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+ <title>Discours sur la methode</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Discours de la méthode, by René Descartes
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Discours de la méthode
+
+Author: René Descartes
+
+Release Date: October 25, 2004 [EBook #13846]
+[Date last updated: August 14, 2006]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DISCOURS DE LA MÉTHODE ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica)
+
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+
+
+
+<h3>Descartes, René</h3>
+<br><br>
+
+<h3><i>Oeuvres de Descartes, précédées de l'éloge<br>
+de René Descartes par Thomas</i></h3>
+<br><br>
+
+<h1>OEUVRES<br>
+DE DESCARTES.</h1>
+
+<h3>TOME PREMIER</h3>
+
+
+<h4>PUBLIÉES
+PAR VICTOR COUSIN.</h4>
+
+<br><br>
+
+<p>A</p>
+
+<p>M. ROYER-COLLARD,</p>
+
+<p>Professeur de l'histoire de la philosophie morale<br>
+à la Faculté des Lettres de l'Académie de Paris</p>
+
+<p>QUI LE PREMIER, DANS UNE CHAIRE FRANÇAISE,<br>
+COMBATTIT LA PHILOSOPHIE DES SENS,<br>
+ET RÉHABILITA DESCARTES,</p>
+
+<p>Témoignage<br>
+DE MA VIVE RECONNAISSANCE<br>
+POUR SES LEÇONS, SES CONSEILS ET SON AMITIÉ</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>ÉLOGE<br>
+DE<br>
+RENÉ DESCARTES,</h3>
+
+<h4>PAR THOMAS,</h4>
+<br>
+
+<p><b>DISCOURS QUI A REMPORTÉ LE PRIX DE<br>
+L'ACADÉMIE FRANÇAISE EN 1765.</b></p>
+
+
+
+<p>Lorsque les cendres de DESCARTES, né en France
+et mort en Suède, furent rapportées, seize ans après
+sa mort, de Stockholm à Paris; lorsque tous les savants,
+rassemblés dans un temple, rendoient à sa
+dépouille des honneurs qu'il n'obtint jamais pendant
+sa vie, et qu'un orateur se préparait à louer
+devant cette assemblée le grand homme qu'elle
+regrettait, tout-à-coup il vint un ordre qui défendit
+de prononcer cet éloge funèbre. Sans doute on
+pensoit alors que les grands seuls ont droit aux
+éloges publics; et l'on craignit de donner à la nation
+l'exemple dangereux d'honorer un homme
+qui n'avoit eu que le mérite et la distinction du
+génie. Je viens, après cent ans, prononcer cet
+éloge. Puisse-t-il être digne et de celui à qui il est
+offert, et des sages qui vont l'entendre! Peut-être
+au siècle de Descartes on étoit encore trop près de
+lui pour le bien louer. Le temps seul juge les philosophes
+comme les rois, et les met à leur place.</p>
+
+<p>Le temps a détruit les opinions de Descartes, mais
+sa gloire subsiste. Il est semblable à ces rois détrônés
+qui, sur les ruines même de leur empire,
+paroissent nés pour commander aux hommes.
+Tant que la philosophie et la vérité seront quelque
+chose sur la terre, on honorera celui qui a jeté les
+fondements de nos connaissances, et recréé, pour
+ainsi dire, l'entendement humain. On louera Descartes
+par admiration, par reconnoissance, par
+intérêt même; car si la vérité est un bien, il faut
+encourager ceux qui la cherchent.</p>
+
+<p>Ce seroit aux pieds de la statue de Newton qu'il
+faudroit prononcer l'éloge de Descartes; ou plutôt
+ce seroit à Newton à louer Descartes. Qui mieux
+que lui seroit capable de mesurer la carrière parcourue
+avant lui? Aussi simple qu'il étoit grand,
+Newton nous découvriroit toutes les pensées que
+les pensées de Descartes lui ont fait naître. Il y a
+des vérités stériles, et pour ainsi dire mortes, qui
+n'avancent de rien dans l'étude de la nature: il y
+a des erreurs de grands hommes qui deviennent
+fécondes en vérités. Après Descartes, on a été plus
+loin que lui; mais Descartes a frayé la route.
+Louons Magellan d'avoir fait le tour du globe;
+mais rendons justice à Colomb, qui le premier a
+soupçonné, a cherché, a trouvé un nouveau monde.</p>
+
+<p>Tout dans cet ouvrage sera consacré à la philosophie
+et à la vertu. Peut-être y a-t-il des hommes
+dans ma nation qui ne me pardonneroient point
+l'éloge d'un philosophe vivant; mais Descartes est
+mort, et depuis cent quinze ans il n'est plus; je
+ne crains ni de blesser l'orgueil ni d'irriter l'envie.</p>
+
+<p>Pour juger Descartes, pour voir ce que l'esprit
+d'un seul homme a ajouté à l'esprit humain, il
+faut voir le point d'où il est parti. Je peindrai donc
+l'état de la philosophie et des sciences au moment
+où naquit ce grand homme; je ferai voir comment
+la nature le forma, et comment elle prépara cette
+révolution qui a eu tant d'influence. Ensuite je
+ferai l'histoire de ses pensées. Ses erreurs mêmes
+auront je ne sais quoi de grand. Ou verra l'esprit
+humain, frappé d'une lumière nouvelle, se réveiller,
+s'agiter, et marcher sur ses pas. Le mouvement
+philosophique se communiquera d'un
+bout de l'Europe à l'autre. Cependant, au milieu
+de ce mouvement général, nous reviendrons sur
+Descartes; nous contemplerons l'homme en lui;
+nous chercherons si le génie donne des droits au
+bonheur; et nous finirons peut-être par répandre
+des larmes sur ceux qui, pour le bien de
+l'humanité et leur propre malheur, sont condamnés
+à être de grands hommes.</p>
+
+<p>La philosophie, née dans l'Égypte, dans l'Inde
+et dans la Perse, avoit été en naissant presque
+aussi barbare que les hommes. Dans la Grèce,
+aussi féconde que hardie, elle avoit créé tous ces
+systèmes qui expliquoient l'univers, ou par le
+principe des éléments, ou par l'harmonie des
+nombres, ou par les idées éternelles, ou par des
+combinaisons de masses, de figures et de mouvements,
+ou par l'activité de la forme qui vient s'unir
+à la matière. Dans Alexandrie, et à la cour
+des rois, elle avoit perdu ce caractère original
+et ce principe de fécondité que lui avoit donné
+un pays libre. A Rome, parmi des maîtres et des
+esclaves, elle avoit été également stérile; elle s'y
+étoit occupée, ou à flatter la curiosité des princes,
+ou à lire dans les astres la chute des tyrans. Dans
+les premiers siècles de l'église, vouée aux enchantements
+et aux mystères, elle avoit cherché à
+lier commerce avec les puissances célestes ou infernales.
+Dans Constantinople, elle avoit tourné
+autour des idées des anciens Grecs, comme autour
+des bornes du monde. Chez les Arabes,
+chez ce peuple doublement esclave et par sa religion
+et par son gouvernement, elle avoit eu ce
+même caractère d'esclavage, bornée à commenter
+un homme, au lieu d'étudier la nature. Dans
+les siècles barbares de l'Occident, elle n'avoit été
+qu'un jargon absurde et insensé que consacroit le
+fanatisme et qu'adoroit la superstition. Enfin, à
+la renaissance des lettres, elle n'avoit profité de
+quelques lumières que pour se remettre par choix
+dans les chaînes d'Aristote. Ce philosophe, depuis
+plus de cinq siècles, combattu, proscrit,
+adoré, excommunié, et toujours vainqueur, dictoit
+aux nations ce qu'elles devoient croire; ses
+ouvrages étant plus connus, ses erreurs étoient
+plus respectées. On négligeoit pour lui l'univers;
+et les hommes, accoutumés depuis longtemps à se
+passer de l'évidence, croyoient tenir dans leurs
+mains les premiers principes des choses, parce que
+leur ignorance hardie prononçoit des mots
+obscurs et vagues qu'ils croyoient entendre.</p>
+
+<p>Voilà les progrès que l'esprit humain avoit faits
+pendant trente siècles. On remarque, pendant
+cette longue révolution de temps, cinq ou six
+hommes qui ont pensé, et créé des idées; et le reste
+du monde a travaillé sur ces pensées, comme
+l'artisan, dans sa forge, travaille sur les métaux
+que lui fournit la mine. Il y a eu plusieurs siècles
+de suite où l'on n'a point avancé d'un pas vers la
+vérité; il y a eu des nations qui n'ont pas contribué
+d'une idée à la masse des idées générales. Du
+siècle d'Aristote à celui de Descartes, j'aperçois
+un vide de deux mille ans. Là, la pensée originale
+se perd, comme un fleuve qui meurt dans
+les sables, ou qui s'ensevelit sous terre, et qui
+ne reparoît qu'à mille lieues de là, sous de nouveaux
+cieux et sur une terre nouvelle. Quoi donc!
+y a-t-il pour l'esprit humain des temps de sommeil
+et de mort, comme il y en a de vie et d'activité?
+ou le don de penser par soi-même est-il réservé
+à un si petit nombre d'hommes? ou les grandes
+combinaisons d'idées sont-elles bornées par la nature,
+et s'épuisent-elles avec rapidité? Dans cet
+état de l'esprit humain, dans cet engourdissement
+général, il falloit un homme qui remontât l'espèce
+humaine, qui ajoutât de nouveaux ressorts à
+l'entendement, qui se ressaisît du don de penser,
+qui vît ce qui étoit fait, ce qui restoit à faire, et
+pourquoi les progrès avoient été suspendus tant
+de siècles; un homme qui eût assez d'audace pour
+renverser, assez de génie pour reconstruire, assez
+de sagesse pour poser des fondements sûrs, assez
+d'éclat pour éblouir son siècle et rompre l'enchantement
+des siècles passés; un homme qui
+étonnât par la grandeur de ses vues; un homme
+en état de rassembler tout ce que les sciences
+avoient imaginé ou découvert dans tous les siècles,
+et de réunir toutes ces forces dispersées
+pour en composer une seule force avec laquelle
+il remuât pour ainsi dire l'univers; un homme
+d'un génie actif, entreprenant, qui sût voir où
+personne ne voyoit, qui désignât le but et qui
+traçât la route, qui, seul et sans guide, franchît
+par-dessus les précipices un intervalle immense,
+et entraînât après lui le genre humain. Cet homme
+devoit être Descartes. Ce seroit sans doute un
+beau spectacle de voir comment la nature le prépara
+du loin et le forma; mais qui peut suivre la
+nature dans sa marche? Il y a sans doute une
+chaîne des pensées des hommes depuis l'origine
+du monde jusqu'à nous; chaîne qui n'est ni moins
+mystérieuse ni moins grande que celle des êtres
+physiques. Les siècles ont influé sur les siècles, les
+nations sur les nations, les vérités sur les erreurs,
+les erreurs sur les vérités. Tout se tient dans l'univers;
+mais qui pourrait tracer la ligne? On peut
+du moins entrevoir ce rapport général; on peut dire
+que, sans cette foule d'erreurs qui ont inondé le
+monde, Descartes peut-être n'eût point trouvé la
+route de la vérité. Ainsi chaque philosophe en s'égarant
+avançoit le terme. Mais, laissant là les temps
+trop reculés, je veux chercher dans le siècle même
+de Descartes, ou dans ceux qui ont immédiatement
+précédé sa naissance, tout ce qui a pu servir à le
+former en influant sur son génie.</p>
+
+<p>Et d'abord j'aperçois dans l'univers une espèce
+de fermentation générale. La nature semble être
+dans un de ces moments où elle fait les plus grands
+efforts: tout s'agite; on veut partout remuer les
+anciennes bornes, on veut étendre la sphère humaine.
+Vasco de Gama découvre les Indes, Colomb
+découvre l'Amérique, Cortès et Pizarro subjuguent
+des contrées immenses et nouvelles, Magellan
+cherche les terres australes, Drake fait le
+tour du monde. L'esprit des découvertes anime
+toutes les nations. De grands changements dans
+la politique et les religions ébranlent l'Europe,
+l'Asie et l'Afrique. Cette secousse se communique
+aux sciences. L'astronomie renaît dès le quinzième
+siècle. Copernic rétablit le système de Pythagore
+et le mouvement de la terre; pas immense fait dans
+la nature! Tycho-Brahé ajoute aux observations
+de tous les siècles; il corrige et perfectionne la
+théorie des planètes, détermine le lieu d'un grand
+nombre d'étoiles fixes, démontre la région que
+les comètes occupent dans l'espace. Le nombre des
+phénomènes connus s'augmente. Le législateur
+des deux paroît; Kepler confirme ce qui a été
+trouvé avant lui, et ouvre la route à des vérités
+nouvelles. Mais il falloit de plus grands secours.
+Les verres concaves et convexes, inventés par hasard
+au treizième siècle, sont réunis trois cents ans
+après, et forment le premier télescope. L'homme
+touche aux extrémités de la création. Galilée fait
+dans les cieux ce que les grands navigateurs faisoient
+sur les mers; il aborde à de nouveaux
+mondes. Les satellites de Jupiter sont connus. Le
+mouvement de la terre est confirmé par les phases
+de Vénus. La géométrie est appliquée à la doctrine
+du mouvement. La force accélératrice dans
+la chute des corps est mesurée; on découvre la
+pesanteur de l'air, on entrevoit son élasticité.
+Bacon fait le dénombrement des connoissances
+humaines et les juge: il annonce le besoin de refaire
+des idées nouvelles, et prédit quelque chose
+de grand pour les siècles à venir. Voilà ce que la
+nature avoit fait pour Descartes avant sa naissance;
+et comme par la boussole elle avoit réuni
+les parties les plus éloignées du globe, par le télescope
+rapproché de la terre les dernières limites
+des cieux, par l'imprimerie elle avoit établi la
+communication rapide du mouvement entre les
+esprits d'un bout du monde à l'autre.</p>
+
+<p>Tout étoit disposé pour une révolution. Déjà est
+né celui qui doit faire ce grand changement<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>; il
+ne reste à la nature que d'achever son ouvrage, et
+de mûrir Descartes pour le genre humain, comme
+elle a mûri le genre humain pour lui. Je ne m'arrête
+point sur son éducation<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>; dès qu'il s'agit des
+âmes extraordinaires, il n'en faut point parler. Il
+y a une éducation pour l'homme vulgaire; il n'y
+en a point d'autre pour l'homme de génie que celle
+qu'il se donne à lui-même: elle consiste presque
+toujours à détruire la première. Descartes, par
+celle qu'il reçut, jugea son siècle. Déjà il voit
+au-delà; déjà il imagine et pressent un nouvel
+ordre des sciences: tel, de Madrid ou de Gènes,
+Colomb pressentoit l'Amérique.</p>
+
+<p>La nature, qui travailloit sur cette âme et la
+disposoit insensiblement aux grandes choses, y
+avoit mis d'abord une forte passion pour la vérité.
+Ce fut là peut-être son premier ressort. Elle y
+ajoute ce désir d'être utile aux hommes, qui s'étend
+à tous les siècles et à toutes les nations;
+désir qu'on ne s'étoit point encore avisé de calomnier.
+Elle lui donne ensuite, pour tout le temps
+de sa jeunesse, une activité inquiète<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>, ces tourments
+du génie, ce vide d'une âme que rien ne
+remplit encore, et qui se fatigue à chercher autour
+d'elle ce qui doit la fixer. Alors elle le promène
+dans l'Europe entière, et fait passer rapidement
+sous ses yeux les plus grands spectacles.
+Elle lui présente, en Hollande, un peuple qui
+brise ses chaînes et devient libre, le fanatisme
+germant au sein de la liberté, les querelles de
+la religion changées en factions d'état; en Allemagne,
+le choc de la ligue protestante et de la
+ligue catholique, le commencement d'un carnage
+de trente années; aux extrémités de la Pologne,
+dans le Brandebourg, la Poméranie et le Holstein,
+les contre-coups de cette guerre affreuse; en Flandre,
+le contraste de dix provinces opulentes restées
+soumises à l'Espagne, tandis que sept provinces
+pauvres combattoient depuis cinquante ans pour
+leur liberté; dans la Valteline, les mouvements
+de l'ambition espagnole, les précautions inquiètes
+de la cour de Savoie; eu Suisse, des lois et des
+moeurs, une pauvreté fière, une liberté sans orages;
+à Gênes, toutes les factions des républiques,
+tout l'orgueil des monarchies; à Venise, le pouvoir
+des nobles, l'esclavage du peuple, une liberté
+tyrannique; à Florence, les Médicis, les arts, et
+Galilée; à Rome, toutes les nations rassemblées
+par la religion, spectacle qui vaut peut-être bien
+celui des statues et des tableaux; en Angleterre,
+les droits des peuples luttant contre ceux des
+rois, Charles Ier sur le trône, et Cromwell encore
+dans la foule<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. L'âme de Descartes, à travers
+tous ces objets, s'élève et s'agrandit. La religion,
+la politique, la liberté, la nature, la morale,
+tout contribue à étendre ses idées; car l'on se
+trompe si l'on croit que l'âme du philosophe doit
+se concentrer dans l'objet particulier qui l'occupe.
+Il doit tout embrasser, tout voir. Il y a des
+points de réunion où toutes les vérités se touchent;
+et la vérité universelle n'est elle-même que
+la chaîne de tous les rapports. Pour voir de plus
+près le genre humain sous toutes les faces, Descartes
+se mêle dans ces jeux sanglants des rois, où
+le génie s'épuise à détruire, et où des milliers
+d'hommes, assemblés contre des milliers d'hommes,
+exercent le meurtre par art et par principes<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>.
+Ainsi Socrate porta les armes dans sa jeunesse.
+Partout il étudie l'homme et le monde. Il
+analyse l'esprit humain; il observe les opinions,
+suit leur progrès, examine leur influence, remonte
+à leur source. De ces opinions, les unes
+naissent du gouvernement, d'autres du climat,
+d'autres de la religion, d'autres de la forme des
+langues, quelques unes des moeurs, d'autres des
+lois, plusieurs de toutes ces causes réunies: il y en
+a qui sortent du fond même de l'esprit humain et
+de la constitution de l'homme, et celles-là sont à
+peu près les mêmes chez tous les peuples; il y en
+a d'autres qui sont bornées par les montagnes et
+par les fleuves, car chaque pays a ses opinions
+comme ses plantes: toutes ensemble forment la
+raison du peuple. Quel spectacle pour un philosophe!
+Descartes en fut épouvanté. Voilà donc,
+dit-il, la raison humaine! Dès ce moment il sentit
+s'ébranler tout l'édifice de ses connoissances:
+il voulut y porter la main pour achever de le
+renverser; mais il n'avoit point encore assez de
+force, et il s'arrêta. Il poursuit ses observations;
+il étudie la nature physique: tantôt il la considère
+dans toute son étendue, comme ne formant qu'un
+seul et immense ouvrage; tantôt il la suit dans
+ses détails. La nature vivante et la nature morte,
+l'être brut et l'être organisé, les différentes classes
+de grandeurs et de formes, les destructions et
+les renouvellements, les variétés et les rapports,
+rien ne lui échappe, comme rien ne l'étonne.
+J'aime à le voir debout sur la cime des Alpes,
+élevé, par sa situation, au-dessus de l'Europe entière,
+suivant de l'oeil la course du Pô, du Rhin,
+du Rhône et du Danube, et de là s'élevant par la
+pensée vers les deux, qu'il paroît toucher, pénétrant
+dans les réservoirs destinés à fournir à l'Europe
+ces amas d'eaux immenses; quelquefois observant
+à ses pieds les espèces innombrables de végétaux
+semés par la nature sur le penchant des
+précipices, ou entre les pointes des rochers;
+quelquefois mesurant la hauteur de ces montagnes
+de glace, qui semblent jetées dans les vallons
+des Alpes pour les combler, ou méditant
+profondément à la lueur des orages<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>. Ah! c'est
+dans ces moments que l'âme du philosophe s'étend,
+devient immense et profonde comme la
+nature; c'est alors que ses idées s'élèvent et parcourent
+l'univers. Insatiable de voir et de connoître,
+partout où il passe, Descartes interroge
+la vérité; il la demande à tous les lieux qu'il parcourt,
+il la poursuit de pays en pays. Dans les
+villes prises d'assaut, ce sont les savants qu'il
+cherche. Maximilien de Bavière voit dans Prague,
+dont il s'est rendu maître, la capitale d'un royaume
+conquis; Descartes n'y voit que l'ancien séjour de
+Tycho-Brahé. Sa mémoire y étoit encore récente;
+il interroge tous ceux qui l'ont connu, il suit les
+traces de ses pensées; il rassemble dans les conversations
+le génie d'un grand homme. Ainsi voyageoient
+autrefois les Pythagore, et les Platon, lorsqu'ils
+alloient dans l'Orient étudier ces colonnes,
+archives des nations et monuments des découvertes
+antiques. Descartes, à leur exemple, ramasse tout
+ce qui peut l'instruire. Mais tant d'idées acquises
+dans ses voyages ne lui auroient encore servi de
+rien, s'il n'avoit eu l'art de se les approprier par
+des méditations profondes; art si nécessaire au
+philosophe, si inconnu au vulgaire, et peut-être
+si étranger à l'homme. En effet, qu'est-ce que
+méditer? C'est ramener au dedans de nous notre
+existence répandue tout entière au dehors; c'est
+nous retirer de l'univers pour habiter dans notre
+âme; c'est anéantir toute l'activité des sens pour
+augmenter celle de la pensée; c'est rassembler
+en un point toutes les forces de l'esprit; c'est
+mesurer le temps, non plus par le mouvement et
+par l'espace, mais par la succession lente ou rapide
+des idées. Ces méditations, dans Descartes,
+avoient tourné en habitude<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>; elles le suivoient
+partout: dans les voyages, dans les camps, dans
+les occupations les plus tumultueuses, il avoit
+toujours un asile prêt où son âme se retiroit au
+besoin. C'étoit là qu'il appeloit ses idées; elles
+accouroient en foule: la méditation les faisoit
+naître, l'esprit géométrique venoit les enchaîner.
+Dès sa jeunesse il s'étoit avidement attaché aux
+mathématiques, comme au seul objet qui lui présentoit
+l'évidence<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>. C'étoit là que son âme se
+reposoit de l'inquiétude qui la tourmentoit partout
+ailleurs. Mais, dégoûté bientôt de spéculations
+abstraites, le désir de se rapprocher des
+hommes le rentraînoit à l'étude de la nature. Il se
+livroit à toutes les sciences: il n'y trouvoit pas la
+certitude de la géométrie, qu'elle ne doit qu'à la
+simplicité de son objet; mais il y transportoit
+du moins la méthode des géomètres. C'est d'elle
+qu'il apprenoit à fixer toujours le sens des termes,
+et à n'en abuser jamais; à décomposer l'objet de
+son étude, à lier les conséquences aux principes;
+à remonter par l'analyse, à descendre par la synthèse.
+Ainsi l'esprit géométrique affermissoit sa
+marche; mais le courage et l'esprit d'indépendance
+brisoient devant lui les barrières pour lui frayer
+des routes. Il étoit né avec l'audace qui caractérise
+le génie; et sans doute les événements dont il
+avoit été témoin, les grands spectacles de liberté
+qu'il avoit vus en Allemagne, en Hollande, dans
+la Hongrie et dans la Bohème, avoient contribué
+à développer encore en lui cette fierté d'esprit
+naturelle. Il osa donc concevoir l'idée de s'élever
+contre les tyrans de la raison. Mais, avant de détruire
+tous les préjugés qui étoient sur la terre, il
+falloit commencer par les détruire en lui-même.
+Comment y parvenir? comment anéantir des formes
+qui ne sont point notre ouvrage, et qui sont le
+résultat nécessaire de mille combinaisons faites
+sans nous? Il falloit, pour ainsi dire, détruire son
+âme et la refaire. Tant de difficultés n'effrayèrent
+point Descartes. Je le vois, pendant près de dix
+ans, luttant contre lui-même pour secouer toutes
+ses opinions. Il demande compte à ses sens de
+toutes les idées qu'ils ont portées dans son âme; il
+examine tous les tableaux de son imagination, et
+les compare avec les objets réels; il descend dans
+l'intérieur de ses perceptions, qu'il analyse; il parcourt
+le dépôt de sa mémoire, et juge tout ce qui
+y est rassemblé. Partout il poursuit le préjugé, il
+le chasse de retraite en retraite; son entendement,
+peuplé auparavant d'opinions et d'idées,
+devient un désert immense, mais où désormais
+la vérité peut entrer<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.</p>
+
+<p>Voilà donc la révolution faite dans l'âme de
+Descartes: voilà ses idées anciennes détruites. Il
+ne s'agit plus que d'en créer d'autres. Car, pour
+changer les nations, il ne suffit point d'abattre;
+il faut reconstruire. Dès ce moment, Descartes ne
+pense plus qu'à élever une philosophie nouvelle.
+Tout l'y invite; les exhortations de ses amis, le
+désir de combler le vide qu'il avoit fait dans ses
+idées, je ne sais quel instinct qui domine le grand
+homme, et, plus que tout cela, l'ambition de faire
+des découvertes dans la nature, pour rendre les
+hommes moins misérables ou plus heureux. Mais,
+pour exécuter un pareil dessein, il sentit qu'il
+falloit se cacher. Hommes du monde, si fiers de
+votre politesse et de vos avantages, souffrez que je
+vous dise la vérité; ce n'est jamais parmi vous que
+l'on fera ni que l'on pensera de grandes choses.
+Vous polissez l'esprit, mais vous énervez le génie.
+Qu'a-t-il besoin de vos vains ornements? Sa grandeur
+fait sa beauté. C'est dans la solitude que
+l'homme de génie est ce qu'il doit être; c'est là qu'il
+rassemble toutes les forces de son âme. Auroit-il
+besoin des hommes? N'a-t-il pas avec lui la nature?
+et il ne la voit point à travers les petites
+formes de la société, mais dans sa grandeur primitive,
+dans sa beauté originale et pure. C'est
+dans la solitude que toutes les heures laissent une
+trace, que tous les instants sont représentés par
+une pensée, que le temps est au sage, et le sage
+à lui-même. C'est dans la solitude surtout que
+l'âme a toute la vigueur de l'indépendance. Là elle
+n'entend point le bruit des chaînes que le despotisme
+et la superstition secouent sur leurs esclaves:
+elle est libre comme la pensée de l'homme qui
+existeroit seul. Cette indépendance, après la vérité,
+étoit la plus grande passion de Descartes.
+Ne vous en étonnez point; ces deux passions
+tiennent l'une à l'autre. La vérité est l'aliment
+d'une âme fière et libre, tandis que l'esclave n'ose
+même lever les yeux jusqu'à elle. C'est cet amour
+de la liberté qui engage Descartes à fuir tous les
+engagements, à rompre tous les petits liens de société,
+à renoncer à ces emplois qui ne sont trop
+souvent que les chaînes de l'orgueil. Il falloit qu'un
+homme comme lui ne fût qu'à la nature et au genre
+humain. Descartes ne fut donc ni magistrat, ni
+militaire, ni homme de cour<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>. Il consentit à
+n'être qu'un philosophe, qu'un homme de génie,
+c'est-à-dire rien aux yeux du peuple. Il renonce
+même à son pays; il choisit une retraite dans la
+Hollande. C'est dans le séjour de la liberté qu'il
+va fonder une philosophie libre. Il dit adieu à ses
+parents, à ses amis, à sa patrie; il part<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>. L'amour
+de la vérité n'est plus dans son coeur un
+sentiment ordinaire; c'est un sentiment religieux
+qui élève et remplit son âme. Dieu, la nature, les
+hommes, voilà quels vont être, le reste de sa vie,
+les objets de ses pensées. Il se consacre à cette
+occupation aux pieds des autels. O jour, ô moment
+remarquable dans l'histoire de l'esprit humain!
+Je crois voir Descartes, avec le respect dont
+il étoit pénétré pour la Divinité, entrer dans le
+temple, et s'y prosterner. Je crois l'entendre dire
+à Dieu: O Dieu, puisque tu m'as créé, je ne veux
+point mourir sans avoir médité sur tes ouvrages. Je
+vais chercher la vérité, si tu l'as mise sur la terre.
+Je vais me rendre utile à l'homme, puisque je
+suis homme. Soutiens ma foiblesse, agrandis mon
+esprit, rends-le digne de la nature et de toi. Si tu
+permets que j'ajoute à la perfection des hommes,
+je te rendrai grâce en mourant, et ne me repentirai
+point d'être né.</p>
+
+<p>Je m'arrête un moment: l'ouvrage de la nature
+est achevé. Elle a préparé avant la naissance de
+Descartes tout ce qui devoit influer sur lui; elle
+lui a donné les prédécesseurs dont il avoit besoin;
+elle a jeté dans son sein les semences qui devoient
+y germer; elle a établi entre son esprit et
+son âme les rapports nécessaires; elle a fait passer
+sous ses yeux tous les grands spectacles et du
+monde physique et du monde moral; elle a rassemblé
+autour de lui, ou dans lui, tous les ressorts;
+elle a mis dans sa main tous les instruments:
+son travail est fini. Ici commence celui de
+Descartes. Je vais faire l'histoire de ses pensées:
+on verra une espèce de création; elle embrassera
+tout ce qui est; elle présentera une machine immense,
+mue avec peu de ressorts: on y trouvera
+le grand caractère de la simplicité, l'enchaînement
+de toutes les parties, et souvent, comme dans la
+nature physique, un ordre réel caché sous un
+désordre apparent.</p>
+
+<p>Je commence par où il a commencé lui-même.
+Avant de mettre la main à l'édifice, il faut jeter
+les fondements; il faut creuser jusqu'à la source
+de la vérité; il faut établir l'évidence, et distinguer
+son caractère. Nous avons vu Descartes renverser
+toutes les fausses opinions qui étoient dans
+son âme; il fait plus, il s'élève à un doute universel<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.
+Celui qui s'est trompé une fois peut
+se tromper toujours. Aussitôt les cieux, la terre,
+les figures, les sons, les couleurs, son corps
+même, et les sens avec lesquels il voyage dans l'univers,
+tout s'anéantit à ses yeux. Rien n'est assuré,
+rien n'existe. Dans ce doute général, où trouver
+un point d'appui? Quelle première vérité servira de
+base à toutes les vérités? Pour Dieu, cette première
+vérité est partout. Descartes la trouve dans son
+doute même. Puisque je doute, je pense; puisque
+je pense, j'existe. Mais à quelle marque la reconnoît-il?
+A l'empreinte de l'évidence. Il établit donc
+pour principe de ne regarder comme vrai que ce
+qui est évident, c'est-à-dire ce qui est clairement
+contenu dans l'idée de l'objet qu'il contemple.
+Tel est ce fameux doute philosophique de Descartes.
+Tel est le premier pas qu'il fait pour en
+sortir, et la première règle qu'il établit. C'est cette
+règle qui a fait la révolution de l'esprit humain.
+Pour diriger l'entendement, il joint l'analyse au
+doute. Décomposer les questions et les diviser
+en plusieurs branches; avancer par degrés
+des objets les plus simples aux plus composés,
+et des plus connus aux plus cachés; combler
+l'intervalle qui est entre les idées éloignées et
+le remplir par toutes les idées intermédiaires;
+mettre dans ces idées un tel enchaînement que
+toutes se déduisent aisément les unes des autres,
+et que les énoncer, ce soit pour ainsi dire les démontrer;
+voilà les autres règles qu'il a établies,
+et dont il a donné l'exemple<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>. On entrevoit
+déjà toute la marche de sa philosophie. Puisqu'il
+faut commencer par ce qui est évident et simple,
+il établira des principes qui réunissent ce double
+caractère. Pour raisonner sur la nature, il s'appuiera
+sur des axiomes, et déduira des causes générales
+tous les effets particuliers. Ne craignons
+pas de l'avouer, Descartes a tracé un plan trop
+élevé pour l'homme; ce génie hardi a eu l'ambition
+de connoître comme Dieu même connoît,
+c'est-à-dire par les principes: mais sa méthode
+n'en est pas moins la créatrice de la philosophie.
+Avant lui, il n'y avoit qu'une logique de mots.
+Celle d'Aristote apprenoit plus à définir et à diviser
+qu'à connoître; à tirer les conséquences, qu'à
+découvrir les principes. Celle des scolastiques,
+absurdement subtile, laissoit les réalités pour s'égarer
+dans des abstractions barbares. Celle de Raimond
+Lulle n'étoit qu'un assemblage de caractères
+magiques pour interroger sans entendre, et répondre
+sans être entendu. C'est Descartes qui créa
+cette logique intérieure de l'âme, par laquelle l'entendement
+se rend compte à lui-même de toutes ses
+idées, calcule sa marche, ne perd jamais de vue le
+point d'où il part et le terme où il veut arriver; esprit
+de raison plutôt que de raisonnement, et qui
+s'applique à tous les arts comme à toutes les sciences.</p>
+
+<p>Sa méthode est créée: il a fait comme ces grands
+architectes qui, concevant des ouvrages nouveaux,
+commencent par se faire de nouveaux instruments
+et des machines nouvelles. Aidé de ce secours, il
+entre dans la métaphysique. Il y jette d'abord un
+regard. Qu'aperçoit-il? une audace puérile de l'esprit
+humain, des êtres imaginaires, des rêveries
+profondes, des mots barbares; car, dans tous les
+temps, l'homme, quand il n'a pu connoître, a créé
+des signes pour représenter des idées qu'il n'avoit
+pas, et il a pris ces signes pour des connoissances.
+Descartes vit d'un coup d'oeil ce que devoit être
+la métaphysique. Dieu, l'âme, et les principes généraux
+des sciences, voilà ses objets<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>. Je m'élève
+avec lui jusqu'à la première cause. Newton la
+chercha dans les mondes; Descartes la cherche dans
+lui-même. Il s'étoit convaincu de l'existence de son
+âme; il avoit senti en lui l'être qui pense, c'est-à-dire
+l'être qui doute, qui nie, qui affirme, qui conçoit,
+qui veut, qui a des erreurs, qui les combat. Cet
+être intelligent est donc sujet à des imperfections.
+Mais toute idée d'imperfection suppose l'idée d'un
+être plus parfait. De l'idée du parfait naît l'idée de
+l'infini. D'où lui naît cette idée? Comment l'homme,
+dont les facultés sont si bornées, l'homme qui passe
+sa vie à tourner dans l'intérieur d'un cercle étroit,
+comment cet être si foible a-t-il pu embrasser et
+concevoir l'infini? Cette idée ne lui est-elle pas
+étrangère? ne suppose-t-elle pas hors de lui un être
+qui en soit le modèle et le principe? Cet être n'est-il
+pas Dieu? Toutes les autres idées claires et distinctes
+que l'homme trouve en lui ne renferment
+que l'existence possible de leur objet: l'idée seule
+de l'être parfait renferme une existence nécessaire.
+Cette idée est pour Descartes le commencement
+de la grande chaîne. Si tous les êtres créés sont une
+émanation du premier être, si toutes les lois qui
+font l'ordre physique et l'ordre moral sont, ou des
+rapports nécessaires que Dieu a vus, ou des rapports
+qu'il a établis librement, en connoissant ce
+qui est le plus conforme à ses attributs, on connoîtra
+les lois primitives de la nature. Ainsi la connoissance
+de tous les êtres se trouve enchaînée à
+celle du premier. C'est elle aussi qui affermit la
+marche de l'esprit humain, et sert de base à l'évidence;
+c'est elle qui, en m'apprenant que la vérité
+éternelle ne peut me tromper, m'ordonne de regarder
+comme vrai tout ce que ma raison me présentera
+comme évident.</p>
+
+<p>Appuyé de ce principe, et sûr de sa marche,
+Descartes passe à l'analyse de son âme. Il a remarqué
+que, dans son doute, l'étendue, la figure et
+le mouvement s'anéantissoient pour lui. Sa pensée
+seule demeuroit; seule elle restoit immuablement
+attachée à son être, sans qu'il lui fût possible de l'en
+séparer. Il peut donc concevoir distinctement que
+sa pensée existe, sans que rien n'existe autour de
+lui. L'âme se conçoit donc sans le corps. De là naît
+la distinction de l'être pensant et de l'être matériel.
+Pour juger de la nature des deux substances, Descartes
+cherche une propriété générale dont toutes
+les autres dépendent: c'est l'étendue dans la matière;
+dans l'âme, c'est la pensée. De l'étendue
+naissent la figure et le mouvement; de la pensée
+naît la faculté de sentir, de vouloir, d'imaginer.
+L'étendue est divisible de sa nature; la pensée,
+simple et indivisible. Comment ce qui est simple
+appartiendroit-il à un être composé de parties?
+comment des milliers d'éléments, qui forment un
+corps, pourroient-ils former une perception ou un
+jugement unique? Cependant il existe une chaîne
+secrète entre l'âme et le corps. L'âme n'est-elle que
+semblable au pilote qui dirige le vaisseau? Non;
+elle fait un tout avec le vaisseau qu'elle gouverne.
+C'est donc de l'étroite correspondance qui est entre
+les mouvements de l'un et les sensations ou pensées
+de l'autre, que dépend la liaison de ces deux
+principes si divisés et si unis<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>. C'est ainsi que
+Descartes tourne autour de son être, et examine
+tout ce qui le compose. Nourri d'idées intellectuelles,
+et détaché de ses sens, c'est son âme qui
+le frappe le plus. Voici une pensée faite pour étonner
+le peuple, mais que le philosophe concevra
+sans peine. Descartes est plus sûr de l'existence de
+son âme que de celle de son corps. En effet, que
+sont toutes les sensations, sinon un avertissement
+éternel pour l'âme qu'elle existe? Peut-elle sortir
+hors d'elle-même sans y rentrer à chaque instant
+par la pensée? Quand je parcoure tous les objets
+de l'univers, ce n'est jamais que ma pensée que j'aperçois.
+Mais comment cette âme franchit-elle l'intervalle
+immense qui est entre elle et la matière? Ici
+Descartes reprend son analyse et le fil de sa méthode.
+Pour juger s'il existe des corps, il consulte
+d'abord ses idées. Il trouve dans son âme les idées
+générales d'étendue, de grandeur, de figure, de situation,
+de mouvement, et une foule de perceptions
+particulières. Ces idées lui apprennent bien
+l'existence de la matière, comme objet mathématique,
+mais ne lui disent rien de son existence physique
+et réelle. Il interroge ensuite son imagination.
+Elle lui offre une suite de tableaux où des
+corps sont représentés; sans doute l'original de
+ces tableaux existe, mais ce n'est encore qu'une
+probabilité. Il remonte jusqu'à ses sens. Ce sont
+eux qui font la communication de l'âme et de l'univers;
+ou plutôt ce sont eux qui créent l'univers
+pour l'âme. Ils lui portent chaque portion du monde
+en détail; par une métamorphose rapide, la sensation
+devient idée, et l'âme voit dans cette idée,
+comme dans un miroir, le monde qui est hors
+d'elle. Les sens sont donc les messagers de l'âme.
+Mais quelle foi peut-elle ajouter à leur rapport?
+Souvent ce rapport la trompe. Descartes remonte
+alors jusqu'à Dieu. D'un côté, la véracité de l'Être
+suprême; de l'autre, le penchant irrésistible de
+l'homme à rapporter ses sensations à des objets
+réels qui existent hors de lui: voilà les motifs qui
+le déterminent, et il se ressaisit de l'univers physique
+qui lui échappoit.</p>
+
+<p>Ferai-je voir ce grand homme, malgré la circonspection
+de sa marche, s'égarant dans la métaphysique,
+et créant son système des idées innées?
+Mais cette erreur même tenoit à son génie. Accoutumé
+à des méditations profondes, habitué à vivre
+loin des sens, à chercher dans son âme ou dans
+l'essence de Dieu, l'origine, l'ordre et le fil de ses
+connoissances, pouvoit-il soupçonner que l'âme fût
+entièrement dépendante des sens pour les idées?
+N'étoit-il pas trop avilissant pour elle qu'elle ne
+fût occupée qu'à parcourir le monde physique
+pour ramasser les matériaux de ses connoissances,
+comme le botaniste qui cueille ses végétaux, ou à
+extraire des principes de ses sensations, comme le
+chimiste qui analyse les corps? Il étoit réservé à
+Locke de nous donner sur les idées le vrai système
+de la nature, en développant un principe
+connu par Aristote et saisi par Bacon, mais dont
+Locke n'est pas moins le créateur, car un principe
+n'est créé que lorsqu'il est démontré aux hommes.
+Qui nous démontrera de même ce que c'est que
+l'âme des bêtes? quels sont ces êtres singuliers,
+si supérieurs aux végétaux par leurs organes, si
+inférieurs à l'homme par leurs facultés? quel est
+ce principe qui, sans leur donner la raison, produit
+en eux des sensations, du mouvement et de la vie?
+Quelque parti que l'on embrasse, la raison se trouble,
+la dignité de l'homme s'offense, ou la religion
+s'épouvante. Chaque système est voisin d'une erreur;
+chaque route est sur le bord d'un précipice.
+Ici Descartes est entraîné, par la force des conséquences
+et l'enchaînement de ses idées, vers un
+système aussi singulier que hardi, et qui est digne
+au moins de la grandeur de Dieu. En effet, quelle
+idée plus sublime que de concevoir une multitude
+innombrable de machines à qui l'organisation tient
+lieu de principe intelligent; dont tous les ressorts
+sont différents, selon les différentes espèces et les
+différents buts de la création; où tout est prévu,
+tout combiné pour la conservation et la reproduction
+des êtres; où toutes les opérations sont le résultat
+toujours sûr des lois du mouvement; où toutes
+les causes qui doivent produire des millions d'effets
+sont arrangées jusqu'à la fin des siècles, et ne
+dépendent que de la correspondance et de l'harmonie
+de quelque partie de matière? Avouons-le,
+ce système donne la plus grande idée de l'art de
+l'éternel géomètre, comme l'appeloit Platon. C'est
+ce même caractère de grandeur que l'on a retrouvé
+depuis dans l'harmonie préétablie de Leibnitz,
+caractère plus propre que tout autre à séduire les
+hommes de génie, qui aiment mieux voir tout en
+un instant dans une grande idée, que de se traîner
+sur des détails d'observations et sur quelques
+vérités éparses et isolées.</p>
+
+<p>Descartes s'est élevé à Dieu, est descendu dans
+son âme, a saisi sa pensée, l'a séparée de la matière,
+s'est assuré qu'il existoit des corps hors de
+lui. Sûr de tous les principes de ses connoissances,
+il va maintenant s'élancer dans l'univers physique;
+il va le parcourir, l'embrasser, le connoître: mais
+auparavant il perfectionne l'instrument de la géométrie,
+dont il a besoin. C'est ici une des parties
+les plus solides de la gloire de Descartes; c'est ici
+qu'il a tracé une route qui sera éternellement
+marquée dans l'histoire de l'esprit humain. L'algèbre
+étoit créée depuis longtemps. Cette géométrie
+métaphysique, qui exprime tous les rapports
+par des signes universels, qui facilite le calcul en
+le généralisant, opère sur les quantités inconnues
+comme si elles étoient connues, accélère la marche
+et augmente l'étendue de l'esprit en substituant
+un signe abrégé à des combinaisons nombreuses;
+cette science, inventée par les Arabes, ou du moins
+transportée par eux en Espagne, cultivée par les
+Italiens, avoit été agrandie et perfectionnée par un
+Français: mais, malgré les découvertes importantes
+de l'illustre Viète, malgré un pas ou deux qu'on
+avoit faits après lui en Angleterre, il restoit encore
+beaucoup à découvrir. Tel étoit le sort de Descartes,
+qu'il ne pouvoit approcher d'une science
+sans qu'aussitôt elle ne prît une face nouvelle.
+D'abord il travaille sur les méthodes de l'analyse
+pure: pour soulager l'imagination, il diminue le
+nombre des signes; il représente par des chiffres
+les puissances des quantités, et simplifie, pour
+ainsi dire, le mécanisme algébrique. Il s'élève ensuite
+plus haut: il trouve sa fameuse méthode des
+<i>indéterminées</i>, artifice plein d'adresse, où l'art,
+conduit par le génie, surprend la vérité en paraissant
+s'éloigner d'elle; il apprend à connoître le
+nombre et la nature des racines dans chaque équation
+par la combinaison successive des signes;
+règle aussi utile que simple, que la jalousie et
+l'ignorance ont attaquée, que la rivalité nationale,
+a disputée à Descartes, et qui n'a été démontrée
+que depuis quelques années<a id="footnotetagA" name="footnotetagA"></a><a href="#footnoteA"><sup>A</sup></a>. C'est ainsi que les
+grands hommes découvrent, comme par inspiration,
+des vérités que les hommes ordinaires n'entendent
+quelquefois qu'au bout de cent ans de
+pratique et d'étude; et celui qui démontre ces
+vérités après eux acquiert encore une gloire immortelle.
+L'algèbre ainsi perfectionnée, il restoit un
+pas plus difficile à faire. La méthode d'Apollonius
+et d'Archimède, qui fut celle de tous les anciens
+géomètres, exacte et rigoureuse pour les démonstrations,
+étoit peu utile pour les découvertes.
+Semblable à ces machines qui dépensent une quantité
+prodigieuse de forces pour peu de mouvement,
+elle consumoit l'esprit dans un détail d'opérations
+trop compliquées, et le traînoit lentement d'une
+vérité à l'autre. Il falloit une méthode plus rapide;
+il falloit un instrument qui élevât le géomètre à
+une hauteur d'où il pût dominer sur toutes ses
+opérations, et, sans fatiguer sa vue, voir d'un coup
+d'oeil des espaces immenses se resserrer comme en
+un point: cet instrument, c'est Descartes qui l'a
+créé; c'est l'application de l'algèbre à la géométrie.
+Il commença donc par traduire les lignes, les
+surfaces et les solides en caractères algébriques;
+mais ce qui étoit l'effort du génie, c'étoit, après la
+résolution du problème, de traduire de nouveau
+les caractères algébriques en figures. Je n'entreprendrai
+point de détailler les admirables découvertes
+sur lesquelles est fondée cette analyse créée
+par Descartes. Ces vérités abstraites et pures, faites
+pour être mesurées par le compas, échappent au
+pinceau de l'éloquence; et j'affoiblirois l'éloge d'un
+grand homme en cherchant à peindre ce qui ne
+doit être que calculé. Contentons-nous de remarquer
+ici que, par son analyse, Descartes fit faire
+plus de progrès à la géométrie qu'elle n'en avoit
+fait depuis la création du monde. Il abrégea les
+travaux, il multiplia les forces, il donna une nouvelle
+marche à l'esprit humain. C'est l'analyse qui
+a été l'instrument de toutes les grandes découvertes
+des modernes; c'est l'analyse qui, dans les mains
+des Leibnitz, des Newton et des Bernoulli, a produit
+cette géométrie nouvelle et sublime qui soumet
+l'infini au calcul: voilà l'ouvrage de Descartes. Quel
+est donc cet homme extraordinaire qui a laissé si
+loin de lui tous les siècles passés, qui a ouvert de
+nouvelles routes aux siècles à venir, et qui dans le
+sien avoit à peine trois hommes qui fussent en état
+de l'entendre? Il est vrai qu'il avoit répandu sur
+toute sa géométrie une certaine obscurité: soit
+qu'accoutumé à franchir d'un saut des intervalles
+immenses, il ne s'aperçût pas seulement de toutes
+les idées intermédiaires qu'il supprimoit, et qui sont
+des points d'appui nécessaires à la foiblesse; soit
+que son dessein fût de secouer l'esprit humain, et
+de l'accoutumer aux grands efforts; soit enfin que,
+tourmenté par des rivaux jaloux et foibles, il voulût
+une fois les accabler de son génie, et les épouvanter
+de toute la distance qui étoit entre eux et lui<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteA" name="footnoteA"></a><b>Note A:</b><a href="#footnotetagA"> (retour) </a> Voyez les Mémoires de l'Académie des sciences, année 1741.</blockquote>
+
+<p>Mais ce qui prouve le mieux toute l'étendue de
+l'esprit de Descartes, c'est qu'il est le premier qui
+ait conçu la grande idée de réunir toutes les sciences,
+et de les faire servir à la perfection l'une de
+l'autre. On a vu qu'il avoit transporté dans sa logique
+la méthode des géomètres; il se servit de l'analyse
+logique pour perfectionner l'algèbre; il appliqua
+ensuite l'algèbre à la géométrie, la géométrie et l'algèbre
+à la mécanique, et ces trois sciences combinées
+ensemble à l'astronomie. C'est donc à lui
+qu'on doit les premiers essais de l'application de la
+géométrie à la physique; application qui a créé
+encore une science toute nouvelle. Armé de tant
+de forces réunies, Descartes marche à la nature;
+il entreprend de déchirer ses voiles, et d'expliquer
+le système du monde. Voici un nouvel ordre de
+choses: voici des tableaux plus grands peut-être
+que ceux que présente l'histoire de toutes les nations
+et de tous les empires<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.</p>
+
+<p>Qu'on me donne de la matière et du mouvement,
+dit Descartes, et je vais créer un monde. D'abord
+il s'élève par la pensée vers les cieux, et de là il
+embrasse l'univers d'un coup d'oeil; il voit le monde
+entier comme une seule et immense machine, dont
+les roues et les ressorts ont été disposés au commencement,
+de la manière la plus simple, par une
+main éternelle. Parmi cette quantité effroyable de
+corps et de mouvements, il cherche la disposition
+des centres. Chaque corps a son centre particulier,
+chaque système a son centre général. Sans doute
+aussi il y a un centre universel, autour duquel sont
+rangés tous les systèmes de la nature. Mais où est-il,
+et dans quel point de l'espace? Descartes place
+dans le soleil le centre du système auquel nous
+sommes attachés. Ce système est une des roues de
+la machine: le soleil est le point d'appui. Cette
+grande roue embrasse dix-huit cent millions de
+lieues dans sa circonférence, à ne compter que jusqu'à
+l'orbe de Saturne. Que seroit-ce si on pouvoit
+suivre la marche excentrique des comètes! Cette
+roue de l'univers doit communiquer à une roue
+voisine, dont la circonférence est peut-être plus
+grande encore; celle-ci communique à une troisième,
+cette troisième à une autre, et ainsi de suite
+dans une progression infinie, jusqu'à celles qui sont
+bornées par les dernières limites de l'espace. Toutes,
+par la communication du mouvement, se balancent
+et se contre-balancent, agissent et réagissent l'une
+sur l'autre, se servent mutuellement de poids et
+de contre-poids, d'où résulte l'équilibre de chaque
+système, et, de chaque équilibre particulier, l'équilibre
+du monde. Telle est l'idée de cette grande
+machine, qui s'étend à plus de centaines de millions
+de lieues que l'imagination n'en peut concevoir
+et dont toutes les roues sont des mondes combinés
+les uns avec les autres.</p>
+
+<p>C'est cette machine que Descartes conçoit, et
+qu'il entreprend de créer avec trois lois de mécanique.
+Mais auparavant il établit les propriétés
+générales de l'espace, de la matière et du mouvement.
+D'abord, comme toutes les parties sont enchaînées,
+que nulle part le mécanisme n'est interrompu,
+et que la matière seule peut agir sur la
+matière, il faut que tout soit plein. Il admet donc
+un fluide immense et continu, qui circule entre les
+parties solides de l'univers; ainsi le vide est proscrit
+de la nature. L'idée de l'espace est nécessairement
+liée à celle de l'étendue, et Descartes confond
+l'idée de l'étendue avec celle de la matière: car on
+peut dépouiller successivement les corps de toutes
+leurs qualités; mais l'étendue y restera, sans qu'on
+puisse jamais l'en détacher. C'est donc l'étendue qui
+constitue la matière, et c'est la matière qui constitue
+l'espace. Mais où sont les bornes de l'espace?
+Descartes ne les conçoit nulle part, parce que
+l'imagination peut toujours s'étendre au-delà. L'univers
+est donc illimité: il semble que l'âme de ce
+grand homme eût été trop resserrée par les bornes
+du monde; il n'ose point les fixer. Il examine ensuite
+les lois du mouvement: mais qu'est-ce que le mouvement?
+c'est le plus grand phénomène de la nature,
+et le plus inconnu. Jamais l'homme ne saura comment
+le mouvement d'un corps peut passer dans
+un autre. Il faut donc se borner à connoître par
+quelles lois générales il se distribue, se conserve ou
+se détruit; et c'est ce que personne n'avoit cherché
+avant Descartes. C'est lui qui le premier a généralisé
+tous les phénomènes, a comparé tous les résultats
+et tous les effets, pour en extraire ces lois
+primitives: et puisque dans les mers, sur la terre
+et dans les cieux, tout s'opère par le mouvement,
+n'étoit-ce pas remettre aux hommes la clef de la
+nature? Il se trompa, je le sais; mais, malgré son
+erreur, il n'en est pas moins l'auteur des lois du
+mouvement: car, pendant trente siècles, les philosophes
+n'y avoient pas même pensé; et dès qu'il
+en eut donné de fausses, on s'appliqua à chercher
+les véritables. Trois mathématiciens célèbres les
+trouvèrent en même temps: c'étoit l'effet de ses
+recherches et de la secousse qu'il avoit donnée
+aux esprits. Du mouvement il passe à la matière,
+chose aussi incompréhensible pour l'homme. Il
+admet une matière primitive, unique, élémentaire,
+source et principe de tous les êtres, divisée et divisible
+à l'infini; qui se modifie par le mouvement;
+qui se compose et se décompose; qui végète ou
+s'organise; qui, par l'activité rapide de ses parties,
+devient fluide; qui, par leur repos, demeure inactive
+et lente; qui circule sans cesse dans des moules
+et des filières innombrables, et, par l'assemblage
+des formes, constitue l'univers: c'est avec cette
+matière qu'il entreprend de créer un monde.
+Je n'entrerai point dans le détail de cette création.
+Je ne peindrai point ces trois éléments si connus,
+formés par des millions de particules entassées,
+qui se heurtent, se froissent et se brisent; ces
+éléments emportés d'un mouvement rapide autour
+de divers centres, et marchant par tourbillons; la
+force centrifuge qui naît du mouvement circulaire;
+chaque élément qui se place à différentes distances,
+à raison de sa pesanteur; la matière la plus
+déliée qui se précipite vers les centres et y va former
+des soleils; la plus massive rejetée vers les circonférences;
+les grands tourbillons qui engloutissent
+les tourbillons voisins trop foibles pour leur
+résister, et les emportent dans leurs cours; tous
+ces tourbillons roulant dans l'espace immense, et
+chacun en équilibre, à raison de leur masse et de
+leur vitesse. C'est au physicien plutôt qu'à l'orateur
+à donner l'idée de ce système, que l'Europe adopta
+avec transport, qui a présidé si long-temps au
+mouvement des cieux, et qui est aujourd'hui tout-à-fait
+renversé. En vain les hommes les plus savants
+du siècle passé et du nôtre, en vain les Huygens,
+les Bulfinger, les Malebranche, les Leibnitz,
+les Kircher et les Bernoulli ont travaillé à réparer
+ce grand édifice; il menaçoit ruine de toutes
+parts, et il a fallu l'abandonner. Gardons-nous cependant
+de croire que ce système, tel qu'il est,
+ne soit pas l'ouvrage d'un génie extraordinaire.
+Personne encore n'avoit conçu une machine aussi
+grande ni aussi vaste; personne n'avoit eu l'idée
+de rassembler toutes les observations faites dans
+tous les siècles, et d'en bâtir un système général
+du monde; personne n'avoit fait un usage aussi
+beau des lois de l'équilibre et du mouvement; personne,
+d'un petit nombre de principes simples,
+n'avoit tiré une foule de conséquences si bien enchaînées.
+Dans un temps où les lois du mécanisme
+étoient si peu connues, où les observations astronomiques
+étoient si imparfaites, il est beau d'avoir
+même ébauché l'univers. D'ailleurs tout sembloit
+inviter l'homme à croire que c'étoit là le système
+de la nature; du moins le mouvement rapide de
+toutes les sphères, leur rotation sur leur propre
+centre, leurs orbes plus ou moins réguliers autour
+d'un centre commun, les lois de l'impulsion établies
+et connues dans tous les corps qui nous environnent,
+l'analogie de la terre avec les cieux,
+l'enchaînement de tous les corps de l'univers, enchaînement
+qui doit être formé par des liens physiques
+et réels, tout semble nous dire que les sphères
+célestes communiquent ensemble, et sont entraînées
+par un fluide invisible et immense qui
+circule autour d'elles. Mais quel est ce fluide?
+quelle est cette impulsion? quelles sont les causes
+qui la modifient, qui l'altèrent et qui la changent?
+comment toutes ces causes se combinent ou se
+divisent-elles pour produire les plus étonnants
+effets? C'est ce que Descartes ne nous apprend pas,
+c'est ce que l'homme ne saura peut-être jamais bien;
+car la géométrie, qui est le plus grand instrument
+dont on se serve aujourd'hui dans la physique, n'a
+de prise que sur les objets simples. Aussi Newton,
+tout grand qu'il étoit, a été obligé de simplifier
+l'univers pour le calculer. Il a fait mouvoir tous
+les astres dans des espaces libres: dès lors plus de
+fluide, plus de résistances, plus de frottements;
+les liens qui unissent ensemble toutes les parties
+du monde ne sont plus que des rapports de gravitation,
+des êtres purement mathématiques. Il faut
+en convenir, un tel univers est bien plus aisé à
+calculer que celui de Descartes, où toute action
+est fondée sur un mécanisme. Le newtonien, tranquille
+dans son cabinet, calcule la marche des sphères
+d'après un seul principe qui agit toujours d'une
+manière uniforme. Que la main du génie qui préside
+à l'univers saisisse le géomètre et le transporte
+tout-à-coup dans le monde de Descartes:
+Viens, monte, franchis l'intervalle qui te sépare
+des cieux, approche de Mercure, passe l'orbe de
+Vénus, laisse Mars derrière toi, viens te placer entre
+Jupiter et Saturne; te voilà à quatre-vingt mille
+diamètres de ton globe. Regarde maintenant: vois-tu
+ces grands corps qui de loin te paroissent mus
+d'une manière uniforme? Vois leurs agitations et
+leurs balancements, semblables à ceux d'un vaisseau
+tourmenté par la tempête, dans un fluide qui
+presse et qui bouillonne; vois et calcule, si tu
+peux, ces mouvements. Ainsi, quand le système
+de Descartes n'eût point été aussi défectueux, ni
+celui de Newton aussi admirable, les géomètres
+devoient, par préférence, embrasser le dernier;
+et ils l'ont fait. Quelle main plus hardie, profitant
+des nouveaux phénomènes connus et des découvertes
+nouvelles, osera reconstruire avec plus d'audace
+et de solidité ces tourbillons que Descartes
+lui-même n'éleva que d'une main foible? ou, rapprochant
+deux empires divisés, entreprendra de
+réunir l'attraction avec l'impulsion, en découvrant
+la chaîne qui les joint? ou peut-être nous apportera
+une nouvelle loi de la nature, inconnue jusqu'à
+ce jour, qui nous rende compte également et
+des phénomènes des cieux et de ceux de la terre?
+Mais l'exécution de ce projet est encore reculée.
+Au siècle de Descartes, il n'étoit pas temps d'expliquer
+le système du monde; ce temps n'est pas
+venu pour nous. Peut-être l'esprit humain n'est-il
+qu'à son enfance. Combien de siècles faudra-t-il encore
+pour que cette grande entreprise vienne à sa
+maturité! Combien de fois faudra-t-il que les comètes
+les plus éloignées se rapprochent de nous,
+et descendent dans la partie inférieure de leurs
+orbites! Combien faudra-t-il découvrir, dans le
+monde planétaire, ou de satellites nouveaux, ou
+de nouveaux phénomènes des satellites déjà connus!
+combien de mouvements irréguliers assigner
+à leurs véritables causes! combien perfectionner
+les moyens d'étendre notre vue aux plus grandes
+distances, ou par la réfraction ou par la réflexion
+de la lumière! combien attendre de hasards qui
+serviront mieux la philosophie que des siècles d'observations!
+combien découvrir de chaînes et de
+fils imperceptibles, d'abord entre tous les êtres
+qui nous environnent, ensuite entre les êtres éloignés!
+Et peut-être après ces collections immenses
+de faits, fruits de deux ou trois cents siècles, combien
+de bouleversements et de révolutions ou physiques
+ou morales sur le globe suspendront encore
+pendant des milliers d'années les progrès de
+l'esprit humain dans cette étude de la nature! Heureux
+si, après ces longues interruptions, le genre
+humain renoue le fil de ses connoissances au point
+où il avoit été rompu! C'est alors peut-être qu'il
+sera permis à l'homme de penser à faire un système
+du monde; et que ce qui a été commencé
+dans l'Égypte et dans l'Inde, poursuivi dans la
+Grèce, repris et développé en Italie, en France, en
+Allemagne et en Angleterre, s'achèvera peut-être,
+ou dans les pays intérieurs de l'Afrique, ou dans
+quelque endroit sauvage de l'Amérique septentrionale
+ou des Terres australes; tandis que notre Europe
+savante ne sera plus qu'une solitude barbare,
+ou sera peut-être engloutie sous les flots de l'océan
+rejoint à la Méditerranée. Alors on se souviendra
+de Descartes, et son nom sera prononcé peut-être
+dans des lieux où aucun son ne s'est fait entendre
+depuis la naissance du monde.</p>
+
+
+
+<p>Il poursuit sa création: des cieux il descend sur
+la terre. Les mêmes mains qui ont arrangé et construit
+les corps célestes travaillent à la composition
+du globe de la terre. Toutes les parties tendent
+vers le centre. La pesanteur est l'effet de la
+force centrifuge du tourbillon. Ce fluide, qui tend
+à s'éloigner, pousse vers le centre tous les corps
+qui ont moins de force que lui pour s'échapper:
+ainsi la matière n'a par elle-même aucun poids.
+Bientôt tout devoit changer: la pesanteur est devenue
+une qualité primitive et inhérente, qui s'étend
+à toutes les distances et à tous les mondes,
+qui fait graviter toutes les parties les unes vers
+les autres, retient la lune dans son orbite, et fait
+tomber les corps sur la terre. On devoit faire plus,
+on devoit peser les astres; monument singulier de
+l'audace de l'homme! Mais toutes ces grandes découvertes
+ne sont que des calculs sur les effets. Descartes,
+plus hardi a osé chercher la cause. Il continue
+sa marche: l'air, fluide léger, élastique et
+transparent, se détache des parties terrestres plus
+épaisses, et se balance dans l'atmosphère; le feu
+naît d'une agitation plus vive, et acquiert son activité
+brûlante; l'eau devient fluide, et ses gouttes
+s'arrondissent; les montagnes s'élèvent, et les
+abîmes des mers se creusent; un balancement périodique
+soulève et abaisse tour à tour les flots et
+remue la masse de l'océan, depuis la surface jusqu'aux
+plus grandes profondeurs; c'est le passage
+de la lune au-dessus du méridien qui presse et
+resserre les torrents de fluide contenus entre la
+lune et l'océan. L'intérieur du globe s'organise,
+une chaleur féconde part du centre de la terre,
+et se distribue dans toutes ses parties; les sels, les
+bitumes et les soufres se composent; les minéraux
+naissent de plusieurs mélanges; les veines métalliques
+s'étendent; les volcans s'allument; l'air, dilaté
+dans les cavernes souterraines, éclate, et donne des
+secousses au globe. De plus grands prodiges s'opèrent:
+la vertu magnétique se déploie, l'aimant
+attire et repousse, il communique sa force, et se
+dirige vers les pôles du monde; le fluide électrique
+circule dans les corps, et le frottement le rend
+actif. Tels sont les principaux phénomènes du globe
+que nous habitons, et que Descartes entreprend
+d'expliquer. Il soulève une partie du voile qui les
+couvre. Mais ce globe est enveloppé d'une masse
+invisible et flottante, qui est entraînée du même
+mouvement que la terre, presse sur sa surface, et y
+attache tous les corps: c'est l'atmosphère; océan
+élastique, et qui, comme le nôtre, est sujet à des
+altérations et à des tempêtes; région détachée de
+l'homme, et qui, par son poids, a sur l'homme la
+plus grande influence; lieu où se rendent sans cesse
+les particules échappées de tous les êtres; assemblage
+des ruines de la nature, ou volatilisée par le
+feu, ou dissoute par l'action de l'air, ou pompée
+par le soleil; laboratoire immense, où toutes ces
+parties isolées et extraites d'un million de corps différents
+se réunissent de nouveau, fermentent, se
+composent, produisent de nouvelles formes, et
+offrent aux yeux ces météores variés qui étonnent
+le peuple, et que recherche le philosophe. Descartes,
+après avoir parcouru la terre, s'élève dans
+cette région <a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>. Déjà on commençoit dans toute
+l'Europe à étudier la nature de l'air. Galilée le premier
+avoit découvert sa pesanteur. Torricelli avoit
+mesuré la pression de l'atmosphère. On l'avoit
+trouvée égale à un cylindre d'eau de même base
+et de trente-deux pieds de hauteur, ou à une colonne
+de vif-argent de vingt-neuf pouces. Ces expériences
+n'étonnent point Descartes: elles étoient
+conformes à ses principes. Il avoit deviné la nature
+avant qu'on l'eût mesurée. C'est lui qui donne à
+Pascal l'idée de sa fameuse expérience sur une
+haute montagne<a id="footnotetagB" name="footnotetagB"></a><a href="#footnoteB"><sup>B</sup></a>; expérience qui confirma toutes
+les autres, parce qu'on vit que la colonne de mercure
+baissoit à proportion que la colonne d'air diminuoit
+en hauteur. Pourquoi Pascal n'a-t-il point
+avoué qu'il devoit cette idée à Descartes? N'étoient-ils
+pas tous deux assez grands pour que cet
+aveu pût l'honorer?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteB" name="footnoteB"></a><b>Note B:</b><a href="#footnotetagB"> (retour) </a> Le Puy de Dôme, en Auvergne.</blockquote>
+
+<p>Les propriétés de l'air, sa fluidité, sa pesanteur
+et son ressort le rendent un des agents les plus
+universels de la nature. De son élasticité naissent
+les vents. Descartes les examine dans leur marche.
+Il les voit naître sous l'impression du soleil, qui
+raréfie les vapeurs de l'atmosphère; suivre entre
+les tropiques le cours de cet astre, d'orient en occident;
+changer de direction à trente degrés de l'équateur;
+se charger de particules glacées, en traversant
+des montagnes couvertes de neiges; devenir
+secs et brûlants en parcourant la zone torride;
+obéir, sur les rivages de l'océan, au mouvement du
+flux et du reflux; se combiner par mille causes
+différentes des lieux, des météores et des saisons;
+former partout des courants, ou lents ou rapides,
+plus réguliers sur l'espace immense et libre des
+mers, plus inégaux sur la terre, où leur direction
+est continuellement changée par le choc des forêts,
+des villes et des montagnes, qui les brisent et qui
+les réfléchissent. Il pénètre ensuite dans les ateliers
+secrets de la nature; il voit la vapeur en
+équilibre se condenser en nuage; il analyse l'organisation
+des neiges et des grêles; il décompose le
+tonnerre, et assigne l'origine des tempêtes qui bouleversent
+les mers, ou ensevelissent quelquefois
+l'Africain et l'Arabe sous des monceaux de sable.</p>
+
+<p>Un spectacle plus riant vient s'offrir. L'équilibre
+des eaux suspendues dans le nuage s'est rompu,
+la verdure des campagnes est humectée, la nature
+rafraîchie se repose en silence, le soleil brille, un
+arc, paré de couleurs éclatantes, se dessine dans
+l'air. Descartes en cherche la cause; il la trouve
+dans l'action du soleil sur les gouttes d'eau qui
+composent la nue: les rayons partis de cet astre
+tombent sur la surface de la goutte sphérique, se
+brisent à leur entrée, se réfléchissent dans l'intérieur,
+ressortent, se brisent de nouveau, et vont
+tomber sur l'oeil qui les reçoit. Je ne cherche
+point à parer Descartes d'une gloire étrangère; je
+sais qu'avant lui Antonio de Dominis avoit expliqué
+l'arc-en-ciel par les réfractions de la lumière;
+mais je sais que ce prélat célèbre avoit mêlé plusieurs
+erreurs à ces vérités. Descartes expliqua ce
+phénomène d'une manière plus précise et plus
+vraie: il découvrit le premier la cause de l'arc-en-ciel
+extérieur; il fit voir qu'il dépendoit de deux
+réfractions et de deux réflexions combinées. S'il se
+trompa dans les raisons qu'il donne de l'arrangement
+des couleurs, c'est que l'esprit humain ne marche
+que pas à pas vers la vérité; c'est qu'on n'avoit
+point encore analysé la lumière; c'est qu'on ne savoit
+point alors qu'elle est composée de sept rayons
+primitifs, que chaque rayon a un degré de réfrangibilité
+qui lui est propre, et que c'est de la différence
+des angles sous lesquels ces rayons se brisent
+que dépend l'ordre des couleurs. Ces découvertes
+étoient réservées à Newton. Mais, quoique
+Descartes ne connût pas bien la nature de la lumière,
+quoiqu'il la crût une matière homogène et
+globuleuse répandue dans l'espace, et qui, poussée
+par le soleil, communique en un instant son
+impression jusqu'à nous; quoique la fameuse observation
+de Roemer sur les satellites de Jupiter
+n'eût point encore appris aux hommes que la lumière
+emploie sept à huit minutes à parcourir les
+trente millions de lieues du soleil à la terre, Descartes
+n'en explique pas avec moins de précision,
+et les propriétés générales de la lumière, et les
+lois qu'elle suit dans son mouvement, et son action
+sur l'organe de l'homme. Il représente la vue
+comme une espèce de toucher, mais un toucher
+d'une nature extraordinaire et plus parfaite, qui
+ne s'exerce point par le contact immédiat des corps,
+mais qui s'étend jusqu'aux extrémités de l'espace,
+va saisir ce qui est hors de l'empire de tous les
+autres sens, et unit à l'existence de l'homme l'existence
+des objets les plus éloignés. C'est par le
+moyen de la lumière que s'opère ce prodige. Elle
+est, pour l'homme éclairé, ce que le bâton est pour
+l'aveugle: par l'un, on voit, pour ainsi dire, avec
+ses mains; par l'autre, on touche avec ses yeux.
+Mais, pour que la lumière agisse sur l'oeil, il faut
+qu'elle traverse des espaces immenses; ces espaces
+sont semés de corps innombrables, les uns opaques,
+les autres transparents ou fluides. Descartes
+suit la lumière dans sa route, et à travers tous ces
+chocs: il la voit, dans un milieu uniforme, se mouvoir
+en ligne droite; il la voit se réfléchir sur la
+surface des corps solides, et toujours sous un angle
+égal à celui d'incidence; il la voit enfin, lorsqu'elle
+traverse différents milieux, changer son cours, et
+se briser selon différentes lois.</p>
+
+<p>La lumière, mue en ligne droite, ou réfléchie,
+ou brisée, parvient jusqu'à l'organe qui doit la recevoir.
+Quel est cet organe étonnant, prodige de
+la nature, où tous les objets acquièrent tour à tour
+une existence successive; où les espaces, les figures
+et les mouvements qui m'environnent sont créés;
+où les astres qui existent à cent millions de lieues
+deviennent comme partie de moi-même; où, dans
+un demi-pouce de diamètre, est contenu l'univers?
+Quelles lois président à ce mécanisme? quelle harmonie
+fait concourir au même but tant de parties
+différentes? Descartes analyse et dessine toutes ces
+parties, et celles qui ont besoin d'un certain degré
+de convexité pour procurer la vue, et celles qui se
+rétrécissent ou s'étendent à proportion du nombre
+de rayons qu'il faut recevoir; et ces humeurs, d'une
+nature comme d'une densité différente, où la lumière
+souffre trois réfractions successives; et cette
+membrane si déliée, composée des filets du nerf
+optique, où l'objet vient se peindre; et ces muscles
+si agiles qui impriment à l'oeil tous les mouvements
+dont il a besoin. Par le jeu rapide et simultané de
+tous ces ressorts, les rayons rassemblés viennent
+peindre sur la rétine l'image des objets; et les
+houppes nerveuses transmettent par leur ébranlement
+leur impression jusqu'au cerveau. Là finissent
+les opérations mécaniques, et commencent celles
+de l'âme. Cette peinture si admirable est encore
+imparfaite, et il faut en corriger les défauts; il faut
+apprendre à voir. L'image peinte dans l'oeil est renversée;
+il faut remettre les objets dans leur situation:
+l'image est double; il faut la simplifier. Mais
+vous n'aurez point encore les idées de distance, de
+figure et de grandeur; vous n'avez que des lignes
+et des angles mathématiques. L'âme s'assure d'abord
+de la distance par le sens du toucher et le mouvement
+progressif; elle juge ensuite les grandeurs
+relatives par les distances, en comparant l'ouverture
+des angles formés au fond de l'oeil. Des distances
+et des grandeurs combinées résulte la connoissance
+des figures. Ainsi le sens de la vue se perfectionne
+et se forme par degrés; ainsi l'organe qui touche
+prête ses secours à l'organe qui voit; et la vision
+est en même temps le résultat de l'image tracée dans
+l'oeil et d'une foule de jugements rapides et imperceptibles,
+fruits de l'expérience. Descartes, sur
+tous ces objets, donne des règles que personne n'avoit
+encore développées avant lui; il guide la nature,
+et apprend à l'homme à se servir du plus
+noble de ses sens. Mais, dans un être aussi borné
+et aussi foible, tout s'altère; cette organisation si
+étonnante est sujette à se déranger; enfin, le genre
+humain est en droit d'accuser la nature, qui, l'ayant
+placé et comme suspendu entre deux infinis, celui
+de l'extrême grandeur et celui de l'extrême petitesse,
+a également borné sa vue des deux côtés,
+et lui dérobe les deux extrémités de la chaîne.
+Grâces à l'industrie humaine appliquée aux productions
+de la nature, à l'aide du sable dissous par
+le feu, on a su faire de nouveaux yeux à l'homme,
+prescrire de nouvelles routes à la lumière, rapprocher
+l'espace, et rendre visible ce qui ne l'est pas.
+Roger Bacon, dans un siècle barbare, prédit le
+premier ces effets étonnants; Alexandre Spina découvrit
+les verres concaves et convexes; Métius,
+artisan hollandais, forma le premier télescope;
+Galilée en expliqua le mécanisme: Descartes s'empare
+de tous ces prodiges; il en développe et perfectionne
+la théorie; il les crée pour ainsi dire de
+nouveau par le calcul mathématique; il y ajoute
+une infinité de vues, soit pour accélérer la réunion
+des parties de la lumière, soit pour la retarder, soit
+pour déterminer les courbes les plus propres à la
+réfraction, soit pour combiner celles qui, réunies,
+feront le plus d'effet; il descend même jusqu'à
+guider la main de l'artiste qui façonne les verres,
+et, le compas à la main, il lui trace des machines
+nouvelles pour perfectionner et faciliter ses travaux.
+Tels sont les objets et la marche de la dioptrique
+de Descartes<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>, un des plus beaux monuments
+de ce grand homme, qui suffiroit seul pour l'immortaliser,
+et qui est le premier ouvrage où l'on
+ait appliqué, avec autant d'étendue que de succès,
+la géométrie à la physique. Dès l'âge de vingt ans
+il avoit jeté un coup d'ceil rapide sur la théorie
+des sons, qui peut-être a tant d'analogie avec celle
+de la lumière<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>. Il avoit porté une géométrie profonde
+dans cet art, qui chez les anciens tenoit aux
+moeurs et faisoit partie de la constitution des
+états, qui chez les modernes est à peine créé depuis
+un siècle, qui chez quelques nations est encore à
+son berceau; art étonnant et incroyable, qui peint
+par le son, et qui, par les vibrations de l'air, réveille
+toutes les passions de l'âme. Il applique de même
+les calculs mathématiques à la science des mouvements;
+il détermine l'effet de ces machines qui multiplient
+les bras de l'homme, et sont comme de
+nouveaux muscles ajoutés à ceux qu'il tient de la
+nature. L'équilibre des forces, la résistance des
+poids, l'action des frottements, le rapport des
+vitesses et des masses, la combinaison des plus
+grands effets par les plus petites puissances possibles;
+tout est ou développé ou indiqué dans quelques
+lignes que Descartes a jetées presque au hasard<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>.
+Mais, comme, jusque dans ses plus petits
+ouvrages, sa marche est toujours grande et philosophique,
+c'est d'un seul principe qu'il déduit les
+propriétés différentes de toutes les machines qu'il
+explique.</p>
+
+<p>Un plus grand objet vient se présenter à lui: une
+machine plus étonnante, composée de parties innombrables,
+dont plusieurs sont d'une finesse qui
+les rend imperceptibles à l'oeil même le plus perçant;
+machine qui, par ses parties solides, représente
+des leviers, des cordes, des poulies, des
+poids et des contre-poids, et est assujettie aux lois
+de la statique ordinaire; qui, par ses fluides et les
+vaisseaux qui les contiennent, suit les règles de
+l'équilibre et du mouvement des liqueurs; qui, par
+des pompes qui aspirent l'air et qui le rendent, est
+asservie aux inégalités et à la pression de l'atmosphère;
+qui, par des filets presque invisibles répandus
+à toutes ses extrémités, a des rapports innombrables
+et rapides avec ce qui l'environne;
+machine sur laquelle tous les objets de l'univers
+viennent agir, et qui réagit sur eux; qui, comme
+la plante, se nourrit, se développe et se reproduit,
+mais qui à la vie végétale joint le mouvement progressif;
+machine organisée, mécanique vivante,
+mais dont tous les ressorts sont intérieurs et dérobés
+à l'oeil, tandis qu'au dehors on ne voit qu'une
+décoration simple à la fois et magnifique, où sont
+rassemblés et le charme des couleurs, et la beauté
+des formes, et l'élégance des contours, et l'harmonie
+des proportions: c'est le corps humain.
+Descartes ose le considérer dans son ensemble et
+dans tous ses détails. Après avoir parcouru l'univers
+et toutes les portions de la nature, il revient
+à lui-même. Il veut se rendre compte de sa vie,
+de ses mouvements, de ses sens. Qui lui expliquera
+un nouvel univers plus incompréhensible
+que le premier? Ce n'est point dans les auteurs qui
+ont écrit qu'il va puiser ses connoissances, c'est
+dans la nature; c'est elle qui fait la raison d'un
+grand homme, et non point ce qu'on a pensé avant
+lui. On lui demande où sont ses livres. Les voilà,
+dit-il en montrant des animaux qu'il étoit prêt à
+disséquer. L'anatomie, créée par Hippocrate, cultivée
+par Aristote, réduite en art par les travaux
+d'Hérophile et d'Erasistrate, rassemblée en corps
+par Galien, suspendue et presque anéantie pendant
+près de onze siècles, avoit été ranimée tout-à-coup
+par Vésale. Depuis cent ans elle faisoit des
+progrès en Europe, mais les faisoit avec lenteur,
+comme toutes les connoissances humaines, qui sont
+filles du temps. Descartes eut aussi la gloire d'être
+un des premiers anatomistes de son siècle; mais,
+comme il étoit né encore plus pour lier des connoissances
+et les ordonner entre elles que pour
+faire des observations, il porta dans l'anatomie ce
+caractère qui le suivoit partout. En découvrant
+l'effet, il remontoit à la cause; en analysant les
+parties, il examinoit leurs rapports entre elles, et
+leurs rapports avec le tout. Ne cherchez point à
+le fixer long-temps sur un petit objet; il veut voir
+l'ensemble de tout ce qu'il embrasse. Son esprit
+impatient et rapide court au devant de l'observation;
+il la précède plus qu'il ne la suit; il lui indique
+sa route; elle marche; il revient ensuite sur elle;
+il généralise d'un coup d'oeil et en un instant tout
+ce qu'elle lui rapporte; souvent il a vu avant qu'elle
+ait parlé. Que doit-il résulter d'une pareille marche
+dans un homme de génie? quelques erreurs
+et de grandes idées, des masses de lumière à travers
+des nuages. C'est aussi ce que l'on trouve dans
+le <i>Traité</i> de Descartes <i>sur l'homme</i><a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>. Il le composa
+après quinze ans d'observations anatomiques.
+Il suppose d'abord une machine entièrement semblable
+à la nôtre: quand il en sera temps, il lui
+donnera une âme; mais d'abord il veut voir ce que
+le mécanisme seul peut produire dans un pareil
+ouvrage. Il lui met seulement dans le coeur un feu
+secret et actif, semblable à celui qui fait bouillonner
+les liqueurs nouvelles: dès ce moment s'exécutent
+toutes les fonctions qui sont indépendantes
+de l'âme. La respiration appelle et chasse l'air tour
+à tour. L'estomac devient un fourneau chimique,
+où des liqueurs en fermentation servent à la dissolution
+et à l'analyse des nourritures: ces parties
+décomposées passent par différents canaux, se rassemblent
+dans des réservoirs, s'épurent dans leur
+cours, se transforment en sang, augmentent et développent
+la masse solide de la machine, et deviennent
+une portion d'elle-même. Le sang, comme
+un torrent rapide, circule par des routes innombrables;
+il se sépare, il se réunit, porté par les
+artères aux extrémités de la machine, et ramené
+par les veines des extrémités vers le coeur. Le coeur
+est le centre de ce grand mouvement, et le foyer
+de la vie interne: c'est de là qu'elle se distribue.
+Au dehors tous les mouvements s'opèrent. Du cerveau
+partent des faisceaux de nerfs qui s'épanouissent
+et se développent aux extrémités, et vont
+former l'organe du sentiment. Les uns sont propres
+à réfléchir les atomes imperceptibles de la lumière;
+les autres, les vibrations des corps sonores; ceux-ci
+ne seront ébranlés que par les particules odorantes;
+ceux-là, par les esprits et les sels qui se
+détacheront des aliments et des liqueurs; les derniers
+enfin, dispersés sur toute la surface de la
+machine, ne peuvent être heurtés que par le contact
+et les parties grossières des corps solides: ainsi
+se forment les sens. Chaque objet extérieur vient
+donner ume secousse à l'organe qui lui est propre.
+Les nerfs qui le composent, ainsi qu'une corde
+tendue, portent cet ébranlement jusqu'au cerveau:
+là est le réservoir de ces esprits subtils et rapides,
+partie la plus déliée du sang, émanations aériennes
+ou enflammées, et invisibles comme impalpables.
+A l'impression que le cerveau reçoit, ces souffles
+volatils courent rapidement dans les nerfs; ils
+passent dans les muscles. Ceux-ci sont des ressorts
+élastiques qui se tendent ou se détendent, des
+cordes qui s'allongent ou se raccourcissent, selon
+la quantité du fluide nerveux qui les remplit ou
+qui en sort. De cette compression ou dilatation des
+muscles résultent tous les mouvements. Les esprits
+animaux, principes moteurs, sont eux-mêmes
+dans une éternelle agitation; et tandis que les uns
+achèvent de se former et se volatilisent dans le laboratoire,
+que les autres, au premier signal, s'élancent
+rapidement, une foule innombrable, dispersée
+déjà dans la machine, circule dans tous les
+membres, suit les dernières ramifications des nerfs,
+va, vient, descend, remonte, et porte partout la
+vie, l'activité et la souplesse. Prenez maintenant
+une âme, et mettez-la dans cette machine; aussitôt
+naît un ordre d'opérations nouvelles. Descartes
+place cette âme dans le cerveau, parceque c'est là
+que se porte le contre-coup de toutes les sensations;
+c'est de là que part le principe des mouvements;
+c'est la qu'elle est avertie par des messagers rapides
+de tout ce qui se passe aux extrémités de
+son empire; c'est de là qu'elle distribue ses ordres.
+Les nerfs sont ses ministres et les exécuteurs de
+ses volontés. Le cerveau devient comme un sens
+intérieur qui contient, pour ainsi dire, le résultat
+de tous les sens du dehors. Là se forme une image
+de chaque objet. L'âme voit l'objet dans cette image
+quand il est présent; et c'est la perception: elle la
+reproduit d'elle-même quand l'objet est éloigné;
+et c'est l'imagination: elle en fait au besoin renaître
+l'idée, avec la conscience de l'avoir eue; et c'est la
+mémoire. A chacune de ces opérations de l'âme
+correspond une modification particulière dans les
+fibres du cerveau, ou dans le cours des esprits; et
+c'est la chaîne invisible des deux substances. Mais
+l'âme a deux facultés bien distinctes: elle est à la
+fois intelligente et sensible. Dans quelques unes
+de ses fonctions elle exerce et déploie un principe
+d'activité, elle veut, elle choisit, elle compare;
+dans d'autres elle est passive: ce sont des
+émotions qu'elle éprouve, mais qu'elle ne se donne
+pas, et qui lui arrivent des objets qui l'environnent.
+Telle est l'origine des passions, présent utile
+et funeste. Le philosophe, errant au pied du Vésuve,
+ou à travers les rochers noircis de l'Islande,
+ou sur les sommets sauvages des Cordilières, entraîné
+par le désir de connoître, approche de la
+bouche des volcans; il en mesure de l'oeil la profondeur;
+il en observe les effets; assis sur un rocher,
+il calcule à loisir et médite profondément sur
+ce qui fait le ravage du monde. Ainsi Descartes
+observe et analyse les passions <a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>. Avant lui on
+en avoit développé le moral; lui seul a tenté d'en
+expliquer le physique; lui seul a fait voir jusqu'où
+les lois du mécanisme influent sur elles, et où
+ce mécanisme s'arrête. Il a marqué dans chaque
+passion primitive le degré de mouvement et d'impétuosité
+du sang, le cours des esprits, leur agitation,
+leur activité ou plus ou moins rapide, les
+altérations qu'elles produisent dans les organes intérieurs.
+Il les suit au dehors: il rend compte de
+leurs effets sur la surface de la machine quand
+l'oeil devient un tableau rapide, tantôt doux et
+tantôt terrible; quand l'harmonie des traits se dérange;
+quand les couleurs ou s'embellissent ou
+s'effacent; quand les muscles se tendent ou se relâchent;
+quand le mouvement se ralentit ou se
+précipite; quand le son inarticulé de la douleur
+ou de la joie se fait entendre, et sort par secousses
+du sein agité; quand les larmes coulent, les larmes,
+ces marques touchantes de la sensibilité, ou ces
+marques terribles du désespoir impuissant; quand
+l'excès du sentiment affoiblit par degrés ou consume
+en un moment les forces de la vie. Ainsi les
+passions influent sur l'organisation, et l'organisation
+influe sur elles: mais elles n'en sont pas moins
+assujetties à l'empire de l'âme. C'est l'âme qui les
+modifie par les jugements qu'elle joint à l'impression
+des objets; l'âme les gouverne et les dompte
+par l'exercice de sa volonté, en réprimant à son
+gré les mouvements physiques, en donnant un nouveau
+cours aux esprits, en s'accoutumant à réveiller
+une idée plutôt qu'une autre à la vue d'un objet
+qui vient la frapper. Mais cette volonté impérieuse
+ne suffit pas, il faut qu'elle soit éclairée. Il faut
+donc connoître les vrais rapports de l'homme avec
+tout ce qui existe. C'est par l'étude de ces rapports
+qu'il saura quand il doit étendre son existence
+hors de lui par le sentiment, et quand il doit la
+resserrer. Ainsi la morale est liée à une foule de
+connoissances qui l'agrandissent et la perfectionnent;
+ainsi toutes les sciences réagissent les unes
+sur les autres. C'étoit là, comme nous avons vu,
+la grande idée de Descartes. Cette imagination
+vaste avoit construit un système de science universelle,
+dont toutes les parties se tenoient, et qui
+toutes se rapportoient à l'homme. Il avoit placé
+l'homme au milieu de cet univers; c'étoit l'homme
+qui étoit le centre de tous ces cercles tracés autour
+de lui, et qui passaient par tous les points de la
+nature. Descartes sentoit bien toute l'étendue d'un
+pareil plan, et il n'imaginoit pas pouvoir le remplir
+seul; mais, pressé par le temps, il se hâtoit
+d'en exécuter quelques parties, et croyoît que la
+postérité achèveroit le reste. Il invitoit les hommes
+de toutes les nations et de tous les siècles à s'unir
+ensemble; et, pour rassembler tant de forces dispersées,
+pour faciliter la correspondance rapide
+des esprits dans les lieux et les temps, il conçut
+l'idée d'une langue universelle qui établiroit des
+signes généraux pour toutes les pensées, de même
+qu'il y en a pour exprimer tous les nombres; projet
+que plusieurs philosophes célèbres ont renouvelé,
+qui sans doute a donné à Leibnitz l'idée d'un
+alphabet des pensées humaines, et qui, s'il est exécuté
+un jour, sera probablement l'époque d'une
+révolution dans l'esprit humain.</p>
+
+<p>J'ai tâché de suivre Descartes dans tous ses ouvrages;
+j'ai parcouru presque toutes les idées de
+cet homme extraordinaire; j'en ai développé quelques
+unes, j'en ai indiqué d'autres. Il a été aisé de
+suivre la marche de sa philosophie et d'en saisir
+l'ensemble. On l'a vu commencer par tout abattre
+afin de tout reconstruire; on l'a vu jeter des fondements
+profonds; s'assurer de l'évidence et des
+moyens de la reconnoître; descendre dans son âme
+pour s'élever à Dieu; de Dieu redescendre à tous
+les êtres créés; attacher à cette cause tous les principes
+de ses connoissances; simplifier ces principes
+pour leur donner plus de fécondité et d'étendue,
+car c'est la marche du génie comme de la nature;
+appliquer ensuite ces principes à la théorie des
+planètes, aux mouvements des deux, aux phénomènes
+de la terre, à la nature des éléments, aux
+prodiges des météores, aux effets et à la marche
+de la lumière, à l'organisation des corps bruts, à
+la vie active des êtres animés; terminant enfin
+cette grande course par l'homme, qui était l'objet
+et le but de ses travaux; développant partout des
+lois mécaniques qu'il a devinées le premier; descendant
+toujours des causes aux effets; enchaînant
+tout par des conséquences nécessaires; joignant
+quelquefois l'expérience aux spéculations, mais
+alors même maîtrisant l'expérience par le génie;
+éclairant la physique par la géométrie, la géométrie
+par l'algèbre, l'algèbre par la logique, la médecine
+par l'anatomie, l'anatomie par les mécaniques; sublime
+même dans ses fautes, méthodique dans ses
+égarements, utile par ses erreurs, forçant l'admiration
+et le respect, lors même qu'il ne peut
+forcer à penser comme lui.</p>
+
+<p>Si on cherche les grands hommes modernes avec
+qui on peut le comparer, on en trouvera trois:
+Bacon, Leibnitz, et Newton. Bacon parcourut toute
+la surface des connoissances humaines; il jugea les
+siècles passés, et alla au-devant des siècles à venir:
+mais il indiqua plus de grandes choses qu'il n'en
+exécuta; il construisit l'échafaud d'un édifice immense,
+et laissa à d'autres le soin de construire
+l'édifice. Leibnitz fut tout ce qu'il voulut être: il
+porta dans la philosophie une grande hauteur d'intelligence;
+mais il ne traita la science de la nature
+que par lambeaux, et ses systèmes métaphysiques
+semblent plus faits pour étonner et accabler
+l'homme que pour l'éclairer. Newton a créé une
+optique nouvelle, et démontré les rapports de la
+gravitation dans les cieux. Je ne prétends point ici
+diminuer la gloire de ce grand homme, mais je
+remarque seulement tous les secours qu'il a eus
+pour ces grandes découvertes. Je vois que Galilée
+lui avoit donné la théorie de la pesanteur; Kepler,
+les lois des astres dans leurs révolutions; Huygens,
+la combinaison et les rapports des forces centrales
+et des forces centrifuges; Bacon, le grand principe
+de remonter des phénomènes vers les causes; Descartes,
+sa méthode pour le raisonnement, son analyse
+pour la géométrie, une foule innombrable de
+connoissances pour la physique, et plus que tout
+cela peut-être, la destruction de tous les préjugés.
+La gloire de Newton a donc été de profiter de tous
+ces avantages, de rassembler toutes ces forces étrangères,
+d'y joindre les siennes propres, qui étaient
+immenses, et de les enchaîner toutes par les calculs
+d'une géométrie aussi sublime que profonde. Si
+maintenant je rapproche Descartes de ces trois
+hommes célèbres, j'oserai dire qu'il avoit des vues
+aussi nouvelles et bien plus étendues que Bacon;
+qu'il a eu l'éclat et l'immensité du génie de Leibnitz,
+mais bien plus de consistance et de réalité dans
+sa grandeur; qu'enfin il a mérité d'être mis à côté
+de Newton, parce qu'il a créé une partie de Newton,
+et qu'il n'a été créé que par lui-même; parceque,
+si l'un a découvert plus de vérités, l'autre a ouvert
+la route de toutes les vérités; géomètre aussi sublime,
+quoiqu'il n'ait point fait un aussi grand
+usage de la géométrie; plus original par son génie,
+quoique ce génie l'ait souvent trompé; plus universel
+dans ses connoissances, comme dans ses
+talents, quoique moins sage et moins assuré dans
+sa marche; ayant peut-être en étendue ce que
+Newton avoit en profondeur; fait pour concevoir
+en grand, mais peu fait pour suivre les détails,
+tandis que Newton donnoit aux plus petits détails
+l'empreinte du génie; moins admirable sans doute
+pour la connoissance des deux, mais bien plus
+utile pour le genre humain, par sa grande influence
+sur les esprits et sur les siècles.</p>
+
+<p>C'est ici le vrai triomphe de Descartes; c'est là
+sa grandeur. Il n'est plus, mais son esprit vit encore:
+cet esprit est immortel; il se répand de nation
+en nation, et de siècle en siècle; il respire à Paris,
+à Londres, à Berlin, à Leipsick, à Florence; il pénètre
+à Pétersbourg; il pénétrera un jour jusque
+dans ces climats où le genre humain est encore ignorant
+et avili; peut-être il fera le tour de l'univers.</p>
+
+<p>On a vu dans quel état étoient les sciences au
+moment où Descartes parut; comment l'autorité
+enchaînoit la raison; comment l'être qui pense
+avoit renoncé au droit de penser. Il en est des esprits
+comme de la nature physique: l'engourdissement
+en est la mort; il faut de l'agitation
+et des secousses; il vaut mieux que les vents ébranlent
+l'air par des orages, que si tout demeuroit dans
+un éternel repos. Descartes donna l'impulsion à
+cette masse immobile. Quel fut l'étonnement de
+l'Europe, lorsqu'on vit paroître tout-à-coup cette
+philosophie si hardie et si nouvelle! Peignez-vous
+des esclaves qui marchent courbés sous le poids
+de leurs fers: si tout-à-coup un d'entre eux brise sa
+chaîne, et fait retentir à leurs oreilles le nom de
+liberté, ils s'agitent, ils frémissent, et des débris
+de leurs chaînes rompues accablent leurs tyrans.
+Tel est le mouvement qui se fit dans les esprits
+d'un bout de l'Europe à l'autre. Cette masse nouvelle
+de connoissances que Descartes y avoit jetée
+se joignit à la fermentation de son esprit. Réveillé
+par de si grandes idées et par un si grand exemple,
+chacun s'interroge et juge ses pensées, chacun discute
+ses opinions. La raison de l'univers n'est plus
+celle d'un homme qui existoit il y a quinze siècles;
+elle est dans l'âme de chacun, elle est dans l'évidence
+et dans la clarté des idées. La pensée, esclave
+depuis deux mille ans, se relève, avec la conscience
+de sa grandeur; de toutes parts on crée des principes,
+et on les suit; on consulte la nature, et non
+plus les hommes. La France, l'Italie, l'Allemagne
+et l'Angleterre travaillent sur le même plan. La méthode
+même de Descartes apprend à connoître et à
+combattre ses erreurs. Tout se perfectionne, ou du
+moins tout avance. Les mathématiques deviennent
+plus fécondes, les méthodes plus simples; l'algèbre,
+portée si loin par Descartes, est perfectionnée par
+Halley, et le grand Newton y ajoute encore. L'analyse
+est appliquée au calcul de l'infini, et produit
+une nouvelle branche de géométrie sublime. Plusieurs
+hommes célèbres portent cet édifice à une
+hauteur immense: l'Allemagne et l'Angleterre se
+divisent sur cette découverte, comme l'Espagne et
+le Portugal sur la conquête des Indes. L'application
+de la géométrie à la physique devient plus étendue
+et plus vaste: Newton fait sur les mouvements des
+corps célestes ce que Descartes avoit fait sur la
+dioptrique, et sur quelques parties des météores;
+les lois de Kepler sont démontrées par le calcul;
+la marche elliptique des planètes est expliquée;
+la gravitation universelle étonne l'univers par la
+fécondité et la simplicité de son principe. Cette application
+de la géométrie s'étend à toutes les branches
+de la physique, depuis l'équilibre des liqueurs
+jusqu'aux derniers balancements des comètes dans
+leurs routes les plus écartées. Ces astres errants sont
+mieux connus: Descartes les avoit tirés pour jamais
+de la classe des météores, en les fixant au
+nombre des planètes; Newton rond compte de l'excentricité
+de leurs orbites; Halley, d'après quelques
+points donnés, détermine le cours et fixe la marche
+de vingt-quatre comètes. Les inégalités de la lune
+sont calculées; on découvre l'anneau et les satellites
+de Saturne; on fait des satellites de Jupiter
+l'usage le plus important pour la navigation. Les
+cieux sont connus comme la terre. La terre change
+de forme; son équateur s'élève et ses pôles s'aplatissent,
+et la différence de ses deux diamètres est
+mesurée. Des observatoires s'élèvent auprès des
+digues de la Hollande, sous le ciel de Stockholm,
+et parmi les glaces de la Russie. Toutes les sciences
+suivent cette impulsion générale. La physique particulière,
+créée par le génie de Descartes, s'étend
+et affermit sa marche par les expériences: il est vrai
+qu'il avoit peu suivi cette route; mais sa méthode,
+plus puissante que son exemple, devoit y ramener.
+Les prodiges de l'électricité se multiplient. Les déclinaisons
+de l'aiguille aimantée s'observent selon
+la différence des lieux et des temps. Halley trace
+dans toute l'étendue du globe une ligne qui sert
+de point fixe, où la déclinaison commence, et qui,
+bien constatée, peut-être pourroit tenir lieu des
+longitudes. L'optique devient une science nouvelle,
+par les découvertes sublimes sur les couleurs. La
+Dioptrique de Descartes n'est plus la borne de l'esprit
+humain: l'art d'agrandir la vue s'étend; on
+substitue, pour lire dans les cieux, les métaux aux
+verres, et la réflexion de la lumière à la réfraction.
+La chimie, qui auparavant étoit presque isolée,
+s'unit aux autres sciences; on l'applique à la fois
+à la physique, à l'histoire naturelle et à la médecine.
+La circulation du sang, découverte par Harvey,
+embrassée et défendue par Descartes, devient la
+source d'une foule de vérités. Le mécanisme du
+corps humain est étudié avec plus de zèle et de
+succès: on découvre des vaisseaux inconnus et de
+nouveaux réservoirs. Borelli tente d'assujettir au
+calcul géométrique les mouvements des animaux.
+Leuwenhoeck, le microscope à la main, surprend
+ces atomes vivants qui semblent être les éléments
+de la vie de l'homme; Ruisch perfectionne l'art de
+donner par des injections une nouvelle vie à ce
+qui est mort; Malpighi transporte l'anatomie aux
+plantes, et remplit un projet que Descartes n'avoit
+pas eu le temps d'exécuter. Son génie respire encore
+après lui dans la métaphysique: c'est lui qui, dans
+Malebranche, démêle les erreurs de l'imagination
+et des sens; c'est lui qui, dans Locke, combat et
+détruit les idées innées, fait l'analyse de l'esprit
+humain, et pose d'une main hardie les limites de
+la raison; c'est lui qui, de nos jours, a attaqué
+et renversé les systèmes. Son influence ne s'est
+point bornée à la philosophie: semblable à cette
+âme universelle des stoïciens, l'esprit de Descartes
+est partout; on l'a appliqué aux lettres et aux arts
+comme aux sciences. Si dans tous les genres on va
+saisir les premiers principes; si la métaphysique
+des arts est créée; si on a cherché dans des idées
+invariables les règles du goût pour tous les pays
+et pour tous les siècles; si on a secoué cette superstition
+qui jugeoit mal parce qu'elle admiroit trop,
+et donnoit des entraves au génie en resserrant
+trop sa sphère; si on examine et discute toutes nos
+connoissances; si l'esprit s'agite pour reculer toutes
+les bornes; si on veut savoir sur tous les objets le
+degré de vérité qui appartient à l'homme: c'est là
+l'ouvrage de Descartes. L'astronome, le géomètre,
+le métaphysicien, le grammairien, le moraliste, l'orateur,
+le politique, le poëte, tous ont une portion
+de cet esprit qui les anime. Il a guidé également
+Pascal et Corneille, Locke et Bourdaloue, Newton
+et Montesquieu. Telle est la trace profonde et l'empreinte
+marquée de l'homme de génie sur l'univers.
+Il n'existe qu'un moment; mais cette existence est
+employée tout entière à quelque grande opération,
+qui change la direction des choses pour plusieurs
+siècles.</p>
+
+<p>Arrêtons-nous maintenant sur celui à qui le
+genre humain a eu tant d'obligations, et à qui la
+dernière postérité sera encore redevable. Quels
+honneurs lui a-t-on rendus de son vivant? quelles
+statues lui furent élevées dans su patrie? quels
+hommages a-t-il reçus des nations?... Que parlons-nous
+d'hommages, et de statues, et d'honneurs?
+Oublions-nous qu'il s'agit d'un grand homme? oublions-nous
+qu'il a vécu parmi des hommes? Parlons
+plutôt et des persécutions, et de la haine,
+et des tourments de l'envie, et des noirceurs de la
+calomnie, et de tout ce qui a été et sera éternellement
+le partage de l'homme qui aura le malheur
+de s'élever au-dessus de son siècle. Descartes l'avoit
+prévu: il connoissoit trop les hommes pour
+ne les pas craindre; il avoit été averti par l'exemple
+de Galilée; il avoit vu, dans la personne de ce vieillard,
+la vérité en cheveux blancs chargée de fers,
+et traînée indignement dans les prisons <a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>. La
+coupe de Socrate, les chaînes d'Anaxagore, la
+fuite et l'empoisonnement d'Aristote, les malheurs
+d'Héraclite, les calomnies insensées contre Gerbert,
+les gémissements plaintifs de Roger Bacon
+sous les voûtes d'un cachot, l'orage excité contre
+Ramus, et les poignards qui l'assassinèrent; les
+bûchers allumés en cent lieux pour consumer
+des malheureux qui ne pensoient pas comme
+leurs concitoyens; tant d'autres qui avoient été
+errants et proscrits sur la terre, sans asile et sans
+protecteurs, emportant avec eux de pays en pays
+la vérité fugitive et bannie du monde: tout l'avertissoit
+du danger qui le menaçoit; tout lui crioit
+que le dernier des crimes que l'on pardonne est
+celui d'annoncer des vérités nouvelles. Mais la vérité
+n'est point à l'homme qui la conçoit; elle appartient
+à l'univers, et cherche à s'y répandre.
+Descartes crut même qu'il en devoit compte au
+Dieu qui la lui donnoit. Il se dévoua donc <a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>;
+et, grâces aux passions humaines, il ne tarda point
+à recueillir les fruits de sa résolution.</p>
+
+<p>Il y avoit alors en Hollande un de ces hommes
+qui sont offusqués de tout ce qui est grand, qui
+aux vues étroites de la médiocrité joignent toutes
+les hauteurs du despotisme, insultent à ce qu'ils
+ne comprennent pas, couvrent leur foiblesse par
+leur audace, et leur bassesse par leur orgueil; intrigants
+fanatiques, pieux calomniateurs, qui prononcent
+sans cesse le mot de Dieu et l'outragent,
+n'affectent de la religion que pour nuire, ne font
+servir le glaive des lois qu'à assassiner, ont assez
+de crédit pour inspirer des fureurs subalternes;
+espèces de monstres nés pour persécuter et pour
+haïr, comme le tigre est né pour dévorer. Ce fut
+un de ces hommes qui s'éleva contre Descartes <a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>.
+Il ne seroit peut-être pas inutile à l'histoire de l'esprit
+humain et des passions de peindre toutes les
+intrigues et la marche de ce persécuteur; de le
+faire voir, du moment qu'il conçut le dessein de
+perdre Descartes, travaillant d'abord sourdement
+et en silence, semant dans les esprits des idées et des
+soupçons vagues d'athéisme, nourrissant ces soupçons
+par des libelles et des noirceurs anonymes, suivant
+de l'oeil, et sans se découvrir, les progrès de
+la fermentation générale; au moment d'éclater,
+briguant la première place de son corps, afin de
+pouvoir joindre l'autorité à la haine; alors, marchant
+à découvert, armant contre Descartes et le
+peuple et les magistrats, et les fureurs sacrées des
+ministres; le peignant à tous les yeux comme un
+athée, qui commençoit par briser les autels, et
+finiroit par bouleverser l'état; invoquant à grands
+cris la religion et les lois. Il faudrait raconter comment
+ce grand homme fut cité au son de la cloche,
+et sur le point d'être traîné comme un vil
+criminel; comment ensuite, pour lui ôter même
+la ressource de se justifier, on travailla à le condamner
+en silence et sans qu'il en pût être averti;
+comment son affreux persécuteur, s'il ne pouvoit
+le perdre tout-à-fait, vouloit du moins le faire proscrire
+de la Hollande, vouloit faire consumer dans
+les flammes ces livres d'un athée où l'athéisme
+est combattu; comment il avoit déjà transigé avec
+le bourreau d'Utrecht pour qu'on allumât un feu
+d'une hauteur extraordinaire, afin de mieux frapper
+les yeux du peuple. Le barbare eût voulu que
+la flamme du bûcher pût être aperçue en même
+temps de tous les lieux de la Hollande, de la
+France, de l'Italie et de l'Angleterre. Déjà même
+il se préparoit à répandre dans toute l'Europe ce
+récit flétrissant, afin que, chassé des sept provinces,
+Descartes fût banni du monde entier, et que
+partout où il arriveroit il se trouvât devancé par
+sa honte. Mais c'est à l'histoire à entrer dans ces
+détails; c'est à elle à marquer d'une ignominie éternelle
+le front du calomniateur; c'est à elle à flétrir
+ces magistrats qui, dupes d'un scélérat, servoient
+d'instrument à la haine, et combattoient pour
+l'envie. Et que prétendoient-ils avec leurs flammes
+et leurs bûchers? Croyoient-ils dans cet incendie
+étouffer la voix de la vérité? croyoient-ils faire
+disparoître la gloire d'un grand homme? Il dépend
+de l'envie et de l'autorité injuste de forger des
+chaînes et de dresser des échafauds, mais il ne
+dépend point d'elle d'anéantir la vérité et de tromper
+la justice des siècles.</p>
+
+<p>Tel est le sort que Descartes éprouva en Hollande.
+Dans son pays, je le vois presque inconnu,
+regardé avec indifférence par les uns, attaqué et
+combattu par les autres, recherché de quelques
+grands comme un vain spectacle de curiosité, ignoré
+ou calomnié à la cour <a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>. Je vois sa famille le
+traiter avec mépris; je vois son frère, dont tout le
+mérite peut-être étoit de partager son nom, parler
+avec dédain d'un frère qui, né gentilhomme, s'étoit
+abaissé jusqu'à se faire philosophe <a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>, et
+mettre au nombre des jours malheureux celui où
+Descartes naquit pour déshonorer sa race par un
+pareil métier. O préjugés! ô ridicule fierté des
+places et du rang! Il importe de conserver ces traits
+à la postérité, pour apprendre, s'il se peut, aux
+hommes à rougir. Où sont aujourd'hui ceux qui,
+à la vue de Descartes, sourioient dédaigneusement,
+et disoient avec hauteur: C'est un homme qui
+écrit? Ils ne sont plus. Ont-ils jamais été? Mais
+l'homme de génie vivra éternellement: son nom
+fait l'orgueil de ses compatriotes; sa gloire est un
+dépôt que les siècles se transmettent, et qui est
+sous la garde de la justice et de la vérité. Il est vrai
+que le grand homme trouve quelquefois la considération
+de son vivant; mais il faut presque toujours
+qu'il la cherche à trois cents lieues de lui.
+Descartes, persécuté en Hollande et méconnu en
+France, comptoit parmi ses admirateurs et ses disciples
+la fameuse princesse palatine, princesse qui est
+du petit nombre décolles qui ont placé la philosophie
+à côté du trône <a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>. Elle étoit digne d'interroger
+Descartes, et Descartes étoit digne de l'instruire.
+Leur commerce n'étoit point un trafic de flatteries
+et de mensonges de la part de Descartes, de protection
+et de hauteurs de la part d'Elisabeth. Dieu,
+la nature, l'homme, ses malheurs et les moyens
+qu'il a d'être heureux, ses devoirs et ses foiblesses,
+la chaîne morale de tous ses rapports, voilà le sujet
+de leurs entretiens et de leurs lettres. C'est ainsi
+que les philosophes doivent s'entretenir avec les
+grands. La nature avoit destiné à Descartes un
+autre disciple encore plus célèbre: c'étoit la fille de
+Gustave-Adolphe, c'étoit la fameuse Christine<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.
+Elle étoit née avec une de ces âmes encore plus singulières
+que grandes, qui semblent jetées hors des
+routes ordinaires, et qui étonnent toujours, même
+lorsqu'on ne les admire pas. Enthousiaste du génie
+et des âmes fortes, le grand Condé, Descartes et
+Sobieski avoient droit dans son coeur aux mêmes
+sentiments. Viens, dit-elle à Descartes: je suis
+reine, et tu es philosophe; faisons un traité ensemble:
+tu annonceras la vérité, et je te défendrai
+contre tes ennemis. Les murs de mon palais seront
+tes remparts. C'est donc l'espérance de trouver un
+abri contre la persécution qui, seule, put attirer
+Descartes à Stockholm. Sans ce motif, auroit-il été
+se fixer auprès d'un trône? qu'est-ce qu'un homme
+tel que Descartes a de commun avec les rois? Leur
+âme, leur caractère, leurs passions, leur langage,
+rien ne se ressemble; ils ne sont pas même faits
+pour se rapprocher, leur grandeur se choque et
+se repousse. Mais s'il fut forcé par le malheur de
+se réfugier dans nue cour, il eut du moins la gloire
+de n'y pas démentir sa conduite; il y vécut tel qu'il
+avoit vécu dans le fond de la Nord-Hollande; il osa
+y avoir des moeurs et de la vertu; il ne fut ni vil,
+ni bas, ni flatteur; il ne fut point le lâche complaisant
+des princes ni des grands; il ne crut point
+qu'il devoit oublier la philosophie pour la fortune;
+il ne brigua point ces places qui n'agrandissent
+jamais ceux qui sont petits, et rabaisseroient plutôt
+ceux qui sont grands. Et comment Descartes
+auroit-il pu avoir de telles pensées? Celui qui est
+sans cesse occupé à méditer sur l'éternité, sur le
+temps, sur l'espace, ne doit-il pas contracter une
+habitude de grandeur, qui de son esprit passe à
+son âme? celui qui mesure la distance des astres,
+et voit Dieu au-delà; celui qui se transporte
+dans le soleil ou dans Saturne pour y voir l'espace
+qu'occupe la terre, et qui cherche alors vainement
+ce point égaré comme un sable à travers les mondes,
+reviendra-t-il sur ce grain de poussière pour
+y flatter, pour y ramper, pour y disputer ou quelques
+honneurs ou quelques richesses? Non: il vit
+avec Dieu et avec la nature; il abandonne aux
+hommes les objets de leurs passions, et poursuit
+le cours de ses pensées, qui suivent le cours de
+l'univers; il s'applique à mettre dans son âme l'ordre
+qu'il contemple, ou plutôt son âme se monte
+insensiblement au ton de cette grande harmonie.
+Je ne louerai donc point Descartes de n'avoir été
+ni intrigant ni ambitieux. Je ne le louerai point
+d'avoir été frugal, modéré, bienfaisant, pauvre à
+la fois et généreux, simple comme le sont tous
+les grands hommes; plein de respect, comme Newton,
+pour la Divinité; comme lui, fidèle à la religion;
+aimant à s'occuper dans la retraite et avec
+ses amis de l'idée de Dieu. Malheur à celui qui ne
+trouveroit pas dans cette idée, si grande et si consolante,
+les plus doux moments de sa vie! D'ailleurs,
+toutes ces vertus ne distinguoient point un
+homme aux siècles de nos pères. Mais je remarquerai
+que, quoique sa fortune ne pût pas suffire
+à ses projets, jamais il n'accepta les secours qu'on
+lui offrit. Ce n'étoit pas qu'il fût effrayé de la reconnoissance;
+un pareil fardeau n'épouvante point
+une âme vertueuse: mais le droit d'être le bienfaiteur
+d'un homme est un droit trop beau pour
+qu'il l'accorde avec indifférence. Peut-être faudroit-il
+choisir encore avec plus de soin ses bienfaiteurs
+que ses amis, si ces deux titres pouvoient
+se séparer: ainsi pensoit Descartes<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Avec ses
+sentiments, son génie et sa gloire, il dut trouver
+l'envie à Stockholm, comme il l'avoit trouvée à
+Utrecht, à La Haye et dans Amsterdam. L'envie
+le suivoit de ville en ville, et de climat en climat;
+elle avoit franchi les mers avec lui, elle
+ne cessa de le poursuivre que lorsqu'elle vit entre
+elle et lui un tombeau<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>: alors elle sourit
+un moment sur sa tombe, et courut dans Paris,
+où la renommée lui dénonçoit Corneille et Turenne.</p>
+
+<p>Hommes de génie, de quelque pays que vous
+soyez, voilà votre sort. Les malheurs, les persécutions,
+les injustices, le mépris des cours, l'indifférence
+du peuple, les calomnies de vos rivaux ou
+de ceux qui croiront l'être, l'indigence, l'exil, et
+peut-être une mort obscure à cinq cents lieues de
+votre patrie, voilà ce que je vous annonce. Faut-il
+que pour cela vous renonciez à éclairer les hommes?
+Non, sans doute. Et quand vous le voudriez,
+en êtes-vous les maîtres? Êtes-vous les maîtres de
+dompter votre génie, et de résister à cette impulsion
+rapide et terrible qu'il vous donne? N'êtes-vous
+pas nés pour penser, comme le soleil pour
+répandre sa lumière? N'avez-vous pas reçu comme
+lui votre mouvement? Obéissez donc à la loi qui
+vous domine, et gardez-vous de vous croire infortunés.
+Que sont tous vos ennemis auprès de la vérité?
+Elle est éternelle, et le reste passe. La vérité
+fait votre récompense; elle est l'aliment de votre
+génie, elle est le soutien de vos travaux. Des milliers
+d'hommes, ou insensés, on indifférents, ou
+barbares, vous persécutent ou vous méprisent;
+mais dans le même temps il y a des âmes avec qui
+les vôtres correspondent d'un bout de la terre à
+l'autre. Songez qu'elles souffrent et pensent avec
+vous; songez que les Socrate et les Platon, morts
+il y a deux mille ans, sont vos amis; songez que,
+dans les siècles à venir, il y aura d'autres âmes qui
+vous entendront de même, et que leurs pensées
+seront les vôtres. Vous ne formez qu'un peuple
+et qu'une famille avec tous les grands hommes qui
+furent autrefois ou qui seront un jour. Votre sort
+n'est pas d'exister dans un point de l'espace ou de
+la durée. Vivez pour tous les pays et pour tous
+les siècles; étendez votre vie sur celle du genre
+humain. Portez vos idées encore plus haut; ne
+voyez-vous point le rapport qui est entre Dieu et
+votre âme? Prenez devant lui cette assurance qui
+sied si bien à un ami de la vérité. Quoi! Dieu vous
+voit, vous entend, vous approuve, et vous seriez
+malheureux! Enfin, s'il vous faut le témoignage
+des hommes, j'ose encore vous le promettre, non
+point foible et incertain, comme il l'est pendant ce
+rapide instant de la vie, mais universel et durable
+pendant la vie des siècles. Voyez la postérité qui
+s'avance, et qui dit à chacun de vous: Essuie tes
+larmes; je viens te rendre justice et finir tes maux:
+c'est moi qui fais la vie des grands hommes; c'est
+moi qui ai vengé Descartes de ceux qui l'outrageoient;
+c'est moi qui, du milieu des rochers et
+des glaces, ai transporté ses cendres dans Paris;
+c'est moi qui flétris les calomniateurs, et anéantis
+les hommes qui abusent de leur pouvoir; c'est moi
+qui regarde avec mépris ces mausolées élevés dans
+plusieurs temples à des hommes qui n'ont été que
+puissants, et qui honore comme sacrée la pierre
+brute qui couvre la cendre de l'homme de génie.
+Souviens-toi que ton âme est immortelle, et que
+ton nom le sera. Le temps fuit, les moments se
+succèdent, le songe de la vie s'écoule. Attends, et
+tu vas vivre; et tu pardonneras à ton siècle ses injustices,
+aux oppresseurs leur cruauté, à la nature
+de t'avoir choisi pour instruire et pour éclairer
+les hommes.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>NOTES<br>
+SUR<br>
+L'ÉLOGE DE DESCARTES.</h3>
+
+<p>Nous réimprimons ici les notes de l'Éloge de Descartes, supprimant
+celles que remplit une philosophie commune et déclamatoire, et, dans
+presque toutes, les traits de mauvais goût qui s'y rencontrent
+fréquemment. Nous avons scrupuleusement conservé toute la partie
+biographique, propre à bien faire connaître le caractère, les habitudes et
+toute la carrière de Descartes.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a><p>René Descartes, seigneur du Perron, dont on fait ici l'éloge,
+naquit à La Haye en Touraine le 30 mars 1596, de Jeanne Brochard,
+fille d'un lieutenant-général de Poitiers, et de Joachim
+Descartes, conseiller au parlement de Bretagne, dont il fut le
+troisième fils. Sa maison étoit une des plus anciennes de la
+Touraine. Il avoit eu dans sa famille un archevêque de Tours,
+et plusieurs braves gentilshommes qui avoient servi avec distinction...
+Son père, soit par goût, soit par raison de fortune,
+entra dans la robe... Depuis que le père de Descartes se fut
+établi à Rennes, ses descendants y ont toujours demeuré. On
+en compte six qui ont occupé avec distinction des charges
+dans le parlement de Bretagne. Madame la présidente de
+Châteaugiron, dernière de la famille, vient de mourir. On dit
+qu'elle avoit dans son caractère plusieurs traits de ressemblance
+avec Descartes. Il y a eu aussi une Catherine Descartes, nièce
+du philosophe, célèbre par son esprit, et par son talent pour
+les vers agréables. Elle le est morte en 1706.</p></blockquote>
+
+
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a><p>Descartes étoit né avec une complexion très foible, et
+les médecins ne manquèrent pas de dire qu'il mourroit très
+jeune; cependant il les trompa au moins d'une quarantaine
+d'années. Ayant perdu sa mère presque en naissant, il fut
+très redevable aux soins d'une nourrice, qui suppléa à la
+nature par tous les soins de la tendresse. Descartes en fut
+très reconnoissant; il lui fit une pension viagère qui lui fut
+payée exactement jusqu'à la mort; et, comme il n'étoit pas de
+ceux qui croient que l'argent acquitte tout, il joignoit encore
+à ces bienfaits les devoirs et l'attachement d'un fils. Son père
+ne voulut point fatiguer des organes encore foibles par des
+études prématurées; il lui donna le temps de croître et de se
+fortifier. Mais l'esprit de Descartes alloit au-devant des instructions.
+Il n'avoit pas encore huit ans, et déjà on l'appeloit le
+philosophe. Il demandoit les causes et les effets de tout, et
+savoit ne pas entendre ce qui ne signifioit rien. En 1604, il
+fut mis au collège de La Flèche. Son imagination vive et ardente
+fut la première faculté de son âme qui se déploya. Il
+cultiva la poésie avec transport... Ce goût de la poésie lui
+demeura toujours, et peu de temps avant sa mort il fit des
+vers français à la cour de Suède.. C'est une ressemblance
+qu'il eut avec Platon, et que Leibnitz eut avec lui. Il aimoit
+aussi beaucoup l'histoire, et passoit les jours et les nuits
+à lire; mais cette passion ne devoit pas durer long-temps...
+Il étoit encore a La Flèche en 1610, lorsque le coeur du plus
+grand et du meilleur des rois, assassiné dans Paris, y fut
+porté pour être déposé dans la chapelle des jésuites. Il fut
+témoin de cette pompe cruelle, et nommé parmi les vingt-quatre
+gentilshommes qui allèrent au-devant de ce triste
+dépôt. Il étudioit alors en philosophie. Il y fit des progrès
+qui annoncèrent son génie; car, au lieu d'apprendre, il
+doutoit. La logique de ses maîtres lui parut chargée d'une
+foule de préceptes ou inutiles ou dangereux; il s'occupoit à
+l'en séparer, <i>comme le statuaire</i>, dit-il lui-même, <i>travaille à
+tirer une Minerve d'un bloc de marbre qui est informe</i>. Leur
+métaphysique le révoltoit par la barbarie des mots et le vide
+des idées; leur physique par l'obscurité du jargon et par
+la fureur d'expliquer tout ce qu'elle n'expliquoit pas. Les
+mathématiques seules le satisfirent; il y trouva l'évidence
+qu'il cherchoit partout. Il s'y livra en homme qui avoit besoin
+de connoître. Quelques auteurs prétendent qu'il inventa,
+étant encore au collège, sa fameuse <i>analyse</i>. Ce seroit un
+prodige bien plus étonnant que celui de Newton, qui à vingt-cinq
+ans avoit trouvé le calcul de l'infini. Quoi qu'il en soit
+de cette particularité, Descartes finit ses études en 1612. Le
+fruit ordinaire de ces premières études est de s'imaginer savoir
+beaucoup. Descartes étoit déjà assez avancé pour voir
+qu'il ne savoit rien. En se comparant avec tous ceux qu'on
+nommoit savants, il apprit à mépriser ce nom. De là au mépris
+des sciences il n'y a qu'un pas. Il oublia donc et les
+lettres, et les livres, et l'étude; et celui qui devoit créer la
+philosophie en Europe renonça pendant quelque temps à
+toute espèce de connoissance. Voilà à peu près tout ce que
+nous savons des premières années de Descartes...</p></blockquote>
+
+
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a><p>Il étoit impossible que Descartes demeurât dans l'inaction.
+Il faut un aliment pour les âmes ardentes. Dès qu'il eut
+renoncé aux livres, il s'abandonna aux plaisirs. Eu 1614 il
+fit à Paris l'essai d'une liberté dangereuse; mais son génie
+le ramena bientôt. Tout-à-coup il rompt avec ses amis et ses
+connoissances; il loue une petite maison dans un quartier
+désert du faubourg Saint-Germain, s'y enferme avec un ou
+deux domestiques, n'avertit personne de sa retraite, et y
+passe les années 1615 et 1616 appliqué à l'étude, et inconnu
+presque à toute la terre. Ce ne fut qu'au bout de plus de deux
+ans qu'un ami le rencontra par hasard dans une rue écartée,
+s'obstina à le poursuivre jusque chez lui, et le rentraîna
+enfin dans le monde. On peut juger par ce seul trait du caractère
+de Descartes, et de la passion que lui inspirait l'étude...</p></blockquote>
+
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a><p>Descartes avait vingt-un ans lorsqu'il sortit de France
+pour la première fois: c'étoit en 1617. Il alla d'abord en
+Hollande, où il demeura deux ans; ce dut être pour lui
+un spectacle curieux, qu'un pays où tout commençoit à naître,
+et où tout étoit l'ouvrage de la liberté. Mais s'il y vit un terrain 'S
+nouveau&mdash;créé pour ainsi dire, et arraché à la mer, s'il vit
+le spectacle magnifique des canaux, des digues, du commerce
+et des villes de la Hollande, il fut aussi témoin des
+querelles sanglantes des gomaristes et des arminiens. On sait
+comment l'ambition du prince d'Orange voulut faire servir
+ces guerres de religion à sa grandeur. Barnevelt, âgé de
+soixante-seize ans, fut condamné, et mourut sur l'échafaud,
+pour avoir voulu garantir son pays du despotisme. Ce furent
+les premiers mémoires que l'Europe fournit à Descartes pour
+la connoissance de l'esprit humain. Eu 1619 il passa en Allemagne.
+Quelques années plus tôt, il y aurait vu ce Rodolphe
+qui conversoit avec Tycho-Brahé au lieu de travailler avec
+ses ministres, et faisoit avec Kepler des tables astronomiques
+tandis que les Turcs ravageoient ses états. Il vit couronner à
+Francfort Ferdinand II; et il paroît qu'il observa avec curiosité
+toutes ces cérémonies, ou politiques, ou sacrées, qui
+rendent plus imposant aux yeux des peuples le maître qui
+doit les gouverner. Ce couronnement fut le signal de la fameuse
+guerre de trente ans. Descartes passa les années 1619 et
+1620 en Bavière, dans la Souabe, dans l'Autriche et dans la
+Bohême. En 1621 il fut en Hongrie; il parcourut la Moravie,
+la Silesie, pénétra dans le nord de l'Allemagne, alla en Poméranie
+par les extrémités de la Pologne, visita toutes les côtes
+de la mer Baltique, remonta de Stettin dans la Marche de
+Brandebourg, passa au duché de Meckelhourg, et de là dans
+le Holstein, et enfin s'embarqua sur l'Elbe, d'où il retourna
+en Hollande. Il fut sur le point de périr dans ce trajet. Pour
+être plus libre, il avoit pris à Emhden un bateau pour lui seul
+et son valet. Les mariniers, à qui son air doux et tranquille et
+sa petite taille n'en imposoient pas apparemment beaucoup,
+formèrent le complot de le tuer, afin de profiter de ses dépouilles.
+Comme ils ne se doutoient pas qu'il entendît leur
+langue, ils eurent l'heureuse imprudence de tenir conseil devant
+lui; par bonheur Descartes savoit le hollandais: il se
+lève tout-à-coup, change de contenance, tire l'épée avec fierté,
+et menace de percer le premier qui oseroit approcher. Cette
+heureuse audace les intimida, et Descartes fut sauvé... Quatre
+ou cinq mariniers de la West-Frise pensèrent disposer de celui
+qui devoit faire la révolution de l'esprit humain... Descartes
+passa la fin de 1621 et les premiers mois de 1622 a La Haye.
+C'est là qu'il vit cet électeur palatin qui, pour avoir été couronné
+roi, étoit devenu le plus malheureux des hommes. Il
+passoit sa vie à solliciter des secours et à perdre des batailles.
+La princesse Élisabeth sa fille, que sa liaison avec Descartes
+rendit depuis si fameuse, avoit alors tout au plus trois ou
+quatre ans. Elle étoit errante avec sa mère, et partageoit des
+maux qu'elle ne sentoit pas encore. La même année Descartes
+traversa les Pays-Bas espagnols, et s'arrêta à la cour de
+Bruxelles. La trêve entre l'Espagne et la Hollande étoit rompue.
+Il y vit l'infante Isabelle, qui, sous un habit de religieuse,
+gouvernoit dix provinces, et signoit des ordres pour livrer
+des batailles, à peu près comme on vit Ximenès gouverner
+l'Espagne, l'Amérique et les Indes, sous un habit de cordelier...
+En 1623 il fit le voyage d'Italie; il traversa la Suisse,
+où il observa plus la nature que les hommes; s'arrêta quelque
+temps dans la Valteline; vit à Venise le mariage du doge
+avec la mer Adriatique... et arriva enfin à Rome sur la
+fin de 1624. Il y fut témoin d'un jubilé qui attiroit une
+quantité prodigieuse de peuple de tous les bouts du l'Europe.
+Ce mélange de tant de nations différentes était un
+spectacle intéressant pour un philosophe. Descartes y donna
+toute son attention. Il comparoit les caractères de tous ces
+peuples réunis, comme un amateur habile compare, dans une
+belle galerie de tableaux, les manières des différentes écoles
+de peinture. En 1625 il passa par la Toscane: Galiléo étoit
+alors âgé de soixante ans, et l'inquisition ne s'étoit pas encore
+flétrie par la condamnation de ce grand homme. En 1631 il
+fit le voyage d'Angleterre, et en 1634 celui de Danemarck.
+L'Espagne et le Portugal sont les seuls pays de l'Europe où
+Descartes n'ait pas voyagé.</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a><p>Descartes porta les armes dans sa jeunesse: d'abord en
+Hollande, sous le célèbre Maurice de Nassau, qui affermit
+la liberté fondée par son père, et mérita de balancer la réputation
+de Farnèse; de là en Allemagne, sous Maximilien de
+Bavière, au commencement de la guerre de trente ans. Il
+vit dans cette guerre le choc de deux religions opposées, l'ambition
+des chefs, le fanatisme des peuples, la fureur des
+partis, l'abus des succès, l'orgueil du pouvoir, et trente provinces
+dévastées, parce qu'on se disputoit à qui gouverneroit
+la Bohême. Il passa ensuite au service de l'empereur Ferdinand
+II, pour voir de plus près les troubles de la Hongrie. La
+mort du comte de Bucquoy, général de l'armée impériale, qui
+fut tué, dans une déroute, de trois coups de lance et de plus
+de trente coups de pistolet, le dégoûta du métier des armes.
+Il avoit servi environ quatre ans, et en avoit alors vingt-cinq.
+On croit pourtant qu'au siège de La Rochelle il combattit,
+comme volontaire, dans une bataille contre la flotte anglaise.
+On se doute bien que l'ambition de Descartes n'étoit
+point de devenir un grand capitaine. Avide de connoître, il
+vouloit étudier les hommes dans tous les états; et malheureusement
+la guerre est devenue un des grands spectacles de l'humanité.
+Il avoit d'abord aimé cette profession, comme il
+l'avouoit lui-même, sans doute parce qu'elle convenoit à l'activité
+inquiète de son âme; mais dans la suite, un coup
+d'oeil plus philosophique ne lui laissa voir que le malheur des
+hommes...</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a><p>Ce fut en 1625, au retour de son voyage d'Italie, que Descartes
+fît ses observations sur la cime des Alpes. Il est peu
+d'âmes sensibles ou fortes à qui la vue de ces montagnes
+n'inspire de grandes idées. L'homme mélancolique y voit
+une retraite délicieuse et sauvage, le guerrier s'y rappelle
+les armées qui les ont traversées, et le philosophe s'y occupe
+des phénomènes de la nature. Descartes y composa une partie
+de son système sur les grêles, les neiges, les tonnerres et les
+tourbillons de vents...</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a><p>Dès son enfance, Descartes avoit l'habitude de méditer.
+Lorsqu'il étoit à La Flèche, on lui permettoit, à cause de la
+foiblesse de sa santé, de passer une partie des matinées au
+lit. Il employoit ce temps à réfléchir profondément sur les
+objets de ses études; et il en contracta l'habitude pour le reste
+de sa vie. Ce temps, où le sommeil a réparé les forces, où les
+sens sont calmes, où l'ombre et le demi-jour favorisent la rêverie,
+et où l'âme ne s'est point encore répandue sur les objets
+qui sont hors d'elle, lui paroissoit le plus propre à la pensée.
+C'est dans ces matinées qu'il a fait la plupart de ses découvertes,
+et arrangé ses mondes. Il porta à la guerre ce même
+esprit de méditation. En 1619, étant en quartier d'hiver sur
+les frontières de Bavière, dans un lieu très écarté, il y passa
+plusieurs mois dans une solitude profonde, uniquement occupé
+à méditer. Il cherchoit alors les moyens de créer une science
+nouvelle. Sa tête, fatiguée sans doute par la solitude ou par
+le travail, s'échauffa tellement, qu'il crut avoir des songes
+mystérieux. Il crut voir des fantômes; il entendit une voix qui
+l'appeloit à la recherche de la vérité. Il ne douta point, dit
+l'historien de sa vie, que ces songes ne vinssent du ciel, et il
+y mêla un sentiment de religion...</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a><p>La première étude qui attacha véritablement Descartes
+fut celle des mathématiques. Dans son enfance, il les étudia
+avec transport, et en particulier l'algèbre et l'analyse des
+anciens. A l'âge de dix-neuf ans, lorsqu'il renonça brusquement
+à tous les plaisirs, et qu'il passa deux ans dans
+la retraite, il employa tout ce temps à l'étude de la géométrie.
+En 1617, étant au service de la Hollande, un inconnu fit afficher
+dans les rues de Bréda un problème à résoudre. Descartes
+vit un grand concours de passants qui s'arrêtoient pour lire. Il
+s'approcha; mais l'affiche étoit en flamand, qu'il n'entendoit
+pas. Il pria un homme qui étoit à côté de lui de la lui expliquer.
+C'étoit un mathématicien nommé Beckman, principal
+du collège de Dordrecht. Le principal, homme grave, voyant
+un petit officier français en habit uniforme, crut qu'un problème
+de géométrie n'étoit pas fort intéressant pour lui; et,
+apparemment pour le plaisanter, il lui offrit de lui expliquer
+l'affiche, à condition qu'il résoudroit le problème. C'étoit une
+espèce de défi. Descartes l'accepta; le lendemain matin le problème
+étoit résolu. Beckman fut fort étonné; il entra en conversation
+avec le jeune homme; et il se trouva que le militaire
+de vingt ans en savoit beaucoup plus sur la géométrie que le
+vieux professeur de mathématiques. Deux ou trois ans après,
+étant à Ulm, en Souabe, il eut une aventure à peu près pareille
+avec Faulhaber, mathématicien allemand. Celui-ci venoit de
+donner un gros livre sur l'algèbre, et il traitoit Descartes assez
+lestement, comme un jeune officier aimable, et qui ne paroissoit
+pas tout-à-fait ignorant. Cependant un jour, à quelques
+questions qu'il lui fit, il se douta que Descartes pouvoit bien
+avoir quelque mérite. Bientôt, à la clarté et à la rapidité de ses
+réponses sur les questions les plus abstraites, il reconnut dans
+ce jeune homme le plus puissant génie, et ne regarda plus
+qu'avec respect celui qu'il croyoit honorer en le recevant chez
+lui. Descartes fut lié ou du moins fut en commerce avec tous
+les plus savants géomètres de son siècle. Il ne se passoit pas
+d'année qu'il ne donnât la solution d'un très grand nombre de
+problèmes qu'on lui adressoit dans sa retraite; car c'étoit alors
+la méthode entre les géomètres, à peu près comme les anciens
+sages et mêmes les rois dans l'Orient s'envoyoient des énigmes
+à deviner. Descartes eut beaucoup de part à la fameuse question
+de la roulette et de la cycloïde. La cycloïde est une ligne
+décrite par le mouvement d'un point de la circonférence d'un
+cercle, tandis que le cercle fait une révolution sur une ligne
+droite. Ainsi quand une roue de carrosse tourne, un des clous
+de la circonférence décrit dans l'air une cycloïde. Cette ligne
+fut découverte par le P. Mersenne, expliquée par Roberval,
+examinée par Descartes, qui en découvrit la tangente; usurpée
+par Toricelli, qui s'en donna pour l'inventeur; approfondie par
+Pascal, qui contribua beaucoup à en démontrer la nature et les
+rapports. Depuis, les géomètres les plus célèbres, tels que
+Huygens, Wallis, Wren, Leibniz, et les Bernoulli, y travaillèrent
+encore. Avant de finir cet article, il ne sera peut-être
+pas inutile de remarquer que Descartes, qui fut le plus
+grand géomètre de son siècle, parut toujours faire assez peu de
+cas de la géométrie. Il tenta au moins cinq ou six fois d'y renoncer,
+et il y revenoit sans cesse...</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a><p>C'est un spectacle aussi curieux que philosophique de
+suivre toute la marche de l'esprit de Descartes, et de voir
+tous les degrés par où il passa pour parvenir à changer la
+face des sciences. Heureusement, en nous donnant ses découvertes,
+il nous a indiqué la route qui l'y avoit mené. Il
+seroit à souhaiter que tous les inventeurs eussent fait de même;
+mais la plupart nous on caché leur marche, et nous n'avons
+que le résultat de leurs travaux. Il semble qu'ils aient craint, ou
+de trop instruire les hommes, ou de s'humilier à leurs yeux
+en se montrant eux-mêmes luttant contre les difficultés. Quoi
+qu'il en soit, voici la marche de Descartes. Dès l'âge de quinze
+ans, il commença à douter. Il ne trouvoit dans les leçons de
+ses maîtres que des opinions; et il cherchoit des vérités. Ce
+qui le frappoit le plus, c'est qu'il voyoit qu'on disputoit sur
+tout. A dix-sept ans, ayant fini ses études, il s'examina sur ce
+qu'il avoit appris: il rougit de lui-même; et, puisqu'il avoit eu
+les plus habiles maîtres, il conclut que les hommes ne savoient
+rien, et qu'apparemment ils ne pouvoient rien savoir. Il renonça
+pour jamais aux sciences. A dix-neuf, il se remit à l'étude des
+mathématiques, qu'il avoit toujours aimées. A vingt-un, il se
+mit à voyager pour étudier les hommes. En voyant chez tous
+les peuples mille choses extravagantes et fort approuvées, il
+apprenoit, dit-il, à se défier de l'esprit humain, et à ne point
+regarder l'exemple, la coutume et l'opinion comme des autorités.
+A vingt-trois, se trouvant dans une solitude profonde, il
+employa trois ou quatre mois de suite à penser. Le premier pas
+qu'il fit fut d'observer que tous les ouvrages composés par
+plusieurs mains sont beaucoup moins parfaits que ceux qui
+ont été conçus, entrepris et achevés par un seul homme:
+c'est ce qu'il est aisé de voir dans les ouvrages d'architecture,
+dans les statues, dans les tableaux, et même dans les plans de
+législation et de gouvernement. Son second pas fut d'appliquer
+cette idée aux sciences. Il les vit comme formées d'une infinité
+de pièces de rapport, grossies des opinions de chaque philosophe,
+tous d'un esprit et d'un caractère différent. Cet assemblage,
+cette combinaison d'idées souvent mal liées et mal assorties
+peut-elle autant approcher de la vérité que le feroient
+les raisonnements justes et simples d'un seul homme? Son troisième
+pas fut d'appliquer cette même idée à la raison humaine.
+Comme nous sommes enfants avant que d'être hommes, notre
+raison n'est que le composé d'une foule de jugements souvent
+contraires, qui nous ont été dictés par nos sens, par notre
+nourrice et par nos maîtres. Ces jugements n'auroient-ils pas
+plus de vérité et plus d'unité, si l'homme, sans passer par la
+faiblesse de l'enfance, pouvoit juger en naissant, et composer
+lui seul toutes ses idées? Parvenu jusque là, Descartes résolut
+d'ôter de son esprit toutes les opinions qui y étoient, pour
+y en substituer de nouvelles, ou y remettre les mêmes après
+qu'il les auroit vérifiées; et ce fut son quatrième pas. Il vouloit,
+pour ainsi dire, recomposer sa raison, afin qu'elle fût à
+lui, et qu'il pût s'assurer pour la suite des fondements de ses
+connoissances. Il ne pensoit point encore à réformer les sciences
+pour le public; il regardait tout changement comme dangereux.
+Les établissements une fois faits, disoit-il, sont comme
+ces grands corps dont la chute ne peut être que très rude, et
+qui sont encore plus difficiles à relever quand ils sont abattus,
+qu'à retenir quand ils sont ébranlés. Mais comme il seroit juste
+de blâmer un homme qui entreprendroit de renverser toutes
+les maisons d'une ville, dans le seul dessein de les rebâtir sur
+un nouveau plan, il doit être permis à un particulier d'abattre
+la sienne, pour la reconstruire sur des fondements plus solides.
+Il entreprit donc d'exécuter la première partie de ses
+desseins, qui consistoit à détruire; et ce fut son cinquième
+pas. Mais il éprouva bientôt les plus grandes difficultés. <i>Je
+m'aperçut,</i> dit-il, <i>qu'il n'est pas aussi aisé à un homme de se
+défaire de ses préjugés, que de brûler sa maison</i>. Il y travailla
+constamment plusieurs années de suite, et il crut à la
+fin en être venu à bout. Je ne sais si je me trompe, mais cette
+marche de l'esprit de Descartes me paroît admirable. Continuons
+de le suivre. A l'âge de vingt-quatre ans, il entendit
+parler en Allemagne d'une société d'hommes qui n'avoit pour
+but que la recherche de la vérité: on l'appeloit la confrérie
+des Rose-Croix. Un de ses principaux statuts étoit de demeurer
+cachée. Elle avoit, à ce qu'on dit, pour fondateur, un Allemand
+né dans le quatorzième siècle. On raconte de cet homme
+des choses merveilleuses. Il avoit profondément étudié la
+magie, qui étoit alors une science fort importante. Il avoit
+voyagé en Arabie, en Turquie, en Afrique, en Espagne, avoit
+vu sur la terre des sages et des cabalistes, avoit appris plusieurs
+secrets de la nature, et s'étoit retiré enfin en Allemagne,
+où il vécut solitaire dans une grotte jusqu'à l'âge de cent six
+ans. On se doute bien qu'il fit des prodiges pendant sa vie et
+après sa mort. Son histoire ne ressemble pas mal à celle d'Apollonius
+du Tyane. On imagina un soleil dans la grotte où il
+étoit enterré; et ce soleil n'avoit d'autre fonction que celle
+d'éclairer son tombeau. La confrérie fondée par cet homme
+extraordinaire étoit, dit-on, chargée de réformer les sciences
+dans tout l'univers. En attendant, elle ne paroissoit pas; et
+Descartes, malgré toutes ses recherches, ne put trouver un
+seul homme qui en fût. Il y a cependant apparence qu'elle existoit,
+car on en parloit beaucoup dans toute l'Allemagne; on
+écrivoit pour et contre; et même en 1623 on fit l'honneur à
+ces philosophes de les jouer à Paris, sur le théâtre de l'hôtel
+de Bourgogne. Descartes, déchu de l'espérance de trouver
+dans cette société quelques secours pour ses desseins, résolut
+désormais de se passer des livres et des savants. Il ne vouloit
+plus lire que dans ce qu'il appeloit <i>le grand livre du monde</i>,
+et s'occupait à ramasser des expériences. A vingt-sept ans, il
+éprouva une secousse qui lui fit abandonner les mathématiques
+et la physique; les unes lui paroissoient trop vides, l'autre
+trop incertaine. Il voulut ne plus s'occuper que de la morale;
+mais à la première occasion il retournoit à l'étude de la nature.
+Emporté comme malgré lui, il s'enfonça de nouveau dans les
+sciences abstraites. Il les quitta encore pour revenir à l'homme;
+il espéroit trouver plus de secours pour cette science, mais il
+reconnut bientôt qu'il s'étoit trompé. Il vit que dans Paris,
+comme à Rome et dans Venise, il y avoit encore moins de gens
+qui étudioient l'homme que la géométrie. Il passa trois ans dans
+ces alternatives, dans ce flux et reflux d'idées contraires, entraîné
+par son génie tantôt vers un objet, tantôt vers un autre,
+inquiet et tourmenté, et combattant sans cesse avec lui-même.
+Ce ne fut qu'à trente-deux ans que tous ces orages cessèrent.
+Alors il pensa sérieusement à refaire une philosophie nouvelle;
+mais il résolut de ne point embrasser de secte, et de travailler
+sur la nature même. Voilà par quels degrés Descartes parvint à
+cette grande révolution: il y fut conduit par le doute et
+l'examen...</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a><p>Descartes fut très long-temps incertain sur le genre de
+vie qu'il devoit embrasser. D'abord il prit le parti des armes,
+comme on l'a vu, mais il s'en dégoûta au bout de quatre
+ans. En 1623, dans le temps des troubles de la Valteline,
+il eut quelque envie d'être intendant de l'armée; mais ses
+sollicitations ne purent être assez vives pour qu'il réussît: il
+mettoit trop peu de chaleur à tout ce qui n'intéressoit que sa
+fortune. En 1625, il fut sur le point d'acheter la charge de
+lieutenant-général de Châtellerault; et comme il étoit persuadé
+que pour exercer une charge il falloit être instruit, il manda à
+son père qu'il iroit se mettre à Paris chez un procureur au
+Châtelet, pour y apprendre la pratique. Il faut avouer que
+c'étoit là un singulier apprentissage pour un homme tel que
+Descartes: il avoit alors vingt-neuf ans. Mais ce projet manqua
+comme l'autre. S'il avoit réussi, il est à croire que Descartes
+auroit fait comme le président de Montesquieu, et qu'il ne fût
+pas long-temps resté juge. Enfin, après avoir passé dix ou
+douze ans à observer tous les états, il finit par n'en choisir
+aucun. Il résolut de garder son indépendance, et de s'occuper
+tout entier à la recherche de la vérité. Il pensoit sans doute
+que c'étoit assez remplir son devoir d'homme et de citoyen, de
+travailler à éclairer les hommes.</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a>
+<p>Ce fut en 1629, sur la fin de mars, que Descartes partit
+pour aller s'établir en Hollande; il avoit alors trente-trois
+ans. Comme sa résolution auroit paru extraordinaire, il n'en
+avertit ni ses parents ni ses amis; il se contenta de leur
+écrire avant son départ. On ne manqua point de murmurer.
+Il n'y a que celui qui a pu concevoir un tel projet qui
+soit capable de l'approuver. Mais son parti étoit pris. Il nous
+rend compte lui-même des motifs qui l'engagèrent à quitter la
+France. Le premier fut la raison du climat. Il craignoit que la
+chaleur, en exaltant un peu trop son imagination, ne lui ôtât
+une partie du sang-froid et du calme nécessaires pour les découvertes
+philosophiques; le climat de la Hollande lui parut
+plus favorable à ses desseins. Mais son principal motif fut la
+passion qu'il avoit pour la retraite, et le désir de vivre dans
+une solitude profonde. En France, il eut été sans cesse détourné
+de l'étude par ses parents ou ses amis... au lieu qu'en
+Hollande il étoit sûr qu'on n'exigeroit rien de lui. Il espéroit
+vivre parfaitement inconnu, solitaire au milieu d'un peuple
+actif qui s'occuperoit de son commerce, tandis que lui s'occuperoit
+à penser. Comme son grand but étoit la retraits, il prit
+toutes sortes de moyens pour n'être pas découvert. Il ne confia
+sa demeure qu'à un seul ami chargé de sa correspondance.
+Jamais il ne datoit ses lettres du lieu où il demeuroit, mais
+de quelque grande ville où il étoit sûr qu'on ne le trouverait
+pas. Pendant plus de vingt ans qu'il demeura en Hollande, il
+changea très souvent de séjour, fuyant sa réputation partout
+où elle le poursuivoit, et se dérobant aux importuns qui vouloient
+seulement l'avoir vu. Il habitoit quelquefois dans les
+grandes villes; mais il préféroit ordinairement les villages ou
+les bourgs, et le plus souvent les maisons solitaires tout-à-fait
+isolées dans la campagne. Quelquefois il alloit s'établir dans
+une petite maison aux bords de la mer: on montre encore en
+plusieurs endroits les maisons qu'il a habitées... Le goût que
+Descartes avoit pour la Hollande étoit si vif, qu'il cherchoit à
+y attirer ceux de ses amis qui vouloient se retirer du monde. Je
+vais traduire une lettre qu'il écrivoit à Balzac sur ce sujet; on
+la verra peut-être avec plaisir. «Je ne suis point étonné, lui
+dit-il, qu'une âme grande et forte, telle que la vôtre, ne
+puisse se plier aux usages serviles de la cour. J'ose donc vous
+conseiller de venir à Amsterdam, et de vous y retirer, plutôt
+que dans des chartreuses, ou même dans les lieux les
+plus agréables de France ou d'Italie. Je préfère même son
+séjour à cette solitude charmante où vous étiez l'année dernière.
+Quelque agréable que soit une maison de campagne,
+on y manque de mille choses qu'on ne trouve que dans les
+villes; on n'y est pas même aussi seul qu'on le voudroit.
+Peut-être y trouverez-vous un ruisseau dont le murmure
+vous fera rêver délicieusement, ou un vallon solitaire qui
+vous jettera dans l'enchantement; mais aussi vous aurez à
+vous défendre d'une quantité de petits voisins qui vous assiégeront
+sans cesse. Ici, comme tout le monde, excepté
+moi, est occupé au commerce, il ne tient qu'à moi de vivre
+inconnu à tout le monde. Je me promène tous les jours à
+travers un peuple immense, presque aussi tranquillement
+que vous pouvez le faire dans vos allées. Les hommes que je
+rencontre me font la même impression que si je voyois les
+arbres de vos forêts ou les troupeaux de vos campagnes. Le
+bruit intime de tous ces commerçants ne me distrait pas plus
+que si j'entendois le bruit d'un ruisseau. Si je m'amuse quelquefois
+à considérer leurs mouvements, j'éprouve le même
+plaisir que vous à considérer ceux qui cultivent vos terres:
+car je vois que le but de tous ces travaux est d'embellir le
+lieu que j'habite, et de prévenir tous mes besoins. Si vous
+avez du plaisir à voir les fruits croître dans vos vergers, et
+vous promettre l'abondance, pensez-vous que j'en aie moins
+à voir tous les vaisseaux qui abordent sur mes côtes m'apporter
+les productions de l'Europe et des Indes? Dans quel
+lieu de l'univers trouverez-vous plus aisément qu'ici tout
+ce qui peut intéresser la vanité ou flatter le goût? Y a-t-il
+un pays dans le monde où l'on soit plus libre, où le sommeil
+soit plus tranquille, où il y ait moins de dangers à craindre,
+où les lois veillent mieux sur le crime, où les empoisonnements,
+les trahisons, les calomnies soient moins connus, où
+il reste enfin plus de traces de l'heureuse et tranquille innocence
+de nos pères? Je ne sais pourquoi vous êtes si amoureux
+de votre ciel d'Italie, la peste se mêle avec l'air qu'on
+y respire; la chaleur du jour y est insupportable; les fraîcheurs
+du soir y sont malsaines; l'ombre des nuits y couvre
+des larcins et des meurtres. Que si vous craignez les hivers
+du Nord, comment à Rome, même avec des bosquets, des
+fontaines et des grottes, vous garantirez-vous aussi bien de
+la chaleur, que vous pourrez ici, avec un bon poêle ou une
+cheminée, vous garantir du froid? Je vous attends avec une
+petite provision d'idées philosophiques qui vous feront peut-être
+quelque plaisir; et, soit que vous veniez ou que vous ne
+veniez pas, je n'en serai pas moins votre tendre et fidèle
+ami.» Cette lettre est très intéressante. D'abord elle nous
+fait voir le goût de Descartes pour la Hollande, et la manière
+dont il y vivoit. Elle nous montre ensuite son imagination et le
+tour agréable qu'il savoit donner à ses idées. On a accusé la
+géométrie de dessécher l'esprit; je ne sais s'il y a rien dans
+tout Balzac où il y ait autant d'esprit et d'agrément. L'imagination
+brillante de Descartes se décèle partout dans ses ouvrages;
+et s'il n'avoit voulu être ni géomètre, ni philosophe,
+il n'auroit encore tenu qu'à lui d'être le plus bel-esprit de
+son temps.</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a><p>Le <i>Discours sur la méthode</i> parut le 8 juin 1637. Il étoit
+à la tête de ses <i>Essais de philosophie</i>. Descartes y indique
+les moyens qu'il a suivis pour tâcher de parvenir à la vérité,
+et ce qu'il faut faire encore pour aller plus avant. On
+y trouva une profondeur de méditation inconnue jusqu'alors.
+C'est là qu'est l'histoire de son fameux doute. Il a depuis répété
+cette histoire dans deux autres ouvrages, dans le premier
+livre de ses <i>Principes</i>, et dans la première de ses <i>Méditations
+métaphysiques</i>. Il falloit qu'il sentît bien vivement
+l'importance et la nécessité du doute, pour y revenir jusqu'à
+trois fois, lui qui étoit si avare de paroles. Mais il regardoit le
+doute comme la base de la philosophie, et le garant sûr des
+progrès qu'on pourroit y faire dans tous les siècles...</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a><p>Les règles de l'analyse logique, qu'on peut regarder comme
+la seconde partie de sa <i>Méthode</i>, sont indiquées dans plusieurs
+de ses ouvrages, et rassemblées en grande partie dans un manuscrit
+qui n'a été imprimé qu'après sa mort. L'ouvrage est intitulé,
+<i>Règles pour conduire notre esprit dans la recherche de la
+vérité</i>. En voici à peu près la marche. Voulez-vous trouver la
+vérité, formez votre esprit, et rendez-le capable de bien juger.
+Pour y parvenir, ne l'appliquez d'abord qu'à ce qu'il peut bien
+connoître par lui-même. Pour bien connoître, ne cherchez
+pas ce qu'on a écrit ou pensé avant vous; mais sachez vous en
+tenir à ce que vous reconnoissez vous-même pour évident. Vous
+ne trouverez point la vérité sans méthode; la méthode consiste
+dans l'ordre; l'ordre consiste à réduire les propositions complexes
+à des propositions simples, et vous élever par degrés
+des unes aux autres. Pour vous perfectionner dans une science,
+parcourez-en toutes les questions et toutes les branches, enchaînant
+toujours vos pensées les unes aux autres. Quand votre
+esprit ne conçoit pas, sachez vous arrêter; examinez long-temps
+les choses les plus faciles; vous vous accoutumerez ainsi à regarder
+fixement la vérité, et à la reconnoître. Voulez-vous
+aiguiser votre esprit et le préparer à découvrir un jour par
+lui-même, exercez-le d'abord sur ce qui a été inventé par
+d'autres. Suivez surtout les découvertes où il y a de l'ordre et
+un enchaînement d'idées. Quand il aura examiné beaucoup de
+propositions simples, qu'il s'essaie peu à peu à embrasser distinctement
+plusieurs objets à la fois; bientôt il acquerra de la
+force et de l'étendue. Enfin, mettez à profit tous les secours de
+l'entendement, de l'imagination, de la mémoire et des sens,
+pour comparer ce qui est déjà connu avec, ce qui ne l'est pas,
+et découvrir l'un par l'autre. Descartes divise tous les objets de
+nos connoissances en propositions simples et en questions.
+Les questions sont de deux sortes: ou on les entend parfaitement,
+quoiqu'on ignore la manière de les résoudre; ou la connoissance
+qu'on en a est imparfaite. Le plan de Descartes
+étoit de donner trente-six règles, c'est-à-dire douze pour
+chacune de ses divisions. Il n'a exécuté que la moitié de l'ouvrage;
+mais il est aisé de voir par cet essai comment il portoit
+l'esprit de système et d'analyse dans toutes ses recherches,
+et avec quelle adresse il décomposoit, pour ainsi dire, tout le
+mécanisme du raisonnement.</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a><p>Les <i>Méditations métaphysiques</i> de Descartes parurent en
+1641. C'étoit, de tous ses ouvrages, celui qu'il estimoit le
+plus. Il le louoit avec un enthousiasme de bonne foi; car il
+croyoit avoir trouvé le moyen de démontrer les vérités métaphysiques
+d'une manière plus évidente que les démonstrations
+de géométrie. Ce qui caractérise surtout cet ouvrage,
+c'est qu'il contient sa fameuse démonstration de Dieu par
+l'idée, démonstration si répétée depuis, adoptée par les uns,
+et rejetée par les autres; et qu'il est le premier où la distinction
+de l'esprit et de la matière soit parfaitement développée,
+car avant Descartes on n'avoit point encore bien approfondi
+les preuves philosophiques de la spiritualité de l'âme. Une
+chose remarquable, c'est que Descartes ne donna cet ouvrage
+au public que par principe de conscience. Ennuyé des tracasseries
+qu'on lui suscitoit depuis trois ans pour ses <i>Essais de
+philosophie</i>, il avoit résolu de ne plus rien imprimer. J'aurois,
+dit-il, une vingtaine d'approbateurs et des milliers
+d'ennemis: ne vaut-il pas mieux me taire, et m'instruire en
+silence? Il crut cependant qu'il ne devoit pas supprimer un
+ouvrage qui pouvoit fournir ou de nouvelles preuves de l'existence
+de Dieu, ou de nouvelles lumières sur la nature de l'âme.
+Mais, avant de le risquer, il le communiqua à tous les hommes
+les plus savants de l'Europe, recueillit leurs objections, et
+y répondit. Le célèbre Arnauld fut du nombre de ceux qu'il
+consulta. Arnauld n'avoit alors que vingt-huit ans. Descartes
+fut étonné de la profondeur et de l'étendue de génie qu'il trouva
+dans ce jeune homme. Il s'en falloit de beaucoup qu'il eût
+porté le même jugement des objections de Hobbes et de celles
+de Gassendi. Il fit imprimer toutes ces objections, avec les
+réponses, à la suite des <i>Méditations</i>; et, pour leur donner
+encore plus de poids, le philosophe dédia son ouvrage à la
+Sorbonne. <i>Je veux m'appuyer de l'autorité,</i> disoit-il, <i>puisque
+la vérité est si peu de chose quand elle est seule.</i> Il n'avoit
+point encore pris assez de précautions. Ce livre, approuvé par
+les docteurs, discuté par des savants, dédié à la Sorbonne, et
+où le génie s'épuise à prouver l'existence de Dieu et la spiritualité
+de l'âme, fut mis, vingt-deux ans après, à l'index à Rome.</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a><p>On a été étonné que, dans ses <i>Méditations métaphysiques</i>,
+Descartes n'ait point parlé de l'immortalité de l'âme. Ses
+ennemis avoient beau jeu; et ils n'ont pas manqué de profiter
+de ce silence pour l'accuser de n'y pas croire. Mais il
+nous apprend lui-même, par une de ses lettres, qu'ayant établi
+clairement dans cet ouvrage la distinction de l'âme et de
+la matière, il suivoit nécessairement de cette distinction que
+l'âme par sa nature ne pouvoit périr avec le corps...</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a><p>La <i>Géométrie</i> de Descartes parut en 1637 avec le <i>Traité de la
+méthode</i>, son <i>Traité des météores</i> et sa <i>Dioptrique</i>. Ces quatre
+traités réunis ensemble formoient ses <i>Essais de philosophie</i>. Sa
+<i>Géométrie</i> étoit si fort au-dessus de son siècle, qu'il n'y avoit
+réellement que très peu d'hommes en état de l'entendre. C'est ce
+qui arriva depuis à Newton; c'est ce qui arrive à presque tous
+les grands hommes. Il faut que leur siècle coure après eux pour
+les atteindre. Outre que sa <i>Géométrie</i> étoit très profonde et entièrement
+nouvelle, parce qu'il avoit commencé où les autres
+avaient fini, il avoue lui-même dans une de ses lettres
+qu'il n'avoit pas été fâché d'être un peu obscur, afin de mortifier
+un peu ces hommes qui savent tout. Si on l'eût entendu
+trop aisément, on n'auroit pas manqué de dire qu'il
+n'avait rien écrit de nouveau, au lieu que la vanité humiliée
+étoit forcée de lui rendre hommage. Dans une autre
+lettre, on voit qu'il calcule avec plaisir les géomètres en
+Europe qui sont en état de l'entendre. Il en trouve trois ou
+quatre en France, deux en Hollande, et deux dans les Pays-Bas
+espagnols...</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a><p>Presque toute la physique de Descartes est renfermée dans
+son livre des <i>Principes</i>. Cet ouvrage, qui parut en 1644,
+est divisé en quatre parties. La première est toute métaphysique,
+et contient les principes des connoissances humaines.
+La seconde est sa physique générale, et traite des premières
+lois de la nature, des éléments de la matière, des
+propriétés de l'espace et du mouvement. La troisième est
+l'explication particulière du système du monde et de l'arrangement
+des corps célestes. La quatrième contient tout ce qui
+concerne la terre...</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a><p><i>Traité des météores</i>, imprimé en 1637, comme on l'a déjà
+dit. Ce fut un des ouvrages de Descartes qui éprouva le
+moins de contradiction. Au reste, ce ne seroit pas une
+manière toujours sûre de louer un ouvrage philosophique;
+mais quelquefois aussi les hommes font grâce à la vérité.
+C'est le premier morceau de physique que Descartes donna...</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a><p><i>Traité de la dioptrique</i>, imprimé aussi en 1637, à la suite
+du <i>Discours sur la méthode</i>...</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a><p><i>Traité de musique</i>, composé par Descartes en 1618, dans
+le temps qu'il servoit en Hollande. Il n'avoit alors que vingt-deux
+ans. Cet ouvrage de sa jeunesse ne fut imprimé qu'après
+sa mort. Il fut commenté et traduit en plusieurs langues; mais
+il ne fit point de révolution...</p>
+</blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a><p>Il s'en faut de beaucoup que le <i>Traité de mécanique</i>
+de Descartes soit complet. Descartes le composa à la hâte en
+1636, pour faire plaisir à un de ses amis, père du fameux
+Huygens. C'était un présent que le génie offroit à l'amitié.
+Il espéroit dans la suite refondre cet ouvrage, et lui donner
+une juste étendue; mais il n'en eut point le temps. On le fit
+imprimer après sa mort, par cette curiosité naturelle qu'on
+a de rassembler tout ce qui est sorti des mains d'un grand
+homme. Ce petit traité parut pour la première fois en 1668.</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a><p>Tout le monde connaît Descartes comme métaphysicien,
+comme physicien et comme géomètre; mais peu de gens savent
+qu'il fut encore un très grand anatomiste. Comme le but général
+de ses travaux étoit l'utilité des hommes, au lieu de cette philosophie
+vaine et spéculative qui jusqu'alors avait régné dans
+les écoles, il vouloit une philosophie pratique, où chaque connoissance
+se réalisât par un effet, et qui se rapportât tout entière
+au bonheur du genre humain. Les deux branches de cette
+philosophie devoient être la médecine et la mécanique. Par
+l'une, il vouloit affermir la santé de l'homme, diminuer ses
+maux, étendre son existence, et peut-être affoiblir l'impression
+de la vieillesse; par l'autre, faciliter ses travaux, multiplier ses
+forces, et le mettre en état d'embellir son séjour. Descartes
+étoit surtout épouvanté du passage rapide et presque instantané
+de l'homme sur la terre. Il crut qu'il ne seroit peut-être
+pas impossible d'en prolonger l'existence. Si c'est un songe,
+c'est du moins un beau songe, et il est doux de s'en occuper.
+Il y a même un coin de grandeur dans cette idée; et les
+moyens que Descartes proposa pour l'exécution de ce projet
+n'étaient pas moins grands: c'étoit de saisir et d'embrasser
+tous les rapports qu'il y a entre tous les éléments, l'eau, l'air,
+le feu, et l'homme; entre toutes les productions de la terre,
+et l'homme; entre toutes les influences du soleil et des astres,
+et l'homme; entre l'homme enfin, et tous les points de l'univers
+les plus rapprochés de lui: idée vaste, qui accuse la
+foiblesse de l'esprit humain, et ne paroît toucher à des erreurs
+que parceque, pour la réaliser, ou peut-être même
+pour la bien concevoir, il faudrait une intelligence supérieure
+à la nôtre. On voit par là dans quelle vue il étudioit
+la physique. On peut aussi juger de quelle manière il pensoit
+sur la médecine actuelle. En rendant justice aux travaux d'une
+infinité d'hommes célèbres qui se sont appliqués à cet art
+utile et dangereux, il pensoit que ce qu'on savoit jusqu'à
+présent n'étoit presque rien, en comparaison de ce qui restoit
+à savoir. Il vouloit donc que la médecine, c'est-à-dire la
+physique appliquée au corps humain, fut la grande étude de
+tous les philosophes. Qu'ils se liguent tous ensemble, disait-il
+dans un de ses ouvrages; que les uns commencent où les
+autres auront fini: en joignant ainsi les vies de plusieurs
+hommes et les travaux de plusieurs siècles, on formera un
+vaste dépôt de connoissances, et l'on assujettira enfin la nature
+à l'homme. Mais le premier pas étoit de bien connoître
+la structure du corps humain. Il commença donc l'exécution
+de son plan par l'étude de l'anatomie. Il y employa tout l'hiver
+de 1629; il continua cette étude pendant plus de douze ans,
+observant tout et expliquant tout par les causes naturelles.
+Il ne lisoit presque point, comme on l'a déjà dit plus d'une
+fois. C'étoit dans les corps qu'il étudioit les corps. Il joignit
+à cette étude celle de la chimie, laissant toujours les livres
+et regardant la nature. C'est d'après ces travaux qu'il composa
+son <i>Traité de l'homme</i>. Dès qu'il parut, on le mit au
+nombre de ses plus beaux ouvrages. Il n'y en a peut-être
+même aucun dont la marche soit aussi hardie et aussi neuve.
+La manière dont il y explique tout le mécanisme et tout le
+jeu des ressorts dut étonner le siècle <i>des qualités occultes</i>
+et <i>des formes substantielles</i>. Avant lui on n'avoit point osé
+assigner les actions qui dépendent de l'âme, et celles qui ne
+sont que le résultat des mouvements de la machine. Il semble
+qu'il ait voulu poser les bornes entre les deux empires. Cet
+ouvrage n'étoit point achevé quand Descartes mourut; il ne
+fut imprimé que dix ans après sa mort.</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a><p>Descartes composa son <i>Traité des passions</i> en 1646, pour
+l'usage particulier de la princesse Élisabeth. Il l'avoit envoyé
+manuscrit à la reine de Suède sur la fin de 1647; il
+le fit imprimer, à la sollicitation de ses amis, eu 1649. Son
+dessein, dit-il, dans la composition de cet ouvrage, étoit
+d'essayer si la physique pourroit lui servir à établir des fondements
+certains dans la morale. Aussi n'y traite-t-il guère
+les passions qu'en physicien. C'étoit encore un ouvrage nouveau
+et tout-à-fait original. On y voit, presque à chaque
+pas, l'âme et le corps agir et réagir l'un sur l'autre; et on
+croit, pour ainsi dire, toucher les liens qui les unissent.</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a><p>C'est en 1633 que Galilée fut condamnée par l'inquisition,
+pour avoir enseigné le mouvement de la terre. Il y avoit
+déjà quatre ans que Descartes travailloit en Hollande. L'emprisonnement
+de Galilée fit une si forte impression sur lui
+qu'il fut sur le point de brûler tous ses papiers...</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a><p>Il est très sûr que Descartes prévit toutes les persécutions
+qui l'attendoient. Il avoit souvent résolu de ne rien faire
+imprimer, et il ne céda jamais qu'aux plus pressantes sollicitations
+de ses amis. Souvent il regretta son loisir, qui lui
+échappoit pour un vain fantôme de gloire. Newton, après
+lui, eut le même sentiment; et au milieu des querelles philosophiques,
+il se reprocha plus d'une fois d'avoir perdu
+son repos. Ainsi les hommes qui ont le plus éclairé le genre
+humain ont été forcés à s'en repentir. Au reste, Descartes
+ne fut jamais plus philosophe que lorsque ses ennemis l'étoient
+le moins... Descartes crut qu'il valoit mieux miner insensiblement
+les barrières, que de les renverser avec éclat. Il voulut
+cacher la vérité comme on cache l'erreur. Il tâcha de persuader
+que ses principes étaient les mêmes que ceux d'Aristote.
+Sans cesse il recommandoit la modération à ses disciples.
+Mais il s'en falloit bien que ses disciples fussent aussi philosophes
+que lui. Ils étoient trop sensibles à la gloire de ne
+pas penser comme le reste des hommes. La persécution les
+animoit encore, et ajoutoit à l'enthousiasme. Descartes eût
+consenti à être ignoré pour être utile: mais ses disciples jouissoient
+avec orgueil des lumières de leur maître, et insultoient
+à l'ignorance qu'ils avoient à combattre. Ce n'étoit pas
+le moyen d'avoir raison.</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a><p>Gisbert Voétius, fameux théologien protestant, et ministre
+d'Utrecht, né en 1589, et mort en 1676: il vécut 87
+ans, taudis que Descartes mourut à 54. Il étoit tel qu'on
+l'a peint dans ce discours... Tout ce qu'on raconte de ses
+persécutions contre Descartes est exactement tiré de l'histoire.
+Il commença ses hostilités en 1639, par des thèses
+sur l'athéisme. Descartes n'y étoit point nommé; mais on
+avoit eu soin d'y insérer toutes ses opinions comme celles
+d'un athée. En 1640, secondes et troisièmes thèses, où étoit
+renouvelée la même calomnie. Régius, disciple de Descartes,
+et professeur de médecine, soutenoit la circulation du sang.
+Autre crime contre Descartes: on joignit cette accusation à
+celle d'athéisme; ordonnance des magistrats qui défendent
+d'introduire des nouveautés dangereuses. En 1641, Voétius
+se fait élire recteur de l'université d'Utrecht. N'osant point
+encore attaquer le maître, il veut d'abord faire condamner
+le disciple comme hérétique. Quatrièmes thèses publiques
+contre Descartes. En 1642, décret des magistrats pour défendre
+d'enseigner la philosophie nouvelle. Cependant les libelles
+pleuvoient de toute part; et le philosophe étoit tranquille
+au milieu des orages, s'occupant en paix de ses méditations.
+En 1643, Voétius eut recours à des troupes auxiliaires.
+Il alla les chercher dans l'université de Groningue, où
+un nommé <i>Schoockius</i> s'associa à ses fureurs. C'étoit un de ces
+méchants subalternes qui n'ont pas même l'audace du crime et
+qui, trop lâches pour attaquer par eux-mêmes, sont assez vils
+pour nuire sous les ordres d'un autre. Il débuta par un gros livre
+contre Descartes, dont le but était de prouver que la nouvelle
+philosophie menoit droit au <i>scepticisme</i>, à l'<i>athéisme</i> et à la
+<i>frénésie</i>. Descartes crut enfin qu'il étoit temps de répondre.
+Il avoit déjà écrit une petite lettre sur Voétius; et celui-ci
+n'avoit pas manqué de la faire condamner, comme injurieuse
+et attentatoire à la religion réformée, dans la personne d'un
+de ses principaux pasteurs. Dans sa réponse contre le nouveau
+livre, Descartes se proposoit trois choses: d'abord de se justifier
+lui-même, car jusqu'alors il n'avoit rien répondu à plus
+de douze libelles; ensuite de justifier ses amis et ses disciples;
+enfin, de démasquer un homme aussi odieux que Voétius,
+qui, par une ignorance hardie, et sous le masque de la religion,
+séduisoit la populace et aveugloit les magistrats. Mais
+les esprits c'étoient trop échauffés; il ne réussit point. Sentence
+contre Descartes, où ses lettres sur Voétius sont déclarées
+libelles diffamatoires. Ce fut alors que les magistrats travaillèrent
+à lui faire son procès secrètement, et sans qu'il en
+fût averti. Leur intention étoit de le condamner comme athée
+et comme calomniateur: comme athée, parce qu'il avoit donné
+de nouvelles preuves de l'existence de Dieu; comme calomniateur.
+Parce qu'il avoit repoussé les calomnies de ses ennemis....
+Descartes apprit par une espèce de hasard qu'on lui faisoit
+son procès. Il s'adressa à l'ambassadeur de France, qui heureusement,
+par l'autorité du prince d'Orange, fit arrêter les
+procédures, déjà très avancées. Il sut alors toutes les noirceurs
+de ses ennemis; il sut toutes les intrigues de Voétius: ce scélérat,
+pour faire circuler le poison, avoit répandu dans toutes
+les compagnies d'Utrecht des hommes chargés de le décrier.
+Il vouloit qu'on ne prononçât son nom qu'avec horreur. On le
+peignoit aux catholiques comme athée, aux protestants comme
+ami des jésuites. Il y avoit dans tous les esprits une si grande
+fermentation, que personne n'osoit plus se déclarer son ami....</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a><p>Depuis que Descartes se fut établi en Hollande, il fit trois
+voyages en France, en 1644, 1647 et 1648. Dans le premier,
+il vit très peu de monde, et n'apprit qu'à se dégoûter de
+Paris. Ce qu'il y fit de mieux fut la connoissance de M. de
+Chanut, depuis ambassadeur en Suède. Comme leurs âmes se
+convenoient, leur amitié fut bientôt très vive. M. de Chanut
+mêloit à l'admiration pour un grand homme un sentiment plus
+tendre et plus fait pour rendre heureux. Il sollicita auprès du
+cardinal Mazarin, alors ministre, une pension pour Descartes.
+On ne sait pourquoi la pension lui fut refusée. En 1648, les
+historiens prétendent qu'il fut appelé en France par les ordres
+du roi. L'intention de la cour, disoit-on, étoit de lui faire un établissement
+honorable et digne de son mérite. On lui fit même expédier
+d'avance le brevet d'une pension, et il en reçut les lettres
+en parchemin. Sur cette espérance il arrive à Paris; il se présente
+à la cour. Tout étoit en feu: c'étoit le commencement de la
+guerre de la Fronde. Il trouva qu'on avoit fait payer à un de ses
+parents l'expédition du brevet, et qu'il en devoit l'argent. Il le
+paya en effet; ce qui lui fit dire plaisamment que jamais il
+n'avoit acheté parchemin plus cher. Voilà tout ce qu'il retira
+de son voyage. Ceux qui l'avoient appelé furent curieux de le
+voir, non pour l'entendre et profiter de ses lumières, mais
+pour connoître sa figure. «Je m'aperçus, dit-il dans une de ses
+lettres, qu'on vouloit m'avoir en France, à peu près comme
+les grands seigneurs veulent avoir dans leur ménagerie un
+éléphant, ou un lion, ou quelques animaux rares. Ce que
+je pus penser de mieux sur leur compte, ce fut de les regarder
+comme des gens qui auraient été bien aises de m'avoir à
+dîner chez eux; mais en arrivant, je trouvai leur cuisine en
+désordre et leur marmite renversée.» Au reste, il ne faut
+point omettre ici le juste éloge dit au chancelier Seguier, qui
+distingua Descartes comme il le devoit, et le traita avec le respect
+dû à un homme qui honorait son siècle et sa nation.</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a><p>Il s'en falloit de beaucoup que toute la famille de Descartes
+lui rendît justice, et sentît l'honneur que Descartes lui
+faisoit. Il est vrai que son père l'aimoit tendrement, et l'appeloit
+toujours son cher philosophe; mais le frère aîné de Descartes
+avoit pour lui très peu de considération. <i>Ses parents</i>,
+dit l'historien de sa vie, <i>sembloient le compter pour peu de chose
+dans sa famille, et, ne le regardant plus que sous le titre odieux
+de philosophe, tâchoient de l'effacer de leur mémoire, comme
+s'il eût été la honte de sa race.</i> On lui donna une marque bien
+cruelle de cette indifférence, à la mort de son père. Ce vieillard
+respectable, doyen du parlement de Bretagne, mourut en
+1640, âgé de soixante et dix-huit ans; on n'instruisit Descartes
+ni de sa maladie ni de sa mort. Il y avoit déjà près de quinze
+jours que ce bon vieillard étoit enterré, quand Descartes lui
+écrivit la lettre du monde la plus tendre. Il se justifioit d'habiter
+dans un pays étranger, loin d'un père qu'il aimoit. Il
+lui marquoit le désir qu'il avoit de faire un voyage en France
+pour le revoir, pour l'embrasser, pour recevoir encore une
+fois sa bénédiction... Quand la lettre de Descartes arriva, il y
+avoit déjà un mois que son père était mort. On se souvint alors
+qu'il y avoit dans les pays étrangers une autre personne
+de la famille, et on lui écrivit par bienséance. Descartes ne
+se consola point de n'avoir pas reçu les dernières paroles
+et les derniers embrassements de son père. Il n'eut pas plus
+à se louer de son frère dans les arrangements qu'il fit avec lui
+pour ses affaires de famille et les règlements de succession.
+Ce frère étoit un homme intéressé et avide, et qui savoit bien
+que les philosophes n'aiment point à plaider; en conséquence,
+il tira tout le parti qu'il put de cette douceur philosophique.
+Il faut convenir que les neveux de Descartes rendirent à la
+mémoire de leur oncle tout l'honneur qu'il méritoit; mais le
+nom de Descartes étoit alors le premier nom de la France.</p></blockquote>
+
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a><p>Elisabeth de Bohême, princesse palatine, fille de ce fameux
+électeur palatin qui disputa à Ferdinand II les royaumes de
+Hongrie et de Bohême, née en 1618. On sait qu'elle fut la
+première disciple de Descartes. Elle eut encore un titre plus
+cher: elle fut son amie; car l'amitié fait quelquefois ce que la
+philosophie même ne fait pas, elle comble l'intervalle qui est
+entre les rangs. Elisabeth avoit été recherchée par Ladislas IV,
+roi de Pologne; mais elle préféra le plaisir de cultiver son âme
+dans la retraite à l'honneur d'occuper un trône. Sa mère,
+dans son enfance, lui avoit appris six langues; elle possédoit
+parfaitement les belles-lettres. Son génie la porta aux sciences
+profondes. Elle étudia la philosophie et les mathématiques; mais
+dès que les premiers ouvrages de Descartes lui tombèrent entre
+les mains, elle crut n'avoir rien appris jusqu'alors. Elle le fit
+prier de la venir voir, pour qu'elle put l'entendre lui-même.
+Descartes lui trouva un esprit aussi facile que profond; en peu
+de temps, elle fut au niveau de sa géométrie et de sa métaphysique.
+Bientôt après Descartes lui dédia ses <i>Principes</i>; il la
+félicite d'avoir su réunir tant de connoissances dans un âge où
+la plupart des femmes ne savent que plaire. Cette dédicace
+n'est point un monument de flatterie; l'homme qui loue y paroît
+toujours un philosophe qui pense. Comment, dit-il, à la
+tête d'un ouvrage où je jette les fondements de la vérité, oserois-je
+la trahir? Il continua jusqu'à la fin de sa vie un commerce
+de lettres avec elle. Souvent cette princesse fut malheureuse;
+Descartes la consoloit alors. Malheureux et tourmenté
+lui-même, il trouvoit dans son propre coeur cette éloquence
+douce qui va chercher l'âme des autres, et adoucit le sentiment
+de leurs peines. Après avoir été long-temps errante et
+presque sans asile, Elisabeth se retira enfin dans une abbaye
+de la Westphalie, où elle fonda une espèce d'académie de philosophes
+à laquelle elle présidoit. Le nom de Descartes n'y étoit
+jamais prononcé qu'avec respect; sa mémoire lui étoit trop
+chère pour l'oublier. Elle lui survécut près de trente ans, et
+mourut eu 1680.</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a><p>C'est une chose remarquable que Descartes ait eu pour disciples
+les deux femmes les plus célèbres de son temps... Je ne m'étendrai
+point sur l'histoire de Christine, tout le monde la connoît.
+Ce fut M. de Chanut qui le premier engagea cette reine à
+lire les ouvrages de Descartes. En 1647, elle lui fit écrire, pour
+savoir de lui en quoi consistoit <i>le souverain bien</i>. La plupart
+des princes, ou ne font pas ces questions-là, ou les font à des
+courtisans plutôt qu'à des philosophes; et alors la réponse
+est facile à deviner. Celle de Descartes fut un peu différente: il
+faisoit consister le souverain bien dans la volonté toujours ferme
+d'être vertueux, et dans le charme de la conscience qui jouit
+de sa vertu. C'était une belle leçon de morale pour une reine;
+Christine en fut si contente, qu'elle lui écrivit de sa main pour
+le remercier. Peu de temps après, Descartes lui envoya son
+<i>Traité des passions</i>. En 1649, la reine lui fit faire les plus vives
+instances pour l'engager à venir à Stockholm, et déjà elle avoit
+donné ordre à un de ses amiraux pour l'aller prendre et le
+conduire en Suède. Le philosophe, avant de quitter sa retraite,
+hésita long-temps: il est probable qu'il fut décidé par toutes
+les persécutions qu'il essuyoit en Hollande. Il partit enfin, et
+arriva au commencement d'octobre à Stockholm. La reine le
+reçut avec une distinction qu'on dut remarquer dans une cour.
+Elle commença par l'exempter de tous les assujettissements des
+courtisans; elle sentoit bien qu'ils n'étoient pas faits pour
+Descartes. Elle convint ensuite avec lui d'une heure où elle
+pourroit l'entretenir tous les jours et recevoir ses leçons. On
+sera assez étonné quand on saura que ce rendez-vous d'un philosophe
+et d'une reine étoit à cinq heures du matin, dans un
+hiver très cruel. Christine, passionnée pour les sciences, s'étoit
+fait un plan de commencer la journée par ses études, afin
+de pouvoir donner le reste au gouvernement de ses états. Elle
+n'accordait au repos que le temps qu'elle ne pouvait lui refuser,
+et n'avoit d'autre délassement que la conversation de ceux
+qui pouvoient l'instruire. Elle fut si satisfaite de la philosophie
+de Descartes, qu'elle résolut de le fixer dans ses états par
+toutes sortes de moyens. Son projet étoit de lui donner, à titre
+de seigneurie, des terres considérables dans les provinces les
+plus méridionales de la Suède, pour lui et pour ses héritiers à
+perpétuité. Elle espéroit ainsi l'enchaîner par ses bienfaits.
+Malgré les bontés de la reine, il paroît que Descartes eut toujours
+un sentiment de préférence pour la princesse palatine,
+soit que, celle-ci ayant été sa première disciple, il dût être
+plus flatté de cet hommage; soit que les malheurs d'une jeune
+princesse la rendissent plus intéressante aux yeux d'un philosophe
+sensible. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il employa tout son
+crédit auprès de Christine pour servir Elisabeth: mais l'intérêt
+même qu'il parut y prendre l'empêcha probablement de réussir;
+car la reine de Suède, assez grande pour aspirer à
+l'amitié de Descartes, ne l'étoit pas assez pour consentir à
+partager ce sentiment avec une autre.</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a><p>Les qualités particulières de Descartes étoient telles qu'on
+les indique ici. On doit lui en savoir gré; la vertu est peut-être
+plus rare que les talents, et le philosophe spéculatif n'est pas
+toujours philosophe pratique. Descartes fut l'un et l'autre. Dès
+sa jeunesse il avoit raisonné sa morale. En renversant ses opinions
+par le doute, il vit qu'il falloit garder des principes
+pour se conduire. Voici quels étoient les siens: 1° d'obéir en
+tout temps aux lois et aux coutumes de son pays; 2° de n'enchaîner
+jamais sa liberté pour l'avenir; 3° de se décider toujours
+pour les opinions modérées, parceque, dans le moral,
+tout ce qui est extrême est presque toujours vicieux; 4° de travailler
+à se vaincre soi-même, plutôt que la fortune, parceque
+l'on change ses désirs plutôt que l'ordre du monde, et que
+rien n'est en notre pouvoir que nos pensées. Ce fut là pour
+ainsi dire la base de sa conduite. On voit que cet homme singulier
+s'étoit fait une méthode pour agir, comme il s'en fit
+une pour penser. Il fut de bonne heure indifférent pour la fortune,
+qui de son côté le fit rien pour lui. Son bien de patrimoine
+n'alloit pas au-delà de six ou sept mille livres; c'étoit
+être pauvre pour un homme accoutumé dans son enfonce à
+beaucoup de besoins, et qui voulait étudier la nature; car
+il y a une foule de connoissances qu'on n'a qu'à prix d'argent.
+Sa médiocrité ne lui coûta point un désir. Il avoit sur
+les richesses un sentiment bien honnête, et que tous les
+coeurs ne sentiront pas: il estimoit plus mille francs de patrimoine,
+que dix mille livres qui lui seroient venues d'ailleurs.
+Jamais il ne voulut accepter de secours d'aucun particulier.
+Le comte d'Avaux lui envoya une somme considérable en
+Hollande: il la refusa. Plusieurs personnes de marque lui firent
+les mêmes offres: il les remercia, et se chargea de la reconnoissance,
+sans se charger du bienfait. <i>C'est au public,</i> disoit-il,
+<i>à payer ce que je fais pour le public.</i> Il se faisoit riche
+en diminuant sa dépense. Son habillement étoit très philosophique,
+et sa table très frugale. Du moment qu'il fut retiré
+en Hollande, il fut toujours vêtu d'un simple drap noir.
+A table il préféroit, comme le bon Plutarque, les légumes
+et les fruits à la chair des animaux. Ses après-dinées étoient
+partagées entre la conversation de ses amis et la culture de
+son jardin. Occupé le matin du système du monde, il alloit
+le soir cultiver ses fleurs. Sa santé étoit faible; mais il en
+prenoit soin sans en être esclave. On sait combien les passions
+influent sur elle; Descartes en étoit vivement persuadé,
+et il s'appliquoit sans cesse à les régler. C'est ainsi que M. de
+Fontenelle est parvenu à vivre près d'un siècle. Il faut avouer
+que ce régime ne réussit pas si bien à Descartes; <i>mais,</i> décrivoit-il
+un jour, <i>au lieu de trouver le moyen de conserver la vie,
+j'en ai trouvé un autre bien plus sûr, c'est celui de ne pas craindre
+la mort.</i> Il cherchoit la solitude, autant par goût que par
+système. Il avoit pris pour devise ce vers d'Ovide: <i>Bene qui latuit,
+bene vixit</i>, «Vivre caché, c'est vivre heureux»; et ces autres
+de Sénèque: <i>Illi mors gravis incubat, qui notus nimis omnibus,
+ignotus moritur sibi</i>, «Malheureux en mourant, qui, trop connu
+des autres, meurt sans se connoître lui-même.» Il devoit donc
+avoir une espèce d'indifférence pour la gloire, non pour la mériter,
+mais pour en jouir.... Descartes craignoit la réputation, et
+s'y déroboit. Il la regardoit surtout comme un obstacle à sa
+liberté et à son loisir, les deux plus grands biens d'un philosophe,
+disoit-il. On se doute bien qu'il n'étoit pas grand parleur.
+Il n'eût pas brillé dans ces sociétés où l'on dit d'un ton
+facile des choses légères, et où l'on parcourt vingt objets sans
+s'arrêter sur aucun.... L'habitude de méditer et de vivre seul
+l'avoit rendu taciturne; mais ce qu'on ne croirait peut-être
+pas, c'est qu'elle ne lui avoit rien ôté de son enjouement naturel.
+Il avoit toujours de la gaieté, quoiqu'il n'eût pas toujours
+de la joie. La philosophie n'exempte pas des fautes,
+mais elle apprend à les connoître et à s'en corriger. Descartes
+avouoit ses erreurs, sans s'apercevoir même qu'il en fût plus
+grand. C'est avec la même franchise qu'il sentoit son mérite,
+et qu'il en convenoit. On ne manquait point d'appeler cela
+de la vanité; mais s'il en avoit eu, il auroit pris plus de soin
+de la déguiser. Il n'avoit point assez d'orgueil pour tâcher d'être
+modeste. Ce sentiment, tel qu'il fût, n'étoit point à charge aux
+autres. Il avoit dans le commerce une politesse douce, et qui
+étoit encore plus dans les sentiments que dans les manières.
+Ce n'est point toujours la politesse du monde, mois c'est sûrement
+celle du philosophe. Il évitoit les louanges, comme un
+homme qui leur est supérieur. Il les interdisoit à l'amitié; il ne
+les pardonnoit pas à la flatterie. Il n'eut jamais avec ses ennemis
+d'autre tort que celui de les humilier par sa modération;
+et il eut ce tort très souvent. La calomnie le blessoit plus comme
+un outrage fait à la vérité, que comme une injure qui lui fût
+personnelle. <i>Quand on me fait une offense,</i> disoit-il, <i>je tâche
+d'élever mon âme si haut, que l'offense ne parvienne pas jusqu'à
+moi.</i> L'indignation étoit pour lui un sentiment pénible; et s'il
+eût fallu, il eût plutôt ouvert son âme au mépris. Au reste, ces
+deux sentiments lui étoient comme étrangers, et ce qui se trouvoit
+naturellement dans son âme, c'étoit la douceur et la bonté.
+Cette âme forte et profonde étoit très sensible. Nous avons déjà
+vu son tendre attachement pour sa nourrice. Il traitoit ses domestiques
+comme des amis malheureux qu'il étoit chargé de
+consoler. Sa maison étoit pour eux une école de moeurs, et elle
+devint pour plusieurs une école de mathématiques et de sciences.
+On rapporte qu'il les instruisoit avec la bonté d'un père; et
+quand ils n'avoient plus besoin de son secours, il les rendoit à
+la société, où ils alloient jouir du rang qu'ils s'étoient fait par
+leur mérite. Un jour l'un d'eux voulut le remercier: <i>Que faites-vous!</i>
+lui dit-il, <i>vous êtes mon égal, et j'acquitte une dette.</i> Plusieurs
+qu'il avoit ainsi formés ont rempli avec distinction des
+places honorables. J'ai déjà rapporté quelques traits qui font
+connoître sa vive tendresse pour son père. Je ne prétends pas
+le louer par là; mais il est doux de s'arrêter sur les sentiments
+de la nature. On lui a reproché de s'être livré aux foiblesses de
+l'amour, bien différent en cela de Newton, qui vécut plus de
+quatre-vingts ans dans la plus grande austérité de moeurs. Il y a
+apparence que Descartes, né avec une âme très sensible, ne put
+se défendre des charmes de la beauté. Quelques auteurs ont
+prétendu qu'il étoit marié secrètement; mais, dans un de ces
+entretiens où l'âme, abandonnée à elle-même, s'épanche librement
+au sein de l'amitié, Descartes, à ce qu'on dit, avoua
+lui-même le contraire. Quoi qu'il en soit, tout le monde sait
+qu'il eut une fille nommée Francine; elle naquit en Hollande
+le 13 juillet 1635, et fut baptisée sous son nom. Déjà il pensoit
+à la faire transporter en France, pour y faire commencer son
+éducation; mais elle mourut tout-à-coup entre ses bras, le
+7 septembre 1640. Elle n'avoit que cinq ans. Il fut inconsolable
+de cette mort. Jamais, dit-il, il n'éprouva de plus grande
+douleur de sa vie. Depuis, il aimoit à s'en entretenir avec
+ses amis; il prononçoit souvent le nom de sa chère Francine;
+il en parloit avec la douleur la plus tendre, et il écrivit lui-même
+l'histoire de cette enfant, à la tête d'un ouvrage qu'il
+comptoit donner au public. Il semble que, n'ayant pu la conserver,
+il vouloit du moins conserver son nom.... Avec ce naturel
+bon et tendre, Descartes dut avoir des amis: il en eut en
+effet un très grand nombre. Il en eut en France, en Hollande,
+en Angleterre, en Allemagne, et jusqu'à Rome; il en eut dans
+tous les états et dans tous les rangs. Il ne pouvoit point se faire
+que, de tous ces amis, il n'y en eût plusieurs qui ne lui fussent
+attachés par vanité. Ceux-là, il les payoit avec sa gloire; mais
+il réservoit aux autres cette amitié simple et pure, ces doux
+épanchements de l'âme, ce commerce intime qui fait les délices
+d'une vie obscure et que rien ne remplace pour les âmes
+sensibles. La plupart des hommes veulent qu'on soit reconnoissant
+de leurs bienfaits: pour moi, disoit Descartes, je
+crois devoir du retour à ceux qui m'offrent l'occasion de les
+servir. Ce beau sentiment, qu'on a tant répété depuis, et qui
+est presque devenu une formule, se trouve dans plusieurs de
+ses lettres. A l'égard de Dieu et de la religion, voici comme
+il pensoit. Jamais philosophe ne fut plus respectueux pour
+la Divinité. Il prétendoit que les vérités même qu'on appelle
+éternelles et mathématiques ne sont telles que parceque Dieu
+l'a voulu. Ce sont des lois, disoit-il, que Dieu a établies dans
+la nature, comme un prince fait des lois dans son royaume. Il
+trouvoit ridicule que l'homme osât prononcer sur ce que Dieu
+peut et ce qu'il ne peut pas. Il n'étoit pas moins indigné que
+ceux qui traitoient de Dieu dans leurs ouvrages parlassent si
+souvent de l'<i>infini</i>, comme s'ils savoient ce que veut dire ce mot.
+Les catholiques l'accusèrent d'être calviniste, les calvinistes
+d'être pélagien; sur son doute, on l'accusa d'être sceptique; plusieurs
+l'accusèrent d'être déiste, et l'honnête Voétius d'être athée.
+Voilà les accusations. Voici maintenant ce qu'il y a de vrai. Il
+épuisa son génie à trouver de nouvelles preuves de l'existence
+de Dieu, et à les présenter dans toute leur force. Dans tous ses
+ouvrages, il parla toujours avec le plus grand respect de la religion
+révélée. Dans tous les pays qu'il habita, il fit toujours
+les fonctions de catholique. Dans son voyage d'Italie, pour s'acquitter
+d'un voeu, il fit un pèlerinage à Notre-Dame de Lorette.
+Dans ses <i>Méditations métaphysiques</i> et dans ses lettres, il donna
+deux explications différentes de la transsubstantiation. Dans son
+séjour en Suède, il ne manqua jamais une fois aux exercices
+sacrés qui se faisaient dans la chapelle de l'ambassadeur. Dans
+sa dernière maladie, il se confessa, et communia de la main d'un
+religieux, en présence de l'ambassadeur et de toute sa famille.
+Est-ce là un calviniste? Est-ce là un pélagien? Est-ce un déiste,
+un sceptique, un athée?...</p></blockquote>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a><p>Descartes fut attaqué le 2 février 1650 de la maladie dont
+il mourut. Il n'y avoit pas plus de quatre mois qu'il étoit à
+Stockholm. Il y a grande apparence que sa maladie vint de la
+rigueur du froid, et du changement qu'il fit à son régime, pour
+se trouver tous les jours au palais à cinq heures du matin. Ainsi
+il fut la victime de sa complaisance pour la reine; mais il n'en
+eut point du tout pour les médecins suédois, qui voulaient le saigner.
+«Messieurs, leur crioit-il dans l'ardeur de la fièvre, épargnez
+le sang français.» Il se laissa saigner au bout de huit jours,
+mais il n'étoit plus temps; l'inflammation étoit trop forte. Il
+eut du moins, pendant sa maladie, la consolation de voir le
+tendre intérêt qu'on prenoit à santé. La reine envoyoit savoir
+deux fois par jour de ses nouvelles. M. et madame de
+Chanut lui prodiguoient les soins les plus tendres et les plus officieux.
+Madame de Chanut ne le quitta point depuis sa maladie.
+Elle étoit présente à tout. Elle le servoit elle-même pendant le
+jour; elle le soignoit durant les nuits. M. de Chanut, qui venoit
+d'être malade, et encore à peine convalescent, se traînoit souvent
+dans sa chambre, pour voir, pour consoler et pour soutenir
+son ami.... Descartes mourant serroit par reconnoissance les
+mains qui le servoient; mais ses forces s'épuisoient par degrés,
+et ne pouvoient plus suffire au sentiment. Le soir du neuvième
+jour, il eut une défaillance. Revenu un moment après, il sentit
+qu'il falloit mourir. On courut chez M. de Chanut; il vint pour
+recueillir le dernier soupir et les dernières paroles d'un ami:
+mais il ne parloit plus. On le vit seulement lever les yeux au
+ciel, comme un homme qui imploroit Dieu pour la dernière
+fois. En effet, il mourut la même nuit, le 11 février, à quatre
+heures du matin, âgé de près de cinquante-quatre ans. M. de
+Chanut, accablé de douleur, envoya aussitôt son secrétaire au
+palais, pour avertir la reine à son lever que Descartes étoit
+mort. Christine en l'apprenant versa des larmes. Elle voulut
+le faire enterrer auprès des rois, et lui élever un mausolée.
+Des vues de religion s'opposèrent à ce dessein. M. de Chanut
+demanda et obtint qu'il fût enterré avec simplicité dans un cimetière,
+parmi les catholiques. Un prêtre, quelques flambeaux,
+et quatre personnes de marque qui étoient aux quatre coins
+du cercueil, voilà quelle fut la pompe funèbre de Descartes.
+M. de Chanut, pour honorer la mémoire de son ami et d'un
+grand homme, fit élever sur son tombeau une pyramide carrée,
+avec des inscriptions. La Hollande, où il avoit été persécuté
+de son vivant, fit frapper en son honneur une médaille, dès
+qu'il fut mort. Seize ans après, c'est-à-dire en 1666, son corps
+fut transporté en France. On coucha ses ossements sur les
+cendres qui restoient, et on les enferma dans un cercueil de
+cuivre. C'est ainsi qu'ils arrivèrent à Paris, où on les déposa
+dans l'église de Sainte-Geneviève. Le 24 juin 1667, on lui fit
+un service solennel avec la plus grande magnificence. On devoit
+après le service prononcer son oraison funèbre; mais il vint
+un ordre exprès du la cour, qui défendit qu'on la prononçât.
+On se contenta de lui dresser un monument de marbre très
+simple, contre la muraille, au-dessus de son tombeau, avec
+une épitaphe au bas de son buste. Il y a deux inscriptions,
+l'une latine en style lapidaire, et l'autre en vers français. Voilà
+les honneurs qui lui furent rendus alors. Mais pour que son
+éloge fût prononcé, il a fallu qu'il se soit écoulé près de cent
+ans, et que cet éloge d'un grand homme ait été ordonné par
+une compagnie de gens de lettres.</p></blockquote>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+
+<h2>DISCOURS<br>
+DE LA MÉTHODE.</h2>
+
+<blockquote><p>
+Ce discours, écrit en français par Descartes, parut, pour la
+première fois, avec la <i>Dioptrique</i>, les <i>Météores</i> et la
+<i>Géométrie</i> à Leyde, 1637, in-4°. Il a été réimprimé à Paris,
+in-12, 1724, avec la <i>Dioptrique</i>, les <i>Météores</i>, la <i>Mécanique</i>,
+et la <i>Musique</i>, et sans la <i>Géométrie</i>. Une traduction
+latine en fut publiée à Amsterdam en 1644, in-4°, et ibid.,
+in-4°, 1656.
+</p></blockquote>
+<br><br>
+
+<h3>DISCOURS<br>
+DE LA MÉTHODE<br>
+POUR BIEN CONDUIRE SA RAISON,<br>
+ET CHERCHER LA VÉRITÉ DANS LES SCIENCES.</h3>
+<br>
+
+<p>Si ce discours semble trop long pour être lu en une fois, on
+le pourra distinguer en six parties. Et, en la première, on
+trouvera diverses considérations touchant les sciences. En
+la seconde, les principales règles de la méthode que l'auteur a
+cherchée. En la troisième, quelques unes de celles de la morale
+qu'il a tirée de cette méthode. En la quatrième, les raisons par
+lesquelles il prouve l'existence de Dieu et de l'âme humaine,
+qui sont les fondements de sa métaphysique. En la cinquième,
+l'ordre des questions de physique qu'il a cherchées, et particulièrement
+l'explication du mouvement du coeur et de quelques
+autres difficultés qui appartiennent à la médecine; puis
+aussi la différence qui est entre notre âme et celle des bêtes.
+Et en la dernière, quelles choses il croit être requises pour
+aller plus avant en la recherche de la nature qu'il n'a été,
+et quelles raisons l'ont fait écrire.</p>
+<br><br>
+
+<h3>PREMIÈRE PARTIE.</h3>
+
+<p>Le bon sens est la chose du monde la mieux
+partagée; car chacun pense en être si bien pourvu,
+que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter
+en toute autre chose n'ont point coutume
+d'en désirer plus qu'ils en ont. En quoi il n'est pas
+vraisemblable que tous se trompent: mais plutôt
+cela témoigne que la puissance de bien juger et
+distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement
+ce qu'on nomme le bon sens ou la raison, est
+naturellement égale en tous les hommes; et ainsi
+que la diversité de nos opinions ne vient pas de
+ce que les uns sont plus raisonnables que les autres,
+mais seulement de ce que nous conduisons
+nos pensées par diverses voies, et ne considérons
+pas les mêmes choses. Car ce n'est pas assez d'avoir
+l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer
+bien. Les plus grandes âmes sont capables
+des plus grands vices aussi bien que des plus grandes
+vertus; et ceux qui ne marchent que fort lentement
+peuvent avancer beaucoup davantage, s'ils
+suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux
+qui courent et qui s'en éloignent.</p>
+
+<p>Pour moi, je n'ai jamais présumé que mon esprit
+fût en rien plus parfait que ceux du commun;
+même j'ai souvent souhaité d'avoir la pensée aussi
+prompte, ou l'imagination aussi nette et distincte,
+ou la mémoire aussi ample ou aussi présente, que
+quelques autres. Et je ne sache point de qualités
+que celles-ci qui servent à la perfection de l'esprit;
+car pour la raison, ou le sens, d'autant qu'elle est
+la seule chose qui nous rend hommes et nous distingue
+des bêtes, je veux croire qu'elle est tout
+entière en un chacun; et suivre en ceci l'opinion
+commune des philosophes, qui disent qu'il n'y a
+du plus et du moins qu'entre les <i>accidents</i>, et non
+point entre les <i>formes</i> ou natures des <i>individus</i>
+d'une même <i>espèce</i>.</p>
+
+<p>Mais je ne craindrai pas de dire que je pense
+avoir eu beaucoup d'heur de m'être rencontré dès
+ma jeunesse en certains chemins qui m'ont conduit
+à des considérations et des maximes dont j'ai
+formé une méthode, par laquelle il me semble que
+j'ai moyen d'augmenter par degrés ma connoissance,
+et de l'élever peu à peu au plus haut point
+auquel la médiocrité de mon esprit et la courte
+durée de ma vie lui pourront permettre d'atteindre.
+Car j'en ai déjà recueilli de tels fruits, qu'encore
+qu'au jugement que je fais de moi-même je
+tâche toujours de pencher vers le côté de la défiance
+plutôt que vers celui de la présomption, et
+que, regardant d'un oeil de philosophe les diverses
+actions et entreprises de tous les hommes, il n'y
+en ait quasi aucune qui ne me semble vaine et
+inutile, je ne laisse pas de recevoir une extrême
+satisfaction du progrès que je pense avoir déjà fait
+en la recherche de la vérité, et de concevoir de
+telles espérances pour l'avenir, que si, entre les
+occupations des hommes, purement hommes, il
+y en a quelqu'une qui soit solidement bonne et
+importante, j'ose croire que c'est celle que j'ai
+choisie.</p>
+
+<p>Toutefois il se peut faire que je me trompe, et
+ce n'est peut-être qu'un peu de cuivre et de verre
+que je prends pour de l'or et des diamants. Je sais
+combien nous sommes sujets à nous méprendre
+en ce qui nous touche, et combien aussi les jugements
+de nos amis nous doivent être suspects,
+lorsqu'ils sont en notre faveur. Mais je serai bien
+aise de faire voir en ce discours quels sont les chemins
+que j'ai suivis, et d'y représenter ma vie
+comme en un tableau, afin que chacun en puisse
+juger, et qu'apprenant du bruit commun les opinions
+qu'on en aura, ce soit un nouveau moyen
+de m'instruire, que j'ajouterai à ceux dont j'ai
+coutume de me servir.</p>
+
+<p>Ainsi mon dessein n'est pas d'enseigner ici la
+méthode que chacun doit suivre pour bien conduire
+sa raison, mais seulement de faire voir en
+quelle sorte j'ai tâché de conduire la mienne. Ceux
+qui se mêlent de donner des préceptes se doivent
+estimer plus habiles que ceux auxquels ils les donnent;
+et s'ils manquent en la moindre chose, ils en
+sont blâmables. Mais, ne proposant cet écrit que
+comme une histoire, ou, si vous l'aimez mieux,
+que comme une fable, en laquelle, parmi quelques
+exemples qu'on peut imiter, on en trouvera
+peut-être aussi plusieurs autres qu'on aura raison
+de ne pas suivre, j'espère qu'il sera utile à quelques
+uns sans être nuisible à personne, et que tous me
+sauront gré de ma franchise.</p>
+
+<p>J'ai été nourri aux lettres dès mon enfance; et,
+pource qu'on me persuadoit que par leur moyen
+on pouvoit acquérir une connaissance claire et assurée
+de tout ce qui est utile à la vie, j'avois un
+extrême désir de les apprendre. Mais sitôt que j'eus
+achevé tout ce cours d'études, au bout duquel on
+a coutume d'être reçu au rang des doctes, je changeai
+entièrement d'opinion. Car je me trouvois embarrassé
+de tant de doutes et d'erreurs, qu'il me
+sembloit n'avoir fait autre profit, en tâchant de
+m'instruire, sinon que j'avois découvert de plus
+en plus mon ignorance. Et néanmoins j'étois en
+l'une des plus célèbres écoles de l'Europe, où je
+pensois qu'il devoit y avoir de savants hommes, s'il
+y en avoit en aucun endroit de la terre. J'y avois
+appris tout ce que les autres y apprenoient; et
+même, ne m'étant pas contenté des sciences qu'on
+nous enseignoit, j'avois parcouru tous les livres
+traitant de celles qu'on estime les plus curieuses et
+les plus rares, qui avoient pu tomber entre mes
+mains. Avec cela je savois les jugements que les
+autres faisoient de moi; et je ne voyois point qu'on
+m'estimât inférieur à mes condisciples, bien qu'il
+y en eût déjà entre eux quelques uns qu'on destinoit
+à remplir les places de nos maîtres. Et enfin
+notre siècle me sembloit aussi fleurissant et aussi
+fertile en bons esprits qu'ait été aucun des précédents.
+Ce qui me faisoit prendre la liberté de juger
+par moi de tous les autres, et de penser qu'il n'y
+avoit aucune doctrine dans le monde qui fût telle
+qu'on m'avoit auparavant fait espérer.</p>
+
+<p>Je ne laissois pas toutefois d'estimer les exercices
+auxquels on s'occupe dans les écoles. Je savois que
+les langues qu'on y apprend sont nécessaires pour
+l'intelligence des livres anciens; que la gentillesse
+des fables réveille l'esprit; que les actions mémorables
+des histoires le relèvent, et qu'étant lues
+avec discrétion elles aident à former le jugement;
+que la lecture de tous les bons livres est comme
+une conversation avec les plus honnêtes gens des
+siècles passés, qui en ont été les auteurs, et même
+une conversation étudiée en laquelle ils ne nous
+découvrent que les meilleures de leurs pensées;
+que l'éloquence a des forces et des beautés incomparables;
+que la poésie a des délicatesses et des
+douceurs très ravissantes; que les mathématiques
+ont des inventions très subtiles, et qui peuvent
+beaucoup servir tant à contenter les curieux qu'à
+faciliter tous les arts et diminuer le travail des
+hommes; que les écrits qui traitent des moeurs
+contiennent plusieurs enseignements et plusieurs
+exhortations à la vertu qui sont fort utiles; que la
+théologie enseigne à gagner le ciel; que la philosophie
+donne moyen de parler vraisemblablement
+de toutes choses, et se faire admirer des moins
+savants; que la jurisprudence, la médecine et les
+autres sciences apportent des honneurs et des richesses
+à ceux qui les cultivent; et enfin qu'il est
+bon de les avoir toutes examinées, même les plus
+superstitieuses et les plus fausses, afin de connoître
+leur juste valeur et se garder d'en être
+trompé.</p>
+
+<p>Mais je croyois avoir déjà donné assez de temps
+aux langues, et même aussi à la lecture des livres
+anciens, et à leurs histoires, et à leurs fables. Car
+c'est quasi le même de converser avec ceux des
+autres siècles que de voyager. Il est bon de savoir
+quelque chose des moeurs de divers peuples, afin
+de juger des nôtres plus sainement, et que nous
+ne pensions pas que tout ce qui est contre nos
+modes soit ridicule et contre raison, ainsi qu'ont
+coutume de faire ceux qui n'ont rien vu. Mais
+lorsqu'on emploie trop de temps à voyager, on devient
+enfin étranger en son pays; et lorsqu'on est
+trop curieux des choses qui se pratiquoient aux
+siècles passés, on demeure ordinairement fort ignorant
+de celles qui se pratiquent en celui-ci. Outre
+que les fables font imaginer plusieurs événements
+comme possibles qui ne le sont point; et que
+même les histoires les plus fidèles, si elles ne changent
+ni n'augmentent la valeur des choses pour
+les rendre plus dignes d'être lues, au moins en
+omettent-elles presque toujours les plus basses et
+moins illustres circonstances, d'où vient que le
+reste ne paroît pas tel qu'il est, et que ceux qui
+règlent leurs moeurs par les exemples qu'ils en
+tirent sont sujets à tomber dans les extravagances
+des paladins de nos romans, et à concevoir des
+desseins qui passent leurs forces.</p>
+
+<p>J'estimois fort l'éloquence, et j'étois amoureux de
+la poésie; mais je pensois que l'une et l'autre étoient
+des dons de l'esprit plutôt que des fruits de l'étude.
+Ceux qui ont le raisonnement le plus fort, et qui
+digèrent le mieux leurs pensées afin de les rendre
+claires et intelligibles, peuvent toujours le mieux
+persuader ce qu'ils proposent, encore qu'ils ne
+parlassent que bas-breton, et qu'ils n'eussent jamais
+appris de rhétorique; et ceux qui ont les inventions
+les plus agréables et qui les savent exprimer
+avec le plus d'ornement et de douceur, ne
+laisseroient pas d'être les meilleurs poëtes, encore
+que l'art poétique leur fût inconnu.</p>
+
+<p>Je me plaisois surtout aux mathématiques, à
+cause de la certitude et de l'évidence de leurs raisons:
+mais je ne remarquois point encore leur vrai
+usage; et, pensant qu'elles ne servoient qu'aux arts
+mécaniques, je m'étonnois de ce que leurs fondements
+étant si fermes et si solides, on n'avoit rien
+bâti dessus de plus relevé: comme au contraire je
+comparois les écrits des anciens païens qui traitent
+des moeurs, à des palais fort superbes et fort magnifiques,
+qui n'étoient bâtis que sur du sable et
+sur de la boue: ils élèvent fort haut les vertus, et
+les font paroître estimables par-dessus toutes les
+choses qui sont au monde; mais ils n'enseignent
+pas assez à les connoître, et souvent ce qu'ils appellent
+d'un si beau nom n'est qu'une insensibilité,
+ou un orgueil, ou un désespoir, ou un parricide.</p>
+
+<p>Je révérois notre théologie, et prétendois autant
+qu'aucun autre à gagner le ciel: mais ayant appris,
+comme chose très assurée, que le chemin n'en est
+pas moins ouvert aux plus ignorants qu'aux plus
+doctes, et que les vérités révélées qui y conduisent
+sont au-dessus de notre intelligence, je n'eusse osé
+les soumettre à la foiblesse de mes raisonnements;
+et je pensois que, pour entreprendre de les examiner
+et y réussir, il étoit besoin d'avoir quelque
+extraordinaire assistance du ciel, et d'être plus
+qu'homme.</p>
+
+<p>Je ne dirai rien de la philosophie, sinon que,
+voyant qu'elle a été cultivée par les plus excellents
+esprits qui aient vécu depuis plusieurs siècles, et
+que néanmoins il ne s'y trouve encore aucune
+chose dont on ne dispute, et par conséquent qui
+ne soit douteuse, je n'avois point assez de présomption
+pour espérer d'y rencontrer mieux que
+les autres; et que, considérant combien il peut y
+avoir de diverses opinions touchant une même
+matière, qui soient soutenues par des gens doctes,
+sans qu'il y en puisse avoir jamais plus d'une seule
+qui soit vraie, je réputois presque pour faux tout
+ce qui n'étoit que vraisemblable.</p>
+
+<p>Puis, pour les autres sciences, d'autant qu'elles
+empruntent leurs principes de la philosophie, je
+jugeois qu'on ne pouvoit avoir rien bâti qui fût
+solide sur des fondements si peu fermes; et ni
+l'honneur ni le gain qu'elles promettent n'étoient
+suffisants pour me convier à les apprendre: car je
+ne me sentois point, grâces à Dieu, de condition
+qui m'obligeât à faire un métier de la science pour
+le soulagement de ma fortune; et, quoique je ne
+fisse pas profession de mépriser la gloire en cynique,
+je faisois néanmoins fort peu d'état de celle
+que je n'espérois point pouvoir acquérir qu'à faux
+titres. Et enfin, pour les mauvaises doctrines, je
+pensois déjà connoître assez ce qu'elles valoient
+pour n'être plus sujet à être trompé ni par les promesses
+d'un alchimiste, ni par les prédictions d'un
+astrologue, ni par les impostures d'un magicien,
+ni par les artifices ou la vanterie d'aucun de ceux
+qui font profession de savoir plus qu'ils ne savent.</p>
+
+<p>C'est pourquoi, sitôt que l'âge me permit de
+sortir de la sujétion de mes précepteurs, je quittoi
+entièrement l'étude des lettres; et me résolvant
+de ne chercher plus d'autre science que celle qui
+se pourrait trouver en moi-même, ou bien dans le
+grand livre du monde, j'employai le reste de ma jeunesse
+à voyager, à voir des cours et des armées, à
+fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions,
+à recueillir diverses expériences, à m'éprouver
+moi-même dans les rencontres que la fortune
+me proposoit, et partout à faire telle réflexion
+sur les choses qui se présentoient que j'en
+pusse tirer quelque profit. Car il me sembloit que
+je pourrois rencontrer beaucoup plus de vérité
+dans les raisonnements que chacun fait touchant
+les affaires qui lui importent, et dont l'événement
+le doit punir bientôt après s'il a mal jugé, que dans
+ceux que fait un homme de lettres dans son cabinet,
+touchant des spéculations qui ne produisent
+aucun effet, et qui ne lui sont d'autre conséquence,
+sinon que peut-être il en tirera d'autant plus de
+vanité qu'elles seront plus éloignées du sens commun,
+à cause qu'il aura dû employer d'autant plus
+d'esprit et d'artifice à tâcher de les rendre vraisemblables.
+Et j'avois toujours un extrême désir
+d'apprendre à distinguer le vrai d'avec le faux,
+pour voir clair en mes actions, et marcher avec
+assurance en cette vie.</p>
+
+<p>Il est vrai que pendant que je ne faisois que considérer
+les moeurs des autres hommes, je n'y trouvois
+guère de quoi m'assurer, et que j'y remarquois
+quasi autant de diversité que j'avois fait auparavant
+entre les opinions des philosophes. En sorte que
+le plus grand profit que j'en retirois étoit que,
+voyant plusieurs choses qui, bien qu'elles nous
+semblent fort extravagantes et ridicules, ne laissent
+pas d'être communément reçues et approuvées
+par d'autres grands peuples, j'apprenois à ne
+rien croire trop fermement de ce qui ne m'avoit
+été persuadé que par l'exemple et par la coutume:
+et ainsi je me délivrois peu à peu de beaucoup
+d'erreurs qui peuvent offusquer notre lumière naturelle,
+et nous rendre moins capables d'entendre
+raison. Mais, après que j'eus employé quelques années
+à étudier ainsi dans le livre du monde, et à
+tâcher d'acquérir quelque expérience, je pris un
+jour résolution d'étudier aussi en moi-même, et
+d'employer toutes les forces de mon esprit à choisir
+les chemins que je devois suivre; ce qui me
+réussit beaucoup mieux, ce me semble, que si
+je ne me fusse jamais éloigné ni de mon pays ni
+de mes livres.</p>
+<br><br>
+
+<h3>SECONDE PARTIE.</h3>
+
+<p>J'étois alors en Allemagne, où l'occasion des
+guerres qui n'y sont pas encore finies m'avoit appelé;
+et comme je retournois du couronnement de
+l'empereur vers l'armée, le commencement de l'hiver
+m'arrêta en un quartier où, ne trouvant aucune
+conversation qui me divertit, et n'ayant d'ailleurs,
+par bonheur, aucuns soins ni passions qui
+me troublassent, je demeurois tout le jour enfermé
+seul dans un poêle, où j'avois tout le loisir
+de m'entretenir de mes pensées. Entre lesquelles
+l'une des premières fut que je m'avisai de considérer
+que souvent il n'y a pas tant de perfection
+dans les ouvrages composés de plusieurs pièces,
+et faits de la main de divers maîtres, qu'en ceux
+auxquels un seul a travaillé. Ainsi voit-on que les
+bâtiments qu'un seul architecte a entrepris et achevés
+ont coutume d'être plus beaux et mieux ordonnés
+que ceux que plusieurs ont tâché de raccommoder,
+en faisant servir de vieilles murailles
+qui avoient été bâties à d'autres fins. Ainsi ces anciennes
+cités qui, n'ayant été au commencement
+que des bourgades, sont devenues par succession
+de temps de grandes villes, sont ordinairement si
+mal compassées, au prix de ces places régulières
+qu'un ingénieur trace à sa fantaisie dans une plaine,
+qu'encore que, considérant leurs édifices chacun à
+part, on y trouve souvent autant ou plus d'art
+qu'en ceux des autres, toutefois, à voir comme ils
+sont arrangés, ici un grand, là un petit, et comme
+ils rendent les rues courbées et inégales, on diroit
+que c'est plutôt la fortune que la volonté de quelques
+hommes usants de raison, qui les a ainsi disposés.
+Et si on considère qu'il y a eu néanmoins
+de tout temps quelques officiers qui ont eu charge
+de prendre garde aux bâtiments des particuliers,
+pour les faire servir à l'ornement du public, on
+connoîtra bien qu'il est malaisé, en ne travaillant
+que sur les ouvrages d'autrui, de faire des choses
+fort accomplies. Ainsi je m'imaginai que les peuples
+qui, ayant été autrefois demi-sauvages, et ne
+s'étant civilisés que peu à peu, n'ont fait leurs
+lois qu'à mesure que l'incommodité des crimes et
+des querelles les y a contraints, ne sauroient être
+si bien policés que ceux qui, dès le commencement
+qu'ils se sont assemblés, ont observé les constitutions
+de quelque prudent législateur. Comme il
+est bien certain que l'état de la vraie religion,
+dont Dieu seul a fait les ordonnances, doit être
+incomparablement mieux réglé que tous les autres.
+Et, pour parler des choses humaines, je crois
+que si Sparte a été autrefois très florissante, ce
+n'a pas été à cause de la bonté de chacune de ses
+lois en particulier, vu que plusieurs étoient fort
+étranges, et même contraires aux bonnes moeurs;
+mais à cause que, n'ayant été inventées que par un
+seul, elles tendoient toutes à même fin. Et ainsi je
+pensai que les sciences des livres, au moins celles
+dont les raisons ne sont que probables, et qui
+n'ont aucunes démonstrations, s'étant composées
+et grossies peu à peu des opinions de plusieurs diverses
+personnes, ne sont point si approchantes de
+la vérité que les simples raisonnements que peut
+faire naturellement un homme de bon sens touchant
+les choses qui se présentent. Et ainsi encore
+je pensai que pource que nous avons tous été enfants
+avant que d'être hommes, et qu'il nous a
+fallu long-temps être gouvernés par nos appétits et
+nos précepteurs, qui étoient souvent contraires les
+uns aux autres, et qui, ni les uns ni les autres, ne
+nous conseilloient peut-être pas toujours le meilleur,
+il est presque impossible que nos jugements
+soient si purs ni si solides qu'ils auroient été si
+nous avions eu l'usage entier de notre raison dès le
+point de notre naissance, et que nous n'eussions
+jamais été conduits que par elle.</p>
+
+<p>Il est vrai que nous ne voyons point qu'on jette
+par terre toutes les maisons d'une ville pour le
+seul dessein de les refaire d'autre façon et d'en
+rendre les rues plus belles; mais on voit bien
+que plusieurs font abattre les leurs, pour les rebâtir,
+et que même quelquefois ils y sont contraints,
+quand elles sont en danger de tomber
+d'elles-mêmes, et que les fondements n'en sont pas
+bien fermes. A l'exemple de quoi je me persuadai
+qu'il n'y auroit véritablement point d'apparence,
+qu'un particulier fît dessein de réformer un état,
+en y changeant tout dès les fondements, et en le
+renversant pour le redresser; ni même aussi de
+réformer le corps des sciences, ou l'ordre établi
+dans les écoles pour les enseigner: mais que, pour
+toutes les opinions que j'avois reçues jusques alors
+en ma créance, je ne pouvois mieux faire que d'entreprendre
+une bonne fois de les en ôter, afin d'y
+en remettre par après ou d'autres meilleures, ou
+bien les mêmes lorsque je les aurois ajustées au
+niveau de la raison. Et je crus fermement que par
+ce moyen je réussirois à conduire ma vie beaucoup
+mieux que si je ne bâtissois que sur de vieux
+fondements, et que je ne m'appuyasse que sur les
+principes que je m'étois laissé persuader en ma
+jeunesse, sans avoir jamais examiné s'ils étoient
+vrais. Car, bien que je remarquasse en ceci diverses
+difficultés, elles n'étoient point toutefois sans remède,
+ni comparables à celles qui se trouvent en
+la réformation des moindres choses qui touchent
+le public. Ces grands corps sont trop malaisés à
+relever étant abattus, ou même à retenir étant
+ébranlés, et leurs chutes ne peuvent être que très
+rudes. Puis, pour leurs imperfections, s'ils en ont,
+comme la seule diversité qui est entre eux suffit
+pour assurer que plusieurs en ont, l'usage les a
+sans doute fort adoucies, et même il en a évité ou
+corrigé insensiblement quantité, auxquelles on ne
+pourroit si bien pourvoir par prudence; et enfin
+elles sont quasi toujours plus supportables que ne
+seroit leur changement; en même façon que les
+grands chemins, qui tournoient entre des montagnes,
+deviennent peu à peu si unis et si commodes,
+à force d'être fréquentés, qu'il est beaucoup
+meilleur de les suivre, que d'entreprendre
+d'aller plus droit, en grimpant au-dessus des rochers
+et descendant jusques aux bas des précipices.</p>
+
+<p>C'est pourquoi je ne saurois aucunement approuver
+ces humeurs brouillonnes et inquiètes, qui, n'étant
+appelées ni par leur naissance ni par leur fortune
+au maniement des affaires publiques, ne laissent
+pas d'y faire toujours en idée quelque nouvelle
+réformation; et si je pensois qu'il y eût la moindre
+chose en cet écrit par laquelle on me pût soupçonner
+de cette folie, je serois très marri de souffrir qu'il
+fût publié. Jamais mon dessein ne s'est étendu plus
+avant que de tâcher à réformer mes propres pensées,
+et de bâtir dans un fonds qui est tout à moi.
+Que si mon ouvrage m'ayant assez plu, je vous en
+fais voir ici le modèle, ce n'est pas, pour cela, que je
+veuille conseiller à personne de l'imiter. Ceux que
+Dieu a mieux partagés de ses grâces auront peut-être
+des desseins plus relevés; mais je crains bien
+que celui-ci ne soit déjà que trop hardi pour plusieurs.
+La seule résolution de se défaire de toutes
+les opinions qu'on a reçues auparavant en sa
+créance n'est pas un exemple que chacun doive
+suivre. Et le monde n'est quasi composé que de
+deux sortes d'esprits auxquels il ne convient aucunement:
+à savoir de ceux qui, se croyant plus
+habiles qu'ils ne sont, ne se peuvent empêcher de
+précipiter leurs jugements, ni avoir assez de patience
+pour conduire par ordre toutes leurs pensées,
+d'où vient que, s'ils avoient une fois pris la
+liberté de douter des principes qu'ils ont reçus,
+et de s'écarter du chemin commun, jamais ils ne
+pourroient tenir le sentier qu'il faut prendre pour
+aller plus droit, et demeureraient égarés toute
+leur vie; puis de ceux qui, ayant assez de raison
+ou de modestie pour juger qu'ils sont moins capables
+de distinguer le vrai d'avec le faux que
+quelques autres par lesquels ils peuvent être instruits,
+doivent bien plutôt se contenter de suivre
+les opinions de ces autres, qu'en chercher eux-mêmes
+de meilleures.</p>
+
+<p>Et pour moi j'aurois été sans doute du nombre
+de ces derniers, si je n'avois jamais eu qu'un seul
+maître, ou que je n'eusse point su les différences
+qui ont été de tout temps entre les opinions des
+plus doctes. Mais ayant appris dès le collège
+qu'on ne sauroit rien imaginer de si étrange et si
+peu croyable, qu'il n'ait été dit par quelqu'un des
+philosophes; et depuis, en voyageant, ayant reconnu
+que tous ceux qui ont des sentiments fort
+contraires aux nôtres ne sont pas pour cela barbares
+ni sauvages, mais que plusieurs usent autant
+ou plus que nous de raison; et ayant considéré
+combien un même homme, avec son même esprit,
+étant nourri dès son enfance entre des Français ou
+des Allemands, devient différent de ce qu'il seroit
+s'il avoit toujours vécu entre des Chinois ou des
+cannibales, et comment, jusques aux modes de nos
+habits, la même chose qui nous a plu il y a dix
+ans, et qui nous plaira peut-être encore avant dix
+ans, nous semble maintenant extravagante et ridicule;
+en sorte que c'est bien plus la coutume et
+l'exemple qui nous persuade, qu'aucune connoissance
+certaine; et que néanmoins la pluralité des
+voix n'est pas une preuve qui vaille rien, pour les
+vérités un peu malaisées à découvrir, à cause qu'il
+est bien plus vraisemblable qu'un homme seul les
+ait rencontrées que tout un peuple; je ne pouvois
+choisir personne dont les opinions me semblassent
+devoir être préférées à celles des autres, et je me
+trouvai comme contraint d'entreprendre moi-même
+de me conduire.</p>
+
+<p>Mais, comme un homme qui marche seul, et
+dans les ténèbres, je me résolus d'aller si lentement
+et d'user de tant de circonspection en toutes choses,
+que si je n'avançois que fort peu, je me garderois
+bien au moins de tomber. Même je ne voulus
+point commencer à rejeter tout-à-fait aucune des
+opinions qui s'étoient pu glisser autrefois en ma
+créance sans y avoir été introduites par la raison,
+que je n'eusse auparavant employé assez de temps
+à faire le projet de l'ouvrage que j'entreprenois,
+et à chercher la vraie méthode pour parvenir à la
+connoissance de toutes les choses dont mon esprit
+seroit capable.</p>
+
+<p>J'avois un peu étudié, étant plus jeune, entre
+les parties de la philosophie, à la logique, et, entre
+les mathématiques, à l'analyse des géomètres et à
+l'algèbre, trois arts ou sciences qui sembloient devoir
+contribuer quelque chose à mon dessein.
+Mais, en les examinant, je pris garde que, pour la
+logique, ses syllogismes et la plupart de ses autres
+instructions servent plutôt à expliquer à autrui
+les choses qu'on sait, ou même, comme l'art
+de Lulle, à parler sans jugement de celles qu'on
+ignore, qu'à les apprendre; et bien qu'elle contienne
+en effet beaucoup de préceptes très vrais
+et très bons, il y en a toutefois tant d'autres mêlés
+parmi, qui sont ou nuisibles ou superflus,
+qu'il est presque aussi malaisé de les en séparer,
+que de tirer une Diane ou une Minerve hors d'un
+bloc de marbre qui n'est point encore ébauché.
+Puis, pour l'analyse des anciens et l'algèbre des
+modernes, outre qu'elles ne s'étendent qu'à des
+matières fort abstraites, et qui ne semblent d'aucun
+usage, la première est toujours si astreinte à
+la considération des figures, qu'elle ne peut exercer
+l'entendement sans fatiguer beaucoup l'imagination;
+et on s'est tellement assujetti en lu dernière
+à certaines règles et à certains chiffres, qu'on en a
+fait un art confus et obscur qui embarrasse l'esprit,
+au lieu d'une science qui le cultive. Ce qui
+fut cause que je pensai qu'il falloit chercher quelque
+autre méthode, qui, comprenant les avantages
+de ces trois, fût exempte de leurs défauts.
+Et comme la multitude des lois fournit souvent
+des excuses aux vices, en sorte qu'un état est bien
+mieux réglé lorsque, n'en ayant que fort peu, elles
+y sont fort étroitement observées; ainsi, au lieu de
+ce grand nombre de préceptes dont la logique est
+composée, je crus que j'aurois assez des quatre
+suivants, pourvu que je prisse une ferme et constante
+résolution de ne manquer pas une seule
+fois à les observer.</p>
+
+<p>Le premier étoit de ne recevoir jamais aucune
+chose pour vraie que je ne la connusse évidemment
+être telle; c'est-à-dire, d'éviter soigneusement
+la précipitation et la prévention, et de ne
+comprendre rien de plus en mes jugements que
+ce qui se présenteroit si clairement et si distinctement
+à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion
+de le mettre en doute.</p>
+
+<p>Le second, de diviser chacune des difficultés que
+j'examinerais, en autant de parcelles qu'il se pourroit,
+et qu'il seroit requis pour les mieux résoudre.
+Le troisième, de conduire par ordre mes pensées,
+en commençant par les objets les plus simples
+et les plus aisés à connoître, pour monter
+peu à peu comme par degrés jusques à la connoissance
+des plus composés, et supposant même de
+l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement
+les uns les autres.</p>
+
+<p>Et le dernier, de taire partout des dénombrements
+si entiers et des revues si générales, que je
+fusse assuré de ne rien omettre.</p>
+
+<p>Ces longues chaînes de raisons, toutes simples
+et faciles, dont les géomètres ont coutume de se
+servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations,
+m'avoient donné occasion de m'imaginer
+que toutes les choses qui peuvent tomber sous la
+connoissance des hommes s'entresuivent en même
+façon, et que, pourvu seulement qu'on s'abstienne
+d'en recevoir aucune pour vraie qui ne le soit, et
+qu'on garde toujours l'ordre qu'il faut pour les
+déduire les unes des autres, il n'y en peut avoir
+de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne,
+ni de si cachées qu'on ne découvre. Et je ne fus
+pas beaucoup en peine de chercher par lesquelles
+il étoit besoin de commencer: car je savois déjà que
+c'étoit par les plus simples et les plus aisées à connoître;
+et, considérant qu'entre tous ceux qui ont
+ci-devant recherché la vérité dans les sciences, il
+n'y a eu que les seuls mathématiciens qui ont pu
+trouver quelques démonstrations, c'est-à-dire quelques
+raisons certaines et évidentes, je ne doutois
+point que ce ne fût par les mêmes qu'ils ont examinées;
+bien que je n'en espérasse aucune autre
+utilité, sinon qu'elles accoutumeroient mon esprit
+à se repaître de vérités, et ne se contenter point
+de fausses raisons. Mais je n'eus pas dessein pour
+cela de tâcher d'apprendre toutes ces sciences particulières
+qu'on nomme communément mathématiques;
+et voyant qu'encore que leurs objets soient
+différents, elle ne laissent pas de s'accorder toutes,
+en ce qu'elles n'y considèrent autre chose que les
+divers rapports ou proportions qui s'y trouvent,
+je pensai qu'il valoit mieux que j'examinasse seulement
+ces proportions en général, et sans les supposer
+que dans les sujets qui serviroient à m'en
+rendre la connoissance plus aisée, même aussi
+sans les y astreindre aucunement, afin de les pouvoir
+d'autant mieux appliquer après à tous les
+autres auxquels elles conviendroient. Puis, ayant
+pris garde que pour les connoître j'aurais quelquefois
+besoin de les considérer chacune en particulier,
+et quelquefois seulement de les retenir,
+ou de les comprendre plusieurs ensemble, je pensai
+que, pour les considérer mieux en particulier,
+je les devois supposer en des lignes, à cause que
+je ne trouvois rien de plus simple, ni que je pusse
+plus distinctement représenter à mon imagination
+et à mes sens; mais que, pour les retenir, ou les
+comprendre plusieurs ensemble, il falloit que je
+les expliquasse par quelques chiffres les plus courts
+qu'il seroit possible; et que, par ce moyen, j'emprunterois
+tout le meilleur de l'analyse géométrique
+et de l'algèbre, et corrigerois tous les défauts
+de l'une par l'autre.</p>
+
+<p>Comme en effet j'ose dire que l'exacte observation
+de ce peu de préceptes que j'avois choisis
+me donna telle facilité à démêler toutes les questions
+auxquelles ces deux sciences s'étendent,
+qu'en deux ou trois mois que j'employai à les examiner,
+ayant commencé par les plus simples et
+plus générales, et chaque vérité que je trouvois
+étant une règle qui me servoit après à en trouver
+d'autres, non seulement je vins à bout de plusieurs
+que j'avois jugées autrefois très difficiles,
+mais il me sembla aussi vers la fin que je pouvois
+déterminer, en celles même que j'ignorois, par
+quels moyens et jusqu'où il étoit possible de les
+résoudre. En quoi je ne vous paroîtrai peut-être
+pas être fort vain, si vous considérez que, n'y
+ayant qu'une vérité de chaque chose, quiconque
+la trouve en sait autant qu'on en peut savoir; et
+que, par exemple, un enfant instruit en l'arithmétique,
+ayant fait une addition suivant ses règles,
+se peut assurer d'avoir trouvé, touchant la somme
+qu'il examinoit, tout ce que l'esprit humain sauroit
+trouver: car enfin la méthode, qui enseigne à
+suivre le vrai ordre, et à dénombrer exactement
+toutes les circonstances de ce qu'on cherche, contient
+tout ce qui donne de la certitude aux règles
+d'arithmétique.</p>
+
+<p>Mais ce qui me contentoit le plus de cette méthode
+étoit que par elle j'étois assuré d'user en
+tout de ma raison, sinon parfaitement, au moins
+le mieux qui fût en mon pouvoir: outre que je
+sentois, en la pratiquant, que mon esprit s'accoutumoit
+peu à peu à concevoir plus nettement et
+plus distinctement ses objets; et que, ne l'ayant
+point assujettie à aucune matière particulière, je
+me promettois de l'appliquer aussi utilement aux
+difficultés des autres sciences que j'avois fait à celles
+de l'algèbre. Non que pour cela j'osasse entreprendre
+d'abord d'examiner toutes celles qui se présenteroient,
+car cela même eût été contraire à l'ordre
+qu'elle prescrit: mais, ayant pris garde que leurs
+principes devoient tous être empruntés de la philosophie,
+en laquelle je n'en trouvois point encore
+de certains, je pensai qu'il falloit avant tout que
+je tâchasse d'y en établir; et que, cela étant la chose
+du monde la plus importante, et où la précipitation
+et la prévention étoient le plus à craindre, je ne
+devois point entreprendre d'en venir à bout que
+je n'eusse atteint un âge bien plus mûr que celui de
+vingt-trois ans que j'avois alors, et que je n'eusse
+auparavant employé beaucoup de temps à m'y préparer,
+tant en déracinant de mon esprit toutes les
+mauvaises opinions que j'y avois reçues avant ce
+temps-là, qu'en faisant amas de plusieurs expériences,
+pour être après la matière de mes raisonnements,
+et en m'exerçant toujours en la méthode
+que je m'étois prescrite, afin de m'y affermir de
+plus en plus.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>TROISIÈME PARTIE.</h3>
+
+
+<p>Et enfin, comme ce n'est pas assez, avant de commencer
+à rebâtir le logis où on demeure, que de
+l'abattre, et de faire provision de matériaux et d'architectes,
+ou s'exercer soi-même à l'architecture, et
+outre cela d'en avoir soigneusement tracé de dessin,
+mais qu'il faut aussi s'être pourvu de quelque
+autre où on puisse être logé commodément pendant
+le temps qu'on y travaillera; ainsi, afin que je ne
+demeurasse point irrésolu en mes actions, pendant
+que la raison m'obligeroit de l'être en mes jugements,
+et que je ne laissasse pas de vivre dès lors
+le plus heureusement que je pourrois, je me formai
+une morale par provision, qui ne consistoit qu'en
+trois ou quatre maximes dont je veux bien vous
+faire part.</p>
+
+<p>La première étoit d'obéir aux lois et aux coutumes
+de mon pays, retenant constamment la religion
+en laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être instruit
+dès mon enfance, et me gouvernant en toute autre
+chose suivant les opinions les plus modérées et les
+plus éloignées de l'excès qui fussent communément
+reçues en pratique par les mieux sensés de ceux
+avec lesquels j'aurois à vivre. Car, commençant dès
+lors à ne compter pour rien les miennes propres, à
+cause que je les voulois remettre toutes à l'examen,
+j'étois assuré de ne pouvoir mieux que de suivre
+celles des mieux sensés. Et encore qu'il y en ait
+peut-être d'aussi bien sensés parmi les Perses ou
+les Chinois que parmi nous, il me sembloit que
+le plus utile étoit de me régler selon ceux avec
+lesquels j'aurois à vivre; et que, pour savoir quelles
+étoient véritablement leurs opinions, je devois plutôt
+prendre garde à ce qu'ils pratiquoient qu'à ce
+qu'ils disoient, non seulement à cause qu'en la corruption
+de nos moeurs il y a peu de gens qui veuillent
+dire tout ce qu'ils croient, mais aussi à cause
+que plusieurs l'ignorent eux-mêmes; car l'action de
+la pensée par laquelle on croit une chose étant
+différente de celle par laquelle on connoît qu'on
+la croit, elles sont souvent l'une sans l'autre. Et,
+entre plusieurs opinions également reçues, je ne
+choisissois que les plus modérées, tant à cause que
+ce sont toujours les plus commodes pour la pratique,
+et vraisemblablement les meilleures, tous
+excès ayant coutume d'être mauvais, comme aussi
+afin de me détourner moins du vrai chemin, en
+cas que je faillisse, que si, ayant choisi l'un des
+extrêmes, c'eût été l'autre qu'il eût fallu suivre.
+Et particulièrement je mettois entre les excès toutes
+les promesses par lesquelles on retranche quelque
+chose de sa liberté; non que je désapprouvasse les
+lois, qui, pour remédier à l'inconstance des esprits
+foibles, permettent, lorsqu'on a quelque bon dessein,
+ou même, pour la sûreté du commerce, quelque
+dessein qui n'est qu'indifférent, qu'on fasse
+des voeux ou des contrats qui obligent à y persévérer:
+mais à cause que je ne voyois au monde aucune
+chose qui demeurât toujours en même état,
+et que, pour mon particulier, je me promettois de
+perfectionner de plus en plus mes jugements, et
+non point de les rendre pires, j'eusse pensé commettre
+une grande faute contre le bon sens, si,
+pour ce que j'approuvois alors quelque chose, je
+me fusse obligé de la prendre pour bonne encore
+après, lorsqu'elle auroit peut-être cessé de l'être,
+ou que j'aurois cessé de l'estimer telle.</p>
+
+<p>Ma seconde maxime étoit d'être le plus ferme et
+le plus résolu en mes actions que je pourrois, et de
+ne suivre pas moins constamment les opinions les
+plus douteuses lorsque je m'y serois une fois déterminé,
+que si elles eussent été très assurées: imitant
+en ceci les voyageurs, qui, se trouvant égarés
+en quelque forêt, ne doivent pas errer en tournoyant
+tantôt d'un côté tantôt d'un autre, ni encore
+moins s'arrêter en une place, mais marcher
+toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même
+côté, et ne le changer point pour de foibles raisons,
+encore que ce n'ait peut-être été au commencement
+que le hasard seul qui les ait déterminés
+à le choisir; car, par ce moyen, s'ils ne vont
+justement où ils désirent, ils arriveront au moins
+à la fin quelque part où vraisemblablement ils seront
+mieux que dans le milieu d'une forêt. Et ainsi
+les actions de la vie ne souffrant souvent aucun
+délai, c'est une vérité très certaine que, lorsqu'il
+n'est pas en notre pouvoir de discerner les plus
+vraies opinions, nous devons suivre les plus probables;
+et même qu'encore que nous ne remarquions
+point davantage de probabilité aux unes
+qu'aux autres, nous devons néanmoins nous déterminer
+à quelques unes, et les considérer après,
+non plus comme douteuses en tant qu'elles se rapportent
+à la pratique, mais comme très vraies et
+très certaines, à cause que la raison qui nous y a
+fait déterminer se trouve telle. Et ceci fut capable
+dès lors de me délivrer de tous les repentirs et les
+remords qui ont coutume d'agiter les consciences
+de ces esprits foibles et chancelants qui se laissent
+aller inconstamment à pratiquer comme bonnes les
+choses qu'ils jugent après être mauvaises.</p>
+
+<p>Ma troisième maxime étoit de tâcher toujours
+plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer
+mes désirs que l'ordre du monde, et généralement
+de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit
+entièrement en notre pouvoir que nos pensées,
+en sorte qu'après que nous avons fait notre mieux
+touchant les choses qui nous sont extérieures,
+tout ce qui manque de nous réussir est au regard
+de nous absolument impossible. Et ceci seul me
+sembloit être suffisant pour m'empêcher de rien
+désirer à l'avenir que je n'acquisse, et ainsi pour
+me rendre content; car notre volonté ne se portant
+naturellement à désirer que les choses que
+notre entendement lui représente en quelque façon
+comme possibles, il est certain que si nous considérons
+tous les biens qui sont hors de nous comme
+également éloignés de notre pouvoir, nous n'aurons
+pas plus de regret de manquer de ceux qui
+semblent être dus à notre naissance, lorsque nous
+en serons privés sans notre faute, que nous avons
+de ne posséder pas les royaumes de la Chine ou
+de Mexique; et que faisant, comme on dit, de nécessité
+vertu, nous ne désirerons pas davantage
+d'être sains étant malades, ou d'être libres étant en
+prison, que nous faisons maintenant d'avoir des
+corps d'une matière aussi peu corruptible que les
+diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux.
+Mais j'avoue qu'il est besoin d'un long exercice,
+et d'une méditation souvent réitérée, pour
+s'accoutumer à regarder de ce biais toutes les choses;
+et je crois que c'est principalement en ceci
+que consistoit le secret de ces philosophes qui ont
+pu autrefois se soustraire de l'empire de la fortune,
+et, malgré les douleurs et la pauvreté, disputer de
+la félicité avec leurs dieux. Car, s'occupant sans
+cesse à considérer les bornes qui leur étoient prescrites
+par la nature, ils se persuadoient si parfaitement
+que rien n'étoit en leur pouvoir que leurs
+pensées, que cela seul étoit suffisant pour les empêcher
+d'avoir aucune affection pour d'autres choses;
+et ils disposoient d'elles si absolument qu'ils
+avoient en cela quelque raison de s'estimer plus
+riches et plus puissants et plus libres et plus heureux
+qu'aucun des autres hommes, qui, n'ayant
+point cette philosophie, tant favorisés de la nature
+et de la fortune qu'ils puissent être, ne disposent
+jamais ainsi de tout ce qu'ils veulent.</p>
+
+<p>Enfin, pour conclusion de cette morale, je m'avisai
+de faire une revue sur les diverses occupations
+qu'ont les hommes en cette vie, pour tâcher
+à faire choix de la meilleure; et, sans que je veuille
+rien dire de celles des autres, je pensai que je ne
+pouvois mieux que de continuer en celle-là même
+où je me trouvois, c'est-à-dire que d'employer
+toute ma vie à cultiver ma raison, et m'avancer
+autant que je pourrois en la connoissance de la
+vérité, suivant la méthode que je m'étois prescrite.
+J'avois éprouvé de si extrêmes contentements depuis
+que j'avois commencé à me servir de cette
+méthode, que je ne croyois pas qu'on en put recevoir
+de plus doux ni de plus innocents en cette
+vie; et découvrant tous les jours par son moyen
+quelques vérités qui me sembloient assez importantes
+et communément ignorées des autres hommes,
+la satisfaction que j'en avois remplissoit tellement
+mon esprit que tout le reste ne me touchoit
+point. Outre que les trois maximes précédentes n'étoient
+fondées que sur le dessein que j'avois de
+continuer à m'instruire car Dieu nous ayant donné
+à chacun quelque lumière pour discerner le vrai
+d'avec le faux, je n'eusse pas cru me devoir contenter
+des opinions d'autrui un seul moment, si je
+ne me fusse proposé d'employer mon propre jugement
+à les examiner lorsqu'il serait temps; et je
+n'eusse su m'exempter de scrupule en les suivant,
+si je n'eusse espéré de ne perdre pour cela aucune
+occasion d'en trouver de meilleures en cas qu'il y
+en eût; et enfin, je n'eusse su borner mes désirs ni
+être content, si je n'eusse suivi un chemin par lequel,
+pensant être assuré de l'acquisition de toutes
+les connoissances dont je serois capable, je le pensois
+être par même moyen de celle de tous les vrais
+biens qui seroient jamais en mon pouvoir; d'autant
+que, notre volonté ne se portant à suivre ni à
+fuir aucune chose que selon que notre entendement
+la lui représente bonne ou mauvaise, il suffit de bien
+juger pour bien faire, et de juger le mieux qu'on
+puisse pour faire aussi tout son mieux, c'est-à-dire
+pour acquérir toutes les vertus, et ensemble tous
+les autres biens qu'on puisse acquérir; et lorsqu'on
+est certain que cela est, on ne sauroit manquer
+d'être content.</p>
+
+<p>Après m'être ainsi assuré de ces maximes, et les
+avoir mises à part avec les vérités de la foi, qui ont
+toujours été les premières en ma créance, je jugeai
+que pour tout le reste de mes opinions je
+pouvois librement entreprendre de m'en défaire.
+Et d'autant que j'espérois en pouvoir mieux venir à
+bout en conversant avec les hommes qu'en demeurant
+plus longtemps renfermé dans le poêle où
+j'avois eu toutes ces pensées, l'hiver n'était pas encore
+bien achevé que je me remis à voyager. Et en
+toutes les neuf années suivantes je ne fis autre
+chose que rouler ça et là dans le monde, tâchant
+d'y être spectateur plutôt qu'acteur en toutes les
+comédies qui s'y jouent; et, faisant particulièrement
+réflexion en chaque matière sur ce qui la pouvoit
+rendre suspecte et nous donner occasion de
+nous méprendre, je déracinois cependant de mon
+esprit toutes les erreurs qui s'y étoient pu glisser
+auparavant. Non que j'imitasse pour cela les sceptiques,
+qui ne doutent que pour douter, et affectent
+d'être toujours irrésolus; car, au contraire, tout
+mon dessein ne tendoit qu'à m'assurer, et à rejeter
+la terre mouvante et le sable pour trouver le roc
+ou l'argile. Ce qui me réussissoit, ce me semble,
+assez bien, d'autant que, tâchant à découvrir la fausseté
+ou l'incertitude des propositions que j'examinois,
+non par de foibles conjectures, mais par des
+raisonnements clairs et assurés, je n'en rencontrois
+point de si douteuse que je n'en tirasse toujours
+quelque conclusion assez certaine, quand ce n'eût
+été que cela même qu'elle ne contenoit rien de certain.
+Et, comme, en abattant un vieux logis, on en
+réserve ordinairement les démolitions pour servir
+à en bâtir un nouveau, ainsi, en détruisant toutes
+celles de mes opinions que je jugeois être mal fondées,
+je faisois diverses observations et acquérois
+plusieurs expériences qui m'ont servi depuis à en
+établir de plus certaines. Et de plus je continuois
+à m'exercer en la méthode que je m'étois prescrite;
+car, outre que j'avois soin de conduire généralement
+toutes mes pensées selon les règles, je me
+réservois de temps en temps quelques heures, que
+j'employois particulièrement à la pratiquer en des
+difficultés de mathématique, ou même aussi en
+quelques autres que je pouvois rendre quasi semblables
+à celles des mathématiques, en les détachant
+de tous les principes des autres sciences que
+je ne trouvois pas assez fermes, comme vous verrez
+que j'ai fait en plusieurs qui sont expliquées en
+ce volume<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>. Et ainsi, sans vivre d'autre façon en
+apparence que ceux qui, n'ayant aucun emploi
+qu'à passer une vie douce et innocente, s'étudient
+à séparer les plaisirs des vices, et qui, pour jouir
+de leur loisir sans s'ennuyer, usent de tous les divertissements
+qui sont honnêtes, je ne laissois pas
+de poursuivre en mon dessein et de profiter en la
+connoissance de la vérité, peut-être plus que si je
+n'eusse fait que lire des livres ou fréquenter des
+gens de lettres.</p>
+
+<p>Toutefois ces neuf ans s'écoulèrent avant que
+j'eusse encore pris aucun parti touchant les difficultés
+qui ont coutume d'être disputées entre les
+doctes, ni commencé à chercher les fondements
+d'aucune philosophie plus certaine que la vulgaire.
+Et l'exemple de plusieurs excellents esprits, qui en
+ayant eu ci-devant le dessein me sembloient n'y
+avoir pas réussi, m'y faisoit imaginer tant de difficulté,
+que je n'eusse peut-être pas encore sitôt osé
+l'entreprendre, si je n'eusse vu que quelques uns faisoient
+déjà courre le bruit que j'en étois venu à bout.
+Je ne saurois pas dire sur quoi ils fondoient cette
+opinion; et si j'y ai contribué quelque chose par
+mes discours, ce doit avoir été en confessant plus
+ingénument ce que j'ignorois, que n'ont coutume
+de faire ceux qui ont un peu étudié, et peut-être
+aussi eu faisant voir les raisons que j'avois de douter
+de beaucoup de choses que les autres estiment certaines,
+plutôt qu'en me vantant d'aucune doctrine.
+Mais ayant le coeur assez bon pour ne vouloir point
+qu'on me prit pour autre que je n'étois, je pensai
+qu'il falloit que je tâchasse par tous moyens à me
+rendre digne de la réputation qu'on me donnoit;
+et il y a justement huit ans que ce désir me fit
+résoudre à m'éloigner de tous les lieux où je pouvois
+avoir des connoissances, et à me retirer ici, en un
+pays où la longue durée de la guerre a fait établir
+de tels ordres, que les armées qu'on y entretient
+ne semblent servir qu'à faire qu'on y jouisse des
+fruits de la paix avec d'autant plus de sûreté, et
+où, parmi la foule d'un grand peuple fort actif, et
+plus soigneux de ses propres affaires que curieux
+de celles d'autrui, sans manquer d'aucune des commodités
+qui sont dans les villes les plus fréquentées,
+j'ai pu vivre aussi solitaire et retiré que dans les
+déserts les plus écartés.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> La <i>Dioptrique</i>, les <i>Météores</i> et la
+<i>Géométrie</i> parurent d'abord dans
+le même volume que ce discours.</blockquote>
+<br><br>
+
+
+<h3>QUATRIÈME PARTIE.</h3>
+
+
+<p>Je ne sais si je dois vous entretenir des premières
+méditations que j'y ai faites; car elles sont
+si métaphysiques et si peu communes, qu'elles ne
+seront peut-être pas au goût de tout le monde: et
+toutefois, afin qu'on puisse juger si les fondements
+que j'ai pris sont assez fermes, je me trouve
+en quelque façon contraint d'en parler. J'avois dès
+long-temps remarqué que pour les moeurs il est
+besoin quelquefois de suivre des opinions qu'on
+sait être fort incertaines, tout de même que si elles
+étoient indubitables, ainsi qu'il a été dit ci-dessus:
+mais pource qu'alors je désirois vaquer seulement
+à la recherche de la vérité, je pensai qu'il falloit que
+je fisse tout le contraire, et que je rejetasse comme
+absolument faux tout ce en quoi je pourrois imaginer
+le moindre doute, afin de voir s'il ne resteroit
+point après cela quelque chose en ma créance
+qui fût entièrement indubitable. Ainsi, à cause que
+nos sens nous trompent quelquefois, je voulus
+supposer qu'il n'y avoit aucune chose qui fût telle
+qu'ils nous la font imaginer; et parce qu'il y a des
+hommes qui se méprennent en raisonnant, même
+touchant les plus simples matières de géométrie,
+et y font des paralogismes, jugeant que j'étois sujet
+à faillir autant qu'aucun autre, je rejetai comme
+fausses toutes les raisons que j'avois prises auparavant
+pour démonstrations; et enfin, considérant
+que toutes les mêmes pensées que nous avons étant
+éveillés nous peuvent aussi venir quand nous
+dormons, sans qu'il y en ait aucune pour lors qui
+soit vraie, je me résolus de feindre que toutes
+les choses qui m'étoient jamais entrées en l'esprit
+n'étoient non plus vraies que les illusions de mes
+songes. Mais aussitôt après je pris garde que, pendant
+que je voulois ainsi penser que tout étoit
+faux, il falloit nécessairement que moi qui le pensois
+fusse quelque chose; et remarquant que cette
+vérité, <i>je pense, donc je suis</i>, étoit si ferme et si
+assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions
+des sceptiques n'étoient pas capables de
+l'ébranler, je jugeai que je pouvois la recevoir sans
+scrupule pour le premier principe de la philosophie
+que je cherchois.</p>
+
+<p>Puis, examinant avec attention ce que j'étois, et
+voyant que je pouvois feindre que je n'avois aucun
+corps, et qu'il n'y avoit aucun monde ni aucun
+lieu où je fusse; mais que je ne pouvois pas feindre
+pour cela que je n'étois point; et qu'au contraire
+de cela même que je pensois à douter de la vérité
+des autres choses, il suivoit très évidemment et
+très certainement que j'étois; au lieu que si j'eusse
+seulement cessé de penser, encore que tout le reste
+de ce que j'avois jamais imaginé eût été vrai, je
+n'avois aucune raison de croire que j'eusse été; je
+connus de là que j'étois une substance dont toute
+l'essence ou la nature n'est que de penser, et qui
+pour être n'a besoin d'aucun lieu ni ne dépend
+d'aucune chose matérielle; en sorte que ce moi,
+c'est-à-dire l'âme, par laquelle je suis ce que je suis,
+est entièrement distincte du corps, et même qu'elle
+est plus aisée à connoître que lui, et qu'encore
+qu'il ne fût point, elle ne l'auroit pus d'être tout
+ce qu'elle est.</p>
+
+<p>Après cela je considérai en général ce qui est
+requis à une proposition pour être vraie et certaine;
+car puisque je venois d'en trouver une que
+je savois être telle, je pensai que je devois aussi
+savoir en quoi consiste cette certitude. Et ayant
+remarqué qu'il n'y a rien du tout en ceci, <i>je pense</i>,
+<i>donc je suis</i>, qui m'assure que je dis la vérité,
+sinon que je vois très clairement que pour penser
+il faut être, je jugeai que je pouvois prendre pour
+règle générale que les choses que nous concevons
+fort clairement et fort distinctement sont toutes
+vraies, mais qu'il y a seulement quelque difficulté
+à bien remarquer quelles sont celles que nous
+concevons distinctement.</p>
+
+<p>Ensuite de quoi, faisant réflexion sur ce que je
+doutois, et que par conséquent mon être n'étoit
+pas tout parfait, car je voyois clairement que c'étoit
+une plus grande perfection de connoître, que de
+douter, je m'avisai de chercher d'où j'avois appris
+à penser à quelque chose de plus parfait que je
+n'étois; et je connus évidemment que ce devoit être
+de quelque nature qui fût en effet plus parfaite.
+Pour ce qui est des pensées que j'avois de plusieurs
+autres choses hors de moi, comme du ciel, de la
+terre, de la lumière, de la chaleur, et de mille autres,
+je n'étois point tant en peine de savoir d'où
+elles venoient, à cause que, ne remarquant rien
+en elles qui me semblât les rendre supérieures à
+moi, je pouvois croire que, si elles étoient vraies,
+c'étoient des dépendances de ma nature, en tant
+qu'elle avoit quelque perfection, et, si elles ne l'étoient
+pas, que je les tenois du néant, c'est-à-dire
+qu'elles étoient en moi pource que j'avois du défaut.
+Mais ce ne pouvoit être le même de l'idée d'un
+être plus parfait que le mien: car, de la tenir du
+néant, c'étoit chose manifestement impossible: et
+pource qu'il n'y a pas moins de répugnance que
+le plus parfait soit une suite et une dépendance du
+moins parfait, qu'il y en a que de rien procède
+quelque chose, je ne la pouvois tenir non plus de
+moi-même: de façon qu'il restoit qu'elle eût été
+mise en moi par une nature qui fût véritablement
+plus parfaite que je n'étois, et même qui eût en soi
+toutes les perfections dont je pouvois avoir quelque
+idée, c'est à dire, pour m'expliquer en un mot, qui
+fût Dieu. A quoi j'ajoutai que, puisque je connoissois
+quelques perfections que je n'avois point, je
+n'étois pas le seul être qui existât (j'userai, s'il vous
+plaît, ici librement des mots de l'école); mais qu'il
+falloit de nécessité, qu'il y en eût quelque autre plus
+parfait, duquel je dépendisse, et duquel j'eusse
+acquis tout ce que j'avois: car, si j'eusse été seul
+et indépendant de tout autre, en sorte que j'eusse
+eu de moi-même tout ce peu que je participois de
+l'être parfait, j'eusse pu avoir de moi, par même
+raison, tout le surplus que je connoissois me manquer,
+et ainsi être moi-même infini, éternel, immuable,
+tout connoissant, tout puissant, et enfin
+avoir toutes les perfections que je pouvois remarquer
+être en Dieu. Car, suivant les raisonnements
+que je viens de faire, pour connoître la nature de
+Dieu, autant que la mienne en étoit capable, je
+n'avois qu'à considérer, de toutes les choses dont
+je trouvois en moi quelque idée, si c'étoit perfection
+ou non de les posséder; et j'étois assuré qu'aucune
+de celles qui marquoient quelque imperfection
+n'étoit en lui, mais que toutes les autres y
+étoient: comme je voyois que le doute, l'inconstance,
+la tristesse, et choses semblables, n'y pouvoient
+être, vu que j'eusse été moi-même bien aisé
+d'en être exempt. Puis, outre cela, j'avois des idées
+de plusieurs choses sensibles et corporelles; car,
+quoique je supposasse que je revois, et que tout ce
+que je voyois ou imaginois étoit faux, je ne pouvois
+nier toutefois que les idées n'en fussent véritablement
+en ma pensée. Mais pource que j'avois
+déjà connu en moi très clairement que la nature
+intelligente est distincte de la corporelle; considérant
+que toute composition témoigne de la dépendance,
+et que la dépendance est manifestement
+un défaut, je jugeois de là que ce ne pouvoit être
+une perfection en Dieu d'être composé de ces
+deux natures, et que par conséquent il ne l'étoit
+pas; mais que s'il y avoit quelques corps dans le
+monde, ou bien quelques intelligences ou autres
+natures qui ne fussent point toutes parfaites, leur
+être devoit dépendre de sa puissance, en telle sorte
+quelles ne pouvoient subsister sans lui un seul
+moment.</p>
+
+<p>Je voulus chercher après cela d'autres vérités;
+et m'étant proposé l'objet des géomètres, que je
+concevois comme un corps continu, ou un espace
+indéfiniment étendu en longueur, largeur et hauteur
+ou profondeur, divisible en diverses parties,
+qui pouvoient avoir diverses figures et grandeurs,
+et être mues ou transposées en toutes sortes, car
+les géomètres supposent tout cela en leur objet, je
+parcourus quelques unes de leurs plus simples démonstrations;
+et, ayant pris garde que cette grande
+certitude, que tout le monde leur attribue, n'est
+fondée que sur ce qu'on les conçoit évidemment,
+suivant la règle que j'ai tantôt dite, je pris garde
+aussi qu'il n'y avoit rien du tout en elles qui m'assurât
+de l'existence de leur objet: car, par exemple,
+je voyois bien que, supposant un triangle, il
+falloit que ses trois angles fussent égaux à deux
+droits, mais je ne voyois rien pour cela qui m'assurât
+qu'il y eût au monde aucun triangle: au lieu
+que, revenant à examiner l'idée que j'avois d'un
+être parfait, je trouvois que l'existence y étoit
+comprise en même façon qu'il est compris en celle
+d'un triangle que ses trois angles sont égaux à
+deux droits, ou en celle d'une sphère que toutes
+ses parties sont également distantes de son centre,
+ou même encore plus évidemment; et que par
+conséquent il est pour le moins aussi certain que
+Dieu, qui est cet être si parfait, est ou existe, qu'aucune
+démonstration de géométrie le sauroit être.</p>
+
+<p>Mais ce qui fait qu'il y en a plusieurs qui se persuadent
+qu'il y a de la difficulté à le connoître,
+et même aussi à connoître ce que c'est que leur
+âme, c'est qu'ils n'élèvent jamais leur esprit au-delà
+des choses sensibles, et qu'ils sont tellement
+accoutumés à ne rien considérer qu'en l'imaginant,
+qui est une façon de penser particulière
+pour les choses matérielles, que tout ce qui n'est
+pas imaginable, leur semble n'être pas intelligible.
+Ce qui est assez manifeste de ce que même les philosophes
+tiennent pour maxime, dans les écoles,
+qu'il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait premièrement
+été dans le sens, où toutefois il est certain
+que les idées de Dieu et de l'âme n'ont jamais
+été; et il me semble que ceux qui veulent user de
+leur imagination pour les comprendre font tout
+de même que si, pour ouïr les sons ou sentir
+les odeurs, ils se vouloient servir de leurs yeux:
+sinon qu'il y a encore cette différence, que le sens
+de la vue ne nous assure pas moins de la vérité de
+ses objets que font ceux de l'odorat ou de l'ouïe;
+au lieu que ni notre imagination ni nos sens ne
+nous sauroient jamais assurer d'aucune chose si
+notre entendement n'y intervient.</p>
+
+<p>Enfin, s'il y a encore des hommes qui ne soient
+pas assez persuadés de l'existence de Dieu et de
+leur âme par les raisons que j'ai apportées, je veux
+bien qu'ils sachent que toutes les autres choses
+dont ils se pensent peut-être plus assurés, comme
+d'avoir un corps, et qu'il y a des astres et une
+terre, et choses semblables, sont moins certaines;
+car, encore qu'on ait une assurance morale de ces
+choses, qui est telle qu'il semble qu'à moins d'être
+extravagant on n'en peut douter, toutefois aussi,
+à moins que d'être déraisonnable, lorsqu'il est question
+d'une certitude métaphysique, on ne peut nier
+que ce ne soit assez de sujet pour n'en être pas
+entièrement assuré, que d'avoir pris garde qu'on
+peut en même façon s'imaginer, étant endormi,
+qu'on a un autre corps, et qu'on voit d'autres astres
+et une autre terre, sans qu'il en soit rien. Car
+d'où sait-on que les pensées qui viennent en songe
+sont plutôt fausses que les autres, vu que souvent
+elles ne sont pas moins vives et expresses? Et que
+les meilleurs esprits y étudient tant qu'il leur plaira,
+je ne crois pas qu'ils puissent donner aucune raison
+qui soit suffisante pour ôter ce doute, s'ils ne
+présupposent l'existence de Dieu. Car, premièrement,
+cela même que j'ai tantôt pris pour une
+règle, à savoir que les choses que nous concevons
+très clairement et très distinctement sont toutes
+vraies, n'est assuré qu'à cause que Dieu est ou
+existe, et qu'il est un être parfait, et que tout ce
+qui est en nous vient de lui: d'où il suit que nos
+idées ou notions, étant des choses réelles et qui
+viennent de Dieu, en tout ce en quoi elles sont
+claires et distinctes, ne peuvent en cela être que
+vraies. En sorte que si nous en avons assez souvent
+qui contiennent de la fausseté, ce ne peut être
+que de celles qui ont quelque chose de confus et
+obscur, à cause qu'en cela elles participent du
+néant, c'est-à-dire qu'elles ne sont en nous ainsi
+confuses qu'à cause que nous ne sommes pas tout
+parfaits. Et il est évident qu'il n'y a pas moins de
+répugnance que la fausseté ou l'imperfection procède
+de Dieu en tant que telle, qu'il y en a que la
+vérité ou la perfection procède du néant. Mais si
+nous ne savions point que tout ce qui est en nous
+de réel et de vrai vient d'un être parfait et infini,
+pour claires et distinctes que fussent nos idées,
+nous n'aurions aucune raison qui nous assurât
+qu'elles eussent la perfection d'être vraies.</p>
+
+<p>Or, après que la connoissance de Dieu et de l'âme
+nous a ainsi rendus certains de cette règle, il est
+bien aisé à connoître que les rêveries que nous imaginons
+étant endormis ne doivent aucunement nous
+faire douter de la vérité des pensées que nous avons
+étant éveillés. Car s'il arrivoit même en dormant
+qu'on eût quelque idée fort distincte, comme, par
+exemple, qu'un géomètre inventât quelque nouvelle
+démonstration, son sommeil ne l'empêcheroit
+pas d'être vraie; et pour l'erreur la plus ordinaire
+de nos songes, qui consiste en ce qu'ils nous
+représentent divers objets en même façon que font
+nos sens extérieurs, n'importe pas qu'elle nous
+donne occasion de nous défier de la vérité de telles
+idées, à cause qu'elles peuvent aussi nous tromper
+assez souvent sans que nous dormions; comme
+lorsque ceux qui ont la jaunisse voient tout de couleur
+jaune, ou que les astres ou autres corps fort
+éloignés nous paroissent beaucoup plus petits qu'ils
+ne sont. Car enfin, soit que nous veillions, soit
+que nous dormions, nous ne nous devons jamais
+laisser persuader qu'à l'évidence de notre raison.
+Et il est à remarquer que je dis de notre raison,
+et non point de notre imagination ni de nos sens:
+comme encore que nous voyions le soleil très clairement,
+nous ne devons pas juger pour cela qu'il
+ne soit que de la grandeur que nous le voyons; et
+nous pouvons bien imaginer distinctement une
+tête de lion entée sur le corps d'une chèvre, sans
+qu'il faille conclure pour cela qu'il y ait au monde
+une chimère: car la raison ne nous dicte point que
+ce que nous voyons ou imaginons ainsi soit véritable;
+mais elle nous dicte bien que toutes nos idées
+ou notions doivent avoir quelque fondement de
+vérité; car il ne seroit pas possible que Dieu, qui
+est tout parfait et tout véritable, les eût mises en
+nous sans cela; et, pource que nos raisonnements
+ne sont jamais si évidents ni si entiers pendant le
+sommeil que pendant la veille, bien que quelquefois
+nos imaginations soient alors autant ou plus
+vives et expresses, elle nous dicte aussi que nos
+pensées ne pouvant être toutes vraies, à cause que
+nous ne sommes pas tout parfaits, ce qu'elles ont
+de vérité doit infailliblement se rencontrer en celles
+que nous avons étant éveillés plutôt qu'en nos
+songes.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>CINQUIÈME PARTIE.</h3>
+
+<p>Je serois bien aise de poursuivre, et de faire voir
+ici toute la chaîne des autres vérités que j'ai déduites
+de ces premières; mais, à cause que pour
+cet effet il seroit maintenant besoin que je parlasse
+de plusieurs questions qui sont en controverse
+entre les doctes, avec lesquels je ne désire
+point me brouiller, je crois qu'il sera mieux que
+je m'en abstienne, et que je dise seulement en général
+quelles elles sont, afin de laisser juger aux
+plus sages s'il serait utile que le public en fût plus
+particulièrement informé. Je suis toujours demeuré
+ferme en la résolution que j'avois prise de ne supposer
+aucun autre principe que celui dont je viens
+de me servir pour démontrer l'existence de Dieu
+et de l'âme, et de ne recevoir aucune chose pour
+vraie qui ne me semblât plus claire et plus certaine
+que n'avoient fait auparavant les démonstrations
+des géomètres; et néanmoins j'ose dire que
+non seulement j'ai trouvé moyen de me satisfaire
+en peu de temps touchant toutes les principales difficultés
+dont on a coutume de traiter en la philosophie,
+mais aussi que j'ai remarqué certaines lois que
+Dieu a tellement établies en la nature, et dont il
+a imprimé de telles notions en nos âmes, qu'après
+y avoir fait assez de réflexion nous ne saurions
+douter qu'elles ne soient exactement observées en
+tout ce qui est ou qui se fait dans le monde. Puis,
+en considérant la suite de ces lois, il me semble
+avoir découvert plusieurs vérités plus utiles et plus
+importantes que tout ce que j'avois appris auparavant
+ou même espéré d'apprendre.</p>
+
+<p>Mais, pour ce que j'ai tâché d'en expliquer les
+principales dans un traité que quelques considérations
+m'empêchent de publier, je ne les saurois
+mieux faire connoître qu'en disant ici sommairement
+ce qu'il contient. J'ai eu dessein d'y comprendre
+tout ce que je pensois savoir, avant que de
+récrire, touchant la nature des choses matérielles.
+Mais, tout de même que les peintres, ne pouvant également
+bien représenter dans un tableau plat toutes
+les diverses faces d'un corps solide, en choisissent
+une des principales, qu'ils mettent seule vers le
+jour, et, ombrageant les autres, ne les font paroître
+qu'autant qu'on les peut voir en la regardant; ainsi,
+craignant de ne pouvoir mettre en mon discours
+tout ce que j'avois eu la pensée, j'entrepris seulement
+d'y exposer bien amplement ce que je concevois
+de la lumière; puis, à son occasion, d'y ajouter
+quelque chose du soleil et des étoiles fixes, à
+cause qu'elle en procède presque toute; des cieux,
+à cause qu'ils la transmettent; des planètes, des comètes
+et de la terre, à cause qu'elles la font réfléchir;
+et en particulier de tous les corps qui sont sur
+la terre, à cause qu'ils sont ou colorés, ou transparents,
+ou lumineux; et enfin de l'homme, à
+cause qu'il en est le spectateur. Même, pour ombrager
+un peu toutes ces choses, et pouvoir dire
+plus librement ce que j'en jugeois, sans être obligé
+de suivre ni de réfuter les opinions qui sont reçues
+entre les doctes, je me résolus de laisser tout ce
+monde ici à leurs disputes, et de parler seulement
+de ce qui arriveroit dans un nouveau, si Dieu
+créoit maintenant quelque part, dans les espaces
+imaginaires, assez de matière pour le composer,
+et qu'il agitât diversement et sans ordre les diverses
+parties de cette matière, en sorte qu'il en composât
+un chaos aussi confus que les poètes en puissent
+feindre, et que par après il ne fît autre chose que
+prêter son concours ordinaire à la nature, et la
+laisser agir suivant les lois qu'il a établies. Ainsi,
+premièrement, je décrivis cette matière, et tâchai
+de la représenter telle qu'il n'y a rien au monde,
+ce me semble, de plus clair ni plus intelligible,
+excepté ce qui a tantôt été dit dit de Dieu et de l'âme;
+car même je supposai expressément qu'il n'y avoit
+en elle aucune de ces formes ou qualités dont on
+dispute dans les écoles, ni généralement aucune
+chose dont la connoissance ne fut si naturelle à nos
+âmes qu'on ne pût pas même feindre de l'ignorer.
+De plus, je fis voir quelles étoient les lois de la nature;
+et, sans appuyer mes raisons sur aucun autre
+principe que sur les perfections infinies de Dieu,
+je tâchai à démontrer toutes celles dont on eût pu
+avoir quelque doute, et à faire voir qu'elles sont
+telles qu'encore que Dieu auroit créé plusieurs
+mondes, il n'y en sauroit avoir aucun où elles manquassent
+d'être observées. Après cela, je montrai
+comment la plus grande part de la matière de ce
+chaos devoit, en suite de ces lois, se disposer et
+s'arranger d'une certaine façon qui la rendoit semblable
+à nos cieux; comment cependant quelques
+unes de ses parties dévoient composer une terre
+et quelques unes des planètes et des comètes, et
+quelques autres un soleil et des étoiles fixes. Et ici,
+m'étendant sur le sujet de la lumière, j'expliquai
+bien au long quelle étoit celle qui se devoit trouver
+dans le soleil et les étoiles, et comment de là
+elle traversait en un instant les immenses espaces
+des cieux, et comment elle se réfléchissoit des planètes
+et des comètes vers la terre. J'y ajoutai aussi
+plusieurs choses touchant la substance, la situation,
+les mouvements, et toutes les diverses qualités de
+ces cieux et de ces astres; en sorte que je pensois
+en dire assez pour faire connoître qu'il ne se remarque
+rien en ceux de ce monde qui ne dût ou
+du moins qui ne put paroître tout semblable en
+ceux du monde que je décrivois. De là je vins à
+parler particulièrement de la terre: comment, encore
+que j'eusse expressément supposé que Dieu
+n'avoit mis aucune pesanteur en la matière dont
+elle étoit composée, toutes ses parties ne laissoient
+pas de tendre exactement vers son centre; comment,
+y ayant de l'eau et de l'air sur sa superficie,
+la disposition des cieux et des astres, principalement
+de la lune, y devoit causer un flux et
+reflux qui fût semblable en toutes ses circonstances
+à celui qui se remarque dans nos mers, et outre
+cela un certain cours tant de l'eau que de l'air,
+du levant vers le couchant, tel qu'on le remarque
+aussi entre les tropiques; comment les montagnes,
+les mers, les fontaines et les rivières pouvoient
+naturellement s'y former, et les métaux y venir
+dans les mines, et les plantes y croître dans les campagnes,
+et généralement tous les corps qu'on
+nomme mêlés ou composés s'y engendrer: et, entre
+autres choses, à cause qu'après les astres je ne
+connois rien au monde que le feu qui produise de
+la lumière, je m'étudiai à faire entendre bien clairement
+tout ce qui appartient à sa nature, comment
+il se fait, comment il se nourrit, comment il
+n'a quelquefois que de la chaleur sans lumière, et
+quelquefois que de la lumière sans chaleur; comment
+il peut introduire diverses couleurs en divers
+corps, et diverses autres qualités; comment il en
+fond quelques uns et en durcit d'autres; comment
+il les peut consumer presque tous ou convertir en
+cendres et en fumée; et enfin comment de ces cendres,
+par la seule violence de son action, il forme
+du verre; car cette transmutation de cendres en
+verre me semblant être aussi admirable qu'aucune
+autre qui se fasse en la nature, je pris particulièrement
+plaisir à la décrire.</p>
+
+<p>Toutefois je ne voulois pas inférer de toutes ces
+choses que ce monde ait été créé en la façon que
+je proposois; car il est bien plus vraisemblable
+que dès le commencement Dieu l'a rendu tel qu'il
+devoit être. Mais il est certain, et c'est une opinion
+communément reçue entre les théologiens, que
+l'action par laquelle maintenant il le conserve,
+est toute la même que celle par laquelle il l'a
+créé; de façon qu'encore qu'il ne lui aurait point
+donné au commencement d'autre forme que celle
+du chaos, pourvu qu'ayant établi les lois de la nature,
+il lui prêtât son concours pour agir ainsi
+qu'elle a de coutume, ou peut croire, sans faire
+tort au miracle de la création, que par cela seul
+toutes les choses qui sont purement matérielles
+auroient pu avec le temps s'y rendre telles que
+nous les voyons à présent; et leur nature est bien
+plus aisée à concevoir, lorsqu'on les voit naître
+peu à peu en cette sorte, que lorsqu'on ne les
+considère que toutes faites.</p>
+
+<p>De la description des corps inanimés et des
+plantes, je passai à celle des animaux, et particulièrement
+à celle des hommes. Mais pour ce que
+je n'en avois pas encore assez de connoissance
+pour en parler du même style que du reste, c'est-à-dire
+en démontrant les effets par les causes, et
+faisant voir de quelles semences et en quelle façon
+la nature les doit produire, je me contentai de
+supposer que Dieu formât le corps d'un homme
+entièrement semblable à l'un des nôtres, tant en
+la figure extérieure de ses membres, qu'en la conformation
+intérieure de ses organes, sans le composer
+d'autre matière que de celle que j'avois décrite,
+et sans mettre en lui au commencement aucune
+âme raisonnable, ni aucune autre chose pour
+y servir d'âme végétante ou sensitive, sinon qu'il
+excitât en son coeur un de ces feux sans lumière
+que j'avois déjà expliqués, et que je ne concevois
+point d'autre nature que celui qui échauffe le
+foin lorsqu'on l'a renfermé avant qu'il fût sec, ou
+qui fait bouillir les vins nouveaux lorsqu'on les
+laisse cuver sur la râpe: car, examinant les fonctions
+qui pouvoient en suite de cela être en ce
+corps, j'y trouvois exactement toutes celles qui
+peuvent être en nous sans que nous y pensions,
+ni par conséquent que notre âme, c'est-à-dire cette
+partie distincte du corps dont il a été dit ci-dessus
+que la nature n'est que de penser, y contribue, et
+qui sont toutes les mêmes en quoi on peut dire
+que les animaux sans raison nous ressemblent;
+sans que j'y en pusse pour cela trouver aucune
+de celles qui, étant dépendantes de la pensée, sont
+les seules qui nous appartiennent, en tant qu'hommes;
+au lieu que je les y trouvois toutes par après,
+ayant supposé que Dieu créât une âme raisonnable,
+et qu'il la joignît à ce corps en certaine façon
+que je décrivois.</p>
+
+<p>Mais afin qu'on puisse voir en quelle sorte j'y
+traitais cette matière, je veux mettre ici l'explication
+du mouvement du coeur et des artères, qui
+étant le premier et le plus général qu'on observe
+dans les animaux, on jugera facilement de lui ce
+qu'on doit penser de tous les autres. Et afin qu'on
+ait moins de difficulté à entendre ce que j'en dirai,
+je voudrois que ceux qui ne sont point versés en
+l'anatomie prissent la peine, avant que de lire
+ceci, de faire couper devant eux le coeur de quelque
+grand animal qui ait des poumons, car il est
+en tous assez semblable à celui de l'homme, et
+qu'ils se fissent montrer les deux chambres ou
+concavités qui y sont: premièrement celle qui est
+dans son côté droit, à laquelle répondent deux
+tuyaux fort larges; à savoir, la veine cave, qui est
+le principal réceptacle du sang, et comme le tronc
+de l'arbre dont toutes les autres veines du corps
+sont les branches; et la veine artérieuse, qui a été
+ainsi mal nommée, pource que c'est en effet une
+artère, laquelle, prenant son origine du coeur, se
+divise, après en être sortie, en plusieurs branches
+qui vont se répandre partout dans les poumons:
+puis celle qui est dans son côté gauche, à
+laquelle répondent en même façon deux tuyaux
+qui sont autant, ou plus larges que les précédents;
+à savoir, l'artère veineuse, qui a été aussi mal
+nommée, à cause qu'elle n'est autre chose qu'une
+veine, laquelle vient des poumons, où elle est divisée
+en plusieurs branches entrelacées avec celles
+de la veine artérieuse, et celles de ce conduit qu'on
+nomme le sifflet, par où entre l'air de la respiration;
+et la grande artère qui, sortant du coeur,
+envoie ses branches partout le corps. Je voudrois
+aussi qu'on leur montrât soigneusement les onze
+petites peaux qui, comme autant de petites portes,
+ouvrent et ferment les quatre ouvertures qui sont
+en ces deux concavités; à savoir, trois à l'entrée
+de la veine cave, où elles sont tellement disposées
+qu'elles ne peuvent aucunement empêcher
+que le sang qu'elle contient ne coule dans la concavité
+droite du coeur, et toutefois empêchent
+exactement qu'il n'en puisse sortir; trois à l'entrée
+de la veine artérieuse, qui, étant disposées tout au
+contraire, permettent bien au sang qui est dans
+cette concavité de passer dans les poumons, mais
+non pas à celui qui est dans les poumons d'y retourner;
+et ainsi deux autres à l'entrée de l'artère
+veineuse, qui laissent couler le sang des poumons
+vers la concavité gauche du coeur, mais s'opposent
+à son retour; et trois à l'entrée de la grande artère,
+qui lui permettent de sortir du coeur, mais
+l'empêchent d'y retourner: et il n'est point besoin
+de chercher d'autre raison du nombre de ces
+peaux, sinon que l'ouverture de l'artère veineuse
+étant en ovale, à cause du lieu où elle se rencontre,
+peut être commodément fermée avec deux, au
+lieu que les autres étant rondes, le peuvent mieux
+être avec trois. De plus, je voudrois qu'on leur
+fît considérer que la grande artère et la veine artérieuse
+sont d'une composition beaucoup plus
+dure et plus ferme que ne sont l'artère veineuse
+et la veine cave; et que ces deux dernières s'élargissent
+avant que d'entrer dans le coeur, et y font
+comme deux bourses, nommées les oreilles du
+coeur, qui sont composées d'une chair semblable à
+la sienne; et qu'il y a toujours plus de chaleur
+dans le coeur qu'en aucun autre endroit du corps;
+et enfin que cette chaleur est capable de faire que,
+s'il entre quelque goutte de sang en ses concavités,
+elle s'enfle promptement et se dilate, ainsi que
+font généralement toutes les liqueurs, lorsqu'on
+les laisse tomber goutte à goutte en quelque vaisseau
+qui est fort chaud.</p>
+
+<p>Car, après cela, je n'ai besoin de dire autre
+chose pour expliquer le mouvement du coeur, sinon
+que lorsque ses concavités ne sont pas pleines
+de sang, il y en coule nécessairement de la veine
+cave dans la droite et de l'artère veineuse dans la
+gauche, d'autant que ces deux vaisseaux en sont
+toujours pleins, et que leurs ouvertures, qui regardent
+vers le coeur, ne peuvent alors être bouchées;
+mais que sitôt qu'il est entré ainsi deux
+gouttes de sang, une en chacune de ses concavités,
+ces gouttes, qui ne peuvent être que fort grosses,
+à cause que les ouvertures par où elles entrent
+sont fort larges et les vaisseaux d'où elles viennent
+fort pleins de sang, se raréfient et se dilatent,
+à cause de la chaleur qu'elles y trouvent; au
+moyen de quoi, faisant enfler tout le coeur, elles
+poussent et ferment les cinq petites portes qui
+sont aux entrées des deux vaisseaux d'où elles
+viennent, empêchant ainsi qu'il ne descende davantage
+de sang dans le coeur; et, continuant à
+se raréfier de plus en plus, elles poussent et ouvrent
+les six autres petites portes qui sont aux entrées
+des deux autres vaisseaux par où elles sortent,
+faisant enfler par ce moyen toutes les branches
+de la veine artérieuse et de la grande artère,
+quasi au même instant que le coeur; lequel incontinent
+après se désenfle, comme font aussi ces artères,
+à cause que le sang qui y est entré s'y refroidit;
+et leurs six petites portes se referment, et
+les cinq de la veine cave et de l'artère veineuse se
+rouvrent, et donnent passage à deux autres gouttes
+de sang, qui font derechef enfler le coeur et les artères,
+tout de même que les précédentes. Et pource que
+le sang qui entre ainsi dans le coeur passe
+par ces deux bourses qu'on nomme ses oreilles,
+de là vient que leur mouvement est contraire au
+sien, et qu'elles se désenflent lorsqu'il s'enfle. Au
+reste, afin que ceux qui ne connoissent pas la
+force des démonstrations mathématiques, et ne
+sont pas accoutumés à distinguer les vraies raisons
+des vraisemblables, ne se hasardent pas de
+nier ceci sans l'examiner, je les veux avertir que
+ce mouvement que je viens d'expliquer suit aussi
+nécessairement de la seule disposition des organes
+qu'on peut voir à l'oeil dans le coeur, et de la chaleur
+qu'on y peut sentir avec les doigts, et de la
+nature du sang qu'on peut connoître par expérience,
+que fait celui d'un horloge, de la force,
+de la situation et de la figure de ses contre-poids
+et de ses roues.</p>
+
+<p>Mais si on demande comment le sang des veines
+ne s'épuise point, en coulant ainsi continuellement
+dans le coeur, et comment les artères n'en
+sont point trop remplies, puisque tout celui qui
+passe par le coeur s'y va rendre, je n'ai pas besoin
+d'y répondre autre chose que ce qui a déjà été
+écrit par un médecin d'Angleterre <a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>, auquel il faut
+donner la louange d'avoir rompu la glace en cet
+endroit, et d'être le premier qui a enseigné qu'il
+y a plusieurs petits passages aux extrémités des
+artères, par où le sang qu'elles reçoivent du coeur
+entre dans les petites branches des veines, d'où
+il va se rendre derechef vers le coeur; en sorte que
+son cours n'est autre chose qu'une circulation perpétuelle.
+Ce qu'il prouve fort bien par l'expérience
+ordinaire des chirurgiens, qui, ayant lié le bras
+médiocrement fort, au-dessus de l'endroit où ils
+ouvrent la veine, font que le sang en sort plus
+abondamment que s'ils ne l'avoient point lié; et
+il arriveroit tout le contraire s'ils le lioient au-dessous
+entre la main et l'ouverture, ou bien qu'ils
+le liassent très fort au-dessus. Car il est manifeste
+que le lien, médiocrement serré, pouvant empêcher
+que le sang qui est déjà dans le bras ne retourne
+vers le coeur par les veines, n'empêche pas
+pour cela qu'il n'y en vienne toujours de nouveau
+par les artères, à cause qu'elles sont situées au-dessous
+des veines, et que leurs peaux, étant plus
+dures, sont moins aisées à presser; et aussi que
+le sang qui vient du coeur tend avec plus de force
+à passer par elles vers la main, qu'il ne fait à retourner
+de là vers le coeur par les veines; et puisque
+ce sang sort du bras par l'ouverture qui est en
+l'une des veines, il doit nécessairement y avoir quelques
+passages au-dessous du lieu, c'est-à-dire vers
+les extrémités du bras, par où il y puisse venir des
+artères. Il prouve aussi fort bien ce qu'il dit du cours
+du sang, par certaines petites peaux, qui sont tellement
+disposées en divers lieux le long des veines,
+qu'elles ne lui permettent point d'y passer du milieu
+du corps vers les extrémités, mais seulement
+de retourner des extrémités vers le coeur; et de
+plus par l'expérience qui montre que tout celui
+qui est dans le corps en peut sortir en fort peu de
+temps par une seule artère lorsqu'elle est coupée,
+encore même qu'elle fût étroitement liée fort proche
+du coeur, et coupée entre lui et le lien, en sorte qu'on
+n'eût aucun sujet d'imaginer que le sang qui en
+sortiroit vînt d'ailleurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> <i>Hervaeus, de motu cordis.</i></blockquote>
+
+<p>Mais il y n plusieurs autres choses qui témoignent
+que la vraie cause de ce mouvement du sang
+est celle que j'ai dite. Comme, premièrement, la
+différence qu'on remarque entre celui qui sort des
+veines et celui qui sort des artères ne peut procéder
+que de ce qu'étant raréfié et comme distillé
+en passant par le coeur, il est plus subtil et plus
+vif et plus chaud incontinent après en être sorti,
+c'est-à-dire étant dans les artères, qu'il n'est un
+peu devant que d'y entrer, c'est-à-dire étant dans
+les veines. Et si on y prend garde, on trouvera que
+cette différence ne paraît bien que vers le coeur, et
+non point tant aux lieux qui en sont les plus éloignés.
+Puis, la dureté des peaux dont la veine artérieuse
+et la grande artère sont composées montre assez
+que le sang bat contre elles avec plus de force que
+contre les veines. Et pourquoi la concavité gauche
+du coeur et la grande artère seroient-elles plus amples
+et plus larges que la concavité droite et la veine
+artérieuse, si ce n'étoit que le sang de l'artère veineuse,
+n'ayant été que dans les poumons depuis
+qu'il a passé par le coeur, est plus subtil et se raréfie
+plus fort et plus aisément que celui qui vient
+immédiatement de la veine cave? Et qu'est-ce que
+les médecins peuvent deviner en tâtant le pouls,
+s'ils ne savent que, selon que le sang change de nature,
+il peut être raréfié par la chaleur du coeur
+plus ou moins fort, et plus ou moins vile qu'auparavant?
+Et si ou examine comment cette chaleur
+se communique aux autres membres, ne faut-il pas
+avouer que c'est par le moyen du sang, qui, passant
+par le coeur, s'y réchauffe, et se répand de là par
+tout le corps: d'où vient que si on ôte le sang de
+quelque partie, on en ôte par même moyen la chaleur;
+et encore que le coeur fût aussi ardent qu'un
+fer embrasé, il ne suffiroit pas pour réchauffer les
+pieds et les mains tant qu'il fait, s'il n'y envoyoit
+continuellement de nouveau sang. Puis aussi on
+connoît de là que le vrai usage de la respiration
+est d'apporter assez d'air frais dans le poumon pour
+faire que le sang qui y vient de la concavité droite
+du coeur, où il a été raréfié et comme changé en
+vapeurs, s'y épaississe et convertisse en sang derechef,
+avant que de retomber dans la gauche, sans
+quoi il ne pourrait être propre à servir de nourriture
+au feu qui y est; ce qui se confirme parce qu'on
+voit que les animaux qui n'ont point de poumons
+n'ont aussi qu'une seule concavité dans le coeur,
+et que les enfants, qui n'en peuvent user pendant
+qu'ils sont renfermés au ventre de leurs mères, ont
+une ouverture par où il coule du sang de la veine
+cave en la concavité gauche du coeur, et un conduit
+par où il en vient de la veine artérieuse en la grande
+artère, sans passer par le poumon. Puis la coction
+comment se feroit-elle en l'estomac, si le coeur n'y
+envoyoit de la chaleur par les artères, et avec cela
+quelques unes des plus coulantes parties du sang,
+qui aident à dissoudre les viandes qu'on y a mises?
+Et l'action qui convertit le suc de ces viandes en
+sang n'est-elle pas aisée à connoître, si on considère
+qu'il se distille, en passant et repassant par le
+coeur, peut-être plus de cent ou deux cents fois
+en chaque jour? Et qu'a-t-on besoin d'autre chose
+pour expliquer la nutrition et la production des
+diverses humeurs qui sont dans le corps, sinon
+de dire que la force dont le sang, en se raréfiant,
+passe du coeur vers les extrémités des artères, fait
+que quelques unes de ses parties s'arrêtent entre
+celles des membres où elles se trouvent, et y prennent
+la place de quelques autres qu'elles en chassent,
+et que, selon la situation ou la figure ou la petitesse
+des pores qu'elles rencontrent, les unes se
+vont rendre en certains lieux plutôt que les autres,
+en même façon que chacun peut avoir vu divers cribles,
+qui, étant diversement percés, servent
+à séparer divers grains les uns des autres? Et enfin,
+ce qu'il y a de plus remarquable en tout ceci, c'est
+la génération des esprits animaux, qui sont comme
+un vent très subtil, ou plutôt comme une flamme
+très pure et très vive, qui, montant continuellement
+eu grande abondance du coeur dans le cerveau, se
+va rendre, de là par les nerfs dans les muscles, et
+donne le mouvement à tous les membres; sans
+qu'il faille imaginer d'autre cause qui fasse que les
+parties du sang qui, étant les plus agitées et les
+plus pénétrantes, sont les plus propres à composer
+ces esprits, se vont rendre plutôt vers le cerveau
+que vers ailleurs, sinon que les artères qui les y
+portent sont celles qui viennent du coeur le plus
+en ligne droite de toutes, et que, selon les règles des
+mécaniques, qui sont les mêmes que celles de la
+nature, lorsque plusieurs choses tendent ensemble
+à se mouvoir vers un même côté où il n'y a pas
+assez de place pour toutes, ainsi que les parties du
+sang qui sortent de la concavité gauche du coeur
+tendent vers le cerveau, les plus foibles et moins
+agitées en doivent être détournées par les plus
+fortes, qui par ce moyen s'y vont rendre seules.</p>
+
+<p>J'avois expliqué assez particulièrement toutes
+ces choses dans le traité que j'avois eu ci-devant
+dessein de publier. Et ensuite j'y avois montré
+quelle doit être la fabrique des nerfs et des muscles
+du corps humain, pour faire que les esprits animaux
+étant dedans aient la force de mouvoir ses
+membres, ainsi qu'on voit que les têtes, un peu
+après être coupées, se remuent encore et mordent
+la terre nonobstant qu'elles ne soient plus animées;
+quels changements se doivent faire dans le cerveau
+pour causer la veille, et le sommeil, et les songes;
+comment la lumière, les sons, les odeurs, les
+goûts, la chaleur, et toutes les autres qualités des
+objets extérieurs y peuvent imprimer diverses idées,
+par l'entremise des sens; comment la faim, la soif,
+et les autres passions intérieures y peuvent aussi
+envoyer les leurs; ce qui doit y être pris pour le
+sens commun où ces idées sont reçues, pour la mémoire
+qui les conserve, et pour la fantaisie qui
+les peut diversement changer et en composer de
+nouvelles, et, par même moyen, distribuant les esprits
+animaux dans les muscles, faire mouvoir les
+membres de ce corps en autant de diverses façons,
+et autant à propos des objets qui se présentent à
+ses sens et des passions intérieures qui sont en
+lui, que les nôtres se puissent mouvoir sans que la
+volonté les conduise: ce qui ne semblera nullement
+étrange à ceux qui, sachant combien de divers <i>automates</i>
+ou machines mouvantes, l'industrie des
+hommes peut faire, sans y employer que fort peu
+de pièces, à comparaison de la grande multitude
+des os, des muscles, des nerfs, des artères, des
+veines, et de toutes les autres parties qui sont dans
+le corps de chaque animal, considéreront ce corps
+comme une machine, qui, ayant été faite des mains
+de Dieu, est incomparablement mieux ordonnée
+et a en soi des mouvements plus admirables qu'aucune
+de celles qui peuvent être inventées par les
+hommes. Et je m'étois ici particulièrement arrêté
+à faire voir que s'il y avoit de telles machines qui
+eussent les organes et la figure extérieure d'un
+singe ou de quelque autre animal sans raison, nous
+n'aurions aucun moyen pour reconnoître qu'elles
+ne seraient pas en tout de même nature que ces
+animaux; au lieu que s'il y en avoit qui eussent la
+ressemblance de nos corps, et imitassent autant
+nos actions que moralement il seroit possible, nous
+aurions toujours deux moyens très certains pour
+reconnoître qu'elles ne seroient point pour cela de
+vrais hommes: dont le premier est que jamais elles
+ne pourroient user de paroles ni d'autres signes en
+les composant, comme nous faisons pour déclarer
+aux autres nos pensées: car on peut bien concevoir
+qu'une machine soit tellement faite qu'elle profère
+des paroles, et même quelle en profère quelques
+unes à propos des actions corporelles qui causeront
+quelque changement en ses organes, comme, si on la
+touche en quelque endroit, qu'elle demande ce qu'on
+lui veut dire; si en un autre, qu'elle crie qu'on lui
+fait mal, et choses semblables; mais non pas qu'elle
+les arrange diversement pour répondre au sens de
+tout ce qui se dira en sa présence, ainsi que les hommes
+les plus hébétés peuvent faire. Et le second est
+que, bien qu'elles fissent plusieurs choses aussi bien
+ou peut-être mieux qu'aucun de nous, elles manqueroient
+infailliblement en quelques autres, par
+lesquelles on découvrirait qu'elles n'agiraient pas
+par connoissance, mais seulement par la disposition
+de leurs organes: car, au lieu que la raison est un
+instrument universel qui peut servir en toutes sortes
+de rencontres, ces organes ont besoin de quelque
+particulière disposition pour chaque action
+particulière; d'où vient qu'il est moralement impossible
+qu'il y en ait assez de divers en une machine
+pour la faire agir en toutes les occurrences
+de la vie de même façon que notre raison nous fait
+agir. Or, par ces deux mêmes moyens, on peut
+aussi connoître la différence qui est entre les hommes
+et les bêtes. Car c'est une chose bien remarquable
+qu'il n'y a point d'hommes si hébétés et si
+stupides, sans en excepter même les insensés, qu'ils
+ne soient capables d'arranger ensemble diverses
+paroles, et d'en composer un discours par lequel
+ils fassent entendre leurs pensées; et qu'au contraire
+il n'y a point d'autre animal, tant parfait et
+tant heureusement né qu'il puisse être, qui fasse le
+semblable. Ce qui n'arrive pas de ce qu'ils ont
+faute d'organes: car on voit que les pies et les perroquets
+peuvent proférer des paroles ainsi que
+nous, et toutefois ne peuvent parler ainsi que nous,
+c'est-à-dire en témoignant qu'ils pensent ce qu'ils
+disent; au lieu que les hommes qui étant nés
+sourds et muets sont privés des organes qui servent
+aux autres pour parler, autant ou plus que les
+bêtes, ont coutume d'inventer d'eux-mêmes quelques
+signes, par lesquels ils se font entendre à
+ceux qui étant ordinairement avec eux ont loisir
+d'apprendre leur langue. Et ceci ne témoigne pas
+seulement que les bêtes ont moins de raison que
+les hommes, mais qu'elles n'en ont point du tout:
+car on voit qu'il n'en faut que fort peu pour savoir
+parler; et d'autant qu'on remarque de l'inégalité
+entre les animaux d'une même espèce, aussi bien
+qu'entre les hommes, et que les uns sont plus aisés
+à dresser que les autres, il n'est pas croyable qu'un
+singe ou un perroquet qui seroit des plus parfaits
+de son espèce n'égalât en cela un enfant des plus
+stupides, ou du moins un enfant qui auroit le
+cerveau troublé, si leur âme n'étoit d'une nature
+toute différente de la nôtre. Et on ne doit pas confondre
+les paroles avec les mouvements naturels,
+qui témoignent les passions, et peuvent être imités
+par des machines aussi bien que par les animaux;
+ni penser, comme quelques anciens, que les bêtes
+parlent, bien que nous n'entendions pas leur langage.
+Car s'il étoit vrai, puisqu'elles ont plusieurs
+organes qui se rapportent aux nôtres, elles pourroient
+aussi bien se faire entendre à nous qu'à
+leurs semblables. C'est aussi une chose fort remarquable
+que, bien qu'il y ait plusieurs animaux qui
+témoignent plus d'industrie que nous en quelques
+unes de leurs actions, on voit toutefois que les
+mêmes n'en témoignent point du tout en beaucoup
+d'autres: de façon que ce qu'ils font mieux que
+nous ne prouve pas qu'ils ont de l'esprit, car
+à ce compte ils en auroient plus qu'aucun de
+nous et feroient mieux en toute autre chose; mais
+plutôt qu'ils n'en ont point, et que c'est la nature
+qui agit en eux selon la disposition de leurs organes:
+ainsi qu'on voit qu'un horloge, qui n'est
+composé que de roues et de ressorts, peut compter
+les heures et mesurer le temps plus justement
+que nous avec toute notre prudence.</p>
+
+<p>J'avois décrit après cela l'âme raisonnable, et
+fait voir qu'elle ne peut aucunement être tirée de
+la puissance de la matière, ainsi que les autres
+choses dont j'avois parlé, mais qu'elle doit expressément
+être créée; et comment il ne suffit pas
+qu'elle soit logée dans le corps humain, ainsi qu'un
+pilote en son navire, sinon peut-être pour mouvoir
+ses membres, mais qu'il est besoin qu'elle soit
+jointe et unie plus étroitement avec lui, pour avoir
+outre cela des sentiments et des appétits semblables
+aux nôtres, et ainsi composer un vrai
+homme. Au reste, je me suis ici un peu étendu
+sur le sujet de l'âme, à cause qu'il est des plus importants:
+car, après l'erreur de ceux qui nient Dieu,
+laquelle je pense avoir ci-dessus assez réfutée, il
+n'y en a point qui éloigne plutôt les esprits foibles
+du droit chemin de la vertu, que d'imaginer que
+l'âme des bêtes soit de même nature que la nôtre,
+et que par conséquent nous n'avons rien à craindre
+ni à espérer après cette vie, non plus que les mouches
+et les fourmis; au lieu que lorsqu'on sait
+combien elles diffèrent, on comprend beaucoup
+mieux les raisons qui prouvent que la nôtre est
+d'une nature entièrement indépendante du corps,
+et par conséquent qu'elle n'est point sujette à mourir
+avec lui; puis, d'autant qu'on ne voit point
+d'autres causes qui la détruisent, on est naturellement
+porté à juger de là qu'elle est immortelle.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h3>SIXIÈME PARTIE.</h3>
+
+
+<p>Or il y a maintenant trois ans que j'étois parvenu
+à la fin du traité qui contient toutes ces choses,
+et que je commençois à le revoir afin de le
+mettre entre les mains d'un imprimeur, lorsque
+j'appris que des personnes à qui je défère, et dont
+l'autorité ne peut guère moins sur mes actions que
+ma propre raison sur mes pensées, avoient désapprouvé
+une opinion de physique publiée un peu
+auparavant par quelque autre, de laquelle je ne
+veux pas dire que je fusse, mais bien que je n'y
+avois rien remarqué avant leur censure que je
+pusse imaginer être préjudiciable ni à la religion
+ni à l'état, ni par conséquent qui m'eût empêché
+de l'écrire si la raison me l'eût persuadée; et que
+cela me fit craindre qu'il ne s'en trouvât tout de
+même quelqu'une entre les miennes en laquelle je
+me fusse mépris, nonobstant le grand soin que
+j'ai toujours eu de n'en point recevoir de nouvelles
+en ma créance dont je n'eusse des démonstrations
+très certaines, et de n'en point écrire qui pussent
+tourner au désavantage de personne. Ce qui a
+été suffisant pour m'obliger à changer la résolution
+que j'avois eue de les publier; car, encore que les
+raisons pour lesquelles je l'avois prise auparavant
+fussent très fortes, mon inclination, qui m'a toujours
+fait haïr le métier de faire des livres, m'en
+fit incontinent trouver assez d'autres pour m'en
+excuser. Et ces raisons de part et d'autre sont telles,
+que non seulement j'ai ici quelque intérêt de les
+dire, mais peut-être aussi que le public en a de les
+savoir.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais fait beaucoup d'état des choses
+qui venoient de mon esprit; et pendant que je n'ai
+recueilli d'autres fruits de la méthode dont je me
+sers, sinon que je me suis satisfait touchant quelques
+difficultés qui appartiennent aux sciences spéculatives,
+ou bien que j'ai tâché de régler mes
+moeurs par les raisons qu'elle m'enseignoit, je n'ai
+point cru être obligé d'en rien écrire. Car, pour ce
+qui touche les moeurs, chacun abonde si fort en
+son sens, qu'il se pourrait trouver autant de réformateurs
+que de têtes, s'il étoit permis à d'autres
+qu'à ceux que Dieu a établis pour souverains sur
+ses peuples, ou bien auxquels il a donné assez de
+grâce et de zèle pour être prophètes, d'entreprendre
+d'y rien changer; et, bien que mes spéculations
+me plussent fort, j'ai cru que les autres en
+avoient aussi qui leur plaisoient peut-être davantage.
+Mais, sitôt que j'ai eu acquis quelques notions
+générales touchant la physique, et que, commençant
+à les éprouver en diverses difficultés particulières,
+j'ai remarqué jusques où elles peuvent
+conduire, et combien elles diffèrent des principes
+dont on s'est servi jusques à présent, j'ai cru
+que je ne pouvois les tenir cachées sans pécher
+grandement contre la loi qui nous oblige à procurer
+autant qu'il est en nous le bien général de
+tous les hommes: car elles m'ont fait voir qu'il est
+possible de parvenir à des connoissances qui soient
+fort utiles à la vie; et qu'au lieu de cette philosophie
+spéculative qu'on enseigne dans les écoles, on
+en peut trouver une pratique, par laquelle, connoissant
+la force et les actions du feu, de l'eau, de
+l'air, des astres, des cieux, et de tous les autres
+corps qui nous environnent, aussi distinctement
+que nous connoissons les divers métiers de nos artisans,
+nous les pourrions employer en même façon
+à tous les usages auxquels ils sont propres,
+et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs
+de la nature. Ce qui n'est pas seulement à désirer
+pour l'invention d'une infinité d'artifices, qui feroient
+qu'on jouiroit sans aucune peine des fruits
+de la terre et de toutes les commodités qui s'y
+trouvent, mais principalement aussi pour la conservation
+de la santé, laquelle est sans doute le premier
+bien et le fondement de tous les autres biens
+de cette vie; car même l'esprit dépend si fort du
+tempérament et de la disposition des organes du
+corps, que, s'il est possibles de trouver quelque
+moyen qui rende communément les hommes plus
+sages et plus habiles qu'ils n'ont été jusques ici, je
+crois que c'est dans la médecine qu'on doit le chercher.
+Il est vrai que celle qui est maintenant en usage
+contient peu de choses dont l'utilité soit si remarquable:
+mais, sans que j'aie aucun dessein de la
+mépriser, je m'assure qu'il n'y a personne, même
+de ceux qui en font profession, qui n'avoue que
+tout ce qu'on y sait n'est presque rien à comparaison
+de ce qui reste à y savoir; et qu'on se pourroit
+exempter d'une infinité de maladies tant du corps
+que de l'esprit, et même aussi peut-être de l'affoiblissement
+de la vieillesse, si on avoit assez de
+connoissance de leurs causes et de tous les remèdes
+dont la nature nous a pourvus. Or, ayant dessein
+d'employer toute ma vie à la recherche d'une
+science si nécessaire, et ayant rencontré un chemin
+qui me semble tel qu'on doit infailliblement
+la trouver en le suivant, si ce n'est qu'on en soit
+empêché ou par la brièveté de la vie ou par le défaut
+des expériences, je jugeois qu'il n'y avoit
+point de meilleur remède contre ces deux empêchements
+que de communiquer fidèlement au public
+tout le peu que j'aurois trouvé, et de convier
+les bons esprits à tâcher de passer plus outre, en
+contribuant, chacun selon son inclination et son
+pouvoir, aux expériences qu'il faudroit faire, et
+communiquant aussi au public toutes les choses
+qu'ils apprendroient, afin que les derniers commençant
+où les précédents auroient achevé, et
+ainsi joignant les vies et les travaux de plusieurs,
+nous allassions tous ensemble beaucoup plus loin
+que chacun en particulier ne sauroit faire.</p>
+
+<p>Même je remarquois, touchant les expériences,
+qu'elles sont d'autant plus nécessaires qu'on est
+plus avancé en connoissance; car, pour le commencement,
+il vaut mieux ne se servir que de celles
+qui se présentent d'elles-mêmes à nos sens, et que
+nous ne saurions ignorer pourvu que nous y fassions
+tant soit peu de réflexion, que d'en chercher
+de plus rares et étudiées: dont la raison est que
+ces plus rares trompent souvent, lorsqu'on ne sait
+pas encore les causes des plus communes, et que
+les circonstances dont elles dépendent sont quasi
+toujours si particulières et si petites, qu'il est très
+malaisé de les remarquer. Mais l'ordre que j'ai tenu
+en ceci a été tel. Premièrement, j'ai tâché de trouver
+en général les principes ou premières causes de
+tout ce qui est ou qui peut être dans le monde,
+sans rien considérer pour cet effet que Dieu seul
+qui l'a créé, ni les tirer d'ailleurs que de certaine
+semences de vérités qui sont naturellement en nos
+âmes. Après cela, j'ai examiné quels étoient les premiers
+et plus ordinaires effets qu'on pouvoit déduire
+de ces causes; et il me semble que par là j'ai
+trouvé des cieux, des astres, une terre, et même
+sur la terre de l'eau, de l'air, du feu, des minéraux,
+et quelques autres telles choses, qui sont les
+plus communes de toutes et les plus simples, et
+par conséquent les plus aisées à connoître. Puis,
+lorsque j'ai voulu descendre à celles qui étoient
+plus particulières, il s'en est tant présenté à moi de
+diverses, que je n'ai pus cru qu'il fût possible à l'esprit
+humain de distinguer les formes ou espèces de
+corps qui sont sur la terre, d'une infinité d'autres
+qui pourroient y être si c'eût été le vouloir de
+Dieu de les y mettre, ni par conséquent de les rapporter
+à notre usage, si ce n'est qu'on vienne au-devant
+des causes par les effets, et qu'on se serve
+de plusieurs expériences particulières. Ensuite de
+quoi, repassant mon esprit sur tous les objets qui
+s'étoient jamais présentés à mes sens, j'ose bien dire
+que je n'y ai remarqué aucune chose que je ne
+pusse assez commodément expliquer par les principes
+que j'avois trouvés. Mais il faut aussi que
+j'avoue que la puissance de la nature est si ample
+et si vaste, et que ces principes sont si simples et si
+généraux, que je ne remarque quasi plus aucun
+effet particulier que d'abord je ne connoisse qu'il
+peut en être déduit en plusieurs diverses façons,
+et que ma plus grande difficulté est d'ordinaire de
+trouver en laquelle de ces façons il en dépend;
+car à cela je ne sais point d'autre expédient que de
+chercher derechef quelques expériences qui soient
+telles que leur événement ne soit pas le même si
+c'est en l'une de ces façons qu'on doit l'expliquer
+que si c'est en l'autre. Au reste, j'en suis maintenant
+là que je vois, ce me semble, assez bien de
+quel biais on se doit prendre à faire la plupart de
+celles qui peuvent servir à cet effet: mais je vois
+aussi qu'elles sont telles, et en si grand nombre, que
+ni mes mains ni mon revenu, bien que j'en eusse
+mille fois plus que je n'en ai, ne sauroient suffire
+pour toutes; en sorte que, selon que j'aurai désormais
+la commodité d'en faire plus ou moins, j'avancerai
+aussi plus ou moins en la connoissance
+de la nature: ce que je me promettois de faire
+connoître par le traité que j'avois écrit, et d'y
+montrer si clairement l'utilité que le public en peut
+recevoir, que j'obligerois tous ceux qui désirent
+en général le bien des hommes, c'est-à-dire tous
+ceux qui sont en effet vertueux, et non point par
+faux semblant ni seulement par opinion, tant à me
+communiquer celles qu'ils ont déjà faites, qu'à
+m'aider en la recherche de celles qui restent à faire.</p>
+
+<p>Mais j'ai eu depuis ce temps-là d'autres raisons
+qui m'ont fait changer d'opinion, et penser que je
+devois véritablement continuer d'écrire toutes les
+choses que je jugerois de quelque importance, à
+mesure que j'en découvrirois la vérité, et y apporter
+le même soin que si je les voulois faire imprimer,
+tant afin d'avoir d'autant plus d'occasion de
+les bien examiner, comme sans doute on regarde
+toujours de plus près à ce qu'on croit devoir être
+vu par plusieurs qu'à ce qu'on ne fait que pour
+soi-même, et souvent les choses qui m'ont semblé
+vraies lorsque j'ai commencé à les concevoir,
+m'ont paru fausses lorsque je les ai voulu mettre
+sur le papier, qu'afin de ne perdre aucune occasion
+de profiter au public, si j'en suis capable, et que
+si mes écrits valent quelque chose, ceux qui les
+auront après ma mort en puissent user ainsi qu'il
+sera le plus à propos; mais que je ne devois aucunement
+consentir qu'ils fussent publiés pendant
+ma vie, afin que ni les oppositions et controverses
+auxquelles ils seroient peut-être sujets, ni même
+la réputation telle quelle qu'ils me pourroient
+acquérir, ne me donnassent aucune occasion de
+perdre le temps que j'ai dessein d'employer à m'instruire.
+Car, bien qu'il soit vrai que chaque homme
+est obligé de procurer autant qu'il est en lui le
+bien des autres, et que c'est proprement ne valoir
+rien que de n'être utile à personne, toutefois il
+est vrai aussi que nos soins se doivent étendre plus
+loin que le temps présent, et qu'il est bon d'omettre
+les choses qui apporteroient peut-être quelque
+profit à ceux qui vivent, lorsque c'est à dessein
+d'en faire d'autres qui en apportent davantage à
+nos neveux. Comme en effet je veux bien qu'on
+sache que le peu que j'ai appris jusques ici n'est
+presque rien à comparaison de ce que j'ignore et
+que je ne désespère pas de pouvoir apprendre: car
+c'est quasi le même de ceux qui découvrent peu à
+peu la vérité dans les sciences, que de ceux qui,
+commençant à devenir riches, ont moins de peine
+à faire de grandes acquisitions, qu'ils n'ont eu auparavant,
+étant plus pauvres, à en faire de beaucoup
+moindres. Ou bien on peut les comparer
+aux chefs d'armée, dont les forces ont coutume de
+croître à proportion de leurs victoires, et qui ont
+besoin de plus de conduite pour se maintenir après
+la perte d'une bataille, qu'ils n'ont, après l'avoir
+gagnée, à prendre des villes et des provinces: car
+c'est véritablement donner des batailles que de tâcher
+à vaincre toutes les difficultés et les erreurs qui
+nous empêchent de parvenir à la connoissance de la
+vérité, et c'est en perdre une que de recevoir quelque
+fausse opinion touchant une matière un peu générale
+et importante; il faut après beaucoup plus d'adresse
+pour se remettre au même état qu'on étoit
+auparavant, qu'il ne faut à faire de grands progrès
+lorsqu'on a déjà des principes qui sont assurés. Pour
+moi, si j'ai ci-devant trouvé quelques vérités dans
+les sciences (et j'espère que les choses qui sont contenues
+en ce volume feront juger que j'en ai trouvé
+quelques unes), je puis dire que ce ne sont que des
+suites et des dépendances de cinq ou six principales
+difficultés que j'ai surmontées, et que je compte
+pour autant de batailles où j'ai eu l'heur de mon
+côté: même je ne craindrai pas de dire que je
+pense n'avoir plus besoin d'en gagner que deux
+ou trois autres semblables pour venir entièrement
+à bout de mes desseins; et que mon âge n'est point
+si avancé que, selon le cours ordinaire de la nature,
+je ne puisse encore avoir assez de loisir pour
+cet effet. Mais je crois être d'autant plus obligé à
+ménager le temps qui me reste, que j'ai plus d'espérance
+de le pouvoir bien employer; et j'aurois
+sans doute plusieurs occasions de le perdre, si je
+publiois les fondements de ma physique: car, encore
+qu'ils soient presque tous si évidents qu'il ne
+faut que les entendre pour les croire, et qu'il n'y
+en ait aucun dont je ne pense pouvoir donner des
+démonstrations, toutefois, à cause qu'il est impossible
+qu'ils soient accordants avec toutes les diverses
+opinions des autres hommes, je prévois que je
+serois souvent diverti par les oppositions qu'ils
+feroient naître.</p>
+
+<p>On peut dire que ces oppositions seroient utiles,
+tant afin de me faire connoître mes fautes, qu'afin
+que, si j'avois quelque chose de bon, les autres en
+eussent par ce moyen plus d'intelligence, et, comme
+plusieurs peuvent plus voir qu'un homme seul,
+que, commençant dès maintenant à s'en servir, ils
+m'aidassent aussi de leurs inventions. Mais encore
+que je me reconnoisse extrêmement sujet à faillir,
+et que je ne me fie quasi jamais aux premières
+pensées qui me viennent, toutefois l'expérience que
+j'ai des objections qu'on me peut faire m'empêche
+d'en espérer aucun profit: car j'ai déjà souvent
+éprouvé les jugements tant de ceux que j'ai tenus
+pour mes amis que de quelques autres à qui je pensois
+être indifférent, et même aussi de quelques
+uns dont je savois que la malignité et l'envie tâcheroit
+assez à découvrir ce que l'affection cacheroit
+à mes amis; mais il est rarement arrivé qu'on
+m'ait objecté quelque chose que je n'eusse point
+du tout prévue, si ce n'est qu'elle fût fort éloignée
+de mon sujet; en sorte que je n'ai quasi jamais rencontré
+aucun censeur de mes opinions qui ne me
+semblât ou moins rigoureux ou moins équitable
+que moi-même. Et je n'ai jamais remarqué non plus
+que par le moyen des disputes qui se pratiquent
+dans les écoles, on ait découvert aucune vérité
+qu'on ignorât auparavant: car pendant que chacun
+tâche de vaincre, on s'exerce bien plus à faire
+valoir la vraisemblance qu'à peser les raisons de
+part et d'autre; et ceux qui ont été long-temps
+bons avocats ne sont pas pour cela par après meilleurs
+juges.</p>
+
+<p>Pour l'utilité que les autres recevroient de la
+communication de mes pensées, elle ne pourroit
+aussi être fort grande, d'autant que je ne les ai
+point encore conduites si loin qu'il ne soit besoin
+d'y ajouter beaucoup de choses avant que de les
+appliquer à l'usage. Et je pense pouvoir dire sans
+vanité que s'il y a quelqu'un qui en soit capable,
+ce doit être plutôt moi qu'aucun autre: non pas
+qu'il ne puisse y avoir au monde plusieurs esprits
+incomparablement meilleurs que le mien, mais
+pource qu'on ne sauroit si bien concevoir une
+chose et la rendre sienne, lorsqu'on l'apprend de
+quelque autre, que lorsqu'on l'invente soi-même,
+Ce qui est si véritable en cette matière, que, bien
+que j'aie souvent expliqué quelques unes de mes
+opinions à des personnes de très bon esprit, et
+qui, pendant que je leur parlois, sembloient les
+entendre fort distinctement, toutefois, lorsqu'ils
+les ont redites, j'ai remarqué qu'ils les ont changées
+presque toujours en telle sorte que je ne les pouvois
+plus avouer pour miennes. A l'occasion de
+quoi je suis bien aise de prier ici nos neveux de
+ne croire jamais que les choses qu'on leur dira
+viennent de moi, lorsque je ne les aurai point moi-même
+divulguées; et je ne m'étonne aucunement
+des extravagances qu'on attribue à tous ces anciens
+philosophes dont nous n'avons point les écrits,
+ni ne juge pas pour cela que leurs pensées aient
+été fort déraisonnables, vu qu'ils étoient des meilleurs
+esprits de leurs temps, mais seulement qu'on
+nous les a mal rapportées. Comme on voit aussi
+que presque jamais il n'est arrivé qu'aucun de leurs
+sectateurs les ait surpassés; et je m'assure que les
+plus passionnés de ceux qui suivent maintenant
+Aristote se croiroient heureux s'ils avoient autant
+de connoissance de la nature qu'il en a eu, encore
+même que ce fût à condition qu'ils n'en auroient
+jamais davantage. Ils sont comme le lierre, qui ne
+tend point à monter plus haut que les arbres qui
+le soutiennent, et même souvent qui redescend,
+après qu'il est parvenu jusques à leur faîte; car il
+me semble aussi que ceux-là redescendent, c'est-à-dire
+se rendent en quelque façon moins savants
+que s'ils s'abstenoient d'étudier, lesquels, non contents
+de savoir tout ce qui est intelligiblement expliqué
+dans leur auteur, veulent outre cela y trouver
+la solution de plusieurs difficultés dont il
+ne dit rien, et auxquelles il n'a peut-être jamais
+pensé. Toutefois leur façon de philosopher est fort
+commode pour ceux qui n'ont que des esprits
+fort médiocres; car l'obscurité des distinctions et
+des principes dont ils se servent est cause qu'ils
+peuvent parler de toutes choses aussi hardiment
+que s'ils les savoient, et soutenir tout ce qu'ils en
+disent contre les plus subtils et les plus habiles,
+sans qu'où ait moyen de les convaincre: en quoi
+ils me semblent pareils à un aveugle qui, pour se
+battre sans désavantage contre un qui voit, l'auroit
+fait venir dans le fond de quelque cave fort
+obscure: et je puis dire que ceux-ci ont intérêt que
+je m'abstienne de publier les principes de la philosophie
+dont je me sers; car étant très simples
+et très évidents, comme ils sont, je ferois quasi le
+même en les publiant que si j'ouvrois quelques
+fenêtres, et faisois entrer du jour dans cette cave
+où ils sont descendus pour se battre. Mais même
+les meilleurs esprits n'ont pas occasion de souhaiter
+de les connoître; car s'ils veulent savoir
+parler de toutes choses, et acquérir la réputation
+d'être doctes, ils y parviendront plus aisément en
+se contentant de la vraisemblance, qui peut être
+trouvée sans grande peine en toutes sortes de matières,
+qu'en cherchant la vérité, qui ne se découvre
+que peu à peu en quelques unes, et qui,
+lorsqu'il est question de parler des autres, oblige
+à confesser franchement qu'on les ignore. Que s'ils
+préfèrent la connoissance de quelque peu de vérités
+à la vanité de paraître n'ignorer rien, comme
+sans doute elle est bien préférable, et qu'ils veuillent
+suivre un dessein semblable au mien, ils n'ont
+pas besoin pour cela que je leur die rien davantage
+que ce que j'ai déjà dit en ce discours: car
+s'ils sont capables de passer plus outre que je n'ai
+fait, ils le seront aussi, à plus forte raison, de
+trouver d'eux-mêmes tout ce que je pense avoir
+trouvé; d'autant que n'ayant jamais rien examiné
+que par ordres il est certain que ce qui me reste
+encore à découvrir est de soi plus difficile et plus
+caché que ce que j'ai pu ci-devant rencontrer, et
+ils auraient bien moins de plaisir à l'apprendre de
+moi que d'eux-mêmes; outre que l'habitude qu'ils
+acquerront, en cherchant premièrement des choses
+faciles, et passant peu à peu par degrés à d'autres
+plus difficiles, leur servira plus que toutes mes
+instructions ne sauraient faire. Comme pour moi
+je me persuade que si on m'eût enseigné dès ma
+jeunesse toutes les vérités dont j'ai cherché depuis
+les démonstrations, et que je n'eusse eu aucune
+peine à les apprendre, je n'en aurois peut-être
+jamais su aucunes autres, et du moins que jamais
+je n'aurois acquis l'habitude et la facilité que je
+pense avoir d'en trouver toujours de nouvelles à
+mesure que je m'applique à les chercher. Et en
+un mot s'il y a au monde quelque ouvrage qui ne
+puisse être si bien achevé par aucun autre que par
+le même qui l'a commencé, c'est celui auquel je
+travaille.»</p>
+
+<p>Il est vrai que pour ce qui est des expériences
+qui peuvent y servir, un homme seul ne saurait
+suffire à les faire toutes: mais il n'y sauroit aussi
+employer utilement d'autres mains que les siennes,
+sinon celles des artisans, ou telles gens qu'il pourrait
+payer, et à qui l'espérance du gain, qui est
+un moyen très efficace, ferait faire exactement
+toutes les choses qu'il leur prescriroit. Car pour
+les volontaires qui, par curiosité ou désir d'apprendre,
+s'offriraient peut-être de lui aider, outre
+qu'ils ont pour l'ordinaire plus de promesses que
+d'effet, et qu'ils ne font que de belles propositions
+dont aucune jamais ne réussit, ils voudraient infailliblement
+être payés par l'explication de quelques
+difficultés, ou du moins, par des compliments
+et des entretiens inutiles, qui ne lui sauroient coûter
+si peu de son temps qu'il n'y perdît. Et pour
+les expériences que les autres ont déjà faites,
+quand bien même ils les lui voudroient communiquer,
+ce que ceux qui les nomment des secrets
+ne feroient jamais, elles sont pour la plupart composées
+de tant de circonstances ou d'ingrédients
+superflus, qu'il lui serait très malaisé d'en déchiffrer
+la vérité; outre qu'il les trouverait presque
+toutes si mal expliquées, ou même si fausses, à
+cause que ceux qui les ont faites se sont efforcés
+de les faire paraître conformes à leurs principes,
+que s'il y en avoit quelques unes qui lui servissent,
+elles ne pourraient derechef valoir le temps
+qu'il lui faudrait employer à les choisir. De façon
+que s'il y avoit au monde quelqu'un qu'on sût assûrément
+être capable de trouver les plus grandes
+choses et les plus utiles au public qui puissent
+être, et que pour cette cause les autres hommes
+s'efforçassent par tous moyens de l'aider à venir à
+bout de ses desseins, je ne vois pas qu'ils pussent
+autre chose pour lui, sinon fournir aux frais des
+expériences dont il auroit besoin, et du reste empêcher
+que son loisir ne lui fût ôté par l'importunité
+de personne. Mais, outre que je ne présume
+pas tant de moi-même que de vouloir rien
+promettre d'extraordinaire, ni ne me repais point
+de pensées si vaines que de m'imaginer que le public
+se doive beaucoup intéresser en mes desseins,
+je n'ai pas aussi l'âme si basse que je voulusse accepter
+de qui que ce fût aucune faveur qu'on pût
+croire que je n'aurois pas méritée.</p>
+
+<p>Toutes ces considérations jointes ensemble furent
+cause, il y a trois ans, que je ne voulus point
+divulguer le traité que j'avois entre les mains, et
+même que je pris résolution de n'en faire voir aucun
+autre pendant ma vie qui fût si général, ni
+duquel on pût entendre les fondements de ma
+physique. Mais il y a eu depuis derechef deux autres
+raisons qui m'ont obligé à mettre ici quelques
+essais particuliers, et à rendre au public quelque
+compte de mes actions et de mes desseins. La première
+est que si j'y manquois, plusieurs, qui ont
+su l'intention que j'avois eue ci-devant de faire
+imprimer quelques écrits, pourraient s'imaginer
+que les causes pour lesquelles je m'en abstiens seroient
+plus à mon désavantage qu'elles ne sont:
+car, bien que je n'aime pas la gloire par excès,
+ou même, si j'ose le dire, que je la haïsse en tant
+que je la juge contraire au repos, lequel j'estime
+sur toutes choses, toutefois aussi je n'ai jamais
+tâché de cacher mes actions comme des crimes, ni
+n'ai usé de beaucoup de précautions pour être inconnu,
+tant à cause que j'eusse cru me faire tort,
+qu'à cause que cela m'auroit donné quelque espèce
+d'inquiétude, qui eût derechef été contraire
+au parfait repos d'esprit que je cherche; et pource que,
+m'étant toujours ainsi tenu indifférent entre
+le soin d'être connu ou de ne l'être pas, je n'ai
+pu empêcher que je n'acquisse quelque sorte de
+réputation, j'ai pensé que je devois faire mon
+mieux pour m'exempter au moins de l'avoir mauvaise.
+L'autre raison qui m'a obligé à écrire ceci
+est que, voyant tous les jours de plus en plus le
+retardement que souffre le dessein que j'ai de m'instruire,
+à cause d'une infinité d'expériences dont
+j'ai besoin, et qu'il est impossible que je fasse sans
+l'aide d'autrui, bien que je ne me flatte pas tant
+que d'espérer que le public prenne grande part
+en mes intérêts, toutefois je ne veux pas aussi me
+défaillir tant à moi-même que de donner sujet à
+ceux qui me survivront de me reprocher quelque
+jour que j'eusse pu leur laisser plusieurs choses
+beaucoup meilleures que je n'aurai fait, si je n'eusse
+point trop négligé de leur faire entendre en quoi
+ils pouvoient contribuer à mes desseins.</p>
+
+<p>Et j'ai pensé qu'il m'étoit aisé de choisir quelques
+matières qui, sans être sujettes à beaucoup
+de controverses, ni m'obliger à déclarer davantage
+de mes principes que je ne désire, ne lairroient
+pas de faire voir assez clairement ce que je
+puis ou ne puis pas dans les sciences. En quoi je
+ne saurois dire si j'ai réussi, et je ne veux point
+prévenir les jugements de personne, en parlant
+moi-même de mes écrits: mais je serai bien aise
+qu'on les examine; et afin qu'on en ait d'autant
+plus d'occasion, je supplie tous ceux qui auront
+quelques objections à y faire de prendre la peine
+de les envoyer à mon libraire, par lequel en étant
+averti, je tâcherai d'y joindre ma réponse en même
+temps; et par ce moyen les lecteurs, voyant ensemble
+l'un et l'autre, jugeront d'autant plus
+aisément de la vérité: car je ne promets pas d'y
+faire jamais de longues réponses, mais seulement
+d'avouer mes fautes fort franchement, si je les connois,
+ou bien, si je ne les puis apercevoir, de dire
+simplement ce que je croirai être requis pour la
+défense des choses que j'ai écrites, sans y ajouter
+l'explication d'aucune nouvelle matière, afin de
+ne me pas engager sans fin de l'une en l'autre.
+Que si quelques unes de celles dont j'ai parlé au
+commencement de la <i>Dioptrique</i> et des <i>Météores</i>
+choquent d'abord, à cause que je les nomme des
+suppositions, et que je ne semble pas avoir envie
+de les prouver, qu'on ait la patience de lire le tout
+avec attention, et j'espère qu'on s'en trouvera satisfait:
+car il me semble que les raisons s'y entresuivent
+en telle sorte, que comme les dernières
+sont démontrées par les premières qui sont leurs
+causes, ces premières le sont réciproquement par
+les dernières qui sont leurs effets. Et on ne doit pas
+imaginer que je commette en ceci la faute que les
+logiciens nomment un cercle: car l'expérience rendant
+la plupart de ces effets très certains, les causes
+dont je les déduis ne servent pas tant à les prouver
+qu'à les expliquer; mais tout au contraire ce
+sont elles qui sont prouvées par eux. Et je ne les
+ai nommées des suppositions qu'afin qu'on sache
+que je pense les pouvoir déduire de ces premières
+vérités que j'ai ci-dessus expliquées; mais
+que j'ai voulu expressément ne le pas faire, pour
+empêcher que certains esprits, qui s'imaginent
+qu'ils savent en un jour tout ce qu'un autre a pensé
+en vingt années, sitôt qu'il leur en a seulement
+dit deux ou trois mots, et qui sont d'autant plus
+sujets à faillir et moins capables de la vérité qu'ils
+sont plus pénétrants et plus vifs, ne puissent de
+là prendre occasion de bâtir quelque philosophie
+extravagante sur ce qu'ils croiront être mes principes,
+et qu'on m'en attribue la faute: car pour
+les opinions qui sont toutes miennes, je ne les
+excuse point comme nouvelles, d'autant que si on
+en considère bien les raisons, je m'assure qu'on
+les trouvera si simples et si conformes au sens
+commun, qu'elles sembleront moins extraordinaires
+et moins étranges qu'aucunes autres qu'on
+puisse avoir sur mêmes sujets; et je ne me vante
+point aussi d'être le premier inventeur d'aucunes,
+mais bien que je ne les ai jamais reçues ni pource qu'elles
+avoient été dites par d'autres, ni pource qu'elles
+ne l'avoient point été, mais seulement pource que
+la raison me les a persuadées.</p>
+
+<p>Que si les artisans ne peuvent sitôt exécuter
+l'invention qui est expliquée en la <i>Dioptrique</i>, je
+ne crois pas qu'on puisse dire pour cela qu'elle soit
+mauvaise; car, d'autant qu'il faut de l'adresse et de
+l'habitude pour faire et pour ajuster les machines
+que j'ai décrites, sans qu'il y manque aucune circonstance,
+je ne m'étonnerois pas moins s'ils rencontroient
+du premier coup, que si quelqu'un pouvoit
+apprendre en un jour à jouer du luth excellemment,
+par cela seul qu'on lui auroit donné de
+la tablature qui seroit bonne. Et si j'écris en français,
+qui est la langue de mon pays, plutôt qu'en
+latin, qui est celle de mes précepteurs, c'est à cause
+que j'espère que ceux qui ne se servent que de
+leur raison naturelle toute pure jugeront mieux
+de mes opinions que ceux qui ne croient qu'aux
+livres anciens; et pour ceux qui joignent le bon
+sens avec l'étude, lesquels seuls je souhaite pour
+mes juges, ils ne seront point, je m'assure, si partiaux
+pour le latin, qu'ils refusent d'entendre mes
+raisons pource que je les explique en langue vulgaire.</p>
+
+<p>Au reste, je ne veux point parler ici en particulier
+des progrès que j'ai espérance de faire à
+l'avenir dans les sciences, ni m'engager envers le
+public d'aucune promesse que je ne sois pas assuré
+d'accomplir; mais je dirai seulement que j'ai résolu
+de n'employer le temps qui me reste à vivre à autre
+chose qu'à tâcher d'acquérir quelque connoissance
+de la nature, qui soit telle qu'on en puisse tirer
+des règles pour la médecine, plus assurées que
+celles qu'on a eues jusques à présent; et que mon
+inclination m'éloigne si fort de toute sorte d'autres
+desseins, principalement de ceux qui ne sauroient
+être utiles aux uns qu'en nuisant aux autres, que
+si quelques occasions me contraignoient de m'y
+employer, je ne crois point que je fusse capable
+d'y réussir. De quoi je fais ici une déclaration que
+je sais bien ne pouvoir servir à me rendre considérable
+dans le monde; mais aussi n'ai aucunement
+envie de l'être; et je me tiendrai toujours plus
+obligé à ceux par la faveur desquels je jouirai sans
+empêchement de mon loisir, que je ne serois à
+ceux qui m'offriroient les plus honorables emplois
+de la terre.</p>
+<br>
+<p><b>FIN DU DISCOURS DE LA MÉTHODE.</b></p>
+<br><br>
+
+
+<h3>MÉDITATIONS<br>
+MÉTAPHYSIQUES.</h3>
+
+<blockquote><p>
+Cet ouvrage parut d'abord, en latin, à Paris, 1641, sous ce
+titre: <i>Meditationes de prima philosophia ubi de Dei existentia
+et animae immortalitate</i>. Il en parut une seconde édition
+latine à Amsterdam, chez Elzevir, in-12, 1642. L'auteur y
+fit corriger le titre de l'édition de Paris, et substituer le terme
+de <i>distinction de l'âme d'avec le corps</i> à la place de celui de
+<i>l'immortalité de l'âme</i>, qui n'y convenait pas si bien. Nice
+l'on parle d'une autre édition latine faite à Naples, 1719,
+in-8°, par les soins de Giovacchino Poëta.</p>
+
+<p>Il parut à Paris, 1617, in-4°, une traduction française,
+par M. le D. D. L. N. S. (M. le duc de Luynes), revue et
+corrigée par Descartes, qui a fait au texte latin quelques
+changements. Il s'en est fait à Paris une réimpression, 1661,
+in-4°; une troisième à Paris, 1673, in-4°, divisée par articles,
+et avec des sommaires, par R. F. (René Fedé, docteur
+en médecine de la faculté d'Augers). Cette édition a été
+reproduite in-12, Paris, 1724. C'est elle que nous donnons
+ici, en retranchant les sommaires, et la division par articles,
+qui altère un peu les proportions et les formes du monument
+primitif avoué par Descartes.
+</p></blockquote>
+<br><br>
+
+<p>A MESSIEURS<br>
+LES DOYENS ET DOCTEURS<br>
+DE LA SACRÉE FACULTÉ DE THÉOLOGIE<br>
+DE PARIS.</p>
+
+
+<p>Messieurs,</p>
+
+<p>La raison qui me porte à vous présenter cet ouvrage
+est si juste, et, quand vous en connoîtrez le
+dessein, je m'assure que vous en aurez aussi une
+si juste de le prendre en votre protection, que je
+pense ne pouvoir mieux faire pour vous le rendre
+en quelque sorte recommandable, que de vous
+dire en peu de mots ce que je m'y suis proposé.
+J'ai toujours estimé que les deux questions de Dieu
+et de l'âme étoient les principales de celles qui
+doivent plutôt être démontrées par les raisons de
+la philosophie que de la théologie: car, bien qu'il
+nous suffise à nous autres qui sommes fidèles, de
+croire par la foi qu'il y a un Dieu, et que l'âme humaine
+ne meurt point avec le corps, certainement
+il ne semble pas possible de pouvoir jamais persuader
+aux infidèles aucune religion, ni quasi même
+aucune vertu morale, si premièrement on ne
+leur prouve ces deux choses par raison naturelle;
+et d'autant qu'on propose souvent en cette vie de
+plus grandes récompenses pour les vices que pour
+les vertus, peu de personnes préféreroient le juste
+à l'utile, si elles n'étoient retenues ni par la crainte
+de Dieu ni par l'attente d'une autre vie; et quoiqu'il
+soit absolument vrai qu'il faut croire qu'il y
+a un Dieu, parce qu'il est ainsi enseigné dans les
+saintes Écritures, et d'autre part qu'il faut croire les
+saintes Écritures parce qu'elles viennent de Dieu
+(la raison de cela est que la foi étant un don de
+Dieu, celui-là même qui donne la grâce pour faire
+croire les autres choses la peut aussi donner pour
+nous faire croire qu'il existe), on ne sauroit néanmoins
+proposer cela aux infidèles, qui pourroient
+s'imaginer que l'on commettroit en ceci la faute
+que les logiciens nomment un cercle.</p>
+
+<p>Et de vrai j'ai pris garde que vous autres, Messieurs,
+avec tous les théologiens, n'assuriez pas
+seulement que l'existence de Dieu se peut prouver
+par raison naturelle, mais aussi que l'on infère de
+la sainte Écriture que sa connoissance est beaucoup
+plus claire que celle que l'on a de plusieurs
+choses créées, et qu'en effet elle est si facile que ceux
+qui ne l'ont point sont coupables; comme il paroît
+par ces paroles de la Sagesse, chap. XIII, où il est
+dit que <i>leur ignorance n'est point pardonnable;
+car si leur esprit a pénétré si avant dans la connoissance
+des choses du monde, comment est-il possible
+qu'ils n'en aient point reconnu plus facilement
+le souverain Seigneur?</i> et aux Romains, chap. I,
+il est dit qu'ils sont <i>inexcusables</i>; et encore au
+même endroit, par ces paroles, <i>Ce qui est connu de
+Dieu est manifeste dans eux</i>, il semble que nous
+soyons avertis que tout ce qui se peut savoir de
+Dieu peut être montré par des raisons qu'il n'est
+pas besoin de tirer d'ailleurs que de nous-mêmes
+et de la simple considération de la nature de notre
+esprit. C'est pourquoi j'ai cru qu'il ne seroit pas
+contre le devoir d'un philosophe si je faisois voir
+ici comment et par quelle voie nous pouvons, sans
+sortir de nous-mêmes, connoître Dieu plus facilement
+et plus certainement que nous ne connoissons
+les choses du monde.</p>
+
+<p>Et, pour ce qui regarde l'âme, quoique plusieurs
+aient cru qu'il n'est pas aisé d'en connoître la nature,
+et que quelques uns aient même osé dire
+que les raisons humaines nous persuadoient qu'elle
+mouroit avec le corps, et qu'il n'y avoit que la
+seule foi qui nous enseignât le contraire, néanmoins,
+d'autant que le concile de Latran tenu
+sous Léon X, en la session 8, les condamne,
+et qu'il ordonne expressément aux philosophes
+chrétiens de répondre à leurs arguments, et d'employer
+toutes les forces de leur esprit pour faire
+connoître la vérité, j'ai bien osé l'entreprendre
+dans cet écrit. De plus, sachant que la principale
+raison qui fait que plusieurs impies ne veulent
+point croire qu'il y a un Dieu et que l'âme humaine
+est distincte du corps, est qu'ils disent que
+personne jusqu'ici n'a pu démontrer ces deux
+choses; quoique je ne sois point de leur opinion,
+mais qu'au contraire je tienne que la plupart des
+raisons qui ont été apportées par tant de grands
+personnages, touchant ces deux questions, sont
+autant de démonstrations quand elles sont bien
+entendues, et qu'il soit presque impossible d'en
+inventer de nouvelles; si est-ce que je crois qu'on
+ne sauroit rien faire de plus utile en la philosophie
+que d'en rechercher une fois avec soin les
+meilleures, et les disposer en un ordre si clair et
+si exact qu'il soit constant désormais à tout le
+monde que ce sont de véritables démonstrations.
+Et enfin, d'autant que plusieurs personnes ont désiré
+cela de moi, qui ont connoissance que j'ai
+cultivé une certaine méthode pour résoudre toutes
+sortes de difficultés dans les sciences; méthode qui
+de vrai n'est pas nouvelle, n'y ayant rien de plus
+ancien que la vérité, mais de laquelle ils savent
+que je me suis servi assez heureusement en d'autres
+rencontres, j'ai pensé qu'il étoit de mon devoir d'en
+faire aussi l'épreuve sur une matière si importante.</p>
+
+<p>Or, j'ai travaillé de tout mon possible pour comprendre
+dans ce traité tout ce que j'ai pu découvrir
+par son moyen. Ce n'est pas que j'aie ici ramassé
+toutes les diverses raisons qu'on pourroit
+alléguer pour servir de preuve à un si grand sujet;
+car je n'ai jamais cru que cela fût nécessaire,
+sinon lorsqu'il n'y en a aucune qui soit certaine:
+mais seulement j'ai traité les premières et principales
+d'une telle manière que j'ose bien les proposer
+pour de très évidentes et très certaines démonstrations.
+Et je dirai de plus qu'elles sont telles,
+que je ne pense pas qu'il y ait aucune voie par où
+l'esprit humain en puisse jamais découvrir de meilleures;
+car l'importance du sujet, et la gloire de
+Dieu, à laquelle tout ceci se rapporte, me contraignent
+de parler ici un peu plus librement de moi que
+je n'ai de coutume. Néanmoins, quelque certitude
+et évidence que je trouve en mes raisons, je ne puis
+pas me persuader que tout le monde soit capable
+de les entendre. Mais, tout ainsi que dans la géométrie
+il y en a plusieurs qui nous ont été laissées
+par Archimède, par Apollonius, par Pappus,
+et par plusieurs autres, qui sont reçues de tout le
+monde pour très certaines et très évidentes, parce qu'elles
+ne contiennent rien qui, considéré séparément,
+ne soit très facile à connoître, et que partout
+les choses qui suivent ont une exacte liaison
+et dépendance avec celles qui les précèdent; néanmoins,
+parce qu'elles sont un peu longues, et qu'elles
+demandent un esprit tout entier, elles ne sont comprises
+et entendues que de fort peu de personnes:
+de même, encore que j'estime que celles dont je
+me sers ici égalent ou même surpassent en certitude
+et évidence les démonstrations de géométrie,
+j'appréhende néanmoins qu'elles ne puissent pas
+être assez suffisamment entendues de plusieurs,
+tant parce qu'elles sont aussi un peu longues et
+dépendantes les unes des autres, que principalement
+parce qu'elles demandent un esprit entièrement
+libre de tous préjugés, et qui se puisse aisément
+détacher du commerce des sens. Et, à dire
+le vrai, il ne s'en trouve pas tant dans le monde qui
+soient propres pour les spéculations de la métaphysique
+que pour celles de la géométrie. Et de
+plus il y a encore cette différence, que dans la géométrie,
+chacun étant prévenu de cette opinion qu'il
+ne s'y avance rien dont on n'ait une démonstration
+certaine, ceux qui n'y sont pas entièrement versés
+pèchent bien plus souvent en approuvant de fausses
+démonstrations, pour faire croire qu'ils les entendent,
+qu'en réfutant les véritables. Il n'en est pas de
+même dans la philosophie, où chacun croyant que
+tout y est problématique, peu de personnes s'adonnent
+à la recherche de la vérité, et même beaucoup,
+se voulant acquérir la réputation d'esprits
+forts, ne s'étudient à autre chose qu'à combattre
+avec arrogance les vérités les plus apparentes.</p>
+
+<p>C'est pourquoi, Messieurs, quelque force que
+puissent avoir mes raisons, parce qu'elles appartiennent
+à la philosophie, je n'espère pas qu'elles
+fassent un grand effet sur les esprits, si vous ne
+les prenez en votre protection. Mais l'estime que
+tout le monde fait de votre compagnie étant si
+grande, et le nom de Sorbonne d'une telle autorité
+que non seulement en ce qui regarde la foi,
+après les sacrés conciles, on n'a jamais tant déféré
+au jugement d'aucune autre compagnie, mais aussi
+en ce qui regarde l'humaine philosophie, chacun
+croyant qu'il n'est pas possible de trouver ailleurs
+plus de solidité et de connoissance, ni plus de prudence
+et d'intégrité pour donner son jugement,
+je ne doute point, si vous daignez prendre tant
+de soin de cet écrit que de vouloir premièrement
+le corriger (car ayant connoissance non seulement
+de mon infirmité, mais aussi de mon ignorance,
+je n'oserois pas assurer qu'il n'y ait aucunes
+erreurs), puis après y ajouter les choses qui y
+manquent, achever celles qui ne sont pas parfaites,
+et prendre vous-mêmes la peine de donner
+une explication plus ample à celles qui en ont besoin,
+ou du moins de m'en avertir afin que j'y
+travaille; et enfin, après que les raisons par lesquelles
+je prouve qu'il y a un Dieu et que l'âme
+humaine diffère d'avec le corps auront été portées
+jusques à ce point de clarté et d'évidence, où je
+m'assure qu'on les peut conduire, qu'elles devront
+être tenues pour de très exactes démonstrations,
+si vous daignez les autoriser de votre approbation,
+et rendre un témoignage public de leur vérité
+et certitude; je ne doute point, dis-je, qu'après
+cela toutes les erreurs et fausses opinions qui ont
+jamais été touchant ces deux questions ne soient
+bientôt effacées de l'esprit des hommes. Car la vérité
+fera que tous les doctes et gens d'esprit souscriront
+à votre jugement; et votre autorité, que
+les athées, qui sont pour l'ordinaire plus arrogants
+que doctes et judicieux, se dépouilleront de
+leur esprit de contradiction, ou que peut-être ils
+défendront eux-mêmes les raisons qu'ils verront
+être reçues par toutes les personnes d'esprit pour
+des démonstrations, de peur de paraître n'en avoir
+pas l'intelligence; et enfin tous les autres se rendront
+aisément à tant de témoignages, et il n'y
+aura plus personne qui ose douter de l'existence
+de Dieu et de la distinction réelle et véritable de
+l'âme humaine d'avec le corps.</p>
+
+<p>C'est à vous maintenant à juger du fruit qui revindroit
+de cette créance, si elle étoit une fois bien
+établie, vous qui voyez les désordres que son doute
+produit: mais je n'aurois pas ici bonne grâce de
+recommander davantage la cause de Dieu et de la
+religion à ceux qui eu ont toujours été les plus
+fermes colonnes.</p>
+
+<p>J'ai déjà touché ces deux questions de Dieu et
+de l'âme humaine dans le Discours français que je
+mis en lumière en l'année 1637, touchant la méthode
+pour bien conduire, sa raison et chercher la
+vérité dans les sciences: non pas à dessein d'en
+traiter alors qu'à fond, mais seulement comme en passant,
+afin d'apprendre par le jugement qu'on en
+feroit de quelle sorte j'en devrois traiter par après;
+car elles m'ont toujours semblé être d'une telle
+importance, que je jugeois qu'il étoit à propos d'en
+parler plus d'une fois; et le chemin que je tiens
+pour les expliquer est si peu battu, et si éloigné
+de la route ordinaire, que je n'ai pas cru qu'il fût
+utile de le montrer en français, et dans un discours
+qui pût être lu de tout le monde, de peur que les
+foibles esprits ne crussent qu'il leur fût permis de
+tenter cette voie.</p>
+
+<p>Or, ayant prié dans ce <i>Discours de la Méthode</i>
+tous ceux qui auroient trouvé dans mes écrits
+quelque chose digne de censure de me faire la faveur
+de m'en avertir, on ne m'a rien objecté de
+remarquable que deux choses sur ce que j'avois
+dit touchant ces deux questions, auxquelles je veux
+répondre ici en peu de mots avant que d'entreprendre
+leur explication plus exacte.</p>
+
+<p>La première est qu'il ne s'ensuit pas de ce que
+l'esprit humain, faisant réflexion sur soi-même,
+ne se connoît être autre chose qu'une chose qui
+pense, que sa nature ou son essence ne soit seulement
+que de penser; en telle sorte que ce mot
+<i>seulement</i> exclue toutes les autres choses qu'on
+pourroit peut-être aussi dire appartenir à la nature
+de l'âme.</p>
+
+<p>A laquelle objection je réponds que ce n'a point
+aussi été en ce lieu-là mon intention de les exclure
+selon l'ordre de la vérité de la chose (de laquelle
+je ne traitois pas alors), mais seulement selon l'ordre
+de ma pensée; si bien que mon sens étoit que
+je ne connoissois rien que je susse appartenir à
+mon essence, sinon que j'étois une chose qui pense,
+ou une chose qui a en soi la faculté de penser. Or
+je ferai voir ci-après comment, de ce que je ne
+connois rien autre chose qui appartienne à mon
+essence, il s'ensuit qu'il n'y a aussi rien autre chose
+qui en effet lui appartienne.</p>
+
+<p>La seconde est qu'il ne s'ensuit pas, de ce que
+j'ai en moi l'idée d'une chose plus parfaite que je
+ne suis, que cette idée soit plus parfaite que moi,
+et beaucoup moins que ce qui est représenté par
+cette idée existe.</p>
+
+<p>Mais je réponds que dans ce mot <i>d'idée</i> il y a ici
+de l'équivoque: car, ou il peut être pris matériellement
+pour une opération de mon entendement,
+et en ce sens on ne peut pas dire qu'elle soit plus
+parfaite que moi; ou il peut être pris objectivement
+pour la chose qui est représentée par cette
+opération, laquelle, quoiqu'on ne suppose point
+qu'elle existe hors de mon entendement, peut
+néanmoins être plus parfaite que moi, à raison de
+son essence. Or dans la suite de ce traité je ferai
+voir plus amplement comment de cela seulement
+que j'ai en moi l'idée d'une chose plus parfaite que
+moi, il s'ensuit que cette chose existe véritablement.</p>
+
+<p>De plus, j'ai vu aussi deux autres écrits assez
+amples sur cette matière, mais qui ne combattoient
+pas tant mes raisons que mes conclusions,
+et ce par des arguments tirés des lieux communs
+des athées. Mais, parceque ces sortes d'arguments
+ne peuvent faire aucune impression dans
+l'esprit de ceux qui entendront bien mes raisons,
+et que les jugements de plusieurs sont si foibles
+et si peu raisonnables qu'ils se laissent bien
+plus souvent persuader par les premières opinions
+qu'ils auront eues d'une chose, pour fausses et
+éloignées de la raison qu'elles puissent être, que
+par une solide et véritable, mais postérieurement
+entendue, réfutation de leurs opinions, je ne veux
+point ici y répondre, de peur d'être premièrement
+obligé de les rapporter.</p>
+
+<p>Je dirai seulement en général que tout ce que
+disent les athées, pour combattre l'existence de
+Dieu, dépend toujours, ou de ce que l'on feint
+dans Dieu des affections humaines, ou de ce qu'on
+attribue à nos esprits tant de force et de sagesse,
+que nous avons bien la présomption de vouloir
+déterminer et comprendre ce que Dieu peut et
+doit faire; de sorte que tout ce qu'ils disent ne
+nous donnera aucune difficulté, pourvu seulement
+que nous nous ressouvenions que nous devons considérer
+nos esprits comme des choses finies et limitées,
+et Dieu comme un être infini et incompréhensible.</p>
+
+<p>Maintenant, après avoir suffisamment reconnu
+les sentiments des hommes, j'entreprends derechef
+de traiter de Dieu et de l'âme humaine, et ensemble
+de jeter les fondements de la philosophie première,
+mais sans en attendre aucune louange du
+vulgaire, ni espérer que mon livre soit vu de plusieurs.
+Au contraire, je ne conseillerai jamais à
+personne de le lire, sinon à ceux qui voudront
+avec moi méditer sérieusement, et qui pourront
+détacher leur esprit du commerce des sens, et le
+délivrer entièrement de toutes sortes de préjugés,
+lesquels je ne sais que trop être en fort petit nombre.
+Mais pour ceux qui, sans se soucier beaucoup
+de l'ordre et de la liaison de mes raisons,
+s'amuseront à épiloguer sur chacune des parties,
+comme font plusieurs, ceux-là, dis-je, ne feront
+pas grand profit de lu lecture de ce traité; et
+bien que peut-être ils trouvent occasion de pointiller
+en plusieurs lieux, à grand'peine pourront-ils
+objecter rien de pressant ou qui soit digne de
+réponse.</p>
+
+<p>Et, d'autant que je ne promets pas aux autres
+de les satisfaire de prime abord, et que je ne
+présume pas tant de moi que de croire pouvoir
+prévoir tout ce qui pourra faire de la difficulté
+à un chacun, j'exposerai premièrement dans ces
+Méditations les mêmes pensées par lesquelles je
+me persuade être parvenu à une certaine et
+évidente connoissance de la vérité, afin de voir
+si, par les mêmes raisons qui m'ont persuadé,
+je pourrai aussi en persuader d'autres; et, après
+cela, je répondrai aux objections qui m'ont été
+faites par des personnes d'esprit et de doctrine,
+à qui j'avois envoyé mes Méditations pour être
+examinées avant que de les mettre sous la presse;
+car ils m'en ont fait un si grand nombre et de
+si différentes, que j'ose bien me promettre qu'il
+sera difficile à un autre d'en proposer aucunes
+qui soient de conséquence qui n'aient point été
+touchées.</p>
+
+<p>C'est pourquoi je supplie ceux qui désireront
+lire ces Méditations, de n'en former aucun jugement
+que premièrement ils ne se soient donné la
+peine de lire toutes ces objections et les réponses
+que j'y ai faites.</p>
+<br><br>
+
+<h3>ABRÉGÉ<br>
+DES<br>
+SIX MÉDITATIONS SUIVANTES.</h3>
+
+
+<p>Dans la première, je mets en avant les raisons pour lesquelles
+nous pouvons douter généralement de toutes choses,
+et particulièrement du choses matérielles, au moins tant que
+nous n'aurons point d'autres fondements dans les sciences que
+ceux que nous avons eus jusqu'à présent. Or, bien que l'utilité
+d'un doute si général ne paroisse pas d'abord, elle est toutefois
+en cela très grande, qu'il nous délivre de toutes sortes de
+préjugés, et nous prépare un chemin très facile pour accoutumer
+notre esprit à se détacher des sens; et enfin en ce qu'il
+fait qu'il n'est pas possible que nous puissions jamais plus
+douter des choses que nous découvrirons par après être véritables.</p>
+
+<p>Dans la seconde, l'esprit, qui, usant de sa propre liberté,
+suppose que toutes les choses ne sont point, de l'existence desquelles
+il a le moindre doute, reconnoit qu'il est absolument
+impossible que cependant il n'existe pas lui-même. Ce qui est
+aussi d'une très grande utilité, d'autant que par ce moyen il fait
+aisément distinction des choses qui lui appartiennent, c'est-à-dire
+à la nature intellectuelle, et de celles qui appartiennent
+au corps.</p>
+
+<p>Mais, parce qu'il peut arriver que quelques uns attendront
+de moi en ce lieu-là des raisons pour prouver l'immortalité
+de l'âme, j'estime les devoir ici avertir qu'ayant tâché de ne
+rien écrire dans tout ce traité dont je n'eusse des démonstrations
+très exactes, je me suis vu obligé de suivre un ordre
+semblable à celui dont se servent les géomètres, qui est
+d'avancer premièrement toutes les choses desquelles dépend
+la proposition que l'on cherche, avant que d'en rien
+conclure.</p>
+
+<p>Or la première et principale chose qui est requise pour
+bien connoître l'immortalité de l'âme est d'en former une conception
+claire et nette, et entièrement distincte de toutes les
+conceptions que l'on peut avoir du corps; ce qui a été fait en
+ce lieu-là. Il est requis, outre cela, de savoir que toutes les
+choses que nous concevons clairement et distinctement sont
+vraies, de la façon que nous les concevons; ce qui n'a pu être
+prouvé avant la quatrième Méditation. De plus, il faut avoir
+une conception distincte de la nature corporelle, laquelle se
+forme partie dans cette seconde, et partie dans la cinquième
+et sixième Méditation. Et enfin, l'on doit conclure de tout cela
+que les choses que l'on conçoit clairement et distinctement être
+des substances diverses, ainsi que l'on conçoit l'esprit et le
+corps, sont en effet des substances réellement distinctes les
+unes des autres, et c'est ce que l'on conclut dans la sixième
+Méditation; ce qui se confirme encore, dans cette même Méditation,
+de ce que nous ne concevons aucun corps que comme
+divisible, au lieu que l'esprit ou l'âme de l'homme ne se peut
+concevoir que comme indivisible; car, en effet, nous ne saurions
+concevoir la moitié d'aucune âme, comme nous pouvons
+faire du plus petit de tous les corps; en sorte que l'on reconnoît
+que leurs natures ne sont pas seulement diverses, mais même
+en quelque façon contraires. Or je n'ai pas traité plus avant
+de cette matière dans cet écrit, tant parceque cela suffit pour
+montrer assez clairement que de la corruption du corps la
+mort de l'âme ne s'ensuit pas, et ainsi pour donner aux hommes
+l'espérance d'une seconde vie après la mort; comme aussi
+parceque les prémisses desquelles on peut conclure l'immortalité
+de l'âme dépendent de l'explication de toute la physique:
+premièrement, pour savoir que généralement toutes les substances,
+c'est-à-dire toutes les choses qui ne peuvent exister
+sans être créées de Dieu, sont de leur nature incorruptibles,
+et qu'elles ne peuvent jamais cesser d'être, si Dieu même en
+leur déniant son concours ne les réduit au néant; et ensuite
+pour remarquer que le corps pris en général est une substance,
+c'est pourquoi aussi il ne périt point; mais que le corps humain,
+en tant qu'il diffère des autres corps, n'est composé que
+d'une certaine configuration de membres et d'autres semblables
+accidents, là où l'âme humaine n'est point ainsi composée d'aucuns
+accidents, mais est une pure substance. Car, encore que
+tous ses accidents se changent, par exemple encore qu'elle
+conçoive de certaines choses, qu'elle en veuille d'autres, et
+qu'elle en sente d'autres, etc., l'âme pourtant ne devient point
+autre; au lieu que le corps humain devient une autre chose,
+de cela seul que la figure de quelques-unes de ses parties
+se trouve changée; d'où il s'ensuit que le corps humain
+peut bien facilement périr, mais que l'esprit ou l'âme de
+l'homme (ce que je ne distingue point) est immortelle de sa
+nature.</p>
+
+<br><br>
+
+<p>Dans la troisième Méditation, j'ai, ce me semble, expliqué
+assez au long le principal argument dont je me sers pour
+prouver l'existence de Dieu. Mais néanmoins, parce que je n'ai
+point voulu me servir en ce lieu-là d'aucunes comparaisons
+tirées des choses corporelles, afin d'éloigner autant que je
+pourrois les esprits des lecteurs de l'usage et du commerce des
+sens, peut-être y est-il resté beaucoup d'obscurités (lesquelles,
+comme j'espère, seront entièrement éclaircies dans les réponses
+que j'ai faites aux objections qui m'ont depuis été proposées),
+comme entre autres celle-ci, Comment l'idée d'un être souverainement
+parfait, laquelle se trouve en nous, contient tant de
+réalité objective, c'est-à-dire participe par représentation à tant
+de degrés d'être et de perfection, qu'elle doit venir d'une cause
+souverainement parfaite: ce que j'ai éclairci dans ces réponses
+par la comparaison d'une machine fort ingénieuse et artificielle,
+dont l'idée se rencontre dans l'esprit de quelque ouvrier; car comme
+l'artifice objectif de cette idée doit avoir quelque cause,
+savoir est ou la science de cet ouvrier, ou celle de quelque autre
+de qui il ait reçu celle idée, de même il est impossible que
+l'idée de Dieu qui est en nous n'ait pas Dieu même pour sa
+cause.</p>
+
+<br>
+
+<p>Dans la quatrième, il est prouvé que toutes les choses que
+nous concevons fort clairement et fort distinctement sont
+toutes vraies; et ensemble est expliqué en quoi consiste la nature
+de l'erreur ou fausseté; ce qui doit nécessairement être su,
+tant pour confirmer les vérités précédentes que pour mieux
+entendre celles qui suivent. Mais cependant il est à remarquer
+que je ne traite nullement en ce lieu-là du péché, c'est-à-dire
+de l'erreur qui se commet dans la poursuite du bien et du mal,
+mais seulement de celle qui arrive dans le jugement et le
+discernement du vrai et du faux; et que je n'entends point
+y parler des choses qui appartiennent à la foi ou à la conduite
+de la vie, mais seulement de celles qui regardent les vérités
+spéculatives, et qui peuvent être connues par l'aide de la seule
+lumière naturelle.</p>
+
+
+<p>Dans la cinquième Méditation, outre que la nature corporelle
+prise en général y est expliquée, l'existence de Dieu y
+est encore démontrée par une nouvelle raison, dans laquelle
+néanmoins peut-être s'y rencontrera-t-il aussi quelques difficultés,
+mais on en verra la solution dans les réponses aux objections
+qui m'ont été faites; et de plus je fais voir de quelle
+façon il est véritable que la certitude même des démonstrations
+géométriques dépend de la connoissance de Dieu.</p>
+
+
+<p>Enfin, dans la sixième, je distingue l'action de l'entendement
+d'avec celle de l'imagination; les marques de celle distinction
+y sont décrites; j'y montre que l'âme de l'homme est réellement
+distincte du corps, et toutefois qu'elle lui est si étroitement
+conjointe et unie, qu'elle ne compose que comme une même
+chose avec lui. Toutes les erreurs qui procèdent des sens y
+sont exposées, avec les moyens de les éviter; et enfin j'y apporte
+toutes les raisons desquelles on peut conclure l'existence des
+choses matérielles: non que je les juge fort utiles pour prouver
+ce qu'elles prouvent, à savoir, qu'il y a un monde, que les
+hommes ont des corps, et autres choses semblables, qui n'ont
+jamais été mises en doute par aucun homme de bon sens; mais
+parce qu'en les considérant de près, l'on vient à connoître
+qu'elles ne sont pas si fermes ni si évidentes que celles qui
+nous conduisent à la connoissance de Dieu et de notre âme;
+en sorte que celles-ci sont les plus certaines et les plus évidentes
+qui puissent tomber en la connoissance de l'esprit humain,
+et c'est tout ce que j'ai eu dessin de prouver dans ces
+six Méditations; ce qui fait que j'omets ici beaucoup d'autres
+questions, dont j'ai aussi parlé par occasion dans ce
+traité.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>MÉDITATIONS<br>
+TOUCHANT<br>
+LA PHILOSOPHIE PREMIÈRE,<br>
+DANS LESQUELLES ON PROUVE CLAIREMENT<br>
+L'EXISTENCE DE DIEU<br>
+ET<br>
+LA DISTINCTION RÉELLE ENTRE L'AME ET LE CORPS<br>
+DE L'HOMME.</h3>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>PREMIÈRE MÉDITATION.</h3>
+
+<h3>DES CHOSES QUE L'ON PEUT RÉVOQUER EN DOUTE.</h3>
+
+
+<p>Ce n'est pas d'aujourd'hui que je me suis aperçu
+que, dès mes premières années, j'ai reçu quantité
+de fausses opinions pour véritables, et que
+ce que j'ai depuis fondé sur des principes si mal
+assurés ne sauroit être que fort douteux et incertain;
+et dès lors j'ai bien jugé qu'il me falloit
+entreprendre sérieusement une fois en ma vie de
+me défaire de toutes les opinions que j'avois reçues
+auparavant en ma créance, et commencer
+tout de nouveau dès les fondements, si je voulois
+établir quelque chose de ferme et de constant dans
+les sciences. Mais cette entreprise me semblant être
+fort grande, j'ai attendu que j'eusse atteint un âge
+qui fût si mûr que je n'en pusse espérer d'autre
+après lui auquel je fusse plus propre à l'exécuter;
+ce qui m'a fait différer si long-temps, que désormais
+je croirois commettre une faute si j'employois
+encore à délibérer le temps qui me reste pour
+agir. Aujourd'hui donc que, fort à propos pour ce
+dessein, j'ai délivré mon esprit de toutes sortes de
+soins, que par bonheur je ne me sens agité d'aucunes
+passions, et que je me suis procuré un repos
+assuré dans une paisible solitude, je m'appliquerai
+sérieusement et avec liberté à détruire généralement
+toutes mes anciennes opinions. Or, pour
+cet effet, il ne sera pas nécessaire que je montre
+qu'elles sont toutes fausses, de quoi peut-être je ne
+viendrois jamais à bout. Mais, d'autant que la raison
+me persuade déjà que je ne dois pas moins soigneusement
+m'empêcher de donner créance aux
+choses qui ne sont pas entièrement certaines et indubitables,
+qu'à celles qui me paroissent manifestement
+être fausses, ce me sera assez pour les rejeter
+toutes, si je puis trouver en chacune quelque
+raison de douter. Et pour cela il ne sera pas aussi
+besoin que je les examine chacune en particulier,
+ce qui seroit d'un travail infini; mais, parceque la
+ruine des fondements entraîne nécessairement avec
+soi tout le reste de l'édifice, je m'attaquerai d'abord
+aux principes sur lesquels toutes mes anciennes
+opinions étoient appuyées.</p>
+
+<p>Tout ce que j'ai reçu jusqu'à présent pour le
+plus vrai et assuré, je l'ai appris des sens ou par
+les sens: or j'ai quelquefois éprouvé que ces sens
+étoient trompeurs; et il est de la prudence de ne
+se fier jamais entièrement à ceux qui nous ont une
+fois trompés.</p>
+
+<p>Mais peut-être qu'encore que les sens nous trompent
+quelquefois touchant des choses fort peu sensibles
+et fort éloignées, il s'en rencontre néanmoins
+beaucoup d'autres desquelles on ne peut pas
+raisonnablement douter, quoique nous les connoissions
+par leur moyen: par exemple, que je
+suis ici, assis auprès du feu, vêtu d'une robe de
+chambre, ayant ce papier entre les mains, et autres
+choses de cette nature. Et comment est-ce que
+je pourrois nier que ces mains et ce corps soient
+à moi? si ce n'est peut-être que je me compare à
+certains insensés, de qui le cerveau est tellement
+troublé et offusqué par les noires vapeurs de la bile,
+qu'ils assurent constamment qu'ils sont des rois,
+lorsqu'ils sont très pauvres; qu'ils sont vêtus d'or
+et de pourpre, lorsqu'ils sont tout nus; ou qui s'imaginent
+être des cruches ou avoir un corps de
+verre. Mais quoi! ce sont des fous, et je ne serois
+pas moins extravagant si je me réglois sur leurs
+exemples.</p>
+
+<p>Toutefois j'ai ici à considérer que je suis homme,
+et par conséquent que j'ai coutume de dormir,
+et de me représenter en mes songes les mêmes
+choses, ou quelquefois de moins vraisemblables,
+que ces insensés lorsqu'ils veillent. Combien de
+fois m'est-il arrivé de songer la nuit que j'étois
+en ce lieu, que j'étois habillé, que j'étois auprès
+du feu, quoique je fusse tout nu dedans
+mon lit! Il me semble bien à présent que ce n'est
+point avec des yeux endormis que je regarde ce
+papier; que cette tête que je branle n'est point
+assoupie; que c'est avec dessein et de propos délibéré
+que j'étends cette main, et que je la sens:
+ce qui arrive dans le sommeil ne semble point si
+clair ni si distinct que tout ceci. Mais, en y pensant
+soigneusement, je me ressouviens d'avoir souvent
+été trompé en dormant par de semblables illusions;
+et, en m'arrêtant sur cette pensée, je vois
+si manifestement qu'il n'y a point d'indices certains
+par où l'on puisse distinguer nettement la veille
+d'avec le sommeil, que j'en suis tout étonné; et
+mon étonnement est tel qu'il est presque capable
+de me persuader que je dors.</p>
+
+<p>Supposons donc maintenant que nous sommes
+endormis, et que toutes ces particularités, à savoir
+que nous ouvrons les yeux, que nous branlons
+la tête, que nous étendons les mains, et choses
+semblables, ne sont que de fausses illusions; et
+pensons que peut-être nos mains ni tout notre
+corps ne sont pas tels que nous les voyons. Toutefois
+il faut au moins avouer que les choses qui nous
+sont représentées dans le sommeil sont comme
+des tableaux et des peintures, qui ne peuvent être
+formées qu'à la ressemblance de quelque chose de
+réel et de véritable; et qu'ainsi, pour le moins, ces
+choses générales, à savoir des yeux, une tête, des
+mains, et tout un corps, ne sont pas choses imaginaires,
+mais réelles et existantes. Car de vrai les
+peintres, lors même qu'ils s'étudient avec le plus
+d'artifice à représenter des sirènes et des satyres
+par des figures bizarres et extraordinaires, ne peuvent
+toutefois leur donner des formes et des natures
+entièrement nouvelles, mais font seulement un
+certain mélange et composition des membres de
+divers animaux; ou bien si peut-être leur imagination
+est assez extravagante pour inventer quelque
+chose de si nouveau que jamais on n'ait rien
+vu de semblable, et qu'ainsi leur ouvrage représente
+une chose purement feinte et absolument
+fausse, certes à tout le moins les couleurs dont
+ils les composent doivent-elles être véritables.</p>
+
+<p>Et par la même raison, encore que ces choses
+générales, à savoir un corps, des yeux, une tête,
+des mains, et autres semblables, pussent être imaginaires,
+toutefois il faut nécessairement avouer qu'il
+y en a au moins quelques autres encore plus simples
+et plus universelles qui sont vraies et existantes; du
+mélange desquelles, ni plus ni moins que de celui
+de quelques véritables couleurs, toutes ces images
+des choses qui résident en notre pensée, soit vraies
+et réelles, soit feintes et fantastiques, sont formées.</p>
+
+<p>De ce genre de choses est la nature corporelle
+eu général et son étendue; ensemble la figure
+des choses étendues, leur quantité ou grandeur,
+et leur nombre; comme aussi le lieu où elles sont,
+le temps qui mesure leur durée, et autres semblables.
+C'est pourquoi peut-être que de là nous ne
+conclurons pas mal, si nous disons que la physique,
+l'astronomie, la médecine, et toutes les autres
+sciences qui dépendent de la considération des
+choses composées, sont fort douteuses et incertaines,
+mais que l'arithmétique, la géométrie, et les
+autres sciences de cette nature, qui ne traitent que
+de choses fort simples et fort générales, sans se
+mettre beaucoup en peine si elles sont dans la nature
+ou si elles n'y sont pas, contiennent quelque
+chose, de certain et d'indubitable: car, soit que je
+veille ou que je dorme, deux et trois joints ensemble
+formeront toujours le nombre de cinq, et le
+carré n'aura jamais plus de quatre côtés; et il
+ne semble pas possible que des vérités si claires et
+si apparentes puissent être soupçonnées d'aucune
+fausseté ou d'incertitude.</p>
+
+<p>Toutefois, il y a longtemps que j'ai dans mon
+esprit une certaine opinion qu'il y a un Dieu qui
+peut tout, et par qui j'ai été fait et créé tel que je
+suis. Or, que sais-je s'il n'a point fait qu'il n'y ait
+aucune terre, aucun ciel, aucun corps étendu, aucune
+figure, aucune grandeur, aucun lieu, et que
+néanmoins j'aie les sentiments de toutes ces choses,
+et que tout cela ne me semble point exister
+autrement que je le vois? Et même, comme je juge
+quelquefois que les autres se trompent dans les
+choses qu'ils pensent le mieux savoir, que sais-je
+s'il n'a point fait que je me trompe aussi toutes les
+fois que je fais l'addition de deux et de trois, ou
+que je nombre les côtés d'un carré, ou que je juge
+de quelque chose encore plus facile, si l'on se peut
+imaginer rien de plus facile que cela? Mais peut-être
+que Dieu n'a pas voulu que je fusse déçu de
+la sorte, car il est dit souverainement bon. Toutefois,
+ si cela répugnait à sa bonté de m'avoir fait tel
+que je me trompasse toujours, cela sembleroit aussi
+lui être contraire de permettre que je me trompe
+quelquefois, et néanmoins je ne puis douter qu'il
+ne le permette. Il y aura peut-être ici des personnes
+qui aimeroient mieux nier l'existence d'un Dieu si
+puissant, que de croire que toutes les autres choses
+sont incertaines. Mais ne leur résistons pas pour le
+présent, et supposons en leur faveur que tout ce qui
+est dit ici d'un Dieu soit une fable: toutefois, de
+quelque façon qu'ils supposent que je sois parvenu
+à l'état et à l'être que je possède, soit qu'ils l'attribuent
+à quelque destin ou fatalité, soit qu'ils le
+réfèrent au hasard, soit qu'ils veuillent que ce soit
+par une continuelle suite et liaison des choses, ou
+enfin par quoique autre manière; puisque faillir et
+se tromper est une imperfection, d'autant moins
+puissant sera l'auteur qu'ils assigneront à mon origine,
+d'autant plus sera-t-il probable que je suis
+tellement imparfait que je me trompe toujours.
+Auxquelles raisons je n'ai certes rien à répondre;
+mais enfin je suis contraint d'avouer qu'il n'y a
+rien de tout ce que je croyois autrefois être véritable
+dont je ne puisse en quelque façon douter;
+et cela non point par inconsidération ou légèreté,
+mais pour des raisons très fortes et mûrement
+considérées: de sorte que désormais je ne dois
+pas moins soigneusement m'empêcher d'y donner
+créance qu'à ce qui seroit manifestement faux, si
+je veux trouver quelque chose de certain et d'assuré
+dans les sciences.</p>
+
+<p>Mais il ne suffit pas d'avoir fait ces remarques,
+il faut encore que je prenne soin de m'en souvenir;
+car ces anciennes et ordinaires opinions me
+reviennent encore souvent en la pensée, le long
+et familier usage qu'elles ont eu avec moi leur
+donnant droit d'occuper mon esprit contre mon
+gré, et de se rendre presque maîtresses de ma
+créance; et je ne me désaccoutumerai jamais de
+leur déférer, et de prendre confiance en elles tant
+que je les considérerai telles qu'elles sont on effet,
+c'est-à-dire en quelque façon douteuses, comme
+je viens de montrer, et toutefois fort probables,
+en sorte que l'on a beaucoup plus de raison de
+les croire que de les nier. C'est pourquoi je pense
+que je ne ferai pas mal si, prenant de propos délibéré
+un sentiment contraire, je me trompe moi-même,
+et si je feins pour quelque temps que
+toutes ces opinions sont entièrement fausses et imaginaires;
+jusqu'à ce qu'enfin, ayant tellement balancé
+mes anciens et mes nouveaux préjugés qu'ils
+ne puissent faire pencher mon avis plus d'un côté
+que d'un autre, mon jugement ne soit plus désormais
+maîtrisé par de mauvais usages et détourné
+du droit chemin qui le peut conduire à la connoissance
+de la vérité. Car je suis assuré qu'il ne peut
+y avoir de péril ni d'erreur en cette voie, et que
+je ne saurais aujourd'hui trop accorder à ma défiance,
+puisqu'il n'est pas maintenant question d'agir,
+mais seulement de méditer et de connoître.</p>
+
+<p>Je supposerai donc, non pas que Dieu, qui est
+très bon, et qui est la souveraine source de vérité,
+mais qu'un certain mauvais génie, non moins
+rusé et trompeur que puissant, a employé toute
+son industrie à me tromper; je penserai que Je
+ciel, l'air, la terre, les couleurs, les figures, les
+sons, et toutes les autres choses extérieures, ne sont
+rien que des illusions et rêveries dont il s'est servi
+pour tendre des pièges à ma crédulité; je me considérerai
+moi-même comme n'ayant point de mains,
+point d'yeux, point de chair, point de sang; comme
+n'ayant aucun sens, mais croyant faussement avoir
+toutes ces choses; je demeurerai obstinément attaché
+à cette pensée; et si, par ce moyen, il n'est
+pas en mon pouvoir de parvenir à la connoissance
+d'aucune vérité, à tout le moins il est en ma puissance
+de suspendre mon jugement: c'est pourquoi
+je prendrai garde soigneusement de ne recevoir
+en ma croyance aucune fausseté, et préparerai
+si bien mon esprit à toutes les ruses de ce grand
+trompeur, que, pour puissant et rusé qu'il soit,
+il ne me pourra jamais rien imposer.</p>
+
+<p>Mais ce dessein est pénible et laborieux, et une
+certaine paresse m'entraîne insensiblement dans
+le train de ma vie ordinaire; et tout de même
+qu'un esclave qui jouissoit dans le sommeil d'une
+liberté imaginaire, lorsqu'il commence à soupçonner
+que sa liberté n'est qu'un songe, craint de
+se réveiller, et conspire avec ces illusions agréables
+pour en être plus longtemps abusé, ainsi je
+retombe insensiblement de moi-même dans mes
+anciennes opinions, et j'appréhende de me réveiller
+de cet assoupissement, de peur que les veilles laborieuses
+qui auroient à succéder à la tranquillité
+de ce repos, au lieu de m'apporter quelque jour
+et quelque lumière dans la connoissance de la vérité,
+ne fussent pas suffisantes pour éclaircir toutes
+les ténèbres des difficultés qui viennent d'être
+Agitées.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>MÉDITATION SECONDE.</h3>
+
+<h3>DE LA NATURE DE L'ESPRIT HUMAIN; ET QU'IL EST PLUS AISÉ<br>
+À CONNOÎTRE QUE LE CORPS.</h3>
+
+
+<p>La méditation que je fis hier m'a rempli l'esprit
+de tant de doutes, qu'il n'est plus désormais
+en ma puissance de les oublier. Et cependant je ne
+vois pas de quelle façon je les pourrai résoudre; et
+comme si tout-à-coup j'étois tombé dans une eau
+très profonde, je suis tellement surpris que je ne
+puis ni assurer mes pieds dans le fond, ni nager
+pour me soutenir au-dessus. Je m'efforcerai néanmoins,
+et suivrai derechef la même voie où j'étois
+entré hier, en m'éloignant de tout ce en quoi je
+pourrai imaginer le moindre doute, tout de même
+que si je connoissois que cela fût absolument faux;
+et je continuerai toujours dans ce chemin, jusqu'à
+ce que j'aie rencontré quelque chose de certain, ou
+du moins, si je ne puis autre chose, jusqu'à
+ce que j'aie appris certainement qu'il n'y a rien au monde
+de certain. Archimède, pour tirer le globe terrestre
+de sa place et le transporter en un autre lieu, ne
+demandoit rien qu'un point qui fût ferme et immobile:
+ainsi j'aurai droit de concevoir de hautes
+espérances, si je suis assez heureux pour trouver
+seulement une chose qui soit certaine et indubitable.</p>
+
+<p>Je suppose donc que toutes les choses que je
+vois sont fausses; je me persuade que rien n'a jamais
+été de tout ce que ma mémoire remplie de
+mensonges me représente; je pense n'avoir aucuns
+sens; je crois que le corps, la figure, l'étendue,
+le mouvement et le lieu ne sont que des fictions
+de mon esprit. Qu'est-ce donc qui pourra
+être estimé véritable? Peut-être rien autre chose,
+sinon qu'il n'y a rien au monde de certain.</p>
+
+<p>Mais que sais-je s'il n'y a point quelque autre
+chose différente de celles que je viens de juger
+incertaines, de laquelle on ne puisse avoir le
+moindre doute? N'y a-t-il point quelque Dieu, ou
+quelque autre puissance, qui me met en esprit ces
+pensées? Cela n'est pas nécessaire; car peut-être
+que je suis capable de les produire de moi-même.
+Moi donc à tout le moins ne suis-je point quelque
+chose? Mais j'ai déjà nié que j'eusse aucuns sens
+ni aucun corps: j'hésite néanmoins, car que s'ensuit-il
+de la? Suis-je tellement dépendant du corps
+et des sens que je ne puisse être sans eux? Mais je
+me suis persuadé qu'il n'y avoit rien du tout dans
+le monde, qu'il n'y avoit aucun ciel, aucune terre,
+aucuns esprits, ni aucuns corps: ne me suis-je
+donc pas aussi persuadé que je n'étois point?
+Tant s'en faut; j'étois sans doute, si je me suis persuadé
+ou seulement si j'ai pensé quelque chose.
+Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant
+et très rusé, qui emploie toute son industrie
+à me tromper toujours. Il n'y a donc point de
+doute que je suis, s'il me trompe; et qu'il me
+trompe tant qu'il voudra, il ne saura jamais faire
+que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque
+chose. De sorte qu'après y avoir bien pensé,
+et avoir soigneusement examiné toutes choses,
+enfin il faut conclure et tenir pour constant que
+cette proposition, je suis, j'existe, est nécessairement
+vraie, toutes les fois que je la prononce ou
+que je la conçois en mon esprit.</p>
+
+<p>Mais je ne connois pas encore assez clairement
+quel je suis, moi qui suis certain que je suis;
+de sorte que désormais il faut que je prenne
+soigneusement garde de ne prendre pas imprudemment
+quelque autre chose pour moi, et ainsi
+de ne me point méprendre dans cette connoissance,
+que je soutiens être plus certaine et plus
+évidente que toutes celles que j'ai eues auparavant.
+C'est pourquoi je considérerai maintenant
+tout de nouveau ce que je croyois être avant que
+j'entrasse dans ces dernières pensées; et de mes
+anciennes opinions je retrancherai tout ce qui
+peut être tant soit peu combattu par les raisons
+que j'ai tantôt alléguées, en sorte qu'il ne demeure
+précisément que cela seul qui est entièrement certain
+et indubitable. Qu'est-ce donc que j'ai cru
+être ci-devant? Sans difficulté, j'ai pensé que j'étois
+un homme. Mais qu'est-ce qu'un homme? Dirai-je
+que c'est un animal raisonnable? Non certes;
+car il me faudroit par après rechercher ce que
+c'est qu'animal, et ce que c'est que raisonnable;
+et ainsi d'une seule question je tomberois insensiblement
+en une infinité d'autres plus difficiles et
+plus embarrassées; et je ne voudrais pas abuser
+du peu de temps et de loisir qui me reste, en l'employant
+à démêler de semblables difficultés. Mais
+je m'arrêterai plutôt à considérer ici les pensées
+qui naissoient ci-devant d'elles-mêmes en mon esprit,
+et qui ne m'étoient inspirées que de ma seule
+nature, lorsque je m'appliquois à la considération
+de mon être. Je me considérois premièrement
+comme ayant un visage, des mains, des bras, et
+toute cette machine composée d'os et de chair,
+telle qu'elle paroît en un cadavre, laquelle je désignois
+par le nom de corps. Je considérois, outre
+cela, que je me nourrissois, que je marchois, que
+je sentois et que je pensois, et je rapportois toutes
+ces actions à l'âme; mais je ne m'arrêtois point à
+penser ce que c'étoit que cette âme, ou bien, si
+je m'y arrêtois, je m'imaginois qu'elle étoit quelque
+chose d'extrêmement rare et subtil, comme un
+vent, une flamme ou un air très délié, qui étoit
+insinué et répandu dans mes plus grossières parties.
+Pour ce qui étoit du corps, je ne doutois nullement
+de sa nature; mais je pensois la connoître
+fort distinctement; et si je l'eusse voulu expliquer
+suivant les notions que j'en avois alors, je
+l'eusse décrite en cette sorte: Par le corps, j'entends
+tout ce qui peut être terminé par quelque
+figure; qui peut être compris en quelque lieu, et
+remplir un espace en telle sorte que tout autre
+corps en soit exclus; qui peut être senti, ou par
+l'attouchement, ou par la vue, ou par l'ouïe, ou
+par le goût, ou par l'odorat; qui peut être mû eu
+plusieurs façons, non pas à la vérité par lui-même,
+mais par quelque chose d'étranger duquel
+il soit touché et dont il reçoive l'impression:
+car d'avoir la puissance de se mouvoir de soi-même,
+comme aussi de sentir ou de penser, je ne
+croyois nullement que cela appartint à la nature
+du corps; au contraire, je m'étonnois plutôt de
+voir que de semblables facultés se rencontroient
+en quelques uns.</p>
+
+<p>Mais moi, qui suis-je, maintenant que je suppose
+qu'il y a un certain génie qui est extrêmement
+puissant, et, si j'ose le dire, malicieux et rusé,
+qui emploie toutes ses forces et toute son industrie
+à me tromper? Puis-je assurer que j'aie la
+moindre chose de toutes celles que j'ai dites naguère
+appartenir à la nature du corps? Je m'arrête
+a penser avec attention, je passe et repasse toutes
+ces choses en mon esprit, et je n'en rencontre aucune
+que je puisse dire être en moi. Il n'est pas besoin
+que je m'arrête à les dénombrer. Passons donc
+aux attributs de l'âme, et voyons s'il y en a quelqu'un
+qui soit en moi. Les premiers sont de me
+nourrir et de marcher; mais s'il est vrai que je n'ai
+point de corps, il est vrai aussi que je ne puis
+marcher ni me nourrir. Un autre est de sentir;
+mais on ne peut aussi sentir sans le corps, outre
+que j'ai pensé sentir autrefois plusieurs choses
+pendant le sommeil, que j'ai reconnu à mon réveil
+n'avoir point en effet senties. Un autre est de penser,
+et je trouve ici que la pensée est un attribut
+qui m'appartient: elle seule ne peut être détachée
+de moi. Je suis, j'existe, cela est certain; mais
+combien de temps? autant de temps que je pense;
+car peut-être même qu'il se pourroit faire, si je
+cessois totalement de penser, que je cesserois en
+même temps tout-à-fait d'être. Je n'admets maintenant
+rien qui ne soit nécessairement vrai: je ne
+suis donc, précisément parlant, qu'une chose qui
+pense, c'est-à-dire un esprit, un entendement ou
+une raison, qui sont des termes dont la signification
+m'étoit auparavant inconnue. Or, je suis une
+chose vraie et vraiment existante: mais quelle
+chose? Je l'ai dit: une chose qui pense. Et quoi
+davantage? J'exciterai mon imagination pour voir
+si je ne suis point encore quelque chose de plus.
+Je ne suis point cet assemblage de membres que
+l'on appelle le corps humain; je ne suis point un
+air délié et pénétrant répandu dans tous ces membres;
+je ne suis point un vent, un souffle, une
+vapeur, ni rien de tout ce que je puis feindre et
+m'imaginer, puisque j'ai supposé que tout cela n'étoit
+rien, et que, sans changer cette supposition,
+je trouve que je ne laisse pas d'être certain que je
+suis quelque chose.</p>
+
+<p>Mais peut-être est-il vrai que ces mêmes choses-là
+que je suppose n'être point, parce qu'elles
+me sont inconnues, ne sont point en effet différentes
+de moi, que je connois. Je n'en sais rien;
+je ne dispute pas maintenant de cela; je ne puis
+donner mon jugement que des choses qui me sont
+connues: je connois que j'existe, et je cherche
+quel je suis, moi que je connois être. Or, il est très
+certain que la connoissance de mon être, ainsi précisément
+pris, ne dépend point des choses dont
+l'existence ne m'est pas encore connue; par conséquent
+elle ne dépend d'aucunes de celles que je
+puis feindre par mon imagination. Et même ces
+termes de feindre et d'imaginer m'avertissent de
+mon erreur: car je feindrois en effet si je m'imaginois
+être quelque chose, puisque imaginer n'est
+rien autre chose que contempler la figure ou l'image
+d'une chose corporelle; or, je sais déjà certainement
+que je suis, et que tout ensemble il se peut
+faire que toutes ces images, et généralement toutes
+les choses qui se rapportent à la nature du corps,
+ne soient que des songes ou des chimères. Ensuite
+de quoi je vois clairement que j'ai aussi peu de
+raison en disant, J'exciterai mon imagination pour
+connoître plus distinctement quel je suis, que si
+je disois, Je suis maintenant éveillé, et j'aperçois
+quelque chose de réel et de véritable; mais, parceque
+je ne l'aperçois pas encore assez nettement, je
+m'endormirai tout exprès, afin que mes songes me
+représentent cela même avec plus de vérité et d'évidence.
+Et, partant, je connois manifestement
+que rien de tout ce que je puis comprendre par
+le moyen de l'imagination n'appartient à cette connoissance
+que j'ai de moi-même, et qu'il est besoin
+de rappeler et détourner son esprit de cette façon
+de concevoir, afin qu'il puisse lui-même connoître
+bien distinctement sa nature.</p>
+
+<p>Mais qu'est-ce donc que je suis? une chose qui
+pense. Qu'est-ce qu'une chose qui pense? c'est
+une chose qui doute, qui entend, qui conçoit,
+qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas,
+qui imagine aussi, et qui sent. Certes, ce n'est pas
+peu si toutes ces choses appartiennent à ma nature.
+Mais pourquoi n'y appartiendroient-elles pas? Ne
+suis-je pas celui-là même qui maintenant doute
+presque de tout, qui néanmoins entend et conçoit
+certaines choses, qui assure et affirme celles-là
+seules être véritables, qui nie toutes les autres,
+qui veut et désire d'en connoître davantage, qui
+ne veut pas être trompé, qui imagine beaucoup de
+choses, même quelquefois en dépit que j'en aie,
+et qui en sent aussi beaucoup, comme par l'entremise
+des organes du corps. Y a-t-il rien de tout
+cela qui ne soit aussi véritable qu'il est certain que
+je suis et que j'existe, quand même je dormirois
+toujours, et que celui qui m'a donné l'être se serviroit
+de toute son industrie pour m'abuser? Y a-t-il
+aussi aucun de ces attributs qui puisse être distingué
+de ma pensée, ou qu'on puisse dire être
+séparé de moi-même? Car il est de soi si évident
+que c'est moi qui doute, qui entends et qui désire,
+qu'il n'est pas ici besoin de rien ajouter pour l'expliquer.
+Et j'ai aussi certainement la puissance
+d'imaginer; car, encore qu'il puisse arriver (comme
+j'ai supposé auparavant) que les choses que j'imagine
+ne soient pas vraies, néanmoins cette puissance
+d'imaginer ne laisse pas d'être réellement en
+moi, et fait partie de ma pensée. Enfin, je suis le
+même qui sens, c'est-à-dire qui aperçois certaines
+choses comme par les organes des sens, puisqu'en
+effet je vois de la lumière, j'entends du bruit, je
+sens de la chaleur. Mais l'on me dira que ces apparences-là
+sont fausses et que je dors. Qu'il soit ainsi;
+toutefois, à tout le moins, il est très certain qu'il
+me semble que je vois de la lumière, que j'entends
+du bruit, et que je sens de la chaleur; cela ne peut
+être faux; et c'est proprement ce qui en moi s'appelle
+sentir; et cela précisément n'est rien autre
+chose que penser. D'où je commence à connoître
+quel je suis, avec un peu plus de clarté et de distinction
+que ci-devant.</p>
+
+<p>Mais néanmoins il me semble encore et je ne
+puis m'empêcher de croire que les choses corporelles,
+dont les images se forment par la pensée,
+qui tombent sous les sens, et que les sens mêmes
+examinent, ne soient beaucoup plus distinctement
+connues que cette je ne sais quelle partie de moi-même
+qui ne tombe point sous l'imagination: quoi-qu'en
+effet cela soit bien étrange de dire que je connoisse
+et comprenne plus distinctement des choses
+dont l'existence me paroît douteuse, qui me sont
+inconnues et qui ne m'appartiennent point, que
+celles de la vérité desquelles je suis persuadé, qui
+me sont connues, et qui appartiennent à ma propre
+nature, en un mot que moi-même. Mais je vois
+bien ce que c'est; mon esprit est un vagabond qui
+se plaît à m'égarer, et qui ne sauroit encore souffrir
+qu'on le retienne dans les justes bornes de la
+vérité. Lâchons-lui donc encore une fois la bride,
+et, lui donnant toute sorte de liberté, permettons-lui
+de considérer les objets qui lui paroissent au
+dehors, afin que, venant ci-après à la retirer doucement
+et à propos, et de l'arrêter sur la considération
+de son être et des choses qu'il trouve en lui,
+il se laisse après cela plus facilement régler et conduire.</p>
+
+<p>Considérons donc maintenant les choses que
+l'on estime vulgairement être les plus faciles de
+toutes à connoître, et que l'on croit aussi être le
+plus distinctement connues, c'est à savoir les corps
+que nous touchons et que nous voyons: non pas à
+la vérité les corps en général, car ces notions générales
+sont d'ordinaire un peu plus confuses;
+mais considérons-en un en particulier. Prenons
+par exemple ce morceau de cire: il vient tout fraîchement
+d'être tiré de la ruche, il n'a pas encore
+perdu la douceur du miel qu'il contenoit, il retient
+encore quelque chose de l'odeur des fleurs dont
+il a été recueilli; sa couleur, sa figure, sa grandeur,
+sont apparentes; il est dur, il est froid, il est maniable,
+et si vous frappez dessus il rendra quelque
+son. Enfin toutes les choses qui peuvent distinctement
+faire connoître un corps se rencontrent en
+celui-ci. Mais voici que pendant que je parle on
+l'approche du feu: ce qui y restoit de saveur s'exhale,
+l'odeur s'évapore, sa couleur se change, sa figure
+se perd, sa grandeur augmente, il devient liquide,
+il s'échauffe, à peine le peut-on manier, et
+quoique l'on frappe dessus il ne rendra plus aucun
+son. La même cire demeure-t-elle encore après ce
+changement? Il faut avouer qu'elle demeure; personne
+n'en doute, personne ne juge autrement.
+Qu'est-ce donc que l'on connoissoit en ce morceau
+de cire avec tant de distinction? Certes ce ne peut
+être rien de tout ce que j'y ai remarqué par l'entremise
+des sens, puisque toutes les choses qui tomboient
+sous le goût, sous l'odorat, sous la vue,
+sous l'attouchement, et sous l'ouïe, se trouvent
+changées, et que cependant la même cire demeure.
+Peut-être étoit-ce ce que je pense maintenant, à
+savoir que cette cire n'étoit pas ni cette douceur
+de miel, ni cette agréable odeur de fleurs, ni cette
+blancheur, ni cette figure, ni ce son; mais seulement
+un corps qui un peu auparavant me paroissoit
+sensible sous ces formes, et qui maintenant
+se fait sentir sous d'autres. Mais qu'est-ce, précisément
+parlant, que j'imagine lorsque je la conçois
+en cette sorte? Considérons-le attentivement, et,
+retranchant toutes les choses qui n'appartiennent
+point à la cire, voyons ce qui reste. Certes il ne
+demeure rien que quelque chose d'étendu, de flexible
+et de muable. Or qu'est-ce que cela, flexible et
+muable? N'est-ce pas que j'imagine que cette cire
+étant ronde, est capable de devenir carrée, et de
+passer du carré en une figure triangulaire? Non
+certes, ce n'est pas cela, puisque je la conçois capable
+de recevoir une infinité de semblables changements,
+et je ne saurois néanmoins parcourir cette
+infinité par mon imagination, et par conséquent
+cette conception que j'ai de la cire ne s'accomplit
+pas par la faculté d'imaginer. Qu'est-ce maintenant
+que cette extension? N'est-elle pas aussi inconnue?
+car elle devient plus grande quand la cire se fond,
+plus grande quand elle bout, et plus grande encore
+quand la chaleur augmente; et je ne concevrois
+pas clairement et selon la vérité ce que c'est
+que de la cire, si je ne pensois que même ce morceau
+que nous considérons est capable de recevoir
+plus de variétés selon l'extension que je n'en ai
+jamais imaginé. Il faut donc demeurer d'accord que
+je ne saurois pas même comprendre par l'imagination
+ce que c'est que ce morceau de cire, et qu'il n'y
+a que mon entendement seul qui le comprenne. Je
+dis ce morceau de cire en particulier; car pour la
+cire en général, il est encore plus évident. Mais quel
+est ce morceau de cire qui ne peut être compris
+que par l'entendement ou par l'esprit? Certes c'est
+le même que je vois, que je touche, que j'imagine,
+et enfin c'est le même que j'ai toujours cru que
+c'étoit au commencement. Or ce qui est ici grandement
+à remarquer, c'est que sa perception n'est
+point une vision, ni un attouchement, ni une imagination,
+et ne l'a jamais été, quoiqu'il le semblât
+ainsi auparavant, mais seulement une inspection
+de l'esprit, laquelle peut être imparfaite et confuse,
+comme elle étoit auparavant, ou bien claire et
+distincte, comme elle est à présent, selon que mon
+attention se porte plus ou moins aux choses qui
+sont en elle, et dont elle est composée.</p>
+
+<p>Cependant je ne me saurois trop étonner quand
+je considère combien mon esprit a de foiblesse et
+de pente qui le porte insensiblement dans l'erreur.
+Car encore que sans parler je considère tout cela
+en moi-même, les paroles toutefois m'arrêtent,
+et je suis presque déçu par les termes du langage
+ordinaire: car nous disons que nous voyons la
+même cire, si elle est présente, et non pas que
+nous jugeons que c'est la même, de ce qu'elle a
+même couleur et même figure: d'où je voudrois
+presque conclure que l'on connoît la cire par la
+vision des yeux, et non par la seule inspection de
+l'esprit; si par hasard je ne regardois d'une fenêtre
+des hommes qui passent dans la rue, à la vue desquels
+je ne manque pas de dire que je vois des
+hommes, tout de même que je dis que je vois de
+la cire; et cependant que vois-je de cette fenêtre,
+sinon des chapeaux et des manteaux, qui pourraient
+couvrir des machines artificielles qui ne se
+remueraient que par ressorts? mais je juge que ce
+sont des hommes; et ainsi je comprends par la
+seule puissance de juger qui réside en mon esprit
+ce que je croyois voir de mes yeux.</p>
+
+<p>Un homme qui tâche d'élever sa connoissance
+au-delà du commun doit avoir honte de tirer des
+occasions de douter des formes de parler que le
+vulgaire a inventées: j'aime mieux passer outre, et
+considérer si je concevois avec plus d'évidence et
+de perfection ce que c'etoit que de la cire, lorsque
+je l'ai d'abord aperçue, et que j'ai cru la
+connoître par le moyen des sens extérieurs, ou à
+tout le moins par le sens commun, ainsi qu'ils appellent,
+c'est-à-dire par la faculté imaginative, que
+je ne la conçois à présent, après avoir plus soigneusement
+examiné ce qu'elle est et de quelle
+façon elle peut être connue. Certes il seroit ridicule
+de mettre cela en doute. Car qu'y avoit-il
+dans cette première perception qui fût distinct?
+qu'y avoit-il qui ne semblât pouvoir tomber en
+même sorte dans le sens du moindre des animaux?
+Mais quand je distingue la cire d'avec ses formes
+extérieures, et que, tout de même que si je lui
+avois ôté ses vêtements, je la considère toute nue,
+il est certain que, bien qu'il se puisse encore
+rencontrer quelque erreur dans mon jugement, je
+ne la puis néanmoins concevoir de cette sorte sans
+un esprit humain.</p>
+
+<p>Mais enfin que dirai-je de cet esprit, c'est-à-dire
+de moi-même, car jusques ici je n'admets en
+moi rien autre chose que l'esprit? Quoi donc! moi
+qui semble concevoir avec tant de netteté et de
+distinction ce morceau de cire, ne me connois-je
+pas moi-même, non seulement avec bien plus de
+vérité et de certitude, mais encore avec beaucoup
+plus de distinction et de netteté? car si je juge que
+la cire est ou existe de ce que je la vois, certes il
+suit bien plus évidemment que je suis ou que
+j'existe moi-même de ce que je la vois: car il se
+peut faire que ce que je vois ne soit pas en effet
+de la cire, il se peut faire aussi que je n'aie pas
+même des yeux pour voir aucune chose; mais il
+ne se peut faire que lorsque je vois, ou, ce que
+je ne distingue point, lorsque je pense voir, que
+moi qui pense ne sois quelque chose. De même,
+si je juge que la cire existe de ce que je la touche,
+il s'ensuivra encore la même chose, à savoir que
+je suis; et si je le juge de ce que mon imagination,
+ou quelque autre cause que ce soit, me le persuade,
+je conclurai toujours la même chose. Et ce
+que j'ai remarqué ici de la cire se peut appliquer à
+toutes les autres choses qui me sont extérieures et
+qui se rencontrent hors de moi. Et, de plus, si la
+notion ou perception de la cire ma semblé plus
+nette et plus distincte après que non seulement la
+vue ou le toucher, mais encore beaucoup d'autres
+causes me l'ont rendue plus manifeste, avec combien
+plus d'évidence, de distinction et de netteté
+faut-il avouer que je me connois à présent moi-même,
+puisque toutes les raisons qui servent à
+connoître concevoir la nature de la cire, ou de
+quelque autre corps que ce soit, prouvent beaucoup
+mieux la nature de mon esprit; et il se rencontre
+encore tant d'autres choses en l'esprit même
+qui peuvent contribuer à l'éclaircissement de sa
+nature, que celles qui dépendent du corps, comme
+celles-ci, ne méritent quasi pas d'être mises en
+compte.</p>
+
+<p>Mais enfin me voici insensiblement revenu où
+je voulois; car, puisque c'est une chose qui m'est
+à présent manifeste, que les corps mêmes ne sont
+pas proprement connus par les sens ou par la faculté
+d'imaginer, mais par le seul entendement, et
+qu'ils ne sont pas connus de ce qu'ils sont vus ou
+touchés, mais seulement de ce qu'ils sont entendus,
+ou bien compris par la pensée, je vois clairement
+qu'il n'y a rien qui me soit plus facile à connoître
+que mon esprit. Mais, parce qu'il est malaisé de se
+défaire si promptement d'une opinion à laquelle on
+s'est accoutumé de longue main, il sera bon que
+je m'arrête un peu en cet endroit, afin que par la
+longueur de ma méditation j'imprime plus profondément
+en ma mémoire cette nouvelle connoissance.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>MÉDITATION TROISIÈME</h3>
+
+<h3>DE DIEU; QU'IL EXISTE.</h3>
+
+<p>Je fermerai maintenant les yeux, je boucherai
+mes oreilles, je détournerai tous mes sens, j'effacerai
+même de ma pensée toutes les images des
+choses corporelles, ou du moins, parce qu'à peine
+cela se peut-il faire, je les réputerai comme vaines
+et comme fausses; et ainsi m'entretenant seulement
+moi-même, et considérant mon intérieur, je
+tâcherai de me rendre peu à peu plus connu et plus
+familier à moi-même. Je suis une chose qui pense,
+c'est-à-dire qui doute, qui affirme, qui nie, qui
+connoît peu de choses, qui en ignore beaucoup,
+qui aime, qui hait, qui veut, qui ne veut pas, qui
+imagine aussi, et qui sent; car, ainsi que j'ai remarqué
+ci-devant, quoique les choses que je sens et
+que j'imagine ne soient peut-être rien du tout hors
+de moi et en elles-mêmes, je suis néanmoins assuré
+que ces façons de penser que j'appelle sentiments
+et imaginations, en tant seulement qu'elles sont
+des façons de penser, résident et se rencontrent
+certainement en moi. Et dans ce peu que je viens
+de dire, je crois avoir rapporté tout ce que je sais
+véritablement, ou du moins tout ce que jusques ici
+j'ai remarqué que je savois. Maintenant, pour tâcher
+d'étendre ma connoissance plus avant, j'userai
+de circonspection, et considérerai avec soin si je ne
+pourrai point encore découvrir en moi quelques
+autres choses que je n'aie point encore jusques ici
+aperçues. Je suis assuré que je suis une chose qui
+pense; mais ne sais-je donc pas aussi ce qui est
+requis pour me rendre certain de quelque chose?
+Certes, dans cette première connoissance, il n'y
+a rien qui m'assure de la vérité, que la claire et
+distincte perception de ce que je dis, laquelle de
+vrai ne seroit pas suffisante pour m'assurer que
+ce que je dis est vrai, s'il pouvoit jamais arriver
+qu'une chose que je concevrois ainsi clairement
+et distinctement se trouvât fausse: et partant il
+me semble que déjà je puis établir pour règle générale
+que toutes les choses que nous concevons
+fort clairement et fort distinctement sont toutes
+vraies.</p>
+
+<p>Toutefois j'ai reçu et admis ci-devant plusieurs
+choses comme très certaines et très manifestes,
+lesquelles néanmoins j'ai reconnu par après être
+douteuses et incertaines. Quelles étoient donc ces
+choses-là? C'étoit la terre, le ciel, les astres, et
+toutes les autres choses que j'apercevois par l'entremise
+de mes sens. Or qu'est-ce que je concevois
+clairement et distinctement en elles? Certes
+rien autre chose, sinon que les idées ou les pensées
+de ces choses-là se présentoient à mon esprit.
+Et encore à présent je ne nie pas que ces idées ne se
+rencontrent en moi. Mais il y avoit encore une autre
+chose que j'assurois, et qu'à cause de l'habitude
+que j'avois à la croire, je pensois apercevoir très
+clairement, quoique véritablement je ne l'aperçusse
+point, à savoir qu'il y avoit des choses hors de
+moi d'où procédoient ces idées, et auxquelles elles
+étoient tout-à-fait semblables: et c'étoit en cela
+que je me trompois; ou si peut-être je jugeois selon
+la vérité, ce n'étoit aucune connoissance que
+j'eusse qui fût cause de la vérité de mon jugement.</p>
+
+<p>Mais lorsque je considérois quelque chose de
+fort simple et de fort facile touchant l'arithmétique
+et la géométrie, par exemple que deux et
+trois joints ensemble produisent le nombre de
+cinq, et autres choses semblables, ne les concevois-je
+pas au moins assez clairement pour assurer
+qu'elles étoient vraies? Certes si j'ai jugé depuis
+qu'on pouvoit douter de ces choses, ce n'a point
+été pour autre raison que parce qu'il me venoit en
+l'esprit que peut-être quelque Dieu avoit pu me
+donner une telle nature que je me trompasse même
+touchant les choses qui me semblent les plus manifestes.
+Or toutes les fois que cette opinion ci-devant
+conçue de la souveraine puissance d'un Dieu
+se présente à ma pensée, je suis contraint d'avouer
+qu'il lui est facile, s'il le veut, de faire en sorte
+que je m'abuse même dans les choses que je crois
+connoître avec une évidence très grande: et
+au contraire toutes les fois que je me tourne
+vers les choses que je pense concevoir fort clairement,
+je suis tellement persuadé par elles,
+que de moi-même je me laisse emporter à ces paroles:
+Me trompe qui pourra, si est-ce qu'il ne
+sauroit jamais faire que je ne sois rien, tandis que
+je penserai être quelque chose, ou que quelque
+jour il soit vrai que je n'aie jamais été, étant vrai
+maintenant que je suis, on bien que deux et trois
+joints ensemble fassent plus ni moins que cinq,
+ou choses semblables, que je vois clairement ne
+pouvoir être d'autre façon que je les conçois.</p>
+
+<p>Et certes, puisque je n'ai aucune raison de
+croire qu'il y ait quelque Dieu qui soit trompeur,
+et même que je n'ai pas encore considéré celles
+qui prouvent qu'il y a un Dieu, la raison de douter
+qui dépend seulement de cette opinion est bien
+légère, et pour ainsi dire métaphysique. Mais afin
+de la pouvoir tout-à-fait ôter, je dois examiner s'il y
+a un Dieu, sitôt que l'occasion s'en présentera; et
+si je trouve qu'il y en ait un, je dois aussi examiner
+s'il peut être trompeur: car, sans la connoissance
+de ces deux vérités, je ne vois pas que
+je puisse jamais être certain d'aucune chose. Et
+afin que je puisse avoir occasion d'examiner cela
+sans interrompre l'ordre du méditer que je me
+suis proposé, qui est de passer par degrés des
+notions que je trouverai les premières en mon esprit,
+à celles que j'y pourrai trouver par après,
+il faut ici que je divise toutes mes pensées en certains
+genres, et que je considère dans lesquels
+de ces genres il y a proprement de la vérité ou de
+l'erreur.</p>
+
+<p>Entre mes pensées, quelques unes sont comme
+les images des choses, et c'est à celles-là seules que
+convient proprement le nom d'idée; comme lorsque
+je me représente un homme, ou une chimère, ou le
+ciel, ou un ange, ou Dieu même. D'autres, outre
+cela, ont quelques autres formes; comme lorsque
+je veux, que je crains, que j'affirme ou que je nie,
+je conçois bien alors quelque chose comme le sujet
+de l'action de mon esprit, mais j'ajoute aussi quelque
+autre chose par cette action à l'idée que j'ai de
+cette chose-là; et de ce genre de pensées, les unes
+sont appelées volontés ou affections, et les autres
+jugements.</p>
+
+<p>Maintenant, pour ce qui concerne les idées, si
+on les considère seulement en elles-mêmes, et qu'on
+ne les rapporte point à quelque autre chose, elles
+ne peuvent, à proprement parler, être fausses:
+car soit que j'imagine une chèvre ou une chimère,
+il n'est pas moins vrai que j'imagine l'une que
+l'autre. Il ne faut pas craindre aussi qu'il se puisse
+rencontrer de la fausseté dans les affections ou volontés:
+car encore que je puisse désirer des choses
+mauvaises, ou même qui ne furent jamais, toutefois
+il n'est pas pour cela moins vrai que je les
+désire. Ainsi il ne reste plus que les seuls jugements,
+dans lesquels je dois prendre garde soigneusement
+de ne me point tromper. Or la principale
+erreur et la plus ordinaire qui s'y puisse rencontrer
+consiste en ce que je juge que les idées
+qui sont en moi sont semblables ou conformes à
+des choses qui sont hors de moi: car certainement
+si je considérois seulement les idées comme
+de certains modes ou façons de ma pensée, sans
+les vouloir rapporter à quelque autre chose d'extérieur,
+à peine me pourroient-elles donner occasion
+de faillir.</p>
+
+<p>Or, entre ces idées, les unes me semblent être
+nées avec moi, les autres être étrangères et venir
+de dehors, et les autres être faites et inventées par
+moi-même. Car que j'aie la faculté de concevoir
+ce que c'est qu'on nomme en général une choses,
+ou une vérité, ou une pensée, il me semble que
+je ne tiens point cela d'ailleurs que de ma nature
+propre; mais si j'ois maintenant quelque bruit,
+si je vois le soleil, si je sens de la chaleur,
+jusqu'à cette heure j'ai jugé que ces sentiments
+procédoient de quelques choses qui existent hors
+de moi; et enfin il me semble que les sirènes,
+les hippogriffes et toutes les autres semblables chimères
+sont des fictions et inventions du mon esprit.
+Mais aussi peut-être me puis-je persuader que
+toutes ces idées sont du genre de celles que j'appelle
+étrangères, et qui viennent de dehors, ou
+bien qu'elles sont toutes nées avec moi, ou bien
+qu'elles ont toutes été faites par moi: car je n'ai
+point encore clairement découvert leur véritable
+origine. Et ce que j'ai principalement à faire en cet
+endroit est de considérer, touchant celles qui me
+semblent venir de quelques objets qui sont hors
+de moi, quelles sont les raisons qui m'obligent à
+les croire semblables à ces objets.</p>
+
+<p>La première de ces raisons est qu'il me semble
+que cela m'est enseigné par la nature; et la
+seconde, que j'expérimente en moi-même que ces
+idées ne dépendent point de ma volonté; car souvent
+elles se présentent à moi malgré moi, comme
+maintenant, soit que je le veuille, soit que je ne le
+veuille pas, je sens de la chaleur, et pour cela je
+me persuade que ce sentiment, ou bien cette idée
+de la chaleur est produite en moi par une chose
+différente de moi, à savoir par la chaleur du feu
+auprès duquel je suis assis. Et je ne vois rien qui me
+semble plus raisonnable que de juger que cette
+chose étrangère envoie et imprime en moi sa ressemblance
+plutôt qu'aucune autre chose.</p>
+
+<p>Maintenant il faut que je voie si ces raisons sont
+assez fortes et convaincantes. Quand je dis qu'il
+me semble que cela m'est enseigné par la nature,
+j'entends seulement par ce mot de nature une certaine
+inclination qui me porte à le croire, et non
+pas une lumière naturelle qui me fasse connoître
+que cela est véritable. Or ces deux façons de parler
+diffèrent beaucoup entre elles. Car je ne saurois
+rien révoquer en doute de ce que la lumière
+naturelle me fait voir être vrai, ainsi qu'elle m'a
+tantôt fait voir que de ce que je doutois je pouvois
+conclure que j'étois; d'autant que je n'ai en moi
+aucune autre faculté ou puissance pour distinguer
+le vrai d'avec le faux, qui me puisse enseigner
+que ce que cette lumière me montre comme vrai
+ne l'est pas, et à qui je me puisse tant fier qu'à
+elle. Mais pour ce qui est des inclinations qui me
+semblent aussi m'être naturelles, j'ai souvent remarqué,
+lorsqu'il a été question de faire choix
+entre les vertus et les vices, qu'elles ne m'ont pas
+moins porté au mal qu'au bien; c'est pourquoi je
+n'ai pas sujet de les suivre non plus en ce qui regarde
+le vrai et le faux. Et pour l'autre raison,
+qui est que ces idées doivent venir d'ailleurs, puisqu'elles
+ne dépendent pas de ma volonté, je ne la
+trouve non plus convaincante. Car tout de même
+que ces inclinations dont je parlois tout maintenant
+se trouvent en moi, nonobstant qu'elles ne s'accordent
+pas toujours avec ma volonté, ainsi peut-être
+qu'il y a en moi quelque faculté ou puissance propre
+à produire ces idées sans l'aide d'aucunes choses extérieures,
+bien qu'elle ne me soit pas encore connue;
+comme en effet il m'a toujours semblé jusques
+ici que lorsque je dors elles se forment ainsi
+en moi sans l'aide des objets qu'elles représentent.
+Et enfin encore que je demeurasse d'accord qu'elles
+sont causées par ces objets, ce n'est pas une conséquence
+nécessaire qu'elles doivent leur être semblables.
+Au contraire, j'ai souvent remarqué en
+beaucoup d'exemples qu'il y avoit une grande différence
+entre l'objet et son idée. Comme par exemple
+je trouve en moi deux idées du soleil toutes
+diverses: l'une tire son origine des sens, et doit
+être placée dans le genre de celles que j'ai dites ci-dessus
+venir de dehors, par laquelle il me paroît
+extrêmement petit; l'autre est prise des raisons de
+l'astronomie, c'est-à-dire de certaines notions nées
+avec moi, ou enfin est formée par moi-même de
+quelque sorte que ce puisse être, par laquelle il
+me paroît plusieurs fois plus grand que toute la
+terre. Certes ces deux idées que je conçois du soleil
+ne peuvent pas être toutes deux semblables au
+même soleil; et la raison me fait croire que celle
+qui vient immédiatement de son apparence est
+celle qui lui est le plus dissemblable. Tout cela me
+fait assez connoître que jusques à celle heure ce
+n'a point été par un jugement certain et prémédité,
+mais seulement par une aveugle et téméraire impulsion,
+que j'ai cru qu'il y avoit des choses hors
+de moi, et différentes de mon être, qui, par les
+organes, de mes sens, ou par quelque autre moyen
+que ce puisse être, envoyoient en moi leurs idées
+ou images, et y imprimoient leurs ressemblances.</p>
+
+<p>Mais il se présente encore une autre voie pour
+rechercher si entre les choses dont j'ai en moi les
+idées, il y en a quelques unes qui existent hors de
+moi. A savoir, si ces idées sont prises en tant seulement
+que ce sont de certaines façons de penser,
+je ne reconnois entre elles aucune différence ou
+inégalité, et toutes me semblent procéder de moi
+d'une même façon; mais les considérant comme
+des images, dont les unes représentent une chose
+et les autres une autre, il est évident qu'elles sont
+fort différentes les unes des autres. Car en effet
+celles qui me représentent des substances sont sans
+doute quelque chose de plus, et contiennent en soi,
+pour ainsi parler, plus de réalité objective, c'est-à-dire
+participent par représentation à plus de
+degrés d'être ou de perfection, que celles qui me
+représentent seulement des modes ou accidents.
+De plus, celle par laquelle je conçois un Dieu souverain,
+éternel, infini, immuable, tout connoissant, tout
+puissant, et créateur universel de toutes
+les choses qui sont hors de lui; celle-là, dis-je, a
+certainement en soi plus de réalité objective que
+celles par qui les substances finies me sont représentées.</p>
+
+<p>Maintenant c'est une chose manifeste par la lumière
+naturelle, qu'il doit y avoir pour le moins
+autant de réalité dans la cause efficiente et totale
+que dans son effet: car d'où est-ce que l'effet peut
+tirer sa réalité, sinon de sa cause; et comment cette
+cause la lui pourroit-elle communiquer, si elle ne
+l'avoit en elle-même? Et de là il suit non seulement
+que le néant ne saurait produire aucune chose, mais
+aussi que ce qui est plus parfait, c'est-à-dire qui contient
+en soi plus de réalité, ne peut être une suite et
+une dépendance du moins parfait. Et cette vérité
+n'est pas seulement claire et évidente dans les effets
+qui ont cette réalité que les philosophes appellent
+actuelle ou formelle, mais aussi dans les idées où
+l'on considère seulement la réalité qu'ils nomment
+objective: par exemple, la pierre qui n'a point encore
+été, non seulement ne peut pas maintenant
+commencer d'être, si elle n'est produite par une
+chose qui possède en soi formellement ou éminemment
+tout ce qui entre en la composition de
+la pierre, c'est-à-dire qui contienne en soi les
+mêmes choses, ou d'autres plus excellentes que
+celles qui sont dans la pierre; et la chaleur ne peut
+être produite dans un sujet qui en étoit auparavant
+privé, si ce n'est par une chose qui soit d'un
+ordre, d'un degré ou d'un genre au moins aussi
+parfait que la chaleur, et ainsi des autres. Mais
+encore, outre cela, l'idée de la chaleur ou de la
+pierre ne peut pas être en moi, si elle n'y a été
+mise par quelque cause qui contienne en soi pour
+le moins autant de réalité que j'en conçois dans la
+chaleur ou dans la pierre: car, encore que cette
+cause-là ne transmette en mon idée aucune chose
+de sa réalité actuelle ou formelle, on ne doit pas
+pour cela s'imaginer que cette cause doive être
+moins réelle; mais on doit savoir que toute idée
+étant un ouvrage de l'esprit, sa nature est telle
+qu'elle ne demande de soi aucune autre réalité formelle
+que celle qu'elle reçoit et emprunte de la
+pensée ou de l'esprit, dont elle est seulement un
+mode, c'est-à-dire une manière ou façon de penser.
+Or, afin qu'une idée contienne une telle réalité
+objective plutôt qu'une autre, elle doit sans doute
+avoir cela de quelque cause dans laquelle il se rencontre
+pour le moins autant de réalité formelle
+que cette idée contient de réalité objective; car
+si nous supposons qu'il se trouve quelque chose
+dans une idée qui ne se rencontre pas dans sa cause,
+il faut donc qu'elle tienne cela du néant. Mais,
+pour imparfaite que soit cette façon d'être par
+laquelle une chose est objectivement ou par représentation
+dans l'entendement par son idée, certes
+on ne peut pas néanmoins dire que cette façon et
+manière-là d'être ne soit rien, ni par conséquent
+que cette idée tire son origine du néant. Et je ne
+dois pas aussi m'imaginer que la réalité que je
+considère dans mes idées n'étant qu'objective, il
+n'est pas nécessaire, que la même réalité soit formellement
+ou actuellement dans les causes de ces
+idées, mais qu'il suffit qu'elle soit aussi objectivement
+en elles: car, tout ainsi que cette manière
+d'être objectivement appartient aux idées de leur
+propre nature, de même aussi la manière ou la façon
+d'être formellement appartient aux causes de
+ces idées (à tout le moins aux premières et principales)
+de leur propre nature. Et encore qu'il
+puisse arriver qu'une idée donne naissance à
+une autre idée, cela ne peut pas toutefois être à
+l'infini; mais il faut à la fin parvenir à une première
+idée, dont la cause soit comme un patron
+ou un original dans lequel toute la réalité ou perfection
+soit contenue formellement et en effet,
+qui se rencontre seulement objectivement ou
+par représentation dans ces idées. En sorte que
+la lumière naturelle me fait connoître évidemment
+que les idées sont en moi comme des tableaux
+ou des images qui peuvent à la vérité
+facilement déchoir de la perfection des choses
+dont elles ont été tirées, mais qui ne peuvent
+jamais rien contenir de plus grand ou de plus
+parfait.</p>
+
+<p>Et d'autant plus longuement et soigneusement
+j'examine toutes ces choses, d'autant plus clairement
+et distinctement je connois qu'elles sont
+vraies. Mais, enfin, que conclurai-je de tout cela?
+C'est à savoir que, si la réalité ou perfection objective
+de quelqu'une de mes idées est telle que je
+connoisse clairement que cette même réalité ou
+perfection n'est point en moi ni formellement ni
+éminemment, et que par conséquent je ne puis
+moi-même en être la cause, il suit de là nécessairement
+que je ne suis pas seul dans le monde, mais
+qu'il y a encore quelque autre chose qui existe et
+qui est la cause de cette idée; au lieu que, s'il ne
+se rencontre point en moi de telle idée, je n'aurai
+aucun argument qui me puisse convaincre et rendre
+certain de l'existence d'aucune autre chose que de
+moi-même, car je les ai tous soigneusement recherchés,
+et je n'en ai pu trouver aucun autre jusqu'à
+présent.</p>
+
+<p>Or, entre toutes ces idées qui sont en moi, outre
+celles qui me représentent moi-même à moi-même,
+de laquelle il ne peut y avoir ici aucune
+difficulté, il y en a une autre qui me représente
+un Dieu, d'autres des choses corporelles et inanimées,
+d'autres des anges, d'autres des animaux,
+et d'autres enfin qui me représentent des hommes
+semblables à moi. Mais, pour ce qui regarde les
+idées qui me représentent d'autres hommes, ou
+des animaux, ou des anges, je conçois facilement
+qu'elles peuvent être formées par le mélange et la
+composition des autres idées que j'ai des choses
+corporelles et de Dieu, encore que hors de moi
+il n'y eût point d'autres hommes dans le monde,
+ni aucuns animaux, ni aucuns anges. Et pour ce
+qui regarde les idées des choses corporelles, je
+n'y reconnois rien de si grand ni de si excellent
+qui ne me semble pouvoir venir de moi-même;
+car, si je les considère de plus près, et si je les
+examine de la même façon que j'examinai hier
+l'idée de la cire, je trouve qu'il ne s'y rencontre
+que fort peu de chose que je conçoive clairement
+et distinctement, à savoir la grandeur ou bien
+l'extension en longueur, largeur et profondeur,
+la figure qui résulte de la terminaison de cette
+extension, la situation que les corps diversement
+figurés gardent entre eux, et le mouvement ou
+le changement de cette situation, auxquelles on
+peut ajouter la substance, la durée et le nombre.
+Quant aux autres choses, comme la lumière, les
+couleurs, les sons, les odeurs, les saveurs, la chaleur,
+le froid, et les autres qualités qui tombent
+sous l'attouchement, elles se rencontrent dans ma
+pensée avec tant d'obscurité et de confusion, que
+j'ignore même si elles sont vraies ou fausses, c'est-à-dire
+si les idées que je conçois de ces qualités
+sont en effet les idées de quelques choses réelles,
+ou bien si elles ne me représentent que des êtres
+chimériques qui ne peuvent exister. Car, encore
+que j'aie remarqué ci-devant qu'il n'y a que dans
+les jugements que se puisse rencontrer la vraie et
+formelle fausseté, il se peut néanmoins trouver
+dans les idées une certaine fausseté matérielle, à
+savoir lorsqu'elles représentent ce qui n'est rien
+comme si c'étoit quelque chose. Par exemple, les
+idées que j'ai du froid et de la chaleur sont si peu
+claires et si peu distinctes, qu'elles ne me sauroient
+apprendre si le froid est seulement une privation
+de la chaleur, ou la chaleur une privation du froid;
+ou bien si l'une et l'autre sont des qualités réelles,
+ou si elles ne le sont pas: et, d'autant que les idées
+étant comme des images, il n'y en peut avoir aucune
+qui ne nous semble représenter quelque
+chose, s'il est vrai de dire que le froid ne soit autre
+chose qu'une privation de la chaleur, l'idée qui
+me le représente comme quelque chose de réel et
+de positif ne sera pas mal à propos appelée fausse,
+et ainsi des autres. Mais, à dire le vrai, il n'est pas
+nécessaire que je leur attribue d'autre auteur que
+moi-même: car, si elles sont fausses, c'est-à-dire si
+elles représentent des choses qui ne sont point, la
+lumière naturelle me fait connoître qu'elles procèdent
+du néant, c'est-à-dire qu'elles ne sont en moi
+que parce qu'il manque quelque chose à ma nature,
+et qu'elle n'est pas toute parfaite; et si ces
+idées sont vraies, néanmoins, parce qu'elles me font
+paroître si peu de réalité que même je ne saurois
+distinguer la chose représentée d'avec le non-être,
+je ne vois pas pourquoi je ne pourrais point en être
+l'auteur.</p>
+
+<p>Quant aux idées claires et distinctes que j'ai des
+choses corporelles, il y en a quelques unes qu'il
+semble que j'ai pu tirer de l'idée que j'ai de moi-même;
+comme celles que j'ai de la substance, de la
+durée, du nombre, et d'autres choses semblables.
+Car lorsque je pense que la pierre est une substance,
+ou bien une chose qui de soi est capable d'exister,
+et que je suis aussi moi-même une substance; quoique
+je conçoive bien que je suis une chose, qui pense
+et non étendue, et que la pierre au contraire est
+une chose étendue et qui ne pense point, et qu'ainsi
+entre ces deux conceptions il se rencontre une notable
+différence, toutefois elles semblent convenir
+en ce point qu'elles représentent toutes deux des
+substances. De même, quand je pense que je suis
+maintenant, et que je me ressouviens outre cela
+d'avoir été autrefois, et que je conçois plusieurs
+diverses pensées dont je connois le nombre, alors
+j'acquiers en moi les idées de la durée et du nombre,
+lesquelles, par après, je puis transférer à
+toutes les autres choses que je voudrai. Pour ce qui
+est des autres qualités dont les idées des choses
+corporelles sont composées, à savoir l'étendue,
+la figure, la situation et le mouvement, il est vrai
+qu'elles ne sont point formellement en moi, puisque
+je ne suis qu'une chose qui pense; mais parceque
+ce sont seulement de certains modes de la
+substance, et que je suis moi-même une substance,
+il semble qu'elles puissent être contenues en moi
+éminemment.</p>
+
+<p>Partant, il ne reste que la seule idée de Dieu
+dans laquelle il faut considérer s'il y a quelque
+chose qui n'ait pu venir de moi-même. Par le nom
+de Dieu j'entends une substance infinie, éternelle,
+immuable, indépendante, toute connoissante, toute
+puissante, et par laquelle moi-même et toutes les
+autres choses qui sont (s'il est vrai qu'il y en ait qui
+existent) ont été créées et produites. Or, ces avantages
+sont si grands et si éminents, que plus attentivement
+je les considère, et moins je me persuade
+que l'idée que j'en ai puisse tirer son origine de
+moi seul. Et par conséquent il faut nécessairement
+conclure de tout ce que j'ai dit auparavant que Dieu
+existe: car, encore que l'idée de la substance soit
+en moi de cela même que je suis une substance, je
+n'aurois pas néanmoins l'idée d'une substance infinie,
+moi qui suis un être fini, si elle n'avoit été
+mise en moi par quelque substance qui fût véritablement
+infinie.</p>
+
+<p>Et je ne me dois pas imaginer que je ne conçois
+pas l'infini par une véritable idée, mais seulement
+par la négation de ce qui est fini, de même
+que je comprends le repos et les ténèbres par la
+négation du mouvement et de la lumière: puisqu'au
+contraire je vois manifestement qu'il se rencontre
+plus de réalité dans la substance infinie que
+dans la substance finie, et partant que j'ai en quelque
+façon plutôt en moi la notion de l'infini que du
+fini, c'est-à-dire de Dieu que de moi-même: car,
+comment seroit-il possible que je pusse connoître
+que je doute et que je désire, c'est-à-dire qu'il
+me manque quelque chose et que je ne suis pas
+tout parfait, si je n'avois en moi aucune idée d'un
+être plus parfait que le mien, par la comparaison
+duquel je connoîtrois les défauts de ma nature?</p>
+
+<p>Et l'on ne peut pas dire que peut-être cette
+idée de Dieu est matériellement fausse, et par
+conséquent que je la puis tenir du néant, c'est-à-dire
+qu'elle peut être en moi pource que j'ai du
+défaut, comme j'ai tantôt dit des idées de la chaleur
+et du froid et d'autres choses semblables: car
+au contraire cette idée étant fort claire et fort
+distincte, et contenant en soi plus de réalité
+objective qu'aucune autre, il n'y en a point qui
+de soi soit plus vraie, ni qui puisse être moins
+soupçonnée d'erreur et de fausseté.</p>
+
+<p>Cette idée, dis-je, d'un être souverainement parfait
+et infini est très vraie; car encore que peut-être
+l'on puisse feindre qu'un tel être n'existe point,
+on ne peut pas feindre néanmoins que son idée
+ne me représente rien de réel, comme j'ai tantôt
+dit de l'idée du froid. Elle est aussi fort claire
+et fort distincte, puisque tout ce que mon esprit
+conçoit clairement et distinctement de réel et de
+vrai, et qui contient en soi quelque perfection,
+est contenu et renfermé tout entier dans cette
+idée. Et ceci ne laisse pas d'être vrai, encore que
+je ne comprenne pas l'infini, et qu'il se rencontre
+en Dieu une infinité de choses que je ne puis comprendre,
+ni peut-être aussi atteindre aucunement
+de la pensée; car il est de la nature de l'infini, que
+moi qui suis fini et borné ne le puisse comprendre;
+et il suffît que j'entende bien cela et que je juge
+que toutes les choses que je conçois clairement,
+et dans lesquelles je sais qu'il y a quelque perfection,
+et peut-être aussi une infinité d'autres que
+j'ignore, sont en Dieu formellement ou éminemment,
+afin que l'idée que j'en ai soit la plus vraie,
+la plus claire et la plus distincte de toutes celles
+qui sont en mon esprit.</p>
+
+<p>Mais peut-être aussi que je suis quelque chose
+de plus que je ne m'imagine, et que toutes les perfections
+que j'attribue à la nature d'un Dieu sont en
+quelque façon en moi en puissance, quoiqu'elles
+ne se produisent pas encore et ne se fassent point
+paroître par leurs actions. En effet, j'expérimente
+déjà que ma connoissance s'augmente et se perfectionne
+peu à peu; et je ne vois rien qui puisse
+empêcher qu'elle ne s'augmente ainsi de plus eu
+plus jusques à l'infini, ni aussi pourquoi, étant
+ainsi accrue et perfectionnée, je ne pourrois pas
+acquérir par son moyen toutes les autres perfections
+de la nature divine, ni enfin pourquoi la
+puissance que j'ai pour l'acquisition de ces perfections,
+s'il est vrai qu'elle soit maintenant en moi,
+ne seroit pas suffisante pour en produire les idées.
+Toutefois, en y regardant un peu de près, je reconnois
+que cela ne peut être; car premièrement,
+encore qu'il fût vrai que ma connoissance acquît
+tous les jours de nouveaux degrés de perfection,
+et qu'il y eût en ma nature beaucoup de choses
+en puissance qui n'y sont pas encore actuellement,
+toutefois tous ces avantages n'appartiennent
+et n'approchent en aucune sorte de l'idée que j'ai
+de la Divinité, dans laquelle rien ne se rencontre
+seulement en puissance, mais tout y est actuellement
+et en effet. Et même n'est-ce pas un argument
+infaillible et très certain d'imperfection en ma connoissance,
+de ce qu'elle s'accroît peu à peu et qu'elle
+s'augmente par degrés? De plus, encore que ma
+connoissance s'augmentât de plus en plus, néanmoins
+je ne laisse pas de concevoir qu'elle ne sauroit
+être actuellement infinie, puisqu'elle n'arrivera jamais
+à un si haut point de perfection, qu'elle ne
+soit encore capable d'acquérir quelque plus grand
+accroissement. Mais je conçois Dieu actuellement
+infini en un si haut degré, qu'il ne se peut rien
+ajouter à la souveraine perfection qu'il possède.
+Et, enfin, je comprends fort bien que l'être objectif
+d'une idée ne peut être produit par un être qui
+existe seulement en puissance, lequel à proprement
+parler n'est rien, mais seulement par un être formel
+ou actuel.</p>
+
+<p>Et certes je ne vois rien en tout ce que je
+viens de dire qui ne soit très aisé à connoître par
+la lumière naturelle à tous ceux qui voudront y
+penser soigneusement; mais lorsque je relâche
+quelque chose de mon attention, mon esprit se
+trouvant obscurci et comme aveuglé par les images
+des choses sensibles, ne se ressouvient pas facilement
+de la raison pourquoi l'idée que j'ai d'un être
+plus parfait que le mien doit nécessairement avoir
+été mise en moi par un être qui soit en effet plus
+parfait. C'est pourquoi je veux ici passer outre, et
+considérer si moi-même qui ai cette idée de Dieu,
+je pourrais être, en cas qu'il n'y eût point de Dieu.
+Et je demande, de qui aurois-je mon existence?
+Peut-être de moi-même, ou de mes parents, ou
+bien de quelques autres causes moins parfaites
+que Dieu; car on ne se peut rien imaginer de plus
+parfait, ni même d'égal à lui. Or, si j'étois indépendant
+de tout autre, et que je fusse moi-même
+l'autour de mon être, je ne douterois d'aucune
+chose, je ne concevrois point de désirs; et enfin
+il ne me manqueroit aucune perfection, car je me
+serois donné moi-même toutes celles dont j'ai en
+moi quelque idée; et ainsi je serois Dieu. Et je
+ne me dois pas imaginer que les choses qui me
+manquent sont peut-être plus difficiles à acquérir
+que celles dont je suis déjà en possession; car au
+contraire il est très certain qu'il a été beaucoup
+plus difficile que moi, c'est-à-dire une chose ou
+une substance qui pense, sois sorti du néant, qu'il
+ne me seroit d'acquérir les lumières et les connoissances
+de plusieurs choses que j'ignore, et
+qui ne sont que des accidents de cette substance;
+et certainement si je m'étois donné ce plus que je
+viens de dire, c'est-à-dire si j'étois moi-même l'auteur
+de mon être, je ne me serois pas au moins
+dénié les choses qui se peuvent avoir avec plus de
+facilité, comme sont une infinité de connoissances
+dont ma nature se trouve dénuée: je ne me serois
+pas même dénié aucune des choses que je vois être
+contenues dans l'idée de Dieu, parce qu'il n'y en a
+aucune qui me semble plus difficile à faire ou à
+acquérir; et s'il y en avoit quelqu'une qui fût plus
+difficile, certainement elle me paroîtroit telle (supposé
+que j'eusse de moi toutes les autres choses que
+je possède), parceque je verrois en cela ma puissance
+terminée. Et encore que je puisse supposer
+que peut-être j'ai toujours été comme je suis maintenant,
+je ne saurois pas pour cela éviter la force
+de ce raisonnement, et ne laisse pas de connoître
+qu'il est nécessaire que Dieu soit l'auteur de mon
+existence. Car tout le temps de ma vie peut être divisé
+en une infinité de parties, chacune desquelles
+ne dépend en aucune façon des autres; et ainsi, de
+ce qu'un peu auparavant j'ai été, il ne s'ensuit pas
+que je doive maintenant être, si ce n'est qu'en ce
+moment quelque cause me produise et me crée
+pour ainsi dire derechef, c'est-à-dire me conserve.
+En effet, c'est une chose bien claire et bien évidente
+à tous ceux qui considéreront avec attention la nature
+du temps, qu'une substance, pour être conservée
+dans tous les moments qu'elle dure, a besoin
+du même pouvoir et de la même action qui seroit
+nécessaire pour la produire et la créer tout de
+nouveau, si elle n'étoit point encore; en sorte que
+c'est une chose que la lumière naturelle nous fait
+voir clairement, que la conservation et la création
+ne diffèrent qu'au regard de notre façon de penser,
+et non point en effet. Il faut donc seulement ici que
+je m'interroge et me consulte moi-même, pour voir
+si j'ai en moi quelque pouvoir et quelque vertu au
+moyen de laquelle je puisse faire que moi qui suis
+maintenant, je sois encore un moment après: car
+puisque je ne suis rien qu'une chose qui pense (ou
+du moins puisqu'il ne s'agit encore jusques ici précisément
+que de cette partie-là de moi-même), si une
+telle puissance résidoit en moi, certes je devrois à
+tout le moins le penser, et en avoir connoissance;
+mais je n'en ressens aucune dans moi, et par là je
+connois évidemment que je dépends de quelque
+être différent de moi.</p>
+
+<p>Mais peut-être que cet être-là duquel je dépends
+n'est pas Dieu, et que je suis produit ou par mes
+parents, ou par quelques autres causes moins
+parfaites que lui? Tant s'en faut, cela ne peut
+être: car, comme j'ai déjà dit auparavant, c'est
+une chose très évidente qu'il doit y avoir pour le
+moins autant de réalité dans la cause que dans
+son effet; et partant, puisque je suis une chose
+qui pense, et qui ai en moi quelque idée de
+Dieu, quelle que soit enfin la cause de mon être,
+il faut nécessairement avouer qu'elle est aussi une
+chose qui pense et qu'elle a en soi l'idée de toutes
+les perfections que j'attribue à Dieu. Puis l'on
+peut derechef rechercher si cette cause tient son
+origine et son existence de soi-même, ou de
+quelque autre chose. Car si elle la tient de soi-même,
+il s'ensuit, par les raisons que j'ai ci-devant
+alléguées, que cette cause est Dieu; puisque ayant
+la vertu d'être et d'exister par soi, elle doit aussi
+sans doute avoir la puissance de posséder actuellement
+toutes les perfections dont elle a en soi les
+idées, c'est-à-dire toutes celles que je conçois être
+en Dieu. Que si elle tient son existence de quelque
+autre cause que de soi, on demandera derechef
+par la même raison de cette seconde cause si elle
+est par soi, ou par autrui, jusques à ce que de degrés
+en degrés on parvienne enfin a une dernière
+cause, qui se trouvera être Dieu. Et il est très manifeste
+qu'en cela il ne peut y avoir de progrès
+à l'infini, vu qu'il ne s'agit pas tant ici de la cause
+qui m'a produit autrefois, comme de celle qui me
+conserve présentement.</p>
+
+<p>On ne peut pas feindre aussi que peut-être plusieurs
+causes ont ensemble concouru en partie à
+ma production, et que de l'une j'ai reçu l'idée d'une
+des perfections que j'attribue à Dieu, et d'une
+autre l'idée de quelque autre, en sorte que toutes
+ces perfections se trouvent bien à la vérité quelque
+part dans l'univers, mais ne se rencontrent pas
+toutes jointes et assemblées dans une seule qui soit
+Dieu: car au contraire l'unité, la simplicité, ou
+l'inséparabilité de toutes les choses qui sont en
+Dieu est une des principales perfections que je
+conçois être en lui; et certes l'idée de cette unité
+de toutes les perfections de Dieu n'a pu être mise
+en moi par aucune cause de qui je n'aie point aussi
+reçu les idées de toutes les autres perfections; car
+elle n'a pu faire que je les comprisse toutes jointes
+ensemble et inséparables, sans avoir fait en sorte
+en même temps que je susse ce qu'elles étoient et
+que je les connusse toutes en quelque façon.
+Enfin, pour ce qui regarde mes parents, desquels
+il semble que je tire ma naissance, encore
+que tout ce que j'en ai jamais pu croire soit véritable,
+cela ne fait pas toutefois que ce soit eux
+qui me conservent, ni même qui m'aient fait et
+produit en tant que je suis une chose qui pense,
+n'y ayant aucun rapport entre l'action corporelle,
+par laquelle j'ai coutume de croire qu'ils m'ont
+engendré, et la production d'une telle substance:
+mais ce qu'ils ont tout au plus contribué à ma
+naissance, est qu'ils ont mis quelques dispositions
+dans cette matière, dans laquelle j'ai jugé jusques
+ici que moi, c'est-à-dire mon esprit, lequel seul je
+prends maintenant pour moi-même, est renfermé;
+et partant il ne peut y avoir ici à leur égard aucune
+difficulté, mais il faut nécessairement conclure
+que, de cela seul que j'existe, et que l'idée
+d'un être souverainement parfait, c'est-à-dire de
+Dieu, est en moi, l'existence de Dieu est très évidemment
+démontrée.</p>
+
+<p>Il me reste seulement à examiner de quelle façon
+j'ai acquis cette idée: car je ne l'ai pas reçue
+par les sens, et jamais elle ne s'est offerte à moi
+contre mon attente, ainsi que font d'ordinaire les
+idées des choses sensibles, lorsque ces choses se
+présentent ou semblent se présenter aux organes
+extérieurs des sens; elle n'est pas aussi une pure
+production ou fiction de mon esprit, car il n'est
+pas en mon pouvoir d'y diminuer ni d'y ajouter
+aucune chose; et par conséquent il ne reste plus
+autre chose à dire, sinon que cette idée est née et
+produite avec moi dès lors que j'ai été créé, ainsi
+que l'est l'idée de moi-même. Et de vrai, on ne
+doit pas trouver étrange que Dieu, en me créant,
+ait mis en moi cette idée pour être comme la
+marque de l'ouvrier empreinte sur son ouvrage;
+et il n'est pas aussi nécessaire que cette marque
+soit quelque chose de différent de cet ouvrage
+même: mais, de cela seul que Dieu m'a créé, il
+est fort croyable qu'il m'a en quelque façon produit
+à son image et semblance, et que je conçois
+cette ressemblance, dans laquelle l'idée de
+Dieu se trouve contenue, par la même faculté par
+laquelle je me conçois moi-même, c'est-à-dire que,
+lorsque je fais réflexion sur moi, non seulement
+je connois que je suis une chose imparfaite, incomplète
+et dépendante d'autrui, qui tend et qui
+aspire sans cesse à quelque chose de meilleur et de
+plus grand que je ne suis, mais je connois aussi
+en même temps que celui duquel je dépends possède
+en soi toutes ces grandes choses auxquelles
+j'aspire et dont je trouve en moi les idées, non pas
+indéfiniment et seulement en puissance, mais qu'il
+en jouit en effet, actuellement et infiniment, et ainsi
+qu'il est Dieu. Et toute la force de l'argument dont
+j'ai ici usé pour prouver l'existence de Dieu consiste
+en ce que je reconnois qu'il ne seroit pas possible
+que ma nature fût telle qu'elle est, c'est-à-dire
+que j'eusse en moi l'idée d'un Dieu, si Dieu
+n'existoit véritablement; ce même Dieu, dis-je,
+duquel l'idée est en moi, c'est-à-dire qui possède
+toutes ces hautes perfections dont notre esprit peut
+bien avoir quelque légère idée, sans pourtant les
+pouvoir comprendre, qui n'est sujet à aucuns
+défauts, et qui n'a rien de toutes les choses qui
+dénotent quelque imperfection. D'où il est assez
+évident qu'il ne peut être trompeur, puisque la
+lumière naturelle nous enseigne que la tromperie
+dépend nécessairement de quelque défaut.</p>
+
+<p>Mais auparavant que j'examine cela plus soigneusement,
+et que je passe à la considération
+des autres vérités que l'on en peut recueillir, il
+me semble très à propos de m'arrêter quelque
+temps à la contemplation de ce Dieu tout parfait,
+de peser tout à loisir ses merveilleux attributs, de
+considérer, d'admirer et d'adorer l'incomparable
+beauté de cette immense lumière au moins autant
+que la force de mon esprit, qui en demeure
+en quelque sorte ébloui, me le pourra permettre.
+Car comme la foi nous apprend que la souveraine
+félicité de l'autre vie ne consiste que dans
+cette contemplation de la majesté divine, ainsi
+expérimentons-nous dès maintenant qu'une semblable
+méditation, quoique incomparablement
+moins parfaite, nous fait jouir du plus grand contentement
+que nous soyons capables de ressentir
+en cette vie.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>MÉDITATION QUATRIÈME.</h3>
+
+<h3>DU VRAI ET DU FAUX.</h3>
+
+
+<p>Je me suis tellement accoutumé ces jours passés
+à détacher mon esprit des sens, et j'ai si exactement
+remarqué qu'il y a fort peu de choses que l'on
+connoisse avec certitude touchant les choses corporelles,
+qu'il y en a beaucoup plus qui nous sont
+connues touchant l'esprit humain, et beaucoup plus
+encore de Dieu même, qu'il me sera maintenant
+aisé de détourner ma pensée de la considération
+des choses sensibles ou imaginables, pour la porter
+à celles qui, étant dégagées de toute matière,
+sont purement intelligibles. Et certes, l'idée que
+j'ai de l'esprit humain, en tant qu'il est une chose
+qui pense, et non étendue en longueur, largeur et
+profondeur, et qui ne participe à rien de ce qui
+appartient au corps, est incomparablement plus
+distincte que l'idée d'aucune chose corporelle: et
+lorsque je considère que je doute, c'est-à-dire que
+je suis une chose incomplète et dépendante, l'idée
+d'un être complet et indépendant, c'est-à-dire
+de Dieu, se présente à mon esprit avec tant de
+distinction et de clarté: et de cela seul que cette
+idée se trouve en moi, ou bien que je suis ou
+existe, moi qui possède cette idée, je conclus si
+évidemment l'existence de Dieu, et que la mienne
+dépend entièrement de lui en tous les moments
+de ma vie, que je ne pense pas que l'esprit
+humain puisse rien connoître avec plus d'évidence
+et de certitude. Et déjà il me semble que
+je découvre un chemin qui nous conduira de cette
+contemplation du vrai Dieu, dans lequel tous les
+trésors de la science et de la sagesse sont renfermés,
+à la connoissance des autres choses de l'univers.</p>
+
+<p>Car premièrement, je reconnois qu'il est impossible
+que jamais il me trompe, puisqu'en toute
+fraude et tromperie il se rencontre quelque sorte
+d'imperfection: et quoiqu'il semble que pouvoir
+tromper soit une marque de subtilité ou de puissance,
+toutefois vouloir tromper témoigne sans
+doute de la foiblesse ou de la malice; et, partant,
+cela ne peut se rencontrer en Dieu. Ensuite, je
+connois par ma propre expérience qu'il y a en
+moi une certaine faculté de juger, ou de discerner
+le vrai d'avec le faux, laquelle sans doute
+j'ai reçue de Dieu, aussi bien que tout le reste
+des choses qui sont en moi et que je possède;
+et puisqu'il est impossible qu'il veuille me tromper,
+il est certain aussi qu'il ne me l'a pas donnée
+telle que je puisse jamais faillir lorsque j'en
+userai comme il faut.</p>
+
+<p>Et il ne resteroit aucun doute touchant cela, si
+l'on n'en pouvoit, ce semble, tirer cette conséquence,
+qu'ainsi je ne me puis jamais tromper;
+car, si tout ce qui est en moi vient de Dieu, et
+s'il n'a mis en moi aucune faculté de faillir, il semble
+que je ne me doive jamais abuser. Aussi est-il
+vrai que, lorsque je me regarde seulement comme
+venant de Dieu, et que je me tourne tout entier
+vers lui, je ne découvre en moi aucune cause
+d'erreur ou de fausseté: mais aussitôt après, revenant
+à moi, l'expérience me fait connoître que
+je suis néanmoins sujet à une infinité d'erreurs,
+desquelles venant à rechercher la cause, je remarque
+qu'il ne se présente pas seulement à ma pensée
+une réelle et positive idée de Dieu, ou bien
+d'un être souverainement parfait; mais aussi, pour
+ainsi parler, une certaine idée négative du néant,
+c'est-à-dire de ce qui est infiniment éloigné de toute
+sorte de perfection; et que je suis comme un milieu
+entre Dieu et le néant, c'est-à-dire placé de telle
+sorte entre le souverain Être et le non-être, qu'il
+ne se rencontre de vrai rien en moi qui me puisse
+conduire dans l'erreur, en tant qu'un souverain Être
+m'a produit: mais que, si je me considère comme
+participant en quelque façon du néant ou du non-être,
+c'est-à-dire en tant que je ne suis pas moi-même
+le souverain Être et qu'il me manque plusieurs
+choses, je me trouve exposé à une infinité
+de manquements; de façon que je ne me dois pus
+étonner si je me trompe. Et ainsi je connais que l'erreur,
+en tant que telle, n'est pas quelque chose de
+réel qui dépende de Dieu, mais que c'est seulement
+un défaut; et partant que, pour faillir, je n'ai pas
+besoin d'une faculté qui m'ait été donnée de Dieu
+particulièrement pour cet effet: mais qu'il arrive
+que je me trompe de ce que la puissance que
+Dieu m'a donnée pour discerner le vrai d'avec le
+faux n'est pas en moi infinie.</p>
+
+<p>Toutefois, cela ne me satisfait pas encore tout-à-fait,
+car l'erreur n'est pas une pure négation, c'est-à-dire
+n'est pas le simple défaut ou manquement de
+quelque perfection qui ne m'est point due, mais c'est
+une privation de quelque connoissance qu'il semble
+que je devrois avoir. Or, en considérant la nature
+de Dieu, il ne semble pas possible qu'il ait
+mis en moi quelque faculté qui ne soit pas parfaite
+en son genre, c'est-à-dire qui manque de
+quelque perfection qui lui soit due: car, s'il est
+vrai que plus l'artisan est expert, plus les ouvrages
+qui sortent de ses mains sont parfaits et
+accomplis, quelle chose peut avoir été produite
+par ce souverain Créateur de l'univers qui ne soit
+parfaite et entièrement achevée en toutes ses parties?
+Et certes, il n'y a point de doute que Dieu
+n'ait pu me créer tel que je ne me trompasse jamais:
+il est certain aussi qu'il veut toujours ce qui
+est le meilleur: est-ce donc une chose meilleure
+que je puisse me tromper que de ne le pouvoir
+pas?</p>
+
+<p>Considérant cela avec attention, il me vient
+d'abord en la pensée que je ne me dois pas étonner
+si je ne suis pas capable de comprendre pourquoi
+Dieu fait ce qu'il fait, et qu'il ne faut pas
+pour cela douter de son existence, de ce que peut-être
+je vois par expérience beaucoup d'autres choses
+qui existent, bien que je ne puisse comprendre
+pour quelle raison ni comment Dieu les a faites:
+car, sachant déjà que ma nature est extrêmement
+foible et limitée, et que celle de Dieu au contraire
+est immense, incompréhensible et infinie, je n'ai
+plus de peine à reconnoître qu'il y a une infinité
+de choses en sa puissance desquelles les causes surpassent
+la portée de mon esprit; et cette seule raison
+est suffisante pour me persuader que tout ce
+genre de causes, qu'on a coutume de tirer de la fin,
+n'est d'aucun usage dans les choses physiques ou
+naturelles; car il ne me semble pas que je puisse
+sans témérité rechercher et entreprendre de découvrir
+les fins impénétrables de Dieu.</p>
+
+<p>De plus, il me vient encore en l'esprit qu'on
+ne doit pas considérer une seule créature séparément,
+lorsqu'on recherche si les ouvrages de Dieu
+sont parfaits, mais généralement toutes les créatures
+ensemble: car la même chose qui pourroit
+peut-étre avec quelque sorte de raison sembler fort
+imparfaite si elle étoit seule dans le monde, ne
+laisse pas d'être très parfaite étant considérée
+comme faisant partie de tout cet univers; et quoique,
+depuis que j'ai fait dessein de douter de toutes
+choses, je n'aie encore connu certainement que
+mon existence et celle de Dieu, toutefois aussi,
+depuis que j'ai reconnu l'infinie puissance de Dieu,
+je ne saurois nier qu'il n'ait produit beaucoup
+d'autres choses, ou du moins qu'il n'en puisse produire,
+en sorte que j'existe et sois placé dans le
+monde comme faisant partie de l'universalité de
+tous les êtres.</p>
+
+<p>Ensuite de quoi, venant à me regarder de plus
+près, et à considérer quelles sont mes erreurs,
+lesquelles seules témoignent qu'il y a en moi de
+l'imperfection, je trouve qu'elles dépendent du
+concours de deux causes, à savoir, de la faculté de
+connoître, qui est en moi, et de la faculté d'élire,
+ou bien de mon libre arbitre, c'est-à-dire de mon
+entendement, et ensemble de ma volonté. Car
+par l'entendement seul je n'assure ni ne nie aucune
+chose, mais je conçois seulement les idées
+des choses, que je puis assurer ou nier. Or, en le
+considérant ainsi précisément, on peut dire qu'il
+ne se trouve jamais en lui aucune erreur, pourvu
+qu'on prenne le mot d'erreur en sa propre signification.
+Et encore qu'il y ait peut-être une
+infinité de choses dans le monde dont je n'ai aucune
+idée en mon entendement, ou ne peut pas
+dire pour cela qu'il soit privé de ces idées, comme
+de quelque chose qui soit due à sa nature, mais
+seulement qu'il ne les a pas; parce qu'en effet il n'y
+a aucune raison qui puisse prouver que Dieu ait
+dû me donner une plus grande et plus ample faculté
+de connoître que celle qu'il m'a donnée: et,
+quelque adroit et savant ouvrier que je me le représente,
+je ne dois pas pour cela penser qu'il ait
+dû mettre dans chacun de ses ouvrages toutes les
+perfections qu'il peut mettre dans quelques uns.
+Je ne puis pas aussi me plaindre que Dieu ne
+m'ait pas donné un libre arbitre ou une volonté
+assez ample et assez parfaite, puisqu'en effet je
+l'expérimente si ample et si étendue qu'elle n'est
+renfermée dans aucunes bornes. Et ce qui me
+semble ici bien remarquable, est que, de toutes
+les autres choses qui sont en moi, il n'y en a
+aucune si parfaite et si grande, que je ne reconnoisse
+bien qu'elle pourroit être encore plus
+grande et plus parfaite. Car, par exemple, si je
+considère la faculté de concevoir qui est en moi,
+je trouve qu'elle est d'une fort petite étendue, et
+grandement limitée, et tout ensemble je me représente
+l'idée d'une autre faculté beaucoup plus ample
+et même infinie; et de cela seul que je puis
+me représenter son idée, je connois sans difficulté
+qu'elle appartient à la nature de Dieu. En
+même façon si j'examine la mémoire, ou l'imagination,
+ou quelque autre faculté qui soit en moi, je
+n'en trouve aucune qui ne soit très petite et bornée,
+et qui en Dieu ne soit immense et infinie. Il
+n'y a que la volonté seule ou la seule liberté du
+franc arbitre que j'expérimente en moi être si
+grande, que je ne conçois point l'idée d'aucune
+autre plus ample et plus étendue: en sorte que
+c'est elle principalement qui me fait connoître que
+je porte l'image et la ressemblance de Dieu. Car
+encore qu'elle soit incomparablement plus grande
+dans Dieu que dans moi, soit à raison de la connoissance
+et de la puissance qui se trouvent jointes
+avec elle et qui la rendent plus ferme et plus efficace,
+soit à raison de l'objet, d'autant qu'elle se
+porte et s'étend infiniment à plus de choses, elle
+ne me semble pas toutefois plus grande, si je la
+considère formellement et précisément en elle-même.
+Car elle consiste seulement en ce que nous
+pouvons faire une même chose ou ne la faire pas,
+c'est-à-dire affirmer ou nier, poursuivre ou fuir
+une même chose, ou plutôt elle consiste seulement
+en ce que, pour affirmer ou nier, poursuivre
+ou fuir les choses que l'entendement nous
+propose, nous agissons de telle sorte que nous ne
+sentons point qu'aucune force extérieure nous y
+contraigne. Car, afin que je sois libre, il n'est pas
+nécessaire que je sois indifférent à choisir l'un ou
+l'autre des deux contraires; mais plutôt, d'autant
+plus que je penche vers l'un, soit que je connoisse
+évidemment que le bien et le vrai s'y rencontrent,
+soit que Dieu dispose ainsi l'intérieur de ma
+pensée, d'autant plus librement j'en fais choix
+et je l'embrasse: et certes, la grâce divine et la
+connoissance naturelle, bien loin de diminuer ma
+liberté, l'augmentent plutôt et la fortifient; de façon
+que cette indifférence que je sens lorsque je
+ne suis point emporté vers un côté plutôt que vers
+un autre par le poids d'aucune raison, est le plus
+bas degré de la liberté, et fait plutôt paraître un
+défaut dans la connoissance qu'une perfection dans
+la volonté; car si je connoissois toujours clairement
+ce qui est vrai et ce qui est bon, je ne serois
+jamais en peine de délibérer quel jugement et quel
+choix je devrois faire; et ainsi je serois entièrement
+libre, sans jamais être indifférent.</p>
+
+<p>De tout ceci je reconnois que ni la puissance de
+vouloir, laquelle j'ai reçue de Dieu, n'est point d'elle-même
+la cause de mes erreurs, car elle est très
+ample et très parfaite en son genre; ni aussi la puissance
+d'entendre ou de concevoir, car ne concevant
+rien que par le moyen de cette puissance que Dieu
+m'a donnée pour concevoir, sans doute que tout
+ce que je conçois, je le conçois comme il faut, et
+il n'est pas possible qu'en cela je me trompe.
+D'où est-ce donc que naissent mes erreur? c'est
+à savoir de cela seul que la volonté étant beaucoup
+plus ample et plus étendue que l'entendement, je ne
+la contiens pas dans les mêmes limites, mais que je
+l'étends aussi aux choses que je n'entends pas; auxquelles
+étant de soi indifférente, elle s'égare fort
+aisément, et choisit le faux pour le vrai, et le mal
+pour le bien: ce qui fait que je me trompe et que
+je pèche.</p>
+
+<p>Par exemple, examinant ces jours passés si quelque
+chose existoit véritablement dans le monde,
+et connoissant que de cela seul que j'examinois
+cette question, il suivoit très évidemment que j'existois
+moi-même, je ne pouvois pas m'empêcher de
+juger qu'une chose que je concevois si clairement
+étoit vraie; non que je m'y trouvasse forcé par aucune
+cause extérieure, mais seulement parceque
+d'une grande clarté qui étoit en mon entendement,
+a suivi une grande inclination en ma volonté; et je
+me suis porté à croire avec d'autant plus de liberté,
+que je me suis trouvé avec moins d'indifférence.
+Au contraire, à présent je ne connois pas seulement
+que j'existe, en tant que je suis quelque
+chose qui pense; mais il se présente aussi à mon
+esprit une certaine idée de la nature corporelle:
+ce qui fait que je doute si cette nature qui pense
+qui est en moi, ou plutôt que je suis moi-même,
+est différente de cette nature corporelle, ou bien
+si toutes deux ne sont qu'une même chose; et je
+suppose ici que je ne connois encore aucune raison
+qui me persuade plutôt l'un que l'autre: d'où
+il suit que je suis entièrement indifférent à le nier
+ou à l'assurer, ou bien même à m'abstenir d'en
+donner aucun jugement.</p>
+
+<p>Et cette indifférence ne s'étend pas seulement
+aux choses dont l'entendement n'a aucune connoissance,
+mais généralement aussi à toutes celles
+qu'il ne découvre pas avec une parfaite clarté, au
+moment que la volonté en délibère; car pour probables
+que soient les conjectures qui me rendent
+enclin à juger quelque chose, la seule connoissance
+que j'ai que ce ne sont que des conjectures
+et non des raisons certaines et indubitables, suffit
+pour me donner occasion de juger le contraire:
+ce que j'ai suffisamment expérimenté ces jours
+passés, lorsque j'ai posé pour faux tout ce que
+j'avois tenu auparavant pour très véritable, pour
+cela seul que j'ai remarqué que l'on en pouvoit en
+quelque façon douter. Or, si je m'abstiens de donner
+mon jugement sur une chose, lorsque je ne
+la conçois pas avec assez de clarté et de distinction,
+il est évident que je fais bien, et que je ne suis
+point trompé; mais si je me détermine à la nier
+ou assurer, alors je ne me sers pas comme je dois
+de mon libre arbitre; et si j'assure ce qui n'est pas
+vrai, il est évident que je me trompe: même aussi,
+encore que je juge selon la vérité, cela n'arrive
+que par hasard, et je ne laisse pas de faillir et
+d'user mal de mon libre arbitre; car la lumière
+naturelle nous enseigne que la connaissance de
+l'entendement doit toujours précéder la détermination
+de la volonté.</p>
+
+<p>Et c'est dans ce mauvais usage du libre arbitre
+que se rencontre la privation qui constitue la forme
+de l'erreur. La privation, dis-je, se rencontre dans
+l'opération, en tant qu'elle procède de moi, mais
+elle ne se trouve pas dans la faculté que j'ai reçue
+de Dieu, ni même dans l'opération, en tant qu'elle
+dépend de lui. Car je n'ai certes aucun sujet de me
+plaindre de ce que Dieu ne m'a pas donné une intelligence
+plus ample, ou une lumière naturelle plus
+parfaite que celle qu'il m'a donnée, puisqu'il est
+de la nature d'un entendement fini de ne pas entendre
+plusieurs choses, et de la nature d'un entendement
+créé d'être fini: mais j'ai tout sujet de
+lui rendre grâces de ce que ne m'ayant jamais
+rien dû, il m'a néanmoins donné tout le peu de perfections
+qui est en moi; bien loin de concevoir des
+sentiments si injustes que de m'imaginer qu'il m'ait
+ôté ou retenu injustement les autres perfections
+qu'il ne m'a point données.</p>
+
+<p>Je n'ai pas aussi sujet de me plaindre de ce
+qu'il m'a donné une volonté plus ample que l'entendement,
+puisque la volonté ne consistant que
+dans une seule chose et comme dans un indivisible,
+il semble que sa nature est telle qu'on ne lui
+sauroit rien ôter sans la détruire; et certes, plus
+elle a d'étendue, et plus ai-je à remercier la bonté
+de celui qui me l'a donnée.</p>
+
+<p>Et enfin je ne dois pas aussi me plaindre de
+ce que Dieu concourt avec moi pour former les
+actes de cette volonté, c'est-à-dire les jugements
+dans lesquels je me trompe, parce que ces actes-là
+sont entièrement vrais et absolument bons, en
+tant qu'ils dépendent de Dieu; et il y a en quelque
+sorte plus de perfection en ma nature, de ce que
+je les puis former, que si je ne le pouvois pas. Pour
+la privation, dans laquelle seule consiste la raison
+formelle de l'erreur et du péché, elle n'a besoin
+d'aucun concours de Dieu, parce que ce n'est pas
+une chose ou un être, et que si on la rapporte à
+Dieu comme à sa cause, elle ne doit pas être nommée
+privation, mais seulement négation, selon la signification
+qu'on donne à ces mots dans l'école.
+Car en effet ce n'est point une imperfection en
+Dieu de ce qu'il ma donné la liberté de donner
+mon jugement, ou de ne le pas donner sur certaines
+choses dont il n'a pas mis une claire et distincte
+connoissance en mon entendement; mais
+sans doute c'est en moi une imperfection de ce
+que je n'use pas bien de cette liberté, et que
+je donne témérairement mon jugement sur des
+choses que je ne conçois qu'avec obscurité et confusion.</p>
+
+<p>Je vois néanmoins qu'il étoit aisé à Dieu de
+faire en sorte que je ne me trompasse jamais, quoique
+je demeurasse libre et d'une connaissance bornée&mdash;à
+savoir, s'il eût donné à mon entendement
+une claire et distincte intelligence de toutes les
+choses dont je devois jamais délibérer, ou bien
+seulement s'il eût si profondément gravé dans ma
+mémoire la résolution de ne juger jamais d'aucune
+chose sans la concevoir clairement et distinctement,
+que je ne la pusse jamais oublier. Et je remarque
+bien qu'en tant que je me considère tout seul,
+comme s'il n'y avoit que moi au monde, j'aurois
+été beaucoup plus parfait que je ne suis, si Dieu
+m'avoit créé tel que je ne faillisse jamais; mais je
+ne puis pas pour cela nier que ce ne soit en quelque
+façon une plus grande perfection dans l'univers,
+de ce que quelques unes de ses parties ne
+sont pas exemptes de défaut, que d'autres le sont,
+que si elles étoient toutes semblables.</p>
+
+<p>Et je n'ai aucun droit de me plaindre que
+Dieu, m'ayant mis au monde, n'ait pas voulu me
+mettre au rang des choses les plus nobles et les
+plus parfaites: même j'ai sujet de me contenter de
+ce que, s'il ne m'a pas donné la perfection de ne
+point faillir par le premier moyen que j'ai ci-dessus
+déclaré, qui dépend d'une claire et évidente connaissance
+de toutes les choses dont je puis délibérer,
+il a au moins laissé en ma puissance l'autre
+moyen, qui est de retenir fermement la résolution
+de ne jamais donner mon jugement sur les choses
+dont la vérité ne m'est pas clairement connue; car
+quoique j'expérimente en moi cette faiblesse de ne
+pouvoir attacher continuellement mon esprit à une
+même pensée, je puis toutefois, par une méditation
+attentive et souvent réitérée, me l'imprimer
+si fortement en la mémoire, que je ne manque
+jamais de m'en ressouvenir toutes les fois que j'en
+aurai besoin, et acquérir de cette façon l'habitude
+de ne point faillir; et d'autant que c'est en cela que
+consiste la plus grande et la principale perfection de
+l'homme, j'estime n'avoir pas aujourd'hui peu gagné
+par cette méditation, d'avoir découvert la cause de
+l'erreur et de la fausseté.</p>
+
+<p>Et certes il n'y en peut avoir d'autres que celle
+que je viens d'expliquer: car toutes les fois que
+je retiens tellement ma volonté dans les bornes
+de ma connoissance, qu'elle ne fait aucun jugement
+que des choses qui lui sont clairement et distinctement
+représentées par l'entendement, il ne se
+peut faire que je me trompe; parceque toute conception
+claire et distincte est sans doute quelque
+chose, et partant elle ne peut tirer son origine du
+néant, mais doit nécessairement avoir Dieu pour
+son auteur; Dieu, dis-je, qui étant souverainement
+parfait ne peut être cause d'aucune erreur; et par
+conséquent il faut conclure qu'une telle conception
+ou un tel jugement est véritable. Au reste je
+n'ai pas seulement appris aujourd'hui ce que je dois
+éviter pour ne plus faillir, mais aussi ce que je
+dois faire pour parvenir à la connoissance de la
+vérité. Car certainement j'y parviendrai si j'arrête
+suffisamment mon attention sur toutes les choses
+que je conçois parfaitement, et si je les sépare des
+autres que je ne conçois qu'avec confusion et obscurité&mdash;à
+quoi dorénavant je prendrai soigneusement
+garde.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>MÉDITATION CINQUIÈME.</h3>
+
+<h3>DE L'ESSENCE DES CHOSES MATÉRIELLES; ET,<br>
+POUR LA SECONDE FOIS, DE L'EXISTENCE DE DIEU.</h3>
+
+
+<p>Il me reste beaucoup d'autres choses à examiner
+touchant les attributs de Dieu et touchant
+ma propre nature, c'est-à-dire celle de mon esprit:
+mais j'en reprendrai peut-être une autre fois la recherche.
+Maintenant, après avoir remarqué ce
+qu'il faut faire ou éviter pour parvenir à la connoissance
+de la vérité, ce que j'ai principalement
+à faire est d'essayer de sortir et me débarrasser de
+tous les doutes où je suis tombé ces jours passés,
+et de voir si l'on ne peut rien connoître de certain
+touchant les choses matérielles. Mais avant
+que j'examine s'il y a de telles choses qui existent
+hors de moi, je dois considérer leurs idées, en
+tant qu'elles sont en ma pensée, et voir quelles
+sont celles qui sont distinctes, et quelles sont celles
+qui sont confuses.</p>
+
+<p>En premier lieu, j'imagine distinctement cette
+quantité que les philosophes appellent vulgairement
+la quantité continue, ou bien l'extension en
+longueur, largeur et profondeur, qui est en cette
+quantité, ou plutôt en la chose à qui on l'attribue.
+De plus, je puis nombrer en elle plusieurs diverses
+parties, et attribuer à chacune de ces parties toutes
+sortes de grandeurs, de figures, de situations et
+de mouvements; et enfin je puis assigner à chacun
+de ces mouvements toutes sortes de durées.
+Et je ne connois pas seulement ces choses avec
+distinction, lorsque je les considère ainsi en général;
+mais aussi, pour peu que j'y applique mon
+attention, je viens à connoître une infinité de particularités
+touchant les nombres, les figures, les
+mouvements, et autres choses semblables, dont la
+vérité se fait paroître avec tant d'évidence et s'accorde
+si bien avec ma nature, que lorsque je commence
+à les découvrir, il ne me semble pas que
+j'apprenne rien de nouveau, mais plutôt que je me
+ressouviens de ce que je savois déjà auparavant,
+c'est-à-dire que j'aperçois des choses qui étoient
+déjà dans mon esprit, quoique je n'eusse pas encore
+tourné ma pensée vers elles. Et ce que je trouve
+ici de plus considérable, c'est que je trouve en moi
+une infinité d'idées de certaines choses qui ne peuvent
+pas être estimées un pur néant, quoique peut-être
+elles n'aient aucune existence hors de ma pensée;
+et qui ne sont pas feintes par moi, bien qu'il
+soit en ma liberté de les penser ou de ne les penser
+pas; mais qui ont leurs vraies et immuables natures.
+Comme, par exemple, lorsque j'imagine un triangle,
+encore qu'il n'y ait peut-être en aucun lieu du
+monde hors de ma pensée une telle figure, et qu'il
+n'y en ait jamais eu, il ne laisse pas néanmoins d'y
+avoir une certaine nature, ou forme, ou essence
+déterminée du cette figure, laquelle est immuable
+et éternelle, que je n'ai point inventée, et qui ne
+dépend en aucune façon de mon esprit; comme il
+paroit de ce que l'on peut démontrer diverses propriétés
+de ce triangle, à savoir, que ses trois angles
+sont égaux à deux droits, que le plus grand angle,
+est soutenu par le plus grand côté, et autres semblables,
+lesquelles maintenant, soit que je le veuille
+on non, je reconnois très clairement et très évidemment
+être en lui, encore que je n'y aie pensé auparavant
+en aucune façon, lorsque je me suis imaginé
+la première fois un triangle, et partant on
+ne peut pas dire que je les aie feintes et inventées.
+Et je n'ai que faire ici de m'objecter que
+peut-être cette idée du triangle est venue en mon
+esprit par l'entremise de mes sens, pour avoir vu
+quelquefois des corps de figure triangulaire; car je
+puis former en mon esprit une infinité d'autres
+figures, dont on ne peut avoir le moindre soupçon
+que jamais elles me soient tombées sous les sens,
+et je ne laisse pas toutefois de pouvoir démontrer
+diverses propriétés touchant leur nature, aussi bien
+que touchant celle du triangle; lesquelles, certes,
+doivent être toutes vraies, puisque je les conçois
+clairement: et partant elles sont quelque chose, et
+non pas un pur néant; car il est très évident que
+tout ce qui est vrai est quelque chose, la vérité
+étant une même chose avec l'être; et j'ai déjà amplement
+démontré ci-dessus que toutes les choses
+que je connois clairement et distinctement sont
+vraies. Et quoique je ne l'eusse pas démontré, toutefois
+la nature de mon esprit est telle, que je ne me
+saurois empêcher de les estimer vraies, pendant
+que je les conçois clairement et distinctement; et
+je me ressouviens que lors même que j'étois encore
+fortement attaché aux objets des sens, j'avois tenu
+au nombre des plus constantes vérités celles que
+je concevois clairement et distinctement touchant
+les figures, les nombres, et les autres choses qui
+appartiennent à l'arithmétique et à la géométrie.
+Or, maintenant si de cela seul que je puis tirer
+de ma pensée l'idée de quelque chose, il s'ensuit
+que tout ce que je reconnois clairement et distinctement
+appartenir à cette chose lui appartient
+en effet, ne puis-je pas tirer de ceci un argument
+et une preuve démonstrative de l'existence
+de Dieu? Il est certain que je ne trouve pas moins
+en moi son idée, c'est-à-dire l'idée d'un être souverainement
+parfait, que celle de quelque figure ou
+de quelque nombre que ce soit: et je ne connois
+pas moins clairement et distinctement qu'une actuelle
+et éternelle existence appartient à sa nature,
+que je connois que tout ce que je puis démontrer
+de quelque figure, ou de quelque nombre, appartient
+véritablement à la nature de cette figure ou
+de ce nombre; et partant, encore que tout ce que
+j'ai conclu dans les méditations précédentes ne
+se trouvât point véritable, l'existence de Dieu devroit
+passer en mon esprit au moins pour aussi
+certaine que j'ai estimé jusques ici toutes les vérités
+des mathématiques, qui ne regardent que les nombres
+et les figures: bien qu'à la vérité, cela ne paroisse
+pas d'abord entièrement manifeste, mais
+semble avoir quelque apparence de sophisme. Car
+ayant accoutumé dans toutes les autres choses de
+faire distinction entre l'existence et l'essence, je
+me persuade aisément que l'existence peut être séparée
+de l'essence de Dieu, et qu'ainsi on peut concevoir
+Dieu comme n'étant pas actuellement. Mais
+néanmoins, lorsque j'y pense avec plus d'attention,
+je trouve manifestement que l'existence ne peut
+non plus être séparée de l'essence de Dieu, que de
+l'essence d'un triangle rectiligne la grandeur de
+ses trois angles égaux à deux droits, ou bien de
+l'idée d'une montagne l'idée d'une vallée; en sorte
+qu'il n'y a pas moins de répugnance de concevoir
+un Dieu, c'est-à-dire un être souverainement
+parfait, auquel manque l'existence, c'est-à-dire
+auquel manque quelque perfection, que de
+concevoir une montagne qui n'ait point de vallée.
+Mais encore qu'en effet je ne puisse pas concevoir
+un Dieu sans existence, non plus qu'une
+montagne sans vallée; toutefois, comme de cela
+seul que je conçois une montagne avec une vallée,
+il ne s'ensuit pas qu'il y ait aucune montagne dans
+le monde, de même aussi, quoique je conçoive
+Dieu comme existant, il ne s'ensuit pas ce semble
+pour cela que Dieu existe: car ma pensée n'impose
+aucune nécessité aux choses; et comme il ne
+tient qu'à moi d'imaginer un cheval ailé, encore
+qu'il n'y en ait aucun qui ait des ailes, ainsi je
+pourrois peut-être attribuer l'existence à Dieu,
+encore qu'il n'y eût aucun Dieu qui existât. Tant
+s'en faut, c'est ici qu'il y a un sophisme caché
+sous l'apparence de cette objection: car de ce
+que je ne puis concevoir une montagne sans
+une vallée, il ne s'ensuit pas qu'il y ait au monde
+aucune montagne ni aucune vallée, mais seulement
+que la montagne et la vallée, soit qu'il y en
+ait, soit qu'il n'y en ait point, sont inséparables
+l'une de l'autre; au lieu que de cela seul que je
+ne puis concevoir Dieu que comme existant, il s'ensuit
+que l'existence est inséparable de lui, et partant
+qu'il existe véritablement: non que ma pensée
+puisse faire que cela soit, ou qu'elle impose
+aux choses aucune nécessité; mais, au contraire, la
+nécessité qui est en la chose même, c'est-à-dire la
+nécessité de l'existence de Dieu, me détermine à
+avoir cette pensée. Car il n'est pas en ma liberté de
+concevoir un Dieu sans existence, c'est-à-dire un
+Être souverainement parfait sans une souveraine
+perfection, comme il m'est libre d'imaginer un
+cheval sans ailes ou avec des ailes.</p>
+
+<p>Et l'on ne doit pas aussi dire ici qu'il est à
+la vérité nécessaire que j'avoue que Dieu existe,
+après que j'ai supposé qu'il possède toutes sortes
+de perfections, puisque l'existence en est une, mais
+que ma première supposition n'étoit pas nécessaire;
+non plus qu'il n'est point nécessaire de penser
+que toutes les figures de quatre côtés se peuvent
+inscrire dans le cercle, mais que, supposant
+que j'aie cette pensée, je suis contraint d'avouer
+que le rhombe y peut être inscrit, puisque c'est
+une figure de quatre côtés, et ainsi je serai contraint
+d'avouer une chose fausse. On ne doit point, dis-je,
+alléguer cela: car encore qu'il ne soit pas nécessaire
+que je tombe jamais dans aucune pensée de
+Dieu, néanmoins, toutes les fois qu'il m'arrive de
+penser à un Être premier et souverain, et de tirer,
+pour ainsi dire, son idée du trésor de mon esprit,
+il est nécessaire que je lui attribue toutes sortes de
+perfections, quoique je ne vienne pas à les nombrer
+toutes, et à appliquer mon attention sur chacune
+d'elles en particulier. Et cette nécessité est
+suffisante pour faire que par après (sitôt que je
+viens à reconnoître que l'existence est une perfection)
+je conclus fort bien que cet Être premier et
+souverain existe: de même qu'il n'est pas nécessaire
+que j'imagine jamais aucun triangle; mais
+toutes les fois que je veux considérer une figure
+rectiligne, composée seulement de trois angles, il
+est absolument nécessaire que je lui attribue toutes
+les choses qui servent à conclure que ces trois angles
+ne sont pas plus grands que deux droits, encore
+que peut-être je ne considère pas alors cela en
+particulier. Mais quand j'examine quelles figures
+sont capables d'être inscrites dans le cercle, il
+n'est en aucune façon nécessaire que je pense que
+toutes les figures de quatre côtés sont de ce nombre;
+au contraire, je ne puis pas même feindre que
+cela soit, tant que je ne voudrai rien recevoir en
+ma pensée que ce que je pourrai concevoir clairement
+et distinctement. Et par conséquent il y a
+une grande différence entre les fausses suppositions,
+comme est celle-ci, et les véritables idées qui sont
+nées avec moi, dont la première et principale est
+celle de Dieu. Car en effet je reconnois en plusieurs
+façons que cette idée n'est point quelque chose de
+feint ou d'inventé, dépendant seulement de ma pensée,
+mais que c'est l'image d'une vraie et immuable
+nature: premièrement, à cause que je ne saurois
+concevoir autre chose que Dieu seul, à l'essence de
+laquelle l'existence appartienne avec nécessité: puis
+aussi, pource qu'il ne m'est pas possible de concevoir
+deux ou plusieurs dieux tels que lui; et,
+posé qu'il y en ait un maintenant qui existe, je
+vois clairement qu'il est nécessaire qu'il ait été auparavant
+de toute éternité, et qu'il soit éternellement
+à l'avenir: et enfin, parceque je conçois plusieurs
+autres choses en Dieu où je ne puis rien
+diminuer ni changer.</p>
+
+<p>Au reste, de quelque preuve et argument que je
+me serve, il en faut toujours revenir là, qu'il n'y a
+que les choses que je conçois clairement et distinctement,
+qui aient la force de me persuader entièrement.
+Et quoique entre les choses que je conçois
+de cette sorte, il y en ait à la vérité quelques
+unes manifestement connues d'un chacun, et qu'il
+y en ait d'autres aussi qui ne se découvrent qu'à
+ceux qui les considèrent de plus près et qui les
+examinent plus exactement, toutefois après qu'elles
+sont une fois découvertes, elles ne sont pas estimées
+moins certaines les unes que les autres.
+Comme, par exemple, en tout triangle rectangle,
+encore qu'il ne paroisse pas d'abord si facilement
+que le carré de la base est égal aux carrés
+des deux autres côtés, comme il est évident que
+cette base est opposée au plus grand angle, néanmoins,
+depuis que cela a été une fois reconnu, on
+est autant persuadé de la vérité de l'un que de l'autre.
+Et pour ce qui est de Dieu, certes si mon esprit
+n'étoit prévenu d'aucuns préjugés, et que ma
+pensée ne se trouvât point divertie par la présence
+continuelle des images des choses sensibles, il n'y
+auroit aucune chose que je connusse plus tôt ni
+plus facilement que lui. Car y a-t-il rien de soi
+plus clair et plus manifeste que de penser qu'il y
+a un Dieu, c'est-à-dire un Être souverain et parfait,
+en l'idée duquel seul l'existence nécessaire ou
+éternelle est comprise, et par conséquent qui
+existe? Et quoique, pour bien concevoir cette vérité,
+j'aie eu besoin d'une grande application d'esprit,
+toutefois à présent je ne m'en tiens pas seulement
+aussi assuré que de tout ce qui me semble
+le plus certain: mais outre cela je remarque que la
+certitude de toutes les autres choses en dépend si
+absolument, que sans cette connoissance il est
+impossible de pouvoir jamais rien savoir parfaitement.</p>
+
+<p>Car encore que je sois d'une telle nature que,
+dès aussitôt que je comprends quelque chose
+fort clairement et fort distinctement, je ne puis
+m'empêcher de la croire vraie; néanmoins, parceque
+je suis aussi d'une telle nature que je ne puis
+pas avoir l'esprit continuellement attaché à une
+même chose, et que souvent je me ressouviens
+d'avoir jugé une chose être vraie, lorsque je cesse
+de considérer les raisons qui m'ont obligé à la juger
+telle, il peut arriver pendant ce temps-là que d'autres
+raisons se présentent à moi, lesquelles me feroient
+aisément changer d'opinion, si j'ignorois qu'il
+y eût un Dieu; et ainsi je n'aurois jamais une vraie
+et certaine science d'aucune chose que ce soit,
+mais seulement de vagues et inconstantes opinions.
+Comme, par exemple, lorsque je considère
+la nature du triangle rectiligne, je connois évidemment,
+moi qui suis un peu versé dans la géométrie,
+que ses trois angles sont égaux à deux
+droits; et il ne m'est pas possible de ne le point
+croire, pendant que j'applique ma pensée à sa
+démonstration: mais aussitôt que je l'en détourne,
+encore que je me ressouvienne de l'avoir clairement
+comprise, toutefois il se peut faire aisément que
+je doute de sa vérité, si j'ignore qu'il y ait un
+Dieu; car je puis me persuader d'avoir été fait tel
+par la nature, que je me puisse aisément tromper,
+même dans les choses que je crois comprendre avec
+le plus d'évidence et de certitude; vu principalement
+que je me ressouviens d'avoir souvent estimé
+beaucoup de choses pour vraies et certaines, lesquelles
+d'autres raisons m'ont par après porté à juger
+absolument fausses.</p>
+
+<p>Mais après avoir reconnu qu'il y a un Dieu;
+pource qu'en même temps j'ai reconnu aussi que
+toutes choses dépendent de lui, et qu'il n'est point
+trompeur, et qu'ensuite de cela j'ai jugé que tout
+ce que je conçois clairement et distinctement
+ne peut manquer d'être vrai; encore que je ne
+pense plus aux raisons pour lesquelles j'ai jugé
+cela être véritable, pourvu seulement que je me
+ressouvienne de l'avoir clairement et distinctement
+compris, on ne me peut apporter aucune raison
+contraire qui me le fasse jamais révoquer en doute;
+et ainsi j'en ai une vraie et certaine science. Et
+cette même science s'étend aussi à toutes les autres
+choses que je me ressouviens d'avoir autrefois démontrées,
+comme aux vérités de la géométrie, et
+autres semblables: car qu'est-ce que l'on me peut
+objecter pour m'obliger à les révoquer en doute?
+Sera-ce que ma nature est telle que je suis fort sujet
+à me méprendre? Mais je sais déjà que je ne
+puis me tromper dans les jugements dont je connois
+clairement les raisons. Sera-ce que j'ai estimé
+autrefois beaucoup de choses pour vraies et pour
+certaines, que j'ai reconnues par après être fausses?
+Mais je n'avois connu clairement ni distinctement
+aucunes de ces choses-là, et ne sachant point encore
+cette règle par laquelle je m'assure de la vérité,
+j'avois été porté à les croire, par des raisons
+que j'ai reconnues depuis être moins fortes que je
+ne me les étois pour lors imaginées. Que me pourra-t-on
+donc objecter davantage? Sera-ce que peut-être
+je dors (comme je me l'étois moi-même objecté
+ci-devant), ou bien que toutes les pensées que j'ai
+maintenant ne soit pas plus vraies que les rêveries
+que nous imaginons étant endormis? Mais,
+quand bien même je dormirois, tout ce qui se
+présente à mon esprit avec évidence est absolument
+véritable.</p>
+
+<p>Et ainsi je reconnois très clairement que la
+certitude et la vérité de toute science dépend de
+la seule connoissance du vrai Dieu: en sorte qu'avant
+que je le connusse je ne pouvois savoir parfaitement
+aucune autre chose. Et à présent que je
+le connois, j'ai le moyen d'acquérir une science
+parfaite touchant une infinité de choses, non seulement
+de celles qui sont en lui, mais aussi de
+celles qui appartiennent à la nature corporelle, en
+tant qu'elle peut servir d'objet aux démonstrations
+des géomètres, lesquels n'ont point d'égard à son
+existence.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>MEDITATION SIXIÈME.</h3>
+
+<h3>DE L'EXISTENCE DES CHOSES MATÉRIELLES, ET<br>
+DE LA DISTINCTION RÉELLE ENTRE L'AME ET LE CORPS DE L'HOMME.</h3>
+
+<p>Il ne me reste plus maintenant qu'à examiner
+s'il y a des choses matérielles: et certes, au moins
+sais-je déjà qu'il y en peut avoir, en tant qu'on les
+considère comme l'objet des démonstrations de
+géométrie, vu que de cette façon je les conçois
+fort clairement et fort distinctement. Car il n'y a
+point de doute que Dieu n'ait la puissance de produire
+toutes les choses que je suis capable de concevoir
+avec distinction; et je n'ai jamais jugé qu'il
+lui fût impossible de faire quelque chose, que par
+cela seul que je trouvois de la contradiction à la
+pouvoir bien concevoir. De plus, la faculté d'imaginer
+qui est en moi, et de laquelle je vois par expérience
+que je me sers lorsque je m'applique à la
+considération des choses matérielles, est capable
+de me persuader leur existence: car, quand je
+considère attentivement ce que c'est que l'imagination,
+je trouve qu'elle n'est autre chose qu'une
+certaine application de la faculté qui connoît, au
+corps qui lui est intimement présent, et partant
+qui existe.</p>
+
+<p>Et pour rendre cela très manifeste, je remarque
+premièrement la différence qui est entre l'imagination
+et là pure intellection ou conception. Par
+exemple, lorsque j'imagine un triangle, non seulement
+je conçois que c'est une figure composée de
+trois lignes, mais avec cela j'envisage ces trois
+lignes comme présentes par la force et l'application
+intérieure de mon esprit; et c'est proprement
+ce que j'appelle imaginer. Que si je veux penser
+à un chiliogone, je conçois bien à la vérité que
+c'est une figure composée de mille côtés aussi facilement
+que je conçois qu'un triangle est une
+figure composée de trois côtés seulement; mais je
+ne puis pas imaginer les mille côtés d'un chiliogone
+comme je fais les trois d'un triangle, ni pour
+ainsi dire les regarder comme présents avec les
+yeux de mon esprit. Et quoique, suivant la coutume
+que j'ai de me servir toujours de mon imagination
+lorsque je pense aux choses corporelles,
+il arrive qu'en concevant un chiliogone je me représente
+confusément quelque figure, toutefois il
+est très évident que cette figure n'est point un chiliogone,
+puisqu'elle ne diffère nullement de celle
+que je me représenterois, si je pensois à un myriogone
+ou à quelque autre figure de beaucoup de
+côtés; et qu'elle ne sert en aucune façon à découvrir
+les propriétés qui font la différence du chiliogone
+d'avec les autres polygones. Que s'il est
+question de considérer un pentagone, il est bien
+vrai que je puis concevoir sa figure, aussi bien que
+celle d'un chiliogone, sans le secours de l'imagination;
+mais je la puis aussi imaginer en appliquant l'attention
+de mon esprit à chacun de ses cinq côtés,
+et tout ensemble à l'aire ou à l'espace qu'ils renferment.
+Ainsi, je connois clairement que j'ai besoin
+d'une particulière contention d'esprit pour imaginer,
+de laquelle je ne me sers point pour concevoir
+on pour entendre; et cette particulière contention
+d'esprit montre évidemment la différence qui est
+entre l'imagination et l'intellection ou conception
+pure. Je remarque outre cela que cette vertu d'imaginer
+qui est en moi, en tant qu'elle diffère de la
+puissance de concevoir, n'est en aucune façon nécessaire
+à ma nature ou à mon essence, c'est-à-dire
+à l'essence de mon esprit; car, encore que je
+ne l'eusse point, il est sans doute que je demeurerois
+toujours le même que je suis maintenant:
+d'où il semble que l'on puisse conclure qu'elle dépend
+de quelque chose qui diffère de mon esprit.
+Et je conçois facilement que, si quelque corps
+existe auquel mon esprit soit tellement conjoint
+et uni qu'il se puisse appliquer à le considérer
+quand il lui plaît, il se peut faire que par ce moyen
+il imagine les choses corporelles; en sorte que cette
+façon de penser diffère seulement de la pure intellection
+en ce que l'esprit en concevant se tourne
+en quelque façon vers soi-même, et considère
+quelqu'une des idées qu'il a en soi; mais en imaginant
+il se tourne vers le corps, et considère en
+lui quelque chose de conforme à l'idée qu'il a lui-même
+formée ou qu'il a reçue par les sens. Je conçois,
+dis-je, aisément que l'imagination se peut
+faire de cette sorte, s'il est vrai qu'il y ait des corps;
+et, parceque je ne puis rencontrer aucune autre
+voie pour expliquer comment elle se fait, je conjecture
+de là probablement qu'il y en a: mais ce
+n'est que probablement; et, quoique j'examine
+soigneusement toutes choses, je ne trouve pas
+néanmoins que, de cette idée distincte de la nature
+corporelle que j'ai en mon imagination, je
+puisse tirer aucun argument qui conclue avec nécessité
+l'existence de quelque corps.</p>
+
+<p>Or j'ai accoutumé d'imaginer beaucoup d'autres
+choses outre cette nature corporelle qui est
+l'objet de la géométrie, à savoir les couleurs, les
+sons, les saveurs, la douleur, et autres choses semblables,
+quoique moins distinctement; et d'autant
+que j'aperçois beaucoup mieux ces choses-là par
+les sens, par l'entremise desquels et de la mémoire,
+elles semblent être parvenues jusqu'à mon imagination,
+je crois que, pour les examiner plus commodément,
+il est à propos que j'examine en même
+temps ce que c'est que sentir, et que je voie si de
+ces idées que je reçois eu mon esprit par cette façon
+de penser que j'appelle sentir, je ne pourrai
+point tirer quelque preuve certaine de l'existence
+des choses corporelles.</p>
+
+<p>Et premièrement, je rappellerai en ma mémoire
+quelles sont les choses que j'ai ci-devant tenues
+pour vraies, comme les ayant reçues par les sens,
+et sur quels fondements ma créance étoit appuyée;
+après, j'examinerai les raisons qui m'ont obligé depuis
+à les révoquer en doute; et enfin, je considérerai
+ce que j'en dois maintenant croire.</p>
+
+<p>Premièrement donc j'ai senti que j'avois une
+tête, des mains, des pieds, et tous les autres membres
+dont est composé ce corps que je considérois
+comme une partie de moi-même ou peut-être aussi
+comme le tout: de plus, j'ai senti que ce corps
+étoit placé entre beaucoup d'autres, desquels il étoit
+capable de recevoir diverses commodités et incommodités,
+et je remarquois ces commodités par un
+certain sentiment de plaisir ou de volupté, et ces
+incommodités par un sentiment de douleur. Et,
+outre ce plaisir et cette douleur, je ressentois aussi
+en moi la faim, la soif, et d'autres semblables appétits;
+comme aussi de certaines inclinations corporelles
+vers la joie, la tristesse, la colère, et autres
+semblables passions. Et au dehors, outre l'extension,
+les figures, les mouvements des corps, je
+remarquois en eux de la dureté, de la chaleur, et
+toutes les autres qualités qui tombent sous l'attouchement;
+de plus, j'y remarquois de la lumière,
+des couleurs, des odeurs, des saveurs et des sons,
+dont la variété me donnait moyen de distinguer le
+ciel, la terre, la mer, et généralement tous les autres
+corps les uns d'avec les autres. Et certes, considérant
+les idées de toutes ces qualités qui se
+présentoient à ma pensée, et lesquelles seules je
+sentois proprement et immédiatement, ce n'étoit
+pas sans raison que je croyois sentir des choses
+entièrement différentes de ma pensée, à savoir
+des corps d'où procédoient ces idées: car j'expérimentois
+qu'elles se présentoient à elle sans que
+mon consentement y fût requis, en sorte que je ne
+pouvois sentir aucun objet, quelque volonté que
+j'en eusse, s'il ne se trouvoit présent à l'organe d'un
+de mes sens; et il n'étoit nullement en mon pouvoir
+de ne le pas sentir lorsqu'il s'y trouvoit présent.
+Et parce que les idées que je recevois par
+les sens étoient beaucoup plus vives, plus expresses,
+et même à leur façon plus distinctes qu'aucunes
+de celles que je pouvois feindre de moi-même
+en méditant, ou bien que je trouvois imprimées
+en ma mémoire, il sembloit qu'elles ne
+pouvoient procéder de mon esprit; de façon qu'il
+étoit nécessaire qu'elles fussent causées en moi par
+quelques autres choses. Desquelles choses n'ayant
+aucune connoissance, sinon celle que me donnoient
+ces mêmes idées, il ne me pouvoit venir
+autre chose en l'esprit, sinon que ces choses-là
+étaient semblables aux idées qu'elles causoient.
+Et pource que je me ressouvenois aussi que je
+m'étois plutôt servi des sens que de ma raison,
+et que je reeonnoissois que les idées que je formois
+de moi-même n'étoient pas si expresses que
+celles que je recevois par les sens, et même qu'elles
+étoient le plus souvent composées des parties de
+celles-ci, je me persuadois aisément que je n'avois
+aucune idée dans mon esprit qui n'eût passé auparavant
+par mes sens. Ce n'étoit pas aussi sans
+quelque raison que je croyois que ce corps, lequel
+par un certain droit particulier j'appelois mien,
+m'appartenoit plus proprement et plus étroitement
+que pas un autre; car en effet je n'en pouvois
+jamais être séparé comme des autres corps: je
+ressentois en lui et pour lui tous mes appétits et
+toutes mes affections; et enfin j'étois touché des
+sentiments de plaisir et de douleur en ses parties,
+et non pas en celles des autres corps, qui en sont
+séparés. Mais quand j'examinois pourquoi de ce
+je ne sais quel sentiment de douleur suit la
+tristesse en l'esprit, et du sentiment de plaisir nait
+la joie, ou bien pourquoi cette je ne sais quelle
+émotion de l'estomac, que j'appelle faim, nous
+fait avoir envie de manger, et la sécheresse
+du gosier nous fait avoir envie de boire, et ainsi
+du reste, je n'en pouvois rendre aucune raison,
+sinon que la nature me l'enseignoit de la sorte;
+car il n'y a certes aucune affinité ni aucun rapport,
+au moins que je puisse comprendre, entre cette
+émotion de l'estomac et le désir de manger, non
+plus qu'entre le sentiment de la chose qui cause
+de la douleur, et la pensée de tristesse que fait
+naître ce sentiment. Et, en même façon, il me sembloit
+que j'avois appris de la nature toutes les autres
+choses que je jugeois touchant les objets de
+mes sens; pource que je remarquois que les jugements
+que j'avois coutume de faire de ces objets
+se formoient en moi avant que j'eusse le loisir de
+peser et considérer aucunes raisons qui me pussent
+obliger à les faire.</p>
+
+<p>Mais par après, plusieurs expériences ont peu à
+peu ruiné toute la créance que j'avois ajoutée
+à mes sens: car j'ai observé plusieurs fois que
+des tours, qui de loin m'avoient semblé rondes,
+me paroissoient de près être carrées, et que des
+colosses élevés sur les plus hauts sommets de ces
+tours me paroissoient de petites statues à les regarder
+d'en bas; et ainsi, dans une infinité d'autres
+rencontres, j'ai trouvé de l'erreur dans les jugements
+fondés sur les sens extérieurs; et non pas
+seulement sur les sens extérieurs, mais même
+sur les intérieurs: car y a-t-il chose plus intime ou
+plus intérieure que la douleur? et cependant j'ai
+autrefois appris de quelques personnes qui avoient
+les bras et les jambes coupées, qu'il leur sembloit
+encore quelquefois sentir de la douleur dans la
+partie qu'ils n'avoient plus; ce qui me donnoit
+sujet de penser que je ne pouvois aussi être entièrement
+assuré d'avoir mal à quelqu'un de mes
+membres, quoique je sentisse en lui de la douleur.
+Et à ces raisons de douter j'en ai encore
+ajouté depuis peu deux autres fort générales: la
+première est que je n'ai jamais rien cru sentir
+étant éveillé que je ne puisse quelquefois croire
+aussi sentir quand je dors; et comme je ne crois
+pas que les choses qu'il me semble que je sens en
+dormant procèdent de quelques objets hors de
+moi, je ne voyois pas pourquoi je devois plutôt
+avoir cette créance touchant celles qu'il me semble
+que je sens étant éveillé: et la seconde, que, ne
+connoissant pas encore ou plutôt feignant de ne
+pas connoître l'auteur du mon être, je ne voyois
+rien qui put empêcher que je n'eusse été fait tel
+par la nature, que je me trompasse même dans
+les choses qui me paroissoient les plus véritables.
+Et, pour les raisons qui m'avoient ci-devant persuadé
+la vérité des choses sensibles, je n'avois
+pas beaucoup de peine à y répondre; car la nature
+semblant me porter à beaucoup de choses dont la
+raison me détournoit, je ne croyois pas me devoir
+confier beaucoup aux enseignements de cette nature.
+Et quoique les idées que je reçois par les
+sens ne dépendent point de ma volonté, je ne pensois
+pas devoir pour cela conclure qu'elles procédoient
+de choses différentes de moi, puisque peut-être
+il se peut rencontrer en moi quelque faculté,
+bien qu'elle m'ait été jusques ici inconnue, qui
+en soit la cause et qui les produise.</p>
+
+<p>Mais maintenant que je commence à me mieux
+connoître moi-même et à découvrir plus clairement
+l'auteur de mon origine, je ne pense pas à
+la vérité que je doive témérairement admettre
+toutes les choses que les sens semblent nous enseigner,
+mais je ne pense pas aussi que je les doive
+toutes généralement révoquer en doute.</p>
+
+<p>Et premièrement, pource que je sais que toutes
+les choses que je conçois clairement et distinctement
+peuvent être produites par Dieu telles que
+je les conçois, il suffit que je puisse concevoir
+clairement et distinctement une chose sans une
+autre, pour être certain que l'une est distincte ou
+différente de l'autre, parce qu'elles peuvent être
+mises séparément, au moins par la toute-puissance
+de Dieu; et il n'importe par quelle puissance
+cette séparation se fasse pour être obligé à
+les juger différentes: et partant, de cela même
+que je connois avec certitude que j'existe, et que
+cependant je ne remarque point qu'il appartienne
+nécessairement aucune autre chose à ma nature ou
+à mon essence sinon que je suis une chose qui
+pense, je conclus fort bien que mon essence consiste
+en cela seul que je suis une chose qui pense,
+ou une substance dont toute l'essence ou la nature
+n'est que de penser. Et quoique peut-être, ou plutôt
+certainement, comme je le dirai tantôt, j'aie un
+corps auquel je suis très étroitement conjoint;
+néanmoins, pource que d'un coté j'ai une claire et
+distincte idée de moi-même, en tant que je suis seulement
+une chose qui pense et non étendue, et que
+d'un autre j'ai une idée distincte du corps, en tant
+qu'il est seulement une chose étendue et qui ne
+pense point, il est certain que moi, c'est-à-dire
+mon âme, par laquelle je suis ce que je suis, est
+entièrement et véritablement distincte de mon
+corps, et qu'elle peut être ou exister sans lui.</p>
+
+<p>De plus, je trouve en moi diverses facultés
+de penser qui ont chacune leur manière particulière;
+par exemple, je trouve en moi les facultés
+d'imaginer et de sentir, sans lesquelles je puis bien
+me concevoir clairement et distinctement tout entier,
+mais non pas réciproquement elles sans moi,
+c'est-à-dire sans une substance intelligente à qui
+elles soient attachées ou à qui elles appartiennent;
+car, dans la notion que nous avons de ces facultés,
+ou, pour me servir des termes de l'école, dans
+leur concept formel, elles enferment quelque sorte
+d'intellection: d'où je conçois qu'elles sont distinctes
+de moi comme les modes le sont des
+choses. Je connois aussi quelques autres facultés,
+comme celles de changer de lieu, de prendre diverses
+situations, et autres semblables, qui ne peuvent
+être conçues, non plus que les précédentes,
+sans quelque substance à qui elles soient attachées,
+ni par conséquent exister sans elle; mais il est très
+évident que ces facultés, s'il est vrai qu'elles existent,
+doivent appartenir à quelque substance corporelle
+ou étendue, et non pas à une substance
+intelligente, puisque dans leur concept clair et
+distinct, il y a bien quelque sorte d'extension qui
+se trouve contenue, mais point du tout d'intelligence.
+De plus, je ne puis douter qu'il n'y ait en
+moi une certaine faculté passive de sentir, c'est-à-dire
+de recevoir et de connoître les idées des choses
+sensibles; mais elle me seroit inutile, et je ne m'en
+pourrois aucunement servir, s'il n'y avoit aussi en
+moi, ou en quelque autre chose, une autre faculté
+active, capable de former et produire ces idées. Or,
+cette faculté active ne peut être en moi en tant
+que je ne suis qu'une chose qui pense, vu qu'elle
+ne présuppose point ma pensée, et aussi que ces
+idées-là me sont souvent représentées sans que j'y
+contribue en aucune façon, et même souvent contre
+mon gré; il faut donc nécessairement qu'elle
+soit en quelque substance différente de moi, dans
+laquelle toute la réalité, qui est objectivement dans
+les idées qui sont produites par cette faculté, soit
+contenue formellement ou éminemment, comme
+je l'ai remarqué ci-devant: et cette substance est
+ou un corps, c'est-à-dire une nature corporelle,
+dans laquelle est contenu formellement et en effet
+tout ce qui est effectivement et par représentation
+dans ces idées; ou bien c'est Dieu même, ou
+quelque autre créature plus noble que le corps.
+dans laquelle cela même est contenu éminemment.
+Or, Dieu n'étant point trompeur, il est très manifeste
+qu'il ne m'envoie point ces idées immédiatement
+par lui-même, ni aussi par l'entremise
+de quelque créature dans laquelle leur réalité ne
+soit pas contenue formellement, mais seulement
+éminemment. Car ne m'ayant donné aucune faculté
+pour connoître que cela soit, mais au contraire une
+très grande inclination à croire qu'elles partent des
+choses corporelles, je ne vois pas comment on
+pourroit l'excuser de tromperie, si en effet ces idées
+partoient d'ailleurs, ou étoient produites par d'autres
+causes que par des choses corporelles: et partant
+il faut conclure qu'il y a des choses corporelles
+qui existent. Toutefois elles ne sont peut-être pas
+entièrement telles que nous les apercevons par les
+sens, car il y a bien des choses qui rendent cette
+perception des sens fort obscure et confuse; mais
+au moins faut-il avouer que toutes les choses que je
+conçois clairement et distinctement, c'est-à-dire
+toutes les choses, généralement parlant, qui sont
+comprises dans l'objet de la géométrie spéculative,
+s'y rencontrent véritablement.</p>
+
+<p>Mais pour ce qui est des autres choses, lesquelles
+ou sont seulement particulières, par exemple
+que le soleil soit de telle grandeur et de telle
+figure, etc.; ou bien sont conçues moins clairement
+et moins distinctement, comme la lumière,
+le son, la douleur, et autres semblables, il est certain
+qu'encore qu'elles soient fort douteuses et incertaines,
+toutefois de cela seul que Dieu n'est point
+trompeur, et que par conséquent il n'a point permis
+qu'il pût y avoir aucune fausseté dans mes opinions
+qu'il ne m'ait aussi donné quelque faculté
+capable de la corriger, je crois pouvoir conclure
+assurément que j'ai en moi les moyens de les connoître
+avec certitude. Et premièrement, il n'y a
+point de doute que tout ce que la nature m'enseigne
+contient quelque vérité: car par la nature,
+considérée en général, je n'entends maintenant
+autre chose que Dieu même, ou bien l'ordre et la
+disposition que Dieu a établie dans les choses
+créées; et par ma nature en particulier, je n'entends
+autre chose que la complexion ou l'assemblage
+de toutes les choses que Dieu m'a données.</p>
+
+<p>Or, il n'y a rien que cette nature m'enseigne
+plus expressément ni plus sensiblement, sinon que
+j'ai un corps qui est mal disposé quand je sens de
+la douleur, qui a besoin de manger ou de boire
+quand j'ai les sentiments de la faim ou de la soif, etc.
+Et partant je ne dois aucunement douter qu'il n'y
+ait en cela quelque vérité.</p>
+
+<p>La nature m'enseigne aussi par ces sentiments
+de douleur, de faim, de soif, etc., que je ne suis
+pas seulement logé dans mon corps ainsi qu'un
+pilote en son navire, mais outre cela que je lui suis
+conjoint très étroitement, et tellement confondu et
+mêlé que je compose comme un seul tout avec lui.
+Car si cela n'étoit, lorsque mon corps est blessé,
+je ne sentirois pas pour cela de la douleur, moi qui
+ne suis qu'une chose qui pense, mais j'apercevrois
+cette blessure par le seul entendement, comme un
+pilote aperçoit par la vue si quelque chose se
+rompt dans son vaisseau. Et lorsque mon corps a
+besoin de boire ou de manger, je connoîtrois simplement
+cela même, sans en être averti par des
+sentiments confus de faim et de soif: car en effet
+tous ces sentiments de faim, de soif, de douleur, etc.,
+ne sont autre chose que de certaines façons confuses
+de penser, qui proviennent et dépendent de
+l'union et comme du mélange de l'esprit avec le
+corps.</p>
+
+<p>Outre cela, la nature m'enseigne que plusieurs
+autres corps existent autour du mien, desquels
+j'ai à poursuivre les uns et à fuir les autres
+Et certes, de ce que je sens différentes sortes de
+couleurs, d'odeurs, de saveurs, de sons, de chaleur,
+de dureté, etc., je conclus fort bien qu'il y a
+dans les corps d'où procèdent toutes ces diverses
+perceptions des sens, quelques variétés qui leur répondent,
+quoique peut-être ces variétés ne leur
+soient point en effet semblables; et de ce qu'entre
+ces diverses perceptions des sens, les unes me
+sont agréables, et les autres désagréables, il n'y a
+point de doute que mon corps, ou plutôt moi-même
+tout entier, en tant que je suis composé
+de corps et d'âme, ne puisse recevoir diverses
+commodités ou incommodités des autres corps qui
+l'environnent.</p>
+
+<p>Mais il y a plusieurs autres choses qu'il semble
+que la nature m'ait enseignées, lesquelles toutefois
+je n'ai pas véritablement apprises d'elle, mais
+qui se sont introduites en mon esprit par une certaine
+coutume que j'ai de juger inconsidérément
+des choses; et ainsi il peut aisément arriver qu'elles
+contiennent quelque fausseté: comme, par exemple,
+l'opinion que j'ai que tout espace dans lequel il
+n'y a rien qui meuve et fasse impression sur mes
+sens soit vide; que dans un corps qui est chaud
+il y ait quelque chose de semblable à l'idée de la
+chaleur qui est en moi; que dans un corps blanc
+ou noir il y ait la même blancheur ou noirceur
+que je sens; que dans un corps amer ou doux il
+y ait le même goût ou la même saveur, et ainsi
+des autres; que les astres, les tours, et tous les autres
+corps éloignés, soient de la même figure et
+grandeur qu'ils paroissent de loin à nos yeux, etc.
+Mais afin qu'il n'y ait rien en ceci que je ne conçoive
+distinctement, je dois précisément définir
+ce que j'entends proprement lorsque je dis que la
+nature m'enseigne quelque chose. Car je prends ici
+la nature eu une signification plus resserrée que
+lorsque je l'appelle un assemblage ou une complexion
+de toutes les choses que Dieu m'a données;
+vu que cet assemblage ou complexion comprend
+beaucoup de choses qui n'appartiennent qu'à l'esprit
+seul, desquelles je n'entends point ici parler
+en parlant de la nature, comme, par exemple, la
+notion que j'ai de cette vérité, que ce qui a une
+fois été fait ne peut plus n'avoir point été fait, et
+une infinité d'autres semblables, que je connois par
+la lumière naturelle sans l'aide du corps; et qu'il
+en comprend aussi plusieurs autres qui n'appartiennent
+qu'au corps seul, et ne sont point ici non
+plus contenues sous le nom de nature, comme la
+qualité qu'il a d'être pesant, et plusieurs autres
+semblables, desquelles je ne parle pas aussi, mais
+seulement des choses que Dieu m'a données,
+comme étant composé d'esprit et de corps. Or,
+cette nature m'apprend bien à fuir les choses qui
+causent en moi le sentiment de la douleur, et à
+me porter vers celles qui me font avoir quelque
+sentiment de plaisir; mais je ne vois point qu'outre
+cela elle m'apprenne que de ces diverses perceptions
+des sens, nous devions jamais rien conclure
+touchant les choses qui sont hors de nous,
+sans que l'esprit les ait soigneusement et mûrement
+examinées; car c'est, ce me semble, à l'esprit
+seul, et non point au composé de l'esprit et du
+corps, qu'il appartient de connoître la vérité de ces
+choses-là. Ainsi, quoiqu'une étoile ne fasse pas plus
+d'impression en mon oeil que le feu d'une chandelle,
+il n'y a toutefois en moi aucune faculté réelle
+ou naturelle qui me porte à croire qu'elle n'est pas
+plus grande que ce feu, mais je l'ai jugé ainsi dès
+mes premières années sans aucun raisonnable fondement.
+Et quoiqu'en approchant du feu je sente de
+la chaleur, et même que m'en approchant un peu
+trop près je ressente de la douleur, il n'y a toutefois
+aucune raison qui me puisse persuader qu'il
+y a dans le feu quelque chose de semblable à cette
+chaleur, non plus qu'à cette douleur; mais seulement
+j'ai raison de croire qu'il y a quelque chose
+en lui, quelle qu'elle puisse être, qui excite eu moi
+ces sentiments de chaleur ou de douleur. De
+même aussi, quoiqu'il y ait des espaces dans lesquels
+je ne trouve rien qui excite et meuve mes
+sens, je ne dois pas conclure pour cela que ces
+espaces ne contiennent en eux aucun corps; mais
+je vois que tant en ceci qu'en plusieurs autres
+choses semblables, j'ai accoutumé de pervertir et
+confondre l'ordre de la nature, parceque ces sentiments
+ou perceptions des sens n'ayant été mises
+en moi que pour signifier à mon esprit quelles choses
+sont convenables ou nuisibles au composé dont
+il est partie, et jusque là étant assez claires et assez
+distinctes, je m'en sers néanmoins comme si elles
+étoient des règles très certaines, par lesquelles je
+pusse connoître immédiatement l'essence et la nature
+des corps qui sont hors de moi, de laquelle
+toutefois elles ne me peuvent rien enseigner que
+de fort obscur et confus.</p>
+
+<p>Mais j'ai déjà ci-devant assez examiné comment,
+nonobstant la souveraine bonté de Dieu, il
+arrive qu'il y ait de la fausseté dans les jugements
+que je fais en cette sorte. Il se présente seulement
+encore ici une difficulté touchant les choses que la
+nature m'enseigne devoir être suivies ou évitées,
+et aussi touchant les sentiments intérieurs qu'elle a
+mis en moi; car il me semble y avoir quelquefois
+remarqué de l'erreur, et ainsi que je suis directement
+trompé par ma nature: comme, par exemple,
+le goût agréable de quelque viande en laquelle on
+aura mêlé du poison peut m'inviter à prendre ce
+poison, et ainsi me tromper. Il est vrai toutefois
+qu'en ceci la nature peut être excusée, car elle me
+porte seulement à désirer la viande dans laquelle
+se rencontre une saveur agréable, et non point à
+désirer le poison, lequel lui est inconnu; de façon
+que je ne puis conclure de ceci autre chose sinon
+que ma nature ne connoît pas entièrement et universellement
+toutes choses, de quoi certes il n'y a
+pas lieu de s'étonner, puisque l'homme, étant d'une
+nature finie, ne peut aussi avoir qu'une connoissance
+d'une perfection limitée.</p>
+
+<p>Mais nous nous trompons aussi assez souvent,
+même dans les choses auxquelles nous sommes
+directement portés par la nature, comme il arrive
+aux malades, lorsqu'ils désirent de boire ou
+de manger des choses qui leur peuvent nuire. On
+dira peut-être ici que ce qui est cause qu'ils se
+trompent, est que leur nature est corrompue
+mais cela n'ôte pas la difficulté, car un homme
+malade n'est pas moins véritablement la créature
+de Dieu qu'un homme qui est en pleine santé; et
+partant il répugne autant à la bonté de Dieu qu'il
+ait une nature trompeuse et fautive que l'autre. Et
+comme une horloge, composée de roues et de contrepoids,
+n'observe pas moins exactement toutes les
+lois de la nature lorsqu'elle est mal faite et qu'elle
+ne montre pas bien les heures que lorsqu'elle satisfait
+entièrement au désir de l'ouvrier, de même
+aussi si je considère le corps de l'homme comme étant
+une machine tellement bâtie et composée d'os, de
+nerfs, de muscles, de veines, de sang et de peau,
+qu'encore bien qu'il n'y eût en lui aucun esprit, il
+ne laisseroit pas de se mouvoir en toutes les mêmes
+façons qu'il fait à présent, lorsqu'il ne se meut
+point par la direction de sa volonté, ni par conséquent
+par l'aide de l'esprit, mais seulement par la
+disposition de ses organes, je reconnois facilement
+qu'il seroit aussi naturel à ce corps, étant
+par exemple hydropique, de souffrir la sécheresse
+du gosier, qui a coutume de porter à l'esprit le
+sentiment de la soif, et d'être disposé par cette sécheresse
+à mouvoir ses nerfs et ses autres parties
+en la façon qui est requise pour boire, et ainsi
+d'augmenter son mal et se nuire à soi-même, qu'il
+lui est naturel, lorsqu'il n'a aucune indisposition,
+d'être porté à boire pour son utilité par une semblable
+sécheresse de gosier; et quoique, regardant
+à l'usage auquel une horloge a été destinée par son
+ouvrier, je puisse dire qu'elle se détourne de sa
+nature lorsqu'elle ne marque pas bien les heures;
+et qu'en même façon, considérant la machine du
+corps humain comme ayant été formée de Dieu
+pour avoir en soi tous les mouvements qui ont coutume
+d'y être, j'aie sujet de penser qu'elle ne suit
+pas l'ordre de sa nature quand son gosier est sec,
+et que le boire nuit à sa conservation; je reconnois
+toutefois que cette dernière façon d'expliquer
+la nature est beaucoup différente de l'autre: car
+celle-ci n'est autre chose qu'une certaine dénomination
+extérieure, laquelle dépend entièrement
+de ma pensée, qui compare un homme malade
+et une horloge mal faite avec l'idée que j'ai d'un
+homme sain et d'une horloge bien faite, et laquelle
+ne signifie rien qui se trouve, en effet
+dans la chose dont elle se dit; au lieu que, par
+l'autre façon d'expliquer la nature, j'entends quelque
+chose qui se rencontre véritablement dans
+les choses, et partant qui n'est point sans quelque
+vérité.</p>
+
+<p>Mais certes, quoique au regard d'un corps hydropique
+ce ne soit qu'une dénomination extérieure
+quand on dit que sa nature est corrompue
+lorsque, sans avoir besoin de boire, il ne laisse
+pas d'avoir le gosier sec et aride, toutefois, au regard
+de tout le composé, c'est-à-dire de l'esprit, ou
+de l'âme unie au corps, ce n'est pas une pure dénomination,
+mais bien une véritable erreur de nature,
+de ce qu'il a soif lorsqu'il lui est très nuisible
+de boire; et partant il reste encore à examiner
+comment la bonté de Dieu n'empêche pas
+que la nature de l'homme, prise de cette sorte,
+soit fautive et trompeuse.</p>
+
+<p>Pour commencer donc cet examen, je remarque
+ici, premièrement, qu'il y a une grande différence
+entre l'esprit et le corps, en ce que le
+corps, de sa nature, est toujours divisible, et que
+l'esprit est entièrement indivisible. Car, en effet,
+quand je le considère, c'est-à-dire quand je me
+considère moi-même, en tant que je suis seulement
+une chose qui pense, je ne puis distinguer en moi
+aucunes parties, mais je connois et conçois fort
+clairement que je suis une chose absolument une
+et entière. Et quoique tout l'esprit semble être uni
+à tout le corps, toutefois lorsqu'un pied, ou un
+bras, ou quelque autre partie vient à en être séparée,
+je connois fort bien que rien pour cela n'a été
+retranché de mon esprit. Et les facultés de vouloir,
+de sentir, de concevoir, etc., ne peuvent pas non
+plus être dites proprement ses parties: car c'est le
+même esprit qui s'emploie tout entier à vouloir, et
+tout entier à sentir et à concevoir, etc. Mais c'est
+tout le contraire dans les choses corporelles ou
+étendues: car je n'en puis imaginer aucune, pour
+petite qu'elle soit, que je ne mette aisément en
+pièces par ma pensée, ou que mon esprit ne divise
+fort facilement en plusieurs parties, et par conséquent
+que je ne connoisse être divisible. Ce qui suffiroit
+pour m'enseigner que l'esprit ou l'âme de
+l'homme est entièrement différente du corps, si
+je ne l'avois déjà d'ailleurs assez appris.</p>
+
+<p>Je remarque aussi que l'esprit ne reçoit pas
+immédiatement l'impression de toutes les parties
+du corps, mais seulement du cerveau, ou peut-être
+même d'une de ses plus petites parties, à savoir
+de celle où s'exerce cette faculté qu'ils appellent
+le sens commun, laquelle, toutes les fois
+qu'elle est disposée de même façon, fait sentir la
+même chose à l'esprit, quoique cependant les autres
+parties du corps puissent être diversement
+disposées, comme le témoignent une infinité d'expériences,
+lesquelles il n'est pas besoin ici de rapporter.</p>
+
+<p>Je remarque, outre cela, que la nature du
+corps est telle, qu'aucune de ses parties ne peut
+être mue par une autre partie un peu éloignée,
+qu'elle ne le puisse être aussi de la même sorte
+par chacune des parties qui sont entre deux,
+quoique cette partie plus éloignée n'agisse point.
+Comme, par exemple, dans la corde A B C D,
+qui est toute tendue, si l'on vient à tirer et remuer
+la dernière partie D, la première A ne sera pas
+mue d'une autre façon qu'elle le pourroit aussi
+être si on tiroit une des parties moyennes B ou C,
+et que la dernière D demeurât cependant immobile.
+Et en même façon, quand je ressens de la
+douleur au pied, la physique m'apprend que ce
+sentiment se communique par le moyen des nerfs
+dispersés dans le pied, qui se trouvant tendus
+comme des cordes depuis là jusqu'au cerveau, lorsqu'ils
+sont tirés dans le pied, tirent aussi en même
+temps l'endroit du cerveau d'où ils viennent, et
+auquel ils aboutissent, et y excitent un certain
+mouvement que la nature a institué pour faire
+sentir de la douleur à l'esprit, comme si cette
+douleur étoit dans le pied; mais parce que ces nerfs
+doivent passer par la jambe, par la cuisse, par les
+reins, par le dos et par le col, pour s'étendre depuis
+le pied jusqu'au cerveau, il peut arriver qu'encore
+bien que leurs extrémités qui sont dans le
+pied ne soient point remuées, mais seulement quelques
+unes de leurs parties qui passent par les reins
+ou par le col, cela néanmoins excite les mêmes
+mouvements dans le cerveau qui pourroient y
+être excités par une blessure reçue dans le pied;
+ensuite de quoi il sera nécessaire que l'esprit ressente
+dans le pied la même douleur que s'il y avoit
+reçu une blessure: et il faut juger le semblable de
+toutes les autres perceptions de nos sens.</p>
+
+<p>Enfin, je remarque que, puisque chacun des mouvements
+qui se font dans la partie du cerveau
+dont l'esprit reçoit immédiatement l'impression,
+ne lui fait ressentir qu'un seul sentiment, on ne
+peut en cela souhaiter ni imaginer rien de mieux,
+sinon que ce mouvement fasse ressentir à l'esprit,
+entre tous les sentiments qu'il est capable de causer,
+celui qui est le plus propre et le plus ordinairement
+utile à la conservation du corps humain
+lorsqu'il est en pleine santé. Or l'expérience
+nous fait connoître que tous les sentiments que la
+nature nous a donnés sont tels que je viens de
+dire; et partant il ne se trouve rien en eux qui
+ne fasse paroître la puissance et la bonté de Dieu.
+Ainsi, par exemple, lorsque les nerfs qui sont
+dans le pied sont remués fortement et plus qu'à
+l'ordinaire, leur mouvement passant par la moelle
+de l'épine du dos jusqu'au cerveau, y fait là une
+impression à l'esprit qui lui fait sentir quelque
+chose, à savoir de la douleur, comme étant dans
+le pied, par laquelle l'esprit est averti et excité à
+faire son possible pour en chasser la cause, comme
+très dangereuse et nuisible au pied. Il est vrai que
+Dieu pouvoit établir la nature de l'homme de telle
+sorte que ce même mouvement dans le cerveau
+fît sentir toute autre chose à l'esprit; par exemple,
+qu'il se fît sentir soi-même, ou en tant qu'il est
+dans le cerveau, ou en tant qu'il est dans le pied,
+ou bien en tant qu'il est en quelque autre endroit
+entre le pied et le cerveau, ou enfin quelque
+autre chose telle qu'elle peut être: mais rien de
+tout cela n'eût si bien contribué à la conservation
+du corps que ce qu'il lui fait sentir. De même,
+lorsque nous avons besoin de boire, il naît de là
+une certaine sécheresse dans le gosier qui remue
+ses nerfs, et par leur moyen les parties intérieures
+du cerveau; et ce mouvement fait ressentir à l'esprit
+le sentiment de la soif, parce qu'en cette occasion-là
+il n'y a rien qui nous soit plus utile que
+de savoir que nous avons besoin de boire pour la
+conservation de notre santé, et ainsi des autres.
+D'où il est entièrement manifeste que, nonobstant
+la souveraine bonté de Dieu, la nature de
+l'homme, en tant qu'il est composé de l'esprit et
+du corps, ne peut qu'elle ne soit quelquefois fautive
+et trompeuse. Car s'il y a quelque cause qui
+excite, non dans le pied, mais en quelqu'une des
+parties du nerf qui est tendu depuis le pied jusqu'au
+cerveau, ou même dans le cerveau, le même
+mouvement qui se fait ordinairement quand le pied
+est mal disposé, on sentira de la douleur comme
+si elle étoit dans le pied, et le sens sera naturellement
+trompé; parce qu'un même mouvement dans
+le cerveau ne pouvant causer en l'esprit qu'un
+même sentiment, et ce sentiment étant beaucoup
+plus souvent excité par une cause qui blesse le
+pied que par une autre qui soit ailleurs, il est
+bien plus raisonnable qu'il porte toujours à l'esprit
+la douleur du pied que celle d'aucune autre
+partie. Et, s'il arrive que parfois la sécheresse du
+gosier ne vienne pas comme à l'ordinaire de ce
+que le boire est nécessaire pour la santé du corps,
+mais de quelque cause toute contraire, comme il
+arrive à ceux qui sont hydropiques, toutefois il est
+beaucoup mieux qu'elle trompe en ce rencontre-là,
+que si, au contraire, elle trompoit toujours lorsque
+le corps est bien disposé, et ainsi des autres.</p>
+
+<p>Et certes, cette considération me sert beaucoup
+non seulement pour reconnoître toutes les
+erreurs auxquelles ma nature est sujette, mais
+aussi pour les éviter ou pour les corriger plus facilement:
+car, sachant que tous mes sens me signifient
+plus ordinairement le vrai que le faux touchant
+les choses qui regardent les commodités ou
+incommodités du corps, et pouvant presque toujours
+me servir de plusieurs d'entre eux pour examiner
+une même chose, et, outre cela, pouvant
+user de ma mémoire pour lier et joindre les connoissances
+présentes aux passées, et de mon entendement
+qui a déjà découvert toutes les causes
+de mes erreurs, je ne dois plus craindre désormais
+qu'il se rencontre de la fausseté dans les choses qui
+me sont le plus ordinairement représentées par mes
+sens. Et je dois rejeter tous les doutes de ces jours
+passés, comme hyperboliques et ridicules, particulièrement
+cette incertitude si générale, touchant le
+sommeil, que je ne pouvois distinguer de la veille:
+car à présent j'y rencontre une très notable différence,
+en ce que notre mémoire ne peut jamais lier
+et joindre nos songes les uns avec les autres, et
+avec toute la suite de notre vie, ainsi qu'elle a de
+coutume de joindre les choses qui nous arrivent
+étant éveillés. Et en effet, si quelqu'un, lorsque je
+veille, m'apparoissoit tout soudain et disparoissoit
+de même, comme font les images que je vois en
+dormant, en sorte que je ne pusse remarquer ni
+d'où il viendrait ni où il iroit, ce ne seroit pas
+sans raison que je l'estimerois un spectre ou un
+fantôme formé dans mon cerveau, et semblable à
+ceux qui s'y forment quand je dors, plutôt qu'un
+vrai homme. Mais lorsque j'aperçois des choses
+dont je connois distinctement et le lieu d'où elles
+viennent, et celui où elles sont, et le temps auquel
+elles m'apparoissent, et que, sans aucune interruption,
+je puis lier le sentiment que j'en ai avec
+la suite du reste de ma vie, je suis entièrement
+assuré que je les aperçois en veillant et non point
+dans le sommeil. Et je ne dois en aucune façon
+douter de la vérité de ces choses-là, si, après avoir
+appelé tous mes sens, ma mémoire et mon entendement
+pour les examiner, il ne m'est rien rapporté
+par aucun d'eux qui ait de la répugnance
+avec ce qui m'est rapporté par les autres. Car, de
+ce que Dieu n'est point trompeur, il suit nécessairement
+que je ne suis point en cela trompé.
+Mais, parceque la nécessité des affaires nous oblige
+souvent à nous déterminer avant que nous ayons
+eu le loisir de les examiner si soigneusement, il
+faut avouer que la vie de l'homme est sujette à faillir
+fort souvent dans les choses particulières; et
+enfin il faut reconnoître l'infirmité et la faiblesse
+de notre nature.</p>
+<br>
+<p><b>FIN DES MÉDITATIONS.</b></p>
+<br><br>
+
+
+<h3>OBJECTIONS<br>
+AUX MÉDITATIONS.</h3>
+
+<blockquote>
+<p>Ce recueil, publié en latin par Descartes, à Paris, 1641, et
+à Amsterdam, 1642 à la suite des MÉDITATIONS, a été traduit
+par M. Clerselier, élève et ami de Descartes, qui a
+revu, retouché et reconnu cette traduction. Elle a toujours
+été réimprimée à la suite des Méditations.
+</p></blockquote>
+<br><br>
+
+<h4>OBJECTIONS<br>
+FAITES PAR DES PERSONNES TRÈS DOCTES<br>
+CONTRE<br>
+LES PRÉCÉDENTES MÉDITATIONS,<br>
+LES RÉPONSES<br>
+DE L'AUTEUR.</h4>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>PREMIÈRES OBJECTIONS,</h3>
+
+<h3>FAITES PAR M. CATÉRUS, SAVANT THÉOLOGIEN DES PAYS-BAS,<br>
+SUR LES IIIe, Ve ET VIe MÉDITATIONS.</h3>
+
+<p>MESSIEURS,</p>
+
+<p>Aussitôt que j'ai reconnu le désir que vous aviez
+que j'examinasse avec soin les écrits de M. Descartes,
+j'ai pensé qu'il étoit de mon devoir de satisfaire
+en cette occasion à des personnes qui me
+sont si chères, tant pour vous témoigner par là
+l'estime que je fais de votre amitié, que pour vous
+faire connoitre ce qui manque à ma suffisance et
+à la perfection de mon esprit; afin que dorénavant
+vous ayez un peu plus de charité pour moi, si
+j'en ai besoin, et que vous m'épargniez une autre fois,
+si je ne puis porter la charge que vous m'avez
+imposée.</p>
+
+<p>On peut dire avec vérité, selon que j'en puis
+juger, que M. Descartes est un homme d'un très
+grand esprit et d'une très profonde modestie, et
+sur lequel je ne pense pas que Momus lui-même
+put trouver à reprendre. Je pense, dit-il, donc je
+suis; voire même je suis la pensée même ou l'esprit.
+Cela est vrai. Or est-il qu'en pensant j'ai en
+moi les idées des choses, et premièrement celle
+d'un être très parfait et infini. Je l'accorde. Mais
+je n'en suis pas la cause, moi qui n'égale pas la
+réalité objective d'une telle idée: donc quelque
+chose de plus parfait que moi en est la cause; et
+partant il y a un être différent de moi qui existe,
+et qui a plus de perfections que je n'ai pas. Ou,
+comme dit saint Denys au chapitre cinquième des
+<i>Noms divins</i>, il y a quelque nature qui ne possède
+pas l'être à la façon des autres choses, mais
+qui embrasse et contient en soi très simplement
+et sans aucune circonscription tout ce qu'il y a
+d'essence dans l'être, et en qui toutes choses
+sont renfermées comme dans la cause première et
+universelle.</p>
+
+<p>Mais je suis ici contraint de m'arrêter un peu, de
+peur de me fatiguer trop; car j'ai déjà l'esprit aussi
+agité que le flottant Euripe: j'accorde, je nie, j'approuve,
+je réfute, je ne veux pas m'éloigner de l'opinion
+de ce grand homme, et toutefois je n'y puis
+consentir. Car, je vous prie, quelle cause requiert
+une idée? ou dites-moi ce que c'est qu'idée. Si je l'ai
+bien compris, c'est la chose même pensée en tant
+qu'elle est objectivement dans l'entendement.
+Mais qu'est-ce qu'être objectivement dans l'entendement?
+Si je l'ai bien appris, c'est terminer à la
+façon d'un objet l'acte de l'entendement, ce qui en
+effet n'est qu'une dénomination extérieure, et qui
+n'ajoute rien de réel à la chose. Car, tout ainsi
+qu'être vu n'est en moi autre chose sinon que
+l'acte que la vision tend vers moi, de même être
+pensé, ou être objectivement dans l'entendement,
+c'est terminer et arrêter en soi la pensée de l'esprit;
+ce qui se peut faire sans aucun mouvement et
+changement en la chose, voire même sans que la
+chose soit. Pourquoi donc rechercherai-je la cause
+d'une chose qui actuellement n'est point, qui n'est
+qu'une simple dénomination et un pur néant?</p>
+
+<p>Et néanmoins, dit ce grand esprit, de ce qu'une
+idée contient une telle réalité objective, ou celle-là
+plutôt qu'une autre, elle doit sans doute avoir
+cela de quelque cause<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>. Au contraire, d'aucune;
+car la réalité objective est une pure dénomination:
+actuellement elle n'est point. Or l'influence que
+donne une cause est réelle et actuelle: ce qui actuellement
+n'est point, ne la peut pas recevoir, et
+partant ne peut pas dépendre ni procéder d'aucune
+véritable cause, tant s'en faut qu'il en requière.
+Donc j'ai des idées, mais il n'y a point de
+causes de ces idées; tant s'en faut qu'il y en ait
+une plus grande que moi et infinie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> Voyez Méditation III</blockquote>
+
+<p>Mais quelqu'un me dira peut-être, Si vous n'assignez
+point de cause aux idées, dites-nous au
+moins la raison pourquoi cette idée contient plutôt
+cette réalité objective que celle-la: c'est très
+bien dit; car je n'ai pas coutume d'être réservé avec
+mes amis, mais je traite avec eux libéralement. Je
+dis universellement de toutes les idées ce que
+M. Descartes a dit autrefois du triangle: Encore
+que peut-être, dit-il, il n'y ait en aucun lieu du
+monde hors de ma pensée une telle figure, et
+qu'il n'y en ait jamais eu, il ne laisse pas néanmoins
+d'y avoir une certaine nature, ou forme,
+ou essence déterminée de cette figure, laquelle
+est immuable et éternelle. Ainsi cette vérité est
+éternelle, et elle ne requiert point de cause. Un
+bateau est un bateau, et rien autre chose; Davus
+est Davus, et non OEdipus. Si néanmoins vous me
+pressez de vous dire une raison, je vous dirai que
+cela vient de l'imperfection de notre esprit, qui n'est
+pas infini: car, ne pouvant par une seule appréhension
+embrasser l'univers, c'est-à-dire tout l'être
+et tout le bien en général, qui est tout ensemble et
+tout à la fois, il le divise et le partage; et ainsi ce
+qu'il ne sauroit enfanter ou produire tout entier,
+il le conçoit petit à petit, ou bien, comme on dit en
+l'école <i>(inadoequaté),</i> imparfaitement et par partie.
+Mais ce grand homme poursuit:«Or, pour imparfaite
+que soit cette façon d'être, par laquelle
+une chose est objectivement dans l'entendement
+par son idée, certes on ne peut pas néanmoins
+dire que cette façon et manière-là ne soit rien,
+ni par conséquent que cette idée vient du néant<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> Méditation III.</blockquote>
+
+<p>Il y a ici de l'équivoque; car si ce mot <i>rien</i> est
+la même chose que n'être pas actuellement, eu effet
+ce n'est rien, parce qu'elle n'est pas actuellement,
+et ainsi elle vient du néant, c'est-à-dire qu'elle n'a
+point de cause. Mais si ce mot <i>rien</i> dit quelque
+chose de feint par l'esprit, qu'ils appellent vulgairement
+être de raison, ce n'est pas un <i>rien</i>, mais
+une chose réelle, qui est conçue distinctement. Et
+néanmoins, parce qu'elle est seulement conçue, et
+qu'actuellement elle n'est pas, elle peut à la vérité
+être conçue, mais elle ne peut aucunement être
+causée ou mise hors de l'entendement.</p>
+
+<p>«Mais je veux, dit-il, outre cela examiner si
+moi, qui ai celle idée de Dieu, je pourrois être,
+en cas qu'il n'y eût point de Dieu, ou (comme il
+dit immédiatement auparavant) en cas qu'il n'y
+eût point d'être plus parfait que le mien, et qui
+ait mis en moi son idée. Car (dit-il) de qui aurois-je
+mon existence? peut-être de moi-même,
+ou de mes parents, ou de quelques autres, etc.:
+or est-il que si je l'avois du moi-même, je ne
+douterois point ni ne désirerois point, et il ne me
+manqueroit aucune chose; car je me serois donné
+toutes les perfections dont j'ai en moi quelque
+idée, et ainsi moi-même je serois Dieu. Que si j'ai
+mon existence d'autrui, je viendrai enfin à ce
+qui l'a de soi; et ainsi le même raisonnement que
+je viens de faire pour moi est pour lui, et prouve
+qu'il est Dieu.<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>» Voilà certes, à mon avis, la même
+voie que suit saint Thomas, qu'il appelle la voie
+de la causalité de la cause efficiente, laquelle il a
+tirée du Philosophe, hormis que saint Thomas ni
+Aristote ne se sont pas souciés des causes des idées.
+Et peut-être n'en étoit-il pas besoin; car pourquoi
+ne suivrai-je pas la voie la plus droite et la moins
+écartée? Je pense, donc je suis, voire même je suis
+l'esprit même et la pensée; or, cette pensée et cet
+esprit, ou il est par soi-même ou par autrui; si par
+autrui, celui-là enfin par qui est-il? s'il est par soi,
+donc il est Dieu; car ce qui est par soi se sera aisément
+donné toutes choses.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> Voyez Méditation III.</blockquote>
+
+<p>Je prie ici ce grand personnage et le conjure de
+ne se point cacher à un lecteur qui est désireux
+d'apprendre, et qui peut-être n'est pas beaucoup
+intelligent. Car ce <i>mot par soi</i> est pris en deux façons:
+en la première, il est pris positivement, à savoir
+par soi-même, comme par une cause; et ainsi
+ce qui seroit par soi et se donneroit l'être à soi-même,
+si, par un choix prévu et prémédité, il
+se donnoit ce qu'il voudroit, sans doute qu'il se
+donneroit toutes choses, et partant il serait Dieu.
+En la seconde, ce mot <i>par soi</i> est pris négativement
+et est la même chose que de <i>soi-même</i> ou <i>non par
+autrui</i>; et c'est de cette façon, si je m'en souviens,
+qu'il est pris de tout le monde.</p>
+
+<p>Or maintenant, si une chose est <i>par soi</i>, c'est-à-dire
+<i>non par autrui</i>, comment prouverez-vous
+pour cela qu'elle comprend tout et qu'elle est
+infinie? car, à présent, je ne vous écoute point, si
+vous dites, Puisqu'elle est par soi elle se sera aisément
+donné toutes choses; d'autant qu'elle n'est
+pas par soi comme par une cause, et qu'il ne lui
+a pas été possible, avant, qu'elle fût, de prévoir
+ce qu'elle pourrait être pour choisir ce qu'elle seroit
+après. Il me souvient d'avoir autrefois entendu
+Suarez raisonner de la sorte: Toute limitation vient
+d'une cause; car une chose est finie et limitée, un
+parceque la cause ne lui a pu donner rien de plus
+grand ni de plus parfait, ou parce qu'elle ne l'a pas
+voulu: si donc quelque chose est par soi et non
+par une cause, il est vrai de dire qu'elle est infinie
+et non limitée.</p>
+
+<p>Pour moi, je n'acquiesce pas tout-à-fait à ce raisonnement;
+car, qu'une chose soit par soi tant
+qu'il vous plaira, c'est-à-dire qu'elle ne soit point
+par autrui, que pourrez-vous dire si cette limitation
+vient de ses principes internes et constituants,
+c'est-à-dire de sa forme même et de son essence,
+laquelle néanmoins vous n'avez pas encore prouvé
+être infinie? Certainement, si vous supposez que
+le chaud est chaud, il sera chaud par ses principes
+internes et constituants, et non pas froid, encore
+que vous imaginiez qu'il ne soit pas par autrui ce
+qu'il est. Je ne doute point que M. Descartes ne
+manque pas de raisons pour substituer à ce que
+les autres n'ont peut-être pas assez suffisamment
+expliqué ni déduit assez clairement.</p>
+
+<p>Enfin, je conviens avec ce grand homme en ce
+qu'il établit pour règle générale «que les choses
+que nous concevons fort clairement et fort distinctement
+sont toutes vraies.» Même je crois que
+tout ce que je pense est vrai: et il y a déjà longtemps
+que j'ai renoncé à toutes les chimères et à
+tous les êtres de raison, car aucune puissance ne
+se peut détourner du son propre objet; si la volonté
+se meut, elle tend au bien; les sens mêmes ne
+se trompent point: car la vue voit ce qu'elle voit,
+l'oreille entend ce qu'elle entend; et si on voit de
+l'oripeau, on voit bien; mais ou se trompe lorsqu'on
+détermine par son jugement que ce que l'on
+voit est de l'or. Et alors c'est qu'on ne conçoit pas
+bien, ou plutôt qu'on ne conçoit point; car, comme
+chaque faculté ne se trompe point vers son propre
+objet, si une fois l'entendement conçoit clairement
+et distinctement une chose, elle est vraie; de sorte
+que M. Descartes attribue avec beaucoup de raison
+toutes les erreurs au jugement et à la volonté.</p>
+
+<p>Mais maintenant voyons si ce qu'il veut inférer
+de cette règle est véritable. «Je connois, dit-il, clairement
+et distinctement l'Être infini; donc c'est un
+être vrai et qui est quelque chose.» Quelqu'un lui
+demandera: Connoissez-vous clairement et distinctement
+l'Être infini? Que veut donc dire cette commune
+maxime, laquelle est reçue d'un chacun: <i>L'infini,
+en tant qu'infini, est inconnu</i>. Car si, lorsque je
+pense à un chiliogone, me représentant confusément
+quelque figure, je n'imagine ou ne connois
+pas distinctement ce chiliogone, parce que je ne me
+représente pas distinctement ses mille côtés, comment
+est-ce que je concevrai distinctement et non
+pas confusément l'Être infini, en tant qu'infini,
+vu que je ne puis voir clairement, et comme au
+doigt et à l'oeil, les infinies perfections dont il est
+composé?</p>
+
+<p>Et c'est peut-être ce qu'a voulu dire saint Thomas:
+car, ayant nié que cette proposition, <i>Dieu
+est,</i> fût claire et connue sans preuve, il se fait à
+soi-même cette objection des paroles de saint Damascène:
+La connaissance que Dieu est, est naturellement
+empreinte en l'esprit de tous les hommes;
+donc c'est une chose claire, et qui n'a point besoin
+de preuve pour être connue. A quoi il répond:
+Connoitre que. Dieu est en général, et, comme il
+dit sous quelque confusion, à sa voir en tant: qu'il
+est la béatitude de l'homme, cela est naturellement
+imprimé en nous; mais ce n'est pas, dit-il, connoître
+simplement que Dieu est; tout ainsi que
+connoitre que quelqu'un vient, ce n'est pas connoître
+Pierre; encore que ce soit Pierre qui vienne,
+etc. Comme s'il vouloit dire que Dieu est connu
+sous une raison commune on de fin dernière, ou
+même de premier être et très parfait, ou enfin
+sous la raison d'un être qui comprend et embrasse
+confusément et en général toutes choses; mais
+non pas sous la raison précise clé son être, car
+ainsi il est infini et nous est inconnu. Je sais que
+M. Descartes répondra facilement à celui qui
+l'interrogera de la sorte: je crois néanmoins que
+les choses que j'allègue ici, seulement par forme
+d'entretien et d'exercice, feront qu'il se ressouviendra
+de ce que dit Boëce, qu'il y a certaines
+notions communes qui ne peuvent être connues
+sans preuves que par les savants. De sorte qu'il
+ne se faut pas fort étonner si ceux-là interrogent
+beaucoup qui désirent savoir plus que les autres,
+et s'ils s'arrêtent long-temps à considérer ce qu'ils
+savent avoir été dit et avancé, comme le premier
+et principal fondement de toute l'affaire, et que
+néanmoins ils ne peuvent entendre sans une longue
+recherche et une très grande attention d'esprit.</p>
+
+<p>Mais demeurons d'accord de ce principe, et
+supposons que quelqu'un ait l'idée claire et distincte
+d'un être souverain et souverainement parfait:
+que prétendez-vous inférer de là? C'est à savoir
+que cet être infini existe; et cela si certainement,
+que je dois être au moins aussi assuré de
+l'existence de Dieu, que je l'ai été jusques ici de
+la vérité des démonstrations mathématiques; en
+sorte qu'il n'y a pas moins de répugnance de concevoir
+un Dieu, c'est-à-dire un être souverainement
+parfait, auquel manque l'existence, c'est-à-dire
+auquel manque quelque perfection, que de
+concevoir une montagne qui n'ait point de vallée<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>.
+C'est ici le noeud de toute la question; qui cède à
+présent, il faut qu'il se confesse vaincu: pour moi,
+qui ai affaire avec un puissant adversaire, il faut
+que j'esquive un peu, afin qu'ayant à être vaincu,
+je diffère au moins pour quelque temps ce que je
+ne puis éviter.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> Voyez Méditation V.</blockquote>
+
+<p>Et, premièrement, encore que nous n'agissions
+pas ici par autorité, mais seulement par raison,
+néanmoins, de peur qu'il ne semble que je me
+veuille opposer sans sujet à ce grand esprit, écoutez
+plutôt saint Thomas, qui se fait à soi-même cette
+objection: aussitôt qu'on a compris et entendu ce
+que signifie ce nom <i>Dieu</i>, on sait que Dieu est; car,
+par ce nom, on entend une chose telle que rien de
+plus grand ne peut être conçu. Or, ce qui est dans
+l'entendement et en effet est plus grand que ce qui
+est seulement dans l'entendement; c'est pourquoi,
+puisque ce nom <i>Dieu</i> étant entendu, Dieu est dans
+l'entendement, il s'ensuit aussi qu'il est en effet;
+lequel argument je rends ainsi en forme: Dieu est
+ce qui est tel que rien de plus grand ne peut être
+conçu; mais ce qui est tel que rien de plus grand ne
+peut être conçu enferme l'existence: donc Dieu, par
+son nom ou par son concept, enferme l'existence;
+et partant il ne peut être ni être conçu sans existence.
+Maintenant dites-moi, je vous prie, n'est-ce
+pas là le même argument de M. Descartes? Saint
+Thomas définit Dieu ainsi, Ce qui est tel que rien
+de plus grand ne peut être conçu; M. Descartes
+l'appelle un être souverainement parfait: certes
+rien de plus grand que lui ne peut être conçu.
+Saint Thomas poursuit: ce qui est tel que rien de
+plus grand ne peut être conçu enferme l'existence;
+autrement quelque chose de plus grand que lui
+pourroit être conçu, à savoir ce qui est conçu enferme
+aussi l'existence. Mais M. Descartes ne semble-t-il
+pas se servir de la même mineure dans son
+argument: Dieu est un être souverainement parfait;
+or est-il que l'être souverainement parfait enferme
+l'existence, autrement il ne seroit pas souverainement
+parfait. Saint Thomas infère: donc,
+puisque ce nom <i>Dieu</i> étant compris et entendu,
+il est dans l'entendement, il s'ensuit aussi qu'il est
+eu effet; c'est-à-dire de ce que dans le concept ou
+la notion essentielle d'un être tel que rien de plus
+grand ne peut être conçu l'existence est comprise
+et enfermée, il s'ensuit que cet être existe. M. Descartes
+infère la même chose. «Mais, dit-il, de cela
+seul que je ne puis concevoir Dieu sans existence,
+il s'ensuit que l'existence est inséparable de lui,
+et partant qu'il existe véritablement.» Que maintenant
+saint Thomas réponde à soi-même et à
+M. Descartes. Posé, dit-il, que chacun entende
+que par ce nom <i>Dieu</i> il est signifié ce qui a été
+dit, à savoir ce qui est tel que rien de plus grand
+ne peut être conçu, il ne s'ensuit pas pour cela
+qu'on entende que la chose qui est signifiée par ce
+nom soit dans la nature, mais seulement dans
+l'appréhension de l'entendement. Et on ne peut
+pas dire qu'elle soit en effet, si on ne demeure
+d'accord qu'il y a en effet quelque chose tel que
+rien de plus grand ne peut être conçu; ce que
+ceux-là nient ouvertement, qui disent qu'il n'y a
+point de Dieu. D'où je réponds aussi en peu de paroles,
+Encore que l'on demeure d'accord que l'être
+souverainement parfait par son propre nom emporte
+l'existence, néanmoins il ne s'ensuit pas que
+cette même existence soit dans la nature actuellement
+quelque chose, mais seulement qu'avec le
+concept ou la notion de l'être souverainement parfait,
+celle de l'existence est inséparablement conjointe.
+D'où vous ne pouvez pas inférer que l'existence
+de Dieu soit actuellement quelque chose, si
+vous ne supposez que cet être souverainement
+parfait existe actuellement; car pour lors il contiendra
+actuellement toutes les perfections, et celle
+aussi d'une existence réelle.</p>
+
+<p>Trouvez bon maintenant qu'après tant de fatigue
+je délasse un peu mon esprit. Ce composé, «<i>un lion
+existant</i>, enferme essentiellement ces deux parties,
+à savoir, un lion et l'existence; car si vous
+ôtez l'une ou l'autre, ce ne sera plus le même
+composé. Maintenant Dieu n'a-t-il pas de toute
+éternité, connu clairement et distinctement ce composé?
+Et l'idée de ce composé, en tant que tel,
+n'enferme-t-elle pas essentiellement l'une et l'autre
+de ces parties? C'est-à-dire l'existence n'est-elle pas
+de l'essence de ce composé <i>un lion existant</i>? Et
+néanmoins la distincte connoissance que Dieu en
+a eue de toute éternité ne fait pas nécessairement
+que l'une ou l'autre partie de ce composé soit, si
+on ne suppose que tout ce composé est actuellement;
+car alors if enfermera et contiendra en soi
+toutes ses perfections essentielles, et partant aussi
+l'existence actuelle. De même, encore que je connoisse
+clairement et distinctement l'être souverain,
+et encore que l'être souverainement parfait
+dans son concept essentiel enferme l'existence,
+néanmoins il ne s'ensuit pas que cette existence
+soit actuellement quelque chose, si vous ne supposez
+que cet être souverain existe; car alors, avec
+toutes ses autres perfections, il enfermera aussi
+actuellement celle de l'existence; et ainsi il faut
+prouver d'ailleurs que cet être souverainement
+parfait existe.</p>
+
+<p>J'en dirai peu touchant l'essence de l'âme et sa
+distinction réelle d'avec le corps; car je confesse
+que ce grand esprit m'a déjà tellement fatigué
+qu'au-delà je ne puis quasi plus rien. S'il y a une
+distinction entre l'âme et le corps, il semble la
+prouver de ce que ces deux choses peuvent être
+conçues distinctement et séparément l'une de l'autre.
+Et sur cela je mets ce savant homme aux prises
+avec Scot, qui dit qu'afin qu'une chose soit courue
+distinctement et séparément d'une autre, il
+suffit qu'il y ait entre elles une distinction, qu'il
+appelle <i>formelle</i> et <i>objective</i>, laquelle il met entre
+<i>la distinction réelle</i> et <i>celle de raison</i>; et c'est ainsi
+qu'il distingue la justice de Dieu d'avec sa miséricorde;
+car elles ont, dit-il, avant aucune opération
+de l'entendement des raisons formelles différentes,
+en sorte que l'une n'est pas l'autre; et néanmoins
+ce seroit une mauvaise conséquence de dire,
+La justice peut être conçue séparément d'avec la
+miséricorde, donc elle peut aussi exister séparément.
+Mais je ne vois pas que j'ai déjà passé les
+bornes d'une lettre.</p>
+
+<p>Voilà, Messieurs, les choses que j'avois à dire
+touchant ce que vous m'avez proposé; c'est à vous
+maintenant d'en être les juges. Si vous prononcez
+en ma faveur, il ne sera pas malaisé d'obliger
+M. Descartes à ne me vouloir point de mal, si je
+lui ai un peu contredit; que si vous êtes pour lui,
+je donne dès à présent les mains, et me confesse
+vaincu, et ce d'autant plus volontiers que je craindrois
+de l'être encore une autre fois. Adieu.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>RÉPONSES DE L'AUTEUR<br>
+AUX PREMIÈRES OBJECTIONS.</h3>
+
+<p>MESSIEURS,</p>
+
+<p>Je vous confesse que vous avez suscité contre
+moi un puissant adversaire, duquel l'esprit et la
+doctrine eussent pu me donner beaucoup de peine,
+si cet officieux et dévot théologien n'eût mieux
+aimé favoriser la cause de Dieu et celle de son
+foible défenseur, que de la combattre à force ouverte.
+Mais quoiqu'il lui ait été très honnête d'en
+user de la sorte, je ne pourrois pas m'exempter de
+blâme si je tâchois de m'en prévaloir: c'est pourquoi
+mon dessein est plutôt de découvrir ici l'artifice
+dont il s'est servi pour m'assister, que de lui
+répondre comme à un adversaire.</p>
+
+<p>Il a commencé par une briève déduction de la
+principale raison dont je me sers pour prouver
+l'existence de Dieu, afin que les lecteurs s'en ressouvinssent
+d'autant mieux. Puis, ayant succinctement
+accordé les choses qu'il a jugées être suffisamment
+démontrées, et ainsi les ayant appuyées de
+son autorité, il est venu au noeud de la difficulté,
+qui est de savoir ce qu'il faut ici entendre par le
+nom d'<i>idée,</i> et quelle cause cette idée requiert.</p>
+
+<p>Or, j'ai écrit quelque part «que l'idée est la
+chose même conçue, ou pensée, en tant quelle
+est objectivement dans l'entendement,» lesquelles
+paroles il feint d'entendre tout autrement que je
+ne les ai dites, afin de me donner occasion de les
+expliquer plus clairement. «Être, dit-il, objectivement
+dans l'entendement, c'est terminer à la
+façon d'un objet l'acte de l'entendement, ce qui
+n'est qu'une dénomination extérieure, et qui n'ajoute
+rien de réel à la chose, etc.» Où il faut remarquer
+qu'il a égard à la chose même, en tant
+qu'elle est hors de l'entendement, au respect de
+laquelle c'est de vrai une dénomination extérieure
+qu'elle soit objectivement dans l'entendement; mais
+que je parle de l'idée qui n'est jamais hors de l'entendement,
+et au respect de laquelle être objectivement
+ne signifie autre chose qu'être dans l'entendement
+en la manière que les objets ont coutume d'y être.
+Ainsi, par exemple, si quelqu'un demande qu'est-ce
+qui arrive au soleil de ce qu'il est objectivement
+dans mon entendement, on répond fort bien qu'il
+ne lui arrive rien qu'une dénomination extérieure,
+savoir est qu'il termine à la façon d'un objet l'opération
+de mon entendement: mais si l'on demande de
+l'idée du soleil ce que c'est, et qu'on répond que c'est
+la chose même pensée, en tant qu'elle est objectivement
+dans l'entendement, personne n'entendra que
+c'est le soleil même, en tant que cette extérieure
+dénomination est en lui. Et là être objectivement
+dans l'entendement ne signifiera pas terminer son
+opération à la façon d'un objet, mais bien être dans
+l'entendement en la manière que ses objets ont coutume
+d'y être: en telle sorte que l'idée du soleil est
+le soleil même existant dans l'entendement, non
+pas à la vérité formellement, comme il est au ciel,
+mais objectivement, c'est-à-dire en la manière que
+les objets ont coutume d'exister dans l'entendement:
+laquelle façon d'être est de vrai bien plus
+imparfaite que celle par laquelle les choses existent
+hors de l'entendement; mais pourtant ce n'est pas
+un pur rien, comme j'ai déjà dit ci-devant.</p>
+
+<p>Et lorsque ce savant théologien dit qu'il y a de
+l'équivoque en ces paroles, <i>un pur rien</i>, il semble
+avoir voulu m'avertir de celle que je viens tout
+maintenant de remarquer, de peur que je n'y prisse
+pas garde. Car il dit premièrement qu'une chose
+ainsi existante dans l'entendement par son idée
+n'est pas un être réel ou actuel, c'est-à-dire que
+ce n'est pas quelque chose qui soit hors de l'entendement,
+ce qui est vrai; et après il dit aussi que
+ce n'est pas quelque chose de feint par l'esprit,
+ou un être de raison, mais quelque chose de réel,
+qui est conçu distinctement: par lesquelles paroles
+il admet entièrement tout ce que j'ai avancé; mais
+néanmoins il ajoute, parce que cette chose est seulement
+conçue, et qu'actuellement elle n'est pas,
+c'est-à-dire parce qu'elle est seulement une idée et
+non pas quelque chose hors de l'entendement, elle
+peut à la vérité être conçue, mais elle ne peut aucunement
+être causée ou mise hors de l'entendement,
+c'est-à-dire qu'elle n'a pas besoin de cause
+pour exister hors de l'entendement: ce que je confesse,
+car hors de lui elle n'est rien; mais certes
+elle a besoin de cause pour être conçue, et c'est de
+celle-là seule qu'il est ici question. Ainsi, si quelqu'un
+a dans l'esprit l'idée de quelque machine
+fort artificielle, on peut avec raison demander
+quelle est la causé de cette idée; et celui-là ne satisferoit
+pas qui diroit que cette idée hors de l'entendement
+n'est rien, et partant qu'elle ne peut
+être causée, mais seulement conçue; car on ne demande
+ici rien autre chose, sinon quelle est la
+cause pourquoi elle est conçue: celui-là ne satisfera
+pas non plus qui dira que l'entendement même
+en est la cause, comme étant une de ses opérations;
+car on ne doute point de cela, mais seulement on
+demande quelle est la cause de l'artifice objectif qui
+est en elle. Car, que cette idée contienne un tel artifice
+objectif plutôt qu'un autre, elle doit sans
+doute avoir cela de quelque cause; et l'artifice objectif
+est la même chose au respect de cette idée,
+qu'un respect de l'idée de Dieu la réalité ou perfection
+objective. Et de vrai l'on peut assigner
+diverses causes de cet artifice; car ou c'est quelque
+réelle et semblable machine qu'on aura vue auparavant,
+à la ressemblance de laquelle cette idée
+a été formée, ou une grande connoissance de la
+mécanique qui est dans l'entendement de celui qui
+a cette idée, ou peut-être une grande subtilité
+d'esprit, par le moyen de laquelle il a pu l'inventer
+sans aucune autre connoissance précédente. Et il
+faut remarquer que tout l'artifice, qui n'est qu'objectivement
+dans cette idée, doit par nécessité être
+formellement ou éminemment dans sa cause, quelle
+que cette cause puisse être. Le même aussi faut-il
+penser de la réalité objective qui est dans l'idée de
+Dieu. Mais en qui est-ce que toute cette réalité ou
+perfection se pourra ainsi rencontrer, sinon en
+Dieu réellement existant? Et cet esprit excellent a
+fort bien vu toutes ces choses; c'est pourquoi il
+confesse qu'on peut demander pourquoi cette idée
+contient cette réalité objective plutôt qu'une autre,
+à laquelle demande il a répondu premièrement:
+«que de toutes les idées il en est de même que de
+ce que j'ai écrit de l'idée du triangle, savoir est
+que bien que peut-être il n'y ait point de triangle
+en aucun lieu du monde, il ne laisse pas néanmoins
+d'y avoir une certaine nature, ou forme,
+ou essence déterminée du triangle, laquelle est
+immuable et éternelle;» et laquelle il dit n'avoir
+pas besoin de cause. Ce que néanmoins il a bien
+jugé ne pouvoir pas satisfaire; car, encore que la
+nature du triangle soit immuable et éternelle, il
+n'est pas pour cela moins permis de demander
+pourquoi son idée est en nous. C'est pourquoi il
+a ajouté: «Si néanmoins vous me pressez de vous
+dire une raison, je vous dirai que cela vient de
+l'imperfection de notre esprit, etc.» Par laquelle
+réponse il semble n'avoir voulu signifier autre
+chose, sinon que ceux qui se voudront ici éloigner
+de mon sentiment ne pourront rien répondre de
+vraisemblable. Car, en effet, il n'est pas plus probable
+de dire que la cause pourquoi l'idée de Dieu
+est en nous soit l'imperfection de notre esprit, que
+si on disoit que l'ignorance des mécaniques fût la
+cause pourquoi nous imaginons plutôt une machine
+fort pleine d'artifice qu'une autre moins parfaite;
+car, tout au contraire, si quelqu'un a l'idée
+d'une machine dans laquelle soit contenu tout l'artifice
+que l'on sauroit imaginer, l'on infère fort bien
+de là que cette idée procède d'une cause dans laquelle
+il y avoit réellement et en effet tout l'artifice
+imaginable, encore qu'il ne soit qu'objectivement
+et non point en effet dans cette idée. Et par
+la même raison, puisque nous avons en nous l'idée
+de Dieu, dans laquelle toute la perfection est contenue
+que l'on puisse jamais concevoir, on peut de
+là conclure très évidemment que cette idée dépend
+et procède de quelque cause qui contient en
+soi véritablement toute cette perfection, à savoir
+de Dieu réellement existant. Et certes la difficulté
+ne paroîtroit pas plus grande en l'un qu'en l'autre,
+si, comme tous les hommes ne sont pas savants
+en la mécanique, et pour cela ne peuvent pas avoir
+des idées de machines fort artificielles, ainsi tous
+n'avoient pas la même faculté de concevoir l'idée
+de Dieu; mais, parce qu'elle est empreinte d'une
+même façon dans l'esprit de tout le monde, et que
+nous ne voyons pas qu'elle nous vienne jamais
+d'ailleurs que de nous-mêmes, nous supposons
+qu'elle appartient à la nature de notre esprit; et
+certes non mal à propos: mais nous oublions
+une autre chose que l'on doit principalement considérer,
+et d'où dépend toute la force et toute la
+lumière ou l'intelligence de cet argument, qui est
+que cette faculté d'avoir en soi l'idée de Dieu ne
+pourroit être en nous si notre esprit étoit seulement
+une chose finie, comme il est en effet, et
+qu'il n'eût point pour cause de son être une cause
+qui fût Dieu. C'est pourquoi, outre cela, j'ai demandé,
+savoir, si je pourrois être en cas que Dieu
+ne fût point; non tant pour apporter une raison
+différente de la précédente, que pour l'expliquer
+plus parfaitement.</p>
+
+<p>Mais ici la courtoisie de cet adversaire me
+jette dans un passage assez difficile, et capable d'attirer
+sur moi l'envie et la jalousie de plusieurs; car
+il compare mon argument avec un autre tiré de
+saint Thomas et d'Aristote, comme s'il vouloit par
+ce moyen m'obliger à dire la raison pourquoi
+étant entré avec eux dans un même chemin, je
+ne l'ai pas néanmoins suivi en toutes choses; mais
+je le prie de me permettre de ne point parler des
+autres, et de rendre seulement raison des choses
+que j'ai écrites. Premièrement donc, je n'ai point
+tiré mon argument de ce que je voyois que dans les
+choses sensibles il y avoit un ordre ou une certaine
+suite de causes efficientes; partie à cause que j'ai
+pensé que l'existence de Dieu étoit beaucoup plus
+évidente que celle d'aucune chose sensible; et partie
+aussi pource que je ne voyois pas que cette
+suite de causes me pût conduire ailleurs qu'à me
+faire connoître l'imperfection de mon esprit, en
+ce que je ne puis comprendre comment une infinité
+de telles causes ont tellement succédé les unes
+aux autres de toute éternité qu'il n'y en ait point eu
+de première: car certainement, de ce que je ne
+puis comprendre cela, il ne s'ensuit pas qu'il y en
+doive avoir une première; non plus que de ce que
+je ne puis comprendre une infinité de divisions
+en une quantité finie, il ne s'ensuit pas que l'on
+puisse venir à une dernière, après laquelle cette
+quantité ne puisse plus être divisée; mais bien il
+suit seulement que mon entendement, qui est fini,
+ne peut comprendre l'infini. C'est pourquoi j'ai
+mieux aimé appuyer mon raisonnement sur l'existence
+de moi-même, laquelle ne dépend d'aucune
+suite de causes, et qui m'est si connue que rien ne
+le peut être davantage: et, m'interrogeant sur cela
+moi-même, je n'ai pas tant cherché par quelle
+cause j'ai autrefois été produit, que j'ai cherché
+quelle est la cause qui à présent me conserve, afin
+de me délivrer par ce moyen de toute suite et succession
+de causes. Outre cela, je n'ai pas cherché
+quelle est la cause de mon être en tant que je suis
+composé de corps et d'âme, mais seulement et précisément
+en tant que je suis une chose qui pense,
+ce que je crois ne servir pas peu à ce sujet: car
+ainsi j'ai pu beaucoup mieux me délivrer des préjugés,
+considérer ce que dicte la lumière naturelle,
+m'interroger moi-même, et tenir pour certain que
+rien ne peut être en moi dont je n'aie quelque
+connoissance: ce qui en effet est tout autre chose
+que si, de ce que je vois que je suis né de mon
+père, je considérois que mon père vient aussi de
+mon aïeul; et si, voyant qu'en recherchant ainsi les
+pères de mes pères je ne pourrois pas continuer ce
+progrès à l'infini, pour mettre fin à cette recherche,
+je concluois qu'il y a une première cause. De
+plus, je n'ai pas seulement recherché quelle est la
+cause de mon être en tant que je suis une chose
+qui pense; mais je l'ai principalement et précisément
+recherchée en tant que je suis une chose qui
+pense, qui, entre plusieurs autres pensées, reconnois
+avoir en moi l'idée d'un être souverainement
+partait; car c'est de cela seul que dépend toute la
+force de ma démonstration. Premièrement, parceque
+cette idée me fait connoître ce que c'est que
+Dieu, au moins autant que je suis capable de le
+connoître: et, selon les lois de la vraie logique,
+on ne doit jamais demander d'aucune chose si
+elle est, qu'on ne sache premièrement ce qu'elle
+est. En second lieu, parceque c'est cette même idée
+qui me donne occasion d'examiner si je suis par
+moi ou par autrui, et de reconnoître mes défauts.
+Et, en dernier lieu, c'est elle qui m'apprend que
+non seulement il y a une cause de mon être, mais
+de plus aussi que cette cause contient toutes sortes
+de perfections, et partant qu'elle est Dieu. Enfin,
+je n'ai point dit qu'il est impossible qu'une chose
+soit la cause efficiente de soi-même; car, encore
+que cela soit manifestement véritable, lorsqu'on
+restreint la signification d'efficient à ces causes qui
+sont différentes de leurs effets, ou qui les précèdent
+en temps, il semble toutefois que dans cette
+question elle ne doit pas être ainsi restreinte, tant
+parceque ce seroit une question frivole, car qui
+ne sait qu'une même chose ne peut pas être différente
+de soi-même ni se précéder en temps?
+comme aussi parceque la lumière naturelle ne
+nous dicte point que ce soit le propre de la cause
+efficient de précéder en temps son effet; car au
+contraire, à proprement parier, elle n'a point le
+nom ni la nature de cause efficiente, sinon lorsqu'elle
+produit son effet, et partant elle n'est point
+devant lui. Mais certes la lumière naturelle nous
+dicte qu'il n'y a aucune chose de laquelle il ne
+soit loisible de demander pourquoi elle existe, ou
+bien dont on ne puisse rechercher la cause efficiente;
+ou, si elle n'en a point, demander pourquoi
+elle n'en a pas besoin; de sorte que, si je
+pensois qu'aucune chose ne peut en quelque façon
+être à l'égard de soi-même ce que la cause efficiente
+est à l'égard de son effet, tant s'en faut que de là je
+voulusse conclure qu'il y a une première cause,
+qu'au contraire de celle-là même qu'on appelleroit
+première, je rechercherais derechef la cause,
+et ainsi je ne viendrois jamais à une première. Mais
+certes j'avoue franchement qu'il peut y avoir quelque
+chose dans laquelle il y ait une puissance si
+grande et si inépuisable qu'elle n'ait jamais eu besoin
+d'aucun secours pour exister, et qui n'eu ait
+pas encore besoin maintenant pour être conservée,
+et ainsi qui soit en quelque façon la cause de soi-même;
+et je conçois que Dieu est tel: car, tout de
+même que bien que j'eusse été de toute éternité,
+et que par conséquent il n'y eût rien eu avant moi,
+néanmoins, parceque je vois que les parties du
+temps peuvent être séparées les unes d'avec les
+autres, et qu'ainsi, de ce ce que je suis maintenant,
+il ne s'ensuit pas que je doive être encore
+après, si, pour ainsi parler, je ne suis créé de
+nouveau à chaque moment par quelque cause, je
+ne ferois point difficulté d'appeler efficiente la
+cause qui me crée continuellement en cette façon,
+c'est-à-dire qui me conserve. Ainsi, encore que
+Dieu ait toujours été, néanmoins, parceque c'est
+lui-même qui en effet se conserve, il semble qu'assez
+proprement il peut être dit et appelé la cause
+de soi-même. Toutefois il faut remarquer que je
+n'entends pas ici parler d'une conservation qui se
+fasse par aucune influence réelle et positive de la
+cause efficiente, mais que j'entends seulement que
+l'essence de Dieu est telle, qu'il est impossible qu'il
+ne soit ou n'existe pas toujours.</p>
+
+<p>Cela étant posé, il me sera facile de répondre à
+la distinction du mot <i>par soi</i>, que ce très docte
+théologien m'avertit devoir être expliquée; car encore
+bien que ceux qui, ne s'attachant qu'à la propre
+et étroite signification d'efficient, pensent qu'il
+est impossible qu'une chose soit la cause efficiente
+de soi-même, et ne remarquent ici aucun autre genre
+de cause qui ait rapport et analogie avec la cause efficiente,
+encore, dis-je, que ceux-là n'aient pas de
+coutume d'entendre autre chose lorsqu'ils disent que
+quelque chose est <i>par soi</i>, sinon qu'elle n'a point
+de cause, si toutefois ils veulent plutôt s'arrêter à
+la chose; qu'aux paroles, ils reconnoîtront facilement
+que la signification négative du mot <i>par soi</i> ne
+procède que de la seule imperfection de l'esprit humain,
+et qu'elle n'a aucun fondement dans les choses,
+mais qu'il y en a une autre positive, tirée de la vérité
+des choses, et sur laquelle seule mon argument
+est appuyé. Car si, par exemple, quelqu'un pense
+qu'un corps soit par soi, il peut n'entendre par là
+autre chose, sinon que ce corps n'a point de cause;
+et ainsi il n'assure point ce qu'il pense par aucune
+raison positive, mais seulement d'une façon négative,
+parce qu'il ne connoît aucune cause de ce
+corps: mais cela témoigne quelque imperfection
+en son jugement, comme il reconnoîtra facilement
+après, s'il considère que les parties du temps ne dépendent
+point les unes des autres, et que, partant de
+ce qu'il a supposé que ce corps jusqu'à cette heure
+a été par soi, c'est-à-dire sans cause, il ne s'ensuit
+pas pour cela qu'il doive être encore à l'avenir, si
+ce n'est qu'il y ait en lui quelque puissance réelle et
+positive laquelle, pour ainsi dire, le produise continuellement;
+car alors, voyant que dans l'idée du
+corps il ne se rencontre point une telle puissance,
+il lui sera aisé d'inférer de là que ce corps n'est pas
+par soi; et ainsi il prendra ce mot, <i>par soi</i>, positivement.
+De même, lorsque nous disons que Dieu
+est par soi, nous pouvons aussi à la vérité entendre
+cela négativement, comme voulant dire qu'il n'a
+point de cause; mais si nous avons auparavant recherché
+la cause pourquoi il est, ou pourquoi il
+ne cesse point d'être, et que, considérant l'immense
+et incompréhensible puissance qui est contenue
+dans son idée, nous l'ayons reconnue si pleine
+et si abondante qu'en effet elle soit la vraie cause
+pourquoi il est, et pourquoi il continue ainsi toujours
+d'être, et qu'il n'y en puisse avoir d'autre que
+celle-là, nous disons que Dieu est <i>par soi</i>, non
+plus négativement, mais au contraire très positivement.
+Car, encore qu'il ne soit pas besoin de dire
+qu'il est la cause efficiente de soi-même, de peur
+que peut-être on n'entre en dispute du mot, néanmoins,
+parceque nous voyons que ce qui fait qu'il
+est par soi, ou qu'il n'a point de cause différente de
+soi-même, ne procède pas du néant, mais de la
+réelle et véritable immensité de sa puissance, il
+nous est tout-à-fait loisible de penser qu'il fait en
+quelque façon la même chose à l'égard de soi-même,
+que la cause efficiente à l'égard de son effet,
+et partant qu'il est par soi positivement. Il est
+aussi loisible à un chacun de s'interroger soi-même,
+savoir si en ce même sens il est par soi; et lorsqu'il
+ne trouve en soi aucune puissance capable
+de le conserver seulement un moment, il conclut
+avec raison qu'il est par un autre, et même par un
+autre qui est par soi, pource qu'étant ici question
+du temps présent, et non point du passé ou du futur,
+le progrès ne peut pas être continué à l'infini;
+voire même j'ajouterai ici de plus, ce que néanmoins
+je n'ai point écrit ailleurs, qu'on ne peut
+pas seulement aller jusqu'à une seconde cause,
+pource que celle qui a tant de puissance que de
+conserver une chose qui est hors de soi, se conserve
+à plus forte raison soi-même par sa propre
+puissance, et ainsi elle est <i>par soi</i>.</p>
+
+<p>Et, pour prévenir ici une objection que l'on
+pourroit faire, à savoir que peut-être celui qui
+s'interroge ainsi soi-même a la puissance de se conserver
+sans qu'il s'en aperçoive, je dis que cela
+ne peut être, et que si cette puissance étoit en
+lui, il en auroit nécessairement connoissance; car,
+comme il ne se considère en ce moment que comme
+une chose qui pense, rien ne peut être en lui dont
+il n'ait ou ne puisse avoir connoissance, à cause
+que toutes les actions d'un esprit, comme seroit
+celle de se conserver soi-même si elle procédoit
+de lui, étant, des pensées, et partant étant présentes
+et connues à l'esprit, celle-là, comme les autres,
+lui seroit aussi présente et connue, et par elle
+il viendroit nécessairement à connoître la faculté
+qui la produiroit, toute action nous menant nécessairement
+à la connoissance de la faculté qui
+la produit.</p>
+
+<p>Maintenant, lorsqu'on dit que toute limitation
+est par une cause, je pense à la vérité qu'on entend
+une chose vraie, mais qu'on ne l'exprime pas
+en termes assez propres, et qu'on n'ôte pas la difficulté;
+car, à proprement parler, la limitation est
+seulement une négation d'une plus grande perfection,
+laquelle négation n'est point par une cause,
+mais bien la chose limitée. Et encore qu'il soit vrai
+que toute chose est limitée par une cause, cela
+néanmoins n'est pas de soi manifeste, mais il le
+faut prouver d'ailleurs. Car, comme répond fort
+bien ce subtil théologien, une chose peut être limitée
+en deux façons, ou parceque celui qui l'a
+produite ne lui a pas donné plus de perfections,
+ou parceque sa nature est telle qu'elle n'en peut
+recevoir qu'un certain nombre, comme il est de la
+nature du triangle de n'avoir pas plus de trois côtés:
+mais il me semble que c'est une chose de soi
+évidente, et qui n'a pas besoin de preuve, que tout
+ce qui existe est ou par une cause, ou par soi
+comme par une cause; car puisque nous concevons
+et entendons fort bien, non seulement l'existence,
+mais aussi la négation de l'existence, il n'y
+a rien que nous puissions feindre être tellement
+par soi, qu'il ne faille donner aucune raison pourquoi
+plutôt il existe qu'il n'existe point; et ainsi
+nous devons toujours interpréter ce mot, <i>être par
+soi</i>, positivement, et comme si c'étoit être par une
+cause, à savoir par une surabondance de sa propre
+puissance, laquelle ne peut être qu'en Dieu seul,
+ainsi qu'on peut aisément démontrer.</p>
+
+<p>Ce qui m'est ensuite accordé par ce savant docteur,
+bien qu'en effet il ne reçoive aucun doute,
+est néanmoins ordinairement si peu considéré, et
+est d'une telle importance pour tirer toute la philosophie
+hors des ténèbres où elle semble être ensevelie,
+que lorsqu'il le confirme par son autorité,
+il m'aide beaucoup en mon dessein.</p>
+
+<p>Et il demande ici<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>, avec beaucoup de raison, si
+je connois clairement et distinctement l'infini; car
+bien que j'aie tâché de prévenir cette objection,
+néanmoins elle se présente si facilement à un chacun,
+qu'il est nécessaire que j'y réponde un peu
+amplement. C'est pourquoi je dirai ici premièrement
+que l'infini, en tant qu'infini, n'est point à la
+vérité compris, mais que néanmoins il est entendu;
+car, entendre clairement et distinctement qu'une
+chose est telle qu'un ne peut du tout point y rencontrer
+de limites, c'est clairement entendre qu'elle
+est infinie. Et je mets ici de la distinction entre l'<i>indéfini</i>
+et l'<i>infini</i>. Et il n'y a rien que je nomme proprement
+infini, sinon ce en quoi de toutes parts
+je ne rencontre point de limites, auquel sens Dieu
+seul est infini; mais pour les choses où sous quelque
+considération seulement je ne vois point de
+fin, comme l'étendue des espaces imaginaires, la
+multitude des nombres, la divisibilité des parties
+de la quantité, et autres choses semblables, je les
+appelle <i>indéfinies</i> et non pas <i>infinies</i>, parceque de
+toutes parts elles ne sont pas sans fin ni sans
+Limites.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> Voyez Objections</blockquote>
+
+<p>De plus je mets distinction entre la raison formelle
+de l'infini, ou l'infinité, et la chose qui est
+infinie. Car, quant à l'infinité, encore que nous la
+concevions être très positive, nous ne l'entendons
+néanmoins que d'une façon négative, savoir est
+de ce que nous ne remarquons en la chose aucune
+limitation: et quant à la chose qui est infinie, nous
+la concevons à la vérité positivement, mais non
+pas selon toute son étendue, c'est-à-dire que nous
+ne comprenons pas tout ce qui est intelligible en
+elle. Mais tout ainsi que, lorsque nous jetons les
+yeux sur la mer, on ne laisse pas de dire que nous
+la voyons, quoique notre vue n'en atteigne pas toutes
+les parties et n'en mesure pas la vaste étendue;
+et de vrai, lorsque nous ne la regardons que de
+loin, comme si nous la voulions embrasser toute
+avec les yeux, nous ne la voyons que confusément:
+comme aussi n'imaginons-nous que confusément
+un chiliogone, lorsque nous tâchons d'imaginer tous
+ses côtés ensemble; mais lorsque notre vue s'arrête
+sur une partie de la mer seulement, cette vision
+alors peut être fort claire et fort distincte, comme
+aussi l'imagination d'un chiliogone, lorsqu'elle s'étend
+seulement sur un ou deux de ses côtés. De
+même J'avoue avec tous les théologiens que Dieu
+ne peut être compris par l'esprit humain; et même
+qu'il ne peut être distinctement connu par ceux
+qui tâchent de l'embrasser tout entier et tout à
+la fois par la pensée, et qui le regardent comme
+de loin; auquel sens saint Thomas a dit, au lieu
+ci-devant cité, que la connoissance de Dieu est
+en nous sous une espèce de confusion seulement,
+et comme sous une image obscure: mais ceux
+qui considèrent attentivement chacune de ses perfections,
+et qui appliquent toutes les forces de
+leur esprit à les contempler, non point à dessein
+de les comprendre, mais plutôt de les admirer et
+reconnoître combien elles sont au-delà de toute
+compréhension, ceux-là, dis-je, trouvent en lui incomparablement
+plus de choses qui peuvent être
+clairement et distinctement connues, et avec plus
+de facilité, qu'il ne s'en trouve en aucune des choses
+créées. Ce que saint Thomas a fort bien reconnu
+lui-même en ce lieu-là, comme il est aisé de voir
+de ce qu'en l'article suivant il assure que l'existence
+de Dieu peut être démontrée. Pour moi, toutes les
+fois que j'ai dit que Dieu pouvoit être connu clairement
+et distinctement, je n'ai jamais entendu parler
+que de cette connoissance finie, et accommodée
+à la petite capacité de nos esprits; aussi n'a-t-il pas
+été nécessaire de l'entendre autrement pour la vérité
+des choses que j'ai avancées, comme un verra
+facilement, si on prend garde que je n'ai dit cela
+qu'en deux endroits, en l'un desquels il étoit question
+de savoir si quelque chose de réel étoit contenu
+dans l'idée que nous formons de Dieu, ou bien
+s'il n'y avoit qu'une négation de chose (ainsi qu'on
+peut douter si, dans l'idée du froid, il n'y a rien
+qu'une négation de chaleur), ce qui peut aisément
+ètre connu, encore qu'on ne comprenne pas l'infini.
+Et en l'autre j'ai maintenu que l'existence n'appartenoit
+pas moins à la nature de l'être souverainement
+parfait, que trois côtés appartiennent à la nature
+du triangle: ce qui se peut aussi assez entendre
+sans qu'on ait une connoissance de Dieu si étendue
+qu'elle comprenne tout ce qui est en lui.</p>
+
+<p>Il compare ici derechef un de mes arguments
+avec un autre de saint Thomas, afin de m'obliger
+en quelque façon de montrer lequel des deux a le
+plus de force. Et il me semble que je le puis faire
+sans beaucoup d'envie, parce que saint Thomas ne
+s'est pas servi de cet argument comme sien, et il
+ne conclut pas la même chose que celui dont je me
+sers; et, enfin, je ne m'éloigne ici en aucune façon
+de l'opinion de cet angélique docteur. Car on lui
+demande, savoir, si la connoissance de l'existence
+de Dieu est si naturelle à l'esprit humain qu'il ne
+soit pas besoin de la prouver, c'est-à-dire si elle est
+claire et manifeste à un chacun, ce qu'il nie, et moi
+avec lui. Or l'argument qu'il s'objecte à soi-même
+se peut ainsi proposer. Lorsqu'on comprend et entend
+ce que signifie ce nom <i>Dieu</i>, on entend une
+chose telle que rien de plus grand ne peut être
+conçu; mais c'est une chose plus grande d'être en
+effet et dans l'entendement, que d'être seulement
+dans l'entendement: donc, lorsqu'on comprend et
+entend ce que signifie ce nom <i>Dieu</i>, on entend
+que Dieu est en effet et dans l'entendement. Où il
+y a une faute manifeste en la forme; car on devoit
+seulement conclure: donc, lorsqu'on comprend et
+entend ce que signifie ce nom <i>Dieu</i>, on entend
+qu'il signifie une chose qui est en effet, et dans
+l'entendement; or ce qui est signifié par un mot,
+ne paroît pas pour cela être vrai. Mais mon argument
+a été tel: Ce que nous concevons clairement
+et distinctement appartenir à la nature ou à l'essence
+ou à la forme immuable et vraie de quelque
+chose, cela peut être dit ou affirmé avec vérité de
+cette chose; mais après que nous avons assez soigneusement
+recherché ce que c'est que Dieu, nous
+concevons clairement et distinctement qu'il appartient
+à sa vraie et immuable nature qu'il existe;
+donc alors nous pouvons affirmer avec vérité qu'il
+existe: ou du moins la conclusion est légitime.
+Mais la majeure ne se peut aussi nier, parce qu'un
+est déjà demeuré d'accord ci-devant que tout ce
+que nous entendons ou concevons clairement et
+distinctement, est vrai. Il ne reste plus que la mineure,
+où je confesse que la difficulté n'est pas petite;
+premièrement, parceque nous sommes tellement
+accoutumés dans toutes les autres choses de
+distinguer l'existence de l'essence, que nous ne prenons
+pas assez garde comment elle appartient à
+l'essence de Dieu plutôt qu'à celle des autres choses;
+et aussi pource que ne distinguant pas assez
+soigneusement les choses qui appartiennent à la
+vraie et immuable essence de quelque chose de
+celles qui ne lui sont attribuées que par la fiction
+de notre entendement, encore que nous apercevions
+assez clairement que l'existence appartient à
+l'essence de Dieu, nous ne concluons pas toutefois
+de là que Dieu existe, pource que nous ne savons
+pas si son essence est immuable et vraie, on si elle
+a seulement été faite et inventée par notre esprit.
+Mais, pour ôter la première partie de cette difficulté,
+il faut faire distinction entre l'existence possible et
+la nécessaire; et remarquer que l'existence possible
+est contenue dans la notion ou dans l'idée de toutes
+les choses que nous concevons clairement et
+distinctement, mais que l'existence nécessaire n'est
+contenue que dans l'idée seule de Dieu: car je ne
+doute point que ceux qui considéreront avec attention
+cette différence qui est entre l'idée de Dieu
+et toutes les autres idées n'aperçoivent fort bien
+qu'encore que nous ne concevions jamais les autres
+choses sinon comme existantes, il ne s'ensuit pas
+néanmoins de là qu'elles existent, mais seulement
+qu'elles peuvent exister; parce que nous ne concevons
+pas qu'il soit nécessaire que l'existence actuelle
+soit conjointe avec leurs autres propriétés,
+mais que de ce que nous concevons clairement que
+l'existence actuelle est nécessairement et toujours
+conjointe avec les autres attributs de Dieu, il suit de
+là nécessairement que Dieu existe. Puis, pour ôter
+l'autre partie de la difficulté, il faut prendre garde
+que les idées qui ne contiennent pas de vraies et
+immuables natures, mais seulement de feintes et
+composées par l'entendement, peuvent être divisées
+par l'entendement même, non seulement par
+une abstraction ou restriction de sa pensée, mais
+par une claire et distincte opération; en sorte que
+les choses que l'entendement ne peut pas ainsi diviser
+n'ont point sans doute été faites ou composées
+par lui. Par exemple, lorsque je me représente
+un cheval ailé, ou un lion actuellement existant,
+ou un triangle inscrit dans un carré, je conçois facilement
+que je puis aussi tout au contraire me
+représenter un cheval qui n'ait point d'ailes, un
+lion qui ne soit point existant, un triangle sans
+carré; et partant, que ces choses n'ont point de
+vraies et immuables natures. Mais si je me représente
+un triangle ou un carré (je ne parle point
+ici du lion ni du cheval, pource
+que leurs natures
+ne nous sont pas entièrement connues), alors certes
+toutes les choses que je reconnoîtrai être contenues
+dans l'idée du triangle, comme que ses trois
+angles sont égaux à deux droits, etc., je l'assurerai
+avec vérité d'un triangle; et d'un carré, tout ce que
+je trouverai être contenu dans l'idée dit carré; car
+encore que je puisse concevoir un triangle, en restreignant
+tellement ma pensée que je ne conçoive
+en aucune façon que ses trois angles sont égaux à
+deux droits, je ne puis pas néanmoins nier cela de
+lui par une claire et distincte opération, c'est-à-dire
+entendant nettement ce que je dis. De plus, si je
+considère un triangle inscrit dans un carré, non afin
+d'attribuer au carré ce qui appartient seulement au
+triangle, ou d'attribuer au triangle ce qui appartient
+au carré, mais pour examiner seulement les
+choses qui naissent de la conjonction de l'un et de
+l'autre, la nature de cette figure composée du triangle
+et du carré ne sera pas moins vraie et immuable
+que celle du seul carré, ou du seul triangle.
+De façon que je pourrai assurer avec vérité que le
+carré n'est pas moindre que le double du triangle
+qui lui est inscrit, et autres choses semblables qui
+appartiennent à la nature de cette figure composée.
+Mais si je considère que, dans l'idée d'un corps très
+parfait, l'existence est contenue, et cela pource que
+c'est une plus grande perfection d'être en effet et
+dans l'entendement que d'être seulement dans l'entendement,
+je ne puis pas de là conclure que ce
+corps très parlait existe, mais seulement qu'il peut
+exister. Car je reconnois assez que cette idée a été
+faite par mon entendement même, lequel a joint
+ensemble toutes les perfections corporelles; et aussi
+que l'existence ne résulte point des autres perfections
+qui sont comprises en la nature du corps,
+pource que l'on peut également affirmer ou nier
+qu'elles existent, c'est-à-dire les concevoir comme
+existantes ou non existantes. Et de plus, à cause
+qu'en examinant l'idée du corps, je ne vois en lui
+aucune force par laquelle il se produise ou se conserve
+lui-même, je conclus fort bien que l'existence
+nécessaire, de laquelle seule il est ici question, convient
+aussi peu à la nature du corps, tant parfait
+qu'il puisse être, qu'il appartient à la nature d'une
+montagne de n'avoir point de vallée, ou à la nature
+du triangle d'avoir ses trois angles plus grands
+que deux droits. Mais maintenant si nous demandons,
+non d'un corps, mais d'une chose, telle
+qu'elle puisse être, qui ait en soi toutes les perfections
+qui peuvent être ensemble, savoir si l'existence
+doit être comptée parmi elles; il est vrai que
+d'abord nous en pourrons douter, parce que notre
+esprit, qui est fini, n'ayant coutume de les considérer
+que séparées, n'apercevra peut-être pas du
+premier coup combien nécessairement elles sont
+jointes entre elles. Mais si nous examinons soigneusement,
+savoir, si l'existence convient à l'être souverainement
+puissant, et quelle sorte d'existence,
+nous pourrons clairement et distinctement connoître,
+premièrement, qu'au moins l'existence possible
+lui convient, comme à toutes les autres choses
+dont nous avons en nous quelque idée distincte,
+même à celles qui sont composées par les fictions
+de notre esprit. En après, parce que nous ne pouvons
+penser que son existence est possible qu'en
+même temps, prenant garde à sa puissance infinie,
+nous ne connoissions qu'il peut exister par sa propre
+force, nous conclurons de là que réellement
+il existe, et qu'il a été de toute éternité; car il est
+très manifeste, par la lumière naturelle, que ce qui
+peut exister par sa propre force existe toujours;
+et ainsi nous connoîtrons que l'existence nécessaire
+est contenue dans l'idée d'un être souverainement
+puissant, non par une fiction de l'entendement,
+mais parce qu'il appartient à la vraie et immuable
+nature d'un tel être d'exister; et il nous sera aussi
+aisé de connoître qu'il est impossible que cet être
+souverainement puissant n'ait point en soi toutes
+les autres perfections qui sont contenues dans l'idée
+de Dieu, en sorte que, de leur propre nature, et sans
+aucune fiction de l'entendement, elles soient toutes
+jointes ensemble et existent dans Dieu: toutes lesquelles
+choses sont manifestes à celui qui y pense
+sérieusement, et ne diffèrent point de celles que
+j'avois déjà ci-devant écrites, si ce n'est seulement
+en la façon dont elles sont ici expliquées, laquelle
+j'ai expressément changée pour m'accommoder à
+la diversité des esprits. Et je confesserai ici librement
+que cet argument est tel, que ceux qui ne se
+ressouviendront pas de toutes les choses qui servent
+à sa démonstration, le prendront aisément
+pour un sophisme; et que cela m'a fait douter au
+commencement si je m'en devois servir, de peur de
+donner occasion à ceux qui ne le comprendroient
+pas de se défier aussi des autres. Mais pource qu'il
+n'y a que deux voies par lesquelles on puisse prouver
+qu'il y a un Dieu, savoir, l'une par ses effets,
+et l'autre par son essence ou sa nature même, et
+que j'ai expliqué, autant qu'il m'a été possible, la
+première dans la troisième Méditation, j'ai cru qu'après
+cela je ne devois pas omettre l'autre.</p>
+
+<p>Pour ce qui regarde la distinction formelle, que
+ce très docte théologien dit avoir prise de Scot<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>, je
+réponds brièvement qu'elle ne diffère point de la
+modale, et qu'elle ne s'étend que sur les êtres incomplets,
+lesquels j'ai soigneusement distingués de ceux
+qui sont complets; et qu'à la vérité elle suffit pour
+faire qu'une chose soit conçue séparément et distinctement
+d'une autre, par une abstraction de l'esprit
+qui conçoive la chose imparfaitement, mais non
+pas pour faire que deux choses soient conçues tellement
+distinctes et séparées l'une de l'autre que
+nous entendions que chacune est un être complet
+et différent de tout autre; car pour cela il est besoin
+d'une distinction réelle. Ainsi, par exemple,
+entre le mouvement et la figure d'un même corps
+il y a une distinction formelle, et je puis fort bien
+concevoir le mouvement sans la figure, et la figure
+sans le mouvement, et l'un et l'autre sans penser
+particulièrement au corps qui se meut ou qui est
+figuré; mais je ne puis pas néanmoins concevoir pleinement
+et parfaitement le mouvement sans quelque
+corps auquel ce mouvement soit attaché, ni
+la figure sans quelque corps où réside cette figure,
+ni enfin je ne puis pas feindre que le mouvement
+soit en une chose dans laquelle la figure ne puisse
+être, ou la figure en une chose incapable de mouvement.
+De même je ne puis pas concevoir la justice
+sans un juste, ou la miséricorde sans un miséricordieux;
+et on ne peut pas feindre que celui-là
+même qui est juste ne puisse pas être miséricordieux.
+Mais je conçois pleinement ce que c'est que
+le corps (c'est-à-dire je conçois le corps comme une
+chose complète), en pensant seulement que c'est
+une chose étendue, figurée, mobile, etc., encore
+que je nie de lui toutes les choses qui appartiennent
+a la nature de l'esprit; et je conçois aussi que
+l'esprit est une chose complète, qui doute, qui
+entend, qui veut, etc., encore que je nie qu'il y
+ait en lui aucune des choses qui sont contenues en
+l'idée du corps: ce qui ne se pourroit aucunement
+faire s'il n'y avoit une distinction réelle entre le
+corps et l'esprit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> Voyez Objections.</blockquote>
+
+<p>Voilà, Messieurs, ce que j'ai eu à répondre aux
+objections subtiles et officieuses de votre ami commun.
+Mais si je n'ai pas été assez heureux d'y satisfaire
+entièrement, je vous prie que je puisse être
+averti des lieux qui méritent une plus ample explication,
+ou peut-être même sa censure; que si je puis
+obtenir cela de lui par votre moyen, je me tiendrai
+à tous infiniment votre obligé.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>SECONDES OBJECTIONS,</h3>
+
+<h4>RECUEILLIES PAR LE R. P. MERSENNE, DE LA BOUCHE DE<br>
+DIVERS THÉOLOGIENS ET PHILOSOPHES, CONTRE LES<br>
+IIe, IIIe, IVe, Ve ET VIe MÉDITATIONS.</h4>
+
+
+<p>MONSIEUR,</p>
+
+<p>Puisque, pour confondre les nouveaux géants du
+siècle, qui osent attaquer l'Auteur de toutes choses,
+vous avez entrepris d'en affermir le trône en démontrant
+son existence; et que votre dessein semble
+si bien conduit que les gens de bien peuvent espérer
+qu'il ne se trouvera désormais personne qui,
+après avoir lu attentivement vos Méditations, ne
+confesse qu'il y a un Dieu éternel de qui toutes
+choses dépendent, nous avons jugé à propos de
+vous avertir et vous prier tout ensemble de répandre
+encore sur de certains lieux, que nous vous
+marquerons ci-après, une telle lumière qu'il ne
+reste rien dans tout votre ouvrage qui ne soit, s'il
+est possible, très clairement et très manifestement
+démontré. Car d'autant que depuis plusieurs années
+vous avez, par de continuelles méditations,
+tellement exercé votre esprit, que les choses qui
+semblent aux autres obscures et incertaines vous
+peuvent paroître plus claires, et que vous les concevez
+peut-être par une simple inspection de l'esprit,
+sans vous apercevoir de l'obscurité que les
+autres y trouvent, il sera bon que vous soyez averti
+de celles qui ont besoin d'être plus clairement et
+plus amplement expliquées et démontrées; et lorsque
+vous nous aurez satisfait en ceci, nous ne jugeons
+pas qu'il y ait guère personne qui puisse nier
+que les raisons dont vous avez commencé la déduction
+pour la gloire de Dieu et l'utilité du public ne
+doivent être prises pour des démonstrations.</p>
+
+<p>Premièrement, vous vous ressouviendrez que
+ce n'est pas tout de bon et en vérité, mais seulement
+par une fiction d'esprit, que vous avez rejeté,
+autant qu'il vous a été possible, tous les fantômes
+des corps, pour conclure que vous êtes seulement
+une chose qui pense, de peur qu'après cela vous ne
+croyiez peut-être que l'on puisse conclure qu'en
+effet et sans fiction vous n'êtes rien autre chose
+qu'un esprit ou une chose qui pense; et c'est tout
+ce que nous avons trouvé digne d'observation touchant
+vos deux premières Méditations, dans lesquelles
+vous faites voir clairement qu'au moins il
+est certain que vous qui pensez êtes quelque chose.
+Mais arrêtons-nous un peu ici.<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a> Jusque là vous
+connoissez que vous êtes une chose qui pense,
+mais vous ne savez pas encore ce que c'est que cette
+chose qui pense. Et que savez-vous si ce n'est point
+un corps qui, par ses divers mouvements et rencontres,
+fait cette action que nous appelons du
+nom de pensée? Car, encore que vous croyiez avoir
+rejeté toutes sortes de corps, vous vous êtes pu tromper
+en cela, que vous ne vous êtes pas rejeté vous-même,
+qui peut-être êtes un corps. Car comment
+prouvez-vous qu'un corps ne peut penser, ou que
+des mouvements corporels ne sont point la pensée
+même? Et pourquoi tout le système de votre
+corps, que vous croyez avoir rejeté, ou quelques
+parties d'icelui, par exemple celles du cerveau, ne
+pourroient-elles pas concourir à former ces sortes
+de mouvements que nous appelons des pensées?
+Je suis, dites-vous, une chose qui pense; mais
+que savez-vous si vous n'êtes point aussi un mouvement
+corporel, ou un corps remué?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> Voyez Méditation II.</blockquote>
+
+<p>Secondement, de l'idée d'un être souverain, laquelle
+vous soutenez ne pouvoir être produite par
+vous, vous osez conclure l'existence d'un souverain
+être, duquel seul peut procéder l'idée qui est
+en votre esprit<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>; comme si nous ne nous trouvions
+pas en nous un fondement suffisant, sur lequel
+seul étant appuyés, nous pouvons former cette
+idée, quoiqu'il n'y eût point de souverain être, ou
+que nous ne sussions pas s'il y en a un, et que son
+existence ne nous vînt pas même en la pensée: car
+ne vois-je pas que moi, qui pense, j'ai quelque degré
+de perfection? Et ne vois-je pas aussi que d'autres
+que moi ont un semblable degré? ce qui me
+sert de fondement pour penser à quelque nombre
+que ce soit, et ainsi pour ajouter un degré de perfection
+à un autre jusqu'à l'infini; tout de même
+que, bien qu'il n'y eût au monde qu'un degré de
+chaleur ou de lumière, je pourrois néanmoins en
+ajouter et en feindre toujours de nouveaux jusques
+à l'infini. Pourquoi pareillement ne pourrai-je
+pas ajouter à quelque degré d'être que j'aperçois
+être en moi, tel autre degré que ce soit, et, de tous
+les degrés capables d'être ajoutés, former l'idée d'un
+être parfait? Mais, dites-vous, l'effet ne peut avoir
+aucun degré de perfection ou de réalité qui n'ait
+été auparavant dans sa cause; mais, outre que
+nous voyons tous les jours que les mouches, et
+plusieurs autres animaux, comme aussi les plantes,
+sont produites par le soleil, la pluie et la terre,
+dans lesquels il n'y a point de vie comme en ces
+animaux, laquelle vie est plus noble qu'aucun autre
+degré purement corporel, d'où il arrive que l'effet
+lire quelque réalité de sa cause, qui néanmoins
+n'étoit pas dans sa cause; mais, dis-je, cette idée
+n'est rien autre chose qu'un être de raison, qui
+n'est pas plus noble que votre esprit qui la conçoit.
+De plus, que savez-vous si cette idée se fût jamais
+offerte à votre esprit, si vous eussiez passé toute
+votre vie dans un désert, et non point en la compagnie
+de personnes savantes? et ne peut-on pas
+dire que vous l'avez puisée des pensées que vous
+avez eues auparavant, des enseignements des livres,
+des discours et entretiens de vos amis, etc.,
+et non pas de votre esprit seul ou d'un souverain
+être existant? Et partant il faut prouver plus clairement
+que cette idée ne pourroit être en vous,
+s'il n'y avoit point de souverain être; et alors nous
+serons les premiers à nous rendre à votre raisonnement,
+et nous y donnerons tous les mains. Or,
+que cette idée procède de ces notions anticipées,
+cela paroît, ce semble, assez clairement de ce que
+les Canadiens, les Hurons et les autres hommes
+sauvages n'ont point en eux une telle idée, laquelle
+vous pouvez même former de la connoissance que
+vous avez des choses corporelles; en sorte que votre
+idée ne représente rien que ce monde corporel,
+qui embrasse toutes les perfections que vous sauriez
+imaginer: de sorte que vous ne pouvez conclure
+autre chose, sinon qu'il y a un être corporel
+très parfait, si ce n'est que vous ajoutiez quelque
+chose de plus qui élève notre esprit jusqu'à la connoissance
+des choses spirituelles ou incorporelles.
+Nous pouvons ici encore dire que l'idée d'un ange
+peut être en vous aussi bien que celle d'un être
+très parfait, sans qu'il soit besoin pour cela qu'elle
+soit formée en vous par un ange réellement existant,
+bien que l'ange soit plus parfait que vous.
+Mais je dis de plus que vous n'avez pas l'idée de
+Dieu non plus que celle d'un nombre ou d'une
+ligne infinie, laquelle quand vous pourriez avoir,
+ce nombre néanmoins est entièrement impossible:
+ajoutez à cela que l'idée de l'unité et simplicité
+d'une seule perfection, qui embrasse et contienne
+toutes les autres, se fait seulement par l'opération
+de l'entendement qui raisonne, tout ainsi que se font
+les unités universelles, qui ne sont point dans les choses,
+mais seulement dans l'entendement, comme on
+peut voir par l'unité générique, transcendantale, etc.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> Voyez Méditation III.</blockquote>
+
+<p>En troisième lieu, puisque vous n'êtes pas encore
+assuré de l'existence de Dieu, et que vous
+dites<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a> néanmoins que vous ne sauriez être assuré
+d'aucune chose, ou que vous ne pouvez rien connoître
+clairement et distinctement si premièrement
+vous ne connoissez certainement et clairement
+que Dieu existe, il s'ensuit que vous ne savez
+pas encore que vous êtes une chose qui pense,
+puisque, selon vous, cette connoissance dépend
+de la connoissance claire d'un Dieu existant, laquelle
+vous n'avez pas encore démontrée, aux lieux
+où vous concluez que vous connoissez clairement
+ce que vous êtes. Ajoutez à cela qu'un athée connoît
+clairement et distinctement que les trois angles
+d'un triangle sont égaux à deux droits, quoique
+néanmoins il soit fort éloigné de croire l'existence
+de Dieu, puisqu'il la nie tout-à-fait; parce,
+dit-il, que si Dieu existoit il y auroit un souverain
+être et un souverain bien, c'est-à-dire un
+infini; or ce qui est infini en tout genre de perfection
+exclut toute autre chose que ce soit, non
+seulement toute sorte d'être et de bien, mais aussi
+toute sorte du non-être et de mal: et néanmoins
+il y a plusieurs êtres et plusieurs biens, comme
+aussi plusieurs non-êtres et plusieurs maux; à
+laquelle objection nous jugeons à propos que vous
+répondiez, afin qu'il ne reste plus rien aux impies
+à objecter, et qui puisse servir de prétexte à leur
+Impiété.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> Voyez Méditation II.</blockquote>
+
+<p>En quatrième lieu, vous niez<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a> que Dieu puisse
+mentir ou décevoir; quoique néanmoins il se trouve
+des scolastiques qui tiennent le contraire, comme
+Gabriel, Ariminensis, et quelques autres, qui pensent
+que Dieu ment, absolument parlant, c'est-à-dire
+qu'il signifie quelque chose aux hommes contre
+son intention et contre ce qu'il a décrété et résolu,
+comme lorsque, sans ajouter de condition, il dit
+aux Ninivites par son prophète: «Encore quarante
+jours, et Ninive sera subvertie.» Et lorsqu'il a dit
+plusieurs autres choses qui ne sont point arrivées,
+parce qu'il n'a pas voulu que telles paroles répondissent
+à son intention ou à son décret. Que, s'il a
+endurci et aveuglé Pharaon, et s'il a mis dans les
+prophètes un esprit de mensonge, comment pouvez-vous
+dire que nous ne pouvons être trompés
+par lui? Dieu ne peut-il pas se comporter envers
+les hommes comme un médecin envers ses malades
+et un père envers ses enfants, lesquels l'un et l'autre
+trompent si souvent, mais toujours avec prudence
+et utilité; car si Dieu nous montroit la vérité
+toute nue, quel oeil ou plutôt quel esprit auroit
+assez de force pour la supporter? Combien qu'à
+vrai dire il ne soit pas nécessaire de feindre un
+Dieu trompeur afin que vous soyez déçu dans
+les choses que vous pensez connoître clairement
+et distinctement, vu que la cause de cette déception
+peut être en vous, quoique vous n'y songiez
+seulement pas. Car que savez-vous si votre nature
+n'est point telle qu'elle se trompe toujours, ou du
+moins fort souvent? Et d'où avez-vous appris que,
+touchant les choses que vous pensez connoître
+clairement et distinctement, il est certain que vous
+n'êtes jamais trompé, et que vous ne le pouvez
+être? Car combien de fois avons-nous vu que des
+personnes se sont trompées en des choses qu'elles
+pensoient voir plus clairement que le soleil? Et
+partant, ce principe d'une claire et distincte connoissance
+doit être expliqué si clairement et si distinctement
+que personne désormais, qui ait l'esprit
+raisonnable, ne puisse être déçu dans les
+choses qu'il croira savoir clairement et distinctement;
+autrement nous ne voyons point encore
+que nous puissions répondre avec certitude de la
+vérité d'aucune chose.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> Voyez Méditations III et IV.</blockquote>
+
+<p>En cinquième lieu, si la volonté ne peut jamais
+faillir, on ne pèche point lorsqu'elle suit et se
+laisse conduire par les lumières claires et distinctes
+de l'esprit qui la gouverne, et si, au contraire,
+elle se met en danger du faillir lorsqu'elle poursuit
+et embrasse les connoissances obscures et confuses
+de l'entendement, prenez garde que de là il semble
+que l'on puisse inférer que les Turcs et les autres
+infidèles non seulement ne pèchent point lorsqu'ils
+n'embrassent pas la religion chrétienne et catholique,
+mais même qu'ils pèchent lorsqu'ils l'embrassent,
+puisqu'ils n'en connoissent point la vérité
+ni clairement ni distinctement. Bien plus, si
+cette règle que vous établissez<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a> est vraie, il ne sera
+permis à la volonté d'embrasser que fort peu de
+choses, vu que nous ne connoissons quasi rien
+avec cette clarté et distinction que vous requérez
+pour former une certitude qui ne puisse être sujette
+à aucun doute. Prenez donc garde, s'il vous
+plaît, que, voulant affermir le parti de la vérité,
+vous ne prouviez plus qu'il ne faut, et qu'au lieu
+de l'appuyer vous ne la renversiez.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> Voyez Méditation IV.</blockquote>
+
+<p>En sixième lieu, dans vos réponses<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a> aux précédentes
+objections, il semble que vous ayez manqué
+de bien tirer la conclusion dont voici l'argument:
+«Ce que clairement et distinctement nous
+entendons appartenir à la nature, ou à l'essence,
+ou à la forme immuable et vraie de quelque
+chose, cela peut être dit ou affirmé avec vérité de
+cette chose; mais, après que nous avons soigneusement
+observé ce que c'est que Dieu, nous entendons
+clairement et distinctement qu'il appartient
+à sa vraie et immuable nature qu'il existe.»
+Il faudroit conclure: Donc, après que nous avons
+assez soigneusement observé ce que c'est que Dieu,
+nous pouvons dire ou affirmer cette vérité, qu'il
+appartient à la nature de Dieu qu'il existe. D'où il
+ne s'ensuit pas que Dieu existe en effet, mais seulement
+qu'il doit exister si sa nature est possible
+ou ne répugne point, c'est-à-dire que la nature ou
+l'essence de Dieu ne peut être conçue sans existence,
+en telle sorte que, si cette essence est, il
+existe réellement; ce qui se rapporte à cet argument,
+que d'autres proposent de la sorte: S'il n'implique
+point que Dieu soit, il est certain qu'il
+existe; or il n'implique point qu'il existe, donc, etc.
+Mais on est en question de la mineure, à savoir,
+qu'il n'implique point qu'il existe, la vérité de laquelle
+quelques uns de nos adversaires révoquent
+en doute, et d'autres la nient. De plus, cette clause
+de votre raisonnement, «après que nous avons assez
+clairement reconnu ou observé ce que c'est que
+Dieu,» est supposée comme vraie, dont tout le
+monde ne tombe pas encore d'accord, vu que vous
+avouez vous-même que vous ne comprenez l'infini
+qu'imparfaitement; le même faut-il dire de tous
+ses autres attributs: car tout ce qui est en Dieu
+étant entièrement infini, quel est l'esprit qui puisse
+comprendre la moindre chose qui soit en Dieu que
+très imparfaitement? Comment donc pouvez-vous
+avoir assez clairement et distinctement observé ce
+que c'est que Dieu?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> Voyez Réponses aux premières objections.</blockquote>
+
+<p>En septième lieu, nous ne trouvons pas un seul
+mot dans vos Méditations touchant l'immortalité de
+l'âme de l'homme, laquelle néanmoins vous deviez
+principalement prouver, et en faire une très exacte
+démonstration pour confondre ces personnes indignes
+de l'immortalité, puisqu'ils la nient, et que
+peut-être ils la détestent. Mais, outre cela, nous
+craignons que vous n'ayez pas encore assez prouvé
+la distinction qui est entre l'âme et le corps de
+l'homme<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>, comme nous avons déjà remarqué en la
+première de nos observations, à laquelle nous ajoutons
+qu'il ne semble pas que, de cette distinction
+de l'âme d'avec le corps, il s'ensuive qu'elle soit
+incorruptible ou immortelle: car qui sait si sa nature
+n'est point limitée selon la durée de la vie
+corporelle, et si Dieu n'a point tellement mesuré
+ses forces et son existence qu'elle finisse avec le
+Corps?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> Voyez Méditation VI.</blockquote>
+
+<p>Voilà, Monsieur, les choses auxquelles nous désirons
+que vous apportiez une plus grande lumière,
+afin que la lecture de vos très subtiles et, comme
+nous estimons, très véritables Méditations soit profitable
+à tout le monde. C'est pourquoi ce seroit
+une chose fort utile si, à la fin de vos solutions,
+après avoir premièrement avancé quelques définitions,
+demandes et axiomes, vous concluiez le tout
+selon la méthode des géomètres, en laquelle vous
+êtes si bien versé, afin que tout d'un coup et comme
+d'une seule oeillade, vos lecteurs y puissent voir de
+quoi se satisfaire, et que vous remplissiez leur esprit
+de la connoissance de la Divinité.</p>
+<br><br>
+
+<h3>RÉPONSES DE L'AUTEUR<br>
+AUX SECONDES OBJECTIONS.</h3>
+
+
+<p>MESSIEURS,</p>
+
+<p>C'est avec beaucoup de satisfaction que j'ai lu les
+observations que vous avez faites sur mon petit
+traité de la première philosophie; car elles m'ont
+fait connoître la bienveillance que vous avez pour
+moi, votre piété envers Dieu, et le soin que vous
+prenez pour l'avancement de sa gloire: et je ne
+puis que je ne me réjouisse non seulement de ce
+que vous avez jugé mes raisons dignes de votre
+censure, mais aussi de ce que vous n'avancez rien
+contre elles à quoi il ne me semble que je pourrai
+répondre assez commodément.</p>
+
+<p>En premier lieu, vous m'avertissez de me ressouvenir
+«que ce n'est pas tout de bon et en vérité,
+mais seulement par une fiction d'esprit, que
+j'ai rejeté les idées ou les fantômes des corps pour
+conclure que je suis une chose qui pense, de
+peur que peut-être je n'estime qu'il suit de là que
+je ne suis qu'une chose qui pense<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.» Mais j'ai déjà
+fait voir, dans ma seconde Méditation, que je m'en
+étois assez souvenu, vu que j'y ai mis ces paroles:
+«Mais aussi peut-il arriver que ces mêmes choses
+que je suppose n'être point parce qu'elles me sont
+inconnues, ne sont point en effet différentes de
+moi que je connois: je n'en sais rien, je ne dispute
+pas maintenant de cela, etc.» Par lesquelles
+j'ai voulu expressément avertir le lecteur, que je
+ne cherchois pas encore en ce lieu-là si l'esprit
+étoit différent du corps, mais que j'examinois seulement
+celles de ses propriétés dont je puis avoir
+une claire et assurée connoissance. Et, d'autant
+que j'en ai là remarqué plusieurs, je ne puis admettre
+sans distinction ce que vous ajoutez ensuite:
+«Que je ne sais pas néanmoins ce que c'est
+qu'une chose qui pense.» Car, bien que j'avoue
+que je ne savois pas encore si cette chose qui pense
+n'étoit point différente du corps, ou si elle l'étoit,
+je n'avoue pas pour cela que je ne la connoissois
+point; car qui a jamais tellement connu aucune
+chose qu'il sût n'y avoir rien en elle que cela même
+qu'il connoissoit? Mais nous pensons d'autant mieux
+connoître une chose qu'il y a plus de particularités
+en elle que nous connoissons; ainsi nous avons
+plus de connoissance de ceux avec qui nous conversons
+tous les jours que de ceux dont nous ne
+connoissons que le nom ou le visage; et toutefois
+nous ne jugeons pas que ceux-ci nous soient tout-à-fait
+inconnus; auquel sens je pense avoir assez
+démontré que l'esprit, considéré sans les choses
+que l'on a de coutume d'attribuer au corps, est
+plus connu que le corps considéré sans l'esprit: et
+c'est tout ce que j'avois dessein de prouver en cette
+seconde Méditation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> Voyez secondes objections.</blockquote>
+
+<p>Mais je vois bien ce que vous voulez dire, c'est
+à savoir que, n'ayant écrit que six méditations
+touchant la première philosophie, les lecteurs s'étonneront
+que dans les deux premières je ne conclue
+rien autre chose que ce que je viens de dire
+tout maintenant, et que pour cela ils les trouveront
+trop stériles, et indignes d'avoir été mises en lumière.
+A quoi je réponds seulement que je ne crains
+pas que ceux qui auront lu avec jugement le reste
+de ce que j'ai écrit aient occasion de soupçonner
+que la matière m'ait manqué; mais qu'il m'a semblé
+très raisonnable que les choses qui demandent
+une particulière attention, et qui doivent être considérées
+séparément d'avec les autres, fussent mises
+dans des méditations séparées. C'est pourquoi,
+ne sachant rien de plus utile pour parvenir à une
+ferme et assurée connoissance des choses que si,
+avant de rien établir, on s'accoutume à douter de
+tout et principalement des choses corporelles, encore
+que j'eusse vu il y a long-temps plusieurs
+livres écrits par les sceptiques et académiciens touchant
+cette matière, et que ce ne fût pas sans
+quelque dégoût que je ramâchois une viande si
+commune, je n'ai pu toutefois me dispenser de lui
+donner une méditation tout entière; et je voudrois
+que les lecteurs n'employassent pas seulement
+le peu de temps qu'il faut pour la lire, mais
+quelques mois, ou du moins quelques semaines, à
+considérer les choses dont elle traite auparavant
+que de passer outre: car ainsi je ne doute point
+qu'ils ne lissent bien mieux leur profit de la lecture
+du reste.</p>
+
+<p>De plus, à cause que nous n'avons eu jusques
+ici aucunes idées des choses qui appartiennent à
+l'esprit qui n'aient été très confuses et mêlées avec
+les idées des choses sensibles, et que c'a été la
+première et principale cause pourquoi on n'a pu
+entendre assez clairement aucune des choses qui se
+sont dites de Dieu et de l'âme, j'ai pensé que je ne
+ferois pas peu, si je montrois comment il faut distinguer
+les propriétés ou qualités de l'esprit des propriétés
+ou qualités du corps, et comment il les faut
+reconnoître; car, encore qu'il ait déjà été dit par
+plusieurs que, pour bien concevoir les choses immatérielles
+ou métaphysiques, il faut éloigner son
+esprit des sens, néanmoins personne, que je sache,
+n'avoit encore montré par quel moyen cela se peut
+faire. Or le vrai et à mon jugement l'unique moyen
+pour cela est contenu dans ma seconde Méditation;
+mais il est tel que ce n'est pas assez de l'avoir
+envisagé une fois, il le faut examiner souvent et
+le considérer longtemps, afin que l'habitude de
+confondre les choses intellectuelles avec les corporelles,
+qui s'est enracinée en nous pendant tout
+le cours de notre vie, puisse être effacée par une
+habitude contraire de les distinguer, acquise par
+l'exercice de quelques journées. Ce qui m'a semblé
+une cause assez juste pour ne point traiter d'autre
+matière en la seconde Méditation.</p>
+
+<p>Vous demandez ici comment je démontre que
+le corps ne peut penser: mais pardonnez-moi si je
+réponds que je n'ai pas encore donné lieu à cette
+question, n'ayant commencé à en traiter que dans
+la sixième Méditation, par ces paroles: «C'est assez,
+que je puisse clairement et distinctement concevoir
+une chose sans une autre pour être certain
+que l'une est distincte ou différente de l'autre, etc.»
+Et un peu après: «Encore que j'aie un corps qui
+me soit fort étroitement conjoint, néanmoins,
+parce que, d'un côté, j'ai une claire et distincte idée
+de moi-même en tant que je suis seulement une
+chose qui pense et non étendue, et que d'un autre
+j'ai une claire et distincte idée du corps en
+tant qu'il est seulement une chose étendue et qui
+ne pense point, il est certain que moi, c'est-à-dire
+mon esprit ou mon âme, par laquelle je suis
+ce que je suis, est entièrement et véritablement
+distincte de mon corps, et qu'elle peut être ou
+exister sans lui.» A quoi il est aisé d'ajouter:
+«Tout ce qui peut penser est esprit ou s'appelle
+esprit.» Mais, puisque le corps et l'esprit sont
+réellement distincts, nul corps n'est esprit: donc
+nul corps ne peut penser. Et certes je ne vois rien
+en cela que vous puissiez nier; car nierez-vous
+qu'il suffit que nous concevions clairement une
+chose sans une autre pour savoir qu'elles sont
+réellement distinctes? Donnez-nous donc quelque
+signe, plus certain de la distinction réelle,
+si toutefois on en peut donner aucun. Car que direz-vous?
+Sera-ce que ces choses-là sont réellement
+distinctes, chacune desquelles peut exister sans
+l'autre? Mais derechef je vous demanderai d'où
+vous connoissez qu'une chose peut exister sans une
+autre? Car, afin que ce soit un signe de distinction,
+il est nécessaire qu'il soit connu. Peut-être direz-vous
+que les sens vous le font connoître, parce que
+vous voyez une chose en l'absence de l'autre,
+ou que vous la touchez, etc. Mais la foi des sens
+est plus incertaine que celle de l'entendement; et
+il se peut faire en plusieurs façons qu'une seule
+et même chose paroisse à nos sens sous diverses
+formes, ou en plusieurs lieux ou manières, et
+qu'ainsi elle soit prise pour deux. Et enfin, si
+vous vous ressouvenez de ce qui a été dit de la
+cire à là fin de la seconde Méditation, vous saurez
+que les corps mêmes ne sont pas proprement
+connus par les sens, mais par le seul entendement;
+en telle sorte que sentir une chose sans une
+autre n'est rien autre chose sinon avoir l'idée
+d'une chose, et savoir que cette idée n'est pas la
+même que l'idée d'une autre: or cela ne peut être
+connu d'ailleurs que de ce qu'une chose est conçue
+sans l'autre; et cela ne peut être certainement
+connu si l'on n'a l'idée claire et distincte de ces
+deux choses: et ainsi ce signe de réelle distinction
+doit être réduit au mien pour être certain.</p>
+
+<p>Que s'il y en a qui nient qu'ils aient des idées
+distinctes de l'esprit et du corps, je ne puis autre
+chose que les prier de considérer assez attentivement
+les choses qui sont contenues dans cette seconde
+Méditation, et de remarquer que l'opinion
+qu'ils ont que les parties du cerveau concourent
+avec l'esprit pour former nos pensées n'est fondée
+sur aucune raison positive, mais seulement sur ce
+qu'ils n'ont jamais expérimenté d'avoir été sans
+corps, et qu'assez souvent ils ont été empêchés
+par lui dans leurs opérations; et c'est le même
+que si quelqu'un, de ce que dès son enfance il auroit
+eu des fers aux pieds, estimoit que ces fers
+fissent une partie de son corps, et qu'ils lui fussent
+nécessaires pour marcher.</p>
+
+<p>En second lieu, lorsque vous dites <a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a> «que nous
+trouvons de nous-mêmes nu fondement suffisant
+«pour former l'idée le Dieu,» vous ne dites rien
+de contraire à mon opinion; car j'ai dit moi-même;
+en termes exprès, à la fin de la troisième Méditation,
+«que cette idée est née avec moi, et qu'elle
+ne me vient point d'ailleurs que de moi-même.
+J'avoue aussi que nous la pourrions former encore
+que nous ne sussions pas qu'il y a un souverain
+être, mais non pas si en effet il n'y en avoit
+point; car au contraire j'ai averti que toute la
+force de mon argument consiste en ce qu'il ne se
+pourrait faire que la faculté de former cette idée
+fût en moi, si je n'avois été créé de Dieu.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> Voyez secondes objections.</blockquote>
+
+<p>Et ce que vous dites des mouches, des plantes,
+etc., ne prouve en aucune façon que quelque
+degré de perfection peut être dans un effet qui
+n'ait point été auparavant dans sa cause. Car, ou
+il est certain qu'il n'y a point de perfection dans les
+animaux qui n'ont point de raison qui ne se rencontre
+aussi dans les corps inanimés, ou, s'il y en a
+quelqu'une, qu'elle leur vient d'ailleurs; et que le
+soleil, la pluie et la terre ne sont point les causes
+totales de ces animaux. Et ce seroit une chose
+fort éloignée de la raison si quelqu'un, de cela
+seul qu'il ne connoît point de cause qui concoure
+à la génération d'une mouche et qui ait autant de
+degrés de perfection qu'en a une mouche, n'étant
+pas cependant assuré qu'il n'y en ait point d'autres
+que celles qu'il connoît, prenoit de là occasion
+de douter d'une chose laquelle, comme je
+dirai tantôt plus au long, est manifeste par la lumière
+naturelle.</p>
+
+<p>A quoi j'ajoute que ce que vous objectez ici des
+mouches, étant tiré de la considération des choses
+matérielles, ne peut venir on l'esprit de ceux qui,
+suivant l'ordre de mes Méditations, détourneront
+leurs pensées des choses sensibles pour commencer
+à philosopher.</p>
+
+<p>Il ne me semble pas aussi que vous prouviez
+rien contre moi en disant que «l'idée de Dieu qui
+est en nous n'est qu'un être de raison.» Car cela
+n'est pas vrai, si <i>par un être de raison</i> l'on entend
+une chose qui n'est point: mais seulement si toutes
+les opérations de l'entendement sont prises pour
+des <i>êtres de raison</i>, c'est-à-dire pour des êtres qui
+partent de la raison, auquel sens tout ce monde
+peut aussi être appelé un être de raison divine,
+c'est-à-dire un être créé par un simple acte de l'entendement
+divin. Et j'ai déjà suffisamment averti
+en plusieurs lieux que je parlois seulement de la
+perfection ou réalité objective de cette idée de
+Dieu, laquelle ne requiert pas moins une cause
+qui contienne en effet tout ce qui n'est contenu en
+elle qu'objectivement ou par représentation, que
+fait l'artifice objectif ou représenté, qui est en l'idée
+que quelque artisan a d'une machine fort artificielle.
+Et certes je ne vois pas que l'on puisse rien ajouter
+pour faire connoître plus clairement que cette
+idée ne peut être en nous si un souverain être
+n'existe, si ce n'est que le lecteur, prenant garde de
+plus près aux choses que j'ai déjà écrites, se délivre
+lui-même des préjugés qui offusquent peut-être
+sa lumière naturelle, et qu'il s'accoutume à donner
+créance aux premières notions, dont les connaissances
+sont si vraies et si évidentes que rien ne
+le peut être davantage, plutôt qu'à des opinions
+obscures et fausses, mais qu'un long usage a profondément
+gravées en nos esprits. Car, qu'il n'y
+ait rien dans un effet qui n'ait été d'une semblable
+ou plus excellente façon dans sa cause, c'est une
+première notion, et si évidente qu'il n'y en a point
+de plus claire: et cette autre commune notion, <i>que
+de rien rien ne se fait</i>, la comprend en soi, parce
+que,
+si on accorde qu'il y ait quelque chose dans
+l'effet qui n'ait point été dans sa cause, il faut aussi
+demeurer d'accord que cela procède du néant; et
+s'il est évident que le néant ne peut être la cause
+de quelque chose, c'est seulement parce que dans
+cette cause il n'y auroit pas la même chose que dans
+l'effet. C'est aussi une première notion, que toute la
+réalité, ou toute la perfection, qui n'est qu'objectivement
+dans les idées, doit être formellement ou
+éminemment dans leurs causes; et toute l'opinion
+que nous avons jamais eue de l'existence des choses
+qui sont hors de notre esprit, n'est appuyée que
+sur elle seule. Car d'où nous a pu venir le soupçon
+qu'elles existoient, sinon de cela seul que leurs
+idées venoient par les sens frapper notre esprit?
+Or, qu'il y ait en nous quelque idée d'un être
+souverainement puissant et parfait, et aussi que la
+réalité objective de cette idée ne se trouve point
+en nous, ni formellement, ni éminemment, cela
+deviendra manifeste à ceux qui y penseront sérieusement,
+et qui voudront avec moi prendre la
+peine d'y méditer; mais je ne le saurais pas mettre
+par force en l'esprit de ceux qui ne liront mes Méditations
+que comme un roman, pour se désennuyer,
+et sans y avoir grande attention. Or de tout
+cela on conclut très manifestement que Dieu existe.
+Et toutefois, en faveur de ceux dont la lumière
+naturelle est si foible qu'ils ne voient pas que c'est
+une première notion, que toute la perfection qui
+est objectivement dans une idée doit être réellement
+dans quelqu'une de ses causes, je l'ai encore
+démontré d'une façon plus aisée à concevoir,
+en montrant que l'esprit qui a cette idée ne peut
+pas exister par soi-même; et partant je ne vois pas
+ce que vous pourriez désirer de plus pour donner
+des mains, ainsi que vous avez promis.</p>
+
+<p>Je ne vois pas aussi que vous prouviez rien
+contre moi, en disant que j'ai peut-être reçu l'idée
+qui me représente Dieu, des pensées que j'ai
+eues auparavant des enseignements des livres,
+des discours et entretiens de mes amis, etc., et
+non pas de mon esprit seul. Car mon argument
+aura toujours la même force, si, m'adressant
+à ceux de qui l'on dit que je l'ai reçue, je leur
+demande s'ils l'ont par eux-mêmes on bien par autrui,
+au lieu de le demander de moi-même; et je
+conclurai toujours que celui-là est Dieu, de qui
+elle est premièrement dérivée.</p>
+
+<p>Quant à ce que vous ajoutez eu ce lieu-là, qu'elle
+peut être formée de la considération des choses
+corporelles, cela ne me semble pas plus vraisemblable
+que si vous disiez que nous n'avons aucune
+faculté pour ouïr, mais que, par la seule
+vue des couleurs, nous parvenons à la connoissance
+des sons. Car on peut dire qu'il y a plus d'analogie
+ou de rapport entre les couleurs et les sons,
+qu'entre les choses corporelles et Dieu. Et lorsque
+vous demandez que j'ajoute quelque chose qui
+nous élève jusqu'à la connoissance de l'être immatériel
+ou spirituel, je ne puis mieux faire que de
+vous renvoyer à ma seconde Méditation, afin qu'au
+moins vous connoissiez qu'elle n'est pas tout-à-fait
+inutile; car que pourrois-je faire ici par une
+ou deux périodes, si je n'ai pu rien avancer par
+un long discours préparé seulement pour ce sujet,
+et auquel il me semble n'avoir pas moins apporté
+d'industrie qu'en aucun autre écrit que j'aie publié.
+Et, encore qu'en cette Méditation j'aie seulement
+traité de l'esprit humain, elle n'est pas pour
+cela moins utile à faire connoître la différence qui
+est entre la nature divine et celle des choses matérielles.
+Car je veux bien ici avouer franchement que
+l'idée que nous avons, par exemple, de l'entendement
+divin ne me semble point différer de celle
+que nous avons de notre propre entendement, sinon
+seulement comme l'idée d'un nombre infini
+diffère de l'idée du nombre binaire ou du ternaire;
+et il en est de même de tous les attributs de Dieu,
+dont nous reconnoissons en nous quelque vestige.</p>
+
+<p>Mais, outre cela, nous concevons en Dieu une
+immensité, simplicité on unité absolue, qui embrasse
+et contient tous ses autres attributs, et de
+laquelle nous ne trouvons ni en nous ni ailleurs
+aucun exemple; mais elle est, ainsi que j'ai dit auparavant,
+<i>comme la marque de l'ouvrier imprimée sur
+son ouvrage</i>. Et, par son moyen, nous connoissons
+qu'aucune des choses que nous concevons être en
+Dieu et en nous, et que nous considérons en lui par
+parties, et comme si elles étoient distinctes, à cause
+de la faiblesse de notre entendement et que nous
+les expérimentons telles en nous, ne conviennent
+point à Dieu et à nous, en la façon qu'on nomme
+univoque dans les écoles; comme aussi nous connoissons
+que de plusieurs choses particulières qui
+n'ont point de fin, dont nous avons les idées,
+comme d'une connoissance sans fin, d'une puissance,
+d'un nombre, d'une longueur, etc., qui sont
+aussi sans fin, il y en a quelques unes qui sont contenues
+formellement dans l'idée que nous avons de
+Dieu, comme la connoissance et la puissance, et
+d'autres qui n'y sont qu'éminemment, comme le
+nombre et la longueur; ce qui certes ne seroit pas
+ainsi, si cette idée n'étoit rien autre chose en nous
+qu'une fiction.</p>
+
+<p>Et elle ne seroit pas aussi conçue si exactement
+de la même façon de tout le monde: car c'est une
+chose très remarquable, que tous les métaphysiciens
+s'accordent unanimement dans la description
+qu'ils font des attributs de Dieu, au moins de
+ceux qui peuvent être connus par la seule raison
+humaine, en telle sorte qu'il n'y a aucune chose
+physique ni sensible, aucune chose dont nous
+ayons une idée si expresse et si palpable, touchant
+la nature de laquelle il ne se rencontre chez les
+philosophes une plus grande diversité d'opinions,
+qu'il ne s'en rencontre touchant celle de Dieu.</p>
+
+<p>Et certes jamais les hommes ne pourroient s'éloigner
+de la vraie connoissance de cette nature divine,
+s'ils vouloient seulement porter leur attention
+sur l'idée qu'ils ont de l'être souverainement
+parfait. Mais ceux qui mêlent quelques autres idées
+avec celle-là composent par ce moyen un dieu
+chimérique, en la nature duquel il y a des choses
+qui se contrarient; et, après l'avoir ainsi composé,
+ce n'est pas merveille s'ils nient qu'un tel dieu,
+qui leur est représenté par une fausse idée, existe.
+Ainsi, lorsque vous parlez ici d'un être corporel
+très parfait, si vous prenez le nom de très parfait
+absolument, en sorte que vous entendiez que le
+corps est un être dans lequel toutes les perfections
+se rencontrent, vous dites des choses qui se
+contrarient, d'autant que la nature du corps enferme
+plusieurs imperfections; par exemple, que
+le corps soit divisible en parties, que chacune de
+ses parties ne soit pas l'autre, et autres semblables:
+car c'est une chose de soi manifeste, que
+c'est une plus grande perfection de ne pouvoir
+être divisé, que de le pouvoir être, etc.; que si
+vous entendez seulement ce qui est très parfait
+dans le genre de corps, cela n'est point le vrai
+Dieu.</p>
+
+<p>Ce que vous ajoutez de l'idée d'un ange, laquelle
+est plus parfaite que nous, à savoir qu'il n'est pas
+besoin qu'elle ait été mise en nous par un ange, j'en
+demeure aisément d'accord; car j'ai déjà dit moi-même,
+dans la troisième Méditation, «qu'elle peut
+être composée des idées que nous avons de Dieu,
+et de l'homme.» Et cela ne m'est en aucune façon
+contraire.</p>
+
+<p>Quant à ceux qui nient d'avoir en eux l'idée de
+Dieu, et qui au lieu d'elle forgent quelque idole, etc..
+ceux-là, dis-je, nient le nom et accordent la chose:
+car certainement je ne pense pas que cette idée soit
+de même nature que les images des choses matérielles
+dépeintes en la fantaisie; mais, au contraire,
+je crois qu'elle ne peut être conçue que par l'entendement
+seul, et qu'en effet elle n'est que cela même
+que nous apercevons par son moyen, soit lorsqu'il
+conçoit, soit lorsqu'il juge, soit lorsqu'il raisonne.
+Et je prétends maintenir que de cela seul que quelque
+perfection qui est au-dessus de moi devient
+l'objet de mon entendement, en quelque façon que
+ce soit qu'elle se présente à lui; par exemple, de
+cela seul que j'aperçois que je ne puis jamais, en
+nombrant, arriver au plus grand de tous les nombres,
+et que de là je connois qu'il y a quelque
+chose en matière de nombrer qui surpasse mes forces,
+je puis conclure nécessairement, non pas à la
+vérité qu'un nombre infini existe, ni aussi que son
+existence implique contradiction, comme vous
+dites, mais que cette puissance que j'ai de comprendre
+qu'il y a toujours quelque chose de plus
+à concevoir dans le plus grand des nombres, que je
+ne puis jamais concevoir, ne me vient pas de moi-même,
+et que je l'ai reçue de quelque autre être
+qui est plus parfait que je ne suis.</p>
+
+<p>Et il importe fort peu qu'on donne le nom d'idée
+à ce concept d'un nombre indéfini, ou qu'on ne
+lui donne pas. Mais, pour entendre quel est cet
+être plus parfait que je ne suis, et si ce n'est point
+ce même nombre dont je ne puis trouver la fin,
+qui est réellement existant et infini, on bien si
+c'est quelque autre chose, il faut considérer toutes
+les autres perfections, lesquelles, outre la puissance
+de me donner cette idée peuvent être en
+la même chose en qui est cette puissance; et ainsi
+on trouvera que cette chose est Dieu.</p>
+
+<p>Enfin, lorsque Dieu est dit être <i>inconcevable</i>,
+cela s'entend d'une pleine et entière conception,
+qui comprenne et embrasse parfaitement tout ce
+qui est en lui, et non pas de cette médiocre et imparfaite
+qui est en nous, laquelle néanmoins suffit
+pour connoître qu'il existe. Et vous ne prouvez
+rien contre moi en disant que l'idée de l'unité de
+toutes les perfections qui sont eu Dieu est formée
+de la même façon que l'unité générique et celle
+des autres universaux. Mais néanmoins elle en est
+fort différente; car elle dénote une particulière et
+positive perfection en Dieu, au lieu que l'unité générique
+n'ajoute rien de réel à la nature de chaque
+individu.</p>
+
+<p>En troisième lieu, où j'ai dit que nous ne pouvons
+rien savoir certainement, si nous ne connoissons
+premièrement que Dieu existe: j'ai dit en
+termes exprès que je ne parlois que de la science
+de ces conclusions, «dont la mémoire nous peut
+revenir eu l'esprit lorsque nous ne pensons plus
+aux raisons d'où nous les avons tirées.» Car la connoissance
+des premiers principes ou axiomes n'a
+pas accoutumé d'être appelée science par les dialecticiens.
+Mais quand nous apercevons que nous
+sommes des choses qui pensent, c'est une première
+notion qui n'est tirée d'aucun syllogisme: et lorsque
+quelqu'un dit, <i>Je pense, donc je suis</i>, ou <i>j'existe</i>,
+il ne conclut pas son existence de sa pensée comme
+par la force de quelque syllogisme, mais comme
+une chose connue de soi; il la voit par une simple
+inspection de l'esprit: comme il paroît de ce que
+s'il la déduisoit d'un syllogisme, il auroit dû auparavant
+connoître cette majeure, <i>Tout ce qui pense
+est</i>, ou <i>existe</i>: mais au contraire elle lui est enseignée
+de ce qu'il sent en lui-même qu'il ne se peut
+pas faire qu'il pense, s'il n'existe. Car c'est le propre
+de notre esprit, de former les propositions générales
+de la connoissance des particulières.</p>
+
+<p>Or, qu'un athée<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a> puisse connoître clairement
+que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux
+droits, je ne le nie pas; mais je maintiens seulement
+que la connoissance qu'il en a n'est pas une
+vraie science, parce que toute connoissance qui
+peut être rendue douteuse ne doit pas être appelée
+du nom de science; et puisque l'on suppose que celui-là
+est un athée, il ne peut pas être certain de
+n'être point déçu dans les choses qui lui semblent
+être très évidentes, comme il a déjà été montré ci-devant;
+et encore que peut-être ce doute ne lui
+vienne point en la pensée, il lui peut néanmoins
+venir s'il l'examine, ou s'il lui est proposé par un
+autre: et jamais il ne sera hors du danger de l'avoir,
+si premièrement il ne reconnoît un Dieu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> Voyez secondes objections.</blockquote>
+
+<p>Et il n'importe pas que peut-être il estime qu'il
+a des démonstrations pour prouver qu'il n'y a point
+de Dieu; car ces démonstrations prétendues étant
+fausses, on lui en petit toujours faire connoître la
+fausseté, et alors on le fera changer d'opinion. Ce
+qui à la vérité ne sera pas difficile, si pour toutes
+raisons il apporte seulement celles que vous
+alléguez ici, c'est à savoir <i>que l'infini en tout
+genre de perfection exclue toute autre sorte d'être,
+etc.</i></p>
+
+<p>Car, premièrement, si ou lui demande d'où il a
+pris que cette exclusion de tous les autres êtres
+appartient à la nature de l'infini, il n'aura rien qu'il
+puisse; répondre pertinemment: d'autant que, par le
+nom d'infini, on n'a pas coutume d'entendre ce qui
+exclut l'existence des choses finies, et qu'il ne peut
+rien savoir de la nature d'une chose qu'il pense
+n'être rien du tout, et par conséquent n'avoir
+point de nature, sinon ce qui est contenu dans la
+seule et ordinaire signification du nom de cette
+chose.</p>
+
+<p>Du plus, à quoi serviroit l'infinie puissance de
+cet infini imaginaire, s'il ne pouvait jamais rien
+créer? et enfin de ce que nous expérimentons avoir
+en nous-mêmes quelque puissance de penser, nous
+concevons facilement qu'une telle puissance peut
+être en quelque autre, et même plus grande qu'en
+nous: mais encore que nous pensions que celle-là
+s'augmente à l'infini, nous ne craindrons pas pour
+cela que la nôtre devienne moindre. Il en est de
+même de tous les autres attributs de Dieu, même
+de la puissance de produire quelques effets hors
+de soi, pourvu que nous supposions qu'il n'y en
+a point en nous qui ne soit soumise à la volonté
+de Dieu; et partant il peut être conçu tout-à-fait
+infini sans aucune exclusion des choses créées.</p>
+
+<p>En quatrième lieu, lorsque je dis que Dieu
+ne peut mentir ni être trompeur, je pense convenir
+avec tous les théologiens qui ont jamais été,
+et qui seront à l'avenir. Et tout ce que vous alléguez<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>
+au contraire n'a pas plus de force que si,
+ayant nié que Dieu se mît en colère, ou qu'il fût
+sujet aux autres passions de l'âme, vous m'objectiez
+les lieux de l'Écriture où il semble que quelques
+passions humaines lui sont attribuées. Car tout
+le monde connoit assez la distinction qui est
+entre ces façons de parler de Dieu, dont l'Écriture
+se sert ordinairement, qui sont accommodées
+à la capacité du vulgaire, et qui contiennent
+bien quelque vérité, mais seulement on tant qu'elle
+est rapportée aux hommes; et celles qui expriment
+une vérité plus simple et plus pure, et qui ne
+change point de nature, encore qu'elle ne leur soit
+point rapportée; desquelles chacun doit user en
+philosophant, et dont j'ai dû principalement me
+servir dans mes Méditations, vu qu'en ce lieu-là
+même je ne supposais pas encore qu'aucun
+homme me fût connu, et que je ne me considérois
+pas non plus en tant que composé de
+corps et d'esprit, mais comme un esprit seulement.
+D'où il est évident que je n'ai point parlé en ce
+lieu-là du mensonge qui s'exprime par des paroles,
+mais seulement de la malice interne et formelle qui
+se rencontre dans la tromperie, quoique néanmoins
+ces paroles que vous apportez du prophète,
+<i>Encore quarante jours, et Ninive sera subvertie</i>, ne
+soient pas même un mensonge verbal, mais une
+simple menace, dont l'événement dépendoit d'une
+condition; et lorsqu'il est dit <i>que Dieu a endurci
+le coeur de Pharaon</i>, ou quelque chose de semblable,
+il ne faut pas penser qu'il ait fait cela positivement,
+mais seulement négativement, à savoir,
+ne donnant pas à Pharaon une grâce efficace pour
+se convertir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> Voyez secondes objections.</blockquote>
+
+<p>Je ne voudrais pas néanmoins condamner ceux
+qui disent que Dieu peut proférer par ses prophètes
+quelque mensonge verbal, tels que sont ceux
+dont se servent les médecins quand ils déçoivent
+leurs malades pour les guérir, c'est-à-dire qui fût
+exempt de toute la malice qui se rencontre ordinairement
+dans lu tromper: mais, bien davantage,
+nous voyons quelquefois que nous sommes réellement
+trompés par cet instinct naturel qui nous a
+été donné de Dieu, comme lorsqu'un hydropique
+a soif; car alors il est réellement poussé à boire par
+la nature qui lui a été donnée de Dieu pour la conservation
+de snu corps, quoique néanmoins cette
+nature le trompe, puisque le boire lui doit être nuisible:
+mais j'ai expliqué, dans la sixième Méditation,
+comment cela peut compatir avec la bonté et la vérité
+de Dieu. Mais dans les choses qui ne peuvent pas
+être ainsi expliquées, à savoir, dans nos jugements
+très clairs et très exacts, lesquels s'ils étoient faux ne
+pourroient être corrigés par d'autres plus clairs, ni
+par l'aide d'aucune autre faculté naturelle, je soutiens
+hardiment que nous ne pouvons être trompés.
+Car Dieu étant le souverain être, il est aussi nécessairement
+le souverain bien et lu souveraine vérité,
+et partant il répugne que quelque chose vienne de
+lui qui tende positivement à la fausseté. Mais puis-qu'il
+ne peut y avoir en nous rien de réel qui ne
+nous ait été donné par lui, comme il a été démontré
+en prouvant son existence, et puisque
+nous avons en nous une faculté réelle pour, connoître
+le vrai et le distinguer d'avec le faux, comme
+on le peut prouver de cela seul que nous avons eu
+nous les idées du vrai et du faux, si cette faculté
+ne tendoit au vrai, au moins lorsque nous nous en
+servons comme il faut, c'est-à-dire lorsque nous
+ne donnons notre consentement qu'aux choses que
+nous concevons clairement et distinctement, car
+on ne sauroit feindre un autre bon usage de cette
+faculté, ce ne seroit pas sans raison que Dieu, qui
+nous l'a donnée, seroit tenu pour un trompeur.</p>
+
+<p>Et ainsi vous voyez qu'après avoir connu que
+Dieu existe, il est nécessaire de feindre qu'il soit
+trompeur, si nous voulons révoquer en doute les
+choses que nous concevons clairement et distinctement;
+et parce que cela ne se peut pas même feindre,
+il faut nécessairement admettre ces choses
+comme très vraies et très assurées. Mais d'autant
+que je remarque ici que vous vous arrêtez encore
+aux doutes que j'ai proposés dans ma première
+Méditation, et que je pensois avoir levés
+assez exactement dans les suivantes, j'expliquerai
+ici derechef le fondement sur lequel il me semble
+que toute la certitude humaine peut être appuyée.</p>
+
+<p>Premièrement, aussitôt que nous pensons concevoir
+clairement quelque vérité, nous sommes naturellement
+portés à la croire. Et si cette croyance
+est si ferme que nous ne puissions jamais avoir
+aucune raison de douter de ce que nous croyons
+de la sorte, il n'y a rien à rechercher davantage,
+nous avons touchant cela toute la certitude qui se
+peut raisonnablement souhaiter. Car que nous
+importe si peut&mdash;être quelqu'un feint que cela
+même de la vérité duquel nous sommes si fortement
+persuadés paroit faux aux yeux de Dieu
+ou des anges, et que partant, absolument parlant,
+il est faux; qu'avons-nous à faire de nous mettre
+en peine de cette fausseté absolue, puisque nous
+ne la croyons point du tout, et que nous n'en avons
+pas même le moindre soupçon? Car nous supposons
+une croyance ou une persuasion si ferme
+qu'elle ne puisse être ébranlée; laquelle par conséquent
+est en tout la même chose qu'une très parfaite
+certitude. Mais on peut bien douter si l'on a
+quelque certitude de cette nature, ou quelque persuasion
+qui soit ferme et immuable.</p>
+
+<p>Et certes, il est manifeste qu'on n'en peut pas
+avoir des choses obscures et confuses, pour peu
+d'obscurité ou de confusion que nous y remarquions;
+car cette obscurité, quelle qu'elle soit, est
+une cause assez suffisante pour nous faire douter de
+ces choses. On n'en peut pas aussi avoir des choses
+qui ne sont aperçues que par les sens, quelque
+clarté qu'il y ait en leur perception, parce que
+nous avons souvent remarqué que dans le sens il
+peut y avoir de l'erreur, comme lorsqu'un hydropique
+a soif ou que la neige paroit jaune à celui
+qui a la jaunisse: car celui-là ne la voit pas moins
+clairement et distinctement de la sorte que nous, à
+qui elle paroît blanche; il reste donc que, si on en
+peut avoir, ce soit seulement des choses que l'esprit
+conçoit clairement et distinctement.</p>
+
+<p>Or entre ces choses il y en a de si claires et tout
+ensemble de si simples, qu'il nous est impossible
+de penser à elles que nous ne les croyions être
+vraies; par exemple, que j'existe lorsque je pense,
+que les choses qui ont une fois été faites ne peuvent
+n'avoir point été faites, et autres choses semblables,
+dont il est manifeste que nous avons une
+parfaite certitude. Car nous ne pouvons pas douter
+de ces choses-là sans penser à elles, mais nous
+n'y pouvons jamais penser sans croire qu'elles
+sont vraies, comme je viens de dire; donc, nous
+n'en pouvons douter que nous ne les croyions
+être vraies, c'est-à-dire que nous n'en pouvons
+jamais douter.</p>
+
+<p>Et il ne sert de rien de dire<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a> «que nous avons souvent
+»expérimenté que des personnes se sont trompées
+»en des choses qu'elles pensoient voir plus clairement
+que le soleil;» car nous n'avons jamais vu,
+ni nous ni personne, que cela soit arrivé à ceux
+qui ont tiré toute la clarté de leur perception de
+l'entendement seul, mais bien à ceux qui l'ont
+prise des sens ou de quelque faux préjugé. Il ne
+sert aussi de rien de vouloir feindre que peut-être
+ces choses semblent fausses à Dieu ou aux anges;
+parce que l'évidence de notre perception ne nous
+permettra jamais d'écouter celui qui le voudroit
+feindre et qui nous le voudroit persuader.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> Voyez secondes objections.</blockquote>
+
+<p>Il y a d'autres choses que notre entendement
+conçoit aussi fort clairement lorsque nous prenons
+garde de près aux raisons d'où dépend leur connoissance,
+et pour ce nous ne pouvons pas alors
+en douter; mais, parce que nous pouvons oublier
+ces raisons, et cependant nous ressouvenir des conclusions
+qui en ont été tirées, on demande si on
+peut avoir une ferme et immuable persuasion de
+ces conclusions, taudis que nous nous ressouvenons
+qu'elles ont été déduites de principes très
+évidents; car ce souvenir doit être supposé pour
+pouvoir être appelées des conclusions. Et je réponds
+que ceux-là en peuvent avoir qui connoissent
+tellement Dieu, qu'ils savent qu'il ne se peut
+pas faire que la faculté d'entendre, qui leur a
+été donnée par lui, ait autre chose que la vérité
+pour objet; mais que les autres n'en ont point:
+et cela a été si clairement expliqué à la fin de la
+cinquième Méditation, que je ne pense pas y devoir
+ici rien ajouter.</p>
+
+<p>En cinquième lieu, je m'étonne que vous niiez <a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>
+que la volonté se met en danger de faillir lorsqu'elle
+poursuit et embrasse les connoissances obscures
+et confuses de l'entendement; car qu'est-ce
+qui la peut rendre certaine si ce qu'elle suit n'est
+pas clairement connu? Et quel a jamais été le philosophe,
+ou le théologien, ou bien seulement
+l'homme usant de raison, qui n'ait confessé que le
+danger de faillir où nous nous exposons est d'autant
+moindre que plus claire est la chose que nous
+concevons auparavant que d'y donner notre consentement;
+et que ceux-là pèchent qui, sans connoissance
+de cause, portent quelque jugement?
+Or nulle conception n'est dite obscure ou confuse,
+sinon parce qu'il y a en elle quelque chose de
+contenu qui n'est pas connu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> Voyez secondes objections.</blockquote>
+
+<p>Et partant, ce que vous objectez touchant la foi
+qu'on doit embrasser n'a pas plus de force contre
+moi que contre tous ceux qui ont jamais cultivé
+la raison humaine, et, à vrai dire, elle n'en a aucune
+contre pas un. Car, encore qu'on dise que la
+foi a pour objet des choses obscures, néanmoins
+ce pourquoi nous les croyons n'est pas obscur,
+mais il est plus clair qu'aucune lumière naturelle.
+D'autant qu'il faut distinguer entre la matière ou la
+chose à laquelle nous donnons notre créance, et
+la raison formelle qui meut notre volonté à la
+donner. Car c'est dans cette seule raison formelle;
+que nous voulons qu'il y ait de la clarté et de l'évidence.
+Et, quant à la matière, personne n'a jamais
+nié qu'elle peut être obscure, voire l'obscurité
+même; car, quand je juge que l'obscurité doit être
+ôtée de nos pensées pour leur pouvoir donner
+notre consentement sans aucun danger de faillir,
+c'est l'obscurité même qui me sert de matière pour
+former un jugement clair et distinct.</p>
+
+<p>Outre cela, il faut remarquer que la clarté ou
+l'évidence par laquelle notre volonté peut être excitée
+à croire est de deux sortes: l'une qui part de
+la lumière naturelle, et l'autre qui vient de la
+grâce divine.</p>
+
+<p>Or, quoiqu'on die ordinairement que la foi est
+des choses obscures, toutefois cela s'entend seulement
+de sa matière, et non point de la raison formelle
+pour laquelle nous croyons; car, au contraire,
+cette raison formelle consiste en une certaine
+lumière intérieure, de laquelle Dieu nous
+ayant surnaturellement éclairés, nous avons une
+confiance certaine que les choses qui nous sont
+proposées à croire ont été révélées par lui, et
+qu'il est entièrement impossible qu'il soit menteur
+et qu'il nous trompe; ce qui est plus assuré
+que toute autre lumière naturelle, et souvent
+même plus évident à cause de la lumière de la
+grâce. Et certes les Turcs et les autres infidèles, lorsqu'ils
+n'embrassent point la religion chrétienne, ne
+pèchent pas pour ne vouloir point ajouter foi aux
+choses obscures comme étant obscures; mais ils
+pèchent, ou de ce qu'ils résistent à la grâce divine
+qui les avertit intérieurement, ou que, péchant en
+d'autres choses, ils se rendent indignes de cette
+grâce. Et je dirai hardiment qu'un infidèle, qui,
+destitué de toute grâce surnaturelle et ignorant
+tout-à-fait que les choses que nous autres chrétiens
+croyons ont été révélées de Dieu, néanmoins, attiré
+par quelques faux raisonnements, se porteroit à
+croire ces mêmes choses qui lui seroient obscures,
+ne seroit pas pour cela fidèle, mais plutôt qu'il pécheroit
+en ce qu'il ne se serviroit pas comme il faut
+de sa raison.</p>
+
+<p>Et je ne pense pas que jamais aucun théologien
+orthodoxe ait eu d'autres sentiments touchant cela;
+et ceux aussi qui liront mes Méditations n'auront
+pas sujet de croire que je n'aie point connu cette
+lumière surnaturelle, puisque, dans la quatrième,
+où j'ai soigneusement recherché la cause de l'erreur
+ou fausseté, j'ai dit, en paroles expresses, «qu'elle
+dispose l'intérieur de notre pensée à vouloir, et
+que néanmoins elle ne diminue point la liberté.»</p>
+
+<p>Au reste, je vous prie ici de vous souvenir que,
+touchant les choses que la volonté peut embrasser,
+j'ai toujours mis une très grande distinction entre
+l'usage de la vie et la contemplation de la vérité.
+Car, pour ce qui regarde l'usage de la vie, tant s'en
+faut que je pense qu'il ne faille suivre que les choses
+que nous connoissons très clairement, qu'au
+contraire je tiens qu'il ne faut pas même toujours
+attendre les plus vraisemblables, mais qu'il faut
+quelquefois, entre plusieurs choses tout-à-fait inconnues
+et incertaines, en choisir une et s'y déterminer,
+et après cela s'y arrêter aussi fermement,
+tant que nous ne voyons point de raisons au contraire,
+que si nous l'avions choisie pour des raisons
+certaines et très évidentes, ainsi que j'ai déjà expliqué
+dans le discours de la Méthode. Mais où il
+ne s'agit que de la contemplation de la vérité, qui
+a jamais nié qu'il faille suspendre son jugement
+à l'égard des choses obscures, et qui ne sont pas
+assez distinctement connues? Or, que cette seule
+contemplation de la vérité soit le seul but de mes
+Méditations, outre que cela se reconnoît assez clairement
+par elles-mêmes, je l'ai de plus déclaré en
+paroles expresses sur la fin de la première, en disant
+«que je ne pouvois pour lors user de trop de
+défiance, d'autant que je ne m'appliquois pas aux
+choses qui regardent l'usage de la vie, mais seulement
+à la recherche de la vérité.»</p>
+
+<p>En sixième lieu, où vous reprenez<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a> la conclusion
+d'un syllogisme que j'avois mis en forme, il
+semble que vous péchiez vous-mêmes en la forme;
+car, pour conclure ce que vous voulez, la majeure
+devoit être telle, «ce que clairement et distinctement
+nous concevons appartenir à la nature de
+quelque chose, cela peut être dit ou affirmé avec
+«vérité appartenir à la nature de cette chose.» Et
+ainsi elle ne contiendroit rien qu'une inutile et superflue
+répétition. Mais la majeure de mon argument
+a été telle: «Ce que clairement et distinctement
+«nous concevons appartenir à la nature de quelque
+«chose, cela peut être dit ou affirmé avec vérité de
+«cette chose.» C'est-à-dire, si être animal appartient
+à l'essence ou à la nature de l'homme, on peut assurer
+que l'homme est animal; si avoir les trois
+angles égaux à deux droits appartient à la nature
+du triangle rectiligne, on peut assurer que le triangle
+rectiligne a ses trois angles égaux à deux droits;
+si exister appartient à la nature de Dieu, on peut
+assurer que Dieu existe, etc. Et la mineure a été
+telle: «Or est-il qu'il appartient à la nature de
+«Dieu d'exister.» D'où il est évident qu'il faut conclure
+comme j'ai fait, c'est à savoir, «Donc on
+«peut avec vérité assurer de Dieu qu'il existe;» et
+non pas comme vous voulez, «Donc nous pouvons
+«assurer avec vérité qu'il appartient à la nature de
+»Dieu d'exister.» Et partant, pour user de l'exception
+que vous apportez ensuite, il vous eût fallu nier
+la majeure, et dire que ce que nous concevons clairement
+et distinctement appartenir à la nature de
+quelque chose ne peut pas pour cela être dit ou
+affirmé de cette chose, si ce n'est que sa nature soit
+possible ou ne répugne point. Mais voyez, je vous
+prie, la faiblesse de cette exception. Car, ou bien
+par ce mot de <i>possible</i> vous entendez, comme l'on
+fait d'ordinaire, tout ce qui ne répugne point à la
+pensée humaine, auquel sens il est manifeste que la
+nature de Dieu, de la façon que je l'ai décrite, est
+possible, parce que je n'ai rien supposé en elle, sinon
+ce que nous concevons clairement et distinctement
+lui devoir appartenir, et ainsi je n'ai rien supposé
+qui répugne à la pensée ou ait concept humain:
+ou bien vous feignez quelque autre possibilité de
+la part de l'objet même, laquelle, si elle ne convient
+avec la précédente, ne peut jamais être connue
+par l'entendement humain, et partant elle n'a
+pas plus de force pour nous obliger à nier la nature
+de Dieu ou son existence que pour détruire
+toutes les autres choses qui tombent sous la connoissance
+des hommes; car, par la même raison
+que l'on nie que la nature de Dieu est possible,
+encore qu'il ne se rencontre aucune impossibilité
+de la part du concept ou de la pensée, mais qu'au
+contraire toutes les choses qui sont contenues dans
+ce concept de la nature divine soient tellement connexes
+entre elles qu'il nous semble y avoir de
+la contradiction à dire qu'il y en ait quelqu'une
+qui n'appartienne pas à la nature de Dieu, on
+pourra aussi nier qu'il soit possible que les trois
+angles d'un triangle soient égaux à deux droits,
+ou que celui qui pense actuellement existe: et à
+bien plus forte raison pourra-t-on nier qu'il y ait
+rien de vrai de toutes les choses que nous apercevons
+par les sens; et ainsi toute la connoissance
+humaine sera renversée sans aucune raison ni fondement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> Voyez secondes objections.</blockquote>
+
+<p>Et pour ce qui est de cet argument, que vous
+comparez avec le mien, à savoir, «S'il n'implique
+point que Dieu existe, il est certain qu'il existe:
+mais il n'implique point; donc, etc.,» matériellement
+parlant il est vrai, mais formellement c'est un
+sophisme; car dans la majeure ce mot <i>il implique</i>
+regarde le concept de la cause par laquelle Dieu
+peut être, et dans la mineure il regarde le seul concept
+de l'existence et de la nature de Dieu, comme
+il paroit de ce que si on nie la majeure, il la faudra
+prouver ainsi: Si Dieu n'existe point encore, il
+implique qu'il existe, parce qu'on ne sauroit assigner
+de cause suffisante pour le produire: mais il
+n'implique point qu'il existe, comme il a été accordé
+dans la mineure; donc, etc. Et si on nie
+la mineure, il la faudra prouver ainsi: Cette chose
+n'implique point dans le concept formel de laquelle
+il n'y a rien qui enferme contradiction: mais, dans
+le concept formel de l'existence ou de la nature
+divine, il n'y a rien qui enferme contradiction;
+donc, etc. Et ainsi ce mot <i>il implique</i> est pris en
+deux divers sens. Car il se peut faire qu'on ne concevra
+rien dans la chose même qui empêche qu'elle
+ne puisse exister, et que cependant on concevra
+quelque chose de la part de sa cause qui empêche
+qu'elle ne soit produite. Or, encore que nous
+ne concevions Dieu que très imparfaitement, cela
+n'empêche pas qu'il ne soit certain que sa nature
+est possible, ou qu'elle n'implique point; ni aussi
+que nous ne puissions assurer avec vérité que
+nous l'avons assez soigneusement examinée, et
+assez clairement connue, à savoir autant qu'il
+suffit pour connoître qu'elle est possible, et aussi
+que l'existence nécessaire lui appartient. Car toute
+impossibilité, ou, s'il m'est permis de me servir ici
+du mot de l'école, toute implicance consiste seulement
+en notre concept ou pensée, qui ne peut conjoindre
+les idées qui se contrarient les unes les autres;
+et elle ne peut consister en aucune chose qui
+soit hors de l'entendement, parce que de cela même
+qu'une chose est hors de l'entendement il est manifeste
+qu'elle n'implique point, mais qu'elle est possible.
+Or l'impossibilité que nous trouvons en nos
+pensées ne vient que de ce qu'elles sont obscures
+et confuses, et il n'y en peut avoir aucune dans
+celles qui sont claires et distinctes; et partant, afin
+que nous puissions assurer que nous connoissons
+assez la nature de Dieu pour savoir qu'il n'y a point
+de répugnance qu'elle existe, il suffit que nous entendions
+clairement et distinctement toutes les choses
+que nous apercevons être en elle, quoique ces
+choses ne soient qu'en petit nombre au regard de
+telles que nous n'apercevons pas, bien qu'elles
+soient aussi en elle, et qu'avec cela nous remarquions
+que l'existence nécessaire est l'une des choses
+que nous apercevons ainsi être en Dieu.</p>
+
+<p>En septième lieu, j'ai déjà donné la raison, dans
+l'abrégé de mes Méditations, pourquoi je n'ai rien
+dit ici touchant l'immortalité de l'âme; j'ai aussi
+fait voir ci-devant comme quoi j'ai suffisamment
+prouvé la distinction qui est entre l'esprit et toute
+sorte de corps.</p>
+
+<p>Quant à ce que vous ajoutez<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>, «que de la distinction
+de l'âme d'avec le corps il ne s'ensuit pas
+qu'elle soit immortelle, parce que nonobstant cela
+on peut dire que Dieu l'a faite d'une telle nature
+que sa durée finit avec celle de la vie du corps,»
+je confesse que je n'ai rien à y répondre; car je
+n'ai pas tant de présomption que d'entreprendre de
+déterminer par la force du raisonnement humain
+une chose qui ne dépend que de la pure volonté
+de Dieu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> Voyez secondes objections.</blockquote>
+
+<p>La connoissance naturelle nous apprend que l'esprit
+est différent du corps, et qu'il est une substance;
+et aussi que le corps humain, en tant qu'il
+diffère des autres corps, est seulement composé
+d'une certaine configuration de membres, et autres
+semblables accidents; et enfin que la mort du
+corps dépend seulement de quelque division ou
+changement de figure. Or nous n'avons aucun argument
+ni aucun exemple qui nous persuade que
+la mort, ou l'anéantissement d'une substance telle
+qu'est l'esprit, doive suivre d'une cause si légère
+comme est un changement de figure, qui n'est autre
+chose qu'un mode, et encore un mode non de
+l'esprit, mais du corps, qui est réellement distinct
+de l'esprit. Et même nous n'avons aucun argument
+ni exemple qui nous puisse persuader qu'il y a des
+substances qui sont sujettes à être anéanties. Ce
+qui suffit pour conclure que l'esprit ou l'âme de
+l'homme, autant que cela peut être connu par la
+philosophie naturelle, est immortelle.</p>
+
+<p>Mais si on demande si Dieu, par son absolue puissance,
+n'a point peut-être déterminé que les âmes
+des hommes cessent d'être au même temps que les
+corps auxquels elles sont unies sont détruits, c'est à
+Dieu seul d'en répondre. Et puisqu'il nous a maintenant
+révélé que cela n'arrivera point, il ne nous
+doit plus rester touchant cela aucun doute.</p>
+
+<p>Au reste, j'ai beaucoup à vous remercier de ce
+que vous avez daigné si officieusement et avec tant
+de franchise m'avertir non seulement des choses
+qui vous ont semblé dignes d'explication, mais
+aussi des difficultés qui pouvoient m'être faites par
+les athées, ou par quelques envieux et médisants.
+Car encore que je ne voie rien entre les choses
+que vous m'avez proposées que je n'eusse auparavant
+rejeté ou expliqué dans mes Méditations
+(comme, par exemple, ce que vous avez allégué des
+mouches qui sont produites par le soleil, des Canadiens,
+des Ninivites, des Turcs, et autres choses
+semblables, ne peut venir en l'esprit de ceux
+qui, suivant l'ordre de ces Méditations, mettront
+à part pour quelque temps toutes les choses
+qu'ils ont apprises des sens, pour prendre garde à
+ce que dicte la plus pure et plus saine raison, c'est
+pourquoi je pensois avoir déjà rejeté toutes ces
+choses), encore, dis-je, que cela soit, je juge néanmoins
+que ces objections seront fort utiles à mon
+dessein, d'autant que je ne me promets pas d'avoir
+beaucoup de lecteurs qui veuillent apporter tant
+d'attention aux choses que j'ai écrites, qu'étant parvenus
+à lu fin ils se ressouviennent de tout ce qu'ils
+auront lu auparavant: et ceux qui ne le feront
+pas tomberont aisément en des difficultés, auxquelles
+ils verront puis après que j'aurai satisfait
+par cette réponse, ou du moins ils prendront
+de là occasion d'examiner plus soigneusement la
+vérité.</p>
+
+<p>Pour ce qui regarde le conseil que vous me donnez
+de disposer mes raisons selon la méthode des
+géomètres, afin que tout d'un coup les lecteur les
+puissent comprendre, je vous dirai ici en quelle
+façon j'ai déjà tâché ci-devant de la suivre, et comment
+j'y tâcherai encore ci-après.</p>
+
+<p>Dans la façon d'écrire des géomètres je distingue
+deux choses, à savoir l'ordre, et la manière de démontrer.</p>
+
+<p>L'ordre consiste en cela seulement que les choses
+qui sont proposées les premières doivent être
+connues sans l'aide des suivantes, et que les suivantes
+doivent après être disposées de telle façon,
+qu'elles soient démontrées par les seules choses qui
+les précèdent. Et certainement j'ai tâché autant que
+j'ai pu de suivre cet ordre en mes Méditations. Et
+c'est ce qui a fait que je n'ai pas traité dans la seconde
+de la distinction qui est entre l'esprit et le
+corps, mais seulement dans la sixième, et que j'ai
+omis tout exprès beaucoup de choses dans
+ce traité, parce qu'elles présupposoient l'explication
+de plusieurs autres.</p>
+
+<p>La manière de démontrer est double: l'une se
+fait par l'analyse ou résolution, et l'autre par la synthèse
+ou composition.</p>
+
+<p>L'analyse montre la vraie voie; par laquelle une
+chose a été méthodiquement inventée, et fait voir
+comment les effets dépendent des causes; en sorte
+que si le lecteur la veut suivre, et jeter les yeux
+soigneusement sur tout ce qu'elle contient, il n'entendra
+pas moins parfaitement la chose ainsi démontrée,
+et ne la rendra pas moins sienne, que si
+lui-même l'avoit inventée. Mais cette sorte de démonstration
+n'est pas propre à convaincre les lecteurs
+opiniâtres ou peu attentifs: car si ont laisse
+échapper sans y prendre garde la moindre des
+choses qu'elle propose, la nécessité de ses conclusions
+ne paraîtra point; et on n'a pas coutume d'y
+exprimer fort amplement les choses qui sont assez
+claires d'elles-mêmes, bien que ce soit ordinairement
+celles auxquelles il faut le plus prendre garde.</p>
+
+<p>La synthèse au contraire, par une voie toute différente,
+et comme en examinant les causes par leurs
+effets, bien que la preuve qu'elle contient soit souvent
+aussi des effets par les causes, démontre à la
+vérité clairement ce qui est contenu en ses conclusions,
+et se sert d'une longue suite de définitions,
+de demandes, d'axiomes, de théorèmes et de problèmes,
+afin que si on lui nie quelques conséquences,
+elle fasse voir comment elles sont contenues
+dans les antécédents, et qu'elle arrache le consentement
+du lecteur, tant obstiné et opiniâtre qu'il
+puisse être; mais elle ne donne pas comme l'autre
+une entière satisfaction à l'esprit de ceux qui désirent
+d'apprendre, parce qu'elle n'enseigne pas la
+méthode par laquelle la chose a été inventée.</p>
+
+<p>Les anciens géomètres avoient coutume de se
+servir seulement de cette synthèse dans leurs écrits,
+non qu'ils ignorassent entièrement l'analyse, mais à
+mon avis parce qu'ils en faisoient tant d'état qu'ils
+la réservoient pour eux seuls comme un secret
+d'importance.</p>
+
+<p>Pour moi, j'ai suivi seulement la voie analytique,
+dans mes Méditations, parce qu'elle me semble
+être la plus vraie et la plus propre pour enseigner;
+mais quant à la synthèse, laquelle sans doute est
+celle que vous désirez de moi, encore que, touchant
+les choses qui se traitent en la géométrie,
+elle puisse utilement être mise après l'analyse, elle
+ne convient pas toutefois si bien aux matières qui
+appartiennent à la métaphysique. Car il y a cette
+différence, que les premières notions qui sont supposées
+pour démontrer les propositions géométriques,
+ayant de la convenance avec les sens, sont
+reçues facilement d'un chacun: c'est pourquoi il
+n'y a point là de difficulté, sinon à bien tirer les
+conséquences, ce qui se peut faire par toutes sortes
+de personnes, même par les moins attentives,
+pourvu seulement qu'elles se ressouviennent des
+choses précédentes; et on les oblige aisément a
+s'en souvenir, en distinguant autant de diverses
+propositions qu'il y a de choses à remarquer dans
+la difficulté proposée, afin qu'elles s'arrêtent séparément
+sur chacune, et qu'on les leur puisse
+citer par après pour les avertir de celles auxquelles
+elles doivent penser. Mais au contraire, touchant
+les questions qui appartiennent à la métaphysique,
+la principale difficulté est de concevoir clairement,
+et distinctement les premières notions. Car, encore
+que de leur nature elles ne soient pas moins claires,
+et même que souvent elles soient plus claires
+que celles qui sont considérées par les géomètres,
+néanmoins, d'autant qu'elles semblent ne s'accorder
+pas avec plusieurs préjugés que nous avons
+reçus par les sens, et auxquels nous sommes accoutumés
+dès notre enfance, elles ne sont parfaitement
+comprises que par ceux qui sont fort attentifs
+et qui s'étudient à détacher autant qu'ils
+peuvent leur esprit du commerce des sens: c'est
+pourquoi, si on les proposait toutes seules, elles
+seraient aisément niées par ceux qui ont l'esprit
+porté à la contradiction. Et c'est ce qui a été la
+cause que j'ai plutôt écrit des Méditations que des
+disputes ou des questions, comme font les philosophes;
+ou bien des théorèmes ou des problèmes,
+comme les géomètres, afin de témoigner
+par là que je n'ai écrit que pour ceux qui se
+voudront donner la peine de méditer avec moi
+sérieusement et considérer les choses avec attention.
+Car, de cela même que quelqu'un se prépare
+à combattre la vérité, il se rend moins propre
+à la comprendre, d'autant qu'il détourne son
+esprit de la considération des raisons qui la persuadent,
+pour l'appliquer à la recherche de celles
+qui la détruisent.</p>
+
+<p>Mais néanmoins, pour témoigner combien je
+défère à votre conseil, je tâcherai ici d'imiter la
+synthèse des géomètres, et y ferai un abrégé des
+principales raisons dont j'ai usé pour démontrer
+l'existence de Dieu et la distinction qui est entre
+l'esprit et le corps humain; ce qui ne servira
+peut-être pas peu pour soulager l'attention des
+lecteurs.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>RAISONS<br>
+QUI PROUVENT<br>
+L'EXISTENCE DE DIEU, ET LA DISTINCTION QUI EST<br>
+ENTRE L'ESPRIT ET LE CORPS DE L'HOMME,<br>
+DISPOSÉES DUNE FAÇON GÉOMÉTRIQUE.</h3>
+<br>
+
+<h3>DÉFINITIONS.</h3>
+
+
+<p>I. Par le nom de <i>pensée</i> je comprends tout ce
+qui est tellement en nous que nous l'apercevons
+immédiatement par nous-mêmes et en avons une
+connoissance intérieure: ainsi toutes les opérations
+de la volonté, de l'entendement, de l'imagination
+et des sens sont des pensées. Mais j'ai ajouté <i>immédiatement</i>
+pour exclure les choses qui suivent
+et dépendent de nos pensées; par exemple, le mouvement
+volontaire a bien à la vérité la volonté pour
+son principe, mais lui-même néanmoins n'est pas
+une pensée. Ainsi se promener n'est pas une pensée,
+mais bien le sentiment ou la connoissance
+que l'on a qu'on se promène.</p>
+
+<p>II. Par le nom <i>d'idée</i>, j'entends cette forme de
+chacune de nos pensées par la perception immédiate
+de laquelle nous avons connoissance de ces
+mêmes pensées. De sorte que je ne puis rien exprimer
+par des paroles lorsque j'entends ce que je
+dis, que de cela même il ne soit certain que j'ai
+en moi l'idée de la chose qui est signifiée par mes
+paroles. Et ainsi je n'appelle pas du nom d'idée
+les seules images qui sont dépeintes en la fantaisie;
+au contraire, je ne les appelle point ici de
+ce nom, en tant qu'elles sont en la fantaisie corporelle,
+c'est-à-dire en tant qu'elles sont dépeintes
+en quelques parties du cerveau, mais seulement
+en tant qu'elles informent l'esprit même qui s'applique
+à cette partie du cerveau.</p>
+
+<p>III. <i>Par la réalité objective d'une idée</i>, j'entends
+l'entité ou l'être de la chose représentée par cette
+idée, en tant que cette entité est dans l'idée; et de
+la même façon, on peut dire une perfection objective,
+ou un artifice objectif, etc. Car tout ce que
+nous concevons comme étant dans les objets des
+idées, tout cela est objectivement ou par représentations
+dans les idées mêmes.</p>
+
+<p>IV. Les mêmes choses sont dites être <i>formellement</i>
+dans les objets des idées quand elles sont en eux
+telles que nous les concevons; et elles sont dites
+y être <i>éminemment</i> quand elles n'y sont pas à la vérité
+telles, mais qu'elles sont si grandes qu'elles
+peuvent suppléer à ce défaut par leur excellence.</p>
+
+<p>V. Toute chose dans laquelle réside immédiatement
+comme dans un sujet, ou par laquelle existe
+quelque chose que nous apercevons, c'est-à-dire
+quelque propriété, qualité ou attribut dont nous
+avons en nous une réelle idée, s'appelle <i>substance</i>.
+Car nous n'avons point d'autre idée de la substance
+précisément prise, sinon qu'elle est une chose
+dans laquelle existe formellement ou éminemment
+cette propriété ou qualité que nous apercevons,
+ou qui est objectivement dans quelqu'une de nos
+idées, d'autant que la lumière naturelle nous enseigne
+que le néant ne peut avoir aucun attribut
+qui soit réel.</p>
+
+<p>VI. La substance dans laquelle réside immédiatement
+la pensée est ici appelée <i>esprit</i>. Et toutefois
+ce nom est équivoque, en ce qu'on l'attribue aussi
+quelquefois au vent et aux liqueurs fort subtiles;
+mais je n'en sache point de plus propre.</p>
+
+<p>VII. La substance qui est le sujet immédiat de
+l'extension locale et des accidents qui présupposent
+cette extension, comme sont la figure, la situation
+et le mouvement de lieu, etc., s'appelle <i>corps</i>. Mais
+de savoir si la substance qui est appelée <i>esprit</i>
+est la même que celle que nous appelons <i>corps</i>, ou
+bien si ce sont deux substances diverses, c'est ce
+qui sera examiné ci-après.</p>
+
+<p>VIII. La substance que nous entendons être
+souverainement parfaite, et dans laquelle nous
+ne concevons rien qui enferme quelque défaut ou
+limitation de perfection, s'appelle <i>Dieu</i>.</p>
+
+<p>IX. Quand nous disons que quelque attribut est
+contenu dans la nature ou dans le concept d'une
+chose, c'est de même que si nous disions que cet
+attribut est vrai de cette chose, et qu'on peut assurer
+qu'il est en elle.</p>
+
+<p>X. Deux substances sont dites être réellement
+distinctes quand chacune d'elles peut exister sans
+l'autre.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>DEMANDES.</h3>
+
+<p>Je demande premièrement que les lecteurs considèrent
+combien foibles sont les raisons qui leur
+ont fait jusques ici ajouter foi à leurs sens, et combien
+sont incertains tous les jugements qu'ils ont
+depuis appuyés sur eux; et qu'ils repassent si
+long-temps et si souvent cette considération en leur
+esprit, qu'enfin ils acquièrent l'habitude de ne se
+plus fier si fort en leurs sens: car j'estime que cela
+est nécessaire pour se rendre capable de connoître
+la vérité des choses métaphysiques, lesquelles ne
+dépendent point des sens.</p>
+
+<p>En second lieu, je demande qu'ils considèrent
+leur propre esprit et tous ceux de ses attributs
+dont ils reconnoîtront ne pouvoir en aucune façon
+douter, encore même qu'ils supposassent que tout
+ce qu'ils ont jamais reçu par les sens fût entièrement
+faux; et qu'ils ne cessent point de le considérer
+que premièrement ils n'aient acquis l'usage
+de le concevoir distinctement, et de croire qu'il
+est plus aisé à connoître que toutes les choses corporelles.</p>
+
+<p>En troisième lieu, qu'ils examinent diligemment
+les propositions qui n'ont pas besoin de preuve
+pour être connues, et dont chacun trouve les notions
+en soi-même, comme sont celles-ci, «qu'une
+même chose ne peut pas être et n'être pas tout
+ensemble; que le néant ne peut être la cause efficiente
+d'aucune chose,» et autres semblables: et
+qu'ainsi ils exercent cette clarté de l'entendement
+qui leur a été donnée par la nature, mais que les
+perceptions des sens ont accoutumé de troubler et
+d'obscurcir; qu'ils l'exercent, dis-je, toute pure et
+délivrée de leurs préjugés; car par ce moyen la vérité
+des axiomes suivants leur sera fort évidente.</p>
+
+<p>Eu quatrième lieu, qu'ils examinent les idées de
+ces natures qui contiennent en elles un assemblage
+de plusieurs attributs ensemble, comme est la nature
+du triangle, celle du carré ou de quelque
+autre figure; comme aussi la nature de l'esprit,
+la nature du corps, et par-dessus toutes la nature
+de Dieu ou d'un être souverainement parfait. Et
+qu'ils prennent garde qu'on peut assurer avec vérité
+que toutes ces choses-là sont en elles que nous
+concevons clairement y être contenues. Par exemple,
+parce que dans la nature du triangle rectiligne
+cette propriété se trouve contenue, que ses trois
+angles sont égaux à deux droits; et que dans la
+nature du corps ou d'une chose étendue la divisibilité
+y est comprise, car nous ne concevons point
+de chose étendue si petite que nous ne la puissions
+diviser, au moins par la pensée; il est vrai de dire
+que les trois angles de tout triangle rectiligne sont
+égaux à deux droits, et que tout corps est divisible.</p>
+
+<p>En cinquième lieu, je demande qu'ils s'arrêtent
+long-temps à contempler la nature de l'être
+souverainement parfait: et, entre autres choses, qu'ils
+considèrent que dans les idées de toutes les autres
+natures l'existence possible se trouve bien contenue;
+mais que dans l'idée de Dieu ce n'est pas seulement
+une existence possible qui se trouve contenue,
+mais une existence absolument nécessaire.
+Car de cela seul, et sans aucun raisonnement, ils
+connoîtront que Dieu existe; et il ne leur sera pas
+moins clair et évident, sans autre preuve, qu'il est
+manifeste que deux est un nombre pair, et que
+trois est un nombre impair, et choses semblables.
+Car il y a des choses qui sont ainsi connues sans
+preuves par quelques uns, que d'autres n'entendent
+que par un long discours et raisonnement.</p>
+
+<p>En sixième lieu, que, considérant avec soin tous
+les exemples d'une claire et distincte perception,
+et tous ceux dont la perception est obscure et confuse
+desquels j'ai parlé dans mes Méditations, ils
+s'accoutument à distinguer les choses qui sont clairement
+connues de celles qui sont obscures: car
+cela s'apprend mieux par des exemples que par
+des règles; et je pense qu'on n'en peut donner
+aucun exemple dont je n'aie touché quelque
+chose.</p>
+
+<p>En septième lieu, je demande que les lecteurs,
+prenant garde qu'ils n'ont jamais reconnu aucune
+fausseté dans les choses qu'ils ont clairement conçues,
+et qu'au contraire ils n'ont jamais rencontré,
+sinon par hasard, aucune vérité dans les
+choses qu'ils n'ont conçues qu'avec obscurité, ils
+considèrent que ce seroit une chose tout-à-fait déraisonnable,
+si, pour quelques préjugés des sens
+ou pour quelques suppositions faites à plaisir, et
+fondées sur quelque chose d'obscur et d'inconnu,
+ils révoquoient en doute les choses que l'entendement
+conçoit clairement et distinctement; au
+moyen de quoi ils admettront facilement les axiomes
+suivants pour vrais et pour indubitables: bien
+que j'avoue que plusieurs d'entre eux eussent pu
+être mieux expliqués, et eussent dû être plutôt
+proposés comme des théorèmes que comme des
+axiomes, si j'eusse voulu être plus exact.</p>
+<br><br>
+
+<h3>AXIOMES.<br>
+ou NOTIONS COMMUNES.</h3>
+
+<p>I. Il n'y a aucune chose existante de laquelle
+ou ne puisse demander quelle est la cause pourquoi
+elle existe: car cela même se peut demander
+de Dieu; non qu'il ait besoin d'aucune cause pour
+exister, mais parce que l'immensité même de sa
+nature est la cause ou la raison pour laquelle il
+n'a besoin d'aucune cause pour exister.</p>
+
+<p>II. Le temps présent ne dépend point de celui qui
+l'a immédiatement précédé; c'est pourquoi il n'est
+pas besoin d'une moindre cause pour conserver
+une chose, que pour la produire la première lois.</p>
+
+<p>III. Aucune chose, ni aucune perfection de cette
+chose actuellement existante, ne peut avoir le <i>néant</i>,
+ou une chose non existante, pour la cause de son
+existence.</p>
+
+<p>IV. Toute la réalité ou perfection qui est dans
+une chose, se rencontre formellement ou éminemment
+dans sa cause première et totale.</p>
+
+<p>V. D'où il suit aussi que la réalité objective de
+nos idées requiert une cause dans laquelle cette
+même réalité soit contenue, non pas simplement
+objectivement, mais formellement ou éminemment.
+Et il faut remarquer que cet axiome doit si
+nécessairement être admis, que de lui seul dépend
+la connoissance de toutes les choses, tant sensibles
+qu'insensibles; car d'où savons-nous, par exemple,
+que le ciel existe? est-ce parce que nous le voyons?
+mais cette vision ne touche point l'esprit, sinon en
+tant qu'elle est une idée, une idée, dis-je, inhérente
+en l'esprit même, et non pas une image dépeinte
+en la fantaisie; et, à l'occasion de cette idée, nous
+ne pouvons pas juger que le ciel existe, si ce n'est
+que nous supposions que toute idée doit avoir une
+cause de sa réalité objective qui soit réellement
+existante; laquelle cause nous jugeons que c'est le
+ciel même, et ainsi des autres.</p>
+
+<p>VI. Il y a divers degrés de réalité, c'est-à-dire
+d'entité ou de perfection: car la substance a plus
+de réalité que l'accident ou le mode, et la substance
+infinie que la finie; c'est pourquoi aussi il y a plus
+de réalité objective dans l'idée de la substance que
+dans celle de l'accident, et dans l'idée de la substance
+infinie que dans l'idée de la substance finie.</p>
+
+<p>VII. La volonté se porte volontairement et librement,
+car cela est de son essence, mais néanmoins
+infailliblement au bien qui lui est clairement connu:
+c'est pourquoi, si elle vient à connoître quelques
+perfections qu'elle n'ait pas, elle se les donnera aussitôt,
+si elles sont en sa puissance; car elle connaîtra
+que ce lui est un plus grand bien de les avoir que
+de ne les avoir pas.</p>
+
+<p>VIII. Ce qui peut faire le plus, ou le plus difficile,
+peut aussi faire le moins, ou le plus facile.</p>
+
+<p>IX. C'est une chose plus grande et plus difficile
+de créer ou conserver une substance, que de créer
+ou conserver ses attributs ou propriétés; mais ce
+n'est pas une chose plus grande, ou plus difficile,
+de créer une chose que de la conserver, ainsi qu'il
+a déjà été dit.</p>
+
+<p>X. Dans l'idée ou le concept de chaque chose,
+l'existence y est contenue, parce que nous ne pouvons
+rien concevoir que sous la forme d'une chose
+qui existe; mais avec cette différence, que, dans
+le concept d'une chose limitée, l'existence possible
+ou contingente est seulement contenue, et dans le
+concept d'un être souverainement parfait, la parfaite
+et nécessaire y est comprise.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h3>PROPOSITION PREMIÈRE</h3>
+
+
+<h3>L'EXISTENCE DE DIEU SE CONNOÎT DE LA SEULE CONSIDÉRATION<br>
+DE SA NATURE.</h3>
+
+<h3>DÉMONSTRATION</h3>
+
+
+<p>Dire que quelque attribut est contenu dans la
+nature ou dans le concept d'une chose, c'est le
+même que de dire que cet attribut est vrai de
+cette chose, et qu'on peut assurer qu'il est en elle,
+par la définition neuvième;</p>
+
+<p>Or est-il que l'existence nécessaire est contenue
+dans la nature ou dans le concept de Dieu,
+par l'axiome dixième:</p>
+
+<p>Donc il est vrai de dire que l'existence nécessaire
+est en Dieu, ou bien que Dieu existe.</p>
+
+<p>Et ce syllogisme est le même dont je me suis
+servi en ma réponse au sixième article de ces objections;
+et sa conclusion peut être connue sans
+preuve par ceux qui sont libres de tous préjugés,
+comme il a été dit en la cinquième demande. Mais
+parce qu'il n'est pas aisé de parvenir à une si grande
+clarté d'esprit, nous tâcherons de prouver la même
+chose par d'autres voies.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>PROPOSITION SECONDE.</h3>
+
+<h3>L'EXISTENCE DE DIEU EST DÉMONTRÉE PAR SES EFFETS,<br>
+DE CELA SEUL QUE SON IDÉE EST EN NOUS.</h3>
+
+<h3>DÉMONSTRATION</h3>
+
+
+<p>La réalité objective de chacune de nos idées requiert
+une cause dans laquelle cette même réalité
+soit contenue non pas simplement objectivement,
+mais formellement ou éminemment, par l'axiome
+cinquième;</p>
+
+<p>Or est-il que nous avons en nous l'idée de Dieu
+(par la définition deuxième et huitième), et que
+la réalité objective de cette idée n'est point contenue
+en nous, ni formellement, ni éminemment
+(par l'axiome sixième), et qu'elle ne peut être contenue
+dans aucun autre que dans Dieu même, par
+là définition huitième:</p>
+
+<p>Donc cette idée de Dieu qui est en nous demande
+Dieu pour sa cause; et par conséquent
+Dieu existe, par l'axiome troisième.</p>
+<br><br>
+
+<h3>PROPOSITION TROISIÈME.</h3>
+
+<h3>L'EXISTENCE DE DIEU EST ENCORE DÉMONTRÉE DE CE QUE NOUS-MÊMES,<br>
+QUI AVONS EN NOUS SON IDÉE, NOUS EXISTONS.</h3>
+
+<h3>DÉMONSTRATION.</h3>
+
+<p>Si j'avois lu puissance de me conserver moi-même,
+j'aurois aussi, à plus forte raison, le pouvoir
+de me donner toutes les perfections qui me
+manquent (par l'axiome huitième et neuvième),
+car ces perfections ne sont que des attributs de la
+substance, et moi je suis une substance;</p>
+
+<p>Mais je n'ai pas la puissance de me donner toutes
+ces perfections, car autrement je les posséderois
+déjà, par l'axiome septième:</p>
+
+<p>Donc je n'ai pas la puissance de me conserver
+moi-même.</p>
+
+<p>En après, je ne puis exister sans être conservé
+tant que j'existe, soit par moi-même, supposé que
+j'en aie le pouvoir, soit par un autre qui ait cette
+puissance, par l'axiome premier et deuxième;</p>
+
+<p>Or est-il que j'existe, et toutefois je n'ai pas la
+puissance de me conserver moi-même, comme je
+viens de prouver:</p>
+
+<p>Donc je suis conservé par un autre.</p>
+
+<p>De plus, celui par qui je suis conservé a en soi
+formellement ou éminemment tout ce qui est en
+moi, par l'axiome quatrième;</p>
+
+<p>Or est-il que j'ai en moi la perception de plusieurs
+perfections qui me manquent, et celle aussi
+de l'idée de Dieu, par la définition deuxième et
+huitième:</p>
+
+<p>Donc la perception de ces mêmes perfections
+est aussi en celui par qui je suis conservé.</p>
+
+<p>Enfin, celui&mdash;là même par qui je suis conservé
+ne peut avoir la perception d'aucunes perfections
+qui lui manquent, c'est-à-dire qu'il n'ait point en
+soi formellement ou éminemment, par l'axiome
+septième; car ayant la puissance de me conserver,
+comme il a été dit maintenant, il aurait, à plus forte
+raison, le pouvoir de se les donner lui-même, si
+elles lui manquoient, par l'axiome huitième et
+neuvième;</p>
+
+<p>Or est-il qu'il a la perception de toutes les perfections
+que je reconnois me manquer, et que je
+conçois ne pouvoir être qu'en Dieu seul, comme
+je viens de prouver:</p>
+
+<p>Donc il les a toutes en soi formellement ou
+éminemment; et ainsi il est Dieu.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>COROLLAIRE.</h3>
+
+<h3>DIEU A CRÉÉ LE CIEL ET LA TERRE, ET TOUT CE QUI Y EST<br>
+CONTENU, ET OUTRE CELA IL PEUT FAIRE TOUTES LES CHOSES<br>
+QUE NOUS CONCEVONS CLAIREMENT, EN LA MANIÈRE QUE NOUS<br>
+LES CONCEVONS</h3>
+
+<h3>DÉMONSTRATION</h3>
+
+<p>Toutes ces choses suivent clairement de la proposition
+précédente. Car nous y avons prouvé l'existence
+de Dieu, parce qu'il est nécessaire qu'il y ait
+un être qui existe dans lequel toutes les perfections
+dont il y a en nous quelque idée soient contenues
+formellement ou éminemment;</p>
+
+<p>Or est-il que nous avons en nous l'idée d'une
+puissance si grande, que par celui-là seul en qui
+elle réside, non seulement le ciel et la terre, etc.,
+doivent avoir été créés, mais aussi toutes les autres
+choses que nous concevons comme possibles peuvent
+être produites:</p>
+
+<p>Donc, en prouvant l'existence de Dieu, nous
+avons aussi prouvé de lui toutes ces choses.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>PROPOSITION QUATRIÈME.</h3>
+
+<h3>L'ESPRIT ET LE CORPS SONT RÉELLEMENT DISTINCTS.</h3>
+
+<h3>DÉMONSTRATION.</h3>
+
+
+<p>Tout ce que nous concevons clairement peut
+être fait par Dieu en la manière que nous le concevons,
+par le corollaire précédent.</p>
+
+<p>Mais nous concevons clairement l'esprit, c'est-à-dire
+une substance qui pense, sans le corps, c'est-à-dire
+sans une substance étendue, par la demande II;
+et d'autre part nous concevons aussi
+clairement le corps sans l'esprit, ainsi que chacun
+accorde facilement:</p>
+
+<p>Donc au moins, par la toute-puissance de Dieu,
+l'esprit peut être sans le corps, et le corps sans
+l'esprit.</p>
+
+<p>Maintenant les substances qui peuvent être l'une
+sans l'autre sont réellement distinctes, par la definition X.
+Or est-il que l'esprit et le corps sont des substances,
+par les définitions V, VI et VII, qui peuvent être
+l'une sans l'autre, comme je le viens de prouver:</p>
+
+<p>Donc l'esprit et le corps sont réellement distincts.</p>
+
+<p>Et il faut remarquer que je me suis ici servi de
+la toute-puissance de Dieu pour en tirer ma preuve;
+non qu'il soit besoin de quelque puissance extraordinaire
+pour séparer l'esprit d'avec le corps, mais
+pource que, n'ayant traité que de Dieu seul dans les
+propositions précédentes, je ne la pouvois tirer
+d'ailleurs que de lui. Et il importe fort peu par
+quelle puissance deux choses soient séparées, pour
+connoître qu'elles soient réellement distinctes.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>TROISIÈMES OBJECTIONS,<br><br>
+FAITES PAR HOBBES CONTRE LES SIX MÉDITATIONS
+OBJECTION Ier.</h3>
+<br>
+
+<h3>SUR LA MÉDITATION PREMIÈRE<br>
+DES CHOSES QUI PEUVENT ÊTRE RÉVOQUÉES EN DOCTE.</h3>
+
+<p>Il paroit assez, par ce qui a été dit dans cette
+Méditation, qu'il n'y a point de marque certaine
+et évidente par laquelle nous puissions reconnoître
+et distinguer nos songes d'avec la veille et d'avec
+une vraie perception des sens; et partant que ces
+images ou ces fantômes que nous sentons étant
+éveillés, ne plus ne moins que ceux que nous apercevons
+étant endormis, ne sont point des accidents
+attachés à des objets extérieurs, et ne sont
+point des preuves suffisantes pour, montrer que
+ces objets extérieurs existent véritablement. C'est
+pourquoi si, sans nous aider d'aucun autre raisonnement,
+nous suivons seulement le témoignage
+de nos sens, nous aurons juste sujet de douter si
+quelque chose existe ou non. Nous reconnoissons
+donc la vérité de cette méditation. Mais d'autant que
+Platon a parlé de cette incertitude des choses sensibles,
+plusieurs autres anciens philosophes avant
+et après lui, et qu'il est aisé de remarquer la difficulté
+qu'il y a de discerner la veille du sommeil,
+j'eusse voulu que cet excellent auteur de nouvelles
+spéculations se fût abstenu de publier des
+choses si vieilles.</p>
+<br><br>
+
+<h3>RÉPONSE.</h3>
+
+<p>Les raisons de douter qui sont ici reçues pour
+vraies par ce philosophe n'ont été proposées par
+moi que comme vraisemblables: et je m'en suis
+servi, non pour les débiter comme nouvelles, mais
+en partie pour préparer les esprits des lecteurs
+à considérer les choses intellectuelles, et les distinguer
+des corporelles, à quoi elles m'ont toujours
+semblé très nécessaires; en partie pour y répondre
+dans les méditations suivantes, et en partie
+aussi pour faire voir combien les vérités que je propose
+ensuite sont fermes et assurées, puisqu'elles
+ne peuvent être ébranlées par des doutes si généraux
+et si extraordinaires. Et ce n'a point été pour
+acquérir de la gloire que je les ai rapportées; mais
+je pense n'avoir pas été moins obligé de les expliquer,
+qu'un médecin de décrire la maladie dont il
+a entrepris d'enseigner la cure.</p>
+<br><br>
+
+<h3>OBJECTION IIe.</h3>
+
+<h3>SUR LA SECONDE MÉDITATION.<br>
+DE LA NATURE DE L'ESPRIT HUMAIN.</h3>
+
+<p><i>Je suis une chose qui pense</i>: c'est fort bien dit.
+Car de ce que je pense ou de ce que j'ai une idée,
+soit en veillant, soit en dormant, l'on infère que je
+suis pensant: car ces deux choses, <i>je pense</i> et <i>je
+suis pensant</i>, signifient la même chose. De ce que
+je suis pensant, il s'ensuit <i>que je suis</i>, parce que ce
+qui pense n'est pas un rien. Mais où notre auteur
+ajoute, c'est-à-dire <i>un esprit, une âme, un entendement,
+une raison</i>: de là naît un doute. Car ce raisonnement
+ne me semble pas bien déduit, de dire
+<i>Je suis pensant, donc je suis une pensée</i>; ou bien <i>je
+suis intelligent</i>, donc <i>je suis un entendement</i>. Car
+de la même façon je pourrois dire, <i>je suis promenant</i>,
+donc <i>je suis une promenade</i>.</p>
+
+<p>M. Descartes donc prend la chose intelligente,
+et l'intellection qui en est l'acte, pour une même
+chose; ou du moins il dit que c'est le même que
+la chose qui entend, et l'entendement, qui est une
+puissance ou faculté d'une chose intelligente. Néanmoins
+tous les philosophes distinguent le sujet de
+ses facultés et de ses actes, c'est-à-dire de ses
+propriétés et de ses essences; car c'est autre chose
+que la chose même <i>qui est</i>, et autre chose que son
+<i>essence</i>; il se peut donc faire qu'une chose qui
+pense soit le sujet de l'esprit, de la raison ou de
+l'entendement, et partant que ce soit quelque chose
+de corporel, dont le contraire est pris ou avancé,
+et n'est pas prouvé. Et néanmoins c'est en cela que
+consiste le fondement de la conclusion qu'il semble
+que M. Descartes veuille établir.</p>
+
+<p>Au même endroit il dit:<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a> «Je connois que j'existe,
+et je cherche quel je suis, moi que je connois être.
+Or il est très certain que cette notion et connoissance
+de moi-même, ainsi précisément prise, ne
+dépend point des choses dont l'existence ne m'est
+pas encore connue.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> Voyez Méditation II.</blockquote>
+
+<p>Il est très certain que la connoissance de cette
+proposition, <i>j'existe</i>, dépend de celle-ci, <i>je pense</i>,
+comme il nous a fort bien enseigné: mais d'où nous
+vient la connoissance de celle-ci, <i>je pense</i>? Certes,
+ce n'est point d'autre chose que de ce que nous
+ne pouvons concevoir aucun acte sans son sujet,
+comme la pensée sans une chose qui pense, la
+science sans une chose qui sache, et la promenade
+sans une chose qui se promène.</p>
+
+<p>Et de là il semble suivre qu'une chose qui pense
+est quelque chose de corporel; car les sujets de
+tous les actes semblent être seulement entendus
+sous une raison corporelle, ou sous une raison
+de matière, comme il a lui-même montré un peu
+après par l'exemple de la cire, laquelle, quoique
+sa couleur, sa dureté, sa figure, et tous ses autres
+actes soient changés, est toujours conçue être la
+même chose, c'est-à-dire la même matière sujette
+à tous ces changements. Or ce n'est pas par une
+autre pensée que j'infère que je pense: car encore
+que quelqu'un puisse penser qu'il a pensé, laquelle
+pensée n'est rien autre chose qu'un souvenir, néanmoins
+il est tout-à-fait impossible de penser qu'on
+pense, ni de savoir qu'on sait: car ce serait une
+interrogation qui ne finiroit jamais, d'où savez-vous
+que vous savez que vous savez que vous
+savez, etc.?</p>
+
+<p>Et partant, puisque la connoissance de cette proposition,
+<i>j'existe</i>, dépend de la connoissance de
+celle-ci, <i>je pense</i>, et la connoissance de, celle-ci de
+ce que nous ne pouvons séparer la pensée d'une
+matière qui pense, il semble qu'on doit plutôt inférer
+qu'une chose qui pense est matérielle qu'immatérielle.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>RÉPONSE</h3>
+
+<p>Où j'ai dit, c'est-à-dire <i>un esprit, une âme, un
+entendement, une raison, etc.</i>, je n'ai point entendu
+par ces noms les seules facultés, mais les choses
+douées de la faculté de penser, comme; par les deux
+premiers on a coutume d'entendre; et assez souvent
+aussi par les deux derniers: ce que j'ai si souvent
+expliqué, et en termes si exprès, que je ne
+vois pas qu'il y ait eu lieu d'en douter.</p>
+
+<p>Et il n'y a point ici de rapport ou de convenance
+entre la promenade et la pensée, parce que la promenade
+n'est jamais prise autrement que pour l'action
+même; mais la pensée se prend quelquefois
+pour l'action, quelquefois pour la faculté, et quelquefois
+pour la chose en laquelle réside cette faculté.</p>
+
+<p>Et je ne dis pas que l'intellection et la chose
+qui entend soient une même chose, non pas même
+la chose qui entend et l'entendement, si l'entendement
+est pris pour une faculté, mais seulement
+lorsqu'il est pris pour la chose même qui entend. Or
+j'avoue franchement que pour signifier une chose
+ou une substance, laquelle je voulois dépouiller de
+toutes les choses qui ne lui appartiennent point, je
+me suis servi de tenues autant simples et abstraits
+que j'ai pu, comme au contraire ce philosophe, pour
+signifier la même substance, en emploie d'autres
+fort concrets et composés, à savoir ceux de sujet,
+de matière et de corps, afin d'empêcher autant qu'il
+peut qu'on ne puisse séparer la pensée d'avec le
+corps. Et je ne crains pas que la façon dont il se
+sert, qui est de joindre ainsi plusieurs choses ensemble,
+soit trouvée plus propre pour parvenir à la
+connoissance de la vérité: qu'est la mienne, par laquelle
+je distingue autant que je puis chaque chose.
+Mais ne nous arrêtons pas davantage aux paroles,
+venons à la chose dont il est question.</p>
+
+<p>«Il se peut faire, dit-il, qu'une chose qui pense
+soit quelque chose de corporel, dont le contraire
+est pris ou avancé et n'est pas prouvé.» Tant s'en
+faut, je n'ai point avancé le contraire et ne m'en
+suis en façon quelconque servi pour fondement,
+mais je l'ai laissé entièrement indéterminé jusqu'à
+la sixième Méditation, dans laquelle il est prouvé.</p>
+
+<p>Eu après il dit fort bien «que nous ne pouvons
+concevoir aucun acte sans son sujet, comme
+la pensée sans une chose qui pense, parce que la
+chose qui pense n'est pas un rien;» mais c'est
+sans aucune raison et contre toute bonne logique,
+et même contre la façon ordinaire de parler, qu'il
+ajoute «que de là il semble suivre qu'une chose
+qui pense est quelque chose de corporel;» car
+les sujets de tous les actes sont bien à la vérité entendus
+comme étant des substances, ou si vous
+voulez comme des matières, à savoir des matières
+métaphysiques; mais non pas pour cela comme
+des corps. Au contraire, tous les logiciens, et presque
+tout le monde avec eux, ont coutume de dire
+qu'entre les substances les unes sont spirituelles
+et les autres corporelles. Et je n'ai prouvé autre
+chose par l'exemple de la cire, sinon que la couleur,
+la dureté, la figure, etc., n'appartiennent
+point à la raison formelle de la cire, c'est-à-dire
+qu'on peut concevoir tout ce qui se trouve nécessairement
+dans la cire sans avoir besoin pour cela
+de penser à elles: je n'ai point aussi parlé en ce
+lieu-là de la raison formelle de l'esprit, ni même
+de celle du corps.</p>
+
+<p>Et il ne sert de rien de dire, comme fait ici ce
+philosophe, qu'une pensée ne peut pas être le sujet
+d'une autre pensée. Car qui a jamais feint cela que
+lui? Mais je tâcherai ici d'expliquer en peu de paroles
+tout le sujet dont est question.</p>
+
+<p>Il est certain que la pensée ne peut pas être sans
+une chose qui pense, et en général aucun accident
+ou aucun acte ne peut être sans une substance de
+laquelle il soit l'acte. Mais d'autant que nous ne
+connoissons pas la substance immédiatement par
+elle-même, mais seulement parce qu'elle est le sujet
+de quelques actes, il est fort convenable à la raison,
+et l'usage même le requiert, que nous appelions
+de divers noms ces substances que nous
+connoissons être les sujets de plusieurs actes ou
+accidents entièrement différents, et qu'après cela
+nous examinions si ces divers noms signifient des
+choses différentes ou une seule et même chose.
+Or il y a certains actes que nous appelons <i>corporels</i>,
+comme la grandeur, la figure, le mouvement,
+et toutes les autres choses qui ne peuvent
+être conçues sans une extension locale; et nous appelons
+du nom de <i>corps</i> la substance en laquelle ils
+résident; et on ne peut pas feindre que ce soit une
+autre substance qui soit le sujet de la figure, une
+autre qui soit le sujet du mouvement local, etc.,
+parce que tous ces actes conviennent entre eux,
+en ce qu'ils présupposent l'étendue. En après il y
+a d'autres actes que nous appelons <i>intellectuels</i>,
+comme entendre, vouloir, imaginer, sentir, etc.,
+tous lesquels conviennent entre eux en ce qu'ils ne
+peuvent être sans pensée, ou perception, ou conscience
+et connoissance; et la substance en laquelle
+ils résident, nous la nommons <i>une chose qui pense</i>,
+ou <i>un esprit</i>, ou de tel autre nom qu'il nous plaît,
+pourvu que nous ne la confondions point avec la
+substance corporelle, d'autant que les actes intellectuels
+n'ont aucune affinité avec les actes corporels,
+et que la pensée, qui est la raison commune
+en laquelle ils conviennent, diffère totalement de
+l'extension, qui est la raison commune des autres.
+Mais après que nous avons formé deux concepts
+clairs et distincts de ces deux substances, il est aisé
+de connoître, par ce qui a été dit en la sixième Méditation,
+si elles ne sont qu'une même chose, ou si
+elles en sont deux différentes.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>OBJECTION IIIe</h3>
+
+<h3>SUR LA SECONDE MÉDITATION.</h3>
+
+
+<p><a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a> «Qu'y a-t-il donc qui soit distingué de ma pensée?
+Qu'y a-t-il que l'on puisse dire être séparé de
+moi-même?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> Voyez Méditation II.</blockquote>
+
+<p>Quelqu'un répondra peut-être à cette question:
+Je suis distingué de ma pensée moi-même qui
+pense; et quoiqu'elle ne soit pas à la vérité séparée
+de moi-même, elle est néanmoins différente
+de moi: de la même façon que la promenade,
+comme il a été dit ci-dessus, est distinguée de
+celui qui se promène. Que si M. Descartes montre
+que celui qui entend et l'entendement sont une
+même chose, nous tomberons dans cette façon de
+parler scolastique, l'entendement entend, la vue
+voit, la volonté veut; et, par une juste analogie,
+on pourra dire que la promenade, ou du moins
+la faculté de se promener, se promène: toutes
+lesquelles choses sont obscures, impropres, et
+fort éloignées de la netteté ordinaire de M. Descartes.</p>
+<br><br>
+
+<h3>RÉPONSE.</h3>
+
+<p>Je ne nie pas que moi, qui pense, ne sois distingué
+de ma pensée, comme une chose l'est de son
+mode; mais où je demande, <i>qu'y a-t-il donc qui
+soit distingué de ma pensée</i>? j'entends cela des diverses
+façons de penser qui sont là énoncées, et non
+pas de ma substance; et où j'ajoute, <i>qu'y a-t-il
+que l'on puisse dire être séparé de moi-même?</i> je veux
+dire seulement que toutes ces manières de penser
+qui sont en moi ne peuvent avoir aucune existence
+hors de moi; et je ne vois pas qu'il y ait en cela
+aucun lieu de douter, ni pourquoi l'on me blâme
+ici d'obscurité.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>OBJECTION IVe.</h3>
+
+<h3>SUR LA SECONDE MÉDITATION.</h3>
+
+<p><a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a> «Il faut donc que je demeure d'accord que je ne
+saurois pas même comprendre par mon imagination
+ce que c'est que ce morceau de cire, et qu'il
+n'y a que mon entendement seul qui le comprenne.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> Voyez Méditation II.</blockquote>
+
+<p>Il y a grande différence entre imaginer, c'est-à-dire
+avoir quelque idée, et concevoir de l'entendement,
+c'est-à-dire conclure en raisonnant que
+quelque chose est ou existe; mais M. Descartes ne
+nous a pas expliqué en quoi ils diffèrent. Les anciens
+péripatéticiens ont aussi enseigné assez clairement
+que la substance ne s'aperçoit point par
+les sons, mais qu'elle se conçoit par la raison.</p>
+
+<p>Que dirons-nous maintenant si peut-être le raisonnement
+n'est rien autre chose qu'un assemblage
+et un enchaînement de noms par ce mot <i>est</i>? D'où
+il s'ensuivroit que par la raison nous ne concluons
+rien du tout touchant la nature des choses, mais
+seulement touchant leurs appellations, c'est-à-dire
+que par elle nous voyons simplement si nous assemblons
+bien ou mal les noms des choses, selon
+les conventions que nous avons faites à notre fantaisie
+touchant leurs significations. Si cela est ainsi,
+comme il peut être, le raisonnement dépendra des
+noms, les noms de l'imagination, et l'imagination
+peut-être, et ceci selon mon sentiment, du mouvement
+des organes corporels, et ainsi l'esprit ne
+sera rien autre chose qu'un mouvement en certaines
+parties du corps organique.</p>
+<br><br>
+
+<h3>RÉPONSE.</h3>
+
+<p>J'ai expliqué, dans la seconde Méditation, la différence
+qui est entre l'imagination et le pur concept
+de l'entendement ou de l'esprit, lorsqu'en
+l'exemple de la cire j'ai fait voir quelles sont les
+choses que nous imaginons en elle, et quelles sont
+celles que nous concevons par le seul entendement;
+mais j'ai encore expliqué ailleurs comment
+nous entendons autrement une chose que nous ne
+l'imaginons, en ce que pour imaginer, par exemple,
+un pentagone, il est besoin d'une particulière
+contention d'esprit qui nous rende cette figure,
+c'est-à-dire ses cinq côtés et l'espace qu'ils renferment,
+comme présente, de laquelle nous ne nous
+servons point pour concevoir. Or l'assemblage qui
+se fait dans le raisonnement n'est pas celui des
+noms, mais bien celui des choses signifiées par les
+noms; et je m'étonne que le contraire puisse venir
+en l'esprit de personne.</p>
+
+<p>Car qui doute qu'un François et qu'un Allemand
+ne puissent avoir les mêmes pensées ou raisonnements
+touchant les mêmes choses, quoique néanmoins
+ils conçoivent des mots entièrement différents?
+Et ce philosophe ne se condamne-t-il pas
+lui-même, lorsqu'il parle des conventions que nous
+avons faites à notre fantaisie touchant la signification
+des mots? Car s'il admet que quelque chose
+est signifiée par les paroles, pourquoi ne veut-il
+pas que nos discours et raisonnements soient plutôt
+de la chose qui est signifiée que des paroles
+seules? Et certes de la même façon et avec une
+aussi juste raison qu'il conclut que l'esprit est un
+mouvement, il pourroit aussi conclure que la terre
+est le ciel, ou telle autre chose qu'il lui plaira;
+pource qu'il n'y a point de choses au monde entre
+lesquelles il n'y ait autant de convenance qu'il y a
+entre le mouvement et l'esprit, qui sont de deux
+genres entièrement différents.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>OBJECTION Ve.</h3>
+
+<h3>SUR LA TROISIÈME MÉDITATION.</h3>
+
+<h3>DE DIEU</h3>
+
+
+<p><a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>«Quelques unes d'entre elles (à savoir d'entre
+les pensées des hommes) sont comme les images
+des choses auxquelles seules convient proprement
+le nom d'idée, comme lorsque je pense à un
+homme, à une chimère, au ciel, à un ange, ou à
+Dieu.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a> Voyez Méditation III.</blockquote>
+
+<p>Lorsque je pense à un homme, je me représente
+une idée ou une image composée de couleur et de
+figure, de laquelle je puis douter si elle a la ressemblance
+d'un homme ou si elle ne l'a pas. Il en est de
+même lorsque je pense au ciel. Lorsque je pense
+à une chimère, je me représente une idée ou une
+image, de laquelle je puis douter si elle est le portrait
+de quelque animal qui n'existe point, mais
+qui puisse être, ou qui ait été autrefois, ou bien
+qui n'ait jamais été. Et lorsque quelqu'un pense à
+un ange, quelquefois l'image d'une flamme se présente
+à son esprit, et quelquefois celle d'un jeune
+enfant qui a des ailes, de laquelle je pense pouvoir
+dire avec certitude qu'elle n'a point la ressemblance
+d'un ange, et partant qu'elle n'est point l'idée d'un
+ange; mais, croyant qu'il y a des créatures invisibles
+et immatérielles qui sont les ministres de Dieu,
+nous donnons à une chose que nous croyons ou
+supposons le nom d'ange, quoique néanmoins
+l'idée sous laquelle j'imagine un ange soit composée
+des idées des choses visibles.</p>
+
+<p>Il en est de même du nom vénérable de Dieu,
+de qui nous n'avons aucune image ou idée; c'est
+pourquoi on nous défend de l'adorer sous une
+image, de peur qu'il ne nous semble que nous concevions
+celui qui est inconcevable.</p>
+
+<p>Nous n'avons donc point en nous ce semble
+aucune idée de Dieu; mais tout ainsi qu'un aveugle-né
+qui s'est plusieurs fois approché du feu, et
+qui en a senti la chaleur, reconnoît qu'il y a quelque
+chose par quoi il a été échauffé, et, entendant
+dire que cela s'appelle du feu, conclut qu'il y a
+du feu, et néanmoins n'en connoît pas la figure ni
+la couleur, et n'a, à vrai dire, aucune idée ou
+image du feu qui se présente à son esprit.</p>
+
+<p>De même, l'homme, voyant qu'il doit y avoir
+quelque cause de ses images ou de ses idées, et de
+cette cause une autre première, et ainsi de suite,
+est enfin conduit à une fin ou à une supposition
+de quelque cause éternelle, qui, pource qu'elle n'a
+jamais commencé d'être, ne peut avoir de cause qui
+la précède, ce qui fait qu'il conclut nécessairement
+qu'il y a un Être éternel qui existe; et néanmoins il
+n'a point d'idée qu'il puisse dire être celle de cet
+Être éternel, mais il nomme ou appelle du nom de
+Dieu cette chose que la foi ou sa raison lui persuade.</p>
+
+<p>Maintenant, d'autant que de cette supposition,
+à savoir que nous avons en nous l'idée de Dieu,
+M. Descartes vient à la preuve de cette proposition,
+<i>que Dieu</i> (c'est-à-dire un Être tout-puissant,
+très sage, créateur de l'univers, etc.) <i>existe</i>, il a
+dû mieux expliquer cette idée de Dieu, et de là en
+conclure non seulement son existence, mais aussi
+la création du monde.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>RÉPONSE.</h3>
+
+<p>Par le nom d'idée, il veut seulement qu'on entende
+ici les images des choses matérielles dépeintes
+en la fantaisie corporelle; et cela étant supposé,
+il lui est aisé de montrer qu'on ne peut avoir aucune
+propre et véritable idée de Dieu ni d'un ange:
+mais j'ai souvent averti, et principalement en ce
+lieu-là même, que je prends le nom d'idée pour
+tout ce qui est conçu immédiatement par l'esprit;
+en sorte que, lorsque je veux et que je crains,
+parce que je conçois en même temps que je veux
+et que je crains, ce vouloir et cette crainte sont
+mis par moi au nombre des idées; et je me suis
+servi de ce mot, parce qu'il étoit déjà communément
+reçu par les philosophes pour signifier les
+formes des conceptions de l'entendement divin,
+encore que nous ne reconnoissions en Dieu aucune
+fantaisie ou imagination corporelle, et je n'en savois
+point de plus propre. Et je pense avoir assez
+expliqué l'idée de Dieu pour ceux qui veulent concevoir
+le sens que je donne à mes paroles; mais
+pour ceux qui s'attachent à les entendre autrement
+que je ne fais, je ne le pourrois jamais assez.
+Enfin, ce qu'il ajoute ici de la création du monde
+est tout-à-fait hors de propos: car j'ai prouvé que
+Dieu existe avant que d'examiner s'il y avoit un
+monde créé par lui, et de cela seul que Dieu,
+c'est-à-dire un être souverainement puissant
+existe, il suit que, s'il y a un monde, il doit avoir
+été créé par lui.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>OBJECTION VIe.</h3>
+
+<h3>SUR LA TROISIÈME MÉDITATION</h3>
+
+
+<p><a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>Mais il y en a d'autres (à savoir d'autres pensées)
+qui contiennent de plus d'autres formes:
+par exemple, lorsque je veux, que je crains, que
+j'affirme, que je nie, je conçois bien à la vérité
+toujours quelque chose comme le sujet de l'action
+de mon esprit, mais j'ajoute aussi quelque autre
+chose par cette action à l'idée que j'ai de cette
+chose-là; et de ce genre de pensées, les unes sont
+appelées volontés ou affections, et les autres jugements.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> Voyez Méditation III.</blockquote>
+
+<p>Lorsque quelqu'un veut ou craint, il a bien à la
+vérité l'image de la chose qu'il craint et de l'action
+qu'il veut; mais qu'est-ce que celui qui veut ou qui
+craint embrasse de plus par sa pensée, cela n'est
+pas ici expliqué. Et, quoique à le bien prendre la
+crainte soit une pensée, je ne vois pas comment
+elle peut être autre que la pensée ou l'idée de la
+chose que l'on craint. Car qu'est-ce autre chose
+que la crainte d'un lion qui s'avance vers nous,
+sinon l'idée de ce lion, et l'effet, qu'une telle idée
+engendre dans le coeur, par lequel celui qui craint
+est porté à ce mouvement animal que nous appelons
+fuite. Maintenant ce mouvement de fuite n'est
+pas une pensée; et partant il reste que dans ta
+crainte il n'y a point d'autre pensée que celle qui
+consiste en la ressemblance de la chose que l'on
+craint: le même se peut dire aussi de la volonté.</p>
+
+<p>De plus l'affirmation et la négation ne se font
+point sans parole et sans noms, d'où vient que
+les bêtes ne peuvent rien affirmer ni nier, non
+pas même par la pensée, et partant ne peuvent aussi
+faire aucun jugement; et néanmoins la pensée peut
+être semblable dans un homme et dans une bête.
+Car, quand nous affirmons qu'un homme court,
+nous n'avons point d'autre pensée que celle qu'a
+un chien qui voit courir son maître, et partant
+l'affirmation et la négation n'ajoutent rien aux simples
+pensées, si ce n'est peut-être la pensée que
+les noms dont l'affirmation est composée sont les
+noms de la chose même qui est en l'esprit de celui
+qui affirme; et cela n'est rien autre chose que
+comprendre par la pensée la ressemblance de la
+chose, mais cette ressemblance deux fois.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>RÉPONSE.</h3>
+
+<p>Il est de soi très évident que c'est autre chose
+de voir un lion et ensemble de le craindre, que
+de le voir seulement; et tout de même que c'est
+autre chose de voir un homme qui court, que d'assurer
+qu'on le voit. Et je ne remarque rien ici qui
+ait besoin de réponse ou d'explication.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>OBJECTION VIIe.</h3>
+
+<h3>SUR LA TROISIÈME MÉDITATION.</h3>
+
+
+
+
+<p><a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>«Il me reste seulement à examiner de quelle
+façon j'ai acquis cette idée, car je ne l'ai point
+reçue par les sens, et jamais elle ne s'est offerte
+à moi contre mon attente, comme font d'ordinaire
+les idées des choses sensibles, lorsque ces
+choses se présentent aux organes extérieurs de
+mes sens, ou qu'elles semblent s'y présenter. Elle
+n'est pas aussi une pure production ou fiction
+de mon esprit, car il n'est pas en mon pouvoir
+d'y diminuer ni d'y ajouter aucune chose; et partant
+il ne reste plus autre chose à dire, sinon
+que, comme l'idée de moi-même, elle est née et
+produite avec moi dès lors que j'ai été créé.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> Voyez Méditation III.</blockquote>
+
+<p>S'il n'y a point d'idée de Dieu (or on ne prouve
+point qu'il y en ait), comme il semble qu'il n'y
+en a point, toute cette recherche est inutile. De
+plus, l'idée de moi-même me vient, si on regarde
+le corps, principalement de la vue; si l'âme, nous
+n'en avons aucune idée: mais la raison nous fait
+conclure qu'il y a quelque chose de renfermé dans
+le corps humain qui lui donne le mouvement animal,
+qui fait qu'il sent et se meut; et cela, quoi
+que ce soit, sans aucune idée, nous l'appelons <i>âme</i>.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>RÉPONSE.</h3>
+
+<p>S'il y a une idée de Dieu (comme il est manifeste
+qu'il y en a une), toute cette objection est
+renversée; et lorsqu'on ajoute que nous n'avons
+point d'idée de l'âme, mais qu'elle se conçoit par
+la raison, c'est de même que si on disoit qu'on
+n'en a point d'image dépeinte en la fantaisie, mais
+qu'on en a néanmoins cette notion que jusqu'ici
+j'ai appelée du nom d'idée.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>OBJECTION VIIIe.</h3>
+
+<h3>SUR LA TROISIÈME MÉDITATION.</h3>
+
+
+<p><a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>«Mais l'autre idée du soleil est prise des raisons
+de l'astronomie, c'est-à-dire de certaines notions
+qui sont naturellement en moi.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> Voyez Méditation III.</blockquote>
+
+<p>Il semble qu'il ne puisse y avoir en même temps
+qu'une idée du soleil, soit qu'il soit vu par les yeux,
+soit qu'il soit conçu par le raisonnement être plusieurs
+fois plus grand qu'il ne paroît à la vue; car
+cette dernière n'est pas l'idée du soleil, mais une
+conséquence de notre raisonnement, qui nous apprend
+que l'idée du soleil seroit plusieurs fois plus
+grande s'il étoit regardé de beaucoup plus près.
+Il est vrai qu'en divers temps il peut y avoir diverses
+idées du soleil, comme si en un temps il
+est regardé seulement avec les yeux, et en un autre
+avec une lunette d'approche; mais les raisons
+de l'astronomie ne rendent point l'idée du soleil
+plus grande on plus petite, seulement elles nous
+enseignent que l'idée sensible du soleil est trompeuse.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>RÉPONSE</h3>
+
+<p>Je réponds derechef que ce qui est dit ici n'être
+point l'idée du soleil, et qui néanmoins est décrit,
+c'est cela même que j'appelle du nom d'idée. Et
+pendant que ce philosophe ne veut pas convenir
+avec moi de la signification des mots, il ne me peut
+rien objecter qui ne soit frivole.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>OBJECTION IXe.</h3>
+
+<h3>SUR LA TROISIÈME MÉDITATION.</h3>
+
+
+<p><a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>«Car, en effet, les idées qui me représentent
+des substances sont sans doute quelque chose de
+plus et ont pour ainsi dire plus de réalité objective
+que celles qui me représentent seulement
+des modes ou accidents. Comme aussi celle par
+laquelle je conçois un Dieu souverain, éternel, infini,
+tout-connoissant, tout-puissant, et créateur
+universel de toutes les choses qui sont hors de
+lui, a aussi sans doute en soi plus de réalité objective
+que celles par qui les substances finies me
+sont représentées.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> Voyez Méditation III.</blockquote>
+
+<p>J'ai déjà plusieurs fois remarqué ci-devant que
+nous n'avons aucune idée de Dieu ni de l'âme;
+j'ajoute maintenant ni de la substance: car j'avoue
+bien que la substance, en tant qu'elle est une matière
+capable de recevoir divers accidents, et qui
+est sujette à leurs changements, est aperçue et
+prouvée par le raisonnement; mais néanmoins elle
+n'est point conçue, ou nous n'en avons aucune
+idée. Si cela est vrai, comment peut-on dire que les
+idées qui nous représentent des substances sont
+quelque chose de plus et ont plus de réalité objective
+que celles qui nous représentent des accidents?
+De plus, il semble que M. Descartes
+n'ait pas assez considéré ce qu'il veut dire par ces
+mots, <i>ont plus de réalité</i>. La réalité reçoit-elle le
+plus et le moins? Ou, s'il pense qu'une chose soit
+plus chose qu'une autre, qu'il considère comment
+il est possible que cela puisse être rendu clair à
+l'esprit, et expliqué avec toute la clarté et l'évidence
+qui est requise en une démonstration, et
+avec laquelle il a plusieurs fois traité d'autres matières.</p>
+<br><br>
+
+<h3>RÉPONSE.</h3>
+
+<p>J'ai plusieurs fois dit que j'appelois du nom
+d'idée cela même que la raison nous fait connoître,
+comme aussi toutes les autres choses que
+nous concevons, de quelque façon que nous les
+concevions. Et j'ai suffisamment expliqué comment
+la réalité reçoit le plus et le moins, en disant
+que la substance est quelque chose de plus
+que le mode, et que s'il y a des qualités réelles
+ou des substances incomplètes, elles sont aussi
+quelque chose de plus que les modes, mais quelque
+chose de moins que les substances complètes;
+et enfin que s'il y a une substance infinie et indépendante,
+cette substance a plus d'être ou plus de
+réalité que la substance finie et dépendante: ce qui
+est île soi si manifeste qu'il n'est pas besoin d'y apporter
+une plus ample explication.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>OBJECTION Xe.</h3>
+
+<h3>SUR LA TROISIÈME MÉDITATION.</h3>
+
+
+<p><a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>«Partant, il ne reste que la seule idée de Dieu,
+dans laquelle il faut considérer s'il y a quelque
+chose qui n'ait pu venir de moi-même. Par le
+nom de Dieu, j'entends une substance infinie, indépendante,
+souverainement intelligente, souverainement
+puissante, et par laquelle non seulement
+moi, mais toutes les autres choses qui sont (s'il y
+en a d'autres qui existent) ont été créées: toutes
+lesquelles choses, à dire le vrai, sont telles,
+que plus j'y pense, et moins me semblent-elles
+pouvoir venir de moi seul. Et par conséquent il
+faut conclure de tout ce qui a été dit ci-devant,
+que Dieu existe nécessairement.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> Voyez Méditation III.</blockquote>
+
+<p>Considérant les attributs de Dieu, afin que de là
+nous en ayons l'idée, et que nous voyions s'il y a
+quelque chose en elle qui n'ait pu venir de nous-mêmes,
+je trouve, si je ne me trompe, que ni les
+choses que nous concevons par le nom de Dieu
+ne viennent point de nous, ni qu'il n'est pas nécessaire
+qu'elles viennent d'ailleurs que des objets
+extérieurs. Car, par le nom de Dieu, j'entends <i>une
+substance</i>, c'est-à-dire j'entends que Dieu existe
+(non point par une idée, mais par raisonnement):
+<i>infinie</i>, c'est-à-dire que je ne puis concevoir ni
+imaginer ses termes ou ses dernières parties, que
+je n'en puisse encore imaginer d'autres au-delà;
+d'où il suit que le nom d'<i>infini</i> ne nous fournit pas
+l'idée de l'infinité divine, mais bien celle de mes
+propres termes et limites: <i>indépendante</i>, c'est-à-dire
+je ne conçois point de cause de laquelle Dieu
+puisse venir; d'où il paroît que je n'ai point
+d'autre idée qui réponde à ce nom d'<i>indépendant</i>,
+sinon la mémoire de mes propres idées, qui ont
+toutes leur commencement en divers temps, et
+qui par conséquent sont dépendantes.</p>
+
+<p>C'est pourquoi, dire que Dieu est <i>indépendant</i>,
+ce n'est rien dire autre chose, sinon que Dieu est
+du nombre des choses dont je ne puis imaginer
+l'origine; tout ainsi que dire que Dieu est <i>infini</i>,
+c'est de-même que si nous disions qu'il est du
+nombre des choses dont nous ne concevons point
+les limites. Et ainsi toute cette idée de Dieu est
+réfutée; car quelle est cette idée qui est sans fin et
+sans origine?</p>
+
+<p><i>Souverainement intelligente</i>. Je demande aussi
+par quelle idée M. Descartes conçoit l'intellection
+de Dieu.</p>
+
+<p><i>Souverainement puissante</i>. Je demande aussi par
+quelle idée sa puissance, qui regarde les choses
+<i>futures</i>, c'est-à-dire non existantes, est <i>entendue</i>.
+Certes, pour moi, je conçois la puissance par l'image
+ou la mémoire des choses passées, en raisonnant
+de cette sorte: Il a fait ainsi, donc il a
+pu faire ainsi; donc, tant qu'il sera, il pourra encore,
+faire ainsi, c'est-à-dire il en a la puissance.
+Or toutes ces choses sont des idées qui peuvent
+venir des objets extérieurs.</p>
+
+<p><i>Créateur de toutes les choses qui sont au monde</i>.
+Je puis former quelque image de la création par
+le moyen des choses que j'ai vues, par exemple
+de ce que j'ai vu un homme naissant, et qui est parvenu,
+d'une petitesse presque inconcevable, à la
+forme et à la grandeur qu'il a maintenant; et personne
+à mon avis n'a d'autre idée à ce nom de créateur
+mais il ne suffît pas, pour prouver la création
+du monde, que nous puissions imaginer le monde
+créé. C'est pourquoi, encore qu'on eût démontré
+qu'un être <i>infini, indépendant, tout-puissant, etc.</i>,
+existe, il ne s'ensuit pas néanmoins qu'un créateur
+existe, si ce n'est que quelqu'un pense qu'on infère
+fort bien de ce qu'un certain être existe, lequel
+nous croyons avoir créé toutes les autres
+choses, que pour cela le monde a autrefois été
+créé par lui.</p>
+
+<p>De plus, où M. Descartes dit que l'idée de
+Dieu et de notre âme est née et résidante en nous,
+je voudrais bien savoir si les âmes de ceux-là
+pensent qui dorment profondément et sans aucune
+rêverie: si elles ne pensent point, elles n'ont
+alors aucunes idées; et partant il n'y a point
+d'idée qui soit née et résidante en nous, car ce
+qui est né et résidant en nous est toujours présent
+à notre pensée.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>RÉPONSE.</h3>
+
+<p>Aucune chose de celles que nous attribuons à
+Dieu ne peut venir des objets extérieurs comme
+d'une cause exemplaire: car il n'y a rien en Dieu
+de semblable aux choses extérieures, c'est-à-dire
+aux choses corporelles. Or il est manifeste que
+tout ce que nous concevons être en Dieu de dissemblable
+aux choses extérieures ne peut venir en
+notre pensée par l'entremise de ces mêmes choses,
+mais seulement par celle de la cause de cette diversité,
+c'est-à-dire de Dieu.</p>
+
+<p>Et je demande ici de quelle façon ce philosophe
+tire l'intellection de Dieu des choses extérieures:
+car pour moi j'explique aisément quelle est l'idée
+que j'en ai, en disant que par le mot d'idée j'entends
+la forme de toute perception; car qui est
+celui qui conçoit quelque chose qui ne s'en aperçoive,
+et partant qui n'ait cette forme ou cette
+idée de l'intellection, laquelle venant à étendre à
+l'infini il forme l'idée de l'intellection divine? Et ce
+que je dis de cette perfection se doit entendre de
+même de toutes les autres.</p>
+
+<p>Mais, d'autant que je me suis servi de l'idée de
+Dieu qui est en nous pour démontrer son existence,
+et que dans cette idée une puissance si immense
+est contenue que nous concevons qu'il répugne,
+s'il est vrai que Dieu existe, que quelque
+autre chose que lui existe si elle n'a été créée par
+lui, il suit clairement de ce que son existence a
+été démontrée qu'il a été aussi démontré que tout
+ce monde, c'est-à-dire toutes les autres choses
+différentes de Dieu qui existent, ont été créées
+par lui.</p>
+
+<p>Enfin, lorsque je dis que quelque idée est née
+avec nous, ou qu'elle est naturellement empreinte
+en nos âmes, je n'entends pas qu'elle se présente
+toujours à notre pensée, car ainsi il n'y en auroit
+aucune; mais j'entends seulement que nous avons
+en nous-mêmes la faculté de la produire.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>OBJECTION XIe.</h3>
+
+<h3>SUR LA TROISIÈME MÉDITATION.</h3>
+
+<p><a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>«Et toute la force de l'argument dont je me
+suis servi pour prouver l'existence de Dieu consiste
+en ce que je vois qu'il ne seroit pas possible
+que ma nature fût telle qu'elle est, c'est-à-dire
+que j'eusse en moi l'idée de Dieu, si Dieu n'existoit
+véritablement, à savoir ce même Dieu dont
+j'ai en moi l'idée.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> Voyez Méditation III.</blockquote>
+
+<p>Donc, puisque ce n'est pas une chose démontrée
+que nous ayons en nous l'idée de Dieu, et que la
+religion chrétienne nous oblige de croire que Dieu
+est inconcevable, c'est-à-dire, selon mon opinion,
+qu'on n'en peut avoir d'idée, il s'ensuit que l'existence
+de Dieu n'a point été démontrée, et beaucoup
+moins la création.</p>
+<br><br>
+
+<h3>RÉPONSE.</h3>
+
+<p>Lorsque Dieu est dit inconcevable, cela s'entend
+d'une conception qui le comprenne totalement
+et parfaitement. Au reste, j'ai déjà tant de
+fois expliqué comment nous avons en nous l'idée
+de Dieu, que je ne le puis encore ici répéter sans
+ennuyer les lecteurs.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>OBJECTION XIIe.</h3>
+
+<h3>SUR LA QUATRIÈME MÉDITATION.</h3>
+
+<h3>DU VRAI ET DU FAUX.</h3>
+
+<p><a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>«Et ainsi je connois que l'erreur, en tant que
+telle, n'est pas quelque chose de réel qui dépende
+de Dieu, mais que c'est seulement un défaut;
+et partant que pour faillir je n'ai pas besoin de
+quelque faculté qui m'ait été donnée de Dieu particulièrement
+pour cet effet.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a> Voyez Méditation IV.</blockquote>
+
+<p>Il est certain que l'ignorance est seulement un
+défaut, et qu'il n'est pas besoin d'aucune faculté
+positive pour ignorer; mais, quant à l'erreur, la
+chose n'est pas si manifeste: car il semble que si
+les pierres et les autres choses inanimées ne peuvent
+errer, c'est seulement parce qu'elles n'ont
+pas la faculté de raisonner ni d'imaginer; et partant
+il faut conclure que pour errer il est besoin
+d'un entendement, ou du moins d'une imagination,
+qui sont des facultés toutes deux positives,
+accordée à tous ceux qui se trompent, mais aussi
+à eux seuls.</p>
+
+<p>Outre cela, M. Descartes ajoute: «J'aperçois que
+mes erreurs dépendent du concours de deux causes,
+à savoir de la faculté de connoître qui est en
+moi, et de la faculté d'élire ou bien de mon libre arbitre.»
+Ce qui me semble avoir de la contradiction
+avec les choses qui ont été dites auparavant. Où il
+faut aussi remarquer que la liberté du franc arbitre
+est supposée sans être prouvée, quoique cette supposition
+soit contraire à l'opinion des calvinistes.</p>
+<br><br>
+
+<h3>RÉPONSE.</h3>
+
+<p>Encore que pour faillir il soit besoin de la faculté
+de raisonner, ou pour mieux dire de juger,
+c'est-à-dire d'affirmer et de nier, d'autant que c'en
+est le défaut, il ne s'ensuit pas pour cela que ce
+défaut soit réel, non plus que l'aveuglement n'est
+pas appelé réel, quoique les pierres ne soient pas
+dites aveugles pour cela seulement qu'elles ne
+sont pas capables de voir. Et je suis étonné de n'avoir
+encore pu rencontrer dans toutes ces objections
+aucune conséquence qui me semblât être
+bien déduite de ses principes.</p>
+
+<p>Je n'ai rien supposé ou avancé touchant la liberté
+que ce que nous ressentons tous les jours en nous-mêmes,
+et qui est très connu par la lumière naturelle:
+et je ne puis comprendre pourquoi il est
+dit ici que cela répugne ou a de la contradiction
+avec ce qui a été dit auparavant.</p>
+
+<p>Mais encore que peut-être il y en ait plusieurs
+qui, lorsqu'ils considèrent la préordination de
+Dieu, ne peuvent comprendre comment notre liberté
+peut subsister et s'accorder avec elle, il n'y a
+néanmoins personne qui, se regardant soi-même,
+ne ressente et n'expérimente que la volonté et la
+liberté ne sont qu'une même chose, ou plutôt qu'il
+n'y a point de différence entre ce qui est volontaire
+et ce qui est libre. Et ce n'est pas ici le lieu d'examiner
+quelle est en cela l'opinion des calvinistes.</p>
+<br><br>
+
+<h3>OBJECTION XIIIe.</h3>
+
+<h3>SUR LA QUATRIÈME MÉDITATION.</h3>
+
+<p><a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a> «Par exemple, examinant ces jours passés si
+quelque chose existoit véritablement dans le
+monde, et prenant garde que de cela seul que
+j'examinois cette question il suivoit très évidemment
+que j'existois moi-même, je ne pouvois pas
+m'empêcher de juger qu'une chose que je concevois
+si clairement étoit vraie; non que je m'y
+trouvasse forcé par une cause extérieure, mais
+seulement parce que d'une grande clarté qui étoit
+en mon entendement a suivi une grande inclination
+en ma volonté, et ainsi je me suis porté à
+croire avec d'autant plus de liberté que je me suis
+trouvé avec moins d'indifférence.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> Voyez Méditation IV.</blockquote>
+
+<p>Cette façon de parler, <i>une grande clarté dans l'entendement,</i>
+est métaphorique, et partant n'est pas
+propre à entrer dans un argument: or celui qui
+n'a aucun doute prétend avoir une semblable
+clarté, et sa volonté n'a pas une moindre inclination
+pour affirmer ce dont il n'a aucun doute que
+celui qui a une parfaite science. Cette clarté peut
+donc bien être la cause pourquoi quelqu'un aura
+et défendra avec opiniâtreté quelque opinion, mais
+elle ne lui sauroit faire connoître avec certitude
+qu'elle est vraie.</p>
+
+<p>De plus, non seulement savoir qu'une chose est
+vraie, mais aussi la croire ou lui donner son aveu
+et consentement, ce sont choses qui ne dépendent
+point de la volonté; car les choses qui nous sont
+prouvées par de bons arguments ou racontées
+comme croyables, soit que nous le voulions ou
+non, nous sommes contraints de les croire. Il est
+bien vrai qu'affirmer ou nier, soutenir ou réfuter
+des propositions, ce sont des actes de la volonté;
+mais il ne s'ensuit pas que le consentement et l'aveu
+intérieur dépendent de la volonté.</p>
+
+<p>Et partant, la conclusion qui suit n'est pas suffisamment
+démontrée: «Et c'est dans ce mauvais
+usage de notre liberté que consiste cette privation
+qui constitue la forme de l'erreur.»</p>
+<br><br>
+
+<h3>RÉPONSE.</h3>
+
+<p>Il importe peu que cette façon de parler, <i>une
+grande clarté</i>, soit propre ou non à entrer dans
+un argument, pourvu qu'elle soit propre pour expliquer
+nettement notre pensée, comme elle l'est
+en effet. Car il n'y a personne qui ne sache que
+par ce mot, <i>une clarté dans l'entendement</i>, on entend
+une clarté ou perspicuité de connoissance,
+que tous ceux-là n'ont peut-être pas qui pensent
+l'avoir; mais cela n'empêche pas qu'elle ne diffère
+beaucoup d'une opinion obstinée qui été conçue
+sans une évidente perception.</p>
+
+<p>Or, quand il est dit ici que, soit que nous voulions
+ou que nous ne voulions pas, nous donnons
+notre créance aux choses que nous concevons clairement,
+c'est de même que si on disoit que, soit
+que nous voulions ou que nous ne voulions pas,
+nous voulons et désirons les choses bonnes quand
+elles nous sont clairement connues: car cette façon
+de parler, <i>soit que nous ne voulions pas</i>, n'a point
+de lien en telles occasions, parce qu'il y a de
+la contradiction à vouloir et ne vouloir pas une
+même chose.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>OBJECTION XIVe.</h3>
+
+
+<h3>SUR LA CINQUIÈME MÉDITATION.<br>
+DE L'ESSENCE DES CHOSES CORPORELLES.</h3>
+
+<p><a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>«Comme, par exemple, lorsque j'imagine un
+triangle, encore qu'il n'y ait peut-être en aucun
+lieu du monde hors de ma pensée une telle figure,
+et qu'il n'y en ait jamais eu, il ne laisse pas néanmoins
+d'y avoir une certaine nature, ou forme,
+ou essence déterminée de cette figure, laquelle est
+immuable et éternelle, que je n'ai point inventée,
+et qui ne dépend en aucune façon de mon esprit,
+comme il paroît de ce que l'on peut démontrer
+diverses propriétés de ce triangle.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> Voyez Méditation V.</blockquote>
+
+<p>S'il n'y a point de triangle en aucun lieu du
+monde, je ne puis comprendre comment il a une
+nature, car ce qui n'est nulle part n'est point du
+tout, et n'a donc point aussi d'être ou de nature.
+L'idée que notre esprit conçoit du triangle vient
+d'un autre triangle que nous avons vu ou inventé
+sur les choses que nous avons vues; mais depuis
+qu'une fois nous avons appelé du nom de triangle
+la chose d'où nous pensons que l'idée du triangle
+tire son origine, encore que cette chose périsse, le
+nom demeure toujours. De même, si nous avons
+une fois conçu par la pensée que tous les angles
+d'un triangle pris ensemble sont égaux à deux
+droits, et que nous ayons donné cet autre nom au
+triangle, <i>qu'il est une chose qui a trois angles égaux
+à deux droits</i>, quand il n'y auroit au monde aucun
+triangle, le nom néanmoins ne laisseroit pas de
+demeurer. Et ainsi la vérité de cette proposition
+sera éternelle, <i>que le triangle est une chose qui a
+trois angles égaux à deux droits</i>; mais la nature du
+triangle ne sera pas pour cela éternelle, car s'il
+arrivoit par hasard que tout triangle généralement
+périt, elle cesseroit aussi d'être.</p>
+
+<p>De même cette proposition, <i>l'homme est un animal</i>,
+sera vraie éternellement à cause des noms;
+mais, supposé que le genre humain fut anéanti, il
+n'y auroit plus de nature humaine.</p>
+
+<p>D'où il est évident que l'essence, en tant qu'elle
+est distinguée de l'existence, n'est rien autre chose
+qu'un assemblage de noms par le verbe <i>est</i>; et
+partant l'essence sans l'existence est une fiction
+de notre esprit: et il semble que comme l'image
+d'un homme qui est dans l'esprit est à cet homme,
+ainsi l'essence est à l'existence; ou bien comme cette
+proposition, <i>Socrate est homme</i>, est à celle-ci, <i>Socrate
+est</i> ou <i>existe</i>, ainsi l'essence de Socrate est à
+l'existence du même Socrate: or ceci, <i>Socrate est
+homme</i>, quand Socrate n'existe point, ne signifie autre
+chose qu'un assemblage de noms, et ce mot <i>est</i>
+ou <i>être</i> a sous soi l'image de l'unité d'une chose
+qui est désignée par deux noms.</p>
+<br><br>
+
+<h3>RÉPONSE</h3>
+
+<p>La distinction qui est entre l'essence et l'existence
+est connue de tout le monde; et ce qui est
+dit ici des noms éternels, au lieu des concepts ou
+des idées d'une éternelle vérité, a déjà été ci-devant
+assez réfuté et rejeté.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>OBJECTION XVe.</h3>
+
+<h3>SUR LA SIXIÈME MÉDITATION.</h3>
+
+<h3>DE L'EXISTENCE DES CHOSES MATÉRIELLES.</h3>
+
+
+<p><a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>«Car Dieu ne m'ayant donné aucune faculté
+pour connoître que cela soit (à savoir que Dieu,
+par lui-même ou par l'entremise de quelque créature
+plus noble que le corps, m'envoie les idées
+du corps), mais au contraire, m'ayant donné une
+grande inclination à croire qu'elles me sont envoyées
+ou qu'elles partent des choses corporelles,
+je ne vois pas comment on pourroit l'excuser de
+tromperie, si en effet ces idées partoient d'ailleurs
+ou m'étoient envoyées par d'autres causes
+que par des choses corporelles; et partant il faut
+avouer qu'il y a des choses corporelles qui existent.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> Voyez Méditation VI.</blockquote>
+
+<p>C'est la commune opinion que les médecins ne
+pèchent point qui déçoivent les malades pour leur
+propre santé, ni les pères qui trompent leurs enfants
+pour leur propre bien; et que le mal de la
+tromperie ne consiste pas dans la fausseté des paroles,
+mais dans la malice de celui qui trompe.
+Que M. Descartes prenne donc garde si cette proposition,
+<i>Dieu ne nous peut jamais tromper</i>, prise
+universellement, est vraie; car si elle n'est pas vraie,
+ainsi universellement prise, cette conclusion n'est
+pas bonne, <i>donc il y a des choses corporelles qui
+existent</i>.</p>
+<br><br>
+
+<h3>RÉPONSE.</h3>
+
+<p>Pour la vérité de cette conclusion il n'est pas
+nécessaire que nous ne puissions jamais être trompés,
+car au contraire j'ai avoué franchement que
+nous le sommes souvent; mais seulement que
+nous ne le soyons point quand notre erreur feroit
+paroître en Dieu une volonté de décevoir, laquelle
+ne peut être en lui: et il y a encore ici une conséquence
+qui ne me semble pas être bien déduite
+de ses principes.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>OBJECTION XVIe.</h3>
+
+<h3>SUR LA SIXIÈME MÉDITATION.</h3>
+
+
+<p><a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>«Car je reconnois maintenant qu'il y a entre
+l'une et l'autre (savoir entre la veille et le sommeil)
+une très notable différence, en ce que
+notre mémoire ne peut jamais lier et joindre nos
+songes les uns aux autres et avec toute la suite
+de notre vie, ainsi qu'elle a de coutume de joindre
+les choses qui nous arrivent étant éveillés.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70:</b><a href="#footnotetag70"> (retour) </a> Voyez Méditation VI.</blockquote>
+
+
+<p>Je demande si c'est une chose certaine qu'une
+personne, songeant qu'elle doute si elle songe
+ou non, ne puisse songer que son songe est joint
+et lié avec les idées d'une longue suite de choses
+passées. Si elle le peut, les choses qui semblent
+ainsi à celui qui dort être les actions de sa vie passée
+peuvent être tenues pour vraies, tout de même que
+s'il étoit éveillé. De plus, d'autant, comme il dit lui-même,
+que toute la certitude de la science et toute
+sa vérité dépend de la seule connoissance du vrai
+Dieu, ou bien un athée ne peut pas reconnoître
+qu'il veille par la mémoire des actions de sa vie
+passée, ou bien une personne peut savoir qu'elle
+veille sans la connoissance du vrai Dieu.</p>
+<br><br>
+
+<h3>RÉPONSE.</h3>
+
+<p>Celui qui dort et songe ne peut pas joindre et
+assembler parfaitement et avec vérité ses rêveries
+avec les idées des choses passées, encore qu'il puisse
+songer qu'il les assemble. Car qui est-ce qui nie
+que celui qui dort se puisse tromper? Mais après,
+étant éveillé, il connoîtra facilement son erreur.</p>
+
+<p>Et un athée peut reconnoître qu'il veille par la
+mémoire des actions de sa vie passée; mais il ne
+peut pas savoir que ce signe est suffisant pour le
+rendre certain qu'il ne se trompe point, s'il ne sait
+qu'il a été créé de Dieu, et que Dieu ne peut être
+trompeur.</p>
+<br>
+
+<p><b>FIN DU TOME PREMIER.</b></p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>TABLE</h3>
+
+<h3>DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE TOME PREMIER.</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>ÉLOGE DE DESCARTES</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p> NOTES</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>DISCOURS DE LA MÉTHODE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES</p>
+<p> ÉPÎTRE</p>
+<p> PRÉFACE</p>
+<p> ABRÉGÉ DES SIX MÉDITATIONS</p>
+<p> MÉDITATION PREMIÈRE</p>
+<p> MÉDITATION DEUXIÈME</p>
+<p> MÉDITATION TROISIÈME</p>
+<p> MÉDITATION QUATRIÈME</p>
+<p> MÉDITATION CINQUIÈME</p>
+<p> MÉDITATION SIXIÈME</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>OBJECTIONS ET RÉPONSES</p>
+<p> PREMIÈRES OBJECTIONS, FAITES PAR M. CATÊRUS</p>
+<p> RÉPONSES</p>
+<p> SECONDES OBJECTIONS, RECUEILLIES PAR LE P. MERSENNE.</p>
+<p> RÉPONSES</p>
+<p> TROISIÈMES OBJECTIONS, FAITES PAR M. HOBBES, ET RÉPONSES.</p>
+ </div> </div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Discours de la méthode, by René Descartes
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DISCOURS DE LA MÉTHODE ***
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
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+</body>
+</html>