diff options
Diffstat (limited to '13846-0.txt')
| -rw-r--r-- | 13846-0.txt | 10978 |
1 files changed, 10978 insertions, 0 deletions
diff --git a/13846-0.txt b/13846-0.txt new file mode 100644 index 0000000..55a9ba3 --- /dev/null +++ b/13846-0.txt @@ -0,0 +1,10978 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13846 *** + +Descartes, René + +_Oeuvres de Descartes, précédées de l'éloge de René Descartes par +Thomas_ + + +OEUVRES DE DESCARTES. + +TOME PREMIER + + +PUBLIÉES PAR VICTOR COUSIN. + + + +A + +M. ROYER-COLLARD, + +Professeur de l'histoire de la philosophie morale à la Faculté des +Lettres de l'Académie de Paris + +QUI LE PREMIER, DANS UNE CHAIRE FRANÇAISE, COMBATTIT LA PHILOSOPHIE DES +SENS, ET RÉHABILITA DESCARTES, + +Témoignage DE MA VIVE RECONNAISSANCE POUR SES LEÇONS, SES CONSEILS ET +SON AMITIÉ + + + +ÉLOGE DE RENÉ DESCARTES, + +PAR THOMAS, + +DISCOURS QUI A REMPORTÉ LE PRIX DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE EN 1765. + + + +Lorsque les cendres de DESCARTES, né en France et mort en Suède, furent +rapportées, seize ans après sa mort, de Stockholm à Paris; lorsque tous +les savants, rassemblés dans un temple, rendoient à sa dépouille des +honneurs qu'il n'obtint jamais pendant sa vie, et qu'un orateur se +préparait à louer devant cette assemblée le grand homme qu'elle +regrettait, tout-à-coup il vint un ordre qui défendit de prononcer cet +éloge funèbre. Sans doute on pensoit alors que les grands seuls ont +droit aux éloges publics; et l'on craignit de donner à la nation +l'exemple dangereux d'honorer un homme qui n'avoit eu que le mérite et +la distinction du génie. Je viens, après cent ans, prononcer cet éloge. +Puisse-t-il être digne et de celui à qui il est offert, et des sages qui +vont l'entendre! Peut-être au siècle de Descartes on étoit encore trop +près de lui pour le bien louer. Le temps seul juge les philosophes comme +les rois, et les met à leur place. + +Le temps a détruit les opinions de Descartes, mais sa gloire subsiste. +Il est semblable à ces rois détrônés qui, sur les ruines même de +leur empire, paroissent nés pour commander aux hommes. Tant que la +philosophie et la vérité seront quelque chose sur la terre, on honorera +celui qui a jeté les fondements de nos connaissances, et recréé, pour +ainsi dire, l'entendement humain. On louera Descartes par admiration, +par reconnoissance, par intérêt même; car si la vérité est un bien, il +faut encourager ceux qui la cherchent. + +Ce seroit aux pieds de la statue de Newton qu'il faudroit prononcer +l'éloge de Descartes; ou plutôt ce seroit à Newton à louer Descartes. +Qui mieux que lui seroit capable de mesurer la carrière parcourue avant +lui? Aussi simple qu'il étoit grand, Newton nous découvriroit toutes les +pensées que les pensées de Descartes lui ont fait naître. Il y a des +vérités stériles, et pour ainsi dire mortes, qui n'avancent de rien dans +l'étude de la nature: il y a des erreurs de grands hommes qui deviennent +fécondes en vérités. Après Descartes, on a été plus loin que lui; mais +Descartes a frayé la route. Louons Magellan d'avoir fait le tour du +globe; mais rendons justice à Colomb, qui le premier a soupçonné, a +cherché, a trouvé un nouveau monde. + +Tout dans cet ouvrage sera consacré à la philosophie et à la vertu. +Peut-être y a-t-il des hommes dans ma nation qui ne me pardonneroient +point l'éloge d'un philosophe vivant; mais Descartes est mort, et depuis +cent quinze ans il n'est plus; je ne crains ni de blesser l'orgueil ni +d'irriter l'envie. + +Pour juger Descartes, pour voir ce que l'esprit d'un seul homme a ajouté +à l'esprit humain, il faut voir le point d'où il est parti. Je peindrai +donc l'état de la philosophie et des sciences au moment où naquit ce +grand homme; je ferai voir comment la nature le forma, et comment elle +prépara cette révolution qui a eu tant d'influence. Ensuite je ferai +l'histoire de ses pensées. Ses erreurs mêmes auront je ne sais quoi +de grand. Ou verra l'esprit humain, frappé d'une lumière nouvelle, se +réveiller, s'agiter, et marcher sur ses pas. Le mouvement philosophique +se communiquera d'un bout de l'Europe à l'autre. Cependant, au milieu de +ce mouvement général, nous reviendrons sur Descartes; nous contemplerons +l'homme en lui; nous chercherons si le génie donne des droits au +bonheur; et nous finirons peut-être par répandre des larmes sur ceux +qui, pour le bien de l'humanité et leur propre malheur, sont condamnés à +être de grands hommes. + +La philosophie, née dans l'Égypte, dans l'Inde et dans la Perse, avoit +été en naissant presque aussi barbare que les hommes. Dans la Grèce, +aussi féconde que hardie, elle avoit créé tous ces systèmes qui +expliquoient l'univers, ou par le principe des éléments, ou par +l'harmonie des nombres, ou par les idées éternelles, ou par des +combinaisons de masses, de figures et de mouvements, ou par l'activité +de la forme qui vient s'unir à la matière. Dans Alexandrie, et à la +cour des rois, elle avoit perdu ce caractère original et ce principe de +fécondité que lui avoit donné un pays libre. A Rome, parmi des maîtres +et des esclaves, elle avoit été également stérile; elle s'y étoit +occupée, ou à flatter la curiosité des princes, ou à lire dans les +astres la chute des tyrans. Dans les premiers siècles de l'église, vouée +aux enchantements et aux mystères, elle avoit cherché à lier commerce +avec les puissances célestes ou infernales. Dans Constantinople, elle +avoit tourné autour des idées des anciens Grecs, comme autour des bornes +du monde. Chez les Arabes, chez ce peuple doublement esclave et par +sa religion et par son gouvernement, elle avoit eu ce même caractère +d'esclavage, bornée à commenter un homme, au lieu d'étudier la nature. +Dans les siècles barbares de l'Occident, elle n'avoit été qu'un jargon +absurde et insensé que consacroit le fanatisme et qu'adoroit la +superstition. Enfin, à la renaissance des lettres, elle n'avoit profité +de quelques lumières que pour se remettre par choix dans les chaînes +d'Aristote. Ce philosophe, depuis plus de cinq siècles, combattu, +proscrit, adoré, excommunié, et toujours vainqueur, dictoit aux nations +ce qu'elles devoient croire; ses ouvrages étant plus connus, ses erreurs +étoient plus respectées. On négligeoit pour lui l'univers; et les +hommes, accoutumés depuis longtemps à se passer de l'évidence, croyoient +tenir dans leurs mains les premiers principes des choses, parce que leur +ignorance hardie prononçoit des mots obscurs et vagues qu'ils croyoient +entendre. + +Voilà les progrès que l'esprit humain avoit faits pendant trente +siècles. On remarque, pendant cette longue révolution de temps, cinq +ou six hommes qui ont pensé, et créé des idées; et le reste du monde a +travaillé sur ces pensées, comme l'artisan, dans sa forge, travaille sur +les métaux que lui fournit la mine. Il y a eu plusieurs siècles de suite +où l'on n'a point avancé d'un pas vers la vérité; il y a eu des nations +qui n'ont pas contribué d'une idée à la masse des idées générales. Du +siècle d'Aristote à celui de Descartes, j'aperçois un vide de deux mille +ans. Là, la pensée originale se perd, comme un fleuve qui meurt dans les +sables, ou qui s'ensevelit sous terre, et qui ne reparoît qu'à mille +lieues de là, sous de nouveaux cieux et sur une terre nouvelle. Quoi +donc! y a-t-il pour l'esprit humain des temps de sommeil et de mort, +comme il y en a de vie et d'activité? ou le don de penser par +soi-même est-il réservé à un si petit nombre d'hommes? ou les +grandes combinaisons d'idées sont-elles bornées par la nature, et +s'épuisent-elles avec rapidité? Dans cet état de l'esprit humain, dans +cet engourdissement général, il falloit un homme qui remontât l'espèce +humaine, qui ajoutât de nouveaux ressorts à l'entendement, qui se +ressaisît du don de penser, qui vît ce qui étoit fait, ce qui restoit à +faire, et pourquoi les progrès avoient été suspendus tant de siècles; +un homme qui eût assez d'audace pour renverser, assez de génie pour +reconstruire, assez de sagesse pour poser des fondements sûrs, assez +d'éclat pour éblouir son siècle et rompre l'enchantement des siècles +passés; un homme qui étonnât par la grandeur de ses vues; un homme en +état de rassembler tout ce que les sciences avoient imaginé ou découvert +dans tous les siècles, et de réunir toutes ces forces dispersées pour +en composer une seule force avec laquelle il remuât pour ainsi dire +l'univers; un homme d'un génie actif, entreprenant, qui sût voir où +personne ne voyoit, qui désignât le but et qui traçât la route, qui, +seul et sans guide, franchît par-dessus les précipices un intervalle +immense, et entraînât après lui le genre humain. Cet homme devoit être +Descartes. Ce seroit sans doute un beau spectacle de voir comment la +nature le prépara du loin et le forma; mais qui peut suivre la nature +dans sa marche? Il y a sans doute une chaîne des pensées des hommes +depuis l'origine du monde jusqu'à nous; chaîne qui n'est ni moins +mystérieuse ni moins grande que celle des êtres physiques. Les siècles +ont influé sur les siècles, les nations sur les nations, les vérités sur +les erreurs, les erreurs sur les vérités. Tout se tient dans l'univers; +mais qui pourrait tracer la ligne? On peut du moins entrevoir ce rapport +général; on peut dire que, sans cette foule d'erreurs qui ont inondé le +monde, Descartes peut-être n'eût point trouvé la route de la vérité. +Ainsi chaque philosophe en s'égarant avançoit le terme. Mais, laissant +là les temps trop reculés, je veux chercher dans le siècle même de +Descartes, ou dans ceux qui ont immédiatement précédé sa naissance, tout +ce qui a pu servir à le former en influant sur son génie. + +Et d'abord j'aperçois dans l'univers une espèce de fermentation +générale. La nature semble être dans un de ces moments où elle fait les +plus grands efforts: tout s'agite; on veut partout remuer les anciennes +bornes, on veut étendre la sphère humaine. Vasco de Gama découvre les +Indes, Colomb découvre l'Amérique, Cortès et Pizarro subjuguent des +contrées immenses et nouvelles, Magellan cherche les terres australes, +Drake fait le tour du monde. L'esprit des découvertes anime toutes +les nations. De grands changements dans la politique et les religions +ébranlent l'Europe, l'Asie et l'Afrique. Cette secousse se communique +aux sciences. L'astronomie renaît dès le quinzième siècle. Copernic +rétablit le système de Pythagore et le mouvement de la terre; pas +immense fait dans la nature! Tycho-Brahé ajoute aux observations de +tous les siècles; il corrige et perfectionne la théorie des planètes, +détermine le lieu d'un grand nombre d'étoiles fixes, démontre la région +que les comètes occupent dans l'espace. Le nombre des phénomènes connus +s'augmente. Le législateur des deux paroît; Kepler confirme ce qui a été +trouvé avant lui, et ouvre la route à des vérités nouvelles. Mais +il falloit de plus grands secours. Les verres concaves et convexes, +inventés par hasard au treizième siècle, sont réunis trois cents ans +après, et forment le premier télescope. L'homme touche aux extrémités de +la création. Galilée fait dans les cieux ce que les grands navigateurs +faisoient sur les mers; il aborde à de nouveaux mondes. Les satellites +de Jupiter sont connus. Le mouvement de la terre est confirmé par les +phases de Vénus. La géométrie est appliquée à la doctrine du mouvement. +La force accélératrice dans la chute des corps est mesurée; on découvre +la pesanteur de l'air, on entrevoit son élasticité. Bacon fait le +dénombrement des connoissances humaines et les juge: il annonce le +besoin de refaire des idées nouvelles, et prédit quelque chose de +grand pour les siècles à venir. Voilà ce que la nature avoit fait pour +Descartes avant sa naissance; et comme par la boussole elle avoit réuni +les parties les plus éloignées du globe, par le télescope rapproché de +la terre les dernières limites des cieux, par l'imprimerie elle avoit +établi la communication rapide du mouvement entre les esprits d'un bout +du monde à l'autre. + +Tout étoit disposé pour une révolution. Déjà est né celui qui doit +faire ce grand changement[1]; il ne reste à la nature que d'achever son +ouvrage, et de mûrir Descartes pour le genre humain, comme elle a mûri +le genre humain pour lui. Je ne m'arrête point sur son éducation[2]; dès +qu'il s'agit des âmes extraordinaires, il n'en faut point parler. Il y +a une éducation pour l'homme vulgaire; il n'y en a point d'autre pour +l'homme de génie que celle qu'il se donne à lui-même: elle consiste +presque toujours à détruire la première. Descartes, par celle qu'il +reçut, jugea son siècle. Déjà il voit au-delà; déjà il imagine et +pressent un nouvel ordre des sciences: tel, de Madrid ou de Gènes, +Colomb pressentoit l'Amérique. + +La nature, qui travailloit sur cette âme et la disposoit insensiblement +aux grandes choses, y avoit mis d'abord une forte passion pour la +vérité. Ce fut là peut-être son premier ressort. Elle y ajoute ce désir +d'être utile aux hommes, qui s'étend à tous les siècles et à toutes les +nations; désir qu'on ne s'étoit point encore avisé de calomnier. Elle +lui donne ensuite, pour tout le temps de sa jeunesse, une activité +inquiète[3], ces tourments du génie, ce vide d'une âme que rien ne +remplit encore, et qui se fatigue à chercher autour d'elle ce qui doit +la fixer. Alors elle le promène dans l'Europe entière, et fait passer +rapidement sous ses yeux les plus grands spectacles. Elle lui présente, +en Hollande, un peuple qui brise ses chaînes et devient libre, le +fanatisme germant au sein de la liberté, les querelles de la religion +changées en factions d'état; en Allemagne, le choc de la ligue +protestante et de la ligue catholique, le commencement d'un carnage de +trente années; aux extrémités de la Pologne, dans le Brandebourg, la +Poméranie et le Holstein, les contre-coups de cette guerre affreuse; +en Flandre, le contraste de dix provinces opulentes restées soumises +à l'Espagne, tandis que sept provinces pauvres combattoient depuis +cinquante ans pour leur liberté; dans la Valteline, les mouvements de +l'ambition espagnole, les précautions inquiètes de la cour de Savoie; +eu Suisse, des lois et des moeurs, une pauvreté fière, une liberté sans +orages; à Gênes, toutes les factions des républiques, tout l'orgueil des +monarchies; à Venise, le pouvoir des nobles, l'esclavage du peuple, une +liberté tyrannique; à Florence, les Médicis, les arts, et Galilée; à +Rome, toutes les nations rassemblées par la religion, spectacle qui vaut +peut-être bien celui des statues et des tableaux; en Angleterre, les +droits des peuples luttant contre ceux des rois, Charles Ier sur le +trône, et Cromwell encore dans la foule[4]. L'âme de Descartes, à +travers tous ces objets, s'élève et s'agrandit. La religion, la +politique, la liberté, la nature, la morale, tout contribue à étendre +ses idées; car l'on se trompe si l'on croit que l'âme du philosophe +doit se concentrer dans l'objet particulier qui l'occupe. Il doit tout +embrasser, tout voir. Il y a des points de réunion où toutes les vérités +se touchent; et la vérité universelle n'est elle-même que la chaîne de +tous les rapports. Pour voir de plus près le genre humain sous toutes +les faces, Descartes se mêle dans ces jeux sanglants des rois, où le +génie s'épuise à détruire, et où des milliers d'hommes, assemblés contre +des milliers d'hommes, exercent le meurtre par art et par principes[5]. +Ainsi Socrate porta les armes dans sa jeunesse. Partout il étudie +l'homme et le monde. Il analyse l'esprit humain; il observe les +opinions, suit leur progrès, examine leur influence, remonte à leur +source. De ces opinions, les unes naissent du gouvernement, d'autres +du climat, d'autres de la religion, d'autres de la forme des langues, +quelques unes des moeurs, d'autres des lois, plusieurs de toutes ces +causes réunies: il y en a qui sortent du fond même de l'esprit humain et +de la constitution de l'homme, et celles-là sont à peu près les mêmes +chez tous les peuples; il y en a d'autres qui sont bornées par les +montagnes et par les fleuves, car chaque pays a ses opinions comme ses +plantes: toutes ensemble forment la raison du peuple. Quel spectacle +pour un philosophe! Descartes en fut épouvanté. Voilà donc, dit-il, la +raison humaine! Dès ce moment il sentit s'ébranler tout l'édifice de ses +connoissances: il voulut y porter la main pour achever de le renverser; +mais il n'avoit point encore assez de force, et il s'arrêta. Il poursuit +ses observations; il étudie la nature physique: tantôt il la considère +dans toute son étendue, comme ne formant qu'un seul et immense ouvrage; +tantôt il la suit dans ses détails. La nature vivante et la nature +morte, l'être brut et l'être organisé, les différentes classes de +grandeurs et de formes, les destructions et les renouvellements, les +variétés et les rapports, rien ne lui échappe, comme rien ne l'étonne. +J'aime à le voir debout sur la cime des Alpes, élevé, par sa situation, +au-dessus de l'Europe entière, suivant de l'oeil la course du Pô, du +Rhin, du Rhône et du Danube, et de là s'élevant par la pensée vers les +deux, qu'il paroît toucher, pénétrant dans les réservoirs destinés à +fournir à l'Europe ces amas d'eaux immenses; quelquefois observant à ses +pieds les espèces innombrables de végétaux semés par la nature sur le +penchant des précipices, ou entre les pointes des rochers; quelquefois +mesurant la hauteur de ces montagnes de glace, qui semblent jetées dans +les vallons des Alpes pour les combler, ou méditant profondément à la +lueur des orages[6]. Ah! c'est dans ces moments que l'âme du philosophe +s'étend, devient immense et profonde comme la nature; c'est alors que +ses idées s'élèvent et parcourent l'univers. Insatiable de voir et de +connoître, partout où il passe, Descartes interroge la vérité; il la +demande à tous les lieux qu'il parcourt, il la poursuit de pays en pays. +Dans les villes prises d'assaut, ce sont les savants qu'il cherche. +Maximilien de Bavière voit dans Prague, dont il s'est rendu maître, la +capitale d'un royaume conquis; Descartes n'y voit que l'ancien séjour de +Tycho-Brahé. Sa mémoire y étoit encore récente; il interroge tous ceux +qui l'ont connu, il suit les traces de ses pensées; il rassemble dans +les conversations le génie d'un grand homme. Ainsi voyageoient autrefois +les Pythagore, et les Platon, lorsqu'ils alloient dans l'Orient étudier +ces colonnes, archives des nations et monuments des découvertes +antiques. Descartes, à leur exemple, ramasse tout ce qui peut +l'instruire. Mais tant d'idées acquises dans ses voyages ne lui auroient +encore servi de rien, s'il n'avoit eu l'art de se les approprier par des +méditations profondes; art si nécessaire au philosophe, si inconnu au +vulgaire, et peut-être si étranger à l'homme. En effet, qu'est-ce que +méditer? C'est ramener au dedans de nous notre existence répandue tout +entière au dehors; c'est nous retirer de l'univers pour habiter dans +notre âme; c'est anéantir toute l'activité des sens pour augmenter +celle de la pensée; c'est rassembler en un point toutes les forces de +l'esprit; c'est mesurer le temps, non plus par le mouvement et par +l'espace, mais par la succession lente ou rapide des idées. Ces +méditations, dans Descartes, avoient tourné en habitude[7]; elles +le suivoient partout: dans les voyages, dans les camps, dans les +occupations les plus tumultueuses, il avoit toujours un asile prêt où +son âme se retiroit au besoin. C'étoit là qu'il appeloit ses idées; +elles accouroient en foule: la méditation les faisoit naître, l'esprit +géométrique venoit les enchaîner. Dès sa jeunesse il s'étoit avidement +attaché aux mathématiques, comme au seul objet qui lui présentoit +l'évidence[8]. C'étoit là que son âme se reposoit de l'inquiétude qui +la tourmentoit partout ailleurs. Mais, dégoûté bientôt de spéculations +abstraites, le désir de se rapprocher des hommes le rentraînoit à +l'étude de la nature. Il se livroit à toutes les sciences: il n'y +trouvoit pas la certitude de la géométrie, qu'elle ne doit qu'à la +simplicité de son objet; mais il y transportoit du moins la méthode des +géomètres. C'est d'elle qu'il apprenoit à fixer toujours le sens des +termes, et à n'en abuser jamais; à décomposer l'objet de son étude, +à lier les conséquences aux principes; à remonter par l'analyse, à +descendre par la synthèse. Ainsi l'esprit géométrique affermissoit sa +marche; mais le courage et l'esprit d'indépendance brisoient devant lui +les barrières pour lui frayer des routes. Il étoit né avec l'audace qui +caractérise le génie; et sans doute les événements dont il avoit été +témoin, les grands spectacles de liberté qu'il avoit vus en Allemagne, +en Hollande, dans la Hongrie et dans la Bohème, avoient contribué à +développer encore en lui cette fierté d'esprit naturelle. Il osa donc +concevoir l'idée de s'élever contre les tyrans de la raison. Mais, avant +de détruire tous les préjugés qui étoient sur la terre, il falloit +commencer par les détruire en lui-même. Comment y parvenir? comment +anéantir des formes qui ne sont point notre ouvrage, et qui sont le +résultat nécessaire de mille combinaisons faites sans nous? Il falloit, +pour ainsi dire, détruire son âme et la refaire. Tant de difficultés +n'effrayèrent point Descartes. Je le vois, pendant près de dix ans, +luttant contre lui-même pour secouer toutes ses opinions. Il demande +compte à ses sens de toutes les idées qu'ils ont portées dans son âme; +il examine tous les tableaux de son imagination, et les compare avec +les objets réels; il descend dans l'intérieur de ses perceptions, qu'il +analyse; il parcourt le dépôt de sa mémoire, et juge tout ce qui y est +rassemblé. Partout il poursuit le préjugé, il le chasse de retraite en +retraite; son entendement, peuplé auparavant d'opinions et d'idées, +devient un désert immense, mais où désormais la vérité peut entrer[9]. + +Voilà donc la révolution faite dans l'âme de Descartes: voilà ses idées +anciennes détruites. Il ne s'agit plus que d'en créer d'autres. Car, +pour changer les nations, il ne suffit point d'abattre; il faut +reconstruire. Dès ce moment, Descartes ne pense plus qu'à élever une +philosophie nouvelle. Tout l'y invite; les exhortations de ses amis, le +désir de combler le vide qu'il avoit fait dans ses idées, je ne sais +quel instinct qui domine le grand homme, et, plus que tout cela, +l'ambition de faire des découvertes dans la nature, pour rendre les +hommes moins misérables ou plus heureux. Mais, pour exécuter un pareil +dessein, il sentit qu'il falloit se cacher. Hommes du monde, si fiers +de votre politesse et de vos avantages, souffrez que je vous dise la +vérité; ce n'est jamais parmi vous que l'on fera ni que l'on pensera +de grandes choses. Vous polissez l'esprit, mais vous énervez le génie. +Qu'a-t-il besoin de vos vains ornements? Sa grandeur fait sa beauté. +C'est dans la solitude que l'homme de génie est ce qu'il doit être; +c'est là qu'il rassemble toutes les forces de son âme. Auroit-il besoin +des hommes? N'a-t-il pas avec lui la nature? et il ne la voit point +à travers les petites formes de la société, mais dans sa grandeur +primitive, dans sa beauté originale et pure. C'est dans la solitude +que toutes les heures laissent une trace, que tous les instants sont +représentés par une pensée, que le temps est au sage, et le sage à +lui-même. C'est dans la solitude surtout que l'âme a toute la vigueur +de l'indépendance. Là elle n'entend point le bruit des chaînes que le +despotisme et la superstition secouent sur leurs esclaves: elle +est libre comme la pensée de l'homme qui existeroit seul. Cette +indépendance, après la vérité, étoit la plus grande passion de +Descartes. Ne vous en étonnez point; ces deux passions tiennent l'une à +l'autre. La vérité est l'aliment d'une âme fière et libre, tandis que +l'esclave n'ose même lever les yeux jusqu'à elle. C'est cet amour de la +liberté qui engage Descartes à fuir tous les engagements, à rompre tous +les petits liens de société, à renoncer à ces emplois qui ne sont trop +souvent que les chaînes de l'orgueil. Il falloit qu'un homme comme lui +ne fût qu'à la nature et au genre humain. Descartes ne fut donc ni +magistrat, ni militaire, ni homme de cour[10]. Il consentit à n'être +qu'un philosophe, qu'un homme de génie, c'est-à-dire rien aux yeux du +peuple. Il renonce même à son pays; il choisit une retraite dans la +Hollande. C'est dans le séjour de la liberté qu'il va fonder une +philosophie libre. Il dit adieu à ses parents, à ses amis, à sa patrie; +il part[11]. L'amour de la vérité n'est plus dans son coeur un sentiment +ordinaire; c'est un sentiment religieux qui élève et remplit son âme. +Dieu, la nature, les hommes, voilà quels vont être, le reste de sa vie, +les objets de ses pensées. Il se consacre à cette occupation aux pieds +des autels. O jour, ô moment remarquable dans l'histoire de l'esprit +humain! Je crois voir Descartes, avec le respect dont il étoit pénétré +pour la Divinité, entrer dans le temple, et s'y prosterner. Je crois +l'entendre dire à Dieu: O Dieu, puisque tu m'as créé, je ne veux point +mourir sans avoir médité sur tes ouvrages. Je vais chercher la vérité, +si tu l'as mise sur la terre. Je vais me rendre utile à l'homme, puisque +je suis homme. Soutiens ma foiblesse, agrandis mon esprit, rends-le +digne de la nature et de toi. Si tu permets que j'ajoute à la perfection +des hommes, je te rendrai grâce en mourant, et ne me repentirai point +d'être né. + +Je m'arrête un moment: l'ouvrage de la nature est achevé. Elle a préparé +avant la naissance de Descartes tout ce qui devoit influer sur lui; elle +lui a donné les prédécesseurs dont il avoit besoin; elle a jeté dans son +sein les semences qui devoient y germer; elle a établi entre son esprit +et son âme les rapports nécessaires; elle a fait passer sous ses yeux +tous les grands spectacles et du monde physique et du monde moral; elle +a rassemblé autour de lui, ou dans lui, tous les ressorts; elle a mis +dans sa main tous les instruments: son travail est fini. Ici commence +celui de Descartes. Je vais faire l'histoire de ses pensées: on verra +une espèce de création; elle embrassera tout ce qui est; elle présentera +une machine immense, mue avec peu de ressorts: on y trouvera le grand +caractère de la simplicité, l'enchaînement de toutes les parties, et +souvent, comme dans la nature physique, un ordre réel caché sous un +désordre apparent. + +Je commence par où il a commencé lui-même. Avant de mettre la main à +l'édifice, il faut jeter les fondements; il faut creuser jusqu'à la +source de la vérité; il faut établir l'évidence, et distinguer son +caractère. Nous avons vu Descartes renverser toutes les fausses +opinions qui étoient dans son âme; il fait plus, il s'élève à un doute +universel[12]. Celui qui s'est trompé une fois peut se tromper toujours. +Aussitôt les cieux, la terre, les figures, les sons, les couleurs, son +corps même, et les sens avec lesquels il voyage dans l'univers, tout +s'anéantit à ses yeux. Rien n'est assuré, rien n'existe. Dans ce doute +général, où trouver un point d'appui? Quelle première vérité servira de +base à toutes les vérités? Pour Dieu, cette première vérité est partout. +Descartes la trouve dans son doute même. Puisque je doute, je pense; +puisque je pense, j'existe. Mais à quelle marque la reconnoît-il? A +l'empreinte de l'évidence. Il établit donc pour principe de ne regarder +comme vrai que ce qui est évident, c'est-à-dire ce qui est clairement +contenu dans l'idée de l'objet qu'il contemple. Tel est ce fameux doute +philosophique de Descartes. Tel est le premier pas qu'il fait pour en +sortir, et la première règle qu'il établit. C'est cette règle qui a fait +la révolution de l'esprit humain. Pour diriger l'entendement, il joint +l'analyse au doute. Décomposer les questions et les diviser en plusieurs +branches; avancer par degrés des objets les plus simples aux plus +composés, et des plus connus aux plus cachés; combler l'intervalle +qui est entre les idées éloignées et le remplir par toutes les idées +intermédiaires; mettre dans ces idées un tel enchaînement que toutes se +déduisent aisément les unes des autres, et que les énoncer, ce soit pour +ainsi dire les démontrer; voilà les autres règles qu'il a établies, et +dont il a donné l'exemple[13]. On entrevoit déjà toute la marche de sa +philosophie. Puisqu'il faut commencer par ce qui est évident et simple, +il établira des principes qui réunissent ce double caractère. Pour +raisonner sur la nature, il s'appuiera sur des axiomes, et déduira des +causes générales tous les effets particuliers. Ne craignons pas de +l'avouer, Descartes a tracé un plan trop élevé pour l'homme; ce génie +hardi a eu l'ambition de connoître comme Dieu même connoît, c'est-à-dire +par les principes: mais sa méthode n'en est pas moins la créatrice de +la philosophie. Avant lui, il n'y avoit qu'une logique de mots. Celle +d'Aristote apprenoit plus à définir et à diviser qu'à connoître; à tirer +les conséquences, qu'à découvrir les principes. Celle des scolastiques, +absurdement subtile, laissoit les réalités pour s'égarer dans des +abstractions barbares. Celle de Raimond Lulle n'étoit qu'un assemblage +de caractères magiques pour interroger sans entendre, et répondre sans +être entendu. C'est Descartes qui créa cette logique intérieure de +l'âme, par laquelle l'entendement se rend compte à lui-même de toutes +ses idées, calcule sa marche, ne perd jamais de vue le point d'où il +part et le terme où il veut arriver; esprit de raison plutôt que de +raisonnement, et qui s'applique à tous les arts comme à toutes les +sciences. + +Sa méthode est créée: il a fait comme ces grands architectes qui, +concevant des ouvrages nouveaux, commencent par se faire de nouveaux +instruments et des machines nouvelles. Aidé de ce secours, il entre +dans la métaphysique. Il y jette d'abord un regard. Qu'aperçoit-il? une +audace puérile de l'esprit humain, des êtres imaginaires, des rêveries +profondes, des mots barbares; car, dans tous les temps, l'homme, quand +il n'a pu connoître, a créé des signes pour représenter des idées qu'il +n'avoit pas, et il a pris ces signes pour des connoissances. Descartes +vit d'un coup d'oeil ce que devoit être la métaphysique. Dieu, l'âme, et +les principes généraux des sciences, voilà ses objets[14]. Je m'élève +avec lui jusqu'à la première cause. Newton la chercha dans les mondes; +Descartes la cherche dans lui-même. Il s'étoit convaincu de l'existence +de son âme; il avoit senti en lui l'être qui pense, c'est-à-dire l'être +qui doute, qui nie, qui affirme, qui conçoit, qui veut, qui a des +erreurs, qui les combat. Cet être intelligent est donc sujet à des +imperfections. Mais toute idée d'imperfection suppose l'idée d'un être +plus parfait. De l'idée du parfait naît l'idée de l'infini. D'où lui +naît cette idée? Comment l'homme, dont les facultés sont si bornées, +l'homme qui passe sa vie à tourner dans l'intérieur d'un cercle étroit, +comment cet être si foible a-t-il pu embrasser et concevoir l'infini? +Cette idée ne lui est-elle pas étrangère? ne suppose-t-elle pas hors de +lui un être qui en soit le modèle et le principe? Cet être n'est-il pas +Dieu? Toutes les autres idées claires et distinctes que l'homme trouve +en lui ne renferment que l'existence possible de leur objet: l'idée +seule de l'être parfait renferme une existence nécessaire. Cette idée +est pour Descartes le commencement de la grande chaîne. Si tous les +êtres créés sont une émanation du premier être, si toutes les lois qui +font l'ordre physique et l'ordre moral sont, ou des rapports nécessaires +que Dieu a vus, ou des rapports qu'il a établis librement, en +connoissant ce qui est le plus conforme à ses attributs, on connoîtra +les lois primitives de la nature. Ainsi la connoissance de tous les +êtres se trouve enchaînée à celle du premier. C'est elle aussi qui +affermit la marche de l'esprit humain, et sert de base à l'évidence; +c'est elle qui, en m'apprenant que la vérité éternelle ne peut me +tromper, m'ordonne de regarder comme vrai tout ce que ma raison me +présentera comme évident. + +Appuyé de ce principe, et sûr de sa marche, Descartes passe à l'analyse +de son âme. Il a remarqué que, dans son doute, l'étendue, la figure et +le mouvement s'anéantissoient pour lui. Sa pensée seule demeuroit; +seule elle restoit immuablement attachée à son être, sans qu'il lui fût +possible de l'en séparer. Il peut donc concevoir distinctement que sa +pensée existe, sans que rien n'existe autour de lui. L'âme se conçoit +donc sans le corps. De là naît la distinction de l'être pensant et de +l'être matériel. Pour juger de la nature des deux substances, Descartes +cherche une propriété générale dont toutes les autres dépendent: c'est +l'étendue dans la matière; dans l'âme, c'est la pensée. De l'étendue +naissent la figure et le mouvement; de la pensée naît la faculté de +sentir, de vouloir, d'imaginer. L'étendue est divisible de sa nature; +la pensée, simple et indivisible. Comment ce qui est simple +appartiendroit-il à un être composé de parties? comment des milliers +d'éléments, qui forment un corps, pourroient-ils former une perception +ou un jugement unique? Cependant il existe une chaîne secrète entre +l'âme et le corps. L'âme n'est-elle que semblable au pilote qui dirige +le vaisseau? Non; elle fait un tout avec le vaisseau qu'elle gouverne. +C'est donc de l'étroite correspondance qui est entre les mouvements de +l'un et les sensations ou pensées de l'autre, que dépend la liaison de +ces deux principes si divisés et si unis[15]. C'est ainsi que Descartes +tourne autour de son être, et examine tout ce qui le compose. Nourri +d'idées intellectuelles, et détaché de ses sens, c'est son âme qui le +frappe le plus. Voici une pensée faite pour étonner le peuple, mais que +le philosophe concevra sans peine. Descartes est plus sûr de l'existence +de son âme que de celle de son corps. En effet, que sont toutes les +sensations, sinon un avertissement éternel pour l'âme qu'elle existe? +Peut-elle sortir hors d'elle-même sans y rentrer à chaque instant par la +pensée? Quand je parcoure tous les objets de l'univers, ce n'est jamais +que ma pensée que j'aperçois. Mais comment cette âme franchit-elle +l'intervalle immense qui est entre elle et la matière? Ici Descartes +reprend son analyse et le fil de sa méthode. Pour juger s'il existe des +corps, il consulte d'abord ses idées. Il trouve dans son âme les idées +générales d'étendue, de grandeur, de figure, de situation, de mouvement, +et une foule de perceptions particulières. Ces idées lui apprennent bien +l'existence de la matière, comme objet mathématique, mais ne lui disent +rien de son existence physique et réelle. Il interroge ensuite son +imagination. Elle lui offre une suite de tableaux où des corps sont +représentés; sans doute l'original de ces tableaux existe, mais ce n'est +encore qu'une probabilité. Il remonte jusqu'à ses sens. Ce sont eux qui +font la communication de l'âme et de l'univers; ou plutôt ce sont eux +qui créent l'univers pour l'âme. Ils lui portent chaque portion du monde +en détail; par une métamorphose rapide, la sensation devient idée, et +l'âme voit dans cette idée, comme dans un miroir, le monde qui est hors +d'elle. Les sens sont donc les messagers de l'âme. Mais quelle foi +peut-elle ajouter à leur rapport? Souvent ce rapport la trompe. +Descartes remonte alors jusqu'à Dieu. D'un côté, la véracité de l'Être +suprême; de l'autre, le penchant irrésistible de l'homme à rapporter ses +sensations à des objets réels qui existent hors de lui: voilà les motifs +qui le déterminent, et il se ressaisit de l'univers physique qui lui +échappoit. + +Ferai-je voir ce grand homme, malgré la circonspection de sa marche, +s'égarant dans la métaphysique, et créant son système des idées innées? +Mais cette erreur même tenoit à son génie. Accoutumé à des méditations +profondes, habitué à vivre loin des sens, à chercher dans son âme +ou dans l'essence de Dieu, l'origine, l'ordre et le fil de ses +connoissances, pouvoit-il soupçonner que l'âme fût entièrement +dépendante des sens pour les idées? N'étoit-il pas trop avilissant +pour elle qu'elle ne fût occupée qu'à parcourir le monde physique pour +ramasser les matériaux de ses connoissances, comme le botaniste qui +cueille ses végétaux, ou à extraire des principes de ses sensations, +comme le chimiste qui analyse les corps? Il étoit réservé à Locke de +nous donner sur les idées le vrai système de la nature, en développant +un principe connu par Aristote et saisi par Bacon, mais dont Locke n'est +pas moins le créateur, car un principe n'est créé que lorsqu'il est +démontré aux hommes. Qui nous démontrera de même ce que c'est que l'âme +des bêtes? quels sont ces êtres singuliers, si supérieurs aux végétaux +par leurs organes, si inférieurs à l'homme par leurs facultés? quel +est ce principe qui, sans leur donner la raison, produit en eux des +sensations, du mouvement et de la vie? Quelque parti que l'on embrasse, +la raison se trouble, la dignité de l'homme s'offense, ou la religion +s'épouvante. Chaque système est voisin d'une erreur; chaque route est +sur le bord d'un précipice. Ici Descartes est entraîné, par la force +des conséquences et l'enchaînement de ses idées, vers un système aussi +singulier que hardi, et qui est digne au moins de la grandeur de Dieu. +En effet, quelle idée plus sublime que de concevoir une multitude +innombrable de machines à qui l'organisation tient lieu de principe +intelligent; dont tous les ressorts sont différents, selon les +différentes espèces et les différents buts de la création; où tout est +prévu, tout combiné pour la conservation et la reproduction des êtres; +où toutes les opérations sont le résultat toujours sûr des lois du +mouvement; où toutes les causes qui doivent produire des millions +d'effets sont arrangées jusqu'à la fin des siècles, et ne dépendent que +de la correspondance et de l'harmonie de quelque partie de matière? +Avouons-le, ce système donne la plus grande idée de l'art de l'éternel +géomètre, comme l'appeloit Platon. C'est ce même caractère de grandeur +que l'on a retrouvé depuis dans l'harmonie préétablie de Leibnitz, +caractère plus propre que tout autre à séduire les hommes de génie, qui +aiment mieux voir tout en un instant dans une grande idée, que de se +traîner sur des détails d'observations et sur quelques vérités éparses +et isolées. + +Descartes s'est élevé à Dieu, est descendu dans son âme, a saisi sa +pensée, l'a séparée de la matière, s'est assuré qu'il existoit des corps +hors de lui. Sûr de tous les principes de ses connoissances, il va +maintenant s'élancer dans l'univers physique; il va le parcourir, +l'embrasser, le connoître: mais auparavant il perfectionne l'instrument +de la géométrie, dont il a besoin. C'est ici une des parties les plus +solides de la gloire de Descartes; c'est ici qu'il a tracé une route qui +sera éternellement marquée dans l'histoire de l'esprit humain. L'algèbre +étoit créée depuis longtemps. Cette géométrie métaphysique, qui exprime +tous les rapports par des signes universels, qui facilite le calcul +en le généralisant, opère sur les quantités inconnues comme si elles +étoient connues, accélère la marche et augmente l'étendue de l'esprit +en substituant un signe abrégé à des combinaisons nombreuses; cette +science, inventée par les Arabes, ou du moins transportée par eux en +Espagne, cultivée par les Italiens, avoit été agrandie et perfectionnée +par un Français: mais, malgré les découvertes importantes de l'illustre +Viète, malgré un pas ou deux qu'on avoit faits après lui en Angleterre, +il restoit encore beaucoup à découvrir. Tel étoit le sort de Descartes, +qu'il ne pouvoit approcher d'une science sans qu'aussitôt elle ne prît +une face nouvelle. D'abord il travaille sur les méthodes de l'analyse +pure: pour soulager l'imagination, il diminue le nombre des signes; il +représente par des chiffres les puissances des quantités, et simplifie, +pour ainsi dire, le mécanisme algébrique. Il s'élève ensuite plus +haut: il trouve sa fameuse méthode des _indéterminées_, artifice plein +d'adresse, où l'art, conduit par le génie, surprend la vérité en +paraissant s'éloigner d'elle; il apprend à connoître le nombre et la +nature des racines dans chaque équation par la combinaison successive +des signes; règle aussi utile que simple, que la jalousie et l'ignorance +ont attaquée, que la rivalité nationale, a disputée à Descartes, et qui +n'a été démontrée que depuis quelques années[A]. C'est ainsi que les +grands hommes découvrent, comme par inspiration, des vérités que les +hommes ordinaires n'entendent quelquefois qu'au bout de cent ans de +pratique et d'étude; et celui qui démontre ces vérités après eux +acquiert encore une gloire immortelle. L'algèbre ainsi perfectionnée, +il restoit un pas plus difficile à faire. La méthode d'Apollonius et +d'Archimède, qui fut celle de tous les anciens géomètres, exacte +et rigoureuse pour les démonstrations, étoit peu utile pour les +découvertes. Semblable à ces machines qui dépensent une quantité +prodigieuse de forces pour peu de mouvement, elle consumoit l'esprit +dans un détail d'opérations trop compliquées, et le traînoit lentement +d'une vérité à l'autre. Il falloit une méthode plus rapide; il falloit +un instrument qui élevât le géomètre à une hauteur d'où il pût dominer +sur toutes ses opérations, et, sans fatiguer sa vue, voir d'un coup +d'oeil des espaces immenses se resserrer comme en un point: cet +instrument, c'est Descartes qui l'a créé; c'est l'application de +l'algèbre à la géométrie. Il commença donc par traduire les lignes, les +surfaces et les solides en caractères algébriques; mais ce qui étoit +l'effort du génie, c'étoit, après la résolution du problème, de traduire +de nouveau les caractères algébriques en figures. Je n'entreprendrai +point de détailler les admirables découvertes sur lesquelles est fondée +cette analyse créée par Descartes. Ces vérités abstraites et pures, +faites pour être mesurées par le compas, échappent au pinceau de +l'éloquence; et j'affoiblirois l'éloge d'un grand homme en cherchant à +peindre ce qui ne doit être que calculé. Contentons-nous de remarquer +ici que, par son analyse, Descartes fit faire plus de progrès à la +géométrie qu'elle n'en avoit fait depuis la création du monde. Il +abrégea les travaux, il multiplia les forces, il donna une nouvelle +marche à l'esprit humain. C'est l'analyse qui a été l'instrument de +toutes les grandes découvertes des modernes; c'est l'analyse qui, dans +les mains des Leibnitz, des Newton et des Bernoulli, a produit cette +géométrie nouvelle et sublime qui soumet l'infini au calcul: voilà +l'ouvrage de Descartes. Quel est donc cet homme extraordinaire qui a +laissé si loin de lui tous les siècles passés, qui a ouvert de nouvelles +routes aux siècles à venir, et qui dans le sien avoit à peine trois +hommes qui fussent en état de l'entendre? Il est vrai qu'il avoit +répandu sur toute sa géométrie une certaine obscurité: soit qu'accoutumé +à franchir d'un saut des intervalles immenses, il ne s'aperçût pas +seulement de toutes les idées intermédiaires qu'il supprimoit, et qui +sont des points d'appui nécessaires à la foiblesse; soit que son dessein +fût de secouer l'esprit humain, et de l'accoutumer aux grands efforts; +soit enfin que, tourmenté par des rivaux jaloux et foibles, il voulût +une fois les accabler de son génie, et les épouvanter de toute la +distance qui étoit entre eux et lui[16]. + +[Note A: Voyez les Mémoires de l'Académie des sciences, année 1741.] + +Mais ce qui prouve le mieux toute l'étendue de l'esprit de Descartes, +c'est qu'il est le premier qui ait conçu la grande idée de réunir toutes +les sciences, et de les faire servir à la perfection l'une de l'autre. +On a vu qu'il avoit transporté dans sa logique la méthode des géomètres; +il se servit de l'analyse logique pour perfectionner l'algèbre; il +appliqua ensuite l'algèbre à la géométrie, la géométrie et l'algèbre à +la mécanique, et ces trois sciences combinées ensemble à l'astronomie. +C'est donc à lui qu'on doit les premiers essais de l'application de la +géométrie à la physique; application qui a créé encore une science toute +nouvelle. Armé de tant de forces réunies, Descartes marche à la nature; +il entreprend de déchirer ses voiles, et d'expliquer le système du +monde. Voici un nouvel ordre de choses: voici des tableaux plus grands +peut-être que ceux que présente l'histoire de toutes les nations et de +tous les empires[17]. + +Qu'on me donne de la matière et du mouvement, dit Descartes, et je vais +créer un monde. D'abord il s'élève par la pensée vers les cieux, et de +là il embrasse l'univers d'un coup d'oeil; il voit le monde entier comme +une seule et immense machine, dont les roues et les ressorts ont été +disposés au commencement, de la manière la plus simple, par une main +éternelle. Parmi cette quantité effroyable de corps et de mouvements, +il cherche la disposition des centres. Chaque corps a son centre +particulier, chaque système a son centre général. Sans doute aussi il y +a un centre universel, autour duquel sont rangés tous les systèmes de la +nature. Mais où est-il, et dans quel point de l'espace? Descartes place +dans le soleil le centre du système auquel nous sommes attachés. Ce +système est une des roues de la machine: le soleil est le point d'appui. +Cette grande roue embrasse dix-huit cent millions de lieues dans sa +circonférence, à ne compter que jusqu'à l'orbe de Saturne. Que seroit-ce +si on pouvoit suivre la marche excentrique des comètes! Cette roue de +l'univers doit communiquer à une roue voisine, dont la circonférence est +peut-être plus grande encore; celle-ci communique à une troisième, cette +troisième à une autre, et ainsi de suite dans une progression infinie, +jusqu'à celles qui sont bornées par les dernières limites de l'espace. +Toutes, par la communication du mouvement, se balancent et se +contre-balancent, agissent et réagissent l'une sur l'autre, se servent +mutuellement de poids et de contre-poids, d'où résulte l'équilibre de +chaque système, et, de chaque équilibre particulier, l'équilibre du +monde. Telle est l'idée de cette grande machine, qui s'étend à plus de +centaines de millions de lieues que l'imagination n'en peut concevoir et +dont toutes les roues sont des mondes combinés les uns avec les autres. + +C'est cette machine que Descartes conçoit, et qu'il entreprend de créer +avec trois lois de mécanique. Mais auparavant il établit les propriétés +générales de l'espace, de la matière et du mouvement. D'abord, comme +toutes les parties sont enchaînées, que nulle part le mécanisme n'est +interrompu, et que la matière seule peut agir sur la matière, il faut +que tout soit plein. Il admet donc un fluide immense et continu, qui +circule entre les parties solides de l'univers; ainsi le vide est +proscrit de la nature. L'idée de l'espace est nécessairement liée à +celle de l'étendue, et Descartes confond l'idée de l'étendue avec celle +de la matière: car on peut dépouiller successivement les corps de toutes +leurs qualités; mais l'étendue y restera, sans qu'on puisse jamais l'en +détacher. C'est donc l'étendue qui constitue la matière, et c'est la +matière qui constitue l'espace. Mais où sont les bornes de l'espace? +Descartes ne les conçoit nulle part, parce que l'imagination peut +toujours s'étendre au-delà. L'univers est donc illimité: il semble que +l'âme de ce grand homme eût été trop resserrée par les bornes du monde; +il n'ose point les fixer. Il examine ensuite les lois du mouvement: mais +qu'est-ce que le mouvement? c'est le plus grand phénomène de la nature, +et le plus inconnu. Jamais l'homme ne saura comment le mouvement d'un +corps peut passer dans un autre. Il faut donc se borner à connoître par +quelles lois générales il se distribue, se conserve ou se détruit; et +c'est ce que personne n'avoit cherché avant Descartes. C'est lui qui le +premier a généralisé tous les phénomènes, a comparé tous les résultats +et tous les effets, pour en extraire ces lois primitives: et puisque +dans les mers, sur la terre et dans les cieux, tout s'opère par le +mouvement, n'étoit-ce pas remettre aux hommes la clef de la nature? Il +se trompa, je le sais; mais, malgré son erreur, il n'en est pas moins +l'auteur des lois du mouvement: car, pendant trente siècles, les +philosophes n'y avoient pas même pensé; et dès qu'il en eut donné de +fausses, on s'appliqua à chercher les véritables. Trois mathématiciens +célèbres les trouvèrent en même temps: c'étoit l'effet de ses +recherches et de la secousse qu'il avoit donnée aux esprits. Du +mouvement il passe à la matière, chose aussi incompréhensible pour +l'homme. Il admet une matière primitive, unique, élémentaire, source +et principe de tous les êtres, divisée et divisible à l'infini; qui se +modifie par le mouvement; qui se compose et se décompose; qui végète ou +s'organise; qui, par l'activité rapide de ses parties, devient fluide; +qui, par leur repos, demeure inactive et lente; qui circule sans cesse +dans des moules et des filières innombrables, et, par l'assemblage des +formes, constitue l'univers: c'est avec cette matière qu'il entreprend +de créer un monde. Je n'entrerai point dans le détail de cette création. +Je ne peindrai point ces trois éléments si connus, formés par des +millions de particules entassées, qui se heurtent, se froissent et se +brisent; ces éléments emportés d'un mouvement rapide autour de divers +centres, et marchant par tourbillons; la force centrifuge qui naît +du mouvement circulaire; chaque élément qui se place à différentes +distances, à raison de sa pesanteur; la matière la plus déliée qui se +précipite vers les centres et y va former des soleils; la plus +massive rejetée vers les circonférences; les grands tourbillons qui +engloutissent les tourbillons voisins trop foibles pour leur résister, +et les emportent dans leurs cours; tous ces tourbillons roulant dans +l'espace immense, et chacun en équilibre, à raison de leur masse et de +leur vitesse. C'est au physicien plutôt qu'à l'orateur à donner l'idée +de ce système, que l'Europe adopta avec transport, qui a présidé si +long-temps au mouvement des cieux, et qui est aujourd'hui tout-à-fait +renversé. En vain les hommes les plus savants du siècle passé et +du nôtre, en vain les Huygens, les Bulfinger, les Malebranche, les +Leibnitz, les Kircher et les Bernoulli ont travaillé à réparer ce grand +édifice; il menaçoit ruine de toutes parts, et il a fallu l'abandonner. +Gardons-nous cependant de croire que ce système, tel qu'il est, ne soit +pas l'ouvrage d'un génie extraordinaire. Personne encore n'avoit conçu +une machine aussi grande ni aussi vaste; personne n'avoit eu l'idée de +rassembler toutes les observations faites dans tous les siècles, et d'en +bâtir un système général du monde; personne n'avoit fait un usage aussi +beau des lois de l'équilibre et du mouvement; personne, d'un petit +nombre de principes simples, n'avoit tiré une foule de conséquences si +bien enchaînées. Dans un temps où les lois du mécanisme étoient si peu +connues, où les observations astronomiques étoient si imparfaites, +il est beau d'avoir même ébauché l'univers. D'ailleurs tout sembloit +inviter l'homme à croire que c'étoit là le système de la nature; du +moins le mouvement rapide de toutes les sphères, leur rotation sur leur +propre centre, leurs orbes plus ou moins réguliers autour d'un centre +commun, les lois de l'impulsion établies et connues dans tous les +corps qui nous environnent, l'analogie de la terre avec les cieux, +l'enchaînement de tous les corps de l'univers, enchaînement qui doit +être formé par des liens physiques et réels, tout semble nous dire que +les sphères célestes communiquent ensemble, et sont entraînées par un +fluide invisible et immense qui circule autour d'elles. Mais quel est +ce fluide? quelle est cette impulsion? quelles sont les causes qui la +modifient, qui l'altèrent et qui la changent? comment toutes ces causes +se combinent ou se divisent-elles pour produire les plus étonnants +effets? C'est ce que Descartes ne nous apprend pas, c'est ce que l'homme +ne saura peut-être jamais bien; car la géométrie, qui est le plus grand +instrument dont on se serve aujourd'hui dans la physique, n'a de prise +que sur les objets simples. Aussi Newton, tout grand qu'il étoit, a été +obligé de simplifier l'univers pour le calculer. Il a fait mouvoir tous +les astres dans des espaces libres: dès lors plus de fluide, plus de +résistances, plus de frottements; les liens qui unissent ensemble toutes +les parties du monde ne sont plus que des rapports de gravitation, des +êtres purement mathématiques. Il faut en convenir, un tel univers est +bien plus aisé à calculer que celui de Descartes, où toute action est +fondée sur un mécanisme. Le newtonien, tranquille dans son cabinet, +calcule la marche des sphères d'après un seul principe qui agit toujours +d'une manière uniforme. Que la main du génie qui préside à l'univers +saisisse le géomètre et le transporte tout-à-coup dans le monde de +Descartes: Viens, monte, franchis l'intervalle qui te sépare des cieux, +approche de Mercure, passe l'orbe de Vénus, laisse Mars derrière toi, +viens te placer entre Jupiter et Saturne; te voilà à quatre-vingt mille +diamètres de ton globe. Regarde maintenant: vois-tu ces grands corps qui +de loin te paroissent mus d'une manière uniforme? Vois leurs agitations +et leurs balancements, semblables à ceux d'un vaisseau tourmenté par la +tempête, dans un fluide qui presse et qui bouillonne; vois et calcule, +si tu peux, ces mouvements. Ainsi, quand le système de Descartes n'eût +point été aussi défectueux, ni celui de Newton aussi admirable, les +géomètres devoient, par préférence, embrasser le dernier; et ils l'ont +fait. Quelle main plus hardie, profitant des nouveaux phénomènes connus +et des découvertes nouvelles, osera reconstruire avec plus d'audace et +de solidité ces tourbillons que Descartes lui-même n'éleva que d'une +main foible? ou, rapprochant deux empires divisés, entreprendra de +réunir l'attraction avec l'impulsion, en découvrant la chaîne qui les +joint? ou peut-être nous apportera une nouvelle loi de la nature, +inconnue jusqu'à ce jour, qui nous rende compte également et des +phénomènes des cieux et de ceux de la terre? Mais l'exécution de ce +projet est encore reculée. Au siècle de Descartes, il n'étoit pas temps +d'expliquer le système du monde; ce temps n'est pas venu pour nous. +Peut-être l'esprit humain n'est-il qu'à son enfance. Combien de siècles +faudra-t-il encore pour que cette grande entreprise vienne à sa +maturité! Combien de fois faudra-t-il que les comètes les plus éloignées +se rapprochent de nous, et descendent dans la partie inférieure de leurs +orbites! Combien faudra-t-il découvrir, dans le monde planétaire, ou +de satellites nouveaux, ou de nouveaux phénomènes des satellites déjà +connus! combien de mouvements irréguliers assigner à leurs véritables +causes! combien perfectionner les moyens d'étendre notre vue aux plus +grandes distances, ou par la réfraction ou par la réflexion de la +lumière! combien attendre de hasards qui serviront mieux la philosophie +que des siècles d'observations! combien découvrir de chaînes et de fils +imperceptibles, d'abord entre tous les êtres qui nous environnent, +ensuite entre les êtres éloignés! Et peut-être après ces collections +immenses de faits, fruits de deux ou trois cents siècles, combien de +bouleversements et de révolutions ou physiques ou morales sur le globe +suspendront encore pendant des milliers d'années les progrès de l'esprit +humain dans cette étude de la nature! Heureux si, après ces longues +interruptions, le genre humain renoue le fil de ses connoissances au +point où il avoit été rompu! C'est alors peut-être qu'il sera permis +à l'homme de penser à faire un système du monde; et que ce qui a été +commencé dans l'Égypte et dans l'Inde, poursuivi dans la Grèce, repris +et développé en Italie, en France, en Allemagne et en Angleterre, +s'achèvera peut-être, ou dans les pays intérieurs de l'Afrique, ou dans +quelque endroit sauvage de l'Amérique septentrionale ou des Terres +australes; tandis que notre Europe savante ne sera plus qu'une solitude +barbare, ou sera peut-être engloutie sous les flots de l'océan rejoint +à la Méditerranée. Alors on se souviendra de Descartes, et son nom sera +prononcé peut-être dans des lieux où aucun son ne s'est fait entendre +depuis la naissance du monde. + + + +Il poursuit sa création: des cieux il descend sur la terre. Les mêmes +mains qui ont arrangé et construit les corps célestes travaillent à la +composition du globe de la terre. Toutes les parties tendent vers le +centre. La pesanteur est l'effet de la force centrifuge du tourbillon. +Ce fluide, qui tend à s'éloigner, pousse vers le centre tous les corps +qui ont moins de force que lui pour s'échapper: ainsi la matière n'a par +elle-même aucun poids. Bientôt tout devoit changer: la pesanteur est +devenue une qualité primitive et inhérente, qui s'étend à toutes les +distances et à tous les mondes, qui fait graviter toutes les parties les +unes vers les autres, retient la lune dans son orbite, et fait tomber +les corps sur la terre. On devoit faire plus, on devoit peser les +astres; monument singulier de l'audace de l'homme! Mais toutes ces +grandes découvertes ne sont que des calculs sur les effets. Descartes, +plus hardi a osé chercher la cause. Il continue sa marche: l'air, fluide +léger, élastique et transparent, se détache des parties terrestres plus +épaisses, et se balance dans l'atmosphère; le feu naît d'une agitation +plus vive, et acquiert son activité brûlante; l'eau devient fluide, et +ses gouttes s'arrondissent; les montagnes s'élèvent, et les abîmes des +mers se creusent; un balancement périodique soulève et abaisse tour à +tour les flots et remue la masse de l'océan, depuis la surface jusqu'aux +plus grandes profondeurs; c'est le passage de la lune au-dessus du +méridien qui presse et resserre les torrents de fluide contenus entre la +lune et l'océan. L'intérieur du globe s'organise, une chaleur féconde +part du centre de la terre, et se distribue dans toutes ses parties; les +sels, les bitumes et les soufres se composent; les minéraux naissent +de plusieurs mélanges; les veines métalliques s'étendent; les volcans +s'allument; l'air, dilaté dans les cavernes souterraines, éclate, et +donne des secousses au globe. De plus grands prodiges s'opèrent: la +vertu magnétique se déploie, l'aimant attire et repousse, il communique +sa force, et se dirige vers les pôles du monde; le fluide électrique +circule dans les corps, et le frottement le rend actif. Tels sont les +principaux phénomènes du globe que nous habitons, et que Descartes +entreprend d'expliquer. Il soulève une partie du voile qui les couvre. +Mais ce globe est enveloppé d'une masse invisible et flottante, qui est +entraînée du même mouvement que la terre, presse sur sa surface, et y +attache tous les corps: c'est l'atmosphère; océan élastique, et qui, +comme le nôtre, est sujet à des altérations et à des tempêtes; région +détachée de l'homme, et qui, par son poids, a sur l'homme la plus grande +influence; lieu où se rendent sans cesse les particules échappées de +tous les êtres; assemblage des ruines de la nature, ou volatilisée par +le feu, ou dissoute par l'action de l'air, ou pompée par le soleil; +laboratoire immense, où toutes ces parties isolées et extraites d'un +million de corps différents se réunissent de nouveau, fermentent, se +composent, produisent de nouvelles formes, et offrent aux yeux ces +météores variés qui étonnent le peuple, et que recherche le philosophe. +Descartes, après avoir parcouru la terre, s'élève dans cette région +[18]. Déjà on commençoit dans toute l'Europe à étudier la nature de +l'air. Galilée le premier avoit découvert sa pesanteur. Torricelli +avoit mesuré la pression de l'atmosphère. On l'avoit trouvée égale à un +cylindre d'eau de même base et de trente-deux pieds de hauteur, ou à une +colonne de vif-argent de vingt-neuf pouces. Ces expériences n'étonnent +point Descartes: elles étoient conformes à ses principes. Il avoit +deviné la nature avant qu'on l'eût mesurée. C'est lui qui donne à Pascal +l'idée de sa fameuse expérience sur une haute montagne[B]; expérience +qui confirma toutes les autres, parce qu'on vit que la colonne de +mercure baissoit à proportion que la colonne d'air diminuoit en +hauteur. Pourquoi Pascal n'a-t-il point avoué qu'il devoit cette idée à +Descartes? N'étoient-ils pas tous deux assez grands pour que cet aveu +pût l'honorer? + +[Note B: Le Puy de Dôme, en Auvergne.] + +Les propriétés de l'air, sa fluidité, sa pesanteur et son ressort +le rendent un des agents les plus universels de la nature. De son +élasticité naissent les vents. Descartes les examine dans leur marche. +Il les voit naître sous l'impression du soleil, qui raréfie les vapeurs +de l'atmosphère; suivre entre les tropiques le cours de cet astre, +d'orient en occident; changer de direction à trente degrés de +l'équateur; se charger de particules glacées, en traversant des +montagnes couvertes de neiges; devenir secs et brûlants en parcourant la +zone torride; obéir, sur les rivages de l'océan, au mouvement du flux +et du reflux; se combiner par mille causes différentes des lieux, des +météores et des saisons; former partout des courants, ou lents ou +rapides, plus réguliers sur l'espace immense et libre des mers, plus +inégaux sur la terre, où leur direction est continuellement changée par +le choc des forêts, des villes et des montagnes, qui les brisent et qui +les réfléchissent. Il pénètre ensuite dans les ateliers secrets de la +nature; il voit la vapeur en équilibre se condenser en nuage; il analyse +l'organisation des neiges et des grêles; il décompose le tonnerre, +et assigne l'origine des tempêtes qui bouleversent les mers, ou +ensevelissent quelquefois l'Africain et l'Arabe sous des monceaux de +sable. + +Un spectacle plus riant vient s'offrir. L'équilibre des eaux suspendues +dans le nuage s'est rompu, la verdure des campagnes est humectée, la +nature rafraîchie se repose en silence, le soleil brille, un arc, paré +de couleurs éclatantes, se dessine dans l'air. Descartes en cherche la +cause; il la trouve dans l'action du soleil sur les gouttes d'eau qui +composent la nue: les rayons partis de cet astre tombent sur la surface +de la goutte sphérique, se brisent à leur entrée, se réfléchissent dans +l'intérieur, ressortent, se brisent de nouveau, et vont tomber sur +l'oeil qui les reçoit. Je ne cherche point à parer Descartes d'une +gloire étrangère; je sais qu'avant lui Antonio de Dominis avoit expliqué +l'arc-en-ciel par les réfractions de la lumière; mais je sais que ce +prélat célèbre avoit mêlé plusieurs erreurs à ces vérités. Descartes +expliqua ce phénomène d'une manière plus précise et plus vraie: il +découvrit le premier la cause de l'arc-en-ciel extérieur; il fit voir +qu'il dépendoit de deux réfractions et de deux réflexions combinées. +S'il se trompa dans les raisons qu'il donne de l'arrangement des +couleurs, c'est que l'esprit humain ne marche que pas à pas vers la +vérité; c'est qu'on n'avoit point encore analysé la lumière; c'est qu'on +ne savoit point alors qu'elle est composée de sept rayons primitifs, que +chaque rayon a un degré de réfrangibilité qui lui est propre, et que +c'est de la différence des angles sous lesquels ces rayons se brisent +que dépend l'ordre des couleurs. Ces découvertes étoient réservées à +Newton. Mais, quoique Descartes ne connût pas bien la nature de la +lumière, quoiqu'il la crût une matière homogène et globuleuse répandue +dans l'espace, et qui, poussée par le soleil, communique en un instant +son impression jusqu'à nous; quoique la fameuse observation de Roemer +sur les satellites de Jupiter n'eût point encore appris aux hommes que +la lumière emploie sept à huit minutes à parcourir les trente millions +de lieues du soleil à la terre, Descartes n'en explique pas avec moins +de précision, et les propriétés générales de la lumière, et les lois +qu'elle suit dans son mouvement, et son action sur l'organe de l'homme. +Il représente la vue comme une espèce de toucher, mais un toucher d'une +nature extraordinaire et plus parfaite, qui ne s'exerce point par le +contact immédiat des corps, mais qui s'étend jusqu'aux extrémités de +l'espace, va saisir ce qui est hors de l'empire de tous les autres +sens, et unit à l'existence de l'homme l'existence des objets les plus +éloignés. C'est par le moyen de la lumière que s'opère ce prodige. Elle +est, pour l'homme éclairé, ce que le bâton est pour l'aveugle: par l'un, +on voit, pour ainsi dire, avec ses mains; par l'autre, on touche avec +ses yeux. Mais, pour que la lumière agisse sur l'oeil, il faut qu'elle +traverse des espaces immenses; ces espaces sont semés de corps +innombrables, les uns opaques, les autres transparents ou fluides. +Descartes suit la lumière dans sa route, et à travers tous ces chocs: il +la voit, dans un milieu uniforme, se mouvoir en ligne droite; il la voit +se réfléchir sur la surface des corps solides, et toujours sous un +angle égal à celui d'incidence; il la voit enfin, lorsqu'elle traverse +différents milieux, changer son cours, et se briser selon différentes +lois. + +La lumière, mue en ligne droite, ou réfléchie, ou brisée, parvient +jusqu'à l'organe qui doit la recevoir. Quel est cet organe étonnant, +prodige de la nature, où tous les objets acquièrent tour à tour une +existence successive; où les espaces, les figures et les mouvements qui +m'environnent sont créés; où les astres qui existent à cent millions de +lieues deviennent comme partie de moi-même; où, dans un demi-pouce de +diamètre, est contenu l'univers? Quelles lois président à ce mécanisme? +quelle harmonie fait concourir au même but tant de parties différentes? +Descartes analyse et dessine toutes ces parties, et celles qui ont +besoin d'un certain degré de convexité pour procurer la vue, et celles +qui se rétrécissent ou s'étendent à proportion du nombre de rayons +qu'il faut recevoir; et ces humeurs, d'une nature comme d'une densité +différente, où la lumière souffre trois réfractions successives; et +cette membrane si déliée, composée des filets du nerf optique, où +l'objet vient se peindre; et ces muscles si agiles qui impriment à +l'oeil tous les mouvements dont il a besoin. Par le jeu rapide et +simultané de tous ces ressorts, les rayons rassemblés viennent peindre +sur la rétine l'image des objets; et les houppes nerveuses transmettent +par leur ébranlement leur impression jusqu'au cerveau. Là finissent les +opérations mécaniques, et commencent celles de l'âme. Cette peinture si +admirable est encore imparfaite, et il faut en corriger les défauts; il +faut apprendre à voir. L'image peinte dans l'oeil est renversée; il faut +remettre les objets dans leur situation: l'image est double; il faut la +simplifier. Mais vous n'aurez point encore les idées de distance, +de figure et de grandeur; vous n'avez que des lignes et des angles +mathématiques. L'âme s'assure d'abord de la distance par le sens du +toucher et le mouvement progressif; elle juge ensuite les grandeurs +relatives par les distances, en comparant l'ouverture des angles formés +au fond de l'oeil. Des distances et des grandeurs combinées résulte la +connoissance des figures. Ainsi le sens de la vue se perfectionne et se +forme par degrés; ainsi l'organe qui touche prête ses secours à l'organe +qui voit; et la vision est en même temps le résultat de l'image tracée +dans l'oeil et d'une foule de jugements rapides et imperceptibles, +fruits de l'expérience. Descartes, sur tous ces objets, donne des règles +que personne n'avoit encore développées avant lui; il guide la nature, +et apprend à l'homme à se servir du plus noble de ses sens. Mais, dans +un être aussi borné et aussi foible, tout s'altère; cette organisation +si étonnante est sujette à se déranger; enfin, le genre humain est en +droit d'accuser la nature, qui, l'ayant placé et comme suspendu entre +deux infinis, celui de l'extrême grandeur et celui de l'extrême +petitesse, a également borné sa vue des deux côtés, et lui dérobe les +deux extrémités de la chaîne. Grâces à l'industrie humaine appliquée aux +productions de la nature, à l'aide du sable dissous par le feu, on a su +faire de nouveaux yeux à l'homme, prescrire de nouvelles routes à la +lumière, rapprocher l'espace, et rendre visible ce qui ne l'est pas. +Roger Bacon, dans un siècle barbare, prédit le premier ces effets +étonnants; Alexandre Spina découvrit les verres concaves et convexes; +Métius, artisan hollandais, forma le premier télescope; Galilée en +expliqua le mécanisme: Descartes s'empare de tous ces prodiges; il en +développe et perfectionne la théorie; il les crée pour ainsi dire de +nouveau par le calcul mathématique; il y ajoute une infinité de vues, +soit pour accélérer la réunion des parties de la lumière, soit pour +la retarder, soit pour déterminer les courbes les plus propres à la +réfraction, soit pour combiner celles qui, réunies, feront le plus +d'effet; il descend même jusqu'à guider la main de l'artiste qui façonne +les verres, et, le compas à la main, il lui trace des machines nouvelles +pour perfectionner et faciliter ses travaux. Tels sont les objets et la +marche de la dioptrique de Descartes[19], un des plus beaux monuments de +ce grand homme, qui suffiroit seul pour l'immortaliser, et qui est le +premier ouvrage où l'on ait appliqué, avec autant d'étendue que de +succès, la géométrie à la physique. Dès l'âge de vingt ans il avoit jeté +un coup d'ceil rapide sur la théorie des sons, qui peut-être a tant +d'analogie avec celle de la lumière[20]. Il avoit porté une géométrie +profonde dans cet art, qui chez les anciens tenoit aux moeurs et faisoit +partie de la constitution des états, qui chez les modernes est à peine +créé depuis un siècle, qui chez quelques nations est encore à son +berceau; art étonnant et incroyable, qui peint par le son, et qui, par +les vibrations de l'air, réveille toutes les passions de l'âme. Il +applique de même les calculs mathématiques à la science des mouvements; +il détermine l'effet de ces machines qui multiplient les bras de +l'homme, et sont comme de nouveaux muscles ajoutés à ceux qu'il tient de +la nature. L'équilibre des forces, la résistance des poids, l'action des +frottements, le rapport des vitesses et des masses, la combinaison des +plus grands effets par les plus petites puissances possibles; tout est +ou développé ou indiqué dans quelques lignes que Descartes a jetées +presque au hasard[21]. Mais, comme, jusque dans ses plus petits +ouvrages, sa marche est toujours grande et philosophique, c'est d'un +seul principe qu'il déduit les propriétés différentes de toutes les +machines qu'il explique. + +Un plus grand objet vient se présenter à lui: une machine plus +étonnante, composée de parties innombrables, dont plusieurs sont d'une +finesse qui les rend imperceptibles à l'oeil même le plus perçant; +machine qui, par ses parties solides, représente des leviers, des +cordes, des poulies, des poids et des contre-poids, et est assujettie +aux lois de la statique ordinaire; qui, par ses fluides et les vaisseaux +qui les contiennent, suit les règles de l'équilibre et du mouvement des +liqueurs; qui, par des pompes qui aspirent l'air et qui le rendent, est +asservie aux inégalités et à la pression de l'atmosphère; qui, par +des filets presque invisibles répandus à toutes ses extrémités, a des +rapports innombrables et rapides avec ce qui l'environne; machine sur +laquelle tous les objets de l'univers viennent agir, et qui réagit sur +eux; qui, comme la plante, se nourrit, se développe et se reproduit, +mais qui à la vie végétale joint le mouvement progressif; machine +organisée, mécanique vivante, mais dont tous les ressorts sont +intérieurs et dérobés à l'oeil, tandis qu'au dehors on ne voit qu'une +décoration simple à la fois et magnifique, où sont rassemblés et +le charme des couleurs, et la beauté des formes, et l'élégance des +contours, et l'harmonie des proportions: c'est le corps humain. +Descartes ose le considérer dans son ensemble et dans tous ses détails. +Après avoir parcouru l'univers et toutes les portions de la nature, +il revient à lui-même. Il veut se rendre compte de sa vie, de ses +mouvements, de ses sens. Qui lui expliquera un nouvel univers plus +incompréhensible que le premier? Ce n'est point dans les auteurs qui ont +écrit qu'il va puiser ses connoissances, c'est dans la nature; c'est +elle qui fait la raison d'un grand homme, et non point ce qu'on a pensé +avant lui. On lui demande où sont ses livres. Les voilà, dit-il en +montrant des animaux qu'il étoit prêt à disséquer. L'anatomie, créée +par Hippocrate, cultivée par Aristote, réduite en art par les travaux +d'Hérophile et d'Erasistrate, rassemblée en corps par Galien, suspendue +et presque anéantie pendant près de onze siècles, avoit été ranimée +tout-à-coup par Vésale. Depuis cent ans elle faisoit des progrès en +Europe, mais les faisoit avec lenteur, comme toutes les connoissances +humaines, qui sont filles du temps. Descartes eut aussi la gloire d'être +un des premiers anatomistes de son siècle; mais, comme il étoit né +encore plus pour lier des connoissances et les ordonner entre elles que +pour faire des observations, il porta dans l'anatomie ce caractère qui +le suivoit partout. En découvrant l'effet, il remontoit à la cause; en +analysant les parties, il examinoit leurs rapports entre elles, et leurs +rapports avec le tout. Ne cherchez point à le fixer long-temps sur un +petit objet; il veut voir l'ensemble de tout ce qu'il embrasse. Son +esprit impatient et rapide court au devant de l'observation; il la +précède plus qu'il ne la suit; il lui indique sa route; elle marche; +il revient ensuite sur elle; il généralise d'un coup d'oeil et en un +instant tout ce qu'elle lui rapporte; souvent il a vu avant qu'elle +ait parlé. Que doit-il résulter d'une pareille marche dans un homme de +génie? quelques erreurs et de grandes idées, des masses de lumière à +travers des nuages. C'est aussi ce que l'on trouve dans le _Traité_ +de Descartes _sur l'homme_[22]. Il le composa après quinze ans +d'observations anatomiques. Il suppose d'abord une machine entièrement +semblable à la nôtre: quand il en sera temps, il lui donnera une âme; +mais d'abord il veut voir ce que le mécanisme seul peut produire dans +un pareil ouvrage. Il lui met seulement dans le coeur un feu secret et +actif, semblable à celui qui fait bouillonner les liqueurs nouvelles: +dès ce moment s'exécutent toutes les fonctions qui sont indépendantes +de l'âme. La respiration appelle et chasse l'air tour à tour. L'estomac +devient un fourneau chimique, où des liqueurs en fermentation servent à +la dissolution et à l'analyse des nourritures: ces parties décomposées +passent par différents canaux, se rassemblent dans des réservoirs, +s'épurent dans leur cours, se transforment en sang, augmentent et +développent la masse solide de la machine, et deviennent une portion +d'elle-même. Le sang, comme un torrent rapide, circule par des routes +innombrables; il se sépare, il se réunit, porté par les artères aux +extrémités de la machine, et ramené par les veines des extrémités vers +le coeur. Le coeur est le centre de ce grand mouvement, et le foyer de +la vie interne: c'est de là qu'elle se distribue. Au dehors tous les +mouvements s'opèrent. Du cerveau partent des faisceaux de nerfs qui +s'épanouissent et se développent aux extrémités, et vont former l'organe +du sentiment. Les uns sont propres à réfléchir les atomes imperceptibles +de la lumière; les autres, les vibrations des corps sonores; ceux-ci +ne seront ébranlés que par les particules odorantes; ceux-là, par les +esprits et les sels qui se détacheront des aliments et des liqueurs; les +derniers enfin, dispersés sur toute la surface de la machine, ne peuvent +être heurtés que par le contact et les parties grossières des corps +solides: ainsi se forment les sens. Chaque objet extérieur vient donner +ume secousse à l'organe qui lui est propre. Les nerfs qui le composent, +ainsi qu'une corde tendue, portent cet ébranlement jusqu'au cerveau: +là est le réservoir de ces esprits subtils et rapides, partie la plus +déliée du sang, émanations aériennes ou enflammées, et invisibles comme +impalpables. A l'impression que le cerveau reçoit, ces souffles volatils +courent rapidement dans les nerfs; ils passent dans les muscles. Ceux-ci +sont des ressorts élastiques qui se tendent ou se détendent, des cordes +qui s'allongent ou se raccourcissent, selon la quantité du fluide +nerveux qui les remplit ou qui en sort. De cette compression ou +dilatation des muscles résultent tous les mouvements. Les esprits +animaux, principes moteurs, sont eux-mêmes dans une éternelle agitation; +et tandis que les uns achèvent de se former et se volatilisent dans le +laboratoire, que les autres, au premier signal, s'élancent rapidement, +une foule innombrable, dispersée déjà dans la machine, circule dans tous +les membres, suit les dernières ramifications des nerfs, va, vient, +descend, remonte, et porte partout la vie, l'activité et la souplesse. +Prenez maintenant une âme, et mettez-la dans cette machine; aussitôt +naît un ordre d'opérations nouvelles. Descartes place cette âme dans le +cerveau, parceque c'est là que se porte le contre-coup de toutes les +sensations; c'est de là que part le principe des mouvements; c'est la +qu'elle est avertie par des messagers rapides de tout ce qui se passe +aux extrémités de son empire; c'est de là qu'elle distribue ses ordres. +Les nerfs sont ses ministres et les exécuteurs de ses volontés. Le +cerveau devient comme un sens intérieur qui contient, pour ainsi dire, +le résultat de tous les sens du dehors. Là se forme une image de chaque +objet. L'âme voit l'objet dans cette image quand il est présent; et +c'est la perception: elle la reproduit d'elle-même quand l'objet est +éloigné; et c'est l'imagination: elle en fait au besoin renaître l'idée, +avec la conscience de l'avoir eue; et c'est la mémoire. A chacune de ces +opérations de l'âme correspond une modification particulière dans les +fibres du cerveau, ou dans le cours des esprits; et c'est la chaîne +invisible des deux substances. Mais l'âme a deux facultés bien +distinctes: elle est à la fois intelligente et sensible. Dans quelques +unes de ses fonctions elle exerce et déploie un principe d'activité, +elle veut, elle choisit, elle compare; dans d'autres elle est passive: +ce sont des émotions qu'elle éprouve, mais qu'elle ne se donne pas, et +qui lui arrivent des objets qui l'environnent. Telle est l'origine des +passions, présent utile et funeste. Le philosophe, errant au pied du +Vésuve, ou à travers les rochers noircis de l'Islande, ou sur les +sommets sauvages des Cordilières, entraîné par le désir de connoître, +approche de la bouche des volcans; il en mesure de l'oeil la profondeur; +il en observe les effets; assis sur un rocher, il calcule à loisir et +médite profondément sur ce qui fait le ravage du monde. Ainsi Descartes +observe et analyse les passions [23]. Avant lui on en avoit développé le +moral; lui seul a tenté d'en expliquer le physique; lui seul a fait voir +jusqu'où les lois du mécanisme influent sur elles, et où ce mécanisme +s'arrête. Il a marqué dans chaque passion primitive le degré de +mouvement et d'impétuosité du sang, le cours des esprits, leur +agitation, leur activité ou plus ou moins rapide, les altérations +qu'elles produisent dans les organes intérieurs. Il les suit au dehors: +il rend compte de leurs effets sur la surface de la machine quand +l'oeil devient un tableau rapide, tantôt doux et tantôt terrible; quand +l'harmonie des traits se dérange; quand les couleurs ou s'embellissent +ou s'effacent; quand les muscles se tendent ou se relâchent; quand le +mouvement se ralentit ou se précipite; quand le son inarticulé de la +douleur ou de la joie se fait entendre, et sort par secousses du sein +agité; quand les larmes coulent, les larmes, ces marques touchantes de +la sensibilité, ou ces marques terribles du désespoir impuissant; quand +l'excès du sentiment affoiblit par degrés ou consume en un moment les +forces de la vie. Ainsi les passions influent sur l'organisation, +et l'organisation influe sur elles: mais elles n'en sont pas moins +assujetties à l'empire de l'âme. C'est l'âme qui les modifie par les +jugements qu'elle joint à l'impression des objets; l'âme les gouverne +et les dompte par l'exercice de sa volonté, en réprimant à son gré +les mouvements physiques, en donnant un nouveau cours aux esprits, en +s'accoutumant à réveiller une idée plutôt qu'une autre à la vue d'un +objet qui vient la frapper. Mais cette volonté impérieuse ne suffit pas, +il faut qu'elle soit éclairée. Il faut donc connoître les vrais rapports +de l'homme avec tout ce qui existe. C'est par l'étude de ces rapports +qu'il saura quand il doit étendre son existence hors de lui par le +sentiment, et quand il doit la resserrer. Ainsi la morale est liée à une +foule de connoissances qui l'agrandissent et la perfectionnent; ainsi +toutes les sciences réagissent les unes sur les autres. C'étoit là, +comme nous avons vu, la grande idée de Descartes. Cette imagination +vaste avoit construit un système de science universelle, dont toutes les +parties se tenoient, et qui toutes se rapportoient à l'homme. Il avoit +placé l'homme au milieu de cet univers; c'étoit l'homme qui étoit le +centre de tous ces cercles tracés autour de lui, et qui passaient par +tous les points de la nature. Descartes sentoit bien toute l'étendue +d'un pareil plan, et il n'imaginoit pas pouvoir le remplir seul; mais, +pressé par le temps, il se hâtoit d'en exécuter quelques parties, et +croyoît que la postérité achèveroit le reste. Il invitoit les hommes de +toutes les nations et de tous les siècles à s'unir ensemble; et, pour +rassembler tant de forces dispersées, pour faciliter la correspondance +rapide des esprits dans les lieux et les temps, il conçut l'idée d'une +langue universelle qui établiroit des signes généraux pour toutes les +pensées, de même qu'il y en a pour exprimer tous les nombres; projet que +plusieurs philosophes célèbres ont renouvelé, qui sans doute a donné à +Leibnitz l'idée d'un alphabet des pensées humaines, et qui, s'il est +exécuté un jour, sera probablement l'époque d'une révolution dans +l'esprit humain. + +J'ai tâché de suivre Descartes dans tous ses ouvrages; j'ai parcouru +presque toutes les idées de cet homme extraordinaire; j'en ai développé +quelques unes, j'en ai indiqué d'autres. Il a été aisé de suivre la +marche de sa philosophie et d'en saisir l'ensemble. On l'a vu commencer +par tout abattre afin de tout reconstruire; on l'a vu jeter des +fondements profonds; s'assurer de l'évidence et des moyens de la +reconnoître; descendre dans son âme pour s'élever à Dieu; de Dieu +redescendre à tous les êtres créés; attacher à cette cause tous les +principes de ses connoissances; simplifier ces principes pour leur +donner plus de fécondité et d'étendue, car c'est la marche du génie +comme de la nature; appliquer ensuite ces principes à la théorie des +planètes, aux mouvements des deux, aux phénomènes de la terre, à la +nature des éléments, aux prodiges des météores, aux effets et à la +marche de la lumière, à l'organisation des corps bruts, à la vie active +des êtres animés; terminant enfin cette grande course par l'homme, qui +était l'objet et le but de ses travaux; développant partout des lois +mécaniques qu'il a devinées le premier; descendant toujours des causes +aux effets; enchaînant tout par des conséquences nécessaires; joignant +quelquefois l'expérience aux spéculations, mais alors même maîtrisant +l'expérience par le génie; éclairant la physique par la géométrie, la +géométrie par l'algèbre, l'algèbre par la logique, la médecine par +l'anatomie, l'anatomie par les mécaniques; sublime même dans ses +fautes, méthodique dans ses égarements, utile par ses erreurs, forçant +l'admiration et le respect, lors même qu'il ne peut forcer à penser +comme lui. + +Si on cherche les grands hommes modernes avec qui on peut le comparer, +on en trouvera trois: Bacon, Leibnitz, et Newton. Bacon parcourut toute +la surface des connoissances humaines; il jugea les siècles passés, et +alla au-devant des siècles à venir: mais il indiqua plus de grandes +choses qu'il n'en exécuta; il construisit l'échafaud d'un édifice +immense, et laissa à d'autres le soin de construire l'édifice. Leibnitz +fut tout ce qu'il voulut être: il porta dans la philosophie une grande +hauteur d'intelligence; mais il ne traita la science de la nature que +par lambeaux, et ses systèmes métaphysiques semblent plus faits pour +étonner et accabler l'homme que pour l'éclairer. Newton a créé une +optique nouvelle, et démontré les rapports de la gravitation dans les +cieux. Je ne prétends point ici diminuer la gloire de ce grand homme, +mais je remarque seulement tous les secours qu'il a eus pour ces grandes +découvertes. Je vois que Galilée lui avoit donné la théorie de la +pesanteur; Kepler, les lois des astres dans leurs révolutions; Huygens, +la combinaison et les rapports des forces centrales et des forces +centrifuges; Bacon, le grand principe de remonter des phénomènes vers +les causes; Descartes, sa méthode pour le raisonnement, son analyse pour +la géométrie, une foule innombrable de connoissances pour la physique, +et plus que tout cela peut-être, la destruction de tous les préjugés. +La gloire de Newton a donc été de profiter de tous ces avantages, +de rassembler toutes ces forces étrangères, d'y joindre les siennes +propres, qui étaient immenses, et de les enchaîner toutes par les +calculs d'une géométrie aussi sublime que profonde. Si maintenant je +rapproche Descartes de ces trois hommes célèbres, j'oserai dire qu'il +avoit des vues aussi nouvelles et bien plus étendues que Bacon; qu'il +a eu l'éclat et l'immensité du génie de Leibnitz, mais bien plus de +consistance et de réalité dans sa grandeur; qu'enfin il a mérité d'être +mis à côté de Newton, parce qu'il a créé une partie de Newton, et qu'il +n'a été créé que par lui-même; parceque, si l'un a découvert plus de +vérités, l'autre a ouvert la route de toutes les vérités; géomètre +aussi sublime, quoiqu'il n'ait point fait un aussi grand usage de la +géométrie; plus original par son génie, quoique ce génie l'ait souvent +trompé; plus universel dans ses connoissances, comme dans ses talents, +quoique moins sage et moins assuré dans sa marche; ayant peut-être en +étendue ce que Newton avoit en profondeur; fait pour concevoir en grand, +mais peu fait pour suivre les détails, tandis que Newton donnoit aux +plus petits détails l'empreinte du génie; moins admirable sans doute +pour la connoissance des deux, mais bien plus utile pour le genre +humain, par sa grande influence sur les esprits et sur les siècles. + +C'est ici le vrai triomphe de Descartes; c'est là sa grandeur. Il n'est +plus, mais son esprit vit encore: cet esprit est immortel; il se répand +de nation en nation, et de siècle en siècle; il respire à Paris, à +Londres, à Berlin, à Leipsick, à Florence; il pénètre à Pétersbourg; il +pénétrera un jour jusque dans ces climats où le genre humain est encore +ignorant et avili; peut-être il fera le tour de l'univers. + +On a vu dans quel état étoient les sciences au moment où Descartes +parut; comment l'autorité enchaînoit la raison; comment l'être qui pense +avoit renoncé au droit de penser. Il en est des esprits comme de +la nature physique: l'engourdissement en est la mort; il faut de +l'agitation et des secousses; il vaut mieux que les vents ébranlent +l'air par des orages, que si tout demeuroit dans un éternel repos. +Descartes donna l'impulsion à cette masse immobile. Quel fut +l'étonnement de l'Europe, lorsqu'on vit paroître tout-à-coup cette +philosophie si hardie et si nouvelle! Peignez-vous des esclaves qui +marchent courbés sous le poids de leurs fers: si tout-à-coup un d'entre +eux brise sa chaîne, et fait retentir à leurs oreilles le nom de +liberté, ils s'agitent, ils frémissent, et des débris de leurs chaînes +rompues accablent leurs tyrans. Tel est le mouvement qui se fit dans +les esprits d'un bout de l'Europe à l'autre. Cette masse nouvelle de +connoissances que Descartes y avoit jetée se joignit à la fermentation +de son esprit. Réveillé par de si grandes idées et par un si grand +exemple, chacun s'interroge et juge ses pensées, chacun discute ses +opinions. La raison de l'univers n'est plus celle d'un homme qui +existoit il y a quinze siècles; elle est dans l'âme de chacun, elle est +dans l'évidence et dans la clarté des idées. La pensée, esclave depuis +deux mille ans, se relève, avec la conscience de sa grandeur; de toutes +parts on crée des principes, et on les suit; on consulte la nature, et +non plus les hommes. La France, l'Italie, l'Allemagne et l'Angleterre +travaillent sur le même plan. La méthode même de Descartes apprend à +connoître et à combattre ses erreurs. Tout se perfectionne, ou du moins +tout avance. Les mathématiques deviennent plus fécondes, les méthodes +plus simples; l'algèbre, portée si loin par Descartes, est perfectionnée +par Halley, et le grand Newton y ajoute encore. L'analyse est appliquée +au calcul de l'infini, et produit une nouvelle branche de géométrie +sublime. Plusieurs hommes célèbres portent cet édifice à une hauteur +immense: l'Allemagne et l'Angleterre se divisent sur cette découverte, +comme l'Espagne et le Portugal sur la conquête des Indes. L'application +de la géométrie à la physique devient plus étendue et plus vaste: Newton +fait sur les mouvements des corps célestes ce que Descartes avoit fait +sur la dioptrique, et sur quelques parties des météores; les lois de +Kepler sont démontrées par le calcul; la marche elliptique des planètes +est expliquée; la gravitation universelle étonne l'univers par la +fécondité et la simplicité de son principe. Cette application de +la géométrie s'étend à toutes les branches de la physique, depuis +l'équilibre des liqueurs jusqu'aux derniers balancements des comètes +dans leurs routes les plus écartées. Ces astres errants sont mieux +connus: Descartes les avoit tirés pour jamais de la classe des +météores, en les fixant au nombre des planètes; Newton rond compte de +l'excentricité de leurs orbites; Halley, d'après quelques points donnés, +détermine le cours et fixe la marche de vingt-quatre comètes. Les +inégalités de la lune sont calculées; on découvre l'anneau et les +satellites de Saturne; on fait des satellites de Jupiter l'usage le plus +important pour la navigation. Les cieux sont connus comme la terre. La +terre change de forme; son équateur s'élève et ses pôles s'aplatissent, +et la différence de ses deux diamètres est mesurée. Des observatoires +s'élèvent auprès des digues de la Hollande, sous le ciel de Stockholm, +et parmi les glaces de la Russie. Toutes les sciences suivent cette +impulsion générale. La physique particulière, créée par le génie de +Descartes, s'étend et affermit sa marche par les expériences: il est +vrai qu'il avoit peu suivi cette route; mais sa méthode, plus puissante +que son exemple, devoit y ramener. Les prodiges de l'électricité se +multiplient. Les déclinaisons de l'aiguille aimantée s'observent selon +la différence des lieux et des temps. Halley trace dans toute l'étendue +du globe une ligne qui sert de point fixe, où la déclinaison commence, +et qui, bien constatée, peut-être pourroit tenir lieu des longitudes. +L'optique devient une science nouvelle, par les découvertes sublimes sur +les couleurs. La Dioptrique de Descartes n'est plus la borne de l'esprit +humain: l'art d'agrandir la vue s'étend; on substitue, pour lire dans +les cieux, les métaux aux verres, et la réflexion de la lumière à la +réfraction. La chimie, qui auparavant étoit presque isolée, s'unit aux +autres sciences; on l'applique à la fois à la physique, à l'histoire +naturelle et à la médecine. La circulation du sang, découverte par +Harvey, embrassée et défendue par Descartes, devient la source d'une +foule de vérités. Le mécanisme du corps humain est étudié avec plus de +zèle et de succès: on découvre des vaisseaux inconnus et de nouveaux +réservoirs. Borelli tente d'assujettir au calcul géométrique les +mouvements des animaux. Leuwenhoeck, le microscope à la main, surprend +ces atomes vivants qui semblent être les éléments de la vie de l'homme; +Ruisch perfectionne l'art de donner par des injections une nouvelle +vie à ce qui est mort; Malpighi transporte l'anatomie aux plantes, et +remplit un projet que Descartes n'avoit pas eu le temps d'exécuter. Son +génie respire encore après lui dans la métaphysique: c'est lui qui, dans +Malebranche, démêle les erreurs de l'imagination et des sens; c'est lui +qui, dans Locke, combat et détruit les idées innées, fait l'analyse de +l'esprit humain, et pose d'une main hardie les limites de la raison; +c'est lui qui, de nos jours, a attaqué et renversé les systèmes. Son +influence ne s'est point bornée à la philosophie: semblable à cette âme +universelle des stoïciens, l'esprit de Descartes est partout; on l'a +appliqué aux lettres et aux arts comme aux sciences. Si dans tous les +genres on va saisir les premiers principes; si la métaphysique des arts +est créée; si on a cherché dans des idées invariables les règles du +goût pour tous les pays et pour tous les siècles; si on a secoué cette +superstition qui jugeoit mal parce qu'elle admiroit trop, et donnoit des +entraves au génie en resserrant trop sa sphère; si on examine et discute +toutes nos connoissances; si l'esprit s'agite pour reculer toutes les +bornes; si on veut savoir sur tous les objets le degré de vérité qui +appartient à l'homme: c'est là l'ouvrage de Descartes. L'astronome, le +géomètre, le métaphysicien, le grammairien, le moraliste, l'orateur, le +politique, le poëte, tous ont une portion de cet esprit qui les anime. +Il a guidé également Pascal et Corneille, Locke et Bourdaloue, Newton +et Montesquieu. Telle est la trace profonde et l'empreinte marquée de +l'homme de génie sur l'univers. Il n'existe qu'un moment; mais cette +existence est employée tout entière à quelque grande opération, qui +change la direction des choses pour plusieurs siècles. + +Arrêtons-nous maintenant sur celui à qui le genre humain a eu tant +d'obligations, et à qui la dernière postérité sera encore redevable. +Quels honneurs lui a-t-on rendus de son vivant? quelles statues +lui furent élevées dans su patrie? quels hommages a-t-il reçus des +nations?... Que parlons-nous d'hommages, et de statues, et d'honneurs? +Oublions-nous qu'il s'agit d'un grand homme? oublions-nous qu'il a vécu +parmi des hommes? Parlons plutôt et des persécutions, et de la haine, et +des tourments de l'envie, et des noirceurs de la calomnie, et de tout +ce qui a été et sera éternellement le partage de l'homme qui aura le +malheur de s'élever au-dessus de son siècle. Descartes l'avoit prévu: +il connoissoit trop les hommes pour ne les pas craindre; il avoit été +averti par l'exemple de Galilée; il avoit vu, dans la personne de ce +vieillard, la vérité en cheveux blancs chargée de fers, et traînée +indignement dans les prisons [24]. La coupe de Socrate, les chaînes +d'Anaxagore, la fuite et l'empoisonnement d'Aristote, les malheurs +d'Héraclite, les calomnies insensées contre Gerbert, les gémissements +plaintifs de Roger Bacon sous les voûtes d'un cachot, l'orage excité +contre Ramus, et les poignards qui l'assassinèrent; les bûchers allumés +en cent lieux pour consumer des malheureux qui ne pensoient pas comme +leurs concitoyens; tant d'autres qui avoient été errants et proscrits +sur la terre, sans asile et sans protecteurs, emportant avec eux de pays +en pays la vérité fugitive et bannie du monde: tout l'avertissoit du +danger qui le menaçoit; tout lui crioit que le dernier des crimes que +l'on pardonne est celui d'annoncer des vérités nouvelles. Mais la vérité +n'est point à l'homme qui la conçoit; elle appartient à l'univers, et +cherche à s'y répandre. Descartes crut même qu'il en devoit compte au +Dieu qui la lui donnoit. Il se dévoua donc [25]; et, grâces aux passions +humaines, il ne tarda point à recueillir les fruits de sa résolution. + +Il y avoit alors en Hollande un de ces hommes qui sont offusqués de tout +ce qui est grand, qui aux vues étroites de la médiocrité joignent toutes +les hauteurs du despotisme, insultent à ce qu'ils ne comprennent pas, +couvrent leur foiblesse par leur audace, et leur bassesse par leur +orgueil; intrigants fanatiques, pieux calomniateurs, qui prononcent sans +cesse le mot de Dieu et l'outragent, n'affectent de la religion que pour +nuire, ne font servir le glaive des lois qu'à assassiner, ont assez de +crédit pour inspirer des fureurs subalternes; espèces de monstres nés +pour persécuter et pour haïr, comme le tigre est né pour dévorer. Ce +fut un de ces hommes qui s'éleva contre Descartes [26]. Il ne seroit +peut-être pas inutile à l'histoire de l'esprit humain et des passions de +peindre toutes les intrigues et la marche de ce persécuteur; de le faire +voir, du moment qu'il conçut le dessein de perdre Descartes, travaillant +d'abord sourdement et en silence, semant dans les esprits des idées +et des soupçons vagues d'athéisme, nourrissant ces soupçons par des +libelles et des noirceurs anonymes, suivant de l'oeil, et sans se +découvrir, les progrès de la fermentation générale; au moment d'éclater, +briguant la première place de son corps, afin de pouvoir joindre +l'autorité à la haine; alors, marchant à découvert, armant contre +Descartes et le peuple et les magistrats, et les fureurs sacrées des +ministres; le peignant à tous les yeux comme un athée, qui commençoit +par briser les autels, et finiroit par bouleverser l'état; invoquant à +grands cris la religion et les lois. Il faudrait raconter comment ce +grand homme fut cité au son de la cloche, et sur le point d'être traîné +comme un vil criminel; comment ensuite, pour lui ôter même la ressource +de se justifier, on travailla à le condamner en silence et sans qu'il +en pût être averti; comment son affreux persécuteur, s'il ne pouvoit le +perdre tout-à-fait, vouloit du moins le faire proscrire de la Hollande, +vouloit faire consumer dans les flammes ces livres d'un athée où +l'athéisme est combattu; comment il avoit déjà transigé avec le bourreau +d'Utrecht pour qu'on allumât un feu d'une hauteur extraordinaire, afin +de mieux frapper les yeux du peuple. Le barbare eût voulu que la flamme +du bûcher pût être aperçue en même temps de tous les lieux de la +Hollande, de la France, de l'Italie et de l'Angleterre. Déjà même il se +préparoit à répandre dans toute l'Europe ce récit flétrissant, afin que, +chassé des sept provinces, Descartes fût banni du monde entier, et que +partout où il arriveroit il se trouvât devancé par sa honte. Mais c'est +à l'histoire à entrer dans ces détails; c'est à elle à marquer d'une +ignominie éternelle le front du calomniateur; c'est à elle à flétrir ces +magistrats qui, dupes d'un scélérat, servoient d'instrument à la haine, +et combattoient pour l'envie. Et que prétendoient-ils avec leurs flammes +et leurs bûchers? Croyoient-ils dans cet incendie étouffer la voix de la +vérité? croyoient-ils faire disparoître la gloire d'un grand homme? Il +dépend de l'envie et de l'autorité injuste de forger des chaînes et de +dresser des échafauds, mais il ne dépend point d'elle d'anéantir la +vérité et de tromper la justice des siècles. + +Tel est le sort que Descartes éprouva en Hollande. Dans son pays, je le +vois presque inconnu, regardé avec indifférence par les uns, attaqué +et combattu par les autres, recherché de quelques grands comme un vain +spectacle de curiosité, ignoré ou calomnié à la cour [27]. Je vois sa +famille le traiter avec mépris; je vois son frère, dont tout le mérite +peut-être étoit de partager son nom, parler avec dédain d'un frère qui, +né gentilhomme, s'étoit abaissé jusqu'à se faire philosophe [28], et +mettre au nombre des jours malheureux celui où Descartes naquit pour +déshonorer sa race par un pareil métier. O préjugés! ô ridicule +fierté des places et du rang! Il importe de conserver ces traits à la +postérité, pour apprendre, s'il se peut, aux hommes à rougir. Où sont +aujourd'hui ceux qui, à la vue de Descartes, sourioient dédaigneusement, +et disoient avec hauteur: C'est un homme qui écrit? Ils ne sont plus. +Ont-ils jamais été? Mais l'homme de génie vivra éternellement: son nom +fait l'orgueil de ses compatriotes; sa gloire est un dépôt que les +siècles se transmettent, et qui est sous la garde de la justice et de +la vérité. Il est vrai que le grand homme trouve quelquefois la +considération de son vivant; mais il faut presque toujours qu'il la +cherche à trois cents lieues de lui. Descartes, persécuté en Hollande et +méconnu en France, comptoit parmi ses admirateurs et ses disciples la +fameuse princesse palatine, princesse qui est du petit nombre décolles +qui ont placé la philosophie à côté du trône [29]. Elle étoit digne +d'interroger Descartes, et Descartes étoit digne de l'instruire. Leur +commerce n'étoit point un trafic de flatteries et de mensonges de la +part de Descartes, de protection et de hauteurs de la part d'Elisabeth. +Dieu, la nature, l'homme, ses malheurs et les moyens qu'il a d'être +heureux, ses devoirs et ses foiblesses, la chaîne morale de tous ses +rapports, voilà le sujet de leurs entretiens et de leurs lettres. C'est +ainsi que les philosophes doivent s'entretenir avec les grands. La +nature avoit destiné à Descartes un autre disciple encore plus célèbre: +c'étoit la fille de Gustave-Adolphe, c'étoit la fameuse Christine[30]. +Elle étoit née avec une de ces âmes encore plus singulières que grandes, +qui semblent jetées hors des routes ordinaires, et qui étonnent +toujours, même lorsqu'on ne les admire pas. Enthousiaste du génie et des +âmes fortes, le grand Condé, Descartes et Sobieski avoient droit dans +son coeur aux mêmes sentiments. Viens, dit-elle à Descartes: je suis +reine, et tu es philosophe; faisons un traité ensemble: tu annonceras la +vérité, et je te défendrai contre tes ennemis. Les murs de mon palais +seront tes remparts. C'est donc l'espérance de trouver un abri contre +la persécution qui, seule, put attirer Descartes à Stockholm. Sans ce +motif, auroit-il été se fixer auprès d'un trône? qu'est-ce qu'un homme +tel que Descartes a de commun avec les rois? Leur âme, leur caractère, +leurs passions, leur langage, rien ne se ressemble; ils ne sont pas même +faits pour se rapprocher, leur grandeur se choque et se repousse. Mais +s'il fut forcé par le malheur de se réfugier dans nue cour, il eut du +moins la gloire de n'y pas démentir sa conduite; il y vécut tel qu'il +avoit vécu dans le fond de la Nord-Hollande; il osa y avoir des moeurs +et de la vertu; il ne fut ni vil, ni bas, ni flatteur; il ne fut point +le lâche complaisant des princes ni des grands; il ne crut point qu'il +devoit oublier la philosophie pour la fortune; il ne brigua point ces +places qui n'agrandissent jamais ceux qui sont petits, et rabaisseroient +plutôt ceux qui sont grands. Et comment Descartes auroit-il pu avoir +de telles pensées? Celui qui est sans cesse occupé à méditer sur +l'éternité, sur le temps, sur l'espace, ne doit-il pas contracter une +habitude de grandeur, qui de son esprit passe à son âme? celui qui +mesure la distance des astres, et voit Dieu au-delà; celui qui se +transporte dans le soleil ou dans Saturne pour y voir l'espace qu'occupe +la terre, et qui cherche alors vainement ce point égaré comme un sable +à travers les mondes, reviendra-t-il sur ce grain de poussière pour y +flatter, pour y ramper, pour y disputer ou quelques honneurs ou quelques +richesses? Non: il vit avec Dieu et avec la nature; il abandonne aux +hommes les objets de leurs passions, et poursuit le cours de ses +pensées, qui suivent le cours de l'univers; il s'applique à mettre +dans son âme l'ordre qu'il contemple, ou plutôt son âme se monte +insensiblement au ton de cette grande harmonie. Je ne louerai donc point +Descartes de n'avoir été ni intrigant ni ambitieux. Je ne le louerai +point d'avoir été frugal, modéré, bienfaisant, pauvre à la fois et +généreux, simple comme le sont tous les grands hommes; plein de respect, +comme Newton, pour la Divinité; comme lui, fidèle à la religion; aimant +à s'occuper dans la retraite et avec ses amis de l'idée de Dieu. +Malheur à celui qui ne trouveroit pas dans cette idée, si grande et si +consolante, les plus doux moments de sa vie! D'ailleurs, toutes ces +vertus ne distinguoient point un homme aux siècles de nos pères. Mais je +remarquerai que, quoique sa fortune ne pût pas suffire à ses projets, +jamais il n'accepta les secours qu'on lui offrit. Ce n'étoit pas qu'il +fût effrayé de la reconnoissance; un pareil fardeau n'épouvante point +une âme vertueuse: mais le droit d'être le bienfaiteur d'un homme est +un droit trop beau pour qu'il l'accorde avec indifférence. Peut-être +faudroit-il choisir encore avec plus de soin ses bienfaiteurs que +ses amis, si ces deux titres pouvoient se séparer: ainsi pensoit +Descartes[31]. Avec ses sentiments, son génie et sa gloire, il dut +trouver l'envie à Stockholm, comme il l'avoit trouvée à Utrecht, à La +Haye et dans Amsterdam. L'envie le suivoit de ville en ville, et de +climat en climat; elle avoit franchi les mers avec lui, elle ne cessa +de le poursuivre que lorsqu'elle vit entre elle et lui un tombeau[32]: +alors elle sourit un moment sur sa tombe, et courut dans Paris, où la +renommée lui dénonçoit Corneille et Turenne. + +Hommes de génie, de quelque pays que vous soyez, voilà votre sort. +Les malheurs, les persécutions, les injustices, le mépris des cours, +l'indifférence du peuple, les calomnies de vos rivaux ou de ceux qui +croiront l'être, l'indigence, l'exil, et peut-être une mort obscure à +cinq cents lieues de votre patrie, voilà ce que je vous annonce. Faut-il +que pour cela vous renonciez à éclairer les hommes? Non, sans doute. Et +quand vous le voudriez, en êtes-vous les maîtres? Êtes-vous les maîtres +de dompter votre génie, et de résister à cette impulsion rapide et +terrible qu'il vous donne? N'êtes-vous pas nés pour penser, comme le +soleil pour répandre sa lumière? N'avez-vous pas reçu comme lui votre +mouvement? Obéissez donc à la loi qui vous domine, et gardez-vous de +vous croire infortunés. Que sont tous vos ennemis auprès de la vérité? +Elle est éternelle, et le reste passe. La vérité fait votre récompense; +elle est l'aliment de votre génie, elle est le soutien de vos travaux. +Des milliers d'hommes, ou insensés, on indifférents, ou barbares, vous +persécutent ou vous méprisent; mais dans le même temps il y a des âmes +avec qui les vôtres correspondent d'un bout de la terre à l'autre. +Songez qu'elles souffrent et pensent avec vous; songez que les Socrate +et les Platon, morts il y a deux mille ans, sont vos amis; songez que, +dans les siècles à venir, il y aura d'autres âmes qui vous entendront +de même, et que leurs pensées seront les vôtres. Vous ne formez qu'un +peuple et qu'une famille avec tous les grands hommes qui furent +autrefois ou qui seront un jour. Votre sort n'est pas d'exister dans un +point de l'espace ou de la durée. Vivez pour tous les pays et pour tous +les siècles; étendez votre vie sur celle du genre humain. Portez vos +idées encore plus haut; ne voyez-vous point le rapport qui est entre +Dieu et votre âme? Prenez devant lui cette assurance qui sied si bien à +un ami de la vérité. Quoi! Dieu vous voit, vous entend, vous approuve, +et vous seriez malheureux! Enfin, s'il vous faut le témoignage des +hommes, j'ose encore vous le promettre, non point foible et incertain, +comme il l'est pendant ce rapide instant de la vie, mais universel et +durable pendant la vie des siècles. Voyez la postérité qui s'avance, et +qui dit à chacun de vous: Essuie tes larmes; je viens te rendre justice +et finir tes maux: c'est moi qui fais la vie des grands hommes; c'est +moi qui ai vengé Descartes de ceux qui l'outrageoient; c'est moi qui, du +milieu des rochers et des glaces, ai transporté ses cendres dans Paris; +c'est moi qui flétris les calomniateurs, et anéantis les hommes qui +abusent de leur pouvoir; c'est moi qui regarde avec mépris ces mausolées +élevés dans plusieurs temples à des hommes qui n'ont été que puissants, +et qui honore comme sacrée la pierre brute qui couvre la cendre de +l'homme de génie. Souviens-toi que ton âme est immortelle, et que ton +nom le sera. Le temps fuit, les moments se succèdent, le songe de la vie +s'écoule. Attends, et tu vas vivre; et tu pardonneras à ton siècle ses +injustices, aux oppresseurs leur cruauté, à la nature de t'avoir choisi +pour instruire et pour éclairer les hommes. + +NOTES SUR L'ÉLOGE DE DESCARTES. + +Nous réimprimons ici les notes de l'Éloge de Descartes, supprimant +celles que remplit une philosophie commune et déclamatoire, et, +dans presque toutes, les traits de mauvais goût qui s'y rencontrent +fréquemment. Nous avons scrupuleusement conservé toute la partie +biographique, propre à bien faire connaître le caractère, les habitudes +et toute la carrière de Descartes. + + +Note 1: + +René Descartes, seigneur du Perron, dont on fait ici l'éloge, naquit +à La Haye en Touraine le 30 mars 1596, de Jeanne Brochard, fille d'un +lieutenant-général de Poitiers, et de Joachim Descartes, conseiller au +parlement de Bretagne, dont il fut le troisième fils. Sa maison étoit +une des plus anciennes de la Touraine. Il avoit eu dans sa famille un +archevêque de Tours, et plusieurs braves gentilshommes qui avoient servi +avec distinction... Son père, soit par goût, soit par raison de fortune, +entra dans la robe... Depuis que le père de Descartes se fut établi à +Rennes, ses descendants y ont toujours demeuré. On en compte six qui +ont occupé avec distinction des charges dans le parlement de Bretagne. +Madame la présidente de Châteaugiron, dernière de la famille, vient de +mourir. On dit qu'elle avoit dans son caractère plusieurs traits de +ressemblance avec Descartes. Il y a eu aussi une Catherine Descartes, +nièce du philosophe, célèbre par son esprit, et par son talent pour les +vers agréables. Elle le est morte en 1706. + + + +Note 2: + + +Descartes étoit né avec une complexion très foible, et les médecins +ne manquèrent pas de dire qu'il mourroit très jeune; cependant il les +trompa au moins d'une quarantaine d'années. Ayant perdu sa mère presque +en naissant, il fut très redevable aux soins d'une nourrice, qui suppléa +à la nature par tous les soins de la tendresse. Descartes en fut +très reconnoissant; il lui fit une pension viagère qui lui fut payée +exactement jusqu'à la mort; et, comme il n'étoit pas de ceux qui croient +que l'argent acquitte tout, il joignoit encore à ces bienfaits les +devoirs et l'attachement d'un fils. Son père ne voulut point fatiguer +des organes encore foibles par des études prématurées; il lui donna le +temps de croître et de se fortifier. Mais l'esprit de Descartes alloit +au-devant des instructions. Il n'avoit pas encore huit ans, et déjà on +l'appeloit le philosophe. Il demandoit les causes et les effets de tout, +et savoit ne pas entendre ce qui ne signifioit rien. En 1604, il fut mis +au collège de La Flèche. Son imagination vive et ardente fut la +première faculté de son âme qui se déploya. Il cultiva la poésie avec +transport... Ce goût de la poésie lui demeura toujours, et peu de temps +avant sa mort il fit des vers français à la cour de Suède.. C'est une +ressemblance qu'il eut avec Platon, et que Leibnitz eut avec lui. Il +aimoit aussi beaucoup l'histoire, et passoit les jours et les nuits à +lire; mais cette passion ne devoit pas durer long-temps... Il étoit +encore a La Flèche en 1610, lorsque le coeur du plus grand et du +meilleur des rois, assassiné dans Paris, y fut porté pour être déposé +dans la chapelle des jésuites. Il fut témoin de cette pompe cruelle, et +nommé parmi les vingt-quatre gentilshommes qui allèrent au-devant de ce +triste dépôt. Il étudioit alors en philosophie. Il y fit des progrès qui +annoncèrent son génie; car, au lieu d'apprendre, il doutoit. La logique +de ses maîtres lui parut chargée d'une foule de préceptes ou inutiles ou +dangereux; il s'occupoit à l'en séparer, _comme le statuaire_, dit-il +lui-même, _travaille à tirer une Minerve d'un bloc de marbre qui est +informe_. Leur métaphysique le révoltoit par la barbarie des mots et le +vide des idées; leur physique par l'obscurité du jargon et par la fureur +d'expliquer tout ce qu'elle n'expliquoit pas. Les mathématiques seules +le satisfirent; il y trouva l'évidence qu'il cherchoit partout. Il +s'y livra en homme qui avoit besoin de connoître. Quelques auteurs +prétendent qu'il inventa, étant encore au collège, sa fameuse _analyse_. +Ce seroit un prodige bien plus étonnant que celui de Newton, qui à +vingt-cinq ans avoit trouvé le calcul de l'infini. Quoi qu'il en soit +de cette particularité, Descartes finit ses études en 1612. Le fruit +ordinaire de ces premières études est de s'imaginer savoir beaucoup. +Descartes étoit déjà assez avancé pour voir qu'il ne savoit rien. En se +comparant avec tous ceux qu'on nommoit savants, il apprit à mépriser ce +nom. De là au mépris des sciences il n'y a qu'un pas. Il oublia donc et +les lettres, et les livres, et l'étude; et celui qui devoit créer la +philosophie en Europe renonça pendant quelque temps à toute espèce de +connoissance. Voilà à peu près tout ce que nous savons des premières +années de Descartes... + + +Note 3: + +Il étoit impossible que Descartes demeurât dans l'inaction. Il faut un +aliment pour les âmes ardentes. Dès qu'il eut renoncé aux livres, il +s'abandonna aux plaisirs. Eu 1614 il fit à Paris l'essai d'une liberté +dangereuse; mais son génie le ramena bientôt. Tout-à-coup il rompt +avec ses amis et ses connoissances; il loue une petite maison dans un +quartier désert du faubourg Saint-Germain, s'y enferme avec un ou deux +domestiques, n'avertit personne de sa retraite, et y passe les années +1615 et 1616 appliqué à l'étude, et inconnu presque à toute la terre. Ce +ne fut qu'au bout de plus de deux ans qu'un ami le rencontra par hasard +dans une rue écartée, s'obstina à le poursuivre jusque chez lui, et +le rentraîna enfin dans le monde. On peut juger par ce seul trait du +caractère de Descartes, et de la passion que lui inspirait l'étude... + + +Note 4: + +Descartes avait vingt-un ans lorsqu'il sortit de France pour la première +fois: c'étoit en 1617. Il alla d'abord en Hollande, où il demeura deux +ans; ce dut être pour lui un spectacle curieux, qu'un pays où tout +commençoit à naître, et où tout étoit l'ouvrage de la liberté. Mais s'il +y vit un terrain 'S nouveau--créé pour ainsi dire, et arraché à la mer, +s'il vit le spectacle magnifique des canaux, des digues, du commerce et +des villes de la Hollande, il fut aussi témoin des querelles sanglantes +des gomaristes et des arminiens. On sait comment l'ambition du prince +d'Orange voulut faire servir ces guerres de religion à sa grandeur. +Barnevelt, âgé de soixante-seize ans, fut condamné, et mourut sur +l'échafaud, pour avoir voulu garantir son pays du despotisme. Ce +furent les premiers mémoires que l'Europe fournit à Descartes pour la +connoissance de l'esprit humain. Eu 1619 il passa en Allemagne. Quelques +années plus tôt, il y aurait vu ce Rodolphe qui conversoit avec +Tycho-Brahé au lieu de travailler avec ses ministres, et faisoit avec +Kepler des tables astronomiques tandis que les Turcs ravageoient ses +états. Il vit couronner à Francfort Ferdinand II; et il paroît qu'il +observa avec curiosité toutes ces cérémonies, ou politiques, ou sacrées, +qui rendent plus imposant aux yeux des peuples le maître qui doit les +gouverner. Ce couronnement fut le signal de la fameuse guerre de trente +ans. Descartes passa les années 1619 et 1620 en Bavière, dans la Souabe, +dans l'Autriche et dans la Bohême. En 1621 il fut en Hongrie; il +parcourut la Moravie, la Silesie, pénétra dans le nord de l'Allemagne, +alla en Poméranie par les extrémités de la Pologne, visita toutes +les côtes de la mer Baltique, remonta de Stettin dans la Marche de +Brandebourg, passa au duché de Meckelhourg, et de là dans le Holstein, +et enfin s'embarqua sur l'Elbe, d'où il retourna en Hollande. Il fut sur +le point de périr dans ce trajet. Pour être plus libre, il avoit pris à +Emhden un bateau pour lui seul et son valet. Les mariniers, à qui +son air doux et tranquille et sa petite taille n'en imposoient pas +apparemment beaucoup, formèrent le complot de le tuer, afin de profiter +de ses dépouilles. Comme ils ne se doutoient pas qu'il entendît leur +langue, ils eurent l'heureuse imprudence de tenir conseil devant lui; +par bonheur Descartes savoit le hollandais: il se lève tout-à-coup, +change de contenance, tire l'épée avec fierté, et menace de percer le +premier qui oseroit approcher. Cette heureuse audace les intimida, +et Descartes fut sauvé... Quatre ou cinq mariniers de la West-Frise +pensèrent disposer de celui qui devoit faire la révolution de l'esprit +humain... Descartes passa la fin de 1621 et les premiers mois de 1622 +a La Haye. C'est là qu'il vit cet électeur palatin qui, pour avoir été +couronné roi, étoit devenu le plus malheureux des hommes. Il passoit sa +vie à solliciter des secours et à perdre des batailles. La princesse +Élisabeth sa fille, que sa liaison avec Descartes rendit depuis si +fameuse, avoit alors tout au plus trois ou quatre ans. Elle étoit +errante avec sa mère, et partageoit des maux qu'elle ne sentoit pas +encore. La même année Descartes traversa les Pays-Bas espagnols, et +s'arrêta à la cour de Bruxelles. La trêve entre l'Espagne et la Hollande +étoit rompue. Il y vit l'infante Isabelle, qui, sous un habit de +religieuse, gouvernoit dix provinces, et signoit des ordres pour livrer +des batailles, à peu près comme on vit Ximenès gouverner l'Espagne, +l'Amérique et les Indes, sous un habit de cordelier... En 1623 il fit le +voyage d'Italie; il traversa la Suisse, où il observa plus la nature que +les hommes; s'arrêta quelque temps dans la Valteline; vit à Venise le +mariage du doge avec la mer Adriatique... et arriva enfin à Rome sur +la fin de 1624. Il y fut témoin d'un jubilé qui attiroit une quantité +prodigieuse de peuple de tous les bouts du l'Europe. Ce mélange de +tant de nations différentes était un spectacle intéressant pour un +philosophe. Descartes y donna toute son attention. Il comparoit les +caractères de tous ces peuples réunis, comme un amateur habile compare, +dans une belle galerie de tableaux, les manières des différentes écoles +de peinture. En 1625 il passa par la Toscane: Galiléo étoit alors âgé +de soixante ans, et l'inquisition ne s'étoit pas encore flétrie par la +condamnation de ce grand homme. En 1631 il fit le voyage d'Angleterre, +et en 1634 celui de Danemarck. L'Espagne et le Portugal sont les seuls +pays de l'Europe où Descartes n'ait pas voyagé. + +Note 5: + +Descartes porta les armes dans sa jeunesse: d'abord en Hollande, sous le +célèbre Maurice de Nassau, qui affermit la liberté fondée par son père, +et mérita de balancer la réputation de Farnèse; de là en Allemagne, sous +Maximilien de Bavière, au commencement de la guerre de trente ans. Il +vit dans cette guerre le choc de deux religions opposées, l'ambition +des chefs, le fanatisme des peuples, la fureur des partis, l'abus des +succès, l'orgueil du pouvoir, et trente provinces dévastées, parce qu'on +se disputoit à qui gouverneroit la Bohême. Il passa ensuite au service +de l'empereur Ferdinand II, pour voir de plus près les troubles de la +Hongrie. La mort du comte de Bucquoy, général de l'armée impériale, qui +fut tué, dans une déroute, de trois coups de lance et de plus de trente +coups de pistolet, le dégoûta du métier des armes. Il avoit servi +environ quatre ans, et en avoit alors vingt-cinq. On croit pourtant +qu'au siège de La Rochelle il combattit, comme volontaire, dans une +bataille contre la flotte anglaise. On se doute bien que l'ambition +de Descartes n'étoit point de devenir un grand capitaine. Avide de +connoître, il vouloit étudier les hommes dans tous les états; et +malheureusement la guerre est devenue un des grands spectacles de +l'humanité. Il avoit d'abord aimé cette profession, comme il l'avouoit +lui-même, sans doute parce qu'elle convenoit à l'activité inquiète de +son âme; mais dans la suite, un coup d'oeil plus philosophique ne lui +laissa voir que le malheur des hommes... + +Note 6: + +Ce fut en 1625, au retour de son voyage d'Italie, que Descartes fît +ses observations sur la cime des Alpes. Il est peu d'âmes sensibles ou +fortes à qui la vue de ces montagnes n'inspire de grandes idées. L'homme +mélancolique y voit une retraite délicieuse et sauvage, le guerrier s'y +rappelle les armées qui les ont traversées, et le philosophe s'y occupe +des phénomènes de la nature. Descartes y composa une partie de son +système sur les grêles, les neiges, les tonnerres et les tourbillons de +vents... + +Note 7: + +Dès son enfance, Descartes avoit l'habitude de méditer. Lorsqu'il étoit +à La Flèche, on lui permettoit, à cause de la foiblesse de sa santé, de +passer une partie des matinées au lit. Il employoit ce temps à réfléchir +profondément sur les objets de ses études; et il en contracta l'habitude +pour le reste de sa vie. Ce temps, où le sommeil a réparé les forces, où +les sens sont calmes, où l'ombre et le demi-jour favorisent la rêverie, +et où l'âme ne s'est point encore répandue sur les objets qui sont +hors d'elle, lui paroissoit le plus propre à la pensée. C'est dans ces +matinées qu'il a fait la plupart de ses découvertes, et arrangé ses +mondes. Il porta à la guerre ce même esprit de méditation. En 1619, +étant en quartier d'hiver sur les frontières de Bavière, dans un lieu +très écarté, il y passa plusieurs mois dans une solitude profonde, +uniquement occupé à méditer. Il cherchoit alors les moyens de créer une +science nouvelle. Sa tête, fatiguée sans doute par la solitude ou par le +travail, s'échauffa tellement, qu'il crut avoir des songes mystérieux. +Il crut voir des fantômes; il entendit une voix qui l'appeloit à la +recherche de la vérité. Il ne douta point, dit l'historien de sa vie, +que ces songes ne vinssent du ciel, et il y mêla un sentiment de +religion... + +Note 8: + +La première étude qui attacha véritablement Descartes fut celle des +mathématiques. Dans son enfance, il les étudia avec transport, et en +particulier l'algèbre et l'analyse des anciens. A l'âge de dix-neuf ans, +lorsqu'il renonça brusquement à tous les plaisirs, et qu'il passa +deux ans dans la retraite, il employa tout ce temps à l'étude de la +géométrie. En 1617, étant au service de la Hollande, un inconnu fit +afficher dans les rues de Bréda un problème à résoudre. Descartes vit un +grand concours de passants qui s'arrêtoient pour lire. Il s'approcha; +mais l'affiche étoit en flamand, qu'il n'entendoit pas. Il pria un homme +qui étoit à côté de lui de la lui expliquer. C'étoit un mathématicien +nommé Beckman, principal du collège de Dordrecht. Le principal, homme +grave, voyant un petit officier français en habit uniforme, crut qu'un +problème de géométrie n'étoit pas fort intéressant pour lui; et, +apparemment pour le plaisanter, il lui offrit de lui expliquer +l'affiche, à condition qu'il résoudroit le problème. C'étoit une espèce +de défi. Descartes l'accepta; le lendemain matin le problème étoit +résolu. Beckman fut fort étonné; il entra en conversation avec le jeune +homme; et il se trouva que le militaire de vingt ans en savoit beaucoup +plus sur la géométrie que le vieux professeur de mathématiques. Deux ou +trois ans après, étant à Ulm, en Souabe, il eut une aventure à peu près +pareille avec Faulhaber, mathématicien allemand. Celui-ci venoit de +donner un gros livre sur l'algèbre, et il traitoit Descartes assez +lestement, comme un jeune officier aimable, et qui ne paroissoit pas +tout-à-fait ignorant. Cependant un jour, à quelques questions qu'il +lui fit, il se douta que Descartes pouvoit bien avoir quelque mérite. +Bientôt, à la clarté et à la rapidité de ses réponses sur les questions +les plus abstraites, il reconnut dans ce jeune homme le plus puissant +génie, et ne regarda plus qu'avec respect celui qu'il croyoit honorer en +le recevant chez lui. Descartes fut lié ou du moins fut en commerce avec +tous les plus savants géomètres de son siècle. Il ne se passoit pas +d'année qu'il ne donnât la solution d'un très grand nombre de problèmes +qu'on lui adressoit dans sa retraite; car c'étoit alors la méthode entre +les géomètres, à peu près comme les anciens sages et mêmes les rois dans +l'Orient s'envoyoient des énigmes à deviner. Descartes eut beaucoup de +part à la fameuse question de la roulette et de la cycloïde. La cycloïde +est une ligne décrite par le mouvement d'un point de la circonférence +d'un cercle, tandis que le cercle fait une révolution sur une ligne +droite. Ainsi quand une roue de carrosse tourne, un des clous de la +circonférence décrit dans l'air une cycloïde. Cette ligne fut découverte +par le P. Mersenne, expliquée par Roberval, examinée par Descartes, qui +en découvrit la tangente; usurpée par Toricelli, qui s'en donna pour +l'inventeur; approfondie par Pascal, qui contribua beaucoup à en +démontrer la nature et les rapports. Depuis, les géomètres les plus +célèbres, tels que Huygens, Wallis, Wren, Leibniz, et les Bernoulli, y +travaillèrent encore. Avant de finir cet article, il ne sera peut-être +pas inutile de remarquer que Descartes, qui fut le plus grand géomètre +de son siècle, parut toujours faire assez peu de cas de la géométrie. +Il tenta au moins cinq ou six fois d'y renoncer, et il y revenoit sans +cesse... + +Note 9: C'est un spectacle aussi curieux que philosophique de +suivre toute la marche de l'esprit de Descartes, et de voir tous les +degrés par où il passa pour parvenir à changer la face des sciences. +Heureusement, en nous donnant ses découvertes, il nous a indiqué la +route qui l'y avoit mené. Il seroit à souhaiter que tous les inventeurs +eussent fait de même; mais la plupart nous on caché leur marche, et nous +n'avons que le résultat de leurs travaux. Il semble qu'ils aient craint, +ou de trop instruire les hommes, ou de s'humilier à leurs yeux en se +montrant eux-mêmes luttant contre les difficultés. Quoi qu'il en soit, +voici la marche de Descartes. Dès l'âge de quinze ans, il commença à +douter. Il ne trouvoit dans les leçons de ses maîtres que des opinions; +et il cherchoit des vérités. Ce qui le frappoit le plus, c'est qu'il +voyoit qu'on disputoit sur tout. A dix-sept ans, ayant fini ses études, +il s'examina sur ce qu'il avoit appris: il rougit de lui-même; et, +puisqu'il avoit eu les plus habiles maîtres, il conclut que les hommes +ne savoient rien, et qu'apparemment ils ne pouvoient rien savoir. Il +renonça pour jamais aux sciences. A dix-neuf, il se remit à l'étude des +mathématiques, qu'il avoit toujours aimées. A vingt-un, il se mit à +voyager pour étudier les hommes. En voyant chez tous les peuples mille +choses extravagantes et fort approuvées, il apprenoit, dit-il, à se +défier de l'esprit humain, et à ne point regarder l'exemple, la coutume +et l'opinion comme des autorités. A vingt-trois, se trouvant dans une +solitude profonde, il employa trois ou quatre mois de suite à penser. Le +premier pas qu'il fit fut d'observer que tous les ouvrages composés +par plusieurs mains sont beaucoup moins parfaits que ceux qui ont été +conçus, entrepris et achevés par un seul homme: c'est ce qu'il est aisé +de voir dans les ouvrages d'architecture, dans les statues, dans les +tableaux, et même dans les plans de législation et de gouvernement. Son +second pas fut d'appliquer cette idée aux sciences. Il les vit comme +formées d'une infinité de pièces de rapport, grossies des opinions de +chaque philosophe, tous d'un esprit et d'un caractère différent. Cet +assemblage, cette combinaison d'idées souvent mal liées et mal +assorties peut-elle autant approcher de la vérité que le feroient les +raisonnements justes et simples d'un seul homme? Son troisième pas fut +d'appliquer cette même idée à la raison humaine. Comme nous sommes +enfants avant que d'être hommes, notre raison n'est que le composé d'une +foule de jugements souvent contraires, qui nous ont été dictés par +nos sens, par notre nourrice et par nos maîtres. Ces jugements +n'auroient-ils pas plus de vérité et plus d'unité, si l'homme, sans +passer par la faiblesse de l'enfance, pouvoit juger en naissant, et +composer lui seul toutes ses idées? Parvenu jusque là, Descartes résolut +d'ôter de son esprit toutes les opinions qui y étoient, pour y en +substituer de nouvelles, ou y remettre les mêmes après qu'il les auroit +vérifiées; et ce fut son quatrième pas. Il vouloit, pour ainsi dire, +recomposer sa raison, afin qu'elle fût à lui, et qu'il pût s'assurer +pour la suite des fondements de ses connoissances. Il ne pensoit point +encore à réformer les sciences pour le public; il regardait tout +changement comme dangereux. Les établissements une fois faits, +disoit-il, sont comme ces grands corps dont la chute ne peut être que +très rude, et qui sont encore plus difficiles à relever quand ils sont +abattus, qu'à retenir quand ils sont ébranlés. Mais comme il seroit +juste de blâmer un homme qui entreprendroit de renverser toutes les +maisons d'une ville, dans le seul dessein de les rebâtir sur un nouveau +plan, il doit être permis à un particulier d'abattre la sienne, pour +la reconstruire sur des fondements plus solides. Il entreprit donc +d'exécuter la première partie de ses desseins, qui consistoit à +détruire; et ce fut son cinquième pas. Mais il éprouva bientôt les plus +grandes difficultés. _Je m'aperçut,_ dit-il, _qu'il n'est pas aussi aisé +à un homme de se défaire de ses préjugés, que de brûler sa maison_. Il y +travailla constamment plusieurs années de suite, et il crut à la fin +en être venu à bout. Je ne sais si je me trompe, mais cette marche de +l'esprit de Descartes me paroît admirable. Continuons de le suivre. A +l'âge de vingt-quatre ans, il entendit parler en Allemagne d'une +société d'hommes qui n'avoit pour but que la recherche de la vérité: on +l'appeloit la confrérie des Rose-Croix. Un de ses principaux statuts +étoit de demeurer cachée. Elle avoit, à ce qu'on dit, pour fondateur, +un Allemand né dans le quatorzième siècle. On raconte de cet homme des +choses merveilleuses. Il avoit profondément étudié la magie, qui étoit +alors une science fort importante. Il avoit voyagé en Arabie, en +Turquie, en Afrique, en Espagne, avoit vu sur la terre des sages et des +cabalistes, avoit appris plusieurs secrets de la nature, et s'étoit +retiré enfin en Allemagne, où il vécut solitaire dans une grotte jusqu'à +l'âge de cent six ans. On se doute bien qu'il fit des prodiges pendant +sa vie et après sa mort. Son histoire ne ressemble pas mal à celle +d'Apollonius du Tyane. On imagina un soleil dans la grotte où il étoit +enterré; et ce soleil n'avoit d'autre fonction que celle d'éclairer son +tombeau. La confrérie fondée par cet homme extraordinaire étoit, dit-on, +chargée de réformer les sciences dans tout l'univers. En attendant, elle +ne paroissoit pas; et Descartes, malgré toutes ses recherches, ne put +trouver un seul homme qui en fût. Il y a cependant apparence qu'elle +existoit, car on en parloit beaucoup dans toute l'Allemagne; on écrivoit +pour et contre; et même en 1623 on fit l'honneur à ces philosophes de +les jouer à Paris, sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne. Descartes, +déchu de l'espérance de trouver dans cette société quelques secours pour +ses desseins, résolut désormais de se passer des livres et des savants. +Il ne vouloit plus lire que dans ce qu'il appeloit _le grand livre du +monde_, et s'occupait à ramasser des expériences. A vingt-sept ans, il +éprouva une secousse qui lui fit abandonner les mathématiques et la +physique; les unes lui paroissoient trop vides, l'autre trop incertaine. +Il voulut ne plus s'occuper que de la morale; mais à la première +occasion il retournoit à l'étude de la nature. Emporté comme malgré lui, +il s'enfonça de nouveau dans les sciences abstraites. Il les quitta +encore pour revenir à l'homme; il espéroit trouver plus de secours pour +cette science, mais il reconnut bientôt qu'il s'étoit trompé. Il vit que +dans Paris, comme à Rome et dans Venise, il y avoit encore moins de gens +qui étudioient l'homme que la géométrie. Il passa trois ans dans ces +alternatives, dans ce flux et reflux d'idées contraires, entraîné +par son génie tantôt vers un objet, tantôt vers un autre, inquiet et +tourmenté, et combattant sans cesse avec lui-même. Ce ne fut qu'à +trente-deux ans que tous ces orages cessèrent. Alors il pensa +sérieusement à refaire une philosophie nouvelle; mais il résolut de ne +point embrasser de secte, et de travailler sur la nature même. Voilà +par quels degrés Descartes parvint à cette grande révolution: il y fut +conduit par le doute et l'examen... + +Note 10: + +Descartes fut très long-temps incertain sur le genre de vie qu'il devoit +embrasser. D'abord il prit le parti des armes, comme on l'a vu, mais il +s'en dégoûta au bout de quatre ans. En 1623, dans le temps des troubles +de la Valteline, il eut quelque envie d'être intendant de l'armée; mais +ses sollicitations ne purent être assez vives pour qu'il réussît: il +mettoit trop peu de chaleur à tout ce qui n'intéressoit que sa fortune. +En 1625, il fut sur le point d'acheter la charge de lieutenant-général +de Châtellerault; et comme il étoit persuadé que pour exercer une charge +il falloit être instruit, il manda à son père qu'il iroit se mettre à +Paris chez un procureur au Châtelet, pour y apprendre la pratique. Il +faut avouer que c'étoit là un singulier apprentissage pour un homme tel +que Descartes: il avoit alors vingt-neuf ans. Mais ce projet manqua +comme l'autre. S'il avoit réussi, il est à croire que Descartes auroit +fait comme le président de Montesquieu, et qu'il ne fût pas long-temps +resté juge. Enfin, après avoir passé dix ou douze ans à observer tous +les états, il finit par n'en choisir aucun. Il résolut de garder son +indépendance, et de s'occuper tout entier à la recherche de la vérité. +Il pensoit sans doute que c'étoit assez remplir son devoir d'homme et de +citoyen, de travailler à éclairer les hommes. + +Note 11: + +Ce fut en 1629, sur la fin de mars, que Descartes partit +pour aller s'établir en Hollande; il avoit alors trente-trois ans. Comme +sa résolution auroit paru extraordinaire, il n'en avertit ni ses parents +ni ses amis; il se contenta de leur écrire avant son départ. On ne +manqua point de murmurer. Il n'y a que celui qui a pu concevoir un tel +projet qui soit capable de l'approuver. Mais son parti étoit pris. Il +nous rend compte lui-même des motifs qui l'engagèrent à quitter la +France. Le premier fut la raison du climat. Il craignoit que la chaleur, +en exaltant un peu trop son imagination, ne lui ôtât une partie du +sang-froid et du calme nécessaires pour les découvertes philosophiques; +le climat de la Hollande lui parut plus favorable à ses desseins. Mais +son principal motif fut la passion qu'il avoit pour la retraite, et le +désir de vivre dans une solitude profonde. En France, il eut été sans +cesse détourné de l'étude par ses parents ou ses amis... au lieu qu'en +Hollande il étoit sûr qu'on n'exigeroit rien de lui. Il espéroit +vivre parfaitement inconnu, solitaire au milieu d'un peuple actif qui +s'occuperoit de son commerce, tandis que lui s'occuperoit à penser. +Comme son grand but étoit la retraits, il prit toutes sortes de moyens +pour n'être pas découvert. Il ne confia sa demeure qu'à un seul ami +chargé de sa correspondance. Jamais il ne datoit ses lettres du lieu où +il demeuroit, mais de quelque grande ville où il étoit sûr qu'on ne le +trouverait pas. Pendant plus de vingt ans qu'il demeura en Hollande, il +changea très souvent de séjour, fuyant sa réputation partout où elle +le poursuivoit, et se dérobant aux importuns qui vouloient seulement +l'avoir vu. Il habitoit quelquefois dans les grandes villes; mais il +préféroit ordinairement les villages ou les bourgs, et le plus souvent +les maisons solitaires tout-à-fait isolées dans la campagne. Quelquefois +il alloit s'établir dans une petite maison aux bords de la mer: on +montre encore en plusieurs endroits les maisons qu'il a habitées... Le +goût que Descartes avoit pour la Hollande étoit si vif, qu'il cherchoit +à y attirer ceux de ses amis qui vouloient se retirer du monde. Je vais +traduire une lettre qu'il écrivoit à Balzac sur ce sujet; on la verra +peut-être avec plaisir. «Je ne suis point étonné, lui dit-il, qu'une +âme grande et forte, telle que la vôtre, ne puisse se plier aux usages +serviles de la cour. J'ose donc vous conseiller de venir à Amsterdam, +et de vous y retirer, plutôt que dans des chartreuses, ou même dans les +lieux les plus agréables de France ou d'Italie. Je préfère même son +séjour à cette solitude charmante où vous étiez l'année dernière. +Quelque agréable que soit une maison de campagne, on y manque de mille +choses qu'on ne trouve que dans les villes; on n'y est pas même aussi +seul qu'on le voudroit. Peut-être y trouverez-vous un ruisseau dont le +murmure vous fera rêver délicieusement, ou un vallon solitaire qui vous +jettera dans l'enchantement; mais aussi vous aurez à vous défendre d'une +quantité de petits voisins qui vous assiégeront sans cesse. Ici, comme +tout le monde, excepté moi, est occupé au commerce, il ne tient qu'à moi +de vivre inconnu à tout le monde. Je me promène tous les jours à travers +un peuple immense, presque aussi tranquillement que vous pouvez le faire +dans vos allées. Les hommes que je rencontre me font la même impression +que si je voyois les arbres de vos forêts ou les troupeaux de vos +campagnes. Le bruit intime de tous ces commerçants ne me distrait +pas plus que si j'entendois le bruit d'un ruisseau. Si je m'amuse +quelquefois à considérer leurs mouvements, j'éprouve le même plaisir que +vous à considérer ceux qui cultivent vos terres: car je vois que le but +de tous ces travaux est d'embellir le lieu que j'habite, et de prévenir +tous mes besoins. Si vous avez du plaisir à voir les fruits croître dans +vos vergers, et vous promettre l'abondance, pensez-vous que j'en aie +moins à voir tous les vaisseaux qui abordent sur mes côtes m'apporter +les productions de l'Europe et des Indes? Dans quel lieu de l'univers +trouverez-vous plus aisément qu'ici tout ce qui peut intéresser la +vanité ou flatter le goût? Y a-t-il un pays dans le monde où l'on soit +plus libre, où le sommeil soit plus tranquille, où il y ait moins de +dangers à craindre, où les lois veillent mieux sur le crime, où les +empoisonnements, les trahisons, les calomnies soient moins connus, où il +reste enfin plus de traces de l'heureuse et tranquille innocence de nos +pères? Je ne sais pourquoi vous êtes si amoureux de votre ciel d'Italie, +la peste se mêle avec l'air qu'on y respire; la chaleur du jour y est +insupportable; les fraîcheurs du soir y sont malsaines; l'ombre des +nuits y couvre des larcins et des meurtres. Que si vous craignez les +hivers du Nord, comment à Rome, même avec des bosquets, des fontaines +et des grottes, vous garantirez-vous aussi bien de la chaleur, que vous +pourrez ici, avec un bon poêle ou une cheminée, vous garantir du froid? +Je vous attends avec une petite provision d'idées philosophiques qui +vous feront peut-être quelque plaisir; et, soit que vous veniez ou que +vous ne veniez pas, je n'en serai pas moins votre tendre et fidèle ami.» +Cette lettre est très intéressante. D'abord elle nous fait voir le goût +de Descartes pour la Hollande, et la manière dont il y vivoit. Elle nous +montre ensuite son imagination et le tour agréable qu'il savoit donner +à ses idées. On a accusé la géométrie de dessécher l'esprit; je ne +sais s'il y a rien dans tout Balzac où il y ait autant d'esprit et +d'agrément. L'imagination brillante de Descartes se décèle partout dans +ses ouvrages; et s'il n'avoit voulu être ni géomètre, ni philosophe, il +n'auroit encore tenu qu'à lui d'être le plus bel-esprit de son temps. + +Note 12: + +Le _Discours sur la méthode_ parut le 8 juin 1637. Il +étoit à la tête de ses _Essais de philosophie_. Descartes y indique les +moyens qu'il a suivis pour tâcher de parvenir à la vérité, et ce qu'il +faut faire encore pour aller plus avant. On y trouva une profondeur +de méditation inconnue jusqu'alors. C'est là qu'est l'histoire de +son fameux doute. Il a depuis répété cette histoire dans deux autres +ouvrages, dans le premier livre de ses _Principes_, et dans la première +de ses _Méditations métaphysiques_. Il falloit qu'il sentît bien +vivement l'importance et la nécessité du doute, pour y revenir jusqu'à +trois fois, lui qui étoit si avare de paroles. Mais il regardoit le +doute comme la base de la philosophie, et le garant sûr des progrès +qu'on pourroit y faire dans tous les siècles... + +Note 13: + +Les règles de l'analyse logique, qu'on peut regarder comme +la seconde partie de sa _Méthode_, sont indiquées dans plusieurs de ses +ouvrages, et rassemblées en grande partie dans un manuscrit qui n'a été +imprimé qu'après sa mort. L'ouvrage est intitulé, _Règles pour conduire +notre esprit dans la recherche de la vérité_. En voici à peu près la +marche. Voulez-vous trouver la vérité, formez votre esprit, et rendez-le +capable de bien juger. Pour y parvenir, ne l'appliquez d'abord qu'à ce +qu'il peut bien connoître par lui-même. Pour bien connoître, ne cherchez +pas ce qu'on a écrit ou pensé avant vous; mais sachez vous en tenir à ce +que vous reconnoissez vous-même pour évident. Vous ne trouverez point la +vérité sans méthode; la méthode consiste dans l'ordre; l'ordre consiste +à réduire les propositions complexes à des propositions simples, et vous +élever par degrés des unes aux autres. Pour vous perfectionner dans +une science, parcourez-en toutes les questions et toutes les branches, +enchaînant toujours vos pensées les unes aux autres. Quand votre esprit +ne conçoit pas, sachez vous arrêter; examinez long-temps les choses +les plus faciles; vous vous accoutumerez ainsi à regarder fixement la +vérité, et à la reconnoître. Voulez-vous aiguiser votre esprit et le +préparer à découvrir un jour par lui-même, exercez-le d'abord sur ce qui +a été inventé par d'autres. Suivez surtout les découvertes où il y a de +l'ordre et un enchaînement d'idées. Quand il aura examiné beaucoup de +propositions simples, qu'il s'essaie peu à peu à embrasser distinctement +plusieurs objets à la fois; bientôt il acquerra de la force et de +l'étendue. Enfin, mettez à profit tous les secours de l'entendement, de +l'imagination, de la mémoire et des sens, pour comparer ce qui est +déjà connu avec, ce qui ne l'est pas, et découvrir l'un par l'autre. +Descartes divise tous les objets de nos connoissances en propositions +simples et en questions. Les questions sont de deux sortes: ou on les +entend parfaitement, quoiqu'on ignore la manière de les résoudre; ou la +connoissance qu'on en a est imparfaite. Le plan de Descartes étoit +de donner trente-six règles, c'est-à-dire douze pour chacune de ses +divisions. Il n'a exécuté que la moitié de l'ouvrage; mais il est +aisé de voir par cet essai comment il portoit l'esprit de système +et d'analyse dans toutes ses recherches, et avec quelle adresse il +décomposoit, pour ainsi dire, tout le mécanisme du raisonnement. + +Note 14: + +Les _Méditations métaphysiques_ de Descartes parurent en +1641. C'étoit, de tous ses ouvrages, celui qu'il estimoit le plus. Il le +louoit avec un enthousiasme de bonne foi; car il croyoit avoir trouvé le +moyen de démontrer les vérités métaphysiques d'une manière plus évidente +que les démonstrations de géométrie. Ce qui caractérise surtout cet +ouvrage, c'est qu'il contient sa fameuse démonstration de Dieu par +l'idée, démonstration si répétée depuis, adoptée par les uns, et rejetée +par les autres; et qu'il est le premier où la distinction de l'esprit +et de la matière soit parfaitement développée, car avant Descartes on +n'avoit point encore bien approfondi les preuves philosophiques de la +spiritualité de l'âme. Une chose remarquable, c'est que Descartes ne +donna cet ouvrage au public que par principe de conscience. Ennuyé des +tracasseries qu'on lui suscitoit depuis trois ans pour ses _Essais +de philosophie_, il avoit résolu de ne plus rien imprimer. J'aurois, +dit-il, une vingtaine d'approbateurs et des milliers d'ennemis: ne +vaut-il pas mieux me taire, et m'instruire en silence? Il crut cependant +qu'il ne devoit pas supprimer un ouvrage qui pouvoit fournir ou de +nouvelles preuves de l'existence de Dieu, ou de nouvelles lumières sur +la nature de l'âme. Mais, avant de le risquer, il le communiqua à tous +les hommes les plus savants de l'Europe, recueillit leurs objections, +et y répondit. Le célèbre Arnauld fut du nombre de ceux qu'il consulta. +Arnauld n'avoit alors que vingt-huit ans. Descartes fut étonné de la +profondeur et de l'étendue de génie qu'il trouva dans ce jeune homme. Il +s'en falloit de beaucoup qu'il eût porté le même jugement des objections +de Hobbes et de celles de Gassendi. Il fit imprimer toutes ces +objections, avec les réponses, à la suite des _Méditations_; et, pour +leur donner encore plus de poids, le philosophe dédia son ouvrage à la +Sorbonne. _Je veux m'appuyer de l'autorité,_ disoit-il, _puisque la +vérité est si peu de chose quand elle est seule._ Il n'avoit point +encore pris assez de précautions. Ce livre, approuvé par les docteurs, +discuté par des savants, dédié à la Sorbonne, et où le génie s'épuise +à prouver l'existence de Dieu et la spiritualité de l'âme, fut mis, +vingt-deux ans après, à l'index à Rome. + +Note 15: + +On a été étonné que, dans ses _Méditations métaphysiques_, +Descartes n'ait point parlé de l'immortalité de l'âme. Ses ennemis +avoient beau jeu; et ils n'ont pas manqué de profiter de ce silence pour +l'accuser de n'y pas croire. Mais il nous apprend lui-même, par une de +ses lettres, qu'ayant établi clairement dans cet ouvrage la distinction +de l'âme et de la matière, il suivoit nécessairement de cette +distinction que l'âme par sa nature ne pouvoit périr avec le corps... + +Note 16: + +La _Géométrie_ de Descartes parut en 1637 avec le _Traité +de la méthode_, son _Traité des météores_ et sa _Dioptrique_. Ces quatre +traités réunis ensemble formoient ses _Essais de philosophie_. Sa +_Géométrie_ étoit si fort au-dessus de son siècle, qu'il n'y avoit +réellement que très peu d'hommes en état de l'entendre. C'est ce qui +arriva depuis à Newton; c'est ce qui arrive à presque tous les grands +hommes. Il faut que leur siècle coure après eux pour les atteindre. +Outre que sa _Géométrie_ étoit très profonde et entièrement nouvelle, +parce qu'il avoit commencé où les autres avaient fini, il avoue lui-même +dans une de ses lettres qu'il n'avoit pas été fâché d'être un peu +obscur, afin de mortifier un peu ces hommes qui savent tout. Si on l'eût +entendu trop aisément, on n'auroit pas manqué de dire qu'il n'avait rien +écrit de nouveau, au lieu que la vanité humiliée étoit forcée de lui +rendre hommage. Dans une autre lettre, on voit qu'il calcule avec +plaisir les géomètres en Europe qui sont en état de l'entendre. Il en +trouve trois ou quatre en France, deux en Hollande, et deux dans les +Pays-Bas espagnols... + +Note 17: + +Presque toute la physique de Descartes est renfermée dans +son livre des _Principes_. Cet ouvrage, qui parut en 1644, est divisé +en quatre parties. La première est toute métaphysique, et contient +les principes des connoissances humaines. La seconde est sa physique +générale, et traite des premières lois de la nature, des éléments de la +matière, des propriétés de l'espace et du mouvement. La troisième est +l'explication particulière du système du monde et de l'arrangement des +corps célestes. La quatrième contient tout ce qui concerne la terre... + +Note 18: + +_Traité des météores_, imprimé en 1637, comme on l'a +déjà dit. Ce fut un des ouvrages de Descartes qui éprouva le moins de +contradiction. Au reste, ce ne seroit pas une manière toujours sûre de +louer un ouvrage philosophique; mais quelquefois aussi les hommes font +grâce à la vérité. C'est le premier morceau de physique que Descartes +donna... + +Note 19: + +_Traité de la dioptrique_, imprimé aussi en 1637, à la +suite du _Discours sur la méthode_... + +Note 20: + +_Traité de musique_, composé par Descartes en 1618, dans +le temps qu'il servoit en Hollande. Il n'avoit alors que vingt-deux +ans. Cet ouvrage de sa jeunesse ne fut imprimé qu'après sa mort. Il +fut commenté et traduit en plusieurs langues; mais il ne fit point de +révolution... + +Note 21: + +Il s'en faut de beaucoup que le _Traité de mécanique_ de +Descartes soit complet. Descartes le composa à la hâte en 1636, pour +faire plaisir à un de ses amis, père du fameux Huygens. C'était un +présent que le génie offroit à l'amitié. Il espéroit dans la suite +refondre cet ouvrage, et lui donner une juste étendue; mais il n'en eut +point le temps. On le fit imprimer après sa mort, par cette curiosité +naturelle qu'on a de rassembler tout ce qui est sorti des mains d'un +grand homme. Ce petit traité parut pour la première fois en 1668. + +Note 22: + +Tout le monde connaît Descartes comme métaphysicien, comme +physicien et comme géomètre; mais peu de gens savent qu'il fut encore +un très grand anatomiste. Comme le but général de ses travaux étoit +l'utilité des hommes, au lieu de cette philosophie vaine et spéculative +qui jusqu'alors avait régné dans les écoles, il vouloit une philosophie +pratique, où chaque connoissance se réalisât par un effet, et qui se +rapportât tout entière au bonheur du genre humain. Les deux branches de +cette philosophie devoient être la médecine et la mécanique. Par l'une, +il vouloit affermir la santé de l'homme, diminuer ses maux, étendre son +existence, et peut-être affoiblir l'impression de la vieillesse; par +l'autre, faciliter ses travaux, multiplier ses forces, et le mettre en +état d'embellir son séjour. Descartes étoit surtout épouvanté du passage +rapide et presque instantané de l'homme sur la terre. Il crut qu'il ne +seroit peut-être pas impossible d'en prolonger l'existence. Si c'est un +songe, c'est du moins un beau songe, et il est doux de s'en occuper. +Il y a même un coin de grandeur dans cette idée; et les moyens que +Descartes proposa pour l'exécution de ce projet n'étaient pas moins +grands: c'étoit de saisir et d'embrasser tous les rapports qu'il y a +entre tous les éléments, l'eau, l'air, le feu, et l'homme; entre toutes +les productions de la terre, et l'homme; entre toutes les influences +du soleil et des astres, et l'homme; entre l'homme enfin, et tous les +points de l'univers les plus rapprochés de lui: idée vaste, qui accuse +la foiblesse de l'esprit humain, et ne paroît toucher à des erreurs que +parceque, pour la réaliser, ou peut-être même pour la bien concevoir, +il faudrait une intelligence supérieure à la nôtre. On voit par là +dans quelle vue il étudioit la physique. On peut aussi juger de quelle +manière il pensoit sur la médecine actuelle. En rendant justice aux +travaux d'une infinité d'hommes célèbres qui se sont appliqués à cet +art utile et dangereux, il pensoit que ce qu'on savoit jusqu'à présent +n'étoit presque rien, en comparaison de ce qui restoit à savoir. Il +vouloit donc que la médecine, c'est-à-dire la physique appliquée au +corps humain, fut la grande étude de tous les philosophes. Qu'ils se +liguent tous ensemble, disait-il dans un de ses ouvrages; que les uns +commencent où les autres auront fini: en joignant ainsi les vies de +plusieurs hommes et les travaux de plusieurs siècles, on formera un +vaste dépôt de connoissances, et l'on assujettira enfin la nature à +l'homme. Mais le premier pas étoit de bien connoître la structure du +corps humain. Il commença donc l'exécution de son plan par l'étude de +l'anatomie. Il y employa tout l'hiver de 1629; il continua cette étude +pendant plus de douze ans, observant tout et expliquant tout par les +causes naturelles. Il ne lisoit presque point, comme on l'a déjà dit +plus d'une fois. C'étoit dans les corps qu'il étudioit les corps. Il +joignit à cette étude celle de la chimie, laissant toujours les livres +et regardant la nature. C'est d'après ces travaux qu'il composa son +_Traité de l'homme_. Dès qu'il parut, on le mit au nombre de ses plus +beaux ouvrages. Il n'y en a peut-être même aucun dont la marche soit +aussi hardie et aussi neuve. La manière dont il y explique tout le +mécanisme et tout le jeu des ressorts dut étonner le siècle _des +qualités occultes_ et _des formes substantielles_. Avant lui on n'avoit +point osé assigner les actions qui dépendent de l'âme, et celles qui ne +sont que le résultat des mouvements de la machine. Il semble qu'il ait +voulu poser les bornes entre les deux empires. Cet ouvrage n'étoit point +achevé quand Descartes mourut; il ne fut imprimé que dix ans après sa +mort. + +Note 23: + +Descartes composa son _Traité des passions_ en 1646, +pour l'usage particulier de la princesse Élisabeth. Il l'avoit envoyé +manuscrit à la reine de Suède sur la fin de 1647; il le fit imprimer, +à la sollicitation de ses amis, eu 1649. Son dessein, dit-il, dans la +composition de cet ouvrage, étoit d'essayer si la physique pourroit +lui servir à établir des fondements certains dans la morale. Aussi +n'y traite-t-il guère les passions qu'en physicien. C'étoit encore un +ouvrage nouveau et tout-à-fait original. On y voit, presque à chaque +pas, l'âme et le corps agir et réagir l'un sur l'autre; et on croit, +pour ainsi dire, toucher les liens qui les unissent. + +Note 24: + +C'est en 1633 que Galilée fut condamnée par l'inquisition, +pour avoir enseigné le mouvement de la terre. Il y avoit déjà quatre ans +que Descartes travailloit en Hollande. L'emprisonnement de Galilée fit +une si forte impression sur lui qu'il fut sur le point de brûler tous +ses papiers... + +Note 25: + +Il est très sûr que Descartes prévit toutes les +persécutions qui l'attendoient. Il avoit souvent résolu de ne rien faire +imprimer, et il ne céda jamais qu'aux plus pressantes sollicitations de +ses amis. Souvent il regretta son loisir, qui lui échappoit pour un +vain fantôme de gloire. Newton, après lui, eut le même sentiment; et +au milieu des querelles philosophiques, il se reprocha plus d'une fois +d'avoir perdu son repos. Ainsi les hommes qui ont le plus éclairé le +genre humain ont été forcés à s'en repentir. Au reste, Descartes ne fut +jamais plus philosophe que lorsque ses ennemis l'étoient le moins... +Descartes crut qu'il valoit mieux miner insensiblement les barrières, +que de les renverser avec éclat. Il voulut cacher la vérité comme on +cache l'erreur. Il tâcha de persuader que ses principes étaient les +mêmes que ceux d'Aristote. Sans cesse il recommandoit la modération à +ses disciples. Mais il s'en falloit bien que ses disciples fussent aussi +philosophes que lui. Ils étoient trop sensibles à la gloire de ne pas +penser comme le reste des hommes. La persécution les animoit encore, et +ajoutoit à l'enthousiasme. Descartes eût consenti à être ignoré pour +être utile: mais ses disciples jouissoient avec orgueil des lumières de +leur maître, et insultoient à l'ignorance qu'ils avoient à combattre. Ce +n'étoit pas le moyen d'avoir raison. + +Note 26: + +Gisbert Voétius, fameux théologien protestant, et ministre +d'Utrecht, né en 1589, et mort en 1676: il vécut 87 ans, taudis que +Descartes mourut à 54. Il étoit tel qu'on l'a peint dans ce discours... +Tout ce qu'on raconte de ses persécutions contre Descartes est +exactement tiré de l'histoire. Il commença ses hostilités en 1639, par +des thèses sur l'athéisme. Descartes n'y étoit point nommé; mais on +avoit eu soin d'y insérer toutes ses opinions comme celles d'un athée. +En 1640, secondes et troisièmes thèses, où étoit renouvelée la même +calomnie. Régius, disciple de Descartes, et professeur de médecine, +soutenoit la circulation du sang. Autre crime contre Descartes: on +joignit cette accusation à celle d'athéisme; ordonnance des magistrats +qui défendent d'introduire des nouveautés dangereuses. En 1641, Voétius +se fait élire recteur de l'université d'Utrecht. N'osant point encore +attaquer le maître, il veut d'abord faire condamner le disciple comme +hérétique. Quatrièmes thèses publiques contre Descartes. En 1642, décret +des magistrats pour défendre d'enseigner la philosophie nouvelle. +Cependant les libelles pleuvoient de toute part; et le philosophe étoit +tranquille au milieu des orages, s'occupant en paix de ses méditations. +En 1643, Voétius eut recours à des troupes auxiliaires. Il alla les +chercher dans l'université de Groningue, où un nommé _Schoockius_ +s'associa à ses fureurs. C'étoit un de ces méchants subalternes qui +n'ont pas même l'audace du crime et qui, trop lâches pour attaquer par +eux-mêmes, sont assez vils pour nuire sous les ordres d'un autre. Il +débuta par un gros livre contre Descartes, dont le but était de +prouver que la nouvelle philosophie menoit droit au _scepticisme_, à +l'_athéisme_ et à la _frénésie_. Descartes crut enfin qu'il étoit temps +de répondre. Il avoit déjà écrit une petite lettre sur Voétius; et +celui-ci n'avoit pas manqué de la faire condamner, comme injurieuse +et attentatoire à la religion réformée, dans la personne d'un de ses +principaux pasteurs. Dans sa réponse contre le nouveau livre, Descartes +se proposoit trois choses: d'abord de se justifier lui-même, car +jusqu'alors il n'avoit rien répondu à plus de douze libelles; ensuite de +justifier ses amis et ses disciples; enfin, de démasquer un homme aussi +odieux que Voétius, qui, par une ignorance hardie, et sous le masque de +la religion, séduisoit la populace et aveugloit les magistrats. Mais les +esprits c'étoient trop échauffés; il ne réussit point. Sentence +contre Descartes, où ses lettres sur Voétius sont déclarées libelles +diffamatoires. Ce fut alors que les magistrats travaillèrent à lui faire +son procès secrètement, et sans qu'il en fût averti. Leur intention +étoit de le condamner comme athée et comme calomniateur: comme athée, +parce qu'il avoit donné de nouvelles preuves de l'existence de Dieu; +comme calomniateur. Parce qu'il avoit repoussé les calomnies de ses +ennemis.... Descartes apprit par une espèce de hasard qu'on lui faisoit +son procès. Il s'adressa à l'ambassadeur de France, qui heureusement, +par l'autorité du prince d'Orange, fit arrêter les procédures, déjà +très avancées. Il sut alors toutes les noirceurs de ses ennemis; il sut +toutes les intrigues de Voétius: ce scélérat, pour faire circuler le +poison, avoit répandu dans toutes les compagnies d'Utrecht des hommes +chargés de le décrier. Il vouloit qu'on ne prononçât son nom qu'avec +horreur. On le peignoit aux catholiques comme athée, aux protestants +comme ami des jésuites. Il y avoit dans tous les esprits une si grande +fermentation, que personne n'osoit plus se déclarer son ami.... + +Note 27: + +Depuis que Descartes se fut établi en Hollande, il fit +trois voyages en France, en 1644, 1647 et 1648. Dans le premier, il vit +très peu de monde, et n'apprit qu'à se dégoûter de Paris. Ce qu'il y +fit de mieux fut la connoissance de M. de Chanut, depuis ambassadeur en +Suède. Comme leurs âmes se convenoient, leur amitié fut bientôt très +vive. M. de Chanut mêloit à l'admiration pour un grand homme un +sentiment plus tendre et plus fait pour rendre heureux. Il sollicita +auprès du cardinal Mazarin, alors ministre, une pension pour Descartes. +On ne sait pourquoi la pension lui fut refusée. En 1648, les historiens +prétendent qu'il fut appelé en France par les ordres du roi. L'intention +de la cour, disoit-on, étoit de lui faire un établissement honorable et +digne de son mérite. On lui fit même expédier d'avance le brevet d'une +pension, et il en reçut les lettres en parchemin. Sur cette espérance il +arrive à Paris; il se présente à la cour. Tout étoit en feu: c'étoit le +commencement de la guerre de la Fronde. Il trouva qu'on avoit fait payer +à un de ses parents l'expédition du brevet, et qu'il en devoit l'argent. +Il le paya en effet; ce qui lui fit dire plaisamment que jamais il +n'avoit acheté parchemin plus cher. Voilà tout ce qu'il retira de son +voyage. Ceux qui l'avoient appelé furent curieux de le voir, non pour +l'entendre et profiter de ses lumières, mais pour connoître sa figure. +«Je m'aperçus, dit-il dans une de ses lettres, qu'on vouloit m'avoir en +France, à peu près comme les grands seigneurs veulent avoir dans leur +ménagerie un éléphant, ou un lion, ou quelques animaux rares. Ce que je +pus penser de mieux sur leur compte, ce fut de les regarder comme des +gens qui auraient été bien aises de m'avoir à dîner chez eux; mais +en arrivant, je trouvai leur cuisine en désordre et leur marmite +renversée.» Au reste, il ne faut point omettre ici le juste éloge dit au +chancelier Seguier, qui distingua Descartes comme il le devoit, et le +traita avec le respect dû à un homme qui honorait son siècle et sa +nation. + +Note 28: + +Il s'en falloit de beaucoup que toute la famille de +Descartes lui rendît justice, et sentît l'honneur que Descartes lui +faisoit. Il est vrai que son père l'aimoit tendrement, et l'appeloit +toujours son cher philosophe; mais le frère aîné de Descartes avoit pour +lui très peu de considération. _Ses parents_, dit l'historien de sa +vie, _sembloient le compter pour peu de chose dans sa famille, et, ne +le regardant plus que sous le titre odieux de philosophe, tâchoient de +l'effacer de leur mémoire, comme s'il eût été la honte de sa race._ On +lui donna une marque bien cruelle de cette indifférence, à la mort de +son père. Ce vieillard respectable, doyen du parlement de Bretagne, +mourut en 1640, âgé de soixante et dix-huit ans; on n'instruisit +Descartes ni de sa maladie ni de sa mort. Il y avoit déjà près de quinze +jours que ce bon vieillard étoit enterré, quand Descartes lui écrivit la +lettre du monde la plus tendre. Il se justifioit d'habiter dans un pays +étranger, loin d'un père qu'il aimoit. Il lui marquoit le désir qu'il +avoit de faire un voyage en France pour le revoir, pour l'embrasser, +pour recevoir encore une fois sa bénédiction... Quand la lettre de +Descartes arriva, il y avoit déjà un mois que son père était mort. On se +souvint alors qu'il y avoit dans les pays étrangers une autre personne +de la famille, et on lui écrivit par bienséance. Descartes ne se +consola point de n'avoir pas reçu les dernières paroles et les derniers +embrassements de son père. Il n'eut pas plus à se louer de son frère +dans les arrangements qu'il fit avec lui pour ses affaires de famille +et les règlements de succession. Ce frère étoit un homme intéressé et +avide, et qui savoit bien que les philosophes n'aiment point à plaider; +en conséquence, il tira tout le parti qu'il put de cette douceur +philosophique. Il faut convenir que les neveux de Descartes rendirent à +la mémoire de leur oncle tout l'honneur qu'il méritoit; mais le nom de +Descartes étoit alors le premier nom de la France. + +Note 29: + +Elisabeth de Bohême, princesse palatine, fille de ce +fameux électeur palatin qui disputa à Ferdinand II les royaumes de +Hongrie et de Bohême, née en 1618. On sait qu'elle fut la première +disciple de Descartes. Elle eut encore un titre plus cher: elle fut son +amie; car l'amitié fait quelquefois ce que la philosophie même ne fait +pas, elle comble l'intervalle qui est entre les rangs. Elisabeth avoit +été recherchée par Ladislas IV, roi de Pologne; mais elle préféra le +plaisir de cultiver son âme dans la retraite à l'honneur d'occuper un +trône. Sa mère, dans son enfance, lui avoit appris six langues; elle +possédoit parfaitement les belles-lettres. Son génie la porta aux +sciences profondes. Elle étudia la philosophie et les mathématiques; +mais dès que les premiers ouvrages de Descartes lui tombèrent entre les +mains, elle crut n'avoir rien appris jusqu'alors. Elle le fit prier +de la venir voir, pour qu'elle put l'entendre lui-même. Descartes lui +trouva un esprit aussi facile que profond; en peu de temps, elle fut au +niveau de sa géométrie et de sa métaphysique. Bientôt après Descartes +lui dédia ses _Principes_; il la félicite d'avoir su réunir tant de +connoissances dans un âge où la plupart des femmes ne savent que plaire. +Cette dédicace n'est point un monument de flatterie; l'homme qui loue y +paroît toujours un philosophe qui pense. Comment, dit-il, à la tête d'un +ouvrage où je jette les fondements de la vérité, oserois-je la trahir? +Il continua jusqu'à la fin de sa vie un commerce de lettres avec elle. +Souvent cette princesse fut malheureuse; Descartes la consoloit alors. +Malheureux et tourmenté lui-même, il trouvoit dans son propre coeur +cette éloquence douce qui va chercher l'âme des autres, et adoucit le +sentiment de leurs peines. Après avoir été long-temps errante et presque +sans asile, Elisabeth se retira enfin dans une abbaye de la Westphalie, +où elle fonda une espèce d'académie de philosophes à laquelle elle +présidoit. Le nom de Descartes n'y étoit jamais prononcé qu'avec +respect; sa mémoire lui étoit trop chère pour l'oublier. Elle lui +survécut près de trente ans, et mourut eu 1680. + +[Note 30: + +C'est une chose remarquable que Descartes ait eu pour +disciples les deux femmes les plus célèbres de son temps... Je ne +m'étendrai point sur l'histoire de Christine, tout le monde la connoît. +Ce fut M. de Chanut qui le premier engagea cette reine à lire les +ouvrages de Descartes. En 1647, elle lui fit écrire, pour savoir de lui +en quoi consistoit _le souverain bien_. La plupart des princes, ou ne +font pas ces questions-là, ou les font à des courtisans plutôt qu'à +des philosophes; et alors la réponse est facile à deviner. Celle de +Descartes fut un peu différente: il faisoit consister le souverain bien +dans la volonté toujours ferme d'être vertueux, et dans le charme de la +conscience qui jouit de sa vertu. C'était une belle leçon de morale pour +une reine; Christine en fut si contente, qu'elle lui écrivit de sa main +pour le remercier. Peu de temps après, Descartes lui envoya son _Traité +des passions_. En 1649, la reine lui fit faire les plus vives instances +pour l'engager à venir à Stockholm, et déjà elle avoit donné ordre à +un de ses amiraux pour l'aller prendre et le conduire en Suède. Le +philosophe, avant de quitter sa retraite, hésita long-temps: il est +probable qu'il fut décidé par toutes les persécutions qu'il essuyoit +en Hollande. Il partit enfin, et arriva au commencement d'octobre à +Stockholm. La reine le reçut avec une distinction qu'on dut +remarquer dans une cour. Elle commença par l'exempter de tous les +assujettissements des courtisans; elle sentoit bien qu'ils n'étoient pas +faits pour Descartes. Elle convint ensuite avec lui d'une heure où elle +pourroit l'entretenir tous les jours et recevoir ses leçons. On sera +assez étonné quand on saura que ce rendez-vous d'un philosophe et d'une +reine étoit à cinq heures du matin, dans un hiver très cruel. Christine, +passionnée pour les sciences, s'étoit fait un plan de commencer la +journée par ses études, afin de pouvoir donner le reste au gouvernement +de ses états. Elle n'accordait au repos que le temps qu'elle ne pouvait +lui refuser, et n'avoit d'autre délassement que la conversation de ceux +qui pouvoient l'instruire. Elle fut si satisfaite de la philosophie de +Descartes, qu'elle résolut de le fixer dans ses états par toutes sortes +de moyens. Son projet étoit de lui donner, à titre de seigneurie, des +terres considérables dans les provinces les plus méridionales de la +Suède, pour lui et pour ses héritiers à perpétuité. Elle espéroit ainsi +l'enchaîner par ses bienfaits. Malgré les bontés de la reine, il paroît +que Descartes eut toujours un sentiment de préférence pour la princesse +palatine, soit que, celle-ci ayant été sa première disciple, il dût être +plus flatté de cet hommage; soit que les malheurs d'une jeune princesse +la rendissent plus intéressante aux yeux d'un philosophe sensible. +Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il employa tout son crédit auprès de +Christine pour servir Elisabeth: mais l'intérêt même qu'il parut y +prendre l'empêcha probablement de réussir; car la reine de Suède, assez +grande pour aspirer à l'amitié de Descartes, ne l'étoit pas assez pour +consentir à partager ce sentiment avec une autre.] + +[Note 31: + +Les qualités particulières de Descartes étoient telles +qu'on les indique ici. On doit lui en savoir gré; la vertu est peut-être +plus rare que les talents, et le philosophe spéculatif n'est pas +toujours philosophe pratique. Descartes fut l'un et l'autre. Dès sa +jeunesse il avoit raisonné sa morale. En renversant ses opinions par le +doute, il vit qu'il falloit garder des principes pour se conduire. +Voici quels étoient les siens: 1° d'obéir en tout temps aux lois et aux +coutumes de son pays; 2° de n'enchaîner jamais sa liberté pour l'avenir; +3° de se décider toujours pour les opinions modérées, parceque, dans +le moral, tout ce qui est extrême est presque toujours vicieux; 4° de +travailler à se vaincre soi-même, plutôt que la fortune, parceque l'on +change ses désirs plutôt que l'ordre du monde, et que rien n'est en +notre pouvoir que nos pensées. Ce fut là pour ainsi dire la base de sa +conduite. On voit que cet homme singulier s'étoit fait une méthode +pour agir, comme il s'en fit une pour penser. Il fut de bonne heure +indifférent pour la fortune, qui de son côté le fit rien pour lui. Son +bien de patrimoine n'alloit pas au-delà de six ou sept mille livres; +c'étoit être pauvre pour un homme accoutumé dans son enfonce à beaucoup +de besoins, et qui voulait étudier la nature; car il y a une foule de +connoissances qu'on n'a qu'à prix d'argent. Sa médiocrité ne lui coûta +point un désir. Il avoit sur les richesses un sentiment bien honnête, et +que tous les coeurs ne sentiront pas: il estimoit plus mille francs de +patrimoine, que dix mille livres qui lui seroient venues d'ailleurs. +Jamais il ne voulut accepter de secours d'aucun particulier. Le comte +d'Avaux lui envoya une somme considérable en Hollande: il la refusa. +Plusieurs personnes de marque lui firent les mêmes offres: il les +remercia, et se chargea de la reconnoissance, sans se charger du +bienfait. _C'est au public,_ disoit-il, _à payer ce que je fais pour le +public._ Il se faisoit riche en diminuant sa dépense. Son habillement +étoit très philosophique, et sa table très frugale. Du moment qu'il fut +retiré en Hollande, il fut toujours vêtu d'un simple drap noir. A table +il préféroit, comme le bon Plutarque, les légumes et les fruits à +la chair des animaux. Ses après-dinées étoient partagées entre la +conversation de ses amis et la culture de son jardin. Occupé le matin du +système du monde, il alloit le soir cultiver ses fleurs. Sa santé étoit +faible; mais il en prenoit soin sans en être esclave. On sait combien +les passions influent sur elle; Descartes en étoit vivement persuadé, +et il s'appliquoit sans cesse à les régler. C'est ainsi que M. de +Fontenelle est parvenu à vivre près d'un siècle. Il faut avouer que ce +régime ne réussit pas si bien à Descartes; _mais,_ décrivoit-il un jour, +_au lieu de trouver le moyen de conserver la vie, j'en ai trouvé un +autre bien plus sûr, c'est celui de ne pas craindre la mort._ Il +cherchoit la solitude, autant par goût que par système. Il avoit pris +pour devise ce vers d'Ovide: _Bene qui latuit, bene vixit_, «Vivre +caché, c'est vivre heureux»; et ces autres de Sénèque: _Illi mors gravis +incubat, qui notus nimis omnibus, ignotus moritur sibi_, «Malheureux en +mourant, qui, trop connu des autres, meurt sans se connoître lui-même.» +Il devoit donc avoir une espèce d'indifférence pour la gloire, non pour +la mériter, mais pour en jouir.... Descartes craignoit la réputation, et +s'y déroboit. Il la regardoit surtout comme un obstacle à sa liberté et +à son loisir, les deux plus grands biens d'un philosophe, disoit-il. On +se doute bien qu'il n'étoit pas grand parleur. Il n'eût pas brillé dans +ces sociétés où l'on dit d'un ton facile des choses légères, et où l'on +parcourt vingt objets sans s'arrêter sur aucun.... L'habitude de méditer +et de vivre seul l'avoit rendu taciturne; mais ce qu'on ne croirait +peut-être pas, c'est qu'elle ne lui avoit rien ôté de son enjouement +naturel. Il avoit toujours de la gaieté, quoiqu'il n'eût pas toujours de +la joie. La philosophie n'exempte pas des fautes, mais elle apprend à +les connoître et à s'en corriger. Descartes avouoit ses erreurs, sans +s'apercevoir même qu'il en fût plus grand. C'est avec la même franchise +qu'il sentoit son mérite, et qu'il en convenoit. On ne manquait point +d'appeler cela de la vanité; mais s'il en avoit eu, il auroit pris plus +de soin de la déguiser. Il n'avoit point assez d'orgueil pour tâcher +d'être modeste. Ce sentiment, tel qu'il fût, n'étoit point à charge aux +autres. Il avoit dans le commerce une politesse douce, et qui étoit +encore plus dans les sentiments que dans les manières. Ce n'est point +toujours la politesse du monde, mois c'est sûrement celle du philosophe. +Il évitoit les louanges, comme un homme qui leur est supérieur. Il les +interdisoit à l'amitié; il ne les pardonnoit pas à la flatterie. Il +n'eut jamais avec ses ennemis d'autre tort que celui de les humilier par +sa modération; et il eut ce tort très souvent. La calomnie le blessoit +plus comme un outrage fait à la vérité, que comme une injure qui lui +fût personnelle. _Quand on me fait une offense,_ disoit-il, _je tâche +d'élever mon âme si haut, que l'offense ne parvienne pas jusqu'à moi._ +L'indignation étoit pour lui un sentiment pénible; et s'il eût fallu, il +eût plutôt ouvert son âme au mépris. Au reste, ces deux sentiments lui +étoient comme étrangers, et ce qui se trouvoit naturellement dans son +âme, c'étoit la douceur et la bonté. Cette âme forte et profonde étoit +très sensible. Nous avons déjà vu son tendre attachement pour sa +nourrice. Il traitoit ses domestiques comme des amis malheureux qu'il +étoit chargé de consoler. Sa maison étoit pour eux une école de moeurs, +et elle devint pour plusieurs une école de mathématiques et de sciences. +On rapporte qu'il les instruisoit avec la bonté d'un père; et quand ils +n'avoient plus besoin de son secours, il les rendoit à la société, où +ils alloient jouir du rang qu'ils s'étoient fait par leur mérite. Un +jour l'un d'eux voulut le remercier: _Que faites-vous!_ lui dit-il, +_vous êtes mon égal, et j'acquitte une dette._ Plusieurs qu'il avoit +ainsi formés ont rempli avec distinction des places honorables. J'ai +déjà rapporté quelques traits qui font connoître sa vive tendresse +pour son père. Je ne prétends pas le louer par là; mais il est doux de +s'arrêter sur les sentiments de la nature. On lui a reproché de s'être +livré aux foiblesses de l'amour, bien différent en cela de Newton, qui +vécut plus de quatre-vingts ans dans la plus grande austérité de moeurs. +Il y a apparence que Descartes, né avec une âme très sensible, ne put se +défendre des charmes de la beauté. Quelques auteurs ont prétendu qu'il +étoit marié secrètement; mais, dans un de ces entretiens où l'âme, +abandonnée à elle-même, s'épanche librement au sein de l'amitié, +Descartes, à ce qu'on dit, avoua lui-même le contraire. Quoi qu'il en +soit, tout le monde sait qu'il eut une fille nommée Francine; elle +naquit en Hollande le 13 juillet 1635, et fut baptisée sous son nom. +Déjà il pensoit à la faire transporter en France, pour y faire commencer +son éducation; mais elle mourut tout-à-coup entre ses bras, le 7 +septembre 1640. Elle n'avoit que cinq ans. Il fut inconsolable de cette +mort. Jamais, dit-il, il n'éprouva de plus grande douleur de sa vie. +Depuis, il aimoit à s'en entretenir avec ses amis; il prononçoit souvent +le nom de sa chère Francine; il en parloit avec la douleur la plus +tendre, et il écrivit lui-même l'histoire de cette enfant, à la tête +d'un ouvrage qu'il comptoit donner au public. Il semble que, n'ayant pu +la conserver, il vouloit du moins conserver son nom.... Avec ce naturel +bon et tendre, Descartes dut avoir des amis: il en eut en effet un +très grand nombre. Il en eut en France, en Hollande, en Angleterre, en +Allemagne, et jusqu'à Rome; il en eut dans tous les états et dans tous +les rangs. Il ne pouvoit point se faire que, de tous ces amis, il n'y en +eût plusieurs qui ne lui fussent attachés par vanité. Ceux-là, il les +payoit avec sa gloire; mais il réservoit aux autres cette amitié simple +et pure, ces doux épanchements de l'âme, ce commerce intime qui fait +les délices d'une vie obscure et que rien ne remplace pour les âmes +sensibles. La plupart des hommes veulent qu'on soit reconnoissant de +leurs bienfaits: pour moi, disoit Descartes, je crois devoir du retour à +ceux qui m'offrent l'occasion de les servir. Ce beau sentiment, qu'on +a tant répété depuis, et qui est presque devenu une formule, se trouve +dans plusieurs de ses lettres. A l'égard de Dieu et de la religion, +voici comme il pensoit. Jamais philosophe ne fut plus respectueux pour +la Divinité. Il prétendoit que les vérités même qu'on appelle éternelles +et mathématiques ne sont telles que parceque Dieu l'a voulu. Ce sont des +lois, disoit-il, que Dieu a établies dans la nature, comme un prince +fait des lois dans son royaume. Il trouvoit ridicule que l'homme osât +prononcer sur ce que Dieu peut et ce qu'il ne peut pas. Il n'étoit +pas moins indigné que ceux qui traitoient de Dieu dans leurs ouvrages +parlassent si souvent de l'_infini_, comme s'ils savoient ce que veut +dire ce mot. Les catholiques l'accusèrent d'être calviniste, les +calvinistes d'être pélagien; sur son doute, on l'accusa d'être +sceptique; plusieurs l'accusèrent d'être déiste, et l'honnête Voétius +d'être athée. Voilà les accusations. Voici maintenant ce qu'il y a de +vrai. Il épuisa son génie à trouver de nouvelles preuves de l'existence +de Dieu, et à les présenter dans toute leur force. Dans tous ses +ouvrages, il parla toujours avec le plus grand respect de la religion +révélée. Dans tous les pays qu'il habita, il fit toujours les fonctions +de catholique. Dans son voyage d'Italie, pour s'acquitter d'un voeu, +il fit un pèlerinage à Notre-Dame de Lorette. Dans ses _Méditations +métaphysiques_ et dans ses lettres, il donna deux explications +différentes de la transsubstantiation. Dans son séjour en Suède, il ne +manqua jamais une fois aux exercices sacrés qui se faisaient dans la +chapelle de l'ambassadeur. Dans sa dernière maladie, il se confessa, et +communia de la main d'un religieux, en présence de l'ambassadeur et de +toute sa famille. Est-ce là un calviniste? Est-ce là un pélagien? Est-ce +un déiste, un sceptique, un athée?...] + +[Note 32: + +Descartes fut attaqué le 2 février 1650 de la maladie dont +il mourut. Il n'y avoit pas plus de quatre mois qu'il étoit à Stockholm. +Il y a grande apparence que sa maladie vint de la rigueur du froid, et +du changement qu'il fit à son régime, pour se trouver tous les jours +au palais à cinq heures du matin. Ainsi il fut la victime de sa +complaisance pour la reine; mais il n'en eut point du tout pour les +médecins suédois, qui voulaient le saigner. «Messieurs, leur crioit-il +dans l'ardeur de la fièvre, épargnez le sang français.» Il se +laissa saigner au bout de huit jours, mais il n'étoit plus temps; +l'inflammation étoit trop forte. Il eut du moins, pendant sa maladie, la +consolation de voir le tendre intérêt qu'on prenoit à santé. La reine +envoyoit savoir deux fois par jour de ses nouvelles. M. et madame +de Chanut lui prodiguoient les soins les plus tendres et les plus +officieux. Madame de Chanut ne le quitta point depuis sa maladie. Elle +étoit présente à tout. Elle le servoit elle-même pendant le jour; elle +le soignoit durant les nuits. M. de Chanut, qui venoit d'être malade, et +encore à peine convalescent, se traînoit souvent dans sa chambre, pour +voir, pour consoler et pour soutenir son ami.... Descartes mourant +serroit par reconnoissance les mains qui le servoient; mais ses forces +s'épuisoient par degrés, et ne pouvoient plus suffire au sentiment. Le +soir du neuvième jour, il eut une défaillance. Revenu un moment après, +il sentit qu'il falloit mourir. On courut chez M. de Chanut; il vint +pour recueillir le dernier soupir et les dernières paroles d'un ami: +mais il ne parloit plus. On le vit seulement lever les yeux au ciel, +comme un homme qui imploroit Dieu pour la dernière fois. En effet, il +mourut la même nuit, le 11 février, à quatre heures du matin, âgé de +près de cinquante-quatre ans. M. de Chanut, accablé de douleur, envoya +aussitôt son secrétaire au palais, pour avertir la reine à son lever que +Descartes étoit mort. Christine en l'apprenant versa des larmes. Elle +voulut le faire enterrer auprès des rois, et lui élever un mausolée. +Des vues de religion s'opposèrent à ce dessein. M. de Chanut demanda et +obtint qu'il fût enterré avec simplicité dans un cimetière, parmi les +catholiques. Un prêtre, quelques flambeaux, et quatre personnes de +marque qui étoient aux quatre coins du cercueil, voilà quelle fut la +pompe funèbre de Descartes. M. de Chanut, pour honorer la mémoire de son +ami et d'un grand homme, fit élever sur son tombeau une pyramide carrée, +avec des inscriptions. La Hollande, où il avoit été persécuté de son +vivant, fit frapper en son honneur une médaille, dès qu'il fut mort. +Seize ans après, c'est-à-dire en 1666, son corps fut transporté en +France. On coucha ses ossements sur les cendres qui restoient, et on +les enferma dans un cercueil de cuivre. C'est ainsi qu'ils arrivèrent à +Paris, où on les déposa dans l'église de Sainte-Geneviève. Le 24 juin +1667, on lui fit un service solennel avec la plus grande magnificence. +On devoit après le service prononcer son oraison funèbre; mais il vint +un ordre exprès du la cour, qui défendit qu'on la prononçât. On se +contenta de lui dresser un monument de marbre très simple, contre la +muraille, au-dessus de son tombeau, avec une épitaphe au bas de son +buste. Il y a deux inscriptions, l'une latine en style lapidaire, et +l'autre en vers français. Voilà les honneurs qui lui furent rendus +alors. Mais pour que son éloge fût prononcé, il a fallu qu'il se soit +écoulé près de cent ans, et que cet éloge d'un grand homme ait été +ordonné par une compagnie de gens de lettres.] + +* * * * * + + +DISCOURS DE LA MÉTHODE. + + Ce discours, écrit en français par Descartes, parut, pour la + première fois, avec la _Dioptrique_, les _Météores_ et la + _Géométrie_ à Leyde, 1637, in-4°. Il a été réimprimé à Paris, in-12, + 1724, avec la _Dioptrique_, les _Météores_, la _Mécanique_, et la + _Musique_, et sans la _Géométrie_. Une traduction latine en fut + publiée à Amsterdam en 1644, in-4°, et ibid., in-4°, 1656. + +DISCOURS DE LA MÉTHODE POUR BIEN CONDUIRE SA RAISON, ET CHERCHER LA +VÉRITÉ DANS LES SCIENCES. + + +Si ce discours semble trop long pour être lu en une fois, on le pourra +distinguer en six parties. Et, en la première, on trouvera diverses +considérations touchant les sciences. En la seconde, les principales +règles de la méthode que l'auteur a cherchée. En la troisième, quelques +unes de celles de la morale qu'il a tirée de cette méthode. En la +quatrième, les raisons par lesquelles il prouve l'existence de Dieu et +de l'âme humaine, qui sont les fondements de sa métaphysique. En la +cinquième, l'ordre des questions de physique qu'il a cherchées, et +particulièrement l'explication du mouvement du coeur et de quelques +autres difficultés qui appartiennent à la médecine; puis aussi la +différence qui est entre notre âme et celle des bêtes. Et en la +dernière, quelles choses il croit être requises pour aller plus avant en +la recherche de la nature qu'il n'a été, et quelles raisons l'ont fait +écrire. + + +PREMIÈRE PARTIE. + +Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée; car chacun pense +en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à +contenter en toute autre chose n'ont point coutume d'en désirer plus +qu'ils en ont. En quoi il n'est pas vraisemblable que tous se trompent: +mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger et distinguer +le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou +la raison, est naturellement égale en tous les hommes; et ainsi que +la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus +raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons +nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. +Car ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de +l'appliquer bien. Les plus grandes âmes sont capables des plus grands +vices aussi bien que des plus grandes vertus; et ceux qui ne marchent +que fort lentement peuvent avancer beaucoup davantage, s'ils suivent +toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent et qui s'en +éloignent. + +Pour moi, je n'ai jamais présumé que mon esprit fût en rien plus parfait +que ceux du commun; même j'ai souvent souhaité d'avoir la pensée aussi +prompte, ou l'imagination aussi nette et distincte, ou la mémoire aussi +ample ou aussi présente, que quelques autres. Et je ne sache point de +qualités que celles-ci qui servent à la perfection de l'esprit; car pour +la raison, ou le sens, d'autant qu'elle est la seule chose qui nous rend +hommes et nous distingue des bêtes, je veux croire qu'elle est +tout entière en un chacun; et suivre en ceci l'opinion commune des +philosophes, qui disent qu'il n'y a du plus et du moins qu'entre les +_accidents_, et non point entre les _formes_ ou natures des _individus_ +d'une même _espèce_. + +Mais je ne craindrai pas de dire que je pense avoir eu beaucoup d'heur +de m'être rencontré dès ma jeunesse en certains chemins qui m'ont +conduit à des considérations et des maximes dont j'ai formé une méthode, +par laquelle il me semble que j'ai moyen d'augmenter par degrés ma +connoissance, et de l'élever peu à peu au plus haut point auquel la +médiocrité de mon esprit et la courte durée de ma vie lui pourront +permettre d'atteindre. Car j'en ai déjà recueilli de tels fruits, +qu'encore qu'au jugement que je fais de moi-même je tâche toujours +de pencher vers le côté de la défiance plutôt que vers celui de la +présomption, et que, regardant d'un oeil de philosophe les diverses +actions et entreprises de tous les hommes, il n'y en ait quasi aucune +qui ne me semble vaine et inutile, je ne laisse pas de recevoir une +extrême satisfaction du progrès que je pense avoir déjà fait en la +recherche de la vérité, et de concevoir de telles espérances pour +l'avenir, que si, entre les occupations des hommes, purement hommes, il +y en a quelqu'une qui soit solidement bonne et importante, j'ose croire +que c'est celle que j'ai choisie. + +Toutefois il se peut faire que je me trompe, et ce n'est peut-être qu'un +peu de cuivre et de verre que je prends pour de l'or et des diamants. Je +sais combien nous sommes sujets à nous méprendre en ce qui nous touche, +et combien aussi les jugements de nos amis nous doivent être suspects, +lorsqu'ils sont en notre faveur. Mais je serai bien aise de faire +voir en ce discours quels sont les chemins que j'ai suivis, et d'y +représenter ma vie comme en un tableau, afin que chacun en puisse juger, +et qu'apprenant du bruit commun les opinions qu'on en aura, ce soit un +nouveau moyen de m'instruire, que j'ajouterai à ceux dont j'ai coutume +de me servir. + +Ainsi mon dessein n'est pas d'enseigner ici la méthode que chacun doit +suivre pour bien conduire sa raison, mais seulement de faire voir en +quelle sorte j'ai tâché de conduire la mienne. Ceux qui se mêlent de +donner des préceptes se doivent estimer plus habiles que ceux auxquels +ils les donnent; et s'ils manquent en la moindre chose, ils en sont +blâmables. Mais, ne proposant cet écrit que comme une histoire, ou, si +vous l'aimez mieux, que comme une fable, en laquelle, parmi quelques +exemples qu'on peut imiter, on en trouvera peut-être aussi plusieurs +autres qu'on aura raison de ne pas suivre, j'espère qu'il sera utile à +quelques uns sans être nuisible à personne, et que tous me sauront gré +de ma franchise. + +J'ai été nourri aux lettres dès mon enfance; et, pource qu'on me +persuadoit que par leur moyen on pouvoit acquérir une connaissance +claire et assurée de tout ce qui est utile à la vie, j'avois un extrême +désir de les apprendre. Mais sitôt que j'eus achevé tout ce cours +d'études, au bout duquel on a coutume d'être reçu au rang des doctes, je +changeai entièrement d'opinion. Car je me trouvois embarrassé de tant +de doutes et d'erreurs, qu'il me sembloit n'avoir fait autre profit, en +tâchant de m'instruire, sinon que j'avois découvert de plus en plus mon +ignorance. Et néanmoins j'étois en l'une des plus célèbres écoles de +l'Europe, où je pensois qu'il devoit y avoir de savants hommes, s'il y +en avoit en aucun endroit de la terre. J'y avois appris tout ce que les +autres y apprenoient; et même, ne m'étant pas contenté des sciences +qu'on nous enseignoit, j'avois parcouru tous les livres traitant de +celles qu'on estime les plus curieuses et les plus rares, qui avoient pu +tomber entre mes mains. Avec cela je savois les jugements que les autres +faisoient de moi; et je ne voyois point qu'on m'estimât inférieur à mes +condisciples, bien qu'il y en eût déjà entre eux quelques uns qu'on +destinoit à remplir les places de nos maîtres. Et enfin notre siècle me +sembloit aussi fleurissant et aussi fertile en bons esprits qu'ait été +aucun des précédents. Ce qui me faisoit prendre la liberté de juger par +moi de tous les autres, et de penser qu'il n'y avoit aucune doctrine +dans le monde qui fût telle qu'on m'avoit auparavant fait espérer. + +Je ne laissois pas toutefois d'estimer les exercices auxquels on +s'occupe dans les écoles. Je savois que les langues qu'on y apprend sont +nécessaires pour l'intelligence des livres anciens; que la gentillesse +des fables réveille l'esprit; que les actions mémorables des histoires +le relèvent, et qu'étant lues avec discrétion elles aident à former +le jugement; que la lecture de tous les bons livres est comme une +conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés, qui en ont +été les auteurs, et même une conversation étudiée en laquelle ils ne +nous découvrent que les meilleures de leurs pensées; que l'éloquence +a des forces et des beautés incomparables; que la poésie a des +délicatesses et des douceurs très ravissantes; que les mathématiques +ont des inventions très subtiles, et qui peuvent beaucoup servir tant +à contenter les curieux qu'à faciliter tous les arts et diminuer le +travail des hommes; que les écrits qui traitent des moeurs contiennent +plusieurs enseignements et plusieurs exhortations à la vertu qui +sont fort utiles; que la théologie enseigne à gagner le ciel; que la +philosophie donne moyen de parler vraisemblablement de toutes choses, et +se faire admirer des moins savants; que la jurisprudence, la médecine et +les autres sciences apportent des honneurs et des richesses à ceux qui +les cultivent; et enfin qu'il est bon de les avoir toutes examinées, +même les plus superstitieuses et les plus fausses, afin de connoître +leur juste valeur et se garder d'en être trompé. + +Mais je croyois avoir déjà donné assez de temps aux langues, et même +aussi à la lecture des livres anciens, et à leurs histoires, et à leurs +fables. Car c'est quasi le même de converser avec ceux des autres +siècles que de voyager. Il est bon de savoir quelque chose des moeurs de +divers peuples, afin de juger des nôtres plus sainement, et que nous +ne pensions pas que tout ce qui est contre nos modes soit ridicule et +contre raison, ainsi qu'ont coutume de faire ceux qui n'ont rien vu. +Mais lorsqu'on emploie trop de temps à voyager, on devient enfin +étranger en son pays; et lorsqu'on est trop curieux des choses qui se +pratiquoient aux siècles passés, on demeure ordinairement fort ignorant +de celles qui se pratiquent en celui-ci. Outre que les fables font +imaginer plusieurs événements comme possibles qui ne le sont point; +et que même les histoires les plus fidèles, si elles ne changent ni +n'augmentent la valeur des choses pour les rendre plus dignes d'être +lues, au moins en omettent-elles presque toujours les plus basses et +moins illustres circonstances, d'où vient que le reste ne paroît pas tel +qu'il est, et que ceux qui règlent leurs moeurs par les exemples qu'ils +en tirent sont sujets à tomber dans les extravagances des paladins de +nos romans, et à concevoir des desseins qui passent leurs forces. + +J'estimois fort l'éloquence, et j'étois amoureux de la poésie; mais je +pensois que l'une et l'autre étoient des dons de l'esprit plutôt que des +fruits de l'étude. Ceux qui ont le raisonnement le plus fort, et +qui digèrent le mieux leurs pensées afin de les rendre claires et +intelligibles, peuvent toujours le mieux persuader ce qu'ils proposent, +encore qu'ils ne parlassent que bas-breton, et qu'ils n'eussent jamais +appris de rhétorique; et ceux qui ont les inventions les plus agréables +et qui les savent exprimer avec le plus d'ornement et de douceur, ne +laisseroient pas d'être les meilleurs poëtes, encore que l'art poétique +leur fût inconnu. + +Je me plaisois surtout aux mathématiques, à cause de la certitude et de +l'évidence de leurs raisons: mais je ne remarquois point encore leur +vrai usage; et, pensant qu'elles ne servoient qu'aux arts mécaniques, je +m'étonnois de ce que leurs fondements étant si fermes et si solides, on +n'avoit rien bâti dessus de plus relevé: comme au contraire je comparois +les écrits des anciens païens qui traitent des moeurs, à des palais fort +superbes et fort magnifiques, qui n'étoient bâtis que sur du sable et +sur de la boue: ils élèvent fort haut les vertus, et les font paroître +estimables par-dessus toutes les choses qui sont au monde; mais ils +n'enseignent pas assez à les connoître, et souvent ce qu'ils appellent +d'un si beau nom n'est qu'une insensibilité, ou un orgueil, ou un +désespoir, ou un parricide. + +Je révérois notre théologie, et prétendois autant qu'aucun autre à +gagner le ciel: mais ayant appris, comme chose très assurée, que le +chemin n'en est pas moins ouvert aux plus ignorants qu'aux plus doctes, +et que les vérités révélées qui y conduisent sont au-dessus de notre +intelligence, je n'eusse osé les soumettre à la foiblesse de mes +raisonnements; et je pensois que, pour entreprendre de les examiner et +y réussir, il étoit besoin d'avoir quelque extraordinaire assistance du +ciel, et d'être plus qu'homme. + +Je ne dirai rien de la philosophie, sinon que, voyant qu'elle a été +cultivée par les plus excellents esprits qui aient vécu depuis plusieurs +siècles, et que néanmoins il ne s'y trouve encore aucune chose dont on +ne dispute, et par conséquent qui ne soit douteuse, je n'avois point +assez de présomption pour espérer d'y rencontrer mieux que les autres; +et que, considérant combien il peut y avoir de diverses opinions +touchant une même matière, qui soient soutenues par des gens doctes, +sans qu'il y en puisse avoir jamais plus d'une seule qui soit vraie, je +réputois presque pour faux tout ce qui n'étoit que vraisemblable. + +Puis, pour les autres sciences, d'autant qu'elles empruntent leurs +principes de la philosophie, je jugeois qu'on ne pouvoit avoir rien bâti +qui fût solide sur des fondements si peu fermes; et ni l'honneur ni le +gain qu'elles promettent n'étoient suffisants pour me convier à les +apprendre: car je ne me sentois point, grâces à Dieu, de condition qui +m'obligeât à faire un métier de la science pour le soulagement de ma +fortune; et, quoique je ne fisse pas profession de mépriser la gloire en +cynique, je faisois néanmoins fort peu d'état de celle que je n'espérois +point pouvoir acquérir qu'à faux titres. Et enfin, pour les mauvaises +doctrines, je pensois déjà connoître assez ce qu'elles valoient pour +n'être plus sujet à être trompé ni par les promesses d'un alchimiste, +ni par les prédictions d'un astrologue, ni par les impostures d'un +magicien, ni par les artifices ou la vanterie d'aucun de ceux qui font +profession de savoir plus qu'ils ne savent. + +C'est pourquoi, sitôt que l'âge me permit de sortir de la sujétion de +mes précepteurs, je quittoi entièrement l'étude des lettres; et me +résolvant de ne chercher plus d'autre science que celle qui se pourrait +trouver en moi-même, ou bien dans le grand livre du monde, j'employai +le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours et des armées, à +fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir +diverses expériences, à m'éprouver moi-même dans les rencontres que la +fortune me proposoit, et partout à faire telle réflexion sur les choses +qui se présentoient que j'en pusse tirer quelque profit. Car il me +sembloit que je pourrois rencontrer beaucoup plus de vérité dans les +raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui importent, +et dont l'événement le doit punir bientôt après s'il a mal jugé, que +dans ceux que fait un homme de lettres dans son cabinet, touchant des +spéculations qui ne produisent aucun effet, et qui ne lui sont d'autre +conséquence, sinon que peut-être il en tirera d'autant plus de vanité +qu'elles seront plus éloignées du sens commun, à cause qu'il aura dû +employer d'autant plus d'esprit et d'artifice à tâcher de les rendre +vraisemblables. Et j'avois toujours un extrême désir d'apprendre à +distinguer le vrai d'avec le faux, pour voir clair en mes actions, et +marcher avec assurance en cette vie. + +Il est vrai que pendant que je ne faisois que considérer les moeurs +des autres hommes, je n'y trouvois guère de quoi m'assurer, et que j'y +remarquois quasi autant de diversité que j'avois fait auparavant entre +les opinions des philosophes. En sorte que le plus grand profit que j'en +retirois étoit que, voyant plusieurs choses qui, bien qu'elles nous +semblent fort extravagantes et ridicules, ne laissent pas d'être +communément reçues et approuvées par d'autres grands peuples, +j'apprenois à ne rien croire trop fermement de ce qui ne m'avoit été +persuadé que par l'exemple et par la coutume: et ainsi je me délivrois +peu à peu de beaucoup d'erreurs qui peuvent offusquer notre lumière +naturelle, et nous rendre moins capables d'entendre raison. Mais, après +que j'eus employé quelques années à étudier ainsi dans le livre du +monde, et à tâcher d'acquérir quelque expérience, je pris un jour +résolution d'étudier aussi en moi-même, et d'employer toutes les forces +de mon esprit à choisir les chemins que je devois suivre; ce qui me +réussit beaucoup mieux, ce me semble, que si je ne me fusse jamais +éloigné ni de mon pays ni de mes livres. + + +SECONDE PARTIE. + +J'étois alors en Allemagne, où l'occasion des guerres qui n'y sont pas +encore finies m'avoit appelé; et comme je retournois du couronnement +de l'empereur vers l'armée, le commencement de l'hiver m'arrêta en un +quartier où, ne trouvant aucune conversation qui me divertit, et n'ayant +d'ailleurs, par bonheur, aucuns soins ni passions qui me troublassent, +je demeurois tout le jour enfermé seul dans un poêle, où j'avois tout +le loisir de m'entretenir de mes pensées. Entre lesquelles l'une des +premières fut que je m'avisai de considérer que souvent il n'y a pas +tant de perfection dans les ouvrages composés de plusieurs pièces, +et faits de la main de divers maîtres, qu'en ceux auxquels un seul a +travaillé. Ainsi voit-on que les bâtiments qu'un seul architecte a +entrepris et achevés ont coutume d'être plus beaux et mieux ordonnés +que ceux que plusieurs ont tâché de raccommoder, en faisant servir de +vieilles murailles qui avoient été bâties à d'autres fins. Ainsi ces +anciennes cités qui, n'ayant été au commencement que des bourgades, sont +devenues par succession de temps de grandes villes, sont ordinairement +si mal compassées, au prix de ces places régulières qu'un ingénieur +trace à sa fantaisie dans une plaine, qu'encore que, considérant leurs +édifices chacun à part, on y trouve souvent autant ou plus d'art qu'en +ceux des autres, toutefois, à voir comme ils sont arrangés, ici un +grand, là un petit, et comme ils rendent les rues courbées et inégales, +on diroit que c'est plutôt la fortune que la volonté de quelques hommes +usants de raison, qui les a ainsi disposés. Et si on considère qu'il y +a eu néanmoins de tout temps quelques officiers qui ont eu charge de +prendre garde aux bâtiments des particuliers, pour les faire servir +à l'ornement du public, on connoîtra bien qu'il est malaisé, en ne +travaillant que sur les ouvrages d'autrui, de faire des choses fort +accomplies. Ainsi je m'imaginai que les peuples qui, ayant été autrefois +demi-sauvages, et ne s'étant civilisés que peu à peu, n'ont fait leurs +lois qu'à mesure que l'incommodité des crimes et des querelles les y +a contraints, ne sauroient être si bien policés que ceux qui, dès le +commencement qu'ils se sont assemblés, ont observé les constitutions de +quelque prudent législateur. Comme il est bien certain que l'état de +la vraie religion, dont Dieu seul a fait les ordonnances, doit être +incomparablement mieux réglé que tous les autres. Et, pour parler +des choses humaines, je crois que si Sparte a été autrefois très +florissante, ce n'a pas été à cause de la bonté de chacune de ses +lois en particulier, vu que plusieurs étoient fort étranges, et même +contraires aux bonnes moeurs; mais à cause que, n'ayant été inventées +que par un seul, elles tendoient toutes à même fin. Et ainsi je pensai +que les sciences des livres, au moins celles dont les raisons ne sont +que probables, et qui n'ont aucunes démonstrations, s'étant composées et +grossies peu à peu des opinions de plusieurs diverses personnes, ne sont +point si approchantes de la vérité que les simples raisonnements que +peut faire naturellement un homme de bon sens touchant les choses qui se +présentent. Et ainsi encore je pensai que pource que nous avons tous été +enfants avant que d'être hommes, et qu'il nous a fallu long-temps être +gouvernés par nos appétits et nos précepteurs, qui étoient souvent +contraires les uns aux autres, et qui, ni les uns ni les autres, ne +nous conseilloient peut-être pas toujours le meilleur, il est presque +impossible que nos jugements soient si purs ni si solides qu'ils +auroient été si nous avions eu l'usage entier de notre raison dès le +point de notre naissance, et que nous n'eussions jamais été conduits que +par elle. + +Il est vrai que nous ne voyons point qu'on jette par terre toutes les +maisons d'une ville pour le seul dessein de les refaire d'autre façon et +d'en rendre les rues plus belles; mais on voit bien que plusieurs font +abattre les leurs, pour les rebâtir, et que même quelquefois ils y sont +contraints, quand elles sont en danger de tomber d'elles-mêmes, et que +les fondements n'en sont pas bien fermes. A l'exemple de quoi je me +persuadai qu'il n'y auroit véritablement point d'apparence, qu'un +particulier fît dessein de réformer un état, en y changeant tout dès +les fondements, et en le renversant pour le redresser; ni même aussi de +réformer le corps des sciences, ou l'ordre établi dans les écoles pour +les enseigner: mais que, pour toutes les opinions que j'avois +reçues jusques alors en ma créance, je ne pouvois mieux faire que +d'entreprendre une bonne fois de les en ôter, afin d'y en remettre par +après ou d'autres meilleures, ou bien les mêmes lorsque je les aurois +ajustées au niveau de la raison. Et je crus fermement que par ce moyen +je réussirois à conduire ma vie beaucoup mieux que si je ne bâtissois +que sur de vieux fondements, et que je ne m'appuyasse que sur les +principes que je m'étois laissé persuader en ma jeunesse, sans avoir +jamais examiné s'ils étoient vrais. Car, bien que je remarquasse en ceci +diverses difficultés, elles n'étoient point toutefois sans remède, ni +comparables à celles qui se trouvent en la réformation des moindres +choses qui touchent le public. Ces grands corps sont trop malaisés à +relever étant abattus, ou même à retenir étant ébranlés, et leurs chutes +ne peuvent être que très rudes. Puis, pour leurs imperfections, s'ils en +ont, comme la seule diversité qui est entre eux suffit pour assurer que +plusieurs en ont, l'usage les a sans doute fort adoucies, et même il en +a évité ou corrigé insensiblement quantité, auxquelles on ne pourroit +si bien pourvoir par prudence; et enfin elles sont quasi toujours plus +supportables que ne seroit leur changement; en même façon que les grands +chemins, qui tournoient entre des montagnes, deviennent peu à peu si +unis et si commodes, à force d'être fréquentés, qu'il est beaucoup +meilleur de les suivre, que d'entreprendre d'aller plus droit, en +grimpant au-dessus des rochers et descendant jusques aux bas des +précipices. + +C'est pourquoi je ne saurois aucunement approuver ces humeurs +brouillonnes et inquiètes, qui, n'étant appelées ni par leur naissance +ni par leur fortune au maniement des affaires publiques, ne laissent +pas d'y faire toujours en idée quelque nouvelle réformation; et si je +pensois qu'il y eût la moindre chose en cet écrit par laquelle on me pût +soupçonner de cette folie, je serois très marri de souffrir qu'il fût +publié. Jamais mon dessein ne s'est étendu plus avant que de tâcher à +réformer mes propres pensées, et de bâtir dans un fonds qui est tout à +moi. Que si mon ouvrage m'ayant assez plu, je vous en fais voir ici le +modèle, ce n'est pas, pour cela, que je veuille conseiller à personne de +l'imiter. Ceux que Dieu a mieux partagés de ses grâces auront peut-être +des desseins plus relevés; mais je crains bien que celui-ci ne soit déjà +que trop hardi pour plusieurs. La seule résolution de se défaire de +toutes les opinions qu'on a reçues auparavant en sa créance n'est pas un +exemple que chacun doive suivre. Et le monde n'est quasi composé que de +deux sortes d'esprits auxquels il ne convient aucunement: à savoir de +ceux qui, se croyant plus habiles qu'ils ne sont, ne se peuvent empêcher +de précipiter leurs jugements, ni avoir assez de patience pour conduire +par ordre toutes leurs pensées, d'où vient que, s'ils avoient une +fois pris la liberté de douter des principes qu'ils ont reçus, et de +s'écarter du chemin commun, jamais ils ne pourroient tenir le sentier +qu'il faut prendre pour aller plus droit, et demeureraient égarés toute +leur vie; puis de ceux qui, ayant assez de raison ou de modestie pour +juger qu'ils sont moins capables de distinguer le vrai d'avec le faux +que quelques autres par lesquels ils peuvent être instruits, doivent +bien plutôt se contenter de suivre les opinions de ces autres, qu'en +chercher eux-mêmes de meilleures. + +Et pour moi j'aurois été sans doute du nombre de ces derniers, si je +n'avois jamais eu qu'un seul maître, ou que je n'eusse point su les +différences qui ont été de tout temps entre les opinions des plus +doctes. Mais ayant appris dès le collège qu'on ne sauroit rien imaginer +de si étrange et si peu croyable, qu'il n'ait été dit par quelqu'un des +philosophes; et depuis, en voyageant, ayant reconnu que tous ceux qui +ont des sentiments fort contraires aux nôtres ne sont pas pour cela +barbares ni sauvages, mais que plusieurs usent autant ou plus que nous +de raison; et ayant considéré combien un même homme, avec son même +esprit, étant nourri dès son enfance entre des Français ou des +Allemands, devient différent de ce qu'il seroit s'il avoit toujours vécu +entre des Chinois ou des cannibales, et comment, jusques aux modes de +nos habits, la même chose qui nous a plu il y a dix ans, et qui +nous plaira peut-être encore avant dix ans, nous semble maintenant +extravagante et ridicule; en sorte que c'est bien plus la coutume et +l'exemple qui nous persuade, qu'aucune connoissance certaine; et que +néanmoins la pluralité des voix n'est pas une preuve qui vaille rien, +pour les vérités un peu malaisées à découvrir, à cause qu'il est bien +plus vraisemblable qu'un homme seul les ait rencontrées que tout un +peuple; je ne pouvois choisir personne dont les opinions me semblassent +devoir être préférées à celles des autres, et je me trouvai comme +contraint d'entreprendre moi-même de me conduire. + +Mais, comme un homme qui marche seul, et dans les ténèbres, je me +résolus d'aller si lentement et d'user de tant de circonspection en +toutes choses, que si je n'avançois que fort peu, je me garderois +bien au moins de tomber. Même je ne voulus point commencer à rejeter +tout-à-fait aucune des opinions qui s'étoient pu glisser autrefois en +ma créance sans y avoir été introduites par la raison, que je n'eusse +auparavant employé assez de temps à faire le projet de l'ouvrage que +j'entreprenois, et à chercher la vraie méthode pour parvenir à la +connoissance de toutes les choses dont mon esprit seroit capable. + +J'avois un peu étudié, étant plus jeune, entre les parties de la +philosophie, à la logique, et, entre les mathématiques, à l'analyse des +géomètres et à l'algèbre, trois arts ou sciences qui sembloient devoir +contribuer quelque chose à mon dessein. Mais, en les examinant, je pris +garde que, pour la logique, ses syllogismes et la plupart de ses autres +instructions servent plutôt à expliquer à autrui les choses qu'on sait, +ou même, comme l'art de Lulle, à parler sans jugement de celles qu'on +ignore, qu'à les apprendre; et bien qu'elle contienne en effet beaucoup +de préceptes très vrais et très bons, il y en a toutefois tant d'autres +mêlés parmi, qui sont ou nuisibles ou superflus, qu'il est presque aussi +malaisé de les en séparer, que de tirer une Diane ou une Minerve hors +d'un bloc de marbre qui n'est point encore ébauché. Puis, pour l'analyse +des anciens et l'algèbre des modernes, outre qu'elles ne s'étendent +qu'à des matières fort abstraites, et qui ne semblent d'aucun usage, +la première est toujours si astreinte à la considération des figures, +qu'elle ne peut exercer l'entendement sans fatiguer beaucoup +l'imagination; et on s'est tellement assujetti en lu dernière à +certaines règles et à certains chiffres, qu'on en a fait un art confus +et obscur qui embarrasse l'esprit, au lieu d'une science qui le cultive. +Ce qui fut cause que je pensai qu'il falloit chercher quelque autre +méthode, qui, comprenant les avantages de ces trois, fût exempte de +leurs défauts. Et comme la multitude des lois fournit souvent des +excuses aux vices, en sorte qu'un état est bien mieux réglé lorsque, +n'en ayant que fort peu, elles y sont fort étroitement observées; ainsi, +au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la logique est composée, je +crus que j'aurois assez des quatre suivants, pourvu que je prisse une +ferme et constante résolution de ne manquer pas une seule fois à les +observer. + +Le premier étoit de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne +la connusse évidemment être telle; c'est-à-dire, d'éviter soigneusement +la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus +en mes jugements que ce qui se présenteroit si clairement et si +distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion de le mettre +en doute. + +Le second, de diviser chacune des difficultés que j'examinerais, en +autant de parcelles qu'il se pourroit, et qu'il seroit requis pour les +mieux résoudre. Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, +en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés +à connoître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la +connoissance des plus composés, et supposant même de l'ordre entre ceux +qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres. + +Et le dernier, de taire partout des dénombrements si entiers et des +revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre. + +Ces longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles, dont les +géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles +démonstrations, m'avoient donné occasion de m'imaginer que toutes les +choses qui peuvent tomber sous la connoissance des hommes s'entresuivent +en même façon, et que, pourvu seulement qu'on s'abstienne d'en recevoir +aucune pour vraie qui ne le soit, et qu'on garde toujours l'ordre qu'il +faut pour les déduire les unes des autres, il n'y en peut avoir de si +éloignées auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu'on ne +découvre. Et je ne fus pas beaucoup en peine de chercher par lesquelles +il étoit besoin de commencer: car je savois déjà que c'étoit par les +plus simples et les plus aisées à connoître; et, considérant qu'entre +tous ceux qui ont ci-devant recherché la vérité dans les sciences, +il n'y a eu que les seuls mathématiciens qui ont pu trouver quelques +démonstrations, c'est-à-dire quelques raisons certaines et évidentes, je +ne doutois point que ce ne fût par les mêmes qu'ils ont examinées; +bien que je n'en espérasse aucune autre utilité, sinon qu'elles +accoutumeroient mon esprit à se repaître de vérités, et ne se contenter +point de fausses raisons. Mais je n'eus pas dessein pour cela de tâcher +d'apprendre toutes ces sciences particulières qu'on nomme communément +mathématiques; et voyant qu'encore que leurs objets soient différents, +elle ne laissent pas de s'accorder toutes, en ce qu'elles n'y +considèrent autre chose que les divers rapports ou proportions qui s'y +trouvent, je pensai qu'il valoit mieux que j'examinasse seulement ces +proportions en général, et sans les supposer que dans les sujets qui +serviroient à m'en rendre la connoissance plus aisée, même aussi +sans les y astreindre aucunement, afin de les pouvoir d'autant mieux +appliquer après à tous les autres auxquels elles conviendroient. Puis, +ayant pris garde que pour les connoître j'aurais quelquefois besoin de +les considérer chacune en particulier, et quelquefois seulement de les +retenir, ou de les comprendre plusieurs ensemble, je pensai que, pour +les considérer mieux en particulier, je les devois supposer en des +lignes, à cause que je ne trouvois rien de plus simple, ni que je pusse +plus distinctement représenter à mon imagination et à mes sens; mais +que, pour les retenir, ou les comprendre plusieurs ensemble, il falloit +que je les expliquasse par quelques chiffres les plus courts qu'il +seroit possible; et que, par ce moyen, j'emprunterois tout le meilleur +de l'analyse géométrique et de l'algèbre, et corrigerois tous les +défauts de l'une par l'autre. + +Comme en effet j'ose dire que l'exacte observation de ce peu de +préceptes que j'avois choisis me donna telle facilité à démêler toutes +les questions auxquelles ces deux sciences s'étendent, qu'en deux ou +trois mois que j'employai à les examiner, ayant commencé par les plus +simples et plus générales, et chaque vérité que je trouvois étant une +règle qui me servoit après à en trouver d'autres, non seulement je vins +à bout de plusieurs que j'avois jugées autrefois très difficiles, mais +il me sembla aussi vers la fin que je pouvois déterminer, en celles même +que j'ignorois, par quels moyens et jusqu'où il étoit possible de les +résoudre. En quoi je ne vous paroîtrai peut-être pas être fort vain, si +vous considérez que, n'y ayant qu'une vérité de chaque chose, quiconque +la trouve en sait autant qu'on en peut savoir; et que, par exemple, un +enfant instruit en l'arithmétique, ayant fait une addition suivant +ses règles, se peut assurer d'avoir trouvé, touchant la somme qu'il +examinoit, tout ce que l'esprit humain sauroit trouver: car enfin la +méthode, qui enseigne à suivre le vrai ordre, et à dénombrer exactement +toutes les circonstances de ce qu'on cherche, contient tout ce qui donne +de la certitude aux règles d'arithmétique. + +Mais ce qui me contentoit le plus de cette méthode étoit que par elle +j'étois assuré d'user en tout de ma raison, sinon parfaitement, au moins +le mieux qui fût en mon pouvoir: outre que je sentois, en la pratiquant, +que mon esprit s'accoutumoit peu à peu à concevoir plus nettement et +plus distinctement ses objets; et que, ne l'ayant point assujettie à +aucune matière particulière, je me promettois de l'appliquer aussi +utilement aux difficultés des autres sciences que j'avois fait à celles +de l'algèbre. Non que pour cela j'osasse entreprendre d'abord d'examiner +toutes celles qui se présenteroient, car cela même eût été contraire à +l'ordre qu'elle prescrit: mais, ayant pris garde que leurs principes +devoient tous être empruntés de la philosophie, en laquelle je n'en +trouvois point encore de certains, je pensai qu'il falloit avant tout +que je tâchasse d'y en établir; et que, cela étant la chose du monde la +plus importante, et où la précipitation et la prévention étoient le plus +à craindre, je ne devois point entreprendre d'en venir à bout que je +n'eusse atteint un âge bien plus mûr que celui de vingt-trois ans que +j'avois alors, et que je n'eusse auparavant employé beaucoup de temps +à m'y préparer, tant en déracinant de mon esprit toutes les mauvaises +opinions que j'y avois reçues avant ce temps-là, qu'en faisant amas de +plusieurs expériences, pour être après la matière de mes raisonnements, +et en m'exerçant toujours en la méthode que je m'étois prescrite, afin +de m'y affermir de plus en plus. + + + + +TROISIÈME PARTIE. + + +Et enfin, comme ce n'est pas assez, avant de commencer à rebâtir +le logis où on demeure, que de l'abattre, et de faire provision de +matériaux et d'architectes, ou s'exercer soi-même à l'architecture, et +outre cela d'en avoir soigneusement tracé de dessin, mais qu'il faut +aussi s'être pourvu de quelque autre où on puisse être logé commodément +pendant le temps qu'on y travaillera; ainsi, afin que je ne demeurasse +point irrésolu en mes actions, pendant que la raison m'obligeroit de +l'être en mes jugements, et que je ne laissasse pas de vivre dès lors +le plus heureusement que je pourrois, je me formai une morale par +provision, qui ne consistoit qu'en trois ou quatre maximes dont je veux +bien vous faire part. + +La première étoit d'obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant +constamment la religion en laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être +instruit dès mon enfance, et me gouvernant en toute autre chose suivant +les opinions les plus modérées et les plus éloignées de l'excès qui +fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec +lesquels j'aurois à vivre. Car, commençant dès lors à ne compter pour +rien les miennes propres, à cause que je les voulois remettre toutes à +l'examen, j'étois assuré de ne pouvoir mieux que de suivre celles des +mieux sensés. Et encore qu'il y en ait peut-être d'aussi bien sensés +parmi les Perses ou les Chinois que parmi nous, il me sembloit que le +plus utile étoit de me régler selon ceux avec lesquels j'aurois à vivre; +et que, pour savoir quelles étoient véritablement leurs opinions, je +devois plutôt prendre garde à ce qu'ils pratiquoient qu'à ce qu'ils +disoient, non seulement à cause qu'en la corruption de nos moeurs il y +a peu de gens qui veuillent dire tout ce qu'ils croient, mais aussi à +cause que plusieurs l'ignorent eux-mêmes; car l'action de la pensée par +laquelle on croit une chose étant différente de celle par laquelle on +connoît qu'on la croit, elles sont souvent l'une sans l'autre. Et, entre +plusieurs opinions également reçues, je ne choisissois que les plus +modérées, tant à cause que ce sont toujours les plus commodes pour la +pratique, et vraisemblablement les meilleures, tous excès ayant coutume +d'être mauvais, comme aussi afin de me détourner moins du vrai chemin, +en cas que je faillisse, que si, ayant choisi l'un des extrêmes, c'eût +été l'autre qu'il eût fallu suivre. Et particulièrement je mettois entre +les excès toutes les promesses par lesquelles on retranche quelque chose +de sa liberté; non que je désapprouvasse les lois, qui, pour remédier à +l'inconstance des esprits foibles, permettent, lorsqu'on a quelque bon +dessein, ou même, pour la sûreté du commerce, quelque dessein qui n'est +qu'indifférent, qu'on fasse des voeux ou des contrats qui obligent à +y persévérer: mais à cause que je ne voyois au monde aucune chose qui +demeurât toujours en même état, et que, pour mon particulier, je me +promettois de perfectionner de plus en plus mes jugements, et non point +de les rendre pires, j'eusse pensé commettre une grande faute contre le +bon sens, si, pour ce que j'approuvois alors quelque chose, je me +fusse obligé de la prendre pour bonne encore après, lorsqu'elle auroit +peut-être cessé de l'être, ou que j'aurois cessé de l'estimer telle. + +Ma seconde maxime étoit d'être le plus ferme et le plus résolu en mes +actions que je pourrois, et de ne suivre pas moins constamment les +opinions les plus douteuses lorsque je m'y serois une fois déterminé, +que si elles eussent été très assurées: imitant en ceci les voyageurs, +qui, se trouvant égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en +tournoyant tantôt d'un côté tantôt d'un autre, ni encore moins s'arrêter +en une place, mais marcher toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un +même côté, et ne le changer point pour de foibles raisons, encore que +ce n'ait peut-être été au commencement que le hasard seul qui les ait +déterminés à le choisir; car, par ce moyen, s'ils ne vont justement +où ils désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part où +vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d'une forêt. Et +ainsi les actions de la vie ne souffrant souvent aucun délai, c'est +une vérité très certaine que, lorsqu'il n'est pas en notre pouvoir +de discerner les plus vraies opinions, nous devons suivre les plus +probables; et même qu'encore que nous ne remarquions point davantage +de probabilité aux unes qu'aux autres, nous devons néanmoins nous +déterminer à quelques unes, et les considérer après, non plus comme +douteuses en tant qu'elles se rapportent à la pratique, mais comme +très vraies et très certaines, à cause que la raison qui nous y a fait +déterminer se trouve telle. Et ceci fut capable dès lors de me délivrer +de tous les repentirs et les remords qui ont coutume d'agiter les +consciences de ces esprits foibles et chancelants qui se laissent aller +inconstamment à pratiquer comme bonnes les choses qu'ils jugent après +être mauvaises. + +Ma troisième maxime étoit de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la +fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde, et généralement +de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre +pouvoir que nos pensées, en sorte qu'après que nous avons fait notre +mieux touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque +de nous réussir est au regard de nous absolument impossible. Et ceci +seul me sembloit être suffisant pour m'empêcher de rien désirer à +l'avenir que je n'acquisse, et ainsi pour me rendre content; car notre +volonté ne se portant naturellement à désirer que les choses que notre +entendement lui représente en quelque façon comme possibles, il est +certain que si nous considérons tous les biens qui sont hors de nous +comme également éloignés de notre pouvoir, nous n'aurons pas plus de +regret de manquer de ceux qui semblent être dus à notre naissance, +lorsque nous en serons privés sans notre faute, que nous avons de ne +posséder pas les royaumes de la Chine ou de Mexique; et que faisant, +comme on dit, de nécessité vertu, nous ne désirerons pas davantage +d'être sains étant malades, ou d'être libres étant en prison, que nous +faisons maintenant d'avoir des corps d'une matière aussi peu corruptible +que les diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux. Mais +j'avoue qu'il est besoin d'un long exercice, et d'une méditation souvent +réitérée, pour s'accoutumer à regarder de ce biais toutes les choses; et +je crois que c'est principalement en ceci que consistoit le secret de +ces philosophes qui ont pu autrefois se soustraire de l'empire de la +fortune, et, malgré les douleurs et la pauvreté, disputer de la félicité +avec leurs dieux. Car, s'occupant sans cesse à considérer les bornes +qui leur étoient prescrites par la nature, ils se persuadoient si +parfaitement que rien n'étoit en leur pouvoir que leurs pensées, que +cela seul étoit suffisant pour les empêcher d'avoir aucune affection +pour d'autres choses; et ils disposoient d'elles si absolument qu'ils +avoient en cela quelque raison de s'estimer plus riches et plus +puissants et plus libres et plus heureux qu'aucun des autres hommes, +qui, n'ayant point cette philosophie, tant favorisés de la nature et de +la fortune qu'ils puissent être, ne disposent jamais ainsi de tout ce +qu'ils veulent. + +Enfin, pour conclusion de cette morale, je m'avisai de faire une revue +sur les diverses occupations qu'ont les hommes en cette vie, pour tâcher +à faire choix de la meilleure; et, sans que je veuille rien dire de +celles des autres, je pensai que je ne pouvois mieux que de continuer en +celle-là même où je me trouvois, c'est-à-dire que d'employer toute ma +vie à cultiver ma raison, et m'avancer autant que je pourrois en la +connoissance de la vérité, suivant la méthode que je m'étois prescrite. +J'avois éprouvé de si extrêmes contentements depuis que j'avois commencé +à me servir de cette méthode, que je ne croyois pas qu'on en put +recevoir de plus doux ni de plus innocents en cette vie; et découvrant +tous les jours par son moyen quelques vérités qui me sembloient assez +importantes et communément ignorées des autres hommes, la satisfaction +que j'en avois remplissoit tellement mon esprit que tout le reste ne +me touchoit point. Outre que les trois maximes précédentes n'étoient +fondées que sur le dessein que j'avois de continuer à m'instruire car +Dieu nous ayant donné à chacun quelque lumière pour discerner le vrai +d'avec le faux, je n'eusse pas cru me devoir contenter des opinions +d'autrui un seul moment, si je ne me fusse proposé d'employer mon +propre jugement à les examiner lorsqu'il serait temps; et je n'eusse su +m'exempter de scrupule en les suivant, si je n'eusse espéré de ne perdre +pour cela aucune occasion d'en trouver de meilleures en cas qu'il y en +eût; et enfin, je n'eusse su borner mes désirs ni être content, si je +n'eusse suivi un chemin par lequel, pensant être assuré de l'acquisition +de toutes les connoissances dont je serois capable, je le pensois être +par même moyen de celle de tous les vrais biens qui seroient jamais en +mon pouvoir; d'autant que, notre volonté ne se portant à suivre ni à +fuir aucune chose que selon que notre entendement la lui représente +bonne ou mauvaise, il suffit de bien juger pour bien faire, et de juger +le mieux qu'on puisse pour faire aussi tout son mieux, c'est-à-dire pour +acquérir toutes les vertus, et ensemble tous les autres biens qu'on +puisse acquérir; et lorsqu'on est certain que cela est, on ne sauroit +manquer d'être content. + +Après m'être ainsi assuré de ces maximes, et les avoir mises à part avec +les vérités de la foi, qui ont toujours été les premières en ma créance, +je jugeai que pour tout le reste de mes opinions je pouvois librement +entreprendre de m'en défaire. Et d'autant que j'espérois en pouvoir +mieux venir à bout en conversant avec les hommes qu'en demeurant plus +longtemps renfermé dans le poêle où j'avois eu toutes ces pensées, +l'hiver n'était pas encore bien achevé que je me remis à voyager. Et en +toutes les neuf années suivantes je ne fis autre chose que rouler ça et +là dans le monde, tâchant d'y être spectateur plutôt qu'acteur en toutes +les comédies qui s'y jouent; et, faisant particulièrement réflexion en +chaque matière sur ce qui la pouvoit rendre suspecte et nous donner +occasion de nous méprendre, je déracinois cependant de mon esprit toutes +les erreurs qui s'y étoient pu glisser auparavant. Non que j'imitasse +pour cela les sceptiques, qui ne doutent que pour douter, et affectent +d'être toujours irrésolus; car, au contraire, tout mon dessein ne +tendoit qu'à m'assurer, et à rejeter la terre mouvante et le sable pour +trouver le roc ou l'argile. Ce qui me réussissoit, ce me semble, assez +bien, d'autant que, tâchant à découvrir la fausseté ou l'incertitude des +propositions que j'examinois, non par de foibles conjectures, mais par +des raisonnements clairs et assurés, je n'en rencontrois point de si +douteuse que je n'en tirasse toujours quelque conclusion assez certaine, +quand ce n'eût été que cela même qu'elle ne contenoit rien de certain. +Et, comme, en abattant un vieux logis, on en réserve ordinairement les +démolitions pour servir à en bâtir un nouveau, ainsi, en détruisant +toutes celles de mes opinions que je jugeois être mal fondées, je +faisois diverses observations et acquérois plusieurs expériences qui +m'ont servi depuis à en établir de plus certaines. Et de plus je +continuois à m'exercer en la méthode que je m'étois prescrite; car, +outre que j'avois soin de conduire généralement toutes mes pensées selon +les règles, je me réservois de temps en temps quelques heures, que +j'employois particulièrement à la pratiquer en des difficultés de +mathématique, ou même aussi en quelques autres que je pouvois rendre +quasi semblables à celles des mathématiques, en les détachant de tous +les principes des autres sciences que je ne trouvois pas assez fermes, +comme vous verrez que j'ai fait en plusieurs qui sont expliquées en ce +volume[1]. Et ainsi, sans vivre d'autre façon en apparence que ceux qui, +n'ayant aucun emploi qu'à passer une vie douce et innocente, s'étudient +à séparer les plaisirs des vices, et qui, pour jouir de leur loisir sans +s'ennuyer, usent de tous les divertissements qui sont honnêtes, je +ne laissois pas de poursuivre en mon dessein et de profiter en la +connoissance de la vérité, peut-être plus que si je n'eusse fait que +lire des livres ou fréquenter des gens de lettres. + +Toutefois ces neuf ans s'écoulèrent avant que j'eusse encore pris aucun +parti touchant les difficultés qui ont coutume d'être disputées entre +les doctes, ni commencé à chercher les fondements d'aucune philosophie +plus certaine que la vulgaire. Et l'exemple de plusieurs excellents +esprits, qui en ayant eu ci-devant le dessein me sembloient n'y avoir +pas réussi, m'y faisoit imaginer tant de difficulté, que je n'eusse +peut-être pas encore sitôt osé l'entreprendre, si je n'eusse vu que +quelques uns faisoient déjà courre le bruit que j'en étois venu à bout. +Je ne saurois pas dire sur quoi ils fondoient cette opinion; et si +j'y ai contribué quelque chose par mes discours, ce doit avoir été en +confessant plus ingénument ce que j'ignorois, que n'ont coutume de faire +ceux qui ont un peu étudié, et peut-être aussi eu faisant voir les +raisons que j'avois de douter de beaucoup de choses que les autres +estiment certaines, plutôt qu'en me vantant d'aucune doctrine. Mais +ayant le coeur assez bon pour ne vouloir point qu'on me prit pour autre +que je n'étois, je pensai qu'il falloit que je tâchasse par tous moyens +à me rendre digne de la réputation qu'on me donnoit; et il y a justement +huit ans que ce désir me fit résoudre à m'éloigner de tous les lieux où +je pouvois avoir des connoissances, et à me retirer ici, en un pays où +la longue durée de la guerre a fait établir de tels ordres, que les +armées qu'on y entretient ne semblent servir qu'à faire qu'on y jouisse +des fruits de la paix avec d'autant plus de sûreté, et où, parmi la +foule d'un grand peuple fort actif, et plus soigneux de ses propres +affaires que curieux de celles d'autrui, sans manquer d'aucune des +commodités qui sont dans les villes les plus fréquentées, j'ai pu vivre +aussi solitaire et retiré que dans les déserts les plus écartés. + +[Note 33: La _Dioptrique_, les _Météores_ et la _Géométrie_ parurent +d'abord dans le même volume que ce discours.] + + + +QUATRIÈME PARTIE. + + +Je ne sais si je dois vous entretenir des premières méditations que j'y +ai faites; car elles sont si métaphysiques et si peu communes, qu'elles +ne seront peut-être pas au goût de tout le monde: et toutefois, afin +qu'on puisse juger si les fondements que j'ai pris sont assez fermes, je +me trouve en quelque façon contraint d'en parler. J'avois dès long-temps +remarqué que pour les moeurs il est besoin quelquefois de suivre des +opinions qu'on sait être fort incertaines, tout de même que si elles +étoient indubitables, ainsi qu'il a été dit ci-dessus: mais pource +qu'alors je désirois vaquer seulement à la recherche de la vérité, je +pensai qu'il falloit que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse +comme absolument faux tout ce en quoi je pourrois imaginer le moindre +doute, afin de voir s'il ne resteroit point après cela quelque chose en +ma créance qui fût entièrement indubitable. Ainsi, à cause que nos sens +nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu'il n'y avoit aucune +chose qui fût telle qu'ils nous la font imaginer; et parce qu'il y a des +hommes qui se méprennent en raisonnant, même touchant les plus simples +matières de géométrie, et y font des paralogismes, jugeant que j'étois +sujet à faillir autant qu'aucun autre, je rejetai comme fausses toutes +les raisons que j'avois prises auparavant pour démonstrations; et enfin, +considérant que toutes les mêmes pensées que nous avons étant éveillés +nous peuvent aussi venir quand nous dormons, sans qu'il y en ait aucune +pour lors qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses +qui m'étoient jamais entrées en l'esprit n'étoient non plus vraies que +les illusions de mes songes. Mais aussitôt après je pris garde que, +pendant que je voulois ainsi penser que tout étoit faux, il falloit +nécessairement que moi qui le pensois fusse quelque chose; et remarquant +que cette vérité, _je pense, donc je suis_, étoit si ferme et si +assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques +n'étoient pas capables de l'ébranler, je jugeai que je pouvois la +recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je +cherchois. + +Puis, examinant avec attention ce que j'étois, et voyant que je pouvois +feindre que je n'avois aucun corps, et qu'il n'y avoit aucun monde ni +aucun lieu où je fusse; mais que je ne pouvois pas feindre pour cela +que je n'étois point; et qu'au contraire de cela même que je pensois à +douter de la vérité des autres choses, il suivoit très évidemment et +très certainement que j'étois; au lieu que si j'eusse seulement cessé de +penser, encore que tout le reste de ce que j'avois jamais imaginé eût +été vrai, je n'avois aucune raison de croire que j'eusse été; je connus +de là que j'étois une substance dont toute l'essence ou la nature n'est +que de penser, et qui pour être n'a besoin d'aucun lieu ni ne dépend +d'aucune chose matérielle; en sorte que ce moi, c'est-à-dire l'âme, par +laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et +même qu'elle est plus aisée à connoître que lui, et qu'encore qu'il ne +fût point, elle ne l'auroit pus d'être tout ce qu'elle est. + +Après cela je considérai en général ce qui est requis à une proposition +pour être vraie et certaine; car puisque je venois d'en trouver une +que je savois être telle, je pensai que je devois aussi savoir en quoi +consiste cette certitude. Et ayant remarqué qu'il n'y a rien du tout en +ceci, _je pense_, _donc je suis_, qui m'assure que je dis la vérité, +sinon que je vois très clairement que pour penser il faut être, je +jugeai que je pouvois prendre pour règle générale que les choses que +nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies, +mais qu'il y a seulement quelque difficulté à bien remarquer quelles +sont celles que nous concevons distinctement. + +Ensuite de quoi, faisant réflexion sur ce que je doutois, et que par +conséquent mon être n'étoit pas tout parfait, car je voyois clairement +que c'étoit une plus grande perfection de connoître, que de douter, je +m'avisai de chercher d'où j'avois appris à penser à quelque chose de +plus parfait que je n'étois; et je connus évidemment que ce devoit être +de quelque nature qui fût en effet plus parfaite. Pour ce qui est des +pensées que j'avois de plusieurs autres choses hors de moi, comme du +ciel, de la terre, de la lumière, de la chaleur, et de mille autres, je +n'étois point tant en peine de savoir d'où elles venoient, à cause que, +ne remarquant rien en elles qui me semblât les rendre supérieures à +moi, je pouvois croire que, si elles étoient vraies, c'étoient des +dépendances de ma nature, en tant qu'elle avoit quelque perfection, et, +si elles ne l'étoient pas, que je les tenois du néant, c'est-à-dire +qu'elles étoient en moi pource que j'avois du défaut. Mais ce ne pouvoit +être le même de l'idée d'un être plus parfait que le mien: car, de la +tenir du néant, c'étoit chose manifestement impossible: et pource qu'il +n'y a pas moins de répugnance que le plus parfait soit une suite et une +dépendance du moins parfait, qu'il y en a que de rien procède quelque +chose, je ne la pouvois tenir non plus de moi-même: de façon qu'il +restoit qu'elle eût été mise en moi par une nature qui fût véritablement +plus parfaite que je n'étois, et même qui eût en soi toutes les +perfections dont je pouvois avoir quelque idée, c'est à dire, pour +m'expliquer en un mot, qui fût Dieu. A quoi j'ajoutai que, puisque je +connoissois quelques perfections que je n'avois point, je n'étois pas le +seul être qui existât (j'userai, s'il vous plaît, ici librement des mots +de l'école); mais qu'il falloit de nécessité, qu'il y en eût quelque +autre plus parfait, duquel je dépendisse, et duquel j'eusse acquis tout +ce que j'avois: car, si j'eusse été seul et indépendant de tout autre, +en sorte que j'eusse eu de moi-même tout ce peu que je participois +de l'être parfait, j'eusse pu avoir de moi, par même raison, tout le +surplus que je connoissois me manquer, et ainsi être moi-même infini, +éternel, immuable, tout connoissant, tout puissant, et enfin avoir +toutes les perfections que je pouvois remarquer être en Dieu. Car, +suivant les raisonnements que je viens de faire, pour connoître la +nature de Dieu, autant que la mienne en étoit capable, je n'avois qu'à +considérer, de toutes les choses dont je trouvois en moi quelque +idée, si c'étoit perfection ou non de les posséder; et j'étois assuré +qu'aucune de celles qui marquoient quelque imperfection n'étoit en lui, +mais que toutes les autres y étoient: comme je voyois que le doute, +l'inconstance, la tristesse, et choses semblables, n'y pouvoient être, +vu que j'eusse été moi-même bien aisé d'en être exempt. Puis, outre +cela, j'avois des idées de plusieurs choses sensibles et corporelles; +car, quoique je supposasse que je revois, et que tout ce que je voyois +ou imaginois étoit faux, je ne pouvois nier toutefois que les idées n'en +fussent véritablement en ma pensée. Mais pource que j'avois déjà connu +en moi très clairement que la nature intelligente est distincte de la +corporelle; considérant que toute composition témoigne de la dépendance, +et que la dépendance est manifestement un défaut, je jugeois de là que +ce ne pouvoit être une perfection en Dieu d'être composé de ces deux +natures, et que par conséquent il ne l'étoit pas; mais que s'il y avoit +quelques corps dans le monde, ou bien quelques intelligences ou autres +natures qui ne fussent point toutes parfaites, leur être devoit dépendre +de sa puissance, en telle sorte quelles ne pouvoient subsister sans lui +un seul moment. + +Je voulus chercher après cela d'autres vérités; et m'étant proposé +l'objet des géomètres, que je concevois comme un corps continu, ou +un espace indéfiniment étendu en longueur, largeur et hauteur ou +profondeur, divisible en diverses parties, qui pouvoient avoir diverses +figures et grandeurs, et être mues ou transposées en toutes sortes, car +les géomètres supposent tout cela en leur objet, je parcourus quelques +unes de leurs plus simples démonstrations; et, ayant pris garde que +cette grande certitude, que tout le monde leur attribue, n'est fondée +que sur ce qu'on les conçoit évidemment, suivant la règle que j'ai +tantôt dite, je pris garde aussi qu'il n'y avoit rien du tout en elles +qui m'assurât de l'existence de leur objet: car, par exemple, je voyois +bien que, supposant un triangle, il falloit que ses trois angles fussent +égaux à deux droits, mais je ne voyois rien pour cela qui m'assurât +qu'il y eût au monde aucun triangle: au lieu que, revenant à examiner +l'idée que j'avois d'un être parfait, je trouvois que l'existence y +étoit comprise en même façon qu'il est compris en celle d'un triangle +que ses trois angles sont égaux à deux droits, ou en celle d'une sphère +que toutes ses parties sont également distantes de son centre, ou même +encore plus évidemment; et que par conséquent il est pour le moins aussi +certain que Dieu, qui est cet être si parfait, est ou existe, qu'aucune +démonstration de géométrie le sauroit être. + +Mais ce qui fait qu'il y en a plusieurs qui se persuadent qu'il y a de +la difficulté à le connoître, et même aussi à connoître ce que c'est que +leur âme, c'est qu'ils n'élèvent jamais leur esprit au-delà des choses +sensibles, et qu'ils sont tellement accoutumés à ne rien considérer +qu'en l'imaginant, qui est une façon de penser particulière pour les +choses matérielles, que tout ce qui n'est pas imaginable, leur semble +n'être pas intelligible. Ce qui est assez manifeste de ce que même les +philosophes tiennent pour maxime, dans les écoles, qu'il n'y a rien dans +l'entendement qui n'ait premièrement été dans le sens, où toutefois il +est certain que les idées de Dieu et de l'âme n'ont jamais été; et il me +semble que ceux qui veulent user de leur imagination pour les comprendre +font tout de même que si, pour ouïr les sons ou sentir les odeurs, +ils se vouloient servir de leurs yeux: sinon qu'il y a encore cette +différence, que le sens de la vue ne nous assure pas moins de la vérité +de ses objets que font ceux de l'odorat ou de l'ouïe; au lieu que ni +notre imagination ni nos sens ne nous sauroient jamais assurer d'aucune +chose si notre entendement n'y intervient. + +Enfin, s'il y a encore des hommes qui ne soient pas assez persuadés de +l'existence de Dieu et de leur âme par les raisons que j'ai apportées, +je veux bien qu'ils sachent que toutes les autres choses dont ils se +pensent peut-être plus assurés, comme d'avoir un corps, et qu'il y a des +astres et une terre, et choses semblables, sont moins certaines; car, +encore qu'on ait une assurance morale de ces choses, qui est telle qu'il +semble qu'à moins d'être extravagant on n'en peut douter, toutefois +aussi, à moins que d'être déraisonnable, lorsqu'il est question d'une +certitude métaphysique, on ne peut nier que ce ne soit assez de sujet +pour n'en être pas entièrement assuré, que d'avoir pris garde qu'on peut +en même façon s'imaginer, étant endormi, qu'on a un autre corps, et +qu'on voit d'autres astres et une autre terre, sans qu'il en soit rien. +Car d'où sait-on que les pensées qui viennent en songe sont plutôt +fausses que les autres, vu que souvent elles ne sont pas moins vives +et expresses? Et que les meilleurs esprits y étudient tant qu'il leur +plaira, je ne crois pas qu'ils puissent donner aucune raison qui soit +suffisante pour ôter ce doute, s'ils ne présupposent l'existence de +Dieu. Car, premièrement, cela même que j'ai tantôt pris pour une règle, +à savoir que les choses que nous concevons très clairement et très +distinctement sont toutes vraies, n'est assuré qu'à cause que Dieu est +ou existe, et qu'il est un être parfait, et que tout ce qui est en nous +vient de lui: d'où il suit que nos idées ou notions, étant des choses +réelles et qui viennent de Dieu, en tout ce en quoi elles sont claires +et distinctes, ne peuvent en cela être que vraies. En sorte que si nous +en avons assez souvent qui contiennent de la fausseté, ce ne peut être +que de celles qui ont quelque chose de confus et obscur, à cause qu'en +cela elles participent du néant, c'est-à-dire qu'elles ne sont en nous +ainsi confuses qu'à cause que nous ne sommes pas tout parfaits. Et il +est évident qu'il n'y a pas moins de répugnance que la fausseté ou +l'imperfection procède de Dieu en tant que telle, qu'il y en a que la +vérité ou la perfection procède du néant. Mais si nous ne savions point +que tout ce qui est en nous de réel et de vrai vient d'un être parfait +et infini, pour claires et distinctes que fussent nos idées, nous +n'aurions aucune raison qui nous assurât qu'elles eussent la perfection +d'être vraies. + +Or, après que la connoissance de Dieu et de l'âme nous a ainsi rendus +certains de cette règle, il est bien aisé à connoître que les rêveries +que nous imaginons étant endormis ne doivent aucunement nous faire +douter de la vérité des pensées que nous avons étant éveillés. Car s'il +arrivoit même en dormant qu'on eût quelque idée fort distincte, comme, +par exemple, qu'un géomètre inventât quelque nouvelle démonstration, +son sommeil ne l'empêcheroit pas d'être vraie; et pour l'erreur la plus +ordinaire de nos songes, qui consiste en ce qu'ils nous représentent +divers objets en même façon que font nos sens extérieurs, n'importe pas +qu'elle nous donne occasion de nous défier de la vérité de telles idées, +à cause qu'elles peuvent aussi nous tromper assez souvent sans que nous +dormions; comme lorsque ceux qui ont la jaunisse voient tout de couleur +jaune, ou que les astres ou autres corps fort éloignés nous paroissent +beaucoup plus petits qu'ils ne sont. Car enfin, soit que nous veillions, +soit que nous dormions, nous ne nous devons jamais laisser persuader +qu'à l'évidence de notre raison. Et il est à remarquer que je dis de +notre raison, et non point de notre imagination ni de nos sens: comme +encore que nous voyions le soleil très clairement, nous ne devons pas +juger pour cela qu'il ne soit que de la grandeur que nous le voyons; et +nous pouvons bien imaginer distinctement une tête de lion entée sur le +corps d'une chèvre, sans qu'il faille conclure pour cela qu'il y ait au +monde une chimère: car la raison ne nous dicte point que ce que nous +voyons ou imaginons ainsi soit véritable; mais elle nous dicte bien que +toutes nos idées ou notions doivent avoir quelque fondement de vérité; +car il ne seroit pas possible que Dieu, qui est tout parfait et +tout véritable, les eût mises en nous sans cela; et, pource que nos +raisonnements ne sont jamais si évidents ni si entiers pendant le +sommeil que pendant la veille, bien que quelquefois nos imaginations +soient alors autant ou plus vives et expresses, elle nous dicte aussi +que nos pensées ne pouvant être toutes vraies, à cause que nous ne +sommes pas tout parfaits, ce qu'elles ont de vérité doit infailliblement +se rencontrer en celles que nous avons étant éveillés plutôt qu'en nos +songes. + + + + +CINQUIÈME PARTIE. + +Je serois bien aise de poursuivre, et de faire voir ici toute la chaîne +des autres vérités que j'ai déduites de ces premières; mais, à cause que +pour cet effet il seroit maintenant besoin que je parlasse de plusieurs +questions qui sont en controverse entre les doctes, avec lesquels je +ne désire point me brouiller, je crois qu'il sera mieux que je m'en +abstienne, et que je dise seulement en général quelles elles sont, afin +de laisser juger aux plus sages s'il serait utile que le public en fût +plus particulièrement informé. Je suis toujours demeuré ferme en la +résolution que j'avois prise de ne supposer aucun autre principe que +celui dont je viens de me servir pour démontrer l'existence de Dieu et +de l'âme, et de ne recevoir aucune chose pour vraie qui ne me semblât +plus claire et plus certaine que n'avoient fait auparavant les +démonstrations des géomètres; et néanmoins j'ose dire que non seulement +j'ai trouvé moyen de me satisfaire en peu de temps touchant toutes les +principales difficultés dont on a coutume de traiter en la philosophie, +mais aussi que j'ai remarqué certaines lois que Dieu a tellement +établies en la nature, et dont il a imprimé de telles notions en nos +âmes, qu'après y avoir fait assez de réflexion nous ne saurions douter +qu'elles ne soient exactement observées en tout ce qui est ou qui se +fait dans le monde. Puis, en considérant la suite de ces lois, il me +semble avoir découvert plusieurs vérités plus utiles et plus importantes +que tout ce que j'avois appris auparavant ou même espéré d'apprendre. + +Mais, pour ce que j'ai tâché d'en expliquer les principales dans un +traité que quelques considérations m'empêchent de publier, je ne les +saurois mieux faire connoître qu'en disant ici sommairement ce qu'il +contient. J'ai eu dessein d'y comprendre tout ce que je pensois savoir, +avant que de récrire, touchant la nature des choses matérielles. Mais, +tout de même que les peintres, ne pouvant également bien représenter +dans un tableau plat toutes les diverses faces d'un corps solide, en +choisissent une des principales, qu'ils mettent seule vers le jour, et, +ombrageant les autres, ne les font paroître qu'autant qu'on les peut +voir en la regardant; ainsi, craignant de ne pouvoir mettre en mon +discours tout ce que j'avois eu la pensée, j'entrepris seulement d'y +exposer bien amplement ce que je concevois de la lumière; puis, à son +occasion, d'y ajouter quelque chose du soleil et des étoiles fixes, à +cause qu'elle en procède presque toute; des cieux, à cause qu'ils la +transmettent; des planètes, des comètes et de la terre, à cause qu'elles +la font réfléchir; et en particulier de tous les corps qui sont sur la +terre, à cause qu'ils sont ou colorés, ou transparents, ou lumineux; +et enfin de l'homme, à cause qu'il en est le spectateur. Même, pour +ombrager un peu toutes ces choses, et pouvoir dire plus librement ce que +j'en jugeois, sans être obligé de suivre ni de réfuter les opinions qui +sont reçues entre les doctes, je me résolus de laisser tout ce monde ici +à leurs disputes, et de parler seulement de ce qui arriveroit dans +un nouveau, si Dieu créoit maintenant quelque part, dans les espaces +imaginaires, assez de matière pour le composer, et qu'il agitât +diversement et sans ordre les diverses parties de cette matière, en +sorte qu'il en composât un chaos aussi confus que les poètes en puissent +feindre, et que par après il ne fît autre chose que prêter son concours +ordinaire à la nature, et la laisser agir suivant les lois qu'il a +établies. Ainsi, premièrement, je décrivis cette matière, et tâchai de +la représenter telle qu'il n'y a rien au monde, ce me semble, de plus +clair ni plus intelligible, excepté ce qui a tantôt été dit dit de Dieu +et de l'âme; car même je supposai expressément qu'il n'y avoit en elle +aucune de ces formes ou qualités dont on dispute dans les écoles, ni +généralement aucune chose dont la connoissance ne fut si naturelle à nos +âmes qu'on ne pût pas même feindre de l'ignorer. De plus, je fis voir +quelles étoient les lois de la nature; et, sans appuyer mes raisons sur +aucun autre principe que sur les perfections infinies de Dieu, je tâchai +à démontrer toutes celles dont on eût pu avoir quelque doute, et à faire +voir qu'elles sont telles qu'encore que Dieu auroit créé plusieurs +mondes, il n'y en sauroit avoir aucun où elles manquassent d'être +observées. Après cela, je montrai comment la plus grande part de la +matière de ce chaos devoit, en suite de ces lois, se disposer et +s'arranger d'une certaine façon qui la rendoit semblable à nos cieux; +comment cependant quelques unes de ses parties dévoient composer une +terre et quelques unes des planètes et des comètes, et quelques autres +un soleil et des étoiles fixes. Et ici, m'étendant sur le sujet de la +lumière, j'expliquai bien au long quelle étoit celle qui se devoit +trouver dans le soleil et les étoiles, et comment de là elle traversait +en un instant les immenses espaces des cieux, et comment elle se +réfléchissoit des planètes et des comètes vers la terre. J'y ajoutai +aussi plusieurs choses touchant la substance, la situation, les +mouvements, et toutes les diverses qualités de ces cieux et de ces +astres; en sorte que je pensois en dire assez pour faire connoître qu'il +ne se remarque rien en ceux de ce monde qui ne dût ou du moins qui ne +put paroître tout semblable en ceux du monde que je décrivois. De là je +vins à parler particulièrement de la terre: comment, encore que j'eusse +expressément supposé que Dieu n'avoit mis aucune pesanteur en la matière +dont elle étoit composée, toutes ses parties ne laissoient pas de tendre +exactement vers son centre; comment, y ayant de l'eau et de l'air sur sa +superficie, la disposition des cieux et des astres, principalement de la +lune, y devoit causer un flux et reflux qui fût semblable en toutes ses +circonstances à celui qui se remarque dans nos mers, et outre cela un +certain cours tant de l'eau que de l'air, du levant vers le couchant, +tel qu'on le remarque aussi entre les tropiques; comment les montagnes, +les mers, les fontaines et les rivières pouvoient naturellement s'y +former, et les métaux y venir dans les mines, et les plantes y croître +dans les campagnes, et généralement tous les corps qu'on nomme mêlés ou +composés s'y engendrer: et, entre autres choses, à cause qu'après +les astres je ne connois rien au monde que le feu qui produise de la +lumière, je m'étudiai à faire entendre bien clairement tout ce qui +appartient à sa nature, comment il se fait, comment il se nourrit, +comment il n'a quelquefois que de la chaleur sans lumière, et +quelquefois que de la lumière sans chaleur; comment il peut introduire +diverses couleurs en divers corps, et diverses autres qualités; comment +il en fond quelques uns et en durcit d'autres; comment il les peut +consumer presque tous ou convertir en cendres et en fumée; et enfin +comment de ces cendres, par la seule violence de son action, il forme +du verre; car cette transmutation de cendres en verre me semblant être +aussi admirable qu'aucune autre qui se fasse en la nature, je pris +particulièrement plaisir à la décrire. + +Toutefois je ne voulois pas inférer de toutes ces choses que ce monde +ait été créé en la façon que je proposois; car il est bien plus +vraisemblable que dès le commencement Dieu l'a rendu tel qu'il devoit +être. Mais il est certain, et c'est une opinion communément reçue entre +les théologiens, que l'action par laquelle maintenant il le conserve, +est toute la même que celle par laquelle il l'a créé; de façon qu'encore +qu'il ne lui aurait point donné au commencement d'autre forme que celle +du chaos, pourvu qu'ayant établi les lois de la nature, il lui prêtât +son concours pour agir ainsi qu'elle a de coutume, ou peut croire, sans +faire tort au miracle de la création, que par cela seul toutes les +choses qui sont purement matérielles auroient pu avec le temps s'y +rendre telles que nous les voyons à présent; et leur nature est bien +plus aisée à concevoir, lorsqu'on les voit naître peu à peu en cette +sorte, que lorsqu'on ne les considère que toutes faites. + +De la description des corps inanimés et des plantes, je passai à celle +des animaux, et particulièrement à celle des hommes. Mais pour ce que je +n'en avois pas encore assez de connoissance pour en parler du même style +que du reste, c'est-à-dire en démontrant les effets par les causes, et +faisant voir de quelles semences et en quelle façon la nature les doit +produire, je me contentai de supposer que Dieu formât le corps d'un +homme entièrement semblable à l'un des nôtres, tant en la figure +extérieure de ses membres, qu'en la conformation intérieure de ses +organes, sans le composer d'autre matière que de celle que j'avois +décrite, et sans mettre en lui au commencement aucune âme raisonnable, +ni aucune autre chose pour y servir d'âme végétante ou sensitive, sinon +qu'il excitât en son coeur un de ces feux sans lumière que j'avois déjà +expliqués, et que je ne concevois point d'autre nature que celui qui +échauffe le foin lorsqu'on l'a renfermé avant qu'il fût sec, ou qui fait +bouillir les vins nouveaux lorsqu'on les laisse cuver sur la râpe: car, +examinant les fonctions qui pouvoient en suite de cela être en ce corps, +j'y trouvois exactement toutes celles qui peuvent être en nous sans que +nous y pensions, ni par conséquent que notre âme, c'est-à-dire cette +partie distincte du corps dont il a été dit ci-dessus que la nature +n'est que de penser, y contribue, et qui sont toutes les mêmes en quoi +on peut dire que les animaux sans raison nous ressemblent; sans que j'y +en pusse pour cela trouver aucune de celles qui, étant dépendantes de la +pensée, sont les seules qui nous appartiennent, en tant qu'hommes; au +lieu que je les y trouvois toutes par après, ayant supposé que Dieu +créât une âme raisonnable, et qu'il la joignît à ce corps en certaine +façon que je décrivois. + +Mais afin qu'on puisse voir en quelle sorte j'y traitais cette matière, +je veux mettre ici l'explication du mouvement du coeur et des artères, +qui étant le premier et le plus général qu'on observe dans les animaux, +on jugera facilement de lui ce qu'on doit penser de tous les autres. +Et afin qu'on ait moins de difficulté à entendre ce que j'en dirai, je +voudrois que ceux qui ne sont point versés en l'anatomie prissent la +peine, avant que de lire ceci, de faire couper devant eux le coeur de +quelque grand animal qui ait des poumons, car il est en tous assez +semblable à celui de l'homme, et qu'ils se fissent montrer les deux +chambres ou concavités qui y sont: premièrement celle qui est dans son +côté droit, à laquelle répondent deux tuyaux fort larges; à savoir, la +veine cave, qui est le principal réceptacle du sang, et comme le tronc +de l'arbre dont toutes les autres veines du corps sont les branches; et +la veine artérieuse, qui a été ainsi mal nommée, pource que c'est en +effet une artère, laquelle, prenant son origine du coeur, se divise, +après en être sortie, en plusieurs branches qui vont se répandre partout +dans les poumons: puis celle qui est dans son côté gauche, à laquelle +répondent en même façon deux tuyaux qui sont autant, ou plus larges que +les précédents; à savoir, l'artère veineuse, qui a été aussi mal nommée, +à cause qu'elle n'est autre chose qu'une veine, laquelle vient des +poumons, où elle est divisée en plusieurs branches entrelacées avec +celles de la veine artérieuse, et celles de ce conduit qu'on nomme le +sifflet, par où entre l'air de la respiration; et la grande artère qui, +sortant du coeur, envoie ses branches partout le corps. Je voudrois +aussi qu'on leur montrât soigneusement les onze petites peaux qui, comme +autant de petites portes, ouvrent et ferment les quatre ouvertures qui +sont en ces deux concavités; à savoir, trois à l'entrée de la veine +cave, où elles sont tellement disposées qu'elles ne peuvent aucunement +empêcher que le sang qu'elle contient ne coule dans la concavité droite +du coeur, et toutefois empêchent exactement qu'il n'en puisse sortir; +trois à l'entrée de la veine artérieuse, qui, étant disposées tout au +contraire, permettent bien au sang qui est dans cette concavité de +passer dans les poumons, mais non pas à celui qui est dans les poumons +d'y retourner; et ainsi deux autres à l'entrée de l'artère veineuse, qui +laissent couler le sang des poumons vers la concavité gauche du coeur, +mais s'opposent à son retour; et trois à l'entrée de la grande artère, +qui lui permettent de sortir du coeur, mais l'empêchent d'y retourner: +et il n'est point besoin de chercher d'autre raison du nombre de ces +peaux, sinon que l'ouverture de l'artère veineuse étant en ovale, à +cause du lieu où elle se rencontre, peut être commodément fermée avec +deux, au lieu que les autres étant rondes, le peuvent mieux être avec +trois. De plus, je voudrois qu'on leur fît considérer que la grande +artère et la veine artérieuse sont d'une composition beaucoup plus dure +et plus ferme que ne sont l'artère veineuse et la veine cave; et que ces +deux dernières s'élargissent avant que d'entrer dans le coeur, et y font +comme deux bourses, nommées les oreilles du coeur, qui sont composées +d'une chair semblable à la sienne; et qu'il y a toujours plus de chaleur +dans le coeur qu'en aucun autre endroit du corps; et enfin que cette +chaleur est capable de faire que, s'il entre quelque goutte de sang en +ses concavités, elle s'enfle promptement et se dilate, ainsi que font +généralement toutes les liqueurs, lorsqu'on les laisse tomber goutte à +goutte en quelque vaisseau qui est fort chaud. + +Car, après cela, je n'ai besoin de dire autre chose pour expliquer le +mouvement du coeur, sinon que lorsque ses concavités ne sont pas pleines +de sang, il y en coule nécessairement de la veine cave dans la droite et +de l'artère veineuse dans la gauche, d'autant que ces deux vaisseaux en +sont toujours pleins, et que leurs ouvertures, qui regardent vers le +coeur, ne peuvent alors être bouchées; mais que sitôt qu'il est entré +ainsi deux gouttes de sang, une en chacune de ses concavités, ces +gouttes, qui ne peuvent être que fort grosses, à cause que les +ouvertures par où elles entrent sont fort larges et les vaisseaux d'où +elles viennent fort pleins de sang, se raréfient et se dilatent, à cause +de la chaleur qu'elles y trouvent; au moyen de quoi, faisant enfler tout +le coeur, elles poussent et ferment les cinq petites portes qui sont aux +entrées des deux vaisseaux d'où elles viennent, empêchant ainsi qu'il ne +descende davantage de sang dans le coeur; et, continuant à se raréfier +de plus en plus, elles poussent et ouvrent les six autres petites portes +qui sont aux entrées des deux autres vaisseaux par où elles sortent, +faisant enfler par ce moyen toutes les branches de la veine artérieuse +et de la grande artère, quasi au même instant que le coeur; lequel +incontinent après se désenfle, comme font aussi ces artères, à cause que +le sang qui y est entré s'y refroidit; et leurs six petites portes se +referment, et les cinq de la veine cave et de l'artère veineuse se +rouvrent, et donnent passage à deux autres gouttes de sang, qui +font derechef enfler le coeur et les artères, tout de même que les +précédentes. Et pource que le sang qui entre ainsi dans le coeur passe +par ces deux bourses qu'on nomme ses oreilles, de là vient que leur +mouvement est contraire au sien, et qu'elles se désenflent lorsqu'il +s'enfle. Au reste, afin que ceux qui ne connoissent pas la force des +démonstrations mathématiques, et ne sont pas accoutumés à distinguer les +vraies raisons des vraisemblables, ne se hasardent pas de nier ceci +sans l'examiner, je les veux avertir que ce mouvement que je viens +d'expliquer suit aussi nécessairement de la seule disposition des +organes qu'on peut voir à l'oeil dans le coeur, et de la chaleur qu'on +y peut sentir avec les doigts, et de la nature du sang qu'on peut +connoître par expérience, que fait celui d'un horloge, de la force, de +la situation et de la figure de ses contre-poids et de ses roues. + +Mais si on demande comment le sang des veines ne s'épuise point, en +coulant ainsi continuellement dans le coeur, et comment les artères n'en +sont point trop remplies, puisque tout celui qui passe par le coeur s'y +va rendre, je n'ai pas besoin d'y répondre autre chose que ce qui a déjà +été écrit par un médecin d'Angleterre [1], auquel il faut donner la +louange d'avoir rompu la glace en cet endroit, et d'être le premier +qui a enseigné qu'il y a plusieurs petits passages aux extrémités des +artères, par où le sang qu'elles reçoivent du coeur entre dans les +petites branches des veines, d'où il va se rendre derechef vers le +coeur; en sorte que son cours n'est autre chose qu'une circulation +perpétuelle. Ce qu'il prouve fort bien par l'expérience ordinaire des +chirurgiens, qui, ayant lié le bras médiocrement fort, au-dessus de +l'endroit où ils ouvrent la veine, font que le sang en sort plus +abondamment que s'ils ne l'avoient point lié; et il arriveroit tout le +contraire s'ils le lioient au-dessous entre la main et l'ouverture, ou +bien qu'ils le liassent très fort au-dessus. Car il est manifeste que le +lien, médiocrement serré, pouvant empêcher que le sang qui est déjà dans +le bras ne retourne vers le coeur par les veines, n'empêche pas pour +cela qu'il n'y en vienne toujours de nouveau par les artères, à cause +qu'elles sont situées au-dessous des veines, et que leurs peaux, étant +plus dures, sont moins aisées à presser; et aussi que le sang qui vient +du coeur tend avec plus de force à passer par elles vers la main, qu'il +ne fait à retourner de là vers le coeur par les veines; et puisque ce +sang sort du bras par l'ouverture qui est en l'une des veines, il +doit nécessairement y avoir quelques passages au-dessous du lieu, +c'est-à-dire vers les extrémités du bras, par où il y puisse venir des +artères. Il prouve aussi fort bien ce qu'il dit du cours du sang, par +certaines petites peaux, qui sont tellement disposées en divers lieux le +long des veines, qu'elles ne lui permettent point d'y passer du milieu +du corps vers les extrémités, mais seulement de retourner des extrémités +vers le coeur; et de plus par l'expérience qui montre que tout celui +qui est dans le corps en peut sortir en fort peu de temps par une seule +artère lorsqu'elle est coupée, encore même qu'elle fût étroitement liée +fort proche du coeur, et coupée entre lui et le lien, en sorte qu'on +n'eût aucun sujet d'imaginer que le sang qui en sortiroit vînt +d'ailleurs. + +[Note 34: _Hervaeus, de motu cordis._] + +Mais il y n plusieurs autres choses qui témoignent que la vraie cause de +ce mouvement du sang est celle que j'ai dite. Comme, premièrement, la +différence qu'on remarque entre celui qui sort des veines et celui qui +sort des artères ne peut procéder que de ce qu'étant raréfié et comme +distillé en passant par le coeur, il est plus subtil et plus vif et +plus chaud incontinent après en être sorti, c'est-à-dire étant dans les +artères, qu'il n'est un peu devant que d'y entrer, c'est-à-dire +étant dans les veines. Et si on y prend garde, on trouvera que cette +différence ne paraît bien que vers le coeur, et non point tant aux lieux +qui en sont les plus éloignés. Puis, la dureté des peaux dont la veine +artérieuse et la grande artère sont composées montre assez que le sang +bat contre elles avec plus de force que contre les veines. Et pourquoi +la concavité gauche du coeur et la grande artère seroient-elles plus +amples et plus larges que la concavité droite et la veine artérieuse, si +ce n'étoit que le sang de l'artère veineuse, n'ayant été que dans les +poumons depuis qu'il a passé par le coeur, est plus subtil et se raréfie +plus fort et plus aisément que celui qui vient immédiatement de la veine +cave? Et qu'est-ce que les médecins peuvent deviner en tâtant le pouls, +s'ils ne savent que, selon que le sang change de nature, il peut être +raréfié par la chaleur du coeur plus ou moins fort, et plus ou moins +vile qu'auparavant? Et si ou examine comment cette chaleur se communique +aux autres membres, ne faut-il pas avouer que c'est par le moyen du +sang, qui, passant par le coeur, s'y réchauffe, et se répand de là par +tout le corps: d'où vient que si on ôte le sang de quelque partie, on en +ôte par même moyen la chaleur; et encore que le coeur fût aussi ardent +qu'un fer embrasé, il ne suffiroit pas pour réchauffer les pieds et les +mains tant qu'il fait, s'il n'y envoyoit continuellement de nouveau +sang. Puis aussi on connoît de là que le vrai usage de la respiration +est d'apporter assez d'air frais dans le poumon pour faire que le sang +qui y vient de la concavité droite du coeur, où il a été raréfié et +comme changé en vapeurs, s'y épaississe et convertisse en sang derechef, +avant que de retomber dans la gauche, sans quoi il ne pourrait être +propre à servir de nourriture au feu qui y est; ce qui se confirme parce +qu'on voit que les animaux qui n'ont point de poumons n'ont aussi qu'une +seule concavité dans le coeur, et que les enfants, qui n'en peuvent +user pendant qu'ils sont renfermés au ventre de leurs mères, ont une +ouverture par où il coule du sang de la veine cave en la concavité +gauche du coeur, et un conduit par où il en vient de la veine artérieuse +en la grande artère, sans passer par le poumon. Puis la coction comment +se feroit-elle en l'estomac, si le coeur n'y envoyoit de la chaleur par +les artères, et avec cela quelques unes des plus coulantes parties du +sang, qui aident à dissoudre les viandes qu'on y a mises? Et l'action +qui convertit le suc de ces viandes en sang n'est-elle pas aisée à +connoître, si on considère qu'il se distille, en passant et repassant +par le coeur, peut-être plus de cent ou deux cents fois en chaque jour? +Et qu'a-t-on besoin d'autre chose pour expliquer la nutrition et la +production des diverses humeurs qui sont dans le corps, sinon de dire +que la force dont le sang, en se raréfiant, passe du coeur vers les +extrémités des artères, fait que quelques unes de ses parties s'arrêtent +entre celles des membres où elles se trouvent, et y prennent la place de +quelques autres qu'elles en chassent, et que, selon la situation ou la +figure ou la petitesse des pores qu'elles rencontrent, les unes se vont +rendre en certains lieux plutôt que les autres, en même façon que chacun +peut avoir vu divers cribles, qui, étant diversement percés, servent à +séparer divers grains les uns des autres? Et enfin, ce qu'il y a de plus +remarquable en tout ceci, c'est la génération des esprits animaux, qui +sont comme un vent très subtil, ou plutôt comme une flamme très pure et +très vive, qui, montant continuellement eu grande abondance du coeur +dans le cerveau, se va rendre, de là par les nerfs dans les muscles, +et donne le mouvement à tous les membres; sans qu'il faille imaginer +d'autre cause qui fasse que les parties du sang qui, étant les plus +agitées et les plus pénétrantes, sont les plus propres à composer ces +esprits, se vont rendre plutôt vers le cerveau que vers ailleurs, sinon +que les artères qui les y portent sont celles qui viennent du coeur le +plus en ligne droite de toutes, et que, selon les règles des mécaniques, +qui sont les mêmes que celles de la nature, lorsque plusieurs choses +tendent ensemble à se mouvoir vers un même côté où il n'y a pas assez +de place pour toutes, ainsi que les parties du sang qui sortent de la +concavité gauche du coeur tendent vers le cerveau, les plus foibles et +moins agitées en doivent être détournées par les plus fortes, qui par ce +moyen s'y vont rendre seules. + +J'avois expliqué assez particulièrement toutes ces choses dans le traité +que j'avois eu ci-devant dessein de publier. Et ensuite j'y avois montré +quelle doit être la fabrique des nerfs et des muscles du corps humain, +pour faire que les esprits animaux étant dedans aient la force de +mouvoir ses membres, ainsi qu'on voit que les têtes, un peu après être +coupées, se remuent encore et mordent la terre nonobstant qu'elles ne +soient plus animées; quels changements se doivent faire dans le cerveau +pour causer la veille, et le sommeil, et les songes; comment la lumière, +les sons, les odeurs, les goûts, la chaleur, et toutes les autres +qualités des objets extérieurs y peuvent imprimer diverses idées, par +l'entremise des sens; comment la faim, la soif, et les autres passions +intérieures y peuvent aussi envoyer les leurs; ce qui doit y être pris +pour le sens commun où ces idées sont reçues, pour la mémoire qui les +conserve, et pour la fantaisie qui les peut diversement changer et en +composer de nouvelles, et, par même moyen, distribuant les esprits +animaux dans les muscles, faire mouvoir les membres de ce corps en +autant de diverses façons, et autant à propos des objets qui se +présentent à ses sens et des passions intérieures qui sont en lui, que +les nôtres se puissent mouvoir sans que la volonté les conduise: ce qui +ne semblera nullement étrange à ceux qui, sachant combien de divers +_automates_ ou machines mouvantes, l'industrie des hommes peut faire, +sans y employer que fort peu de pièces, à comparaison de la grande +multitude des os, des muscles, des nerfs, des artères, des veines, et +de toutes les autres parties qui sont dans le corps de chaque animal, +considéreront ce corps comme une machine, qui, ayant été faite des mains +de Dieu, est incomparablement mieux ordonnée et a en soi des mouvements +plus admirables qu'aucune de celles qui peuvent être inventées par les +hommes. Et je m'étois ici particulièrement arrêté à faire voir que +s'il y avoit de telles machines qui eussent les organes et la figure +extérieure d'un singe ou de quelque autre animal sans raison, nous +n'aurions aucun moyen pour reconnoître qu'elles ne seraient pas en tout +de même nature que ces animaux; au lieu que s'il y en avoit qui eussent +la ressemblance de nos corps, et imitassent autant nos actions que +moralement il seroit possible, nous aurions toujours deux moyens très +certains pour reconnoître qu'elles ne seroient point pour cela de vrais +hommes: dont le premier est que jamais elles ne pourroient user de +paroles ni d'autres signes en les composant, comme nous faisons pour +déclarer aux autres nos pensées: car on peut bien concevoir qu'une +machine soit tellement faite qu'elle profère des paroles, et même quelle +en profère quelques unes à propos des actions corporelles qui causeront +quelque changement en ses organes, comme, si on la touche en quelque +endroit, qu'elle demande ce qu'on lui veut dire; si en un autre, qu'elle +crie qu'on lui fait mal, et choses semblables; mais non pas qu'elle les +arrange diversement pour répondre au sens de tout ce qui se dira en sa +présence, ainsi que les hommes les plus hébétés peuvent faire. Et le +second est que, bien qu'elles fissent plusieurs choses aussi bien ou +peut-être mieux qu'aucun de nous, elles manqueroient infailliblement en +quelques autres, par lesquelles on découvrirait qu'elles n'agiraient pas +par connoissance, mais seulement par la disposition de leurs organes: +car, au lieu que la raison est un instrument universel qui peut servir +en toutes sortes de rencontres, ces organes ont besoin de quelque +particulière disposition pour chaque action particulière; d'où vient +qu'il est moralement impossible qu'il y en ait assez de divers en une +machine pour la faire agir en toutes les occurrences de la vie de même +façon que notre raison nous fait agir. Or, par ces deux mêmes moyens, +on peut aussi connoître la différence qui est entre les hommes et les +bêtes. Car c'est une chose bien remarquable qu'il n'y a point d'hommes +si hébétés et si stupides, sans en excepter même les insensés, qu'ils ne +soient capables d'arranger ensemble diverses paroles, et d'en composer +un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensées; et qu'au +contraire il n'y a point d'autre animal, tant parfait et tant +heureusement né qu'il puisse être, qui fasse le semblable. Ce qui +n'arrive pas de ce qu'ils ont faute d'organes: car on voit que les +pies et les perroquets peuvent proférer des paroles ainsi que nous, et +toutefois ne peuvent parler ainsi que nous, c'est-à-dire en témoignant +qu'ils pensent ce qu'ils disent; au lieu que les hommes qui étant nés +sourds et muets sont privés des organes qui servent aux autres pour +parler, autant ou plus que les bêtes, ont coutume d'inventer d'eux-mêmes +quelques signes, par lesquels ils se font entendre à ceux qui étant +ordinairement avec eux ont loisir d'apprendre leur langue. Et ceci ne +témoigne pas seulement que les bêtes ont moins de raison que les hommes, +mais qu'elles n'en ont point du tout: car on voit qu'il n'en faut que +fort peu pour savoir parler; et d'autant qu'on remarque de l'inégalité +entre les animaux d'une même espèce, aussi bien qu'entre les hommes, +et que les uns sont plus aisés à dresser que les autres, il n'est pas +croyable qu'un singe ou un perroquet qui seroit des plus parfaits de +son espèce n'égalât en cela un enfant des plus stupides, ou du moins un +enfant qui auroit le cerveau troublé, si leur âme n'étoit d'une nature +toute différente de la nôtre. Et on ne doit pas confondre les paroles +avec les mouvements naturels, qui témoignent les passions, et peuvent +être imités par des machines aussi bien que par les animaux; ni +penser, comme quelques anciens, que les bêtes parlent, bien que nous +n'entendions pas leur langage. Car s'il étoit vrai, puisqu'elles ont +plusieurs organes qui se rapportent aux nôtres, elles pourroient aussi +bien se faire entendre à nous qu'à leurs semblables. C'est aussi une +chose fort remarquable que, bien qu'il y ait plusieurs animaux qui +témoignent plus d'industrie que nous en quelques unes de leurs actions, +on voit toutefois que les mêmes n'en témoignent point du tout en +beaucoup d'autres: de façon que ce qu'ils font mieux que nous ne prouve +pas qu'ils ont de l'esprit, car à ce compte ils en auroient plus +qu'aucun de nous et feroient mieux en toute autre chose; mais plutôt +qu'ils n'en ont point, et que c'est la nature qui agit en eux selon la +disposition de leurs organes: ainsi qu'on voit qu'un horloge, qui n'est +composé que de roues et de ressorts, peut compter les heures et mesurer +le temps plus justement que nous avec toute notre prudence. + +J'avois décrit après cela l'âme raisonnable, et fait voir qu'elle ne +peut aucunement être tirée de la puissance de la matière, ainsi que les +autres choses dont j'avois parlé, mais qu'elle doit expressément être +créée; et comment il ne suffit pas qu'elle soit logée dans le corps +humain, ainsi qu'un pilote en son navire, sinon peut-être pour mouvoir +ses membres, mais qu'il est besoin qu'elle soit jointe et unie plus +étroitement avec lui, pour avoir outre cela des sentiments et des +appétits semblables aux nôtres, et ainsi composer un vrai homme. Au +reste, je me suis ici un peu étendu sur le sujet de l'âme, à cause qu'il +est des plus importants: car, après l'erreur de ceux qui nient Dieu, +laquelle je pense avoir ci-dessus assez réfutée, il n'y en a point qui +éloigne plutôt les esprits foibles du droit chemin de la vertu, que +d'imaginer que l'âme des bêtes soit de même nature que la nôtre, et que +par conséquent nous n'avons rien à craindre ni à espérer après cette +vie, non plus que les mouches et les fourmis; au lieu que lorsqu'on sait +combien elles diffèrent, on comprend beaucoup mieux les raisons qui +prouvent que la nôtre est d'une nature entièrement indépendante du +corps, et par conséquent qu'elle n'est point sujette à mourir avec lui; +puis, d'autant qu'on ne voit point d'autres causes qui la détruisent, on +est naturellement porté à juger de là qu'elle est immortelle. + + + + + +SIXIÈME PARTIE. + + +Or il y a maintenant trois ans que j'étois parvenu à la fin du traité +qui contient toutes ces choses, et que je commençois à le revoir afin +de le mettre entre les mains d'un imprimeur, lorsque j'appris que des +personnes à qui je défère, et dont l'autorité ne peut guère moins sur +mes actions que ma propre raison sur mes pensées, avoient désapprouvé +une opinion de physique publiée un peu auparavant par quelque autre, de +laquelle je ne veux pas dire que je fusse, mais bien que je n'y +avois rien remarqué avant leur censure que je pusse imaginer être +préjudiciable ni à la religion ni à l'état, ni par conséquent qui m'eût +empêché de l'écrire si la raison me l'eût persuadée; et que cela me fit +craindre qu'il ne s'en trouvât tout de même quelqu'une entre les miennes +en laquelle je me fusse mépris, nonobstant le grand soin que j'ai +toujours eu de n'en point recevoir de nouvelles en ma créance dont je +n'eusse des démonstrations très certaines, et de n'en point écrire qui +pussent tourner au désavantage de personne. Ce qui a été suffisant pour +m'obliger à changer la résolution que j'avois eue de les publier; car, +encore que les raisons pour lesquelles je l'avois prise auparavant +fussent très fortes, mon inclination, qui m'a toujours fait haïr le +métier de faire des livres, m'en fit incontinent trouver assez d'autres +pour m'en excuser. Et ces raisons de part et d'autre sont telles, que +non seulement j'ai ici quelque intérêt de les dire, mais peut-être aussi +que le public en a de les savoir. + +Je n'ai jamais fait beaucoup d'état des choses qui venoient de mon +esprit; et pendant que je n'ai recueilli d'autres fruits de la méthode +dont je me sers, sinon que je me suis satisfait touchant quelques +difficultés qui appartiennent aux sciences spéculatives, ou bien que +j'ai tâché de régler mes moeurs par les raisons qu'elle m'enseignoit, je +n'ai point cru être obligé d'en rien écrire. Car, pour ce qui touche les +moeurs, chacun abonde si fort en son sens, qu'il se pourrait trouver +autant de réformateurs que de têtes, s'il étoit permis à d'autres +qu'à ceux que Dieu a établis pour souverains sur ses peuples, ou bien +auxquels il a donné assez de grâce et de zèle pour être prophètes, +d'entreprendre d'y rien changer; et, bien que mes spéculations me +plussent fort, j'ai cru que les autres en avoient aussi qui leur +plaisoient peut-être davantage. Mais, sitôt que j'ai eu acquis quelques +notions générales touchant la physique, et que, commençant à les +éprouver en diverses difficultés particulières, j'ai remarqué jusques où +elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont +on s'est servi jusques à présent, j'ai cru que je ne pouvois les tenir +cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer +autant qu'il est en nous le bien général de tous les hommes: car elles +m'ont fait voir qu'il est possible de parvenir à des connoissances +qui soient fort utiles à la vie; et qu'au lieu de cette philosophie +spéculative qu'on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une +pratique, par laquelle, connoissant la force et les actions du feu, de +l'eau, de l'air, des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui +nous environnent, aussi distinctement que nous connoissons les divers +métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à +tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme +maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n'est pas seulement à +désirer pour l'invention d'une infinité d'artifices, qui feroient qu'on +jouiroit sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les +commodités qui s'y trouvent, mais principalement aussi pour la +conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et +le fondement de tous les autres biens de cette vie; car même l'esprit +dépend si fort du tempérament et de la disposition des organes du corps, +que, s'il est possibles de trouver quelque moyen qui rende communément +les hommes plus sages et plus habiles qu'ils n'ont été jusques ici, je +crois que c'est dans la médecine qu'on doit le chercher. Il est vrai que +celle qui est maintenant en usage contient peu de choses dont l'utilité +soit si remarquable: mais, sans que j'aie aucun dessein de la mépriser, +je m'assure qu'il n'y a personne, même de ceux qui en font profession, +qui n'avoue que tout ce qu'on y sait n'est presque rien à comparaison de +ce qui reste à y savoir; et qu'on se pourroit exempter d'une infinité +de maladies tant du corps que de l'esprit, et même aussi peut-être de +l'affoiblissement de la vieillesse, si on avoit assez de connoissance de +leurs causes et de tous les remèdes dont la nature nous a pourvus. Or, +ayant dessein d'employer toute ma vie à la recherche d'une science si +nécessaire, et ayant rencontré un chemin qui me semble tel qu'on doit +infailliblement la trouver en le suivant, si ce n'est qu'on en soit +empêché ou par la brièveté de la vie ou par le défaut des expériences, +je jugeois qu'il n'y avoit point de meilleur remède contre ces deux +empêchements que de communiquer fidèlement au public tout le peu que +j'aurois trouvé, et de convier les bons esprits à tâcher de passer plus +outre, en contribuant, chacun selon son inclination et son pouvoir, aux +expériences qu'il faudroit faire, et communiquant aussi au public toutes +les choses qu'ils apprendroient, afin que les derniers commençant où les +précédents auroient achevé, et ainsi joignant les vies et les travaux de +plusieurs, nous allassions tous ensemble beaucoup plus loin que chacun +en particulier ne sauroit faire. + +Même je remarquois, touchant les expériences, qu'elles sont d'autant +plus nécessaires qu'on est plus avancé en connoissance; car, pour le +commencement, il vaut mieux ne se servir que de celles qui se présentent +d'elles-mêmes à nos sens, et que nous ne saurions ignorer pourvu que +nous y fassions tant soit peu de réflexion, que d'en chercher de plus +rares et étudiées: dont la raison est que ces plus rares trompent +souvent, lorsqu'on ne sait pas encore les causes des plus communes, +et que les circonstances dont elles dépendent sont quasi toujours si +particulières et si petites, qu'il est très malaisé de les remarquer. +Mais l'ordre que j'ai tenu en ceci a été tel. Premièrement, j'ai tâché +de trouver en général les principes ou premières causes de tout ce qui +est ou qui peut être dans le monde, sans rien considérer pour cet effet +que Dieu seul qui l'a créé, ni les tirer d'ailleurs que de certaine +semences de vérités qui sont naturellement en nos âmes. Après cela, +j'ai examiné quels étoient les premiers et plus ordinaires effets qu'on +pouvoit déduire de ces causes; et il me semble que par là j'ai trouvé +des cieux, des astres, une terre, et même sur la terre de l'eau, de +l'air, du feu, des minéraux, et quelques autres telles choses, qui sont +les plus communes de toutes et les plus simples, et par conséquent les +plus aisées à connoître. Puis, lorsque j'ai voulu descendre à celles qui +étoient plus particulières, il s'en est tant présenté à moi de diverses, +que je n'ai pus cru qu'il fût possible à l'esprit humain de distinguer +les formes ou espèces de corps qui sont sur la terre, d'une infinité +d'autres qui pourroient y être si c'eût été le vouloir de Dieu de les y +mettre, ni par conséquent de les rapporter à notre usage, si ce n'est +qu'on vienne au-devant des causes par les effets, et qu'on se serve de +plusieurs expériences particulières. Ensuite de quoi, repassant mon +esprit sur tous les objets qui s'étoient jamais présentés à mes sens, +j'ose bien dire que je n'y ai remarqué aucune chose que je ne pusse +assez commodément expliquer par les principes que j'avois trouvés. Mais +il faut aussi que j'avoue que la puissance de la nature est si ample et +si vaste, et que ces principes sont si simples et si généraux, que je ne +remarque quasi plus aucun effet particulier que d'abord je ne connoisse +qu'il peut en être déduit en plusieurs diverses façons, et que ma plus +grande difficulté est d'ordinaire de trouver en laquelle de ces façons +il en dépend; car à cela je ne sais point d'autre expédient que de +chercher derechef quelques expériences qui soient telles que leur +événement ne soit pas le même si c'est en l'une de ces façons qu'on doit +l'expliquer que si c'est en l'autre. Au reste, j'en suis maintenant là +que je vois, ce me semble, assez bien de quel biais on se doit prendre à +faire la plupart de celles qui peuvent servir à cet effet: mais je vois +aussi qu'elles sont telles, et en si grand nombre, que ni mes mains +ni mon revenu, bien que j'en eusse mille fois plus que je n'en ai, ne +sauroient suffire pour toutes; en sorte que, selon que j'aurai désormais +la commodité d'en faire plus ou moins, j'avancerai aussi plus ou moins +en la connoissance de la nature: ce que je me promettois de faire +connoître par le traité que j'avois écrit, et d'y montrer si clairement +l'utilité que le public en peut recevoir, que j'obligerois tous ceux qui +désirent en général le bien des hommes, c'est-à-dire tous ceux qui sont +en effet vertueux, et non point par faux semblant ni seulement par +opinion, tant à me communiquer celles qu'ils ont déjà faites, qu'à +m'aider en la recherche de celles qui restent à faire. + +Mais j'ai eu depuis ce temps-là d'autres raisons qui m'ont fait changer +d'opinion, et penser que je devois véritablement continuer d'écrire +toutes les choses que je jugerois de quelque importance, à mesure que +j'en découvrirois la vérité, et y apporter le même soin que si je les +voulois faire imprimer, tant afin d'avoir d'autant plus d'occasion de +les bien examiner, comme sans doute on regarde toujours de plus près à +ce qu'on croit devoir être vu par plusieurs qu'à ce qu'on ne fait que +pour soi-même, et souvent les choses qui m'ont semblé vraies lorsque +j'ai commencé à les concevoir, m'ont paru fausses lorsque je les ai +voulu mettre sur le papier, qu'afin de ne perdre aucune occasion de +profiter au public, si j'en suis capable, et que si mes écrits valent +quelque chose, ceux qui les auront après ma mort en puissent user ainsi +qu'il sera le plus à propos; mais que je ne devois aucunement consentir +qu'ils fussent publiés pendant ma vie, afin que ni les oppositions +et controverses auxquelles ils seroient peut-être sujets, ni même la +réputation telle quelle qu'ils me pourroient acquérir, ne me donnassent +aucune occasion de perdre le temps que j'ai dessein d'employer à +m'instruire. Car, bien qu'il soit vrai que chaque homme est obligé +de procurer autant qu'il est en lui le bien des autres, et que c'est +proprement ne valoir rien que de n'être utile à personne, toutefois il +est vrai aussi que nos soins se doivent étendre plus loin que le temps +présent, et qu'il est bon d'omettre les choses qui apporteroient +peut-être quelque profit à ceux qui vivent, lorsque c'est à dessein d'en +faire d'autres qui en apportent davantage à nos neveux. Comme en effet +je veux bien qu'on sache que le peu que j'ai appris jusques ici n'est +presque rien à comparaison de ce que j'ignore et que je ne désespère pas +de pouvoir apprendre: car c'est quasi le même de ceux qui découvrent peu +à peu la vérité dans les sciences, que de ceux qui, commençant à devenir +riches, ont moins de peine à faire de grandes acquisitions, qu'ils n'ont +eu auparavant, étant plus pauvres, à en faire de beaucoup moindres. Ou +bien on peut les comparer aux chefs d'armée, dont les forces ont coutume +de croître à proportion de leurs victoires, et qui ont besoin de plus de +conduite pour se maintenir après la perte d'une bataille, qu'ils n'ont, +après l'avoir gagnée, à prendre des villes et des provinces: car c'est +véritablement donner des batailles que de tâcher à vaincre toutes +les difficultés et les erreurs qui nous empêchent de parvenir à la +connoissance de la vérité, et c'est en perdre une que de recevoir +quelque fausse opinion touchant une matière un peu générale et +importante; il faut après beaucoup plus d'adresse pour se remettre +au même état qu'on étoit auparavant, qu'il ne faut à faire de grands +progrès lorsqu'on a déjà des principes qui sont assurés. Pour moi, si +j'ai ci-devant trouvé quelques vérités dans les sciences (et j'espère +que les choses qui sont contenues en ce volume feront juger que j'en ai +trouvé quelques unes), je puis dire que ce ne sont que des suites et des +dépendances de cinq ou six principales difficultés que j'ai surmontées, +et que je compte pour autant de batailles où j'ai eu l'heur de mon côté: +même je ne craindrai pas de dire que je pense n'avoir plus besoin d'en +gagner que deux ou trois autres semblables pour venir entièrement à bout +de mes desseins; et que mon âge n'est point si avancé que, selon le +cours ordinaire de la nature, je ne puisse encore avoir assez de loisir +pour cet effet. Mais je crois être d'autant plus obligé à ménager +le temps qui me reste, que j'ai plus d'espérance de le pouvoir bien +employer; et j'aurois sans doute plusieurs occasions de le perdre, si +je publiois les fondements de ma physique: car, encore qu'ils soient +presque tous si évidents qu'il ne faut que les entendre pour les +croire, et qu'il n'y en ait aucun dont je ne pense pouvoir donner des +démonstrations, toutefois, à cause qu'il est impossible qu'ils soient +accordants avec toutes les diverses opinions des autres hommes, je +prévois que je serois souvent diverti par les oppositions qu'ils +feroient naître. + +On peut dire que ces oppositions seroient utiles, tant afin de me faire +connoître mes fautes, qu'afin que, si j'avois quelque chose de bon, les +autres en eussent par ce moyen plus d'intelligence, et, comme plusieurs +peuvent plus voir qu'un homme seul, que, commençant dès maintenant à +s'en servir, ils m'aidassent aussi de leurs inventions. Mais encore que +je me reconnoisse extrêmement sujet à faillir, et que je ne me fie quasi +jamais aux premières pensées qui me viennent, toutefois l'expérience que +j'ai des objections qu'on me peut faire m'empêche d'en espérer aucun +profit: car j'ai déjà souvent éprouvé les jugements tant de ceux que +j'ai tenus pour mes amis que de quelques autres à qui je pensois être +indifférent, et même aussi de quelques uns dont je savois que la +malignité et l'envie tâcheroit assez à découvrir ce que l'affection +cacheroit à mes amis; mais il est rarement arrivé qu'on m'ait objecté +quelque chose que je n'eusse point du tout prévue, si ce n'est qu'elle +fût fort éloignée de mon sujet; en sorte que je n'ai quasi jamais +rencontré aucun censeur de mes opinions qui ne me semblât ou moins +rigoureux ou moins équitable que moi-même. Et je n'ai jamais remarqué +non plus que par le moyen des disputes qui se pratiquent dans les +écoles, on ait découvert aucune vérité qu'on ignorât auparavant: car +pendant que chacun tâche de vaincre, on s'exerce bien plus à faire +valoir la vraisemblance qu'à peser les raisons de part et d'autre; et +ceux qui ont été long-temps bons avocats ne sont pas pour cela par après +meilleurs juges. + +Pour l'utilité que les autres recevroient de la communication de mes +pensées, elle ne pourroit aussi être fort grande, d'autant que je ne +les ai point encore conduites si loin qu'il ne soit besoin d'y ajouter +beaucoup de choses avant que de les appliquer à l'usage. Et je pense +pouvoir dire sans vanité que s'il y a quelqu'un qui en soit capable, ce +doit être plutôt moi qu'aucun autre: non pas qu'il ne puisse y avoir au +monde plusieurs esprits incomparablement meilleurs que le mien, mais +pource qu'on ne sauroit si bien concevoir une chose et la rendre sienne, +lorsqu'on l'apprend de quelque autre, que lorsqu'on l'invente soi-même, +Ce qui est si véritable en cette matière, que, bien que j'aie souvent +expliqué quelques unes de mes opinions à des personnes de très bon +esprit, et qui, pendant que je leur parlois, sembloient les entendre +fort distinctement, toutefois, lorsqu'ils les ont redites, j'ai remarqué +qu'ils les ont changées presque toujours en telle sorte que je ne les +pouvois plus avouer pour miennes. A l'occasion de quoi je suis bien aise +de prier ici nos neveux de ne croire jamais que les choses qu'on leur +dira viennent de moi, lorsque je ne les aurai point moi-même divulguées; +et je ne m'étonne aucunement des extravagances qu'on attribue à tous ces +anciens philosophes dont nous n'avons point les écrits, ni ne juge pas +pour cela que leurs pensées aient été fort déraisonnables, vu qu'ils +étoient des meilleurs esprits de leurs temps, mais seulement qu'on nous +les a mal rapportées. Comme on voit aussi que presque jamais il n'est +arrivé qu'aucun de leurs sectateurs les ait surpassés; et je m'assure +que les plus passionnés de ceux qui suivent maintenant Aristote se +croiroient heureux s'ils avoient autant de connoissance de la nature +qu'il en a eu, encore même que ce fût à condition qu'ils n'en auroient +jamais davantage. Ils sont comme le lierre, qui ne tend point à monter +plus haut que les arbres qui le soutiennent, et même souvent qui +redescend, après qu'il est parvenu jusques à leur faîte; car il me +semble aussi que ceux-là redescendent, c'est-à-dire se rendent en +quelque façon moins savants que s'ils s'abstenoient d'étudier, lesquels, +non contents de savoir tout ce qui est intelligiblement expliqué dans +leur auteur, veulent outre cela y trouver la solution de plusieurs +difficultés dont il ne dit rien, et auxquelles il n'a peut-être jamais +pensé. Toutefois leur façon de philosopher est fort commode pour +ceux qui n'ont que des esprits fort médiocres; car l'obscurité des +distinctions et des principes dont ils se servent est cause qu'ils +peuvent parler de toutes choses aussi hardiment que s'ils les savoient, +et soutenir tout ce qu'ils en disent contre les plus subtils et les plus +habiles, sans qu'où ait moyen de les convaincre: en quoi ils me semblent +pareils à un aveugle qui, pour se battre sans désavantage contre un qui +voit, l'auroit fait venir dans le fond de quelque cave fort obscure: et +je puis dire que ceux-ci ont intérêt que je m'abstienne de publier les +principes de la philosophie dont je me sers; car étant très simples et +très évidents, comme ils sont, je ferois quasi le même en les publiant +que si j'ouvrois quelques fenêtres, et faisois entrer du jour dans cette +cave où ils sont descendus pour se battre. Mais même les meilleurs +esprits n'ont pas occasion de souhaiter de les connoître; car s'ils +veulent savoir parler de toutes choses, et acquérir la réputation +d'être doctes, ils y parviendront plus aisément en se contentant de la +vraisemblance, qui peut être trouvée sans grande peine en toutes sortes +de matières, qu'en cherchant la vérité, qui ne se découvre que peu à peu +en quelques unes, et qui, lorsqu'il est question de parler des autres, +oblige à confesser franchement qu'on les ignore. Que s'ils préfèrent la +connoissance de quelque peu de vérités à la vanité de paraître n'ignorer +rien, comme sans doute elle est bien préférable, et qu'ils veuillent +suivre un dessein semblable au mien, ils n'ont pas besoin pour cela que +je leur die rien davantage que ce que j'ai déjà dit en ce discours: car +s'ils sont capables de passer plus outre que je n'ai fait, ils le seront +aussi, à plus forte raison, de trouver d'eux-mêmes tout ce que je pense +avoir trouvé; d'autant que n'ayant jamais rien examiné que par ordres +il est certain que ce qui me reste encore à découvrir est de soi plus +difficile et plus caché que ce que j'ai pu ci-devant rencontrer, et ils +auraient bien moins de plaisir à l'apprendre de moi que d'eux-mêmes; +outre que l'habitude qu'ils acquerront, en cherchant premièrement +des choses faciles, et passant peu à peu par degrés à d'autres plus +difficiles, leur servira plus que toutes mes instructions ne sauraient +faire. Comme pour moi je me persuade que si on m'eût enseigné dès ma +jeunesse toutes les vérités dont j'ai cherché depuis les démonstrations, +et que je n'eusse eu aucune peine à les apprendre, je n'en aurois +peut-être jamais su aucunes autres, et du moins que jamais je n'aurois +acquis l'habitude et la facilité que je pense avoir d'en trouver +toujours de nouvelles à mesure que je m'applique à les chercher. Et en +un mot s'il y a au monde quelque ouvrage qui ne puisse être si bien +achevé par aucun autre que par le même qui l'a commencé, c'est celui +auquel je travaille.» + +Il est vrai que pour ce qui est des expériences qui peuvent y servir, un +homme seul ne saurait suffire à les faire toutes: mais il n'y sauroit +aussi employer utilement d'autres mains que les siennes, sinon celles +des artisans, ou telles gens qu'il pourrait payer, et à qui l'espérance +du gain, qui est un moyen très efficace, ferait faire exactement toutes +les choses qu'il leur prescriroit. Car pour les volontaires qui, par +curiosité ou désir d'apprendre, s'offriraient peut-être de lui aider, +outre qu'ils ont pour l'ordinaire plus de promesses que d'effet, et +qu'ils ne font que de belles propositions dont aucune jamais ne réussit, +ils voudraient infailliblement être payés par l'explication de quelques +difficultés, ou du moins, par des compliments et des entretiens +inutiles, qui ne lui sauroient coûter si peu de son temps qu'il n'y +perdît. Et pour les expériences que les autres ont déjà faites, quand +bien même ils les lui voudroient communiquer, ce que ceux qui les +nomment des secrets ne feroient jamais, elles sont pour la plupart +composées de tant de circonstances ou d'ingrédients superflus, qu'il +lui serait très malaisé d'en déchiffrer la vérité; outre qu'il les +trouverait presque toutes si mal expliquées, ou même si fausses, à cause +que ceux qui les ont faites se sont efforcés de les faire paraître +conformes à leurs principes, que s'il y en avoit quelques unes qui lui +servissent, elles ne pourraient derechef valoir le temps qu'il lui +faudrait employer à les choisir. De façon que s'il y avoit au monde +quelqu'un qu'on sût assûrément être capable de trouver les plus grandes +choses et les plus utiles au public qui puissent être, et que pour cette +cause les autres hommes s'efforçassent par tous moyens de l'aider à +venir à bout de ses desseins, je ne vois pas qu'ils pussent autre chose +pour lui, sinon fournir aux frais des expériences dont il auroit besoin, +et du reste empêcher que son loisir ne lui fût ôté par l'importunité +de personne. Mais, outre que je ne présume pas tant de moi-même que +de vouloir rien promettre d'extraordinaire, ni ne me repais point de +pensées si vaines que de m'imaginer que le public se doive beaucoup +intéresser en mes desseins, je n'ai pas aussi l'âme si basse que je +voulusse accepter de qui que ce fût aucune faveur qu'on pût croire que +je n'aurois pas méritée. + +Toutes ces considérations jointes ensemble furent cause, il y a trois +ans, que je ne voulus point divulguer le traité que j'avois entre les +mains, et même que je pris résolution de n'en faire voir aucun autre +pendant ma vie qui fût si général, ni duquel on pût entendre les +fondements de ma physique. Mais il y a eu depuis derechef deux autres +raisons qui m'ont obligé à mettre ici quelques essais particuliers, et +à rendre au public quelque compte de mes actions et de mes desseins. La +première est que si j'y manquois, plusieurs, qui ont su l'intention que +j'avois eue ci-devant de faire imprimer quelques écrits, pourraient +s'imaginer que les causes pour lesquelles je m'en abstiens seroient +plus à mon désavantage qu'elles ne sont: car, bien que je n'aime pas la +gloire par excès, ou même, si j'ose le dire, que je la haïsse en tant +que je la juge contraire au repos, lequel j'estime sur toutes choses, +toutefois aussi je n'ai jamais tâché de cacher mes actions comme des +crimes, ni n'ai usé de beaucoup de précautions pour être inconnu, tant à +cause que j'eusse cru me faire tort, qu'à cause que cela m'auroit donné +quelque espèce d'inquiétude, qui eût derechef été contraire au parfait +repos d'esprit que je cherche; et pource que, m'étant toujours ainsi +tenu indifférent entre le soin d'être connu ou de ne l'être pas, je n'ai +pu empêcher que je n'acquisse quelque sorte de réputation, j'ai pensé +que je devois faire mon mieux pour m'exempter au moins de l'avoir +mauvaise. L'autre raison qui m'a obligé à écrire ceci est que, voyant +tous les jours de plus en plus le retardement que souffre le dessein +que j'ai de m'instruire, à cause d'une infinité d'expériences dont j'ai +besoin, et qu'il est impossible que je fasse sans l'aide d'autrui, bien +que je ne me flatte pas tant que d'espérer que le public prenne grande +part en mes intérêts, toutefois je ne veux pas aussi me défaillir tant +à moi-même que de donner sujet à ceux qui me survivront de me reprocher +quelque jour que j'eusse pu leur laisser plusieurs choses beaucoup +meilleures que je n'aurai fait, si je n'eusse point trop négligé de leur +faire entendre en quoi ils pouvoient contribuer à mes desseins. + +Et j'ai pensé qu'il m'étoit aisé de choisir quelques matières qui, +sans être sujettes à beaucoup de controverses, ni m'obliger à déclarer +davantage de mes principes que je ne désire, ne lairroient pas de faire +voir assez clairement ce que je puis ou ne puis pas dans les sciences. +En quoi je ne saurois dire si j'ai réussi, et je ne veux point prévenir +les jugements de personne, en parlant moi-même de mes écrits: mais je +serai bien aise qu'on les examine; et afin qu'on en ait d'autant plus +d'occasion, je supplie tous ceux qui auront quelques objections à y +faire de prendre la peine de les envoyer à mon libraire, par lequel en +étant averti, je tâcherai d'y joindre ma réponse en même temps; et +par ce moyen les lecteurs, voyant ensemble l'un et l'autre, jugeront +d'autant plus aisément de la vérité: car je ne promets pas d'y faire +jamais de longues réponses, mais seulement d'avouer mes fautes fort +franchement, si je les connois, ou bien, si je ne les puis apercevoir, +de dire simplement ce que je croirai être requis pour la défense des +choses que j'ai écrites, sans y ajouter l'explication d'aucune nouvelle +matière, afin de ne me pas engager sans fin de l'une en l'autre. Que +si quelques unes de celles dont j'ai parlé au commencement de la +_Dioptrique_ et des _Météores_ choquent d'abord, à cause que je les +nomme des suppositions, et que je ne semble pas avoir envie de les +prouver, qu'on ait la patience de lire le tout avec attention, et +j'espère qu'on s'en trouvera satisfait: car il me semble que les raisons +s'y entresuivent en telle sorte, que comme les dernières sont démontrées +par les premières qui sont leurs causes, ces premières le sont +réciproquement par les dernières qui sont leurs effets. Et on ne doit +pas imaginer que je commette en ceci la faute que les logiciens nomment +un cercle: car l'expérience rendant la plupart de ces effets très +certains, les causes dont je les déduis ne servent pas tant à les +prouver qu'à les expliquer; mais tout au contraire ce sont elles qui +sont prouvées par eux. Et je ne les ai nommées des suppositions qu'afin +qu'on sache que je pense les pouvoir déduire de ces premières vérités +que j'ai ci-dessus expliquées; mais que j'ai voulu expressément ne le +pas faire, pour empêcher que certains esprits, qui s'imaginent qu'ils +savent en un jour tout ce qu'un autre a pensé en vingt années, sitôt +qu'il leur en a seulement dit deux ou trois mots, et qui sont d'autant +plus sujets à faillir et moins capables de la vérité qu'ils sont plus +pénétrants et plus vifs, ne puissent de là prendre occasion de bâtir +quelque philosophie extravagante sur ce qu'ils croiront être mes +principes, et qu'on m'en attribue la faute: car pour les opinions qui +sont toutes miennes, je ne les excuse point comme nouvelles, d'autant +que si on en considère bien les raisons, je m'assure qu'on les trouvera +si simples et si conformes au sens commun, qu'elles sembleront moins +extraordinaires et moins étranges qu'aucunes autres qu'on puisse avoir +sur mêmes sujets; et je ne me vante point aussi d'être le premier +inventeur d'aucunes, mais bien que je ne les ai jamais reçues ni pource +qu'elles avoient été dites par d'autres, ni pource qu'elles ne l'avoient +point été, mais seulement pource que la raison me les a persuadées. + +Que si les artisans ne peuvent sitôt exécuter l'invention qui est +expliquée en la _Dioptrique_, je ne crois pas qu'on puisse dire pour +cela qu'elle soit mauvaise; car, d'autant qu'il faut de l'adresse et de +l'habitude pour faire et pour ajuster les machines que j'ai décrites, +sans qu'il y manque aucune circonstance, je ne m'étonnerois pas moins +s'ils rencontroient du premier coup, que si quelqu'un pouvoit apprendre +en un jour à jouer du luth excellemment, par cela seul qu'on lui auroit +donné de la tablature qui seroit bonne. Et si j'écris en français, qui +est la langue de mon pays, plutôt qu'en latin, qui est celle de mes +précepteurs, c'est à cause que j'espère que ceux qui ne se servent que +de leur raison naturelle toute pure jugeront mieux de mes opinions que +ceux qui ne croient qu'aux livres anciens; et pour ceux qui joignent le +bon sens avec l'étude, lesquels seuls je souhaite pour mes juges, ils ne +seront point, je m'assure, si partiaux pour le latin, qu'ils refusent +d'entendre mes raisons pource que je les explique en langue vulgaire. + +Au reste, je ne veux point parler ici en particulier des progrès que +j'ai espérance de faire à l'avenir dans les sciences, ni m'engager +envers le public d'aucune promesse que je ne sois pas assuré +d'accomplir; mais je dirai seulement que j'ai résolu de n'employer le +temps qui me reste à vivre à autre chose qu'à tâcher d'acquérir quelque +connoissance de la nature, qui soit telle qu'on en puisse tirer des +règles pour la médecine, plus assurées que celles qu'on a eues jusques +à présent; et que mon inclination m'éloigne si fort de toute sorte +d'autres desseins, principalement de ceux qui ne sauroient être +utiles aux uns qu'en nuisant aux autres, que si quelques occasions me +contraignoient de m'y employer, je ne crois point que je fusse capable +d'y réussir. De quoi je fais ici une déclaration que je sais bien ne +pouvoir servir à me rendre considérable dans le monde; mais aussi n'ai +aucunement envie de l'être; et je me tiendrai toujours plus obligé à +ceux par la faveur desquels je jouirai sans empêchement de mon loisir, +que je ne serois à ceux qui m'offriroient les plus honorables emplois de +la terre. + +FIN DU DISCOURS DE LA MÉTHODE. + + + +MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES. + + Cet ouvrage parut d'abord, en latin, à Paris, 1641, sous ce titre: + _Meditationes de prima philosophia ubi de Dei existentia et animae + immortalitate_. Il en parut une seconde édition latine à Amsterdam, + chez Elzevir, in-12, 1642. L'auteur y fit corriger le titre de + l'édition de Paris, et substituer le terme de _distinction de l'âme + d'avec le corps_ à la place de celui de _l'immortalité de l'âme_, + qui n'y convenait pas si bien. Nice l'on parle d'une autre édition + latine faite à Naples, 1719, in-8°, par les soins de Giovacchino + Poëta. + + Il parut à Paris, 1617, in-4°, une traduction française, par M. + le D. D. L. N. S. (M. le duc de Luynes), revue et corrigée par + Descartes, qui a fait au texte latin quelques changements. Il s'en + est fait à Paris une réimpression, 1661, in-4°; une troisième à + Paris, 1673, in-4°, divisée par articles, et avec des sommaires, par + R. F. (René Fedé, docteur en médecine de la faculté d'Augers). Cette + édition a été reproduite in-12, Paris, 1724. C'est elle que nous + donnons ici, en retranchant les sommaires, et la division par + articles, qui altère un peu les proportions et les formes du + monument primitif avoué par Descartes. + + A MESSIEURS + LES DOYENS ET DOCTEURS + DE LA SACRÉE FACULTÉ DE THÉOLOGIE + DE PARIS. + +Messieurs, + +La raison qui me porte à vous présenter cet ouvrage est si juste, et, +quand vous en connoîtrez le dessein, je m'assure que vous en aurez aussi +une si juste de le prendre en votre protection, que je pense ne pouvoir +mieux faire pour vous le rendre en quelque sorte recommandable, que +de vous dire en peu de mots ce que je m'y suis proposé. J'ai toujours +estimé que les deux questions de Dieu et de l'âme étoient les +principales de celles qui doivent plutôt être démontrées par les raisons +de la philosophie que de la théologie: car, bien qu'il nous suffise à +nous autres qui sommes fidèles, de croire par la foi qu'il y a un Dieu, +et que l'âme humaine ne meurt point avec le corps, certainement il ne +semble pas possible de pouvoir jamais persuader aux infidèles aucune +religion, ni quasi même aucune vertu morale, si premièrement on ne leur +prouve ces deux choses par raison naturelle; et d'autant qu'on propose +souvent en cette vie de plus grandes récompenses pour les vices que pour +les vertus, peu de personnes préféreroient le juste à l'utile, si elles +n'étoient retenues ni par la crainte de Dieu ni par l'attente d'une +autre vie; et quoiqu'il soit absolument vrai qu'il faut croire qu'il y a +un Dieu, parce qu'il est ainsi enseigné dans les saintes Écritures, et +d'autre part qu'il faut croire les saintes Écritures parce qu'elles +viennent de Dieu (la raison de cela est que la foi étant un don de Dieu, +celui-là même qui donne la grâce pour faire croire les autres choses la +peut aussi donner pour nous faire croire qu'il existe), on ne sauroit +néanmoins proposer cela aux infidèles, qui pourroient s'imaginer que +l'on commettroit en ceci la faute que les logiciens nomment un cercle. + +Et de vrai j'ai pris garde que vous autres, Messieurs, avec tous les +théologiens, n'assuriez pas seulement que l'existence de Dieu se peut +prouver par raison naturelle, mais aussi que l'on infère de la sainte +Écriture que sa connoissance est beaucoup plus claire que celle que l'on +a de plusieurs choses créées, et qu'en effet elle est si facile que ceux +qui ne l'ont point sont coupables; comme il paroît par ces paroles de +la Sagesse, chap. XIII, où il est dit que _leur ignorance n'est point +pardonnable; car si leur esprit a pénétré si avant dans la connoissance +des choses du monde, comment est-il possible qu'ils n'en aient point +reconnu plus facilement le souverain Seigneur?_ et aux Romains, chap. I, +il est dit qu'ils sont _inexcusables_; et encore au même endroit, par +ces paroles, _Ce qui est connu de Dieu est manifeste dans eux_, il +semble que nous soyons avertis que tout ce qui se peut savoir de Dieu +peut être montré par des raisons qu'il n'est pas besoin de tirer +d'ailleurs que de nous-mêmes et de la simple considération de la nature +de notre esprit. C'est pourquoi j'ai cru qu'il ne seroit pas contre le +devoir d'un philosophe si je faisois voir ici comment et par quelle voie +nous pouvons, sans sortir de nous-mêmes, connoître Dieu plus facilement +et plus certainement que nous ne connoissons les choses du monde. + +Et, pour ce qui regarde l'âme, quoique plusieurs aient cru qu'il n'est +pas aisé d'en connoître la nature, et que quelques uns aient même osé +dire que les raisons humaines nous persuadoient qu'elle mouroit avec +le corps, et qu'il n'y avoit que la seule foi qui nous enseignât le +contraire, néanmoins, d'autant que le concile de Latran tenu sous Léon +X, en la session 8, les condamne, et qu'il ordonne expressément aux +philosophes chrétiens de répondre à leurs arguments, et d'employer +toutes les forces de leur esprit pour faire connoître la vérité, +j'ai bien osé l'entreprendre dans cet écrit. De plus, sachant que la +principale raison qui fait que plusieurs impies ne veulent point croire +qu'il y a un Dieu et que l'âme humaine est distincte du corps, est +qu'ils disent que personne jusqu'ici n'a pu démontrer ces deux choses; +quoique je ne sois point de leur opinion, mais qu'au contraire je tienne +que la plupart des raisons qui ont été apportées par tant de grands +personnages, touchant ces deux questions, sont autant de démonstrations +quand elles sont bien entendues, et qu'il soit presque impossible d'en +inventer de nouvelles; si est-ce que je crois qu'on ne sauroit rien +faire de plus utile en la philosophie que d'en rechercher une fois avec +soin les meilleures, et les disposer en un ordre si clair et si exact +qu'il soit constant désormais à tout le monde que ce sont de véritables +démonstrations. Et enfin, d'autant que plusieurs personnes ont désiré +cela de moi, qui ont connoissance que j'ai cultivé une certaine méthode +pour résoudre toutes sortes de difficultés dans les sciences; méthode +qui de vrai n'est pas nouvelle, n'y ayant rien de plus ancien que +la vérité, mais de laquelle ils savent que je me suis servi assez +heureusement en d'autres rencontres, j'ai pensé qu'il étoit de mon +devoir d'en faire aussi l'épreuve sur une matière si importante. + +Or, j'ai travaillé de tout mon possible pour comprendre dans ce traité +tout ce que j'ai pu découvrir par son moyen. Ce n'est pas que j'aie ici +ramassé toutes les diverses raisons qu'on pourroit alléguer pour servir +de preuve à un si grand sujet; car je n'ai jamais cru que cela fût +nécessaire, sinon lorsqu'il n'y en a aucune qui soit certaine: mais +seulement j'ai traité les premières et principales d'une telle manière +que j'ose bien les proposer pour de très évidentes et très certaines +démonstrations. Et je dirai de plus qu'elles sont telles, que je ne +pense pas qu'il y ait aucune voie par où l'esprit humain en puisse +jamais découvrir de meilleures; car l'importance du sujet, et la gloire +de Dieu, à laquelle tout ceci se rapporte, me contraignent de parler ici +un peu plus librement de moi que je n'ai de coutume. Néanmoins, quelque +certitude et évidence que je trouve en mes raisons, je ne puis pas me +persuader que tout le monde soit capable de les entendre. Mais, tout +ainsi que dans la géométrie il y en a plusieurs qui nous ont été +laissées par Archimède, par Apollonius, par Pappus, et par plusieurs +autres, qui sont reçues de tout le monde pour très certaines et très +évidentes, parce qu'elles ne contiennent rien qui, considéré séparément, +ne soit très facile à connoître, et que partout les choses qui suivent +ont une exacte liaison et dépendance avec celles qui les précèdent; +néanmoins, parce qu'elles sont un peu longues, et qu'elles demandent un +esprit tout entier, elles ne sont comprises et entendues que de fort peu +de personnes: de même, encore que j'estime que celles dont je me +sers ici égalent ou même surpassent en certitude et évidence les +démonstrations de géométrie, j'appréhende néanmoins qu'elles ne puissent +pas être assez suffisamment entendues de plusieurs, tant parce qu'elles +sont aussi un peu longues et dépendantes les unes des autres, que +principalement parce qu'elles demandent un esprit entièrement libre de +tous préjugés, et qui se puisse aisément détacher du commerce des sens. +Et, à dire le vrai, il ne s'en trouve pas tant dans le monde qui soient +propres pour les spéculations de la métaphysique que pour celles de +la géométrie. Et de plus il y a encore cette différence, que dans la +géométrie, chacun étant prévenu de cette opinion qu'il ne s'y avance +rien dont on n'ait une démonstration certaine, ceux qui n'y sont pas +entièrement versés pèchent bien plus souvent en approuvant de fausses +démonstrations, pour faire croire qu'ils les entendent, qu'en réfutant +les véritables. Il n'en est pas de même dans la philosophie, où chacun +croyant que tout y est problématique, peu de personnes s'adonnent à +la recherche de la vérité, et même beaucoup, se voulant acquérir la +réputation d'esprits forts, ne s'étudient à autre chose qu'à combattre +avec arrogance les vérités les plus apparentes. + +C'est pourquoi, Messieurs, quelque force que puissent avoir mes raisons, +parce qu'elles appartiennent à la philosophie, je n'espère pas qu'elles +fassent un grand effet sur les esprits, si vous ne les prenez en votre +protection. Mais l'estime que tout le monde fait de votre compagnie +étant si grande, et le nom de Sorbonne d'une telle autorité que non +seulement en ce qui regarde la foi, après les sacrés conciles, on n'a +jamais tant déféré au jugement d'aucune autre compagnie, mais aussi en +ce qui regarde l'humaine philosophie, chacun croyant qu'il n'est pas +possible de trouver ailleurs plus de solidité et de connoissance, ni +plus de prudence et d'intégrité pour donner son jugement, je ne doute +point, si vous daignez prendre tant de soin de cet écrit que de vouloir +premièrement le corriger (car ayant connoissance non seulement de mon +infirmité, mais aussi de mon ignorance, je n'oserois pas assurer +qu'il n'y ait aucunes erreurs), puis après y ajouter les choses qui +y manquent, achever celles qui ne sont pas parfaites, et prendre +vous-mêmes la peine de donner une explication plus ample à celles qui +en ont besoin, ou du moins de m'en avertir afin que j'y travaille; et +enfin, après que les raisons par lesquelles je prouve qu'il y a un Dieu +et que l'âme humaine diffère d'avec le corps auront été portées jusques +à ce point de clarté et d'évidence, où je m'assure qu'on les +peut conduire, qu'elles devront être tenues pour de très exactes +démonstrations, si vous daignez les autoriser de votre approbation, et +rendre un témoignage public de leur vérité et certitude; je ne doute +point, dis-je, qu'après cela toutes les erreurs et fausses opinions qui +ont jamais été touchant ces deux questions ne soient bientôt effacées +de l'esprit des hommes. Car la vérité fera que tous les doctes et gens +d'esprit souscriront à votre jugement; et votre autorité, que les +athées, qui sont pour l'ordinaire plus arrogants que doctes et +judicieux, se dépouilleront de leur esprit de contradiction, ou que +peut-être ils défendront eux-mêmes les raisons qu'ils verront être +reçues par toutes les personnes d'esprit pour des démonstrations, de +peur de paraître n'en avoir pas l'intelligence; et enfin tous les autres +se rendront aisément à tant de témoignages, et il n'y aura plus personne +qui ose douter de l'existence de Dieu et de la distinction réelle et +véritable de l'âme humaine d'avec le corps. + +C'est à vous maintenant à juger du fruit qui revindroit de cette +créance, si elle étoit une fois bien établie, vous qui voyez les +désordres que son doute produit: mais je n'aurois pas ici bonne grâce de +recommander davantage la cause de Dieu et de la religion à ceux qui eu +ont toujours été les plus fermes colonnes. + +J'ai déjà touché ces deux questions de Dieu et de l'âme humaine dans le +Discours français que je mis en lumière en l'année 1637, touchant la +méthode pour bien conduire, sa raison et chercher la vérité dans les +sciences: non pas à dessein d'en traiter alors qu'à fond, mais seulement +comme en passant, afin d'apprendre par le jugement qu'on en feroit de +quelle sorte j'en devrois traiter par après; car elles m'ont toujours +semblé être d'une telle importance, que je jugeois qu'il étoit à +propos d'en parler plus d'une fois; et le chemin que je tiens pour les +expliquer est si peu battu, et si éloigné de la route ordinaire, que +je n'ai pas cru qu'il fût utile de le montrer en français, et dans un +discours qui pût être lu de tout le monde, de peur que les foibles +esprits ne crussent qu'il leur fût permis de tenter cette voie. + +Or, ayant prié dans ce _Discours de la Méthode_ tous ceux qui auroient +trouvé dans mes écrits quelque chose digne de censure de me faire la +faveur de m'en avertir, on ne m'a rien objecté de remarquable que deux +choses sur ce que j'avois dit touchant ces deux questions, auxquelles +je veux répondre ici en peu de mots avant que d'entreprendre leur +explication plus exacte. + +La première est qu'il ne s'ensuit pas de ce que l'esprit humain, faisant +réflexion sur soi-même, ne se connoît être autre chose qu'une chose qui +pense, que sa nature ou son essence ne soit seulement que de penser; en +telle sorte que ce mot _seulement_ exclue toutes les autres choses qu'on +pourroit peut-être aussi dire appartenir à la nature de l'âme. + +A laquelle objection je réponds que ce n'a point aussi été en ce lieu-là +mon intention de les exclure selon l'ordre de la vérité de la chose (de +laquelle je ne traitois pas alors), mais seulement selon l'ordre de ma +pensée; si bien que mon sens étoit que je ne connoissois rien que je +susse appartenir à mon essence, sinon que j'étois une chose qui pense, +ou une chose qui a en soi la faculté de penser. Or je ferai voir +ci-après comment, de ce que je ne connois rien autre chose qui +appartienne à mon essence, il s'ensuit qu'il n'y a aussi rien autre +chose qui en effet lui appartienne. + +La seconde est qu'il ne s'ensuit pas, de ce que j'ai en moi l'idée d'une +chose plus parfaite que je ne suis, que cette idée soit plus parfaite +que moi, et beaucoup moins que ce qui est représenté par cette idée +existe. + +Mais je réponds que dans ce mot _d'idée_ il y a ici de l'équivoque: +car, ou il peut être pris matériellement pour une opération de mon +entendement, et en ce sens on ne peut pas dire qu'elle soit plus +parfaite que moi; ou il peut être pris objectivement pour la chose qui +est représentée par cette opération, laquelle, quoiqu'on ne suppose +point qu'elle existe hors de mon entendement, peut néanmoins être plus +parfaite que moi, à raison de son essence. Or dans la suite de ce traité +je ferai voir plus amplement comment de cela seulement que j'ai en moi +l'idée d'une chose plus parfaite que moi, il s'ensuit que cette chose +existe véritablement. + +De plus, j'ai vu aussi deux autres écrits assez amples sur cette +matière, mais qui ne combattoient pas tant mes raisons que mes +conclusions, et ce par des arguments tirés des lieux communs des athées. +Mais, parceque ces sortes d'arguments ne peuvent faire aucune impression +dans l'esprit de ceux qui entendront bien mes raisons, et que les +jugements de plusieurs sont si foibles et si peu raisonnables qu'ils se +laissent bien plus souvent persuader par les premières opinions qu'ils +auront eues d'une chose, pour fausses et éloignées de la raison qu'elles +puissent être, que par une solide et véritable, mais postérieurement +entendue, réfutation de leurs opinions, je ne veux point ici y répondre, +de peur d'être premièrement obligé de les rapporter. + +Je dirai seulement en général que tout ce que disent les athées, pour +combattre l'existence de Dieu, dépend toujours, ou de ce que l'on feint +dans Dieu des affections humaines, ou de ce qu'on attribue à nos esprits +tant de force et de sagesse, que nous avons bien la présomption de +vouloir déterminer et comprendre ce que Dieu peut et doit faire; de +sorte que tout ce qu'ils disent ne nous donnera aucune difficulté, +pourvu seulement que nous nous ressouvenions que nous devons considérer +nos esprits comme des choses finies et limitées, et Dieu comme un être +infini et incompréhensible. + +Maintenant, après avoir suffisamment reconnu les sentiments des hommes, +j'entreprends derechef de traiter de Dieu et de l'âme humaine, et +ensemble de jeter les fondements de la philosophie première, mais sans +en attendre aucune louange du vulgaire, ni espérer que mon livre soit vu +de plusieurs. Au contraire, je ne conseillerai jamais à personne de le +lire, sinon à ceux qui voudront avec moi méditer sérieusement, et qui +pourront détacher leur esprit du commerce des sens, et le délivrer +entièrement de toutes sortes de préjugés, lesquels je ne sais que trop +être en fort petit nombre. Mais pour ceux qui, sans se soucier beaucoup +de l'ordre et de la liaison de mes raisons, s'amuseront à épiloguer sur +chacune des parties, comme font plusieurs, ceux-là, dis-je, ne feront +pas grand profit de lu lecture de ce traité; et bien que peut-être +ils trouvent occasion de pointiller en plusieurs lieux, à grand'peine +pourront-ils objecter rien de pressant ou qui soit digne de réponse. + +Et, d'autant que je ne promets pas aux autres de les satisfaire de +prime abord, et que je ne présume pas tant de moi que de croire +pouvoir prévoir tout ce qui pourra faire de la difficulté à un chacun, +j'exposerai premièrement dans ces Méditations les mêmes pensées par +lesquelles je me persuade être parvenu à une certaine et évidente +connoissance de la vérité, afin de voir si, par les mêmes raisons qui +m'ont persuadé, je pourrai aussi en persuader d'autres; et, après cela, +je répondrai aux objections qui m'ont été faites par des personnes +d'esprit et de doctrine, à qui j'avois envoyé mes Méditations pour être +examinées avant que de les mettre sous la presse; car ils m'en ont fait +un si grand nombre et de si différentes, que j'ose bien me promettre +qu'il sera difficile à un autre d'en proposer aucunes qui soient de +conséquence qui n'aient point été touchées. + +C'est pourquoi je supplie ceux qui désireront lire ces Méditations, de +n'en former aucun jugement que premièrement ils ne se soient donné la +peine de lire toutes ces objections et les réponses que j'y ai faites. + + ABRÉGÉ + DES + SIX MÉDITATIONS SUIVANTES. + +Dans la première, je mets en avant les raisons pour lesquelles nous +pouvons douter généralement de toutes choses, et particulièrement du +choses matérielles, au moins tant que nous n'aurons point d'autres +fondements dans les sciences que ceux que nous avons eus jusqu'à +présent. Or, bien que l'utilité d'un doute si général ne paroisse pas +d'abord, elle est toutefois en cela très grande, qu'il nous délivre de +toutes sortes de préjugés, et nous prépare un chemin très facile pour +accoutumer notre esprit à se détacher des sens; et enfin en ce qu'il +fait qu'il n'est pas possible que nous puissions jamais plus douter des +choses que nous découvrirons par après être véritables. + +Dans la seconde, l'esprit, qui, usant de sa propre liberté, suppose +que toutes les choses ne sont point, de l'existence desquelles il a le +moindre doute, reconnoit qu'il est absolument impossible que cependant +il n'existe pas lui-même. Ce qui est aussi d'une très grande utilité, +d'autant que par ce moyen il fait aisément distinction des choses qui +lui appartiennent, c'est-à-dire à la nature intellectuelle, et de celles +qui appartiennent au corps. + +Mais, parce qu'il peut arriver que quelques uns attendront de moi en ce +lieu-là des raisons pour prouver l'immortalité de l'âme, j'estime les +devoir ici avertir qu'ayant tâché de ne rien écrire dans tout ce traité +dont je n'eusse des démonstrations très exactes, je me suis vu obligé de +suivre un ordre semblable à celui dont se servent les géomètres, qui +est d'avancer premièrement toutes les choses desquelles dépend la +proposition que l'on cherche, avant que d'en rien conclure. + +Or la première et principale chose qui est requise pour bien connoître +l'immortalité de l'âme est d'en former une conception claire et nette, +et entièrement distincte de toutes les conceptions que l'on peut avoir +du corps; ce qui a été fait en ce lieu-là. Il est requis, outre cela, +de savoir que toutes les choses que nous concevons clairement et +distinctement sont vraies, de la façon que nous les concevons; ce qui +n'a pu être prouvé avant la quatrième Méditation. De plus, il faut avoir +une conception distincte de la nature corporelle, laquelle se forme +partie dans cette seconde, et partie dans la cinquième et sixième +Méditation. Et enfin, l'on doit conclure de tout cela que les choses que +l'on conçoit clairement et distinctement être des substances diverses, +ainsi que l'on conçoit l'esprit et le corps, sont en effet des +substances réellement distinctes les unes des autres, et c'est ce que +l'on conclut dans la sixième Méditation; ce qui se confirme encore, dans +cette même Méditation, de ce que nous ne concevons aucun corps que comme +divisible, au lieu que l'esprit ou l'âme de l'homme ne se peut concevoir +que comme indivisible; car, en effet, nous ne saurions concevoir la +moitié d'aucune âme, comme nous pouvons faire du plus petit de tous +les corps; en sorte que l'on reconnoît que leurs natures ne sont pas +seulement diverses, mais même en quelque façon contraires. Or je n'ai +pas traité plus avant de cette matière dans cet écrit, tant parceque +cela suffit pour montrer assez clairement que de la corruption du corps +la mort de l'âme ne s'ensuit pas, et ainsi pour donner aux hommes +l'espérance d'une seconde vie après la mort; comme aussi parceque les +prémisses desquelles on peut conclure l'immortalité de l'âme dépendent +de l'explication de toute la physique: premièrement, pour savoir que +généralement toutes les substances, c'est-à-dire toutes les choses +qui ne peuvent exister sans être créées de Dieu, sont de leur nature +incorruptibles, et qu'elles ne peuvent jamais cesser d'être, si Dieu +même en leur déniant son concours ne les réduit au néant; et ensuite +pour remarquer que le corps pris en général est une substance, c'est +pourquoi aussi il ne périt point; mais que le corps humain, en tant +qu'il diffère des autres corps, n'est composé que d'une certaine +configuration de membres et d'autres semblables accidents, là où l'âme +humaine n'est point ainsi composée d'aucuns accidents, mais est une pure +substance. Car, encore que tous ses accidents se changent, par exemple +encore qu'elle conçoive de certaines choses, qu'elle en veuille +d'autres, et qu'elle en sente d'autres, etc., l'âme pourtant ne devient +point autre; au lieu que le corps humain devient une autre chose, de +cela seul que la figure de quelques-unes de ses parties se trouve +changée; d'où il s'ensuit que le corps humain peut bien facilement +périr, mais que l'esprit ou l'âme de l'homme (ce que je ne distingue +point) est immortelle de sa nature. + +************************************** + +Dans la troisième Méditation, j'ai, ce me semble, expliqué assez au long +le principal argument dont je me sers pour prouver l'existence de Dieu. +Mais néanmoins, parce que je n'ai point voulu me servir en ce lieu-là +d'aucunes comparaisons tirées des choses corporelles, afin d'éloigner +autant que je pourrois les esprits des lecteurs de l'usage et du +commerce des sens, peut-être y est-il resté beaucoup d'obscurités +(lesquelles, comme j'espère, seront entièrement éclaircies dans les +réponses que j'ai faites aux objections qui m'ont depuis été proposées), +comme entre autres celle-ci, Comment l'idée d'un être souverainement +parfait, laquelle se trouve en nous, contient tant de réalité objective, +c'est-à-dire participe par représentation à tant de degrés d'être et de +perfection, qu'elle doit venir d'une cause souverainement parfaite: ce +que j'ai éclairci dans ces réponses par la comparaison d'une machine +fort ingénieuse et artificielle, dont l'idée se rencontre dans l'esprit +de quelque ouvrier; car comme l'artifice objectif de cette idée doit +avoir quelque cause, savoir est ou la science de cet ouvrier, ou +celle de quelque autre de qui il ait reçu celle idée, de même il est +impossible que l'idée de Dieu qui est en nous n'ait pas Dieu même pour +sa cause. + +************************ + +Dans la quatrième, il est prouvé que toutes les choses que nous +concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies; +et ensemble est expliqué en quoi consiste la nature de l'erreur ou +fausseté; ce qui doit nécessairement être su, tant pour confirmer les +vérités précédentes que pour mieux entendre celles qui suivent. Mais +cependant il est à remarquer que je ne traite nullement en ce lieu-là du +péché, c'est-à-dire de l'erreur qui se commet dans la poursuite du bien +et du mal, mais seulement de celle qui arrive dans le jugement et le +discernement du vrai et du faux; et que je n'entends point y parler +des choses qui appartiennent à la foi ou à la conduite de la vie, mais +seulement de celles qui regardent les vérités spéculatives, et qui +peuvent être connues par l'aide de la seule lumière naturelle. + + +Dans la cinquième Méditation, outre que la nature corporelle prise en +général y est expliquée, l'existence de Dieu y est encore démontrée +par une nouvelle raison, dans laquelle néanmoins peut-être s'y +rencontrera-t-il aussi quelques difficultés, mais on en verra la +solution dans les réponses aux objections qui m'ont été faites; et de +plus je fais voir de quelle façon il est véritable que la certitude même +des démonstrations géométriques dépend de la connoissance de Dieu. + + +Enfin, dans la sixième, je distingue l'action de l'entendement d'avec +celle de l'imagination; les marques de celle distinction y sont +décrites; j'y montre que l'âme de l'homme est réellement distincte du +corps, et toutefois qu'elle lui est si étroitement conjointe et unie, +qu'elle ne compose que comme une même chose avec lui. Toutes les erreurs +qui procèdent des sens y sont exposées, avec les moyens de les éviter; +et enfin j'y apporte toutes les raisons desquelles on peut conclure +l'existence des choses matérielles: non que je les juge fort utiles pour +prouver ce qu'elles prouvent, à savoir, qu'il y a un monde, que les +hommes ont des corps, et autres choses semblables, qui n'ont jamais +été mises en doute par aucun homme de bon sens; mais parce qu'en les +considérant de près, l'on vient à connoître qu'elles ne sont pas si +fermes ni si évidentes que celles qui nous conduisent à la connoissance +de Dieu et de notre âme; en sorte que celles-ci sont les plus certaines +et les plus évidentes qui puissent tomber en la connoissance de l'esprit +humain, et c'est tout ce que j'ai eu dessin de prouver dans ces six +Méditations; ce qui fait que j'omets ici beaucoup d'autres questions, +dont j'ai aussi parlé par occasion dans ce traité. + + MÉDITATIONS + TOUCHANT + LA PHILOSOPHIE PREMIÈRE, + DANS LESQUELLES ON PROUVE CLAIREMENT + L'EXISTENCE DE DIEU + ET + LA DISTINCTION RÉELLE ENTRE L'AME ET LE CORPS + DE L'HOMME. + + + +PREMIÈRE MÉDITATION. + +DES CHOSES QUE L'ON PEUT RÉVOQUER EN DOUTE. + + +Ce n'est pas d'aujourd'hui que je me suis aperçu que, dès mes premières +années, j'ai reçu quantité de fausses opinions pour véritables, et que +ce que j'ai depuis fondé sur des principes si mal assurés ne sauroit +être que fort douteux et incertain; et dès lors j'ai bien jugé qu'il me +falloit entreprendre sérieusement une fois en ma vie de me défaire de +toutes les opinions que j'avois reçues auparavant en ma créance, et +commencer tout de nouveau dès les fondements, si je voulois établir +quelque chose de ferme et de constant dans les sciences. Mais cette +entreprise me semblant être fort grande, j'ai attendu que j'eusse +atteint un âge qui fût si mûr que je n'en pusse espérer d'autre après +lui auquel je fusse plus propre à l'exécuter; ce qui m'a fait différer +si long-temps, que désormais je croirois commettre une faute si +j'employois encore à délibérer le temps qui me reste pour agir. +Aujourd'hui donc que, fort à propos pour ce dessein, j'ai délivré mon +esprit de toutes sortes de soins, que par bonheur je ne me sens agité +d'aucunes passions, et que je me suis procuré un repos assuré dans une +paisible solitude, je m'appliquerai sérieusement et avec liberté à +détruire généralement toutes mes anciennes opinions. Or, pour cet effet, +il ne sera pas nécessaire que je montre qu'elles sont toutes fausses, +de quoi peut-être je ne viendrois jamais à bout. Mais, d'autant que +la raison me persuade déjà que je ne dois pas moins soigneusement +m'empêcher de donner créance aux choses qui ne sont pas entièrement +certaines et indubitables, qu'à celles qui me paroissent manifestement +être fausses, ce me sera assez pour les rejeter toutes, si je puis +trouver en chacune quelque raison de douter. Et pour cela il ne sera pas +aussi besoin que je les examine chacune en particulier, ce qui seroit +d'un travail infini; mais, parceque la ruine des fondements entraîne +nécessairement avec soi tout le reste de l'édifice, je m'attaquerai +d'abord aux principes sur lesquels toutes mes anciennes opinions étoient +appuyées. + +Tout ce que j'ai reçu jusqu'à présent pour le plus vrai et assuré, je +l'ai appris des sens ou par les sens: or j'ai quelquefois éprouvé que +ces sens étoient trompeurs; et il est de la prudence de ne se fier +jamais entièrement à ceux qui nous ont une fois trompés. + +Mais peut-être qu'encore que les sens nous trompent quelquefois touchant +des choses fort peu sensibles et fort éloignées, il s'en rencontre +néanmoins beaucoup d'autres desquelles on ne peut pas raisonnablement +douter, quoique nous les connoissions par leur moyen: par exemple, que +je suis ici, assis auprès du feu, vêtu d'une robe de chambre, ayant ce +papier entre les mains, et autres choses de cette nature. Et comment +est-ce que je pourrois nier que ces mains et ce corps soient à moi? si +ce n'est peut-être que je me compare à certains insensés, de qui le +cerveau est tellement troublé et offusqué par les noires vapeurs de la +bile, qu'ils assurent constamment qu'ils sont des rois, lorsqu'ils sont +très pauvres; qu'ils sont vêtus d'or et de pourpre, lorsqu'ils sont tout +nus; ou qui s'imaginent être des cruches ou avoir un corps de verre. +Mais quoi! ce sont des fous, et je ne serois pas moins extravagant si je +me réglois sur leurs exemples. + +Toutefois j'ai ici à considérer que je suis homme, et par conséquent que +j'ai coutume de dormir, et de me représenter en mes songes les mêmes +choses, ou quelquefois de moins vraisemblables, que ces insensés +lorsqu'ils veillent. Combien de fois m'est-il arrivé de songer la nuit +que j'étois en ce lieu, que j'étois habillé, que j'étois auprès du feu, +quoique je fusse tout nu dedans mon lit! Il me semble bien à présent +que ce n'est point avec des yeux endormis que je regarde ce papier; que +cette tête que je branle n'est point assoupie; que c'est avec dessein et +de propos délibéré que j'étends cette main, et que je la sens: ce qui +arrive dans le sommeil ne semble point si clair ni si distinct que +tout ceci. Mais, en y pensant soigneusement, je me ressouviens d'avoir +souvent été trompé en dormant par de semblables illusions; et, en +m'arrêtant sur cette pensée, je vois si manifestement qu'il n'y a point +d'indices certains par où l'on puisse distinguer nettement la veille +d'avec le sommeil, que j'en suis tout étonné; et mon étonnement est tel +qu'il est presque capable de me persuader que je dors. + +Supposons donc maintenant que nous sommes endormis, et que toutes ces +particularités, à savoir que nous ouvrons les yeux, que nous branlons la +tête, que nous étendons les mains, et choses semblables, ne sont que +de fausses illusions; et pensons que peut-être nos mains ni tout notre +corps ne sont pas tels que nous les voyons. Toutefois il faut au moins +avouer que les choses qui nous sont représentées dans le sommeil sont +comme des tableaux et des peintures, qui ne peuvent être formées qu'à la +ressemblance de quelque chose de réel et de véritable; et qu'ainsi, pour +le moins, ces choses générales, à savoir des yeux, une tête, des mains, +et tout un corps, ne sont pas choses imaginaires, mais réelles et +existantes. Car de vrai les peintres, lors même qu'ils s'étudient avec +le plus d'artifice à représenter des sirènes et des satyres par des +figures bizarres et extraordinaires, ne peuvent toutefois leur donner +des formes et des natures entièrement nouvelles, mais font seulement un +certain mélange et composition des membres de divers animaux; ou bien si +peut-être leur imagination est assez extravagante pour inventer quelque +chose de si nouveau que jamais on n'ait rien vu de semblable, et +qu'ainsi leur ouvrage représente une chose purement feinte et absolument +fausse, certes à tout le moins les couleurs dont ils les composent +doivent-elles être véritables. + +Et par la même raison, encore que ces choses générales, à savoir un +corps, des yeux, une tête, des mains, et autres semblables, pussent être +imaginaires, toutefois il faut nécessairement avouer qu'il y en a au +moins quelques autres encore plus simples et plus universelles qui sont +vraies et existantes; du mélange desquelles, ni plus ni moins que de +celui de quelques véritables couleurs, toutes ces images des choses +qui résident en notre pensée, soit vraies et réelles, soit feintes et +fantastiques, sont formées. + +De ce genre de choses est la nature corporelle eu général et son +étendue; ensemble la figure des choses étendues, leur quantité ou +grandeur, et leur nombre; comme aussi le lieu où elles sont, le temps +qui mesure leur durée, et autres semblables. C'est pourquoi peut-être +que de là nous ne conclurons pas mal, si nous disons que la physique, +l'astronomie, la médecine, et toutes les autres sciences qui dépendent +de la considération des choses composées, sont fort douteuses et +incertaines, mais que l'arithmétique, la géométrie, et les autres +sciences de cette nature, qui ne traitent que de choses fort simples et +fort générales, sans se mettre beaucoup en peine si elles sont dans la +nature ou si elles n'y sont pas, contiennent quelque chose, de certain +et d'indubitable: car, soit que je veille ou que je dorme, deux et trois +joints ensemble formeront toujours le nombre de cinq, et le carré n'aura +jamais plus de quatre côtés; et il ne semble pas possible que des +vérités si claires et si apparentes puissent être soupçonnées d'aucune +fausseté ou d'incertitude. + +Toutefois, il y a longtemps que j'ai dans mon esprit une certaine +opinion qu'il y a un Dieu qui peut tout, et par qui j'ai été fait et +créé tel que je suis. Or, que sais-je s'il n'a point fait qu'il n'y ait +aucune terre, aucun ciel, aucun corps étendu, aucune figure, aucune +grandeur, aucun lieu, et que néanmoins j'aie les sentiments de toutes +ces choses, et que tout cela ne me semble point exister autrement que je +le vois? Et même, comme je juge quelquefois que les autres se trompent +dans les choses qu'ils pensent le mieux savoir, que sais-je s'il n'a +point fait que je me trompe aussi toutes les fois que je fais l'addition +de deux et de trois, ou que je nombre les côtés d'un carré, ou que je +juge de quelque chose encore plus facile, si l'on se peut imaginer rien +de plus facile que cela? Mais peut-être que Dieu n'a pas voulu que je +fusse déçu de la sorte, car il est dit souverainement bon. Toutefois, +si cela répugnait à sa bonté de m'avoir fait tel que je me trompasse +toujours, cela sembleroit aussi lui être contraire de permettre que +je me trompe quelquefois, et néanmoins je ne puis douter qu'il ne le +permette. Il y aura peut-être ici des personnes qui aimeroient mieux +nier l'existence d'un Dieu si puissant, que de croire que toutes les +autres choses sont incertaines. Mais ne leur résistons pas pour le +présent, et supposons en leur faveur que tout ce qui est dit ici d'un +Dieu soit une fable: toutefois, de quelque façon qu'ils supposent que +je sois parvenu à l'état et à l'être que je possède, soit qu'ils +l'attribuent à quelque destin ou fatalité, soit qu'ils le réfèrent au +hasard, soit qu'ils veuillent que ce soit par une continuelle suite et +liaison des choses, ou enfin par quoique autre manière; puisque faillir +et se tromper est une imperfection, d'autant moins puissant sera +l'auteur qu'ils assigneront à mon origine, d'autant plus sera-t-il +probable que je suis tellement imparfait que je me trompe toujours. +Auxquelles raisons je n'ai certes rien à répondre; mais enfin je suis +contraint d'avouer qu'il n'y a rien de tout ce que je croyois autrefois +être véritable dont je ne puisse en quelque façon douter; et cela non +point par inconsidération ou légèreté, mais pour des raisons très fortes +et mûrement considérées: de sorte que désormais je ne dois pas moins +soigneusement m'empêcher d'y donner créance qu'à ce qui seroit +manifestement faux, si je veux trouver quelque chose de certain et +d'assuré dans les sciences. + +Mais il ne suffit pas d'avoir fait ces remarques, il faut encore que je +prenne soin de m'en souvenir; car ces anciennes et ordinaires opinions +me reviennent encore souvent en la pensée, le long et familier usage +qu'elles ont eu avec moi leur donnant droit d'occuper mon esprit contre +mon gré, et de se rendre presque maîtresses de ma créance; et je ne me +désaccoutumerai jamais de leur déférer, et de prendre confiance en elles +tant que je les considérerai telles qu'elles sont on effet, c'est-à-dire +en quelque façon douteuses, comme je viens de montrer, et toutefois fort +probables, en sorte que l'on a beaucoup plus de raison de les croire que +de les nier. C'est pourquoi je pense que je ne ferai pas mal si, prenant +de propos délibéré un sentiment contraire, je me trompe moi-même, et si +je feins pour quelque temps que toutes ces opinions sont entièrement +fausses et imaginaires; jusqu'à ce qu'enfin, ayant tellement balancé mes +anciens et mes nouveaux préjugés qu'ils ne puissent faire pencher mon +avis plus d'un côté que d'un autre, mon jugement ne soit plus désormais +maîtrisé par de mauvais usages et détourné du droit chemin qui le peut +conduire à la connoissance de la vérité. Car je suis assuré qu'il ne +peut y avoir de péril ni d'erreur en cette voie, et que je ne saurais +aujourd'hui trop accorder à ma défiance, puisqu'il n'est pas maintenant +question d'agir, mais seulement de méditer et de connoître. + +Je supposerai donc, non pas que Dieu, qui est très bon, et qui est la +souveraine source de vérité, mais qu'un certain mauvais génie, non +moins rusé et trompeur que puissant, a employé toute son industrie à me +tromper; je penserai que Je ciel, l'air, la terre, les couleurs, les +figures, les sons, et toutes les autres choses extérieures, ne sont rien +que des illusions et rêveries dont il s'est servi pour tendre des pièges +à ma crédulité; je me considérerai moi-même comme n'ayant point de +mains, point d'yeux, point de chair, point de sang; comme n'ayant aucun +sens, mais croyant faussement avoir toutes ces choses; je demeurerai +obstinément attaché à cette pensée; et si, par ce moyen, il n'est pas +en mon pouvoir de parvenir à la connoissance d'aucune vérité, à tout le +moins il est en ma puissance de suspendre mon jugement: c'est pourquoi +je prendrai garde soigneusement de ne recevoir en ma croyance aucune +fausseté, et préparerai si bien mon esprit à toutes les ruses de ce +grand trompeur, que, pour puissant et rusé qu'il soit, il ne me pourra +jamais rien imposer. + +Mais ce dessein est pénible et laborieux, et une certaine paresse +m'entraîne insensiblement dans le train de ma vie ordinaire; et tout +de même qu'un esclave qui jouissoit dans le sommeil d'une liberté +imaginaire, lorsqu'il commence à soupçonner que sa liberté n'est qu'un +songe, craint de se réveiller, et conspire avec ces illusions agréables +pour en être plus longtemps abusé, ainsi je retombe insensiblement de +moi-même dans mes anciennes opinions, et j'appréhende de me réveiller de +cet assoupissement, de peur que les veilles laborieuses qui auroient à +succéder à la tranquillité de ce repos, au lieu de m'apporter quelque +jour et quelque lumière dans la connoissance de la vérité, ne fussent +pas suffisantes pour éclaircir toutes les ténèbres des difficultés qui +viennent d'être Agitées. + + + +MÉDITATION SECONDE. + +DE LA NATURE DE L'ESPRIT HUMAIN; ET QU'IL EST PLUS AISÉ À CONNOÎTRE QUE +LE CORPS. + + +La méditation que je fis hier m'a rempli l'esprit de tant de doutes, +qu'il n'est plus désormais en ma puissance de les oublier. Et cependant +je ne vois pas de quelle façon je les pourrai résoudre; et comme si +tout-à-coup j'étois tombé dans une eau très profonde, je suis tellement +surpris que je ne puis ni assurer mes pieds dans le fond, ni nager pour +me soutenir au-dessus. Je m'efforcerai néanmoins, et suivrai derechef la +même voie où j'étois entré hier, en m'éloignant de tout ce en quoi je +pourrai imaginer le moindre doute, tout de même que si je connoissois +que cela fût absolument faux; et je continuerai toujours dans ce chemin, +jusqu'à ce que j'aie rencontré quelque chose de certain, ou du moins, si +je ne puis autre chose, jusqu'à ce que j'aie appris certainement qu'il +n'y a rien au monde de certain. Archimède, pour tirer le globe terrestre +de sa place et le transporter en un autre lieu, ne demandoit rien qu'un +point qui fût ferme et immobile: ainsi j'aurai droit de concevoir de +hautes espérances, si je suis assez heureux pour trouver seulement une +chose qui soit certaine et indubitable. + +Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses; je me +persuade que rien n'a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de +mensonges me représente; je pense n'avoir aucuns sens; je crois que le +corps, la figure, l'étendue, le mouvement et le lieu ne sont que des +fictions de mon esprit. Qu'est-ce donc qui pourra être estimé véritable? +Peut-être rien autre chose, sinon qu'il n'y a rien au monde de certain. + +Mais que sais-je s'il n'y a point quelque autre chose différente de +celles que je viens de juger incertaines, de laquelle on ne puisse +avoir le moindre doute? N'y a-t-il point quelque Dieu, ou quelque autre +puissance, qui me met en esprit ces pensées? Cela n'est pas nécessaire; +car peut-être que je suis capable de les produire de moi-même. Moi donc +à tout le moins ne suis-je point quelque chose? Mais j'ai déjà nié +que j'eusse aucuns sens ni aucun corps: j'hésite néanmoins, car que +s'ensuit-il de la? Suis-je tellement dépendant du corps et des sens que +je ne puisse être sans eux? Mais je me suis persuadé qu'il n'y avoit +rien du tout dans le monde, qu'il n'y avoit aucun ciel, aucune terre, +aucuns esprits, ni aucuns corps: ne me suis-je donc pas aussi persuadé +que je n'étois point? Tant s'en faut; j'étois sans doute, si je me suis +persuadé ou seulement si j'ai pensé quelque chose. Mais il y a un je ne +sais quel trompeur très puissant et très rusé, qui emploie toute son +industrie à me tromper toujours. Il n'y a donc point de doute que je +suis, s'il me trompe; et qu'il me trompe tant qu'il voudra, il ne saura +jamais faire que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque +chose. De sorte qu'après y avoir bien pensé, et avoir soigneusement +examiné toutes choses, enfin il faut conclure et tenir pour constant que +cette proposition, je suis, j'existe, est nécessairement vraie, toutes +les fois que je la prononce ou que je la conçois en mon esprit. + +Mais je ne connois pas encore assez clairement quel je suis, moi qui +suis certain que je suis; de sorte que désormais il faut que je prenne +soigneusement garde de ne prendre pas imprudemment quelque autre chose +pour moi, et ainsi de ne me point méprendre dans cette connoissance, que +je soutiens être plus certaine et plus évidente que toutes celles que +j'ai eues auparavant. C'est pourquoi je considérerai maintenant tout de +nouveau ce que je croyois être avant que j'entrasse dans ces dernières +pensées; et de mes anciennes opinions je retrancherai tout ce qui peut +être tant soit peu combattu par les raisons que j'ai tantôt alléguées, +en sorte qu'il ne demeure précisément que cela seul qui est entièrement +certain et indubitable. Qu'est-ce donc que j'ai cru être ci-devant? Sans +difficulté, j'ai pensé que j'étois un homme. Mais qu'est-ce qu'un homme? +Dirai-je que c'est un animal raisonnable? Non certes; car il me faudroit +par après rechercher ce que c'est qu'animal, et ce que c'est que +raisonnable; et ainsi d'une seule question je tomberois insensiblement +en une infinité d'autres plus difficiles et plus embarrassées; et je +ne voudrais pas abuser du peu de temps et de loisir qui me reste, en +l'employant à démêler de semblables difficultés. Mais je m'arrêterai +plutôt à considérer ici les pensées qui naissoient ci-devant +d'elles-mêmes en mon esprit, et qui ne m'étoient inspirées que de ma +seule nature, lorsque je m'appliquois à la considération de mon être. Je +me considérois premièrement comme ayant un visage, des mains, des bras, +et toute cette machine composée d'os et de chair, telle qu'elle +paroît en un cadavre, laquelle je désignois par le nom de corps. Je +considérois, outre cela, que je me nourrissois, que je marchois, que je +sentois et que je pensois, et je rapportois toutes ces actions à l'âme; +mais je ne m'arrêtois point à penser ce que c'étoit que cette âme, ou +bien, si je m'y arrêtois, je m'imaginois qu'elle étoit quelque chose +d'extrêmement rare et subtil, comme un vent, une flamme ou un air très +délié, qui étoit insinué et répandu dans mes plus grossières parties. +Pour ce qui étoit du corps, je ne doutois nullement de sa nature; mais +je pensois la connoître fort distinctement; et si je l'eusse voulu +expliquer suivant les notions que j'en avois alors, je l'eusse décrite +en cette sorte: Par le corps, j'entends tout ce qui peut être terminé +par quelque figure; qui peut être compris en quelque lieu, et remplir un +espace en telle sorte que tout autre corps en soit exclus; qui peut être +senti, ou par l'attouchement, ou par la vue, ou par l'ouïe, ou par le +goût, ou par l'odorat; qui peut être mû eu plusieurs façons, non pas à +la vérité par lui-même, mais par quelque chose d'étranger duquel il soit +touché et dont il reçoive l'impression: car d'avoir la puissance de se +mouvoir de soi-même, comme aussi de sentir ou de penser, je ne croyois +nullement que cela appartint à la nature du corps; au contraire, je +m'étonnois plutôt de voir que de semblables facultés se rencontroient en +quelques uns. + +Mais moi, qui suis-je, maintenant que je suppose qu'il y a un certain +génie qui est extrêmement puissant, et, si j'ose le dire, malicieux et +rusé, qui emploie toutes ses forces et toute son industrie à me tromper? +Puis-je assurer que j'aie la moindre chose de toutes celles que j'ai +dites naguère appartenir à la nature du corps? Je m'arrête a penser avec +attention, je passe et repasse toutes ces choses en mon esprit, et je +n'en rencontre aucune que je puisse dire être en moi. Il n'est pas +besoin que je m'arrête à les dénombrer. Passons donc aux attributs de +l'âme, et voyons s'il y en a quelqu'un qui soit en moi. Les premiers +sont de me nourrir et de marcher; mais s'il est vrai que je n'ai point +de corps, il est vrai aussi que je ne puis marcher ni me nourrir. Un +autre est de sentir; mais on ne peut aussi sentir sans le corps, outre +que j'ai pensé sentir autrefois plusieurs choses pendant le sommeil, que +j'ai reconnu à mon réveil n'avoir point en effet senties. Un autre +est de penser, et je trouve ici que la pensée est un attribut qui +m'appartient: elle seule ne peut être détachée de moi. Je suis, +j'existe, cela est certain; mais combien de temps? autant de temps que +je pense; car peut-être même qu'il se pourroit faire, si je cessois +totalement de penser, que je cesserois en même temps tout-à-fait d'être. +Je n'admets maintenant rien qui ne soit nécessairement vrai: je ne suis +donc, précisément parlant, qu'une chose qui pense, c'est-à-dire un +esprit, un entendement ou une raison, qui sont des termes dont la +signification m'étoit auparavant inconnue. Or, je suis une chose vraie +et vraiment existante: mais quelle chose? Je l'ai dit: une chose qui +pense. Et quoi davantage? J'exciterai mon imagination pour voir si je ne +suis point encore quelque chose de plus. Je ne suis point cet assemblage +de membres que l'on appelle le corps humain; je ne suis point un air +délié et pénétrant répandu dans tous ces membres; je ne suis point un +vent, un souffle, une vapeur, ni rien de tout ce que je puis feindre et +m'imaginer, puisque j'ai supposé que tout cela n'étoit rien, et que, +sans changer cette supposition, je trouve que je ne laisse pas d'être +certain que je suis quelque chose. + +Mais peut-être est-il vrai que ces mêmes choses-là que je suppose +n'être point, parce qu'elles me sont inconnues, ne sont point en effet +différentes de moi, que je connois. Je n'en sais rien; je ne dispute pas +maintenant de cela; je ne puis donner mon jugement que des choses qui me +sont connues: je connois que j'existe, et je cherche quel je suis, moi +que je connois être. Or, il est très certain que la connoissance de +mon être, ainsi précisément pris, ne dépend point des choses dont +l'existence ne m'est pas encore connue; par conséquent elle ne dépend +d'aucunes de celles que je puis feindre par mon imagination. Et même +ces termes de feindre et d'imaginer m'avertissent de mon erreur: car +je feindrois en effet si je m'imaginois être quelque chose, puisque +imaginer n'est rien autre chose que contempler la figure ou l'image +d'une chose corporelle; or, je sais déjà certainement que je suis, +et que tout ensemble il se peut faire que toutes ces images, et +généralement toutes les choses qui se rapportent à la nature du corps, +ne soient que des songes ou des chimères. Ensuite de quoi je vois +clairement que j'ai aussi peu de raison en disant, J'exciterai mon +imagination pour connoître plus distinctement quel je suis, que si je +disois, Je suis maintenant éveillé, et j'aperçois quelque chose de +réel et de véritable; mais, parceque je ne l'aperçois pas encore +assez nettement, je m'endormirai tout exprès, afin que mes songes me +représentent cela même avec plus de vérité et d'évidence. Et, partant, +je connois manifestement que rien de tout ce que je puis comprendre par +le moyen de l'imagination n'appartient à cette connoissance que j'ai de +moi-même, et qu'il est besoin de rappeler et détourner son esprit de +cette façon de concevoir, afin qu'il puisse lui-même connoître bien +distinctement sa nature. + +Mais qu'est-ce donc que je suis? une chose qui pense. Qu'est-ce qu'une +chose qui pense? c'est une chose qui doute, qui entend, qui conçoit, qui +affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui +sent. Certes, ce n'est pas peu si toutes ces choses appartiennent à ma +nature. Mais pourquoi n'y appartiendroient-elles pas? Ne suis-je pas +celui-là même qui maintenant doute presque de tout, qui néanmoins entend +et conçoit certaines choses, qui assure et affirme celles-là seules être +véritables, qui nie toutes les autres, qui veut et désire d'en connoître +davantage, qui ne veut pas être trompé, qui imagine beaucoup de choses, +même quelquefois en dépit que j'en aie, et qui en sent aussi beaucoup, +comme par l'entremise des organes du corps. Y a-t-il rien de tout +cela qui ne soit aussi véritable qu'il est certain que je suis et que +j'existe, quand même je dormirois toujours, et que celui qui m'a donné +l'être se serviroit de toute son industrie pour m'abuser? Y a-t-il aussi +aucun de ces attributs qui puisse être distingué de ma pensée, ou qu'on +puisse dire être séparé de moi-même? Car il est de soi si évident que +c'est moi qui doute, qui entends et qui désire, qu'il n'est pas ici +besoin de rien ajouter pour l'expliquer. Et j'ai aussi certainement +la puissance d'imaginer; car, encore qu'il puisse arriver (comme j'ai +supposé auparavant) que les choses que j'imagine ne soient pas vraies, +néanmoins cette puissance d'imaginer ne laisse pas d'être réellement +en moi, et fait partie de ma pensée. Enfin, je suis le même qui sens, +c'est-à-dire qui aperçois certaines choses comme par les organes des +sens, puisqu'en effet je vois de la lumière, j'entends du bruit, je sens +de la chaleur. Mais l'on me dira que ces apparences-là sont fausses et +que je dors. Qu'il soit ainsi; toutefois, à tout le moins, il est très +certain qu'il me semble que je vois de la lumière, que j'entends du +bruit, et que je sens de la chaleur; cela ne peut être faux; et c'est +proprement ce qui en moi s'appelle sentir; et cela précisément n'est +rien autre chose que penser. D'où je commence à connoître quel je suis, +avec un peu plus de clarté et de distinction que ci-devant. + +Mais néanmoins il me semble encore et je ne puis m'empêcher de croire +que les choses corporelles, dont les images se forment par la pensée, +qui tombent sous les sens, et que les sens mêmes examinent, ne soient +beaucoup plus distinctement connues que cette je ne sais quelle partie +de moi-même qui ne tombe point sous l'imagination: quoi-qu'en effet +cela soit bien étrange de dire que je connoisse et comprenne plus +distinctement des choses dont l'existence me paroît douteuse, qui me +sont inconnues et qui ne m'appartiennent point, que celles de la vérité +desquelles je suis persuadé, qui me sont connues, et qui appartiennent +à ma propre nature, en un mot que moi-même. Mais je vois bien ce que +c'est; mon esprit est un vagabond qui se plaît à m'égarer, et qui ne +sauroit encore souffrir qu'on le retienne dans les justes bornes de la +vérité. Lâchons-lui donc encore une fois la bride, et, lui donnant +toute sorte de liberté, permettons-lui de considérer les objets qui lui +paroissent au dehors, afin que, venant ci-après à la retirer doucement +et à propos, et de l'arrêter sur la considération de son être et des +choses qu'il trouve en lui, il se laisse après cela plus facilement +régler et conduire. + +Considérons donc maintenant les choses que l'on estime vulgairement être +les plus faciles de toutes à connoître, et que l'on croit aussi être le +plus distinctement connues, c'est à savoir les corps que nous touchons +et que nous voyons: non pas à la vérité les corps en général, car +ces notions générales sont d'ordinaire un peu plus confuses; mais +considérons-en un en particulier. Prenons par exemple ce morceau de +cire: il vient tout fraîchement d'être tiré de la ruche, il n'a pas +encore perdu la douceur du miel qu'il contenoit, il retient encore +quelque chose de l'odeur des fleurs dont il a été recueilli; sa couleur, +sa figure, sa grandeur, sont apparentes; il est dur, il est froid, il +est maniable, et si vous frappez dessus il rendra quelque son. Enfin +toutes les choses qui peuvent distinctement faire connoître un corps +se rencontrent en celui-ci. Mais voici que pendant que je parle on +l'approche du feu: ce qui y restoit de saveur s'exhale, l'odeur +s'évapore, sa couleur se change, sa figure se perd, sa grandeur +augmente, il devient liquide, il s'échauffe, à peine le peut-on manier, +et quoique l'on frappe dessus il ne rendra plus aucun son. La même +cire demeure-t-elle encore après ce changement? Il faut avouer qu'elle +demeure; personne n'en doute, personne ne juge autrement. Qu'est-ce donc +que l'on connoissoit en ce morceau de cire avec tant de distinction? +Certes ce ne peut être rien de tout ce que j'y ai remarqué par +l'entremise des sens, puisque toutes les choses qui tomboient sous le +goût, sous l'odorat, sous la vue, sous l'attouchement, et sous l'ouïe, +se trouvent changées, et que cependant la même cire demeure. Peut-être +étoit-ce ce que je pense maintenant, à savoir que cette cire n'étoit pas +ni cette douceur de miel, ni cette agréable odeur de fleurs, ni cette +blancheur, ni cette figure, ni ce son; mais seulement un corps qui un +peu auparavant me paroissoit sensible sous ces formes, et qui maintenant +se fait sentir sous d'autres. Mais qu'est-ce, précisément parlant, +que j'imagine lorsque je la conçois en cette sorte? Considérons-le +attentivement, et, retranchant toutes les choses qui n'appartiennent +point à la cire, voyons ce qui reste. Certes il ne demeure rien que +quelque chose d'étendu, de flexible et de muable. Or qu'est-ce que cela, +flexible et muable? N'est-ce pas que j'imagine que cette cire étant +ronde, est capable de devenir carrée, et de passer du carré en une +figure triangulaire? Non certes, ce n'est pas cela, puisque je la +conçois capable de recevoir une infinité de semblables changements, et +je ne saurois néanmoins parcourir cette infinité par mon imagination, et +par conséquent cette conception que j'ai de la cire ne s'accomplit pas +par la faculté d'imaginer. Qu'est-ce maintenant que cette extension? +N'est-elle pas aussi inconnue? car elle devient plus grande quand la +cire se fond, plus grande quand elle bout, et plus grande encore quand +la chaleur augmente; et je ne concevrois pas clairement et selon la +vérité ce que c'est que de la cire, si je ne pensois que même ce morceau +que nous considérons est capable de recevoir plus de variétés selon +l'extension que je n'en ai jamais imaginé. Il faut donc demeurer +d'accord que je ne saurois pas même comprendre par l'imagination ce que +c'est que ce morceau de cire, et qu'il n'y a que mon entendement seul +qui le comprenne. Je dis ce morceau de cire en particulier; car pour la +cire en général, il est encore plus évident. Mais quel est ce morceau +de cire qui ne peut être compris que par l'entendement ou par l'esprit? +Certes c'est le même que je vois, que je touche, que j'imagine, et enfin +c'est le même que j'ai toujours cru que c'étoit au commencement. Or ce +qui est ici grandement à remarquer, c'est que sa perception n'est point +une vision, ni un attouchement, ni une imagination, et ne l'a jamais +été, quoiqu'il le semblât ainsi auparavant, mais seulement une +inspection de l'esprit, laquelle peut être imparfaite et confuse, comme +elle étoit auparavant, ou bien claire et distincte, comme elle est à +présent, selon que mon attention se porte plus ou moins aux choses qui +sont en elle, et dont elle est composée. + +Cependant je ne me saurois trop étonner quand je considère combien mon +esprit a de foiblesse et de pente qui le porte insensiblement dans +l'erreur. Car encore que sans parler je considère tout cela en moi-même, +les paroles toutefois m'arrêtent, et je suis presque déçu par les termes +du langage ordinaire: car nous disons que nous voyons la même cire, si +elle est présente, et non pas que nous jugeons que c'est la même, de ce +qu'elle a même couleur et même figure: d'où je voudrois presque conclure +que l'on connoît la cire par la vision des yeux, et non par la seule +inspection de l'esprit; si par hasard je ne regardois d'une fenêtre des +hommes qui passent dans la rue, à la vue desquels je ne manque pas de +dire que je vois des hommes, tout de même que je dis que je vois de la +cire; et cependant que vois-je de cette fenêtre, sinon des chapeaux et +des manteaux, qui pourraient couvrir des machines artificielles qui ne +se remueraient que par ressorts? mais je juge que ce sont des hommes; +et ainsi je comprends par la seule puissance de juger qui réside en mon +esprit ce que je croyois voir de mes yeux. + +Un homme qui tâche d'élever sa connoissance au-delà du commun doit avoir +honte de tirer des occasions de douter des formes de parler que le +vulgaire a inventées: j'aime mieux passer outre, et considérer si je +concevois avec plus d'évidence et de perfection ce que c'etoit que de la +cire, lorsque je l'ai d'abord aperçue, et que j'ai cru la connoître par +le moyen des sens extérieurs, ou à tout le moins par le sens commun, +ainsi qu'ils appellent, c'est-à-dire par la faculté imaginative, que +je ne la conçois à présent, après avoir plus soigneusement examiné ce +qu'elle est et de quelle façon elle peut être connue. Certes il seroit +ridicule de mettre cela en doute. Car qu'y avoit-il dans cette première +perception qui fût distinct? qu'y avoit-il qui ne semblât pouvoir +tomber en même sorte dans le sens du moindre des animaux? Mais quand je +distingue la cire d'avec ses formes extérieures, et que, tout de même +que si je lui avois ôté ses vêtements, je la considère toute nue, il est +certain que, bien qu'il se puisse encore rencontrer quelque erreur dans +mon jugement, je ne la puis néanmoins concevoir de cette sorte sans un +esprit humain. + +Mais enfin que dirai-je de cet esprit, c'est-à-dire de moi-même, car +jusques ici je n'admets en moi rien autre chose que l'esprit? Quoi donc! +moi qui semble concevoir avec tant de netteté et de distinction ce +morceau de cire, ne me connois-je pas moi-même, non seulement avec +bien plus de vérité et de certitude, mais encore avec beaucoup plus de +distinction et de netteté? car si je juge que la cire est ou existe de +ce que je la vois, certes il suit bien plus évidemment que je suis ou +que j'existe moi-même de ce que je la vois: car il se peut faire que ce +que je vois ne soit pas en effet de la cire, il se peut faire aussi que +je n'aie pas même des yeux pour voir aucune chose; mais il ne se peut +faire que lorsque je vois, ou, ce que je ne distingue point, lorsque je +pense voir, que moi qui pense ne sois quelque chose. De même, si je juge +que la cire existe de ce que je la touche, il s'ensuivra encore la même +chose, à savoir que je suis; et si je le juge de ce que mon imagination, +ou quelque autre cause que ce soit, me le persuade, je conclurai +toujours la même chose. Et ce que j'ai remarqué ici de la cire se peut +appliquer à toutes les autres choses qui me sont extérieures et qui se +rencontrent hors de moi. Et, de plus, si la notion ou perception de la +cire ma semblé plus nette et plus distincte après que non seulement la +vue ou le toucher, mais encore beaucoup d'autres causes me l'ont rendue +plus manifeste, avec combien plus d'évidence, de distinction et de +netteté faut-il avouer que je me connois à présent moi-même, puisque +toutes les raisons qui servent à connoître concevoir la nature de la +cire, ou de quelque autre corps que ce soit, prouvent beaucoup mieux la +nature de mon esprit; et il se rencontre encore tant d'autres choses en +l'esprit même qui peuvent contribuer à l'éclaircissement de sa nature, +que celles qui dépendent du corps, comme celles-ci, ne méritent quasi +pas d'être mises en compte. + +Mais enfin me voici insensiblement revenu où je voulois; car, puisque +c'est une chose qui m'est à présent manifeste, que les corps mêmes ne +sont pas proprement connus par les sens ou par la faculté d'imaginer, +mais par le seul entendement, et qu'ils ne sont pas connus de ce qu'ils +sont vus ou touchés, mais seulement de ce qu'ils sont entendus, ou bien +compris par la pensée, je vois clairement qu'il n'y a rien qui me soit +plus facile à connoître que mon esprit. Mais, parce qu'il est malaisé de +se défaire si promptement d'une opinion à laquelle on s'est accoutumé de +longue main, il sera bon que je m'arrête un peu en cet endroit, afin +que par la longueur de ma méditation j'imprime plus profondément en ma +mémoire cette nouvelle connoissance. + + + +MÉDITATION TROISIÈME + +DE DIEU; QU'IL EXISTE. + +Je fermerai maintenant les yeux, je boucherai mes oreilles, je +détournerai tous mes sens, j'effacerai même de ma pensée toutes les +images des choses corporelles, ou du moins, parce qu'à peine cela se +peut-il faire, je les réputerai comme vaines et comme fausses; et ainsi +m'entretenant seulement moi-même, et considérant mon intérieur, je +tâcherai de me rendre peu à peu plus connu et plus familier à moi-même. +Je suis une chose qui pense, c'est-à-dire qui doute, qui affirme, qui +nie, qui connoît peu de choses, qui en ignore beaucoup, qui aime, qui +hait, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent; car, +ainsi que j'ai remarqué ci-devant, quoique les choses que je sens et +que j'imagine ne soient peut-être rien du tout hors de moi et en +elles-mêmes, je suis néanmoins assuré que ces façons de penser que +j'appelle sentiments et imaginations, en tant seulement qu'elles sont +des façons de penser, résident et se rencontrent certainement en moi. Et +dans ce peu que je viens de dire, je crois avoir rapporté tout ce que je +sais véritablement, ou du moins tout ce que jusques ici j'ai remarqué +que je savois. Maintenant, pour tâcher d'étendre ma connoissance plus +avant, j'userai de circonspection, et considérerai avec soin si je ne +pourrai point encore découvrir en moi quelques autres choses que je +n'aie point encore jusques ici aperçues. Je suis assuré que je suis une +chose qui pense; mais ne sais-je donc pas aussi ce qui est requis +pour me rendre certain de quelque chose? Certes, dans cette première +connoissance, il n'y a rien qui m'assure de la vérité, que la claire et +distincte perception de ce que je dis, laquelle de vrai ne seroit pas +suffisante pour m'assurer que ce que je dis est vrai, s'il pouvoit +jamais arriver qu'une chose que je concevrois ainsi clairement et +distinctement se trouvât fausse: et partant il me semble que déjà +je puis établir pour règle générale que toutes les choses que nous +concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies. + +Toutefois j'ai reçu et admis ci-devant plusieurs choses comme très +certaines et très manifestes, lesquelles néanmoins j'ai reconnu par +après être douteuses et incertaines. Quelles étoient donc ces choses-là? +C'étoit la terre, le ciel, les astres, et toutes les autres choses que +j'apercevois par l'entremise de mes sens. Or qu'est-ce que je concevois +clairement et distinctement en elles? Certes rien autre chose, sinon que +les idées ou les pensées de ces choses-là se présentoient à mon esprit. +Et encore à présent je ne nie pas que ces idées ne se rencontrent en +moi. Mais il y avoit encore une autre chose que j'assurois, et qu'à +cause de l'habitude que j'avois à la croire, je pensois apercevoir très +clairement, quoique véritablement je ne l'aperçusse point, à savoir +qu'il y avoit des choses hors de moi d'où procédoient ces idées, et +auxquelles elles étoient tout-à-fait semblables: et c'étoit en cela que +je me trompois; ou si peut-être je jugeois selon la vérité, ce n'étoit +aucune connoissance que j'eusse qui fût cause de la vérité de mon +jugement. + +Mais lorsque je considérois quelque chose de fort simple et de fort +facile touchant l'arithmétique et la géométrie, par exemple que deux et +trois joints ensemble produisent le nombre de cinq, et autres choses +semblables, ne les concevois-je pas au moins assez clairement pour +assurer qu'elles étoient vraies? Certes si j'ai jugé depuis qu'on +pouvoit douter de ces choses, ce n'a point été pour autre raison que +parce qu'il me venoit en l'esprit que peut-être quelque Dieu avoit pu me +donner une telle nature que je me trompasse même touchant les choses qui +me semblent les plus manifestes. Or toutes les fois que cette opinion +ci-devant conçue de la souveraine puissance d'un Dieu se présente à ma +pensée, je suis contraint d'avouer qu'il lui est facile, s'il le veut, +de faire en sorte que je m'abuse même dans les choses que je crois +connoître avec une évidence très grande: et au contraire toutes les fois +que je me tourne vers les choses que je pense concevoir fort clairement, +je suis tellement persuadé par elles, que de moi-même je me laisse +emporter à ces paroles: Me trompe qui pourra, si est-ce qu'il ne sauroit +jamais faire que je ne sois rien, tandis que je penserai être quelque +chose, ou que quelque jour il soit vrai que je n'aie jamais été, étant +vrai maintenant que je suis, on bien que deux et trois joints ensemble +fassent plus ni moins que cinq, ou choses semblables, que je vois +clairement ne pouvoir être d'autre façon que je les conçois. + +Et certes, puisque je n'ai aucune raison de croire qu'il y ait quelque +Dieu qui soit trompeur, et même que je n'ai pas encore considéré celles +qui prouvent qu'il y a un Dieu, la raison de douter qui dépend seulement +de cette opinion est bien légère, et pour ainsi dire métaphysique. Mais +afin de la pouvoir tout-à-fait ôter, je dois examiner s'il y a un Dieu, +sitôt que l'occasion s'en présentera; et si je trouve qu'il y en ait +un, je dois aussi examiner s'il peut être trompeur: car, sans la +connoissance de ces deux vérités, je ne vois pas que je puisse jamais +être certain d'aucune chose. Et afin que je puisse avoir occasion +d'examiner cela sans interrompre l'ordre du méditer que je me suis +proposé, qui est de passer par degrés des notions que je trouverai les +premières en mon esprit, à celles que j'y pourrai trouver par après, il +faut ici que je divise toutes mes pensées en certains genres, et que je +considère dans lesquels de ces genres il y a proprement de la vérité ou +de l'erreur. + +Entre mes pensées, quelques unes sont comme les images des choses, et +c'est à celles-là seules que convient proprement le nom d'idée; comme +lorsque je me représente un homme, ou une chimère, ou le ciel, ou un +ange, ou Dieu même. D'autres, outre cela, ont quelques autres formes; +comme lorsque je veux, que je crains, que j'affirme ou que je nie, je +conçois bien alors quelque chose comme le sujet de l'action de mon +esprit, mais j'ajoute aussi quelque autre chose par cette action à +l'idée que j'ai de cette chose-là; et de ce genre de pensées, les unes +sont appelées volontés ou affections, et les autres jugements. + +Maintenant, pour ce qui concerne les idées, si on les considère +seulement en elles-mêmes, et qu'on ne les rapporte point à quelque autre +chose, elles ne peuvent, à proprement parler, être fausses: car soit +que j'imagine une chèvre ou une chimère, il n'est pas moins vrai que +j'imagine l'une que l'autre. Il ne faut pas craindre aussi qu'il se +puisse rencontrer de la fausseté dans les affections ou volontés: car +encore que je puisse désirer des choses mauvaises, ou même qui ne furent +jamais, toutefois il n'est pas pour cela moins vrai que je les désire. +Ainsi il ne reste plus que les seuls jugements, dans lesquels je dois +prendre garde soigneusement de ne me point tromper. Or la principale +erreur et la plus ordinaire qui s'y puisse rencontrer consiste en ce que +je juge que les idées qui sont en moi sont semblables ou conformes à +des choses qui sont hors de moi: car certainement si je considérois +seulement les idées comme de certains modes ou façons de ma pensée, sans +les vouloir rapporter à quelque autre chose d'extérieur, à peine me +pourroient-elles donner occasion de faillir. + +Or, entre ces idées, les unes me semblent être nées avec moi, les +autres être étrangères et venir de dehors, et les autres être faites et +inventées par moi-même. Car que j'aie la faculté de concevoir ce que +c'est qu'on nomme en général une choses, ou une vérité, ou une pensée, +il me semble que je ne tiens point cela d'ailleurs que de ma nature +propre; mais si j'ois maintenant quelque bruit, si je vois le soleil, si +je sens de la chaleur, jusqu'à cette heure j'ai jugé que ces sentiments +procédoient de quelques choses qui existent hors de moi; et enfin il me +semble que les sirènes, les hippogriffes et toutes les autres semblables +chimères sont des fictions et inventions du mon esprit. Mais aussi +peut-être me puis-je persuader que toutes ces idées sont du genre de +celles que j'appelle étrangères, et qui viennent de dehors, ou bien +qu'elles sont toutes nées avec moi, ou bien qu'elles ont toutes été +faites par moi: car je n'ai point encore clairement découvert leur +véritable origine. Et ce que j'ai principalement à faire en cet endroit +est de considérer, touchant celles qui me semblent venir de quelques +objets qui sont hors de moi, quelles sont les raisons qui m'obligent à +les croire semblables à ces objets. + +La première de ces raisons est qu'il me semble que cela m'est enseigné +par la nature; et la seconde, que j'expérimente en moi-même que ces +idées ne dépendent point de ma volonté; car souvent elles se présentent +à moi malgré moi, comme maintenant, soit que je le veuille, soit que je +ne le veuille pas, je sens de la chaleur, et pour cela je me persuade +que ce sentiment, ou bien cette idée de la chaleur est produite en moi +par une chose différente de moi, à savoir par la chaleur du feu auprès +duquel je suis assis. Et je ne vois rien qui me semble plus raisonnable +que de juger que cette chose étrangère envoie et imprime en moi sa +ressemblance plutôt qu'aucune autre chose. + +Maintenant il faut que je voie si ces raisons sont assez fortes et +convaincantes. Quand je dis qu'il me semble que cela m'est enseigné +par la nature, j'entends seulement par ce mot de nature une certaine +inclination qui me porte à le croire, et non pas une lumière naturelle +qui me fasse connoître que cela est véritable. Or ces deux façons de +parler diffèrent beaucoup entre elles. Car je ne saurois rien révoquer +en doute de ce que la lumière naturelle me fait voir être vrai, ainsi +qu'elle m'a tantôt fait voir que de ce que je doutois je pouvois +conclure que j'étois; d'autant que je n'ai en moi aucune autre faculté +ou puissance pour distinguer le vrai d'avec le faux, qui me puisse +enseigner que ce que cette lumière me montre comme vrai ne l'est pas, +et à qui je me puisse tant fier qu'à elle. Mais pour ce qui est des +inclinations qui me semblent aussi m'être naturelles, j'ai souvent +remarqué, lorsqu'il a été question de faire choix entre les vertus et +les vices, qu'elles ne m'ont pas moins porté au mal qu'au bien; c'est +pourquoi je n'ai pas sujet de les suivre non plus en ce qui regarde le +vrai et le faux. Et pour l'autre raison, qui est que ces idées doivent +venir d'ailleurs, puisqu'elles ne dépendent pas de ma volonté, je ne la +trouve non plus convaincante. Car tout de même que ces inclinations dont +je parlois tout maintenant se trouvent en moi, nonobstant qu'elles ne +s'accordent pas toujours avec ma volonté, ainsi peut-être qu'il y a en +moi quelque faculté ou puissance propre à produire ces idées sans l'aide +d'aucunes choses extérieures, bien qu'elle ne me soit pas encore connue; +comme en effet il m'a toujours semblé jusques ici que lorsque je +dors elles se forment ainsi en moi sans l'aide des objets qu'elles +représentent. Et enfin encore que je demeurasse d'accord qu'elles sont +causées par ces objets, ce n'est pas une conséquence nécessaire qu'elles +doivent leur être semblables. Au contraire, j'ai souvent remarqué en +beaucoup d'exemples qu'il y avoit une grande différence entre l'objet et +son idée. Comme par exemple je trouve en moi deux idées du soleil toutes +diverses: l'une tire son origine des sens, et doit être placée dans le +genre de celles que j'ai dites ci-dessus venir de dehors, par laquelle +il me paroît extrêmement petit; l'autre est prise des raisons de +l'astronomie, c'est-à-dire de certaines notions nées avec moi, ou +enfin est formée par moi-même de quelque sorte que ce puisse être, par +laquelle il me paroît plusieurs fois plus grand que toute la terre. +Certes ces deux idées que je conçois du soleil ne peuvent pas être +toutes deux semblables au même soleil; et la raison me fait croire que +celle qui vient immédiatement de son apparence est celle qui lui est le +plus dissemblable. Tout cela me fait assez connoître que jusques à +celle heure ce n'a point été par un jugement certain et prémédité, mais +seulement par une aveugle et téméraire impulsion, que j'ai cru qu'il y +avoit des choses hors de moi, et différentes de mon être, qui, par les +organes, de mes sens, ou par quelque autre moyen que ce puisse être, +envoyoient en moi leurs idées ou images, et y imprimoient leurs +ressemblances. + +Mais il se présente encore une autre voie pour rechercher si entre les +choses dont j'ai en moi les idées, il y en a quelques unes qui existent +hors de moi. A savoir, si ces idées sont prises en tant seulement que ce +sont de certaines façons de penser, je ne reconnois entre elles aucune +différence ou inégalité, et toutes me semblent procéder de moi d'une +même façon; mais les considérant comme des images, dont les unes +représentent une chose et les autres une autre, il est évident qu'elles +sont fort différentes les unes des autres. Car en effet celles qui me +représentent des substances sont sans doute quelque chose de plus, +et contiennent en soi, pour ainsi parler, plus de réalité objective, +c'est-à-dire participent par représentation à plus de degrés d'être ou +de perfection, que celles qui me représentent seulement des modes ou +accidents. De plus, celle par laquelle je conçois un Dieu souverain, +éternel, infini, immuable, tout connoissant, tout puissant, et créateur +universel de toutes les choses qui sont hors de lui; celle-là, dis-je, +a certainement en soi plus de réalité objective que celles par qui les +substances finies me sont représentées. + +Maintenant c'est une chose manifeste par la lumière naturelle, qu'il +doit y avoir pour le moins autant de réalité dans la cause efficiente +et totale que dans son effet: car d'où est-ce que l'effet peut tirer sa +réalité, sinon de sa cause; et comment cette cause la lui pourroit-elle +communiquer, si elle ne l'avoit en elle-même? Et de là il suit non +seulement que le néant ne saurait produire aucune chose, mais aussi +que ce qui est plus parfait, c'est-à-dire qui contient en soi plus de +réalité, ne peut être une suite et une dépendance du moins parfait. Et +cette vérité n'est pas seulement claire et évidente dans les effets qui +ont cette réalité que les philosophes appellent actuelle ou formelle, +mais aussi dans les idées où l'on considère seulement la réalité qu'ils +nomment objective: par exemple, la pierre qui n'a point encore été, +non seulement ne peut pas maintenant commencer d'être, si elle n'est +produite par une chose qui possède en soi formellement ou éminemment +tout ce qui entre en la composition de la pierre, c'est-à-dire qui +contienne en soi les mêmes choses, ou d'autres plus excellentes que +celles qui sont dans la pierre; et la chaleur ne peut être produite dans +un sujet qui en étoit auparavant privé, si ce n'est par une chose qui +soit d'un ordre, d'un degré ou d'un genre au moins aussi parfait que +la chaleur, et ainsi des autres. Mais encore, outre cela, l'idée de la +chaleur ou de la pierre ne peut pas être en moi, si elle n'y a été mise +par quelque cause qui contienne en soi pour le moins autant de réalité +que j'en conçois dans la chaleur ou dans la pierre: car, encore que +cette cause-là ne transmette en mon idée aucune chose de sa réalité +actuelle ou formelle, on ne doit pas pour cela s'imaginer que cette +cause doive être moins réelle; mais on doit savoir que toute idée étant +un ouvrage de l'esprit, sa nature est telle qu'elle ne demande de soi +aucune autre réalité formelle que celle qu'elle reçoit et emprunte de la +pensée ou de l'esprit, dont elle est seulement un mode, c'est-à-dire une +manière ou façon de penser. Or, afin qu'une idée contienne une telle +réalité objective plutôt qu'une autre, elle doit sans doute avoir cela +de quelque cause dans laquelle il se rencontre pour le moins autant de +réalité formelle que cette idée contient de réalité objective; car si +nous supposons qu'il se trouve quelque chose dans une idée qui ne se +rencontre pas dans sa cause, il faut donc qu'elle tienne cela du néant. +Mais, pour imparfaite que soit cette façon d'être par laquelle une chose +est objectivement ou par représentation dans l'entendement par son idée, +certes on ne peut pas néanmoins dire que cette façon et manière-là +d'être ne soit rien, ni par conséquent que cette idée tire son origine +du néant. Et je ne dois pas aussi m'imaginer que la réalité que je +considère dans mes idées n'étant qu'objective, il n'est pas nécessaire, +que la même réalité soit formellement ou actuellement dans les causes de +ces idées, mais qu'il suffit qu'elle soit aussi objectivement en elles: +car, tout ainsi que cette manière d'être objectivement appartient aux +idées de leur propre nature, de même aussi la manière ou la façon d'être +formellement appartient aux causes de ces idées (à tout le moins aux +premières et principales) de leur propre nature. Et encore qu'il puisse +arriver qu'une idée donne naissance à une autre idée, cela ne peut pas +toutefois être à l'infini; mais il faut à la fin parvenir à une première +idée, dont la cause soit comme un patron ou un original dans lequel +toute la réalité ou perfection soit contenue formellement et en effet, +qui se rencontre seulement objectivement ou par représentation dans ces +idées. En sorte que la lumière naturelle me fait connoître évidemment +que les idées sont en moi comme des tableaux ou des images qui peuvent à +la vérité facilement déchoir de la perfection des choses dont elles ont +été tirées, mais qui ne peuvent jamais rien contenir de plus grand ou de +plus parfait. + +Et d'autant plus longuement et soigneusement j'examine toutes ces +choses, d'autant plus clairement et distinctement je connois qu'elles +sont vraies. Mais, enfin, que conclurai-je de tout cela? C'est à savoir +que, si la réalité ou perfection objective de quelqu'une de mes idées +est telle que je connoisse clairement que cette même réalité ou +perfection n'est point en moi ni formellement ni éminemment, et que +par conséquent je ne puis moi-même en être la cause, il suit de là +nécessairement que je ne suis pas seul dans le monde, mais qu'il y a +encore quelque autre chose qui existe et qui est la cause de cette idée; +au lieu que, s'il ne se rencontre point en moi de telle idée, je n'aurai +aucun argument qui me puisse convaincre et rendre certain de l'existence +d'aucune autre chose que de moi-même, car je les ai tous soigneusement +recherchés, et je n'en ai pu trouver aucun autre jusqu'à présent. + +Or, entre toutes ces idées qui sont en moi, outre celles qui me +représentent moi-même à moi-même, de laquelle il ne peut y avoir ici +aucune difficulté, il y en a une autre qui me représente un Dieu, +d'autres des choses corporelles et inanimées, d'autres des anges, +d'autres des animaux, et d'autres enfin qui me représentent des +hommes semblables à moi. Mais, pour ce qui regarde les idées qui me +représentent d'autres hommes, ou des animaux, ou des anges, je +conçois facilement qu'elles peuvent être formées par le mélange et la +composition des autres idées que j'ai des choses corporelles et de Dieu, +encore que hors de moi il n'y eût point d'autres hommes dans le monde, +ni aucuns animaux, ni aucuns anges. Et pour ce qui regarde les idées des +choses corporelles, je n'y reconnois rien de si grand ni de si excellent +qui ne me semble pouvoir venir de moi-même; car, si je les considère de +plus près, et si je les examine de la même façon que j'examinai hier +l'idée de la cire, je trouve qu'il ne s'y rencontre que fort peu de +chose que je conçoive clairement et distinctement, à savoir la grandeur +ou bien l'extension en longueur, largeur et profondeur, la figure qui +résulte de la terminaison de cette extension, la situation que les corps +diversement figurés gardent entre eux, et le mouvement ou le changement +de cette situation, auxquelles on peut ajouter la substance, la durée et +le nombre. Quant aux autres choses, comme la lumière, les couleurs, +les sons, les odeurs, les saveurs, la chaleur, le froid, et les autres +qualités qui tombent sous l'attouchement, elles se rencontrent dans ma +pensée avec tant d'obscurité et de confusion, que j'ignore même si elles +sont vraies ou fausses, c'est-à-dire si les idées que je conçois de ces +qualités sont en effet les idées de quelques choses réelles, ou bien +si elles ne me représentent que des êtres chimériques qui ne peuvent +exister. Car, encore que j'aie remarqué ci-devant qu'il n'y a que dans +les jugements que se puisse rencontrer la vraie et formelle fausseté, +il se peut néanmoins trouver dans les idées une certaine fausseté +matérielle, à savoir lorsqu'elles représentent ce qui n'est rien comme +si c'étoit quelque chose. Par exemple, les idées que j'ai du froid et +de la chaleur sont si peu claires et si peu distinctes, qu'elles ne +me sauroient apprendre si le froid est seulement une privation de la +chaleur, ou la chaleur une privation du froid; ou bien si l'une et +l'autre sont des qualités réelles, ou si elles ne le sont pas: et, +d'autant que les idées étant comme des images, il n'y en peut avoir +aucune qui ne nous semble représenter quelque chose, s'il est vrai de +dire que le froid ne soit autre chose qu'une privation de la chaleur, +l'idée qui me le représente comme quelque chose de réel et de positif ne +sera pas mal à propos appelée fausse, et ainsi des autres. Mais, à dire +le vrai, il n'est pas nécessaire que je leur attribue d'autre auteur que +moi-même: car, si elles sont fausses, c'est-à-dire si elles représentent +des choses qui ne sont point, la lumière naturelle me fait connoître +qu'elles procèdent du néant, c'est-à-dire qu'elles ne sont en moi que +parce qu'il manque quelque chose à ma nature, et qu'elle n'est pas toute +parfaite; et si ces idées sont vraies, néanmoins, parce qu'elles me font +paroître si peu de réalité que même je ne saurois distinguer la chose +représentée d'avec le non-être, je ne vois pas pourquoi je ne pourrais +point en être l'auteur. + +Quant aux idées claires et distinctes que j'ai des choses corporelles, +il y en a quelques unes qu'il semble que j'ai pu tirer de l'idée que +j'ai de moi-même; comme celles que j'ai de la substance, de la durée, +du nombre, et d'autres choses semblables. Car lorsque je pense que la +pierre est une substance, ou bien une chose qui de soi est capable +d'exister, et que je suis aussi moi-même une substance; quoique je +conçoive bien que je suis une chose, qui pense et non étendue, et que +la pierre au contraire est une chose étendue et qui ne pense point, +et qu'ainsi entre ces deux conceptions il se rencontre une notable +différence, toutefois elles semblent convenir en ce point qu'elles +représentent toutes deux des substances. De même, quand je pense que +je suis maintenant, et que je me ressouviens outre cela d'avoir été +autrefois, et que je conçois plusieurs diverses pensées dont je connois +le nombre, alors j'acquiers en moi les idées de la durée et du nombre, +lesquelles, par après, je puis transférer à toutes les autres choses +que je voudrai. Pour ce qui est des autres qualités dont les idées des +choses corporelles sont composées, à savoir l'étendue, la figure, +la situation et le mouvement, il est vrai qu'elles ne sont point +formellement en moi, puisque je ne suis qu'une chose qui pense; mais +parceque ce sont seulement de certains modes de la substance, et que je +suis moi-même une substance, il semble qu'elles puissent être contenues +en moi éminemment. + +Partant, il ne reste que la seule idée de Dieu dans laquelle il faut +considérer s'il y a quelque chose qui n'ait pu venir de moi-même. Par +le nom de Dieu j'entends une substance infinie, éternelle, immuable, +indépendante, toute connoissante, toute puissante, et par laquelle +moi-même et toutes les autres choses qui sont (s'il est vrai qu'il y en +ait qui existent) ont été créées et produites. Or, ces avantages sont si +grands et si éminents, que plus attentivement je les considère, et moins +je me persuade que l'idée que j'en ai puisse tirer son origine de moi +seul. Et par conséquent il faut nécessairement conclure de tout ce +que j'ai dit auparavant que Dieu existe: car, encore que l'idée de +la substance soit en moi de cela même que je suis une substance, je +n'aurois pas néanmoins l'idée d'une substance infinie, moi qui suis un +être fini, si elle n'avoit été mise en moi par quelque substance qui fût +véritablement infinie. + +Et je ne me dois pas imaginer que je ne conçois pas l'infini par une +véritable idée, mais seulement par la négation de ce qui est fini, +de même que je comprends le repos et les ténèbres par la négation du +mouvement et de la lumière: puisqu'au contraire je vois manifestement +qu'il se rencontre plus de réalité dans la substance infinie que dans la +substance finie, et partant que j'ai en quelque façon plutôt en moi la +notion de l'infini que du fini, c'est-à-dire de Dieu que de moi-même: +car, comment seroit-il possible que je pusse connoître que je doute et +que je désire, c'est-à-dire qu'il me manque quelque chose et que je ne +suis pas tout parfait, si je n'avois en moi aucune idée d'un être plus +parfait que le mien, par la comparaison duquel je connoîtrois les +défauts de ma nature? + +Et l'on ne peut pas dire que peut-être cette idée de Dieu est +matériellement fausse, et par conséquent que je la puis tenir du néant, +c'est-à-dire qu'elle peut être en moi pource que j'ai du défaut, comme +j'ai tantôt dit des idées de la chaleur et du froid et d'autres choses +semblables: car au contraire cette idée étant fort claire et fort +distincte, et contenant en soi plus de réalité objective qu'aucune +autre, il n'y en a point qui de soi soit plus vraie, ni qui puisse être +moins soupçonnée d'erreur et de fausseté. + +Cette idée, dis-je, d'un être souverainement parfait et infini est très +vraie; car encore que peut-être l'on puisse feindre qu'un tel être +n'existe point, on ne peut pas feindre néanmoins que son idée ne me +représente rien de réel, comme j'ai tantôt dit de l'idée du froid. Elle +est aussi fort claire et fort distincte, puisque tout ce que mon esprit +conçoit clairement et distinctement de réel et de vrai, et qui contient +en soi quelque perfection, est contenu et renfermé tout entier dans +cette idée. Et ceci ne laisse pas d'être vrai, encore que je ne +comprenne pas l'infini, et qu'il se rencontre en Dieu une infinité +de choses que je ne puis comprendre, ni peut-être aussi atteindre +aucunement de la pensée; car il est de la nature de l'infini, que +moi qui suis fini et borné ne le puisse comprendre; et il suffît que +j'entende bien cela et que je juge que toutes les choses que je conçois +clairement, et dans lesquelles je sais qu'il y a quelque perfection, +et peut-être aussi une infinité d'autres que j'ignore, sont en Dieu +formellement ou éminemment, afin que l'idée que j'en ai soit la plus +vraie, la plus claire et la plus distincte de toutes celles qui sont en +mon esprit. + +Mais peut-être aussi que je suis quelque chose de plus que je ne +m'imagine, et que toutes les perfections que j'attribue à la nature +d'un Dieu sont en quelque façon en moi en puissance, quoiqu'elles ne se +produisent pas encore et ne se fassent point paroître par leurs actions. +En effet, j'expérimente déjà que ma connoissance s'augmente et se +perfectionne peu à peu; et je ne vois rien qui puisse empêcher qu'elle +ne s'augmente ainsi de plus eu plus jusques à l'infini, ni aussi +pourquoi, étant ainsi accrue et perfectionnée, je ne pourrois pas +acquérir par son moyen toutes les autres perfections de la nature +divine, ni enfin pourquoi la puissance que j'ai pour l'acquisition de +ces perfections, s'il est vrai qu'elle soit maintenant en moi, ne seroit +pas suffisante pour en produire les idées. Toutefois, en y regardant +un peu de près, je reconnois que cela ne peut être; car premièrement, +encore qu'il fût vrai que ma connoissance acquît tous les jours de +nouveaux degrés de perfection, et qu'il y eût en ma nature beaucoup de +choses en puissance qui n'y sont pas encore actuellement, toutefois tous +ces avantages n'appartiennent et n'approchent en aucune sorte de l'idée +que j'ai de la Divinité, dans laquelle rien ne se rencontre seulement en +puissance, mais tout y est actuellement et en effet. Et même n'est-ce +pas un argument infaillible et très certain d'imperfection en ma +connoissance, de ce qu'elle s'accroît peu à peu et qu'elle s'augmente +par degrés? De plus, encore que ma connoissance s'augmentât de plus en +plus, néanmoins je ne laisse pas de concevoir qu'elle ne sauroit être +actuellement infinie, puisqu'elle n'arrivera jamais à un si haut point +de perfection, qu'elle ne soit encore capable d'acquérir quelque plus +grand accroissement. Mais je conçois Dieu actuellement infini en un si +haut degré, qu'il ne se peut rien ajouter à la souveraine perfection +qu'il possède. Et, enfin, je comprends fort bien que l'être objectif +d'une idée ne peut être produit par un être qui existe seulement en +puissance, lequel à proprement parler n'est rien, mais seulement par un +être formel ou actuel. + +Et certes je ne vois rien en tout ce que je viens de dire qui ne soit +très aisé à connoître par la lumière naturelle à tous ceux qui voudront +y penser soigneusement; mais lorsque je relâche quelque chose de mon +attention, mon esprit se trouvant obscurci et comme aveuglé par les +images des choses sensibles, ne se ressouvient pas facilement de la +raison pourquoi l'idée que j'ai d'un être plus parfait que le mien doit +nécessairement avoir été mise en moi par un être qui soit en effet plus +parfait. C'est pourquoi je veux ici passer outre, et considérer si +moi-même qui ai cette idée de Dieu, je pourrais être, en cas qu'il +n'y eût point de Dieu. Et je demande, de qui aurois-je mon existence? +Peut-être de moi-même, ou de mes parents, ou bien de quelques autres +causes moins parfaites que Dieu; car on ne se peut rien imaginer de plus +parfait, ni même d'égal à lui. Or, si j'étois indépendant de tout autre, +et que je fusse moi-même l'autour de mon être, je ne douterois d'aucune +chose, je ne concevrois point de désirs; et enfin il ne me manqueroit +aucune perfection, car je me serois donné moi-même toutes celles dont +j'ai en moi quelque idée; et ainsi je serois Dieu. Et je ne me dois pas +imaginer que les choses qui me manquent sont peut-être plus difficiles à +acquérir que celles dont je suis déjà en possession; car au contraire +il est très certain qu'il a été beaucoup plus difficile que moi, +c'est-à-dire une chose ou une substance qui pense, sois sorti du néant, +qu'il ne me seroit d'acquérir les lumières et les connoissances de +plusieurs choses que j'ignore, et qui ne sont que des accidents de cette +substance; et certainement si je m'étois donné ce plus que je viens de +dire, c'est-à-dire si j'étois moi-même l'auteur de mon être, je ne me +serois pas au moins dénié les choses qui se peuvent avoir avec plus de +facilité, comme sont une infinité de connoissances dont ma nature se +trouve dénuée: je ne me serois pas même dénié aucune des choses que je +vois être contenues dans l'idée de Dieu, parce qu'il n'y en a aucune +qui me semble plus difficile à faire ou à acquérir; et s'il y en avoit +quelqu'une qui fût plus difficile, certainement elle me paroîtroit telle +(supposé que j'eusse de moi toutes les autres choses que je possède), +parceque je verrois en cela ma puissance terminée. Et encore que +je puisse supposer que peut-être j'ai toujours été comme je suis +maintenant, je ne saurois pas pour cela éviter la force de ce +raisonnement, et ne laisse pas de connoître qu'il est nécessaire que +Dieu soit l'auteur de mon existence. Car tout le temps de ma vie peut +être divisé en une infinité de parties, chacune desquelles ne dépend en +aucune façon des autres; et ainsi, de ce qu'un peu auparavant j'ai été, +il ne s'ensuit pas que je doive maintenant être, si ce n'est qu'en ce +moment quelque cause me produise et me crée pour ainsi dire derechef, +c'est-à-dire me conserve. En effet, c'est une chose bien claire et bien +évidente à tous ceux qui considéreront avec attention la nature du +temps, qu'une substance, pour être conservée dans tous les moments +qu'elle dure, a besoin du même pouvoir et de la même action qui seroit +nécessaire pour la produire et la créer tout de nouveau, si elle n'étoit +point encore; en sorte que c'est une chose que la lumière naturelle nous +fait voir clairement, que la conservation et la création ne diffèrent +qu'au regard de notre façon de penser, et non point en effet. Il faut +donc seulement ici que je m'interroge et me consulte moi-même, pour voir +si j'ai en moi quelque pouvoir et quelque vertu au moyen de laquelle +je puisse faire que moi qui suis maintenant, je sois encore un moment +après: car puisque je ne suis rien qu'une chose qui pense (ou du +moins puisqu'il ne s'agit encore jusques ici précisément que de cette +partie-là de moi-même), si une telle puissance résidoit en moi, certes +je devrois à tout le moins le penser, et en avoir connoissance; mais je +n'en ressens aucune dans moi, et par là je connois évidemment que je +dépends de quelque être différent de moi. + +Mais peut-être que cet être-là duquel je dépends n'est pas Dieu, et que +je suis produit ou par mes parents, ou par quelques autres causes moins +parfaites que lui? Tant s'en faut, cela ne peut être: car, comme j'ai +déjà dit auparavant, c'est une chose très évidente qu'il doit y avoir +pour le moins autant de réalité dans la cause que dans son effet; et +partant, puisque je suis une chose qui pense, et qui ai en moi quelque +idée de Dieu, quelle que soit enfin la cause de mon être, il faut +nécessairement avouer qu'elle est aussi une chose qui pense et qu'elle a +en soi l'idée de toutes les perfections que j'attribue à Dieu. Puis +l'on peut derechef rechercher si cette cause tient son origine et son +existence de soi-même, ou de quelque autre chose. Car si elle la tient +de soi-même, il s'ensuit, par les raisons que j'ai ci-devant alléguées, +que cette cause est Dieu; puisque ayant la vertu d'être et d'exister +par soi, elle doit aussi sans doute avoir la puissance de posséder +actuellement toutes les perfections dont elle a en soi les idées, +c'est-à-dire toutes celles que je conçois être en Dieu. Que si elle +tient son existence de quelque autre cause que de soi, on demandera +derechef par la même raison de cette seconde cause si elle est par soi, +ou par autrui, jusques à ce que de degrés en degrés on parvienne enfin a +une dernière cause, qui se trouvera être Dieu. Et il est très manifeste +qu'en cela il ne peut y avoir de progrès à l'infini, vu qu'il ne s'agit +pas tant ici de la cause qui m'a produit autrefois, comme de celle qui +me conserve présentement. + +On ne peut pas feindre aussi que peut-être plusieurs causes ont ensemble +concouru en partie à ma production, et que de l'une j'ai reçu l'idée +d'une des perfections que j'attribue à Dieu, et d'une autre l'idée de +quelque autre, en sorte que toutes ces perfections se trouvent bien à la +vérité quelque part dans l'univers, mais ne se rencontrent pas toutes +jointes et assemblées dans une seule qui soit Dieu: car au contraire +l'unité, la simplicité, ou l'inséparabilité de toutes les choses qui +sont en Dieu est une des principales perfections que je conçois être en +lui; et certes l'idée de cette unité de toutes les perfections de Dieu +n'a pu être mise en moi par aucune cause de qui je n'aie point aussi +reçu les idées de toutes les autres perfections; car elle n'a pu faire +que je les comprisse toutes jointes ensemble et inséparables, sans avoir +fait en sorte en même temps que je susse ce qu'elles étoient et que je +les connusse toutes en quelque façon. Enfin, pour ce qui regarde mes +parents, desquels il semble que je tire ma naissance, encore que tout ce +que j'en ai jamais pu croire soit véritable, cela ne fait pas toutefois +que ce soit eux qui me conservent, ni même qui m'aient fait et produit +en tant que je suis une chose qui pense, n'y ayant aucun rapport entre +l'action corporelle, par laquelle j'ai coutume de croire qu'ils m'ont +engendré, et la production d'une telle substance: mais ce qu'ils ont +tout au plus contribué à ma naissance, est qu'ils ont mis quelques +dispositions dans cette matière, dans laquelle j'ai jugé jusques ici +que moi, c'est-à-dire mon esprit, lequel seul je prends maintenant pour +moi-même, est renfermé; et partant il ne peut y avoir ici à leur égard +aucune difficulté, mais il faut nécessairement conclure que, de cela +seul que j'existe, et que l'idée d'un être souverainement parfait, +c'est-à-dire de Dieu, est en moi, l'existence de Dieu est très +évidemment démontrée. + +Il me reste seulement à examiner de quelle façon j'ai acquis cette idée: +car je ne l'ai pas reçue par les sens, et jamais elle ne s'est offerte à +moi contre mon attente, ainsi que font d'ordinaire les idées des choses +sensibles, lorsque ces choses se présentent ou semblent se présenter aux +organes extérieurs des sens; elle n'est pas aussi une pure production ou +fiction de mon esprit, car il n'est pas en mon pouvoir d'y diminuer ni +d'y ajouter aucune chose; et par conséquent il ne reste plus autre chose +à dire, sinon que cette idée est née et produite avec moi dès lors que +j'ai été créé, ainsi que l'est l'idée de moi-même. Et de vrai, on ne +doit pas trouver étrange que Dieu, en me créant, ait mis en moi cette +idée pour être comme la marque de l'ouvrier empreinte sur son ouvrage; +et il n'est pas aussi nécessaire que cette marque soit quelque chose de +différent de cet ouvrage même: mais, de cela seul que Dieu m'a créé, +il est fort croyable qu'il m'a en quelque façon produit à son image et +semblance, et que je conçois cette ressemblance, dans laquelle l'idée de +Dieu se trouve contenue, par la même faculté par laquelle je me conçois +moi-même, c'est-à-dire que, lorsque je fais réflexion sur moi, non +seulement je connois que je suis une chose imparfaite, incomplète et +dépendante d'autrui, qui tend et qui aspire sans cesse à quelque chose +de meilleur et de plus grand que je ne suis, mais je connois aussi en +même temps que celui duquel je dépends possède en soi toutes ces grandes +choses auxquelles j'aspire et dont je trouve en moi les idées, non pas +indéfiniment et seulement en puissance, mais qu'il en jouit en effet, +actuellement et infiniment, et ainsi qu'il est Dieu. Et toute la force +de l'argument dont j'ai ici usé pour prouver l'existence de Dieu +consiste en ce que je reconnois qu'il ne seroit pas possible que ma +nature fût telle qu'elle est, c'est-à-dire que j'eusse en moi l'idée +d'un Dieu, si Dieu n'existoit véritablement; ce même Dieu, dis-je, +duquel l'idée est en moi, c'est-à-dire qui possède toutes ces hautes +perfections dont notre esprit peut bien avoir quelque légère idée, sans +pourtant les pouvoir comprendre, qui n'est sujet à aucuns défauts, et +qui n'a rien de toutes les choses qui dénotent quelque imperfection. +D'où il est assez évident qu'il ne peut être trompeur, puisque la +lumière naturelle nous enseigne que la tromperie dépend nécessairement +de quelque défaut. + +Mais auparavant que j'examine cela plus soigneusement, et que je passe à +la considération des autres vérités que l'on en peut recueillir, il me +semble très à propos de m'arrêter quelque temps à la contemplation de ce +Dieu tout parfait, de peser tout à loisir ses merveilleux attributs, de +considérer, d'admirer et d'adorer l'incomparable beauté de cette immense +lumière au moins autant que la force de mon esprit, qui en demeure en +quelque sorte ébloui, me le pourra permettre. Car comme la foi nous +apprend que la souveraine félicité de l'autre vie ne consiste que dans +cette contemplation de la majesté divine, ainsi expérimentons-nous dès +maintenant qu'une semblable méditation, quoique incomparablement moins +parfaite, nous fait jouir du plus grand contentement que nous soyons +capables de ressentir en cette vie. + + +MÉDITATION QUATRIÈME. + +DU VRAI ET DU FAUX. + + +Je me suis tellement accoutumé ces jours passés à détacher mon esprit +des sens, et j'ai si exactement remarqué qu'il y a fort peu de choses +que l'on connoisse avec certitude touchant les choses corporelles, qu'il +y en a beaucoup plus qui nous sont connues touchant l'esprit humain, +et beaucoup plus encore de Dieu même, qu'il me sera maintenant aisé +de détourner ma pensée de la considération des choses sensibles ou +imaginables, pour la porter à celles qui, étant dégagées de toute +matière, sont purement intelligibles. Et certes, l'idée que j'ai de +l'esprit humain, en tant qu'il est une chose qui pense, et non étendue +en longueur, largeur et profondeur, et qui ne participe à rien de ce +qui appartient au corps, est incomparablement plus distincte que l'idée +d'aucune chose corporelle: et lorsque je considère que je doute, +c'est-à-dire que je suis une chose incomplète et dépendante, l'idée d'un +être complet et indépendant, c'est-à-dire de Dieu, se présente à mon +esprit avec tant de distinction et de clarté: et de cela seul que cette +idée se trouve en moi, ou bien que je suis ou existe, moi qui possède +cette idée, je conclus si évidemment l'existence de Dieu, et que la +mienne dépend entièrement de lui en tous les moments de ma vie, que +je ne pense pas que l'esprit humain puisse rien connoître avec plus +d'évidence et de certitude. Et déjà il me semble que je découvre un +chemin qui nous conduira de cette contemplation du vrai Dieu, dans +lequel tous les trésors de la science et de la sagesse sont renfermés, à +la connoissance des autres choses de l'univers. + +Car premièrement, je reconnois qu'il est impossible que jamais il me +trompe, puisqu'en toute fraude et tromperie il se rencontre quelque +sorte d'imperfection: et quoiqu'il semble que pouvoir tromper soit une +marque de subtilité ou de puissance, toutefois vouloir tromper témoigne +sans doute de la foiblesse ou de la malice; et, partant, cela ne peut se +rencontrer en Dieu. Ensuite, je connois par ma propre expérience qu'il y +a en moi une certaine faculté de juger, ou de discerner le vrai d'avec +le faux, laquelle sans doute j'ai reçue de Dieu, aussi bien que tout le +reste des choses qui sont en moi et que je possède; et puisqu'il est +impossible qu'il veuille me tromper, il est certain aussi qu'il ne me +l'a pas donnée telle que je puisse jamais faillir lorsque j'en userai +comme il faut. + +Et il ne resteroit aucun doute touchant cela, si l'on n'en pouvoit, ce +semble, tirer cette conséquence, qu'ainsi je ne me puis jamais tromper; +car, si tout ce qui est en moi vient de Dieu, et s'il n'a mis en moi +aucune faculté de faillir, il semble que je ne me doive jamais abuser. +Aussi est-il vrai que, lorsque je me regarde seulement comme venant de +Dieu, et que je me tourne tout entier vers lui, je ne découvre en moi +aucune cause d'erreur ou de fausseté: mais aussitôt après, revenant à +moi, l'expérience me fait connoître que je suis néanmoins sujet à une +infinité d'erreurs, desquelles venant à rechercher la cause, je remarque +qu'il ne se présente pas seulement à ma pensée une réelle et positive +idée de Dieu, ou bien d'un être souverainement parfait; mais aussi, pour +ainsi parler, une certaine idée négative du néant, c'est-à-dire de ce +qui est infiniment éloigné de toute sorte de perfection; et que je suis +comme un milieu entre Dieu et le néant, c'est-à-dire placé de telle +sorte entre le souverain Être et le non-être, qu'il ne se rencontre de +vrai rien en moi qui me puisse conduire dans l'erreur, en tant qu'un +souverain Être m'a produit: mais que, si je me considère comme +participant en quelque façon du néant ou du non-être, c'est-à-dire en +tant que je ne suis pas moi-même le souverain Être et qu'il me manque +plusieurs choses, je me trouve exposé à une infinité de manquements; de +façon que je ne me dois pus étonner si je me trompe. Et ainsi je connais +que l'erreur, en tant que telle, n'est pas quelque chose de réel qui +dépende de Dieu, mais que c'est seulement un défaut; et partant que, +pour faillir, je n'ai pas besoin d'une faculté qui m'ait été donnée de +Dieu particulièrement pour cet effet: mais qu'il arrive que je me trompe +de ce que la puissance que Dieu m'a donnée pour discerner le vrai d'avec +le faux n'est pas en moi infinie. + +Toutefois, cela ne me satisfait pas encore tout-à-fait, car l'erreur +n'est pas une pure négation, c'est-à-dire n'est pas le simple défaut ou +manquement de quelque perfection qui ne m'est point due, mais c'est une +privation de quelque connoissance qu'il semble que je devrois avoir. Or, +en considérant la nature de Dieu, il ne semble pas possible qu'il ait +mis en moi quelque faculté qui ne soit pas parfaite en son genre, +c'est-à-dire qui manque de quelque perfection qui lui soit due: car, +s'il est vrai que plus l'artisan est expert, plus les ouvrages qui +sortent de ses mains sont parfaits et accomplis, quelle chose peut avoir +été produite par ce souverain Créateur de l'univers qui ne soit parfaite +et entièrement achevée en toutes ses parties? Et certes, il n'y a point +de doute que Dieu n'ait pu me créer tel que je ne me trompasse jamais: +il est certain aussi qu'il veut toujours ce qui est le meilleur: est-ce +donc une chose meilleure que je puisse me tromper que de ne le pouvoir +pas? + +Considérant cela avec attention, il me vient d'abord en la pensée que je +ne me dois pas étonner si je ne suis pas capable de comprendre pourquoi +Dieu fait ce qu'il fait, et qu'il ne faut pas pour cela douter de son +existence, de ce que peut-être je vois par expérience beaucoup d'autres +choses qui existent, bien que je ne puisse comprendre pour quelle raison +ni comment Dieu les a faites: car, sachant déjà que ma nature est +extrêmement foible et limitée, et que celle de Dieu au contraire +est immense, incompréhensible et infinie, je n'ai plus de peine à +reconnoître qu'il y a une infinité de choses en sa puissance desquelles +les causes surpassent la portée de mon esprit; et cette seule raison +est suffisante pour me persuader que tout ce genre de causes, qu'on +a coutume de tirer de la fin, n'est d'aucun usage dans les choses +physiques ou naturelles; car il ne me semble pas que je puisse sans +témérité rechercher et entreprendre de découvrir les fins impénétrables +de Dieu. + +De plus, il me vient encore en l'esprit qu'on ne doit pas considérer une +seule créature séparément, lorsqu'on recherche si les ouvrages de Dieu +sont parfaits, mais généralement toutes les créatures ensemble: car la +même chose qui pourroit peut-étre avec quelque sorte de raison sembler +fort imparfaite si elle étoit seule dans le monde, ne laisse pas d'être +très parfaite étant considérée comme faisant partie de tout cet univers; +et quoique, depuis que j'ai fait dessein de douter de toutes choses, +je n'aie encore connu certainement que mon existence et celle de Dieu, +toutefois aussi, depuis que j'ai reconnu l'infinie puissance de Dieu, +je ne saurois nier qu'il n'ait produit beaucoup d'autres choses, ou du +moins qu'il n'en puisse produire, en sorte que j'existe et sois placé +dans le monde comme faisant partie de l'universalité de tous les êtres. + +Ensuite de quoi, venant à me regarder de plus près, et à considérer +quelles sont mes erreurs, lesquelles seules témoignent qu'il y a en moi +de l'imperfection, je trouve qu'elles dépendent du concours de deux +causes, à savoir, de la faculté de connoître, qui est en moi, et de +la faculté d'élire, ou bien de mon libre arbitre, c'est-à-dire de mon +entendement, et ensemble de ma volonté. Car par l'entendement seul je +n'assure ni ne nie aucune chose, mais je conçois seulement les idées +des choses, que je puis assurer ou nier. Or, en le considérant ainsi +précisément, on peut dire qu'il ne se trouve jamais en lui aucune +erreur, pourvu qu'on prenne le mot d'erreur en sa propre signification. +Et encore qu'il y ait peut-être une infinité de choses dans le monde +dont je n'ai aucune idée en mon entendement, ou ne peut pas dire pour +cela qu'il soit privé de ces idées, comme de quelque chose qui soit due +à sa nature, mais seulement qu'il ne les a pas; parce qu'en effet il n'y +a aucune raison qui puisse prouver que Dieu ait dû me donner une plus +grande et plus ample faculté de connoître que celle qu'il m'a donnée: +et, quelque adroit et savant ouvrier que je me le représente, je ne dois +pas pour cela penser qu'il ait dû mettre dans chacun de ses ouvrages +toutes les perfections qu'il peut mettre dans quelques uns. Je ne puis +pas aussi me plaindre que Dieu ne m'ait pas donné un libre arbitre +ou une volonté assez ample et assez parfaite, puisqu'en effet je +l'expérimente si ample et si étendue qu'elle n'est renfermée dans +aucunes bornes. Et ce qui me semble ici bien remarquable, est que, de +toutes les autres choses qui sont en moi, il n'y en a aucune si parfaite +et si grande, que je ne reconnoisse bien qu'elle pourroit être encore +plus grande et plus parfaite. Car, par exemple, si je considère la +faculté de concevoir qui est en moi, je trouve qu'elle est d'une fort +petite étendue, et grandement limitée, et tout ensemble je me représente +l'idée d'une autre faculté beaucoup plus ample et même infinie; et +de cela seul que je puis me représenter son idée, je connois sans +difficulté qu'elle appartient à la nature de Dieu. En même façon si +j'examine la mémoire, ou l'imagination, ou quelque autre faculté qui +soit en moi, je n'en trouve aucune qui ne soit très petite et bornée, et +qui en Dieu ne soit immense et infinie. Il n'y a que la volonté seule +ou la seule liberté du franc arbitre que j'expérimente en moi être si +grande, que je ne conçois point l'idée d'aucune autre plus ample et plus +étendue: en sorte que c'est elle principalement qui me fait connoître +que je porte l'image et la ressemblance de Dieu. Car encore qu'elle soit +incomparablement plus grande dans Dieu que dans moi, soit à raison de la +connoissance et de la puissance qui se trouvent jointes avec elle et +qui la rendent plus ferme et plus efficace, soit à raison de l'objet, +d'autant qu'elle se porte et s'étend infiniment à plus de choses, elle +ne me semble pas toutefois plus grande, si je la considère formellement +et précisément en elle-même. Car elle consiste seulement en ce que nous +pouvons faire une même chose ou ne la faire pas, c'est-à-dire affirmer +ou nier, poursuivre ou fuir une même chose, ou plutôt elle consiste +seulement en ce que, pour affirmer ou nier, poursuivre ou fuir les +choses que l'entendement nous propose, nous agissons de telle sorte que +nous ne sentons point qu'aucune force extérieure nous y contraigne. Car, +afin que je sois libre, il n'est pas nécessaire que je sois indifférent +à choisir l'un ou l'autre des deux contraires; mais plutôt, d'autant +plus que je penche vers l'un, soit que je connoisse évidemment que le +bien et le vrai s'y rencontrent, soit que Dieu dispose ainsi l'intérieur +de ma pensée, d'autant plus librement j'en fais choix et je l'embrasse: +et certes, la grâce divine et la connoissance naturelle, bien loin de +diminuer ma liberté, l'augmentent plutôt et la fortifient; de façon que +cette indifférence que je sens lorsque je ne suis point emporté vers un +côté plutôt que vers un autre par le poids d'aucune raison, est le plus +bas degré de la liberté, et fait plutôt paraître un défaut dans la +connoissance qu'une perfection dans la volonté; car si je connoissois +toujours clairement ce qui est vrai et ce qui est bon, je ne serois +jamais en peine de délibérer quel jugement et quel choix je devrois +faire; et ainsi je serois entièrement libre, sans jamais être +indifférent. + +De tout ceci je reconnois que ni la puissance de vouloir, laquelle j'ai +reçue de Dieu, n'est point d'elle-même la cause de mes erreurs, car elle +est très ample et très parfaite en son genre; ni aussi la puissance +d'entendre ou de concevoir, car ne concevant rien que par le moyen de +cette puissance que Dieu m'a donnée pour concevoir, sans doute que tout +ce que je conçois, je le conçois comme il faut, et il n'est pas possible +qu'en cela je me trompe. D'où est-ce donc que naissent mes erreur? c'est +à savoir de cela seul que la volonté étant beaucoup plus ample et plus +étendue que l'entendement, je ne la contiens pas dans les mêmes limites, +mais que je l'étends aussi aux choses que je n'entends pas; auxquelles +étant de soi indifférente, elle s'égare fort aisément, et choisit le +faux pour le vrai, et le mal pour le bien: ce qui fait que je me trompe +et que je pèche. + +Par exemple, examinant ces jours passés si quelque chose existoit +véritablement dans le monde, et connoissant que de cela seul que +j'examinois cette question, il suivoit très évidemment que j'existois +moi-même, je ne pouvois pas m'empêcher de juger qu'une chose que je +concevois si clairement étoit vraie; non que je m'y trouvasse forcé par +aucune cause extérieure, mais seulement parceque d'une grande clarté qui +étoit en mon entendement, a suivi une grande inclination en ma volonté; +et je me suis porté à croire avec d'autant plus de liberté, que je me +suis trouvé avec moins d'indifférence. Au contraire, à présent je ne +connois pas seulement que j'existe, en tant que je suis quelque chose +qui pense; mais il se présente aussi à mon esprit une certaine idée de +la nature corporelle: ce qui fait que je doute si cette nature qui pense +qui est en moi, ou plutôt que je suis moi-même, est différente de cette +nature corporelle, ou bien si toutes deux ne sont qu'une même chose; et +je suppose ici que je ne connois encore aucune raison qui me persuade +plutôt l'un que l'autre: d'où il suit que je suis entièrement +indifférent à le nier ou à l'assurer, ou bien même à m'abstenir d'en +donner aucun jugement. + +Et cette indifférence ne s'étend pas seulement aux choses dont +l'entendement n'a aucune connoissance, mais généralement aussi à toutes +celles qu'il ne découvre pas avec une parfaite clarté, au moment que la +volonté en délibère; car pour probables que soient les conjectures qui +me rendent enclin à juger quelque chose, la seule connoissance que j'ai +que ce ne sont que des conjectures et non des raisons certaines et +indubitables, suffit pour me donner occasion de juger le contraire: ce +que j'ai suffisamment expérimenté ces jours passés, lorsque j'ai posé +pour faux tout ce que j'avois tenu auparavant pour très véritable, pour +cela seul que j'ai remarqué que l'on en pouvoit en quelque façon douter. +Or, si je m'abstiens de donner mon jugement sur une chose, lorsque je ne +la conçois pas avec assez de clarté et de distinction, il est évident +que je fais bien, et que je ne suis point trompé; mais si je me +détermine à la nier ou assurer, alors je ne me sers pas comme je dois de +mon libre arbitre; et si j'assure ce qui n'est pas vrai, il est évident +que je me trompe: même aussi, encore que je juge selon la vérité, cela +n'arrive que par hasard, et je ne laisse pas de faillir et d'user mal +de mon libre arbitre; car la lumière naturelle nous enseigne que la +connaissance de l'entendement doit toujours précéder la détermination de +la volonté. + +Et c'est dans ce mauvais usage du libre arbitre que se rencontre la +privation qui constitue la forme de l'erreur. La privation, dis-je, se +rencontre dans l'opération, en tant qu'elle procède de moi, mais elle +ne se trouve pas dans la faculté que j'ai reçue de Dieu, ni même dans +l'opération, en tant qu'elle dépend de lui. Car je n'ai certes aucun +sujet de me plaindre de ce que Dieu ne m'a pas donné une intelligence +plus ample, ou une lumière naturelle plus parfaite que celle qu'il m'a +donnée, puisqu'il est de la nature d'un entendement fini de ne pas +entendre plusieurs choses, et de la nature d'un entendement créé d'être +fini: mais j'ai tout sujet de lui rendre grâces de ce que ne m'ayant +jamais rien dû, il m'a néanmoins donné tout le peu de perfections qui +est en moi; bien loin de concevoir des sentiments si injustes que de +m'imaginer qu'il m'ait ôté ou retenu injustement les autres perfections +qu'il ne m'a point données. + +Je n'ai pas aussi sujet de me plaindre de ce qu'il m'a donné une volonté +plus ample que l'entendement, puisque la volonté ne consistant que dans +une seule chose et comme dans un indivisible, il semble que sa nature +est telle qu'on ne lui sauroit rien ôter sans la détruire; et certes, +plus elle a d'étendue, et plus ai-je à remercier la bonté de celui qui +me l'a donnée. + +Et enfin je ne dois pas aussi me plaindre de ce que Dieu concourt avec +moi pour former les actes de cette volonté, c'est-à-dire les jugements +dans lesquels je me trompe, parce que ces actes-là sont entièrement +vrais et absolument bons, en tant qu'ils dépendent de Dieu; et il y a +en quelque sorte plus de perfection en ma nature, de ce que je les puis +former, que si je ne le pouvois pas. Pour la privation, dans laquelle +seule consiste la raison formelle de l'erreur et du péché, elle n'a +besoin d'aucun concours de Dieu, parce que ce n'est pas une chose ou un +être, et que si on la rapporte à Dieu comme à sa cause, elle ne doit pas +être nommée privation, mais seulement négation, selon la signification +qu'on donne à ces mots dans l'école. Car en effet ce n'est point une +imperfection en Dieu de ce qu'il ma donné la liberté de donner mon +jugement, ou de ne le pas donner sur certaines choses dont il n'a pas +mis une claire et distincte connoissance en mon entendement; mais sans +doute c'est en moi une imperfection de ce que je n'use pas bien de cette +liberté, et que je donne témérairement mon jugement sur des choses que +je ne conçois qu'avec obscurité et confusion. + +Je vois néanmoins qu'il étoit aisé à Dieu de faire en sorte que je ne +me trompasse jamais, quoique je demeurasse libre et d'une connaissance +bornée--à savoir, s'il eût donné à mon entendement une claire et +distincte intelligence de toutes les choses dont je devois jamais +délibérer, ou bien seulement s'il eût si profondément gravé dans +ma mémoire la résolution de ne juger jamais d'aucune chose sans la +concevoir clairement et distinctement, que je ne la pusse jamais +oublier. Et je remarque bien qu'en tant que je me considère tout seul, +comme s'il n'y avoit que moi au monde, j'aurois été beaucoup plus +parfait que je ne suis, si Dieu m'avoit créé tel que je ne faillisse +jamais; mais je ne puis pas pour cela nier que ce ne soit en quelque +façon une plus grande perfection dans l'univers, de ce que quelques unes +de ses parties ne sont pas exemptes de défaut, que d'autres le sont, que +si elles étoient toutes semblables. + +Et je n'ai aucun droit de me plaindre que Dieu, m'ayant mis au monde, +n'ait pas voulu me mettre au rang des choses les plus nobles et les plus +parfaites: même j'ai sujet de me contenter de ce que, s'il ne m'a pas +donné la perfection de ne point faillir par le premier moyen que j'ai +ci-dessus déclaré, qui dépend d'une claire et évidente connaissance de +toutes les choses dont je puis délibérer, il a au moins laissé en ma +puissance l'autre moyen, qui est de retenir fermement la résolution de +ne jamais donner mon jugement sur les choses dont la vérité ne m'est pas +clairement connue; car quoique j'expérimente en moi cette faiblesse de +ne pouvoir attacher continuellement mon esprit à une même pensée, je +puis toutefois, par une méditation attentive et souvent réitérée, me +l'imprimer si fortement en la mémoire, que je ne manque jamais de m'en +ressouvenir toutes les fois que j'en aurai besoin, et acquérir de cette +façon l'habitude de ne point faillir; et d'autant que c'est en cela que +consiste la plus grande et la principale perfection de l'homme, j'estime +n'avoir pas aujourd'hui peu gagné par cette méditation, d'avoir +découvert la cause de l'erreur et de la fausseté. + +Et certes il n'y en peut avoir d'autres que celle que je viens +d'expliquer: car toutes les fois que je retiens tellement ma volonté +dans les bornes de ma connoissance, qu'elle ne fait aucun jugement que +des choses qui lui sont clairement et distinctement représentées par +l'entendement, il ne se peut faire que je me trompe; parceque toute +conception claire et distincte est sans doute quelque chose, et partant +elle ne peut tirer son origine du néant, mais doit nécessairement avoir +Dieu pour son auteur; Dieu, dis-je, qui étant souverainement parfait +ne peut être cause d'aucune erreur; et par conséquent il faut conclure +qu'une telle conception ou un tel jugement est véritable. Au reste je +n'ai pas seulement appris aujourd'hui ce que je dois éviter pour ne plus +faillir, mais aussi ce que je dois faire pour parvenir à la connoissance +de la vérité. Car certainement j'y parviendrai si j'arrête suffisamment +mon attention sur toutes les choses que je conçois parfaitement, et +si je les sépare des autres que je ne conçois qu'avec confusion et +obscurité--à quoi dorénavant je prendrai soigneusement garde. + + + +MÉDITATION CINQUIÈME. + +DE L'ESSENCE DES CHOSES MATÉRIELLES; ET, POUR LA SECONDE FOIS, DE +L'EXISTENCE DE DIEU. + + +Il me reste beaucoup d'autres choses à examiner touchant les attributs +de Dieu et touchant ma propre nature, c'est-à-dire celle de mon esprit: +mais j'en reprendrai peut-être une autre fois la recherche. Maintenant, +après avoir remarqué ce qu'il faut faire ou éviter pour parvenir à +la connoissance de la vérité, ce que j'ai principalement à faire est +d'essayer de sortir et me débarrasser de tous les doutes où je suis +tombé ces jours passés, et de voir si l'on ne peut rien connoître de +certain touchant les choses matérielles. Mais avant que j'examine s'il +y a de telles choses qui existent hors de moi, je dois considérer leurs +idées, en tant qu'elles sont en ma pensée, et voir quelles sont celles +qui sont distinctes, et quelles sont celles qui sont confuses. + +En premier lieu, j'imagine distinctement cette quantité que les +philosophes appellent vulgairement la quantité continue, ou bien +l'extension en longueur, largeur et profondeur, qui est en cette +quantité, ou plutôt en la chose à qui on l'attribue. De plus, je puis +nombrer en elle plusieurs diverses parties, et attribuer à chacune de +ces parties toutes sortes de grandeurs, de figures, de situations et de +mouvements; et enfin je puis assigner à chacun de ces mouvements toutes +sortes de durées. Et je ne connois pas seulement ces choses avec +distinction, lorsque je les considère ainsi en général; mais aussi, pour +peu que j'y applique mon attention, je viens à connoître une infinité +de particularités touchant les nombres, les figures, les mouvements, +et autres choses semblables, dont la vérité se fait paroître avec tant +d'évidence et s'accorde si bien avec ma nature, que lorsque je commence +à les découvrir, il ne me semble pas que j'apprenne rien de nouveau, +mais plutôt que je me ressouviens de ce que je savois déjà auparavant, +c'est-à-dire que j'aperçois des choses qui étoient déjà dans mon esprit, +quoique je n'eusse pas encore tourné ma pensée vers elles. Et ce que je +trouve ici de plus considérable, c'est que je trouve en moi une infinité +d'idées de certaines choses qui ne peuvent pas être estimées un pur +néant, quoique peut-être elles n'aient aucune existence hors de ma +pensée; et qui ne sont pas feintes par moi, bien qu'il soit en ma +liberté de les penser ou de ne les penser pas; mais qui ont leurs vraies +et immuables natures. Comme, par exemple, lorsque j'imagine un triangle, +encore qu'il n'y ait peut-être en aucun lieu du monde hors de ma pensée +une telle figure, et qu'il n'y en ait jamais eu, il ne laisse pas +néanmoins d'y avoir une certaine nature, ou forme, ou essence déterminée +du cette figure, laquelle est immuable et éternelle, que je n'ai point +inventée, et qui ne dépend en aucune façon de mon esprit; comme il +paroit de ce que l'on peut démontrer diverses propriétés de ce triangle, +à savoir, que ses trois angles sont égaux à deux droits, que le plus +grand angle, est soutenu par le plus grand côté, et autres semblables, +lesquelles maintenant, soit que je le veuille on non, je reconnois très +clairement et très évidemment être en lui, encore que je n'y aie pensé +auparavant en aucune façon, lorsque je me suis imaginé la première fois +un triangle, et partant on ne peut pas dire que je les aie feintes et +inventées. Et je n'ai que faire ici de m'objecter que peut-être cette +idée du triangle est venue en mon esprit par l'entremise de mes sens, +pour avoir vu quelquefois des corps de figure triangulaire; car je puis +former en mon esprit une infinité d'autres figures, dont on ne peut +avoir le moindre soupçon que jamais elles me soient tombées sous les +sens, et je ne laisse pas toutefois de pouvoir démontrer diverses +propriétés touchant leur nature, aussi bien que touchant celle du +triangle; lesquelles, certes, doivent être toutes vraies, puisque je les +conçois clairement: et partant elles sont quelque chose, et non pas un +pur néant; car il est très évident que tout ce qui est vrai est quelque +chose, la vérité étant une même chose avec l'être; et j'ai déjà +amplement démontré ci-dessus que toutes les choses que je connois +clairement et distinctement sont vraies. Et quoique je ne l'eusse pas +démontré, toutefois la nature de mon esprit est telle, que je ne me +saurois empêcher de les estimer vraies, pendant que je les conçois +clairement et distinctement; et je me ressouviens que lors même que +j'étois encore fortement attaché aux objets des sens, j'avois tenu au +nombre des plus constantes vérités celles que je concevois clairement et +distinctement touchant les figures, les nombres, et les autres choses +qui appartiennent à l'arithmétique et à la géométrie. Or, maintenant si +de cela seul que je puis tirer de ma pensée l'idée de quelque chose, +il s'ensuit que tout ce que je reconnois clairement et distinctement +appartenir à cette chose lui appartient en effet, ne puis-je pas tirer +de ceci un argument et une preuve démonstrative de l'existence de Dieu? +Il est certain que je ne trouve pas moins en moi son idée, c'est-à-dire +l'idée d'un être souverainement parfait, que celle de quelque figure ou +de quelque nombre que ce soit: et je ne connois pas moins clairement et +distinctement qu'une actuelle et éternelle existence appartient à sa +nature, que je connois que tout ce que je puis démontrer de quelque +figure, ou de quelque nombre, appartient véritablement à la nature de +cette figure ou de ce nombre; et partant, encore que tout ce que j'ai +conclu dans les méditations précédentes ne se trouvât point véritable, +l'existence de Dieu devroit passer en mon esprit au moins pour +aussi certaine que j'ai estimé jusques ici toutes les vérités des +mathématiques, qui ne regardent que les nombres et les figures: bien +qu'à la vérité, cela ne paroisse pas d'abord entièrement manifeste, mais +semble avoir quelque apparence de sophisme. Car ayant accoutumé dans +toutes les autres choses de faire distinction entre l'existence et +l'essence, je me persuade aisément que l'existence peut être séparée de +l'essence de Dieu, et qu'ainsi on peut concevoir Dieu comme n'étant pas +actuellement. Mais néanmoins, lorsque j'y pense avec plus d'attention, +je trouve manifestement que l'existence ne peut non plus être séparée de +l'essence de Dieu, que de l'essence d'un triangle rectiligne la grandeur +de ses trois angles égaux à deux droits, ou bien de l'idée d'une +montagne l'idée d'une vallée; en sorte qu'il n'y a pas moins de +répugnance de concevoir un Dieu, c'est-à-dire un être souverainement +parfait, auquel manque l'existence, c'est-à-dire auquel manque quelque +perfection, que de concevoir une montagne qui n'ait point de vallée. +Mais encore qu'en effet je ne puisse pas concevoir un Dieu sans +existence, non plus qu'une montagne sans vallée; toutefois, comme de +cela seul que je conçois une montagne avec une vallée, il ne s'ensuit +pas qu'il y ait aucune montagne dans le monde, de même aussi, quoique je +conçoive Dieu comme existant, il ne s'ensuit pas ce semble pour cela +que Dieu existe: car ma pensée n'impose aucune nécessité aux choses; et +comme il ne tient qu'à moi d'imaginer un cheval ailé, encore qu'il n'y +en ait aucun qui ait des ailes, ainsi je pourrois peut-être attribuer +l'existence à Dieu, encore qu'il n'y eût aucun Dieu qui existât. Tant +s'en faut, c'est ici qu'il y a un sophisme caché sous l'apparence de +cette objection: car de ce que je ne puis concevoir une montagne sans +une vallée, il ne s'ensuit pas qu'il y ait au monde aucune montagne ni +aucune vallée, mais seulement que la montagne et la vallée, soit qu'il y +en ait, soit qu'il n'y en ait point, sont inséparables l'une de l'autre; +au lieu que de cela seul que je ne puis concevoir Dieu que comme +existant, il s'ensuit que l'existence est inséparable de lui, et partant +qu'il existe véritablement: non que ma pensée puisse faire que cela +soit, ou qu'elle impose aux choses aucune nécessité; mais, au contraire, +la nécessité qui est en la chose même, c'est-à-dire la nécessité de +l'existence de Dieu, me détermine à avoir cette pensée. Car il n'est pas +en ma liberté de concevoir un Dieu sans existence, c'est-à-dire un Être +souverainement parfait sans une souveraine perfection, comme il m'est +libre d'imaginer un cheval sans ailes ou avec des ailes. + +Et l'on ne doit pas aussi dire ici qu'il est à la vérité nécessaire que +j'avoue que Dieu existe, après que j'ai supposé qu'il possède toutes +sortes de perfections, puisque l'existence en est une, mais que ma +première supposition n'étoit pas nécessaire; non plus qu'il n'est point +nécessaire de penser que toutes les figures de quatre côtés se peuvent +inscrire dans le cercle, mais que, supposant que j'aie cette pensée, je +suis contraint d'avouer que le rhombe y peut être inscrit, puisque c'est +une figure de quatre côtés, et ainsi je serai contraint d'avouer une +chose fausse. On ne doit point, dis-je, alléguer cela: car encore qu'il +ne soit pas nécessaire que je tombe jamais dans aucune pensée de Dieu, +néanmoins, toutes les fois qu'il m'arrive de penser à un Être premier +et souverain, et de tirer, pour ainsi dire, son idée du trésor de +mon esprit, il est nécessaire que je lui attribue toutes sortes de +perfections, quoique je ne vienne pas à les nombrer toutes, et à +appliquer mon attention sur chacune d'elles en particulier. Et cette +nécessité est suffisante pour faire que par après (sitôt que je viens à +reconnoître que l'existence est une perfection) je conclus fort bien que +cet Être premier et souverain existe: de même qu'il n'est pas nécessaire +que j'imagine jamais aucun triangle; mais toutes les fois que je veux +considérer une figure rectiligne, composée seulement de trois angles, +il est absolument nécessaire que je lui attribue toutes les choses qui +servent à conclure que ces trois angles ne sont pas plus grands que +deux droits, encore que peut-être je ne considère pas alors cela en +particulier. Mais quand j'examine quelles figures sont capables d'être +inscrites dans le cercle, il n'est en aucune façon nécessaire que je +pense que toutes les figures de quatre côtés sont de ce nombre; au +contraire, je ne puis pas même feindre que cela soit, tant que je ne +voudrai rien recevoir en ma pensée que ce que je pourrai concevoir +clairement et distinctement. Et par conséquent il y a une grande +différence entre les fausses suppositions, comme est celle-ci, et les +véritables idées qui sont nées avec moi, dont la première et principale +est celle de Dieu. Car en effet je reconnois en plusieurs façons que +cette idée n'est point quelque chose de feint ou d'inventé, dépendant +seulement de ma pensée, mais que c'est l'image d'une vraie et immuable +nature: premièrement, à cause que je ne saurois concevoir autre chose +que Dieu seul, à l'essence de laquelle l'existence appartienne avec +nécessité: puis aussi, pource qu'il ne m'est pas possible de concevoir +deux ou plusieurs dieux tels que lui; et, posé qu'il y en ait un +maintenant qui existe, je vois clairement qu'il est nécessaire qu'il +ait été auparavant de toute éternité, et qu'il soit éternellement à +l'avenir: et enfin, parceque je conçois plusieurs autres choses en Dieu +où je ne puis rien diminuer ni changer. + +Au reste, de quelque preuve et argument que je me serve, il en faut +toujours revenir là, qu'il n'y a que les choses que je conçois +clairement et distinctement, qui aient la force de me persuader +entièrement. Et quoique entre les choses que je conçois de cette sorte, +il y en ait à la vérité quelques unes manifestement connues d'un chacun, +et qu'il y en ait d'autres aussi qui ne se découvrent qu'à ceux qui les +considèrent de plus près et qui les examinent plus exactement, toutefois +après qu'elles sont une fois découvertes, elles ne sont pas estimées +moins certaines les unes que les autres. Comme, par exemple, en tout +triangle rectangle, encore qu'il ne paroisse pas d'abord si facilement +que le carré de la base est égal aux carrés des deux autres côtés, +comme il est évident que cette base est opposée au plus grand angle, +néanmoins, depuis que cela a été une fois reconnu, on est autant +persuadé de la vérité de l'un que de l'autre. Et pour ce qui est de +Dieu, certes si mon esprit n'étoit prévenu d'aucuns préjugés, et que +ma pensée ne se trouvât point divertie par la présence continuelle des +images des choses sensibles, il n'y auroit aucune chose que je connusse +plus tôt ni plus facilement que lui. Car y a-t-il rien de soi plus clair +et plus manifeste que de penser qu'il y a un Dieu, c'est-à-dire un Être +souverain et parfait, en l'idée duquel seul l'existence nécessaire ou +éternelle est comprise, et par conséquent qui existe? Et quoique, pour +bien concevoir cette vérité, j'aie eu besoin d'une grande application +d'esprit, toutefois à présent je ne m'en tiens pas seulement aussi +assuré que de tout ce qui me semble le plus certain: mais outre cela +je remarque que la certitude de toutes les autres choses en dépend si +absolument, que sans cette connoissance il est impossible de pouvoir +jamais rien savoir parfaitement. + +Car encore que je sois d'une telle nature que, dès aussitôt que je +comprends quelque chose fort clairement et fort distinctement, je ne +puis m'empêcher de la croire vraie; néanmoins, parceque je suis aussi +d'une telle nature que je ne puis pas avoir l'esprit continuellement +attaché à une même chose, et que souvent je me ressouviens d'avoir jugé +une chose être vraie, lorsque je cesse de considérer les raisons qui +m'ont obligé à la juger telle, il peut arriver pendant ce temps-là que +d'autres raisons se présentent à moi, lesquelles me feroient aisément +changer d'opinion, si j'ignorois qu'il y eût un Dieu; et ainsi je +n'aurois jamais une vraie et certaine science d'aucune chose que ce +soit, mais seulement de vagues et inconstantes opinions. Comme, par +exemple, lorsque je considère la nature du triangle rectiligne, je +connois évidemment, moi qui suis un peu versé dans la géométrie, que ses +trois angles sont égaux à deux droits; et il ne m'est pas possible de ne +le point croire, pendant que j'applique ma pensée à sa démonstration: +mais aussitôt que je l'en détourne, encore que je me ressouvienne de +l'avoir clairement comprise, toutefois il se peut faire aisément que +je doute de sa vérité, si j'ignore qu'il y ait un Dieu; car je puis me +persuader d'avoir été fait tel par la nature, que je me puisse aisément +tromper, même dans les choses que je crois comprendre avec le plus +d'évidence et de certitude; vu principalement que je me ressouviens +d'avoir souvent estimé beaucoup de choses pour vraies et certaines, +lesquelles d'autres raisons m'ont par après porté à juger absolument +fausses. + +Mais après avoir reconnu qu'il y a un Dieu; pource qu'en même temps j'ai +reconnu aussi que toutes choses dépendent de lui, et qu'il n'est point +trompeur, et qu'ensuite de cela j'ai jugé que tout ce que je conçois +clairement et distinctement ne peut manquer d'être vrai; encore que je +ne pense plus aux raisons pour lesquelles j'ai jugé cela être véritable, +pourvu seulement que je me ressouvienne de l'avoir clairement et +distinctement compris, on ne me peut apporter aucune raison contraire +qui me le fasse jamais révoquer en doute; et ainsi j'en ai une vraie +et certaine science. Et cette même science s'étend aussi à toutes les +autres choses que je me ressouviens d'avoir autrefois démontrées, comme +aux vérités de la géométrie, et autres semblables: car qu'est-ce que +l'on me peut objecter pour m'obliger à les révoquer en doute? Sera-ce +que ma nature est telle que je suis fort sujet à me méprendre? Mais je +sais déjà que je ne puis me tromper dans les jugements dont je connois +clairement les raisons. Sera-ce que j'ai estimé autrefois beaucoup de +choses pour vraies et pour certaines, que j'ai reconnues par après être +fausses? Mais je n'avois connu clairement ni distinctement aucunes de +ces choses-là, et ne sachant point encore cette règle par laquelle je +m'assure de la vérité, j'avois été porté à les croire, par des raisons +que j'ai reconnues depuis être moins fortes que je ne me les étois pour +lors imaginées. Que me pourra-t-on donc objecter davantage? Sera-ce que +peut-être je dors (comme je me l'étois moi-même objecté ci-devant), ou +bien que toutes les pensées que j'ai maintenant ne soit pas plus vraies +que les rêveries que nous imaginons étant endormis? Mais, quand bien +même je dormirois, tout ce qui se présente à mon esprit avec évidence +est absolument véritable. + +Et ainsi je reconnois très clairement que la certitude et la vérité de +toute science dépend de la seule connoissance du vrai Dieu: en sorte +qu'avant que je le connusse je ne pouvois savoir parfaitement aucune +autre chose. Et à présent que je le connois, j'ai le moyen d'acquérir +une science parfaite touchant une infinité de choses, non seulement de +celles qui sont en lui, mais aussi de celles qui appartiennent à +la nature corporelle, en tant qu'elle peut servir d'objet aux +démonstrations des géomètres, lesquels n'ont point d'égard à son +existence. + + + +MEDITATION SIXIÈME. + +DE L'EXISTENCE DES CHOSES MATÉRIELLES, ET DE LA DISTINCTION RÉELLE ENTRE +L'AME ET LE CORPS DE L'HOMME. + +Il ne me reste plus maintenant qu'à examiner s'il y a des choses +matérielles: et certes, au moins sais-je déjà qu'il y en peut avoir, en +tant qu'on les considère comme l'objet des démonstrations de +géométrie, vu que de cette façon je les conçois fort clairement et fort +distinctement. Car il n'y a point de doute que Dieu n'ait la puissance +de produire toutes les choses que je suis capable de concevoir avec +distinction; et je n'ai jamais jugé qu'il lui fût impossible de faire +quelque chose, que par cela seul que je trouvois de la contradiction à +la pouvoir bien concevoir. De plus, la faculté d'imaginer qui est en +moi, et de laquelle je vois par expérience que je me sers lorsque je +m'applique à la considération des choses matérielles, est capable de me +persuader leur existence: car, quand je considère attentivement ce que +c'est que l'imagination, je trouve qu'elle n'est autre chose qu'une +certaine application de la faculté qui connoît, au corps qui lui est +intimement présent, et partant qui existe. + +Et pour rendre cela très manifeste, je remarque premièrement la +différence qui est entre l'imagination et là pure intellection ou +conception. Par exemple, lorsque j'imagine un triangle, non seulement je +conçois que c'est une figure composée de trois lignes, mais avec +cela j'envisage ces trois lignes comme présentes par la force et +l'application intérieure de mon esprit; et c'est proprement ce que +j'appelle imaginer. Que si je veux penser à un chiliogone, je conçois +bien à la vérité que c'est une figure composée de mille côtés aussi +facilement que je conçois qu'un triangle est une figure composée de +trois côtés seulement; mais je ne puis pas imaginer les mille côtés d'un +chiliogone comme je fais les trois d'un triangle, ni pour ainsi dire les +regarder comme présents avec les yeux de mon esprit. Et quoique, suivant +la coutume que j'ai de me servir toujours de mon imagination lorsque je +pense aux choses corporelles, il arrive qu'en concevant un chiliogone je +me représente confusément quelque figure, toutefois il est très évident +que cette figure n'est point un chiliogone, puisqu'elle ne diffère +nullement de celle que je me représenterois, si je pensois à un +myriogone ou à quelque autre figure de beaucoup de côtés; et qu'elle ne +sert en aucune façon à découvrir les propriétés qui font la différence +du chiliogone d'avec les autres polygones. Que s'il est question de +considérer un pentagone, il est bien vrai que je puis concevoir sa +figure, aussi bien que celle d'un chiliogone, sans le secours de +l'imagination; mais je la puis aussi imaginer en appliquant l'attention +de mon esprit à chacun de ses cinq côtés, et tout ensemble à l'aire ou à +l'espace qu'ils renferment. Ainsi, je connois clairement que j'ai besoin +d'une particulière contention d'esprit pour imaginer, de laquelle je ne +me sers point pour concevoir on pour entendre; et cette particulière +contention d'esprit montre évidemment la différence qui est entre +l'imagination et l'intellection ou conception pure. Je remarque outre +cela que cette vertu d'imaginer qui est en moi, en tant qu'elle diffère +de la puissance de concevoir, n'est en aucune façon nécessaire à ma +nature ou à mon essence, c'est-à-dire à l'essence de mon esprit; car, +encore que je ne l'eusse point, il est sans doute que je demeurerois +toujours le même que je suis maintenant: d'où il semble que l'on puisse +conclure qu'elle dépend de quelque chose qui diffère de mon esprit. Et +je conçois facilement que, si quelque corps existe auquel mon esprit +soit tellement conjoint et uni qu'il se puisse appliquer à le considérer +quand il lui plaît, il se peut faire que par ce moyen il imagine les +choses corporelles; en sorte que cette façon de penser diffère seulement +de la pure intellection en ce que l'esprit en concevant se tourne en +quelque façon vers soi-même, et considère quelqu'une des idées qu'il a +en soi; mais en imaginant il se tourne vers le corps, et considère en +lui quelque chose de conforme à l'idée qu'il a lui-même formée ou qu'il +a reçue par les sens. Je conçois, dis-je, aisément que l'imagination +se peut faire de cette sorte, s'il est vrai qu'il y ait des corps; et, +parceque je ne puis rencontrer aucune autre voie pour expliquer comment +elle se fait, je conjecture de là probablement qu'il y en a: mais ce +n'est que probablement; et, quoique j'examine soigneusement toutes +choses, je ne trouve pas néanmoins que, de cette idée distincte de la +nature corporelle que j'ai en mon imagination, je puisse tirer aucun +argument qui conclue avec nécessité l'existence de quelque corps. + +Or j'ai accoutumé d'imaginer beaucoup d'autres choses outre cette nature +corporelle qui est l'objet de la géométrie, à savoir les couleurs, les +sons, les saveurs, la douleur, et autres choses semblables, quoique +moins distinctement; et d'autant que j'aperçois beaucoup mieux ces +choses-là par les sens, par l'entremise desquels et de la mémoire, elles +semblent être parvenues jusqu'à mon imagination, je crois que, pour les +examiner plus commodément, il est à propos que j'examine en même temps +ce que c'est que sentir, et que je voie si de ces idées que je reçois eu +mon esprit par cette façon de penser que j'appelle sentir, je ne +pourrai point tirer quelque preuve certaine de l'existence des choses +corporelles. + +Et premièrement, je rappellerai en ma mémoire quelles sont les choses +que j'ai ci-devant tenues pour vraies, comme les ayant reçues par +les sens, et sur quels fondements ma créance étoit appuyée; après, +j'examinerai les raisons qui m'ont obligé depuis à les révoquer en +doute; et enfin, je considérerai ce que j'en dois maintenant croire. + +Premièrement donc j'ai senti que j'avois une tête, des mains, des pieds, +et tous les autres membres dont est composé ce corps que je considérois +comme une partie de moi-même ou peut-être aussi comme le tout: de plus, +j'ai senti que ce corps étoit placé entre beaucoup d'autres, desquels +il étoit capable de recevoir diverses commodités et incommodités, et +je remarquois ces commodités par un certain sentiment de plaisir ou de +volupté, et ces incommodités par un sentiment de douleur. Et, outre ce +plaisir et cette douleur, je ressentois aussi en moi la faim, la soif, +et d'autres semblables appétits; comme aussi de certaines inclinations +corporelles vers la joie, la tristesse, la colère, et autres semblables +passions. Et au dehors, outre l'extension, les figures, les mouvements +des corps, je remarquois en eux de la dureté, de la chaleur, et toutes +les autres qualités qui tombent sous l'attouchement; de plus, j'y +remarquois de la lumière, des couleurs, des odeurs, des saveurs et des +sons, dont la variété me donnait moyen de distinguer le ciel, la terre, +la mer, et généralement tous les autres corps les uns d'avec les +autres. Et certes, considérant les idées de toutes ces qualités qui se +présentoient à ma pensée, et lesquelles seules je sentois proprement +et immédiatement, ce n'étoit pas sans raison que je croyois sentir des +choses entièrement différentes de ma pensée, à savoir des corps d'où +procédoient ces idées: car j'expérimentois qu'elles se présentoient à +elle sans que mon consentement y fût requis, en sorte que je ne pouvois +sentir aucun objet, quelque volonté que j'en eusse, s'il ne se trouvoit +présent à l'organe d'un de mes sens; et il n'étoit nullement en mon +pouvoir de ne le pas sentir lorsqu'il s'y trouvoit présent. Et parce que +les idées que je recevois par les sens étoient beaucoup plus vives, plus +expresses, et même à leur façon plus distinctes qu'aucunes de celles +que je pouvois feindre de moi-même en méditant, ou bien que je trouvois +imprimées en ma mémoire, il sembloit qu'elles ne pouvoient procéder de +mon esprit; de façon qu'il étoit nécessaire qu'elles fussent causées +en moi par quelques autres choses. Desquelles choses n'ayant aucune +connoissance, sinon celle que me donnoient ces mêmes idées, il ne me +pouvoit venir autre chose en l'esprit, sinon que ces choses-là +étaient semblables aux idées qu'elles causoient. Et pource que je me +ressouvenois aussi que je m'étois plutôt servi des sens que de ma +raison, et que je reeonnoissois que les idées que je formois de moi-même +n'étoient pas si expresses que celles que je recevois par les sens, +et même qu'elles étoient le plus souvent composées des parties de +celles-ci, je me persuadois aisément que je n'avois aucune idée dans mon +esprit qui n'eût passé auparavant par mes sens. Ce n'étoit pas aussi +sans quelque raison que je croyois que ce corps, lequel par un certain +droit particulier j'appelois mien, m'appartenoit plus proprement et plus +étroitement que pas un autre; car en effet je n'en pouvois jamais être +séparé comme des autres corps: je ressentois en lui et pour lui tous +mes appétits et toutes mes affections; et enfin j'étois touché des +sentiments de plaisir et de douleur en ses parties, et non pas en celles +des autres corps, qui en sont séparés. Mais quand j'examinois pourquoi +de ce je ne sais quel sentiment de douleur suit la tristesse en +l'esprit, et du sentiment de plaisir nait la joie, ou bien pourquoi +cette je ne sais quelle émotion de l'estomac, que j'appelle faim, nous +fait avoir envie de manger, et la sécheresse du gosier nous fait avoir +envie de boire, et ainsi du reste, je n'en pouvois rendre aucune raison, +sinon que la nature me l'enseignoit de la sorte; car il n'y a certes +aucune affinité ni aucun rapport, au moins que je puisse comprendre, +entre cette émotion de l'estomac et le désir de manger, non plus +qu'entre le sentiment de la chose qui cause de la douleur, et la pensée +de tristesse que fait naître ce sentiment. Et, en même façon, il me +sembloit que j'avois appris de la nature toutes les autres choses que je +jugeois touchant les objets de mes sens; pource que je remarquois que +les jugements que j'avois coutume de faire de ces objets se formoient en +moi avant que j'eusse le loisir de peser et considérer aucunes raisons +qui me pussent obliger à les faire. + +Mais par après, plusieurs expériences ont peu à peu ruiné toute la +créance que j'avois ajoutée à mes sens: car j'ai observé plusieurs fois +que des tours, qui de loin m'avoient semblé rondes, me paroissoient de +près être carrées, et que des colosses élevés sur les plus hauts sommets +de ces tours me paroissoient de petites statues à les regarder d'en bas; +et ainsi, dans une infinité d'autres rencontres, j'ai trouvé de l'erreur +dans les jugements fondés sur les sens extérieurs; et non pas seulement +sur les sens extérieurs, mais même sur les intérieurs: car y a-t-il +chose plus intime ou plus intérieure que la douleur? et cependant j'ai +autrefois appris de quelques personnes qui avoient les bras et les +jambes coupées, qu'il leur sembloit encore quelquefois sentir de la +douleur dans la partie qu'ils n'avoient plus; ce qui me donnoit sujet +de penser que je ne pouvois aussi être entièrement assuré d'avoir mal à +quelqu'un de mes membres, quoique je sentisse en lui de la douleur. Et à +ces raisons de douter j'en ai encore ajouté depuis peu deux autres fort +générales: la première est que je n'ai jamais rien cru sentir étant +éveillé que je ne puisse quelquefois croire aussi sentir quand je dors; +et comme je ne crois pas que les choses qu'il me semble que je sens +en dormant procèdent de quelques objets hors de moi, je ne voyois pas +pourquoi je devois plutôt avoir cette créance touchant celles qu'il me +semble que je sens étant éveillé: et la seconde, que, ne connoissant pas +encore ou plutôt feignant de ne pas connoître l'auteur du mon être, +je ne voyois rien qui put empêcher que je n'eusse été fait tel par la +nature, que je me trompasse même dans les choses qui me paroissoient les +plus véritables. Et, pour les raisons qui m'avoient ci-devant persuadé +la vérité des choses sensibles, je n'avois pas beaucoup de peine à y +répondre; car la nature semblant me porter à beaucoup de choses dont la +raison me détournoit, je ne croyois pas me devoir confier beaucoup aux +enseignements de cette nature. Et quoique les idées que je reçois par +les sens ne dépendent point de ma volonté, je ne pensois pas devoir pour +cela conclure qu'elles procédoient de choses différentes de moi, puisque +peut-être il se peut rencontrer en moi quelque faculté, bien qu'elle +m'ait été jusques ici inconnue, qui en soit la cause et qui les +produise. + +Mais maintenant que je commence à me mieux connoître moi-même et à +découvrir plus clairement l'auteur de mon origine, je ne pense pas à la +vérité que je doive témérairement admettre toutes les choses que les +sens semblent nous enseigner, mais je ne pense pas aussi que je les +doive toutes généralement révoquer en doute. + +Et premièrement, pource que je sais que toutes les choses que je conçois +clairement et distinctement peuvent être produites par Dieu telles +que je les conçois, il suffit que je puisse concevoir clairement et +distinctement une chose sans une autre, pour être certain que l'une est +distincte ou différente de l'autre, parce qu'elles peuvent être mises +séparément, au moins par la toute-puissance de Dieu; et il n'importe par +quelle puissance cette séparation se fasse pour être obligé à les juger +différentes: et partant, de cela même que je connois avec certitude +que j'existe, et que cependant je ne remarque point qu'il appartienne +nécessairement aucune autre chose à ma nature ou à mon essence sinon +que je suis une chose qui pense, je conclus fort bien que mon essence +consiste en cela seul que je suis une chose qui pense, ou une substance +dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser. Et quoique +peut-être, ou plutôt certainement, comme je le dirai tantôt, j'aie un +corps auquel je suis très étroitement conjoint; néanmoins, pource que +d'un coté j'ai une claire et distincte idée de moi-même, en tant que je +suis seulement une chose qui pense et non étendue, et que d'un autre +j'ai une idée distincte du corps, en tant qu'il est seulement une chose +étendue et qui ne pense point, il est certain que moi, c'est-à-dire +mon âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement et +véritablement distincte de mon corps, et qu'elle peut être ou exister +sans lui. + +De plus, je trouve en moi diverses facultés de penser qui ont chacune +leur manière particulière; par exemple, je trouve en moi les facultés +d'imaginer et de sentir, sans lesquelles je puis bien me concevoir +clairement et distinctement tout entier, mais non pas réciproquement +elles sans moi, c'est-à-dire sans une substance intelligente à qui elles +soient attachées ou à qui elles appartiennent; car, dans la notion que +nous avons de ces facultés, ou, pour me servir des termes de l'école, +dans leur concept formel, elles enferment quelque sorte d'intellection: +d'où je conçois qu'elles sont distinctes de moi comme les modes le sont +des choses. Je connois aussi quelques autres facultés, comme celles de +changer de lieu, de prendre diverses situations, et autres semblables, +qui ne peuvent être conçues, non plus que les précédentes, sans quelque +substance à qui elles soient attachées, ni par conséquent exister sans +elle; mais il est très évident que ces facultés, s'il est vrai qu'elles +existent, doivent appartenir à quelque substance corporelle ou étendue, +et non pas à une substance intelligente, puisque dans leur concept +clair et distinct, il y a bien quelque sorte d'extension qui se trouve +contenue, mais point du tout d'intelligence. De plus, je ne puis +douter qu'il n'y ait en moi une certaine faculté passive de sentir, +c'est-à-dire de recevoir et de connoître les idées des choses sensibles; +mais elle me seroit inutile, et je ne m'en pourrois aucunement servir, +s'il n'y avoit aussi en moi, ou en quelque autre chose, une autre +faculté active, capable de former et produire ces idées. Or, cette +faculté active ne peut être en moi en tant que je ne suis qu'une chose +qui pense, vu qu'elle ne présuppose point ma pensée, et aussi que ces +idées-là me sont souvent représentées sans que j'y contribue en aucune +façon, et même souvent contre mon gré; il faut donc nécessairement +qu'elle soit en quelque substance différente de moi, dans laquelle toute +la réalité, qui est objectivement dans les idées qui sont produites par +cette faculté, soit contenue formellement ou éminemment, comme je l'ai +remarqué ci-devant: et cette substance est ou un corps, c'est-à-dire une +nature corporelle, dans laquelle est contenu formellement et en effet +tout ce qui est effectivement et par représentation dans ces idées; ou +bien c'est Dieu même, ou quelque autre créature plus noble que le corps. +dans laquelle cela même est contenu éminemment. Or, Dieu n'étant point +trompeur, il est très manifeste qu'il ne m'envoie point ces idées +immédiatement par lui-même, ni aussi par l'entremise de quelque créature +dans laquelle leur réalité ne soit pas contenue formellement, mais +seulement éminemment. Car ne m'ayant donné aucune faculté pour connoître +que cela soit, mais au contraire une très grande inclination à croire +qu'elles partent des choses corporelles, je ne vois pas comment on +pourroit l'excuser de tromperie, si en effet ces idées partoient +d'ailleurs, ou étoient produites par d'autres causes que par des +choses corporelles: et partant il faut conclure qu'il y a des choses +corporelles qui existent. Toutefois elles ne sont peut-être pas +entièrement telles que nous les apercevons par les sens, car il y a +bien des choses qui rendent cette perception des sens fort obscure et +confuse; mais au moins faut-il avouer que toutes les choses que je +conçois clairement et distinctement, c'est-à-dire toutes les choses, +généralement parlant, qui sont comprises dans l'objet de la géométrie +spéculative, s'y rencontrent véritablement. + +Mais pour ce qui est des autres choses, lesquelles ou sont seulement +particulières, par exemple que le soleil soit de telle grandeur et de +telle figure, etc.; ou bien sont conçues moins clairement et moins +distinctement, comme la lumière, le son, la douleur, et autres +semblables, il est certain qu'encore qu'elles soient fort douteuses et +incertaines, toutefois de cela seul que Dieu n'est point trompeur, et +que par conséquent il n'a point permis qu'il pût y avoir aucune fausseté +dans mes opinions qu'il ne m'ait aussi donné quelque faculté capable de +la corriger, je crois pouvoir conclure assurément que j'ai en moi les +moyens de les connoître avec certitude. Et premièrement, il n'y a point +de doute que tout ce que la nature m'enseigne contient quelque vérité: +car par la nature, considérée en général, je n'entends maintenant autre +chose que Dieu même, ou bien l'ordre et la disposition que Dieu a +établie dans les choses créées; et par ma nature en particulier, je +n'entends autre chose que la complexion ou l'assemblage de toutes les +choses que Dieu m'a données. + +Or, il n'y a rien que cette nature m'enseigne plus expressément ni plus +sensiblement, sinon que j'ai un corps qui est mal disposé quand je +sens de la douleur, qui a besoin de manger ou de boire quand j'ai +les sentiments de la faim ou de la soif, etc. Et partant je ne dois +aucunement douter qu'il n'y ait en cela quelque vérité. + +La nature m'enseigne aussi par ces sentiments de douleur, de faim, de +soif, etc., que je ne suis pas seulement logé dans mon corps ainsi qu'un +pilote en son navire, mais outre cela que je lui suis conjoint très +étroitement, et tellement confondu et mêlé que je compose comme un seul +tout avec lui. Car si cela n'étoit, lorsque mon corps est blessé, je ne +sentirois pas pour cela de la douleur, moi qui ne suis qu'une chose qui +pense, mais j'apercevrois cette blessure par le seul entendement, +comme un pilote aperçoit par la vue si quelque chose se rompt dans +son vaisseau. Et lorsque mon corps a besoin de boire ou de manger, je +connoîtrois simplement cela même, sans en être averti par des sentiments +confus de faim et de soif: car en effet tous ces sentiments de faim, +de soif, de douleur, etc., ne sont autre chose que de certaines façons +confuses de penser, qui proviennent et dépendent de l'union et comme du +mélange de l'esprit avec le corps. + +Outre cela, la nature m'enseigne que plusieurs autres corps existent +autour du mien, desquels j'ai à poursuivre les uns et à fuir les autres +Et certes, de ce que je sens différentes sortes de couleurs, d'odeurs, +de saveurs, de sons, de chaleur, de dureté, etc., je conclus fort bien +qu'il y a dans les corps d'où procèdent toutes ces diverses perceptions +des sens, quelques variétés qui leur répondent, quoique peut-être ces +variétés ne leur soient point en effet semblables; et de ce qu'entre ces +diverses perceptions des sens, les unes me sont agréables, et les autres +désagréables, il n'y a point de doute que mon corps, ou plutôt moi-même +tout entier, en tant que je suis composé de corps et d'âme, ne puisse +recevoir diverses commodités ou incommodités des autres corps qui +l'environnent. + +Mais il y a plusieurs autres choses qu'il semble que la nature m'ait +enseignées, lesquelles toutefois je n'ai pas véritablement apprises +d'elle, mais qui se sont introduites en mon esprit par une certaine +coutume que j'ai de juger inconsidérément des choses; et ainsi il peut +aisément arriver qu'elles contiennent quelque fausseté: comme, par +exemple, l'opinion que j'ai que tout espace dans lequel il n'y a rien +qui meuve et fasse impression sur mes sens soit vide; que dans un corps +qui est chaud il y ait quelque chose de semblable à l'idée de la chaleur +qui est en moi; que dans un corps blanc ou noir il y ait la même +blancheur ou noirceur que je sens; que dans un corps amer ou doux il y +ait le même goût ou la même saveur, et ainsi des autres; que les astres, +les tours, et tous les autres corps éloignés, soient de la même figure +et grandeur qu'ils paroissent de loin à nos yeux, etc. Mais afin +qu'il n'y ait rien en ceci que je ne conçoive distinctement, je dois +précisément définir ce que j'entends proprement lorsque je dis que la +nature m'enseigne quelque chose. Car je prends ici la nature eu une +signification plus resserrée que lorsque je l'appelle un assemblage ou +une complexion de toutes les choses que Dieu m'a données; vu que cet +assemblage ou complexion comprend beaucoup de choses qui n'appartiennent +qu'à l'esprit seul, desquelles je n'entends point ici parler en parlant +de la nature, comme, par exemple, la notion que j'ai de cette vérité, +que ce qui a une fois été fait ne peut plus n'avoir point été fait, +et une infinité d'autres semblables, que je connois par la lumière +naturelle sans l'aide du corps; et qu'il en comprend aussi plusieurs +autres qui n'appartiennent qu'au corps seul, et ne sont point ici non +plus contenues sous le nom de nature, comme la qualité qu'il a d'être +pesant, et plusieurs autres semblables, desquelles je ne parle pas +aussi, mais seulement des choses que Dieu m'a données, comme étant +composé d'esprit et de corps. Or, cette nature m'apprend bien à fuir les +choses qui causent en moi le sentiment de la douleur, et à me porter +vers celles qui me font avoir quelque sentiment de plaisir; mais je ne +vois point qu'outre cela elle m'apprenne que de ces diverses perceptions +des sens, nous devions jamais rien conclure touchant les choses qui +sont hors de nous, sans que l'esprit les ait soigneusement et mûrement +examinées; car c'est, ce me semble, à l'esprit seul, et non point au +composé de l'esprit et du corps, qu'il appartient de connoître la +vérité de ces choses-là. Ainsi, quoiqu'une étoile ne fasse pas plus +d'impression en mon oeil que le feu d'une chandelle, il n'y a toutefois +en moi aucune faculté réelle ou naturelle qui me porte à croire qu'elle +n'est pas plus grande que ce feu, mais je l'ai jugé ainsi dès mes +premières années sans aucun raisonnable fondement. Et quoiqu'en +approchant du feu je sente de la chaleur, et même que m'en approchant +un peu trop près je ressente de la douleur, il n'y a toutefois aucune +raison qui me puisse persuader qu'il y a dans le feu quelque chose de +semblable à cette chaleur, non plus qu'à cette douleur; mais seulement +j'ai raison de croire qu'il y a quelque chose en lui, quelle qu'elle +puisse être, qui excite eu moi ces sentiments de chaleur ou de douleur. +De même aussi, quoiqu'il y ait des espaces dans lesquels je ne trouve +rien qui excite et meuve mes sens, je ne dois pas conclure pour cela que +ces espaces ne contiennent en eux aucun corps; mais je vois que tant +en ceci qu'en plusieurs autres choses semblables, j'ai accoutumé de +pervertir et confondre l'ordre de la nature, parceque ces sentiments ou +perceptions des sens n'ayant été mises en moi que pour signifier à mon +esprit quelles choses sont convenables ou nuisibles au composé dont il +est partie, et jusque là étant assez claires et assez distinctes, je +m'en sers néanmoins comme si elles étoient des règles très certaines, +par lesquelles je pusse connoître immédiatement l'essence et la nature +des corps qui sont hors de moi, de laquelle toutefois elles ne me +peuvent rien enseigner que de fort obscur et confus. + +Mais j'ai déjà ci-devant assez examiné comment, nonobstant la souveraine +bonté de Dieu, il arrive qu'il y ait de la fausseté dans les jugements +que je fais en cette sorte. Il se présente seulement encore ici une +difficulté touchant les choses que la nature m'enseigne devoir être +suivies ou évitées, et aussi touchant les sentiments intérieurs qu'elle +a mis en moi; car il me semble y avoir quelquefois remarqué de l'erreur, +et ainsi que je suis directement trompé par ma nature: comme, par +exemple, le goût agréable de quelque viande en laquelle on aura mêlé du +poison peut m'inviter à prendre ce poison, et ainsi me tromper. Il est +vrai toutefois qu'en ceci la nature peut être excusée, car elle me porte +seulement à désirer la viande dans laquelle se rencontre une saveur +agréable, et non point à désirer le poison, lequel lui est inconnu; de +façon que je ne puis conclure de ceci autre chose sinon que ma nature ne +connoît pas entièrement et universellement toutes choses, de quoi certes +il n'y a pas lieu de s'étonner, puisque l'homme, étant d'une nature +finie, ne peut aussi avoir qu'une connoissance d'une perfection limitée. + +Mais nous nous trompons aussi assez souvent, même dans les choses +auxquelles nous sommes directement portés par la nature, comme il arrive +aux malades, lorsqu'ils désirent de boire ou de manger des choses qui +leur peuvent nuire. On dira peut-être ici que ce qui est cause qu'ils +se trompent, est que leur nature est corrompue mais cela n'ôte pas +la difficulté, car un homme malade n'est pas moins véritablement la +créature de Dieu qu'un homme qui est en pleine santé; et partant il +répugne autant à la bonté de Dieu qu'il ait une nature trompeuse et +fautive que l'autre. Et comme une horloge, composée de roues et de +contrepoids, n'observe pas moins exactement toutes les lois de la nature +lorsqu'elle est mal faite et qu'elle ne montre pas bien les heures que +lorsqu'elle satisfait entièrement au désir de l'ouvrier, de même aussi +si je considère le corps de l'homme comme étant une machine tellement +bâtie et composée d'os, de nerfs, de muscles, de veines, de sang et de +peau, qu'encore bien qu'il n'y eût en lui aucun esprit, il ne laisseroit +pas de se mouvoir en toutes les mêmes façons qu'il fait à présent, +lorsqu'il ne se meut point par la direction de sa volonté, ni par +conséquent par l'aide de l'esprit, mais seulement par la disposition de +ses organes, je reconnois facilement qu'il seroit aussi naturel à ce +corps, étant par exemple hydropique, de souffrir la sécheresse du +gosier, qui a coutume de porter à l'esprit le sentiment de la soif, et +d'être disposé par cette sécheresse à mouvoir ses nerfs et ses autres +parties en la façon qui est requise pour boire, et ainsi d'augmenter son +mal et se nuire à soi-même, qu'il lui est naturel, lorsqu'il n'a aucune +indisposition, d'être porté à boire pour son utilité par une semblable +sécheresse de gosier; et quoique, regardant à l'usage auquel une horloge +a été destinée par son ouvrier, je puisse dire qu'elle se détourne de sa +nature lorsqu'elle ne marque pas bien les heures; et qu'en même façon, +considérant la machine du corps humain comme ayant été formée de Dieu +pour avoir en soi tous les mouvements qui ont coutume d'y être, j'aie +sujet de penser qu'elle ne suit pas l'ordre de sa nature quand son +gosier est sec, et que le boire nuit à sa conservation; je reconnois +toutefois que cette dernière façon d'expliquer la nature est beaucoup +différente de l'autre: car celle-ci n'est autre chose qu'une certaine +dénomination extérieure, laquelle dépend entièrement de ma pensée, qui +compare un homme malade et une horloge mal faite avec l'idée que j'ai +d'un homme sain et d'une horloge bien faite, et laquelle ne signifie +rien qui se trouve, en effet dans la chose dont elle se dit; au lieu +que, par l'autre façon d'expliquer la nature, j'entends quelque chose +qui se rencontre véritablement dans les choses, et partant qui n'est +point sans quelque vérité. + +Mais certes, quoique au regard d'un corps hydropique ce ne soit qu'une +dénomination extérieure quand on dit que sa nature est corrompue +lorsque, sans avoir besoin de boire, il ne laisse pas d'avoir le gosier +sec et aride, toutefois, au regard de tout le composé, c'est-à-dire de +l'esprit, ou de l'âme unie au corps, ce n'est pas une pure dénomination, +mais bien une véritable erreur de nature, de ce qu'il a soif lorsqu'il +lui est très nuisible de boire; et partant il reste encore à examiner +comment la bonté de Dieu n'empêche pas que la nature de l'homme, prise +de cette sorte, soit fautive et trompeuse. + +Pour commencer donc cet examen, je remarque ici, premièrement, qu'il y a +une grande différence entre l'esprit et le corps, en ce que le corps, +de sa nature, est toujours divisible, et que l'esprit est entièrement +indivisible. Car, en effet, quand je le considère, c'est-à-dire quand +je me considère moi-même, en tant que je suis seulement une chose qui +pense, je ne puis distinguer en moi aucunes parties, mais je connois et +conçois fort clairement que je suis une chose absolument une et entière. +Et quoique tout l'esprit semble être uni à tout le corps, toutefois +lorsqu'un pied, ou un bras, ou quelque autre partie vient à en être +séparée, je connois fort bien que rien pour cela n'a été retranché de +mon esprit. Et les facultés de vouloir, de sentir, de concevoir, etc., +ne peuvent pas non plus être dites proprement ses parties: car c'est le +même esprit qui s'emploie tout entier à vouloir, et tout entier à sentir +et à concevoir, etc. Mais c'est tout le contraire dans les choses +corporelles ou étendues: car je n'en puis imaginer aucune, pour petite +qu'elle soit, que je ne mette aisément en pièces par ma pensée, ou +que mon esprit ne divise fort facilement en plusieurs parties, et par +conséquent que je ne connoisse être divisible. Ce qui suffiroit pour +m'enseigner que l'esprit ou l'âme de l'homme est entièrement différente +du corps, si je ne l'avois déjà d'ailleurs assez appris. + +Je remarque aussi que l'esprit ne reçoit pas immédiatement l'impression +de toutes les parties du corps, mais seulement du cerveau, ou peut-être +même d'une de ses plus petites parties, à savoir de celle où s'exerce +cette faculté qu'ils appellent le sens commun, laquelle, toutes les +fois qu'elle est disposée de même façon, fait sentir la même chose à +l'esprit, quoique cependant les autres parties du corps puissent être +diversement disposées, comme le témoignent une infinité d'expériences, +lesquelles il n'est pas besoin ici de rapporter. + +Je remarque, outre cela, que la nature du corps est telle, qu'aucune +de ses parties ne peut être mue par une autre partie un peu éloignée, +qu'elle ne le puisse être aussi de la même sorte par chacune des parties +qui sont entre deux, quoique cette partie plus éloignée n'agisse point. +Comme, par exemple, dans la corde A B C D, qui est toute tendue, si l'on +vient à tirer et remuer la dernière partie D, la première A ne sera pas +mue d'une autre façon qu'elle le pourroit aussi être si on tiroit une +des parties moyennes B ou C, et que la dernière D demeurât cependant +immobile. Et en même façon, quand je ressens de la douleur au pied, la +physique m'apprend que ce sentiment se communique par le moyen des nerfs +dispersés dans le pied, qui se trouvant tendus comme des cordes depuis +là jusqu'au cerveau, lorsqu'ils sont tirés dans le pied, tirent aussi +en même temps l'endroit du cerveau d'où ils viennent, et auquel ils +aboutissent, et y excitent un certain mouvement que la nature a institué +pour faire sentir de la douleur à l'esprit, comme si cette douleur étoit +dans le pied; mais parce que ces nerfs doivent passer par la jambe, +par la cuisse, par les reins, par le dos et par le col, pour s'étendre +depuis le pied jusqu'au cerveau, il peut arriver qu'encore bien que +leurs extrémités qui sont dans le pied ne soient point remuées, mais +seulement quelques unes de leurs parties qui passent par les reins ou +par le col, cela néanmoins excite les mêmes mouvements dans le cerveau +qui pourroient y être excités par une blessure reçue dans le pied; +ensuite de quoi il sera nécessaire que l'esprit ressente dans le pied +la même douleur que s'il y avoit reçu une blessure: et il faut juger le +semblable de toutes les autres perceptions de nos sens. + +Enfin, je remarque que, puisque chacun des mouvements qui se font dans +la partie du cerveau dont l'esprit reçoit immédiatement l'impression, ne +lui fait ressentir qu'un seul sentiment, on ne peut en cela souhaiter +ni imaginer rien de mieux, sinon que ce mouvement fasse ressentir à +l'esprit, entre tous les sentiments qu'il est capable de causer, celui +qui est le plus propre et le plus ordinairement utile à la conservation +du corps humain lorsqu'il est en pleine santé. Or l'expérience nous fait +connoître que tous les sentiments que la nature nous a donnés sont tels +que je viens de dire; et partant il ne se trouve rien en eux qui ne +fasse paroître la puissance et la bonté de Dieu. Ainsi, par exemple, +lorsque les nerfs qui sont dans le pied sont remués fortement et plus +qu'à l'ordinaire, leur mouvement passant par la moelle de l'épine du +dos jusqu'au cerveau, y fait là une impression à l'esprit qui lui fait +sentir quelque chose, à savoir de la douleur, comme étant dans le pied, +par laquelle l'esprit est averti et excité à faire son possible pour en +chasser la cause, comme très dangereuse et nuisible au pied. Il est vrai +que Dieu pouvoit établir la nature de l'homme de telle sorte que ce même +mouvement dans le cerveau fît sentir toute autre chose à l'esprit; par +exemple, qu'il se fît sentir soi-même, ou en tant qu'il est dans le +cerveau, ou en tant qu'il est dans le pied, ou bien en tant qu'il est +en quelque autre endroit entre le pied et le cerveau, ou enfin quelque +autre chose telle qu'elle peut être: mais rien de tout cela n'eût si +bien contribué à la conservation du corps que ce qu'il lui fait sentir. +De même, lorsque nous avons besoin de boire, il naît de là une certaine +sécheresse dans le gosier qui remue ses nerfs, et par leur moyen les +parties intérieures du cerveau; et ce mouvement fait ressentir à +l'esprit le sentiment de la soif, parce qu'en cette occasion-là il n'y +a rien qui nous soit plus utile que de savoir que nous avons besoin de +boire pour la conservation de notre santé, et ainsi des autres. D'où il +est entièrement manifeste que, nonobstant la souveraine bonté de Dieu, +la nature de l'homme, en tant qu'il est composé de l'esprit et du corps, +ne peut qu'elle ne soit quelquefois fautive et trompeuse. Car s'il y +a quelque cause qui excite, non dans le pied, mais en quelqu'une des +parties du nerf qui est tendu depuis le pied jusqu'au cerveau, ou même +dans le cerveau, le même mouvement qui se fait ordinairement quand le +pied est mal disposé, on sentira de la douleur comme si elle étoit +dans le pied, et le sens sera naturellement trompé; parce qu'un même +mouvement dans le cerveau ne pouvant causer en l'esprit qu'un même +sentiment, et ce sentiment étant beaucoup plus souvent excité par une +cause qui blesse le pied que par une autre qui soit ailleurs, il est +bien plus raisonnable qu'il porte toujours à l'esprit la douleur du +pied que celle d'aucune autre partie. Et, s'il arrive que parfois la +sécheresse du gosier ne vienne pas comme à l'ordinaire de ce que le +boire est nécessaire pour la santé du corps, mais de quelque cause toute +contraire, comme il arrive à ceux qui sont hydropiques, toutefois il est +beaucoup mieux qu'elle trompe en ce rencontre-là, que si, au contraire, +elle trompoit toujours lorsque le corps est bien disposé, et ainsi des +autres. + +Et certes, cette considération me sert beaucoup non seulement pour +reconnoître toutes les erreurs auxquelles ma nature est sujette, mais +aussi pour les éviter ou pour les corriger plus facilement: car, sachant +que tous mes sens me signifient plus ordinairement le vrai que le faux +touchant les choses qui regardent les commodités ou incommodités du +corps, et pouvant presque toujours me servir de plusieurs d'entre eux +pour examiner une même chose, et, outre cela, pouvant user de ma mémoire +pour lier et joindre les connoissances présentes aux passées, et de mon +entendement qui a déjà découvert toutes les causes de mes erreurs, je ne +dois plus craindre désormais qu'il se rencontre de la fausseté dans les +choses qui me sont le plus ordinairement représentées par mes sens. Et +je dois rejeter tous les doutes de ces jours passés, comme hyperboliques +et ridicules, particulièrement cette incertitude si générale, touchant +le sommeil, que je ne pouvois distinguer de la veille: car à présent j'y +rencontre une très notable différence, en ce que notre mémoire ne peut +jamais lier et joindre nos songes les uns avec les autres, et avec toute +la suite de notre vie, ainsi qu'elle a de coutume de joindre les choses +qui nous arrivent étant éveillés. Et en effet, si quelqu'un, lorsque je +veille, m'apparoissoit tout soudain et disparoissoit de même, comme font +les images que je vois en dormant, en sorte que je ne pusse remarquer ni +d'où il viendrait ni où il iroit, ce ne seroit pas sans raison que +je l'estimerois un spectre ou un fantôme formé dans mon cerveau, et +semblable à ceux qui s'y forment quand je dors, plutôt qu'un vrai homme. +Mais lorsque j'aperçois des choses dont je connois distinctement et le +lieu d'où elles viennent, et celui où elles sont, et le temps auquel +elles m'apparoissent, et que, sans aucune interruption, je puis lier +le sentiment que j'en ai avec la suite du reste de ma vie, je suis +entièrement assuré que je les aperçois en veillant et non point dans +le sommeil. Et je ne dois en aucune façon douter de la vérité de ces +choses-là, si, après avoir appelé tous mes sens, ma mémoire et mon +entendement pour les examiner, il ne m'est rien rapporté par aucun d'eux +qui ait de la répugnance avec ce qui m'est rapporté par les autres. Car, +de ce que Dieu n'est point trompeur, il suit nécessairement que je ne +suis point en cela trompé. Mais, parceque la nécessité des affaires nous +oblige souvent à nous déterminer avant que nous ayons eu le loisir de +les examiner si soigneusement, il faut avouer que la vie de l'homme est +sujette à faillir fort souvent dans les choses particulières; et enfin +il faut reconnoître l'infirmité et la faiblesse de notre nature. + +FIN DES MÉDITATIONS. + + + +OBJECTIONS AUX MÉDITATIONS. + + Ce recueil, publié en latin par Descartes, à Paris, 1641, et à + Amsterdam, 1642 à la suite des MÉDITATIONS, a été traduit par M. + Clerselier, élève et ami de Descartes, qui a revu, retouché et + reconnu cette traduction. Elle a toujours été réimprimée à la suite + des Méditations. + + OBJECTIONS + FAITES PAR DES PERSONNES TRÈS DOCTES + CONTRE + LES PRÉCÉDENTES MÉDITATIONS, + LES RÉPONSES + DE L'AUTEUR. + + + +PREMIÈRES OBJECTIONS, + +FAITES PAR M. CATÉRUS, SAVANT THÉOLOGIEN DES PAYS-BAS, SUR LES IIIe, Ve +ET VIe MÉDITATIONS. + +MESSIEURS, + +Aussitôt que j'ai reconnu le désir que vous aviez que j'examinasse avec +soin les écrits de M. Descartes, j'ai pensé qu'il étoit de mon devoir de +satisfaire en cette occasion à des personnes qui me sont si chères, tant +pour vous témoigner par là l'estime que je fais de votre amitié, +que pour vous faire connoitre ce qui manque à ma suffisance et à la +perfection de mon esprit; afin que dorénavant vous ayez un peu plus de +charité pour moi, si j'en ai besoin, et que vous m'épargniez une autre +fois, si je ne puis porter la charge que vous m'avez imposée. + +On peut dire avec vérité, selon que j'en puis juger, que M. Descartes +est un homme d'un très grand esprit et d'une très profonde modestie, et +sur lequel je ne pense pas que Momus lui-même put trouver à reprendre. +Je pense, dit-il, donc je suis; voire même je suis la pensée même ou +l'esprit. Cela est vrai. Or est-il qu'en pensant j'ai en moi les idées +des choses, et premièrement celle d'un être très parfait et infini. +Je l'accorde. Mais je n'en suis pas la cause, moi qui n'égale pas la +réalité objective d'une telle idée: donc quelque chose de plus parfait +que moi en est la cause; et partant il y a un être différent de moi qui +existe, et qui a plus de perfections que je n'ai pas. Ou, comme dit +saint Denys au chapitre cinquième des _Noms divins_, il y a quelque +nature qui ne possède pas l'être à la façon des autres choses, mais +qui embrasse et contient en soi très simplement et sans aucune +circonscription tout ce qu'il y a d'essence dans l'être, et en +qui toutes choses sont renfermées comme dans la cause première et +universelle. + +Mais je suis ici contraint de m'arrêter un peu, de peur de me fatiguer +trop; car j'ai déjà l'esprit aussi agité que le flottant Euripe: +j'accorde, je nie, j'approuve, je réfute, je ne veux pas m'éloigner de +l'opinion de ce grand homme, et toutefois je n'y puis consentir. Car, +je vous prie, quelle cause requiert une idée? ou dites-moi ce que c'est +qu'idée. Si je l'ai bien compris, c'est la chose même pensée en tant +qu'elle est objectivement dans l'entendement. Mais qu'est-ce qu'être +objectivement dans l'entendement? Si je l'ai bien appris, c'est terminer +à la façon d'un objet l'acte de l'entendement, ce qui en effet n'est +qu'une dénomination extérieure, et qui n'ajoute rien de réel à la chose. +Car, tout ainsi qu'être vu n'est en moi autre chose sinon que l'acte que +la vision tend vers moi, de même être pensé, ou être objectivement dans +l'entendement, c'est terminer et arrêter en soi la pensée de l'esprit; +ce qui se peut faire sans aucun mouvement et changement en la chose, +voire même sans que la chose soit. Pourquoi donc rechercherai-je la +cause d'une chose qui actuellement n'est point, qui n'est qu'une simple +dénomination et un pur néant? + +Et néanmoins, dit ce grand esprit, de ce qu'une idée contient une telle +réalité objective, ou celle-là plutôt qu'une autre, elle doit sans doute +avoir cela de quelque cause[1]. Au contraire, d'aucune; car la réalité +objective est une pure dénomination: actuellement elle n'est point. +Or l'influence que donne une cause est réelle et actuelle: ce qui +actuellement n'est point, ne la peut pas recevoir, et partant ne peut +pas dépendre ni procéder d'aucune véritable cause, tant s'en faut qu'il +en requière. Donc j'ai des idées, mais il n'y a point de causes de ces +idées; tant s'en faut qu'il y en ait une plus grande que moi et infinie. + +[Note 35: Voyez Méditation III] + +Mais quelqu'un me dira peut-être, Si vous n'assignez point de cause aux +idées, dites-nous au moins la raison pourquoi cette idée contient plutôt +cette réalité objective que celle-la: c'est très bien dit; car je n'ai +pas coutume d'être réservé avec mes amis, mais je traite avec eux +libéralement. Je dis universellement de toutes les idées ce que M. +Descartes a dit autrefois du triangle: Encore que peut-être, dit-il, il +n'y ait en aucun lieu du monde hors de ma pensée une telle figure, et +qu'il n'y en ait jamais eu, il ne laisse pas néanmoins d'y avoir une +certaine nature, ou forme, ou essence déterminée de cette figure, +laquelle est immuable et éternelle. Ainsi cette vérité est éternelle, et +elle ne requiert point de cause. Un bateau est un bateau, et rien autre +chose; Davus est Davus, et non OEdipus. Si néanmoins vous me pressez de +vous dire une raison, je vous dirai que cela vient de l'imperfection +de notre esprit, qui n'est pas infini: car, ne pouvant par une seule +appréhension embrasser l'univers, c'est-à-dire tout l'être et tout le +bien en général, qui est tout ensemble et tout à la fois, il le divise +et le partage; et ainsi ce qu'il ne sauroit enfanter ou produire tout +entier, il le conçoit petit à petit, ou bien, comme on dit en l'école +_(inadoequaté),_ imparfaitement et par partie. Mais ce grand homme +poursuit:«Or, pour imparfaite que soit cette façon d'être, par laquelle +une chose est objectivement dans l'entendement par son idée, certes on +ne peut pas néanmoins dire que cette façon et manière-là ne soit rien, +ni par conséquent que cette idée vient du néant[1].» + +[Note 36: Méditation III.] + +Il y a ici de l'équivoque; car si ce mot _rien_ est la même chose que +n'être pas actuellement, eu effet ce n'est rien, parce qu'elle n'est pas +actuellement, et ainsi elle vient du néant, c'est-à-dire qu'elle n'a +point de cause. Mais si ce mot _rien_ dit quelque chose de feint par +l'esprit, qu'ils appellent vulgairement être de raison, ce n'est pas +un _rien_, mais une chose réelle, qui est conçue distinctement. Et +néanmoins, parce qu'elle est seulement conçue, et qu'actuellement +elle n'est pas, elle peut à la vérité être conçue, mais elle ne peut +aucunement être causée ou mise hors de l'entendement. + +«Mais je veux, dit-il, outre cela examiner si moi, qui ai celle idée de +Dieu, je pourrois être, en cas qu'il n'y eût point de Dieu, ou (comme +il dit immédiatement auparavant) en cas qu'il n'y eût point d'être plus +parfait que le mien, et qui ait mis en moi son idée. Car (dit-il) de qui +aurois-je mon existence? peut-être de moi-même, ou de mes parents, ou de +quelques autres, etc.: or est-il que si je l'avois du moi-même, je ne +douterois point ni ne désirerois point, et il ne me manqueroit aucune +chose; car je me serois donné toutes les perfections dont j'ai en +moi quelque idée, et ainsi moi-même je serois Dieu. Que si j'ai mon +existence d'autrui, je viendrai enfin à ce qui l'a de soi; et ainsi le +même raisonnement que je viens de faire pour moi est pour lui, et prouve +qu'il est Dieu.[1]» Voilà certes, à mon avis, la même voie que suit +saint Thomas, qu'il appelle la voie de la causalité de la cause +efficiente, laquelle il a tirée du Philosophe, hormis que saint Thomas +ni Aristote ne se sont pas souciés des causes des idées. Et peut-être +n'en étoit-il pas besoin; car pourquoi ne suivrai-je pas la voie la plus +droite et la moins écartée? Je pense, donc je suis, voire même je suis +l'esprit même et la pensée; or, cette pensée et cet esprit, ou il est +par soi-même ou par autrui; si par autrui, celui-là enfin par qui +est-il? s'il est par soi, donc il est Dieu; car ce qui est par soi se +sera aisément donné toutes choses. + +[Note 37: Voyez Méditation III.] + +Je prie ici ce grand personnage et le conjure de ne se point cacher à +un lecteur qui est désireux d'apprendre, et qui peut-être n'est pas +beaucoup intelligent. Car ce _mot par soi_ est pris en deux façons: en +la première, il est pris positivement, à savoir par soi-même, comme +par une cause; et ainsi ce qui seroit par soi et se donneroit l'être à +soi-même, si, par un choix prévu et prémédité, il se donnoit ce qu'il +voudroit, sans doute qu'il se donneroit toutes choses, et partant il +serait Dieu. En la seconde, ce mot _par soi_ est pris négativement et +est la même chose que de _soi-même_ ou _non par autrui_; et c'est de +cette façon, si je m'en souviens, qu'il est pris de tout le monde. + +Or maintenant, si une chose est _par soi_, c'est-à-dire _non par +autrui_, comment prouverez-vous pour cela qu'elle comprend tout et +qu'elle est infinie? car, à présent, je ne vous écoute point, si vous +dites, Puisqu'elle est par soi elle se sera aisément donné toutes +choses; d'autant qu'elle n'est pas par soi comme par une cause, et qu'il +ne lui a pas été possible, avant, qu'elle fût, de prévoir ce qu'elle +pourrait être pour choisir ce qu'elle seroit après. Il me souvient +d'avoir autrefois entendu Suarez raisonner de la sorte: Toute limitation +vient d'une cause; car une chose est finie et limitée, un parceque la +cause ne lui a pu donner rien de plus grand ni de plus parfait, ou parce +qu'elle ne l'a pas voulu: si donc quelque chose est par soi et non par +une cause, il est vrai de dire qu'elle est infinie et non limitée. + +Pour moi, je n'acquiesce pas tout-à-fait à ce raisonnement; car, qu'une +chose soit par soi tant qu'il vous plaira, c'est-à-dire qu'elle ne soit +point par autrui, que pourrez-vous dire si cette limitation vient de ses +principes internes et constituants, c'est-à-dire de sa forme même et +de son essence, laquelle néanmoins vous n'avez pas encore prouvé être +infinie? Certainement, si vous supposez que le chaud est chaud, il sera +chaud par ses principes internes et constituants, et non pas froid, +encore que vous imaginiez qu'il ne soit pas par autrui ce qu'il est. Je +ne doute point que M. Descartes ne manque pas de raisons pour substituer +à ce que les autres n'ont peut-être pas assez suffisamment expliqué ni +déduit assez clairement. + +Enfin, je conviens avec ce grand homme en ce qu'il établit pour règle +générale «que les choses que nous concevons fort clairement et fort +distinctement sont toutes vraies.» Même je crois que tout ce que je +pense est vrai: et il y a déjà longtemps que j'ai renoncé à toutes les +chimères et à tous les êtres de raison, car aucune puissance ne se peut +détourner du son propre objet; si la volonté se meut, elle tend au bien; +les sens mêmes ne se trompent point: car la vue voit ce qu'elle voit, +l'oreille entend ce qu'elle entend; et si on voit de l'oripeau, on voit +bien; mais ou se trompe lorsqu'on détermine par son jugement que ce que +l'on voit est de l'or. Et alors c'est qu'on ne conçoit pas bien, ou +plutôt qu'on ne conçoit point; car, comme chaque faculté ne se trompe +point vers son propre objet, si une fois l'entendement conçoit +clairement et distinctement une chose, elle est vraie; de sorte que +M. Descartes attribue avec beaucoup de raison toutes les erreurs au +jugement et à la volonté. + +Mais maintenant voyons si ce qu'il veut inférer de cette règle est +véritable. «Je connois, dit-il, clairement et distinctement l'Être +infini; donc c'est un être vrai et qui est quelque chose.» Quelqu'un lui +demandera: Connoissez-vous clairement et distinctement l'Être infini? +Que veut donc dire cette commune maxime, laquelle est reçue d'un chacun: +_L'infini, en tant qu'infini, est inconnu_. Car si, lorsque je pense à +un chiliogone, me représentant confusément quelque figure, je n'imagine +ou ne connois pas distinctement ce chiliogone, parce que je ne me +représente pas distinctement ses mille côtés, comment est-ce que je +concevrai distinctement et non pas confusément l'Être infini, en tant +qu'infini, vu que je ne puis voir clairement, et comme au doigt et à +l'oeil, les infinies perfections dont il est composé? + +Et c'est peut-être ce qu'a voulu dire saint Thomas: car, ayant nié que +cette proposition, _Dieu est,_ fût claire et connue sans preuve, il +se fait à soi-même cette objection des paroles de saint Damascène: La +connaissance que Dieu est, est naturellement empreinte en l'esprit de +tous les hommes; donc c'est une chose claire, et qui n'a point besoin de +preuve pour être connue. A quoi il répond: Connoitre que. Dieu est en +général, et, comme il dit sous quelque confusion, à sa voir en tant: +qu'il est la béatitude de l'homme, cela est naturellement imprimé en +nous; mais ce n'est pas, dit-il, connoître simplement que Dieu est; tout +ainsi que connoitre que quelqu'un vient, ce n'est pas connoître Pierre; +encore que ce soit Pierre qui vienne, etc. Comme s'il vouloit dire que +Dieu est connu sous une raison commune on de fin dernière, ou même de +premier être et très parfait, ou enfin sous la raison d'un être qui +comprend et embrasse confusément et en général toutes choses; mais non +pas sous la raison précise clé son être, car ainsi il est infini et nous +est inconnu. Je sais que M. Descartes répondra facilement à celui +qui l'interrogera de la sorte: je crois néanmoins que les choses que +j'allègue ici, seulement par forme d'entretien et d'exercice, feront +qu'il se ressouviendra de ce que dit Boëce, qu'il y a certaines notions +communes qui ne peuvent être connues sans preuves que par les savants. +De sorte qu'il ne se faut pas fort étonner si ceux-là interrogent +beaucoup qui désirent savoir plus que les autres, et s'ils s'arrêtent +long-temps à considérer ce qu'ils savent avoir été dit et avancé, comme +le premier et principal fondement de toute l'affaire, et que néanmoins +ils ne peuvent entendre sans une longue recherche et une très grande +attention d'esprit. + +Mais demeurons d'accord de ce principe, et supposons que quelqu'un +ait l'idée claire et distincte d'un être souverain et souverainement +parfait: que prétendez-vous inférer de là? C'est à savoir que cet être +infini existe; et cela si certainement, que je dois être au moins aussi +assuré de l'existence de Dieu, que je l'ai été jusques ici de la vérité +des démonstrations mathématiques; en sorte qu'il n'y a pas moins de +répugnance de concevoir un Dieu, c'est-à-dire un être souverainement +parfait, auquel manque l'existence, c'est-à-dire auquel manque quelque +perfection, que de concevoir une montagne qui n'ait point de vallée[1]. +C'est ici le noeud de toute la question; qui cède à présent, il faut +qu'il se confesse vaincu: pour moi, qui ai affaire avec un puissant +adversaire, il faut que j'esquive un peu, afin qu'ayant à être vaincu, +je diffère au moins pour quelque temps ce que je ne puis éviter. + +[Note 38: Voyez Méditation v.] + +Et, premièrement, encore que nous n'agissions pas ici par autorité, +mais seulement par raison, néanmoins, de peur qu'il ne semble que je +me veuille opposer sans sujet à ce grand esprit, écoutez plutôt saint +Thomas, qui se fait à soi-même cette objection: aussitôt qu'on a compris +et entendu ce que signifie ce nom _Dieu_, on sait que Dieu est; car, par +ce nom, on entend une chose telle que rien de plus grand ne peut être +conçu. Or, ce qui est dans l'entendement et en effet est plus grand que +ce qui est seulement dans l'entendement; c'est pourquoi, puisque ce nom +_Dieu_ étant entendu, Dieu est dans l'entendement, il s'ensuit aussi +qu'il est en effet; lequel argument je rends ainsi en forme: Dieu est ce +qui est tel que rien de plus grand ne peut être conçu; mais ce qui est +tel que rien de plus grand ne peut être conçu enferme l'existence: donc +Dieu, par son nom ou par son concept, enferme l'existence; et partant il +ne peut être ni être conçu sans existence. Maintenant dites-moi, je vous +prie, n'est-ce pas là le même argument de M. Descartes? Saint Thomas +définit Dieu ainsi, Ce qui est tel que rien de plus grand ne peut être +conçu; M. Descartes l'appelle un être souverainement parfait: certes +rien de plus grand que lui ne peut être conçu. Saint Thomas poursuit: +ce qui est tel que rien de plus grand ne peut être conçu enferme +l'existence; autrement quelque chose de plus grand que lui pourroit être +conçu, à savoir ce qui est conçu enferme aussi l'existence. Mais M. +Descartes ne semble-t-il pas se servir de la même mineure dans son +argument: Dieu est un être souverainement parfait; or est-il que l'être +souverainement parfait enferme l'existence, autrement il ne seroit pas +souverainement parfait. Saint Thomas infère: donc, puisque ce nom _Dieu_ +étant compris et entendu, il est dans l'entendement, il s'ensuit aussi +qu'il est eu effet; c'est-à-dire de ce que dans le concept ou la notion +essentielle d'un être tel que rien de plus grand ne peut être conçu +l'existence est comprise et enfermée, il s'ensuit que cet être existe. +M. Descartes infère la même chose. «Mais, dit-il, de cela seul que je +ne puis concevoir Dieu sans existence, il s'ensuit que l'existence +est inséparable de lui, et partant qu'il existe véritablement.» Que +maintenant saint Thomas réponde à soi-même et à M. Descartes. Posé, +dit-il, que chacun entende que par ce nom _Dieu_ il est signifié ce qui +a été dit, à savoir ce qui est tel que rien de plus grand ne peut être +conçu, il ne s'ensuit pas pour cela qu'on entende que la chose qui +est signifiée par ce nom soit dans la nature, mais seulement dans +l'appréhension de l'entendement. Et on ne peut pas dire qu'elle soit en +effet, si on ne demeure d'accord qu'il y a en effet quelque chose +tel que rien de plus grand ne peut être conçu; ce que ceux-là nient +ouvertement, qui disent qu'il n'y a point de Dieu. D'où je réponds +aussi en peu de paroles, Encore que l'on demeure d'accord que l'être +souverainement parfait par son propre nom emporte l'existence, néanmoins +il ne s'ensuit pas que cette même existence soit dans la nature +actuellement quelque chose, mais seulement qu'avec le concept ou la +notion de l'être souverainement parfait, celle de l'existence est +inséparablement conjointe. D'où vous ne pouvez pas inférer que +l'existence de Dieu soit actuellement quelque chose, si vous ne supposez +que cet être souverainement parfait existe actuellement; car pour lors +il contiendra actuellement toutes les perfections, et celle aussi d'une +existence réelle. + +Trouvez bon maintenant qu'après tant de fatigue je délasse un peu mon +esprit. Ce composé, «_un lion existant_, enferme essentiellement ces +deux parties, à savoir, un lion et l'existence; car si vous ôtez l'une +ou l'autre, ce ne sera plus le même composé. Maintenant Dieu n'a-t-il +pas de toute éternité, connu clairement et distinctement ce composé? +Et l'idée de ce composé, en tant que tel, n'enferme-t-elle pas +essentiellement l'une et l'autre de ces parties? C'est-à-dire +l'existence n'est-elle pas de l'essence de ce composé _un lion +existant_? Et néanmoins la distincte connoissance que Dieu en a eue de +toute éternité ne fait pas nécessairement que l'une ou l'autre partie de +ce composé soit, si on ne suppose que tout ce composé est actuellement; +car alors if enfermera et contiendra en soi toutes ses perfections +essentielles, et partant aussi l'existence actuelle. De même, encore que +je connoisse clairement et distinctement l'être souverain, et encore +que l'être souverainement parfait dans son concept essentiel enferme +l'existence, néanmoins il ne s'ensuit pas que cette existence soit +actuellement quelque chose, si vous ne supposez que cet être souverain +existe; car alors, avec toutes ses autres perfections, il enfermera +aussi actuellement celle de l'existence; et ainsi il faut prouver +d'ailleurs que cet être souverainement parfait existe. + +J'en dirai peu touchant l'essence de l'âme et sa distinction réelle +d'avec le corps; car je confesse que ce grand esprit m'a déjà tellement +fatigué qu'au-delà je ne puis quasi plus rien. S'il y a une distinction +entre l'âme et le corps, il semble la prouver de ce que ces deux choses +peuvent être conçues distinctement et séparément l'une de l'autre. Et +sur cela je mets ce savant homme aux prises avec Scot, qui dit qu'afin +qu'une chose soit courue distinctement et séparément d'une autre, il +suffit qu'il y ait entre elles une distinction, qu'il appelle _formelle_ +et _objective_, laquelle il met entre _la distinction réelle_ et _celle +de raison_; et c'est ainsi qu'il distingue la justice de Dieu d'avec +sa miséricorde; car elles ont, dit-il, avant aucune opération de +l'entendement des raisons formelles différentes, en sorte que l'une +n'est pas l'autre; et néanmoins ce seroit une mauvaise conséquence de +dire, La justice peut être conçue séparément d'avec la miséricorde, donc +elle peut aussi exister séparément. Mais je ne vois pas que j'ai déjà +passé les bornes d'une lettre. + +Voilà, Messieurs, les choses que j'avois à dire touchant ce que vous +m'avez proposé; c'est à vous maintenant d'en être les juges. Si vous +prononcez en ma faveur, il ne sera pas malaisé d'obliger M. Descartes à +ne me vouloir point de mal, si je lui ai un peu contredit; que si vous +êtes pour lui, je donne dès à présent les mains, et me confesse vaincu, +et ce d'autant plus volontiers que je craindrois de l'être encore une +autre fois. Adieu. + + + +RÉPONSES DE L'AUTEUR AUX PREMIÈRES OBJECTIONS. + +MESSIEURS, + +Je vous confesse que vous avez suscité contre moi un puissant +adversaire, duquel l'esprit et la doctrine eussent pu me donner beaucoup +de peine, si cet officieux et dévot théologien n'eût mieux aimé +favoriser la cause de Dieu et celle de son foible défenseur, que de la +combattre à force ouverte. Mais quoiqu'il lui ait été très honnête d'en +user de la sorte, je ne pourrois pas m'exempter de blâme si je tâchois +de m'en prévaloir: c'est pourquoi mon dessein est plutôt de découvrir +ici l'artifice dont il s'est servi pour m'assister, que de lui répondre +comme à un adversaire. + +Il a commencé par une briève déduction de la principale raison dont je +me sers pour prouver l'existence de Dieu, afin que les lecteurs s'en +ressouvinssent d'autant mieux. Puis, ayant succinctement accordé les +choses qu'il a jugées être suffisamment démontrées, et ainsi les ayant +appuyées de son autorité, il est venu au noeud de la difficulté, qui +est de savoir ce qu'il faut ici entendre par le nom d'_idée,_ et quelle +cause cette idée requiert. + +Or, j'ai écrit quelque part «que l'idée est la chose même conçue, ou +pensée, en tant quelle est objectivement dans l'entendement,» lesquelles +paroles il feint d'entendre tout autrement que je ne les ai dites, afin +de me donner occasion de les expliquer plus clairement. «Être, dit-il, +objectivement dans l'entendement, c'est terminer à la façon d'un objet +l'acte de l'entendement, ce qui n'est qu'une dénomination extérieure, et +qui n'ajoute rien de réel à la chose, etc.» Où il faut remarquer qu'il +a égard à la chose même, en tant qu'elle est hors de l'entendement, au +respect de laquelle c'est de vrai une dénomination extérieure qu'elle +soit objectivement dans l'entendement; mais que je parle de l'idée qui +n'est jamais hors de l'entendement, et au respect de laquelle être +objectivement ne signifie autre chose qu'être dans l'entendement en la +manière que les objets ont coutume d'y être. Ainsi, par exemple, si +quelqu'un demande qu'est-ce qui arrive au soleil de ce qu'il est +objectivement dans mon entendement, on répond fort bien qu'il ne lui +arrive rien qu'une dénomination extérieure, savoir est qu'il termine à +la façon d'un objet l'opération de mon entendement: mais si l'on demande +de l'idée du soleil ce que c'est, et qu'on répond que c'est la chose +même pensée, en tant qu'elle est objectivement dans l'entendement, +personne n'entendra que c'est le soleil même, en tant que cette +extérieure dénomination est en lui. Et là être objectivement dans +l'entendement ne signifiera pas terminer son opération à la façon d'un +objet, mais bien être dans l'entendement en la manière que ses objets +ont coutume d'y être: en telle sorte que l'idée du soleil est le soleil +même existant dans l'entendement, non pas à la vérité formellement, +comme il est au ciel, mais objectivement, c'est-à-dire en la manière +que les objets ont coutume d'exister dans l'entendement: laquelle façon +d'être est de vrai bien plus imparfaite que celle par laquelle les +choses existent hors de l'entendement; mais pourtant ce n'est pas un pur +rien, comme j'ai déjà dit ci-devant. + +Et lorsque ce savant théologien dit qu'il y a de l'équivoque en ces +paroles, _un pur rien_, il semble avoir voulu m'avertir de celle que je +viens tout maintenant de remarquer, de peur que je n'y prisse pas garde. +Car il dit premièrement qu'une chose ainsi existante dans l'entendement +par son idée n'est pas un être réel ou actuel, c'est-à-dire que ce n'est +pas quelque chose qui soit hors de l'entendement, ce qui est vrai; et +après il dit aussi que ce n'est pas quelque chose de feint par l'esprit, +ou un être de raison, mais quelque chose de réel, qui est conçu +distinctement: par lesquelles paroles il admet entièrement tout ce +que j'ai avancé; mais néanmoins il ajoute, parce que cette chose est +seulement conçue, et qu'actuellement elle n'est pas, c'est-à-dire +parce qu'elle est seulement une idée et non pas quelque chose hors de +l'entendement, elle peut à la vérité être conçue, mais elle ne peut +aucunement être causée ou mise hors de l'entendement, c'est-à-dire +qu'elle n'a pas besoin de cause pour exister hors de l'entendement: ce +que je confesse, car hors de lui elle n'est rien; mais certes elle a +besoin de cause pour être conçue, et c'est de celle-là seule qu'il est +ici question. Ainsi, si quelqu'un a dans l'esprit l'idée de quelque +machine fort artificielle, on peut avec raison demander quelle est la +causé de cette idée; et celui-là ne satisferoit pas qui diroit que cette +idée hors de l'entendement n'est rien, et partant qu'elle ne peut être +causée, mais seulement conçue; car on ne demande ici rien autre chose, +sinon quelle est la cause pourquoi elle est conçue: celui-là ne +satisfera pas non plus qui dira que l'entendement même en est la cause, +comme étant une de ses opérations; car on ne doute point de cela, mais +seulement on demande quelle est la cause de l'artifice objectif qui est +en elle. Car, que cette idée contienne un tel artifice objectif plutôt +qu'un autre, elle doit sans doute avoir cela de quelque cause; et +l'artifice objectif est la même chose au respect de cette idée, qu'un +respect de l'idée de Dieu la réalité ou perfection objective. Et de vrai +l'on peut assigner diverses causes de cet artifice; car ou c'est quelque +réelle et semblable machine qu'on aura vue auparavant, à la ressemblance +de laquelle cette idée a été formée, ou une grande connoissance de la +mécanique qui est dans l'entendement de celui qui a cette idée, ou +peut-être une grande subtilité d'esprit, par le moyen de laquelle il +a pu l'inventer sans aucune autre connoissance précédente. Et il faut +remarquer que tout l'artifice, qui n'est qu'objectivement dans cette +idée, doit par nécessité être formellement ou éminemment dans sa cause, +quelle que cette cause puisse être. Le même aussi faut-il penser de la +réalité objective qui est dans l'idée de Dieu. Mais en qui est-ce que +toute cette réalité ou perfection se pourra ainsi rencontrer, sinon en +Dieu réellement existant? Et cet esprit excellent a fort bien vu toutes +ces choses; c'est pourquoi il confesse qu'on peut demander pourquoi +cette idée contient cette réalité objective plutôt qu'une autre, à +laquelle demande il a répondu premièrement: «que de toutes les idées il +en est de même que de ce que j'ai écrit de l'idée du triangle, savoir +est que bien que peut-être il n'y ait point de triangle en aucun lieu +du monde, il ne laisse pas néanmoins d'y avoir une certaine nature, +ou forme, ou essence déterminée du triangle, laquelle est immuable et +éternelle;» et laquelle il dit n'avoir pas besoin de cause. Ce que +néanmoins il a bien jugé ne pouvoir pas satisfaire; car, encore que la +nature du triangle soit immuable et éternelle, il n'est pas pour cela +moins permis de demander pourquoi son idée est en nous. C'est pourquoi +il a ajouté: «Si néanmoins vous me pressez de vous dire une raison, je +vous dirai que cela vient de l'imperfection de notre esprit, etc.» Par +laquelle réponse il semble n'avoir voulu signifier autre chose, sinon +que ceux qui se voudront ici éloigner de mon sentiment ne pourront rien +répondre de vraisemblable. Car, en effet, il n'est pas plus probable +de dire que la cause pourquoi l'idée de Dieu est en nous soit +l'imperfection de notre esprit, que si on disoit que l'ignorance des +mécaniques fût la cause pourquoi nous imaginons plutôt une machine fort +pleine d'artifice qu'une autre moins parfaite; car, tout au contraire, +si quelqu'un a l'idée d'une machine dans laquelle soit contenu tout +l'artifice que l'on sauroit imaginer, l'on infère fort bien de là que +cette idée procède d'une cause dans laquelle il y avoit réellement et en +effet tout l'artifice imaginable, encore qu'il ne soit qu'objectivement +et non point en effet dans cette idée. Et par la même raison, puisque +nous avons en nous l'idée de Dieu, dans laquelle toute la perfection est +contenue que l'on puisse jamais concevoir, on peut de là conclure +très évidemment que cette idée dépend et procède de quelque cause qui +contient en soi véritablement toute cette perfection, à savoir de Dieu +réellement existant. Et certes la difficulté ne paroîtroit pas plus +grande en l'un qu'en l'autre, si, comme tous les hommes ne sont pas +savants en la mécanique, et pour cela ne peuvent pas avoir des idées de +machines fort artificielles, ainsi tous n'avoient pas la même faculté de +concevoir l'idée de Dieu; mais, parce qu'elle est empreinte d'une même +façon dans l'esprit de tout le monde, et que nous ne voyons pas qu'elle +nous vienne jamais d'ailleurs que de nous-mêmes, nous supposons qu'elle +appartient à la nature de notre esprit; et certes non mal à propos: mais +nous oublions une autre chose que l'on doit principalement considérer, +et d'où dépend toute la force et toute la lumière ou l'intelligence de +cet argument, qui est que cette faculté d'avoir en soi l'idée de Dieu ne +pourroit être en nous si notre esprit étoit seulement une chose finie, +comme il est en effet, et qu'il n'eût point pour cause de son être une +cause qui fût Dieu. C'est pourquoi, outre cela, j'ai demandé, savoir, si +je pourrois être en cas que Dieu ne fût point; non tant pour apporter +une raison différente de la précédente, que pour l'expliquer plus +parfaitement. + +Mais ici la courtoisie de cet adversaire me jette dans un passage assez +difficile, et capable d'attirer sur moi l'envie et la jalousie de +plusieurs; car il compare mon argument avec un autre tiré de saint +Thomas et d'Aristote, comme s'il vouloit par ce moyen m'obliger à dire +la raison pourquoi étant entré avec eux dans un même chemin, je ne l'ai +pas néanmoins suivi en toutes choses; mais je le prie de me permettre de +ne point parler des autres, et de rendre seulement raison des choses que +j'ai écrites. Premièrement donc, je n'ai point tiré mon argument de ce +que je voyois que dans les choses sensibles il y avoit un ordre ou une +certaine suite de causes efficientes; partie à cause que j'ai pensé que +l'existence de Dieu étoit beaucoup plus évidente que celle d'aucune +chose sensible; et partie aussi pource que je ne voyois pas que cette +suite de causes me pût conduire ailleurs qu'à me faire connoître +l'imperfection de mon esprit, en ce que je ne puis comprendre comment +une infinité de telles causes ont tellement succédé les unes aux +autres de toute éternité qu'il n'y en ait point eu de première: car +certainement, de ce que je ne puis comprendre cela, il ne s'ensuit pas +qu'il y en doive avoir une première; non plus que de ce que je ne puis +comprendre une infinité de divisions en une quantité finie, il ne +s'ensuit pas que l'on puisse venir à une dernière, après laquelle cette +quantité ne puisse plus être divisée; mais bien il suit seulement que +mon entendement, qui est fini, ne peut comprendre l'infini. C'est +pourquoi j'ai mieux aimé appuyer mon raisonnement sur l'existence de +moi-même, laquelle ne dépend d'aucune suite de causes, et qui m'est si +connue que rien ne le peut être davantage: et, m'interrogeant sur cela +moi-même, je n'ai pas tant cherché par quelle cause j'ai autrefois été +produit, que j'ai cherché quelle est la cause qui à présent me conserve, +afin de me délivrer par ce moyen de toute suite et succession de causes. +Outre cela, je n'ai pas cherché quelle est la cause de mon être en tant +que je suis composé de corps et d'âme, mais seulement et précisément en +tant que je suis une chose qui pense, ce que je crois ne servir pas peu +à ce sujet: car ainsi j'ai pu beaucoup mieux me délivrer des préjugés, +considérer ce que dicte la lumière naturelle, m'interroger moi-même, et +tenir pour certain que rien ne peut être en moi dont je n'aie quelque +connoissance: ce qui en effet est tout autre chose que si, de ce que je +vois que je suis né de mon père, je considérois que mon père vient aussi +de mon aïeul; et si, voyant qu'en recherchant ainsi les pères de mes +pères je ne pourrois pas continuer ce progrès à l'infini, pour mettre +fin à cette recherche, je concluois qu'il y a une première cause. De +plus, je n'ai pas seulement recherché quelle est la cause de mon être +en tant que je suis une chose qui pense; mais je l'ai principalement et +précisément recherchée en tant que je suis une chose qui pense, qui, +entre plusieurs autres pensées, reconnois avoir en moi l'idée d'un être +souverainement partait; car c'est de cela seul que dépend toute la force +de ma démonstration. Premièrement, parceque cette idée me fait connoître +ce que c'est que Dieu, au moins autant que je suis capable de le +connoître: et, selon les lois de la vraie logique, on ne doit jamais +demander d'aucune chose si elle est, qu'on ne sache premièrement ce +qu'elle est. En second lieu, parceque c'est cette même idée qui me donne +occasion d'examiner si je suis par moi ou par autrui, et de reconnoître +mes défauts. Et, en dernier lieu, c'est elle qui m'apprend que non +seulement il y a une cause de mon être, mais de plus aussi que cette +cause contient toutes sortes de perfections, et partant qu'elle est +Dieu. Enfin, je n'ai point dit qu'il est impossible qu'une chose soit la +cause efficiente de soi-même; car, encore que cela soit manifestement +véritable, lorsqu'on restreint la signification d'efficient à ces causes +qui sont différentes de leurs effets, ou qui les précèdent en temps, il +semble toutefois que dans cette question elle ne doit pas être ainsi +restreinte, tant parceque ce seroit une question frivole, car qui ne +sait qu'une même chose ne peut pas être différente de soi-même ni se +précéder en temps? comme aussi parceque la lumière naturelle ne nous +dicte point que ce soit le propre de la cause efficient de précéder en +temps son effet; car au contraire, à proprement parier, elle n'a point +le nom ni la nature de cause efficiente, sinon lorsqu'elle produit son +effet, et partant elle n'est point devant lui. Mais certes la lumière +naturelle nous dicte qu'il n'y a aucune chose de laquelle il ne soit +loisible de demander pourquoi elle existe, ou bien dont on ne puisse +rechercher la cause efficiente; ou, si elle n'en a point, demander +pourquoi elle n'en a pas besoin; de sorte que, si je pensois qu'aucune +chose ne peut en quelque façon être à l'égard de soi-même ce que la +cause efficiente est à l'égard de son effet, tant s'en faut que de là +je voulusse conclure qu'il y a une première cause, qu'au contraire de +celle-là même qu'on appelleroit première, je rechercherais derechef +la cause, et ainsi je ne viendrois jamais à une première. Mais certes +j'avoue franchement qu'il peut y avoir quelque chose dans laquelle il y +ait une puissance si grande et si inépuisable qu'elle n'ait jamais eu +besoin d'aucun secours pour exister, et qui n'eu ait pas encore besoin +maintenant pour être conservée, et ainsi qui soit en quelque façon la +cause de soi-même; et je conçois que Dieu est tel: car, tout de même que +bien que j'eusse été de toute éternité, et que par conséquent il n'y eût +rien eu avant moi, néanmoins, parceque je vois que les parties du temps +peuvent être séparées les unes d'avec les autres, et qu'ainsi, de ce +ce que je suis maintenant, il ne s'ensuit pas que je doive être encore +après, si, pour ainsi parler, je ne suis créé de nouveau à chaque moment +par quelque cause, je ne ferois point difficulté d'appeler efficiente la +cause qui me crée continuellement en cette façon, c'est-à-dire qui me +conserve. Ainsi, encore que Dieu ait toujours été, néanmoins, parceque +c'est lui-même qui en effet se conserve, il semble qu'assez proprement +il peut être dit et appelé la cause de soi-même. Toutefois il faut +remarquer que je n'entends pas ici parler d'une conservation qui se +fasse par aucune influence réelle et positive de la cause efficiente, +mais que j'entends seulement que l'essence de Dieu est telle, qu'il est +impossible qu'il ne soit ou n'existe pas toujours. + +Cela étant posé, il me sera facile de répondre à la distinction du mot +_par soi_, que ce très docte théologien m'avertit devoir être expliquée; +car encore bien que ceux qui, ne s'attachant qu'à la propre et étroite +signification d'efficient, pensent qu'il est impossible qu'une chose +soit la cause efficiente de soi-même, et ne remarquent ici aucun autre +genre de cause qui ait rapport et analogie avec la cause efficiente, +encore, dis-je, que ceux-là n'aient pas de coutume d'entendre autre +chose lorsqu'ils disent que quelque chose est _par soi_, sinon qu'elle +n'a point de cause, si toutefois ils veulent plutôt s'arrêter à la +chose; qu'aux paroles, ils reconnoîtront facilement que la signification +négative du mot _par soi_ ne procède que de la seule imperfection de +l'esprit humain, et qu'elle n'a aucun fondement dans les choses, mais +qu'il y en a une autre positive, tirée de la vérité des choses, et sur +laquelle seule mon argument est appuyé. Car si, par exemple, quelqu'un +pense qu'un corps soit par soi, il peut n'entendre par là autre chose, +sinon que ce corps n'a point de cause; et ainsi il n'assure point ce +qu'il pense par aucune raison positive, mais seulement d'une façon +négative, parce qu'il ne connoît aucune cause de ce corps: mais cela +témoigne quelque imperfection en son jugement, comme il reconnoîtra +facilement après, s'il considère que les parties du temps ne dépendent +point les unes des autres, et que, partant de ce qu'il a supposé que ce +corps jusqu'à cette heure a été par soi, c'est-à-dire sans cause, il ne +s'ensuit pas pour cela qu'il doive être encore à l'avenir, si ce n'est +qu'il y ait en lui quelque puissance réelle et positive laquelle, pour +ainsi dire, le produise continuellement; car alors, voyant que dans +l'idée du corps il ne se rencontre point une telle puissance, il lui +sera aisé d'inférer de là que ce corps n'est pas par soi; et ainsi il +prendra ce mot, _par soi_, positivement. De même, lorsque nous disons +que Dieu est par soi, nous pouvons aussi à la vérité entendre cela +négativement, comme voulant dire qu'il n'a point de cause; mais si nous +avons auparavant recherché la cause pourquoi il est, ou pourquoi il ne +cesse point d'être, et que, considérant l'immense et incompréhensible +puissance qui est contenue dans son idée, nous l'ayons reconnue si +pleine et si abondante qu'en effet elle soit la vraie cause pourquoi +il est, et pourquoi il continue ainsi toujours d'être, et qu'il n'y en +puisse avoir d'autre que celle-là, nous disons que Dieu est _par soi_, +non plus négativement, mais au contraire très positivement. Car, encore +qu'il ne soit pas besoin de dire qu'il est la cause efficiente de +soi-même, de peur que peut-être on n'entre en dispute du mot, néanmoins, +parceque nous voyons que ce qui fait qu'il est par soi, ou qu'il n'a +point de cause différente de soi-même, ne procède pas du néant, mais +de la réelle et véritable immensité de sa puissance, il nous est +tout-à-fait loisible de penser qu'il fait en quelque façon la même chose +à l'égard de soi-même, que la cause efficiente à l'égard de son effet, +et partant qu'il est par soi positivement. Il est aussi loisible à un +chacun de s'interroger soi-même, savoir si en ce même sens il est par +soi; et lorsqu'il ne trouve en soi aucune puissance capable de le +conserver seulement un moment, il conclut avec raison qu'il est par +un autre, et même par un autre qui est par soi, pource qu'étant ici +question du temps présent, et non point du passé ou du futur, le progrès +ne peut pas être continué à l'infini; voire même j'ajouterai ici de +plus, ce que néanmoins je n'ai point écrit ailleurs, qu'on ne peut pas +seulement aller jusqu'à une seconde cause, pource que celle qui a tant +de puissance que de conserver une chose qui est hors de soi, se conserve +à plus forte raison soi-même par sa propre puissance, et ainsi elle est +_par soi_. + +Et, pour prévenir ici une objection que l'on pourroit faire, à savoir +que peut-être celui qui s'interroge ainsi soi-même a la puissance de se +conserver sans qu'il s'en aperçoive, je dis que cela ne peut être, +et que si cette puissance étoit en lui, il en auroit nécessairement +connoissance; car, comme il ne se considère en ce moment que comme une +chose qui pense, rien ne peut être en lui dont il n'ait ou ne puisse +avoir connoissance, à cause que toutes les actions d'un esprit, comme +seroit celle de se conserver soi-même si elle procédoit de lui, étant, +des pensées, et partant étant présentes et connues à l'esprit, celle-là, +comme les autres, lui seroit aussi présente et connue, et par elle il +viendroit nécessairement à connoître la faculté qui la produiroit, toute +action nous menant nécessairement à la connoissance de la faculté qui la +produit. + +Maintenant, lorsqu'on dit que toute limitation est par une cause, je +pense à la vérité qu'on entend une chose vraie, mais qu'on ne l'exprime +pas en termes assez propres, et qu'on n'ôte pas la difficulté; car, à +proprement parler, la limitation est seulement une négation d'une plus +grande perfection, laquelle négation n'est point par une cause, mais +bien la chose limitée. Et encore qu'il soit vrai que toute chose est +limitée par une cause, cela néanmoins n'est pas de soi manifeste, mais +il le faut prouver d'ailleurs. Car, comme répond fort bien ce subtil +théologien, une chose peut être limitée en deux façons, ou parceque +celui qui l'a produite ne lui a pas donné plus de perfections, ou +parceque sa nature est telle qu'elle n'en peut recevoir qu'un certain +nombre, comme il est de la nature du triangle de n'avoir pas plus de +trois côtés: mais il me semble que c'est une chose de soi évidente, et +qui n'a pas besoin de preuve, que tout ce qui existe est ou par une +cause, ou par soi comme par une cause; car puisque nous concevons et +entendons fort bien, non seulement l'existence, mais aussi la négation +de l'existence, il n'y a rien que nous puissions feindre être tellement +par soi, qu'il ne faille donner aucune raison pourquoi plutôt il existe +qu'il n'existe point; et ainsi nous devons toujours interpréter ce mot, +_être par soi_, positivement, et comme si c'étoit être par une cause, +à savoir par une surabondance de sa propre puissance, laquelle ne peut +être qu'en Dieu seul, ainsi qu'on peut aisément démontrer. + +Ce qui m'est ensuite accordé par ce savant docteur, bien qu'en effet il +ne reçoive aucun doute, est néanmoins ordinairement si peu considéré, +et est d'une telle importance pour tirer toute la philosophie hors des +ténèbres où elle semble être ensevelie, que lorsqu'il le confirme par +son autorité, il m'aide beaucoup en mon dessein. + +Et il demande ici[1], avec beaucoup de raison, si je connois clairement +et distinctement l'infini; car bien que j'aie tâché de prévenir cette +objection, néanmoins elle se présente si facilement à un chacun, qu'il +est nécessaire que j'y réponde un peu amplement. C'est pourquoi je dirai +ici premièrement que l'infini, en tant qu'infini, n'est point à la +vérité compris, mais que néanmoins il est entendu; car, entendre +clairement et distinctement qu'une chose est telle qu'un ne peut du tout +point y rencontrer de limites, c'est clairement entendre qu'elle +est infinie. Et je mets ici de la distinction entre l'_indéfini_ et +l'_infini_. Et il n'y a rien que je nomme proprement infini, sinon ce en +quoi de toutes parts je ne rencontre point de limites, auquel sens Dieu +seul est infini; mais pour les choses où sous quelque considération +seulement je ne vois point de fin, comme l'étendue des espaces +imaginaires, la multitude des nombres, la divisibilité des parties de la +quantité, et autres choses semblables, je les appelle _indéfinies_ et +non pas _infinies_, parceque de toutes parts elles ne sont pas sans fin +ni sans Limites. + +[Note 39: Voyez Objections] + +De plus je mets distinction entre la raison formelle de l'infini, ou +l'infinité, et la chose qui est infinie. Car, quant à l'infinité, encore +que nous la concevions être très positive, nous ne l'entendons néanmoins +que d'une façon négative, savoir est de ce que nous ne remarquons en la +chose aucune limitation: et quant à la chose qui est infinie, nous +la concevons à la vérité positivement, mais non pas selon toute son +étendue, c'est-à-dire que nous ne comprenons pas tout ce qui est +intelligible en elle. Mais tout ainsi que, lorsque nous jetons les yeux +sur la mer, on ne laisse pas de dire que nous la voyons, quoique notre +vue n'en atteigne pas toutes les parties et n'en mesure pas la vaste +étendue; et de vrai, lorsque nous ne la regardons que de loin, comme si +nous la voulions embrasser toute avec les yeux, nous ne la voyons que +confusément: comme aussi n'imaginons-nous que confusément un chiliogone, +lorsque nous tâchons d'imaginer tous ses côtés ensemble; mais lorsque +notre vue s'arrête sur une partie de la mer seulement, cette vision +alors peut être fort claire et fort distincte, comme aussi l'imagination +d'un chiliogone, lorsqu'elle s'étend seulement sur un ou deux de ses +côtés. De même J'avoue avec tous les théologiens que Dieu ne peut être +compris par l'esprit humain; et même qu'il ne peut être distinctement +connu par ceux qui tâchent de l'embrasser tout entier et tout à la fois +par la pensée, et qui le regardent comme de loin; auquel sens saint +Thomas a dit, au lieu ci-devant cité, que la connoissance de Dieu est +en nous sous une espèce de confusion seulement, et comme sous une +image obscure: mais ceux qui considèrent attentivement chacune de ses +perfections, et qui appliquent toutes les forces de leur esprit à les +contempler, non point à dessein de les comprendre, mais plutôt de +les admirer et reconnoître combien elles sont au-delà de toute +compréhension, ceux-là, dis-je, trouvent en lui incomparablement plus +de choses qui peuvent être clairement et distinctement connues, et avec +plus de facilité, qu'il ne s'en trouve en aucune des choses créées. Ce +que saint Thomas a fort bien reconnu lui-même en ce lieu-là, comme il +est aisé de voir de ce qu'en l'article suivant il assure que l'existence +de Dieu peut être démontrée. Pour moi, toutes les fois que j'ai dit que +Dieu pouvoit être connu clairement et distinctement, je n'ai jamais +entendu parler que de cette connoissance finie, et accommodée à la +petite capacité de nos esprits; aussi n'a-t-il pas été nécessaire de +l'entendre autrement pour la vérité des choses que j'ai avancées, comme +un verra facilement, si on prend garde que je n'ai dit cela qu'en deux +endroits, en l'un desquels il étoit question de savoir si quelque chose +de réel étoit contenu dans l'idée que nous formons de Dieu, ou bien s'il +n'y avoit qu'une négation de chose (ainsi qu'on peut douter si, dans +l'idée du froid, il n'y a rien qu'une négation de chaleur), ce qui peut +aisément ètre connu, encore qu'on ne comprenne pas l'infini. Et en +l'autre j'ai maintenu que l'existence n'appartenoit pas moins à la +nature de l'être souverainement parfait, que trois côtés appartiennent +à la nature du triangle: ce qui se peut aussi assez entendre sans qu'on +ait une connoissance de Dieu si étendue qu'elle comprenne tout ce qui +est en lui. + +Il compare ici derechef un de mes arguments avec un autre de saint +Thomas, afin de m'obliger en quelque façon de montrer lequel des deux +a le plus de force. Et il me semble que je le puis faire sans beaucoup +d'envie, parce que saint Thomas ne s'est pas servi de cet argument comme +sien, et il ne conclut pas la même chose que celui dont je me sers; et, +enfin, je ne m'éloigne ici en aucune façon de l'opinion de cet angélique +docteur. Car on lui demande, savoir, si la connoissance de l'existence +de Dieu est si naturelle à l'esprit humain qu'il ne soit pas besoin de +la prouver, c'est-à-dire si elle est claire et manifeste à un chacun, ce +qu'il nie, et moi avec lui. Or l'argument qu'il s'objecte à soi-même se +peut ainsi proposer. Lorsqu'on comprend et entend ce que signifie ce nom +_Dieu_, on entend une chose telle que rien de plus grand ne peut +être conçu; mais c'est une chose plus grande d'être en effet et dans +l'entendement, que d'être seulement dans l'entendement: donc, lorsqu'on +comprend et entend ce que signifie ce nom _Dieu_, on entend que Dieu +est en effet et dans l'entendement. Où il y a une faute manifeste en la +forme; car on devoit seulement conclure: donc, lorsqu'on comprend et +entend ce que signifie ce nom _Dieu_, on entend qu'il signifie une chose +qui est en effet, et dans l'entendement; or ce qui est signifié par un +mot, ne paroît pas pour cela être vrai. Mais mon argument a été tel: Ce +que nous concevons clairement et distinctement appartenir à la nature ou +à l'essence ou à la forme immuable et vraie de quelque chose, cela peut +être dit ou affirmé avec vérité de cette chose; mais après que nous +avons assez soigneusement recherché ce que c'est que Dieu, nous +concevons clairement et distinctement qu'il appartient à sa vraie et +immuable nature qu'il existe; donc alors nous pouvons affirmer avec +vérité qu'il existe: ou du moins la conclusion est légitime. Mais la +majeure ne se peut aussi nier, parce qu'un est déjà demeuré d'accord +ci-devant que tout ce que nous entendons ou concevons clairement et +distinctement, est vrai. Il ne reste plus que la mineure, où je confesse +que la difficulté n'est pas petite; premièrement, parceque nous sommes +tellement accoutumés dans toutes les autres choses de distinguer +l'existence de l'essence, que nous ne prenons pas assez garde comment +elle appartient à l'essence de Dieu plutôt qu'à celle des autres choses; +et aussi pource que ne distinguant pas assez soigneusement les choses +qui appartiennent à la vraie et immuable essence de quelque chose +de celles qui ne lui sont attribuées que par la fiction de notre +entendement, encore que nous apercevions assez clairement que +l'existence appartient à l'essence de Dieu, nous ne concluons pas +toutefois de là que Dieu existe, pource que nous ne savons pas si son +essence est immuable et vraie, on si elle a seulement été faite et +inventée par notre esprit. Mais, pour ôter la première partie de cette +difficulté, il faut faire distinction entre l'existence possible et la +nécessaire; et remarquer que l'existence possible est contenue dans la +notion ou dans l'idée de toutes les choses que nous concevons clairement +et distinctement, mais que l'existence nécessaire n'est contenue +que dans l'idée seule de Dieu: car je ne doute point que ceux qui +considéreront avec attention cette différence qui est entre l'idée de +Dieu et toutes les autres idées n'aperçoivent fort bien qu'encore que +nous ne concevions jamais les autres choses sinon comme existantes, +il ne s'ensuit pas néanmoins de là qu'elles existent, mais seulement +qu'elles peuvent exister; parce que nous ne concevons pas qu'il soit +nécessaire que l'existence actuelle soit conjointe avec leurs autres +propriétés, mais que de ce que nous concevons clairement que l'existence +actuelle est nécessairement et toujours conjointe avec les autres +attributs de Dieu, il suit de là nécessairement que Dieu existe. Puis, +pour ôter l'autre partie de la difficulté, il faut prendre garde que +les idées qui ne contiennent pas de vraies et immuables natures, mais +seulement de feintes et composées par l'entendement, peuvent être +divisées par l'entendement même, non seulement par une abstraction ou +restriction de sa pensée, mais par une claire et distincte opération; en +sorte que les choses que l'entendement ne peut pas ainsi diviser n'ont +point sans doute été faites ou composées par lui. Par exemple, lorsque +je me représente un cheval ailé, ou un lion actuellement existant, ou un +triangle inscrit dans un carré, je conçois facilement que je puis aussi +tout au contraire me représenter un cheval qui n'ait point d'ailes, un +lion qui ne soit point existant, un triangle sans carré; et partant, que +ces choses n'ont point de vraies et immuables natures. Mais si je me +représente un triangle ou un carré (je ne parle point ici du lion ni du +cheval, pource que leurs natures ne nous sont pas entièrement connues), +alors certes toutes les choses que je reconnoîtrai être contenues dans +l'idée du triangle, comme que ses trois angles sont égaux à deux droits, +etc., je l'assurerai avec vérité d'un triangle; et d'un carré, tout ce +que je trouverai être contenu dans l'idée dit carré; car encore que je +puisse concevoir un triangle, en restreignant tellement ma pensée que +je ne conçoive en aucune façon que ses trois angles sont égaux à deux +droits, je ne puis pas néanmoins nier cela de lui par une claire et +distincte opération, c'est-à-dire entendant nettement ce que je dis. +De plus, si je considère un triangle inscrit dans un carré, non afin +d'attribuer au carré ce qui appartient seulement au triangle, ou +d'attribuer au triangle ce qui appartient au carré, mais pour examiner +seulement les choses qui naissent de la conjonction de l'un et de +l'autre, la nature de cette figure composée du triangle et du carré ne +sera pas moins vraie et immuable que celle du seul carré, ou du seul +triangle. De façon que je pourrai assurer avec vérité que le carré n'est +pas moindre que le double du triangle qui lui est inscrit, et autres +choses semblables qui appartiennent à la nature de cette figure +composée. Mais si je considère que, dans l'idée d'un corps très parfait, +l'existence est contenue, et cela pource que c'est une plus grande +perfection d'être en effet et dans l'entendement que d'être seulement +dans l'entendement, je ne puis pas de là conclure que ce corps très +parlait existe, mais seulement qu'il peut exister. Car je reconnois +assez que cette idée a été faite par mon entendement même, lequel +a joint ensemble toutes les perfections corporelles; et aussi que +l'existence ne résulte point des autres perfections qui sont comprises +en la nature du corps, pource que l'on peut également affirmer ou nier +qu'elles existent, c'est-à-dire les concevoir comme existantes ou non +existantes. Et de plus, à cause qu'en examinant l'idée du corps, je ne +vois en lui aucune force par laquelle il se produise ou se conserve +lui-même, je conclus fort bien que l'existence nécessaire, de laquelle +seule il est ici question, convient aussi peu à la nature du corps, tant +parfait qu'il puisse être, qu'il appartient à la nature d'une montagne +de n'avoir point de vallée, ou à la nature du triangle d'avoir ses trois +angles plus grands que deux droits. Mais maintenant si nous demandons, +non d'un corps, mais d'une chose, telle qu'elle puisse être, qui ait +en soi toutes les perfections qui peuvent être ensemble, savoir si +l'existence doit être comptée parmi elles; il est vrai que d'abord +nous en pourrons douter, parce que notre esprit, qui est fini, n'ayant +coutume de les considérer que séparées, n'apercevra peut-être pas du +premier coup combien nécessairement elles sont jointes entre elles. +Mais si nous examinons soigneusement, savoir, si l'existence convient +à l'être souverainement puissant, et quelle sorte d'existence, nous +pourrons clairement et distinctement connoître, premièrement, qu'au +moins l'existence possible lui convient, comme à toutes les autres +choses dont nous avons en nous quelque idée distincte, même à celles qui +sont composées par les fictions de notre esprit. En après, parce que +nous ne pouvons penser que son existence est possible qu'en même temps, +prenant garde à sa puissance infinie, nous ne connoissions qu'il peut +exister par sa propre force, nous conclurons de là que réellement il +existe, et qu'il a été de toute éternité; car il est très manifeste, par +la lumière naturelle, que ce qui peut exister par sa propre force existe +toujours; et ainsi nous connoîtrons que l'existence nécessaire est +contenue dans l'idée d'un être souverainement puissant, non par une +fiction de l'entendement, mais parce qu'il appartient à la vraie et +immuable nature d'un tel être d'exister; et il nous sera aussi aisé de +connoître qu'il est impossible que cet être souverainement puissant +n'ait point en soi toutes les autres perfections qui sont contenues dans +l'idée de Dieu, en sorte que, de leur propre nature, et sans aucune +fiction de l'entendement, elles soient toutes jointes ensemble et +existent dans Dieu: toutes lesquelles choses sont manifestes à celui qui +y pense sérieusement, et ne diffèrent point de celles que j'avois déjà +ci-devant écrites, si ce n'est seulement en la façon dont elles sont ici +expliquées, laquelle j'ai expressément changée pour m'accommoder à la +diversité des esprits. Et je confesserai ici librement que cet argument +est tel, que ceux qui ne se ressouviendront pas de toutes les choses qui +servent à sa démonstration, le prendront aisément pour un sophisme; et +que cela m'a fait douter au commencement si je m'en devois servir, de +peur de donner occasion à ceux qui ne le comprendroient pas de se défier +aussi des autres. Mais pource qu'il n'y a que deux voies par lesquelles +on puisse prouver qu'il y a un Dieu, savoir, l'une par ses effets, et +l'autre par son essence ou sa nature même, et que j'ai expliqué, autant +qu'il m'a été possible, la première dans la troisième Méditation, j'ai +cru qu'après cela je ne devois pas omettre l'autre. + +Pour ce qui regarde la distinction formelle, que ce très docte +théologien dit avoir prise de Scot[1], je réponds brièvement qu'elle +ne diffère point de la modale, et qu'elle ne s'étend que sur les êtres +incomplets, lesquels j'ai soigneusement distingués de ceux qui sont +complets; et qu'à la vérité elle suffit pour faire qu'une chose soit +conçue séparément et distinctement d'une autre, par une abstraction de +l'esprit qui conçoive la chose imparfaitement, mais non pas pour faire +que deux choses soient conçues tellement distinctes et séparées l'une de +l'autre que nous entendions que chacune est un être complet et différent +de tout autre; car pour cela il est besoin d'une distinction réelle. +Ainsi, par exemple, entre le mouvement et la figure d'un même corps il y +a une distinction formelle, et je puis fort bien concevoir le mouvement +sans la figure, et la figure sans le mouvement, et l'un et l'autre sans +penser particulièrement au corps qui se meut ou qui est figuré; mais je +ne puis pas néanmoins concevoir pleinement et parfaitement le mouvement +sans quelque corps auquel ce mouvement soit attaché, ni la figure sans +quelque corps où réside cette figure, ni enfin je ne puis pas feindre +que le mouvement soit en une chose dans laquelle la figure ne puisse +être, ou la figure en une chose incapable de mouvement. De même je ne +puis pas concevoir la justice sans un juste, ou la miséricorde sans un +miséricordieux; et on ne peut pas feindre que celui-là même qui est +juste ne puisse pas être miséricordieux. Mais je conçois pleinement ce +que c'est que le corps (c'est-à-dire je conçois le corps comme une chose +complète), en pensant seulement que c'est une chose étendue, figurée, +mobile, etc., encore que je nie de lui toutes les choses qui +appartiennent a la nature de l'esprit; et je conçois aussi que l'esprit +est une chose complète, qui doute, qui entend, qui veut, etc., encore +que je nie qu'il y ait en lui aucune des choses qui sont contenues en +l'idée du corps: ce qui ne se pourroit aucunement faire s'il n'y avoit +une distinction réelle entre le corps et l'esprit. + +[Note 40: Voyez Objections.] + +Voilà, Messieurs, ce que j'ai eu à répondre aux objections subtiles et +officieuses de votre ami commun. Mais si je n'ai pas été assez heureux +d'y satisfaire entièrement, je vous prie que je puisse être averti des +lieux qui méritent une plus ample explication, ou peut-être même sa +censure; que si je puis obtenir cela de lui par votre moyen, je me +tiendrai à tous infiniment votre obligé. + + + +SECONDES OBJECTIONS, + +RECUEILLIES PAR LE R. P. MERSENNE, DE LA BOUCHE DE DIVERS THÉOLOGIENS ET +PHILOSOPHES, CONTRE LES IIe, IIIe, IVe, Ve ET VIe MÉDITATIONS. + + +MONSIEUR, + +Puisque, pour confondre les nouveaux géants du siècle, qui osent +attaquer l'Auteur de toutes choses, vous avez entrepris d'en affermir le +trône en démontrant son existence; et que votre dessein semble si +bien conduit que les gens de bien peuvent espérer qu'il ne se trouvera +désormais personne qui, après avoir lu attentivement vos Méditations, ne +confesse qu'il y a un Dieu éternel de qui toutes choses dépendent, nous +avons jugé à propos de vous avertir et vous prier tout ensemble de +répandre encore sur de certains lieux, que nous vous marquerons +ci-après, une telle lumière qu'il ne reste rien dans tout votre ouvrage +qui ne soit, s'il est possible, très clairement et très manifestement +démontré. Car d'autant que depuis plusieurs années vous avez, par de +continuelles méditations, tellement exercé votre esprit, que les choses +qui semblent aux autres obscures et incertaines vous peuvent paroître +plus claires, et que vous les concevez peut-être par une simple +inspection de l'esprit, sans vous apercevoir de l'obscurité que les +autres y trouvent, il sera bon que vous soyez averti de celles qui +ont besoin d'être plus clairement et plus amplement expliquées et +démontrées; et lorsque vous nous aurez satisfait en ceci, nous ne +jugeons pas qu'il y ait guère personne qui puisse nier que les raisons +dont vous avez commencé la déduction pour la gloire de Dieu et l'utilité +du public ne doivent être prises pour des démonstrations. + +Premièrement, vous vous ressouviendrez que ce n'est pas tout de bon +et en vérité, mais seulement par une fiction d'esprit, que vous avez +rejeté, autant qu'il vous a été possible, tous les fantômes des corps, +pour conclure que vous êtes seulement une chose qui pense, de peur +qu'après cela vous ne croyiez peut-être que l'on puisse conclure qu'en +effet et sans fiction vous n'êtes rien autre chose qu'un esprit ou +une chose qui pense; et c'est tout ce que nous avons trouvé digne +d'observation touchant vos deux premières Méditations, dans lesquelles +vous faites voir clairement qu'au moins il est certain que vous qui +pensez êtes quelque chose. Mais arrêtons-nous un peu ici.[1] Jusque là +vous connoissez que vous êtes une chose qui pense, mais vous ne savez +pas encore ce que c'est que cette chose qui pense. Et que savez-vous si +ce n'est point un corps qui, par ses divers mouvements et rencontres, +fait cette action que nous appelons du nom de pensée? Car, encore que +vous croyiez avoir rejeté toutes sortes de corps, vous vous êtes pu +tromper en cela, que vous ne vous êtes pas rejeté vous-même, qui +peut-être êtes un corps. Car comment prouvez-vous qu'un corps ne peut +penser, ou que des mouvements corporels ne sont point la pensée même? Et +pourquoi tout le système de votre corps, que vous croyez avoir rejeté, +ou quelques parties d'icelui, par exemple celles du cerveau, ne +pourroient-elles pas concourir à former ces sortes de mouvements que +nous appelons des pensées? Je suis, dites-vous, une chose qui pense; +mais que savez-vous si vous n'êtes point aussi un mouvement corporel, ou +un corps remué? + +[Note 41: Voyez Méditation II.] + +Secondement, de l'idée d'un être souverain, laquelle vous soutenez ne +pouvoir être produite par vous, vous osez conclure l'existence d'un +souverain être, duquel seul peut procéder l'idée qui est en votre +esprit[1]; comme si nous ne nous trouvions pas en nous un fondement +suffisant, sur lequel seul étant appuyés, nous pouvons former cette +idée, quoiqu'il n'y eût point de souverain être, ou que nous ne sussions +pas s'il y en a un, et que son existence ne nous vînt pas même en la +pensée: car ne vois-je pas que moi, qui pense, j'ai quelque degré +de perfection? Et ne vois-je pas aussi que d'autres que moi ont un +semblable degré? ce qui me sert de fondement pour penser à quelque +nombre que ce soit, et ainsi pour ajouter un degré de perfection à un +autre jusqu'à l'infini; tout de même que, bien qu'il n'y eût au monde +qu'un degré de chaleur ou de lumière, je pourrois néanmoins en ajouter +et en feindre toujours de nouveaux jusques à l'infini. Pourquoi +pareillement ne pourrai-je pas ajouter à quelque degré d'être que +j'aperçois être en moi, tel autre degré que ce soit, et, de tous les +degrés capables d'être ajoutés, former l'idée d'un être parfait? Mais, +dites-vous, l'effet ne peut avoir aucun degré de perfection ou de +réalité qui n'ait été auparavant dans sa cause; mais, outre que nous +voyons tous les jours que les mouches, et plusieurs autres animaux, +comme aussi les plantes, sont produites par le soleil, la pluie et +la terre, dans lesquels il n'y a point de vie comme en ces animaux, +laquelle vie est plus noble qu'aucun autre degré purement corporel, d'où +il arrive que l'effet lire quelque réalité de sa cause, qui néanmoins +n'étoit pas dans sa cause; mais, dis-je, cette idée n'est rien autre +chose qu'un être de raison, qui n'est pas plus noble que votre esprit +qui la conçoit. De plus, que savez-vous si cette idée se fût jamais +offerte à votre esprit, si vous eussiez passé toute votre vie dans +un désert, et non point en la compagnie de personnes savantes? et ne +peut-on pas dire que vous l'avez puisée des pensées que vous avez eues +auparavant, des enseignements des livres, des discours et entretiens de +vos amis, etc., et non pas de votre esprit seul ou d'un souverain être +existant? Et partant il faut prouver plus clairement que cette idée ne +pourroit être en vous, s'il n'y avoit point de souverain être; et alors +nous serons les premiers à nous rendre à votre raisonnement, et nous +y donnerons tous les mains. Or, que cette idée procède de ces notions +anticipées, cela paroît, ce semble, assez clairement de ce que les +Canadiens, les Hurons et les autres hommes sauvages n'ont point en eux +une telle idée, laquelle vous pouvez même former de la connoissance que +vous avez des choses corporelles; en sorte que votre idée ne représente +rien que ce monde corporel, qui embrasse toutes les perfections que vous +sauriez imaginer: de sorte que vous ne pouvez conclure autre chose, +sinon qu'il y a un être corporel très parfait, si ce n'est que vous +ajoutiez quelque chose de plus qui élève notre esprit jusqu'à la +connoissance des choses spirituelles ou incorporelles. Nous pouvons ici +encore dire que l'idée d'un ange peut être en vous aussi bien que celle +d'un être très parfait, sans qu'il soit besoin pour cela qu'elle soit +formée en vous par un ange réellement existant, bien que l'ange soit +plus parfait que vous. Mais je dis de plus que vous n'avez pas l'idée +de Dieu non plus que celle d'un nombre ou d'une ligne infinie, laquelle +quand vous pourriez avoir, ce nombre néanmoins est entièrement +impossible: ajoutez à cela que l'idée de l'unité et simplicité d'une +seule perfection, qui embrasse et contienne toutes les autres, se fait +seulement par l'opération de l'entendement qui raisonne, tout ainsi que +se font les unités universelles, qui ne sont point dans les choses, mais +seulement dans l'entendement, comme on peut voir par l'unité générique, +transcendantale, etc. + +[Note 42: Voyez Méditation III.] + +En troisième lieu, puisque vous n'êtes pas encore assuré de l'existence +de Dieu, et que vous dites[1] néanmoins que vous ne sauriez être assuré +d'aucune chose, ou que vous ne pouvez rien connoître clairement et +distinctement si premièrement vous ne connoissez certainement et +clairement que Dieu existe, il s'ensuit que vous ne savez pas encore que +vous êtes une chose qui pense, puisque, selon vous, cette connoissance +dépend de la connoissance claire d'un Dieu existant, laquelle vous +n'avez pas encore démontrée, aux lieux où vous concluez que vous +connoissez clairement ce que vous êtes. Ajoutez à cela qu'un athée +connoît clairement et distinctement que les trois angles d'un triangle +sont égaux à deux droits, quoique néanmoins il soit fort éloigné de +croire l'existence de Dieu, puisqu'il la nie tout-à-fait; parce, dit-il, +que si Dieu existoit il y auroit un souverain être et un souverain bien, +c'est-à-dire un infini; or ce qui est infini en tout genre de perfection +exclut toute autre chose que ce soit, non seulement toute sorte d'être +et de bien, mais aussi toute sorte du non-être et de mal: et néanmoins +il y a plusieurs êtres et plusieurs biens, comme aussi plusieurs +non-êtres et plusieurs maux; à laquelle objection nous jugeons à propos +que vous répondiez, afin qu'il ne reste plus rien aux impies à objecter, +et qui puisse servir de prétexte à leur Impiété. + +[Note 43: Voyez Méditation II.] + +En quatrième lieu, vous niez[1] que Dieu puisse mentir ou décevoir; +quoique néanmoins il se trouve des scolastiques qui tiennent le +contraire, comme Gabriel, Ariminensis, et quelques autres, qui pensent +que Dieu ment, absolument parlant, c'est-à-dire qu'il signifie quelque +chose aux hommes contre son intention et contre ce qu'il a décrété et +résolu, comme lorsque, sans ajouter de condition, il dit aux Ninivites +par son prophète: «Encore quarante jours, et Ninive sera subvertie.» +Et lorsqu'il a dit plusieurs autres choses qui ne sont point arrivées, +parce qu'il n'a pas voulu que telles paroles répondissent à son +intention ou à son décret. Que, s'il a endurci et aveuglé Pharaon, et +s'il a mis dans les prophètes un esprit de mensonge, comment pouvez-vous +dire que nous ne pouvons être trompés par lui? Dieu ne peut-il pas se +comporter envers les hommes comme un médecin envers ses malades et un +père envers ses enfants, lesquels l'un et l'autre trompent si souvent, +mais toujours avec prudence et utilité; car si Dieu nous montroit la +vérité toute nue, quel oeil ou plutôt quel esprit auroit assez de force +pour la supporter? Combien qu'à vrai dire il ne soit pas nécessaire de +feindre un Dieu trompeur afin que vous soyez déçu dans les choses que +vous pensez connoître clairement et distinctement, vu que la cause de +cette déception peut être en vous, quoique vous n'y songiez seulement +pas. Car que savez-vous si votre nature n'est point telle qu'elle se +trompe toujours, ou du moins fort souvent? Et d'où avez-vous appris +que, touchant les choses que vous pensez connoître clairement et +distinctement, il est certain que vous n'êtes jamais trompé, et que vous +ne le pouvez être? Car combien de fois avons-nous vu que des personnes +se sont trompées en des choses qu'elles pensoient voir plus clairement +que le soleil? Et partant, ce principe d'une claire et distincte +connoissance doit être expliqué si clairement et si distinctement que +personne désormais, qui ait l'esprit raisonnable, ne puisse être déçu +dans les choses qu'il croira savoir clairement et distinctement; +autrement nous ne voyons point encore que nous puissions répondre avec +certitude de la vérité d'aucune chose. + +[Note 44: Voyez Méditations III et IV.] + +En cinquième lieu, si la volonté ne peut jamais faillir, on ne pèche +point lorsqu'elle suit et se laisse conduire par les lumières claires et +distinctes de l'esprit qui la gouverne, et si, au contraire, elle se met +en danger du faillir lorsqu'elle poursuit et embrasse les connoissances +obscures et confuses de l'entendement, prenez garde que de là il semble +que l'on puisse inférer que les Turcs et les autres infidèles non +seulement ne pèchent point lorsqu'ils n'embrassent pas la religion +chrétienne et catholique, mais même qu'ils pèchent lorsqu'ils +l'embrassent, puisqu'ils n'en connoissent point la vérité ni clairement +ni distinctement. Bien plus, si cette règle que vous établissez[1] +est vraie, il ne sera permis à la volonté d'embrasser que fort peu de +choses, vu que nous ne connoissons quasi rien avec cette clarté et +distinction que vous requérez pour former une certitude qui ne puisse +être sujette à aucun doute. Prenez donc garde, s'il vous plaît, que, +voulant affermir le parti de la vérité, vous ne prouviez plus qu'il ne +faut, et qu'au lieu de l'appuyer vous ne la renversiez. + +[Note 45: Voyez Méditation IV.] + +En sixième lieu, dans vos réponses[1] aux précédentes objections, il +semble que vous ayez manqué de bien tirer la conclusion dont voici +l'argument: «Ce que clairement et distinctement nous entendons +appartenir à la nature, ou à l'essence, ou à la forme immuable et vraie +de quelque chose, cela peut être dit ou affirmé avec vérité de cette +chose; mais, après que nous avons soigneusement observé ce que c'est que +Dieu, nous entendons clairement et distinctement qu'il appartient à sa +vraie et immuable nature qu'il existe.» Il faudroit conclure: Donc, +après que nous avons assez soigneusement observé ce que c'est que Dieu, +nous pouvons dire ou affirmer cette vérité, qu'il appartient à la nature +de Dieu qu'il existe. D'où il ne s'ensuit pas que Dieu existe en effet, +mais seulement qu'il doit exister si sa nature est possible ou ne +répugne point, c'est-à-dire que la nature ou l'essence de Dieu ne peut +être conçue sans existence, en telle sorte que, si cette essence est, +il existe réellement; ce qui se rapporte à cet argument, que d'autres +proposent de la sorte: S'il n'implique point que Dieu soit, il est +certain qu'il existe; or il n'implique point qu'il existe, donc, etc. +Mais on est en question de la mineure, à savoir, qu'il n'implique point +qu'il existe, la vérité de laquelle quelques uns de nos adversaires +révoquent en doute, et d'autres la nient. De plus, cette clause de votre +raisonnement, «après que nous avons assez clairement reconnu ou observé +ce que c'est que Dieu,» est supposée comme vraie, dont tout le monde +ne tombe pas encore d'accord, vu que vous avouez vous-même que vous ne +comprenez l'infini qu'imparfaitement; le même faut-il dire de tous ses +autres attributs: car tout ce qui est en Dieu étant entièrement infini, +quel est l'esprit qui puisse comprendre la moindre chose qui soit en +Dieu que très imparfaitement? Comment donc pouvez-vous avoir assez +clairement et distinctement observé ce que c'est que Dieu? + +[Note 46: Voyez Réponses aux premières objections.] + +En septième lieu, nous ne trouvons pas un seul mot dans vos Méditations +touchant l'immortalité de l'âme de l'homme, laquelle néanmoins vous +deviez principalement prouver, et en faire une très exacte démonstration +pour confondre ces personnes indignes de l'immortalité, puisqu'ils +la nient, et que peut-être ils la détestent. Mais, outre cela, nous +craignons que vous n'ayez pas encore assez prouvé la distinction qui est +entre l'âme et le corps de l'homme[1], comme nous avons déjà remarqué +en la première de nos observations, à laquelle nous ajoutons qu'il +ne semble pas que, de cette distinction de l'âme d'avec le corps, il +s'ensuive qu'elle soit incorruptible ou immortelle: car qui sait si sa +nature n'est point limitée selon la durée de la vie corporelle, et si +Dieu n'a point tellement mesuré ses forces et son existence qu'elle +finisse avec le Corps? + +[Note 47: Voyez Méditation VI.] + +Voilà, Monsieur, les choses auxquelles nous désirons que vous apportiez +une plus grande lumière, afin que la lecture de vos très subtiles et, +comme nous estimons, très véritables Méditations soit profitable à tout +le monde. C'est pourquoi ce seroit une chose fort utile si, à la fin de +vos solutions, après avoir premièrement avancé quelques définitions, +demandes et axiomes, vous concluiez le tout selon la méthode des +géomètres, en laquelle vous êtes si bien versé, afin que tout d'un coup +et comme d'une seule oeillade, vos lecteurs y puissent voir de quoi se +satisfaire, et que vous remplissiez leur esprit de la connoissance de la +Divinité. + + +RÉPONSES DE L'AUTEUR AUX SECONDES OBJECTIONS. + + +MESSIEURS, + +C'est avec beaucoup de satisfaction que j'ai lu les observations que +vous avez faites sur mon petit traité de la première philosophie; car +elles m'ont fait connoître la bienveillance que vous avez pour moi, +votre piété envers Dieu, et le soin que vous prenez pour l'avancement de +sa gloire: et je ne puis que je ne me réjouisse non seulement de ce que +vous avez jugé mes raisons dignes de votre censure, mais aussi de ce que +vous n'avancez rien contre elles à quoi il ne me semble que je pourrai +répondre assez commodément. + +En premier lieu, vous m'avertissez de me ressouvenir «que ce n'est pas +tout de bon et en vérité, mais seulement par une fiction d'esprit, que +j'ai rejeté les idées ou les fantômes des corps pour conclure que je +suis une chose qui pense, de peur que peut-être je n'estime qu'il suit +de là que je ne suis qu'une chose qui pense[1].» Mais j'ai déjà fait +voir, dans ma seconde Méditation, que je m'en étois assez souvenu, vu +que j'y ai mis ces paroles: «Mais aussi peut-il arriver que ces mêmes +choses que je suppose n'être point parce qu'elles me sont inconnues, +ne sont point en effet différentes de moi que je connois: je n'en sais +rien, je ne dispute pas maintenant de cela, etc.» Par lesquelles j'ai +voulu expressément avertir le lecteur, que je ne cherchois pas encore en +ce lieu-là si l'esprit étoit différent du corps, mais que j'examinois +seulement celles de ses propriétés dont je puis avoir une claire et +assurée connoissance. Et, d'autant que j'en ai là remarqué plusieurs, je +ne puis admettre sans distinction ce que vous ajoutez ensuite: «Que je +ne sais pas néanmoins ce que c'est qu'une chose qui pense.» Car, bien +que j'avoue que je ne savois pas encore si cette chose qui pense n'étoit +point différente du corps, ou si elle l'étoit, je n'avoue pas pour cela +que je ne la connoissois point; car qui a jamais tellement connu aucune +chose qu'il sût n'y avoir rien en elle que cela même qu'il connoissoit? +Mais nous pensons d'autant mieux connoître une chose qu'il y a plus de +particularités en elle que nous connoissons; ainsi nous avons plus de +connoissance de ceux avec qui nous conversons tous les jours que de ceux +dont nous ne connoissons que le nom ou le visage; et toutefois nous ne +jugeons pas que ceux-ci nous soient tout-à-fait inconnus; auquel sens je +pense avoir assez démontré que l'esprit, considéré sans les choses que +l'on a de coutume d'attribuer au corps, est plus connu que le corps +considéré sans l'esprit: et c'est tout ce que j'avois dessein de prouver +en cette seconde Méditation. + +[Note 48: Voyez secondes objections.] + +Mais je vois bien ce que vous voulez dire, c'est à savoir que, n'ayant +écrit que six méditations touchant la première philosophie, les lecteurs +s'étonneront que dans les deux premières je ne conclue rien autre chose +que ce que je viens de dire tout maintenant, et que pour cela ils les +trouveront trop stériles, et indignes d'avoir été mises en lumière. A +quoi je réponds seulement que je ne crains pas que ceux qui auront lu +avec jugement le reste de ce que j'ai écrit aient occasion de soupçonner +que la matière m'ait manqué; mais qu'il m'a semblé très raisonnable que +les choses qui demandent une particulière attention, et qui doivent +être considérées séparément d'avec les autres, fussent mises dans des +méditations séparées. C'est pourquoi, ne sachant rien de plus utile pour +parvenir à une ferme et assurée connoissance des choses que si, avant +de rien établir, on s'accoutume à douter de tout et principalement des +choses corporelles, encore que j'eusse vu il y a long-temps plusieurs +livres écrits par les sceptiques et académiciens touchant cette matière, +et que ce ne fût pas sans quelque dégoût que je ramâchois une viande si +commune, je n'ai pu toutefois me dispenser de lui donner une méditation +tout entière; et je voudrois que les lecteurs n'employassent pas +seulement le peu de temps qu'il faut pour la lire, mais quelques mois, +ou du moins quelques semaines, à considérer les choses dont elle traite +auparavant que de passer outre: car ainsi je ne doute point qu'ils ne +lissent bien mieux leur profit de la lecture du reste. + +De plus, à cause que nous n'avons eu jusques ici aucunes idées des +choses qui appartiennent à l'esprit qui n'aient été très confuses et +mêlées avec les idées des choses sensibles, et que c'a été la première +et principale cause pourquoi on n'a pu entendre assez clairement aucune +des choses qui se sont dites de Dieu et de l'âme, j'ai pensé que je ne +ferois pas peu, si je montrois comment il faut distinguer les propriétés +ou qualités de l'esprit des propriétés ou qualités du corps, et comment +il les faut reconnoître; car, encore qu'il ait déjà été dit par +plusieurs que, pour bien concevoir les choses immatérielles ou +métaphysiques, il faut éloigner son esprit des sens, néanmoins personne, +que je sache, n'avoit encore montré par quel moyen cela se peut faire. +Or le vrai et à mon jugement l'unique moyen pour cela est contenu dans +ma seconde Méditation; mais il est tel que ce n'est pas assez de +l'avoir envisagé une fois, il le faut examiner souvent et le considérer +longtemps, afin que l'habitude de confondre les choses intellectuelles +avec les corporelles, qui s'est enracinée en nous pendant tout le cours +de notre vie, puisse être effacée par une habitude contraire de les +distinguer, acquise par l'exercice de quelques journées. Ce qui m'a +semblé une cause assez juste pour ne point traiter d'autre matière en la +seconde Méditation. + +Vous demandez ici comment je démontre que le corps ne peut penser: mais +pardonnez-moi si je réponds que je n'ai pas encore donné lieu à cette +question, n'ayant commencé à en traiter que dans la sixième Méditation, +par ces paroles: «C'est assez, que je puisse clairement et distinctement +concevoir une chose sans une autre pour être certain que l'une est +distincte ou différente de l'autre, etc.» Et un peu après: «Encore que +j'aie un corps qui me soit fort étroitement conjoint, néanmoins, parce +que, d'un côté, j'ai une claire et distincte idée de moi-même en tant +que je suis seulement une chose qui pense et non étendue, et que d'un +autre j'ai une claire et distincte idée du corps en tant qu'il est +seulement une chose étendue et qui ne pense point, il est certain que +moi, c'est-à-dire mon esprit ou mon âme, par laquelle je suis ce que +je suis, est entièrement et véritablement distincte de mon corps, et +qu'elle peut être ou exister sans lui.» A quoi il est aisé d'ajouter: +«Tout ce qui peut penser est esprit ou s'appelle esprit.» Mais, puisque +le corps et l'esprit sont réellement distincts, nul corps n'est esprit: +donc nul corps ne peut penser. Et certes je ne vois rien en cela que +vous puissiez nier; car nierez-vous qu'il suffit que nous concevions +clairement une chose sans une autre pour savoir qu'elles sont réellement +distinctes? Donnez-nous donc quelque signe, plus certain de la +distinction réelle, si toutefois on en peut donner aucun. Car que +direz-vous? Sera-ce que ces choses-là sont réellement distinctes, +chacune desquelles peut exister sans l'autre? Mais derechef je vous +demanderai d'où vous connoissez qu'une chose peut exister sans une +autre? Car, afin que ce soit un signe de distinction, il est nécessaire +qu'il soit connu. Peut-être direz-vous que les sens vous le font +connoître, parce que vous voyez une chose en l'absence de l'autre, ou +que vous la touchez, etc. Mais la foi des sens est plus incertaine que +celle de l'entendement; et il se peut faire en plusieurs façons qu'une +seule et même chose paroisse à nos sens sous diverses formes, ou en +plusieurs lieux ou manières, et qu'ainsi elle soit prise pour deux. Et +enfin, si vous vous ressouvenez de ce qui a été dit de la cire à là fin +de la seconde Méditation, vous saurez que les corps mêmes ne sont pas +proprement connus par les sens, mais par le seul entendement; en telle +sorte que sentir une chose sans une autre n'est rien autre chose sinon +avoir l'idée d'une chose, et savoir que cette idée n'est pas la même +que l'idée d'une autre: or cela ne peut être connu d'ailleurs que de ce +qu'une chose est conçue sans l'autre; et cela ne peut être certainement +connu si l'on n'a l'idée claire et distincte de ces deux choses: et +ainsi ce signe de réelle distinction doit être réduit au mien pour être +certain. + +Que s'il y en a qui nient qu'ils aient des idées distinctes de l'esprit +et du corps, je ne puis autre chose que les prier de considérer +assez attentivement les choses qui sont contenues dans cette seconde +Méditation, et de remarquer que l'opinion qu'ils ont que les parties du +cerveau concourent avec l'esprit pour former nos pensées n'est fondée +sur aucune raison positive, mais seulement sur ce qu'ils n'ont jamais +expérimenté d'avoir été sans corps, et qu'assez souvent ils ont été +empêchés par lui dans leurs opérations; et c'est le même que si +quelqu'un, de ce que dès son enfance il auroit eu des fers aux pieds, +estimoit que ces fers fissent une partie de son corps, et qu'ils lui +fussent nécessaires pour marcher. + +En second lieu, lorsque vous dites [1] «que nous trouvons de nous-mêmes +nu fondement suffisant «pour former l'idée le Dieu,» vous ne dites rien +de contraire à mon opinion; car j'ai dit moi-même; en termes exprès, à +la fin de la troisième Méditation, «que cette idée est née avec moi, et +qu'elle ne me vient point d'ailleurs que de moi-même. J'avoue aussi que +nous la pourrions former encore que nous ne sussions pas qu'il y a un +souverain être, mais non pas si en effet il n'y en avoit point; car au +contraire j'ai averti que toute la force de mon argument consiste en ce +qu'il ne se pourrait faire que la faculté de former cette idée fût en +moi, si je n'avois été créé de Dieu.» + +[Note 49: Voyez secondes objections.] + +Et ce que vous dites des mouches, des plantes, etc., ne prouve en aucune +façon que quelque degré de perfection peut être dans un effet qui n'ait +point été auparavant dans sa cause. Car, ou il est certain qu'il n'y a +point de perfection dans les animaux qui n'ont point de raison qui ne +se rencontre aussi dans les corps inanimés, ou, s'il y en a quelqu'une, +qu'elle leur vient d'ailleurs; et que le soleil, la pluie et la terre +ne sont point les causes totales de ces animaux. Et ce seroit une chose +fort éloignée de la raison si quelqu'un, de cela seul qu'il ne connoît +point de cause qui concoure à la génération d'une mouche et qui ait +autant de degrés de perfection qu'en a une mouche, n'étant pas cependant +assuré qu'il n'y en ait point d'autres que celles qu'il connoît, prenoit +de là occasion de douter d'une chose laquelle, comme je dirai tantôt +plus au long, est manifeste par la lumière naturelle. + +A quoi j'ajoute que ce que vous objectez ici des mouches, étant tiré de +la considération des choses matérielles, ne peut venir on l'esprit de +ceux qui, suivant l'ordre de mes Méditations, détourneront leurs pensées +des choses sensibles pour commencer à philosopher. + +Il ne me semble pas aussi que vous prouviez rien contre moi en disant +que «l'idée de Dieu qui est en nous n'est qu'un être de raison.» Car +cela n'est pas vrai, si _par un être de raison_ l'on entend une +chose qui n'est point: mais seulement si toutes les opérations de +l'entendement sont prises pour des _êtres de raison_, c'est-à-dire pour +des êtres qui partent de la raison, auquel sens tout ce monde peut aussi +être appelé un être de raison divine, c'est-à-dire un être créé par un +simple acte de l'entendement divin. Et j'ai déjà suffisamment averti en +plusieurs lieux que je parlois seulement de la perfection ou réalité +objective de cette idée de Dieu, laquelle ne requiert pas moins +une cause qui contienne en effet tout ce qui n'est contenu en elle +qu'objectivement ou par représentation, que fait l'artifice objectif ou +représenté, qui est en l'idée que quelque artisan a d'une machine fort +artificielle. Et certes je ne vois pas que l'on puisse rien ajouter pour +faire connoître plus clairement que cette idée ne peut être en nous si +un souverain être n'existe, si ce n'est que le lecteur, prenant garde +de plus près aux choses que j'ai déjà écrites, se délivre lui-même +des préjugés qui offusquent peut-être sa lumière naturelle, et +qu'il s'accoutume à donner créance aux premières notions, dont les +connaissances sont si vraies et si évidentes que rien ne le peut être +davantage, plutôt qu'à des opinions obscures et fausses, mais qu'un long +usage a profondément gravées en nos esprits. Car, qu'il n'y ait rien +dans un effet qui n'ait été d'une semblable ou plus excellente façon +dans sa cause, c'est une première notion, et si évidente qu'il n'y en a +point de plus claire: et cette autre commune notion, _que de rien rien +ne se fait_, la comprend en soi, parce que, si on accorde qu'il y ait +quelque chose dans l'effet qui n'ait point été dans sa cause, il faut +aussi demeurer d'accord que cela procède du néant; et s'il est évident +que le néant ne peut être la cause de quelque chose, c'est seulement +parce que dans cette cause il n'y auroit pas la même chose que dans +l'effet. C'est aussi une première notion, que toute la réalité, ou toute +la perfection, qui n'est qu'objectivement dans les idées, doit être +formellement ou éminemment dans leurs causes; et toute l'opinion que +nous avons jamais eue de l'existence des choses qui sont hors de notre +esprit, n'est appuyée que sur elle seule. Car d'où nous a pu venir le +soupçon qu'elles existoient, sinon de cela seul que leurs idées venoient +par les sens frapper notre esprit? Or, qu'il y ait en nous quelque idée +d'un être souverainement puissant et parfait, et aussi que la réalité +objective de cette idée ne se trouve point en nous, ni formellement, +ni éminemment, cela deviendra manifeste à ceux qui y penseront +sérieusement, et qui voudront avec moi prendre la peine d'y méditer; +mais je ne le saurais pas mettre par force en l'esprit de ceux qui ne +liront mes Méditations que comme un roman, pour se désennuyer, et sans +y avoir grande attention. Or de tout cela on conclut très manifestement +que Dieu existe. Et toutefois, en faveur de ceux dont la lumière +naturelle est si foible qu'ils ne voient pas que c'est une première +notion, que toute la perfection qui est objectivement dans une idée doit +être réellement dans quelqu'une de ses causes, je l'ai encore démontré +d'une façon plus aisée à concevoir, en montrant que l'esprit qui a cette +idée ne peut pas exister par soi-même; et partant je ne vois pas ce que +vous pourriez désirer de plus pour donner des mains, ainsi que vous avez +promis. + +Je ne vois pas aussi que vous prouviez rien contre moi, en disant que +j'ai peut-être reçu l'idée qui me représente Dieu, des pensées que j'ai +eues auparavant des enseignements des livres, des discours et entretiens +de mes amis, etc., et non pas de mon esprit seul. Car mon argument aura +toujours la même force, si, m'adressant à ceux de qui l'on dit que +je l'ai reçue, je leur demande s'ils l'ont par eux-mêmes on bien par +autrui, au lieu de le demander de moi-même; et je conclurai toujours que +celui-là est Dieu, de qui elle est premièrement dérivée. + +Quant à ce que vous ajoutez eu ce lieu-là, qu'elle peut être formée de +la considération des choses corporelles, cela ne me semble pas plus +vraisemblable que si vous disiez que nous n'avons aucune faculté pour +ouïr, mais que, par la seule vue des couleurs, nous parvenons à la +connoissance des sons. Car on peut dire qu'il y a plus d'analogie ou de +rapport entre les couleurs et les sons, qu'entre les choses corporelles +et Dieu. Et lorsque vous demandez que j'ajoute quelque chose qui nous +élève jusqu'à la connoissance de l'être immatériel ou spirituel, je ne +puis mieux faire que de vous renvoyer à ma seconde Méditation, afin +qu'au moins vous connoissiez qu'elle n'est pas tout-à-fait inutile; car +que pourrois-je faire ici par une ou deux périodes, si je n'ai pu rien +avancer par un long discours préparé seulement pour ce sujet, et auquel +il me semble n'avoir pas moins apporté d'industrie qu'en aucun autre +écrit que j'aie publié. Et, encore qu'en cette Méditation j'aie +seulement traité de l'esprit humain, elle n'est pas pour cela moins +utile à faire connoître la différence qui est entre la nature divine et +celle des choses matérielles. Car je veux bien ici avouer franchement +que l'idée que nous avons, par exemple, de l'entendement divin ne +me semble point différer de celle que nous avons de notre propre +entendement, sinon seulement comme l'idée d'un nombre infini diffère de +l'idée du nombre binaire ou du ternaire; et il en est de même de tous +les attributs de Dieu, dont nous reconnoissons en nous quelque vestige. + +Mais, outre cela, nous concevons en Dieu une immensité, simplicité on +unité absolue, qui embrasse et contient tous ses autres attributs, et +de laquelle nous ne trouvons ni en nous ni ailleurs aucun exemple; mais +elle est, ainsi que j'ai dit auparavant, _comme la marque de l'ouvrier +imprimée sur son ouvrage_. Et, par son moyen, nous connoissons qu'aucune +des choses que nous concevons être en Dieu et en nous, et que nous +considérons en lui par parties, et comme si elles étoient distinctes, à +cause de la faiblesse de notre entendement et que nous les expérimentons +telles en nous, ne conviennent point à Dieu et à nous, en la façon qu'on +nomme univoque dans les écoles; comme aussi nous connoissons que de +plusieurs choses particulières qui n'ont point de fin, dont nous avons +les idées, comme d'une connoissance sans fin, d'une puissance, d'un +nombre, d'une longueur, etc., qui sont aussi sans fin, il y en a +quelques unes qui sont contenues formellement dans l'idée que nous avons +de Dieu, comme la connoissance et la puissance, et d'autres qui n'y sont +qu'éminemment, comme le nombre et la longueur; ce qui certes ne seroit +pas ainsi, si cette idée n'étoit rien autre chose en nous qu'une +fiction. + +Et elle ne seroit pas aussi conçue si exactement de la même façon de +tout le monde: car c'est une chose très remarquable, que tous les +métaphysiciens s'accordent unanimement dans la description qu'ils font +des attributs de Dieu, au moins de ceux qui peuvent être connus par la +seule raison humaine, en telle sorte qu'il n'y a aucune chose physique +ni sensible, aucune chose dont nous ayons une idée si expresse et si +palpable, touchant la nature de laquelle il ne se rencontre chez +les philosophes une plus grande diversité d'opinions, qu'il ne s'en +rencontre touchant celle de Dieu. + +Et certes jamais les hommes ne pourroient s'éloigner de la vraie +connoissance de cette nature divine, s'ils vouloient seulement porter +leur attention sur l'idée qu'ils ont de l'être souverainement parfait. +Mais ceux qui mêlent quelques autres idées avec celle-là composent par +ce moyen un dieu chimérique, en la nature duquel il y a des choses qui +se contrarient; et, après l'avoir ainsi composé, ce n'est pas merveille +s'ils nient qu'un tel dieu, qui leur est représenté par une fausse idée, +existe. Ainsi, lorsque vous parlez ici d'un être corporel très parfait, +si vous prenez le nom de très parfait absolument, en sorte que vous +entendiez que le corps est un être dans lequel toutes les perfections se +rencontrent, vous dites des choses qui se contrarient, d'autant que la +nature du corps enferme plusieurs imperfections; par exemple, que le +corps soit divisible en parties, que chacune de ses parties ne soit pas +l'autre, et autres semblables: car c'est une chose de soi manifeste, que +c'est une plus grande perfection de ne pouvoir être divisé, que de le +pouvoir être, etc.; que si vous entendez seulement ce qui est très +parfait dans le genre de corps, cela n'est point le vrai Dieu. + +Ce que vous ajoutez de l'idée d'un ange, laquelle est plus parfaite que +nous, à savoir qu'il n'est pas besoin qu'elle ait été mise en nous par +un ange, j'en demeure aisément d'accord; car j'ai déjà dit moi-même, +dans la troisième Méditation, «qu'elle peut être composée des idées que +nous avons de Dieu, et de l'homme.» Et cela ne m'est en aucune façon +contraire. + +Quant à ceux qui nient d'avoir en eux l'idée de Dieu, et qui au lieu +d'elle forgent quelque idole, etc.. ceux-là, dis-je, nient le nom et +accordent la chose: car certainement je ne pense pas que cette idée soit +de même nature que les images des choses matérielles dépeintes en la +fantaisie; mais, au contraire, je crois qu'elle ne peut être conçue que +par l'entendement seul, et qu'en effet elle n'est que cela même que nous +apercevons par son moyen, soit lorsqu'il conçoit, soit lorsqu'il juge, +soit lorsqu'il raisonne. Et je prétends maintenir que de cela seul que +quelque perfection qui est au-dessus de moi devient l'objet de mon +entendement, en quelque façon que ce soit qu'elle se présente à lui; par +exemple, de cela seul que j'aperçois que je ne puis jamais, en nombrant, +arriver au plus grand de tous les nombres, et que de là je connois qu'il +y a quelque chose en matière de nombrer qui surpasse mes forces, je puis +conclure nécessairement, non pas à la vérité qu'un nombre infini existe, +ni aussi que son existence implique contradiction, comme vous dites, +mais que cette puissance que j'ai de comprendre qu'il y a toujours +quelque chose de plus à concevoir dans le plus grand des nombres, que je +ne puis jamais concevoir, ne me vient pas de moi-même, et que je l'ai +reçue de quelque autre être qui est plus parfait que je ne suis. + +Et il importe fort peu qu'on donne le nom d'idée à ce concept d'un +nombre indéfini, ou qu'on ne lui donne pas. Mais, pour entendre quel +est cet être plus parfait que je ne suis, et si ce n'est point ce même +nombre dont je ne puis trouver la fin, qui est réellement existant et +infini, on bien si c'est quelque autre chose, il faut considérer toutes +les autres perfections, lesquelles, outre la puissance de me donner +cette idée peuvent être en la même chose en qui est cette puissance; et +ainsi on trouvera que cette chose est Dieu. + +Enfin, lorsque Dieu est dit être _inconcevable_, cela s'entend d'une +pleine et entière conception, qui comprenne et embrasse parfaitement +tout ce qui est en lui, et non pas de cette médiocre et imparfaite qui +est en nous, laquelle néanmoins suffit pour connoître qu'il existe. +Et vous ne prouvez rien contre moi en disant que l'idée de l'unité de +toutes les perfections qui sont eu Dieu est formée de la même façon que +l'unité générique et celle des autres universaux. Mais néanmoins elle +en est fort différente; car elle dénote une particulière et positive +perfection en Dieu, au lieu que l'unité générique n'ajoute rien de réel +à la nature de chaque individu. + +En troisième lieu, où j'ai dit que nous ne pouvons rien savoir +certainement, si nous ne connoissons premièrement que Dieu existe: +j'ai dit en termes exprès que je ne parlois que de la science de ces +conclusions, «dont la mémoire nous peut revenir eu l'esprit lorsque +nous ne pensons plus aux raisons d'où nous les avons tirées.» Car la +connoissance des premiers principes ou axiomes n'a pas accoutumé d'être +appelée science par les dialecticiens. Mais quand nous apercevons que +nous sommes des choses qui pensent, c'est une première notion qui n'est +tirée d'aucun syllogisme: et lorsque quelqu'un dit, _Je pense, donc je +suis_, ou _j'existe_, il ne conclut pas son existence de sa pensée comme +par la force de quelque syllogisme, mais comme une chose connue de soi; +il la voit par une simple inspection de l'esprit: comme il paroît de ce +que s'il la déduisoit d'un syllogisme, il auroit dû auparavant connoître +cette majeure, _Tout ce qui pense est_, ou _existe_: mais au contraire +elle lui est enseignée de ce qu'il sent en lui-même qu'il ne se peut pas +faire qu'il pense, s'il n'existe. Car c'est le propre de notre +esprit, de former les propositions générales de la connoissance des +particulières. + +Or, qu'un athée[1] puisse connoître clairement que les trois angles d'un +triangle sont égaux à deux droits, je ne le nie pas; mais je maintiens +seulement que la connoissance qu'il en a n'est pas une vraie science, +parce que toute connoissance qui peut être rendue douteuse ne doit pas +être appelée du nom de science; et puisque l'on suppose que celui-là +est un athée, il ne peut pas être certain de n'être point déçu dans les +choses qui lui semblent être très évidentes, comme il a déjà été montré +ci-devant; et encore que peut-être ce doute ne lui vienne point en la +pensée, il lui peut néanmoins venir s'il l'examine, ou s'il lui est +proposé par un autre: et jamais il ne sera hors du danger de l'avoir, si +premièrement il ne reconnoît un Dieu. + +[Note 50: Voyez secondes objections.] + +Et il n'importe pas que peut-être il estime qu'il a des démonstrations +pour prouver qu'il n'y a point de Dieu; car ces démonstrations +prétendues étant fausses, on lui en petit toujours faire connoître la +fausseté, et alors on le fera changer d'opinion. Ce qui à la vérité ne +sera pas difficile, si pour toutes raisons il apporte seulement celles +que vous alléguez ici, c'est à savoir _que l'infini en tout genre de +perfection exclue toute autre sorte d'être, etc._ + +Car, premièrement, si ou lui demande d'où il a pris que cette exclusion +de tous les autres êtres appartient à la nature de l'infini, il n'aura +rien qu'il puisse; répondre pertinemment: d'autant que, par le nom +d'infini, on n'a pas coutume d'entendre ce qui exclut l'existence des +choses finies, et qu'il ne peut rien savoir de la nature d'une chose +qu'il pense n'être rien du tout, et par conséquent n'avoir point +de nature, sinon ce qui est contenu dans la seule et ordinaire +signification du nom de cette chose. + +Du plus, à quoi serviroit l'infinie puissance de cet infini imaginaire, +s'il ne pouvait jamais rien créer? et enfin de ce que nous expérimentons +avoir en nous-mêmes quelque puissance de penser, nous concevons +facilement qu'une telle puissance peut être en quelque autre, et même +plus grande qu'en nous: mais encore que nous pensions que celle-là +s'augmente à l'infini, nous ne craindrons pas pour cela que la nôtre +devienne moindre. Il en est de même de tous les autres attributs de +Dieu, même de la puissance de produire quelques effets hors de soi, +pourvu que nous supposions qu'il n'y en a point en nous qui ne soit +soumise à la volonté de Dieu; et partant il peut être conçu tout-à-fait +infini sans aucune exclusion des choses créées. + +En quatrième lieu, lorsque je dis que Dieu ne peut mentir ni être +trompeur, je pense convenir avec tous les théologiens qui ont jamais +été, et qui seront à l'avenir. Et tout ce que vous alléguez[1] au +contraire n'a pas plus de force que si, ayant nié que Dieu se mît +en colère, ou qu'il fût sujet aux autres passions de l'âme, vous +m'objectiez les lieux de l'Écriture où il semble que quelques passions +humaines lui sont attribuées. Car tout le monde connoit assez la +distinction qui est entre ces façons de parler de Dieu, dont l'Écriture +se sert ordinairement, qui sont accommodées à la capacité du vulgaire, +et qui contiennent bien quelque vérité, mais seulement on tant qu'elle +est rapportée aux hommes; et celles qui expriment une vérité plus simple +et plus pure, et qui ne change point de nature, encore qu'elle ne leur +soit point rapportée; desquelles chacun doit user en philosophant, et +dont j'ai dû principalement me servir dans mes Méditations, vu qu'en ce +lieu-là même je ne supposais pas encore qu'aucun homme me fût connu, et +que je ne me considérois pas non plus en tant que composé de corps et +d'esprit, mais comme un esprit seulement. D'où il est évident que +je n'ai point parlé en ce lieu-là du mensonge qui s'exprime par des +paroles, mais seulement de la malice interne et formelle qui se +rencontre dans la tromperie, quoique néanmoins ces paroles que vous +apportez du prophète, _Encore quarante jours, et Ninive sera subvertie_, +ne soient pas même un mensonge verbal, mais une simple menace, dont +l'événement dépendoit d'une condition; et lorsqu'il est dit _que Dieu a +endurci le coeur de Pharaon_, ou quelque chose de semblable, il ne +faut pas penser qu'il ait fait cela positivement, mais seulement +négativement, à savoir, ne donnant pas à Pharaon une grâce efficace pour +se convertir. + +[Note 51: Voyez secondes objections.] + +Je ne voudrais pas néanmoins condamner ceux qui disent que Dieu peut +proférer par ses prophètes quelque mensonge verbal, tels que sont ceux +dont se servent les médecins quand ils déçoivent leurs malades pour les +guérir, c'est-à-dire qui fût exempt de toute la malice qui se rencontre +ordinairement dans lu tromper: mais, bien davantage, nous voyons +quelquefois que nous sommes réellement trompés par cet instinct naturel +qui nous a été donné de Dieu, comme lorsqu'un hydropique a soif; car +alors il est réellement poussé à boire par la nature qui lui a été +donnée de Dieu pour la conservation de snu corps, quoique néanmoins +cette nature le trompe, puisque le boire lui doit être nuisible: mais +j'ai expliqué, dans la sixième Méditation, comment cela peut compatir +avec la bonté et la vérité de Dieu. Mais dans les choses qui ne peuvent +pas être ainsi expliquées, à savoir, dans nos jugements très clairs et +très exacts, lesquels s'ils étoient faux ne pourroient être corrigés par +d'autres plus clairs, ni par l'aide d'aucune autre faculté naturelle, je +soutiens hardiment que nous ne pouvons être trompés. Car Dieu étant le +souverain être, il est aussi nécessairement le souverain bien et lu +souveraine vérité, et partant il répugne que quelque chose vienne de lui +qui tende positivement à la fausseté. Mais puis-qu'il ne peut y avoir +en nous rien de réel qui ne nous ait été donné par lui, comme il a été +démontré en prouvant son existence, et puisque nous avons en nous une +faculté réelle pour, connoître le vrai et le distinguer d'avec le faux, +comme on le peut prouver de cela seul que nous avons eu nous les idées +du vrai et du faux, si cette faculté ne tendoit au vrai, au moins +lorsque nous nous en servons comme il faut, c'est-à-dire lorsque nous ne +donnons notre consentement qu'aux choses que nous concevons clairement +et distinctement, car on ne sauroit feindre un autre bon usage de cette +faculté, ce ne seroit pas sans raison que Dieu, qui nous l'a donnée, +seroit tenu pour un trompeur. + +Et ainsi vous voyez qu'après avoir connu que Dieu existe, il est +nécessaire de feindre qu'il soit trompeur, si nous voulons révoquer en +doute les choses que nous concevons clairement et distinctement; et +parce que cela ne se peut pas même feindre, il faut nécessairement +admettre ces choses comme très vraies et très assurées. Mais d'autant +que je remarque ici que vous vous arrêtez encore aux doutes que j'ai +proposés dans ma première Méditation, et que je pensois avoir levés +assez exactement dans les suivantes, j'expliquerai ici derechef le +fondement sur lequel il me semble que toute la certitude humaine peut +être appuyée. + +Premièrement, aussitôt que nous pensons concevoir clairement quelque +vérité, nous sommes naturellement portés à la croire. Et si cette +croyance est si ferme que nous ne puissions jamais avoir aucune raison +de douter de ce que nous croyons de la sorte, il n'y a rien à rechercher +davantage, nous avons touchant cela toute la certitude qui se peut +raisonnablement souhaiter. Car que nous importe si peut--être quelqu'un +feint que cela même de la vérité duquel nous sommes si fortement +persuadés paroit faux aux yeux de Dieu ou des anges, et que partant, +absolument parlant, il est faux; qu'avons-nous à faire de nous mettre +en peine de cette fausseté absolue, puisque nous ne la croyons point +du tout, et que nous n'en avons pas même le moindre soupçon? Car nous +supposons une croyance ou une persuasion si ferme qu'elle ne puisse être +ébranlée; laquelle par conséquent est en tout la même chose qu'une très +parfaite certitude. Mais on peut bien douter si l'on a quelque certitude +de cette nature, ou quelque persuasion qui soit ferme et immuable. + +Et certes, il est manifeste qu'on n'en peut pas avoir des choses +obscures et confuses, pour peu d'obscurité ou de confusion que nous y +remarquions; car cette obscurité, quelle qu'elle soit, est une cause +assez suffisante pour nous faire douter de ces choses. On n'en peut pas +aussi avoir des choses qui ne sont aperçues que par les sens, quelque +clarté qu'il y ait en leur perception, parce que nous avons souvent +remarqué que dans le sens il peut y avoir de l'erreur, comme lorsqu'un +hydropique a soif ou que la neige paroit jaune à celui qui a la +jaunisse: car celui-là ne la voit pas moins clairement et distinctement +de la sorte que nous, à qui elle paroît blanche; il reste donc que, si +on en peut avoir, ce soit seulement des choses que l'esprit conçoit +clairement et distinctement. + +Or entre ces choses il y en a de si claires et tout ensemble de si +simples, qu'il nous est impossible de penser à elles que nous ne les +croyions être vraies; par exemple, que j'existe lorsque je pense, que +les choses qui ont une fois été faites ne peuvent n'avoir point été +faites, et autres choses semblables, dont il est manifeste que nous +avons une parfaite certitude. Car nous ne pouvons pas douter de ces +choses-là sans penser à elles, mais nous n'y pouvons jamais penser sans +croire qu'elles sont vraies, comme je viens de dire; donc, nous n'en +pouvons douter que nous ne les croyions être vraies, c'est-à-dire que +nous n'en pouvons jamais douter. + +Et il ne sert de rien de dire[1] «que nous avons souvent »expérimenté +que des personnes se sont trompées »en des choses qu'elles pensoient +voir plus clairement que le soleil;» car nous n'avons jamais vu, ni nous +ni personne, que cela soit arrivé à ceux qui ont tiré toute la clarté de +leur perception de l'entendement seul, mais bien à ceux qui l'ont prise +des sens ou de quelque faux préjugé. Il ne sert aussi de rien de vouloir +feindre que peut-être ces choses semblent fausses à Dieu ou aux anges; +parce que l'évidence de notre perception ne nous permettra jamais +d'écouter celui qui le voudroit feindre et qui nous le voudroit +persuader. + +[Note 52: Voyez secondes objections.] + +Il y a d'autres choses que notre entendement conçoit aussi fort +clairement lorsque nous prenons garde de près aux raisons d'où dépend +leur connoissance, et pour ce nous ne pouvons pas alors en douter; +mais, parce que nous pouvons oublier ces raisons, et cependant nous +ressouvenir des conclusions qui en ont été tirées, on demande si on peut +avoir une ferme et immuable persuasion de ces conclusions, taudis que +nous nous ressouvenons qu'elles ont été déduites de principes très +évidents; car ce souvenir doit être supposé pour pouvoir être appelées +des conclusions. Et je réponds que ceux-là en peuvent avoir qui +connoissent tellement Dieu, qu'ils savent qu'il ne se peut pas faire que +la faculté d'entendre, qui leur a été donnée par lui, ait autre chose +que la vérité pour objet; mais que les autres n'en ont point: et cela a +été si clairement expliqué à la fin de la cinquième Méditation, que je +ne pense pas y devoir ici rien ajouter. + +En cinquième lieu, je m'étonne que vous niiez [1] que la volonté se met +en danger de faillir lorsqu'elle poursuit et embrasse les connoissances +obscures et confuses de l'entendement; car qu'est-ce qui la peut rendre +certaine si ce qu'elle suit n'est pas clairement connu? Et quel a jamais +été le philosophe, ou le théologien, ou bien seulement l'homme usant +de raison, qui n'ait confessé que le danger de faillir où nous nous +exposons est d'autant moindre que plus claire est la chose que nous +concevons auparavant que d'y donner notre consentement; et que ceux-là +pèchent qui, sans connoissance de cause, portent quelque jugement? Or +nulle conception n'est dite obscure ou confuse, sinon parce qu'il y a en +elle quelque chose de contenu qui n'est pas connu. + +[Note 53: Voyez secondes objections.] + +Et partant, ce que vous objectez touchant la foi qu'on doit embrasser +n'a pas plus de force contre moi que contre tous ceux qui ont jamais +cultivé la raison humaine, et, à vrai dire, elle n'en a aucune contre +pas un. Car, encore qu'on dise que la foi a pour objet des choses +obscures, néanmoins ce pourquoi nous les croyons n'est pas obscur, mais +il est plus clair qu'aucune lumière naturelle. D'autant qu'il faut +distinguer entre la matière ou la chose à laquelle nous donnons notre +créance, et la raison formelle qui meut notre volonté à la donner. Car +c'est dans cette seule raison formelle; que nous voulons qu'il y ait de +la clarté et de l'évidence. Et, quant à la matière, personne n'a jamais +nié qu'elle peut être obscure, voire l'obscurité même; car, quand je +juge que l'obscurité doit être ôtée de nos pensées pour leur pouvoir +donner notre consentement sans aucun danger de faillir, c'est +l'obscurité même qui me sert de matière pour former un jugement clair et +distinct. + +Outre cela, il faut remarquer que la clarté ou l'évidence par laquelle +notre volonté peut être excitée à croire est de deux sortes: l'une qui +part de la lumière naturelle, et l'autre qui vient de la grâce divine. + +Or, quoiqu'on die ordinairement que la foi est des choses obscures, +toutefois cela s'entend seulement de sa matière, et non point de la +raison formelle pour laquelle nous croyons; car, au contraire, cette +raison formelle consiste en une certaine lumière intérieure, de laquelle +Dieu nous ayant surnaturellement éclairés, nous avons une confiance +certaine que les choses qui nous sont proposées à croire ont été +révélées par lui, et qu'il est entièrement impossible qu'il soit menteur +et qu'il nous trompe; ce qui est plus assuré que toute autre lumière +naturelle, et souvent même plus évident à cause de la lumière de +la grâce. Et certes les Turcs et les autres infidèles, lorsqu'ils +n'embrassent point la religion chrétienne, ne pèchent pas pour ne +vouloir point ajouter foi aux choses obscures comme étant obscures; mais +ils pèchent, ou de ce qu'ils résistent à la grâce divine qui les avertit +intérieurement, ou que, péchant en d'autres choses, ils se rendent +indignes de cette grâce. Et je dirai hardiment qu'un infidèle, qui, +destitué de toute grâce surnaturelle et ignorant tout-à-fait que les +choses que nous autres chrétiens croyons ont été révélées de Dieu, +néanmoins, attiré par quelques faux raisonnements, se porteroit à croire +ces mêmes choses qui lui seroient obscures, ne seroit pas pour cela +fidèle, mais plutôt qu'il pécheroit en ce qu'il ne se serviroit pas +comme il faut de sa raison. + +Et je ne pense pas que jamais aucun théologien orthodoxe ait eu d'autres +sentiments touchant cela; et ceux aussi qui liront mes Méditations +n'auront pas sujet de croire que je n'aie point connu cette lumière +surnaturelle, puisque, dans la quatrième, où j'ai soigneusement +recherché la cause de l'erreur ou fausseté, j'ai dit, en paroles +expresses, «qu'elle dispose l'intérieur de notre pensée à vouloir, et +que néanmoins elle ne diminue point la liberté.» + +Au reste, je vous prie ici de vous souvenir que, touchant les choses que +la volonté peut embrasser, j'ai toujours mis une très grande distinction +entre l'usage de la vie et la contemplation de la vérité. Car, pour ce +qui regarde l'usage de la vie, tant s'en faut que je pense qu'il ne +faille suivre que les choses que nous connoissons très clairement, qu'au +contraire je tiens qu'il ne faut pas même toujours attendre les plus +vraisemblables, mais qu'il faut quelquefois, entre plusieurs choses +tout-à-fait inconnues et incertaines, en choisir une et s'y déterminer, +et après cela s'y arrêter aussi fermement, tant que nous ne voyons point +de raisons au contraire, que si nous l'avions choisie pour des raisons +certaines et très évidentes, ainsi que j'ai déjà expliqué dans le +discours de la Méthode. Mais où il ne s'agit que de la contemplation +de la vérité, qui a jamais nié qu'il faille suspendre son jugement à +l'égard des choses obscures, et qui ne sont pas assez distinctement +connues? Or, que cette seule contemplation de la vérité soit le seul but +de mes Méditations, outre que cela se reconnoît assez clairement par +elles-mêmes, je l'ai de plus déclaré en paroles expresses sur la fin +de la première, en disant «que je ne pouvois pour lors user de trop de +défiance, d'autant que je ne m'appliquois pas aux choses qui regardent +l'usage de la vie, mais seulement à la recherche de la vérité.» + +En sixième lieu, où vous reprenez[1] la conclusion d'un syllogisme que +j'avois mis en forme, il semble que vous péchiez vous-mêmes en la forme; +car, pour conclure ce que vous voulez, la majeure devoit être telle, «ce +que clairement et distinctement nous concevons appartenir à la nature de +quelque chose, cela peut être dit ou affirmé avec «vérité appartenir à +la nature de cette chose.» Et ainsi elle ne contiendroit rien qu'une +inutile et superflue répétition. Mais la majeure de mon argument a été +telle: «Ce que clairement et distinctement «nous concevons appartenir à +la nature de quelque «chose, cela peut être dit ou affirmé avec vérité +de «cette chose.» C'est-à-dire, si être animal appartient à l'essence ou +à la nature de l'homme, on peut assurer que l'homme est animal; si avoir +les trois angles égaux à deux droits appartient à la nature du triangle +rectiligne, on peut assurer que le triangle rectiligne a ses trois +angles égaux à deux droits; si exister appartient à la nature de Dieu, +on peut assurer que Dieu existe, etc. Et la mineure a été telle: «Or +est-il qu'il appartient à la nature de «Dieu d'exister.» D'où il est +évident qu'il faut conclure comme j'ai fait, c'est à savoir, «Donc on +«peut avec vérité assurer de Dieu qu'il existe;» et non pas comme vous +voulez, «Donc nous pouvons «assurer avec vérité qu'il appartient à la +nature de »Dieu d'exister.» Et partant, pour user de l'exception que +vous apportez ensuite, il vous eût fallu nier la majeure, et dire que ce +que nous concevons clairement et distinctement appartenir à la nature de +quelque chose ne peut pas pour cela être dit ou affirmé de cette chose, +si ce n'est que sa nature soit possible ou ne répugne point. Mais voyez, +je vous prie, la faiblesse de cette exception. Car, ou bien par ce mot +de _possible_ vous entendez, comme l'on fait d'ordinaire, tout ce qui ne +répugne point à la pensée humaine, auquel sens il est manifeste que la +nature de Dieu, de la façon que je l'ai décrite, est possible, parce que +je n'ai rien supposé en elle, sinon ce que nous concevons clairement et +distinctement lui devoir appartenir, et ainsi je n'ai rien supposé qui +répugne à la pensée ou ait concept humain: ou bien vous feignez quelque +autre possibilité de la part de l'objet même, laquelle, si elle +ne convient avec la précédente, ne peut jamais être connue par +l'entendement humain, et partant elle n'a pas plus de force pour nous +obliger à nier la nature de Dieu ou son existence que pour détruire +toutes les autres choses qui tombent sous la connoissance des hommes; +car, par la même raison que l'on nie que la nature de Dieu est possible, +encore qu'il ne se rencontre aucune impossibilité de la part du concept +ou de la pensée, mais qu'au contraire toutes les choses qui sont +contenues dans ce concept de la nature divine soient tellement connexes +entre elles qu'il nous semble y avoir de la contradiction à dire qu'il y +en ait quelqu'une qui n'appartienne pas à la nature de Dieu, on pourra +aussi nier qu'il soit possible que les trois angles d'un triangle soient +égaux à deux droits, ou que celui qui pense actuellement existe: et à +bien plus forte raison pourra-t-on nier qu'il y ait rien de vrai de +toutes les choses que nous apercevons par les sens; et ainsi toute la +connoissance humaine sera renversée sans aucune raison ni fondement. + +[Note 54: Voyez secondes objections.] + +Et pour ce qui est de cet argument, que vous comparez avec le mien, à +savoir, «S'il n'implique point que Dieu existe, il est certain qu'il +existe: mais il n'implique point; donc, etc.,» matériellement parlant il +est vrai, mais formellement c'est un sophisme; car dans la majeure ce +mot _il implique_ regarde le concept de la cause par laquelle Dieu peut +être, et dans la mineure il regarde le seul concept de l'existence et de +la nature de Dieu, comme il paroit de ce que si on nie la majeure, il la +faudra prouver ainsi: Si Dieu n'existe point encore, il implique qu'il +existe, parce qu'on ne sauroit assigner de cause suffisante pour le +produire: mais il n'implique point qu'il existe, comme il a été accordé +dans la mineure; donc, etc. Et si on nie la mineure, il la faudra +prouver ainsi: Cette chose n'implique point dans le concept formel de +laquelle il n'y a rien qui enferme contradiction: mais, dans le concept +formel de l'existence ou de la nature divine, il n'y a rien qui enferme +contradiction; donc, etc. Et ainsi ce mot _il implique_ est pris en deux +divers sens. Car il se peut faire qu'on ne concevra rien dans la chose +même qui empêche qu'elle ne puisse exister, et que cependant on concevra +quelque chose de la part de sa cause qui empêche qu'elle ne +soit produite. Or, encore que nous ne concevions Dieu que très +imparfaitement, cela n'empêche pas qu'il ne soit certain que sa nature +est possible, ou qu'elle n'implique point; ni aussi que nous ne +puissions assurer avec vérité que nous l'avons assez soigneusement +examinée, et assez clairement connue, à savoir autant qu'il suffit pour +connoître qu'elle est possible, et aussi que l'existence nécessaire lui +appartient. Car toute impossibilité, ou, s'il m'est permis de me servir +ici du mot de l'école, toute implicance consiste seulement en notre +concept ou pensée, qui ne peut conjoindre les idées qui se contrarient +les unes les autres; et elle ne peut consister en aucune chose qui soit +hors de l'entendement, parce que de cela même qu'une chose est hors de +l'entendement il est manifeste qu'elle n'implique point, mais qu'elle +est possible. Or l'impossibilité que nous trouvons en nos pensées ne +vient que de ce qu'elles sont obscures et confuses, et il n'y en peut +avoir aucune dans celles qui sont claires et distinctes; et partant, +afin que nous puissions assurer que nous connoissons assez la nature +de Dieu pour savoir qu'il n'y a point de répugnance qu'elle existe, il +suffit que nous entendions clairement et distinctement toutes les choses +que nous apercevons être en elle, quoique ces choses ne soient qu'en +petit nombre au regard de telles que nous n'apercevons pas, bien +qu'elles soient aussi en elle, et qu'avec cela nous remarquions que +l'existence nécessaire est l'une des choses que nous apercevons ainsi +être en Dieu. + +En septième lieu, j'ai déjà donné la raison, dans l'abrégé de mes +Méditations, pourquoi je n'ai rien dit ici touchant l'immortalité de +l'âme; j'ai aussi fait voir ci-devant comme quoi j'ai suffisamment +prouvé la distinction qui est entre l'esprit et toute sorte de corps. + +Quant à ce que vous ajoutez[1], «que de la distinction de l'âme +d'avec le corps il ne s'ensuit pas qu'elle soit immortelle, parce que +nonobstant cela on peut dire que Dieu l'a faite d'une telle nature que +sa durée finit avec celle de la vie du corps,» je confesse que je +n'ai rien à y répondre; car je n'ai pas tant de présomption que +d'entreprendre de déterminer par la force du raisonnement humain une +chose qui ne dépend que de la pure volonté de Dieu. + +[Note 55: Voyez secondes objections.] + +La connoissance naturelle nous apprend que l'esprit est différent du +corps, et qu'il est une substance; et aussi que le corps humain, en tant +qu'il diffère des autres corps, est seulement composé d'une certaine +configuration de membres, et autres semblables accidents; et enfin que +la mort du corps dépend seulement de quelque division ou changement +de figure. Or nous n'avons aucun argument ni aucun exemple qui nous +persuade que la mort, ou l'anéantissement d'une substance telle qu'est +l'esprit, doive suivre d'une cause si légère comme est un changement +de figure, qui n'est autre chose qu'un mode, et encore un mode non de +l'esprit, mais du corps, qui est réellement distinct de l'esprit. Et +même nous n'avons aucun argument ni exemple qui nous puisse persuader +qu'il y a des substances qui sont sujettes à être anéanties. Ce qui +suffit pour conclure que l'esprit ou l'âme de l'homme, autant que cela +peut être connu par la philosophie naturelle, est immortelle. + +Mais si on demande si Dieu, par son absolue puissance, n'a point +peut-être déterminé que les âmes des hommes cessent d'être au même temps +que les corps auxquels elles sont unies sont détruits, c'est à Dieu seul +d'en répondre. Et puisqu'il nous a maintenant révélé que cela n'arrivera +point, il ne nous doit plus rester touchant cela aucun doute. + +Au reste, j'ai beaucoup à vous remercier de ce que vous avez daigné si +officieusement et avec tant de franchise m'avertir non seulement +des choses qui vous ont semblé dignes d'explication, mais aussi des +difficultés qui pouvoient m'être faites par les athées, ou par quelques +envieux et médisants. Car encore que je ne voie rien entre les choses +que vous m'avez proposées que je n'eusse auparavant rejeté ou expliqué +dans mes Méditations (comme, par exemple, ce que vous avez allégué des +mouches qui sont produites par le soleil, des Canadiens, des Ninivites, +des Turcs, et autres choses semblables, ne peut venir en l'esprit de +ceux qui, suivant l'ordre de ces Méditations, mettront à part pour +quelque temps toutes les choses qu'ils ont apprises des sens, pour +prendre garde à ce que dicte la plus pure et plus saine raison, c'est +pourquoi je pensois avoir déjà rejeté toutes ces choses), encore, +dis-je, que cela soit, je juge néanmoins que ces objections seront fort +utiles à mon dessein, d'autant que je ne me promets pas d'avoir beaucoup +de lecteurs qui veuillent apporter tant d'attention aux choses que j'ai +écrites, qu'étant parvenus à lu fin ils se ressouviennent de tout ce +qu'ils auront lu auparavant: et ceux qui ne le feront pas tomberont +aisément en des difficultés, auxquelles ils verront puis après que +j'aurai satisfait par cette réponse, ou du moins ils prendront de là +occasion d'examiner plus soigneusement la vérité. + +Pour ce qui regarde le conseil que vous me donnez de disposer mes +raisons selon la méthode des géomètres, afin que tout d'un coup les +lecteur les puissent comprendre, je vous dirai ici en quelle façon +j'ai déjà tâché ci-devant de la suivre, et comment j'y tâcherai encore +ci-après. + +Dans la façon d'écrire des géomètres je distingue deux choses, à savoir +l'ordre, et la manière de démontrer. + +L'ordre consiste en cela seulement que les choses qui sont proposées les +premières doivent être connues sans l'aide des suivantes, et que les +suivantes doivent après être disposées de telle façon, qu'elles soient +démontrées par les seules choses qui les précèdent. Et certainement j'ai +tâché autant que j'ai pu de suivre cet ordre en mes Méditations. Et +c'est ce qui a fait que je n'ai pas traité dans la seconde de la +distinction qui est entre l'esprit et le corps, mais seulement dans la +sixième, et que j'ai omis tout exprès beaucoup de choses dans ce traité, +parce qu'elles présupposoient l'explication de plusieurs autres. + +La manière de démontrer est double: l'une se fait par l'analyse ou +résolution, et l'autre par la synthèse ou composition. + +L'analyse montre la vraie voie; par laquelle une chose a été +méthodiquement inventée, et fait voir comment les effets dépendent des +causes; en sorte que si le lecteur la veut suivre, et jeter les yeux +soigneusement sur tout ce qu'elle contient, il n'entendra pas moins +parfaitement la chose ainsi démontrée, et ne la rendra pas moins sienne, +que si lui-même l'avoit inventée. Mais cette sorte de démonstration +n'est pas propre à convaincre les lecteurs opiniâtres ou peu attentifs: +car si ont laisse échapper sans y prendre garde la moindre des choses +qu'elle propose, la nécessité de ses conclusions ne paraîtra point; et +on n'a pas coutume d'y exprimer fort amplement les choses qui sont assez +claires d'elles-mêmes, bien que ce soit ordinairement celles auxquelles +il faut le plus prendre garde. + +La synthèse au contraire, par une voie toute différente, et comme en +examinant les causes par leurs effets, bien que la preuve qu'elle +contient soit souvent aussi des effets par les causes, démontre à la +vérité clairement ce qui est contenu en ses conclusions, et se sert +d'une longue suite de définitions, de demandes, d'axiomes, de théorèmes +et de problèmes, afin que si on lui nie quelques conséquences, elle +fasse voir comment elles sont contenues dans les antécédents, et qu'elle +arrache le consentement du lecteur, tant obstiné et opiniâtre qu'il +puisse être; mais elle ne donne pas comme l'autre une entière +satisfaction à l'esprit de ceux qui désirent d'apprendre, parce qu'elle +n'enseigne pas la méthode par laquelle la chose a été inventée. + +Les anciens géomètres avoient coutume de se servir seulement de +cette synthèse dans leurs écrits, non qu'ils ignorassent entièrement +l'analyse, mais à mon avis parce qu'ils en faisoient tant d'état qu'ils +la réservoient pour eux seuls comme un secret d'importance. + +Pour moi, j'ai suivi seulement la voie analytique, dans mes Méditations, +parce qu'elle me semble être la plus vraie et la plus propre pour +enseigner; mais quant à la synthèse, laquelle sans doute est celle que +vous désirez de moi, encore que, touchant les choses qui se traitent en +la géométrie, elle puisse utilement être mise après l'analyse, elle +ne convient pas toutefois si bien aux matières qui appartiennent à la +métaphysique. Car il y a cette différence, que les premières notions qui +sont supposées pour démontrer les propositions géométriques, ayant de +la convenance avec les sens, sont reçues facilement d'un chacun: c'est +pourquoi il n'y a point là de difficulté, sinon à bien tirer les +conséquences, ce qui se peut faire par toutes sortes de personnes, même +par les moins attentives, pourvu seulement qu'elles se ressouviennent +des choses précédentes; et on les oblige aisément a s'en souvenir, +en distinguant autant de diverses propositions qu'il y a de choses +à remarquer dans la difficulté proposée, afin qu'elles s'arrêtent +séparément sur chacune, et qu'on les leur puisse citer par après +pour les avertir de celles auxquelles elles doivent penser. Mais au +contraire, touchant les questions qui appartiennent à la métaphysique, +la principale difficulté est de concevoir clairement, et distinctement +les premières notions. Car, encore que de leur nature elles ne soient +pas moins claires, et même que souvent elles soient plus claires que +celles qui sont considérées par les géomètres, néanmoins, d'autant +qu'elles semblent ne s'accorder pas avec plusieurs préjugés que nous +avons reçus par les sens, et auxquels nous sommes accoutumés dès notre +enfance, elles ne sont parfaitement comprises que par ceux qui sont fort +attentifs et qui s'étudient à détacher autant qu'ils peuvent leur esprit +du commerce des sens: c'est pourquoi, si on les proposait toutes seules, +elles seraient aisément niées par ceux qui ont l'esprit porté à la +contradiction. Et c'est ce qui a été la cause que j'ai plutôt écrit +des Méditations que des disputes ou des questions, comme font les +philosophes; ou bien des théorèmes ou des problèmes, comme les +géomètres, afin de témoigner par là que je n'ai écrit que pour ceux +qui se voudront donner la peine de méditer avec moi sérieusement et +considérer les choses avec attention. Car, de cela même que quelqu'un se +prépare à combattre la vérité, il se rend moins propre à la comprendre, +d'autant qu'il détourne son esprit de la considération des raisons +qui la persuadent, pour l'appliquer à la recherche de celles qui la +détruisent. + +Mais néanmoins, pour témoigner combien je défère à votre conseil, je +tâcherai ici d'imiter la synthèse des géomètres, et y ferai un abrégé +des principales raisons dont j'ai usé pour démontrer l'existence de Dieu +et la distinction qui est entre l'esprit et le corps humain; ce qui ne +servira peut-être pas peu pour soulager l'attention des lecteurs. + + + + RAISONS + QUI PROUVENT + L'EXISTENCE DE DIEU, ET LA DISTINCTION QUI EST + ENTRE L'ESPRIT ET LE CORPS DE L'HOMME, + DISPOSÉES DUNE FAÇON GÉOMÉTRIQUE. + +DÉFINITIONS. + + +I. Par le nom de _pensée_ je comprends tout ce qui est tellement en +nous que nous l'apercevons immédiatement par nous-mêmes et en avons une +connoissance intérieure: ainsi toutes les opérations de la volonté, de +l'entendement, de l'imagination et des sens sont des pensées. Mais j'ai +ajouté _immédiatement_ pour exclure les choses qui suivent et dépendent +de nos pensées; par exemple, le mouvement volontaire a bien à la vérité +la volonté pour son principe, mais lui-même néanmoins n'est pas une +pensée. Ainsi se promener n'est pas une pensée, mais bien le sentiment +ou la connoissance que l'on a qu'on se promène. + +II. Par le nom _d'idée_, j'entends cette forme de chacune de nos pensées +par la perception immédiate de laquelle nous avons connoissance de ces +mêmes pensées. De sorte que je ne puis rien exprimer par des paroles +lorsque j'entends ce que je dis, que de cela même il ne soit certain que +j'ai en moi l'idée de la chose qui est signifiée par mes paroles. +Et ainsi je n'appelle pas du nom d'idée les seules images qui sont +dépeintes en la fantaisie; au contraire, je ne les appelle point ici de +ce nom, en tant qu'elles sont en la fantaisie corporelle, c'est-à-dire +en tant qu'elles sont dépeintes en quelques parties du cerveau, mais +seulement en tant qu'elles informent l'esprit même qui s'applique à +cette partie du cerveau. + +III. _Par la réalité objective d'une idée_, j'entends l'entité ou l'être +de la chose représentée par cette idée, en tant que cette entité est +dans l'idée; et de la même façon, on peut dire une perfection objective, +ou un artifice objectif, etc. Car tout ce que nous concevons comme +étant dans les objets des idées, tout cela est objectivement ou par +représentations dans les idées mêmes. + +IV. Les mêmes choses sont dites être _formellement_ dans les objets des +idées quand elles sont en eux telles que nous les concevons; et elles +sont dites y être _éminemment_ quand elles n'y sont pas à la vérité +telles, mais qu'elles sont si grandes qu'elles peuvent suppléer à ce +défaut par leur excellence. + +V. Toute chose dans laquelle réside immédiatement comme dans un sujet, +ou par laquelle existe quelque chose que nous apercevons, c'est-à-dire +quelque propriété, qualité ou attribut dont nous avons en nous une +réelle idée, s'appelle _substance_. Car nous n'avons point d'autre idée +de la substance précisément prise, sinon qu'elle est une chose dans +laquelle existe formellement ou éminemment cette propriété ou qualité +que nous apercevons, ou qui est objectivement dans quelqu'une de nos +idées, d'autant que la lumière naturelle nous enseigne que le néant ne +peut avoir aucun attribut qui soit réel. + +VI. La substance dans laquelle réside immédiatement la pensée est +ici appelée _esprit_. Et toutefois ce nom est équivoque, en ce qu'on +l'attribue aussi quelquefois au vent et aux liqueurs fort subtiles; mais +je n'en sache point de plus propre. + +VII. La substance qui est le sujet immédiat de l'extension locale et des +accidents qui présupposent cette extension, comme sont la figure, la +situation et le mouvement de lieu, etc., s'appelle _corps_. Mais de +savoir si la substance qui est appelée _esprit_ est la même que celle +que nous appelons _corps_, ou bien si ce sont deux substances diverses, +c'est ce qui sera examiné ci-après. + +VIII. La substance que nous entendons être souverainement parfaite, +et dans laquelle nous ne concevons rien qui enferme quelque défaut ou +limitation de perfection, s'appelle _Dieu_. + +IX. Quand nous disons que quelque attribut est contenu dans la nature ou +dans le concept d'une chose, c'est de même que si nous disions que cet +attribut est vrai de cette chose, et qu'on peut assurer qu'il est en +elle. + +X. Deux substances sont dites être réellement distinctes quand chacune +d'elles peut exister sans l'autre. + + + +DEMANDES. + +Je demande premièrement que les lecteurs considèrent combien foibles +sont les raisons qui leur ont fait jusques ici ajouter foi à leurs sens, +et combien sont incertains tous les jugements qu'ils ont depuis +appuyés sur eux; et qu'ils repassent si long-temps et si souvent cette +considération en leur esprit, qu'enfin ils acquièrent l'habitude de ne +se plus fier si fort en leurs sens: car j'estime que cela est nécessaire +pour se rendre capable de connoître la vérité des choses métaphysiques, +lesquelles ne dépendent point des sens. + +En second lieu, je demande qu'ils considèrent leur propre esprit et tous +ceux de ses attributs dont ils reconnoîtront ne pouvoir en aucune façon +douter, encore même qu'ils supposassent que tout ce qu'ils ont jamais +reçu par les sens fût entièrement faux; et qu'ils ne cessent point de le +considérer que premièrement ils n'aient acquis l'usage de le concevoir +distinctement, et de croire qu'il est plus aisé à connoître que toutes +les choses corporelles. + +En troisième lieu, qu'ils examinent diligemment les propositions qui +n'ont pas besoin de preuve pour être connues, et dont chacun trouve les +notions en soi-même, comme sont celles-ci, «qu'une même chose ne peut +pas être et n'être pas tout ensemble; que le néant ne peut être la +cause efficiente d'aucune chose,» et autres semblables: et qu'ainsi ils +exercent cette clarté de l'entendement qui leur a été donnée par la +nature, mais que les perceptions des sens ont accoutumé de troubler et +d'obscurcir; qu'ils l'exercent, dis-je, toute pure et délivrée de leurs +préjugés; car par ce moyen la vérité des axiomes suivants leur sera fort +évidente. + +Eu quatrième lieu, qu'ils examinent les idées de ces natures qui +contiennent en elles un assemblage de plusieurs attributs ensemble, +comme est la nature du triangle, celle du carré ou de quelque autre +figure; comme aussi la nature de l'esprit, la nature du corps, et +par-dessus toutes la nature de Dieu ou d'un être souverainement parfait. +Et qu'ils prennent garde qu'on peut assurer avec vérité que toutes ces +choses-là sont en elles que nous concevons clairement y être contenues. +Par exemple, parce que dans la nature du triangle rectiligne cette +propriété se trouve contenue, que ses trois angles sont égaux à deux +droits; et que dans la nature du corps ou d'une chose étendue la +divisibilité y est comprise, car nous ne concevons point de chose +étendue si petite que nous ne la puissions diviser, au moins par la +pensée; il est vrai de dire que les trois angles de tout triangle +rectiligne sont égaux à deux droits, et que tout corps est divisible. + +En cinquième lieu, je demande qu'ils s'arrêtent long-temps à contempler +la nature de l'être souverainement parfait: et, entre autres choses, +qu'ils considèrent que dans les idées de toutes les autres natures +l'existence possible se trouve bien contenue; mais que dans l'idée +de Dieu ce n'est pas seulement une existence possible qui se trouve +contenue, mais une existence absolument nécessaire. Car de cela seul, et +sans aucun raisonnement, ils connoîtront que Dieu existe; et il ne leur +sera pas moins clair et évident, sans autre preuve, qu'il est manifeste +que deux est un nombre pair, et que trois est un nombre impair, et +choses semblables. Car il y a des choses qui sont ainsi connues sans +preuves par quelques uns, que d'autres n'entendent que par un long +discours et raisonnement. + +En sixième lieu, que, considérant avec soin tous les exemples d'une +claire et distincte perception, et tous ceux dont la perception est +obscure et confuse desquels j'ai parlé dans mes Méditations, ils +s'accoutument à distinguer les choses qui sont clairement connues de +celles qui sont obscures: car cela s'apprend mieux par des exemples que +par des règles; et je pense qu'on n'en peut donner aucun exemple dont je +n'aie touché quelque chose. + +En septième lieu, je demande que les lecteurs, prenant garde qu'ils +n'ont jamais reconnu aucune fausseté dans les choses qu'ils ont +clairement conçues, et qu'au contraire ils n'ont jamais rencontré, sinon +par hasard, aucune vérité dans les choses qu'ils n'ont conçues qu'avec +obscurité, ils considèrent que ce seroit une chose tout-à-fait +déraisonnable, si, pour quelques préjugés des sens ou pour quelques +suppositions faites à plaisir, et fondées sur quelque chose d'obscur et +d'inconnu, ils révoquoient en doute les choses que l'entendement conçoit +clairement et distinctement; au moyen de quoi ils admettront facilement +les axiomes suivants pour vrais et pour indubitables: bien que j'avoue +que plusieurs d'entre eux eussent pu être mieux expliqués, et eussent +dû être plutôt proposés comme des théorèmes que comme des axiomes, si +j'eusse voulu être plus exact. + + +AXIOMES. ou NOTIONS COMMUNES. + +I. Il n'y a aucune chose existante de laquelle ou ne puisse demander +quelle est la cause pourquoi elle existe: car cela même se peut demander +de Dieu; non qu'il ait besoin d'aucune cause pour exister, mais parce +que l'immensité même de sa nature est la cause ou la raison pour +laquelle il n'a besoin d'aucune cause pour exister. + +II. Le temps présent ne dépend point de celui qui l'a immédiatement +précédé; c'est pourquoi il n'est pas besoin d'une moindre cause pour +conserver une chose, que pour la produire la première lois. + +III. Aucune chose, ni aucune perfection de cette chose actuellement +existante, ne peut avoir le _néant_, ou une chose non existante, pour la +cause de son existence. + +IV. Toute la réalité ou perfection qui est dans une chose, se rencontre +formellement ou éminemment dans sa cause première et totale. + +V. D'où il suit aussi que la réalité objective de nos idées requiert une +cause dans laquelle cette même réalité soit contenue, non pas simplement +objectivement, mais formellement ou éminemment. Et il faut remarquer que +cet axiome doit si nécessairement être admis, que de lui seul dépend la +connoissance de toutes les choses, tant sensibles qu'insensibles; car +d'où savons-nous, par exemple, que le ciel existe? est-ce parce que nous +le voyons? mais cette vision ne touche point l'esprit, sinon en tant +qu'elle est une idée, une idée, dis-je, inhérente en l'esprit même, et +non pas une image dépeinte en la fantaisie; et, à l'occasion de cette +idée, nous ne pouvons pas juger que le ciel existe, si ce n'est que nous +supposions que toute idée doit avoir une cause de sa réalité objective +qui soit réellement existante; laquelle cause nous jugeons que c'est le +ciel même, et ainsi des autres. + +VI. Il y a divers degrés de réalité, c'est-à-dire d'entité ou de +perfection: car la substance a plus de réalité que l'accident ou le +mode, et la substance infinie que la finie; c'est pourquoi aussi il y a +plus de réalité objective dans l'idée de la substance que dans celle de +l'accident, et dans l'idée de la substance infinie que dans l'idée de la +substance finie. + +VII. La volonté se porte volontairement et librement, car cela est +de son essence, mais néanmoins infailliblement au bien qui lui est +clairement connu: c'est pourquoi, si elle vient à connoître quelques +perfections qu'elle n'ait pas, elle se les donnera aussitôt, si elles +sont en sa puissance; car elle connaîtra que ce lui est un plus grand +bien de les avoir que de ne les avoir pas. + +VIII. Ce qui peut faire le plus, ou le plus difficile, peut aussi faire +le moins, ou le plus facile. + +IX. C'est une chose plus grande et plus difficile de créer ou conserver +une substance, que de créer ou conserver ses attributs ou propriétés; +mais ce n'est pas une chose plus grande, ou plus difficile, de créer une +chose que de la conserver, ainsi qu'il a déjà été dit. + +X. Dans l'idée ou le concept de chaque chose, l'existence y est +contenue, parce que nous ne pouvons rien concevoir que sous la forme +d'une chose qui existe; mais avec cette différence, que, dans le concept +d'une chose limitée, l'existence possible ou contingente est seulement +contenue, et dans le concept d'un être souverainement parfait, la +parfaite et nécessaire y est comprise. + + + + + +PROPOSITION PREMIÈRE + + +L'EXISTENCE DE DIEU SE CONNOÎT DE LA SEULE CONSIDÉRATION DE SA NATURE. + +DÉMONSTRATION + + +Dire que quelque attribut est contenu dans la nature ou dans le concept +d'une chose, c'est le même que de dire que cet attribut est vrai de +cette chose, et qu'on peut assurer qu'il est en elle, par la définition +neuvième; + +Or est-il que l'existence nécessaire est contenue dans la nature ou dans +le concept de Dieu, par l'axiome dixième: + +Donc il est vrai de dire que l'existence nécessaire est en Dieu, ou bien +que Dieu existe. + +Et ce syllogisme est le même dont je me suis servi en ma réponse au +sixième article de ces objections; et sa conclusion peut être connue +sans preuve par ceux qui sont libres de tous préjugés, comme il a été +dit en la cinquième demande. Mais parce qu'il n'est pas aisé de parvenir +à une si grande clarté d'esprit, nous tâcherons de prouver la même chose +par d'autres voies. + + + + +PROPOSITION SECONDE. + +L'EXISTENCE DE DIEU EST DÉMONTRÉE PAR SES EFFETS, DE CELA SEUL QUE SON +IDÉE EST EN NOUS. + +DÉMONSTRATION + + +La réalité objective de chacune de nos idées requiert une cause +dans laquelle cette même réalité soit contenue non pas simplement +objectivement, mais formellement ou éminemment, par l'axiome cinquième; + +Or est-il que nous avons en nous l'idée de Dieu (par la définition +deuxième et huitième), et que la réalité objective de cette idée n'est +point contenue en nous, ni formellement, ni éminemment (par l'axiome +sixième), et qu'elle ne peut être contenue dans aucun autre que dans +Dieu même, par là définition huitième: + +Donc cette idée de Dieu qui est en nous demande Dieu pour sa cause; et +par conséquent Dieu existe, par l'axiome troisième. + + +PROPOSITION TROISIÈME. + +L'EXISTENCE DE DIEU EST ENCORE DÉMONTRÉE DE CE QUE NOUS-MÊMES, QUI AVONS +EN NOUS SON IDÉE, NOUS EXISTONS. + +DÉMONSTRATION. + +Si j'avois lu puissance de me conserver moi-même, j'aurois aussi, à plus +forte raison, le pouvoir de me donner toutes les perfections qui me +manquent (par l'axiome huitième et neuvième), car ces perfections ne +sont que des attributs de la substance, et moi je suis une substance; + +Mais je n'ai pas la puissance de me donner toutes ces perfections, car +autrement je les posséderois déjà, par l'axiome septième: + +Donc je n'ai pas la puissance de me conserver moi-même. + +En après, je ne puis exister sans être conservé tant que j'existe, soit +par moi-même, supposé que j'en aie le pouvoir, soit par un autre qui ait +cette puissance, par l'axiome premier et deuxième; + +Or est-il que j'existe, et toutefois je n'ai pas la puissance de me +conserver moi-même, comme je viens de prouver: + +Donc je suis conservé par un autre. + +De plus, celui par qui je suis conservé a en soi formellement ou +éminemment tout ce qui est en moi, par l'axiome quatrième; + +Or est-il que j'ai en moi la perception de plusieurs perfections qui me +manquent, et celle aussi de l'idée de Dieu, par la définition deuxième +et huitième: + +Donc la perception de ces mêmes perfections est aussi en celui par qui +je suis conservé. + +Enfin, celui--là même par qui je suis conservé ne peut avoir la +perception d'aucunes perfections qui lui manquent, c'est-à-dire qu'il +n'ait point en soi formellement ou éminemment, par l'axiome septième; +car ayant la puissance de me conserver, comme il a été dit maintenant, +il aurait, à plus forte raison, le pouvoir de se les donner lui-même, si +elles lui manquoient, par l'axiome huitième et neuvième; + +Or est-il qu'il a la perception de toutes les perfections que je +reconnois me manquer, et que je conçois ne pouvoir être qu'en Dieu seul, +comme je viens de prouver: + +Donc il les a toutes en soi formellement ou éminemment; et ainsi il est +Dieu. + + + +COROLLAIRE. + +DIEU A CRÉÉ LE CIEL ET LA TERRE, ET TOUT CE QUI Y EST CONTENU, ET OUTRE +CELA IL PEUT FAIRE TOUTES LES CHOSES QUE NOUS CONCEVONS CLAIREMENT, EN +LA MANIÈRE QUE NOUS LES CONCEVONS + +DÉMONSTRATION + +Toutes ces choses suivent clairement de la proposition précédente. Car +nous y avons prouvé l'existence de Dieu, parce qu'il est nécessaire +qu'il y ait un être qui existe dans lequel toutes les perfections dont +il y a en nous quelque idée soient contenues formellement ou éminemment; + +Or est-il que nous avons en nous l'idée d'une puissance si grande, que +par celui-là seul en qui elle réside, non seulement le ciel et la terre, +etc., doivent avoir été créés, mais aussi toutes les autres choses que +nous concevons comme possibles peuvent être produites: + +Donc, en prouvant l'existence de Dieu, nous avons aussi prouvé de lui +toutes ces choses. + + + +PROPOSITION QUATRIÈME. + +L'ESPRIT ET LE CORPS SONT RÉELLEMENT DISTINCTS. + +DÉMONSTRATION. + + +Tout ce que nous concevons clairement peut être fait par Dieu en la +manière que nous le concevons, par le corollaire précédent. + +Mais nous concevons clairement l'esprit, c'est-à-dire une substance qui +pense, sans le corps, c'est-à-dire sans une substance étendue, par la +demande II; et d'autre part nous concevons aussi clairement le corps +sans l'esprit, ainsi que chacun accorde facilement: + +Donc au moins, par la toute-puissance de Dieu, l'esprit peut être sans +le corps, et le corps sans l'esprit. + +Maintenant les substances qui peuvent être l'une sans l'autre sont +réellement distinctes, par la definition X. Or est-il que l'esprit et le +corps sont des substances, par les définitions V, VI et VII, qui peuvent +être l'une sans l'autre, comme je le viens de prouver: + +Donc l'esprit et le corps sont réellement distincts. + +Et il faut remarquer que je me suis ici servi de la toute-puissance de +Dieu pour en tirer ma preuve; non qu'il soit besoin de quelque puissance +extraordinaire pour séparer l'esprit d'avec le corps, mais pource que, +n'ayant traité que de Dieu seul dans les propositions précédentes, je +ne la pouvois tirer d'ailleurs que de lui. Et il importe fort peu par +quelle puissance deux choses soient séparées, pour connoître qu'elles +soient réellement distinctes. + + + +TROISIÈMES OBJECTIONS, FAITES PAR HOBBES CONTRE LES SIX MÉDITATIONS +OBJECTION Ier. + +SUR LA MÉDITATION PREMIÈRE DES CHOSES QUI PEUVENT ÊTRE RÉVOQUÉES EN +DOCTE. + +Il paroit assez, par ce qui a été dit dans cette Méditation, qu'il n'y +a point de marque certaine et évidente par laquelle nous puissions +reconnoître et distinguer nos songes d'avec la veille et d'avec une +vraie perception des sens; et partant que ces images ou ces fantômes +que nous sentons étant éveillés, ne plus ne moins que ceux que nous +apercevons étant endormis, ne sont point des accidents attachés à des +objets extérieurs, et ne sont point des preuves suffisantes pour, +montrer que ces objets extérieurs existent véritablement. C'est pourquoi +si, sans nous aider d'aucun autre raisonnement, nous suivons seulement +le témoignage de nos sens, nous aurons juste sujet de douter si quelque +chose existe ou non. Nous reconnoissons donc la vérité de cette +méditation. Mais d'autant que Platon a parlé de cette incertitude des +choses sensibles, plusieurs autres anciens philosophes avant et après +lui, et qu'il est aisé de remarquer la difficulté qu'il y a de discerner +la veille du sommeil, j'eusse voulu que cet excellent auteur de +nouvelles spéculations se fût abstenu de publier des choses si vieilles. + + +RÉPONSE. + +Les raisons de douter qui sont ici reçues pour vraies par ce philosophe +n'ont été proposées par moi que comme vraisemblables: et je m'en suis +servi, non pour les débiter comme nouvelles, mais en partie +pour préparer les esprits des lecteurs à considérer les choses +intellectuelles, et les distinguer des corporelles, à quoi elles m'ont +toujours semblé très nécessaires; en partie pour y répondre dans les +méditations suivantes, et en partie aussi pour faire voir combien les +vérités que je propose ensuite sont fermes et assurées, puisqu'elles ne +peuvent être ébranlées par des doutes si généraux et si extraordinaires. +Et ce n'a point été pour acquérir de la gloire que je les ai rapportées; +mais je pense n'avoir pas été moins obligé de les expliquer, qu'un +médecin de décrire la maladie dont il a entrepris d'enseigner la cure. + + +OBJECTION IIe. + +SUR LA SECONDE MÉDITATION. DE LA NATURE DE L'ESPRIT HUMAIN. + +_Je suis une chose qui pense_: c'est fort bien dit. Car de ce que je +pense ou de ce que j'ai une idée, soit en veillant, soit en dormant, +l'on infère que je suis pensant: car ces deux choses, _je pense_ et _je +suis pensant_, signifient la même chose. De ce que je suis pensant, il +s'ensuit _que je suis_, parce que ce qui pense n'est pas un rien. +Mais où notre auteur ajoute, c'est-à-dire _un esprit, une âme, un +entendement, une raison_: de là naît un doute. Car ce raisonnement ne +me semble pas bien déduit, de dire _Je suis pensant, donc je suis une +pensée_; ou bien _je suis intelligent_, donc _je suis un entendement_. +Car de la même façon je pourrois dire, _je suis promenant_, donc _je +suis une promenade_. + +M. Descartes donc prend la chose intelligente, et l'intellection qui en +est l'acte, pour une même chose; ou du moins il dit que c'est le même +que la chose qui entend, et l'entendement, qui est une puissance ou +faculté d'une chose intelligente. Néanmoins tous les philosophes +distinguent le sujet de ses facultés et de ses actes, c'est-à-dire de +ses propriétés et de ses essences; car c'est autre chose que la chose +même _qui est_, et autre chose que son _essence_; il se peut donc faire +qu'une chose qui pense soit le sujet de l'esprit, de la raison ou de +l'entendement, et partant que ce soit quelque chose de corporel, dont le +contraire est pris ou avancé, et n'est pas prouvé. Et néanmoins c'est +en cela que consiste le fondement de la conclusion qu'il semble que M. +Descartes veuille établir. + +Au même endroit il dit:[1] «Je connois que j'existe, et je cherche quel +je suis, moi que je connois être. Or il est très certain que cette +notion et connoissance de moi-même, ainsi précisément prise, ne dépend +point des choses dont l'existence ne m'est pas encore connue.» + +[Note 56: Voyez Méditation II.] + +Il est très certain que la connoissance de cette proposition, +_j'existe_, dépend de celle-ci, _je pense_, comme il nous a fort bien +enseigné: mais d'où nous vient la connoissance de celle-ci, _je pense_? +Certes, ce n'est point d'autre chose que de ce que nous ne pouvons +concevoir aucun acte sans son sujet, comme la pensée sans une chose qui +pense, la science sans une chose qui sache, et la promenade sans une +chose qui se promène. + +Et de là il semble suivre qu'une chose qui pense est quelque chose de +corporel; car les sujets de tous les actes semblent être seulement +entendus sous une raison corporelle, ou sous une raison de matière, +comme il a lui-même montré un peu après par l'exemple de la cire, +laquelle, quoique sa couleur, sa dureté, sa figure, et tous ses +autres actes soient changés, est toujours conçue être la même chose, +c'est-à-dire la même matière sujette à tous ces changements. Or ce n'est +pas par une autre pensée que j'infère que je pense: car encore que +quelqu'un puisse penser qu'il a pensé, laquelle pensée n'est rien autre +chose qu'un souvenir, néanmoins il est tout-à-fait impossible de penser +qu'on pense, ni de savoir qu'on sait: car ce serait une interrogation +qui ne finiroit jamais, d'où savez-vous que vous savez que vous savez +que vous savez, etc.? + +Et partant, puisque la connoissance de cette proposition, _j'existe_, +dépend de la connoissance de celle-ci, _je pense_, et la connoissance +de, celle-ci de ce que nous ne pouvons séparer la pensée d'une matière +qui pense, il semble qu'on doit plutôt inférer qu'une chose qui pense +est matérielle qu'immatérielle. + + + +RÉPONSE + +Où j'ai dit, c'est-à-dire _un esprit, une âme, un entendement, une +raison, etc._, je n'ai point entendu par ces noms les seules facultés, +mais les choses douées de la faculté de penser, comme; par les deux +premiers on a coutume d'entendre; et assez souvent aussi par les deux +derniers: ce que j'ai si souvent expliqué, et en termes si exprès, que +je ne vois pas qu'il y ait eu lieu d'en douter. + +Et il n'y a point ici de rapport ou de convenance entre la promenade et +la pensée, parce que la promenade n'est jamais prise autrement que +pour l'action même; mais la pensée se prend quelquefois pour l'action, +quelquefois pour la faculté, et quelquefois pour la chose en laquelle +réside cette faculté. + +Et je ne dis pas que l'intellection et la chose qui entend soient une +même chose, non pas même la chose qui entend et l'entendement, si +l'entendement est pris pour une faculté, mais seulement lorsqu'il est +pris pour la chose même qui entend. Or j'avoue franchement que pour +signifier une chose ou une substance, laquelle je voulois dépouiller de +toutes les choses qui ne lui appartiennent point, je me suis servi de +tenues autant simples et abstraits que j'ai pu, comme au contraire ce +philosophe, pour signifier la même substance, en emploie d'autres fort +concrets et composés, à savoir ceux de sujet, de matière et de corps, +afin d'empêcher autant qu'il peut qu'on ne puisse séparer la pensée +d'avec le corps. Et je ne crains pas que la façon dont il se sert, qui +est de joindre ainsi plusieurs choses ensemble, soit trouvée plus propre +pour parvenir à la connoissance de la vérité: qu'est la mienne, par +laquelle je distingue autant que je puis chaque chose. Mais ne nous +arrêtons pas davantage aux paroles, venons à la chose dont il est +question. + +«Il se peut faire, dit-il, qu'une chose qui pense soit quelque chose de +corporel, dont le contraire est pris ou avancé et n'est pas prouvé.» +Tant s'en faut, je n'ai point avancé le contraire et ne m'en suis en +façon quelconque servi pour fondement, mais je l'ai laissé entièrement +indéterminé jusqu'à la sixième Méditation, dans laquelle il est prouvé. + +Eu après il dit fort bien «que nous ne pouvons concevoir aucun acte sans +son sujet, comme la pensée sans une chose qui pense, parce que la chose +qui pense n'est pas un rien;» mais c'est sans aucune raison et contre +toute bonne logique, et même contre la façon ordinaire de parler, qu'il +ajoute «que de là il semble suivre qu'une chose qui pense est quelque +chose de corporel;» car les sujets de tous les actes sont bien à la +vérité entendus comme étant des substances, ou si vous voulez comme des +matières, à savoir des matières métaphysiques; mais non pas pour cela +comme des corps. Au contraire, tous les logiciens, et presque tout le +monde avec eux, ont coutume de dire qu'entre les substances les unes +sont spirituelles et les autres corporelles. Et je n'ai prouvé autre +chose par l'exemple de la cire, sinon que la couleur, la dureté, la +figure, etc., n'appartiennent point à la raison formelle de la cire, +c'est-à-dire qu'on peut concevoir tout ce qui se trouve nécessairement +dans la cire sans avoir besoin pour cela de penser à elles: je n'ai +point aussi parlé en ce lieu-là de la raison formelle de l'esprit, ni +même de celle du corps. + +Et il ne sert de rien de dire, comme fait ici ce philosophe, qu'une +pensée ne peut pas être le sujet d'une autre pensée. Car qui a jamais +feint cela que lui? Mais je tâcherai ici d'expliquer en peu de paroles +tout le sujet dont est question. + +Il est certain que la pensée ne peut pas être sans une chose qui pense, +et en général aucun accident ou aucun acte ne peut être sans une +substance de laquelle il soit l'acte. Mais d'autant que nous ne +connoissons pas la substance immédiatement par elle-même, mais seulement +parce qu'elle est le sujet de quelques actes, il est fort convenable à +la raison, et l'usage même le requiert, que nous appelions de divers +noms ces substances que nous connoissons être les sujets de plusieurs +actes ou accidents entièrement différents, et qu'après cela nous +examinions si ces divers noms signifient des choses différentes ou +une seule et même chose. Or il y a certains actes que nous appelons +_corporels_, comme la grandeur, la figure, le mouvement, et toutes les +autres choses qui ne peuvent être conçues sans une extension locale; et +nous appelons du nom de _corps_ la substance en laquelle ils résident; +et on ne peut pas feindre que ce soit une autre substance qui soit le +sujet de la figure, une autre qui soit le sujet du mouvement local, +etc., parce que tous ces actes conviennent entre eux, en ce qu'ils +présupposent l'étendue. En après il y a d'autres actes que nous appelons +_intellectuels_, comme entendre, vouloir, imaginer, sentir, etc., tous +lesquels conviennent entre eux en ce qu'ils ne peuvent être sans pensée, +ou perception, ou conscience et connoissance; et la substance en +laquelle ils résident, nous la nommons _une chose qui pense_, ou _un +esprit_, ou de tel autre nom qu'il nous plaît, pourvu que nous ne la +confondions point avec la substance corporelle, d'autant que les actes +intellectuels n'ont aucune affinité avec les actes corporels, et que la +pensée, qui est la raison commune en laquelle ils conviennent, diffère +totalement de l'extension, qui est la raison commune des autres. Mais +après que nous avons formé deux concepts clairs et distincts de ces deux +substances, il est aisé de connoître, par ce qui a été dit en la sixième +Méditation, si elles ne sont qu'une même chose, ou si elles en sont deux +différentes. + + + +OBJECTION IIIe + +SUR LA SECONDE MÉDITATION. + + +[1] «Qu'y a-t-il donc qui soit distingué de ma pensée? Qu'y a-t-il que +l'on puisse dire être séparé de moi-même?» + +[Note 57: Voyez Méditation II.] + +Quelqu'un répondra peut-être à cette question: Je suis distingué de +ma pensée moi-même qui pense; et quoiqu'elle ne soit pas à la vérité +séparée de moi-même, elle est néanmoins différente de moi: de la même +façon que la promenade, comme il a été dit ci-dessus, est distinguée de +celui qui se promène. Que si M. Descartes montre que celui qui entend et +l'entendement sont une même chose, nous tomberons dans cette façon de +parler scolastique, l'entendement entend, la vue voit, la volonté veut; +et, par une juste analogie, on pourra dire que la promenade, ou du moins +la faculté de se promener, se promène: toutes lesquelles choses sont +obscures, impropres, et fort éloignées de la netteté ordinaire de M. +Descartes. + + +RÉPONSE. + +Je ne nie pas que moi, qui pense, ne sois distingué de ma pensée, comme +une chose l'est de son mode; mais où je demande, _qu'y a-t-il donc qui +soit distingué de ma pensée_? j'entends cela des diverses façons de +penser qui sont là énoncées, et non pas de ma substance; et où j'ajoute, +_qu'y a-t-il que l'on puisse dire être séparé de moi-même?_ je veux dire +seulement que toutes ces manières de penser qui sont en moi ne peuvent +avoir aucune existence hors de moi; et je ne vois pas qu'il y ait en +cela aucun lieu de douter, ni pourquoi l'on me blâme ici d'obscurité. + + + +OBJECTION IVe. + +SUR LA SECONDE MÉDITATION. + +[1] «Il faut donc que je demeure d'accord que je ne saurois pas même +comprendre par mon imagination ce que c'est que ce morceau de cire, et +qu'il n'y a que mon entendement seul qui le comprenne.» + +[Note 58: Voyez Méditation II.] + +Il y a grande différence entre imaginer, c'est-à-dire avoir quelque +idée, et concevoir de l'entendement, c'est-à-dire conclure en raisonnant +que quelque chose est ou existe; mais M. Descartes ne nous a pas +expliqué en quoi ils diffèrent. Les anciens péripatéticiens ont aussi +enseigné assez clairement que la substance ne s'aperçoit point par les +sons, mais qu'elle se conçoit par la raison. + +Que dirons-nous maintenant si peut-être le raisonnement n'est rien autre +chose qu'un assemblage et un enchaînement de noms par ce mot _est_? +D'où il s'ensuivroit que par la raison nous ne concluons rien du +tout touchant la nature des choses, mais seulement touchant leurs +appellations, c'est-à-dire que par elle nous voyons simplement si nous +assemblons bien ou mal les noms des choses, selon les conventions que +nous avons faites à notre fantaisie touchant leurs significations. Si +cela est ainsi, comme il peut être, le raisonnement dépendra des noms, +les noms de l'imagination, et l'imagination peut-être, et ceci selon mon +sentiment, du mouvement des organes corporels, et ainsi l'esprit ne +sera rien autre chose qu'un mouvement en certaines parties du corps +organique. + + +RÉPONSE. + +J'ai expliqué, dans la seconde Méditation, la différence qui est entre +l'imagination et le pur concept de l'entendement ou de l'esprit, +lorsqu'en l'exemple de la cire j'ai fait voir quelles sont les choses +que nous imaginons en elle, et quelles sont celles que nous concevons +par le seul entendement; mais j'ai encore expliqué ailleurs comment nous +entendons autrement une chose que nous ne l'imaginons, en ce que pour +imaginer, par exemple, un pentagone, il est besoin d'une particulière +contention d'esprit qui nous rende cette figure, c'est-à-dire ses cinq +côtés et l'espace qu'ils renferment, comme présente, de laquelle nous ne +nous servons point pour concevoir. Or l'assemblage qui se fait dans +le raisonnement n'est pas celui des noms, mais bien celui des choses +signifiées par les noms; et je m'étonne que le contraire puisse venir en +l'esprit de personne. + +Car qui doute qu'un François et qu'un Allemand ne puissent avoir les +mêmes pensées ou raisonnements touchant les mêmes choses, quoique +néanmoins ils conçoivent des mots entièrement différents? Et ce +philosophe ne se condamne-t-il pas lui-même, lorsqu'il parle des +conventions que nous avons faites à notre fantaisie touchant la +signification des mots? Car s'il admet que quelque chose est signifiée +par les paroles, pourquoi ne veut-il pas que nos discours et +raisonnements soient plutôt de la chose qui est signifiée que des +paroles seules? Et certes de la même façon et avec une aussi juste +raison qu'il conclut que l'esprit est un mouvement, il pourroit aussi +conclure que la terre est le ciel, ou telle autre chose qu'il lui +plaira; pource qu'il n'y a point de choses au monde entre lesquelles il +n'y ait autant de convenance qu'il y a entre le mouvement et l'esprit, +qui sont de deux genres entièrement différents. + + + +OBJECTION Ve. + +SUR LA TROISIÈME MÉDITATION. + +DE DIEU + + +[1]«Quelques unes d'entre elles (à savoir d'entre les pensées des +hommes) sont comme les images des choses auxquelles seules convient +proprement le nom d'idée, comme lorsque je pense à un homme, à une +chimère, au ciel, à un ange, ou à Dieu.» + +[Note 59: Voyez Méditation III.] + +Lorsque je pense à un homme, je me représente une idée ou une image +composée de couleur et de figure, de laquelle je puis douter si elle +a la ressemblance d'un homme ou si elle ne l'a pas. Il en est de +même lorsque je pense au ciel. Lorsque je pense à une chimère, je me +représente une idée ou une image, de laquelle je puis douter si elle est +le portrait de quelque animal qui n'existe point, mais qui puisse être, +ou qui ait été autrefois, ou bien qui n'ait jamais été. Et lorsque +quelqu'un pense à un ange, quelquefois l'image d'une flamme se présente +à son esprit, et quelquefois celle d'un jeune enfant qui a des ailes, +de laquelle je pense pouvoir dire avec certitude qu'elle n'a point la +ressemblance d'un ange, et partant qu'elle n'est point l'idée d'un ange; +mais, croyant qu'il y a des créatures invisibles et immatérielles qui +sont les ministres de Dieu, nous donnons à une chose que nous croyons +ou supposons le nom d'ange, quoique néanmoins l'idée sous laquelle +j'imagine un ange soit composée des idées des choses visibles. + +Il en est de même du nom vénérable de Dieu, de qui nous n'avons aucune +image ou idée; c'est pourquoi on nous défend de l'adorer sous une +image, de peur qu'il ne nous semble que nous concevions celui qui est +inconcevable. + +Nous n'avons donc point en nous ce semble aucune idée de Dieu; mais tout +ainsi qu'un aveugle-né qui s'est plusieurs fois approché du feu, et qui +en a senti la chaleur, reconnoît qu'il y a quelque chose par quoi il +a été échauffé, et, entendant dire que cela s'appelle du feu, conclut +qu'il y a du feu, et néanmoins n'en connoît pas la figure ni la couleur, +et n'a, à vrai dire, aucune idée ou image du feu qui se présente à son +esprit. + +De même, l'homme, voyant qu'il doit y avoir quelque cause de ses images +ou de ses idées, et de cette cause une autre première, et ainsi de +suite, est enfin conduit à une fin ou à une supposition de quelque cause +éternelle, qui, pource qu'elle n'a jamais commencé d'être, ne peut avoir +de cause qui la précède, ce qui fait qu'il conclut nécessairement qu'il +y a un Être éternel qui existe; et néanmoins il n'a point d'idée qu'il +puisse dire être celle de cet Être éternel, mais il nomme ou appelle du +nom de Dieu cette chose que la foi ou sa raison lui persuade. + +Maintenant, d'autant que de cette supposition, à savoir que nous +avons en nous l'idée de Dieu, M. Descartes vient à la preuve de cette +proposition, _que Dieu_ (c'est-à-dire un Être tout-puissant, très sage, +créateur de l'univers, etc.) _existe_, il a dû mieux expliquer cette +idée de Dieu, et de là en conclure non seulement son existence, mais +aussi la création du monde. + + + +RÉPONSE. + +Par le nom d'idée, il veut seulement qu'on entende ici les images des +choses matérielles dépeintes en la fantaisie corporelle; et cela étant +supposé, il lui est aisé de montrer qu'on ne peut avoir aucune propre +et véritable idée de Dieu ni d'un ange: mais j'ai souvent averti, et +principalement en ce lieu-là même, que je prends le nom d'idée pour tout +ce qui est conçu immédiatement par l'esprit; en sorte que, lorsque je +veux et que je crains, parce que je conçois en même temps que je veux et +que je crains, ce vouloir et cette crainte sont mis par moi au nombre +des idées; et je me suis servi de ce mot, parce qu'il étoit déjà +communément reçu par les philosophes pour signifier les formes des +conceptions de l'entendement divin, encore que nous ne reconnoissions en +Dieu aucune fantaisie ou imagination corporelle, et je n'en savois point +de plus propre. Et je pense avoir assez expliqué l'idée de Dieu pour +ceux qui veulent concevoir le sens que je donne à mes paroles; mais pour +ceux qui s'attachent à les entendre autrement que je ne fais, je ne le +pourrois jamais assez. Enfin, ce qu'il ajoute ici de la création du +monde est tout-à-fait hors de propos: car j'ai prouvé que Dieu existe +avant que d'examiner s'il y avoit un monde créé par lui, et de cela +seul que Dieu, c'est-à-dire un être souverainement puissant existe, il +suit que, s'il y a un monde, il doit avoir été créé par lui. + + + +OBJECTION VIe. + +SUR LA TROISIÈME MÉDITATION + + +[1]Mais il y en a d'autres (à savoir d'autres pensées) qui contiennent +de plus d'autres formes: par exemple, lorsque je veux, que je crains, +que j'affirme, que je nie, je conçois bien à la vérité toujours quelque +chose comme le sujet de l'action de mon esprit, mais j'ajoute aussi +quelque autre chose par cette action à l'idée que j'ai de cette +chose-là; et de ce genre de pensées, les unes sont appelées volontés ou +affections, et les autres jugements.» + +[Note 60: Voyez Méditation III.] + +Lorsque quelqu'un veut ou craint, il a bien à la vérité l'image de la +chose qu'il craint et de l'action qu'il veut; mais qu'est-ce que celui +qui veut ou qui craint embrasse de plus par sa pensée, cela n'est pas +ici expliqué. Et, quoique à le bien prendre la crainte soit une pensée, +je ne vois pas comment elle peut être autre que la pensée ou l'idée de +la chose que l'on craint. Car qu'est-ce autre chose que la crainte d'un +lion qui s'avance vers nous, sinon l'idée de ce lion, et l'effet, qu'une +telle idée engendre dans le coeur, par lequel celui qui craint est porté +à ce mouvement animal que nous appelons fuite. Maintenant ce mouvement +de fuite n'est pas une pensée; et partant il reste que dans ta crainte +il n'y a point d'autre pensée que celle qui consiste en la ressemblance +de la chose que l'on craint: le même se peut dire aussi de la volonté. + +De plus l'affirmation et la négation ne se font point sans parole et +sans noms, d'où vient que les bêtes ne peuvent rien affirmer ni nier, +non pas même par la pensée, et partant ne peuvent aussi faire aucun +jugement; et néanmoins la pensée peut être semblable dans un homme et +dans une bête. Car, quand nous affirmons qu'un homme court, nous n'avons +point d'autre pensée que celle qu'a un chien qui voit courir son maître, +et partant l'affirmation et la négation n'ajoutent rien aux simples +pensées, si ce n'est peut-être la pensée que les noms dont l'affirmation +est composée sont les noms de la chose même qui est en l'esprit de celui +qui affirme; et cela n'est rien autre chose que comprendre par la pensée +la ressemblance de la chose, mais cette ressemblance deux fois. + + + +RÉPONSE. + +Il est de soi très évident que c'est autre chose de voir un lion et +ensemble de le craindre, que de le voir seulement; et tout de même que +c'est autre chose de voir un homme qui court, que d'assurer qu'on +le voit. Et je ne remarque rien ici qui ait besoin de réponse ou +d'explication. + + + + +OBJECTION VIIe. + +SUR LA TROISIÈME MÉDITATION. + + + + +[1]«Il me reste seulement à examiner de quelle façon j'ai acquis cette +idée, car je ne l'ai point reçue par les sens, et jamais elle ne s'est +offerte à moi contre mon attente, comme font d'ordinaire les idées +des choses sensibles, lorsque ces choses se présentent aux organes +extérieurs de mes sens, ou qu'elles semblent s'y présenter. Elle n'est +pas aussi une pure production ou fiction de mon esprit, car il n'est pas +en mon pouvoir d'y diminuer ni d'y ajouter aucune chose; et partant il +ne reste plus autre chose à dire, sinon que, comme l'idée de moi-même, +elle est née et produite avec moi dès lors que j'ai été créé.» + +[Note 61: Voyez Méditation III.] + +S'il n'y a point d'idée de Dieu (or on ne prouve point qu'il y en ait), +comme il semble qu'il n'y en a point, toute cette recherche est +inutile. De plus, l'idée de moi-même me vient, si on regarde le corps, +principalement de la vue; si l'âme, nous n'en avons aucune idée: mais la +raison nous fait conclure qu'il y a quelque chose de renfermé dans le +corps humain qui lui donne le mouvement animal, qui fait qu'il sent et +se meut; et cela, quoi que ce soit, sans aucune idée, nous l'appelons +_âme_. + + + +RÉPONSE. + +S'il y a une idée de Dieu (comme il est manifeste qu'il y en a une), +toute cette objection est renversée; et lorsqu'on ajoute que nous +n'avons point d'idée de l'âme, mais qu'elle se conçoit par la raison, +c'est de même que si on disoit qu'on n'en a point d'image dépeinte en +la fantaisie, mais qu'on en a néanmoins cette notion que jusqu'ici j'ai +appelée du nom d'idée. + + + + +OBJECTION VIIIe. + +SUR LA TROISIÈME MÉDITATION. + + +[1]«Mais l'autre idée du soleil est prise des raisons de l'astronomie, +c'est-à-dire de certaines notions qui sont naturellement en moi.» + +[Note 62: Voyez Méditation III.] + +Il semble qu'il ne puisse y avoir en même temps qu'une idée du +soleil, soit qu'il soit vu par les yeux, soit qu'il soit conçu par le +raisonnement être plusieurs fois plus grand qu'il ne paroît à la vue; +car cette dernière n'est pas l'idée du soleil, mais une conséquence +de notre raisonnement, qui nous apprend que l'idée du soleil seroit +plusieurs fois plus grande s'il étoit regardé de beaucoup plus près. Il +est vrai qu'en divers temps il peut y avoir diverses idées du soleil, +comme si en un temps il est regardé seulement avec les yeux, et en un +autre avec une lunette d'approche; mais les raisons de l'astronomie ne +rendent point l'idée du soleil plus grande on plus petite, seulement +elles nous enseignent que l'idée sensible du soleil est trompeuse. + + + +RÉPONSE + +Je réponds derechef que ce qui est dit ici n'être point l'idée du +soleil, et qui néanmoins est décrit, c'est cela même que j'appelle du +nom d'idée. Et pendant que ce philosophe ne veut pas convenir avec moi +de la signification des mots, il ne me peut rien objecter qui ne soit +frivole. + + + +OBJECTION IXe. + +SUR LA TROISIÈME MÉDITATION. + + +[1]«Car, en effet, les idées qui me représentent des substances sont +sans doute quelque chose de plus et ont pour ainsi dire plus de réalité +objective que celles qui me représentent seulement des modes ou +accidents. Comme aussi celle par laquelle je conçois un Dieu souverain, +éternel, infini, tout-connoissant, tout-puissant, et créateur universel +de toutes les choses qui sont hors de lui, a aussi sans doute en soi +plus de réalité objective que celles par qui les substances finies me +sont représentées.» + +[Note 63: Voyez Méditation III.] + +J'ai déjà plusieurs fois remarqué ci-devant que nous n'avons aucune idée +de Dieu ni de l'âme; j'ajoute maintenant ni de la substance: car j'avoue +bien que la substance, en tant qu'elle est une matière capable de +recevoir divers accidents, et qui est sujette à leurs changements, est +aperçue et prouvée par le raisonnement; mais néanmoins elle n'est point +conçue, ou nous n'en avons aucune idée. Si cela est vrai, comment +peut-on dire que les idées qui nous représentent des substances sont +quelque chose de plus et ont plus de réalité objective que celles qui +nous représentent des accidents? De plus, il semble que M. Descartes +n'ait pas assez considéré ce qu'il veut dire par ces mots, _ont plus de +réalité_. La réalité reçoit-elle le plus et le moins? Ou, s'il pense +qu'une chose soit plus chose qu'une autre, qu'il considère comment il +est possible que cela puisse être rendu clair à l'esprit, et expliqué +avec toute la clarté et l'évidence qui est requise en une démonstration, +et avec laquelle il a plusieurs fois traité d'autres matières. + + +RÉPONSE. + +J'ai plusieurs fois dit que j'appelois du nom d'idée cela même que la +raison nous fait connoître, comme aussi toutes les autres choses que +nous concevons, de quelque façon que nous les concevions. Et j'ai +suffisamment expliqué comment la réalité reçoit le plus et le moins, en +disant que la substance est quelque chose de plus que le mode, et que +s'il y a des qualités réelles ou des substances incomplètes, elles sont +aussi quelque chose de plus que les modes, mais quelque chose de moins +que les substances complètes; et enfin que s'il y a une substance +infinie et indépendante, cette substance a plus d'être ou plus de +réalité que la substance finie et dépendante: ce qui est île soi +si manifeste qu'il n'est pas besoin d'y apporter une plus ample +explication. + + + + +OBJECTION Xe. + +SUR LA TROISIÈME MÉDITATION. + + +[1]«Partant, il ne reste que la seule idée de Dieu, dans laquelle il +faut considérer s'il y a quelque chose qui n'ait pu venir de moi-même. +Par le nom de Dieu, j'entends une substance infinie, indépendante, +souverainement intelligente, souverainement puissante, et par laquelle +non seulement moi, mais toutes les autres choses qui sont (s'il y en a +d'autres qui existent) ont été créées: toutes lesquelles choses, à dire +le vrai, sont telles, que plus j'y pense, et moins me semblent-elles +pouvoir venir de moi seul. Et par conséquent il faut conclure de tout ce +qui a été dit ci-devant, que Dieu existe nécessairement.» + +[Note 64: Voyez Méditation III.] + +Considérant les attributs de Dieu, afin que de là nous en ayons l'idée, +et que nous voyions s'il y a quelque chose en elle qui n'ait pu venir de +nous-mêmes, je trouve, si je ne me trompe, que ni les choses que nous +concevons par le nom de Dieu ne viennent point de nous, ni qu'il n'est +pas nécessaire qu'elles viennent d'ailleurs que des objets extérieurs. +Car, par le nom de Dieu, j'entends _une substance_, c'est-à-dire +j'entends que Dieu existe (non point par une idée, mais par +raisonnement): _infinie_, c'est-à-dire que je ne puis concevoir ni +imaginer ses termes ou ses dernières parties, que je n'en puisse encore +imaginer d'autres au-delà; d'où il suit que le nom d'_infini_ ne nous +fournit pas l'idée de l'infinité divine, mais bien celle de mes propres +termes et limites: _indépendante_, c'est-à-dire je ne conçois point de +cause de laquelle Dieu puisse venir; d'où il paroît que je n'ai point +d'autre idée qui réponde à ce nom d'_indépendant_, sinon la mémoire de +mes propres idées, qui ont toutes leur commencement en divers temps, et +qui par conséquent sont dépendantes. + +C'est pourquoi, dire que Dieu est _indépendant_, ce n'est rien dire +autre chose, sinon que Dieu est du nombre des choses dont je ne puis +imaginer l'origine; tout ainsi que dire que Dieu est _infini_, c'est +de-même que si nous disions qu'il est du nombre des choses dont nous +ne concevons point les limites. Et ainsi toute cette idée de Dieu est +réfutée; car quelle est cette idée qui est sans fin et sans origine? + +_Souverainement intelligente_. Je demande aussi par quelle idée M. +Descartes conçoit l'intellection de Dieu. + +_Souverainement puissante_. Je demande aussi par quelle idée sa +puissance, qui regarde les choses _futures_, c'est-à-dire non +existantes, est _entendue_. Certes, pour moi, je conçois la puissance +par l'image ou la mémoire des choses passées, en raisonnant de cette +sorte: Il a fait ainsi, donc il a pu faire ainsi; donc, tant qu'il sera, +il pourra encore, faire ainsi, c'est-à-dire il en a la puissance. +Or toutes ces choses sont des idées qui peuvent venir des objets +extérieurs. + +_Créateur de toutes les choses qui sont au monde_. Je puis former +quelque image de la création par le moyen des choses que j'ai vues, par +exemple de ce que j'ai vu un homme naissant, et qui est parvenu, d'une +petitesse presque inconcevable, à la forme et à la grandeur qu'il a +maintenant; et personne à mon avis n'a d'autre idée à ce nom de créateur +mais il ne suffît pas, pour prouver la création du monde, que nous +puissions imaginer le monde créé. C'est pourquoi, encore qu'on eût +démontré qu'un être _infini, indépendant, tout-puissant, etc._, existe, +il ne s'ensuit pas néanmoins qu'un créateur existe, si ce n'est que +quelqu'un pense qu'on infère fort bien de ce qu'un certain être existe, +lequel nous croyons avoir créé toutes les autres choses, que pour cela +le monde a autrefois été créé par lui. + +De plus, où M. Descartes dit que l'idée de Dieu et de notre âme est née +et résidante en nous, je voudrais bien savoir si les âmes de ceux-là +pensent qui dorment profondément et sans aucune rêverie: si elles ne +pensent point, elles n'ont alors aucunes idées; et partant il n'y a +point d'idée qui soit née et résidante en nous, car ce qui est né et +résidant en nous est toujours présent à notre pensée. + + + +RÉPONSE. + +Aucune chose de celles que nous attribuons à Dieu ne peut venir des +objets extérieurs comme d'une cause exemplaire: car il n'y a rien en +Dieu de semblable aux choses extérieures, c'est-à-dire aux choses +corporelles. Or il est manifeste que tout ce que nous concevons être +en Dieu de dissemblable aux choses extérieures ne peut venir en notre +pensée par l'entremise de ces mêmes choses, mais seulement par celle de +la cause de cette diversité, c'est-à-dire de Dieu. + +Et je demande ici de quelle façon ce philosophe tire l'intellection de +Dieu des choses extérieures: car pour moi j'explique aisément quelle est +l'idée que j'en ai, en disant que par le mot d'idée j'entends la forme +de toute perception; car qui est celui qui conçoit quelque chose qui +ne s'en aperçoive, et partant qui n'ait cette forme ou cette idée de +l'intellection, laquelle venant à étendre à l'infini il forme l'idée +de l'intellection divine? Et ce que je dis de cette perfection se doit +entendre de même de toutes les autres. + +Mais, d'autant que je me suis servi de l'idée de Dieu qui est en nous +pour démontrer son existence, et que dans cette idée une puissance si +immense est contenue que nous concevons qu'il répugne, s'il est vrai +que Dieu existe, que quelque autre chose que lui existe si elle n'a +été créée par lui, il suit clairement de ce que son existence a été +démontrée qu'il a été aussi démontré que tout ce monde, c'est-à-dire +toutes les autres choses différentes de Dieu qui existent, ont été +créées par lui. + +Enfin, lorsque je dis que quelque idée est née avec nous, ou qu'elle +est naturellement empreinte en nos âmes, je n'entends pas qu'elle se +présente toujours à notre pensée, car ainsi il n'y en auroit aucune; +mais j'entends seulement que nous avons en nous-mêmes la faculté de la +produire. + + + +OBJECTION XIe. + +SUR LA TROISIÈME MÉDITATION. + +[1]«Et toute la force de l'argument dont je me suis servi pour prouver +l'existence de Dieu consiste en ce que je vois qu'il ne seroit pas +possible que ma nature fût telle qu'elle est, c'est-à-dire que j'eusse +en moi l'idée de Dieu, si Dieu n'existoit véritablement, à savoir ce +même Dieu dont j'ai en moi l'idée.» + +[Note 65: Voyez Méditation III.] + +Donc, puisque ce n'est pas une chose démontrée que nous ayons en nous +l'idée de Dieu, et que la religion chrétienne nous oblige de croire que +Dieu est inconcevable, c'est-à-dire, selon mon opinion, qu'on n'en +peut avoir d'idée, il s'ensuit que l'existence de Dieu n'a point été +démontrée, et beaucoup moins la création. + + +RÉPONSE. + +Lorsque Dieu est dit inconcevable, cela s'entend d'une conception qui le +comprenne totalement et parfaitement. Au reste, j'ai déjà tant de fois +expliqué comment nous avons en nous l'idée de Dieu, que je ne le puis +encore ici répéter sans ennuyer les lecteurs. + + + + +OBJECTION XIIe. + +SUR LA QUATRIÈME MÉDITATION. + +DU VRAI ET DU FAUX. + +[1]«Et ainsi je connois que l'erreur, en tant que telle, n'est pas +quelque chose de réel qui dépende de Dieu, mais que c'est seulement +un défaut; et partant que pour faillir je n'ai pas besoin de quelque +faculté qui m'ait été donnée de Dieu particulièrement pour cet effet.» + +[Note 66: Voyez Méditation IV.] + +Il est certain que l'ignorance est seulement un défaut, et qu'il n'est +pas besoin d'aucune faculté positive pour ignorer; mais, quant à +l'erreur, la chose n'est pas si manifeste: car il semble que si les +pierres et les autres choses inanimées ne peuvent errer, c'est seulement +parce qu'elles n'ont pas la faculté de raisonner ni d'imaginer; et +partant il faut conclure que pour errer il est besoin d'un entendement, +ou du moins d'une imagination, qui sont des facultés toutes deux +positives, accordée à tous ceux qui se trompent, mais aussi à eux seuls. + +Outre cela, M. Descartes ajoute: «J'aperçois que mes erreurs dépendent +du concours de deux causes, à savoir de la faculté de connoître qui est +en moi, et de la faculté d'élire ou bien de mon libre arbitre.» Ce qui +me semble avoir de la contradiction avec les choses qui ont été dites +auparavant. Où il faut aussi remarquer que la liberté du franc arbitre +est supposée sans être prouvée, quoique cette supposition soit contraire +à l'opinion des calvinistes. + + +RÉPONSE. + +Encore que pour faillir il soit besoin de la faculté de raisonner, ou +pour mieux dire de juger, c'est-à-dire d'affirmer et de nier, d'autant +que c'en est le défaut, il ne s'ensuit pas pour cela que ce défaut soit +réel, non plus que l'aveuglement n'est pas appelé réel, quoique les +pierres ne soient pas dites aveugles pour cela seulement qu'elles ne +sont pas capables de voir. Et je suis étonné de n'avoir encore pu +rencontrer dans toutes ces objections aucune conséquence qui me semblât +être bien déduite de ses principes. + +Je n'ai rien supposé ou avancé touchant la liberté que ce que nous +ressentons tous les jours en nous-mêmes, et qui est très connu par la +lumière naturelle: et je ne puis comprendre pourquoi il est dit ici que +cela répugne ou a de la contradiction avec ce qui a été dit auparavant. + +Mais encore que peut-être il y en ait plusieurs qui, lorsqu'ils +considèrent la préordination de Dieu, ne peuvent comprendre comment +notre liberté peut subsister et s'accorder avec elle, il n'y a néanmoins +personne qui, se regardant soi-même, ne ressente et n'expérimente que la +volonté et la liberté ne sont qu'une même chose, ou plutôt qu'il n'y a +point de différence entre ce qui est volontaire et ce qui est libre. Et +ce n'est pas ici le lieu d'examiner quelle est en cela l'opinion des +calvinistes. + + +OBJECTION XIIIe. + +SUR LA QUATRIÈME MÉDITATION. + +[1] «Par exemple, examinant ces jours passés si quelque chose existoit +véritablement dans le monde, et prenant garde que de cela seul que +j'examinois cette question il suivoit très évidemment que j'existois +moi-même, je ne pouvois pas m'empêcher de juger qu'une chose que je +concevois si clairement étoit vraie; non que je m'y trouvasse forcé par +une cause extérieure, mais seulement parce que d'une grande clarté qui +étoit en mon entendement a suivi une grande inclination en ma volonté, +et ainsi je me suis porté à croire avec d'autant plus de liberté que je +me suis trouvé avec moins d'indifférence.» + +[Note 67: Voyez Méditation IV.] + +Cette façon de parler, _une grande clarté dans l'entendement,_ est +métaphorique, et partant n'est pas propre à entrer dans un argument: +or celui qui n'a aucun doute prétend avoir une semblable clarté, et sa +volonté n'a pas une moindre inclination pour affirmer ce dont il n'a +aucun doute que celui qui a une parfaite science. Cette clarté peut donc +bien être la cause pourquoi quelqu'un aura et défendra avec opiniâtreté +quelque opinion, mais elle ne lui sauroit faire connoître avec certitude +qu'elle est vraie. + +De plus, non seulement savoir qu'une chose est vraie, mais aussi la +croire ou lui donner son aveu et consentement, ce sont choses qui ne +dépendent point de la volonté; car les choses qui nous sont prouvées +par de bons arguments ou racontées comme croyables, soit que nous le +voulions ou non, nous sommes contraints de les croire. Il est bien vrai +qu'affirmer ou nier, soutenir ou réfuter des propositions, ce sont des +actes de la volonté; mais il ne s'ensuit pas que le consentement et +l'aveu intérieur dépendent de la volonté. + +Et partant, la conclusion qui suit n'est pas suffisamment démontrée: +«Et c'est dans ce mauvais usage de notre liberté que consiste cette +privation qui constitue la forme de l'erreur.» + + +RÉPONSE. + +Il importe peu que cette façon de parler, _une grande clarté_, soit +propre ou non à entrer dans un argument, pourvu qu'elle soit propre pour +expliquer nettement notre pensée, comme elle l'est en effet. Car il n'y +a personne qui ne sache que par ce mot, _une clarté dans l'entendement_, +on entend une clarté ou perspicuité de connoissance, que tous ceux-là +n'ont peut-être pas qui pensent l'avoir; mais cela n'empêche pas qu'elle +ne diffère beaucoup d'une opinion obstinée qui été conçue sans une +évidente perception. + +Or, quand il est dit ici que, soit que nous voulions ou que nous ne +voulions pas, nous donnons notre créance aux choses que nous concevons +clairement, c'est de même que si on disoit que, soit que nous voulions +ou que nous ne voulions pas, nous voulons et désirons les choses bonnes +quand elles nous sont clairement connues: car cette façon de parler, +_soit que nous ne voulions pas_, n'a point de lien en telles occasions, +parce qu'il y a de la contradiction à vouloir et ne vouloir pas une même +chose. + + + +OBJECTION XIVe. + + +SUR LA CINQUIÈME MÉDITATION. DE L'ESSENCE DES CHOSES CORPORELLES. + +[1]«Comme, par exemple, lorsque j'imagine un triangle, encore qu'il n'y +ait peut-être en aucun lieu du monde hors de ma pensée une telle figure, +et qu'il n'y en ait jamais eu, il ne laisse pas néanmoins d'y avoir +une certaine nature, ou forme, ou essence déterminée de cette figure, +laquelle est immuable et éternelle, que je n'ai point inventée, et qui +ne dépend en aucune façon de mon esprit, comme il paroît de ce que l'on +peut démontrer diverses propriétés de ce triangle.» + +[Note 68: Voyez Méditation V.] + +S'il n'y a point de triangle en aucun lieu du monde, je ne puis +comprendre comment il a une nature, car ce qui n'est nulle part n'est +point du tout, et n'a donc point aussi d'être ou de nature. L'idée que +notre esprit conçoit du triangle vient d'un autre triangle que nous +avons vu ou inventé sur les choses que nous avons vues; mais depuis +qu'une fois nous avons appelé du nom de triangle la chose d'où nous +pensons que l'idée du triangle tire son origine, encore que cette chose +périsse, le nom demeure toujours. De même, si nous avons une fois conçu +par la pensée que tous les angles d'un triangle pris ensemble sont égaux +à deux droits, et que nous ayons donné cet autre nom au triangle, _qu'il +est une chose qui a trois angles égaux à deux droits_, quand il n'y +auroit au monde aucun triangle, le nom néanmoins ne laisseroit pas de +demeurer. Et ainsi la vérité de cette proposition sera éternelle, _que +le triangle est une chose qui a trois angles égaux à deux droits_; mais +la nature du triangle ne sera pas pour cela éternelle, car s'il arrivoit +par hasard que tout triangle généralement périt, elle cesseroit aussi +d'être. + +De même cette proposition, _l'homme est un animal_, sera vraie +éternellement à cause des noms; mais, supposé que le genre humain fut +anéanti, il n'y auroit plus de nature humaine. + +D'où il est évident que l'essence, en tant qu'elle est distinguée de +l'existence, n'est rien autre chose qu'un assemblage de noms par le +verbe _est_; et partant l'essence sans l'existence est une fiction de +notre esprit: et il semble que comme l'image d'un homme qui est dans +l'esprit est à cet homme, ainsi l'essence est à l'existence; ou bien +comme cette proposition, _Socrate est homme_, est à celle-ci, _Socrate +est_ ou _existe_, ainsi l'essence de Socrate est à l'existence du même +Socrate: or ceci, _Socrate est homme_, quand Socrate n'existe point, ne +signifie autre chose qu'un assemblage de noms, et ce mot _est_ ou _être_ +a sous soi l'image de l'unité d'une chose qui est désignée par deux +noms. + + +RÉPONSE + +La distinction qui est entre l'essence et l'existence est connue de tout +le monde; et ce qui est dit ici des noms éternels, au lieu des concepts +ou des idées d'une éternelle vérité, a déjà été ci-devant assez réfuté +et rejeté. + + + +OBJECTION XVe. + +SUR LA SIXIÈME MÉDITATION. + +DE L'EXISTENCE DES CHOSES MATÉRIELLES. + + +[1]«Car Dieu ne m'ayant donné aucune faculté pour connoître que cela +soit (à savoir que Dieu, par lui-même ou par l'entremise de quelque +créature plus noble que le corps, m'envoie les idées du corps), mais au +contraire, m'ayant donné une grande inclination à croire qu'elles me +sont envoyées ou qu'elles partent des choses corporelles, je ne vois +pas comment on pourroit l'excuser de tromperie, si en effet ces idées +partoient d'ailleurs ou m'étoient envoyées par d'autres causes que par +des choses corporelles; et partant il faut avouer qu'il y a des choses +corporelles qui existent.» + +[Note 69: Voyez Méditation VI.] + +C'est la commune opinion que les médecins ne pèchent point qui déçoivent +les malades pour leur propre santé, ni les pères qui trompent leurs +enfants pour leur propre bien; et que le mal de la tromperie ne consiste +pas dans la fausseté des paroles, mais dans la malice de celui qui +trompe. Que M. Descartes prenne donc garde si cette proposition, _Dieu +ne nous peut jamais tromper_, prise universellement, est vraie; car si +elle n'est pas vraie, ainsi universellement prise, cette conclusion +n'est pas bonne, _donc il y a des choses corporelles qui existent_. + + +RÉPONSE. + +Pour la vérité de cette conclusion il n'est pas nécessaire que nous ne +puissions jamais être trompés, car au contraire j'ai avoué franchement +que nous le sommes souvent; mais seulement que nous ne le soyons point +quand notre erreur feroit paroître en Dieu une volonté de décevoir, +laquelle ne peut être en lui: et il y a encore ici une conséquence qui +ne me semble pas être bien déduite de ses principes. + + + + +OBJECTION XVIe. + +SUR LA SIXIÈME MÉDITATION. + + +[1]«Car je reconnois maintenant qu'il y a entre l'une et l'autre (savoir +entre la veille et le sommeil) une très notable différence, en ce que +notre mémoire ne peut jamais lier et joindre nos songes les uns aux +autres et avec toute la suite de notre vie, ainsi qu'elle a de coutume +de joindre les choses qui nous arrivent étant éveillés.» + +[Note 70: Voyez Méditation VI.] + + +Je demande si c'est une chose certaine qu'une personne, songeant qu'elle +doute si elle songe ou non, ne puisse songer que son songe est joint +et lié avec les idées d'une longue suite de choses passées. Si elle le +peut, les choses qui semblent ainsi à celui qui dort être les actions +de sa vie passée peuvent être tenues pour vraies, tout de même que s'il +étoit éveillé. De plus, d'autant, comme il dit lui-même, que toute +la certitude de la science et toute sa vérité dépend de la seule +connoissance du vrai Dieu, ou bien un athée ne peut pas reconnoître +qu'il veille par la mémoire des actions de sa vie passée, ou bien une +personne peut savoir qu'elle veille sans la connoissance du vrai Dieu. + + +RÉPONSE. + +Celui qui dort et songe ne peut pas joindre et assembler parfaitement et +avec vérité ses rêveries avec les idées des choses passées, encore qu'il +puisse songer qu'il les assemble. Car qui est-ce qui nie que celui +qui dort se puisse tromper? Mais après, étant éveillé, il connoîtra +facilement son erreur. + +Et un athée peut reconnoître qu'il veille par la mémoire des actions de +sa vie passée; mais il ne peut pas savoir que ce signe est suffisant +pour le rendre certain qu'il ne se trompe point, s'il ne sait qu'il a +été créé de Dieu, et que Dieu ne peut être trompeur. + + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + +TABLE + +DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE TOME PREMIER. + + ÉLOGE DE DESCARTES + + NOTES + + DISCOURS DE LA MÉTHODE + + MÉDITATIONS MÉTAPHYSIQUES + ÉPÎTRE + PRÉFACE + ABRÉGÉ DES SIX MÉDITATIONS + MÉDITATION PREMIÈRE + MÉDITATION DEUXIÈME + MÉDITATION TROISIÈME + MÉDITATION QUATRIÈME + MÉDITATION CINQUIÈME + MÉDITATION SIXIÈME + + OBJECTIONS ET RÉPONSES + PREMIÈRES OBJECTIONS, FAITES PAR M. CATÊRUS + RÉPONSES + SECONDES OBJECTIONS, RECUEILLIES PAR LE P. MERSENNE. + RÉPONSES + TROISIÈMES OBJECTIONS, FAITES PAR M. HOBBES, ET RÉPONSES. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Discours de la méthode, by René Descartes + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13846 *** |
