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diff --git a/13846-h/13846-h.htm b/13846-h/13846-h.htm new file mode 100644 index 0000000..b9a096b --- /dev/null +++ b/13846-h/13846-h.htm @@ -0,0 +1,14624 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Discours sur la methode</title> + <meta name="author" content="René Descartes"> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 20%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.9em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.dropcap {float: left} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + + + + +</style> + +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13846 ***</div> + +<h3>Descartes, René</h3> +<br><br> + +<h3><i>Oeuvres de Descartes, précédées de l'éloge<br> +de René Descartes par Thomas</i></h3> +<br><br> + +<h1>OEUVRES<br> +DE DESCARTES.</h1> + +<h3>TOME PREMIER</h3> + + +<h4>PUBLIÉES +PAR VICTOR COUSIN.</h4> + +<br><br> + +<p>A</p> + +<p>M. ROYER-COLLARD,</p> + +<p>Professeur de l'histoire de la philosophie morale<br> +à la Faculté des Lettres de l'Académie de Paris</p> + +<p>QUI LE PREMIER, DANS UNE CHAIRE FRANÇAISE,<br> +COMBATTIT LA PHILOSOPHIE DES SENS,<br> +ET RÉHABILITA DESCARTES,</p> + +<p>Témoignage<br> +DE MA VIVE RECONNAISSANCE<br> +POUR SES LEÇONS, SES CONSEILS ET SON AMITIÉ</p> +<br><br> + + +<h3>ÉLOGE<br> +DE<br> +RENÉ DESCARTES,</h3> + +<h4>PAR THOMAS,</h4> +<br> + +<p><b>DISCOURS QUI A REMPORTÉ LE PRIX DE<br> +L'ACADÉMIE FRANÇAISE EN 1765.</b></p> + + + +<p>Lorsque les cendres de DESCARTES, né en France +et mort en Suède, furent rapportées, seize ans après +sa mort, de Stockholm à Paris; lorsque tous les savants, +rassemblés dans un temple, rendoient à sa +dépouille des honneurs qu'il n'obtint jamais pendant +sa vie, et qu'un orateur se préparait à louer +devant cette assemblée le grand homme qu'elle +regrettait, tout-à-coup il vint un ordre qui défendit +de prononcer cet éloge funèbre. Sans doute on +pensoit alors que les grands seuls ont droit aux +éloges publics; et l'on craignit de donner à la nation +l'exemple dangereux d'honorer un homme +qui n'avoit eu que le mérite et la distinction du +génie. Je viens, après cent ans, prononcer cet +éloge. Puisse-t-il être digne et de celui à qui il est +offert, et des sages qui vont l'entendre! Peut-être +au siècle de Descartes on étoit encore trop près de +lui pour le bien louer. Le temps seul juge les philosophes +comme les rois, et les met à leur place.</p> + +<p>Le temps a détruit les opinions de Descartes, mais +sa gloire subsiste. Il est semblable à ces rois détrônés +qui, sur les ruines même de leur empire, +paroissent nés pour commander aux hommes. +Tant que la philosophie et la vérité seront quelque +chose sur la terre, on honorera celui qui a jeté les +fondements de nos connaissances, et recréé, pour +ainsi dire, l'entendement humain. On louera Descartes +par admiration, par reconnoissance, par +intérêt même; car si la vérité est un bien, il faut +encourager ceux qui la cherchent.</p> + +<p>Ce seroit aux pieds de la statue de Newton qu'il +faudroit prononcer l'éloge de Descartes; ou plutôt +ce seroit à Newton à louer Descartes. Qui mieux +que lui seroit capable de mesurer la carrière parcourue +avant lui? Aussi simple qu'il étoit grand, +Newton nous découvriroit toutes les pensées que +les pensées de Descartes lui ont fait naître. Il y a +des vérités stériles, et pour ainsi dire mortes, qui +n'avancent de rien dans l'étude de la nature: il y +a des erreurs de grands hommes qui deviennent +fécondes en vérités. Après Descartes, on a été plus +loin que lui; mais Descartes a frayé la route. +Louons Magellan d'avoir fait le tour du globe; +mais rendons justice à Colomb, qui le premier a +soupçonné, a cherché, a trouvé un nouveau monde.</p> + +<p>Tout dans cet ouvrage sera consacré à la philosophie +et à la vertu. Peut-être y a-t-il des hommes +dans ma nation qui ne me pardonneroient point +l'éloge d'un philosophe vivant; mais Descartes est +mort, et depuis cent quinze ans il n'est plus; je +ne crains ni de blesser l'orgueil ni d'irriter l'envie.</p> + +<p>Pour juger Descartes, pour voir ce que l'esprit +d'un seul homme a ajouté à l'esprit humain, il +faut voir le point d'où il est parti. Je peindrai donc +l'état de la philosophie et des sciences au moment +où naquit ce grand homme; je ferai voir comment +la nature le forma, et comment elle prépara cette +révolution qui a eu tant d'influence. Ensuite je +ferai l'histoire de ses pensées. Ses erreurs mêmes +auront je ne sais quoi de grand. Ou verra l'esprit +humain, frappé d'une lumière nouvelle, se réveiller, +s'agiter, et marcher sur ses pas. Le mouvement +philosophique se communiquera d'un +bout de l'Europe à l'autre. Cependant, au milieu +de ce mouvement général, nous reviendrons sur +Descartes; nous contemplerons l'homme en lui; +nous chercherons si le génie donne des droits au +bonheur; et nous finirons peut-être par répandre +des larmes sur ceux qui, pour le bien de +l'humanité et leur propre malheur, sont condamnés +à être de grands hommes.</p> + +<p>La philosophie, née dans l'Égypte, dans l'Inde +et dans la Perse, avoit été en naissant presque +aussi barbare que les hommes. Dans la Grèce, +aussi féconde que hardie, elle avoit créé tous ces +systèmes qui expliquoient l'univers, ou par le +principe des éléments, ou par l'harmonie des +nombres, ou par les idées éternelles, ou par des +combinaisons de masses, de figures et de mouvements, +ou par l'activité de la forme qui vient s'unir +à la matière. Dans Alexandrie, et à la cour +des rois, elle avoit perdu ce caractère original +et ce principe de fécondité que lui avoit donné +un pays libre. A Rome, parmi des maîtres et des +esclaves, elle avoit été également stérile; elle s'y +étoit occupée, ou à flatter la curiosité des princes, +ou à lire dans les astres la chute des tyrans. Dans +les premiers siècles de l'église, vouée aux enchantements +et aux mystères, elle avoit cherché à +lier commerce avec les puissances célestes ou infernales. +Dans Constantinople, elle avoit tourné +autour des idées des anciens Grecs, comme autour +des bornes du monde. Chez les Arabes, +chez ce peuple doublement esclave et par sa religion +et par son gouvernement, elle avoit eu ce +même caractère d'esclavage, bornée à commenter +un homme, au lieu d'étudier la nature. Dans +les siècles barbares de l'Occident, elle n'avoit été +qu'un jargon absurde et insensé que consacroit le +fanatisme et qu'adoroit la superstition. Enfin, à +la renaissance des lettres, elle n'avoit profité de +quelques lumières que pour se remettre par choix +dans les chaînes d'Aristote. Ce philosophe, depuis +plus de cinq siècles, combattu, proscrit, +adoré, excommunié, et toujours vainqueur, dictoit +aux nations ce qu'elles devoient croire; ses +ouvrages étant plus connus, ses erreurs étoient +plus respectées. On négligeoit pour lui l'univers; +et les hommes, accoutumés depuis longtemps à se +passer de l'évidence, croyoient tenir dans leurs +mains les premiers principes des choses, parce que +leur ignorance hardie prononçoit des mots +obscurs et vagues qu'ils croyoient entendre.</p> + +<p>Voilà les progrès que l'esprit humain avoit faits +pendant trente siècles. On remarque, pendant +cette longue révolution de temps, cinq ou six +hommes qui ont pensé, et créé des idées; et le reste +du monde a travaillé sur ces pensées, comme +l'artisan, dans sa forge, travaille sur les métaux +que lui fournit la mine. Il y a eu plusieurs siècles +de suite où l'on n'a point avancé d'un pas vers la +vérité; il y a eu des nations qui n'ont pas contribué +d'une idée à la masse des idées générales. Du +siècle d'Aristote à celui de Descartes, j'aperçois +un vide de deux mille ans. Là, la pensée originale +se perd, comme un fleuve qui meurt dans +les sables, ou qui s'ensevelit sous terre, et qui +ne reparoît qu'à mille lieues de là, sous de nouveaux +cieux et sur une terre nouvelle. Quoi donc! +y a-t-il pour l'esprit humain des temps de sommeil +et de mort, comme il y en a de vie et d'activité? +ou le don de penser par soi-même est-il réservé +à un si petit nombre d'hommes? ou les grandes +combinaisons d'idées sont-elles bornées par la nature, +et s'épuisent-elles avec rapidité? Dans cet +état de l'esprit humain, dans cet engourdissement +général, il falloit un homme qui remontât l'espèce +humaine, qui ajoutât de nouveaux ressorts à +l'entendement, qui se ressaisît du don de penser, +qui vît ce qui étoit fait, ce qui restoit à faire, et +pourquoi les progrès avoient été suspendus tant +de siècles; un homme qui eût assez d'audace pour +renverser, assez de génie pour reconstruire, assez +de sagesse pour poser des fondements sûrs, assez +d'éclat pour éblouir son siècle et rompre l'enchantement +des siècles passés; un homme qui +étonnât par la grandeur de ses vues; un homme +en état de rassembler tout ce que les sciences +avoient imaginé ou découvert dans tous les siècles, +et de réunir toutes ces forces dispersées +pour en composer une seule force avec laquelle +il remuât pour ainsi dire l'univers; un homme +d'un génie actif, entreprenant, qui sût voir où +personne ne voyoit, qui désignât le but et qui +traçât la route, qui, seul et sans guide, franchît +par-dessus les précipices un intervalle immense, +et entraînât après lui le genre humain. Cet homme +devoit être Descartes. Ce seroit sans doute un +beau spectacle de voir comment la nature le prépara +du loin et le forma; mais qui peut suivre la +nature dans sa marche? Il y a sans doute une +chaîne des pensées des hommes depuis l'origine +du monde jusqu'à nous; chaîne qui n'est ni moins +mystérieuse ni moins grande que celle des êtres +physiques. Les siècles ont influé sur les siècles, les +nations sur les nations, les vérités sur les erreurs, +les erreurs sur les vérités. Tout se tient dans l'univers; +mais qui pourrait tracer la ligne? On peut +du moins entrevoir ce rapport général; on peut dire +que, sans cette foule d'erreurs qui ont inondé le +monde, Descartes peut-être n'eût point trouvé la +route de la vérité. Ainsi chaque philosophe en s'égarant +avançoit le terme. Mais, laissant là les temps +trop reculés, je veux chercher dans le siècle même +de Descartes, ou dans ceux qui ont immédiatement +précédé sa naissance, tout ce qui a pu servir à le +former en influant sur son génie.</p> + +<p>Et d'abord j'aperçois dans l'univers une espèce +de fermentation générale. La nature semble être +dans un de ces moments où elle fait les plus grands +efforts: tout s'agite; on veut partout remuer les +anciennes bornes, on veut étendre la sphère humaine. +Vasco de Gama découvre les Indes, Colomb +découvre l'Amérique, Cortès et Pizarro subjuguent +des contrées immenses et nouvelles, Magellan +cherche les terres australes, Drake fait le +tour du monde. L'esprit des découvertes anime +toutes les nations. De grands changements dans +la politique et les religions ébranlent l'Europe, +l'Asie et l'Afrique. Cette secousse se communique +aux sciences. L'astronomie renaît dès le quinzième +siècle. Copernic rétablit le système de Pythagore +et le mouvement de la terre; pas immense fait dans +la nature! Tycho-Brahé ajoute aux observations +de tous les siècles; il corrige et perfectionne la +théorie des planètes, détermine le lieu d'un grand +nombre d'étoiles fixes, démontre la région que +les comètes occupent dans l'espace. Le nombre des +phénomènes connus s'augmente. Le législateur +des deux paroît; Kepler confirme ce qui a été +trouvé avant lui, et ouvre la route à des vérités +nouvelles. Mais il falloit de plus grands secours. +Les verres concaves et convexes, inventés par hasard +au treizième siècle, sont réunis trois cents ans +après, et forment le premier télescope. L'homme +touche aux extrémités de la création. Galilée fait +dans les cieux ce que les grands navigateurs faisoient +sur les mers; il aborde à de nouveaux +mondes. Les satellites de Jupiter sont connus. Le +mouvement de la terre est confirmé par les phases +de Vénus. La géométrie est appliquée à la doctrine +du mouvement. La force accélératrice dans +la chute des corps est mesurée; on découvre la +pesanteur de l'air, on entrevoit son élasticité. +Bacon fait le dénombrement des connoissances +humaines et les juge: il annonce le besoin de refaire +des idées nouvelles, et prédit quelque chose +de grand pour les siècles à venir. Voilà ce que la +nature avoit fait pour Descartes avant sa naissance; +et comme par la boussole elle avoit réuni +les parties les plus éloignées du globe, par le télescope +rapproché de la terre les dernières limites +des cieux, par l'imprimerie elle avoit établi la +communication rapide du mouvement entre les +esprits d'un bout du monde à l'autre.</p> + +<p>Tout étoit disposé pour une révolution. Déjà est +né celui qui doit faire ce grand changement<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>; il +ne reste à la nature que d'achever son ouvrage, et +de mûrir Descartes pour le genre humain, comme +elle a mûri le genre humain pour lui. Je ne m'arrête +point sur son éducation<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>; dès qu'il s'agit des +âmes extraordinaires, il n'en faut point parler. Il +y a une éducation pour l'homme vulgaire; il n'y +en a point d'autre pour l'homme de génie que celle +qu'il se donne à lui-même: elle consiste presque +toujours à détruire la première. Descartes, par +celle qu'il reçut, jugea son siècle. Déjà il voit +au-delà; déjà il imagine et pressent un nouvel +ordre des sciences: tel, de Madrid ou de Gènes, +Colomb pressentoit l'Amérique.</p> + +<p>La nature, qui travailloit sur cette âme et la +disposoit insensiblement aux grandes choses, y +avoit mis d'abord une forte passion pour la vérité. +Ce fut là peut-être son premier ressort. Elle y +ajoute ce désir d'être utile aux hommes, qui s'étend +à tous les siècles et à toutes les nations; +désir qu'on ne s'étoit point encore avisé de calomnier. +Elle lui donne ensuite, pour tout le temps +de sa jeunesse, une activité inquiète<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>, ces tourments +du génie, ce vide d'une âme que rien ne +remplit encore, et qui se fatigue à chercher autour +d'elle ce qui doit la fixer. Alors elle le promène +dans l'Europe entière, et fait passer rapidement +sous ses yeux les plus grands spectacles. +Elle lui présente, en Hollande, un peuple qui +brise ses chaînes et devient libre, le fanatisme +germant au sein de la liberté, les querelles de +la religion changées en factions d'état; en Allemagne, +le choc de la ligue protestante et de la +ligue catholique, le commencement d'un carnage +de trente années; aux extrémités de la Pologne, +dans le Brandebourg, la Poméranie et le Holstein, +les contre-coups de cette guerre affreuse; en Flandre, +le contraste de dix provinces opulentes restées +soumises à l'Espagne, tandis que sept provinces +pauvres combattoient depuis cinquante ans pour +leur liberté; dans la Valteline, les mouvements +de l'ambition espagnole, les précautions inquiètes +de la cour de Savoie; eu Suisse, des lois et des +moeurs, une pauvreté fière, une liberté sans orages; +à Gênes, toutes les factions des républiques, +tout l'orgueil des monarchies; à Venise, le pouvoir +des nobles, l'esclavage du peuple, une liberté +tyrannique; à Florence, les Médicis, les arts, et +Galilée; à Rome, toutes les nations rassemblées +par la religion, spectacle qui vaut peut-être bien +celui des statues et des tableaux; en Angleterre, +les droits des peuples luttant contre ceux des +rois, Charles Ier sur le trône, et Cromwell encore +dans la foule<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. L'âme de Descartes, à travers +tous ces objets, s'élève et s'agrandit. La religion, +la politique, la liberté, la nature, la morale, +tout contribue à étendre ses idées; car l'on se +trompe si l'on croit que l'âme du philosophe doit +se concentrer dans l'objet particulier qui l'occupe. +Il doit tout embrasser, tout voir. Il y a des +points de réunion où toutes les vérités se touchent; +et la vérité universelle n'est elle-même que +la chaîne de tous les rapports. Pour voir de plus +près le genre humain sous toutes les faces, Descartes +se mêle dans ces jeux sanglants des rois, où +le génie s'épuise à détruire, et où des milliers +d'hommes, assemblés contre des milliers d'hommes, +exercent le meurtre par art et par principes<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>. +Ainsi Socrate porta les armes dans sa jeunesse. +Partout il étudie l'homme et le monde. Il +analyse l'esprit humain; il observe les opinions, +suit leur progrès, examine leur influence, remonte +à leur source. De ces opinions, les unes +naissent du gouvernement, d'autres du climat, +d'autres de la religion, d'autres de la forme des +langues, quelques unes des moeurs, d'autres des +lois, plusieurs de toutes ces causes réunies: il y en +a qui sortent du fond même de l'esprit humain et +de la constitution de l'homme, et celles-là sont à +peu près les mêmes chez tous les peuples; il y en +a d'autres qui sont bornées par les montagnes et +par les fleuves, car chaque pays a ses opinions +comme ses plantes: toutes ensemble forment la +raison du peuple. Quel spectacle pour un philosophe! +Descartes en fut épouvanté. Voilà donc, +dit-il, la raison humaine! Dès ce moment il sentit +s'ébranler tout l'édifice de ses connoissances: +il voulut y porter la main pour achever de le +renverser; mais il n'avoit point encore assez de +force, et il s'arrêta. Il poursuit ses observations; +il étudie la nature physique: tantôt il la considère +dans toute son étendue, comme ne formant qu'un +seul et immense ouvrage; tantôt il la suit dans +ses détails. La nature vivante et la nature morte, +l'être brut et l'être organisé, les différentes classes +de grandeurs et de formes, les destructions et +les renouvellements, les variétés et les rapports, +rien ne lui échappe, comme rien ne l'étonne. +J'aime à le voir debout sur la cime des Alpes, +élevé, par sa situation, au-dessus de l'Europe entière, +suivant de l'oeil la course du Pô, du Rhin, +du Rhône et du Danube, et de là s'élevant par la +pensée vers les deux, qu'il paroît toucher, pénétrant +dans les réservoirs destinés à fournir à l'Europe +ces amas d'eaux immenses; quelquefois observant +à ses pieds les espèces innombrables de végétaux +semés par la nature sur le penchant des +précipices, ou entre les pointes des rochers; +quelquefois mesurant la hauteur de ces montagnes +de glace, qui semblent jetées dans les vallons +des Alpes pour les combler, ou méditant +profondément à la lueur des orages<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>. Ah! c'est +dans ces moments que l'âme du philosophe s'étend, +devient immense et profonde comme la +nature; c'est alors que ses idées s'élèvent et parcourent +l'univers. Insatiable de voir et de connoître, +partout où il passe, Descartes interroge +la vérité; il la demande à tous les lieux qu'il parcourt, +il la poursuit de pays en pays. Dans les +villes prises d'assaut, ce sont les savants qu'il +cherche. Maximilien de Bavière voit dans Prague, +dont il s'est rendu maître, la capitale d'un royaume +conquis; Descartes n'y voit que l'ancien séjour de +Tycho-Brahé. Sa mémoire y étoit encore récente; +il interroge tous ceux qui l'ont connu, il suit les +traces de ses pensées; il rassemble dans les conversations +le génie d'un grand homme. Ainsi voyageoient +autrefois les Pythagore, et les Platon, lorsqu'ils +alloient dans l'Orient étudier ces colonnes, +archives des nations et monuments des découvertes +antiques. Descartes, à leur exemple, ramasse tout +ce qui peut l'instruire. Mais tant d'idées acquises +dans ses voyages ne lui auroient encore servi de +rien, s'il n'avoit eu l'art de se les approprier par +des méditations profondes; art si nécessaire au +philosophe, si inconnu au vulgaire, et peut-être +si étranger à l'homme. En effet, qu'est-ce que +méditer? C'est ramener au dedans de nous notre +existence répandue tout entière au dehors; c'est +nous retirer de l'univers pour habiter dans notre +âme; c'est anéantir toute l'activité des sens pour +augmenter celle de la pensée; c'est rassembler +en un point toutes les forces de l'esprit; c'est +mesurer le temps, non plus par le mouvement et +par l'espace, mais par la succession lente ou rapide +des idées. Ces méditations, dans Descartes, +avoient tourné en habitude<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>; elles le suivoient +partout: dans les voyages, dans les camps, dans +les occupations les plus tumultueuses, il avoit +toujours un asile prêt où son âme se retiroit au +besoin. C'étoit là qu'il appeloit ses idées; elles +accouroient en foule: la méditation les faisoit +naître, l'esprit géométrique venoit les enchaîner. +Dès sa jeunesse il s'étoit avidement attaché aux +mathématiques, comme au seul objet qui lui présentoit +l'évidence<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>. C'étoit là que son âme se +reposoit de l'inquiétude qui la tourmentoit partout +ailleurs. Mais, dégoûté bientôt de spéculations +abstraites, le désir de se rapprocher des +hommes le rentraînoit à l'étude de la nature. Il se +livroit à toutes les sciences: il n'y trouvoit pas la +certitude de la géométrie, qu'elle ne doit qu'à la +simplicité de son objet; mais il y transportoit +du moins la méthode des géomètres. C'est d'elle +qu'il apprenoit à fixer toujours le sens des termes, +et à n'en abuser jamais; à décomposer l'objet de +son étude, à lier les conséquences aux principes; +à remonter par l'analyse, à descendre par la synthèse. +Ainsi l'esprit géométrique affermissoit sa +marche; mais le courage et l'esprit d'indépendance +brisoient devant lui les barrières pour lui frayer +des routes. Il étoit né avec l'audace qui caractérise +le génie; et sans doute les événements dont il +avoit été témoin, les grands spectacles de liberté +qu'il avoit vus en Allemagne, en Hollande, dans +la Hongrie et dans la Bohème, avoient contribué +à développer encore en lui cette fierté d'esprit +naturelle. Il osa donc concevoir l'idée de s'élever +contre les tyrans de la raison. Mais, avant de détruire +tous les préjugés qui étoient sur la terre, il +falloit commencer par les détruire en lui-même. +Comment y parvenir? comment anéantir des formes +qui ne sont point notre ouvrage, et qui sont le +résultat nécessaire de mille combinaisons faites +sans nous? Il falloit, pour ainsi dire, détruire son +âme et la refaire. Tant de difficultés n'effrayèrent +point Descartes. Je le vois, pendant près de dix +ans, luttant contre lui-même pour secouer toutes +ses opinions. Il demande compte à ses sens de +toutes les idées qu'ils ont portées dans son âme; il +examine tous les tableaux de son imagination, et +les compare avec les objets réels; il descend dans +l'intérieur de ses perceptions, qu'il analyse; il parcourt +le dépôt de sa mémoire, et juge tout ce qui +y est rassemblé. Partout il poursuit le préjugé, il +le chasse de retraite en retraite; son entendement, +peuplé auparavant d'opinions et d'idées, +devient un désert immense, mais où désormais +la vérité peut entrer<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.</p> + +<p>Voilà donc la révolution faite dans l'âme de +Descartes: voilà ses idées anciennes détruites. Il +ne s'agit plus que d'en créer d'autres. Car, pour +changer les nations, il ne suffit point d'abattre; +il faut reconstruire. Dès ce moment, Descartes ne +pense plus qu'à élever une philosophie nouvelle. +Tout l'y invite; les exhortations de ses amis, le +désir de combler le vide qu'il avoit fait dans ses +idées, je ne sais quel instinct qui domine le grand +homme, et, plus que tout cela, l'ambition de faire +des découvertes dans la nature, pour rendre les +hommes moins misérables ou plus heureux. Mais, +pour exécuter un pareil dessein, il sentit qu'il +falloit se cacher. Hommes du monde, si fiers de +votre politesse et de vos avantages, souffrez que je +vous dise la vérité; ce n'est jamais parmi vous que +l'on fera ni que l'on pensera de grandes choses. +Vous polissez l'esprit, mais vous énervez le génie. +Qu'a-t-il besoin de vos vains ornements? Sa grandeur +fait sa beauté. C'est dans la solitude que +l'homme de génie est ce qu'il doit être; c'est là qu'il +rassemble toutes les forces de son âme. Auroit-il +besoin des hommes? N'a-t-il pas avec lui la nature? +et il ne la voit point à travers les petites +formes de la société, mais dans sa grandeur primitive, +dans sa beauté originale et pure. C'est +dans la solitude que toutes les heures laissent une +trace, que tous les instants sont représentés par +une pensée, que le temps est au sage, et le sage +à lui-même. C'est dans la solitude surtout que +l'âme a toute la vigueur de l'indépendance. Là elle +n'entend point le bruit des chaînes que le despotisme +et la superstition secouent sur leurs esclaves: +elle est libre comme la pensée de l'homme qui +existeroit seul. Cette indépendance, après la vérité, +étoit la plus grande passion de Descartes. +Ne vous en étonnez point; ces deux passions +tiennent l'une à l'autre. La vérité est l'aliment +d'une âme fière et libre, tandis que l'esclave n'ose +même lever les yeux jusqu'à elle. C'est cet amour +de la liberté qui engage Descartes à fuir tous les +engagements, à rompre tous les petits liens de société, +à renoncer à ces emplois qui ne sont trop +souvent que les chaînes de l'orgueil. Il falloit qu'un +homme comme lui ne fût qu'à la nature et au genre +humain. Descartes ne fut donc ni magistrat, ni +militaire, ni homme de cour<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>. Il consentit à +n'être qu'un philosophe, qu'un homme de génie, +c'est-à-dire rien aux yeux du peuple. Il renonce +même à son pays; il choisit une retraite dans la +Hollande. C'est dans le séjour de la liberté qu'il +va fonder une philosophie libre. Il dit adieu à ses +parents, à ses amis, à sa patrie; il part<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>. L'amour +de la vérité n'est plus dans son coeur un +sentiment ordinaire; c'est un sentiment religieux +qui élève et remplit son âme. Dieu, la nature, les +hommes, voilà quels vont être, le reste de sa vie, +les objets de ses pensées. Il se consacre à cette +occupation aux pieds des autels. O jour, ô moment +remarquable dans l'histoire de l'esprit humain! +Je crois voir Descartes, avec le respect dont +il étoit pénétré pour la Divinité, entrer dans le +temple, et s'y prosterner. Je crois l'entendre dire +à Dieu: O Dieu, puisque tu m'as créé, je ne veux +point mourir sans avoir médité sur tes ouvrages. Je +vais chercher la vérité, si tu l'as mise sur la terre. +Je vais me rendre utile à l'homme, puisque je +suis homme. Soutiens ma foiblesse, agrandis mon +esprit, rends-le digne de la nature et de toi. Si tu +permets que j'ajoute à la perfection des hommes, +je te rendrai grâce en mourant, et ne me repentirai +point d'être né.</p> + +<p>Je m'arrête un moment: l'ouvrage de la nature +est achevé. Elle a préparé avant la naissance de +Descartes tout ce qui devoit influer sur lui; elle +lui a donné les prédécesseurs dont il avoit besoin; +elle a jeté dans son sein les semences qui devoient +y germer; elle a établi entre son esprit et +son âme les rapports nécessaires; elle a fait passer +sous ses yeux tous les grands spectacles et du +monde physique et du monde moral; elle a rassemblé +autour de lui, ou dans lui, tous les ressorts; +elle a mis dans sa main tous les instruments: +son travail est fini. Ici commence celui de +Descartes. Je vais faire l'histoire de ses pensées: +on verra une espèce de création; elle embrassera +tout ce qui est; elle présentera une machine immense, +mue avec peu de ressorts: on y trouvera +le grand caractère de la simplicité, l'enchaînement +de toutes les parties, et souvent, comme dans la +nature physique, un ordre réel caché sous un +désordre apparent.</p> + +<p>Je commence par où il a commencé lui-même. +Avant de mettre la main à l'édifice, il faut jeter +les fondements; il faut creuser jusqu'à la source +de la vérité; il faut établir l'évidence, et distinguer +son caractère. Nous avons vu Descartes renverser +toutes les fausses opinions qui étoient dans +son âme; il fait plus, il s'élève à un doute universel<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>. +Celui qui s'est trompé une fois peut +se tromper toujours. Aussitôt les cieux, la terre, +les figures, les sons, les couleurs, son corps +même, et les sens avec lesquels il voyage dans l'univers, +tout s'anéantit à ses yeux. Rien n'est assuré, +rien n'existe. Dans ce doute général, où trouver +un point d'appui? Quelle première vérité servira de +base à toutes les vérités? Pour Dieu, cette première +vérité est partout. Descartes la trouve dans son +doute même. Puisque je doute, je pense; puisque +je pense, j'existe. Mais à quelle marque la reconnoît-il? +A l'empreinte de l'évidence. Il établit donc +pour principe de ne regarder comme vrai que ce +qui est évident, c'est-à-dire ce qui est clairement +contenu dans l'idée de l'objet qu'il contemple. +Tel est ce fameux doute philosophique de Descartes. +Tel est le premier pas qu'il fait pour en +sortir, et la première règle qu'il établit. C'est cette +règle qui a fait la révolution de l'esprit humain. +Pour diriger l'entendement, il joint l'analyse au +doute. Décomposer les questions et les diviser +en plusieurs branches; avancer par degrés +des objets les plus simples aux plus composés, +et des plus connus aux plus cachés; combler +l'intervalle qui est entre les idées éloignées et +le remplir par toutes les idées intermédiaires; +mettre dans ces idées un tel enchaînement que +toutes se déduisent aisément les unes des autres, +et que les énoncer, ce soit pour ainsi dire les démontrer; +voilà les autres règles qu'il a établies, +et dont il a donné l'exemple<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>. On entrevoit +déjà toute la marche de sa philosophie. Puisqu'il +faut commencer par ce qui est évident et simple, +il établira des principes qui réunissent ce double +caractère. Pour raisonner sur la nature, il s'appuiera +sur des axiomes, et déduira des causes générales +tous les effets particuliers. Ne craignons +pas de l'avouer, Descartes a tracé un plan trop +élevé pour l'homme; ce génie hardi a eu l'ambition +de connoître comme Dieu même connoît, +c'est-à-dire par les principes: mais sa méthode +n'en est pas moins la créatrice de la philosophie. +Avant lui, il n'y avoit qu'une logique de mots. +Celle d'Aristote apprenoit plus à définir et à diviser +qu'à connoître; à tirer les conséquences, qu'à +découvrir les principes. Celle des scolastiques, +absurdement subtile, laissoit les réalités pour s'égarer +dans des abstractions barbares. Celle de Raimond +Lulle n'étoit qu'un assemblage de caractères +magiques pour interroger sans entendre, et répondre +sans être entendu. C'est Descartes qui créa +cette logique intérieure de l'âme, par laquelle l'entendement +se rend compte à lui-même de toutes ses +idées, calcule sa marche, ne perd jamais de vue le +point d'où il part et le terme où il veut arriver; esprit +de raison plutôt que de raisonnement, et qui +s'applique à tous les arts comme à toutes les sciences.</p> + +<p>Sa méthode est créée: il a fait comme ces grands +architectes qui, concevant des ouvrages nouveaux, +commencent par se faire de nouveaux instruments +et des machines nouvelles. Aidé de ce secours, il +entre dans la métaphysique. Il y jette d'abord un +regard. Qu'aperçoit-il? une audace puérile de l'esprit +humain, des êtres imaginaires, des rêveries +profondes, des mots barbares; car, dans tous les +temps, l'homme, quand il n'a pu connoître, a créé +des signes pour représenter des idées qu'il n'avoit +pas, et il a pris ces signes pour des connoissances. +Descartes vit d'un coup d'oeil ce que devoit être +la métaphysique. Dieu, l'âme, et les principes généraux +des sciences, voilà ses objets<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>. Je m'élève +avec lui jusqu'à la première cause. Newton la +chercha dans les mondes; Descartes la cherche dans +lui-même. Il s'étoit convaincu de l'existence de son +âme; il avoit senti en lui l'être qui pense, c'est-à-dire +l'être qui doute, qui nie, qui affirme, qui conçoit, +qui veut, qui a des erreurs, qui les combat. Cet +être intelligent est donc sujet à des imperfections. +Mais toute idée d'imperfection suppose l'idée d'un +être plus parfait. De l'idée du parfait naît l'idée de +l'infini. D'où lui naît cette idée? Comment l'homme, +dont les facultés sont si bornées, l'homme qui passe +sa vie à tourner dans l'intérieur d'un cercle étroit, +comment cet être si foible a-t-il pu embrasser et +concevoir l'infini? Cette idée ne lui est-elle pas +étrangère? ne suppose-t-elle pas hors de lui un être +qui en soit le modèle et le principe? Cet être n'est-il +pas Dieu? Toutes les autres idées claires et distinctes +que l'homme trouve en lui ne renferment +que l'existence possible de leur objet: l'idée seule +de l'être parfait renferme une existence nécessaire. +Cette idée est pour Descartes le commencement +de la grande chaîne. Si tous les êtres créés sont une +émanation du premier être, si toutes les lois qui +font l'ordre physique et l'ordre moral sont, ou des +rapports nécessaires que Dieu a vus, ou des rapports +qu'il a établis librement, en connoissant ce +qui est le plus conforme à ses attributs, on connoîtra +les lois primitives de la nature. Ainsi la connoissance +de tous les êtres se trouve enchaînée à +celle du premier. C'est elle aussi qui affermit la +marche de l'esprit humain, et sert de base à l'évidence; +c'est elle qui, en m'apprenant que la vérité +éternelle ne peut me tromper, m'ordonne de regarder +comme vrai tout ce que ma raison me présentera +comme évident.</p> + +<p>Appuyé de ce principe, et sûr de sa marche, +Descartes passe à l'analyse de son âme. Il a remarqué +que, dans son doute, l'étendue, la figure et +le mouvement s'anéantissoient pour lui. Sa pensée +seule demeuroit; seule elle restoit immuablement +attachée à son être, sans qu'il lui fût possible de l'en +séparer. Il peut donc concevoir distinctement que +sa pensée existe, sans que rien n'existe autour de +lui. L'âme se conçoit donc sans le corps. De là naît +la distinction de l'être pensant et de l'être matériel. +Pour juger de la nature des deux substances, Descartes +cherche une propriété générale dont toutes +les autres dépendent: c'est l'étendue dans la matière; +dans l'âme, c'est la pensée. De l'étendue +naissent la figure et le mouvement; de la pensée +naît la faculté de sentir, de vouloir, d'imaginer. +L'étendue est divisible de sa nature; la pensée, +simple et indivisible. Comment ce qui est simple +appartiendroit-il à un être composé de parties? +comment des milliers d'éléments, qui forment un +corps, pourroient-ils former une perception ou un +jugement unique? Cependant il existe une chaîne +secrète entre l'âme et le corps. L'âme n'est-elle que +semblable au pilote qui dirige le vaisseau? Non; +elle fait un tout avec le vaisseau qu'elle gouverne. +C'est donc de l'étroite correspondance qui est entre +les mouvements de l'un et les sensations ou pensées +de l'autre, que dépend la liaison de ces deux +principes si divisés et si unis<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>. C'est ainsi que +Descartes tourne autour de son être, et examine +tout ce qui le compose. Nourri d'idées intellectuelles, +et détaché de ses sens, c'est son âme qui +le frappe le plus. Voici une pensée faite pour étonner +le peuple, mais que le philosophe concevra +sans peine. Descartes est plus sûr de l'existence de +son âme que de celle de son corps. En effet, que +sont toutes les sensations, sinon un avertissement +éternel pour l'âme qu'elle existe? Peut-elle sortir +hors d'elle-même sans y rentrer à chaque instant +par la pensée? Quand je parcoure tous les objets +de l'univers, ce n'est jamais que ma pensée que j'aperçois. +Mais comment cette âme franchit-elle l'intervalle +immense qui est entre elle et la matière? Ici +Descartes reprend son analyse et le fil de sa méthode. +Pour juger s'il existe des corps, il consulte +d'abord ses idées. Il trouve dans son âme les idées +générales d'étendue, de grandeur, de figure, de situation, +de mouvement, et une foule de perceptions +particulières. Ces idées lui apprennent bien +l'existence de la matière, comme objet mathématique, +mais ne lui disent rien de son existence physique +et réelle. Il interroge ensuite son imagination. +Elle lui offre une suite de tableaux où des +corps sont représentés; sans doute l'original de +ces tableaux existe, mais ce n'est encore qu'une +probabilité. Il remonte jusqu'à ses sens. Ce sont +eux qui font la communication de l'âme et de l'univers; +ou plutôt ce sont eux qui créent l'univers +pour l'âme. Ils lui portent chaque portion du monde +en détail; par une métamorphose rapide, la sensation +devient idée, et l'âme voit dans cette idée, +comme dans un miroir, le monde qui est hors +d'elle. Les sens sont donc les messagers de l'âme. +Mais quelle foi peut-elle ajouter à leur rapport? +Souvent ce rapport la trompe. Descartes remonte +alors jusqu'à Dieu. D'un côté, la véracité de l'Être +suprême; de l'autre, le penchant irrésistible de +l'homme à rapporter ses sensations à des objets +réels qui existent hors de lui: voilà les motifs qui +le déterminent, et il se ressaisit de l'univers physique +qui lui échappoit.</p> + +<p>Ferai-je voir ce grand homme, malgré la circonspection +de sa marche, s'égarant dans la métaphysique, +et créant son système des idées innées? +Mais cette erreur même tenoit à son génie. Accoutumé +à des méditations profondes, habitué à vivre +loin des sens, à chercher dans son âme ou dans +l'essence de Dieu, l'origine, l'ordre et le fil de ses +connoissances, pouvoit-il soupçonner que l'âme fût +entièrement dépendante des sens pour les idées? +N'étoit-il pas trop avilissant pour elle qu'elle ne +fût occupée qu'à parcourir le monde physique +pour ramasser les matériaux de ses connoissances, +comme le botaniste qui cueille ses végétaux, ou à +extraire des principes de ses sensations, comme le +chimiste qui analyse les corps? Il étoit réservé à +Locke de nous donner sur les idées le vrai système +de la nature, en développant un principe +connu par Aristote et saisi par Bacon, mais dont +Locke n'est pas moins le créateur, car un principe +n'est créé que lorsqu'il est démontré aux hommes. +Qui nous démontrera de même ce que c'est que +l'âme des bêtes? quels sont ces êtres singuliers, +si supérieurs aux végétaux par leurs organes, si +inférieurs à l'homme par leurs facultés? quel est +ce principe qui, sans leur donner la raison, produit +en eux des sensations, du mouvement et de la vie? +Quelque parti que l'on embrasse, la raison se trouble, +la dignité de l'homme s'offense, ou la religion +s'épouvante. Chaque système est voisin d'une erreur; +chaque route est sur le bord d'un précipice. +Ici Descartes est entraîné, par la force des conséquences +et l'enchaînement de ses idées, vers un +système aussi singulier que hardi, et qui est digne +au moins de la grandeur de Dieu. En effet, quelle +idée plus sublime que de concevoir une multitude +innombrable de machines à qui l'organisation tient +lieu de principe intelligent; dont tous les ressorts +sont différents, selon les différentes espèces et les +différents buts de la création; où tout est prévu, +tout combiné pour la conservation et la reproduction +des êtres; où toutes les opérations sont le résultat +toujours sûr des lois du mouvement; où toutes +les causes qui doivent produire des millions d'effets +sont arrangées jusqu'à la fin des siècles, et ne +dépendent que de la correspondance et de l'harmonie +de quelque partie de matière? Avouons-le, +ce système donne la plus grande idée de l'art de +l'éternel géomètre, comme l'appeloit Platon. C'est +ce même caractère de grandeur que l'on a retrouvé +depuis dans l'harmonie préétablie de Leibnitz, +caractère plus propre que tout autre à séduire les +hommes de génie, qui aiment mieux voir tout en +un instant dans une grande idée, que de se traîner +sur des détails d'observations et sur quelques +vérités éparses et isolées.</p> + +<p>Descartes s'est élevé à Dieu, est descendu dans +son âme, a saisi sa pensée, l'a séparée de la matière, +s'est assuré qu'il existoit des corps hors de +lui. Sûr de tous les principes de ses connoissances, +il va maintenant s'élancer dans l'univers physique; +il va le parcourir, l'embrasser, le connoître: mais +auparavant il perfectionne l'instrument de la géométrie, +dont il a besoin. C'est ici une des parties +les plus solides de la gloire de Descartes; c'est ici +qu'il a tracé une route qui sera éternellement +marquée dans l'histoire de l'esprit humain. L'algèbre +étoit créée depuis longtemps. Cette géométrie +métaphysique, qui exprime tous les rapports +par des signes universels, qui facilite le calcul en +le généralisant, opère sur les quantités inconnues +comme si elles étoient connues, accélère la marche +et augmente l'étendue de l'esprit en substituant +un signe abrégé à des combinaisons nombreuses; +cette science, inventée par les Arabes, ou du moins +transportée par eux en Espagne, cultivée par les +Italiens, avoit été agrandie et perfectionnée par un +Français: mais, malgré les découvertes importantes +de l'illustre Viète, malgré un pas ou deux qu'on +avoit faits après lui en Angleterre, il restoit encore +beaucoup à découvrir. Tel étoit le sort de Descartes, +qu'il ne pouvoit approcher d'une science +sans qu'aussitôt elle ne prît une face nouvelle. +D'abord il travaille sur les méthodes de l'analyse +pure: pour soulager l'imagination, il diminue le +nombre des signes; il représente par des chiffres +les puissances des quantités, et simplifie, pour +ainsi dire, le mécanisme algébrique. Il s'élève ensuite +plus haut: il trouve sa fameuse méthode des +<i>indéterminées</i>, artifice plein d'adresse, où l'art, +conduit par le génie, surprend la vérité en paraissant +s'éloigner d'elle; il apprend à connoître le +nombre et la nature des racines dans chaque équation +par la combinaison successive des signes; +règle aussi utile que simple, que la jalousie et +l'ignorance ont attaquée, que la rivalité nationale, +a disputée à Descartes, et qui n'a été démontrée +que depuis quelques années<a id="footnotetagA" name="footnotetagA"></a><a href="#footnoteA"><sup>A</sup></a>. C'est ainsi que les +grands hommes découvrent, comme par inspiration, +des vérités que les hommes ordinaires n'entendent +quelquefois qu'au bout de cent ans de +pratique et d'étude; et celui qui démontre ces +vérités après eux acquiert encore une gloire immortelle. +L'algèbre ainsi perfectionnée, il restoit un +pas plus difficile à faire. La méthode d'Apollonius +et d'Archimède, qui fut celle de tous les anciens +géomètres, exacte et rigoureuse pour les démonstrations, +étoit peu utile pour les découvertes. +Semblable à ces machines qui dépensent une quantité +prodigieuse de forces pour peu de mouvement, +elle consumoit l'esprit dans un détail d'opérations +trop compliquées, et le traînoit lentement d'une +vérité à l'autre. Il falloit une méthode plus rapide; +il falloit un instrument qui élevât le géomètre à +une hauteur d'où il pût dominer sur toutes ses +opérations, et, sans fatiguer sa vue, voir d'un coup +d'oeil des espaces immenses se resserrer comme en +un point: cet instrument, c'est Descartes qui l'a +créé; c'est l'application de l'algèbre à la géométrie. +Il commença donc par traduire les lignes, les +surfaces et les solides en caractères algébriques; +mais ce qui étoit l'effort du génie, c'étoit, après la +résolution du problème, de traduire de nouveau +les caractères algébriques en figures. Je n'entreprendrai +point de détailler les admirables découvertes +sur lesquelles est fondée cette analyse créée +par Descartes. Ces vérités abstraites et pures, faites +pour être mesurées par le compas, échappent au +pinceau de l'éloquence; et j'affoiblirois l'éloge d'un +grand homme en cherchant à peindre ce qui ne +doit être que calculé. Contentons-nous de remarquer +ici que, par son analyse, Descartes fit faire +plus de progrès à la géométrie qu'elle n'en avoit +fait depuis la création du monde. Il abrégea les +travaux, il multiplia les forces, il donna une nouvelle +marche à l'esprit humain. C'est l'analyse qui +a été l'instrument de toutes les grandes découvertes +des modernes; c'est l'analyse qui, dans les mains +des Leibnitz, des Newton et des Bernoulli, a produit +cette géométrie nouvelle et sublime qui soumet +l'infini au calcul: voilà l'ouvrage de Descartes. Quel +est donc cet homme extraordinaire qui a laissé si +loin de lui tous les siècles passés, qui a ouvert de +nouvelles routes aux siècles à venir, et qui dans le +sien avoit à peine trois hommes qui fussent en état +de l'entendre? Il est vrai qu'il avoit répandu sur +toute sa géométrie une certaine obscurité: soit +qu'accoutumé à franchir d'un saut des intervalles +immenses, il ne s'aperçût pas seulement de toutes +les idées intermédiaires qu'il supprimoit, et qui sont +des points d'appui nécessaires à la foiblesse; soit +que son dessein fût de secouer l'esprit humain, et +de l'accoutumer aux grands efforts; soit enfin que, +tourmenté par des rivaux jaloux et foibles, il voulût +une fois les accabler de son génie, et les épouvanter +de toute la distance qui étoit entre eux et lui<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteA" name="footnoteA"></a><b>Note A:</b><a href="#footnotetagA"> (retour) </a> Voyez les Mémoires de l'Académie des sciences, année 1741.</blockquote> + +<p>Mais ce qui prouve le mieux toute l'étendue de +l'esprit de Descartes, c'est qu'il est le premier qui +ait conçu la grande idée de réunir toutes les sciences, +et de les faire servir à la perfection l'une de +l'autre. On a vu qu'il avoit transporté dans sa logique +la méthode des géomètres; il se servit de l'analyse +logique pour perfectionner l'algèbre; il appliqua +ensuite l'algèbre à la géométrie, la géométrie et l'algèbre +à la mécanique, et ces trois sciences combinées +ensemble à l'astronomie. C'est donc à lui +qu'on doit les premiers essais de l'application de la +géométrie à la physique; application qui a créé +encore une science toute nouvelle. Armé de tant +de forces réunies, Descartes marche à la nature; +il entreprend de déchirer ses voiles, et d'expliquer +le système du monde. Voici un nouvel ordre de +choses: voici des tableaux plus grands peut-être +que ceux que présente l'histoire de toutes les nations +et de tous les empires<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.</p> + +<p>Qu'on me donne de la matière et du mouvement, +dit Descartes, et je vais créer un monde. D'abord +il s'élève par la pensée vers les cieux, et de là il +embrasse l'univers d'un coup d'oeil; il voit le monde +entier comme une seule et immense machine, dont +les roues et les ressorts ont été disposés au commencement, +de la manière la plus simple, par une +main éternelle. Parmi cette quantité effroyable de +corps et de mouvements, il cherche la disposition +des centres. Chaque corps a son centre particulier, +chaque système a son centre général. Sans doute +aussi il y a un centre universel, autour duquel sont +rangés tous les systèmes de la nature. Mais où est-il, +et dans quel point de l'espace? Descartes place +dans le soleil le centre du système auquel nous +sommes attachés. Ce système est une des roues de +la machine: le soleil est le point d'appui. Cette +grande roue embrasse dix-huit cent millions de +lieues dans sa circonférence, à ne compter que jusqu'à +l'orbe de Saturne. Que seroit-ce si on pouvoit +suivre la marche excentrique des comètes! Cette +roue de l'univers doit communiquer à une roue +voisine, dont la circonférence est peut-être plus +grande encore; celle-ci communique à une troisième, +cette troisième à une autre, et ainsi de suite +dans une progression infinie, jusqu'à celles qui sont +bornées par les dernières limites de l'espace. Toutes, +par la communication du mouvement, se balancent +et se contre-balancent, agissent et réagissent l'une +sur l'autre, se servent mutuellement de poids et +de contre-poids, d'où résulte l'équilibre de chaque +système, et, de chaque équilibre particulier, l'équilibre +du monde. Telle est l'idée de cette grande +machine, qui s'étend à plus de centaines de millions +de lieues que l'imagination n'en peut concevoir +et dont toutes les roues sont des mondes combinés +les uns avec les autres.</p> + +<p>C'est cette machine que Descartes conçoit, et +qu'il entreprend de créer avec trois lois de mécanique. +Mais auparavant il établit les propriétés +générales de l'espace, de la matière et du mouvement. +D'abord, comme toutes les parties sont enchaînées, +que nulle part le mécanisme n'est interrompu, +et que la matière seule peut agir sur la +matière, il faut que tout soit plein. Il admet donc +un fluide immense et continu, qui circule entre les +parties solides de l'univers; ainsi le vide est proscrit +de la nature. L'idée de l'espace est nécessairement +liée à celle de l'étendue, et Descartes confond +l'idée de l'étendue avec celle de la matière: car on +peut dépouiller successivement les corps de toutes +leurs qualités; mais l'étendue y restera, sans qu'on +puisse jamais l'en détacher. C'est donc l'étendue qui +constitue la matière, et c'est la matière qui constitue +l'espace. Mais où sont les bornes de l'espace? +Descartes ne les conçoit nulle part, parce que +l'imagination peut toujours s'étendre au-delà. L'univers +est donc illimité: il semble que l'âme de ce +grand homme eût été trop resserrée par les bornes +du monde; il n'ose point les fixer. Il examine ensuite +les lois du mouvement: mais qu'est-ce que le mouvement? +c'est le plus grand phénomène de la nature, +et le plus inconnu. Jamais l'homme ne saura comment +le mouvement d'un corps peut passer dans +un autre. Il faut donc se borner à connoître par +quelles lois générales il se distribue, se conserve ou +se détruit; et c'est ce que personne n'avoit cherché +avant Descartes. C'est lui qui le premier a généralisé +tous les phénomènes, a comparé tous les résultats +et tous les effets, pour en extraire ces lois +primitives: et puisque dans les mers, sur la terre +et dans les cieux, tout s'opère par le mouvement, +n'étoit-ce pas remettre aux hommes la clef de la +nature? Il se trompa, je le sais; mais, malgré son +erreur, il n'en est pas moins l'auteur des lois du +mouvement: car, pendant trente siècles, les philosophes +n'y avoient pas même pensé; et dès qu'il +en eut donné de fausses, on s'appliqua à chercher +les véritables. Trois mathématiciens célèbres les +trouvèrent en même temps: c'étoit l'effet de ses +recherches et de la secousse qu'il avoit donnée +aux esprits. Du mouvement il passe à la matière, +chose aussi incompréhensible pour l'homme. Il +admet une matière primitive, unique, élémentaire, +source et principe de tous les êtres, divisée et divisible +à l'infini; qui se modifie par le mouvement; +qui se compose et se décompose; qui végète ou +s'organise; qui, par l'activité rapide de ses parties, +devient fluide; qui, par leur repos, demeure inactive +et lente; qui circule sans cesse dans des moules +et des filières innombrables, et, par l'assemblage +des formes, constitue l'univers: c'est avec cette +matière qu'il entreprend de créer un monde. +Je n'entrerai point dans le détail de cette création. +Je ne peindrai point ces trois éléments si connus, +formés par des millions de particules entassées, +qui se heurtent, se froissent et se brisent; ces +éléments emportés d'un mouvement rapide autour +de divers centres, et marchant par tourbillons; la +force centrifuge qui naît du mouvement circulaire; +chaque élément qui se place à différentes distances, +à raison de sa pesanteur; la matière la plus +déliée qui se précipite vers les centres et y va former +des soleils; la plus massive rejetée vers les circonférences; +les grands tourbillons qui engloutissent +les tourbillons voisins trop foibles pour leur +résister, et les emportent dans leurs cours; tous +ces tourbillons roulant dans l'espace immense, et +chacun en équilibre, à raison de leur masse et de +leur vitesse. C'est au physicien plutôt qu'à l'orateur +à donner l'idée de ce système, que l'Europe adopta +avec transport, qui a présidé si long-temps au +mouvement des cieux, et qui est aujourd'hui tout-à-fait +renversé. En vain les hommes les plus savants +du siècle passé et du nôtre, en vain les Huygens, +les Bulfinger, les Malebranche, les Leibnitz, +les Kircher et les Bernoulli ont travaillé à réparer +ce grand édifice; il menaçoit ruine de toutes +parts, et il a fallu l'abandonner. Gardons-nous cependant +de croire que ce système, tel qu'il est, +ne soit pas l'ouvrage d'un génie extraordinaire. +Personne encore n'avoit conçu une machine aussi +grande ni aussi vaste; personne n'avoit eu l'idée +de rassembler toutes les observations faites dans +tous les siècles, et d'en bâtir un système général +du monde; personne n'avoit fait un usage aussi +beau des lois de l'équilibre et du mouvement; personne, +d'un petit nombre de principes simples, +n'avoit tiré une foule de conséquences si bien enchaînées. +Dans un temps où les lois du mécanisme +étoient si peu connues, où les observations astronomiques +étoient si imparfaites, il est beau d'avoir +même ébauché l'univers. D'ailleurs tout sembloit +inviter l'homme à croire que c'étoit là le système +de la nature; du moins le mouvement rapide de +toutes les sphères, leur rotation sur leur propre +centre, leurs orbes plus ou moins réguliers autour +d'un centre commun, les lois de l'impulsion établies +et connues dans tous les corps qui nous environnent, +l'analogie de la terre avec les cieux, +l'enchaînement de tous les corps de l'univers, enchaînement +qui doit être formé par des liens physiques +et réels, tout semble nous dire que les sphères +célestes communiquent ensemble, et sont entraînées +par un fluide invisible et immense qui +circule autour d'elles. Mais quel est ce fluide? +quelle est cette impulsion? quelles sont les causes +qui la modifient, qui l'altèrent et qui la changent? +comment toutes ces causes se combinent ou se +divisent-elles pour produire les plus étonnants +effets? C'est ce que Descartes ne nous apprend pas, +c'est ce que l'homme ne saura peut-être jamais bien; +car la géométrie, qui est le plus grand instrument +dont on se serve aujourd'hui dans la physique, n'a +de prise que sur les objets simples. Aussi Newton, +tout grand qu'il étoit, a été obligé de simplifier +l'univers pour le calculer. Il a fait mouvoir tous +les astres dans des espaces libres: dès lors plus de +fluide, plus de résistances, plus de frottements; +les liens qui unissent ensemble toutes les parties +du monde ne sont plus que des rapports de gravitation, +des êtres purement mathématiques. Il faut +en convenir, un tel univers est bien plus aisé à +calculer que celui de Descartes, où toute action +est fondée sur un mécanisme. Le newtonien, tranquille +dans son cabinet, calcule la marche des sphères +d'après un seul principe qui agit toujours d'une +manière uniforme. Que la main du génie qui préside +à l'univers saisisse le géomètre et le transporte +tout-à-coup dans le monde de Descartes: +Viens, monte, franchis l'intervalle qui te sépare +des cieux, approche de Mercure, passe l'orbe de +Vénus, laisse Mars derrière toi, viens te placer entre +Jupiter et Saturne; te voilà à quatre-vingt mille +diamètres de ton globe. Regarde maintenant: vois-tu +ces grands corps qui de loin te paroissent mus +d'une manière uniforme? Vois leurs agitations et +leurs balancements, semblables à ceux d'un vaisseau +tourmenté par la tempête, dans un fluide qui +presse et qui bouillonne; vois et calcule, si tu +peux, ces mouvements. Ainsi, quand le système +de Descartes n'eût point été aussi défectueux, ni +celui de Newton aussi admirable, les géomètres +devoient, par préférence, embrasser le dernier; +et ils l'ont fait. Quelle main plus hardie, profitant +des nouveaux phénomènes connus et des découvertes +nouvelles, osera reconstruire avec plus d'audace +et de solidité ces tourbillons que Descartes +lui-même n'éleva que d'une main foible? ou, rapprochant +deux empires divisés, entreprendra de +réunir l'attraction avec l'impulsion, en découvrant +la chaîne qui les joint? ou peut-être nous apportera +une nouvelle loi de la nature, inconnue jusqu'à +ce jour, qui nous rende compte également et +des phénomènes des cieux et de ceux de la terre? +Mais l'exécution de ce projet est encore reculée. +Au siècle de Descartes, il n'étoit pas temps d'expliquer +le système du monde; ce temps n'est pas +venu pour nous. Peut-être l'esprit humain n'est-il +qu'à son enfance. Combien de siècles faudra-t-il encore +pour que cette grande entreprise vienne à sa +maturité! Combien de fois faudra-t-il que les comètes +les plus éloignées se rapprochent de nous, +et descendent dans la partie inférieure de leurs +orbites! Combien faudra-t-il découvrir, dans le +monde planétaire, ou de satellites nouveaux, ou +de nouveaux phénomènes des satellites déjà connus! +combien de mouvements irréguliers assigner +à leurs véritables causes! combien perfectionner +les moyens d'étendre notre vue aux plus grandes +distances, ou par la réfraction ou par la réflexion +de la lumière! combien attendre de hasards qui +serviront mieux la philosophie que des siècles d'observations! +combien découvrir de chaînes et de +fils imperceptibles, d'abord entre tous les êtres +qui nous environnent, ensuite entre les êtres éloignés! +Et peut-être après ces collections immenses +de faits, fruits de deux ou trois cents siècles, combien +de bouleversements et de révolutions ou physiques +ou morales sur le globe suspendront encore +pendant des milliers d'années les progrès de +l'esprit humain dans cette étude de la nature! Heureux +si, après ces longues interruptions, le genre +humain renoue le fil de ses connoissances au point +où il avoit été rompu! C'est alors peut-être qu'il +sera permis à l'homme de penser à faire un système +du monde; et que ce qui a été commencé +dans l'Égypte et dans l'Inde, poursuivi dans la +Grèce, repris et développé en Italie, en France, en +Allemagne et en Angleterre, s'achèvera peut-être, +ou dans les pays intérieurs de l'Afrique, ou dans +quelque endroit sauvage de l'Amérique septentrionale +ou des Terres australes; tandis que notre Europe +savante ne sera plus qu'une solitude barbare, +ou sera peut-être engloutie sous les flots de l'océan +rejoint à la Méditerranée. Alors on se souviendra +de Descartes, et son nom sera prononcé peut-être +dans des lieux où aucun son ne s'est fait entendre +depuis la naissance du monde.</p> + + + +<p>Il poursuit sa création: des cieux il descend sur +la terre. Les mêmes mains qui ont arrangé et construit +les corps célestes travaillent à la composition +du globe de la terre. Toutes les parties tendent +vers le centre. La pesanteur est l'effet de la +force centrifuge du tourbillon. Ce fluide, qui tend +à s'éloigner, pousse vers le centre tous les corps +qui ont moins de force que lui pour s'échapper: +ainsi la matière n'a par elle-même aucun poids. +Bientôt tout devoit changer: la pesanteur est devenue +une qualité primitive et inhérente, qui s'étend +à toutes les distances et à tous les mondes, +qui fait graviter toutes les parties les unes vers +les autres, retient la lune dans son orbite, et fait +tomber les corps sur la terre. On devoit faire plus, +on devoit peser les astres; monument singulier de +l'audace de l'homme! Mais toutes ces grandes découvertes +ne sont que des calculs sur les effets. Descartes, +plus hardi a osé chercher la cause. Il continue +sa marche: l'air, fluide léger, élastique et +transparent, se détache des parties terrestres plus +épaisses, et se balance dans l'atmosphère; le feu +naît d'une agitation plus vive, et acquiert son activité +brûlante; l'eau devient fluide, et ses gouttes +s'arrondissent; les montagnes s'élèvent, et les +abîmes des mers se creusent; un balancement périodique +soulève et abaisse tour à tour les flots et +remue la masse de l'océan, depuis la surface jusqu'aux +plus grandes profondeurs; c'est le passage +de la lune au-dessus du méridien qui presse et +resserre les torrents de fluide contenus entre la +lune et l'océan. L'intérieur du globe s'organise, +une chaleur féconde part du centre de la terre, +et se distribue dans toutes ses parties; les sels, les +bitumes et les soufres se composent; les minéraux +naissent de plusieurs mélanges; les veines métalliques +s'étendent; les volcans s'allument; l'air, dilaté +dans les cavernes souterraines, éclate, et donne des +secousses au globe. De plus grands prodiges s'opèrent: +la vertu magnétique se déploie, l'aimant +attire et repousse, il communique sa force, et se +dirige vers les pôles du monde; le fluide électrique +circule dans les corps, et le frottement le rend +actif. Tels sont les principaux phénomènes du globe +que nous habitons, et que Descartes entreprend +d'expliquer. Il soulève une partie du voile qui les +couvre. Mais ce globe est enveloppé d'une masse +invisible et flottante, qui est entraînée du même +mouvement que la terre, presse sur sa surface, et y +attache tous les corps: c'est l'atmosphère; océan +élastique, et qui, comme le nôtre, est sujet à des +altérations et à des tempêtes; région détachée de +l'homme, et qui, par son poids, a sur l'homme la +plus grande influence; lieu où se rendent sans cesse +les particules échappées de tous les êtres; assemblage +des ruines de la nature, ou volatilisée par le +feu, ou dissoute par l'action de l'air, ou pompée +par le soleil; laboratoire immense, où toutes ces +parties isolées et extraites d'un million de corps différents +se réunissent de nouveau, fermentent, se +composent, produisent de nouvelles formes, et +offrent aux yeux ces météores variés qui étonnent +le peuple, et que recherche le philosophe. Descartes, +après avoir parcouru la terre, s'élève dans +cette région <a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>. Déjà on commençoit dans toute +l'Europe à étudier la nature de l'air. Galilée le premier +avoit découvert sa pesanteur. Torricelli avoit +mesuré la pression de l'atmosphère. On l'avoit +trouvée égale à un cylindre d'eau de même base +et de trente-deux pieds de hauteur, ou à une colonne +de vif-argent de vingt-neuf pouces. Ces expériences +n'étonnent point Descartes: elles étoient +conformes à ses principes. Il avoit deviné la nature +avant qu'on l'eût mesurée. C'est lui qui donne à +Pascal l'idée de sa fameuse expérience sur une +haute montagne<a id="footnotetagB" name="footnotetagB"></a><a href="#footnoteB"><sup>B</sup></a>; expérience qui confirma toutes +les autres, parce qu'on vit que la colonne de mercure +baissoit à proportion que la colonne d'air diminuoit +en hauteur. Pourquoi Pascal n'a-t-il point +avoué qu'il devoit cette idée à Descartes? N'étoient-ils +pas tous deux assez grands pour que cet +aveu pût l'honorer?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteB" name="footnoteB"></a><b>Note B:</b><a href="#footnotetagB"> (retour) </a> Le Puy de Dôme, en Auvergne.</blockquote> + +<p>Les propriétés de l'air, sa fluidité, sa pesanteur +et son ressort le rendent un des agents les plus +universels de la nature. De son élasticité naissent +les vents. Descartes les examine dans leur marche. +Il les voit naître sous l'impression du soleil, qui +raréfie les vapeurs de l'atmosphère; suivre entre +les tropiques le cours de cet astre, d'orient en occident; +changer de direction à trente degrés de l'équateur; +se charger de particules glacées, en traversant +des montagnes couvertes de neiges; devenir +secs et brûlants en parcourant la zone torride; +obéir, sur les rivages de l'océan, au mouvement du +flux et du reflux; se combiner par mille causes +différentes des lieux, des météores et des saisons; +former partout des courants, ou lents ou rapides, +plus réguliers sur l'espace immense et libre des +mers, plus inégaux sur la terre, où leur direction +est continuellement changée par le choc des forêts, +des villes et des montagnes, qui les brisent et qui +les réfléchissent. Il pénètre ensuite dans les ateliers +secrets de la nature; il voit la vapeur en +équilibre se condenser en nuage; il analyse l'organisation +des neiges et des grêles; il décompose le +tonnerre, et assigne l'origine des tempêtes qui bouleversent +les mers, ou ensevelissent quelquefois +l'Africain et l'Arabe sous des monceaux de sable.</p> + +<p>Un spectacle plus riant vient s'offrir. L'équilibre +des eaux suspendues dans le nuage s'est rompu, +la verdure des campagnes est humectée, la nature +rafraîchie se repose en silence, le soleil brille, un +arc, paré de couleurs éclatantes, se dessine dans +l'air. Descartes en cherche la cause; il la trouve +dans l'action du soleil sur les gouttes d'eau qui +composent la nue: les rayons partis de cet astre +tombent sur la surface de la goutte sphérique, se +brisent à leur entrée, se réfléchissent dans l'intérieur, +ressortent, se brisent de nouveau, et vont +tomber sur l'oeil qui les reçoit. Je ne cherche +point à parer Descartes d'une gloire étrangère; je +sais qu'avant lui Antonio de Dominis avoit expliqué +l'arc-en-ciel par les réfractions de la lumière; +mais je sais que ce prélat célèbre avoit mêlé plusieurs +erreurs à ces vérités. Descartes expliqua ce +phénomène d'une manière plus précise et plus +vraie: il découvrit le premier la cause de l'arc-en-ciel +extérieur; il fit voir qu'il dépendoit de deux +réfractions et de deux réflexions combinées. S'il se +trompa dans les raisons qu'il donne de l'arrangement +des couleurs, c'est que l'esprit humain ne marche +que pas à pas vers la vérité; c'est qu'on n'avoit +point encore analysé la lumière; c'est qu'on ne savoit +point alors qu'elle est composée de sept rayons +primitifs, que chaque rayon a un degré de réfrangibilité +qui lui est propre, et que c'est de la différence +des angles sous lesquels ces rayons se brisent +que dépend l'ordre des couleurs. Ces découvertes +étoient réservées à Newton. Mais, quoique +Descartes ne connût pas bien la nature de la lumière, +quoiqu'il la crût une matière homogène et +globuleuse répandue dans l'espace, et qui, poussée +par le soleil, communique en un instant son +impression jusqu'à nous; quoique la fameuse observation +de Roemer sur les satellites de Jupiter +n'eût point encore appris aux hommes que la lumière +emploie sept à huit minutes à parcourir les +trente millions de lieues du soleil à la terre, Descartes +n'en explique pas avec moins de précision, +et les propriétés générales de la lumière, et les +lois qu'elle suit dans son mouvement, et son action +sur l'organe de l'homme. Il représente la vue +comme une espèce de toucher, mais un toucher +d'une nature extraordinaire et plus parfaite, qui +ne s'exerce point par le contact immédiat des corps, +mais qui s'étend jusqu'aux extrémités de l'espace, +va saisir ce qui est hors de l'empire de tous les +autres sens, et unit à l'existence de l'homme l'existence +des objets les plus éloignés. C'est par le +moyen de la lumière que s'opère ce prodige. Elle +est, pour l'homme éclairé, ce que le bâton est pour +l'aveugle: par l'un, on voit, pour ainsi dire, avec +ses mains; par l'autre, on touche avec ses yeux. +Mais, pour que la lumière agisse sur l'oeil, il faut +qu'elle traverse des espaces immenses; ces espaces +sont semés de corps innombrables, les uns opaques, +les autres transparents ou fluides. Descartes +suit la lumière dans sa route, et à travers tous ces +chocs: il la voit, dans un milieu uniforme, se mouvoir +en ligne droite; il la voit se réfléchir sur la +surface des corps solides, et toujours sous un angle +égal à celui d'incidence; il la voit enfin, lorsqu'elle +traverse différents milieux, changer son cours, et +se briser selon différentes lois.</p> + +<p>La lumière, mue en ligne droite, ou réfléchie, +ou brisée, parvient jusqu'à l'organe qui doit la recevoir. +Quel est cet organe étonnant, prodige de +la nature, où tous les objets acquièrent tour à tour +une existence successive; où les espaces, les figures +et les mouvements qui m'environnent sont créés; +où les astres qui existent à cent millions de lieues +deviennent comme partie de moi-même; où, dans +un demi-pouce de diamètre, est contenu l'univers? +Quelles lois président à ce mécanisme? quelle harmonie +fait concourir au même but tant de parties +différentes? Descartes analyse et dessine toutes ces +parties, et celles qui ont besoin d'un certain degré +de convexité pour procurer la vue, et celles qui se +rétrécissent ou s'étendent à proportion du nombre +de rayons qu'il faut recevoir; et ces humeurs, d'une +nature comme d'une densité différente, où la lumière +souffre trois réfractions successives; et cette +membrane si déliée, composée des filets du nerf +optique, où l'objet vient se peindre; et ces muscles +si agiles qui impriment à l'oeil tous les mouvements +dont il a besoin. Par le jeu rapide et simultané de +tous ces ressorts, les rayons rassemblés viennent +peindre sur la rétine l'image des objets; et les +houppes nerveuses transmettent par leur ébranlement +leur impression jusqu'au cerveau. Là finissent +les opérations mécaniques, et commencent celles +de l'âme. Cette peinture si admirable est encore +imparfaite, et il faut en corriger les défauts; il faut +apprendre à voir. L'image peinte dans l'oeil est renversée; +il faut remettre les objets dans leur situation: +l'image est double; il faut la simplifier. Mais +vous n'aurez point encore les idées de distance, de +figure et de grandeur; vous n'avez que des lignes +et des angles mathématiques. L'âme s'assure d'abord +de la distance par le sens du toucher et le mouvement +progressif; elle juge ensuite les grandeurs +relatives par les distances, en comparant l'ouverture +des angles formés au fond de l'oeil. Des distances +et des grandeurs combinées résulte la connoissance +des figures. Ainsi le sens de la vue se perfectionne +et se forme par degrés; ainsi l'organe qui touche +prête ses secours à l'organe qui voit; et la vision +est en même temps le résultat de l'image tracée dans +l'oeil et d'une foule de jugements rapides et imperceptibles, +fruits de l'expérience. Descartes, sur +tous ces objets, donne des règles que personne n'avoit +encore développées avant lui; il guide la nature, +et apprend à l'homme à se servir du plus +noble de ses sens. Mais, dans un être aussi borné +et aussi foible, tout s'altère; cette organisation si +étonnante est sujette à se déranger; enfin, le genre +humain est en droit d'accuser la nature, qui, l'ayant +placé et comme suspendu entre deux infinis, celui +de l'extrême grandeur et celui de l'extrême petitesse, +a également borné sa vue des deux côtés, +et lui dérobe les deux extrémités de la chaîne. +Grâces à l'industrie humaine appliquée aux productions +de la nature, à l'aide du sable dissous par +le feu, on a su faire de nouveaux yeux à l'homme, +prescrire de nouvelles routes à la lumière, rapprocher +l'espace, et rendre visible ce qui ne l'est pas. +Roger Bacon, dans un siècle barbare, prédit le +premier ces effets étonnants; Alexandre Spina découvrit +les verres concaves et convexes; Métius, +artisan hollandais, forma le premier télescope; +Galilée en expliqua le mécanisme: Descartes s'empare +de tous ces prodiges; il en développe et perfectionne +la théorie; il les crée pour ainsi dire de +nouveau par le calcul mathématique; il y ajoute +une infinité de vues, soit pour accélérer la réunion +des parties de la lumière, soit pour la retarder, soit +pour déterminer les courbes les plus propres à la +réfraction, soit pour combiner celles qui, réunies, +feront le plus d'effet; il descend même jusqu'à +guider la main de l'artiste qui façonne les verres, +et, le compas à la main, il lui trace des machines +nouvelles pour perfectionner et faciliter ses travaux. +Tels sont les objets et la marche de la dioptrique +de Descartes<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>, un des plus beaux monuments +de ce grand homme, qui suffiroit seul pour l'immortaliser, +et qui est le premier ouvrage où l'on +ait appliqué, avec autant d'étendue que de succès, +la géométrie à la physique. Dès l'âge de vingt ans +il avoit jeté un coup d'ceil rapide sur la théorie +des sons, qui peut-être a tant d'analogie avec celle +de la lumière<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>. Il avoit porté une géométrie profonde +dans cet art, qui chez les anciens tenoit aux +moeurs et faisoit partie de la constitution des +états, qui chez les modernes est à peine créé depuis +un siècle, qui chez quelques nations est encore à +son berceau; art étonnant et incroyable, qui peint +par le son, et qui, par les vibrations de l'air, réveille +toutes les passions de l'âme. Il applique de même +les calculs mathématiques à la science des mouvements; +il détermine l'effet de ces machines qui multiplient +les bras de l'homme, et sont comme de +nouveaux muscles ajoutés à ceux qu'il tient de la +nature. L'équilibre des forces, la résistance des +poids, l'action des frottements, le rapport des +vitesses et des masses, la combinaison des plus +grands effets par les plus petites puissances possibles; +tout est ou développé ou indiqué dans quelques +lignes que Descartes a jetées presque au hasard<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>. +Mais, comme, jusque dans ses plus petits +ouvrages, sa marche est toujours grande et philosophique, +c'est d'un seul principe qu'il déduit les +propriétés différentes de toutes les machines qu'il +explique.</p> + +<p>Un plus grand objet vient se présenter à lui: une +machine plus étonnante, composée de parties innombrables, +dont plusieurs sont d'une finesse qui +les rend imperceptibles à l'oeil même le plus perçant; +machine qui, par ses parties solides, représente +des leviers, des cordes, des poulies, des +poids et des contre-poids, et est assujettie aux lois +de la statique ordinaire; qui, par ses fluides et les +vaisseaux qui les contiennent, suit les règles de +l'équilibre et du mouvement des liqueurs; qui, par +des pompes qui aspirent l'air et qui le rendent, est +asservie aux inégalités et à la pression de l'atmosphère; +qui, par des filets presque invisibles répandus +à toutes ses extrémités, a des rapports innombrables +et rapides avec ce qui l'environne; +machine sur laquelle tous les objets de l'univers +viennent agir, et qui réagit sur eux; qui, comme +la plante, se nourrit, se développe et se reproduit, +mais qui à la vie végétale joint le mouvement progressif; +machine organisée, mécanique vivante, +mais dont tous les ressorts sont intérieurs et dérobés +à l'oeil, tandis qu'au dehors on ne voit qu'une +décoration simple à la fois et magnifique, où sont +rassemblés et le charme des couleurs, et la beauté +des formes, et l'élégance des contours, et l'harmonie +des proportions: c'est le corps humain. +Descartes ose le considérer dans son ensemble et +dans tous ses détails. Après avoir parcouru l'univers +et toutes les portions de la nature, il revient +à lui-même. Il veut se rendre compte de sa vie, +de ses mouvements, de ses sens. Qui lui expliquera +un nouvel univers plus incompréhensible +que le premier? Ce n'est point dans les auteurs qui +ont écrit qu'il va puiser ses connoissances, c'est +dans la nature; c'est elle qui fait la raison d'un +grand homme, et non point ce qu'on a pensé avant +lui. On lui demande où sont ses livres. Les voilà, +dit-il en montrant des animaux qu'il étoit prêt à +disséquer. L'anatomie, créée par Hippocrate, cultivée +par Aristote, réduite en art par les travaux +d'Hérophile et d'Erasistrate, rassemblée en corps +par Galien, suspendue et presque anéantie pendant +près de onze siècles, avoit été ranimée tout-à-coup +par Vésale. Depuis cent ans elle faisoit des +progrès en Europe, mais les faisoit avec lenteur, +comme toutes les connoissances humaines, qui sont +filles du temps. Descartes eut aussi la gloire d'être +un des premiers anatomistes de son siècle; mais, +comme il étoit né encore plus pour lier des connoissances +et les ordonner entre elles que pour +faire des observations, il porta dans l'anatomie ce +caractère qui le suivoit partout. En découvrant +l'effet, il remontoit à la cause; en analysant les +parties, il examinoit leurs rapports entre elles, et +leurs rapports avec le tout. Ne cherchez point à +le fixer long-temps sur un petit objet; il veut voir +l'ensemble de tout ce qu'il embrasse. Son esprit +impatient et rapide court au devant de l'observation; +il la précède plus qu'il ne la suit; il lui indique +sa route; elle marche; il revient ensuite sur elle; +il généralise d'un coup d'oeil et en un instant tout +ce qu'elle lui rapporte; souvent il a vu avant qu'elle +ait parlé. Que doit-il résulter d'une pareille marche +dans un homme de génie? quelques erreurs +et de grandes idées, des masses de lumière à travers +des nuages. C'est aussi ce que l'on trouve dans +le <i>Traité</i> de Descartes <i>sur l'homme</i><a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>. Il le composa +après quinze ans d'observations anatomiques. +Il suppose d'abord une machine entièrement semblable +à la nôtre: quand il en sera temps, il lui +donnera une âme; mais d'abord il veut voir ce que +le mécanisme seul peut produire dans un pareil +ouvrage. Il lui met seulement dans le coeur un feu +secret et actif, semblable à celui qui fait bouillonner +les liqueurs nouvelles: dès ce moment s'exécutent +toutes les fonctions qui sont indépendantes +de l'âme. La respiration appelle et chasse l'air tour +à tour. L'estomac devient un fourneau chimique, +où des liqueurs en fermentation servent à la dissolution +et à l'analyse des nourritures: ces parties +décomposées passent par différents canaux, se rassemblent +dans des réservoirs, s'épurent dans leur +cours, se transforment en sang, augmentent et développent +la masse solide de la machine, et deviennent +une portion d'elle-même. Le sang, comme +un torrent rapide, circule par des routes innombrables; +il se sépare, il se réunit, porté par les +artères aux extrémités de la machine, et ramené +par les veines des extrémités vers le coeur. Le coeur +est le centre de ce grand mouvement, et le foyer +de la vie interne: c'est de là qu'elle se distribue. +Au dehors tous les mouvements s'opèrent. Du cerveau +partent des faisceaux de nerfs qui s'épanouissent +et se développent aux extrémités, et vont +former l'organe du sentiment. Les uns sont propres +à réfléchir les atomes imperceptibles de la lumière; +les autres, les vibrations des corps sonores; ceux-ci +ne seront ébranlés que par les particules odorantes; +ceux-là, par les esprits et les sels qui se +détacheront des aliments et des liqueurs; les derniers +enfin, dispersés sur toute la surface de la +machine, ne peuvent être heurtés que par le contact +et les parties grossières des corps solides: ainsi +se forment les sens. Chaque objet extérieur vient +donner ume secousse à l'organe qui lui est propre. +Les nerfs qui le composent, ainsi qu'une corde +tendue, portent cet ébranlement jusqu'au cerveau: +là est le réservoir de ces esprits subtils et rapides, +partie la plus déliée du sang, émanations aériennes +ou enflammées, et invisibles comme impalpables. +A l'impression que le cerveau reçoit, ces souffles +volatils courent rapidement dans les nerfs; ils +passent dans les muscles. Ceux-ci sont des ressorts +élastiques qui se tendent ou se détendent, des +cordes qui s'allongent ou se raccourcissent, selon +la quantité du fluide nerveux qui les remplit ou +qui en sort. De cette compression ou dilatation des +muscles résultent tous les mouvements. Les esprits +animaux, principes moteurs, sont eux-mêmes +dans une éternelle agitation; et tandis que les uns +achèvent de se former et se volatilisent dans le laboratoire, +que les autres, au premier signal, s'élancent +rapidement, une foule innombrable, dispersée +déjà dans la machine, circule dans tous les +membres, suit les dernières ramifications des nerfs, +va, vient, descend, remonte, et porte partout la +vie, l'activité et la souplesse. Prenez maintenant +une âme, et mettez-la dans cette machine; aussitôt +naît un ordre d'opérations nouvelles. Descartes +place cette âme dans le cerveau, parceque c'est là +que se porte le contre-coup de toutes les sensations; +c'est de là que part le principe des mouvements; +c'est la qu'elle est avertie par des messagers rapides +de tout ce qui se passe aux extrémités de +son empire; c'est de là qu'elle distribue ses ordres. +Les nerfs sont ses ministres et les exécuteurs de +ses volontés. Le cerveau devient comme un sens +intérieur qui contient, pour ainsi dire, le résultat +de tous les sens du dehors. Là se forme une image +de chaque objet. L'âme voit l'objet dans cette image +quand il est présent; et c'est la perception: elle la +reproduit d'elle-même quand l'objet est éloigné; +et c'est l'imagination: elle en fait au besoin renaître +l'idée, avec la conscience de l'avoir eue; et c'est la +mémoire. A chacune de ces opérations de l'âme +correspond une modification particulière dans les +fibres du cerveau, ou dans le cours des esprits; et +c'est la chaîne invisible des deux substances. Mais +l'âme a deux facultés bien distinctes: elle est à la +fois intelligente et sensible. Dans quelques unes +de ses fonctions elle exerce et déploie un principe +d'activité, elle veut, elle choisit, elle compare; +dans d'autres elle est passive: ce sont des +émotions qu'elle éprouve, mais qu'elle ne se donne +pas, et qui lui arrivent des objets qui l'environnent. +Telle est l'origine des passions, présent utile +et funeste. Le philosophe, errant au pied du Vésuve, +ou à travers les rochers noircis de l'Islande, +ou sur les sommets sauvages des Cordilières, entraîné +par le désir de connoître, approche de la +bouche des volcans; il en mesure de l'oeil la profondeur; +il en observe les effets; assis sur un rocher, +il calcule à loisir et médite profondément sur +ce qui fait le ravage du monde. Ainsi Descartes +observe et analyse les passions <a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>. Avant lui on +en avoit développé le moral; lui seul a tenté d'en +expliquer le physique; lui seul a fait voir jusqu'où +les lois du mécanisme influent sur elles, et où +ce mécanisme s'arrête. Il a marqué dans chaque +passion primitive le degré de mouvement et d'impétuosité +du sang, le cours des esprits, leur agitation, +leur activité ou plus ou moins rapide, les +altérations qu'elles produisent dans les organes intérieurs. +Il les suit au dehors: il rend compte de +leurs effets sur la surface de la machine quand +l'oeil devient un tableau rapide, tantôt doux et +tantôt terrible; quand l'harmonie des traits se dérange; +quand les couleurs ou s'embellissent ou +s'effacent; quand les muscles se tendent ou se relâchent; +quand le mouvement se ralentit ou se +précipite; quand le son inarticulé de la douleur +ou de la joie se fait entendre, et sort par secousses +du sein agité; quand les larmes coulent, les larmes, +ces marques touchantes de la sensibilité, ou ces +marques terribles du désespoir impuissant; quand +l'excès du sentiment affoiblit par degrés ou consume +en un moment les forces de la vie. Ainsi les +passions influent sur l'organisation, et l'organisation +influe sur elles: mais elles n'en sont pas moins +assujetties à l'empire de l'âme. C'est l'âme qui les +modifie par les jugements qu'elle joint à l'impression +des objets; l'âme les gouverne et les dompte +par l'exercice de sa volonté, en réprimant à son +gré les mouvements physiques, en donnant un nouveau +cours aux esprits, en s'accoutumant à réveiller +une idée plutôt qu'une autre à la vue d'un objet +qui vient la frapper. Mais cette volonté impérieuse +ne suffit pas, il faut qu'elle soit éclairée. Il faut +donc connoître les vrais rapports de l'homme avec +tout ce qui existe. C'est par l'étude de ces rapports +qu'il saura quand il doit étendre son existence +hors de lui par le sentiment, et quand il doit la +resserrer. Ainsi la morale est liée à une foule de +connoissances qui l'agrandissent et la perfectionnent; +ainsi toutes les sciences réagissent les unes +sur les autres. C'étoit là, comme nous avons vu, +la grande idée de Descartes. Cette imagination +vaste avoit construit un système de science universelle, +dont toutes les parties se tenoient, et qui +toutes se rapportoient à l'homme. Il avoit placé +l'homme au milieu de cet univers; c'étoit l'homme +qui étoit le centre de tous ces cercles tracés autour +de lui, et qui passaient par tous les points de la +nature. Descartes sentoit bien toute l'étendue d'un +pareil plan, et il n'imaginoit pas pouvoir le remplir +seul; mais, pressé par le temps, il se hâtoit +d'en exécuter quelques parties, et croyoît que la +postérité achèveroit le reste. Il invitoit les hommes +de toutes les nations et de tous les siècles à s'unir +ensemble; et, pour rassembler tant de forces dispersées, +pour faciliter la correspondance rapide +des esprits dans les lieux et les temps, il conçut +l'idée d'une langue universelle qui établiroit des +signes généraux pour toutes les pensées, de même +qu'il y en a pour exprimer tous les nombres; projet +que plusieurs philosophes célèbres ont renouvelé, +qui sans doute a donné à Leibnitz l'idée d'un +alphabet des pensées humaines, et qui, s'il est exécuté +un jour, sera probablement l'époque d'une +révolution dans l'esprit humain.</p> + +<p>J'ai tâché de suivre Descartes dans tous ses ouvrages; +j'ai parcouru presque toutes les idées de +cet homme extraordinaire; j'en ai développé quelques +unes, j'en ai indiqué d'autres. Il a été aisé de +suivre la marche de sa philosophie et d'en saisir +l'ensemble. On l'a vu commencer par tout abattre +afin de tout reconstruire; on l'a vu jeter des fondements +profonds; s'assurer de l'évidence et des +moyens de la reconnoître; descendre dans son âme +pour s'élever à Dieu; de Dieu redescendre à tous +les êtres créés; attacher à cette cause tous les principes +de ses connoissances; simplifier ces principes +pour leur donner plus de fécondité et d'étendue, +car c'est la marche du génie comme de la nature; +appliquer ensuite ces principes à la théorie des +planètes, aux mouvements des deux, aux phénomènes +de la terre, à la nature des éléments, aux +prodiges des météores, aux effets et à la marche +de la lumière, à l'organisation des corps bruts, à +la vie active des êtres animés; terminant enfin +cette grande course par l'homme, qui était l'objet +et le but de ses travaux; développant partout des +lois mécaniques qu'il a devinées le premier; descendant +toujours des causes aux effets; enchaînant +tout par des conséquences nécessaires; joignant +quelquefois l'expérience aux spéculations, mais +alors même maîtrisant l'expérience par le génie; +éclairant la physique par la géométrie, la géométrie +par l'algèbre, l'algèbre par la logique, la médecine +par l'anatomie, l'anatomie par les mécaniques; sublime +même dans ses fautes, méthodique dans ses +égarements, utile par ses erreurs, forçant l'admiration +et le respect, lors même qu'il ne peut +forcer à penser comme lui.</p> + +<p>Si on cherche les grands hommes modernes avec +qui on peut le comparer, on en trouvera trois: +Bacon, Leibnitz, et Newton. Bacon parcourut toute +la surface des connoissances humaines; il jugea les +siècles passés, et alla au-devant des siècles à venir: +mais il indiqua plus de grandes choses qu'il n'en +exécuta; il construisit l'échafaud d'un édifice immense, +et laissa à d'autres le soin de construire +l'édifice. Leibnitz fut tout ce qu'il voulut être: il +porta dans la philosophie une grande hauteur d'intelligence; +mais il ne traita la science de la nature +que par lambeaux, et ses systèmes métaphysiques +semblent plus faits pour étonner et accabler +l'homme que pour l'éclairer. Newton a créé une +optique nouvelle, et démontré les rapports de la +gravitation dans les cieux. Je ne prétends point ici +diminuer la gloire de ce grand homme, mais je +remarque seulement tous les secours qu'il a eus +pour ces grandes découvertes. Je vois que Galilée +lui avoit donné la théorie de la pesanteur; Kepler, +les lois des astres dans leurs révolutions; Huygens, +la combinaison et les rapports des forces centrales +et des forces centrifuges; Bacon, le grand principe +de remonter des phénomènes vers les causes; Descartes, +sa méthode pour le raisonnement, son analyse +pour la géométrie, une foule innombrable de +connoissances pour la physique, et plus que tout +cela peut-être, la destruction de tous les préjugés. +La gloire de Newton a donc été de profiter de tous +ces avantages, de rassembler toutes ces forces étrangères, +d'y joindre les siennes propres, qui étaient +immenses, et de les enchaîner toutes par les calculs +d'une géométrie aussi sublime que profonde. Si +maintenant je rapproche Descartes de ces trois +hommes célèbres, j'oserai dire qu'il avoit des vues +aussi nouvelles et bien plus étendues que Bacon; +qu'il a eu l'éclat et l'immensité du génie de Leibnitz, +mais bien plus de consistance et de réalité dans +sa grandeur; qu'enfin il a mérité d'être mis à côté +de Newton, parce qu'il a créé une partie de Newton, +et qu'il n'a été créé que par lui-même; parceque, +si l'un a découvert plus de vérités, l'autre a ouvert +la route de toutes les vérités; géomètre aussi sublime, +quoiqu'il n'ait point fait un aussi grand +usage de la géométrie; plus original par son génie, +quoique ce génie l'ait souvent trompé; plus universel +dans ses connoissances, comme dans ses +talents, quoique moins sage et moins assuré dans +sa marche; ayant peut-être en étendue ce que +Newton avoit en profondeur; fait pour concevoir +en grand, mais peu fait pour suivre les détails, +tandis que Newton donnoit aux plus petits détails +l'empreinte du génie; moins admirable sans doute +pour la connoissance des deux, mais bien plus +utile pour le genre humain, par sa grande influence +sur les esprits et sur les siècles.</p> + +<p>C'est ici le vrai triomphe de Descartes; c'est là +sa grandeur. Il n'est plus, mais son esprit vit encore: +cet esprit est immortel; il se répand de nation +en nation, et de siècle en siècle; il respire à Paris, +à Londres, à Berlin, à Leipsick, à Florence; il pénètre +à Pétersbourg; il pénétrera un jour jusque +dans ces climats où le genre humain est encore ignorant +et avili; peut-être il fera le tour de l'univers.</p> + +<p>On a vu dans quel état étoient les sciences au +moment où Descartes parut; comment l'autorité +enchaînoit la raison; comment l'être qui pense +avoit renoncé au droit de penser. Il en est des esprits +comme de la nature physique: l'engourdissement +en est la mort; il faut de l'agitation +et des secousses; il vaut mieux que les vents ébranlent +l'air par des orages, que si tout demeuroit dans +un éternel repos. Descartes donna l'impulsion à +cette masse immobile. Quel fut l'étonnement de +l'Europe, lorsqu'on vit paroître tout-à-coup cette +philosophie si hardie et si nouvelle! Peignez-vous +des esclaves qui marchent courbés sous le poids +de leurs fers: si tout-à-coup un d'entre eux brise sa +chaîne, et fait retentir à leurs oreilles le nom de +liberté, ils s'agitent, ils frémissent, et des débris +de leurs chaînes rompues accablent leurs tyrans. +Tel est le mouvement qui se fit dans les esprits +d'un bout de l'Europe à l'autre. Cette masse nouvelle +de connoissances que Descartes y avoit jetée +se joignit à la fermentation de son esprit. Réveillé +par de si grandes idées et par un si grand exemple, +chacun s'interroge et juge ses pensées, chacun discute +ses opinions. La raison de l'univers n'est plus +celle d'un homme qui existoit il y a quinze siècles; +elle est dans l'âme de chacun, elle est dans l'évidence +et dans la clarté des idées. La pensée, esclave +depuis deux mille ans, se relève, avec la conscience +de sa grandeur; de toutes parts on crée des principes, +et on les suit; on consulte la nature, et non +plus les hommes. La France, l'Italie, l'Allemagne +et l'Angleterre travaillent sur le même plan. La méthode +même de Descartes apprend à connoître et à +combattre ses erreurs. Tout se perfectionne, ou du +moins tout avance. Les mathématiques deviennent +plus fécondes, les méthodes plus simples; l'algèbre, +portée si loin par Descartes, est perfectionnée par +Halley, et le grand Newton y ajoute encore. L'analyse +est appliquée au calcul de l'infini, et produit +une nouvelle branche de géométrie sublime. Plusieurs +hommes célèbres portent cet édifice à une +hauteur immense: l'Allemagne et l'Angleterre se +divisent sur cette découverte, comme l'Espagne et +le Portugal sur la conquête des Indes. L'application +de la géométrie à la physique devient plus étendue +et plus vaste: Newton fait sur les mouvements des +corps célestes ce que Descartes avoit fait sur la +dioptrique, et sur quelques parties des météores; +les lois de Kepler sont démontrées par le calcul; +la marche elliptique des planètes est expliquée; +la gravitation universelle étonne l'univers par la +fécondité et la simplicité de son principe. Cette application +de la géométrie s'étend à toutes les branches +de la physique, depuis l'équilibre des liqueurs +jusqu'aux derniers balancements des comètes dans +leurs routes les plus écartées. Ces astres errants sont +mieux connus: Descartes les avoit tirés pour jamais +de la classe des météores, en les fixant au +nombre des planètes; Newton rond compte de l'excentricité +de leurs orbites; Halley, d'après quelques +points donnés, détermine le cours et fixe la marche +de vingt-quatre comètes. Les inégalités de la lune +sont calculées; on découvre l'anneau et les satellites +de Saturne; on fait des satellites de Jupiter +l'usage le plus important pour la navigation. Les +cieux sont connus comme la terre. La terre change +de forme; son équateur s'élève et ses pôles s'aplatissent, +et la différence de ses deux diamètres est +mesurée. Des observatoires s'élèvent auprès des +digues de la Hollande, sous le ciel de Stockholm, +et parmi les glaces de la Russie. Toutes les sciences +suivent cette impulsion générale. La physique particulière, +créée par le génie de Descartes, s'étend +et affermit sa marche par les expériences: il est vrai +qu'il avoit peu suivi cette route; mais sa méthode, +plus puissante que son exemple, devoit y ramener. +Les prodiges de l'électricité se multiplient. Les déclinaisons +de l'aiguille aimantée s'observent selon +la différence des lieux et des temps. Halley trace +dans toute l'étendue du globe une ligne qui sert +de point fixe, où la déclinaison commence, et qui, +bien constatée, peut-être pourroit tenir lieu des +longitudes. L'optique devient une science nouvelle, +par les découvertes sublimes sur les couleurs. La +Dioptrique de Descartes n'est plus la borne de l'esprit +humain: l'art d'agrandir la vue s'étend; on +substitue, pour lire dans les cieux, les métaux aux +verres, et la réflexion de la lumière à la réfraction. +La chimie, qui auparavant étoit presque isolée, +s'unit aux autres sciences; on l'applique à la fois +à la physique, à l'histoire naturelle et à la médecine. +La circulation du sang, découverte par Harvey, +embrassée et défendue par Descartes, devient la +source d'une foule de vérités. Le mécanisme du +corps humain est étudié avec plus de zèle et de +succès: on découvre des vaisseaux inconnus et de +nouveaux réservoirs. Borelli tente d'assujettir au +calcul géométrique les mouvements des animaux. +Leuwenhoeck, le microscope à la main, surprend +ces atomes vivants qui semblent être les éléments +de la vie de l'homme; Ruisch perfectionne l'art de +donner par des injections une nouvelle vie à ce +qui est mort; Malpighi transporte l'anatomie aux +plantes, et remplit un projet que Descartes n'avoit +pas eu le temps d'exécuter. Son génie respire encore +après lui dans la métaphysique: c'est lui qui, dans +Malebranche, démêle les erreurs de l'imagination +et des sens; c'est lui qui, dans Locke, combat et +détruit les idées innées, fait l'analyse de l'esprit +humain, et pose d'une main hardie les limites de +la raison; c'est lui qui, de nos jours, a attaqué +et renversé les systèmes. Son influence ne s'est +point bornée à la philosophie: semblable à cette +âme universelle des stoïciens, l'esprit de Descartes +est partout; on l'a appliqué aux lettres et aux arts +comme aux sciences. Si dans tous les genres on va +saisir les premiers principes; si la métaphysique +des arts est créée; si on a cherché dans des idées +invariables les règles du goût pour tous les pays +et pour tous les siècles; si on a secoué cette superstition +qui jugeoit mal parce qu'elle admiroit trop, +et donnoit des entraves au génie en resserrant +trop sa sphère; si on examine et discute toutes nos +connoissances; si l'esprit s'agite pour reculer toutes +les bornes; si on veut savoir sur tous les objets le +degré de vérité qui appartient à l'homme: c'est là +l'ouvrage de Descartes. L'astronome, le géomètre, +le métaphysicien, le grammairien, le moraliste, l'orateur, +le politique, le poëte, tous ont une portion +de cet esprit qui les anime. Il a guidé également +Pascal et Corneille, Locke et Bourdaloue, Newton +et Montesquieu. Telle est la trace profonde et l'empreinte +marquée de l'homme de génie sur l'univers. +Il n'existe qu'un moment; mais cette existence est +employée tout entière à quelque grande opération, +qui change la direction des choses pour plusieurs +siècles.</p> + +<p>Arrêtons-nous maintenant sur celui à qui le +genre humain a eu tant d'obligations, et à qui la +dernière postérité sera encore redevable. Quels +honneurs lui a-t-on rendus de son vivant? quelles +statues lui furent élevées dans su patrie? quels +hommages a-t-il reçus des nations?... Que parlons-nous +d'hommages, et de statues, et d'honneurs? +Oublions-nous qu'il s'agit d'un grand homme? oublions-nous +qu'il a vécu parmi des hommes? Parlons +plutôt et des persécutions, et de la haine, +et des tourments de l'envie, et des noirceurs de la +calomnie, et de tout ce qui a été et sera éternellement +le partage de l'homme qui aura le malheur +de s'élever au-dessus de son siècle. Descartes l'avoit +prévu: il connoissoit trop les hommes pour +ne les pas craindre; il avoit été averti par l'exemple +de Galilée; il avoit vu, dans la personne de ce vieillard, +la vérité en cheveux blancs chargée de fers, +et traînée indignement dans les prisons <a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>. La +coupe de Socrate, les chaînes d'Anaxagore, la +fuite et l'empoisonnement d'Aristote, les malheurs +d'Héraclite, les calomnies insensées contre Gerbert, +les gémissements plaintifs de Roger Bacon +sous les voûtes d'un cachot, l'orage excité contre +Ramus, et les poignards qui l'assassinèrent; les +bûchers allumés en cent lieux pour consumer +des malheureux qui ne pensoient pas comme +leurs concitoyens; tant d'autres qui avoient été +errants et proscrits sur la terre, sans asile et sans +protecteurs, emportant avec eux de pays en pays +la vérité fugitive et bannie du monde: tout l'avertissoit +du danger qui le menaçoit; tout lui crioit +que le dernier des crimes que l'on pardonne est +celui d'annoncer des vérités nouvelles. Mais la vérité +n'est point à l'homme qui la conçoit; elle appartient +à l'univers, et cherche à s'y répandre. +Descartes crut même qu'il en devoit compte au +Dieu qui la lui donnoit. Il se dévoua donc <a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>; +et, grâces aux passions humaines, il ne tarda point +à recueillir les fruits de sa résolution.</p> + +<p>Il y avoit alors en Hollande un de ces hommes +qui sont offusqués de tout ce qui est grand, qui +aux vues étroites de la médiocrité joignent toutes +les hauteurs du despotisme, insultent à ce qu'ils +ne comprennent pas, couvrent leur foiblesse par +leur audace, et leur bassesse par leur orgueil; intrigants +fanatiques, pieux calomniateurs, qui prononcent +sans cesse le mot de Dieu et l'outragent, +n'affectent de la religion que pour nuire, ne font +servir le glaive des lois qu'à assassiner, ont assez +de crédit pour inspirer des fureurs subalternes; +espèces de monstres nés pour persécuter et pour +haïr, comme le tigre est né pour dévorer. Ce fut +un de ces hommes qui s'éleva contre Descartes <a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>. +Il ne seroit peut-être pas inutile à l'histoire de l'esprit +humain et des passions de peindre toutes les +intrigues et la marche de ce persécuteur; de le +faire voir, du moment qu'il conçut le dessein de +perdre Descartes, travaillant d'abord sourdement +et en silence, semant dans les esprits des idées et des +soupçons vagues d'athéisme, nourrissant ces soupçons +par des libelles et des noirceurs anonymes, suivant +de l'oeil, et sans se découvrir, les progrès de +la fermentation générale; au moment d'éclater, +briguant la première place de son corps, afin de +pouvoir joindre l'autorité à la haine; alors, marchant +à découvert, armant contre Descartes et le +peuple et les magistrats, et les fureurs sacrées des +ministres; le peignant à tous les yeux comme un +athée, qui commençoit par briser les autels, et +finiroit par bouleverser l'état; invoquant à grands +cris la religion et les lois. Il faudrait raconter comment +ce grand homme fut cité au son de la cloche, +et sur le point d'être traîné comme un vil +criminel; comment ensuite, pour lui ôter même +la ressource de se justifier, on travailla à le condamner +en silence et sans qu'il en pût être averti; +comment son affreux persécuteur, s'il ne pouvoit +le perdre tout-à-fait, vouloit du moins le faire proscrire +de la Hollande, vouloit faire consumer dans +les flammes ces livres d'un athée où l'athéisme +est combattu; comment il avoit déjà transigé avec +le bourreau d'Utrecht pour qu'on allumât un feu +d'une hauteur extraordinaire, afin de mieux frapper +les yeux du peuple. Le barbare eût voulu que +la flamme du bûcher pût être aperçue en même +temps de tous les lieux de la Hollande, de la +France, de l'Italie et de l'Angleterre. Déjà même +il se préparoit à répandre dans toute l'Europe ce +récit flétrissant, afin que, chassé des sept provinces, +Descartes fût banni du monde entier, et que +partout où il arriveroit il se trouvât devancé par +sa honte. Mais c'est à l'histoire à entrer dans ces +détails; c'est à elle à marquer d'une ignominie éternelle +le front du calomniateur; c'est à elle à flétrir +ces magistrats qui, dupes d'un scélérat, servoient +d'instrument à la haine, et combattoient pour +l'envie. Et que prétendoient-ils avec leurs flammes +et leurs bûchers? Croyoient-ils dans cet incendie +étouffer la voix de la vérité? croyoient-ils faire +disparoître la gloire d'un grand homme? Il dépend +de l'envie et de l'autorité injuste de forger des +chaînes et de dresser des échafauds, mais il ne +dépend point d'elle d'anéantir la vérité et de tromper +la justice des siècles.</p> + +<p>Tel est le sort que Descartes éprouva en Hollande. +Dans son pays, je le vois presque inconnu, +regardé avec indifférence par les uns, attaqué et +combattu par les autres, recherché de quelques +grands comme un vain spectacle de curiosité, ignoré +ou calomnié à la cour <a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>. Je vois sa famille le +traiter avec mépris; je vois son frère, dont tout le +mérite peut-être étoit de partager son nom, parler +avec dédain d'un frère qui, né gentilhomme, s'étoit +abaissé jusqu'à se faire philosophe <a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>, et +mettre au nombre des jours malheureux celui où +Descartes naquit pour déshonorer sa race par un +pareil métier. O préjugés! ô ridicule fierté des +places et du rang! Il importe de conserver ces traits +à la postérité, pour apprendre, s'il se peut, aux +hommes à rougir. Où sont aujourd'hui ceux qui, +à la vue de Descartes, sourioient dédaigneusement, +et disoient avec hauteur: C'est un homme qui +écrit? Ils ne sont plus. Ont-ils jamais été? Mais +l'homme de génie vivra éternellement: son nom +fait l'orgueil de ses compatriotes; sa gloire est un +dépôt que les siècles se transmettent, et qui est +sous la garde de la justice et de la vérité. Il est vrai +que le grand homme trouve quelquefois la considération +de son vivant; mais il faut presque toujours +qu'il la cherche à trois cents lieues de lui. +Descartes, persécuté en Hollande et méconnu en +France, comptoit parmi ses admirateurs et ses disciples +la fameuse princesse palatine, princesse qui est +du petit nombre décolles qui ont placé la philosophie +à côté du trône <a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>. Elle étoit digne d'interroger +Descartes, et Descartes étoit digne de l'instruire. +Leur commerce n'étoit point un trafic de flatteries +et de mensonges de la part de Descartes, de protection +et de hauteurs de la part d'Elisabeth. Dieu, +la nature, l'homme, ses malheurs et les moyens +qu'il a d'être heureux, ses devoirs et ses foiblesses, +la chaîne morale de tous ses rapports, voilà le sujet +de leurs entretiens et de leurs lettres. C'est ainsi +que les philosophes doivent s'entretenir avec les +grands. La nature avoit destiné à Descartes un +autre disciple encore plus célèbre: c'étoit la fille de +Gustave-Adolphe, c'étoit la fameuse Christine<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>. +Elle étoit née avec une de ces âmes encore plus singulières +que grandes, qui semblent jetées hors des +routes ordinaires, et qui étonnent toujours, même +lorsqu'on ne les admire pas. Enthousiaste du génie +et des âmes fortes, le grand Condé, Descartes et +Sobieski avoient droit dans son coeur aux mêmes +sentiments. Viens, dit-elle à Descartes: je suis +reine, et tu es philosophe; faisons un traité ensemble: +tu annonceras la vérité, et je te défendrai +contre tes ennemis. Les murs de mon palais seront +tes remparts. C'est donc l'espérance de trouver un +abri contre la persécution qui, seule, put attirer +Descartes à Stockholm. Sans ce motif, auroit-il été +se fixer auprès d'un trône? qu'est-ce qu'un homme +tel que Descartes a de commun avec les rois? Leur +âme, leur caractère, leurs passions, leur langage, +rien ne se ressemble; ils ne sont pas même faits +pour se rapprocher, leur grandeur se choque et +se repousse. Mais s'il fut forcé par le malheur de +se réfugier dans nue cour, il eut du moins la gloire +de n'y pas démentir sa conduite; il y vécut tel qu'il +avoit vécu dans le fond de la Nord-Hollande; il osa +y avoir des moeurs et de la vertu; il ne fut ni vil, +ni bas, ni flatteur; il ne fut point le lâche complaisant +des princes ni des grands; il ne crut point +qu'il devoit oublier la philosophie pour la fortune; +il ne brigua point ces places qui n'agrandissent +jamais ceux qui sont petits, et rabaisseroient plutôt +ceux qui sont grands. Et comment Descartes +auroit-il pu avoir de telles pensées? Celui qui est +sans cesse occupé à méditer sur l'éternité, sur le +temps, sur l'espace, ne doit-il pas contracter une +habitude de grandeur, qui de son esprit passe à +son âme? celui qui mesure la distance des astres, +et voit Dieu au-delà; celui qui se transporte +dans le soleil ou dans Saturne pour y voir l'espace +qu'occupe la terre, et qui cherche alors vainement +ce point égaré comme un sable à travers les mondes, +reviendra-t-il sur ce grain de poussière pour +y flatter, pour y ramper, pour y disputer ou quelques +honneurs ou quelques richesses? Non: il vit +avec Dieu et avec la nature; il abandonne aux +hommes les objets de leurs passions, et poursuit +le cours de ses pensées, qui suivent le cours de +l'univers; il s'applique à mettre dans son âme l'ordre +qu'il contemple, ou plutôt son âme se monte +insensiblement au ton de cette grande harmonie. +Je ne louerai donc point Descartes de n'avoir été +ni intrigant ni ambitieux. Je ne le louerai point +d'avoir été frugal, modéré, bienfaisant, pauvre à +la fois et généreux, simple comme le sont tous +les grands hommes; plein de respect, comme Newton, +pour la Divinité; comme lui, fidèle à la religion; +aimant à s'occuper dans la retraite et avec +ses amis de l'idée de Dieu. Malheur à celui qui ne +trouveroit pas dans cette idée, si grande et si consolante, +les plus doux moments de sa vie! D'ailleurs, +toutes ces vertus ne distinguoient point un +homme aux siècles de nos pères. Mais je remarquerai +que, quoique sa fortune ne pût pas suffire +à ses projets, jamais il n'accepta les secours qu'on +lui offrit. Ce n'étoit pas qu'il fût effrayé de la reconnoissance; +un pareil fardeau n'épouvante point +une âme vertueuse: mais le droit d'être le bienfaiteur +d'un homme est un droit trop beau pour +qu'il l'accorde avec indifférence. Peut-être faudroit-il +choisir encore avec plus de soin ses bienfaiteurs +que ses amis, si ces deux titres pouvoient +se séparer: ainsi pensoit Descartes<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Avec ses +sentiments, son génie et sa gloire, il dut trouver +l'envie à Stockholm, comme il l'avoit trouvée à +Utrecht, à La Haye et dans Amsterdam. L'envie +le suivoit de ville en ville, et de climat en climat; +elle avoit franchi les mers avec lui, elle +ne cessa de le poursuivre que lorsqu'elle vit entre +elle et lui un tombeau<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>: alors elle sourit +un moment sur sa tombe, et courut dans Paris, +où la renommée lui dénonçoit Corneille et Turenne.</p> + +<p>Hommes de génie, de quelque pays que vous +soyez, voilà votre sort. Les malheurs, les persécutions, +les injustices, le mépris des cours, l'indifférence +du peuple, les calomnies de vos rivaux ou +de ceux qui croiront l'être, l'indigence, l'exil, et +peut-être une mort obscure à cinq cents lieues de +votre patrie, voilà ce que je vous annonce. Faut-il +que pour cela vous renonciez à éclairer les hommes? +Non, sans doute. Et quand vous le voudriez, +en êtes-vous les maîtres? Êtes-vous les maîtres de +dompter votre génie, et de résister à cette impulsion +rapide et terrible qu'il vous donne? N'êtes-vous +pas nés pour penser, comme le soleil pour +répandre sa lumière? N'avez-vous pas reçu comme +lui votre mouvement? Obéissez donc à la loi qui +vous domine, et gardez-vous de vous croire infortunés. +Que sont tous vos ennemis auprès de la vérité? +Elle est éternelle, et le reste passe. La vérité +fait votre récompense; elle est l'aliment de votre +génie, elle est le soutien de vos travaux. Des milliers +d'hommes, ou insensés, on indifférents, ou +barbares, vous persécutent ou vous méprisent; +mais dans le même temps il y a des âmes avec qui +les vôtres correspondent d'un bout de la terre à +l'autre. Songez qu'elles souffrent et pensent avec +vous; songez que les Socrate et les Platon, morts +il y a deux mille ans, sont vos amis; songez que, +dans les siècles à venir, il y aura d'autres âmes qui +vous entendront de même, et que leurs pensées +seront les vôtres. Vous ne formez qu'un peuple +et qu'une famille avec tous les grands hommes qui +furent autrefois ou qui seront un jour. Votre sort +n'est pas d'exister dans un point de l'espace ou de +la durée. Vivez pour tous les pays et pour tous +les siècles; étendez votre vie sur celle du genre +humain. Portez vos idées encore plus haut; ne +voyez-vous point le rapport qui est entre Dieu et +votre âme? Prenez devant lui cette assurance qui +sied si bien à un ami de la vérité. Quoi! Dieu vous +voit, vous entend, vous approuve, et vous seriez +malheureux! Enfin, s'il vous faut le témoignage +des hommes, j'ose encore vous le promettre, non +point foible et incertain, comme il l'est pendant ce +rapide instant de la vie, mais universel et durable +pendant la vie des siècles. Voyez la postérité qui +s'avance, et qui dit à chacun de vous: Essuie tes +larmes; je viens te rendre justice et finir tes maux: +c'est moi qui fais la vie des grands hommes; c'est +moi qui ai vengé Descartes de ceux qui l'outrageoient; +c'est moi qui, du milieu des rochers et +des glaces, ai transporté ses cendres dans Paris; +c'est moi qui flétris les calomniateurs, et anéantis +les hommes qui abusent de leur pouvoir; c'est moi +qui regarde avec mépris ces mausolées élevés dans +plusieurs temples à des hommes qui n'ont été que +puissants, et qui honore comme sacrée la pierre +brute qui couvre la cendre de l'homme de génie. +Souviens-toi que ton âme est immortelle, et que +ton nom le sera. Le temps fuit, les moments se +succèdent, le songe de la vie s'écoule. Attends, et +tu vas vivre; et tu pardonneras à ton siècle ses injustices, +aux oppresseurs leur cruauté, à la nature +de t'avoir choisi pour instruire et pour éclairer +les hommes.</p> +<br><br> + + +<h3>NOTES<br> +SUR<br> +L'ÉLOGE DE DESCARTES.</h3> + +<p>Nous réimprimons ici les notes de l'Éloge de Descartes, supprimant +celles que remplit une philosophie commune et déclamatoire, et, dans +presque toutes, les traits de mauvais goût qui s'y rencontrent +fréquemment. Nous avons scrupuleusement conservé toute la partie +biographique, propre à bien faire connaître le caractère, les habitudes et +toute la carrière de Descartes.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a><p>René Descartes, seigneur du Perron, dont on fait ici l'éloge, +naquit à La Haye en Touraine le 30 mars 1596, de Jeanne Brochard, +fille d'un lieutenant-général de Poitiers, et de Joachim +Descartes, conseiller au parlement de Bretagne, dont il fut le +troisième fils. Sa maison étoit une des plus anciennes de la +Touraine. Il avoit eu dans sa famille un archevêque de Tours, +et plusieurs braves gentilshommes qui avoient servi avec distinction... +Son père, soit par goût, soit par raison de fortune, +entra dans la robe... Depuis que le père de Descartes se fut +établi à Rennes, ses descendants y ont toujours demeuré. On +en compte six qui ont occupé avec distinction des charges +dans le parlement de Bretagne. Madame la présidente de +Châteaugiron, dernière de la famille, vient de mourir. On dit +qu'elle avoit dans son caractère plusieurs traits de ressemblance +avec Descartes. Il y a eu aussi une Catherine Descartes, nièce +du philosophe, célèbre par son esprit, et par son talent pour +les vers agréables. Elle le est morte en 1706.</p></blockquote> + + + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a><p>Descartes étoit né avec une complexion très foible, et +les médecins ne manquèrent pas de dire qu'il mourroit très +jeune; cependant il les trompa au moins d'une quarantaine +d'années. Ayant perdu sa mère presque en naissant, il fut +très redevable aux soins d'une nourrice, qui suppléa à la +nature par tous les soins de la tendresse. Descartes en fut +très reconnoissant; il lui fit une pension viagère qui lui fut +payée exactement jusqu'à la mort; et, comme il n'étoit pas de +ceux qui croient que l'argent acquitte tout, il joignoit encore +à ces bienfaits les devoirs et l'attachement d'un fils. Son père +ne voulut point fatiguer des organes encore foibles par des +études prématurées; il lui donna le temps de croître et de se +fortifier. Mais l'esprit de Descartes alloit au-devant des instructions. +Il n'avoit pas encore huit ans, et déjà on l'appeloit le +philosophe. Il demandoit les causes et les effets de tout, et +savoit ne pas entendre ce qui ne signifioit rien. En 1604, il +fut mis au collège de La Flèche. Son imagination vive et ardente +fut la première faculté de son âme qui se déploya. Il +cultiva la poésie avec transport... Ce goût de la poésie lui +demeura toujours, et peu de temps avant sa mort il fit des +vers français à la cour de Suède.. C'est une ressemblance +qu'il eut avec Platon, et que Leibnitz eut avec lui. Il aimoit +aussi beaucoup l'histoire, et passoit les jours et les nuits +à lire; mais cette passion ne devoit pas durer long-temps... +Il étoit encore a La Flèche en 1610, lorsque le coeur du plus +grand et du meilleur des rois, assassiné dans Paris, y fut +porté pour être déposé dans la chapelle des jésuites. Il fut +témoin de cette pompe cruelle, et nommé parmi les vingt-quatre +gentilshommes qui allèrent au-devant de ce triste +dépôt. Il étudioit alors en philosophie. Il y fit des progrès +qui annoncèrent son génie; car, au lieu d'apprendre, il +doutoit. La logique de ses maîtres lui parut chargée d'une +foule de préceptes ou inutiles ou dangereux; il s'occupoit à +l'en séparer, <i>comme le statuaire</i>, dit-il lui-même, <i>travaille à +tirer une Minerve d'un bloc de marbre qui est informe</i>. Leur +métaphysique le révoltoit par la barbarie des mots et le vide +des idées; leur physique par l'obscurité du jargon et par +la fureur d'expliquer tout ce qu'elle n'expliquoit pas. Les +mathématiques seules le satisfirent; il y trouva l'évidence +qu'il cherchoit partout. Il s'y livra en homme qui avoit besoin +de connoître. Quelques auteurs prétendent qu'il inventa, +étant encore au collège, sa fameuse <i>analyse</i>. Ce seroit un +prodige bien plus étonnant que celui de Newton, qui à vingt-cinq +ans avoit trouvé le calcul de l'infini. Quoi qu'il en soit +de cette particularité, Descartes finit ses études en 1612. Le +fruit ordinaire de ces premières études est de s'imaginer savoir +beaucoup. Descartes étoit déjà assez avancé pour voir +qu'il ne savoit rien. En se comparant avec tous ceux qu'on +nommoit savants, il apprit à mépriser ce nom. De là au mépris +des sciences il n'y a qu'un pas. Il oublia donc et les +lettres, et les livres, et l'étude; et celui qui devoit créer la +philosophie en Europe renonça pendant quelque temps à +toute espèce de connoissance. Voilà à peu près tout ce que +nous savons des premières années de Descartes...</p></blockquote> + + + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a><p>Il étoit impossible que Descartes demeurât dans l'inaction. +Il faut un aliment pour les âmes ardentes. Dès qu'il eut +renoncé aux livres, il s'abandonna aux plaisirs. Eu 1614 il +fit à Paris l'essai d'une liberté dangereuse; mais son génie +le ramena bientôt. Tout-à-coup il rompt avec ses amis et ses +connoissances; il loue une petite maison dans un quartier +désert du faubourg Saint-Germain, s'y enferme avec un ou +deux domestiques, n'avertit personne de sa retraite, et y +passe les années 1615 et 1616 appliqué à l'étude, et inconnu +presque à toute la terre. Ce ne fut qu'au bout de plus de deux +ans qu'un ami le rencontra par hasard dans une rue écartée, +s'obstina à le poursuivre jusque chez lui, et le rentraîna +enfin dans le monde. On peut juger par ce seul trait du caractère +de Descartes, et de la passion que lui inspirait l'étude...</p></blockquote> + + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a><p>Descartes avait vingt-un ans lorsqu'il sortit de France +pour la première fois: c'étoit en 1617. Il alla d'abord en +Hollande, où il demeura deux ans; ce dut être pour lui +un spectacle curieux, qu'un pays où tout commençoit à naître, +et où tout étoit l'ouvrage de la liberté. Mais s'il y vit un terrain 'S +nouveau—créé pour ainsi dire, et arraché à la mer, s'il vit +le spectacle magnifique des canaux, des digues, du commerce +et des villes de la Hollande, il fut aussi témoin des +querelles sanglantes des gomaristes et des arminiens. On sait +comment l'ambition du prince d'Orange voulut faire servir +ces guerres de religion à sa grandeur. Barnevelt, âgé de +soixante-seize ans, fut condamné, et mourut sur l'échafaud, +pour avoir voulu garantir son pays du despotisme. Ce furent +les premiers mémoires que l'Europe fournit à Descartes pour +la connoissance de l'esprit humain. Eu 1619 il passa en Allemagne. +Quelques années plus tôt, il y aurait vu ce Rodolphe +qui conversoit avec Tycho-Brahé au lieu de travailler avec +ses ministres, et faisoit avec Kepler des tables astronomiques +tandis que les Turcs ravageoient ses états. Il vit couronner à +Francfort Ferdinand II; et il paroît qu'il observa avec curiosité +toutes ces cérémonies, ou politiques, ou sacrées, qui +rendent plus imposant aux yeux des peuples le maître qui +doit les gouverner. Ce couronnement fut le signal de la fameuse +guerre de trente ans. Descartes passa les années 1619 et +1620 en Bavière, dans la Souabe, dans l'Autriche et dans la +Bohême. En 1621 il fut en Hongrie; il parcourut la Moravie, +la Silesie, pénétra dans le nord de l'Allemagne, alla en Poméranie +par les extrémités de la Pologne, visita toutes les côtes +de la mer Baltique, remonta de Stettin dans la Marche de +Brandebourg, passa au duché de Meckelhourg, et de là dans +le Holstein, et enfin s'embarqua sur l'Elbe, d'où il retourna +en Hollande. Il fut sur le point de périr dans ce trajet. Pour +être plus libre, il avoit pris à Emhden un bateau pour lui seul +et son valet. Les mariniers, à qui son air doux et tranquille et +sa petite taille n'en imposoient pas apparemment beaucoup, +formèrent le complot de le tuer, afin de profiter de ses dépouilles. +Comme ils ne se doutoient pas qu'il entendît leur +langue, ils eurent l'heureuse imprudence de tenir conseil devant +lui; par bonheur Descartes savoit le hollandais: il se +lève tout-à-coup, change de contenance, tire l'épée avec fierté, +et menace de percer le premier qui oseroit approcher. Cette +heureuse audace les intimida, et Descartes fut sauvé... Quatre +ou cinq mariniers de la West-Frise pensèrent disposer de celui +qui devoit faire la révolution de l'esprit humain... Descartes +passa la fin de 1621 et les premiers mois de 1622 a La Haye. +C'est là qu'il vit cet électeur palatin qui, pour avoir été couronné +roi, étoit devenu le plus malheureux des hommes. Il +passoit sa vie à solliciter des secours et à perdre des batailles. +La princesse Élisabeth sa fille, que sa liaison avec Descartes +rendit depuis si fameuse, avoit alors tout au plus trois ou +quatre ans. Elle étoit errante avec sa mère, et partageoit des +maux qu'elle ne sentoit pas encore. La même année Descartes +traversa les Pays-Bas espagnols, et s'arrêta à la cour de +Bruxelles. La trêve entre l'Espagne et la Hollande étoit rompue. +Il y vit l'infante Isabelle, qui, sous un habit de religieuse, +gouvernoit dix provinces, et signoit des ordres pour livrer +des batailles, à peu près comme on vit Ximenès gouverner +l'Espagne, l'Amérique et les Indes, sous un habit de cordelier... +En 1623 il fit le voyage d'Italie; il traversa la Suisse, +où il observa plus la nature que les hommes; s'arrêta quelque +temps dans la Valteline; vit à Venise le mariage du doge +avec la mer Adriatique... et arriva enfin à Rome sur la +fin de 1624. Il y fut témoin d'un jubilé qui attiroit une +quantité prodigieuse de peuple de tous les bouts du l'Europe. +Ce mélange de tant de nations différentes était un +spectacle intéressant pour un philosophe. Descartes y donna +toute son attention. Il comparoit les caractères de tous ces +peuples réunis, comme un amateur habile compare, dans une +belle galerie de tableaux, les manières des différentes écoles +de peinture. En 1625 il passa par la Toscane: Galiléo étoit +alors âgé de soixante ans, et l'inquisition ne s'étoit pas encore +flétrie par la condamnation de ce grand homme. En 1631 il +fit le voyage d'Angleterre, et en 1634 celui de Danemarck. +L'Espagne et le Portugal sont les seuls pays de l'Europe où +Descartes n'ait pas voyagé.</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a><p>Descartes porta les armes dans sa jeunesse: d'abord en +Hollande, sous le célèbre Maurice de Nassau, qui affermit +la liberté fondée par son père, et mérita de balancer la réputation +de Farnèse; de là en Allemagne, sous Maximilien de +Bavière, au commencement de la guerre de trente ans. Il +vit dans cette guerre le choc de deux religions opposées, l'ambition +des chefs, le fanatisme des peuples, la fureur des +partis, l'abus des succès, l'orgueil du pouvoir, et trente provinces +dévastées, parce qu'on se disputoit à qui gouverneroit +la Bohême. Il passa ensuite au service de l'empereur Ferdinand +II, pour voir de plus près les troubles de la Hongrie. La +mort du comte de Bucquoy, général de l'armée impériale, qui +fut tué, dans une déroute, de trois coups de lance et de plus +de trente coups de pistolet, le dégoûta du métier des armes. +Il avoit servi environ quatre ans, et en avoit alors vingt-cinq. +On croit pourtant qu'au siège de La Rochelle il combattit, +comme volontaire, dans une bataille contre la flotte anglaise. +On se doute bien que l'ambition de Descartes n'étoit +point de devenir un grand capitaine. Avide de connoître, il +vouloit étudier les hommes dans tous les états; et malheureusement +la guerre est devenue un des grands spectacles de l'humanité. +Il avoit d'abord aimé cette profession, comme il +l'avouoit lui-même, sans doute parce qu'elle convenoit à l'activité +inquiète de son âme; mais dans la suite, un coup +d'oeil plus philosophique ne lui laissa voir que le malheur des +hommes...</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a><p>Ce fut en 1625, au retour de son voyage d'Italie, que Descartes +fît ses observations sur la cime des Alpes. Il est peu +d'âmes sensibles ou fortes à qui la vue de ces montagnes +n'inspire de grandes idées. L'homme mélancolique y voit +une retraite délicieuse et sauvage, le guerrier s'y rappelle +les armées qui les ont traversées, et le philosophe s'y occupe +des phénomènes de la nature. Descartes y composa une partie +de son système sur les grêles, les neiges, les tonnerres et les +tourbillons de vents...</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a><p>Dès son enfance, Descartes avoit l'habitude de méditer. +Lorsqu'il étoit à La Flèche, on lui permettoit, à cause de la +foiblesse de sa santé, de passer une partie des matinées au +lit. Il employoit ce temps à réfléchir profondément sur les +objets de ses études; et il en contracta l'habitude pour le reste +de sa vie. Ce temps, où le sommeil a réparé les forces, où les +sens sont calmes, où l'ombre et le demi-jour favorisent la rêverie, +et où l'âme ne s'est point encore répandue sur les objets +qui sont hors d'elle, lui paroissoit le plus propre à la pensée. +C'est dans ces matinées qu'il a fait la plupart de ses découvertes, +et arrangé ses mondes. Il porta à la guerre ce même +esprit de méditation. En 1619, étant en quartier d'hiver sur +les frontières de Bavière, dans un lieu très écarté, il y passa +plusieurs mois dans une solitude profonde, uniquement occupé +à méditer. Il cherchoit alors les moyens de créer une science +nouvelle. Sa tête, fatiguée sans doute par la solitude ou par +le travail, s'échauffa tellement, qu'il crut avoir des songes +mystérieux. Il crut voir des fantômes; il entendit une voix qui +l'appeloit à la recherche de la vérité. Il ne douta point, dit +l'historien de sa vie, que ces songes ne vinssent du ciel, et il +y mêla un sentiment de religion...</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a><p>La première étude qui attacha véritablement Descartes +fut celle des mathématiques. Dans son enfance, il les étudia +avec transport, et en particulier l'algèbre et l'analyse des +anciens. A l'âge de dix-neuf ans, lorsqu'il renonça brusquement +à tous les plaisirs, et qu'il passa deux ans dans +la retraite, il employa tout ce temps à l'étude de la géométrie. +En 1617, étant au service de la Hollande, un inconnu fit afficher +dans les rues de Bréda un problème à résoudre. Descartes +vit un grand concours de passants qui s'arrêtoient pour lire. Il +s'approcha; mais l'affiche étoit en flamand, qu'il n'entendoit +pas. Il pria un homme qui étoit à côté de lui de la lui expliquer. +C'étoit un mathématicien nommé Beckman, principal +du collège de Dordrecht. Le principal, homme grave, voyant +un petit officier français en habit uniforme, crut qu'un problème +de géométrie n'étoit pas fort intéressant pour lui; et, +apparemment pour le plaisanter, il lui offrit de lui expliquer +l'affiche, à condition qu'il résoudroit le problème. C'étoit une +espèce de défi. Descartes l'accepta; le lendemain matin le problème +étoit résolu. Beckman fut fort étonné; il entra en conversation +avec le jeune homme; et il se trouva que le militaire +de vingt ans en savoit beaucoup plus sur la géométrie que le +vieux professeur de mathématiques. Deux ou trois ans après, +étant à Ulm, en Souabe, il eut une aventure à peu près pareille +avec Faulhaber, mathématicien allemand. Celui-ci venoit de +donner un gros livre sur l'algèbre, et il traitoit Descartes assez +lestement, comme un jeune officier aimable, et qui ne paroissoit +pas tout-à-fait ignorant. Cependant un jour, à quelques +questions qu'il lui fit, il se douta que Descartes pouvoit bien +avoir quelque mérite. Bientôt, à la clarté et à la rapidité de ses +réponses sur les questions les plus abstraites, il reconnut dans +ce jeune homme le plus puissant génie, et ne regarda plus +qu'avec respect celui qu'il croyoit honorer en le recevant chez +lui. Descartes fut lié ou du moins fut en commerce avec tous +les plus savants géomètres de son siècle. Il ne se passoit pas +d'année qu'il ne donnât la solution d'un très grand nombre de +problèmes qu'on lui adressoit dans sa retraite; car c'étoit alors +la méthode entre les géomètres, à peu près comme les anciens +sages et mêmes les rois dans l'Orient s'envoyoient des énigmes +à deviner. Descartes eut beaucoup de part à la fameuse question +de la roulette et de la cycloïde. La cycloïde est une ligne +décrite par le mouvement d'un point de la circonférence d'un +cercle, tandis que le cercle fait une révolution sur une ligne +droite. Ainsi quand une roue de carrosse tourne, un des clous +de la circonférence décrit dans l'air une cycloïde. Cette ligne +fut découverte par le P. Mersenne, expliquée par Roberval, +examinée par Descartes, qui en découvrit la tangente; usurpée +par Toricelli, qui s'en donna pour l'inventeur; approfondie par +Pascal, qui contribua beaucoup à en démontrer la nature et les +rapports. Depuis, les géomètres les plus célèbres, tels que +Huygens, Wallis, Wren, Leibniz, et les Bernoulli, y travaillèrent +encore. Avant de finir cet article, il ne sera peut-être +pas inutile de remarquer que Descartes, qui fut le plus +grand géomètre de son siècle, parut toujours faire assez peu de +cas de la géométrie. Il tenta au moins cinq ou six fois d'y renoncer, +et il y revenoit sans cesse...</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a><p>C'est un spectacle aussi curieux que philosophique de +suivre toute la marche de l'esprit de Descartes, et de voir +tous les degrés par où il passa pour parvenir à changer la +face des sciences. Heureusement, en nous donnant ses découvertes, +il nous a indiqué la route qui l'y avoit mené. Il +seroit à souhaiter que tous les inventeurs eussent fait de même; +mais la plupart nous on caché leur marche, et nous n'avons +que le résultat de leurs travaux. Il semble qu'ils aient craint, ou +de trop instruire les hommes, ou de s'humilier à leurs yeux +en se montrant eux-mêmes luttant contre les difficultés. Quoi +qu'il en soit, voici la marche de Descartes. Dès l'âge de quinze +ans, il commença à douter. Il ne trouvoit dans les leçons de +ses maîtres que des opinions; et il cherchoit des vérités. Ce +qui le frappoit le plus, c'est qu'il voyoit qu'on disputoit sur +tout. A dix-sept ans, ayant fini ses études, il s'examina sur ce +qu'il avoit appris: il rougit de lui-même; et, puisqu'il avoit eu +les plus habiles maîtres, il conclut que les hommes ne savoient +rien, et qu'apparemment ils ne pouvoient rien savoir. Il renonça +pour jamais aux sciences. A dix-neuf, il se remit à l'étude des +mathématiques, qu'il avoit toujours aimées. A vingt-un, il se +mit à voyager pour étudier les hommes. En voyant chez tous +les peuples mille choses extravagantes et fort approuvées, il +apprenoit, dit-il, à se défier de l'esprit humain, et à ne point +regarder l'exemple, la coutume et l'opinion comme des autorités. +A vingt-trois, se trouvant dans une solitude profonde, il +employa trois ou quatre mois de suite à penser. Le premier pas +qu'il fit fut d'observer que tous les ouvrages composés par +plusieurs mains sont beaucoup moins parfaits que ceux qui +ont été conçus, entrepris et achevés par un seul homme: +c'est ce qu'il est aisé de voir dans les ouvrages d'architecture, +dans les statues, dans les tableaux, et même dans les plans de +législation et de gouvernement. Son second pas fut d'appliquer +cette idée aux sciences. Il les vit comme formées d'une infinité +de pièces de rapport, grossies des opinions de chaque philosophe, +tous d'un esprit et d'un caractère différent. Cet assemblage, +cette combinaison d'idées souvent mal liées et mal assorties +peut-elle autant approcher de la vérité que le feroient +les raisonnements justes et simples d'un seul homme? Son troisième +pas fut d'appliquer cette même idée à la raison humaine. +Comme nous sommes enfants avant que d'être hommes, notre +raison n'est que le composé d'une foule de jugements souvent +contraires, qui nous ont été dictés par nos sens, par notre +nourrice et par nos maîtres. Ces jugements n'auroient-ils pas +plus de vérité et plus d'unité, si l'homme, sans passer par la +faiblesse de l'enfance, pouvoit juger en naissant, et composer +lui seul toutes ses idées? Parvenu jusque là, Descartes résolut +d'ôter de son esprit toutes les opinions qui y étoient, pour +y en substituer de nouvelles, ou y remettre les mêmes après +qu'il les auroit vérifiées; et ce fut son quatrième pas. Il vouloit, +pour ainsi dire, recomposer sa raison, afin qu'elle fût à +lui, et qu'il pût s'assurer pour la suite des fondements de ses +connoissances. Il ne pensoit point encore à réformer les sciences +pour le public; il regardait tout changement comme dangereux. +Les établissements une fois faits, disoit-il, sont comme +ces grands corps dont la chute ne peut être que très rude, et +qui sont encore plus difficiles à relever quand ils sont abattus, +qu'à retenir quand ils sont ébranlés. Mais comme il seroit juste +de blâmer un homme qui entreprendroit de renverser toutes +les maisons d'une ville, dans le seul dessein de les rebâtir sur +un nouveau plan, il doit être permis à un particulier d'abattre +la sienne, pour la reconstruire sur des fondements plus solides. +Il entreprit donc d'exécuter la première partie de ses +desseins, qui consistoit à détruire; et ce fut son cinquième +pas. Mais il éprouva bientôt les plus grandes difficultés. <i>Je +m'aperçut,</i> dit-il, <i>qu'il n'est pas aussi aisé à un homme de se +défaire de ses préjugés, que de brûler sa maison</i>. Il y travailla +constamment plusieurs années de suite, et il crut à la +fin en être venu à bout. Je ne sais si je me trompe, mais cette +marche de l'esprit de Descartes me paroît admirable. Continuons +de le suivre. A l'âge de vingt-quatre ans, il entendit +parler en Allemagne d'une société d'hommes qui n'avoit pour +but que la recherche de la vérité: on l'appeloit la confrérie +des Rose-Croix. Un de ses principaux statuts étoit de demeurer +cachée. Elle avoit, à ce qu'on dit, pour fondateur, un Allemand +né dans le quatorzième siècle. On raconte de cet homme +des choses merveilleuses. Il avoit profondément étudié la +magie, qui étoit alors une science fort importante. Il avoit +voyagé en Arabie, en Turquie, en Afrique, en Espagne, avoit +vu sur la terre des sages et des cabalistes, avoit appris plusieurs +secrets de la nature, et s'étoit retiré enfin en Allemagne, +où il vécut solitaire dans une grotte jusqu'à l'âge de cent six +ans. On se doute bien qu'il fit des prodiges pendant sa vie et +après sa mort. Son histoire ne ressemble pas mal à celle d'Apollonius +du Tyane. On imagina un soleil dans la grotte où il +étoit enterré; et ce soleil n'avoit d'autre fonction que celle +d'éclairer son tombeau. La confrérie fondée par cet homme +extraordinaire étoit, dit-on, chargée de réformer les sciences +dans tout l'univers. En attendant, elle ne paroissoit pas; et +Descartes, malgré toutes ses recherches, ne put trouver un +seul homme qui en fût. Il y a cependant apparence qu'elle existoit, +car on en parloit beaucoup dans toute l'Allemagne; on +écrivoit pour et contre; et même en 1623 on fit l'honneur à +ces philosophes de les jouer à Paris, sur le théâtre de l'hôtel +de Bourgogne. Descartes, déchu de l'espérance de trouver +dans cette société quelques secours pour ses desseins, résolut +désormais de se passer des livres et des savants. Il ne vouloit +plus lire que dans ce qu'il appeloit <i>le grand livre du monde</i>, +et s'occupait à ramasser des expériences. A vingt-sept ans, il +éprouva une secousse qui lui fit abandonner les mathématiques +et la physique; les unes lui paroissoient trop vides, l'autre +trop incertaine. Il voulut ne plus s'occuper que de la morale; +mais à la première occasion il retournoit à l'étude de la nature. +Emporté comme malgré lui, il s'enfonça de nouveau dans les +sciences abstraites. Il les quitta encore pour revenir à l'homme; +il espéroit trouver plus de secours pour cette science, mais il +reconnut bientôt qu'il s'étoit trompé. Il vit que dans Paris, +comme à Rome et dans Venise, il y avoit encore moins de gens +qui étudioient l'homme que la géométrie. Il passa trois ans dans +ces alternatives, dans ce flux et reflux d'idées contraires, entraîné +par son génie tantôt vers un objet, tantôt vers un autre, +inquiet et tourmenté, et combattant sans cesse avec lui-même. +Ce ne fut qu'à trente-deux ans que tous ces orages cessèrent. +Alors il pensa sérieusement à refaire une philosophie nouvelle; +mais il résolut de ne point embrasser de secte, et de travailler +sur la nature même. Voilà par quels degrés Descartes parvint à +cette grande révolution: il y fut conduit par le doute et +l'examen...</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a><p>Descartes fut très long-temps incertain sur le genre de +vie qu'il devoit embrasser. D'abord il prit le parti des armes, +comme on l'a vu, mais il s'en dégoûta au bout de quatre +ans. En 1623, dans le temps des troubles de la Valteline, +il eut quelque envie d'être intendant de l'armée; mais ses +sollicitations ne purent être assez vives pour qu'il réussît: il +mettoit trop peu de chaleur à tout ce qui n'intéressoit que sa +fortune. En 1625, il fut sur le point d'acheter la charge de +lieutenant-général de Châtellerault; et comme il étoit persuadé +que pour exercer une charge il falloit être instruit, il manda à +son père qu'il iroit se mettre à Paris chez un procureur au +Châtelet, pour y apprendre la pratique. Il faut avouer que +c'étoit là un singulier apprentissage pour un homme tel que +Descartes: il avoit alors vingt-neuf ans. Mais ce projet manqua +comme l'autre. S'il avoit réussi, il est à croire que Descartes +auroit fait comme le président de Montesquieu, et qu'il ne fût +pas long-temps resté juge. Enfin, après avoir passé dix ou +douze ans à observer tous les états, il finit par n'en choisir +aucun. Il résolut de garder son indépendance, et de s'occuper +tout entier à la recherche de la vérité. Il pensoit sans doute +que c'étoit assez remplir son devoir d'homme et de citoyen, de +travailler à éclairer les hommes.</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> +<p>Ce fut en 1629, sur la fin de mars, que Descartes partit +pour aller s'établir en Hollande; il avoit alors trente-trois +ans. Comme sa résolution auroit paru extraordinaire, il n'en +avertit ni ses parents ni ses amis; il se contenta de leur +écrire avant son départ. On ne manqua point de murmurer. +Il n'y a que celui qui a pu concevoir un tel projet qui +soit capable de l'approuver. Mais son parti étoit pris. Il nous +rend compte lui-même des motifs qui l'engagèrent à quitter la +France. Le premier fut la raison du climat. Il craignoit que la +chaleur, en exaltant un peu trop son imagination, ne lui ôtât +une partie du sang-froid et du calme nécessaires pour les découvertes +philosophiques; le climat de la Hollande lui parut +plus favorable à ses desseins. Mais son principal motif fut la +passion qu'il avoit pour la retraite, et le désir de vivre dans +une solitude profonde. En France, il eut été sans cesse détourné +de l'étude par ses parents ou ses amis... au lieu qu'en +Hollande il étoit sûr qu'on n'exigeroit rien de lui. Il espéroit +vivre parfaitement inconnu, solitaire au milieu d'un peuple +actif qui s'occuperoit de son commerce, tandis que lui s'occuperoit +à penser. Comme son grand but étoit la retraits, il prit +toutes sortes de moyens pour n'être pas découvert. Il ne confia +sa demeure qu'à un seul ami chargé de sa correspondance. +Jamais il ne datoit ses lettres du lieu où il demeuroit, mais +de quelque grande ville où il étoit sûr qu'on ne le trouverait +pas. Pendant plus de vingt ans qu'il demeura en Hollande, il +changea très souvent de séjour, fuyant sa réputation partout +où elle le poursuivoit, et se dérobant aux importuns qui vouloient +seulement l'avoir vu. Il habitoit quelquefois dans les +grandes villes; mais il préféroit ordinairement les villages ou +les bourgs, et le plus souvent les maisons solitaires tout-à-fait +isolées dans la campagne. Quelquefois il alloit s'établir dans +une petite maison aux bords de la mer: on montre encore en +plusieurs endroits les maisons qu'il a habitées... Le goût que +Descartes avoit pour la Hollande étoit si vif, qu'il cherchoit à +y attirer ceux de ses amis qui vouloient se retirer du monde. Je +vais traduire une lettre qu'il écrivoit à Balzac sur ce sujet; on +la verra peut-être avec plaisir. «Je ne suis point étonné, lui +dit-il, qu'une âme grande et forte, telle que la vôtre, ne +puisse se plier aux usages serviles de la cour. J'ose donc vous +conseiller de venir à Amsterdam, et de vous y retirer, plutôt +que dans des chartreuses, ou même dans les lieux les +plus agréables de France ou d'Italie. Je préfère même son +séjour à cette solitude charmante où vous étiez l'année dernière. +Quelque agréable que soit une maison de campagne, +on y manque de mille choses qu'on ne trouve que dans les +villes; on n'y est pas même aussi seul qu'on le voudroit. +Peut-être y trouverez-vous un ruisseau dont le murmure +vous fera rêver délicieusement, ou un vallon solitaire qui +vous jettera dans l'enchantement; mais aussi vous aurez à +vous défendre d'une quantité de petits voisins qui vous assiégeront +sans cesse. Ici, comme tout le monde, excepté +moi, est occupé au commerce, il ne tient qu'à moi de vivre +inconnu à tout le monde. Je me promène tous les jours à +travers un peuple immense, presque aussi tranquillement +que vous pouvez le faire dans vos allées. Les hommes que je +rencontre me font la même impression que si je voyois les +arbres de vos forêts ou les troupeaux de vos campagnes. Le +bruit intime de tous ces commerçants ne me distrait pas plus +que si j'entendois le bruit d'un ruisseau. Si je m'amuse quelquefois +à considérer leurs mouvements, j'éprouve le même +plaisir que vous à considérer ceux qui cultivent vos terres: +car je vois que le but de tous ces travaux est d'embellir le +lieu que j'habite, et de prévenir tous mes besoins. Si vous +avez du plaisir à voir les fruits croître dans vos vergers, et +vous promettre l'abondance, pensez-vous que j'en aie moins +à voir tous les vaisseaux qui abordent sur mes côtes m'apporter +les productions de l'Europe et des Indes? Dans quel +lieu de l'univers trouverez-vous plus aisément qu'ici tout +ce qui peut intéresser la vanité ou flatter le goût? Y a-t-il +un pays dans le monde où l'on soit plus libre, où le sommeil +soit plus tranquille, où il y ait moins de dangers à craindre, +où les lois veillent mieux sur le crime, où les empoisonnements, +les trahisons, les calomnies soient moins connus, où +il reste enfin plus de traces de l'heureuse et tranquille innocence +de nos pères? Je ne sais pourquoi vous êtes si amoureux +de votre ciel d'Italie, la peste se mêle avec l'air qu'on +y respire; la chaleur du jour y est insupportable; les fraîcheurs +du soir y sont malsaines; l'ombre des nuits y couvre +des larcins et des meurtres. Que si vous craignez les hivers +du Nord, comment à Rome, même avec des bosquets, des +fontaines et des grottes, vous garantirez-vous aussi bien de +la chaleur, que vous pourrez ici, avec un bon poêle ou une +cheminée, vous garantir du froid? Je vous attends avec une +petite provision d'idées philosophiques qui vous feront peut-être +quelque plaisir; et, soit que vous veniez ou que vous ne +veniez pas, je n'en serai pas moins votre tendre et fidèle +ami.» Cette lettre est très intéressante. D'abord elle nous +fait voir le goût de Descartes pour la Hollande, et la manière +dont il y vivoit. Elle nous montre ensuite son imagination et le +tour agréable qu'il savoit donner à ses idées. On a accusé la +géométrie de dessécher l'esprit; je ne sais s'il y a rien dans +tout Balzac où il y ait autant d'esprit et d'agrément. L'imagination +brillante de Descartes se décèle partout dans ses ouvrages; +et s'il n'avoit voulu être ni géomètre, ni philosophe, +il n'auroit encore tenu qu'à lui d'être le plus bel-esprit de +son temps.</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a><p>Le <i>Discours sur la méthode</i> parut le 8 juin 1637. Il étoit +à la tête de ses <i>Essais de philosophie</i>. Descartes y indique +les moyens qu'il a suivis pour tâcher de parvenir à la vérité, +et ce qu'il faut faire encore pour aller plus avant. On +y trouva une profondeur de méditation inconnue jusqu'alors. +C'est là qu'est l'histoire de son fameux doute. Il a depuis répété +cette histoire dans deux autres ouvrages, dans le premier +livre de ses <i>Principes</i>, et dans la première de ses <i>Méditations +métaphysiques</i>. Il falloit qu'il sentît bien vivement +l'importance et la nécessité du doute, pour y revenir jusqu'à +trois fois, lui qui étoit si avare de paroles. Mais il regardoit le +doute comme la base de la philosophie, et le garant sûr des +progrès qu'on pourroit y faire dans tous les siècles...</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a><p>Les règles de l'analyse logique, qu'on peut regarder comme +la seconde partie de sa <i>Méthode</i>, sont indiquées dans plusieurs +de ses ouvrages, et rassemblées en grande partie dans un manuscrit +qui n'a été imprimé qu'après sa mort. L'ouvrage est intitulé, +<i>Règles pour conduire notre esprit dans la recherche de la +vérité</i>. En voici à peu près la marche. Voulez-vous trouver la +vérité, formez votre esprit, et rendez-le capable de bien juger. +Pour y parvenir, ne l'appliquez d'abord qu'à ce qu'il peut bien +connoître par lui-même. Pour bien connoître, ne cherchez +pas ce qu'on a écrit ou pensé avant vous; mais sachez vous en +tenir à ce que vous reconnoissez vous-même pour évident. Vous +ne trouverez point la vérité sans méthode; la méthode consiste +dans l'ordre; l'ordre consiste à réduire les propositions complexes +à des propositions simples, et vous élever par degrés +des unes aux autres. Pour vous perfectionner dans une science, +parcourez-en toutes les questions et toutes les branches, enchaînant +toujours vos pensées les unes aux autres. Quand votre +esprit ne conçoit pas, sachez vous arrêter; examinez long-temps +les choses les plus faciles; vous vous accoutumerez ainsi à regarder +fixement la vérité, et à la reconnoître. Voulez-vous +aiguiser votre esprit et le préparer à découvrir un jour par +lui-même, exercez-le d'abord sur ce qui a été inventé par +d'autres. Suivez surtout les découvertes où il y a de l'ordre et +un enchaînement d'idées. Quand il aura examiné beaucoup de +propositions simples, qu'il s'essaie peu à peu à embrasser distinctement +plusieurs objets à la fois; bientôt il acquerra de la +force et de l'étendue. Enfin, mettez à profit tous les secours de +l'entendement, de l'imagination, de la mémoire et des sens, +pour comparer ce qui est déjà connu avec, ce qui ne l'est pas, +et découvrir l'un par l'autre. Descartes divise tous les objets de +nos connoissances en propositions simples et en questions. +Les questions sont de deux sortes: ou on les entend parfaitement, +quoiqu'on ignore la manière de les résoudre; ou la connoissance +qu'on en a est imparfaite. Le plan de Descartes +étoit de donner trente-six règles, c'est-à-dire douze pour +chacune de ses divisions. Il n'a exécuté que la moitié de l'ouvrage; +mais il est aisé de voir par cet essai comment il portoit +l'esprit de système et d'analyse dans toutes ses recherches, +et avec quelle adresse il décomposoit, pour ainsi dire, tout le +mécanisme du raisonnement.</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a><p>Les <i>Méditations métaphysiques</i> de Descartes parurent en +1641. C'étoit, de tous ses ouvrages, celui qu'il estimoit le +plus. Il le louoit avec un enthousiasme de bonne foi; car il +croyoit avoir trouvé le moyen de démontrer les vérités métaphysiques +d'une manière plus évidente que les démonstrations +de géométrie. Ce qui caractérise surtout cet ouvrage, +c'est qu'il contient sa fameuse démonstration de Dieu par +l'idée, démonstration si répétée depuis, adoptée par les uns, +et rejetée par les autres; et qu'il est le premier où la distinction +de l'esprit et de la matière soit parfaitement développée, +car avant Descartes on n'avoit point encore bien approfondi +les preuves philosophiques de la spiritualité de l'âme. Une +chose remarquable, c'est que Descartes ne donna cet ouvrage +au public que par principe de conscience. Ennuyé des tracasseries +qu'on lui suscitoit depuis trois ans pour ses <i>Essais de +philosophie</i>, il avoit résolu de ne plus rien imprimer. J'aurois, +dit-il, une vingtaine d'approbateurs et des milliers +d'ennemis: ne vaut-il pas mieux me taire, et m'instruire en +silence? Il crut cependant qu'il ne devoit pas supprimer un +ouvrage qui pouvoit fournir ou de nouvelles preuves de l'existence +de Dieu, ou de nouvelles lumières sur la nature de l'âme. +Mais, avant de le risquer, il le communiqua à tous les hommes +les plus savants de l'Europe, recueillit leurs objections, et +y répondit. Le célèbre Arnauld fut du nombre de ceux qu'il +consulta. Arnauld n'avoit alors que vingt-huit ans. Descartes +fut étonné de la profondeur et de l'étendue de génie qu'il trouva +dans ce jeune homme. Il s'en falloit de beaucoup qu'il eût +porté le même jugement des objections de Hobbes et de celles +de Gassendi. Il fit imprimer toutes ces objections, avec les +réponses, à la suite des <i>Méditations</i>; et, pour leur donner +encore plus de poids, le philosophe dédia son ouvrage à la +Sorbonne. <i>Je veux m'appuyer de l'autorité,</i> disoit-il, <i>puisque +la vérité est si peu de chose quand elle est seule.</i> Il n'avoit +point encore pris assez de précautions. Ce livre, approuvé par +les docteurs, discuté par des savants, dédié à la Sorbonne, et +où le génie s'épuise à prouver l'existence de Dieu et la spiritualité +de l'âme, fut mis, vingt-deux ans après, à l'index à Rome.</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a><p>On a été étonné que, dans ses <i>Méditations métaphysiques</i>, +Descartes n'ait point parlé de l'immortalité de l'âme. Ses +ennemis avoient beau jeu; et ils n'ont pas manqué de profiter +de ce silence pour l'accuser de n'y pas croire. Mais il +nous apprend lui-même, par une de ses lettres, qu'ayant établi +clairement dans cet ouvrage la distinction de l'âme et de +la matière, il suivoit nécessairement de cette distinction que +l'âme par sa nature ne pouvoit périr avec le corps...</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a><p>La <i>Géométrie</i> de Descartes parut en 1637 avec le <i>Traité de la +méthode</i>, son <i>Traité des météores</i> et sa <i>Dioptrique</i>. Ces quatre +traités réunis ensemble formoient ses <i>Essais de philosophie</i>. Sa +<i>Géométrie</i> étoit si fort au-dessus de son siècle, qu'il n'y avoit +réellement que très peu d'hommes en état de l'entendre. C'est ce +qui arriva depuis à Newton; c'est ce qui arrive à presque tous +les grands hommes. Il faut que leur siècle coure après eux pour +les atteindre. Outre que sa <i>Géométrie</i> étoit très profonde et entièrement +nouvelle, parce qu'il avoit commencé où les autres +avaient fini, il avoue lui-même dans une de ses lettres +qu'il n'avoit pas été fâché d'être un peu obscur, afin de mortifier +un peu ces hommes qui savent tout. Si on l'eût entendu +trop aisément, on n'auroit pas manqué de dire qu'il +n'avait rien écrit de nouveau, au lieu que la vanité humiliée +étoit forcée de lui rendre hommage. Dans une autre +lettre, on voit qu'il calcule avec plaisir les géomètres en +Europe qui sont en état de l'entendre. Il en trouve trois ou +quatre en France, deux en Hollande, et deux dans les Pays-Bas +espagnols...</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a><p>Presque toute la physique de Descartes est renfermée dans +son livre des <i>Principes</i>. Cet ouvrage, qui parut en 1644, +est divisé en quatre parties. La première est toute métaphysique, +et contient les principes des connoissances humaines. +La seconde est sa physique générale, et traite des premières +lois de la nature, des éléments de la matière, des +propriétés de l'espace et du mouvement. La troisième est +l'explication particulière du système du monde et de l'arrangement +des corps célestes. La quatrième contient tout ce qui +concerne la terre...</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a><p><i>Traité des météores</i>, imprimé en 1637, comme on l'a déjà +dit. Ce fut un des ouvrages de Descartes qui éprouva le +moins de contradiction. Au reste, ce ne seroit pas une +manière toujours sûre de louer un ouvrage philosophique; +mais quelquefois aussi les hommes font grâce à la vérité. +C'est le premier morceau de physique que Descartes donna...</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a><p><i>Traité de la dioptrique</i>, imprimé aussi en 1637, à la suite +du <i>Discours sur la méthode</i>...</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a><p><i>Traité de musique</i>, composé par Descartes en 1618, dans +le temps qu'il servoit en Hollande. Il n'avoit alors que vingt-deux +ans. Cet ouvrage de sa jeunesse ne fut imprimé qu'après +sa mort. Il fut commenté et traduit en plusieurs langues; mais +il ne fit point de révolution...</p> +</blockquote> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a><p>Il s'en faut de beaucoup que le <i>Traité de mécanique</i> +de Descartes soit complet. Descartes le composa à la hâte en +1636, pour faire plaisir à un de ses amis, père du fameux +Huygens. C'était un présent que le génie offroit à l'amitié. +Il espéroit dans la suite refondre cet ouvrage, et lui donner +une juste étendue; mais il n'en eut point le temps. On le fit +imprimer après sa mort, par cette curiosité naturelle qu'on +a de rassembler tout ce qui est sorti des mains d'un grand +homme. Ce petit traité parut pour la première fois en 1668.</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a><p>Tout le monde connaît Descartes comme métaphysicien, +comme physicien et comme géomètre; mais peu de gens savent +qu'il fut encore un très grand anatomiste. Comme le but général +de ses travaux étoit l'utilité des hommes, au lieu de cette philosophie +vaine et spéculative qui jusqu'alors avait régné dans +les écoles, il vouloit une philosophie pratique, où chaque connoissance +se réalisât par un effet, et qui se rapportât tout entière +au bonheur du genre humain. Les deux branches de cette +philosophie devoient être la médecine et la mécanique. Par +l'une, il vouloit affermir la santé de l'homme, diminuer ses +maux, étendre son existence, et peut-être affoiblir l'impression +de la vieillesse; par l'autre, faciliter ses travaux, multiplier ses +forces, et le mettre en état d'embellir son séjour. Descartes +étoit surtout épouvanté du passage rapide et presque instantané +de l'homme sur la terre. Il crut qu'il ne seroit peut-être +pas impossible d'en prolonger l'existence. Si c'est un songe, +c'est du moins un beau songe, et il est doux de s'en occuper. +Il y a même un coin de grandeur dans cette idée; et les +moyens que Descartes proposa pour l'exécution de ce projet +n'étaient pas moins grands: c'étoit de saisir et d'embrasser +tous les rapports qu'il y a entre tous les éléments, l'eau, l'air, +le feu, et l'homme; entre toutes les productions de la terre, +et l'homme; entre toutes les influences du soleil et des astres, +et l'homme; entre l'homme enfin, et tous les points de l'univers +les plus rapprochés de lui: idée vaste, qui accuse la +foiblesse de l'esprit humain, et ne paroît toucher à des erreurs +que parceque, pour la réaliser, ou peut-être même +pour la bien concevoir, il faudrait une intelligence supérieure +à la nôtre. On voit par là dans quelle vue il étudioit +la physique. On peut aussi juger de quelle manière il pensoit +sur la médecine actuelle. En rendant justice aux travaux d'une +infinité d'hommes célèbres qui se sont appliqués à cet art +utile et dangereux, il pensoit que ce qu'on savoit jusqu'à +présent n'étoit presque rien, en comparaison de ce qui restoit +à savoir. Il vouloit donc que la médecine, c'est-à-dire la +physique appliquée au corps humain, fut la grande étude de +tous les philosophes. Qu'ils se liguent tous ensemble, disait-il +dans un de ses ouvrages; que les uns commencent où les +autres auront fini: en joignant ainsi les vies de plusieurs +hommes et les travaux de plusieurs siècles, on formera un +vaste dépôt de connoissances, et l'on assujettira enfin la nature +à l'homme. Mais le premier pas étoit de bien connoître +la structure du corps humain. Il commença donc l'exécution +de son plan par l'étude de l'anatomie. Il y employa tout l'hiver +de 1629; il continua cette étude pendant plus de douze ans, +observant tout et expliquant tout par les causes naturelles. +Il ne lisoit presque point, comme on l'a déjà dit plus d'une +fois. C'étoit dans les corps qu'il étudioit les corps. Il joignit +à cette étude celle de la chimie, laissant toujours les livres +et regardant la nature. C'est d'après ces travaux qu'il composa +son <i>Traité de l'homme</i>. Dès qu'il parut, on le mit au +nombre de ses plus beaux ouvrages. Il n'y en a peut-être +même aucun dont la marche soit aussi hardie et aussi neuve. +La manière dont il y explique tout le mécanisme et tout le +jeu des ressorts dut étonner le siècle <i>des qualités occultes</i> +et <i>des formes substantielles</i>. Avant lui on n'avoit point osé +assigner les actions qui dépendent de l'âme, et celles qui ne +sont que le résultat des mouvements de la machine. Il semble +qu'il ait voulu poser les bornes entre les deux empires. Cet +ouvrage n'étoit point achevé quand Descartes mourut; il ne +fut imprimé que dix ans après sa mort.</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a><p>Descartes composa son <i>Traité des passions</i> en 1646, pour +l'usage particulier de la princesse Élisabeth. Il l'avoit envoyé +manuscrit à la reine de Suède sur la fin de 1647; il +le fit imprimer, à la sollicitation de ses amis, eu 1649. Son +dessein, dit-il, dans la composition de cet ouvrage, étoit +d'essayer si la physique pourroit lui servir à établir des fondements +certains dans la morale. Aussi n'y traite-t-il guère +les passions qu'en physicien. C'étoit encore un ouvrage nouveau +et tout-à-fait original. On y voit, presque à chaque +pas, l'âme et le corps agir et réagir l'un sur l'autre; et on +croit, pour ainsi dire, toucher les liens qui les unissent.</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a><p>C'est en 1633 que Galilée fut condamnée par l'inquisition, +pour avoir enseigné le mouvement de la terre. Il y avoit +déjà quatre ans que Descartes travailloit en Hollande. L'emprisonnement +de Galilée fit une si forte impression sur lui +qu'il fut sur le point de brûler tous ses papiers...</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a><p>Il est très sûr que Descartes prévit toutes les persécutions +qui l'attendoient. Il avoit souvent résolu de ne rien faire +imprimer, et il ne céda jamais qu'aux plus pressantes sollicitations +de ses amis. Souvent il regretta son loisir, qui lui +échappoit pour un vain fantôme de gloire. Newton, après +lui, eut le même sentiment; et au milieu des querelles philosophiques, +il se reprocha plus d'une fois d'avoir perdu +son repos. Ainsi les hommes qui ont le plus éclairé le genre +humain ont été forcés à s'en repentir. Au reste, Descartes +ne fut jamais plus philosophe que lorsque ses ennemis l'étoient +le moins... Descartes crut qu'il valoit mieux miner insensiblement +les barrières, que de les renverser avec éclat. Il voulut +cacher la vérité comme on cache l'erreur. Il tâcha de persuader +que ses principes étaient les mêmes que ceux d'Aristote. +Sans cesse il recommandoit la modération à ses disciples. +Mais il s'en falloit bien que ses disciples fussent aussi philosophes +que lui. Ils étoient trop sensibles à la gloire de ne +pas penser comme le reste des hommes. La persécution les +animoit encore, et ajoutoit à l'enthousiasme. Descartes eût +consenti à être ignoré pour être utile: mais ses disciples jouissoient +avec orgueil des lumières de leur maître, et insultoient +à l'ignorance qu'ils avoient à combattre. Ce n'étoit pas +le moyen d'avoir raison.</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a><p>Gisbert Voétius, fameux théologien protestant, et ministre +d'Utrecht, né en 1589, et mort en 1676: il vécut 87 +ans, taudis que Descartes mourut à 54. Il étoit tel qu'on +l'a peint dans ce discours... Tout ce qu'on raconte de ses +persécutions contre Descartes est exactement tiré de l'histoire. +Il commença ses hostilités en 1639, par des thèses +sur l'athéisme. Descartes n'y étoit point nommé; mais on +avoit eu soin d'y insérer toutes ses opinions comme celles +d'un athée. En 1640, secondes et troisièmes thèses, où étoit +renouvelée la même calomnie. Régius, disciple de Descartes, +et professeur de médecine, soutenoit la circulation du sang. +Autre crime contre Descartes: on joignit cette accusation à +celle d'athéisme; ordonnance des magistrats qui défendent +d'introduire des nouveautés dangereuses. En 1641, Voétius +se fait élire recteur de l'université d'Utrecht. N'osant point +encore attaquer le maître, il veut d'abord faire condamner +le disciple comme hérétique. Quatrièmes thèses publiques +contre Descartes. En 1642, décret des magistrats pour défendre +d'enseigner la philosophie nouvelle. Cependant les libelles +pleuvoient de toute part; et le philosophe étoit tranquille +au milieu des orages, s'occupant en paix de ses méditations. +En 1643, Voétius eut recours à des troupes auxiliaires. +Il alla les chercher dans l'université de Groningue, où +un nommé <i>Schoockius</i> s'associa à ses fureurs. C'étoit un de ces +méchants subalternes qui n'ont pas même l'audace du crime et +qui, trop lâches pour attaquer par eux-mêmes, sont assez vils +pour nuire sous les ordres d'un autre. Il débuta par un gros livre +contre Descartes, dont le but était de prouver que la nouvelle +philosophie menoit droit au <i>scepticisme</i>, à l'<i>athéisme</i> et à la +<i>frénésie</i>. Descartes crut enfin qu'il étoit temps de répondre. +Il avoit déjà écrit une petite lettre sur Voétius; et celui-ci +n'avoit pas manqué de la faire condamner, comme injurieuse +et attentatoire à la religion réformée, dans la personne d'un +de ses principaux pasteurs. Dans sa réponse contre le nouveau +livre, Descartes se proposoit trois choses: d'abord de se justifier +lui-même, car jusqu'alors il n'avoit rien répondu à plus +de douze libelles; ensuite de justifier ses amis et ses disciples; +enfin, de démasquer un homme aussi odieux que Voétius, +qui, par une ignorance hardie, et sous le masque de la religion, +séduisoit la populace et aveugloit les magistrats. Mais +les esprits c'étoient trop échauffés; il ne réussit point. Sentence +contre Descartes, où ses lettres sur Voétius sont déclarées +libelles diffamatoires. Ce fut alors que les magistrats travaillèrent +à lui faire son procès secrètement, et sans qu'il en +fût averti. Leur intention étoit de le condamner comme athée +et comme calomniateur: comme athée, parce qu'il avoit donné +de nouvelles preuves de l'existence de Dieu; comme calomniateur. +Parce qu'il avoit repoussé les calomnies de ses ennemis.... +Descartes apprit par une espèce de hasard qu'on lui faisoit +son procès. Il s'adressa à l'ambassadeur de France, qui heureusement, +par l'autorité du prince d'Orange, fit arrêter les +procédures, déjà très avancées. Il sut alors toutes les noirceurs +de ses ennemis; il sut toutes les intrigues de Voétius: ce scélérat, +pour faire circuler le poison, avoit répandu dans toutes +les compagnies d'Utrecht des hommes chargés de le décrier. +Il vouloit qu'on ne prononçât son nom qu'avec horreur. On le +peignoit aux catholiques comme athée, aux protestants comme +ami des jésuites. Il y avoit dans tous les esprits une si grande +fermentation, que personne n'osoit plus se déclarer son ami....</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a><p>Depuis que Descartes se fut établi en Hollande, il fit trois +voyages en France, en 1644, 1647 et 1648. Dans le premier, +il vit très peu de monde, et n'apprit qu'à se dégoûter de +Paris. Ce qu'il y fit de mieux fut la connoissance de M. de +Chanut, depuis ambassadeur en Suède. Comme leurs âmes se +convenoient, leur amitié fut bientôt très vive. M. de Chanut +mêloit à l'admiration pour un grand homme un sentiment plus +tendre et plus fait pour rendre heureux. Il sollicita auprès du +cardinal Mazarin, alors ministre, une pension pour Descartes. +On ne sait pourquoi la pension lui fut refusée. En 1648, les +historiens prétendent qu'il fut appelé en France par les ordres +du roi. L'intention de la cour, disoit-on, étoit de lui faire un établissement +honorable et digne de son mérite. On lui fit même expédier +d'avance le brevet d'une pension, et il en reçut les lettres +en parchemin. Sur cette espérance il arrive à Paris; il se présente +à la cour. Tout étoit en feu: c'étoit le commencement de la +guerre de la Fronde. Il trouva qu'on avoit fait payer à un de ses +parents l'expédition du brevet, et qu'il en devoit l'argent. Il le +paya en effet; ce qui lui fit dire plaisamment que jamais il +n'avoit acheté parchemin plus cher. Voilà tout ce qu'il retira +de son voyage. Ceux qui l'avoient appelé furent curieux de le +voir, non pour l'entendre et profiter de ses lumières, mais +pour connoître sa figure. «Je m'aperçus, dit-il dans une de ses +lettres, qu'on vouloit m'avoir en France, à peu près comme +les grands seigneurs veulent avoir dans leur ménagerie un +éléphant, ou un lion, ou quelques animaux rares. Ce que +je pus penser de mieux sur leur compte, ce fut de les regarder +comme des gens qui auraient été bien aises de m'avoir à +dîner chez eux; mais en arrivant, je trouvai leur cuisine en +désordre et leur marmite renversée.» Au reste, il ne faut +point omettre ici le juste éloge dit au chancelier Seguier, qui +distingua Descartes comme il le devoit, et le traita avec le respect +dû à un homme qui honorait son siècle et sa nation.</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a><p>Il s'en falloit de beaucoup que toute la famille de Descartes +lui rendît justice, et sentît l'honneur que Descartes lui +faisoit. Il est vrai que son père l'aimoit tendrement, et l'appeloit +toujours son cher philosophe; mais le frère aîné de Descartes +avoit pour lui très peu de considération. <i>Ses parents</i>, +dit l'historien de sa vie, <i>sembloient le compter pour peu de chose +dans sa famille, et, ne le regardant plus que sous le titre odieux +de philosophe, tâchoient de l'effacer de leur mémoire, comme +s'il eût été la honte de sa race.</i> On lui donna une marque bien +cruelle de cette indifférence, à la mort de son père. Ce vieillard +respectable, doyen du parlement de Bretagne, mourut en +1640, âgé de soixante et dix-huit ans; on n'instruisit Descartes +ni de sa maladie ni de sa mort. Il y avoit déjà près de quinze +jours que ce bon vieillard étoit enterré, quand Descartes lui +écrivit la lettre du monde la plus tendre. Il se justifioit d'habiter +dans un pays étranger, loin d'un père qu'il aimoit. Il +lui marquoit le désir qu'il avoit de faire un voyage en France +pour le revoir, pour l'embrasser, pour recevoir encore une +fois sa bénédiction... Quand la lettre de Descartes arriva, il y +avoit déjà un mois que son père était mort. On se souvint alors +qu'il y avoit dans les pays étrangers une autre personne +de la famille, et on lui écrivit par bienséance. Descartes ne +se consola point de n'avoir pas reçu les dernières paroles +et les derniers embrassements de son père. Il n'eut pas plus +à se louer de son frère dans les arrangements qu'il fit avec lui +pour ses affaires de famille et les règlements de succession. +Ce frère étoit un homme intéressé et avide, et qui savoit bien +que les philosophes n'aiment point à plaider; en conséquence, +il tira tout le parti qu'il put de cette douceur philosophique. +Il faut convenir que les neveux de Descartes rendirent à la +mémoire de leur oncle tout l'honneur qu'il méritoit; mais le +nom de Descartes étoit alors le premier nom de la France.</p></blockquote> + + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a><p>Elisabeth de Bohême, princesse palatine, fille de ce fameux +électeur palatin qui disputa à Ferdinand II les royaumes de +Hongrie et de Bohême, née en 1618. On sait qu'elle fut la +première disciple de Descartes. Elle eut encore un titre plus +cher: elle fut son amie; car l'amitié fait quelquefois ce que la +philosophie même ne fait pas, elle comble l'intervalle qui est +entre les rangs. Elisabeth avoit été recherchée par Ladislas IV, +roi de Pologne; mais elle préféra le plaisir de cultiver son âme +dans la retraite à l'honneur d'occuper un trône. Sa mère, +dans son enfance, lui avoit appris six langues; elle possédoit +parfaitement les belles-lettres. Son génie la porta aux sciences +profondes. Elle étudia la philosophie et les mathématiques; mais +dès que les premiers ouvrages de Descartes lui tombèrent entre +les mains, elle crut n'avoir rien appris jusqu'alors. Elle le fit +prier de la venir voir, pour qu'elle put l'entendre lui-même. +Descartes lui trouva un esprit aussi facile que profond; en peu +de temps, elle fut au niveau de sa géométrie et de sa métaphysique. +Bientôt après Descartes lui dédia ses <i>Principes</i>; il la +félicite d'avoir su réunir tant de connoissances dans un âge où +la plupart des femmes ne savent que plaire. Cette dédicace +n'est point un monument de flatterie; l'homme qui loue y paroît +toujours un philosophe qui pense. Comment, dit-il, à la +tête d'un ouvrage où je jette les fondements de la vérité, oserois-je +la trahir? Il continua jusqu'à la fin de sa vie un commerce +de lettres avec elle. Souvent cette princesse fut malheureuse; +Descartes la consoloit alors. Malheureux et tourmenté +lui-même, il trouvoit dans son propre coeur cette éloquence +douce qui va chercher l'âme des autres, et adoucit le sentiment +de leurs peines. Après avoir été long-temps errante et +presque sans asile, Elisabeth se retira enfin dans une abbaye +de la Westphalie, où elle fonda une espèce d'académie de philosophes +à laquelle elle présidoit. Le nom de Descartes n'y étoit +jamais prononcé qu'avec respect; sa mémoire lui étoit trop +chère pour l'oublier. Elle lui survécut près de trente ans, et +mourut eu 1680.</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a><p>C'est une chose remarquable que Descartes ait eu pour disciples +les deux femmes les plus célèbres de son temps... Je ne m'étendrai +point sur l'histoire de Christine, tout le monde la connoît. +Ce fut M. de Chanut qui le premier engagea cette reine à +lire les ouvrages de Descartes. En 1647, elle lui fit écrire, pour +savoir de lui en quoi consistoit <i>le souverain bien</i>. La plupart +des princes, ou ne font pas ces questions-là, ou les font à des +courtisans plutôt qu'à des philosophes; et alors la réponse +est facile à deviner. Celle de Descartes fut un peu différente: il +faisoit consister le souverain bien dans la volonté toujours ferme +d'être vertueux, et dans le charme de la conscience qui jouit +de sa vertu. C'était une belle leçon de morale pour une reine; +Christine en fut si contente, qu'elle lui écrivit de sa main pour +le remercier. Peu de temps après, Descartes lui envoya son +<i>Traité des passions</i>. En 1649, la reine lui fit faire les plus vives +instances pour l'engager à venir à Stockholm, et déjà elle avoit +donné ordre à un de ses amiraux pour l'aller prendre et le +conduire en Suède. Le philosophe, avant de quitter sa retraite, +hésita long-temps: il est probable qu'il fut décidé par toutes +les persécutions qu'il essuyoit en Hollande. Il partit enfin, et +arriva au commencement d'octobre à Stockholm. La reine le +reçut avec une distinction qu'on dut remarquer dans une cour. +Elle commença par l'exempter de tous les assujettissements des +courtisans; elle sentoit bien qu'ils n'étoient pas faits pour +Descartes. Elle convint ensuite avec lui d'une heure où elle +pourroit l'entretenir tous les jours et recevoir ses leçons. On +sera assez étonné quand on saura que ce rendez-vous d'un philosophe +et d'une reine étoit à cinq heures du matin, dans un +hiver très cruel. Christine, passionnée pour les sciences, s'étoit +fait un plan de commencer la journée par ses études, afin +de pouvoir donner le reste au gouvernement de ses états. Elle +n'accordait au repos que le temps qu'elle ne pouvait lui refuser, +et n'avoit d'autre délassement que la conversation de ceux +qui pouvoient l'instruire. Elle fut si satisfaite de la philosophie +de Descartes, qu'elle résolut de le fixer dans ses états par +toutes sortes de moyens. Son projet étoit de lui donner, à titre +de seigneurie, des terres considérables dans les provinces les +plus méridionales de la Suède, pour lui et pour ses héritiers à +perpétuité. Elle espéroit ainsi l'enchaîner par ses bienfaits. +Malgré les bontés de la reine, il paroît que Descartes eut toujours +un sentiment de préférence pour la princesse palatine, +soit que, celle-ci ayant été sa première disciple, il dût être +plus flatté de cet hommage; soit que les malheurs d'une jeune +princesse la rendissent plus intéressante aux yeux d'un philosophe +sensible. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il employa tout son +crédit auprès de Christine pour servir Elisabeth: mais l'intérêt +même qu'il parut y prendre l'empêcha probablement de réussir; +car la reine de Suède, assez grande pour aspirer à +l'amitié de Descartes, ne l'étoit pas assez pour consentir à +partager ce sentiment avec une autre.</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a><p>Les qualités particulières de Descartes étoient telles qu'on +les indique ici. On doit lui en savoir gré; la vertu est peut-être +plus rare que les talents, et le philosophe spéculatif n'est pas +toujours philosophe pratique. Descartes fut l'un et l'autre. Dès +sa jeunesse il avoit raisonné sa morale. En renversant ses opinions +par le doute, il vit qu'il falloit garder des principes +pour se conduire. Voici quels étoient les siens: 1° d'obéir en +tout temps aux lois et aux coutumes de son pays; 2° de n'enchaîner +jamais sa liberté pour l'avenir; 3° de se décider toujours +pour les opinions modérées, parceque, dans le moral, +tout ce qui est extrême est presque toujours vicieux; 4° de travailler +à se vaincre soi-même, plutôt que la fortune, parceque +l'on change ses désirs plutôt que l'ordre du monde, et que +rien n'est en notre pouvoir que nos pensées. Ce fut là pour +ainsi dire la base de sa conduite. On voit que cet homme singulier +s'étoit fait une méthode pour agir, comme il s'en fit +une pour penser. Il fut de bonne heure indifférent pour la fortune, +qui de son côté le fit rien pour lui. Son bien de patrimoine +n'alloit pas au-delà de six ou sept mille livres; c'étoit +être pauvre pour un homme accoutumé dans son enfonce à +beaucoup de besoins, et qui voulait étudier la nature; car +il y a une foule de connoissances qu'on n'a qu'à prix d'argent. +Sa médiocrité ne lui coûta point un désir. Il avoit sur +les richesses un sentiment bien honnête, et que tous les +coeurs ne sentiront pas: il estimoit plus mille francs de patrimoine, +que dix mille livres qui lui seroient venues d'ailleurs. +Jamais il ne voulut accepter de secours d'aucun particulier. +Le comte d'Avaux lui envoya une somme considérable en +Hollande: il la refusa. Plusieurs personnes de marque lui firent +les mêmes offres: il les remercia, et se chargea de la reconnoissance, +sans se charger du bienfait. <i>C'est au public,</i> disoit-il, +<i>à payer ce que je fais pour le public.</i> Il se faisoit riche +en diminuant sa dépense. Son habillement étoit très philosophique, +et sa table très frugale. Du moment qu'il fut retiré +en Hollande, il fut toujours vêtu d'un simple drap noir. +A table il préféroit, comme le bon Plutarque, les légumes +et les fruits à la chair des animaux. Ses après-dinées étoient +partagées entre la conversation de ses amis et la culture de +son jardin. Occupé le matin du système du monde, il alloit +le soir cultiver ses fleurs. Sa santé étoit faible; mais il en +prenoit soin sans en être esclave. On sait combien les passions +influent sur elle; Descartes en étoit vivement persuadé, +et il s'appliquoit sans cesse à les régler. C'est ainsi que M. de +Fontenelle est parvenu à vivre près d'un siècle. Il faut avouer +que ce régime ne réussit pas si bien à Descartes; <i>mais,</i> décrivoit-il +un jour, <i>au lieu de trouver le moyen de conserver la vie, +j'en ai trouvé un autre bien plus sûr, c'est celui de ne pas craindre +la mort.</i> Il cherchoit la solitude, autant par goût que par +système. Il avoit pris pour devise ce vers d'Ovide: <i>Bene qui latuit, +bene vixit</i>, «Vivre caché, c'est vivre heureux»; et ces autres +de Sénèque: <i>Illi mors gravis incubat, qui notus nimis omnibus, +ignotus moritur sibi</i>, «Malheureux en mourant, qui, trop connu +des autres, meurt sans se connoître lui-même.» Il devoit donc +avoir une espèce d'indifférence pour la gloire, non pour la mériter, +mais pour en jouir.... Descartes craignoit la réputation, et +s'y déroboit. Il la regardoit surtout comme un obstacle à sa +liberté et à son loisir, les deux plus grands biens d'un philosophe, +disoit-il. On se doute bien qu'il n'étoit pas grand parleur. +Il n'eût pas brillé dans ces sociétés où l'on dit d'un ton +facile des choses légères, et où l'on parcourt vingt objets sans +s'arrêter sur aucun.... L'habitude de méditer et de vivre seul +l'avoit rendu taciturne; mais ce qu'on ne croirait peut-être +pas, c'est qu'elle ne lui avoit rien ôté de son enjouement naturel. +Il avoit toujours de la gaieté, quoiqu'il n'eût pas toujours +de la joie. La philosophie n'exempte pas des fautes, +mais elle apprend à les connoître et à s'en corriger. Descartes +avouoit ses erreurs, sans s'apercevoir même qu'il en fût plus +grand. C'est avec la même franchise qu'il sentoit son mérite, +et qu'il en convenoit. On ne manquait point d'appeler cela +de la vanité; mais s'il en avoit eu, il auroit pris plus de soin +de la déguiser. Il n'avoit point assez d'orgueil pour tâcher d'être +modeste. Ce sentiment, tel qu'il fût, n'étoit point à charge aux +autres. Il avoit dans le commerce une politesse douce, et qui +étoit encore plus dans les sentiments que dans les manières. +Ce n'est point toujours la politesse du monde, mois c'est sûrement +celle du philosophe. Il évitoit les louanges, comme un +homme qui leur est supérieur. Il les interdisoit à l'amitié; il ne +les pardonnoit pas à la flatterie. Il n'eut jamais avec ses ennemis +d'autre tort que celui de les humilier par sa modération; +et il eut ce tort très souvent. La calomnie le blessoit plus comme +un outrage fait à la vérité, que comme une injure qui lui fût +personnelle. <i>Quand on me fait une offense,</i> disoit-il, <i>je tâche +d'élever mon âme si haut, que l'offense ne parvienne pas jusqu'à +moi.</i> L'indignation étoit pour lui un sentiment pénible; et s'il +eût fallu, il eût plutôt ouvert son âme au mépris. Au reste, ces +deux sentiments lui étoient comme étrangers, et ce qui se trouvoit +naturellement dans son âme, c'étoit la douceur et la bonté. +Cette âme forte et profonde étoit très sensible. Nous avons déjà +vu son tendre attachement pour sa nourrice. Il traitoit ses domestiques +comme des amis malheureux qu'il étoit chargé de +consoler. Sa maison étoit pour eux une école de moeurs, et elle +devint pour plusieurs une école de mathématiques et de sciences. +On rapporte qu'il les instruisoit avec la bonté d'un père; et +quand ils n'avoient plus besoin de son secours, il les rendoit à +la société, où ils alloient jouir du rang qu'ils s'étoient fait par +leur mérite. Un jour l'un d'eux voulut le remercier: <i>Que faites-vous!</i> +lui dit-il, <i>vous êtes mon égal, et j'acquitte une dette.</i> Plusieurs +qu'il avoit ainsi formés ont rempli avec distinction des +places honorables. J'ai déjà rapporté quelques traits qui font +connoître sa vive tendresse pour son père. Je ne prétends pas +le louer par là; mais il est doux de s'arrêter sur les sentiments +de la nature. On lui a reproché de s'être livré aux foiblesses de +l'amour, bien différent en cela de Newton, qui vécut plus de +quatre-vingts ans dans la plus grande austérité de moeurs. Il y a +apparence que Descartes, né avec une âme très sensible, ne put +se défendre des charmes de la beauté. Quelques auteurs ont +prétendu qu'il étoit marié secrètement; mais, dans un de ces +entretiens où l'âme, abandonnée à elle-même, s'épanche librement +au sein de l'amitié, Descartes, à ce qu'on dit, avoua +lui-même le contraire. Quoi qu'il en soit, tout le monde sait +qu'il eut une fille nommée Francine; elle naquit en Hollande +le 13 juillet 1635, et fut baptisée sous son nom. Déjà il pensoit +à la faire transporter en France, pour y faire commencer son +éducation; mais elle mourut tout-à-coup entre ses bras, le +7 septembre 1640. Elle n'avoit que cinq ans. Il fut inconsolable +de cette mort. Jamais, dit-il, il n'éprouva de plus grande +douleur de sa vie. Depuis, il aimoit à s'en entretenir avec +ses amis; il prononçoit souvent le nom de sa chère Francine; +il en parloit avec la douleur la plus tendre, et il écrivit lui-même +l'histoire de cette enfant, à la tête d'un ouvrage qu'il +comptoit donner au public. Il semble que, n'ayant pu la conserver, +il vouloit du moins conserver son nom.... Avec ce naturel +bon et tendre, Descartes dut avoir des amis: il en eut en +effet un très grand nombre. Il en eut en France, en Hollande, +en Angleterre, en Allemagne, et jusqu'à Rome; il en eut dans +tous les états et dans tous les rangs. Il ne pouvoit point se faire +que, de tous ces amis, il n'y en eût plusieurs qui ne lui fussent +attachés par vanité. Ceux-là, il les payoit avec sa gloire; mais +il réservoit aux autres cette amitié simple et pure, ces doux +épanchements de l'âme, ce commerce intime qui fait les délices +d'une vie obscure et que rien ne remplace pour les âmes +sensibles. La plupart des hommes veulent qu'on soit reconnoissant +de leurs bienfaits: pour moi, disoit Descartes, je +crois devoir du retour à ceux qui m'offrent l'occasion de les +servir. Ce beau sentiment, qu'on a tant répété depuis, et qui +est presque devenu une formule, se trouve dans plusieurs de +ses lettres. A l'égard de Dieu et de la religion, voici comme +il pensoit. Jamais philosophe ne fut plus respectueux pour +la Divinité. Il prétendoit que les vérités même qu'on appelle +éternelles et mathématiques ne sont telles que parceque Dieu +l'a voulu. Ce sont des lois, disoit-il, que Dieu a établies dans +la nature, comme un prince fait des lois dans son royaume. Il +trouvoit ridicule que l'homme osât prononcer sur ce que Dieu +peut et ce qu'il ne peut pas. Il n'étoit pas moins indigné que +ceux qui traitoient de Dieu dans leurs ouvrages parlassent si +souvent de l'<i>infini</i>, comme s'ils savoient ce que veut dire ce mot. +Les catholiques l'accusèrent d'être calviniste, les calvinistes +d'être pélagien; sur son doute, on l'accusa d'être sceptique; plusieurs +l'accusèrent d'être déiste, et l'honnête Voétius d'être athée. +Voilà les accusations. Voici maintenant ce qu'il y a de vrai. Il +épuisa son génie à trouver de nouvelles preuves de l'existence +de Dieu, et à les présenter dans toute leur force. Dans tous ses +ouvrages, il parla toujours avec le plus grand respect de la religion +révélée. Dans tous les pays qu'il habita, il fit toujours +les fonctions de catholique. Dans son voyage d'Italie, pour s'acquitter +d'un voeu, il fit un pèlerinage à Notre-Dame de Lorette. +Dans ses <i>Méditations métaphysiques</i> et dans ses lettres, il donna +deux explications différentes de la transsubstantiation. Dans son +séjour en Suède, il ne manqua jamais une fois aux exercices +sacrés qui se faisaient dans la chapelle de l'ambassadeur. Dans +sa dernière maladie, il se confessa, et communia de la main d'un +religieux, en présence de l'ambassadeur et de toute sa famille. +Est-ce là un calviniste? Est-ce là un pélagien? Est-ce un déiste, +un sceptique, un athée?...</p></blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a><p>Descartes fut attaqué le 2 février 1650 de la maladie dont +il mourut. Il n'y avoit pas plus de quatre mois qu'il étoit à +Stockholm. Il y a grande apparence que sa maladie vint de la +rigueur du froid, et du changement qu'il fit à son régime, pour +se trouver tous les jours au palais à cinq heures du matin. Ainsi +il fut la victime de sa complaisance pour la reine; mais il n'en +eut point du tout pour les médecins suédois, qui voulaient le saigner. +«Messieurs, leur crioit-il dans l'ardeur de la fièvre, épargnez +le sang français.» Il se laissa saigner au bout de huit jours, +mais il n'étoit plus temps; l'inflammation étoit trop forte. Il +eut du moins, pendant sa maladie, la consolation de voir le +tendre intérêt qu'on prenoit à santé. La reine envoyoit savoir +deux fois par jour de ses nouvelles. M. et madame de +Chanut lui prodiguoient les soins les plus tendres et les plus officieux. +Madame de Chanut ne le quitta point depuis sa maladie. +Elle étoit présente à tout. Elle le servoit elle-même pendant le +jour; elle le soignoit durant les nuits. M. de Chanut, qui venoit +d'être malade, et encore à peine convalescent, se traînoit souvent +dans sa chambre, pour voir, pour consoler et pour soutenir +son ami.... Descartes mourant serroit par reconnoissance les +mains qui le servoient; mais ses forces s'épuisoient par degrés, +et ne pouvoient plus suffire au sentiment. Le soir du neuvième +jour, il eut une défaillance. Revenu un moment après, il sentit +qu'il falloit mourir. On courut chez M. de Chanut; il vint pour +recueillir le dernier soupir et les dernières paroles d'un ami: +mais il ne parloit plus. On le vit seulement lever les yeux au +ciel, comme un homme qui imploroit Dieu pour la dernière +fois. En effet, il mourut la même nuit, le 11 février, à quatre +heures du matin, âgé de près de cinquante-quatre ans. M. de +Chanut, accablé de douleur, envoya aussitôt son secrétaire au +palais, pour avertir la reine à son lever que Descartes étoit +mort. Christine en l'apprenant versa des larmes. Elle voulut +le faire enterrer auprès des rois, et lui élever un mausolée. +Des vues de religion s'opposèrent à ce dessein. M. de Chanut +demanda et obtint qu'il fût enterré avec simplicité dans un cimetière, +parmi les catholiques. Un prêtre, quelques flambeaux, +et quatre personnes de marque qui étoient aux quatre coins +du cercueil, voilà quelle fut la pompe funèbre de Descartes. +M. de Chanut, pour honorer la mémoire de son ami et d'un +grand homme, fit élever sur son tombeau une pyramide carrée, +avec des inscriptions. La Hollande, où il avoit été persécuté +de son vivant, fit frapper en son honneur une médaille, dès +qu'il fut mort. Seize ans après, c'est-à-dire en 1666, son corps +fut transporté en France. On coucha ses ossements sur les +cendres qui restoient, et on les enferma dans un cercueil de +cuivre. C'est ainsi qu'ils arrivèrent à Paris, où on les déposa +dans l'église de Sainte-Geneviève. Le 24 juin 1667, on lui fit +un service solennel avec la plus grande magnificence. On devoit +après le service prononcer son oraison funèbre; mais il vint +un ordre exprès du la cour, qui défendit qu'on la prononçât. +On se contenta de lui dresser un monument de marbre très +simple, contre la muraille, au-dessus de son tombeau, avec +une épitaphe au bas de son buste. Il y a deux inscriptions, +l'une latine en style lapidaire, et l'autre en vers français. Voilà +les honneurs qui lui furent rendus alors. Mais pour que son +éloge fût prononcé, il a fallu qu'il se soit écoulé près de cent +ans, et que cet éloge d'un grand homme ait été ordonné par +une compagnie de gens de lettres.</p></blockquote> + + + +<br><br><br> + + +<h2>DISCOURS<br> +DE LA MÉTHODE.</h2> + +<blockquote><p> +Ce discours, écrit en français par Descartes, parut, pour la +première fois, avec la <i>Dioptrique</i>, les <i>Météores</i> et la +<i>Géométrie</i> à Leyde, 1637, in-4°. Il a été réimprimé à Paris, +in-12, 1724, avec la <i>Dioptrique</i>, les <i>Météores</i>, la <i>Mécanique</i>, +et la <i>Musique</i>, et sans la <i>Géométrie</i>. Une traduction +latine en fut publiée à Amsterdam en 1644, in-4°, et ibid., +in-4°, 1656. +</p></blockquote> +<br><br> + +<h3>DISCOURS<br> +DE LA MÉTHODE<br> +POUR BIEN CONDUIRE SA RAISON,<br> +ET CHERCHER LA VÉRITÉ DANS LES SCIENCES.</h3> +<br> + +<p>Si ce discours semble trop long pour être lu en une fois, on +le pourra distinguer en six parties. Et, en la première, on +trouvera diverses considérations touchant les sciences. En +la seconde, les principales règles de la méthode que l'auteur a +cherchée. En la troisième, quelques unes de celles de la morale +qu'il a tirée de cette méthode. En la quatrième, les raisons par +lesquelles il prouve l'existence de Dieu et de l'âme humaine, +qui sont les fondements de sa métaphysique. En la cinquième, +l'ordre des questions de physique qu'il a cherchées, et particulièrement +l'explication du mouvement du coeur et de quelques +autres difficultés qui appartiennent à la médecine; puis +aussi la différence qui est entre notre âme et celle des bêtes. +Et en la dernière, quelles choses il croit être requises pour +aller plus avant en la recherche de la nature qu'il n'a été, +et quelles raisons l'ont fait écrire.</p> +<br><br> + +<h3>PREMIÈRE PARTIE.</h3> + +<p>Le bon sens est la chose du monde la mieux +partagée; car chacun pense en être si bien pourvu, +que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter +en toute autre chose n'ont point coutume +d'en désirer plus qu'ils en ont. En quoi il n'est pas +vraisemblable que tous se trompent: mais plutôt +cela témoigne que la puissance de bien juger et +distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement +ce qu'on nomme le bon sens ou la raison, est +naturellement égale en tous les hommes; et ainsi +que la diversité de nos opinions ne vient pas de +ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, +mais seulement de ce que nous conduisons +nos pensées par diverses voies, et ne considérons +pas les mêmes choses. Car ce n'est pas assez d'avoir +l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer +bien. Les plus grandes âmes sont capables +des plus grands vices aussi bien que des plus grandes +vertus; et ceux qui ne marchent que fort lentement +peuvent avancer beaucoup davantage, s'ils +suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux +qui courent et qui s'en éloignent.</p> + +<p>Pour moi, je n'ai jamais présumé que mon esprit +fût en rien plus parfait que ceux du commun; +même j'ai souvent souhaité d'avoir la pensée aussi +prompte, ou l'imagination aussi nette et distincte, +ou la mémoire aussi ample ou aussi présente, que +quelques autres. Et je ne sache point de qualités +que celles-ci qui servent à la perfection de l'esprit; +car pour la raison, ou le sens, d'autant qu'elle est +la seule chose qui nous rend hommes et nous distingue +des bêtes, je veux croire qu'elle est tout +entière en un chacun; et suivre en ceci l'opinion +commune des philosophes, qui disent qu'il n'y a +du plus et du moins qu'entre les <i>accidents</i>, et non +point entre les <i>formes</i> ou natures des <i>individus</i> +d'une même <i>espèce</i>.</p> + +<p>Mais je ne craindrai pas de dire que je pense +avoir eu beaucoup d'heur de m'être rencontré dès +ma jeunesse en certains chemins qui m'ont conduit +à des considérations et des maximes dont j'ai +formé une méthode, par laquelle il me semble que +j'ai moyen d'augmenter par degrés ma connoissance, +et de l'élever peu à peu au plus haut point +auquel la médiocrité de mon esprit et la courte +durée de ma vie lui pourront permettre d'atteindre. +Car j'en ai déjà recueilli de tels fruits, qu'encore +qu'au jugement que je fais de moi-même je +tâche toujours de pencher vers le côté de la défiance +plutôt que vers celui de la présomption, et +que, regardant d'un oeil de philosophe les diverses +actions et entreprises de tous les hommes, il n'y +en ait quasi aucune qui ne me semble vaine et +inutile, je ne laisse pas de recevoir une extrême +satisfaction du progrès que je pense avoir déjà fait +en la recherche de la vérité, et de concevoir de +telles espérances pour l'avenir, que si, entre les +occupations des hommes, purement hommes, il +y en a quelqu'une qui soit solidement bonne et +importante, j'ose croire que c'est celle que j'ai +choisie.</p> + +<p>Toutefois il se peut faire que je me trompe, et +ce n'est peut-être qu'un peu de cuivre et de verre +que je prends pour de l'or et des diamants. Je sais +combien nous sommes sujets à nous méprendre +en ce qui nous touche, et combien aussi les jugements +de nos amis nous doivent être suspects, +lorsqu'ils sont en notre faveur. Mais je serai bien +aise de faire voir en ce discours quels sont les chemins +que j'ai suivis, et d'y représenter ma vie +comme en un tableau, afin que chacun en puisse +juger, et qu'apprenant du bruit commun les opinions +qu'on en aura, ce soit un nouveau moyen +de m'instruire, que j'ajouterai à ceux dont j'ai +coutume de me servir.</p> + +<p>Ainsi mon dessein n'est pas d'enseigner ici la +méthode que chacun doit suivre pour bien conduire +sa raison, mais seulement de faire voir en +quelle sorte j'ai tâché de conduire la mienne. Ceux +qui se mêlent de donner des préceptes se doivent +estimer plus habiles que ceux auxquels ils les donnent; +et s'ils manquent en la moindre chose, ils en +sont blâmables. Mais, ne proposant cet écrit que +comme une histoire, ou, si vous l'aimez mieux, +que comme une fable, en laquelle, parmi quelques +exemples qu'on peut imiter, on en trouvera +peut-être aussi plusieurs autres qu'on aura raison +de ne pas suivre, j'espère qu'il sera utile à quelques +uns sans être nuisible à personne, et que tous me +sauront gré de ma franchise.</p> + +<p>J'ai été nourri aux lettres dès mon enfance; et, +pource qu'on me persuadoit que par leur moyen +on pouvoit acquérir une connaissance claire et assurée +de tout ce qui est utile à la vie, j'avois un +extrême désir de les apprendre. Mais sitôt que j'eus +achevé tout ce cours d'études, au bout duquel on +a coutume d'être reçu au rang des doctes, je changeai +entièrement d'opinion. Car je me trouvois embarrassé +de tant de doutes et d'erreurs, qu'il me +sembloit n'avoir fait autre profit, en tâchant de +m'instruire, sinon que j'avois découvert de plus +en plus mon ignorance. Et néanmoins j'étois en +l'une des plus célèbres écoles de l'Europe, où je +pensois qu'il devoit y avoir de savants hommes, s'il +y en avoit en aucun endroit de la terre. J'y avois +appris tout ce que les autres y apprenoient; et +même, ne m'étant pas contenté des sciences qu'on +nous enseignoit, j'avois parcouru tous les livres +traitant de celles qu'on estime les plus curieuses et +les plus rares, qui avoient pu tomber entre mes +mains. Avec cela je savois les jugements que les +autres faisoient de moi; et je ne voyois point qu'on +m'estimât inférieur à mes condisciples, bien qu'il +y en eût déjà entre eux quelques uns qu'on destinoit +à remplir les places de nos maîtres. Et enfin +notre siècle me sembloit aussi fleurissant et aussi +fertile en bons esprits qu'ait été aucun des précédents. +Ce qui me faisoit prendre la liberté de juger +par moi de tous les autres, et de penser qu'il n'y +avoit aucune doctrine dans le monde qui fût telle +qu'on m'avoit auparavant fait espérer.</p> + +<p>Je ne laissois pas toutefois d'estimer les exercices +auxquels on s'occupe dans les écoles. Je savois que +les langues qu'on y apprend sont nécessaires pour +l'intelligence des livres anciens; que la gentillesse +des fables réveille l'esprit; que les actions mémorables +des histoires le relèvent, et qu'étant lues +avec discrétion elles aident à former le jugement; +que la lecture de tous les bons livres est comme +une conversation avec les plus honnêtes gens des +siècles passés, qui en ont été les auteurs, et même +une conversation étudiée en laquelle ils ne nous +découvrent que les meilleures de leurs pensées; +que l'éloquence a des forces et des beautés incomparables; +que la poésie a des délicatesses et des +douceurs très ravissantes; que les mathématiques +ont des inventions très subtiles, et qui peuvent +beaucoup servir tant à contenter les curieux qu'à +faciliter tous les arts et diminuer le travail des +hommes; que les écrits qui traitent des moeurs +contiennent plusieurs enseignements et plusieurs +exhortations à la vertu qui sont fort utiles; que la +théologie enseigne à gagner le ciel; que la philosophie +donne moyen de parler vraisemblablement +de toutes choses, et se faire admirer des moins +savants; que la jurisprudence, la médecine et les +autres sciences apportent des honneurs et des richesses +à ceux qui les cultivent; et enfin qu'il est +bon de les avoir toutes examinées, même les plus +superstitieuses et les plus fausses, afin de connoître +leur juste valeur et se garder d'en être +trompé.</p> + +<p>Mais je croyois avoir déjà donné assez de temps +aux langues, et même aussi à la lecture des livres +anciens, et à leurs histoires, et à leurs fables. Car +c'est quasi le même de converser avec ceux des +autres siècles que de voyager. Il est bon de savoir +quelque chose des moeurs de divers peuples, afin +de juger des nôtres plus sainement, et que nous +ne pensions pas que tout ce qui est contre nos +modes soit ridicule et contre raison, ainsi qu'ont +coutume de faire ceux qui n'ont rien vu. Mais +lorsqu'on emploie trop de temps à voyager, on devient +enfin étranger en son pays; et lorsqu'on est +trop curieux des choses qui se pratiquoient aux +siècles passés, on demeure ordinairement fort ignorant +de celles qui se pratiquent en celui-ci. Outre +que les fables font imaginer plusieurs événements +comme possibles qui ne le sont point; et que +même les histoires les plus fidèles, si elles ne changent +ni n'augmentent la valeur des choses pour +les rendre plus dignes d'être lues, au moins en +omettent-elles presque toujours les plus basses et +moins illustres circonstances, d'où vient que le +reste ne paroît pas tel qu'il est, et que ceux qui +règlent leurs moeurs par les exemples qu'ils en +tirent sont sujets à tomber dans les extravagances +des paladins de nos romans, et à concevoir des +desseins qui passent leurs forces.</p> + +<p>J'estimois fort l'éloquence, et j'étois amoureux de +la poésie; mais je pensois que l'une et l'autre étoient +des dons de l'esprit plutôt que des fruits de l'étude. +Ceux qui ont le raisonnement le plus fort, et qui +digèrent le mieux leurs pensées afin de les rendre +claires et intelligibles, peuvent toujours le mieux +persuader ce qu'ils proposent, encore qu'ils ne +parlassent que bas-breton, et qu'ils n'eussent jamais +appris de rhétorique; et ceux qui ont les inventions +les plus agréables et qui les savent exprimer +avec le plus d'ornement et de douceur, ne +laisseroient pas d'être les meilleurs poëtes, encore +que l'art poétique leur fût inconnu.</p> + +<p>Je me plaisois surtout aux mathématiques, à +cause de la certitude et de l'évidence de leurs raisons: +mais je ne remarquois point encore leur vrai +usage; et, pensant qu'elles ne servoient qu'aux arts +mécaniques, je m'étonnois de ce que leurs fondements +étant si fermes et si solides, on n'avoit rien +bâti dessus de plus relevé: comme au contraire je +comparois les écrits des anciens païens qui traitent +des moeurs, à des palais fort superbes et fort magnifiques, +qui n'étoient bâtis que sur du sable et +sur de la boue: ils élèvent fort haut les vertus, et +les font paroître estimables par-dessus toutes les +choses qui sont au monde; mais ils n'enseignent +pas assez à les connoître, et souvent ce qu'ils appellent +d'un si beau nom n'est qu'une insensibilité, +ou un orgueil, ou un désespoir, ou un parricide.</p> + +<p>Je révérois notre théologie, et prétendois autant +qu'aucun autre à gagner le ciel: mais ayant appris, +comme chose très assurée, que le chemin n'en est +pas moins ouvert aux plus ignorants qu'aux plus +doctes, et que les vérités révélées qui y conduisent +sont au-dessus de notre intelligence, je n'eusse osé +les soumettre à la foiblesse de mes raisonnements; +et je pensois que, pour entreprendre de les examiner +et y réussir, il étoit besoin d'avoir quelque +extraordinaire assistance du ciel, et d'être plus +qu'homme.</p> + +<p>Je ne dirai rien de la philosophie, sinon que, +voyant qu'elle a été cultivée par les plus excellents +esprits qui aient vécu depuis plusieurs siècles, et +que néanmoins il ne s'y trouve encore aucune +chose dont on ne dispute, et par conséquent qui +ne soit douteuse, je n'avois point assez de présomption +pour espérer d'y rencontrer mieux que +les autres; et que, considérant combien il peut y +avoir de diverses opinions touchant une même +matière, qui soient soutenues par des gens doctes, +sans qu'il y en puisse avoir jamais plus d'une seule +qui soit vraie, je réputois presque pour faux tout +ce qui n'étoit que vraisemblable.</p> + +<p>Puis, pour les autres sciences, d'autant qu'elles +empruntent leurs principes de la philosophie, je +jugeois qu'on ne pouvoit avoir rien bâti qui fût +solide sur des fondements si peu fermes; et ni +l'honneur ni le gain qu'elles promettent n'étoient +suffisants pour me convier à les apprendre: car je +ne me sentois point, grâces à Dieu, de condition +qui m'obligeât à faire un métier de la science pour +le soulagement de ma fortune; et, quoique je ne +fisse pas profession de mépriser la gloire en cynique, +je faisois néanmoins fort peu d'état de celle +que je n'espérois point pouvoir acquérir qu'à faux +titres. Et enfin, pour les mauvaises doctrines, je +pensois déjà connoître assez ce qu'elles valoient +pour n'être plus sujet à être trompé ni par les promesses +d'un alchimiste, ni par les prédictions d'un +astrologue, ni par les impostures d'un magicien, +ni par les artifices ou la vanterie d'aucun de ceux +qui font profession de savoir plus qu'ils ne savent.</p> + +<p>C'est pourquoi, sitôt que l'âge me permit de +sortir de la sujétion de mes précepteurs, je quittoi +entièrement l'étude des lettres; et me résolvant +de ne chercher plus d'autre science que celle qui +se pourrait trouver en moi-même, ou bien dans le +grand livre du monde, j'employai le reste de ma jeunesse +à voyager, à voir des cours et des armées, à +fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, +à recueillir diverses expériences, à m'éprouver +moi-même dans les rencontres que la fortune +me proposoit, et partout à faire telle réflexion +sur les choses qui se présentoient que j'en +pusse tirer quelque profit. Car il me sembloit que +je pourrois rencontrer beaucoup plus de vérité +dans les raisonnements que chacun fait touchant +les affaires qui lui importent, et dont l'événement +le doit punir bientôt après s'il a mal jugé, que dans +ceux que fait un homme de lettres dans son cabinet, +touchant des spéculations qui ne produisent +aucun effet, et qui ne lui sont d'autre conséquence, +sinon que peut-être il en tirera d'autant plus de +vanité qu'elles seront plus éloignées du sens commun, +à cause qu'il aura dû employer d'autant plus +d'esprit et d'artifice à tâcher de les rendre vraisemblables. +Et j'avois toujours un extrême désir +d'apprendre à distinguer le vrai d'avec le faux, +pour voir clair en mes actions, et marcher avec +assurance en cette vie.</p> + +<p>Il est vrai que pendant que je ne faisois que considérer +les moeurs des autres hommes, je n'y trouvois +guère de quoi m'assurer, et que j'y remarquois +quasi autant de diversité que j'avois fait auparavant +entre les opinions des philosophes. En sorte que +le plus grand profit que j'en retirois étoit que, +voyant plusieurs choses qui, bien qu'elles nous +semblent fort extravagantes et ridicules, ne laissent +pas d'être communément reçues et approuvées +par d'autres grands peuples, j'apprenois à ne +rien croire trop fermement de ce qui ne m'avoit +été persuadé que par l'exemple et par la coutume: +et ainsi je me délivrois peu à peu de beaucoup +d'erreurs qui peuvent offusquer notre lumière naturelle, +et nous rendre moins capables d'entendre +raison. Mais, après que j'eus employé quelques années +à étudier ainsi dans le livre du monde, et à +tâcher d'acquérir quelque expérience, je pris un +jour résolution d'étudier aussi en moi-même, et +d'employer toutes les forces de mon esprit à choisir +les chemins que je devois suivre; ce qui me +réussit beaucoup mieux, ce me semble, que si +je ne me fusse jamais éloigné ni de mon pays ni +de mes livres.</p> +<br><br> + +<h3>SECONDE PARTIE.</h3> + +<p>J'étois alors en Allemagne, où l'occasion des +guerres qui n'y sont pas encore finies m'avoit appelé; +et comme je retournois du couronnement de +l'empereur vers l'armée, le commencement de l'hiver +m'arrêta en un quartier où, ne trouvant aucune +conversation qui me divertit, et n'ayant d'ailleurs, +par bonheur, aucuns soins ni passions qui +me troublassent, je demeurois tout le jour enfermé +seul dans un poêle, où j'avois tout le loisir +de m'entretenir de mes pensées. Entre lesquelles +l'une des premières fut que je m'avisai de considérer +que souvent il n'y a pas tant de perfection +dans les ouvrages composés de plusieurs pièces, +et faits de la main de divers maîtres, qu'en ceux +auxquels un seul a travaillé. Ainsi voit-on que les +bâtiments qu'un seul architecte a entrepris et achevés +ont coutume d'être plus beaux et mieux ordonnés +que ceux que plusieurs ont tâché de raccommoder, +en faisant servir de vieilles murailles +qui avoient été bâties à d'autres fins. Ainsi ces anciennes +cités qui, n'ayant été au commencement +que des bourgades, sont devenues par succession +de temps de grandes villes, sont ordinairement si +mal compassées, au prix de ces places régulières +qu'un ingénieur trace à sa fantaisie dans une plaine, +qu'encore que, considérant leurs édifices chacun à +part, on y trouve souvent autant ou plus d'art +qu'en ceux des autres, toutefois, à voir comme ils +sont arrangés, ici un grand, là un petit, et comme +ils rendent les rues courbées et inégales, on diroit +que c'est plutôt la fortune que la volonté de quelques +hommes usants de raison, qui les a ainsi disposés. +Et si on considère qu'il y a eu néanmoins +de tout temps quelques officiers qui ont eu charge +de prendre garde aux bâtiments des particuliers, +pour les faire servir à l'ornement du public, on +connoîtra bien qu'il est malaisé, en ne travaillant +que sur les ouvrages d'autrui, de faire des choses +fort accomplies. Ainsi je m'imaginai que les peuples +qui, ayant été autrefois demi-sauvages, et ne +s'étant civilisés que peu à peu, n'ont fait leurs +lois qu'à mesure que l'incommodité des crimes et +des querelles les y a contraints, ne sauroient être +si bien policés que ceux qui, dès le commencement +qu'ils se sont assemblés, ont observé les constitutions +de quelque prudent législateur. Comme il +est bien certain que l'état de la vraie religion, +dont Dieu seul a fait les ordonnances, doit être +incomparablement mieux réglé que tous les autres. +Et, pour parler des choses humaines, je crois +que si Sparte a été autrefois très florissante, ce +n'a pas été à cause de la bonté de chacune de ses +lois en particulier, vu que plusieurs étoient fort +étranges, et même contraires aux bonnes moeurs; +mais à cause que, n'ayant été inventées que par un +seul, elles tendoient toutes à même fin. Et ainsi je +pensai que les sciences des livres, au moins celles +dont les raisons ne sont que probables, et qui +n'ont aucunes démonstrations, s'étant composées +et grossies peu à peu des opinions de plusieurs diverses +personnes, ne sont point si approchantes de +la vérité que les simples raisonnements que peut +faire naturellement un homme de bon sens touchant +les choses qui se présentent. Et ainsi encore +je pensai que pource que nous avons tous été enfants +avant que d'être hommes, et qu'il nous a +fallu long-temps être gouvernés par nos appétits et +nos précepteurs, qui étoient souvent contraires les +uns aux autres, et qui, ni les uns ni les autres, ne +nous conseilloient peut-être pas toujours le meilleur, +il est presque impossible que nos jugements +soient si purs ni si solides qu'ils auroient été si +nous avions eu l'usage entier de notre raison dès le +point de notre naissance, et que nous n'eussions +jamais été conduits que par elle.</p> + +<p>Il est vrai que nous ne voyons point qu'on jette +par terre toutes les maisons d'une ville pour le +seul dessein de les refaire d'autre façon et d'en +rendre les rues plus belles; mais on voit bien +que plusieurs font abattre les leurs, pour les rebâtir, +et que même quelquefois ils y sont contraints, +quand elles sont en danger de tomber +d'elles-mêmes, et que les fondements n'en sont pas +bien fermes. A l'exemple de quoi je me persuadai +qu'il n'y auroit véritablement point d'apparence, +qu'un particulier fît dessein de réformer un état, +en y changeant tout dès les fondements, et en le +renversant pour le redresser; ni même aussi de +réformer le corps des sciences, ou l'ordre établi +dans les écoles pour les enseigner: mais que, pour +toutes les opinions que j'avois reçues jusques alors +en ma créance, je ne pouvois mieux faire que d'entreprendre +une bonne fois de les en ôter, afin d'y +en remettre par après ou d'autres meilleures, ou +bien les mêmes lorsque je les aurois ajustées au +niveau de la raison. Et je crus fermement que par +ce moyen je réussirois à conduire ma vie beaucoup +mieux que si je ne bâtissois que sur de vieux +fondements, et que je ne m'appuyasse que sur les +principes que je m'étois laissé persuader en ma +jeunesse, sans avoir jamais examiné s'ils étoient +vrais. Car, bien que je remarquasse en ceci diverses +difficultés, elles n'étoient point toutefois sans remède, +ni comparables à celles qui se trouvent en +la réformation des moindres choses qui touchent +le public. Ces grands corps sont trop malaisés à +relever étant abattus, ou même à retenir étant +ébranlés, et leurs chutes ne peuvent être que très +rudes. Puis, pour leurs imperfections, s'ils en ont, +comme la seule diversité qui est entre eux suffit +pour assurer que plusieurs en ont, l'usage les a +sans doute fort adoucies, et même il en a évité ou +corrigé insensiblement quantité, auxquelles on ne +pourroit si bien pourvoir par prudence; et enfin +elles sont quasi toujours plus supportables que ne +seroit leur changement; en même façon que les +grands chemins, qui tournoient entre des montagnes, +deviennent peu à peu si unis et si commodes, +à force d'être fréquentés, qu'il est beaucoup +meilleur de les suivre, que d'entreprendre +d'aller plus droit, en grimpant au-dessus des rochers +et descendant jusques aux bas des précipices.</p> + +<p>C'est pourquoi je ne saurois aucunement approuver +ces humeurs brouillonnes et inquiètes, qui, n'étant +appelées ni par leur naissance ni par leur fortune +au maniement des affaires publiques, ne laissent +pas d'y faire toujours en idée quelque nouvelle +réformation; et si je pensois qu'il y eût la moindre +chose en cet écrit par laquelle on me pût soupçonner +de cette folie, je serois très marri de souffrir qu'il +fût publié. Jamais mon dessein ne s'est étendu plus +avant que de tâcher à réformer mes propres pensées, +et de bâtir dans un fonds qui est tout à moi. +Que si mon ouvrage m'ayant assez plu, je vous en +fais voir ici le modèle, ce n'est pas, pour cela, que je +veuille conseiller à personne de l'imiter. Ceux que +Dieu a mieux partagés de ses grâces auront peut-être +des desseins plus relevés; mais je crains bien +que celui-ci ne soit déjà que trop hardi pour plusieurs. +La seule résolution de se défaire de toutes +les opinions qu'on a reçues auparavant en sa +créance n'est pas un exemple que chacun doive +suivre. Et le monde n'est quasi composé que de +deux sortes d'esprits auxquels il ne convient aucunement: +à savoir de ceux qui, se croyant plus +habiles qu'ils ne sont, ne se peuvent empêcher de +précipiter leurs jugements, ni avoir assez de patience +pour conduire par ordre toutes leurs pensées, +d'où vient que, s'ils avoient une fois pris la +liberté de douter des principes qu'ils ont reçus, +et de s'écarter du chemin commun, jamais ils ne +pourroient tenir le sentier qu'il faut prendre pour +aller plus droit, et demeureraient égarés toute +leur vie; puis de ceux qui, ayant assez de raison +ou de modestie pour juger qu'ils sont moins capables +de distinguer le vrai d'avec le faux que +quelques autres par lesquels ils peuvent être instruits, +doivent bien plutôt se contenter de suivre +les opinions de ces autres, qu'en chercher eux-mêmes +de meilleures.</p> + +<p>Et pour moi j'aurois été sans doute du nombre +de ces derniers, si je n'avois jamais eu qu'un seul +maître, ou que je n'eusse point su les différences +qui ont été de tout temps entre les opinions des +plus doctes. Mais ayant appris dès le collège +qu'on ne sauroit rien imaginer de si étrange et si +peu croyable, qu'il n'ait été dit par quelqu'un des +philosophes; et depuis, en voyageant, ayant reconnu +que tous ceux qui ont des sentiments fort +contraires aux nôtres ne sont pas pour cela barbares +ni sauvages, mais que plusieurs usent autant +ou plus que nous de raison; et ayant considéré +combien un même homme, avec son même esprit, +étant nourri dès son enfance entre des Français ou +des Allemands, devient différent de ce qu'il seroit +s'il avoit toujours vécu entre des Chinois ou des +cannibales, et comment, jusques aux modes de nos +habits, la même chose qui nous a plu il y a dix +ans, et qui nous plaira peut-être encore avant dix +ans, nous semble maintenant extravagante et ridicule; +en sorte que c'est bien plus la coutume et +l'exemple qui nous persuade, qu'aucune connoissance +certaine; et que néanmoins la pluralité des +voix n'est pas une preuve qui vaille rien, pour les +vérités un peu malaisées à découvrir, à cause qu'il +est bien plus vraisemblable qu'un homme seul les +ait rencontrées que tout un peuple; je ne pouvois +choisir personne dont les opinions me semblassent +devoir être préférées à celles des autres, et je me +trouvai comme contraint d'entreprendre moi-même +de me conduire.</p> + +<p>Mais, comme un homme qui marche seul, et +dans les ténèbres, je me résolus d'aller si lentement +et d'user de tant de circonspection en toutes choses, +que si je n'avançois que fort peu, je me garderois +bien au moins de tomber. Même je ne voulus +point commencer à rejeter tout-à-fait aucune des +opinions qui s'étoient pu glisser autrefois en ma +créance sans y avoir été introduites par la raison, +que je n'eusse auparavant employé assez de temps +à faire le projet de l'ouvrage que j'entreprenois, +et à chercher la vraie méthode pour parvenir à la +connoissance de toutes les choses dont mon esprit +seroit capable.</p> + +<p>J'avois un peu étudié, étant plus jeune, entre +les parties de la philosophie, à la logique, et, entre +les mathématiques, à l'analyse des géomètres et à +l'algèbre, trois arts ou sciences qui sembloient devoir +contribuer quelque chose à mon dessein. +Mais, en les examinant, je pris garde que, pour la +logique, ses syllogismes et la plupart de ses autres +instructions servent plutôt à expliquer à autrui +les choses qu'on sait, ou même, comme l'art +de Lulle, à parler sans jugement de celles qu'on +ignore, qu'à les apprendre; et bien qu'elle contienne +en effet beaucoup de préceptes très vrais +et très bons, il y en a toutefois tant d'autres mêlés +parmi, qui sont ou nuisibles ou superflus, +qu'il est presque aussi malaisé de les en séparer, +que de tirer une Diane ou une Minerve hors d'un +bloc de marbre qui n'est point encore ébauché. +Puis, pour l'analyse des anciens et l'algèbre des +modernes, outre qu'elles ne s'étendent qu'à des +matières fort abstraites, et qui ne semblent d'aucun +usage, la première est toujours si astreinte à +la considération des figures, qu'elle ne peut exercer +l'entendement sans fatiguer beaucoup l'imagination; +et on s'est tellement assujetti en lu dernière +à certaines règles et à certains chiffres, qu'on en a +fait un art confus et obscur qui embarrasse l'esprit, +au lieu d'une science qui le cultive. Ce qui +fut cause que je pensai qu'il falloit chercher quelque +autre méthode, qui, comprenant les avantages +de ces trois, fût exempte de leurs défauts. +Et comme la multitude des lois fournit souvent +des excuses aux vices, en sorte qu'un état est bien +mieux réglé lorsque, n'en ayant que fort peu, elles +y sont fort étroitement observées; ainsi, au lieu de +ce grand nombre de préceptes dont la logique est +composée, je crus que j'aurois assez des quatre +suivants, pourvu que je prisse une ferme et constante +résolution de ne manquer pas une seule +fois à les observer.</p> + +<p>Le premier étoit de ne recevoir jamais aucune +chose pour vraie que je ne la connusse évidemment +être telle; c'est-à-dire, d'éviter soigneusement +la précipitation et la prévention, et de ne +comprendre rien de plus en mes jugements que +ce qui se présenteroit si clairement et si distinctement +à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion +de le mettre en doute.</p> + +<p>Le second, de diviser chacune des difficultés que +j'examinerais, en autant de parcelles qu'il se pourroit, +et qu'il seroit requis pour les mieux résoudre. +Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, +en commençant par les objets les plus simples +et les plus aisés à connoître, pour monter +peu à peu comme par degrés jusques à la connoissance +des plus composés, et supposant même de +l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement +les uns les autres.</p> + +<p>Et le dernier, de taire partout des dénombrements +si entiers et des revues si générales, que je +fusse assuré de ne rien omettre.</p> + +<p>Ces longues chaînes de raisons, toutes simples +et faciles, dont les géomètres ont coutume de se +servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, +m'avoient donné occasion de m'imaginer +que toutes les choses qui peuvent tomber sous la +connoissance des hommes s'entresuivent en même +façon, et que, pourvu seulement qu'on s'abstienne +d'en recevoir aucune pour vraie qui ne le soit, et +qu'on garde toujours l'ordre qu'il faut pour les +déduire les unes des autres, il n'y en peut avoir +de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne, +ni de si cachées qu'on ne découvre. Et je ne fus +pas beaucoup en peine de chercher par lesquelles +il étoit besoin de commencer: car je savois déjà que +c'étoit par les plus simples et les plus aisées à connoître; +et, considérant qu'entre tous ceux qui ont +ci-devant recherché la vérité dans les sciences, il +n'y a eu que les seuls mathématiciens qui ont pu +trouver quelques démonstrations, c'est-à-dire quelques +raisons certaines et évidentes, je ne doutois +point que ce ne fût par les mêmes qu'ils ont examinées; +bien que je n'en espérasse aucune autre +utilité, sinon qu'elles accoutumeroient mon esprit +à se repaître de vérités, et ne se contenter point +de fausses raisons. Mais je n'eus pas dessein pour +cela de tâcher d'apprendre toutes ces sciences particulières +qu'on nomme communément mathématiques; +et voyant qu'encore que leurs objets soient +différents, elle ne laissent pas de s'accorder toutes, +en ce qu'elles n'y considèrent autre chose que les +divers rapports ou proportions qui s'y trouvent, +je pensai qu'il valoit mieux que j'examinasse seulement +ces proportions en général, et sans les supposer +que dans les sujets qui serviroient à m'en +rendre la connoissance plus aisée, même aussi +sans les y astreindre aucunement, afin de les pouvoir +d'autant mieux appliquer après à tous les +autres auxquels elles conviendroient. Puis, ayant +pris garde que pour les connoître j'aurais quelquefois +besoin de les considérer chacune en particulier, +et quelquefois seulement de les retenir, +ou de les comprendre plusieurs ensemble, je pensai +que, pour les considérer mieux en particulier, +je les devois supposer en des lignes, à cause que +je ne trouvois rien de plus simple, ni que je pusse +plus distinctement représenter à mon imagination +et à mes sens; mais que, pour les retenir, ou les +comprendre plusieurs ensemble, il falloit que je +les expliquasse par quelques chiffres les plus courts +qu'il seroit possible; et que, par ce moyen, j'emprunterois +tout le meilleur de l'analyse géométrique +et de l'algèbre, et corrigerois tous les défauts +de l'une par l'autre.</p> + +<p>Comme en effet j'ose dire que l'exacte observation +de ce peu de préceptes que j'avois choisis +me donna telle facilité à démêler toutes les questions +auxquelles ces deux sciences s'étendent, +qu'en deux ou trois mois que j'employai à les examiner, +ayant commencé par les plus simples et +plus générales, et chaque vérité que je trouvois +étant une règle qui me servoit après à en trouver +d'autres, non seulement je vins à bout de plusieurs +que j'avois jugées autrefois très difficiles, +mais il me sembla aussi vers la fin que je pouvois +déterminer, en celles même que j'ignorois, par +quels moyens et jusqu'où il étoit possible de les +résoudre. En quoi je ne vous paroîtrai peut-être +pas être fort vain, si vous considérez que, n'y +ayant qu'une vérité de chaque chose, quiconque +la trouve en sait autant qu'on en peut savoir; et +que, par exemple, un enfant instruit en l'arithmétique, +ayant fait une addition suivant ses règles, +se peut assurer d'avoir trouvé, touchant la somme +qu'il examinoit, tout ce que l'esprit humain sauroit +trouver: car enfin la méthode, qui enseigne à +suivre le vrai ordre, et à dénombrer exactement +toutes les circonstances de ce qu'on cherche, contient +tout ce qui donne de la certitude aux règles +d'arithmétique.</p> + +<p>Mais ce qui me contentoit le plus de cette méthode +étoit que par elle j'étois assuré d'user en +tout de ma raison, sinon parfaitement, au moins +le mieux qui fût en mon pouvoir: outre que je +sentois, en la pratiquant, que mon esprit s'accoutumoit +peu à peu à concevoir plus nettement et +plus distinctement ses objets; et que, ne l'ayant +point assujettie à aucune matière particulière, je +me promettois de l'appliquer aussi utilement aux +difficultés des autres sciences que j'avois fait à celles +de l'algèbre. Non que pour cela j'osasse entreprendre +d'abord d'examiner toutes celles qui se présenteroient, +car cela même eût été contraire à l'ordre +qu'elle prescrit: mais, ayant pris garde que leurs +principes devoient tous être empruntés de la philosophie, +en laquelle je n'en trouvois point encore +de certains, je pensai qu'il falloit avant tout que +je tâchasse d'y en établir; et que, cela étant la chose +du monde la plus importante, et où la précipitation +et la prévention étoient le plus à craindre, je ne +devois point entreprendre d'en venir à bout que +je n'eusse atteint un âge bien plus mûr que celui de +vingt-trois ans que j'avois alors, et que je n'eusse +auparavant employé beaucoup de temps à m'y préparer, +tant en déracinant de mon esprit toutes les +mauvaises opinions que j'y avois reçues avant ce +temps-là, qu'en faisant amas de plusieurs expériences, +pour être après la matière de mes raisonnements, +et en m'exerçant toujours en la méthode +que je m'étois prescrite, afin de m'y affermir de +plus en plus.</p> +<br><br> + + + +<h3>TROISIÈME PARTIE.</h3> + + +<p>Et enfin, comme ce n'est pas assez, avant de commencer +à rebâtir le logis où on demeure, que de +l'abattre, et de faire provision de matériaux et d'architectes, +ou s'exercer soi-même à l'architecture, et +outre cela d'en avoir soigneusement tracé de dessin, +mais qu'il faut aussi s'être pourvu de quelque +autre où on puisse être logé commodément pendant +le temps qu'on y travaillera; ainsi, afin que je ne +demeurasse point irrésolu en mes actions, pendant +que la raison m'obligeroit de l'être en mes jugements, +et que je ne laissasse pas de vivre dès lors +le plus heureusement que je pourrois, je me formai +une morale par provision, qui ne consistoit qu'en +trois ou quatre maximes dont je veux bien vous +faire part.</p> + +<p>La première étoit d'obéir aux lois et aux coutumes +de mon pays, retenant constamment la religion +en laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être instruit +dès mon enfance, et me gouvernant en toute autre +chose suivant les opinions les plus modérées et les +plus éloignées de l'excès qui fussent communément +reçues en pratique par les mieux sensés de ceux +avec lesquels j'aurois à vivre. Car, commençant dès +lors à ne compter pour rien les miennes propres, à +cause que je les voulois remettre toutes à l'examen, +j'étois assuré de ne pouvoir mieux que de suivre +celles des mieux sensés. Et encore qu'il y en ait +peut-être d'aussi bien sensés parmi les Perses ou +les Chinois que parmi nous, il me sembloit que +le plus utile étoit de me régler selon ceux avec +lesquels j'aurois à vivre; et que, pour savoir quelles +étoient véritablement leurs opinions, je devois plutôt +prendre garde à ce qu'ils pratiquoient qu'à ce +qu'ils disoient, non seulement à cause qu'en la corruption +de nos moeurs il y a peu de gens qui veuillent +dire tout ce qu'ils croient, mais aussi à cause +que plusieurs l'ignorent eux-mêmes; car l'action de +la pensée par laquelle on croit une chose étant +différente de celle par laquelle on connoît qu'on +la croit, elles sont souvent l'une sans l'autre. Et, +entre plusieurs opinions également reçues, je ne +choisissois que les plus modérées, tant à cause que +ce sont toujours les plus commodes pour la pratique, +et vraisemblablement les meilleures, tous +excès ayant coutume d'être mauvais, comme aussi +afin de me détourner moins du vrai chemin, en +cas que je faillisse, que si, ayant choisi l'un des +extrêmes, c'eût été l'autre qu'il eût fallu suivre. +Et particulièrement je mettois entre les excès toutes +les promesses par lesquelles on retranche quelque +chose de sa liberté; non que je désapprouvasse les +lois, qui, pour remédier à l'inconstance des esprits +foibles, permettent, lorsqu'on a quelque bon dessein, +ou même, pour la sûreté du commerce, quelque +dessein qui n'est qu'indifférent, qu'on fasse +des voeux ou des contrats qui obligent à y persévérer: +mais à cause que je ne voyois au monde aucune +chose qui demeurât toujours en même état, +et que, pour mon particulier, je me promettois de +perfectionner de plus en plus mes jugements, et +non point de les rendre pires, j'eusse pensé commettre +une grande faute contre le bon sens, si, +pour ce que j'approuvois alors quelque chose, je +me fusse obligé de la prendre pour bonne encore +après, lorsqu'elle auroit peut-être cessé de l'être, +ou que j'aurois cessé de l'estimer telle.</p> + +<p>Ma seconde maxime étoit d'être le plus ferme et +le plus résolu en mes actions que je pourrois, et de +ne suivre pas moins constamment les opinions les +plus douteuses lorsque je m'y serois une fois déterminé, +que si elles eussent été très assurées: imitant +en ceci les voyageurs, qui, se trouvant égarés +en quelque forêt, ne doivent pas errer en tournoyant +tantôt d'un côté tantôt d'un autre, ni encore +moins s'arrêter en une place, mais marcher +toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même +côté, et ne le changer point pour de foibles raisons, +encore que ce n'ait peut-être été au commencement +que le hasard seul qui les ait déterminés +à le choisir; car, par ce moyen, s'ils ne vont +justement où ils désirent, ils arriveront au moins +à la fin quelque part où vraisemblablement ils seront +mieux que dans le milieu d'une forêt. Et ainsi +les actions de la vie ne souffrant souvent aucun +délai, c'est une vérité très certaine que, lorsqu'il +n'est pas en notre pouvoir de discerner les plus +vraies opinions, nous devons suivre les plus probables; +et même qu'encore que nous ne remarquions +point davantage de probabilité aux unes +qu'aux autres, nous devons néanmoins nous déterminer +à quelques unes, et les considérer après, +non plus comme douteuses en tant qu'elles se rapportent +à la pratique, mais comme très vraies et +très certaines, à cause que la raison qui nous y a +fait déterminer se trouve telle. Et ceci fut capable +dès lors de me délivrer de tous les repentirs et les +remords qui ont coutume d'agiter les consciences +de ces esprits foibles et chancelants qui se laissent +aller inconstamment à pratiquer comme bonnes les +choses qu'ils jugent après être mauvaises.</p> + +<p>Ma troisième maxime étoit de tâcher toujours +plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer +mes désirs que l'ordre du monde, et généralement +de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit +entièrement en notre pouvoir que nos pensées, +en sorte qu'après que nous avons fait notre mieux +touchant les choses qui nous sont extérieures, +tout ce qui manque de nous réussir est au regard +de nous absolument impossible. Et ceci seul me +sembloit être suffisant pour m'empêcher de rien +désirer à l'avenir que je n'acquisse, et ainsi pour +me rendre content; car notre volonté ne se portant +naturellement à désirer que les choses que +notre entendement lui représente en quelque façon +comme possibles, il est certain que si nous considérons +tous les biens qui sont hors de nous comme +également éloignés de notre pouvoir, nous n'aurons +pas plus de regret de manquer de ceux qui +semblent être dus à notre naissance, lorsque nous +en serons privés sans notre faute, que nous avons +de ne posséder pas les royaumes de la Chine ou +de Mexique; et que faisant, comme on dit, de nécessité +vertu, nous ne désirerons pas davantage +d'être sains étant malades, ou d'être libres étant en +prison, que nous faisons maintenant d'avoir des +corps d'une matière aussi peu corruptible que les +diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux. +Mais j'avoue qu'il est besoin d'un long exercice, +et d'une méditation souvent réitérée, pour +s'accoutumer à regarder de ce biais toutes les choses; +et je crois que c'est principalement en ceci +que consistoit le secret de ces philosophes qui ont +pu autrefois se soustraire de l'empire de la fortune, +et, malgré les douleurs et la pauvreté, disputer de +la félicité avec leurs dieux. Car, s'occupant sans +cesse à considérer les bornes qui leur étoient prescrites +par la nature, ils se persuadoient si parfaitement +que rien n'étoit en leur pouvoir que leurs +pensées, que cela seul étoit suffisant pour les empêcher +d'avoir aucune affection pour d'autres choses; +et ils disposoient d'elles si absolument qu'ils +avoient en cela quelque raison de s'estimer plus +riches et plus puissants et plus libres et plus heureux +qu'aucun des autres hommes, qui, n'ayant +point cette philosophie, tant favorisés de la nature +et de la fortune qu'ils puissent être, ne disposent +jamais ainsi de tout ce qu'ils veulent.</p> + +<p>Enfin, pour conclusion de cette morale, je m'avisai +de faire une revue sur les diverses occupations +qu'ont les hommes en cette vie, pour tâcher +à faire choix de la meilleure; et, sans que je veuille +rien dire de celles des autres, je pensai que je ne +pouvois mieux que de continuer en celle-là même +où je me trouvois, c'est-à-dire que d'employer +toute ma vie à cultiver ma raison, et m'avancer +autant que je pourrois en la connoissance de la +vérité, suivant la méthode que je m'étois prescrite. +J'avois éprouvé de si extrêmes contentements depuis +que j'avois commencé à me servir de cette +méthode, que je ne croyois pas qu'on en put recevoir +de plus doux ni de plus innocents en cette +vie; et découvrant tous les jours par son moyen +quelques vérités qui me sembloient assez importantes +et communément ignorées des autres hommes, +la satisfaction que j'en avois remplissoit tellement +mon esprit que tout le reste ne me touchoit +point. Outre que les trois maximes précédentes n'étoient +fondées que sur le dessein que j'avois de +continuer à m'instruire car Dieu nous ayant donné +à chacun quelque lumière pour discerner le vrai +d'avec le faux, je n'eusse pas cru me devoir contenter +des opinions d'autrui un seul moment, si je +ne me fusse proposé d'employer mon propre jugement +à les examiner lorsqu'il serait temps; et je +n'eusse su m'exempter de scrupule en les suivant, +si je n'eusse espéré de ne perdre pour cela aucune +occasion d'en trouver de meilleures en cas qu'il y +en eût; et enfin, je n'eusse su borner mes désirs ni +être content, si je n'eusse suivi un chemin par lequel, +pensant être assuré de l'acquisition de toutes +les connoissances dont je serois capable, je le pensois +être par même moyen de celle de tous les vrais +biens qui seroient jamais en mon pouvoir; d'autant +que, notre volonté ne se portant à suivre ni à +fuir aucune chose que selon que notre entendement +la lui représente bonne ou mauvaise, il suffit de bien +juger pour bien faire, et de juger le mieux qu'on +puisse pour faire aussi tout son mieux, c'est-à-dire +pour acquérir toutes les vertus, et ensemble tous +les autres biens qu'on puisse acquérir; et lorsqu'on +est certain que cela est, on ne sauroit manquer +d'être content.</p> + +<p>Après m'être ainsi assuré de ces maximes, et les +avoir mises à part avec les vérités de la foi, qui ont +toujours été les premières en ma créance, je jugeai +que pour tout le reste de mes opinions je +pouvois librement entreprendre de m'en défaire. +Et d'autant que j'espérois en pouvoir mieux venir à +bout en conversant avec les hommes qu'en demeurant +plus longtemps renfermé dans le poêle où +j'avois eu toutes ces pensées, l'hiver n'était pas encore +bien achevé que je me remis à voyager. Et en +toutes les neuf années suivantes je ne fis autre +chose que rouler ça et là dans le monde, tâchant +d'y être spectateur plutôt qu'acteur en toutes les +comédies qui s'y jouent; et, faisant particulièrement +réflexion en chaque matière sur ce qui la pouvoit +rendre suspecte et nous donner occasion de +nous méprendre, je déracinois cependant de mon +esprit toutes les erreurs qui s'y étoient pu glisser +auparavant. Non que j'imitasse pour cela les sceptiques, +qui ne doutent que pour douter, et affectent +d'être toujours irrésolus; car, au contraire, tout +mon dessein ne tendoit qu'à m'assurer, et à rejeter +la terre mouvante et le sable pour trouver le roc +ou l'argile. Ce qui me réussissoit, ce me semble, +assez bien, d'autant que, tâchant à découvrir la fausseté +ou l'incertitude des propositions que j'examinois, +non par de foibles conjectures, mais par des +raisonnements clairs et assurés, je n'en rencontrois +point de si douteuse que je n'en tirasse toujours +quelque conclusion assez certaine, quand ce n'eût +été que cela même qu'elle ne contenoit rien de certain. +Et, comme, en abattant un vieux logis, on en +réserve ordinairement les démolitions pour servir +à en bâtir un nouveau, ainsi, en détruisant toutes +celles de mes opinions que je jugeois être mal fondées, +je faisois diverses observations et acquérois +plusieurs expériences qui m'ont servi depuis à en +établir de plus certaines. Et de plus je continuois +à m'exercer en la méthode que je m'étois prescrite; +car, outre que j'avois soin de conduire généralement +toutes mes pensées selon les règles, je me +réservois de temps en temps quelques heures, que +j'employois particulièrement à la pratiquer en des +difficultés de mathématique, ou même aussi en +quelques autres que je pouvois rendre quasi semblables +à celles des mathématiques, en les détachant +de tous les principes des autres sciences que +je ne trouvois pas assez fermes, comme vous verrez +que j'ai fait en plusieurs qui sont expliquées en +ce volume<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>. Et ainsi, sans vivre d'autre façon en +apparence que ceux qui, n'ayant aucun emploi +qu'à passer une vie douce et innocente, s'étudient +à séparer les plaisirs des vices, et qui, pour jouir +de leur loisir sans s'ennuyer, usent de tous les divertissements +qui sont honnêtes, je ne laissois pas +de poursuivre en mon dessein et de profiter en la +connoissance de la vérité, peut-être plus que si je +n'eusse fait que lire des livres ou fréquenter des +gens de lettres.</p> + +<p>Toutefois ces neuf ans s'écoulèrent avant que +j'eusse encore pris aucun parti touchant les difficultés +qui ont coutume d'être disputées entre les +doctes, ni commencé à chercher les fondements +d'aucune philosophie plus certaine que la vulgaire. +Et l'exemple de plusieurs excellents esprits, qui en +ayant eu ci-devant le dessein me sembloient n'y +avoir pas réussi, m'y faisoit imaginer tant de difficulté, +que je n'eusse peut-être pas encore sitôt osé +l'entreprendre, si je n'eusse vu que quelques uns faisoient +déjà courre le bruit que j'en étois venu à bout. +Je ne saurois pas dire sur quoi ils fondoient cette +opinion; et si j'y ai contribué quelque chose par +mes discours, ce doit avoir été en confessant plus +ingénument ce que j'ignorois, que n'ont coutume +de faire ceux qui ont un peu étudié, et peut-être +aussi eu faisant voir les raisons que j'avois de douter +de beaucoup de choses que les autres estiment certaines, +plutôt qu'en me vantant d'aucune doctrine. +Mais ayant le coeur assez bon pour ne vouloir point +qu'on me prit pour autre que je n'étois, je pensai +qu'il falloit que je tâchasse par tous moyens à me +rendre digne de la réputation qu'on me donnoit; +et il y a justement huit ans que ce désir me fit +résoudre à m'éloigner de tous les lieux où je pouvois +avoir des connoissances, et à me retirer ici, en un +pays où la longue durée de la guerre a fait établir +de tels ordres, que les armées qu'on y entretient +ne semblent servir qu'à faire qu'on y jouisse des +fruits de la paix avec d'autant plus de sûreté, et +où, parmi la foule d'un grand peuple fort actif, et +plus soigneux de ses propres affaires que curieux +de celles d'autrui, sans manquer d'aucune des commodités +qui sont dans les villes les plus fréquentées, +j'ai pu vivre aussi solitaire et retiré que dans les +déserts les plus écartés.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> La <i>Dioptrique</i>, les <i>Météores</i> et la +<i>Géométrie</i> parurent d'abord dans +le même volume que ce discours.</blockquote> +<br><br> + + +<h3>QUATRIÈME PARTIE.</h3> + + +<p>Je ne sais si je dois vous entretenir des premières +méditations que j'y ai faites; car elles sont +si métaphysiques et si peu communes, qu'elles ne +seront peut-être pas au goût de tout le monde: et +toutefois, afin qu'on puisse juger si les fondements +que j'ai pris sont assez fermes, je me trouve +en quelque façon contraint d'en parler. J'avois dès +long-temps remarqué que pour les moeurs il est +besoin quelquefois de suivre des opinions qu'on +sait être fort incertaines, tout de même que si elles +étoient indubitables, ainsi qu'il a été dit ci-dessus: +mais pource qu'alors je désirois vaquer seulement +à la recherche de la vérité, je pensai qu'il falloit que +je fisse tout le contraire, et que je rejetasse comme +absolument faux tout ce en quoi je pourrois imaginer +le moindre doute, afin de voir s'il ne resteroit +point après cela quelque chose en ma créance +qui fût entièrement indubitable. Ainsi, à cause que +nos sens nous trompent quelquefois, je voulus +supposer qu'il n'y avoit aucune chose qui fût telle +qu'ils nous la font imaginer; et parce qu'il y a des +hommes qui se méprennent en raisonnant, même +touchant les plus simples matières de géométrie, +et y font des paralogismes, jugeant que j'étois sujet +à faillir autant qu'aucun autre, je rejetai comme +fausses toutes les raisons que j'avois prises auparavant +pour démonstrations; et enfin, considérant +que toutes les mêmes pensées que nous avons étant +éveillés nous peuvent aussi venir quand nous +dormons, sans qu'il y en ait aucune pour lors qui +soit vraie, je me résolus de feindre que toutes +les choses qui m'étoient jamais entrées en l'esprit +n'étoient non plus vraies que les illusions de mes +songes. Mais aussitôt après je pris garde que, pendant +que je voulois ainsi penser que tout étoit +faux, il falloit nécessairement que moi qui le pensois +fusse quelque chose; et remarquant que cette +vérité, <i>je pense, donc je suis</i>, étoit si ferme et si +assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions +des sceptiques n'étoient pas capables de +l'ébranler, je jugeai que je pouvois la recevoir sans +scrupule pour le premier principe de la philosophie +que je cherchois.</p> + +<p>Puis, examinant avec attention ce que j'étois, et +voyant que je pouvois feindre que je n'avois aucun +corps, et qu'il n'y avoit aucun monde ni aucun +lieu où je fusse; mais que je ne pouvois pas feindre +pour cela que je n'étois point; et qu'au contraire +de cela même que je pensois à douter de la vérité +des autres choses, il suivoit très évidemment et +très certainement que j'étois; au lieu que si j'eusse +seulement cessé de penser, encore que tout le reste +de ce que j'avois jamais imaginé eût été vrai, je +n'avois aucune raison de croire que j'eusse été; je +connus de là que j'étois une substance dont toute +l'essence ou la nature n'est que de penser, et qui +pour être n'a besoin d'aucun lieu ni ne dépend +d'aucune chose matérielle; en sorte que ce moi, +c'est-à-dire l'âme, par laquelle je suis ce que je suis, +est entièrement distincte du corps, et même qu'elle +est plus aisée à connoître que lui, et qu'encore +qu'il ne fût point, elle ne l'auroit pus d'être tout +ce qu'elle est.</p> + +<p>Après cela je considérai en général ce qui est +requis à une proposition pour être vraie et certaine; +car puisque je venois d'en trouver une que +je savois être telle, je pensai que je devois aussi +savoir en quoi consiste cette certitude. Et ayant +remarqué qu'il n'y a rien du tout en ceci, <i>je pense</i>, +<i>donc je suis</i>, qui m'assure que je dis la vérité, +sinon que je vois très clairement que pour penser +il faut être, je jugeai que je pouvois prendre pour +règle générale que les choses que nous concevons +fort clairement et fort distinctement sont toutes +vraies, mais qu'il y a seulement quelque difficulté +à bien remarquer quelles sont celles que nous +concevons distinctement.</p> + +<p>Ensuite de quoi, faisant réflexion sur ce que je +doutois, et que par conséquent mon être n'étoit +pas tout parfait, car je voyois clairement que c'étoit +une plus grande perfection de connoître, que de +douter, je m'avisai de chercher d'où j'avois appris +à penser à quelque chose de plus parfait que je +n'étois; et je connus évidemment que ce devoit être +de quelque nature qui fût en effet plus parfaite. +Pour ce qui est des pensées que j'avois de plusieurs +autres choses hors de moi, comme du ciel, de la +terre, de la lumière, de la chaleur, et de mille autres, +je n'étois point tant en peine de savoir d'où +elles venoient, à cause que, ne remarquant rien +en elles qui me semblât les rendre supérieures à +moi, je pouvois croire que, si elles étoient vraies, +c'étoient des dépendances de ma nature, en tant +qu'elle avoit quelque perfection, et, si elles ne l'étoient +pas, que je les tenois du néant, c'est-à-dire +qu'elles étoient en moi pource que j'avois du défaut. +Mais ce ne pouvoit être le même de l'idée d'un +être plus parfait que le mien: car, de la tenir du +néant, c'étoit chose manifestement impossible: et +pource qu'il n'y a pas moins de répugnance que +le plus parfait soit une suite et une dépendance du +moins parfait, qu'il y en a que de rien procède +quelque chose, je ne la pouvois tenir non plus de +moi-même: de façon qu'il restoit qu'elle eût été +mise en moi par une nature qui fût véritablement +plus parfaite que je n'étois, et même qui eût en soi +toutes les perfections dont je pouvois avoir quelque +idée, c'est à dire, pour m'expliquer en un mot, qui +fût Dieu. A quoi j'ajoutai que, puisque je connoissois +quelques perfections que je n'avois point, je +n'étois pas le seul être qui existât (j'userai, s'il vous +plaît, ici librement des mots de l'école); mais qu'il +falloit de nécessité, qu'il y en eût quelque autre plus +parfait, duquel je dépendisse, et duquel j'eusse +acquis tout ce que j'avois: car, si j'eusse été seul +et indépendant de tout autre, en sorte que j'eusse +eu de moi-même tout ce peu que je participois de +l'être parfait, j'eusse pu avoir de moi, par même +raison, tout le surplus que je connoissois me manquer, +et ainsi être moi-même infini, éternel, immuable, +tout connoissant, tout puissant, et enfin +avoir toutes les perfections que je pouvois remarquer +être en Dieu. Car, suivant les raisonnements +que je viens de faire, pour connoître la nature de +Dieu, autant que la mienne en étoit capable, je +n'avois qu'à considérer, de toutes les choses dont +je trouvois en moi quelque idée, si c'étoit perfection +ou non de les posséder; et j'étois assuré qu'aucune +de celles qui marquoient quelque imperfection +n'étoit en lui, mais que toutes les autres y +étoient: comme je voyois que le doute, l'inconstance, +la tristesse, et choses semblables, n'y pouvoient +être, vu que j'eusse été moi-même bien aisé +d'en être exempt. Puis, outre cela, j'avois des idées +de plusieurs choses sensibles et corporelles; car, +quoique je supposasse que je revois, et que tout ce +que je voyois ou imaginois étoit faux, je ne pouvois +nier toutefois que les idées n'en fussent véritablement +en ma pensée. Mais pource que j'avois +déjà connu en moi très clairement que la nature +intelligente est distincte de la corporelle; considérant +que toute composition témoigne de la dépendance, +et que la dépendance est manifestement +un défaut, je jugeois de là que ce ne pouvoit être +une perfection en Dieu d'être composé de ces +deux natures, et que par conséquent il ne l'étoit +pas; mais que s'il y avoit quelques corps dans le +monde, ou bien quelques intelligences ou autres +natures qui ne fussent point toutes parfaites, leur +être devoit dépendre de sa puissance, en telle sorte +quelles ne pouvoient subsister sans lui un seul +moment.</p> + +<p>Je voulus chercher après cela d'autres vérités; +et m'étant proposé l'objet des géomètres, que je +concevois comme un corps continu, ou un espace +indéfiniment étendu en longueur, largeur et hauteur +ou profondeur, divisible en diverses parties, +qui pouvoient avoir diverses figures et grandeurs, +et être mues ou transposées en toutes sortes, car +les géomètres supposent tout cela en leur objet, je +parcourus quelques unes de leurs plus simples démonstrations; +et, ayant pris garde que cette grande +certitude, que tout le monde leur attribue, n'est +fondée que sur ce qu'on les conçoit évidemment, +suivant la règle que j'ai tantôt dite, je pris garde +aussi qu'il n'y avoit rien du tout en elles qui m'assurât +de l'existence de leur objet: car, par exemple, +je voyois bien que, supposant un triangle, il +falloit que ses trois angles fussent égaux à deux +droits, mais je ne voyois rien pour cela qui m'assurât +qu'il y eût au monde aucun triangle: au lieu +que, revenant à examiner l'idée que j'avois d'un +être parfait, je trouvois que l'existence y étoit +comprise en même façon qu'il est compris en celle +d'un triangle que ses trois angles sont égaux à +deux droits, ou en celle d'une sphère que toutes +ses parties sont également distantes de son centre, +ou même encore plus évidemment; et que par +conséquent il est pour le moins aussi certain que +Dieu, qui est cet être si parfait, est ou existe, qu'aucune +démonstration de géométrie le sauroit être.</p> + +<p>Mais ce qui fait qu'il y en a plusieurs qui se persuadent +qu'il y a de la difficulté à le connoître, +et même aussi à connoître ce que c'est que leur +âme, c'est qu'ils n'élèvent jamais leur esprit au-delà +des choses sensibles, et qu'ils sont tellement +accoutumés à ne rien considérer qu'en l'imaginant, +qui est une façon de penser particulière +pour les choses matérielles, que tout ce qui n'est +pas imaginable, leur semble n'être pas intelligible. +Ce qui est assez manifeste de ce que même les philosophes +tiennent pour maxime, dans les écoles, +qu'il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait premièrement +été dans le sens, où toutefois il est certain +que les idées de Dieu et de l'âme n'ont jamais +été; et il me semble que ceux qui veulent user de +leur imagination pour les comprendre font tout +de même que si, pour ouïr les sons ou sentir +les odeurs, ils se vouloient servir de leurs yeux: +sinon qu'il y a encore cette différence, que le sens +de la vue ne nous assure pas moins de la vérité de +ses objets que font ceux de l'odorat ou de l'ouïe; +au lieu que ni notre imagination ni nos sens ne +nous sauroient jamais assurer d'aucune chose si +notre entendement n'y intervient.</p> + +<p>Enfin, s'il y a encore des hommes qui ne soient +pas assez persuadés de l'existence de Dieu et de +leur âme par les raisons que j'ai apportées, je veux +bien qu'ils sachent que toutes les autres choses +dont ils se pensent peut-être plus assurés, comme +d'avoir un corps, et qu'il y a des astres et une +terre, et choses semblables, sont moins certaines; +car, encore qu'on ait une assurance morale de ces +choses, qui est telle qu'il semble qu'à moins d'être +extravagant on n'en peut douter, toutefois aussi, +à moins que d'être déraisonnable, lorsqu'il est question +d'une certitude métaphysique, on ne peut nier +que ce ne soit assez de sujet pour n'en être pas +entièrement assuré, que d'avoir pris garde qu'on +peut en même façon s'imaginer, étant endormi, +qu'on a un autre corps, et qu'on voit d'autres astres +et une autre terre, sans qu'il en soit rien. Car +d'où sait-on que les pensées qui viennent en songe +sont plutôt fausses que les autres, vu que souvent +elles ne sont pas moins vives et expresses? Et que +les meilleurs esprits y étudient tant qu'il leur plaira, +je ne crois pas qu'ils puissent donner aucune raison +qui soit suffisante pour ôter ce doute, s'ils ne +présupposent l'existence de Dieu. Car, premièrement, +cela même que j'ai tantôt pris pour une +règle, à savoir que les choses que nous concevons +très clairement et très distinctement sont toutes +vraies, n'est assuré qu'à cause que Dieu est ou +existe, et qu'il est un être parfait, et que tout ce +qui est en nous vient de lui: d'où il suit que nos +idées ou notions, étant des choses réelles et qui +viennent de Dieu, en tout ce en quoi elles sont +claires et distinctes, ne peuvent en cela être que +vraies. En sorte que si nous en avons assez souvent +qui contiennent de la fausseté, ce ne peut être +que de celles qui ont quelque chose de confus et +obscur, à cause qu'en cela elles participent du +néant, c'est-à-dire qu'elles ne sont en nous ainsi +confuses qu'à cause que nous ne sommes pas tout +parfaits. Et il est évident qu'il n'y a pas moins de +répugnance que la fausseté ou l'imperfection procède +de Dieu en tant que telle, qu'il y en a que la +vérité ou la perfection procède du néant. Mais si +nous ne savions point que tout ce qui est en nous +de réel et de vrai vient d'un être parfait et infini, +pour claires et distinctes que fussent nos idées, +nous n'aurions aucune raison qui nous assurât +qu'elles eussent la perfection d'être vraies.</p> + +<p>Or, après que la connoissance de Dieu et de l'âme +nous a ainsi rendus certains de cette règle, il est +bien aisé à connoître que les rêveries que nous imaginons +étant endormis ne doivent aucunement nous +faire douter de la vérité des pensées que nous avons +étant éveillés. Car s'il arrivoit même en dormant +qu'on eût quelque idée fort distincte, comme, par +exemple, qu'un géomètre inventât quelque nouvelle +démonstration, son sommeil ne l'empêcheroit +pas d'être vraie; et pour l'erreur la plus ordinaire +de nos songes, qui consiste en ce qu'ils nous +représentent divers objets en même façon que font +nos sens extérieurs, n'importe pas qu'elle nous +donne occasion de nous défier de la vérité de telles +idées, à cause qu'elles peuvent aussi nous tromper +assez souvent sans que nous dormions; comme +lorsque ceux qui ont la jaunisse voient tout de couleur +jaune, ou que les astres ou autres corps fort +éloignés nous paroissent beaucoup plus petits qu'ils +ne sont. Car enfin, soit que nous veillions, soit +que nous dormions, nous ne nous devons jamais +laisser persuader qu'à l'évidence de notre raison. +Et il est à remarquer que je dis de notre raison, +et non point de notre imagination ni de nos sens: +comme encore que nous voyions le soleil très clairement, +nous ne devons pas juger pour cela qu'il +ne soit que de la grandeur que nous le voyons; et +nous pouvons bien imaginer distinctement une +tête de lion entée sur le corps d'une chèvre, sans +qu'il faille conclure pour cela qu'il y ait au monde +une chimère: car la raison ne nous dicte point que +ce que nous voyons ou imaginons ainsi soit véritable; +mais elle nous dicte bien que toutes nos idées +ou notions doivent avoir quelque fondement de +vérité; car il ne seroit pas possible que Dieu, qui +est tout parfait et tout véritable, les eût mises en +nous sans cela; et, pource que nos raisonnements +ne sont jamais si évidents ni si entiers pendant le +sommeil que pendant la veille, bien que quelquefois +nos imaginations soient alors autant ou plus +vives et expresses, elle nous dicte aussi que nos +pensées ne pouvant être toutes vraies, à cause que +nous ne sommes pas tout parfaits, ce qu'elles ont +de vérité doit infailliblement se rencontrer en celles +que nous avons étant éveillés plutôt qu'en nos +songes.</p> +<br><br> + + + +<h3>CINQUIÈME PARTIE.</h3> + +<p>Je serois bien aise de poursuivre, et de faire voir +ici toute la chaîne des autres vérités que j'ai déduites +de ces premières; mais, à cause que pour +cet effet il seroit maintenant besoin que je parlasse +de plusieurs questions qui sont en controverse +entre les doctes, avec lesquels je ne désire +point me brouiller, je crois qu'il sera mieux que +je m'en abstienne, et que je dise seulement en général +quelles elles sont, afin de laisser juger aux +plus sages s'il serait utile que le public en fût plus +particulièrement informé. Je suis toujours demeuré +ferme en la résolution que j'avois prise de ne supposer +aucun autre principe que celui dont je viens +de me servir pour démontrer l'existence de Dieu +et de l'âme, et de ne recevoir aucune chose pour +vraie qui ne me semblât plus claire et plus certaine +que n'avoient fait auparavant les démonstrations +des géomètres; et néanmoins j'ose dire que +non seulement j'ai trouvé moyen de me satisfaire +en peu de temps touchant toutes les principales difficultés +dont on a coutume de traiter en la philosophie, +mais aussi que j'ai remarqué certaines lois que +Dieu a tellement établies en la nature, et dont il +a imprimé de telles notions en nos âmes, qu'après +y avoir fait assez de réflexion nous ne saurions +douter qu'elles ne soient exactement observées en +tout ce qui est ou qui se fait dans le monde. Puis, +en considérant la suite de ces lois, il me semble +avoir découvert plusieurs vérités plus utiles et plus +importantes que tout ce que j'avois appris auparavant +ou même espéré d'apprendre.</p> + +<p>Mais, pour ce que j'ai tâché d'en expliquer les +principales dans un traité que quelques considérations +m'empêchent de publier, je ne les saurois +mieux faire connoître qu'en disant ici sommairement +ce qu'il contient. J'ai eu dessein d'y comprendre +tout ce que je pensois savoir, avant que de +récrire, touchant la nature des choses matérielles. +Mais, tout de même que les peintres, ne pouvant également +bien représenter dans un tableau plat toutes +les diverses faces d'un corps solide, en choisissent +une des principales, qu'ils mettent seule vers le +jour, et, ombrageant les autres, ne les font paroître +qu'autant qu'on les peut voir en la regardant; ainsi, +craignant de ne pouvoir mettre en mon discours +tout ce que j'avois eu la pensée, j'entrepris seulement +d'y exposer bien amplement ce que je concevois +de la lumière; puis, à son occasion, d'y ajouter +quelque chose du soleil et des étoiles fixes, à +cause qu'elle en procède presque toute; des cieux, +à cause qu'ils la transmettent; des planètes, des comètes +et de la terre, à cause qu'elles la font réfléchir; +et en particulier de tous les corps qui sont sur +la terre, à cause qu'ils sont ou colorés, ou transparents, +ou lumineux; et enfin de l'homme, à +cause qu'il en est le spectateur. Même, pour ombrager +un peu toutes ces choses, et pouvoir dire +plus librement ce que j'en jugeois, sans être obligé +de suivre ni de réfuter les opinions qui sont reçues +entre les doctes, je me résolus de laisser tout ce +monde ici à leurs disputes, et de parler seulement +de ce qui arriveroit dans un nouveau, si Dieu +créoit maintenant quelque part, dans les espaces +imaginaires, assez de matière pour le composer, +et qu'il agitât diversement et sans ordre les diverses +parties de cette matière, en sorte qu'il en composât +un chaos aussi confus que les poètes en puissent +feindre, et que par après il ne fît autre chose que +prêter son concours ordinaire à la nature, et la +laisser agir suivant les lois qu'il a établies. Ainsi, +premièrement, je décrivis cette matière, et tâchai +de la représenter telle qu'il n'y a rien au monde, +ce me semble, de plus clair ni plus intelligible, +excepté ce qui a tantôt été dit dit de Dieu et de l'âme; +car même je supposai expressément qu'il n'y avoit +en elle aucune de ces formes ou qualités dont on +dispute dans les écoles, ni généralement aucune +chose dont la connoissance ne fut si naturelle à nos +âmes qu'on ne pût pas même feindre de l'ignorer. +De plus, je fis voir quelles étoient les lois de la nature; +et, sans appuyer mes raisons sur aucun autre +principe que sur les perfections infinies de Dieu, +je tâchai à démontrer toutes celles dont on eût pu +avoir quelque doute, et à faire voir qu'elles sont +telles qu'encore que Dieu auroit créé plusieurs +mondes, il n'y en sauroit avoir aucun où elles manquassent +d'être observées. Après cela, je montrai +comment la plus grande part de la matière de ce +chaos devoit, en suite de ces lois, se disposer et +s'arranger d'une certaine façon qui la rendoit semblable +à nos cieux; comment cependant quelques +unes de ses parties dévoient composer une terre +et quelques unes des planètes et des comètes, et +quelques autres un soleil et des étoiles fixes. Et ici, +m'étendant sur le sujet de la lumière, j'expliquai +bien au long quelle étoit celle qui se devoit trouver +dans le soleil et les étoiles, et comment de là +elle traversait en un instant les immenses espaces +des cieux, et comment elle se réfléchissoit des planètes +et des comètes vers la terre. J'y ajoutai aussi +plusieurs choses touchant la substance, la situation, +les mouvements, et toutes les diverses qualités de +ces cieux et de ces astres; en sorte que je pensois +en dire assez pour faire connoître qu'il ne se remarque +rien en ceux de ce monde qui ne dût ou +du moins qui ne put paroître tout semblable en +ceux du monde que je décrivois. De là je vins à +parler particulièrement de la terre: comment, encore +que j'eusse expressément supposé que Dieu +n'avoit mis aucune pesanteur en la matière dont +elle étoit composée, toutes ses parties ne laissoient +pas de tendre exactement vers son centre; comment, +y ayant de l'eau et de l'air sur sa superficie, +la disposition des cieux et des astres, principalement +de la lune, y devoit causer un flux et +reflux qui fût semblable en toutes ses circonstances +à celui qui se remarque dans nos mers, et outre +cela un certain cours tant de l'eau que de l'air, +du levant vers le couchant, tel qu'on le remarque +aussi entre les tropiques; comment les montagnes, +les mers, les fontaines et les rivières pouvoient +naturellement s'y former, et les métaux y venir +dans les mines, et les plantes y croître dans les campagnes, +et généralement tous les corps qu'on +nomme mêlés ou composés s'y engendrer: et, entre +autres choses, à cause qu'après les astres je ne +connois rien au monde que le feu qui produise de +la lumière, je m'étudiai à faire entendre bien clairement +tout ce qui appartient à sa nature, comment +il se fait, comment il se nourrit, comment il +n'a quelquefois que de la chaleur sans lumière, et +quelquefois que de la lumière sans chaleur; comment +il peut introduire diverses couleurs en divers +corps, et diverses autres qualités; comment il en +fond quelques uns et en durcit d'autres; comment +il les peut consumer presque tous ou convertir en +cendres et en fumée; et enfin comment de ces cendres, +par la seule violence de son action, il forme +du verre; car cette transmutation de cendres en +verre me semblant être aussi admirable qu'aucune +autre qui se fasse en la nature, je pris particulièrement +plaisir à la décrire.</p> + +<p>Toutefois je ne voulois pas inférer de toutes ces +choses que ce monde ait été créé en la façon que +je proposois; car il est bien plus vraisemblable +que dès le commencement Dieu l'a rendu tel qu'il +devoit être. Mais il est certain, et c'est une opinion +communément reçue entre les théologiens, que +l'action par laquelle maintenant il le conserve, +est toute la même que celle par laquelle il l'a +créé; de façon qu'encore qu'il ne lui aurait point +donné au commencement d'autre forme que celle +du chaos, pourvu qu'ayant établi les lois de la nature, +il lui prêtât son concours pour agir ainsi +qu'elle a de coutume, ou peut croire, sans faire +tort au miracle de la création, que par cela seul +toutes les choses qui sont purement matérielles +auroient pu avec le temps s'y rendre telles que +nous les voyons à présent; et leur nature est bien +plus aisée à concevoir, lorsqu'on les voit naître +peu à peu en cette sorte, que lorsqu'on ne les +considère que toutes faites.</p> + +<p>De la description des corps inanimés et des +plantes, je passai à celle des animaux, et particulièrement +à celle des hommes. Mais pour ce que +je n'en avois pas encore assez de connoissance +pour en parler du même style que du reste, c'est-à-dire +en démontrant les effets par les causes, et +faisant voir de quelles semences et en quelle façon +la nature les doit produire, je me contentai de +supposer que Dieu formât le corps d'un homme +entièrement semblable à l'un des nôtres, tant en +la figure extérieure de ses membres, qu'en la conformation +intérieure de ses organes, sans le composer +d'autre matière que de celle que j'avois décrite, +et sans mettre en lui au commencement aucune +âme raisonnable, ni aucune autre chose pour +y servir d'âme végétante ou sensitive, sinon qu'il +excitât en son coeur un de ces feux sans lumière +que j'avois déjà expliqués, et que je ne concevois +point d'autre nature que celui qui échauffe le +foin lorsqu'on l'a renfermé avant qu'il fût sec, ou +qui fait bouillir les vins nouveaux lorsqu'on les +laisse cuver sur la râpe: car, examinant les fonctions +qui pouvoient en suite de cela être en ce +corps, j'y trouvois exactement toutes celles qui +peuvent être en nous sans que nous y pensions, +ni par conséquent que notre âme, c'est-à-dire cette +partie distincte du corps dont il a été dit ci-dessus +que la nature n'est que de penser, y contribue, et +qui sont toutes les mêmes en quoi on peut dire +que les animaux sans raison nous ressemblent; +sans que j'y en pusse pour cela trouver aucune +de celles qui, étant dépendantes de la pensée, sont +les seules qui nous appartiennent, en tant qu'hommes; +au lieu que je les y trouvois toutes par après, +ayant supposé que Dieu créât une âme raisonnable, +et qu'il la joignît à ce corps en certaine façon +que je décrivois.</p> + +<p>Mais afin qu'on puisse voir en quelle sorte j'y +traitais cette matière, je veux mettre ici l'explication +du mouvement du coeur et des artères, qui +étant le premier et le plus général qu'on observe +dans les animaux, on jugera facilement de lui ce +qu'on doit penser de tous les autres. Et afin qu'on +ait moins de difficulté à entendre ce que j'en dirai, +je voudrois que ceux qui ne sont point versés en +l'anatomie prissent la peine, avant que de lire +ceci, de faire couper devant eux le coeur de quelque +grand animal qui ait des poumons, car il est +en tous assez semblable à celui de l'homme, et +qu'ils se fissent montrer les deux chambres ou +concavités qui y sont: premièrement celle qui est +dans son côté droit, à laquelle répondent deux +tuyaux fort larges; à savoir, la veine cave, qui est +le principal réceptacle du sang, et comme le tronc +de l'arbre dont toutes les autres veines du corps +sont les branches; et la veine artérieuse, qui a été +ainsi mal nommée, pource que c'est en effet une +artère, laquelle, prenant son origine du coeur, se +divise, après en être sortie, en plusieurs branches +qui vont se répandre partout dans les poumons: +puis celle qui est dans son côté gauche, à +laquelle répondent en même façon deux tuyaux +qui sont autant, ou plus larges que les précédents; +à savoir, l'artère veineuse, qui a été aussi mal +nommée, à cause qu'elle n'est autre chose qu'une +veine, laquelle vient des poumons, où elle est divisée +en plusieurs branches entrelacées avec celles +de la veine artérieuse, et celles de ce conduit qu'on +nomme le sifflet, par où entre l'air de la respiration; +et la grande artère qui, sortant du coeur, +envoie ses branches partout le corps. Je voudrois +aussi qu'on leur montrât soigneusement les onze +petites peaux qui, comme autant de petites portes, +ouvrent et ferment les quatre ouvertures qui sont +en ces deux concavités; à savoir, trois à l'entrée +de la veine cave, où elles sont tellement disposées +qu'elles ne peuvent aucunement empêcher +que le sang qu'elle contient ne coule dans la concavité +droite du coeur, et toutefois empêchent +exactement qu'il n'en puisse sortir; trois à l'entrée +de la veine artérieuse, qui, étant disposées tout au +contraire, permettent bien au sang qui est dans +cette concavité de passer dans les poumons, mais +non pas à celui qui est dans les poumons d'y retourner; +et ainsi deux autres à l'entrée de l'artère +veineuse, qui laissent couler le sang des poumons +vers la concavité gauche du coeur, mais s'opposent +à son retour; et trois à l'entrée de la grande artère, +qui lui permettent de sortir du coeur, mais +l'empêchent d'y retourner: et il n'est point besoin +de chercher d'autre raison du nombre de ces +peaux, sinon que l'ouverture de l'artère veineuse +étant en ovale, à cause du lieu où elle se rencontre, +peut être commodément fermée avec deux, au +lieu que les autres étant rondes, le peuvent mieux +être avec trois. De plus, je voudrois qu'on leur +fît considérer que la grande artère et la veine artérieuse +sont d'une composition beaucoup plus +dure et plus ferme que ne sont l'artère veineuse +et la veine cave; et que ces deux dernières s'élargissent +avant que d'entrer dans le coeur, et y font +comme deux bourses, nommées les oreilles du +coeur, qui sont composées d'une chair semblable à +la sienne; et qu'il y a toujours plus de chaleur +dans le coeur qu'en aucun autre endroit du corps; +et enfin que cette chaleur est capable de faire que, +s'il entre quelque goutte de sang en ses concavités, +elle s'enfle promptement et se dilate, ainsi que +font généralement toutes les liqueurs, lorsqu'on +les laisse tomber goutte à goutte en quelque vaisseau +qui est fort chaud.</p> + +<p>Car, après cela, je n'ai besoin de dire autre +chose pour expliquer le mouvement du coeur, sinon +que lorsque ses concavités ne sont pas pleines +de sang, il y en coule nécessairement de la veine +cave dans la droite et de l'artère veineuse dans la +gauche, d'autant que ces deux vaisseaux en sont +toujours pleins, et que leurs ouvertures, qui regardent +vers le coeur, ne peuvent alors être bouchées; +mais que sitôt qu'il est entré ainsi deux +gouttes de sang, une en chacune de ses concavités, +ces gouttes, qui ne peuvent être que fort grosses, +à cause que les ouvertures par où elles entrent +sont fort larges et les vaisseaux d'où elles viennent +fort pleins de sang, se raréfient et se dilatent, +à cause de la chaleur qu'elles y trouvent; au +moyen de quoi, faisant enfler tout le coeur, elles +poussent et ferment les cinq petites portes qui +sont aux entrées des deux vaisseaux d'où elles +viennent, empêchant ainsi qu'il ne descende davantage +de sang dans le coeur; et, continuant à +se raréfier de plus en plus, elles poussent et ouvrent +les six autres petites portes qui sont aux entrées +des deux autres vaisseaux par où elles sortent, +faisant enfler par ce moyen toutes les branches +de la veine artérieuse et de la grande artère, +quasi au même instant que le coeur; lequel incontinent +après se désenfle, comme font aussi ces artères, +à cause que le sang qui y est entré s'y refroidit; +et leurs six petites portes se referment, et +les cinq de la veine cave et de l'artère veineuse se +rouvrent, et donnent passage à deux autres gouttes +de sang, qui font derechef enfler le coeur et les artères, +tout de même que les précédentes. Et pource que +le sang qui entre ainsi dans le coeur passe +par ces deux bourses qu'on nomme ses oreilles, +de là vient que leur mouvement est contraire au +sien, et qu'elles se désenflent lorsqu'il s'enfle. Au +reste, afin que ceux qui ne connoissent pas la +force des démonstrations mathématiques, et ne +sont pas accoutumés à distinguer les vraies raisons +des vraisemblables, ne se hasardent pas de +nier ceci sans l'examiner, je les veux avertir que +ce mouvement que je viens d'expliquer suit aussi +nécessairement de la seule disposition des organes +qu'on peut voir à l'oeil dans le coeur, et de la chaleur +qu'on y peut sentir avec les doigts, et de la +nature du sang qu'on peut connoître par expérience, +que fait celui d'un horloge, de la force, +de la situation et de la figure de ses contre-poids +et de ses roues.</p> + +<p>Mais si on demande comment le sang des veines +ne s'épuise point, en coulant ainsi continuellement +dans le coeur, et comment les artères n'en +sont point trop remplies, puisque tout celui qui +passe par le coeur s'y va rendre, je n'ai pas besoin +d'y répondre autre chose que ce qui a déjà été +écrit par un médecin d'Angleterre <a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>, auquel il faut +donner la louange d'avoir rompu la glace en cet +endroit, et d'être le premier qui a enseigné qu'il +y a plusieurs petits passages aux extrémités des +artères, par où le sang qu'elles reçoivent du coeur +entre dans les petites branches des veines, d'où +il va se rendre derechef vers le coeur; en sorte que +son cours n'est autre chose qu'une circulation perpétuelle. +Ce qu'il prouve fort bien par l'expérience +ordinaire des chirurgiens, qui, ayant lié le bras +médiocrement fort, au-dessus de l'endroit où ils +ouvrent la veine, font que le sang en sort plus +abondamment que s'ils ne l'avoient point lié; et +il arriveroit tout le contraire s'ils le lioient au-dessous +entre la main et l'ouverture, ou bien qu'ils +le liassent très fort au-dessus. Car il est manifeste +que le lien, médiocrement serré, pouvant empêcher +que le sang qui est déjà dans le bras ne retourne +vers le coeur par les veines, n'empêche pas +pour cela qu'il n'y en vienne toujours de nouveau +par les artères, à cause qu'elles sont situées au-dessous +des veines, et que leurs peaux, étant plus +dures, sont moins aisées à presser; et aussi que +le sang qui vient du coeur tend avec plus de force +à passer par elles vers la main, qu'il ne fait à retourner +de là vers le coeur par les veines; et puisque +ce sang sort du bras par l'ouverture qui est en +l'une des veines, il doit nécessairement y avoir quelques +passages au-dessous du lieu, c'est-à-dire vers +les extrémités du bras, par où il y puisse venir des +artères. Il prouve aussi fort bien ce qu'il dit du cours +du sang, par certaines petites peaux, qui sont tellement +disposées en divers lieux le long des veines, +qu'elles ne lui permettent point d'y passer du milieu +du corps vers les extrémités, mais seulement +de retourner des extrémités vers le coeur; et de +plus par l'expérience qui montre que tout celui +qui est dans le corps en peut sortir en fort peu de +temps par une seule artère lorsqu'elle est coupée, +encore même qu'elle fût étroitement liée fort proche +du coeur, et coupée entre lui et le lien, en sorte qu'on +n'eût aucun sujet d'imaginer que le sang qui en +sortiroit vînt d'ailleurs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> <i>Hervaeus, de motu cordis.</i></blockquote> + +<p>Mais il y n plusieurs autres choses qui témoignent +que la vraie cause de ce mouvement du sang +est celle que j'ai dite. Comme, premièrement, la +différence qu'on remarque entre celui qui sort des +veines et celui qui sort des artères ne peut procéder +que de ce qu'étant raréfié et comme distillé +en passant par le coeur, il est plus subtil et plus +vif et plus chaud incontinent après en être sorti, +c'est-à-dire étant dans les artères, qu'il n'est un +peu devant que d'y entrer, c'est-à-dire étant dans +les veines. Et si on y prend garde, on trouvera que +cette différence ne paraît bien que vers le coeur, et +non point tant aux lieux qui en sont les plus éloignés. +Puis, la dureté des peaux dont la veine artérieuse +et la grande artère sont composées montre assez +que le sang bat contre elles avec plus de force que +contre les veines. Et pourquoi la concavité gauche +du coeur et la grande artère seroient-elles plus amples +et plus larges que la concavité droite et la veine +artérieuse, si ce n'étoit que le sang de l'artère veineuse, +n'ayant été que dans les poumons depuis +qu'il a passé par le coeur, est plus subtil et se raréfie +plus fort et plus aisément que celui qui vient +immédiatement de la veine cave? Et qu'est-ce que +les médecins peuvent deviner en tâtant le pouls, +s'ils ne savent que, selon que le sang change de nature, +il peut être raréfié par la chaleur du coeur +plus ou moins fort, et plus ou moins vile qu'auparavant? +Et si ou examine comment cette chaleur +se communique aux autres membres, ne faut-il pas +avouer que c'est par le moyen du sang, qui, passant +par le coeur, s'y réchauffe, et se répand de là par +tout le corps: d'où vient que si on ôte le sang de +quelque partie, on en ôte par même moyen la chaleur; +et encore que le coeur fût aussi ardent qu'un +fer embrasé, il ne suffiroit pas pour réchauffer les +pieds et les mains tant qu'il fait, s'il n'y envoyoit +continuellement de nouveau sang. Puis aussi on +connoît de là que le vrai usage de la respiration +est d'apporter assez d'air frais dans le poumon pour +faire que le sang qui y vient de la concavité droite +du coeur, où il a été raréfié et comme changé en +vapeurs, s'y épaississe et convertisse en sang derechef, +avant que de retomber dans la gauche, sans +quoi il ne pourrait être propre à servir de nourriture +au feu qui y est; ce qui se confirme parce qu'on +voit que les animaux qui n'ont point de poumons +n'ont aussi qu'une seule concavité dans le coeur, +et que les enfants, qui n'en peuvent user pendant +qu'ils sont renfermés au ventre de leurs mères, ont +une ouverture par où il coule du sang de la veine +cave en la concavité gauche du coeur, et un conduit +par où il en vient de la veine artérieuse en la grande +artère, sans passer par le poumon. Puis la coction +comment se feroit-elle en l'estomac, si le coeur n'y +envoyoit de la chaleur par les artères, et avec cela +quelques unes des plus coulantes parties du sang, +qui aident à dissoudre les viandes qu'on y a mises? +Et l'action qui convertit le suc de ces viandes en +sang n'est-elle pas aisée à connoître, si on considère +qu'il se distille, en passant et repassant par le +coeur, peut-être plus de cent ou deux cents fois +en chaque jour? Et qu'a-t-on besoin d'autre chose +pour expliquer la nutrition et la production des +diverses humeurs qui sont dans le corps, sinon +de dire que la force dont le sang, en se raréfiant, +passe du coeur vers les extrémités des artères, fait +que quelques unes de ses parties s'arrêtent entre +celles des membres où elles se trouvent, et y prennent +la place de quelques autres qu'elles en chassent, +et que, selon la situation ou la figure ou la petitesse +des pores qu'elles rencontrent, les unes se +vont rendre en certains lieux plutôt que les autres, +en même façon que chacun peut avoir vu divers cribles, +qui, étant diversement percés, servent +à séparer divers grains les uns des autres? Et enfin, +ce qu'il y a de plus remarquable en tout ceci, c'est +la génération des esprits animaux, qui sont comme +un vent très subtil, ou plutôt comme une flamme +très pure et très vive, qui, montant continuellement +eu grande abondance du coeur dans le cerveau, se +va rendre, de là par les nerfs dans les muscles, et +donne le mouvement à tous les membres; sans +qu'il faille imaginer d'autre cause qui fasse que les +parties du sang qui, étant les plus agitées et les +plus pénétrantes, sont les plus propres à composer +ces esprits, se vont rendre plutôt vers le cerveau +que vers ailleurs, sinon que les artères qui les y +portent sont celles qui viennent du coeur le plus +en ligne droite de toutes, et que, selon les règles des +mécaniques, qui sont les mêmes que celles de la +nature, lorsque plusieurs choses tendent ensemble +à se mouvoir vers un même côté où il n'y a pas +assez de place pour toutes, ainsi que les parties du +sang qui sortent de la concavité gauche du coeur +tendent vers le cerveau, les plus foibles et moins +agitées en doivent être détournées par les plus +fortes, qui par ce moyen s'y vont rendre seules.</p> + +<p>J'avois expliqué assez particulièrement toutes +ces choses dans le traité que j'avois eu ci-devant +dessein de publier. Et ensuite j'y avois montré +quelle doit être la fabrique des nerfs et des muscles +du corps humain, pour faire que les esprits animaux +étant dedans aient la force de mouvoir ses +membres, ainsi qu'on voit que les têtes, un peu +après être coupées, se remuent encore et mordent +la terre nonobstant qu'elles ne soient plus animées; +quels changements se doivent faire dans le cerveau +pour causer la veille, et le sommeil, et les songes; +comment la lumière, les sons, les odeurs, les +goûts, la chaleur, et toutes les autres qualités des +objets extérieurs y peuvent imprimer diverses idées, +par l'entremise des sens; comment la faim, la soif, +et les autres passions intérieures y peuvent aussi +envoyer les leurs; ce qui doit y être pris pour le +sens commun où ces idées sont reçues, pour la mémoire +qui les conserve, et pour la fantaisie qui +les peut diversement changer et en composer de +nouvelles, et, par même moyen, distribuant les esprits +animaux dans les muscles, faire mouvoir les +membres de ce corps en autant de diverses façons, +et autant à propos des objets qui se présentent à +ses sens et des passions intérieures qui sont en +lui, que les nôtres se puissent mouvoir sans que la +volonté les conduise: ce qui ne semblera nullement +étrange à ceux qui, sachant combien de divers <i>automates</i> +ou machines mouvantes, l'industrie des +hommes peut faire, sans y employer que fort peu +de pièces, à comparaison de la grande multitude +des os, des muscles, des nerfs, des artères, des +veines, et de toutes les autres parties qui sont dans +le corps de chaque animal, considéreront ce corps +comme une machine, qui, ayant été faite des mains +de Dieu, est incomparablement mieux ordonnée +et a en soi des mouvements plus admirables qu'aucune +de celles qui peuvent être inventées par les +hommes. Et je m'étois ici particulièrement arrêté +à faire voir que s'il y avoit de telles machines qui +eussent les organes et la figure extérieure d'un +singe ou de quelque autre animal sans raison, nous +n'aurions aucun moyen pour reconnoître qu'elles +ne seraient pas en tout de même nature que ces +animaux; au lieu que s'il y en avoit qui eussent la +ressemblance de nos corps, et imitassent autant +nos actions que moralement il seroit possible, nous +aurions toujours deux moyens très certains pour +reconnoître qu'elles ne seroient point pour cela de +vrais hommes: dont le premier est que jamais elles +ne pourroient user de paroles ni d'autres signes en +les composant, comme nous faisons pour déclarer +aux autres nos pensées: car on peut bien concevoir +qu'une machine soit tellement faite qu'elle profère +des paroles, et même quelle en profère quelques +unes à propos des actions corporelles qui causeront +quelque changement en ses organes, comme, si on la +touche en quelque endroit, qu'elle demande ce qu'on +lui veut dire; si en un autre, qu'elle crie qu'on lui +fait mal, et choses semblables; mais non pas qu'elle +les arrange diversement pour répondre au sens de +tout ce qui se dira en sa présence, ainsi que les hommes +les plus hébétés peuvent faire. Et le second est +que, bien qu'elles fissent plusieurs choses aussi bien +ou peut-être mieux qu'aucun de nous, elles manqueroient +infailliblement en quelques autres, par +lesquelles on découvrirait qu'elles n'agiraient pas +par connoissance, mais seulement par la disposition +de leurs organes: car, au lieu que la raison est un +instrument universel qui peut servir en toutes sortes +de rencontres, ces organes ont besoin de quelque +particulière disposition pour chaque action +particulière; d'où vient qu'il est moralement impossible +qu'il y en ait assez de divers en une machine +pour la faire agir en toutes les occurrences +de la vie de même façon que notre raison nous fait +agir. Or, par ces deux mêmes moyens, on peut +aussi connoître la différence qui est entre les hommes +et les bêtes. Car c'est une chose bien remarquable +qu'il n'y a point d'hommes si hébétés et si +stupides, sans en excepter même les insensés, qu'ils +ne soient capables d'arranger ensemble diverses +paroles, et d'en composer un discours par lequel +ils fassent entendre leurs pensées; et qu'au contraire +il n'y a point d'autre animal, tant parfait et +tant heureusement né qu'il puisse être, qui fasse le +semblable. Ce qui n'arrive pas de ce qu'ils ont +faute d'organes: car on voit que les pies et les perroquets +peuvent proférer des paroles ainsi que +nous, et toutefois ne peuvent parler ainsi que nous, +c'est-à-dire en témoignant qu'ils pensent ce qu'ils +disent; au lieu que les hommes qui étant nés +sourds et muets sont privés des organes qui servent +aux autres pour parler, autant ou plus que les +bêtes, ont coutume d'inventer d'eux-mêmes quelques +signes, par lesquels ils se font entendre à +ceux qui étant ordinairement avec eux ont loisir +d'apprendre leur langue. Et ceci ne témoigne pas +seulement que les bêtes ont moins de raison que +les hommes, mais qu'elles n'en ont point du tout: +car on voit qu'il n'en faut que fort peu pour savoir +parler; et d'autant qu'on remarque de l'inégalité +entre les animaux d'une même espèce, aussi bien +qu'entre les hommes, et que les uns sont plus aisés +à dresser que les autres, il n'est pas croyable qu'un +singe ou un perroquet qui seroit des plus parfaits +de son espèce n'égalât en cela un enfant des plus +stupides, ou du moins un enfant qui auroit le +cerveau troublé, si leur âme n'étoit d'une nature +toute différente de la nôtre. Et on ne doit pas confondre +les paroles avec les mouvements naturels, +qui témoignent les passions, et peuvent être imités +par des machines aussi bien que par les animaux; +ni penser, comme quelques anciens, que les bêtes +parlent, bien que nous n'entendions pas leur langage. +Car s'il étoit vrai, puisqu'elles ont plusieurs +organes qui se rapportent aux nôtres, elles pourroient +aussi bien se faire entendre à nous qu'à +leurs semblables. C'est aussi une chose fort remarquable +que, bien qu'il y ait plusieurs animaux qui +témoignent plus d'industrie que nous en quelques +unes de leurs actions, on voit toutefois que les +mêmes n'en témoignent point du tout en beaucoup +d'autres: de façon que ce qu'ils font mieux que +nous ne prouve pas qu'ils ont de l'esprit, car +à ce compte ils en auroient plus qu'aucun de +nous et feroient mieux en toute autre chose; mais +plutôt qu'ils n'en ont point, et que c'est la nature +qui agit en eux selon la disposition de leurs organes: +ainsi qu'on voit qu'un horloge, qui n'est +composé que de roues et de ressorts, peut compter +les heures et mesurer le temps plus justement +que nous avec toute notre prudence.</p> + +<p>J'avois décrit après cela l'âme raisonnable, et +fait voir qu'elle ne peut aucunement être tirée de +la puissance de la matière, ainsi que les autres +choses dont j'avois parlé, mais qu'elle doit expressément +être créée; et comment il ne suffit pas +qu'elle soit logée dans le corps humain, ainsi qu'un +pilote en son navire, sinon peut-être pour mouvoir +ses membres, mais qu'il est besoin qu'elle soit +jointe et unie plus étroitement avec lui, pour avoir +outre cela des sentiments et des appétits semblables +aux nôtres, et ainsi composer un vrai +homme. Au reste, je me suis ici un peu étendu +sur le sujet de l'âme, à cause qu'il est des plus importants: +car, après l'erreur de ceux qui nient Dieu, +laquelle je pense avoir ci-dessus assez réfutée, il +n'y en a point qui éloigne plutôt les esprits foibles +du droit chemin de la vertu, que d'imaginer que +l'âme des bêtes soit de même nature que la nôtre, +et que par conséquent nous n'avons rien à craindre +ni à espérer après cette vie, non plus que les mouches +et les fourmis; au lieu que lorsqu'on sait +combien elles diffèrent, on comprend beaucoup +mieux les raisons qui prouvent que la nôtre est +d'une nature entièrement indépendante du corps, +et par conséquent qu'elle n'est point sujette à mourir +avec lui; puis, d'autant qu'on ne voit point +d'autres causes qui la détruisent, on est naturellement +porté à juger de là qu'elle est immortelle.</p> +<br><br> + + + + +<h3>SIXIÈME PARTIE.</h3> + + +<p>Or il y a maintenant trois ans que j'étois parvenu +à la fin du traité qui contient toutes ces choses, +et que je commençois à le revoir afin de le +mettre entre les mains d'un imprimeur, lorsque +j'appris que des personnes à qui je défère, et dont +l'autorité ne peut guère moins sur mes actions que +ma propre raison sur mes pensées, avoient désapprouvé +une opinion de physique publiée un peu +auparavant par quelque autre, de laquelle je ne +veux pas dire que je fusse, mais bien que je n'y +avois rien remarqué avant leur censure que je +pusse imaginer être préjudiciable ni à la religion +ni à l'état, ni par conséquent qui m'eût empêché +de l'écrire si la raison me l'eût persuadée; et que +cela me fit craindre qu'il ne s'en trouvât tout de +même quelqu'une entre les miennes en laquelle je +me fusse mépris, nonobstant le grand soin que +j'ai toujours eu de n'en point recevoir de nouvelles +en ma créance dont je n'eusse des démonstrations +très certaines, et de n'en point écrire qui pussent +tourner au désavantage de personne. Ce qui a +été suffisant pour m'obliger à changer la résolution +que j'avois eue de les publier; car, encore que les +raisons pour lesquelles je l'avois prise auparavant +fussent très fortes, mon inclination, qui m'a toujours +fait haïr le métier de faire des livres, m'en +fit incontinent trouver assez d'autres pour m'en +excuser. Et ces raisons de part et d'autre sont telles, +que non seulement j'ai ici quelque intérêt de les +dire, mais peut-être aussi que le public en a de les +savoir.</p> + +<p>Je n'ai jamais fait beaucoup d'état des choses +qui venoient de mon esprit; et pendant que je n'ai +recueilli d'autres fruits de la méthode dont je me +sers, sinon que je me suis satisfait touchant quelques +difficultés qui appartiennent aux sciences spéculatives, +ou bien que j'ai tâché de régler mes +moeurs par les raisons qu'elle m'enseignoit, je n'ai +point cru être obligé d'en rien écrire. Car, pour ce +qui touche les moeurs, chacun abonde si fort en +son sens, qu'il se pourrait trouver autant de réformateurs +que de têtes, s'il étoit permis à d'autres +qu'à ceux que Dieu a établis pour souverains sur +ses peuples, ou bien auxquels il a donné assez de +grâce et de zèle pour être prophètes, d'entreprendre +d'y rien changer; et, bien que mes spéculations +me plussent fort, j'ai cru que les autres en +avoient aussi qui leur plaisoient peut-être davantage. +Mais, sitôt que j'ai eu acquis quelques notions +générales touchant la physique, et que, commençant +à les éprouver en diverses difficultés particulières, +j'ai remarqué jusques où elles peuvent +conduire, et combien elles diffèrent des principes +dont on s'est servi jusques à présent, j'ai cru +que je ne pouvois les tenir cachées sans pécher +grandement contre la loi qui nous oblige à procurer +autant qu'il est en nous le bien général de +tous les hommes: car elles m'ont fait voir qu'il est +possible de parvenir à des connoissances qui soient +fort utiles à la vie; et qu'au lieu de cette philosophie +spéculative qu'on enseigne dans les écoles, on +en peut trouver une pratique, par laquelle, connoissant +la force et les actions du feu, de l'eau, de +l'air, des astres, des cieux, et de tous les autres +corps qui nous environnent, aussi distinctement +que nous connoissons les divers métiers de nos artisans, +nous les pourrions employer en même façon +à tous les usages auxquels ils sont propres, +et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs +de la nature. Ce qui n'est pas seulement à désirer +pour l'invention d'une infinité d'artifices, qui feroient +qu'on jouiroit sans aucune peine des fruits +de la terre et de toutes les commodités qui s'y +trouvent, mais principalement aussi pour la conservation +de la santé, laquelle est sans doute le premier +bien et le fondement de tous les autres biens +de cette vie; car même l'esprit dépend si fort du +tempérament et de la disposition des organes du +corps, que, s'il est possibles de trouver quelque +moyen qui rende communément les hommes plus +sages et plus habiles qu'ils n'ont été jusques ici, je +crois que c'est dans la médecine qu'on doit le chercher. +Il est vrai que celle qui est maintenant en usage +contient peu de choses dont l'utilité soit si remarquable: +mais, sans que j'aie aucun dessein de la +mépriser, je m'assure qu'il n'y a personne, même +de ceux qui en font profession, qui n'avoue que +tout ce qu'on y sait n'est presque rien à comparaison +de ce qui reste à y savoir; et qu'on se pourroit +exempter d'une infinité de maladies tant du corps +que de l'esprit, et même aussi peut-être de l'affoiblissement +de la vieillesse, si on avoit assez de +connoissance de leurs causes et de tous les remèdes +dont la nature nous a pourvus. Or, ayant dessein +d'employer toute ma vie à la recherche d'une +science si nécessaire, et ayant rencontré un chemin +qui me semble tel qu'on doit infailliblement +la trouver en le suivant, si ce n'est qu'on en soit +empêché ou par la brièveté de la vie ou par le défaut +des expériences, je jugeois qu'il n'y avoit +point de meilleur remède contre ces deux empêchements +que de communiquer fidèlement au public +tout le peu que j'aurois trouvé, et de convier +les bons esprits à tâcher de passer plus outre, en +contribuant, chacun selon son inclination et son +pouvoir, aux expériences qu'il faudroit faire, et +communiquant aussi au public toutes les choses +qu'ils apprendroient, afin que les derniers commençant +où les précédents auroient achevé, et +ainsi joignant les vies et les travaux de plusieurs, +nous allassions tous ensemble beaucoup plus loin +que chacun en particulier ne sauroit faire.</p> + +<p>Même je remarquois, touchant les expériences, +qu'elles sont d'autant plus nécessaires qu'on est +plus avancé en connoissance; car, pour le commencement, +il vaut mieux ne se servir que de celles +qui se présentent d'elles-mêmes à nos sens, et que +nous ne saurions ignorer pourvu que nous y fassions +tant soit peu de réflexion, que d'en chercher +de plus rares et étudiées: dont la raison est que +ces plus rares trompent souvent, lorsqu'on ne sait +pas encore les causes des plus communes, et que +les circonstances dont elles dépendent sont quasi +toujours si particulières et si petites, qu'il est très +malaisé de les remarquer. Mais l'ordre que j'ai tenu +en ceci a été tel. Premièrement, j'ai tâché de trouver +en général les principes ou premières causes de +tout ce qui est ou qui peut être dans le monde, +sans rien considérer pour cet effet que Dieu seul +qui l'a créé, ni les tirer d'ailleurs que de certaine +semences de vérités qui sont naturellement en nos +âmes. Après cela, j'ai examiné quels étoient les premiers +et plus ordinaires effets qu'on pouvoit déduire +de ces causes; et il me semble que par là j'ai +trouvé des cieux, des astres, une terre, et même +sur la terre de l'eau, de l'air, du feu, des minéraux, +et quelques autres telles choses, qui sont les +plus communes de toutes et les plus simples, et +par conséquent les plus aisées à connoître. Puis, +lorsque j'ai voulu descendre à celles qui étoient +plus particulières, il s'en est tant présenté à moi de +diverses, que je n'ai pus cru qu'il fût possible à l'esprit +humain de distinguer les formes ou espèces de +corps qui sont sur la terre, d'une infinité d'autres +qui pourroient y être si c'eût été le vouloir de +Dieu de les y mettre, ni par conséquent de les rapporter +à notre usage, si ce n'est qu'on vienne au-devant +des causes par les effets, et qu'on se serve +de plusieurs expériences particulières. Ensuite de +quoi, repassant mon esprit sur tous les objets qui +s'étoient jamais présentés à mes sens, j'ose bien dire +que je n'y ai remarqué aucune chose que je ne +pusse assez commodément expliquer par les principes +que j'avois trouvés. Mais il faut aussi que +j'avoue que la puissance de la nature est si ample +et si vaste, et que ces principes sont si simples et si +généraux, que je ne remarque quasi plus aucun +effet particulier que d'abord je ne connoisse qu'il +peut en être déduit en plusieurs diverses façons, +et que ma plus grande difficulté est d'ordinaire de +trouver en laquelle de ces façons il en dépend; +car à cela je ne sais point d'autre expédient que de +chercher derechef quelques expériences qui soient +telles que leur événement ne soit pas le même si +c'est en l'une de ces façons qu'on doit l'expliquer +que si c'est en l'autre. Au reste, j'en suis maintenant +là que je vois, ce me semble, assez bien de +quel biais on se doit prendre à faire la plupart de +celles qui peuvent servir à cet effet: mais je vois +aussi qu'elles sont telles, et en si grand nombre, que +ni mes mains ni mon revenu, bien que j'en eusse +mille fois plus que je n'en ai, ne sauroient suffire +pour toutes; en sorte que, selon que j'aurai désormais +la commodité d'en faire plus ou moins, j'avancerai +aussi plus ou moins en la connoissance +de la nature: ce que je me promettois de faire +connoître par le traité que j'avois écrit, et d'y +montrer si clairement l'utilité que le public en peut +recevoir, que j'obligerois tous ceux qui désirent +en général le bien des hommes, c'est-à-dire tous +ceux qui sont en effet vertueux, et non point par +faux semblant ni seulement par opinion, tant à me +communiquer celles qu'ils ont déjà faites, qu'à +m'aider en la recherche de celles qui restent à faire.</p> + +<p>Mais j'ai eu depuis ce temps-là d'autres raisons +qui m'ont fait changer d'opinion, et penser que je +devois véritablement continuer d'écrire toutes les +choses que je jugerois de quelque importance, à +mesure que j'en découvrirois la vérité, et y apporter +le même soin que si je les voulois faire imprimer, +tant afin d'avoir d'autant plus d'occasion de +les bien examiner, comme sans doute on regarde +toujours de plus près à ce qu'on croit devoir être +vu par plusieurs qu'à ce qu'on ne fait que pour +soi-même, et souvent les choses qui m'ont semblé +vraies lorsque j'ai commencé à les concevoir, +m'ont paru fausses lorsque je les ai voulu mettre +sur le papier, qu'afin de ne perdre aucune occasion +de profiter au public, si j'en suis capable, et que +si mes écrits valent quelque chose, ceux qui les +auront après ma mort en puissent user ainsi qu'il +sera le plus à propos; mais que je ne devois aucunement +consentir qu'ils fussent publiés pendant +ma vie, afin que ni les oppositions et controverses +auxquelles ils seroient peut-être sujets, ni même +la réputation telle quelle qu'ils me pourroient +acquérir, ne me donnassent aucune occasion de +perdre le temps que j'ai dessein d'employer à m'instruire. +Car, bien qu'il soit vrai que chaque homme +est obligé de procurer autant qu'il est en lui le +bien des autres, et que c'est proprement ne valoir +rien que de n'être utile à personne, toutefois il +est vrai aussi que nos soins se doivent étendre plus +loin que le temps présent, et qu'il est bon d'omettre +les choses qui apporteroient peut-être quelque +profit à ceux qui vivent, lorsque c'est à dessein +d'en faire d'autres qui en apportent davantage à +nos neveux. Comme en effet je veux bien qu'on +sache que le peu que j'ai appris jusques ici n'est +presque rien à comparaison de ce que j'ignore et +que je ne désespère pas de pouvoir apprendre: car +c'est quasi le même de ceux qui découvrent peu à +peu la vérité dans les sciences, que de ceux qui, +commençant à devenir riches, ont moins de peine +à faire de grandes acquisitions, qu'ils n'ont eu auparavant, +étant plus pauvres, à en faire de beaucoup +moindres. Ou bien on peut les comparer +aux chefs d'armée, dont les forces ont coutume de +croître à proportion de leurs victoires, et qui ont +besoin de plus de conduite pour se maintenir après +la perte d'une bataille, qu'ils n'ont, après l'avoir +gagnée, à prendre des villes et des provinces: car +c'est véritablement donner des batailles que de tâcher +à vaincre toutes les difficultés et les erreurs qui +nous empêchent de parvenir à la connoissance de la +vérité, et c'est en perdre une que de recevoir quelque +fausse opinion touchant une matière un peu générale +et importante; il faut après beaucoup plus d'adresse +pour se remettre au même état qu'on étoit +auparavant, qu'il ne faut à faire de grands progrès +lorsqu'on a déjà des principes qui sont assurés. Pour +moi, si j'ai ci-devant trouvé quelques vérités dans +les sciences (et j'espère que les choses qui sont contenues +en ce volume feront juger que j'en ai trouvé +quelques unes), je puis dire que ce ne sont que des +suites et des dépendances de cinq ou six principales +difficultés que j'ai surmontées, et que je compte +pour autant de batailles où j'ai eu l'heur de mon +côté: même je ne craindrai pas de dire que je +pense n'avoir plus besoin d'en gagner que deux +ou trois autres semblables pour venir entièrement +à bout de mes desseins; et que mon âge n'est point +si avancé que, selon le cours ordinaire de la nature, +je ne puisse encore avoir assez de loisir pour +cet effet. Mais je crois être d'autant plus obligé à +ménager le temps qui me reste, que j'ai plus d'espérance +de le pouvoir bien employer; et j'aurois +sans doute plusieurs occasions de le perdre, si je +publiois les fondements de ma physique: car, encore +qu'ils soient presque tous si évidents qu'il ne +faut que les entendre pour les croire, et qu'il n'y +en ait aucun dont je ne pense pouvoir donner des +démonstrations, toutefois, à cause qu'il est impossible +qu'ils soient accordants avec toutes les diverses +opinions des autres hommes, je prévois que je +serois souvent diverti par les oppositions qu'ils +feroient naître.</p> + +<p>On peut dire que ces oppositions seroient utiles, +tant afin de me faire connoître mes fautes, qu'afin +que, si j'avois quelque chose de bon, les autres en +eussent par ce moyen plus d'intelligence, et, comme +plusieurs peuvent plus voir qu'un homme seul, +que, commençant dès maintenant à s'en servir, ils +m'aidassent aussi de leurs inventions. Mais encore +que je me reconnoisse extrêmement sujet à faillir, +et que je ne me fie quasi jamais aux premières +pensées qui me viennent, toutefois l'expérience que +j'ai des objections qu'on me peut faire m'empêche +d'en espérer aucun profit: car j'ai déjà souvent +éprouvé les jugements tant de ceux que j'ai tenus +pour mes amis que de quelques autres à qui je pensois +être indifférent, et même aussi de quelques +uns dont je savois que la malignité et l'envie tâcheroit +assez à découvrir ce que l'affection cacheroit +à mes amis; mais il est rarement arrivé qu'on +m'ait objecté quelque chose que je n'eusse point +du tout prévue, si ce n'est qu'elle fût fort éloignée +de mon sujet; en sorte que je n'ai quasi jamais rencontré +aucun censeur de mes opinions qui ne me +semblât ou moins rigoureux ou moins équitable +que moi-même. Et je n'ai jamais remarqué non plus +que par le moyen des disputes qui se pratiquent +dans les écoles, on ait découvert aucune vérité +qu'on ignorât auparavant: car pendant que chacun +tâche de vaincre, on s'exerce bien plus à faire +valoir la vraisemblance qu'à peser les raisons de +part et d'autre; et ceux qui ont été long-temps +bons avocats ne sont pas pour cela par après meilleurs +juges.</p> + +<p>Pour l'utilité que les autres recevroient de la +communication de mes pensées, elle ne pourroit +aussi être fort grande, d'autant que je ne les ai +point encore conduites si loin qu'il ne soit besoin +d'y ajouter beaucoup de choses avant que de les +appliquer à l'usage. Et je pense pouvoir dire sans +vanité que s'il y a quelqu'un qui en soit capable, +ce doit être plutôt moi qu'aucun autre: non pas +qu'il ne puisse y avoir au monde plusieurs esprits +incomparablement meilleurs que le mien, mais +pource qu'on ne sauroit si bien concevoir une +chose et la rendre sienne, lorsqu'on l'apprend de +quelque autre, que lorsqu'on l'invente soi-même, +Ce qui est si véritable en cette matière, que, bien +que j'aie souvent expliqué quelques unes de mes +opinions à des personnes de très bon esprit, et +qui, pendant que je leur parlois, sembloient les +entendre fort distinctement, toutefois, lorsqu'ils +les ont redites, j'ai remarqué qu'ils les ont changées +presque toujours en telle sorte que je ne les pouvois +plus avouer pour miennes. A l'occasion de +quoi je suis bien aise de prier ici nos neveux de +ne croire jamais que les choses qu'on leur dira +viennent de moi, lorsque je ne les aurai point moi-même +divulguées; et je ne m'étonne aucunement +des extravagances qu'on attribue à tous ces anciens +philosophes dont nous n'avons point les écrits, +ni ne juge pas pour cela que leurs pensées aient +été fort déraisonnables, vu qu'ils étoient des meilleurs +esprits de leurs temps, mais seulement qu'on +nous les a mal rapportées. Comme on voit aussi +que presque jamais il n'est arrivé qu'aucun de leurs +sectateurs les ait surpassés; et je m'assure que les +plus passionnés de ceux qui suivent maintenant +Aristote se croiroient heureux s'ils avoient autant +de connoissance de la nature qu'il en a eu, encore +même que ce fût à condition qu'ils n'en auroient +jamais davantage. Ils sont comme le lierre, qui ne +tend point à monter plus haut que les arbres qui +le soutiennent, et même souvent qui redescend, +après qu'il est parvenu jusques à leur faîte; car il +me semble aussi que ceux-là redescendent, c'est-à-dire +se rendent en quelque façon moins savants +que s'ils s'abstenoient d'étudier, lesquels, non contents +de savoir tout ce qui est intelligiblement expliqué +dans leur auteur, veulent outre cela y trouver +la solution de plusieurs difficultés dont il +ne dit rien, et auxquelles il n'a peut-être jamais +pensé. Toutefois leur façon de philosopher est fort +commode pour ceux qui n'ont que des esprits +fort médiocres; car l'obscurité des distinctions et +des principes dont ils se servent est cause qu'ils +peuvent parler de toutes choses aussi hardiment +que s'ils les savoient, et soutenir tout ce qu'ils en +disent contre les plus subtils et les plus habiles, +sans qu'où ait moyen de les convaincre: en quoi +ils me semblent pareils à un aveugle qui, pour se +battre sans désavantage contre un qui voit, l'auroit +fait venir dans le fond de quelque cave fort +obscure: et je puis dire que ceux-ci ont intérêt que +je m'abstienne de publier les principes de la philosophie +dont je me sers; car étant très simples +et très évidents, comme ils sont, je ferois quasi le +même en les publiant que si j'ouvrois quelques +fenêtres, et faisois entrer du jour dans cette cave +où ils sont descendus pour se battre. Mais même +les meilleurs esprits n'ont pas occasion de souhaiter +de les connoître; car s'ils veulent savoir +parler de toutes choses, et acquérir la réputation +d'être doctes, ils y parviendront plus aisément en +se contentant de la vraisemblance, qui peut être +trouvée sans grande peine en toutes sortes de matières, +qu'en cherchant la vérité, qui ne se découvre +que peu à peu en quelques unes, et qui, +lorsqu'il est question de parler des autres, oblige +à confesser franchement qu'on les ignore. Que s'ils +préfèrent la connoissance de quelque peu de vérités +à la vanité de paraître n'ignorer rien, comme +sans doute elle est bien préférable, et qu'ils veuillent +suivre un dessein semblable au mien, ils n'ont +pas besoin pour cela que je leur die rien davantage +que ce que j'ai déjà dit en ce discours: car +s'ils sont capables de passer plus outre que je n'ai +fait, ils le seront aussi, à plus forte raison, de +trouver d'eux-mêmes tout ce que je pense avoir +trouvé; d'autant que n'ayant jamais rien examiné +que par ordres il est certain que ce qui me reste +encore à découvrir est de soi plus difficile et plus +caché que ce que j'ai pu ci-devant rencontrer, et +ils auraient bien moins de plaisir à l'apprendre de +moi que d'eux-mêmes; outre que l'habitude qu'ils +acquerront, en cherchant premièrement des choses +faciles, et passant peu à peu par degrés à d'autres +plus difficiles, leur servira plus que toutes mes +instructions ne sauraient faire. Comme pour moi +je me persuade que si on m'eût enseigné dès ma +jeunesse toutes les vérités dont j'ai cherché depuis +les démonstrations, et que je n'eusse eu aucune +peine à les apprendre, je n'en aurois peut-être +jamais su aucunes autres, et du moins que jamais +je n'aurois acquis l'habitude et la facilité que je +pense avoir d'en trouver toujours de nouvelles à +mesure que je m'applique à les chercher. Et en +un mot s'il y a au monde quelque ouvrage qui ne +puisse être si bien achevé par aucun autre que par +le même qui l'a commencé, c'est celui auquel je +travaille.»</p> + +<p>Il est vrai que pour ce qui est des expériences +qui peuvent y servir, un homme seul ne saurait +suffire à les faire toutes: mais il n'y sauroit aussi +employer utilement d'autres mains que les siennes, +sinon celles des artisans, ou telles gens qu'il pourrait +payer, et à qui l'espérance du gain, qui est +un moyen très efficace, ferait faire exactement +toutes les choses qu'il leur prescriroit. Car pour +les volontaires qui, par curiosité ou désir d'apprendre, +s'offriraient peut-être de lui aider, outre +qu'ils ont pour l'ordinaire plus de promesses que +d'effet, et qu'ils ne font que de belles propositions +dont aucune jamais ne réussit, ils voudraient infailliblement +être payés par l'explication de quelques +difficultés, ou du moins, par des compliments +et des entretiens inutiles, qui ne lui sauroient coûter +si peu de son temps qu'il n'y perdît. Et pour +les expériences que les autres ont déjà faites, +quand bien même ils les lui voudroient communiquer, +ce que ceux qui les nomment des secrets +ne feroient jamais, elles sont pour la plupart composées +de tant de circonstances ou d'ingrédients +superflus, qu'il lui serait très malaisé d'en déchiffrer +la vérité; outre qu'il les trouverait presque +toutes si mal expliquées, ou même si fausses, à +cause que ceux qui les ont faites se sont efforcés +de les faire paraître conformes à leurs principes, +que s'il y en avoit quelques unes qui lui servissent, +elles ne pourraient derechef valoir le temps +qu'il lui faudrait employer à les choisir. De façon +que s'il y avoit au monde quelqu'un qu'on sût assûrément +être capable de trouver les plus grandes +choses et les plus utiles au public qui puissent +être, et que pour cette cause les autres hommes +s'efforçassent par tous moyens de l'aider à venir à +bout de ses desseins, je ne vois pas qu'ils pussent +autre chose pour lui, sinon fournir aux frais des +expériences dont il auroit besoin, et du reste empêcher +que son loisir ne lui fût ôté par l'importunité +de personne. Mais, outre que je ne présume +pas tant de moi-même que de vouloir rien +promettre d'extraordinaire, ni ne me repais point +de pensées si vaines que de m'imaginer que le public +se doive beaucoup intéresser en mes desseins, +je n'ai pas aussi l'âme si basse que je voulusse accepter +de qui que ce fût aucune faveur qu'on pût +croire que je n'aurois pas méritée.</p> + +<p>Toutes ces considérations jointes ensemble furent +cause, il y a trois ans, que je ne voulus point +divulguer le traité que j'avois entre les mains, et +même que je pris résolution de n'en faire voir aucun +autre pendant ma vie qui fût si général, ni +duquel on pût entendre les fondements de ma +physique. Mais il y a eu depuis derechef deux autres +raisons qui m'ont obligé à mettre ici quelques +essais particuliers, et à rendre au public quelque +compte de mes actions et de mes desseins. La première +est que si j'y manquois, plusieurs, qui ont +su l'intention que j'avois eue ci-devant de faire +imprimer quelques écrits, pourraient s'imaginer +que les causes pour lesquelles je m'en abstiens seroient +plus à mon désavantage qu'elles ne sont: +car, bien que je n'aime pas la gloire par excès, +ou même, si j'ose le dire, que je la haïsse en tant +que je la juge contraire au repos, lequel j'estime +sur toutes choses, toutefois aussi je n'ai jamais +tâché de cacher mes actions comme des crimes, ni +n'ai usé de beaucoup de précautions pour être inconnu, +tant à cause que j'eusse cru me faire tort, +qu'à cause que cela m'auroit donné quelque espèce +d'inquiétude, qui eût derechef été contraire +au parfait repos d'esprit que je cherche; et pource que, +m'étant toujours ainsi tenu indifférent entre +le soin d'être connu ou de ne l'être pas, je n'ai +pu empêcher que je n'acquisse quelque sorte de +réputation, j'ai pensé que je devois faire mon +mieux pour m'exempter au moins de l'avoir mauvaise. +L'autre raison qui m'a obligé à écrire ceci +est que, voyant tous les jours de plus en plus le +retardement que souffre le dessein que j'ai de m'instruire, +à cause d'une infinité d'expériences dont +j'ai besoin, et qu'il est impossible que je fasse sans +l'aide d'autrui, bien que je ne me flatte pas tant +que d'espérer que le public prenne grande part +en mes intérêts, toutefois je ne veux pas aussi me +défaillir tant à moi-même que de donner sujet à +ceux qui me survivront de me reprocher quelque +jour que j'eusse pu leur laisser plusieurs choses +beaucoup meilleures que je n'aurai fait, si je n'eusse +point trop négligé de leur faire entendre en quoi +ils pouvoient contribuer à mes desseins.</p> + +<p>Et j'ai pensé qu'il m'étoit aisé de choisir quelques +matières qui, sans être sujettes à beaucoup +de controverses, ni m'obliger à déclarer davantage +de mes principes que je ne désire, ne lairroient +pas de faire voir assez clairement ce que je +puis ou ne puis pas dans les sciences. En quoi je +ne saurois dire si j'ai réussi, et je ne veux point +prévenir les jugements de personne, en parlant +moi-même de mes écrits: mais je serai bien aise +qu'on les examine; et afin qu'on en ait d'autant +plus d'occasion, je supplie tous ceux qui auront +quelques objections à y faire de prendre la peine +de les envoyer à mon libraire, par lequel en étant +averti, je tâcherai d'y joindre ma réponse en même +temps; et par ce moyen les lecteurs, voyant ensemble +l'un et l'autre, jugeront d'autant plus +aisément de la vérité: car je ne promets pas d'y +faire jamais de longues réponses, mais seulement +d'avouer mes fautes fort franchement, si je les connois, +ou bien, si je ne les puis apercevoir, de dire +simplement ce que je croirai être requis pour la +défense des choses que j'ai écrites, sans y ajouter +l'explication d'aucune nouvelle matière, afin de +ne me pas engager sans fin de l'une en l'autre. +Que si quelques unes de celles dont j'ai parlé au +commencement de la <i>Dioptrique</i> et des <i>Météores</i> +choquent d'abord, à cause que je les nomme des +suppositions, et que je ne semble pas avoir envie +de les prouver, qu'on ait la patience de lire le tout +avec attention, et j'espère qu'on s'en trouvera satisfait: +car il me semble que les raisons s'y entresuivent +en telle sorte, que comme les dernières +sont démontrées par les premières qui sont leurs +causes, ces premières le sont réciproquement par +les dernières qui sont leurs effets. Et on ne doit pas +imaginer que je commette en ceci la faute que les +logiciens nomment un cercle: car l'expérience rendant +la plupart de ces effets très certains, les causes +dont je les déduis ne servent pas tant à les prouver +qu'à les expliquer; mais tout au contraire ce +sont elles qui sont prouvées par eux. Et je ne les +ai nommées des suppositions qu'afin qu'on sache +que je pense les pouvoir déduire de ces premières +vérités que j'ai ci-dessus expliquées; mais +que j'ai voulu expressément ne le pas faire, pour +empêcher que certains esprits, qui s'imaginent +qu'ils savent en un jour tout ce qu'un autre a pensé +en vingt années, sitôt qu'il leur en a seulement +dit deux ou trois mots, et qui sont d'autant plus +sujets à faillir et moins capables de la vérité qu'ils +sont plus pénétrants et plus vifs, ne puissent de +là prendre occasion de bâtir quelque philosophie +extravagante sur ce qu'ils croiront être mes principes, +et qu'on m'en attribue la faute: car pour +les opinions qui sont toutes miennes, je ne les +excuse point comme nouvelles, d'autant que si on +en considère bien les raisons, je m'assure qu'on +les trouvera si simples et si conformes au sens +commun, qu'elles sembleront moins extraordinaires +et moins étranges qu'aucunes autres qu'on +puisse avoir sur mêmes sujets; et je ne me vante +point aussi d'être le premier inventeur d'aucunes, +mais bien que je ne les ai jamais reçues ni pource qu'elles +avoient été dites par d'autres, ni pource qu'elles +ne l'avoient point été, mais seulement pource que +la raison me les a persuadées.</p> + +<p>Que si les artisans ne peuvent sitôt exécuter +l'invention qui est expliquée en la <i>Dioptrique</i>, je +ne crois pas qu'on puisse dire pour cela qu'elle soit +mauvaise; car, d'autant qu'il faut de l'adresse et de +l'habitude pour faire et pour ajuster les machines +que j'ai décrites, sans qu'il y manque aucune circonstance, +je ne m'étonnerois pas moins s'ils rencontroient +du premier coup, que si quelqu'un pouvoit +apprendre en un jour à jouer du luth excellemment, +par cela seul qu'on lui auroit donné de +la tablature qui seroit bonne. Et si j'écris en français, +qui est la langue de mon pays, plutôt qu'en +latin, qui est celle de mes précepteurs, c'est à cause +que j'espère que ceux qui ne se servent que de +leur raison naturelle toute pure jugeront mieux +de mes opinions que ceux qui ne croient qu'aux +livres anciens; et pour ceux qui joignent le bon +sens avec l'étude, lesquels seuls je souhaite pour +mes juges, ils ne seront point, je m'assure, si partiaux +pour le latin, qu'ils refusent d'entendre mes +raisons pource que je les explique en langue vulgaire.</p> + +<p>Au reste, je ne veux point parler ici en particulier +des progrès que j'ai espérance de faire à +l'avenir dans les sciences, ni m'engager envers le +public d'aucune promesse que je ne sois pas assuré +d'accomplir; mais je dirai seulement que j'ai résolu +de n'employer le temps qui me reste à vivre à autre +chose qu'à tâcher d'acquérir quelque connoissance +de la nature, qui soit telle qu'on en puisse tirer +des règles pour la médecine, plus assurées que +celles qu'on a eues jusques à présent; et que mon +inclination m'éloigne si fort de toute sorte d'autres +desseins, principalement de ceux qui ne sauroient +être utiles aux uns qu'en nuisant aux autres, que +si quelques occasions me contraignoient de m'y +employer, je ne crois point que je fusse capable +d'y réussir. De quoi je fais ici une déclaration que +je sais bien ne pouvoir servir à me rendre considérable +dans le monde; mais aussi n'ai aucunement +envie de l'être; et je me tiendrai toujours plus +obligé à ceux par la faveur desquels je jouirai sans +empêchement de mon loisir, que je ne serois à +ceux qui m'offriroient les plus honorables emplois +de la terre.</p> +<br> +<p><b>FIN DU DISCOURS DE LA MÉTHODE.</b></p> +<br><br> + + +<h3>MÉDITATIONS<br> +MÉTAPHYSIQUES.</h3> + +<blockquote><p> +Cet ouvrage parut d'abord, en latin, à Paris, 1641, sous ce +titre: <i>Meditationes de prima philosophia ubi de Dei existentia +et animae immortalitate</i>. Il en parut une seconde édition +latine à Amsterdam, chez Elzevir, in-12, 1642. L'auteur y +fit corriger le titre de l'édition de Paris, et substituer le terme +de <i>distinction de l'âme d'avec le corps</i> à la place de celui de +<i>l'immortalité de l'âme</i>, qui n'y convenait pas si bien. Nice +l'on parle d'une autre édition latine faite à Naples, 1719, +in-8°, par les soins de Giovacchino Poëta.</p> + +<p>Il parut à Paris, 1617, in-4°, une traduction française, +par M. le D. D. L. N. S. (M. le duc de Luynes), revue et +corrigée par Descartes, qui a fait au texte latin quelques +changements. Il s'en est fait à Paris une réimpression, 1661, +in-4°; une troisième à Paris, 1673, in-4°, divisée par articles, +et avec des sommaires, par R. F. (René Fedé, docteur +en médecine de la faculté d'Augers). Cette édition a été +reproduite in-12, Paris, 1724. C'est elle que nous donnons +ici, en retranchant les sommaires, et la division par articles, +qui altère un peu les proportions et les formes du monument +primitif avoué par Descartes. +</p></blockquote> +<br><br> + +<p>A MESSIEURS<br> +LES DOYENS ET DOCTEURS<br> +DE LA SACRÉE FACULTÉ DE THÉOLOGIE<br> +DE PARIS.</p> + + +<p>Messieurs,</p> + +<p>La raison qui me porte à vous présenter cet ouvrage +est si juste, et, quand vous en connoîtrez le +dessein, je m'assure que vous en aurez aussi une +si juste de le prendre en votre protection, que je +pense ne pouvoir mieux faire pour vous le rendre +en quelque sorte recommandable, que de vous +dire en peu de mots ce que je m'y suis proposé. +J'ai toujours estimé que les deux questions de Dieu +et de l'âme étoient les principales de celles qui +doivent plutôt être démontrées par les raisons de +la philosophie que de la théologie: car, bien qu'il +nous suffise à nous autres qui sommes fidèles, de +croire par la foi qu'il y a un Dieu, et que l'âme humaine +ne meurt point avec le corps, certainement +il ne semble pas possible de pouvoir jamais persuader +aux infidèles aucune religion, ni quasi même +aucune vertu morale, si premièrement on ne +leur prouve ces deux choses par raison naturelle; +et d'autant qu'on propose souvent en cette vie de +plus grandes récompenses pour les vices que pour +les vertus, peu de personnes préféreroient le juste +à l'utile, si elles n'étoient retenues ni par la crainte +de Dieu ni par l'attente d'une autre vie; et quoiqu'il +soit absolument vrai qu'il faut croire qu'il y +a un Dieu, parce qu'il est ainsi enseigné dans les +saintes Écritures, et d'autre part qu'il faut croire les +saintes Écritures parce qu'elles viennent de Dieu +(la raison de cela est que la foi étant un don de +Dieu, celui-là même qui donne la grâce pour faire +croire les autres choses la peut aussi donner pour +nous faire croire qu'il existe), on ne sauroit néanmoins +proposer cela aux infidèles, qui pourroient +s'imaginer que l'on commettroit en ceci la faute +que les logiciens nomment un cercle.</p> + +<p>Et de vrai j'ai pris garde que vous autres, Messieurs, +avec tous les théologiens, n'assuriez pas +seulement que l'existence de Dieu se peut prouver +par raison naturelle, mais aussi que l'on infère de +la sainte Écriture que sa connoissance est beaucoup +plus claire que celle que l'on a de plusieurs +choses créées, et qu'en effet elle est si facile que ceux +qui ne l'ont point sont coupables; comme il paroît +par ces paroles de la Sagesse, chap. XIII, où il est +dit que <i>leur ignorance n'est point pardonnable; +car si leur esprit a pénétré si avant dans la connoissance +des choses du monde, comment est-il possible +qu'ils n'en aient point reconnu plus facilement +le souverain Seigneur?</i> et aux Romains, chap. I, +il est dit qu'ils sont <i>inexcusables</i>; et encore au +même endroit, par ces paroles, <i>Ce qui est connu de +Dieu est manifeste dans eux</i>, il semble que nous +soyons avertis que tout ce qui se peut savoir de +Dieu peut être montré par des raisons qu'il n'est +pas besoin de tirer d'ailleurs que de nous-mêmes +et de la simple considération de la nature de notre +esprit. C'est pourquoi j'ai cru qu'il ne seroit pas +contre le devoir d'un philosophe si je faisois voir +ici comment et par quelle voie nous pouvons, sans +sortir de nous-mêmes, connoître Dieu plus facilement +et plus certainement que nous ne connoissons +les choses du monde.</p> + +<p>Et, pour ce qui regarde l'âme, quoique plusieurs +aient cru qu'il n'est pas aisé d'en connoître la nature, +et que quelques uns aient même osé dire +que les raisons humaines nous persuadoient qu'elle +mouroit avec le corps, et qu'il n'y avoit que la +seule foi qui nous enseignât le contraire, néanmoins, +d'autant que le concile de Latran tenu +sous Léon X, en la session 8, les condamne, +et qu'il ordonne expressément aux philosophes +chrétiens de répondre à leurs arguments, et d'employer +toutes les forces de leur esprit pour faire +connoître la vérité, j'ai bien osé l'entreprendre +dans cet écrit. De plus, sachant que la principale +raison qui fait que plusieurs impies ne veulent +point croire qu'il y a un Dieu et que l'âme humaine +est distincte du corps, est qu'ils disent que +personne jusqu'ici n'a pu démontrer ces deux +choses; quoique je ne sois point de leur opinion, +mais qu'au contraire je tienne que la plupart des +raisons qui ont été apportées par tant de grands +personnages, touchant ces deux questions, sont +autant de démonstrations quand elles sont bien +entendues, et qu'il soit presque impossible d'en +inventer de nouvelles; si est-ce que je crois qu'on +ne sauroit rien faire de plus utile en la philosophie +que d'en rechercher une fois avec soin les +meilleures, et les disposer en un ordre si clair et +si exact qu'il soit constant désormais à tout le +monde que ce sont de véritables démonstrations. +Et enfin, d'autant que plusieurs personnes ont désiré +cela de moi, qui ont connoissance que j'ai +cultivé une certaine méthode pour résoudre toutes +sortes de difficultés dans les sciences; méthode qui +de vrai n'est pas nouvelle, n'y ayant rien de plus +ancien que la vérité, mais de laquelle ils savent +que je me suis servi assez heureusement en d'autres +rencontres, j'ai pensé qu'il étoit de mon devoir d'en +faire aussi l'épreuve sur une matière si importante.</p> + +<p>Or, j'ai travaillé de tout mon possible pour comprendre +dans ce traité tout ce que j'ai pu découvrir +par son moyen. Ce n'est pas que j'aie ici ramassé +toutes les diverses raisons qu'on pourroit +alléguer pour servir de preuve à un si grand sujet; +car je n'ai jamais cru que cela fût nécessaire, +sinon lorsqu'il n'y en a aucune qui soit certaine: +mais seulement j'ai traité les premières et principales +d'une telle manière que j'ose bien les proposer +pour de très évidentes et très certaines démonstrations. +Et je dirai de plus qu'elles sont telles, +que je ne pense pas qu'il y ait aucune voie par où +l'esprit humain en puisse jamais découvrir de meilleures; +car l'importance du sujet, et la gloire de +Dieu, à laquelle tout ceci se rapporte, me contraignent +de parler ici un peu plus librement de moi que +je n'ai de coutume. Néanmoins, quelque certitude +et évidence que je trouve en mes raisons, je ne puis +pas me persuader que tout le monde soit capable +de les entendre. Mais, tout ainsi que dans la géométrie +il y en a plusieurs qui nous ont été laissées +par Archimède, par Apollonius, par Pappus, +et par plusieurs autres, qui sont reçues de tout le +monde pour très certaines et très évidentes, parce qu'elles +ne contiennent rien qui, considéré séparément, +ne soit très facile à connoître, et que partout +les choses qui suivent ont une exacte liaison +et dépendance avec celles qui les précèdent; néanmoins, +parce qu'elles sont un peu longues, et qu'elles +demandent un esprit tout entier, elles ne sont comprises +et entendues que de fort peu de personnes: +de même, encore que j'estime que celles dont je +me sers ici égalent ou même surpassent en certitude +et évidence les démonstrations de géométrie, +j'appréhende néanmoins qu'elles ne puissent pas +être assez suffisamment entendues de plusieurs, +tant parce qu'elles sont aussi un peu longues et +dépendantes les unes des autres, que principalement +parce qu'elles demandent un esprit entièrement +libre de tous préjugés, et qui se puisse aisément +détacher du commerce des sens. Et, à dire +le vrai, il ne s'en trouve pas tant dans le monde qui +soient propres pour les spéculations de la métaphysique +que pour celles de la géométrie. Et de +plus il y a encore cette différence, que dans la géométrie, +chacun étant prévenu de cette opinion qu'il +ne s'y avance rien dont on n'ait une démonstration +certaine, ceux qui n'y sont pas entièrement versés +pèchent bien plus souvent en approuvant de fausses +démonstrations, pour faire croire qu'ils les entendent, +qu'en réfutant les véritables. Il n'en est pas de +même dans la philosophie, où chacun croyant que +tout y est problématique, peu de personnes s'adonnent +à la recherche de la vérité, et même beaucoup, +se voulant acquérir la réputation d'esprits +forts, ne s'étudient à autre chose qu'à combattre +avec arrogance les vérités les plus apparentes.</p> + +<p>C'est pourquoi, Messieurs, quelque force que +puissent avoir mes raisons, parce qu'elles appartiennent +à la philosophie, je n'espère pas qu'elles +fassent un grand effet sur les esprits, si vous ne +les prenez en votre protection. Mais l'estime que +tout le monde fait de votre compagnie étant si +grande, et le nom de Sorbonne d'une telle autorité +que non seulement en ce qui regarde la foi, +après les sacrés conciles, on n'a jamais tant déféré +au jugement d'aucune autre compagnie, mais aussi +en ce qui regarde l'humaine philosophie, chacun +croyant qu'il n'est pas possible de trouver ailleurs +plus de solidité et de connoissance, ni plus de prudence +et d'intégrité pour donner son jugement, +je ne doute point, si vous daignez prendre tant +de soin de cet écrit que de vouloir premièrement +le corriger (car ayant connoissance non seulement +de mon infirmité, mais aussi de mon ignorance, +je n'oserois pas assurer qu'il n'y ait aucunes +erreurs), puis après y ajouter les choses qui y +manquent, achever celles qui ne sont pas parfaites, +et prendre vous-mêmes la peine de donner +une explication plus ample à celles qui en ont besoin, +ou du moins de m'en avertir afin que j'y +travaille; et enfin, après que les raisons par lesquelles +je prouve qu'il y a un Dieu et que l'âme +humaine diffère d'avec le corps auront été portées +jusques à ce point de clarté et d'évidence, où je +m'assure qu'on les peut conduire, qu'elles devront +être tenues pour de très exactes démonstrations, +si vous daignez les autoriser de votre approbation, +et rendre un témoignage public de leur vérité +et certitude; je ne doute point, dis-je, qu'après +cela toutes les erreurs et fausses opinions qui ont +jamais été touchant ces deux questions ne soient +bientôt effacées de l'esprit des hommes. Car la vérité +fera que tous les doctes et gens d'esprit souscriront +à votre jugement; et votre autorité, que +les athées, qui sont pour l'ordinaire plus arrogants +que doctes et judicieux, se dépouilleront de +leur esprit de contradiction, ou que peut-être ils +défendront eux-mêmes les raisons qu'ils verront +être reçues par toutes les personnes d'esprit pour +des démonstrations, de peur de paraître n'en avoir +pas l'intelligence; et enfin tous les autres se rendront +aisément à tant de témoignages, et il n'y +aura plus personne qui ose douter de l'existence +de Dieu et de la distinction réelle et véritable de +l'âme humaine d'avec le corps.</p> + +<p>C'est à vous maintenant à juger du fruit qui revindroit +de cette créance, si elle étoit une fois bien +établie, vous qui voyez les désordres que son doute +produit: mais je n'aurois pas ici bonne grâce de +recommander davantage la cause de Dieu et de la +religion à ceux qui eu ont toujours été les plus +fermes colonnes.</p> + +<p>J'ai déjà touché ces deux questions de Dieu et +de l'âme humaine dans le Discours français que je +mis en lumière en l'année 1637, touchant la méthode +pour bien conduire, sa raison et chercher la +vérité dans les sciences: non pas à dessein d'en +traiter alors qu'à fond, mais seulement comme en passant, +afin d'apprendre par le jugement qu'on en +feroit de quelle sorte j'en devrois traiter par après; +car elles m'ont toujours semblé être d'une telle +importance, que je jugeois qu'il étoit à propos d'en +parler plus d'une fois; et le chemin que je tiens +pour les expliquer est si peu battu, et si éloigné +de la route ordinaire, que je n'ai pas cru qu'il fût +utile de le montrer en français, et dans un discours +qui pût être lu de tout le monde, de peur que les +foibles esprits ne crussent qu'il leur fût permis de +tenter cette voie.</p> + +<p>Or, ayant prié dans ce <i>Discours de la Méthode</i> +tous ceux qui auroient trouvé dans mes écrits +quelque chose digne de censure de me faire la faveur +de m'en avertir, on ne m'a rien objecté de +remarquable que deux choses sur ce que j'avois +dit touchant ces deux questions, auxquelles je veux +répondre ici en peu de mots avant que d'entreprendre +leur explication plus exacte.</p> + +<p>La première est qu'il ne s'ensuit pas de ce que +l'esprit humain, faisant réflexion sur soi-même, +ne se connoît être autre chose qu'une chose qui +pense, que sa nature ou son essence ne soit seulement +que de penser; en telle sorte que ce mot +<i>seulement</i> exclue toutes les autres choses qu'on +pourroit peut-être aussi dire appartenir à la nature +de l'âme.</p> + +<p>A laquelle objection je réponds que ce n'a point +aussi été en ce lieu-là mon intention de les exclure +selon l'ordre de la vérité de la chose (de laquelle +je ne traitois pas alors), mais seulement selon l'ordre +de ma pensée; si bien que mon sens étoit que +je ne connoissois rien que je susse appartenir à +mon essence, sinon que j'étois une chose qui pense, +ou une chose qui a en soi la faculté de penser. Or +je ferai voir ci-après comment, de ce que je ne +connois rien autre chose qui appartienne à mon +essence, il s'ensuit qu'il n'y a aussi rien autre chose +qui en effet lui appartienne.</p> + +<p>La seconde est qu'il ne s'ensuit pas, de ce que +j'ai en moi l'idée d'une chose plus parfaite que je +ne suis, que cette idée soit plus parfaite que moi, +et beaucoup moins que ce qui est représenté par +cette idée existe.</p> + +<p>Mais je réponds que dans ce mot <i>d'idée</i> il y a ici +de l'équivoque: car, ou il peut être pris matériellement +pour une opération de mon entendement, +et en ce sens on ne peut pas dire qu'elle soit plus +parfaite que moi; ou il peut être pris objectivement +pour la chose qui est représentée par cette +opération, laquelle, quoiqu'on ne suppose point +qu'elle existe hors de mon entendement, peut +néanmoins être plus parfaite que moi, à raison de +son essence. Or dans la suite de ce traité je ferai +voir plus amplement comment de cela seulement +que j'ai en moi l'idée d'une chose plus parfaite que +moi, il s'ensuit que cette chose existe véritablement.</p> + +<p>De plus, j'ai vu aussi deux autres écrits assez +amples sur cette matière, mais qui ne combattoient +pas tant mes raisons que mes conclusions, +et ce par des arguments tirés des lieux communs +des athées. Mais, parceque ces sortes d'arguments +ne peuvent faire aucune impression dans +l'esprit de ceux qui entendront bien mes raisons, +et que les jugements de plusieurs sont si foibles +et si peu raisonnables qu'ils se laissent bien +plus souvent persuader par les premières opinions +qu'ils auront eues d'une chose, pour fausses et +éloignées de la raison qu'elles puissent être, que +par une solide et véritable, mais postérieurement +entendue, réfutation de leurs opinions, je ne veux +point ici y répondre, de peur d'être premièrement +obligé de les rapporter.</p> + +<p>Je dirai seulement en général que tout ce que +disent les athées, pour combattre l'existence de +Dieu, dépend toujours, ou de ce que l'on feint +dans Dieu des affections humaines, ou de ce qu'on +attribue à nos esprits tant de force et de sagesse, +que nous avons bien la présomption de vouloir +déterminer et comprendre ce que Dieu peut et +doit faire; de sorte que tout ce qu'ils disent ne +nous donnera aucune difficulté, pourvu seulement +que nous nous ressouvenions que nous devons considérer +nos esprits comme des choses finies et limitées, +et Dieu comme un être infini et incompréhensible.</p> + +<p>Maintenant, après avoir suffisamment reconnu +les sentiments des hommes, j'entreprends derechef +de traiter de Dieu et de l'âme humaine, et ensemble +de jeter les fondements de la philosophie première, +mais sans en attendre aucune louange du +vulgaire, ni espérer que mon livre soit vu de plusieurs. +Au contraire, je ne conseillerai jamais à +personne de le lire, sinon à ceux qui voudront +avec moi méditer sérieusement, et qui pourront +détacher leur esprit du commerce des sens, et le +délivrer entièrement de toutes sortes de préjugés, +lesquels je ne sais que trop être en fort petit nombre. +Mais pour ceux qui, sans se soucier beaucoup +de l'ordre et de la liaison de mes raisons, +s'amuseront à épiloguer sur chacune des parties, +comme font plusieurs, ceux-là, dis-je, ne feront +pas grand profit de lu lecture de ce traité; et +bien que peut-être ils trouvent occasion de pointiller +en plusieurs lieux, à grand'peine pourront-ils +objecter rien de pressant ou qui soit digne de +réponse.</p> + +<p>Et, d'autant que je ne promets pas aux autres +de les satisfaire de prime abord, et que je ne +présume pas tant de moi que de croire pouvoir +prévoir tout ce qui pourra faire de la difficulté +à un chacun, j'exposerai premièrement dans ces +Méditations les mêmes pensées par lesquelles je +me persuade être parvenu à une certaine et +évidente connoissance de la vérité, afin de voir +si, par les mêmes raisons qui m'ont persuadé, +je pourrai aussi en persuader d'autres; et, après +cela, je répondrai aux objections qui m'ont été +faites par des personnes d'esprit et de doctrine, +à qui j'avois envoyé mes Méditations pour être +examinées avant que de les mettre sous la presse; +car ils m'en ont fait un si grand nombre et de +si différentes, que j'ose bien me promettre qu'il +sera difficile à un autre d'en proposer aucunes +qui soient de conséquence qui n'aient point été +touchées.</p> + +<p>C'est pourquoi je supplie ceux qui désireront +lire ces Méditations, de n'en former aucun jugement +que premièrement ils ne se soient donné la +peine de lire toutes ces objections et les réponses +que j'y ai faites.</p> +<br><br> + +<h3>ABRÉGÉ<br> +DES<br> +SIX MÉDITATIONS SUIVANTES.</h3> + + +<p>Dans la première, je mets en avant les raisons pour lesquelles +nous pouvons douter généralement de toutes choses, +et particulièrement du choses matérielles, au moins tant que +nous n'aurons point d'autres fondements dans les sciences que +ceux que nous avons eus jusqu'à présent. Or, bien que l'utilité +d'un doute si général ne paroisse pas d'abord, elle est toutefois +en cela très grande, qu'il nous délivre de toutes sortes de +préjugés, et nous prépare un chemin très facile pour accoutumer +notre esprit à se détacher des sens; et enfin en ce qu'il +fait qu'il n'est pas possible que nous puissions jamais plus +douter des choses que nous découvrirons par après être véritables.</p> + +<p>Dans la seconde, l'esprit, qui, usant de sa propre liberté, +suppose que toutes les choses ne sont point, de l'existence desquelles +il a le moindre doute, reconnoit qu'il est absolument +impossible que cependant il n'existe pas lui-même. Ce qui est +aussi d'une très grande utilité, d'autant que par ce moyen il fait +aisément distinction des choses qui lui appartiennent, c'est-à-dire +à la nature intellectuelle, et de celles qui appartiennent +au corps.</p> + +<p>Mais, parce qu'il peut arriver que quelques uns attendront +de moi en ce lieu-là des raisons pour prouver l'immortalité +de l'âme, j'estime les devoir ici avertir qu'ayant tâché de ne +rien écrire dans tout ce traité dont je n'eusse des démonstrations +très exactes, je me suis vu obligé de suivre un ordre +semblable à celui dont se servent les géomètres, qui est +d'avancer premièrement toutes les choses desquelles dépend +la proposition que l'on cherche, avant que d'en rien +conclure.</p> + +<p>Or la première et principale chose qui est requise pour +bien connoître l'immortalité de l'âme est d'en former une conception +claire et nette, et entièrement distincte de toutes les +conceptions que l'on peut avoir du corps; ce qui a été fait en +ce lieu-là. Il est requis, outre cela, de savoir que toutes les +choses que nous concevons clairement et distinctement sont +vraies, de la façon que nous les concevons; ce qui n'a pu être +prouvé avant la quatrième Méditation. De plus, il faut avoir +une conception distincte de la nature corporelle, laquelle se +forme partie dans cette seconde, et partie dans la cinquième +et sixième Méditation. Et enfin, l'on doit conclure de tout cela +que les choses que l'on conçoit clairement et distinctement être +des substances diverses, ainsi que l'on conçoit l'esprit et le +corps, sont en effet des substances réellement distinctes les +unes des autres, et c'est ce que l'on conclut dans la sixième +Méditation; ce qui se confirme encore, dans cette même Méditation, +de ce que nous ne concevons aucun corps que comme +divisible, au lieu que l'esprit ou l'âme de l'homme ne se peut +concevoir que comme indivisible; car, en effet, nous ne saurions +concevoir la moitié d'aucune âme, comme nous pouvons +faire du plus petit de tous les corps; en sorte que l'on reconnoît +que leurs natures ne sont pas seulement diverses, mais même +en quelque façon contraires. Or je n'ai pas traité plus avant +de cette matière dans cet écrit, tant parceque cela suffit pour +montrer assez clairement que de la corruption du corps la +mort de l'âme ne s'ensuit pas, et ainsi pour donner aux hommes +l'espérance d'une seconde vie après la mort; comme aussi +parceque les prémisses desquelles on peut conclure l'immortalité +de l'âme dépendent de l'explication de toute la physique: +premièrement, pour savoir que généralement toutes les substances, +c'est-à-dire toutes les choses qui ne peuvent exister +sans être créées de Dieu, sont de leur nature incorruptibles, +et qu'elles ne peuvent jamais cesser d'être, si Dieu même en +leur déniant son concours ne les réduit au néant; et ensuite +pour remarquer que le corps pris en général est une substance, +c'est pourquoi aussi il ne périt point; mais que le corps humain, +en tant qu'il diffère des autres corps, n'est composé que +d'une certaine configuration de membres et d'autres semblables +accidents, là où l'âme humaine n'est point ainsi composée d'aucuns +accidents, mais est une pure substance. Car, encore que +tous ses accidents se changent, par exemple encore qu'elle +conçoive de certaines choses, qu'elle en veuille d'autres, et +qu'elle en sente d'autres, etc., l'âme pourtant ne devient point +autre; au lieu que le corps humain devient une autre chose, +de cela seul que la figure de quelques-unes de ses parties +se trouve changée; d'où il s'ensuit que le corps humain +peut bien facilement périr, mais que l'esprit ou l'âme de +l'homme (ce que je ne distingue point) est immortelle de sa +nature.</p> + +<br><br> + +<p>Dans la troisième Méditation, j'ai, ce me semble, expliqué +assez au long le principal argument dont je me sers pour +prouver l'existence de Dieu. Mais néanmoins, parce que je n'ai +point voulu me servir en ce lieu-là d'aucunes comparaisons +tirées des choses corporelles, afin d'éloigner autant que je +pourrois les esprits des lecteurs de l'usage et du commerce des +sens, peut-être y est-il resté beaucoup d'obscurités (lesquelles, +comme j'espère, seront entièrement éclaircies dans les réponses +que j'ai faites aux objections qui m'ont depuis été proposées), +comme entre autres celle-ci, Comment l'idée d'un être souverainement +parfait, laquelle se trouve en nous, contient tant de +réalité objective, c'est-à-dire participe par représentation à tant +de degrés d'être et de perfection, qu'elle doit venir d'une cause +souverainement parfaite: ce que j'ai éclairci dans ces réponses +par la comparaison d'une machine fort ingénieuse et artificielle, +dont l'idée se rencontre dans l'esprit de quelque ouvrier; car comme +l'artifice objectif de cette idée doit avoir quelque cause, +savoir est ou la science de cet ouvrier, ou celle de quelque autre +de qui il ait reçu celle idée, de même il est impossible que +l'idée de Dieu qui est en nous n'ait pas Dieu même pour sa +cause.</p> + +<br> + +<p>Dans la quatrième, il est prouvé que toutes les choses que +nous concevons fort clairement et fort distinctement sont +toutes vraies; et ensemble est expliqué en quoi consiste la nature +de l'erreur ou fausseté; ce qui doit nécessairement être su, +tant pour confirmer les vérités précédentes que pour mieux +entendre celles qui suivent. Mais cependant il est à remarquer +que je ne traite nullement en ce lieu-là du péché, c'est-à-dire +de l'erreur qui se commet dans la poursuite du bien et du mal, +mais seulement de celle qui arrive dans le jugement et le +discernement du vrai et du faux; et que je n'entends point +y parler des choses qui appartiennent à la foi ou à la conduite +de la vie, mais seulement de celles qui regardent les vérités +spéculatives, et qui peuvent être connues par l'aide de la seule +lumière naturelle.</p> + + +<p>Dans la cinquième Méditation, outre que la nature corporelle +prise en général y est expliquée, l'existence de Dieu y +est encore démontrée par une nouvelle raison, dans laquelle +néanmoins peut-être s'y rencontrera-t-il aussi quelques difficultés, +mais on en verra la solution dans les réponses aux objections +qui m'ont été faites; et de plus je fais voir de quelle +façon il est véritable que la certitude même des démonstrations +géométriques dépend de la connoissance de Dieu.</p> + + +<p>Enfin, dans la sixième, je distingue l'action de l'entendement +d'avec celle de l'imagination; les marques de celle distinction +y sont décrites; j'y montre que l'âme de l'homme est réellement +distincte du corps, et toutefois qu'elle lui est si étroitement +conjointe et unie, qu'elle ne compose que comme une même +chose avec lui. Toutes les erreurs qui procèdent des sens y +sont exposées, avec les moyens de les éviter; et enfin j'y apporte +toutes les raisons desquelles on peut conclure l'existence des +choses matérielles: non que je les juge fort utiles pour prouver +ce qu'elles prouvent, à savoir, qu'il y a un monde, que les +hommes ont des corps, et autres choses semblables, qui n'ont +jamais été mises en doute par aucun homme de bon sens; mais +parce qu'en les considérant de près, l'on vient à connoître +qu'elles ne sont pas si fermes ni si évidentes que celles qui +nous conduisent à la connoissance de Dieu et de notre âme; +en sorte que celles-ci sont les plus certaines et les plus évidentes +qui puissent tomber en la connoissance de l'esprit humain, +et c'est tout ce que j'ai eu dessin de prouver dans ces +six Méditations; ce qui fait que j'omets ici beaucoup d'autres +questions, dont j'ai aussi parlé par occasion dans ce +traité.</p> +<br><br> + + +<h3>MÉDITATIONS<br> +TOUCHANT<br> +LA PHILOSOPHIE PREMIÈRE,<br> +DANS LESQUELLES ON PROUVE CLAIREMENT<br> +L'EXISTENCE DE DIEU<br> +ET<br> +LA DISTINCTION RÉELLE ENTRE L'AME ET LE CORPS<br> +DE L'HOMME.</h3> + +<br><br> + + +<h3>PREMIÈRE MÉDITATION.</h3> + +<h3>DES CHOSES QUE L'ON PEUT RÉVOQUER EN DOUTE.</h3> + + +<p>Ce n'est pas d'aujourd'hui que je me suis aperçu +que, dès mes premières années, j'ai reçu quantité +de fausses opinions pour véritables, et que +ce que j'ai depuis fondé sur des principes si mal +assurés ne sauroit être que fort douteux et incertain; +et dès lors j'ai bien jugé qu'il me falloit +entreprendre sérieusement une fois en ma vie de +me défaire de toutes les opinions que j'avois reçues +auparavant en ma créance, et commencer +tout de nouveau dès les fondements, si je voulois +établir quelque chose de ferme et de constant dans +les sciences. Mais cette entreprise me semblant être +fort grande, j'ai attendu que j'eusse atteint un âge +qui fût si mûr que je n'en pusse espérer d'autre +après lui auquel je fusse plus propre à l'exécuter; +ce qui m'a fait différer si long-temps, que désormais +je croirois commettre une faute si j'employois +encore à délibérer le temps qui me reste pour +agir. Aujourd'hui donc que, fort à propos pour ce +dessein, j'ai délivré mon esprit de toutes sortes de +soins, que par bonheur je ne me sens agité d'aucunes +passions, et que je me suis procuré un repos +assuré dans une paisible solitude, je m'appliquerai +sérieusement et avec liberté à détruire généralement +toutes mes anciennes opinions. Or, pour +cet effet, il ne sera pas nécessaire que je montre +qu'elles sont toutes fausses, de quoi peut-être je ne +viendrois jamais à bout. Mais, d'autant que la raison +me persuade déjà que je ne dois pas moins soigneusement +m'empêcher de donner créance aux +choses qui ne sont pas entièrement certaines et indubitables, +qu'à celles qui me paroissent manifestement +être fausses, ce me sera assez pour les rejeter +toutes, si je puis trouver en chacune quelque +raison de douter. Et pour cela il ne sera pas aussi +besoin que je les examine chacune en particulier, +ce qui seroit d'un travail infini; mais, parceque la +ruine des fondements entraîne nécessairement avec +soi tout le reste de l'édifice, je m'attaquerai d'abord +aux principes sur lesquels toutes mes anciennes +opinions étoient appuyées.</p> + +<p>Tout ce que j'ai reçu jusqu'à présent pour le +plus vrai et assuré, je l'ai appris des sens ou par +les sens: or j'ai quelquefois éprouvé que ces sens +étoient trompeurs; et il est de la prudence de ne +se fier jamais entièrement à ceux qui nous ont une +fois trompés.</p> + +<p>Mais peut-être qu'encore que les sens nous trompent +quelquefois touchant des choses fort peu sensibles +et fort éloignées, il s'en rencontre néanmoins +beaucoup d'autres desquelles on ne peut pas +raisonnablement douter, quoique nous les connoissions +par leur moyen: par exemple, que je +suis ici, assis auprès du feu, vêtu d'une robe de +chambre, ayant ce papier entre les mains, et autres +choses de cette nature. Et comment est-ce que +je pourrois nier que ces mains et ce corps soient +à moi? si ce n'est peut-être que je me compare à +certains insensés, de qui le cerveau est tellement +troublé et offusqué par les noires vapeurs de la bile, +qu'ils assurent constamment qu'ils sont des rois, +lorsqu'ils sont très pauvres; qu'ils sont vêtus d'or +et de pourpre, lorsqu'ils sont tout nus; ou qui s'imaginent +être des cruches ou avoir un corps de +verre. Mais quoi! ce sont des fous, et je ne serois +pas moins extravagant si je me réglois sur leurs +exemples.</p> + +<p>Toutefois j'ai ici à considérer que je suis homme, +et par conséquent que j'ai coutume de dormir, +et de me représenter en mes songes les mêmes +choses, ou quelquefois de moins vraisemblables, +que ces insensés lorsqu'ils veillent. Combien de +fois m'est-il arrivé de songer la nuit que j'étois +en ce lieu, que j'étois habillé, que j'étois auprès +du feu, quoique je fusse tout nu dedans +mon lit! Il me semble bien à présent que ce n'est +point avec des yeux endormis que je regarde ce +papier; que cette tête que je branle n'est point +assoupie; que c'est avec dessein et de propos délibéré +que j'étends cette main, et que je la sens: +ce qui arrive dans le sommeil ne semble point si +clair ni si distinct que tout ceci. Mais, en y pensant +soigneusement, je me ressouviens d'avoir souvent +été trompé en dormant par de semblables illusions; +et, en m'arrêtant sur cette pensée, je vois +si manifestement qu'il n'y a point d'indices certains +par où l'on puisse distinguer nettement la veille +d'avec le sommeil, que j'en suis tout étonné; et +mon étonnement est tel qu'il est presque capable +de me persuader que je dors.</p> + +<p>Supposons donc maintenant que nous sommes +endormis, et que toutes ces particularités, à savoir +que nous ouvrons les yeux, que nous branlons +la tête, que nous étendons les mains, et choses +semblables, ne sont que de fausses illusions; et +pensons que peut-être nos mains ni tout notre +corps ne sont pas tels que nous les voyons. Toutefois +il faut au moins avouer que les choses qui nous +sont représentées dans le sommeil sont comme +des tableaux et des peintures, qui ne peuvent être +formées qu'à la ressemblance de quelque chose de +réel et de véritable; et qu'ainsi, pour le moins, ces +choses générales, à savoir des yeux, une tête, des +mains, et tout un corps, ne sont pas choses imaginaires, +mais réelles et existantes. Car de vrai les +peintres, lors même qu'ils s'étudient avec le plus +d'artifice à représenter des sirènes et des satyres +par des figures bizarres et extraordinaires, ne peuvent +toutefois leur donner des formes et des natures +entièrement nouvelles, mais font seulement un +certain mélange et composition des membres de +divers animaux; ou bien si peut-être leur imagination +est assez extravagante pour inventer quelque +chose de si nouveau que jamais on n'ait rien +vu de semblable, et qu'ainsi leur ouvrage représente +une chose purement feinte et absolument +fausse, certes à tout le moins les couleurs dont +ils les composent doivent-elles être véritables.</p> + +<p>Et par la même raison, encore que ces choses +générales, à savoir un corps, des yeux, une tête, +des mains, et autres semblables, pussent être imaginaires, +toutefois il faut nécessairement avouer qu'il +y en a au moins quelques autres encore plus simples +et plus universelles qui sont vraies et existantes; du +mélange desquelles, ni plus ni moins que de celui +de quelques véritables couleurs, toutes ces images +des choses qui résident en notre pensée, soit vraies +et réelles, soit feintes et fantastiques, sont formées.</p> + +<p>De ce genre de choses est la nature corporelle +eu général et son étendue; ensemble la figure +des choses étendues, leur quantité ou grandeur, +et leur nombre; comme aussi le lieu où elles sont, +le temps qui mesure leur durée, et autres semblables. +C'est pourquoi peut-être que de là nous ne +conclurons pas mal, si nous disons que la physique, +l'astronomie, la médecine, et toutes les autres +sciences qui dépendent de la considération des +choses composées, sont fort douteuses et incertaines, +mais que l'arithmétique, la géométrie, et les +autres sciences de cette nature, qui ne traitent que +de choses fort simples et fort générales, sans se +mettre beaucoup en peine si elles sont dans la nature +ou si elles n'y sont pas, contiennent quelque +chose, de certain et d'indubitable: car, soit que je +veille ou que je dorme, deux et trois joints ensemble +formeront toujours le nombre de cinq, et le +carré n'aura jamais plus de quatre côtés; et il +ne semble pas possible que des vérités si claires et +si apparentes puissent être soupçonnées d'aucune +fausseté ou d'incertitude.</p> + +<p>Toutefois, il y a longtemps que j'ai dans mon +esprit une certaine opinion qu'il y a un Dieu qui +peut tout, et par qui j'ai été fait et créé tel que je +suis. Or, que sais-je s'il n'a point fait qu'il n'y ait +aucune terre, aucun ciel, aucun corps étendu, aucune +figure, aucune grandeur, aucun lieu, et que +néanmoins j'aie les sentiments de toutes ces choses, +et que tout cela ne me semble point exister +autrement que je le vois? Et même, comme je juge +quelquefois que les autres se trompent dans les +choses qu'ils pensent le mieux savoir, que sais-je +s'il n'a point fait que je me trompe aussi toutes les +fois que je fais l'addition de deux et de trois, ou +que je nombre les côtés d'un carré, ou que je juge +de quelque chose encore plus facile, si l'on se peut +imaginer rien de plus facile que cela? Mais peut-être +que Dieu n'a pas voulu que je fusse déçu de +la sorte, car il est dit souverainement bon. Toutefois, + si cela répugnait à sa bonté de m'avoir fait tel +que je me trompasse toujours, cela sembleroit aussi +lui être contraire de permettre que je me trompe +quelquefois, et néanmoins je ne puis douter qu'il +ne le permette. Il y aura peut-être ici des personnes +qui aimeroient mieux nier l'existence d'un Dieu si +puissant, que de croire que toutes les autres choses +sont incertaines. Mais ne leur résistons pas pour le +présent, et supposons en leur faveur que tout ce qui +est dit ici d'un Dieu soit une fable: toutefois, de +quelque façon qu'ils supposent que je sois parvenu +à l'état et à l'être que je possède, soit qu'ils l'attribuent +à quelque destin ou fatalité, soit qu'ils le +réfèrent au hasard, soit qu'ils veuillent que ce soit +par une continuelle suite et liaison des choses, ou +enfin par quoique autre manière; puisque faillir et +se tromper est une imperfection, d'autant moins +puissant sera l'auteur qu'ils assigneront à mon origine, +d'autant plus sera-t-il probable que je suis +tellement imparfait que je me trompe toujours. +Auxquelles raisons je n'ai certes rien à répondre; +mais enfin je suis contraint d'avouer qu'il n'y a +rien de tout ce que je croyois autrefois être véritable +dont je ne puisse en quelque façon douter; +et cela non point par inconsidération ou légèreté, +mais pour des raisons très fortes et mûrement +considérées: de sorte que désormais je ne dois +pas moins soigneusement m'empêcher d'y donner +créance qu'à ce qui seroit manifestement faux, si +je veux trouver quelque chose de certain et d'assuré +dans les sciences.</p> + +<p>Mais il ne suffit pas d'avoir fait ces remarques, +il faut encore que je prenne soin de m'en souvenir; +car ces anciennes et ordinaires opinions me +reviennent encore souvent en la pensée, le long +et familier usage qu'elles ont eu avec moi leur +donnant droit d'occuper mon esprit contre mon +gré, et de se rendre presque maîtresses de ma +créance; et je ne me désaccoutumerai jamais de +leur déférer, et de prendre confiance en elles tant +que je les considérerai telles qu'elles sont on effet, +c'est-à-dire en quelque façon douteuses, comme +je viens de montrer, et toutefois fort probables, +en sorte que l'on a beaucoup plus de raison de +les croire que de les nier. C'est pourquoi je pense +que je ne ferai pas mal si, prenant de propos délibéré +un sentiment contraire, je me trompe moi-même, +et si je feins pour quelque temps que +toutes ces opinions sont entièrement fausses et imaginaires; +jusqu'à ce qu'enfin, ayant tellement balancé +mes anciens et mes nouveaux préjugés qu'ils +ne puissent faire pencher mon avis plus d'un côté +que d'un autre, mon jugement ne soit plus désormais +maîtrisé par de mauvais usages et détourné +du droit chemin qui le peut conduire à la connoissance +de la vérité. Car je suis assuré qu'il ne peut +y avoir de péril ni d'erreur en cette voie, et que +je ne saurais aujourd'hui trop accorder à ma défiance, +puisqu'il n'est pas maintenant question d'agir, +mais seulement de méditer et de connoître.</p> + +<p>Je supposerai donc, non pas que Dieu, qui est +très bon, et qui est la souveraine source de vérité, +mais qu'un certain mauvais génie, non moins +rusé et trompeur que puissant, a employé toute +son industrie à me tromper; je penserai que Je +ciel, l'air, la terre, les couleurs, les figures, les +sons, et toutes les autres choses extérieures, ne sont +rien que des illusions et rêveries dont il s'est servi +pour tendre des pièges à ma crédulité; je me considérerai +moi-même comme n'ayant point de mains, +point d'yeux, point de chair, point de sang; comme +n'ayant aucun sens, mais croyant faussement avoir +toutes ces choses; je demeurerai obstinément attaché +à cette pensée; et si, par ce moyen, il n'est +pas en mon pouvoir de parvenir à la connoissance +d'aucune vérité, à tout le moins il est en ma puissance +de suspendre mon jugement: c'est pourquoi +je prendrai garde soigneusement de ne recevoir +en ma croyance aucune fausseté, et préparerai +si bien mon esprit à toutes les ruses de ce grand +trompeur, que, pour puissant et rusé qu'il soit, +il ne me pourra jamais rien imposer.</p> + +<p>Mais ce dessein est pénible et laborieux, et une +certaine paresse m'entraîne insensiblement dans +le train de ma vie ordinaire; et tout de même +qu'un esclave qui jouissoit dans le sommeil d'une +liberté imaginaire, lorsqu'il commence à soupçonner +que sa liberté n'est qu'un songe, craint de +se réveiller, et conspire avec ces illusions agréables +pour en être plus longtemps abusé, ainsi je +retombe insensiblement de moi-même dans mes +anciennes opinions, et j'appréhende de me réveiller +de cet assoupissement, de peur que les veilles laborieuses +qui auroient à succéder à la tranquillité +de ce repos, au lieu de m'apporter quelque jour +et quelque lumière dans la connoissance de la vérité, +ne fussent pas suffisantes pour éclaircir toutes +les ténèbres des difficultés qui viennent d'être +Agitées.</p> +<br><br> + + +<h3>MÉDITATION SECONDE.</h3> + +<h3>DE LA NATURE DE L'ESPRIT HUMAIN; ET QU'IL EST PLUS AISÉ<br> +À CONNOÎTRE QUE LE CORPS.</h3> + + +<p>La méditation que je fis hier m'a rempli l'esprit +de tant de doutes, qu'il n'est plus désormais +en ma puissance de les oublier. Et cependant je ne +vois pas de quelle façon je les pourrai résoudre; et +comme si tout-à-coup j'étois tombé dans une eau +très profonde, je suis tellement surpris que je ne +puis ni assurer mes pieds dans le fond, ni nager +pour me soutenir au-dessus. Je m'efforcerai néanmoins, +et suivrai derechef la même voie où j'étois +entré hier, en m'éloignant de tout ce en quoi je +pourrai imaginer le moindre doute, tout de même +que si je connoissois que cela fût absolument faux; +et je continuerai toujours dans ce chemin, jusqu'à +ce que j'aie rencontré quelque chose de certain, ou +du moins, si je ne puis autre chose, jusqu'à +ce que j'aie appris certainement qu'il n'y a rien au monde +de certain. Archimède, pour tirer le globe terrestre +de sa place et le transporter en un autre lieu, ne +demandoit rien qu'un point qui fût ferme et immobile: +ainsi j'aurai droit de concevoir de hautes +espérances, si je suis assez heureux pour trouver +seulement une chose qui soit certaine et indubitable.</p> + +<p>Je suppose donc que toutes les choses que je +vois sont fausses; je me persuade que rien n'a jamais +été de tout ce que ma mémoire remplie de +mensonges me représente; je pense n'avoir aucuns +sens; je crois que le corps, la figure, l'étendue, +le mouvement et le lieu ne sont que des fictions +de mon esprit. Qu'est-ce donc qui pourra +être estimé véritable? Peut-être rien autre chose, +sinon qu'il n'y a rien au monde de certain.</p> + +<p>Mais que sais-je s'il n'y a point quelque autre +chose différente de celles que je viens de juger +incertaines, de laquelle on ne puisse avoir le +moindre doute? N'y a-t-il point quelque Dieu, ou +quelque autre puissance, qui me met en esprit ces +pensées? Cela n'est pas nécessaire; car peut-être +que je suis capable de les produire de moi-même. +Moi donc à tout le moins ne suis-je point quelque +chose? Mais j'ai déjà nié que j'eusse aucuns sens +ni aucun corps: j'hésite néanmoins, car que s'ensuit-il +de la? Suis-je tellement dépendant du corps +et des sens que je ne puisse être sans eux? Mais je +me suis persuadé qu'il n'y avoit rien du tout dans +le monde, qu'il n'y avoit aucun ciel, aucune terre, +aucuns esprits, ni aucuns corps: ne me suis-je +donc pas aussi persuadé que je n'étois point? +Tant s'en faut; j'étois sans doute, si je me suis persuadé +ou seulement si j'ai pensé quelque chose. +Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant +et très rusé, qui emploie toute son industrie +à me tromper toujours. Il n'y a donc point de +doute que je suis, s'il me trompe; et qu'il me +trompe tant qu'il voudra, il ne saura jamais faire +que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque +chose. De sorte qu'après y avoir bien pensé, +et avoir soigneusement examiné toutes choses, +enfin il faut conclure et tenir pour constant que +cette proposition, je suis, j'existe, est nécessairement +vraie, toutes les fois que je la prononce ou +que je la conçois en mon esprit.</p> + +<p>Mais je ne connois pas encore assez clairement +quel je suis, moi qui suis certain que je suis; +de sorte que désormais il faut que je prenne +soigneusement garde de ne prendre pas imprudemment +quelque autre chose pour moi, et ainsi +de ne me point méprendre dans cette connoissance, +que je soutiens être plus certaine et plus +évidente que toutes celles que j'ai eues auparavant. +C'est pourquoi je considérerai maintenant +tout de nouveau ce que je croyois être avant que +j'entrasse dans ces dernières pensées; et de mes +anciennes opinions je retrancherai tout ce qui +peut être tant soit peu combattu par les raisons +que j'ai tantôt alléguées, en sorte qu'il ne demeure +précisément que cela seul qui est entièrement certain +et indubitable. Qu'est-ce donc que j'ai cru +être ci-devant? Sans difficulté, j'ai pensé que j'étois +un homme. Mais qu'est-ce qu'un homme? Dirai-je +que c'est un animal raisonnable? Non certes; +car il me faudroit par après rechercher ce que +c'est qu'animal, et ce que c'est que raisonnable; +et ainsi d'une seule question je tomberois insensiblement +en une infinité d'autres plus difficiles et +plus embarrassées; et je ne voudrais pas abuser +du peu de temps et de loisir qui me reste, en l'employant +à démêler de semblables difficultés. Mais +je m'arrêterai plutôt à considérer ici les pensées +qui naissoient ci-devant d'elles-mêmes en mon esprit, +et qui ne m'étoient inspirées que de ma seule +nature, lorsque je m'appliquois à la considération +de mon être. Je me considérois premièrement +comme ayant un visage, des mains, des bras, et +toute cette machine composée d'os et de chair, +telle qu'elle paroît en un cadavre, laquelle je désignois +par le nom de corps. Je considérois, outre +cela, que je me nourrissois, que je marchois, que +je sentois et que je pensois, et je rapportois toutes +ces actions à l'âme; mais je ne m'arrêtois point à +penser ce que c'étoit que cette âme, ou bien, si +je m'y arrêtois, je m'imaginois qu'elle étoit quelque +chose d'extrêmement rare et subtil, comme un +vent, une flamme ou un air très délié, qui étoit +insinué et répandu dans mes plus grossières parties. +Pour ce qui étoit du corps, je ne doutois nullement +de sa nature; mais je pensois la connoître +fort distinctement; et si je l'eusse voulu expliquer +suivant les notions que j'en avois alors, je +l'eusse décrite en cette sorte: Par le corps, j'entends +tout ce qui peut être terminé par quelque +figure; qui peut être compris en quelque lieu, et +remplir un espace en telle sorte que tout autre +corps en soit exclus; qui peut être senti, ou par +l'attouchement, ou par la vue, ou par l'ouïe, ou +par le goût, ou par l'odorat; qui peut être mû eu +plusieurs façons, non pas à la vérité par lui-même, +mais par quelque chose d'étranger duquel +il soit touché et dont il reçoive l'impression: +car d'avoir la puissance de se mouvoir de soi-même, +comme aussi de sentir ou de penser, je ne +croyois nullement que cela appartint à la nature +du corps; au contraire, je m'étonnois plutôt de +voir que de semblables facultés se rencontroient +en quelques uns.</p> + +<p>Mais moi, qui suis-je, maintenant que je suppose +qu'il y a un certain génie qui est extrêmement +puissant, et, si j'ose le dire, malicieux et rusé, +qui emploie toutes ses forces et toute son industrie +à me tromper? Puis-je assurer que j'aie la +moindre chose de toutes celles que j'ai dites naguère +appartenir à la nature du corps? Je m'arrête +a penser avec attention, je passe et repasse toutes +ces choses en mon esprit, et je n'en rencontre aucune +que je puisse dire être en moi. Il n'est pas besoin +que je m'arrête à les dénombrer. Passons donc +aux attributs de l'âme, et voyons s'il y en a quelqu'un +qui soit en moi. Les premiers sont de me +nourrir et de marcher; mais s'il est vrai que je n'ai +point de corps, il est vrai aussi que je ne puis +marcher ni me nourrir. Un autre est de sentir; +mais on ne peut aussi sentir sans le corps, outre +que j'ai pensé sentir autrefois plusieurs choses +pendant le sommeil, que j'ai reconnu à mon réveil +n'avoir point en effet senties. Un autre est de penser, +et je trouve ici que la pensée est un attribut +qui m'appartient: elle seule ne peut être détachée +de moi. Je suis, j'existe, cela est certain; mais +combien de temps? autant de temps que je pense; +car peut-être même qu'il se pourroit faire, si je +cessois totalement de penser, que je cesserois en +même temps tout-à-fait d'être. Je n'admets maintenant +rien qui ne soit nécessairement vrai: je ne +suis donc, précisément parlant, qu'une chose qui +pense, c'est-à-dire un esprit, un entendement ou +une raison, qui sont des termes dont la signification +m'étoit auparavant inconnue. Or, je suis une +chose vraie et vraiment existante: mais quelle +chose? Je l'ai dit: une chose qui pense. Et quoi +davantage? J'exciterai mon imagination pour voir +si je ne suis point encore quelque chose de plus. +Je ne suis point cet assemblage de membres que +l'on appelle le corps humain; je ne suis point un +air délié et pénétrant répandu dans tous ces membres; +je ne suis point un vent, un souffle, une +vapeur, ni rien de tout ce que je puis feindre et +m'imaginer, puisque j'ai supposé que tout cela n'étoit +rien, et que, sans changer cette supposition, +je trouve que je ne laisse pas d'être certain que je +suis quelque chose.</p> + +<p>Mais peut-être est-il vrai que ces mêmes choses-là +que je suppose n'être point, parce qu'elles +me sont inconnues, ne sont point en effet différentes +de moi, que je connois. Je n'en sais rien; +je ne dispute pas maintenant de cela; je ne puis +donner mon jugement que des choses qui me sont +connues: je connois que j'existe, et je cherche +quel je suis, moi que je connois être. Or, il est très +certain que la connoissance de mon être, ainsi précisément +pris, ne dépend point des choses dont +l'existence ne m'est pas encore connue; par conséquent +elle ne dépend d'aucunes de celles que je +puis feindre par mon imagination. Et même ces +termes de feindre et d'imaginer m'avertissent de +mon erreur: car je feindrois en effet si je m'imaginois +être quelque chose, puisque imaginer n'est +rien autre chose que contempler la figure ou l'image +d'une chose corporelle; or, je sais déjà certainement +que je suis, et que tout ensemble il se peut +faire que toutes ces images, et généralement toutes +les choses qui se rapportent à la nature du corps, +ne soient que des songes ou des chimères. Ensuite +de quoi je vois clairement que j'ai aussi peu de +raison en disant, J'exciterai mon imagination pour +connoître plus distinctement quel je suis, que si +je disois, Je suis maintenant éveillé, et j'aperçois +quelque chose de réel et de véritable; mais, parceque +je ne l'aperçois pas encore assez nettement, je +m'endormirai tout exprès, afin que mes songes me +représentent cela même avec plus de vérité et d'évidence. +Et, partant, je connois manifestement +que rien de tout ce que je puis comprendre par +le moyen de l'imagination n'appartient à cette connoissance +que j'ai de moi-même, et qu'il est besoin +de rappeler et détourner son esprit de cette façon +de concevoir, afin qu'il puisse lui-même connoître +bien distinctement sa nature.</p> + +<p>Mais qu'est-ce donc que je suis? une chose qui +pense. Qu'est-ce qu'une chose qui pense? c'est +une chose qui doute, qui entend, qui conçoit, +qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, +qui imagine aussi, et qui sent. Certes, ce n'est pas +peu si toutes ces choses appartiennent à ma nature. +Mais pourquoi n'y appartiendroient-elles pas? Ne +suis-je pas celui-là même qui maintenant doute +presque de tout, qui néanmoins entend et conçoit +certaines choses, qui assure et affirme celles-là +seules être véritables, qui nie toutes les autres, +qui veut et désire d'en connoître davantage, qui +ne veut pas être trompé, qui imagine beaucoup de +choses, même quelquefois en dépit que j'en aie, +et qui en sent aussi beaucoup, comme par l'entremise +des organes du corps. Y a-t-il rien de tout +cela qui ne soit aussi véritable qu'il est certain que +je suis et que j'existe, quand même je dormirois +toujours, et que celui qui m'a donné l'être se serviroit +de toute son industrie pour m'abuser? Y a-t-il +aussi aucun de ces attributs qui puisse être distingué +de ma pensée, ou qu'on puisse dire être +séparé de moi-même? Car il est de soi si évident +que c'est moi qui doute, qui entends et qui désire, +qu'il n'est pas ici besoin de rien ajouter pour l'expliquer. +Et j'ai aussi certainement la puissance +d'imaginer; car, encore qu'il puisse arriver (comme +j'ai supposé auparavant) que les choses que j'imagine +ne soient pas vraies, néanmoins cette puissance +d'imaginer ne laisse pas d'être réellement en +moi, et fait partie de ma pensée. Enfin, je suis le +même qui sens, c'est-à-dire qui aperçois certaines +choses comme par les organes des sens, puisqu'en +effet je vois de la lumière, j'entends du bruit, je +sens de la chaleur. Mais l'on me dira que ces apparences-là +sont fausses et que je dors. Qu'il soit ainsi; +toutefois, à tout le moins, il est très certain qu'il +me semble que je vois de la lumière, que j'entends +du bruit, et que je sens de la chaleur; cela ne peut +être faux; et c'est proprement ce qui en moi s'appelle +sentir; et cela précisément n'est rien autre +chose que penser. D'où je commence à connoître +quel je suis, avec un peu plus de clarté et de distinction +que ci-devant.</p> + +<p>Mais néanmoins il me semble encore et je ne +puis m'empêcher de croire que les choses corporelles, +dont les images se forment par la pensée, +qui tombent sous les sens, et que les sens mêmes +examinent, ne soient beaucoup plus distinctement +connues que cette je ne sais quelle partie de moi-même +qui ne tombe point sous l'imagination: quoi-qu'en +effet cela soit bien étrange de dire que je connoisse +et comprenne plus distinctement des choses +dont l'existence me paroît douteuse, qui me sont +inconnues et qui ne m'appartiennent point, que +celles de la vérité desquelles je suis persuadé, qui +me sont connues, et qui appartiennent à ma propre +nature, en un mot que moi-même. Mais je vois +bien ce que c'est; mon esprit est un vagabond qui +se plaît à m'égarer, et qui ne sauroit encore souffrir +qu'on le retienne dans les justes bornes de la +vérité. Lâchons-lui donc encore une fois la bride, +et, lui donnant toute sorte de liberté, permettons-lui +de considérer les objets qui lui paroissent au +dehors, afin que, venant ci-après à la retirer doucement +et à propos, et de l'arrêter sur la considération +de son être et des choses qu'il trouve en lui, +il se laisse après cela plus facilement régler et conduire.</p> + +<p>Considérons donc maintenant les choses que +l'on estime vulgairement être les plus faciles de +toutes à connoître, et que l'on croit aussi être le +plus distinctement connues, c'est à savoir les corps +que nous touchons et que nous voyons: non pas à +la vérité les corps en général, car ces notions générales +sont d'ordinaire un peu plus confuses; +mais considérons-en un en particulier. Prenons +par exemple ce morceau de cire: il vient tout fraîchement +d'être tiré de la ruche, il n'a pas encore +perdu la douceur du miel qu'il contenoit, il retient +encore quelque chose de l'odeur des fleurs dont +il a été recueilli; sa couleur, sa figure, sa grandeur, +sont apparentes; il est dur, il est froid, il est maniable, +et si vous frappez dessus il rendra quelque +son. Enfin toutes les choses qui peuvent distinctement +faire connoître un corps se rencontrent en +celui-ci. Mais voici que pendant que je parle on +l'approche du feu: ce qui y restoit de saveur s'exhale, +l'odeur s'évapore, sa couleur se change, sa figure +se perd, sa grandeur augmente, il devient liquide, +il s'échauffe, à peine le peut-on manier, et +quoique l'on frappe dessus il ne rendra plus aucun +son. La même cire demeure-t-elle encore après ce +changement? Il faut avouer qu'elle demeure; personne +n'en doute, personne ne juge autrement. +Qu'est-ce donc que l'on connoissoit en ce morceau +de cire avec tant de distinction? Certes ce ne peut +être rien de tout ce que j'y ai remarqué par l'entremise +des sens, puisque toutes les choses qui tomboient +sous le goût, sous l'odorat, sous la vue, +sous l'attouchement, et sous l'ouïe, se trouvent +changées, et que cependant la même cire demeure. +Peut-être étoit-ce ce que je pense maintenant, à +savoir que cette cire n'étoit pas ni cette douceur +de miel, ni cette agréable odeur de fleurs, ni cette +blancheur, ni cette figure, ni ce son; mais seulement +un corps qui un peu auparavant me paroissoit +sensible sous ces formes, et qui maintenant +se fait sentir sous d'autres. Mais qu'est-ce, précisément +parlant, que j'imagine lorsque je la conçois +en cette sorte? Considérons-le attentivement, et, +retranchant toutes les choses qui n'appartiennent +point à la cire, voyons ce qui reste. Certes il ne +demeure rien que quelque chose d'étendu, de flexible +et de muable. Or qu'est-ce que cela, flexible et +muable? N'est-ce pas que j'imagine que cette cire +étant ronde, est capable de devenir carrée, et de +passer du carré en une figure triangulaire? Non +certes, ce n'est pas cela, puisque je la conçois capable +de recevoir une infinité de semblables changements, +et je ne saurois néanmoins parcourir cette +infinité par mon imagination, et par conséquent +cette conception que j'ai de la cire ne s'accomplit +pas par la faculté d'imaginer. Qu'est-ce maintenant +que cette extension? N'est-elle pas aussi inconnue? +car elle devient plus grande quand la cire se fond, +plus grande quand elle bout, et plus grande encore +quand la chaleur augmente; et je ne concevrois +pas clairement et selon la vérité ce que c'est +que de la cire, si je ne pensois que même ce morceau +que nous considérons est capable de recevoir +plus de variétés selon l'extension que je n'en ai +jamais imaginé. Il faut donc demeurer d'accord que +je ne saurois pas même comprendre par l'imagination +ce que c'est que ce morceau de cire, et qu'il n'y +a que mon entendement seul qui le comprenne. Je +dis ce morceau de cire en particulier; car pour la +cire en général, il est encore plus évident. Mais quel +est ce morceau de cire qui ne peut être compris +que par l'entendement ou par l'esprit? Certes c'est +le même que je vois, que je touche, que j'imagine, +et enfin c'est le même que j'ai toujours cru que +c'étoit au commencement. Or ce qui est ici grandement +à remarquer, c'est que sa perception n'est +point une vision, ni un attouchement, ni une imagination, +et ne l'a jamais été, quoiqu'il le semblât +ainsi auparavant, mais seulement une inspection +de l'esprit, laquelle peut être imparfaite et confuse, +comme elle étoit auparavant, ou bien claire et +distincte, comme elle est à présent, selon que mon +attention se porte plus ou moins aux choses qui +sont en elle, et dont elle est composée.</p> + +<p>Cependant je ne me saurois trop étonner quand +je considère combien mon esprit a de foiblesse et +de pente qui le porte insensiblement dans l'erreur. +Car encore que sans parler je considère tout cela +en moi-même, les paroles toutefois m'arrêtent, +et je suis presque déçu par les termes du langage +ordinaire: car nous disons que nous voyons la +même cire, si elle est présente, et non pas que +nous jugeons que c'est la même, de ce qu'elle a +même couleur et même figure: d'où je voudrois +presque conclure que l'on connoît la cire par la +vision des yeux, et non par la seule inspection de +l'esprit; si par hasard je ne regardois d'une fenêtre +des hommes qui passent dans la rue, à la vue desquels +je ne manque pas de dire que je vois des +hommes, tout de même que je dis que je vois de +la cire; et cependant que vois-je de cette fenêtre, +sinon des chapeaux et des manteaux, qui pourraient +couvrir des machines artificielles qui ne se +remueraient que par ressorts? mais je juge que ce +sont des hommes; et ainsi je comprends par la +seule puissance de juger qui réside en mon esprit +ce que je croyois voir de mes yeux.</p> + +<p>Un homme qui tâche d'élever sa connoissance +au-delà du commun doit avoir honte de tirer des +occasions de douter des formes de parler que le +vulgaire a inventées: j'aime mieux passer outre, et +considérer si je concevois avec plus d'évidence et +de perfection ce que c'etoit que de la cire, lorsque +je l'ai d'abord aperçue, et que j'ai cru la +connoître par le moyen des sens extérieurs, ou à +tout le moins par le sens commun, ainsi qu'ils appellent, +c'est-à-dire par la faculté imaginative, que +je ne la conçois à présent, après avoir plus soigneusement +examiné ce qu'elle est et de quelle +façon elle peut être connue. Certes il seroit ridicule +de mettre cela en doute. Car qu'y avoit-il +dans cette première perception qui fût distinct? +qu'y avoit-il qui ne semblât pouvoir tomber en +même sorte dans le sens du moindre des animaux? +Mais quand je distingue la cire d'avec ses formes +extérieures, et que, tout de même que si je lui +avois ôté ses vêtements, je la considère toute nue, +il est certain que, bien qu'il se puisse encore +rencontrer quelque erreur dans mon jugement, je +ne la puis néanmoins concevoir de cette sorte sans +un esprit humain.</p> + +<p>Mais enfin que dirai-je de cet esprit, c'est-à-dire +de moi-même, car jusques ici je n'admets en +moi rien autre chose que l'esprit? Quoi donc! moi +qui semble concevoir avec tant de netteté et de +distinction ce morceau de cire, ne me connois-je +pas moi-même, non seulement avec bien plus de +vérité et de certitude, mais encore avec beaucoup +plus de distinction et de netteté? car si je juge que +la cire est ou existe de ce que je la vois, certes il +suit bien plus évidemment que je suis ou que +j'existe moi-même de ce que je la vois: car il se +peut faire que ce que je vois ne soit pas en effet +de la cire, il se peut faire aussi que je n'aie pas +même des yeux pour voir aucune chose; mais il +ne se peut faire que lorsque je vois, ou, ce que +je ne distingue point, lorsque je pense voir, que +moi qui pense ne sois quelque chose. De même, +si je juge que la cire existe de ce que je la touche, +il s'ensuivra encore la même chose, à savoir que +je suis; et si je le juge de ce que mon imagination, +ou quelque autre cause que ce soit, me le persuade, +je conclurai toujours la même chose. Et ce +que j'ai remarqué ici de la cire se peut appliquer à +toutes les autres choses qui me sont extérieures et +qui se rencontrent hors de moi. Et, de plus, si la +notion ou perception de la cire ma semblé plus +nette et plus distincte après que non seulement la +vue ou le toucher, mais encore beaucoup d'autres +causes me l'ont rendue plus manifeste, avec combien +plus d'évidence, de distinction et de netteté +faut-il avouer que je me connois à présent moi-même, +puisque toutes les raisons qui servent à +connoître concevoir la nature de la cire, ou de +quelque autre corps que ce soit, prouvent beaucoup +mieux la nature de mon esprit; et il se rencontre +encore tant d'autres choses en l'esprit même +qui peuvent contribuer à l'éclaircissement de sa +nature, que celles qui dépendent du corps, comme +celles-ci, ne méritent quasi pas d'être mises en +compte.</p> + +<p>Mais enfin me voici insensiblement revenu où +je voulois; car, puisque c'est une chose qui m'est +à présent manifeste, que les corps mêmes ne sont +pas proprement connus par les sens ou par la faculté +d'imaginer, mais par le seul entendement, et +qu'ils ne sont pas connus de ce qu'ils sont vus ou +touchés, mais seulement de ce qu'ils sont entendus, +ou bien compris par la pensée, je vois clairement +qu'il n'y a rien qui me soit plus facile à connoître +que mon esprit. Mais, parce qu'il est malaisé de se +défaire si promptement d'une opinion à laquelle on +s'est accoutumé de longue main, il sera bon que +je m'arrête un peu en cet endroit, afin que par la +longueur de ma méditation j'imprime plus profondément +en ma mémoire cette nouvelle connoissance.</p> +<br><br> + + +<h3>MÉDITATION TROISIÈME</h3> + +<h3>DE DIEU; QU'IL EXISTE.</h3> + +<p>Je fermerai maintenant les yeux, je boucherai +mes oreilles, je détournerai tous mes sens, j'effacerai +même de ma pensée toutes les images des +choses corporelles, ou du moins, parce qu'à peine +cela se peut-il faire, je les réputerai comme vaines +et comme fausses; et ainsi m'entretenant seulement +moi-même, et considérant mon intérieur, je +tâcherai de me rendre peu à peu plus connu et plus +familier à moi-même. Je suis une chose qui pense, +c'est-à-dire qui doute, qui affirme, qui nie, qui +connoît peu de choses, qui en ignore beaucoup, +qui aime, qui hait, qui veut, qui ne veut pas, qui +imagine aussi, et qui sent; car, ainsi que j'ai remarqué +ci-devant, quoique les choses que je sens et +que j'imagine ne soient peut-être rien du tout hors +de moi et en elles-mêmes, je suis néanmoins assuré +que ces façons de penser que j'appelle sentiments +et imaginations, en tant seulement qu'elles sont +des façons de penser, résident et se rencontrent +certainement en moi. Et dans ce peu que je viens +de dire, je crois avoir rapporté tout ce que je sais +véritablement, ou du moins tout ce que jusques ici +j'ai remarqué que je savois. Maintenant, pour tâcher +d'étendre ma connoissance plus avant, j'userai +de circonspection, et considérerai avec soin si je ne +pourrai point encore découvrir en moi quelques +autres choses que je n'aie point encore jusques ici +aperçues. Je suis assuré que je suis une chose qui +pense; mais ne sais-je donc pas aussi ce qui est +requis pour me rendre certain de quelque chose? +Certes, dans cette première connoissance, il n'y +a rien qui m'assure de la vérité, que la claire et +distincte perception de ce que je dis, laquelle de +vrai ne seroit pas suffisante pour m'assurer que +ce que je dis est vrai, s'il pouvoit jamais arriver +qu'une chose que je concevrois ainsi clairement +et distinctement se trouvât fausse: et partant il +me semble que déjà je puis établir pour règle générale +que toutes les choses que nous concevons +fort clairement et fort distinctement sont toutes +vraies.</p> + +<p>Toutefois j'ai reçu et admis ci-devant plusieurs +choses comme très certaines et très manifestes, +lesquelles néanmoins j'ai reconnu par après être +douteuses et incertaines. Quelles étoient donc ces +choses-là? C'étoit la terre, le ciel, les astres, et +toutes les autres choses que j'apercevois par l'entremise +de mes sens. Or qu'est-ce que je concevois +clairement et distinctement en elles? Certes +rien autre chose, sinon que les idées ou les pensées +de ces choses-là se présentoient à mon esprit. +Et encore à présent je ne nie pas que ces idées ne se +rencontrent en moi. Mais il y avoit encore une autre +chose que j'assurois, et qu'à cause de l'habitude +que j'avois à la croire, je pensois apercevoir très +clairement, quoique véritablement je ne l'aperçusse +point, à savoir qu'il y avoit des choses hors de +moi d'où procédoient ces idées, et auxquelles elles +étoient tout-à-fait semblables: et c'étoit en cela +que je me trompois; ou si peut-être je jugeois selon +la vérité, ce n'étoit aucune connoissance que +j'eusse qui fût cause de la vérité de mon jugement.</p> + +<p>Mais lorsque je considérois quelque chose de +fort simple et de fort facile touchant l'arithmétique +et la géométrie, par exemple que deux et +trois joints ensemble produisent le nombre de +cinq, et autres choses semblables, ne les concevois-je +pas au moins assez clairement pour assurer +qu'elles étoient vraies? Certes si j'ai jugé depuis +qu'on pouvoit douter de ces choses, ce n'a point +été pour autre raison que parce qu'il me venoit en +l'esprit que peut-être quelque Dieu avoit pu me +donner une telle nature que je me trompasse même +touchant les choses qui me semblent les plus manifestes. +Or toutes les fois que cette opinion ci-devant +conçue de la souveraine puissance d'un Dieu +se présente à ma pensée, je suis contraint d'avouer +qu'il lui est facile, s'il le veut, de faire en sorte +que je m'abuse même dans les choses que je crois +connoître avec une évidence très grande: et +au contraire toutes les fois que je me tourne +vers les choses que je pense concevoir fort clairement, +je suis tellement persuadé par elles, +que de moi-même je me laisse emporter à ces paroles: +Me trompe qui pourra, si est-ce qu'il ne +sauroit jamais faire que je ne sois rien, tandis que +je penserai être quelque chose, ou que quelque +jour il soit vrai que je n'aie jamais été, étant vrai +maintenant que je suis, on bien que deux et trois +joints ensemble fassent plus ni moins que cinq, +ou choses semblables, que je vois clairement ne +pouvoir être d'autre façon que je les conçois.</p> + +<p>Et certes, puisque je n'ai aucune raison de +croire qu'il y ait quelque Dieu qui soit trompeur, +et même que je n'ai pas encore considéré celles +qui prouvent qu'il y a un Dieu, la raison de douter +qui dépend seulement de cette opinion est bien +légère, et pour ainsi dire métaphysique. Mais afin +de la pouvoir tout-à-fait ôter, je dois examiner s'il y +a un Dieu, sitôt que l'occasion s'en présentera; et +si je trouve qu'il y en ait un, je dois aussi examiner +s'il peut être trompeur: car, sans la connoissance +de ces deux vérités, je ne vois pas que +je puisse jamais être certain d'aucune chose. Et +afin que je puisse avoir occasion d'examiner cela +sans interrompre l'ordre du méditer que je me +suis proposé, qui est de passer par degrés des +notions que je trouverai les premières en mon esprit, +à celles que j'y pourrai trouver par après, +il faut ici que je divise toutes mes pensées en certains +genres, et que je considère dans lesquels +de ces genres il y a proprement de la vérité ou de +l'erreur.</p> + +<p>Entre mes pensées, quelques unes sont comme +les images des choses, et c'est à celles-là seules que +convient proprement le nom d'idée; comme lorsque +je me représente un homme, ou une chimère, ou le +ciel, ou un ange, ou Dieu même. D'autres, outre +cela, ont quelques autres formes; comme lorsque +je veux, que je crains, que j'affirme ou que je nie, +je conçois bien alors quelque chose comme le sujet +de l'action de mon esprit, mais j'ajoute aussi quelque +autre chose par cette action à l'idée que j'ai de +cette chose-là; et de ce genre de pensées, les unes +sont appelées volontés ou affections, et les autres +jugements.</p> + +<p>Maintenant, pour ce qui concerne les idées, si +on les considère seulement en elles-mêmes, et qu'on +ne les rapporte point à quelque autre chose, elles +ne peuvent, à proprement parler, être fausses: +car soit que j'imagine une chèvre ou une chimère, +il n'est pas moins vrai que j'imagine l'une que +l'autre. Il ne faut pas craindre aussi qu'il se puisse +rencontrer de la fausseté dans les affections ou volontés: +car encore que je puisse désirer des choses +mauvaises, ou même qui ne furent jamais, toutefois +il n'est pas pour cela moins vrai que je les +désire. Ainsi il ne reste plus que les seuls jugements, +dans lesquels je dois prendre garde soigneusement +de ne me point tromper. Or la principale +erreur et la plus ordinaire qui s'y puisse rencontrer +consiste en ce que je juge que les idées +qui sont en moi sont semblables ou conformes à +des choses qui sont hors de moi: car certainement +si je considérois seulement les idées comme +de certains modes ou façons de ma pensée, sans +les vouloir rapporter à quelque autre chose d'extérieur, +à peine me pourroient-elles donner occasion +de faillir.</p> + +<p>Or, entre ces idées, les unes me semblent être +nées avec moi, les autres être étrangères et venir +de dehors, et les autres être faites et inventées par +moi-même. Car que j'aie la faculté de concevoir +ce que c'est qu'on nomme en général une choses, +ou une vérité, ou une pensée, il me semble que +je ne tiens point cela d'ailleurs que de ma nature +propre; mais si j'ois maintenant quelque bruit, +si je vois le soleil, si je sens de la chaleur, +jusqu'à cette heure j'ai jugé que ces sentiments +procédoient de quelques choses qui existent hors +de moi; et enfin il me semble que les sirènes, +les hippogriffes et toutes les autres semblables chimères +sont des fictions et inventions du mon esprit. +Mais aussi peut-être me puis-je persuader que +toutes ces idées sont du genre de celles que j'appelle +étrangères, et qui viennent de dehors, ou +bien qu'elles sont toutes nées avec moi, ou bien +qu'elles ont toutes été faites par moi: car je n'ai +point encore clairement découvert leur véritable +origine. Et ce que j'ai principalement à faire en cet +endroit est de considérer, touchant celles qui me +semblent venir de quelques objets qui sont hors +de moi, quelles sont les raisons qui m'obligent à +les croire semblables à ces objets.</p> + +<p>La première de ces raisons est qu'il me semble +que cela m'est enseigné par la nature; et la +seconde, que j'expérimente en moi-même que ces +idées ne dépendent point de ma volonté; car souvent +elles se présentent à moi malgré moi, comme +maintenant, soit que je le veuille, soit que je ne le +veuille pas, je sens de la chaleur, et pour cela je +me persuade que ce sentiment, ou bien cette idée +de la chaleur est produite en moi par une chose +différente de moi, à savoir par la chaleur du feu +auprès duquel je suis assis. Et je ne vois rien qui me +semble plus raisonnable que de juger que cette +chose étrangère envoie et imprime en moi sa ressemblance +plutôt qu'aucune autre chose.</p> + +<p>Maintenant il faut que je voie si ces raisons sont +assez fortes et convaincantes. Quand je dis qu'il +me semble que cela m'est enseigné par la nature, +j'entends seulement par ce mot de nature une certaine +inclination qui me porte à le croire, et non +pas une lumière naturelle qui me fasse connoître +que cela est véritable. Or ces deux façons de parler +diffèrent beaucoup entre elles. Car je ne saurois +rien révoquer en doute de ce que la lumière +naturelle me fait voir être vrai, ainsi qu'elle m'a +tantôt fait voir que de ce que je doutois je pouvois +conclure que j'étois; d'autant que je n'ai en moi +aucune autre faculté ou puissance pour distinguer +le vrai d'avec le faux, qui me puisse enseigner +que ce que cette lumière me montre comme vrai +ne l'est pas, et à qui je me puisse tant fier qu'à +elle. Mais pour ce qui est des inclinations qui me +semblent aussi m'être naturelles, j'ai souvent remarqué, +lorsqu'il a été question de faire choix +entre les vertus et les vices, qu'elles ne m'ont pas +moins porté au mal qu'au bien; c'est pourquoi je +n'ai pas sujet de les suivre non plus en ce qui regarde +le vrai et le faux. Et pour l'autre raison, +qui est que ces idées doivent venir d'ailleurs, puisqu'elles +ne dépendent pas de ma volonté, je ne la +trouve non plus convaincante. Car tout de même +que ces inclinations dont je parlois tout maintenant +se trouvent en moi, nonobstant qu'elles ne s'accordent +pas toujours avec ma volonté, ainsi peut-être +qu'il y a en moi quelque faculté ou puissance propre +à produire ces idées sans l'aide d'aucunes choses extérieures, +bien qu'elle ne me soit pas encore connue; +comme en effet il m'a toujours semblé jusques +ici que lorsque je dors elles se forment ainsi +en moi sans l'aide des objets qu'elles représentent. +Et enfin encore que je demeurasse d'accord qu'elles +sont causées par ces objets, ce n'est pas une conséquence +nécessaire qu'elles doivent leur être semblables. +Au contraire, j'ai souvent remarqué en +beaucoup d'exemples qu'il y avoit une grande différence +entre l'objet et son idée. Comme par exemple +je trouve en moi deux idées du soleil toutes +diverses: l'une tire son origine des sens, et doit +être placée dans le genre de celles que j'ai dites ci-dessus +venir de dehors, par laquelle il me paroît +extrêmement petit; l'autre est prise des raisons de +l'astronomie, c'est-à-dire de certaines notions nées +avec moi, ou enfin est formée par moi-même de +quelque sorte que ce puisse être, par laquelle il +me paroît plusieurs fois plus grand que toute la +terre. Certes ces deux idées que je conçois du soleil +ne peuvent pas être toutes deux semblables au +même soleil; et la raison me fait croire que celle +qui vient immédiatement de son apparence est +celle qui lui est le plus dissemblable. Tout cela me +fait assez connoître que jusques à celle heure ce +n'a point été par un jugement certain et prémédité, +mais seulement par une aveugle et téméraire impulsion, +que j'ai cru qu'il y avoit des choses hors +de moi, et différentes de mon être, qui, par les +organes, de mes sens, ou par quelque autre moyen +que ce puisse être, envoyoient en moi leurs idées +ou images, et y imprimoient leurs ressemblances.</p> + +<p>Mais il se présente encore une autre voie pour +rechercher si entre les choses dont j'ai en moi les +idées, il y en a quelques unes qui existent hors de +moi. A savoir, si ces idées sont prises en tant seulement +que ce sont de certaines façons de penser, +je ne reconnois entre elles aucune différence ou +inégalité, et toutes me semblent procéder de moi +d'une même façon; mais les considérant comme +des images, dont les unes représentent une chose +et les autres une autre, il est évident qu'elles sont +fort différentes les unes des autres. Car en effet +celles qui me représentent des substances sont sans +doute quelque chose de plus, et contiennent en soi, +pour ainsi parler, plus de réalité objective, c'est-à-dire +participent par représentation à plus de +degrés d'être ou de perfection, que celles qui me +représentent seulement des modes ou accidents. +De plus, celle par laquelle je conçois un Dieu souverain, +éternel, infini, immuable, tout connoissant, tout +puissant, et créateur universel de toutes +les choses qui sont hors de lui; celle-là, dis-je, a +certainement en soi plus de réalité objective que +celles par qui les substances finies me sont représentées.</p> + +<p>Maintenant c'est une chose manifeste par la lumière +naturelle, qu'il doit y avoir pour le moins +autant de réalité dans la cause efficiente et totale +que dans son effet: car d'où est-ce que l'effet peut +tirer sa réalité, sinon de sa cause; et comment cette +cause la lui pourroit-elle communiquer, si elle ne +l'avoit en elle-même? Et de là il suit non seulement +que le néant ne saurait produire aucune chose, mais +aussi que ce qui est plus parfait, c'est-à-dire qui contient +en soi plus de réalité, ne peut être une suite et +une dépendance du moins parfait. Et cette vérité +n'est pas seulement claire et évidente dans les effets +qui ont cette réalité que les philosophes appellent +actuelle ou formelle, mais aussi dans les idées où +l'on considère seulement la réalité qu'ils nomment +objective: par exemple, la pierre qui n'a point encore +été, non seulement ne peut pas maintenant +commencer d'être, si elle n'est produite par une +chose qui possède en soi formellement ou éminemment +tout ce qui entre en la composition de +la pierre, c'est-à-dire qui contienne en soi les +mêmes choses, ou d'autres plus excellentes que +celles qui sont dans la pierre; et la chaleur ne peut +être produite dans un sujet qui en étoit auparavant +privé, si ce n'est par une chose qui soit d'un +ordre, d'un degré ou d'un genre au moins aussi +parfait que la chaleur, et ainsi des autres. Mais +encore, outre cela, l'idée de la chaleur ou de la +pierre ne peut pas être en moi, si elle n'y a été +mise par quelque cause qui contienne en soi pour +le moins autant de réalité que j'en conçois dans la +chaleur ou dans la pierre: car, encore que cette +cause-là ne transmette en mon idée aucune chose +de sa réalité actuelle ou formelle, on ne doit pas +pour cela s'imaginer que cette cause doive être +moins réelle; mais on doit savoir que toute idée +étant un ouvrage de l'esprit, sa nature est telle +qu'elle ne demande de soi aucune autre réalité formelle +que celle qu'elle reçoit et emprunte de la +pensée ou de l'esprit, dont elle est seulement un +mode, c'est-à-dire une manière ou façon de penser. +Or, afin qu'une idée contienne une telle réalité +objective plutôt qu'une autre, elle doit sans doute +avoir cela de quelque cause dans laquelle il se rencontre +pour le moins autant de réalité formelle +que cette idée contient de réalité objective; car +si nous supposons qu'il se trouve quelque chose +dans une idée qui ne se rencontre pas dans sa cause, +il faut donc qu'elle tienne cela du néant. Mais, +pour imparfaite que soit cette façon d'être par +laquelle une chose est objectivement ou par représentation +dans l'entendement par son idée, certes +on ne peut pas néanmoins dire que cette façon et +manière-là d'être ne soit rien, ni par conséquent +que cette idée tire son origine du néant. Et je ne +dois pas aussi m'imaginer que la réalité que je +considère dans mes idées n'étant qu'objective, il +n'est pas nécessaire, que la même réalité soit formellement +ou actuellement dans les causes de ces +idées, mais qu'il suffit qu'elle soit aussi objectivement +en elles: car, tout ainsi que cette manière +d'être objectivement appartient aux idées de leur +propre nature, de même aussi la manière ou la façon +d'être formellement appartient aux causes de +ces idées (à tout le moins aux premières et principales) +de leur propre nature. Et encore qu'il +puisse arriver qu'une idée donne naissance à +une autre idée, cela ne peut pas toutefois être à +l'infini; mais il faut à la fin parvenir à une première +idée, dont la cause soit comme un patron +ou un original dans lequel toute la réalité ou perfection +soit contenue formellement et en effet, +qui se rencontre seulement objectivement ou +par représentation dans ces idées. En sorte que +la lumière naturelle me fait connoître évidemment +que les idées sont en moi comme des tableaux +ou des images qui peuvent à la vérité +facilement déchoir de la perfection des choses +dont elles ont été tirées, mais qui ne peuvent +jamais rien contenir de plus grand ou de plus +parfait.</p> + +<p>Et d'autant plus longuement et soigneusement +j'examine toutes ces choses, d'autant plus clairement +et distinctement je connois qu'elles sont +vraies. Mais, enfin, que conclurai-je de tout cela? +C'est à savoir que, si la réalité ou perfection objective +de quelqu'une de mes idées est telle que je +connoisse clairement que cette même réalité ou +perfection n'est point en moi ni formellement ni +éminemment, et que par conséquent je ne puis +moi-même en être la cause, il suit de là nécessairement +que je ne suis pas seul dans le monde, mais +qu'il y a encore quelque autre chose qui existe et +qui est la cause de cette idée; au lieu que, s'il ne +se rencontre point en moi de telle idée, je n'aurai +aucun argument qui me puisse convaincre et rendre +certain de l'existence d'aucune autre chose que de +moi-même, car je les ai tous soigneusement recherchés, +et je n'en ai pu trouver aucun autre jusqu'à +présent.</p> + +<p>Or, entre toutes ces idées qui sont en moi, outre +celles qui me représentent moi-même à moi-même, +de laquelle il ne peut y avoir ici aucune +difficulté, il y en a une autre qui me représente +un Dieu, d'autres des choses corporelles et inanimées, +d'autres des anges, d'autres des animaux, +et d'autres enfin qui me représentent des hommes +semblables à moi. Mais, pour ce qui regarde les +idées qui me représentent d'autres hommes, ou +des animaux, ou des anges, je conçois facilement +qu'elles peuvent être formées par le mélange et la +composition des autres idées que j'ai des choses +corporelles et de Dieu, encore que hors de moi +il n'y eût point d'autres hommes dans le monde, +ni aucuns animaux, ni aucuns anges. Et pour ce +qui regarde les idées des choses corporelles, je +n'y reconnois rien de si grand ni de si excellent +qui ne me semble pouvoir venir de moi-même; +car, si je les considère de plus près, et si je les +examine de la même façon que j'examinai hier +l'idée de la cire, je trouve qu'il ne s'y rencontre +que fort peu de chose que je conçoive clairement +et distinctement, à savoir la grandeur ou bien +l'extension en longueur, largeur et profondeur, +la figure qui résulte de la terminaison de cette +extension, la situation que les corps diversement +figurés gardent entre eux, et le mouvement ou +le changement de cette situation, auxquelles on +peut ajouter la substance, la durée et le nombre. +Quant aux autres choses, comme la lumière, les +couleurs, les sons, les odeurs, les saveurs, la chaleur, +le froid, et les autres qualités qui tombent +sous l'attouchement, elles se rencontrent dans ma +pensée avec tant d'obscurité et de confusion, que +j'ignore même si elles sont vraies ou fausses, c'est-à-dire +si les idées que je conçois de ces qualités +sont en effet les idées de quelques choses réelles, +ou bien si elles ne me représentent que des êtres +chimériques qui ne peuvent exister. Car, encore +que j'aie remarqué ci-devant qu'il n'y a que dans +les jugements que se puisse rencontrer la vraie et +formelle fausseté, il se peut néanmoins trouver +dans les idées une certaine fausseté matérielle, à +savoir lorsqu'elles représentent ce qui n'est rien +comme si c'étoit quelque chose. Par exemple, les +idées que j'ai du froid et de la chaleur sont si peu +claires et si peu distinctes, qu'elles ne me sauroient +apprendre si le froid est seulement une privation +de la chaleur, ou la chaleur une privation du froid; +ou bien si l'une et l'autre sont des qualités réelles, +ou si elles ne le sont pas: et, d'autant que les idées +étant comme des images, il n'y en peut avoir aucune +qui ne nous semble représenter quelque +chose, s'il est vrai de dire que le froid ne soit autre +chose qu'une privation de la chaleur, l'idée qui +me le représente comme quelque chose de réel et +de positif ne sera pas mal à propos appelée fausse, +et ainsi des autres. Mais, à dire le vrai, il n'est pas +nécessaire que je leur attribue d'autre auteur que +moi-même: car, si elles sont fausses, c'est-à-dire si +elles représentent des choses qui ne sont point, la +lumière naturelle me fait connoître qu'elles procèdent +du néant, c'est-à-dire qu'elles ne sont en moi +que parce qu'il manque quelque chose à ma nature, +et qu'elle n'est pas toute parfaite; et si ces +idées sont vraies, néanmoins, parce qu'elles me font +paroître si peu de réalité que même je ne saurois +distinguer la chose représentée d'avec le non-être, +je ne vois pas pourquoi je ne pourrais point en être +l'auteur.</p> + +<p>Quant aux idées claires et distinctes que j'ai des +choses corporelles, il y en a quelques unes qu'il +semble que j'ai pu tirer de l'idée que j'ai de moi-même; +comme celles que j'ai de la substance, de la +durée, du nombre, et d'autres choses semblables. +Car lorsque je pense que la pierre est une substance, +ou bien une chose qui de soi est capable d'exister, +et que je suis aussi moi-même une substance; quoique +je conçoive bien que je suis une chose, qui pense +et non étendue, et que la pierre au contraire est +une chose étendue et qui ne pense point, et qu'ainsi +entre ces deux conceptions il se rencontre une notable +différence, toutefois elles semblent convenir +en ce point qu'elles représentent toutes deux des +substances. De même, quand je pense que je suis +maintenant, et que je me ressouviens outre cela +d'avoir été autrefois, et que je conçois plusieurs +diverses pensées dont je connois le nombre, alors +j'acquiers en moi les idées de la durée et du nombre, +lesquelles, par après, je puis transférer à +toutes les autres choses que je voudrai. Pour ce qui +est des autres qualités dont les idées des choses +corporelles sont composées, à savoir l'étendue, +la figure, la situation et le mouvement, il est vrai +qu'elles ne sont point formellement en moi, puisque +je ne suis qu'une chose qui pense; mais parceque +ce sont seulement de certains modes de la +substance, et que je suis moi-même une substance, +il semble qu'elles puissent être contenues en moi +éminemment.</p> + +<p>Partant, il ne reste que la seule idée de Dieu +dans laquelle il faut considérer s'il y a quelque +chose qui n'ait pu venir de moi-même. Par le nom +de Dieu j'entends une substance infinie, éternelle, +immuable, indépendante, toute connoissante, toute +puissante, et par laquelle moi-même et toutes les +autres choses qui sont (s'il est vrai qu'il y en ait qui +existent) ont été créées et produites. Or, ces avantages +sont si grands et si éminents, que plus attentivement +je les considère, et moins je me persuade +que l'idée que j'en ai puisse tirer son origine de +moi seul. Et par conséquent il faut nécessairement +conclure de tout ce que j'ai dit auparavant que Dieu +existe: car, encore que l'idée de la substance soit +en moi de cela même que je suis une substance, je +n'aurois pas néanmoins l'idée d'une substance infinie, +moi qui suis un être fini, si elle n'avoit été +mise en moi par quelque substance qui fût véritablement +infinie.</p> + +<p>Et je ne me dois pas imaginer que je ne conçois +pas l'infini par une véritable idée, mais seulement +par la négation de ce qui est fini, de même +que je comprends le repos et les ténèbres par la +négation du mouvement et de la lumière: puisqu'au +contraire je vois manifestement qu'il se rencontre +plus de réalité dans la substance infinie que +dans la substance finie, et partant que j'ai en quelque +façon plutôt en moi la notion de l'infini que du +fini, c'est-à-dire de Dieu que de moi-même: car, +comment seroit-il possible que je pusse connoître +que je doute et que je désire, c'est-à-dire qu'il +me manque quelque chose et que je ne suis pas +tout parfait, si je n'avois en moi aucune idée d'un +être plus parfait que le mien, par la comparaison +duquel je connoîtrois les défauts de ma nature?</p> + +<p>Et l'on ne peut pas dire que peut-être cette +idée de Dieu est matériellement fausse, et par +conséquent que je la puis tenir du néant, c'est-à-dire +qu'elle peut être en moi pource que j'ai du +défaut, comme j'ai tantôt dit des idées de la chaleur +et du froid et d'autres choses semblables: car +au contraire cette idée étant fort claire et fort +distincte, et contenant en soi plus de réalité +objective qu'aucune autre, il n'y en a point qui +de soi soit plus vraie, ni qui puisse être moins +soupçonnée d'erreur et de fausseté.</p> + +<p>Cette idée, dis-je, d'un être souverainement parfait +et infini est très vraie; car encore que peut-être +l'on puisse feindre qu'un tel être n'existe point, +on ne peut pas feindre néanmoins que son idée +ne me représente rien de réel, comme j'ai tantôt +dit de l'idée du froid. Elle est aussi fort claire +et fort distincte, puisque tout ce que mon esprit +conçoit clairement et distinctement de réel et de +vrai, et qui contient en soi quelque perfection, +est contenu et renfermé tout entier dans cette +idée. Et ceci ne laisse pas d'être vrai, encore que +je ne comprenne pas l'infini, et qu'il se rencontre +en Dieu une infinité de choses que je ne puis comprendre, +ni peut-être aussi atteindre aucunement +de la pensée; car il est de la nature de l'infini, que +moi qui suis fini et borné ne le puisse comprendre; +et il suffît que j'entende bien cela et que je juge +que toutes les choses que je conçois clairement, +et dans lesquelles je sais qu'il y a quelque perfection, +et peut-être aussi une infinité d'autres que +j'ignore, sont en Dieu formellement ou éminemment, +afin que l'idée que j'en ai soit la plus vraie, +la plus claire et la plus distincte de toutes celles +qui sont en mon esprit.</p> + +<p>Mais peut-être aussi que je suis quelque chose +de plus que je ne m'imagine, et que toutes les perfections +que j'attribue à la nature d'un Dieu sont en +quelque façon en moi en puissance, quoiqu'elles +ne se produisent pas encore et ne se fassent point +paroître par leurs actions. En effet, j'expérimente +déjà que ma connoissance s'augmente et se perfectionne +peu à peu; et je ne vois rien qui puisse +empêcher qu'elle ne s'augmente ainsi de plus eu +plus jusques à l'infini, ni aussi pourquoi, étant +ainsi accrue et perfectionnée, je ne pourrois pas +acquérir par son moyen toutes les autres perfections +de la nature divine, ni enfin pourquoi la +puissance que j'ai pour l'acquisition de ces perfections, +s'il est vrai qu'elle soit maintenant en moi, +ne seroit pas suffisante pour en produire les idées. +Toutefois, en y regardant un peu de près, je reconnois +que cela ne peut être; car premièrement, +encore qu'il fût vrai que ma connoissance acquît +tous les jours de nouveaux degrés de perfection, +et qu'il y eût en ma nature beaucoup de choses +en puissance qui n'y sont pas encore actuellement, +toutefois tous ces avantages n'appartiennent +et n'approchent en aucune sorte de l'idée que j'ai +de la Divinité, dans laquelle rien ne se rencontre +seulement en puissance, mais tout y est actuellement +et en effet. Et même n'est-ce pas un argument +infaillible et très certain d'imperfection en ma connoissance, +de ce qu'elle s'accroît peu à peu et qu'elle +s'augmente par degrés? De plus, encore que ma +connoissance s'augmentât de plus en plus, néanmoins +je ne laisse pas de concevoir qu'elle ne sauroit +être actuellement infinie, puisqu'elle n'arrivera jamais +à un si haut point de perfection, qu'elle ne +soit encore capable d'acquérir quelque plus grand +accroissement. Mais je conçois Dieu actuellement +infini en un si haut degré, qu'il ne se peut rien +ajouter à la souveraine perfection qu'il possède. +Et, enfin, je comprends fort bien que l'être objectif +d'une idée ne peut être produit par un être qui +existe seulement en puissance, lequel à proprement +parler n'est rien, mais seulement par un être formel +ou actuel.</p> + +<p>Et certes je ne vois rien en tout ce que je +viens de dire qui ne soit très aisé à connoître par +la lumière naturelle à tous ceux qui voudront y +penser soigneusement; mais lorsque je relâche +quelque chose de mon attention, mon esprit se +trouvant obscurci et comme aveuglé par les images +des choses sensibles, ne se ressouvient pas facilement +de la raison pourquoi l'idée que j'ai d'un être +plus parfait que le mien doit nécessairement avoir +été mise en moi par un être qui soit en effet plus +parfait. C'est pourquoi je veux ici passer outre, et +considérer si moi-même qui ai cette idée de Dieu, +je pourrais être, en cas qu'il n'y eût point de Dieu. +Et je demande, de qui aurois-je mon existence? +Peut-être de moi-même, ou de mes parents, ou +bien de quelques autres causes moins parfaites +que Dieu; car on ne se peut rien imaginer de plus +parfait, ni même d'égal à lui. Or, si j'étois indépendant +de tout autre, et que je fusse moi-même +l'autour de mon être, je ne douterois d'aucune +chose, je ne concevrois point de désirs; et enfin +il ne me manqueroit aucune perfection, car je me +serois donné moi-même toutes celles dont j'ai en +moi quelque idée; et ainsi je serois Dieu. Et je +ne me dois pas imaginer que les choses qui me +manquent sont peut-être plus difficiles à acquérir +que celles dont je suis déjà en possession; car au +contraire il est très certain qu'il a été beaucoup +plus difficile que moi, c'est-à-dire une chose ou +une substance qui pense, sois sorti du néant, qu'il +ne me seroit d'acquérir les lumières et les connoissances +de plusieurs choses que j'ignore, et +qui ne sont que des accidents de cette substance; +et certainement si je m'étois donné ce plus que je +viens de dire, c'est-à-dire si j'étois moi-même l'auteur +de mon être, je ne me serois pas au moins +dénié les choses qui se peuvent avoir avec plus de +facilité, comme sont une infinité de connoissances +dont ma nature se trouve dénuée: je ne me serois +pas même dénié aucune des choses que je vois être +contenues dans l'idée de Dieu, parce qu'il n'y en a +aucune qui me semble plus difficile à faire ou à +acquérir; et s'il y en avoit quelqu'une qui fût plus +difficile, certainement elle me paroîtroit telle (supposé +que j'eusse de moi toutes les autres choses que +je possède), parceque je verrois en cela ma puissance +terminée. Et encore que je puisse supposer +que peut-être j'ai toujours été comme je suis maintenant, +je ne saurois pas pour cela éviter la force +de ce raisonnement, et ne laisse pas de connoître +qu'il est nécessaire que Dieu soit l'auteur de mon +existence. Car tout le temps de ma vie peut être divisé +en une infinité de parties, chacune desquelles +ne dépend en aucune façon des autres; et ainsi, de +ce qu'un peu auparavant j'ai été, il ne s'ensuit pas +que je doive maintenant être, si ce n'est qu'en ce +moment quelque cause me produise et me crée +pour ainsi dire derechef, c'est-à-dire me conserve. +En effet, c'est une chose bien claire et bien évidente +à tous ceux qui considéreront avec attention la nature +du temps, qu'une substance, pour être conservée +dans tous les moments qu'elle dure, a besoin +du même pouvoir et de la même action qui seroit +nécessaire pour la produire et la créer tout de +nouveau, si elle n'étoit point encore; en sorte que +c'est une chose que la lumière naturelle nous fait +voir clairement, que la conservation et la création +ne diffèrent qu'au regard de notre façon de penser, +et non point en effet. Il faut donc seulement ici que +je m'interroge et me consulte moi-même, pour voir +si j'ai en moi quelque pouvoir et quelque vertu au +moyen de laquelle je puisse faire que moi qui suis +maintenant, je sois encore un moment après: car +puisque je ne suis rien qu'une chose qui pense (ou +du moins puisqu'il ne s'agit encore jusques ici précisément +que de cette partie-là de moi-même), si une +telle puissance résidoit en moi, certes je devrois à +tout le moins le penser, et en avoir connoissance; +mais je n'en ressens aucune dans moi, et par là je +connois évidemment que je dépends de quelque +être différent de moi.</p> + +<p>Mais peut-être que cet être-là duquel je dépends +n'est pas Dieu, et que je suis produit ou par mes +parents, ou par quelques autres causes moins +parfaites que lui? Tant s'en faut, cela ne peut +être: car, comme j'ai déjà dit auparavant, c'est +une chose très évidente qu'il doit y avoir pour le +moins autant de réalité dans la cause que dans +son effet; et partant, puisque je suis une chose +qui pense, et qui ai en moi quelque idée de +Dieu, quelle que soit enfin la cause de mon être, +il faut nécessairement avouer qu'elle est aussi une +chose qui pense et qu'elle a en soi l'idée de toutes +les perfections que j'attribue à Dieu. Puis l'on +peut derechef rechercher si cette cause tient son +origine et son existence de soi-même, ou de +quelque autre chose. Car si elle la tient de soi-même, +il s'ensuit, par les raisons que j'ai ci-devant +alléguées, que cette cause est Dieu; puisque ayant +la vertu d'être et d'exister par soi, elle doit aussi +sans doute avoir la puissance de posséder actuellement +toutes les perfections dont elle a en soi les +idées, c'est-à-dire toutes celles que je conçois être +en Dieu. Que si elle tient son existence de quelque +autre cause que de soi, on demandera derechef +par la même raison de cette seconde cause si elle +est par soi, ou par autrui, jusques à ce que de degrés +en degrés on parvienne enfin a une dernière +cause, qui se trouvera être Dieu. Et il est très manifeste +qu'en cela il ne peut y avoir de progrès +à l'infini, vu qu'il ne s'agit pas tant ici de la cause +qui m'a produit autrefois, comme de celle qui me +conserve présentement.</p> + +<p>On ne peut pas feindre aussi que peut-être plusieurs +causes ont ensemble concouru en partie à +ma production, et que de l'une j'ai reçu l'idée d'une +des perfections que j'attribue à Dieu, et d'une +autre l'idée de quelque autre, en sorte que toutes +ces perfections se trouvent bien à la vérité quelque +part dans l'univers, mais ne se rencontrent pas +toutes jointes et assemblées dans une seule qui soit +Dieu: car au contraire l'unité, la simplicité, ou +l'inséparabilité de toutes les choses qui sont en +Dieu est une des principales perfections que je +conçois être en lui; et certes l'idée de cette unité +de toutes les perfections de Dieu n'a pu être mise +en moi par aucune cause de qui je n'aie point aussi +reçu les idées de toutes les autres perfections; car +elle n'a pu faire que je les comprisse toutes jointes +ensemble et inséparables, sans avoir fait en sorte +en même temps que je susse ce qu'elles étoient et +que je les connusse toutes en quelque façon. +Enfin, pour ce qui regarde mes parents, desquels +il semble que je tire ma naissance, encore +que tout ce que j'en ai jamais pu croire soit véritable, +cela ne fait pas toutefois que ce soit eux +qui me conservent, ni même qui m'aient fait et +produit en tant que je suis une chose qui pense, +n'y ayant aucun rapport entre l'action corporelle, +par laquelle j'ai coutume de croire qu'ils m'ont +engendré, et la production d'une telle substance: +mais ce qu'ils ont tout au plus contribué à ma +naissance, est qu'ils ont mis quelques dispositions +dans cette matière, dans laquelle j'ai jugé jusques +ici que moi, c'est-à-dire mon esprit, lequel seul je +prends maintenant pour moi-même, est renfermé; +et partant il ne peut y avoir ici à leur égard aucune +difficulté, mais il faut nécessairement conclure +que, de cela seul que j'existe, et que l'idée +d'un être souverainement parfait, c'est-à-dire de +Dieu, est en moi, l'existence de Dieu est très évidemment +démontrée.</p> + +<p>Il me reste seulement à examiner de quelle façon +j'ai acquis cette idée: car je ne l'ai pas reçue +par les sens, et jamais elle ne s'est offerte à moi +contre mon attente, ainsi que font d'ordinaire les +idées des choses sensibles, lorsque ces choses se +présentent ou semblent se présenter aux organes +extérieurs des sens; elle n'est pas aussi une pure +production ou fiction de mon esprit, car il n'est +pas en mon pouvoir d'y diminuer ni d'y ajouter +aucune chose; et par conséquent il ne reste plus +autre chose à dire, sinon que cette idée est née et +produite avec moi dès lors que j'ai été créé, ainsi +que l'est l'idée de moi-même. Et de vrai, on ne +doit pas trouver étrange que Dieu, en me créant, +ait mis en moi cette idée pour être comme la +marque de l'ouvrier empreinte sur son ouvrage; +et il n'est pas aussi nécessaire que cette marque +soit quelque chose de différent de cet ouvrage +même: mais, de cela seul que Dieu m'a créé, il +est fort croyable qu'il m'a en quelque façon produit +à son image et semblance, et que je conçois +cette ressemblance, dans laquelle l'idée de +Dieu se trouve contenue, par la même faculté par +laquelle je me conçois moi-même, c'est-à-dire que, +lorsque je fais réflexion sur moi, non seulement +je connois que je suis une chose imparfaite, incomplète +et dépendante d'autrui, qui tend et qui +aspire sans cesse à quelque chose de meilleur et de +plus grand que je ne suis, mais je connois aussi +en même temps que celui duquel je dépends possède +en soi toutes ces grandes choses auxquelles +j'aspire et dont je trouve en moi les idées, non pas +indéfiniment et seulement en puissance, mais qu'il +en jouit en effet, actuellement et infiniment, et ainsi +qu'il est Dieu. Et toute la force de l'argument dont +j'ai ici usé pour prouver l'existence de Dieu consiste +en ce que je reconnois qu'il ne seroit pas possible +que ma nature fût telle qu'elle est, c'est-à-dire +que j'eusse en moi l'idée d'un Dieu, si Dieu +n'existoit véritablement; ce même Dieu, dis-je, +duquel l'idée est en moi, c'est-à-dire qui possède +toutes ces hautes perfections dont notre esprit peut +bien avoir quelque légère idée, sans pourtant les +pouvoir comprendre, qui n'est sujet à aucuns +défauts, et qui n'a rien de toutes les choses qui +dénotent quelque imperfection. D'où il est assez +évident qu'il ne peut être trompeur, puisque la +lumière naturelle nous enseigne que la tromperie +dépend nécessairement de quelque défaut.</p> + +<p>Mais auparavant que j'examine cela plus soigneusement, +et que je passe à la considération +des autres vérités que l'on en peut recueillir, il +me semble très à propos de m'arrêter quelque +temps à la contemplation de ce Dieu tout parfait, +de peser tout à loisir ses merveilleux attributs, de +considérer, d'admirer et d'adorer l'incomparable +beauté de cette immense lumière au moins autant +que la force de mon esprit, qui en demeure +en quelque sorte ébloui, me le pourra permettre. +Car comme la foi nous apprend que la souveraine +félicité de l'autre vie ne consiste que dans +cette contemplation de la majesté divine, ainsi +expérimentons-nous dès maintenant qu'une semblable +méditation, quoique incomparablement +moins parfaite, nous fait jouir du plus grand contentement +que nous soyons capables de ressentir +en cette vie.</p> +<br><br> + + + +<h3>MÉDITATION QUATRIÈME.</h3> + +<h3>DU VRAI ET DU FAUX.</h3> + + +<p>Je me suis tellement accoutumé ces jours passés +à détacher mon esprit des sens, et j'ai si exactement +remarqué qu'il y a fort peu de choses que l'on +connoisse avec certitude touchant les choses corporelles, +qu'il y en a beaucoup plus qui nous sont +connues touchant l'esprit humain, et beaucoup plus +encore de Dieu même, qu'il me sera maintenant +aisé de détourner ma pensée de la considération +des choses sensibles ou imaginables, pour la porter +à celles qui, étant dégagées de toute matière, +sont purement intelligibles. Et certes, l'idée que +j'ai de l'esprit humain, en tant qu'il est une chose +qui pense, et non étendue en longueur, largeur et +profondeur, et qui ne participe à rien de ce qui +appartient au corps, est incomparablement plus +distincte que l'idée d'aucune chose corporelle: et +lorsque je considère que je doute, c'est-à-dire que +je suis une chose incomplète et dépendante, l'idée +d'un être complet et indépendant, c'est-à-dire +de Dieu, se présente à mon esprit avec tant de +distinction et de clarté: et de cela seul que cette +idée se trouve en moi, ou bien que je suis ou +existe, moi qui possède cette idée, je conclus si +évidemment l'existence de Dieu, et que la mienne +dépend entièrement de lui en tous les moments +de ma vie, que je ne pense pas que l'esprit +humain puisse rien connoître avec plus d'évidence +et de certitude. Et déjà il me semble que +je découvre un chemin qui nous conduira de cette +contemplation du vrai Dieu, dans lequel tous les +trésors de la science et de la sagesse sont renfermés, +à la connoissance des autres choses de l'univers.</p> + +<p>Car premièrement, je reconnois qu'il est impossible +que jamais il me trompe, puisqu'en toute +fraude et tromperie il se rencontre quelque sorte +d'imperfection: et quoiqu'il semble que pouvoir +tromper soit une marque de subtilité ou de puissance, +toutefois vouloir tromper témoigne sans +doute de la foiblesse ou de la malice; et, partant, +cela ne peut se rencontrer en Dieu. Ensuite, je +connois par ma propre expérience qu'il y a en +moi une certaine faculté de juger, ou de discerner +le vrai d'avec le faux, laquelle sans doute +j'ai reçue de Dieu, aussi bien que tout le reste +des choses qui sont en moi et que je possède; +et puisqu'il est impossible qu'il veuille me tromper, +il est certain aussi qu'il ne me l'a pas donnée +telle que je puisse jamais faillir lorsque j'en +userai comme il faut.</p> + +<p>Et il ne resteroit aucun doute touchant cela, si +l'on n'en pouvoit, ce semble, tirer cette conséquence, +qu'ainsi je ne me puis jamais tromper; +car, si tout ce qui est en moi vient de Dieu, et +s'il n'a mis en moi aucune faculté de faillir, il semble +que je ne me doive jamais abuser. Aussi est-il +vrai que, lorsque je me regarde seulement comme +venant de Dieu, et que je me tourne tout entier +vers lui, je ne découvre en moi aucune cause +d'erreur ou de fausseté: mais aussitôt après, revenant +à moi, l'expérience me fait connoître que +je suis néanmoins sujet à une infinité d'erreurs, +desquelles venant à rechercher la cause, je remarque +qu'il ne se présente pas seulement à ma pensée +une réelle et positive idée de Dieu, ou bien +d'un être souverainement parfait; mais aussi, pour +ainsi parler, une certaine idée négative du néant, +c'est-à-dire de ce qui est infiniment éloigné de toute +sorte de perfection; et que je suis comme un milieu +entre Dieu et le néant, c'est-à-dire placé de telle +sorte entre le souverain Être et le non-être, qu'il +ne se rencontre de vrai rien en moi qui me puisse +conduire dans l'erreur, en tant qu'un souverain Être +m'a produit: mais que, si je me considère comme +participant en quelque façon du néant ou du non-être, +c'est-à-dire en tant que je ne suis pas moi-même +le souverain Être et qu'il me manque plusieurs +choses, je me trouve exposé à une infinité +de manquements; de façon que je ne me dois pus +étonner si je me trompe. Et ainsi je connais que l'erreur, +en tant que telle, n'est pas quelque chose de +réel qui dépende de Dieu, mais que c'est seulement +un défaut; et partant que, pour faillir, je n'ai pas +besoin d'une faculté qui m'ait été donnée de Dieu +particulièrement pour cet effet: mais qu'il arrive +que je me trompe de ce que la puissance que +Dieu m'a donnée pour discerner le vrai d'avec le +faux n'est pas en moi infinie.</p> + +<p>Toutefois, cela ne me satisfait pas encore tout-à-fait, +car l'erreur n'est pas une pure négation, c'est-à-dire +n'est pas le simple défaut ou manquement de +quelque perfection qui ne m'est point due, mais c'est +une privation de quelque connoissance qu'il semble +que je devrois avoir. Or, en considérant la nature +de Dieu, il ne semble pas possible qu'il ait +mis en moi quelque faculté qui ne soit pas parfaite +en son genre, c'est-à-dire qui manque de +quelque perfection qui lui soit due: car, s'il est +vrai que plus l'artisan est expert, plus les ouvrages +qui sortent de ses mains sont parfaits et +accomplis, quelle chose peut avoir été produite +par ce souverain Créateur de l'univers qui ne soit +parfaite et entièrement achevée en toutes ses parties? +Et certes, il n'y a point de doute que Dieu +n'ait pu me créer tel que je ne me trompasse jamais: +il est certain aussi qu'il veut toujours ce qui +est le meilleur: est-ce donc une chose meilleure +que je puisse me tromper que de ne le pouvoir +pas?</p> + +<p>Considérant cela avec attention, il me vient +d'abord en la pensée que je ne me dois pas étonner +si je ne suis pas capable de comprendre pourquoi +Dieu fait ce qu'il fait, et qu'il ne faut pas +pour cela douter de son existence, de ce que peut-être +je vois par expérience beaucoup d'autres choses +qui existent, bien que je ne puisse comprendre +pour quelle raison ni comment Dieu les a faites: +car, sachant déjà que ma nature est extrêmement +foible et limitée, et que celle de Dieu au contraire +est immense, incompréhensible et infinie, je n'ai +plus de peine à reconnoître qu'il y a une infinité +de choses en sa puissance desquelles les causes surpassent +la portée de mon esprit; et cette seule raison +est suffisante pour me persuader que tout ce +genre de causes, qu'on a coutume de tirer de la fin, +n'est d'aucun usage dans les choses physiques ou +naturelles; car il ne me semble pas que je puisse +sans témérité rechercher et entreprendre de découvrir +les fins impénétrables de Dieu.</p> + +<p>De plus, il me vient encore en l'esprit qu'on +ne doit pas considérer une seule créature séparément, +lorsqu'on recherche si les ouvrages de Dieu +sont parfaits, mais généralement toutes les créatures +ensemble: car la même chose qui pourroit +peut-étre avec quelque sorte de raison sembler fort +imparfaite si elle étoit seule dans le monde, ne +laisse pas d'être très parfaite étant considérée +comme faisant partie de tout cet univers; et quoique, +depuis que j'ai fait dessein de douter de toutes +choses, je n'aie encore connu certainement que +mon existence et celle de Dieu, toutefois aussi, +depuis que j'ai reconnu l'infinie puissance de Dieu, +je ne saurois nier qu'il n'ait produit beaucoup +d'autres choses, ou du moins qu'il n'en puisse produire, +en sorte que j'existe et sois placé dans le +monde comme faisant partie de l'universalité de +tous les êtres.</p> + +<p>Ensuite de quoi, venant à me regarder de plus +près, et à considérer quelles sont mes erreurs, +lesquelles seules témoignent qu'il y a en moi de +l'imperfection, je trouve qu'elles dépendent du +concours de deux causes, à savoir, de la faculté de +connoître, qui est en moi, et de la faculté d'élire, +ou bien de mon libre arbitre, c'est-à-dire de mon +entendement, et ensemble de ma volonté. Car +par l'entendement seul je n'assure ni ne nie aucune +chose, mais je conçois seulement les idées +des choses, que je puis assurer ou nier. Or, en le +considérant ainsi précisément, on peut dire qu'il +ne se trouve jamais en lui aucune erreur, pourvu +qu'on prenne le mot d'erreur en sa propre signification. +Et encore qu'il y ait peut-être une +infinité de choses dans le monde dont je n'ai aucune +idée en mon entendement, ou ne peut pas +dire pour cela qu'il soit privé de ces idées, comme +de quelque chose qui soit due à sa nature, mais +seulement qu'il ne les a pas; parce qu'en effet il n'y +a aucune raison qui puisse prouver que Dieu ait +dû me donner une plus grande et plus ample faculté +de connoître que celle qu'il m'a donnée: et, +quelque adroit et savant ouvrier que je me le représente, +je ne dois pas pour cela penser qu'il ait +dû mettre dans chacun de ses ouvrages toutes les +perfections qu'il peut mettre dans quelques uns. +Je ne puis pas aussi me plaindre que Dieu ne +m'ait pas donné un libre arbitre ou une volonté +assez ample et assez parfaite, puisqu'en effet je +l'expérimente si ample et si étendue qu'elle n'est +renfermée dans aucunes bornes. Et ce qui me +semble ici bien remarquable, est que, de toutes +les autres choses qui sont en moi, il n'y en a +aucune si parfaite et si grande, que je ne reconnoisse +bien qu'elle pourroit être encore plus +grande et plus parfaite. Car, par exemple, si je +considère la faculté de concevoir qui est en moi, +je trouve qu'elle est d'une fort petite étendue, et +grandement limitée, et tout ensemble je me représente +l'idée d'une autre faculté beaucoup plus ample +et même infinie; et de cela seul que je puis +me représenter son idée, je connois sans difficulté +qu'elle appartient à la nature de Dieu. En +même façon si j'examine la mémoire, ou l'imagination, +ou quelque autre faculté qui soit en moi, je +n'en trouve aucune qui ne soit très petite et bornée, +et qui en Dieu ne soit immense et infinie. Il +n'y a que la volonté seule ou la seule liberté du +franc arbitre que j'expérimente en moi être si +grande, que je ne conçois point l'idée d'aucune +autre plus ample et plus étendue: en sorte que +c'est elle principalement qui me fait connoître que +je porte l'image et la ressemblance de Dieu. Car +encore qu'elle soit incomparablement plus grande +dans Dieu que dans moi, soit à raison de la connoissance +et de la puissance qui se trouvent jointes +avec elle et qui la rendent plus ferme et plus efficace, +soit à raison de l'objet, d'autant qu'elle se +porte et s'étend infiniment à plus de choses, elle +ne me semble pas toutefois plus grande, si je la +considère formellement et précisément en elle-même. +Car elle consiste seulement en ce que nous +pouvons faire une même chose ou ne la faire pas, +c'est-à-dire affirmer ou nier, poursuivre ou fuir +une même chose, ou plutôt elle consiste seulement +en ce que, pour affirmer ou nier, poursuivre +ou fuir les choses que l'entendement nous +propose, nous agissons de telle sorte que nous ne +sentons point qu'aucune force extérieure nous y +contraigne. Car, afin que je sois libre, il n'est pas +nécessaire que je sois indifférent à choisir l'un ou +l'autre des deux contraires; mais plutôt, d'autant +plus que je penche vers l'un, soit que je connoisse +évidemment que le bien et le vrai s'y rencontrent, +soit que Dieu dispose ainsi l'intérieur de ma +pensée, d'autant plus librement j'en fais choix +et je l'embrasse: et certes, la grâce divine et la +connoissance naturelle, bien loin de diminuer ma +liberté, l'augmentent plutôt et la fortifient; de façon +que cette indifférence que je sens lorsque je +ne suis point emporté vers un côté plutôt que vers +un autre par le poids d'aucune raison, est le plus +bas degré de la liberté, et fait plutôt paraître un +défaut dans la connoissance qu'une perfection dans +la volonté; car si je connoissois toujours clairement +ce qui est vrai et ce qui est bon, je ne serois +jamais en peine de délibérer quel jugement et quel +choix je devrois faire; et ainsi je serois entièrement +libre, sans jamais être indifférent.</p> + +<p>De tout ceci je reconnois que ni la puissance de +vouloir, laquelle j'ai reçue de Dieu, n'est point d'elle-même +la cause de mes erreurs, car elle est très +ample et très parfaite en son genre; ni aussi la puissance +d'entendre ou de concevoir, car ne concevant +rien que par le moyen de cette puissance que Dieu +m'a donnée pour concevoir, sans doute que tout +ce que je conçois, je le conçois comme il faut, et +il n'est pas possible qu'en cela je me trompe. +D'où est-ce donc que naissent mes erreur? c'est +à savoir de cela seul que la volonté étant beaucoup +plus ample et plus étendue que l'entendement, je ne +la contiens pas dans les mêmes limites, mais que je +l'étends aussi aux choses que je n'entends pas; auxquelles +étant de soi indifférente, elle s'égare fort +aisément, et choisit le faux pour le vrai, et le mal +pour le bien: ce qui fait que je me trompe et que +je pèche.</p> + +<p>Par exemple, examinant ces jours passés si quelque +chose existoit véritablement dans le monde, +et connoissant que de cela seul que j'examinois +cette question, il suivoit très évidemment que j'existois +moi-même, je ne pouvois pas m'empêcher de +juger qu'une chose que je concevois si clairement +étoit vraie; non que je m'y trouvasse forcé par aucune +cause extérieure, mais seulement parceque +d'une grande clarté qui étoit en mon entendement, +a suivi une grande inclination en ma volonté; et je +me suis porté à croire avec d'autant plus de liberté, +que je me suis trouvé avec moins d'indifférence. +Au contraire, à présent je ne connois pas seulement +que j'existe, en tant que je suis quelque +chose qui pense; mais il se présente aussi à mon +esprit une certaine idée de la nature corporelle: +ce qui fait que je doute si cette nature qui pense +qui est en moi, ou plutôt que je suis moi-même, +est différente de cette nature corporelle, ou bien +si toutes deux ne sont qu'une même chose; et je +suppose ici que je ne connois encore aucune raison +qui me persuade plutôt l'un que l'autre: d'où +il suit que je suis entièrement indifférent à le nier +ou à l'assurer, ou bien même à m'abstenir d'en +donner aucun jugement.</p> + +<p>Et cette indifférence ne s'étend pas seulement +aux choses dont l'entendement n'a aucune connoissance, +mais généralement aussi à toutes celles +qu'il ne découvre pas avec une parfaite clarté, au +moment que la volonté en délibère; car pour probables +que soient les conjectures qui me rendent +enclin à juger quelque chose, la seule connoissance +que j'ai que ce ne sont que des conjectures +et non des raisons certaines et indubitables, suffit +pour me donner occasion de juger le contraire: +ce que j'ai suffisamment expérimenté ces jours +passés, lorsque j'ai posé pour faux tout ce que +j'avois tenu auparavant pour très véritable, pour +cela seul que j'ai remarqué que l'on en pouvoit en +quelque façon douter. Or, si je m'abstiens de donner +mon jugement sur une chose, lorsque je ne +la conçois pas avec assez de clarté et de distinction, +il est évident que je fais bien, et que je ne suis +point trompé; mais si je me détermine à la nier +ou assurer, alors je ne me sers pas comme je dois +de mon libre arbitre; et si j'assure ce qui n'est pas +vrai, il est évident que je me trompe: même aussi, +encore que je juge selon la vérité, cela n'arrive +que par hasard, et je ne laisse pas de faillir et +d'user mal de mon libre arbitre; car la lumière +naturelle nous enseigne que la connaissance de +l'entendement doit toujours précéder la détermination +de la volonté.</p> + +<p>Et c'est dans ce mauvais usage du libre arbitre +que se rencontre la privation qui constitue la forme +de l'erreur. La privation, dis-je, se rencontre dans +l'opération, en tant qu'elle procède de moi, mais +elle ne se trouve pas dans la faculté que j'ai reçue +de Dieu, ni même dans l'opération, en tant qu'elle +dépend de lui. Car je n'ai certes aucun sujet de me +plaindre de ce que Dieu ne m'a pas donné une intelligence +plus ample, ou une lumière naturelle plus +parfaite que celle qu'il m'a donnée, puisqu'il est +de la nature d'un entendement fini de ne pas entendre +plusieurs choses, et de la nature d'un entendement +créé d'être fini: mais j'ai tout sujet de +lui rendre grâces de ce que ne m'ayant jamais +rien dû, il m'a néanmoins donné tout le peu de perfections +qui est en moi; bien loin de concevoir des +sentiments si injustes que de m'imaginer qu'il m'ait +ôté ou retenu injustement les autres perfections +qu'il ne m'a point données.</p> + +<p>Je n'ai pas aussi sujet de me plaindre de ce +qu'il m'a donné une volonté plus ample que l'entendement, +puisque la volonté ne consistant que +dans une seule chose et comme dans un indivisible, +il semble que sa nature est telle qu'on ne lui +sauroit rien ôter sans la détruire; et certes, plus +elle a d'étendue, et plus ai-je à remercier la bonté +de celui qui me l'a donnée.</p> + +<p>Et enfin je ne dois pas aussi me plaindre de +ce que Dieu concourt avec moi pour former les +actes de cette volonté, c'est-à-dire les jugements +dans lesquels je me trompe, parce que ces actes-là +sont entièrement vrais et absolument bons, en +tant qu'ils dépendent de Dieu; et il y a en quelque +sorte plus de perfection en ma nature, de ce que +je les puis former, que si je ne le pouvois pas. Pour +la privation, dans laquelle seule consiste la raison +formelle de l'erreur et du péché, elle n'a besoin +d'aucun concours de Dieu, parce que ce n'est pas +une chose ou un être, et que si on la rapporte à +Dieu comme à sa cause, elle ne doit pas être nommée +privation, mais seulement négation, selon la signification +qu'on donne à ces mots dans l'école. +Car en effet ce n'est point une imperfection en +Dieu de ce qu'il ma donné la liberté de donner +mon jugement, ou de ne le pas donner sur certaines +choses dont il n'a pas mis une claire et distincte +connoissance en mon entendement; mais +sans doute c'est en moi une imperfection de ce +que je n'use pas bien de cette liberté, et que +je donne témérairement mon jugement sur des +choses que je ne conçois qu'avec obscurité et confusion.</p> + +<p>Je vois néanmoins qu'il étoit aisé à Dieu de +faire en sorte que je ne me trompasse jamais, quoique +je demeurasse libre et d'une connaissance bornée—à +savoir, s'il eût donné à mon entendement +une claire et distincte intelligence de toutes les +choses dont je devois jamais délibérer, ou bien +seulement s'il eût si profondément gravé dans ma +mémoire la résolution de ne juger jamais d'aucune +chose sans la concevoir clairement et distinctement, +que je ne la pusse jamais oublier. Et je remarque +bien qu'en tant que je me considère tout seul, +comme s'il n'y avoit que moi au monde, j'aurois +été beaucoup plus parfait que je ne suis, si Dieu +m'avoit créé tel que je ne faillisse jamais; mais je +ne puis pas pour cela nier que ce ne soit en quelque +façon une plus grande perfection dans l'univers, +de ce que quelques unes de ses parties ne +sont pas exemptes de défaut, que d'autres le sont, +que si elles étoient toutes semblables.</p> + +<p>Et je n'ai aucun droit de me plaindre que +Dieu, m'ayant mis au monde, n'ait pas voulu me +mettre au rang des choses les plus nobles et les +plus parfaites: même j'ai sujet de me contenter de +ce que, s'il ne m'a pas donné la perfection de ne +point faillir par le premier moyen que j'ai ci-dessus +déclaré, qui dépend d'une claire et évidente connaissance +de toutes les choses dont je puis délibérer, +il a au moins laissé en ma puissance l'autre +moyen, qui est de retenir fermement la résolution +de ne jamais donner mon jugement sur les choses +dont la vérité ne m'est pas clairement connue; car +quoique j'expérimente en moi cette faiblesse de ne +pouvoir attacher continuellement mon esprit à une +même pensée, je puis toutefois, par une méditation +attentive et souvent réitérée, me l'imprimer +si fortement en la mémoire, que je ne manque +jamais de m'en ressouvenir toutes les fois que j'en +aurai besoin, et acquérir de cette façon l'habitude +de ne point faillir; et d'autant que c'est en cela que +consiste la plus grande et la principale perfection de +l'homme, j'estime n'avoir pas aujourd'hui peu gagné +par cette méditation, d'avoir découvert la cause de +l'erreur et de la fausseté.</p> + +<p>Et certes il n'y en peut avoir d'autres que celle +que je viens d'expliquer: car toutes les fois que +je retiens tellement ma volonté dans les bornes +de ma connoissance, qu'elle ne fait aucun jugement +que des choses qui lui sont clairement et distinctement +représentées par l'entendement, il ne se +peut faire que je me trompe; parceque toute conception +claire et distincte est sans doute quelque +chose, et partant elle ne peut tirer son origine du +néant, mais doit nécessairement avoir Dieu pour +son auteur; Dieu, dis-je, qui étant souverainement +parfait ne peut être cause d'aucune erreur; et par +conséquent il faut conclure qu'une telle conception +ou un tel jugement est véritable. Au reste je +n'ai pas seulement appris aujourd'hui ce que je dois +éviter pour ne plus faillir, mais aussi ce que je +dois faire pour parvenir à la connoissance de la +vérité. Car certainement j'y parviendrai si j'arrête +suffisamment mon attention sur toutes les choses +que je conçois parfaitement, et si je les sépare des +autres que je ne conçois qu'avec confusion et obscurité—à +quoi dorénavant je prendrai soigneusement +garde.</p> +<br><br> + + +<h3>MÉDITATION CINQUIÈME.</h3> + +<h3>DE L'ESSENCE DES CHOSES MATÉRIELLES; ET,<br> +POUR LA SECONDE FOIS, DE L'EXISTENCE DE DIEU.</h3> + + +<p>Il me reste beaucoup d'autres choses à examiner +touchant les attributs de Dieu et touchant +ma propre nature, c'est-à-dire celle de mon esprit: +mais j'en reprendrai peut-être une autre fois la recherche. +Maintenant, après avoir remarqué ce +qu'il faut faire ou éviter pour parvenir à la connoissance +de la vérité, ce que j'ai principalement +à faire est d'essayer de sortir et me débarrasser de +tous les doutes où je suis tombé ces jours passés, +et de voir si l'on ne peut rien connoître de certain +touchant les choses matérielles. Mais avant +que j'examine s'il y a de telles choses qui existent +hors de moi, je dois considérer leurs idées, en +tant qu'elles sont en ma pensée, et voir quelles +sont celles qui sont distinctes, et quelles sont celles +qui sont confuses.</p> + +<p>En premier lieu, j'imagine distinctement cette +quantité que les philosophes appellent vulgairement +la quantité continue, ou bien l'extension en +longueur, largeur et profondeur, qui est en cette +quantité, ou plutôt en la chose à qui on l'attribue. +De plus, je puis nombrer en elle plusieurs diverses +parties, et attribuer à chacune de ces parties toutes +sortes de grandeurs, de figures, de situations et +de mouvements; et enfin je puis assigner à chacun +de ces mouvements toutes sortes de durées. +Et je ne connois pas seulement ces choses avec +distinction, lorsque je les considère ainsi en général; +mais aussi, pour peu que j'y applique mon +attention, je viens à connoître une infinité de particularités +touchant les nombres, les figures, les +mouvements, et autres choses semblables, dont la +vérité se fait paroître avec tant d'évidence et s'accorde +si bien avec ma nature, que lorsque je commence +à les découvrir, il ne me semble pas que +j'apprenne rien de nouveau, mais plutôt que je me +ressouviens de ce que je savois déjà auparavant, +c'est-à-dire que j'aperçois des choses qui étoient +déjà dans mon esprit, quoique je n'eusse pas encore +tourné ma pensée vers elles. Et ce que je trouve +ici de plus considérable, c'est que je trouve en moi +une infinité d'idées de certaines choses qui ne peuvent +pas être estimées un pur néant, quoique peut-être +elles n'aient aucune existence hors de ma pensée; +et qui ne sont pas feintes par moi, bien qu'il +soit en ma liberté de les penser ou de ne les penser +pas; mais qui ont leurs vraies et immuables natures. +Comme, par exemple, lorsque j'imagine un triangle, +encore qu'il n'y ait peut-être en aucun lieu du +monde hors de ma pensée une telle figure, et qu'il +n'y en ait jamais eu, il ne laisse pas néanmoins d'y +avoir une certaine nature, ou forme, ou essence +déterminée du cette figure, laquelle est immuable +et éternelle, que je n'ai point inventée, et qui ne +dépend en aucune façon de mon esprit; comme il +paroit de ce que l'on peut démontrer diverses propriétés +de ce triangle, à savoir, que ses trois angles +sont égaux à deux droits, que le plus grand angle, +est soutenu par le plus grand côté, et autres semblables, +lesquelles maintenant, soit que je le veuille +on non, je reconnois très clairement et très évidemment +être en lui, encore que je n'y aie pensé auparavant +en aucune façon, lorsque je me suis imaginé +la première fois un triangle, et partant on +ne peut pas dire que je les aie feintes et inventées. +Et je n'ai que faire ici de m'objecter que +peut-être cette idée du triangle est venue en mon +esprit par l'entremise de mes sens, pour avoir vu +quelquefois des corps de figure triangulaire; car je +puis former en mon esprit une infinité d'autres +figures, dont on ne peut avoir le moindre soupçon +que jamais elles me soient tombées sous les sens, +et je ne laisse pas toutefois de pouvoir démontrer +diverses propriétés touchant leur nature, aussi bien +que touchant celle du triangle; lesquelles, certes, +doivent être toutes vraies, puisque je les conçois +clairement: et partant elles sont quelque chose, et +non pas un pur néant; car il est très évident que +tout ce qui est vrai est quelque chose, la vérité +étant une même chose avec l'être; et j'ai déjà amplement +démontré ci-dessus que toutes les choses +que je connois clairement et distinctement sont +vraies. Et quoique je ne l'eusse pas démontré, toutefois +la nature de mon esprit est telle, que je ne me +saurois empêcher de les estimer vraies, pendant +que je les conçois clairement et distinctement; et +je me ressouviens que lors même que j'étois encore +fortement attaché aux objets des sens, j'avois tenu +au nombre des plus constantes vérités celles que +je concevois clairement et distinctement touchant +les figures, les nombres, et les autres choses qui +appartiennent à l'arithmétique et à la géométrie. +Or, maintenant si de cela seul que je puis tirer +de ma pensée l'idée de quelque chose, il s'ensuit +que tout ce que je reconnois clairement et distinctement +appartenir à cette chose lui appartient +en effet, ne puis-je pas tirer de ceci un argument +et une preuve démonstrative de l'existence +de Dieu? Il est certain que je ne trouve pas moins +en moi son idée, c'est-à-dire l'idée d'un être souverainement +parfait, que celle de quelque figure ou +de quelque nombre que ce soit: et je ne connois +pas moins clairement et distinctement qu'une actuelle +et éternelle existence appartient à sa nature, +que je connois que tout ce que je puis démontrer +de quelque figure, ou de quelque nombre, appartient +véritablement à la nature de cette figure ou +de ce nombre; et partant, encore que tout ce que +j'ai conclu dans les méditations précédentes ne +se trouvât point véritable, l'existence de Dieu devroit +passer en mon esprit au moins pour aussi +certaine que j'ai estimé jusques ici toutes les vérités +des mathématiques, qui ne regardent que les nombres +et les figures: bien qu'à la vérité, cela ne paroisse +pas d'abord entièrement manifeste, mais +semble avoir quelque apparence de sophisme. Car +ayant accoutumé dans toutes les autres choses de +faire distinction entre l'existence et l'essence, je +me persuade aisément que l'existence peut être séparée +de l'essence de Dieu, et qu'ainsi on peut concevoir +Dieu comme n'étant pas actuellement. Mais +néanmoins, lorsque j'y pense avec plus d'attention, +je trouve manifestement que l'existence ne peut +non plus être séparée de l'essence de Dieu, que de +l'essence d'un triangle rectiligne la grandeur de +ses trois angles égaux à deux droits, ou bien de +l'idée d'une montagne l'idée d'une vallée; en sorte +qu'il n'y a pas moins de répugnance de concevoir +un Dieu, c'est-à-dire un être souverainement +parfait, auquel manque l'existence, c'est-à-dire +auquel manque quelque perfection, que de +concevoir une montagne qui n'ait point de vallée. +Mais encore qu'en effet je ne puisse pas concevoir +un Dieu sans existence, non plus qu'une +montagne sans vallée; toutefois, comme de cela +seul que je conçois une montagne avec une vallée, +il ne s'ensuit pas qu'il y ait aucune montagne dans +le monde, de même aussi, quoique je conçoive +Dieu comme existant, il ne s'ensuit pas ce semble +pour cela que Dieu existe: car ma pensée n'impose +aucune nécessité aux choses; et comme il ne +tient qu'à moi d'imaginer un cheval ailé, encore +qu'il n'y en ait aucun qui ait des ailes, ainsi je +pourrois peut-être attribuer l'existence à Dieu, +encore qu'il n'y eût aucun Dieu qui existât. Tant +s'en faut, c'est ici qu'il y a un sophisme caché +sous l'apparence de cette objection: car de ce +que je ne puis concevoir une montagne sans +une vallée, il ne s'ensuit pas qu'il y ait au monde +aucune montagne ni aucune vallée, mais seulement +que la montagne et la vallée, soit qu'il y en +ait, soit qu'il n'y en ait point, sont inséparables +l'une de l'autre; au lieu que de cela seul que je +ne puis concevoir Dieu que comme existant, il s'ensuit +que l'existence est inséparable de lui, et partant +qu'il existe véritablement: non que ma pensée +puisse faire que cela soit, ou qu'elle impose +aux choses aucune nécessité; mais, au contraire, la +nécessité qui est en la chose même, c'est-à-dire la +nécessité de l'existence de Dieu, me détermine à +avoir cette pensée. Car il n'est pas en ma liberté de +concevoir un Dieu sans existence, c'est-à-dire un +Être souverainement parfait sans une souveraine +perfection, comme il m'est libre d'imaginer un +cheval sans ailes ou avec des ailes.</p> + +<p>Et l'on ne doit pas aussi dire ici qu'il est à +la vérité nécessaire que j'avoue que Dieu existe, +après que j'ai supposé qu'il possède toutes sortes +de perfections, puisque l'existence en est une, mais +que ma première supposition n'étoit pas nécessaire; +non plus qu'il n'est point nécessaire de penser +que toutes les figures de quatre côtés se peuvent +inscrire dans le cercle, mais que, supposant +que j'aie cette pensée, je suis contraint d'avouer +que le rhombe y peut être inscrit, puisque c'est +une figure de quatre côtés, et ainsi je serai contraint +d'avouer une chose fausse. On ne doit point, dis-je, +alléguer cela: car encore qu'il ne soit pas nécessaire +que je tombe jamais dans aucune pensée de +Dieu, néanmoins, toutes les fois qu'il m'arrive de +penser à un Être premier et souverain, et de tirer, +pour ainsi dire, son idée du trésor de mon esprit, +il est nécessaire que je lui attribue toutes sortes de +perfections, quoique je ne vienne pas à les nombrer +toutes, et à appliquer mon attention sur chacune +d'elles en particulier. Et cette nécessité est +suffisante pour faire que par après (sitôt que je +viens à reconnoître que l'existence est une perfection) +je conclus fort bien que cet Être premier et +souverain existe: de même qu'il n'est pas nécessaire +que j'imagine jamais aucun triangle; mais +toutes les fois que je veux considérer une figure +rectiligne, composée seulement de trois angles, il +est absolument nécessaire que je lui attribue toutes +les choses qui servent à conclure que ces trois angles +ne sont pas plus grands que deux droits, encore +que peut-être je ne considère pas alors cela en +particulier. Mais quand j'examine quelles figures +sont capables d'être inscrites dans le cercle, il +n'est en aucune façon nécessaire que je pense que +toutes les figures de quatre côtés sont de ce nombre; +au contraire, je ne puis pas même feindre que +cela soit, tant que je ne voudrai rien recevoir en +ma pensée que ce que je pourrai concevoir clairement +et distinctement. Et par conséquent il y a +une grande différence entre les fausses suppositions, +comme est celle-ci, et les véritables idées qui sont +nées avec moi, dont la première et principale est +celle de Dieu. Car en effet je reconnois en plusieurs +façons que cette idée n'est point quelque chose de +feint ou d'inventé, dépendant seulement de ma pensée, +mais que c'est l'image d'une vraie et immuable +nature: premièrement, à cause que je ne saurois +concevoir autre chose que Dieu seul, à l'essence de +laquelle l'existence appartienne avec nécessité: puis +aussi, pource qu'il ne m'est pas possible de concevoir +deux ou plusieurs dieux tels que lui; et, +posé qu'il y en ait un maintenant qui existe, je +vois clairement qu'il est nécessaire qu'il ait été auparavant +de toute éternité, et qu'il soit éternellement +à l'avenir: et enfin, parceque je conçois plusieurs +autres choses en Dieu où je ne puis rien +diminuer ni changer.</p> + +<p>Au reste, de quelque preuve et argument que je +me serve, il en faut toujours revenir là, qu'il n'y a +que les choses que je conçois clairement et distinctement, +qui aient la force de me persuader entièrement. +Et quoique entre les choses que je conçois +de cette sorte, il y en ait à la vérité quelques +unes manifestement connues d'un chacun, et qu'il +y en ait d'autres aussi qui ne se découvrent qu'à +ceux qui les considèrent de plus près et qui les +examinent plus exactement, toutefois après qu'elles +sont une fois découvertes, elles ne sont pas estimées +moins certaines les unes que les autres. +Comme, par exemple, en tout triangle rectangle, +encore qu'il ne paroisse pas d'abord si facilement +que le carré de la base est égal aux carrés +des deux autres côtés, comme il est évident que +cette base est opposée au plus grand angle, néanmoins, +depuis que cela a été une fois reconnu, on +est autant persuadé de la vérité de l'un que de l'autre. +Et pour ce qui est de Dieu, certes si mon esprit +n'étoit prévenu d'aucuns préjugés, et que ma +pensée ne se trouvât point divertie par la présence +continuelle des images des choses sensibles, il n'y +auroit aucune chose que je connusse plus tôt ni +plus facilement que lui. Car y a-t-il rien de soi +plus clair et plus manifeste que de penser qu'il y +a un Dieu, c'est-à-dire un Être souverain et parfait, +en l'idée duquel seul l'existence nécessaire ou +éternelle est comprise, et par conséquent qui +existe? Et quoique, pour bien concevoir cette vérité, +j'aie eu besoin d'une grande application d'esprit, +toutefois à présent je ne m'en tiens pas seulement +aussi assuré que de tout ce qui me semble +le plus certain: mais outre cela je remarque que la +certitude de toutes les autres choses en dépend si +absolument, que sans cette connoissance il est +impossible de pouvoir jamais rien savoir parfaitement.</p> + +<p>Car encore que je sois d'une telle nature que, +dès aussitôt que je comprends quelque chose +fort clairement et fort distinctement, je ne puis +m'empêcher de la croire vraie; néanmoins, parceque +je suis aussi d'une telle nature que je ne puis +pas avoir l'esprit continuellement attaché à une +même chose, et que souvent je me ressouviens +d'avoir jugé une chose être vraie, lorsque je cesse +de considérer les raisons qui m'ont obligé à la juger +telle, il peut arriver pendant ce temps-là que d'autres +raisons se présentent à moi, lesquelles me feroient +aisément changer d'opinion, si j'ignorois qu'il +y eût un Dieu; et ainsi je n'aurois jamais une vraie +et certaine science d'aucune chose que ce soit, +mais seulement de vagues et inconstantes opinions. +Comme, par exemple, lorsque je considère +la nature du triangle rectiligne, je connois évidemment, +moi qui suis un peu versé dans la géométrie, +que ses trois angles sont égaux à deux +droits; et il ne m'est pas possible de ne le point +croire, pendant que j'applique ma pensée à sa +démonstration: mais aussitôt que je l'en détourne, +encore que je me ressouvienne de l'avoir clairement +comprise, toutefois il se peut faire aisément que +je doute de sa vérité, si j'ignore qu'il y ait un +Dieu; car je puis me persuader d'avoir été fait tel +par la nature, que je me puisse aisément tromper, +même dans les choses que je crois comprendre avec +le plus d'évidence et de certitude; vu principalement +que je me ressouviens d'avoir souvent estimé +beaucoup de choses pour vraies et certaines, lesquelles +d'autres raisons m'ont par après porté à juger +absolument fausses.</p> + +<p>Mais après avoir reconnu qu'il y a un Dieu; +pource qu'en même temps j'ai reconnu aussi que +toutes choses dépendent de lui, et qu'il n'est point +trompeur, et qu'ensuite de cela j'ai jugé que tout +ce que je conçois clairement et distinctement +ne peut manquer d'être vrai; encore que je ne +pense plus aux raisons pour lesquelles j'ai jugé +cela être véritable, pourvu seulement que je me +ressouvienne de l'avoir clairement et distinctement +compris, on ne me peut apporter aucune raison +contraire qui me le fasse jamais révoquer en doute; +et ainsi j'en ai une vraie et certaine science. Et +cette même science s'étend aussi à toutes les autres +choses que je me ressouviens d'avoir autrefois démontrées, +comme aux vérités de la géométrie, et +autres semblables: car qu'est-ce que l'on me peut +objecter pour m'obliger à les révoquer en doute? +Sera-ce que ma nature est telle que je suis fort sujet +à me méprendre? Mais je sais déjà que je ne +puis me tromper dans les jugements dont je connois +clairement les raisons. Sera-ce que j'ai estimé +autrefois beaucoup de choses pour vraies et pour +certaines, que j'ai reconnues par après être fausses? +Mais je n'avois connu clairement ni distinctement +aucunes de ces choses-là, et ne sachant point encore +cette règle par laquelle je m'assure de la vérité, +j'avois été porté à les croire, par des raisons +que j'ai reconnues depuis être moins fortes que je +ne me les étois pour lors imaginées. Que me pourra-t-on +donc objecter davantage? Sera-ce que peut-être +je dors (comme je me l'étois moi-même objecté +ci-devant), ou bien que toutes les pensées que j'ai +maintenant ne soit pas plus vraies que les rêveries +que nous imaginons étant endormis? Mais, +quand bien même je dormirois, tout ce qui se +présente à mon esprit avec évidence est absolument +véritable.</p> + +<p>Et ainsi je reconnois très clairement que la +certitude et la vérité de toute science dépend de +la seule connoissance du vrai Dieu: en sorte qu'avant +que je le connusse je ne pouvois savoir parfaitement +aucune autre chose. Et à présent que je +le connois, j'ai le moyen d'acquérir une science +parfaite touchant une infinité de choses, non seulement +de celles qui sont en lui, mais aussi de +celles qui appartiennent à la nature corporelle, en +tant qu'elle peut servir d'objet aux démonstrations +des géomètres, lesquels n'ont point d'égard à son +existence.</p> +<br><br> + + +<h3>MEDITATION SIXIÈME.</h3> + +<h3>DE L'EXISTENCE DES CHOSES MATÉRIELLES, ET<br> +DE LA DISTINCTION RÉELLE ENTRE L'AME ET LE CORPS DE L'HOMME.</h3> + +<p>Il ne me reste plus maintenant qu'à examiner +s'il y a des choses matérielles: et certes, au moins +sais-je déjà qu'il y en peut avoir, en tant qu'on les +considère comme l'objet des démonstrations de +géométrie, vu que de cette façon je les conçois +fort clairement et fort distinctement. Car il n'y a +point de doute que Dieu n'ait la puissance de produire +toutes les choses que je suis capable de concevoir +avec distinction; et je n'ai jamais jugé qu'il +lui fût impossible de faire quelque chose, que par +cela seul que je trouvois de la contradiction à la +pouvoir bien concevoir. De plus, la faculté d'imaginer +qui est en moi, et de laquelle je vois par expérience +que je me sers lorsque je m'applique à la +considération des choses matérielles, est capable +de me persuader leur existence: car, quand je +considère attentivement ce que c'est que l'imagination, +je trouve qu'elle n'est autre chose qu'une +certaine application de la faculté qui connoît, au +corps qui lui est intimement présent, et partant +qui existe.</p> + +<p>Et pour rendre cela très manifeste, je remarque +premièrement la différence qui est entre l'imagination +et là pure intellection ou conception. Par +exemple, lorsque j'imagine un triangle, non seulement +je conçois que c'est une figure composée de +trois lignes, mais avec cela j'envisage ces trois +lignes comme présentes par la force et l'application +intérieure de mon esprit; et c'est proprement +ce que j'appelle imaginer. Que si je veux penser +à un chiliogone, je conçois bien à la vérité que +c'est une figure composée de mille côtés aussi facilement +que je conçois qu'un triangle est une +figure composée de trois côtés seulement; mais je +ne puis pas imaginer les mille côtés d'un chiliogone +comme je fais les trois d'un triangle, ni pour +ainsi dire les regarder comme présents avec les +yeux de mon esprit. Et quoique, suivant la coutume +que j'ai de me servir toujours de mon imagination +lorsque je pense aux choses corporelles, +il arrive qu'en concevant un chiliogone je me représente +confusément quelque figure, toutefois il +est très évident que cette figure n'est point un chiliogone, +puisqu'elle ne diffère nullement de celle +que je me représenterois, si je pensois à un myriogone +ou à quelque autre figure de beaucoup de +côtés; et qu'elle ne sert en aucune façon à découvrir +les propriétés qui font la différence du chiliogone +d'avec les autres polygones. Que s'il est +question de considérer un pentagone, il est bien +vrai que je puis concevoir sa figure, aussi bien que +celle d'un chiliogone, sans le secours de l'imagination; +mais je la puis aussi imaginer en appliquant l'attention +de mon esprit à chacun de ses cinq côtés, +et tout ensemble à l'aire ou à l'espace qu'ils renferment. +Ainsi, je connois clairement que j'ai besoin +d'une particulière contention d'esprit pour imaginer, +de laquelle je ne me sers point pour concevoir +on pour entendre; et cette particulière contention +d'esprit montre évidemment la différence qui est +entre l'imagination et l'intellection ou conception +pure. Je remarque outre cela que cette vertu d'imaginer +qui est en moi, en tant qu'elle diffère de la +puissance de concevoir, n'est en aucune façon nécessaire +à ma nature ou à mon essence, c'est-à-dire +à l'essence de mon esprit; car, encore que je +ne l'eusse point, il est sans doute que je demeurerois +toujours le même que je suis maintenant: +d'où il semble que l'on puisse conclure qu'elle dépend +de quelque chose qui diffère de mon esprit. +Et je conçois facilement que, si quelque corps +existe auquel mon esprit soit tellement conjoint +et uni qu'il se puisse appliquer à le considérer +quand il lui plaît, il se peut faire que par ce moyen +il imagine les choses corporelles; en sorte que cette +façon de penser diffère seulement de la pure intellection +en ce que l'esprit en concevant se tourne +en quelque façon vers soi-même, et considère +quelqu'une des idées qu'il a en soi; mais en imaginant +il se tourne vers le corps, et considère en +lui quelque chose de conforme à l'idée qu'il a lui-même +formée ou qu'il a reçue par les sens. Je conçois, +dis-je, aisément que l'imagination se peut +faire de cette sorte, s'il est vrai qu'il y ait des corps; +et, parceque je ne puis rencontrer aucune autre +voie pour expliquer comment elle se fait, je conjecture +de là probablement qu'il y en a: mais ce +n'est que probablement; et, quoique j'examine +soigneusement toutes choses, je ne trouve pas +néanmoins que, de cette idée distincte de la nature +corporelle que j'ai en mon imagination, je +puisse tirer aucun argument qui conclue avec nécessité +l'existence de quelque corps.</p> + +<p>Or j'ai accoutumé d'imaginer beaucoup d'autres +choses outre cette nature corporelle qui est +l'objet de la géométrie, à savoir les couleurs, les +sons, les saveurs, la douleur, et autres choses semblables, +quoique moins distinctement; et d'autant +que j'aperçois beaucoup mieux ces choses-là par +les sens, par l'entremise desquels et de la mémoire, +elles semblent être parvenues jusqu'à mon imagination, +je crois que, pour les examiner plus commodément, +il est à propos que j'examine en même +temps ce que c'est que sentir, et que je voie si de +ces idées que je reçois eu mon esprit par cette façon +de penser que j'appelle sentir, je ne pourrai +point tirer quelque preuve certaine de l'existence +des choses corporelles.</p> + +<p>Et premièrement, je rappellerai en ma mémoire +quelles sont les choses que j'ai ci-devant tenues +pour vraies, comme les ayant reçues par les sens, +et sur quels fondements ma créance étoit appuyée; +après, j'examinerai les raisons qui m'ont obligé depuis +à les révoquer en doute; et enfin, je considérerai +ce que j'en dois maintenant croire.</p> + +<p>Premièrement donc j'ai senti que j'avois une +tête, des mains, des pieds, et tous les autres membres +dont est composé ce corps que je considérois +comme une partie de moi-même ou peut-être aussi +comme le tout: de plus, j'ai senti que ce corps +étoit placé entre beaucoup d'autres, desquels il étoit +capable de recevoir diverses commodités et incommodités, +et je remarquois ces commodités par un +certain sentiment de plaisir ou de volupté, et ces +incommodités par un sentiment de douleur. Et, +outre ce plaisir et cette douleur, je ressentois aussi +en moi la faim, la soif, et d'autres semblables appétits; +comme aussi de certaines inclinations corporelles +vers la joie, la tristesse, la colère, et autres +semblables passions. Et au dehors, outre l'extension, +les figures, les mouvements des corps, je +remarquois en eux de la dureté, de la chaleur, et +toutes les autres qualités qui tombent sous l'attouchement; +de plus, j'y remarquois de la lumière, +des couleurs, des odeurs, des saveurs et des sons, +dont la variété me donnait moyen de distinguer le +ciel, la terre, la mer, et généralement tous les autres +corps les uns d'avec les autres. Et certes, considérant +les idées de toutes ces qualités qui se +présentoient à ma pensée, et lesquelles seules je +sentois proprement et immédiatement, ce n'étoit +pas sans raison que je croyois sentir des choses +entièrement différentes de ma pensée, à savoir +des corps d'où procédoient ces idées: car j'expérimentois +qu'elles se présentoient à elle sans que +mon consentement y fût requis, en sorte que je ne +pouvois sentir aucun objet, quelque volonté que +j'en eusse, s'il ne se trouvoit présent à l'organe d'un +de mes sens; et il n'étoit nullement en mon pouvoir +de ne le pas sentir lorsqu'il s'y trouvoit présent. +Et parce que les idées que je recevois par +les sens étoient beaucoup plus vives, plus expresses, +et même à leur façon plus distinctes qu'aucunes +de celles que je pouvois feindre de moi-même +en méditant, ou bien que je trouvois imprimées +en ma mémoire, il sembloit qu'elles ne +pouvoient procéder de mon esprit; de façon qu'il +étoit nécessaire qu'elles fussent causées en moi par +quelques autres choses. Desquelles choses n'ayant +aucune connoissance, sinon celle que me donnoient +ces mêmes idées, il ne me pouvoit venir +autre chose en l'esprit, sinon que ces choses-là +étaient semblables aux idées qu'elles causoient. +Et pource que je me ressouvenois aussi que je +m'étois plutôt servi des sens que de ma raison, +et que je reeonnoissois que les idées que je formois +de moi-même n'étoient pas si expresses que +celles que je recevois par les sens, et même qu'elles +étoient le plus souvent composées des parties de +celles-ci, je me persuadois aisément que je n'avois +aucune idée dans mon esprit qui n'eût passé auparavant +par mes sens. Ce n'étoit pas aussi sans +quelque raison que je croyois que ce corps, lequel +par un certain droit particulier j'appelois mien, +m'appartenoit plus proprement et plus étroitement +que pas un autre; car en effet je n'en pouvois +jamais être séparé comme des autres corps: je +ressentois en lui et pour lui tous mes appétits et +toutes mes affections; et enfin j'étois touché des +sentiments de plaisir et de douleur en ses parties, +et non pas en celles des autres corps, qui en sont +séparés. Mais quand j'examinois pourquoi de ce +je ne sais quel sentiment de douleur suit la +tristesse en l'esprit, et du sentiment de plaisir nait +la joie, ou bien pourquoi cette je ne sais quelle +émotion de l'estomac, que j'appelle faim, nous +fait avoir envie de manger, et la sécheresse +du gosier nous fait avoir envie de boire, et ainsi +du reste, je n'en pouvois rendre aucune raison, +sinon que la nature me l'enseignoit de la sorte; +car il n'y a certes aucune affinité ni aucun rapport, +au moins que je puisse comprendre, entre cette +émotion de l'estomac et le désir de manger, non +plus qu'entre le sentiment de la chose qui cause +de la douleur, et la pensée de tristesse que fait +naître ce sentiment. Et, en même façon, il me sembloit +que j'avois appris de la nature toutes les autres +choses que je jugeois touchant les objets de +mes sens; pource que je remarquois que les jugements +que j'avois coutume de faire de ces objets +se formoient en moi avant que j'eusse le loisir de +peser et considérer aucunes raisons qui me pussent +obliger à les faire.</p> + +<p>Mais par après, plusieurs expériences ont peu à +peu ruiné toute la créance que j'avois ajoutée +à mes sens: car j'ai observé plusieurs fois que +des tours, qui de loin m'avoient semblé rondes, +me paroissoient de près être carrées, et que des +colosses élevés sur les plus hauts sommets de ces +tours me paroissoient de petites statues à les regarder +d'en bas; et ainsi, dans une infinité d'autres +rencontres, j'ai trouvé de l'erreur dans les jugements +fondés sur les sens extérieurs; et non pas +seulement sur les sens extérieurs, mais même +sur les intérieurs: car y a-t-il chose plus intime ou +plus intérieure que la douleur? et cependant j'ai +autrefois appris de quelques personnes qui avoient +les bras et les jambes coupées, qu'il leur sembloit +encore quelquefois sentir de la douleur dans la +partie qu'ils n'avoient plus; ce qui me donnoit +sujet de penser que je ne pouvois aussi être entièrement +assuré d'avoir mal à quelqu'un de mes +membres, quoique je sentisse en lui de la douleur. +Et à ces raisons de douter j'en ai encore +ajouté depuis peu deux autres fort générales: la +première est que je n'ai jamais rien cru sentir +étant éveillé que je ne puisse quelquefois croire +aussi sentir quand je dors; et comme je ne crois +pas que les choses qu'il me semble que je sens en +dormant procèdent de quelques objets hors de +moi, je ne voyois pas pourquoi je devois plutôt +avoir cette créance touchant celles qu'il me semble +que je sens étant éveillé: et la seconde, que, ne +connoissant pas encore ou plutôt feignant de ne +pas connoître l'auteur du mon être, je ne voyois +rien qui put empêcher que je n'eusse été fait tel +par la nature, que je me trompasse même dans +les choses qui me paroissoient les plus véritables. +Et, pour les raisons qui m'avoient ci-devant persuadé +la vérité des choses sensibles, je n'avois +pas beaucoup de peine à y répondre; car la nature +semblant me porter à beaucoup de choses dont la +raison me détournoit, je ne croyois pas me devoir +confier beaucoup aux enseignements de cette nature. +Et quoique les idées que je reçois par les +sens ne dépendent point de ma volonté, je ne pensois +pas devoir pour cela conclure qu'elles procédoient +de choses différentes de moi, puisque peut-être +il se peut rencontrer en moi quelque faculté, +bien qu'elle m'ait été jusques ici inconnue, qui +en soit la cause et qui les produise.</p> + +<p>Mais maintenant que je commence à me mieux +connoître moi-même et à découvrir plus clairement +l'auteur de mon origine, je ne pense pas à +la vérité que je doive témérairement admettre +toutes les choses que les sens semblent nous enseigner, +mais je ne pense pas aussi que je les doive +toutes généralement révoquer en doute.</p> + +<p>Et premièrement, pource que je sais que toutes +les choses que je conçois clairement et distinctement +peuvent être produites par Dieu telles que +je les conçois, il suffit que je puisse concevoir +clairement et distinctement une chose sans une +autre, pour être certain que l'une est distincte ou +différente de l'autre, parce qu'elles peuvent être +mises séparément, au moins par la toute-puissance +de Dieu; et il n'importe par quelle puissance +cette séparation se fasse pour être obligé à +les juger différentes: et partant, de cela même +que je connois avec certitude que j'existe, et que +cependant je ne remarque point qu'il appartienne +nécessairement aucune autre chose à ma nature ou +à mon essence sinon que je suis une chose qui +pense, je conclus fort bien que mon essence consiste +en cela seul que je suis une chose qui pense, +ou une substance dont toute l'essence ou la nature +n'est que de penser. Et quoique peut-être, ou plutôt +certainement, comme je le dirai tantôt, j'aie un +corps auquel je suis très étroitement conjoint; +néanmoins, pource que d'un coté j'ai une claire et +distincte idée de moi-même, en tant que je suis seulement +une chose qui pense et non étendue, et que +d'un autre j'ai une idée distincte du corps, en tant +qu'il est seulement une chose étendue et qui ne +pense point, il est certain que moi, c'est-à-dire +mon âme, par laquelle je suis ce que je suis, est +entièrement et véritablement distincte de mon +corps, et qu'elle peut être ou exister sans lui.</p> + +<p>De plus, je trouve en moi diverses facultés +de penser qui ont chacune leur manière particulière; +par exemple, je trouve en moi les facultés +d'imaginer et de sentir, sans lesquelles je puis bien +me concevoir clairement et distinctement tout entier, +mais non pas réciproquement elles sans moi, +c'est-à-dire sans une substance intelligente à qui +elles soient attachées ou à qui elles appartiennent; +car, dans la notion que nous avons de ces facultés, +ou, pour me servir des termes de l'école, dans +leur concept formel, elles enferment quelque sorte +d'intellection: d'où je conçois qu'elles sont distinctes +de moi comme les modes le sont des +choses. Je connois aussi quelques autres facultés, +comme celles de changer de lieu, de prendre diverses +situations, et autres semblables, qui ne peuvent +être conçues, non plus que les précédentes, +sans quelque substance à qui elles soient attachées, +ni par conséquent exister sans elle; mais il est très +évident que ces facultés, s'il est vrai qu'elles existent, +doivent appartenir à quelque substance corporelle +ou étendue, et non pas à une substance +intelligente, puisque dans leur concept clair et +distinct, il y a bien quelque sorte d'extension qui +se trouve contenue, mais point du tout d'intelligence. +De plus, je ne puis douter qu'il n'y ait en +moi une certaine faculté passive de sentir, c'est-à-dire +de recevoir et de connoître les idées des choses +sensibles; mais elle me seroit inutile, et je ne m'en +pourrois aucunement servir, s'il n'y avoit aussi en +moi, ou en quelque autre chose, une autre faculté +active, capable de former et produire ces idées. Or, +cette faculté active ne peut être en moi en tant +que je ne suis qu'une chose qui pense, vu qu'elle +ne présuppose point ma pensée, et aussi que ces +idées-là me sont souvent représentées sans que j'y +contribue en aucune façon, et même souvent contre +mon gré; il faut donc nécessairement qu'elle +soit en quelque substance différente de moi, dans +laquelle toute la réalité, qui est objectivement dans +les idées qui sont produites par cette faculté, soit +contenue formellement ou éminemment, comme +je l'ai remarqué ci-devant: et cette substance est +ou un corps, c'est-à-dire une nature corporelle, +dans laquelle est contenu formellement et en effet +tout ce qui est effectivement et par représentation +dans ces idées; ou bien c'est Dieu même, ou +quelque autre créature plus noble que le corps. +dans laquelle cela même est contenu éminemment. +Or, Dieu n'étant point trompeur, il est très manifeste +qu'il ne m'envoie point ces idées immédiatement +par lui-même, ni aussi par l'entremise +de quelque créature dans laquelle leur réalité ne +soit pas contenue formellement, mais seulement +éminemment. Car ne m'ayant donné aucune faculté +pour connoître que cela soit, mais au contraire une +très grande inclination à croire qu'elles partent des +choses corporelles, je ne vois pas comment on +pourroit l'excuser de tromperie, si en effet ces idées +partoient d'ailleurs, ou étoient produites par d'autres +causes que par des choses corporelles: et partant +il faut conclure qu'il y a des choses corporelles +qui existent. Toutefois elles ne sont peut-être pas +entièrement telles que nous les apercevons par les +sens, car il y a bien des choses qui rendent cette +perception des sens fort obscure et confuse; mais +au moins faut-il avouer que toutes les choses que je +conçois clairement et distinctement, c'est-à-dire +toutes les choses, généralement parlant, qui sont +comprises dans l'objet de la géométrie spéculative, +s'y rencontrent véritablement.</p> + +<p>Mais pour ce qui est des autres choses, lesquelles +ou sont seulement particulières, par exemple +que le soleil soit de telle grandeur et de telle +figure, etc.; ou bien sont conçues moins clairement +et moins distinctement, comme la lumière, +le son, la douleur, et autres semblables, il est certain +qu'encore qu'elles soient fort douteuses et incertaines, +toutefois de cela seul que Dieu n'est point +trompeur, et que par conséquent il n'a point permis +qu'il pût y avoir aucune fausseté dans mes opinions +qu'il ne m'ait aussi donné quelque faculté +capable de la corriger, je crois pouvoir conclure +assurément que j'ai en moi les moyens de les connoître +avec certitude. Et premièrement, il n'y a +point de doute que tout ce que la nature m'enseigne +contient quelque vérité: car par la nature, +considérée en général, je n'entends maintenant +autre chose que Dieu même, ou bien l'ordre et la +disposition que Dieu a établie dans les choses +créées; et par ma nature en particulier, je n'entends +autre chose que la complexion ou l'assemblage +de toutes les choses que Dieu m'a données.</p> + +<p>Or, il n'y a rien que cette nature m'enseigne +plus expressément ni plus sensiblement, sinon que +j'ai un corps qui est mal disposé quand je sens de +la douleur, qui a besoin de manger ou de boire +quand j'ai les sentiments de la faim ou de la soif, etc. +Et partant je ne dois aucunement douter qu'il n'y +ait en cela quelque vérité.</p> + +<p>La nature m'enseigne aussi par ces sentiments +de douleur, de faim, de soif, etc., que je ne suis +pas seulement logé dans mon corps ainsi qu'un +pilote en son navire, mais outre cela que je lui suis +conjoint très étroitement, et tellement confondu et +mêlé que je compose comme un seul tout avec lui. +Car si cela n'étoit, lorsque mon corps est blessé, +je ne sentirois pas pour cela de la douleur, moi qui +ne suis qu'une chose qui pense, mais j'apercevrois +cette blessure par le seul entendement, comme un +pilote aperçoit par la vue si quelque chose se +rompt dans son vaisseau. Et lorsque mon corps a +besoin de boire ou de manger, je connoîtrois simplement +cela même, sans en être averti par des +sentiments confus de faim et de soif: car en effet +tous ces sentiments de faim, de soif, de douleur, etc., +ne sont autre chose que de certaines façons confuses +de penser, qui proviennent et dépendent de +l'union et comme du mélange de l'esprit avec le +corps.</p> + +<p>Outre cela, la nature m'enseigne que plusieurs +autres corps existent autour du mien, desquels +j'ai à poursuivre les uns et à fuir les autres +Et certes, de ce que je sens différentes sortes de +couleurs, d'odeurs, de saveurs, de sons, de chaleur, +de dureté, etc., je conclus fort bien qu'il y a +dans les corps d'où procèdent toutes ces diverses +perceptions des sens, quelques variétés qui leur répondent, +quoique peut-être ces variétés ne leur +soient point en effet semblables; et de ce qu'entre +ces diverses perceptions des sens, les unes me +sont agréables, et les autres désagréables, il n'y a +point de doute que mon corps, ou plutôt moi-même +tout entier, en tant que je suis composé +de corps et d'âme, ne puisse recevoir diverses +commodités ou incommodités des autres corps qui +l'environnent.</p> + +<p>Mais il y a plusieurs autres choses qu'il semble +que la nature m'ait enseignées, lesquelles toutefois +je n'ai pas véritablement apprises d'elle, mais +qui se sont introduites en mon esprit par une certaine +coutume que j'ai de juger inconsidérément +des choses; et ainsi il peut aisément arriver qu'elles +contiennent quelque fausseté: comme, par exemple, +l'opinion que j'ai que tout espace dans lequel il +n'y a rien qui meuve et fasse impression sur mes +sens soit vide; que dans un corps qui est chaud +il y ait quelque chose de semblable à l'idée de la +chaleur qui est en moi; que dans un corps blanc +ou noir il y ait la même blancheur ou noirceur +que je sens; que dans un corps amer ou doux il +y ait le même goût ou la même saveur, et ainsi +des autres; que les astres, les tours, et tous les autres +corps éloignés, soient de la même figure et +grandeur qu'ils paroissent de loin à nos yeux, etc. +Mais afin qu'il n'y ait rien en ceci que je ne conçoive +distinctement, je dois précisément définir +ce que j'entends proprement lorsque je dis que la +nature m'enseigne quelque chose. Car je prends ici +la nature eu une signification plus resserrée que +lorsque je l'appelle un assemblage ou une complexion +de toutes les choses que Dieu m'a données; +vu que cet assemblage ou complexion comprend +beaucoup de choses qui n'appartiennent qu'à l'esprit +seul, desquelles je n'entends point ici parler +en parlant de la nature, comme, par exemple, la +notion que j'ai de cette vérité, que ce qui a une +fois été fait ne peut plus n'avoir point été fait, et +une infinité d'autres semblables, que je connois par +la lumière naturelle sans l'aide du corps; et qu'il +en comprend aussi plusieurs autres qui n'appartiennent +qu'au corps seul, et ne sont point ici non +plus contenues sous le nom de nature, comme la +qualité qu'il a d'être pesant, et plusieurs autres +semblables, desquelles je ne parle pas aussi, mais +seulement des choses que Dieu m'a données, +comme étant composé d'esprit et de corps. Or, +cette nature m'apprend bien à fuir les choses qui +causent en moi le sentiment de la douleur, et à +me porter vers celles qui me font avoir quelque +sentiment de plaisir; mais je ne vois point qu'outre +cela elle m'apprenne que de ces diverses perceptions +des sens, nous devions jamais rien conclure +touchant les choses qui sont hors de nous, +sans que l'esprit les ait soigneusement et mûrement +examinées; car c'est, ce me semble, à l'esprit +seul, et non point au composé de l'esprit et du +corps, qu'il appartient de connoître la vérité de ces +choses-là. Ainsi, quoiqu'une étoile ne fasse pas plus +d'impression en mon oeil que le feu d'une chandelle, +il n'y a toutefois en moi aucune faculté réelle +ou naturelle qui me porte à croire qu'elle n'est pas +plus grande que ce feu, mais je l'ai jugé ainsi dès +mes premières années sans aucun raisonnable fondement. +Et quoiqu'en approchant du feu je sente de +la chaleur, et même que m'en approchant un peu +trop près je ressente de la douleur, il n'y a toutefois +aucune raison qui me puisse persuader qu'il +y a dans le feu quelque chose de semblable à cette +chaleur, non plus qu'à cette douleur; mais seulement +j'ai raison de croire qu'il y a quelque chose +en lui, quelle qu'elle puisse être, qui excite eu moi +ces sentiments de chaleur ou de douleur. De +même aussi, quoiqu'il y ait des espaces dans lesquels +je ne trouve rien qui excite et meuve mes +sens, je ne dois pas conclure pour cela que ces +espaces ne contiennent en eux aucun corps; mais +je vois que tant en ceci qu'en plusieurs autres +choses semblables, j'ai accoutumé de pervertir et +confondre l'ordre de la nature, parceque ces sentiments +ou perceptions des sens n'ayant été mises +en moi que pour signifier à mon esprit quelles choses +sont convenables ou nuisibles au composé dont +il est partie, et jusque là étant assez claires et assez +distinctes, je m'en sers néanmoins comme si elles +étoient des règles très certaines, par lesquelles je +pusse connoître immédiatement l'essence et la nature +des corps qui sont hors de moi, de laquelle +toutefois elles ne me peuvent rien enseigner que +de fort obscur et confus.</p> + +<p>Mais j'ai déjà ci-devant assez examiné comment, +nonobstant la souveraine bonté de Dieu, il +arrive qu'il y ait de la fausseté dans les jugements +que je fais en cette sorte. Il se présente seulement +encore ici une difficulté touchant les choses que la +nature m'enseigne devoir être suivies ou évitées, +et aussi touchant les sentiments intérieurs qu'elle a +mis en moi; car il me semble y avoir quelquefois +remarqué de l'erreur, et ainsi que je suis directement +trompé par ma nature: comme, par exemple, +le goût agréable de quelque viande en laquelle on +aura mêlé du poison peut m'inviter à prendre ce +poison, et ainsi me tromper. Il est vrai toutefois +qu'en ceci la nature peut être excusée, car elle me +porte seulement à désirer la viande dans laquelle +se rencontre une saveur agréable, et non point à +désirer le poison, lequel lui est inconnu; de façon +que je ne puis conclure de ceci autre chose sinon +que ma nature ne connoît pas entièrement et universellement +toutes choses, de quoi certes il n'y a +pas lieu de s'étonner, puisque l'homme, étant d'une +nature finie, ne peut aussi avoir qu'une connoissance +d'une perfection limitée.</p> + +<p>Mais nous nous trompons aussi assez souvent, +même dans les choses auxquelles nous sommes +directement portés par la nature, comme il arrive +aux malades, lorsqu'ils désirent de boire ou +de manger des choses qui leur peuvent nuire. On +dira peut-être ici que ce qui est cause qu'ils se +trompent, est que leur nature est corrompue +mais cela n'ôte pas la difficulté, car un homme +malade n'est pas moins véritablement la créature +de Dieu qu'un homme qui est en pleine santé; et +partant il répugne autant à la bonté de Dieu qu'il +ait une nature trompeuse et fautive que l'autre. Et +comme une horloge, composée de roues et de contrepoids, +n'observe pas moins exactement toutes les +lois de la nature lorsqu'elle est mal faite et qu'elle +ne montre pas bien les heures que lorsqu'elle satisfait +entièrement au désir de l'ouvrier, de même +aussi si je considère le corps de l'homme comme étant +une machine tellement bâtie et composée d'os, de +nerfs, de muscles, de veines, de sang et de peau, +qu'encore bien qu'il n'y eût en lui aucun esprit, il +ne laisseroit pas de se mouvoir en toutes les mêmes +façons qu'il fait à présent, lorsqu'il ne se meut +point par la direction de sa volonté, ni par conséquent +par l'aide de l'esprit, mais seulement par la +disposition de ses organes, je reconnois facilement +qu'il seroit aussi naturel à ce corps, étant +par exemple hydropique, de souffrir la sécheresse +du gosier, qui a coutume de porter à l'esprit le +sentiment de la soif, et d'être disposé par cette sécheresse +à mouvoir ses nerfs et ses autres parties +en la façon qui est requise pour boire, et ainsi +d'augmenter son mal et se nuire à soi-même, qu'il +lui est naturel, lorsqu'il n'a aucune indisposition, +d'être porté à boire pour son utilité par une semblable +sécheresse de gosier; et quoique, regardant +à l'usage auquel une horloge a été destinée par son +ouvrier, je puisse dire qu'elle se détourne de sa +nature lorsqu'elle ne marque pas bien les heures; +et qu'en même façon, considérant la machine du +corps humain comme ayant été formée de Dieu +pour avoir en soi tous les mouvements qui ont coutume +d'y être, j'aie sujet de penser qu'elle ne suit +pas l'ordre de sa nature quand son gosier est sec, +et que le boire nuit à sa conservation; je reconnois +toutefois que cette dernière façon d'expliquer +la nature est beaucoup différente de l'autre: car +celle-ci n'est autre chose qu'une certaine dénomination +extérieure, laquelle dépend entièrement +de ma pensée, qui compare un homme malade +et une horloge mal faite avec l'idée que j'ai d'un +homme sain et d'une horloge bien faite, et laquelle +ne signifie rien qui se trouve, en effet +dans la chose dont elle se dit; au lieu que, par +l'autre façon d'expliquer la nature, j'entends quelque +chose qui se rencontre véritablement dans +les choses, et partant qui n'est point sans quelque +vérité.</p> + +<p>Mais certes, quoique au regard d'un corps hydropique +ce ne soit qu'une dénomination extérieure +quand on dit que sa nature est corrompue +lorsque, sans avoir besoin de boire, il ne laisse +pas d'avoir le gosier sec et aride, toutefois, au regard +de tout le composé, c'est-à-dire de l'esprit, ou +de l'âme unie au corps, ce n'est pas une pure dénomination, +mais bien une véritable erreur de nature, +de ce qu'il a soif lorsqu'il lui est très nuisible +de boire; et partant il reste encore à examiner +comment la bonté de Dieu n'empêche pas +que la nature de l'homme, prise de cette sorte, +soit fautive et trompeuse.</p> + +<p>Pour commencer donc cet examen, je remarque +ici, premièrement, qu'il y a une grande différence +entre l'esprit et le corps, en ce que le +corps, de sa nature, est toujours divisible, et que +l'esprit est entièrement indivisible. Car, en effet, +quand je le considère, c'est-à-dire quand je me +considère moi-même, en tant que je suis seulement +une chose qui pense, je ne puis distinguer en moi +aucunes parties, mais je connois et conçois fort +clairement que je suis une chose absolument une +et entière. Et quoique tout l'esprit semble être uni +à tout le corps, toutefois lorsqu'un pied, ou un +bras, ou quelque autre partie vient à en être séparée, +je connois fort bien que rien pour cela n'a été +retranché de mon esprit. Et les facultés de vouloir, +de sentir, de concevoir, etc., ne peuvent pas non +plus être dites proprement ses parties: car c'est le +même esprit qui s'emploie tout entier à vouloir, et +tout entier à sentir et à concevoir, etc. Mais c'est +tout le contraire dans les choses corporelles ou +étendues: car je n'en puis imaginer aucune, pour +petite qu'elle soit, que je ne mette aisément en +pièces par ma pensée, ou que mon esprit ne divise +fort facilement en plusieurs parties, et par conséquent +que je ne connoisse être divisible. Ce qui suffiroit +pour m'enseigner que l'esprit ou l'âme de +l'homme est entièrement différente du corps, si +je ne l'avois déjà d'ailleurs assez appris.</p> + +<p>Je remarque aussi que l'esprit ne reçoit pas +immédiatement l'impression de toutes les parties +du corps, mais seulement du cerveau, ou peut-être +même d'une de ses plus petites parties, à savoir +de celle où s'exerce cette faculté qu'ils appellent +le sens commun, laquelle, toutes les fois +qu'elle est disposée de même façon, fait sentir la +même chose à l'esprit, quoique cependant les autres +parties du corps puissent être diversement +disposées, comme le témoignent une infinité d'expériences, +lesquelles il n'est pas besoin ici de rapporter.</p> + +<p>Je remarque, outre cela, que la nature du +corps est telle, qu'aucune de ses parties ne peut +être mue par une autre partie un peu éloignée, +qu'elle ne le puisse être aussi de la même sorte +par chacune des parties qui sont entre deux, +quoique cette partie plus éloignée n'agisse point. +Comme, par exemple, dans la corde A B C D, +qui est toute tendue, si l'on vient à tirer et remuer +la dernière partie D, la première A ne sera pas +mue d'une autre façon qu'elle le pourroit aussi +être si on tiroit une des parties moyennes B ou C, +et que la dernière D demeurât cependant immobile. +Et en même façon, quand je ressens de la +douleur au pied, la physique m'apprend que ce +sentiment se communique par le moyen des nerfs +dispersés dans le pied, qui se trouvant tendus +comme des cordes depuis là jusqu'au cerveau, lorsqu'ils +sont tirés dans le pied, tirent aussi en même +temps l'endroit du cerveau d'où ils viennent, et +auquel ils aboutissent, et y excitent un certain +mouvement que la nature a institué pour faire +sentir de la douleur à l'esprit, comme si cette +douleur étoit dans le pied; mais parce que ces nerfs +doivent passer par la jambe, par la cuisse, par les +reins, par le dos et par le col, pour s'étendre depuis +le pied jusqu'au cerveau, il peut arriver qu'encore +bien que leurs extrémités qui sont dans le +pied ne soient point remuées, mais seulement quelques +unes de leurs parties qui passent par les reins +ou par le col, cela néanmoins excite les mêmes +mouvements dans le cerveau qui pourroient y +être excités par une blessure reçue dans le pied; +ensuite de quoi il sera nécessaire que l'esprit ressente +dans le pied la même douleur que s'il y avoit +reçu une blessure: et il faut juger le semblable de +toutes les autres perceptions de nos sens.</p> + +<p>Enfin, je remarque que, puisque chacun des mouvements +qui se font dans la partie du cerveau +dont l'esprit reçoit immédiatement l'impression, +ne lui fait ressentir qu'un seul sentiment, on ne +peut en cela souhaiter ni imaginer rien de mieux, +sinon que ce mouvement fasse ressentir à l'esprit, +entre tous les sentiments qu'il est capable de causer, +celui qui est le plus propre et le plus ordinairement +utile à la conservation du corps humain +lorsqu'il est en pleine santé. Or l'expérience +nous fait connoître que tous les sentiments que la +nature nous a donnés sont tels que je viens de +dire; et partant il ne se trouve rien en eux qui +ne fasse paroître la puissance et la bonté de Dieu. +Ainsi, par exemple, lorsque les nerfs qui sont +dans le pied sont remués fortement et plus qu'à +l'ordinaire, leur mouvement passant par la moelle +de l'épine du dos jusqu'au cerveau, y fait là une +impression à l'esprit qui lui fait sentir quelque +chose, à savoir de la douleur, comme étant dans +le pied, par laquelle l'esprit est averti et excité à +faire son possible pour en chasser la cause, comme +très dangereuse et nuisible au pied. Il est vrai que +Dieu pouvoit établir la nature de l'homme de telle +sorte que ce même mouvement dans le cerveau +fît sentir toute autre chose à l'esprit; par exemple, +qu'il se fît sentir soi-même, ou en tant qu'il est +dans le cerveau, ou en tant qu'il est dans le pied, +ou bien en tant qu'il est en quelque autre endroit +entre le pied et le cerveau, ou enfin quelque +autre chose telle qu'elle peut être: mais rien de +tout cela n'eût si bien contribué à la conservation +du corps que ce qu'il lui fait sentir. De même, +lorsque nous avons besoin de boire, il naît de là +une certaine sécheresse dans le gosier qui remue +ses nerfs, et par leur moyen les parties intérieures +du cerveau; et ce mouvement fait ressentir à l'esprit +le sentiment de la soif, parce qu'en cette occasion-là +il n'y a rien qui nous soit plus utile que +de savoir que nous avons besoin de boire pour la +conservation de notre santé, et ainsi des autres. +D'où il est entièrement manifeste que, nonobstant +la souveraine bonté de Dieu, la nature de +l'homme, en tant qu'il est composé de l'esprit et +du corps, ne peut qu'elle ne soit quelquefois fautive +et trompeuse. Car s'il y a quelque cause qui +excite, non dans le pied, mais en quelqu'une des +parties du nerf qui est tendu depuis le pied jusqu'au +cerveau, ou même dans le cerveau, le même +mouvement qui se fait ordinairement quand le pied +est mal disposé, on sentira de la douleur comme +si elle étoit dans le pied, et le sens sera naturellement +trompé; parce qu'un même mouvement dans +le cerveau ne pouvant causer en l'esprit qu'un +même sentiment, et ce sentiment étant beaucoup +plus souvent excité par une cause qui blesse le +pied que par une autre qui soit ailleurs, il est +bien plus raisonnable qu'il porte toujours à l'esprit +la douleur du pied que celle d'aucune autre +partie. Et, s'il arrive que parfois la sécheresse du +gosier ne vienne pas comme à l'ordinaire de ce +que le boire est nécessaire pour la santé du corps, +mais de quelque cause toute contraire, comme il +arrive à ceux qui sont hydropiques, toutefois il est +beaucoup mieux qu'elle trompe en ce rencontre-là, +que si, au contraire, elle trompoit toujours lorsque +le corps est bien disposé, et ainsi des autres.</p> + +<p>Et certes, cette considération me sert beaucoup +non seulement pour reconnoître toutes les +erreurs auxquelles ma nature est sujette, mais +aussi pour les éviter ou pour les corriger plus facilement: +car, sachant que tous mes sens me signifient +plus ordinairement le vrai que le faux touchant +les choses qui regardent les commodités ou +incommodités du corps, et pouvant presque toujours +me servir de plusieurs d'entre eux pour examiner +une même chose, et, outre cela, pouvant +user de ma mémoire pour lier et joindre les connoissances +présentes aux passées, et de mon entendement +qui a déjà découvert toutes les causes +de mes erreurs, je ne dois plus craindre désormais +qu'il se rencontre de la fausseté dans les choses qui +me sont le plus ordinairement représentées par mes +sens. Et je dois rejeter tous les doutes de ces jours +passés, comme hyperboliques et ridicules, particulièrement +cette incertitude si générale, touchant le +sommeil, que je ne pouvois distinguer de la veille: +car à présent j'y rencontre une très notable différence, +en ce que notre mémoire ne peut jamais lier +et joindre nos songes les uns avec les autres, et +avec toute la suite de notre vie, ainsi qu'elle a de +coutume de joindre les choses qui nous arrivent +étant éveillés. Et en effet, si quelqu'un, lorsque je +veille, m'apparoissoit tout soudain et disparoissoit +de même, comme font les images que je vois en +dormant, en sorte que je ne pusse remarquer ni +d'où il viendrait ni où il iroit, ce ne seroit pas +sans raison que je l'estimerois un spectre ou un +fantôme formé dans mon cerveau, et semblable à +ceux qui s'y forment quand je dors, plutôt qu'un +vrai homme. Mais lorsque j'aperçois des choses +dont je connois distinctement et le lieu d'où elles +viennent, et celui où elles sont, et le temps auquel +elles m'apparoissent, et que, sans aucune interruption, +je puis lier le sentiment que j'en ai avec +la suite du reste de ma vie, je suis entièrement +assuré que je les aperçois en veillant et non point +dans le sommeil. Et je ne dois en aucune façon +douter de la vérité de ces choses-là, si, après avoir +appelé tous mes sens, ma mémoire et mon entendement +pour les examiner, il ne m'est rien rapporté +par aucun d'eux qui ait de la répugnance +avec ce qui m'est rapporté par les autres. Car, de +ce que Dieu n'est point trompeur, il suit nécessairement +que je ne suis point en cela trompé. +Mais, parceque la nécessité des affaires nous oblige +souvent à nous déterminer avant que nous ayons +eu le loisir de les examiner si soigneusement, il +faut avouer que la vie de l'homme est sujette à faillir +fort souvent dans les choses particulières; et +enfin il faut reconnoître l'infirmité et la faiblesse +de notre nature.</p> +<br> +<p><b>FIN DES MÉDITATIONS.</b></p> +<br><br> + + +<h3>OBJECTIONS<br> +AUX MÉDITATIONS.</h3> + +<blockquote> +<p>Ce recueil, publié en latin par Descartes, à Paris, 1641, et +à Amsterdam, 1642 à la suite des MÉDITATIONS, a été traduit +par M. Clerselier, élève et ami de Descartes, qui a +revu, retouché et reconnu cette traduction. Elle a toujours +été réimprimée à la suite des Méditations. +</p></blockquote> +<br><br> + +<h4>OBJECTIONS<br> +FAITES PAR DES PERSONNES TRÈS DOCTES<br> +CONTRE<br> +LES PRÉCÉDENTES MÉDITATIONS,<br> +LES RÉPONSES<br> +DE L'AUTEUR.</h4> + +<br><br> + + +<h3>PREMIÈRES OBJECTIONS,</h3> + +<h3>FAITES PAR M. CATÉRUS, SAVANT THÉOLOGIEN DES PAYS-BAS,<br> +SUR LES IIIe, Ve ET VIe MÉDITATIONS.</h3> + +<p>MESSIEURS,</p> + +<p>Aussitôt que j'ai reconnu le désir que vous aviez +que j'examinasse avec soin les écrits de M. Descartes, +j'ai pensé qu'il étoit de mon devoir de satisfaire +en cette occasion à des personnes qui me +sont si chères, tant pour vous témoigner par là +l'estime que je fais de votre amitié, que pour vous +faire connoitre ce qui manque à ma suffisance et +à la perfection de mon esprit; afin que dorénavant +vous ayez un peu plus de charité pour moi, si +j'en ai besoin, et que vous m'épargniez une autre fois, +si je ne puis porter la charge que vous m'avez +imposée.</p> + +<p>On peut dire avec vérité, selon que j'en puis +juger, que M. Descartes est un homme d'un très +grand esprit et d'une très profonde modestie, et +sur lequel je ne pense pas que Momus lui-même +put trouver à reprendre. Je pense, dit-il, donc je +suis; voire même je suis la pensée même ou l'esprit. +Cela est vrai. Or est-il qu'en pensant j'ai en +moi les idées des choses, et premièrement celle +d'un être très parfait et infini. Je l'accorde. Mais +je n'en suis pas la cause, moi qui n'égale pas la +réalité objective d'une telle idée: donc quelque +chose de plus parfait que moi en est la cause; et +partant il y a un être différent de moi qui existe, +et qui a plus de perfections que je n'ai pas. Ou, +comme dit saint Denys au chapitre cinquième des +<i>Noms divins</i>, il y a quelque nature qui ne possède +pas l'être à la façon des autres choses, mais +qui embrasse et contient en soi très simplement +et sans aucune circonscription tout ce qu'il y a +d'essence dans l'être, et en qui toutes choses +sont renfermées comme dans la cause première et +universelle.</p> + +<p>Mais je suis ici contraint de m'arrêter un peu, de +peur de me fatiguer trop; car j'ai déjà l'esprit aussi +agité que le flottant Euripe: j'accorde, je nie, j'approuve, +je réfute, je ne veux pas m'éloigner de l'opinion +de ce grand homme, et toutefois je n'y puis +consentir. Car, je vous prie, quelle cause requiert +une idée? ou dites-moi ce que c'est qu'idée. Si je l'ai +bien compris, c'est la chose même pensée en tant +qu'elle est objectivement dans l'entendement. +Mais qu'est-ce qu'être objectivement dans l'entendement? +Si je l'ai bien appris, c'est terminer à la +façon d'un objet l'acte de l'entendement, ce qui en +effet n'est qu'une dénomination extérieure, et qui +n'ajoute rien de réel à la chose. Car, tout ainsi +qu'être vu n'est en moi autre chose sinon que +l'acte que la vision tend vers moi, de même être +pensé, ou être objectivement dans l'entendement, +c'est terminer et arrêter en soi la pensée de l'esprit; +ce qui se peut faire sans aucun mouvement et +changement en la chose, voire même sans que la +chose soit. Pourquoi donc rechercherai-je la cause +d'une chose qui actuellement n'est point, qui n'est +qu'une simple dénomination et un pur néant?</p> + +<p>Et néanmoins, dit ce grand esprit, de ce qu'une +idée contient une telle réalité objective, ou celle-là +plutôt qu'une autre, elle doit sans doute avoir +cela de quelque cause<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>. Au contraire, d'aucune; +car la réalité objective est une pure dénomination: +actuellement elle n'est point. Or l'influence que +donne une cause est réelle et actuelle: ce qui actuellement +n'est point, ne la peut pas recevoir, et +partant ne peut pas dépendre ni procéder d'aucune +véritable cause, tant s'en faut qu'il en requière. +Donc j'ai des idées, mais il n'y a point de +causes de ces idées; tant s'en faut qu'il y en ait +une plus grande que moi et infinie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> Voyez Méditation III</blockquote> + +<p>Mais quelqu'un me dira peut-être, Si vous n'assignez +point de cause aux idées, dites-nous au +moins la raison pourquoi cette idée contient plutôt +cette réalité objective que celle-la: c'est très +bien dit; car je n'ai pas coutume d'être réservé avec +mes amis, mais je traite avec eux libéralement. Je +dis universellement de toutes les idées ce que +M. Descartes a dit autrefois du triangle: Encore +que peut-être, dit-il, il n'y ait en aucun lieu du +monde hors de ma pensée une telle figure, et +qu'il n'y en ait jamais eu, il ne laisse pas néanmoins +d'y avoir une certaine nature, ou forme, +ou essence déterminée de cette figure, laquelle +est immuable et éternelle. Ainsi cette vérité est +éternelle, et elle ne requiert point de cause. Un +bateau est un bateau, et rien autre chose; Davus +est Davus, et non OEdipus. Si néanmoins vous me +pressez de vous dire une raison, je vous dirai que +cela vient de l'imperfection de notre esprit, qui n'est +pas infini: car, ne pouvant par une seule appréhension +embrasser l'univers, c'est-à-dire tout l'être +et tout le bien en général, qui est tout ensemble et +tout à la fois, il le divise et le partage; et ainsi ce +qu'il ne sauroit enfanter ou produire tout entier, +il le conçoit petit à petit, ou bien, comme on dit en +l'école <i>(inadoequaté),</i> imparfaitement et par partie. +Mais ce grand homme poursuit:«Or, pour imparfaite +que soit cette façon d'être, par laquelle +une chose est objectivement dans l'entendement +par son idée, certes on ne peut pas néanmoins +dire que cette façon et manière-là ne soit rien, +ni par conséquent que cette idée vient du néant<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> Méditation III.</blockquote> + +<p>Il y a ici de l'équivoque; car si ce mot <i>rien</i> est +la même chose que n'être pas actuellement, eu effet +ce n'est rien, parce qu'elle n'est pas actuellement, +et ainsi elle vient du néant, c'est-à-dire qu'elle n'a +point de cause. Mais si ce mot <i>rien</i> dit quelque +chose de feint par l'esprit, qu'ils appellent vulgairement +être de raison, ce n'est pas un <i>rien</i>, mais +une chose réelle, qui est conçue distinctement. Et +néanmoins, parce qu'elle est seulement conçue, et +qu'actuellement elle n'est pas, elle peut à la vérité +être conçue, mais elle ne peut aucunement être +causée ou mise hors de l'entendement.</p> + +<p>«Mais je veux, dit-il, outre cela examiner si +moi, qui ai celle idée de Dieu, je pourrois être, +en cas qu'il n'y eût point de Dieu, ou (comme il +dit immédiatement auparavant) en cas qu'il n'y +eût point d'être plus parfait que le mien, et qui +ait mis en moi son idée. Car (dit-il) de qui aurois-je +mon existence? peut-être de moi-même, +ou de mes parents, ou de quelques autres, etc.: +or est-il que si je l'avois du moi-même, je ne +douterois point ni ne désirerois point, et il ne me +manqueroit aucune chose; car je me serois donné +toutes les perfections dont j'ai en moi quelque +idée, et ainsi moi-même je serois Dieu. Que si j'ai +mon existence d'autrui, je viendrai enfin à ce +qui l'a de soi; et ainsi le même raisonnement que +je viens de faire pour moi est pour lui, et prouve +qu'il est Dieu.<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>» Voilà certes, à mon avis, la même +voie que suit saint Thomas, qu'il appelle la voie +de la causalité de la cause efficiente, laquelle il a +tirée du Philosophe, hormis que saint Thomas ni +Aristote ne se sont pas souciés des causes des idées. +Et peut-être n'en étoit-il pas besoin; car pourquoi +ne suivrai-je pas la voie la plus droite et la moins +écartée? Je pense, donc je suis, voire même je suis +l'esprit même et la pensée; or, cette pensée et cet +esprit, ou il est par soi-même ou par autrui; si par +autrui, celui-là enfin par qui est-il? s'il est par soi, +donc il est Dieu; car ce qui est par soi se sera aisément +donné toutes choses.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> Voyez Méditation III.</blockquote> + +<p>Je prie ici ce grand personnage et le conjure de +ne se point cacher à un lecteur qui est désireux +d'apprendre, et qui peut-être n'est pas beaucoup +intelligent. Car ce <i>mot par soi</i> est pris en deux façons: +en la première, il est pris positivement, à savoir +par soi-même, comme par une cause; et ainsi +ce qui seroit par soi et se donneroit l'être à soi-même, +si, par un choix prévu et prémédité, il +se donnoit ce qu'il voudroit, sans doute qu'il se +donneroit toutes choses, et partant il serait Dieu. +En la seconde, ce mot <i>par soi</i> est pris négativement +et est la même chose que de <i>soi-même</i> ou <i>non par +autrui</i>; et c'est de cette façon, si je m'en souviens, +qu'il est pris de tout le monde.</p> + +<p>Or maintenant, si une chose est <i>par soi</i>, c'est-à-dire +<i>non par autrui</i>, comment prouverez-vous +pour cela qu'elle comprend tout et qu'elle est +infinie? car, à présent, je ne vous écoute point, si +vous dites, Puisqu'elle est par soi elle se sera aisément +donné toutes choses; d'autant qu'elle n'est +pas par soi comme par une cause, et qu'il ne lui +a pas été possible, avant, qu'elle fût, de prévoir +ce qu'elle pourrait être pour choisir ce qu'elle seroit +après. Il me souvient d'avoir autrefois entendu +Suarez raisonner de la sorte: Toute limitation vient +d'une cause; car une chose est finie et limitée, un +parceque la cause ne lui a pu donner rien de plus +grand ni de plus parfait, ou parce qu'elle ne l'a pas +voulu: si donc quelque chose est par soi et non +par une cause, il est vrai de dire qu'elle est infinie +et non limitée.</p> + +<p>Pour moi, je n'acquiesce pas tout-à-fait à ce raisonnement; +car, qu'une chose soit par soi tant +qu'il vous plaira, c'est-à-dire qu'elle ne soit point +par autrui, que pourrez-vous dire si cette limitation +vient de ses principes internes et constituants, +c'est-à-dire de sa forme même et de son essence, +laquelle néanmoins vous n'avez pas encore prouvé +être infinie? Certainement, si vous supposez que +le chaud est chaud, il sera chaud par ses principes +internes et constituants, et non pas froid, encore +que vous imaginiez qu'il ne soit pas par autrui ce +qu'il est. Je ne doute point que M. Descartes ne +manque pas de raisons pour substituer à ce que +les autres n'ont peut-être pas assez suffisamment +expliqué ni déduit assez clairement.</p> + +<p>Enfin, je conviens avec ce grand homme en ce +qu'il établit pour règle générale «que les choses +que nous concevons fort clairement et fort distinctement +sont toutes vraies.» Même je crois que +tout ce que je pense est vrai: et il y a déjà longtemps +que j'ai renoncé à toutes les chimères et à +tous les êtres de raison, car aucune puissance ne +se peut détourner du son propre objet; si la volonté +se meut, elle tend au bien; les sens mêmes ne +se trompent point: car la vue voit ce qu'elle voit, +l'oreille entend ce qu'elle entend; et si on voit de +l'oripeau, on voit bien; mais ou se trompe lorsqu'on +détermine par son jugement que ce que l'on +voit est de l'or. Et alors c'est qu'on ne conçoit pas +bien, ou plutôt qu'on ne conçoit point; car, comme +chaque faculté ne se trompe point vers son propre +objet, si une fois l'entendement conçoit clairement +et distinctement une chose, elle est vraie; de sorte +que M. Descartes attribue avec beaucoup de raison +toutes les erreurs au jugement et à la volonté.</p> + +<p>Mais maintenant voyons si ce qu'il veut inférer +de cette règle est véritable. «Je connois, dit-il, clairement +et distinctement l'Être infini; donc c'est un +être vrai et qui est quelque chose.» Quelqu'un lui +demandera: Connoissez-vous clairement et distinctement +l'Être infini? Que veut donc dire cette commune +maxime, laquelle est reçue d'un chacun: <i>L'infini, +en tant qu'infini, est inconnu</i>. Car si, lorsque je +pense à un chiliogone, me représentant confusément +quelque figure, je n'imagine ou ne connois +pas distinctement ce chiliogone, parce que je ne me +représente pas distinctement ses mille côtés, comment +est-ce que je concevrai distinctement et non +pas confusément l'Être infini, en tant qu'infini, +vu que je ne puis voir clairement, et comme au +doigt et à l'oeil, les infinies perfections dont il est +composé?</p> + +<p>Et c'est peut-être ce qu'a voulu dire saint Thomas: +car, ayant nié que cette proposition, <i>Dieu +est,</i> fût claire et connue sans preuve, il se fait à +soi-même cette objection des paroles de saint Damascène: +La connaissance que Dieu est, est naturellement +empreinte en l'esprit de tous les hommes; +donc c'est une chose claire, et qui n'a point besoin +de preuve pour être connue. A quoi il répond: +Connoitre que. Dieu est en général, et, comme il +dit sous quelque confusion, à sa voir en tant: qu'il +est la béatitude de l'homme, cela est naturellement +imprimé en nous; mais ce n'est pas, dit-il, connoître +simplement que Dieu est; tout ainsi que +connoitre que quelqu'un vient, ce n'est pas connoître +Pierre; encore que ce soit Pierre qui vienne, +etc. Comme s'il vouloit dire que Dieu est connu +sous une raison commune on de fin dernière, ou +même de premier être et très parfait, ou enfin +sous la raison d'un être qui comprend et embrasse +confusément et en général toutes choses; mais +non pas sous la raison précise clé son être, car +ainsi il est infini et nous est inconnu. Je sais que +M. Descartes répondra facilement à celui qui +l'interrogera de la sorte: je crois néanmoins que +les choses que j'allègue ici, seulement par forme +d'entretien et d'exercice, feront qu'il se ressouviendra +de ce que dit Boëce, qu'il y a certaines +notions communes qui ne peuvent être connues +sans preuves que par les savants. De sorte qu'il +ne se faut pas fort étonner si ceux-là interrogent +beaucoup qui désirent savoir plus que les autres, +et s'ils s'arrêtent long-temps à considérer ce qu'ils +savent avoir été dit et avancé, comme le premier +et principal fondement de toute l'affaire, et que +néanmoins ils ne peuvent entendre sans une longue +recherche et une très grande attention d'esprit.</p> + +<p>Mais demeurons d'accord de ce principe, et +supposons que quelqu'un ait l'idée claire et distincte +d'un être souverain et souverainement parfait: +que prétendez-vous inférer de là? C'est à savoir +que cet être infini existe; et cela si certainement, +que je dois être au moins aussi assuré de +l'existence de Dieu, que je l'ai été jusques ici de +la vérité des démonstrations mathématiques; en +sorte qu'il n'y a pas moins de répugnance de concevoir +un Dieu, c'est-à-dire un être souverainement +parfait, auquel manque l'existence, c'est-à-dire +auquel manque quelque perfection, que de +concevoir une montagne qui n'ait point de vallée<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>. +C'est ici le noeud de toute la question; qui cède à +présent, il faut qu'il se confesse vaincu: pour moi, +qui ai affaire avec un puissant adversaire, il faut +que j'esquive un peu, afin qu'ayant à être vaincu, +je diffère au moins pour quelque temps ce que je +ne puis éviter.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> Voyez Méditation V.</blockquote> + +<p>Et, premièrement, encore que nous n'agissions +pas ici par autorité, mais seulement par raison, +néanmoins, de peur qu'il ne semble que je me +veuille opposer sans sujet à ce grand esprit, écoutez +plutôt saint Thomas, qui se fait à soi-même cette +objection: aussitôt qu'on a compris et entendu ce +que signifie ce nom <i>Dieu</i>, on sait que Dieu est; car, +par ce nom, on entend une chose telle que rien de +plus grand ne peut être conçu. Or, ce qui est dans +l'entendement et en effet est plus grand que ce qui +est seulement dans l'entendement; c'est pourquoi, +puisque ce nom <i>Dieu</i> étant entendu, Dieu est dans +l'entendement, il s'ensuit aussi qu'il est en effet; +lequel argument je rends ainsi en forme: Dieu est +ce qui est tel que rien de plus grand ne peut être +conçu; mais ce qui est tel que rien de plus grand ne +peut être conçu enferme l'existence: donc Dieu, par +son nom ou par son concept, enferme l'existence; +et partant il ne peut être ni être conçu sans existence. +Maintenant dites-moi, je vous prie, n'est-ce +pas là le même argument de M. Descartes? Saint +Thomas définit Dieu ainsi, Ce qui est tel que rien +de plus grand ne peut être conçu; M. Descartes +l'appelle un être souverainement parfait: certes +rien de plus grand que lui ne peut être conçu. +Saint Thomas poursuit: ce qui est tel que rien de +plus grand ne peut être conçu enferme l'existence; +autrement quelque chose de plus grand que lui +pourroit être conçu, à savoir ce qui est conçu enferme +aussi l'existence. Mais M. Descartes ne semble-t-il +pas se servir de la même mineure dans son +argument: Dieu est un être souverainement parfait; +or est-il que l'être souverainement parfait enferme +l'existence, autrement il ne seroit pas souverainement +parfait. Saint Thomas infère: donc, +puisque ce nom <i>Dieu</i> étant compris et entendu, +il est dans l'entendement, il s'ensuit aussi qu'il est +eu effet; c'est-à-dire de ce que dans le concept ou +la notion essentielle d'un être tel que rien de plus +grand ne peut être conçu l'existence est comprise +et enfermée, il s'ensuit que cet être existe. M. Descartes +infère la même chose. «Mais, dit-il, de cela +seul que je ne puis concevoir Dieu sans existence, +il s'ensuit que l'existence est inséparable de lui, +et partant qu'il existe véritablement.» Que maintenant +saint Thomas réponde à soi-même et à +M. Descartes. Posé, dit-il, que chacun entende +que par ce nom <i>Dieu</i> il est signifié ce qui a été +dit, à savoir ce qui est tel que rien de plus grand +ne peut être conçu, il ne s'ensuit pas pour cela +qu'on entende que la chose qui est signifiée par ce +nom soit dans la nature, mais seulement dans +l'appréhension de l'entendement. Et on ne peut +pas dire qu'elle soit en effet, si on ne demeure +d'accord qu'il y a en effet quelque chose tel que +rien de plus grand ne peut être conçu; ce que +ceux-là nient ouvertement, qui disent qu'il n'y a +point de Dieu. D'où je réponds aussi en peu de paroles, +Encore que l'on demeure d'accord que l'être +souverainement parfait par son propre nom emporte +l'existence, néanmoins il ne s'ensuit pas que +cette même existence soit dans la nature actuellement +quelque chose, mais seulement qu'avec le +concept ou la notion de l'être souverainement parfait, +celle de l'existence est inséparablement conjointe. +D'où vous ne pouvez pas inférer que l'existence +de Dieu soit actuellement quelque chose, si +vous ne supposez que cet être souverainement +parfait existe actuellement; car pour lors il contiendra +actuellement toutes les perfections, et celle +aussi d'une existence réelle.</p> + +<p>Trouvez bon maintenant qu'après tant de fatigue +je délasse un peu mon esprit. Ce composé, «<i>un lion +existant</i>, enferme essentiellement ces deux parties, +à savoir, un lion et l'existence; car si vous +ôtez l'une ou l'autre, ce ne sera plus le même +composé. Maintenant Dieu n'a-t-il pas de toute +éternité, connu clairement et distinctement ce composé? +Et l'idée de ce composé, en tant que tel, +n'enferme-t-elle pas essentiellement l'une et l'autre +de ces parties? C'est-à-dire l'existence n'est-elle pas +de l'essence de ce composé <i>un lion existant</i>? Et +néanmoins la distincte connoissance que Dieu en +a eue de toute éternité ne fait pas nécessairement +que l'une ou l'autre partie de ce composé soit, si +on ne suppose que tout ce composé est actuellement; +car alors if enfermera et contiendra en soi +toutes ses perfections essentielles, et partant aussi +l'existence actuelle. De même, encore que je connoisse +clairement et distinctement l'être souverain, +et encore que l'être souverainement parfait +dans son concept essentiel enferme l'existence, +néanmoins il ne s'ensuit pas que cette existence +soit actuellement quelque chose, si vous ne supposez +que cet être souverain existe; car alors, avec +toutes ses autres perfections, il enfermera aussi +actuellement celle de l'existence; et ainsi il faut +prouver d'ailleurs que cet être souverainement +parfait existe.</p> + +<p>J'en dirai peu touchant l'essence de l'âme et sa +distinction réelle d'avec le corps; car je confesse +que ce grand esprit m'a déjà tellement fatigué +qu'au-delà je ne puis quasi plus rien. S'il y a une +distinction entre l'âme et le corps, il semble la +prouver de ce que ces deux choses peuvent être +conçues distinctement et séparément l'une de l'autre. +Et sur cela je mets ce savant homme aux prises +avec Scot, qui dit qu'afin qu'une chose soit courue +distinctement et séparément d'une autre, il +suffit qu'il y ait entre elles une distinction, qu'il +appelle <i>formelle</i> et <i>objective</i>, laquelle il met entre +<i>la distinction réelle</i> et <i>celle de raison</i>; et c'est ainsi +qu'il distingue la justice de Dieu d'avec sa miséricorde; +car elles ont, dit-il, avant aucune opération +de l'entendement des raisons formelles différentes, +en sorte que l'une n'est pas l'autre; et néanmoins +ce seroit une mauvaise conséquence de dire, +La justice peut être conçue séparément d'avec la +miséricorde, donc elle peut aussi exister séparément. +Mais je ne vois pas que j'ai déjà passé les +bornes d'une lettre.</p> + +<p>Voilà, Messieurs, les choses que j'avois à dire +touchant ce que vous m'avez proposé; c'est à vous +maintenant d'en être les juges. Si vous prononcez +en ma faveur, il ne sera pas malaisé d'obliger +M. Descartes à ne me vouloir point de mal, si je +lui ai un peu contredit; que si vous êtes pour lui, +je donne dès à présent les mains, et me confesse +vaincu, et ce d'autant plus volontiers que je craindrois +de l'être encore une autre fois. Adieu.</p> +<br><br> + + +<h3>RÉPONSES DE L'AUTEUR<br> +AUX PREMIÈRES OBJECTIONS.</h3> + +<p>MESSIEURS,</p> + +<p>Je vous confesse que vous avez suscité contre +moi un puissant adversaire, duquel l'esprit et la +doctrine eussent pu me donner beaucoup de peine, +si cet officieux et dévot théologien n'eût mieux +aimé favoriser la cause de Dieu et celle de son +foible défenseur, que de la combattre à force ouverte. +Mais quoiqu'il lui ait été très honnête d'en +user de la sorte, je ne pourrois pas m'exempter de +blâme si je tâchois de m'en prévaloir: c'est pourquoi +mon dessein est plutôt de découvrir ici l'artifice +dont il s'est servi pour m'assister, que de lui +répondre comme à un adversaire.</p> + +<p>Il a commencé par une briève déduction de la +principale raison dont je me sers pour prouver +l'existence de Dieu, afin que les lecteurs s'en ressouvinssent +d'autant mieux. Puis, ayant succinctement +accordé les choses qu'il a jugées être suffisamment +démontrées, et ainsi les ayant appuyées de +son autorité, il est venu au noeud de la difficulté, +qui est de savoir ce qu'il faut ici entendre par le +nom d'<i>idée,</i> et quelle cause cette idée requiert.</p> + +<p>Or, j'ai écrit quelque part «que l'idée est la +chose même conçue, ou pensée, en tant quelle +est objectivement dans l'entendement,» lesquelles +paroles il feint d'entendre tout autrement que je +ne les ai dites, afin de me donner occasion de les +expliquer plus clairement. «Être, dit-il, objectivement +dans l'entendement, c'est terminer à la +façon d'un objet l'acte de l'entendement, ce qui +n'est qu'une dénomination extérieure, et qui n'ajoute +rien de réel à la chose, etc.» Où il faut remarquer +qu'il a égard à la chose même, en tant +qu'elle est hors de l'entendement, au respect de +laquelle c'est de vrai une dénomination extérieure +qu'elle soit objectivement dans l'entendement; mais +que je parle de l'idée qui n'est jamais hors de l'entendement, +et au respect de laquelle être objectivement +ne signifie autre chose qu'être dans l'entendement +en la manière que les objets ont coutume d'y être. +Ainsi, par exemple, si quelqu'un demande qu'est-ce +qui arrive au soleil de ce qu'il est objectivement +dans mon entendement, on répond fort bien qu'il +ne lui arrive rien qu'une dénomination extérieure, +savoir est qu'il termine à la façon d'un objet l'opération +de mon entendement: mais si l'on demande de +l'idée du soleil ce que c'est, et qu'on répond que c'est +la chose même pensée, en tant qu'elle est objectivement +dans l'entendement, personne n'entendra que +c'est le soleil même, en tant que cette extérieure +dénomination est en lui. Et là être objectivement +dans l'entendement ne signifiera pas terminer son +opération à la façon d'un objet, mais bien être dans +l'entendement en la manière que ses objets ont coutume +d'y être: en telle sorte que l'idée du soleil est +le soleil même existant dans l'entendement, non +pas à la vérité formellement, comme il est au ciel, +mais objectivement, c'est-à-dire en la manière que +les objets ont coutume d'exister dans l'entendement: +laquelle façon d'être est de vrai bien plus +imparfaite que celle par laquelle les choses existent +hors de l'entendement; mais pourtant ce n'est pas +un pur rien, comme j'ai déjà dit ci-devant.</p> + +<p>Et lorsque ce savant théologien dit qu'il y a de +l'équivoque en ces paroles, <i>un pur rien</i>, il semble +avoir voulu m'avertir de celle que je viens tout +maintenant de remarquer, de peur que je n'y prisse +pas garde. Car il dit premièrement qu'une chose +ainsi existante dans l'entendement par son idée +n'est pas un être réel ou actuel, c'est-à-dire que +ce n'est pas quelque chose qui soit hors de l'entendement, +ce qui est vrai; et après il dit aussi que +ce n'est pas quelque chose de feint par l'esprit, +ou un être de raison, mais quelque chose de réel, +qui est conçu distinctement: par lesquelles paroles +il admet entièrement tout ce que j'ai avancé; mais +néanmoins il ajoute, parce que cette chose est seulement +conçue, et qu'actuellement elle n'est pas, +c'est-à-dire parce qu'elle est seulement une idée et +non pas quelque chose hors de l'entendement, elle +peut à la vérité être conçue, mais elle ne peut aucunement +être causée ou mise hors de l'entendement, +c'est-à-dire qu'elle n'a pas besoin de cause +pour exister hors de l'entendement: ce que je confesse, +car hors de lui elle n'est rien; mais certes +elle a besoin de cause pour être conçue, et c'est de +celle-là seule qu'il est ici question. Ainsi, si quelqu'un +a dans l'esprit l'idée de quelque machine +fort artificielle, on peut avec raison demander +quelle est la causé de cette idée; et celui-là ne satisferoit +pas qui diroit que cette idée hors de l'entendement +n'est rien, et partant qu'elle ne peut +être causée, mais seulement conçue; car on ne demande +ici rien autre chose, sinon quelle est la +cause pourquoi elle est conçue: celui-là ne satisfera +pas non plus qui dira que l'entendement même +en est la cause, comme étant une de ses opérations; +car on ne doute point de cela, mais seulement on +demande quelle est la cause de l'artifice objectif qui +est en elle. Car, que cette idée contienne un tel artifice +objectif plutôt qu'un autre, elle doit sans +doute avoir cela de quelque cause; et l'artifice objectif +est la même chose au respect de cette idée, +qu'un respect de l'idée de Dieu la réalité ou perfection +objective. Et de vrai l'on peut assigner +diverses causes de cet artifice; car ou c'est quelque +réelle et semblable machine qu'on aura vue auparavant, +à la ressemblance de laquelle cette idée +a été formée, ou une grande connoissance de la +mécanique qui est dans l'entendement de celui qui +a cette idée, ou peut-être une grande subtilité +d'esprit, par le moyen de laquelle il a pu l'inventer +sans aucune autre connoissance précédente. Et il +faut remarquer que tout l'artifice, qui n'est qu'objectivement +dans cette idée, doit par nécessité être +formellement ou éminemment dans sa cause, quelle +que cette cause puisse être. Le même aussi faut-il +penser de la réalité objective qui est dans l'idée de +Dieu. Mais en qui est-ce que toute cette réalité ou +perfection se pourra ainsi rencontrer, sinon en +Dieu réellement existant? Et cet esprit excellent a +fort bien vu toutes ces choses; c'est pourquoi il +confesse qu'on peut demander pourquoi cette idée +contient cette réalité objective plutôt qu'une autre, +à laquelle demande il a répondu premièrement: +«que de toutes les idées il en est de même que de +ce que j'ai écrit de l'idée du triangle, savoir est +que bien que peut-être il n'y ait point de triangle +en aucun lieu du monde, il ne laisse pas néanmoins +d'y avoir une certaine nature, ou forme, +ou essence déterminée du triangle, laquelle est +immuable et éternelle;» et laquelle il dit n'avoir +pas besoin de cause. Ce que néanmoins il a bien +jugé ne pouvoir pas satisfaire; car, encore que la +nature du triangle soit immuable et éternelle, il +n'est pas pour cela moins permis de demander +pourquoi son idée est en nous. C'est pourquoi il +a ajouté: «Si néanmoins vous me pressez de vous +dire une raison, je vous dirai que cela vient de +l'imperfection de notre esprit, etc.» Par laquelle +réponse il semble n'avoir voulu signifier autre +chose, sinon que ceux qui se voudront ici éloigner +de mon sentiment ne pourront rien répondre de +vraisemblable. Car, en effet, il n'est pas plus probable +de dire que la cause pourquoi l'idée de Dieu +est en nous soit l'imperfection de notre esprit, que +si on disoit que l'ignorance des mécaniques fût la +cause pourquoi nous imaginons plutôt une machine +fort pleine d'artifice qu'une autre moins parfaite; +car, tout au contraire, si quelqu'un a l'idée +d'une machine dans laquelle soit contenu tout l'artifice +que l'on sauroit imaginer, l'on infère fort bien +de là que cette idée procède d'une cause dans laquelle +il y avoit réellement et en effet tout l'artifice +imaginable, encore qu'il ne soit qu'objectivement +et non point en effet dans cette idée. Et par +la même raison, puisque nous avons en nous l'idée +de Dieu, dans laquelle toute la perfection est contenue +que l'on puisse jamais concevoir, on peut de +là conclure très évidemment que cette idée dépend +et procède de quelque cause qui contient en +soi véritablement toute cette perfection, à savoir +de Dieu réellement existant. Et certes la difficulté +ne paroîtroit pas plus grande en l'un qu'en l'autre, +si, comme tous les hommes ne sont pas savants +en la mécanique, et pour cela ne peuvent pas avoir +des idées de machines fort artificielles, ainsi tous +n'avoient pas la même faculté de concevoir l'idée +de Dieu; mais, parce qu'elle est empreinte d'une +même façon dans l'esprit de tout le monde, et que +nous ne voyons pas qu'elle nous vienne jamais +d'ailleurs que de nous-mêmes, nous supposons +qu'elle appartient à la nature de notre esprit; et +certes non mal à propos: mais nous oublions +une autre chose que l'on doit principalement considérer, +et d'où dépend toute la force et toute la +lumière ou l'intelligence de cet argument, qui est +que cette faculté d'avoir en soi l'idée de Dieu ne +pourroit être en nous si notre esprit étoit seulement +une chose finie, comme il est en effet, et +qu'il n'eût point pour cause de son être une cause +qui fût Dieu. C'est pourquoi, outre cela, j'ai demandé, +savoir, si je pourrois être en cas que Dieu +ne fût point; non tant pour apporter une raison +différente de la précédente, que pour l'expliquer +plus parfaitement.</p> + +<p>Mais ici la courtoisie de cet adversaire me +jette dans un passage assez difficile, et capable d'attirer +sur moi l'envie et la jalousie de plusieurs; car +il compare mon argument avec un autre tiré de +saint Thomas et d'Aristote, comme s'il vouloit par +ce moyen m'obliger à dire la raison pourquoi +étant entré avec eux dans un même chemin, je +ne l'ai pas néanmoins suivi en toutes choses; mais +je le prie de me permettre de ne point parler des +autres, et de rendre seulement raison des choses +que j'ai écrites. Premièrement donc, je n'ai point +tiré mon argument de ce que je voyois que dans les +choses sensibles il y avoit un ordre ou une certaine +suite de causes efficientes; partie à cause que j'ai +pensé que l'existence de Dieu étoit beaucoup plus +évidente que celle d'aucune chose sensible; et partie +aussi pource que je ne voyois pas que cette +suite de causes me pût conduire ailleurs qu'à me +faire connoître l'imperfection de mon esprit, en +ce que je ne puis comprendre comment une infinité +de telles causes ont tellement succédé les unes +aux autres de toute éternité qu'il n'y en ait point eu +de première: car certainement, de ce que je ne +puis comprendre cela, il ne s'ensuit pas qu'il y en +doive avoir une première; non plus que de ce que +je ne puis comprendre une infinité de divisions +en une quantité finie, il ne s'ensuit pas que l'on +puisse venir à une dernière, après laquelle cette +quantité ne puisse plus être divisée; mais bien il +suit seulement que mon entendement, qui est fini, +ne peut comprendre l'infini. C'est pourquoi j'ai +mieux aimé appuyer mon raisonnement sur l'existence +de moi-même, laquelle ne dépend d'aucune +suite de causes, et qui m'est si connue que rien ne +le peut être davantage: et, m'interrogeant sur cela +moi-même, je n'ai pas tant cherché par quelle +cause j'ai autrefois été produit, que j'ai cherché +quelle est la cause qui à présent me conserve, afin +de me délivrer par ce moyen de toute suite et succession +de causes. Outre cela, je n'ai pas cherché +quelle est la cause de mon être en tant que je suis +composé de corps et d'âme, mais seulement et précisément +en tant que je suis une chose qui pense, +ce que je crois ne servir pas peu à ce sujet: car +ainsi j'ai pu beaucoup mieux me délivrer des préjugés, +considérer ce que dicte la lumière naturelle, +m'interroger moi-même, et tenir pour certain que +rien ne peut être en moi dont je n'aie quelque +connoissance: ce qui en effet est tout autre chose +que si, de ce que je vois que je suis né de mon +père, je considérois que mon père vient aussi de +mon aïeul; et si, voyant qu'en recherchant ainsi les +pères de mes pères je ne pourrois pas continuer ce +progrès à l'infini, pour mettre fin à cette recherche, +je concluois qu'il y a une première cause. De +plus, je n'ai pas seulement recherché quelle est la +cause de mon être en tant que je suis une chose +qui pense; mais je l'ai principalement et précisément +recherchée en tant que je suis une chose qui +pense, qui, entre plusieurs autres pensées, reconnois +avoir en moi l'idée d'un être souverainement +partait; car c'est de cela seul que dépend toute la +force de ma démonstration. Premièrement, parceque +cette idée me fait connoître ce que c'est que +Dieu, au moins autant que je suis capable de le +connoître: et, selon les lois de la vraie logique, +on ne doit jamais demander d'aucune chose si +elle est, qu'on ne sache premièrement ce qu'elle +est. En second lieu, parceque c'est cette même idée +qui me donne occasion d'examiner si je suis par +moi ou par autrui, et de reconnoître mes défauts. +Et, en dernier lieu, c'est elle qui m'apprend que +non seulement il y a une cause de mon être, mais +de plus aussi que cette cause contient toutes sortes +de perfections, et partant qu'elle est Dieu. Enfin, +je n'ai point dit qu'il est impossible qu'une chose +soit la cause efficiente de soi-même; car, encore +que cela soit manifestement véritable, lorsqu'on +restreint la signification d'efficient à ces causes qui +sont différentes de leurs effets, ou qui les précèdent +en temps, il semble toutefois que dans cette +question elle ne doit pas être ainsi restreinte, tant +parceque ce seroit une question frivole, car qui +ne sait qu'une même chose ne peut pas être différente +de soi-même ni se précéder en temps? +comme aussi parceque la lumière naturelle ne +nous dicte point que ce soit le propre de la cause +efficient de précéder en temps son effet; car au +contraire, à proprement parier, elle n'a point le +nom ni la nature de cause efficiente, sinon lorsqu'elle +produit son effet, et partant elle n'est point +devant lui. Mais certes la lumière naturelle nous +dicte qu'il n'y a aucune chose de laquelle il ne +soit loisible de demander pourquoi elle existe, ou +bien dont on ne puisse rechercher la cause efficiente; +ou, si elle n'en a point, demander pourquoi +elle n'en a pas besoin; de sorte que, si je +pensois qu'aucune chose ne peut en quelque façon +être à l'égard de soi-même ce que la cause efficiente +est à l'égard de son effet, tant s'en faut que de là je +voulusse conclure qu'il y a une première cause, +qu'au contraire de celle-là même qu'on appelleroit +première, je rechercherais derechef la cause, +et ainsi je ne viendrois jamais à une première. Mais +certes j'avoue franchement qu'il peut y avoir quelque +chose dans laquelle il y ait une puissance si +grande et si inépuisable qu'elle n'ait jamais eu besoin +d'aucun secours pour exister, et qui n'eu ait +pas encore besoin maintenant pour être conservée, +et ainsi qui soit en quelque façon la cause de soi-même; +et je conçois que Dieu est tel: car, tout de +même que bien que j'eusse été de toute éternité, +et que par conséquent il n'y eût rien eu avant moi, +néanmoins, parceque je vois que les parties du +temps peuvent être séparées les unes d'avec les +autres, et qu'ainsi, de ce ce que je suis maintenant, +il ne s'ensuit pas que je doive être encore +après, si, pour ainsi parler, je ne suis créé de +nouveau à chaque moment par quelque cause, je +ne ferois point difficulté d'appeler efficiente la +cause qui me crée continuellement en cette façon, +c'est-à-dire qui me conserve. Ainsi, encore que +Dieu ait toujours été, néanmoins, parceque c'est +lui-même qui en effet se conserve, il semble qu'assez +proprement il peut être dit et appelé la cause +de soi-même. Toutefois il faut remarquer que je +n'entends pas ici parler d'une conservation qui se +fasse par aucune influence réelle et positive de la +cause efficiente, mais que j'entends seulement que +l'essence de Dieu est telle, qu'il est impossible qu'il +ne soit ou n'existe pas toujours.</p> + +<p>Cela étant posé, il me sera facile de répondre à +la distinction du mot <i>par soi</i>, que ce très docte +théologien m'avertit devoir être expliquée; car encore +bien que ceux qui, ne s'attachant qu'à la propre +et étroite signification d'efficient, pensent qu'il +est impossible qu'une chose soit la cause efficiente +de soi-même, et ne remarquent ici aucun autre genre +de cause qui ait rapport et analogie avec la cause efficiente, +encore, dis-je, que ceux-là n'aient pas de +coutume d'entendre autre chose lorsqu'ils disent que +quelque chose est <i>par soi</i>, sinon qu'elle n'a point +de cause, si toutefois ils veulent plutôt s'arrêter à +la chose; qu'aux paroles, ils reconnoîtront facilement +que la signification négative du mot <i>par soi</i> ne +procède que de la seule imperfection de l'esprit humain, +et qu'elle n'a aucun fondement dans les choses, +mais qu'il y en a une autre positive, tirée de la vérité +des choses, et sur laquelle seule mon argument +est appuyé. Car si, par exemple, quelqu'un pense +qu'un corps soit par soi, il peut n'entendre par là +autre chose, sinon que ce corps n'a point de cause; +et ainsi il n'assure point ce qu'il pense par aucune +raison positive, mais seulement d'une façon négative, +parce qu'il ne connoît aucune cause de ce +corps: mais cela témoigne quelque imperfection +en son jugement, comme il reconnoîtra facilement +après, s'il considère que les parties du temps ne dépendent +point les unes des autres, et que, partant de +ce qu'il a supposé que ce corps jusqu'à cette heure +a été par soi, c'est-à-dire sans cause, il ne s'ensuit +pas pour cela qu'il doive être encore à l'avenir, si +ce n'est qu'il y ait en lui quelque puissance réelle et +positive laquelle, pour ainsi dire, le produise continuellement; +car alors, voyant que dans l'idée du +corps il ne se rencontre point une telle puissance, +il lui sera aisé d'inférer de là que ce corps n'est pas +par soi; et ainsi il prendra ce mot, <i>par soi</i>, positivement. +De même, lorsque nous disons que Dieu +est par soi, nous pouvons aussi à la vérité entendre +cela négativement, comme voulant dire qu'il n'a +point de cause; mais si nous avons auparavant recherché +la cause pourquoi il est, ou pourquoi il +ne cesse point d'être, et que, considérant l'immense +et incompréhensible puissance qui est contenue +dans son idée, nous l'ayons reconnue si pleine +et si abondante qu'en effet elle soit la vraie cause +pourquoi il est, et pourquoi il continue ainsi toujours +d'être, et qu'il n'y en puisse avoir d'autre que +celle-là, nous disons que Dieu est <i>par soi</i>, non +plus négativement, mais au contraire très positivement. +Car, encore qu'il ne soit pas besoin de dire +qu'il est la cause efficiente de soi-même, de peur +que peut-être on n'entre en dispute du mot, néanmoins, +parceque nous voyons que ce qui fait qu'il +est par soi, ou qu'il n'a point de cause différente de +soi-même, ne procède pas du néant, mais de la +réelle et véritable immensité de sa puissance, il +nous est tout-à-fait loisible de penser qu'il fait en +quelque façon la même chose à l'égard de soi-même, +que la cause efficiente à l'égard de son effet, +et partant qu'il est par soi positivement. Il est +aussi loisible à un chacun de s'interroger soi-même, +savoir si en ce même sens il est par soi; et lorsqu'il +ne trouve en soi aucune puissance capable +de le conserver seulement un moment, il conclut +avec raison qu'il est par un autre, et même par un +autre qui est par soi, pource qu'étant ici question +du temps présent, et non point du passé ou du futur, +le progrès ne peut pas être continué à l'infini; +voire même j'ajouterai ici de plus, ce que néanmoins +je n'ai point écrit ailleurs, qu'on ne peut +pas seulement aller jusqu'à une seconde cause, +pource que celle qui a tant de puissance que de +conserver une chose qui est hors de soi, se conserve +à plus forte raison soi-même par sa propre +puissance, et ainsi elle est <i>par soi</i>.</p> + +<p>Et, pour prévenir ici une objection que l'on +pourroit faire, à savoir que peut-être celui qui +s'interroge ainsi soi-même a la puissance de se conserver +sans qu'il s'en aperçoive, je dis que cela +ne peut être, et que si cette puissance étoit en +lui, il en auroit nécessairement connoissance; car, +comme il ne se considère en ce moment que comme +une chose qui pense, rien ne peut être en lui dont +il n'ait ou ne puisse avoir connoissance, à cause +que toutes les actions d'un esprit, comme seroit +celle de se conserver soi-même si elle procédoit +de lui, étant, des pensées, et partant étant présentes +et connues à l'esprit, celle-là, comme les autres, +lui seroit aussi présente et connue, et par elle +il viendroit nécessairement à connoître la faculté +qui la produiroit, toute action nous menant nécessairement +à la connoissance de la faculté qui +la produit.</p> + +<p>Maintenant, lorsqu'on dit que toute limitation +est par une cause, je pense à la vérité qu'on entend +une chose vraie, mais qu'on ne l'exprime pas +en termes assez propres, et qu'on n'ôte pas la difficulté; +car, à proprement parler, la limitation est +seulement une négation d'une plus grande perfection, +laquelle négation n'est point par une cause, +mais bien la chose limitée. Et encore qu'il soit vrai +que toute chose est limitée par une cause, cela +néanmoins n'est pas de soi manifeste, mais il le +faut prouver d'ailleurs. Car, comme répond fort +bien ce subtil théologien, une chose peut être limitée +en deux façons, ou parceque celui qui l'a +produite ne lui a pas donné plus de perfections, +ou parceque sa nature est telle qu'elle n'en peut +recevoir qu'un certain nombre, comme il est de la +nature du triangle de n'avoir pas plus de trois côtés: +mais il me semble que c'est une chose de soi +évidente, et qui n'a pas besoin de preuve, que tout +ce qui existe est ou par une cause, ou par soi +comme par une cause; car puisque nous concevons +et entendons fort bien, non seulement l'existence, +mais aussi la négation de l'existence, il n'y +a rien que nous puissions feindre être tellement +par soi, qu'il ne faille donner aucune raison pourquoi +plutôt il existe qu'il n'existe point; et ainsi +nous devons toujours interpréter ce mot, <i>être par +soi</i>, positivement, et comme si c'étoit être par une +cause, à savoir par une surabondance de sa propre +puissance, laquelle ne peut être qu'en Dieu seul, +ainsi qu'on peut aisément démontrer.</p> + +<p>Ce qui m'est ensuite accordé par ce savant docteur, +bien qu'en effet il ne reçoive aucun doute, +est néanmoins ordinairement si peu considéré, et +est d'une telle importance pour tirer toute la philosophie +hors des ténèbres où elle semble être ensevelie, +que lorsqu'il le confirme par son autorité, +il m'aide beaucoup en mon dessein.</p> + +<p>Et il demande ici<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>, avec beaucoup de raison, si +je connois clairement et distinctement l'infini; car +bien que j'aie tâché de prévenir cette objection, +néanmoins elle se présente si facilement à un chacun, +qu'il est nécessaire que j'y réponde un peu +amplement. C'est pourquoi je dirai ici premièrement +que l'infini, en tant qu'infini, n'est point à la +vérité compris, mais que néanmoins il est entendu; +car, entendre clairement et distinctement qu'une +chose est telle qu'un ne peut du tout point y rencontrer +de limites, c'est clairement entendre qu'elle +est infinie. Et je mets ici de la distinction entre l'<i>indéfini</i> +et l'<i>infini</i>. Et il n'y a rien que je nomme proprement +infini, sinon ce en quoi de toutes parts +je ne rencontre point de limites, auquel sens Dieu +seul est infini; mais pour les choses où sous quelque +considération seulement je ne vois point de +fin, comme l'étendue des espaces imaginaires, la +multitude des nombres, la divisibilité des parties +de la quantité, et autres choses semblables, je les +appelle <i>indéfinies</i> et non pas <i>infinies</i>, parceque de +toutes parts elles ne sont pas sans fin ni sans +Limites.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> Voyez Objections</blockquote> + +<p>De plus je mets distinction entre la raison formelle +de l'infini, ou l'infinité, et la chose qui est +infinie. Car, quant à l'infinité, encore que nous la +concevions être très positive, nous ne l'entendons +néanmoins que d'une façon négative, savoir est +de ce que nous ne remarquons en la chose aucune +limitation: et quant à la chose qui est infinie, nous +la concevons à la vérité positivement, mais non +pas selon toute son étendue, c'est-à-dire que nous +ne comprenons pas tout ce qui est intelligible en +elle. Mais tout ainsi que, lorsque nous jetons les +yeux sur la mer, on ne laisse pas de dire que nous +la voyons, quoique notre vue n'en atteigne pas toutes +les parties et n'en mesure pas la vaste étendue; +et de vrai, lorsque nous ne la regardons que de +loin, comme si nous la voulions embrasser toute +avec les yeux, nous ne la voyons que confusément: +comme aussi n'imaginons-nous que confusément +un chiliogone, lorsque nous tâchons d'imaginer tous +ses côtés ensemble; mais lorsque notre vue s'arrête +sur une partie de la mer seulement, cette vision +alors peut être fort claire et fort distincte, comme +aussi l'imagination d'un chiliogone, lorsqu'elle s'étend +seulement sur un ou deux de ses côtés. De +même J'avoue avec tous les théologiens que Dieu +ne peut être compris par l'esprit humain; et même +qu'il ne peut être distinctement connu par ceux +qui tâchent de l'embrasser tout entier et tout à +la fois par la pensée, et qui le regardent comme +de loin; auquel sens saint Thomas a dit, au lieu +ci-devant cité, que la connoissance de Dieu est +en nous sous une espèce de confusion seulement, +et comme sous une image obscure: mais ceux +qui considèrent attentivement chacune de ses perfections, +et qui appliquent toutes les forces de +leur esprit à les contempler, non point à dessein +de les comprendre, mais plutôt de les admirer et +reconnoître combien elles sont au-delà de toute +compréhension, ceux-là, dis-je, trouvent en lui incomparablement +plus de choses qui peuvent être +clairement et distinctement connues, et avec plus +de facilité, qu'il ne s'en trouve en aucune des choses +créées. Ce que saint Thomas a fort bien reconnu +lui-même en ce lieu-là, comme il est aisé de voir +de ce qu'en l'article suivant il assure que l'existence +de Dieu peut être démontrée. Pour moi, toutes les +fois que j'ai dit que Dieu pouvoit être connu clairement +et distinctement, je n'ai jamais entendu parler +que de cette connoissance finie, et accommodée +à la petite capacité de nos esprits; aussi n'a-t-il pas +été nécessaire de l'entendre autrement pour la vérité +des choses que j'ai avancées, comme un verra +facilement, si on prend garde que je n'ai dit cela +qu'en deux endroits, en l'un desquels il étoit question +de savoir si quelque chose de réel étoit contenu +dans l'idée que nous formons de Dieu, ou bien +s'il n'y avoit qu'une négation de chose (ainsi qu'on +peut douter si, dans l'idée du froid, il n'y a rien +qu'une négation de chaleur), ce qui peut aisément +ètre connu, encore qu'on ne comprenne pas l'infini. +Et en l'autre j'ai maintenu que l'existence n'appartenoit +pas moins à la nature de l'être souverainement +parfait, que trois côtés appartiennent à la nature +du triangle: ce qui se peut aussi assez entendre +sans qu'on ait une connoissance de Dieu si étendue +qu'elle comprenne tout ce qui est en lui.</p> + +<p>Il compare ici derechef un de mes arguments +avec un autre de saint Thomas, afin de m'obliger +en quelque façon de montrer lequel des deux a le +plus de force. Et il me semble que je le puis faire +sans beaucoup d'envie, parce que saint Thomas ne +s'est pas servi de cet argument comme sien, et il +ne conclut pas la même chose que celui dont je me +sers; et, enfin, je ne m'éloigne ici en aucune façon +de l'opinion de cet angélique docteur. Car on lui +demande, savoir, si la connoissance de l'existence +de Dieu est si naturelle à l'esprit humain qu'il ne +soit pas besoin de la prouver, c'est-à-dire si elle est +claire et manifeste à un chacun, ce qu'il nie, et moi +avec lui. Or l'argument qu'il s'objecte à soi-même +se peut ainsi proposer. Lorsqu'on comprend et entend +ce que signifie ce nom <i>Dieu</i>, on entend une +chose telle que rien de plus grand ne peut être +conçu; mais c'est une chose plus grande d'être en +effet et dans l'entendement, que d'être seulement +dans l'entendement: donc, lorsqu'on comprend et +entend ce que signifie ce nom <i>Dieu</i>, on entend +que Dieu est en effet et dans l'entendement. Où il +y a une faute manifeste en la forme; car on devoit +seulement conclure: donc, lorsqu'on comprend et +entend ce que signifie ce nom <i>Dieu</i>, on entend +qu'il signifie une chose qui est en effet, et dans +l'entendement; or ce qui est signifié par un mot, +ne paroît pas pour cela être vrai. Mais mon argument +a été tel: Ce que nous concevons clairement +et distinctement appartenir à la nature ou à l'essence +ou à la forme immuable et vraie de quelque +chose, cela peut être dit ou affirmé avec vérité de +cette chose; mais après que nous avons assez soigneusement +recherché ce que c'est que Dieu, nous +concevons clairement et distinctement qu'il appartient +à sa vraie et immuable nature qu'il existe; +donc alors nous pouvons affirmer avec vérité qu'il +existe: ou du moins la conclusion est légitime. +Mais la majeure ne se peut aussi nier, parce qu'un +est déjà demeuré d'accord ci-devant que tout ce +que nous entendons ou concevons clairement et +distinctement, est vrai. Il ne reste plus que la mineure, +où je confesse que la difficulté n'est pas petite; +premièrement, parceque nous sommes tellement +accoutumés dans toutes les autres choses de +distinguer l'existence de l'essence, que nous ne prenons +pas assez garde comment elle appartient à +l'essence de Dieu plutôt qu'à celle des autres choses; +et aussi pource que ne distinguant pas assez +soigneusement les choses qui appartiennent à la +vraie et immuable essence de quelque chose de +celles qui ne lui sont attribuées que par la fiction +de notre entendement, encore que nous apercevions +assez clairement que l'existence appartient à +l'essence de Dieu, nous ne concluons pas toutefois +de là que Dieu existe, pource que nous ne savons +pas si son essence est immuable et vraie, on si elle +a seulement été faite et inventée par notre esprit. +Mais, pour ôter la première partie de cette difficulté, +il faut faire distinction entre l'existence possible et +la nécessaire; et remarquer que l'existence possible +est contenue dans la notion ou dans l'idée de toutes +les choses que nous concevons clairement et +distinctement, mais que l'existence nécessaire n'est +contenue que dans l'idée seule de Dieu: car je ne +doute point que ceux qui considéreront avec attention +cette différence qui est entre l'idée de Dieu +et toutes les autres idées n'aperçoivent fort bien +qu'encore que nous ne concevions jamais les autres +choses sinon comme existantes, il ne s'ensuit pas +néanmoins de là qu'elles existent, mais seulement +qu'elles peuvent exister; parce que nous ne concevons +pas qu'il soit nécessaire que l'existence actuelle +soit conjointe avec leurs autres propriétés, +mais que de ce que nous concevons clairement que +l'existence actuelle est nécessairement et toujours +conjointe avec les autres attributs de Dieu, il suit de +là nécessairement que Dieu existe. Puis, pour ôter +l'autre partie de la difficulté, il faut prendre garde +que les idées qui ne contiennent pas de vraies et +immuables natures, mais seulement de feintes et +composées par l'entendement, peuvent être divisées +par l'entendement même, non seulement par +une abstraction ou restriction de sa pensée, mais +par une claire et distincte opération; en sorte que +les choses que l'entendement ne peut pas ainsi diviser +n'ont point sans doute été faites ou composées +par lui. Par exemple, lorsque je me représente +un cheval ailé, ou un lion actuellement existant, +ou un triangle inscrit dans un carré, je conçois facilement +que je puis aussi tout au contraire me +représenter un cheval qui n'ait point d'ailes, un +lion qui ne soit point existant, un triangle sans +carré; et partant, que ces choses n'ont point de +vraies et immuables natures. Mais si je me représente +un triangle ou un carré (je ne parle point +ici du lion ni du cheval, pource +que leurs natures +ne nous sont pas entièrement connues), alors certes +toutes les choses que je reconnoîtrai être contenues +dans l'idée du triangle, comme que ses trois +angles sont égaux à deux droits, etc., je l'assurerai +avec vérité d'un triangle; et d'un carré, tout ce que +je trouverai être contenu dans l'idée dit carré; car +encore que je puisse concevoir un triangle, en restreignant +tellement ma pensée que je ne conçoive +en aucune façon que ses trois angles sont égaux à +deux droits, je ne puis pas néanmoins nier cela de +lui par une claire et distincte opération, c'est-à-dire +entendant nettement ce que je dis. De plus, si je +considère un triangle inscrit dans un carré, non afin +d'attribuer au carré ce qui appartient seulement au +triangle, ou d'attribuer au triangle ce qui appartient +au carré, mais pour examiner seulement les +choses qui naissent de la conjonction de l'un et de +l'autre, la nature de cette figure composée du triangle +et du carré ne sera pas moins vraie et immuable +que celle du seul carré, ou du seul triangle. +De façon que je pourrai assurer avec vérité que le +carré n'est pas moindre que le double du triangle +qui lui est inscrit, et autres choses semblables qui +appartiennent à la nature de cette figure composée. +Mais si je considère que, dans l'idée d'un corps très +parfait, l'existence est contenue, et cela pource que +c'est une plus grande perfection d'être en effet et +dans l'entendement que d'être seulement dans l'entendement, +je ne puis pas de là conclure que ce +corps très parlait existe, mais seulement qu'il peut +exister. Car je reconnois assez que cette idée a été +faite par mon entendement même, lequel a joint +ensemble toutes les perfections corporelles; et aussi +que l'existence ne résulte point des autres perfections +qui sont comprises en la nature du corps, +pource que l'on peut également affirmer ou nier +qu'elles existent, c'est-à-dire les concevoir comme +existantes ou non existantes. Et de plus, à cause +qu'en examinant l'idée du corps, je ne vois en lui +aucune force par laquelle il se produise ou se conserve +lui-même, je conclus fort bien que l'existence +nécessaire, de laquelle seule il est ici question, convient +aussi peu à la nature du corps, tant parfait +qu'il puisse être, qu'il appartient à la nature d'une +montagne de n'avoir point de vallée, ou à la nature +du triangle d'avoir ses trois angles plus grands +que deux droits. Mais maintenant si nous demandons, +non d'un corps, mais d'une chose, telle +qu'elle puisse être, qui ait en soi toutes les perfections +qui peuvent être ensemble, savoir si l'existence +doit être comptée parmi elles; il est vrai que +d'abord nous en pourrons douter, parce que notre +esprit, qui est fini, n'ayant coutume de les considérer +que séparées, n'apercevra peut-être pas du +premier coup combien nécessairement elles sont +jointes entre elles. Mais si nous examinons soigneusement, +savoir, si l'existence convient à l'être souverainement +puissant, et quelle sorte d'existence, +nous pourrons clairement et distinctement connoître, +premièrement, qu'au moins l'existence possible +lui convient, comme à toutes les autres choses +dont nous avons en nous quelque idée distincte, +même à celles qui sont composées par les fictions +de notre esprit. En après, parce que nous ne pouvons +penser que son existence est possible qu'en +même temps, prenant garde à sa puissance infinie, +nous ne connoissions qu'il peut exister par sa propre +force, nous conclurons de là que réellement +il existe, et qu'il a été de toute éternité; car il est +très manifeste, par la lumière naturelle, que ce qui +peut exister par sa propre force existe toujours; +et ainsi nous connoîtrons que l'existence nécessaire +est contenue dans l'idée d'un être souverainement +puissant, non par une fiction de l'entendement, +mais parce qu'il appartient à la vraie et immuable +nature d'un tel être d'exister; et il nous sera aussi +aisé de connoître qu'il est impossible que cet être +souverainement puissant n'ait point en soi toutes +les autres perfections qui sont contenues dans l'idée +de Dieu, en sorte que, de leur propre nature, et sans +aucune fiction de l'entendement, elles soient toutes +jointes ensemble et existent dans Dieu: toutes lesquelles +choses sont manifestes à celui qui y pense +sérieusement, et ne diffèrent point de celles que +j'avois déjà ci-devant écrites, si ce n'est seulement +en la façon dont elles sont ici expliquées, laquelle +j'ai expressément changée pour m'accommoder à +la diversité des esprits. Et je confesserai ici librement +que cet argument est tel, que ceux qui ne se +ressouviendront pas de toutes les choses qui servent +à sa démonstration, le prendront aisément +pour un sophisme; et que cela m'a fait douter au +commencement si je m'en devois servir, de peur de +donner occasion à ceux qui ne le comprendroient +pas de se défier aussi des autres. Mais pource qu'il +n'y a que deux voies par lesquelles on puisse prouver +qu'il y a un Dieu, savoir, l'une par ses effets, +et l'autre par son essence ou sa nature même, et +que j'ai expliqué, autant qu'il m'a été possible, la +première dans la troisième Méditation, j'ai cru qu'après +cela je ne devois pas omettre l'autre.</p> + +<p>Pour ce qui regarde la distinction formelle, que +ce très docte théologien dit avoir prise de Scot<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>, je +réponds brièvement qu'elle ne diffère point de la +modale, et qu'elle ne s'étend que sur les êtres incomplets, +lesquels j'ai soigneusement distingués de ceux +qui sont complets; et qu'à la vérité elle suffit pour +faire qu'une chose soit conçue séparément et distinctement +d'une autre, par une abstraction de l'esprit +qui conçoive la chose imparfaitement, mais non +pas pour faire que deux choses soient conçues tellement +distinctes et séparées l'une de l'autre que +nous entendions que chacune est un être complet +et différent de tout autre; car pour cela il est besoin +d'une distinction réelle. Ainsi, par exemple, +entre le mouvement et la figure d'un même corps +il y a une distinction formelle, et je puis fort bien +concevoir le mouvement sans la figure, et la figure +sans le mouvement, et l'un et l'autre sans penser +particulièrement au corps qui se meut ou qui est +figuré; mais je ne puis pas néanmoins concevoir pleinement +et parfaitement le mouvement sans quelque +corps auquel ce mouvement soit attaché, ni +la figure sans quelque corps où réside cette figure, +ni enfin je ne puis pas feindre que le mouvement +soit en une chose dans laquelle la figure ne puisse +être, ou la figure en une chose incapable de mouvement. +De même je ne puis pas concevoir la justice +sans un juste, ou la miséricorde sans un miséricordieux; +et on ne peut pas feindre que celui-là +même qui est juste ne puisse pas être miséricordieux. +Mais je conçois pleinement ce que c'est que +le corps (c'est-à-dire je conçois le corps comme une +chose complète), en pensant seulement que c'est +une chose étendue, figurée, mobile, etc., encore +que je nie de lui toutes les choses qui appartiennent +a la nature de l'esprit; et je conçois aussi que +l'esprit est une chose complète, qui doute, qui +entend, qui veut, etc., encore que je nie qu'il y +ait en lui aucune des choses qui sont contenues en +l'idée du corps: ce qui ne se pourroit aucunement +faire s'il n'y avoit une distinction réelle entre le +corps et l'esprit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> Voyez Objections.</blockquote> + +<p>Voilà, Messieurs, ce que j'ai eu à répondre aux +objections subtiles et officieuses de votre ami commun. +Mais si je n'ai pas été assez heureux d'y satisfaire +entièrement, je vous prie que je puisse être +averti des lieux qui méritent une plus ample explication, +ou peut-être même sa censure; que si je puis +obtenir cela de lui par votre moyen, je me tiendrai +à tous infiniment votre obligé.</p> +<br><br> + + +<h3>SECONDES OBJECTIONS,</h3> + +<h4>RECUEILLIES PAR LE R. P. MERSENNE, DE LA BOUCHE DE<br> +DIVERS THÉOLOGIENS ET PHILOSOPHES, CONTRE LES<br> +IIe, IIIe, IVe, Ve ET VIe MÉDITATIONS.</h4> + + +<p>MONSIEUR,</p> + +<p>Puisque, pour confondre les nouveaux géants du +siècle, qui osent attaquer l'Auteur de toutes choses, +vous avez entrepris d'en affermir le trône en démontrant +son existence; et que votre dessein semble +si bien conduit que les gens de bien peuvent espérer +qu'il ne se trouvera désormais personne qui, +après avoir lu attentivement vos Méditations, ne +confesse qu'il y a un Dieu éternel de qui toutes +choses dépendent, nous avons jugé à propos de +vous avertir et vous prier tout ensemble de répandre +encore sur de certains lieux, que nous vous +marquerons ci-après, une telle lumière qu'il ne +reste rien dans tout votre ouvrage qui ne soit, s'il +est possible, très clairement et très manifestement +démontré. Car d'autant que depuis plusieurs années +vous avez, par de continuelles méditations, +tellement exercé votre esprit, que les choses qui +semblent aux autres obscures et incertaines vous +peuvent paroître plus claires, et que vous les concevez +peut-être par une simple inspection de l'esprit, +sans vous apercevoir de l'obscurité que les +autres y trouvent, il sera bon que vous soyez averti +de celles qui ont besoin d'être plus clairement et +plus amplement expliquées et démontrées; et lorsque +vous nous aurez satisfait en ceci, nous ne jugeons +pas qu'il y ait guère personne qui puisse nier +que les raisons dont vous avez commencé la déduction +pour la gloire de Dieu et l'utilité du public ne +doivent être prises pour des démonstrations.</p> + +<p>Premièrement, vous vous ressouviendrez que +ce n'est pas tout de bon et en vérité, mais seulement +par une fiction d'esprit, que vous avez rejeté, +autant qu'il vous a été possible, tous les fantômes +des corps, pour conclure que vous êtes seulement +une chose qui pense, de peur qu'après cela vous ne +croyiez peut-être que l'on puisse conclure qu'en +effet et sans fiction vous n'êtes rien autre chose +qu'un esprit ou une chose qui pense; et c'est tout +ce que nous avons trouvé digne d'observation touchant +vos deux premières Méditations, dans lesquelles +vous faites voir clairement qu'au moins il +est certain que vous qui pensez êtes quelque chose. +Mais arrêtons-nous un peu ici.<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a> Jusque là vous +connoissez que vous êtes une chose qui pense, +mais vous ne savez pas encore ce que c'est que cette +chose qui pense. Et que savez-vous si ce n'est point +un corps qui, par ses divers mouvements et rencontres, +fait cette action que nous appelons du +nom de pensée? Car, encore que vous croyiez avoir +rejeté toutes sortes de corps, vous vous êtes pu tromper +en cela, que vous ne vous êtes pas rejeté vous-même, +qui peut-être êtes un corps. Car comment +prouvez-vous qu'un corps ne peut penser, ou que +des mouvements corporels ne sont point la pensée +même? Et pourquoi tout le système de votre +corps, que vous croyez avoir rejeté, ou quelques +parties d'icelui, par exemple celles du cerveau, ne +pourroient-elles pas concourir à former ces sortes +de mouvements que nous appelons des pensées? +Je suis, dites-vous, une chose qui pense; mais +que savez-vous si vous n'êtes point aussi un mouvement +corporel, ou un corps remué?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> Voyez Méditation II.</blockquote> + +<p>Secondement, de l'idée d'un être souverain, laquelle +vous soutenez ne pouvoir être produite par +vous, vous osez conclure l'existence d'un souverain +être, duquel seul peut procéder l'idée qui est +en votre esprit<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>; comme si nous ne nous trouvions +pas en nous un fondement suffisant, sur lequel +seul étant appuyés, nous pouvons former cette +idée, quoiqu'il n'y eût point de souverain être, ou +que nous ne sussions pas s'il y en a un, et que son +existence ne nous vînt pas même en la pensée: car +ne vois-je pas que moi, qui pense, j'ai quelque degré +de perfection? Et ne vois-je pas aussi que d'autres +que moi ont un semblable degré? ce qui me +sert de fondement pour penser à quelque nombre +que ce soit, et ainsi pour ajouter un degré de perfection +à un autre jusqu'à l'infini; tout de même +que, bien qu'il n'y eût au monde qu'un degré de +chaleur ou de lumière, je pourrois néanmoins en +ajouter et en feindre toujours de nouveaux jusques +à l'infini. Pourquoi pareillement ne pourrai-je +pas ajouter à quelque degré d'être que j'aperçois +être en moi, tel autre degré que ce soit, et, de tous +les degrés capables d'être ajoutés, former l'idée d'un +être parfait? Mais, dites-vous, l'effet ne peut avoir +aucun degré de perfection ou de réalité qui n'ait +été auparavant dans sa cause; mais, outre que +nous voyons tous les jours que les mouches, et +plusieurs autres animaux, comme aussi les plantes, +sont produites par le soleil, la pluie et la terre, +dans lesquels il n'y a point de vie comme en ces +animaux, laquelle vie est plus noble qu'aucun autre +degré purement corporel, d'où il arrive que l'effet +lire quelque réalité de sa cause, qui néanmoins +n'étoit pas dans sa cause; mais, dis-je, cette idée +n'est rien autre chose qu'un être de raison, qui +n'est pas plus noble que votre esprit qui la conçoit. +De plus, que savez-vous si cette idée se fût jamais +offerte à votre esprit, si vous eussiez passé toute +votre vie dans un désert, et non point en la compagnie +de personnes savantes? et ne peut-on pas +dire que vous l'avez puisée des pensées que vous +avez eues auparavant, des enseignements des livres, +des discours et entretiens de vos amis, etc., +et non pas de votre esprit seul ou d'un souverain +être existant? Et partant il faut prouver plus clairement +que cette idée ne pourroit être en vous, +s'il n'y avoit point de souverain être; et alors nous +serons les premiers à nous rendre à votre raisonnement, +et nous y donnerons tous les mains. Or, +que cette idée procède de ces notions anticipées, +cela paroît, ce semble, assez clairement de ce que +les Canadiens, les Hurons et les autres hommes +sauvages n'ont point en eux une telle idée, laquelle +vous pouvez même former de la connoissance que +vous avez des choses corporelles; en sorte que votre +idée ne représente rien que ce monde corporel, +qui embrasse toutes les perfections que vous sauriez +imaginer: de sorte que vous ne pouvez conclure +autre chose, sinon qu'il y a un être corporel +très parfait, si ce n'est que vous ajoutiez quelque +chose de plus qui élève notre esprit jusqu'à la connoissance +des choses spirituelles ou incorporelles. +Nous pouvons ici encore dire que l'idée d'un ange +peut être en vous aussi bien que celle d'un être +très parfait, sans qu'il soit besoin pour cela qu'elle +soit formée en vous par un ange réellement existant, +bien que l'ange soit plus parfait que vous. +Mais je dis de plus que vous n'avez pas l'idée de +Dieu non plus que celle d'un nombre ou d'une +ligne infinie, laquelle quand vous pourriez avoir, +ce nombre néanmoins est entièrement impossible: +ajoutez à cela que l'idée de l'unité et simplicité +d'une seule perfection, qui embrasse et contienne +toutes les autres, se fait seulement par l'opération +de l'entendement qui raisonne, tout ainsi que se font +les unités universelles, qui ne sont point dans les choses, +mais seulement dans l'entendement, comme on +peut voir par l'unité générique, transcendantale, etc.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> Voyez Méditation III.</blockquote> + +<p>En troisième lieu, puisque vous n'êtes pas encore +assuré de l'existence de Dieu, et que vous +dites<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a> néanmoins que vous ne sauriez être assuré +d'aucune chose, ou que vous ne pouvez rien connoître +clairement et distinctement si premièrement +vous ne connoissez certainement et clairement +que Dieu existe, il s'ensuit que vous ne savez +pas encore que vous êtes une chose qui pense, +puisque, selon vous, cette connoissance dépend +de la connoissance claire d'un Dieu existant, laquelle +vous n'avez pas encore démontrée, aux lieux +où vous concluez que vous connoissez clairement +ce que vous êtes. Ajoutez à cela qu'un athée connoît +clairement et distinctement que les trois angles +d'un triangle sont égaux à deux droits, quoique +néanmoins il soit fort éloigné de croire l'existence +de Dieu, puisqu'il la nie tout-à-fait; parce, +dit-il, que si Dieu existoit il y auroit un souverain +être et un souverain bien, c'est-à-dire un +infini; or ce qui est infini en tout genre de perfection +exclut toute autre chose que ce soit, non +seulement toute sorte d'être et de bien, mais aussi +toute sorte du non-être et de mal: et néanmoins +il y a plusieurs êtres et plusieurs biens, comme +aussi plusieurs non-êtres et plusieurs maux; à +laquelle objection nous jugeons à propos que vous +répondiez, afin qu'il ne reste plus rien aux impies +à objecter, et qui puisse servir de prétexte à leur +Impiété.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> Voyez Méditation II.</blockquote> + +<p>En quatrième lieu, vous niez<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a> que Dieu puisse +mentir ou décevoir; quoique néanmoins il se trouve +des scolastiques qui tiennent le contraire, comme +Gabriel, Ariminensis, et quelques autres, qui pensent +que Dieu ment, absolument parlant, c'est-à-dire +qu'il signifie quelque chose aux hommes contre +son intention et contre ce qu'il a décrété et résolu, +comme lorsque, sans ajouter de condition, il dit +aux Ninivites par son prophète: «Encore quarante +jours, et Ninive sera subvertie.» Et lorsqu'il a dit +plusieurs autres choses qui ne sont point arrivées, +parce qu'il n'a pas voulu que telles paroles répondissent +à son intention ou à son décret. Que, s'il a +endurci et aveuglé Pharaon, et s'il a mis dans les +prophètes un esprit de mensonge, comment pouvez-vous +dire que nous ne pouvons être trompés +par lui? Dieu ne peut-il pas se comporter envers +les hommes comme un médecin envers ses malades +et un père envers ses enfants, lesquels l'un et l'autre +trompent si souvent, mais toujours avec prudence +et utilité; car si Dieu nous montroit la vérité +toute nue, quel oeil ou plutôt quel esprit auroit +assez de force pour la supporter? Combien qu'à +vrai dire il ne soit pas nécessaire de feindre un +Dieu trompeur afin que vous soyez déçu dans +les choses que vous pensez connoître clairement +et distinctement, vu que la cause de cette déception +peut être en vous, quoique vous n'y songiez +seulement pas. Car que savez-vous si votre nature +n'est point telle qu'elle se trompe toujours, ou du +moins fort souvent? Et d'où avez-vous appris que, +touchant les choses que vous pensez connoître +clairement et distinctement, il est certain que vous +n'êtes jamais trompé, et que vous ne le pouvez +être? Car combien de fois avons-nous vu que des +personnes se sont trompées en des choses qu'elles +pensoient voir plus clairement que le soleil? Et +partant, ce principe d'une claire et distincte connoissance +doit être expliqué si clairement et si distinctement +que personne désormais, qui ait l'esprit +raisonnable, ne puisse être déçu dans les +choses qu'il croira savoir clairement et distinctement; +autrement nous ne voyons point encore +que nous puissions répondre avec certitude de la +vérité d'aucune chose.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> Voyez Méditations III et IV.</blockquote> + +<p>En cinquième lieu, si la volonté ne peut jamais +faillir, on ne pèche point lorsqu'elle suit et se +laisse conduire par les lumières claires et distinctes +de l'esprit qui la gouverne, et si, au contraire, +elle se met en danger du faillir lorsqu'elle poursuit +et embrasse les connoissances obscures et confuses +de l'entendement, prenez garde que de là il semble +que l'on puisse inférer que les Turcs et les autres +infidèles non seulement ne pèchent point lorsqu'ils +n'embrassent pas la religion chrétienne et catholique, +mais même qu'ils pèchent lorsqu'ils l'embrassent, +puisqu'ils n'en connoissent point la vérité +ni clairement ni distinctement. Bien plus, si +cette règle que vous établissez<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a> est vraie, il ne sera +permis à la volonté d'embrasser que fort peu de +choses, vu que nous ne connoissons quasi rien +avec cette clarté et distinction que vous requérez +pour former une certitude qui ne puisse être sujette +à aucun doute. Prenez donc garde, s'il vous +plaît, que, voulant affermir le parti de la vérité, +vous ne prouviez plus qu'il ne faut, et qu'au lieu +de l'appuyer vous ne la renversiez.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> Voyez Méditation IV.</blockquote> + +<p>En sixième lieu, dans vos réponses<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a> aux précédentes +objections, il semble que vous ayez manqué +de bien tirer la conclusion dont voici l'argument: +«Ce que clairement et distinctement nous +entendons appartenir à la nature, ou à l'essence, +ou à la forme immuable et vraie de quelque +chose, cela peut être dit ou affirmé avec vérité de +cette chose; mais, après que nous avons soigneusement +observé ce que c'est que Dieu, nous entendons +clairement et distinctement qu'il appartient +à sa vraie et immuable nature qu'il existe.» +Il faudroit conclure: Donc, après que nous avons +assez soigneusement observé ce que c'est que Dieu, +nous pouvons dire ou affirmer cette vérité, qu'il +appartient à la nature de Dieu qu'il existe. D'où il +ne s'ensuit pas que Dieu existe en effet, mais seulement +qu'il doit exister si sa nature est possible +ou ne répugne point, c'est-à-dire que la nature ou +l'essence de Dieu ne peut être conçue sans existence, +en telle sorte que, si cette essence est, il +existe réellement; ce qui se rapporte à cet argument, +que d'autres proposent de la sorte: S'il n'implique +point que Dieu soit, il est certain qu'il +existe; or il n'implique point qu'il existe, donc, etc. +Mais on est en question de la mineure, à savoir, +qu'il n'implique point qu'il existe, la vérité de laquelle +quelques uns de nos adversaires révoquent +en doute, et d'autres la nient. De plus, cette clause +de votre raisonnement, «après que nous avons assez +clairement reconnu ou observé ce que c'est que +Dieu,» est supposée comme vraie, dont tout le +monde ne tombe pas encore d'accord, vu que vous +avouez vous-même que vous ne comprenez l'infini +qu'imparfaitement; le même faut-il dire de tous +ses autres attributs: car tout ce qui est en Dieu +étant entièrement infini, quel est l'esprit qui puisse +comprendre la moindre chose qui soit en Dieu que +très imparfaitement? Comment donc pouvez-vous +avoir assez clairement et distinctement observé ce +que c'est que Dieu?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> Voyez Réponses aux premières objections.</blockquote> + +<p>En septième lieu, nous ne trouvons pas un seul +mot dans vos Méditations touchant l'immortalité de +l'âme de l'homme, laquelle néanmoins vous deviez +principalement prouver, et en faire une très exacte +démonstration pour confondre ces personnes indignes +de l'immortalité, puisqu'ils la nient, et que +peut-être ils la détestent. Mais, outre cela, nous +craignons que vous n'ayez pas encore assez prouvé +la distinction qui est entre l'âme et le corps de +l'homme<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>, comme nous avons déjà remarqué en la +première de nos observations, à laquelle nous ajoutons +qu'il ne semble pas que, de cette distinction +de l'âme d'avec le corps, il s'ensuive qu'elle soit +incorruptible ou immortelle: car qui sait si sa nature +n'est point limitée selon la durée de la vie +corporelle, et si Dieu n'a point tellement mesuré +ses forces et son existence qu'elle finisse avec le +Corps?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> Voyez Méditation VI.</blockquote> + +<p>Voilà, Monsieur, les choses auxquelles nous désirons +que vous apportiez une plus grande lumière, +afin que la lecture de vos très subtiles et, comme +nous estimons, très véritables Méditations soit profitable +à tout le monde. C'est pourquoi ce seroit +une chose fort utile si, à la fin de vos solutions, +après avoir premièrement avancé quelques définitions, +demandes et axiomes, vous concluiez le tout +selon la méthode des géomètres, en laquelle vous +êtes si bien versé, afin que tout d'un coup et comme +d'une seule oeillade, vos lecteurs y puissent voir de +quoi se satisfaire, et que vous remplissiez leur esprit +de la connoissance de la Divinité.</p> +<br><br> + +<h3>RÉPONSES DE L'AUTEUR<br> +AUX SECONDES OBJECTIONS.</h3> + + +<p>MESSIEURS,</p> + +<p>C'est avec beaucoup de satisfaction que j'ai lu les +observations que vous avez faites sur mon petit +traité de la première philosophie; car elles m'ont +fait connoître la bienveillance que vous avez pour +moi, votre piété envers Dieu, et le soin que vous +prenez pour l'avancement de sa gloire: et je ne +puis que je ne me réjouisse non seulement de ce +que vous avez jugé mes raisons dignes de votre +censure, mais aussi de ce que vous n'avancez rien +contre elles à quoi il ne me semble que je pourrai +répondre assez commodément.</p> + +<p>En premier lieu, vous m'avertissez de me ressouvenir +«que ce n'est pas tout de bon et en vérité, +mais seulement par une fiction d'esprit, que +j'ai rejeté les idées ou les fantômes des corps pour +conclure que je suis une chose qui pense, de +peur que peut-être je n'estime qu'il suit de là que +je ne suis qu'une chose qui pense<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.» Mais j'ai déjà +fait voir, dans ma seconde Méditation, que je m'en +étois assez souvenu, vu que j'y ai mis ces paroles: +«Mais aussi peut-il arriver que ces mêmes choses +que je suppose n'être point parce qu'elles me sont +inconnues, ne sont point en effet différentes de +moi que je connois: je n'en sais rien, je ne dispute +pas maintenant de cela, etc.» Par lesquelles +j'ai voulu expressément avertir le lecteur, que je +ne cherchois pas encore en ce lieu-là si l'esprit +étoit différent du corps, mais que j'examinois seulement +celles de ses propriétés dont je puis avoir +une claire et assurée connoissance. Et, d'autant +que j'en ai là remarqué plusieurs, je ne puis admettre +sans distinction ce que vous ajoutez ensuite: +«Que je ne sais pas néanmoins ce que c'est +qu'une chose qui pense.» Car, bien que j'avoue +que je ne savois pas encore si cette chose qui pense +n'étoit point différente du corps, ou si elle l'étoit, +je n'avoue pas pour cela que je ne la connoissois +point; car qui a jamais tellement connu aucune +chose qu'il sût n'y avoir rien en elle que cela même +qu'il connoissoit? Mais nous pensons d'autant mieux +connoître une chose qu'il y a plus de particularités +en elle que nous connoissons; ainsi nous avons +plus de connoissance de ceux avec qui nous conversons +tous les jours que de ceux dont nous ne +connoissons que le nom ou le visage; et toutefois +nous ne jugeons pas que ceux-ci nous soient tout-à-fait +inconnus; auquel sens je pense avoir assez +démontré que l'esprit, considéré sans les choses +que l'on a de coutume d'attribuer au corps, est +plus connu que le corps considéré sans l'esprit: et +c'est tout ce que j'avois dessein de prouver en cette +seconde Méditation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> Voyez secondes objections.</blockquote> + +<p>Mais je vois bien ce que vous voulez dire, c'est +à savoir que, n'ayant écrit que six méditations +touchant la première philosophie, les lecteurs s'étonneront +que dans les deux premières je ne conclue +rien autre chose que ce que je viens de dire +tout maintenant, et que pour cela ils les trouveront +trop stériles, et indignes d'avoir été mises en lumière. +A quoi je réponds seulement que je ne crains +pas que ceux qui auront lu avec jugement le reste +de ce que j'ai écrit aient occasion de soupçonner +que la matière m'ait manqué; mais qu'il m'a semblé +très raisonnable que les choses qui demandent +une particulière attention, et qui doivent être considérées +séparément d'avec les autres, fussent mises +dans des méditations séparées. C'est pourquoi, +ne sachant rien de plus utile pour parvenir à une +ferme et assurée connoissance des choses que si, +avant de rien établir, on s'accoutume à douter de +tout et principalement des choses corporelles, encore +que j'eusse vu il y a long-temps plusieurs +livres écrits par les sceptiques et académiciens touchant +cette matière, et que ce ne fût pas sans +quelque dégoût que je ramâchois une viande si +commune, je n'ai pu toutefois me dispenser de lui +donner une méditation tout entière; et je voudrois +que les lecteurs n'employassent pas seulement +le peu de temps qu'il faut pour la lire, mais +quelques mois, ou du moins quelques semaines, à +considérer les choses dont elle traite auparavant +que de passer outre: car ainsi je ne doute point +qu'ils ne lissent bien mieux leur profit de la lecture +du reste.</p> + +<p>De plus, à cause que nous n'avons eu jusques +ici aucunes idées des choses qui appartiennent à +l'esprit qui n'aient été très confuses et mêlées avec +les idées des choses sensibles, et que c'a été la +première et principale cause pourquoi on n'a pu +entendre assez clairement aucune des choses qui se +sont dites de Dieu et de l'âme, j'ai pensé que je ne +ferois pas peu, si je montrois comment il faut distinguer +les propriétés ou qualités de l'esprit des propriétés +ou qualités du corps, et comment il les faut +reconnoître; car, encore qu'il ait déjà été dit par +plusieurs que, pour bien concevoir les choses immatérielles +ou métaphysiques, il faut éloigner son +esprit des sens, néanmoins personne, que je sache, +n'avoit encore montré par quel moyen cela se peut +faire. Or le vrai et à mon jugement l'unique moyen +pour cela est contenu dans ma seconde Méditation; +mais il est tel que ce n'est pas assez de l'avoir +envisagé une fois, il le faut examiner souvent et +le considérer longtemps, afin que l'habitude de +confondre les choses intellectuelles avec les corporelles, +qui s'est enracinée en nous pendant tout +le cours de notre vie, puisse être effacée par une +habitude contraire de les distinguer, acquise par +l'exercice de quelques journées. Ce qui m'a semblé +une cause assez juste pour ne point traiter d'autre +matière en la seconde Méditation.</p> + +<p>Vous demandez ici comment je démontre que +le corps ne peut penser: mais pardonnez-moi si je +réponds que je n'ai pas encore donné lieu à cette +question, n'ayant commencé à en traiter que dans +la sixième Méditation, par ces paroles: «C'est assez, +que je puisse clairement et distinctement concevoir +une chose sans une autre pour être certain +que l'une est distincte ou différente de l'autre, etc.» +Et un peu après: «Encore que j'aie un corps qui +me soit fort étroitement conjoint, néanmoins, +parce que, d'un côté, j'ai une claire et distincte idée +de moi-même en tant que je suis seulement une +chose qui pense et non étendue, et que d'un autre +j'ai une claire et distincte idée du corps en +tant qu'il est seulement une chose étendue et qui +ne pense point, il est certain que moi, c'est-à-dire +mon esprit ou mon âme, par laquelle je suis +ce que je suis, est entièrement et véritablement +distincte de mon corps, et qu'elle peut être ou +exister sans lui.» A quoi il est aisé d'ajouter: +«Tout ce qui peut penser est esprit ou s'appelle +esprit.» Mais, puisque le corps et l'esprit sont +réellement distincts, nul corps n'est esprit: donc +nul corps ne peut penser. Et certes je ne vois rien +en cela que vous puissiez nier; car nierez-vous +qu'il suffit que nous concevions clairement une +chose sans une autre pour savoir qu'elles sont +réellement distinctes? Donnez-nous donc quelque +signe, plus certain de la distinction réelle, +si toutefois on en peut donner aucun. Car que direz-vous? +Sera-ce que ces choses-là sont réellement +distinctes, chacune desquelles peut exister sans +l'autre? Mais derechef je vous demanderai d'où +vous connoissez qu'une chose peut exister sans une +autre? Car, afin que ce soit un signe de distinction, +il est nécessaire qu'il soit connu. Peut-être direz-vous +que les sens vous le font connoître, parce que +vous voyez une chose en l'absence de l'autre, +ou que vous la touchez, etc. Mais la foi des sens +est plus incertaine que celle de l'entendement; et +il se peut faire en plusieurs façons qu'une seule +et même chose paroisse à nos sens sous diverses +formes, ou en plusieurs lieux ou manières, et +qu'ainsi elle soit prise pour deux. Et enfin, si +vous vous ressouvenez de ce qui a été dit de la +cire à là fin de la seconde Méditation, vous saurez +que les corps mêmes ne sont pas proprement +connus par les sens, mais par le seul entendement; +en telle sorte que sentir une chose sans une +autre n'est rien autre chose sinon avoir l'idée +d'une chose, et savoir que cette idée n'est pas la +même que l'idée d'une autre: or cela ne peut être +connu d'ailleurs que de ce qu'une chose est conçue +sans l'autre; et cela ne peut être certainement +connu si l'on n'a l'idée claire et distincte de ces +deux choses: et ainsi ce signe de réelle distinction +doit être réduit au mien pour être certain.</p> + +<p>Que s'il y en a qui nient qu'ils aient des idées +distinctes de l'esprit et du corps, je ne puis autre +chose que les prier de considérer assez attentivement +les choses qui sont contenues dans cette seconde +Méditation, et de remarquer que l'opinion +qu'ils ont que les parties du cerveau concourent +avec l'esprit pour former nos pensées n'est fondée +sur aucune raison positive, mais seulement sur ce +qu'ils n'ont jamais expérimenté d'avoir été sans +corps, et qu'assez souvent ils ont été empêchés +par lui dans leurs opérations; et c'est le même +que si quelqu'un, de ce que dès son enfance il auroit +eu des fers aux pieds, estimoit que ces fers +fissent une partie de son corps, et qu'ils lui fussent +nécessaires pour marcher.</p> + +<p>En second lieu, lorsque vous dites <a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a> «que nous +trouvons de nous-mêmes nu fondement suffisant +«pour former l'idée le Dieu,» vous ne dites rien +de contraire à mon opinion; car j'ai dit moi-même; +en termes exprès, à la fin de la troisième Méditation, +«que cette idée est née avec moi, et qu'elle +ne me vient point d'ailleurs que de moi-même. +J'avoue aussi que nous la pourrions former encore +que nous ne sussions pas qu'il y a un souverain +être, mais non pas si en effet il n'y en avoit +point; car au contraire j'ai averti que toute la +force de mon argument consiste en ce qu'il ne se +pourrait faire que la faculté de former cette idée +fût en moi, si je n'avois été créé de Dieu.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> Voyez secondes objections.</blockquote> + +<p>Et ce que vous dites des mouches, des plantes, +etc., ne prouve en aucune façon que quelque +degré de perfection peut être dans un effet qui +n'ait point été auparavant dans sa cause. Car, ou +il est certain qu'il n'y a point de perfection dans les +animaux qui n'ont point de raison qui ne se rencontre +aussi dans les corps inanimés, ou, s'il y en a +quelqu'une, qu'elle leur vient d'ailleurs; et que le +soleil, la pluie et la terre ne sont point les causes +totales de ces animaux. Et ce seroit une chose +fort éloignée de la raison si quelqu'un, de cela +seul qu'il ne connoît point de cause qui concoure +à la génération d'une mouche et qui ait autant de +degrés de perfection qu'en a une mouche, n'étant +pas cependant assuré qu'il n'y en ait point d'autres +que celles qu'il connoît, prenoit de là occasion +de douter d'une chose laquelle, comme je +dirai tantôt plus au long, est manifeste par la lumière +naturelle.</p> + +<p>A quoi j'ajoute que ce que vous objectez ici des +mouches, étant tiré de la considération des choses +matérielles, ne peut venir on l'esprit de ceux qui, +suivant l'ordre de mes Méditations, détourneront +leurs pensées des choses sensibles pour commencer +à philosopher.</p> + +<p>Il ne me semble pas aussi que vous prouviez +rien contre moi en disant que «l'idée de Dieu qui +est en nous n'est qu'un être de raison.» Car cela +n'est pas vrai, si <i>par un être de raison</i> l'on entend +une chose qui n'est point: mais seulement si toutes +les opérations de l'entendement sont prises pour +des <i>êtres de raison</i>, c'est-à-dire pour des êtres qui +partent de la raison, auquel sens tout ce monde +peut aussi être appelé un être de raison divine, +c'est-à-dire un être créé par un simple acte de l'entendement +divin. Et j'ai déjà suffisamment averti +en plusieurs lieux que je parlois seulement de la +perfection ou réalité objective de cette idée de +Dieu, laquelle ne requiert pas moins une cause +qui contienne en effet tout ce qui n'est contenu en +elle qu'objectivement ou par représentation, que +fait l'artifice objectif ou représenté, qui est en l'idée +que quelque artisan a d'une machine fort artificielle. +Et certes je ne vois pas que l'on puisse rien ajouter +pour faire connoître plus clairement que cette +idée ne peut être en nous si un souverain être +n'existe, si ce n'est que le lecteur, prenant garde de +plus près aux choses que j'ai déjà écrites, se délivre +lui-même des préjugés qui offusquent peut-être +sa lumière naturelle, et qu'il s'accoutume à donner +créance aux premières notions, dont les connaissances +sont si vraies et si évidentes que rien ne +le peut être davantage, plutôt qu'à des opinions +obscures et fausses, mais qu'un long usage a profondément +gravées en nos esprits. Car, qu'il n'y +ait rien dans un effet qui n'ait été d'une semblable +ou plus excellente façon dans sa cause, c'est une +première notion, et si évidente qu'il n'y en a point +de plus claire: et cette autre commune notion, <i>que +de rien rien ne se fait</i>, la comprend en soi, parce +que, +si on accorde qu'il y ait quelque chose dans +l'effet qui n'ait point été dans sa cause, il faut aussi +demeurer d'accord que cela procède du néant; et +s'il est évident que le néant ne peut être la cause +de quelque chose, c'est seulement parce que dans +cette cause il n'y auroit pas la même chose que dans +l'effet. C'est aussi une première notion, que toute la +réalité, ou toute la perfection, qui n'est qu'objectivement +dans les idées, doit être formellement ou +éminemment dans leurs causes; et toute l'opinion +que nous avons jamais eue de l'existence des choses +qui sont hors de notre esprit, n'est appuyée que +sur elle seule. Car d'où nous a pu venir le soupçon +qu'elles existoient, sinon de cela seul que leurs +idées venoient par les sens frapper notre esprit? +Or, qu'il y ait en nous quelque idée d'un être +souverainement puissant et parfait, et aussi que la +réalité objective de cette idée ne se trouve point +en nous, ni formellement, ni éminemment, cela +deviendra manifeste à ceux qui y penseront sérieusement, +et qui voudront avec moi prendre la +peine d'y méditer; mais je ne le saurais pas mettre +par force en l'esprit de ceux qui ne liront mes Méditations +que comme un roman, pour se désennuyer, +et sans y avoir grande attention. Or de tout +cela on conclut très manifestement que Dieu existe. +Et toutefois, en faveur de ceux dont la lumière +naturelle est si foible qu'ils ne voient pas que c'est +une première notion, que toute la perfection qui +est objectivement dans une idée doit être réellement +dans quelqu'une de ses causes, je l'ai encore +démontré d'une façon plus aisée à concevoir, +en montrant que l'esprit qui a cette idée ne peut +pas exister par soi-même; et partant je ne vois pas +ce que vous pourriez désirer de plus pour donner +des mains, ainsi que vous avez promis.</p> + +<p>Je ne vois pas aussi que vous prouviez rien +contre moi, en disant que j'ai peut-être reçu l'idée +qui me représente Dieu, des pensées que j'ai +eues auparavant des enseignements des livres, +des discours et entretiens de mes amis, etc., et +non pas de mon esprit seul. Car mon argument +aura toujours la même force, si, m'adressant +à ceux de qui l'on dit que je l'ai reçue, je leur +demande s'ils l'ont par eux-mêmes on bien par autrui, +au lieu de le demander de moi-même; et je +conclurai toujours que celui-là est Dieu, de qui +elle est premièrement dérivée.</p> + +<p>Quant à ce que vous ajoutez eu ce lieu-là, qu'elle +peut être formée de la considération des choses +corporelles, cela ne me semble pas plus vraisemblable +que si vous disiez que nous n'avons aucune +faculté pour ouïr, mais que, par la seule +vue des couleurs, nous parvenons à la connoissance +des sons. Car on peut dire qu'il y a plus d'analogie +ou de rapport entre les couleurs et les sons, +qu'entre les choses corporelles et Dieu. Et lorsque +vous demandez que j'ajoute quelque chose qui +nous élève jusqu'à la connoissance de l'être immatériel +ou spirituel, je ne puis mieux faire que de +vous renvoyer à ma seconde Méditation, afin qu'au +moins vous connoissiez qu'elle n'est pas tout-à-fait +inutile; car que pourrois-je faire ici par une +ou deux périodes, si je n'ai pu rien avancer par +un long discours préparé seulement pour ce sujet, +et auquel il me semble n'avoir pas moins apporté +d'industrie qu'en aucun autre écrit que j'aie publié. +Et, encore qu'en cette Méditation j'aie seulement +traité de l'esprit humain, elle n'est pas pour +cela moins utile à faire connoître la différence qui +est entre la nature divine et celle des choses matérielles. +Car je veux bien ici avouer franchement que +l'idée que nous avons, par exemple, de l'entendement +divin ne me semble point différer de celle +que nous avons de notre propre entendement, sinon +seulement comme l'idée d'un nombre infini +diffère de l'idée du nombre binaire ou du ternaire; +et il en est de même de tous les attributs de Dieu, +dont nous reconnoissons en nous quelque vestige.</p> + +<p>Mais, outre cela, nous concevons en Dieu une +immensité, simplicité on unité absolue, qui embrasse +et contient tous ses autres attributs, et de +laquelle nous ne trouvons ni en nous ni ailleurs +aucun exemple; mais elle est, ainsi que j'ai dit auparavant, +<i>comme la marque de l'ouvrier imprimée sur +son ouvrage</i>. Et, par son moyen, nous connoissons +qu'aucune des choses que nous concevons être en +Dieu et en nous, et que nous considérons en lui par +parties, et comme si elles étoient distinctes, à cause +de la faiblesse de notre entendement et que nous +les expérimentons telles en nous, ne conviennent +point à Dieu et à nous, en la façon qu'on nomme +univoque dans les écoles; comme aussi nous connoissons +que de plusieurs choses particulières qui +n'ont point de fin, dont nous avons les idées, +comme d'une connoissance sans fin, d'une puissance, +d'un nombre, d'une longueur, etc., qui sont +aussi sans fin, il y en a quelques unes qui sont contenues +formellement dans l'idée que nous avons de +Dieu, comme la connoissance et la puissance, et +d'autres qui n'y sont qu'éminemment, comme le +nombre et la longueur; ce qui certes ne seroit pas +ainsi, si cette idée n'étoit rien autre chose en nous +qu'une fiction.</p> + +<p>Et elle ne seroit pas aussi conçue si exactement +de la même façon de tout le monde: car c'est une +chose très remarquable, que tous les métaphysiciens +s'accordent unanimement dans la description +qu'ils font des attributs de Dieu, au moins de +ceux qui peuvent être connus par la seule raison +humaine, en telle sorte qu'il n'y a aucune chose +physique ni sensible, aucune chose dont nous +ayons une idée si expresse et si palpable, touchant +la nature de laquelle il ne se rencontre chez les +philosophes une plus grande diversité d'opinions, +qu'il ne s'en rencontre touchant celle de Dieu.</p> + +<p>Et certes jamais les hommes ne pourroient s'éloigner +de la vraie connoissance de cette nature divine, +s'ils vouloient seulement porter leur attention +sur l'idée qu'ils ont de l'être souverainement +parfait. Mais ceux qui mêlent quelques autres idées +avec celle-là composent par ce moyen un dieu +chimérique, en la nature duquel il y a des choses +qui se contrarient; et, après l'avoir ainsi composé, +ce n'est pas merveille s'ils nient qu'un tel dieu, +qui leur est représenté par une fausse idée, existe. +Ainsi, lorsque vous parlez ici d'un être corporel +très parfait, si vous prenez le nom de très parfait +absolument, en sorte que vous entendiez que le +corps est un être dans lequel toutes les perfections +se rencontrent, vous dites des choses qui se +contrarient, d'autant que la nature du corps enferme +plusieurs imperfections; par exemple, que +le corps soit divisible en parties, que chacune de +ses parties ne soit pas l'autre, et autres semblables: +car c'est une chose de soi manifeste, que +c'est une plus grande perfection de ne pouvoir +être divisé, que de le pouvoir être, etc.; que si +vous entendez seulement ce qui est très parfait +dans le genre de corps, cela n'est point le vrai +Dieu.</p> + +<p>Ce que vous ajoutez de l'idée d'un ange, laquelle +est plus parfaite que nous, à savoir qu'il n'est pas +besoin qu'elle ait été mise en nous par un ange, j'en +demeure aisément d'accord; car j'ai déjà dit moi-même, +dans la troisième Méditation, «qu'elle peut +être composée des idées que nous avons de Dieu, +et de l'homme.» Et cela ne m'est en aucune façon +contraire.</p> + +<p>Quant à ceux qui nient d'avoir en eux l'idée de +Dieu, et qui au lieu d'elle forgent quelque idole, etc.. +ceux-là, dis-je, nient le nom et accordent la chose: +car certainement je ne pense pas que cette idée soit +de même nature que les images des choses matérielles +dépeintes en la fantaisie; mais, au contraire, +je crois qu'elle ne peut être conçue que par l'entendement +seul, et qu'en effet elle n'est que cela même +que nous apercevons par son moyen, soit lorsqu'il +conçoit, soit lorsqu'il juge, soit lorsqu'il raisonne. +Et je prétends maintenir que de cela seul que quelque +perfection qui est au-dessus de moi devient +l'objet de mon entendement, en quelque façon que +ce soit qu'elle se présente à lui; par exemple, de +cela seul que j'aperçois que je ne puis jamais, en +nombrant, arriver au plus grand de tous les nombres, +et que de là je connois qu'il y a quelque +chose en matière de nombrer qui surpasse mes forces, +je puis conclure nécessairement, non pas à la +vérité qu'un nombre infini existe, ni aussi que son +existence implique contradiction, comme vous +dites, mais que cette puissance que j'ai de comprendre +qu'il y a toujours quelque chose de plus +à concevoir dans le plus grand des nombres, que je +ne puis jamais concevoir, ne me vient pas de moi-même, +et que je l'ai reçue de quelque autre être +qui est plus parfait que je ne suis.</p> + +<p>Et il importe fort peu qu'on donne le nom d'idée +à ce concept d'un nombre indéfini, ou qu'on ne +lui donne pas. Mais, pour entendre quel est cet +être plus parfait que je ne suis, et si ce n'est point +ce même nombre dont je ne puis trouver la fin, +qui est réellement existant et infini, on bien si +c'est quelque autre chose, il faut considérer toutes +les autres perfections, lesquelles, outre la puissance +de me donner cette idée peuvent être en +la même chose en qui est cette puissance; et ainsi +on trouvera que cette chose est Dieu.</p> + +<p>Enfin, lorsque Dieu est dit être <i>inconcevable</i>, +cela s'entend d'une pleine et entière conception, +qui comprenne et embrasse parfaitement tout ce +qui est en lui, et non pas de cette médiocre et imparfaite +qui est en nous, laquelle néanmoins suffit +pour connoître qu'il existe. Et vous ne prouvez +rien contre moi en disant que l'idée de l'unité de +toutes les perfections qui sont eu Dieu est formée +de la même façon que l'unité générique et celle +des autres universaux. Mais néanmoins elle en est +fort différente; car elle dénote une particulière et +positive perfection en Dieu, au lieu que l'unité générique +n'ajoute rien de réel à la nature de chaque +individu.</p> + +<p>En troisième lieu, où j'ai dit que nous ne pouvons +rien savoir certainement, si nous ne connoissons +premièrement que Dieu existe: j'ai dit en +termes exprès que je ne parlois que de la science +de ces conclusions, «dont la mémoire nous peut +revenir eu l'esprit lorsque nous ne pensons plus +aux raisons d'où nous les avons tirées.» Car la connoissance +des premiers principes ou axiomes n'a +pas accoutumé d'être appelée science par les dialecticiens. +Mais quand nous apercevons que nous +sommes des choses qui pensent, c'est une première +notion qui n'est tirée d'aucun syllogisme: et lorsque +quelqu'un dit, <i>Je pense, donc je suis</i>, ou <i>j'existe</i>, +il ne conclut pas son existence de sa pensée comme +par la force de quelque syllogisme, mais comme +une chose connue de soi; il la voit par une simple +inspection de l'esprit: comme il paroît de ce que +s'il la déduisoit d'un syllogisme, il auroit dû auparavant +connoître cette majeure, <i>Tout ce qui pense +est</i>, ou <i>existe</i>: mais au contraire elle lui est enseignée +de ce qu'il sent en lui-même qu'il ne se peut +pas faire qu'il pense, s'il n'existe. Car c'est le propre +de notre esprit, de former les propositions générales +de la connoissance des particulières.</p> + +<p>Or, qu'un athée<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a> puisse connoître clairement +que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux +droits, je ne le nie pas; mais je maintiens seulement +que la connoissance qu'il en a n'est pas une +vraie science, parce que toute connoissance qui +peut être rendue douteuse ne doit pas être appelée +du nom de science; et puisque l'on suppose que celui-là +est un athée, il ne peut pas être certain de +n'être point déçu dans les choses qui lui semblent +être très évidentes, comme il a déjà été montré ci-devant; +et encore que peut-être ce doute ne lui +vienne point en la pensée, il lui peut néanmoins +venir s'il l'examine, ou s'il lui est proposé par un +autre: et jamais il ne sera hors du danger de l'avoir, +si premièrement il ne reconnoît un Dieu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> Voyez secondes objections.</blockquote> + +<p>Et il n'importe pas que peut-être il estime qu'il +a des démonstrations pour prouver qu'il n'y a point +de Dieu; car ces démonstrations prétendues étant +fausses, on lui en petit toujours faire connoître la +fausseté, et alors on le fera changer d'opinion. Ce +qui à la vérité ne sera pas difficile, si pour toutes +raisons il apporte seulement celles que vous +alléguez ici, c'est à savoir <i>que l'infini en tout +genre de perfection exclue toute autre sorte d'être, +etc.</i></p> + +<p>Car, premièrement, si ou lui demande d'où il a +pris que cette exclusion de tous les autres êtres +appartient à la nature de l'infini, il n'aura rien qu'il +puisse; répondre pertinemment: d'autant que, par le +nom d'infini, on n'a pas coutume d'entendre ce qui +exclut l'existence des choses finies, et qu'il ne peut +rien savoir de la nature d'une chose qu'il pense +n'être rien du tout, et par conséquent n'avoir +point de nature, sinon ce qui est contenu dans la +seule et ordinaire signification du nom de cette +chose.</p> + +<p>Du plus, à quoi serviroit l'infinie puissance de +cet infini imaginaire, s'il ne pouvait jamais rien +créer? et enfin de ce que nous expérimentons avoir +en nous-mêmes quelque puissance de penser, nous +concevons facilement qu'une telle puissance peut +être en quelque autre, et même plus grande qu'en +nous: mais encore que nous pensions que celle-là +s'augmente à l'infini, nous ne craindrons pas pour +cela que la nôtre devienne moindre. Il en est de +même de tous les autres attributs de Dieu, même +de la puissance de produire quelques effets hors +de soi, pourvu que nous supposions qu'il n'y en +a point en nous qui ne soit soumise à la volonté +de Dieu; et partant il peut être conçu tout-à-fait +infini sans aucune exclusion des choses créées.</p> + +<p>En quatrième lieu, lorsque je dis que Dieu +ne peut mentir ni être trompeur, je pense convenir +avec tous les théologiens qui ont jamais été, +et qui seront à l'avenir. Et tout ce que vous alléguez<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a> +au contraire n'a pas plus de force que si, +ayant nié que Dieu se mît en colère, ou qu'il fût +sujet aux autres passions de l'âme, vous m'objectiez +les lieux de l'Écriture où il semble que quelques +passions humaines lui sont attribuées. Car tout +le monde connoit assez la distinction qui est +entre ces façons de parler de Dieu, dont l'Écriture +se sert ordinairement, qui sont accommodées +à la capacité du vulgaire, et qui contiennent +bien quelque vérité, mais seulement on tant qu'elle +est rapportée aux hommes; et celles qui expriment +une vérité plus simple et plus pure, et qui ne +change point de nature, encore qu'elle ne leur soit +point rapportée; desquelles chacun doit user en +philosophant, et dont j'ai dû principalement me +servir dans mes Méditations, vu qu'en ce lieu-là +même je ne supposais pas encore qu'aucun +homme me fût connu, et que je ne me considérois +pas non plus en tant que composé de +corps et d'esprit, mais comme un esprit seulement. +D'où il est évident que je n'ai point parlé en ce +lieu-là du mensonge qui s'exprime par des paroles, +mais seulement de la malice interne et formelle qui +se rencontre dans la tromperie, quoique néanmoins +ces paroles que vous apportez du prophète, +<i>Encore quarante jours, et Ninive sera subvertie</i>, ne +soient pas même un mensonge verbal, mais une +simple menace, dont l'événement dépendoit d'une +condition; et lorsqu'il est dit <i>que Dieu a endurci +le coeur de Pharaon</i>, ou quelque chose de semblable, +il ne faut pas penser qu'il ait fait cela positivement, +mais seulement négativement, à savoir, +ne donnant pas à Pharaon une grâce efficace pour +se convertir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> Voyez secondes objections.</blockquote> + +<p>Je ne voudrais pas néanmoins condamner ceux +qui disent que Dieu peut proférer par ses prophètes +quelque mensonge verbal, tels que sont ceux +dont se servent les médecins quand ils déçoivent +leurs malades pour les guérir, c'est-à-dire qui fût +exempt de toute la malice qui se rencontre ordinairement +dans lu tromper: mais, bien davantage, +nous voyons quelquefois que nous sommes réellement +trompés par cet instinct naturel qui nous a +été donné de Dieu, comme lorsqu'un hydropique +a soif; car alors il est réellement poussé à boire par +la nature qui lui a été donnée de Dieu pour la conservation +de snu corps, quoique néanmoins cette +nature le trompe, puisque le boire lui doit être nuisible: +mais j'ai expliqué, dans la sixième Méditation, +comment cela peut compatir avec la bonté et la vérité +de Dieu. Mais dans les choses qui ne peuvent pas +être ainsi expliquées, à savoir, dans nos jugements +très clairs et très exacts, lesquels s'ils étoient faux ne +pourroient être corrigés par d'autres plus clairs, ni +par l'aide d'aucune autre faculté naturelle, je soutiens +hardiment que nous ne pouvons être trompés. +Car Dieu étant le souverain être, il est aussi nécessairement +le souverain bien et lu souveraine vérité, +et partant il répugne que quelque chose vienne de +lui qui tende positivement à la fausseté. Mais puis-qu'il +ne peut y avoir en nous rien de réel qui ne +nous ait été donné par lui, comme il a été démontré +en prouvant son existence, et puisque +nous avons en nous une faculté réelle pour, connoître +le vrai et le distinguer d'avec le faux, comme +on le peut prouver de cela seul que nous avons eu +nous les idées du vrai et du faux, si cette faculté +ne tendoit au vrai, au moins lorsque nous nous en +servons comme il faut, c'est-à-dire lorsque nous +ne donnons notre consentement qu'aux choses que +nous concevons clairement et distinctement, car +on ne sauroit feindre un autre bon usage de cette +faculté, ce ne seroit pas sans raison que Dieu, qui +nous l'a donnée, seroit tenu pour un trompeur.</p> + +<p>Et ainsi vous voyez qu'après avoir connu que +Dieu existe, il est nécessaire de feindre qu'il soit +trompeur, si nous voulons révoquer en doute les +choses que nous concevons clairement et distinctement; +et parce que cela ne se peut pas même feindre, +il faut nécessairement admettre ces choses +comme très vraies et très assurées. Mais d'autant +que je remarque ici que vous vous arrêtez encore +aux doutes que j'ai proposés dans ma première +Méditation, et que je pensois avoir levés +assez exactement dans les suivantes, j'expliquerai +ici derechef le fondement sur lequel il me semble +que toute la certitude humaine peut être appuyée.</p> + +<p>Premièrement, aussitôt que nous pensons concevoir +clairement quelque vérité, nous sommes naturellement +portés à la croire. Et si cette croyance +est si ferme que nous ne puissions jamais avoir +aucune raison de douter de ce que nous croyons +de la sorte, il n'y a rien à rechercher davantage, +nous avons touchant cela toute la certitude qui se +peut raisonnablement souhaiter. Car que nous +importe si peut—être quelqu'un feint que cela +même de la vérité duquel nous sommes si fortement +persuadés paroit faux aux yeux de Dieu +ou des anges, et que partant, absolument parlant, +il est faux; qu'avons-nous à faire de nous mettre +en peine de cette fausseté absolue, puisque nous +ne la croyons point du tout, et que nous n'en avons +pas même le moindre soupçon? Car nous supposons +une croyance ou une persuasion si ferme +qu'elle ne puisse être ébranlée; laquelle par conséquent +est en tout la même chose qu'une très parfaite +certitude. Mais on peut bien douter si l'on a +quelque certitude de cette nature, ou quelque persuasion +qui soit ferme et immuable.</p> + +<p>Et certes, il est manifeste qu'on n'en peut pas +avoir des choses obscures et confuses, pour peu +d'obscurité ou de confusion que nous y remarquions; +car cette obscurité, quelle qu'elle soit, est +une cause assez suffisante pour nous faire douter de +ces choses. On n'en peut pas aussi avoir des choses +qui ne sont aperçues que par les sens, quelque +clarté qu'il y ait en leur perception, parce que +nous avons souvent remarqué que dans le sens il +peut y avoir de l'erreur, comme lorsqu'un hydropique +a soif ou que la neige paroit jaune à celui +qui a la jaunisse: car celui-là ne la voit pas moins +clairement et distinctement de la sorte que nous, à +qui elle paroît blanche; il reste donc que, si on en +peut avoir, ce soit seulement des choses que l'esprit +conçoit clairement et distinctement.</p> + +<p>Or entre ces choses il y en a de si claires et tout +ensemble de si simples, qu'il nous est impossible +de penser à elles que nous ne les croyions être +vraies; par exemple, que j'existe lorsque je pense, +que les choses qui ont une fois été faites ne peuvent +n'avoir point été faites, et autres choses semblables, +dont il est manifeste que nous avons une +parfaite certitude. Car nous ne pouvons pas douter +de ces choses-là sans penser à elles, mais nous +n'y pouvons jamais penser sans croire qu'elles +sont vraies, comme je viens de dire; donc, nous +n'en pouvons douter que nous ne les croyions +être vraies, c'est-à-dire que nous n'en pouvons +jamais douter.</p> + +<p>Et il ne sert de rien de dire<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a> «que nous avons souvent +»expérimenté que des personnes se sont trompées +»en des choses qu'elles pensoient voir plus clairement +que le soleil;» car nous n'avons jamais vu, +ni nous ni personne, que cela soit arrivé à ceux +qui ont tiré toute la clarté de leur perception de +l'entendement seul, mais bien à ceux qui l'ont +prise des sens ou de quelque faux préjugé. Il ne +sert aussi de rien de vouloir feindre que peut-être +ces choses semblent fausses à Dieu ou aux anges; +parce que l'évidence de notre perception ne nous +permettra jamais d'écouter celui qui le voudroit +feindre et qui nous le voudroit persuader.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> Voyez secondes objections.</blockquote> + +<p>Il y a d'autres choses que notre entendement +conçoit aussi fort clairement lorsque nous prenons +garde de près aux raisons d'où dépend leur connoissance, +et pour ce nous ne pouvons pas alors +en douter; mais, parce que nous pouvons oublier +ces raisons, et cependant nous ressouvenir des conclusions +qui en ont été tirées, on demande si on +peut avoir une ferme et immuable persuasion de +ces conclusions, taudis que nous nous ressouvenons +qu'elles ont été déduites de principes très +évidents; car ce souvenir doit être supposé pour +pouvoir être appelées des conclusions. Et je réponds +que ceux-là en peuvent avoir qui connoissent +tellement Dieu, qu'ils savent qu'il ne se peut +pas faire que la faculté d'entendre, qui leur a +été donnée par lui, ait autre chose que la vérité +pour objet; mais que les autres n'en ont point: +et cela a été si clairement expliqué à la fin de la +cinquième Méditation, que je ne pense pas y devoir +ici rien ajouter.</p> + +<p>En cinquième lieu, je m'étonne que vous niiez <a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a> +que la volonté se met en danger de faillir lorsqu'elle +poursuit et embrasse les connoissances obscures +et confuses de l'entendement; car qu'est-ce +qui la peut rendre certaine si ce qu'elle suit n'est +pas clairement connu? Et quel a jamais été le philosophe, +ou le théologien, ou bien seulement +l'homme usant de raison, qui n'ait confessé que le +danger de faillir où nous nous exposons est d'autant +moindre que plus claire est la chose que nous +concevons auparavant que d'y donner notre consentement; +et que ceux-là pèchent qui, sans connoissance +de cause, portent quelque jugement? +Or nulle conception n'est dite obscure ou confuse, +sinon parce qu'il y a en elle quelque chose de +contenu qui n'est pas connu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> Voyez secondes objections.</blockquote> + +<p>Et partant, ce que vous objectez touchant la foi +qu'on doit embrasser n'a pas plus de force contre +moi que contre tous ceux qui ont jamais cultivé +la raison humaine, et, à vrai dire, elle n'en a aucune +contre pas un. Car, encore qu'on dise que la +foi a pour objet des choses obscures, néanmoins +ce pourquoi nous les croyons n'est pas obscur, +mais il est plus clair qu'aucune lumière naturelle. +D'autant qu'il faut distinguer entre la matière ou la +chose à laquelle nous donnons notre créance, et +la raison formelle qui meut notre volonté à la +donner. Car c'est dans cette seule raison formelle; +que nous voulons qu'il y ait de la clarté et de l'évidence. +Et, quant à la matière, personne n'a jamais +nié qu'elle peut être obscure, voire l'obscurité +même; car, quand je juge que l'obscurité doit être +ôtée de nos pensées pour leur pouvoir donner +notre consentement sans aucun danger de faillir, +c'est l'obscurité même qui me sert de matière pour +former un jugement clair et distinct.</p> + +<p>Outre cela, il faut remarquer que la clarté ou +l'évidence par laquelle notre volonté peut être excitée +à croire est de deux sortes: l'une qui part de +la lumière naturelle, et l'autre qui vient de la +grâce divine.</p> + +<p>Or, quoiqu'on die ordinairement que la foi est +des choses obscures, toutefois cela s'entend seulement +de sa matière, et non point de la raison formelle +pour laquelle nous croyons; car, au contraire, +cette raison formelle consiste en une certaine +lumière intérieure, de laquelle Dieu nous +ayant surnaturellement éclairés, nous avons une +confiance certaine que les choses qui nous sont +proposées à croire ont été révélées par lui, et +qu'il est entièrement impossible qu'il soit menteur +et qu'il nous trompe; ce qui est plus assuré +que toute autre lumière naturelle, et souvent +même plus évident à cause de la lumière de la +grâce. Et certes les Turcs et les autres infidèles, lorsqu'ils +n'embrassent point la religion chrétienne, ne +pèchent pas pour ne vouloir point ajouter foi aux +choses obscures comme étant obscures; mais ils +pèchent, ou de ce qu'ils résistent à la grâce divine +qui les avertit intérieurement, ou que, péchant en +d'autres choses, ils se rendent indignes de cette +grâce. Et je dirai hardiment qu'un infidèle, qui, +destitué de toute grâce surnaturelle et ignorant +tout-à-fait que les choses que nous autres chrétiens +croyons ont été révélées de Dieu, néanmoins, attiré +par quelques faux raisonnements, se porteroit à +croire ces mêmes choses qui lui seroient obscures, +ne seroit pas pour cela fidèle, mais plutôt qu'il pécheroit +en ce qu'il ne se serviroit pas comme il faut +de sa raison.</p> + +<p>Et je ne pense pas que jamais aucun théologien +orthodoxe ait eu d'autres sentiments touchant cela; +et ceux aussi qui liront mes Méditations n'auront +pas sujet de croire que je n'aie point connu cette +lumière surnaturelle, puisque, dans la quatrième, +où j'ai soigneusement recherché la cause de l'erreur +ou fausseté, j'ai dit, en paroles expresses, «qu'elle +dispose l'intérieur de notre pensée à vouloir, et +que néanmoins elle ne diminue point la liberté.»</p> + +<p>Au reste, je vous prie ici de vous souvenir que, +touchant les choses que la volonté peut embrasser, +j'ai toujours mis une très grande distinction entre +l'usage de la vie et la contemplation de la vérité. +Car, pour ce qui regarde l'usage de la vie, tant s'en +faut que je pense qu'il ne faille suivre que les choses +que nous connoissons très clairement, qu'au +contraire je tiens qu'il ne faut pas même toujours +attendre les plus vraisemblables, mais qu'il faut +quelquefois, entre plusieurs choses tout-à-fait inconnues +et incertaines, en choisir une et s'y déterminer, +et après cela s'y arrêter aussi fermement, +tant que nous ne voyons point de raisons au contraire, +que si nous l'avions choisie pour des raisons +certaines et très évidentes, ainsi que j'ai déjà expliqué +dans le discours de la Méthode. Mais où il +ne s'agit que de la contemplation de la vérité, qui +a jamais nié qu'il faille suspendre son jugement +à l'égard des choses obscures, et qui ne sont pas +assez distinctement connues? Or, que cette seule +contemplation de la vérité soit le seul but de mes +Méditations, outre que cela se reconnoît assez clairement +par elles-mêmes, je l'ai de plus déclaré en +paroles expresses sur la fin de la première, en disant +«que je ne pouvois pour lors user de trop de +défiance, d'autant que je ne m'appliquois pas aux +choses qui regardent l'usage de la vie, mais seulement +à la recherche de la vérité.»</p> + +<p>En sixième lieu, où vous reprenez<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a> la conclusion +d'un syllogisme que j'avois mis en forme, il +semble que vous péchiez vous-mêmes en la forme; +car, pour conclure ce que vous voulez, la majeure +devoit être telle, «ce que clairement et distinctement +nous concevons appartenir à la nature de +quelque chose, cela peut être dit ou affirmé avec +«vérité appartenir à la nature de cette chose.» Et +ainsi elle ne contiendroit rien qu'une inutile et superflue +répétition. Mais la majeure de mon argument +a été telle: «Ce que clairement et distinctement +«nous concevons appartenir à la nature de quelque +«chose, cela peut être dit ou affirmé avec vérité de +«cette chose.» C'est-à-dire, si être animal appartient +à l'essence ou à la nature de l'homme, on peut assurer +que l'homme est animal; si avoir les trois +angles égaux à deux droits appartient à la nature +du triangle rectiligne, on peut assurer que le triangle +rectiligne a ses trois angles égaux à deux droits; +si exister appartient à la nature de Dieu, on peut +assurer que Dieu existe, etc. Et la mineure a été +telle: «Or est-il qu'il appartient à la nature de +«Dieu d'exister.» D'où il est évident qu'il faut conclure +comme j'ai fait, c'est à savoir, «Donc on +«peut avec vérité assurer de Dieu qu'il existe;» et +non pas comme vous voulez, «Donc nous pouvons +«assurer avec vérité qu'il appartient à la nature de +»Dieu d'exister.» Et partant, pour user de l'exception +que vous apportez ensuite, il vous eût fallu nier +la majeure, et dire que ce que nous concevons clairement +et distinctement appartenir à la nature de +quelque chose ne peut pas pour cela être dit ou +affirmé de cette chose, si ce n'est que sa nature soit +possible ou ne répugne point. Mais voyez, je vous +prie, la faiblesse de cette exception. Car, ou bien +par ce mot de <i>possible</i> vous entendez, comme l'on +fait d'ordinaire, tout ce qui ne répugne point à la +pensée humaine, auquel sens il est manifeste que la +nature de Dieu, de la façon que je l'ai décrite, est +possible, parce que je n'ai rien supposé en elle, sinon +ce que nous concevons clairement et distinctement +lui devoir appartenir, et ainsi je n'ai rien supposé +qui répugne à la pensée ou ait concept humain: +ou bien vous feignez quelque autre possibilité de +la part de l'objet même, laquelle, si elle ne convient +avec la précédente, ne peut jamais être connue +par l'entendement humain, et partant elle n'a +pas plus de force pour nous obliger à nier la nature +de Dieu ou son existence que pour détruire +toutes les autres choses qui tombent sous la connoissance +des hommes; car, par la même raison +que l'on nie que la nature de Dieu est possible, +encore qu'il ne se rencontre aucune impossibilité +de la part du concept ou de la pensée, mais qu'au +contraire toutes les choses qui sont contenues dans +ce concept de la nature divine soient tellement connexes +entre elles qu'il nous semble y avoir de +la contradiction à dire qu'il y en ait quelqu'une +qui n'appartienne pas à la nature de Dieu, on +pourra aussi nier qu'il soit possible que les trois +angles d'un triangle soient égaux à deux droits, +ou que celui qui pense actuellement existe: et à +bien plus forte raison pourra-t-on nier qu'il y ait +rien de vrai de toutes les choses que nous apercevons +par les sens; et ainsi toute la connoissance +humaine sera renversée sans aucune raison ni fondement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> Voyez secondes objections.</blockquote> + +<p>Et pour ce qui est de cet argument, que vous +comparez avec le mien, à savoir, «S'il n'implique +point que Dieu existe, il est certain qu'il existe: +mais il n'implique point; donc, etc.,» matériellement +parlant il est vrai, mais formellement c'est un +sophisme; car dans la majeure ce mot <i>il implique</i> +regarde le concept de la cause par laquelle Dieu +peut être, et dans la mineure il regarde le seul concept +de l'existence et de la nature de Dieu, comme +il paroit de ce que si on nie la majeure, il la faudra +prouver ainsi: Si Dieu n'existe point encore, il +implique qu'il existe, parce qu'on ne sauroit assigner +de cause suffisante pour le produire: mais il +n'implique point qu'il existe, comme il a été accordé +dans la mineure; donc, etc. Et si on nie +la mineure, il la faudra prouver ainsi: Cette chose +n'implique point dans le concept formel de laquelle +il n'y a rien qui enferme contradiction: mais, dans +le concept formel de l'existence ou de la nature +divine, il n'y a rien qui enferme contradiction; +donc, etc. Et ainsi ce mot <i>il implique</i> est pris en +deux divers sens. Car il se peut faire qu'on ne concevra +rien dans la chose même qui empêche qu'elle +ne puisse exister, et que cependant on concevra +quelque chose de la part de sa cause qui empêche +qu'elle ne soit produite. Or, encore que nous +ne concevions Dieu que très imparfaitement, cela +n'empêche pas qu'il ne soit certain que sa nature +est possible, ou qu'elle n'implique point; ni aussi +que nous ne puissions assurer avec vérité que +nous l'avons assez soigneusement examinée, et +assez clairement connue, à savoir autant qu'il +suffit pour connoître qu'elle est possible, et aussi +que l'existence nécessaire lui appartient. Car toute +impossibilité, ou, s'il m'est permis de me servir ici +du mot de l'école, toute implicance consiste seulement +en notre concept ou pensée, qui ne peut conjoindre +les idées qui se contrarient les unes les autres; +et elle ne peut consister en aucune chose qui +soit hors de l'entendement, parce que de cela même +qu'une chose est hors de l'entendement il est manifeste +qu'elle n'implique point, mais qu'elle est possible. +Or l'impossibilité que nous trouvons en nos +pensées ne vient que de ce qu'elles sont obscures +et confuses, et il n'y en peut avoir aucune dans +celles qui sont claires et distinctes; et partant, afin +que nous puissions assurer que nous connoissons +assez la nature de Dieu pour savoir qu'il n'y a point +de répugnance qu'elle existe, il suffit que nous entendions +clairement et distinctement toutes les choses +que nous apercevons être en elle, quoique ces +choses ne soient qu'en petit nombre au regard de +telles que nous n'apercevons pas, bien qu'elles +soient aussi en elle, et qu'avec cela nous remarquions +que l'existence nécessaire est l'une des choses +que nous apercevons ainsi être en Dieu.</p> + +<p>En septième lieu, j'ai déjà donné la raison, dans +l'abrégé de mes Méditations, pourquoi je n'ai rien +dit ici touchant l'immortalité de l'âme; j'ai aussi +fait voir ci-devant comme quoi j'ai suffisamment +prouvé la distinction qui est entre l'esprit et toute +sorte de corps.</p> + +<p>Quant à ce que vous ajoutez<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>, «que de la distinction +de l'âme d'avec le corps il ne s'ensuit pas +qu'elle soit immortelle, parce que nonobstant cela +on peut dire que Dieu l'a faite d'une telle nature +que sa durée finit avec celle de la vie du corps,» +je confesse que je n'ai rien à y répondre; car je +n'ai pas tant de présomption que d'entreprendre de +déterminer par la force du raisonnement humain +une chose qui ne dépend que de la pure volonté +de Dieu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> Voyez secondes objections.</blockquote> + +<p>La connoissance naturelle nous apprend que l'esprit +est différent du corps, et qu'il est une substance; +et aussi que le corps humain, en tant qu'il +diffère des autres corps, est seulement composé +d'une certaine configuration de membres, et autres +semblables accidents; et enfin que la mort du +corps dépend seulement de quelque division ou +changement de figure. Or nous n'avons aucun argument +ni aucun exemple qui nous persuade que +la mort, ou l'anéantissement d'une substance telle +qu'est l'esprit, doive suivre d'une cause si légère +comme est un changement de figure, qui n'est autre +chose qu'un mode, et encore un mode non de +l'esprit, mais du corps, qui est réellement distinct +de l'esprit. Et même nous n'avons aucun argument +ni exemple qui nous puisse persuader qu'il y a des +substances qui sont sujettes à être anéanties. Ce +qui suffit pour conclure que l'esprit ou l'âme de +l'homme, autant que cela peut être connu par la +philosophie naturelle, est immortelle.</p> + +<p>Mais si on demande si Dieu, par son absolue puissance, +n'a point peut-être déterminé que les âmes +des hommes cessent d'être au même temps que les +corps auxquels elles sont unies sont détruits, c'est à +Dieu seul d'en répondre. Et puisqu'il nous a maintenant +révélé que cela n'arrivera point, il ne nous +doit plus rester touchant cela aucun doute.</p> + +<p>Au reste, j'ai beaucoup à vous remercier de ce +que vous avez daigné si officieusement et avec tant +de franchise m'avertir non seulement des choses +qui vous ont semblé dignes d'explication, mais +aussi des difficultés qui pouvoient m'être faites par +les athées, ou par quelques envieux et médisants. +Car encore que je ne voie rien entre les choses +que vous m'avez proposées que je n'eusse auparavant +rejeté ou expliqué dans mes Méditations +(comme, par exemple, ce que vous avez allégué des +mouches qui sont produites par le soleil, des Canadiens, +des Ninivites, des Turcs, et autres choses +semblables, ne peut venir en l'esprit de ceux +qui, suivant l'ordre de ces Méditations, mettront +à part pour quelque temps toutes les choses +qu'ils ont apprises des sens, pour prendre garde à +ce que dicte la plus pure et plus saine raison, c'est +pourquoi je pensois avoir déjà rejeté toutes ces +choses), encore, dis-je, que cela soit, je juge néanmoins +que ces objections seront fort utiles à mon +dessein, d'autant que je ne me promets pas d'avoir +beaucoup de lecteurs qui veuillent apporter tant +d'attention aux choses que j'ai écrites, qu'étant parvenus +à lu fin ils se ressouviennent de tout ce qu'ils +auront lu auparavant: et ceux qui ne le feront +pas tomberont aisément en des difficultés, auxquelles +ils verront puis après que j'aurai satisfait +par cette réponse, ou du moins ils prendront +de là occasion d'examiner plus soigneusement la +vérité.</p> + +<p>Pour ce qui regarde le conseil que vous me donnez +de disposer mes raisons selon la méthode des +géomètres, afin que tout d'un coup les lecteur les +puissent comprendre, je vous dirai ici en quelle +façon j'ai déjà tâché ci-devant de la suivre, et comment +j'y tâcherai encore ci-après.</p> + +<p>Dans la façon d'écrire des géomètres je distingue +deux choses, à savoir l'ordre, et la manière de démontrer.</p> + +<p>L'ordre consiste en cela seulement que les choses +qui sont proposées les premières doivent être +connues sans l'aide des suivantes, et que les suivantes +doivent après être disposées de telle façon, +qu'elles soient démontrées par les seules choses qui +les précèdent. Et certainement j'ai tâché autant que +j'ai pu de suivre cet ordre en mes Méditations. Et +c'est ce qui a fait que je n'ai pas traité dans la seconde +de la distinction qui est entre l'esprit et le +corps, mais seulement dans la sixième, et que j'ai +omis tout exprès beaucoup de choses dans +ce traité, parce qu'elles présupposoient l'explication +de plusieurs autres.</p> + +<p>La manière de démontrer est double: l'une se +fait par l'analyse ou résolution, et l'autre par la synthèse +ou composition.</p> + +<p>L'analyse montre la vraie voie; par laquelle une +chose a été méthodiquement inventée, et fait voir +comment les effets dépendent des causes; en sorte +que si le lecteur la veut suivre, et jeter les yeux +soigneusement sur tout ce qu'elle contient, il n'entendra +pas moins parfaitement la chose ainsi démontrée, +et ne la rendra pas moins sienne, que si +lui-même l'avoit inventée. Mais cette sorte de démonstration +n'est pas propre à convaincre les lecteurs +opiniâtres ou peu attentifs: car si ont laisse +échapper sans y prendre garde la moindre des +choses qu'elle propose, la nécessité de ses conclusions +ne paraîtra point; et on n'a pas coutume d'y +exprimer fort amplement les choses qui sont assez +claires d'elles-mêmes, bien que ce soit ordinairement +celles auxquelles il faut le plus prendre garde.</p> + +<p>La synthèse au contraire, par une voie toute différente, +et comme en examinant les causes par leurs +effets, bien que la preuve qu'elle contient soit souvent +aussi des effets par les causes, démontre à la +vérité clairement ce qui est contenu en ses conclusions, +et se sert d'une longue suite de définitions, +de demandes, d'axiomes, de théorèmes et de problèmes, +afin que si on lui nie quelques conséquences, +elle fasse voir comment elles sont contenues +dans les antécédents, et qu'elle arrache le consentement +du lecteur, tant obstiné et opiniâtre qu'il +puisse être; mais elle ne donne pas comme l'autre +une entière satisfaction à l'esprit de ceux qui désirent +d'apprendre, parce qu'elle n'enseigne pas la +méthode par laquelle la chose a été inventée.</p> + +<p>Les anciens géomètres avoient coutume de se +servir seulement de cette synthèse dans leurs écrits, +non qu'ils ignorassent entièrement l'analyse, mais à +mon avis parce qu'ils en faisoient tant d'état qu'ils +la réservoient pour eux seuls comme un secret +d'importance.</p> + +<p>Pour moi, j'ai suivi seulement la voie analytique, +dans mes Méditations, parce qu'elle me semble +être la plus vraie et la plus propre pour enseigner; +mais quant à la synthèse, laquelle sans doute est +celle que vous désirez de moi, encore que, touchant +les choses qui se traitent en la géométrie, +elle puisse utilement être mise après l'analyse, elle +ne convient pas toutefois si bien aux matières qui +appartiennent à la métaphysique. Car il y a cette +différence, que les premières notions qui sont supposées +pour démontrer les propositions géométriques, +ayant de la convenance avec les sens, sont +reçues facilement d'un chacun: c'est pourquoi il +n'y a point là de difficulté, sinon à bien tirer les +conséquences, ce qui se peut faire par toutes sortes +de personnes, même par les moins attentives, +pourvu seulement qu'elles se ressouviennent des +choses précédentes; et on les oblige aisément a +s'en souvenir, en distinguant autant de diverses +propositions qu'il y a de choses à remarquer dans +la difficulté proposée, afin qu'elles s'arrêtent séparément +sur chacune, et qu'on les leur puisse +citer par après pour les avertir de celles auxquelles +elles doivent penser. Mais au contraire, touchant +les questions qui appartiennent à la métaphysique, +la principale difficulté est de concevoir clairement, +et distinctement les premières notions. Car, encore +que de leur nature elles ne soient pas moins claires, +et même que souvent elles soient plus claires +que celles qui sont considérées par les géomètres, +néanmoins, d'autant qu'elles semblent ne s'accorder +pas avec plusieurs préjugés que nous avons +reçus par les sens, et auxquels nous sommes accoutumés +dès notre enfance, elles ne sont parfaitement +comprises que par ceux qui sont fort attentifs +et qui s'étudient à détacher autant qu'ils +peuvent leur esprit du commerce des sens: c'est +pourquoi, si on les proposait toutes seules, elles +seraient aisément niées par ceux qui ont l'esprit +porté à la contradiction. Et c'est ce qui a été la +cause que j'ai plutôt écrit des Méditations que des +disputes ou des questions, comme font les philosophes; +ou bien des théorèmes ou des problèmes, +comme les géomètres, afin de témoigner +par là que je n'ai écrit que pour ceux qui se +voudront donner la peine de méditer avec moi +sérieusement et considérer les choses avec attention. +Car, de cela même que quelqu'un se prépare +à combattre la vérité, il se rend moins propre +à la comprendre, d'autant qu'il détourne son +esprit de la considération des raisons qui la persuadent, +pour l'appliquer à la recherche de celles +qui la détruisent.</p> + +<p>Mais néanmoins, pour témoigner combien je +défère à votre conseil, je tâcherai ici d'imiter la +synthèse des géomètres, et y ferai un abrégé des +principales raisons dont j'ai usé pour démontrer +l'existence de Dieu et la distinction qui est entre +l'esprit et le corps humain; ce qui ne servira +peut-être pas peu pour soulager l'attention des +lecteurs.</p> +<br><br> + + + +<h3>RAISONS<br> +QUI PROUVENT<br> +L'EXISTENCE DE DIEU, ET LA DISTINCTION QUI EST<br> +ENTRE L'ESPRIT ET LE CORPS DE L'HOMME,<br> +DISPOSÉES DUNE FAÇON GÉOMÉTRIQUE.</h3> +<br> + +<h3>DÉFINITIONS.</h3> + + +<p>I. Par le nom de <i>pensée</i> je comprends tout ce +qui est tellement en nous que nous l'apercevons +immédiatement par nous-mêmes et en avons une +connoissance intérieure: ainsi toutes les opérations +de la volonté, de l'entendement, de l'imagination +et des sens sont des pensées. Mais j'ai ajouté <i>immédiatement</i> +pour exclure les choses qui suivent +et dépendent de nos pensées; par exemple, le mouvement +volontaire a bien à la vérité la volonté pour +son principe, mais lui-même néanmoins n'est pas +une pensée. Ainsi se promener n'est pas une pensée, +mais bien le sentiment ou la connoissance +que l'on a qu'on se promène.</p> + +<p>II. Par le nom <i>d'idée</i>, j'entends cette forme de +chacune de nos pensées par la perception immédiate +de laquelle nous avons connoissance de ces +mêmes pensées. De sorte que je ne puis rien exprimer +par des paroles lorsque j'entends ce que je +dis, que de cela même il ne soit certain que j'ai +en moi l'idée de la chose qui est signifiée par mes +paroles. Et ainsi je n'appelle pas du nom d'idée +les seules images qui sont dépeintes en la fantaisie; +au contraire, je ne les appelle point ici de +ce nom, en tant qu'elles sont en la fantaisie corporelle, +c'est-à-dire en tant qu'elles sont dépeintes +en quelques parties du cerveau, mais seulement +en tant qu'elles informent l'esprit même qui s'applique +à cette partie du cerveau.</p> + +<p>III. <i>Par la réalité objective d'une idée</i>, j'entends +l'entité ou l'être de la chose représentée par cette +idée, en tant que cette entité est dans l'idée; et de +la même façon, on peut dire une perfection objective, +ou un artifice objectif, etc. Car tout ce que +nous concevons comme étant dans les objets des +idées, tout cela est objectivement ou par représentations +dans les idées mêmes.</p> + +<p>IV. Les mêmes choses sont dites être <i>formellement</i> +dans les objets des idées quand elles sont en eux +telles que nous les concevons; et elles sont dites +y être <i>éminemment</i> quand elles n'y sont pas à la vérité +telles, mais qu'elles sont si grandes qu'elles +peuvent suppléer à ce défaut par leur excellence.</p> + +<p>V. Toute chose dans laquelle réside immédiatement +comme dans un sujet, ou par laquelle existe +quelque chose que nous apercevons, c'est-à-dire +quelque propriété, qualité ou attribut dont nous +avons en nous une réelle idée, s'appelle <i>substance</i>. +Car nous n'avons point d'autre idée de la substance +précisément prise, sinon qu'elle est une chose +dans laquelle existe formellement ou éminemment +cette propriété ou qualité que nous apercevons, +ou qui est objectivement dans quelqu'une de nos +idées, d'autant que la lumière naturelle nous enseigne +que le néant ne peut avoir aucun attribut +qui soit réel.</p> + +<p>VI. La substance dans laquelle réside immédiatement +la pensée est ici appelée <i>esprit</i>. Et toutefois +ce nom est équivoque, en ce qu'on l'attribue aussi +quelquefois au vent et aux liqueurs fort subtiles; +mais je n'en sache point de plus propre.</p> + +<p>VII. La substance qui est le sujet immédiat de +l'extension locale et des accidents qui présupposent +cette extension, comme sont la figure, la situation +et le mouvement de lieu, etc., s'appelle <i>corps</i>. Mais +de savoir si la substance qui est appelée <i>esprit</i> +est la même que celle que nous appelons <i>corps</i>, ou +bien si ce sont deux substances diverses, c'est ce +qui sera examiné ci-après.</p> + +<p>VIII. La substance que nous entendons être +souverainement parfaite, et dans laquelle nous +ne concevons rien qui enferme quelque défaut ou +limitation de perfection, s'appelle <i>Dieu</i>.</p> + +<p>IX. Quand nous disons que quelque attribut est +contenu dans la nature ou dans le concept d'une +chose, c'est de même que si nous disions que cet +attribut est vrai de cette chose, et qu'on peut assurer +qu'il est en elle.</p> + +<p>X. Deux substances sont dites être réellement +distinctes quand chacune d'elles peut exister sans +l'autre.</p> +<br><br> + + +<h3>DEMANDES.</h3> + +<p>Je demande premièrement que les lecteurs considèrent +combien foibles sont les raisons qui leur +ont fait jusques ici ajouter foi à leurs sens, et combien +sont incertains tous les jugements qu'ils ont +depuis appuyés sur eux; et qu'ils repassent si +long-temps et si souvent cette considération en leur +esprit, qu'enfin ils acquièrent l'habitude de ne se +plus fier si fort en leurs sens: car j'estime que cela +est nécessaire pour se rendre capable de connoître +la vérité des choses métaphysiques, lesquelles ne +dépendent point des sens.</p> + +<p>En second lieu, je demande qu'ils considèrent +leur propre esprit et tous ceux de ses attributs +dont ils reconnoîtront ne pouvoir en aucune façon +douter, encore même qu'ils supposassent que tout +ce qu'ils ont jamais reçu par les sens fût entièrement +faux; et qu'ils ne cessent point de le considérer +que premièrement ils n'aient acquis l'usage +de le concevoir distinctement, et de croire qu'il +est plus aisé à connoître que toutes les choses corporelles.</p> + +<p>En troisième lieu, qu'ils examinent diligemment +les propositions qui n'ont pas besoin de preuve +pour être connues, et dont chacun trouve les notions +en soi-même, comme sont celles-ci, «qu'une +même chose ne peut pas être et n'être pas tout +ensemble; que le néant ne peut être la cause efficiente +d'aucune chose,» et autres semblables: et +qu'ainsi ils exercent cette clarté de l'entendement +qui leur a été donnée par la nature, mais que les +perceptions des sens ont accoutumé de troubler et +d'obscurcir; qu'ils l'exercent, dis-je, toute pure et +délivrée de leurs préjugés; car par ce moyen la vérité +des axiomes suivants leur sera fort évidente.</p> + +<p>Eu quatrième lieu, qu'ils examinent les idées de +ces natures qui contiennent en elles un assemblage +de plusieurs attributs ensemble, comme est la nature +du triangle, celle du carré ou de quelque +autre figure; comme aussi la nature de l'esprit, +la nature du corps, et par-dessus toutes la nature +de Dieu ou d'un être souverainement parfait. Et +qu'ils prennent garde qu'on peut assurer avec vérité +que toutes ces choses-là sont en elles que nous +concevons clairement y être contenues. Par exemple, +parce que dans la nature du triangle rectiligne +cette propriété se trouve contenue, que ses trois +angles sont égaux à deux droits; et que dans la +nature du corps ou d'une chose étendue la divisibilité +y est comprise, car nous ne concevons point +de chose étendue si petite que nous ne la puissions +diviser, au moins par la pensée; il est vrai de dire +que les trois angles de tout triangle rectiligne sont +égaux à deux droits, et que tout corps est divisible.</p> + +<p>En cinquième lieu, je demande qu'ils s'arrêtent +long-temps à contempler la nature de l'être +souverainement parfait: et, entre autres choses, qu'ils +considèrent que dans les idées de toutes les autres +natures l'existence possible se trouve bien contenue; +mais que dans l'idée de Dieu ce n'est pas seulement +une existence possible qui se trouve contenue, +mais une existence absolument nécessaire. +Car de cela seul, et sans aucun raisonnement, ils +connoîtront que Dieu existe; et il ne leur sera pas +moins clair et évident, sans autre preuve, qu'il est +manifeste que deux est un nombre pair, et que +trois est un nombre impair, et choses semblables. +Car il y a des choses qui sont ainsi connues sans +preuves par quelques uns, que d'autres n'entendent +que par un long discours et raisonnement.</p> + +<p>En sixième lieu, que, considérant avec soin tous +les exemples d'une claire et distincte perception, +et tous ceux dont la perception est obscure et confuse +desquels j'ai parlé dans mes Méditations, ils +s'accoutument à distinguer les choses qui sont clairement +connues de celles qui sont obscures: car +cela s'apprend mieux par des exemples que par +des règles; et je pense qu'on n'en peut donner +aucun exemple dont je n'aie touché quelque +chose.</p> + +<p>En septième lieu, je demande que les lecteurs, +prenant garde qu'ils n'ont jamais reconnu aucune +fausseté dans les choses qu'ils ont clairement conçues, +et qu'au contraire ils n'ont jamais rencontré, +sinon par hasard, aucune vérité dans les +choses qu'ils n'ont conçues qu'avec obscurité, ils +considèrent que ce seroit une chose tout-à-fait déraisonnable, +si, pour quelques préjugés des sens +ou pour quelques suppositions faites à plaisir, et +fondées sur quelque chose d'obscur et d'inconnu, +ils révoquoient en doute les choses que l'entendement +conçoit clairement et distinctement; au +moyen de quoi ils admettront facilement les axiomes +suivants pour vrais et pour indubitables: bien +que j'avoue que plusieurs d'entre eux eussent pu +être mieux expliqués, et eussent dû être plutôt +proposés comme des théorèmes que comme des +axiomes, si j'eusse voulu être plus exact.</p> +<br><br> + +<h3>AXIOMES.<br> +ou NOTIONS COMMUNES.</h3> + +<p>I. Il n'y a aucune chose existante de laquelle +ou ne puisse demander quelle est la cause pourquoi +elle existe: car cela même se peut demander +de Dieu; non qu'il ait besoin d'aucune cause pour +exister, mais parce que l'immensité même de sa +nature est la cause ou la raison pour laquelle il +n'a besoin d'aucune cause pour exister.</p> + +<p>II. Le temps présent ne dépend point de celui qui +l'a immédiatement précédé; c'est pourquoi il n'est +pas besoin d'une moindre cause pour conserver +une chose, que pour la produire la première lois.</p> + +<p>III. Aucune chose, ni aucune perfection de cette +chose actuellement existante, ne peut avoir le <i>néant</i>, +ou une chose non existante, pour la cause de son +existence.</p> + +<p>IV. Toute la réalité ou perfection qui est dans +une chose, se rencontre formellement ou éminemment +dans sa cause première et totale.</p> + +<p>V. D'où il suit aussi que la réalité objective de +nos idées requiert une cause dans laquelle cette +même réalité soit contenue, non pas simplement +objectivement, mais formellement ou éminemment. +Et il faut remarquer que cet axiome doit si +nécessairement être admis, que de lui seul dépend +la connoissance de toutes les choses, tant sensibles +qu'insensibles; car d'où savons-nous, par exemple, +que le ciel existe? est-ce parce que nous le voyons? +mais cette vision ne touche point l'esprit, sinon en +tant qu'elle est une idée, une idée, dis-je, inhérente +en l'esprit même, et non pas une image dépeinte +en la fantaisie; et, à l'occasion de cette idée, nous +ne pouvons pas juger que le ciel existe, si ce n'est +que nous supposions que toute idée doit avoir une +cause de sa réalité objective qui soit réellement +existante; laquelle cause nous jugeons que c'est le +ciel même, et ainsi des autres.</p> + +<p>VI. Il y a divers degrés de réalité, c'est-à-dire +d'entité ou de perfection: car la substance a plus +de réalité que l'accident ou le mode, et la substance +infinie que la finie; c'est pourquoi aussi il y a plus +de réalité objective dans l'idée de la substance que +dans celle de l'accident, et dans l'idée de la substance +infinie que dans l'idée de la substance finie.</p> + +<p>VII. La volonté se porte volontairement et librement, +car cela est de son essence, mais néanmoins +infailliblement au bien qui lui est clairement connu: +c'est pourquoi, si elle vient à connoître quelques +perfections qu'elle n'ait pas, elle se les donnera aussitôt, +si elles sont en sa puissance; car elle connaîtra +que ce lui est un plus grand bien de les avoir que +de ne les avoir pas.</p> + +<p>VIII. Ce qui peut faire le plus, ou le plus difficile, +peut aussi faire le moins, ou le plus facile.</p> + +<p>IX. C'est une chose plus grande et plus difficile +de créer ou conserver une substance, que de créer +ou conserver ses attributs ou propriétés; mais ce +n'est pas une chose plus grande, ou plus difficile, +de créer une chose que de la conserver, ainsi qu'il +a déjà été dit.</p> + +<p>X. Dans l'idée ou le concept de chaque chose, +l'existence y est contenue, parce que nous ne pouvons +rien concevoir que sous la forme d'une chose +qui existe; mais avec cette différence, que, dans +le concept d'une chose limitée, l'existence possible +ou contingente est seulement contenue, et dans le +concept d'un être souverainement parfait, la parfaite +et nécessaire y est comprise.</p> +<br><br> + + + + +<h3>PROPOSITION PREMIÈRE</h3> + + +<h3>L'EXISTENCE DE DIEU SE CONNOÎT DE LA SEULE CONSIDÉRATION<br> +DE SA NATURE.</h3> + +<h3>DÉMONSTRATION</h3> + + +<p>Dire que quelque attribut est contenu dans la +nature ou dans le concept d'une chose, c'est le +même que de dire que cet attribut est vrai de +cette chose, et qu'on peut assurer qu'il est en elle, +par la définition neuvième;</p> + +<p>Or est-il que l'existence nécessaire est contenue +dans la nature ou dans le concept de Dieu, +par l'axiome dixième:</p> + +<p>Donc il est vrai de dire que l'existence nécessaire +est en Dieu, ou bien que Dieu existe.</p> + +<p>Et ce syllogisme est le même dont je me suis +servi en ma réponse au sixième article de ces objections; +et sa conclusion peut être connue sans +preuve par ceux qui sont libres de tous préjugés, +comme il a été dit en la cinquième demande. Mais +parce qu'il n'est pas aisé de parvenir à une si grande +clarté d'esprit, nous tâcherons de prouver la même +chose par d'autres voies.</p> +<br><br> + + + +<h3>PROPOSITION SECONDE.</h3> + +<h3>L'EXISTENCE DE DIEU EST DÉMONTRÉE PAR SES EFFETS,<br> +DE CELA SEUL QUE SON IDÉE EST EN NOUS.</h3> + +<h3>DÉMONSTRATION</h3> + + +<p>La réalité objective de chacune de nos idées requiert +une cause dans laquelle cette même réalité +soit contenue non pas simplement objectivement, +mais formellement ou éminemment, par l'axiome +cinquième;</p> + +<p>Or est-il que nous avons en nous l'idée de Dieu +(par la définition deuxième et huitième), et que +la réalité objective de cette idée n'est point contenue +en nous, ni formellement, ni éminemment +(par l'axiome sixième), et qu'elle ne peut être contenue +dans aucun autre que dans Dieu même, par +là définition huitième:</p> + +<p>Donc cette idée de Dieu qui est en nous demande +Dieu pour sa cause; et par conséquent +Dieu existe, par l'axiome troisième.</p> +<br><br> + +<h3>PROPOSITION TROISIÈME.</h3> + +<h3>L'EXISTENCE DE DIEU EST ENCORE DÉMONTRÉE DE CE QUE NOUS-MÊMES,<br> +QUI AVONS EN NOUS SON IDÉE, NOUS EXISTONS.</h3> + +<h3>DÉMONSTRATION.</h3> + +<p>Si j'avois lu puissance de me conserver moi-même, +j'aurois aussi, à plus forte raison, le pouvoir +de me donner toutes les perfections qui me +manquent (par l'axiome huitième et neuvième), +car ces perfections ne sont que des attributs de la +substance, et moi je suis une substance;</p> + +<p>Mais je n'ai pas la puissance de me donner toutes +ces perfections, car autrement je les posséderois +déjà, par l'axiome septième:</p> + +<p>Donc je n'ai pas la puissance de me conserver +moi-même.</p> + +<p>En après, je ne puis exister sans être conservé +tant que j'existe, soit par moi-même, supposé que +j'en aie le pouvoir, soit par un autre qui ait cette +puissance, par l'axiome premier et deuxième;</p> + +<p>Or est-il que j'existe, et toutefois je n'ai pas la +puissance de me conserver moi-même, comme je +viens de prouver:</p> + +<p>Donc je suis conservé par un autre.</p> + +<p>De plus, celui par qui je suis conservé a en soi +formellement ou éminemment tout ce qui est en +moi, par l'axiome quatrième;</p> + +<p>Or est-il que j'ai en moi la perception de plusieurs +perfections qui me manquent, et celle aussi +de l'idée de Dieu, par la définition deuxième et +huitième:</p> + +<p>Donc la perception de ces mêmes perfections +est aussi en celui par qui je suis conservé.</p> + +<p>Enfin, celui—là même par qui je suis conservé +ne peut avoir la perception d'aucunes perfections +qui lui manquent, c'est-à-dire qu'il n'ait point en +soi formellement ou éminemment, par l'axiome +septième; car ayant la puissance de me conserver, +comme il a été dit maintenant, il aurait, à plus forte +raison, le pouvoir de se les donner lui-même, si +elles lui manquoient, par l'axiome huitième et +neuvième;</p> + +<p>Or est-il qu'il a la perception de toutes les perfections +que je reconnois me manquer, et que je +conçois ne pouvoir être qu'en Dieu seul, comme +je viens de prouver:</p> + +<p>Donc il les a toutes en soi formellement ou +éminemment; et ainsi il est Dieu.</p> +<br><br> + + +<h3>COROLLAIRE.</h3> + +<h3>DIEU A CRÉÉ LE CIEL ET LA TERRE, ET TOUT CE QUI Y EST<br> +CONTENU, ET OUTRE CELA IL PEUT FAIRE TOUTES LES CHOSES<br> +QUE NOUS CONCEVONS CLAIREMENT, EN LA MANIÈRE QUE NOUS<br> +LES CONCEVONS</h3> + +<h3>DÉMONSTRATION</h3> + +<p>Toutes ces choses suivent clairement de la proposition +précédente. Car nous y avons prouvé l'existence +de Dieu, parce qu'il est nécessaire qu'il y ait +un être qui existe dans lequel toutes les perfections +dont il y a en nous quelque idée soient contenues +formellement ou éminemment;</p> + +<p>Or est-il que nous avons en nous l'idée d'une +puissance si grande, que par celui-là seul en qui +elle réside, non seulement le ciel et la terre, etc., +doivent avoir été créés, mais aussi toutes les autres +choses que nous concevons comme possibles peuvent +être produites:</p> + +<p>Donc, en prouvant l'existence de Dieu, nous +avons aussi prouvé de lui toutes ces choses.</p> +<br><br> + + +<h3>PROPOSITION QUATRIÈME.</h3> + +<h3>L'ESPRIT ET LE CORPS SONT RÉELLEMENT DISTINCTS.</h3> + +<h3>DÉMONSTRATION.</h3> + + +<p>Tout ce que nous concevons clairement peut +être fait par Dieu en la manière que nous le concevons, +par le corollaire précédent.</p> + +<p>Mais nous concevons clairement l'esprit, c'est-à-dire +une substance qui pense, sans le corps, c'est-à-dire +sans une substance étendue, par la demande II; +et d'autre part nous concevons aussi +clairement le corps sans l'esprit, ainsi que chacun +accorde facilement:</p> + +<p>Donc au moins, par la toute-puissance de Dieu, +l'esprit peut être sans le corps, et le corps sans +l'esprit.</p> + +<p>Maintenant les substances qui peuvent être l'une +sans l'autre sont réellement distinctes, par la definition X. +Or est-il que l'esprit et le corps sont des substances, +par les définitions V, VI et VII, qui peuvent être +l'une sans l'autre, comme je le viens de prouver:</p> + +<p>Donc l'esprit et le corps sont réellement distincts.</p> + +<p>Et il faut remarquer que je me suis ici servi de +la toute-puissance de Dieu pour en tirer ma preuve; +non qu'il soit besoin de quelque puissance extraordinaire +pour séparer l'esprit d'avec le corps, mais +pource que, n'ayant traité que de Dieu seul dans les +propositions précédentes, je ne la pouvois tirer +d'ailleurs que de lui. Et il importe fort peu par +quelle puissance deux choses soient séparées, pour +connoître qu'elles soient réellement distinctes.</p> +<br><br> + + +<h3>TROISIÈMES OBJECTIONS,<br><br> +FAITES PAR HOBBES CONTRE LES SIX MÉDITATIONS +OBJECTION Ier.</h3> +<br> + +<h3>SUR LA MÉDITATION PREMIÈRE<br> +DES CHOSES QUI PEUVENT ÊTRE RÉVOQUÉES EN DOCTE.</h3> + +<p>Il paroit assez, par ce qui a été dit dans cette +Méditation, qu'il n'y a point de marque certaine +et évidente par laquelle nous puissions reconnoître +et distinguer nos songes d'avec la veille et d'avec +une vraie perception des sens; et partant que ces +images ou ces fantômes que nous sentons étant +éveillés, ne plus ne moins que ceux que nous apercevons +étant endormis, ne sont point des accidents +attachés à des objets extérieurs, et ne sont +point des preuves suffisantes pour, montrer que +ces objets extérieurs existent véritablement. C'est +pourquoi si, sans nous aider d'aucun autre raisonnement, +nous suivons seulement le témoignage +de nos sens, nous aurons juste sujet de douter si +quelque chose existe ou non. Nous reconnoissons +donc la vérité de cette méditation. Mais d'autant que +Platon a parlé de cette incertitude des choses sensibles, +plusieurs autres anciens philosophes avant +et après lui, et qu'il est aisé de remarquer la difficulté +qu'il y a de discerner la veille du sommeil, +j'eusse voulu que cet excellent auteur de nouvelles +spéculations se fût abstenu de publier des +choses si vieilles.</p> +<br><br> + +<h3>RÉPONSE.</h3> + +<p>Les raisons de douter qui sont ici reçues pour +vraies par ce philosophe n'ont été proposées par +moi que comme vraisemblables: et je m'en suis +servi, non pour les débiter comme nouvelles, mais +en partie pour préparer les esprits des lecteurs +à considérer les choses intellectuelles, et les distinguer +des corporelles, à quoi elles m'ont toujours +semblé très nécessaires; en partie pour y répondre +dans les méditations suivantes, et en partie +aussi pour faire voir combien les vérités que je propose +ensuite sont fermes et assurées, puisqu'elles +ne peuvent être ébranlées par des doutes si généraux +et si extraordinaires. Et ce n'a point été pour +acquérir de la gloire que je les ai rapportées; mais +je pense n'avoir pas été moins obligé de les expliquer, +qu'un médecin de décrire la maladie dont il +a entrepris d'enseigner la cure.</p> +<br><br> + +<h3>OBJECTION IIe.</h3> + +<h3>SUR LA SECONDE MÉDITATION.<br> +DE LA NATURE DE L'ESPRIT HUMAIN.</h3> + +<p><i>Je suis une chose qui pense</i>: c'est fort bien dit. +Car de ce que je pense ou de ce que j'ai une idée, +soit en veillant, soit en dormant, l'on infère que je +suis pensant: car ces deux choses, <i>je pense</i> et <i>je +suis pensant</i>, signifient la même chose. De ce que +je suis pensant, il s'ensuit <i>que je suis</i>, parce que ce +qui pense n'est pas un rien. Mais où notre auteur +ajoute, c'est-à-dire <i>un esprit, une âme, un entendement, +une raison</i>: de là naît un doute. Car ce raisonnement +ne me semble pas bien déduit, de dire +<i>Je suis pensant, donc je suis une pensée</i>; ou bien <i>je +suis intelligent</i>, donc <i>je suis un entendement</i>. Car +de la même façon je pourrois dire, <i>je suis promenant</i>, +donc <i>je suis une promenade</i>.</p> + +<p>M. Descartes donc prend la chose intelligente, +et l'intellection qui en est l'acte, pour une même +chose; ou du moins il dit que c'est le même que +la chose qui entend, et l'entendement, qui est une +puissance ou faculté d'une chose intelligente. Néanmoins +tous les philosophes distinguent le sujet de +ses facultés et de ses actes, c'est-à-dire de ses +propriétés et de ses essences; car c'est autre chose +que la chose même <i>qui est</i>, et autre chose que son +<i>essence</i>; il se peut donc faire qu'une chose qui +pense soit le sujet de l'esprit, de la raison ou de +l'entendement, et partant que ce soit quelque chose +de corporel, dont le contraire est pris ou avancé, +et n'est pas prouvé. Et néanmoins c'est en cela que +consiste le fondement de la conclusion qu'il semble +que M. Descartes veuille établir.</p> + +<p>Au même endroit il dit:<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a> «Je connois que j'existe, +et je cherche quel je suis, moi que je connois être. +Or il est très certain que cette notion et connoissance +de moi-même, ainsi précisément prise, ne +dépend point des choses dont l'existence ne m'est +pas encore connue.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> Voyez Méditation II.</blockquote> + +<p>Il est très certain que la connoissance de cette +proposition, <i>j'existe</i>, dépend de celle-ci, <i>je pense</i>, +comme il nous a fort bien enseigné: mais d'où nous +vient la connoissance de celle-ci, <i>je pense</i>? Certes, +ce n'est point d'autre chose que de ce que nous +ne pouvons concevoir aucun acte sans son sujet, +comme la pensée sans une chose qui pense, la +science sans une chose qui sache, et la promenade +sans une chose qui se promène.</p> + +<p>Et de là il semble suivre qu'une chose qui pense +est quelque chose de corporel; car les sujets de +tous les actes semblent être seulement entendus +sous une raison corporelle, ou sous une raison +de matière, comme il a lui-même montré un peu +après par l'exemple de la cire, laquelle, quoique +sa couleur, sa dureté, sa figure, et tous ses autres +actes soient changés, est toujours conçue être la +même chose, c'est-à-dire la même matière sujette +à tous ces changements. Or ce n'est pas par une +autre pensée que j'infère que je pense: car encore +que quelqu'un puisse penser qu'il a pensé, laquelle +pensée n'est rien autre chose qu'un souvenir, néanmoins +il est tout-à-fait impossible de penser qu'on +pense, ni de savoir qu'on sait: car ce serait une +interrogation qui ne finiroit jamais, d'où savez-vous +que vous savez que vous savez que vous +savez, etc.?</p> + +<p>Et partant, puisque la connoissance de cette proposition, +<i>j'existe</i>, dépend de la connoissance de +celle-ci, <i>je pense</i>, et la connoissance de, celle-ci de +ce que nous ne pouvons séparer la pensée d'une +matière qui pense, il semble qu'on doit plutôt inférer +qu'une chose qui pense est matérielle qu'immatérielle.</p> +<br><br> + + +<h3>RÉPONSE</h3> + +<p>Où j'ai dit, c'est-à-dire <i>un esprit, une âme, un +entendement, une raison, etc.</i>, je n'ai point entendu +par ces noms les seules facultés, mais les choses +douées de la faculté de penser, comme; par les deux +premiers on a coutume d'entendre; et assez souvent +aussi par les deux derniers: ce que j'ai si souvent +expliqué, et en termes si exprès, que je ne +vois pas qu'il y ait eu lieu d'en douter.</p> + +<p>Et il n'y a point ici de rapport ou de convenance +entre la promenade et la pensée, parce que la promenade +n'est jamais prise autrement que pour l'action +même; mais la pensée se prend quelquefois +pour l'action, quelquefois pour la faculté, et quelquefois +pour la chose en laquelle réside cette faculté.</p> + +<p>Et je ne dis pas que l'intellection et la chose +qui entend soient une même chose, non pas même +la chose qui entend et l'entendement, si l'entendement +est pris pour une faculté, mais seulement +lorsqu'il est pris pour la chose même qui entend. Or +j'avoue franchement que pour signifier une chose +ou une substance, laquelle je voulois dépouiller de +toutes les choses qui ne lui appartiennent point, je +me suis servi de tenues autant simples et abstraits +que j'ai pu, comme au contraire ce philosophe, pour +signifier la même substance, en emploie d'autres +fort concrets et composés, à savoir ceux de sujet, +de matière et de corps, afin d'empêcher autant qu'il +peut qu'on ne puisse séparer la pensée d'avec le +corps. Et je ne crains pas que la façon dont il se +sert, qui est de joindre ainsi plusieurs choses ensemble, +soit trouvée plus propre pour parvenir à la +connoissance de la vérité: qu'est la mienne, par laquelle +je distingue autant que je puis chaque chose. +Mais ne nous arrêtons pas davantage aux paroles, +venons à la chose dont il est question.</p> + +<p>«Il se peut faire, dit-il, qu'une chose qui pense +soit quelque chose de corporel, dont le contraire +est pris ou avancé et n'est pas prouvé.» Tant s'en +faut, je n'ai point avancé le contraire et ne m'en +suis en façon quelconque servi pour fondement, +mais je l'ai laissé entièrement indéterminé jusqu'à +la sixième Méditation, dans laquelle il est prouvé.</p> + +<p>Eu après il dit fort bien «que nous ne pouvons +concevoir aucun acte sans son sujet, comme +la pensée sans une chose qui pense, parce que la +chose qui pense n'est pas un rien;» mais c'est +sans aucune raison et contre toute bonne logique, +et même contre la façon ordinaire de parler, qu'il +ajoute «que de là il semble suivre qu'une chose +qui pense est quelque chose de corporel;» car +les sujets de tous les actes sont bien à la vérité entendus +comme étant des substances, ou si vous +voulez comme des matières, à savoir des matières +métaphysiques; mais non pas pour cela comme +des corps. Au contraire, tous les logiciens, et presque +tout le monde avec eux, ont coutume de dire +qu'entre les substances les unes sont spirituelles +et les autres corporelles. Et je n'ai prouvé autre +chose par l'exemple de la cire, sinon que la couleur, +la dureté, la figure, etc., n'appartiennent +point à la raison formelle de la cire, c'est-à-dire +qu'on peut concevoir tout ce qui se trouve nécessairement +dans la cire sans avoir besoin pour cela +de penser à elles: je n'ai point aussi parlé en ce +lieu-là de la raison formelle de l'esprit, ni même +de celle du corps.</p> + +<p>Et il ne sert de rien de dire, comme fait ici ce +philosophe, qu'une pensée ne peut pas être le sujet +d'une autre pensée. Car qui a jamais feint cela que +lui? Mais je tâcherai ici d'expliquer en peu de paroles +tout le sujet dont est question.</p> + +<p>Il est certain que la pensée ne peut pas être sans +une chose qui pense, et en général aucun accident +ou aucun acte ne peut être sans une substance de +laquelle il soit l'acte. Mais d'autant que nous ne +connoissons pas la substance immédiatement par +elle-même, mais seulement parce qu'elle est le sujet +de quelques actes, il est fort convenable à la raison, +et l'usage même le requiert, que nous appelions +de divers noms ces substances que nous +connoissons être les sujets de plusieurs actes ou +accidents entièrement différents, et qu'après cela +nous examinions si ces divers noms signifient des +choses différentes ou une seule et même chose. +Or il y a certains actes que nous appelons <i>corporels</i>, +comme la grandeur, la figure, le mouvement, +et toutes les autres choses qui ne peuvent +être conçues sans une extension locale; et nous appelons +du nom de <i>corps</i> la substance en laquelle ils +résident; et on ne peut pas feindre que ce soit une +autre substance qui soit le sujet de la figure, une +autre qui soit le sujet du mouvement local, etc., +parce que tous ces actes conviennent entre eux, +en ce qu'ils présupposent l'étendue. En après il y +a d'autres actes que nous appelons <i>intellectuels</i>, +comme entendre, vouloir, imaginer, sentir, etc., +tous lesquels conviennent entre eux en ce qu'ils ne +peuvent être sans pensée, ou perception, ou conscience +et connoissance; et la substance en laquelle +ils résident, nous la nommons <i>une chose qui pense</i>, +ou <i>un esprit</i>, ou de tel autre nom qu'il nous plaît, +pourvu que nous ne la confondions point avec la +substance corporelle, d'autant que les actes intellectuels +n'ont aucune affinité avec les actes corporels, +et que la pensée, qui est la raison commune +en laquelle ils conviennent, diffère totalement de +l'extension, qui est la raison commune des autres. +Mais après que nous avons formé deux concepts +clairs et distincts de ces deux substances, il est aisé +de connoître, par ce qui a été dit en la sixième Méditation, +si elles ne sont qu'une même chose, ou si +elles en sont deux différentes.</p> +<br><br> + + +<h3>OBJECTION IIIe</h3> + +<h3>SUR LA SECONDE MÉDITATION.</h3> + + +<p><a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a> «Qu'y a-t-il donc qui soit distingué de ma pensée? +Qu'y a-t-il que l'on puisse dire être séparé de +moi-même?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> Voyez Méditation II.</blockquote> + +<p>Quelqu'un répondra peut-être à cette question: +Je suis distingué de ma pensée moi-même qui +pense; et quoiqu'elle ne soit pas à la vérité séparée +de moi-même, elle est néanmoins différente +de moi: de la même façon que la promenade, +comme il a été dit ci-dessus, est distinguée de +celui qui se promène. Que si M. Descartes montre +que celui qui entend et l'entendement sont une +même chose, nous tomberons dans cette façon de +parler scolastique, l'entendement entend, la vue +voit, la volonté veut; et, par une juste analogie, +on pourra dire que la promenade, ou du moins +la faculté de se promener, se promène: toutes +lesquelles choses sont obscures, impropres, et +fort éloignées de la netteté ordinaire de M. Descartes.</p> +<br><br> + +<h3>RÉPONSE.</h3> + +<p>Je ne nie pas que moi, qui pense, ne sois distingué +de ma pensée, comme une chose l'est de son +mode; mais où je demande, <i>qu'y a-t-il donc qui +soit distingué de ma pensée</i>? j'entends cela des diverses +façons de penser qui sont là énoncées, et non +pas de ma substance; et où j'ajoute, <i>qu'y a-t-il +que l'on puisse dire être séparé de moi-même?</i> je veux +dire seulement que toutes ces manières de penser +qui sont en moi ne peuvent avoir aucune existence +hors de moi; et je ne vois pas qu'il y ait en cela +aucun lieu de douter, ni pourquoi l'on me blâme +ici d'obscurité.</p> +<br><br> + + +<h3>OBJECTION IVe.</h3> + +<h3>SUR LA SECONDE MÉDITATION.</h3> + +<p><a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a> «Il faut donc que je demeure d'accord que je ne +saurois pas même comprendre par mon imagination +ce que c'est que ce morceau de cire, et qu'il +n'y a que mon entendement seul qui le comprenne.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> Voyez Méditation II.</blockquote> + +<p>Il y a grande différence entre imaginer, c'est-à-dire +avoir quelque idée, et concevoir de l'entendement, +c'est-à-dire conclure en raisonnant que +quelque chose est ou existe; mais M. Descartes ne +nous a pas expliqué en quoi ils diffèrent. Les anciens +péripatéticiens ont aussi enseigné assez clairement +que la substance ne s'aperçoit point par +les sons, mais qu'elle se conçoit par la raison.</p> + +<p>Que dirons-nous maintenant si peut-être le raisonnement +n'est rien autre chose qu'un assemblage +et un enchaînement de noms par ce mot <i>est</i>? D'où +il s'ensuivroit que par la raison nous ne concluons +rien du tout touchant la nature des choses, mais +seulement touchant leurs appellations, c'est-à-dire +que par elle nous voyons simplement si nous assemblons +bien ou mal les noms des choses, selon +les conventions que nous avons faites à notre fantaisie +touchant leurs significations. Si cela est ainsi, +comme il peut être, le raisonnement dépendra des +noms, les noms de l'imagination, et l'imagination +peut-être, et ceci selon mon sentiment, du mouvement +des organes corporels, et ainsi l'esprit ne +sera rien autre chose qu'un mouvement en certaines +parties du corps organique.</p> +<br><br> + +<h3>RÉPONSE.</h3> + +<p>J'ai expliqué, dans la seconde Méditation, la différence +qui est entre l'imagination et le pur concept +de l'entendement ou de l'esprit, lorsqu'en +l'exemple de la cire j'ai fait voir quelles sont les +choses que nous imaginons en elle, et quelles sont +celles que nous concevons par le seul entendement; +mais j'ai encore expliqué ailleurs comment +nous entendons autrement une chose que nous ne +l'imaginons, en ce que pour imaginer, par exemple, +un pentagone, il est besoin d'une particulière +contention d'esprit qui nous rende cette figure, +c'est-à-dire ses cinq côtés et l'espace qu'ils renferment, +comme présente, de laquelle nous ne nous +servons point pour concevoir. Or l'assemblage qui +se fait dans le raisonnement n'est pas celui des +noms, mais bien celui des choses signifiées par les +noms; et je m'étonne que le contraire puisse venir +en l'esprit de personne.</p> + +<p>Car qui doute qu'un François et qu'un Allemand +ne puissent avoir les mêmes pensées ou raisonnements +touchant les mêmes choses, quoique néanmoins +ils conçoivent des mots entièrement différents? +Et ce philosophe ne se condamne-t-il pas +lui-même, lorsqu'il parle des conventions que nous +avons faites à notre fantaisie touchant la signification +des mots? Car s'il admet que quelque chose +est signifiée par les paroles, pourquoi ne veut-il +pas que nos discours et raisonnements soient plutôt +de la chose qui est signifiée que des paroles +seules? Et certes de la même façon et avec une +aussi juste raison qu'il conclut que l'esprit est un +mouvement, il pourroit aussi conclure que la terre +est le ciel, ou telle autre chose qu'il lui plaira; +pource qu'il n'y a point de choses au monde entre +lesquelles il n'y ait autant de convenance qu'il y a +entre le mouvement et l'esprit, qui sont de deux +genres entièrement différents.</p> +<br><br> + + +<h3>OBJECTION Ve.</h3> + +<h3>SUR LA TROISIÈME MÉDITATION.</h3> + +<h3>DE DIEU</h3> + + +<p><a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>«Quelques unes d'entre elles (à savoir d'entre +les pensées des hommes) sont comme les images +des choses auxquelles seules convient proprement +le nom d'idée, comme lorsque je pense à un +homme, à une chimère, au ciel, à un ange, ou à +Dieu.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a> Voyez Méditation III.</blockquote> + +<p>Lorsque je pense à un homme, je me représente +une idée ou une image composée de couleur et de +figure, de laquelle je puis douter si elle a la ressemblance +d'un homme ou si elle ne l'a pas. Il en est de +même lorsque je pense au ciel. Lorsque je pense +à une chimère, je me représente une idée ou une +image, de laquelle je puis douter si elle est le portrait +de quelque animal qui n'existe point, mais +qui puisse être, ou qui ait été autrefois, ou bien +qui n'ait jamais été. Et lorsque quelqu'un pense à +un ange, quelquefois l'image d'une flamme se présente +à son esprit, et quelquefois celle d'un jeune +enfant qui a des ailes, de laquelle je pense pouvoir +dire avec certitude qu'elle n'a point la ressemblance +d'un ange, et partant qu'elle n'est point l'idée d'un +ange; mais, croyant qu'il y a des créatures invisibles +et immatérielles qui sont les ministres de Dieu, +nous donnons à une chose que nous croyons ou +supposons le nom d'ange, quoique néanmoins +l'idée sous laquelle j'imagine un ange soit composée +des idées des choses visibles.</p> + +<p>Il en est de même du nom vénérable de Dieu, +de qui nous n'avons aucune image ou idée; c'est +pourquoi on nous défend de l'adorer sous une +image, de peur qu'il ne nous semble que nous concevions +celui qui est inconcevable.</p> + +<p>Nous n'avons donc point en nous ce semble +aucune idée de Dieu; mais tout ainsi qu'un aveugle-né +qui s'est plusieurs fois approché du feu, et +qui en a senti la chaleur, reconnoît qu'il y a quelque +chose par quoi il a été échauffé, et, entendant +dire que cela s'appelle du feu, conclut qu'il y a +du feu, et néanmoins n'en connoît pas la figure ni +la couleur, et n'a, à vrai dire, aucune idée ou +image du feu qui se présente à son esprit.</p> + +<p>De même, l'homme, voyant qu'il doit y avoir +quelque cause de ses images ou de ses idées, et de +cette cause une autre première, et ainsi de suite, +est enfin conduit à une fin ou à une supposition +de quelque cause éternelle, qui, pource qu'elle n'a +jamais commencé d'être, ne peut avoir de cause qui +la précède, ce qui fait qu'il conclut nécessairement +qu'il y a un Être éternel qui existe; et néanmoins il +n'a point d'idée qu'il puisse dire être celle de cet +Être éternel, mais il nomme ou appelle du nom de +Dieu cette chose que la foi ou sa raison lui persuade.</p> + +<p>Maintenant, d'autant que de cette supposition, +à savoir que nous avons en nous l'idée de Dieu, +M. Descartes vient à la preuve de cette proposition, +<i>que Dieu</i> (c'est-à-dire un Être tout-puissant, +très sage, créateur de l'univers, etc.) <i>existe</i>, il a +dû mieux expliquer cette idée de Dieu, et de là en +conclure non seulement son existence, mais aussi +la création du monde.</p> +<br><br> + + +<h3>RÉPONSE.</h3> + +<p>Par le nom d'idée, il veut seulement qu'on entende +ici les images des choses matérielles dépeintes +en la fantaisie corporelle; et cela étant supposé, +il lui est aisé de montrer qu'on ne peut avoir aucune +propre et véritable idée de Dieu ni d'un ange: +mais j'ai souvent averti, et principalement en ce +lieu-là même, que je prends le nom d'idée pour +tout ce qui est conçu immédiatement par l'esprit; +en sorte que, lorsque je veux et que je crains, +parce que je conçois en même temps que je veux +et que je crains, ce vouloir et cette crainte sont +mis par moi au nombre des idées; et je me suis +servi de ce mot, parce qu'il étoit déjà communément +reçu par les philosophes pour signifier les +formes des conceptions de l'entendement divin, +encore que nous ne reconnoissions en Dieu aucune +fantaisie ou imagination corporelle, et je n'en savois +point de plus propre. Et je pense avoir assez +expliqué l'idée de Dieu pour ceux qui veulent concevoir +le sens que je donne à mes paroles; mais +pour ceux qui s'attachent à les entendre autrement +que je ne fais, je ne le pourrois jamais assez. +Enfin, ce qu'il ajoute ici de la création du monde +est tout-à-fait hors de propos: car j'ai prouvé que +Dieu existe avant que d'examiner s'il y avoit un +monde créé par lui, et de cela seul que Dieu, +c'est-à-dire un être souverainement puissant +existe, il suit que, s'il y a un monde, il doit avoir +été créé par lui.</p> +<br><br> + + +<h3>OBJECTION VIe.</h3> + +<h3>SUR LA TROISIÈME MÉDITATION</h3> + + +<p><a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>Mais il y en a d'autres (à savoir d'autres pensées) +qui contiennent de plus d'autres formes: +par exemple, lorsque je veux, que je crains, que +j'affirme, que je nie, je conçois bien à la vérité +toujours quelque chose comme le sujet de l'action +de mon esprit, mais j'ajoute aussi quelque autre +chose par cette action à l'idée que j'ai de cette +chose-là; et de ce genre de pensées, les unes sont +appelées volontés ou affections, et les autres jugements.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> Voyez Méditation III.</blockquote> + +<p>Lorsque quelqu'un veut ou craint, il a bien à la +vérité l'image de la chose qu'il craint et de l'action +qu'il veut; mais qu'est-ce que celui qui veut ou qui +craint embrasse de plus par sa pensée, cela n'est +pas ici expliqué. Et, quoique à le bien prendre la +crainte soit une pensée, je ne vois pas comment +elle peut être autre que la pensée ou l'idée de la +chose que l'on craint. Car qu'est-ce autre chose +que la crainte d'un lion qui s'avance vers nous, +sinon l'idée de ce lion, et l'effet, qu'une telle idée +engendre dans le coeur, par lequel celui qui craint +est porté à ce mouvement animal que nous appelons +fuite. Maintenant ce mouvement de fuite n'est +pas une pensée; et partant il reste que dans ta +crainte il n'y a point d'autre pensée que celle qui +consiste en la ressemblance de la chose que l'on +craint: le même se peut dire aussi de la volonté.</p> + +<p>De plus l'affirmation et la négation ne se font +point sans parole et sans noms, d'où vient que +les bêtes ne peuvent rien affirmer ni nier, non +pas même par la pensée, et partant ne peuvent aussi +faire aucun jugement; et néanmoins la pensée peut +être semblable dans un homme et dans une bête. +Car, quand nous affirmons qu'un homme court, +nous n'avons point d'autre pensée que celle qu'a +un chien qui voit courir son maître, et partant +l'affirmation et la négation n'ajoutent rien aux simples +pensées, si ce n'est peut-être la pensée que +les noms dont l'affirmation est composée sont les +noms de la chose même qui est en l'esprit de celui +qui affirme; et cela n'est rien autre chose que +comprendre par la pensée la ressemblance de la +chose, mais cette ressemblance deux fois.</p> +<br><br> + + +<h3>RÉPONSE.</h3> + +<p>Il est de soi très évident que c'est autre chose +de voir un lion et ensemble de le craindre, que +de le voir seulement; et tout de même que c'est +autre chose de voir un homme qui court, que d'assurer +qu'on le voit. Et je ne remarque rien ici qui +ait besoin de réponse ou d'explication.</p> +<br><br> + + + +<h3>OBJECTION VIIe.</h3> + +<h3>SUR LA TROISIÈME MÉDITATION.</h3> + + + + +<p><a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>«Il me reste seulement à examiner de quelle +façon j'ai acquis cette idée, car je ne l'ai point +reçue par les sens, et jamais elle ne s'est offerte +à moi contre mon attente, comme font d'ordinaire +les idées des choses sensibles, lorsque ces +choses se présentent aux organes extérieurs de +mes sens, ou qu'elles semblent s'y présenter. Elle +n'est pas aussi une pure production ou fiction +de mon esprit, car il n'est pas en mon pouvoir +d'y diminuer ni d'y ajouter aucune chose; et partant +il ne reste plus autre chose à dire, sinon +que, comme l'idée de moi-même, elle est née et +produite avec moi dès lors que j'ai été créé.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> Voyez Méditation III.</blockquote> + +<p>S'il n'y a point d'idée de Dieu (or on ne prouve +point qu'il y en ait), comme il semble qu'il n'y +en a point, toute cette recherche est inutile. De +plus, l'idée de moi-même me vient, si on regarde +le corps, principalement de la vue; si l'âme, nous +n'en avons aucune idée: mais la raison nous fait +conclure qu'il y a quelque chose de renfermé dans +le corps humain qui lui donne le mouvement animal, +qui fait qu'il sent et se meut; et cela, quoi +que ce soit, sans aucune idée, nous l'appelons <i>âme</i>.</p> +<br><br> + + +<h3>RÉPONSE.</h3> + +<p>S'il y a une idée de Dieu (comme il est manifeste +qu'il y en a une), toute cette objection est +renversée; et lorsqu'on ajoute que nous n'avons +point d'idée de l'âme, mais qu'elle se conçoit par +la raison, c'est de même que si on disoit qu'on +n'en a point d'image dépeinte en la fantaisie, mais +qu'on en a néanmoins cette notion que jusqu'ici +j'ai appelée du nom d'idée.</p> +<br><br> + + + +<h3>OBJECTION VIIIe.</h3> + +<h3>SUR LA TROISIÈME MÉDITATION.</h3> + + +<p><a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>«Mais l'autre idée du soleil est prise des raisons +de l'astronomie, c'est-à-dire de certaines notions +qui sont naturellement en moi.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> Voyez Méditation III.</blockquote> + +<p>Il semble qu'il ne puisse y avoir en même temps +qu'une idée du soleil, soit qu'il soit vu par les yeux, +soit qu'il soit conçu par le raisonnement être plusieurs +fois plus grand qu'il ne paroît à la vue; car +cette dernière n'est pas l'idée du soleil, mais une +conséquence de notre raisonnement, qui nous apprend +que l'idée du soleil seroit plusieurs fois plus +grande s'il étoit regardé de beaucoup plus près. +Il est vrai qu'en divers temps il peut y avoir diverses +idées du soleil, comme si en un temps il +est regardé seulement avec les yeux, et en un autre +avec une lunette d'approche; mais les raisons +de l'astronomie ne rendent point l'idée du soleil +plus grande on plus petite, seulement elles nous +enseignent que l'idée sensible du soleil est trompeuse.</p> +<br><br> + + +<h3>RÉPONSE</h3> + +<p>Je réponds derechef que ce qui est dit ici n'être +point l'idée du soleil, et qui néanmoins est décrit, +c'est cela même que j'appelle du nom d'idée. Et +pendant que ce philosophe ne veut pas convenir +avec moi de la signification des mots, il ne me peut +rien objecter qui ne soit frivole.</p> +<br><br> + + +<h3>OBJECTION IXe.</h3> + +<h3>SUR LA TROISIÈME MÉDITATION.</h3> + + +<p><a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>«Car, en effet, les idées qui me représentent +des substances sont sans doute quelque chose de +plus et ont pour ainsi dire plus de réalité objective +que celles qui me représentent seulement +des modes ou accidents. Comme aussi celle par +laquelle je conçois un Dieu souverain, éternel, infini, +tout-connoissant, tout-puissant, et créateur +universel de toutes les choses qui sont hors de +lui, a aussi sans doute en soi plus de réalité objective +que celles par qui les substances finies me +sont représentées.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> Voyez Méditation III.</blockquote> + +<p>J'ai déjà plusieurs fois remarqué ci-devant que +nous n'avons aucune idée de Dieu ni de l'âme; +j'ajoute maintenant ni de la substance: car j'avoue +bien que la substance, en tant qu'elle est une matière +capable de recevoir divers accidents, et qui +est sujette à leurs changements, est aperçue et +prouvée par le raisonnement; mais néanmoins elle +n'est point conçue, ou nous n'en avons aucune +idée. Si cela est vrai, comment peut-on dire que les +idées qui nous représentent des substances sont +quelque chose de plus et ont plus de réalité objective +que celles qui nous représentent des accidents? +De plus, il semble que M. Descartes +n'ait pas assez considéré ce qu'il veut dire par ces +mots, <i>ont plus de réalité</i>. La réalité reçoit-elle le +plus et le moins? Ou, s'il pense qu'une chose soit +plus chose qu'une autre, qu'il considère comment +il est possible que cela puisse être rendu clair à +l'esprit, et expliqué avec toute la clarté et l'évidence +qui est requise en une démonstration, et +avec laquelle il a plusieurs fois traité d'autres matières.</p> +<br><br> + +<h3>RÉPONSE.</h3> + +<p>J'ai plusieurs fois dit que j'appelois du nom +d'idée cela même que la raison nous fait connoître, +comme aussi toutes les autres choses que +nous concevons, de quelque façon que nous les +concevions. Et j'ai suffisamment expliqué comment +la réalité reçoit le plus et le moins, en disant +que la substance est quelque chose de plus +que le mode, et que s'il y a des qualités réelles +ou des substances incomplètes, elles sont aussi +quelque chose de plus que les modes, mais quelque +chose de moins que les substances complètes; +et enfin que s'il y a une substance infinie et indépendante, +cette substance a plus d'être ou plus de +réalité que la substance finie et dépendante: ce qui +est île soi si manifeste qu'il n'est pas besoin d'y apporter +une plus ample explication.</p> +<br><br> + + + +<h3>OBJECTION Xe.</h3> + +<h3>SUR LA TROISIÈME MÉDITATION.</h3> + + +<p><a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>«Partant, il ne reste que la seule idée de Dieu, +dans laquelle il faut considérer s'il y a quelque +chose qui n'ait pu venir de moi-même. Par le +nom de Dieu, j'entends une substance infinie, indépendante, +souverainement intelligente, souverainement +puissante, et par laquelle non seulement +moi, mais toutes les autres choses qui sont (s'il y +en a d'autres qui existent) ont été créées: toutes +lesquelles choses, à dire le vrai, sont telles, +que plus j'y pense, et moins me semblent-elles +pouvoir venir de moi seul. Et par conséquent il +faut conclure de tout ce qui a été dit ci-devant, +que Dieu existe nécessairement.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> Voyez Méditation III.</blockquote> + +<p>Considérant les attributs de Dieu, afin que de là +nous en ayons l'idée, et que nous voyions s'il y a +quelque chose en elle qui n'ait pu venir de nous-mêmes, +je trouve, si je ne me trompe, que ni les +choses que nous concevons par le nom de Dieu +ne viennent point de nous, ni qu'il n'est pas nécessaire +qu'elles viennent d'ailleurs que des objets +extérieurs. Car, par le nom de Dieu, j'entends <i>une +substance</i>, c'est-à-dire j'entends que Dieu existe +(non point par une idée, mais par raisonnement): +<i>infinie</i>, c'est-à-dire que je ne puis concevoir ni +imaginer ses termes ou ses dernières parties, que +je n'en puisse encore imaginer d'autres au-delà; +d'où il suit que le nom d'<i>infini</i> ne nous fournit pas +l'idée de l'infinité divine, mais bien celle de mes +propres termes et limites: <i>indépendante</i>, c'est-à-dire +je ne conçois point de cause de laquelle Dieu +puisse venir; d'où il paroît que je n'ai point +d'autre idée qui réponde à ce nom d'<i>indépendant</i>, +sinon la mémoire de mes propres idées, qui ont +toutes leur commencement en divers temps, et +qui par conséquent sont dépendantes.</p> + +<p>C'est pourquoi, dire que Dieu est <i>indépendant</i>, +ce n'est rien dire autre chose, sinon que Dieu est +du nombre des choses dont je ne puis imaginer +l'origine; tout ainsi que dire que Dieu est <i>infini</i>, +c'est de-même que si nous disions qu'il est du +nombre des choses dont nous ne concevons point +les limites. Et ainsi toute cette idée de Dieu est +réfutée; car quelle est cette idée qui est sans fin et +sans origine?</p> + +<p><i>Souverainement intelligente</i>. Je demande aussi +par quelle idée M. Descartes conçoit l'intellection +de Dieu.</p> + +<p><i>Souverainement puissante</i>. Je demande aussi par +quelle idée sa puissance, qui regarde les choses +<i>futures</i>, c'est-à-dire non existantes, est <i>entendue</i>. +Certes, pour moi, je conçois la puissance par l'image +ou la mémoire des choses passées, en raisonnant +de cette sorte: Il a fait ainsi, donc il a +pu faire ainsi; donc, tant qu'il sera, il pourra encore, +faire ainsi, c'est-à-dire il en a la puissance. +Or toutes ces choses sont des idées qui peuvent +venir des objets extérieurs.</p> + +<p><i>Créateur de toutes les choses qui sont au monde</i>. +Je puis former quelque image de la création par +le moyen des choses que j'ai vues, par exemple +de ce que j'ai vu un homme naissant, et qui est parvenu, +d'une petitesse presque inconcevable, à la +forme et à la grandeur qu'il a maintenant; et personne +à mon avis n'a d'autre idée à ce nom de créateur +mais il ne suffît pas, pour prouver la création +du monde, que nous puissions imaginer le monde +créé. C'est pourquoi, encore qu'on eût démontré +qu'un être <i>infini, indépendant, tout-puissant, etc.</i>, +existe, il ne s'ensuit pas néanmoins qu'un créateur +existe, si ce n'est que quelqu'un pense qu'on infère +fort bien de ce qu'un certain être existe, lequel +nous croyons avoir créé toutes les autres +choses, que pour cela le monde a autrefois été +créé par lui.</p> + +<p>De plus, où M. Descartes dit que l'idée de +Dieu et de notre âme est née et résidante en nous, +je voudrais bien savoir si les âmes de ceux-là +pensent qui dorment profondément et sans aucune +rêverie: si elles ne pensent point, elles n'ont +alors aucunes idées; et partant il n'y a point +d'idée qui soit née et résidante en nous, car ce +qui est né et résidant en nous est toujours présent +à notre pensée.</p> +<br><br> + + +<h3>RÉPONSE.</h3> + +<p>Aucune chose de celles que nous attribuons à +Dieu ne peut venir des objets extérieurs comme +d'une cause exemplaire: car il n'y a rien en Dieu +de semblable aux choses extérieures, c'est-à-dire +aux choses corporelles. Or il est manifeste que +tout ce que nous concevons être en Dieu de dissemblable +aux choses extérieures ne peut venir en +notre pensée par l'entremise de ces mêmes choses, +mais seulement par celle de la cause de cette diversité, +c'est-à-dire de Dieu.</p> + +<p>Et je demande ici de quelle façon ce philosophe +tire l'intellection de Dieu des choses extérieures: +car pour moi j'explique aisément quelle est l'idée +que j'en ai, en disant que par le mot d'idée j'entends +la forme de toute perception; car qui est +celui qui conçoit quelque chose qui ne s'en aperçoive, +et partant qui n'ait cette forme ou cette +idée de l'intellection, laquelle venant à étendre à +l'infini il forme l'idée de l'intellection divine? Et ce +que je dis de cette perfection se doit entendre de +même de toutes les autres.</p> + +<p>Mais, d'autant que je me suis servi de l'idée de +Dieu qui est en nous pour démontrer son existence, +et que dans cette idée une puissance si immense +est contenue que nous concevons qu'il répugne, +s'il est vrai que Dieu existe, que quelque +autre chose que lui existe si elle n'a été créée par +lui, il suit clairement de ce que son existence a +été démontrée qu'il a été aussi démontré que tout +ce monde, c'est-à-dire toutes les autres choses +différentes de Dieu qui existent, ont été créées +par lui.</p> + +<p>Enfin, lorsque je dis que quelque idée est née +avec nous, ou qu'elle est naturellement empreinte +en nos âmes, je n'entends pas qu'elle se présente +toujours à notre pensée, car ainsi il n'y en auroit +aucune; mais j'entends seulement que nous avons +en nous-mêmes la faculté de la produire.</p> +<br><br> + + +<h3>OBJECTION XIe.</h3> + +<h3>SUR LA TROISIÈME MÉDITATION.</h3> + +<p><a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>«Et toute la force de l'argument dont je me +suis servi pour prouver l'existence de Dieu consiste +en ce que je vois qu'il ne seroit pas possible +que ma nature fût telle qu'elle est, c'est-à-dire +que j'eusse en moi l'idée de Dieu, si Dieu n'existoit +véritablement, à savoir ce même Dieu dont +j'ai en moi l'idée.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> Voyez Méditation III.</blockquote> + +<p>Donc, puisque ce n'est pas une chose démontrée +que nous ayons en nous l'idée de Dieu, et que la +religion chrétienne nous oblige de croire que Dieu +est inconcevable, c'est-à-dire, selon mon opinion, +qu'on n'en peut avoir d'idée, il s'ensuit que l'existence +de Dieu n'a point été démontrée, et beaucoup +moins la création.</p> +<br><br> + +<h3>RÉPONSE.</h3> + +<p>Lorsque Dieu est dit inconcevable, cela s'entend +d'une conception qui le comprenne totalement +et parfaitement. Au reste, j'ai déjà tant de +fois expliqué comment nous avons en nous l'idée +de Dieu, que je ne le puis encore ici répéter sans +ennuyer les lecteurs.</p> +<br><br> + + + +<h3>OBJECTION XIIe.</h3> + +<h3>SUR LA QUATRIÈME MÉDITATION.</h3> + +<h3>DU VRAI ET DU FAUX.</h3> + +<p><a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>«Et ainsi je connois que l'erreur, en tant que +telle, n'est pas quelque chose de réel qui dépende +de Dieu, mais que c'est seulement un défaut; +et partant que pour faillir je n'ai pas besoin de +quelque faculté qui m'ait été donnée de Dieu particulièrement +pour cet effet.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a> Voyez Méditation IV.</blockquote> + +<p>Il est certain que l'ignorance est seulement un +défaut, et qu'il n'est pas besoin d'aucune faculté +positive pour ignorer; mais, quant à l'erreur, la +chose n'est pas si manifeste: car il semble que si +les pierres et les autres choses inanimées ne peuvent +errer, c'est seulement parce qu'elles n'ont +pas la faculté de raisonner ni d'imaginer; et partant +il faut conclure que pour errer il est besoin +d'un entendement, ou du moins d'une imagination, +qui sont des facultés toutes deux positives, +accordée à tous ceux qui se trompent, mais aussi +à eux seuls.</p> + +<p>Outre cela, M. Descartes ajoute: «J'aperçois que +mes erreurs dépendent du concours de deux causes, +à savoir de la faculté de connoître qui est en +moi, et de la faculté d'élire ou bien de mon libre arbitre.» +Ce qui me semble avoir de la contradiction +avec les choses qui ont été dites auparavant. Où il +faut aussi remarquer que la liberté du franc arbitre +est supposée sans être prouvée, quoique cette supposition +soit contraire à l'opinion des calvinistes.</p> +<br><br> + +<h3>RÉPONSE.</h3> + +<p>Encore que pour faillir il soit besoin de la faculté +de raisonner, ou pour mieux dire de juger, +c'est-à-dire d'affirmer et de nier, d'autant que c'en +est le défaut, il ne s'ensuit pas pour cela que ce +défaut soit réel, non plus que l'aveuglement n'est +pas appelé réel, quoique les pierres ne soient pas +dites aveugles pour cela seulement qu'elles ne +sont pas capables de voir. Et je suis étonné de n'avoir +encore pu rencontrer dans toutes ces objections +aucune conséquence qui me semblât être +bien déduite de ses principes.</p> + +<p>Je n'ai rien supposé ou avancé touchant la liberté +que ce que nous ressentons tous les jours en nous-mêmes, +et qui est très connu par la lumière naturelle: +et je ne puis comprendre pourquoi il est +dit ici que cela répugne ou a de la contradiction +avec ce qui a été dit auparavant.</p> + +<p>Mais encore que peut-être il y en ait plusieurs +qui, lorsqu'ils considèrent la préordination de +Dieu, ne peuvent comprendre comment notre liberté +peut subsister et s'accorder avec elle, il n'y a +néanmoins personne qui, se regardant soi-même, +ne ressente et n'expérimente que la volonté et la +liberté ne sont qu'une même chose, ou plutôt qu'il +n'y a point de différence entre ce qui est volontaire +et ce qui est libre. Et ce n'est pas ici le lieu d'examiner +quelle est en cela l'opinion des calvinistes.</p> +<br><br> + +<h3>OBJECTION XIIIe.</h3> + +<h3>SUR LA QUATRIÈME MÉDITATION.</h3> + +<p><a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a> «Par exemple, examinant ces jours passés si +quelque chose existoit véritablement dans le +monde, et prenant garde que de cela seul que +j'examinois cette question il suivoit très évidemment +que j'existois moi-même, je ne pouvois pas +m'empêcher de juger qu'une chose que je concevois +si clairement étoit vraie; non que je m'y +trouvasse forcé par une cause extérieure, mais +seulement parce que d'une grande clarté qui étoit +en mon entendement a suivi une grande inclination +en ma volonté, et ainsi je me suis porté à +croire avec d'autant plus de liberté que je me suis +trouvé avec moins d'indifférence.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> Voyez Méditation IV.</blockquote> + +<p>Cette façon de parler, <i>une grande clarté dans l'entendement,</i> +est métaphorique, et partant n'est pas +propre à entrer dans un argument: or celui qui +n'a aucun doute prétend avoir une semblable +clarté, et sa volonté n'a pas une moindre inclination +pour affirmer ce dont il n'a aucun doute que +celui qui a une parfaite science. Cette clarté peut +donc bien être la cause pourquoi quelqu'un aura +et défendra avec opiniâtreté quelque opinion, mais +elle ne lui sauroit faire connoître avec certitude +qu'elle est vraie.</p> + +<p>De plus, non seulement savoir qu'une chose est +vraie, mais aussi la croire ou lui donner son aveu +et consentement, ce sont choses qui ne dépendent +point de la volonté; car les choses qui nous sont +prouvées par de bons arguments ou racontées +comme croyables, soit que nous le voulions ou +non, nous sommes contraints de les croire. Il est +bien vrai qu'affirmer ou nier, soutenir ou réfuter +des propositions, ce sont des actes de la volonté; +mais il ne s'ensuit pas que le consentement et l'aveu +intérieur dépendent de la volonté.</p> + +<p>Et partant, la conclusion qui suit n'est pas suffisamment +démontrée: «Et c'est dans ce mauvais +usage de notre liberté que consiste cette privation +qui constitue la forme de l'erreur.»</p> +<br><br> + +<h3>RÉPONSE.</h3> + +<p>Il importe peu que cette façon de parler, <i>une +grande clarté</i>, soit propre ou non à entrer dans +un argument, pourvu qu'elle soit propre pour expliquer +nettement notre pensée, comme elle l'est +en effet. Car il n'y a personne qui ne sache que +par ce mot, <i>une clarté dans l'entendement</i>, on entend +une clarté ou perspicuité de connoissance, +que tous ceux-là n'ont peut-être pas qui pensent +l'avoir; mais cela n'empêche pas qu'elle ne diffère +beaucoup d'une opinion obstinée qui été conçue +sans une évidente perception.</p> + +<p>Or, quand il est dit ici que, soit que nous voulions +ou que nous ne voulions pas, nous donnons +notre créance aux choses que nous concevons clairement, +c'est de même que si on disoit que, soit +que nous voulions ou que nous ne voulions pas, +nous voulons et désirons les choses bonnes quand +elles nous sont clairement connues: car cette façon +de parler, <i>soit que nous ne voulions pas</i>, n'a point +de lien en telles occasions, parce qu'il y a de +la contradiction à vouloir et ne vouloir pas une +même chose.</p> +<br><br> + + +<h3>OBJECTION XIVe.</h3> + + +<h3>SUR LA CINQUIÈME MÉDITATION.<br> +DE L'ESSENCE DES CHOSES CORPORELLES.</h3> + +<p><a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>«Comme, par exemple, lorsque j'imagine un +triangle, encore qu'il n'y ait peut-être en aucun +lieu du monde hors de ma pensée une telle figure, +et qu'il n'y en ait jamais eu, il ne laisse pas néanmoins +d'y avoir une certaine nature, ou forme, +ou essence déterminée de cette figure, laquelle est +immuable et éternelle, que je n'ai point inventée, +et qui ne dépend en aucune façon de mon esprit, +comme il paroît de ce que l'on peut démontrer +diverses propriétés de ce triangle.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> Voyez Méditation V.</blockquote> + +<p>S'il n'y a point de triangle en aucun lieu du +monde, je ne puis comprendre comment il a une +nature, car ce qui n'est nulle part n'est point du +tout, et n'a donc point aussi d'être ou de nature. +L'idée que notre esprit conçoit du triangle vient +d'un autre triangle que nous avons vu ou inventé +sur les choses que nous avons vues; mais depuis +qu'une fois nous avons appelé du nom de triangle +la chose d'où nous pensons que l'idée du triangle +tire son origine, encore que cette chose périsse, le +nom demeure toujours. De même, si nous avons +une fois conçu par la pensée que tous les angles +d'un triangle pris ensemble sont égaux à deux +droits, et que nous ayons donné cet autre nom au +triangle, <i>qu'il est une chose qui a trois angles égaux +à deux droits</i>, quand il n'y auroit au monde aucun +triangle, le nom néanmoins ne laisseroit pas de +demeurer. Et ainsi la vérité de cette proposition +sera éternelle, <i>que le triangle est une chose qui a +trois angles égaux à deux droits</i>; mais la nature du +triangle ne sera pas pour cela éternelle, car s'il +arrivoit par hasard que tout triangle généralement +périt, elle cesseroit aussi d'être.</p> + +<p>De même cette proposition, <i>l'homme est un animal</i>, +sera vraie éternellement à cause des noms; +mais, supposé que le genre humain fut anéanti, il +n'y auroit plus de nature humaine.</p> + +<p>D'où il est évident que l'essence, en tant qu'elle +est distinguée de l'existence, n'est rien autre chose +qu'un assemblage de noms par le verbe <i>est</i>; et +partant l'essence sans l'existence est une fiction +de notre esprit: et il semble que comme l'image +d'un homme qui est dans l'esprit est à cet homme, +ainsi l'essence est à l'existence; ou bien comme cette +proposition, <i>Socrate est homme</i>, est à celle-ci, <i>Socrate +est</i> ou <i>existe</i>, ainsi l'essence de Socrate est à +l'existence du même Socrate: or ceci, <i>Socrate est +homme</i>, quand Socrate n'existe point, ne signifie autre +chose qu'un assemblage de noms, et ce mot <i>est</i> +ou <i>être</i> a sous soi l'image de l'unité d'une chose +qui est désignée par deux noms.</p> +<br><br> + +<h3>RÉPONSE</h3> + +<p>La distinction qui est entre l'essence et l'existence +est connue de tout le monde; et ce qui est +dit ici des noms éternels, au lieu des concepts ou +des idées d'une éternelle vérité, a déjà été ci-devant +assez réfuté et rejeté.</p> +<br><br> + + +<h3>OBJECTION XVe.</h3> + +<h3>SUR LA SIXIÈME MÉDITATION.</h3> + +<h3>DE L'EXISTENCE DES CHOSES MATÉRIELLES.</h3> + + +<p><a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>«Car Dieu ne m'ayant donné aucune faculté +pour connoître que cela soit (à savoir que Dieu, +par lui-même ou par l'entremise de quelque créature +plus noble que le corps, m'envoie les idées +du corps), mais au contraire, m'ayant donné une +grande inclination à croire qu'elles me sont envoyées +ou qu'elles partent des choses corporelles, +je ne vois pas comment on pourroit l'excuser de +tromperie, si en effet ces idées partoient d'ailleurs +ou m'étoient envoyées par d'autres causes +que par des choses corporelles; et partant il faut +avouer qu'il y a des choses corporelles qui existent.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> Voyez Méditation VI.</blockquote> + +<p>C'est la commune opinion que les médecins ne +pèchent point qui déçoivent les malades pour leur +propre santé, ni les pères qui trompent leurs enfants +pour leur propre bien; et que le mal de la +tromperie ne consiste pas dans la fausseté des paroles, +mais dans la malice de celui qui trompe. +Que M. Descartes prenne donc garde si cette proposition, +<i>Dieu ne nous peut jamais tromper</i>, prise +universellement, est vraie; car si elle n'est pas vraie, +ainsi universellement prise, cette conclusion n'est +pas bonne, <i>donc il y a des choses corporelles qui +existent</i>.</p> +<br><br> + +<h3>RÉPONSE.</h3> + +<p>Pour la vérité de cette conclusion il n'est pas +nécessaire que nous ne puissions jamais être trompés, +car au contraire j'ai avoué franchement que +nous le sommes souvent; mais seulement que +nous ne le soyons point quand notre erreur feroit +paroître en Dieu une volonté de décevoir, laquelle +ne peut être en lui: et il y a encore ici une conséquence +qui ne me semble pas être bien déduite +de ses principes.</p> +<br><br> + + + +<h3>OBJECTION XVIe.</h3> + +<h3>SUR LA SIXIÈME MÉDITATION.</h3> + + +<p><a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>«Car je reconnois maintenant qu'il y a entre +l'une et l'autre (savoir entre la veille et le sommeil) +une très notable différence, en ce que +notre mémoire ne peut jamais lier et joindre nos +songes les uns aux autres et avec toute la suite +de notre vie, ainsi qu'elle a de coutume de joindre +les choses qui nous arrivent étant éveillés.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70:</b><a href="#footnotetag70"> (retour) </a> Voyez Méditation VI.</blockquote> + + +<p>Je demande si c'est une chose certaine qu'une +personne, songeant qu'elle doute si elle songe +ou non, ne puisse songer que son songe est joint +et lié avec les idées d'une longue suite de choses +passées. Si elle le peut, les choses qui semblent +ainsi à celui qui dort être les actions de sa vie passée +peuvent être tenues pour vraies, tout de même que +s'il étoit éveillé. De plus, d'autant, comme il dit lui-même, +que toute la certitude de la science et toute +sa vérité dépend de la seule connoissance du vrai +Dieu, ou bien un athée ne peut pas reconnoître +qu'il veille par la mémoire des actions de sa vie +passée, ou bien une personne peut savoir qu'elle +veille sans la connoissance du vrai Dieu.</p> +<br><br> + +<h3>RÉPONSE.</h3> + +<p>Celui qui dort et songe ne peut pas joindre et +assembler parfaitement et avec vérité ses rêveries +avec les idées des choses passées, encore qu'il puisse +songer qu'il les assemble. Car qui est-ce qui nie +que celui qui dort se puisse tromper? Mais après, +étant éveillé, il connoîtra facilement son erreur.</p> + +<p>Et un athée peut reconnoître qu'il veille par la +mémoire des actions de sa vie passée; mais il ne +peut pas savoir que ce signe est suffisant pour le +rendre certain qu'il ne se trompe point, s'il ne sait +qu'il a été créé de Dieu, et que Dieu ne peut être +trompeur.</p> +<br> + +<p><b>FIN DU TOME PREMIER.</b></p> +<br><br> + + + +<h3>TABLE</h3> + +<h3>DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE TOME PREMIER.</h3> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>ÉLOGE DE DESCARTES</p> + </div><div class="stanza"> +<p> NOTES</p> + </div><div class="stanza"> +<p>DISCOURS DE LA MÉTHODE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES</p> +<p> ÉPÎTRE</p> +<p> PRÉFACE</p> +<p> ABRÉGÉ DES SIX MÉDITATIONS</p> +<p> MÉDITATION PREMIÈRE</p> +<p> MÉDITATION DEUXIÈME</p> +<p> MÉDITATION TROISIÈME</p> +<p> MÉDITATION QUATRIÈME</p> +<p> MÉDITATION CINQUIÈME</p> +<p> MÉDITATION SIXIÈME</p> + </div><div class="stanza"> +<p>OBJECTIONS ET RÉPONSES</p> +<p> PREMIÈRES OBJECTIONS, FAITES PAR M. CATÊRUS</p> +<p> RÉPONSES</p> +<p> SECONDES OBJECTIONS, RECUEILLIES PAR LE P. MERSENNE.</p> +<p> RÉPONSES</p> +<p> TROISIÈMES OBJECTIONS, FAITES PAR M. HOBBES, ET RÉPONSES.</p> + </div> </div> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13846 ***</div> +</body> +</html> |
