement, je crains, d'apres le
+preambule...
+
+-- Que la commission ne soit violente? N'est-ce pas de ces
+commissions-la que sont friands ceux qui veulent s'avancer? Celle
+dont je vous parle serait enviee par les Tavannes et par les Guise
+meme.
+
+-- Ah! madame, reprit l'homme, croyez bien, quelle qu'elle soit,
+je suis aux ordres de Votre Majeste.
+
+-- En ce cas, lisez, dit Catherine. Et elle lui presenta le
+parchemin. L'homme le parcourut et palit.
+
+-- Quoi! s'ecria-t-il, l'ordre d'arreter le roi de Navarre!
+
+-- Eh bien, qu'y a-t-il d'extraordinaire a cela?
+
+-- Mais un roi, madame! En verite, je doute, je crains de n'etre
+pas assez bon gentilhomme.
+
+-- Ma confiance vous fait le premier gentilhomme de ma cour,
+monsieur de Maurevel, dit Catherine.
+
+-- Graces soient rendues a Votre Majeste, dit l'assassin si emu
+qu'il paraissait hesiter.
+
+-- Vous obeirez donc?
+
+-- Si Votre Majeste le commande, n'est-ce pas mon devoir?
+
+-- Oui, je le commande.
+
+-- Alors, j'obeirai.
+
+-- Comment vous y prendrez-vous?
+
+-- Mais je ne sais pas trop, madame, et je desirerais fort etre
+guide par Votre Majeste.
+
+-- Vous redoutez le bruit?
+
+-- Je l'avoue.
+
+-- Prenez douze hommes surs, plus s'il le faut.
+
+-- Sans doute, je le comprends, Votre Majeste me permet de prendre
+mes avantages, et je lui en suis reconnaissant; mais ou saisirai-
+je le roi de Navarre?
+
+-- Ou vous plairait-il mieux de le saisir?
+
+-- Dans un lieu qui, par sa majeste meme, me garantit, s'il etait
+possible.
+
+-- Oui, je comprends, dans quelque palais royal; que diriez-vous
+du Louvre, par exemple?
+
+-- Oh! Si Votre Majeste me le permettait, ce serait une grande
+faveur.
+
+-- Vous l'arreterez donc dans le Louvre.
+
+-- Et dans quelle partie du Louvre?
+
+-- Dans sa chambre meme. Maurevel s'inclina.
+
+-- Et quand cela, madame?
+
+-- Ce soir, ou plutot cette nuit.
+
+-- Bien, madame. Maintenant, que Votre Majeste daigne me
+renseigner sur une chose.
+
+-- Sur laquelle?
+
+-- Sur les egards dus a sa qualite.
+
+-- Egards! ... qualite! ..., dit Catherine. Mais vous ignorez
+donc, monsieur, que le roi de France ne doit les egards a qui que
+ce soit dans son royaume, ne reconnaissant personne dont la
+qualite soit egale a la sienne?
+
+Maurevel fit une seconde reverence.
+
+-- J'insisterai sur ce point cependant, madame, dit-il, si Votre
+Majeste le permet.
+
+-- Je le permets, monsieur.
+
+-- Si le roi contestait l'authenticite de l'ordre, ce n'est pas
+probable, mais enfin...
+
+-- Au contraire, monsieur, c'est sur.
+
+-- Il contestera?
+
+-- Sans aucun doute.
+
+-- Et par consequent il refusera d'y obeir?
+
+-- Je le crains.
+
+-- Et il resistera?
+
+-- C'est probable.
+
+-- Ah! diable, dit Maurevel; et dans ce cas...
+
+-- Dans quel cas? dit Catherine avec son regard fixe.
+
+-- Mais dans le cas ou il resisterait, que faut-il faire?
+
+-- Que faites-vous quand vous etes charge d'un ordre du roi,
+c'est-a-dire quand vous representez le roi, et qu'on vous resiste,
+monsieur de Maurevel?
+
+-- Mais, madame, dit le sbire, quand je suis honore d'un pareil
+ordre, et que cet ordre concerne un simple gentilhomme, je le tue.
+
+-- Je vous ai dit, monsieur, reprit Catherine, et je ne croyais
+pas qu'il y eut assez longtemps pour que vous l'eussiez deja
+oublie, que le roi de France ne reconnaissait aucune qualite dans
+son royaume; c'est vous dire que le roi de France seul est roi, et
+qu'aupres de lui les plus grands sont de simples gentilshommes.
+
+Maurevel palit, car il commencait a comprendre.
+
+-- Oh! oh! dit-il, tuer le roi de Navarre?...
+
+-- Mais qui vous parle donc de le tuer? ou est l'ordre de le tuer?
+Le roi veut qu'on le mene a la Bastille, et l'ordre ne porte que
+cela. Qu'il se laisse arreter, tres bien; mais comme il ne se
+laissera pas arreter, comme il resistera, comme il essaiera de
+vous tuer...
+
+Maurevel palit.
+
+-- Vous vous defendrez, continua Catherine. On ne peut pas
+demander a un vaillant comme vous de se laisser tuer sans se
+defendre; et en vous defendant, que voulez-vous, arrive qu'arrive.
+Vous me comprenez, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, madame; mais cependant...
+
+-- Allons, vous voulez qu'apres ces mots: _Ordre d'arreter_,
+j'ecrive de ma main: _mort ou vif?_
+
+-- J'avoue, madame, que cela leverait mes scrupules.
+
+-- Voyons, il le faut bien, puisque vous ne croyez pas la
+commission executable sans cela.
+
+Et Catherine, en haussant les epaules, deroula le parchemin d'une
+main, et de l'autre ecrivit:_ mort ou vif._
+
+_-- _Tenez, dit-elle, trouvez-vous l'ordre suffisamment en regle,
+maintenant?
+
+-- Oui, madame, repondit Maurevel; mais je prie Votre Majeste de
+me laisser l'entiere disposition de l'entreprise.
+
+-- En quoi ce que j'ai dit nuit-il donc a son execution?
+
+-- Votre Majeste m'a dit de prendre douze hommes?
+
+-- Oui; pour etre plus sur...
+
+-- Eh bien! je demanderai la permission de n'en prendre que six.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Parce que, madame, s'il arrivait malheur au prince, comme la
+chose est probable, on excuserait facilement six hommes d'avoir eu
+peur de manquer un prisonnier, tandis que personne n'excuserait
+douze gardes de n'avoir pas laisse tuer la moitie de leurs
+camarades avant de porter la main sur une Majeste.
+
+-- Belle Majeste, ma foi! qui n'a pas de royaume.
+
+-- Madame, dit Maurevel, ce n'est pas le royaume qui fait le roi,
+c'est la naissance.
+
+-- Eh bien donc, dit Catherine, faites comme il vous plaira.
+Seulement, je dois vous prevenir que je desire que vous ne
+quittiez point le Louvre.
+
+-- Mais, madame, pour reunir mes hommes?
+
+-- Vous avez bien une espece de sergent que vous puissiez charger
+de ce soin?
+
+-- J'ai mon laquais, qui non seulement est un garcon fidele, mais
+qui meme m'a quelquefois aide dans ces sortes d'entreprises.
+
+-- Envoyez-le chercher, et concertez-vous avec lui. Vous
+connaissez le cabinet des Armes du roi, n'est-ce pas? eh bien, on
+va vous servir la a dejeuner; la vous donnerez vos ordres.
+
+Le lieu raffermira vos sens s'ils etaient ebranles. Puis, quand
+mon fils reviendra de la chasse, vous passerez dans mon oratoire,
+ou vous attendrez l'heure.
+
+-- Mais comment entrerons-nous dans la chambre? Le roi a sans
+doute quelque soupcon, et il s'enfermera en dedans.
+
+-- J'ai une double clef de toutes les portes, dit Catherine, et on
+a enleve les verrous de celle de Henri. Adieu, monsieur de
+Maurevel; a tantot. Je vais vous faire conduire dans le cabinet
+des Armes du roi. Ah! a propos! rappelez-vous que ce qu'un roi
+ordonne doit, avant toute chose, etre execute; qu'aucune excuse
+n'est admise; qu'une defaite, meme un insucces compromettraient
+l'honneur du roi. C'est grave.
+
+Et Catherine, sans laisser a Maurevel le temps de lui repondre,
+appela M. de Nancey, capitaine des gardes, et lui ordonna de
+conduire Maurevel dans le cabinet des Armes du roi.
+
+-- Mordieu! disait Maurevel en suivant son guide, je m'eleve dans
+la hierarchie de l'assassinat: d'un simple gentilhomme a un
+capitaine, d'un capitaine a un amiral, d'un amiral a un roi sans
+couronne. Et qui sait si je n'arriverai pas un jour a un roi
+couronne?...
+
+
+
+XXXI
+La chasse a courre
+
+
+Le piqueur qui avait detourne le sanglier et qui avait affirme au
+roi que l'animal n'avait pas quitte l'enceinte ne s'etait pas
+trompe. A peine le limier fut-il mis sur la trace, qu'il s'enfonca
+dans le taillis et que d'un massif d'epines il fit sortir le
+sanglier qui, ainsi que le piqueur l'avait reconnu a ses voies,
+etait un solitaire, c'est-a-dire une bete de la plus forte taille.
+
+L'animal piqua droit devant lui et traversa la route a cinquante
+pas du roi, suivi seulement du limier qui l'avait detourne. On
+decoupla aussitot un premier relais, et une vingtaine de chiens
+s'enfoncerent a sa poursuite.
+
+La chasse etait la passion de Charles. A peine l'animal eut-il
+traverse la route qu'il s'elanca derriere lui, sonnant la vue,
+suivi du duc d'Alencon et de Henri, a qui un signe de Marguerite
+avait indique qu'il ne devait point quitter Charles.
+
+Tous les autres chasseurs suivirent le roi.
+
+Les forets royales etaient loin, a l'epoque ou se passe l'histoire
+que nous racontons, d'etre, comme elles le sont aujourd'hui, de
+grands parcs coupes par des allees carrossables. Alors,
+l'exploitation etait a peu pres nulle. Les rois n'avaient pas
+encore eu l'idee de se faire commercants et de diviser leurs bois
+en coupes, en taillis et en futaies. Les arbres, semes non point
+par de savants forestiers, mais par la main de Dieu, qui jetait la
+graine au caprice du vent, n'etaient pas disposes en quinconces,
+mais poussaient a leur loisir et comme ils font encore aujourd'hui
+dans une foret vierge de l'Amerique. Bref, une foret, a cette
+epoque, etait un repaire ou il y avait a foison du sanglier, du
+cerf, du loup et des voleurs; et une douzaine de sentiers
+seulement, partant d'un point, etoilaient celle de Bondy, qu'une
+route circulaire enveloppait comme le cercle de la roue enveloppe
+les jantes.
+
+En poussant la comparaison plus loin, le moyeu ne representerait
+pas mal l'unique carrefour situe au centre du bois, et ou les
+chasseurs egares se ralliaient pour s'elancer de la vers le point
+ou la chasse perdue reparaissait.
+
+Au bout d'un quart d'heure, il arriva ce qui arrivait toujours en
+pareil cas: c'est que des obstacles presque insurmontables s'etant
+opposes a la course des chasseurs, les voix des chiens s'etaient
+eteintes dans le lointain, et le roi lui-meme etait revenu au
+carrefour, jurant et sacrant, comme c'etait son habitude.
+
+-- Eh bien! d'Alencon, eh bien! Henriot, dit-il, vous voila,
+mordieu, calmes et tranquilles comme des religieuses qui suivent
+leur abbesse. Voyez-vous, ca ne s'appelle point chasser, cela.
+Vous, d'Alencon, vous avez l'air de sortir d'une boite, et vous
+etes tellement parfume que si vous passez entre la bete et mes
+chiens, vous etes capable de leur faire perdre la voie. Et vous,
+Henriot, ou est votre epieu, ou est votre arquebuse? voyons.
+
+-- Sire, dit Henri, a quoi bon une arquebuse? Je sais que Votre
+Majeste aime a tirer l'animal quand il tient aux chiens. Quant a
+un epieu, je manie assez maladroitement cette arme, qui n'est
+point d'usage dans nos montagnes, ou nous chassons l'ours avec le
+simple poignard.
+
+-- Par la mordieu, Henri, quand vous serez retourne dans vos
+Pyrenees, il faudra que vous m'envoyiez une pleine charretee
+d'ours, car ce doit etre une belle chasse que celle qui se fait
+ainsi corps a corps avec un animal qui peut nous etouffer. Ecoutez
+donc, je crois que j'entends les chiens. Non, je me trompais.
+
+Le roi prit son cor et sonna une fanfare. Plusieurs fanfares lui
+repondirent. Tout a coup un piqueur parut qui fit entendre un
+autre air.
+
+-- La vue! la vue! cria le roi. Et il s'elanca au galop, suivi de
+tous les chasseurs qui s'etaient rallies a lui. Le piqueur ne
+s'etait pas trompe. A mesure que le roi s'avancait, on commencait
+d'entendre les aboiements de la meute, composee alors de plus de
+soixante chiens, car on avait successivement lache tous les relais
+places dans les endroits que le sanglier avait deja parcourus. Le
+roi le vit passer pour la seconde fois, et, profitant d'une haute
+futaie, se jeta sous bois apres lui, donnant du cor de toutes ses
+forces. Les princes le suivirent quelque temps. Mais le roi avait
+un cheval si vigoureux, emporte par son ardeur il passait par des
+chemins tellement escarpes, par des taillis si epais, que d'abord
+les femmes, puis le duc de Guise et ses gentilshommes, puis les
+deux princes, furent forces de l'abandonner. Tavannes tint encore
+quelque temps; mais enfin il y renonca a son tour.
+
+Tout le monde, excepte Charles et quelques piqueurs qui, excites
+par une recompense promise, ne voulaient pas quitter le roi, se
+retrouva donc dans les environs du carrefour.
+
+Les deux princes etaient l'un pres de l'autre dans une longue
+allee. A cent pas d'eux, le duc de Guise et ses gentilshommes
+avaient fait halte. Au carrefour se tenaient les femmes.
+
+-- Ne semblerait-il pas, en verite, dit le duc d'Alencon a Henri
+en lui montrant du coin de l'oeil le duc de Guise, que cet homme,
+avec son escorte bardee de fer, est le veritable roi? Pauvres
+princes que nous sommes, il ne nous honore pas meme d'un regard.
+
+-- Pourquoi nous traiterait-il mieux que ne nous traitent nos
+propres parents? repondit Henri. Eh! mon frere! ne sommes-nous
+pas, vous et moi, des prisonniers a la cour de France, des otages
+de notre parti?
+
+Le duc Francois tressaillit a ces mots, et regarda Henri comme
+pour provoquer une plus large explication; mais Henri s'etait plus
+avance qu'il n'avait coutume de le faire, et il garda le silence.
+
+-- Que voulez-vous dire, Henri? demanda le duc Francois,
+visiblement contrarie que son beau-frere, en ne continuant pas, le
+laissat entamer ces eclaircissements.
+
+-- Je dis, mon frere, reprit Henri, que ces hommes si bien armes,
+qui semblent avoir recu pour tache de ne point nous perdre de vue,
+ont tout l'aspect de gardes qui pretendraient empecher deux
+personnes de s'echapper.
+
+-- S'echapper, pourquoi? comment? demanda d'Alencon en jouant
+admirablement la surprise et la naivete.
+
+-- Vous avez la un magnifique genet, Francois, dit Henri
+poursuivant sa pensee tout en ayant l'air de changer de
+conversation; je suis sur qu'il ferait sept lieues en une heure,
+et vingt lieues d'ici a midi. Il fait beau; cela invite, sur ma
+parole, a baisser la main. Voyez donc le joli chemin de traverse.
+Est ce qu'il ne vous tente pas, Francois? Quant a moi, l'eperon me
+brule.
+
+Francois ne repondit rien. Seulement il rougit et palit
+successivement; puis il tendit l'oreille comme s'il ecoutait la
+chasse.
+
+-- La nouvelle de Pologne fait son effet, dit Henri, et mon cher
+beau-frere a son plan. Il voudrait bien que je me sauvasse, mais
+je ne me sauverai pas seul.
+
+Il achevait a peine cette reflexion, quand plusieurs nouveaux
+convertis, revenus a la cour depuis deux ou trois mois, arriverent
+au petit galop et saluerent les deux princes avec un sourire des
+plus engageants.
+
+Le duc d'Alencon, provoque par les ouvertures de Henri, n'avait
+qu'un mot a dire, qu'un geste a faire, et il etait evident que
+trente ou quarante cavaliers, reunis en ce moment autour d'eux
+comme pour faire opposition a la troupe de M. de Guise,
+favoriseraient la fuite; mais il detourna la tete, et portant son
+cor a sa bouche, il sonna le ralliement.
+
+Cependant les nouveaux venus, comme s'ils eussent cru que
+l'hesitation du duc d'Alencon venait du voisinage et de la
+presence des Guisards, s'etaient peu a peu glisses entre eux et
+les deux princes, et s'etaient echelonnes avec une habilete
+strategique qui annoncait l'habitude des dispositions militaires.
+En effet, pour arriver au duc d'Alencon et au roi de Navarre, il
+eut fallu leur passer sur le corps, tandis qu'a perte de vue
+s'etendait devant les deux beaux freres une route parfaitement
+libre.
+
+Tout a coup, entre les arbres, a dix pas du roi de Navarre,
+apparut un autre gentilhomme que les deux princes n'avaient pas
+encore vu. Henri cherchait a deviner qui il etait, quand ce
+gentilhomme, soulevant son chapeau, se fit reconnaitre a Henri
+pour le vicomte de Turenne, un des chefs du parti protestant que
+l'on croyait en Poitou.
+
+Le vicomte hasarda meme un signe qui voulait clairement dire:
+
+-- Venez-vous? Mais Henri, apres avoir bien consulte le visage
+impassible et l'oeil terne du duc d'Alencon, tourna deux ou trois
+fois la tete sur son epaule comme si quelque chose le genait dans
+le col de son pourpoint. C'etait une reponse negative. Le vicomte
+la comprit, piqua des deux et disparut dans le fourre. Au meme
+instant on entendit la meute se rapprocher, puis, a l'extremite de
+l'allee ou l'on se trouvait, on vit passer le sanglier, puis au
+meme instant les chiens, puis, pareil au chasseur infernal,
+Charles IX sans chapeau, le cor a la bouche, sonnant a se briser
+les poumons; trois ou quatre piqueurs le suivaient. Tavannes avait
+disparu.
+
+-- Le roi! s'ecria le duc d'Alencon. Et il s'elanca sur la trace.
+Henri, rassure par la presence de ses bons amis, leur fit signe de
+ne pas s'eloigner et s'avanca vers les dames.
+
+-- Eh bien? dit Marguerite en faisant quelques pas au-devant de
+lui.
+
+-- Eh bien, madame, dit Henri, nous chassons le sanglier.
+
+-- Voila tout?
+
+-- Oui, le vent a tourne depuis hier matin; mais je crois vous
+avoir predit que cela serait ainsi.
+
+-- Ces changements de vent sont mauvais pour la chasse, n'est-ce
+pas, monsieur? demanda Marguerite.
+
+-- Oui, dit Henri, cela bouleverse quelquefois toutes les
+dispositions arretees, et c'est un plan a refaire.
+
+En ce moment les aboiements de la meute commencerent a se faire
+entendre, se rapprochant rapidement, et une sorte de vapeur
+tumultueuse avertit les chasseurs de se tenir sur leurs gardes.
+Chacun leva la tete et tendit l'oreille.
+
+Presque aussitot le sanglier deboucha, et au lieu de se rejeter
+dans le bois, il suivit la route venant droit sur le carrefour ou
+se trouvaient les dames, les gentilshommes qui leur faisaient la
+cour, et les chasseurs qui avaient perdu la chasse.
+
+Derriere lui, et lui soufflant au poil, venaient trente ou
+quarante chiens des plus robustes; puis, derriere les chiens, a
+vingt pas a peine, le roi Charles sans toquet, sans manteau, avec
+ses habits tout dechires par les epines, le visage et les mains en
+sang.
+
+Un ou deux piqueurs restaient seuls avec lui. Le roi ne quittait
+son cor que pour exciter ses chiens, ne cessait d'exciter ses
+chiens que pour reprendre son cor. Le monde tout entier avait
+disparu a ses yeux. Si son cheval eut manque, il eut crie comme
+Richard III: Ma couronne pour un cheval!
+
+Mais le cheval paraissait aussi ardent que le maitre, ses pieds ne
+touchaient pas la terre et ses naseaux soufflaient le feu.
+
+Le sanglier, les chiens, le roi passerent comme une vision.
+
+-- Hallali, hallali! cria le roi en passant. Et il ramena son cor
+a ses levres sanglantes. A quelques pas de lui venaient le duc
+d'Alencon et deux piqueurs; seulement les chevaux des autres
+avaient renonce ou ils s'etaient perdus.
+
+Tout le monde partit sur la trace, car il etait evident que le
+sanglier ne tarderait pas a tenir.
+
+En effet, au bout de dix minutes a peine, le sanglier quitta le
+sentier qu'il suivait et se jeta dans le bois; mais, arrive a une
+clairiere, il s'accula a une roche et fit tete aux chiens.
+
+Aux cris de Charles, qui l'avait suivi, tout le monde accourut.
+
+On etait arrive au moment interessant de la chasse. L'animal
+paraissait resolu a une defense desesperee. Les chiens, animes par
+une course de plus de trois heures, se ruaient sur lui avec un
+acharnement que redoublaient les cris et les jurons du roi.
+
+Tous les chasseurs se rangerent en cercle, le roi un peu en avant,
+ayant derriere lui le duc d'Alencon arme d'une arquebuse, et Henri
+qui n'avait que son simple couteau de chasse.
+
+Le duc d'Alencon detacha son arquebuse du crochet et en alluma la
+meche. Henri fit jouer son couteau de chasse dans le fourreau.
+
+Quant au duc de Guise, assez dedaigneux de tous ces exercices de
+venerie, il se tenait un peu a l'ecart avec tous ses
+gentilshommes.
+
+Les femmes reunies en groupe formaient une petite troupe qui
+faisait le pendant a celle du duc de Guise.
+
+Tout ce qui etait chasseur demeurait les yeux fixes sur l'animal,
+dans une attente pleine d'anxiete.
+
+A l'ecart se tenait un piqueur se raidissant pour resister aux
+deux molosses du roi, qui, couverts de leurs jaques de mailles,
+attendaient, en hurlant et en s'elancant de maniere a faire croire
+a chaque instant qu'ils allaient briser leurs chaines, le moment
+de coiffer le sanglier.
+
+L'animal faisait merveille: attaque a la fois par une quarantaine
+de chiens qui l'enveloppaient comme une maree hurlante, qui le
+recouvraient de leur tapis bigarre, qui de tous cotes essayaient
+d'entamer sa peau rugueuse aux poils herisses, a chaque coup de
+boutoir, il lancait a dix pieds de haut un chien, qui retombait
+eventre, et qui, les entrailles trainantes, se rejetait aussitot
+dans la melee tandis que Charles, les cheveux raidis, les yeux
+enflammes, les narines ouvertes, courbe sur le cou de son cheval
+ruisselant, sonnait un hallali furieux.
+
+En moins de dix minutes, vingt chiens furent hors de combat.
+
+-- Les dogues! cria Charles, les dogues! ... A ce cri, le piqueur
+ouvrit les porte-mousquetons des laisses, et les deux molosses se
+ruerent au milieu du carnage, renversant tout, ecartant tout, se
+frayant avec leurs cottes de fer un chemin jusqu'a l'animal,
+qu'ils saisirent chacun par une oreille.
+
+Le sanglier, se sentant coiffe, fit claquer ses dents a la fois de
+rage et de douleur.
+
+-- Bravo! Duredent! bravo! Risquetout! cria Charles. Courage, les
+chiens! Un epieu! un epieu!
+
+-- Vous ne voulez pas mon arquebuse? dit le duc d'Alencon.
+
+-- Non, cria le roi, non, on ne sent pas entrer la balle; il n'y a
+pas de plaisir; tandis qu'on sent entrer l'epieu. Un epieu! un
+epieu!
+
+On presenta au roi un epieu de chasse durci au feu et arme d'une
+pointe de fer.
+
+-- Mon frere, prenez garde! cria Marguerite.
+
+-- Sus! sus! cria la duchesse de Nevers. Ne le manquez pas, Sire!
+Un bon coup a ce parpaillot!
+
+-- Soyez tranquille, duchesse! dit Charles. Et, mettant son epieu
+en arret, il fondit sur le sanglier, qui, tenu par les deux
+chiens, ne put eviter le coup. Cependant, a la vue de l'epieu
+luisant, il fit un mouvement de cote, et l'arme, au lieu de
+penetrer dans la poitrine, glissa sur l'epaule et alla s'emousser
+sur la roche contre laquelle l'animal etait accule.
+
+-- Mille noms d'un diable! cria le roi, je l'ai manque... Un
+epieu! un epieu!
+
+Et, se reculant comme faisaient les chevaliers lorsqu'ils
+prenaient du champ, il jeta a dix pas de lui son epieu hors de
+service.
+
+Un piqueur s'avanca pour lui en offrir un autre. Mais au meme
+moment, comme s'il eut prevu le sort qui l'attendait et qu'il eut
+voulu s'y soustraire, le sanglier, par un violent effort, arracha
+aux dents des molosses ses deux oreilles dechirees, et, les yeux
+sanglants, herisse, hideux, l'haleine bruyante comme un soufflet
+de forge, faisant claquer ses dents l'une contre l'autre, il
+s'elanca la tete basse, vers le cheval du roi.
+
+Charles etait trop bon chasseur pour ne pas avoir prevu cette
+attaque. Il enleva son cheval, qui se cabra; mais il avait mal
+mesure la pression, le cheval, trop serre par le mors ou peut-etre
+meme cedant a son epouvante, se renversa en arriere.
+
+Tous les spectateurs jeterent un cri terrible: le cheval etait
+tombe, et le roi avait la cuisse engagee sous lui.
+
+-- La main, Sire, rendez la main, dit Henri. Le roi lacha la bride
+de son cheval, saisit la selle de la main gauche, essayant de
+tirer de la droite son couteau de chasse; mais le couteau, presse
+par le poids de son corps, ne voulut pas sortir de sa gaine.
+
+-- Le sanglier! le sanglier! cria Charles. A moi, d'Alencon! a
+moi!
+
+Cependant le cheval, rendu a lui-meme, comme s'il eut compris le
+danger que courait son maitre, tendit ses muscles et etait parvenu
+deja a se relever sur trois jambes, lorsqu'a l'appel de son frere,
+Henri vit le duc Francois palir affreusement et approcher
+l'arquebuse de son epaule; mais la balle, au lieu d'aller frapper
+le sanglier, qui n'etait plus qu'a deux pas du roi, brisa le genou
+du cheval, qui retomba le nez contre terre. Au meme instant le
+sanglier dechira de son boutoir la botte de Charles.
+
+-- Oh! murmura d'Alencon de ses levres blemissantes, je crois que
+le duc d'Anjou est roi de France, et que moi je suis roi de
+Pologne.
+
+En effet le sanglier labourait la cuisse de Charles, lorsque
+celui-ci sentit quelqu'un qui lui levait le bras; puis il vit
+briller une lame aigue et tranchante qui s'enfoncait et
+disparaissait jusqu'a la garde au defaut de l'epaule de l'animal,
+tandis qu'une main gantee de fer ecartait la hure deja fumante
+sous ses habits.
+
+Charles, qui dans le mouvement qu'avait fait le cheval etait
+parvenu a degager sa jambe, se releva lourdement, et, se voyant
+tout ruisselant de sang, devint pale comme un cadavre.
+
+-- Sire, dit Henri, qui toujours a genoux maintenait le sanglier
+atteint au coeur, Sire, ce n'est rien, j'ai ecarte la dent, et
+Votre Majeste n'est pas blessee.
+
+Puis il se releva, lachant le couteau, et le sanglier tomba,
+rendant plus de sang encore par sa gueule que par sa plaie.
+
+Charles, entoure de tout un monde haletant, assailli par des cris
+de terreur qui eussent etourdi le plus calme courage, fut un
+moment sur le point de tomber pres de l'animal agonisant. Mais il
+se remit; et se retournant vers le roi de Navarre, il lui serra la
+main avec un regard ou brillait le premier elan de sensibilite qui
+eut fait battre son coeur depuis vingt-quatre ans.
+
+-- Merci, Henriot! lui dit-il.
+
+-- Mon pauvre frere! s'ecria d'Alencon en s'approchant de Charles.
+
+-- Ah! c'est toi, d'Alencon! dit le roi. Eh bien, fameux tireur,
+qu'est donc devenue ta balle?
+
+-- Elle se sera aplatie sur le sanglier, dit le duc.
+
+-- Eh! mon Dieu! s'ecria Henri avec une surprise admirablement
+jouee, voyez donc, Francois, votre balle a casse la jambe du
+cheval de Sa Majeste. C'est etrange!
+
+-- Hein! dit le roi. Est-ce vrai, cela?
+
+-- C'est possible, dit le duc consterne; la main me tremblait si
+fort!
+
+-- Le fait est que, pour un tireur habile, vous avez fait la un
+singulier coup, Francois! dit Charles en froncant le sourcil. Une
+seconde fois, merci, Henriot! Messieurs, continua le roi,
+retournons a Paris, j'en ai assez comme cela.
+
+Marguerite s'approcha pour feliciter Henri.
+
+-- Ah! ma foi, oui, Margot, dit Charles, fais-lui ton compliment,
+et bien sincere meme, car sans lui le roi de France s'appelait
+Henri III.
+
+-- Helas! madame, dit le Bearnais, M. le duc d'Anjou, qui est deja
+mon ennemi, va m'en vouloir bien davantage. Mais que voulez-vous!
+on fait ce qu'on peut; demandez a M. d'Alencon.
+
+Et, se baissant, il retira du corps du sanglier son couteau de
+chasse, qu'il plongea deux ou trois fois dans la terre, afin d'en
+essuyer le sang.
+
+FIN DE LA PREMIERE PARTIE.
+ -- Qui est a ma portiere? -- Deux pages et un
+ecuyer. -- Bon! ce sont des barbares! Dites-moi, La
+Mole, qui avez-vous trouve dans votre chambre? -- Le
+duc Francois. -- Faisant? -- Je ne sais quoi. -- Avec? --
+Avec un inconnu.
+ Je suis seule; entrez, mon cher.
+
+
+
+
+- 42 -
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La reine Margot - Tome I, by Alexandre Dumas, Pere
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE MARGOT - TOME I ***
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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