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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13846 ***
+
+Descartes, René
+
+_Oeuvres de Descartes, précédées de l'éloge de René Descartes par
+Thomas_
+
+
+OEUVRES DE DESCARTES.
+
+TOME PREMIER
+
+
+PUBLIÉES PAR VICTOR COUSIN.
+
+
+
+A
+
+M. ROYER-COLLARD,
+
+Professeur de l'histoire de la philosophie morale à la Faculté des
+Lettres de l'Académie de Paris
+
+QUI LE PREMIER, DANS UNE CHAIRE FRANÇAISE, COMBATTIT LA PHILOSOPHIE DES
+SENS, ET RÉHABILITA DESCARTES,
+
+Témoignage DE MA VIVE RECONNAISSANCE POUR SES LEÇONS, SES CONSEILS ET
+SON AMITIÉ
+
+
+
+ÉLOGE DE RENÉ DESCARTES,
+
+PAR THOMAS,
+
+DISCOURS QUI A REMPORTÉ LE PRIX DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE EN 1765.
+
+
+
+Lorsque les cendres de DESCARTES, né en France et mort en Suède, furent
+rapportées, seize ans après sa mort, de Stockholm à Paris; lorsque tous
+les savants, rassemblés dans un temple, rendoient à sa dépouille des
+honneurs qu'il n'obtint jamais pendant sa vie, et qu'un orateur se
+préparait à louer devant cette assemblée le grand homme qu'elle
+regrettait, tout-à-coup il vint un ordre qui défendit de prononcer cet
+éloge funèbre. Sans doute on pensoit alors que les grands seuls ont
+droit aux éloges publics; et l'on craignit de donner à la nation
+l'exemple dangereux d'honorer un homme qui n'avoit eu que le mérite et
+la distinction du génie. Je viens, après cent ans, prononcer cet éloge.
+Puisse-t-il être digne et de celui à qui il est offert, et des sages qui
+vont l'entendre! Peut-être au siècle de Descartes on étoit encore trop
+près de lui pour le bien louer. Le temps seul juge les philosophes comme
+les rois, et les met à leur place.
+
+Le temps a détruit les opinions de Descartes, mais sa gloire subsiste.
+Il est semblable à ces rois détrônés qui, sur les ruines même de
+leur empire, paroissent nés pour commander aux hommes. Tant que la
+philosophie et la vérité seront quelque chose sur la terre, on honorera
+celui qui a jeté les fondements de nos connaissances, et recréé, pour
+ainsi dire, l'entendement humain. On louera Descartes par admiration,
+par reconnoissance, par intérêt même; car si la vérité est un bien, il
+faut encourager ceux qui la cherchent.
+
+Ce seroit aux pieds de la statue de Newton qu'il faudroit prononcer
+l'éloge de Descartes; ou plutôt ce seroit à Newton à louer Descartes.
+Qui mieux que lui seroit capable de mesurer la carrière parcourue avant
+lui? Aussi simple qu'il étoit grand, Newton nous découvriroit toutes les
+pensées que les pensées de Descartes lui ont fait naître. Il y a des
+vérités stériles, et pour ainsi dire mortes, qui n'avancent de rien dans
+l'étude de la nature: il y a des erreurs de grands hommes qui deviennent
+fécondes en vérités. Après Descartes, on a été plus loin que lui; mais
+Descartes a frayé la route. Louons Magellan d'avoir fait le tour du
+globe; mais rendons justice à Colomb, qui le premier a soupçonné, a
+cherché, a trouvé un nouveau monde.
+
+Tout dans cet ouvrage sera consacré à la philosophie et à la vertu.
+Peut-être y a-t-il des hommes dans ma nation qui ne me pardonneroient
+point l'éloge d'un philosophe vivant; mais Descartes est mort, et depuis
+cent quinze ans il n'est plus; je ne crains ni de blesser l'orgueil ni
+d'irriter l'envie.
+
+Pour juger Descartes, pour voir ce que l'esprit d'un seul homme a ajouté
+à l'esprit humain, il faut voir le point d'où il est parti. Je peindrai
+donc l'état de la philosophie et des sciences au moment où naquit ce
+grand homme; je ferai voir comment la nature le forma, et comment elle
+prépara cette révolution qui a eu tant d'influence. Ensuite je ferai
+l'histoire de ses pensées. Ses erreurs mêmes auront je ne sais quoi
+de grand. Ou verra l'esprit humain, frappé d'une lumière nouvelle, se
+réveiller, s'agiter, et marcher sur ses pas. Le mouvement philosophique
+se communiquera d'un bout de l'Europe à l'autre. Cependant, au milieu de
+ce mouvement général, nous reviendrons sur Descartes; nous contemplerons
+l'homme en lui; nous chercherons si le génie donne des droits au
+bonheur; et nous finirons peut-être par répandre des larmes sur ceux
+qui, pour le bien de l'humanité et leur propre malheur, sont condamnés à
+être de grands hommes.
+
+La philosophie, née dans l'Égypte, dans l'Inde et dans la Perse, avoit
+été en naissant presque aussi barbare que les hommes. Dans la Grèce,
+aussi féconde que hardie, elle avoit créé tous ces systèmes qui
+expliquoient l'univers, ou par le principe des éléments, ou par
+l'harmonie des nombres, ou par les idées éternelles, ou par des
+combinaisons de masses, de figures et de mouvements, ou par l'activité
+de la forme qui vient s'unir à la matière. Dans Alexandrie, et à la
+cour des rois, elle avoit perdu ce caractère original et ce principe de
+fécondité que lui avoit donné un pays libre. A Rome, parmi des maîtres
+et des esclaves, elle avoit été également stérile; elle s'y étoit
+occupée, ou à flatter la curiosité des princes, ou à lire dans les
+astres la chute des tyrans. Dans les premiers siècles de l'église, vouée
+aux enchantements et aux mystères, elle avoit cherché à lier commerce
+avec les puissances célestes ou infernales. Dans Constantinople, elle
+avoit tourné autour des idées des anciens Grecs, comme autour des bornes
+du monde. Chez les Arabes, chez ce peuple doublement esclave et par
+sa religion et par son gouvernement, elle avoit eu ce même caractère
+d'esclavage, bornée à commenter un homme, au lieu d'étudier la nature.
+Dans les siècles barbares de l'Occident, elle n'avoit été qu'un jargon
+absurde et insensé que consacroit le fanatisme et qu'adoroit la
+superstition. Enfin, à la renaissance des lettres, elle n'avoit profité
+de quelques lumières que pour se remettre par choix dans les chaînes
+d'Aristote. Ce philosophe, depuis plus de cinq siècles, combattu,
+proscrit, adoré, excommunié, et toujours vainqueur, dictoit aux nations
+ce qu'elles devoient croire; ses ouvrages étant plus connus, ses erreurs
+étoient plus respectées. On négligeoit pour lui l'univers; et les
+hommes, accoutumés depuis longtemps à se passer de l'évidence, croyoient
+tenir dans leurs mains les premiers principes des choses, parce que leur
+ignorance hardie prononçoit des mots obscurs et vagues qu'ils croyoient
+entendre.
+
+Voilà les progrès que l'esprit humain avoit faits pendant trente
+siècles. On remarque, pendant cette longue révolution de temps, cinq
+ou six hommes qui ont pensé, et créé des idées; et le reste du monde a
+travaillé sur ces pensées, comme l'artisan, dans sa forge, travaille sur
+les métaux que lui fournit la mine. Il y a eu plusieurs siècles de suite
+où l'on n'a point avancé d'un pas vers la vérité; il y a eu des nations
+qui n'ont pas contribué d'une idée à la masse des idées générales. Du
+siècle d'Aristote à celui de Descartes, j'aperçois un vide de deux mille
+ans. Là, la pensée originale se perd, comme un fleuve qui meurt dans les
+sables, ou qui s'ensevelit sous terre, et qui ne reparoît qu'à mille
+lieues de là, sous de nouveaux cieux et sur une terre nouvelle. Quoi
+donc! y a-t-il pour l'esprit humain des temps de sommeil et de mort,
+comme il y en a de vie et d'activité? ou le don de penser par
+soi-même est-il réservé à un si petit nombre d'hommes? ou les
+grandes combinaisons d'idées sont-elles bornées par la nature, et
+s'épuisent-elles avec rapidité? Dans cet état de l'esprit humain, dans
+cet engourdissement général, il falloit un homme qui remontât l'espèce
+humaine, qui ajoutât de nouveaux ressorts à l'entendement, qui se
+ressaisît du don de penser, qui vît ce qui étoit fait, ce qui restoit à
+faire, et pourquoi les progrès avoient été suspendus tant de siècles;
+un homme qui eût assez d'audace pour renverser, assez de génie pour
+reconstruire, assez de sagesse pour poser des fondements sûrs, assez
+d'éclat pour éblouir son siècle et rompre l'enchantement des siècles
+passés; un homme qui étonnât par la grandeur de ses vues; un homme en
+état de rassembler tout ce que les sciences avoient imaginé ou découvert
+dans tous les siècles, et de réunir toutes ces forces dispersées pour
+en composer une seule force avec laquelle il remuât pour ainsi dire
+l'univers; un homme d'un génie actif, entreprenant, qui sût voir où
+personne ne voyoit, qui désignât le but et qui traçât la route, qui,
+seul et sans guide, franchît par-dessus les précipices un intervalle
+immense, et entraînât après lui le genre humain. Cet homme devoit être
+Descartes. Ce seroit sans doute un beau spectacle de voir comment la
+nature le prépara du loin et le forma; mais qui peut suivre la nature
+dans sa marche? Il y a sans doute une chaîne des pensées des hommes
+depuis l'origine du monde jusqu'à nous; chaîne qui n'est ni moins
+mystérieuse ni moins grande que celle des êtres physiques. Les siècles
+ont influé sur les siècles, les nations sur les nations, les vérités sur
+les erreurs, les erreurs sur les vérités. Tout se tient dans l'univers;
+mais qui pourrait tracer la ligne? On peut du moins entrevoir ce rapport
+général; on peut dire que, sans cette foule d'erreurs qui ont inondé le
+monde, Descartes peut-être n'eût point trouvé la route de la vérité.
+Ainsi chaque philosophe en s'égarant avançoit le terme. Mais, laissant
+là les temps trop reculés, je veux chercher dans le siècle même de
+Descartes, ou dans ceux qui ont immédiatement précédé sa naissance, tout
+ce qui a pu servir à le former en influant sur son génie.
+
+Et d'abord j'aperçois dans l'univers une espèce de fermentation
+générale. La nature semble être dans un de ces moments où elle fait les
+plus grands efforts: tout s'agite; on veut partout remuer les anciennes
+bornes, on veut étendre la sphère humaine. Vasco de Gama découvre les
+Indes, Colomb découvre l'Amérique, Cortès et Pizarro subjuguent des
+contrées immenses et nouvelles, Magellan cherche les terres australes,
+Drake fait le tour du monde. L'esprit des découvertes anime toutes
+les nations. De grands changements dans la politique et les religions
+ébranlent l'Europe, l'Asie et l'Afrique. Cette secousse se communique
+aux sciences. L'astronomie renaît dès le quinzième siècle. Copernic
+rétablit le système de Pythagore et le mouvement de la terre; pas
+immense fait dans la nature! Tycho-Brahé ajoute aux observations de
+tous les siècles; il corrige et perfectionne la théorie des planètes,
+détermine le lieu d'un grand nombre d'étoiles fixes, démontre la région
+que les comètes occupent dans l'espace. Le nombre des phénomènes connus
+s'augmente. Le législateur des deux paroît; Kepler confirme ce qui a été
+trouvé avant lui, et ouvre la route à des vérités nouvelles. Mais
+il falloit de plus grands secours. Les verres concaves et convexes,
+inventés par hasard au treizième siècle, sont réunis trois cents ans
+après, et forment le premier télescope. L'homme touche aux extrémités de
+la création. Galilée fait dans les cieux ce que les grands navigateurs
+faisoient sur les mers; il aborde à de nouveaux mondes. Les satellites
+de Jupiter sont connus. Le mouvement de la terre est confirmé par les
+phases de Vénus. La géométrie est appliquée à la doctrine du mouvement.
+La force accélératrice dans la chute des corps est mesurée; on découvre
+la pesanteur de l'air, on entrevoit son élasticité. Bacon fait le
+dénombrement des connoissances humaines et les juge: il annonce le
+besoin de refaire des idées nouvelles, et prédit quelque chose de
+grand pour les siècles à venir. Voilà ce que la nature avoit fait pour
+Descartes avant sa naissance; et comme par la boussole elle avoit réuni
+les parties les plus éloignées du globe, par le télescope rapproché de
+la terre les dernières limites des cieux, par l'imprimerie elle avoit
+établi la communication rapide du mouvement entre les esprits d'un bout
+du monde à l'autre.
+
+Tout étoit disposé pour une révolution. Déjà est né celui qui doit
+faire ce grand changement[1]; il ne reste à la nature que d'achever son
+ouvrage, et de mûrir Descartes pour le genre humain, comme elle a mûri
+le genre humain pour lui. Je ne m'arrête point sur son éducation[2]; dès
+qu'il s'agit des âmes extraordinaires, il n'en faut point parler. Il y
+a une éducation pour l'homme vulgaire; il n'y en a point d'autre pour
+l'homme de génie que celle qu'il se donne à lui-même: elle consiste
+presque toujours à détruire la première. Descartes, par celle qu'il
+reçut, jugea son siècle. Déjà il voit au-delà; déjà il imagine et
+pressent un nouvel ordre des sciences: tel, de Madrid ou de Gènes,
+Colomb pressentoit l'Amérique.
+
+La nature, qui travailloit sur cette âme et la disposoit insensiblement
+aux grandes choses, y avoit mis d'abord une forte passion pour la
+vérité. Ce fut là peut-être son premier ressort. Elle y ajoute ce désir
+d'être utile aux hommes, qui s'étend à tous les siècles et à toutes les
+nations; désir qu'on ne s'étoit point encore avisé de calomnier. Elle
+lui donne ensuite, pour tout le temps de sa jeunesse, une activité
+inquiète[3], ces tourments du génie, ce vide d'une âme que rien ne
+remplit encore, et qui se fatigue à chercher autour d'elle ce qui doit
+la fixer. Alors elle le promène dans l'Europe entière, et fait passer
+rapidement sous ses yeux les plus grands spectacles. Elle lui présente,
+en Hollande, un peuple qui brise ses chaînes et devient libre, le
+fanatisme germant au sein de la liberté, les querelles de la religion
+changées en factions d'état; en Allemagne, le choc de la ligue
+protestante et de la ligue catholique, le commencement d'un carnage de
+trente années; aux extrémités de la Pologne, dans le Brandebourg, la
+Poméranie et le Holstein, les contre-coups de cette guerre affreuse;
+en Flandre, le contraste de dix provinces opulentes restées soumises
+à l'Espagne, tandis que sept provinces pauvres combattoient depuis
+cinquante ans pour leur liberté; dans la Valteline, les mouvements de
+l'ambition espagnole, les précautions inquiètes de la cour de Savoie;
+eu Suisse, des lois et des moeurs, une pauvreté fière, une liberté sans
+orages; à Gênes, toutes les factions des républiques, tout l'orgueil des
+monarchies; à Venise, le pouvoir des nobles, l'esclavage du peuple, une
+liberté tyrannique; à Florence, les Médicis, les arts, et Galilée; à
+Rome, toutes les nations rassemblées par la religion, spectacle qui vaut
+peut-être bien celui des statues et des tableaux; en Angleterre, les
+droits des peuples luttant contre ceux des rois, Charles Ier sur le
+trône, et Cromwell encore dans la foule[4]. L'âme de Descartes, à
+travers tous ces objets, s'élève et s'agrandit. La religion, la
+politique, la liberté, la nature, la morale, tout contribue à étendre
+ses idées; car l'on se trompe si l'on croit que l'âme du philosophe
+doit se concentrer dans l'objet particulier qui l'occupe. Il doit tout
+embrasser, tout voir. Il y a des points de réunion où toutes les vérités
+se touchent; et la vérité universelle n'est elle-même que la chaîne de
+tous les rapports. Pour voir de plus près le genre humain sous toutes
+les faces, Descartes se mêle dans ces jeux sanglants des rois, où le
+génie s'épuise à détruire, et où des milliers d'hommes, assemblés contre
+des milliers d'hommes, exercent le meurtre par art et par principes[5].
+Ainsi Socrate porta les armes dans sa jeunesse. Partout il étudie
+l'homme et le monde. Il analyse l'esprit humain; il observe les
+opinions, suit leur progrès, examine leur influence, remonte à leur
+source. De ces opinions, les unes naissent du gouvernement, d'autres
+du climat, d'autres de la religion, d'autres de la forme des langues,
+quelques unes des moeurs, d'autres des lois, plusieurs de toutes ces
+causes réunies: il y en a qui sortent du fond même de l'esprit humain et
+de la constitution de l'homme, et celles-là sont à peu près les mêmes
+chez tous les peuples; il y en a d'autres qui sont bornées par les
+montagnes et par les fleuves, car chaque pays a ses opinions comme ses
+plantes: toutes ensemble forment la raison du peuple. Quel spectacle
+pour un philosophe! Descartes en fut épouvanté. Voilà donc, dit-il, la
+raison humaine! Dès ce moment il sentit s'ébranler tout l'édifice de ses
+connoissances: il voulut y porter la main pour achever de le renverser;
+mais il n'avoit point encore assez de force, et il s'arrêta. Il poursuit
+ses observations; il étudie la nature physique: tantôt il la considère
+dans toute son étendue, comme ne formant qu'un seul et immense ouvrage;
+tantôt il la suit dans ses détails. La nature vivante et la nature
+morte, l'être brut et l'être organisé, les différentes classes de
+grandeurs et de formes, les destructions et les renouvellements, les
+variétés et les rapports, rien ne lui échappe, comme rien ne l'étonne.
+J'aime à le voir debout sur la cime des Alpes, élevé, par sa situation,
+au-dessus de l'Europe entière, suivant de l'oeil la course du Pô, du
+Rhin, du Rhône et du Danube, et de là s'élevant par la pensée vers les
+deux, qu'il paroît toucher, pénétrant dans les réservoirs destinés à
+fournir à l'Europe ces amas d'eaux immenses; quelquefois observant à ses
+pieds les espèces innombrables de végétaux semés par la nature sur le
+penchant des précipices, ou entre les pointes des rochers; quelquefois
+mesurant la hauteur de ces montagnes de glace, qui semblent jetées dans
+les vallons des Alpes pour les combler, ou méditant profondément à la
+lueur des orages[6]. Ah! c'est dans ces moments que l'âme du philosophe
+s'étend, devient immense et profonde comme la nature; c'est alors que
+ses idées s'élèvent et parcourent l'univers. Insatiable de voir et de
+connoître, partout où il passe, Descartes interroge la vérité; il la
+demande à tous les lieux qu'il parcourt, il la poursuit de pays en pays.
+Dans les villes prises d'assaut, ce sont les savants qu'il cherche.
+Maximilien de Bavière voit dans Prague, dont il s'est rendu maître, la
+capitale d'un royaume conquis; Descartes n'y voit que l'ancien séjour de
+Tycho-Brahé. Sa mémoire y étoit encore récente; il interroge tous ceux
+qui l'ont connu, il suit les traces de ses pensées; il rassemble dans
+les conversations le génie d'un grand homme. Ainsi voyageoient autrefois
+les Pythagore, et les Platon, lorsqu'ils alloient dans l'Orient étudier
+ces colonnes, archives des nations et monuments des découvertes
+antiques. Descartes, à leur exemple, ramasse tout ce qui peut
+l'instruire. Mais tant d'idées acquises dans ses voyages ne lui auroient
+encore servi de rien, s'il n'avoit eu l'art de se les approprier par des
+méditations profondes; art si nécessaire au philosophe, si inconnu au
+vulgaire, et peut-être si étranger à l'homme. En effet, qu'est-ce que
+méditer? C'est ramener au dedans de nous notre existence répandue tout
+entière au dehors; c'est nous retirer de l'univers pour habiter dans
+notre âme; c'est anéantir toute l'activité des sens pour augmenter
+celle de la pensée; c'est rassembler en un point toutes les forces de
+l'esprit; c'est mesurer le temps, non plus par le mouvement et par
+l'espace, mais par la succession lente ou rapide des idées. Ces
+méditations, dans Descartes, avoient tourné en habitude[7]; elles
+le suivoient partout: dans les voyages, dans les camps, dans les
+occupations les plus tumultueuses, il avoit toujours un asile prêt où
+son âme se retiroit au besoin. C'étoit là qu'il appeloit ses idées;
+elles accouroient en foule: la méditation les faisoit naître, l'esprit
+géométrique venoit les enchaîner. Dès sa jeunesse il s'étoit avidement
+attaché aux mathématiques, comme au seul objet qui lui présentoit
+l'évidence[8]. C'étoit là que son âme se reposoit de l'inquiétude qui
+la tourmentoit partout ailleurs. Mais, dégoûté bientôt de spéculations
+abstraites, le désir de se rapprocher des hommes le rentraînoit à
+l'étude de la nature. Il se livroit à toutes les sciences: il n'y
+trouvoit pas la certitude de la géométrie, qu'elle ne doit qu'à la
+simplicité de son objet; mais il y transportoit du moins la méthode des
+géomètres. C'est d'elle qu'il apprenoit à fixer toujours le sens des
+termes, et à n'en abuser jamais; à décomposer l'objet de son étude,
+à lier les conséquences aux principes; à remonter par l'analyse, à
+descendre par la synthèse. Ainsi l'esprit géométrique affermissoit sa
+marche; mais le courage et l'esprit d'indépendance brisoient devant lui
+les barrières pour lui frayer des routes. Il étoit né avec l'audace qui
+caractérise le génie; et sans doute les événements dont il avoit été
+témoin, les grands spectacles de liberté qu'il avoit vus en Allemagne,
+en Hollande, dans la Hongrie et dans la Bohème, avoient contribué à
+développer encore en lui cette fierté d'esprit naturelle. Il osa donc
+concevoir l'idée de s'élever contre les tyrans de la raison. Mais, avant
+de détruire tous les préjugés qui étoient sur la terre, il falloit
+commencer par les détruire en lui-même. Comment y parvenir? comment
+anéantir des formes qui ne sont point notre ouvrage, et qui sont le
+résultat nécessaire de mille combinaisons faites sans nous? Il falloit,
+pour ainsi dire, détruire son âme et la refaire. Tant de difficultés
+n'effrayèrent point Descartes. Je le vois, pendant près de dix ans,
+luttant contre lui-même pour secouer toutes ses opinions. Il demande
+compte à ses sens de toutes les idées qu'ils ont portées dans son âme;
+il examine tous les tableaux de son imagination, et les compare avec
+les objets réels; il descend dans l'intérieur de ses perceptions, qu'il
+analyse; il parcourt le dépôt de sa mémoire, et juge tout ce qui y est
+rassemblé. Partout il poursuit le préjugé, il le chasse de retraite en
+retraite; son entendement, peuplé auparavant d'opinions et d'idées,
+devient un désert immense, mais où désormais la vérité peut entrer[9].
+
+Voilà donc la révolution faite dans l'âme de Descartes: voilà ses idées
+anciennes détruites. Il ne s'agit plus que d'en créer d'autres. Car,
+pour changer les nations, il ne suffit point d'abattre; il faut
+reconstruire. Dès ce moment, Descartes ne pense plus qu'à élever une
+philosophie nouvelle. Tout l'y invite; les exhortations de ses amis, le
+désir de combler le vide qu'il avoit fait dans ses idées, je ne sais
+quel instinct qui domine le grand homme, et, plus que tout cela,
+l'ambition de faire des découvertes dans la nature, pour rendre les
+hommes moins misérables ou plus heureux. Mais, pour exécuter un pareil
+dessein, il sentit qu'il falloit se cacher. Hommes du monde, si fiers
+de votre politesse et de vos avantages, souffrez que je vous dise la
+vérité; ce n'est jamais parmi vous que l'on fera ni que l'on pensera
+de grandes choses. Vous polissez l'esprit, mais vous énervez le génie.
+Qu'a-t-il besoin de vos vains ornements? Sa grandeur fait sa beauté.
+C'est dans la solitude que l'homme de génie est ce qu'il doit être;
+c'est là qu'il rassemble toutes les forces de son âme. Auroit-il besoin
+des hommes? N'a-t-il pas avec lui la nature? et il ne la voit point
+à travers les petites formes de la société, mais dans sa grandeur
+primitive, dans sa beauté originale et pure. C'est dans la solitude
+que toutes les heures laissent une trace, que tous les instants sont
+représentés par une pensée, que le temps est au sage, et le sage à
+lui-même. C'est dans la solitude surtout que l'âme a toute la vigueur
+de l'indépendance. Là elle n'entend point le bruit des chaînes que le
+despotisme et la superstition secouent sur leurs esclaves: elle
+est libre comme la pensée de l'homme qui existeroit seul. Cette
+indépendance, après la vérité, étoit la plus grande passion de
+Descartes. Ne vous en étonnez point; ces deux passions tiennent l'une à
+l'autre. La vérité est l'aliment d'une âme fière et libre, tandis que
+l'esclave n'ose même lever les yeux jusqu'à elle. C'est cet amour de la
+liberté qui engage Descartes à fuir tous les engagements, à rompre tous
+les petits liens de société, à renoncer à ces emplois qui ne sont trop
+souvent que les chaînes de l'orgueil. Il falloit qu'un homme comme lui
+ne fût qu'à la nature et au genre humain. Descartes ne fut donc ni
+magistrat, ni militaire, ni homme de cour[10]. Il consentit à n'être
+qu'un philosophe, qu'un homme de génie, c'est-à-dire rien aux yeux du
+peuple. Il renonce même à son pays; il choisit une retraite dans la
+Hollande. C'est dans le séjour de la liberté qu'il va fonder une
+philosophie libre. Il dit adieu à ses parents, à ses amis, à sa patrie;
+il part[11]. L'amour de la vérité n'est plus dans son coeur un sentiment
+ordinaire; c'est un sentiment religieux qui élève et remplit son âme.
+Dieu, la nature, les hommes, voilà quels vont être, le reste de sa vie,
+les objets de ses pensées. Il se consacre à cette occupation aux pieds
+des autels. O jour, ô moment remarquable dans l'histoire de l'esprit
+humain! Je crois voir Descartes, avec le respect dont il étoit pénétré
+pour la Divinité, entrer dans le temple, et s'y prosterner. Je crois
+l'entendre dire à Dieu: O Dieu, puisque tu m'as créé, je ne veux point
+mourir sans avoir médité sur tes ouvrages. Je vais chercher la vérité,
+si tu l'as mise sur la terre. Je vais me rendre utile à l'homme, puisque
+je suis homme. Soutiens ma foiblesse, agrandis mon esprit, rends-le
+digne de la nature et de toi. Si tu permets que j'ajoute à la perfection
+des hommes, je te rendrai grâce en mourant, et ne me repentirai point
+d'être né.
+
+Je m'arrête un moment: l'ouvrage de la nature est achevé. Elle a préparé
+avant la naissance de Descartes tout ce qui devoit influer sur lui; elle
+lui a donné les prédécesseurs dont il avoit besoin; elle a jeté dans son
+sein les semences qui devoient y germer; elle a établi entre son esprit
+et son âme les rapports nécessaires; elle a fait passer sous ses yeux
+tous les grands spectacles et du monde physique et du monde moral; elle
+a rassemblé autour de lui, ou dans lui, tous les ressorts; elle a mis
+dans sa main tous les instruments: son travail est fini. Ici commence
+celui de Descartes. Je vais faire l'histoire de ses pensées: on verra
+une espèce de création; elle embrassera tout ce qui est; elle présentera
+une machine immense, mue avec peu de ressorts: on y trouvera le grand
+caractère de la simplicité, l'enchaînement de toutes les parties, et
+souvent, comme dans la nature physique, un ordre réel caché sous un
+désordre apparent.
+
+Je commence par où il a commencé lui-même. Avant de mettre la main à
+l'édifice, il faut jeter les fondements; il faut creuser jusqu'à la
+source de la vérité; il faut établir l'évidence, et distinguer son
+caractère. Nous avons vu Descartes renverser toutes les fausses
+opinions qui étoient dans son âme; il fait plus, il s'élève à un doute
+universel[12]. Celui qui s'est trompé une fois peut se tromper toujours.
+Aussitôt les cieux, la terre, les figures, les sons, les couleurs, son
+corps même, et les sens avec lesquels il voyage dans l'univers, tout
+s'anéantit à ses yeux. Rien n'est assuré, rien n'existe. Dans ce doute
+général, où trouver un point d'appui? Quelle première vérité servira de
+base à toutes les vérités? Pour Dieu, cette première vérité est partout.
+Descartes la trouve dans son doute même. Puisque je doute, je pense;
+puisque je pense, j'existe. Mais à quelle marque la reconnoît-il? A
+l'empreinte de l'évidence. Il établit donc pour principe de ne regarder
+comme vrai que ce qui est évident, c'est-à-dire ce qui est clairement
+contenu dans l'idée de l'objet qu'il contemple. Tel est ce fameux doute
+philosophique de Descartes. Tel est le premier pas qu'il fait pour en
+sortir, et la première règle qu'il établit. C'est cette règle qui a fait
+la révolution de l'esprit humain. Pour diriger l'entendement, il joint
+l'analyse au doute. Décomposer les questions et les diviser en plusieurs
+branches; avancer par degrés des objets les plus simples aux plus
+composés, et des plus connus aux plus cachés; combler l'intervalle
+qui est entre les idées éloignées et le remplir par toutes les idées
+intermédiaires; mettre dans ces idées un tel enchaînement que toutes se
+déduisent aisément les unes des autres, et que les énoncer, ce soit pour
+ainsi dire les démontrer; voilà les autres règles qu'il a établies, et
+dont il a donné l'exemple[13]. On entrevoit déjà toute la marche de sa
+philosophie. Puisqu'il faut commencer par ce qui est évident et simple,
+il établira des principes qui réunissent ce double caractère. Pour
+raisonner sur la nature, il s'appuiera sur des axiomes, et déduira des
+causes générales tous les effets particuliers. Ne craignons pas de
+l'avouer, Descartes a tracé un plan trop élevé pour l'homme; ce génie
+hardi a eu l'ambition de connoître comme Dieu même connoît, c'est-à-dire
+par les principes: mais sa méthode n'en est pas moins la créatrice de
+la philosophie. Avant lui, il n'y avoit qu'une logique de mots. Celle
+d'Aristote apprenoit plus à définir et à diviser qu'à connoître; à tirer
+les conséquences, qu'à découvrir les principes. Celle des scolastiques,
+absurdement subtile, laissoit les réalités pour s'égarer dans des
+abstractions barbares. Celle de Raimond Lulle n'étoit qu'un assemblage
+de caractères magiques pour interroger sans entendre, et répondre sans
+être entendu. C'est Descartes qui créa cette logique intérieure de
+l'âme, par laquelle l'entendement se rend compte à lui-même de toutes
+ses idées, calcule sa marche, ne perd jamais de vue le point d'où il
+part et le terme où il veut arriver; esprit de raison plutôt que de
+raisonnement, et qui s'applique à tous les arts comme à toutes les
+sciences.
+
+Sa méthode est créée: il a fait comme ces grands architectes qui,
+concevant des ouvrages nouveaux, commencent par se faire de nouveaux
+instruments et des machines nouvelles. Aidé de ce secours, il entre
+dans la métaphysique. Il y jette d'abord un regard. Qu'aperçoit-il? une
+audace puérile de l'esprit humain, des êtres imaginaires, des rêveries
+profondes, des mots barbares; car, dans tous les temps, l'homme, quand
+il n'a pu connoître, a créé des signes pour représenter des idées qu'il
+n'avoit pas, et il a pris ces signes pour des connoissances. Descartes
+vit d'un coup d'oeil ce que devoit être la métaphysique. Dieu, l'âme, et
+les principes généraux des sciences, voilà ses objets[14]. Je m'élève
+avec lui jusqu'à la première cause. Newton la chercha dans les mondes;
+Descartes la cherche dans lui-même. Il s'étoit convaincu de l'existence
+de son âme; il avoit senti en lui l'être qui pense, c'est-à-dire l'être
+qui doute, qui nie, qui affirme, qui conçoit, qui veut, qui a des
+erreurs, qui les combat. Cet être intelligent est donc sujet à des
+imperfections. Mais toute idée d'imperfection suppose l'idée d'un être
+plus parfait. De l'idée du parfait naît l'idée de l'infini. D'où lui
+naît cette idée? Comment l'homme, dont les facultés sont si bornées,
+l'homme qui passe sa vie à tourner dans l'intérieur d'un cercle étroit,
+comment cet être si foible a-t-il pu embrasser et concevoir l'infini?
+Cette idée ne lui est-elle pas étrangère? ne suppose-t-elle pas hors de
+lui un être qui en soit le modèle et le principe? Cet être n'est-il pas
+Dieu? Toutes les autres idées claires et distinctes que l'homme trouve
+en lui ne renferment que l'existence possible de leur objet: l'idée
+seule de l'être parfait renferme une existence nécessaire. Cette idée
+est pour Descartes le commencement de la grande chaîne. Si tous les
+êtres créés sont une émanation du premier être, si toutes les lois qui
+font l'ordre physique et l'ordre moral sont, ou des rapports nécessaires
+que Dieu a vus, ou des rapports qu'il a établis librement, en
+connoissant ce qui est le plus conforme à ses attributs, on connoîtra
+les lois primitives de la nature. Ainsi la connoissance de tous les
+êtres se trouve enchaînée à celle du premier. C'est elle aussi qui
+affermit la marche de l'esprit humain, et sert de base à l'évidence;
+c'est elle qui, en m'apprenant que la vérité éternelle ne peut me
+tromper, m'ordonne de regarder comme vrai tout ce que ma raison me
+présentera comme évident.
+
+Appuyé de ce principe, et sûr de sa marche, Descartes passe à l'analyse
+de son âme. Il a remarqué que, dans son doute, l'étendue, la figure et
+le mouvement s'anéantissoient pour lui. Sa pensée seule demeuroit;
+seule elle restoit immuablement attachée à son être, sans qu'il lui fût
+possible de l'en séparer. Il peut donc concevoir distinctement que sa
+pensée existe, sans que rien n'existe autour de lui. L'âme se conçoit
+donc sans le corps. De là naît la distinction de l'être pensant et de
+l'être matériel. Pour juger de la nature des deux substances, Descartes
+cherche une propriété générale dont toutes les autres dépendent: c'est
+l'étendue dans la matière; dans l'âme, c'est la pensée. De l'étendue
+naissent la figure et le mouvement; de la pensée naît la faculté de
+sentir, de vouloir, d'imaginer. L'étendue est divisible de sa nature;
+la pensée, simple et indivisible. Comment ce qui est simple
+appartiendroit-il à un être composé de parties? comment des milliers
+d'éléments, qui forment un corps, pourroient-ils former une perception
+ou un jugement unique? Cependant il existe une chaîne secrète entre
+l'âme et le corps. L'âme n'est-elle que semblable au pilote qui dirige
+le vaisseau? Non; elle fait un tout avec le vaisseau qu'elle gouverne.
+C'est donc de l'étroite correspondance qui est entre les mouvements de
+l'un et les sensations ou pensées de l'autre, que dépend la liaison de
+ces deux principes si divisés et si unis[15]. C'est ainsi que Descartes
+tourne autour de son être, et examine tout ce qui le compose. Nourri
+d'idées intellectuelles, et détaché de ses sens, c'est son âme qui le
+frappe le plus. Voici une pensée faite pour étonner le peuple, mais que
+le philosophe concevra sans peine. Descartes est plus sûr de l'existence
+de son âme que de celle de son corps. En effet, que sont toutes les
+sensations, sinon un avertissement éternel pour l'âme qu'elle existe?
+Peut-elle sortir hors d'elle-même sans y rentrer à chaque instant par la
+pensée? Quand je parcoure tous les objets de l'univers, ce n'est jamais
+que ma pensée que j'aperçois. Mais comment cette âme franchit-elle
+l'intervalle immense qui est entre elle et la matière? Ici Descartes
+reprend son analyse et le fil de sa méthode. Pour juger s'il existe des
+corps, il consulte d'abord ses idées. Il trouve dans son âme les idées
+générales d'étendue, de grandeur, de figure, de situation, de mouvement,
+et une foule de perceptions particulières. Ces idées lui apprennent bien
+l'existence de la matière, comme objet mathématique, mais ne lui disent
+rien de son existence physique et réelle. Il interroge ensuite son
+imagination. Elle lui offre une suite de tableaux où des corps sont
+représentés; sans doute l'original de ces tableaux existe, mais ce n'est
+encore qu'une probabilité. Il remonte jusqu'à ses sens. Ce sont eux qui
+font la communication de l'âme et de l'univers; ou plutôt ce sont eux
+qui créent l'univers pour l'âme. Ils lui portent chaque portion du monde
+en détail; par une métamorphose rapide, la sensation devient idée, et
+l'âme voit dans cette idée, comme dans un miroir, le monde qui est hors
+d'elle. Les sens sont donc les messagers de l'âme. Mais quelle foi
+peut-elle ajouter à leur rapport? Souvent ce rapport la trompe.
+Descartes remonte alors jusqu'à Dieu. D'un côté, la véracité de l'Être
+suprême; de l'autre, le penchant irrésistible de l'homme à rapporter ses
+sensations à des objets réels qui existent hors de lui: voilà les motifs
+qui le déterminent, et il se ressaisit de l'univers physique qui lui
+échappoit.
+
+Ferai-je voir ce grand homme, malgré la circonspection de sa marche,
+s'égarant dans la métaphysique, et créant son système des idées innées?
+Mais cette erreur même tenoit à son génie. Accoutumé à des méditations
+profondes, habitué à vivre loin des sens, à chercher dans son âme
+ou dans l'essence de Dieu, l'origine, l'ordre et le fil de ses
+connoissances, pouvoit-il soupçonner que l'âme fût entièrement
+dépendante des sens pour les idées? N'étoit-il pas trop avilissant
+pour elle qu'elle ne fût occupée qu'à parcourir le monde physique pour
+ramasser les matériaux de ses connoissances, comme le botaniste qui
+cueille ses végétaux, ou à extraire des principes de ses sensations,
+comme le chimiste qui analyse les corps? Il étoit réservé à Locke de
+nous donner sur les idées le vrai système de la nature, en développant
+un principe connu par Aristote et saisi par Bacon, mais dont Locke n'est
+pas moins le créateur, car un principe n'est créé que lorsqu'il est
+démontré aux hommes. Qui nous démontrera de même ce que c'est que l'âme
+des bêtes? quels sont ces êtres singuliers, si supérieurs aux végétaux
+par leurs organes, si inférieurs à l'homme par leurs facultés? quel
+est ce principe qui, sans leur donner la raison, produit en eux des
+sensations, du mouvement et de la vie? Quelque parti que l'on embrasse,
+la raison se trouble, la dignité de l'homme s'offense, ou la religion
+s'épouvante. Chaque système est voisin d'une erreur; chaque route est
+sur le bord d'un précipice. Ici Descartes est entraîné, par la force
+des conséquences et l'enchaînement de ses idées, vers un système aussi
+singulier que hardi, et qui est digne au moins de la grandeur de Dieu.
+En effet, quelle idée plus sublime que de concevoir une multitude
+innombrable de machines à qui l'organisation tient lieu de principe
+intelligent; dont tous les ressorts sont différents, selon les
+différentes espèces et les différents buts de la création; où tout est
+prévu, tout combiné pour la conservation et la reproduction des êtres;
+où toutes les opérations sont le résultat toujours sûr des lois du
+mouvement; où toutes les causes qui doivent produire des millions
+d'effets sont arrangées jusqu'à la fin des siècles, et ne dépendent que
+de la correspondance et de l'harmonie de quelque partie de matière?
+Avouons-le, ce système donne la plus grande idée de l'art de l'éternel
+géomètre, comme l'appeloit Platon. C'est ce même caractère de grandeur
+que l'on a retrouvé depuis dans l'harmonie préétablie de Leibnitz,
+caractère plus propre que tout autre à séduire les hommes de génie, qui
+aiment mieux voir tout en un instant dans une grande idée, que de se
+traîner sur des détails d'observations et sur quelques vérités éparses
+et isolées.
+
+Descartes s'est élevé à Dieu, est descendu dans son âme, a saisi sa
+pensée, l'a séparée de la matière, s'est assuré qu'il existoit des corps
+hors de lui. Sûr de tous les principes de ses connoissances, il va
+maintenant s'élancer dans l'univers physique; il va le parcourir,
+l'embrasser, le connoître: mais auparavant il perfectionne l'instrument
+de la géométrie, dont il a besoin. C'est ici une des parties les plus
+solides de la gloire de Descartes; c'est ici qu'il a tracé une route qui
+sera éternellement marquée dans l'histoire de l'esprit humain. L'algèbre
+étoit créée depuis longtemps. Cette géométrie métaphysique, qui exprime
+tous les rapports par des signes universels, qui facilite le calcul
+en le généralisant, opère sur les quantités inconnues comme si elles
+étoient connues, accélère la marche et augmente l'étendue de l'esprit
+en substituant un signe abrégé à des combinaisons nombreuses; cette
+science, inventée par les Arabes, ou du moins transportée par eux en
+Espagne, cultivée par les Italiens, avoit été agrandie et perfectionnée
+par un Français: mais, malgré les découvertes importantes de l'illustre
+Viète, malgré un pas ou deux qu'on avoit faits après lui en Angleterre,
+il restoit encore beaucoup à découvrir. Tel étoit le sort de Descartes,
+qu'il ne pouvoit approcher d'une science sans qu'aussitôt elle ne prît
+une face nouvelle. D'abord il travaille sur les méthodes de l'analyse
+pure: pour soulager l'imagination, il diminue le nombre des signes; il
+représente par des chiffres les puissances des quantités, et simplifie,
+pour ainsi dire, le mécanisme algébrique. Il s'élève ensuite plus
+haut: il trouve sa fameuse méthode des _indéterminées_, artifice plein
+d'adresse, où l'art, conduit par le génie, surprend la vérité en
+paraissant s'éloigner d'elle; il apprend à connoître le nombre et la
+nature des racines dans chaque équation par la combinaison successive
+des signes; règle aussi utile que simple, que la jalousie et l'ignorance
+ont attaquée, que la rivalité nationale, a disputée à Descartes, et qui
+n'a été démontrée que depuis quelques années[A]. C'est ainsi que les
+grands hommes découvrent, comme par inspiration, des vérités que les
+hommes ordinaires n'entendent quelquefois qu'au bout de cent ans de
+pratique et d'étude; et celui qui démontre ces vérités après eux
+acquiert encore une gloire immortelle. L'algèbre ainsi perfectionnée,
+il restoit un pas plus difficile à faire. La méthode d'Apollonius et
+d'Archimède, qui fut celle de tous les anciens géomètres, exacte
+et rigoureuse pour les démonstrations, étoit peu utile pour les
+découvertes. Semblable à ces machines qui dépensent une quantité
+prodigieuse de forces pour peu de mouvement, elle consumoit l'esprit
+dans un détail d'opérations trop compliquées, et le traînoit lentement
+d'une vérité à l'autre. Il falloit une méthode plus rapide; il falloit
+un instrument qui élevât le géomètre à une hauteur d'où il pût dominer
+sur toutes ses opérations, et, sans fatiguer sa vue, voir d'un coup
+d'oeil des espaces immenses se resserrer comme en un point: cet
+instrument, c'est Descartes qui l'a créé; c'est l'application de
+l'algèbre à la géométrie. Il commença donc par traduire les lignes, les
+surfaces et les solides en caractères algébriques; mais ce qui étoit
+l'effort du génie, c'étoit, après la résolution du problème, de traduire
+de nouveau les caractères algébriques en figures. Je n'entreprendrai
+point de détailler les admirables découvertes sur lesquelles est fondée
+cette analyse créée par Descartes. Ces vérités abstraites et pures,
+faites pour être mesurées par le compas, échappent au pinceau de
+l'éloquence; et j'affoiblirois l'éloge d'un grand homme en cherchant à
+peindre ce qui ne doit être que calculé. Contentons-nous de remarquer
+ici que, par son analyse, Descartes fit faire plus de progrès à la
+géométrie qu'elle n'en avoit fait depuis la création du monde. Il
+abrégea les travaux, il multiplia les forces, il donna une nouvelle
+marche à l'esprit humain. C'est l'analyse qui a été l'instrument de
+toutes les grandes découvertes des modernes; c'est l'analyse qui, dans
+les mains des Leibnitz, des Newton et des Bernoulli, a produit cette
+géométrie nouvelle et sublime qui soumet l'infini au calcul: voilà
+l'ouvrage de Descartes. Quel est donc cet homme extraordinaire qui a
+laissé si loin de lui tous les siècles passés, qui a ouvert de nouvelles
+routes aux siècles à venir, et qui dans le sien avoit à peine trois
+hommes qui fussent en état de l'entendre? Il est vrai qu'il avoit
+répandu sur toute sa géométrie une certaine obscurité: soit qu'accoutumé
+à franchir d'un saut des intervalles immenses, il ne s'aperçût pas
+seulement de toutes les idées intermédiaires qu'il supprimoit, et qui
+sont des points d'appui nécessaires à la foiblesse; soit que son dessein
+fût de secouer l'esprit humain, et de l'accoutumer aux grands efforts;
+soit enfin que, tourmenté par des rivaux jaloux et foibles, il voulût
+une fois les accabler de son génie, et les épouvanter de toute la
+distance qui étoit entre eux et lui[16].
+
+[Note A: Voyez les Mémoires de l'Académie des sciences, année 1741.]
+
+Mais ce qui prouve le mieux toute l'étendue de l'esprit de Descartes,
+c'est qu'il est le premier qui ait conçu la grande idée de réunir toutes
+les sciences, et de les faire servir à la perfection l'une de l'autre.
+On a vu qu'il avoit transporté dans sa logique la méthode des géomètres;
+il se servit de l'analyse logique pour perfectionner l'algèbre; il
+appliqua ensuite l'algèbre à la géométrie, la géométrie et l'algèbre à
+la mécanique, et ces trois sciences combinées ensemble à l'astronomie.
+C'est donc à lui qu'on doit les premiers essais de l'application de la
+géométrie à la physique; application qui a créé encore une science toute
+nouvelle. Armé de tant de forces réunies, Descartes marche à la nature;
+il entreprend de déchirer ses voiles, et d'expliquer le système du
+monde. Voici un nouvel ordre de choses: voici des tableaux plus grands
+peut-être que ceux que présente l'histoire de toutes les nations et de
+tous les empires[17].
+
+Qu'on me donne de la matière et du mouvement, dit Descartes, et je vais
+créer un monde. D'abord il s'élève par la pensée vers les cieux, et de
+là il embrasse l'univers d'un coup d'oeil; il voit le monde entier comme
+une seule et immense machine, dont les roues et les ressorts ont été
+disposés au commencement, de la manière la plus simple, par une main
+éternelle. Parmi cette quantité effroyable de corps et de mouvements,
+il cherche la disposition des centres. Chaque corps a son centre
+particulier, chaque système a son centre général. Sans doute aussi il y
+a un centre universel, autour duquel sont rangés tous les systèmes de la
+nature. Mais où est-il, et dans quel point de l'espace? Descartes place
+dans le soleil le centre du système auquel nous sommes attachés. Ce
+système est une des roues de la machine: le soleil est le point d'appui.
+Cette grande roue embrasse dix-huit cent millions de lieues dans sa
+circonférence, à ne compter que jusqu'à l'orbe de Saturne. Que seroit-ce
+si on pouvoit suivre la marche excentrique des comètes! Cette roue de
+l'univers doit communiquer à une roue voisine, dont la circonférence est
+peut-être plus grande encore; celle-ci communique à une troisième, cette
+troisième à une autre, et ainsi de suite dans une progression infinie,
+jusqu'à celles qui sont bornées par les dernières limites de l'espace.
+Toutes, par la communication du mouvement, se balancent et se
+contre-balancent, agissent et réagissent l'une sur l'autre, se servent
+mutuellement de poids et de contre-poids, d'où résulte l'équilibre de
+chaque système, et, de chaque équilibre particulier, l'équilibre du
+monde. Telle est l'idée de cette grande machine, qui s'étend à plus de
+centaines de millions de lieues que l'imagination n'en peut concevoir et
+dont toutes les roues sont des mondes combinés les uns avec les autres.
+
+C'est cette machine que Descartes conçoit, et qu'il entreprend de créer
+avec trois lois de mécanique. Mais auparavant il établit les propriétés
+générales de l'espace, de la matière et du mouvement. D'abord, comme
+toutes les parties sont enchaînées, que nulle part le mécanisme n'est
+interrompu, et que la matière seule peut agir sur la matière, il faut
+que tout soit plein. Il admet donc un fluide immense et continu, qui
+circule entre les parties solides de l'univers; ainsi le vide est
+proscrit de la nature. L'idée de l'espace est nécessairement liée à
+celle de l'étendue, et Descartes confond l'idée de l'étendue avec celle
+de la matière: car on peut dépouiller successivement les corps de toutes
+leurs qualités; mais l'étendue y restera, sans qu'on puisse jamais l'en
+détacher. C'est donc l'étendue qui constitue la matière, et c'est la
+matière qui constitue l'espace. Mais où sont les bornes de l'espace?
+Descartes ne les conçoit nulle part, parce que l'imagination peut
+toujours s'étendre au-delà. L'univers est donc illimité: il semble que
+l'âme de ce grand homme eût été trop resserrée par les bornes du monde;
+il n'ose point les fixer. Il examine ensuite les lois du mouvement: mais
+qu'est-ce que le mouvement? c'est le plus grand phénomène de la nature,
+et le plus inconnu. Jamais l'homme ne saura comment le mouvement d'un
+corps peut passer dans un autre. Il faut donc se borner à connoître par
+quelles lois générales il se distribue, se conserve ou se détruit; et
+c'est ce que personne n'avoit cherché avant Descartes. C'est lui qui le
+premier a généralisé tous les phénomènes, a comparé tous les résultats
+et tous les effets, pour en extraire ces lois primitives: et puisque
+dans les mers, sur la terre et dans les cieux, tout s'opère par le
+mouvement, n'étoit-ce pas remettre aux hommes la clef de la nature? Il
+se trompa, je le sais; mais, malgré son erreur, il n'en est pas moins
+l'auteur des lois du mouvement: car, pendant trente siècles, les
+philosophes n'y avoient pas même pensé; et dès qu'il en eut donné de
+fausses, on s'appliqua à chercher les véritables. Trois mathématiciens
+célèbres les trouvèrent en même temps: c'étoit l'effet de ses
+recherches et de la secousse qu'il avoit donnée aux esprits. Du
+mouvement il passe à la matière, chose aussi incompréhensible pour
+l'homme. Il admet une matière primitive, unique, élémentaire, source
+et principe de tous les êtres, divisée et divisible à l'infini; qui se
+modifie par le mouvement; qui se compose et se décompose; qui végète ou
+s'organise; qui, par l'activité rapide de ses parties, devient fluide;
+qui, par leur repos, demeure inactive et lente; qui circule sans cesse
+dans des moules et des filières innombrables, et, par l'assemblage des
+formes, constitue l'univers: c'est avec cette matière qu'il entreprend
+de créer un monde. Je n'entrerai point dans le détail de cette création.
+Je ne peindrai point ces trois éléments si connus, formés par des
+millions de particules entassées, qui se heurtent, se froissent et se
+brisent; ces éléments emportés d'un mouvement rapide autour de divers
+centres, et marchant par tourbillons; la force centrifuge qui naît
+du mouvement circulaire; chaque élément qui se place à différentes
+distances, à raison de sa pesanteur; la matière la plus déliée qui se
+précipite vers les centres et y va former des soleils; la plus
+massive rejetée vers les circonférences; les grands tourbillons qui
+engloutissent les tourbillons voisins trop foibles pour leur résister,
+et les emportent dans leurs cours; tous ces tourbillons roulant dans
+l'espace immense, et chacun en équilibre, à raison de leur masse et de
+leur vitesse. C'est au physicien plutôt qu'à l'orateur à donner l'idée
+de ce système, que l'Europe adopta avec transport, qui a présidé si
+long-temps au mouvement des cieux, et qui est aujourd'hui tout-à-fait
+renversé. En vain les hommes les plus savants du siècle passé et
+du nôtre, en vain les Huygens, les Bulfinger, les Malebranche, les
+Leibnitz, les Kircher et les Bernoulli ont travaillé à réparer ce grand
+édifice; il menaçoit ruine de toutes parts, et il a fallu l'abandonner.
+Gardons-nous cependant de croire que ce système, tel qu'il est, ne soit
+pas l'ouvrage d'un génie extraordinaire. Personne encore n'avoit conçu
+une machine aussi grande ni aussi vaste; personne n'avoit eu l'idée de
+rassembler toutes les observations faites dans tous les siècles, et d'en
+bâtir un système général du monde; personne n'avoit fait un usage aussi
+beau des lois de l'équilibre et du mouvement; personne, d'un petit
+nombre de principes simples, n'avoit tiré une foule de conséquences si
+bien enchaînées. Dans un temps où les lois du mécanisme étoient si peu
+connues, où les observations astronomiques étoient si imparfaites,
+il est beau d'avoir même ébauché l'univers. D'ailleurs tout sembloit
+inviter l'homme à croire que c'étoit là le système de la nature; du
+moins le mouvement rapide de toutes les sphères, leur rotation sur leur
+propre centre, leurs orbes plus ou moins réguliers autour d'un centre
+commun, les lois de l'impulsion établies et connues dans tous les
+corps qui nous environnent, l'analogie de la terre avec les cieux,
+l'enchaînement de tous les corps de l'univers, enchaînement qui doit
+être formé par des liens physiques et réels, tout semble nous dire que
+les sphères célestes communiquent ensemble, et sont entraînées par un
+fluide invisible et immense qui circule autour d'elles. Mais quel est
+ce fluide? quelle est cette impulsion? quelles sont les causes qui la
+modifient, qui l'altèrent et qui la changent? comment toutes ces causes
+se combinent ou se divisent-elles pour produire les plus étonnants
+effets? C'est ce que Descartes ne nous apprend pas, c'est ce que l'homme
+ne saura peut-être jamais bien; car la géométrie, qui est le plus grand
+instrument dont on se serve aujourd'hui dans la physique, n'a de prise
+que sur les objets simples. Aussi Newton, tout grand qu'il étoit, a été
+obligé de simplifier l'univers pour le calculer. Il a fait mouvoir tous
+les astres dans des espaces libres: dès lors plus de fluide, plus de
+résistances, plus de frottements; les liens qui unissent ensemble toutes
+les parties du monde ne sont plus que des rapports de gravitation, des
+êtres purement mathématiques. Il faut en convenir, un tel univers est
+bien plus aisé à calculer que celui de Descartes, où toute action est
+fondée sur un mécanisme. Le newtonien, tranquille dans son cabinet,
+calcule la marche des sphères d'après un seul principe qui agit toujours
+d'une manière uniforme. Que la main du génie qui préside à l'univers
+saisisse le géomètre et le transporte tout-à-coup dans le monde de
+Descartes: Viens, monte, franchis l'intervalle qui te sépare des cieux,
+approche de Mercure, passe l'orbe de Vénus, laisse Mars derrière toi,
+viens te placer entre Jupiter et Saturne; te voilà à quatre-vingt mille
+diamètres de ton globe. Regarde maintenant: vois-tu ces grands corps qui
+de loin te paroissent mus d'une manière uniforme? Vois leurs agitations
+et leurs balancements, semblables à ceux d'un vaisseau tourmenté par la
+tempête, dans un fluide qui presse et qui bouillonne; vois et calcule,
+si tu peux, ces mouvements. Ainsi, quand le système de Descartes n'eût
+point été aussi défectueux, ni celui de Newton aussi admirable, les
+géomètres devoient, par préférence, embrasser le dernier; et ils l'ont
+fait. Quelle main plus hardie, profitant des nouveaux phénomènes connus
+et des découvertes nouvelles, osera reconstruire avec plus d'audace et
+de solidité ces tourbillons que Descartes lui-même n'éleva que d'une
+main foible? ou, rapprochant deux empires divisés, entreprendra de
+réunir l'attraction avec l'impulsion, en découvrant la chaîne qui les
+joint? ou peut-être nous apportera une nouvelle loi de la nature,
+inconnue jusqu'à ce jour, qui nous rende compte également et des
+phénomènes des cieux et de ceux de la terre? Mais l'exécution de ce
+projet est encore reculée. Au siècle de Descartes, il n'étoit pas temps
+d'expliquer le système du monde; ce temps n'est pas venu pour nous.
+Peut-être l'esprit humain n'est-il qu'à son enfance. Combien de siècles
+faudra-t-il encore pour que cette grande entreprise vienne à sa
+maturité! Combien de fois faudra-t-il que les comètes les plus éloignées
+se rapprochent de nous, et descendent dans la partie inférieure de leurs
+orbites! Combien faudra-t-il découvrir, dans le monde planétaire, ou
+de satellites nouveaux, ou de nouveaux phénomènes des satellites déjà
+connus! combien de mouvements irréguliers assigner à leurs véritables
+causes! combien perfectionner les moyens d'étendre notre vue aux plus
+grandes distances, ou par la réfraction ou par la réflexion de la
+lumière! combien attendre de hasards qui serviront mieux la philosophie
+que des siècles d'observations! combien découvrir de chaînes et de fils
+imperceptibles, d'abord entre tous les êtres qui nous environnent,
+ensuite entre les êtres éloignés! Et peut-être après ces collections
+immenses de faits, fruits de deux ou trois cents siècles, combien de
+bouleversements et de révolutions ou physiques ou morales sur le globe
+suspendront encore pendant des milliers d'années les progrès de l'esprit
+humain dans cette étude de la nature! Heureux si, après ces longues
+interruptions, le genre humain renoue le fil de ses connoissances au
+point où il avoit été rompu! C'est alors peut-être qu'il sera permis
+à l'homme de penser à faire un système du monde; et que ce qui a été
+commencé dans l'Égypte et dans l'Inde, poursuivi dans la Grèce, repris
+et développé en Italie, en France, en Allemagne et en Angleterre,
+s'achèvera peut-être, ou dans les pays intérieurs de l'Afrique, ou dans
+quelque endroit sauvage de l'Amérique septentrionale ou des Terres
+australes; tandis que notre Europe savante ne sera plus qu'une solitude
+barbare, ou sera peut-être engloutie sous les flots de l'océan rejoint
+à la Méditerranée. Alors on se souviendra de Descartes, et son nom sera
+prononcé peut-être dans des lieux où aucun son ne s'est fait entendre
+depuis la naissance du monde.
+
+
+
+Il poursuit sa création: des cieux il descend sur la terre. Les mêmes
+mains qui ont arrangé et construit les corps célestes travaillent à la
+composition du globe de la terre. Toutes les parties tendent vers le
+centre. La pesanteur est l'effet de la force centrifuge du tourbillon.
+Ce fluide, qui tend à s'éloigner, pousse vers le centre tous les corps
+qui ont moins de force que lui pour s'échapper: ainsi la matière n'a par
+elle-même aucun poids. Bientôt tout devoit changer: la pesanteur est
+devenue une qualité primitive et inhérente, qui s'étend à toutes les
+distances et à tous les mondes, qui fait graviter toutes les parties les
+unes vers les autres, retient la lune dans son orbite, et fait tomber
+les corps sur la terre. On devoit faire plus, on devoit peser les
+astres; monument singulier de l'audace de l'homme! Mais toutes ces
+grandes découvertes ne sont que des calculs sur les effets. Descartes,
+plus hardi a osé chercher la cause. Il continue sa marche: l'air, fluide
+léger, élastique et transparent, se détache des parties terrestres plus
+épaisses, et se balance dans l'atmosphère; le feu naît d'une agitation
+plus vive, et acquiert son activité brûlante; l'eau devient fluide, et
+ses gouttes s'arrondissent; les montagnes s'élèvent, et les abîmes des
+mers se creusent; un balancement périodique soulève et abaisse tour à
+tour les flots et remue la masse de l'océan, depuis la surface jusqu'aux
+plus grandes profondeurs; c'est le passage de la lune au-dessus du
+méridien qui presse et resserre les torrents de fluide contenus entre la
+lune et l'océan. L'intérieur du globe s'organise, une chaleur féconde
+part du centre de la terre, et se distribue dans toutes ses parties; les
+sels, les bitumes et les soufres se composent; les minéraux naissent
+de plusieurs mélanges; les veines métalliques s'étendent; les volcans
+s'allument; l'air, dilaté dans les cavernes souterraines, éclate, et
+donne des secousses au globe. De plus grands prodiges s'opèrent: la
+vertu magnétique se déploie, l'aimant attire et repousse, il communique
+sa force, et se dirige vers les pôles du monde; le fluide électrique
+circule dans les corps, et le frottement le rend actif. Tels sont les
+principaux phénomènes du globe que nous habitons, et que Descartes
+entreprend d'expliquer. Il soulève une partie du voile qui les couvre.
+Mais ce globe est enveloppé d'une masse invisible et flottante, qui est
+entraînée du même mouvement que la terre, presse sur sa surface, et y
+attache tous les corps: c'est l'atmosphère; océan élastique, et qui,
+comme le nôtre, est sujet à des altérations et à des tempêtes; région
+détachée de l'homme, et qui, par son poids, a sur l'homme la plus grande
+influence; lieu où se rendent sans cesse les particules échappées de
+tous les êtres; assemblage des ruines de la nature, ou volatilisée par
+le feu, ou dissoute par l'action de l'air, ou pompée par le soleil;
+laboratoire immense, où toutes ces parties isolées et extraites d'un
+million de corps différents se réunissent de nouveau, fermentent, se
+composent, produisent de nouvelles formes, et offrent aux yeux ces
+météores variés qui étonnent le peuple, et que recherche le philosophe.
+Descartes, après avoir parcouru la terre, s'élève dans cette région
+[18]. Déjà on commençoit dans toute l'Europe à étudier la nature de
+l'air. Galilée le premier avoit découvert sa pesanteur. Torricelli
+avoit mesuré la pression de l'atmosphère. On l'avoit trouvée égale à un
+cylindre d'eau de même base et de trente-deux pieds de hauteur, ou à une
+colonne de vif-argent de vingt-neuf pouces. Ces expériences n'étonnent
+point Descartes: elles étoient conformes à ses principes. Il avoit
+deviné la nature avant qu'on l'eût mesurée. C'est lui qui donne à Pascal
+l'idée de sa fameuse expérience sur une haute montagne[B]; expérience
+qui confirma toutes les autres, parce qu'on vit que la colonne de
+mercure baissoit à proportion que la colonne d'air diminuoit en
+hauteur. Pourquoi Pascal n'a-t-il point avoué qu'il devoit cette idée à
+Descartes? N'étoient-ils pas tous deux assez grands pour que cet aveu
+pût l'honorer?
+
+[Note B: Le Puy de Dôme, en Auvergne.]
+
+Les propriétés de l'air, sa fluidité, sa pesanteur et son ressort
+le rendent un des agents les plus universels de la nature. De son
+élasticité naissent les vents. Descartes les examine dans leur marche.
+Il les voit naître sous l'impression du soleil, qui raréfie les vapeurs
+de l'atmosphère; suivre entre les tropiques le cours de cet astre,
+d'orient en occident; changer de direction à trente degrés de
+l'équateur; se charger de particules glacées, en traversant des
+montagnes couvertes de neiges; devenir secs et brûlants en parcourant la
+zone torride; obéir, sur les rivages de l'océan, au mouvement du flux
+et du reflux; se combiner par mille causes différentes des lieux, des
+météores et des saisons; former partout des courants, ou lents ou
+rapides, plus réguliers sur l'espace immense et libre des mers, plus
+inégaux sur la terre, où leur direction est continuellement changée par
+le choc des forêts, des villes et des montagnes, qui les brisent et qui
+les réfléchissent. Il pénètre ensuite dans les ateliers secrets de la
+nature; il voit la vapeur en équilibre se condenser en nuage; il analyse
+l'organisation des neiges et des grêles; il décompose le tonnerre,
+et assigne l'origine des tempêtes qui bouleversent les mers, ou
+ensevelissent quelquefois l'Africain et l'Arabe sous des monceaux de
+sable.
+
+Un spectacle plus riant vient s'offrir. L'équilibre des eaux suspendues
+dans le nuage s'est rompu, la verdure des campagnes est humectée, la
+nature rafraîchie se repose en silence, le soleil brille, un arc, paré
+de couleurs éclatantes, se dessine dans l'air. Descartes en cherche la
+cause; il la trouve dans l'action du soleil sur les gouttes d'eau qui
+composent la nue: les rayons partis de cet astre tombent sur la surface
+de la goutte sphérique, se brisent à leur entrée, se réfléchissent dans
+l'intérieur, ressortent, se brisent de nouveau, et vont tomber sur
+l'oeil qui les reçoit. Je ne cherche point à parer Descartes d'une
+gloire étrangère; je sais qu'avant lui Antonio de Dominis avoit expliqué
+l'arc-en-ciel par les réfractions de la lumière; mais je sais que ce
+prélat célèbre avoit mêlé plusieurs erreurs à ces vérités. Descartes
+expliqua ce phénomène d'une manière plus précise et plus vraie: il
+découvrit le premier la cause de l'arc-en-ciel extérieur; il fit voir
+qu'il dépendoit de deux réfractions et de deux réflexions combinées.
+S'il se trompa dans les raisons qu'il donne de l'arrangement des
+couleurs, c'est que l'esprit humain ne marche que pas à pas vers la
+vérité; c'est qu'on n'avoit point encore analysé la lumière; c'est qu'on
+ne savoit point alors qu'elle est composée de sept rayons primitifs, que
+chaque rayon a un degré de réfrangibilité qui lui est propre, et que
+c'est de la différence des angles sous lesquels ces rayons se brisent
+que dépend l'ordre des couleurs. Ces découvertes étoient réservées à
+Newton. Mais, quoique Descartes ne connût pas bien la nature de la
+lumière, quoiqu'il la crût une matière homogène et globuleuse répandue
+dans l'espace, et qui, poussée par le soleil, communique en un instant
+son impression jusqu'à nous; quoique la fameuse observation de Roemer
+sur les satellites de Jupiter n'eût point encore appris aux hommes que
+la lumière emploie sept à huit minutes à parcourir les trente millions
+de lieues du soleil à la terre, Descartes n'en explique pas avec moins
+de précision, et les propriétés générales de la lumière, et les lois
+qu'elle suit dans son mouvement, et son action sur l'organe de l'homme.
+Il représente la vue comme une espèce de toucher, mais un toucher d'une
+nature extraordinaire et plus parfaite, qui ne s'exerce point par le
+contact immédiat des corps, mais qui s'étend jusqu'aux extrémités de
+l'espace, va saisir ce qui est hors de l'empire de tous les autres
+sens, et unit à l'existence de l'homme l'existence des objets les plus
+éloignés. C'est par le moyen de la lumière que s'opère ce prodige. Elle
+est, pour l'homme éclairé, ce que le bâton est pour l'aveugle: par l'un,
+on voit, pour ainsi dire, avec ses mains; par l'autre, on touche avec
+ses yeux. Mais, pour que la lumière agisse sur l'oeil, il faut qu'elle
+traverse des espaces immenses; ces espaces sont semés de corps
+innombrables, les uns opaques, les autres transparents ou fluides.
+Descartes suit la lumière dans sa route, et à travers tous ces chocs: il
+la voit, dans un milieu uniforme, se mouvoir en ligne droite; il la voit
+se réfléchir sur la surface des corps solides, et toujours sous un
+angle égal à celui d'incidence; il la voit enfin, lorsqu'elle traverse
+différents milieux, changer son cours, et se briser selon différentes
+lois.
+
+La lumière, mue en ligne droite, ou réfléchie, ou brisée, parvient
+jusqu'à l'organe qui doit la recevoir. Quel est cet organe étonnant,
+prodige de la nature, où tous les objets acquièrent tour à tour une
+existence successive; où les espaces, les figures et les mouvements qui
+m'environnent sont créés; où les astres qui existent à cent millions de
+lieues deviennent comme partie de moi-même; où, dans un demi-pouce de
+diamètre, est contenu l'univers? Quelles lois président à ce mécanisme?
+quelle harmonie fait concourir au même but tant de parties différentes?
+Descartes analyse et dessine toutes ces parties, et celles qui ont
+besoin d'un certain degré de convexité pour procurer la vue, et celles
+qui se rétrécissent ou s'étendent à proportion du nombre de rayons
+qu'il faut recevoir; et ces humeurs, d'une nature comme d'une densité
+différente, où la lumière souffre trois réfractions successives; et
+cette membrane si déliée, composée des filets du nerf optique, où
+l'objet vient se peindre; et ces muscles si agiles qui impriment à
+l'oeil tous les mouvements dont il a besoin. Par le jeu rapide et
+simultané de tous ces ressorts, les rayons rassemblés viennent peindre
+sur la rétine l'image des objets; et les houppes nerveuses transmettent
+par leur ébranlement leur impression jusqu'au cerveau. Là finissent les
+opérations mécaniques, et commencent celles de l'âme. Cette peinture si
+admirable est encore imparfaite, et il faut en corriger les défauts; il
+faut apprendre à voir. L'image peinte dans l'oeil est renversée; il faut
+remettre les objets dans leur situation: l'image est double; il faut la
+simplifier. Mais vous n'aurez point encore les idées de distance,
+de figure et de grandeur; vous n'avez que des lignes et des angles
+mathématiques. L'âme s'assure d'abord de la distance par le sens du
+toucher et le mouvement progressif; elle juge ensuite les grandeurs
+relatives par les distances, en comparant l'ouverture des angles formés
+au fond de l'oeil. Des distances et des grandeurs combinées résulte la
+connoissance des figures. Ainsi le sens de la vue se perfectionne et se
+forme par degrés; ainsi l'organe qui touche prête ses secours à l'organe
+qui voit; et la vision est en même temps le résultat de l'image tracée
+dans l'oeil et d'une foule de jugements rapides et imperceptibles,
+fruits de l'expérience. Descartes, sur tous ces objets, donne des règles
+que personne n'avoit encore développées avant lui; il guide la nature,
+et apprend à l'homme à se servir du plus noble de ses sens. Mais, dans
+un être aussi borné et aussi foible, tout s'altère; cette organisation
+si étonnante est sujette à se déranger; enfin, le genre humain est en
+droit d'accuser la nature, qui, l'ayant placé et comme suspendu entre
+deux infinis, celui de l'extrême grandeur et celui de l'extrême
+petitesse, a également borné sa vue des deux côtés, et lui dérobe les
+deux extrémités de la chaîne. Grâces à l'industrie humaine appliquée aux
+productions de la nature, à l'aide du sable dissous par le feu, on a su
+faire de nouveaux yeux à l'homme, prescrire de nouvelles routes à la
+lumière, rapprocher l'espace, et rendre visible ce qui ne l'est pas.
+Roger Bacon, dans un siècle barbare, prédit le premier ces effets
+étonnants; Alexandre Spina découvrit les verres concaves et convexes;
+Métius, artisan hollandais, forma le premier télescope; Galilée en
+expliqua le mécanisme: Descartes s'empare de tous ces prodiges; il en
+développe et perfectionne la théorie; il les crée pour ainsi dire de
+nouveau par le calcul mathématique; il y ajoute une infinité de vues,
+soit pour accélérer la réunion des parties de la lumière, soit pour
+la retarder, soit pour déterminer les courbes les plus propres à la
+réfraction, soit pour combiner celles qui, réunies, feront le plus
+d'effet; il descend même jusqu'à guider la main de l'artiste qui façonne
+les verres, et, le compas à la main, il lui trace des machines nouvelles
+pour perfectionner et faciliter ses travaux. Tels sont les objets et la
+marche de la dioptrique de Descartes[19], un des plus beaux monuments de
+ce grand homme, qui suffiroit seul pour l'immortaliser, et qui est le
+premier ouvrage où l'on ait appliqué, avec autant d'étendue que de
+succès, la géométrie à la physique. Dès l'âge de vingt ans il avoit jeté
+un coup d'ceil rapide sur la théorie des sons, qui peut-être a tant
+d'analogie avec celle de la lumière[20]. Il avoit porté une géométrie
+profonde dans cet art, qui chez les anciens tenoit aux moeurs et faisoit
+partie de la constitution des états, qui chez les modernes est à peine
+créé depuis un siècle, qui chez quelques nations est encore à son
+berceau; art étonnant et incroyable, qui peint par le son, et qui, par
+les vibrations de l'air, réveille toutes les passions de l'âme. Il
+applique de même les calculs mathématiques à la science des mouvements;
+il détermine l'effet de ces machines qui multiplient les bras de
+l'homme, et sont comme de nouveaux muscles ajoutés à ceux qu'il tient de
+la nature. L'équilibre des forces, la résistance des poids, l'action des
+frottements, le rapport des vitesses et des masses, la combinaison des
+plus grands effets par les plus petites puissances possibles; tout est
+ou développé ou indiqué dans quelques lignes que Descartes a jetées
+presque au hasard[21]. Mais, comme, jusque dans ses plus petits
+ouvrages, sa marche est toujours grande et philosophique, c'est d'un
+seul principe qu'il déduit les propriétés différentes de toutes les
+machines qu'il explique.
+
+Un plus grand objet vient se présenter à lui: une machine plus
+étonnante, composée de parties innombrables, dont plusieurs sont d'une
+finesse qui les rend imperceptibles à l'oeil même le plus perçant;
+machine qui, par ses parties solides, représente des leviers, des
+cordes, des poulies, des poids et des contre-poids, et est assujettie
+aux lois de la statique ordinaire; qui, par ses fluides et les vaisseaux
+qui les contiennent, suit les règles de l'équilibre et du mouvement des
+liqueurs; qui, par des pompes qui aspirent l'air et qui le rendent, est
+asservie aux inégalités et à la pression de l'atmosphère; qui, par
+des filets presque invisibles répandus à toutes ses extrémités, a des
+rapports innombrables et rapides avec ce qui l'environne; machine sur
+laquelle tous les objets de l'univers viennent agir, et qui réagit sur
+eux; qui, comme la plante, se nourrit, se développe et se reproduit,
+mais qui à la vie végétale joint le mouvement progressif; machine
+organisée, mécanique vivante, mais dont tous les ressorts sont
+intérieurs et dérobés à l'oeil, tandis qu'au dehors on ne voit qu'une
+décoration simple à la fois et magnifique, où sont rassemblés et
+le charme des couleurs, et la beauté des formes, et l'élégance des
+contours, et l'harmonie des proportions: c'est le corps humain.
+Descartes ose le considérer dans son ensemble et dans tous ses détails.
+Après avoir parcouru l'univers et toutes les portions de la nature,
+il revient à lui-même. Il veut se rendre compte de sa vie, de ses
+mouvements, de ses sens. Qui lui expliquera un nouvel univers plus
+incompréhensible que le premier? Ce n'est point dans les auteurs qui ont
+écrit qu'il va puiser ses connoissances, c'est dans la nature; c'est
+elle qui fait la raison d'un grand homme, et non point ce qu'on a pensé
+avant lui. On lui demande où sont ses livres. Les voilà, dit-il en
+montrant des animaux qu'il étoit prêt à disséquer. L'anatomie, créée
+par Hippocrate, cultivée par Aristote, réduite en art par les travaux
+d'Hérophile et d'Erasistrate, rassemblée en corps par Galien, suspendue
+et presque anéantie pendant près de onze siècles, avoit été ranimée
+tout-à-coup par Vésale. Depuis cent ans elle faisoit des progrès en
+Europe, mais les faisoit avec lenteur, comme toutes les connoissances
+humaines, qui sont filles du temps. Descartes eut aussi la gloire d'être
+un des premiers anatomistes de son siècle; mais, comme il étoit né
+encore plus pour lier des connoissances et les ordonner entre elles que
+pour faire des observations, il porta dans l'anatomie ce caractère qui
+le suivoit partout. En découvrant l'effet, il remontoit à la cause; en
+analysant les parties, il examinoit leurs rapports entre elles, et leurs
+rapports avec le tout. Ne cherchez point à le fixer long-temps sur un
+petit objet; il veut voir l'ensemble de tout ce qu'il embrasse. Son
+esprit impatient et rapide court au devant de l'observation; il la
+précède plus qu'il ne la suit; il lui indique sa route; elle marche;
+il revient ensuite sur elle; il généralise d'un coup d'oeil et en un
+instant tout ce qu'elle lui rapporte; souvent il a vu avant qu'elle
+ait parlé. Que doit-il résulter d'une pareille marche dans un homme de
+génie? quelques erreurs et de grandes idées, des masses de lumière à
+travers des nuages. C'est aussi ce que l'on trouve dans le _Traité_
+de Descartes _sur l'homme_[22]. Il le composa après quinze ans
+d'observations anatomiques. Il suppose d'abord une machine entièrement
+semblable à la nôtre: quand il en sera temps, il lui donnera une âme;
+mais d'abord il veut voir ce que le mécanisme seul peut produire dans
+un pareil ouvrage. Il lui met seulement dans le coeur un feu secret et
+actif, semblable à celui qui fait bouillonner les liqueurs nouvelles:
+dès ce moment s'exécutent toutes les fonctions qui sont indépendantes
+de l'âme. La respiration appelle et chasse l'air tour à tour. L'estomac
+devient un fourneau chimique, où des liqueurs en fermentation servent à
+la dissolution et à l'analyse des nourritures: ces parties décomposées
+passent par différents canaux, se rassemblent dans des réservoirs,
+s'épurent dans leur cours, se transforment en sang, augmentent et
+développent la masse solide de la machine, et deviennent une portion
+d'elle-même. Le sang, comme un torrent rapide, circule par des routes
+innombrables; il se sépare, il se réunit, porté par les artères aux
+extrémités de la machine, et ramené par les veines des extrémités vers
+le coeur. Le coeur est le centre de ce grand mouvement, et le foyer de
+la vie interne: c'est de là qu'elle se distribue. Au dehors tous les
+mouvements s'opèrent. Du cerveau partent des faisceaux de nerfs qui
+s'épanouissent et se développent aux extrémités, et vont former l'organe
+du sentiment. Les uns sont propres à réfléchir les atomes imperceptibles
+de la lumière; les autres, les vibrations des corps sonores; ceux-ci
+ne seront ébranlés que par les particules odorantes; ceux-là, par les
+esprits et les sels qui se détacheront des aliments et des liqueurs; les
+derniers enfin, dispersés sur toute la surface de la machine, ne peuvent
+être heurtés que par le contact et les parties grossières des corps
+solides: ainsi se forment les sens. Chaque objet extérieur vient donner
+ume secousse à l'organe qui lui est propre. Les nerfs qui le composent,
+ainsi qu'une corde tendue, portent cet ébranlement jusqu'au cerveau:
+là est le réservoir de ces esprits subtils et rapides, partie la plus
+déliée du sang, émanations aériennes ou enflammées, et invisibles comme
+impalpables. A l'impression que le cerveau reçoit, ces souffles volatils
+courent rapidement dans les nerfs; ils passent dans les muscles. Ceux-ci
+sont des ressorts élastiques qui se tendent ou se détendent, des cordes
+qui s'allongent ou se raccourcissent, selon la quantité du fluide
+nerveux qui les remplit ou qui en sort. De cette compression ou
+dilatation des muscles résultent tous les mouvements. Les esprits
+animaux, principes moteurs, sont eux-mêmes dans une éternelle agitation;
+et tandis que les uns achèvent de se former et se volatilisent dans le
+laboratoire, que les autres, au premier signal, s'élancent rapidement,
+une foule innombrable, dispersée déjà dans la machine, circule dans tous
+les membres, suit les dernières ramifications des nerfs, va, vient,
+descend, remonte, et porte partout la vie, l'activité et la souplesse.
+Prenez maintenant une âme, et mettez-la dans cette machine; aussitôt
+naît un ordre d'opérations nouvelles. Descartes place cette âme dans le
+cerveau, parceque c'est là que se porte le contre-coup de toutes les
+sensations; c'est de là que part le principe des mouvements; c'est la
+qu'elle est avertie par des messagers rapides de tout ce qui se passe
+aux extrémités de son empire; c'est de là qu'elle distribue ses ordres.
+Les nerfs sont ses ministres et les exécuteurs de ses volontés. Le
+cerveau devient comme un sens intérieur qui contient, pour ainsi dire,
+le résultat de tous les sens du dehors. Là se forme une image de chaque
+objet. L'âme voit l'objet dans cette image quand il est présent; et
+c'est la perception: elle la reproduit d'elle-même quand l'objet est
+éloigné; et c'est l'imagination: elle en fait au besoin renaître l'idée,
+avec la conscience de l'avoir eue; et c'est la mémoire. A chacune de ces
+opérations de l'âme correspond une modification particulière dans les
+fibres du cerveau, ou dans le cours des esprits; et c'est la chaîne
+invisible des deux substances. Mais l'âme a deux facultés bien
+distinctes: elle est à la fois intelligente et sensible. Dans quelques
+unes de ses fonctions elle exerce et déploie un principe d'activité,
+elle veut, elle choisit, elle compare; dans d'autres elle est passive:
+ce sont des émotions qu'elle éprouve, mais qu'elle ne se donne pas, et
+qui lui arrivent des objets qui l'environnent. Telle est l'origine des
+passions, présent utile et funeste. Le philosophe, errant au pied du
+Vésuve, ou à travers les rochers noircis de l'Islande, ou sur les
+sommets sauvages des Cordilières, entraîné par le désir de connoître,
+approche de la bouche des volcans; il en mesure de l'oeil la profondeur;
+il en observe les effets; assis sur un rocher, il calcule à loisir et
+médite profondément sur ce qui fait le ravage du monde. Ainsi Descartes
+observe et analyse les passions [23]. Avant lui on en avoit développé le
+moral; lui seul a tenté d'en expliquer le physique; lui seul a fait voir
+jusqu'où les lois du mécanisme influent sur elles, et où ce mécanisme
+s'arrête. Il a marqué dans chaque passion primitive le degré de
+mouvement et d'impétuosité du sang, le cours des esprits, leur
+agitation, leur activité ou plus ou moins rapide, les altérations
+qu'elles produisent dans les organes intérieurs. Il les suit au dehors:
+il rend compte de leurs effets sur la surface de la machine quand
+l'oeil devient un tableau rapide, tantôt doux et tantôt terrible; quand
+l'harmonie des traits se dérange; quand les couleurs ou s'embellissent
+ou s'effacent; quand les muscles se tendent ou se relâchent; quand le
+mouvement se ralentit ou se précipite; quand le son inarticulé de la
+douleur ou de la joie se fait entendre, et sort par secousses du sein
+agité; quand les larmes coulent, les larmes, ces marques touchantes de
+la sensibilité, ou ces marques terribles du désespoir impuissant; quand
+l'excès du sentiment affoiblit par degrés ou consume en un moment les
+forces de la vie. Ainsi les passions influent sur l'organisation,
+et l'organisation influe sur elles: mais elles n'en sont pas moins
+assujetties à l'empire de l'âme. C'est l'âme qui les modifie par les
+jugements qu'elle joint à l'impression des objets; l'âme les gouverne
+et les dompte par l'exercice de sa volonté, en réprimant à son gré
+les mouvements physiques, en donnant un nouveau cours aux esprits, en
+s'accoutumant à réveiller une idée plutôt qu'une autre à la vue d'un
+objet qui vient la frapper. Mais cette volonté impérieuse ne suffit pas,
+il faut qu'elle soit éclairée. Il faut donc connoître les vrais rapports
+de l'homme avec tout ce qui existe. C'est par l'étude de ces rapports
+qu'il saura quand il doit étendre son existence hors de lui par le
+sentiment, et quand il doit la resserrer. Ainsi la morale est liée à une
+foule de connoissances qui l'agrandissent et la perfectionnent; ainsi
+toutes les sciences réagissent les unes sur les autres. C'étoit là,
+comme nous avons vu, la grande idée de Descartes. Cette imagination
+vaste avoit construit un système de science universelle, dont toutes les
+parties se tenoient, et qui toutes se rapportoient à l'homme. Il avoit
+placé l'homme au milieu de cet univers; c'étoit l'homme qui étoit le
+centre de tous ces cercles tracés autour de lui, et qui passaient par
+tous les points de la nature. Descartes sentoit bien toute l'étendue
+d'un pareil plan, et il n'imaginoit pas pouvoir le remplir seul; mais,
+pressé par le temps, il se hâtoit d'en exécuter quelques parties, et
+croyoît que la postérité achèveroit le reste. Il invitoit les hommes de
+toutes les nations et de tous les siècles à s'unir ensemble; et, pour
+rassembler tant de forces dispersées, pour faciliter la correspondance
+rapide des esprits dans les lieux et les temps, il conçut l'idée d'une
+langue universelle qui établiroit des signes généraux pour toutes les
+pensées, de même qu'il y en a pour exprimer tous les nombres; projet que
+plusieurs philosophes célèbres ont renouvelé, qui sans doute a donné à
+Leibnitz l'idée d'un alphabet des pensées humaines, et qui, s'il est
+exécuté un jour, sera probablement l'époque d'une révolution dans
+l'esprit humain.
+
+J'ai tâché de suivre Descartes dans tous ses ouvrages; j'ai parcouru
+presque toutes les idées de cet homme extraordinaire; j'en ai développé
+quelques unes, j'en ai indiqué d'autres. Il a été aisé de suivre la
+marche de sa philosophie et d'en saisir l'ensemble. On l'a vu commencer
+par tout abattre afin de tout reconstruire; on l'a vu jeter des
+fondements profonds; s'assurer de l'évidence et des moyens de la
+reconnoître; descendre dans son âme pour s'élever à Dieu; de Dieu
+redescendre à tous les êtres créés; attacher à cette cause tous les
+principes de ses connoissances; simplifier ces principes pour leur
+donner plus de fécondité et d'étendue, car c'est la marche du génie
+comme de la nature; appliquer ensuite ces principes à la théorie des
+planètes, aux mouvements des deux, aux phénomènes de la terre, à la
+nature des éléments, aux prodiges des météores, aux effets et à la
+marche de la lumière, à l'organisation des corps bruts, à la vie active
+des êtres animés; terminant enfin cette grande course par l'homme, qui
+était l'objet et le but de ses travaux; développant partout des lois
+mécaniques qu'il a devinées le premier; descendant toujours des causes
+aux effets; enchaînant tout par des conséquences nécessaires; joignant
+quelquefois l'expérience aux spéculations, mais alors même maîtrisant
+l'expérience par le génie; éclairant la physique par la géométrie, la
+géométrie par l'algèbre, l'algèbre par la logique, la médecine par
+l'anatomie, l'anatomie par les mécaniques; sublime même dans ses
+fautes, méthodique dans ses égarements, utile par ses erreurs, forçant
+l'admiration et le respect, lors même qu'il ne peut forcer à penser
+comme lui.
+
+Si on cherche les grands hommes modernes avec qui on peut le comparer,
+on en trouvera trois: Bacon, Leibnitz, et Newton. Bacon parcourut toute
+la surface des connoissances humaines; il jugea les siècles passés, et
+alla au-devant des siècles à venir: mais il indiqua plus de grandes
+choses qu'il n'en exécuta; il construisit l'échafaud d'un édifice
+immense, et laissa à d'autres le soin de construire l'édifice. Leibnitz
+fut tout ce qu'il voulut être: il porta dans la philosophie une grande
+hauteur d'intelligence; mais il ne traita la science de la nature que
+par lambeaux, et ses systèmes métaphysiques semblent plus faits pour
+étonner et accabler l'homme que pour l'éclairer. Newton a créé une
+optique nouvelle, et démontré les rapports de la gravitation dans les
+cieux. Je ne prétends point ici diminuer la gloire de ce grand homme,
+mais je remarque seulement tous les secours qu'il a eus pour ces grandes
+découvertes. Je vois que Galilée lui avoit donné la théorie de la
+pesanteur; Kepler, les lois des astres dans leurs révolutions; Huygens,
+la combinaison et les rapports des forces centrales et des forces
+centrifuges; Bacon, le grand principe de remonter des phénomènes vers
+les causes; Descartes, sa méthode pour le raisonnement, son analyse pour
+la géométrie, une foule innombrable de connoissances pour la physique,
+et plus que tout cela peut-être, la destruction de tous les préjugés.
+La gloire de Newton a donc été de profiter de tous ces avantages,
+de rassembler toutes ces forces étrangères, d'y joindre les siennes
+propres, qui étaient immenses, et de les enchaîner toutes par les
+calculs d'une géométrie aussi sublime que profonde. Si maintenant je
+rapproche Descartes de ces trois hommes célèbres, j'oserai dire qu'il
+avoit des vues aussi nouvelles et bien plus étendues que Bacon; qu'il
+a eu l'éclat et l'immensité du génie de Leibnitz, mais bien plus de
+consistance et de réalité dans sa grandeur; qu'enfin il a mérité d'être
+mis à côté de Newton, parce qu'il a créé une partie de Newton, et qu'il
+n'a été créé que par lui-même; parceque, si l'un a découvert plus de
+vérités, l'autre a ouvert la route de toutes les vérités; géomètre
+aussi sublime, quoiqu'il n'ait point fait un aussi grand usage de la
+géométrie; plus original par son génie, quoique ce génie l'ait souvent
+trompé; plus universel dans ses connoissances, comme dans ses talents,
+quoique moins sage et moins assuré dans sa marche; ayant peut-être en
+étendue ce que Newton avoit en profondeur; fait pour concevoir en grand,
+mais peu fait pour suivre les détails, tandis que Newton donnoit aux
+plus petits détails l'empreinte du génie; moins admirable sans doute
+pour la connoissance des deux, mais bien plus utile pour le genre
+humain, par sa grande influence sur les esprits et sur les siècles.
+
+C'est ici le vrai triomphe de Descartes; c'est là sa grandeur. Il n'est
+plus, mais son esprit vit encore: cet esprit est immortel; il se répand
+de nation en nation, et de siècle en siècle; il respire à Paris, à
+Londres, à Berlin, à Leipsick, à Florence; il pénètre à Pétersbourg; il
+pénétrera un jour jusque dans ces climats où le genre humain est encore
+ignorant et avili; peut-être il fera le tour de l'univers.
+
+On a vu dans quel état étoient les sciences au moment où Descartes
+parut; comment l'autorité enchaînoit la raison; comment l'être qui pense
+avoit renoncé au droit de penser. Il en est des esprits comme de
+la nature physique: l'engourdissement en est la mort; il faut de
+l'agitation et des secousses; il vaut mieux que les vents ébranlent
+l'air par des orages, que si tout demeuroit dans un éternel repos.
+Descartes donna l'impulsion à cette masse immobile. Quel fut
+l'étonnement de l'Europe, lorsqu'on vit paroître tout-à-coup cette
+philosophie si hardie et si nouvelle! Peignez-vous des esclaves qui
+marchent courbés sous le poids de leurs fers: si tout-à-coup un d'entre
+eux brise sa chaîne, et fait retentir à leurs oreilles le nom de
+liberté, ils s'agitent, ils frémissent, et des débris de leurs chaînes
+rompues accablent leurs tyrans. Tel est le mouvement qui se fit dans
+les esprits d'un bout de l'Europe à l'autre. Cette masse nouvelle de
+connoissances que Descartes y avoit jetée se joignit à la fermentation
+de son esprit. Réveillé par de si grandes idées et par un si grand
+exemple, chacun s'interroge et juge ses pensées, chacun discute ses
+opinions. La raison de l'univers n'est plus celle d'un homme qui
+existoit il y a quinze siècles; elle est dans l'âme de chacun, elle est
+dans l'évidence et dans la clarté des idées. La pensée, esclave depuis
+deux mille ans, se relève, avec la conscience de sa grandeur; de toutes
+parts on crée des principes, et on les suit; on consulte la nature, et
+non plus les hommes. La France, l'Italie, l'Allemagne et l'Angleterre
+travaillent sur le même plan. La méthode même de Descartes apprend à
+connoître et à combattre ses erreurs. Tout se perfectionne, ou du moins
+tout avance. Les mathématiques deviennent plus fécondes, les méthodes
+plus simples; l'algèbre, portée si loin par Descartes, est perfectionnée
+par Halley, et le grand Newton y ajoute encore. L'analyse est appliquée
+au calcul de l'infini, et produit une nouvelle branche de géométrie
+sublime. Plusieurs hommes célèbres portent cet édifice à une hauteur
+immense: l'Allemagne et l'Angleterre se divisent sur cette découverte,
+comme l'Espagne et le Portugal sur la conquête des Indes. L'application
+de la géométrie à la physique devient plus étendue et plus vaste: Newton
+fait sur les mouvements des corps célestes ce que Descartes avoit fait
+sur la dioptrique, et sur quelques parties des météores; les lois de
+Kepler sont démontrées par le calcul; la marche elliptique des planètes
+est expliquée; la gravitation universelle étonne l'univers par la
+fécondité et la simplicité de son principe. Cette application de
+la géométrie s'étend à toutes les branches de la physique, depuis
+l'équilibre des liqueurs jusqu'aux derniers balancements des comètes
+dans leurs routes les plus écartées. Ces astres errants sont mieux
+connus: Descartes les avoit tirés pour jamais de la classe des
+météores, en les fixant au nombre des planètes; Newton rond compte de
+l'excentricité de leurs orbites; Halley, d'après quelques points donnés,
+détermine le cours et fixe la marche de vingt-quatre comètes. Les
+inégalités de la lune sont calculées; on découvre l'anneau et les
+satellites de Saturne; on fait des satellites de Jupiter l'usage le plus
+important pour la navigation. Les cieux sont connus comme la terre. La
+terre change de forme; son équateur s'élève et ses pôles s'aplatissent,
+et la différence de ses deux diamètres est mesurée. Des observatoires
+s'élèvent auprès des digues de la Hollande, sous le ciel de Stockholm,
+et parmi les glaces de la Russie. Toutes les sciences suivent cette
+impulsion générale. La physique particulière, créée par le génie de
+Descartes, s'étend et affermit sa marche par les expériences: il est
+vrai qu'il avoit peu suivi cette route; mais sa méthode, plus puissante
+que son exemple, devoit y ramener. Les prodiges de l'électricité se
+multiplient. Les déclinaisons de l'aiguille aimantée s'observent selon
+la différence des lieux et des temps. Halley trace dans toute l'étendue
+du globe une ligne qui sert de point fixe, où la déclinaison commence,
+et qui, bien constatée, peut-être pourroit tenir lieu des longitudes.
+L'optique devient une science nouvelle, par les découvertes sublimes sur
+les couleurs. La Dioptrique de Descartes n'est plus la borne de l'esprit
+humain: l'art d'agrandir la vue s'étend; on substitue, pour lire dans
+les cieux, les métaux aux verres, et la réflexion de la lumière à la
+réfraction. La chimie, qui auparavant étoit presque isolée, s'unit aux
+autres sciences; on l'applique à la fois à la physique, à l'histoire
+naturelle et à la médecine. La circulation du sang, découverte par
+Harvey, embrassée et défendue par Descartes, devient la source d'une
+foule de vérités. Le mécanisme du corps humain est étudié avec plus de
+zèle et de succès: on découvre des vaisseaux inconnus et de nouveaux
+réservoirs. Borelli tente d'assujettir au calcul géométrique les
+mouvements des animaux. Leuwenhoeck, le microscope à la main, surprend
+ces atomes vivants qui semblent être les éléments de la vie de l'homme;
+Ruisch perfectionne l'art de donner par des injections une nouvelle
+vie à ce qui est mort; Malpighi transporte l'anatomie aux plantes, et
+remplit un projet que Descartes n'avoit pas eu le temps d'exécuter. Son
+génie respire encore après lui dans la métaphysique: c'est lui qui, dans
+Malebranche, démêle les erreurs de l'imagination et des sens; c'est lui
+qui, dans Locke, combat et détruit les idées innées, fait l'analyse de
+l'esprit humain, et pose d'une main hardie les limites de la raison;
+c'est lui qui, de nos jours, a attaqué et renversé les systèmes. Son
+influence ne s'est point bornée à la philosophie: semblable à cette âme
+universelle des stoïciens, l'esprit de Descartes est partout; on l'a
+appliqué aux lettres et aux arts comme aux sciences. Si dans tous les
+genres on va saisir les premiers principes; si la métaphysique des arts
+est créée; si on a cherché dans des idées invariables les règles du
+goût pour tous les pays et pour tous les siècles; si on a secoué cette
+superstition qui jugeoit mal parce qu'elle admiroit trop, et donnoit des
+entraves au génie en resserrant trop sa sphère; si on examine et discute
+toutes nos connoissances; si l'esprit s'agite pour reculer toutes les
+bornes; si on veut savoir sur tous les objets le degré de vérité qui
+appartient à l'homme: c'est là l'ouvrage de Descartes. L'astronome, le
+géomètre, le métaphysicien, le grammairien, le moraliste, l'orateur, le
+politique, le poëte, tous ont une portion de cet esprit qui les anime.
+Il a guidé également Pascal et Corneille, Locke et Bourdaloue, Newton
+et Montesquieu. Telle est la trace profonde et l'empreinte marquée de
+l'homme de génie sur l'univers. Il n'existe qu'un moment; mais cette
+existence est employée tout entière à quelque grande opération, qui
+change la direction des choses pour plusieurs siècles.
+
+Arrêtons-nous maintenant sur celui à qui le genre humain a eu tant
+d'obligations, et à qui la dernière postérité sera encore redevable.
+Quels honneurs lui a-t-on rendus de son vivant? quelles statues
+lui furent élevées dans su patrie? quels hommages a-t-il reçus des
+nations?... Que parlons-nous d'hommages, et de statues, et d'honneurs?
+Oublions-nous qu'il s'agit d'un grand homme? oublions-nous qu'il a vécu
+parmi des hommes? Parlons plutôt et des persécutions, et de la haine, et
+des tourments de l'envie, et des noirceurs de la calomnie, et de tout
+ce qui a été et sera éternellement le partage de l'homme qui aura le
+malheur de s'élever au-dessus de son siècle. Descartes l'avoit prévu:
+il connoissoit trop les hommes pour ne les pas craindre; il avoit été
+averti par l'exemple de Galilée; il avoit vu, dans la personne de ce
+vieillard, la vérité en cheveux blancs chargée de fers, et traînée
+indignement dans les prisons [24]. La coupe de Socrate, les chaînes
+d'Anaxagore, la fuite et l'empoisonnement d'Aristote, les malheurs
+d'Héraclite, les calomnies insensées contre Gerbert, les gémissements
+plaintifs de Roger Bacon sous les voûtes d'un cachot, l'orage excité
+contre Ramus, et les poignards qui l'assassinèrent; les bûchers allumés
+en cent lieux pour consumer des malheureux qui ne pensoient pas comme
+leurs concitoyens; tant d'autres qui avoient été errants et proscrits
+sur la terre, sans asile et sans protecteurs, emportant avec eux de pays
+en pays la vérité fugitive et bannie du monde: tout l'avertissoit du
+danger qui le menaçoit; tout lui crioit que le dernier des crimes que
+l'on pardonne est celui d'annoncer des vérités nouvelles. Mais la vérité
+n'est point à l'homme qui la conçoit; elle appartient à l'univers, et
+cherche à s'y répandre. Descartes crut même qu'il en devoit compte au
+Dieu qui la lui donnoit. Il se dévoua donc [25]; et, grâces aux passions
+humaines, il ne tarda point à recueillir les fruits de sa résolution.
+
+Il y avoit alors en Hollande un de ces hommes qui sont offusqués de tout
+ce qui est grand, qui aux vues étroites de la médiocrité joignent toutes
+les hauteurs du despotisme, insultent à ce qu'ils ne comprennent pas,
+couvrent leur foiblesse par leur audace, et leur bassesse par leur
+orgueil; intrigants fanatiques, pieux calomniateurs, qui prononcent sans
+cesse le mot de Dieu et l'outragent, n'affectent de la religion que pour
+nuire, ne font servir le glaive des lois qu'à assassiner, ont assez de
+crédit pour inspirer des fureurs subalternes; espèces de monstres nés
+pour persécuter et pour haïr, comme le tigre est né pour dévorer. Ce
+fut un de ces hommes qui s'éleva contre Descartes [26]. Il ne seroit
+peut-être pas inutile à l'histoire de l'esprit humain et des passions de
+peindre toutes les intrigues et la marche de ce persécuteur; de le faire
+voir, du moment qu'il conçut le dessein de perdre Descartes, travaillant
+d'abord sourdement et en silence, semant dans les esprits des idées
+et des soupçons vagues d'athéisme, nourrissant ces soupçons par des
+libelles et des noirceurs anonymes, suivant de l'oeil, et sans se
+découvrir, les progrès de la fermentation générale; au moment d'éclater,
+briguant la première place de son corps, afin de pouvoir joindre
+l'autorité à la haine; alors, marchant à découvert, armant contre
+Descartes et le peuple et les magistrats, et les fureurs sacrées des
+ministres; le peignant à tous les yeux comme un athée, qui commençoit
+par briser les autels, et finiroit par bouleverser l'état; invoquant à
+grands cris la religion et les lois. Il faudrait raconter comment ce
+grand homme fut cité au son de la cloche, et sur le point d'être traîné
+comme un vil criminel; comment ensuite, pour lui ôter même la ressource
+de se justifier, on travailla à le condamner en silence et sans qu'il
+en pût être averti; comment son affreux persécuteur, s'il ne pouvoit le
+perdre tout-à-fait, vouloit du moins le faire proscrire de la Hollande,
+vouloit faire consumer dans les flammes ces livres d'un athée où
+l'athéisme est combattu; comment il avoit déjà transigé avec le bourreau
+d'Utrecht pour qu'on allumât un feu d'une hauteur extraordinaire, afin
+de mieux frapper les yeux du peuple. Le barbare eût voulu que la flamme
+du bûcher pût être aperçue en même temps de tous les lieux de la
+Hollande, de la France, de l'Italie et de l'Angleterre. Déjà même il se
+préparoit à répandre dans toute l'Europe ce récit flétrissant, afin que,
+chassé des sept provinces, Descartes fût banni du monde entier, et que
+partout où il arriveroit il se trouvât devancé par sa honte. Mais c'est
+à l'histoire à entrer dans ces détails; c'est à elle à marquer d'une
+ignominie éternelle le front du calomniateur; c'est à elle à flétrir ces
+magistrats qui, dupes d'un scélérat, servoient d'instrument à la haine,
+et combattoient pour l'envie. Et que prétendoient-ils avec leurs flammes
+et leurs bûchers? Croyoient-ils dans cet incendie étouffer la voix de la
+vérité? croyoient-ils faire disparoître la gloire d'un grand homme? Il
+dépend de l'envie et de l'autorité injuste de forger des chaînes et de
+dresser des échafauds, mais il ne dépend point d'elle d'anéantir la
+vérité et de tromper la justice des siècles.
+
+Tel est le sort que Descartes éprouva en Hollande. Dans son pays, je le
+vois presque inconnu, regardé avec indifférence par les uns, attaqué
+et combattu par les autres, recherché de quelques grands comme un vain
+spectacle de curiosité, ignoré ou calomnié à la cour [27]. Je vois sa
+famille le traiter avec mépris; je vois son frère, dont tout le mérite
+peut-être étoit de partager son nom, parler avec dédain d'un frère qui,
+né gentilhomme, s'étoit abaissé jusqu'à se faire philosophe [28], et
+mettre au nombre des jours malheureux celui où Descartes naquit pour
+déshonorer sa race par un pareil métier. O préjugés! ô ridicule
+fierté des places et du rang! Il importe de conserver ces traits à la
+postérité, pour apprendre, s'il se peut, aux hommes à rougir. Où sont
+aujourd'hui ceux qui, à la vue de Descartes, sourioient dédaigneusement,
+et disoient avec hauteur: C'est un homme qui écrit? Ils ne sont plus.
+Ont-ils jamais été? Mais l'homme de génie vivra éternellement: son nom
+fait l'orgueil de ses compatriotes; sa gloire est un dépôt que les
+siècles se transmettent, et qui est sous la garde de la justice et de
+la vérité. Il est vrai que le grand homme trouve quelquefois la
+considération de son vivant; mais il faut presque toujours qu'il la
+cherche à trois cents lieues de lui. Descartes, persécuté en Hollande et
+méconnu en France, comptoit parmi ses admirateurs et ses disciples la
+fameuse princesse palatine, princesse qui est du petit nombre décolles
+qui ont placé la philosophie à côté du trône [29]. Elle étoit digne
+d'interroger Descartes, et Descartes étoit digne de l'instruire. Leur
+commerce n'étoit point un trafic de flatteries et de mensonges de la
+part de Descartes, de protection et de hauteurs de la part d'Elisabeth.
+Dieu, la nature, l'homme, ses malheurs et les moyens qu'il a d'être
+heureux, ses devoirs et ses foiblesses, la chaîne morale de tous ses
+rapports, voilà le sujet de leurs entretiens et de leurs lettres. C'est
+ainsi que les philosophes doivent s'entretenir avec les grands. La
+nature avoit destiné à Descartes un autre disciple encore plus célèbre:
+c'étoit la fille de Gustave-Adolphe, c'étoit la fameuse Christine[30].
+Elle étoit née avec une de ces âmes encore plus singulières que grandes,
+qui semblent jetées hors des routes ordinaires, et qui étonnent
+toujours, même lorsqu'on ne les admire pas. Enthousiaste du génie et des
+âmes fortes, le grand Condé, Descartes et Sobieski avoient droit dans
+son coeur aux mêmes sentiments. Viens, dit-elle à Descartes: je suis
+reine, et tu es philosophe; faisons un traité ensemble: tu annonceras la
+vérité, et je te défendrai contre tes ennemis. Les murs de mon palais
+seront tes remparts. C'est donc l'espérance de trouver un abri contre
+la persécution qui, seule, put attirer Descartes à Stockholm. Sans ce
+motif, auroit-il été se fixer auprès d'un trône? qu'est-ce qu'un homme
+tel que Descartes a de commun avec les rois? Leur âme, leur caractère,
+leurs passions, leur langage, rien ne se ressemble; ils ne sont pas même
+faits pour se rapprocher, leur grandeur se choque et se repousse. Mais
+s'il fut forcé par le malheur de se réfugier dans nue cour, il eut du
+moins la gloire de n'y pas démentir sa conduite; il y vécut tel qu'il
+avoit vécu dans le fond de la Nord-Hollande; il osa y avoir des moeurs
+et de la vertu; il ne fut ni vil, ni bas, ni flatteur; il ne fut point
+le lâche complaisant des princes ni des grands; il ne crut point qu'il
+devoit oublier la philosophie pour la fortune; il ne brigua point ces
+places qui n'agrandissent jamais ceux qui sont petits, et rabaisseroient
+plutôt ceux qui sont grands. Et comment Descartes auroit-il pu avoir
+de telles pensées? Celui qui est sans cesse occupé à méditer sur
+l'éternité, sur le temps, sur l'espace, ne doit-il pas contracter une
+habitude de grandeur, qui de son esprit passe à son âme? celui qui
+mesure la distance des astres, et voit Dieu au-delà; celui qui se
+transporte dans le soleil ou dans Saturne pour y voir l'espace qu'occupe
+la terre, et qui cherche alors vainement ce point égaré comme un sable
+à travers les mondes, reviendra-t-il sur ce grain de poussière pour y
+flatter, pour y ramper, pour y disputer ou quelques honneurs ou quelques
+richesses? Non: il vit avec Dieu et avec la nature; il abandonne aux
+hommes les objets de leurs passions, et poursuit le cours de ses
+pensées, qui suivent le cours de l'univers; il s'applique à mettre
+dans son âme l'ordre qu'il contemple, ou plutôt son âme se monte
+insensiblement au ton de cette grande harmonie. Je ne louerai donc point
+Descartes de n'avoir été ni intrigant ni ambitieux. Je ne le louerai
+point d'avoir été frugal, modéré, bienfaisant, pauvre à la fois et
+généreux, simple comme le sont tous les grands hommes; plein de respect,
+comme Newton, pour la Divinité; comme lui, fidèle à la religion; aimant
+à s'occuper dans la retraite et avec ses amis de l'idée de Dieu.
+Malheur à celui qui ne trouveroit pas dans cette idée, si grande et si
+consolante, les plus doux moments de sa vie! D'ailleurs, toutes ces
+vertus ne distinguoient point un homme aux siècles de nos pères. Mais je
+remarquerai que, quoique sa fortune ne pût pas suffire à ses projets,
+jamais il n'accepta les secours qu'on lui offrit. Ce n'étoit pas qu'il
+fût effrayé de la reconnoissance; un pareil fardeau n'épouvante point
+une âme vertueuse: mais le droit d'être le bienfaiteur d'un homme est
+un droit trop beau pour qu'il l'accorde avec indifférence. Peut-être
+faudroit-il choisir encore avec plus de soin ses bienfaiteurs que
+ses amis, si ces deux titres pouvoient se séparer: ainsi pensoit
+Descartes[31]. Avec ses sentiments, son génie et sa gloire, il dut
+trouver l'envie à Stockholm, comme il l'avoit trouvée à Utrecht, à La
+Haye et dans Amsterdam. L'envie le suivoit de ville en ville, et de
+climat en climat; elle avoit franchi les mers avec lui, elle ne cessa
+de le poursuivre que lorsqu'elle vit entre elle et lui un tombeau[32]:
+alors elle sourit un moment sur sa tombe, et courut dans Paris, où la
+renommée lui dénonçoit Corneille et Turenne.
+
+Hommes de génie, de quelque pays que vous soyez, voilà votre sort.
+Les malheurs, les persécutions, les injustices, le mépris des cours,
+l'indifférence du peuple, les calomnies de vos rivaux ou de ceux qui
+croiront l'être, l'indigence, l'exil, et peut-être une mort obscure à
+cinq cents lieues de votre patrie, voilà ce que je vous annonce. Faut-il
+que pour cela vous renonciez à éclairer les hommes? Non, sans doute. Et
+quand vous le voudriez, en êtes-vous les maîtres? Êtes-vous les maîtres
+de dompter votre génie, et de résister à cette impulsion rapide et
+terrible qu'il vous donne? N'êtes-vous pas nés pour penser, comme le
+soleil pour répandre sa lumière? N'avez-vous pas reçu comme lui votre
+mouvement? Obéissez donc à la loi qui vous domine, et gardez-vous de
+vous croire infortunés. Que sont tous vos ennemis auprès de la vérité?
+Elle est éternelle, et le reste passe. La vérité fait votre récompense;
+elle est l'aliment de votre génie, elle est le soutien de vos travaux.
+Des milliers d'hommes, ou insensés, on indifférents, ou barbares, vous
+persécutent ou vous méprisent; mais dans le même temps il y a des âmes
+avec qui les vôtres correspondent d'un bout de la terre à l'autre.
+Songez qu'elles souffrent et pensent avec vous; songez que les Socrate
+et les Platon, morts il y a deux mille ans, sont vos amis; songez que,
+dans les siècles à venir, il y aura d'autres âmes qui vous entendront
+de même, et que leurs pensées seront les vôtres. Vous ne formez qu'un
+peuple et qu'une famille avec tous les grands hommes qui furent
+autrefois ou qui seront un jour. Votre sort n'est pas d'exister dans un
+point de l'espace ou de la durée. Vivez pour tous les pays et pour tous
+les siècles; étendez votre vie sur celle du genre humain. Portez vos
+idées encore plus haut; ne voyez-vous point le rapport qui est entre
+Dieu et votre âme? Prenez devant lui cette assurance qui sied si bien à
+un ami de la vérité. Quoi! Dieu vous voit, vous entend, vous approuve,
+et vous seriez malheureux! Enfin, s'il vous faut le témoignage des
+hommes, j'ose encore vous le promettre, non point foible et incertain,
+comme il l'est pendant ce rapide instant de la vie, mais universel et
+durable pendant la vie des siècles. Voyez la postérité qui s'avance, et
+qui dit à chacun de vous: Essuie tes larmes; je viens te rendre justice
+et finir tes maux: c'est moi qui fais la vie des grands hommes; c'est
+moi qui ai vengé Descartes de ceux qui l'outrageoient; c'est moi qui, du
+milieu des rochers et des glaces, ai transporté ses cendres dans Paris;
+c'est moi qui flétris les calomniateurs, et anéantis les hommes qui
+abusent de leur pouvoir; c'est moi qui regarde avec mépris ces mausolées
+élevés dans plusieurs temples à des hommes qui n'ont été que puissants,
+et qui honore comme sacrée la pierre brute qui couvre la cendre de
+l'homme de génie. Souviens-toi que ton âme est immortelle, et que ton
+nom le sera. Le temps fuit, les moments se succèdent, le songe de la vie
+s'écoule. Attends, et tu vas vivre; et tu pardonneras à ton siècle ses
+injustices, aux oppresseurs leur cruauté, à la nature de t'avoir choisi
+pour instruire et pour éclairer les hommes.
+
+NOTES SUR L'ÉLOGE DE DESCARTES.
+
+Nous réimprimons ici les notes de l'Éloge de Descartes, supprimant
+celles que remplit une philosophie commune et déclamatoire, et,
+dans presque toutes, les traits de mauvais goût qui s'y rencontrent
+fréquemment. Nous avons scrupuleusement conservé toute la partie
+biographique, propre à bien faire connaître le caractère, les habitudes
+et toute la carrière de Descartes.
+
+
+Note 1:
+
+René Descartes, seigneur du Perron, dont on fait ici l'éloge, naquit
+à La Haye en Touraine le 30 mars 1596, de Jeanne Brochard, fille d'un
+lieutenant-général de Poitiers, et de Joachim Descartes, conseiller au
+parlement de Bretagne, dont il fut le troisième fils. Sa maison étoit
+une des plus anciennes de la Touraine. Il avoit eu dans sa famille un
+archevêque de Tours, et plusieurs braves gentilshommes qui avoient servi
+avec distinction... Son père, soit par goût, soit par raison de fortune,
+entra dans la robe... Depuis que le père de Descartes se fut établi à
+Rennes, ses descendants y ont toujours demeuré. On en compte six qui
+ont occupé avec distinction des charges dans le parlement de Bretagne.
+Madame la présidente de Châteaugiron, dernière de la famille, vient de
+mourir. On dit qu'elle avoit dans son caractère plusieurs traits de
+ressemblance avec Descartes. Il y a eu aussi une Catherine Descartes,
+nièce du philosophe, célèbre par son esprit, et par son talent pour les
+vers agréables. Elle le est morte en 1706.
+
+
+
+Note 2:
+
+
+Descartes étoit né avec une complexion très foible, et les médecins
+ne manquèrent pas de dire qu'il mourroit très jeune; cependant il les
+trompa au moins d'une quarantaine d'années. Ayant perdu sa mère presque
+en naissant, il fut très redevable aux soins d'une nourrice, qui suppléa
+à la nature par tous les soins de la tendresse. Descartes en fut
+très reconnoissant; il lui fit une pension viagère qui lui fut payée
+exactement jusqu'à la mort; et, comme il n'étoit pas de ceux qui croient
+que l'argent acquitte tout, il joignoit encore à ces bienfaits les
+devoirs et l'attachement d'un fils. Son père ne voulut point fatiguer
+des organes encore foibles par des études prématurées; il lui donna le
+temps de croître et de se fortifier. Mais l'esprit de Descartes alloit
+au-devant des instructions. Il n'avoit pas encore huit ans, et déjà on
+l'appeloit le philosophe. Il demandoit les causes et les effets de tout,
+et savoit ne pas entendre ce qui ne signifioit rien. En 1604, il fut mis
+au collège de La Flèche. Son imagination vive et ardente fut la
+première faculté de son âme qui se déploya. Il cultiva la poésie avec
+transport... Ce goût de la poésie lui demeura toujours, et peu de temps
+avant sa mort il fit des vers français à la cour de Suède.. C'est une
+ressemblance qu'il eut avec Platon, et que Leibnitz eut avec lui. Il
+aimoit aussi beaucoup l'histoire, et passoit les jours et les nuits à
+lire; mais cette passion ne devoit pas durer long-temps... Il étoit
+encore a La Flèche en 1610, lorsque le coeur du plus grand et du
+meilleur des rois, assassiné dans Paris, y fut porté pour être déposé
+dans la chapelle des jésuites. Il fut témoin de cette pompe cruelle, et
+nommé parmi les vingt-quatre gentilshommes qui allèrent au-devant de ce
+triste dépôt. Il étudioit alors en philosophie. Il y fit des progrès qui
+annoncèrent son génie; car, au lieu d'apprendre, il doutoit. La logique
+de ses maîtres lui parut chargée d'une foule de préceptes ou inutiles ou
+dangereux; il s'occupoit à l'en séparer, _comme le statuaire_, dit-il
+lui-même, _travaille à tirer une Minerve d'un bloc de marbre qui est
+informe_. Leur métaphysique le révoltoit par la barbarie des mots et le
+vide des idées; leur physique par l'obscurité du jargon et par la fureur
+d'expliquer tout ce qu'elle n'expliquoit pas. Les mathématiques seules
+le satisfirent; il y trouva l'évidence qu'il cherchoit partout. Il
+s'y livra en homme qui avoit besoin de connoître. Quelques auteurs
+prétendent qu'il inventa, étant encore au collège, sa fameuse _analyse_.
+Ce seroit un prodige bien plus étonnant que celui de Newton, qui à
+vingt-cinq ans avoit trouvé le calcul de l'infini. Quoi qu'il en soit
+de cette particularité, Descartes finit ses études en 1612. Le fruit
+ordinaire de ces premières études est de s'imaginer savoir beaucoup.
+Descartes étoit déjà assez avancé pour voir qu'il ne savoit rien. En se
+comparant avec tous ceux qu'on nommoit savants, il apprit à mépriser ce
+nom. De là au mépris des sciences il n'y a qu'un pas. Il oublia donc et
+les lettres, et les livres, et l'étude; et celui qui devoit créer la
+philosophie en Europe renonça pendant quelque temps à toute espèce de
+connoissance. Voilà à peu près tout ce que nous savons des premières
+années de Descartes...
+
+
+Note 3:
+
+Il étoit impossible que Descartes demeurât dans l'inaction. Il faut un
+aliment pour les âmes ardentes. Dès qu'il eut renoncé aux livres, il
+s'abandonna aux plaisirs. Eu 1614 il fit à Paris l'essai d'une liberté
+dangereuse; mais son génie le ramena bientôt. Tout-à-coup il rompt
+avec ses amis et ses connoissances; il loue une petite maison dans un
+quartier désert du faubourg Saint-Germain, s'y enferme avec un ou deux
+domestiques, n'avertit personne de sa retraite, et y passe les années
+1615 et 1616 appliqué à l'étude, et inconnu presque à toute la terre. Ce
+ne fut qu'au bout de plus de deux ans qu'un ami le rencontra par hasard
+dans une rue écartée, s'obstina à le poursuivre jusque chez lui, et
+le rentraîna enfin dans le monde. On peut juger par ce seul trait du
+caractère de Descartes, et de la passion que lui inspirait l'étude...
+
+
+Note 4:
+
+Descartes avait vingt-un ans lorsqu'il sortit de France pour la première
+fois: c'étoit en 1617. Il alla d'abord en Hollande, où il demeura deux
+ans; ce dut être pour lui un spectacle curieux, qu'un pays où tout
+commençoit à naître, et où tout étoit l'ouvrage de la liberté. Mais s'il
+y vit un terrain 'S nouveau--créé pour ainsi dire, et arraché à la mer,
+s'il vit le spectacle magnifique des canaux, des digues, du commerce et
+des villes de la Hollande, il fut aussi témoin des querelles sanglantes
+des gomaristes et des arminiens. On sait comment l'ambition du prince
+d'Orange voulut faire servir ces guerres de religion à sa grandeur.
+Barnevelt, âgé de soixante-seize ans, fut condamné, et mourut sur
+l'échafaud, pour avoir voulu garantir son pays du despotisme. Ce
+furent les premiers mémoires que l'Europe fournit à Descartes pour la
+connoissance de l'esprit humain. Eu 1619 il passa en Allemagne. Quelques
+années plus tôt, il y aurait vu ce Rodolphe qui conversoit avec
+Tycho-Brahé au lieu de travailler avec ses ministres, et faisoit avec
+Kepler des tables astronomiques tandis que les Turcs ravageoient ses
+états. Il vit couronner à Francfort Ferdinand II; et il paroît qu'il
+observa avec curiosité toutes ces cérémonies, ou politiques, ou sacrées,
+qui rendent plus imposant aux yeux des peuples le maître qui doit les
+gouverner. Ce couronnement fut le signal de la fameuse guerre de trente
+ans. Descartes passa les années 1619 et 1620 en Bavière, dans la Souabe,
+dans l'Autriche et dans la Bohême. En 1621 il fut en Hongrie; il
+parcourut la Moravie, la Silesie, pénétra dans le nord de l'Allemagne,
+alla en Poméranie par les extrémités de la Pologne, visita toutes
+les côtes de la mer Baltique, remonta de Stettin dans la Marche de
+Brandebourg, passa au duché de Meckelhourg, et de là dans le Holstein,
+et enfin s'embarqua sur l'Elbe, d'où il retourna en Hollande. Il fut sur
+le point de périr dans ce trajet. Pour être plus libre, il avoit pris à
+Emhden un bateau pour lui seul et son valet. Les mariniers, à qui
+son air doux et tranquille et sa petite taille n'en imposoient pas
+apparemment beaucoup, formèrent le complot de le tuer, afin de profiter
+de ses dépouilles. Comme ils ne se doutoient pas qu'il entendît leur
+langue, ils eurent l'heureuse imprudence de tenir conseil devant lui;
+par bonheur Descartes savoit le hollandais: il se lève tout-à-coup,
+change de contenance, tire l'épée avec fierté, et menace de percer le
+premier qui oseroit approcher. Cette heureuse audace les intimida,
+et Descartes fut sauvé... Quatre ou cinq mariniers de la West-Frise
+pensèrent disposer de celui qui devoit faire la révolution de l'esprit
+humain... Descartes passa la fin de 1621 et les premiers mois de 1622
+a La Haye. C'est là qu'il vit cet électeur palatin qui, pour avoir été
+couronné roi, étoit devenu le plus malheureux des hommes. Il passoit sa
+vie à solliciter des secours et à perdre des batailles. La princesse
+Élisabeth sa fille, que sa liaison avec Descartes rendit depuis si
+fameuse, avoit alors tout au plus trois ou quatre ans. Elle étoit
+errante avec sa mère, et partageoit des maux qu'elle ne sentoit pas
+encore. La même année Descartes traversa les Pays-Bas espagnols, et
+s'arrêta à la cour de Bruxelles. La trêve entre l'Espagne et la Hollande
+étoit rompue. Il y vit l'infante Isabelle, qui, sous un habit de
+religieuse, gouvernoit dix provinces, et signoit des ordres pour livrer
+des batailles, à peu près comme on vit Ximenès gouverner l'Espagne,
+l'Amérique et les Indes, sous un habit de cordelier... En 1623 il fit le
+voyage d'Italie; il traversa la Suisse, où il observa plus la nature que
+les hommes; s'arrêta quelque temps dans la Valteline; vit à Venise le
+mariage du doge avec la mer Adriatique... et arriva enfin à Rome sur
+la fin de 1624. Il y fut témoin d'un jubilé qui attiroit une quantité
+prodigieuse de peuple de tous les bouts du l'Europe. Ce mélange de
+tant de nations différentes était un spectacle intéressant pour un
+philosophe. Descartes y donna toute son attention. Il comparoit les
+caractères de tous ces peuples réunis, comme un amateur habile compare,
+dans une belle galerie de tableaux, les manières des différentes écoles
+de peinture. En 1625 il passa par la Toscane: Galiléo étoit alors âgé
+de soixante ans, et l'inquisition ne s'étoit pas encore flétrie par la
+condamnation de ce grand homme. En 1631 il fit le voyage d'Angleterre,
+et en 1634 celui de Danemarck. L'Espagne et le Portugal sont les seuls
+pays de l'Europe où Descartes n'ait pas voyagé.
+
+Note 5:
+
+Descartes porta les armes dans sa jeunesse: d'abord en Hollande, sous le
+célèbre Maurice de Nassau, qui affermit la liberté fondée par son père,
+et mérita de balancer la réputation de Farnèse; de là en Allemagne, sous
+Maximilien de Bavière, au commencement de la guerre de trente ans. Il
+vit dans cette guerre le choc de deux religions opposées, l'ambition
+des chefs, le fanatisme des peuples, la fureur des partis, l'abus des
+succès, l'orgueil du pouvoir, et trente provinces dévastées, parce qu'on
+se disputoit à qui gouverneroit la Bohême. Il passa ensuite au service
+de l'empereur Ferdinand II, pour voir de plus près les troubles de la
+Hongrie. La mort du comte de Bucquoy, général de l'armée impériale, qui
+fut tué, dans une déroute, de trois coups de lance et de plus de trente
+coups de pistolet, le dégoûta du métier des armes. Il avoit servi
+environ quatre ans, et en avoit alors vingt-cinq. On croit pourtant
+qu'au siège de La Rochelle il combattit, comme volontaire, dans une
+bataille contre la flotte anglaise. On se doute bien que l'ambition
+de Descartes n'étoit point de devenir un grand capitaine. Avide de
+connoître, il vouloit étudier les hommes dans tous les états; et
+malheureusement la guerre est devenue un des grands spectacles de
+l'humanité. Il avoit d'abord aimé cette profession, comme il l'avouoit
+lui-même, sans doute parce qu'elle convenoit à l'activité inquiète de
+son âme; mais dans la suite, un coup d'oeil plus philosophique ne lui
+laissa voir que le malheur des hommes...
+
+Note 6:
+
+Ce fut en 1625, au retour de son voyage d'Italie, que Descartes fît
+ses observations sur la cime des Alpes. Il est peu d'âmes sensibles ou
+fortes à qui la vue de ces montagnes n'inspire de grandes idées. L'homme
+mélancolique y voit une retraite délicieuse et sauvage, le guerrier s'y
+rappelle les armées qui les ont traversées, et le philosophe s'y occupe
+des phénomènes de la nature. Descartes y composa une partie de son
+système sur les grêles, les neiges, les tonnerres et les tourbillons de
+vents...
+
+Note 7:
+
+Dès son enfance, Descartes avoit l'habitude de méditer. Lorsqu'il étoit
+à La Flèche, on lui permettoit, à cause de la foiblesse de sa santé, de
+passer une partie des matinées au lit. Il employoit ce temps à réfléchir
+profondément sur les objets de ses études; et il en contracta l'habitude
+pour le reste de sa vie. Ce temps, où le sommeil a réparé les forces, où
+les sens sont calmes, où l'ombre et le demi-jour favorisent la rêverie,
+et où l'âme ne s'est point encore répandue sur les objets qui sont
+hors d'elle, lui paroissoit le plus propre à la pensée. C'est dans ces
+matinées qu'il a fait la plupart de ses découvertes, et arrangé ses
+mondes. Il porta à la guerre ce même esprit de méditation. En 1619,
+étant en quartier d'hiver sur les frontières de Bavière, dans un lieu
+très écarté, il y passa plusieurs mois dans une solitude profonde,
+uniquement occupé à méditer. Il cherchoit alors les moyens de créer une
+science nouvelle. Sa tête, fatiguée sans doute par la solitude ou par le
+travail, s'échauffa tellement, qu'il crut avoir des songes mystérieux.
+Il crut voir des fantômes; il entendit une voix qui l'appeloit à la
+recherche de la vérité. Il ne douta point, dit l'historien de sa vie,
+que ces songes ne vinssent du ciel, et il y mêla un sentiment de
+religion...
+
+Note 8:
+
+La première étude qui attacha véritablement Descartes fut celle des
+mathématiques. Dans son enfance, il les étudia avec transport, et en
+particulier l'algèbre et l'analyse des anciens. A l'âge de dix-neuf ans,
+lorsqu'il renonça brusquement à tous les plaisirs, et qu'il passa
+deux ans dans la retraite, il employa tout ce temps à l'étude de la
+géométrie. En 1617, étant au service de la Hollande, un inconnu fit
+afficher dans les rues de Bréda un problème à résoudre. Descartes vit un
+grand concours de passants qui s'arrêtoient pour lire. Il s'approcha;
+mais l'affiche étoit en flamand, qu'il n'entendoit pas. Il pria un homme
+qui étoit à côté de lui de la lui expliquer. C'étoit un mathématicien
+nommé Beckman, principal du collège de Dordrecht. Le principal, homme
+grave, voyant un petit officier français en habit uniforme, crut qu'un
+problème de géométrie n'étoit pas fort intéressant pour lui; et,
+apparemment pour le plaisanter, il lui offrit de lui expliquer
+l'affiche, à condition qu'il résoudroit le problème. C'étoit une espèce
+de défi. Descartes l'accepta; le lendemain matin le problème étoit
+résolu. Beckman fut fort étonné; il entra en conversation avec le jeune
+homme; et il se trouva que le militaire de vingt ans en savoit beaucoup
+plus sur la géométrie que le vieux professeur de mathématiques. Deux ou
+trois ans après, étant à Ulm, en Souabe, il eut une aventure à peu près
+pareille avec Faulhaber, mathématicien allemand. Celui-ci venoit de
+donner un gros livre sur l'algèbre, et il traitoit Descartes assez
+lestement, comme un jeune officier aimable, et qui ne paroissoit pas
+tout-à-fait ignorant. Cependant un jour, à quelques questions qu'il
+lui fit, il se douta que Descartes pouvoit bien avoir quelque mérite.
+Bientôt, à la clarté et à la rapidité de ses réponses sur les questions
+les plus abstraites, il reconnut dans ce jeune homme le plus puissant
+génie, et ne regarda plus qu'avec respect celui qu'il croyoit honorer en
+le recevant chez lui. Descartes fut lié ou du moins fut en commerce avec
+tous les plus savants géomètres de son siècle. Il ne se passoit pas
+d'année qu'il ne donnât la solution d'un très grand nombre de problèmes
+qu'on lui adressoit dans sa retraite; car c'étoit alors la méthode entre
+les géomètres, à peu près comme les anciens sages et mêmes les rois dans
+l'Orient s'envoyoient des énigmes à deviner. Descartes eut beaucoup de
+part à la fameuse question de la roulette et de la cycloïde. La cycloïde
+est une ligne décrite par le mouvement d'un point de la circonférence
+d'un cercle, tandis que le cercle fait une révolution sur une ligne
+droite. Ainsi quand une roue de carrosse tourne, un des clous de la
+circonférence décrit dans l'air une cycloïde. Cette ligne fut découverte
+par le P. Mersenne, expliquée par Roberval, examinée par Descartes, qui
+en découvrit la tangente; usurpée par Toricelli, qui s'en donna pour
+l'inventeur; approfondie par Pascal, qui contribua beaucoup à en
+démontrer la nature et les rapports. Depuis, les géomètres les plus
+célèbres, tels que Huygens, Wallis, Wren, Leibniz, et les Bernoulli, y
+travaillèrent encore. Avant de finir cet article, il ne sera peut-être
+pas inutile de remarquer que Descartes, qui fut le plus grand géomètre
+de son siècle, parut toujours faire assez peu de cas de la géométrie.
+Il tenta au moins cinq ou six fois d'y renoncer, et il y revenoit sans
+cesse...
+
+Note 9: C'est un spectacle aussi curieux que philosophique de
+suivre toute la marche de l'esprit de Descartes, et de voir tous les
+degrés par où il passa pour parvenir à changer la face des sciences.
+Heureusement, en nous donnant ses découvertes, il nous a indiqué la
+route qui l'y avoit mené. Il seroit à souhaiter que tous les inventeurs
+eussent fait de même; mais la plupart nous on caché leur marche, et nous
+n'avons que le résultat de leurs travaux. Il semble qu'ils aient craint,
+ou de trop instruire les hommes, ou de s'humilier à leurs yeux en se
+montrant eux-mêmes luttant contre les difficultés. Quoi qu'il en soit,
+voici la marche de Descartes. Dès l'âge de quinze ans, il commença à
+douter. Il ne trouvoit dans les leçons de ses maîtres que des opinions;
+et il cherchoit des vérités. Ce qui le frappoit le plus, c'est qu'il
+voyoit qu'on disputoit sur tout. A dix-sept ans, ayant fini ses études,
+il s'examina sur ce qu'il avoit appris: il rougit de lui-même; et,
+puisqu'il avoit eu les plus habiles maîtres, il conclut que les hommes
+ne savoient rien, et qu'apparemment ils ne pouvoient rien savoir. Il
+renonça pour jamais aux sciences. A dix-neuf, il se remit à l'étude des
+mathématiques, qu'il avoit toujours aimées. A vingt-un, il se mit à
+voyager pour étudier les hommes. En voyant chez tous les peuples mille
+choses extravagantes et fort approuvées, il apprenoit, dit-il, à se
+défier de l'esprit humain, et à ne point regarder l'exemple, la coutume
+et l'opinion comme des autorités. A vingt-trois, se trouvant dans une
+solitude profonde, il employa trois ou quatre mois de suite à penser. Le
+premier pas qu'il fit fut d'observer que tous les ouvrages composés
+par plusieurs mains sont beaucoup moins parfaits que ceux qui ont été
+conçus, entrepris et achevés par un seul homme: c'est ce qu'il est aisé
+de voir dans les ouvrages d'architecture, dans les statues, dans les
+tableaux, et même dans les plans de législation et de gouvernement. Son
+second pas fut d'appliquer cette idée aux sciences. Il les vit comme
+formées d'une infinité de pièces de rapport, grossies des opinions de
+chaque philosophe, tous d'un esprit et d'un caractère différent. Cet
+assemblage, cette combinaison d'idées souvent mal liées et mal
+assorties peut-elle autant approcher de la vérité que le feroient les
+raisonnements justes et simples d'un seul homme? Son troisième pas fut
+d'appliquer cette même idée à la raison humaine. Comme nous sommes
+enfants avant que d'être hommes, notre raison n'est que le composé d'une
+foule de jugements souvent contraires, qui nous ont été dictés par
+nos sens, par notre nourrice et par nos maîtres. Ces jugements
+n'auroient-ils pas plus de vérité et plus d'unité, si l'homme, sans
+passer par la faiblesse de l'enfance, pouvoit juger en naissant, et
+composer lui seul toutes ses idées? Parvenu jusque là, Descartes résolut
+d'ôter de son esprit toutes les opinions qui y étoient, pour y en
+substituer de nouvelles, ou y remettre les mêmes après qu'il les auroit
+vérifiées; et ce fut son quatrième pas. Il vouloit, pour ainsi dire,
+recomposer sa raison, afin qu'elle fût à lui, et qu'il pût s'assurer
+pour la suite des fondements de ses connoissances. Il ne pensoit point
+encore à réformer les sciences pour le public; il regardait tout
+changement comme dangereux. Les établissements une fois faits,
+disoit-il, sont comme ces grands corps dont la chute ne peut être que
+très rude, et qui sont encore plus difficiles à relever quand ils sont
+abattus, qu'à retenir quand ils sont ébranlés. Mais comme il seroit
+juste de blâmer un homme qui entreprendroit de renverser toutes les
+maisons d'une ville, dans le seul dessein de les rebâtir sur un nouveau
+plan, il doit être permis à un particulier d'abattre la sienne, pour
+la reconstruire sur des fondements plus solides. Il entreprit donc
+d'exécuter la première partie de ses desseins, qui consistoit à
+détruire; et ce fut son cinquième pas. Mais il éprouva bientôt les plus
+grandes difficultés. _Je m'aperçut,_ dit-il, _qu'il n'est pas aussi aisé
+à un homme de se défaire de ses préjugés, que de brûler sa maison_. Il y
+travailla constamment plusieurs années de suite, et il crut à la fin
+en être venu à bout. Je ne sais si je me trompe, mais cette marche de
+l'esprit de Descartes me paroît admirable. Continuons de le suivre. A
+l'âge de vingt-quatre ans, il entendit parler en Allemagne d'une
+société d'hommes qui n'avoit pour but que la recherche de la vérité: on
+l'appeloit la confrérie des Rose-Croix. Un de ses principaux statuts
+étoit de demeurer cachée. Elle avoit, à ce qu'on dit, pour fondateur,
+un Allemand né dans le quatorzième siècle. On raconte de cet homme des
+choses merveilleuses. Il avoit profondément étudié la magie, qui étoit
+alors une science fort importante. Il avoit voyagé en Arabie, en
+Turquie, en Afrique, en Espagne, avoit vu sur la terre des sages et des
+cabalistes, avoit appris plusieurs secrets de la nature, et s'étoit
+retiré enfin en Allemagne, où il vécut solitaire dans une grotte jusqu'à
+l'âge de cent six ans. On se doute bien qu'il fit des prodiges pendant
+sa vie et après sa mort. Son histoire ne ressemble pas mal à celle
+d'Apollonius du Tyane. On imagina un soleil dans la grotte où il étoit
+enterré; et ce soleil n'avoit d'autre fonction que celle d'éclairer son
+tombeau. La confrérie fondée par cet homme extraordinaire étoit, dit-on,
+chargée de réformer les sciences dans tout l'univers. En attendant, elle
+ne paroissoit pas; et Descartes, malgré toutes ses recherches, ne put
+trouver un seul homme qui en fût. Il y a cependant apparence qu'elle
+existoit, car on en parloit beaucoup dans toute l'Allemagne; on écrivoit
+pour et contre; et même en 1623 on fit l'honneur à ces philosophes de
+les jouer à Paris, sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne. Descartes,
+déchu de l'espérance de trouver dans cette société quelques secours pour
+ses desseins, résolut désormais de se passer des livres et des savants.
+Il ne vouloit plus lire que dans ce qu'il appeloit _le grand livre du
+monde_, et s'occupait à ramasser des expériences. A vingt-sept ans, il
+éprouva une secousse qui lui fit abandonner les mathématiques et la
+physique; les unes lui paroissoient trop vides, l'autre trop incertaine.
+Il voulut ne plus s'occuper que de la morale; mais à la première
+occasion il retournoit à l'étude de la nature. Emporté comme malgré lui,
+il s'enfonça de nouveau dans les sciences abstraites. Il les quitta
+encore pour revenir à l'homme; il espéroit trouver plus de secours pour
+cette science, mais il reconnut bientôt qu'il s'étoit trompé. Il vit que
+dans Paris, comme à Rome et dans Venise, il y avoit encore moins de gens
+qui étudioient l'homme que la géométrie. Il passa trois ans dans ces
+alternatives, dans ce flux et reflux d'idées contraires, entraîné
+par son génie tantôt vers un objet, tantôt vers un autre, inquiet et
+tourmenté, et combattant sans cesse avec lui-même. Ce ne fut qu'à
+trente-deux ans que tous ces orages cessèrent. Alors il pensa
+sérieusement à refaire une philosophie nouvelle; mais il résolut de ne
+point embrasser de secte, et de travailler sur la nature même. Voilà
+par quels degrés Descartes parvint à cette grande révolution: il y fut
+conduit par le doute et l'examen...
+
+Note 10:
+
+Descartes fut très long-temps incertain sur le genre de vie qu'il devoit
+embrasser. D'abord il prit le parti des armes, comme on l'a vu, mais il
+s'en dégoûta au bout de quatre ans. En 1623, dans le temps des troubles
+de la Valteline, il eut quelque envie d'être intendant de l'armée; mais
+ses sollicitations ne purent être assez vives pour qu'il réussît: il
+mettoit trop peu de chaleur à tout ce qui n'intéressoit que sa fortune.
+En 1625, il fut sur le point d'acheter la charge de lieutenant-général
+de Châtellerault; et comme il étoit persuadé que pour exercer une charge
+il falloit être instruit, il manda à son père qu'il iroit se mettre à
+Paris chez un procureur au Châtelet, pour y apprendre la pratique. Il
+faut avouer que c'étoit là un singulier apprentissage pour un homme tel
+que Descartes: il avoit alors vingt-neuf ans. Mais ce projet manqua
+comme l'autre. S'il avoit réussi, il est à croire que Descartes auroit
+fait comme le président de Montesquieu, et qu'il ne fût pas long-temps
+resté juge. Enfin, après avoir passé dix ou douze ans à observer tous
+les états, il finit par n'en choisir aucun. Il résolut de garder son
+indépendance, et de s'occuper tout entier à la recherche de la vérité.
+Il pensoit sans doute que c'étoit assez remplir son devoir d'homme et de
+citoyen, de travailler à éclairer les hommes.
+
+Note 11:
+
+Ce fut en 1629, sur la fin de mars, que Descartes partit
+pour aller s'établir en Hollande; il avoit alors trente-trois ans. Comme
+sa résolution auroit paru extraordinaire, il n'en avertit ni ses parents
+ni ses amis; il se contenta de leur écrire avant son départ. On ne
+manqua point de murmurer. Il n'y a que celui qui a pu concevoir un tel
+projet qui soit capable de l'approuver. Mais son parti étoit pris. Il
+nous rend compte lui-même des motifs qui l'engagèrent à quitter la
+France. Le premier fut la raison du climat. Il craignoit que la chaleur,
+en exaltant un peu trop son imagination, ne lui ôtât une partie du
+sang-froid et du calme nécessaires pour les découvertes philosophiques;
+le climat de la Hollande lui parut plus favorable à ses desseins. Mais
+son principal motif fut la passion qu'il avoit pour la retraite, et le
+désir de vivre dans une solitude profonde. En France, il eut été sans
+cesse détourné de l'étude par ses parents ou ses amis... au lieu qu'en
+Hollande il étoit sûr qu'on n'exigeroit rien de lui. Il espéroit
+vivre parfaitement inconnu, solitaire au milieu d'un peuple actif qui
+s'occuperoit de son commerce, tandis que lui s'occuperoit à penser.
+Comme son grand but étoit la retraits, il prit toutes sortes de moyens
+pour n'être pas découvert. Il ne confia sa demeure qu'à un seul ami
+chargé de sa correspondance. Jamais il ne datoit ses lettres du lieu où
+il demeuroit, mais de quelque grande ville où il étoit sûr qu'on ne le
+trouverait pas. Pendant plus de vingt ans qu'il demeura en Hollande, il
+changea très souvent de séjour, fuyant sa réputation partout où elle
+le poursuivoit, et se dérobant aux importuns qui vouloient seulement
+l'avoir vu. Il habitoit quelquefois dans les grandes villes; mais il
+préféroit ordinairement les villages ou les bourgs, et le plus souvent
+les maisons solitaires tout-à-fait isolées dans la campagne. Quelquefois
+il alloit s'établir dans une petite maison aux bords de la mer: on
+montre encore en plusieurs endroits les maisons qu'il a habitées... Le
+goût que Descartes avoit pour la Hollande étoit si vif, qu'il cherchoit
+à y attirer ceux de ses amis qui vouloient se retirer du monde. Je vais
+traduire une lettre qu'il écrivoit à Balzac sur ce sujet; on la verra
+peut-être avec plaisir. «Je ne suis point étonné, lui dit-il, qu'une
+âme grande et forte, telle que la vôtre, ne puisse se plier aux usages
+serviles de la cour. J'ose donc vous conseiller de venir à Amsterdam,
+et de vous y retirer, plutôt que dans des chartreuses, ou même dans les
+lieux les plus agréables de France ou d'Italie. Je préfère même son
+séjour à cette solitude charmante où vous étiez l'année dernière.
+Quelque agréable que soit une maison de campagne, on y manque de mille
+choses qu'on ne trouve que dans les villes; on n'y est pas même aussi
+seul qu'on le voudroit. Peut-être y trouverez-vous un ruisseau dont le
+murmure vous fera rêver délicieusement, ou un vallon solitaire qui vous
+jettera dans l'enchantement; mais aussi vous aurez à vous défendre d'une
+quantité de petits voisins qui vous assiégeront sans cesse. Ici, comme
+tout le monde, excepté moi, est occupé au commerce, il ne tient qu'à moi
+de vivre inconnu à tout le monde. Je me promène tous les jours à travers
+un peuple immense, presque aussi tranquillement que vous pouvez le faire
+dans vos allées. Les hommes que je rencontre me font la même impression
+que si je voyois les arbres de vos forêts ou les troupeaux de vos
+campagnes. Le bruit intime de tous ces commerçants ne me distrait
+pas plus que si j'entendois le bruit d'un ruisseau. Si je m'amuse
+quelquefois à considérer leurs mouvements, j'éprouve le même plaisir que
+vous à considérer ceux qui cultivent vos terres: car je vois que le but
+de tous ces travaux est d'embellir le lieu que j'habite, et de prévenir
+tous mes besoins. Si vous avez du plaisir à voir les fruits croître dans
+vos vergers, et vous promettre l'abondance, pensez-vous que j'en aie
+moins à voir tous les vaisseaux qui abordent sur mes côtes m'apporter
+les productions de l'Europe et des Indes? Dans quel lieu de l'univers
+trouverez-vous plus aisément qu'ici tout ce qui peut intéresser la
+vanité ou flatter le goût? Y a-t-il un pays dans le monde où l'on soit
+plus libre, où le sommeil soit plus tranquille, où il y ait moins de
+dangers à craindre, où les lois veillent mieux sur le crime, où les
+empoisonnements, les trahisons, les calomnies soient moins connus, où il
+reste enfin plus de traces de l'heureuse et tranquille innocence de nos
+pères? Je ne sais pourquoi vous êtes si amoureux de votre ciel d'Italie,
+la peste se mêle avec l'air qu'on y respire; la chaleur du jour y est
+insupportable; les fraîcheurs du soir y sont malsaines; l'ombre des
+nuits y couvre des larcins et des meurtres. Que si vous craignez les
+hivers du Nord, comment à Rome, même avec des bosquets, des fontaines
+et des grottes, vous garantirez-vous aussi bien de la chaleur, que vous
+pourrez ici, avec un bon poêle ou une cheminée, vous garantir du froid?
+Je vous attends avec une petite provision d'idées philosophiques qui
+vous feront peut-être quelque plaisir; et, soit que vous veniez ou que
+vous ne veniez pas, je n'en serai pas moins votre tendre et fidèle ami.»
+Cette lettre est très intéressante. D'abord elle nous fait voir le goût
+de Descartes pour la Hollande, et la manière dont il y vivoit. Elle nous
+montre ensuite son imagination et le tour agréable qu'il savoit donner
+à ses idées. On a accusé la géométrie de dessécher l'esprit; je ne
+sais s'il y a rien dans tout Balzac où il y ait autant d'esprit et
+d'agrément. L'imagination brillante de Descartes se décèle partout dans
+ses ouvrages; et s'il n'avoit voulu être ni géomètre, ni philosophe, il
+n'auroit encore tenu qu'à lui d'être le plus bel-esprit de son temps.
+
+Note 12:
+
+Le _Discours sur la méthode_ parut le 8 juin 1637. Il
+étoit à la tête de ses _Essais de philosophie_. Descartes y indique les
+moyens qu'il a suivis pour tâcher de parvenir à la vérité, et ce qu'il
+faut faire encore pour aller plus avant. On y trouva une profondeur
+de méditation inconnue jusqu'alors. C'est là qu'est l'histoire de
+son fameux doute. Il a depuis répété cette histoire dans deux autres
+ouvrages, dans le premier livre de ses _Principes_, et dans la première
+de ses _Méditations métaphysiques_. Il falloit qu'il sentît bien
+vivement l'importance et la nécessité du doute, pour y revenir jusqu'à
+trois fois, lui qui étoit si avare de paroles. Mais il regardoit le
+doute comme la base de la philosophie, et le garant sûr des progrès
+qu'on pourroit y faire dans tous les siècles...
+
+Note 13:
+
+Les règles de l'analyse logique, qu'on peut regarder comme
+la seconde partie de sa _Méthode_, sont indiquées dans plusieurs de ses
+ouvrages, et rassemblées en grande partie dans un manuscrit qui n'a été
+imprimé qu'après sa mort. L'ouvrage est intitulé, _Règles pour conduire
+notre esprit dans la recherche de la vérité_. En voici à peu près la
+marche. Voulez-vous trouver la vérité, formez votre esprit, et rendez-le
+capable de bien juger. Pour y parvenir, ne l'appliquez d'abord qu'à ce
+qu'il peut bien connoître par lui-même. Pour bien connoître, ne cherchez
+pas ce qu'on a écrit ou pensé avant vous; mais sachez vous en tenir à ce
+que vous reconnoissez vous-même pour évident. Vous ne trouverez point la
+vérité sans méthode; la méthode consiste dans l'ordre; l'ordre consiste
+à réduire les propositions complexes à des propositions simples, et vous
+élever par degrés des unes aux autres. Pour vous perfectionner dans
+une science, parcourez-en toutes les questions et toutes les branches,
+enchaînant toujours vos pensées les unes aux autres. Quand votre esprit
+ne conçoit pas, sachez vous arrêter; examinez long-temps les choses
+les plus faciles; vous vous accoutumerez ainsi à regarder fixement la
+vérité, et à la reconnoître. Voulez-vous aiguiser votre esprit et le
+préparer à découvrir un jour par lui-même, exercez-le d'abord sur ce qui
+a été inventé par d'autres. Suivez surtout les découvertes où il y a de
+l'ordre et un enchaînement d'idées. Quand il aura examiné beaucoup de
+propositions simples, qu'il s'essaie peu à peu à embrasser distinctement
+plusieurs objets à la fois; bientôt il acquerra de la force et de
+l'étendue. Enfin, mettez à profit tous les secours de l'entendement, de
+l'imagination, de la mémoire et des sens, pour comparer ce qui est
+déjà connu avec, ce qui ne l'est pas, et découvrir l'un par l'autre.
+Descartes divise tous les objets de nos connoissances en propositions
+simples et en questions. Les questions sont de deux sortes: ou on les
+entend parfaitement, quoiqu'on ignore la manière de les résoudre; ou la
+connoissance qu'on en a est imparfaite. Le plan de Descartes étoit
+de donner trente-six règles, c'est-à-dire douze pour chacune de ses
+divisions. Il n'a exécuté que la moitié de l'ouvrage; mais il est
+aisé de voir par cet essai comment il portoit l'esprit de système
+et d'analyse dans toutes ses recherches, et avec quelle adresse il
+décomposoit, pour ainsi dire, tout le mécanisme du raisonnement.
+
+Note 14:
+
+Les _Méditations métaphysiques_ de Descartes parurent en
+1641. C'étoit, de tous ses ouvrages, celui qu'il estimoit le plus. Il le
+louoit avec un enthousiasme de bonne foi; car il croyoit avoir trouvé le
+moyen de démontrer les vérités métaphysiques d'une manière plus évidente
+que les démonstrations de géométrie. Ce qui caractérise surtout cet
+ouvrage, c'est qu'il contient sa fameuse démonstration de Dieu par
+l'idée, démonstration si répétée depuis, adoptée par les uns, et rejetée
+par les autres; et qu'il est le premier où la distinction de l'esprit
+et de la matière soit parfaitement développée, car avant Descartes on
+n'avoit point encore bien approfondi les preuves philosophiques de la
+spiritualité de l'âme. Une chose remarquable, c'est que Descartes ne
+donna cet ouvrage au public que par principe de conscience. Ennuyé des
+tracasseries qu'on lui suscitoit depuis trois ans pour ses _Essais
+de philosophie_, il avoit résolu de ne plus rien imprimer. J'aurois,
+dit-il, une vingtaine d'approbateurs et des milliers d'ennemis: ne
+vaut-il pas mieux me taire, et m'instruire en silence? Il crut cependant
+qu'il ne devoit pas supprimer un ouvrage qui pouvoit fournir ou de
+nouvelles preuves de l'existence de Dieu, ou de nouvelles lumières sur
+la nature de l'âme. Mais, avant de le risquer, il le communiqua à tous
+les hommes les plus savants de l'Europe, recueillit leurs objections,
+et y répondit. Le célèbre Arnauld fut du nombre de ceux qu'il consulta.
+Arnauld n'avoit alors que vingt-huit ans. Descartes fut étonné de la
+profondeur et de l'étendue de génie qu'il trouva dans ce jeune homme. Il
+s'en falloit de beaucoup qu'il eût porté le même jugement des objections
+de Hobbes et de celles de Gassendi. Il fit imprimer toutes ces
+objections, avec les réponses, à la suite des _Méditations_; et, pour
+leur donner encore plus de poids, le philosophe dédia son ouvrage à la
+Sorbonne. _Je veux m'appuyer de l'autorité,_ disoit-il, _puisque la
+vérité est si peu de chose quand elle est seule._ Il n'avoit point
+encore pris assez de précautions. Ce livre, approuvé par les docteurs,
+discuté par des savants, dédié à la Sorbonne, et où le génie s'épuise
+à prouver l'existence de Dieu et la spiritualité de l'âme, fut mis,
+vingt-deux ans après, à l'index à Rome.
+
+Note 15:
+
+On a été étonné que, dans ses _Méditations métaphysiques_,
+Descartes n'ait point parlé de l'immortalité de l'âme. Ses ennemis
+avoient beau jeu; et ils n'ont pas manqué de profiter de ce silence pour
+l'accuser de n'y pas croire. Mais il nous apprend lui-même, par une de
+ses lettres, qu'ayant établi clairement dans cet ouvrage la distinction
+de l'âme et de la matière, il suivoit nécessairement de cette
+distinction que l'âme par sa nature ne pouvoit périr avec le corps...
+
+Note 16:
+
+La _Géométrie_ de Descartes parut en 1637 avec le _Traité
+de la méthode_, son _Traité des météores_ et sa _Dioptrique_. Ces quatre
+traités réunis ensemble formoient ses _Essais de philosophie_. Sa
+_Géométrie_ étoit si fort au-dessus de son siècle, qu'il n'y avoit
+réellement que très peu d'hommes en état de l'entendre. C'est ce qui
+arriva depuis à Newton; c'est ce qui arrive à presque tous les grands
+hommes. Il faut que leur siècle coure après eux pour les atteindre.
+Outre que sa _Géométrie_ étoit très profonde et entièrement nouvelle,
+parce qu'il avoit commencé où les autres avaient fini, il avoue lui-même
+dans une de ses lettres qu'il n'avoit pas été fâché d'être un peu
+obscur, afin de mortifier un peu ces hommes qui savent tout. Si on l'eût
+entendu trop aisément, on n'auroit pas manqué de dire qu'il n'avait rien
+écrit de nouveau, au lieu que la vanité humiliée étoit forcée de lui
+rendre hommage. Dans une autre lettre, on voit qu'il calcule avec
+plaisir les géomètres en Europe qui sont en état de l'entendre. Il en
+trouve trois ou quatre en France, deux en Hollande, et deux dans les
+Pays-Bas espagnols...
+
+Note 17:
+
+Presque toute la physique de Descartes est renfermée dans
+son livre des _Principes_. Cet ouvrage, qui parut en 1644, est divisé
+en quatre parties. La première est toute métaphysique, et contient
+les principes des connoissances humaines. La seconde est sa physique
+générale, et traite des premières lois de la nature, des éléments de la
+matière, des propriétés de l'espace et du mouvement. La troisième est
+l'explication particulière du système du monde et de l'arrangement des
+corps célestes. La quatrième contient tout ce qui concerne la terre...
+
+Note 18:
+
+_Traité des météores_, imprimé en 1637, comme on l'a
+déjà dit. Ce fut un des ouvrages de Descartes qui éprouva le moins de
+contradiction. Au reste, ce ne seroit pas une manière toujours sûre de
+louer un ouvrage philosophique; mais quelquefois aussi les hommes font
+grâce à la vérité. C'est le premier morceau de physique que Descartes
+donna...
+
+Note 19:
+
+_Traité de la dioptrique_, imprimé aussi en 1637, à la
+suite du _Discours sur la méthode_...
+
+Note 20:
+
+_Traité de musique_, composé par Descartes en 1618, dans
+le temps qu'il servoit en Hollande. Il n'avoit alors que vingt-deux
+ans. Cet ouvrage de sa jeunesse ne fut imprimé qu'après sa mort. Il
+fut commenté et traduit en plusieurs langues; mais il ne fit point de
+révolution...
+
+Note 21:
+
+Il s'en faut de beaucoup que le _Traité de mécanique_ de
+Descartes soit complet. Descartes le composa à la hâte en 1636, pour
+faire plaisir à un de ses amis, père du fameux Huygens. C'était un
+présent que le génie offroit à l'amitié. Il espéroit dans la suite
+refondre cet ouvrage, et lui donner une juste étendue; mais il n'en eut
+point le temps. On le fit imprimer après sa mort, par cette curiosité
+naturelle qu'on a de rassembler tout ce qui est sorti des mains d'un
+grand homme. Ce petit traité parut pour la première fois en 1668.
+
+Note 22:
+
+Tout le monde connaît Descartes comme métaphysicien, comme
+physicien et comme géomètre; mais peu de gens savent qu'il fut encore
+un très grand anatomiste. Comme le but général de ses travaux étoit
+l'utilité des hommes, au lieu de cette philosophie vaine et spéculative
+qui jusqu'alors avait régné dans les écoles, il vouloit une philosophie
+pratique, où chaque connoissance se réalisât par un effet, et qui se
+rapportât tout entière au bonheur du genre humain. Les deux branches de
+cette philosophie devoient être la médecine et la mécanique. Par l'une,
+il vouloit affermir la santé de l'homme, diminuer ses maux, étendre son
+existence, et peut-être affoiblir l'impression de la vieillesse; par
+l'autre, faciliter ses travaux, multiplier ses forces, et le mettre en
+état d'embellir son séjour. Descartes étoit surtout épouvanté du passage
+rapide et presque instantané de l'homme sur la terre. Il crut qu'il ne
+seroit peut-être pas impossible d'en prolonger l'existence. Si c'est un
+songe, c'est du moins un beau songe, et il est doux de s'en occuper.
+Il y a même un coin de grandeur dans cette idée; et les moyens que
+Descartes proposa pour l'exécution de ce projet n'étaient pas moins
+grands: c'étoit de saisir et d'embrasser tous les rapports qu'il y a
+entre tous les éléments, l'eau, l'air, le feu, et l'homme; entre toutes
+les productions de la terre, et l'homme; entre toutes les influences
+du soleil et des astres, et l'homme; entre l'homme enfin, et tous les
+points de l'univers les plus rapprochés de lui: idée vaste, qui accuse
+la foiblesse de l'esprit humain, et ne paroît toucher à des erreurs que
+parceque, pour la réaliser, ou peut-être même pour la bien concevoir,
+il faudrait une intelligence supérieure à la nôtre. On voit par là
+dans quelle vue il étudioit la physique. On peut aussi juger de quelle
+manière il pensoit sur la médecine actuelle. En rendant justice aux
+travaux d'une infinité d'hommes célèbres qui se sont appliqués à cet
+art utile et dangereux, il pensoit que ce qu'on savoit jusqu'à présent
+n'étoit presque rien, en comparaison de ce qui restoit à savoir. Il
+vouloit donc que la médecine, c'est-à-dire la physique appliquée au
+corps humain, fut la grande étude de tous les philosophes. Qu'ils se
+liguent tous ensemble, disait-il dans un de ses ouvrages; que les uns
+commencent où les autres auront fini: en joignant ainsi les vies de
+plusieurs hommes et les travaux de plusieurs siècles, on formera un
+vaste dépôt de connoissances, et l'on assujettira enfin la nature à
+l'homme. Mais le premier pas étoit de bien connoître la structure du
+corps humain. Il commença donc l'exécution de son plan par l'étude de
+l'anatomie. Il y employa tout l'hiver de 1629; il continua cette étude
+pendant plus de douze ans, observant tout et expliquant tout par les
+causes naturelles. Il ne lisoit presque point, comme on l'a déjà dit
+plus d'une fois. C'étoit dans les corps qu'il étudioit les corps. Il
+joignit à cette étude celle de la chimie, laissant toujours les livres
+et regardant la nature. C'est d'après ces travaux qu'il composa son
+_Traité de l'homme_. Dès qu'il parut, on le mit au nombre de ses plus
+beaux ouvrages. Il n'y en a peut-être même aucun dont la marche soit
+aussi hardie et aussi neuve. La manière dont il y explique tout le
+mécanisme et tout le jeu des ressorts dut étonner le siècle _des
+qualités occultes_ et _des formes substantielles_. Avant lui on n'avoit
+point osé assigner les actions qui dépendent de l'âme, et celles qui ne
+sont que le résultat des mouvements de la machine. Il semble qu'il ait
+voulu poser les bornes entre les deux empires. Cet ouvrage n'étoit point
+achevé quand Descartes mourut; il ne fut imprimé que dix ans après sa
+mort.
+
+Note 23:
+
+Descartes composa son _Traité des passions_ en 1646,
+pour l'usage particulier de la princesse Élisabeth. Il l'avoit envoyé
+manuscrit à la reine de Suède sur la fin de 1647; il le fit imprimer,
+à la sollicitation de ses amis, eu 1649. Son dessein, dit-il, dans la
+composition de cet ouvrage, étoit d'essayer si la physique pourroit
+lui servir à établir des fondements certains dans la morale. Aussi
+n'y traite-t-il guère les passions qu'en physicien. C'étoit encore un
+ouvrage nouveau et tout-à-fait original. On y voit, presque à chaque
+pas, l'âme et le corps agir et réagir l'un sur l'autre; et on croit,
+pour ainsi dire, toucher les liens qui les unissent.
+
+Note 24:
+
+C'est en 1633 que Galilée fut condamnée par l'inquisition,
+pour avoir enseigné le mouvement de la terre. Il y avoit déjà quatre ans
+que Descartes travailloit en Hollande. L'emprisonnement de Galilée fit
+une si forte impression sur lui qu'il fut sur le point de brûler tous
+ses papiers...
+
+Note 25:
+
+Il est très sûr que Descartes prévit toutes les
+persécutions qui l'attendoient. Il avoit souvent résolu de ne rien faire
+imprimer, et il ne céda jamais qu'aux plus pressantes sollicitations de
+ses amis. Souvent il regretta son loisir, qui lui échappoit pour un
+vain fantôme de gloire. Newton, après lui, eut le même sentiment; et
+au milieu des querelles philosophiques, il se reprocha plus d'une fois
+d'avoir perdu son repos. Ainsi les hommes qui ont le plus éclairé le
+genre humain ont été forcés à s'en repentir. Au reste, Descartes ne fut
+jamais plus philosophe que lorsque ses ennemis l'étoient le moins...
+Descartes crut qu'il valoit mieux miner insensiblement les barrières,
+que de les renverser avec éclat. Il voulut cacher la vérité comme on
+cache l'erreur. Il tâcha de persuader que ses principes étaient les
+mêmes que ceux d'Aristote. Sans cesse il recommandoit la modération à
+ses disciples. Mais il s'en falloit bien que ses disciples fussent aussi
+philosophes que lui. Ils étoient trop sensibles à la gloire de ne pas
+penser comme le reste des hommes. La persécution les animoit encore, et
+ajoutoit à l'enthousiasme. Descartes eût consenti à être ignoré pour
+être utile: mais ses disciples jouissoient avec orgueil des lumières de
+leur maître, et insultoient à l'ignorance qu'ils avoient à combattre. Ce
+n'étoit pas le moyen d'avoir raison.
+
+Note 26:
+
+Gisbert Voétius, fameux théologien protestant, et ministre
+d'Utrecht, né en 1589, et mort en 1676: il vécut 87 ans, taudis que
+Descartes mourut à 54. Il étoit tel qu'on l'a peint dans ce discours...
+Tout ce qu'on raconte de ses persécutions contre Descartes est
+exactement tiré de l'histoire. Il commença ses hostilités en 1639, par
+des thèses sur l'athéisme. Descartes n'y étoit point nommé; mais on
+avoit eu soin d'y insérer toutes ses opinions comme celles d'un athée.
+En 1640, secondes et troisièmes thèses, où étoit renouvelée la même
+calomnie. Régius, disciple de Descartes, et professeur de médecine,
+soutenoit la circulation du sang. Autre crime contre Descartes: on
+joignit cette accusation à celle d'athéisme; ordonnance des magistrats
+qui défendent d'introduire des nouveautés dangereuses. En 1641, Voétius
+se fait élire recteur de l'université d'Utrecht. N'osant point encore
+attaquer le maître, il veut d'abord faire condamner le disciple comme
+hérétique. Quatrièmes thèses publiques contre Descartes. En 1642, décret
+des magistrats pour défendre d'enseigner la philosophie nouvelle.
+Cependant les libelles pleuvoient de toute part; et le philosophe étoit
+tranquille au milieu des orages, s'occupant en paix de ses méditations.
+En 1643, Voétius eut recours à des troupes auxiliaires. Il alla les
+chercher dans l'université de Groningue, où un nommé _Schoockius_
+s'associa à ses fureurs. C'étoit un de ces méchants subalternes qui
+n'ont pas même l'audace du crime et qui, trop lâches pour attaquer par
+eux-mêmes, sont assez vils pour nuire sous les ordres d'un autre. Il
+débuta par un gros livre contre Descartes, dont le but était de
+prouver que la nouvelle philosophie menoit droit au _scepticisme_, à
+l'_athéisme_ et à la _frénésie_. Descartes crut enfin qu'il étoit temps
+de répondre. Il avoit déjà écrit une petite lettre sur Voétius; et
+celui-ci n'avoit pas manqué de la faire condamner, comme injurieuse
+et attentatoire à la religion réformée, dans la personne d'un de ses
+principaux pasteurs. Dans sa réponse contre le nouveau livre, Descartes
+se proposoit trois choses: d'abord de se justifier lui-même, car
+jusqu'alors il n'avoit rien répondu à plus de douze libelles; ensuite de
+justifier ses amis et ses disciples; enfin, de démasquer un homme aussi
+odieux que Voétius, qui, par une ignorance hardie, et sous le masque de
+la religion, séduisoit la populace et aveugloit les magistrats. Mais les
+esprits c'étoient trop échauffés; il ne réussit point. Sentence
+contre Descartes, où ses lettres sur Voétius sont déclarées libelles
+diffamatoires. Ce fut alors que les magistrats travaillèrent à lui faire
+son procès secrètement, et sans qu'il en fût averti. Leur intention
+étoit de le condamner comme athée et comme calomniateur: comme athée,
+parce qu'il avoit donné de nouvelles preuves de l'existence de Dieu;
+comme calomniateur. Parce qu'il avoit repoussé les calomnies de ses
+ennemis.... Descartes apprit par une espèce de hasard qu'on lui faisoit
+son procès. Il s'adressa à l'ambassadeur de France, qui heureusement,
+par l'autorité du prince d'Orange, fit arrêter les procédures, déjà
+très avancées. Il sut alors toutes les noirceurs de ses ennemis; il sut
+toutes les intrigues de Voétius: ce scélérat, pour faire circuler le
+poison, avoit répandu dans toutes les compagnies d'Utrecht des hommes
+chargés de le décrier. Il vouloit qu'on ne prononçât son nom qu'avec
+horreur. On le peignoit aux catholiques comme athée, aux protestants
+comme ami des jésuites. Il y avoit dans tous les esprits une si grande
+fermentation, que personne n'osoit plus se déclarer son ami....
+
+Note 27:
+
+Depuis que Descartes se fut établi en Hollande, il fit
+trois voyages en France, en 1644, 1647 et 1648. Dans le premier, il vit
+très peu de monde, et n'apprit qu'à se dégoûter de Paris. Ce qu'il y
+fit de mieux fut la connoissance de M. de Chanut, depuis ambassadeur en
+Suède. Comme leurs âmes se convenoient, leur amitié fut bientôt très
+vive. M. de Chanut mêloit à l'admiration pour un grand homme un
+sentiment plus tendre et plus fait pour rendre heureux. Il sollicita
+auprès du cardinal Mazarin, alors ministre, une pension pour Descartes.
+On ne sait pourquoi la pension lui fut refusée. En 1648, les historiens
+prétendent qu'il fut appelé en France par les ordres du roi. L'intention
+de la cour, disoit-on, étoit de lui faire un établissement honorable et
+digne de son mérite. On lui fit même expédier d'avance le brevet d'une
+pension, et il en reçut les lettres en parchemin. Sur cette espérance il
+arrive à Paris; il se présente à la cour. Tout étoit en feu: c'étoit le
+commencement de la guerre de la Fronde. Il trouva qu'on avoit fait payer
+à un de ses parents l'expédition du brevet, et qu'il en devoit l'argent.
+Il le paya en effet; ce qui lui fit dire plaisamment que jamais il
+n'avoit acheté parchemin plus cher. Voilà tout ce qu'il retira de son
+voyage. Ceux qui l'avoient appelé furent curieux de le voir, non pour
+l'entendre et profiter de ses lumières, mais pour connoître sa figure.
+«Je m'aperçus, dit-il dans une de ses lettres, qu'on vouloit m'avoir en
+France, à peu près comme les grands seigneurs veulent avoir dans leur
+ménagerie un éléphant, ou un lion, ou quelques animaux rares. Ce que je
+pus penser de mieux sur leur compte, ce fut de les regarder comme des
+gens qui auraient été bien aises de m'avoir à dîner chez eux; mais
+en arrivant, je trouvai leur cuisine en désordre et leur marmite
+renversée.» Au reste, il ne faut point omettre ici le juste éloge dit au
+chancelier Seguier, qui distingua Descartes comme il le devoit, et le
+traita avec le respect dû à un homme qui honorait son siècle et sa
+nation.
+
+Note 28:
+
+Il s'en falloit de beaucoup que toute la famille de
+Descartes lui rendît justice, et sentît l'honneur que Descartes lui
+faisoit. Il est vrai que son père l'aimoit tendrement, et l'appeloit
+toujours son cher philosophe; mais le frère aîné de Descartes avoit pour
+lui très peu de considération. _Ses parents_, dit l'historien de sa
+vie, _sembloient le compter pour peu de chose dans sa famille, et, ne
+le regardant plus que sous le titre odieux de philosophe, tâchoient de
+l'effacer de leur mémoire, comme s'il eût été la honte de sa race._ On
+lui donna une marque bien cruelle de cette indifférence, à la mort de
+son père. Ce vieillard respectable, doyen du parlement de Bretagne,
+mourut en 1640, âgé de soixante et dix-huit ans; on n'instruisit
+Descartes ni de sa maladie ni de sa mort. Il y avoit déjà près de quinze
+jours que ce bon vieillard étoit enterré, quand Descartes lui écrivit la
+lettre du monde la plus tendre. Il se justifioit d'habiter dans un pays
+étranger, loin d'un père qu'il aimoit. Il lui marquoit le désir qu'il
+avoit de faire un voyage en France pour le revoir, pour l'embrasser,
+pour recevoir encore une fois sa bénédiction... Quand la lettre de
+Descartes arriva, il y avoit déjà un mois que son père était mort. On se
+souvint alors qu'il y avoit dans les pays étrangers une autre personne
+de la famille, et on lui écrivit par bienséance. Descartes ne se
+consola point de n'avoir pas reçu les dernières paroles et les derniers
+embrassements de son père. Il n'eut pas plus à se louer de son frère
+dans les arrangements qu'il fit avec lui pour ses affaires de famille
+et les règlements de succession. Ce frère étoit un homme intéressé et
+avide, et qui savoit bien que les philosophes n'aiment point à plaider;
+en conséquence, il tira tout le parti qu'il put de cette douceur
+philosophique. Il faut convenir que les neveux de Descartes rendirent à
+la mémoire de leur oncle tout l'honneur qu'il méritoit; mais le nom de
+Descartes étoit alors le premier nom de la France.
+
+Note 29:
+
+Elisabeth de Bohême, princesse palatine, fille de ce
+fameux électeur palatin qui disputa à Ferdinand II les royaumes de
+Hongrie et de Bohême, née en 1618. On sait qu'elle fut la première
+disciple de Descartes. Elle eut encore un titre plus cher: elle fut son
+amie; car l'amitié fait quelquefois ce que la philosophie même ne fait
+pas, elle comble l'intervalle qui est entre les rangs. Elisabeth avoit
+été recherchée par Ladislas IV, roi de Pologne; mais elle préféra le
+plaisir de cultiver son âme dans la retraite à l'honneur d'occuper un
+trône. Sa mère, dans son enfance, lui avoit appris six langues; elle
+possédoit parfaitement les belles-lettres. Son génie la porta aux
+sciences profondes. Elle étudia la philosophie et les mathématiques;
+mais dès que les premiers ouvrages de Descartes lui tombèrent entre les
+mains, elle crut n'avoir rien appris jusqu'alors. Elle le fit prier
+de la venir voir, pour qu'elle put l'entendre lui-même. Descartes lui
+trouva un esprit aussi facile que profond; en peu de temps, elle fut au
+niveau de sa géométrie et de sa métaphysique. Bientôt après Descartes
+lui dédia ses _Principes_; il la félicite d'avoir su réunir tant de
+connoissances dans un âge où la plupart des femmes ne savent que plaire.
+Cette dédicace n'est point un monument de flatterie; l'homme qui loue y
+paroît toujours un philosophe qui pense. Comment, dit-il, à la tête d'un
+ouvrage où je jette les fondements de la vérité, oserois-je la trahir?
+Il continua jusqu'à la fin de sa vie un commerce de lettres avec elle.
+Souvent cette princesse fut malheureuse; Descartes la consoloit alors.
+Malheureux et tourmenté lui-même, il trouvoit dans son propre coeur
+cette éloquence douce qui va chercher l'âme des autres, et adoucit le
+sentiment de leurs peines. Après avoir été long-temps errante et presque
+sans asile, Elisabeth se retira enfin dans une abbaye de la Westphalie,
+où elle fonda une espèce d'académie de philosophes à laquelle elle
+présidoit. Le nom de Descartes n'y étoit jamais prononcé qu'avec
+respect; sa mémoire lui étoit trop chère pour l'oublier. Elle lui
+survécut près de trente ans, et mourut eu 1680.
+
+[Note 30:
+
+C'est une chose remarquable que Descartes ait eu pour
+disciples les deux femmes les plus célèbres de son temps... Je ne
+m'étendrai point sur l'histoire de Christine, tout le monde la connoît.
+Ce fut M. de Chanut qui le premier engagea cette reine à lire les
+ouvrages de Descartes. En 1647, elle lui fit écrire, pour savoir de lui
+en quoi consistoit _le souverain bien_. La plupart des princes, ou ne
+font pas ces questions-là, ou les font à des courtisans plutôt qu'à
+des philosophes; et alors la réponse est facile à deviner. Celle de
+Descartes fut un peu différente: il faisoit consister le souverain bien
+dans la volonté toujours ferme d'être vertueux, et dans le charme de la
+conscience qui jouit de sa vertu. C'était une belle leçon de morale pour
+une reine; Christine en fut si contente, qu'elle lui écrivit de sa main
+pour le remercier. Peu de temps après, Descartes lui envoya son _Traité
+des passions_. En 1649, la reine lui fit faire les plus vives instances
+pour l'engager à venir à Stockholm, et déjà elle avoit donné ordre à
+un de ses amiraux pour l'aller prendre et le conduire en Suède. Le
+philosophe, avant de quitter sa retraite, hésita long-temps: il est
+probable qu'il fut décidé par toutes les persécutions qu'il essuyoit
+en Hollande. Il partit enfin, et arriva au commencement d'octobre à
+Stockholm. La reine le reçut avec une distinction qu'on dut
+remarquer dans une cour. Elle commença par l'exempter de tous les
+assujettissements des courtisans; elle sentoit bien qu'ils n'étoient pas
+faits pour Descartes. Elle convint ensuite avec lui d'une heure où elle
+pourroit l'entretenir tous les jours et recevoir ses leçons. On sera
+assez étonné quand on saura que ce rendez-vous d'un philosophe et d'une
+reine étoit à cinq heures du matin, dans un hiver très cruel. Christine,
+passionnée pour les sciences, s'étoit fait un plan de commencer la
+journée par ses études, afin de pouvoir donner le reste au gouvernement
+de ses états. Elle n'accordait au repos que le temps qu'elle ne pouvait
+lui refuser, et n'avoit d'autre délassement que la conversation de ceux
+qui pouvoient l'instruire. Elle fut si satisfaite de la philosophie de
+Descartes, qu'elle résolut de le fixer dans ses états par toutes sortes
+de moyens. Son projet étoit de lui donner, à titre de seigneurie, des
+terres considérables dans les provinces les plus méridionales de la
+Suède, pour lui et pour ses héritiers à perpétuité. Elle espéroit ainsi
+l'enchaîner par ses bienfaits. Malgré les bontés de la reine, il paroît
+que Descartes eut toujours un sentiment de préférence pour la princesse
+palatine, soit que, celle-ci ayant été sa première disciple, il dût être
+plus flatté de cet hommage; soit que les malheurs d'une jeune princesse
+la rendissent plus intéressante aux yeux d'un philosophe sensible.
+Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il employa tout son crédit auprès de
+Christine pour servir Elisabeth: mais l'intérêt même qu'il parut y
+prendre l'empêcha probablement de réussir; car la reine de Suède, assez
+grande pour aspirer à l'amitié de Descartes, ne l'étoit pas assez pour
+consentir à partager ce sentiment avec une autre.]
+
+[Note 31:
+
+Les qualités particulières de Descartes étoient telles
+qu'on les indique ici. On doit lui en savoir gré; la vertu est peut-être
+plus rare que les talents, et le philosophe spéculatif n'est pas
+toujours philosophe pratique. Descartes fut l'un et l'autre. Dès sa
+jeunesse il avoit raisonné sa morale. En renversant ses opinions par le
+doute, il vit qu'il falloit garder des principes pour se conduire.
+Voici quels étoient les siens: 1° d'obéir en tout temps aux lois et aux
+coutumes de son pays; 2° de n'enchaîner jamais sa liberté pour l'avenir;
+3° de se décider toujours pour les opinions modérées, parceque, dans
+le moral, tout ce qui est extrême est presque toujours vicieux; 4° de
+travailler à se vaincre soi-même, plutôt que la fortune, parceque l'on
+change ses désirs plutôt que l'ordre du monde, et que rien n'est en
+notre pouvoir que nos pensées. Ce fut là pour ainsi dire la base de sa
+conduite. On voit que cet homme singulier s'étoit fait une méthode
+pour agir, comme il s'en fit une pour penser. Il fut de bonne heure
+indifférent pour la fortune, qui de son côté le fit rien pour lui. Son
+bien de patrimoine n'alloit pas au-delà de six ou sept mille livres;
+c'étoit être pauvre pour un homme accoutumé dans son enfonce à beaucoup
+de besoins, et qui voulait étudier la nature; car il y a une foule de
+connoissances qu'on n'a qu'à prix d'argent. Sa médiocrité ne lui coûta
+point un désir. Il avoit sur les richesses un sentiment bien honnête, et
+que tous les coeurs ne sentiront pas: il estimoit plus mille francs de
+patrimoine, que dix mille livres qui lui seroient venues d'ailleurs.
+Jamais il ne voulut accepter de secours d'aucun particulier. Le comte
+d'Avaux lui envoya une somme considérable en Hollande: il la refusa.
+Plusieurs personnes de marque lui firent les mêmes offres: il les
+remercia, et se chargea de la reconnoissance, sans se charger du
+bienfait. _C'est au public,_ disoit-il, _à payer ce que je fais pour le
+public._ Il se faisoit riche en diminuant sa dépense. Son habillement
+étoit très philosophique, et sa table très frugale. Du moment qu'il fut
+retiré en Hollande, il fut toujours vêtu d'un simple drap noir. A table
+il préféroit, comme le bon Plutarque, les légumes et les fruits à
+la chair des animaux. Ses après-dinées étoient partagées entre la
+conversation de ses amis et la culture de son jardin. Occupé le matin du
+système du monde, il alloit le soir cultiver ses fleurs. Sa santé étoit
+faible; mais il en prenoit soin sans en être esclave. On sait combien
+les passions influent sur elle; Descartes en étoit vivement persuadé,
+et il s'appliquoit sans cesse à les régler. C'est ainsi que M. de
+Fontenelle est parvenu à vivre près d'un siècle. Il faut avouer que ce
+régime ne réussit pas si bien à Descartes; _mais,_ décrivoit-il un jour,
+_au lieu de trouver le moyen de conserver la vie, j'en ai trouvé un
+autre bien plus sûr, c'est celui de ne pas craindre la mort._ Il
+cherchoit la solitude, autant par goût que par système. Il avoit pris
+pour devise ce vers d'Ovide: _Bene qui latuit, bene vixit_, «Vivre
+caché, c'est vivre heureux»; et ces autres de Sénèque: _Illi mors gravis
+incubat, qui notus nimis omnibus, ignotus moritur sibi_, «Malheureux en
+mourant, qui, trop connu des autres, meurt sans se connoître lui-même.»
+Il devoit donc avoir une espèce d'indifférence pour la gloire, non pour
+la mériter, mais pour en jouir.... Descartes craignoit la réputation, et
+s'y déroboit. Il la regardoit surtout comme un obstacle à sa liberté et
+à son loisir, les deux plus grands biens d'un philosophe, disoit-il. On
+se doute bien qu'il n'étoit pas grand parleur. Il n'eût pas brillé dans
+ces sociétés où l'on dit d'un ton facile des choses légères, et où l'on
+parcourt vingt objets sans s'arrêter sur aucun.... L'habitude de méditer
+et de vivre seul l'avoit rendu taciturne; mais ce qu'on ne croirait
+peut-être pas, c'est qu'elle ne lui avoit rien ôté de son enjouement
+naturel. Il avoit toujours de la gaieté, quoiqu'il n'eût pas toujours de
+la joie. La philosophie n'exempte pas des fautes, mais elle apprend à
+les connoître et à s'en corriger. Descartes avouoit ses erreurs, sans
+s'apercevoir même qu'il en fût plus grand. C'est avec la même franchise
+qu'il sentoit son mérite, et qu'il en convenoit. On ne manquait point
+d'appeler cela de la vanité; mais s'il en avoit eu, il auroit pris plus
+de soin de la déguiser. Il n'avoit point assez d'orgueil pour tâcher
+d'être modeste. Ce sentiment, tel qu'il fût, n'étoit point à charge aux
+autres. Il avoit dans le commerce une politesse douce, et qui étoit
+encore plus dans les sentiments que dans les manières. Ce n'est point
+toujours la politesse du monde, mois c'est sûrement celle du philosophe.
+Il évitoit les louanges, comme un homme qui leur est supérieur. Il les
+interdisoit à l'amitié; il ne les pardonnoit pas à la flatterie. Il
+n'eut jamais avec ses ennemis d'autre tort que celui de les humilier par
+sa modération; et il eut ce tort très souvent. La calomnie le blessoit
+plus comme un outrage fait à la vérité, que comme une injure qui lui
+fût personnelle. _Quand on me fait une offense,_ disoit-il, _je tâche
+d'élever mon âme si haut, que l'offense ne parvienne pas jusqu'à moi._
+L'indignation étoit pour lui un sentiment pénible; et s'il eût fallu, il
+eût plutôt ouvert son âme au mépris. Au reste, ces deux sentiments lui
+étoient comme étrangers, et ce qui se trouvoit naturellement dans son
+âme, c'étoit la douceur et la bonté. Cette âme forte et profonde étoit
+très sensible. Nous avons déjà vu son tendre attachement pour sa
+nourrice. Il traitoit ses domestiques comme des amis malheureux qu'il
+étoit chargé de consoler. Sa maison étoit pour eux une école de moeurs,
+et elle devint pour plusieurs une école de mathématiques et de sciences.
+On rapporte qu'il les instruisoit avec la bonté d'un père; et quand ils
+n'avoient plus besoin de son secours, il les rendoit à la société, où
+ils alloient jouir du rang qu'ils s'étoient fait par leur mérite. Un
+jour l'un d'eux voulut le remercier: _Que faites-vous!_ lui dit-il,
+_vous êtes mon égal, et j'acquitte une dette._ Plusieurs qu'il avoit
+ainsi formés ont rempli avec distinction des places honorables. J'ai
+déjà rapporté quelques traits qui font connoître sa vive tendresse
+pour son père. Je ne prétends pas le louer par là; mais il est doux de
+s'arrêter sur les sentiments de la nature. On lui a reproché de s'être
+livré aux foiblesses de l'amour, bien différent en cela de Newton, qui
+vécut plus de quatre-vingts ans dans la plus grande austérité de moeurs.
+Il y a apparence que Descartes, né avec une âme très sensible, ne put se
+défendre des charmes de la beauté. Quelques auteurs ont prétendu qu'il
+étoit marié secrètement; mais, dans un de ces entretiens où l'âme,
+abandonnée à elle-même, s'épanche librement au sein de l'amitié,
+Descartes, à ce qu'on dit, avoua lui-même le contraire. Quoi qu'il en
+soit, tout le monde sait qu'il eut une fille nommée Francine; elle
+naquit en Hollande le 13 juillet 1635, et fut baptisée sous son nom.
+Déjà il pensoit à la faire transporter en France, pour y faire commencer
+son éducation; mais elle mourut tout-à-coup entre ses bras, le 7
+septembre 1640. Elle n'avoit que cinq ans. Il fut inconsolable de cette
+mort. Jamais, dit-il, il n'éprouva de plus grande douleur de sa vie.
+Depuis, il aimoit à s'en entretenir avec ses amis; il prononçoit souvent
+le nom de sa chère Francine; il en parloit avec la douleur la plus
+tendre, et il écrivit lui-même l'histoire de cette enfant, à la tête
+d'un ouvrage qu'il comptoit donner au public. Il semble que, n'ayant pu
+la conserver, il vouloit du moins conserver son nom.... Avec ce naturel
+bon et tendre, Descartes dut avoir des amis: il en eut en effet un
+très grand nombre. Il en eut en France, en Hollande, en Angleterre, en
+Allemagne, et jusqu'à Rome; il en eut dans tous les états et dans tous
+les rangs. Il ne pouvoit point se faire que, de tous ces amis, il n'y en
+eût plusieurs qui ne lui fussent attachés par vanité. Ceux-là, il les
+payoit avec sa gloire; mais il réservoit aux autres cette amitié simple
+et pure, ces doux épanchements de l'âme, ce commerce intime qui fait
+les délices d'une vie obscure et que rien ne remplace pour les âmes
+sensibles. La plupart des hommes veulent qu'on soit reconnoissant de
+leurs bienfaits: pour moi, disoit Descartes, je crois devoir du retour à
+ceux qui m'offrent l'occasion de les servir. Ce beau sentiment, qu'on
+a tant répété depuis, et qui est presque devenu une formule, se trouve
+dans plusieurs de ses lettres. A l'égard de Dieu et de la religion,
+voici comme il pensoit. Jamais philosophe ne fut plus respectueux pour
+la Divinité. Il prétendoit que les vérités même qu'on appelle éternelles
+et mathématiques ne sont telles que parceque Dieu l'a voulu. Ce sont des
+lois, disoit-il, que Dieu a établies dans la nature, comme un prince
+fait des lois dans son royaume. Il trouvoit ridicule que l'homme osât
+prononcer sur ce que Dieu peut et ce qu'il ne peut pas. Il n'étoit
+pas moins indigné que ceux qui traitoient de Dieu dans leurs ouvrages
+parlassent si souvent de l'_infini_, comme s'ils savoient ce que veut
+dire ce mot. Les catholiques l'accusèrent d'être calviniste, les
+calvinistes d'être pélagien; sur son doute, on l'accusa d'être
+sceptique; plusieurs l'accusèrent d'être déiste, et l'honnête Voétius
+d'être athée. Voilà les accusations. Voici maintenant ce qu'il y a de
+vrai. Il épuisa son génie à trouver de nouvelles preuves de l'existence
+de Dieu, et à les présenter dans toute leur force. Dans tous ses
+ouvrages, il parla toujours avec le plus grand respect de la religion
+révélée. Dans tous les pays qu'il habita, il fit toujours les fonctions
+de catholique. Dans son voyage d'Italie, pour s'acquitter d'un voeu,
+il fit un pèlerinage à Notre-Dame de Lorette. Dans ses _Méditations
+métaphysiques_ et dans ses lettres, il donna deux explications
+différentes de la transsubstantiation. Dans son séjour en Suède, il ne
+manqua jamais une fois aux exercices sacrés qui se faisaient dans la
+chapelle de l'ambassadeur. Dans sa dernière maladie, il se confessa, et
+communia de la main d'un religieux, en présence de l'ambassadeur et de
+toute sa famille. Est-ce là un calviniste? Est-ce là un pélagien? Est-ce
+un déiste, un sceptique, un athée?...]
+
+[Note 32:
+
+Descartes fut attaqué le 2 février 1650 de la maladie dont
+il mourut. Il n'y avoit pas plus de quatre mois qu'il étoit à Stockholm.
+Il y a grande apparence que sa maladie vint de la rigueur du froid, et
+du changement qu'il fit à son régime, pour se trouver tous les jours
+au palais à cinq heures du matin. Ainsi il fut la victime de sa
+complaisance pour la reine; mais il n'en eut point du tout pour les
+médecins suédois, qui voulaient le saigner. «Messieurs, leur crioit-il
+dans l'ardeur de la fièvre, épargnez le sang français.» Il se
+laissa saigner au bout de huit jours, mais il n'étoit plus temps;
+l'inflammation étoit trop forte. Il eut du moins, pendant sa maladie, la
+consolation de voir le tendre intérêt qu'on prenoit à santé. La reine
+envoyoit savoir deux fois par jour de ses nouvelles. M. et madame
+de Chanut lui prodiguoient les soins les plus tendres et les plus
+officieux. Madame de Chanut ne le quitta point depuis sa maladie. Elle
+étoit présente à tout. Elle le servoit elle-même pendant le jour; elle
+le soignoit durant les nuits. M. de Chanut, qui venoit d'être malade, et
+encore à peine convalescent, se traînoit souvent dans sa chambre, pour
+voir, pour consoler et pour soutenir son ami.... Descartes mourant
+serroit par reconnoissance les mains qui le servoient; mais ses forces
+s'épuisoient par degrés, et ne pouvoient plus suffire au sentiment. Le
+soir du neuvième jour, il eut une défaillance. Revenu un moment après,
+il sentit qu'il falloit mourir. On courut chez M. de Chanut; il vint
+pour recueillir le dernier soupir et les dernières paroles d'un ami:
+mais il ne parloit plus. On le vit seulement lever les yeux au ciel,
+comme un homme qui imploroit Dieu pour la dernière fois. En effet, il
+mourut la même nuit, le 11 février, à quatre heures du matin, âgé de
+près de cinquante-quatre ans. M. de Chanut, accablé de douleur, envoya
+aussitôt son secrétaire au palais, pour avertir la reine à son lever que
+Descartes étoit mort. Christine en l'apprenant versa des larmes. Elle
+voulut le faire enterrer auprès des rois, et lui élever un mausolée.
+Des vues de religion s'opposèrent à ce dessein. M. de Chanut demanda et
+obtint qu'il fût enterré avec simplicité dans un cimetière, parmi les
+catholiques. Un prêtre, quelques flambeaux, et quatre personnes de
+marque qui étoient aux quatre coins du cercueil, voilà quelle fut la
+pompe funèbre de Descartes. M. de Chanut, pour honorer la mémoire de son
+ami et d'un grand homme, fit élever sur son tombeau une pyramide carrée,
+avec des inscriptions. La Hollande, où il avoit été persécuté de son
+vivant, fit frapper en son honneur une médaille, dès qu'il fut mort.
+Seize ans après, c'est-à-dire en 1666, son corps fut transporté en
+France. On coucha ses ossements sur les cendres qui restoient, et on
+les enferma dans un cercueil de cuivre. C'est ainsi qu'ils arrivèrent à
+Paris, où on les déposa dans l'église de Sainte-Geneviève. Le 24 juin
+1667, on lui fit un service solennel avec la plus grande magnificence.
+On devoit après le service prononcer son oraison funèbre; mais il vint
+un ordre exprès du la cour, qui défendit qu'on la prononçât. On se
+contenta de lui dresser un monument de marbre très simple, contre la
+muraille, au-dessus de son tombeau, avec une épitaphe au bas de son
+buste. Il y a deux inscriptions, l'une latine en style lapidaire, et
+l'autre en vers français. Voilà les honneurs qui lui furent rendus
+alors. Mais pour que son éloge fût prononcé, il a fallu qu'il se soit
+écoulé près de cent ans, et que cet éloge d'un grand homme ait été
+ordonné par une compagnie de gens de lettres.]
+
+* * * * *
+
+
+DISCOURS DE LA MÉTHODE.
+
+ Ce discours, écrit en français par Descartes, parut, pour la
+ première fois, avec la _Dioptrique_, les _Météores_ et la
+ _Géométrie_ à Leyde, 1637, in-4°. Il a été réimprimé à Paris, in-12,
+ 1724, avec la _Dioptrique_, les _Météores_, la _Mécanique_, et la
+ _Musique_, et sans la _Géométrie_. Une traduction latine en fut
+ publiée à Amsterdam en 1644, in-4°, et ibid., in-4°, 1656.
+
+DISCOURS DE LA MÉTHODE POUR BIEN CONDUIRE SA RAISON, ET CHERCHER LA
+VÉRITÉ DANS LES SCIENCES.
+
+
+Si ce discours semble trop long pour être lu en une fois, on le pourra
+distinguer en six parties. Et, en la première, on trouvera diverses
+considérations touchant les sciences. En la seconde, les principales
+règles de la méthode que l'auteur a cherchée. En la troisième, quelques
+unes de celles de la morale qu'il a tirée de cette méthode. En la
+quatrième, les raisons par lesquelles il prouve l'existence de Dieu et
+de l'âme humaine, qui sont les fondements de sa métaphysique. En la
+cinquième, l'ordre des questions de physique qu'il a cherchées, et
+particulièrement l'explication du mouvement du coeur et de quelques
+autres difficultés qui appartiennent à la médecine; puis aussi la
+différence qui est entre notre âme et celle des bêtes. Et en la
+dernière, quelles choses il croit être requises pour aller plus avant en
+la recherche de la nature qu'il n'a été, et quelles raisons l'ont fait
+écrire.
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée; car chacun pense
+en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à
+contenter en toute autre chose n'ont point coutume d'en désirer plus
+qu'ils en ont. En quoi il n'est pas vraisemblable que tous se trompent:
+mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger et distinguer
+le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou
+la raison, est naturellement égale en tous les hommes; et ainsi que
+la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus
+raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons
+nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses.
+Car ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de
+l'appliquer bien. Les plus grandes âmes sont capables des plus grands
+vices aussi bien que des plus grandes vertus; et ceux qui ne marchent
+que fort lentement peuvent avancer beaucoup davantage, s'ils suivent
+toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent et qui s'en
+éloignent.
+
+Pour moi, je n'ai jamais présumé que mon esprit fût en rien plus parfait
+que ceux du commun; même j'ai souvent souhaité d'avoir la pensée aussi
+prompte, ou l'imagination aussi nette et distincte, ou la mémoire aussi
+ample ou aussi présente, que quelques autres. Et je ne sache point de
+qualités que celles-ci qui servent à la perfection de l'esprit; car pour
+la raison, ou le sens, d'autant qu'elle est la seule chose qui nous rend
+hommes et nous distingue des bêtes, je veux croire qu'elle est
+tout entière en un chacun; et suivre en ceci l'opinion commune des
+philosophes, qui disent qu'il n'y a du plus et du moins qu'entre les
+_accidents_, et non point entre les _formes_ ou natures des _individus_
+d'une même _espèce_.
+
+Mais je ne craindrai pas de dire que je pense avoir eu beaucoup d'heur
+de m'être rencontré dès ma jeunesse en certains chemins qui m'ont
+conduit à des considérations et des maximes dont j'ai formé une méthode,
+par laquelle il me semble que j'ai moyen d'augmenter par degrés ma
+connoissance, et de l'élever peu à peu au plus haut point auquel la
+médiocrité de mon esprit et la courte durée de ma vie lui pourront
+permettre d'atteindre. Car j'en ai déjà recueilli de tels fruits,
+qu'encore qu'au jugement que je fais de moi-même je tâche toujours
+de pencher vers le côté de la défiance plutôt que vers celui de la
+présomption, et que, regardant d'un oeil de philosophe les diverses
+actions et entreprises de tous les hommes, il n'y en ait quasi aucune
+qui ne me semble vaine et inutile, je ne laisse pas de recevoir une
+extrême satisfaction du progrès que je pense avoir déjà fait en la
+recherche de la vérité, et de concevoir de telles espérances pour
+l'avenir, que si, entre les occupations des hommes, purement hommes, il
+y en a quelqu'une qui soit solidement bonne et importante, j'ose croire
+que c'est celle que j'ai choisie.
+
+Toutefois il se peut faire que je me trompe, et ce n'est peut-être qu'un
+peu de cuivre et de verre que je prends pour de l'or et des diamants. Je
+sais combien nous sommes sujets à nous méprendre en ce qui nous touche,
+et combien aussi les jugements de nos amis nous doivent être suspects,
+lorsqu'ils sont en notre faveur. Mais je serai bien aise de faire
+voir en ce discours quels sont les chemins que j'ai suivis, et d'y
+représenter ma vie comme en un tableau, afin que chacun en puisse juger,
+et qu'apprenant du bruit commun les opinions qu'on en aura, ce soit un
+nouveau moyen de m'instruire, que j'ajouterai à ceux dont j'ai coutume
+de me servir.
+
+Ainsi mon dessein n'est pas d'enseigner ici la méthode que chacun doit
+suivre pour bien conduire sa raison, mais seulement de faire voir en
+quelle sorte j'ai tâché de conduire la mienne. Ceux qui se mêlent de
+donner des préceptes se doivent estimer plus habiles que ceux auxquels
+ils les donnent; et s'ils manquent en la moindre chose, ils en sont
+blâmables. Mais, ne proposant cet écrit que comme une histoire, ou, si
+vous l'aimez mieux, que comme une fable, en laquelle, parmi quelques
+exemples qu'on peut imiter, on en trouvera peut-être aussi plusieurs
+autres qu'on aura raison de ne pas suivre, j'espère qu'il sera utile à
+quelques uns sans être nuisible à personne, et que tous me sauront gré
+de ma franchise.
+
+J'ai été nourri aux lettres dès mon enfance; et, pource qu'on me
+persuadoit que par leur moyen on pouvoit acquérir une connaissance
+claire et assurée de tout ce qui est utile à la vie, j'avois un extrême
+désir de les apprendre. Mais sitôt que j'eus achevé tout ce cours
+d'études, au bout duquel on a coutume d'être reçu au rang des doctes, je
+changeai entièrement d'opinion. Car je me trouvois embarrassé de tant
+de doutes et d'erreurs, qu'il me sembloit n'avoir fait autre profit, en
+tâchant de m'instruire, sinon que j'avois découvert de plus en plus mon
+ignorance. Et néanmoins j'étois en l'une des plus célèbres écoles de
+l'Europe, où je pensois qu'il devoit y avoir de savants hommes, s'il y
+en avoit en aucun endroit de la terre. J'y avois appris tout ce que les
+autres y apprenoient; et même, ne m'étant pas contenté des sciences
+qu'on nous enseignoit, j'avois parcouru tous les livres traitant de
+celles qu'on estime les plus curieuses et les plus rares, qui avoient pu
+tomber entre mes mains. Avec cela je savois les jugements que les autres
+faisoient de moi; et je ne voyois point qu'on m'estimât inférieur à mes
+condisciples, bien qu'il y en eût déjà entre eux quelques uns qu'on
+destinoit à remplir les places de nos maîtres. Et enfin notre siècle me
+sembloit aussi fleurissant et aussi fertile en bons esprits qu'ait été
+aucun des précédents. Ce qui me faisoit prendre la liberté de juger par
+moi de tous les autres, et de penser qu'il n'y avoit aucune doctrine
+dans le monde qui fût telle qu'on m'avoit auparavant fait espérer.
+
+Je ne laissois pas toutefois d'estimer les exercices auxquels on
+s'occupe dans les écoles. Je savois que les langues qu'on y apprend sont
+nécessaires pour l'intelligence des livres anciens; que la gentillesse
+des fables réveille l'esprit; que les actions mémorables des histoires
+le relèvent, et qu'étant lues avec discrétion elles aident à former
+le jugement; que la lecture de tous les bons livres est comme une
+conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés, qui en ont
+été les auteurs, et même une conversation étudiée en laquelle ils ne
+nous découvrent que les meilleures de leurs pensées; que l'éloquence
+a des forces et des beautés incomparables; que la poésie a des
+délicatesses et des douceurs très ravissantes; que les mathématiques
+ont des inventions très subtiles, et qui peuvent beaucoup servir tant
+à contenter les curieux qu'à faciliter tous les arts et diminuer le
+travail des hommes; que les écrits qui traitent des moeurs contiennent
+plusieurs enseignements et plusieurs exhortations à la vertu qui
+sont fort utiles; que la théologie enseigne à gagner le ciel; que la
+philosophie donne moyen de parler vraisemblablement de toutes choses, et
+se faire admirer des moins savants; que la jurisprudence, la médecine et
+les autres sciences apportent des honneurs et des richesses à ceux qui
+les cultivent; et enfin qu'il est bon de les avoir toutes examinées,
+même les plus superstitieuses et les plus fausses, afin de connoître
+leur juste valeur et se garder d'en être trompé.
+
+Mais je croyois avoir déjà donné assez de temps aux langues, et même
+aussi à la lecture des livres anciens, et à leurs histoires, et à leurs
+fables. Car c'est quasi le même de converser avec ceux des autres
+siècles que de voyager. Il est bon de savoir quelque chose des moeurs de
+divers peuples, afin de juger des nôtres plus sainement, et que nous
+ne pensions pas que tout ce qui est contre nos modes soit ridicule et
+contre raison, ainsi qu'ont coutume de faire ceux qui n'ont rien vu.
+Mais lorsqu'on emploie trop de temps à voyager, on devient enfin
+étranger en son pays; et lorsqu'on est trop curieux des choses qui se
+pratiquoient aux siècles passés, on demeure ordinairement fort ignorant
+de celles qui se pratiquent en celui-ci. Outre que les fables font
+imaginer plusieurs événements comme possibles qui ne le sont point;
+et que même les histoires les plus fidèles, si elles ne changent ni
+n'augmentent la valeur des choses pour les rendre plus dignes d'être
+lues, au moins en omettent-elles presque toujours les plus basses et
+moins illustres circonstances, d'où vient que le reste ne paroît pas tel
+qu'il est, et que ceux qui règlent leurs moeurs par les exemples qu'ils
+en tirent sont sujets à tomber dans les extravagances des paladins de
+nos romans, et à concevoir des desseins qui passent leurs forces.
+
+J'estimois fort l'éloquence, et j'étois amoureux de la poésie; mais je
+pensois que l'une et l'autre étoient des dons de l'esprit plutôt que des
+fruits de l'étude. Ceux qui ont le raisonnement le plus fort, et
+qui digèrent le mieux leurs pensées afin de les rendre claires et
+intelligibles, peuvent toujours le mieux persuader ce qu'ils proposent,
+encore qu'ils ne parlassent que bas-breton, et qu'ils n'eussent jamais
+appris de rhétorique; et ceux qui ont les inventions les plus agréables
+et qui les savent exprimer avec le plus d'ornement et de douceur, ne
+laisseroient pas d'être les meilleurs poëtes, encore que l'art poétique
+leur fût inconnu.
+
+Je me plaisois surtout aux mathématiques, à cause de la certitude et de
+l'évidence de leurs raisons: mais je ne remarquois point encore leur
+vrai usage; et, pensant qu'elles ne servoient qu'aux arts mécaniques, je
+m'étonnois de ce que leurs fondements étant si fermes et si solides, on
+n'avoit rien bâti dessus de plus relevé: comme au contraire je comparois
+les écrits des anciens païens qui traitent des moeurs, à des palais fort
+superbes et fort magnifiques, qui n'étoient bâtis que sur du sable et
+sur de la boue: ils élèvent fort haut les vertus, et les font paroître
+estimables par-dessus toutes les choses qui sont au monde; mais ils
+n'enseignent pas assez à les connoître, et souvent ce qu'ils appellent
+d'un si beau nom n'est qu'une insensibilité, ou un orgueil, ou un
+désespoir, ou un parricide.
+
+Je révérois notre théologie, et prétendois autant qu'aucun autre à
+gagner le ciel: mais ayant appris, comme chose très assurée, que le
+chemin n'en est pas moins ouvert aux plus ignorants qu'aux plus doctes,
+et que les vérités révélées qui y conduisent sont au-dessus de notre
+intelligence, je n'eusse osé les soumettre à la foiblesse de mes
+raisonnements; et je pensois que, pour entreprendre de les examiner et
+y réussir, il étoit besoin d'avoir quelque extraordinaire assistance du
+ciel, et d'être plus qu'homme.
+
+Je ne dirai rien de la philosophie, sinon que, voyant qu'elle a été
+cultivée par les plus excellents esprits qui aient vécu depuis plusieurs
+siècles, et que néanmoins il ne s'y trouve encore aucune chose dont on
+ne dispute, et par conséquent qui ne soit douteuse, je n'avois point
+assez de présomption pour espérer d'y rencontrer mieux que les autres;
+et que, considérant combien il peut y avoir de diverses opinions
+touchant une même matière, qui soient soutenues par des gens doctes,
+sans qu'il y en puisse avoir jamais plus d'une seule qui soit vraie, je
+réputois presque pour faux tout ce qui n'étoit que vraisemblable.
+
+Puis, pour les autres sciences, d'autant qu'elles empruntent leurs
+principes de la philosophie, je jugeois qu'on ne pouvoit avoir rien bâti
+qui fût solide sur des fondements si peu fermes; et ni l'honneur ni le
+gain qu'elles promettent n'étoient suffisants pour me convier à les
+apprendre: car je ne me sentois point, grâces à Dieu, de condition qui
+m'obligeât à faire un métier de la science pour le soulagement de ma
+fortune; et, quoique je ne fisse pas profession de mépriser la gloire en
+cynique, je faisois néanmoins fort peu d'état de celle que je n'espérois
+point pouvoir acquérir qu'à faux titres. Et enfin, pour les mauvaises
+doctrines, je pensois déjà connoître assez ce qu'elles valoient pour
+n'être plus sujet à être trompé ni par les promesses d'un alchimiste,
+ni par les prédictions d'un astrologue, ni par les impostures d'un
+magicien, ni par les artifices ou la vanterie d'aucun de ceux qui font
+profession de savoir plus qu'ils ne savent.
+
+C'est pourquoi, sitôt que l'âge me permit de sortir de la sujétion de
+mes précepteurs, je quittoi entièrement l'étude des lettres; et me
+résolvant de ne chercher plus d'autre science que celle qui se pourrait
+trouver en moi-même, ou bien dans le grand livre du monde, j'employai
+le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours et des armées, à
+fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir
+diverses expériences, à m'éprouver moi-même dans les rencontres que la
+fortune me proposoit, et partout à faire telle réflexion sur les choses
+qui se présentoient que j'en pusse tirer quelque profit. Car il me
+sembloit que je pourrois rencontrer beaucoup plus de vérité dans les
+raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui importent,
+et dont l'événement le doit punir bientôt après s'il a mal jugé, que
+dans ceux que fait un homme de lettres dans son cabinet, touchant des
+spéculations qui ne produisent aucun effet, et qui ne lui sont d'autre
+conséquence, sinon que peut-être il en tirera d'autant plus de vanité
+qu'elles seront plus éloignées du sens commun, à cause qu'il aura dû
+employer d'autant plus d'esprit et d'artifice à tâcher de les rendre
+vraisemblables. Et j'avois toujours un extrême désir d'apprendre à
+distinguer le vrai d'avec le faux, pour voir clair en mes actions, et
+marcher avec assurance en cette vie.
+
+Il est vrai que pendant que je ne faisois que considérer les moeurs
+des autres hommes, je n'y trouvois guère de quoi m'assurer, et que j'y
+remarquois quasi autant de diversité que j'avois fait auparavant entre
+les opinions des philosophes. En sorte que le plus grand profit que j'en
+retirois étoit que, voyant plusieurs choses qui, bien qu'elles nous
+semblent fort extravagantes et ridicules, ne laissent pas d'être
+communément reçues et approuvées par d'autres grands peuples,
+j'apprenois à ne rien croire trop fermement de ce qui ne m'avoit été
+persuadé que par l'exemple et par la coutume: et ainsi je me délivrois
+peu à peu de beaucoup d'erreurs qui peuvent offusquer notre lumière
+naturelle, et nous rendre moins capables d'entendre raison. Mais, après
+que j'eus employé quelques années à étudier ainsi dans le livre du
+monde, et à tâcher d'acquérir quelque expérience, je pris un jour
+résolution d'étudier aussi en moi-même, et d'employer toutes les forces
+de mon esprit à choisir les chemins que je devois suivre; ce qui me
+réussit beaucoup mieux, ce me semble, que si je ne me fusse jamais
+éloigné ni de mon pays ni de mes livres.
+
+
+SECONDE PARTIE.
+
+J'étois alors en Allemagne, où l'occasion des guerres qui n'y sont pas
+encore finies m'avoit appelé; et comme je retournois du couronnement
+de l'empereur vers l'armée, le commencement de l'hiver m'arrêta en un
+quartier où, ne trouvant aucune conversation qui me divertit, et n'ayant
+d'ailleurs, par bonheur, aucuns soins ni passions qui me troublassent,
+je demeurois tout le jour enfermé seul dans un poêle, où j'avois tout
+le loisir de m'entretenir de mes pensées. Entre lesquelles l'une des
+premières fut que je m'avisai de considérer que souvent il n'y a pas
+tant de perfection dans les ouvrages composés de plusieurs pièces,
+et faits de la main de divers maîtres, qu'en ceux auxquels un seul a
+travaillé. Ainsi voit-on que les bâtiments qu'un seul architecte a
+entrepris et achevés ont coutume d'être plus beaux et mieux ordonnés
+que ceux que plusieurs ont tâché de raccommoder, en faisant servir de
+vieilles murailles qui avoient été bâties à d'autres fins. Ainsi ces
+anciennes cités qui, n'ayant été au commencement que des bourgades, sont
+devenues par succession de temps de grandes villes, sont ordinairement
+si mal compassées, au prix de ces places régulières qu'un ingénieur
+trace à sa fantaisie dans une plaine, qu'encore que, considérant leurs
+édifices chacun à part, on y trouve souvent autant ou plus d'art qu'en
+ceux des autres, toutefois, à voir comme ils sont arrangés, ici un
+grand, là un petit, et comme ils rendent les rues courbées et inégales,
+on diroit que c'est plutôt la fortune que la volonté de quelques hommes
+usants de raison, qui les a ainsi disposés. Et si on considère qu'il y
+a eu néanmoins de tout temps quelques officiers qui ont eu charge de
+prendre garde aux bâtiments des particuliers, pour les faire servir
+à l'ornement du public, on connoîtra bien qu'il est malaisé, en ne
+travaillant que sur les ouvrages d'autrui, de faire des choses fort
+accomplies. Ainsi je m'imaginai que les peuples qui, ayant été autrefois
+demi-sauvages, et ne s'étant civilisés que peu à peu, n'ont fait leurs
+lois qu'à mesure que l'incommodité des crimes et des querelles les y
+a contraints, ne sauroient être si bien policés que ceux qui, dès le
+commencement qu'ils se sont assemblés, ont observé les constitutions de
+quelque prudent législateur. Comme il est bien certain que l'état de
+la vraie religion, dont Dieu seul a fait les ordonnances, doit être
+incomparablement mieux réglé que tous les autres. Et, pour parler
+des choses humaines, je crois que si Sparte a été autrefois très
+florissante, ce n'a pas été à cause de la bonté de chacune de ses
+lois en particulier, vu que plusieurs étoient fort étranges, et même
+contraires aux bonnes moeurs; mais à cause que, n'ayant été inventées
+que par un seul, elles tendoient toutes à même fin. Et ainsi je pensai
+que les sciences des livres, au moins celles dont les raisons ne sont
+que probables, et qui n'ont aucunes démonstrations, s'étant composées et
+grossies peu à peu des opinions de plusieurs diverses personnes, ne sont
+point si approchantes de la vérité que les simples raisonnements que
+peut faire naturellement un homme de bon sens touchant les choses qui se
+présentent. Et ainsi encore je pensai que pource que nous avons tous été
+enfants avant que d'être hommes, et qu'il nous a fallu long-temps être
+gouvernés par nos appétits et nos précepteurs, qui étoient souvent
+contraires les uns aux autres, et qui, ni les uns ni les autres, ne
+nous conseilloient peut-être pas toujours le meilleur, il est presque
+impossible que nos jugements soient si purs ni si solides qu'ils
+auroient été si nous avions eu l'usage entier de notre raison dès le
+point de notre naissance, et que nous n'eussions jamais été conduits que
+par elle.
+
+Il est vrai que nous ne voyons point qu'on jette par terre toutes les
+maisons d'une ville pour le seul dessein de les refaire d'autre façon et
+d'en rendre les rues plus belles; mais on voit bien que plusieurs font
+abattre les leurs, pour les rebâtir, et que même quelquefois ils y sont
+contraints, quand elles sont en danger de tomber d'elles-mêmes, et que
+les fondements n'en sont pas bien fermes. A l'exemple de quoi je me
+persuadai qu'il n'y auroit véritablement point d'apparence, qu'un
+particulier fît dessein de réformer un état, en y changeant tout dès
+les fondements, et en le renversant pour le redresser; ni même aussi de
+réformer le corps des sciences, ou l'ordre établi dans les écoles pour
+les enseigner: mais que, pour toutes les opinions que j'avois
+reçues jusques alors en ma créance, je ne pouvois mieux faire que
+d'entreprendre une bonne fois de les en ôter, afin d'y en remettre par
+après ou d'autres meilleures, ou bien les mêmes lorsque je les aurois
+ajustées au niveau de la raison. Et je crus fermement que par ce moyen
+je réussirois à conduire ma vie beaucoup mieux que si je ne bâtissois
+que sur de vieux fondements, et que je ne m'appuyasse que sur les
+principes que je m'étois laissé persuader en ma jeunesse, sans avoir
+jamais examiné s'ils étoient vrais. Car, bien que je remarquasse en ceci
+diverses difficultés, elles n'étoient point toutefois sans remède, ni
+comparables à celles qui se trouvent en la réformation des moindres
+choses qui touchent le public. Ces grands corps sont trop malaisés à
+relever étant abattus, ou même à retenir étant ébranlés, et leurs chutes
+ne peuvent être que très rudes. Puis, pour leurs imperfections, s'ils en
+ont, comme la seule diversité qui est entre eux suffit pour assurer que
+plusieurs en ont, l'usage les a sans doute fort adoucies, et même il en
+a évité ou corrigé insensiblement quantité, auxquelles on ne pourroit
+si bien pourvoir par prudence; et enfin elles sont quasi toujours plus
+supportables que ne seroit leur changement; en même façon que les grands
+chemins, qui tournoient entre des montagnes, deviennent peu à peu si
+unis et si commodes, à force d'être fréquentés, qu'il est beaucoup
+meilleur de les suivre, que d'entreprendre d'aller plus droit, en
+grimpant au-dessus des rochers et descendant jusques aux bas des
+précipices.
+
+C'est pourquoi je ne saurois aucunement approuver ces humeurs
+brouillonnes et inquiètes, qui, n'étant appelées ni par leur naissance
+ni par leur fortune au maniement des affaires publiques, ne laissent
+pas d'y faire toujours en idée quelque nouvelle réformation; et si je
+pensois qu'il y eût la moindre chose en cet écrit par laquelle on me pût
+soupçonner de cette folie, je serois très marri de souffrir qu'il fût
+publié. Jamais mon dessein ne s'est étendu plus avant que de tâcher à
+réformer mes propres pensées, et de bâtir dans un fonds qui est tout à
+moi. Que si mon ouvrage m'ayant assez plu, je vous en fais voir ici le
+modèle, ce n'est pas, pour cela, que je veuille conseiller à personne de
+l'imiter. Ceux que Dieu a mieux partagés de ses grâces auront peut-être
+des desseins plus relevés; mais je crains bien que celui-ci ne soit déjà
+que trop hardi pour plusieurs. La seule résolution de se défaire de
+toutes les opinions qu'on a reçues auparavant en sa créance n'est pas un
+exemple que chacun doive suivre. Et le monde n'est quasi composé que de
+deux sortes d'esprits auxquels il ne convient aucunement: à savoir de
+ceux qui, se croyant plus habiles qu'ils ne sont, ne se peuvent empêcher
+de précipiter leurs jugements, ni avoir assez de patience pour conduire
+par ordre toutes leurs pensées, d'où vient que, s'ils avoient une
+fois pris la liberté de douter des principes qu'ils ont reçus, et de
+s'écarter du chemin commun, jamais ils ne pourroient tenir le sentier
+qu'il faut prendre pour aller plus droit, et demeureraient égarés toute
+leur vie; puis de ceux qui, ayant assez de raison ou de modestie pour
+juger qu'ils sont moins capables de distinguer le vrai d'avec le faux
+que quelques autres par lesquels ils peuvent être instruits, doivent
+bien plutôt se contenter de suivre les opinions de ces autres, qu'en
+chercher eux-mêmes de meilleures.
+
+Et pour moi j'aurois été sans doute du nombre de ces derniers, si je
+n'avois jamais eu qu'un seul maître, ou que je n'eusse point su les
+différences qui ont été de tout temps entre les opinions des plus
+doctes. Mais ayant appris dès le collège qu'on ne sauroit rien imaginer
+de si étrange et si peu croyable, qu'il n'ait été dit par quelqu'un des
+philosophes; et depuis, en voyageant, ayant reconnu que tous ceux qui
+ont des sentiments fort contraires aux nôtres ne sont pas pour cela
+barbares ni sauvages, mais que plusieurs usent autant ou plus que nous
+de raison; et ayant considéré combien un même homme, avec son même
+esprit, étant nourri dès son enfance entre des Français ou des
+Allemands, devient différent de ce qu'il seroit s'il avoit toujours vécu
+entre des Chinois ou des cannibales, et comment, jusques aux modes de
+nos habits, la même chose qui nous a plu il y a dix ans, et qui
+nous plaira peut-être encore avant dix ans, nous semble maintenant
+extravagante et ridicule; en sorte que c'est bien plus la coutume et
+l'exemple qui nous persuade, qu'aucune connoissance certaine; et que
+néanmoins la pluralité des voix n'est pas une preuve qui vaille rien,
+pour les vérités un peu malaisées à découvrir, à cause qu'il est bien
+plus vraisemblable qu'un homme seul les ait rencontrées que tout un
+peuple; je ne pouvois choisir personne dont les opinions me semblassent
+devoir être préférées à celles des autres, et je me trouvai comme
+contraint d'entreprendre moi-même de me conduire.
+
+Mais, comme un homme qui marche seul, et dans les ténèbres, je me
+résolus d'aller si lentement et d'user de tant de circonspection en
+toutes choses, que si je n'avançois que fort peu, je me garderois
+bien au moins de tomber. Même je ne voulus point commencer à rejeter
+tout-à-fait aucune des opinions qui s'étoient pu glisser autrefois en
+ma créance sans y avoir été introduites par la raison, que je n'eusse
+auparavant employé assez de temps à faire le projet de l'ouvrage que
+j'entreprenois, et à chercher la vraie méthode pour parvenir à la
+connoissance de toutes les choses dont mon esprit seroit capable.
+
+J'avois un peu étudié, étant plus jeune, entre les parties de la
+philosophie, à la logique, et, entre les mathématiques, à l'analyse des
+géomètres et à l'algèbre, trois arts ou sciences qui sembloient devoir
+contribuer quelque chose à mon dessein. Mais, en les examinant, je pris
+garde que, pour la logique, ses syllogismes et la plupart de ses autres
+instructions servent plutôt à expliquer à autrui les choses qu'on sait,
+ou même, comme l'art de Lulle, à parler sans jugement de celles qu'on
+ignore, qu'à les apprendre; et bien qu'elle contienne en effet beaucoup
+de préceptes très vrais et très bons, il y en a toutefois tant d'autres
+mêlés parmi, qui sont ou nuisibles ou superflus, qu'il est presque aussi
+malaisé de les en séparer, que de tirer une Diane ou une Minerve hors
+d'un bloc de marbre qui n'est point encore ébauché. Puis, pour l'analyse
+des anciens et l'algèbre des modernes, outre qu'elles ne s'étendent
+qu'à des matières fort abstraites, et qui ne semblent d'aucun usage,
+la première est toujours si astreinte à la considération des figures,
+qu'elle ne peut exercer l'entendement sans fatiguer beaucoup
+l'imagination; et on s'est tellement assujetti en lu dernière à
+certaines règles et à certains chiffres, qu'on en a fait un art confus
+et obscur qui embarrasse l'esprit, au lieu d'une science qui le cultive.
+Ce qui fut cause que je pensai qu'il falloit chercher quelque autre
+méthode, qui, comprenant les avantages de ces trois, fût exempte de
+leurs défauts. Et comme la multitude des lois fournit souvent des
+excuses aux vices, en sorte qu'un état est bien mieux réglé lorsque,
+n'en ayant que fort peu, elles y sont fort étroitement observées; ainsi,
+au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la logique est composée, je
+crus que j'aurois assez des quatre suivants, pourvu que je prisse une
+ferme et constante résolution de ne manquer pas une seule fois à les
+observer.
+
+Le premier étoit de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne
+la connusse évidemment être telle; c'est-à-dire, d'éviter soigneusement
+la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus
+en mes jugements que ce qui se présenteroit si clairement et si
+distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion de le mettre
+en doute.
+
+Le second, de diviser chacune des difficultés que j'examinerais, en
+autant de parcelles qu'il se pourroit, et qu'il seroit requis pour les
+mieux résoudre. Le troisième, de conduire par ordre mes pensées,
+en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés
+à connoître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la
+connoissance des plus composés, et supposant même de l'ordre entre ceux
+qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres.
+
+Et le dernier, de taire partout des dénombrements si entiers et des
+revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre.
+
+Ces longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles, dont les
+géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles
+démonstrations, m'avoient donné occasion de m'imaginer que toutes les
+choses qui peuvent tomber sous la connoissance des hommes s'entresuivent
+en même façon, et que, pourvu seulement qu'on s'abstienne d'en recevoir
+aucune pour vraie qui ne le soit, et qu'on garde toujours l'ordre qu'il
+faut pour les déduire les unes des autres, il n'y en peut avoir de si
+éloignées auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu'on ne
+découvre. Et je ne fus pas beaucoup en peine de chercher par lesquelles
+il étoit besoin de commencer: car je savois déjà que c'étoit par les
+plus simples et les plus aisées à connoître; et, considérant qu'entre
+tous ceux qui ont ci-devant recherché la vérité dans les sciences,
+il n'y a eu que les seuls mathématiciens qui ont pu trouver quelques
+démonstrations, c'est-à-dire quelques raisons certaines et évidentes, je
+ne doutois point que ce ne fût par les mêmes qu'ils ont examinées;
+bien que je n'en espérasse aucune autre utilité, sinon qu'elles
+accoutumeroient mon esprit à se repaître de vérités, et ne se contenter
+point de fausses raisons. Mais je n'eus pas dessein pour cela de tâcher
+d'apprendre toutes ces sciences particulières qu'on nomme communément
+mathématiques; et voyant qu'encore que leurs objets soient différents,
+elle ne laissent pas de s'accorder toutes, en ce qu'elles n'y
+considèrent autre chose que les divers rapports ou proportions qui s'y
+trouvent, je pensai qu'il valoit mieux que j'examinasse seulement ces
+proportions en général, et sans les supposer que dans les sujets qui
+serviroient à m'en rendre la connoissance plus aisée, même aussi
+sans les y astreindre aucunement, afin de les pouvoir d'autant mieux
+appliquer après à tous les autres auxquels elles conviendroient. Puis,
+ayant pris garde que pour les connoître j'aurais quelquefois besoin de
+les considérer chacune en particulier, et quelquefois seulement de les
+retenir, ou de les comprendre plusieurs ensemble, je pensai que, pour
+les considérer mieux en particulier, je les devois supposer en des
+lignes, à cause que je ne trouvois rien de plus simple, ni que je pusse
+plus distinctement représenter à mon imagination et à mes sens; mais
+que, pour les retenir, ou les comprendre plusieurs ensemble, il falloit
+que je les expliquasse par quelques chiffres les plus courts qu'il
+seroit possible; et que, par ce moyen, j'emprunterois tout le meilleur
+de l'analyse géométrique et de l'algèbre, et corrigerois tous les
+défauts de l'une par l'autre.
+
+Comme en effet j'ose dire que l'exacte observation de ce peu de
+préceptes que j'avois choisis me donna telle facilité à démêler toutes
+les questions auxquelles ces deux sciences s'étendent, qu'en deux ou
+trois mois que j'employai à les examiner, ayant commencé par les plus
+simples et plus générales, et chaque vérité que je trouvois étant une
+règle qui me servoit après à en trouver d'autres, non seulement je vins
+à bout de plusieurs que j'avois jugées autrefois très difficiles, mais
+il me sembla aussi vers la fin que je pouvois déterminer, en celles même
+que j'ignorois, par quels moyens et jusqu'où il étoit possible de les
+résoudre. En quoi je ne vous paroîtrai peut-être pas être fort vain, si
+vous considérez que, n'y ayant qu'une vérité de chaque chose, quiconque
+la trouve en sait autant qu'on en peut savoir; et que, par exemple, un
+enfant instruit en l'arithmétique, ayant fait une addition suivant
+ses règles, se peut assurer d'avoir trouvé, touchant la somme qu'il
+examinoit, tout ce que l'esprit humain sauroit trouver: car enfin la
+méthode, qui enseigne à suivre le vrai ordre, et à dénombrer exactement
+toutes les circonstances de ce qu'on cherche, contient tout ce qui donne
+de la certitude aux règles d'arithmétique.
+
+Mais ce qui me contentoit le plus de cette méthode étoit que par elle
+j'étois assuré d'user en tout de ma raison, sinon parfaitement, au moins
+le mieux qui fût en mon pouvoir: outre que je sentois, en la pratiquant,
+que mon esprit s'accoutumoit peu à peu à concevoir plus nettement et
+plus distinctement ses objets; et que, ne l'ayant point assujettie à
+aucune matière particulière, je me promettois de l'appliquer aussi
+utilement aux difficultés des autres sciences que j'avois fait à celles
+de l'algèbre. Non que pour cela j'osasse entreprendre d'abord d'examiner
+toutes celles qui se présenteroient, car cela même eût été contraire à
+l'ordre qu'elle prescrit: mais, ayant pris garde que leurs principes
+devoient tous être empruntés de la philosophie, en laquelle je n'en
+trouvois point encore de certains, je pensai qu'il falloit avant tout
+que je tâchasse d'y en établir; et que, cela étant la chose du monde la
+plus importante, et où la précipitation et la prévention étoient le plus
+à craindre, je ne devois point entreprendre d'en venir à bout que je
+n'eusse atteint un âge bien plus mûr que celui de vingt-trois ans que
+j'avois alors, et que je n'eusse auparavant employé beaucoup de temps
+à m'y préparer, tant en déracinant de mon esprit toutes les mauvaises
+opinions que j'y avois reçues avant ce temps-là, qu'en faisant amas de
+plusieurs expériences, pour être après la matière de mes raisonnements,
+et en m'exerçant toujours en la méthode que je m'étois prescrite, afin
+de m'y affermir de plus en plus.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+
+Et enfin, comme ce n'est pas assez, avant de commencer à rebâtir
+le logis où on demeure, que de l'abattre, et de faire provision de
+matériaux et d'architectes, ou s'exercer soi-même à l'architecture, et
+outre cela d'en avoir soigneusement tracé de dessin, mais qu'il faut
+aussi s'être pourvu de quelque autre où on puisse être logé commodément
+pendant le temps qu'on y travaillera; ainsi, afin que je ne demeurasse
+point irrésolu en mes actions, pendant que la raison m'obligeroit de
+l'être en mes jugements, et que je ne laissasse pas de vivre dès lors
+le plus heureusement que je pourrois, je me formai une morale par
+provision, qui ne consistoit qu'en trois ou quatre maximes dont je veux
+bien vous faire part.
+
+La première étoit d'obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant
+constamment la religion en laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être
+instruit dès mon enfance, et me gouvernant en toute autre chose suivant
+les opinions les plus modérées et les plus éloignées de l'excès qui
+fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec
+lesquels j'aurois à vivre. Car, commençant dès lors à ne compter pour
+rien les miennes propres, à cause que je les voulois remettre toutes à
+l'examen, j'étois assuré de ne pouvoir mieux que de suivre celles des
+mieux sensés. Et encore qu'il y en ait peut-être d'aussi bien sensés
+parmi les Perses ou les Chinois que parmi nous, il me sembloit que le
+plus utile étoit de me régler selon ceux avec lesquels j'aurois à vivre;
+et que, pour savoir quelles étoient véritablement leurs opinions, je
+devois plutôt prendre garde à ce qu'ils pratiquoient qu'à ce qu'ils
+disoient, non seulement à cause qu'en la corruption de nos moeurs il y
+a peu de gens qui veuillent dire tout ce qu'ils croient, mais aussi à
+cause que plusieurs l'ignorent eux-mêmes; car l'action de la pensée par
+laquelle on croit une chose étant différente de celle par laquelle on
+connoît qu'on la croit, elles sont souvent l'une sans l'autre. Et, entre
+plusieurs opinions également reçues, je ne choisissois que les plus
+modérées, tant à cause que ce sont toujours les plus commodes pour la
+pratique, et vraisemblablement les meilleures, tous excès ayant coutume
+d'être mauvais, comme aussi afin de me détourner moins du vrai chemin,
+en cas que je faillisse, que si, ayant choisi l'un des extrêmes, c'eût
+été l'autre qu'il eût fallu suivre. Et particulièrement je mettois entre
+les excès toutes les promesses par lesquelles on retranche quelque chose
+de sa liberté; non que je désapprouvasse les lois, qui, pour remédier à
+l'inconstance des esprits foibles, permettent, lorsqu'on a quelque bon
+dessein, ou même, pour la sûreté du commerce, quelque dessein qui n'est
+qu'indifférent, qu'on fasse des voeux ou des contrats qui obligent à
+y persévérer: mais à cause que je ne voyois au monde aucune chose qui
+demeurât toujours en même état, et que, pour mon particulier, je me
+promettois de perfectionner de plus en plus mes jugements, et non point
+de les rendre pires, j'eusse pensé commettre une grande faute contre le
+bon sens, si, pour ce que j'approuvois alors quelque chose, je me
+fusse obligé de la prendre pour bonne encore après, lorsqu'elle auroit
+peut-être cessé de l'être, ou que j'aurois cessé de l'estimer telle.
+
+Ma seconde maxime étoit d'être le plus ferme et le plus résolu en mes
+actions que je pourrois, et de ne suivre pas moins constamment les
+opinions les plus douteuses lorsque je m'y serois une fois déterminé,
+que si elles eussent été très assurées: imitant en ceci les voyageurs,
+qui, se trouvant égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en
+tournoyant tantôt d'un côté tantôt d'un autre, ni encore moins s'arrêter
+en une place, mais marcher toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un
+même côté, et ne le changer point pour de foibles raisons, encore que
+ce n'ait peut-être été au commencement que le hasard seul qui les ait
+déterminés à le choisir; car, par ce moyen, s'ils ne vont justement
+où ils désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part où
+vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d'une forêt. Et
+ainsi les actions de la vie ne souffrant souvent aucun délai, c'est
+une vérité très certaine que, lorsqu'il n'est pas en notre pouvoir
+de discerner les plus vraies opinions, nous devons suivre les plus
+probables; et même qu'encore que nous ne remarquions point davantage
+de probabilité aux unes qu'aux autres, nous devons néanmoins nous
+déterminer à quelques unes, et les considérer après, non plus comme
+douteuses en tant qu'elles se rapportent à la pratique, mais comme
+très vraies et très certaines, à cause que la raison qui nous y a fait
+déterminer se trouve telle. Et ceci fut capable dès lors de me délivrer
+de tous les repentirs et les remords qui ont coutume d'agiter les
+consciences de ces esprits foibles et chancelants qui se laissent aller
+inconstamment à pratiquer comme bonnes les choses qu'ils jugent après
+être mauvaises.
+
+Ma troisième maxime étoit de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la
+fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde, et généralement
+de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre
+pouvoir que nos pensées, en sorte qu'après que nous avons fait notre
+mieux touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque
+de nous réussir est au regard de nous absolument impossible. Et ceci
+seul me sembloit être suffisant pour m'empêcher de rien désirer à
+l'avenir que je n'acquisse, et ainsi pour me rendre content; car notre
+volonté ne se portant naturellement à désirer que les choses que notre
+entendement lui représente en quelque façon comme possibles, il est
+certain que si nous considérons tous les biens qui sont hors de nous
+comme également éloignés de notre pouvoir, nous n'aurons pas plus de
+regret de manquer de ceux qui semblent être dus à notre naissance,
+lorsque nous en serons privés sans notre faute, que nous avons de ne
+posséder pas les royaumes de la Chine ou de Mexique; et que faisant,
+comme on dit, de nécessité vertu, nous ne désirerons pas davantage
+d'être sains étant malades, ou d'être libres étant en prison, que nous
+faisons maintenant d'avoir des corps d'une matière aussi peu corruptible
+que les diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux. Mais
+j'avoue qu'il est besoin d'un long exercice, et d'une méditation souvent
+réitérée, pour s'accoutumer à regarder de ce biais toutes les choses; et
+je crois que c'est principalement en ceci que consistoit le secret de
+ces philosophes qui ont pu autrefois se soustraire de l'empire de la
+fortune, et, malgré les douleurs et la pauvreté, disputer de la félicité
+avec leurs dieux. Car, s'occupant sans cesse à considérer les bornes
+qui leur étoient prescrites par la nature, ils se persuadoient si
+parfaitement que rien n'étoit en leur pouvoir que leurs pensées, que
+cela seul étoit suffisant pour les empêcher d'avoir aucune affection
+pour d'autres choses; et ils disposoient d'elles si absolument qu'ils
+avoient en cela quelque raison de s'estimer plus riches et plus
+puissants et plus libres et plus heureux qu'aucun des autres hommes,
+qui, n'ayant point cette philosophie, tant favorisés de la nature et de
+la fortune qu'ils puissent être, ne disposent jamais ainsi de tout ce
+qu'ils veulent.
+
+Enfin, pour conclusion de cette morale, je m'avisai de faire une revue
+sur les diverses occupations qu'ont les hommes en cette vie, pour tâcher
+à faire choix de la meilleure; et, sans que je veuille rien dire de
+celles des autres, je pensai que je ne pouvois mieux que de continuer en
+celle-là même où je me trouvois, c'est-à-dire que d'employer toute ma
+vie à cultiver ma raison, et m'avancer autant que je pourrois en la
+connoissance de la vérité, suivant la méthode que je m'étois prescrite.
+J'avois éprouvé de si extrêmes contentements depuis que j'avois commencé
+à me servir de cette méthode, que je ne croyois pas qu'on en put
+recevoir de plus doux ni de plus innocents en cette vie; et découvrant
+tous les jours par son moyen quelques vérités qui me sembloient assez
+importantes et communément ignorées des autres hommes, la satisfaction
+que j'en avois remplissoit tellement mon esprit que tout le reste ne
+me touchoit point. Outre que les trois maximes précédentes n'étoient
+fondées que sur le dessein que j'avois de continuer à m'instruire car
+Dieu nous ayant donné à chacun quelque lumière pour discerner le vrai
+d'avec le faux, je n'eusse pas cru me devoir contenter des opinions
+d'autrui un seul moment, si je ne me fusse proposé d'employer mon
+propre jugement à les examiner lorsqu'il serait temps; et je n'eusse su
+m'exempter de scrupule en les suivant, si je n'eusse espéré de ne perdre
+pour cela aucune occasion d'en trouver de meilleures en cas qu'il y en
+eût; et enfin, je n'eusse su borner mes désirs ni être content, si je
+n'eusse suivi un chemin par lequel, pensant être assuré de l'acquisition
+de toutes les connoissances dont je serois capable, je le pensois être
+par même moyen de celle de tous les vrais biens qui seroient jamais en
+mon pouvoir; d'autant que, notre volonté ne se portant à suivre ni à
+fuir aucune chose que selon que notre entendement la lui représente
+bonne ou mauvaise, il suffit de bien juger pour bien faire, et de juger
+le mieux qu'on puisse pour faire aussi tout son mieux, c'est-à-dire pour
+acquérir toutes les vertus, et ensemble tous les autres biens qu'on
+puisse acquérir; et lorsqu'on est certain que cela est, on ne sauroit
+manquer d'être content.
+
+Après m'être ainsi assuré de ces maximes, et les avoir mises à part avec
+les vérités de la foi, qui ont toujours été les premières en ma créance,
+je jugeai que pour tout le reste de mes opinions je pouvois librement
+entreprendre de m'en défaire. Et d'autant que j'espérois en pouvoir
+mieux venir à bout en conversant avec les hommes qu'en demeurant plus
+longtemps renfermé dans le poêle où j'avois eu toutes ces pensées,
+l'hiver n'était pas encore bien achevé que je me remis à voyager. Et en
+toutes les neuf années suivantes je ne fis autre chose que rouler ça et
+là dans le monde, tâchant d'y être spectateur plutôt qu'acteur en toutes
+les comédies qui s'y jouent; et, faisant particulièrement réflexion en
+chaque matière sur ce qui la pouvoit rendre suspecte et nous donner
+occasion de nous méprendre, je déracinois cependant de mon esprit toutes
+les erreurs qui s'y étoient pu glisser auparavant. Non que j'imitasse
+pour cela les sceptiques, qui ne doutent que pour douter, et affectent
+d'être toujours irrésolus; car, au contraire, tout mon dessein ne
+tendoit qu'à m'assurer, et à rejeter la terre mouvante et le sable pour
+trouver le roc ou l'argile. Ce qui me réussissoit, ce me semble, assez
+bien, d'autant que, tâchant à découvrir la fausseté ou l'incertitude des
+propositions que j'examinois, non par de foibles conjectures, mais par
+des raisonnements clairs et assurés, je n'en rencontrois point de si
+douteuse que je n'en tirasse toujours quelque conclusion assez certaine,
+quand ce n'eût été que cela même qu'elle ne contenoit rien de certain.
+Et, comme, en abattant un vieux logis, on en réserve ordinairement les
+démolitions pour servir à en bâtir un nouveau, ainsi, en détruisant
+toutes celles de mes opinions que je jugeois être mal fondées, je
+faisois diverses observations et acquérois plusieurs expériences qui
+m'ont servi depuis à en établir de plus certaines. Et de plus je
+continuois à m'exercer en la méthode que je m'étois prescrite; car,
+outre que j'avois soin de conduire généralement toutes mes pensées selon
+les règles, je me réservois de temps en temps quelques heures, que
+j'employois particulièrement à la pratiquer en des difficultés de
+mathématique, ou même aussi en quelques autres que je pouvois rendre
+quasi semblables à celles des mathématiques, en les détachant de tous
+les principes des autres sciences que je ne trouvois pas assez fermes,
+comme vous verrez que j'ai fait en plusieurs qui sont expliquées en ce
+volume[1]. Et ainsi, sans vivre d'autre façon en apparence que ceux qui,
+n'ayant aucun emploi qu'à passer une vie douce et innocente, s'étudient
+à séparer les plaisirs des vices, et qui, pour jouir de leur loisir sans
+s'ennuyer, usent de tous les divertissements qui sont honnêtes, je
+ne laissois pas de poursuivre en mon dessein et de profiter en la
+connoissance de la vérité, peut-être plus que si je n'eusse fait que
+lire des livres ou fréquenter des gens de lettres.
+
+Toutefois ces neuf ans s'écoulèrent avant que j'eusse encore pris aucun
+parti touchant les difficultés qui ont coutume d'être disputées entre
+les doctes, ni commencé à chercher les fondements d'aucune philosophie
+plus certaine que la vulgaire. Et l'exemple de plusieurs excellents
+esprits, qui en ayant eu ci-devant le dessein me sembloient n'y avoir
+pas réussi, m'y faisoit imaginer tant de difficulté, que je n'eusse
+peut-être pas encore sitôt osé l'entreprendre, si je n'eusse vu que
+quelques uns faisoient déjà courre le bruit que j'en étois venu à bout.
+Je ne saurois pas dire sur quoi ils fondoient cette opinion; et si
+j'y ai contribué quelque chose par mes discours, ce doit avoir été en
+confessant plus ingénument ce que j'ignorois, que n'ont coutume de faire
+ceux qui ont un peu étudié, et peut-être aussi eu faisant voir les
+raisons que j'avois de douter de beaucoup de choses que les autres
+estiment certaines, plutôt qu'en me vantant d'aucune doctrine. Mais
+ayant le coeur assez bon pour ne vouloir point qu'on me prit pour autre
+que je n'étois, je pensai qu'il falloit que je tâchasse par tous moyens
+à me rendre digne de la réputation qu'on me donnoit; et il y a justement
+huit ans que ce désir me fit résoudre à m'éloigner de tous les lieux où
+je pouvois avoir des connoissances, et à me retirer ici, en un pays où
+la longue durée de la guerre a fait établir de tels ordres, que les
+armées qu'on y entretient ne semblent servir qu'à faire qu'on y jouisse
+des fruits de la paix avec d'autant plus de sûreté, et où, parmi la
+foule d'un grand peuple fort actif, et plus soigneux de ses propres
+affaires que curieux de celles d'autrui, sans manquer d'aucune des
+commodités qui sont dans les villes les plus fréquentées, j'ai pu vivre
+aussi solitaire et retiré que dans les déserts les plus écartés.
+
+[Note 33: La _Dioptrique_, les _Météores_ et la _Géométrie_ parurent
+d'abord dans le même volume que ce discours.]
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE.
+
+
+Je ne sais si je dois vous entretenir des premières méditations que j'y
+ai faites; car elles sont si métaphysiques et si peu communes, qu'elles
+ne seront peut-être pas au goût de tout le monde: et toutefois, afin
+qu'on puisse juger si les fondements que j'ai pris sont assez fermes, je
+me trouve en quelque façon contraint d'en parler. J'avois dès long-temps
+remarqué que pour les moeurs il est besoin quelquefois de suivre des
+opinions qu'on sait être fort incertaines, tout de même que si elles
+étoient indubitables, ainsi qu'il a été dit ci-dessus: mais pource
+qu'alors je désirois vaquer seulement à la recherche de la vérité, je
+pensai qu'il falloit que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse
+comme absolument faux tout ce en quoi je pourrois imaginer le moindre
+doute, afin de voir s'il ne resteroit point après cela quelque chose en
+ma créance qui fût entièrement indubitable. Ainsi, à cause que nos sens
+nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu'il n'y avoit aucune
+chose qui fût telle qu'ils nous la font imaginer; et parce qu'il y a des
+hommes qui se méprennent en raisonnant, même touchant les plus simples
+matières de géométrie, et y font des paralogismes, jugeant que j'étois
+sujet à faillir autant qu'aucun autre, je rejetai comme fausses toutes
+les raisons que j'avois prises auparavant pour démonstrations; et enfin,
+considérant que toutes les mêmes pensées que nous avons étant éveillés
+nous peuvent aussi venir quand nous dormons, sans qu'il y en ait aucune
+pour lors qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses
+qui m'étoient jamais entrées en l'esprit n'étoient non plus vraies que
+les illusions de mes songes. Mais aussitôt après je pris garde que,
+pendant que je voulois ainsi penser que tout étoit faux, il falloit
+nécessairement que moi qui le pensois fusse quelque chose; et remarquant
+que cette vérité, _je pense, donc je suis_, étoit si ferme et si
+assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques
+n'étoient pas capables de l'ébranler, je jugeai que je pouvois la
+recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je
+cherchois.
+
+Puis, examinant avec attention ce que j'étois, et voyant que je pouvois
+feindre que je n'avois aucun corps, et qu'il n'y avoit aucun monde ni
+aucun lieu où je fusse; mais que je ne pouvois pas feindre pour cela
+que je n'étois point; et qu'au contraire de cela même que je pensois à
+douter de la vérité des autres choses, il suivoit très évidemment et
+très certainement que j'étois; au lieu que si j'eusse seulement cessé de
+penser, encore que tout le reste de ce que j'avois jamais imaginé eût
+été vrai, je n'avois aucune raison de croire que j'eusse été; je connus
+de là que j'étois une substance dont toute l'essence ou la nature n'est
+que de penser, et qui pour être n'a besoin d'aucun lieu ni ne dépend
+d'aucune chose matérielle; en sorte que ce moi, c'est-à-dire l'âme, par
+laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et
+même qu'elle est plus aisée à connoître que lui, et qu'encore qu'il ne
+fût point, elle ne l'auroit pus d'être tout ce qu'elle est.
+
+Après cela je considérai en général ce qui est requis à une proposition
+pour être vraie et certaine; car puisque je venois d'en trouver une
+que je savois être telle, je pensai que je devois aussi savoir en quoi
+consiste cette certitude. Et ayant remarqué qu'il n'y a rien du tout en
+ceci, _je pense_, _donc je suis_, qui m'assure que je dis la vérité,
+sinon que je vois très clairement que pour penser il faut être, je
+jugeai que je pouvois prendre pour règle générale que les choses que
+nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies,
+mais qu'il y a seulement quelque difficulté à bien remarquer quelles
+sont celles que nous concevons distinctement.
+
+Ensuite de quoi, faisant réflexion sur ce que je doutois, et que par
+conséquent mon être n'étoit pas tout parfait, car je voyois clairement
+que c'étoit une plus grande perfection de connoître, que de douter, je
+m'avisai de chercher d'où j'avois appris à penser à quelque chose de
+plus parfait que je n'étois; et je connus évidemment que ce devoit être
+de quelque nature qui fût en effet plus parfaite. Pour ce qui est des
+pensées que j'avois de plusieurs autres choses hors de moi, comme du
+ciel, de la terre, de la lumière, de la chaleur, et de mille autres, je
+n'étois point tant en peine de savoir d'où elles venoient, à cause que,
+ne remarquant rien en elles qui me semblât les rendre supérieures à
+moi, je pouvois croire que, si elles étoient vraies, c'étoient des
+dépendances de ma nature, en tant qu'elle avoit quelque perfection, et,
+si elles ne l'étoient pas, que je les tenois du néant, c'est-à-dire
+qu'elles étoient en moi pource que j'avois du défaut. Mais ce ne pouvoit
+être le même de l'idée d'un être plus parfait que le mien: car, de la
+tenir du néant, c'étoit chose manifestement impossible: et pource qu'il
+n'y a pas moins de répugnance que le plus parfait soit une suite et une
+dépendance du moins parfait, qu'il y en a que de rien procède quelque
+chose, je ne la pouvois tenir non plus de moi-même: de façon qu'il
+restoit qu'elle eût été mise en moi par une nature qui fût véritablement
+plus parfaite que je n'étois, et même qui eût en soi toutes les
+perfections dont je pouvois avoir quelque idée, c'est à dire, pour
+m'expliquer en un mot, qui fût Dieu. A quoi j'ajoutai que, puisque je
+connoissois quelques perfections que je n'avois point, je n'étois pas le
+seul être qui existât (j'userai, s'il vous plaît, ici librement des mots
+de l'école); mais qu'il falloit de nécessité, qu'il y en eût quelque
+autre plus parfait, duquel je dépendisse, et duquel j'eusse acquis tout
+ce que j'avois: car, si j'eusse été seul et indépendant de tout autre,
+en sorte que j'eusse eu de moi-même tout ce peu que je participois
+de l'être parfait, j'eusse pu avoir de moi, par même raison, tout le
+surplus que je connoissois me manquer, et ainsi être moi-même infini,
+éternel, immuable, tout connoissant, tout puissant, et enfin avoir
+toutes les perfections que je pouvois remarquer être en Dieu. Car,
+suivant les raisonnements que je viens de faire, pour connoître la
+nature de Dieu, autant que la mienne en étoit capable, je n'avois qu'à
+considérer, de toutes les choses dont je trouvois en moi quelque
+idée, si c'étoit perfection ou non de les posséder; et j'étois assuré
+qu'aucune de celles qui marquoient quelque imperfection n'étoit en lui,
+mais que toutes les autres y étoient: comme je voyois que le doute,
+l'inconstance, la tristesse, et choses semblables, n'y pouvoient être,
+vu que j'eusse été moi-même bien aisé d'en être exempt. Puis, outre
+cela, j'avois des idées de plusieurs choses sensibles et corporelles;
+car, quoique je supposasse que je revois, et que tout ce que je voyois
+ou imaginois étoit faux, je ne pouvois nier toutefois que les idées n'en
+fussent véritablement en ma pensée. Mais pource que j'avois déjà connu
+en moi très clairement que la nature intelligente est distincte de la
+corporelle; considérant que toute composition témoigne de la dépendance,
+et que la dépendance est manifestement un défaut, je jugeois de là que
+ce ne pouvoit être une perfection en Dieu d'être composé de ces deux
+natures, et que par conséquent il ne l'étoit pas; mais que s'il y avoit
+quelques corps dans le monde, ou bien quelques intelligences ou autres
+natures qui ne fussent point toutes parfaites, leur être devoit dépendre
+de sa puissance, en telle sorte quelles ne pouvoient subsister sans lui
+un seul moment.
+
+Je voulus chercher après cela d'autres vérités; et m'étant proposé
+l'objet des géomètres, que je concevois comme un corps continu, ou
+un espace indéfiniment étendu en longueur, largeur et hauteur ou
+profondeur, divisible en diverses parties, qui pouvoient avoir diverses
+figures et grandeurs, et être mues ou transposées en toutes sortes, car
+les géomètres supposent tout cela en leur objet, je parcourus quelques
+unes de leurs plus simples démonstrations; et, ayant pris garde que
+cette grande certitude, que tout le monde leur attribue, n'est fondée
+que sur ce qu'on les conçoit évidemment, suivant la règle que j'ai
+tantôt dite, je pris garde aussi qu'il n'y avoit rien du tout en elles
+qui m'assurât de l'existence de leur objet: car, par exemple, je voyois
+bien que, supposant un triangle, il falloit que ses trois angles fussent
+égaux à deux droits, mais je ne voyois rien pour cela qui m'assurât
+qu'il y eût au monde aucun triangle: au lieu que, revenant à examiner
+l'idée que j'avois d'un être parfait, je trouvois que l'existence y
+étoit comprise en même façon qu'il est compris en celle d'un triangle
+que ses trois angles sont égaux à deux droits, ou en celle d'une sphère
+que toutes ses parties sont également distantes de son centre, ou même
+encore plus évidemment; et que par conséquent il est pour le moins aussi
+certain que Dieu, qui est cet être si parfait, est ou existe, qu'aucune
+démonstration de géométrie le sauroit être.
+
+Mais ce qui fait qu'il y en a plusieurs qui se persuadent qu'il y a de
+la difficulté à le connoître, et même aussi à connoître ce que c'est que
+leur âme, c'est qu'ils n'élèvent jamais leur esprit au-delà des choses
+sensibles, et qu'ils sont tellement accoutumés à ne rien considérer
+qu'en l'imaginant, qui est une façon de penser particulière pour les
+choses matérielles, que tout ce qui n'est pas imaginable, leur semble
+n'être pas intelligible. Ce qui est assez manifeste de ce que même les
+philosophes tiennent pour maxime, dans les écoles, qu'il n'y a rien dans
+l'entendement qui n'ait premièrement été dans le sens, où toutefois il
+est certain que les idées de Dieu et de l'âme n'ont jamais été; et il me
+semble que ceux qui veulent user de leur imagination pour les comprendre
+font tout de même que si, pour ouïr les sons ou sentir les odeurs,
+ils se vouloient servir de leurs yeux: sinon qu'il y a encore cette
+différence, que le sens de la vue ne nous assure pas moins de la vérité
+de ses objets que font ceux de l'odorat ou de l'ouïe; au lieu que ni
+notre imagination ni nos sens ne nous sauroient jamais assurer d'aucune
+chose si notre entendement n'y intervient.
+
+Enfin, s'il y a encore des hommes qui ne soient pas assez persuadés de
+l'existence de Dieu et de leur âme par les raisons que j'ai apportées,
+je veux bien qu'ils sachent que toutes les autres choses dont ils se
+pensent peut-être plus assurés, comme d'avoir un corps, et qu'il y a des
+astres et une terre, et choses semblables, sont moins certaines; car,
+encore qu'on ait une assurance morale de ces choses, qui est telle qu'il
+semble qu'à moins d'être extravagant on n'en peut douter, toutefois
+aussi, à moins que d'être déraisonnable, lorsqu'il est question d'une
+certitude métaphysique, on ne peut nier que ce ne soit assez de sujet
+pour n'en être pas entièrement assuré, que d'avoir pris garde qu'on peut
+en même façon s'imaginer, étant endormi, qu'on a un autre corps, et
+qu'on voit d'autres astres et une autre terre, sans qu'il en soit rien.
+Car d'où sait-on que les pensées qui viennent en songe sont plutôt
+fausses que les autres, vu que souvent elles ne sont pas moins vives
+et expresses? Et que les meilleurs esprits y étudient tant qu'il leur
+plaira, je ne crois pas qu'ils puissent donner aucune raison qui soit
+suffisante pour ôter ce doute, s'ils ne présupposent l'existence de
+Dieu. Car, premièrement, cela même que j'ai tantôt pris pour une règle,
+à savoir que les choses que nous concevons très clairement et très
+distinctement sont toutes vraies, n'est assuré qu'à cause que Dieu est
+ou existe, et qu'il est un être parfait, et que tout ce qui est en nous
+vient de lui: d'où il suit que nos idées ou notions, étant des choses
+réelles et qui viennent de Dieu, en tout ce en quoi elles sont claires
+et distinctes, ne peuvent en cela être que vraies. En sorte que si nous
+en avons assez souvent qui contiennent de la fausseté, ce ne peut être
+que de celles qui ont quelque chose de confus et obscur, à cause qu'en
+cela elles participent du néant, c'est-à-dire qu'elles ne sont en nous
+ainsi confuses qu'à cause que nous ne sommes pas tout parfaits. Et il
+est évident qu'il n'y a pas moins de répugnance que la fausseté ou
+l'imperfection procède de Dieu en tant que telle, qu'il y en a que la
+vérité ou la perfection procède du néant. Mais si nous ne savions point
+que tout ce qui est en nous de réel et de vrai vient d'un être parfait
+et infini, pour claires et distinctes que fussent nos idées, nous
+n'aurions aucune raison qui nous assurât qu'elles eussent la perfection
+d'être vraies.
+
+Or, après que la connoissance de Dieu et de l'âme nous a ainsi rendus
+certains de cette règle, il est bien aisé à connoître que les rêveries
+que nous imaginons étant endormis ne doivent aucunement nous faire
+douter de la vérité des pensées que nous avons étant éveillés. Car s'il
+arrivoit même en dormant qu'on eût quelque idée fort distincte, comme,
+par exemple, qu'un géomètre inventât quelque nouvelle démonstration,
+son sommeil ne l'empêcheroit pas d'être vraie; et pour l'erreur la plus
+ordinaire de nos songes, qui consiste en ce qu'ils nous représentent
+divers objets en même façon que font nos sens extérieurs, n'importe pas
+qu'elle nous donne occasion de nous défier de la vérité de telles idées,
+à cause qu'elles peuvent aussi nous tromper assez souvent sans que nous
+dormions; comme lorsque ceux qui ont la jaunisse voient tout de couleur
+jaune, ou que les astres ou autres corps fort éloignés nous paroissent
+beaucoup plus petits qu'ils ne sont. Car enfin, soit que nous veillions,
+soit que nous dormions, nous ne nous devons jamais laisser persuader
+qu'à l'évidence de notre raison. Et il est à remarquer que je dis de
+notre raison, et non point de notre imagination ni de nos sens: comme
+encore que nous voyions le soleil très clairement, nous ne devons pas
+juger pour cela qu'il ne soit que de la grandeur que nous le voyons; et
+nous pouvons bien imaginer distinctement une tête de lion entée sur le
+corps d'une chèvre, sans qu'il faille conclure pour cela qu'il y ait au
+monde une chimère: car la raison ne nous dicte point que ce que nous
+voyons ou imaginons ainsi soit véritable; mais elle nous dicte bien que
+toutes nos idées ou notions doivent avoir quelque fondement de vérité;
+car il ne seroit pas possible que Dieu, qui est tout parfait et
+tout véritable, les eût mises en nous sans cela; et, pource que nos
+raisonnements ne sont jamais si évidents ni si entiers pendant le
+sommeil que pendant la veille, bien que quelquefois nos imaginations
+soient alors autant ou plus vives et expresses, elle nous dicte aussi
+que nos pensées ne pouvant être toutes vraies, à cause que nous ne
+sommes pas tout parfaits, ce qu'elles ont de vérité doit infailliblement
+se rencontrer en celles que nous avons étant éveillés plutôt qu'en nos
+songes.
+
+
+
+
+CINQUIÈME PARTIE.
+
+Je serois bien aise de poursuivre, et de faire voir ici toute la chaîne
+des autres vérités que j'ai déduites de ces premières; mais, à cause que
+pour cet effet il seroit maintenant besoin que je parlasse de plusieurs
+questions qui sont en controverse entre les doctes, avec lesquels je
+ne désire point me brouiller, je crois qu'il sera mieux que je m'en
+abstienne, et que je dise seulement en général quelles elles sont, afin
+de laisser juger aux plus sages s'il serait utile que le public en fût
+plus particulièrement informé. Je suis toujours demeuré ferme en la
+résolution que j'avois prise de ne supposer aucun autre principe que
+celui dont je viens de me servir pour démontrer l'existence de Dieu et
+de l'âme, et de ne recevoir aucune chose pour vraie qui ne me semblât
+plus claire et plus certaine que n'avoient fait auparavant les
+démonstrations des géomètres; et néanmoins j'ose dire que non seulement
+j'ai trouvé moyen de me satisfaire en peu de temps touchant toutes les
+principales difficultés dont on a coutume de traiter en la philosophie,
+mais aussi que j'ai remarqué certaines lois que Dieu a tellement
+établies en la nature, et dont il a imprimé de telles notions en nos
+âmes, qu'après y avoir fait assez de réflexion nous ne saurions douter
+qu'elles ne soient exactement observées en tout ce qui est ou qui se
+fait dans le monde. Puis, en considérant la suite de ces lois, il me
+semble avoir découvert plusieurs vérités plus utiles et plus importantes
+que tout ce que j'avois appris auparavant ou même espéré d'apprendre.
+
+Mais, pour ce que j'ai tâché d'en expliquer les principales dans un
+traité que quelques considérations m'empêchent de publier, je ne les
+saurois mieux faire connoître qu'en disant ici sommairement ce qu'il
+contient. J'ai eu dessein d'y comprendre tout ce que je pensois savoir,
+avant que de récrire, touchant la nature des choses matérielles. Mais,
+tout de même que les peintres, ne pouvant également bien représenter
+dans un tableau plat toutes les diverses faces d'un corps solide, en
+choisissent une des principales, qu'ils mettent seule vers le jour, et,
+ombrageant les autres, ne les font paroître qu'autant qu'on les peut
+voir en la regardant; ainsi, craignant de ne pouvoir mettre en mon
+discours tout ce que j'avois eu la pensée, j'entrepris seulement d'y
+exposer bien amplement ce que je concevois de la lumière; puis, à son
+occasion, d'y ajouter quelque chose du soleil et des étoiles fixes, à
+cause qu'elle en procède presque toute; des cieux, à cause qu'ils la
+transmettent; des planètes, des comètes et de la terre, à cause qu'elles
+la font réfléchir; et en particulier de tous les corps qui sont sur la
+terre, à cause qu'ils sont ou colorés, ou transparents, ou lumineux;
+et enfin de l'homme, à cause qu'il en est le spectateur. Même, pour
+ombrager un peu toutes ces choses, et pouvoir dire plus librement ce que
+j'en jugeois, sans être obligé de suivre ni de réfuter les opinions qui
+sont reçues entre les doctes, je me résolus de laisser tout ce monde ici
+à leurs disputes, et de parler seulement de ce qui arriveroit dans
+un nouveau, si Dieu créoit maintenant quelque part, dans les espaces
+imaginaires, assez de matière pour le composer, et qu'il agitât
+diversement et sans ordre les diverses parties de cette matière, en
+sorte qu'il en composât un chaos aussi confus que les poètes en puissent
+feindre, et que par après il ne fît autre chose que prêter son concours
+ordinaire à la nature, et la laisser agir suivant les lois qu'il a
+établies. Ainsi, premièrement, je décrivis cette matière, et tâchai de
+la représenter telle qu'il n'y a rien au monde, ce me semble, de plus
+clair ni plus intelligible, excepté ce qui a tantôt été dit dit de Dieu
+et de l'âme; car même je supposai expressément qu'il n'y avoit en elle
+aucune de ces formes ou qualités dont on dispute dans les écoles, ni
+généralement aucune chose dont la connoissance ne fut si naturelle à nos
+âmes qu'on ne pût pas même feindre de l'ignorer. De plus, je fis voir
+quelles étoient les lois de la nature; et, sans appuyer mes raisons sur
+aucun autre principe que sur les perfections infinies de Dieu, je tâchai
+à démontrer toutes celles dont on eût pu avoir quelque doute, et à faire
+voir qu'elles sont telles qu'encore que Dieu auroit créé plusieurs
+mondes, il n'y en sauroit avoir aucun où elles manquassent d'être
+observées. Après cela, je montrai comment la plus grande part de la
+matière de ce chaos devoit, en suite de ces lois, se disposer et
+s'arranger d'une certaine façon qui la rendoit semblable à nos cieux;
+comment cependant quelques unes de ses parties dévoient composer une
+terre et quelques unes des planètes et des comètes, et quelques autres
+un soleil et des étoiles fixes. Et ici, m'étendant sur le sujet de la
+lumière, j'expliquai bien au long quelle étoit celle qui se devoit
+trouver dans le soleil et les étoiles, et comment de là elle traversait
+en un instant les immenses espaces des cieux, et comment elle se
+réfléchissoit des planètes et des comètes vers la terre. J'y ajoutai
+aussi plusieurs choses touchant la substance, la situation, les
+mouvements, et toutes les diverses qualités de ces cieux et de ces
+astres; en sorte que je pensois en dire assez pour faire connoître qu'il
+ne se remarque rien en ceux de ce monde qui ne dût ou du moins qui ne
+put paroître tout semblable en ceux du monde que je décrivois. De là je
+vins à parler particulièrement de la terre: comment, encore que j'eusse
+expressément supposé que Dieu n'avoit mis aucune pesanteur en la matière
+dont elle étoit composée, toutes ses parties ne laissoient pas de tendre
+exactement vers son centre; comment, y ayant de l'eau et de l'air sur sa
+superficie, la disposition des cieux et des astres, principalement de la
+lune, y devoit causer un flux et reflux qui fût semblable en toutes ses
+circonstances à celui qui se remarque dans nos mers, et outre cela un
+certain cours tant de l'eau que de l'air, du levant vers le couchant,
+tel qu'on le remarque aussi entre les tropiques; comment les montagnes,
+les mers, les fontaines et les rivières pouvoient naturellement s'y
+former, et les métaux y venir dans les mines, et les plantes y croître
+dans les campagnes, et généralement tous les corps qu'on nomme mêlés ou
+composés s'y engendrer: et, entre autres choses, à cause qu'après
+les astres je ne connois rien au monde que le feu qui produise de la
+lumière, je m'étudiai à faire entendre bien clairement tout ce qui
+appartient à sa nature, comment il se fait, comment il se nourrit,
+comment il n'a quelquefois que de la chaleur sans lumière, et
+quelquefois que de la lumière sans chaleur; comment il peut introduire
+diverses couleurs en divers corps, et diverses autres qualités; comment
+il en fond quelques uns et en durcit d'autres; comment il les peut
+consumer presque tous ou convertir en cendres et en fumée; et enfin
+comment de ces cendres, par la seule violence de son action, il forme
+du verre; car cette transmutation de cendres en verre me semblant être
+aussi admirable qu'aucune autre qui se fasse en la nature, je pris
+particulièrement plaisir à la décrire.
+
+Toutefois je ne voulois pas inférer de toutes ces choses que ce monde
+ait été créé en la façon que je proposois; car il est bien plus
+vraisemblable que dès le commencement Dieu l'a rendu tel qu'il devoit
+être. Mais il est certain, et c'est une opinion communément reçue entre
+les théologiens, que l'action par laquelle maintenant il le conserve,
+est toute la même que celle par laquelle il l'a créé; de façon qu'encore
+qu'il ne lui aurait point donné au commencement d'autre forme que celle
+du chaos, pourvu qu'ayant établi les lois de la nature, il lui prêtât
+son concours pour agir ainsi qu'elle a de coutume, ou peut croire, sans
+faire tort au miracle de la création, que par cela seul toutes les
+choses qui sont purement matérielles auroient pu avec le temps s'y
+rendre telles que nous les voyons à présent; et leur nature est bien
+plus aisée à concevoir, lorsqu'on les voit naître peu à peu en cette
+sorte, que lorsqu'on ne les considère que toutes faites.
+
+De la description des corps inanimés et des plantes, je passai à celle
+des animaux, et particulièrement à celle des hommes. Mais pour ce que je
+n'en avois pas encore assez de connoissance pour en parler du même style
+que du reste, c'est-à-dire en démontrant les effets par les causes, et
+faisant voir de quelles semences et en quelle façon la nature les doit
+produire, je me contentai de supposer que Dieu formât le corps d'un
+homme entièrement semblable à l'un des nôtres, tant en la figure
+extérieure de ses membres, qu'en la conformation intérieure de ses
+organes, sans le composer d'autre matière que de celle que j'avois
+décrite, et sans mettre en lui au commencement aucune âme raisonnable,
+ni aucune autre chose pour y servir d'âme végétante ou sensitive, sinon
+qu'il excitât en son coeur un de ces feux sans lumière que j'avois déjà
+expliqués, et que je ne concevois point d'autre nature que celui qui
+échauffe le foin lorsqu'on l'a renfermé avant qu'il fût sec, ou qui fait
+bouillir les vins nouveaux lorsqu'on les laisse cuver sur la râpe: car,
+examinant les fonctions qui pouvoient en suite de cela être en ce corps,
+j'y trouvois exactement toutes celles qui peuvent être en nous sans que
+nous y pensions, ni par conséquent que notre âme, c'est-à-dire cette
+partie distincte du corps dont il a été dit ci-dessus que la nature
+n'est que de penser, y contribue, et qui sont toutes les mêmes en quoi
+on peut dire que les animaux sans raison nous ressemblent; sans que j'y
+en pusse pour cela trouver aucune de celles qui, étant dépendantes de la
+pensée, sont les seules qui nous appartiennent, en tant qu'hommes; au
+lieu que je les y trouvois toutes par après, ayant supposé que Dieu
+créât une âme raisonnable, et qu'il la joignît à ce corps en certaine
+façon que je décrivois.
+
+Mais afin qu'on puisse voir en quelle sorte j'y traitais cette matière,
+je veux mettre ici l'explication du mouvement du coeur et des artères,
+qui étant le premier et le plus général qu'on observe dans les animaux,
+on jugera facilement de lui ce qu'on doit penser de tous les autres.
+Et afin qu'on ait moins de difficulté à entendre ce que j'en dirai, je
+voudrois que ceux qui ne sont point versés en l'anatomie prissent la
+peine, avant que de lire ceci, de faire couper devant eux le coeur de
+quelque grand animal qui ait des poumons, car il est en tous assez
+semblable à celui de l'homme, et qu'ils se fissent montrer les deux
+chambres ou concavités qui y sont: premièrement celle qui est dans son
+côté droit, à laquelle répondent deux tuyaux fort larges; à savoir, la
+veine cave, qui est le principal réceptacle du sang, et comme le tronc
+de l'arbre dont toutes les autres veines du corps sont les branches; et
+la veine artérieuse, qui a été ainsi mal nommée, pource que c'est en
+effet une artère, laquelle, prenant son origine du coeur, se divise,
+après en être sortie, en plusieurs branches qui vont se répandre partout
+dans les poumons: puis celle qui est dans son côté gauche, à laquelle
+répondent en même façon deux tuyaux qui sont autant, ou plus larges que
+les précédents; à savoir, l'artère veineuse, qui a été aussi mal nommée,
+à cause qu'elle n'est autre chose qu'une veine, laquelle vient des
+poumons, où elle est divisée en plusieurs branches entrelacées avec
+celles de la veine artérieuse, et celles de ce conduit qu'on nomme le
+sifflet, par où entre l'air de la respiration; et la grande artère qui,
+sortant du coeur, envoie ses branches partout le corps. Je voudrois
+aussi qu'on leur montrât soigneusement les onze petites peaux qui, comme
+autant de petites portes, ouvrent et ferment les quatre ouvertures qui
+sont en ces deux concavités; à savoir, trois à l'entrée de la veine
+cave, où elles sont tellement disposées qu'elles ne peuvent aucunement
+empêcher que le sang qu'elle contient ne coule dans la concavité droite
+du coeur, et toutefois empêchent exactement qu'il n'en puisse sortir;
+trois à l'entrée de la veine artérieuse, qui, étant disposées tout au
+contraire, permettent bien au sang qui est dans cette concavité de
+passer dans les poumons, mais non pas à celui qui est dans les poumons
+d'y retourner; et ainsi deux autres à l'entrée de l'artère veineuse, qui
+laissent couler le sang des poumons vers la concavité gauche du coeur,
+mais s'opposent à son retour; et trois à l'entrée de la grande artère,
+qui lui permettent de sortir du coeur, mais l'empêchent d'y retourner:
+et il n'est point besoin de chercher d'autre raison du nombre de ces
+peaux, sinon que l'ouverture de l'artère veineuse étant en ovale, à
+cause du lieu où elle se rencontre, peut être commodément fermée avec
+deux, au lieu que les autres étant rondes, le peuvent mieux être avec
+trois. De plus, je voudrois qu'on leur fît considérer que la grande
+artère et la veine artérieuse sont d'une composition beaucoup plus dure
+et plus ferme que ne sont l'artère veineuse et la veine cave; et que ces
+deux dernières s'élargissent avant que d'entrer dans le coeur, et y font
+comme deux bourses, nommées les oreilles du coeur, qui sont composées
+d'une chair semblable à la sienne; et qu'il y a toujours plus de chaleur
+dans le coeur qu'en aucun autre endroit du corps; et enfin que cette
+chaleur est capable de faire que, s'il entre quelque goutte de sang en
+ses concavités, elle s'enfle promptement et se dilate, ainsi que font
+généralement toutes les liqueurs, lorsqu'on les laisse tomber goutte à
+goutte en quelque vaisseau qui est fort chaud.
+
+Car, après cela, je n'ai besoin de dire autre chose pour expliquer le
+mouvement du coeur, sinon que lorsque ses concavités ne sont pas pleines
+de sang, il y en coule nécessairement de la veine cave dans la droite et
+de l'artère veineuse dans la gauche, d'autant que ces deux vaisseaux en
+sont toujours pleins, et que leurs ouvertures, qui regardent vers le
+coeur, ne peuvent alors être bouchées; mais que sitôt qu'il est entré
+ainsi deux gouttes de sang, une en chacune de ses concavités, ces
+gouttes, qui ne peuvent être que fort grosses, à cause que les
+ouvertures par où elles entrent sont fort larges et les vaisseaux d'où
+elles viennent fort pleins de sang, se raréfient et se dilatent, à cause
+de la chaleur qu'elles y trouvent; au moyen de quoi, faisant enfler tout
+le coeur, elles poussent et ferment les cinq petites portes qui sont aux
+entrées des deux vaisseaux d'où elles viennent, empêchant ainsi qu'il ne
+descende davantage de sang dans le coeur; et, continuant à se raréfier
+de plus en plus, elles poussent et ouvrent les six autres petites portes
+qui sont aux entrées des deux autres vaisseaux par où elles sortent,
+faisant enfler par ce moyen toutes les branches de la veine artérieuse
+et de la grande artère, quasi au même instant que le coeur; lequel
+incontinent après se désenfle, comme font aussi ces artères, à cause que
+le sang qui y est entré s'y refroidit; et leurs six petites portes se
+referment, et les cinq de la veine cave et de l'artère veineuse se
+rouvrent, et donnent passage à deux autres gouttes de sang, qui
+font derechef enfler le coeur et les artères, tout de même que les
+précédentes. Et pource que le sang qui entre ainsi dans le coeur passe
+par ces deux bourses qu'on nomme ses oreilles, de là vient que leur
+mouvement est contraire au sien, et qu'elles se désenflent lorsqu'il
+s'enfle. Au reste, afin que ceux qui ne connoissent pas la force des
+démonstrations mathématiques, et ne sont pas accoutumés à distinguer les
+vraies raisons des vraisemblables, ne se hasardent pas de nier ceci
+sans l'examiner, je les veux avertir que ce mouvement que je viens
+d'expliquer suit aussi nécessairement de la seule disposition des
+organes qu'on peut voir à l'oeil dans le coeur, et de la chaleur qu'on
+y peut sentir avec les doigts, et de la nature du sang qu'on peut
+connoître par expérience, que fait celui d'un horloge, de la force, de
+la situation et de la figure de ses contre-poids et de ses roues.
+
+Mais si on demande comment le sang des veines ne s'épuise point, en
+coulant ainsi continuellement dans le coeur, et comment les artères n'en
+sont point trop remplies, puisque tout celui qui passe par le coeur s'y
+va rendre, je n'ai pas besoin d'y répondre autre chose que ce qui a déjà
+été écrit par un médecin d'Angleterre [1], auquel il faut donner la
+louange d'avoir rompu la glace en cet endroit, et d'être le premier
+qui a enseigné qu'il y a plusieurs petits passages aux extrémités des
+artères, par où le sang qu'elles reçoivent du coeur entre dans les
+petites branches des veines, d'où il va se rendre derechef vers le
+coeur; en sorte que son cours n'est autre chose qu'une circulation
+perpétuelle. Ce qu'il prouve fort bien par l'expérience ordinaire des
+chirurgiens, qui, ayant lié le bras médiocrement fort, au-dessus de
+l'endroit où ils ouvrent la veine, font que le sang en sort plus
+abondamment que s'ils ne l'avoient point lié; et il arriveroit tout le
+contraire s'ils le lioient au-dessous entre la main et l'ouverture, ou
+bien qu'ils le liassent très fort au-dessus. Car il est manifeste que le
+lien, médiocrement serré, pouvant empêcher que le sang qui est déjà dans
+le bras ne retourne vers le coeur par les veines, n'empêche pas pour
+cela qu'il n'y en vienne toujours de nouveau par les artères, à cause
+qu'elles sont situées au-dessous des veines, et que leurs peaux, étant
+plus dures, sont moins aisées à presser; et aussi que le sang qui vient
+du coeur tend avec plus de force à passer par elles vers la main, qu'il
+ne fait à retourner de là vers le coeur par les veines; et puisque ce
+sang sort du bras par l'ouverture qui est en l'une des veines, il
+doit nécessairement y avoir quelques passages au-dessous du lieu,
+c'est-à-dire vers les extrémités du bras, par où il y puisse venir des
+artères. Il prouve aussi fort bien ce qu'il dit du cours du sang, par
+certaines petites peaux, qui sont tellement disposées en divers lieux le
+long des veines, qu'elles ne lui permettent point d'y passer du milieu
+du corps vers les extrémités, mais seulement de retourner des extrémités
+vers le coeur; et de plus par l'expérience qui montre que tout celui
+qui est dans le corps en peut sortir en fort peu de temps par une seule
+artère lorsqu'elle est coupée, encore même qu'elle fût étroitement liée
+fort proche du coeur, et coupée entre lui et le lien, en sorte qu'on
+n'eût aucun sujet d'imaginer que le sang qui en sortiroit vînt
+d'ailleurs.
+
+[Note 34: _Hervaeus, de motu cordis._]
+
+Mais il y n plusieurs autres choses qui témoignent que la vraie cause de
+ce mouvement du sang est celle que j'ai dite. Comme, premièrement, la
+différence qu'on remarque entre celui qui sort des veines et celui qui
+sort des artères ne peut procéder que de ce qu'étant raréfié et comme
+distillé en passant par le coeur, il est plus subtil et plus vif et
+plus chaud incontinent après en être sorti, c'est-à-dire étant dans les
+artères, qu'il n'est un peu devant que d'y entrer, c'est-à-dire
+étant dans les veines. Et si on y prend garde, on trouvera que cette
+différence ne paraît bien que vers le coeur, et non point tant aux lieux
+qui en sont les plus éloignés. Puis, la dureté des peaux dont la veine
+artérieuse et la grande artère sont composées montre assez que le sang
+bat contre elles avec plus de force que contre les veines. Et pourquoi
+la concavité gauche du coeur et la grande artère seroient-elles plus
+amples et plus larges que la concavité droite et la veine artérieuse, si
+ce n'étoit que le sang de l'artère veineuse, n'ayant été que dans les
+poumons depuis qu'il a passé par le coeur, est plus subtil et se raréfie
+plus fort et plus aisément que celui qui vient immédiatement de la veine
+cave? Et qu'est-ce que les médecins peuvent deviner en tâtant le pouls,
+s'ils ne savent que, selon que le sang change de nature, il peut être
+raréfié par la chaleur du coeur plus ou moins fort, et plus ou moins
+vile qu'auparavant? Et si ou examine comment cette chaleur se communique
+aux autres membres, ne faut-il pas avouer que c'est par le moyen du
+sang, qui, passant par le coeur, s'y réchauffe, et se répand de là par
+tout le corps: d'où vient que si on ôte le sang de quelque partie, on en
+ôte par même moyen la chaleur; et encore que le coeur fût aussi ardent
+qu'un fer embrasé, il ne suffiroit pas pour réchauffer les pieds et les
+mains tant qu'il fait, s'il n'y envoyoit continuellement de nouveau
+sang. Puis aussi on connoît de là que le vrai usage de la respiration
+est d'apporter assez d'air frais dans le poumon pour faire que le sang
+qui y vient de la concavité droite du coeur, où il a été raréfié et
+comme changé en vapeurs, s'y épaississe et convertisse en sang derechef,
+avant que de retomber dans la gauche, sans quoi il ne pourrait être
+propre à servir de nourriture au feu qui y est; ce qui se confirme parce
+qu'on voit que les animaux qui n'ont point de poumons n'ont aussi qu'une
+seule concavité dans le coeur, et que les enfants, qui n'en peuvent
+user pendant qu'ils sont renfermés au ventre de leurs mères, ont une
+ouverture par où il coule du sang de la veine cave en la concavité
+gauche du coeur, et un conduit par où il en vient de la veine artérieuse
+en la grande artère, sans passer par le poumon. Puis la coction comment
+se feroit-elle en l'estomac, si le coeur n'y envoyoit de la chaleur par
+les artères, et avec cela quelques unes des plus coulantes parties du
+sang, qui aident à dissoudre les viandes qu'on y a mises? Et l'action
+qui convertit le suc de ces viandes en sang n'est-elle pas aisée à
+connoître, si on considère qu'il se distille, en passant et repassant
+par le coeur, peut-être plus de cent ou deux cents fois en chaque jour?
+Et qu'a-t-on besoin d'autre chose pour expliquer la nutrition et la
+production des diverses humeurs qui sont dans le corps, sinon de dire
+que la force dont le sang, en se raréfiant, passe du coeur vers les
+extrémités des artères, fait que quelques unes de ses parties s'arrêtent
+entre celles des membres où elles se trouvent, et y prennent la place de
+quelques autres qu'elles en chassent, et que, selon la situation ou la
+figure ou la petitesse des pores qu'elles rencontrent, les unes se vont
+rendre en certains lieux plutôt que les autres, en même façon que chacun
+peut avoir vu divers cribles, qui, étant diversement percés, servent à
+séparer divers grains les uns des autres? Et enfin, ce qu'il y a de plus
+remarquable en tout ceci, c'est la génération des esprits animaux, qui
+sont comme un vent très subtil, ou plutôt comme une flamme très pure et
+très vive, qui, montant continuellement eu grande abondance du coeur
+dans le cerveau, se va rendre, de là par les nerfs dans les muscles,
+et donne le mouvement à tous les membres; sans qu'il faille imaginer
+d'autre cause qui fasse que les parties du sang qui, étant les plus
+agitées et les plus pénétrantes, sont les plus propres à composer ces
+esprits, se vont rendre plutôt vers le cerveau que vers ailleurs, sinon
+que les artères qui les y portent sont celles qui viennent du coeur le
+plus en ligne droite de toutes, et que, selon les règles des mécaniques,
+qui sont les mêmes que celles de la nature, lorsque plusieurs choses
+tendent ensemble à se mouvoir vers un même côté où il n'y a pas assez
+de place pour toutes, ainsi que les parties du sang qui sortent de la
+concavité gauche du coeur tendent vers le cerveau, les plus foibles et
+moins agitées en doivent être détournées par les plus fortes, qui par ce
+moyen s'y vont rendre seules.
+
+J'avois expliqué assez particulièrement toutes ces choses dans le traité
+que j'avois eu ci-devant dessein de publier. Et ensuite j'y avois montré
+quelle doit être la fabrique des nerfs et des muscles du corps humain,
+pour faire que les esprits animaux étant dedans aient la force de
+mouvoir ses membres, ainsi qu'on voit que les têtes, un peu après être
+coupées, se remuent encore et mordent la terre nonobstant qu'elles ne
+soient plus animées; quels changements se doivent faire dans le cerveau
+pour causer la veille, et le sommeil, et les songes; comment la lumière,
+les sons, les odeurs, les goûts, la chaleur, et toutes les autres
+qualités des objets extérieurs y peuvent imprimer diverses idées, par
+l'entremise des sens; comment la faim, la soif, et les autres passions
+intérieures y peuvent aussi envoyer les leurs; ce qui doit y être pris
+pour le sens commun où ces idées sont reçues, pour la mémoire qui les
+conserve, et pour la fantaisie qui les peut diversement changer et en
+composer de nouvelles, et, par même moyen, distribuant les esprits
+animaux dans les muscles, faire mouvoir les membres de ce corps en
+autant de diverses façons, et autant à propos des objets qui se
+présentent à ses sens et des passions intérieures qui sont en lui, que
+les nôtres se puissent mouvoir sans que la volonté les conduise: ce qui
+ne semblera nullement étrange à ceux qui, sachant combien de divers
+_automates_ ou machines mouvantes, l'industrie des hommes peut faire,
+sans y employer que fort peu de pièces, à comparaison de la grande
+multitude des os, des muscles, des nerfs, des artères, des veines, et
+de toutes les autres parties qui sont dans le corps de chaque animal,
+considéreront ce corps comme une machine, qui, ayant été faite des mains
+de Dieu, est incomparablement mieux ordonnée et a en soi des mouvements
+plus admirables qu'aucune de celles qui peuvent être inventées par les
+hommes. Et je m'étois ici particulièrement arrêté à faire voir que
+s'il y avoit de telles machines qui eussent les organes et la figure
+extérieure d'un singe ou de quelque autre animal sans raison, nous
+n'aurions aucun moyen pour reconnoître qu'elles ne seraient pas en tout
+de même nature que ces animaux; au lieu que s'il y en avoit qui eussent
+la ressemblance de nos corps, et imitassent autant nos actions que
+moralement il seroit possible, nous aurions toujours deux moyens très
+certains pour reconnoître qu'elles ne seroient point pour cela de vrais
+hommes: dont le premier est que jamais elles ne pourroient user de
+paroles ni d'autres signes en les composant, comme nous faisons pour
+déclarer aux autres nos pensées: car on peut bien concevoir qu'une
+machine soit tellement faite qu'elle profère des paroles, et même quelle
+en profère quelques unes à propos des actions corporelles qui causeront
+quelque changement en ses organes, comme, si on la touche en quelque
+endroit, qu'elle demande ce qu'on lui veut dire; si en un autre, qu'elle
+crie qu'on lui fait mal, et choses semblables; mais non pas qu'elle les
+arrange diversement pour répondre au sens de tout ce qui se dira en sa
+présence, ainsi que les hommes les plus hébétés peuvent faire. Et le
+second est que, bien qu'elles fissent plusieurs choses aussi bien ou
+peut-être mieux qu'aucun de nous, elles manqueroient infailliblement en
+quelques autres, par lesquelles on découvrirait qu'elles n'agiraient pas
+par connoissance, mais seulement par la disposition de leurs organes:
+car, au lieu que la raison est un instrument universel qui peut servir
+en toutes sortes de rencontres, ces organes ont besoin de quelque
+particulière disposition pour chaque action particulière; d'où vient
+qu'il est moralement impossible qu'il y en ait assez de divers en une
+machine pour la faire agir en toutes les occurrences de la vie de même
+façon que notre raison nous fait agir. Or, par ces deux mêmes moyens,
+on peut aussi connoître la différence qui est entre les hommes et les
+bêtes. Car c'est une chose bien remarquable qu'il n'y a point d'hommes
+si hébétés et si stupides, sans en excepter même les insensés, qu'ils ne
+soient capables d'arranger ensemble diverses paroles, et d'en composer
+un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensées; et qu'au
+contraire il n'y a point d'autre animal, tant parfait et tant
+heureusement né qu'il puisse être, qui fasse le semblable. Ce qui
+n'arrive pas de ce qu'ils ont faute d'organes: car on voit que les
+pies et les perroquets peuvent proférer des paroles ainsi que nous, et
+toutefois ne peuvent parler ainsi que nous, c'est-à-dire en témoignant
+qu'ils pensent ce qu'ils disent; au lieu que les hommes qui étant nés
+sourds et muets sont privés des organes qui servent aux autres pour
+parler, autant ou plus que les bêtes, ont coutume d'inventer d'eux-mêmes
+quelques signes, par lesquels ils se font entendre à ceux qui étant
+ordinairement avec eux ont loisir d'apprendre leur langue. Et ceci ne
+témoigne pas seulement que les bêtes ont moins de raison que les hommes,
+mais qu'elles n'en ont point du tout: car on voit qu'il n'en faut que
+fort peu pour savoir parler; et d'autant qu'on remarque de l'inégalité
+entre les animaux d'une même espèce, aussi bien qu'entre les hommes,
+et que les uns sont plus aisés à dresser que les autres, il n'est pas
+croyable qu'un singe ou un perroquet qui seroit des plus parfaits de
+son espèce n'égalât en cela un enfant des plus stupides, ou du moins un
+enfant qui auroit le cerveau troublé, si leur âme n'étoit d'une nature
+toute différente de la nôtre. Et on ne doit pas confondre les paroles
+avec les mouvements naturels, qui témoignent les passions, et peuvent
+être imités par des machines aussi bien que par les animaux; ni
+penser, comme quelques anciens, que les bêtes parlent, bien que nous
+n'entendions pas leur langage. Car s'il étoit vrai, puisqu'elles ont
+plusieurs organes qui se rapportent aux nôtres, elles pourroient aussi
+bien se faire entendre à nous qu'à leurs semblables. C'est aussi une
+chose fort remarquable que, bien qu'il y ait plusieurs animaux qui
+témoignent plus d'industrie que nous en quelques unes de leurs actions,
+on voit toutefois que les mêmes n'en témoignent point du tout en
+beaucoup d'autres: de façon que ce qu'ils font mieux que nous ne prouve
+pas qu'ils ont de l'esprit, car à ce compte ils en auroient plus
+qu'aucun de nous et feroient mieux en toute autre chose; mais plutôt
+qu'ils n'en ont point, et que c'est la nature qui agit en eux selon la
+disposition de leurs organes: ainsi qu'on voit qu'un horloge, qui n'est
+composé que de roues et de ressorts, peut compter les heures et mesurer
+le temps plus justement que nous avec toute notre prudence.
+
+J'avois décrit après cela l'âme raisonnable, et fait voir qu'elle ne
+peut aucunement être tirée de la puissance de la matière, ainsi que les
+autres choses dont j'avois parlé, mais qu'elle doit expressément être
+créée; et comment il ne suffit pas qu'elle soit logée dans le corps
+humain, ainsi qu'un pilote en son navire, sinon peut-être pour mouvoir
+ses membres, mais qu'il est besoin qu'elle soit jointe et unie plus
+étroitement avec lui, pour avoir outre cela des sentiments et des
+appétits semblables aux nôtres, et ainsi composer un vrai homme. Au
+reste, je me suis ici un peu étendu sur le sujet de l'âme, à cause qu'il
+est des plus importants: car, après l'erreur de ceux qui nient Dieu,
+laquelle je pense avoir ci-dessus assez réfutée, il n'y en a point qui
+éloigne plutôt les esprits foibles du droit chemin de la vertu, que
+d'imaginer que l'âme des bêtes soit de même nature que la nôtre, et que
+par conséquent nous n'avons rien à craindre ni à espérer après cette
+vie, non plus que les mouches et les fourmis; au lieu que lorsqu'on sait
+combien elles diffèrent, on comprend beaucoup mieux les raisons qui
+prouvent que la nôtre est d'une nature entièrement indépendante du
+corps, et par conséquent qu'elle n'est point sujette à mourir avec lui;
+puis, d'autant qu'on ne voit point d'autres causes qui la détruisent, on
+est naturellement porté à juger de là qu'elle est immortelle.
+
+
+
+
+
+SIXIÈME PARTIE.
+
+
+Or il y a maintenant trois ans que j'étois parvenu à la fin du traité
+qui contient toutes ces choses, et que je commençois à le revoir afin
+de le mettre entre les mains d'un imprimeur, lorsque j'appris que des
+personnes à qui je défère, et dont l'autorité ne peut guère moins sur
+mes actions que ma propre raison sur mes pensées, avoient désapprouvé
+une opinion de physique publiée un peu auparavant par quelque autre, de
+laquelle je ne veux pas dire que je fusse, mais bien que je n'y
+avois rien remarqué avant leur censure que je pusse imaginer être
+préjudiciable ni à la religion ni à l'état, ni par conséquent qui m'eût
+empêché de l'écrire si la raison me l'eût persuadée; et que cela me fit
+craindre qu'il ne s'en trouvât tout de même quelqu'une entre les miennes
+en laquelle je me fusse mépris, nonobstant le grand soin que j'ai
+toujours eu de n'en point recevoir de nouvelles en ma créance dont je
+n'eusse des démonstrations très certaines, et de n'en point écrire qui
+pussent tourner au désavantage de personne. Ce qui a été suffisant pour
+m'obliger à changer la résolution que j'avois eue de les publier; car,
+encore que les raisons pour lesquelles je l'avois prise auparavant
+fussent très fortes, mon inclination, qui m'a toujours fait haïr le
+métier de faire des livres, m'en fit incontinent trouver assez d'autres
+pour m'en excuser. Et ces raisons de part et d'autre sont telles, que
+non seulement j'ai ici quelque intérêt de les dire, mais peut-être aussi
+que le public en a de les savoir.
+
+Je n'ai jamais fait beaucoup d'état des choses qui venoient de mon
+esprit; et pendant que je n'ai recueilli d'autres fruits de la méthode
+dont je me sers, sinon que je me suis satisfait touchant quelques
+difficultés qui appartiennent aux sciences spéculatives, ou bien que
+j'ai tâché de régler mes moeurs par les raisons qu'elle m'enseignoit, je
+n'ai point cru être obligé d'en rien écrire. Car, pour ce qui touche les
+moeurs, chacun abonde si fort en son sens, qu'il se pourrait trouver
+autant de réformateurs que de têtes, s'il étoit permis à d'autres
+qu'à ceux que Dieu a établis pour souverains sur ses peuples, ou bien
+auxquels il a donné assez de grâce et de zèle pour être prophètes,
+d'entreprendre d'y rien changer; et, bien que mes spéculations me
+plussent fort, j'ai cru que les autres en avoient aussi qui leur
+plaisoient peut-être davantage. Mais, sitôt que j'ai eu acquis quelques
+notions générales touchant la physique, et que, commençant à les
+éprouver en diverses difficultés particulières, j'ai remarqué jusques où
+elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont
+on s'est servi jusques à présent, j'ai cru que je ne pouvois les tenir
+cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer
+autant qu'il est en nous le bien général de tous les hommes: car elles
+m'ont fait voir qu'il est possible de parvenir à des connoissances
+qui soient fort utiles à la vie; et qu'au lieu de cette philosophie
+spéculative qu'on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une
+pratique, par laquelle, connoissant la force et les actions du feu, de
+l'eau, de l'air, des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui
+nous environnent, aussi distinctement que nous connoissons les divers
+métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à
+tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme
+maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n'est pas seulement à
+désirer pour l'invention d'une infinité d'artifices, qui feroient qu'on
+jouiroit sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les
+commodités qui s'y trouvent, mais principalement aussi pour la
+conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et
+le fondement de tous les autres biens de cette vie; car même l'esprit
+dépend si fort du tempérament et de la disposition des organes du corps,
+que, s'il est possibles de trouver quelque moyen qui rende communément
+les hommes plus sages et plus habiles qu'ils n'ont été jusques ici, je
+crois que c'est dans la médecine qu'on doit le chercher. Il est vrai que
+celle qui est maintenant en usage contient peu de choses dont l'utilité
+soit si remarquable: mais, sans que j'aie aucun dessein de la mépriser,
+je m'assure qu'il n'y a personne, même de ceux qui en font profession,
+qui n'avoue que tout ce qu'on y sait n'est presque rien à comparaison de
+ce qui reste à y savoir; et qu'on se pourroit exempter d'une infinité
+de maladies tant du corps que de l'esprit, et même aussi peut-être de
+l'affoiblissement de la vieillesse, si on avoit assez de connoissance de
+leurs causes et de tous les remèdes dont la nature nous a pourvus. Or,
+ayant dessein d'employer toute ma vie à la recherche d'une science si
+nécessaire, et ayant rencontré un chemin qui me semble tel qu'on doit
+infailliblement la trouver en le suivant, si ce n'est qu'on en soit
+empêché ou par la brièveté de la vie ou par le défaut des expériences,
+je jugeois qu'il n'y avoit point de meilleur remède contre ces deux
+empêchements que de communiquer fidèlement au public tout le peu que
+j'aurois trouvé, et de convier les bons esprits à tâcher de passer plus
+outre, en contribuant, chacun selon son inclination et son pouvoir, aux
+expériences qu'il faudroit faire, et communiquant aussi au public toutes
+les choses qu'ils apprendroient, afin que les derniers commençant où les
+précédents auroient achevé, et ainsi joignant les vies et les travaux de
+plusieurs, nous allassions tous ensemble beaucoup plus loin que chacun
+en particulier ne sauroit faire.
+
+Même je remarquois, touchant les expériences, qu'elles sont d'autant
+plus nécessaires qu'on est plus avancé en connoissance; car, pour le
+commencement, il vaut mieux ne se servir que de celles qui se présentent
+d'elles-mêmes à nos sens, et que nous ne saurions ignorer pourvu que
+nous y fassions tant soit peu de réflexion, que d'en chercher de plus
+rares et étudiées: dont la raison est que ces plus rares trompent
+souvent, lorsqu'on ne sait pas encore les causes des plus communes,
+et que les circonstances dont elles dépendent sont quasi toujours si
+particulières et si petites, qu'il est très malaisé de les remarquer.
+Mais l'ordre que j'ai tenu en ceci a été tel. Premièrement, j'ai tâché
+de trouver en général les principes ou premières causes de tout ce qui
+est ou qui peut être dans le monde, sans rien considérer pour cet effet
+que Dieu seul qui l'a créé, ni les tirer d'ailleurs que de certaine
+semences de vérités qui sont naturellement en nos âmes. Après cela,
+j'ai examiné quels étoient les premiers et plus ordinaires effets qu'on
+pouvoit déduire de ces causes; et il me semble que par là j'ai trouvé
+des cieux, des astres, une terre, et même sur la terre de l'eau, de
+l'air, du feu, des minéraux, et quelques autres telles choses, qui sont
+les plus communes de toutes et les plus simples, et par conséquent les
+plus aisées à connoître. Puis, lorsque j'ai voulu descendre à celles qui
+étoient plus particulières, il s'en est tant présenté à moi de diverses,
+que je n'ai pus cru qu'il fût possible à l'esprit humain de distinguer
+les formes ou espèces de corps qui sont sur la terre, d'une infinité
+d'autres qui pourroient y être si c'eût été le vouloir de Dieu de les y
+mettre, ni par conséquent de les rapporter à notre usage, si ce n'est
+qu'on vienne au-devant des causes par les effets, et qu'on se serve de
+plusieurs expériences particulières. Ensuite de quoi, repassant mon
+esprit sur tous les objets qui s'étoient jamais présentés à mes sens,
+j'ose bien dire que je n'y ai remarqué aucune chose que je ne pusse
+assez commodément expliquer par les principes que j'avois trouvés. Mais
+il faut aussi que j'avoue que la puissance de la nature est si ample et
+si vaste, et que ces principes sont si simples et si généraux, que je ne
+remarque quasi plus aucun effet particulier que d'abord je ne connoisse
+qu'il peut en être déduit en plusieurs diverses façons, et que ma plus
+grande difficulté est d'ordinaire de trouver en laquelle de ces façons
+il en dépend; car à cela je ne sais point d'autre expédient que de
+chercher derechef quelques expériences qui soient telles que leur
+événement ne soit pas le même si c'est en l'une de ces façons qu'on doit
+l'expliquer que si c'est en l'autre. Au reste, j'en suis maintenant là
+que je vois, ce me semble, assez bien de quel biais on se doit prendre à
+faire la plupart de celles qui peuvent servir à cet effet: mais je vois
+aussi qu'elles sont telles, et en si grand nombre, que ni mes mains
+ni mon revenu, bien que j'en eusse mille fois plus que je n'en ai, ne
+sauroient suffire pour toutes; en sorte que, selon que j'aurai désormais
+la commodité d'en faire plus ou moins, j'avancerai aussi plus ou moins
+en la connoissance de la nature: ce que je me promettois de faire
+connoître par le traité que j'avois écrit, et d'y montrer si clairement
+l'utilité que le public en peut recevoir, que j'obligerois tous ceux qui
+désirent en général le bien des hommes, c'est-à-dire tous ceux qui sont
+en effet vertueux, et non point par faux semblant ni seulement par
+opinion, tant à me communiquer celles qu'ils ont déjà faites, qu'à
+m'aider en la recherche de celles qui restent à faire.
+
+Mais j'ai eu depuis ce temps-là d'autres raisons qui m'ont fait changer
+d'opinion, et penser que je devois véritablement continuer d'écrire
+toutes les choses que je jugerois de quelque importance, à mesure que
+j'en découvrirois la vérité, et y apporter le même soin que si je les
+voulois faire imprimer, tant afin d'avoir d'autant plus d'occasion de
+les bien examiner, comme sans doute on regarde toujours de plus près à
+ce qu'on croit devoir être vu par plusieurs qu'à ce qu'on ne fait que
+pour soi-même, et souvent les choses qui m'ont semblé vraies lorsque
+j'ai commencé à les concevoir, m'ont paru fausses lorsque je les ai
+voulu mettre sur le papier, qu'afin de ne perdre aucune occasion de
+profiter au public, si j'en suis capable, et que si mes écrits valent
+quelque chose, ceux qui les auront après ma mort en puissent user ainsi
+qu'il sera le plus à propos; mais que je ne devois aucunement consentir
+qu'ils fussent publiés pendant ma vie, afin que ni les oppositions
+et controverses auxquelles ils seroient peut-être sujets, ni même la
+réputation telle quelle qu'ils me pourroient acquérir, ne me donnassent
+aucune occasion de perdre le temps que j'ai dessein d'employer à
+m'instruire. Car, bien qu'il soit vrai que chaque homme est obligé
+de procurer autant qu'il est en lui le bien des autres, et que c'est
+proprement ne valoir rien que de n'être utile à personne, toutefois il
+est vrai aussi que nos soins se doivent étendre plus loin que le temps
+présent, et qu'il est bon d'omettre les choses qui apporteroient
+peut-être quelque profit à ceux qui vivent, lorsque c'est à dessein d'en
+faire d'autres qui en apportent davantage à nos neveux. Comme en effet
+je veux bien qu'on sache que le peu que j'ai appris jusques ici n'est
+presque rien à comparaison de ce que j'ignore et que je ne désespère pas
+de pouvoir apprendre: car c'est quasi le même de ceux qui découvrent peu
+à peu la vérité dans les sciences, que de ceux qui, commençant à devenir
+riches, ont moins de peine à faire de grandes acquisitions, qu'ils n'ont
+eu auparavant, étant plus pauvres, à en faire de beaucoup moindres. Ou
+bien on peut les comparer aux chefs d'armée, dont les forces ont coutume
+de croître à proportion de leurs victoires, et qui ont besoin de plus de
+conduite pour se maintenir après la perte d'une bataille, qu'ils n'ont,
+après l'avoir gagnée, à prendre des villes et des provinces: car c'est
+véritablement donner des batailles que de tâcher à vaincre toutes
+les difficultés et les erreurs qui nous empêchent de parvenir à la
+connoissance de la vérité, et c'est en perdre une que de recevoir
+quelque fausse opinion touchant une matière un peu générale et
+importante; il faut après beaucoup plus d'adresse pour se remettre
+au même état qu'on étoit auparavant, qu'il ne faut à faire de grands
+progrès lorsqu'on a déjà des principes qui sont assurés. Pour moi, si
+j'ai ci-devant trouvé quelques vérités dans les sciences (et j'espère
+que les choses qui sont contenues en ce volume feront juger que j'en ai
+trouvé quelques unes), je puis dire que ce ne sont que des suites et des
+dépendances de cinq ou six principales difficultés que j'ai surmontées,
+et que je compte pour autant de batailles où j'ai eu l'heur de mon côté:
+même je ne craindrai pas de dire que je pense n'avoir plus besoin d'en
+gagner que deux ou trois autres semblables pour venir entièrement à bout
+de mes desseins; et que mon âge n'est point si avancé que, selon le
+cours ordinaire de la nature, je ne puisse encore avoir assez de loisir
+pour cet effet. Mais je crois être d'autant plus obligé à ménager
+le temps qui me reste, que j'ai plus d'espérance de le pouvoir bien
+employer; et j'aurois sans doute plusieurs occasions de le perdre, si
+je publiois les fondements de ma physique: car, encore qu'ils soient
+presque tous si évidents qu'il ne faut que les entendre pour les
+croire, et qu'il n'y en ait aucun dont je ne pense pouvoir donner des
+démonstrations, toutefois, à cause qu'il est impossible qu'ils soient
+accordants avec toutes les diverses opinions des autres hommes, je
+prévois que je serois souvent diverti par les oppositions qu'ils
+feroient naître.
+
+On peut dire que ces oppositions seroient utiles, tant afin de me faire
+connoître mes fautes, qu'afin que, si j'avois quelque chose de bon, les
+autres en eussent par ce moyen plus d'intelligence, et, comme plusieurs
+peuvent plus voir qu'un homme seul, que, commençant dès maintenant à
+s'en servir, ils m'aidassent aussi de leurs inventions. Mais encore que
+je me reconnoisse extrêmement sujet à faillir, et que je ne me fie quasi
+jamais aux premières pensées qui me viennent, toutefois l'expérience que
+j'ai des objections qu'on me peut faire m'empêche d'en espérer aucun
+profit: car j'ai déjà souvent éprouvé les jugements tant de ceux que
+j'ai tenus pour mes amis que de quelques autres à qui je pensois être
+indifférent, et même aussi de quelques uns dont je savois que la
+malignité et l'envie tâcheroit assez à découvrir ce que l'affection
+cacheroit à mes amis; mais il est rarement arrivé qu'on m'ait objecté
+quelque chose que je n'eusse point du tout prévue, si ce n'est qu'elle
+fût fort éloignée de mon sujet; en sorte que je n'ai quasi jamais
+rencontré aucun censeur de mes opinions qui ne me semblât ou moins
+rigoureux ou moins équitable que moi-même. Et je n'ai jamais remarqué
+non plus que par le moyen des disputes qui se pratiquent dans les
+écoles, on ait découvert aucune vérité qu'on ignorât auparavant: car
+pendant que chacun tâche de vaincre, on s'exerce bien plus à faire
+valoir la vraisemblance qu'à peser les raisons de part et d'autre; et
+ceux qui ont été long-temps bons avocats ne sont pas pour cela par après
+meilleurs juges.
+
+Pour l'utilité que les autres recevroient de la communication de mes
+pensées, elle ne pourroit aussi être fort grande, d'autant que je ne
+les ai point encore conduites si loin qu'il ne soit besoin d'y ajouter
+beaucoup de choses avant que de les appliquer à l'usage. Et je pense
+pouvoir dire sans vanité que s'il y a quelqu'un qui en soit capable, ce
+doit être plutôt moi qu'aucun autre: non pas qu'il ne puisse y avoir au
+monde plusieurs esprits incomparablement meilleurs que le mien, mais
+pource qu'on ne sauroit si bien concevoir une chose et la rendre sienne,
+lorsqu'on l'apprend de quelque autre, que lorsqu'on l'invente soi-même,
+Ce qui est si véritable en cette matière, que, bien que j'aie souvent
+expliqué quelques unes de mes opinions à des personnes de très bon
+esprit, et qui, pendant que je leur parlois, sembloient les entendre
+fort distinctement, toutefois, lorsqu'ils les ont redites, j'ai remarqué
+qu'ils les ont changées presque toujours en telle sorte que je ne les
+pouvois plus avouer pour miennes. A l'occasion de quoi je suis bien aise
+de prier ici nos neveux de ne croire jamais que les choses qu'on leur
+dira viennent de moi, lorsque je ne les aurai point moi-même divulguées;
+et je ne m'étonne aucunement des extravagances qu'on attribue à tous ces
+anciens philosophes dont nous n'avons point les écrits, ni ne juge pas
+pour cela que leurs pensées aient été fort déraisonnables, vu qu'ils
+étoient des meilleurs esprits de leurs temps, mais seulement qu'on nous
+les a mal rapportées. Comme on voit aussi que presque jamais il n'est
+arrivé qu'aucun de leurs sectateurs les ait surpassés; et je m'assure
+que les plus passionnés de ceux qui suivent maintenant Aristote se
+croiroient heureux s'ils avoient autant de connoissance de la nature
+qu'il en a eu, encore même que ce fût à condition qu'ils n'en auroient
+jamais davantage. Ils sont comme le lierre, qui ne tend point à monter
+plus haut que les arbres qui le soutiennent, et même souvent qui
+redescend, après qu'il est parvenu jusques à leur faîte; car il me
+semble aussi que ceux-là redescendent, c'est-à-dire se rendent en
+quelque façon moins savants que s'ils s'abstenoient d'étudier, lesquels,
+non contents de savoir tout ce qui est intelligiblement expliqué dans
+leur auteur, veulent outre cela y trouver la solution de plusieurs
+difficultés dont il ne dit rien, et auxquelles il n'a peut-être jamais
+pensé. Toutefois leur façon de philosopher est fort commode pour
+ceux qui n'ont que des esprits fort médiocres; car l'obscurité des
+distinctions et des principes dont ils se servent est cause qu'ils
+peuvent parler de toutes choses aussi hardiment que s'ils les savoient,
+et soutenir tout ce qu'ils en disent contre les plus subtils et les plus
+habiles, sans qu'où ait moyen de les convaincre: en quoi ils me semblent
+pareils à un aveugle qui, pour se battre sans désavantage contre un qui
+voit, l'auroit fait venir dans le fond de quelque cave fort obscure: et
+je puis dire que ceux-ci ont intérêt que je m'abstienne de publier les
+principes de la philosophie dont je me sers; car étant très simples et
+très évidents, comme ils sont, je ferois quasi le même en les publiant
+que si j'ouvrois quelques fenêtres, et faisois entrer du jour dans cette
+cave où ils sont descendus pour se battre. Mais même les meilleurs
+esprits n'ont pas occasion de souhaiter de les connoître; car s'ils
+veulent savoir parler de toutes choses, et acquérir la réputation
+d'être doctes, ils y parviendront plus aisément en se contentant de la
+vraisemblance, qui peut être trouvée sans grande peine en toutes sortes
+de matières, qu'en cherchant la vérité, qui ne se découvre que peu à peu
+en quelques unes, et qui, lorsqu'il est question de parler des autres,
+oblige à confesser franchement qu'on les ignore. Que s'ils préfèrent la
+connoissance de quelque peu de vérités à la vanité de paraître n'ignorer
+rien, comme sans doute elle est bien préférable, et qu'ils veuillent
+suivre un dessein semblable au mien, ils n'ont pas besoin pour cela que
+je leur die rien davantage que ce que j'ai déjà dit en ce discours: car
+s'ils sont capables de passer plus outre que je n'ai fait, ils le seront
+aussi, à plus forte raison, de trouver d'eux-mêmes tout ce que je pense
+avoir trouvé; d'autant que n'ayant jamais rien examiné que par ordres
+il est certain que ce qui me reste encore à découvrir est de soi plus
+difficile et plus caché que ce que j'ai pu ci-devant rencontrer, et ils
+auraient bien moins de plaisir à l'apprendre de moi que d'eux-mêmes;
+outre que l'habitude qu'ils acquerront, en cherchant premièrement
+des choses faciles, et passant peu à peu par degrés à d'autres plus
+difficiles, leur servira plus que toutes mes instructions ne sauraient
+faire. Comme pour moi je me persuade que si on m'eût enseigné dès ma
+jeunesse toutes les vérités dont j'ai cherché depuis les démonstrations,
+et que je n'eusse eu aucune peine à les apprendre, je n'en aurois
+peut-être jamais su aucunes autres, et du moins que jamais je n'aurois
+acquis l'habitude et la facilité que je pense avoir d'en trouver
+toujours de nouvelles à mesure que je m'applique à les chercher. Et en
+un mot s'il y a au monde quelque ouvrage qui ne puisse être si bien
+achevé par aucun autre que par le même qui l'a commencé, c'est celui
+auquel je travaille.»
+
+Il est vrai que pour ce qui est des expériences qui peuvent y servir, un
+homme seul ne saurait suffire à les faire toutes: mais il n'y sauroit
+aussi employer utilement d'autres mains que les siennes, sinon celles
+des artisans, ou telles gens qu'il pourrait payer, et à qui l'espérance
+du gain, qui est un moyen très efficace, ferait faire exactement toutes
+les choses qu'il leur prescriroit. Car pour les volontaires qui, par
+curiosité ou désir d'apprendre, s'offriraient peut-être de lui aider,
+outre qu'ils ont pour l'ordinaire plus de promesses que d'effet, et
+qu'ils ne font que de belles propositions dont aucune jamais ne réussit,
+ils voudraient infailliblement être payés par l'explication de quelques
+difficultés, ou du moins, par des compliments et des entretiens
+inutiles, qui ne lui sauroient coûter si peu de son temps qu'il n'y
+perdît. Et pour les expériences que les autres ont déjà faites, quand
+bien même ils les lui voudroient communiquer, ce que ceux qui les
+nomment des secrets ne feroient jamais, elles sont pour la plupart
+composées de tant de circonstances ou d'ingrédients superflus, qu'il
+lui serait très malaisé d'en déchiffrer la vérité; outre qu'il les
+trouverait presque toutes si mal expliquées, ou même si fausses, à cause
+que ceux qui les ont faites se sont efforcés de les faire paraître
+conformes à leurs principes, que s'il y en avoit quelques unes qui lui
+servissent, elles ne pourraient derechef valoir le temps qu'il lui
+faudrait employer à les choisir. De façon que s'il y avoit au monde
+quelqu'un qu'on sût assûrément être capable de trouver les plus grandes
+choses et les plus utiles au public qui puissent être, et que pour cette
+cause les autres hommes s'efforçassent par tous moyens de l'aider à
+venir à bout de ses desseins, je ne vois pas qu'ils pussent autre chose
+pour lui, sinon fournir aux frais des expériences dont il auroit besoin,
+et du reste empêcher que son loisir ne lui fût ôté par l'importunité
+de personne. Mais, outre que je ne présume pas tant de moi-même que
+de vouloir rien promettre d'extraordinaire, ni ne me repais point de
+pensées si vaines que de m'imaginer que le public se doive beaucoup
+intéresser en mes desseins, je n'ai pas aussi l'âme si basse que je
+voulusse accepter de qui que ce fût aucune faveur qu'on pût croire que
+je n'aurois pas méritée.
+
+Toutes ces considérations jointes ensemble furent cause, il y a trois
+ans, que je ne voulus point divulguer le traité que j'avois entre les
+mains, et même que je pris résolution de n'en faire voir aucun autre
+pendant ma vie qui fût si général, ni duquel on pût entendre les
+fondements de ma physique. Mais il y a eu depuis derechef deux autres
+raisons qui m'ont obligé à mettre ici quelques essais particuliers, et
+à rendre au public quelque compte de mes actions et de mes desseins. La
+première est que si j'y manquois, plusieurs, qui ont su l'intention que
+j'avois eue ci-devant de faire imprimer quelques écrits, pourraient
+s'imaginer que les causes pour lesquelles je m'en abstiens seroient
+plus à mon désavantage qu'elles ne sont: car, bien que je n'aime pas la
+gloire par excès, ou même, si j'ose le dire, que je la haïsse en tant
+que je la juge contraire au repos, lequel j'estime sur toutes choses,
+toutefois aussi je n'ai jamais tâché de cacher mes actions comme des
+crimes, ni n'ai usé de beaucoup de précautions pour être inconnu, tant à
+cause que j'eusse cru me faire tort, qu'à cause que cela m'auroit donné
+quelque espèce d'inquiétude, qui eût derechef été contraire au parfait
+repos d'esprit que je cherche; et pource que, m'étant toujours ainsi
+tenu indifférent entre le soin d'être connu ou de ne l'être pas, je n'ai
+pu empêcher que je n'acquisse quelque sorte de réputation, j'ai pensé
+que je devois faire mon mieux pour m'exempter au moins de l'avoir
+mauvaise. L'autre raison qui m'a obligé à écrire ceci est que, voyant
+tous les jours de plus en plus le retardement que souffre le dessein
+que j'ai de m'instruire, à cause d'une infinité d'expériences dont j'ai
+besoin, et qu'il est impossible que je fasse sans l'aide d'autrui, bien
+que je ne me flatte pas tant que d'espérer que le public prenne grande
+part en mes intérêts, toutefois je ne veux pas aussi me défaillir tant
+à moi-même que de donner sujet à ceux qui me survivront de me reprocher
+quelque jour que j'eusse pu leur laisser plusieurs choses beaucoup
+meilleures que je n'aurai fait, si je n'eusse point trop négligé de leur
+faire entendre en quoi ils pouvoient contribuer à mes desseins.
+
+Et j'ai pensé qu'il m'étoit aisé de choisir quelques matières qui,
+sans être sujettes à beaucoup de controverses, ni m'obliger à déclarer
+davantage de mes principes que je ne désire, ne lairroient pas de faire
+voir assez clairement ce que je puis ou ne puis pas dans les sciences.
+En quoi je ne saurois dire si j'ai réussi, et je ne veux point prévenir
+les jugements de personne, en parlant moi-même de mes écrits: mais je
+serai bien aise qu'on les examine; et afin qu'on en ait d'autant plus
+d'occasion, je supplie tous ceux qui auront quelques objections à y
+faire de prendre la peine de les envoyer à mon libraire, par lequel en
+étant averti, je tâcherai d'y joindre ma réponse en même temps; et
+par ce moyen les lecteurs, voyant ensemble l'un et l'autre, jugeront
+d'autant plus aisément de la vérité: car je ne promets pas d'y faire
+jamais de longues réponses, mais seulement d'avouer mes fautes fort
+franchement, si je les connois, ou bien, si je ne les puis apercevoir,
+de dire simplement ce que je croirai être requis pour la défense des
+choses que j'ai écrites, sans y ajouter l'explication d'aucune nouvelle
+matière, afin de ne me pas engager sans fin de l'une en l'autre. Que
+si quelques unes de celles dont j'ai parlé au commencement de la
+_Dioptrique_ et des _Météores_ choquent d'abord, à cause que je les
+nomme des suppositions, et que je ne semble pas avoir envie de les
+prouver, qu'on ait la patience de lire le tout avec attention, et
+j'espère qu'on s'en trouvera satisfait: car il me semble que les raisons
+s'y entresuivent en telle sorte, que comme les dernières sont démontrées
+par les premières qui sont leurs causes, ces premières le sont
+réciproquement par les dernières qui sont leurs effets. Et on ne doit
+pas imaginer que je commette en ceci la faute que les logiciens nomment
+un cercle: car l'expérience rendant la plupart de ces effets très
+certains, les causes dont je les déduis ne servent pas tant à les
+prouver qu'à les expliquer; mais tout au contraire ce sont elles qui
+sont prouvées par eux. Et je ne les ai nommées des suppositions qu'afin
+qu'on sache que je pense les pouvoir déduire de ces premières vérités
+que j'ai ci-dessus expliquées; mais que j'ai voulu expressément ne le
+pas faire, pour empêcher que certains esprits, qui s'imaginent qu'ils
+savent en un jour tout ce qu'un autre a pensé en vingt années, sitôt
+qu'il leur en a seulement dit deux ou trois mots, et qui sont d'autant
+plus sujets à faillir et moins capables de la vérité qu'ils sont plus
+pénétrants et plus vifs, ne puissent de là prendre occasion de bâtir
+quelque philosophie extravagante sur ce qu'ils croiront être mes
+principes, et qu'on m'en attribue la faute: car pour les opinions qui
+sont toutes miennes, je ne les excuse point comme nouvelles, d'autant
+que si on en considère bien les raisons, je m'assure qu'on les trouvera
+si simples et si conformes au sens commun, qu'elles sembleront moins
+extraordinaires et moins étranges qu'aucunes autres qu'on puisse avoir
+sur mêmes sujets; et je ne me vante point aussi d'être le premier
+inventeur d'aucunes, mais bien que je ne les ai jamais reçues ni pource
+qu'elles avoient été dites par d'autres, ni pource qu'elles ne l'avoient
+point été, mais seulement pource que la raison me les a persuadées.
+
+Que si les artisans ne peuvent sitôt exécuter l'invention qui est
+expliquée en la _Dioptrique_, je ne crois pas qu'on puisse dire pour
+cela qu'elle soit mauvaise; car, d'autant qu'il faut de l'adresse et de
+l'habitude pour faire et pour ajuster les machines que j'ai décrites,
+sans qu'il y manque aucune circonstance, je ne m'étonnerois pas moins
+s'ils rencontroient du premier coup, que si quelqu'un pouvoit apprendre
+en un jour à jouer du luth excellemment, par cela seul qu'on lui auroit
+donné de la tablature qui seroit bonne. Et si j'écris en français, qui
+est la langue de mon pays, plutôt qu'en latin, qui est celle de mes
+précepteurs, c'est à cause que j'espère que ceux qui ne se servent que
+de leur raison naturelle toute pure jugeront mieux de mes opinions que
+ceux qui ne croient qu'aux livres anciens; et pour ceux qui joignent le
+bon sens avec l'étude, lesquels seuls je souhaite pour mes juges, ils ne
+seront point, je m'assure, si partiaux pour le latin, qu'ils refusent
+d'entendre mes raisons pource que je les explique en langue vulgaire.
+
+Au reste, je ne veux point parler ici en particulier des progrès que
+j'ai espérance de faire à l'avenir dans les sciences, ni m'engager
+envers le public d'aucune promesse que je ne sois pas assuré
+d'accomplir; mais je dirai seulement que j'ai résolu de n'employer le
+temps qui me reste à vivre à autre chose qu'à tâcher d'acquérir quelque
+connoissance de la nature, qui soit telle qu'on en puisse tirer des
+règles pour la médecine, plus assurées que celles qu'on a eues jusques
+à présent; et que mon inclination m'éloigne si fort de toute sorte
+d'autres desseins, principalement de ceux qui ne sauroient être
+utiles aux uns qu'en nuisant aux autres, que si quelques occasions me
+contraignoient de m'y employer, je ne crois point que je fusse capable
+d'y réussir. De quoi je fais ici une déclaration que je sais bien ne
+pouvoir servir à me rendre considérable dans le monde; mais aussi n'ai
+aucunement envie de l'être; et je me tiendrai toujours plus obligé à
+ceux par la faveur desquels je jouirai sans empêchement de mon loisir,
+que je ne serois à ceux qui m'offriroient les plus honorables emplois de
+la terre.
+
+FIN DU DISCOURS DE LA MÉTHODE.
+
+
+
+MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES.
+
+ Cet ouvrage parut d'abord, en latin, à Paris, 1641, sous ce titre:
+ _Meditationes de prima philosophia ubi de Dei existentia et animae
+ immortalitate_. Il en parut une seconde édition latine à Amsterdam,
+ chez Elzevir, in-12, 1642. L'auteur y fit corriger le titre de
+ l'édition de Paris, et substituer le terme de _distinction de l'âme
+ d'avec le corps_ à la place de celui de _l'immortalité de l'âme_,
+ qui n'y convenait pas si bien. Nice l'on parle d'une autre édition
+ latine faite à Naples, 1719, in-8°, par les soins de Giovacchino
+ Poëta.
+
+ Il parut à Paris, 1617, in-4°, une traduction française, par M.
+ le D. D. L. N. S. (M. le duc de Luynes), revue et corrigée par
+ Descartes, qui a fait au texte latin quelques changements. Il s'en
+ est fait à Paris une réimpression, 1661, in-4°; une troisième à
+ Paris, 1673, in-4°, divisée par articles, et avec des sommaires, par
+ R. F. (René Fedé, docteur en médecine de la faculté d'Augers). Cette
+ édition a été reproduite in-12, Paris, 1724. C'est elle que nous
+ donnons ici, en retranchant les sommaires, et la division par
+ articles, qui altère un peu les proportions et les formes du
+ monument primitif avoué par Descartes.
+
+ A MESSIEURS
+ LES DOYENS ET DOCTEURS
+ DE LA SACRÉE FACULTÉ DE THÉOLOGIE
+ DE PARIS.
+
+Messieurs,
+
+La raison qui me porte à vous présenter cet ouvrage est si juste, et,
+quand vous en connoîtrez le dessein, je m'assure que vous en aurez aussi
+une si juste de le prendre en votre protection, que je pense ne pouvoir
+mieux faire pour vous le rendre en quelque sorte recommandable, que
+de vous dire en peu de mots ce que je m'y suis proposé. J'ai toujours
+estimé que les deux questions de Dieu et de l'âme étoient les
+principales de celles qui doivent plutôt être démontrées par les raisons
+de la philosophie que de la théologie: car, bien qu'il nous suffise à
+nous autres qui sommes fidèles, de croire par la foi qu'il y a un Dieu,
+et que l'âme humaine ne meurt point avec le corps, certainement il ne
+semble pas possible de pouvoir jamais persuader aux infidèles aucune
+religion, ni quasi même aucune vertu morale, si premièrement on ne leur
+prouve ces deux choses par raison naturelle; et d'autant qu'on propose
+souvent en cette vie de plus grandes récompenses pour les vices que pour
+les vertus, peu de personnes préféreroient le juste à l'utile, si elles
+n'étoient retenues ni par la crainte de Dieu ni par l'attente d'une
+autre vie; et quoiqu'il soit absolument vrai qu'il faut croire qu'il y a
+un Dieu, parce qu'il est ainsi enseigné dans les saintes Écritures, et
+d'autre part qu'il faut croire les saintes Écritures parce qu'elles
+viennent de Dieu (la raison de cela est que la foi étant un don de Dieu,
+celui-là même qui donne la grâce pour faire croire les autres choses la
+peut aussi donner pour nous faire croire qu'il existe), on ne sauroit
+néanmoins proposer cela aux infidèles, qui pourroient s'imaginer que
+l'on commettroit en ceci la faute que les logiciens nomment un cercle.
+
+Et de vrai j'ai pris garde que vous autres, Messieurs, avec tous les
+théologiens, n'assuriez pas seulement que l'existence de Dieu se peut
+prouver par raison naturelle, mais aussi que l'on infère de la sainte
+Écriture que sa connoissance est beaucoup plus claire que celle que l'on
+a de plusieurs choses créées, et qu'en effet elle est si facile que ceux
+qui ne l'ont point sont coupables; comme il paroît par ces paroles de
+la Sagesse, chap. XIII, où il est dit que _leur ignorance n'est point
+pardonnable; car si leur esprit a pénétré si avant dans la connoissance
+des choses du monde, comment est-il possible qu'ils n'en aient point
+reconnu plus facilement le souverain Seigneur?_ et aux Romains, chap. I,
+il est dit qu'ils sont _inexcusables_; et encore au même endroit, par
+ces paroles, _Ce qui est connu de Dieu est manifeste dans eux_, il
+semble que nous soyons avertis que tout ce qui se peut savoir de Dieu
+peut être montré par des raisons qu'il n'est pas besoin de tirer
+d'ailleurs que de nous-mêmes et de la simple considération de la nature
+de notre esprit. C'est pourquoi j'ai cru qu'il ne seroit pas contre le
+devoir d'un philosophe si je faisois voir ici comment et par quelle voie
+nous pouvons, sans sortir de nous-mêmes, connoître Dieu plus facilement
+et plus certainement que nous ne connoissons les choses du monde.
+
+Et, pour ce qui regarde l'âme, quoique plusieurs aient cru qu'il n'est
+pas aisé d'en connoître la nature, et que quelques uns aient même osé
+dire que les raisons humaines nous persuadoient qu'elle mouroit avec
+le corps, et qu'il n'y avoit que la seule foi qui nous enseignât le
+contraire, néanmoins, d'autant que le concile de Latran tenu sous Léon
+X, en la session 8, les condamne, et qu'il ordonne expressément aux
+philosophes chrétiens de répondre à leurs arguments, et d'employer
+toutes les forces de leur esprit pour faire connoître la vérité,
+j'ai bien osé l'entreprendre dans cet écrit. De plus, sachant que la
+principale raison qui fait que plusieurs impies ne veulent point croire
+qu'il y a un Dieu et que l'âme humaine est distincte du corps, est
+qu'ils disent que personne jusqu'ici n'a pu démontrer ces deux choses;
+quoique je ne sois point de leur opinion, mais qu'au contraire je tienne
+que la plupart des raisons qui ont été apportées par tant de grands
+personnages, touchant ces deux questions, sont autant de démonstrations
+quand elles sont bien entendues, et qu'il soit presque impossible d'en
+inventer de nouvelles; si est-ce que je crois qu'on ne sauroit rien
+faire de plus utile en la philosophie que d'en rechercher une fois avec
+soin les meilleures, et les disposer en un ordre si clair et si exact
+qu'il soit constant désormais à tout le monde que ce sont de véritables
+démonstrations. Et enfin, d'autant que plusieurs personnes ont désiré
+cela de moi, qui ont connoissance que j'ai cultivé une certaine méthode
+pour résoudre toutes sortes de difficultés dans les sciences; méthode
+qui de vrai n'est pas nouvelle, n'y ayant rien de plus ancien que
+la vérité, mais de laquelle ils savent que je me suis servi assez
+heureusement en d'autres rencontres, j'ai pensé qu'il étoit de mon
+devoir d'en faire aussi l'épreuve sur une matière si importante.
+
+Or, j'ai travaillé de tout mon possible pour comprendre dans ce traité
+tout ce que j'ai pu découvrir par son moyen. Ce n'est pas que j'aie ici
+ramassé toutes les diverses raisons qu'on pourroit alléguer pour servir
+de preuve à un si grand sujet; car je n'ai jamais cru que cela fût
+nécessaire, sinon lorsqu'il n'y en a aucune qui soit certaine: mais
+seulement j'ai traité les premières et principales d'une telle manière
+que j'ose bien les proposer pour de très évidentes et très certaines
+démonstrations. Et je dirai de plus qu'elles sont telles, que je ne
+pense pas qu'il y ait aucune voie par où l'esprit humain en puisse
+jamais découvrir de meilleures; car l'importance du sujet, et la gloire
+de Dieu, à laquelle tout ceci se rapporte, me contraignent de parler ici
+un peu plus librement de moi que je n'ai de coutume. Néanmoins, quelque
+certitude et évidence que je trouve en mes raisons, je ne puis pas me
+persuader que tout le monde soit capable de les entendre. Mais, tout
+ainsi que dans la géométrie il y en a plusieurs qui nous ont été
+laissées par Archimède, par Apollonius, par Pappus, et par plusieurs
+autres, qui sont reçues de tout le monde pour très certaines et très
+évidentes, parce qu'elles ne contiennent rien qui, considéré séparément,
+ne soit très facile à connoître, et que partout les choses qui suivent
+ont une exacte liaison et dépendance avec celles qui les précèdent;
+néanmoins, parce qu'elles sont un peu longues, et qu'elles demandent un
+esprit tout entier, elles ne sont comprises et entendues que de fort peu
+de personnes: de même, encore que j'estime que celles dont je me
+sers ici égalent ou même surpassent en certitude et évidence les
+démonstrations de géométrie, j'appréhende néanmoins qu'elles ne puissent
+pas être assez suffisamment entendues de plusieurs, tant parce qu'elles
+sont aussi un peu longues et dépendantes les unes des autres, que
+principalement parce qu'elles demandent un esprit entièrement libre de
+tous préjugés, et qui se puisse aisément détacher du commerce des sens.
+Et, à dire le vrai, il ne s'en trouve pas tant dans le monde qui soient
+propres pour les spéculations de la métaphysique que pour celles de
+la géométrie. Et de plus il y a encore cette différence, que dans la
+géométrie, chacun étant prévenu de cette opinion qu'il ne s'y avance
+rien dont on n'ait une démonstration certaine, ceux qui n'y sont pas
+entièrement versés pèchent bien plus souvent en approuvant de fausses
+démonstrations, pour faire croire qu'ils les entendent, qu'en réfutant
+les véritables. Il n'en est pas de même dans la philosophie, où chacun
+croyant que tout y est problématique, peu de personnes s'adonnent à
+la recherche de la vérité, et même beaucoup, se voulant acquérir la
+réputation d'esprits forts, ne s'étudient à autre chose qu'à combattre
+avec arrogance les vérités les plus apparentes.
+
+C'est pourquoi, Messieurs, quelque force que puissent avoir mes raisons,
+parce qu'elles appartiennent à la philosophie, je n'espère pas qu'elles
+fassent un grand effet sur les esprits, si vous ne les prenez en votre
+protection. Mais l'estime que tout le monde fait de votre compagnie
+étant si grande, et le nom de Sorbonne d'une telle autorité que non
+seulement en ce qui regarde la foi, après les sacrés conciles, on n'a
+jamais tant déféré au jugement d'aucune autre compagnie, mais aussi en
+ce qui regarde l'humaine philosophie, chacun croyant qu'il n'est pas
+possible de trouver ailleurs plus de solidité et de connoissance, ni
+plus de prudence et d'intégrité pour donner son jugement, je ne doute
+point, si vous daignez prendre tant de soin de cet écrit que de vouloir
+premièrement le corriger (car ayant connoissance non seulement de mon
+infirmité, mais aussi de mon ignorance, je n'oserois pas assurer
+qu'il n'y ait aucunes erreurs), puis après y ajouter les choses qui
+y manquent, achever celles qui ne sont pas parfaites, et prendre
+vous-mêmes la peine de donner une explication plus ample à celles qui
+en ont besoin, ou du moins de m'en avertir afin que j'y travaille; et
+enfin, après que les raisons par lesquelles je prouve qu'il y a un Dieu
+et que l'âme humaine diffère d'avec le corps auront été portées jusques
+à ce point de clarté et d'évidence, où je m'assure qu'on les
+peut conduire, qu'elles devront être tenues pour de très exactes
+démonstrations, si vous daignez les autoriser de votre approbation, et
+rendre un témoignage public de leur vérité et certitude; je ne doute
+point, dis-je, qu'après cela toutes les erreurs et fausses opinions qui
+ont jamais été touchant ces deux questions ne soient bientôt effacées
+de l'esprit des hommes. Car la vérité fera que tous les doctes et gens
+d'esprit souscriront à votre jugement; et votre autorité, que les
+athées, qui sont pour l'ordinaire plus arrogants que doctes et
+judicieux, se dépouilleront de leur esprit de contradiction, ou que
+peut-être ils défendront eux-mêmes les raisons qu'ils verront être
+reçues par toutes les personnes d'esprit pour des démonstrations, de
+peur de paraître n'en avoir pas l'intelligence; et enfin tous les autres
+se rendront aisément à tant de témoignages, et il n'y aura plus personne
+qui ose douter de l'existence de Dieu et de la distinction réelle et
+véritable de l'âme humaine d'avec le corps.
+
+C'est à vous maintenant à juger du fruit qui revindroit de cette
+créance, si elle étoit une fois bien établie, vous qui voyez les
+désordres que son doute produit: mais je n'aurois pas ici bonne grâce de
+recommander davantage la cause de Dieu et de la religion à ceux qui eu
+ont toujours été les plus fermes colonnes.
+
+J'ai déjà touché ces deux questions de Dieu et de l'âme humaine dans le
+Discours français que je mis en lumière en l'année 1637, touchant la
+méthode pour bien conduire, sa raison et chercher la vérité dans les
+sciences: non pas à dessein d'en traiter alors qu'à fond, mais seulement
+comme en passant, afin d'apprendre par le jugement qu'on en feroit de
+quelle sorte j'en devrois traiter par après; car elles m'ont toujours
+semblé être d'une telle importance, que je jugeois qu'il étoit à
+propos d'en parler plus d'une fois; et le chemin que je tiens pour les
+expliquer est si peu battu, et si éloigné de la route ordinaire, que
+je n'ai pas cru qu'il fût utile de le montrer en français, et dans un
+discours qui pût être lu de tout le monde, de peur que les foibles
+esprits ne crussent qu'il leur fût permis de tenter cette voie.
+
+Or, ayant prié dans ce _Discours de la Méthode_ tous ceux qui auroient
+trouvé dans mes écrits quelque chose digne de censure de me faire la
+faveur de m'en avertir, on ne m'a rien objecté de remarquable que deux
+choses sur ce que j'avois dit touchant ces deux questions, auxquelles
+je veux répondre ici en peu de mots avant que d'entreprendre leur
+explication plus exacte.
+
+La première est qu'il ne s'ensuit pas de ce que l'esprit humain, faisant
+réflexion sur soi-même, ne se connoît être autre chose qu'une chose qui
+pense, que sa nature ou son essence ne soit seulement que de penser; en
+telle sorte que ce mot _seulement_ exclue toutes les autres choses qu'on
+pourroit peut-être aussi dire appartenir à la nature de l'âme.
+
+A laquelle objection je réponds que ce n'a point aussi été en ce lieu-là
+mon intention de les exclure selon l'ordre de la vérité de la chose (de
+laquelle je ne traitois pas alors), mais seulement selon l'ordre de ma
+pensée; si bien que mon sens étoit que je ne connoissois rien que je
+susse appartenir à mon essence, sinon que j'étois une chose qui pense,
+ou une chose qui a en soi la faculté de penser. Or je ferai voir
+ci-après comment, de ce que je ne connois rien autre chose qui
+appartienne à mon essence, il s'ensuit qu'il n'y a aussi rien autre
+chose qui en effet lui appartienne.
+
+La seconde est qu'il ne s'ensuit pas, de ce que j'ai en moi l'idée d'une
+chose plus parfaite que je ne suis, que cette idée soit plus parfaite
+que moi, et beaucoup moins que ce qui est représenté par cette idée
+existe.
+
+Mais je réponds que dans ce mot _d'idée_ il y a ici de l'équivoque:
+car, ou il peut être pris matériellement pour une opération de mon
+entendement, et en ce sens on ne peut pas dire qu'elle soit plus
+parfaite que moi; ou il peut être pris objectivement pour la chose qui
+est représentée par cette opération, laquelle, quoiqu'on ne suppose
+point qu'elle existe hors de mon entendement, peut néanmoins être plus
+parfaite que moi, à raison de son essence. Or dans la suite de ce traité
+je ferai voir plus amplement comment de cela seulement que j'ai en moi
+l'idée d'une chose plus parfaite que moi, il s'ensuit que cette chose
+existe véritablement.
+
+De plus, j'ai vu aussi deux autres écrits assez amples sur cette
+matière, mais qui ne combattoient pas tant mes raisons que mes
+conclusions, et ce par des arguments tirés des lieux communs des athées.
+Mais, parceque ces sortes d'arguments ne peuvent faire aucune impression
+dans l'esprit de ceux qui entendront bien mes raisons, et que les
+jugements de plusieurs sont si foibles et si peu raisonnables qu'ils se
+laissent bien plus souvent persuader par les premières opinions qu'ils
+auront eues d'une chose, pour fausses et éloignées de la raison qu'elles
+puissent être, que par une solide et véritable, mais postérieurement
+entendue, réfutation de leurs opinions, je ne veux point ici y répondre,
+de peur d'être premièrement obligé de les rapporter.
+
+Je dirai seulement en général que tout ce que disent les athées, pour
+combattre l'existence de Dieu, dépend toujours, ou de ce que l'on feint
+dans Dieu des affections humaines, ou de ce qu'on attribue à nos esprits
+tant de force et de sagesse, que nous avons bien la présomption de
+vouloir déterminer et comprendre ce que Dieu peut et doit faire; de
+sorte que tout ce qu'ils disent ne nous donnera aucune difficulté,
+pourvu seulement que nous nous ressouvenions que nous devons considérer
+nos esprits comme des choses finies et limitées, et Dieu comme un être
+infini et incompréhensible.
+
+Maintenant, après avoir suffisamment reconnu les sentiments des hommes,
+j'entreprends derechef de traiter de Dieu et de l'âme humaine, et
+ensemble de jeter les fondements de la philosophie première, mais sans
+en attendre aucune louange du vulgaire, ni espérer que mon livre soit vu
+de plusieurs. Au contraire, je ne conseillerai jamais à personne de le
+lire, sinon à ceux qui voudront avec moi méditer sérieusement, et qui
+pourront détacher leur esprit du commerce des sens, et le délivrer
+entièrement de toutes sortes de préjugés, lesquels je ne sais que trop
+être en fort petit nombre. Mais pour ceux qui, sans se soucier beaucoup
+de l'ordre et de la liaison de mes raisons, s'amuseront à épiloguer sur
+chacune des parties, comme font plusieurs, ceux-là, dis-je, ne feront
+pas grand profit de lu lecture de ce traité; et bien que peut-être
+ils trouvent occasion de pointiller en plusieurs lieux, à grand'peine
+pourront-ils objecter rien de pressant ou qui soit digne de réponse.
+
+Et, d'autant que je ne promets pas aux autres de les satisfaire de
+prime abord, et que je ne présume pas tant de moi que de croire
+pouvoir prévoir tout ce qui pourra faire de la difficulté à un chacun,
+j'exposerai premièrement dans ces Méditations les mêmes pensées par
+lesquelles je me persuade être parvenu à une certaine et évidente
+connoissance de la vérité, afin de voir si, par les mêmes raisons qui
+m'ont persuadé, je pourrai aussi en persuader d'autres; et, après cela,
+je répondrai aux objections qui m'ont été faites par des personnes
+d'esprit et de doctrine, à qui j'avois envoyé mes Méditations pour être
+examinées avant que de les mettre sous la presse; car ils m'en ont fait
+un si grand nombre et de si différentes, que j'ose bien me promettre
+qu'il sera difficile à un autre d'en proposer aucunes qui soient de
+conséquence qui n'aient point été touchées.
+
+C'est pourquoi je supplie ceux qui désireront lire ces Méditations, de
+n'en former aucun jugement que premièrement ils ne se soient donné la
+peine de lire toutes ces objections et les réponses que j'y ai faites.
+
+ ABRÉGÉ
+ DES
+ SIX MÉDITATIONS SUIVANTES.
+
+Dans la première, je mets en avant les raisons pour lesquelles nous
+pouvons douter généralement de toutes choses, et particulièrement du
+choses matérielles, au moins tant que nous n'aurons point d'autres
+fondements dans les sciences que ceux que nous avons eus jusqu'à
+présent. Or, bien que l'utilité d'un doute si général ne paroisse pas
+d'abord, elle est toutefois en cela très grande, qu'il nous délivre de
+toutes sortes de préjugés, et nous prépare un chemin très facile pour
+accoutumer notre esprit à se détacher des sens; et enfin en ce qu'il
+fait qu'il n'est pas possible que nous puissions jamais plus douter des
+choses que nous découvrirons par après être véritables.
+
+Dans la seconde, l'esprit, qui, usant de sa propre liberté, suppose
+que toutes les choses ne sont point, de l'existence desquelles il a le
+moindre doute, reconnoit qu'il est absolument impossible que cependant
+il n'existe pas lui-même. Ce qui est aussi d'une très grande utilité,
+d'autant que par ce moyen il fait aisément distinction des choses qui
+lui appartiennent, c'est-à-dire à la nature intellectuelle, et de celles
+qui appartiennent au corps.
+
+Mais, parce qu'il peut arriver que quelques uns attendront de moi en ce
+lieu-là des raisons pour prouver l'immortalité de l'âme, j'estime les
+devoir ici avertir qu'ayant tâché de ne rien écrire dans tout ce traité
+dont je n'eusse des démonstrations très exactes, je me suis vu obligé de
+suivre un ordre semblable à celui dont se servent les géomètres, qui
+est d'avancer premièrement toutes les choses desquelles dépend la
+proposition que l'on cherche, avant que d'en rien conclure.
+
+Or la première et principale chose qui est requise pour bien connoître
+l'immortalité de l'âme est d'en former une conception claire et nette,
+et entièrement distincte de toutes les conceptions que l'on peut avoir
+du corps; ce qui a été fait en ce lieu-là. Il est requis, outre cela,
+de savoir que toutes les choses que nous concevons clairement et
+distinctement sont vraies, de la façon que nous les concevons; ce qui
+n'a pu être prouvé avant la quatrième Méditation. De plus, il faut avoir
+une conception distincte de la nature corporelle, laquelle se forme
+partie dans cette seconde, et partie dans la cinquième et sixième
+Méditation. Et enfin, l'on doit conclure de tout cela que les choses que
+l'on conçoit clairement et distinctement être des substances diverses,
+ainsi que l'on conçoit l'esprit et le corps, sont en effet des
+substances réellement distinctes les unes des autres, et c'est ce que
+l'on conclut dans la sixième Méditation; ce qui se confirme encore, dans
+cette même Méditation, de ce que nous ne concevons aucun corps que comme
+divisible, au lieu que l'esprit ou l'âme de l'homme ne se peut concevoir
+que comme indivisible; car, en effet, nous ne saurions concevoir la
+moitié d'aucune âme, comme nous pouvons faire du plus petit de tous
+les corps; en sorte que l'on reconnoît que leurs natures ne sont pas
+seulement diverses, mais même en quelque façon contraires. Or je n'ai
+pas traité plus avant de cette matière dans cet écrit, tant parceque
+cela suffit pour montrer assez clairement que de la corruption du corps
+la mort de l'âme ne s'ensuit pas, et ainsi pour donner aux hommes
+l'espérance d'une seconde vie après la mort; comme aussi parceque les
+prémisses desquelles on peut conclure l'immortalité de l'âme dépendent
+de l'explication de toute la physique: premièrement, pour savoir que
+généralement toutes les substances, c'est-à-dire toutes les choses
+qui ne peuvent exister sans être créées de Dieu, sont de leur nature
+incorruptibles, et qu'elles ne peuvent jamais cesser d'être, si Dieu
+même en leur déniant son concours ne les réduit au néant; et ensuite
+pour remarquer que le corps pris en général est une substance, c'est
+pourquoi aussi il ne périt point; mais que le corps humain, en tant
+qu'il diffère des autres corps, n'est composé que d'une certaine
+configuration de membres et d'autres semblables accidents, là où l'âme
+humaine n'est point ainsi composée d'aucuns accidents, mais est une pure
+substance. Car, encore que tous ses accidents se changent, par exemple
+encore qu'elle conçoive de certaines choses, qu'elle en veuille
+d'autres, et qu'elle en sente d'autres, etc., l'âme pourtant ne devient
+point autre; au lieu que le corps humain devient une autre chose, de
+cela seul que la figure de quelques-unes de ses parties se trouve
+changée; d'où il s'ensuit que le corps humain peut bien facilement
+périr, mais que l'esprit ou l'âme de l'homme (ce que je ne distingue
+point) est immortelle de sa nature.
+
+**************************************
+
+Dans la troisième Méditation, j'ai, ce me semble, expliqué assez au long
+le principal argument dont je me sers pour prouver l'existence de Dieu.
+Mais néanmoins, parce que je n'ai point voulu me servir en ce lieu-là
+d'aucunes comparaisons tirées des choses corporelles, afin d'éloigner
+autant que je pourrois les esprits des lecteurs de l'usage et du
+commerce des sens, peut-être y est-il resté beaucoup d'obscurités
+(lesquelles, comme j'espère, seront entièrement éclaircies dans les
+réponses que j'ai faites aux objections qui m'ont depuis été proposées),
+comme entre autres celle-ci, Comment l'idée d'un être souverainement
+parfait, laquelle se trouve en nous, contient tant de réalité objective,
+c'est-à-dire participe par représentation à tant de degrés d'être et de
+perfection, qu'elle doit venir d'une cause souverainement parfaite: ce
+que j'ai éclairci dans ces réponses par la comparaison d'une machine
+fort ingénieuse et artificielle, dont l'idée se rencontre dans l'esprit
+de quelque ouvrier; car comme l'artifice objectif de cette idée doit
+avoir quelque cause, savoir est ou la science de cet ouvrier, ou
+celle de quelque autre de qui il ait reçu celle idée, de même il est
+impossible que l'idée de Dieu qui est en nous n'ait pas Dieu même pour
+sa cause.
+
+************************
+
+Dans la quatrième, il est prouvé que toutes les choses que nous
+concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies;
+et ensemble est expliqué en quoi consiste la nature de l'erreur ou
+fausseté; ce qui doit nécessairement être su, tant pour confirmer les
+vérités précédentes que pour mieux entendre celles qui suivent. Mais
+cependant il est à remarquer que je ne traite nullement en ce lieu-là du
+péché, c'est-à-dire de l'erreur qui se commet dans la poursuite du bien
+et du mal, mais seulement de celle qui arrive dans le jugement et le
+discernement du vrai et du faux; et que je n'entends point y parler
+des choses qui appartiennent à la foi ou à la conduite de la vie, mais
+seulement de celles qui regardent les vérités spéculatives, et qui
+peuvent être connues par l'aide de la seule lumière naturelle.
+
+
+Dans la cinquième Méditation, outre que la nature corporelle prise en
+général y est expliquée, l'existence de Dieu y est encore démontrée
+par une nouvelle raison, dans laquelle néanmoins peut-être s'y
+rencontrera-t-il aussi quelques difficultés, mais on en verra la
+solution dans les réponses aux objections qui m'ont été faites; et de
+plus je fais voir de quelle façon il est véritable que la certitude même
+des démonstrations géométriques dépend de la connoissance de Dieu.
+
+
+Enfin, dans la sixième, je distingue l'action de l'entendement d'avec
+celle de l'imagination; les marques de celle distinction y sont
+décrites; j'y montre que l'âme de l'homme est réellement distincte du
+corps, et toutefois qu'elle lui est si étroitement conjointe et unie,
+qu'elle ne compose que comme une même chose avec lui. Toutes les erreurs
+qui procèdent des sens y sont exposées, avec les moyens de les éviter;
+et enfin j'y apporte toutes les raisons desquelles on peut conclure
+l'existence des choses matérielles: non que je les juge fort utiles pour
+prouver ce qu'elles prouvent, à savoir, qu'il y a un monde, que les
+hommes ont des corps, et autres choses semblables, qui n'ont jamais
+été mises en doute par aucun homme de bon sens; mais parce qu'en les
+considérant de près, l'on vient à connoître qu'elles ne sont pas si
+fermes ni si évidentes que celles qui nous conduisent à la connoissance
+de Dieu et de notre âme; en sorte que celles-ci sont les plus certaines
+et les plus évidentes qui puissent tomber en la connoissance de l'esprit
+humain, et c'est tout ce que j'ai eu dessin de prouver dans ces six
+Méditations; ce qui fait que j'omets ici beaucoup d'autres questions,
+dont j'ai aussi parlé par occasion dans ce traité.
+
+ MÉDITATIONS
+ TOUCHANT
+ LA PHILOSOPHIE PREMIÈRE,
+ DANS LESQUELLES ON PROUVE CLAIREMENT
+ L'EXISTENCE DE DIEU
+ ET
+ LA DISTINCTION RÉELLE ENTRE L'AME ET LE CORPS
+ DE L'HOMME.
+
+
+
+PREMIÈRE MÉDITATION.
+
+DES CHOSES QUE L'ON PEUT RÉVOQUER EN DOUTE.
+
+
+Ce n'est pas d'aujourd'hui que je me suis aperçu que, dès mes premières
+années, j'ai reçu quantité de fausses opinions pour véritables, et que
+ce que j'ai depuis fondé sur des principes si mal assurés ne sauroit
+être que fort douteux et incertain; et dès lors j'ai bien jugé qu'il me
+falloit entreprendre sérieusement une fois en ma vie de me défaire de
+toutes les opinions que j'avois reçues auparavant en ma créance, et
+commencer tout de nouveau dès les fondements, si je voulois établir
+quelque chose de ferme et de constant dans les sciences. Mais cette
+entreprise me semblant être fort grande, j'ai attendu que j'eusse
+atteint un âge qui fût si mûr que je n'en pusse espérer d'autre après
+lui auquel je fusse plus propre à l'exécuter; ce qui m'a fait différer
+si long-temps, que désormais je croirois commettre une faute si
+j'employois encore à délibérer le temps qui me reste pour agir.
+Aujourd'hui donc que, fort à propos pour ce dessein, j'ai délivré mon
+esprit de toutes sortes de soins, que par bonheur je ne me sens agité
+d'aucunes passions, et que je me suis procuré un repos assuré dans une
+paisible solitude, je m'appliquerai sérieusement et avec liberté à
+détruire généralement toutes mes anciennes opinions. Or, pour cet effet,
+il ne sera pas nécessaire que je montre qu'elles sont toutes fausses,
+de quoi peut-être je ne viendrois jamais à bout. Mais, d'autant que
+la raison me persuade déjà que je ne dois pas moins soigneusement
+m'empêcher de donner créance aux choses qui ne sont pas entièrement
+certaines et indubitables, qu'à celles qui me paroissent manifestement
+être fausses, ce me sera assez pour les rejeter toutes, si je puis
+trouver en chacune quelque raison de douter. Et pour cela il ne sera pas
+aussi besoin que je les examine chacune en particulier, ce qui seroit
+d'un travail infini; mais, parceque la ruine des fondements entraîne
+nécessairement avec soi tout le reste de l'édifice, je m'attaquerai
+d'abord aux principes sur lesquels toutes mes anciennes opinions étoient
+appuyées.
+
+Tout ce que j'ai reçu jusqu'à présent pour le plus vrai et assuré, je
+l'ai appris des sens ou par les sens: or j'ai quelquefois éprouvé que
+ces sens étoient trompeurs; et il est de la prudence de ne se fier
+jamais entièrement à ceux qui nous ont une fois trompés.
+
+Mais peut-être qu'encore que les sens nous trompent quelquefois touchant
+des choses fort peu sensibles et fort éloignées, il s'en rencontre
+néanmoins beaucoup d'autres desquelles on ne peut pas raisonnablement
+douter, quoique nous les connoissions par leur moyen: par exemple, que
+je suis ici, assis auprès du feu, vêtu d'une robe de chambre, ayant ce
+papier entre les mains, et autres choses de cette nature. Et comment
+est-ce que je pourrois nier que ces mains et ce corps soient à moi? si
+ce n'est peut-être que je me compare à certains insensés, de qui le
+cerveau est tellement troublé et offusqué par les noires vapeurs de la
+bile, qu'ils assurent constamment qu'ils sont des rois, lorsqu'ils sont
+très pauvres; qu'ils sont vêtus d'or et de pourpre, lorsqu'ils sont tout
+nus; ou qui s'imaginent être des cruches ou avoir un corps de verre.
+Mais quoi! ce sont des fous, et je ne serois pas moins extravagant si je
+me réglois sur leurs exemples.
+
+Toutefois j'ai ici à considérer que je suis homme, et par conséquent que
+j'ai coutume de dormir, et de me représenter en mes songes les mêmes
+choses, ou quelquefois de moins vraisemblables, que ces insensés
+lorsqu'ils veillent. Combien de fois m'est-il arrivé de songer la nuit
+que j'étois en ce lieu, que j'étois habillé, que j'étois auprès du feu,
+quoique je fusse tout nu dedans mon lit! Il me semble bien à présent
+que ce n'est point avec des yeux endormis que je regarde ce papier; que
+cette tête que je branle n'est point assoupie; que c'est avec dessein et
+de propos délibéré que j'étends cette main, et que je la sens: ce qui
+arrive dans le sommeil ne semble point si clair ni si distinct que
+tout ceci. Mais, en y pensant soigneusement, je me ressouviens d'avoir
+souvent été trompé en dormant par de semblables illusions; et, en
+m'arrêtant sur cette pensée, je vois si manifestement qu'il n'y a point
+d'indices certains par où l'on puisse distinguer nettement la veille
+d'avec le sommeil, que j'en suis tout étonné; et mon étonnement est tel
+qu'il est presque capable de me persuader que je dors.
+
+Supposons donc maintenant que nous sommes endormis, et que toutes ces
+particularités, à savoir que nous ouvrons les yeux, que nous branlons la
+tête, que nous étendons les mains, et choses semblables, ne sont que
+de fausses illusions; et pensons que peut-être nos mains ni tout notre
+corps ne sont pas tels que nous les voyons. Toutefois il faut au moins
+avouer que les choses qui nous sont représentées dans le sommeil sont
+comme des tableaux et des peintures, qui ne peuvent être formées qu'à la
+ressemblance de quelque chose de réel et de véritable; et qu'ainsi, pour
+le moins, ces choses générales, à savoir des yeux, une tête, des mains,
+et tout un corps, ne sont pas choses imaginaires, mais réelles et
+existantes. Car de vrai les peintres, lors même qu'ils s'étudient avec
+le plus d'artifice à représenter des sirènes et des satyres par des
+figures bizarres et extraordinaires, ne peuvent toutefois leur donner
+des formes et des natures entièrement nouvelles, mais font seulement un
+certain mélange et composition des membres de divers animaux; ou bien si
+peut-être leur imagination est assez extravagante pour inventer quelque
+chose de si nouveau que jamais on n'ait rien vu de semblable, et
+qu'ainsi leur ouvrage représente une chose purement feinte et absolument
+fausse, certes à tout le moins les couleurs dont ils les composent
+doivent-elles être véritables.
+
+Et par la même raison, encore que ces choses générales, à savoir un
+corps, des yeux, une tête, des mains, et autres semblables, pussent être
+imaginaires, toutefois il faut nécessairement avouer qu'il y en a au
+moins quelques autres encore plus simples et plus universelles qui sont
+vraies et existantes; du mélange desquelles, ni plus ni moins que de
+celui de quelques véritables couleurs, toutes ces images des choses
+qui résident en notre pensée, soit vraies et réelles, soit feintes et
+fantastiques, sont formées.
+
+De ce genre de choses est la nature corporelle eu général et son
+étendue; ensemble la figure des choses étendues, leur quantité ou
+grandeur, et leur nombre; comme aussi le lieu où elles sont, le temps
+qui mesure leur durée, et autres semblables. C'est pourquoi peut-être
+que de là nous ne conclurons pas mal, si nous disons que la physique,
+l'astronomie, la médecine, et toutes les autres sciences qui dépendent
+de la considération des choses composées, sont fort douteuses et
+incertaines, mais que l'arithmétique, la géométrie, et les autres
+sciences de cette nature, qui ne traitent que de choses fort simples et
+fort générales, sans se mettre beaucoup en peine si elles sont dans la
+nature ou si elles n'y sont pas, contiennent quelque chose, de certain
+et d'indubitable: car, soit que je veille ou que je dorme, deux et trois
+joints ensemble formeront toujours le nombre de cinq, et le carré n'aura
+jamais plus de quatre côtés; et il ne semble pas possible que des
+vérités si claires et si apparentes puissent être soupçonnées d'aucune
+fausseté ou d'incertitude.
+
+Toutefois, il y a longtemps que j'ai dans mon esprit une certaine
+opinion qu'il y a un Dieu qui peut tout, et par qui j'ai été fait et
+créé tel que je suis. Or, que sais-je s'il n'a point fait qu'il n'y ait
+aucune terre, aucun ciel, aucun corps étendu, aucune figure, aucune
+grandeur, aucun lieu, et que néanmoins j'aie les sentiments de toutes
+ces choses, et que tout cela ne me semble point exister autrement que je
+le vois? Et même, comme je juge quelquefois que les autres se trompent
+dans les choses qu'ils pensent le mieux savoir, que sais-je s'il n'a
+point fait que je me trompe aussi toutes les fois que je fais l'addition
+de deux et de trois, ou que je nombre les côtés d'un carré, ou que je
+juge de quelque chose encore plus facile, si l'on se peut imaginer rien
+de plus facile que cela? Mais peut-être que Dieu n'a pas voulu que je
+fusse déçu de la sorte, car il est dit souverainement bon. Toutefois,
+si cela répugnait à sa bonté de m'avoir fait tel que je me trompasse
+toujours, cela sembleroit aussi lui être contraire de permettre que
+je me trompe quelquefois, et néanmoins je ne puis douter qu'il ne le
+permette. Il y aura peut-être ici des personnes qui aimeroient mieux
+nier l'existence d'un Dieu si puissant, que de croire que toutes les
+autres choses sont incertaines. Mais ne leur résistons pas pour le
+présent, et supposons en leur faveur que tout ce qui est dit ici d'un
+Dieu soit une fable: toutefois, de quelque façon qu'ils supposent que
+je sois parvenu à l'état et à l'être que je possède, soit qu'ils
+l'attribuent à quelque destin ou fatalité, soit qu'ils le réfèrent au
+hasard, soit qu'ils veuillent que ce soit par une continuelle suite et
+liaison des choses, ou enfin par quoique autre manière; puisque faillir
+et se tromper est une imperfection, d'autant moins puissant sera
+l'auteur qu'ils assigneront à mon origine, d'autant plus sera-t-il
+probable que je suis tellement imparfait que je me trompe toujours.
+Auxquelles raisons je n'ai certes rien à répondre; mais enfin je suis
+contraint d'avouer qu'il n'y a rien de tout ce que je croyois autrefois
+être véritable dont je ne puisse en quelque façon douter; et cela non
+point par inconsidération ou légèreté, mais pour des raisons très fortes
+et mûrement considérées: de sorte que désormais je ne dois pas moins
+soigneusement m'empêcher d'y donner créance qu'à ce qui seroit
+manifestement faux, si je veux trouver quelque chose de certain et
+d'assuré dans les sciences.
+
+Mais il ne suffit pas d'avoir fait ces remarques, il faut encore que je
+prenne soin de m'en souvenir; car ces anciennes et ordinaires opinions
+me reviennent encore souvent en la pensée, le long et familier usage
+qu'elles ont eu avec moi leur donnant droit d'occuper mon esprit contre
+mon gré, et de se rendre presque maîtresses de ma créance; et je ne me
+désaccoutumerai jamais de leur déférer, et de prendre confiance en elles
+tant que je les considérerai telles qu'elles sont on effet, c'est-à-dire
+en quelque façon douteuses, comme je viens de montrer, et toutefois fort
+probables, en sorte que l'on a beaucoup plus de raison de les croire que
+de les nier. C'est pourquoi je pense que je ne ferai pas mal si, prenant
+de propos délibéré un sentiment contraire, je me trompe moi-même, et si
+je feins pour quelque temps que toutes ces opinions sont entièrement
+fausses et imaginaires; jusqu'à ce qu'enfin, ayant tellement balancé mes
+anciens et mes nouveaux préjugés qu'ils ne puissent faire pencher mon
+avis plus d'un côté que d'un autre, mon jugement ne soit plus désormais
+maîtrisé par de mauvais usages et détourné du droit chemin qui le peut
+conduire à la connoissance de la vérité. Car je suis assuré qu'il ne
+peut y avoir de péril ni d'erreur en cette voie, et que je ne saurais
+aujourd'hui trop accorder à ma défiance, puisqu'il n'est pas maintenant
+question d'agir, mais seulement de méditer et de connoître.
+
+Je supposerai donc, non pas que Dieu, qui est très bon, et qui est la
+souveraine source de vérité, mais qu'un certain mauvais génie, non
+moins rusé et trompeur que puissant, a employé toute son industrie à me
+tromper; je penserai que Je ciel, l'air, la terre, les couleurs, les
+figures, les sons, et toutes les autres choses extérieures, ne sont rien
+que des illusions et rêveries dont il s'est servi pour tendre des pièges
+à ma crédulité; je me considérerai moi-même comme n'ayant point de
+mains, point d'yeux, point de chair, point de sang; comme n'ayant aucun
+sens, mais croyant faussement avoir toutes ces choses; je demeurerai
+obstinément attaché à cette pensée; et si, par ce moyen, il n'est pas
+en mon pouvoir de parvenir à la connoissance d'aucune vérité, à tout le
+moins il est en ma puissance de suspendre mon jugement: c'est pourquoi
+je prendrai garde soigneusement de ne recevoir en ma croyance aucune
+fausseté, et préparerai si bien mon esprit à toutes les ruses de ce
+grand trompeur, que, pour puissant et rusé qu'il soit, il ne me pourra
+jamais rien imposer.
+
+Mais ce dessein est pénible et laborieux, et une certaine paresse
+m'entraîne insensiblement dans le train de ma vie ordinaire; et tout
+de même qu'un esclave qui jouissoit dans le sommeil d'une liberté
+imaginaire, lorsqu'il commence à soupçonner que sa liberté n'est qu'un
+songe, craint de se réveiller, et conspire avec ces illusions agréables
+pour en être plus longtemps abusé, ainsi je retombe insensiblement de
+moi-même dans mes anciennes opinions, et j'appréhende de me réveiller de
+cet assoupissement, de peur que les veilles laborieuses qui auroient à
+succéder à la tranquillité de ce repos, au lieu de m'apporter quelque
+jour et quelque lumière dans la connoissance de la vérité, ne fussent
+pas suffisantes pour éclaircir toutes les ténèbres des difficultés qui
+viennent d'être Agitées.
+
+
+
+MÉDITATION SECONDE.
+
+DE LA NATURE DE L'ESPRIT HUMAIN; ET QU'IL EST PLUS AISÉ À CONNOÎTRE QUE
+LE CORPS.
+
+
+La méditation que je fis hier m'a rempli l'esprit de tant de doutes,
+qu'il n'est plus désormais en ma puissance de les oublier. Et cependant
+je ne vois pas de quelle façon je les pourrai résoudre; et comme si
+tout-à-coup j'étois tombé dans une eau très profonde, je suis tellement
+surpris que je ne puis ni assurer mes pieds dans le fond, ni nager pour
+me soutenir au-dessus. Je m'efforcerai néanmoins, et suivrai derechef la
+même voie où j'étois entré hier, en m'éloignant de tout ce en quoi je
+pourrai imaginer le moindre doute, tout de même que si je connoissois
+que cela fût absolument faux; et je continuerai toujours dans ce chemin,
+jusqu'à ce que j'aie rencontré quelque chose de certain, ou du moins, si
+je ne puis autre chose, jusqu'à ce que j'aie appris certainement qu'il
+n'y a rien au monde de certain. Archimède, pour tirer le globe terrestre
+de sa place et le transporter en un autre lieu, ne demandoit rien qu'un
+point qui fût ferme et immobile: ainsi j'aurai droit de concevoir de
+hautes espérances, si je suis assez heureux pour trouver seulement une
+chose qui soit certaine et indubitable.
+
+Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses; je me
+persuade que rien n'a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de
+mensonges me représente; je pense n'avoir aucuns sens; je crois que le
+corps, la figure, l'étendue, le mouvement et le lieu ne sont que des
+fictions de mon esprit. Qu'est-ce donc qui pourra être estimé véritable?
+Peut-être rien autre chose, sinon qu'il n'y a rien au monde de certain.
+
+Mais que sais-je s'il n'y a point quelque autre chose différente de
+celles que je viens de juger incertaines, de laquelle on ne puisse
+avoir le moindre doute? N'y a-t-il point quelque Dieu, ou quelque autre
+puissance, qui me met en esprit ces pensées? Cela n'est pas nécessaire;
+car peut-être que je suis capable de les produire de moi-même. Moi donc
+à tout le moins ne suis-je point quelque chose? Mais j'ai déjà nié
+que j'eusse aucuns sens ni aucun corps: j'hésite néanmoins, car que
+s'ensuit-il de la? Suis-je tellement dépendant du corps et des sens que
+je ne puisse être sans eux? Mais je me suis persuadé qu'il n'y avoit
+rien du tout dans le monde, qu'il n'y avoit aucun ciel, aucune terre,
+aucuns esprits, ni aucuns corps: ne me suis-je donc pas aussi persuadé
+que je n'étois point? Tant s'en faut; j'étois sans doute, si je me suis
+persuadé ou seulement si j'ai pensé quelque chose. Mais il y a un je ne
+sais quel trompeur très puissant et très rusé, qui emploie toute son
+industrie à me tromper toujours. Il n'y a donc point de doute que je
+suis, s'il me trompe; et qu'il me trompe tant qu'il voudra, il ne saura
+jamais faire que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque
+chose. De sorte qu'après y avoir bien pensé, et avoir soigneusement
+examiné toutes choses, enfin il faut conclure et tenir pour constant que
+cette proposition, je suis, j'existe, est nécessairement vraie, toutes
+les fois que je la prononce ou que je la conçois en mon esprit.
+
+Mais je ne connois pas encore assez clairement quel je suis, moi qui
+suis certain que je suis; de sorte que désormais il faut que je prenne
+soigneusement garde de ne prendre pas imprudemment quelque autre chose
+pour moi, et ainsi de ne me point méprendre dans cette connoissance, que
+je soutiens être plus certaine et plus évidente que toutes celles que
+j'ai eues auparavant. C'est pourquoi je considérerai maintenant tout de
+nouveau ce que je croyois être avant que j'entrasse dans ces dernières
+pensées; et de mes anciennes opinions je retrancherai tout ce qui peut
+être tant soit peu combattu par les raisons que j'ai tantôt alléguées,
+en sorte qu'il ne demeure précisément que cela seul qui est entièrement
+certain et indubitable. Qu'est-ce donc que j'ai cru être ci-devant? Sans
+difficulté, j'ai pensé que j'étois un homme. Mais qu'est-ce qu'un homme?
+Dirai-je que c'est un animal raisonnable? Non certes; car il me faudroit
+par après rechercher ce que c'est qu'animal, et ce que c'est que
+raisonnable; et ainsi d'une seule question je tomberois insensiblement
+en une infinité d'autres plus difficiles et plus embarrassées; et je
+ne voudrais pas abuser du peu de temps et de loisir qui me reste, en
+l'employant à démêler de semblables difficultés. Mais je m'arrêterai
+plutôt à considérer ici les pensées qui naissoient ci-devant
+d'elles-mêmes en mon esprit, et qui ne m'étoient inspirées que de ma
+seule nature, lorsque je m'appliquois à la considération de mon être. Je
+me considérois premièrement comme ayant un visage, des mains, des bras,
+et toute cette machine composée d'os et de chair, telle qu'elle
+paroît en un cadavre, laquelle je désignois par le nom de corps. Je
+considérois, outre cela, que je me nourrissois, que je marchois, que je
+sentois et que je pensois, et je rapportois toutes ces actions à l'âme;
+mais je ne m'arrêtois point à penser ce que c'étoit que cette âme, ou
+bien, si je m'y arrêtois, je m'imaginois qu'elle étoit quelque chose
+d'extrêmement rare et subtil, comme un vent, une flamme ou un air très
+délié, qui étoit insinué et répandu dans mes plus grossières parties.
+Pour ce qui étoit du corps, je ne doutois nullement de sa nature; mais
+je pensois la connoître fort distinctement; et si je l'eusse voulu
+expliquer suivant les notions que j'en avois alors, je l'eusse décrite
+en cette sorte: Par le corps, j'entends tout ce qui peut être terminé
+par quelque figure; qui peut être compris en quelque lieu, et remplir un
+espace en telle sorte que tout autre corps en soit exclus; qui peut être
+senti, ou par l'attouchement, ou par la vue, ou par l'ouïe, ou par le
+goût, ou par l'odorat; qui peut être mû eu plusieurs façons, non pas à
+la vérité par lui-même, mais par quelque chose d'étranger duquel il soit
+touché et dont il reçoive l'impression: car d'avoir la puissance de se
+mouvoir de soi-même, comme aussi de sentir ou de penser, je ne croyois
+nullement que cela appartint à la nature du corps; au contraire, je
+m'étonnois plutôt de voir que de semblables facultés se rencontroient en
+quelques uns.
+
+Mais moi, qui suis-je, maintenant que je suppose qu'il y a un certain
+génie qui est extrêmement puissant, et, si j'ose le dire, malicieux et
+rusé, qui emploie toutes ses forces et toute son industrie à me tromper?
+Puis-je assurer que j'aie la moindre chose de toutes celles que j'ai
+dites naguère appartenir à la nature du corps? Je m'arrête a penser avec
+attention, je passe et repasse toutes ces choses en mon esprit, et je
+n'en rencontre aucune que je puisse dire être en moi. Il n'est pas
+besoin que je m'arrête à les dénombrer. Passons donc aux attributs de
+l'âme, et voyons s'il y en a quelqu'un qui soit en moi. Les premiers
+sont de me nourrir et de marcher; mais s'il est vrai que je n'ai point
+de corps, il est vrai aussi que je ne puis marcher ni me nourrir. Un
+autre est de sentir; mais on ne peut aussi sentir sans le corps, outre
+que j'ai pensé sentir autrefois plusieurs choses pendant le sommeil, que
+j'ai reconnu à mon réveil n'avoir point en effet senties. Un autre
+est de penser, et je trouve ici que la pensée est un attribut qui
+m'appartient: elle seule ne peut être détachée de moi. Je suis,
+j'existe, cela est certain; mais combien de temps? autant de temps que
+je pense; car peut-être même qu'il se pourroit faire, si je cessois
+totalement de penser, que je cesserois en même temps tout-à-fait d'être.
+Je n'admets maintenant rien qui ne soit nécessairement vrai: je ne suis
+donc, précisément parlant, qu'une chose qui pense, c'est-à-dire un
+esprit, un entendement ou une raison, qui sont des termes dont la
+signification m'étoit auparavant inconnue. Or, je suis une chose vraie
+et vraiment existante: mais quelle chose? Je l'ai dit: une chose qui
+pense. Et quoi davantage? J'exciterai mon imagination pour voir si je ne
+suis point encore quelque chose de plus. Je ne suis point cet assemblage
+de membres que l'on appelle le corps humain; je ne suis point un air
+délié et pénétrant répandu dans tous ces membres; je ne suis point un
+vent, un souffle, une vapeur, ni rien de tout ce que je puis feindre et
+m'imaginer, puisque j'ai supposé que tout cela n'étoit rien, et que,
+sans changer cette supposition, je trouve que je ne laisse pas d'être
+certain que je suis quelque chose.
+
+Mais peut-être est-il vrai que ces mêmes choses-là que je suppose
+n'être point, parce qu'elles me sont inconnues, ne sont point en effet
+différentes de moi, que je connois. Je n'en sais rien; je ne dispute pas
+maintenant de cela; je ne puis donner mon jugement que des choses qui me
+sont connues: je connois que j'existe, et je cherche quel je suis, moi
+que je connois être. Or, il est très certain que la connoissance de
+mon être, ainsi précisément pris, ne dépend point des choses dont
+l'existence ne m'est pas encore connue; par conséquent elle ne dépend
+d'aucunes de celles que je puis feindre par mon imagination. Et même
+ces termes de feindre et d'imaginer m'avertissent de mon erreur: car
+je feindrois en effet si je m'imaginois être quelque chose, puisque
+imaginer n'est rien autre chose que contempler la figure ou l'image
+d'une chose corporelle; or, je sais déjà certainement que je suis,
+et que tout ensemble il se peut faire que toutes ces images, et
+généralement toutes les choses qui se rapportent à la nature du corps,
+ne soient que des songes ou des chimères. Ensuite de quoi je vois
+clairement que j'ai aussi peu de raison en disant, J'exciterai mon
+imagination pour connoître plus distinctement quel je suis, que si je
+disois, Je suis maintenant éveillé, et j'aperçois quelque chose de
+réel et de véritable; mais, parceque je ne l'aperçois pas encore
+assez nettement, je m'endormirai tout exprès, afin que mes songes me
+représentent cela même avec plus de vérité et d'évidence. Et, partant,
+je connois manifestement que rien de tout ce que je puis comprendre par
+le moyen de l'imagination n'appartient à cette connoissance que j'ai de
+moi-même, et qu'il est besoin de rappeler et détourner son esprit de
+cette façon de concevoir, afin qu'il puisse lui-même connoître bien
+distinctement sa nature.
+
+Mais qu'est-ce donc que je suis? une chose qui pense. Qu'est-ce qu'une
+chose qui pense? c'est une chose qui doute, qui entend, qui conçoit, qui
+affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui
+sent. Certes, ce n'est pas peu si toutes ces choses appartiennent à ma
+nature. Mais pourquoi n'y appartiendroient-elles pas? Ne suis-je pas
+celui-là même qui maintenant doute presque de tout, qui néanmoins entend
+et conçoit certaines choses, qui assure et affirme celles-là seules être
+véritables, qui nie toutes les autres, qui veut et désire d'en connoître
+davantage, qui ne veut pas être trompé, qui imagine beaucoup de choses,
+même quelquefois en dépit que j'en aie, et qui en sent aussi beaucoup,
+comme par l'entremise des organes du corps. Y a-t-il rien de tout
+cela qui ne soit aussi véritable qu'il est certain que je suis et que
+j'existe, quand même je dormirois toujours, et que celui qui m'a donné
+l'être se serviroit de toute son industrie pour m'abuser? Y a-t-il aussi
+aucun de ces attributs qui puisse être distingué de ma pensée, ou qu'on
+puisse dire être séparé de moi-même? Car il est de soi si évident que
+c'est moi qui doute, qui entends et qui désire, qu'il n'est pas ici
+besoin de rien ajouter pour l'expliquer. Et j'ai aussi certainement
+la puissance d'imaginer; car, encore qu'il puisse arriver (comme j'ai
+supposé auparavant) que les choses que j'imagine ne soient pas vraies,
+néanmoins cette puissance d'imaginer ne laisse pas d'être réellement
+en moi, et fait partie de ma pensée. Enfin, je suis le même qui sens,
+c'est-à-dire qui aperçois certaines choses comme par les organes des
+sens, puisqu'en effet je vois de la lumière, j'entends du bruit, je sens
+de la chaleur. Mais l'on me dira que ces apparences-là sont fausses et
+que je dors. Qu'il soit ainsi; toutefois, à tout le moins, il est très
+certain qu'il me semble que je vois de la lumière, que j'entends du
+bruit, et que je sens de la chaleur; cela ne peut être faux; et c'est
+proprement ce qui en moi s'appelle sentir; et cela précisément n'est
+rien autre chose que penser. D'où je commence à connoître quel je suis,
+avec un peu plus de clarté et de distinction que ci-devant.
+
+Mais néanmoins il me semble encore et je ne puis m'empêcher de croire
+que les choses corporelles, dont les images se forment par la pensée,
+qui tombent sous les sens, et que les sens mêmes examinent, ne soient
+beaucoup plus distinctement connues que cette je ne sais quelle partie
+de moi-même qui ne tombe point sous l'imagination: quoi-qu'en effet
+cela soit bien étrange de dire que je connoisse et comprenne plus
+distinctement des choses dont l'existence me paroît douteuse, qui me
+sont inconnues et qui ne m'appartiennent point, que celles de la vérité
+desquelles je suis persuadé, qui me sont connues, et qui appartiennent
+à ma propre nature, en un mot que moi-même. Mais je vois bien ce que
+c'est; mon esprit est un vagabond qui se plaît à m'égarer, et qui ne
+sauroit encore souffrir qu'on le retienne dans les justes bornes de la
+vérité. Lâchons-lui donc encore une fois la bride, et, lui donnant
+toute sorte de liberté, permettons-lui de considérer les objets qui lui
+paroissent au dehors, afin que, venant ci-après à la retirer doucement
+et à propos, et de l'arrêter sur la considération de son être et des
+choses qu'il trouve en lui, il se laisse après cela plus facilement
+régler et conduire.
+
+Considérons donc maintenant les choses que l'on estime vulgairement être
+les plus faciles de toutes à connoître, et que l'on croit aussi être le
+plus distinctement connues, c'est à savoir les corps que nous touchons
+et que nous voyons: non pas à la vérité les corps en général, car
+ces notions générales sont d'ordinaire un peu plus confuses; mais
+considérons-en un en particulier. Prenons par exemple ce morceau de
+cire: il vient tout fraîchement d'être tiré de la ruche, il n'a pas
+encore perdu la douceur du miel qu'il contenoit, il retient encore
+quelque chose de l'odeur des fleurs dont il a été recueilli; sa couleur,
+sa figure, sa grandeur, sont apparentes; il est dur, il est froid, il
+est maniable, et si vous frappez dessus il rendra quelque son. Enfin
+toutes les choses qui peuvent distinctement faire connoître un corps
+se rencontrent en celui-ci. Mais voici que pendant que je parle on
+l'approche du feu: ce qui y restoit de saveur s'exhale, l'odeur
+s'évapore, sa couleur se change, sa figure se perd, sa grandeur
+augmente, il devient liquide, il s'échauffe, à peine le peut-on manier,
+et quoique l'on frappe dessus il ne rendra plus aucun son. La même
+cire demeure-t-elle encore après ce changement? Il faut avouer qu'elle
+demeure; personne n'en doute, personne ne juge autrement. Qu'est-ce donc
+que l'on connoissoit en ce morceau de cire avec tant de distinction?
+Certes ce ne peut être rien de tout ce que j'y ai remarqué par
+l'entremise des sens, puisque toutes les choses qui tomboient sous le
+goût, sous l'odorat, sous la vue, sous l'attouchement, et sous l'ouïe,
+se trouvent changées, et que cependant la même cire demeure. Peut-être
+étoit-ce ce que je pense maintenant, à savoir que cette cire n'étoit pas
+ni cette douceur de miel, ni cette agréable odeur de fleurs, ni cette
+blancheur, ni cette figure, ni ce son; mais seulement un corps qui un
+peu auparavant me paroissoit sensible sous ces formes, et qui maintenant
+se fait sentir sous d'autres. Mais qu'est-ce, précisément parlant,
+que j'imagine lorsque je la conçois en cette sorte? Considérons-le
+attentivement, et, retranchant toutes les choses qui n'appartiennent
+point à la cire, voyons ce qui reste. Certes il ne demeure rien que
+quelque chose d'étendu, de flexible et de muable. Or qu'est-ce que cela,
+flexible et muable? N'est-ce pas que j'imagine que cette cire étant
+ronde, est capable de devenir carrée, et de passer du carré en une
+figure triangulaire? Non certes, ce n'est pas cela, puisque je la
+conçois capable de recevoir une infinité de semblables changements, et
+je ne saurois néanmoins parcourir cette infinité par mon imagination, et
+par conséquent cette conception que j'ai de la cire ne s'accomplit pas
+par la faculté d'imaginer. Qu'est-ce maintenant que cette extension?
+N'est-elle pas aussi inconnue? car elle devient plus grande quand la
+cire se fond, plus grande quand elle bout, et plus grande encore quand
+la chaleur augmente; et je ne concevrois pas clairement et selon la
+vérité ce que c'est que de la cire, si je ne pensois que même ce morceau
+que nous considérons est capable de recevoir plus de variétés selon
+l'extension que je n'en ai jamais imaginé. Il faut donc demeurer
+d'accord que je ne saurois pas même comprendre par l'imagination ce que
+c'est que ce morceau de cire, et qu'il n'y a que mon entendement seul
+qui le comprenne. Je dis ce morceau de cire en particulier; car pour la
+cire en général, il est encore plus évident. Mais quel est ce morceau
+de cire qui ne peut être compris que par l'entendement ou par l'esprit?
+Certes c'est le même que je vois, que je touche, que j'imagine, et enfin
+c'est le même que j'ai toujours cru que c'étoit au commencement. Or ce
+qui est ici grandement à remarquer, c'est que sa perception n'est point
+une vision, ni un attouchement, ni une imagination, et ne l'a jamais
+été, quoiqu'il le semblât ainsi auparavant, mais seulement une
+inspection de l'esprit, laquelle peut être imparfaite et confuse, comme
+elle étoit auparavant, ou bien claire et distincte, comme elle est à
+présent, selon que mon attention se porte plus ou moins aux choses qui
+sont en elle, et dont elle est composée.
+
+Cependant je ne me saurois trop étonner quand je considère combien mon
+esprit a de foiblesse et de pente qui le porte insensiblement dans
+l'erreur. Car encore que sans parler je considère tout cela en moi-même,
+les paroles toutefois m'arrêtent, et je suis presque déçu par les termes
+du langage ordinaire: car nous disons que nous voyons la même cire, si
+elle est présente, et non pas que nous jugeons que c'est la même, de ce
+qu'elle a même couleur et même figure: d'où je voudrois presque conclure
+que l'on connoît la cire par la vision des yeux, et non par la seule
+inspection de l'esprit; si par hasard je ne regardois d'une fenêtre des
+hommes qui passent dans la rue, à la vue desquels je ne manque pas de
+dire que je vois des hommes, tout de même que je dis que je vois de la
+cire; et cependant que vois-je de cette fenêtre, sinon des chapeaux et
+des manteaux, qui pourraient couvrir des machines artificielles qui ne
+se remueraient que par ressorts? mais je juge que ce sont des hommes;
+et ainsi je comprends par la seule puissance de juger qui réside en mon
+esprit ce que je croyois voir de mes yeux.
+
+Un homme qui tâche d'élever sa connoissance au-delà du commun doit avoir
+honte de tirer des occasions de douter des formes de parler que le
+vulgaire a inventées: j'aime mieux passer outre, et considérer si je
+concevois avec plus d'évidence et de perfection ce que c'etoit que de la
+cire, lorsque je l'ai d'abord aperçue, et que j'ai cru la connoître par
+le moyen des sens extérieurs, ou à tout le moins par le sens commun,
+ainsi qu'ils appellent, c'est-à-dire par la faculté imaginative, que
+je ne la conçois à présent, après avoir plus soigneusement examiné ce
+qu'elle est et de quelle façon elle peut être connue. Certes il seroit
+ridicule de mettre cela en doute. Car qu'y avoit-il dans cette première
+perception qui fût distinct? qu'y avoit-il qui ne semblât pouvoir
+tomber en même sorte dans le sens du moindre des animaux? Mais quand je
+distingue la cire d'avec ses formes extérieures, et que, tout de même
+que si je lui avois ôté ses vêtements, je la considère toute nue, il est
+certain que, bien qu'il se puisse encore rencontrer quelque erreur dans
+mon jugement, je ne la puis néanmoins concevoir de cette sorte sans un
+esprit humain.
+
+Mais enfin que dirai-je de cet esprit, c'est-à-dire de moi-même, car
+jusques ici je n'admets en moi rien autre chose que l'esprit? Quoi donc!
+moi qui semble concevoir avec tant de netteté et de distinction ce
+morceau de cire, ne me connois-je pas moi-même, non seulement avec
+bien plus de vérité et de certitude, mais encore avec beaucoup plus de
+distinction et de netteté? car si je juge que la cire est ou existe de
+ce que je la vois, certes il suit bien plus évidemment que je suis ou
+que j'existe moi-même de ce que je la vois: car il se peut faire que ce
+que je vois ne soit pas en effet de la cire, il se peut faire aussi que
+je n'aie pas même des yeux pour voir aucune chose; mais il ne se peut
+faire que lorsque je vois, ou, ce que je ne distingue point, lorsque je
+pense voir, que moi qui pense ne sois quelque chose. De même, si je juge
+que la cire existe de ce que je la touche, il s'ensuivra encore la même
+chose, à savoir que je suis; et si je le juge de ce que mon imagination,
+ou quelque autre cause que ce soit, me le persuade, je conclurai
+toujours la même chose. Et ce que j'ai remarqué ici de la cire se peut
+appliquer à toutes les autres choses qui me sont extérieures et qui se
+rencontrent hors de moi. Et, de plus, si la notion ou perception de la
+cire ma semblé plus nette et plus distincte après que non seulement la
+vue ou le toucher, mais encore beaucoup d'autres causes me l'ont rendue
+plus manifeste, avec combien plus d'évidence, de distinction et de
+netteté faut-il avouer que je me connois à présent moi-même, puisque
+toutes les raisons qui servent à connoître concevoir la nature de la
+cire, ou de quelque autre corps que ce soit, prouvent beaucoup mieux la
+nature de mon esprit; et il se rencontre encore tant d'autres choses en
+l'esprit même qui peuvent contribuer à l'éclaircissement de sa nature,
+que celles qui dépendent du corps, comme celles-ci, ne méritent quasi
+pas d'être mises en compte.
+
+Mais enfin me voici insensiblement revenu où je voulois; car, puisque
+c'est une chose qui m'est à présent manifeste, que les corps mêmes ne
+sont pas proprement connus par les sens ou par la faculté d'imaginer,
+mais par le seul entendement, et qu'ils ne sont pas connus de ce qu'ils
+sont vus ou touchés, mais seulement de ce qu'ils sont entendus, ou bien
+compris par la pensée, je vois clairement qu'il n'y a rien qui me soit
+plus facile à connoître que mon esprit. Mais, parce qu'il est malaisé de
+se défaire si promptement d'une opinion à laquelle on s'est accoutumé de
+longue main, il sera bon que je m'arrête un peu en cet endroit, afin
+que par la longueur de ma méditation j'imprime plus profondément en ma
+mémoire cette nouvelle connoissance.
+
+
+
+MÉDITATION TROISIÈME
+
+DE DIEU; QU'IL EXISTE.
+
+Je fermerai maintenant les yeux, je boucherai mes oreilles, je
+détournerai tous mes sens, j'effacerai même de ma pensée toutes les
+images des choses corporelles, ou du moins, parce qu'à peine cela se
+peut-il faire, je les réputerai comme vaines et comme fausses; et ainsi
+m'entretenant seulement moi-même, et considérant mon intérieur, je
+tâcherai de me rendre peu à peu plus connu et plus familier à moi-même.
+Je suis une chose qui pense, c'est-à-dire qui doute, qui affirme, qui
+nie, qui connoît peu de choses, qui en ignore beaucoup, qui aime, qui
+hait, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent; car,
+ainsi que j'ai remarqué ci-devant, quoique les choses que je sens et
+que j'imagine ne soient peut-être rien du tout hors de moi et en
+elles-mêmes, je suis néanmoins assuré que ces façons de penser que
+j'appelle sentiments et imaginations, en tant seulement qu'elles sont
+des façons de penser, résident et se rencontrent certainement en moi. Et
+dans ce peu que je viens de dire, je crois avoir rapporté tout ce que je
+sais véritablement, ou du moins tout ce que jusques ici j'ai remarqué
+que je savois. Maintenant, pour tâcher d'étendre ma connoissance plus
+avant, j'userai de circonspection, et considérerai avec soin si je ne
+pourrai point encore découvrir en moi quelques autres choses que je
+n'aie point encore jusques ici aperçues. Je suis assuré que je suis une
+chose qui pense; mais ne sais-je donc pas aussi ce qui est requis
+pour me rendre certain de quelque chose? Certes, dans cette première
+connoissance, il n'y a rien qui m'assure de la vérité, que la claire et
+distincte perception de ce que je dis, laquelle de vrai ne seroit pas
+suffisante pour m'assurer que ce que je dis est vrai, s'il pouvoit
+jamais arriver qu'une chose que je concevrois ainsi clairement et
+distinctement se trouvât fausse: et partant il me semble que déjà
+je puis établir pour règle générale que toutes les choses que nous
+concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies.
+
+Toutefois j'ai reçu et admis ci-devant plusieurs choses comme très
+certaines et très manifestes, lesquelles néanmoins j'ai reconnu par
+après être douteuses et incertaines. Quelles étoient donc ces choses-là?
+C'étoit la terre, le ciel, les astres, et toutes les autres choses que
+j'apercevois par l'entremise de mes sens. Or qu'est-ce que je concevois
+clairement et distinctement en elles? Certes rien autre chose, sinon que
+les idées ou les pensées de ces choses-là se présentoient à mon esprit.
+Et encore à présent je ne nie pas que ces idées ne se rencontrent en
+moi. Mais il y avoit encore une autre chose que j'assurois, et qu'à
+cause de l'habitude que j'avois à la croire, je pensois apercevoir très
+clairement, quoique véritablement je ne l'aperçusse point, à savoir
+qu'il y avoit des choses hors de moi d'où procédoient ces idées, et
+auxquelles elles étoient tout-à-fait semblables: et c'étoit en cela que
+je me trompois; ou si peut-être je jugeois selon la vérité, ce n'étoit
+aucune connoissance que j'eusse qui fût cause de la vérité de mon
+jugement.
+
+Mais lorsque je considérois quelque chose de fort simple et de fort
+facile touchant l'arithmétique et la géométrie, par exemple que deux et
+trois joints ensemble produisent le nombre de cinq, et autres choses
+semblables, ne les concevois-je pas au moins assez clairement pour
+assurer qu'elles étoient vraies? Certes si j'ai jugé depuis qu'on
+pouvoit douter de ces choses, ce n'a point été pour autre raison que
+parce qu'il me venoit en l'esprit que peut-être quelque Dieu avoit pu me
+donner une telle nature que je me trompasse même touchant les choses qui
+me semblent les plus manifestes. Or toutes les fois que cette opinion
+ci-devant conçue de la souveraine puissance d'un Dieu se présente à ma
+pensée, je suis contraint d'avouer qu'il lui est facile, s'il le veut,
+de faire en sorte que je m'abuse même dans les choses que je crois
+connoître avec une évidence très grande: et au contraire toutes les fois
+que je me tourne vers les choses que je pense concevoir fort clairement,
+je suis tellement persuadé par elles, que de moi-même je me laisse
+emporter à ces paroles: Me trompe qui pourra, si est-ce qu'il ne sauroit
+jamais faire que je ne sois rien, tandis que je penserai être quelque
+chose, ou que quelque jour il soit vrai que je n'aie jamais été, étant
+vrai maintenant que je suis, on bien que deux et trois joints ensemble
+fassent plus ni moins que cinq, ou choses semblables, que je vois
+clairement ne pouvoir être d'autre façon que je les conçois.
+
+Et certes, puisque je n'ai aucune raison de croire qu'il y ait quelque
+Dieu qui soit trompeur, et même que je n'ai pas encore considéré celles
+qui prouvent qu'il y a un Dieu, la raison de douter qui dépend seulement
+de cette opinion est bien légère, et pour ainsi dire métaphysique. Mais
+afin de la pouvoir tout-à-fait ôter, je dois examiner s'il y a un Dieu,
+sitôt que l'occasion s'en présentera; et si je trouve qu'il y en ait
+un, je dois aussi examiner s'il peut être trompeur: car, sans la
+connoissance de ces deux vérités, je ne vois pas que je puisse jamais
+être certain d'aucune chose. Et afin que je puisse avoir occasion
+d'examiner cela sans interrompre l'ordre du méditer que je me suis
+proposé, qui est de passer par degrés des notions que je trouverai les
+premières en mon esprit, à celles que j'y pourrai trouver par après, il
+faut ici que je divise toutes mes pensées en certains genres, et que je
+considère dans lesquels de ces genres il y a proprement de la vérité ou
+de l'erreur.
+
+Entre mes pensées, quelques unes sont comme les images des choses, et
+c'est à celles-là seules que convient proprement le nom d'idée; comme
+lorsque je me représente un homme, ou une chimère, ou le ciel, ou un
+ange, ou Dieu même. D'autres, outre cela, ont quelques autres formes;
+comme lorsque je veux, que je crains, que j'affirme ou que je nie, je
+conçois bien alors quelque chose comme le sujet de l'action de mon
+esprit, mais j'ajoute aussi quelque autre chose par cette action à
+l'idée que j'ai de cette chose-là; et de ce genre de pensées, les unes
+sont appelées volontés ou affections, et les autres jugements.
+
+Maintenant, pour ce qui concerne les idées, si on les considère
+seulement en elles-mêmes, et qu'on ne les rapporte point à quelque autre
+chose, elles ne peuvent, à proprement parler, être fausses: car soit
+que j'imagine une chèvre ou une chimère, il n'est pas moins vrai que
+j'imagine l'une que l'autre. Il ne faut pas craindre aussi qu'il se
+puisse rencontrer de la fausseté dans les affections ou volontés: car
+encore que je puisse désirer des choses mauvaises, ou même qui ne furent
+jamais, toutefois il n'est pas pour cela moins vrai que je les désire.
+Ainsi il ne reste plus que les seuls jugements, dans lesquels je dois
+prendre garde soigneusement de ne me point tromper. Or la principale
+erreur et la plus ordinaire qui s'y puisse rencontrer consiste en ce que
+je juge que les idées qui sont en moi sont semblables ou conformes à
+des choses qui sont hors de moi: car certainement si je considérois
+seulement les idées comme de certains modes ou façons de ma pensée, sans
+les vouloir rapporter à quelque autre chose d'extérieur, à peine me
+pourroient-elles donner occasion de faillir.
+
+Or, entre ces idées, les unes me semblent être nées avec moi, les
+autres être étrangères et venir de dehors, et les autres être faites et
+inventées par moi-même. Car que j'aie la faculté de concevoir ce que
+c'est qu'on nomme en général une choses, ou une vérité, ou une pensée,
+il me semble que je ne tiens point cela d'ailleurs que de ma nature
+propre; mais si j'ois maintenant quelque bruit, si je vois le soleil, si
+je sens de la chaleur, jusqu'à cette heure j'ai jugé que ces sentiments
+procédoient de quelques choses qui existent hors de moi; et enfin il me
+semble que les sirènes, les hippogriffes et toutes les autres semblables
+chimères sont des fictions et inventions du mon esprit. Mais aussi
+peut-être me puis-je persuader que toutes ces idées sont du genre de
+celles que j'appelle étrangères, et qui viennent de dehors, ou bien
+qu'elles sont toutes nées avec moi, ou bien qu'elles ont toutes été
+faites par moi: car je n'ai point encore clairement découvert leur
+véritable origine. Et ce que j'ai principalement à faire en cet endroit
+est de considérer, touchant celles qui me semblent venir de quelques
+objets qui sont hors de moi, quelles sont les raisons qui m'obligent à
+les croire semblables à ces objets.
+
+La première de ces raisons est qu'il me semble que cela m'est enseigné
+par la nature; et la seconde, que j'expérimente en moi-même que ces
+idées ne dépendent point de ma volonté; car souvent elles se présentent
+à moi malgré moi, comme maintenant, soit que je le veuille, soit que je
+ne le veuille pas, je sens de la chaleur, et pour cela je me persuade
+que ce sentiment, ou bien cette idée de la chaleur est produite en moi
+par une chose différente de moi, à savoir par la chaleur du feu auprès
+duquel je suis assis. Et je ne vois rien qui me semble plus raisonnable
+que de juger que cette chose étrangère envoie et imprime en moi sa
+ressemblance plutôt qu'aucune autre chose.
+
+Maintenant il faut que je voie si ces raisons sont assez fortes et
+convaincantes. Quand je dis qu'il me semble que cela m'est enseigné
+par la nature, j'entends seulement par ce mot de nature une certaine
+inclination qui me porte à le croire, et non pas une lumière naturelle
+qui me fasse connoître que cela est véritable. Or ces deux façons de
+parler diffèrent beaucoup entre elles. Car je ne saurois rien révoquer
+en doute de ce que la lumière naturelle me fait voir être vrai, ainsi
+qu'elle m'a tantôt fait voir que de ce que je doutois je pouvois
+conclure que j'étois; d'autant que je n'ai en moi aucune autre faculté
+ou puissance pour distinguer le vrai d'avec le faux, qui me puisse
+enseigner que ce que cette lumière me montre comme vrai ne l'est pas,
+et à qui je me puisse tant fier qu'à elle. Mais pour ce qui est des
+inclinations qui me semblent aussi m'être naturelles, j'ai souvent
+remarqué, lorsqu'il a été question de faire choix entre les vertus et
+les vices, qu'elles ne m'ont pas moins porté au mal qu'au bien; c'est
+pourquoi je n'ai pas sujet de les suivre non plus en ce qui regarde le
+vrai et le faux. Et pour l'autre raison, qui est que ces idées doivent
+venir d'ailleurs, puisqu'elles ne dépendent pas de ma volonté, je ne la
+trouve non plus convaincante. Car tout de même que ces inclinations dont
+je parlois tout maintenant se trouvent en moi, nonobstant qu'elles ne
+s'accordent pas toujours avec ma volonté, ainsi peut-être qu'il y a en
+moi quelque faculté ou puissance propre à produire ces idées sans l'aide
+d'aucunes choses extérieures, bien qu'elle ne me soit pas encore connue;
+comme en effet il m'a toujours semblé jusques ici que lorsque je
+dors elles se forment ainsi en moi sans l'aide des objets qu'elles
+représentent. Et enfin encore que je demeurasse d'accord qu'elles sont
+causées par ces objets, ce n'est pas une conséquence nécessaire qu'elles
+doivent leur être semblables. Au contraire, j'ai souvent remarqué en
+beaucoup d'exemples qu'il y avoit une grande différence entre l'objet et
+son idée. Comme par exemple je trouve en moi deux idées du soleil toutes
+diverses: l'une tire son origine des sens, et doit être placée dans le
+genre de celles que j'ai dites ci-dessus venir de dehors, par laquelle
+il me paroît extrêmement petit; l'autre est prise des raisons de
+l'astronomie, c'est-à-dire de certaines notions nées avec moi, ou
+enfin est formée par moi-même de quelque sorte que ce puisse être, par
+laquelle il me paroît plusieurs fois plus grand que toute la terre.
+Certes ces deux idées que je conçois du soleil ne peuvent pas être
+toutes deux semblables au même soleil; et la raison me fait croire que
+celle qui vient immédiatement de son apparence est celle qui lui est le
+plus dissemblable. Tout cela me fait assez connoître que jusques à
+celle heure ce n'a point été par un jugement certain et prémédité, mais
+seulement par une aveugle et téméraire impulsion, que j'ai cru qu'il y
+avoit des choses hors de moi, et différentes de mon être, qui, par les
+organes, de mes sens, ou par quelque autre moyen que ce puisse être,
+envoyoient en moi leurs idées ou images, et y imprimoient leurs
+ressemblances.
+
+Mais il se présente encore une autre voie pour rechercher si entre les
+choses dont j'ai en moi les idées, il y en a quelques unes qui existent
+hors de moi. A savoir, si ces idées sont prises en tant seulement que ce
+sont de certaines façons de penser, je ne reconnois entre elles aucune
+différence ou inégalité, et toutes me semblent procéder de moi d'une
+même façon; mais les considérant comme des images, dont les unes
+représentent une chose et les autres une autre, il est évident qu'elles
+sont fort différentes les unes des autres. Car en effet celles qui me
+représentent des substances sont sans doute quelque chose de plus,
+et contiennent en soi, pour ainsi parler, plus de réalité objective,
+c'est-à-dire participent par représentation à plus de degrés d'être ou
+de perfection, que celles qui me représentent seulement des modes ou
+accidents. De plus, celle par laquelle je conçois un Dieu souverain,
+éternel, infini, immuable, tout connoissant, tout puissant, et créateur
+universel de toutes les choses qui sont hors de lui; celle-là, dis-je,
+a certainement en soi plus de réalité objective que celles par qui les
+substances finies me sont représentées.
+
+Maintenant c'est une chose manifeste par la lumière naturelle, qu'il
+doit y avoir pour le moins autant de réalité dans la cause efficiente
+et totale que dans son effet: car d'où est-ce que l'effet peut tirer sa
+réalité, sinon de sa cause; et comment cette cause la lui pourroit-elle
+communiquer, si elle ne l'avoit en elle-même? Et de là il suit non
+seulement que le néant ne saurait produire aucune chose, mais aussi
+que ce qui est plus parfait, c'est-à-dire qui contient en soi plus de
+réalité, ne peut être une suite et une dépendance du moins parfait. Et
+cette vérité n'est pas seulement claire et évidente dans les effets qui
+ont cette réalité que les philosophes appellent actuelle ou formelle,
+mais aussi dans les idées où l'on considère seulement la réalité qu'ils
+nomment objective: par exemple, la pierre qui n'a point encore été,
+non seulement ne peut pas maintenant commencer d'être, si elle n'est
+produite par une chose qui possède en soi formellement ou éminemment
+tout ce qui entre en la composition de la pierre, c'est-à-dire qui
+contienne en soi les mêmes choses, ou d'autres plus excellentes que
+celles qui sont dans la pierre; et la chaleur ne peut être produite dans
+un sujet qui en étoit auparavant privé, si ce n'est par une chose qui
+soit d'un ordre, d'un degré ou d'un genre au moins aussi parfait que
+la chaleur, et ainsi des autres. Mais encore, outre cela, l'idée de la
+chaleur ou de la pierre ne peut pas être en moi, si elle n'y a été mise
+par quelque cause qui contienne en soi pour le moins autant de réalité
+que j'en conçois dans la chaleur ou dans la pierre: car, encore que
+cette cause-là ne transmette en mon idée aucune chose de sa réalité
+actuelle ou formelle, on ne doit pas pour cela s'imaginer que cette
+cause doive être moins réelle; mais on doit savoir que toute idée étant
+un ouvrage de l'esprit, sa nature est telle qu'elle ne demande de soi
+aucune autre réalité formelle que celle qu'elle reçoit et emprunte de la
+pensée ou de l'esprit, dont elle est seulement un mode, c'est-à-dire une
+manière ou façon de penser. Or, afin qu'une idée contienne une telle
+réalité objective plutôt qu'une autre, elle doit sans doute avoir cela
+de quelque cause dans laquelle il se rencontre pour le moins autant de
+réalité formelle que cette idée contient de réalité objective; car si
+nous supposons qu'il se trouve quelque chose dans une idée qui ne se
+rencontre pas dans sa cause, il faut donc qu'elle tienne cela du néant.
+Mais, pour imparfaite que soit cette façon d'être par laquelle une chose
+est objectivement ou par représentation dans l'entendement par son idée,
+certes on ne peut pas néanmoins dire que cette façon et manière-là
+d'être ne soit rien, ni par conséquent que cette idée tire son origine
+du néant. Et je ne dois pas aussi m'imaginer que la réalité que je
+considère dans mes idées n'étant qu'objective, il n'est pas nécessaire,
+que la même réalité soit formellement ou actuellement dans les causes de
+ces idées, mais qu'il suffit qu'elle soit aussi objectivement en elles:
+car, tout ainsi que cette manière d'être objectivement appartient aux
+idées de leur propre nature, de même aussi la manière ou la façon d'être
+formellement appartient aux causes de ces idées (à tout le moins aux
+premières et principales) de leur propre nature. Et encore qu'il puisse
+arriver qu'une idée donne naissance à une autre idée, cela ne peut pas
+toutefois être à l'infini; mais il faut à la fin parvenir à une première
+idée, dont la cause soit comme un patron ou un original dans lequel
+toute la réalité ou perfection soit contenue formellement et en effet,
+qui se rencontre seulement objectivement ou par représentation dans ces
+idées. En sorte que la lumière naturelle me fait connoître évidemment
+que les idées sont en moi comme des tableaux ou des images qui peuvent à
+la vérité facilement déchoir de la perfection des choses dont elles ont
+été tirées, mais qui ne peuvent jamais rien contenir de plus grand ou de
+plus parfait.
+
+Et d'autant plus longuement et soigneusement j'examine toutes ces
+choses, d'autant plus clairement et distinctement je connois qu'elles
+sont vraies. Mais, enfin, que conclurai-je de tout cela? C'est à savoir
+que, si la réalité ou perfection objective de quelqu'une de mes idées
+est telle que je connoisse clairement que cette même réalité ou
+perfection n'est point en moi ni formellement ni éminemment, et que
+par conséquent je ne puis moi-même en être la cause, il suit de là
+nécessairement que je ne suis pas seul dans le monde, mais qu'il y a
+encore quelque autre chose qui existe et qui est la cause de cette idée;
+au lieu que, s'il ne se rencontre point en moi de telle idée, je n'aurai
+aucun argument qui me puisse convaincre et rendre certain de l'existence
+d'aucune autre chose que de moi-même, car je les ai tous soigneusement
+recherchés, et je n'en ai pu trouver aucun autre jusqu'à présent.
+
+Or, entre toutes ces idées qui sont en moi, outre celles qui me
+représentent moi-même à moi-même, de laquelle il ne peut y avoir ici
+aucune difficulté, il y en a une autre qui me représente un Dieu,
+d'autres des choses corporelles et inanimées, d'autres des anges,
+d'autres des animaux, et d'autres enfin qui me représentent des
+hommes semblables à moi. Mais, pour ce qui regarde les idées qui me
+représentent d'autres hommes, ou des animaux, ou des anges, je
+conçois facilement qu'elles peuvent être formées par le mélange et la
+composition des autres idées que j'ai des choses corporelles et de Dieu,
+encore que hors de moi il n'y eût point d'autres hommes dans le monde,
+ni aucuns animaux, ni aucuns anges. Et pour ce qui regarde les idées des
+choses corporelles, je n'y reconnois rien de si grand ni de si excellent
+qui ne me semble pouvoir venir de moi-même; car, si je les considère de
+plus près, et si je les examine de la même façon que j'examinai hier
+l'idée de la cire, je trouve qu'il ne s'y rencontre que fort peu de
+chose que je conçoive clairement et distinctement, à savoir la grandeur
+ou bien l'extension en longueur, largeur et profondeur, la figure qui
+résulte de la terminaison de cette extension, la situation que les corps
+diversement figurés gardent entre eux, et le mouvement ou le changement
+de cette situation, auxquelles on peut ajouter la substance, la durée et
+le nombre. Quant aux autres choses, comme la lumière, les couleurs,
+les sons, les odeurs, les saveurs, la chaleur, le froid, et les autres
+qualités qui tombent sous l'attouchement, elles se rencontrent dans ma
+pensée avec tant d'obscurité et de confusion, que j'ignore même si elles
+sont vraies ou fausses, c'est-à-dire si les idées que je conçois de ces
+qualités sont en effet les idées de quelques choses réelles, ou bien
+si elles ne me représentent que des êtres chimériques qui ne peuvent
+exister. Car, encore que j'aie remarqué ci-devant qu'il n'y a que dans
+les jugements que se puisse rencontrer la vraie et formelle fausseté,
+il se peut néanmoins trouver dans les idées une certaine fausseté
+matérielle, à savoir lorsqu'elles représentent ce qui n'est rien comme
+si c'étoit quelque chose. Par exemple, les idées que j'ai du froid et
+de la chaleur sont si peu claires et si peu distinctes, qu'elles ne
+me sauroient apprendre si le froid est seulement une privation de la
+chaleur, ou la chaleur une privation du froid; ou bien si l'une et
+l'autre sont des qualités réelles, ou si elles ne le sont pas: et,
+d'autant que les idées étant comme des images, il n'y en peut avoir
+aucune qui ne nous semble représenter quelque chose, s'il est vrai de
+dire que le froid ne soit autre chose qu'une privation de la chaleur,
+l'idée qui me le représente comme quelque chose de réel et de positif ne
+sera pas mal à propos appelée fausse, et ainsi des autres. Mais, à dire
+le vrai, il n'est pas nécessaire que je leur attribue d'autre auteur que
+moi-même: car, si elles sont fausses, c'est-à-dire si elles représentent
+des choses qui ne sont point, la lumière naturelle me fait connoître
+qu'elles procèdent du néant, c'est-à-dire qu'elles ne sont en moi que
+parce qu'il manque quelque chose à ma nature, et qu'elle n'est pas toute
+parfaite; et si ces idées sont vraies, néanmoins, parce qu'elles me font
+paroître si peu de réalité que même je ne saurois distinguer la chose
+représentée d'avec le non-être, je ne vois pas pourquoi je ne pourrais
+point en être l'auteur.
+
+Quant aux idées claires et distinctes que j'ai des choses corporelles,
+il y en a quelques unes qu'il semble que j'ai pu tirer de l'idée que
+j'ai de moi-même; comme celles que j'ai de la substance, de la durée,
+du nombre, et d'autres choses semblables. Car lorsque je pense que la
+pierre est une substance, ou bien une chose qui de soi est capable
+d'exister, et que je suis aussi moi-même une substance; quoique je
+conçoive bien que je suis une chose, qui pense et non étendue, et que
+la pierre au contraire est une chose étendue et qui ne pense point,
+et qu'ainsi entre ces deux conceptions il se rencontre une notable
+différence, toutefois elles semblent convenir en ce point qu'elles
+représentent toutes deux des substances. De même, quand je pense que
+je suis maintenant, et que je me ressouviens outre cela d'avoir été
+autrefois, et que je conçois plusieurs diverses pensées dont je connois
+le nombre, alors j'acquiers en moi les idées de la durée et du nombre,
+lesquelles, par après, je puis transférer à toutes les autres choses
+que je voudrai. Pour ce qui est des autres qualités dont les idées des
+choses corporelles sont composées, à savoir l'étendue, la figure,
+la situation et le mouvement, il est vrai qu'elles ne sont point
+formellement en moi, puisque je ne suis qu'une chose qui pense; mais
+parceque ce sont seulement de certains modes de la substance, et que je
+suis moi-même une substance, il semble qu'elles puissent être contenues
+en moi éminemment.
+
+Partant, il ne reste que la seule idée de Dieu dans laquelle il faut
+considérer s'il y a quelque chose qui n'ait pu venir de moi-même. Par
+le nom de Dieu j'entends une substance infinie, éternelle, immuable,
+indépendante, toute connoissante, toute puissante, et par laquelle
+moi-même et toutes les autres choses qui sont (s'il est vrai qu'il y en
+ait qui existent) ont été créées et produites. Or, ces avantages sont si
+grands et si éminents, que plus attentivement je les considère, et moins
+je me persuade que l'idée que j'en ai puisse tirer son origine de moi
+seul. Et par conséquent il faut nécessairement conclure de tout ce
+que j'ai dit auparavant que Dieu existe: car, encore que l'idée de
+la substance soit en moi de cela même que je suis une substance, je
+n'aurois pas néanmoins l'idée d'une substance infinie, moi qui suis un
+être fini, si elle n'avoit été mise en moi par quelque substance qui fût
+véritablement infinie.
+
+Et je ne me dois pas imaginer que je ne conçois pas l'infini par une
+véritable idée, mais seulement par la négation de ce qui est fini,
+de même que je comprends le repos et les ténèbres par la négation du
+mouvement et de la lumière: puisqu'au contraire je vois manifestement
+qu'il se rencontre plus de réalité dans la substance infinie que dans la
+substance finie, et partant que j'ai en quelque façon plutôt en moi la
+notion de l'infini que du fini, c'est-à-dire de Dieu que de moi-même:
+car, comment seroit-il possible que je pusse connoître que je doute et
+que je désire, c'est-à-dire qu'il me manque quelque chose et que je ne
+suis pas tout parfait, si je n'avois en moi aucune idée d'un être plus
+parfait que le mien, par la comparaison duquel je connoîtrois les
+défauts de ma nature?
+
+Et l'on ne peut pas dire que peut-être cette idée de Dieu est
+matériellement fausse, et par conséquent que je la puis tenir du néant,
+c'est-à-dire qu'elle peut être en moi pource que j'ai du défaut, comme
+j'ai tantôt dit des idées de la chaleur et du froid et d'autres choses
+semblables: car au contraire cette idée étant fort claire et fort
+distincte, et contenant en soi plus de réalité objective qu'aucune
+autre, il n'y en a point qui de soi soit plus vraie, ni qui puisse être
+moins soupçonnée d'erreur et de fausseté.
+
+Cette idée, dis-je, d'un être souverainement parfait et infini est très
+vraie; car encore que peut-être l'on puisse feindre qu'un tel être
+n'existe point, on ne peut pas feindre néanmoins que son idée ne me
+représente rien de réel, comme j'ai tantôt dit de l'idée du froid. Elle
+est aussi fort claire et fort distincte, puisque tout ce que mon esprit
+conçoit clairement et distinctement de réel et de vrai, et qui contient
+en soi quelque perfection, est contenu et renfermé tout entier dans
+cette idée. Et ceci ne laisse pas d'être vrai, encore que je ne
+comprenne pas l'infini, et qu'il se rencontre en Dieu une infinité
+de choses que je ne puis comprendre, ni peut-être aussi atteindre
+aucunement de la pensée; car il est de la nature de l'infini, que
+moi qui suis fini et borné ne le puisse comprendre; et il suffît que
+j'entende bien cela et que je juge que toutes les choses que je conçois
+clairement, et dans lesquelles je sais qu'il y a quelque perfection,
+et peut-être aussi une infinité d'autres que j'ignore, sont en Dieu
+formellement ou éminemment, afin que l'idée que j'en ai soit la plus
+vraie, la plus claire et la plus distincte de toutes celles qui sont en
+mon esprit.
+
+Mais peut-être aussi que je suis quelque chose de plus que je ne
+m'imagine, et que toutes les perfections que j'attribue à la nature
+d'un Dieu sont en quelque façon en moi en puissance, quoiqu'elles ne se
+produisent pas encore et ne se fassent point paroître par leurs actions.
+En effet, j'expérimente déjà que ma connoissance s'augmente et se
+perfectionne peu à peu; et je ne vois rien qui puisse empêcher qu'elle
+ne s'augmente ainsi de plus eu plus jusques à l'infini, ni aussi
+pourquoi, étant ainsi accrue et perfectionnée, je ne pourrois pas
+acquérir par son moyen toutes les autres perfections de la nature
+divine, ni enfin pourquoi la puissance que j'ai pour l'acquisition de
+ces perfections, s'il est vrai qu'elle soit maintenant en moi, ne seroit
+pas suffisante pour en produire les idées. Toutefois, en y regardant
+un peu de près, je reconnois que cela ne peut être; car premièrement,
+encore qu'il fût vrai que ma connoissance acquît tous les jours de
+nouveaux degrés de perfection, et qu'il y eût en ma nature beaucoup de
+choses en puissance qui n'y sont pas encore actuellement, toutefois tous
+ces avantages n'appartiennent et n'approchent en aucune sorte de l'idée
+que j'ai de la Divinité, dans laquelle rien ne se rencontre seulement en
+puissance, mais tout y est actuellement et en effet. Et même n'est-ce
+pas un argument infaillible et très certain d'imperfection en ma
+connoissance, de ce qu'elle s'accroît peu à peu et qu'elle s'augmente
+par degrés? De plus, encore que ma connoissance s'augmentât de plus en
+plus, néanmoins je ne laisse pas de concevoir qu'elle ne sauroit être
+actuellement infinie, puisqu'elle n'arrivera jamais à un si haut point
+de perfection, qu'elle ne soit encore capable d'acquérir quelque plus
+grand accroissement. Mais je conçois Dieu actuellement infini en un si
+haut degré, qu'il ne se peut rien ajouter à la souveraine perfection
+qu'il possède. Et, enfin, je comprends fort bien que l'être objectif
+d'une idée ne peut être produit par un être qui existe seulement en
+puissance, lequel à proprement parler n'est rien, mais seulement par un
+être formel ou actuel.
+
+Et certes je ne vois rien en tout ce que je viens de dire qui ne soit
+très aisé à connoître par la lumière naturelle à tous ceux qui voudront
+y penser soigneusement; mais lorsque je relâche quelque chose de mon
+attention, mon esprit se trouvant obscurci et comme aveuglé par les
+images des choses sensibles, ne se ressouvient pas facilement de la
+raison pourquoi l'idée que j'ai d'un être plus parfait que le mien doit
+nécessairement avoir été mise en moi par un être qui soit en effet plus
+parfait. C'est pourquoi je veux ici passer outre, et considérer si
+moi-même qui ai cette idée de Dieu, je pourrais être, en cas qu'il
+n'y eût point de Dieu. Et je demande, de qui aurois-je mon existence?
+Peut-être de moi-même, ou de mes parents, ou bien de quelques autres
+causes moins parfaites que Dieu; car on ne se peut rien imaginer de plus
+parfait, ni même d'égal à lui. Or, si j'étois indépendant de tout autre,
+et que je fusse moi-même l'autour de mon être, je ne douterois d'aucune
+chose, je ne concevrois point de désirs; et enfin il ne me manqueroit
+aucune perfection, car je me serois donné moi-même toutes celles dont
+j'ai en moi quelque idée; et ainsi je serois Dieu. Et je ne me dois pas
+imaginer que les choses qui me manquent sont peut-être plus difficiles à
+acquérir que celles dont je suis déjà en possession; car au contraire
+il est très certain qu'il a été beaucoup plus difficile que moi,
+c'est-à-dire une chose ou une substance qui pense, sois sorti du néant,
+qu'il ne me seroit d'acquérir les lumières et les connoissances de
+plusieurs choses que j'ignore, et qui ne sont que des accidents de cette
+substance; et certainement si je m'étois donné ce plus que je viens de
+dire, c'est-à-dire si j'étois moi-même l'auteur de mon être, je ne me
+serois pas au moins dénié les choses qui se peuvent avoir avec plus de
+facilité, comme sont une infinité de connoissances dont ma nature se
+trouve dénuée: je ne me serois pas même dénié aucune des choses que je
+vois être contenues dans l'idée de Dieu, parce qu'il n'y en a aucune
+qui me semble plus difficile à faire ou à acquérir; et s'il y en avoit
+quelqu'une qui fût plus difficile, certainement elle me paroîtroit telle
+(supposé que j'eusse de moi toutes les autres choses que je possède),
+parceque je verrois en cela ma puissance terminée. Et encore que
+je puisse supposer que peut-être j'ai toujours été comme je suis
+maintenant, je ne saurois pas pour cela éviter la force de ce
+raisonnement, et ne laisse pas de connoître qu'il est nécessaire que
+Dieu soit l'auteur de mon existence. Car tout le temps de ma vie peut
+être divisé en une infinité de parties, chacune desquelles ne dépend en
+aucune façon des autres; et ainsi, de ce qu'un peu auparavant j'ai été,
+il ne s'ensuit pas que je doive maintenant être, si ce n'est qu'en ce
+moment quelque cause me produise et me crée pour ainsi dire derechef,
+c'est-à-dire me conserve. En effet, c'est une chose bien claire et bien
+évidente à tous ceux qui considéreront avec attention la nature du
+temps, qu'une substance, pour être conservée dans tous les moments
+qu'elle dure, a besoin du même pouvoir et de la même action qui seroit
+nécessaire pour la produire et la créer tout de nouveau, si elle n'étoit
+point encore; en sorte que c'est une chose que la lumière naturelle nous
+fait voir clairement, que la conservation et la création ne diffèrent
+qu'au regard de notre façon de penser, et non point en effet. Il faut
+donc seulement ici que je m'interroge et me consulte moi-même, pour voir
+si j'ai en moi quelque pouvoir et quelque vertu au moyen de laquelle
+je puisse faire que moi qui suis maintenant, je sois encore un moment
+après: car puisque je ne suis rien qu'une chose qui pense (ou du
+moins puisqu'il ne s'agit encore jusques ici précisément que de cette
+partie-là de moi-même), si une telle puissance résidoit en moi, certes
+je devrois à tout le moins le penser, et en avoir connoissance; mais je
+n'en ressens aucune dans moi, et par là je connois évidemment que je
+dépends de quelque être différent de moi.
+
+Mais peut-être que cet être-là duquel je dépends n'est pas Dieu, et que
+je suis produit ou par mes parents, ou par quelques autres causes moins
+parfaites que lui? Tant s'en faut, cela ne peut être: car, comme j'ai
+déjà dit auparavant, c'est une chose très évidente qu'il doit y avoir
+pour le moins autant de réalité dans la cause que dans son effet; et
+partant, puisque je suis une chose qui pense, et qui ai en moi quelque
+idée de Dieu, quelle que soit enfin la cause de mon être, il faut
+nécessairement avouer qu'elle est aussi une chose qui pense et qu'elle a
+en soi l'idée de toutes les perfections que j'attribue à Dieu. Puis
+l'on peut derechef rechercher si cette cause tient son origine et son
+existence de soi-même, ou de quelque autre chose. Car si elle la tient
+de soi-même, il s'ensuit, par les raisons que j'ai ci-devant alléguées,
+que cette cause est Dieu; puisque ayant la vertu d'être et d'exister
+par soi, elle doit aussi sans doute avoir la puissance de posséder
+actuellement toutes les perfections dont elle a en soi les idées,
+c'est-à-dire toutes celles que je conçois être en Dieu. Que si elle
+tient son existence de quelque autre cause que de soi, on demandera
+derechef par la même raison de cette seconde cause si elle est par soi,
+ou par autrui, jusques à ce que de degrés en degrés on parvienne enfin a
+une dernière cause, qui se trouvera être Dieu. Et il est très manifeste
+qu'en cela il ne peut y avoir de progrès à l'infini, vu qu'il ne s'agit
+pas tant ici de la cause qui m'a produit autrefois, comme de celle qui
+me conserve présentement.
+
+On ne peut pas feindre aussi que peut-être plusieurs causes ont ensemble
+concouru en partie à ma production, et que de l'une j'ai reçu l'idée
+d'une des perfections que j'attribue à Dieu, et d'une autre l'idée de
+quelque autre, en sorte que toutes ces perfections se trouvent bien à la
+vérité quelque part dans l'univers, mais ne se rencontrent pas toutes
+jointes et assemblées dans une seule qui soit Dieu: car au contraire
+l'unité, la simplicité, ou l'inséparabilité de toutes les choses qui
+sont en Dieu est une des principales perfections que je conçois être en
+lui; et certes l'idée de cette unité de toutes les perfections de Dieu
+n'a pu être mise en moi par aucune cause de qui je n'aie point aussi
+reçu les idées de toutes les autres perfections; car elle n'a pu faire
+que je les comprisse toutes jointes ensemble et inséparables, sans avoir
+fait en sorte en même temps que je susse ce qu'elles étoient et que je
+les connusse toutes en quelque façon. Enfin, pour ce qui regarde mes
+parents, desquels il semble que je tire ma naissance, encore que tout ce
+que j'en ai jamais pu croire soit véritable, cela ne fait pas toutefois
+que ce soit eux qui me conservent, ni même qui m'aient fait et produit
+en tant que je suis une chose qui pense, n'y ayant aucun rapport entre
+l'action corporelle, par laquelle j'ai coutume de croire qu'ils m'ont
+engendré, et la production d'une telle substance: mais ce qu'ils ont
+tout au plus contribué à ma naissance, est qu'ils ont mis quelques
+dispositions dans cette matière, dans laquelle j'ai jugé jusques ici
+que moi, c'est-à-dire mon esprit, lequel seul je prends maintenant pour
+moi-même, est renfermé; et partant il ne peut y avoir ici à leur égard
+aucune difficulté, mais il faut nécessairement conclure que, de cela
+seul que j'existe, et que l'idée d'un être souverainement parfait,
+c'est-à-dire de Dieu, est en moi, l'existence de Dieu est très
+évidemment démontrée.
+
+Il me reste seulement à examiner de quelle façon j'ai acquis cette idée:
+car je ne l'ai pas reçue par les sens, et jamais elle ne s'est offerte à
+moi contre mon attente, ainsi que font d'ordinaire les idées des choses
+sensibles, lorsque ces choses se présentent ou semblent se présenter aux
+organes extérieurs des sens; elle n'est pas aussi une pure production ou
+fiction de mon esprit, car il n'est pas en mon pouvoir d'y diminuer ni
+d'y ajouter aucune chose; et par conséquent il ne reste plus autre chose
+à dire, sinon que cette idée est née et produite avec moi dès lors que
+j'ai été créé, ainsi que l'est l'idée de moi-même. Et de vrai, on ne
+doit pas trouver étrange que Dieu, en me créant, ait mis en moi cette
+idée pour être comme la marque de l'ouvrier empreinte sur son ouvrage;
+et il n'est pas aussi nécessaire que cette marque soit quelque chose de
+différent de cet ouvrage même: mais, de cela seul que Dieu m'a créé,
+il est fort croyable qu'il m'a en quelque façon produit à son image et
+semblance, et que je conçois cette ressemblance, dans laquelle l'idée de
+Dieu se trouve contenue, par la même faculté par laquelle je me conçois
+moi-même, c'est-à-dire que, lorsque je fais réflexion sur moi, non
+seulement je connois que je suis une chose imparfaite, incomplète et
+dépendante d'autrui, qui tend et qui aspire sans cesse à quelque chose
+de meilleur et de plus grand que je ne suis, mais je connois aussi en
+même temps que celui duquel je dépends possède en soi toutes ces grandes
+choses auxquelles j'aspire et dont je trouve en moi les idées, non pas
+indéfiniment et seulement en puissance, mais qu'il en jouit en effet,
+actuellement et infiniment, et ainsi qu'il est Dieu. Et toute la force
+de l'argument dont j'ai ici usé pour prouver l'existence de Dieu
+consiste en ce que je reconnois qu'il ne seroit pas possible que ma
+nature fût telle qu'elle est, c'est-à-dire que j'eusse en moi l'idée
+d'un Dieu, si Dieu n'existoit véritablement; ce même Dieu, dis-je,
+duquel l'idée est en moi, c'est-à-dire qui possède toutes ces hautes
+perfections dont notre esprit peut bien avoir quelque légère idée, sans
+pourtant les pouvoir comprendre, qui n'est sujet à aucuns défauts, et
+qui n'a rien de toutes les choses qui dénotent quelque imperfection.
+D'où il est assez évident qu'il ne peut être trompeur, puisque la
+lumière naturelle nous enseigne que la tromperie dépend nécessairement
+de quelque défaut.
+
+Mais auparavant que j'examine cela plus soigneusement, et que je passe à
+la considération des autres vérités que l'on en peut recueillir, il me
+semble très à propos de m'arrêter quelque temps à la contemplation de ce
+Dieu tout parfait, de peser tout à loisir ses merveilleux attributs, de
+considérer, d'admirer et d'adorer l'incomparable beauté de cette immense
+lumière au moins autant que la force de mon esprit, qui en demeure en
+quelque sorte ébloui, me le pourra permettre. Car comme la foi nous
+apprend que la souveraine félicité de l'autre vie ne consiste que dans
+cette contemplation de la majesté divine, ainsi expérimentons-nous dès
+maintenant qu'une semblable méditation, quoique incomparablement moins
+parfaite, nous fait jouir du plus grand contentement que nous soyons
+capables de ressentir en cette vie.
+
+
+MÉDITATION QUATRIÈME.
+
+DU VRAI ET DU FAUX.
+
+
+Je me suis tellement accoutumé ces jours passés à détacher mon esprit
+des sens, et j'ai si exactement remarqué qu'il y a fort peu de choses
+que l'on connoisse avec certitude touchant les choses corporelles, qu'il
+y en a beaucoup plus qui nous sont connues touchant l'esprit humain,
+et beaucoup plus encore de Dieu même, qu'il me sera maintenant aisé
+de détourner ma pensée de la considération des choses sensibles ou
+imaginables, pour la porter à celles qui, étant dégagées de toute
+matière, sont purement intelligibles. Et certes, l'idée que j'ai de
+l'esprit humain, en tant qu'il est une chose qui pense, et non étendue
+en longueur, largeur et profondeur, et qui ne participe à rien de ce
+qui appartient au corps, est incomparablement plus distincte que l'idée
+d'aucune chose corporelle: et lorsque je considère que je doute,
+c'est-à-dire que je suis une chose incomplète et dépendante, l'idée d'un
+être complet et indépendant, c'est-à-dire de Dieu, se présente à mon
+esprit avec tant de distinction et de clarté: et de cela seul que cette
+idée se trouve en moi, ou bien que je suis ou existe, moi qui possède
+cette idée, je conclus si évidemment l'existence de Dieu, et que la
+mienne dépend entièrement de lui en tous les moments de ma vie, que
+je ne pense pas que l'esprit humain puisse rien connoître avec plus
+d'évidence et de certitude. Et déjà il me semble que je découvre un
+chemin qui nous conduira de cette contemplation du vrai Dieu, dans
+lequel tous les trésors de la science et de la sagesse sont renfermés, à
+la connoissance des autres choses de l'univers.
+
+Car premièrement, je reconnois qu'il est impossible que jamais il me
+trompe, puisqu'en toute fraude et tromperie il se rencontre quelque
+sorte d'imperfection: et quoiqu'il semble que pouvoir tromper soit une
+marque de subtilité ou de puissance, toutefois vouloir tromper témoigne
+sans doute de la foiblesse ou de la malice; et, partant, cela ne peut se
+rencontrer en Dieu. Ensuite, je connois par ma propre expérience qu'il y
+a en moi une certaine faculté de juger, ou de discerner le vrai d'avec
+le faux, laquelle sans doute j'ai reçue de Dieu, aussi bien que tout le
+reste des choses qui sont en moi et que je possède; et puisqu'il est
+impossible qu'il veuille me tromper, il est certain aussi qu'il ne me
+l'a pas donnée telle que je puisse jamais faillir lorsque j'en userai
+comme il faut.
+
+Et il ne resteroit aucun doute touchant cela, si l'on n'en pouvoit, ce
+semble, tirer cette conséquence, qu'ainsi je ne me puis jamais tromper;
+car, si tout ce qui est en moi vient de Dieu, et s'il n'a mis en moi
+aucune faculté de faillir, il semble que je ne me doive jamais abuser.
+Aussi est-il vrai que, lorsque je me regarde seulement comme venant de
+Dieu, et que je me tourne tout entier vers lui, je ne découvre en moi
+aucune cause d'erreur ou de fausseté: mais aussitôt après, revenant à
+moi, l'expérience me fait connoître que je suis néanmoins sujet à une
+infinité d'erreurs, desquelles venant à rechercher la cause, je remarque
+qu'il ne se présente pas seulement à ma pensée une réelle et positive
+idée de Dieu, ou bien d'un être souverainement parfait; mais aussi, pour
+ainsi parler, une certaine idée négative du néant, c'est-à-dire de ce
+qui est infiniment éloigné de toute sorte de perfection; et que je suis
+comme un milieu entre Dieu et le néant, c'est-à-dire placé de telle
+sorte entre le souverain Être et le non-être, qu'il ne se rencontre de
+vrai rien en moi qui me puisse conduire dans l'erreur, en tant qu'un
+souverain Être m'a produit: mais que, si je me considère comme
+participant en quelque façon du néant ou du non-être, c'est-à-dire en
+tant que je ne suis pas moi-même le souverain Être et qu'il me manque
+plusieurs choses, je me trouve exposé à une infinité de manquements; de
+façon que je ne me dois pus étonner si je me trompe. Et ainsi je connais
+que l'erreur, en tant que telle, n'est pas quelque chose de réel qui
+dépende de Dieu, mais que c'est seulement un défaut; et partant que,
+pour faillir, je n'ai pas besoin d'une faculté qui m'ait été donnée de
+Dieu particulièrement pour cet effet: mais qu'il arrive que je me trompe
+de ce que la puissance que Dieu m'a donnée pour discerner le vrai d'avec
+le faux n'est pas en moi infinie.
+
+Toutefois, cela ne me satisfait pas encore tout-à-fait, car l'erreur
+n'est pas une pure négation, c'est-à-dire n'est pas le simple défaut ou
+manquement de quelque perfection qui ne m'est point due, mais c'est une
+privation de quelque connoissance qu'il semble que je devrois avoir. Or,
+en considérant la nature de Dieu, il ne semble pas possible qu'il ait
+mis en moi quelque faculté qui ne soit pas parfaite en son genre,
+c'est-à-dire qui manque de quelque perfection qui lui soit due: car,
+s'il est vrai que plus l'artisan est expert, plus les ouvrages qui
+sortent de ses mains sont parfaits et accomplis, quelle chose peut avoir
+été produite par ce souverain Créateur de l'univers qui ne soit parfaite
+et entièrement achevée en toutes ses parties? Et certes, il n'y a point
+de doute que Dieu n'ait pu me créer tel que je ne me trompasse jamais:
+il est certain aussi qu'il veut toujours ce qui est le meilleur: est-ce
+donc une chose meilleure que je puisse me tromper que de ne le pouvoir
+pas?
+
+Considérant cela avec attention, il me vient d'abord en la pensée que je
+ne me dois pas étonner si je ne suis pas capable de comprendre pourquoi
+Dieu fait ce qu'il fait, et qu'il ne faut pas pour cela douter de son
+existence, de ce que peut-être je vois par expérience beaucoup d'autres
+choses qui existent, bien que je ne puisse comprendre pour quelle raison
+ni comment Dieu les a faites: car, sachant déjà que ma nature est
+extrêmement foible et limitée, et que celle de Dieu au contraire
+est immense, incompréhensible et infinie, je n'ai plus de peine à
+reconnoître qu'il y a une infinité de choses en sa puissance desquelles
+les causes surpassent la portée de mon esprit; et cette seule raison
+est suffisante pour me persuader que tout ce genre de causes, qu'on
+a coutume de tirer de la fin, n'est d'aucun usage dans les choses
+physiques ou naturelles; car il ne me semble pas que je puisse sans
+témérité rechercher et entreprendre de découvrir les fins impénétrables
+de Dieu.
+
+De plus, il me vient encore en l'esprit qu'on ne doit pas considérer une
+seule créature séparément, lorsqu'on recherche si les ouvrages de Dieu
+sont parfaits, mais généralement toutes les créatures ensemble: car la
+même chose qui pourroit peut-étre avec quelque sorte de raison sembler
+fort imparfaite si elle étoit seule dans le monde, ne laisse pas d'être
+très parfaite étant considérée comme faisant partie de tout cet univers;
+et quoique, depuis que j'ai fait dessein de douter de toutes choses,
+je n'aie encore connu certainement que mon existence et celle de Dieu,
+toutefois aussi, depuis que j'ai reconnu l'infinie puissance de Dieu,
+je ne saurois nier qu'il n'ait produit beaucoup d'autres choses, ou du
+moins qu'il n'en puisse produire, en sorte que j'existe et sois placé
+dans le monde comme faisant partie de l'universalité de tous les êtres.
+
+Ensuite de quoi, venant à me regarder de plus près, et à considérer
+quelles sont mes erreurs, lesquelles seules témoignent qu'il y a en moi
+de l'imperfection, je trouve qu'elles dépendent du concours de deux
+causes, à savoir, de la faculté de connoître, qui est en moi, et de
+la faculté d'élire, ou bien de mon libre arbitre, c'est-à-dire de mon
+entendement, et ensemble de ma volonté. Car par l'entendement seul je
+n'assure ni ne nie aucune chose, mais je conçois seulement les idées
+des choses, que je puis assurer ou nier. Or, en le considérant ainsi
+précisément, on peut dire qu'il ne se trouve jamais en lui aucune
+erreur, pourvu qu'on prenne le mot d'erreur en sa propre signification.
+Et encore qu'il y ait peut-être une infinité de choses dans le monde
+dont je n'ai aucune idée en mon entendement, ou ne peut pas dire pour
+cela qu'il soit privé de ces idées, comme de quelque chose qui soit due
+à sa nature, mais seulement qu'il ne les a pas; parce qu'en effet il n'y
+a aucune raison qui puisse prouver que Dieu ait dû me donner une plus
+grande et plus ample faculté de connoître que celle qu'il m'a donnée:
+et, quelque adroit et savant ouvrier que je me le représente, je ne dois
+pas pour cela penser qu'il ait dû mettre dans chacun de ses ouvrages
+toutes les perfections qu'il peut mettre dans quelques uns. Je ne puis
+pas aussi me plaindre que Dieu ne m'ait pas donné un libre arbitre
+ou une volonté assez ample et assez parfaite, puisqu'en effet je
+l'expérimente si ample et si étendue qu'elle n'est renfermée dans
+aucunes bornes. Et ce qui me semble ici bien remarquable, est que, de
+toutes les autres choses qui sont en moi, il n'y en a aucune si parfaite
+et si grande, que je ne reconnoisse bien qu'elle pourroit être encore
+plus grande et plus parfaite. Car, par exemple, si je considère la
+faculté de concevoir qui est en moi, je trouve qu'elle est d'une fort
+petite étendue, et grandement limitée, et tout ensemble je me représente
+l'idée d'une autre faculté beaucoup plus ample et même infinie; et
+de cela seul que je puis me représenter son idée, je connois sans
+difficulté qu'elle appartient à la nature de Dieu. En même façon si
+j'examine la mémoire, ou l'imagination, ou quelque autre faculté qui
+soit en moi, je n'en trouve aucune qui ne soit très petite et bornée, et
+qui en Dieu ne soit immense et infinie. Il n'y a que la volonté seule
+ou la seule liberté du franc arbitre que j'expérimente en moi être si
+grande, que je ne conçois point l'idée d'aucune autre plus ample et plus
+étendue: en sorte que c'est elle principalement qui me fait connoître
+que je porte l'image et la ressemblance de Dieu. Car encore qu'elle soit
+incomparablement plus grande dans Dieu que dans moi, soit à raison de la
+connoissance et de la puissance qui se trouvent jointes avec elle et
+qui la rendent plus ferme et plus efficace, soit à raison de l'objet,
+d'autant qu'elle se porte et s'étend infiniment à plus de choses, elle
+ne me semble pas toutefois plus grande, si je la considère formellement
+et précisément en elle-même. Car elle consiste seulement en ce que nous
+pouvons faire une même chose ou ne la faire pas, c'est-à-dire affirmer
+ou nier, poursuivre ou fuir une même chose, ou plutôt elle consiste
+seulement en ce que, pour affirmer ou nier, poursuivre ou fuir les
+choses que l'entendement nous propose, nous agissons de telle sorte que
+nous ne sentons point qu'aucune force extérieure nous y contraigne. Car,
+afin que je sois libre, il n'est pas nécessaire que je sois indifférent
+à choisir l'un ou l'autre des deux contraires; mais plutôt, d'autant
+plus que je penche vers l'un, soit que je connoisse évidemment que le
+bien et le vrai s'y rencontrent, soit que Dieu dispose ainsi l'intérieur
+de ma pensée, d'autant plus librement j'en fais choix et je l'embrasse:
+et certes, la grâce divine et la connoissance naturelle, bien loin de
+diminuer ma liberté, l'augmentent plutôt et la fortifient; de façon que
+cette indifférence que je sens lorsque je ne suis point emporté vers un
+côté plutôt que vers un autre par le poids d'aucune raison, est le plus
+bas degré de la liberté, et fait plutôt paraître un défaut dans la
+connoissance qu'une perfection dans la volonté; car si je connoissois
+toujours clairement ce qui est vrai et ce qui est bon, je ne serois
+jamais en peine de délibérer quel jugement et quel choix je devrois
+faire; et ainsi je serois entièrement libre, sans jamais être
+indifférent.
+
+De tout ceci je reconnois que ni la puissance de vouloir, laquelle j'ai
+reçue de Dieu, n'est point d'elle-même la cause de mes erreurs, car elle
+est très ample et très parfaite en son genre; ni aussi la puissance
+d'entendre ou de concevoir, car ne concevant rien que par le moyen de
+cette puissance que Dieu m'a donnée pour concevoir, sans doute que tout
+ce que je conçois, je le conçois comme il faut, et il n'est pas possible
+qu'en cela je me trompe. D'où est-ce donc que naissent mes erreur? c'est
+à savoir de cela seul que la volonté étant beaucoup plus ample et plus
+étendue que l'entendement, je ne la contiens pas dans les mêmes limites,
+mais que je l'étends aussi aux choses que je n'entends pas; auxquelles
+étant de soi indifférente, elle s'égare fort aisément, et choisit le
+faux pour le vrai, et le mal pour le bien: ce qui fait que je me trompe
+et que je pèche.
+
+Par exemple, examinant ces jours passés si quelque chose existoit
+véritablement dans le monde, et connoissant que de cela seul que
+j'examinois cette question, il suivoit très évidemment que j'existois
+moi-même, je ne pouvois pas m'empêcher de juger qu'une chose que je
+concevois si clairement étoit vraie; non que je m'y trouvasse forcé par
+aucune cause extérieure, mais seulement parceque d'une grande clarté qui
+étoit en mon entendement, a suivi une grande inclination en ma volonté;
+et je me suis porté à croire avec d'autant plus de liberté, que je me
+suis trouvé avec moins d'indifférence. Au contraire, à présent je ne
+connois pas seulement que j'existe, en tant que je suis quelque chose
+qui pense; mais il se présente aussi à mon esprit une certaine idée de
+la nature corporelle: ce qui fait que je doute si cette nature qui pense
+qui est en moi, ou plutôt que je suis moi-même, est différente de cette
+nature corporelle, ou bien si toutes deux ne sont qu'une même chose; et
+je suppose ici que je ne connois encore aucune raison qui me persuade
+plutôt l'un que l'autre: d'où il suit que je suis entièrement
+indifférent à le nier ou à l'assurer, ou bien même à m'abstenir d'en
+donner aucun jugement.
+
+Et cette indifférence ne s'étend pas seulement aux choses dont
+l'entendement n'a aucune connoissance, mais généralement aussi à toutes
+celles qu'il ne découvre pas avec une parfaite clarté, au moment que la
+volonté en délibère; car pour probables que soient les conjectures qui
+me rendent enclin à juger quelque chose, la seule connoissance que j'ai
+que ce ne sont que des conjectures et non des raisons certaines et
+indubitables, suffit pour me donner occasion de juger le contraire: ce
+que j'ai suffisamment expérimenté ces jours passés, lorsque j'ai posé
+pour faux tout ce que j'avois tenu auparavant pour très véritable, pour
+cela seul que j'ai remarqué que l'on en pouvoit en quelque façon douter.
+Or, si je m'abstiens de donner mon jugement sur une chose, lorsque je ne
+la conçois pas avec assez de clarté et de distinction, il est évident
+que je fais bien, et que je ne suis point trompé; mais si je me
+détermine à la nier ou assurer, alors je ne me sers pas comme je dois de
+mon libre arbitre; et si j'assure ce qui n'est pas vrai, il est évident
+que je me trompe: même aussi, encore que je juge selon la vérité, cela
+n'arrive que par hasard, et je ne laisse pas de faillir et d'user mal
+de mon libre arbitre; car la lumière naturelle nous enseigne que la
+connaissance de l'entendement doit toujours précéder la détermination de
+la volonté.
+
+Et c'est dans ce mauvais usage du libre arbitre que se rencontre la
+privation qui constitue la forme de l'erreur. La privation, dis-je, se
+rencontre dans l'opération, en tant qu'elle procède de moi, mais elle
+ne se trouve pas dans la faculté que j'ai reçue de Dieu, ni même dans
+l'opération, en tant qu'elle dépend de lui. Car je n'ai certes aucun
+sujet de me plaindre de ce que Dieu ne m'a pas donné une intelligence
+plus ample, ou une lumière naturelle plus parfaite que celle qu'il m'a
+donnée, puisqu'il est de la nature d'un entendement fini de ne pas
+entendre plusieurs choses, et de la nature d'un entendement créé d'être
+fini: mais j'ai tout sujet de lui rendre grâces de ce que ne m'ayant
+jamais rien dû, il m'a néanmoins donné tout le peu de perfections qui
+est en moi; bien loin de concevoir des sentiments si injustes que de
+m'imaginer qu'il m'ait ôté ou retenu injustement les autres perfections
+qu'il ne m'a point données.
+
+Je n'ai pas aussi sujet de me plaindre de ce qu'il m'a donné une volonté
+plus ample que l'entendement, puisque la volonté ne consistant que dans
+une seule chose et comme dans un indivisible, il semble que sa nature
+est telle qu'on ne lui sauroit rien ôter sans la détruire; et certes,
+plus elle a d'étendue, et plus ai-je à remercier la bonté de celui qui
+me l'a donnée.
+
+Et enfin je ne dois pas aussi me plaindre de ce que Dieu concourt avec
+moi pour former les actes de cette volonté, c'est-à-dire les jugements
+dans lesquels je me trompe, parce que ces actes-là sont entièrement
+vrais et absolument bons, en tant qu'ils dépendent de Dieu; et il y a
+en quelque sorte plus de perfection en ma nature, de ce que je les puis
+former, que si je ne le pouvois pas. Pour la privation, dans laquelle
+seule consiste la raison formelle de l'erreur et du péché, elle n'a
+besoin d'aucun concours de Dieu, parce que ce n'est pas une chose ou un
+être, et que si on la rapporte à Dieu comme à sa cause, elle ne doit pas
+être nommée privation, mais seulement négation, selon la signification
+qu'on donne à ces mots dans l'école. Car en effet ce n'est point une
+imperfection en Dieu de ce qu'il ma donné la liberté de donner mon
+jugement, ou de ne le pas donner sur certaines choses dont il n'a pas
+mis une claire et distincte connoissance en mon entendement; mais sans
+doute c'est en moi une imperfection de ce que je n'use pas bien de cette
+liberté, et que je donne témérairement mon jugement sur des choses que
+je ne conçois qu'avec obscurité et confusion.
+
+Je vois néanmoins qu'il étoit aisé à Dieu de faire en sorte que je ne
+me trompasse jamais, quoique je demeurasse libre et d'une connaissance
+bornée--à savoir, s'il eût donné à mon entendement une claire et
+distincte intelligence de toutes les choses dont je devois jamais
+délibérer, ou bien seulement s'il eût si profondément gravé dans
+ma mémoire la résolution de ne juger jamais d'aucune chose sans la
+concevoir clairement et distinctement, que je ne la pusse jamais
+oublier. Et je remarque bien qu'en tant que je me considère tout seul,
+comme s'il n'y avoit que moi au monde, j'aurois été beaucoup plus
+parfait que je ne suis, si Dieu m'avoit créé tel que je ne faillisse
+jamais; mais je ne puis pas pour cela nier que ce ne soit en quelque
+façon une plus grande perfection dans l'univers, de ce que quelques unes
+de ses parties ne sont pas exemptes de défaut, que d'autres le sont, que
+si elles étoient toutes semblables.
+
+Et je n'ai aucun droit de me plaindre que Dieu, m'ayant mis au monde,
+n'ait pas voulu me mettre au rang des choses les plus nobles et les plus
+parfaites: même j'ai sujet de me contenter de ce que, s'il ne m'a pas
+donné la perfection de ne point faillir par le premier moyen que j'ai
+ci-dessus déclaré, qui dépend d'une claire et évidente connaissance de
+toutes les choses dont je puis délibérer, il a au moins laissé en ma
+puissance l'autre moyen, qui est de retenir fermement la résolution de
+ne jamais donner mon jugement sur les choses dont la vérité ne m'est pas
+clairement connue; car quoique j'expérimente en moi cette faiblesse de
+ne pouvoir attacher continuellement mon esprit à une même pensée, je
+puis toutefois, par une méditation attentive et souvent réitérée, me
+l'imprimer si fortement en la mémoire, que je ne manque jamais de m'en
+ressouvenir toutes les fois que j'en aurai besoin, et acquérir de cette
+façon l'habitude de ne point faillir; et d'autant que c'est en cela que
+consiste la plus grande et la principale perfection de l'homme, j'estime
+n'avoir pas aujourd'hui peu gagné par cette méditation, d'avoir
+découvert la cause de l'erreur et de la fausseté.
+
+Et certes il n'y en peut avoir d'autres que celle que je viens
+d'expliquer: car toutes les fois que je retiens tellement ma volonté
+dans les bornes de ma connoissance, qu'elle ne fait aucun jugement que
+des choses qui lui sont clairement et distinctement représentées par
+l'entendement, il ne se peut faire que je me trompe; parceque toute
+conception claire et distincte est sans doute quelque chose, et partant
+elle ne peut tirer son origine du néant, mais doit nécessairement avoir
+Dieu pour son auteur; Dieu, dis-je, qui étant souverainement parfait
+ne peut être cause d'aucune erreur; et par conséquent il faut conclure
+qu'une telle conception ou un tel jugement est véritable. Au reste je
+n'ai pas seulement appris aujourd'hui ce que je dois éviter pour ne plus
+faillir, mais aussi ce que je dois faire pour parvenir à la connoissance
+de la vérité. Car certainement j'y parviendrai si j'arrête suffisamment
+mon attention sur toutes les choses que je conçois parfaitement, et
+si je les sépare des autres que je ne conçois qu'avec confusion et
+obscurité--à quoi dorénavant je prendrai soigneusement garde.
+
+
+
+MÉDITATION CINQUIÈME.
+
+DE L'ESSENCE DES CHOSES MATÉRIELLES; ET, POUR LA SECONDE FOIS, DE
+L'EXISTENCE DE DIEU.
+
+
+Il me reste beaucoup d'autres choses à examiner touchant les attributs
+de Dieu et touchant ma propre nature, c'est-à-dire celle de mon esprit:
+mais j'en reprendrai peut-être une autre fois la recherche. Maintenant,
+après avoir remarqué ce qu'il faut faire ou éviter pour parvenir à
+la connoissance de la vérité, ce que j'ai principalement à faire est
+d'essayer de sortir et me débarrasser de tous les doutes où je suis
+tombé ces jours passés, et de voir si l'on ne peut rien connoître de
+certain touchant les choses matérielles. Mais avant que j'examine s'il
+y a de telles choses qui existent hors de moi, je dois considérer leurs
+idées, en tant qu'elles sont en ma pensée, et voir quelles sont celles
+qui sont distinctes, et quelles sont celles qui sont confuses.
+
+En premier lieu, j'imagine distinctement cette quantité que les
+philosophes appellent vulgairement la quantité continue, ou bien
+l'extension en longueur, largeur et profondeur, qui est en cette
+quantité, ou plutôt en la chose à qui on l'attribue. De plus, je puis
+nombrer en elle plusieurs diverses parties, et attribuer à chacune de
+ces parties toutes sortes de grandeurs, de figures, de situations et de
+mouvements; et enfin je puis assigner à chacun de ces mouvements toutes
+sortes de durées. Et je ne connois pas seulement ces choses avec
+distinction, lorsque je les considère ainsi en général; mais aussi, pour
+peu que j'y applique mon attention, je viens à connoître une infinité
+de particularités touchant les nombres, les figures, les mouvements,
+et autres choses semblables, dont la vérité se fait paroître avec tant
+d'évidence et s'accorde si bien avec ma nature, que lorsque je commence
+à les découvrir, il ne me semble pas que j'apprenne rien de nouveau,
+mais plutôt que je me ressouviens de ce que je savois déjà auparavant,
+c'est-à-dire que j'aperçois des choses qui étoient déjà dans mon esprit,
+quoique je n'eusse pas encore tourné ma pensée vers elles. Et ce que je
+trouve ici de plus considérable, c'est que je trouve en moi une infinité
+d'idées de certaines choses qui ne peuvent pas être estimées un pur
+néant, quoique peut-être elles n'aient aucune existence hors de ma
+pensée; et qui ne sont pas feintes par moi, bien qu'il soit en ma
+liberté de les penser ou de ne les penser pas; mais qui ont leurs vraies
+et immuables natures. Comme, par exemple, lorsque j'imagine un triangle,
+encore qu'il n'y ait peut-être en aucun lieu du monde hors de ma pensée
+une telle figure, et qu'il n'y en ait jamais eu, il ne laisse pas
+néanmoins d'y avoir une certaine nature, ou forme, ou essence déterminée
+du cette figure, laquelle est immuable et éternelle, que je n'ai point
+inventée, et qui ne dépend en aucune façon de mon esprit; comme il
+paroit de ce que l'on peut démontrer diverses propriétés de ce triangle,
+à savoir, que ses trois angles sont égaux à deux droits, que le plus
+grand angle, est soutenu par le plus grand côté, et autres semblables,
+lesquelles maintenant, soit que je le veuille on non, je reconnois très
+clairement et très évidemment être en lui, encore que je n'y aie pensé
+auparavant en aucune façon, lorsque je me suis imaginé la première fois
+un triangle, et partant on ne peut pas dire que je les aie feintes et
+inventées. Et je n'ai que faire ici de m'objecter que peut-être cette
+idée du triangle est venue en mon esprit par l'entremise de mes sens,
+pour avoir vu quelquefois des corps de figure triangulaire; car je puis
+former en mon esprit une infinité d'autres figures, dont on ne peut
+avoir le moindre soupçon que jamais elles me soient tombées sous les
+sens, et je ne laisse pas toutefois de pouvoir démontrer diverses
+propriétés touchant leur nature, aussi bien que touchant celle du
+triangle; lesquelles, certes, doivent être toutes vraies, puisque je les
+conçois clairement: et partant elles sont quelque chose, et non pas un
+pur néant; car il est très évident que tout ce qui est vrai est quelque
+chose, la vérité étant une même chose avec l'être; et j'ai déjà
+amplement démontré ci-dessus que toutes les choses que je connois
+clairement et distinctement sont vraies. Et quoique je ne l'eusse pas
+démontré, toutefois la nature de mon esprit est telle, que je ne me
+saurois empêcher de les estimer vraies, pendant que je les conçois
+clairement et distinctement; et je me ressouviens que lors même que
+j'étois encore fortement attaché aux objets des sens, j'avois tenu au
+nombre des plus constantes vérités celles que je concevois clairement et
+distinctement touchant les figures, les nombres, et les autres choses
+qui appartiennent à l'arithmétique et à la géométrie. Or, maintenant si
+de cela seul que je puis tirer de ma pensée l'idée de quelque chose,
+il s'ensuit que tout ce que je reconnois clairement et distinctement
+appartenir à cette chose lui appartient en effet, ne puis-je pas tirer
+de ceci un argument et une preuve démonstrative de l'existence de Dieu?
+Il est certain que je ne trouve pas moins en moi son idée, c'est-à-dire
+l'idée d'un être souverainement parfait, que celle de quelque figure ou
+de quelque nombre que ce soit: et je ne connois pas moins clairement et
+distinctement qu'une actuelle et éternelle existence appartient à sa
+nature, que je connois que tout ce que je puis démontrer de quelque
+figure, ou de quelque nombre, appartient véritablement à la nature de
+cette figure ou de ce nombre; et partant, encore que tout ce que j'ai
+conclu dans les méditations précédentes ne se trouvât point véritable,
+l'existence de Dieu devroit passer en mon esprit au moins pour
+aussi certaine que j'ai estimé jusques ici toutes les vérités des
+mathématiques, qui ne regardent que les nombres et les figures: bien
+qu'à la vérité, cela ne paroisse pas d'abord entièrement manifeste, mais
+semble avoir quelque apparence de sophisme. Car ayant accoutumé dans
+toutes les autres choses de faire distinction entre l'existence et
+l'essence, je me persuade aisément que l'existence peut être séparée de
+l'essence de Dieu, et qu'ainsi on peut concevoir Dieu comme n'étant pas
+actuellement. Mais néanmoins, lorsque j'y pense avec plus d'attention,
+je trouve manifestement que l'existence ne peut non plus être séparée de
+l'essence de Dieu, que de l'essence d'un triangle rectiligne la grandeur
+de ses trois angles égaux à deux droits, ou bien de l'idée d'une
+montagne l'idée d'une vallée; en sorte qu'il n'y a pas moins de
+répugnance de concevoir un Dieu, c'est-à-dire un être souverainement
+parfait, auquel manque l'existence, c'est-à-dire auquel manque quelque
+perfection, que de concevoir une montagne qui n'ait point de vallée.
+Mais encore qu'en effet je ne puisse pas concevoir un Dieu sans
+existence, non plus qu'une montagne sans vallée; toutefois, comme de
+cela seul que je conçois une montagne avec une vallée, il ne s'ensuit
+pas qu'il y ait aucune montagne dans le monde, de même aussi, quoique je
+conçoive Dieu comme existant, il ne s'ensuit pas ce semble pour cela
+que Dieu existe: car ma pensée n'impose aucune nécessité aux choses; et
+comme il ne tient qu'à moi d'imaginer un cheval ailé, encore qu'il n'y
+en ait aucun qui ait des ailes, ainsi je pourrois peut-être attribuer
+l'existence à Dieu, encore qu'il n'y eût aucun Dieu qui existât. Tant
+s'en faut, c'est ici qu'il y a un sophisme caché sous l'apparence de
+cette objection: car de ce que je ne puis concevoir une montagne sans
+une vallée, il ne s'ensuit pas qu'il y ait au monde aucune montagne ni
+aucune vallée, mais seulement que la montagne et la vallée, soit qu'il y
+en ait, soit qu'il n'y en ait point, sont inséparables l'une de l'autre;
+au lieu que de cela seul que je ne puis concevoir Dieu que comme
+existant, il s'ensuit que l'existence est inséparable de lui, et partant
+qu'il existe véritablement: non que ma pensée puisse faire que cela
+soit, ou qu'elle impose aux choses aucune nécessité; mais, au contraire,
+la nécessité qui est en la chose même, c'est-à-dire la nécessité de
+l'existence de Dieu, me détermine à avoir cette pensée. Car il n'est pas
+en ma liberté de concevoir un Dieu sans existence, c'est-à-dire un Être
+souverainement parfait sans une souveraine perfection, comme il m'est
+libre d'imaginer un cheval sans ailes ou avec des ailes.
+
+Et l'on ne doit pas aussi dire ici qu'il est à la vérité nécessaire que
+j'avoue que Dieu existe, après que j'ai supposé qu'il possède toutes
+sortes de perfections, puisque l'existence en est une, mais que ma
+première supposition n'étoit pas nécessaire; non plus qu'il n'est point
+nécessaire de penser que toutes les figures de quatre côtés se peuvent
+inscrire dans le cercle, mais que, supposant que j'aie cette pensée, je
+suis contraint d'avouer que le rhombe y peut être inscrit, puisque c'est
+une figure de quatre côtés, et ainsi je serai contraint d'avouer une
+chose fausse. On ne doit point, dis-je, alléguer cela: car encore qu'il
+ne soit pas nécessaire que je tombe jamais dans aucune pensée de Dieu,
+néanmoins, toutes les fois qu'il m'arrive de penser à un Être premier
+et souverain, et de tirer, pour ainsi dire, son idée du trésor de
+mon esprit, il est nécessaire que je lui attribue toutes sortes de
+perfections, quoique je ne vienne pas à les nombrer toutes, et à
+appliquer mon attention sur chacune d'elles en particulier. Et cette
+nécessité est suffisante pour faire que par après (sitôt que je viens à
+reconnoître que l'existence est une perfection) je conclus fort bien que
+cet Être premier et souverain existe: de même qu'il n'est pas nécessaire
+que j'imagine jamais aucun triangle; mais toutes les fois que je veux
+considérer une figure rectiligne, composée seulement de trois angles,
+il est absolument nécessaire que je lui attribue toutes les choses qui
+servent à conclure que ces trois angles ne sont pas plus grands que
+deux droits, encore que peut-être je ne considère pas alors cela en
+particulier. Mais quand j'examine quelles figures sont capables d'être
+inscrites dans le cercle, il n'est en aucune façon nécessaire que je
+pense que toutes les figures de quatre côtés sont de ce nombre; au
+contraire, je ne puis pas même feindre que cela soit, tant que je ne
+voudrai rien recevoir en ma pensée que ce que je pourrai concevoir
+clairement et distinctement. Et par conséquent il y a une grande
+différence entre les fausses suppositions, comme est celle-ci, et les
+véritables idées qui sont nées avec moi, dont la première et principale
+est celle de Dieu. Car en effet je reconnois en plusieurs façons que
+cette idée n'est point quelque chose de feint ou d'inventé, dépendant
+seulement de ma pensée, mais que c'est l'image d'une vraie et immuable
+nature: premièrement, à cause que je ne saurois concevoir autre chose
+que Dieu seul, à l'essence de laquelle l'existence appartienne avec
+nécessité: puis aussi, pource qu'il ne m'est pas possible de concevoir
+deux ou plusieurs dieux tels que lui; et, posé qu'il y en ait un
+maintenant qui existe, je vois clairement qu'il est nécessaire qu'il
+ait été auparavant de toute éternité, et qu'il soit éternellement à
+l'avenir: et enfin, parceque je conçois plusieurs autres choses en Dieu
+où je ne puis rien diminuer ni changer.
+
+Au reste, de quelque preuve et argument que je me serve, il en faut
+toujours revenir là, qu'il n'y a que les choses que je conçois
+clairement et distinctement, qui aient la force de me persuader
+entièrement. Et quoique entre les choses que je conçois de cette sorte,
+il y en ait à la vérité quelques unes manifestement connues d'un chacun,
+et qu'il y en ait d'autres aussi qui ne se découvrent qu'à ceux qui les
+considèrent de plus près et qui les examinent plus exactement, toutefois
+après qu'elles sont une fois découvertes, elles ne sont pas estimées
+moins certaines les unes que les autres. Comme, par exemple, en tout
+triangle rectangle, encore qu'il ne paroisse pas d'abord si facilement
+que le carré de la base est égal aux carrés des deux autres côtés,
+comme il est évident que cette base est opposée au plus grand angle,
+néanmoins, depuis que cela a été une fois reconnu, on est autant
+persuadé de la vérité de l'un que de l'autre. Et pour ce qui est de
+Dieu, certes si mon esprit n'étoit prévenu d'aucuns préjugés, et que
+ma pensée ne se trouvât point divertie par la présence continuelle des
+images des choses sensibles, il n'y auroit aucune chose que je connusse
+plus tôt ni plus facilement que lui. Car y a-t-il rien de soi plus clair
+et plus manifeste que de penser qu'il y a un Dieu, c'est-à-dire un Être
+souverain et parfait, en l'idée duquel seul l'existence nécessaire ou
+éternelle est comprise, et par conséquent qui existe? Et quoique, pour
+bien concevoir cette vérité, j'aie eu besoin d'une grande application
+d'esprit, toutefois à présent je ne m'en tiens pas seulement aussi
+assuré que de tout ce qui me semble le plus certain: mais outre cela
+je remarque que la certitude de toutes les autres choses en dépend si
+absolument, que sans cette connoissance il est impossible de pouvoir
+jamais rien savoir parfaitement.
+
+Car encore que je sois d'une telle nature que, dès aussitôt que je
+comprends quelque chose fort clairement et fort distinctement, je ne
+puis m'empêcher de la croire vraie; néanmoins, parceque je suis aussi
+d'une telle nature que je ne puis pas avoir l'esprit continuellement
+attaché à une même chose, et que souvent je me ressouviens d'avoir jugé
+une chose être vraie, lorsque je cesse de considérer les raisons qui
+m'ont obligé à la juger telle, il peut arriver pendant ce temps-là que
+d'autres raisons se présentent à moi, lesquelles me feroient aisément
+changer d'opinion, si j'ignorois qu'il y eût un Dieu; et ainsi je
+n'aurois jamais une vraie et certaine science d'aucune chose que ce
+soit, mais seulement de vagues et inconstantes opinions. Comme, par
+exemple, lorsque je considère la nature du triangle rectiligne, je
+connois évidemment, moi qui suis un peu versé dans la géométrie, que ses
+trois angles sont égaux à deux droits; et il ne m'est pas possible de ne
+le point croire, pendant que j'applique ma pensée à sa démonstration:
+mais aussitôt que je l'en détourne, encore que je me ressouvienne de
+l'avoir clairement comprise, toutefois il se peut faire aisément que
+je doute de sa vérité, si j'ignore qu'il y ait un Dieu; car je puis me
+persuader d'avoir été fait tel par la nature, que je me puisse aisément
+tromper, même dans les choses que je crois comprendre avec le plus
+d'évidence et de certitude; vu principalement que je me ressouviens
+d'avoir souvent estimé beaucoup de choses pour vraies et certaines,
+lesquelles d'autres raisons m'ont par après porté à juger absolument
+fausses.
+
+Mais après avoir reconnu qu'il y a un Dieu; pource qu'en même temps j'ai
+reconnu aussi que toutes choses dépendent de lui, et qu'il n'est point
+trompeur, et qu'ensuite de cela j'ai jugé que tout ce que je conçois
+clairement et distinctement ne peut manquer d'être vrai; encore que je
+ne pense plus aux raisons pour lesquelles j'ai jugé cela être véritable,
+pourvu seulement que je me ressouvienne de l'avoir clairement et
+distinctement compris, on ne me peut apporter aucune raison contraire
+qui me le fasse jamais révoquer en doute; et ainsi j'en ai une vraie
+et certaine science. Et cette même science s'étend aussi à toutes les
+autres choses que je me ressouviens d'avoir autrefois démontrées, comme
+aux vérités de la géométrie, et autres semblables: car qu'est-ce que
+l'on me peut objecter pour m'obliger à les révoquer en doute? Sera-ce
+que ma nature est telle que je suis fort sujet à me méprendre? Mais je
+sais déjà que je ne puis me tromper dans les jugements dont je connois
+clairement les raisons. Sera-ce que j'ai estimé autrefois beaucoup de
+choses pour vraies et pour certaines, que j'ai reconnues par après être
+fausses? Mais je n'avois connu clairement ni distinctement aucunes de
+ces choses-là, et ne sachant point encore cette règle par laquelle je
+m'assure de la vérité, j'avois été porté à les croire, par des raisons
+que j'ai reconnues depuis être moins fortes que je ne me les étois pour
+lors imaginées. Que me pourra-t-on donc objecter davantage? Sera-ce que
+peut-être je dors (comme je me l'étois moi-même objecté ci-devant), ou
+bien que toutes les pensées que j'ai maintenant ne soit pas plus vraies
+que les rêveries que nous imaginons étant endormis? Mais, quand bien
+même je dormirois, tout ce qui se présente à mon esprit avec évidence
+est absolument véritable.
+
+Et ainsi je reconnois très clairement que la certitude et la vérité de
+toute science dépend de la seule connoissance du vrai Dieu: en sorte
+qu'avant que je le connusse je ne pouvois savoir parfaitement aucune
+autre chose. Et à présent que je le connois, j'ai le moyen d'acquérir
+une science parfaite touchant une infinité de choses, non seulement de
+celles qui sont en lui, mais aussi de celles qui appartiennent à
+la nature corporelle, en tant qu'elle peut servir d'objet aux
+démonstrations des géomètres, lesquels n'ont point d'égard à son
+existence.
+
+
+
+MEDITATION SIXIÈME.
+
+DE L'EXISTENCE DES CHOSES MATÉRIELLES, ET DE LA DISTINCTION RÉELLE ENTRE
+L'AME ET LE CORPS DE L'HOMME.
+
+Il ne me reste plus maintenant qu'à examiner s'il y a des choses
+matérielles: et certes, au moins sais-je déjà qu'il y en peut avoir, en
+tant qu'on les considère comme l'objet des démonstrations de
+géométrie, vu que de cette façon je les conçois fort clairement et fort
+distinctement. Car il n'y a point de doute que Dieu n'ait la puissance
+de produire toutes les choses que je suis capable de concevoir avec
+distinction; et je n'ai jamais jugé qu'il lui fût impossible de faire
+quelque chose, que par cela seul que je trouvois de la contradiction à
+la pouvoir bien concevoir. De plus, la faculté d'imaginer qui est en
+moi, et de laquelle je vois par expérience que je me sers lorsque je
+m'applique à la considération des choses matérielles, est capable de me
+persuader leur existence: car, quand je considère attentivement ce que
+c'est que l'imagination, je trouve qu'elle n'est autre chose qu'une
+certaine application de la faculté qui connoît, au corps qui lui est
+intimement présent, et partant qui existe.
+
+Et pour rendre cela très manifeste, je remarque premièrement la
+différence qui est entre l'imagination et là pure intellection ou
+conception. Par exemple, lorsque j'imagine un triangle, non seulement je
+conçois que c'est une figure composée de trois lignes, mais avec
+cela j'envisage ces trois lignes comme présentes par la force et
+l'application intérieure de mon esprit; et c'est proprement ce que
+j'appelle imaginer. Que si je veux penser à un chiliogone, je conçois
+bien à la vérité que c'est une figure composée de mille côtés aussi
+facilement que je conçois qu'un triangle est une figure composée de
+trois côtés seulement; mais je ne puis pas imaginer les mille côtés d'un
+chiliogone comme je fais les trois d'un triangle, ni pour ainsi dire les
+regarder comme présents avec les yeux de mon esprit. Et quoique, suivant
+la coutume que j'ai de me servir toujours de mon imagination lorsque je
+pense aux choses corporelles, il arrive qu'en concevant un chiliogone je
+me représente confusément quelque figure, toutefois il est très évident
+que cette figure n'est point un chiliogone, puisqu'elle ne diffère
+nullement de celle que je me représenterois, si je pensois à un
+myriogone ou à quelque autre figure de beaucoup de côtés; et qu'elle ne
+sert en aucune façon à découvrir les propriétés qui font la différence
+du chiliogone d'avec les autres polygones. Que s'il est question de
+considérer un pentagone, il est bien vrai que je puis concevoir sa
+figure, aussi bien que celle d'un chiliogone, sans le secours de
+l'imagination; mais je la puis aussi imaginer en appliquant l'attention
+de mon esprit à chacun de ses cinq côtés, et tout ensemble à l'aire ou à
+l'espace qu'ils renferment. Ainsi, je connois clairement que j'ai besoin
+d'une particulière contention d'esprit pour imaginer, de laquelle je ne
+me sers point pour concevoir on pour entendre; et cette particulière
+contention d'esprit montre évidemment la différence qui est entre
+l'imagination et l'intellection ou conception pure. Je remarque outre
+cela que cette vertu d'imaginer qui est en moi, en tant qu'elle diffère
+de la puissance de concevoir, n'est en aucune façon nécessaire à ma
+nature ou à mon essence, c'est-à-dire à l'essence de mon esprit; car,
+encore que je ne l'eusse point, il est sans doute que je demeurerois
+toujours le même que je suis maintenant: d'où il semble que l'on puisse
+conclure qu'elle dépend de quelque chose qui diffère de mon esprit. Et
+je conçois facilement que, si quelque corps existe auquel mon esprit
+soit tellement conjoint et uni qu'il se puisse appliquer à le considérer
+quand il lui plaît, il se peut faire que par ce moyen il imagine les
+choses corporelles; en sorte que cette façon de penser diffère seulement
+de la pure intellection en ce que l'esprit en concevant se tourne en
+quelque façon vers soi-même, et considère quelqu'une des idées qu'il a
+en soi; mais en imaginant il se tourne vers le corps, et considère en
+lui quelque chose de conforme à l'idée qu'il a lui-même formée ou qu'il
+a reçue par les sens. Je conçois, dis-je, aisément que l'imagination
+se peut faire de cette sorte, s'il est vrai qu'il y ait des corps; et,
+parceque je ne puis rencontrer aucune autre voie pour expliquer comment
+elle se fait, je conjecture de là probablement qu'il y en a: mais ce
+n'est que probablement; et, quoique j'examine soigneusement toutes
+choses, je ne trouve pas néanmoins que, de cette idée distincte de la
+nature corporelle que j'ai en mon imagination, je puisse tirer aucun
+argument qui conclue avec nécessité l'existence de quelque corps.
+
+Or j'ai accoutumé d'imaginer beaucoup d'autres choses outre cette nature
+corporelle qui est l'objet de la géométrie, à savoir les couleurs, les
+sons, les saveurs, la douleur, et autres choses semblables, quoique
+moins distinctement; et d'autant que j'aperçois beaucoup mieux ces
+choses-là par les sens, par l'entremise desquels et de la mémoire, elles
+semblent être parvenues jusqu'à mon imagination, je crois que, pour les
+examiner plus commodément, il est à propos que j'examine en même temps
+ce que c'est que sentir, et que je voie si de ces idées que je reçois eu
+mon esprit par cette façon de penser que j'appelle sentir, je ne
+pourrai point tirer quelque preuve certaine de l'existence des choses
+corporelles.
+
+Et premièrement, je rappellerai en ma mémoire quelles sont les choses
+que j'ai ci-devant tenues pour vraies, comme les ayant reçues par
+les sens, et sur quels fondements ma créance étoit appuyée; après,
+j'examinerai les raisons qui m'ont obligé depuis à les révoquer en
+doute; et enfin, je considérerai ce que j'en dois maintenant croire.
+
+Premièrement donc j'ai senti que j'avois une tête, des mains, des pieds,
+et tous les autres membres dont est composé ce corps que je considérois
+comme une partie de moi-même ou peut-être aussi comme le tout: de plus,
+j'ai senti que ce corps étoit placé entre beaucoup d'autres, desquels
+il étoit capable de recevoir diverses commodités et incommodités, et
+je remarquois ces commodités par un certain sentiment de plaisir ou de
+volupté, et ces incommodités par un sentiment de douleur. Et, outre ce
+plaisir et cette douleur, je ressentois aussi en moi la faim, la soif,
+et d'autres semblables appétits; comme aussi de certaines inclinations
+corporelles vers la joie, la tristesse, la colère, et autres semblables
+passions. Et au dehors, outre l'extension, les figures, les mouvements
+des corps, je remarquois en eux de la dureté, de la chaleur, et toutes
+les autres qualités qui tombent sous l'attouchement; de plus, j'y
+remarquois de la lumière, des couleurs, des odeurs, des saveurs et des
+sons, dont la variété me donnait moyen de distinguer le ciel, la terre,
+la mer, et généralement tous les autres corps les uns d'avec les
+autres. Et certes, considérant les idées de toutes ces qualités qui se
+présentoient à ma pensée, et lesquelles seules je sentois proprement
+et immédiatement, ce n'étoit pas sans raison que je croyois sentir des
+choses entièrement différentes de ma pensée, à savoir des corps d'où
+procédoient ces idées: car j'expérimentois qu'elles se présentoient à
+elle sans que mon consentement y fût requis, en sorte que je ne pouvois
+sentir aucun objet, quelque volonté que j'en eusse, s'il ne se trouvoit
+présent à l'organe d'un de mes sens; et il n'étoit nullement en mon
+pouvoir de ne le pas sentir lorsqu'il s'y trouvoit présent. Et parce que
+les idées que je recevois par les sens étoient beaucoup plus vives, plus
+expresses, et même à leur façon plus distinctes qu'aucunes de celles
+que je pouvois feindre de moi-même en méditant, ou bien que je trouvois
+imprimées en ma mémoire, il sembloit qu'elles ne pouvoient procéder de
+mon esprit; de façon qu'il étoit nécessaire qu'elles fussent causées
+en moi par quelques autres choses. Desquelles choses n'ayant aucune
+connoissance, sinon celle que me donnoient ces mêmes idées, il ne me
+pouvoit venir autre chose en l'esprit, sinon que ces choses-là
+étaient semblables aux idées qu'elles causoient. Et pource que je me
+ressouvenois aussi que je m'étois plutôt servi des sens que de ma
+raison, et que je reeonnoissois que les idées que je formois de moi-même
+n'étoient pas si expresses que celles que je recevois par les sens,
+et même qu'elles étoient le plus souvent composées des parties de
+celles-ci, je me persuadois aisément que je n'avois aucune idée dans mon
+esprit qui n'eût passé auparavant par mes sens. Ce n'étoit pas aussi
+sans quelque raison que je croyois que ce corps, lequel par un certain
+droit particulier j'appelois mien, m'appartenoit plus proprement et plus
+étroitement que pas un autre; car en effet je n'en pouvois jamais être
+séparé comme des autres corps: je ressentois en lui et pour lui tous
+mes appétits et toutes mes affections; et enfin j'étois touché des
+sentiments de plaisir et de douleur en ses parties, et non pas en celles
+des autres corps, qui en sont séparés. Mais quand j'examinois pourquoi
+de ce je ne sais quel sentiment de douleur suit la tristesse en
+l'esprit, et du sentiment de plaisir nait la joie, ou bien pourquoi
+cette je ne sais quelle émotion de l'estomac, que j'appelle faim, nous
+fait avoir envie de manger, et la sécheresse du gosier nous fait avoir
+envie de boire, et ainsi du reste, je n'en pouvois rendre aucune raison,
+sinon que la nature me l'enseignoit de la sorte; car il n'y a certes
+aucune affinité ni aucun rapport, au moins que je puisse comprendre,
+entre cette émotion de l'estomac et le désir de manger, non plus
+qu'entre le sentiment de la chose qui cause de la douleur, et la pensée
+de tristesse que fait naître ce sentiment. Et, en même façon, il me
+sembloit que j'avois appris de la nature toutes les autres choses que je
+jugeois touchant les objets de mes sens; pource que je remarquois que
+les jugements que j'avois coutume de faire de ces objets se formoient en
+moi avant que j'eusse le loisir de peser et considérer aucunes raisons
+qui me pussent obliger à les faire.
+
+Mais par après, plusieurs expériences ont peu à peu ruiné toute la
+créance que j'avois ajoutée à mes sens: car j'ai observé plusieurs fois
+que des tours, qui de loin m'avoient semblé rondes, me paroissoient de
+près être carrées, et que des colosses élevés sur les plus hauts sommets
+de ces tours me paroissoient de petites statues à les regarder d'en bas;
+et ainsi, dans une infinité d'autres rencontres, j'ai trouvé de l'erreur
+dans les jugements fondés sur les sens extérieurs; et non pas seulement
+sur les sens extérieurs, mais même sur les intérieurs: car y a-t-il
+chose plus intime ou plus intérieure que la douleur? et cependant j'ai
+autrefois appris de quelques personnes qui avoient les bras et les
+jambes coupées, qu'il leur sembloit encore quelquefois sentir de la
+douleur dans la partie qu'ils n'avoient plus; ce qui me donnoit sujet
+de penser que je ne pouvois aussi être entièrement assuré d'avoir mal à
+quelqu'un de mes membres, quoique je sentisse en lui de la douleur. Et à
+ces raisons de douter j'en ai encore ajouté depuis peu deux autres fort
+générales: la première est que je n'ai jamais rien cru sentir étant
+éveillé que je ne puisse quelquefois croire aussi sentir quand je dors;
+et comme je ne crois pas que les choses qu'il me semble que je sens
+en dormant procèdent de quelques objets hors de moi, je ne voyois pas
+pourquoi je devois plutôt avoir cette créance touchant celles qu'il me
+semble que je sens étant éveillé: et la seconde, que, ne connoissant pas
+encore ou plutôt feignant de ne pas connoître l'auteur du mon être,
+je ne voyois rien qui put empêcher que je n'eusse été fait tel par la
+nature, que je me trompasse même dans les choses qui me paroissoient les
+plus véritables. Et, pour les raisons qui m'avoient ci-devant persuadé
+la vérité des choses sensibles, je n'avois pas beaucoup de peine à y
+répondre; car la nature semblant me porter à beaucoup de choses dont la
+raison me détournoit, je ne croyois pas me devoir confier beaucoup aux
+enseignements de cette nature. Et quoique les idées que je reçois par
+les sens ne dépendent point de ma volonté, je ne pensois pas devoir pour
+cela conclure qu'elles procédoient de choses différentes de moi, puisque
+peut-être il se peut rencontrer en moi quelque faculté, bien qu'elle
+m'ait été jusques ici inconnue, qui en soit la cause et qui les
+produise.
+
+Mais maintenant que je commence à me mieux connoître moi-même et à
+découvrir plus clairement l'auteur de mon origine, je ne pense pas à la
+vérité que je doive témérairement admettre toutes les choses que les
+sens semblent nous enseigner, mais je ne pense pas aussi que je les
+doive toutes généralement révoquer en doute.
+
+Et premièrement, pource que je sais que toutes les choses que je conçois
+clairement et distinctement peuvent être produites par Dieu telles
+que je les conçois, il suffit que je puisse concevoir clairement et
+distinctement une chose sans une autre, pour être certain que l'une est
+distincte ou différente de l'autre, parce qu'elles peuvent être mises
+séparément, au moins par la toute-puissance de Dieu; et il n'importe par
+quelle puissance cette séparation se fasse pour être obligé à les juger
+différentes: et partant, de cela même que je connois avec certitude
+que j'existe, et que cependant je ne remarque point qu'il appartienne
+nécessairement aucune autre chose à ma nature ou à mon essence sinon
+que je suis une chose qui pense, je conclus fort bien que mon essence
+consiste en cela seul que je suis une chose qui pense, ou une substance
+dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser. Et quoique
+peut-être, ou plutôt certainement, comme je le dirai tantôt, j'aie un
+corps auquel je suis très étroitement conjoint; néanmoins, pource que
+d'un coté j'ai une claire et distincte idée de moi-même, en tant que je
+suis seulement une chose qui pense et non étendue, et que d'un autre
+j'ai une idée distincte du corps, en tant qu'il est seulement une chose
+étendue et qui ne pense point, il est certain que moi, c'est-à-dire
+mon âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement et
+véritablement distincte de mon corps, et qu'elle peut être ou exister
+sans lui.
+
+De plus, je trouve en moi diverses facultés de penser qui ont chacune
+leur manière particulière; par exemple, je trouve en moi les facultés
+d'imaginer et de sentir, sans lesquelles je puis bien me concevoir
+clairement et distinctement tout entier, mais non pas réciproquement
+elles sans moi, c'est-à-dire sans une substance intelligente à qui elles
+soient attachées ou à qui elles appartiennent; car, dans la notion que
+nous avons de ces facultés, ou, pour me servir des termes de l'école,
+dans leur concept formel, elles enferment quelque sorte d'intellection:
+d'où je conçois qu'elles sont distinctes de moi comme les modes le sont
+des choses. Je connois aussi quelques autres facultés, comme celles de
+changer de lieu, de prendre diverses situations, et autres semblables,
+qui ne peuvent être conçues, non plus que les précédentes, sans quelque
+substance à qui elles soient attachées, ni par conséquent exister sans
+elle; mais il est très évident que ces facultés, s'il est vrai qu'elles
+existent, doivent appartenir à quelque substance corporelle ou étendue,
+et non pas à une substance intelligente, puisque dans leur concept
+clair et distinct, il y a bien quelque sorte d'extension qui se trouve
+contenue, mais point du tout d'intelligence. De plus, je ne puis
+douter qu'il n'y ait en moi une certaine faculté passive de sentir,
+c'est-à-dire de recevoir et de connoître les idées des choses sensibles;
+mais elle me seroit inutile, et je ne m'en pourrois aucunement servir,
+s'il n'y avoit aussi en moi, ou en quelque autre chose, une autre
+faculté active, capable de former et produire ces idées. Or, cette
+faculté active ne peut être en moi en tant que je ne suis qu'une chose
+qui pense, vu qu'elle ne présuppose point ma pensée, et aussi que ces
+idées-là me sont souvent représentées sans que j'y contribue en aucune
+façon, et même souvent contre mon gré; il faut donc nécessairement
+qu'elle soit en quelque substance différente de moi, dans laquelle toute
+la réalité, qui est objectivement dans les idées qui sont produites par
+cette faculté, soit contenue formellement ou éminemment, comme je l'ai
+remarqué ci-devant: et cette substance est ou un corps, c'est-à-dire une
+nature corporelle, dans laquelle est contenu formellement et en effet
+tout ce qui est effectivement et par représentation dans ces idées; ou
+bien c'est Dieu même, ou quelque autre créature plus noble que le corps.
+dans laquelle cela même est contenu éminemment. Or, Dieu n'étant point
+trompeur, il est très manifeste qu'il ne m'envoie point ces idées
+immédiatement par lui-même, ni aussi par l'entremise de quelque créature
+dans laquelle leur réalité ne soit pas contenue formellement, mais
+seulement éminemment. Car ne m'ayant donné aucune faculté pour connoître
+que cela soit, mais au contraire une très grande inclination à croire
+qu'elles partent des choses corporelles, je ne vois pas comment on
+pourroit l'excuser de tromperie, si en effet ces idées partoient
+d'ailleurs, ou étoient produites par d'autres causes que par des
+choses corporelles: et partant il faut conclure qu'il y a des choses
+corporelles qui existent. Toutefois elles ne sont peut-être pas
+entièrement telles que nous les apercevons par les sens, car il y a
+bien des choses qui rendent cette perception des sens fort obscure et
+confuse; mais au moins faut-il avouer que toutes les choses que je
+conçois clairement et distinctement, c'est-à-dire toutes les choses,
+généralement parlant, qui sont comprises dans l'objet de la géométrie
+spéculative, s'y rencontrent véritablement.
+
+Mais pour ce qui est des autres choses, lesquelles ou sont seulement
+particulières, par exemple que le soleil soit de telle grandeur et de
+telle figure, etc.; ou bien sont conçues moins clairement et moins
+distinctement, comme la lumière, le son, la douleur, et autres
+semblables, il est certain qu'encore qu'elles soient fort douteuses et
+incertaines, toutefois de cela seul que Dieu n'est point trompeur, et
+que par conséquent il n'a point permis qu'il pût y avoir aucune fausseté
+dans mes opinions qu'il ne m'ait aussi donné quelque faculté capable de
+la corriger, je crois pouvoir conclure assurément que j'ai en moi les
+moyens de les connoître avec certitude. Et premièrement, il n'y a point
+de doute que tout ce que la nature m'enseigne contient quelque vérité:
+car par la nature, considérée en général, je n'entends maintenant autre
+chose que Dieu même, ou bien l'ordre et la disposition que Dieu a
+établie dans les choses créées; et par ma nature en particulier, je
+n'entends autre chose que la complexion ou l'assemblage de toutes les
+choses que Dieu m'a données.
+
+Or, il n'y a rien que cette nature m'enseigne plus expressément ni plus
+sensiblement, sinon que j'ai un corps qui est mal disposé quand je
+sens de la douleur, qui a besoin de manger ou de boire quand j'ai
+les sentiments de la faim ou de la soif, etc. Et partant je ne dois
+aucunement douter qu'il n'y ait en cela quelque vérité.
+
+La nature m'enseigne aussi par ces sentiments de douleur, de faim, de
+soif, etc., que je ne suis pas seulement logé dans mon corps ainsi qu'un
+pilote en son navire, mais outre cela que je lui suis conjoint très
+étroitement, et tellement confondu et mêlé que je compose comme un seul
+tout avec lui. Car si cela n'étoit, lorsque mon corps est blessé, je ne
+sentirois pas pour cela de la douleur, moi qui ne suis qu'une chose qui
+pense, mais j'apercevrois cette blessure par le seul entendement,
+comme un pilote aperçoit par la vue si quelque chose se rompt dans
+son vaisseau. Et lorsque mon corps a besoin de boire ou de manger, je
+connoîtrois simplement cela même, sans en être averti par des sentiments
+confus de faim et de soif: car en effet tous ces sentiments de faim,
+de soif, de douleur, etc., ne sont autre chose que de certaines façons
+confuses de penser, qui proviennent et dépendent de l'union et comme du
+mélange de l'esprit avec le corps.
+
+Outre cela, la nature m'enseigne que plusieurs autres corps existent
+autour du mien, desquels j'ai à poursuivre les uns et à fuir les autres
+Et certes, de ce que je sens différentes sortes de couleurs, d'odeurs,
+de saveurs, de sons, de chaleur, de dureté, etc., je conclus fort bien
+qu'il y a dans les corps d'où procèdent toutes ces diverses perceptions
+des sens, quelques variétés qui leur répondent, quoique peut-être ces
+variétés ne leur soient point en effet semblables; et de ce qu'entre ces
+diverses perceptions des sens, les unes me sont agréables, et les autres
+désagréables, il n'y a point de doute que mon corps, ou plutôt moi-même
+tout entier, en tant que je suis composé de corps et d'âme, ne puisse
+recevoir diverses commodités ou incommodités des autres corps qui
+l'environnent.
+
+Mais il y a plusieurs autres choses qu'il semble que la nature m'ait
+enseignées, lesquelles toutefois je n'ai pas véritablement apprises
+d'elle, mais qui se sont introduites en mon esprit par une certaine
+coutume que j'ai de juger inconsidérément des choses; et ainsi il peut
+aisément arriver qu'elles contiennent quelque fausseté: comme, par
+exemple, l'opinion que j'ai que tout espace dans lequel il n'y a rien
+qui meuve et fasse impression sur mes sens soit vide; que dans un corps
+qui est chaud il y ait quelque chose de semblable à l'idée de la chaleur
+qui est en moi; que dans un corps blanc ou noir il y ait la même
+blancheur ou noirceur que je sens; que dans un corps amer ou doux il y
+ait le même goût ou la même saveur, et ainsi des autres; que les astres,
+les tours, et tous les autres corps éloignés, soient de la même figure
+et grandeur qu'ils paroissent de loin à nos yeux, etc. Mais afin
+qu'il n'y ait rien en ceci que je ne conçoive distinctement, je dois
+précisément définir ce que j'entends proprement lorsque je dis que la
+nature m'enseigne quelque chose. Car je prends ici la nature eu une
+signification plus resserrée que lorsque je l'appelle un assemblage ou
+une complexion de toutes les choses que Dieu m'a données; vu que cet
+assemblage ou complexion comprend beaucoup de choses qui n'appartiennent
+qu'à l'esprit seul, desquelles je n'entends point ici parler en parlant
+de la nature, comme, par exemple, la notion que j'ai de cette vérité,
+que ce qui a une fois été fait ne peut plus n'avoir point été fait,
+et une infinité d'autres semblables, que je connois par la lumière
+naturelle sans l'aide du corps; et qu'il en comprend aussi plusieurs
+autres qui n'appartiennent qu'au corps seul, et ne sont point ici non
+plus contenues sous le nom de nature, comme la qualité qu'il a d'être
+pesant, et plusieurs autres semblables, desquelles je ne parle pas
+aussi, mais seulement des choses que Dieu m'a données, comme étant
+composé d'esprit et de corps. Or, cette nature m'apprend bien à fuir les
+choses qui causent en moi le sentiment de la douleur, et à me porter
+vers celles qui me font avoir quelque sentiment de plaisir; mais je ne
+vois point qu'outre cela elle m'apprenne que de ces diverses perceptions
+des sens, nous devions jamais rien conclure touchant les choses qui
+sont hors de nous, sans que l'esprit les ait soigneusement et mûrement
+examinées; car c'est, ce me semble, à l'esprit seul, et non point au
+composé de l'esprit et du corps, qu'il appartient de connoître la
+vérité de ces choses-là. Ainsi, quoiqu'une étoile ne fasse pas plus
+d'impression en mon oeil que le feu d'une chandelle, il n'y a toutefois
+en moi aucune faculté réelle ou naturelle qui me porte à croire qu'elle
+n'est pas plus grande que ce feu, mais je l'ai jugé ainsi dès mes
+premières années sans aucun raisonnable fondement. Et quoiqu'en
+approchant du feu je sente de la chaleur, et même que m'en approchant
+un peu trop près je ressente de la douleur, il n'y a toutefois aucune
+raison qui me puisse persuader qu'il y a dans le feu quelque chose de
+semblable à cette chaleur, non plus qu'à cette douleur; mais seulement
+j'ai raison de croire qu'il y a quelque chose en lui, quelle qu'elle
+puisse être, qui excite eu moi ces sentiments de chaleur ou de douleur.
+De même aussi, quoiqu'il y ait des espaces dans lesquels je ne trouve
+rien qui excite et meuve mes sens, je ne dois pas conclure pour cela que
+ces espaces ne contiennent en eux aucun corps; mais je vois que tant
+en ceci qu'en plusieurs autres choses semblables, j'ai accoutumé de
+pervertir et confondre l'ordre de la nature, parceque ces sentiments ou
+perceptions des sens n'ayant été mises en moi que pour signifier à mon
+esprit quelles choses sont convenables ou nuisibles au composé dont il
+est partie, et jusque là étant assez claires et assez distinctes, je
+m'en sers néanmoins comme si elles étoient des règles très certaines,
+par lesquelles je pusse connoître immédiatement l'essence et la nature
+des corps qui sont hors de moi, de laquelle toutefois elles ne me
+peuvent rien enseigner que de fort obscur et confus.
+
+Mais j'ai déjà ci-devant assez examiné comment, nonobstant la souveraine
+bonté de Dieu, il arrive qu'il y ait de la fausseté dans les jugements
+que je fais en cette sorte. Il se présente seulement encore ici une
+difficulté touchant les choses que la nature m'enseigne devoir être
+suivies ou évitées, et aussi touchant les sentiments intérieurs qu'elle
+a mis en moi; car il me semble y avoir quelquefois remarqué de l'erreur,
+et ainsi que je suis directement trompé par ma nature: comme, par
+exemple, le goût agréable de quelque viande en laquelle on aura mêlé du
+poison peut m'inviter à prendre ce poison, et ainsi me tromper. Il est
+vrai toutefois qu'en ceci la nature peut être excusée, car elle me porte
+seulement à désirer la viande dans laquelle se rencontre une saveur
+agréable, et non point à désirer le poison, lequel lui est inconnu; de
+façon que je ne puis conclure de ceci autre chose sinon que ma nature ne
+connoît pas entièrement et universellement toutes choses, de quoi certes
+il n'y a pas lieu de s'étonner, puisque l'homme, étant d'une nature
+finie, ne peut aussi avoir qu'une connoissance d'une perfection limitée.
+
+Mais nous nous trompons aussi assez souvent, même dans les choses
+auxquelles nous sommes directement portés par la nature, comme il arrive
+aux malades, lorsqu'ils désirent de boire ou de manger des choses qui
+leur peuvent nuire. On dira peut-être ici que ce qui est cause qu'ils
+se trompent, est que leur nature est corrompue mais cela n'ôte pas
+la difficulté, car un homme malade n'est pas moins véritablement la
+créature de Dieu qu'un homme qui est en pleine santé; et partant il
+répugne autant à la bonté de Dieu qu'il ait une nature trompeuse et
+fautive que l'autre. Et comme une horloge, composée de roues et de
+contrepoids, n'observe pas moins exactement toutes les lois de la nature
+lorsqu'elle est mal faite et qu'elle ne montre pas bien les heures que
+lorsqu'elle satisfait entièrement au désir de l'ouvrier, de même aussi
+si je considère le corps de l'homme comme étant une machine tellement
+bâtie et composée d'os, de nerfs, de muscles, de veines, de sang et de
+peau, qu'encore bien qu'il n'y eût en lui aucun esprit, il ne laisseroit
+pas de se mouvoir en toutes les mêmes façons qu'il fait à présent,
+lorsqu'il ne se meut point par la direction de sa volonté, ni par
+conséquent par l'aide de l'esprit, mais seulement par la disposition de
+ses organes, je reconnois facilement qu'il seroit aussi naturel à ce
+corps, étant par exemple hydropique, de souffrir la sécheresse du
+gosier, qui a coutume de porter à l'esprit le sentiment de la soif, et
+d'être disposé par cette sécheresse à mouvoir ses nerfs et ses autres
+parties en la façon qui est requise pour boire, et ainsi d'augmenter son
+mal et se nuire à soi-même, qu'il lui est naturel, lorsqu'il n'a aucune
+indisposition, d'être porté à boire pour son utilité par une semblable
+sécheresse de gosier; et quoique, regardant à l'usage auquel une horloge
+a été destinée par son ouvrier, je puisse dire qu'elle se détourne de sa
+nature lorsqu'elle ne marque pas bien les heures; et qu'en même façon,
+considérant la machine du corps humain comme ayant été formée de Dieu
+pour avoir en soi tous les mouvements qui ont coutume d'y être, j'aie
+sujet de penser qu'elle ne suit pas l'ordre de sa nature quand son
+gosier est sec, et que le boire nuit à sa conservation; je reconnois
+toutefois que cette dernière façon d'expliquer la nature est beaucoup
+différente de l'autre: car celle-ci n'est autre chose qu'une certaine
+dénomination extérieure, laquelle dépend entièrement de ma pensée, qui
+compare un homme malade et une horloge mal faite avec l'idée que j'ai
+d'un homme sain et d'une horloge bien faite, et laquelle ne signifie
+rien qui se trouve, en effet dans la chose dont elle se dit; au lieu
+que, par l'autre façon d'expliquer la nature, j'entends quelque chose
+qui se rencontre véritablement dans les choses, et partant qui n'est
+point sans quelque vérité.
+
+Mais certes, quoique au regard d'un corps hydropique ce ne soit qu'une
+dénomination extérieure quand on dit que sa nature est corrompue
+lorsque, sans avoir besoin de boire, il ne laisse pas d'avoir le gosier
+sec et aride, toutefois, au regard de tout le composé, c'est-à-dire de
+l'esprit, ou de l'âme unie au corps, ce n'est pas une pure dénomination,
+mais bien une véritable erreur de nature, de ce qu'il a soif lorsqu'il
+lui est très nuisible de boire; et partant il reste encore à examiner
+comment la bonté de Dieu n'empêche pas que la nature de l'homme, prise
+de cette sorte, soit fautive et trompeuse.
+
+Pour commencer donc cet examen, je remarque ici, premièrement, qu'il y a
+une grande différence entre l'esprit et le corps, en ce que le corps,
+de sa nature, est toujours divisible, et que l'esprit est entièrement
+indivisible. Car, en effet, quand je le considère, c'est-à-dire quand
+je me considère moi-même, en tant que je suis seulement une chose qui
+pense, je ne puis distinguer en moi aucunes parties, mais je connois et
+conçois fort clairement que je suis une chose absolument une et entière.
+Et quoique tout l'esprit semble être uni à tout le corps, toutefois
+lorsqu'un pied, ou un bras, ou quelque autre partie vient à en être
+séparée, je connois fort bien que rien pour cela n'a été retranché de
+mon esprit. Et les facultés de vouloir, de sentir, de concevoir, etc.,
+ne peuvent pas non plus être dites proprement ses parties: car c'est le
+même esprit qui s'emploie tout entier à vouloir, et tout entier à sentir
+et à concevoir, etc. Mais c'est tout le contraire dans les choses
+corporelles ou étendues: car je n'en puis imaginer aucune, pour petite
+qu'elle soit, que je ne mette aisément en pièces par ma pensée, ou
+que mon esprit ne divise fort facilement en plusieurs parties, et par
+conséquent que je ne connoisse être divisible. Ce qui suffiroit pour
+m'enseigner que l'esprit ou l'âme de l'homme est entièrement différente
+du corps, si je ne l'avois déjà d'ailleurs assez appris.
+
+Je remarque aussi que l'esprit ne reçoit pas immédiatement l'impression
+de toutes les parties du corps, mais seulement du cerveau, ou peut-être
+même d'une de ses plus petites parties, à savoir de celle où s'exerce
+cette faculté qu'ils appellent le sens commun, laquelle, toutes les
+fois qu'elle est disposée de même façon, fait sentir la même chose à
+l'esprit, quoique cependant les autres parties du corps puissent être
+diversement disposées, comme le témoignent une infinité d'expériences,
+lesquelles il n'est pas besoin ici de rapporter.
+
+Je remarque, outre cela, que la nature du corps est telle, qu'aucune
+de ses parties ne peut être mue par une autre partie un peu éloignée,
+qu'elle ne le puisse être aussi de la même sorte par chacune des parties
+qui sont entre deux, quoique cette partie plus éloignée n'agisse point.
+Comme, par exemple, dans la corde A B C D, qui est toute tendue, si l'on
+vient à tirer et remuer la dernière partie D, la première A ne sera pas
+mue d'une autre façon qu'elle le pourroit aussi être si on tiroit une
+des parties moyennes B ou C, et que la dernière D demeurât cependant
+immobile. Et en même façon, quand je ressens de la douleur au pied, la
+physique m'apprend que ce sentiment se communique par le moyen des nerfs
+dispersés dans le pied, qui se trouvant tendus comme des cordes depuis
+là jusqu'au cerveau, lorsqu'ils sont tirés dans le pied, tirent aussi
+en même temps l'endroit du cerveau d'où ils viennent, et auquel ils
+aboutissent, et y excitent un certain mouvement que la nature a institué
+pour faire sentir de la douleur à l'esprit, comme si cette douleur étoit
+dans le pied; mais parce que ces nerfs doivent passer par la jambe,
+par la cuisse, par les reins, par le dos et par le col, pour s'étendre
+depuis le pied jusqu'au cerveau, il peut arriver qu'encore bien que
+leurs extrémités qui sont dans le pied ne soient point remuées, mais
+seulement quelques unes de leurs parties qui passent par les reins ou
+par le col, cela néanmoins excite les mêmes mouvements dans le cerveau
+qui pourroient y être excités par une blessure reçue dans le pied;
+ensuite de quoi il sera nécessaire que l'esprit ressente dans le pied
+la même douleur que s'il y avoit reçu une blessure: et il faut juger le
+semblable de toutes les autres perceptions de nos sens.
+
+Enfin, je remarque que, puisque chacun des mouvements qui se font dans
+la partie du cerveau dont l'esprit reçoit immédiatement l'impression, ne
+lui fait ressentir qu'un seul sentiment, on ne peut en cela souhaiter
+ni imaginer rien de mieux, sinon que ce mouvement fasse ressentir à
+l'esprit, entre tous les sentiments qu'il est capable de causer, celui
+qui est le plus propre et le plus ordinairement utile à la conservation
+du corps humain lorsqu'il est en pleine santé. Or l'expérience nous fait
+connoître que tous les sentiments que la nature nous a donnés sont tels
+que je viens de dire; et partant il ne se trouve rien en eux qui ne
+fasse paroître la puissance et la bonté de Dieu. Ainsi, par exemple,
+lorsque les nerfs qui sont dans le pied sont remués fortement et plus
+qu'à l'ordinaire, leur mouvement passant par la moelle de l'épine du
+dos jusqu'au cerveau, y fait là une impression à l'esprit qui lui fait
+sentir quelque chose, à savoir de la douleur, comme étant dans le pied,
+par laquelle l'esprit est averti et excité à faire son possible pour en
+chasser la cause, comme très dangereuse et nuisible au pied. Il est vrai
+que Dieu pouvoit établir la nature de l'homme de telle sorte que ce même
+mouvement dans le cerveau fît sentir toute autre chose à l'esprit; par
+exemple, qu'il se fît sentir soi-même, ou en tant qu'il est dans le
+cerveau, ou en tant qu'il est dans le pied, ou bien en tant qu'il est
+en quelque autre endroit entre le pied et le cerveau, ou enfin quelque
+autre chose telle qu'elle peut être: mais rien de tout cela n'eût si
+bien contribué à la conservation du corps que ce qu'il lui fait sentir.
+De même, lorsque nous avons besoin de boire, il naît de là une certaine
+sécheresse dans le gosier qui remue ses nerfs, et par leur moyen les
+parties intérieures du cerveau; et ce mouvement fait ressentir à
+l'esprit le sentiment de la soif, parce qu'en cette occasion-là il n'y
+a rien qui nous soit plus utile que de savoir que nous avons besoin de
+boire pour la conservation de notre santé, et ainsi des autres. D'où il
+est entièrement manifeste que, nonobstant la souveraine bonté de Dieu,
+la nature de l'homme, en tant qu'il est composé de l'esprit et du corps,
+ne peut qu'elle ne soit quelquefois fautive et trompeuse. Car s'il y
+a quelque cause qui excite, non dans le pied, mais en quelqu'une des
+parties du nerf qui est tendu depuis le pied jusqu'au cerveau, ou même
+dans le cerveau, le même mouvement qui se fait ordinairement quand le
+pied est mal disposé, on sentira de la douleur comme si elle étoit
+dans le pied, et le sens sera naturellement trompé; parce qu'un même
+mouvement dans le cerveau ne pouvant causer en l'esprit qu'un même
+sentiment, et ce sentiment étant beaucoup plus souvent excité par une
+cause qui blesse le pied que par une autre qui soit ailleurs, il est
+bien plus raisonnable qu'il porte toujours à l'esprit la douleur du
+pied que celle d'aucune autre partie. Et, s'il arrive que parfois la
+sécheresse du gosier ne vienne pas comme à l'ordinaire de ce que le
+boire est nécessaire pour la santé du corps, mais de quelque cause toute
+contraire, comme il arrive à ceux qui sont hydropiques, toutefois il est
+beaucoup mieux qu'elle trompe en ce rencontre-là, que si, au contraire,
+elle trompoit toujours lorsque le corps est bien disposé, et ainsi des
+autres.
+
+Et certes, cette considération me sert beaucoup non seulement pour
+reconnoître toutes les erreurs auxquelles ma nature est sujette, mais
+aussi pour les éviter ou pour les corriger plus facilement: car, sachant
+que tous mes sens me signifient plus ordinairement le vrai que le faux
+touchant les choses qui regardent les commodités ou incommodités du
+corps, et pouvant presque toujours me servir de plusieurs d'entre eux
+pour examiner une même chose, et, outre cela, pouvant user de ma mémoire
+pour lier et joindre les connoissances présentes aux passées, et de mon
+entendement qui a déjà découvert toutes les causes de mes erreurs, je ne
+dois plus craindre désormais qu'il se rencontre de la fausseté dans les
+choses qui me sont le plus ordinairement représentées par mes sens. Et
+je dois rejeter tous les doutes de ces jours passés, comme hyperboliques
+et ridicules, particulièrement cette incertitude si générale, touchant
+le sommeil, que je ne pouvois distinguer de la veille: car à présent j'y
+rencontre une très notable différence, en ce que notre mémoire ne peut
+jamais lier et joindre nos songes les uns avec les autres, et avec toute
+la suite de notre vie, ainsi qu'elle a de coutume de joindre les choses
+qui nous arrivent étant éveillés. Et en effet, si quelqu'un, lorsque je
+veille, m'apparoissoit tout soudain et disparoissoit de même, comme font
+les images que je vois en dormant, en sorte que je ne pusse remarquer ni
+d'où il viendrait ni où il iroit, ce ne seroit pas sans raison que
+je l'estimerois un spectre ou un fantôme formé dans mon cerveau, et
+semblable à ceux qui s'y forment quand je dors, plutôt qu'un vrai homme.
+Mais lorsque j'aperçois des choses dont je connois distinctement et le
+lieu d'où elles viennent, et celui où elles sont, et le temps auquel
+elles m'apparoissent, et que, sans aucune interruption, je puis lier
+le sentiment que j'en ai avec la suite du reste de ma vie, je suis
+entièrement assuré que je les aperçois en veillant et non point dans
+le sommeil. Et je ne dois en aucune façon douter de la vérité de ces
+choses-là, si, après avoir appelé tous mes sens, ma mémoire et mon
+entendement pour les examiner, il ne m'est rien rapporté par aucun d'eux
+qui ait de la répugnance avec ce qui m'est rapporté par les autres. Car,
+de ce que Dieu n'est point trompeur, il suit nécessairement que je ne
+suis point en cela trompé. Mais, parceque la nécessité des affaires nous
+oblige souvent à nous déterminer avant que nous ayons eu le loisir de
+les examiner si soigneusement, il faut avouer que la vie de l'homme est
+sujette à faillir fort souvent dans les choses particulières; et enfin
+il faut reconnoître l'infirmité et la faiblesse de notre nature.
+
+FIN DES MÉDITATIONS.
+
+
+
+OBJECTIONS AUX MÉDITATIONS.
+
+ Ce recueil, publié en latin par Descartes, à Paris, 1641, et à
+ Amsterdam, 1642 à la suite des MÉDITATIONS, a été traduit par M.
+ Clerselier, élève et ami de Descartes, qui a revu, retouché et
+ reconnu cette traduction. Elle a toujours été réimprimée à la suite
+ des Méditations.
+
+ OBJECTIONS
+ FAITES PAR DES PERSONNES TRÈS DOCTES
+ CONTRE
+ LES PRÉCÉDENTES MÉDITATIONS,
+ LES RÉPONSES
+ DE L'AUTEUR.
+
+
+
+PREMIÈRES OBJECTIONS,
+
+FAITES PAR M. CATÉRUS, SAVANT THÉOLOGIEN DES PAYS-BAS, SUR LES IIIe, Ve
+ET VIe MÉDITATIONS.
+
+MESSIEURS,
+
+Aussitôt que j'ai reconnu le désir que vous aviez que j'examinasse avec
+soin les écrits de M. Descartes, j'ai pensé qu'il étoit de mon devoir de
+satisfaire en cette occasion à des personnes qui me sont si chères, tant
+pour vous témoigner par là l'estime que je fais de votre amitié,
+que pour vous faire connoitre ce qui manque à ma suffisance et à la
+perfection de mon esprit; afin que dorénavant vous ayez un peu plus de
+charité pour moi, si j'en ai besoin, et que vous m'épargniez une autre
+fois, si je ne puis porter la charge que vous m'avez imposée.
+
+On peut dire avec vérité, selon que j'en puis juger, que M. Descartes
+est un homme d'un très grand esprit et d'une très profonde modestie, et
+sur lequel je ne pense pas que Momus lui-même put trouver à reprendre.
+Je pense, dit-il, donc je suis; voire même je suis la pensée même ou
+l'esprit. Cela est vrai. Or est-il qu'en pensant j'ai en moi les idées
+des choses, et premièrement celle d'un être très parfait et infini.
+Je l'accorde. Mais je n'en suis pas la cause, moi qui n'égale pas la
+réalité objective d'une telle idée: donc quelque chose de plus parfait
+que moi en est la cause; et partant il y a un être différent de moi qui
+existe, et qui a plus de perfections que je n'ai pas. Ou, comme dit
+saint Denys au chapitre cinquième des _Noms divins_, il y a quelque
+nature qui ne possède pas l'être à la façon des autres choses, mais
+qui embrasse et contient en soi très simplement et sans aucune
+circonscription tout ce qu'il y a d'essence dans l'être, et en
+qui toutes choses sont renfermées comme dans la cause première et
+universelle.
+
+Mais je suis ici contraint de m'arrêter un peu, de peur de me fatiguer
+trop; car j'ai déjà l'esprit aussi agité que le flottant Euripe:
+j'accorde, je nie, j'approuve, je réfute, je ne veux pas m'éloigner de
+l'opinion de ce grand homme, et toutefois je n'y puis consentir. Car,
+je vous prie, quelle cause requiert une idée? ou dites-moi ce que c'est
+qu'idée. Si je l'ai bien compris, c'est la chose même pensée en tant
+qu'elle est objectivement dans l'entendement. Mais qu'est-ce qu'être
+objectivement dans l'entendement? Si je l'ai bien appris, c'est terminer
+à la façon d'un objet l'acte de l'entendement, ce qui en effet n'est
+qu'une dénomination extérieure, et qui n'ajoute rien de réel à la chose.
+Car, tout ainsi qu'être vu n'est en moi autre chose sinon que l'acte que
+la vision tend vers moi, de même être pensé, ou être objectivement dans
+l'entendement, c'est terminer et arrêter en soi la pensée de l'esprit;
+ce qui se peut faire sans aucun mouvement et changement en la chose,
+voire même sans que la chose soit. Pourquoi donc rechercherai-je la
+cause d'une chose qui actuellement n'est point, qui n'est qu'une simple
+dénomination et un pur néant?
+
+Et néanmoins, dit ce grand esprit, de ce qu'une idée contient une telle
+réalité objective, ou celle-là plutôt qu'une autre, elle doit sans doute
+avoir cela de quelque cause[1]. Au contraire, d'aucune; car la réalité
+objective est une pure dénomination: actuellement elle n'est point.
+Or l'influence que donne une cause est réelle et actuelle: ce qui
+actuellement n'est point, ne la peut pas recevoir, et partant ne peut
+pas dépendre ni procéder d'aucune véritable cause, tant s'en faut qu'il
+en requière. Donc j'ai des idées, mais il n'y a point de causes de ces
+idées; tant s'en faut qu'il y en ait une plus grande que moi et infinie.
+
+[Note 35: Voyez Méditation III]
+
+Mais quelqu'un me dira peut-être, Si vous n'assignez point de cause aux
+idées, dites-nous au moins la raison pourquoi cette idée contient plutôt
+cette réalité objective que celle-la: c'est très bien dit; car je n'ai
+pas coutume d'être réservé avec mes amis, mais je traite avec eux
+libéralement. Je dis universellement de toutes les idées ce que M.
+Descartes a dit autrefois du triangle: Encore que peut-être, dit-il, il
+n'y ait en aucun lieu du monde hors de ma pensée une telle figure, et
+qu'il n'y en ait jamais eu, il ne laisse pas néanmoins d'y avoir une
+certaine nature, ou forme, ou essence déterminée de cette figure,
+laquelle est immuable et éternelle. Ainsi cette vérité est éternelle, et
+elle ne requiert point de cause. Un bateau est un bateau, et rien autre
+chose; Davus est Davus, et non OEdipus. Si néanmoins vous me pressez de
+vous dire une raison, je vous dirai que cela vient de l'imperfection
+de notre esprit, qui n'est pas infini: car, ne pouvant par une seule
+appréhension embrasser l'univers, c'est-à-dire tout l'être et tout le
+bien en général, qui est tout ensemble et tout à la fois, il le divise
+et le partage; et ainsi ce qu'il ne sauroit enfanter ou produire tout
+entier, il le conçoit petit à petit, ou bien, comme on dit en l'école
+_(inadoequaté),_ imparfaitement et par partie. Mais ce grand homme
+poursuit:«Or, pour imparfaite que soit cette façon d'être, par laquelle
+une chose est objectivement dans l'entendement par son idée, certes on
+ne peut pas néanmoins dire que cette façon et manière-là ne soit rien,
+ni par conséquent que cette idée vient du néant[1].»
+
+[Note 36: Méditation III.]
+
+Il y a ici de l'équivoque; car si ce mot _rien_ est la même chose que
+n'être pas actuellement, eu effet ce n'est rien, parce qu'elle n'est pas
+actuellement, et ainsi elle vient du néant, c'est-à-dire qu'elle n'a
+point de cause. Mais si ce mot _rien_ dit quelque chose de feint par
+l'esprit, qu'ils appellent vulgairement être de raison, ce n'est pas
+un _rien_, mais une chose réelle, qui est conçue distinctement. Et
+néanmoins, parce qu'elle est seulement conçue, et qu'actuellement
+elle n'est pas, elle peut à la vérité être conçue, mais elle ne peut
+aucunement être causée ou mise hors de l'entendement.
+
+«Mais je veux, dit-il, outre cela examiner si moi, qui ai celle idée de
+Dieu, je pourrois être, en cas qu'il n'y eût point de Dieu, ou (comme
+il dit immédiatement auparavant) en cas qu'il n'y eût point d'être plus
+parfait que le mien, et qui ait mis en moi son idée. Car (dit-il) de qui
+aurois-je mon existence? peut-être de moi-même, ou de mes parents, ou de
+quelques autres, etc.: or est-il que si je l'avois du moi-même, je ne
+douterois point ni ne désirerois point, et il ne me manqueroit aucune
+chose; car je me serois donné toutes les perfections dont j'ai en
+moi quelque idée, et ainsi moi-même je serois Dieu. Que si j'ai mon
+existence d'autrui, je viendrai enfin à ce qui l'a de soi; et ainsi le
+même raisonnement que je viens de faire pour moi est pour lui, et prouve
+qu'il est Dieu.[1]» Voilà certes, à mon avis, la même voie que suit
+saint Thomas, qu'il appelle la voie de la causalité de la cause
+efficiente, laquelle il a tirée du Philosophe, hormis que saint Thomas
+ni Aristote ne se sont pas souciés des causes des idées. Et peut-être
+n'en étoit-il pas besoin; car pourquoi ne suivrai-je pas la voie la plus
+droite et la moins écartée? Je pense, donc je suis, voire même je suis
+l'esprit même et la pensée; or, cette pensée et cet esprit, ou il est
+par soi-même ou par autrui; si par autrui, celui-là enfin par qui
+est-il? s'il est par soi, donc il est Dieu; car ce qui est par soi se
+sera aisément donné toutes choses.
+
+[Note 37: Voyez Méditation III.]
+
+Je prie ici ce grand personnage et le conjure de ne se point cacher à
+un lecteur qui est désireux d'apprendre, et qui peut-être n'est pas
+beaucoup intelligent. Car ce _mot par soi_ est pris en deux façons: en
+la première, il est pris positivement, à savoir par soi-même, comme
+par une cause; et ainsi ce qui seroit par soi et se donneroit l'être à
+soi-même, si, par un choix prévu et prémédité, il se donnoit ce qu'il
+voudroit, sans doute qu'il se donneroit toutes choses, et partant il
+serait Dieu. En la seconde, ce mot _par soi_ est pris négativement et
+est la même chose que de _soi-même_ ou _non par autrui_; et c'est de
+cette façon, si je m'en souviens, qu'il est pris de tout le monde.
+
+Or maintenant, si une chose est _par soi_, c'est-à-dire _non par
+autrui_, comment prouverez-vous pour cela qu'elle comprend tout et
+qu'elle est infinie? car, à présent, je ne vous écoute point, si vous
+dites, Puisqu'elle est par soi elle se sera aisément donné toutes
+choses; d'autant qu'elle n'est pas par soi comme par une cause, et qu'il
+ne lui a pas été possible, avant, qu'elle fût, de prévoir ce qu'elle
+pourrait être pour choisir ce qu'elle seroit après. Il me souvient
+d'avoir autrefois entendu Suarez raisonner de la sorte: Toute limitation
+vient d'une cause; car une chose est finie et limitée, un parceque la
+cause ne lui a pu donner rien de plus grand ni de plus parfait, ou parce
+qu'elle ne l'a pas voulu: si donc quelque chose est par soi et non par
+une cause, il est vrai de dire qu'elle est infinie et non limitée.
+
+Pour moi, je n'acquiesce pas tout-à-fait à ce raisonnement; car, qu'une
+chose soit par soi tant qu'il vous plaira, c'est-à-dire qu'elle ne soit
+point par autrui, que pourrez-vous dire si cette limitation vient de ses
+principes internes et constituants, c'est-à-dire de sa forme même et
+de son essence, laquelle néanmoins vous n'avez pas encore prouvé être
+infinie? Certainement, si vous supposez que le chaud est chaud, il sera
+chaud par ses principes internes et constituants, et non pas froid,
+encore que vous imaginiez qu'il ne soit pas par autrui ce qu'il est. Je
+ne doute point que M. Descartes ne manque pas de raisons pour substituer
+à ce que les autres n'ont peut-être pas assez suffisamment expliqué ni
+déduit assez clairement.
+
+Enfin, je conviens avec ce grand homme en ce qu'il établit pour règle
+générale «que les choses que nous concevons fort clairement et fort
+distinctement sont toutes vraies.» Même je crois que tout ce que je
+pense est vrai: et il y a déjà longtemps que j'ai renoncé à toutes les
+chimères et à tous les êtres de raison, car aucune puissance ne se peut
+détourner du son propre objet; si la volonté se meut, elle tend au bien;
+les sens mêmes ne se trompent point: car la vue voit ce qu'elle voit,
+l'oreille entend ce qu'elle entend; et si on voit de l'oripeau, on voit
+bien; mais ou se trompe lorsqu'on détermine par son jugement que ce que
+l'on voit est de l'or. Et alors c'est qu'on ne conçoit pas bien, ou
+plutôt qu'on ne conçoit point; car, comme chaque faculté ne se trompe
+point vers son propre objet, si une fois l'entendement conçoit
+clairement et distinctement une chose, elle est vraie; de sorte que
+M. Descartes attribue avec beaucoup de raison toutes les erreurs au
+jugement et à la volonté.
+
+Mais maintenant voyons si ce qu'il veut inférer de cette règle est
+véritable. «Je connois, dit-il, clairement et distinctement l'Être
+infini; donc c'est un être vrai et qui est quelque chose.» Quelqu'un lui
+demandera: Connoissez-vous clairement et distinctement l'Être infini?
+Que veut donc dire cette commune maxime, laquelle est reçue d'un chacun:
+_L'infini, en tant qu'infini, est inconnu_. Car si, lorsque je pense à
+un chiliogone, me représentant confusément quelque figure, je n'imagine
+ou ne connois pas distinctement ce chiliogone, parce que je ne me
+représente pas distinctement ses mille côtés, comment est-ce que je
+concevrai distinctement et non pas confusément l'Être infini, en tant
+qu'infini, vu que je ne puis voir clairement, et comme au doigt et à
+l'oeil, les infinies perfections dont il est composé?
+
+Et c'est peut-être ce qu'a voulu dire saint Thomas: car, ayant nié que
+cette proposition, _Dieu est,_ fût claire et connue sans preuve, il
+se fait à soi-même cette objection des paroles de saint Damascène: La
+connaissance que Dieu est, est naturellement empreinte en l'esprit de
+tous les hommes; donc c'est une chose claire, et qui n'a point besoin de
+preuve pour être connue. A quoi il répond: Connoitre que. Dieu est en
+général, et, comme il dit sous quelque confusion, à sa voir en tant:
+qu'il est la béatitude de l'homme, cela est naturellement imprimé en
+nous; mais ce n'est pas, dit-il, connoître simplement que Dieu est; tout
+ainsi que connoitre que quelqu'un vient, ce n'est pas connoître Pierre;
+encore que ce soit Pierre qui vienne, etc. Comme s'il vouloit dire que
+Dieu est connu sous une raison commune on de fin dernière, ou même de
+premier être et très parfait, ou enfin sous la raison d'un être qui
+comprend et embrasse confusément et en général toutes choses; mais non
+pas sous la raison précise clé son être, car ainsi il est infini et nous
+est inconnu. Je sais que M. Descartes répondra facilement à celui
+qui l'interrogera de la sorte: je crois néanmoins que les choses que
+j'allègue ici, seulement par forme d'entretien et d'exercice, feront
+qu'il se ressouviendra de ce que dit Boëce, qu'il y a certaines notions
+communes qui ne peuvent être connues sans preuves que par les savants.
+De sorte qu'il ne se faut pas fort étonner si ceux-là interrogent
+beaucoup qui désirent savoir plus que les autres, et s'ils s'arrêtent
+long-temps à considérer ce qu'ils savent avoir été dit et avancé, comme
+le premier et principal fondement de toute l'affaire, et que néanmoins
+ils ne peuvent entendre sans une longue recherche et une très grande
+attention d'esprit.
+
+Mais demeurons d'accord de ce principe, et supposons que quelqu'un
+ait l'idée claire et distincte d'un être souverain et souverainement
+parfait: que prétendez-vous inférer de là? C'est à savoir que cet être
+infini existe; et cela si certainement, que je dois être au moins aussi
+assuré de l'existence de Dieu, que je l'ai été jusques ici de la vérité
+des démonstrations mathématiques; en sorte qu'il n'y a pas moins de
+répugnance de concevoir un Dieu, c'est-à-dire un être souverainement
+parfait, auquel manque l'existence, c'est-à-dire auquel manque quelque
+perfection, que de concevoir une montagne qui n'ait point de vallée[1].
+C'est ici le noeud de toute la question; qui cède à présent, il faut
+qu'il se confesse vaincu: pour moi, qui ai affaire avec un puissant
+adversaire, il faut que j'esquive un peu, afin qu'ayant à être vaincu,
+je diffère au moins pour quelque temps ce que je ne puis éviter.
+
+[Note 38: Voyez Méditation v.]
+
+Et, premièrement, encore que nous n'agissions pas ici par autorité,
+mais seulement par raison, néanmoins, de peur qu'il ne semble que je
+me veuille opposer sans sujet à ce grand esprit, écoutez plutôt saint
+Thomas, qui se fait à soi-même cette objection: aussitôt qu'on a compris
+et entendu ce que signifie ce nom _Dieu_, on sait que Dieu est; car, par
+ce nom, on entend une chose telle que rien de plus grand ne peut être
+conçu. Or, ce qui est dans l'entendement et en effet est plus grand que
+ce qui est seulement dans l'entendement; c'est pourquoi, puisque ce nom
+_Dieu_ étant entendu, Dieu est dans l'entendement, il s'ensuit aussi
+qu'il est en effet; lequel argument je rends ainsi en forme: Dieu est ce
+qui est tel que rien de plus grand ne peut être conçu; mais ce qui est
+tel que rien de plus grand ne peut être conçu enferme l'existence: donc
+Dieu, par son nom ou par son concept, enferme l'existence; et partant il
+ne peut être ni être conçu sans existence. Maintenant dites-moi, je vous
+prie, n'est-ce pas là le même argument de M. Descartes? Saint Thomas
+définit Dieu ainsi, Ce qui est tel que rien de plus grand ne peut être
+conçu; M. Descartes l'appelle un être souverainement parfait: certes
+rien de plus grand que lui ne peut être conçu. Saint Thomas poursuit:
+ce qui est tel que rien de plus grand ne peut être conçu enferme
+l'existence; autrement quelque chose de plus grand que lui pourroit être
+conçu, à savoir ce qui est conçu enferme aussi l'existence. Mais M.
+Descartes ne semble-t-il pas se servir de la même mineure dans son
+argument: Dieu est un être souverainement parfait; or est-il que l'être
+souverainement parfait enferme l'existence, autrement il ne seroit pas
+souverainement parfait. Saint Thomas infère: donc, puisque ce nom _Dieu_
+étant compris et entendu, il est dans l'entendement, il s'ensuit aussi
+qu'il est eu effet; c'est-à-dire de ce que dans le concept ou la notion
+essentielle d'un être tel que rien de plus grand ne peut être conçu
+l'existence est comprise et enfermée, il s'ensuit que cet être existe.
+M. Descartes infère la même chose. «Mais, dit-il, de cela seul que je
+ne puis concevoir Dieu sans existence, il s'ensuit que l'existence
+est inséparable de lui, et partant qu'il existe véritablement.» Que
+maintenant saint Thomas réponde à soi-même et à M. Descartes. Posé,
+dit-il, que chacun entende que par ce nom _Dieu_ il est signifié ce qui
+a été dit, à savoir ce qui est tel que rien de plus grand ne peut être
+conçu, il ne s'ensuit pas pour cela qu'on entende que la chose qui
+est signifiée par ce nom soit dans la nature, mais seulement dans
+l'appréhension de l'entendement. Et on ne peut pas dire qu'elle soit en
+effet, si on ne demeure d'accord qu'il y a en effet quelque chose
+tel que rien de plus grand ne peut être conçu; ce que ceux-là nient
+ouvertement, qui disent qu'il n'y a point de Dieu. D'où je réponds
+aussi en peu de paroles, Encore que l'on demeure d'accord que l'être
+souverainement parfait par son propre nom emporte l'existence, néanmoins
+il ne s'ensuit pas que cette même existence soit dans la nature
+actuellement quelque chose, mais seulement qu'avec le concept ou la
+notion de l'être souverainement parfait, celle de l'existence est
+inséparablement conjointe. D'où vous ne pouvez pas inférer que
+l'existence de Dieu soit actuellement quelque chose, si vous ne supposez
+que cet être souverainement parfait existe actuellement; car pour lors
+il contiendra actuellement toutes les perfections, et celle aussi d'une
+existence réelle.
+
+Trouvez bon maintenant qu'après tant de fatigue je délasse un peu mon
+esprit. Ce composé, «_un lion existant_, enferme essentiellement ces
+deux parties, à savoir, un lion et l'existence; car si vous ôtez l'une
+ou l'autre, ce ne sera plus le même composé. Maintenant Dieu n'a-t-il
+pas de toute éternité, connu clairement et distinctement ce composé?
+Et l'idée de ce composé, en tant que tel, n'enferme-t-elle pas
+essentiellement l'une et l'autre de ces parties? C'est-à-dire
+l'existence n'est-elle pas de l'essence de ce composé _un lion
+existant_? Et néanmoins la distincte connoissance que Dieu en a eue de
+toute éternité ne fait pas nécessairement que l'une ou l'autre partie de
+ce composé soit, si on ne suppose que tout ce composé est actuellement;
+car alors if enfermera et contiendra en soi toutes ses perfections
+essentielles, et partant aussi l'existence actuelle. De même, encore que
+je connoisse clairement et distinctement l'être souverain, et encore
+que l'être souverainement parfait dans son concept essentiel enferme
+l'existence, néanmoins il ne s'ensuit pas que cette existence soit
+actuellement quelque chose, si vous ne supposez que cet être souverain
+existe; car alors, avec toutes ses autres perfections, il enfermera
+aussi actuellement celle de l'existence; et ainsi il faut prouver
+d'ailleurs que cet être souverainement parfait existe.
+
+J'en dirai peu touchant l'essence de l'âme et sa distinction réelle
+d'avec le corps; car je confesse que ce grand esprit m'a déjà tellement
+fatigué qu'au-delà je ne puis quasi plus rien. S'il y a une distinction
+entre l'âme et le corps, il semble la prouver de ce que ces deux choses
+peuvent être conçues distinctement et séparément l'une de l'autre. Et
+sur cela je mets ce savant homme aux prises avec Scot, qui dit qu'afin
+qu'une chose soit courue distinctement et séparément d'une autre, il
+suffit qu'il y ait entre elles une distinction, qu'il appelle _formelle_
+et _objective_, laquelle il met entre _la distinction réelle_ et _celle
+de raison_; et c'est ainsi qu'il distingue la justice de Dieu d'avec
+sa miséricorde; car elles ont, dit-il, avant aucune opération de
+l'entendement des raisons formelles différentes, en sorte que l'une
+n'est pas l'autre; et néanmoins ce seroit une mauvaise conséquence de
+dire, La justice peut être conçue séparément d'avec la miséricorde, donc
+elle peut aussi exister séparément. Mais je ne vois pas que j'ai déjà
+passé les bornes d'une lettre.
+
+Voilà, Messieurs, les choses que j'avois à dire touchant ce que vous
+m'avez proposé; c'est à vous maintenant d'en être les juges. Si vous
+prononcez en ma faveur, il ne sera pas malaisé d'obliger M. Descartes à
+ne me vouloir point de mal, si je lui ai un peu contredit; que si vous
+êtes pour lui, je donne dès à présent les mains, et me confesse vaincu,
+et ce d'autant plus volontiers que je craindrois de l'être encore une
+autre fois. Adieu.
+
+
+
+RÉPONSES DE L'AUTEUR AUX PREMIÈRES OBJECTIONS.
+
+MESSIEURS,
+
+Je vous confesse que vous avez suscité contre moi un puissant
+adversaire, duquel l'esprit et la doctrine eussent pu me donner beaucoup
+de peine, si cet officieux et dévot théologien n'eût mieux aimé
+favoriser la cause de Dieu et celle de son foible défenseur, que de la
+combattre à force ouverte. Mais quoiqu'il lui ait été très honnête d'en
+user de la sorte, je ne pourrois pas m'exempter de blâme si je tâchois
+de m'en prévaloir: c'est pourquoi mon dessein est plutôt de découvrir
+ici l'artifice dont il s'est servi pour m'assister, que de lui répondre
+comme à un adversaire.
+
+Il a commencé par une briève déduction de la principale raison dont je
+me sers pour prouver l'existence de Dieu, afin que les lecteurs s'en
+ressouvinssent d'autant mieux. Puis, ayant succinctement accordé les
+choses qu'il a jugées être suffisamment démontrées, et ainsi les ayant
+appuyées de son autorité, il est venu au noeud de la difficulté, qui
+est de savoir ce qu'il faut ici entendre par le nom d'_idée,_ et quelle
+cause cette idée requiert.
+
+Or, j'ai écrit quelque part «que l'idée est la chose même conçue, ou
+pensée, en tant quelle est objectivement dans l'entendement,» lesquelles
+paroles il feint d'entendre tout autrement que je ne les ai dites, afin
+de me donner occasion de les expliquer plus clairement. «Être, dit-il,
+objectivement dans l'entendement, c'est terminer à la façon d'un objet
+l'acte de l'entendement, ce qui n'est qu'une dénomination extérieure, et
+qui n'ajoute rien de réel à la chose, etc.» Où il faut remarquer qu'il
+a égard à la chose même, en tant qu'elle est hors de l'entendement, au
+respect de laquelle c'est de vrai une dénomination extérieure qu'elle
+soit objectivement dans l'entendement; mais que je parle de l'idée qui
+n'est jamais hors de l'entendement, et au respect de laquelle être
+objectivement ne signifie autre chose qu'être dans l'entendement en la
+manière que les objets ont coutume d'y être. Ainsi, par exemple, si
+quelqu'un demande qu'est-ce qui arrive au soleil de ce qu'il est
+objectivement dans mon entendement, on répond fort bien qu'il ne lui
+arrive rien qu'une dénomination extérieure, savoir est qu'il termine à
+la façon d'un objet l'opération de mon entendement: mais si l'on demande
+de l'idée du soleil ce que c'est, et qu'on répond que c'est la chose
+même pensée, en tant qu'elle est objectivement dans l'entendement,
+personne n'entendra que c'est le soleil même, en tant que cette
+extérieure dénomination est en lui. Et là être objectivement dans
+l'entendement ne signifiera pas terminer son opération à la façon d'un
+objet, mais bien être dans l'entendement en la manière que ses objets
+ont coutume d'y être: en telle sorte que l'idée du soleil est le soleil
+même existant dans l'entendement, non pas à la vérité formellement,
+comme il est au ciel, mais objectivement, c'est-à-dire en la manière
+que les objets ont coutume d'exister dans l'entendement: laquelle façon
+d'être est de vrai bien plus imparfaite que celle par laquelle les
+choses existent hors de l'entendement; mais pourtant ce n'est pas un pur
+rien, comme j'ai déjà dit ci-devant.
+
+Et lorsque ce savant théologien dit qu'il y a de l'équivoque en ces
+paroles, _un pur rien_, il semble avoir voulu m'avertir de celle que je
+viens tout maintenant de remarquer, de peur que je n'y prisse pas garde.
+Car il dit premièrement qu'une chose ainsi existante dans l'entendement
+par son idée n'est pas un être réel ou actuel, c'est-à-dire que ce n'est
+pas quelque chose qui soit hors de l'entendement, ce qui est vrai; et
+après il dit aussi que ce n'est pas quelque chose de feint par l'esprit,
+ou un être de raison, mais quelque chose de réel, qui est conçu
+distinctement: par lesquelles paroles il admet entièrement tout ce
+que j'ai avancé; mais néanmoins il ajoute, parce que cette chose est
+seulement conçue, et qu'actuellement elle n'est pas, c'est-à-dire
+parce qu'elle est seulement une idée et non pas quelque chose hors de
+l'entendement, elle peut à la vérité être conçue, mais elle ne peut
+aucunement être causée ou mise hors de l'entendement, c'est-à-dire
+qu'elle n'a pas besoin de cause pour exister hors de l'entendement: ce
+que je confesse, car hors de lui elle n'est rien; mais certes elle a
+besoin de cause pour être conçue, et c'est de celle-là seule qu'il est
+ici question. Ainsi, si quelqu'un a dans l'esprit l'idée de quelque
+machine fort artificielle, on peut avec raison demander quelle est la
+causé de cette idée; et celui-là ne satisferoit pas qui diroit que cette
+idée hors de l'entendement n'est rien, et partant qu'elle ne peut être
+causée, mais seulement conçue; car on ne demande ici rien autre chose,
+sinon quelle est la cause pourquoi elle est conçue: celui-là ne
+satisfera pas non plus qui dira que l'entendement même en est la cause,
+comme étant une de ses opérations; car on ne doute point de cela, mais
+seulement on demande quelle est la cause de l'artifice objectif qui est
+en elle. Car, que cette idée contienne un tel artifice objectif plutôt
+qu'un autre, elle doit sans doute avoir cela de quelque cause; et
+l'artifice objectif est la même chose au respect de cette idée, qu'un
+respect de l'idée de Dieu la réalité ou perfection objective. Et de vrai
+l'on peut assigner diverses causes de cet artifice; car ou c'est quelque
+réelle et semblable machine qu'on aura vue auparavant, à la ressemblance
+de laquelle cette idée a été formée, ou une grande connoissance de la
+mécanique qui est dans l'entendement de celui qui a cette idée, ou
+peut-être une grande subtilité d'esprit, par le moyen de laquelle il
+a pu l'inventer sans aucune autre connoissance précédente. Et il faut
+remarquer que tout l'artifice, qui n'est qu'objectivement dans cette
+idée, doit par nécessité être formellement ou éminemment dans sa cause,
+quelle que cette cause puisse être. Le même aussi faut-il penser de la
+réalité objective qui est dans l'idée de Dieu. Mais en qui est-ce que
+toute cette réalité ou perfection se pourra ainsi rencontrer, sinon en
+Dieu réellement existant? Et cet esprit excellent a fort bien vu toutes
+ces choses; c'est pourquoi il confesse qu'on peut demander pourquoi
+cette idée contient cette réalité objective plutôt qu'une autre, à
+laquelle demande il a répondu premièrement: «que de toutes les idées il
+en est de même que de ce que j'ai écrit de l'idée du triangle, savoir
+est que bien que peut-être il n'y ait point de triangle en aucun lieu
+du monde, il ne laisse pas néanmoins d'y avoir une certaine nature,
+ou forme, ou essence déterminée du triangle, laquelle est immuable et
+éternelle;» et laquelle il dit n'avoir pas besoin de cause. Ce que
+néanmoins il a bien jugé ne pouvoir pas satisfaire; car, encore que la
+nature du triangle soit immuable et éternelle, il n'est pas pour cela
+moins permis de demander pourquoi son idée est en nous. C'est pourquoi
+il a ajouté: «Si néanmoins vous me pressez de vous dire une raison, je
+vous dirai que cela vient de l'imperfection de notre esprit, etc.» Par
+laquelle réponse il semble n'avoir voulu signifier autre chose, sinon
+que ceux qui se voudront ici éloigner de mon sentiment ne pourront rien
+répondre de vraisemblable. Car, en effet, il n'est pas plus probable
+de dire que la cause pourquoi l'idée de Dieu est en nous soit
+l'imperfection de notre esprit, que si on disoit que l'ignorance des
+mécaniques fût la cause pourquoi nous imaginons plutôt une machine fort
+pleine d'artifice qu'une autre moins parfaite; car, tout au contraire,
+si quelqu'un a l'idée d'une machine dans laquelle soit contenu tout
+l'artifice que l'on sauroit imaginer, l'on infère fort bien de là que
+cette idée procède d'une cause dans laquelle il y avoit réellement et en
+effet tout l'artifice imaginable, encore qu'il ne soit qu'objectivement
+et non point en effet dans cette idée. Et par la même raison, puisque
+nous avons en nous l'idée de Dieu, dans laquelle toute la perfection est
+contenue que l'on puisse jamais concevoir, on peut de là conclure
+très évidemment que cette idée dépend et procède de quelque cause qui
+contient en soi véritablement toute cette perfection, à savoir de Dieu
+réellement existant. Et certes la difficulté ne paroîtroit pas plus
+grande en l'un qu'en l'autre, si, comme tous les hommes ne sont pas
+savants en la mécanique, et pour cela ne peuvent pas avoir des idées de
+machines fort artificielles, ainsi tous n'avoient pas la même faculté de
+concevoir l'idée de Dieu; mais, parce qu'elle est empreinte d'une même
+façon dans l'esprit de tout le monde, et que nous ne voyons pas qu'elle
+nous vienne jamais d'ailleurs que de nous-mêmes, nous supposons qu'elle
+appartient à la nature de notre esprit; et certes non mal à propos: mais
+nous oublions une autre chose que l'on doit principalement considérer,
+et d'où dépend toute la force et toute la lumière ou l'intelligence de
+cet argument, qui est que cette faculté d'avoir en soi l'idée de Dieu ne
+pourroit être en nous si notre esprit étoit seulement une chose finie,
+comme il est en effet, et qu'il n'eût point pour cause de son être une
+cause qui fût Dieu. C'est pourquoi, outre cela, j'ai demandé, savoir, si
+je pourrois être en cas que Dieu ne fût point; non tant pour apporter
+une raison différente de la précédente, que pour l'expliquer plus
+parfaitement.
+
+Mais ici la courtoisie de cet adversaire me jette dans un passage assez
+difficile, et capable d'attirer sur moi l'envie et la jalousie de
+plusieurs; car il compare mon argument avec un autre tiré de saint
+Thomas et d'Aristote, comme s'il vouloit par ce moyen m'obliger à dire
+la raison pourquoi étant entré avec eux dans un même chemin, je ne l'ai
+pas néanmoins suivi en toutes choses; mais je le prie de me permettre de
+ne point parler des autres, et de rendre seulement raison des choses que
+j'ai écrites. Premièrement donc, je n'ai point tiré mon argument de ce
+que je voyois que dans les choses sensibles il y avoit un ordre ou une
+certaine suite de causes efficientes; partie à cause que j'ai pensé que
+l'existence de Dieu étoit beaucoup plus évidente que celle d'aucune
+chose sensible; et partie aussi pource que je ne voyois pas que cette
+suite de causes me pût conduire ailleurs qu'à me faire connoître
+l'imperfection de mon esprit, en ce que je ne puis comprendre comment
+une infinité de telles causes ont tellement succédé les unes aux
+autres de toute éternité qu'il n'y en ait point eu de première: car
+certainement, de ce que je ne puis comprendre cela, il ne s'ensuit pas
+qu'il y en doive avoir une première; non plus que de ce que je ne puis
+comprendre une infinité de divisions en une quantité finie, il ne
+s'ensuit pas que l'on puisse venir à une dernière, après laquelle cette
+quantité ne puisse plus être divisée; mais bien il suit seulement que
+mon entendement, qui est fini, ne peut comprendre l'infini. C'est
+pourquoi j'ai mieux aimé appuyer mon raisonnement sur l'existence de
+moi-même, laquelle ne dépend d'aucune suite de causes, et qui m'est si
+connue que rien ne le peut être davantage: et, m'interrogeant sur cela
+moi-même, je n'ai pas tant cherché par quelle cause j'ai autrefois été
+produit, que j'ai cherché quelle est la cause qui à présent me conserve,
+afin de me délivrer par ce moyen de toute suite et succession de causes.
+Outre cela, je n'ai pas cherché quelle est la cause de mon être en tant
+que je suis composé de corps et d'âme, mais seulement et précisément en
+tant que je suis une chose qui pense, ce que je crois ne servir pas peu
+à ce sujet: car ainsi j'ai pu beaucoup mieux me délivrer des préjugés,
+considérer ce que dicte la lumière naturelle, m'interroger moi-même, et
+tenir pour certain que rien ne peut être en moi dont je n'aie quelque
+connoissance: ce qui en effet est tout autre chose que si, de ce que je
+vois que je suis né de mon père, je considérois que mon père vient aussi
+de mon aïeul; et si, voyant qu'en recherchant ainsi les pères de mes
+pères je ne pourrois pas continuer ce progrès à l'infini, pour mettre
+fin à cette recherche, je concluois qu'il y a une première cause. De
+plus, je n'ai pas seulement recherché quelle est la cause de mon être
+en tant que je suis une chose qui pense; mais je l'ai principalement et
+précisément recherchée en tant que je suis une chose qui pense, qui,
+entre plusieurs autres pensées, reconnois avoir en moi l'idée d'un être
+souverainement partait; car c'est de cela seul que dépend toute la force
+de ma démonstration. Premièrement, parceque cette idée me fait connoître
+ce que c'est que Dieu, au moins autant que je suis capable de le
+connoître: et, selon les lois de la vraie logique, on ne doit jamais
+demander d'aucune chose si elle est, qu'on ne sache premièrement ce
+qu'elle est. En second lieu, parceque c'est cette même idée qui me donne
+occasion d'examiner si je suis par moi ou par autrui, et de reconnoître
+mes défauts. Et, en dernier lieu, c'est elle qui m'apprend que non
+seulement il y a une cause de mon être, mais de plus aussi que cette
+cause contient toutes sortes de perfections, et partant qu'elle est
+Dieu. Enfin, je n'ai point dit qu'il est impossible qu'une chose soit la
+cause efficiente de soi-même; car, encore que cela soit manifestement
+véritable, lorsqu'on restreint la signification d'efficient à ces causes
+qui sont différentes de leurs effets, ou qui les précèdent en temps, il
+semble toutefois que dans cette question elle ne doit pas être ainsi
+restreinte, tant parceque ce seroit une question frivole, car qui ne
+sait qu'une même chose ne peut pas être différente de soi-même ni se
+précéder en temps? comme aussi parceque la lumière naturelle ne nous
+dicte point que ce soit le propre de la cause efficient de précéder en
+temps son effet; car au contraire, à proprement parier, elle n'a point
+le nom ni la nature de cause efficiente, sinon lorsqu'elle produit son
+effet, et partant elle n'est point devant lui. Mais certes la lumière
+naturelle nous dicte qu'il n'y a aucune chose de laquelle il ne soit
+loisible de demander pourquoi elle existe, ou bien dont on ne puisse
+rechercher la cause efficiente; ou, si elle n'en a point, demander
+pourquoi elle n'en a pas besoin; de sorte que, si je pensois qu'aucune
+chose ne peut en quelque façon être à l'égard de soi-même ce que la
+cause efficiente est à l'égard de son effet, tant s'en faut que de là
+je voulusse conclure qu'il y a une première cause, qu'au contraire de
+celle-là même qu'on appelleroit première, je rechercherais derechef
+la cause, et ainsi je ne viendrois jamais à une première. Mais certes
+j'avoue franchement qu'il peut y avoir quelque chose dans laquelle il y
+ait une puissance si grande et si inépuisable qu'elle n'ait jamais eu
+besoin d'aucun secours pour exister, et qui n'eu ait pas encore besoin
+maintenant pour être conservée, et ainsi qui soit en quelque façon la
+cause de soi-même; et je conçois que Dieu est tel: car, tout de même que
+bien que j'eusse été de toute éternité, et que par conséquent il n'y eût
+rien eu avant moi, néanmoins, parceque je vois que les parties du temps
+peuvent être séparées les unes d'avec les autres, et qu'ainsi, de ce
+ce que je suis maintenant, il ne s'ensuit pas que je doive être encore
+après, si, pour ainsi parler, je ne suis créé de nouveau à chaque moment
+par quelque cause, je ne ferois point difficulté d'appeler efficiente la
+cause qui me crée continuellement en cette façon, c'est-à-dire qui me
+conserve. Ainsi, encore que Dieu ait toujours été, néanmoins, parceque
+c'est lui-même qui en effet se conserve, il semble qu'assez proprement
+il peut être dit et appelé la cause de soi-même. Toutefois il faut
+remarquer que je n'entends pas ici parler d'une conservation qui se
+fasse par aucune influence réelle et positive de la cause efficiente,
+mais que j'entends seulement que l'essence de Dieu est telle, qu'il est
+impossible qu'il ne soit ou n'existe pas toujours.
+
+Cela étant posé, il me sera facile de répondre à la distinction du mot
+_par soi_, que ce très docte théologien m'avertit devoir être expliquée;
+car encore bien que ceux qui, ne s'attachant qu'à la propre et étroite
+signification d'efficient, pensent qu'il est impossible qu'une chose
+soit la cause efficiente de soi-même, et ne remarquent ici aucun autre
+genre de cause qui ait rapport et analogie avec la cause efficiente,
+encore, dis-je, que ceux-là n'aient pas de coutume d'entendre autre
+chose lorsqu'ils disent que quelque chose est _par soi_, sinon qu'elle
+n'a point de cause, si toutefois ils veulent plutôt s'arrêter à la
+chose; qu'aux paroles, ils reconnoîtront facilement que la signification
+négative du mot _par soi_ ne procède que de la seule imperfection de
+l'esprit humain, et qu'elle n'a aucun fondement dans les choses, mais
+qu'il y en a une autre positive, tirée de la vérité des choses, et sur
+laquelle seule mon argument est appuyé. Car si, par exemple, quelqu'un
+pense qu'un corps soit par soi, il peut n'entendre par là autre chose,
+sinon que ce corps n'a point de cause; et ainsi il n'assure point ce
+qu'il pense par aucune raison positive, mais seulement d'une façon
+négative, parce qu'il ne connoît aucune cause de ce corps: mais cela
+témoigne quelque imperfection en son jugement, comme il reconnoîtra
+facilement après, s'il considère que les parties du temps ne dépendent
+point les unes des autres, et que, partant de ce qu'il a supposé que ce
+corps jusqu'à cette heure a été par soi, c'est-à-dire sans cause, il ne
+s'ensuit pas pour cela qu'il doive être encore à l'avenir, si ce n'est
+qu'il y ait en lui quelque puissance réelle et positive laquelle, pour
+ainsi dire, le produise continuellement; car alors, voyant que dans
+l'idée du corps il ne se rencontre point une telle puissance, il lui
+sera aisé d'inférer de là que ce corps n'est pas par soi; et ainsi il
+prendra ce mot, _par soi_, positivement. De même, lorsque nous disons
+que Dieu est par soi, nous pouvons aussi à la vérité entendre cela
+négativement, comme voulant dire qu'il n'a point de cause; mais si nous
+avons auparavant recherché la cause pourquoi il est, ou pourquoi il ne
+cesse point d'être, et que, considérant l'immense et incompréhensible
+puissance qui est contenue dans son idée, nous l'ayons reconnue si
+pleine et si abondante qu'en effet elle soit la vraie cause pourquoi
+il est, et pourquoi il continue ainsi toujours d'être, et qu'il n'y en
+puisse avoir d'autre que celle-là, nous disons que Dieu est _par soi_,
+non plus négativement, mais au contraire très positivement. Car, encore
+qu'il ne soit pas besoin de dire qu'il est la cause efficiente de
+soi-même, de peur que peut-être on n'entre en dispute du mot, néanmoins,
+parceque nous voyons que ce qui fait qu'il est par soi, ou qu'il n'a
+point de cause différente de soi-même, ne procède pas du néant, mais
+de la réelle et véritable immensité de sa puissance, il nous est
+tout-à-fait loisible de penser qu'il fait en quelque façon la même chose
+à l'égard de soi-même, que la cause efficiente à l'égard de son effet,
+et partant qu'il est par soi positivement. Il est aussi loisible à un
+chacun de s'interroger soi-même, savoir si en ce même sens il est par
+soi; et lorsqu'il ne trouve en soi aucune puissance capable de le
+conserver seulement un moment, il conclut avec raison qu'il est par
+un autre, et même par un autre qui est par soi, pource qu'étant ici
+question du temps présent, et non point du passé ou du futur, le progrès
+ne peut pas être continué à l'infini; voire même j'ajouterai ici de
+plus, ce que néanmoins je n'ai point écrit ailleurs, qu'on ne peut pas
+seulement aller jusqu'à une seconde cause, pource que celle qui a tant
+de puissance que de conserver une chose qui est hors de soi, se conserve
+à plus forte raison soi-même par sa propre puissance, et ainsi elle est
+_par soi_.
+
+Et, pour prévenir ici une objection que l'on pourroit faire, à savoir
+que peut-être celui qui s'interroge ainsi soi-même a la puissance de se
+conserver sans qu'il s'en aperçoive, je dis que cela ne peut être,
+et que si cette puissance étoit en lui, il en auroit nécessairement
+connoissance; car, comme il ne se considère en ce moment que comme une
+chose qui pense, rien ne peut être en lui dont il n'ait ou ne puisse
+avoir connoissance, à cause que toutes les actions d'un esprit, comme
+seroit celle de se conserver soi-même si elle procédoit de lui, étant,
+des pensées, et partant étant présentes et connues à l'esprit, celle-là,
+comme les autres, lui seroit aussi présente et connue, et par elle il
+viendroit nécessairement à connoître la faculté qui la produiroit, toute
+action nous menant nécessairement à la connoissance de la faculté qui la
+produit.
+
+Maintenant, lorsqu'on dit que toute limitation est par une cause, je
+pense à la vérité qu'on entend une chose vraie, mais qu'on ne l'exprime
+pas en termes assez propres, et qu'on n'ôte pas la difficulté; car, à
+proprement parler, la limitation est seulement une négation d'une plus
+grande perfection, laquelle négation n'est point par une cause, mais
+bien la chose limitée. Et encore qu'il soit vrai que toute chose est
+limitée par une cause, cela néanmoins n'est pas de soi manifeste, mais
+il le faut prouver d'ailleurs. Car, comme répond fort bien ce subtil
+théologien, une chose peut être limitée en deux façons, ou parceque
+celui qui l'a produite ne lui a pas donné plus de perfections, ou
+parceque sa nature est telle qu'elle n'en peut recevoir qu'un certain
+nombre, comme il est de la nature du triangle de n'avoir pas plus de
+trois côtés: mais il me semble que c'est une chose de soi évidente, et
+qui n'a pas besoin de preuve, que tout ce qui existe est ou par une
+cause, ou par soi comme par une cause; car puisque nous concevons et
+entendons fort bien, non seulement l'existence, mais aussi la négation
+de l'existence, il n'y a rien que nous puissions feindre être tellement
+par soi, qu'il ne faille donner aucune raison pourquoi plutôt il existe
+qu'il n'existe point; et ainsi nous devons toujours interpréter ce mot,
+_être par soi_, positivement, et comme si c'étoit être par une cause,
+à savoir par une surabondance de sa propre puissance, laquelle ne peut
+être qu'en Dieu seul, ainsi qu'on peut aisément démontrer.
+
+Ce qui m'est ensuite accordé par ce savant docteur, bien qu'en effet il
+ne reçoive aucun doute, est néanmoins ordinairement si peu considéré,
+et est d'une telle importance pour tirer toute la philosophie hors des
+ténèbres où elle semble être ensevelie, que lorsqu'il le confirme par
+son autorité, il m'aide beaucoup en mon dessein.
+
+Et il demande ici[1], avec beaucoup de raison, si je connois clairement
+et distinctement l'infini; car bien que j'aie tâché de prévenir cette
+objection, néanmoins elle se présente si facilement à un chacun, qu'il
+est nécessaire que j'y réponde un peu amplement. C'est pourquoi je dirai
+ici premièrement que l'infini, en tant qu'infini, n'est point à la
+vérité compris, mais que néanmoins il est entendu; car, entendre
+clairement et distinctement qu'une chose est telle qu'un ne peut du tout
+point y rencontrer de limites, c'est clairement entendre qu'elle
+est infinie. Et je mets ici de la distinction entre l'_indéfini_ et
+l'_infini_. Et il n'y a rien que je nomme proprement infini, sinon ce en
+quoi de toutes parts je ne rencontre point de limites, auquel sens Dieu
+seul est infini; mais pour les choses où sous quelque considération
+seulement je ne vois point de fin, comme l'étendue des espaces
+imaginaires, la multitude des nombres, la divisibilité des parties de la
+quantité, et autres choses semblables, je les appelle _indéfinies_ et
+non pas _infinies_, parceque de toutes parts elles ne sont pas sans fin
+ni sans Limites.
+
+[Note 39: Voyez Objections]
+
+De plus je mets distinction entre la raison formelle de l'infini, ou
+l'infinité, et la chose qui est infinie. Car, quant à l'infinité, encore
+que nous la concevions être très positive, nous ne l'entendons néanmoins
+que d'une façon négative, savoir est de ce que nous ne remarquons en la
+chose aucune limitation: et quant à la chose qui est infinie, nous
+la concevons à la vérité positivement, mais non pas selon toute son
+étendue, c'est-à-dire que nous ne comprenons pas tout ce qui est
+intelligible en elle. Mais tout ainsi que, lorsque nous jetons les yeux
+sur la mer, on ne laisse pas de dire que nous la voyons, quoique notre
+vue n'en atteigne pas toutes les parties et n'en mesure pas la vaste
+étendue; et de vrai, lorsque nous ne la regardons que de loin, comme si
+nous la voulions embrasser toute avec les yeux, nous ne la voyons que
+confusément: comme aussi n'imaginons-nous que confusément un chiliogone,
+lorsque nous tâchons d'imaginer tous ses côtés ensemble; mais lorsque
+notre vue s'arrête sur une partie de la mer seulement, cette vision
+alors peut être fort claire et fort distincte, comme aussi l'imagination
+d'un chiliogone, lorsqu'elle s'étend seulement sur un ou deux de ses
+côtés. De même J'avoue avec tous les théologiens que Dieu ne peut être
+compris par l'esprit humain; et même qu'il ne peut être distinctement
+connu par ceux qui tâchent de l'embrasser tout entier et tout à la fois
+par la pensée, et qui le regardent comme de loin; auquel sens saint
+Thomas a dit, au lieu ci-devant cité, que la connoissance de Dieu est
+en nous sous une espèce de confusion seulement, et comme sous une
+image obscure: mais ceux qui considèrent attentivement chacune de ses
+perfections, et qui appliquent toutes les forces de leur esprit à les
+contempler, non point à dessein de les comprendre, mais plutôt de
+les admirer et reconnoître combien elles sont au-delà de toute
+compréhension, ceux-là, dis-je, trouvent en lui incomparablement plus
+de choses qui peuvent être clairement et distinctement connues, et avec
+plus de facilité, qu'il ne s'en trouve en aucune des choses créées. Ce
+que saint Thomas a fort bien reconnu lui-même en ce lieu-là, comme il
+est aisé de voir de ce qu'en l'article suivant il assure que l'existence
+de Dieu peut être démontrée. Pour moi, toutes les fois que j'ai dit que
+Dieu pouvoit être connu clairement et distinctement, je n'ai jamais
+entendu parler que de cette connoissance finie, et accommodée à la
+petite capacité de nos esprits; aussi n'a-t-il pas été nécessaire de
+l'entendre autrement pour la vérité des choses que j'ai avancées, comme
+un verra facilement, si on prend garde que je n'ai dit cela qu'en deux
+endroits, en l'un desquels il étoit question de savoir si quelque chose
+de réel étoit contenu dans l'idée que nous formons de Dieu, ou bien s'il
+n'y avoit qu'une négation de chose (ainsi qu'on peut douter si, dans
+l'idée du froid, il n'y a rien qu'une négation de chaleur), ce qui peut
+aisément ètre connu, encore qu'on ne comprenne pas l'infini. Et en
+l'autre j'ai maintenu que l'existence n'appartenoit pas moins à la
+nature de l'être souverainement parfait, que trois côtés appartiennent
+à la nature du triangle: ce qui se peut aussi assez entendre sans qu'on
+ait une connoissance de Dieu si étendue qu'elle comprenne tout ce qui
+est en lui.
+
+Il compare ici derechef un de mes arguments avec un autre de saint
+Thomas, afin de m'obliger en quelque façon de montrer lequel des deux
+a le plus de force. Et il me semble que je le puis faire sans beaucoup
+d'envie, parce que saint Thomas ne s'est pas servi de cet argument comme
+sien, et il ne conclut pas la même chose que celui dont je me sers; et,
+enfin, je ne m'éloigne ici en aucune façon de l'opinion de cet angélique
+docteur. Car on lui demande, savoir, si la connoissance de l'existence
+de Dieu est si naturelle à l'esprit humain qu'il ne soit pas besoin de
+la prouver, c'est-à-dire si elle est claire et manifeste à un chacun, ce
+qu'il nie, et moi avec lui. Or l'argument qu'il s'objecte à soi-même se
+peut ainsi proposer. Lorsqu'on comprend et entend ce que signifie ce nom
+_Dieu_, on entend une chose telle que rien de plus grand ne peut
+être conçu; mais c'est une chose plus grande d'être en effet et dans
+l'entendement, que d'être seulement dans l'entendement: donc, lorsqu'on
+comprend et entend ce que signifie ce nom _Dieu_, on entend que Dieu
+est en effet et dans l'entendement. Où il y a une faute manifeste en la
+forme; car on devoit seulement conclure: donc, lorsqu'on comprend et
+entend ce que signifie ce nom _Dieu_, on entend qu'il signifie une chose
+qui est en effet, et dans l'entendement; or ce qui est signifié par un
+mot, ne paroît pas pour cela être vrai. Mais mon argument a été tel: Ce
+que nous concevons clairement et distinctement appartenir à la nature ou
+à l'essence ou à la forme immuable et vraie de quelque chose, cela peut
+être dit ou affirmé avec vérité de cette chose; mais après que nous
+avons assez soigneusement recherché ce que c'est que Dieu, nous
+concevons clairement et distinctement qu'il appartient à sa vraie et
+immuable nature qu'il existe; donc alors nous pouvons affirmer avec
+vérité qu'il existe: ou du moins la conclusion est légitime. Mais la
+majeure ne se peut aussi nier, parce qu'un est déjà demeuré d'accord
+ci-devant que tout ce que nous entendons ou concevons clairement et
+distinctement, est vrai. Il ne reste plus que la mineure, où je confesse
+que la difficulté n'est pas petite; premièrement, parceque nous sommes
+tellement accoutumés dans toutes les autres choses de distinguer
+l'existence de l'essence, que nous ne prenons pas assez garde comment
+elle appartient à l'essence de Dieu plutôt qu'à celle des autres choses;
+et aussi pource que ne distinguant pas assez soigneusement les choses
+qui appartiennent à la vraie et immuable essence de quelque chose
+de celles qui ne lui sont attribuées que par la fiction de notre
+entendement, encore que nous apercevions assez clairement que
+l'existence appartient à l'essence de Dieu, nous ne concluons pas
+toutefois de là que Dieu existe, pource que nous ne savons pas si son
+essence est immuable et vraie, on si elle a seulement été faite et
+inventée par notre esprit. Mais, pour ôter la première partie de cette
+difficulté, il faut faire distinction entre l'existence possible et la
+nécessaire; et remarquer que l'existence possible est contenue dans la
+notion ou dans l'idée de toutes les choses que nous concevons clairement
+et distinctement, mais que l'existence nécessaire n'est contenue
+que dans l'idée seule de Dieu: car je ne doute point que ceux qui
+considéreront avec attention cette différence qui est entre l'idée de
+Dieu et toutes les autres idées n'aperçoivent fort bien qu'encore que
+nous ne concevions jamais les autres choses sinon comme existantes,
+il ne s'ensuit pas néanmoins de là qu'elles existent, mais seulement
+qu'elles peuvent exister; parce que nous ne concevons pas qu'il soit
+nécessaire que l'existence actuelle soit conjointe avec leurs autres
+propriétés, mais que de ce que nous concevons clairement que l'existence
+actuelle est nécessairement et toujours conjointe avec les autres
+attributs de Dieu, il suit de là nécessairement que Dieu existe. Puis,
+pour ôter l'autre partie de la difficulté, il faut prendre garde que
+les idées qui ne contiennent pas de vraies et immuables natures, mais
+seulement de feintes et composées par l'entendement, peuvent être
+divisées par l'entendement même, non seulement par une abstraction ou
+restriction de sa pensée, mais par une claire et distincte opération; en
+sorte que les choses que l'entendement ne peut pas ainsi diviser n'ont
+point sans doute été faites ou composées par lui. Par exemple, lorsque
+je me représente un cheval ailé, ou un lion actuellement existant, ou un
+triangle inscrit dans un carré, je conçois facilement que je puis aussi
+tout au contraire me représenter un cheval qui n'ait point d'ailes, un
+lion qui ne soit point existant, un triangle sans carré; et partant, que
+ces choses n'ont point de vraies et immuables natures. Mais si je me
+représente un triangle ou un carré (je ne parle point ici du lion ni du
+cheval, pource que leurs natures ne nous sont pas entièrement connues),
+alors certes toutes les choses que je reconnoîtrai être contenues dans
+l'idée du triangle, comme que ses trois angles sont égaux à deux droits,
+etc., je l'assurerai avec vérité d'un triangle; et d'un carré, tout ce
+que je trouverai être contenu dans l'idée dit carré; car encore que je
+puisse concevoir un triangle, en restreignant tellement ma pensée que
+je ne conçoive en aucune façon que ses trois angles sont égaux à deux
+droits, je ne puis pas néanmoins nier cela de lui par une claire et
+distincte opération, c'est-à-dire entendant nettement ce que je dis.
+De plus, si je considère un triangle inscrit dans un carré, non afin
+d'attribuer au carré ce qui appartient seulement au triangle, ou
+d'attribuer au triangle ce qui appartient au carré, mais pour examiner
+seulement les choses qui naissent de la conjonction de l'un et de
+l'autre, la nature de cette figure composée du triangle et du carré ne
+sera pas moins vraie et immuable que celle du seul carré, ou du seul
+triangle. De façon que je pourrai assurer avec vérité que le carré n'est
+pas moindre que le double du triangle qui lui est inscrit, et autres
+choses semblables qui appartiennent à la nature de cette figure
+composée. Mais si je considère que, dans l'idée d'un corps très parfait,
+l'existence est contenue, et cela pource que c'est une plus grande
+perfection d'être en effet et dans l'entendement que d'être seulement
+dans l'entendement, je ne puis pas de là conclure que ce corps très
+parlait existe, mais seulement qu'il peut exister. Car je reconnois
+assez que cette idée a été faite par mon entendement même, lequel
+a joint ensemble toutes les perfections corporelles; et aussi que
+l'existence ne résulte point des autres perfections qui sont comprises
+en la nature du corps, pource que l'on peut également affirmer ou nier
+qu'elles existent, c'est-à-dire les concevoir comme existantes ou non
+existantes. Et de plus, à cause qu'en examinant l'idée du corps, je ne
+vois en lui aucune force par laquelle il se produise ou se conserve
+lui-même, je conclus fort bien que l'existence nécessaire, de laquelle
+seule il est ici question, convient aussi peu à la nature du corps, tant
+parfait qu'il puisse être, qu'il appartient à la nature d'une montagne
+de n'avoir point de vallée, ou à la nature du triangle d'avoir ses trois
+angles plus grands que deux droits. Mais maintenant si nous demandons,
+non d'un corps, mais d'une chose, telle qu'elle puisse être, qui ait
+en soi toutes les perfections qui peuvent être ensemble, savoir si
+l'existence doit être comptée parmi elles; il est vrai que d'abord
+nous en pourrons douter, parce que notre esprit, qui est fini, n'ayant
+coutume de les considérer que séparées, n'apercevra peut-être pas du
+premier coup combien nécessairement elles sont jointes entre elles.
+Mais si nous examinons soigneusement, savoir, si l'existence convient
+à l'être souverainement puissant, et quelle sorte d'existence, nous
+pourrons clairement et distinctement connoître, premièrement, qu'au
+moins l'existence possible lui convient, comme à toutes les autres
+choses dont nous avons en nous quelque idée distincte, même à celles qui
+sont composées par les fictions de notre esprit. En après, parce que
+nous ne pouvons penser que son existence est possible qu'en même temps,
+prenant garde à sa puissance infinie, nous ne connoissions qu'il peut
+exister par sa propre force, nous conclurons de là que réellement il
+existe, et qu'il a été de toute éternité; car il est très manifeste, par
+la lumière naturelle, que ce qui peut exister par sa propre force existe
+toujours; et ainsi nous connoîtrons que l'existence nécessaire est
+contenue dans l'idée d'un être souverainement puissant, non par une
+fiction de l'entendement, mais parce qu'il appartient à la vraie et
+immuable nature d'un tel être d'exister; et il nous sera aussi aisé de
+connoître qu'il est impossible que cet être souverainement puissant
+n'ait point en soi toutes les autres perfections qui sont contenues dans
+l'idée de Dieu, en sorte que, de leur propre nature, et sans aucune
+fiction de l'entendement, elles soient toutes jointes ensemble et
+existent dans Dieu: toutes lesquelles choses sont manifestes à celui qui
+y pense sérieusement, et ne diffèrent point de celles que j'avois déjà
+ci-devant écrites, si ce n'est seulement en la façon dont elles sont ici
+expliquées, laquelle j'ai expressément changée pour m'accommoder à la
+diversité des esprits. Et je confesserai ici librement que cet argument
+est tel, que ceux qui ne se ressouviendront pas de toutes les choses qui
+servent à sa démonstration, le prendront aisément pour un sophisme; et
+que cela m'a fait douter au commencement si je m'en devois servir, de
+peur de donner occasion à ceux qui ne le comprendroient pas de se défier
+aussi des autres. Mais pource qu'il n'y a que deux voies par lesquelles
+on puisse prouver qu'il y a un Dieu, savoir, l'une par ses effets, et
+l'autre par son essence ou sa nature même, et que j'ai expliqué, autant
+qu'il m'a été possible, la première dans la troisième Méditation, j'ai
+cru qu'après cela je ne devois pas omettre l'autre.
+
+Pour ce qui regarde la distinction formelle, que ce très docte
+théologien dit avoir prise de Scot[1], je réponds brièvement qu'elle
+ne diffère point de la modale, et qu'elle ne s'étend que sur les êtres
+incomplets, lesquels j'ai soigneusement distingués de ceux qui sont
+complets; et qu'à la vérité elle suffit pour faire qu'une chose soit
+conçue séparément et distinctement d'une autre, par une abstraction de
+l'esprit qui conçoive la chose imparfaitement, mais non pas pour faire
+que deux choses soient conçues tellement distinctes et séparées l'une de
+l'autre que nous entendions que chacune est un être complet et différent
+de tout autre; car pour cela il est besoin d'une distinction réelle.
+Ainsi, par exemple, entre le mouvement et la figure d'un même corps il y
+a une distinction formelle, et je puis fort bien concevoir le mouvement
+sans la figure, et la figure sans le mouvement, et l'un et l'autre sans
+penser particulièrement au corps qui se meut ou qui est figuré; mais je
+ne puis pas néanmoins concevoir pleinement et parfaitement le mouvement
+sans quelque corps auquel ce mouvement soit attaché, ni la figure sans
+quelque corps où réside cette figure, ni enfin je ne puis pas feindre
+que le mouvement soit en une chose dans laquelle la figure ne puisse
+être, ou la figure en une chose incapable de mouvement. De même je ne
+puis pas concevoir la justice sans un juste, ou la miséricorde sans un
+miséricordieux; et on ne peut pas feindre que celui-là même qui est
+juste ne puisse pas être miséricordieux. Mais je conçois pleinement ce
+que c'est que le corps (c'est-à-dire je conçois le corps comme une chose
+complète), en pensant seulement que c'est une chose étendue, figurée,
+mobile, etc., encore que je nie de lui toutes les choses qui
+appartiennent a la nature de l'esprit; et je conçois aussi que l'esprit
+est une chose complète, qui doute, qui entend, qui veut, etc., encore
+que je nie qu'il y ait en lui aucune des choses qui sont contenues en
+l'idée du corps: ce qui ne se pourroit aucunement faire s'il n'y avoit
+une distinction réelle entre le corps et l'esprit.
+
+[Note 40: Voyez Objections.]
+
+Voilà, Messieurs, ce que j'ai eu à répondre aux objections subtiles et
+officieuses de votre ami commun. Mais si je n'ai pas été assez heureux
+d'y satisfaire entièrement, je vous prie que je puisse être averti des
+lieux qui méritent une plus ample explication, ou peut-être même sa
+censure; que si je puis obtenir cela de lui par votre moyen, je me
+tiendrai à tous infiniment votre obligé.
+
+
+
+SECONDES OBJECTIONS,
+
+RECUEILLIES PAR LE R. P. MERSENNE, DE LA BOUCHE DE DIVERS THÉOLOGIENS ET
+PHILOSOPHES, CONTRE LES IIe, IIIe, IVe, Ve ET VIe MÉDITATIONS.
+
+
+MONSIEUR,
+
+Puisque, pour confondre les nouveaux géants du siècle, qui osent
+attaquer l'Auteur de toutes choses, vous avez entrepris d'en affermir le
+trône en démontrant son existence; et que votre dessein semble si
+bien conduit que les gens de bien peuvent espérer qu'il ne se trouvera
+désormais personne qui, après avoir lu attentivement vos Méditations, ne
+confesse qu'il y a un Dieu éternel de qui toutes choses dépendent, nous
+avons jugé à propos de vous avertir et vous prier tout ensemble de
+répandre encore sur de certains lieux, que nous vous marquerons
+ci-après, une telle lumière qu'il ne reste rien dans tout votre ouvrage
+qui ne soit, s'il est possible, très clairement et très manifestement
+démontré. Car d'autant que depuis plusieurs années vous avez, par de
+continuelles méditations, tellement exercé votre esprit, que les choses
+qui semblent aux autres obscures et incertaines vous peuvent paroître
+plus claires, et que vous les concevez peut-être par une simple
+inspection de l'esprit, sans vous apercevoir de l'obscurité que les
+autres y trouvent, il sera bon que vous soyez averti de celles qui
+ont besoin d'être plus clairement et plus amplement expliquées et
+démontrées; et lorsque vous nous aurez satisfait en ceci, nous ne
+jugeons pas qu'il y ait guère personne qui puisse nier que les raisons
+dont vous avez commencé la déduction pour la gloire de Dieu et l'utilité
+du public ne doivent être prises pour des démonstrations.
+
+Premièrement, vous vous ressouviendrez que ce n'est pas tout de bon
+et en vérité, mais seulement par une fiction d'esprit, que vous avez
+rejeté, autant qu'il vous a été possible, tous les fantômes des corps,
+pour conclure que vous êtes seulement une chose qui pense, de peur
+qu'après cela vous ne croyiez peut-être que l'on puisse conclure qu'en
+effet et sans fiction vous n'êtes rien autre chose qu'un esprit ou
+une chose qui pense; et c'est tout ce que nous avons trouvé digne
+d'observation touchant vos deux premières Méditations, dans lesquelles
+vous faites voir clairement qu'au moins il est certain que vous qui
+pensez êtes quelque chose. Mais arrêtons-nous un peu ici.[1] Jusque là
+vous connoissez que vous êtes une chose qui pense, mais vous ne savez
+pas encore ce que c'est que cette chose qui pense. Et que savez-vous si
+ce n'est point un corps qui, par ses divers mouvements et rencontres,
+fait cette action que nous appelons du nom de pensée? Car, encore que
+vous croyiez avoir rejeté toutes sortes de corps, vous vous êtes pu
+tromper en cela, que vous ne vous êtes pas rejeté vous-même, qui
+peut-être êtes un corps. Car comment prouvez-vous qu'un corps ne peut
+penser, ou que des mouvements corporels ne sont point la pensée même? Et
+pourquoi tout le système de votre corps, que vous croyez avoir rejeté,
+ou quelques parties d'icelui, par exemple celles du cerveau, ne
+pourroient-elles pas concourir à former ces sortes de mouvements que
+nous appelons des pensées? Je suis, dites-vous, une chose qui pense;
+mais que savez-vous si vous n'êtes point aussi un mouvement corporel, ou
+un corps remué?
+
+[Note 41: Voyez Méditation II.]
+
+Secondement, de l'idée d'un être souverain, laquelle vous soutenez ne
+pouvoir être produite par vous, vous osez conclure l'existence d'un
+souverain être, duquel seul peut procéder l'idée qui est en votre
+esprit[1]; comme si nous ne nous trouvions pas en nous un fondement
+suffisant, sur lequel seul étant appuyés, nous pouvons former cette
+idée, quoiqu'il n'y eût point de souverain être, ou que nous ne sussions
+pas s'il y en a un, et que son existence ne nous vînt pas même en la
+pensée: car ne vois-je pas que moi, qui pense, j'ai quelque degré
+de perfection? Et ne vois-je pas aussi que d'autres que moi ont un
+semblable degré? ce qui me sert de fondement pour penser à quelque
+nombre que ce soit, et ainsi pour ajouter un degré de perfection à un
+autre jusqu'à l'infini; tout de même que, bien qu'il n'y eût au monde
+qu'un degré de chaleur ou de lumière, je pourrois néanmoins en ajouter
+et en feindre toujours de nouveaux jusques à l'infini. Pourquoi
+pareillement ne pourrai-je pas ajouter à quelque degré d'être que
+j'aperçois être en moi, tel autre degré que ce soit, et, de tous les
+degrés capables d'être ajoutés, former l'idée d'un être parfait? Mais,
+dites-vous, l'effet ne peut avoir aucun degré de perfection ou de
+réalité qui n'ait été auparavant dans sa cause; mais, outre que nous
+voyons tous les jours que les mouches, et plusieurs autres animaux,
+comme aussi les plantes, sont produites par le soleil, la pluie et
+la terre, dans lesquels il n'y a point de vie comme en ces animaux,
+laquelle vie est plus noble qu'aucun autre degré purement corporel, d'où
+il arrive que l'effet lire quelque réalité de sa cause, qui néanmoins
+n'étoit pas dans sa cause; mais, dis-je, cette idée n'est rien autre
+chose qu'un être de raison, qui n'est pas plus noble que votre esprit
+qui la conçoit. De plus, que savez-vous si cette idée se fût jamais
+offerte à votre esprit, si vous eussiez passé toute votre vie dans
+un désert, et non point en la compagnie de personnes savantes? et ne
+peut-on pas dire que vous l'avez puisée des pensées que vous avez eues
+auparavant, des enseignements des livres, des discours et entretiens de
+vos amis, etc., et non pas de votre esprit seul ou d'un souverain être
+existant? Et partant il faut prouver plus clairement que cette idée ne
+pourroit être en vous, s'il n'y avoit point de souverain être; et alors
+nous serons les premiers à nous rendre à votre raisonnement, et nous
+y donnerons tous les mains. Or, que cette idée procède de ces notions
+anticipées, cela paroît, ce semble, assez clairement de ce que les
+Canadiens, les Hurons et les autres hommes sauvages n'ont point en eux
+une telle idée, laquelle vous pouvez même former de la connoissance que
+vous avez des choses corporelles; en sorte que votre idée ne représente
+rien que ce monde corporel, qui embrasse toutes les perfections que vous
+sauriez imaginer: de sorte que vous ne pouvez conclure autre chose,
+sinon qu'il y a un être corporel très parfait, si ce n'est que vous
+ajoutiez quelque chose de plus qui élève notre esprit jusqu'à la
+connoissance des choses spirituelles ou incorporelles. Nous pouvons ici
+encore dire que l'idée d'un ange peut être en vous aussi bien que celle
+d'un être très parfait, sans qu'il soit besoin pour cela qu'elle soit
+formée en vous par un ange réellement existant, bien que l'ange soit
+plus parfait que vous. Mais je dis de plus que vous n'avez pas l'idée
+de Dieu non plus que celle d'un nombre ou d'une ligne infinie, laquelle
+quand vous pourriez avoir, ce nombre néanmoins est entièrement
+impossible: ajoutez à cela que l'idée de l'unité et simplicité d'une
+seule perfection, qui embrasse et contienne toutes les autres, se fait
+seulement par l'opération de l'entendement qui raisonne, tout ainsi que
+se font les unités universelles, qui ne sont point dans les choses, mais
+seulement dans l'entendement, comme on peut voir par l'unité générique,
+transcendantale, etc.
+
+[Note 42: Voyez Méditation III.]
+
+En troisième lieu, puisque vous n'êtes pas encore assuré de l'existence
+de Dieu, et que vous dites[1] néanmoins que vous ne sauriez être assuré
+d'aucune chose, ou que vous ne pouvez rien connoître clairement et
+distinctement si premièrement vous ne connoissez certainement et
+clairement que Dieu existe, il s'ensuit que vous ne savez pas encore que
+vous êtes une chose qui pense, puisque, selon vous, cette connoissance
+dépend de la connoissance claire d'un Dieu existant, laquelle vous
+n'avez pas encore démontrée, aux lieux où vous concluez que vous
+connoissez clairement ce que vous êtes. Ajoutez à cela qu'un athée
+connoît clairement et distinctement que les trois angles d'un triangle
+sont égaux à deux droits, quoique néanmoins il soit fort éloigné de
+croire l'existence de Dieu, puisqu'il la nie tout-à-fait; parce, dit-il,
+que si Dieu existoit il y auroit un souverain être et un souverain bien,
+c'est-à-dire un infini; or ce qui est infini en tout genre de perfection
+exclut toute autre chose que ce soit, non seulement toute sorte d'être
+et de bien, mais aussi toute sorte du non-être et de mal: et néanmoins
+il y a plusieurs êtres et plusieurs biens, comme aussi plusieurs
+non-êtres et plusieurs maux; à laquelle objection nous jugeons à propos
+que vous répondiez, afin qu'il ne reste plus rien aux impies à objecter,
+et qui puisse servir de prétexte à leur Impiété.
+
+[Note 43: Voyez Méditation II.]
+
+En quatrième lieu, vous niez[1] que Dieu puisse mentir ou décevoir;
+quoique néanmoins il se trouve des scolastiques qui tiennent le
+contraire, comme Gabriel, Ariminensis, et quelques autres, qui pensent
+que Dieu ment, absolument parlant, c'est-à-dire qu'il signifie quelque
+chose aux hommes contre son intention et contre ce qu'il a décrété et
+résolu, comme lorsque, sans ajouter de condition, il dit aux Ninivites
+par son prophète: «Encore quarante jours, et Ninive sera subvertie.»
+Et lorsqu'il a dit plusieurs autres choses qui ne sont point arrivées,
+parce qu'il n'a pas voulu que telles paroles répondissent à son
+intention ou à son décret. Que, s'il a endurci et aveuglé Pharaon, et
+s'il a mis dans les prophètes un esprit de mensonge, comment pouvez-vous
+dire que nous ne pouvons être trompés par lui? Dieu ne peut-il pas se
+comporter envers les hommes comme un médecin envers ses malades et un
+père envers ses enfants, lesquels l'un et l'autre trompent si souvent,
+mais toujours avec prudence et utilité; car si Dieu nous montroit la
+vérité toute nue, quel oeil ou plutôt quel esprit auroit assez de force
+pour la supporter? Combien qu'à vrai dire il ne soit pas nécessaire de
+feindre un Dieu trompeur afin que vous soyez déçu dans les choses que
+vous pensez connoître clairement et distinctement, vu que la cause de
+cette déception peut être en vous, quoique vous n'y songiez seulement
+pas. Car que savez-vous si votre nature n'est point telle qu'elle se
+trompe toujours, ou du moins fort souvent? Et d'où avez-vous appris
+que, touchant les choses que vous pensez connoître clairement et
+distinctement, il est certain que vous n'êtes jamais trompé, et que vous
+ne le pouvez être? Car combien de fois avons-nous vu que des personnes
+se sont trompées en des choses qu'elles pensoient voir plus clairement
+que le soleil? Et partant, ce principe d'une claire et distincte
+connoissance doit être expliqué si clairement et si distinctement que
+personne désormais, qui ait l'esprit raisonnable, ne puisse être déçu
+dans les choses qu'il croira savoir clairement et distinctement;
+autrement nous ne voyons point encore que nous puissions répondre avec
+certitude de la vérité d'aucune chose.
+
+[Note 44: Voyez Méditations III et IV.]
+
+En cinquième lieu, si la volonté ne peut jamais faillir, on ne pèche
+point lorsqu'elle suit et se laisse conduire par les lumières claires et
+distinctes de l'esprit qui la gouverne, et si, au contraire, elle se met
+en danger du faillir lorsqu'elle poursuit et embrasse les connoissances
+obscures et confuses de l'entendement, prenez garde que de là il semble
+que l'on puisse inférer que les Turcs et les autres infidèles non
+seulement ne pèchent point lorsqu'ils n'embrassent pas la religion
+chrétienne et catholique, mais même qu'ils pèchent lorsqu'ils
+l'embrassent, puisqu'ils n'en connoissent point la vérité ni clairement
+ni distinctement. Bien plus, si cette règle que vous établissez[1]
+est vraie, il ne sera permis à la volonté d'embrasser que fort peu de
+choses, vu que nous ne connoissons quasi rien avec cette clarté et
+distinction que vous requérez pour former une certitude qui ne puisse
+être sujette à aucun doute. Prenez donc garde, s'il vous plaît, que,
+voulant affermir le parti de la vérité, vous ne prouviez plus qu'il ne
+faut, et qu'au lieu de l'appuyer vous ne la renversiez.
+
+[Note 45: Voyez Méditation IV.]
+
+En sixième lieu, dans vos réponses[1] aux précédentes objections, il
+semble que vous ayez manqué de bien tirer la conclusion dont voici
+l'argument: «Ce que clairement et distinctement nous entendons
+appartenir à la nature, ou à l'essence, ou à la forme immuable et vraie
+de quelque chose, cela peut être dit ou affirmé avec vérité de cette
+chose; mais, après que nous avons soigneusement observé ce que c'est que
+Dieu, nous entendons clairement et distinctement qu'il appartient à sa
+vraie et immuable nature qu'il existe.» Il faudroit conclure: Donc,
+après que nous avons assez soigneusement observé ce que c'est que Dieu,
+nous pouvons dire ou affirmer cette vérité, qu'il appartient à la nature
+de Dieu qu'il existe. D'où il ne s'ensuit pas que Dieu existe en effet,
+mais seulement qu'il doit exister si sa nature est possible ou ne
+répugne point, c'est-à-dire que la nature ou l'essence de Dieu ne peut
+être conçue sans existence, en telle sorte que, si cette essence est,
+il existe réellement; ce qui se rapporte à cet argument, que d'autres
+proposent de la sorte: S'il n'implique point que Dieu soit, il est
+certain qu'il existe; or il n'implique point qu'il existe, donc, etc.
+Mais on est en question de la mineure, à savoir, qu'il n'implique point
+qu'il existe, la vérité de laquelle quelques uns de nos adversaires
+révoquent en doute, et d'autres la nient. De plus, cette clause de votre
+raisonnement, «après que nous avons assez clairement reconnu ou observé
+ce que c'est que Dieu,» est supposée comme vraie, dont tout le monde
+ne tombe pas encore d'accord, vu que vous avouez vous-même que vous ne
+comprenez l'infini qu'imparfaitement; le même faut-il dire de tous ses
+autres attributs: car tout ce qui est en Dieu étant entièrement infini,
+quel est l'esprit qui puisse comprendre la moindre chose qui soit en
+Dieu que très imparfaitement? Comment donc pouvez-vous avoir assez
+clairement et distinctement observé ce que c'est que Dieu?
+
+[Note 46: Voyez Réponses aux premières objections.]
+
+En septième lieu, nous ne trouvons pas un seul mot dans vos Méditations
+touchant l'immortalité de l'âme de l'homme, laquelle néanmoins vous
+deviez principalement prouver, et en faire une très exacte démonstration
+pour confondre ces personnes indignes de l'immortalité, puisqu'ils
+la nient, et que peut-être ils la détestent. Mais, outre cela, nous
+craignons que vous n'ayez pas encore assez prouvé la distinction qui est
+entre l'âme et le corps de l'homme[1], comme nous avons déjà remarqué
+en la première de nos observations, à laquelle nous ajoutons qu'il
+ne semble pas que, de cette distinction de l'âme d'avec le corps, il
+s'ensuive qu'elle soit incorruptible ou immortelle: car qui sait si sa
+nature n'est point limitée selon la durée de la vie corporelle, et si
+Dieu n'a point tellement mesuré ses forces et son existence qu'elle
+finisse avec le Corps?
+
+[Note 47: Voyez Méditation VI.]
+
+Voilà, Monsieur, les choses auxquelles nous désirons que vous apportiez
+une plus grande lumière, afin que la lecture de vos très subtiles et,
+comme nous estimons, très véritables Méditations soit profitable à tout
+le monde. C'est pourquoi ce seroit une chose fort utile si, à la fin de
+vos solutions, après avoir premièrement avancé quelques définitions,
+demandes et axiomes, vous concluiez le tout selon la méthode des
+géomètres, en laquelle vous êtes si bien versé, afin que tout d'un coup
+et comme d'une seule oeillade, vos lecteurs y puissent voir de quoi se
+satisfaire, et que vous remplissiez leur esprit de la connoissance de la
+Divinité.
+
+
+RÉPONSES DE L'AUTEUR AUX SECONDES OBJECTIONS.
+
+
+MESSIEURS,
+
+C'est avec beaucoup de satisfaction que j'ai lu les observations que
+vous avez faites sur mon petit traité de la première philosophie; car
+elles m'ont fait connoître la bienveillance que vous avez pour moi,
+votre piété envers Dieu, et le soin que vous prenez pour l'avancement de
+sa gloire: et je ne puis que je ne me réjouisse non seulement de ce que
+vous avez jugé mes raisons dignes de votre censure, mais aussi de ce que
+vous n'avancez rien contre elles à quoi il ne me semble que je pourrai
+répondre assez commodément.
+
+En premier lieu, vous m'avertissez de me ressouvenir «que ce n'est pas
+tout de bon et en vérité, mais seulement par une fiction d'esprit, que
+j'ai rejeté les idées ou les fantômes des corps pour conclure que je
+suis une chose qui pense, de peur que peut-être je n'estime qu'il suit
+de là que je ne suis qu'une chose qui pense[1].» Mais j'ai déjà fait
+voir, dans ma seconde Méditation, que je m'en étois assez souvenu, vu
+que j'y ai mis ces paroles: «Mais aussi peut-il arriver que ces mêmes
+choses que je suppose n'être point parce qu'elles me sont inconnues,
+ne sont point en effet différentes de moi que je connois: je n'en sais
+rien, je ne dispute pas maintenant de cela, etc.» Par lesquelles j'ai
+voulu expressément avertir le lecteur, que je ne cherchois pas encore en
+ce lieu-là si l'esprit étoit différent du corps, mais que j'examinois
+seulement celles de ses propriétés dont je puis avoir une claire et
+assurée connoissance. Et, d'autant que j'en ai là remarqué plusieurs, je
+ne puis admettre sans distinction ce que vous ajoutez ensuite: «Que je
+ne sais pas néanmoins ce que c'est qu'une chose qui pense.» Car, bien
+que j'avoue que je ne savois pas encore si cette chose qui pense n'étoit
+point différente du corps, ou si elle l'étoit, je n'avoue pas pour cela
+que je ne la connoissois point; car qui a jamais tellement connu aucune
+chose qu'il sût n'y avoir rien en elle que cela même qu'il connoissoit?
+Mais nous pensons d'autant mieux connoître une chose qu'il y a plus de
+particularités en elle que nous connoissons; ainsi nous avons plus de
+connoissance de ceux avec qui nous conversons tous les jours que de ceux
+dont nous ne connoissons que le nom ou le visage; et toutefois nous ne
+jugeons pas que ceux-ci nous soient tout-à-fait inconnus; auquel sens je
+pense avoir assez démontré que l'esprit, considéré sans les choses que
+l'on a de coutume d'attribuer au corps, est plus connu que le corps
+considéré sans l'esprit: et c'est tout ce que j'avois dessein de prouver
+en cette seconde Méditation.
+
+[Note 48: Voyez secondes objections.]
+
+Mais je vois bien ce que vous voulez dire, c'est à savoir que, n'ayant
+écrit que six méditations touchant la première philosophie, les lecteurs
+s'étonneront que dans les deux premières je ne conclue rien autre chose
+que ce que je viens de dire tout maintenant, et que pour cela ils les
+trouveront trop stériles, et indignes d'avoir été mises en lumière. A
+quoi je réponds seulement que je ne crains pas que ceux qui auront lu
+avec jugement le reste de ce que j'ai écrit aient occasion de soupçonner
+que la matière m'ait manqué; mais qu'il m'a semblé très raisonnable que
+les choses qui demandent une particulière attention, et qui doivent
+être considérées séparément d'avec les autres, fussent mises dans des
+méditations séparées. C'est pourquoi, ne sachant rien de plus utile pour
+parvenir à une ferme et assurée connoissance des choses que si, avant
+de rien établir, on s'accoutume à douter de tout et principalement des
+choses corporelles, encore que j'eusse vu il y a long-temps plusieurs
+livres écrits par les sceptiques et académiciens touchant cette matière,
+et que ce ne fût pas sans quelque dégoût que je ramâchois une viande si
+commune, je n'ai pu toutefois me dispenser de lui donner une méditation
+tout entière; et je voudrois que les lecteurs n'employassent pas
+seulement le peu de temps qu'il faut pour la lire, mais quelques mois,
+ou du moins quelques semaines, à considérer les choses dont elle traite
+auparavant que de passer outre: car ainsi je ne doute point qu'ils ne
+lissent bien mieux leur profit de la lecture du reste.
+
+De plus, à cause que nous n'avons eu jusques ici aucunes idées des
+choses qui appartiennent à l'esprit qui n'aient été très confuses et
+mêlées avec les idées des choses sensibles, et que c'a été la première
+et principale cause pourquoi on n'a pu entendre assez clairement aucune
+des choses qui se sont dites de Dieu et de l'âme, j'ai pensé que je ne
+ferois pas peu, si je montrois comment il faut distinguer les propriétés
+ou qualités de l'esprit des propriétés ou qualités du corps, et comment
+il les faut reconnoître; car, encore qu'il ait déjà été dit par
+plusieurs que, pour bien concevoir les choses immatérielles ou
+métaphysiques, il faut éloigner son esprit des sens, néanmoins personne,
+que je sache, n'avoit encore montré par quel moyen cela se peut faire.
+Or le vrai et à mon jugement l'unique moyen pour cela est contenu dans
+ma seconde Méditation; mais il est tel que ce n'est pas assez de
+l'avoir envisagé une fois, il le faut examiner souvent et le considérer
+longtemps, afin que l'habitude de confondre les choses intellectuelles
+avec les corporelles, qui s'est enracinée en nous pendant tout le cours
+de notre vie, puisse être effacée par une habitude contraire de les
+distinguer, acquise par l'exercice de quelques journées. Ce qui m'a
+semblé une cause assez juste pour ne point traiter d'autre matière en la
+seconde Méditation.
+
+Vous demandez ici comment je démontre que le corps ne peut penser: mais
+pardonnez-moi si je réponds que je n'ai pas encore donné lieu à cette
+question, n'ayant commencé à en traiter que dans la sixième Méditation,
+par ces paroles: «C'est assez, que je puisse clairement et distinctement
+concevoir une chose sans une autre pour être certain que l'une est
+distincte ou différente de l'autre, etc.» Et un peu après: «Encore que
+j'aie un corps qui me soit fort étroitement conjoint, néanmoins, parce
+que, d'un côté, j'ai une claire et distincte idée de moi-même en tant
+que je suis seulement une chose qui pense et non étendue, et que d'un
+autre j'ai une claire et distincte idée du corps en tant qu'il est
+seulement une chose étendue et qui ne pense point, il est certain que
+moi, c'est-à-dire mon esprit ou mon âme, par laquelle je suis ce que
+je suis, est entièrement et véritablement distincte de mon corps, et
+qu'elle peut être ou exister sans lui.» A quoi il est aisé d'ajouter:
+«Tout ce qui peut penser est esprit ou s'appelle esprit.» Mais, puisque
+le corps et l'esprit sont réellement distincts, nul corps n'est esprit:
+donc nul corps ne peut penser. Et certes je ne vois rien en cela que
+vous puissiez nier; car nierez-vous qu'il suffit que nous concevions
+clairement une chose sans une autre pour savoir qu'elles sont réellement
+distinctes? Donnez-nous donc quelque signe, plus certain de la
+distinction réelle, si toutefois on en peut donner aucun. Car que
+direz-vous? Sera-ce que ces choses-là sont réellement distinctes,
+chacune desquelles peut exister sans l'autre? Mais derechef je vous
+demanderai d'où vous connoissez qu'une chose peut exister sans une
+autre? Car, afin que ce soit un signe de distinction, il est nécessaire
+qu'il soit connu. Peut-être direz-vous que les sens vous le font
+connoître, parce que vous voyez une chose en l'absence de l'autre, ou
+que vous la touchez, etc. Mais la foi des sens est plus incertaine que
+celle de l'entendement; et il se peut faire en plusieurs façons qu'une
+seule et même chose paroisse à nos sens sous diverses formes, ou en
+plusieurs lieux ou manières, et qu'ainsi elle soit prise pour deux. Et
+enfin, si vous vous ressouvenez de ce qui a été dit de la cire à là fin
+de la seconde Méditation, vous saurez que les corps mêmes ne sont pas
+proprement connus par les sens, mais par le seul entendement; en telle
+sorte que sentir une chose sans une autre n'est rien autre chose sinon
+avoir l'idée d'une chose, et savoir que cette idée n'est pas la même
+que l'idée d'une autre: or cela ne peut être connu d'ailleurs que de ce
+qu'une chose est conçue sans l'autre; et cela ne peut être certainement
+connu si l'on n'a l'idée claire et distincte de ces deux choses: et
+ainsi ce signe de réelle distinction doit être réduit au mien pour être
+certain.
+
+Que s'il y en a qui nient qu'ils aient des idées distinctes de l'esprit
+et du corps, je ne puis autre chose que les prier de considérer
+assez attentivement les choses qui sont contenues dans cette seconde
+Méditation, et de remarquer que l'opinion qu'ils ont que les parties du
+cerveau concourent avec l'esprit pour former nos pensées n'est fondée
+sur aucune raison positive, mais seulement sur ce qu'ils n'ont jamais
+expérimenté d'avoir été sans corps, et qu'assez souvent ils ont été
+empêchés par lui dans leurs opérations; et c'est le même que si
+quelqu'un, de ce que dès son enfance il auroit eu des fers aux pieds,
+estimoit que ces fers fissent une partie de son corps, et qu'ils lui
+fussent nécessaires pour marcher.
+
+En second lieu, lorsque vous dites [1] «que nous trouvons de nous-mêmes
+nu fondement suffisant «pour former l'idée le Dieu,» vous ne dites rien
+de contraire à mon opinion; car j'ai dit moi-même; en termes exprès, à
+la fin de la troisième Méditation, «que cette idée est née avec moi, et
+qu'elle ne me vient point d'ailleurs que de moi-même. J'avoue aussi que
+nous la pourrions former encore que nous ne sussions pas qu'il y a un
+souverain être, mais non pas si en effet il n'y en avoit point; car au
+contraire j'ai averti que toute la force de mon argument consiste en ce
+qu'il ne se pourrait faire que la faculté de former cette idée fût en
+moi, si je n'avois été créé de Dieu.»
+
+[Note 49: Voyez secondes objections.]
+
+Et ce que vous dites des mouches, des plantes, etc., ne prouve en aucune
+façon que quelque degré de perfection peut être dans un effet qui n'ait
+point été auparavant dans sa cause. Car, ou il est certain qu'il n'y a
+point de perfection dans les animaux qui n'ont point de raison qui ne
+se rencontre aussi dans les corps inanimés, ou, s'il y en a quelqu'une,
+qu'elle leur vient d'ailleurs; et que le soleil, la pluie et la terre
+ne sont point les causes totales de ces animaux. Et ce seroit une chose
+fort éloignée de la raison si quelqu'un, de cela seul qu'il ne connoît
+point de cause qui concoure à la génération d'une mouche et qui ait
+autant de degrés de perfection qu'en a une mouche, n'étant pas cependant
+assuré qu'il n'y en ait point d'autres que celles qu'il connoît, prenoit
+de là occasion de douter d'une chose laquelle, comme je dirai tantôt
+plus au long, est manifeste par la lumière naturelle.
+
+A quoi j'ajoute que ce que vous objectez ici des mouches, étant tiré de
+la considération des choses matérielles, ne peut venir on l'esprit de
+ceux qui, suivant l'ordre de mes Méditations, détourneront leurs pensées
+des choses sensibles pour commencer à philosopher.
+
+Il ne me semble pas aussi que vous prouviez rien contre moi en disant
+que «l'idée de Dieu qui est en nous n'est qu'un être de raison.» Car
+cela n'est pas vrai, si _par un être de raison_ l'on entend une
+chose qui n'est point: mais seulement si toutes les opérations de
+l'entendement sont prises pour des _êtres de raison_, c'est-à-dire pour
+des êtres qui partent de la raison, auquel sens tout ce monde peut aussi
+être appelé un être de raison divine, c'est-à-dire un être créé par un
+simple acte de l'entendement divin. Et j'ai déjà suffisamment averti en
+plusieurs lieux que je parlois seulement de la perfection ou réalité
+objective de cette idée de Dieu, laquelle ne requiert pas moins
+une cause qui contienne en effet tout ce qui n'est contenu en elle
+qu'objectivement ou par représentation, que fait l'artifice objectif ou
+représenté, qui est en l'idée que quelque artisan a d'une machine fort
+artificielle. Et certes je ne vois pas que l'on puisse rien ajouter pour
+faire connoître plus clairement que cette idée ne peut être en nous si
+un souverain être n'existe, si ce n'est que le lecteur, prenant garde
+de plus près aux choses que j'ai déjà écrites, se délivre lui-même
+des préjugés qui offusquent peut-être sa lumière naturelle, et
+qu'il s'accoutume à donner créance aux premières notions, dont les
+connaissances sont si vraies et si évidentes que rien ne le peut être
+davantage, plutôt qu'à des opinions obscures et fausses, mais qu'un long
+usage a profondément gravées en nos esprits. Car, qu'il n'y ait rien
+dans un effet qui n'ait été d'une semblable ou plus excellente façon
+dans sa cause, c'est une première notion, et si évidente qu'il n'y en a
+point de plus claire: et cette autre commune notion, _que de rien rien
+ne se fait_, la comprend en soi, parce que, si on accorde qu'il y ait
+quelque chose dans l'effet qui n'ait point été dans sa cause, il faut
+aussi demeurer d'accord que cela procède du néant; et s'il est évident
+que le néant ne peut être la cause de quelque chose, c'est seulement
+parce que dans cette cause il n'y auroit pas la même chose que dans
+l'effet. C'est aussi une première notion, que toute la réalité, ou toute
+la perfection, qui n'est qu'objectivement dans les idées, doit être
+formellement ou éminemment dans leurs causes; et toute l'opinion que
+nous avons jamais eue de l'existence des choses qui sont hors de notre
+esprit, n'est appuyée que sur elle seule. Car d'où nous a pu venir le
+soupçon qu'elles existoient, sinon de cela seul que leurs idées venoient
+par les sens frapper notre esprit? Or, qu'il y ait en nous quelque idée
+d'un être souverainement puissant et parfait, et aussi que la réalité
+objective de cette idée ne se trouve point en nous, ni formellement,
+ni éminemment, cela deviendra manifeste à ceux qui y penseront
+sérieusement, et qui voudront avec moi prendre la peine d'y méditer;
+mais je ne le saurais pas mettre par force en l'esprit de ceux qui ne
+liront mes Méditations que comme un roman, pour se désennuyer, et sans
+y avoir grande attention. Or de tout cela on conclut très manifestement
+que Dieu existe. Et toutefois, en faveur de ceux dont la lumière
+naturelle est si foible qu'ils ne voient pas que c'est une première
+notion, que toute la perfection qui est objectivement dans une idée doit
+être réellement dans quelqu'une de ses causes, je l'ai encore démontré
+d'une façon plus aisée à concevoir, en montrant que l'esprit qui a cette
+idée ne peut pas exister par soi-même; et partant je ne vois pas ce que
+vous pourriez désirer de plus pour donner des mains, ainsi que vous avez
+promis.
+
+Je ne vois pas aussi que vous prouviez rien contre moi, en disant que
+j'ai peut-être reçu l'idée qui me représente Dieu, des pensées que j'ai
+eues auparavant des enseignements des livres, des discours et entretiens
+de mes amis, etc., et non pas de mon esprit seul. Car mon argument aura
+toujours la même force, si, m'adressant à ceux de qui l'on dit que
+je l'ai reçue, je leur demande s'ils l'ont par eux-mêmes on bien par
+autrui, au lieu de le demander de moi-même; et je conclurai toujours que
+celui-là est Dieu, de qui elle est premièrement dérivée.
+
+Quant à ce que vous ajoutez eu ce lieu-là, qu'elle peut être formée de
+la considération des choses corporelles, cela ne me semble pas plus
+vraisemblable que si vous disiez que nous n'avons aucune faculté pour
+ouïr, mais que, par la seule vue des couleurs, nous parvenons à la
+connoissance des sons. Car on peut dire qu'il y a plus d'analogie ou de
+rapport entre les couleurs et les sons, qu'entre les choses corporelles
+et Dieu. Et lorsque vous demandez que j'ajoute quelque chose qui nous
+élève jusqu'à la connoissance de l'être immatériel ou spirituel, je ne
+puis mieux faire que de vous renvoyer à ma seconde Méditation, afin
+qu'au moins vous connoissiez qu'elle n'est pas tout-à-fait inutile; car
+que pourrois-je faire ici par une ou deux périodes, si je n'ai pu rien
+avancer par un long discours préparé seulement pour ce sujet, et auquel
+il me semble n'avoir pas moins apporté d'industrie qu'en aucun autre
+écrit que j'aie publié. Et, encore qu'en cette Méditation j'aie
+seulement traité de l'esprit humain, elle n'est pas pour cela moins
+utile à faire connoître la différence qui est entre la nature divine et
+celle des choses matérielles. Car je veux bien ici avouer franchement
+que l'idée que nous avons, par exemple, de l'entendement divin ne
+me semble point différer de celle que nous avons de notre propre
+entendement, sinon seulement comme l'idée d'un nombre infini diffère de
+l'idée du nombre binaire ou du ternaire; et il en est de même de tous
+les attributs de Dieu, dont nous reconnoissons en nous quelque vestige.
+
+Mais, outre cela, nous concevons en Dieu une immensité, simplicité on
+unité absolue, qui embrasse et contient tous ses autres attributs, et
+de laquelle nous ne trouvons ni en nous ni ailleurs aucun exemple; mais
+elle est, ainsi que j'ai dit auparavant, _comme la marque de l'ouvrier
+imprimée sur son ouvrage_. Et, par son moyen, nous connoissons qu'aucune
+des choses que nous concevons être en Dieu et en nous, et que nous
+considérons en lui par parties, et comme si elles étoient distinctes, à
+cause de la faiblesse de notre entendement et que nous les expérimentons
+telles en nous, ne conviennent point à Dieu et à nous, en la façon qu'on
+nomme univoque dans les écoles; comme aussi nous connoissons que de
+plusieurs choses particulières qui n'ont point de fin, dont nous avons
+les idées, comme d'une connoissance sans fin, d'une puissance, d'un
+nombre, d'une longueur, etc., qui sont aussi sans fin, il y en a
+quelques unes qui sont contenues formellement dans l'idée que nous avons
+de Dieu, comme la connoissance et la puissance, et d'autres qui n'y sont
+qu'éminemment, comme le nombre et la longueur; ce qui certes ne seroit
+pas ainsi, si cette idée n'étoit rien autre chose en nous qu'une
+fiction.
+
+Et elle ne seroit pas aussi conçue si exactement de la même façon de
+tout le monde: car c'est une chose très remarquable, que tous les
+métaphysiciens s'accordent unanimement dans la description qu'ils font
+des attributs de Dieu, au moins de ceux qui peuvent être connus par la
+seule raison humaine, en telle sorte qu'il n'y a aucune chose physique
+ni sensible, aucune chose dont nous ayons une idée si expresse et si
+palpable, touchant la nature de laquelle il ne se rencontre chez
+les philosophes une plus grande diversité d'opinions, qu'il ne s'en
+rencontre touchant celle de Dieu.
+
+Et certes jamais les hommes ne pourroient s'éloigner de la vraie
+connoissance de cette nature divine, s'ils vouloient seulement porter
+leur attention sur l'idée qu'ils ont de l'être souverainement parfait.
+Mais ceux qui mêlent quelques autres idées avec celle-là composent par
+ce moyen un dieu chimérique, en la nature duquel il y a des choses qui
+se contrarient; et, après l'avoir ainsi composé, ce n'est pas merveille
+s'ils nient qu'un tel dieu, qui leur est représenté par une fausse idée,
+existe. Ainsi, lorsque vous parlez ici d'un être corporel très parfait,
+si vous prenez le nom de très parfait absolument, en sorte que vous
+entendiez que le corps est un être dans lequel toutes les perfections se
+rencontrent, vous dites des choses qui se contrarient, d'autant que la
+nature du corps enferme plusieurs imperfections; par exemple, que le
+corps soit divisible en parties, que chacune de ses parties ne soit pas
+l'autre, et autres semblables: car c'est une chose de soi manifeste, que
+c'est une plus grande perfection de ne pouvoir être divisé, que de le
+pouvoir être, etc.; que si vous entendez seulement ce qui est très
+parfait dans le genre de corps, cela n'est point le vrai Dieu.
+
+Ce que vous ajoutez de l'idée d'un ange, laquelle est plus parfaite que
+nous, à savoir qu'il n'est pas besoin qu'elle ait été mise en nous par
+un ange, j'en demeure aisément d'accord; car j'ai déjà dit moi-même,
+dans la troisième Méditation, «qu'elle peut être composée des idées que
+nous avons de Dieu, et de l'homme.» Et cela ne m'est en aucune façon
+contraire.
+
+Quant à ceux qui nient d'avoir en eux l'idée de Dieu, et qui au lieu
+d'elle forgent quelque idole, etc.. ceux-là, dis-je, nient le nom et
+accordent la chose: car certainement je ne pense pas que cette idée soit
+de même nature que les images des choses matérielles dépeintes en la
+fantaisie; mais, au contraire, je crois qu'elle ne peut être conçue que
+par l'entendement seul, et qu'en effet elle n'est que cela même que nous
+apercevons par son moyen, soit lorsqu'il conçoit, soit lorsqu'il juge,
+soit lorsqu'il raisonne. Et je prétends maintenir que de cela seul que
+quelque perfection qui est au-dessus de moi devient l'objet de mon
+entendement, en quelque façon que ce soit qu'elle se présente à lui; par
+exemple, de cela seul que j'aperçois que je ne puis jamais, en nombrant,
+arriver au plus grand de tous les nombres, et que de là je connois qu'il
+y a quelque chose en matière de nombrer qui surpasse mes forces, je puis
+conclure nécessairement, non pas à la vérité qu'un nombre infini existe,
+ni aussi que son existence implique contradiction, comme vous dites,
+mais que cette puissance que j'ai de comprendre qu'il y a toujours
+quelque chose de plus à concevoir dans le plus grand des nombres, que je
+ne puis jamais concevoir, ne me vient pas de moi-même, et que je l'ai
+reçue de quelque autre être qui est plus parfait que je ne suis.
+
+Et il importe fort peu qu'on donne le nom d'idée à ce concept d'un
+nombre indéfini, ou qu'on ne lui donne pas. Mais, pour entendre quel
+est cet être plus parfait que je ne suis, et si ce n'est point ce même
+nombre dont je ne puis trouver la fin, qui est réellement existant et
+infini, on bien si c'est quelque autre chose, il faut considérer toutes
+les autres perfections, lesquelles, outre la puissance de me donner
+cette idée peuvent être en la même chose en qui est cette puissance; et
+ainsi on trouvera que cette chose est Dieu.
+
+Enfin, lorsque Dieu est dit être _inconcevable_, cela s'entend d'une
+pleine et entière conception, qui comprenne et embrasse parfaitement
+tout ce qui est en lui, et non pas de cette médiocre et imparfaite qui
+est en nous, laquelle néanmoins suffit pour connoître qu'il existe.
+Et vous ne prouvez rien contre moi en disant que l'idée de l'unité de
+toutes les perfections qui sont eu Dieu est formée de la même façon que
+l'unité générique et celle des autres universaux. Mais néanmoins elle
+en est fort différente; car elle dénote une particulière et positive
+perfection en Dieu, au lieu que l'unité générique n'ajoute rien de réel
+à la nature de chaque individu.
+
+En troisième lieu, où j'ai dit que nous ne pouvons rien savoir
+certainement, si nous ne connoissons premièrement que Dieu existe:
+j'ai dit en termes exprès que je ne parlois que de la science de ces
+conclusions, «dont la mémoire nous peut revenir eu l'esprit lorsque
+nous ne pensons plus aux raisons d'où nous les avons tirées.» Car la
+connoissance des premiers principes ou axiomes n'a pas accoutumé d'être
+appelée science par les dialecticiens. Mais quand nous apercevons que
+nous sommes des choses qui pensent, c'est une première notion qui n'est
+tirée d'aucun syllogisme: et lorsque quelqu'un dit, _Je pense, donc je
+suis_, ou _j'existe_, il ne conclut pas son existence de sa pensée comme
+par la force de quelque syllogisme, mais comme une chose connue de soi;
+il la voit par une simple inspection de l'esprit: comme il paroît de ce
+que s'il la déduisoit d'un syllogisme, il auroit dû auparavant connoître
+cette majeure, _Tout ce qui pense est_, ou _existe_: mais au contraire
+elle lui est enseignée de ce qu'il sent en lui-même qu'il ne se peut pas
+faire qu'il pense, s'il n'existe. Car c'est le propre de notre
+esprit, de former les propositions générales de la connoissance des
+particulières.
+
+Or, qu'un athée[1] puisse connoître clairement que les trois angles d'un
+triangle sont égaux à deux droits, je ne le nie pas; mais je maintiens
+seulement que la connoissance qu'il en a n'est pas une vraie science,
+parce que toute connoissance qui peut être rendue douteuse ne doit pas
+être appelée du nom de science; et puisque l'on suppose que celui-là
+est un athée, il ne peut pas être certain de n'être point déçu dans les
+choses qui lui semblent être très évidentes, comme il a déjà été montré
+ci-devant; et encore que peut-être ce doute ne lui vienne point en la
+pensée, il lui peut néanmoins venir s'il l'examine, ou s'il lui est
+proposé par un autre: et jamais il ne sera hors du danger de l'avoir, si
+premièrement il ne reconnoît un Dieu.
+
+[Note 50: Voyez secondes objections.]
+
+Et il n'importe pas que peut-être il estime qu'il a des démonstrations
+pour prouver qu'il n'y a point de Dieu; car ces démonstrations
+prétendues étant fausses, on lui en petit toujours faire connoître la
+fausseté, et alors on le fera changer d'opinion. Ce qui à la vérité ne
+sera pas difficile, si pour toutes raisons il apporte seulement celles
+que vous alléguez ici, c'est à savoir _que l'infini en tout genre de
+perfection exclue toute autre sorte d'être, etc._
+
+Car, premièrement, si ou lui demande d'où il a pris que cette exclusion
+de tous les autres êtres appartient à la nature de l'infini, il n'aura
+rien qu'il puisse; répondre pertinemment: d'autant que, par le nom
+d'infini, on n'a pas coutume d'entendre ce qui exclut l'existence des
+choses finies, et qu'il ne peut rien savoir de la nature d'une chose
+qu'il pense n'être rien du tout, et par conséquent n'avoir point
+de nature, sinon ce qui est contenu dans la seule et ordinaire
+signification du nom de cette chose.
+
+Du plus, à quoi serviroit l'infinie puissance de cet infini imaginaire,
+s'il ne pouvait jamais rien créer? et enfin de ce que nous expérimentons
+avoir en nous-mêmes quelque puissance de penser, nous concevons
+facilement qu'une telle puissance peut être en quelque autre, et même
+plus grande qu'en nous: mais encore que nous pensions que celle-là
+s'augmente à l'infini, nous ne craindrons pas pour cela que la nôtre
+devienne moindre. Il en est de même de tous les autres attributs de
+Dieu, même de la puissance de produire quelques effets hors de soi,
+pourvu que nous supposions qu'il n'y en a point en nous qui ne soit
+soumise à la volonté de Dieu; et partant il peut être conçu tout-à-fait
+infini sans aucune exclusion des choses créées.
+
+En quatrième lieu, lorsque je dis que Dieu ne peut mentir ni être
+trompeur, je pense convenir avec tous les théologiens qui ont jamais
+été, et qui seront à l'avenir. Et tout ce que vous alléguez[1] au
+contraire n'a pas plus de force que si, ayant nié que Dieu se mît
+en colère, ou qu'il fût sujet aux autres passions de l'âme, vous
+m'objectiez les lieux de l'Écriture où il semble que quelques passions
+humaines lui sont attribuées. Car tout le monde connoit assez la
+distinction qui est entre ces façons de parler de Dieu, dont l'Écriture
+se sert ordinairement, qui sont accommodées à la capacité du vulgaire,
+et qui contiennent bien quelque vérité, mais seulement on tant qu'elle
+est rapportée aux hommes; et celles qui expriment une vérité plus simple
+et plus pure, et qui ne change point de nature, encore qu'elle ne leur
+soit point rapportée; desquelles chacun doit user en philosophant, et
+dont j'ai dû principalement me servir dans mes Méditations, vu qu'en ce
+lieu-là même je ne supposais pas encore qu'aucun homme me fût connu, et
+que je ne me considérois pas non plus en tant que composé de corps et
+d'esprit, mais comme un esprit seulement. D'où il est évident que
+je n'ai point parlé en ce lieu-là du mensonge qui s'exprime par des
+paroles, mais seulement de la malice interne et formelle qui se
+rencontre dans la tromperie, quoique néanmoins ces paroles que vous
+apportez du prophète, _Encore quarante jours, et Ninive sera subvertie_,
+ne soient pas même un mensonge verbal, mais une simple menace, dont
+l'événement dépendoit d'une condition; et lorsqu'il est dit _que Dieu a
+endurci le coeur de Pharaon_, ou quelque chose de semblable, il ne
+faut pas penser qu'il ait fait cela positivement, mais seulement
+négativement, à savoir, ne donnant pas à Pharaon une grâce efficace pour
+se convertir.
+
+[Note 51: Voyez secondes objections.]
+
+Je ne voudrais pas néanmoins condamner ceux qui disent que Dieu peut
+proférer par ses prophètes quelque mensonge verbal, tels que sont ceux
+dont se servent les médecins quand ils déçoivent leurs malades pour les
+guérir, c'est-à-dire qui fût exempt de toute la malice qui se rencontre
+ordinairement dans lu tromper: mais, bien davantage, nous voyons
+quelquefois que nous sommes réellement trompés par cet instinct naturel
+qui nous a été donné de Dieu, comme lorsqu'un hydropique a soif; car
+alors il est réellement poussé à boire par la nature qui lui a été
+donnée de Dieu pour la conservation de snu corps, quoique néanmoins
+cette nature le trompe, puisque le boire lui doit être nuisible: mais
+j'ai expliqué, dans la sixième Méditation, comment cela peut compatir
+avec la bonté et la vérité de Dieu. Mais dans les choses qui ne peuvent
+pas être ainsi expliquées, à savoir, dans nos jugements très clairs et
+très exacts, lesquels s'ils étoient faux ne pourroient être corrigés par
+d'autres plus clairs, ni par l'aide d'aucune autre faculté naturelle, je
+soutiens hardiment que nous ne pouvons être trompés. Car Dieu étant le
+souverain être, il est aussi nécessairement le souverain bien et lu
+souveraine vérité, et partant il répugne que quelque chose vienne de lui
+qui tende positivement à la fausseté. Mais puis-qu'il ne peut y avoir
+en nous rien de réel qui ne nous ait été donné par lui, comme il a été
+démontré en prouvant son existence, et puisque nous avons en nous une
+faculté réelle pour, connoître le vrai et le distinguer d'avec le faux,
+comme on le peut prouver de cela seul que nous avons eu nous les idées
+du vrai et du faux, si cette faculté ne tendoit au vrai, au moins
+lorsque nous nous en servons comme il faut, c'est-à-dire lorsque nous ne
+donnons notre consentement qu'aux choses que nous concevons clairement
+et distinctement, car on ne sauroit feindre un autre bon usage de cette
+faculté, ce ne seroit pas sans raison que Dieu, qui nous l'a donnée,
+seroit tenu pour un trompeur.
+
+Et ainsi vous voyez qu'après avoir connu que Dieu existe, il est
+nécessaire de feindre qu'il soit trompeur, si nous voulons révoquer en
+doute les choses que nous concevons clairement et distinctement; et
+parce que cela ne se peut pas même feindre, il faut nécessairement
+admettre ces choses comme très vraies et très assurées. Mais d'autant
+que je remarque ici que vous vous arrêtez encore aux doutes que j'ai
+proposés dans ma première Méditation, et que je pensois avoir levés
+assez exactement dans les suivantes, j'expliquerai ici derechef le
+fondement sur lequel il me semble que toute la certitude humaine peut
+être appuyée.
+
+Premièrement, aussitôt que nous pensons concevoir clairement quelque
+vérité, nous sommes naturellement portés à la croire. Et si cette
+croyance est si ferme que nous ne puissions jamais avoir aucune raison
+de douter de ce que nous croyons de la sorte, il n'y a rien à rechercher
+davantage, nous avons touchant cela toute la certitude qui se peut
+raisonnablement souhaiter. Car que nous importe si peut--être quelqu'un
+feint que cela même de la vérité duquel nous sommes si fortement
+persuadés paroit faux aux yeux de Dieu ou des anges, et que partant,
+absolument parlant, il est faux; qu'avons-nous à faire de nous mettre
+en peine de cette fausseté absolue, puisque nous ne la croyons point
+du tout, et que nous n'en avons pas même le moindre soupçon? Car nous
+supposons une croyance ou une persuasion si ferme qu'elle ne puisse être
+ébranlée; laquelle par conséquent est en tout la même chose qu'une très
+parfaite certitude. Mais on peut bien douter si l'on a quelque certitude
+de cette nature, ou quelque persuasion qui soit ferme et immuable.
+
+Et certes, il est manifeste qu'on n'en peut pas avoir des choses
+obscures et confuses, pour peu d'obscurité ou de confusion que nous y
+remarquions; car cette obscurité, quelle qu'elle soit, est une cause
+assez suffisante pour nous faire douter de ces choses. On n'en peut pas
+aussi avoir des choses qui ne sont aperçues que par les sens, quelque
+clarté qu'il y ait en leur perception, parce que nous avons souvent
+remarqué que dans le sens il peut y avoir de l'erreur, comme lorsqu'un
+hydropique a soif ou que la neige paroit jaune à celui qui a la
+jaunisse: car celui-là ne la voit pas moins clairement et distinctement
+de la sorte que nous, à qui elle paroît blanche; il reste donc que, si
+on en peut avoir, ce soit seulement des choses que l'esprit conçoit
+clairement et distinctement.
+
+Or entre ces choses il y en a de si claires et tout ensemble de si
+simples, qu'il nous est impossible de penser à elles que nous ne les
+croyions être vraies; par exemple, que j'existe lorsque je pense, que
+les choses qui ont une fois été faites ne peuvent n'avoir point été
+faites, et autres choses semblables, dont il est manifeste que nous
+avons une parfaite certitude. Car nous ne pouvons pas douter de ces
+choses-là sans penser à elles, mais nous n'y pouvons jamais penser sans
+croire qu'elles sont vraies, comme je viens de dire; donc, nous n'en
+pouvons douter que nous ne les croyions être vraies, c'est-à-dire que
+nous n'en pouvons jamais douter.
+
+Et il ne sert de rien de dire[1] «que nous avons souvent »expérimenté
+que des personnes se sont trompées »en des choses qu'elles pensoient
+voir plus clairement que le soleil;» car nous n'avons jamais vu, ni nous
+ni personne, que cela soit arrivé à ceux qui ont tiré toute la clarté de
+leur perception de l'entendement seul, mais bien à ceux qui l'ont prise
+des sens ou de quelque faux préjugé. Il ne sert aussi de rien de vouloir
+feindre que peut-être ces choses semblent fausses à Dieu ou aux anges;
+parce que l'évidence de notre perception ne nous permettra jamais
+d'écouter celui qui le voudroit feindre et qui nous le voudroit
+persuader.
+
+[Note 52: Voyez secondes objections.]
+
+Il y a d'autres choses que notre entendement conçoit aussi fort
+clairement lorsque nous prenons garde de près aux raisons d'où dépend
+leur connoissance, et pour ce nous ne pouvons pas alors en douter;
+mais, parce que nous pouvons oublier ces raisons, et cependant nous
+ressouvenir des conclusions qui en ont été tirées, on demande si on peut
+avoir une ferme et immuable persuasion de ces conclusions, taudis que
+nous nous ressouvenons qu'elles ont été déduites de principes très
+évidents; car ce souvenir doit être supposé pour pouvoir être appelées
+des conclusions. Et je réponds que ceux-là en peuvent avoir qui
+connoissent tellement Dieu, qu'ils savent qu'il ne se peut pas faire que
+la faculté d'entendre, qui leur a été donnée par lui, ait autre chose
+que la vérité pour objet; mais que les autres n'en ont point: et cela a
+été si clairement expliqué à la fin de la cinquième Méditation, que je
+ne pense pas y devoir ici rien ajouter.
+
+En cinquième lieu, je m'étonne que vous niiez [1] que la volonté se met
+en danger de faillir lorsqu'elle poursuit et embrasse les connoissances
+obscures et confuses de l'entendement; car qu'est-ce qui la peut rendre
+certaine si ce qu'elle suit n'est pas clairement connu? Et quel a jamais
+été le philosophe, ou le théologien, ou bien seulement l'homme usant
+de raison, qui n'ait confessé que le danger de faillir où nous nous
+exposons est d'autant moindre que plus claire est la chose que nous
+concevons auparavant que d'y donner notre consentement; et que ceux-là
+pèchent qui, sans connoissance de cause, portent quelque jugement? Or
+nulle conception n'est dite obscure ou confuse, sinon parce qu'il y a en
+elle quelque chose de contenu qui n'est pas connu.
+
+[Note 53: Voyez secondes objections.]
+
+Et partant, ce que vous objectez touchant la foi qu'on doit embrasser
+n'a pas plus de force contre moi que contre tous ceux qui ont jamais
+cultivé la raison humaine, et, à vrai dire, elle n'en a aucune contre
+pas un. Car, encore qu'on dise que la foi a pour objet des choses
+obscures, néanmoins ce pourquoi nous les croyons n'est pas obscur, mais
+il est plus clair qu'aucune lumière naturelle. D'autant qu'il faut
+distinguer entre la matière ou la chose à laquelle nous donnons notre
+créance, et la raison formelle qui meut notre volonté à la donner. Car
+c'est dans cette seule raison formelle; que nous voulons qu'il y ait de
+la clarté et de l'évidence. Et, quant à la matière, personne n'a jamais
+nié qu'elle peut être obscure, voire l'obscurité même; car, quand je
+juge que l'obscurité doit être ôtée de nos pensées pour leur pouvoir
+donner notre consentement sans aucun danger de faillir, c'est
+l'obscurité même qui me sert de matière pour former un jugement clair et
+distinct.
+
+Outre cela, il faut remarquer que la clarté ou l'évidence par laquelle
+notre volonté peut être excitée à croire est de deux sortes: l'une qui
+part de la lumière naturelle, et l'autre qui vient de la grâce divine.
+
+Or, quoiqu'on die ordinairement que la foi est des choses obscures,
+toutefois cela s'entend seulement de sa matière, et non point de la
+raison formelle pour laquelle nous croyons; car, au contraire, cette
+raison formelle consiste en une certaine lumière intérieure, de laquelle
+Dieu nous ayant surnaturellement éclairés, nous avons une confiance
+certaine que les choses qui nous sont proposées à croire ont été
+révélées par lui, et qu'il est entièrement impossible qu'il soit menteur
+et qu'il nous trompe; ce qui est plus assuré que toute autre lumière
+naturelle, et souvent même plus évident à cause de la lumière de
+la grâce. Et certes les Turcs et les autres infidèles, lorsqu'ils
+n'embrassent point la religion chrétienne, ne pèchent pas pour ne
+vouloir point ajouter foi aux choses obscures comme étant obscures; mais
+ils pèchent, ou de ce qu'ils résistent à la grâce divine qui les avertit
+intérieurement, ou que, péchant en d'autres choses, ils se rendent
+indignes de cette grâce. Et je dirai hardiment qu'un infidèle, qui,
+destitué de toute grâce surnaturelle et ignorant tout-à-fait que les
+choses que nous autres chrétiens croyons ont été révélées de Dieu,
+néanmoins, attiré par quelques faux raisonnements, se porteroit à croire
+ces mêmes choses qui lui seroient obscures, ne seroit pas pour cela
+fidèle, mais plutôt qu'il pécheroit en ce qu'il ne se serviroit pas
+comme il faut de sa raison.
+
+Et je ne pense pas que jamais aucun théologien orthodoxe ait eu d'autres
+sentiments touchant cela; et ceux aussi qui liront mes Méditations
+n'auront pas sujet de croire que je n'aie point connu cette lumière
+surnaturelle, puisque, dans la quatrième, où j'ai soigneusement
+recherché la cause de l'erreur ou fausseté, j'ai dit, en paroles
+expresses, «qu'elle dispose l'intérieur de notre pensée à vouloir, et
+que néanmoins elle ne diminue point la liberté.»
+
+Au reste, je vous prie ici de vous souvenir que, touchant les choses que
+la volonté peut embrasser, j'ai toujours mis une très grande distinction
+entre l'usage de la vie et la contemplation de la vérité. Car, pour ce
+qui regarde l'usage de la vie, tant s'en faut que je pense qu'il ne
+faille suivre que les choses que nous connoissons très clairement, qu'au
+contraire je tiens qu'il ne faut pas même toujours attendre les plus
+vraisemblables, mais qu'il faut quelquefois, entre plusieurs choses
+tout-à-fait inconnues et incertaines, en choisir une et s'y déterminer,
+et après cela s'y arrêter aussi fermement, tant que nous ne voyons point
+de raisons au contraire, que si nous l'avions choisie pour des raisons
+certaines et très évidentes, ainsi que j'ai déjà expliqué dans le
+discours de la Méthode. Mais où il ne s'agit que de la contemplation
+de la vérité, qui a jamais nié qu'il faille suspendre son jugement à
+l'égard des choses obscures, et qui ne sont pas assez distinctement
+connues? Or, que cette seule contemplation de la vérité soit le seul but
+de mes Méditations, outre que cela se reconnoît assez clairement par
+elles-mêmes, je l'ai de plus déclaré en paroles expresses sur la fin
+de la première, en disant «que je ne pouvois pour lors user de trop de
+défiance, d'autant que je ne m'appliquois pas aux choses qui regardent
+l'usage de la vie, mais seulement à la recherche de la vérité.»
+
+En sixième lieu, où vous reprenez[1] la conclusion d'un syllogisme que
+j'avois mis en forme, il semble que vous péchiez vous-mêmes en la forme;
+car, pour conclure ce que vous voulez, la majeure devoit être telle, «ce
+que clairement et distinctement nous concevons appartenir à la nature de
+quelque chose, cela peut être dit ou affirmé avec «vérité appartenir à
+la nature de cette chose.» Et ainsi elle ne contiendroit rien qu'une
+inutile et superflue répétition. Mais la majeure de mon argument a été
+telle: «Ce que clairement et distinctement «nous concevons appartenir à
+la nature de quelque «chose, cela peut être dit ou affirmé avec vérité
+de «cette chose.» C'est-à-dire, si être animal appartient à l'essence ou
+à la nature de l'homme, on peut assurer que l'homme est animal; si avoir
+les trois angles égaux à deux droits appartient à la nature du triangle
+rectiligne, on peut assurer que le triangle rectiligne a ses trois
+angles égaux à deux droits; si exister appartient à la nature de Dieu,
+on peut assurer que Dieu existe, etc. Et la mineure a été telle: «Or
+est-il qu'il appartient à la nature de «Dieu d'exister.» D'où il est
+évident qu'il faut conclure comme j'ai fait, c'est à savoir, «Donc on
+«peut avec vérité assurer de Dieu qu'il existe;» et non pas comme vous
+voulez, «Donc nous pouvons «assurer avec vérité qu'il appartient à la
+nature de »Dieu d'exister.» Et partant, pour user de l'exception que
+vous apportez ensuite, il vous eût fallu nier la majeure, et dire que ce
+que nous concevons clairement et distinctement appartenir à la nature de
+quelque chose ne peut pas pour cela être dit ou affirmé de cette chose,
+si ce n'est que sa nature soit possible ou ne répugne point. Mais voyez,
+je vous prie, la faiblesse de cette exception. Car, ou bien par ce mot
+de _possible_ vous entendez, comme l'on fait d'ordinaire, tout ce qui ne
+répugne point à la pensée humaine, auquel sens il est manifeste que la
+nature de Dieu, de la façon que je l'ai décrite, est possible, parce que
+je n'ai rien supposé en elle, sinon ce que nous concevons clairement et
+distinctement lui devoir appartenir, et ainsi je n'ai rien supposé qui
+répugne à la pensée ou ait concept humain: ou bien vous feignez quelque
+autre possibilité de la part de l'objet même, laquelle, si elle
+ne convient avec la précédente, ne peut jamais être connue par
+l'entendement humain, et partant elle n'a pas plus de force pour nous
+obliger à nier la nature de Dieu ou son existence que pour détruire
+toutes les autres choses qui tombent sous la connoissance des hommes;
+car, par la même raison que l'on nie que la nature de Dieu est possible,
+encore qu'il ne se rencontre aucune impossibilité de la part du concept
+ou de la pensée, mais qu'au contraire toutes les choses qui sont
+contenues dans ce concept de la nature divine soient tellement connexes
+entre elles qu'il nous semble y avoir de la contradiction à dire qu'il y
+en ait quelqu'une qui n'appartienne pas à la nature de Dieu, on pourra
+aussi nier qu'il soit possible que les trois angles d'un triangle soient
+égaux à deux droits, ou que celui qui pense actuellement existe: et à
+bien plus forte raison pourra-t-on nier qu'il y ait rien de vrai de
+toutes les choses que nous apercevons par les sens; et ainsi toute la
+connoissance humaine sera renversée sans aucune raison ni fondement.
+
+[Note 54: Voyez secondes objections.]
+
+Et pour ce qui est de cet argument, que vous comparez avec le mien, à
+savoir, «S'il n'implique point que Dieu existe, il est certain qu'il
+existe: mais il n'implique point; donc, etc.,» matériellement parlant il
+est vrai, mais formellement c'est un sophisme; car dans la majeure ce
+mot _il implique_ regarde le concept de la cause par laquelle Dieu peut
+être, et dans la mineure il regarde le seul concept de l'existence et de
+la nature de Dieu, comme il paroit de ce que si on nie la majeure, il la
+faudra prouver ainsi: Si Dieu n'existe point encore, il implique qu'il
+existe, parce qu'on ne sauroit assigner de cause suffisante pour le
+produire: mais il n'implique point qu'il existe, comme il a été accordé
+dans la mineure; donc, etc. Et si on nie la mineure, il la faudra
+prouver ainsi: Cette chose n'implique point dans le concept formel de
+laquelle il n'y a rien qui enferme contradiction: mais, dans le concept
+formel de l'existence ou de la nature divine, il n'y a rien qui enferme
+contradiction; donc, etc. Et ainsi ce mot _il implique_ est pris en deux
+divers sens. Car il se peut faire qu'on ne concevra rien dans la chose
+même qui empêche qu'elle ne puisse exister, et que cependant on concevra
+quelque chose de la part de sa cause qui empêche qu'elle ne
+soit produite. Or, encore que nous ne concevions Dieu que très
+imparfaitement, cela n'empêche pas qu'il ne soit certain que sa nature
+est possible, ou qu'elle n'implique point; ni aussi que nous ne
+puissions assurer avec vérité que nous l'avons assez soigneusement
+examinée, et assez clairement connue, à savoir autant qu'il suffit pour
+connoître qu'elle est possible, et aussi que l'existence nécessaire lui
+appartient. Car toute impossibilité, ou, s'il m'est permis de me servir
+ici du mot de l'école, toute implicance consiste seulement en notre
+concept ou pensée, qui ne peut conjoindre les idées qui se contrarient
+les unes les autres; et elle ne peut consister en aucune chose qui soit
+hors de l'entendement, parce que de cela même qu'une chose est hors de
+l'entendement il est manifeste qu'elle n'implique point, mais qu'elle
+est possible. Or l'impossibilité que nous trouvons en nos pensées ne
+vient que de ce qu'elles sont obscures et confuses, et il n'y en peut
+avoir aucune dans celles qui sont claires et distinctes; et partant,
+afin que nous puissions assurer que nous connoissons assez la nature
+de Dieu pour savoir qu'il n'y a point de répugnance qu'elle existe, il
+suffit que nous entendions clairement et distinctement toutes les choses
+que nous apercevons être en elle, quoique ces choses ne soient qu'en
+petit nombre au regard de telles que nous n'apercevons pas, bien
+qu'elles soient aussi en elle, et qu'avec cela nous remarquions que
+l'existence nécessaire est l'une des choses que nous apercevons ainsi
+être en Dieu.
+
+En septième lieu, j'ai déjà donné la raison, dans l'abrégé de mes
+Méditations, pourquoi je n'ai rien dit ici touchant l'immortalité de
+l'âme; j'ai aussi fait voir ci-devant comme quoi j'ai suffisamment
+prouvé la distinction qui est entre l'esprit et toute sorte de corps.
+
+Quant à ce que vous ajoutez[1], «que de la distinction de l'âme
+d'avec le corps il ne s'ensuit pas qu'elle soit immortelle, parce que
+nonobstant cela on peut dire que Dieu l'a faite d'une telle nature que
+sa durée finit avec celle de la vie du corps,» je confesse que je
+n'ai rien à y répondre; car je n'ai pas tant de présomption que
+d'entreprendre de déterminer par la force du raisonnement humain une
+chose qui ne dépend que de la pure volonté de Dieu.
+
+[Note 55: Voyez secondes objections.]
+
+La connoissance naturelle nous apprend que l'esprit est différent du
+corps, et qu'il est une substance; et aussi que le corps humain, en tant
+qu'il diffère des autres corps, est seulement composé d'une certaine
+configuration de membres, et autres semblables accidents; et enfin que
+la mort du corps dépend seulement de quelque division ou changement
+de figure. Or nous n'avons aucun argument ni aucun exemple qui nous
+persuade que la mort, ou l'anéantissement d'une substance telle qu'est
+l'esprit, doive suivre d'une cause si légère comme est un changement
+de figure, qui n'est autre chose qu'un mode, et encore un mode non de
+l'esprit, mais du corps, qui est réellement distinct de l'esprit. Et
+même nous n'avons aucun argument ni exemple qui nous puisse persuader
+qu'il y a des substances qui sont sujettes à être anéanties. Ce qui
+suffit pour conclure que l'esprit ou l'âme de l'homme, autant que cela
+peut être connu par la philosophie naturelle, est immortelle.
+
+Mais si on demande si Dieu, par son absolue puissance, n'a point
+peut-être déterminé que les âmes des hommes cessent d'être au même temps
+que les corps auxquels elles sont unies sont détruits, c'est à Dieu seul
+d'en répondre. Et puisqu'il nous a maintenant révélé que cela n'arrivera
+point, il ne nous doit plus rester touchant cela aucun doute.
+
+Au reste, j'ai beaucoup à vous remercier de ce que vous avez daigné si
+officieusement et avec tant de franchise m'avertir non seulement
+des choses qui vous ont semblé dignes d'explication, mais aussi des
+difficultés qui pouvoient m'être faites par les athées, ou par quelques
+envieux et médisants. Car encore que je ne voie rien entre les choses
+que vous m'avez proposées que je n'eusse auparavant rejeté ou expliqué
+dans mes Méditations (comme, par exemple, ce que vous avez allégué des
+mouches qui sont produites par le soleil, des Canadiens, des Ninivites,
+des Turcs, et autres choses semblables, ne peut venir en l'esprit de
+ceux qui, suivant l'ordre de ces Méditations, mettront à part pour
+quelque temps toutes les choses qu'ils ont apprises des sens, pour
+prendre garde à ce que dicte la plus pure et plus saine raison, c'est
+pourquoi je pensois avoir déjà rejeté toutes ces choses), encore,
+dis-je, que cela soit, je juge néanmoins que ces objections seront fort
+utiles à mon dessein, d'autant que je ne me promets pas d'avoir beaucoup
+de lecteurs qui veuillent apporter tant d'attention aux choses que j'ai
+écrites, qu'étant parvenus à lu fin ils se ressouviennent de tout ce
+qu'ils auront lu auparavant: et ceux qui ne le feront pas tomberont
+aisément en des difficultés, auxquelles ils verront puis après que
+j'aurai satisfait par cette réponse, ou du moins ils prendront de là
+occasion d'examiner plus soigneusement la vérité.
+
+Pour ce qui regarde le conseil que vous me donnez de disposer mes
+raisons selon la méthode des géomètres, afin que tout d'un coup les
+lecteur les puissent comprendre, je vous dirai ici en quelle façon
+j'ai déjà tâché ci-devant de la suivre, et comment j'y tâcherai encore
+ci-après.
+
+Dans la façon d'écrire des géomètres je distingue deux choses, à savoir
+l'ordre, et la manière de démontrer.
+
+L'ordre consiste en cela seulement que les choses qui sont proposées les
+premières doivent être connues sans l'aide des suivantes, et que les
+suivantes doivent après être disposées de telle façon, qu'elles soient
+démontrées par les seules choses qui les précèdent. Et certainement j'ai
+tâché autant que j'ai pu de suivre cet ordre en mes Méditations. Et
+c'est ce qui a fait que je n'ai pas traité dans la seconde de la
+distinction qui est entre l'esprit et le corps, mais seulement dans la
+sixième, et que j'ai omis tout exprès beaucoup de choses dans ce traité,
+parce qu'elles présupposoient l'explication de plusieurs autres.
+
+La manière de démontrer est double: l'une se fait par l'analyse ou
+résolution, et l'autre par la synthèse ou composition.
+
+L'analyse montre la vraie voie; par laquelle une chose a été
+méthodiquement inventée, et fait voir comment les effets dépendent des
+causes; en sorte que si le lecteur la veut suivre, et jeter les yeux
+soigneusement sur tout ce qu'elle contient, il n'entendra pas moins
+parfaitement la chose ainsi démontrée, et ne la rendra pas moins sienne,
+que si lui-même l'avoit inventée. Mais cette sorte de démonstration
+n'est pas propre à convaincre les lecteurs opiniâtres ou peu attentifs:
+car si ont laisse échapper sans y prendre garde la moindre des choses
+qu'elle propose, la nécessité de ses conclusions ne paraîtra point; et
+on n'a pas coutume d'y exprimer fort amplement les choses qui sont assez
+claires d'elles-mêmes, bien que ce soit ordinairement celles auxquelles
+il faut le plus prendre garde.
+
+La synthèse au contraire, par une voie toute différente, et comme en
+examinant les causes par leurs effets, bien que la preuve qu'elle
+contient soit souvent aussi des effets par les causes, démontre à la
+vérité clairement ce qui est contenu en ses conclusions, et se sert
+d'une longue suite de définitions, de demandes, d'axiomes, de théorèmes
+et de problèmes, afin que si on lui nie quelques conséquences, elle
+fasse voir comment elles sont contenues dans les antécédents, et qu'elle
+arrache le consentement du lecteur, tant obstiné et opiniâtre qu'il
+puisse être; mais elle ne donne pas comme l'autre une entière
+satisfaction à l'esprit de ceux qui désirent d'apprendre, parce qu'elle
+n'enseigne pas la méthode par laquelle la chose a été inventée.
+
+Les anciens géomètres avoient coutume de se servir seulement de
+cette synthèse dans leurs écrits, non qu'ils ignorassent entièrement
+l'analyse, mais à mon avis parce qu'ils en faisoient tant d'état qu'ils
+la réservoient pour eux seuls comme un secret d'importance.
+
+Pour moi, j'ai suivi seulement la voie analytique, dans mes Méditations,
+parce qu'elle me semble être la plus vraie et la plus propre pour
+enseigner; mais quant à la synthèse, laquelle sans doute est celle que
+vous désirez de moi, encore que, touchant les choses qui se traitent en
+la géométrie, elle puisse utilement être mise après l'analyse, elle
+ne convient pas toutefois si bien aux matières qui appartiennent à la
+métaphysique. Car il y a cette différence, que les premières notions qui
+sont supposées pour démontrer les propositions géométriques, ayant de
+la convenance avec les sens, sont reçues facilement d'un chacun: c'est
+pourquoi il n'y a point là de difficulté, sinon à bien tirer les
+conséquences, ce qui se peut faire par toutes sortes de personnes, même
+par les moins attentives, pourvu seulement qu'elles se ressouviennent
+des choses précédentes; et on les oblige aisément a s'en souvenir,
+en distinguant autant de diverses propositions qu'il y a de choses
+à remarquer dans la difficulté proposée, afin qu'elles s'arrêtent
+séparément sur chacune, et qu'on les leur puisse citer par après
+pour les avertir de celles auxquelles elles doivent penser. Mais au
+contraire, touchant les questions qui appartiennent à la métaphysique,
+la principale difficulté est de concevoir clairement, et distinctement
+les premières notions. Car, encore que de leur nature elles ne soient
+pas moins claires, et même que souvent elles soient plus claires que
+celles qui sont considérées par les géomètres, néanmoins, d'autant
+qu'elles semblent ne s'accorder pas avec plusieurs préjugés que nous
+avons reçus par les sens, et auxquels nous sommes accoutumés dès notre
+enfance, elles ne sont parfaitement comprises que par ceux qui sont fort
+attentifs et qui s'étudient à détacher autant qu'ils peuvent leur esprit
+du commerce des sens: c'est pourquoi, si on les proposait toutes seules,
+elles seraient aisément niées par ceux qui ont l'esprit porté à la
+contradiction. Et c'est ce qui a été la cause que j'ai plutôt écrit
+des Méditations que des disputes ou des questions, comme font les
+philosophes; ou bien des théorèmes ou des problèmes, comme les
+géomètres, afin de témoigner par là que je n'ai écrit que pour ceux
+qui se voudront donner la peine de méditer avec moi sérieusement et
+considérer les choses avec attention. Car, de cela même que quelqu'un se
+prépare à combattre la vérité, il se rend moins propre à la comprendre,
+d'autant qu'il détourne son esprit de la considération des raisons
+qui la persuadent, pour l'appliquer à la recherche de celles qui la
+détruisent.
+
+Mais néanmoins, pour témoigner combien je défère à votre conseil, je
+tâcherai ici d'imiter la synthèse des géomètres, et y ferai un abrégé
+des principales raisons dont j'ai usé pour démontrer l'existence de Dieu
+et la distinction qui est entre l'esprit et le corps humain; ce qui ne
+servira peut-être pas peu pour soulager l'attention des lecteurs.
+
+
+
+ RAISONS
+ QUI PROUVENT
+ L'EXISTENCE DE DIEU, ET LA DISTINCTION QUI EST
+ ENTRE L'ESPRIT ET LE CORPS DE L'HOMME,
+ DISPOSÉES DUNE FAÇON GÉOMÉTRIQUE.
+
+DÉFINITIONS.
+
+
+I. Par le nom de _pensée_ je comprends tout ce qui est tellement en
+nous que nous l'apercevons immédiatement par nous-mêmes et en avons une
+connoissance intérieure: ainsi toutes les opérations de la volonté, de
+l'entendement, de l'imagination et des sens sont des pensées. Mais j'ai
+ajouté _immédiatement_ pour exclure les choses qui suivent et dépendent
+de nos pensées; par exemple, le mouvement volontaire a bien à la vérité
+la volonté pour son principe, mais lui-même néanmoins n'est pas une
+pensée. Ainsi se promener n'est pas une pensée, mais bien le sentiment
+ou la connoissance que l'on a qu'on se promène.
+
+II. Par le nom _d'idée_, j'entends cette forme de chacune de nos pensées
+par la perception immédiate de laquelle nous avons connoissance de ces
+mêmes pensées. De sorte que je ne puis rien exprimer par des paroles
+lorsque j'entends ce que je dis, que de cela même il ne soit certain que
+j'ai en moi l'idée de la chose qui est signifiée par mes paroles.
+Et ainsi je n'appelle pas du nom d'idée les seules images qui sont
+dépeintes en la fantaisie; au contraire, je ne les appelle point ici de
+ce nom, en tant qu'elles sont en la fantaisie corporelle, c'est-à-dire
+en tant qu'elles sont dépeintes en quelques parties du cerveau, mais
+seulement en tant qu'elles informent l'esprit même qui s'applique à
+cette partie du cerveau.
+
+III. _Par la réalité objective d'une idée_, j'entends l'entité ou l'être
+de la chose représentée par cette idée, en tant que cette entité est
+dans l'idée; et de la même façon, on peut dire une perfection objective,
+ou un artifice objectif, etc. Car tout ce que nous concevons comme
+étant dans les objets des idées, tout cela est objectivement ou par
+représentations dans les idées mêmes.
+
+IV. Les mêmes choses sont dites être _formellement_ dans les objets des
+idées quand elles sont en eux telles que nous les concevons; et elles
+sont dites y être _éminemment_ quand elles n'y sont pas à la vérité
+telles, mais qu'elles sont si grandes qu'elles peuvent suppléer à ce
+défaut par leur excellence.
+
+V. Toute chose dans laquelle réside immédiatement comme dans un sujet,
+ou par laquelle existe quelque chose que nous apercevons, c'est-à-dire
+quelque propriété, qualité ou attribut dont nous avons en nous une
+réelle idée, s'appelle _substance_. Car nous n'avons point d'autre idée
+de la substance précisément prise, sinon qu'elle est une chose dans
+laquelle existe formellement ou éminemment cette propriété ou qualité
+que nous apercevons, ou qui est objectivement dans quelqu'une de nos
+idées, d'autant que la lumière naturelle nous enseigne que le néant ne
+peut avoir aucun attribut qui soit réel.
+
+VI. La substance dans laquelle réside immédiatement la pensée est
+ici appelée _esprit_. Et toutefois ce nom est équivoque, en ce qu'on
+l'attribue aussi quelquefois au vent et aux liqueurs fort subtiles; mais
+je n'en sache point de plus propre.
+
+VII. La substance qui est le sujet immédiat de l'extension locale et des
+accidents qui présupposent cette extension, comme sont la figure, la
+situation et le mouvement de lieu, etc., s'appelle _corps_. Mais de
+savoir si la substance qui est appelée _esprit_ est la même que celle
+que nous appelons _corps_, ou bien si ce sont deux substances diverses,
+c'est ce qui sera examiné ci-après.
+
+VIII. La substance que nous entendons être souverainement parfaite,
+et dans laquelle nous ne concevons rien qui enferme quelque défaut ou
+limitation de perfection, s'appelle _Dieu_.
+
+IX. Quand nous disons que quelque attribut est contenu dans la nature ou
+dans le concept d'une chose, c'est de même que si nous disions que cet
+attribut est vrai de cette chose, et qu'on peut assurer qu'il est en
+elle.
+
+X. Deux substances sont dites être réellement distinctes quand chacune
+d'elles peut exister sans l'autre.
+
+
+
+DEMANDES.
+
+Je demande premièrement que les lecteurs considèrent combien foibles
+sont les raisons qui leur ont fait jusques ici ajouter foi à leurs sens,
+et combien sont incertains tous les jugements qu'ils ont depuis
+appuyés sur eux; et qu'ils repassent si long-temps et si souvent cette
+considération en leur esprit, qu'enfin ils acquièrent l'habitude de ne
+se plus fier si fort en leurs sens: car j'estime que cela est nécessaire
+pour se rendre capable de connoître la vérité des choses métaphysiques,
+lesquelles ne dépendent point des sens.
+
+En second lieu, je demande qu'ils considèrent leur propre esprit et tous
+ceux de ses attributs dont ils reconnoîtront ne pouvoir en aucune façon
+douter, encore même qu'ils supposassent que tout ce qu'ils ont jamais
+reçu par les sens fût entièrement faux; et qu'ils ne cessent point de le
+considérer que premièrement ils n'aient acquis l'usage de le concevoir
+distinctement, et de croire qu'il est plus aisé à connoître que toutes
+les choses corporelles.
+
+En troisième lieu, qu'ils examinent diligemment les propositions qui
+n'ont pas besoin de preuve pour être connues, et dont chacun trouve les
+notions en soi-même, comme sont celles-ci, «qu'une même chose ne peut
+pas être et n'être pas tout ensemble; que le néant ne peut être la
+cause efficiente d'aucune chose,» et autres semblables: et qu'ainsi ils
+exercent cette clarté de l'entendement qui leur a été donnée par la
+nature, mais que les perceptions des sens ont accoutumé de troubler et
+d'obscurcir; qu'ils l'exercent, dis-je, toute pure et délivrée de leurs
+préjugés; car par ce moyen la vérité des axiomes suivants leur sera fort
+évidente.
+
+Eu quatrième lieu, qu'ils examinent les idées de ces natures qui
+contiennent en elles un assemblage de plusieurs attributs ensemble,
+comme est la nature du triangle, celle du carré ou de quelque autre
+figure; comme aussi la nature de l'esprit, la nature du corps, et
+par-dessus toutes la nature de Dieu ou d'un être souverainement parfait.
+Et qu'ils prennent garde qu'on peut assurer avec vérité que toutes ces
+choses-là sont en elles que nous concevons clairement y être contenues.
+Par exemple, parce que dans la nature du triangle rectiligne cette
+propriété se trouve contenue, que ses trois angles sont égaux à deux
+droits; et que dans la nature du corps ou d'une chose étendue la
+divisibilité y est comprise, car nous ne concevons point de chose
+étendue si petite que nous ne la puissions diviser, au moins par la
+pensée; il est vrai de dire que les trois angles de tout triangle
+rectiligne sont égaux à deux droits, et que tout corps est divisible.
+
+En cinquième lieu, je demande qu'ils s'arrêtent long-temps à contempler
+la nature de l'être souverainement parfait: et, entre autres choses,
+qu'ils considèrent que dans les idées de toutes les autres natures
+l'existence possible se trouve bien contenue; mais que dans l'idée
+de Dieu ce n'est pas seulement une existence possible qui se trouve
+contenue, mais une existence absolument nécessaire. Car de cela seul, et
+sans aucun raisonnement, ils connoîtront que Dieu existe; et il ne leur
+sera pas moins clair et évident, sans autre preuve, qu'il est manifeste
+que deux est un nombre pair, et que trois est un nombre impair, et
+choses semblables. Car il y a des choses qui sont ainsi connues sans
+preuves par quelques uns, que d'autres n'entendent que par un long
+discours et raisonnement.
+
+En sixième lieu, que, considérant avec soin tous les exemples d'une
+claire et distincte perception, et tous ceux dont la perception est
+obscure et confuse desquels j'ai parlé dans mes Méditations, ils
+s'accoutument à distinguer les choses qui sont clairement connues de
+celles qui sont obscures: car cela s'apprend mieux par des exemples que
+par des règles; et je pense qu'on n'en peut donner aucun exemple dont je
+n'aie touché quelque chose.
+
+En septième lieu, je demande que les lecteurs, prenant garde qu'ils
+n'ont jamais reconnu aucune fausseté dans les choses qu'ils ont
+clairement conçues, et qu'au contraire ils n'ont jamais rencontré, sinon
+par hasard, aucune vérité dans les choses qu'ils n'ont conçues qu'avec
+obscurité, ils considèrent que ce seroit une chose tout-à-fait
+déraisonnable, si, pour quelques préjugés des sens ou pour quelques
+suppositions faites à plaisir, et fondées sur quelque chose d'obscur et
+d'inconnu, ils révoquoient en doute les choses que l'entendement conçoit
+clairement et distinctement; au moyen de quoi ils admettront facilement
+les axiomes suivants pour vrais et pour indubitables: bien que j'avoue
+que plusieurs d'entre eux eussent pu être mieux expliqués, et eussent
+dû être plutôt proposés comme des théorèmes que comme des axiomes, si
+j'eusse voulu être plus exact.
+
+
+AXIOMES. ou NOTIONS COMMUNES.
+
+I. Il n'y a aucune chose existante de laquelle ou ne puisse demander
+quelle est la cause pourquoi elle existe: car cela même se peut demander
+de Dieu; non qu'il ait besoin d'aucune cause pour exister, mais parce
+que l'immensité même de sa nature est la cause ou la raison pour
+laquelle il n'a besoin d'aucune cause pour exister.
+
+II. Le temps présent ne dépend point de celui qui l'a immédiatement
+précédé; c'est pourquoi il n'est pas besoin d'une moindre cause pour
+conserver une chose, que pour la produire la première lois.
+
+III. Aucune chose, ni aucune perfection de cette chose actuellement
+existante, ne peut avoir le _néant_, ou une chose non existante, pour la
+cause de son existence.
+
+IV. Toute la réalité ou perfection qui est dans une chose, se rencontre
+formellement ou éminemment dans sa cause première et totale.
+
+V. D'où il suit aussi que la réalité objective de nos idées requiert une
+cause dans laquelle cette même réalité soit contenue, non pas simplement
+objectivement, mais formellement ou éminemment. Et il faut remarquer que
+cet axiome doit si nécessairement être admis, que de lui seul dépend la
+connoissance de toutes les choses, tant sensibles qu'insensibles; car
+d'où savons-nous, par exemple, que le ciel existe? est-ce parce que nous
+le voyons? mais cette vision ne touche point l'esprit, sinon en tant
+qu'elle est une idée, une idée, dis-je, inhérente en l'esprit même, et
+non pas une image dépeinte en la fantaisie; et, à l'occasion de cette
+idée, nous ne pouvons pas juger que le ciel existe, si ce n'est que nous
+supposions que toute idée doit avoir une cause de sa réalité objective
+qui soit réellement existante; laquelle cause nous jugeons que c'est le
+ciel même, et ainsi des autres.
+
+VI. Il y a divers degrés de réalité, c'est-à-dire d'entité ou de
+perfection: car la substance a plus de réalité que l'accident ou le
+mode, et la substance infinie que la finie; c'est pourquoi aussi il y a
+plus de réalité objective dans l'idée de la substance que dans celle de
+l'accident, et dans l'idée de la substance infinie que dans l'idée de la
+substance finie.
+
+VII. La volonté se porte volontairement et librement, car cela est
+de son essence, mais néanmoins infailliblement au bien qui lui est
+clairement connu: c'est pourquoi, si elle vient à connoître quelques
+perfections qu'elle n'ait pas, elle se les donnera aussitôt, si elles
+sont en sa puissance; car elle connaîtra que ce lui est un plus grand
+bien de les avoir que de ne les avoir pas.
+
+VIII. Ce qui peut faire le plus, ou le plus difficile, peut aussi faire
+le moins, ou le plus facile.
+
+IX. C'est une chose plus grande et plus difficile de créer ou conserver
+une substance, que de créer ou conserver ses attributs ou propriétés;
+mais ce n'est pas une chose plus grande, ou plus difficile, de créer une
+chose que de la conserver, ainsi qu'il a déjà été dit.
+
+X. Dans l'idée ou le concept de chaque chose, l'existence y est
+contenue, parce que nous ne pouvons rien concevoir que sous la forme
+d'une chose qui existe; mais avec cette différence, que, dans le concept
+d'une chose limitée, l'existence possible ou contingente est seulement
+contenue, et dans le concept d'un être souverainement parfait, la
+parfaite et nécessaire y est comprise.
+
+
+
+
+
+PROPOSITION PREMIÈRE
+
+
+L'EXISTENCE DE DIEU SE CONNOÎT DE LA SEULE CONSIDÉRATION DE SA NATURE.
+
+DÉMONSTRATION
+
+
+Dire que quelque attribut est contenu dans la nature ou dans le concept
+d'une chose, c'est le même que de dire que cet attribut est vrai de
+cette chose, et qu'on peut assurer qu'il est en elle, par la définition
+neuvième;
+
+Or est-il que l'existence nécessaire est contenue dans la nature ou dans
+le concept de Dieu, par l'axiome dixième:
+
+Donc il est vrai de dire que l'existence nécessaire est en Dieu, ou bien
+que Dieu existe.
+
+Et ce syllogisme est le même dont je me suis servi en ma réponse au
+sixième article de ces objections; et sa conclusion peut être connue
+sans preuve par ceux qui sont libres de tous préjugés, comme il a été
+dit en la cinquième demande. Mais parce qu'il n'est pas aisé de parvenir
+à une si grande clarté d'esprit, nous tâcherons de prouver la même chose
+par d'autres voies.
+
+
+
+
+PROPOSITION SECONDE.
+
+L'EXISTENCE DE DIEU EST DÉMONTRÉE PAR SES EFFETS, DE CELA SEUL QUE SON
+IDÉE EST EN NOUS.
+
+DÉMONSTRATION
+
+
+La réalité objective de chacune de nos idées requiert une cause
+dans laquelle cette même réalité soit contenue non pas simplement
+objectivement, mais formellement ou éminemment, par l'axiome cinquième;
+
+Or est-il que nous avons en nous l'idée de Dieu (par la définition
+deuxième et huitième), et que la réalité objective de cette idée n'est
+point contenue en nous, ni formellement, ni éminemment (par l'axiome
+sixième), et qu'elle ne peut être contenue dans aucun autre que dans
+Dieu même, par là définition huitième:
+
+Donc cette idée de Dieu qui est en nous demande Dieu pour sa cause; et
+par conséquent Dieu existe, par l'axiome troisième.
+
+
+PROPOSITION TROISIÈME.
+
+L'EXISTENCE DE DIEU EST ENCORE DÉMONTRÉE DE CE QUE NOUS-MÊMES, QUI AVONS
+EN NOUS SON IDÉE, NOUS EXISTONS.
+
+DÉMONSTRATION.
+
+Si j'avois lu puissance de me conserver moi-même, j'aurois aussi, à plus
+forte raison, le pouvoir de me donner toutes les perfections qui me
+manquent (par l'axiome huitième et neuvième), car ces perfections ne
+sont que des attributs de la substance, et moi je suis une substance;
+
+Mais je n'ai pas la puissance de me donner toutes ces perfections, car
+autrement je les posséderois déjà, par l'axiome septième:
+
+Donc je n'ai pas la puissance de me conserver moi-même.
+
+En après, je ne puis exister sans être conservé tant que j'existe, soit
+par moi-même, supposé que j'en aie le pouvoir, soit par un autre qui ait
+cette puissance, par l'axiome premier et deuxième;
+
+Or est-il que j'existe, et toutefois je n'ai pas la puissance de me
+conserver moi-même, comme je viens de prouver:
+
+Donc je suis conservé par un autre.
+
+De plus, celui par qui je suis conservé a en soi formellement ou
+éminemment tout ce qui est en moi, par l'axiome quatrième;
+
+Or est-il que j'ai en moi la perception de plusieurs perfections qui me
+manquent, et celle aussi de l'idée de Dieu, par la définition deuxième
+et huitième:
+
+Donc la perception de ces mêmes perfections est aussi en celui par qui
+je suis conservé.
+
+Enfin, celui--là même par qui je suis conservé ne peut avoir la
+perception d'aucunes perfections qui lui manquent, c'est-à-dire qu'il
+n'ait point en soi formellement ou éminemment, par l'axiome septième;
+car ayant la puissance de me conserver, comme il a été dit maintenant,
+il aurait, à plus forte raison, le pouvoir de se les donner lui-même, si
+elles lui manquoient, par l'axiome huitième et neuvième;
+
+Or est-il qu'il a la perception de toutes les perfections que je
+reconnois me manquer, et que je conçois ne pouvoir être qu'en Dieu seul,
+comme je viens de prouver:
+
+Donc il les a toutes en soi formellement ou éminemment; et ainsi il est
+Dieu.
+
+
+
+COROLLAIRE.
+
+DIEU A CRÉÉ LE CIEL ET LA TERRE, ET TOUT CE QUI Y EST CONTENU, ET OUTRE
+CELA IL PEUT FAIRE TOUTES LES CHOSES QUE NOUS CONCEVONS CLAIREMENT, EN
+LA MANIÈRE QUE NOUS LES CONCEVONS
+
+DÉMONSTRATION
+
+Toutes ces choses suivent clairement de la proposition précédente. Car
+nous y avons prouvé l'existence de Dieu, parce qu'il est nécessaire
+qu'il y ait un être qui existe dans lequel toutes les perfections dont
+il y a en nous quelque idée soient contenues formellement ou éminemment;
+
+Or est-il que nous avons en nous l'idée d'une puissance si grande, que
+par celui-là seul en qui elle réside, non seulement le ciel et la terre,
+etc., doivent avoir été créés, mais aussi toutes les autres choses que
+nous concevons comme possibles peuvent être produites:
+
+Donc, en prouvant l'existence de Dieu, nous avons aussi prouvé de lui
+toutes ces choses.
+
+
+
+PROPOSITION QUATRIÈME.
+
+L'ESPRIT ET LE CORPS SONT RÉELLEMENT DISTINCTS.
+
+DÉMONSTRATION.
+
+
+Tout ce que nous concevons clairement peut être fait par Dieu en la
+manière que nous le concevons, par le corollaire précédent.
+
+Mais nous concevons clairement l'esprit, c'est-à-dire une substance qui
+pense, sans le corps, c'est-à-dire sans une substance étendue, par la
+demande II; et d'autre part nous concevons aussi clairement le corps
+sans l'esprit, ainsi que chacun accorde facilement:
+
+Donc au moins, par la toute-puissance de Dieu, l'esprit peut être sans
+le corps, et le corps sans l'esprit.
+
+Maintenant les substances qui peuvent être l'une sans l'autre sont
+réellement distinctes, par la definition X. Or est-il que l'esprit et le
+corps sont des substances, par les définitions V, VI et VII, qui peuvent
+être l'une sans l'autre, comme je le viens de prouver:
+
+Donc l'esprit et le corps sont réellement distincts.
+
+Et il faut remarquer que je me suis ici servi de la toute-puissance de
+Dieu pour en tirer ma preuve; non qu'il soit besoin de quelque puissance
+extraordinaire pour séparer l'esprit d'avec le corps, mais pource que,
+n'ayant traité que de Dieu seul dans les propositions précédentes, je
+ne la pouvois tirer d'ailleurs que de lui. Et il importe fort peu par
+quelle puissance deux choses soient séparées, pour connoître qu'elles
+soient réellement distinctes.
+
+
+
+TROISIÈMES OBJECTIONS, FAITES PAR HOBBES CONTRE LES SIX MÉDITATIONS
+OBJECTION Ier.
+
+SUR LA MÉDITATION PREMIÈRE DES CHOSES QUI PEUVENT ÊTRE RÉVOQUÉES EN
+DOCTE.
+
+Il paroit assez, par ce qui a été dit dans cette Méditation, qu'il n'y
+a point de marque certaine et évidente par laquelle nous puissions
+reconnoître et distinguer nos songes d'avec la veille et d'avec une
+vraie perception des sens; et partant que ces images ou ces fantômes
+que nous sentons étant éveillés, ne plus ne moins que ceux que nous
+apercevons étant endormis, ne sont point des accidents attachés à des
+objets extérieurs, et ne sont point des preuves suffisantes pour,
+montrer que ces objets extérieurs existent véritablement. C'est pourquoi
+si, sans nous aider d'aucun autre raisonnement, nous suivons seulement
+le témoignage de nos sens, nous aurons juste sujet de douter si quelque
+chose existe ou non. Nous reconnoissons donc la vérité de cette
+méditation. Mais d'autant que Platon a parlé de cette incertitude des
+choses sensibles, plusieurs autres anciens philosophes avant et après
+lui, et qu'il est aisé de remarquer la difficulté qu'il y a de discerner
+la veille du sommeil, j'eusse voulu que cet excellent auteur de
+nouvelles spéculations se fût abstenu de publier des choses si vieilles.
+
+
+RÉPONSE.
+
+Les raisons de douter qui sont ici reçues pour vraies par ce philosophe
+n'ont été proposées par moi que comme vraisemblables: et je m'en suis
+servi, non pour les débiter comme nouvelles, mais en partie
+pour préparer les esprits des lecteurs à considérer les choses
+intellectuelles, et les distinguer des corporelles, à quoi elles m'ont
+toujours semblé très nécessaires; en partie pour y répondre dans les
+méditations suivantes, et en partie aussi pour faire voir combien les
+vérités que je propose ensuite sont fermes et assurées, puisqu'elles ne
+peuvent être ébranlées par des doutes si généraux et si extraordinaires.
+Et ce n'a point été pour acquérir de la gloire que je les ai rapportées;
+mais je pense n'avoir pas été moins obligé de les expliquer, qu'un
+médecin de décrire la maladie dont il a entrepris d'enseigner la cure.
+
+
+OBJECTION IIe.
+
+SUR LA SECONDE MÉDITATION. DE LA NATURE DE L'ESPRIT HUMAIN.
+
+_Je suis une chose qui pense_: c'est fort bien dit. Car de ce que je
+pense ou de ce que j'ai une idée, soit en veillant, soit en dormant,
+l'on infère que je suis pensant: car ces deux choses, _je pense_ et _je
+suis pensant_, signifient la même chose. De ce que je suis pensant, il
+s'ensuit _que je suis_, parce que ce qui pense n'est pas un rien.
+Mais où notre auteur ajoute, c'est-à-dire _un esprit, une âme, un
+entendement, une raison_: de là naît un doute. Car ce raisonnement ne
+me semble pas bien déduit, de dire _Je suis pensant, donc je suis une
+pensée_; ou bien _je suis intelligent_, donc _je suis un entendement_.
+Car de la même façon je pourrois dire, _je suis promenant_, donc _je
+suis une promenade_.
+
+M. Descartes donc prend la chose intelligente, et l'intellection qui en
+est l'acte, pour une même chose; ou du moins il dit que c'est le même
+que la chose qui entend, et l'entendement, qui est une puissance ou
+faculté d'une chose intelligente. Néanmoins tous les philosophes
+distinguent le sujet de ses facultés et de ses actes, c'est-à-dire de
+ses propriétés et de ses essences; car c'est autre chose que la chose
+même _qui est_, et autre chose que son _essence_; il se peut donc faire
+qu'une chose qui pense soit le sujet de l'esprit, de la raison ou de
+l'entendement, et partant que ce soit quelque chose de corporel, dont le
+contraire est pris ou avancé, et n'est pas prouvé. Et néanmoins c'est
+en cela que consiste le fondement de la conclusion qu'il semble que M.
+Descartes veuille établir.
+
+Au même endroit il dit:[1] «Je connois que j'existe, et je cherche quel
+je suis, moi que je connois être. Or il est très certain que cette
+notion et connoissance de moi-même, ainsi précisément prise, ne dépend
+point des choses dont l'existence ne m'est pas encore connue.»
+
+[Note 56: Voyez Méditation II.]
+
+Il est très certain que la connoissance de cette proposition,
+_j'existe_, dépend de celle-ci, _je pense_, comme il nous a fort bien
+enseigné: mais d'où nous vient la connoissance de celle-ci, _je pense_?
+Certes, ce n'est point d'autre chose que de ce que nous ne pouvons
+concevoir aucun acte sans son sujet, comme la pensée sans une chose qui
+pense, la science sans une chose qui sache, et la promenade sans une
+chose qui se promène.
+
+Et de là il semble suivre qu'une chose qui pense est quelque chose de
+corporel; car les sujets de tous les actes semblent être seulement
+entendus sous une raison corporelle, ou sous une raison de matière,
+comme il a lui-même montré un peu après par l'exemple de la cire,
+laquelle, quoique sa couleur, sa dureté, sa figure, et tous ses
+autres actes soient changés, est toujours conçue être la même chose,
+c'est-à-dire la même matière sujette à tous ces changements. Or ce n'est
+pas par une autre pensée que j'infère que je pense: car encore que
+quelqu'un puisse penser qu'il a pensé, laquelle pensée n'est rien autre
+chose qu'un souvenir, néanmoins il est tout-à-fait impossible de penser
+qu'on pense, ni de savoir qu'on sait: car ce serait une interrogation
+qui ne finiroit jamais, d'où savez-vous que vous savez que vous savez
+que vous savez, etc.?
+
+Et partant, puisque la connoissance de cette proposition, _j'existe_,
+dépend de la connoissance de celle-ci, _je pense_, et la connoissance
+de, celle-ci de ce que nous ne pouvons séparer la pensée d'une matière
+qui pense, il semble qu'on doit plutôt inférer qu'une chose qui pense
+est matérielle qu'immatérielle.
+
+
+
+RÉPONSE
+
+Où j'ai dit, c'est-à-dire _un esprit, une âme, un entendement, une
+raison, etc._, je n'ai point entendu par ces noms les seules facultés,
+mais les choses douées de la faculté de penser, comme; par les deux
+premiers on a coutume d'entendre; et assez souvent aussi par les deux
+derniers: ce que j'ai si souvent expliqué, et en termes si exprès, que
+je ne vois pas qu'il y ait eu lieu d'en douter.
+
+Et il n'y a point ici de rapport ou de convenance entre la promenade et
+la pensée, parce que la promenade n'est jamais prise autrement que
+pour l'action même; mais la pensée se prend quelquefois pour l'action,
+quelquefois pour la faculté, et quelquefois pour la chose en laquelle
+réside cette faculté.
+
+Et je ne dis pas que l'intellection et la chose qui entend soient une
+même chose, non pas même la chose qui entend et l'entendement, si
+l'entendement est pris pour une faculté, mais seulement lorsqu'il est
+pris pour la chose même qui entend. Or j'avoue franchement que pour
+signifier une chose ou une substance, laquelle je voulois dépouiller de
+toutes les choses qui ne lui appartiennent point, je me suis servi de
+tenues autant simples et abstraits que j'ai pu, comme au contraire ce
+philosophe, pour signifier la même substance, en emploie d'autres fort
+concrets et composés, à savoir ceux de sujet, de matière et de corps,
+afin d'empêcher autant qu'il peut qu'on ne puisse séparer la pensée
+d'avec le corps. Et je ne crains pas que la façon dont il se sert, qui
+est de joindre ainsi plusieurs choses ensemble, soit trouvée plus propre
+pour parvenir à la connoissance de la vérité: qu'est la mienne, par
+laquelle je distingue autant que je puis chaque chose. Mais ne nous
+arrêtons pas davantage aux paroles, venons à la chose dont il est
+question.
+
+«Il se peut faire, dit-il, qu'une chose qui pense soit quelque chose de
+corporel, dont le contraire est pris ou avancé et n'est pas prouvé.»
+Tant s'en faut, je n'ai point avancé le contraire et ne m'en suis en
+façon quelconque servi pour fondement, mais je l'ai laissé entièrement
+indéterminé jusqu'à la sixième Méditation, dans laquelle il est prouvé.
+
+Eu après il dit fort bien «que nous ne pouvons concevoir aucun acte sans
+son sujet, comme la pensée sans une chose qui pense, parce que la chose
+qui pense n'est pas un rien;» mais c'est sans aucune raison et contre
+toute bonne logique, et même contre la façon ordinaire de parler, qu'il
+ajoute «que de là il semble suivre qu'une chose qui pense est quelque
+chose de corporel;» car les sujets de tous les actes sont bien à la
+vérité entendus comme étant des substances, ou si vous voulez comme des
+matières, à savoir des matières métaphysiques; mais non pas pour cela
+comme des corps. Au contraire, tous les logiciens, et presque tout le
+monde avec eux, ont coutume de dire qu'entre les substances les unes
+sont spirituelles et les autres corporelles. Et je n'ai prouvé autre
+chose par l'exemple de la cire, sinon que la couleur, la dureté, la
+figure, etc., n'appartiennent point à la raison formelle de la cire,
+c'est-à-dire qu'on peut concevoir tout ce qui se trouve nécessairement
+dans la cire sans avoir besoin pour cela de penser à elles: je n'ai
+point aussi parlé en ce lieu-là de la raison formelle de l'esprit, ni
+même de celle du corps.
+
+Et il ne sert de rien de dire, comme fait ici ce philosophe, qu'une
+pensée ne peut pas être le sujet d'une autre pensée. Car qui a jamais
+feint cela que lui? Mais je tâcherai ici d'expliquer en peu de paroles
+tout le sujet dont est question.
+
+Il est certain que la pensée ne peut pas être sans une chose qui pense,
+et en général aucun accident ou aucun acte ne peut être sans une
+substance de laquelle il soit l'acte. Mais d'autant que nous ne
+connoissons pas la substance immédiatement par elle-même, mais seulement
+parce qu'elle est le sujet de quelques actes, il est fort convenable à
+la raison, et l'usage même le requiert, que nous appelions de divers
+noms ces substances que nous connoissons être les sujets de plusieurs
+actes ou accidents entièrement différents, et qu'après cela nous
+examinions si ces divers noms signifient des choses différentes ou
+une seule et même chose. Or il y a certains actes que nous appelons
+_corporels_, comme la grandeur, la figure, le mouvement, et toutes les
+autres choses qui ne peuvent être conçues sans une extension locale; et
+nous appelons du nom de _corps_ la substance en laquelle ils résident;
+et on ne peut pas feindre que ce soit une autre substance qui soit le
+sujet de la figure, une autre qui soit le sujet du mouvement local,
+etc., parce que tous ces actes conviennent entre eux, en ce qu'ils
+présupposent l'étendue. En après il y a d'autres actes que nous appelons
+_intellectuels_, comme entendre, vouloir, imaginer, sentir, etc., tous
+lesquels conviennent entre eux en ce qu'ils ne peuvent être sans pensée,
+ou perception, ou conscience et connoissance; et la substance en
+laquelle ils résident, nous la nommons _une chose qui pense_, ou _un
+esprit_, ou de tel autre nom qu'il nous plaît, pourvu que nous ne la
+confondions point avec la substance corporelle, d'autant que les actes
+intellectuels n'ont aucune affinité avec les actes corporels, et que la
+pensée, qui est la raison commune en laquelle ils conviennent, diffère
+totalement de l'extension, qui est la raison commune des autres. Mais
+après que nous avons formé deux concepts clairs et distincts de ces deux
+substances, il est aisé de connoître, par ce qui a été dit en la sixième
+Méditation, si elles ne sont qu'une même chose, ou si elles en sont deux
+différentes.
+
+
+
+OBJECTION IIIe
+
+SUR LA SECONDE MÉDITATION.
+
+
+[1] «Qu'y a-t-il donc qui soit distingué de ma pensée? Qu'y a-t-il que
+l'on puisse dire être séparé de moi-même?»
+
+[Note 57: Voyez Méditation II.]
+
+Quelqu'un répondra peut-être à cette question: Je suis distingué de
+ma pensée moi-même qui pense; et quoiqu'elle ne soit pas à la vérité
+séparée de moi-même, elle est néanmoins différente de moi: de la même
+façon que la promenade, comme il a été dit ci-dessus, est distinguée de
+celui qui se promène. Que si M. Descartes montre que celui qui entend et
+l'entendement sont une même chose, nous tomberons dans cette façon de
+parler scolastique, l'entendement entend, la vue voit, la volonté veut;
+et, par une juste analogie, on pourra dire que la promenade, ou du moins
+la faculté de se promener, se promène: toutes lesquelles choses sont
+obscures, impropres, et fort éloignées de la netteté ordinaire de M.
+Descartes.
+
+
+RÉPONSE.
+
+Je ne nie pas que moi, qui pense, ne sois distingué de ma pensée, comme
+une chose l'est de son mode; mais où je demande, _qu'y a-t-il donc qui
+soit distingué de ma pensée_? j'entends cela des diverses façons de
+penser qui sont là énoncées, et non pas de ma substance; et où j'ajoute,
+_qu'y a-t-il que l'on puisse dire être séparé de moi-même?_ je veux dire
+seulement que toutes ces manières de penser qui sont en moi ne peuvent
+avoir aucune existence hors de moi; et je ne vois pas qu'il y ait en
+cela aucun lieu de douter, ni pourquoi l'on me blâme ici d'obscurité.
+
+
+
+OBJECTION IVe.
+
+SUR LA SECONDE MÉDITATION.
+
+[1] «Il faut donc que je demeure d'accord que je ne saurois pas même
+comprendre par mon imagination ce que c'est que ce morceau de cire, et
+qu'il n'y a que mon entendement seul qui le comprenne.»
+
+[Note 58: Voyez Méditation II.]
+
+Il y a grande différence entre imaginer, c'est-à-dire avoir quelque
+idée, et concevoir de l'entendement, c'est-à-dire conclure en raisonnant
+que quelque chose est ou existe; mais M. Descartes ne nous a pas
+expliqué en quoi ils diffèrent. Les anciens péripatéticiens ont aussi
+enseigné assez clairement que la substance ne s'aperçoit point par les
+sons, mais qu'elle se conçoit par la raison.
+
+Que dirons-nous maintenant si peut-être le raisonnement n'est rien autre
+chose qu'un assemblage et un enchaînement de noms par ce mot _est_?
+D'où il s'ensuivroit que par la raison nous ne concluons rien du
+tout touchant la nature des choses, mais seulement touchant leurs
+appellations, c'est-à-dire que par elle nous voyons simplement si nous
+assemblons bien ou mal les noms des choses, selon les conventions que
+nous avons faites à notre fantaisie touchant leurs significations. Si
+cela est ainsi, comme il peut être, le raisonnement dépendra des noms,
+les noms de l'imagination, et l'imagination peut-être, et ceci selon mon
+sentiment, du mouvement des organes corporels, et ainsi l'esprit ne
+sera rien autre chose qu'un mouvement en certaines parties du corps
+organique.
+
+
+RÉPONSE.
+
+J'ai expliqué, dans la seconde Méditation, la différence qui est entre
+l'imagination et le pur concept de l'entendement ou de l'esprit,
+lorsqu'en l'exemple de la cire j'ai fait voir quelles sont les choses
+que nous imaginons en elle, et quelles sont celles que nous concevons
+par le seul entendement; mais j'ai encore expliqué ailleurs comment nous
+entendons autrement une chose que nous ne l'imaginons, en ce que pour
+imaginer, par exemple, un pentagone, il est besoin d'une particulière
+contention d'esprit qui nous rende cette figure, c'est-à-dire ses cinq
+côtés et l'espace qu'ils renferment, comme présente, de laquelle nous ne
+nous servons point pour concevoir. Or l'assemblage qui se fait dans
+le raisonnement n'est pas celui des noms, mais bien celui des choses
+signifiées par les noms; et je m'étonne que le contraire puisse venir en
+l'esprit de personne.
+
+Car qui doute qu'un François et qu'un Allemand ne puissent avoir les
+mêmes pensées ou raisonnements touchant les mêmes choses, quoique
+néanmoins ils conçoivent des mots entièrement différents? Et ce
+philosophe ne se condamne-t-il pas lui-même, lorsqu'il parle des
+conventions que nous avons faites à notre fantaisie touchant la
+signification des mots? Car s'il admet que quelque chose est signifiée
+par les paroles, pourquoi ne veut-il pas que nos discours et
+raisonnements soient plutôt de la chose qui est signifiée que des
+paroles seules? Et certes de la même façon et avec une aussi juste
+raison qu'il conclut que l'esprit est un mouvement, il pourroit aussi
+conclure que la terre est le ciel, ou telle autre chose qu'il lui
+plaira; pource qu'il n'y a point de choses au monde entre lesquelles il
+n'y ait autant de convenance qu'il y a entre le mouvement et l'esprit,
+qui sont de deux genres entièrement différents.
+
+
+
+OBJECTION Ve.
+
+SUR LA TROISIÈME MÉDITATION.
+
+DE DIEU
+
+
+[1]«Quelques unes d'entre elles (à savoir d'entre les pensées des
+hommes) sont comme les images des choses auxquelles seules convient
+proprement le nom d'idée, comme lorsque je pense à un homme, à une
+chimère, au ciel, à un ange, ou à Dieu.»
+
+[Note 59: Voyez Méditation III.]
+
+Lorsque je pense à un homme, je me représente une idée ou une image
+composée de couleur et de figure, de laquelle je puis douter si elle
+a la ressemblance d'un homme ou si elle ne l'a pas. Il en est de
+même lorsque je pense au ciel. Lorsque je pense à une chimère, je me
+représente une idée ou une image, de laquelle je puis douter si elle est
+le portrait de quelque animal qui n'existe point, mais qui puisse être,
+ou qui ait été autrefois, ou bien qui n'ait jamais été. Et lorsque
+quelqu'un pense à un ange, quelquefois l'image d'une flamme se présente
+à son esprit, et quelquefois celle d'un jeune enfant qui a des ailes,
+de laquelle je pense pouvoir dire avec certitude qu'elle n'a point la
+ressemblance d'un ange, et partant qu'elle n'est point l'idée d'un ange;
+mais, croyant qu'il y a des créatures invisibles et immatérielles qui
+sont les ministres de Dieu, nous donnons à une chose que nous croyons
+ou supposons le nom d'ange, quoique néanmoins l'idée sous laquelle
+j'imagine un ange soit composée des idées des choses visibles.
+
+Il en est de même du nom vénérable de Dieu, de qui nous n'avons aucune
+image ou idée; c'est pourquoi on nous défend de l'adorer sous une
+image, de peur qu'il ne nous semble que nous concevions celui qui est
+inconcevable.
+
+Nous n'avons donc point en nous ce semble aucune idée de Dieu; mais tout
+ainsi qu'un aveugle-né qui s'est plusieurs fois approché du feu, et qui
+en a senti la chaleur, reconnoît qu'il y a quelque chose par quoi il
+a été échauffé, et, entendant dire que cela s'appelle du feu, conclut
+qu'il y a du feu, et néanmoins n'en connoît pas la figure ni la couleur,
+et n'a, à vrai dire, aucune idée ou image du feu qui se présente à son
+esprit.
+
+De même, l'homme, voyant qu'il doit y avoir quelque cause de ses images
+ou de ses idées, et de cette cause une autre première, et ainsi de
+suite, est enfin conduit à une fin ou à une supposition de quelque cause
+éternelle, qui, pource qu'elle n'a jamais commencé d'être, ne peut avoir
+de cause qui la précède, ce qui fait qu'il conclut nécessairement qu'il
+y a un Être éternel qui existe; et néanmoins il n'a point d'idée qu'il
+puisse dire être celle de cet Être éternel, mais il nomme ou appelle du
+nom de Dieu cette chose que la foi ou sa raison lui persuade.
+
+Maintenant, d'autant que de cette supposition, à savoir que nous
+avons en nous l'idée de Dieu, M. Descartes vient à la preuve de cette
+proposition, _que Dieu_ (c'est-à-dire un Être tout-puissant, très sage,
+créateur de l'univers, etc.) _existe_, il a dû mieux expliquer cette
+idée de Dieu, et de là en conclure non seulement son existence, mais
+aussi la création du monde.
+
+
+
+RÉPONSE.
+
+Par le nom d'idée, il veut seulement qu'on entende ici les images des
+choses matérielles dépeintes en la fantaisie corporelle; et cela étant
+supposé, il lui est aisé de montrer qu'on ne peut avoir aucune propre
+et véritable idée de Dieu ni d'un ange: mais j'ai souvent averti, et
+principalement en ce lieu-là même, que je prends le nom d'idée pour tout
+ce qui est conçu immédiatement par l'esprit; en sorte que, lorsque je
+veux et que je crains, parce que je conçois en même temps que je veux et
+que je crains, ce vouloir et cette crainte sont mis par moi au nombre
+des idées; et je me suis servi de ce mot, parce qu'il étoit déjà
+communément reçu par les philosophes pour signifier les formes des
+conceptions de l'entendement divin, encore que nous ne reconnoissions en
+Dieu aucune fantaisie ou imagination corporelle, et je n'en savois point
+de plus propre. Et je pense avoir assez expliqué l'idée de Dieu pour
+ceux qui veulent concevoir le sens que je donne à mes paroles; mais pour
+ceux qui s'attachent à les entendre autrement que je ne fais, je ne le
+pourrois jamais assez. Enfin, ce qu'il ajoute ici de la création du
+monde est tout-à-fait hors de propos: car j'ai prouvé que Dieu existe
+avant que d'examiner s'il y avoit un monde créé par lui, et de cela
+seul que Dieu, c'est-à-dire un être souverainement puissant existe, il
+suit que, s'il y a un monde, il doit avoir été créé par lui.
+
+
+
+OBJECTION VIe.
+
+SUR LA TROISIÈME MÉDITATION
+
+
+[1]Mais il y en a d'autres (à savoir d'autres pensées) qui contiennent
+de plus d'autres formes: par exemple, lorsque je veux, que je crains,
+que j'affirme, que je nie, je conçois bien à la vérité toujours quelque
+chose comme le sujet de l'action de mon esprit, mais j'ajoute aussi
+quelque autre chose par cette action à l'idée que j'ai de cette
+chose-là; et de ce genre de pensées, les unes sont appelées volontés ou
+affections, et les autres jugements.»
+
+[Note 60: Voyez Méditation III.]
+
+Lorsque quelqu'un veut ou craint, il a bien à la vérité l'image de la
+chose qu'il craint et de l'action qu'il veut; mais qu'est-ce que celui
+qui veut ou qui craint embrasse de plus par sa pensée, cela n'est pas
+ici expliqué. Et, quoique à le bien prendre la crainte soit une pensée,
+je ne vois pas comment elle peut être autre que la pensée ou l'idée de
+la chose que l'on craint. Car qu'est-ce autre chose que la crainte d'un
+lion qui s'avance vers nous, sinon l'idée de ce lion, et l'effet, qu'une
+telle idée engendre dans le coeur, par lequel celui qui craint est porté
+à ce mouvement animal que nous appelons fuite. Maintenant ce mouvement
+de fuite n'est pas une pensée; et partant il reste que dans ta crainte
+il n'y a point d'autre pensée que celle qui consiste en la ressemblance
+de la chose que l'on craint: le même se peut dire aussi de la volonté.
+
+De plus l'affirmation et la négation ne se font point sans parole et
+sans noms, d'où vient que les bêtes ne peuvent rien affirmer ni nier,
+non pas même par la pensée, et partant ne peuvent aussi faire aucun
+jugement; et néanmoins la pensée peut être semblable dans un homme et
+dans une bête. Car, quand nous affirmons qu'un homme court, nous n'avons
+point d'autre pensée que celle qu'a un chien qui voit courir son maître,
+et partant l'affirmation et la négation n'ajoutent rien aux simples
+pensées, si ce n'est peut-être la pensée que les noms dont l'affirmation
+est composée sont les noms de la chose même qui est en l'esprit de celui
+qui affirme; et cela n'est rien autre chose que comprendre par la pensée
+la ressemblance de la chose, mais cette ressemblance deux fois.
+
+
+
+RÉPONSE.
+
+Il est de soi très évident que c'est autre chose de voir un lion et
+ensemble de le craindre, que de le voir seulement; et tout de même que
+c'est autre chose de voir un homme qui court, que d'assurer qu'on
+le voit. Et je ne remarque rien ici qui ait besoin de réponse ou
+d'explication.
+
+
+
+
+OBJECTION VIIe.
+
+SUR LA TROISIÈME MÉDITATION.
+
+
+
+
+[1]«Il me reste seulement à examiner de quelle façon j'ai acquis cette
+idée, car je ne l'ai point reçue par les sens, et jamais elle ne s'est
+offerte à moi contre mon attente, comme font d'ordinaire les idées
+des choses sensibles, lorsque ces choses se présentent aux organes
+extérieurs de mes sens, ou qu'elles semblent s'y présenter. Elle n'est
+pas aussi une pure production ou fiction de mon esprit, car il n'est pas
+en mon pouvoir d'y diminuer ni d'y ajouter aucune chose; et partant il
+ne reste plus autre chose à dire, sinon que, comme l'idée de moi-même,
+elle est née et produite avec moi dès lors que j'ai été créé.»
+
+[Note 61: Voyez Méditation III.]
+
+S'il n'y a point d'idée de Dieu (or on ne prouve point qu'il y en ait),
+comme il semble qu'il n'y en a point, toute cette recherche est
+inutile. De plus, l'idée de moi-même me vient, si on regarde le corps,
+principalement de la vue; si l'âme, nous n'en avons aucune idée: mais la
+raison nous fait conclure qu'il y a quelque chose de renfermé dans le
+corps humain qui lui donne le mouvement animal, qui fait qu'il sent et
+se meut; et cela, quoi que ce soit, sans aucune idée, nous l'appelons
+_âme_.
+
+
+
+RÉPONSE.
+
+S'il y a une idée de Dieu (comme il est manifeste qu'il y en a une),
+toute cette objection est renversée; et lorsqu'on ajoute que nous
+n'avons point d'idée de l'âme, mais qu'elle se conçoit par la raison,
+c'est de même que si on disoit qu'on n'en a point d'image dépeinte en
+la fantaisie, mais qu'on en a néanmoins cette notion que jusqu'ici j'ai
+appelée du nom d'idée.
+
+
+
+
+OBJECTION VIIIe.
+
+SUR LA TROISIÈME MÉDITATION.
+
+
+[1]«Mais l'autre idée du soleil est prise des raisons de l'astronomie,
+c'est-à-dire de certaines notions qui sont naturellement en moi.»
+
+[Note 62: Voyez Méditation III.]
+
+Il semble qu'il ne puisse y avoir en même temps qu'une idée du
+soleil, soit qu'il soit vu par les yeux, soit qu'il soit conçu par le
+raisonnement être plusieurs fois plus grand qu'il ne paroît à la vue;
+car cette dernière n'est pas l'idée du soleil, mais une conséquence
+de notre raisonnement, qui nous apprend que l'idée du soleil seroit
+plusieurs fois plus grande s'il étoit regardé de beaucoup plus près. Il
+est vrai qu'en divers temps il peut y avoir diverses idées du soleil,
+comme si en un temps il est regardé seulement avec les yeux, et en un
+autre avec une lunette d'approche; mais les raisons de l'astronomie ne
+rendent point l'idée du soleil plus grande on plus petite, seulement
+elles nous enseignent que l'idée sensible du soleil est trompeuse.
+
+
+
+RÉPONSE
+
+Je réponds derechef que ce qui est dit ici n'être point l'idée du
+soleil, et qui néanmoins est décrit, c'est cela même que j'appelle du
+nom d'idée. Et pendant que ce philosophe ne veut pas convenir avec moi
+de la signification des mots, il ne me peut rien objecter qui ne soit
+frivole.
+
+
+
+OBJECTION IXe.
+
+SUR LA TROISIÈME MÉDITATION.
+
+
+[1]«Car, en effet, les idées qui me représentent des substances sont
+sans doute quelque chose de plus et ont pour ainsi dire plus de réalité
+objective que celles qui me représentent seulement des modes ou
+accidents. Comme aussi celle par laquelle je conçois un Dieu souverain,
+éternel, infini, tout-connoissant, tout-puissant, et créateur universel
+de toutes les choses qui sont hors de lui, a aussi sans doute en soi
+plus de réalité objective que celles par qui les substances finies me
+sont représentées.»
+
+[Note 63: Voyez Méditation III.]
+
+J'ai déjà plusieurs fois remarqué ci-devant que nous n'avons aucune idée
+de Dieu ni de l'âme; j'ajoute maintenant ni de la substance: car j'avoue
+bien que la substance, en tant qu'elle est une matière capable de
+recevoir divers accidents, et qui est sujette à leurs changements, est
+aperçue et prouvée par le raisonnement; mais néanmoins elle n'est point
+conçue, ou nous n'en avons aucune idée. Si cela est vrai, comment
+peut-on dire que les idées qui nous représentent des substances sont
+quelque chose de plus et ont plus de réalité objective que celles qui
+nous représentent des accidents? De plus, il semble que M. Descartes
+n'ait pas assez considéré ce qu'il veut dire par ces mots, _ont plus de
+réalité_. La réalité reçoit-elle le plus et le moins? Ou, s'il pense
+qu'une chose soit plus chose qu'une autre, qu'il considère comment il
+est possible que cela puisse être rendu clair à l'esprit, et expliqué
+avec toute la clarté et l'évidence qui est requise en une démonstration,
+et avec laquelle il a plusieurs fois traité d'autres matières.
+
+
+RÉPONSE.
+
+J'ai plusieurs fois dit que j'appelois du nom d'idée cela même que la
+raison nous fait connoître, comme aussi toutes les autres choses que
+nous concevons, de quelque façon que nous les concevions. Et j'ai
+suffisamment expliqué comment la réalité reçoit le plus et le moins, en
+disant que la substance est quelque chose de plus que le mode, et que
+s'il y a des qualités réelles ou des substances incomplètes, elles sont
+aussi quelque chose de plus que les modes, mais quelque chose de moins
+que les substances complètes; et enfin que s'il y a une substance
+infinie et indépendante, cette substance a plus d'être ou plus de
+réalité que la substance finie et dépendante: ce qui est île soi
+si manifeste qu'il n'est pas besoin d'y apporter une plus ample
+explication.
+
+
+
+
+OBJECTION Xe.
+
+SUR LA TROISIÈME MÉDITATION.
+
+
+[1]«Partant, il ne reste que la seule idée de Dieu, dans laquelle il
+faut considérer s'il y a quelque chose qui n'ait pu venir de moi-même.
+Par le nom de Dieu, j'entends une substance infinie, indépendante,
+souverainement intelligente, souverainement puissante, et par laquelle
+non seulement moi, mais toutes les autres choses qui sont (s'il y en a
+d'autres qui existent) ont été créées: toutes lesquelles choses, à dire
+le vrai, sont telles, que plus j'y pense, et moins me semblent-elles
+pouvoir venir de moi seul. Et par conséquent il faut conclure de tout ce
+qui a été dit ci-devant, que Dieu existe nécessairement.»
+
+[Note 64: Voyez Méditation III.]
+
+Considérant les attributs de Dieu, afin que de là nous en ayons l'idée,
+et que nous voyions s'il y a quelque chose en elle qui n'ait pu venir de
+nous-mêmes, je trouve, si je ne me trompe, que ni les choses que nous
+concevons par le nom de Dieu ne viennent point de nous, ni qu'il n'est
+pas nécessaire qu'elles viennent d'ailleurs que des objets extérieurs.
+Car, par le nom de Dieu, j'entends _une substance_, c'est-à-dire
+j'entends que Dieu existe (non point par une idée, mais par
+raisonnement): _infinie_, c'est-à-dire que je ne puis concevoir ni
+imaginer ses termes ou ses dernières parties, que je n'en puisse encore
+imaginer d'autres au-delà; d'où il suit que le nom d'_infini_ ne nous
+fournit pas l'idée de l'infinité divine, mais bien celle de mes propres
+termes et limites: _indépendante_, c'est-à-dire je ne conçois point de
+cause de laquelle Dieu puisse venir; d'où il paroît que je n'ai point
+d'autre idée qui réponde à ce nom d'_indépendant_, sinon la mémoire de
+mes propres idées, qui ont toutes leur commencement en divers temps, et
+qui par conséquent sont dépendantes.
+
+C'est pourquoi, dire que Dieu est _indépendant_, ce n'est rien dire
+autre chose, sinon que Dieu est du nombre des choses dont je ne puis
+imaginer l'origine; tout ainsi que dire que Dieu est _infini_, c'est
+de-même que si nous disions qu'il est du nombre des choses dont nous
+ne concevons point les limites. Et ainsi toute cette idée de Dieu est
+réfutée; car quelle est cette idée qui est sans fin et sans origine?
+
+_Souverainement intelligente_. Je demande aussi par quelle idée M.
+Descartes conçoit l'intellection de Dieu.
+
+_Souverainement puissante_. Je demande aussi par quelle idée sa
+puissance, qui regarde les choses _futures_, c'est-à-dire non
+existantes, est _entendue_. Certes, pour moi, je conçois la puissance
+par l'image ou la mémoire des choses passées, en raisonnant de cette
+sorte: Il a fait ainsi, donc il a pu faire ainsi; donc, tant qu'il sera,
+il pourra encore, faire ainsi, c'est-à-dire il en a la puissance.
+Or toutes ces choses sont des idées qui peuvent venir des objets
+extérieurs.
+
+_Créateur de toutes les choses qui sont au monde_. Je puis former
+quelque image de la création par le moyen des choses que j'ai vues, par
+exemple de ce que j'ai vu un homme naissant, et qui est parvenu, d'une
+petitesse presque inconcevable, à la forme et à la grandeur qu'il a
+maintenant; et personne à mon avis n'a d'autre idée à ce nom de créateur
+mais il ne suffît pas, pour prouver la création du monde, que nous
+puissions imaginer le monde créé. C'est pourquoi, encore qu'on eût
+démontré qu'un être _infini, indépendant, tout-puissant, etc._, existe,
+il ne s'ensuit pas néanmoins qu'un créateur existe, si ce n'est que
+quelqu'un pense qu'on infère fort bien de ce qu'un certain être existe,
+lequel nous croyons avoir créé toutes les autres choses, que pour cela
+le monde a autrefois été créé par lui.
+
+De plus, où M. Descartes dit que l'idée de Dieu et de notre âme est née
+et résidante en nous, je voudrais bien savoir si les âmes de ceux-là
+pensent qui dorment profondément et sans aucune rêverie: si elles ne
+pensent point, elles n'ont alors aucunes idées; et partant il n'y a
+point d'idée qui soit née et résidante en nous, car ce qui est né et
+résidant en nous est toujours présent à notre pensée.
+
+
+
+RÉPONSE.
+
+Aucune chose de celles que nous attribuons à Dieu ne peut venir des
+objets extérieurs comme d'une cause exemplaire: car il n'y a rien en
+Dieu de semblable aux choses extérieures, c'est-à-dire aux choses
+corporelles. Or il est manifeste que tout ce que nous concevons être
+en Dieu de dissemblable aux choses extérieures ne peut venir en notre
+pensée par l'entremise de ces mêmes choses, mais seulement par celle de
+la cause de cette diversité, c'est-à-dire de Dieu.
+
+Et je demande ici de quelle façon ce philosophe tire l'intellection de
+Dieu des choses extérieures: car pour moi j'explique aisément quelle est
+l'idée que j'en ai, en disant que par le mot d'idée j'entends la forme
+de toute perception; car qui est celui qui conçoit quelque chose qui
+ne s'en aperçoive, et partant qui n'ait cette forme ou cette idée de
+l'intellection, laquelle venant à étendre à l'infini il forme l'idée
+de l'intellection divine? Et ce que je dis de cette perfection se doit
+entendre de même de toutes les autres.
+
+Mais, d'autant que je me suis servi de l'idée de Dieu qui est en nous
+pour démontrer son existence, et que dans cette idée une puissance si
+immense est contenue que nous concevons qu'il répugne, s'il est vrai
+que Dieu existe, que quelque autre chose que lui existe si elle n'a
+été créée par lui, il suit clairement de ce que son existence a été
+démontrée qu'il a été aussi démontré que tout ce monde, c'est-à-dire
+toutes les autres choses différentes de Dieu qui existent, ont été
+créées par lui.
+
+Enfin, lorsque je dis que quelque idée est née avec nous, ou qu'elle
+est naturellement empreinte en nos âmes, je n'entends pas qu'elle se
+présente toujours à notre pensée, car ainsi il n'y en auroit aucune;
+mais j'entends seulement que nous avons en nous-mêmes la faculté de la
+produire.
+
+
+
+OBJECTION XIe.
+
+SUR LA TROISIÈME MÉDITATION.
+
+[1]«Et toute la force de l'argument dont je me suis servi pour prouver
+l'existence de Dieu consiste en ce que je vois qu'il ne seroit pas
+possible que ma nature fût telle qu'elle est, c'est-à-dire que j'eusse
+en moi l'idée de Dieu, si Dieu n'existoit véritablement, à savoir ce
+même Dieu dont j'ai en moi l'idée.»
+
+[Note 65: Voyez Méditation III.]
+
+Donc, puisque ce n'est pas une chose démontrée que nous ayons en nous
+l'idée de Dieu, et que la religion chrétienne nous oblige de croire que
+Dieu est inconcevable, c'est-à-dire, selon mon opinion, qu'on n'en
+peut avoir d'idée, il s'ensuit que l'existence de Dieu n'a point été
+démontrée, et beaucoup moins la création.
+
+
+RÉPONSE.
+
+Lorsque Dieu est dit inconcevable, cela s'entend d'une conception qui le
+comprenne totalement et parfaitement. Au reste, j'ai déjà tant de fois
+expliqué comment nous avons en nous l'idée de Dieu, que je ne le puis
+encore ici répéter sans ennuyer les lecteurs.
+
+
+
+
+OBJECTION XIIe.
+
+SUR LA QUATRIÈME MÉDITATION.
+
+DU VRAI ET DU FAUX.
+
+[1]«Et ainsi je connois que l'erreur, en tant que telle, n'est pas
+quelque chose de réel qui dépende de Dieu, mais que c'est seulement
+un défaut; et partant que pour faillir je n'ai pas besoin de quelque
+faculté qui m'ait été donnée de Dieu particulièrement pour cet effet.»
+
+[Note 66: Voyez Méditation IV.]
+
+Il est certain que l'ignorance est seulement un défaut, et qu'il n'est
+pas besoin d'aucune faculté positive pour ignorer; mais, quant à
+l'erreur, la chose n'est pas si manifeste: car il semble que si les
+pierres et les autres choses inanimées ne peuvent errer, c'est seulement
+parce qu'elles n'ont pas la faculté de raisonner ni d'imaginer; et
+partant il faut conclure que pour errer il est besoin d'un entendement,
+ou du moins d'une imagination, qui sont des facultés toutes deux
+positives, accordée à tous ceux qui se trompent, mais aussi à eux seuls.
+
+Outre cela, M. Descartes ajoute: «J'aperçois que mes erreurs dépendent
+du concours de deux causes, à savoir de la faculté de connoître qui est
+en moi, et de la faculté d'élire ou bien de mon libre arbitre.» Ce qui
+me semble avoir de la contradiction avec les choses qui ont été dites
+auparavant. Où il faut aussi remarquer que la liberté du franc arbitre
+est supposée sans être prouvée, quoique cette supposition soit contraire
+à l'opinion des calvinistes.
+
+
+RÉPONSE.
+
+Encore que pour faillir il soit besoin de la faculté de raisonner, ou
+pour mieux dire de juger, c'est-à-dire d'affirmer et de nier, d'autant
+que c'en est le défaut, il ne s'ensuit pas pour cela que ce défaut soit
+réel, non plus que l'aveuglement n'est pas appelé réel, quoique les
+pierres ne soient pas dites aveugles pour cela seulement qu'elles ne
+sont pas capables de voir. Et je suis étonné de n'avoir encore pu
+rencontrer dans toutes ces objections aucune conséquence qui me semblât
+être bien déduite de ses principes.
+
+Je n'ai rien supposé ou avancé touchant la liberté que ce que nous
+ressentons tous les jours en nous-mêmes, et qui est très connu par la
+lumière naturelle: et je ne puis comprendre pourquoi il est dit ici que
+cela répugne ou a de la contradiction avec ce qui a été dit auparavant.
+
+Mais encore que peut-être il y en ait plusieurs qui, lorsqu'ils
+considèrent la préordination de Dieu, ne peuvent comprendre comment
+notre liberté peut subsister et s'accorder avec elle, il n'y a néanmoins
+personne qui, se regardant soi-même, ne ressente et n'expérimente que la
+volonté et la liberté ne sont qu'une même chose, ou plutôt qu'il n'y a
+point de différence entre ce qui est volontaire et ce qui est libre. Et
+ce n'est pas ici le lieu d'examiner quelle est en cela l'opinion des
+calvinistes.
+
+
+OBJECTION XIIIe.
+
+SUR LA QUATRIÈME MÉDITATION.
+
+[1] «Par exemple, examinant ces jours passés si quelque chose existoit
+véritablement dans le monde, et prenant garde que de cela seul que
+j'examinois cette question il suivoit très évidemment que j'existois
+moi-même, je ne pouvois pas m'empêcher de juger qu'une chose que je
+concevois si clairement étoit vraie; non que je m'y trouvasse forcé par
+une cause extérieure, mais seulement parce que d'une grande clarté qui
+étoit en mon entendement a suivi une grande inclination en ma volonté,
+et ainsi je me suis porté à croire avec d'autant plus de liberté que je
+me suis trouvé avec moins d'indifférence.»
+
+[Note 67: Voyez Méditation IV.]
+
+Cette façon de parler, _une grande clarté dans l'entendement,_ est
+métaphorique, et partant n'est pas propre à entrer dans un argument:
+or celui qui n'a aucun doute prétend avoir une semblable clarté, et sa
+volonté n'a pas une moindre inclination pour affirmer ce dont il n'a
+aucun doute que celui qui a une parfaite science. Cette clarté peut donc
+bien être la cause pourquoi quelqu'un aura et défendra avec opiniâtreté
+quelque opinion, mais elle ne lui sauroit faire connoître avec certitude
+qu'elle est vraie.
+
+De plus, non seulement savoir qu'une chose est vraie, mais aussi la
+croire ou lui donner son aveu et consentement, ce sont choses qui ne
+dépendent point de la volonté; car les choses qui nous sont prouvées
+par de bons arguments ou racontées comme croyables, soit que nous le
+voulions ou non, nous sommes contraints de les croire. Il est bien vrai
+qu'affirmer ou nier, soutenir ou réfuter des propositions, ce sont des
+actes de la volonté; mais il ne s'ensuit pas que le consentement et
+l'aveu intérieur dépendent de la volonté.
+
+Et partant, la conclusion qui suit n'est pas suffisamment démontrée:
+«Et c'est dans ce mauvais usage de notre liberté que consiste cette
+privation qui constitue la forme de l'erreur.»
+
+
+RÉPONSE.
+
+Il importe peu que cette façon de parler, _une grande clarté_, soit
+propre ou non à entrer dans un argument, pourvu qu'elle soit propre pour
+expliquer nettement notre pensée, comme elle l'est en effet. Car il n'y
+a personne qui ne sache que par ce mot, _une clarté dans l'entendement_,
+on entend une clarté ou perspicuité de connoissance, que tous ceux-là
+n'ont peut-être pas qui pensent l'avoir; mais cela n'empêche pas qu'elle
+ne diffère beaucoup d'une opinion obstinée qui été conçue sans une
+évidente perception.
+
+Or, quand il est dit ici que, soit que nous voulions ou que nous ne
+voulions pas, nous donnons notre créance aux choses que nous concevons
+clairement, c'est de même que si on disoit que, soit que nous voulions
+ou que nous ne voulions pas, nous voulons et désirons les choses bonnes
+quand elles nous sont clairement connues: car cette façon de parler,
+_soit que nous ne voulions pas_, n'a point de lien en telles occasions,
+parce qu'il y a de la contradiction à vouloir et ne vouloir pas une même
+chose.
+
+
+
+OBJECTION XIVe.
+
+
+SUR LA CINQUIÈME MÉDITATION. DE L'ESSENCE DES CHOSES CORPORELLES.
+
+[1]«Comme, par exemple, lorsque j'imagine un triangle, encore qu'il n'y
+ait peut-être en aucun lieu du monde hors de ma pensée une telle figure,
+et qu'il n'y en ait jamais eu, il ne laisse pas néanmoins d'y avoir
+une certaine nature, ou forme, ou essence déterminée de cette figure,
+laquelle est immuable et éternelle, que je n'ai point inventée, et qui
+ne dépend en aucune façon de mon esprit, comme il paroît de ce que l'on
+peut démontrer diverses propriétés de ce triangle.»
+
+[Note 68: Voyez Méditation V.]
+
+S'il n'y a point de triangle en aucun lieu du monde, je ne puis
+comprendre comment il a une nature, car ce qui n'est nulle part n'est
+point du tout, et n'a donc point aussi d'être ou de nature. L'idée que
+notre esprit conçoit du triangle vient d'un autre triangle que nous
+avons vu ou inventé sur les choses que nous avons vues; mais depuis
+qu'une fois nous avons appelé du nom de triangle la chose d'où nous
+pensons que l'idée du triangle tire son origine, encore que cette chose
+périsse, le nom demeure toujours. De même, si nous avons une fois conçu
+par la pensée que tous les angles d'un triangle pris ensemble sont égaux
+à deux droits, et que nous ayons donné cet autre nom au triangle, _qu'il
+est une chose qui a trois angles égaux à deux droits_, quand il n'y
+auroit au monde aucun triangle, le nom néanmoins ne laisseroit pas de
+demeurer. Et ainsi la vérité de cette proposition sera éternelle, _que
+le triangle est une chose qui a trois angles égaux à deux droits_; mais
+la nature du triangle ne sera pas pour cela éternelle, car s'il arrivoit
+par hasard que tout triangle généralement périt, elle cesseroit aussi
+d'être.
+
+De même cette proposition, _l'homme est un animal_, sera vraie
+éternellement à cause des noms; mais, supposé que le genre humain fut
+anéanti, il n'y auroit plus de nature humaine.
+
+D'où il est évident que l'essence, en tant qu'elle est distinguée de
+l'existence, n'est rien autre chose qu'un assemblage de noms par le
+verbe _est_; et partant l'essence sans l'existence est une fiction de
+notre esprit: et il semble que comme l'image d'un homme qui est dans
+l'esprit est à cet homme, ainsi l'essence est à l'existence; ou bien
+comme cette proposition, _Socrate est homme_, est à celle-ci, _Socrate
+est_ ou _existe_, ainsi l'essence de Socrate est à l'existence du même
+Socrate: or ceci, _Socrate est homme_, quand Socrate n'existe point, ne
+signifie autre chose qu'un assemblage de noms, et ce mot _est_ ou _être_
+a sous soi l'image de l'unité d'une chose qui est désignée par deux
+noms.
+
+
+RÉPONSE
+
+La distinction qui est entre l'essence et l'existence est connue de tout
+le monde; et ce qui est dit ici des noms éternels, au lieu des concepts
+ou des idées d'une éternelle vérité, a déjà été ci-devant assez réfuté
+et rejeté.
+
+
+
+OBJECTION XVe.
+
+SUR LA SIXIÈME MÉDITATION.
+
+DE L'EXISTENCE DES CHOSES MATÉRIELLES.
+
+
+[1]«Car Dieu ne m'ayant donné aucune faculté pour connoître que cela
+soit (à savoir que Dieu, par lui-même ou par l'entremise de quelque
+créature plus noble que le corps, m'envoie les idées du corps), mais au
+contraire, m'ayant donné une grande inclination à croire qu'elles me
+sont envoyées ou qu'elles partent des choses corporelles, je ne vois
+pas comment on pourroit l'excuser de tromperie, si en effet ces idées
+partoient d'ailleurs ou m'étoient envoyées par d'autres causes que par
+des choses corporelles; et partant il faut avouer qu'il y a des choses
+corporelles qui existent.»
+
+[Note 69: Voyez Méditation VI.]
+
+C'est la commune opinion que les médecins ne pèchent point qui déçoivent
+les malades pour leur propre santé, ni les pères qui trompent leurs
+enfants pour leur propre bien; et que le mal de la tromperie ne consiste
+pas dans la fausseté des paroles, mais dans la malice de celui qui
+trompe. Que M. Descartes prenne donc garde si cette proposition, _Dieu
+ne nous peut jamais tromper_, prise universellement, est vraie; car si
+elle n'est pas vraie, ainsi universellement prise, cette conclusion
+n'est pas bonne, _donc il y a des choses corporelles qui existent_.
+
+
+RÉPONSE.
+
+Pour la vérité de cette conclusion il n'est pas nécessaire que nous ne
+puissions jamais être trompés, car au contraire j'ai avoué franchement
+que nous le sommes souvent; mais seulement que nous ne le soyons point
+quand notre erreur feroit paroître en Dieu une volonté de décevoir,
+laquelle ne peut être en lui: et il y a encore ici une conséquence qui
+ne me semble pas être bien déduite de ses principes.
+
+
+
+
+OBJECTION XVIe.
+
+SUR LA SIXIÈME MÉDITATION.
+
+
+[1]«Car je reconnois maintenant qu'il y a entre l'une et l'autre (savoir
+entre la veille et le sommeil) une très notable différence, en ce que
+notre mémoire ne peut jamais lier et joindre nos songes les uns aux
+autres et avec toute la suite de notre vie, ainsi qu'elle a de coutume
+de joindre les choses qui nous arrivent étant éveillés.»
+
+[Note 70: Voyez Méditation VI.]
+
+
+Je demande si c'est une chose certaine qu'une personne, songeant qu'elle
+doute si elle songe ou non, ne puisse songer que son songe est joint
+et lié avec les idées d'une longue suite de choses passées. Si elle le
+peut, les choses qui semblent ainsi à celui qui dort être les actions
+de sa vie passée peuvent être tenues pour vraies, tout de même que s'il
+étoit éveillé. De plus, d'autant, comme il dit lui-même, que toute
+la certitude de la science et toute sa vérité dépend de la seule
+connoissance du vrai Dieu, ou bien un athée ne peut pas reconnoître
+qu'il veille par la mémoire des actions de sa vie passée, ou bien une
+personne peut savoir qu'elle veille sans la connoissance du vrai Dieu.
+
+
+RÉPONSE.
+
+Celui qui dort et songe ne peut pas joindre et assembler parfaitement et
+avec vérité ses rêveries avec les idées des choses passées, encore qu'il
+puisse songer qu'il les assemble. Car qui est-ce qui nie que celui
+qui dort se puisse tromper? Mais après, étant éveillé, il connoîtra
+facilement son erreur.
+
+Et un athée peut reconnoître qu'il veille par la mémoire des actions de
+sa vie passée; mais il ne peut pas savoir que ce signe est suffisant
+pour le rendre certain qu'il ne se trompe point, s'il ne sait qu'il a
+été créé de Dieu, et que Dieu ne peut être trompeur.
+
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+TABLE
+
+DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE TOME PREMIER.
+
+ ÉLOGE DE DESCARTES
+
+ NOTES
+
+ DISCOURS DE LA MÉTHODE
+
+ MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES
+ ÉPÎTRE
+ PRÉFACE
+ ABRÉGÉ DES SIX MÉDITATIONS
+ MÉDITATION PREMIÈRE
+ MÉDITATION DEUXIÈME
+ MÉDITATION TROISIÈME
+ MÉDITATION QUATRIÈME
+ MÉDITATION CINQUIÈME
+ MÉDITATION SIXIÈME
+
+ OBJECTIONS ET RÉPONSES
+ PREMIÈRES OBJECTIONS, FAITES PAR M. CATÊRUS
+ RÉPONSES
+ SECONDES OBJECTIONS, RECUEILLIES PAR LE P. MERSENNE.
+ RÉPONSES
+ TROISIÈMES OBJECTIONS, FAITES PAR M. HOBBES, ET RÉPONSES.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Discours de la méthode, by René Descartes
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13846 ***