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+Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 3, 1812-1876, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Correspondance, Vol. 3, 1812-1876
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: October 23, 2004 [EBook #13838]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, VOL. 3, 1812-1876 ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+GEORGE SAND
+
+CORRESPONDANCE
+
+1812-1876
+
+III
+
+
+QUATRIEME EDITION
+
+PARIS CALMANN LEVY, EDITEUR.
+ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRERES
+3, RUE AUBER, 3
+
+1883
+
+
+
+CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND
+
+
+
+
+CCLXIV
+
+A. MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 18 fevrier 1848.
+
+Mon cher garcon,
+
+Je suis bien contente d'avoir de tes nouvelles. Je ne suis pas bien gaie
+loin de toi, quoique je me batte les flancs pour l'etre. Mais, enfin, il
+faut bien que tu remues un peu et que tu prennes _l'air du bureau_, que
+tu respires l'air pur et embaume de Paris, et que tu ailles adorer les
+decrets divins du jury de peinture. Apprete-toi a tout ce qu'il y a de
+pis, afin de n'avoir pas la souffrance et le depit _des autres annees_.
+
+Il me faut _tout de suite_ les etats de service de mon pere: je t'avais
+dit que c'etait une des choses les plus pressees, ainsi que de te
+renseigner aupres de ton oncle. Mais tu te plonges dans les delices du
+carnaval, et tu oublies tes commissions. Amuse-toi, c'est fort bien,
+"nous n'en doutons pas", comme on dit a _Dun-le-Carrick_; mais il faut
+faire marcher de front les affaires et les plaisirs, ni plus ni moins
+qu'un petit _Buonaparte_. Songe que, si je suis en retard, et que je
+paye mille francs d'amende par quinzaine, ca ne sera pas du tout drole.
+Or, j'arrive dans tres peu de jours a l'epoque de la vie de mon pere ou
+je ne sais plus rien. Les Villeneuve n'en savent rien non plus. J'ai
+ecrit au general Exelmans; mais il est a Bayonne, et Dieu sait quand il
+me repondra, Dieu sait de quoi il se souviendra. Mon oncle doit savoir
+les campagnes que mon pere a faites depuis 1804 jusqu'a 1808. Demande
+surtout les etats de service; avec cela, on est _sur_ des principaux
+faits. Vite, vite et vite!
+
+Rien de change ici, en dehors de ton absence, qui fait un grand
+changement. Borie est _encloue_ comme un canon, c'est-a-dire qu'il a
+un _clou_ je ne sais pas ou, mais je presume que c'est dans un vilain
+endroit. Il est sens dessus dessous a l'idee qu'on va faire une
+_revolution_ dans Paris. Mais je n'y vois pas de pretexte raisonnable
+dans l'affaire des banquets. C'est une intrigue entre ministres qui
+tombent et ministres qui veulent monter. Si l'on fait du bruit autour de
+leur table, il n'en resultera que des horions, des assassinats commis
+par les mouchards sur des badauds inoffensifs, et je ne crois pas que
+le peuple prenne parti pour la querelle de M. Thiers contre M. Guizot.
+Thiers vaut mieux a coup sur; mais il ne donnera pas plus de pain aux
+pauvres que les autres. Ainsi je t'engage a ne pas aller flaner par la;
+car on peut y etre echarpe sans profit pour la bonne cause. S'il fallait
+que tu te sacrifiasses _pour la patrie_, je ne t'arreterais pas, tu le
+sais; mais se faire assommer pour Odilon Barrot et compagnie, ce serait
+trop bete. Ecris-moi ce que tu auras vu _de loin_, et ne te fourre pas
+dans la bagarre, si bagarre il y a, ce que je ne crois pourtant pas.
+
+Tu ne savais donc pas que Bakounine avait ete _banni_ par notre honnete
+gouvernement. J'ai recu une lettre de lui il y a un mois environ, et je
+crois te l'avoir lue; mais tu ne t'en souviens pas. Je lui ai repondu,
+avouant que nous etions gouvernes par de la canaille, et que nous avions
+grand tort de nous laisser faire. Au reste, l'Italie est sens dessus
+dessous. La Sicile se declare independante, ou peu s'en faut, Naples est
+en revolution et le roi cede. Ces nouvelles sont certaines a present.
+Seulement tout ce qu'ils y gagneront, c'est de passer du gouvernement
+despotique au gouvernement constitutionnel, de la brutalite a la
+corruption, de la terreur a l'infamie, et, quand ils en seront la, ils
+feront comme nous, ils y resteront longtemps. Non, je ne crois pas non
+plus a la chimere de Borie.
+
+Nous sommes une generation de faineants et le Dieu nouveau s'appelle
+_Circulus_. Tachons, dans notre coin, de ne pas devenir ignobles, afin
+que, si, sur mes vieux jours, ou sur les tiens, il y a un changement a
+tout cela, nous puissions en jouir sans rougir de notre passe.
+
+Bonsoir, mon Bouli.
+
+
+
+
+CCLXV
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 23 fevrier 1848.
+
+Mon enfant,
+
+Nous sommes bien inquiets ici, comme tu peux croire. Nous savons
+seulement ce soir que la journee de mardi a ete agitee et que celle
+d'aujourd'hui a du l'etre encore davantage. Il faut que tu reviennes
+tout de suite; non pas que je me livre a de pueriles frayeurs, ni que je
+veuille te les faire partager, quand meme je les eprouverais.
+
+Tu sais bien que je ne te donnerais pas un conseil de couardise. Mais
+ta place est ici, s'il y a des troubles serieux. Une revolution a Paris
+aurait son contrecoup immediat dans les provinces, et surtout ici, ou
+les nouvelles arrivent en quelques heures. Tu as donc des devoirs a
+remplir dans ton domicile et ton absence ne serait pas excusable. Je ne
+te parle pas de moi: je ne crois a aucun danger personnel et ne suis
+d'ailleurs pas du tout disposee a m'en preoccuper. Mais, si j'avais a
+agir et a me prononcer pour quoi que ce soit, tu es mon representant
+naturel. Viens donc tout de suite, a moins que tu ne voies la
+tranquillite absolument retablie. Laisse a Lambert le soin de nos
+affaires a Paris. Tu y retourneras d'ailleurs dans quelques jours, quand
+nous aurons vu l'etat des choses.
+
+Bonsoir, mon enfant; je t'attends. J'espere un mot de toi demain matin.
+Si la poste n'arrive pas, c'est que l'affaire aura ete serieuse. Mais tu
+n'as la, je le repete, aucun devoir a remplir, et, ici, tu peux en avoir
+auxquels il ne faut pas manquer.
+
+Je t'embrasse mille fois.
+
+Ta mere.
+
+
+
+
+CCLXVI
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 24 fevrier 1848.
+
+Mon enfant,
+
+Ta lettre de mardi, recue ce matin jeudi, m'a fait grand bien. Dieu
+veuille que j'en recoive encore une demain matin; car on nous a annonce
+la journee de mercredi comme devant etre grave, et mes inquietudes ne
+sont calmees que pour renaitre. Je vois que tu cours et que tu flanes,
+je m'y attendais bien; mais, au moins, puisses-tu etre prudent et adroit
+pour echapper aux chocs de ce grand ebranlement. Si tout est fini,
+reste a Paris pour achever tes affaires. Mais, si l'agitation continue,
+conforme-toi a ma lettre d'hier.
+
+Rollinat est ici jusqu'a dimanche, et nous parlons sans cesse de Paris
+et de toi. Borie se leve a huit heures du matin, et court a la Chatre
+pour me rapporter tes lettres. Bonjour au petit Lambert; qu'il soit
+prudent pour lui et pour toi. Bonsoir, mon cher enfant. Je suis inquiete
+et je t'aime. Je voudrais etre a demain.
+
+Ta mere.
+
+
+
+
+CCLXVII
+
+A M. GIRERD, A NEVERS
+
+ Paris, lundi soir, 6 mars 1848.
+
+Mon ami,
+
+Tout va bien. Les chagrins personnels disparaissent quand la vie
+publique nous appelle et nous absorbe. La Republique est la meilleure
+des familles, le peuple est le meilleur des amis. Il ne faut pas songer
+a autre chose.
+
+La Republique est sauvee a Paris; il s'agit de la sauver en province,
+ou sa cause n'est pas gagnee. Ce n'est pas moi qui ai fait faire ta
+nomination: mais c'est moi qui l'ai confirmee; car le ministre m'a
+rendue en quelque sorte responsable de la conduite de mes amis, et
+il m'a donne plein pouvoir pour les encourager, les stimuler, et les
+rassurer contre toute intrigue de la part de leurs ennemis, contre toute
+faiblesse de la part du gouvernement. Agis donc avec vigueur, mon cher
+frere. Dans une situation comme celle ou nous sommes, il ne faut pas
+seulement du devouement et de la loyaute, il faut du fanatisme au
+besoin. Il faut s'elever, au-dessus de soi-meme, abjurer toute
+faiblesse, briser ses propres affections si elles contrarient la
+marche d'un pouvoir elu par le peuple et reellement, _foncierement_
+revolutionnaire. Ne t'apitoie pas sur le sort de Michel: Michel est
+riche, il est ce qu'il a souhaite, ce qu'il a choisi d'etre. Il nous a
+trahis, abandonnes, dans les mauvais jours. A present, son orgueil,
+son esprit de domination se reveillent. Il faudra qu'il donne a la
+Republique des gages certains de son devouement s'il veut qu'elle lui
+donne sa confiance. La deputation est un honneur qu'il peut briguer et
+que son talent lui assure peut-etre. C'est la qu'il montrera ce qu'il
+est, ce qu'il pense aujourd'hui. Il le montrera a la nation entiere. Les
+nations sont genereuses et pardonnent a ceux qui reviennent de leurs
+erreurs.
+
+Quant au devoir d'un gouvernement provisoire, il consiste a choisir
+des hommes _surs_ pour lancer l'election dans une voie republicaine
+et sincere. Que l'amitie fasse donc silence, et n'influence pas
+imprudemment l'opinion en faveur d'un homme qui est assez fort pour se
+relever lui-meme si son coeur est pur et sa volonte droite.
+
+Je ne saurais trop te recommander de ne pas hesiter a balayer tout ce
+qui a l'esprit bourgeois. Plus tard, la nation, maitresse de sa marche,
+usera d'indulgence si elle le juge a propos, et elle fera bien si elle
+prouve sa force par la douceur. Mais, aujourd'hui, si elle songe a ses
+amis plus qu'a son devoir, elle est perdue, et les hommes employes par
+elle a son debut auront commis un parricide.
+
+Tu vois, mon ami, que je ne saurais transiger avec la logique. Fais
+comme moi. Si Michel et bien d'autres deserteurs que je connais avaient
+besoin de ma vie, je la leur donnerais volontiers, mais ma conscience,
+_point_. Michel a _abandonne la democratie, en haine de la demagogie_.
+Or il n'y a plus de _demagogie_. Le peuple a prouve qu'il etait plus
+beau, plus grand, plus pur que tous les riches et les savants de ce
+monde. Le calomnier la veille pour le flatter le lendemain m'inspire
+peu de confiance, et j'estimerais encore mieux Michel s'il protestait
+aujourd'hui contre la Republique. Je dirais qu'il s'est trompe, qu'il se
+trompe, mais qu'il est de bonne foi.
+
+Peut-etre croit-il desormais travailler pour une republique
+aristocratique ou le droit des pauvres sera refoule et meconnu. S'il
+agit ainsi, il brisera l'alliance qui s'est cimentee d'une maniere
+sublime, sur les barricades, entre le riche et le pauvre. Il perdra
+la Republique et la livrera aux intrigants; et le peuple, qui sent
+sa force, ne les supportera plus. Le peuple tombera dans des exces
+condamnables si on le trahit; la societe sera livree a une epouvantable
+anarchie, et ces riches qui auront detruit le pacte sacre deviendront
+pauvres a leur tour dans des convulsions sociales ou tout succombera.
+
+Ils seront punis par ou ils auront peche; mais il sera trop tard pour se
+repentir. Michel ne connait pas et n'a jamais connu le peuple; que ne le
+voit-il aujourd'hui! Il jugerait sa force et respecterait sa vertu.
+
+Courage, volonte, perseverance a toute epreuve. Je suis a toi pour la
+vie.
+
+GEORGE.
+
+Je serai demain soir 7 mars a Nohant pour une huitaine de jours; apres
+quoi, je reviendrai probablement ici pour m'y consacrer entierement aux
+nouveaux devoirs que la situation nous cree.
+
+
+
+
+CCLXVIII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 9 mars 1848.
+
+Vive la Republique! Quel reve, quel enthousiasme, et, en meme temps,
+quelle tenue, quel ordre a Paris! J'en arrive, j'y ai couru, j'ai vu
+s'ouvrir les dernieres barricades sous mes pieds. J'ai vu le peuple
+grand, sublime, naif, genereux, le peuple francais, reuni au coeur de la
+France, au coeur du monde; le plus admirable peuple de l'univers! J'ai
+passe bien des nuits sans dormir, bien des jours sans m'asseoir. On est
+fou, on est ivre, on est heureux de s'etre endormi dans la fange et de
+se reveiller dans les cieux. Que tout ce qui vous entoure ait courage et
+confiance!
+
+La Republique est conquise, elle est assuree, nous y perirons tous
+plutot que de la lacher. Le gouvernement est compose d'hommes excellents
+pour la plupart, tous un peu incomplets et insuffisants a une tache qui
+demanderait le genie de Napoleon et le coeur de Jesus. Mais la reunion
+de tous ces hommes qui ont de l'ame ou du talent, ou de la volonte,
+suffit a la situation. Ils veulent le bien, ils le cherchent, ils
+l'essayent. Ils sont domines sincerement par un principe superieur a la
+capacite individuelle de chacun, la volonte de tous, le droit du peuple.
+Le peuple de Paris est si bon, si indulgent, si confiant dans sa cause
+et _si fort_, qu'il aide lui-meme son gouvernement.
+
+La duree d'une telle disposition serait l'ideal social. Il faut
+l'encourager. D'un bout de la France a l'autre, il faut que chacun aide
+la Republique et la sauve de ses ennemis. Le desir, le principe, le
+voeu fervent des membres du gouvernement provisoire est qu'on envoie
+a l'Assemblee nationale des hommes qui representent le peuple et dont
+plusieurs, le plus possible, sortent de son sein.
+
+Ainsi, mon ami, vos amis doivent y songer et tourner les yeux sur vous
+pour la deputation. Je suis bien fachee de ne pas connaitre les gens
+influents de notre opinion dans votre ville. Je les supplierais de
+vous choisir et je vous commanderais, au nom de mon amitie maternelle,
+d'accepter sans hesiter. Voyez: _faites agir;_ il ne suffit pas de
+_laisser agir_. Il n'est plus question de vanite ni d'ambition comme on
+l'entendait naguere. Il faut que chacun fasse la manoeuvre du navire et
+donne tout son temps, tout son coeur, toute son intelligence, toute sa
+vertu a la Republique. Les poetes peuvent etre, comme Lamartine, de
+grands citoyens. Les ouvriers ont a nous dire leurs besoins, leurs
+inspirations. Ecrivez-moi vite qu'on y pense et que vous le voulez. Si
+j'avais la des amis, je le leur ferais bien comprendre.
+
+Je repars pour Paris dans quelques jours probablement, pour faire soit
+un journal, soit autre chose. Je choisirai le meilleur instrument
+possible pour accompagner ma chanson. J'ai le coeur plein et la tete en
+feu.
+
+Tous mes maux physiques, toutes mes douleurs personnelles sont oubliees.
+Je vis, je suis forte, je suis active, je n'ai plus que vingt ans.
+Je suis revenue ici aider mes amis, dans la mesure de mes forces, a
+revolutionner le Berry, qui est bien engourdi. Maurice s'occupe de
+revolutionner la commune, chacun fait ce qu'il peut. Ma fille, pendant
+ce temps-la, est accouchee heureusement dune fille. Borie sera
+probablement depute par la Correze. En attendant, il m'aidera a
+organiser mon journal.
+
+Allons, j'espere que nous nous retrouverons tous a Paris, pleins de
+vie et d'action, prets a mourir sur les barricades si la Republique
+succombe. Mais non! la Republique vivra; son temps est venu. C'est a
+vous, hommes du peuple, a la defendre jusqu'au dernier soupir.
+
+J'embrasse Desiree, j'embrasse Solange, je vous benis et je vous aime.
+
+Ecrivez-moi ici. On me renverra votre lettre a Paris, si j'y suis.
+
+Montrez ma lettre a vos amis. Cette fois, je vous y autorise et je vous
+le demande.
+
+
+
+
+CCLXIX
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Paris, 14 mars 1848.
+
+Borie fait comme toi. On t'a annonce un charivari et tu l'as brave. Tu
+lui annonces une aubade d'un autre genre et cela lui donne d'autant plus
+d'envie d'aller la chercher. Mais je ne suis pas de son avis, je le
+retiendrai s'il m'est possible.
+
+Braver des criailleries n'est rien du tout, pas plus pour un homme, je
+pense, que pour une femme. Mais je trouve que, pour le moment; il n'y a
+rien a faire, parce que le peuple est mis hors de cause a la Chatre, que
+le club devient une question de personnes, et qu'on ne pourrait prendre
+le parti du principe sans avoir l'air d'agir pour des noms propres.
+Bonsoir mon ami; courage quand meme! la Republique n'est pas perdue
+parce que la Chatre n'en veut Pas.
+
+A toi.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCLXX
+
+A MAURICE SAND, A NOHANT
+
+ Paris, 18 mars 1848.
+
+Cher enfant, J'ai fait un tres bon voyage; mais je n'ai trouve chez toi
+ni Elisa[1] ni clefs. On a couru chez trois serruriers pour faire ouvrir
+la porte: pas de serruriers! Ils etaient tous aux clubs. De guerre
+lasse, j'ai ete coucher dans un hotel garni. Ce matin, je suis chez
+Pinson[2], d'ou je t'ecris. Elisa et les clefs sont retrouvees. J'irai
+ce soir loger chez toi, en attendant que je m'installe un peu mieux s'il
+y a lieu. Mais je ne veux pas encore louer pour un mois, avant de savoir
+si je pourrai faire quelque chose ici. Je vais aller voir Pauline[3].
+Je viens de faire, en dejeunant, le recit de la fete de Nohant pour
+la _Reforme_. Borie en a fait un en dejeunant a Chateauroux, pour le
+journal de Fleury. Tu les recevras l'un et l'autre et tu feras bien de
+les lire dimanche, a haute et intelligible voix, a tes gardes nationaux.
+Ca les flattera. Tu developperas ces articles par des conversations dans
+les groupes. Tu feras sentir la necessite de l'impot pour ce moment de
+crise. Tu diras que nous sommes tres contents d'en payer la plus grosse
+part et que ce n'est pas acheter trop cher les bienfaits de l'avenir.
+Voila ton theme, que tu traduiras en berrichon.
+
+Ecris-moi, car je me trouve bien seule ici. Adresse-moi tes lettres rue
+de Conde. Je t'ecrirai plus au long quand j'aurai vu un peu de monde et
+entame quelque projet.
+
+Tu as du recevoir la nomination de ton adjoint. Nous allons nous occuper
+de l'affaire des noyers. Ne t'ennuie pas trop. Travaille a precher, a
+republicaniser nos bons paroissiens. Nous ne manquons pas de vin cette
+annee, tu peux faire rafraichir ta garde nationale armee, moderement,
+dans la cuisine, et, la, pendant une heure, tu peux causer avec eux
+et les eclairer beaucoup. Je t'enverrai du _Blaise Bonnin_[4], qui
+te servira de theme. Seulement, mets, de l'ordre maintenant dans ces
+reunions, et, s'il le faut, forme une espece de club, d'ou seront exclus
+les flaneurs et les buveurs inutiles, les enfants et les femmes, qui ne
+songent qu'a crier et a danser. Pour le moment, c'est tout ce qu'on peut
+faire.
+
+Je te _rebige_ et je t'aime.
+
+ [1] Concierge.
+ [2] Restaurateur, rue de l'Ancienne-Comedie.
+ [3] Pauline Viardot.
+ [4] _Lettres d'un paysan de la vallee Noire, ecrites sous la dictee de
+ Blaise Bonnin_.
+
+
+
+
+CCLXXI
+
+AU MEME
+
+ Paris, 24 mars 1848.
+
+Mon Bouli,
+
+Me voila deja occupee comme un homme d'Etat. J'ai fait deux circulaires
+gouvernementales aujourd'hui, une pour le ministere de l'instruction
+publique, et une pour le ministere de l'interieur. Ce qui m'amuse, c'est
+que tout cela s'adresse aux maires, et que tu vas recevoir par la voie
+officielle les instructions de ta _mere_.
+
+Ah! ah! monsieur le maire[1]! vous allez marcher droit, et, pour
+commencer, vous lirez, chaque dimanche, un des _Bulletins de la
+Republique_ a votre garde nationale reunie. Quand vous l'aurez lu, vous
+l'expliquerez, et, quand ce sera fait, vous afficherez ledit _Bulletin_
+a la porte de l'eglise. Les facteurs ont l'ordre de faire leur rapport
+contre ceux des maires qui y manqueront. Ne neglige pas tout cela, et,
+en lisant ces _Bulletins_ avec attention, tes devoirs de maire et de
+citoyen te seront clairement traces. Il faudra faire de meme pour les
+circulaires du ministre de l'instruction publique. Je ne sais auquel
+entendre. On m'appelle a droite, a gauche. Je ne demande pas mieux.
+
+Pendant ce temps, on imprime mes deux _Lettres au Peuple_. Je vais faire
+une revue[2] avec Viardot, un prologue[3] pour Lockroy[4]. J'ai persuade
+a Ledru-Rollin de demander une _Marseillaise_ a Pauline. Au reste,
+Rachel chante la vraie _Marseillaise_ tous les soirs aux Francais d'une
+maniere admirable, a ce qu'on dit. J'irai l'entendre demain.
+
+Mon editeur commence a me payer. Il s'est deja execute de trois mille
+francs et promet le reste pour la semaine prochaine; nous nous en
+tirerons donc, j'espere. Tu entends bien que je n'ai pas du demander un
+sou au gouvernement. Seulement, si je me trouvais dans la debine, je
+demanderais un pret, et je ne serais pas exposee a une catastrophe.
+Tu entends bien aussi que ma redaction dans les actes officiels du
+gouvernement ne doit pas etre criee sur les toits. Je ne signe pas. Tu
+dois avoir recu les six premiers numeros du _Bulletin de la Republique_,
+le septieme sera de moi. Je te garderai la collection; ainsi _affiche_
+les tiens, et _fiche_-toi de les voir detruits par la pluie.
+
+Tu verras dans la _Reforme_ d'aujourd'hui mon compte rendu de la fete de
+Nohant-Vic et ton nom figurer au milieu. Tout va aussi bien ici que ca
+va mal chez nous. J'ai prevenu Ledru-Rollin de ce qui se passait a la
+Chatre. Il va y envoyer un representant special. Garde ca pour toi
+encore. J'ai fait connaissance avec Jean Reynaud, avec Barbes, avec M.
+Boudin, pretendant a la deputation de l'Indre; celui-ci m'a paru
+un republicain assez crane, et il est, en effet, ami intime de
+Ledru-Rollin. Il nous faudra peut-etre l'appuyer. Je crois que les
+elections seront retardees. Il ne faut pas le dire, et il faut ne pas
+negliger l'instruction de tes administres. Tu as ton bout de devoir
+a remplir, chacun doit s'y mettre, meme Lambert, qui doit precher la
+republique sur tous les tons aux habitants de Nohant.
+
+Je suis toujours dans ta cambuse, et j'y resterai peut-etre. C'est une
+economie, et le gouvernement provisoire vient m'y trouver tout de
+meme. Solange m'ecrit qu'elle va tres bien et qu'elle part pour Paris.
+Clesinger fera peu a peu ses affaires. La Republique lui reconnait du
+talent et l'emploiera quand elle aura de l'argent.
+
+Rothschild fait aujourd'hui de beaux sentiments sur la Republique. Il
+est garde a vue par le gouvernement provisoire, qui ne veut pas qu'il se
+sauve avec son argent, et qui lui mettrait de la mobile a ses trousses.
+Encore _motus_ la-dessus. Il se passe les plus droles de choses.
+
+Le gouvernement et le peuple s'attendent a de mauvais deputes et ils
+sont d'accord pour les _ficher_ par les fenetres. Tu viendras, nous
+irons, et nous rirons. On est aussi crane ici qu'on est lache chez nous.
+On joue le tout pour le tout; mais la partie est belle. Bonsoir, mon
+Bouli; je t'embrasse mille fois.
+
+Le Potu[5] va tous les soirs a un club de Correziens. Il n'y a ni hommes
+ni femmes, ils sont tous _Limougis_. On n'y parle que le patois. _Cha_
+doit etre _chuperbe!_
+
+Il va partir pour _chon_ beau pays, aussitot que je serai enrayee. Il
+_ch'embete_ beaucoup, parce que je le conduis chez les _minichtres,
+ouche_ qu'il reste jusqu'a une heure du matin a m'attendre dans les
+antichambres. Il dit que _ch'est_ un _fichou_ metier. Je crois bien
+qu'il _chera_ depute et qu'il parlera _chur_ la chataigne.
+
+Ne manque pas de dire a ta garde nationale qu'il n'est question que
+d'elle a Paris. Ca la flattera un peu.
+
+Prends courage, nous allons ferme. Emmanuel a ete deux heures au bout
+des fusils de brigands qui voulaient le tuer pour ne pas rendre les
+clefs de la poudriere de Lyon et huit canons. Il s'en est tire par son
+eloquence et son courage; il en a dans l'occasion. Nous l'aurons, va, la
+Republique, en depit de tout. Le peuple est debout et diablement beau
+ici. Tous les jours et sur tous les points, on plante des arbres de
+la liberte. J'en ai rencontre trois hier en diverses rues, des pins
+immenses portes sur les epaules de cinquante ouvriers. En tete, le
+tambour, le drapeau, et des bandes de ces beaux travailleurs de terre,
+forts, graves, couronnes de feuillage, la beche, la pioche ou la cognee
+sur l'epaule; c'est magnifique, c'est plus beau que tous les _Robert_ du
+monde!
+
+ [1] Maurice Sand venait d'etre nomme maire de la commune de Nohant-Vie.
+ [2] _La Cause du peuple_.
+ [3] _Le Roi attend_.
+ [4] Alors administrateur du Theatre-Francais.
+ [5] Victor Borie.
+
+
+
+
+CCLXXII
+
+A M. DE LAMARTINE, A PARIS
+
+ Paris, avril 1848.
+
+Monsieur,
+
+Je vous comprends bien. Vous ne songez qu'a eviter une revolution,
+l'effusion du sang, les violences, un avenement trop prompt de la
+democratie aveugle et encore barbare sous bien des rapports. Je
+crois que vous vous exagerez, d'une part, l'etat d'enfance de cette
+democratie, et que, de l'autre, vous doutez des rapides et divins
+progres que ses convulsions lui feraient faire. Pourquoi en doutez-vous,
+vous qui lisez dans le sein de Dieu et qui voyez combien cette humanite
+en travail lui est chere! vous qui pouvez juger des miracles que la
+Toute-Puissance tient en reserve pour l'intelligence des faibles et des
+opprimes, d'apres les revelations sublimes qui sont tombees dans votre
+ame de poete et d'artiste? Eh quoi! en peu d'annees, vous vous etes
+eleve dans les plus hautes regions de la pensee humaine, et, vous
+faisant jour au sein des tenebres du catholicisme, vous avez ete emporte
+par l'esprit de Dieu, assez haut pour crier cet oracle que je repete du
+matin au soir:
+
+ "Plus il fait clair, mieux on voit Dieu!"
+
+Vous avez emporte, avec les flammes qui jaillissaient de vous, ce milieu
+de vaine fumee et de pales brouillards ou la vanite du monde voulait
+vous retenir; et, maintenant, vous ne croiriez pas que la volonte
+divine, qui a accompli ce miracle dans un individu, puisse faire briller
+les memes eclairs de verite sur tout un peuple? vous croyez qu'il
+attendra des siecles pour realiser le tableau magique qu'il vous a
+permis d'entrevoir? Oh non! oh non! Son regne est plus proche que vous
+ne pensez, et, s'il est proche, c'est qu'il est legitime, c'est qu'il
+est saint, c'est qu'il est marque au cadran des siecles. Vous vous
+trompez d'heure, grand poete, et grand homme! Vous croyez vivre dans
+ces temps ou le devoir de l'homme de bien et de l'homme de genie sont
+identiques, et tendent egalement a retarder la ruine de societes encore
+bonnes et durables! Vous croyez que la ruine commence, tandis qu'elle
+est consommee, et qu'une derniere pierre la retient encore! Voulez-vous
+donc etre cette derniere pierre, la clef de cette voute impure, vous
+qui haissez les impuretes dans le fond de votre coeur, et qui reniez le
+culte de Mammon a la face de la terre, dans vos elans lyriques?
+
+Si cette societe d'hommes d'affaires a laquelle vous vous abaissez
+s'occupait franchement de l'emancipation de la famille humaine, je vous
+admirerais comme un saint, et je dirais que c'est joindre la douceur
+de Jesus a son genie, que de manger a la table des centeniers pour les
+amener a la verite. Mais vous savez bien que vous n'amenerez pas de
+pareils resultats. Ce miracle de convertir et de toucher les ames
+corrompues ou abruties n'est que dans la main de l'Eternel, et il parait
+que ce n'est point par la qu'il veut entamer la regeneration, puisqu'il
+n'eclaire et n'attendrit aucune de ces ames; c'est par-dessous qu'il
+travaille, et tout le dessus semble devoir etre ecarte comme une vaine
+ecume. Pourquoi etes-vous avec ceux que Dieu ne veut pas eclairer et non
+avec ceux qu'il eclaire? pourquoi vous placez-vous entre la bourgeoisie
+et le proletariat pour precher a l'un la resignation, c'est-a-dire
+la continuation de ses maux jusqu'a un nouvel ordre que vos hommes
+d'affaires retarderont le plus qu'ils pourront, a l'autre des sacrifices
+qui n'aboutiront qu'a de petites concessions, encore seront-elles
+amenees par la peur plus que par la persuasion?
+
+Eh! mon Dieu, si la peur seule peut les ebranler et les vaincre,
+mettez-vous donc avec ces proletaires pour menacer; sauf a vous placer
+en travers le lendemain; pour les empecher d'executer leurs menaces.
+Puisqu'il vous faut de l'action, puisque vous etes une nature
+laborieuse, aimant a mettre la main a l'oeuvre, voila la seule action
+digne de vous; car les temps sont murs pour cette action, et elle vous
+surprendra au milieu du calme impartial ou vous vous retranchez, fermant
+les yeux et les oreilles, devant le flot qui monte et qui gronde. Mon
+Dieu, mon Dieu, il en est temps encore, et, puisque votre coeur est
+plein de la verite et de son amour, il n'y a entre ce peuple et vous
+qu'une erreur de calcul dans le calendrier, que vous consultez chacun
+d'un point de vue different. Ne faites pas dire a la posterite: "Ce
+grand homme mourut les yeux ouverts sur l'avenir et fermes sur le
+present. Il predit le regne de la justice, et, par une etrange
+contradiction trop frequente chez les hommes celebres, il se cramponna
+au passe et ne travailla qu'a le prolonger. Il est vrai qu'un vers de
+lui eut plus de valeur et plus d'effet que tous les travaux politiques
+de sa vie; car, ce vers, c'etait la voix de Dieu qui parlait en lui, et,
+ces travaux politiques, c'etait l'erreur humaine qui l'y condamnait;
+mais il est cruel de ne pouvoir l'enregistrer que parmi les lumieres, et
+non parmi les devouements de cette epoque de lutte dont il meconnut trop
+la marche rapide et l'issue immediate."
+
+Si vous arrivez a la presidence de la Chambre, et que vous ne soyez
+pas, sur le fauteuil, un autre homme que celui de la chambre voutee de
+Saint-Point, tant mieux. Je crois que, la, vous pouvez faire beaucoup
+de bien; car vous avez de la conscience, vous etes pur, incorruptible,
+sincere, honnete dans toute l'acception du mot en politique, je le
+sais maintenant; mais qu'il vous faudrait de force, d'enthousiasme,
+d'abnegation et de pieux fanatisme pour etre en prose le meme homme
+que vous etes en vers! Non, vous ne le serez pas; vous craindrez trop
+l'etrangete, le ridicule; vous serez trop soumis aux convenances; vous
+penserez qu'il faut parler a des hommes d'affaires, comme avec des
+hommes d'affaires. Vous oublierez que, hors de cette enceinte etroite et
+sourde, la voix d'un homme de coeur et de genie retentit dans l'espace
+et remue le monde.
+
+Non, vous ne l'oserez pas! apres avoir dit les choses magnifiques
+dont vos discours sont remplis, vous viendrez, avec votre second
+mouvement,--ce second mouvement qui justifie si bien l'odieux proverbe
+de M. de Talleyrand,--calmer l'irritation qu'excitent vos hardiesses et
+passer l'eponge sur vos caracteres de feu. Vous viendrez encore dire
+comme dans vos vers: "N'ayez pas peur de moi, messieurs, je ne suis
+point un democrate, je craindrais trop de vous paraitre demagogue." Non,
+vous n'oserez pas!
+
+Et ce n'est pas la peur des ames basses qui vous en empechera; je sais
+bien que vous affronteriez la misere et les supplices; mais ce sera la
+peur du scandale, et vous craindrez ces petits hommes capables qui se
+posent en hommes d'Etat et qui diraient d'un air depite: "Il est fou, il
+est ignorant, il est grossier et flatte le peuple; il n'est que poete,
+il n'est pas homme d'Etat, profond politique comme nous." Comme eux!
+comme eux qui se rengorgent et se gonflent, un pied dans l'abime qui
+s'entr'ouvre sans qu'ils s'en doutent et qui deja les entraine!
+
+Mais, quand meme l'univers entier meconnaitrait un grand homme
+courageux, quand le peuple meme, ingrat et aveugle, viendrait vous
+traiter de fou, de reveur et de niais... Mais non, vous n'etes pas
+fanatique, et cependant vous devriez l'etre, vous a qui Dieu parle sur
+le Sinai. Vous avez le droit ensuite de rentrer dans la vie ordinaire,
+mais vous ne devez pas y etre un homme ordinaire. Vous devez porter les
+feux dont vous avez ete embrase dans votre rencontre avec le Seigneur,
+au milieu des glaces ou les mauvais coeurs languissent et se paralysent.
+
+Vous etes un homme d'intelligence et un homme de bien. Il vous reste a
+etre un homme vertueux.
+
+Faites, o source de lumiere et d'amour, que le zele de votre maison
+devore le coeur de cette creature d'elite.
+
+
+
+
+CCLXXIII
+
+A M. CHARLES DELAVEAU, A LA CHATRE
+
+
+ Paris, 13 avril 1848.
+
+Mon cher Delaveau,
+
+Je regrette que vous ayez pris la peine de venir chez moi pour ne pas
+me rencontrer. C'est la faute de Duplomb, que j'avais charge de vous
+demander pour moi cette entrevue, en le priant de me faire savoir si
+l'heure et le jour vous convenaient. Ne recevant de lui aucun avis, j'ai
+pense qu'il n'avait pas encore pu vous voir.
+
+Ma soiree de demain n'est pas libre et je pense m'absenter apres-demain
+pour quelques jours. Je viens donc, tout en vous remerciant d'avoir
+repondu a mon appel, vous mettre, par ecrit, au courant de l'objet de
+l'explication que je desirais avoir avec vous de vive voix.
+
+J'ai appris qu'au moment de nos elections, une manifestation avait ete
+faite a Nohant par les ouvriers de la Chatre. Cette manifestation fort
+peu menacante, je le sais, etait pourtant hostile et les cris de _A bas
+madame Dudevant! A bas Maurice Dudevant! A bas les communistes! A bas
+les ennemis de M. Delaveau!_ ont salue avec assez d'acharnement une
+maison qui a nourri et assiste plus de pauvres qu'aucune autre dans
+l'arrondissement. Enfin cette demonstration etait faite en votre nom. Je
+ne m'en suis point preoccupee; mais je me suis reserve le droit de vous
+en demander l'explication, aussitot qu'il me serait possible de vous
+voir.
+
+Je provoquerai ces explications en vous en donnant sur mon compte, que
+je defie personne de dementir, et je veux vous les donner, parce que
+certainement vous avez cru, en dirigeant sur Nohant une demonstration
+hostile, repondre a quelque hostilite de ma part. S'il en etait ainsi,
+vous seriez peu excusable d'avoir voulu exercer des represailles avant
+de vous etre assure de quelque provocation de ma part. Je vous dirai
+donc tres franchement (en vous annoncant que je vais a Nohant attendre
+vos bandes devouees) que je n'ai jamais, depuis assez longtemps, eu la
+moindre confiance dans votre conduite politique.
+
+Ce n'est pas d'hier que nous nous connaissons. Nous avons ete intimement
+lies dans notre jeunesse, et, a cette epoque, vous alliez beaucoup plus
+loin que moi dans vos idees revolutionnaires; j'avais alors tres peu
+etudie la Revolution et je n'acceptais point la guillotine, que, du
+reste, je n'ai jamais acceptee et n'accepterai jamais. A cette epoque
+pourtant, vous admiriez sans reserve Robespierre, Couthon et Saint-Just,
+que j'ai appris aussi a admirer depuis, sauf l'application excessive et
+sanglante de leur theorie. Nous nous sommes chamailles assez souvent
+sur ce point pour qu'il m'en souvienne, et, comme ces discussions
+finissaient amicalement, mon frere et moi, nous vous appelions le
+docteur Guillotin; ce qui ne vous fachait point.
+
+Depuis, vous etes entre dans un systeme de moderation dynastique que je
+n'ai jamais compris. Nous avions change tous les deux. J'avais avance
+dans mon opinion, vous aviez recule dans la votre. Mes amis combattaient
+dans les elections pour vous porter a la Chambre comme l'expression de
+leurs idees. Je trouvais qu'ils se trompaient, je le leur disais; mais
+je n'essayais point de les arreter, parce que vous etiez excuse, a
+mes yeux, de votre tiedeur politique par le role d'homme honnete et
+charitable.
+
+Votre ferveur republicaine a eu droit de m'etonner apres le 24 fevrier;
+vous avez change encore une fois, je le veux bien, et j'admets que vous
+ayez ete sincere, je veux le croire, d'autant plus que je vous vois,
+depuis quelques jours, voter avec l'extreme gauche; mais j'ai ete
+parfaitement fondee jusque-la a ne vous point croire republicain, et
+je ne me suis point genee pour le dire, lorsque l'occasion s'est
+rencontree.
+
+Mais, en meme temps que j'ai le droit de dire ce que je pense, et de
+penser ce que je crois vrai, je ne crois point avoir celui de me meler
+a des intrigues et a des manoeuvres electorales; c'est ce que je n'ai
+jamais fait, c'est ce que je ne ferai jamais. Mon role de femme s'y
+oppose, ma conscience me le defend, et, si j'etais homme, je ne me
+croirais pas dispensee de porter la meme droiture dans ma conduite
+politique. Si j'ai ete accusee d'un acte quelconque tendant a contrarier
+votre election, a noircir votre caractere prive, a tromper l'opinion sur
+votre compte, je vous somme de me le faire savoir, parce que je veux y
+repondre et ne pas rester sous le coup d'une calomnie.
+
+Voila pour moi; mais, quant a vous, vous avez a m'expliquer aussi
+quelle part vous avez prise a la demonstration faite contre moi par des
+ouvriers de la Chatre, qui certainement n'ont point personnellement le
+plus leger reproche a me faire.--Voici ce dont toutes les apparences
+vous accusent:
+
+Vous auriez excite ces ouvriers contre ma maison et contre mon nom, en
+exploitant la ridicule terreur que le mot de communisme inspire a ceux
+qui ne le comprennent pas. Vous auriez explique ainsi le communisme pour
+exasperer ces braves gens: "Les communistes veulent prendre tous vos
+biens, toutes vos terres, et vous donner six ou huit sous de salaire par
+jour. Madame Dudevant est allee a Paris pour se joindre, par ses ecrits,
+a ceux qui veulent realiser tout de suite cette belle doctrine, etc.,
+etc."
+
+Toutes ces accusations sont trop betes pour avoir ete inventees par
+vous. Leurs auteurs ne sont probablement pas dignes d'etre recherches;
+mais vous exerciez sur les gens de la Chatre une influence qui,
+jusque-la, vous avait fait honneur, et vous ne vous en etes pas servi
+pour faire cesser ces bruits ridicules. Vous paraissez les avoir
+encourages, au contraire, et vous avez laisse faire la demonstration
+sur Nohant. Vous etes donc responsable devant l'opinion publique de
+l'egarement de vos partisans, non seulement en ce qui me concerne, mais
+aussi en ce qui concerne les paysans de ma commune, menaces et violentes
+dans leur vote. Il serait facile de prouver que, tandis que mon fils,
+contraire par opinion a votre election, ecrivait fidelement votre nom
+sur tous les bulletins ou les gens de la commune desiraient le voir
+inscrit, vos partisans arrachaient, a d'autres mains, d'autres bulletins
+et y substituaient le leur avec menace et brutalite. Une enquete va
+etre ouverte a ce sujet, je l'apprends ce soir. Avant d'y porter mon
+temoignage, si je suis appelee a le faire, je veux savoir de vous la
+verite et me mettre en demeure de vous accuser ou de vous justifier.
+J'accepterai une franche explication, si hostile qu'elle puisse etre, et
+je la prefererai de beaucoup a une petite guerre d'intrigues, pour se
+disputer une popularite dont je ne voudrais pas a ce prix, et dont je
+suis peu jalouse dans les vilaines conditions ou elle est placee.
+
+Je sais que nous nous occupons la d'un tres petit fait, et que, sur tout
+le sol de la France, il s'en est produit simultanement de semblables,
+meme de beaucoup plus graves en plusieurs endroits. Mais ceci est une
+affaire de vous a moi que je tiens a eclaircir et dont il vous est
+impossible de me refuser la solution. J'attends donc votre reponse pour
+savoir si je puis encore vous conserver mon estime et mon ancienne
+amitie.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLXXIV
+
+A MAURICE SAND, A NOHANT
+
+ Paris, 17 avril 1848.
+
+Mon pauvre Bouli,
+
+J'ai bien dans l'idee que la Republique a ete tuee dans son principe et
+dans son avenir, du moins dans son prochain avenir. Aujourd'hui, elle
+a ete souillee par des cris de mort. La liberte et l'egalite ont ete
+foulees aux pieds avec la fraternite, pendant toute cette journee. C'est
+la contre-partie de la manifestation contre les bonnets a poil.
+
+Aujourd'hui, ce n'etaient plus seulement les bonnets a poil, c'etait
+toute la bourgeoisie armee et habillee; c'etait toute la banlieue,
+cette meme feroce banlieue qui criait en 1832: _Mort aux republicains!_
+Aujourd'hui, elle crie: _Vive la republique!_ mais: _Mort aux
+communistes! Mort a Cabet!_ Et ce cri est sorti de deux cent mille
+bouches dont les dix-neuf vingtiemes le repetaient sans savoir ce que
+c'est que le communisme; aujourd'hui, Paris s'est conduit comme la
+Chatre.
+
+Il faut te dire comment tout cela est arrive; car tu n'y comprendrais
+rien par les journaux. Garde pour toi le _secret_ de la chose.
+
+Il y avait trois conspirations, ou plutot quatre, sur pied depuis huit
+jours.
+
+D'abord Ledru-Rollin, Louis Blanc, Flocon, Caussidiere et Albert
+voulaient forcer Marrast, Garnier-Pages, Carnot, Bethmont, enfin
+tous les juste-milieu de la Republique a se retirer du gouvernement
+provisoire. Ils auraient garde Lamartine et Arago, qui sont mixtes et
+qui, preferant le pouvoir aux opinions (qu'ils n'ont pas), se seraient
+joints a eux et au peuple. Cette conspiration etait bien fondee. Les
+autres nous ramenent a toutes les institutions de la monarchie, au regne
+des banquiers, a la misere extreme et a l'abandon du pauvre, au luxe
+effrene des riches, enfin a ce systeme qui fait dependre l'ouvrier,
+comme un esclave, du travail que le maitre lui mesure, lui chicane
+et lui retire a son gre. Cette conspiration eut donc pu sauver la
+Republique, proclamer a l'instant la diminution des impots du pauvre,
+prendre des mesures qui, sans ruiner les fortunes honnetes, eussent tire
+la France de la crise financiere; changer la forme de la loi electorale,
+qui est mauvaise et donnera des elections de clocher; enfin, faire tout
+le bien possible, dans ce moment, ramener le peuple a la Republique,
+dont le bourgeois a reussi deja a le degouter dans toutes les provinces,
+et nous procurer une Assemblee nationale qu'on n'aurait pas ete force de
+violenter.
+
+La deuxieme conspiration etait celle de Marrast, Garnier-Pages et
+compagnie, qui voulaient armer et faire prononcer la bourgeoisie contre
+le peuple, en conservant le systeme de Louis-Philippe, sous le nom de
+republique.
+
+La troisieme etait, dit-on, celle de Blanqui, Cabet et Raspail, qui
+voulaient, avec leurs disciples et leurs amis des clubs jacobins, tenter
+un coup de main et se mettre a la place du gouvernement provisoire.
+
+La quatrieme etait une complication de la premiere: Louis Blanc, avec
+Vidal, Albert et l'_ecole ouvriere_ du Luxembourg, voulant se faire
+proclamer dictateur et chasser tout, excepte lui. Je n'en ai pas la
+preuve; mais cela me parait certain maintenant.
+
+Voici comment ont agi les quatre conspirations:
+
+Ledru-Rollin, ne pouvant s'entendre avec Louis Blanc, ou se sentant
+trahi par lui, n'a rien fait a propos et n'a eu qu'un role efface.
+
+Marrast et compagnie ont appele, sous main, a leur aide toute la
+banlieue et toute la bourgeoisie armee, sous pretexte que Cabet voulait
+mettre Paris a feu et a sang, et on l'a si bien persuade a tout le
+monde, que le parti honnete et brave de Ledru-Rollin, qui etait soutenu
+par Barbes, Caussidiere et tous mes amis, est reste coi, ne voulant pas
+donner a son insu, dans la confusion d'un mouvement populaire, aide et
+protection a Cabet, qui est un imbecile, a Raspail et a Blanqui, les
+_Marat_ de ce temps-ci. La conspiration de Blanqui, Raspail et Cabet
+n'existait peut-etre pas, a moins qu'elle ne fut melee a celle de Louis
+Blanc. Par eux-memes, ces trois hommes ne reunissent pas a Paris mille
+personnes sures. Ils sont donc peu dignes du fracas qu'on a fait a leur
+propos.
+
+La conspiration Louis Blanc, composee de trente mille ouvriers des
+corporations, rallies par la formule de l'organisation du travail, etait
+la seule qui put inquieter veritablement le parti Marrast; mais elle eut
+ete ecrasee par la garde nationale armee, si elle eut bouge.
+
+Toutes ces combinaisons avaient chacune un pretexte different pour se
+mettre sur pied aujourd'hui.
+
+Pour les ouvriers de Louis Blanc, c'etait de se reunir au Champ de Mars,
+afin d'elire les officiers de leur etat-major.
+
+Pour la banlieue de Marrast, c'etait de venir reconnaitre ses officiers.
+
+Pour la mobile et la police de Caussidiere et Ledru, c'etait d'empecher
+Blanqui, Raspail et Cabet de tenter un coup de main.
+
+Pour ces derniers, c'etait de porter des offrandes patriotiques a
+l'hotel de ville.
+
+Au milieu de tout cela, deux hommes pensaient a eux-memes sans agir.
+Leroux se tenait pret a _escamoter la papaute_ de Cabet sur les
+communistes. Mais il n'avait pas assez de suite dans les idees ou pas
+assez d'audace pour en venir a bout. Il n'a pas paru.
+
+L'autre homme, c'est Lamartine, espece de Lafayette naif, qui veut etre
+president de la Republique et qui en viendra peut-etre a bout, parce
+qu'il menage toutes les idees et tous les hommes; sans croire a aucune
+idee et sans aimer aucun homme. Il a eu les honneurs et le triomphe de
+la journee sans avoir rien fait.
+
+Voici maintenant comment les choses se sont passees:
+
+A deux heures, les trente mille ouvriers de Louis Blanc ont ete au Champ
+de Mars, ou l'on dit que Louis Blanc n'est point venu; ce qui les a
+mecontentes et refroidis. A la meme heure, de tous les coins de Paris,
+ont apparu la garde nationale bourgeoise et la banlieue, cent mille
+hommes au moins, qui ont ete aux Invalides et n'ont fait que traverser
+pour se rendre a l'hotel de ville en meme temps que les ouvriers.
+
+Ce mouvement s'est fait avec beaucoup d'art. Les ouvriers portaient des
+bannieres sur lesquelles etaient ecrites leurs formules: _Organisation
+du travail, Cessation de l'exploitation de l'homme par l'homme_.
+
+Ils allaient demander au gouvernement provisoire de leur promettre
+definitivement la garantie de ce principe. On pense que, sur le refus de
+certains membres du gouvernement, ils auraient exige leur demission.
+Ils l'auraient fait pacifiquement; car ils n'avaient point d'armes,
+quoiqu'ils eussent pu en avoir, etant tous gardes nationaux.
+
+Mais ils n'ont pu que presenter tres civilement leurs offrandes et leurs
+voeux; car a peine avaient-ils enfile le quai du Louvre, que trois
+colonnes de gardes nationaux armes jusqu'aux dents, fusils charges et
+cartouches en poche, se placerent sur les deux flancs de la colonne des
+ouvriers. Arrive au pont des Arts, on fit encore une meilleure division.
+On placa une troisieme colonne de gardes nationaux et de mobiles au
+centre. De sorte que cinq colonnes marchaient de front: trois colonnes
+bourgeoises armees au centre et sur les cotes, deux colonnes d'ouvriers
+desarmes, a droite et a gauche de la colonne du centre; puis, dans les
+intervalles, promenades de gardes nationaux a cheval, laids et betes
+comme de coutume.
+
+C'etait un beau et triste spectacle que ce peuple marchant, fier et
+mecontent, au milieu de toutes ces baionnettes. Les baionnettes criaient
+et beuglaient: _Vive la Republique! Vive le gouvernement provisoire!
+Vive Lamartine!_ Les ouvriers repondaient: _Vive la bonne Republique!
+Vive l'egalite! Vive la vraie Republique du Christ_!
+
+La foule couvrait les trottoirs et les parapets. J'etais avec Rochery,
+et il n'y avait pas moyen de marcher ailleurs qu'avec la colonne des
+ouvriers, toujours bonne, polie et fraternelle. Toutes les cinq minutes,
+on faisait faire un temps d'arret aux ouvriers, et la garde nationale
+avancait de plusieurs pelotons, afin de mettre un intervalle sur la
+place de l'Hotel-de-Ville entre chaque colonne d'ouvriers et meme entre
+chaque corporation. On les prenait dans un filet maille par maille. Ils
+le sentaient, et ils contenaient leur indignation.
+
+Arrive sur la place de l'Hotel-de-Ville, on les fit attendre une heure
+pour que toute la mobile et toute la garde bourgeoise fut placee et
+echelonnee; Le gouvernement provisoire, aux fenetres de l'hotel de
+ville, se posait en Apollon. Louis Blanc avait une belle, tenue de
+Saint-Just. Ledru-Rollin se montrait peu et faisait contre fortune bon
+coeur. Lamartine triomphait sur toute la ligne. Garnier-Pages faisait
+une mine de jesuite, Cremieux et Pagnerre etaient prodigues de leurs
+hideuses boules et saluaient royalement la populace.
+
+Les pauvres ouvriers etaient refoules derriere la garde bourgeoise, le
+long des murs au fond de la place. Enfin, on leur ouvrit, au milieu des
+rangs, un petit passage si etroit, que, de quatre par quatre qu'ils
+etaient, ils furent forces de se mettre deux par deux, et on leur
+permit d'arriver le long de la grille, c'est-a-dire devant cent mille
+baionnettes et fusils charges. Dans l'interieur de la grille, la mobile
+armee, fanatisee ou trompee, aurait fait feu sur eux au moindre mot. Le
+grand Lamartine daigna descendre sur le perron et leur donner de l'eau
+benite de cour. Je n'ai pu entendre les discours; mais, qu'ils en
+fussent contents ou non, cela dura dix minutes, et les ouvriers
+defilerent par le fond des autres rues, tandis que la garde bourgeoise
+et la mobile se firent passer pompeusement en revue par Lamartine et les
+autres triomphateurs.
+
+Comme je m'etais fourree au milieu des gamins de la mobile, au centre
+de la place pour mieux voir, je me suis esquivee a ce moment-la, pour
+n'avoir pas l'honneur insigne d'etre passee en revue aussi, et je
+suis revenue diner chez Pinson, bien triste et voyant la _Republique
+republicaine_ a bas pour longtemps peut-etre.
+
+Ce soir, je suis sortie a neuf heures avec Borie pour voir ce qui se
+passait. Tous les ouvriers etaient partis; la rue etait aux bourgeois,
+etudiants, boutiquiers, flaneurs de toute espece qui criaient: _A bas
+les communistes! A la lanterne les cabetistes! Mort a Cabet!_ Et les
+enfants des rues repetaient machinalement ces cris de mort: Voila
+comment la bourgeoisie fait l'education du peuple. Le premier cri de
+_mort_ et le doux nom de _lanterne_ ont ete jetes aujourd'hui a la
+Revolution par les bourgeois. Nous en verrons de belles si on les laisse
+faire.
+
+Sur le pont des Arts, nous entendons battre la charge et nous voyons
+reluire aux torches, sur les quais, une file de baionnettes immense qui
+reprend au pas de course le chemin de l'hotel de ville. Nous y courons:
+c'etait la deuxieme legion, la plus bourgeoise de Paris et d'autres de
+meme acabit, vingt mille hommes environ qui vociferaient a rendre sourd
+cet eternel cri de _Mort a Cabet! Mort aux communistes!_ A coup sur, je
+ne fais pas de Cabet le moindre cas; mais, sur trois hommes, dont il
+est le moins mauvais, pourquoi toujours Cabet? A coup sur, Blanqui et
+Raspail meriteraient plus de haine, et leur nom n'a pas ete prononce
+une seule fois. C'est qu'ils ne representent pas d'idees, et que la
+bourgeoisie veut tuer les idees. Demain, on criera: _A bas tous les
+socialistes! A bas Louis Blanc!_ et, quand on aura bien crie: _A bas_
+quand on se sera bien habitue au mot de _lanterne_, quand on aura bien
+accoutume les oreilles du peuple au cri de _mort_, on s'etonnera que le
+peuple se fache et se venge. C'est infame! Si ce malheureux Cabet se fut
+montre, on l'eut mis en pieces; car le peuple, en grande partie, croyait
+voir dans Cabet un ennemi redoutable.
+
+Nous suivimes cette bande de furieux jusqu'a l'hotel de ville, et, la,
+elle defila devant l'hotel, ou il n'y avait personne du gouvernement
+provisoire, en beuglant toujours le meme refrain et en tirant quelques
+coups de fusil en l'air. Ces bourgeois, qui ne veulent pas que le peuple
+lance des petards, ils avaient leurs fusils charges a balle et pouvaient
+tuer quelques curieux aux fenetres. Ca leur etait fort egal, c'etait une
+bande de betes alterees de sang. Que quelqu'un eut prononce un mot de
+blame, ils l'eussent tue. La pauvre petite mobile fraternisait avec eux
+sans savoir ce qu'elle faisait. Le general Courtais et son etat-major,
+sur le perron, repondaient: _Mort a Cabet!_
+
+Voila une belle journee!
+
+Nous sommes revenus tard. Tout le quai etait couvert de groupes. Dans
+tous, un seul homme du peuple defendait, non pas Cabet, personne ne
+s'en soucie, mais le principe de la liberte violee par cette brutale
+demonstration, et tout le groupe maudissait Cabet et interpretait le
+communisme absolument comme le font les vignerons de Delaveau. J'ai
+entendu ces orateurs isoles que tous contredisaient; dire des choses
+tres bonnes et tres sages. Ils disaient aux beaux esprits qui se
+moquaient du communisme que, plus cela leur semblait bete, moins ils
+devaient le persecuter comme une chose dangereuse: que les communistes
+etaient en petit nombre et tres pacifiques; que, si l'_Icarie_ faisait
+leur bonheur, ils avaient bien le droit de rever l'Icarie, etc.
+
+Puis arrivaient des patrouilles de mobiles--il y en avait autant que
+d'attroupements--qui passaient au milieu, se melaient un instant a la
+discussion, disaient quelques lazzis de gamin, priaient les citoyens de
+se disperser, et s'en allaient, repetant comme un mot d'ordre distribue
+avec le cigare et le petit verre: _A bas Cabet! Mort aux communistes!_
+Cette mobile, si intelligente et si brave, est deja trompee et
+corrompue. La partie du peuple incorporee dans les belles legions de
+bourgeois a pris les idees bourgeoises en prenant un bel habit flambant
+neuf. Souvent on perd son coeur en quittant sa blouse. Tout ce qu'on a
+fait a ete aristocratique, on en recueille le fruit.
+
+Dans tout cela, le mal, le grand mal, ne vient pas tant, comme on le
+dit, de ce que le peuple n'est pas encore capable de comprendre les
+idees. Cela ne vient pas non plus de ce que les idees ne sont pas assez
+mures.
+
+Tout ce qu'on a d'idees a repandre et a faire comprendre suffirait a la
+situation, si les hommes qui representent ces idees etaient _bons_; ce
+qui peche, ce sont les _caracteres_. La verite n'a de vie que dans une
+ame droite et d'influence que dans une bouche pure. Les hommes sont
+faux, ambitieux, vaniteux, egoistes, et le meilleur ne vaut pas le
+diable; c'est bien triste a voir de pres!
+
+Les deux plus honnetes caracteres que j'aie encore rencontres, c'est
+Barbes et Etienne Arago. C'est qu'ils sont braves comme des lions et
+devoues de tout leur coeur. J'ai fait connaissance aussi avec Carteret,
+secretaire general de la police: c'est une belle ame. Barbes est un
+heros. Je crois aussi Caussidiere tres bon; mais ce sont des hommes du
+second rang, tout le premier rang vit avec cet ideal: _Moi, moi, moi_.
+
+Nous verrons demain ce que le peuple pensera de tout cela a son reveil.
+Il se pourrait bien qu'il fut peu content; mais j'ai peur qu'il ne soit
+deja trop tard pour qu'il secoue le joug. La bourgeoisie a pris sa
+revanche.
+
+Ce _malheureux_ Cabet, Blanqui, Raspail et quelques autres perdent la
+verite, parce qu'ils prechent une certaine face de la verite. On ne
+peut faire cause commune avec eux, et cependant la persecution qui
+s'attachera a eux prepare celle dont nous serons bientot l'objet. Le
+principe est viole, et c'est la bourgeoisie qui relevera l'echafaud.
+
+Je suis bien triste, mon garcon. Si cela continue et qu'il n'y ait plus
+rien a faire dans un certain sens, je retournerai a Nohant ecrire et me
+consoler pres de toi. Je veux voir arriver l'Assemblee nationale; apres,
+je crois bien que je n'aurai plus rien a faire ici.
+
+
+
+
+CCLXXV
+
+AU MEME
+
+ Paris, 10 avril 1848.
+
+J'espere que tu dors sur les deux oreilles, et que, si les bruits qui
+circulent jour et nuit dans Paris vont jusqu'en province, ou ils doivent
+prendre des proportions effrayantes, tu n'en crois pas un mot. Nous
+recommencons _l'annee de la peur_. C'est fabuleux! Hier dans la nuit,
+chaque quartier de Paris pretendait qu'on avait attaque et pris deux
+postes. Cela faisait beaucoup de postes enleves, et il n'y avait pas
+seulement un chat qui eut remue.
+
+Ce matin, on a battu le rappel des l'aurore. Puis on est venu
+contremander, en disant cependant aux gardes nationaux de rester
+equipes et prets a sortir. A toutes les heures circulait une nouvelle
+_nouvelle_. Blanqui etait arrete, et puis Cabet attaquait l'hotel de
+ville, lui qui _fuit de peur_! Leroux est devenu invisible, je crois
+qu'il est retourne a Boussac. Raspail se fait passer pour mort. Et
+pourtant, a propos de ces trois hommes, on a mis la tete a l'envers, non
+seulement a toutes les portieres de Paris, mais encore a tous les clubs,
+au gouvernement provisoire, a Caussidiere lui-meme, a la garde nationale
+de tous les rangs. On dit a la mobile que la banlieue pille; a la
+banlieue, que les communistes font des barricades. C'est une vraie
+comedie. Ils ont tous voulu se faire peur les uns aux autres, et ils ont
+si bien reussi, qu'ils ont tous peur pour de bon.
+
+Je suis revenue toute seule du ministere de la rue de Grenelle, la nuit
+derniere a deux heures, et, cette nuit, je rentre seule aussi a une
+heure et demie. Il fait le plus beau clair de lune possible. Il n'y a
+pas un chat dans les rues, excepte les patrouilles de vingt pas en vingt
+pas. Quand un pauvre pieton attarde apparait au bout de la rue, la
+patrouille arme ses fusils, presente le front et le regarde passer.
+C'est de la folie, c'est vraiment, comme je te le disais, la meme chose
+qu'en 89, et cela m'explique l'affaire. Tu sais qu'on ne l'a jamais bien
+sue et qu'on l'a attribuee, avec beaucoup de probabilite, a vingt causes
+differentes. Eh bien! je suis sure que toutes ces causes existaient a la
+fois comme aujourd'hui, et que ce n'etait pas une seule en particulier.
+
+Il y a un moment, dans les revolutions, ou chaque parti veut essayer
+de la peur pour empecher son adversaire d'agir. C'est ce qui arrive
+maintenant aux quatre conspirations sourdes que je t'ai signalees hier.
+On en ajoute une cinquieme aujourd'hui, et je crois qu'il y en a deux ou
+trois autres. Les legitimistes ont voulu faire peur a la Republique, le
+juste-milieu, les Guizot et les Regence, les Thiers et Girardin, j'en
+suis sure, out aussi joue leur jeu, avec ou sans espoir d'amener un
+conflit.
+
+Mais toutes ces menaces se paralysent mutuellement; tous les clubs sont
+en permanence pour la nuit, tous armes, barricades, ne laissant sortir
+aucun membre, dans la crainte qu'on ne vienne les assassiner; et, comme
+tous out la meme venette, tous restent enfermes sans bouger; le remede
+est donc dans le mal meme. Il y en a d'exaltes qui seraient d'avis
+d'attaquer les premiers; mais, comme ils ont peur d'etre attaques
+auparavant, ils se tiennent sur la defensive. C'est stupide, et la
+tragedie annoncee devient une comedie.
+
+Je viens de quitter le gros Ledru-Rollin, pret a se hisser sur un gros
+cheval, pour faire le tour de Paris, en riant et en se moquant de tout
+cela. Etienne est en colere et dit que ca l'_embete_. Borie et son
+cousin, sont enfermes au club du palais National et pestent, j'en suis
+sure, de ne pas etre a _pioncer_ dans leur lit.
+
+La population ne dort que d'un oeil, attendant le tocsin et le canon. M.
+de Lamartine, qui veut etre bien avec tout le monde, a offert un asile
+dans son ministere au _grand_ Cabet, qui se pose en martyr. Tout le
+monde dit: "Nous sommes trahis!" Enfin, c'est superbe. Si tu etais ici,
+nous irions passer le reste de la nuit a nous promener dans les rues
+pour voir la grande mystification. Elle est telle, que beaucoup d'hommes
+serieux donnent dedans en plein.
+
+Il ne tiendrait qu'a moi de me poser aussi en victime; car, pour un
+_Bulletin_ un peu raide que j'ai fait, il y a un dechainement de fureur
+incroyable contre moi dans toute la classe bourgeoise. Je suis pourtant
+fort tranquille, toute seule dans ta cambuse; mais il ne tiendrait qu'a
+moi d'ecrire demain dans tous les journaux, comme Cabet ou comme defunt
+Marat, que je n'ai plus une pierre ou reposer ma tete.
+
+Demain, le gouvernement publie les grandes mesures qu'il a prises hier
+sur l'impot progressif, la loi des finances, l'heritage collateral, etc.
+Ce sera sans doute la fin de cette panique, et d'une betise generale
+sortira un bien general. J'espere aussi que ce sera la fin de la crise
+financiere. Ainsi soit-il! Ce sera un premier acte de joue dans la
+grande piece dont personne ne sait le denouement.
+
+Bonsoir, mon Bouli! ne sois pas inquiet: je t'ecrirais s'il y avait
+seulement un coup de fusil tire; ainsi sois tranquille. Je te _bige_.
+J'ai vu Solange aujourd'hui. Elle se porte bien. Rien de nouveau pour
+mes affaires. Ma _Revue_ ne prend guere: on est trop preoccupe, on vit
+au jour le jour.
+
+Bonsoir encore; j'ecoute si la guerre civile commence: je n'entends
+que les heures qui sonnent au Luxembourg et ta girouette qui se plaint
+_comme un oeuf_.
+
+
+
+
+CCLXXVI
+
+AU MEME
+
+ Paris, 21 avril 1848.
+
+Ne t'inquiete pas. Tu ne m'as pas dit quelles raisons tu avais eues pour
+casser ton conseil, mais il aurait fallu commencer par la.
+
+Quoi qu'il en soit, je te reponds que tu n'auras pas le dessous; j'ai
+parle de cela a Ledru-Rollin, qui m'a dit que probablement tu n'avais
+pas agi ainsi par caprice, que sans doute il y avait necessite, et que
+tu devais etre appuye et soutenu. Je viens d'ecrire a Fleury un peu
+ferme la-dessus; ne te laisse pas emouvoir par les recriminations et les
+menaces.
+
+Tout homme qui agit revolutionnairement en ce moment-ci, qu'il soit
+membre du gouvernement provisoire ou maire de Nohant-Vic, trouve la
+resistance, la reaction, la haine, la menace. Est-ce possible autrement,
+et aurions-nous grand merite a etre revolutionnaires si tout allait
+de soi-meme, et si nous n'avions qu'a vouloir pour reussir? Non, nous
+sommes, et nous serons peut-etre toujours dans un combat obstine.
+
+Ai-je vecu autrement depuis que j'existe, et avons-nous pu croire que
+trois jours de combat dans la rue donneraient a notre idee un regne sans
+trouble, sans obstacle et sans peril? Nous sommes sur la breche a Paris
+comme a Nohant. La contre-revolution est sous le chaume comme sous le
+marbre des palais. Allons toujours! ne t'irrite pas, tiens ferme, et
+surtout habitue tes nerfs a cet etat de lutte qui deviendra bientot un
+etat normal. Tu sais bien qu'on s'accoutume a dormir dans le bruit. Il,
+ne faut jamais croire que nous pourrons nous arreter. Pourvu que nous
+marchions en avant, voila notre victoire et notre repos.
+
+La fete de la Fraternite a ete la plus belle journee de l'histoire. Un_
+million d'ames,_ oubliant toute rancune, toute difference d'interets,
+pardonnant au passe, se moquant de l'avenir, et s'embrassant d'un bout
+de Paris a l'autre au cri de _Vive la fraternite!_ c'etait sublime. Il
+me faudrait t'ecrire vingt pages pour te raconter tout ce qui s'est
+passe, et je n'ai pas cinq minutes. Comme spectacle, tu ne peux pas
+t'en faire d'idee. Tu en trouveras une relation bien abregee dans le
+_Bulletin de la Republique_ et dans la _Cause du peuple_. La recois-tu,
+a propos? J'ai affaire a la plus detestable boutique d'editeurs qu'il y
+ait; ils n'envoient pas les numeros et s'etonnent, de ne pas recevoir
+d'abonnements. Je vais changer tout cela.
+
+Mais, pour revenir a cette fete, elle signifie plus que toutes les
+intrigues de la journee du 15. Elle prouve que le peuple ne raisonne
+pas tous nos differends, toutes nos nuances d'idees, mais qu'il sent
+vivement les grandes choses et _qu'il les veut_. Courage donc! demain
+peut-etre, tout ce pacte sublime jure par la multitude sera brise dans
+la conscience des individus; mais, aussitot que la lutte essayera de
+reparaitre, le peuple (c'est-a-dire _tous_) se levera et dira:
+
+--Taisez-vous et marchons!
+
+Ah! que t'ai regrette hier! Du haut de l'arc de l'Etoile le ciel, la
+ville, les horizons, la campagne verte, les domes des grands edifices
+dans la pluie et dans le soleil, quel cadre pour la plus gigantesque
+scene humaine qui se soit jamais produite! De la Bastille, de
+l'Observatoire a l'Arc de triomphe et au dela et en deca hors de Paris,
+sur un espace de cinq lieues, quatre cent mille fusils presses comme
+un mur qui marche, l'artillerie, toutes les armes de la ligne, de la
+mobile, de la banlieue, de la garde nationale, tous les costumes, toutes
+les pompes de l'armee, toutes les guenilles de la sainte _canaille_, et
+toute la population de tout age et de tout sexe pour temoin, chantant,
+criant, applaudissant, se melant au cortege. C'etait vraiment sublime.
+Lis les journaux, ils en valent la peine; tu aurais ete fou de voir
+cela! Je l'ai vu pendant deux heures, et je n'en avais pas assez; et, le
+soir, les illuminations, le defile des troupes, la torche en main, une
+armee de feu, ah! mon pauvre garcon, ou etais-tu? J'ai pense a toi plus
+de cent fois par heure. Il faut que tu viennes au 5 mai, quand meme on
+devrait bruler Nohant pendant ce temps-la.
+
+Adieu; je t'aime
+
+
+
+
+CCLXXVII
+
+AU CITOYEN CAUSSIDIERE,
+PREFET DE POLICE
+
+ Nohant, 20 mai 1848.
+
+Citoyen,
+
+J'etais, le 15 mai, dans la rue de Bourgogne, melee a la foule, curieuse
+et inquiete comme tant d'autres, de l'issue d'une manifestation qui
+semblait n'avoir pour but qu'un voeu populaire en faveur de la Pologne.
+En passant devant un cafe, on me montra a la fenetre du rez-de-chaussee
+une dame fort animee, qui recevait une sorte d'ovation de la part des
+passants et qui haranguait la manifestation. Les personnes qui se
+trouvaient a mes cotes m'assurerent que cette dame etait George Sand; or
+je vous assure, citoyen, que ce n'etait pas moi, et que je n'etais dans
+la foule qu'un temoin de plus du triste evenement du 15 mai.
+
+Puisque j'ai l'occasion de vous fournir un detail de cette etrange
+journee, je veux vous dire ce que j'ai vu.
+
+La manifestation, etait considerable, je l'ai suivie pendant trois
+heures. C'etait une manifestation pour la Pologne, rien de plus pour la
+grande majorite des citoyens qui l'avaient augmentee de leur concours
+durant trajet, et pour tous ceux qui l'applaudissaient au passage. On
+etait surpris et charme du libre acces accorde a cette manifestation
+jusqu'aux portes de l'Assemblee. On supposait que des ordres avaient ete
+donnes pour laisser parvenir les petitionnaires; nul ne prevoyait
+une scene de violence et de confusion au sein de la representation
+nationale. Des nouvelles de l'interieur de la Chambre arrivaient au
+dehors. L'Assemblee, sympathique au voeu du peuple, se levait en masse
+pour la Pologne et pour l'organisation du travail, disait-on. Les
+petitions etaient lues a la tribune et favorablement accueillies.
+
+Puis, tout a coup, on vint jeter a la foule stupefaite la nouvelle de
+la dissolution de l'Assemblee et la formation d'un pouvoir nouveau
+dont quelques noms pouvaient repondre au voeu du groupe passionne qui
+violentait l'Assemblee en cet instant, mais nullement, j'en reponds, au
+voeu de la multitude. Aussitot cette multitude se dispersa, et la force
+armee put, sans coup ferir, reprendre immediatement possession du
+pouvoir constitue.
+
+Je n'ai point a rendre compte ici des opinions et des sympathies de
+telle ou telle fraction du peuple qui prenait part a la manifestation;
+mais toute voix en France a le droit de s'elever en ce moment pour dire
+a l'Assemblee nationale: "Vous avez traverse heureusement un incident
+inevitable en temps de revolution, et, grace a la Providence, vous
+l'avez traverse sans effusion de sang humain. Dans le desordre d'idees
+ou cet evenement va vous jeter durant quelques jours, prouvez, citoyens,
+que vous pouvez maitriser votre emotion et ne pas perdre la notion d'une
+equite superieure aux troubles passagers de la situation.
+
+"Ne confondez point l'_ordre_, ce mot officiel du passe, avec la
+mefiance qui aigrit et provoque. Il vous est bien facile de maintenir
+l'ordre sans porter atteinte a la liberte. Vous n'avez pas droit sur la
+liberte, conquete du peuple, et, comme ce n'est pas le peuple, que c'est
+une tres petite fraction du peuple qui vous a outrages le 15 mai, vous
+ne pouvez pas, vous ne devez pas chatier la France de la faute commise
+par quelques-uns, en restreignant les droits et les libertes de la
+France.
+
+"Prenez garde, et n'agissez pas sous l'influence de la reaction; car
+ce n'est pas le 15 mai que vous avez couru un danger serieux, c'est
+aujourd'hui, derriere le rempart de baionnettes qui vous permet de
+tout faire. Le danger pour vous, ce n'est pas d'affronter une emeute
+parlementaire. Tout homme investi d'un mandat comme le votre doit
+envisager de sang-froid le passage de ces petites tempetes; mais le
+danger serieux, c'est de manquer au devoir que ce mandat vous impose, en
+faisant entrer la Republique dans une voie monarchique ou dictatoriale;
+c'est d'etouffer le cri de la France, qui vous demande la vie, et a
+laquelle un retour vers le passe donnerait la mort; c'est enfin de
+preparer, par crainte de l'anarchie partielle dont vous venez de
+sortir sains et saufs, une anarchie generale que vous ne pourriez plus
+maitriser."
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+CCLXXVIII
+
+AU CITOYEN THEOPHILE THORE, A PARIS.
+
+ Nohant, 24 mai 1848.
+
+Mon cher Thore,
+
+Voyez si vous ayez quelques mots a retrancher ou a-ajouter, pour ce
+qui vous concerne, dans les premieres lignes de la lettre que je vous
+adresse; ces premieres lignes sont une reponse a certaines gens qui
+disent que je me suis sauvee pour n'etre pas arretee. Comme je ne
+pouvais pas craindre la moindre chose, je n'avais point a me sauver et
+je suis fort aisee a trouver a. Nohant.
+
+Vous avez raison de faire comme vous faites. La raison du plus _brave_
+est toujours la meilleure. Mais soyez prudent en ce qui concerne nos
+amis. On m'a envoye quelques numeros de la _Vraie Republique_; apres
+quoi, on s'est arrete, et, depuis deux jours, je ne recois plus rien.
+C'est deplorable, cette negligence! Il est impossible d'ecrire a propos
+dans un journal qu'on ne lit pas.
+
+J'ignore a quelles personnes appartient l'avenir, je n'ai que la
+passion de l'idee, et je crains bien que l'idee ne soit paralysee pour
+longtemps. Vive l'idee quand meme!
+
+A vous.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLXXIX
+
+AU CITOYEN LEDRU-ROLLIN, A PARIS
+
+ Nohant, 28 mai 1848.
+
+Cher concitoyen,
+
+Vous ne savez pas que j'ecris dans un journal qui vous est hostile,
+a vous personnellement moins qu'a tout autre, mais qui se fache de
+beaucoup de choses et de beaucoup de gens sans que je sois solidaire de
+toutes les sympathies et de toutes les antipathies de la Redaction en
+chef. Vous n'avez pas le temps de lire les journaux sans doute; mais
+vous aviez naguere celui de causer de temps en temps quelques minutes
+avec moi, et je vous impose de me lire; ce qui, j'espere, ne vous
+prendra guere plus de minutes qu'a l'ordinaire.
+
+C'est parce que probablement vous ne savez pas que je redige dans la
+_Vraie Republique_ que je veux que vous le teniez de moi; et ce que
+je veux que vous sachiez aussi, c'est que je n'accepte pas la
+responsabilite des attaques contre les personnes; c'est pour cela que je
+signe tout ce que j'y ecris.
+
+Lorsque j'ai consenti a cette collaboration, la lutte ne s'etait pas
+dessinee; en la voyant naitre, j'ai vainement essaye de la temperer.
+Mais l'evenement du 15 mai est venu, et il y aurait eu lachete de ma
+part a me retirer. Voila pourquoi je reste attachee a un journal qui
+vous traite collectivement de Roi, de Consul, de Directoire, etc., et
+qui vous reproche de rester au pouvoir quand Barbes est en prison. Cela
+me fait une position fausse et que je dois subir dans mon petit coin,
+comme beaucoup d'autres la subissent sur un plus grand theatre. Je reste
+persuadee que vous ne devez pas abandonner le terrain a la reaction
+sans avoir essaye de la briser. Mais je ne puis pas dire cela dans ce
+journal. Ce serait inopportun et imprudent; ce serait peut-etre agir
+contrairement a la voie que vous avez resolu de suivre, quant aux
+moyens.
+
+En fait de politique proprement dite, je suis on ne peut plus incapable,
+vous le savez. Mais je vous demande une chose, c'est de me faire signe
+quand vous consentirez a ce que je dise dans ce meme journal, qui vous
+attaque, et ou je garderai toujours le droit d'emettre mon avis sous ma
+responsabilite personnelle, ce que je sais et ce que je pense de
+votre caractere, de votre sentiment politique et de votre ligne
+revolutionnaire.
+
+Si vous n'avez pas le temps d'y songer, je ne vous en voudrai point
+et je ne me croirai pas _indispensable_ votre justification aupres de
+quelques personnes dont le jugement ne vous est pas indispensable non
+plus. Mais, pour l'acquit de ma conscience, de mon affection, je me
+dois (au risque de faire _l'importante_) de vous dire cela; vous le
+comprendrez comme je vous le donne, de bonne foi et de bon coeur.
+
+On me dit ici que j'ai ete compromise dans l'affaire du 15 mai. Cela est
+tout a fait impossible, vous le savez. On me dit aussi que la commission
+executive s'est opposee a ce que je fusse poursuivie. Si cela est, je
+vous en remercie personnellement; car ce que je deteste le plus au
+monde, c'est d'avoir l'air de jouer un role pour le plaisir de me
+mettre en evidence. Mais, si l'on venait a vous accuser de la moindre
+partialite a mon egard, laissez-moi poursuivre, je vous en supplie. Je
+n'ai absolument rien a craindre de la plus minutieuse enquete. Je n'ai
+rien _su_ ni avant ni pendant les evenements, du moins rien de plus que
+ce qu'on voyait et disait dans la rue. Mon jugement sur le fait, je ne
+le cache pas, je l'ecris et je le signe; mais je crois que ce n'est pas
+la _conspirer_.
+
+Adieu et a vous de tout mon coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLXXX
+
+AU CITOYEN THEOPHILE THORE, A PARIS.
+
+ Nohant, 28 mai 1848
+
+Cher Thore,
+
+Je vous enverrai de la copie, non pas une eclatante protestation comme
+vous me disiez, mais la suite (et non la fin) de la protestation de
+toute ma vie.
+
+Quant a l'affaire du 15, je passerai a cote. Elle est accomplie, je n'ai
+plus le droit de la blamer puisqu'elle est vaincue, et je garderai le
+silence sur les hommes qui l'ont soulevee et que nous n'aimons pas.
+Seulement je, peux vous dire, a vous, que, lorsque j'appris, dans la
+foule, ce bizarre melange de noms, jetes en defi a l'avenir, je rentrai
+chez moi decidee a ne pas me faire arracher un cheveu pour des Raspail,
+des Cabet et des Blanqui. Tant que ces hommes s'inscriront sur notre
+banniere, je m'abstiendrai. Ce sont des pedants et des theocrates; je ne
+veux point subir la loi de l'individu et je m'exilerai le jour ou nous
+ferons la faute de les amener au pouvoir.
+
+Ne me dites point de n'avoir pas peur, ce mot-la n'est pas francais. Je
+suis trop lasse de la vie pour eviter une occasion de la perdre, trop
+ennemie de la propriete pour ne pas desirer de m'en voir debarrassee
+trop habituee a la fatigue et au travail pour comprendre les avantages
+du repos.
+
+Mais ma conscience est craintive et je pousse loin le scrupule quand il
+s'agit de conseiller et d'agiter le peuple dans la rue. Il n'est point
+de doctrine trop neuve et trop hardie; mais il ne faut pas jouer avec
+l'_action_. Je connais, tout comme un homme, l'emotion du combat et
+l'attrait du coup de fusil. Dans ma jeunesse, j'aurais suivi le diable
+s'il avait commande le feu. Mais j'ai appris tant de choses depuis, que
+je crains beaucoup le lendemain de la victoire. Sommes-nous murs pour
+rendre un bon compte a Dieu et aux hommes? Je dis _nous_, parce que je
+ne puis, dans ma pensee, nous separer du peuple. Eh bien! le peuple
+n'est pas pret, et, en le stimulant trop, nous le retardons; c'est la un
+fait qui n'est pas tres logique; le fait l'est si rarement! Mais il est
+reel, et cela est encore plus sensible en province qu'a Paris.
+
+Barbes est un heros, il raisonne comme un saint, c'est-a-dire fort mal
+quant aux choses de ce monde. Je l'aime tendrement et je ne saurais
+comment le defendre, parce que je ne puis admettre qu'il ait eu le
+_droit_, au nom du peuple, dans cette triste journee. Ceux qu'on a
+appeles des _factieux_ etaient, en effet, plus factieux qu'on ne pense.
+Dans l'ordre politique, ils l'etaient moins que l'Assemblee nationale;
+mais, dans l'ordre moral et intellectuel, ils l'etaient, n'en doutez
+pas.
+
+Ils voulaient imposer au peuple, par la surprise, par l'audace (par
+la force, s'ils l'avaient pu), une idee que le peuple n'a pas encore
+acceptee. Ils auraient etabli la loi de fraternite non comme Jesus, mais
+comme Mahomet. Au lieu d'une religion, nous aurions eu un fanatisme. Ce
+n'est pas ainsi que les vraies idees font leur chemin. Au bout de trois
+mois d'une pareille usurpation philosophique, nous aurions ete, non pas
+republicains, mais cosaques. Est-ce que ces chefs de secte, en supposant
+meme qu'ils eussent eu avec eux seulement chacun dix mille hommes et que
+l'exaltation de leurs forces reunies eut suffi a tenir Paris contre la
+province pendant quelques semaines, est-ce que ces chefs de secte se
+seraient supportes entre eux? Est-ce que Blanqui aurait subi Barbes?
+Est-ce que Leroux aurait tolere Cabet? Est-ce que Raspail vous aurait
+accepte? Quelle bataille au sein de cette association impossible! Vous
+eussiez ete forces de faire bien plus de fautes que le gouvernement
+provisoire, vous n'auriez pu convoquer une assemblee et vous auriez deja
+l'Europe sur les bras.
+
+La reaction ne partirait pas de la bourgeoisie, qu'il est toujours
+facile d'intimider quand on a le peuple avec soi: elle partirait du
+peuple meme, qui est independant et fier a l'endroit de ses croyances
+plus qu'a celui de son existence materielle, et qui ne veut pas qu'on
+violente son ignorance quand il n'a que de l'ignorance a opposer au
+progres.
+
+Puisque vous etes seul et cache, mon pauvre enfant, je puis causer avec
+vous et vous ennuyer quelques instants. C'est toujours une maniere de
+passer le temps. Pardonnez-moi donc de le faire et de vous sermonner un
+peu. Vous etes trop vif et trop dur a l'endroit des personnes. Vous vous
+pressez trop d'accuser, de traduire devant l'opinion publique les hommes
+qui out l'air d'abandonner ou de trahir notre cause. Les hommes sont
+faibles, incertains, personnels, je le sais, et il n'en est pas un
+depuis le 24 fevrier qui n'ait ete au-dessous de sa tache. Mais
+nous-memes, en les condamnant au jour le jour, nous avons ete au-dessous
+de la notre. Nous ayons fait trop de journalisme a la maniere du passe,
+et pas assez de predication comme il convenait a une doctrine d'avenir.
+Cela fait, en somme, de la mauvaise politique, inefficace quand elle
+n'est pas dangereuse. Ce n'est pas l'intelligence qui vous a manque,
+a vous, personnellement; car, au milieu de votre fougue, vous arrivez
+toujours a toucher tres juste le point sensible de la situation.
+
+Mais un peu plus de _formes_ (a mes yeux, la veritable politesse est
+l'esprit de charite), un peu moins de precipitation a declarer traitres
+les irresolus et les etourdis, n'eut pas nui a votre propagande.
+
+_Nous avons tous fait des sottises_, disait Napoleon au retour de
+l'ile d'Elbe. Eh bien! nous pouvons nous dire cela les uns aux autres
+aujourd'hui, et, quand on fait cet aveu de bonne foi, on n'est que plus
+unis et plus forts. Vous-meme, vous dites, dans un des numeros que je
+recois aujourd'hui: _Nos amis d'hier, qui le seront encore demain_.
+C'est donc vrai, qu'il ne faut pas se brouiller avec ceux qui ont
+combattu avec nous hier et qui reviendront combattre avec nous demain,
+quand la reaction sur laquelle ils croient pouvoir agir les chassera du
+pouvoir.
+
+Voyez-vous, je ne crois pas, moi, qu'on devienne, du jour au lendemain,
+un miserable et un apostat; et pourtant, notre vie, surtout dans un
+temps de crise comme celui-ci, est si flottante, si difficile, si
+troublee, qu'en nous jugeant au jour le jour, on peut aisement nous
+trouver en faute. Eh bien! on n'est jamais juste envers son semblable
+quand on le juge ainsi sur une suite variable de faits journaliers. Il
+faut voir l'ensemble.
+
+Il y a un mois, je me sentais fort montee contre M. de Lamartine, je
+doutais de sa loyaute, je le voyais courant a la presidence supreme. Il
+a pourtant compromis, perdu peut-etre, sa popularite bourgeoise pour
+conserver sa popularite democratique. Vous direz que c'est une vanite
+mieux entendue; soit! il a toujours eu le gout de faire le bon choix,
+et le plus courageux dans ce moment-ci. Aujourd'hui, il me semble bien,
+comme a vous, que Ledru-Rollin devrait se retirer du pouvoir, et, j'ai
+de plus fortes raisons que vous encore pour le penser.
+
+Mais j'attends, et je compte que le bon elan lui viendra quand il
+verra clairement la situation. Je le connais, il a du coeur, il a des
+entrailles, et, de ce qu'il ne voit pas comme nous en ce moment, il
+ne resulte pas qu'il ne sente pas comme nous quand la grande fibre
+populaire nous montrera clairement a tous le chemin qu'il faut prendre.
+
+J'en connais d'autres que vous accusez et qui ont bonne intention
+pourtant. N'accusons donc pas, je vous en supplie, au nom de l'avenir
+de notre pauvre Republique, que nos soupcons et nos divisions dechirent
+dans sa fleur! Ne varions pas pour cela sur les principes. Ne vous
+genez pas pour dire aux hommes, meme a ceux que vous aimez, qu'ils se
+trompent, et ne perdez rien de votre vigueur de discussion sur les
+idees, sur les faits memes. Ce que je vous demande en grace, c'est de ne
+pas condamner les intentions, les motifs, les caracteres. Eussiez-vous
+raison, ce serait, je le repete, de la mauvaise politique, surtout dans
+la forme, comme en a fait la _Reforme_ contre le _National_, du temps de
+l'autre.
+
+Voila le tas de lieux communs que j'aurais voulu vous dire de vive voix,
+avant toutes ces catastrophes, et ce que je disais quelquefois a Barbes.
+Mais on n'avait pas le temps de se voir, et c'etait un mal. Il faut
+quelquefois entendre le lieu commun, il a souvent la verite pour lui.
+
+C'est cette absence de formes et de procedes, que j'appellerai, si vous
+voulez, le _savoir-vivre_ intellectuel, qui me choque particulierement
+dans l'affaire du 15. Le peuple a, par-dessus tout, ce savoir-vivre
+d'aspiration qui rend ses moeurs publiques injurieuses aux notres dans
+le moment ou nous vivons. Cela est bien prouve depuis le 24 fevrier.
+Nous l'avons vu, dans toutes les manifestations, communier en place
+publique avec ses ennemis et sacrifier toutes ses haines legitimes,
+tous ses ressentiments fondes, a l'idee de fraternite ou de generosite.
+Certes, nous autres, nous n'en faisons pas volontiers autant dans nos
+relations particulieres. Eh bien! le peuple porte au plus haut point le
+respect des relations publiques. Le 15 mai, il se dirige sur le palais
+Bourbon avec des intentions pacifiques (sauf les meneurs). On le
+laisse passer. Soit premeditation, soit inspiration, les baionnettes
+disparaissent devant lui. Il avance, il va jusqu'a la porte en chantant
+et en riant. La tete du defile forcait les grilles, le milieu n'en
+savait rien (j'y etais). On se croyait admis, recu a bras ouverts par
+l'Assemblee. Je ne le pensais pas, moi; je jugeais que la crainte
+du sang repandu avait engage la bourgeoisie a faire contre mauvaise
+fortune, sinon bon coeur, du moins bonne mine, et j'entendais dire
+autour de moi qu'on n'abuserait pas de ce bon accueil, qu'on montrerait
+la force du nombre, et qu'on defilerait decemment, paisiblement en
+respectant l'Assemblee pour lui apprendre a respecter le peuple. Vous
+savez le reste; la masse n'a point penetre, elle est restee calme dans
+l'attente d'un resultat qu'elle ne prevoyait pas, et tout ce qui a eu le
+malheur d'entrer dans l'enceinte maudite, s'y est conduit sans dignite,
+sans ordre et sans force veritable. Tout a fui, a l'approche des
+baionnettes. Est-ce qu'une revolution doit fuir? Ceux qui avaient
+quelque chose d'arrete dans l'esprit, si toutefois il y avait, de
+ceux-la, devaient perir la. C'eut ete du moins une protestation. Je vous
+jure que, si j'y fusse entree, je n'en serais pas sortie _vivant_ (je me
+suppose homme).
+
+Ce n'est donc ni une protestation ni une revolution, ni meme une emeute.
+C'est tout bonnement un coup de tete, et Barbes ne s'y est trompe que
+parce qu'il a voulu s'y tromper. Chevalier de la cause, comme vous
+l'appelez tres bien, il s'est dit qu'il fallait se perdre pour elle et
+avec elle. Honneur a lui toujours! mais malheur a nous! Notre idee s'est
+deconsideree dans la personne de certains autres. Ce n'est pas le manque
+de succes qui la condamne: tant s'en faut. Mais c'est le manque de tenue
+et de consentement general. On avait mene la, par surprise et a l'aide
+d'une tromperie, des gens qui n'y comprenaient goutte, et il y a la
+dedans quelque chose de tres contraire au caractere francais, quelque
+chose qui sent la secte, quelque chose enfin que je ne puis souffrir et
+que je desavouerais hautement, si Barbes, Louis Blanc et vous n'aviez
+pas ete forces d'en subir la consequence fatale.
+
+Voila, mon cher ami, tout ce que j'avais besoin de vous dire, et ne
+faites pas fi du sentiment d'une femme. Les femmes et les enfants,
+toujours desinteresses dans les questions politiques, sont en rapport
+plus direct avec l'esprit qui souffle d'en haut sur les agitations de ce
+monde. J'ecrirai dans la _Vraie Republique_ quand meme, et sans y mettre
+aucune condition morale. Mais, au nom de la cause, au nom de la verite,
+je vous demande d'avoir le feu non moins vif, mais plus pur, la parole
+non moins hardie mais plus calme. Les grandes convictions sont sereines.
+Ne vous faites point accuser d'ambition personnelle. On suppose toujours
+que la passion politique cache cette arriere-pensee chez les hommes.
+Enfin, ecoutez-moi, je vous le demande, sans craindre que vous
+m'accusiez de presomption. J'ai pour moi l'enfance de l'ame et la
+vieillesse de l'experience. Mon coeur est tout entier dans ce que je
+vous dis; quand vous me connaitrez tout de bon, vous saurez que vous
+pouvez vous confier aveuglement a l'instinct de ce coeur-la.
+
+On m'a beaucoup conseille de me cacher aussi; mes amis m'ont ecrit de
+Paris que je serais arretee. Je n'en crois rien et j'attends. Je ne suis
+pas tres en surete non plus ici. Les bourgeois out fait accroire aux
+paysans que j'etais l'ardent disciple du _pere Communisme_, un gaillard
+tres mechant qui brouille tout a Paris et qui veut que l'on mette a
+mort les enfants au-dessous de trois ans et les vieillards au-dessus de
+soixante. Cela ressemble a une plaisanterie, c'est pourtant reel. Hors
+de ma commune, on le croit et on promet de m'enterrer dans les fosses.
+Vous voyez ou nous en sommes. Je vis, pourtant tranquille, et je
+me promene sans qu'on me dise rien. Jamais les hommes n'ont ete si
+fervents... en paroles. Mais quelle lache et stupide education les
+habiles donnent aux simples!
+
+Bonsoir! cachez-vous encore. Vous n'auriez rien a craindre d'une
+instruction; mais on vous ferait perdre du temps, et cette reaction
+passera vite quant au fait actuel. Je crois que; quant au fait general,
+elle pourra durer quelques mois. Les vrais republicains se sont trop
+divises, le mal est la.
+
+Ecrivez-moi et brulez ma lettre. Courage et fraternite.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCLXXXI
+
+AU CITOYEN ARMAND BARBES, AU DONJON
+
+DE VINCENNES
+
+ Nohant, 10 juin 1848.
+
+Je n'ai recu votre lettre qu'aujourd'hui 10 juin, cher et admirable ami.
+Je vous remercie de cette bonne pensee, j'en avais besoin; car je n'ai
+pas passe une heure, depuis le 15 mai, sans penser a vous et sans me
+tourmenter de votre situation. Je sais que cela vous occupe moins
+que nous; mais enfin il m'est doux d'apprendre qu'elle est devenue
+materiellement supportable. Ah! oui, je vous assure que je n'ai pas
+goute la chaleur d'un rayon de soleil sans me le reprocher, en quelque
+sorte, en songeant que vous en etiez prive. Et moi qui vous disais:
+"Trois mois de liberte et de soleil vous gueriront!"
+
+On m'a dit que j'etais _complice_ de quelque chose, je ne sais pas quoi,
+par exemple. Je n'ai eu ni l'honneur ni le merite de faire quelque chose
+pour la cause, pas meme une folie ou une _imprudence_, comme on dit; je
+ne savais rien, je ne comprenais rien a ce qui se passait; j'etais la
+comme curieux, etonne et inquiet, et il n'etait pas encore _defendu_, de
+par les lois de la Republique, de faire partie d'un groupe de badauds.
+Les nouvelles les plus contradictoires traversaient la foule. On a ete
+jusqu'a nous dire que vous aviez ete tue. Heureusement, cela etait
+dementi au bout d'un instant par une autre version. Mais quelle triste
+et penible journee!
+
+Le lendemain etait lugubre. Toute cette population armee, furieuse ou
+consternee, le peuple provoque, incertain, et a chaque instant, des
+legions qui passaient, criant a la fois: _Vive Barbes!_ et _A bas
+Barbes!_ Il y avait encore de la crainte chez les vainqueurs. Sont-ils
+plus calmes aujourd'hui apres tout ce developpement de terrorisme? j'en
+doute.
+
+Enfin, je ne sais par quel caprice, il parait qu'on voulait me faire un
+mauvais parti, et mes amis me conseillaient de fuir en Italie. Je n'ai
+pas entendu de cette oreille-la. Si j'avais espere qu'on me mit en
+prison pres de vous, j'aurais crie: _Vive Barbes_! devant le premier
+garde national que j'aurais trouve nez a nez. Il n'en aurait peut-etre
+pas fallu davantage; mais, comme femme, je suis toujours forcee de
+reculer devant la crainte d'insultes pires que des coups, devant ces
+sales invectives que les _braves_ de la bourgeoisie ne se font pas faute
+d'adresser au plus faible, a la femme, de preference a l'homme.
+
+J'ai quitte Paris, d'abord parce que je n'avais plus d'argent pour y
+rester, ensuite pour ne pas exposer Maurice a se faire _empoigner_; ce
+qui lui serait arrive s'il eut entendu les torrents d'injures que l'on
+exhalait contre tous ses amis et meme contre sa mere, dans cet immense
+corps de garde qui avait remplace le Paris du peuple, le Paris de
+Fevrier. Voyez quelle difference! Dans tout le courant de mars, je
+pouvais aller et venir seule dans tout Paris, a toutes les heures, et je
+n'ai jamais rencontre un ouvrier, un _voyou_ qui, non seulement ne m'ait
+fait place sur le trottoir, mais qui encore ne l'ait fait d'un air
+affable et bienveillant. Le 17 mai, j'osais a peine sortir en plein jour
+avec mes amis: l'_ordre_ regnait!
+
+Mais c'est bien assez vous parler de moi. Je n'ose pourtant pas vous
+parler de vous: vous comprenez pourquoi. Mais, si vous pouvez lire des
+journaux, et si la _Vraie Republique_ du 9 juin vous est arrivee, vous
+aurez vu que je vous ecrivais en quelque sorte avant d'avoir recu votre
+lettre. Ne faites attention dans cet article qu'au dernier paragraphe.
+Le reste est pour cet etre a toutes facettes qu'on appelle le public, la
+fin etait pour vous.
+
+Ah! mon ami, que votre foi est belle et grande! Du fond de votre prison,
+vous ne pensez qu'a sauver ceux qui paraissent compromis, et a consoler
+ceux qui s'affligent. Vous essayez de me donner du courage, au rebours
+de la situation normale qui me commande de vous en donner. Mon Dieu, je
+sais que vous n'en avez pas besoin, vous n'en avez que trop. Moi, je
+n'en ai pas pour les autres. Leurs malheurs me brisent, et le votre m'a
+jetee dans un grand abattement; j'ai peur de l'avenir, j'envie ceux
+qui n'ont peur que pour eux-memes et qui se preoccupent de ce qu'ils
+deviendront. Il me semble que le fardeau de leur angoisse est bien
+leger, au prix de celui qui pese sur mon ame.
+
+Je souffre pour tous les etres qui souffrent, qui font le mal ou le
+laissent faire sans le comprendre; pour ce peuple qui est si malheureux
+et qui tend toujours le dos aux coups et les bras a la chaine. Depuis
+ces paysans polonais qui veulent etre Russes, jusqu'a ces lazzaroni qui
+egorgent les republicains; depuis ce peuple intelligent de Paris, qui
+se laisse tromper comme un niais, jusqu'a ces paysans des provinces qui
+tueraient les _communistes_ a coups de fourche, je ne vois qu'ignorance
+et faiblesse morale en majorite sur la face du globe. La lutte est bien
+engagee, je le sais. Nous y perirons, c'est ce qui me console. Apres
+nous, le progres continuera. Je ne doute ni de Dieu ni des hommes; mais
+il m'est impossible de ne pas trouver amer ce fleuve de douleurs qui
+nous entraine, et ou, tout en nageant, nous avalons beaucoup de fiel.
+
+Adieu, cher ami et frere. Borie vous aime, allez! et Maurice aussi! Ils
+sont ici pres de moi. Si nous etions a Paris, nous irions vous voir,
+vous nous auriez deja vus, vous pouvez bien le croire, et, aussitot que
+nous irons, vous nous verrez.
+
+Adieu, adieu; ecrivez-moi si vous pouvez, et sachez bien que vous avez
+en moi une soeur, je ne dis pas aussi bonne, mais aussi devouee que
+l'autre.
+
+G. S.
+
+
+
+
+CCLXXXII
+
+A JOSEPH MAZZINT, A MILAN
+
+ 15 juin 1848.
+
+Que peuvent faire ceux qui out consacre leur vie a l'idee d'egalite
+fraternelle, qui ont aime l'humanite avec ardeur, et qui adorent dans
+le Christ le symbole du peuple rachete et sauve? que peuvent faire les
+socialistes, en un mot, lorsque l'ideal quitte le sein des hommes,
+lorsque l'humanite s'abandonne elle-meme, lorsque le peuple meconnait sa
+propre cause? N'est-ce point ce qui menace d'arriver aujourd'hui, demain
+peut-etre?
+
+Vous avez du courage, ami; c'est-a-dire que vous garderez l'esperance.
+Moi, je garderai ma foi: l'idee pure et brillante, l'eternelle verite
+sera toujours dans mon ciel, a moins que je ne devienne aveugle. Mais
+l'espoir, c'est la croyance a un prochain triomphe de la foi, et je ne
+serais pas sincere si je disais que cette disposition de mon ame ne
+s'est point modifiee depuis deux mois.
+
+Je vois l'Europe civilisee se precipiter, par l'ordre de la Providence,
+dans la voie des grandes luttes. Je vois l'idee de l'avenir aux prises
+avec le passe. Ce vaste mouvement est un immense progres, apres les
+longues annees de stupeur qui ont marque un temps d'arret dans la forme
+des societes opprimees. Ce mouvement, c'est l'effort de la vie qui veut
+sortir du tombeau et briser la pierre du sepulcre, sauf a se briser
+elle-meme avec les debris. Il serait donc insense de desesperer; car,
+si Dieu meme a souffle sur notre poussiere pour la ranimer, il ne
+la laissera pas se disperser au vent. Mais est-ce une resurrection
+definitive vers laquelle nous nous elancons, ou bien n'est-ce qu'une
+agitation prophetique, un tressaillement precurseur de la vie, apres
+lequel nous dormirons, encore un peu de temps, d'un sommeil moins lourd,
+il est vrai, mais encore accables d'une langueur fatale? Je le crains.
+
+Quant a la France, la question est arrivee a son dernier terme et se
+pose sans detour, sans complication, entre la richesse et la misere.
+Elle pourrait encore se resoudre pacifiquement; les _pretendants_ ne
+sont point des incidents serieux, ils s'evanouiront comme des bulles
+d'ecume a la surface du flot. La bourgeoisie veut regner. Depuis
+soixante ans, elle travaille a realiser sa devise: _Qu'est-ce que le
+tiers etat? rien. Que doit-il etre? tout_. Oui, le tiers etat veut etre
+tout dans l'Etat, et le 24 fevrier l'a debarrasse de l'obstacle de
+la royaute. Il est donc indubitable que la France sera desormais une
+republique, puisque, d'une part, la classe la plus pauvre et la plus
+nombreuse aime cette forme de gouvernement, qui lui ouvre les portes
+de l'avenir, et que, de l'autre, la classe la plus riche, la plus
+influente, la plus politique trouve son compte a une oligarchie.
+
+Le suffrage universel fera justice, un jour, de cette pretention du
+tiers etat. C'est une arme invincible dont le peuple n'a pas encore
+su faire usage et qui s'est retournee contre lui-meme dans un premier
+essai. Son education politique se fera plus vite qu'on ne pense et
+l'egalite progressive, mais ininterrompue dans sa marche, peut et doit
+sortir du principe de sa souverainete de droit. Voila le fait logique,
+tel qu'il se presente de lui-meme. Mais les deductions logiques
+sont-elles toujours la loi reguliere de l'histoire des hommes? Non! le
+plus souvent, il y a une autre logique que celle du fait general: c'est
+celle du fait particulier, qui jette le desordre dans l'ensemble, et,
+chez nous, le fait particulier, c'est l'inintelligence de la situation
+dans la majorite du tiers etat.
+
+Cette inintelligence peut rendre violente et terrible notre nouvelle
+revolution, et, par des essais de domination liberticide, exasperer la
+souffrance des masses. Alors la marche solennelle du temps est rompue.
+La misere excessive n'appelle plus sa souffrance vertu, mais abjection.
+Elle invoque le secours de sa propre force, elle depossede violemment le
+riche et engage une lutte extreme ou la souverainete du but lui semble
+justifier tous les moyens. Epoques funestes dans la vie des peuples, que
+celles ou le vainqueur, pour avoir abuse, devient a son tour le vaincu!
+
+Les socialistes du temps ou nous vivons ne desirent point les solutions
+du desespoir. Instruits par le passe, eclaires par une plus haute
+intelligence de la civilisation chretienne, tous ceux qui meritent ce
+titre, a quelque doctrine sociale qu'ils appartiennent, repudient pour
+l'avenir le role tragique des vieux jacobins, et demandent a mains
+jointes a la conscience des hommes de s'eclairer et de se prononcer pour
+la loi de Dieu.
+
+Mais l'idee du despotisme est, par sa nature, tellement identique a
+l'idee de la peur, que la bourgeoisie tremble et menace a la fois. Elle
+s'effraye du socialisme a ce point de vouloir l'aneantir par la calomnie
+et par la persecution, et, si quelque parole prevoyante s'eleve pour
+signaler le danger, aussitot mille voix s'elevent pour crier anatheme
+sur le facheux prophete.
+
+"Vous provoquez a la haine, s'ecrie-t-on, vous appelez sur nous la
+vengeance. Vous _faites croire_ au peuple qu'il est malheureux, vous
+nous designez a ses fureurs. Vous ne le plaignez que pour l'exciter.
+Vous lui faites savoir qu'il est pauvre parce que nous sommes riches."
+Enfin ce que le Christ prechait aux hommes de son temps, la charite,
+l'amour fraternel, est devenu une predication incendiaire, et, si Jesus
+reparaissait parmi nous, il serait empoigne par la garde nationale comme
+factieux et anarchiste.
+
+Voila ce que je crains pour la France, ce Christ des nations, comme
+on l'a appelee avec raison dans ces derniers temps. Je crains
+l'inintelligence du riche et le desespoir du pauvre. Je crains un etat
+de guerre qui n'est pas encore dans les esprits, mais qui peut passer
+dans les faits, si la classe regnante n'entre pas dans une voie
+franchement democratique et sincerement fraternelle. Alors, je vous le
+declare, il y aura une grande confusion et de grands malheurs, car le
+peuple n'est pas mur pour se gouverner seul. Il y a dans son sein de
+puissantes individualites, des intelligences a la hauteur de toutes les
+situations; mais elles lui sont inconnues, elles n'exercent pas sur lui
+le prestige dont le peuple a besoin pour aimer et croire. Il n'a point
+confiance en ses propres elements, il vient de le prouver dans les
+elections de toute la France; il croit trouver des lumieres au-dessus de
+lui, il aime les grands noms, les celebrites, quelles qu'elles soient.
+
+Il chercherait donc encore ses sauveurs parmi les bourgeois pretendus
+democrates, socialistes ou autres, et il serait encore trompe; car, sauf
+quelques exceptions peut-etre, il n'existe point en France un partie
+democratique eclaire suffisamment pour exercer une dictature de salut
+public. S'en remettrait-il a la sagesse ou a l'inspiration d'un seul?
+Ce serait reculer et faire abstraction de tout le progres de l'humanite
+depuis vingt ans.
+
+Nul homme ne sera superieur a un principe, et le principe qui doit
+donner la vie aux societes nouvelles, c'est le suffrage universel, c'est
+la souverainete de tous. Ce n'est donc qu'avec le concours de tous, avec
+la bourgeoisie reactionnaire, comme avec la bourgeoisie democratique,
+comme avec les socialistes, que le peuple doit se gouverner. Il lui
+faut, pour s'eclairer, la lutte pacifique et legale de tous ces elements
+divers.
+
+Qu'une majorite democratique et sociale se dessine dans le sein de notre
+Assemblee, et nous sommes sauves avec le temps; mais, que ce soit
+une majorite definitivement reactionnaire et marchant a son but, la
+dissolution de l'ordre social commence, l'insolente chimere d'une
+republique oligarchique s'evanouit dans une crise extreme, et le hasard
+s'empare pour longtemps des destinees de la France.
+
+Voila ce qu'il n'est point permis de dire en France, a l'heure qu'il est
+sans s'attirer la haine des partis. La reaction appelle cette prevoyance
+un appel a la guerre civile. Le parti _modere_ sourit d'un air capable
+et meprise souverainement toute autre solution que celle qu'il pretend
+avoir et qu'il n'a point. Chaque coterie philosophico-politique a son
+homme, son fetiche qui pourrait sauver la Republique a lui tout seul et
+dont il n'est point permis de douter. Chaque ambitieux satisfait devient
+optimiste a l'instant meme; l'ambitieux mecontent declare que la
+Republique est perdue, faute de son concours.
+
+Au milieu de ces tiraillements de l'interet personnel, la foi au
+principe s'efface ou du moins l'intelligence de ce principe s'amoindrit
+dans les esprits. Toutes les frayeurs, comme tous les appetits de
+pouvoir, convergent vers le meme but, le respect de la representation
+nationale, l'appel jaloux a son omnipotence. Mais ce n'est point un
+respect sincere, ce n'est point une foi serieuse. Cette Assemblee, qui
+represente bien un principe, n'est pas un principe en action. C'est
+quelque chose de creux comme une formule; c'est l'image de quelque chose
+qui devrait etre; chaque nuance de l'opinion trouve la quelques noms
+propres qu'elle preconise; mais tout bas chacun se dit: "Excepte Pierre,
+Jacques et Jean, tous ces representants ne representent rien."
+
+Le nom propre est l'ennemi du principe, et pourtant il n'y a que le
+nom propre qui emeuve le peuple. Il cherche qui le representera, lui,
+l'eternel represente, et il cherche, dans les individualites extremes,
+ceux-ci M. Thiers, ceux-la M. Cabet, d'autres Louis Bonaparte, d'autres
+Victor Hugo, produit bizarre et monstrueux du vote, et qui prouve
+combien peu le peuple sait ou il va et ce qu'il veut.
+
+La question est pourtant facile a eclairer pour le peuple: "Etre ou ne
+pas etre;" mais il ignore les moyens. On a suscite, pour l'eblouir et
+lui donner le vertige, le grand fantome du mensonge politique, et, quand
+je dis le mensonge, c'est faire trop d'honneur a l'element bizarre et
+ridicule qui fait mouvoir l'opinion de la France en ce moment. Nous
+avons un mot trivial que vous traduirez par quelque equivalent dans
+votre langue: c'est le _canard_ politique. Tous les matins, une histoire
+merveilleuse, absurde, ignoble le plus souvent, part de je ne sais quels
+cloaques de Paris et fait le tour de la France, agitant les populations
+sur son passage, leur annoncant un sauveur nouveau, ou un ogre pret a
+les devorer, les livrant a de folles esperances ou a de sottes frayeurs,
+et se personnifiant, par une mysterieuse solidarite, dans les individus
+qui plaisent ou deplaisent aux diverses localites. Ce peuple intelligent
+mais credule et impressionnable, on travaille ainsi a l'abrutir; mais,
+comme ce n'est pas facile, on ne reussit qu'a l'exalter et a le rendre
+fou. Aussi nulle part il n'est tranquille, nulle part il ne comprend.
+Ici, il crie: "A bas la Republique! et vive l'egalite!" Ailleurs: "A
+bas l'egalite! et vive la Republique!".
+
+D'ou peut sortir la lumiere, au milieu d'un tel conflit d'idees fausses
+et de formules menteuses? De belles et nobles lois peuvent seules
+expliquer a la foule que la Republique est non pas la propriete de telle
+ou telle classe, de telle ou telle personne, mais la doctrine du salut
+de tous.
+
+Qui fera ces lois? Une Assemblee vraiment nationale. La notre
+malheureusement subit toutes les preventions et cede a toutes les
+influences qui font la perte des monarchies.
+
+Vous voyez, ami, combien il est difficile a une societe de se
+transformer sans combat et sans violence. Et pourtant notre ideal, a
+nous autres, c'etait d'arriver a cette transformation sans discorde
+civile, sans cette guerre impie des citoyens d'une meme nation les uns
+contre les autres. Je vous confesse que, la royaute mise de cote, apres
+ce court et glorieux elan du peuple de Paris, qu'on ne peut pas appeler
+un combat, mais qui fut bien plutot une manifestation puissante ou
+quelques citoyens se sont offerts a Dieu et a la France comme une
+hecatombe sacree, mon ame ne s'etait pas cuirassee au point d'envisager
+sans horreur l'idee de la guerre sociale. Je ne la croyais pas possible,
+et elle ne l'est point, en effet, de la part de ce peuple magnanime ou
+les idees sociales out assez penetre pour le rendre eminemment pacifique
+et genereux. Bourgeoisie aveugle et ingrate, qui ne voit point que
+ces idees l'ont sauvee en fevrier et qui essaye de tourner contre les
+socialistes une rage factice, excitee par elle dans le sein du peuple!
+Caste insensee, temeraire comme une royaute expirante, qui joue sa
+derniere partie, qui cherche son appui, comme les monarques d'hier, dans
+la force materielle, et qui, depuis trois mois, travaille a sa propre
+perte avec une ardeur deplorable!
+
+D'un bout de la France a l'autre, cette caste se donne le mot d'ordre et
+ne craint pas de jeter un cri de mort contre ceux qu'elle appelle des
+factieux, sans songer que ce meme peuple, qu'elle provoque contre
+lui-meme, peut perdre en un jour le fruit d'une civilisation morale
+acquise depuis vingt ans, et redevenir, sous le coup de la peur, du
+soupcon et de la colere, le peuple terrible a tous, le peuple de 93, qui
+fut la gloire farouche de son temps et qui serait la honte sanglante de
+la cause nouvelle!
+
+Esperons encore que notre peuple sera plus fort et plus grand que les
+passions funestes qu'on s'efforce de reveiller en lui. Esperons qu'il
+restera sourd a ces agents provocateurs qui veulent l'agiter a leur
+profit et qui s'imaginent qu'apres l'avoir dechaine contre nous, il
+ne se retournerait pas contre eux le lendemain. Il ne tient pas a la
+bourgeoisie reactionnaire que le peuple de France n'agisse comme les
+lazzaroni de Naples.
+
+Mais ce complot impie echouera, Dieu interviendra et peut-etre la caste
+des riches ouvrira-t-elle aussi les yeux. Nous, les amis de l'humanite,
+nous ne voulons pas que les riches soient punis, nous disons apres
+Jesus: "Qu'ils se convertissent et qu'ils vivent!"
+
+Prions pour qu'il en soit ainsi. Ah! qu'ils nous connaissent mal, ceux
+qui nous croient leurs ennemis et leurs juges implacables! Comment ne
+savent-ils pas qu'on ne peut pas aimer le peuple sans hair le mal que
+commettrait le peuple! comment ne voient-ils pas que l'oeuvre qu'ils
+accomplissent, en cherchant a rendre le peuple brutal et sanguinaire,
+nous est mille fois plus douloureuse que tout le mal qu'ils pourraient
+nous faire a nous-memes! Nous aimons le peuple comme notre enfant;
+nous l'aimons comme on aime ce qui est malheureux, faible, trompe et
+sacrifie; comme on aime ce qui est jeune, ignorant, pur encore, et
+portant en soi le germe d'un avenir ideal. Nous l'aimons comme on aime
+la victime innocente, disputee a la fatalite eternelle; comme on aime le
+Christ sur la croix, comme on aime l'esperance, comme on aime l'idee de
+la justice, comme on aime Dieu dans l'humanite! Peut-on aimer ainsi et
+vouloir que l'objet d'un tel amour s'avilisse dans la misere ou se
+souille dans le pillage?
+
+Demandez a la mere si elle souhaite que l'enfant de ses entrailles
+devienne un bandit et un assassin!
+
+Et pourtant voila ce dont on nous accuse. On dit que nos idees d'egalite
+fraternelle sont le tocsin du meurtre et de l'incendie, et; en disant
+cela, on sonne aux oreilles du peuple le tocsin du delire, on lui
+signale d'invisibles ennemis qu'on lui conseille d'etrangler. On marque
+la porte de nos maisons, on voudrait une Saint-Barthelemy d'heretiques
+nouveaux, on lui crie: "_Tue!_ afin qu'il n'y ait plus personne entre
+toi, peuple, et nous, bourgeoisie, et alors nous compterons ensemble."
+
+Le peuple ne tuera pas. Eh! que m'importerait a moi qu'il me tuat,
+si mon sang pouvait apaiser la colere du ciel et meme celle de la
+bourgeoisie? Mais le sang enivre et repand dans l'atmosphere une
+influence contagieuse. Le meurtre rend fou. L'injure meme, les mauvaises
+paroles, les cris de menace tuent moralement ceux qui les exhalent.
+L'education de la haine est une ecole d'abrutissement et d'impiete qui
+finit par l'esclavage. Bourgeois, bourgeois! rentrez en vous-memes.
+Parlez-nous de charite et de fraternite; car, apres que vous aurez tue
+moralement le peuple, vous vous trouverez en face des cosaques, des
+lazzaroni de Naples et des paysans de la Gallicie!
+
+
+
+
+CCLXXXIII
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS
+
+ Nohant, juillet 1848.
+
+Merci, mon amie; j'aurais ete inquiete de vous si vous ne m'aviez pas
+ecrit; car, au desastre general, on tremble, d'avoir a ajouter quelque
+desastre particulier. On souffre et on craint dans tous ceux qu'on aime.
+Je suis navree, je n'ai pas besoin de vous le dire, et je ne crois plus
+a l'existence d'une republique qui commence par tuer ses proletaires.
+Voila une etrange solution donnee au probleme de la misere. C'est du
+Malthus tout pur.
+
+Comment! miss Ashurst est arrivee au milieu de cette tragedie? Pauvre
+enfant! elle est venue assister aux funerailles de notre honneur. Elle
+est venue trop tard: elle n'aura pas vu la Republique. Embrassez-la pour
+moi; je suis contente qu'elle soit chez vous et j'ai la certitude que
+vous serez contentes l'une de l'autre. Je voudrais bien pouvoir vous
+aller embrasser toutes deux. Mais, d'ici a quelque temps, outre que je
+serais peut-etre hors d'etat de me conduire _prudemment_ a Paris, il
+faut que je tienne en respect par ma presence une bande considerable
+d'imbeciles de la Chatre qui parlent tous les jours de venir mettre le
+feu chez moi.
+
+Ils ne sont braves ni au physique ni au moral, et, quand ils viennent se
+promener par ici, je vais au milieu d'eux, et ils m'otent leur chapeau.
+Mais, quand ils ont passe, ils se hasardent a crier: _A bas les
+communisques!_ Ils esperaient me faire peur et s'apercoivent enfin
+qu'ils n'y reussissent pas. Mais on ne sait a quoi peuvent les pousser
+une douzaine de bourgeois reactionnaires qui leur font sur moi les
+contes les plus ridicules. Ainsi, pendant les evenements de Paris,
+ils pretendaient que j'avais cache chez moi Ledru-Rollin, deux cents
+communistes et quatre cents fusils!
+
+D'autres, mieux intentionnes, mais aussi betes, accouraient au milieu de
+la nuit pour me dire que ma maison etait cernee par des brigands, et ils
+le croyaient si bien, qu'ils m'ont amene la gendarmerie. Heureusement,
+tous les gendarmes sont mes amis et ne donnent pas dans les folies qui
+pourraient me faire empoigner un beau matin sans forme de proces. Les
+autorites sont pour nous aussi; mais, si on les change, ce qui est
+possible, nous serons peut-etre un peu persecutes. Tous mes amis ont
+quitte le pays, a tort selon moi. Il faut faire face a ces petits
+orages, eclaboussures inevitables du malheur general.
+
+Bonsoir, amie. Quels jours de larmes et d'indignation! J'ai honte
+aujourd'hui d'etre francaise, moi qui naguere en etais si heureuse! Quoi
+qu'il arrive, je vous aime.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCLXXXIV
+
+A M. GIRERD,
+REPRESENTANT DU PEUPLE A
+L'ASSEMBLEE NATIONALE, A PARIS
+
+ Nohant, 6 aout 1848.
+
+Mon ami,
+
+Je suis en effet l'auteur du XVIe _Bulletin_, et j'en accepte toute
+la responsabilite _morale_. Mon opinion est et sera toujours que, si
+l'Assemblee nationale voulait detruire la Republique, la Republique
+aurait le droit de se defendre, meme contre l'Assemblee nationale.
+
+Quant a la responsabilite _politique_ du XVIe _Bulletin_, le hasard
+a voulu qu'elle n'appartint a personne. J'aurais pu la rejeter sur M.
+Ledru-Rollin, de meme qu'on aurait fort bien pu ne pas rejeter sur moi
+la responsabilite _morale_. Mais, dans un moment ou le temps manquait a
+tout le monde, j'aurais cru, moi, manquer a ma conscience, si j'avais
+refuse de _donner_ quelques heures du mien a un travail _gratuit_ autant
+comme argent que comme amour-propre. C'etait la premiere et ce sera
+probablement la derniere fois de ma vie que j'aurai ecrit quelques
+lignes sans les signer.
+
+Mais, du moment que je consentais a laisser au ministre la
+responsabilite d'un ecrit de moi, je devais accepter aussi la censure du
+ministre, ou des personnes qu'il commettait a cet examen. C'etait une
+preuve de confiance personnelle de ma part envers M. Ledru-Rollin,
+la plus grande qu'un ecrivain qui se respecte puisse donner a un ami
+politique.
+
+Il avait donc, lui, la responsabilite politique de mes paroles, et les
+cinq ou six _Bulletins_ que je lui ai envoyes ont ete examines. Mais le
+XVIe _Bulletin_ est arrive dans un moment ou M. Elias Regnault, chef du
+cabinet, venait de perdre sa mere. Personne n'a donc lu, apparemment, le
+manuscrit avant de l'envoyer a l'imprimerie. J'ignore si quelqu'un en a
+revu l'epreuve. Je ne les revoyais jamais, quant a moi.
+
+Un moment de desordre dans le cabinet de M. Elias Regnault, desordre
+qu'il y aurait cruaute et lachete a lui reprocher, a donc produit tout
+ce scandale, que, pour ma part, je ne prevoyais guere et n'ai jamais
+compris jusqu'a present.
+
+Comme, jusqu'a ce fameux _Bulletin_, il n'y avait pas eu un mot a
+retrancher dans mes articles, ni le ministre, ni le chef du cabinet
+n'avaient lieu de s'inquieter extraordinairement de la difference
+d'opinion qui pouvait exister entre nous.
+
+Apparemment, M. Jules Favre, secretaire general, qui, je crois,
+redigeait en chef le _Bulletin de la Republique_, etait absent, ou
+preoccupe aussi par d'autres soins. Il est donc injuste d'imputer au
+ministre ou a ses fonctionnaires le choix de cet article parmi trois
+projets rediges sur le meme sujet _dans des nuances differentes_. Je
+n'ai pas le talent assez souple pour tant de redactions et c'eut ete
+trop exiger de mon obligeance que de me demander trois versions sur la
+meme idee. Je n'ai jamais connu trois manieres de dire la meme chose, et
+je dois ajouter que le sujet ne m'etait point designe.
+
+Une autre circonstance que je me rappelle exactement et qu'il est bon
+d'observer, c'est que l'article avait ete envoye par moi le mardi 12
+avril, alors qu'il n'etait pas plus question, dans mon esprit, des
+evenements du 16, que dans les previsions de tous ceux qui vivent
+comme moi en dehors de la politique proprement dite. Par suite de la
+preoccupation douloureuse du chef du cabinet, cet article n'a paru que
+le 16: c'est dire assez que, dans l'agitation ou se trouvaient alors les
+esprits, on a voulu a tort donner, a des craintes que j'avais emises
+d'une maniere generale, une signification particuliere.
+
+Voila ma reponse aux explications que tu me demandes. Pour ma part,
+il m'est absolument indifferent qu'on incrimine mes pensees: je ne
+reconnais a personne le droit de m'en demander compte et aucune loi
+n'autorise a chercher au fond de ma conscience si j'ai telle ou telle
+opinion. Or un ecrit que l'on compte soumettre a un controle _avant de
+le publier_, et que dans cette prevision, on ne se donne le soin ni de
+peser, ni de relire, est un _fait inaccompli_, ce n'est rien de plus
+qu'une pensee qui n'est pas encore sortie de la conscience intime.
+
+Mais peu importe ce qui me concerne. Je devais seulement a la verite et
+a l'amitie de te raconter ce qui entoure ce fait, c'est-a-dire la part
+qu'on accuse certaines personnes d'y avoir prise.
+
+Si le XVIe _Bulletin_ a ete un brandon de discorde _entre republicains_,
+ce que j'etais loin d'imaginer durant les cinq a dix minutes que je
+passai a l'ecrire, il ne fut pas ecrit du moins en prevision ou en
+esperance de l'evenement du 15 mai, que je n'approuve en aucune facon.
+Je crois que tu me connais assez pour savoir que, si je l'avais approuve
+avant et pendant, ce ne serait pas l'insucces qui me le ferai desavouer
+apres.
+
+A toi de coeur, mon ami.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLXXXV
+
+AU MEME
+
+ Nohant, mardi 7 aout 1848.
+
+Mon ami,
+
+Quoique bien malade, je t'ai ecrit hier pour te donner, vite, les
+explications que tu me demandais et que tu desirais peut-etre, par
+amitie pour moi, pouvoir donner a quelques personnes. Il y a assez
+longtemps qu'on m'ennuie avec ce XVIe _Bulletin_. J'ai dedaigne de
+repondre a toutes les attaques indirectes des journaux de la reaction.
+Ma reponse, conforme a l'exacte verite, est dans la lettre que je t'ai
+envoyee hier et dont je t'autorise a faire l'usage que tu jugeras
+convenable, soit en la communiquant, soit en la faisant imprimer dans un
+journal de notre opinion. J'aurais pu l'ecrire plus tot; mais je voulais
+laisser a M. Ledru-Rollin le soin de desavouer ce _Bulletin_ comme il
+l'entendrait; les explications que le rapport pretend avoir recues
+de _hauts fonctionnaires_ ne sont pas conformes a la verite, et tu
+comprendras qu'il me plaise peu de passer pour son redacteur _paye_,
+apparemment, puisqu'on suppose que j'envoyais _divers_ projets, parmi
+lesquels on choisissait la _nuance_, je tiens a garder l'attitude qui me
+convient comme ecrivain, et a laquelle je n'ai jamais manque, ni comme
+dignite, ni comme modestie, ni comme desinteressement.
+
+Avise donc de toi-meme; car je prends ici conseil de toi, sur ce que
+tu dois faire de ma lettre. Je desire retablir la verite en ce qui me
+concerne, et c'est aussi defendre M. Ledru-Rollin que de me defendre
+moi-meme. C'est la seule occasion convenable peut-etre que j'aurai de le
+faire; car, le rapport oublie, il serait de mauvais gout de ramener
+sur moi l'attention pour un _fait personnel_, comme vous dites a
+l'Assemblee. Peut-etre aussi faut-il attendre que M. Ledru-Rollin s'en
+explique lui-meme? Conferes-en avec lui, ce sera utile, et montre-lui
+mes lettres si tu veux.
+
+Je te remercie, mon vieux frere, d'avoir pense a moi tout de suite;
+j'etais bien sure que tu aurais ce soin-la.
+
+Je crois que tu dois blamer, toi, l'homme de la douceur et de la
+prudence genereuse, la brutalite du _XVIe Bulletin_. Pardonne-moi ce
+peche, que je ne puis appeler un peche de jeunesse. Je ne reviendrai pas
+sur ce que je t'ai ecrit hier du fait _non accompli_ dans ma reflexion,
+et pourtant accompli par le vouloir d'un hasard singulier. Ma defense,
+la-dessus, n'est point trop metaphysique, elle est simple et meme naive,
+je crois. Mais, apres tout, je ne me repens pas _bien sincerement_, je
+le le confesse, de cette enormite. Je suis sincere en te disant que je
+n'ai jamais donne dans le 15 mai. L'Assemblee n'avait pas merite d'etre
+traitee si brutalement. Le peuple n'avait pas _droit_ ce jour-la. Il ne
+s'agissait pas pour lui de sauver la Republique par ces moyens extremes
+qu'il n'a mission d'employer, que dans les cas desesperes. D'ailleurs,
+il n'etait pas la, _le peuple_, puisqu'on ne s'est pas battu. Quelques
+groupes socialistes n'ont pas le droit d'_imposer_ leur systeme a la
+France qui recule; mais, quand je disais, dans l'abominable XVI^{e}
+_Bulletin_, que _le peuple_ a droit de sauver la Republique, j'avais
+si fort raison, que je remercie Dieu d'avoir eu cette inspiration si
+impolitique. Tout le monde l'avait aussi bien que moi; mais il n'y avait
+qu'une femme assez folle pour oser l'ecrire. Aucun homme n'eut ete assez
+bete et assez mauvaise tete pour faire tomber de si haut une verite si
+banale. Le hasard, qui est quelquefois la Providence, s'est trouve la
+pour que l'etincelle mit le feu. J'en rirais sur l'echafaud si cela
+devait m'y envoyer. Le bon Dieu est quelquefois si malin!
+
+Mais que M.-Ledru-Rollin s'en defende, je le veux de tout mon coeur, et
+je l'y aiderai tant qu'il voudra. Je l'eusse fait plus tot s'il ne m'eut
+dit que cela n'en valait pas la peine. Pourtant, puisque l'accusation de
+ce fait prend place dans les choses officielles, hatons-nous de dire la
+verite. Ce que je n'accepte pas, c'est que M. Elias Regnault, ou quelque
+autre (je ne sais pas qui), _arrange_ la verite a sa maniere.
+
+Je t'envoie une lettre que j'ai recue le 8 ou le 10 juin d'un Anglais
+qui n'est pas precisement de mes amis, mais qui m'est sympathique.
+Remets-la a Louis Blanc, et qu'il juge si elle peut lui etre utile. S'il
+veut des details sur le caractere et la position de M. Milnes, M. de
+Lamennais lui en donnera d'excellents, et, s'il y avait lieu a l'appel
+en temoignage, je suis sure qu'il le ferait de bon coeur. C'est un homme
+de verite et de sincerite, quoique un peu sceptique. Au reste, sa lettre
+le peint tout entier.
+
+Bonsoir, ami et frere. Toujours a toi.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLXXXVI
+
+A M. EDMOND PLAUCHUT, A ANGOULEME
+
+ Nohant, 24 septembre 1848
+
+Monsieur,
+
+Je viens bien tard repondre a une lettre que vous m'avez ecrite le 19
+juillet dernier. Vous me l'aviez adressee a Paris, et, par un concours
+de circonstances trop long a vous expliquer ici, je ne l'ai recue que
+depuis peu de jours avec un paquet d'autres lettres.
+
+Vous me demandez si le socialisme combattait en juin a Paris. Je le
+crois, bien qu'aucun de mes amis, parmi les ouvriers, n'ait cru devoir
+prendre part a cette lutte effroyable. J'etais deja ici a cette
+epoque et je n'ai rien vu par moi-meme: je ne puis donc juger que par
+induction. Je crois que le socialisme a du combattre dans toutes ses
+nuances, parce qu'il y a de tout dans ce grand peuple de Paris, et meme
+des combinaisons d'idees et de doctrines que nous ne connaissons pas.
+
+Mais je ne crois pas que le socialisme ait suscite le mouvement ni qu'il
+l'ait dirige. Je doute qu'il l'eut domine et regle si les insurges
+eussent triomphe. Il y a eu, je crois, toute sorte de desespoirs dans
+cette melee, et, par consequent, toute sorte de fantaisies; car le
+desespoir en a, vous le savez, comme les maladies extremes. L'election
+de Louis Bonaparte a cote de celle de Raspail, doit nous expliquer un
+peu aujourd'hui la confusion de l'evenement de juin.
+
+En somme, il y a un grand fait qui domine tout, et je vous l'explique
+assez par le _mal de desespoir_. Le desespoir ne peut pas raisonner, il
+ne peut pas attendre. La est le malheur. Le peuple n'a pas eu confiance
+en l'Assemblee nationale, et, aujourd'hui, nous voyons bien que son
+instinct ne l'avait pas trompe; car l'Assemblee nationale, sauf une
+minorite republicaine meritante, et une infiniment petite minorite
+socialiste, enterre toutes les questions vitales de la democratie.
+
+Mais ce n'est point par le combat que le peuple triomphera d'ici a
+longtemps. On a trop effraye la bourgeoisie proprietaire. Elle croit
+qu'on veut tout lui ravir, l'argent et la vie, et elle trouve de l'appui
+dans la majorite du peuple, qui craint aussi pour l'ombre de propriete
+qu'elle possede ou qu'elle reve. Je crois que la question est retardee
+parce qu'elle est mal posee de part et d'autre.
+
+Il y a, selon moi, deux especes de proprietes: la propriete individuelle
+et la propriete sociale. Les bourgeois ne veulent reconnaitre que
+la premiere; certains socialistes, pousses a l'extreme par cette
+monstrueuse negation de la propriete sociale, ne veulent reconnaitre que
+la seconde.
+
+Cependant plus les societes se civilisent et se perfectionnent, plus
+elles etendent le fonds commun, pour faire contrepoids a l'abus et a
+l'exces de la propriete individuelle. Mais il doit aussi y avoir une
+borne a cette extension de la propriete commune; autrement, la liberte
+individuelle et la securite de la famille periraient.
+
+Aussi le ministre Duclerc avait une pensee vraiment sociale en voulant
+donner a l'Etat le monopole des chemins de fer et des assurances contre
+l'incendie. C'etaient des mesures parfaitement logiques et qui devaient
+s'etendre a mesure que la societe en aurait recueilli le benefice. Ainsi
+tout ce qui concerne les voies de communication, les routes, les canaux
+et les richesses qui, de leur nature, sont communes a tous, les grandes
+mesures financieres portant sur les hypotheques et qui peuvent mettre
+l'argent a bon marche, tout cela devra etre socialise avec le temps,
+pourvu que la bonne volonte y soit. Mais elle n'y est pas, la verite
+ayant ete outrepassee par les ecoles socialistes qui vont jusqu'a oter
+a l'individu, sa maison, son champ, son jardin, son vetement et meme sa
+femme.
+
+La peur, une peur pusillanime et furieuse en meme temps, s'est emparee
+de la bourgeoisie. Et puis les speculateurs qui, sous la derniere
+monarchie, se sont empares de ces richesses communes (et c'est en ce
+sens que Proudhon a raison de dire que la propriete, c'est le vol), ne
+veulent point restituer a la communaute ce qui est essentiellement du
+domaine commun. S'ils pouvaient, comme sous la feodalite, posseder les
+ponts, les chemins, les rivieres, les maisons et meme les hommes, ils
+trouveraient cela fort legitime, tant ils font peu, vis-a-vis de la
+communaute, la distinction du tien et du mien.
+
+Le peuple qui s'est battu en juin avait-il compris cette distinction? On
+le croirait a cause du fait de la dissolution des ateliers nationaux,
+qui a servi de cause ou de pretexte. Il semble qu'il ait pris les armes
+pour maintenir son droit au travail. Mais le fait accompli se presente
+si confusement et, je le repete, les dernieres elections de Paris sont
+si bizarres, qu'on ne sait plus que penser de la masse.
+
+Est-ce par haine de la dictature de Cavaignac qu'on ambitionne celle
+d'un neveu de Napoleon? Comment le savoir? Nous nous agitons dans une
+fournaise, et il est malheureux que le peuple ne connaisse pas sa vraie
+force. Elle est dans le suffrage universel qui le met toujours a meme
+de reparer ses fautes et de refaire sa constitution. Mais l'exces de sa
+souffrance la lui fait meconnaitre, et, dans les orages qu'il souleve,
+dans les voeux etranges qu'il emet lors des elections, il compromet le
+principe meme de sa souverainete.
+
+Cavaignac a peut-etre combattu le peuple pour lui conserver, malgre lui,
+cette inviolable souverainete. Je ne sais. Il faut croire cela pour ne
+pas le hair de s'etre fait, en apparence, l'executeur des hautes-oeuvres
+de la bourgeoisie.
+
+Voila, monsieur, mes idees sur notre malheur. Elles sont assez vagues,
+comme vous voyez; car on n'a pas l'esprit bien lucide quand le coeur
+est si profondement dechire. La foi dans l'avenir ne doit jamais etre
+ebranlee par ces catastrophes; car l'experience est un fruit amer et
+plein de sang; mais comment ne pas souffrir mortellement du spectacle de
+la guerre civile et de l'egorgement du peuple?
+
+Je vous remercie de la citation de Pascal que vous m'envoyez.--Elle est
+bien belle, en effet, et bien frappante. Vous me demandez dans quel
+journal j'ecris. Je n'ecris nulle part en ce moment du moins, je ne puis
+dire ma pensee sous l'etat de siege. Il faudrait faire aux pretendues
+necessites du temps des concessions dont je ne me sens pas capable. Et
+puis mon ame a ete brisee, decouragee pendant quelque temps. Elle est
+encore malade et je dois attendre qu'elle soit guerie.
+
+Agreez, monsieur, et faites agreer a vos amis, l'expression de mes
+sentiments fraternels.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLXXXVII
+
+A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
+
+ Nohant, 30 septembre 1848.
+
+Ami,
+
+Je ne sais si vous avez recu deux lettres que je vous ai ecrites a
+Milan, l'une pendant nos horribles evenements de juin, l'autre, quelque
+temps apres. Comme je vous sais plein de courage pour ecrire a ceux qui
+vous aiment, je presume, si vous ne m'avez pas repondu, que vous n'avez
+rien recu. Dieu sait quels obstacles peuvent etre entre nous! Je n'en
+verrais le motif de la part d'aucune police europeenne; car nous sommes
+desormais de ceux qui conspirent au grand jour. Mais, enfin, nous vivons
+dans un temps ou toutes choses ne s'expliquent pas. Si vous recevez
+celle-ci, ayez la bonte de me faire savoir, ne fut-ce que par un mot,
+que vous savez que je pense a vous.
+
+Heureusement, j'ai eu de vos nouvelles par Eliza Ashurst. Presque toutes
+les lettres que vous avez ecrites a ses parents lui ont ete adressees a
+Paris, d'ou elle me les a envoyees ici, d'ou, enfin, je les renvoie a
+Londres. Vous voyez que vos petits bouts de papier circulent beaucoup et
+interessent plus d'une famille. J'ai donc su vos malheurs, vos douleurs,
+vos agitations; je n'avais pas besoin de les lire pour les apprecier.
+Je n'avais qu'a interroger mon propre coeur pour y trouver toutes vos
+souffrances, et je sais que vous avez du ressentir aussi les miennes. Ce
+qui s'est passe a Milan est mortel a mon ame, comme ce qui s'est passe
+a Paris doit etre dechirant pour la votre. Quand les peuples combattent
+pour la liberte, le monde devient la patrie de ceux qui servent cette
+cause. Mais votre situation est plus logique et plus claire que la
+notre, quoiqu'il y ait au fond les memes elements. Vous avez l'etranger
+devant vous et les crimes de l'etranger s'expliquent comme la lutte du
+faux et du vrai. Mais nous qui avons tout recouvre en fevrier, et qui
+laissons tout perdre, nous qui nous egorgeons les uns les autres sans
+aller au secours de personne, nous presentons au monde un spectacle
+inoui.
+
+La bourgeoisie l'emporte, direz-vous, et il est tout simple que
+l'egoisme soit a l'ordre du jour. Mais pourquoi la bourgeoisie
+l'emporte-t-elle, quand le peuple est souverain, et que le principe de
+sa souverainete, le suffrage universel, est encore debout? Il faut enfin
+ouvrir les yeux, et cette vision de la realite est horrible. La majorite
+du peuple francais est aveugle, credule, ignorante, ingrate, mechante et
+bete; elle est bourgeoise enfin! Il y a une minorite sublime dans les
+villes industrielles et dans les grands centres, sans aucun lien avec le
+peuple des campagnes, et destinee pour longtemps a etre ecrasee par la
+majorite vendue a la bourgeoisie. Cette minorite porte dans ses flancs
+le peuple de l'avenir. Elle est le martyr veritable de l'humanite. Mais,
+a cote d'elle et autour d'elle, le peuple, meme celui qui combat avec
+elle en de certains jours, est monarchique. Nous qui n'avons pas vu les
+journees de juin, nous avons cru, jusqu'a ce moment, que les faubourgs
+de Paris avaient combattu pour le droit au travail. Sans doute, tous
+l'ont fait instinctivement; mais voici des elections nouvelles qui
+nous donnent le chiffre des opinions formulees. La majorite est a un
+pretendant, ensuite a un juif qui paye les votes, et enfin, en nombre
+plus limite, aux socialistes. Et, pourtant, Paris est la tete et le
+coeur des socialistes. De leur cote, les chefs socialistes ne sont ni
+des heros ni des saints. Ils sont entaches de l'immense vanite et
+de l'immense petitesse qui caracterisent les annees du regne de
+Louis-Philippe.
+
+Aucune idee ne trouve la formule de la vie. La majorite de la Chambre
+vote la mort du peuple, et le peuple en masse ne se leve pas sous le
+drapeau de la Republique. Il faut a ceux-ci un empereur, a ceux-la des
+rois, a d'autres des revelateurs bouffis et des theocrates. Nul ne sent
+en lui-meme ce qu'il est et ce qu'il doit etre. C'est une effrayante
+confusion, une anarchie morale complete et un etat maladif ou les plus
+courageux se decouragent et souhaitent la mort.
+
+La vie sortira, sans aucun doute, de cette dissolution du passe, et
+quiconque sait ce que c'est qu'une idee ne peut etre ebranle dans sa
+foi, en tant que principe. Mais l'homme n'a qu'un jour a passer ici-bas,
+et les abstractions ne peuvent satisfaire que les ames froides. En vain
+nous savons que l'avenir est pour nous; nous continuons a lutter et a
+travailler pour cet avenir que nous ne verrons pas. Mais quelle vie
+sans soleil et sans joies! quelle lourde chaine a porter! quels ennuis
+profonds! quels degouts! quelle tristesse! Voila le pain trempe de
+larmes qu'il nous faut manger. Je vous avoue que je ne puis accepter de
+consolations et que l'esperance m'irrite. Je sais aussi bien que qui que
+ce soit qu'il faut aller en avant; mais ceux qui me disent que c'est
+pour traverser _en personne_ de plus riantes contrees, sont des enfants
+qui se croient assures de vivre un siecle. J'aime mieux qu'on me laisse
+dans ma douleur. J'ai bien la force de boire le calice, je ne veux pas
+qu'on me dise qu'il est de miel quand j'y vois le sang et les larmes de
+l'humanite.
+
+J'ai vu votre amie Eliza. Elle est venue passer quelques jours ici.
+Nous avons beaucoup parle de vous; mais je vous dirai tout franchement
+qu'elle m'a fait un effet tout oppose a celui que vous avez produit sur
+moi. Apres vous avoir vu, je vous ai aime beaucoup plus qu'auparavant,
+tandis qu'avec elle, c'est le contraire. Elle est tres bonne, tres
+intelligente, elle doit avoir de grandes qualites. Mais elle est
+infatuee d'elle-meme, elle a le vice du siecle, et ce vice ne me trouve
+plus tolerante comme autrefois; depuis que je l'ai vu, comme un vilain
+ver, ronger les plus beaux fruits et porter son poison sur tout ce qui
+pouvait sauver le monde. Je crains que la lecture de mes romans ne lui
+ait ete mauvaise et n'ait contribue, en partie, a l'exalter dans un sens
+qui n'est pas du tout le mien. L'_homme_ et la _femme_ sont tout pour
+elle, et la question de _sexe_, dans une acception ou la pensee de
+l'homme ni celle de la femme ne devrait s'arreter exclusivement, efface
+chez elle la notion de l'_etre humain_, qui est toujours le meme etre
+et qui ne devrait se perfectionner ni comme homme ni comme femme, mais
+comme ame et comme enfant de Dieu. Il resulte de cette preoccupation,
+chez elle, une sorte d'etat hysterique dont elle ne se rend pas compte,
+mais qui l'expose a etre la dupe du premier drole venu. Je crois sa
+conduite chaste, mais son esprit ne l'est pas et c'est peut-etre pire.
+J'aimerais mieux qu'elle eut des amants et n'en parlat jamais que de
+n'en point avoir et d'en parler sans cesse. Enfin, apres avoir cause
+avec elle, j'etais comme quelqu'un qui a mange un mauvais aliment et qui
+souffre de l'estomac. J'ai ete sur le point de le lui dire, et c'etait
+peut-etre mon devoir. Mais je m'apercevais que cela l'irriterait et je
+n'etais pas sure de lui faire utilement de la peine.
+
+Elle a pour vous, du reste, une sorte d'adoration, un culte, dont vous
+devez lui savoir gre, car il est sincere et profond. Mais encore, en me
+parlant de vous, elle m'a impatientee sans le savoir. Elle voulait avoir
+mon opinion sur le sentiment que vous avez _pour les femmes_, et, pour
+me debarrasser d'une si sotte question, je lui ai dit un peu brusquement
+que vous ne deviez pas les aimer du tout, que vous n'en aviez pas
+le temps; et qu'avant les femmes il y avait pour vous _les hommes_,
+c'est-a-dire l'humanite, qui comprend les deux sexes a un point de vue
+plus eleve que celui des passions individuelles. La-dessus, elle s'est
+animee et m'a parle de vous comme d'un heros de roman, ce qui me
+blessait et m'ennuyait enormement. Enfin, une veritable Anglaise, prude
+sans pudeur; et c'est aussi un veritable Anglais, car l'esprit n'a pas
+de sexe, et chaque Anglais se croit le plus bel homme de la plus belle
+nation qu'il y ait au monde.
+
+Et, pourtant, je sens qu'il faut de l'indulgence avec ces heureux etres
+qui trouvent encore, dans les petites satisfactions ou dans les petites
+illusions de leur amour-propre, un refuge contre le malheur des temps.
+Nous sommes bien a plaindre, nous qui ne pouvons plus vivre en tant
+qu'individus et qui sommes dans l'humanite en travail, comme les vagues
+dans la mer battues de l'orage.
+
+Vous avez revu votre soeur et votre mere, c'est toujours cela de pris!
+Je ne vous parle pas de mes chagrins domestiques. Ils sont toujours les
+memes et ne changeront pas. Mon interieur est du moins tranquille et
+doux, mon fils toujours bon et calme; et les deux autres enfants que
+vous connaissez, laborieux et affectueux autour de moi. Je ne demande
+rien a Dieu pour moi-meme, je ne le prie meme pas de me preserver des
+cuisantes douleurs qui me viennent d'ailleurs. Je lui demande d'oter aux
+autres les peines dont je souffre. Mais c'est encore lui demander plus
+que sa terrible loi n'a voulu accorder a notre race infortunee.
+
+Adieu, ami; je vous aime.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCLXXXVIII
+
+A M. EDMOND PLAUCHUT, A ANGOULEME
+
+ Nohant, 14 octobre 1848.
+
+Monsieur,
+
+Les idees que je vous ai exprimees au courant de la plume dans ma
+derniere lettre sont trop incompletes pour etre publiees. On peut faire
+sans ceremonie un echange d'idees par lettres; mais il ne faut soumettre
+au public que ce qu'on a travaille de son mieux et cela, non par respect
+de soi-meme et vanite d'ecrivain, mais par respect pour l'idee meme
+qu'on doit presenter sous la meilleure forme possible. Je m'occupe en
+ce moment, avec un de mes amis, d'un travail aussi complet, et pourtant
+aussi court et aussi simple que nous pouvons le resumer, sur la question
+que je vous ai exposee rapidement dans ma lettre. Cette brochure[1]
+paraitra incessamment et je vous en enverrai plusieurs exemplaires. Si
+le principe developpe ainsi vous parait juste et satisfaisant, vous
+pourrez, par l'action que vous exercez autour de vous, lui donner une
+extension et l'appuyer de preuves nouvelles; car une idee n'est a
+personne et son application est l'oeuvre de tous.
+
+Je vous remercie des paroles affectueuses et sympathiques que vous
+m'adressez personnellement. Mes sentiments n'ont de valeur que parce
+qu'ils repondent au sentiment des ames genereuses, et qu'ils le
+confirment comme ils sont confirmes par lui.
+
+Agreez, monsieur, pour vous et vos amis, l'expression de mon devouement
+fraternel.
+
+GEORGE SAND
+
+Je rouvre ma lettre pour repondre a une question que vous m'adressiez,
+et j'y repondrai mal, parce que je suis comme vous dans de grandes
+incertitudes en face du fait politique. D'abord, je pense etre d'accord
+avec vous sur ce point: l'institution de la presidence est mauvaise et
+c'est une sorte de restauration demi-monarchique. Ensuite (le president
+accorde), faut-il qu'il soit nomme par le peuple ou par l'Assemblee
+nationale? En principe, il doit etre nomme par le peuple, tous
+les democrates sont d'accord la-dessus; car le contraire est le
+retablissement du suffrage a deux degres.
+
+Mais, en fait, des republicains tres sinceres ont vote pour la
+nomination par l'Assemblee, pensant que les besoins de la politique
+exigeaient cette infraction au principe. Moi, j'avoue que je deteste ce
+qu'on appelle aujourd'hui la politique, c'est-a-dire cet art maladroit,
+peu sincere et toujours dejoue dans ses calculs par la fatalite ou la
+Providence, de substituer a la logique et a la verite des previsions,
+des ressources, des transactions, la raison d'Etat des monarchies, en un
+mot. Jamais l'instinct du peuple ne ratifiera les actes de la politique
+proprement dite, parce que l'instinct populaire est grand quand Dieu
+souffle sur lui, tandis que l'esprit de Dieu est toujours absent de ces
+conciliabules d'individus ou l'on fabrique avec de grands moyens de si
+petits expedients.
+
+Pourtant, le peuple va se tromper et manquer de lumiere et d'inspiration
+dans le choix de son president. Du moins, on le prevoit et on craint
+l'election du pretendant. Qu'y faire? En lui laissant son droit, on lui
+laisse au moins l'intelligence et la foi du principe, et il vaut mieux
+qu'il en fasse, au debut, un mauvais usage que s'il perdait la notion de
+son droit et de son devoir en secondant avec prudence et habilete les
+exigences de la politique.
+
+S'il fait un mauvais choix, il pourra aussi le defaire, au lieu que,
+s'il ne fait pas de choix du tout, il n'y aura pas de raison pour qu'il
+ne subisse pas celui qu'on aura fait a sa place.
+
+ [1] _Travailleurs et Proprietaires_, par Victor Borie.
+
+
+
+
+CCLXXXIX
+
+A M. ARMAND BARBES, AU DONJON DE VINCENNES
+
+ Nohant, 1er novembre 1848.
+
+Cher ami,
+
+Je suis toute triste et consternee de n'avoir pas de vos nouvelles
+depuis si longtemps. Je sais que vous vous portez bien (si on ne me
+trompe pas pour me rassurer!). Mais je suis inquiete quand meme, parce
+que j'esperais que vous pourriez m'ecrire, et apparemment vous ne l'avez
+pas pu. N'avez-vous pas recu une lettre de moi, une seule; car on ne m'a
+pas fourni, depuis, d'autre occasion, et d'autre moyen de vous ecrire.
+Je n'ose vous rien dire; d'ailleurs, que vous dirais-je que vous ne
+sachiez aussi bien que moi? Les evenements sont tristes et sombres
+partout; mais l'avenir est toujours clair et beau pour ceux qui ont la
+foi. Depuis mai, je me suis mise en prison moi-meme dans ma retraite,
+qui n'est point dure et cruelle, comme la votre, mais ou j'ai peut-etre
+eu plus de tristesse et d'abattement que vous, ame genereuse et forte!
+j'y ai meme ete moins en surete; car on m'a fait beaucoup de menaces.
+Vous savez que la peur n'est point mon mal, et nous sommes de ceux pour
+qui la vie n'est pas un bien, mais un rude devoir a porter jusqu'au
+bout.
+
+Cependant, ces cris, ces menaces me faisaient mal, parce que c'etait
+l'expression de la haine, et c'est la notre calice.
+
+Etre hai et redoute par ce peuple pour qui nous avons subi physiquement
+ou moralement le martyre depuis que nous sommes au monde! Il est ainsi
+fait et il sera ainsi tant que l'ignorance sera son lot. Pourtant, on me
+dit que partout il commence a se reveiller, et en bien des endroits on
+crie aujourd'hui: "Vive Barbes!" la ou l'on criait naguere (et c'etaient
+souvent les memes hommes): "Mort a Barbes!"--Eh! mon Dieu, me
+disais-je, ce martyre, il l'a deja subi mille et mille fois, et il l'a
+cherche a tous les instants de sa vie. C'est sa destinee d'etre le plus
+hai et le plus persecute, parce qu'il est le plus grand et le meilleur."
+
+Je fais souvent des chateaux en Espagne, c'est la ressource des ames
+brisees. Je m'imagine que, quand vous sortirez d'ou vous etes, vous
+viendrez passer un an ou deux chez moi. Il faudra bien que nous nous
+tenions tous cois, sous le regne du president, quel qu'il soit; car la
+partie, comme vous l'entendiez, est perdue pour un peu de temps. Le
+peuple veut faire un nouvel essai de monarchie mitigee: il le fera a
+ses depens, et cela l'instruira mieux que tous nos efforts. Pendant ce
+temps-la, nous reprendrons des forces dans le calme, nous apprendrons la
+patience dans les moyens, les partis s'epureront et l'ecume se separera
+de la lie. Enfin, la nation murira, car elle est moitie verte et moitie
+pourrie... Et peut-etre que, dans cet intervalle, nous aurons les seuls
+moments de bonheur que vous et moi aurons connus dans notre vie. Il nous
+sera permis de respirer, et l'air de mes champs, l'affection et les
+soins de ma famille vous feront une nouvelle sante et une nouvelle
+vie...
+
+Laissez-moi faire ce reve. Il me console et me soutient dans l'epreuve
+que vous subissez.
+
+Adieu. L'ami, l'ami qui vous porte ma lettre, essayera de vous voir.
+S'il ne le peut, il essayera de vous la faire tenir et de me rapporter
+un mot de vous. Mon fils vous embrasse tendrement et nous vous aimons.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCXC
+
+A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
+
+ Nohant, 22 novembre 1848.
+
+Mon ami,
+
+Je vous croyais rentre en Italie, je ne savais ou vous prendre; cette
+energique proclamation de vous, que j'ai lue dans les journaux,
+n'indiquait point ou vous etiez. Vous avez une existence difficile a
+suivre materiellement, et le coeur seul s'attache a vos pas, au milieu
+de mille anxietes douloureuses.
+
+Comment pouviez-vous croire que vous m'aviez fachee? Est-ce jamais
+possible? Non, non, je ne le crois pas. Vous me gronderiez bien fort que
+je baisserais la tete, reconnaissant que vous en avez le droit et le
+devoir. Mais, bien loin de la, votre avant-derniere lettre etait pleine
+de tendresse et de douceur comme toutes les autres, et vous ne songiez
+qu'a me consoler et a m'encourager. Quand je ne vous ecris pas, dans
+le doute de votre situation, c'est par une crainte instinctive de
+vous compromettre si vous vous trouviez dans des circonstances plus
+perilleuses que de coutume. Tenez-moi donc toujours au courant, ne
+fut-ce que par un mot. De mon cote, je vous ecrirai un mot seulement
+pour vous dire que je pense a vous, quand je craindrai que ma pensee sur
+les evenements ne vous arrive mal a propos. Mais vous le savez bien, que
+je pense a vous sans cesse, et, pour ainsi dire, a toute heure. Votre
+souvenir n'est-il pas lie a toutes mes pensees sur le present et
+l'avenir de l'humanite? N'etes-vous pas un de ces travailleurs
+infatigables du _grand-oeuvre_ des temps modernes? Ouvriers qui peuvent
+bien se compter entre eux; car ceux de la douzieme heure forment les
+masses et il en est peu qui ne se corrompent pas ou ne se rebutent pas,
+au milieu de tant de revers!
+
+Sans doute l'avenir est a nous; mais irons-nous jusqu'a l'avenir? Peu
+importe! dites-vous; oui, peu importe pour nous qui sommes devoues. Mais
+combien souffrent sans comprendre, et sans pouvoir s'adjurer eux-memes!
+combien succombent dans le pelerinage, et comment ne pas pleurer
+amerement sur les mourants qu'on laisse derriere soi! Notre route est
+semee de cadavres, et, tandis que l'ennemi fait des cadavres veritables
+par le fer et le feu, nous sommes environnes de decouragements et de
+desespoirs qui s'asseyent au bord du chemin et refusent d'aller plus
+loin.
+
+L'etat moral de la France, en ce moment, est une retraite de Russie. Les
+soldats sont pris de vertige et se battent entre eux pour mourir plus
+vite. Voyez les socialistes divises, exasperes, furieux, au moment ou
+toutes les nuances de l'idee democratique devraient se reunir et se
+retourner contre l'ennemi commun!
+
+Mais il y a la dedans quelque chose de fatal. Ce ne sont pas seulement
+les orgueilleux et les intolerants qui ne savent quel nom opposer a
+celui du pretendant: ce sont les ames honnetes et modestes, ce sont les
+serviteurs les mieux disciplines de la cause, qui reculent effrayes
+devant une adhesion a donner au proconsul algerien, au mitrailleur
+des faubourgs. Lui seul peut nous sauver, dit-on. Sauver notre parti,
+peut-etre! Encore c'est tres douteux, d'apres sa conduite recente. Mais
+le peuple est-il un parti? Et cet homme a-t-il la moindre intelligence
+des besoins du peuple, la moindre sympathie pour ses souffrances, la
+moindre pitie pour ses egarements?
+
+Si nous lui opposons Ledru-Rollin, quelle garantie nous donne ce
+caractere impressionnable et capricieux dont on ne saurait dire, depuis
+le 4 mai, s'il est pour le peuple ou pour une certaine bourgeoisie
+democratique qui n'est pas le peuple, et qui manque d'intelligence au
+premier chef!
+
+Je vais vous envoyer la constitution de Leroux. C'est savant,
+ingenieux, et tres bon a lire dans un temps de calme et de speculation
+philosophique. Mais toutes ces formes symboliques, et ces systemes _a
+priori_ ne repondent en rien aux besoins, aux possibilites du moment.
+C'etait facile a tourner en ridicule, on l'a fait, et cet ecrit n'a
+servi a rien. Proudhon est bien plus fort que lui dans les theories
+absolues et personnelles. Mais c'est l'esprit de Satan, et malheur a
+nous si nous mettons ainsi l'ideal a la porte! Leroux en a trop; mais,
+pour n'en point avoir du tout, Proudhon n'est pas plus praticable.
+
+Ces esprits-la en cherchent trop long. Il n'en faudrait pas tant pour
+nous sauver. Je vous enverrai une brochure de Lamennais, et ce que je
+pourrai rassembler ici, avec un livre que mon ami Borie vient de faire
+et dont j'ai ecrit l'introduction. Vous m'en direz votre avis.
+
+Je ne veux pas vous parler des evenements de l'Italie et de ceux qui
+particulierement vous interessent. Il me semble qu'il ne le faut pas,
+par prudence pour vous. Vous me tiendrez au courant, tant que vous
+pourrez, et vous savez si je m'y interesse, si je me tourmente, si je
+m'afflige et si j'espere et souffre comme vous et avec vous!
+
+Mes enfants vous aiment et me chargent de vous le dire. J'ai toujours
+_hors de la maison_, les memes douleurs de famille. Je travaille,
+j'attends le 10 decembre comme tout le monde. Il y a la un gros nuage,
+ou une grande mystification, et il faut s'avouer impuissant devant cette
+fatalite politique d'un nouvel ordre dans l'histoire: _le suffrage
+universel_.
+
+Adieu, ami.
+
+A vous de toute mon ame.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCXCI
+
+A M. ARMAND BARBES, AU DONJON DE VINCENNES
+
+ Nohant, 8 decembre 1848.
+
+Cher ami,
+
+Voila trois ou quatre lettres que je vous ecris, que je fais porter a
+Paris, et qu'on ne trouve pas le moyen de vous faire passer, apparemment
+parce qu'on s'y prend mal, ou qu'il y a entre vous et moi un guignon
+particulier. Je vous envoie la derniere, pour que vous voyiez que je
+n'ai pas cesse de penser a vous.
+
+Cette fois, on m'assure qu'on reussira a vous faire tenir ma lettre. Ce
+qui fait que je n'insiste pas trop, c'est que je n'ai rien de presse et
+de particulier a vous dire en fait de politique. Sur ce chapitre-la,
+je sais ce que vous pensez et vous savez ce que je pense. Ce a quoi je
+tiens, c'est que vous ne croyiez pas que je vous oublie un seul instant,
+vous _le meilleur de tous_. Ce qui se passe au dehors, vous le savez
+sans doute.
+
+Je presume que vous n'etes pas prive de journaux, bien qu'apres tout, ce
+serait peut-etre un bonheur d'ignorer combien une partie de la France
+est absurde, aveugle, egaree en ce moment-ci. Mais, malgre l'engouement
+pour l'Empire, qui est le mauvais cote de l'esprit public, il y a,
+d'autre part, un changement sensible, un progres reel dans les idees.
+Cela est surtout frappant dans nos provinces, ou les questions de
+personnes s'amoindrissent pour faire place, je ne dirai pas a des
+questions, mais a des besoins de principes. Je ne suis guere contente,
+pour ma part, de nos socialistes: ces divisions, ces fractionnements
+sentent l'orgueil et l'intolerance, defauts inherents au role d'_homme
+a idees_, et que je leur ai toujours reproche, vous le savez. Mais la
+volonte de Dieu est que nous marchions ainsi et que nos disputes servent
+a l'instruction du peuple, puisque nous ne savons pas l'instruire par de
+meilleurs exemples. Pourvu que ce but soit atteint, qu'importe que tels
+ou tels laissent un nom plus ou moins pur!
+
+Le votre, grace au ciel, sera toujours un symbole de grandeur et de
+sainte abnegation. Si vous aviez de l'orgueil, cela vous consolerait de
+votre martyre; mais l'orgueil n'est pas votre fait, vous etes au-dessus
+de lui, et vous ne pouvez vous consoler que par l'esperance de jours
+meilleurs pour l'humanite.
+
+Ces jours viendront; les verrons-nous? qu'importe? Travaillons toujours.
+Moi, je prends aisement mon parti de tous les deboires personnels. Mais
+j'avoue que je manque de courage pour la souffrance de ceux que j'aime,
+et que, depuis le 15 mai et le 25 juin, j'ai l'ame abattue par votre
+captivite et par les malheurs du proletaire. Je trouve ce calice amer et
+voudrais le boire a votre place.
+
+Adieu; ecrivez-moi si vous pouvez, ne fut-ce qu'un mot. Je fais toujours
+le reve que vous viendrez ici et que vous consentirez a vous reposer
+pendant quelque temps de cette vie terrible que vous endurez avec trop
+de stoicisme. Je ne comprends rien aux lenteurs ou plutot a l'inaction
+du pouvoir en ce qui vous concerne. Il me semble que vous devez
+etre acquitte infailliblement si vous daignez dire la verite de vos
+intentions, et repondre un mot a vos accusateurs.
+
+Maurice me charge de vous dire qu'il vous aime. Si vous saviez comme
+nous parlons de vous en famille! Adieu encore.
+
+Votre soeur,
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCXCII
+
+A M. EDMOND PLAUCHUT, A ANGOULEME
+
+ Nohant, 13 fevrier 1849.
+
+Permettez-moi, citoyen de defendre le travail de mon ami aupres des
+votres et de vous-meme[1]. Il ne me semble pas que ce travail soit
+incomplet a son point de vue et vous en seriez plus satisfait si vous
+vous detachiez du votre, comme j'ai ete obligee de le faire pour le mien
+propre. Mais remarquez bien que ce petit livre, est, quoique sous une
+forme modeste, un livre de philosophie, l'examen d'un principe, bien
+plutot qu'un livre de pratique sociale, d'economie politique.
+
+Il s'agissait de poser ce principe et de savoir s'il etait juste, s'il
+etait admissible. Il vous parait tel puisque vous acceptez la preface.
+Le livre n'est que le developpement historico-philosophique de ce
+principe, que je repete ici pour mieux nous entendre:
+
+La propriete est de deux natures. Il y a une propriete commune, il y a
+une propriete individuelle.
+
+Lorsqu'en causant, nous arrivames a cette formule, M. Borie et moi,
+notre premier cri fut celui: "Il n'y a guere d'idees nouvelles, et ce
+que nous avons trouve la, n'est probablement qu'une reminiscence. Si
+nous avions tous nos souvenirs bien presents, nous verrions que nous
+avons lu cela dans les philosophes de toute l'humanite."
+
+Quant a moi, je n'ai pas d'instruction, quoique j'aie beaucoup lu. Mais
+je manque de precision dans la memoire. M. Borie, etant beaucoup plus
+jeune, eut plus de facilite a retrouver les textes que je n'en aurais
+eu, et c'est pourquoi il fit tres vite ce travail, que j'aurais fait
+tres lentement. Il me semble aussi que son point de depart, car ses
+opinions ne sont pas absolument les miennes, donnait plus de force a son
+raisonnement sur la propriete commune. On devait l'accepter mieux de la
+part d'un esprit hostile au communisme absolu que de la mienne; car,
+moi, j'ai longtemps cru au communisme absolu de la propriete et
+peut-etre que, meme en admettant une propriete individuelle, comme je le
+fais aujourd'hui, je ferais cette derniere part si petite, que peu de
+gens s'en contenteraient.
+
+Maintenant, ce que vous reprochez a M. Borie, c'est de n'avoir pas donne
+un moyen pratique, en definissant d'une maniere nette et absolue, ce qui
+est du domaine de la propriete individuelle et ce qui est de celui de la
+propriete commune. Voila ou, je crois, l'auteur devait s'arreter dans un
+petit ouvrage de cette nature; car les moyens sont toujours une chose
+arbitraire, une chose essentiellement discutable et modifiable, une
+chose enfin qui, proposee aujourd'hui par un individu, devient aussitot
+beaucoup meilleure si beaucoup d'individus prennent le temps de
+l'examiner et de la perfectionner. La nature des moyens, selon moi,
+importe fort peu a priori; et la nature des principes nous est tres
+necessaire.
+
+Croyez-vous que, le jour ou les hommes seront d'accord sur les principes
+de justice et de fraternite, ils seront a court de moyens? Croyez-vous
+donc que, meme dans ce moment-ci, les moyens n'abondent pas? Est-ce
+l'intelligence de la pratique qui fait defaut en France? Nullement. Il
+y a des moyens a remuer a la pelle, et, si nous avions une Assemblee
+legislative composee de socialistes intelligents (certes on en
+trouverait bien assez pour remplir le Palais-Bourbon), on verrait plus
+d'un homme de genie apporter son moyen. Ces moyens differeraient; mais,
+si la meme religion sociale unissait les intelligences, on s'entendrait,
+et, d'amendements en amendements, on formulerait des lois equitables et
+vraies qui sauveraient la societe.
+
+Croyez-vous qu'en fait de moyens, Proudhon n'ait pas, dans sa banque, de
+quoi rendre la vie materielle a ce corps epuise? Et croyez-vous qu'il
+n'y ait pas d'autres grandes intelligences financieres qui vegetent dans
+l'obscurite, par impuissance de se produire? Je dis donc que proposer
+un moyen pur et simple est une chose puerile, si on ne se sent pas
+specialement l'homme du moyen, et si on n'a pas, en outre, le _moyen_
+de propager son _moyen_. C'est dans un concile social, ou du haut d'un
+journal tres repandu, ou du droit d'une grande capacite _pratique_,
+qu'on peut venir proposer un systeme _pratique_. Mais disseminer le
+travail des esprits sur une multitude de propositions isolees, c'est ce
+que je desapprouve.
+
+C'est cette multitude de systemes pratiques qui nous a empeches d'en
+suivre un seul au debut de la Revolution. En ce moment, Proudhon parle,
+et, bien qu'il ne s'inquiete point des principes qui nous preoccupent,
+je suis d'avis qu'il nous faut l'etudier attentivement et nous tenir
+prets a le seconder, s'il est seulement dans la route, ou sur la pente
+du vrai dans la pratique; car autre chose est de cultiver en soi une
+religion, et autre chose est de la pratiquer dans la communaute et
+le consentement de ses semblables. Il faut bien que chacun fasse une
+concession pour arriver a l'accord qui seul rend la pratique possible,
+et c'est ce que ferait probablement Proudhon, s'il se trouvait dans un
+concile organisateur, en presence d'esprits de sa force, agissant vers
+un but commun.
+
+Je ne sais pas si je me fais bien comprendre; mais, si vous ne me
+comprenez pas, il y a de ma faute. Voici ce que je veux dire en resume:
+C'est que nous devons travailler serieusement a degager en nous les
+principes, et qu'en meme temps nous devons nous faire tres accessibles
+et tres modestes devant les moyens proposes. Nous devons ne point croire
+que nous ayons chacun un moyen qui est le seul, et nous bien persuader
+que les moyens ne se trouvent qu'en commun et par la discussion
+pacifique. L'erreur de Proudhon, c'est de croire que tout est dans un
+moyen. Helas! ce moyen, fut-il parfait, tombe dans le vide, s'il est
+offert a une majorite recalcitrante. Mais il est bon peut-etre
+que Proudhon ait cette croyance etroite qui concentre sa force
+intellectuelle.
+
+Quelques hommes ont cette etroitesse de vues et deviennent grands par
+cela meme. Temoin Voltaire et tant d'autres, qui, a force de rejeter ce
+qu'ils croyaient inutile, se sont rendus utiles et puissants dans
+leur specialite. Laissons grandir les hommes pratiques parmi nous et
+gardons-nous de croire qu'il n'en faille point. Mais gardons-nous
+egalement de nous croire tous des hommes pratiques; car, bien qu'il y en
+ait en France maintenant plus qu'a aucune autre epoque, c'est encore
+et ce sera peut-etre toujours une precieuse minorite, par rapport a la
+population.
+
+Voila pourquoi je n'ai pas vu avec regret que M. Borie s'arretat
+precisement devant le moyen; s'il a en lui un moyen, c'est apres un
+autre genre de travail, c'est dans un ouvrage special qu'il doit
+l'exposer, s'il le juge a propos. Mais nous n'en sommes pas encore, en
+France, a ce point de pouvoir presenter simultanement la theorie et
+l'application. Pierre Leroux y a echoue, malgre son genie.
+
+Remarquez bien. Il y a plus d'un moyen de definir la propriete
+individuelle et la propriete commune. Proudhon vous dira que tout
+cela est concilie par son systeme. Un autre vous proposera une banque
+hypothecaire; je crois que ce serait le reve de M. Borie, par exemple,
+et je connais plusieurs personnes qui croient aussi a ce moyen sous
+diverses formes. Un troisieme viendra et vous parlera de l'impot
+progressif; un quatrieme, de moyens plus modestes, mais qui seraient
+immediatement applicables si l'Assemblee nationale avait seulement un
+peu de foi et de volonte, la communaute dans le systeme des chemins
+de fer par l'Etat, les assurances mutuelles sous diverses formes, et,
+toutes, tendant a constituer un fonds social _reel_; car nous en avons
+deja un fictif qui repose sur l'impot, mais qui est mal assis et ne
+profite qu'aux riches.
+
+Vous voyez que voila bien des moyens, et je crois que tous sont bons.
+Si j'avais la capacite financiere, je suis sure que j'en trouverais dix
+autres a vous proposer. Je dis qu'ils sont tous bons par eux-memes et
+qu'ils seraient excellents en venant se fondre dans un systeme consenti
+par la nation. Mais ou est le consentement? Les riches ne veulent pas,
+et les pauvres ne savent pas. Un principe se formule en trois mots, et
+s'appuie sur des raisons purement philosophiques. Ces raisons peuvent
+etre facilement acceptees de tous, parce que ce qui est vrai et beau
+saisit presque tout le monde; qui osera dire que Socrate, Jesus,
+Confucius et les autres grands revelateurs se sont trompes? Mais, quand
+on arrive au fait palpable, chacun a son avis, et il faut bien consulter
+tout le monde pour agir.
+
+Voila pourquoi les pensees de colere doivent etre refoulees en nous, par
+le sentiment meme de la fraternite et de la justice. Nous sommes bien
+forces, si nous aimons l'humanite, de la respecter et de regarder comme
+sacree la liberte qu'elle a de se tromper.
+
+Eh quoi! Dieu souffre cette erreur et nous ne la souffririons pas?
+Pourquoi vous indigner contre les riches? Est-ce que les riches seraient
+a craindre, si les pauvres etaient detaches de l'avarice et du prejuge?
+Les riches ne font tout ce mal que parce que le peuple tend le cou.
+Si le peuple connaissait son droit, les riches rentreraient dans la
+poussiere et nous aurions si peu a les redouter, que personne ne se
+donnerait la peine de les hair. Notre obstacle n'est pas la; il est
+parmi nous, et nos plus implacables adversaires, a cette heure, sont, a
+une imperceptible minorite pres, ceux-la memes que nous voulons defendre
+et sauver. Patience donc! Quand le peuple sera avec nous, nous n'aurons
+plus d'ennemis et nous serons trop puissants pour ne pas etre encore une
+fois genereux.
+
+Quant a moi, je ne veux pas ecrire au courant de la plume pour le public
+en ce moment-ci, et c'est precisement pour ne pas me laisser entrainer
+par l'emotion. Je ne suis pas toujours aussi calme que je le parais.
+J'ai du sang dans les veines tout comme un autre, et il y a des jours ou
+l'indignation me ferait manquer a mes principes, a la religion qui est
+au fond de mon ame. J'obeis donc a la _prudence_, comme vous le
+dites fort bien, mais ce n'est pas a cause de moi. Je n'ai pas cette
+qualite-la pour ce qui concerne ma securite personnelle; mais la passion
+fait du mal aux autres; elle est un mauvais enseignement, un magnetisme
+funeste. J'ai assez de vertu pour me taire, je n'en aurais pas assez
+pour parler toujours avec douceur et charite. Or croyez bien que la
+charite seule peut nous sauver.
+
+Cette lettre est toute confidentielle pour vous et vos amis. Mon nom
+est, a cause du XVIe _Bulletin_, un epouvantail pour les reactionnaires,
+et des relations avouees avec moi pourraient vous compromettre
+serieusement, je dois vous en prevenir. Si quelque chose dans mes
+lettres pouvait vous paraitre utile a dire, je vous autorise,
+pleinement, puisque vous avez un journal, a le reproduire comme venant
+de vous; car ce ne sont pas les choses que je dis qui effrayent et
+irritent les gens, c'est mon nom.
+
+En ce qui me concerne, j'ai ete forcee de refuser a plusieurs amis
+d'etre leur collaborateur, et, si j'ecrivais dans votre journal, cela
+m'attirerait des chagrins personnels.
+
+Recevez, citoyen, l'assurance de mes sentiments de fraternite.
+
+G. SAND.
+
+ [1] _Travailleurs et proprietaires_.
+
+
+
+
+CCXCIII
+
+A M. ARMAND BARBES, A BOURGES
+
+ Nohant, 14 mars 1849
+
+Cher ami,
+
+J'avais recu votre lettre du mois de decembre. N'en soyez point inquiet.
+Si je ne vous ai pas ecrit depuis, c'est que j'esperais aller a Paris,
+et j'aurais bien prefere vous voir; mais je n'ai pu quitter mon ile de
+Robinson. En outre, malgre cette apparence de serenite dont on doit
+l'exemple ou la consolation a ceux qu'on aime et qui vous voient de
+pres, j'ai ete sous le coup d'un accablement physique et moral que je
+n'aurais pu vous cacher en vous ecrivant.
+
+J'ai eu ensuite la volonte d'aller a Bourges, et j'ai eu a subir des
+luttes domestiques pour ne pas le faire. Je n'ai cede que devant cette
+consideration que tous s'accordaient a me presenter: "Vous etes, me
+disait-on, la bete noire, le bouc emissaire du socialisme. On veut que
+vous conspiriez sans cesse, et plus vous vous tenez _coite_, plus on
+vous accuse. Si vous allez a Bourges, on cherchera tous les moyens de
+vous vexer." A quoi je repondais que cela m'etait bien egal; mais on
+ajoutait aussitot que "la malveillance de certain parti rejaillirait
+d'autant sur vous et augmenterait vos chances de condamnation".
+
+J'ai peine a le croire. Je ne puis me persuader que l'on s'occupe de
+moi a ce point, ni que nos adversaires eux-memes soient assez laches et
+assez mechants pour reporter sur vous la haine qu'on leur suppose pour
+moi. M'a-t-on trompee pour me soustraire a quelque peril imaginaire?
+Mais il a fallu ceder, mon fils se mettant de la partie, et me disant
+aussi une chose qui m'a paru la seule vraisemblable. C'est que, sans
+respect pour mon age ni pour le serieux de notre destinee et des
+circonstances, les journaux de la reaction s'empareraient du fait de
+ma presence a Bourges pour calomnier et profaner la plus sainte des
+amities, par d'ignobles insinuations. Cela, c'est dans l'ordre, et nous
+savons de quoi ils sont capables. Un journal redige par des devots et
+des pretres ne publiait-il pas, il y a quelques annees, que j'avais
+l'habitude de m'enivrer a la barriere avec Pierre Leroux?
+
+Je me serais encore moquee, pour ma part, de ces outrages stupides sur
+lesquels je suis tout a fait blasee; mais on me remontrait que cela,
+venant jusqu'a vous, vous affligerait profondement dans votre amitie
+pour moi, et qu'au lieu de vous avoir porte quelques consolations,
+j'aurais ete pour vous une nouvelle occasion d'indignation et de
+douleur.
+
+Je vous devais toute cette explication; car mon premier mouvement etait
+d'aller vous voir et embrasser votre digne soeur, et nos premiers
+mouvements sont toujours un cri de la conscience autant que du coeur.
+Les reflexions de mes amis et de mes proches m'ont ebranlee, vous serez
+juge entre nous.
+
+Je ne vous ai ecrit qu'un mot par Dufraisse, et rien par Aucante.
+J'ignorais s'ils parviendraient jusqu'a vous et s'ils pourraient vous
+remettre une lettre. Dufraisse devait m'ecrire a cet egard, en arrivant
+a Bourges. Il l'a peut-etre fait, mais je n'ai rien recu; il y a
+peut-etre un _cabinet noir_ installe pour la circonstance. De sorte que
+je serais encore sans nouvelles particulieres de vous, si ce bon Emile
+Aucante n'eut reussi a vous voir. Il m'a dit que vous aviez bon visage
+et que vous vous disiez tout a fait bien portant.
+
+C'est un bonheur pour moi au milieu de ma tristesse et de mes
+inquietudes; car l'avenir nous appartient et il faut que vous soyez
+avec nous pour le voir. Soignez-vous donc et n'usez pas vos forces.
+Tenez-vous toujours calme. Il n'est plus de longues oppressions a
+craindre desormais. Il n'est plus besoin de conspirations sous le ciel.
+Le ciel conspire, et, nous autres humains, nous n'avons plus qu'a nous
+laisser porter par le flot du progres. Il est bien rapide maintenant et
+toutes ces persecutions dont nous sommes l'objet ont enfin une utilite
+manifeste, immediate. Ah! votre sort est beau, ami, et, si vous n'en
+etiez pas plus digne que nous tous, je vous l'envierais. Vous etes
+peut-etre l'homme le plus aime et le plus estime des temps modernes
+en France, malgre les terreurs des masses ignorantes suscitees par la
+perfidie de ceux que vous savez.
+
+Tout ce qui a un peu de lumiere dans l'esprit et de droiture dans l'ame
+se tourne vers vous comme vers le nom entierement pur, et le symbole
+de l'esprit chevaleresque de la France republicaine. Vous ne vous
+_preservez_ de rien, vous, quand tous les autres se mettent a l'abri.
+Aussi vous traitent-ils de fou, ceux qui ne peuvent vous imiter. Mais,
+selon moi, vous etes le seul sage et le seul logique, comme vous etes le
+meilleur et le plus loyal. Quelqu'un vous comparait hier devant moi
+a Jeanne d'Arc, et, moi, je disais qu'apres la purete de Robespierre
+l'incorruptible (mais le terrible!), il fallait dans nos fastes
+revolutionnaires quelque chose de plus pur encore, Barbes, tout aussi
+ferme et aussi incorruptible, mais irreprochable dans ses sentiments de
+franchise et d'humanite.
+
+Je vous dis tout cela, et pourtant, je n'accepte pas le 15 mai. Ce que
+j'en ai vu par mes yeux n'etait qu'une sorte d'orgie improvisee, et je
+savais que vous ne vouliez point de cela. Le peuple a, en principe,
+selon moi, le droit de briser sa propre representation, mais seulement
+quand cette expression perfide de sa volonte brise le principe par
+lequel elle est devenue souverainete nationale. Si cette Assemblee eut
+repousse la Republique au 4 mai, meme si elle se fut constituee, _en
+principe_, republique aristocratique, si elle eut voulu detruire le
+suffrage universel et proclamer la monarchie, croyez-moi, le 15 mai
+aurait ete un grand jour et nous ne serions pas ou nous en sommes. Mais,
+quelque mal intentionnee que fut deja la majorite de cette Assemblee, il
+n'y avait point encore de motifs suffisants pour que le peuple recourut
+a ce moyen extreme.
+
+Aussi le peuple se tint-il tranquille, tandis que les clubs seuls
+agissaient, et nous savons bien que, dans ces mouvements de la portion
+la plus bouillante des partis, il y a des ambitions d'une part et des
+agents de provocation de l'autre. Vous rappelez-vous que les jours qui
+precederent ce malheureux jour, je me permettais de vous calmer autant
+qu'il etait en moi.
+
+J'aurais voulu plus de douceur et de patience dans les formes de notre
+opposition en general. Je trouvais nos amis trop prompts au soupcon, a
+l'accusation, a l'injure. Je croyais ces representants moderes meilleurs
+qu'ils ne paraissaient, je me persuadais que c'etaient pour la plupart
+des hommes faibles et timides, mais honnetes dans le fond, et qui
+accepteraient la verite si on venait a bout de la leur exposer sans
+passion personnelle, et en menageant leur amour-propre encore plus
+peut-etre que leurs interets. Je me trompais probablement sur leur
+compte; car la maniere dont ils ont agi depuis prouve qu'avec ou sans le
+15 mai, avec ou sans les journees de juin, ils eussent ouvert les bras a
+la reaction plus volontiers qu'a le democratie. Mais, n'importe quelle
+eut ete leur conduite, nous n'aurions pas a nous faire le reproche
+d'avoir compromis pour un temps, par trop de precipitation, le sort de
+la Republique.
+
+En somme, je veux vous le dire franchement, et je crois etre certaine
+que c'est aussi voire pensee, le 15 mai est une faute, et plus qu'une
+faute politique, c'est une faute morale. Entre l'idolatrie hypocrite des
+reactionnaires pour les institutions-bornes, et la licence inquiete des
+turbulents envers les institutions encore mal affermies, il y a un droit
+chemin a suivre.
+
+C'est le respect pour l'institution qui consacre les germes evidents du
+progres, la patience devant les abus de fait, et une grande prudence
+dans les actes revolutionnaires qui peuvent nous faire, j'en conviens,
+sauter par-dessus ces obstacles, mais qui peuvent aussi nous rejeter
+bien loin en arriere et compromettre nos premieres conquetes, comme cela
+nous est arrive. Ah! si nous avions eu des _motifs_, suffisants, le
+peuple eut ete avec _nous!_ mais nous n'avions encore que des pretextes,
+comme ceux qu'on cherche pour se battre avec un homme dont la figure
+vous deplait. Il est bien vrai que la figure d'un homme et ses paroles
+montrent et prouvent ce qu'il est, et qu'un jour ou l'autre, s'il est un
+coquin, l'honnete homme aura le droit de le chatier. Mais il faut qu'il
+y ait eu des actions bien graves et bien concluantes, autrement, notre
+precipitation est un proces de tendance, une injustice contre laquelle
+la conscience humaine se revolte. Voila pourquoi les clubs ont ete seuls
+au 15 mai.
+
+Au milieu de tout cela, vous, decide comme moi a attendre tout du temps,
+et de la _maturite de la question sociale_ (vous l'aviez dit devant
+moi, l'avant-veille, a votre club), vous avez fait ce que j'eusse
+probablement fait a votre place; on vous a dit: "C'est une revolution,
+le peuple le veut, le peuple triomphe; abandonnez-le ou marchez avec
+lui." Vous avez accepte l'erreur et la faute du peuple, et vous avez
+voulu suivre son mouvement pour l'empecher d'abuser de sa force s'il
+etait, vainqueur, ou pour perir avec lui s'il etait foudroye.
+
+J'oserai vous dire que je regrette que vous n'ayez pas voulu accepter
+les debats: vous ne vous seriez pas _defendu_, il n'y a pas de danger
+qu'on vous y prenne, pauvre cher martyr! mais vous auriez eu l'occasion
+de faire entendre des paroles utiles. Il est vrai qu'il vous eut fallu
+peut-etre separer votre cause de celle de certains coaccuses, lesquels,
+plus _coupables_ peut-etre que vous, se defendent bel et bien
+aujourd'hui. Je ne puis etre juge de vos motifs personnels, et j'ai
+d'avance la certitude que vous avez pris, comme a l'ordinaire, le plus
+noble et le plus genereux parti.
+
+Ce que je n'ai jamais bien compris et ce que vous m'expliquerez
+seulement quand nous nous verrons,--car, jusque-la, soyez tranquille,
+j'accepterai tout de vous avec la confiance la plus absolue dans vos
+intentions,--c'est le vote du milliard. Vous pensez bien que je ne
+m'occupe pas de la chose en elle-meme; mais je ne comprends pas bien
+l'opportunite _politique_ de cet appel, remuneratoire en un pareil
+moment.
+
+Les representants reactionnaires eussent-ils vote sous le coup de la
+peur comme en prairial, ils devaient certainement agir ensuite comme
+leurs peres, c'est-a-dire provoquer un contre-coup et se parjurer
+le plus tot possible. La dissolution de l'Assemblee par la force me
+paraitrait plus logique, si je reconnaissais qu'on en eut eu le droit
+a ce moment-la. Mais pourquoi cette proposition d'impot au milieu d'un
+tumulte encore sans issue et sans couleur arretee? Etait-ce pour sauver
+l'Assemblee, en lui offrant ce moyen de transaction avec la masse
+irritee? Etait-ce pour apaiser cette masse et l'empecher de demander
+davantage?
+
+C'est la, je crois, le grand grief des reactionnaires contre vous,
+car le fait d'aller a l'hotel de ville pour maitriser ou diriger un
+mouvement accompli pour ainsi dire malgre vous, est un acte dont les
+plus hostiles devraient vous innocenter dans leur propre interet. Ils ne
+vous pardonneront pas le milliard, et vous ne voulez point qu'ils vous
+pardonnent rien, je le concois. J'ai ete bien tourmentee du desir de
+prendre ouvertement votre defense dans un ecrit special, auquel j'aurais
+donne, dans un moment decisif, le plus de retentissement possible; mais
+il aurait fallu que vous y consentissiez d'abord, et j'en doutais;
+d'autre part, il aurait fallu savoir a fond ce que vous vouliez dire
+de tout cela au public independant. Je me suis trouvee dans un cercle
+vicieux; car, selon toute apparence, une defense, au point de vue de mon
+amitie et de ma sollicitude, vous eut deplu, et une defense, selon toute
+la portee de votre franchise, vous eut fait condamner d'avance par
+ceux de qui depend aujourd'hui votre liberte. Je me suis trouvee bien
+malheureuse de ne pouvoir rien faire pour vous prouver mon affection
+et mon admiration, sans risquer de vous nuire ou de vous deplaire.
+Peut-etre ai-je une propension de caractere vers des moyens plus
+reguliers et plus lents que ceux que vous accepteriez dans la pratique.
+
+Thore me reprochait, dit-on, ma tolerance et mon optimisme dans les
+faits. Je ne crois pourtant pas etre en desaccord avec vous en theorie,
+et je reste sur ce souvenir d'un dernier soir d'entretien dans ma
+mansarde, ou vous rejetiez l'idee d'une dictature pour notre parti,
+parce que la dictature etait impossible sans la terreur, et la terreur
+impossible par elle-meme en France desormais.
+
+Nous avons bien la preuve de cette impossibilite, aujourd'hui que nous
+voyons la nation se republicaniser et se _socialiser_ plus rapidement et
+plus generalement, sous l'arbitraire de la reaction, que nous n'avons
+reussi a le faire quand nous avions le haut du pave. Il nous faut donc
+reconnaitre que les temps, sont changes, que la terreur, moyen extreme,
+qui n'a pas fait triompher nos peres, et qui n'a eu, apres tout, qu'une
+courte duree suivie d'une longue et profonde reaction, n'est plus au
+nombre des moyens sur lesquels les revolutionnaires d'aucun parti
+puissent compter. Il recoit en ce moment son coup de grace entre les
+mains de nos adversaires; Dieu soit loue, que ce soit entre les leurs et
+non entre les notres!
+
+Vous disiez dans cette mansarde, je m'en souviens bien: "La terreur!
+cela se supporterait maintenant _un mois_ tout au plus, et, apres,
+nous aurions peut-etre vingt ans de monarchie." En! bien, nous pouvons
+aujourd'hui retourner la question. Cavaignac nous a fait une terreur
+militaire au point de vue de la Republique bourgeoise. Le socialisme
+s'est, pour ainsi dire, joint a la reaction royaliste et imperialiste
+pour le renverser. Cette reaction nous fait a son tour une petite
+terreur dans le gout de 1815. Le socialisme, la montagne, l'armee, le
+peuple, tout gronde contre elle, meme les _moderes_, meme une partie de
+la bourgeoisie. On n'attend plus que le reveil et le desabusement du
+paysan pour souffler sur cette force derisoire. Et alors, si jusque-la
+nous avons le bonheur de resister aux provocations, si nous avons la
+force et la vertu de subir pour un temps les persecutions et la misere,
+nous n'aurons plus besoin de cette arme impuissante et dangereuse de la
+terreur.
+
+Les Francais jouissent depuis un quart de siecle d'une sorte de liberte,
+constitutionnelle, qui est une hypocrisie, j'en conviens, si on songe a
+l'avenir, mais qui est du moins une realite si on la compare au passe.
+Leurs moeurs se sont faites a cette liberte; seulement avec eux, il
+faut tenir la balance egale entre le plus et le moins: _plus_ les
+effraye, et voila leur faiblesse; mais _moins_ les revolte, et la est
+leur force contre tous les moyens empruntes au passe.
+
+Je ne suis pas d'accord avec tous mes amis sur ce point. Plusieurs
+revent les moyens du passe pour l'avenir; vous savez si je respecte et
+si je defends le passe; mais je crois etre dans la verite en constatant
+que le present differe essentiellement, et qu'il ne nous faut rien
+recommencer, rien copier, mais, tout inventer et tout creer. Je suis
+bien d'accord avec eux sur la _souverainete du but_, et le proverbe
+"Qui veut la fin veut les moyens" est vrai. Seulement, il ne faut pas
+l'etendre jusqu'a dire aujourd'hui: "Qui veut une fin d'avenir et de
+progres veut les moyens du passe," parce que le passe est toujours
+retrograde, quoi qu'on fasse.
+
+Mais je me suis laisse entrainer a vous parler de ce qui devrait rester
+etranger a notre correspondance; car vous etes assez livre a vos
+pensees, et vous auriez besoin en prison de temoignages de tendresse
+beaucoup plus que de discussions politiques. Je m'etais promis de ne
+vous en jamais fatiguer, et vous vous souvenez qu'a Paris meme, j'aurais
+voulu que ceux qui vous aiment vous parlassent au moins deux heures
+par jour de la pluie et du beau temps, pour vous forcer a vous reposer
+l'esprit. Si j'ai fait la faute que je reprochais aux autres, c'est pour
+n'y plus revenir, et c'est par suite d'un besoin que j'eprouve de me
+resumer avec vous en ce moment solennel qui va peut-etre nous separer
+encore pour un temps, je ne dirai pas plus ou moins long, mais plus ou
+moins court.
+
+Faites-moi donner un moyen de pouvoir correspondre avec vous d'une
+maniere prompte et discrete autant que possible, partout ou vous serez.
+
+Le livre que je vous ai envoye a un autre merite que celui de l'edition
+Elzevir, c'est l'oeuvre d'un premier chretien persecute par le vieux
+monde, alors que le christianisme et la papaute elle-meme representaient
+le progres et l'avenir. C'est l'oeuvre d'un prisonnier et d'un martyr.
+Il y a de belles choses et un melange de christianisme et de paganisme
+assez curieux, c'est-a-dire l'idee chretienne et la force paienne, ce
+qui marque un temps de transition comme le notre. Je ne sais pas si vous
+etes plus latiniste que moi; ce ne serait pas dire beaucoup plus que
+zero. Mais ce latin est facile, et le latin est une langue qu'on se
+remet toujours a comprendre en peu de jours. Ensuite, c'est un de ces
+livres a consulter plus qu'a lire, et enfin je vous l'ai envoye comme je
+vous aurai envoye une bague, n'ayant que cela de portatif sous la main.
+Si vous avez besoin de livres pour de bon, faites-le moi dire, et je
+vous enverrai ce que vous desirerez.
+
+Adieu; ne me repondez que quand vous avez le desir et le besoin. C'est
+un bonheur pour moi qu'une lettre de vous; mais je ne veux pas que ma
+joie vous coute un effort ou une fatigue.
+
+Aucante, qui a vu votre soeur, ne me fait pas esperer qu'elle puisse
+venir me voir. J'en eprouve un vif regret. Dites-le-lui bien; mais
+qu'elle me laisse l'esperance de la connaitre dans des temps meilleurs,
+et viennent bientot ces jours-la! Je sais que c'est une femme d'un
+caractere admirable et qui vous aime comme vous devez etre aime. Je
+vous charge de l'embrasser pour moi, elle ne peut point refuser
+l'intermediaire. Je vous charge aussi de me rappeler au souvenir du
+brave citoyen Albert, votre compagnon de malheur et de courage, et de
+lui serrer pour moi la main d'aussi bon coeur et avec autant de foi et
+d'esperance que je la lui ai serree au Luxembourg.
+
+Maurice vous embrasse tendrement, Borie aussi. J'ai recu de Paris ce
+matin une longue lettre de Marc Dufraisse, qui m'avait promis de me
+rendre bon compte de vous et qui m'en donne douze pages. Vous voyez si
+nous nous occupons de vous.
+
+Adieu encore, ami. Faites que je puisse vous ecrire quelquefois. Je ne
+vous recommande pas le courage, vous n'en avez que trop pour ce qui vous
+concerne. Rappelez-vous seulement que je vous aime du meilleur de mon
+ame.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCXCIV
+
+A JOSEPH MAZZINI, A FLORENCE.
+
+ Nohant, 5 mars 1849.
+
+Mon ami,
+
+Je recois aujourd'hui votre lettre de Florence. Je vous ai ecrit a
+Florence a l'adresse de M. Cajali, il y a plusieurs jours. Etes-vous
+bien sur de me donner sans distraction et sans erreur les adresses
+que vous m'indiquez? Vous m'avez designe M. Cajali dans deux lettres
+differentes, a _Marseille_ et a _Florence_. Est-ce vous qui preniez ce
+nom, ou bien est-ce un ami qui a ces deux domiciles? Ne manquez pas a
+l'avenir d'etre tres precis; car je crois que mes lettres se perdent ou
+eprouvent des retards.
+
+Maintenant, Dieu merci, je puis vous ecrire sous votre nom. C'est
+le signe de la liberte en Italie, et ce nom est comme celui de la
+Republique elle-meme, qui se montre ou se cache, selon que Dieu se
+manifeste aux hommes par le patriotisme, ou se retire de leur coeur. Ah!
+mon cher Joseph! il s'est accompli de grandes choses chez vous et en
+partie grace a vous, depuis la derniere lettre que je vous ai ecrite.
+J'ignorais alors les evenements de la Toscane, et tout ce qui se prepare
+en Piemont. Rome isolee me faisait trembler. Tout depend desormais du
+courage et de la foi de votre peuple.
+
+Nos journaux de la reaction sont infames sur cette question italienne,
+comme ils le sont d'ailleurs pour tout mouvement de la vie dans
+l'humanite. Ceux de notre couleur demandent en vain l'intervention
+contre les Autrichiens et les Russes, qui menacent l'etincelle naissante
+de nos libertes. Le gouvernement est sourd et muet. Traitre ou stupide,
+on ne sait trop lequel des deux.
+
+La fatalite qui poursuit cette epoque, c'est que les mouvements du salut
+ne se font pas simultanement. Si l'Italie s'etait soulevee ainsi en
+fevrier! si on eut proclame la Republique a Rome en meme temps que
+Vienne chassait l'empereur! et si, maintenant, la France se reveillait
+et imposait silence aux aristocraties perfides! Enfin, ce jour d'elan
+unanime viendra, et alors les royautes en auront fini pour toujours.
+Quelle que soit l'issue de votre Republique italienne, ce qu'elle fait
+aujourd'hui ne sera pas perdu, et votre oeuvre portera ses fruits d'une
+maniere durable avant qu'un siecle se soit ecoule. Maintenant, il depend
+des hommes que Dieu se laisse arracher ce miracle des a present. La
+fleche est lancee; si elle manque le but, ce ne sera toujours pas votre
+faute, a vous homme de perseverance et d'abnegation, et vous n'avez pas
+de raisons pour ne pas rester tranquille et plein de foi dans l'avenir
+et dans vous-meme, quand meme il vous faudrait encore voir un nouveau
+temps d'arret. Nous etions, nous sommes, nous serons dans la verite, et
+alors, pourquoi nous attrister sur nous-memes? Donnons tout ce qui est
+en nous, et mourons en regardant devant nous; car tout ce qui est tombe
+derriere est tombe utilement.
+
+Je suis tentee de vous gronder d'avoir de temps en temps des doutes sur
+moi, lorsque vous me demandez si je suis _mecontente_ de vous. C'est
+la suite du proces que vous voulez de temps en temps vous faire a
+vous-meme, pauvre cher saint homme que vous etes! Vous vous accusez
+quand l'humanite hesite ou recule, comme si c'etait votre faute comme
+si vous n'aviez pas toujours ete sur la breche le premier et le plus
+expose. Vous etes trop bon et trop grand pour ne pas etre triste et
+timore. Que ne puis-je vous donner un peu de cet orgueil que les autres
+ont de trop! Vous souffririez moins. Mais cette humilite de votre coeur
+fait qu'on vous aime autant qu'on vous estime, je dirais qu'on vous
+admire, si ce n'etait a vous que je le dis. Vous ne le croiriez
+peut-etre pas, tant vous etes simple et doux. Croyez, au moins, que je
+vous aime de toute mon ame et n'en doutez jamais, ou je croirai que vous
+ne m'aimez plus.
+
+Mon fils et nos amis vous embrassent.
+
+Ecrivez-moi.
+
+
+
+
+CCXCV
+
+A M. THEOPHILE THORE, A PARIS
+
+ Nohant, 29 mars 1849.
+
+Mon cher ami,
+
+Il faut que je n'ecrive point _socialisme_ et fasse le mort pour le
+moment. Ce n'est pas un engagement que j'ai pris, comme bien vous
+pensez, mais c'est une contrainte volontaire que je m'impose pour sauver
+une existence qui m'est plus chere que la mienne. Je vous, dirais cela
+si nous pouvions causer ensemble.
+
+Attendez-moi donc quelque temps sans parler de moi. Mon baillon tombera
+bientot, j'espere. Ne vous inquietez point de l'affaire materielle en ce
+qui me concerne. Je crois avoir ete plus que payee du travail que j'ai
+fait pour le journal, et j'espere bien, quand la liberte me sera rendue,
+n'etre plus dans les memes embarras d'argent, et n'avoir plus a vous en
+demander pour ma collaboration. Il y a longtemps que je me reproche
+de n'avoir pas recu de vos nouvelles directement, regret que vous ne
+m'auriez pas cause si je vous avais ecrit moi-meme. J'ai ete triste et
+malade, et je n'ai pas su me defendre d'un effroyable abattement apres
+juin. Cela s'est dissipe pourtant, et j'ai fait un nouveau bail avec la
+patience et la foi dans l'avenir. Pourtant, les evenements officiels
+ne sont pas plus riants. Barbes a Bourges, l'Italie perdue ou trahie,
+Proudhon condamne, la reaction triomphante sur toute la ligne! Mais cela
+n'empeche pas l'idee de faire son chemin, et, jusque dans les provinces
+les plus arrierees, le peuple s'indigne contre le pouvoir, et de grandes
+protestations se preparent, non pour les prochaines elections, c'est
+trop tot, mais pour un temps qui n'est pas si eloigne qu'on le croirait,
+a ne voir que la surface des choses.
+
+Courage donc! L'humanite gagnera son proces. Je n'ai pas besoin de vous
+dire que j'ai suivi vos persecutions et votre espece d'_acquittement_
+avec le plus vif interet. Vous ne doutez pas de mes sentiments pour
+vous et de l'encouragement fraternel que je voudrais vous apporter sans
+cesse, si, Dieu merci, cela ne vous etait point parfaitement inutile,
+puisque vous avez la perseverance et la foi plus que personne.
+
+Tout a vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+Mon fils se rappelle a votre souvenir.
+
+
+
+
+CCCXVI
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 13 mai 1849.
+
+Mon enfant,
+
+Je crois que tu devrais revenir sauf a retourner ensuite s'il ne se
+passe rien de tout ce que le monde apprehende. Je ne m'inquiete pas
+follement; mais je vois bien que la situation est plus tendue qu'elle
+ne l'a jamais ete, et, non seulement par les journaux, mais encore par
+toutes les lettres que je recois, je vois que le pouvoir veut absolument
+en venir aux mains. Il fera de telles choses que le peuple, qui est
+un etre collectif et un compose de mille idees et de mille passions
+diverses, ne pourra probablement continuer ce miracle de rester calme
+et uni comme un seul homme en presence des provocations insensees d'une
+faction qui joue son va-tout. La lutte sera terrible; il y a tant de
+partis ennemis les uns des autres qu'on ne peut en prevoir l'issue, et
+qu'il y aura peut-etre de plus horribles meprises, s'il est possible,
+de plus sanglants malentendus qu'en juin. Si la Republique rouge donne,
+elle donnera jusqu'a la mort; car c'est la Republique europeenne qui est
+en jeu avec elle contre l'absolutisme europeen. Voila du moins ce que
+je crois, et cela peut eclater d'un moment a l'autre. Tu ne lis pas les
+journaux peut-etre; mais, si tu suivais les discussions orageuses de
+l'Assemblee, tu verrais que chaque jour, chaque heure fait naitre un
+incident qui est comme un brandon lance sur une poudriere.
+
+Reviens donc, je t'en prie; car je n'ai que toi au monde, et ta fin
+serait la mienne. Je peux encore etre d'une petite utilite a la cause de
+la verite; mais, si je te perdais, bonsoir la compagnie! Je n'ai pas le
+stoicisme de Barbes et de Mazzini. Il est vrai qu'ils sont hommes et
+qu'ils n'ont pas d'enfants. D'ailleurs, selon moi, ce n'est point par le
+combat, par la guerre civile que nous gagnerons en France le proces de
+l'humanite. Nous avons le suffrage universel: malheur a nous si nous ne
+savons pas nous en servir; car lui seul nous affranchira pour toujours,
+et le seul cas ou nous ayons le droit de prendre les armes, c'est celui
+ou l'on voudrait nous retirer le droit de voter.
+
+Mais ce peuple, si ecrase par la misere, si brutalise par la police, si
+provoque par une infame politique de reaction, aura-t-il la logique et
+la patience vraiment surhumaines d'attendre l'unanimite de ses forces
+morales? Helas! je crains que non. Il aura recours a la force physique.
+Il peut gagner la partie; mais c'est tant risquer pour lui, qu'aucun
+de ceux qui l'aiment veritablement ne doit lui en donner le conseil et
+l'exemple. Pour n'etre ni avec lui ni contre lui, il faut n'etre pas a
+Paris. Reviens donc, si tu m'en crois; j'estime qu'il est temps. Ramene
+aussi Lambert, je le lui conseille, et je serai plus tranquille de vous
+voir tous ici.
+
+Je t'embrasse, mon enfant, et te prie de penser a moi.
+
+
+
+
+CCXCVII
+
+A M. THEOPHILE THORE, A PARIS
+
+ Nohant, 26 mai 1849.
+
+Cher ami,
+
+Il y a longtemps que je vous dois, que je me dois de vous ecrire.
+J'esperais avoir le temps de vous voir a Paris, ou j'ai ete au
+commencement du mois passer trois jours pour affaires. Je ne l'ai pas
+eu, le _temps_. Et puis j'esperais vous complimenter sur votre election
+et me rejouir avec vous, mais vous avez echoue, quoique avec une grande
+masse de voix. Enfin, j'ai ete malade en revenant ici, toujours malade
+depuis deux ans, non pas de maniere a inquieter ceux qui tiennent a ma
+vie, mais de maniere a perdre mon temps et a m'ennuyer melancoliquement
+sous le poids d'un accablement physique extraordinaire. Je suis dans une
+phase d'impuissance materielle. Je ne me sens ni decouragee ni ennuyee
+de rien quand la vie me revient. Mais la vie s'en va par moments, par
+jours, par semaines entieres, et alors je m'ennuie de ne pas pouvoir
+vivre, et de penser sans ecrire. J'en sortirai, car j'ai la volonte de
+voir encore quelques annees. Je suis sure qu'elles me feront du bien
+et que je pourrai dire comme ce vieux d'Israel: _Et a present, je puis
+mourir_.
+
+Cet autre empechement dont je vous parlais et qui ne tenait pas a moi
+est a peu pres hors de cause maintenant. Attendez-moi encore quelque
+temps et je vous aiderai. J'ai demande des details sur Mazzini: je veux
+faire sa biographie; mais ne l'annoncez pas; car, si ces renseignements
+n'arrivaient pas, je serais forcee de manquer de parole, et puis le
+travail annonce me deplait toujours. Il faut ensuite trop bien faire et
+cela me decourage. Au reste, vous allez bien sans moi. Votre journal
+n'est pas _mal fait_, comme vous le disiez. Je trouve, au contraire, que
+vous etes en grande progression de talent et de clarte, et j'ai remarque
+des articles de vous qui etaient non seulement bons, mais beaux.
+Maintenant, je suis fachee de cette espece de polemique avec le
+_Peuple_. Vous etes trop batailleur, vous avez le diable au corps. Vous
+etes trop rancunier aussi. Pourquoi ne voulez-vous pas que le _National_
+en revienne? Vous savez bien que, personnellement, j'ai, meme depuis le
+temps de Carrel, a me plaindre du _National_ plus que qui que ce soit.
+C'est une race d'esprits qui ne m'est nullement sympathique; c'est
+peut-etre ce qu'il y a de plus deplorable, de plus irritant, dans les
+temps ou nous vivons, que de voir ceux qui ouvraient jadis la marche
+vouloir nous la fermer a nous, peuple, parce qu'ils sont au bout de
+leurs idees et de leurs jambes, et qu'ils ne peuvent pas supporter qu'on
+les depasse. Mais, enfin, les voila arrives a ce point qu'il leur faut
+nous suivre, ou mourir, et, s'ils essayent de faire un pas, ne leur
+tendrons-nous pas la main? N'est-ce pas a nous d'etre les chevaliers
+de la Revolution, comme ce beau peuple de Fevrier, comme Barbes, notre
+chevalier-type?... Est-ce que l'opinion, le parti du _National_ ne sont
+pas maintenant dans une situation a faire pitie? Je ne connais guere les
+hommes de Paris qui representent cette couleur; mais il y en a dans nos
+provinces, il y en a beaucoup parmi les elus que le peuple a choisis
+comme socialistes, et je vous assure que ce ne sont pas des traitres,
+que ce sont des hommes sinceres qui ont ouvert les yeux. Nous n'aurions
+certes pas eu un si beau resultat dans les departements, ou l'on
+proclame le triomphe de la _liste rouge_, si nous n'eussions admis que
+les socialistes de la veille, et je crois qu'a Paris, si nous n'avons
+pas eu la majorite socialiste dans l'election, c'est que nous avons
+voulu trop accuser le socialisme pur dans le choix des individus.
+
+Je sais bien que vous me trouvez trop _bonne femme_. C'est vrai que j'ai
+toujours ete du bois dont on fait les dupes; mais n'est-ce pas le devoir
+de toute religion, que la confiance et le pardon? Vous l'avez dit
+plusieurs fois, et, aujourd'hui encore, ce n'est pas une secte que nous
+formons, c'est une religion que nous voulons proclamer.
+
+Et puis je suis fachee aussi que vous vous mettiez en bisbille avec
+Proudhon. Je sais bien les cotes qui nous blessent et qui ne nous irons
+jamais en lui. Mais quel utile et vigoureux champion de la democratie!
+quels immenses services n'a-t-il pas rendus depuis un an! Cela fait mal
+a tous ceux qui voient les choses naivement et d'un peu loin, de vous
+trouver en guerre un beau matin ensemble, quand on a besoin que les
+forces vives de l'avenir marchent d'accord. Et songez que c'est le grand
+nombre qui voit comme cela. On lit le pour et le contre, et on conclut
+en disant: "Ils ont raison tous deux a leur point de vue. Donc, ils
+ont tort de ne pas reunir leurs deux raisons dans une seule qui nous
+profite."
+
+Cela ressemble a un paradoxe, a des raisons de malade pour mon compte;
+mais la majorite de la France est femme, enfant et malade. Ne l'oubliez
+pas trop. Il faut des flambeaux comme votre esprit ardent et jeune. Je
+ne voudrais pas souffler dessus. Mais je voudrais aussi ne pas vous voir
+bruler trop, en courant, ce qui peut etre conserve et ce que nous serons
+bien forces d'avoir avec nous quand la flamme sera partout.
+
+Bonsoir, mon ami. Croyez que mon coeur est avec ceux qui combattent,
+avec vous, par consequent.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCXCVIII
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 12 juin 1849.
+
+Ah! mon cher enfant, tu devrais bien, revenir! Ce cholera m'epouvante,
+et tu as beau avoir paye ton tribut en douceur, tu respires un air
+empeste et tu peux retomber malade. D'ailleurs, nous sommes toujours
+sous le coup d'un branle-bas general. Ces affaires d'Italie sont plus
+graves que tout ce qui s'est passe. Je ne vis pas tant que tu seras a
+Paris dans cette funeste saison. Dans toutes les lettres qu'on m'ecrit
+de Paris, on me dit que je devrais te faire revenir, qu'il meurt douze
+cents personnes par jour, et cela sur documents officiels que le
+_Moniteur_ et les journaux ne publient pas. Je ne sais pas te
+contrarier, ni rien exiger de toi, mais tu devrais bien toi-meme mettre
+un terme a mes angoisses.
+
+Qu'est-ce que le plaisir de voir l'Exposition au prix de ce que tu
+risques et me fais risquer; car tu sais bien que ta vie est la mienne,
+et que je ne te survivrais pas.
+
+Nous avons eu fort peu d'orages; il parait qu'il y en a eu un terrible
+a Paris. Il a du pleuvoir des cheminees, et puis les sergents de ville
+assomment les etudiants et les jeunes gens de vos quartiers. Quelles
+mauvaises circonstances pour etre loin les uns des autres! Reviens donc
+dans ton nid, et attends de meilleurs jours pour aller travailler au
+Musee; car ce n'est pas dans ce moment-ci que tu pourrais y faire un
+travail soutenu et utile. La reponse de ton pere te parviendra aussi
+bien ici.
+
+Nous avons eu aujourd'hui nombreuse compagnie. Camus, avec un jeune
+homme tres bien de Chateauroux; Fleury, Perigois, Desmousseaux,
+Laussedat, Gustave Tourangin, Lumet, et le nez de Germann. Lumet est
+un vigneron d'Issoudun aussi grave et absolu que Patureau est malin et
+persuasif. Il a une tete magnifique, distinguee; une penetration, une
+fermete, une eloquence extraordinaire par moments, et tout cela avec le
+langage paysan et des manieres nobles comme ne les ont plus les grands
+seigneurs.
+
+Non, les hommes superieurs ne manquent pas dans le peuple; il ne s'agit
+plus que de les mettre a leur plan, et cela ne tardera guere.
+
+Bonsoir, cher petit Bouli. Je suis presque guerie. N'en deplaise a ton
+ordonnance, plus je reste dans l'eau, mieux je m'en trouve; chacun a son
+temperament. Moi, j'ai un peu de celui des poissons ou des grenouilles.
+Nous etions dans l'eau l'autre jour pendant l'orage. Il pleuvait a
+verse; mais la riviere etait tiede, presque chaude, et c'est bien
+decidement un proverbe tres sage, et non un paradoxe, que Gribouille se
+jetant dans l'eau de peur de la pluie.
+
+Reviens donc! il fait si bon ici, et tu es si mal la-bas! J'en souffre
+dans tes os et je ne jouis de rien sans toi. Potu part decidement jeudi;
+sa soeur va mieux, mais sa famille veut absolument voir cette _masse_
+de graisse. Je ne pourrai travailler que quand tu seras la. Je n'ai le
+coeur a rien sans toi. Je t'embrasse mille fois.
+
+
+
+
+CLXCIX
+
+A JOSEPH MAZZINI, A ROME
+
+ Nohant. 23 juin 1849.
+
+Ah! mon ami, mon frere, quels evenements! et comment vous peindre la
+profonde anxiete, la profonde admiration et l'indignation amere qui
+remplissent nos coeurs? Vous avez sauve l'honneur de notre cause; mais,
+helas! le notre est perdu en tant que nation. Nous sommes dans une
+angoisse continuelle.
+
+Chaque jour, nous nous attendons a quelque nouveau desastre, et nous ne
+savons la verite que bien longtemps apres que les faits sont accomplis.
+Aujourd'hui; nous savons que l'attaque est acharnee, que Rome est
+admirable, et vous aussi. Mais qu'apprendrons-nous demain Dieu
+recompensera-t-il tant de courage et de devouement? livrera-t-il les
+siens? protegera-t-il la trahison et la folie la plus criminelle que
+l'humanite ait jamais soufferte? Il semble helas qu'il veuille nous
+eprouver et nous briser pour nous purifier, ou pour laisser cette
+generation comme un exemple d'infamie d'une part, d'expiation de
+l'autre.
+
+Quoi qu'il arrive, mon coeur desole est avec vous. Si vous triomphez, il
+ne m'en restera pas moins une mortelle douleur de cette lutte impie de
+la France contre vous. Si vous succombez, vous n'en serez pas moins
+grand, et votre infortune vous rendra plus cher, s'il est possible, a
+votre soeur.
+
+
+
+
+CCC
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 5 juillet 1849
+
+Mon frere et mon ami,
+
+Allons au fond de la question, puisque vous le voulez. Laissons de cote
+mon degout, et mon decouragement, comme une situation toute personnelle
+qui ne prouve rien pour ou contre vos vues et moyens. J'avais a dessein
+omis, dans ma derniere lettre, de repondre a ce que vous me disiez de
+Louis Blanc, parce que je ne voulais pas en venir a vous parler de
+Ledru-Rollin. Je trouvais inutile de confier au papier des jugements
+qui, par le temps de police qui court, peuvent toujours tomber dans les
+mains de nos ennemis.--Mais, puisque vous y revenez, je vous dois de
+m'expliquer.
+
+Vous faites de la politique, dans ce moment-ci, rien que de la
+politique. Vous etes au fond aussi socialiste que moi, je le sais; mais
+vous reservez les questions d'avenir pour des temps meilleurs, et vous
+croyez qu'une association toute politique entre quelques hommes qui
+representent la situation republicaine telle qu'elle peut etre, en ce
+moment, est un devoir pour vous. Vous le faites, vous _surmontez vos
+repugnances_ (vous m'ecriviez cela dans la lettre a laquelle j'ai
+repondu), vous croyez enfin qu'il n'y a rien autre chose a faire. Il est
+possible; mais est-ce une raison pour le faire? La est la question.
+
+Vous voyez les choses en grand; vous faites bon marche des individus;
+vous admettez l'homme, pourvu qu'il represente une idee; vous le prenez
+comme un symbole, et vous l'ajoutez a votre faisceau, sans trop vous
+demander si c'est une arme eprouvee. Eh bien, pour moi, Ledru-Rollin est
+une arme faible et dangereuse, destinee a se briser dans les mains du
+peuple. Soyons juste et faisons la part de l'homme. Je commence par vous
+dire que j'ai de la sympathie, de l'amitie meme, pour cet homme-la.
+Je suis, sans aucune prevention personnelle a son egard, et, tout au
+contraire, mon gout me ferait preferer sa societe a celle de la plupart
+des hommes politiques que je connais. Il est aimable, expansif,
+confiant, brave de sa personne, sensible, chaleureux, desinteresse en
+fait d'argent. Mais je crois ne pas me tromper, je crois etre bien sure
+de mon fait quand je vous declare, apres cela, que ce n'est point un
+homme d'action; que l'amour-propre politique est excessif en lui; qu'il
+est vain; qu'il aime le pouvoir et la popularite autant que Lamartine;
+qu'il est _femme_ dans la mauvaise acception du mot, c'est-a-dire plein
+de personnalite, de depits amoureux et de coquetteries politiques; qu'il
+est faible, qu'il n'est pas brave au moral comme au physique; qu'il a un
+entourage miserable et qu'il subit des influences mauvaises; qu'il aime
+la flatterie; qu'il est d'une legerete impardonnable; enfin, qu'en depit
+de ses precieuses qualites, cet homme, entraine par ses incurables
+defauts, trahira la veritable cause populaire. Oui, souvenez-vous de
+ce que je vous dis, il la trahira, a moins que des circonstances ne
+se presentent qui lui fassent trouver un profit d'amour-propre et de
+pouvoir a la servir. Il la trahira, sans le vouloir, sans le savoir
+peut-etre, sans comprendre ce qu'il fait. Ses aversions sont vives,
+sinon tenaces. Il verra dans les grands evenements de petites
+considerations qui l'empecheront de faire le bien et qui satisferont sa
+passion, son caprice du moment. Il transigera pour les choses les plus
+graves, par des motifs dont personne ne pourra soupconner la frivolite.
+
+C'est l'homme capable de tout, et pourtant c'est un tres honnete homme,
+mais c'est un pauvre caractere. Il ira a droite, a gauche; il glissera
+dans vos mains. Il brisera devant vous avec un ennemi; le lendemain
+matin, vous apprendrez qu'il a passe la nuit a se reconcilier. Rien de
+plus impressionnable, rien de plus versatile, rien de plus capricieux
+que lui, vous verrez!
+
+Vous me direz que vous savez tout cela; vous devez le savoir, puisque
+vous le voyez, et qu'il y a en lui une certaine naivete, aimable mais
+effrayante, qui ne permet pas de douter de sa nature, apres un mois ou
+deux d'examen. Il n'en faut meme pas tant a des gens plus clairvoyants
+et moins optimistes que je ne le suis parfois. Vous me direz donc que
+cela vous est egal; que, puisqu'il est l'homme le plus populaire du
+parti republicain en France, vous l'acceptez comme l'instrument que Dieu
+place sous votre main. Qui a tort ou raison de vous ou de moi? Je ne
+sais; mais nous avons une disposition tout opposee. Vous n'avez pas
+besoin d'estimer et d'aimer beaucoup un homme pour l'employer, pour le
+juger propre a l'oeuvre sainte.
+
+Moi, je suis capable d'estimer et d'aimer, comme individu prive, un
+homme aimable et bon; je le defendrais comme tel avec chaleur contre ses
+ennemis, je voudrais lui rendre service, je partagerais ses chagrins.
+J'ai plusieurs amis dont je ne goute pas les idees, dont je n'approuve
+pas la conduite, et que j'aime pourtant et a qui je suis tres devouee,
+dans tout ce qui est en dehors de l'opinion. Mais dans l'action
+generale, c'est autre chose. Si je faisais de la politique, je serais
+d'une rigidite farouche. Je voudrais sauver la vie, l'honneur et la
+liberte de ces hommes-la; mais je ne voudrais pas qu'une mission
+leur fut confiee, et rien ne me ferait transiger la-dessus, ni la
+consideration de leur talent, ni celle de leur popularite (la popularite
+est si aveugle et si folle!), ni celle d'une utilite momentanee. Je ne
+crois pas a l'utilite momentanee. On paye cela trop cher le lendemain,
+pour qu'il y ait une utilite reelle.
+
+Voila donc, pour la France, le chef de l'association politique formee
+sous le titre du _Proscrit_[1]. Il est possible que la nuance que
+cet homme represente soit la seule possible en fait de gouvernement
+republicain immediat: on doit respect a cette nuance pendant un certain
+temps.
+
+Je ne la combattrais donc pas, si j'etais homme et ecrivain politique,
+tant qu'elle ne ferait pas de fautes graves, et surtout tant que nous
+serions en presence d'ennemis formidables contre lesquels cette nuance
+serait le seul point de ralliement. Mais je ne pourrais plus mettre mon
+coeur, mon ame et mon talent a son service. Je m'abstiendrais jusqu'au
+jour ou ce parti deviendrait le persecuteur avoue et agissant d'un parti
+plus avance qui representerait davantage la raison et la verite par le
+peuple. Ce jour, helas! ne se ferait pas longtemps attendre.
+
+Votre ame ardente me repond, je l'entends d'avance, qu'il ne faut jamais
+s'abstenir, pas une heure, pas un moment!
+
+Je sens la beaute mais non la verite rigoureuse de cette reponse; je
+crois que tout le mal vient de ce que personne ne veut jamais s'abstenir
+pendant un temps donne. Les uns y sont pousses par leurs passions, les
+autres par leur vertu, c'est le petit nombre. Mais quiconque serait bien
+penetre de l'esprit de l'histoire et de la nature des lois qui regissent
+les destinees humaines, saurait se mettre en retraite pendant certains
+jours, et se dirait "J'ai dans mon ame une verite superieure a celle que
+les hommes acceptent aujourd'hui, je la dirai quand ils seront capables
+de l'entendre."
+
+C'est pour la politique seulement que je dis cela; car, en restant sur
+le terrain philosophique, socialiste, si vous voulez, on peut et on doit
+toujours tout dire, et aucun gouvernement n'a le droit de l'empecher.
+Les idees ont toujours le droit de lutter contre les idees. Seulement,
+il y a des temps ou les hommes ne doivent pas combattre contre certains
+hommes; sans motifs puissants et pressants.
+
+Vous me direz encore que je fais, entre la politique et le socialisme,
+une distinction arbitraire, et que j'ai combattue moi-meme mainte et
+mainte fois. Lorsque je l'ai combattue, c'etait contre les politiques
+precisement qui faisaient, au point de vue du _National_, ce que le
+_Proscrit_ est bien pres de faire en excluant _les hommes a systeme_.
+Les hommes du _Proscrit_ s'intitulent _socialistes_ aujourd'hui; mais,
+croyez-moi, ils ne le sont guere plus que ceux d'hier. Ils admettent le
+_programme de la Montagne_, c'est quelque chose; mais, pour quiconque
+tendrait a le depasser un peu, ils seraient tout aussi intolerants, tout
+aussi railleurs; tout aussi colere etait le _National_ en 1847. Ils ne
+sont pas assez forts pour vaincre par le raisonnement: ils vaincraient
+par la violence, ils y seraient entraines, forces, pour se maintenir, et
+ils se retrancheraient sur les necessites de la politique. Par le fait,
+la politique et le socialisme sont donc encore choses tres distinctes
+pour eux, quoi qu'ils en disent, et il faut bien que les socialistes
+s'en tiennent pour avertis. Il y a donc, aujourd'hui encore, necessite
+a distinguer ce qu'il faut faire et ne pas faire dans une pareille
+situation.
+
+Si Ledru-Rollin et les siens etaient, au pouvoir, et que je fusse
+ecrivain politique, je croirais faire mon devoir, comme socialiste, en
+discutant l'esprit et les actes de son gouvernement; mais je croirais
+faire une mauvaise action, comme politique, en attaquant les intentions
+de l'homme et en publiant sur son compte, ou en disant tout haut a tout
+le monde ce que je vous ecris ici. Je ne voudrais pas conspirer contre
+lui par la seule raison que je ne me fie point a lui. Je retrancherais
+enfin l'amertume et la personnalite qui sont, malheureusement, la base
+de toute polemique jusqu'a nos jours.
+
+Mais je ne suis pas, je ne serai pas ecrivain politique, parce que, pour
+etre lu en France aujourd'hui, il faut s'en prendre aux hommes, faire
+du scandale, de la haine, du cancan meme. Si on se borne a disserter, a
+precher, a expliquer, on ennuie, et autant vaut se taire.
+
+Emile de Girardin a la forme quand il veut; il n'a pas le vrai fond.
+Louis Blanc a le fond et la forme. On ne s'en occupe point. Il se doit
+a lui-meme d'ecrire toujours, parce qu'il a un parti et qu'il ne peut
+l'abandonner apres l'avoir forme. Mais, en dehors de son parti, il est
+sans action.
+
+Et parlons de Louis Blanc maintenant, puisque vous le voulez. Pour moi,
+c'est lui qui a raison, c'est lui qui est dans le vrai. Vous me parlez
+de ses defauts personnels. Il a les siens, sans doute, et certainement
+Ledru-Rollin est plus conciliant, plus engageant, plus entoure,
+plus _entourable_, plus populaire par consequent. Mais, dans la vie
+politique, Louis Blanc est _un homme sur_. Que m'importe que, dans la
+vie privee, il ait autant d'orgueil que l'autre a de vanite, si, dans
+la vie publique, il sait sacrifier orgueil ou vanite a son devoir? Je
+compte sur lui, je sais ou il va, et je sais aussi qu'on ne le fera
+pas devier d'une ligne. J'ai trouve en lui des asperites, jamais de
+faiblesse; des souffrances secretes, aussitot vaincues par un sentiment
+profond et tenace du devoir. Il est trop avance pour son epoque, c'est
+vrai. Il n'est pas immediatement utile, c'est vrai. Son parti est
+restreint, et faible, c'est vrai; il n'aurait d'action qu'en se joignant
+a celui de Ledru-Rollin. Mais voila ce que je ne lui conseillerai
+jamais; car Ledru-Rollin ne s'unira jamais sincerement a lui, et
+travaillera desormais plus qu'autrefois a le paralyser ou a l'aneantir.
+
+Louis Blanc ne peut plus etre solidaire des frasques du parti de
+Ledru-Rollin, Il ne le doit pas. Qu'il reste a l'ecart, s'il le faut;
+son jour viendra plus tard, qu'il se reserve! Est-ce qu'il n'a pas la
+verite pour lui? est-ce qu'il ne faudra pas, apres bien des luttes
+inutiles et deplorables, en venir a _accorder a chacun suivant ses
+besoins?_ Si nous n'en venons pas la, a quoi bon nous agiter, et pour
+quoi, pour qui travaillons-nous? Vous voudriez qu'il mit sa formule,
+dans sa poche pour un temps, et qu'il employat son talent, son merite,
+sa valeur individuelle, son courage, a faire de la politique de
+transition. Moi aussi, je le lui conseillerais, s'il pouvait se joindre
+a des hommes _comme vous_; s'il pouvait avoir la certitude de ne pas
+fermer l'avenir a son idee, en l'accommodant aux necessites du present;
+si chacun de ses pas prudents et patients vers cet avenir n'etait pas
+retrograde; si enfin il pouvait et devait se fier.
+
+Mais il ne le peut pas. Ledru-Rollin le trahira, non pas sciemment
+et deliberement, non! Ledru dit comme nous quand on l'interroge. Il
+comprend le progres illimite de l'avenir, il est trop intelligent pour
+le contester. Sous l'influence d'hommes comme vous et comme Louis Blanc,
+il y marcherait. Mais la destinee, c'est-a-dire son organisation,
+l'entrainera ou il doit aller, a la trahison de la cause de l'avenir. Si
+je me trompe, tant mieux! je serai la premiere, dans dix ans d'ici, si
+nous sommes encore de ce monde et s'il a bien marche, a lui faire amende
+honorable. Mais, aujourd'hui, ma conviction est trop forte pour me
+permettre d'associer mon nom au sien dans une oeuvre dont le premier
+acte est de rejeter, de honnir, de maudire Louis Blanc en lui imputant,
+comme mal produit, le bien qu'il n'a pu faire et qu'on l'a empeche de
+faire.
+
+C'est la, cher ami, une des causes de mon decouragement. J'estime qu'on
+se trompe, que vous vous trompez aussi sur un fait, que vous n'avez pas
+mis la main sur un veritable element de salut pour la France, et par
+consequent pour l'Italie, dont la cause est solidaire de la notre. Je me
+dis qu'il n'y a pas a lutter contre le courant qui vous entraine a ce
+choix, et je m'abstiens, toujours triste, toujours attachee a vous par
+la foi la plus vive en vos sentiments et par l'affection la plus tendre
+et la plus profonde.
+
+Votre soeur,
+
+GEORGE.
+
+ [1] Revue que Mazzini et Ledru-Rollin venaient de fonder a Londres.
+
+
+
+
+CCCI
+
+A M. ERNEST PERIGOIS, A LA CHATRE
+
+ Nohant, juillet 1849.
+
+J'ai le coeur gros. Ils vont fusiller ce pauvre Kleber, qui etait venu
+a Nohant apres les journees de juin, et qui etait vraiment un homme de
+sens et de courage. Les assassins! Il me semble que je vois recommencer
+1815.
+
+Au point de vue critique, vous avez raison. A force d'etre dans les
+romans et dans les poemes, et sur la scene, et dans l'histoire meme,
+l'amour, la verite de l'etre et des affections n'y sont pas du tout. La
+litterature veut idealiser la vie. Eh bien, elle n'y parvient pas, elle
+ment, elle doit mentir, puisque l'art est une fiction, ou tout au moins
+une interpretation. On est superbe, on est grand, on a cent pieds de
+haut dans les romans et dans les poemes; et, pourtant, on y vaut moins
+que dans la realite, cela n'est pas un paradoxe. Il n'est pas vrai que
+nous ayons tous merite la corde; mais ce que vous dites, que nous
+avons tous ete en demence, ne fut-ce qu'une heure dans la vie, est
+parfaitement exact. Il y a plus, nous sommes tous des fous, des enfants,
+des faibles, des inconsequents, des niais ou des fantasques, quand nous
+ne sommes pas des gredins. Voila precisement pourquoi nous valons mieux
+que des heros de roman. Nous avons les miseres de notre condition, nous
+sommes des personnages reels, et, quand nous avons de bons mouvements,
+de bons retours, de bons vouloirs, nous plaisons a Dieu et a ceux qui
+nous aiment en raison du contraste de ce bon et de ce fort avec notre
+pauvre ou notre mauvais. Moi, je suis plus touchee du vrai que du beau,
+et du bon que du grand. J'en suis plus touchee a mesure que je vieillis
+et que je sonde l'abime de la faiblesse humaine. J'aime dans Jesus la
+defaillance de la montagne des Oliviers; dans Jeanne Darc, les larmes et
+les regrets qui font d'elle un etre humain. Je n'aime plus cette raideur
+et cette tension des heros qu'on ne voit que dans les legendes, parce
+que je n'y crois plus. Soyez certain que personne encore n'a su peindre
+ni decrire l'amour vrai; et, l'eut-on su, le _public_ ne l'aurait
+peut-etre pas compris. Le lecteur veut un ornement a la verite, et
+Rousseau n'a pas ose nous dire pourquoi il aimait Therese. Il l'aimait
+pourtant, et il avait raison de l'aimer, bien qu'elle ne valut pas le
+diable. On voulait le faire rougir de cet attachement, il faisait
+son possible pour n'en pas etre humilie. Ni lui ni les autres ne
+comprenaient que sa grandeur etait de pouvoir aimer la premiere bete qui
+lui etait tombee sous la main. Pourquoi n'osait-il pas dire a ceux qui
+la trouvaient laide et sotte qu'il la trouvait belle et intelligente?
+C'est qu'il faisait des romans et ne s'avouait pas que la vie, pour etre
+terre a terre, est plus tendre, plus genereuse, plus humble, meilleure
+enfin que les fictions. Il faut des fictions pourtant: l'humanite, la
+jeunesse surtout en est avide. Vous l'avez dit, vous les maudissiez
+pour leurs mensonges, et vous en aviez la tete si remplie, que vous ne
+pouviez regarder l'avenir qu'a travers leur prisme. Pourquoi faut-il
+qu'elles nous degoutent de vivre avant d'avoir vecu, et pourquoi faut-il
+que nous nous degoutions d'elles quand nous vivons tout de bon? C'est
+une solution qui peut vous occuper encore une heure ou deux, et dont
+vous vous tirerez mieux que moi; car vous etes dans l'age ou l'on peut
+encore analyser et approfondir. Faites donc la suite et la fin de ces
+belles pages; car vous nous laissez dans le doute ou dans l'attente
+d'une certitude, et je suis bien sure qu'Angele vous a fait trouver la
+vie plus douce et plus complete que Shakespeare, Byron et compagnie.
+
+Sur ce, j'embrasse Angele et je suis a vous de coeur.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCCII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, juillet 1849.
+
+Cher enfant,
+
+Il y a longtemps que je veux vous ecrire. Mais, dans ce triste temps, on
+ose a peine causer avec ses amis. On se sent si demoralise, si sombre;
+on a tant de peine a ne pas devenir egoiste ou mechant! On craint de
+faire du mal a ceux qu'on aime en leur disant tout le mal qu'on porte en
+soi-meme. Et pourtant, tout cela est lache et impie. Dieu abandonne ceux
+qui doutent de lui. Il ne fait de miracles que pour les croyants. C'est
+le scepticisme des vingt annees de Louis-Philippe qui est cause de tout
+ce qui nous arrive.
+
+Mais Rome croyait! Rome esperait et combattait, helas! et nous I'avons
+tuee. Nous sommes des assassins, et on parle de gloire a nos soldats!
+Mon Dieu, mon Dieu, ne nous laissez pas plus longtemps douter de vous!
+Il ne nous reste qu'un peu de foi. Si nous perdons cela, nous n'aurons
+plus rien.
+
+J'espere que Mazzini est sauve de sa personne. Mais son ame
+survivra-t-elle a tant de desastres? Vous avez raison quand vous dites
+qu'il a vecu trente ans pour mourir comme il va mourir un de ces jours;
+car l'Europe est livree aux assassins, et, s'il ne se jette pas dans
+leurs mains, il y tombera tot ou tard. J'ai recu de lui une lettre
+admirable. Mais je ne vous dirai pas quels sont ses projets. Je crains
+que le secret des lettres ne soit pas respecte a la poste.
+
+Et vous, mon enfant, vous etes fatigue, ennuye de la vie de bureau. Vous
+regrettez le travail des bras, la vie de l'ouvrier. Je le concois bien.
+Moi, je voudrais etre paysan et avoir de la terre a becher huit heures
+par jour. Je fais pourtant un metier plus doux que le votre, puisque je
+suis libre de choisir mon genre de travail sedentaire. Mais je n'ai le
+coeur a rien. Tout ce qui est ecrit ou a ecrire me semble froid. Les
+paroles ne peuvent plus rendre ce qu'on eprouve de douleur et de colere,
+et, dans ces temps-ci, on ne vit que par la passion. Tout raisonnement
+est inutile, toute predication est vaine. Nous avons affaire a des
+hommes qui n'ont ni loi, ni foi, ni principes, ni entrailles. Le peuple
+les subit. C'est au peuple qu'on est tente de reprocher l'infamie des
+gens qui le menent, le trompent et l'ecrasent.
+
+Ah! mon enfant, quelle affreuse phase de l'histoire nous traversons!
+Nous en sortirons d'une maniere eclatante, je n'en doute pas. Mais, pour
+qu'une nation demoralisee a ce point se releve et se purifie, il faut
+qu'elle ait expie son egoisme, et Dieu nous reserve, je le crains, des
+chatiments exemplaires!
+
+Rien de nouveau ici. Maurice, Borie et Lambert partagent toujours ma vie
+retiree. Nous nous occupons en famille; nous tachons de ne donner que
+quelques courtes heures aux journaux et aux commentaires indignes que
+leur lecture provoque. Malgre soi, on y revient plus souvent qu'on ne
+voudrait. Du moins, nous avons la consolation d'etre tous du meme avis
+et de ne pas nous quereller amerement, comme il arrive maintenant
+dans beaucoup de familles. Les interieurs subissent generalement le
+contre-coup du malheur general. Le notre est uni et fraternel. Nous nous
+affligeons ensemble et d'un meme coeur. Nous tachons de nous donner
+de l'espoir les uns aux autres, et souvent c'est le plus desole qui
+s'efforce de consoler les autres.
+
+Aimez-moi toujours, mon enfant. La douleur doit rapprocher et resserrer
+les liens de l'affection. Je vous benis bien tendrement, ainsi que
+Solange et Desiree. Mes enfants vous embrassent.
+
+
+
+
+CCCIII
+
+A JOSEPH MAZZINI, A MALTE
+
+ Nohant, 24 juillet 1849
+
+O mon ami! l'affection est egoiste, et, quand j'ai appris ce triste
+denouement, mille fois plus triste pour la France que pour l'Italie, je
+confesse que je ne me suis d'abord inquietee que de vous.
+
+Que Dieu me le pardonne, et vous aussi, qui etes un saint! Un ami que
+j'ai a Toulon m'a ecrit, avant tout, que vous etiez en surete, et je
+l'ai mille fois beni.
+
+Vous pensez bien que, d'ailleurs, j'ai le coeur brise. Quelque innocent
+qu'on soit du crime d'une nation a laquelle on appartient, il y a une
+sorte d'intime solidarite qui fait passer dans notre propre coeur le
+remords que devraient avoir les autres. Oui, le remords et la honte. Moi
+qui etais si fiere de la France en fevrier!
+
+Helas! que sommes-nous devenus, et quelle expiation nous reserve la
+justice divine avant de nous permettre de nous relever?
+
+Vous, vous etes plus heureux que moi, malgre la defaite, malgre l'exil
+et la persecution; Vous etes plus heureux par ce seul fait que vous etes
+_Romain_; car vous l'etes plus qu'aucun de ceux qui sont nes sur le
+Tibre. Et plus heureux que personne au inonde, parce que vous seul (avec
+Kossuth) avez fait votre devoir. Quand je dis vous et Kossuth, je dis
+ceux qui etaient avec vous et ceux qui sont avec lui; car les plus
+obscurs devouements sont aussi chers a Dieu que les plus illustres. Et,
+a present, ami, malgre le malheur, malgre la douleur, n'avez-vous pas
+cette satisfaction de vous-meme, cette paix profonde de l'ame qui se
+sent quitte envers le ciel et les hommes? N'avez-vous pas accompli
+jusqu'au bout une mission sainte? n'avez-vous pas tout immole pour la
+verite, l'honneur, la justice et la foi? n'avez-vous pas des jours
+resignes et des nuits tranquilles? Je suis certaine que vous etes calme
+et que vous goutez les joies austeres de la foi. On peut l'avoir pour
+les autres, pour l'humanite, quand on la porte en soi-meme, quand on est
+soi-meme la foi vivante et militante.
+
+Oui, vous avez bien agi et bien pense en toutes choses. Vous avez bien
+fait de sauver l'honneur jusqu'a la derniere extremite, et vous avez
+bien fait aussi, lorsque cette derniere extremite est arrivee, de sauver
+la vie des assieges, des femmes, des enfants, des vieillards. Les
+monuments de l'art viennent ensuite, quoique nos journaux se soient plus
+preoccupes du sort des fresques de Raphael et de Michel-Ange que de
+celui des orphelins et des veuves.
+
+Tout ce que vous avez voulu et accompli est juste. Le monde entier le
+sent, meme les miserables qui ne croient a rien, et le monde entier le
+dira bien haut quand l'heure sera venue.
+
+Moi, je n'ai que cela a vous dire. Je n'ai que cette consolation a
+vous offrir. Pour le moment, je suis humiliee et decouragee dans mon
+sentiment national. Mais je suis fiere de ce qui reste encore de
+combattants et de victimes sur la terre, et je suis fiere de vous.
+Donnez-moi, si vous pouvez, de vos nouvelles. Si vous aviez quelques
+besoins d'argent, ecrivez-le-moi et me donnez les moyens de vous en
+faire passer. Adressez-moi vos lettres, sous double enveloppe, a M.
+Victor Borie, a la Chatre (Indre). Je vous embrasse de toute mon ame.
+Respects et amities de Maurice.
+
+J'ai recu vos deux lettres de Rome.
+
+
+
+
+CCCIV
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 26 juillet 1849.
+
+Mon frere bien-aime,
+
+Je vous ai ecrit hier, j'ai envoye a un ami que j'ai a Toulon et qui
+m'avait donne avis que vous faisiez voile pour Malte. Je lui ecris de
+nouveau, il vous renverra ma lettre. Je vous donnais son nom et son
+adresse pour qu'il aidat a notre correspondance. A present, que j'aime
+bien mieux vous savoir plus pres de moi! Ce sera, comme je vous
+l'ecrivais, a Victor Borie, a la Chatre (Indre), que vous ferez bien
+d'adresser vos lettres. La curiosite inquiete de la police pourrait me
+priver de l'une d'elles, et cela ne ferait plus mon compte.
+
+Pendant que j'y pense et pour en finir avec ces details, je vous
+demandais dans cette lettre envoyee a Toulon, si vous aviez besoin
+d'argent; car, en de pareils evenements, on peut se trouver surpris et
+empeche d'aller ou l'on veut, faute de cette prevision materielle. Nous
+sommes d'ailleurs tous ruines, et nous ne sommes pas de ceux qui out
+sujet d'en avoir honte. Je vous demande donc de me traiter comme une
+soeur, comme j'en ai le droit, et, quelque peu qui me reste, comptez que
+ce peu est a vous.
+
+Mon ami, je vous disais hier soir que vous aviez bien agi et bien pense
+devant Dieu et devant les hommes; que vous aviez accompli de grands
+devoirs et que vous aviez sujet d'etre calme. Oui, je crois que vous
+etes calme comme les anges, et, si vous ne l'etiez pas, vous seriez
+ingrat envers Dieu, qui vous a permis d'accomplir une aussi belle
+mission. Si vous avez echoue politiquement, c'est que la Providence
+voulait s'arreter la, et que ce grand fait doit murir dans la pensee des
+hommes avant qu'ils en produisent de nouveaux.
+
+Non, les nationalites ne periront pas! Elles sortiront de leurs ruines,
+ayons patience. Ne pleurez pas ceux qui sont morts, ne plaignez pas ceux
+qui vont mourir. Ils payent leur dette; ils valent mieux que ceux qui
+les egorgent; donc, ils sont plus heureux.
+
+Et, pourtant, malgre soi, on pleure et on plaint. Ah! ce n'est pas sur
+les martyrs qu'il faudrait pleurer, c'est sur les bourreaux.
+
+Plaignez ceux qui ne font rien et qui ne peuvent rien; plaignez-moi
+d'etre Francaise. C'est une douleur et une honte en ce moment-ci.
+
+Je vis toujours calme et retiree a Nohant, en famille, aimant et
+sentant toujours la nature et l'affection. J'ai repris mes _Memoires_,
+interrompus par un grand derangement dans ma sante. Grace a Raspail,
+j'ai ete mon propre medecin et je me suis guerie. Jamais, depuis dix
+ans, je n'avais eu la force et la sante que j'ai enfin depuis deux mois.
+Voila ce qui me concerne materiellement; mais, moralement, je suis bien
+sombre dans le secret de mon coeur. Je tache de ne pas penser, j'aurais
+peur de devenir l'ennemi ou tout au moins le contempteur du genre
+humain, que j'ai tant aime, que j'ai oublie de m'aimer moi-meme. Mais je
+ne me laisse point aller, je ne veux pas perdre la foi, je la demande a
+Dieu, et il me la conservera.
+
+D'ailleurs, vous etes la, dans mon coeur, vous, Barbes et deux ou trois
+autres moins illustres, mais saints aussi, mais croyants et purs de
+toutes les miseres et de toutes les mechancetes de ce siecle. Donc, la
+verite est incarnee quelque part; donc, elle n'est pas hors de la portee
+de l'homme, et un bon prouve plus que cent mille mauvais.
+
+Oui, je vous ecrirai longuement; mais, ce soir, je me hate de fermer ma
+lettre pour qu'elle parte. Je veux que vous sachiez que je suis plus
+occupee de vous que de tout au monde. Ecrivez-moi aussi. Ce n'est pas
+vous qui avez besoin de courage, c'est moi.
+
+Bonsoir! je vous aime; Maurice et Borie aussi, soyez-en sur.
+
+
+
+
+CCCV
+
+M. ARMAND BARBES, A DOULLENS
+
+ Nohant, 21 septembre 1849.
+
+Mon ami,
+
+Je trouve enfin une occasion pour vous ecrire. Elle se presente a moi;
+car, loin de tout comme je suis, et n'osant guere me fier a la poste, je
+ne sais souvent a qui m'adresser pour parler a ceux que j'aime.
+
+Mais je n'ai pas passe un jour, presque pas une heure, sans penser a
+vous. Toujours, vous et Mazzini, vous etes dans ma pensee comme les
+martyrs heroiques de ces tristes temps. A vous deux, il n'y a pas
+l'ombre d'un reproche a faire. En vous deux, il n'y a pas une tache. Je
+crois toujours, je crois fermement que les revolutions ne se feront
+plus ni profondes ni durables tant qu'il n'y aura pas a leur sommet des
+hommes d'une vertu sans bornes et d'une profonde modestie de coeur.
+
+Les peuples sont blases sur les hommes de talent, d'eloquence et
+d'invention. On les ecoute parce qu'ils amusent; le peuple francais
+surtout, eminemment artiste, se passionne pour eux a la legere. Mais
+cette passion ne va pas jusqu'au devouement, jusqu'au sacrifice de
+soi-meme. Le devouement seul commande le devouement, et il est plus rare
+encore aujourd'hui chez les chefs de parti que chez le peuple. Le jour
+viendra, n'en doutez pas! Gardez-vous pour ce jour-la. Votre force
+morale vous fera triompher de la mort lente qu'on voudrait vous donner.
+
+On ne tue pas les hommes comme vous, on ne les use pas, parce qu'on ne
+peut les irriter. Je ne vous dis pas d'avoir courage et patience, parce
+que je sais que vous en avez pour vous et pour nous. C'est nous qui en
+avons besoin pour supporter ce que vous souffrez.
+
+S'il vous etait possible de me dire comment vous etes, je serais bien
+heureuse. Mais je ne veux pas que, pour me donner cette joie, vous
+risquiez de voir resserrer davantage les liens qui vous pressent et dont
+mon coeur saigne.
+
+Je m'imagine, d'ailleurs, que vous pensez souvent a moi comme je pense
+a vous, et qu'il n'est pas un instant ou vous doutiez de mon affection.
+Comptez-y bien, et que ce soit pour vous un adoucissement a cette vie
+de sacrifice qui nous fait tant de mal. Ah! si tous ceux qui vous
+cherissent pouvaient donner une partie de leur vie a la captivite, en
+echange de votre liberte, on trouverait des siecles de prison pour
+contenter nos ennemis.
+
+Sachez bien, du moins, qu'on vous tient compte de ce que vous souffrez,
+que les plus tiedes et les plus ignorants l'apprecient, et que les
+discussions politiques s'arretent devant votre nom, devenu _sacre_ pour
+tous.
+
+Mon fils vous cherit toujours, et tous deux nous vous embrassons de
+toute notre ame.
+
+G. S.
+
+
+
+
+CCCVI
+
+A JOSEPH MAZZINI, A...
+
+ Nohant, 10 octobre 1849.
+
+Cher excellent ami,
+
+J'ai recu votre premiere lettre, puis la seconde, puis votre _Revue_.
+J'avais lu deja votre lettre a MM. de T. et de F., dans nos journaux
+francais. C'est un chef-d'oeuvre que cette lettre. C'est une piece
+historique qui prendra place dans l'histoire eternelle de Rome et dans
+celle des republiques. Elle a fait beaucoup d'impression ici, meme en ce
+temps d'epuisement et de folie, meme dans ce pays humilie et avili.
+Elle n'a pas recu un dementi dans l'opinion publique; c'est le cri de
+l'honneur, du droit, de la verite, qui devrait tuer de honte et de
+remords la tourbe jesuitique. Mais je crois que certains fronts ne
+peuvent plus rougir; il n'y a point d'espoir qu'ils se convertissent.
+Le peuple le sait maintenant et ne parle de rien de moins que les tuer.
+L'irritation est grande en France, et de profondes vengeances couvent
+dans l'attente d'un jour remunerateur; mais ce n'est pas l'ensemble de
+la nation qui sent vivement ces choses. La grande majorite des Francais
+est surtout malade d'ignorance et d'incertitude. Ah! mon ami, je crois
+que nous tournons, vous et moi, dans un cercle vicieux, quand nous
+disons, vous, qu'il faut commencer par agir pour s'entendre; moi, qu'il
+faudrait s'entendre avant d'agir. Je ne sais comment s'effectue le
+mouvement des idees en Europe; mais, ici, c'est effrayant comme on
+hesite avant de se reunir sous une banniere. Certes, la partie serait
+gagnee si tout ce qui est brave, patriotique et indigne voulait marcher
+d'accord. C'est la malheureusement qu'est la difficulte, et c'est
+parce que les Francais sont travailles par trop d'idees et de systemes
+differents que vous voyez cette Republique s'arreter eperdue dans son
+mouvement, paralysee et comme etouffee par ses palpitations secretes et
+tout a coup si impuissante ou si preoccupee, qu'elle laisse une immonde
+camarilla prendre le gouvernail et commettre en son nom des iniquites
+impunies. Je crois que vous ne faites pas assez la distinction frappante
+qui existe entre les autres nations et nous.
+
+L'idee est une en Italie, en Pologne, en Hongrie, en Allemagne
+peut-etre. Il s'agit de conquerir la liberte. Ici, nous revons
+davantage, nous revons l'egalite; et, pendant que nous la cherchons, la
+liberte nous est volee par des larrons qui sont sans idee aucune et qui
+ne se preoccupent que du fait. Nous, nous negligeons trop le fait de
+notre cote, et l'idee nous rend betes. Helas! ne vous y trompez pas.
+Comme parti republicain, il n'y a plus rien en France qui ne soit mort
+ou pres de mourir. Dieu ne veut plus se servir de quelques hommes pour
+nous initier, apparemment pour nous punir d'avoir trop exalte le
+culte de l'individu. Il veut que tout se fasse par tous, et c'est la
+necessite, trop peu prevue peut-etre, de l'institution du suffrage
+universel. Vous en avez fait un magnifique essai a Rome; mais je suis
+certaine qu'il n'a reussi qu'a cause du danger, a cause de ce fait
+necessaire de la liberte a reconquerir. Si, au lieu de suivre la fade et
+sotte politique de Lamartine, nous avions jete le gant aux monarchies
+absolues, nous aurions la guerre au dehors, l'union au dedans et la
+force, par consequent, au dedans et au dehors. Les hommes qui ont
+inaugure cette politique, par impuissance et par betise, ont ete pousses
+par la ruse de Satan sans le savoir. L'esprit du mal nous conduisait ou
+il voulait, le jour ou il nous conseillait la paix a tout prix.
+
+A present, il nous faut attendre que les masses soient initiees. Ce
+n'est point _par gout_ que j'ai cette conviction. Mon gout ne serait pas
+du tout d'attendre; car ce temps et ces choses me pesent tellement, que
+souvent je me demande si je vivrai jusqu'a ce qu'ils aient pris fin.
+J'ai dix fois par jour l'envie tres serieuse de n'en pas voir davantage
+et de me bruler la cervelle. Mais cela importe peu. Que j'aie ou non
+patience jusqu'au bout, la masse n'en marchera ni plus ni moins vite.
+Elle veut savoir, elle veut connaitre par elle-meme; elle se mefie de
+qui en sait plus qu'elle; elle repousse les initiateurs, elle les trahit
+ou les abandonne, elle les calomnie, elle les tuerait au besoin. Elle
+abhorre le pouvoir, meme celui qui vient au nom de l'esprit de progres.
+La masse n'est point disciplinee et elle est peu disciplinable. Je vous
+assure que, si vous viviez en France,--je ne dis pas a Paris, qui
+ne represente pas toujours l'opinion du pays, mais au coeur de la
+France,--vous verriez qu'il n'y a rien a faire, sinon de la propagande,
+et encore, quand on a un nom quelconque, ne faut-il pas la faire
+directement; car elle ne rencontrerait que mefiance et dedain chez le
+proletaire.
+
+Et, pourtant, le proletaire fait parfois preuve d'engouement, me
+direz-vous. Je le sais; mais son engouement tombe vite et se traduit
+en paroles plus qu'en actions. Il y a en France une inegalite
+intellectuelle epouvantable. Les uns en savent trop, les autres pas
+assez. La masse est a l'etat d'enfance, les individualites a l'etat de
+vieillesse pedante et sceptique. Notre revolution a ete si facile a
+faire, elle eut ete si facile a conserver, qu'il faut bien que le mal
+soit profond dans les esprits, et que la cause du mal soit ailleurs que
+dans les faits.
+
+Tout cela nous conduit a un grand et bel avenir, je n'en doute pas.
+Le suffrage universel, avec la souffrance du pauvre d'un cote, et la
+mechancete du riche de l'autre, nous fera, dans quelques annees, un
+peuple qui votera comme un seul homme. Mais, jusque-la, ce peuple n'aura
+pas la vertu de proceder, comme Rome et la Hongrie, par le sacrifice et
+l'heroisme. Il patientera avec ses maux; car on vit avec la misere et
+l'ignorance, malheureusement. Il lui faudrait des invasions et de grands
+maux exterieurs pour le reveiller. S'il plait a Dieu de nous secouer
+ainsi, que sa volonte s'accomplisse! Nous irions plus douloureusement
+mais plus vite au but.
+
+Il faut bien se faire ces raisonnements, mon ami, pour accepter la
+torpeur politique qui assiste impassible a tant d'infamies. Autrement,
+il faudrait maudire ses semblables, hair ou abandonner leur cause. Mais
+je ne vous dis pas tout cela pour vous detourner d'agir dans le sens
+que vous croyez efficace. Il faut toujours agir quand on a foi dans
+l'action, et la foi peut faire des miracles. Mais, si, dans le parti
+des idees en France, vous ne trouvez pas un concours digne d'une grande
+nation, rappelez-vous le jugement que je vous soumets, afin de ne pas
+trop nous mepriser ce jour-la. Soyez sur que nous n'avons pas dit notre
+dernier mot. Nous sommes ce que nous a faits le regime constitutionnel,
+mais nous en reviendrons. Nous ne sommes pas tous corrompus. Voyez ce
+fait significatif du peuple de Paris sifflant sur le theatre l'entree
+des Francais a Rome[1].
+
+Bonsoir, cher frere et ami; ne m'ecrivez que quand vous avez du loisir
+et point de fatigue. Je ne veux pas d'un bonheur qui vous couterait une
+heure de lassitude et de souffrance. Que vous m'ecriviez ou non, je
+pense toujours a vous, je sais que vous m'aimez et je vous aime de meme.
+Maurice et Borie vous embrassent fraternellement.
+
+A vous de toute mon ame.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Au dernier tableau de _Rome_, piece a spectacle, de MM. Labrousse
+ et Laloue, representee sur le theatre de la Porte-Saint-Martin,
+ le 29 septembre 1849. La piece fut interdite a la quatrieme
+ representation.
+
+
+
+
+CCCVII
+
+A MADEMOISELLE H... L...
+
+ Nohant, octobre 1849.
+
+Mademoiselle,
+
+Si vous etes pressee de savoir mon opinion, je suis tout a fait
+desolee; car je vais etre forcee de numeroter votre manuscrit au 153.
+C'est-a-dire que j'ai 153 manuscrits a lire, qui m'ont ete envoyes
+depuis six mois par des personnes inconnues, et c'est ainsi tous les
+ans.
+
+Comme je suis forcee de travailler pour remplir divers genres de
+devoirs, il m'est impossible de n'etre pas affreusement en arriere.
+Mais, quand j'aurai lu ces 153 manuscrits, qu'en ferai-je? Trouverai-je
+153 editeurs? Trouverai-je place dans la _Revue independante_, seul
+journal dont je connaisse le directeur particulierement, pour 153
+manuscrits? Il en a deja au moins 100 que je lui ai fait passer pour
+les lire, et je doute que plus que moi il ait le temps de le faire.
+Probablement, s'il en choisit un, ce sera le meilleur et je desire
+vivement que ce soit le votre. Mais, dans tous les cas, j'aurai cette
+annee 152 ennemis de plus qui penseront, les uns que je suis jalouse de
+ma reputation menacee par leur succes, les autres que je suis jalouse
+des personnes de mon sexe.
+
+Puisque la faculte d'ecrire est repandue a ce point qu'il me faudrait,
+pour la satisfaire chez les autres, quatre ou cinq secretaires
+examinateurs que je n'ai pas le moyen de payer, je suis bien forcee de
+me soumettre a tous les ressentiments que mon impuissance souleve, et de
+supporter patiemment toutes les menaces, injures et recriminations qui
+viennent a la suite.
+
+Pardonnez, mademoiselle, la hate avec laquelle je vous ecris: vous etes
+la septieme aujourd'hui, et je n'ai pas le temps de vous faire mes
+excuses comme je le voudrais.
+
+G. SAND.
+
+Si votre intention est de faire reprendre votre manuscrit chez moi et
+que je sois absente, comme il est probable, veuillez faire reclamer le
+n deg. 153, on le trouvera cachete et en ordre.
+
+
+
+
+CCCVIII
+
+A JOSEPH MAZZINI, A...
+
+ Nohant, 5 novembre 1849.
+
+Oui, mon ami, j'ai recu tous les numeros de l'_Italia_; on n'a pas
+encore songe a me les supprimer. C'est un heureux hasard. Continuez a
+me les envoyer. Vos articles sont excellents et admirables. Je ne vous
+dirai pas, comme Kleber a Napoleon: "Mon general, vous etes grand comme
+le monde!" Je vous dirai mieux, je vous dirai: Mon ami, vous etes bon
+comme la verite. Non, je ne suis pas d'un avis different du votre sur ce
+qu'il faut faire. Vous vous trompez absolument quand vous me dites que
+ma persistance dans l'idee communiste est au nombre des choses qui ont
+fait du mal. Je ne le crois pas pour mon compte, parce que je n'ai
+jamais marche, ni pense, ni agi avec ceux qui s'intitulent l'_ecole
+communiste_. Le communisme est ma doctrine personnelle; mais je ne l'ai
+jamais prechee dans les temps d'orage, et je n'en ai parle alors que
+pour dire que son regne etait loin et qu'il ne fallait pas se preoccuper
+de son application. Ce que cette doctrine a d'applicable des aujourd'hui
+a toute sorte d'autres noms, que l'on accepte parce qu'ils representent
+des choses immediatement possibles.
+
+Ce sont les premiers echelons de mon idee, selon moi; mais je n'ai
+jamais ete de ceux qui veulent faire adopter leur croyance entiere,
+et qui rejettent l'etat intermediaire, les transitions _necessaires,
+inevitables, justes et bonnes par consequent_.
+
+Bien au contraire, je blame ceux qui ne veulent rien laisser faire,
+quand on ne veut pas faire tout de suite ce qu'ils revent; je les
+regarde comme vous les regardez, comme des fleaux dans les temps de
+revolution.
+
+Je m'explique mal apparemment; mais comprenez-moi mieux que je ne
+m'explique. Je ne suis pas de ces sectes orgueilleuses qui ne supportent
+pas la contradiction et qui rejettent tout ce qui n'est pas leur Eglise.
+Je ne veux point paralyser l'action qui doit briser les obstacles;
+ce n'est point par complaisance et par amitie que je vous dis: Allez
+toujours, vous faites bien. Mais je vous signale simplement les
+obstacles, et, parmi ces obstacles, je vous signalerais volontiers
+l'entetement communiste comme tous les autres entetements.
+
+Je vous dis ou est notre mal en France: trop de foi a l'idee personnelle
+chez quelques-uns, trop de scepticisme chez la plupart. L'orgueil chez
+les premiers, le manque de dignite chez les autres. Mais je constate
+un mal, et je ne fais rien de plus. Je sais, je vois qu'on ne peut pas
+faire _agir_ des gens qui ne _pensent_ pas encore et qui ne croient
+a rien, tandis que ceux qui agissent un peu chez nous n'ont en vue
+qu'eux-memes, leur gloire ou leur vanite, leur ambition ou leur profit.
+
+Vous me trouverez bien triste et bien decouragee. Je suis malade de
+nouveau; des chagrins personnels affreux contribuent peut-etre a me
+donner un nouvel acces de spleen! mais a Dieu ne plaise que je veuille
+faire des proselytes a mon spleen. Voila pourquoi je ne publie rien sous
+l'influence de mon mal. Je tacherai pourtant d'ecrire pour vous, sous
+la forme d'une lettre. Si je n'y reussis pas, c'est que mon coeur est
+brise. Mais les morceaux en sont bons, comme on dit chez nous, et, avec
+un peu de temps, ils se recolleront, j'espere.
+
+Recevez-vous l'_Evenement_ la ou vous etes? J'y ai publie ces jours-ci
+un article que les preoccupations du moment, la crise ministerielle ont
+fait oublier de reproduire dans les autres journaux. Je voudrais pouvoir
+vous l'envoyer; mais on ne me l'a pas envoye a moi-meme. C'est par
+hasard que cet article a ete donne a ce journal. Il est intitule _Aux
+moderes_. C'est peu de chose, litterairement parlant; mais vous y
+verrez, s'il vous tombe sous la main, que je ne suis pas _obstinee_.
+
+Je vous aime et vous embrasse. Maurice aussi, Borie aussi. Il est
+poursuivi pour un delit de presse ou, comme de juste, il a mille fois
+raison contre ses accusateurs.
+
+
+
+
+CCCIX
+
+A M. X...
+
+ Nohant, janvier 1850.
+
+Monsieur,
+
+Tout, en vous remerciant de beaucoup d'eloges et de bienveillance que
+vous m'accordez, permettez-moi de rectifier plusieurs faits absolument
+controuves dans ma biographie, ecrite par vous, et dont une revue me
+fait connaitre des fragments.
+
+Je sais comme, tout le monde le genre d'importance qu'il faut attacher a
+ces biographies contemporaines faites par inductions, par deductions et
+par suppositions, plus ou moins ingenieuses, plus ou moins gratuites. La
+mienne surtout n'a aucune chance d'etre fidele de la part d'un ecrivain
+dont je n'ai pas l'honneur d'etre connue, et qui n'a recu de moi, ni des
+personnes qui me connaissent reellement, aucune espece de communication.
+
+Ces biographies contemporaines peuvent avoir une valeur serieuse comme
+critique litteraire; mais comme document historique, on peut dire
+qu'elles n'existent pas.
+
+Je le prouverais facilement en prenant d'un bout a l'autre celle dont je
+suis le sujet. Il ne s'y rencontre pas un fait exact, pas meme mon nom,
+pas meme mon age. Je ne m'appelle pas Marie et je suis nee, non en 1805,
+mais en 1804. Ma grand'mere n'a jamais ete a l'Abbaye-aux-Bois. Mon pere
+n'etait pas colonel. Ma grand'mere mettait l'Evangile beaucoup au-dessus
+du _Contrat social_. A quinze ans, je ne maniais pas un fusil, je ne
+montais pas a cheval, j'etais au couvent. Mon mari n'etait ni vieux ni
+chauve. Il avait vingt-sept ans et beaucoup de cheveux. Je n'ai jamais
+inspire de passion au moindre armateur de Bordeaux. _Le vingtieme
+chapitre d'un roman celebre_ est un chapitre de roman. Il est vraiment
+trop facile de construire la vie d'un ecrivain avec des chapitres de
+roman, et il faut le supposer bien naif ou bien maladroit pour croire
+que, si, dans ses livres, il faisait allusion a des emotions ou a des
+situations personnelles, il ne les entourerait d'aucune fiction qui
+deroutat completement le lecteur sur le compte de ses personnages et sur
+le sien propre.
+
+Le trait que vous rapportez de M. Roret est tres honorable et je l'en
+crois tres capable; mais il n'a pu m'apporter mille francs apres le
+succes en dechirant le traite primitif, puisque je n'ai jamais eu le
+plaisir de traiter avec lui pour quoi que ce soit.
+
+M. de Keratry ni M. Rabbe n'ont ete appeles par M. Delatouche a juger
+_Indiana_. D'abord M. Delatouche jugeait lui-meme. Ensuite il n'avait
+aucune espece, de relations avec M. de Keratry. Je n'ai pas eu, apres le
+succes d'_Indiana_, un appartement ni des receptions. Pendant cinq ou
+six ans, j'ai habite la meme mansarde et recu les memes amis intimes.
+
+J'arrive au premier des faits que je tiens a dementir, faisant tres bon
+marche de tous les autres. Je vous citerai, permettez-le-moi, monsieur.
+
+"Au milieu de cet enivrement du succes, elle eut le tort d'oublier le
+fidele compagnon de ses mauvais jours. Sandeau, blesse au coeur, partit
+pour l'Italie seul, a pied, sans argent."
+
+1 deg. M. Jules Sandeau n'est jamais parti pour l'Italie _a pied et sans
+argent_, bien que vous sembliez insinuer que, s'il etait sans argent,
+c'etait ma faute; ce qui suppose que, brouille avec moi, il en eut
+accepte de moi: supposition injurieuse et que vous n'avez pas eu
+l'intention de faire. Je vous assure, et il vous assurerait au besoin,
+qu'il avait des ressources acquises a lui seul. 2 deg. Il ne partit pas le
+coeur blesse: j'ai de lui des lettres aussi honorables pour lui que pour
+moi, qui prouvent le contraire, lettres que je n'ai pas de raison pour
+publier, sachant qu'il parle de moi avec l'estime et l'affection qu'il
+me doit. Je ne defendrai pas ici M. de Musset des offenses que vous lui
+faites. Il est de force a se defendre lui-meme et, pour le moment, il ne
+s'agit que de moi; c'est pourquoi je me borne a dire que je n'ai jamais
+confie a personne ce que vous croyez savoir de sa conduite a mon egard
+et que, par consequent, vous avez ete induit en erreur par quelqu'un qui
+a invente ces faits. Vous dites que, apres le voyage d'Italie, je n'ai
+jamais revu M. de Musset: vous vous trompez, je l'ai beaucoup revu et
+je ne l'ai jamais revu sans lui serrer la main. Je tiens a cette
+satisfaction de pouvoir affirmer que je n'ai jamais garde d'amertume
+contre personne, de meme que je n'en ai jamais laisse de durable et de
+fondee a qui que ce soit, pas meme a M. Dudevant, mon mari.
+
+Vous ne m'avez jamais rencontree avec M. de Lamennais, ni dans la foret
+de Fontainebleau, ni nulle part au monde. Je vous en demande mille
+pardons, mais vous ne connaissiez de vue ni lui ni moi, le jour ou vous
+avez fait cette singuliere rencontre, racontee par vous, d'ailleurs,
+avec beaucoup d'esprit. Je n'ai jamais fait un pas dehors avec M. de
+Lamennais, que j'ai toujours connu souffrant et retire. Puisque nous
+en sommes a M. de Lamennais, voici le second fait que je tiens
+essentiellement a dementir. Vous dites que, plus tard, lorsqu'on
+amenait l'entretien sur le redacteur en chef du _Monde_, je m'ecriais:
+_Taisez-vous! il me semble que j'ai connu le diable!_
+
+Je declare, monsieur, que la personne qui vous a rapporte ceci a charge
+sa conscience d'un gros mensonge. Mon _intimite_ avec M. de Lamennais,
+comme il vous plait d'appeler mes relations respectueuses avec cet homme
+illustre, n'a jamais change de nature. Vous dites que _George Sand ne
+tarda pas a rompre une intimite qui n'avait pu devenir serieuse que
+par distraction ou surprise_. Il n'y a de distraction et de surprise
+possibles a l'egard de M. de Lamennais que celles dont vous etes saisi
+en parlant de la sorte, a propos d'une des plus pures gloires de ce
+siecle.
+
+Mon admiration et ma veneration pour l'auteur des _Paroles d'un croyant_
+ont toujours ete, et demeureront sans bornes. La preuve ne me serait pas
+difficile a fournir, et vous eut frappe si vous aviez eu le temps et la
+patience de lire tous mes ecrits.
+
+Je passe encore bon nombre d'erreurs sans gravite, et au sujet
+desquelles je me borne a rire dans mon coin,--non de vous, monsieur,
+mais de ceux qui pretendent fournir des documents a l'histoire des
+vivants,--pour arriver a cette phrase: _Elle fermait l'oreille quand il
+parlait d'une application trop directe du systeme_.
+
+Cela n'a pas l'intention d'etre une calomnie, je le sais; mais c'est un
+ridicule gratuit que vous voulez preter a un homme non moins respectable
+que M. de Lamennais. N'auriez-vous pu trouver deux victimes moins
+sacrees qu'un vieillard au bord de la tombe, et un noble philosophe
+proscrit? Je suis sure qu'en y songeant vous regretterez d'avoir trop
+ecoute le penchant ironique qui est la qualite, le defaut et le malheur
+de la jeunesse en France.
+
+Permettez-moi aussi de vous dire qu'une certaine anecdote enjouee a
+propos d'un M. Kador, que je ne connais pas, est tres jolie, mais sans
+aucun fondement.
+
+Enfin, la modestie me force a vous dire que je n'improvise pas tout a
+fait aussi bien que Liszt, _mon ami_, mais non pas mon maitre: il ne m'a
+jamais donne de lecons et je n'improvise pas du tout. Le meme sentiment
+de modestie m'oblige a dire aussi qu'on dine fort bien en blouse a ma
+table et que je n'ai pas tant d'elegance et de charme que vous voulez
+bien m'en supposer. La, il m'en coute certainement de vous contredire;
+mais je crois que cela vous est fort egal, et qu'en me prenant pour
+l'heroine d'un roman plein d'esprit dont vous etes l'auteur, vous ne
+teniez pas a autre chose que montrer le talent et l'imagination dont
+vous etes doue.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCCX
+
+A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
+
+ Nohant, 10 mars 1850.
+
+Mon ami,
+
+J'ai pris plus de courage depuis que je ne vous ai ecrit, bien que j'aie
+perdu plus de sante et de force physique. Mais ce qui me donne patience,
+c'est justement que je ne me sens plus cette energie materielle qui
+resistait a tous les coups. A present, je n'aurai qu'a me laisser faire
+pour m'en aller tout doucement et sans crime, puisque, selon vous, c'est
+un crime de s'en aller volontairement. Je persiste a croire que nous
+avons tous cette liberte, ce droit de protester contre la vie, telle que
+l'ont faite les erreurs et les mauvaises passions des societes fausses
+et injustes. Et, quand beaucoup de nous auraient suivi mon exemple, ou
+eut ete le mal? Tous ces suicides qui ont marque les annees scandaleuses
+et impies de l'empire romain ne sont-ils pas une protestation qui a son
+importance et qui a eu son effet?
+
+Quand les premiers chretiens se jeterent dans les thebaides, n'etait-ce
+pas une maniere de se tuer et de protester contre la corruption et les
+violences des societes? Et quand ce peuple, qui oublie ses martyrs en
+prison et dans l'exil, apprendrait que Barbes et autres ont mis fin a
+des jours intolerables, ou serait le mal encore une fois? Moi, je
+suis toujours plus frappee des actes de desespoir que des resistances
+heroiques, et j'ai plus appris a hair l'injustice en voyant la mort
+volontaire de certains anciens qu'en lisant les ecrits des inebranlables
+stoiques.
+
+Mais laissons ce morne chapitre, qui ne vous convaincrait pas, puisque
+vous appreciez tout cela avec un autre sentiment Ce sentiment est plus
+puissant que tous les raisonnements du monde. D'ailleurs, je n'aurai pas
+la force que j'ambitionne, je ne me tuerai pas. Se tuer n'est rien, sans
+doute; mais s'endurcir contre les larmes de quelques etres qui ne vivent
+que par vous, c'est la ce qui me manquera probablement. Et puis a quoi
+bon, puisqu'on meurt sans cela?
+
+Ne vous tourmentez pas et ne vous affligez pas des lettres que je vous
+ecris. Les lettres, surtout les lettres espacees, sont plus sombres que
+la vie courante, parce qu'elles resument certain sentiment supreme,
+certaine conclusion fatale qui se trouve au bout de tout, quand on
+se recueille pour ouvrir a un ami le fond de son coeur. Dans la vie
+courante, rien ne parait. On a des habitudes de gaiete, parce qu'en
+France surtout la gaiete, la legerete apparente est comme une loi de
+savoir-vivre. Dans certains milieux particulierement, il faut toujours
+savoir rire avec ceux qui rient. Je vis presque toujours avec des
+artistes, avec des personnes jeunes; on _s'amuse chez moi_ et j'y suis
+toujours gaie.
+
+J'y suis heureuse et tres tranquille si l'on n'apprecie que les
+relations apparentes. Le mal de ma vie est en moi. Il est dans
+ma secrete appreciation de toutes ces choses qui paraissent si
+divertissantes et qui font vibrer dans le fond de mon ame des cordes si
+lugubres. Rassurez-vous donc, je porte bien mon costume et personne que
+vous peut-etre ne se doutera jamais, que je me meurs de chagrin.
+
+Vous etes content, vous, dans ce moment-ci, n'est-ce pas? Nos elections
+sont bonnes et tous mes amis sont pleins de joie et d'esperance. Ils
+disent, et je pense qu'ils ont raison, que nous irons sans secousse
+jusqu'aux prochaines elections generales et qu'alors la majorite sera
+dans le sens de l'avenir republicain. Je le crois aussi. Mais cela ne
+rendra pas la vie a ceux, qui sont morts victimes de l'ignorance et de
+l'indecision des masses; vous acceptez la loi du malheur, vous etes
+religieux.
+
+Il se peut qu'en fin de compte, je sois impie, puisque je ne peux pas me
+soumettre au mal accompli, a ce passe que Dieu lui-meme ne peut reparer,
+puisqu'il ne peut le reprendre, et qui saigne toujours en moi comme une
+blessure incurable.
+
+Cher ami, ne perdez pas votre temps a repondre a mes tristes lettres
+et a refuter ce que vous regardez comme mes heresies. Aimez-moi, et
+envoyez-moi deux lignes quand vous avez le temps, pour me parler de vous
+et me dire que vous vous souvenez de moi.
+
+
+
+
+CCCXI
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 4 aout 1850.
+
+Cher, j'ai recu la trop courte visite de votre jeune et jolie amie
+Caroline. Je sais que sa soeur est ou a du etre aupres de vous. Qu'elles
+sont heureuses, ces Anglaises, de pouvoir courir ou le coeur les pousse!
+Cela vous a donne un peu de bonheur et de consolation. Vous n'avez pas
+besoin qu'on vous dise que vous etes aime, estime, venere; mais vous
+etes sensible a l'affection, parce que vous la ressentez en vous-meme.
+
+Caroline m'a paru charmante. Elle m'a dit qu'Elisa etait heureuse. Elles
+voient a Londres Louis Blanc, qui aime et estime infiniment toute la
+famille. Elisa me parle d'un journal ou vous desirez que j'ecrive. J'y
+ferai mon possible; mais je doute d'ecrire desormais quelque chose qui
+ait le sens commun. J'ecris mes _Memoires_, parce que j'y parle du passe
+ou j'ai vecu. Aujourd'hui, on ne vit plus en France; on est comme frappe
+de stupeur au bord d'un abime, sans pouvoir faire un mouvement pour le
+fuir. Heureusement, cette stupeur meme empechera peut-etre qu'on ne
+fasse un mouvement pour s'y jeter; mais que la vie qui s'ecoule ainsi
+est lente et triste!
+
+La supporter sans maudire la destinee humaine et sans meconnaitre la
+Providence, c'est bien tout ce qu'on peut faire. Je defie qu'on se sente
+artiste, ou, si on l'est encore en face de la nature, je ne crois pas
+qu'on puisse etre inspire par les evenements qui s'accomplissent sous
+nos yeux.
+
+La douleur rend muet, l'indignation serait la seule corde vivante du
+coeur; mais la presse est baillonnee, et je n'ai pas l'art de ne dire
+que la moitie de mon sentiment. Mon silence m'a bien ete reproche depuis
+un an; mais il ne depend pas de moi de le rompre. Je ne suis pas dans
+l'action, je suis sans illusion, sans personnalite qui m'enivre comme la
+plupart des hommes, sans responsabilite comme il vous est arrive d'en
+avoir une terrible et sacree a accepter.
+
+Je n'ai jamais compris les poetes faisant des vers sur la tombe de leur
+mere et de leurs enfants. Je ne saurais faire de l'eloquence sur la
+tombe de la patrie. Le chagrin me serre le coeur quand je touche a une
+plume. La serenite, la gaiete sont faciles en famille. Mais la douleur,
+comme la joie, rentre en moi-meme quand je songe au public.
+
+Ce public froid et lache qui a laisse egorger la liberte et souiller la
+ville eternelle redevenue sainte, ce public egoiste, aveugle, ingrat,
+qui ne s'emeut pas aux exploits de la Hongrie et qui ne s'alarme pas
+meme des efforts de la Russie et de l'Autriche, se reveillerait-il
+devant un livre, un journal, un ecrit quelconque? Ce serait un devoir
+pourtant de poursuivre l'oeuvre par tous les moyens. Il y en a d'autres
+peut-etre que celui-la, et je ne les neglige pas, je vous les dirai plus
+tard. Quant a ecrire, discuter, precher, je crois que la mission des
+gens de lettres de ce temps-ci est finie ou ajournee en France, et que
+les plus sinceres sont les plus taciturnes. C'est qu'on ne peut pas
+vivre et sentir isolement. On n'est pas un instrument qui joue tout
+seul. Ne fut-on qu'un orgue de Barbarie, il faut une main pour vous
+faire tourner. Cette main, cette impulsion exterieure, le vent qui fait
+vibrer les harpes ecossaises c'est le sentiment collectif, c'est la vie
+de l'humanite qui se communique a l'instrument, a l'artiste.
+
+Croyez-moi, ceux qui sont toujours _en voix_ et qui chantent d'eux-memes
+sont des egoistes qui ne vivent que de leur propre vie. Triste vie que
+celle qui n'est pas une emanation de la vie collective. C'est ainsi que
+bavarde, radote et divague ce pauvre Lamartine, toujours abondant en
+phrases, toujours ingenieux en appreciations contradictoires, toujours
+riche en paroles et pauvre d'idees et de principes; il s'enterre sous
+ses phrases et ensevelit sa gloire, son honneur peut-etre, sous la
+facilite prostituee de son eloquence.
+
+Ce que je vous dis la n'est-il pas votre sentiment, lorsque vous me
+dites qu'ecrire pour le present est chose tout a fait inutile? Mais vous
+pensez qu'il faut toujours ecrire pour l'avenir. C'est bien ce qu'il
+vous faudra faire dans vos jours de repos, quoi que vous en disiez. Vous
+avez des faits a raconter, votre vie appartient a l'histoire, et rien ne
+vaut la parole de l'historien qui a _fait_ l'histoire avant de l'ecrire.
+Vos actes et vos proclamations sont la, je le sais; mais votre sentiment
+intime, vos esperances, vos douleurs, vos abattements meme instruiront
+encore plus la posterite. La defaillance de Jesus sous les oliviers, les
+larmes de Jeanne Darc marchant au supplice sont l'attendrissement et
+l'enthousiasme eternels des ames aimantes. Il y a en nous un foyer
+intime que nous devons laisser voir quand il est pur. Vous ecrirez donc
+votre vie, je l'espere. Ce sera, d'ailleurs, le martyrologe des plus
+grands coeurs de l'Italie moderne, et nul comme vous ne tressera cette
+couronne qui leur est due.
+
+Vos amies esperent vous revoir en Angleterre dans quelques mois. Quand
+nous reverrons-nous en France?
+
+Adieu, cher ami; ecrivez-moi si vous avez le temps. Sinon, ne vous
+fatiguez pas. Je sais que votre coeur ne s'endort point; je tiens
+seulement, s'il vous est possible, a savoir que vous vivez, sans trop
+souffrir, et que vous savez bien que je vous aime, tendrement et
+eternellement.
+
+J'ai recu le volume dont vous me parlez: c'est un precieux et magnifique
+document historique.
+
+
+
+
+CCCXII
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+ Nohant, 14 aout 1850.
+
+Je ne vous ai pas remercie en personne, monsieur, et vous me chagrinerez
+beaucoup si vous m'otez le plaisir de le faire de vive voix a Nohant,
+c'est-a-dire a la campagne, ou l'on se parle mieux en un jour qu'a Paris
+en un an. Je ne suis plus sure d'y aller avant la fin du mois. J'ai ete
+malade, retardee, par consequent dans mon lit.
+
+Si vous pouviez venir d'ici au 25, j'en serais bien contente et
+reconnaissante. Si vous ne le pouvez pas, ayez l'obligeance de faire
+porter le paquet bien cachete, chez M. Falampin (pardon pour le nom,
+ce n'est pas moi qui l'ai donne au bapteme a ce brave homme), rue
+Louis-le-Grand, 33.
+
+Je ne veux pas encore perdre l'esperance de vous voir ici avec votre
+pere. Il me disait, ces jours-ci, qu'il y ferait son possible, a
+condition d'etre embrasse de bon coeur. Dites-lui-que je ne suis plus
+d'age a le priver et a me priver moi-meme d'une si sincere marque
+d'amitie et que je compte bien le recevoir a bras ouverts. Si, tous
+deux, vous me privez de ce plaisir, au revoir donc a Paris, le mois
+prochain, si vous n'etes pas repartis pour quelque Silesie ou autres
+environs.
+
+Avant de vous serrer ici la main, en remerciement de votre bonte pour
+moi, je veux vous la serrer d'une maniere toute desinteressee pour le
+joli livre que je suis en train de lire[1]. C'est charmant de retrouver
+Charlotte et Manon et Virginie et tous ces etres qu'on aime tant et
+qu'on a tant pleures! L'idee est neuve, singuliere et parait cependant
+toute naturelle a mesure qu'on lit. Il est impossible de s'en tirer plus
+adroitement et plus simplement. Si vous me gardez Paul et Virginie purs
+et fideles, comme je l'espere, je vous remercierai doublement du plaisir
+de cette lecture. Vous avez reussi a faire parler Goethe sans qu'on s'en
+offusque. Au fait, il n'etait pas meilleur que cela, et vous ne lui
+donnez pas moins de grandeur et d'esprit qu'il n'en savait avoir.
+J'entends crier un peu contre la hardiesse de votre sujet; mais, jusqu'a
+present, je n'y trouve rien qui profane, rabaisse ou vulgarise ces types
+aimes ou admires. J'attends la fin avec impatience. Adieu encore, et, de
+toute facon, a bientot, et a vous de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] _Le Regent Mustel_.
+
+
+
+
+CCCXIII
+
+A M. ARMAND BARBES, A DOULLENS
+
+ Nohant, 27 aout 1850
+
+Mon ami bien-aime,
+
+Je n'ai recu qu'il y a deux jours votre lettre du 5 courant. J'avais
+aussitot resolu d'aller a Londres, d'y voir nos amis et d'essayer de
+faire ce que vous me conseillez. Mais des empechements majeurs sont
+survenus deja, et je ne saurais m'assurer de quelques jours de liberte.
+Et puis il s'est passe deja trop de jours depuis votre lettre, et chacun
+doit avoir pris son parti. J'ai pourtant ecrit a Louis Blanc, le seul
+sur lequel j'espere avoir non pas de l'influence morale, mais la
+persuasion du coeur et de l'amitie. Je lui ai parle de vous et j'ai
+appuye votre opinion sur la connaissance que j'ai du fait principal;
+c'est-a-dire qu'a lui seul il ne peut rien quant a present. Je l'ai
+conjure, pour le cas ou il croirait devoir repondre, et ou sa reponse
+serait peut-etre deja sous presse, de menager la forme a l'avenir,
+de montrer une patience, un esprit de conciliation et de fraternite
+superieur aux discussions de principes. Mais je n'espere rien de mes
+prieres. Les hommes dans cette situation sont entraines sur une pente
+fatale. Une voix s'eleve pour les rappeler a la charite; mille autres
+voix etouffent celle-la pour souffler la colere et engager le combat. Je
+pense que, de votre cote, vous avez ecrit. S'ils ne vous ecoutent pas,
+qui ecouteront-ils? Quant a Ledru-Rollin, je ne suis pas en relations
+avec lui; je suis presque sure qu'une lettre de moi ne lui ferait aucun
+effet. Il _deteste_ trop ceux qu'il _n'aime pas_. Je l'aurais vu, si
+j'avais pu faire ce voyage. Mais croyez que tout cela n'eut pas ete d'un
+effet serieux sur leurs dispositions interieures. Vous savez bien comme
+moi que, derriere les dissidences de convictions, il y a trop de passion
+personnelle, et que l'orgueil de l'homme est trop puissant pour que la
+parole d'une femme le guerisse et l'apaise. Vous etes un saint,
+vous; mais, eux, ils sont des hommes, ils en ont les orages ou les
+entrainements. Et puis je suis si decouragee du fait present, que je ne
+sens pas en moi la puissance de convaincre. Je vois que nous marchons a
+la _constitutionnalite_; quelle que soit la forme qu'elle revete, elle
+fera encore l'engourdissement de la France pendant quelque temps. Tant
+mieux, peut-etre, car le peuple n'est pas mur, et, malgre tout, il murit
+dans ce repos qui ressemble a la mort. Nous en souffrons, nous qui nous,
+elancons vers l'avenir avec impatience. Nous sommes les victimes agitees
+ou resignees de cette lenteur des masses. Mais la Providence ne les
+presse pas: elle nous a jetes en eclaireurs pour supporter le premier
+feu et perir, s'il le faut, aux avant-postes. Acceptons! L'armee vient
+derriere nous, lentement et sans ordre; mais enfin elle marche, et, si
+on peut la retarder, on ne peut pas l'arreter.
+
+Si j'avais pu aller en Angleterre, j'aurais ete a Doullens, au retour.
+Mais les jours que j'ai a passer a Paris sont comptes maintenant, et ce
+ne sera pas encore pour cette fois. Dites-moi toujours, en attendant que
+je puisse realiser un des plus chers reves que je fasse, comment il faut
+s'y prendre pour vous voir. A qui demander l'autorisation? Et ne me la
+refusera-t-on pas? Adressez-moi toujours vos lettres a Nohant par la
+meme voie que la derniere. Vous savez que M. Lebarbier de Tinan est
+dans une bonne position. Je pense que sa femme doit etre pres de lui
+maintenant a Angouleme. Borie est toujours en Belgique, bien triste,
+comme nous tous. Si vous voulez que je vous parle de moi, je vous dirai
+que j'ai beaucoup travaille pour le theatre, cette annee, mais que la
+revocation de Bocage me retardera indefiniment. Je ne veux pas separer
+mes projets de ceux d'un artiste democrate, brave et genereux, qu'on
+ruine brutalement, parce qu'il a commis le crime _d'envoyer des billets
+gratis a des ouvriers, d'avoir des employes et des acteurs republicains,
+d'etre republicain lui-meme, d'avoir fait jouer_ "la Marseillaise", etc.
+Tels sont les considerants de sa revocation. Nous reprendrons quand meme
+nos projets de moralisation douce et honnete, pour lesquels le theatre
+est un grand moyen d'expansion, et nous viendrons a bout de precher
+l'honneur et la bonte, en depit de la censure et des commissions.
+
+J'ai toujours vecu a Nohant de la vie de famille, presque sans relations
+avec le dehors, depuis que je ne vous ai vu. Maurice ne me quitte point;
+c'est un bon fils, il vous aime et il vous embrasse tendrement.
+
+Et vous, toujours calme, toujours tendre, toujours patient et sublime,
+vous pensez a nous quelquefois, n'est-ce pas, et vous nous aimez? C'est
+une des consolations et la plus pure gloire de ma vie, ne l'oubliez pas,
+que l'amitie que je vous porte et que vous me rendez.
+
+M. Pichon n'est pas seulement originaire du Berry, il est presque natif
+de mon village. Sa famille, qui est une famille de paysans, demeure
+porte a porte avec nous. Aucante va bien et vous aime.
+
+
+
+
+CCCXIV
+
+A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
+
+ Nohant, 25 septembre 1850.
+
+Ecrire aujourd'hui? Non, je ne pourrais pas. Cette situation est
+nauseabonde et je ne saurais trouver un mot d'encouragement a donner aux
+hommes de mon temps. Je ne suis plus malade, cependant; ma situation
+personnelle n'est point douloureuse et j'ai l'esprit calme, le coeur
+satisfait des affections qui m'entourent. Mais l'esperance ne m'est pas
+revenue et je ne suis pas de ceux qui peuvent chanter ce qui ne chante
+pas dans leur ame. L'humanite de mon temps m'apparait comme une armee en
+pleine deroute, et j'ai la conviction qu'en conseillant aux fuyards de
+s'arreter, de se retourner et de disputer encore un pouce de terrain, on
+ne fera que grossir de quelques crimes et de quelques meurtres l'horreur
+du desastre. Les bourreaux eux-memes sont ivres, egares, sourds, idiots.
+Ils vont a leur perte aussi; mais plus on leur criera d'arreter, plus
+ils frapperont, et, quant aux laches qui plient, ils laisseront egorger
+leurs chefs, ils verront tomber les plus nobles victimes sans dire un
+mot. J'ai beau faire, voila ou j'en suis. Je me croyais malade et je me
+reprochais mes defaillances; mais je ne peux plus me faire un reproche
+de souffrira si bon escient. Je me trompe, peut-etre; Dieu le veuille!
+Ce n'est pas a vous, martyr stoique, que je veux, que je peux ou dois
+remontrer obstinement que j'ai raison. Mais, tout en respectant en vous
+cette vertu de l'esperance, je ne puis la faire eclore en moi a volonte.
+Rien ne me ranime, je ne sens en moi que douleur et indignation.
+Savez-vous la seule chose dont je serais capable? Ce serait une
+malediction ardente sur cette race humaine si egoiste, si lache et si
+perverse. Je voudrais pouvoir dire au peuple des nations: "C'est toi qui
+es le grand criminel; c'est toi, imbecile, vantard et poltron, qui te
+laisses avilir et fouler aux pieds; c'est toi qui repondras devant Dieu
+des crimes de la tyrannie; car tu pouvais les empecher et tu ne l'as
+pas voulu, et tu ne le veux pas encore. Je t'ai cru grand, genereux et
+brave. Tu l'es en effet, sous la pression de certains evenements et
+quand Dieu fait en toi des miracles. Mais, quand Dieu te fait sentir sa
+clemence, quand tu retrouves une heure de calme ou d'esperance, tu vends
+ta conscience et ta dignite pour un peu de plaisir et de bien-etre, pour
+du repos, du vin et des illusions grossieres. Avec des promesses de
+bien-etre, de diminution d'impots, on te mene ou l'on veut. Avec
+des excitations a la souffrance, a l'heroisme et au devouement,
+qu'obtient-on de toi? Quelques holocaustes isoles que ta masse contemple
+froidement!"
+
+Oui, je voudrais reveiller le peuple de sa torpeur et de sa honte,
+l'indigner sur lui-meme, le faire rougir de son abaissement, et je
+retrouverais peut-etre encore des lueurs d'eloquence que l'idee de sa
+colere inintelligente, la presque certitude d'etre massacree par lui
+le lendemain, ferait eclore plus ardentes et plus fecondes. Ce qui me
+retient, c'est un reste de compassion. Je ne sais pas dire a l'enfant
+qui se noie: "C'est ta faute!" Je pense aux souffrances et aux miseres
+de ce peuple coupable et si cruellement puni.
+
+Je n'ai plus la force de lui jeter a la face l'anatheme qu'il merite.
+Alors je m'arrete, je me retourne vers la fiction et je fais, dans
+l'art, des types populaires tels que je ne les vois plus, mais tels
+qu'ils devraient et pourraient etre. Dans l'art, cette substitution du
+reve a la realite est encore possible. Dans la politique, toute poesie
+est un mensonge auquel la conscience se refuse. Mais l'art ne se fait
+pas a volonte non plus, c'est fugitif, et la conscience d'un devoir a
+remplir ne force pas l'inspiration a descendre. La forme du theatre,
+etant nouvelle pour moi, m'a un peu ranimee dernierement, et c'est la
+seule etude a laquelle j'aie pu me livrer depuis un an.
+
+Ce sera peut-etre inutile. La censure, qui laisse un libre cours aux
+obscenites revoltantes du theatre, ne permettra peut-etre pas qu'on
+preche l'honnetete avec quelque talent, aux hommes, aux femmes et aux
+enfants du peuple. J'ai refuse d'etre jouee au Theatre-Francais; je
+veux aller au boulevard avec Bocage. On ne nous y laissera pas aller
+probablement: plus on aura la certitude que nous y voulons porter une
+predication evangelique sous des formes douces et chastes, plus on
+nous en empechera. Mais, si nous voulions y porter le scandale de
+la gaudriole, les couplets obscenes du vaudeville, les gentillesses
+divertissantes du bon temps, de la Regence, nous aurions le champ libre
+comme les autres.
+
+Me retournerai-je vers la contemplation des faits? me rejouirai-je
+de l'amelioration des moeurs? me dirai-je qu'il est indifferent d'y
+contribuer ou non, pourvu que le bien se fasse et que le vrai bonheur
+sourie autour de soi? C'est en vain que je chercherais cette consolation
+dans le milieu ou je vis. Le peuple des provinces est affreusement
+egoiste. Le paysan est ignorant; mais l'artisan qui comprend, qui lit
+et qui parle est dix fois plus corrompu a l'heure qu'il est Cette
+revolution avortee, ces intrigues de la bourgeoisie, ces exemples
+d'immoralite donnes par le pouvoir, cette impunite assuree a toutes les
+apostasies, a toutes les trahisons, a toutes les iniquites, c'est la, en
+fin de compte, l'ouvrage du peuple, qui l'a souffert et qui le souffre.
+Une partie de nos ouvriers tremble devant le manque d'ouvrage et se
+borne a hurler tout bas des menaces fanfaronnes. Une autre partie
+s'hebete dans le vin. Une autre encore reve et prepare de farouches
+represailles, sans aucune idee de reconstruction apres avoir fait table
+rase. Les systemes, dites-vous? Les systemes n'ont guere penetre dans
+les provinces. Ils n'y ont fait ni bien ni mal, on ne s'en inquiete
+point, et il vaudrait mieux qu'on les discutat et que chacun forgeat
+son reve. Nous ne sommes pas si avances! Payera-t-on l'impot, ou ne le
+payera-t-on pas? Voila toute la question. On ne se tourmente meme pas
+des encouragements dont l'agriculture, sous peine de perir, ne peut plus
+se passer.
+
+On ne sait ce que signifient les promesses de credit faites par la
+democratie. On n'y croit point. Toute espece de gouvernement est tombee
+dans le mepris public, et le proletaire qui dit sa pensee la resume
+ainsi: _Un tas de blagueurs, les uns comme les autres; il faudra tout
+faucher_!
+
+Sans doute il y a des groupes qui croient et comprennent encore; mais la
+vertu n'est point avec eux beaucoup plus qu'avec les autres. L'esprit
+d'association est inconnu. La presse est morte en province, et le peuple
+n'a pas compris qu'avec des sous on faisait des millions.
+
+L'article du second numero du _Proscrit_ sur l'organisation de la
+presse democratique est rigoureusement vrai pour signaler le mal, et
+parfaitement inutile pour y porter remede. Il est facile de demontrer ce
+qu'on peut faire; il est impossible de faire eclore du devouement la
+ou il n'y en a pas; notre _Travailleur_[1] est ruine. Notre ami le
+redacteur est en prison. Sa femme et ses enfants sont dans la misere.
+Nous sommes trois ou quatre qui nous cotisons pour tout le desastre. Les
+bourgeois du parti sont sourds, le peuple du parti, plus sourd encore.
+Le banquet donne a Ledru-Rollin il y a deux ans, et qui paraissait si
+beau, si spontane, si populaire, qui l'a paye? Nous. Et c'est toujours
+ainsi. Il importe peu quant a l'argent; mais le devouement, ou est-il?
+Une masse va a un banquet comme a une fete qui ne coute rien. On
+s'amuse, on crie, on se passionne, on en parle huit jours, et puis on
+retombe, et c'est a qui dira qu'il y a ete entraine, et qu'il ne savait
+pas de quoi il s'agissait.
+
+Regarderai-je ailleurs? Je verrai des provinces un peu plus braves
+sans resultat meilleur. Est-ce a la _Montagne_ que nous chercherons le
+produit de toutes les opinions socialistes? Est-ce a Paris, dans les
+faubourgs decimes par la guerre civile, et tremblants devant une armee
+qu'on sait bien n'etre pas ce qu'on croyait? Non, nulle part, j'en suis
+malheureusement sure! Il y a un temps d'arret. Le sentiment divin,
+l'instinct superieur ne peut perir; mais il ne fonctionne plus. Rien
+n'empechera l'invasion de la reaction. Nous ne devons qu'aux divisions
+de ces messieurs et a leurs intrigues, qui se combattent, d'avoir encore
+le mot de republique et le semblant d'une constitution. La coalition des
+rois etrangers, la discipline de leurs armees, instruments aveugles chez
+eux comme chez nous, l'egoisme et l'abrutissement de leurs peuples, qui,
+la comme ici, laissent faire, trancheront la question entre les trois
+dynasties qui se disputent le trone de France.
+
+Voila, helas! que je dis ce que je ne voulais pas dire. Savez-vous que
+je n'ose plus ecrire a mes amis que je n'ose plus parler a ceux qui sont
+pres de moi, dans la crainte de detruire les dernieres illusions qui les
+soutiennent? Je devrais ne pas ecrire; car j'ai la certitude qu'on
+lit toutes mes lettres; du moins, toutes celles que je recois ont ete
+decachetees et portent la trace grossiere de mains qui ne cherchent pas
+meme a cacher l'empreinte de leur violation. On surprend nos esperances
+pour les dejouer, on surprend nos decouragements pour s'en rejouir.
+Toutes les administrations publiques sont remplies de gens qui ont
+merite les galeres. On n'ose plus confier cent francs a la poste. Rien
+ne sert de se plaindre; pourvu que les voleurs _pensent bien_, ils ont
+l'impunite.
+
+Voila la France! le peuple le sait, cela lui est indifferent. Que
+voulez-vous qu'on dise aux pouvoirs pour les faire rougir? que
+voulez-vous qu'on dise aux opprimes, pour les reveiller?
+
+Il faudrait pouvoir ecrire avec le sang de son coeur et la bile de son
+foie, le tout pour faire plus de mal encore; car il est des heures ou
+l'homme est comme un somnambule qui court sur les toits.
+
+Si on crie pour l'avertir, on le fait tomber un peu plus vite.
+
+Et cependant vous agissez, vous ecrivez. Vous le devez, puisque vous
+etes soutenu par la foi. Mais, dussiez-vous me hair et me rejeter, je
+sens qu'il m'est impossible d'avoir _la foi, de bonne foi_.
+
+Merci pour la reponse a Calamatta; je crois que c'est tout ce qu'il
+desire.
+
+Adieu, mon ami; je suis navree, mais je vous aime et vous admire
+toujours.
+
+ [1] Journal qui se publiait a Chateauroux.
+
+
+
+
+CCCXV
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 26 septembre 1850.
+
+Mon cher enfant,
+
+Vous me demandez _si cela me sourirait_, de vous fournir de quoi faire
+votre edition a bon marche. Oui, certes, rien ne me sourirait plus que
+de vous servir. Mais, pour ce mois-ci, c'est-a-dire pour le mois ou nous
+allons entrer, je ne puis vous rien promettre. J'ai dix mille francs a
+verser pour une dette d'honneur que rien au monde ne peut reculer. Je ne
+suis pas dans la position des proprietaires aises, qui peuvent toujours
+emprunter tant qu'ils ont un petit capital au soleil. Je suis femme,
+c'est-a-dire _mineure_, separee de mon mari legalement, et cependant
+toujours sous sa dependance pour les affaires d'argent, tant les
+lois protegent mon sexe! _Je ne peux pas donner d'hypotheque sur ma
+propriete_. Forcee d'emprunter pour les autres, dans des moments
+difficiles, je ne l'ai pu qu'en me servant, pour sauver mes amis et mes
+parents pauvres, de la caution d'autres parents moins pauvres. Mais
+cette caution les expose a perdre leur argent, si je meurs sans avoir
+paye. Mon mari et mon gendre n'auraient aucun scrupule d'invoquer la
+loi, et de leur laisser tout perdre. L'honneur de Maurice serait leur
+refuge; mais Maurice aussi peut mourir. Il y a donc danger pour qui me
+prete, et ces amis moins pauvres dont je vous parle sont loin d'etre
+riches. Ma conscience m'ordonne donc d'eteindre toutes mes dettes
+aussitot que je recois quelque argent de mes editeurs. Et voila comme
+quoi je tire toujours le diable par la queue. Me voici dans une de ces
+crises financieres qui se renouvellent deux ou trois fois par an. D'ici
+a quinze jours, il faut que je ramasse, en redemandant, a droite et a
+gauche, ce qu'on me doit en detail, et j'espere arriver a faire cette
+somme de dix mille francs. Et puis il faut payer aussi les interets. Mes
+rentrees ne sont pas toutes certaines, il s'en faut! Je ne sais donc
+pas si je pourrai disposer de quatre cents francs a la fois. Je vous en
+garantis cent pour un pressant besoin, et le reste peu a peu. Est-ce
+que votre imprimeur ne peut vous faire cette avance? Hetzel va revenir
+d'Allemagne. S'il est a meme de payer ce qu'il me redoit, cela ira tout
+seul. Mais le sera-t-il? J'arrive de Paris, ou lesdites affaires m'ont
+forcee d'aller chercher un recouvrement qui m'a manque. Je ne suis
+revenue que depuis deux jours. C'est ce qui vous explique le retard de
+ma reponse.
+
+J'ai deux pieces de theatre en portefeuille. Le succes du _Champi_ m'a
+mise en passe de gagner de l'argent. Le Theatre-Francais et tous les
+autres theatres m'ont fait des offres, avec promesses de primes payees
+d'avance. Tout cela est bien joli. Mais j'ai tout refuse pour attendre
+que Bocage, qui est destitue arbitrairement, persecute injustement, et
+que la reaction voudrait ruiner, ait acquis la direction d'un autre
+theatre (non subventionne) ou qu'il remonte sur les planches comme
+artiste, et qu'il puisse, avec mes pieces, dicter pour lui des
+conditions honorables et avantageuses. Cela me laisse sans profit pour
+le moment. Mais peut-on, dans cette societe-ci, respecter la delicatesse
+des sentiments et _faire des affaires_! Non. Les honnetes gens sont
+condamnes a etre gueux. Bien entendu que je cache ma gene a Bocage; car
+il refuserait de la prolonger. Mais ma gene, c'est bel et bon; elle
+m'empeche d'agir selon mes gouts; elle ne me prive pas de l'aisance
+accoutumee, et la votre est plus grave. Elle peut vous priver du
+necessaire. Un mot donc, si vous arrivez la le mois prochain, et je vous
+expedie un autre petit billet, en attendant mieux.
+
+Une autre cause de gene, c'est notre journal _le Travailleur,_ que l'on
+a tue a force de proces et d'amendes. Le redacteur, un de nos meilleurs
+amis, brave proletaire instruit, et du plus noble caractere, est en
+prison pour huit mois, sa femme et ses cinq enfants sans ressources. Eh
+bien, tout retombe sur nous, c'est-a-dire sur quatre ou cinq amis et
+sur moi! Quand on fait un journal democratique chez nous, tout le monde
+souscrit, tout le monde promet. A l'heure de payer, il n'y a plus
+personne, et la cause ferait lachement banqueroute, le redacteur, martyr
+de la cause, pourrirait en prison, si nous n'etions pas la. C'est avec
+de continuelles defections de ce genre qu'on nous epuise. Ce qu'il y
+a de plus triste la dedans, ce n'est pas qu'on nous ruine: cela n'est
+rien; c'est que le peuple ne sache pas s'imposer le plus petit sacrifice
+pour sauver et proteger l'organe de ses interets et de ses besoins. Ils
+sont fiers et jaloux de leur journal; avec un sou par semaine, ils le
+releveraient. Mais le sou du pauvre, les sous avec lesquels les pretres,
+les moines et les missionnaires font des millions, on les donne au
+fanatisme, on les donne a la debauche, on les refuse a la cause
+republicaine. C'est bien decourageant, vous en conviendrez. Je crains
+qu'il n'en arrive autant avec votre edition populaire, et que ceux-la
+qui devraient la devorer, ceux-la pour qui vous avez travaille et
+souffert, ne vous abandonnent avec ingratitude. Le temps est mauvais,
+affreux. L'humanite subit une crise deplorable. Les pouvoirs sont laches
+et corrompus, le peuple est abattu, aveugle, et laisse tout faire. On
+dit que nous sortirons, de la en 1852; que le travail qui s'accomplit
+mysterieusement eclatera pour sauver la Republique. J'avoue que je
+le desire plus que je ne l'espere, et que je me sens malade de
+decouragement en voyant celui de mes semblables.
+
+Bonsoir, cher enfant. Embrassez pour moi tendrement Desiree et Solange.
+Je vous aime et vous benis.
+
+
+
+
+CCCXVI
+
+A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
+
+ Nohant, 15 octobre 1850.
+
+Mon ami,
+
+Je n'ai pas subi d'influences, vous vous trompez. Je vis dans une
+retraite trop absolue pour cela. Je vous ai refuse avant d'avoir recu un
+mot de Louis Blanc, et, entre ma premiere et ma seconde lettre a vous,
+je n'ai rien recu de lui qui ait pu agir sur ma resolution.
+
+Louis Blanc n'a pas refuse, que je sache, son concours a l'oeuvre du
+_Proscrit_. C'est vous qui me disiez qu'il voulait rester en dehors, et,
+d'apres lui, on ne l'aurait meme pas consulte. Il ne resulte point de sa
+lettre a moi qu'il soit decide a se separer hautement de cette nuance du
+parti. Il me semble au contraire, que, si on l'avait bien voulu, il s'y
+serait joint, tout en faisant loyalement ses reserves quant a l'avenir.
+La _doctrine de l'abstention,_ si on peut appeler ainsi ce que je vous
+disais, m'est toute personnelle, et, si je l'ai attribuee a Louis
+Blanc, c'est en reponse a ce que vous me disiez de lui. Vous etes plus
+pres de lui que moi, pour connaitre ses intentions et ses dispositions.
+Faites donc un effort pour le rapprocher de votre centre d'action, si
+vous le jugez utile, et qu'il se prononce.
+
+Il me dit, et je le connais sincere et ferme, qu'il saura toujours
+mettre de cote les questions personnelles devant l'accomplissement d'un
+devoir. Qu'il juge donc lui-meme de son devoir politique. La, je ne
+suis point competente. S'il connaissait comme moi l'antipathie de
+Ledru-Rollin pour ses idees et pour sa personne, il n'agirait jamais
+de concert avec lui en quoi que ce soit. Mais ce n'est pas moi qui me
+charge de repeter ce que j'entends. Vous trouveriez d'ailleurs que c'est
+une miserable chose que de se soucier de cela; moi aussi, au point de
+vue de la rancune d'amour-propre. Mais, au point de vue de la raison,
+je ne concevrais guere qu'il soit dans la logique du devoir de se jeter
+dans un filet qui vous attend pour vous etrangler.
+
+Or l'entourage de Ledru attend celui de Louis Blanc pour lui rendre cet
+office. Ce qui est arrive arrivera.
+
+Vous pensez, mon ami, que je vois trop la question de personnes; mais
+enfin les personnes representent des principes, et, vous-meme, vous
+voyez bien que vous etes arrete devant Louis Blanc par une formule.
+Il dit: _A chacun suivant ses besoins_. C'est le premier terme d'une
+formule triple bien simple, et qui est dans l'esprit de chacun. Vous
+admettez le second terme: _A chacun suivant ses oeuvres_.
+
+Le troisieme sera celui des saint-simoniens, qui ne valait rien, isole
+et exclusif, mais qui a sa valeur et son droit, joint aux deux autres:
+_A chacun suivant sa capacite_.
+
+Oui, je crois qu'il faut admettre ces trois termes pour arriver a un
+resume complet de la doctrine sociale. Mais je ne vois pas que Louis
+Blanc, qui s'est attache particulierement a la premiere question,
+se soit prononce contre les deux autres, et je crois cette premiere
+indispensable pour que les deux autres puissent exister. A l'homme
+epuise, mourant de misere, d'ignorance et d'abrutissement, il faut le
+pain avant tout. Tant qu'on ne voudra s'occuper du pain qu'apres tout
+le reste, l'homme mourra au physique et au moral. Je ne vois pas,
+d'ailleurs, dans la formule simple de Louis Blanc une solution
+materialiste.
+
+Qu'on developpe et qu'on dise: "A chacun suivant les besoins de son
+estomac, de son coeur et de son intelligence." Ou bien: "A chacun selon
+son appetit, sa conscience et son genie." C'est toujours la meme chose.
+
+Ici, je suis d'accord avec Leroux, qui est parti de la pour composer un
+etrange systeme de _triade_ ou mon intelligence ne peut le suivre.
+
+Vous voyez bien que je ne suis pas plus en desaccord de principes avec
+vous qu'avec Louis Blanc, et je ne saisis pas meme le combat que ces
+formules, posees d'une maniere ou de l'autre, peuvent se livrer dans
+votre esprit ou dans le sien. Ou je ne suis pas assez intelligente
+pour le comprendre, ou la difference est imaginaire et tient a des
+preventions toutes politiques, ou bien encore vous ne vous etes pas
+assez interroges et compris l'un l'autre. C'est le defaut des formules.
+Il y a un moment ou le sentiment general, etant un, les admet comme
+l'expression d'une verite irrefutable dans la pratique; mais, tant
+qu'elles planent dans la sphere des discussions metaphysiques, elles
+prennent, pour les divers esprits, diverses significations mysterieuses,
+et on se dispute sur des mots sans tomber d'accord sur l'idee. Toutes
+les fois que j'ai entendu _demolir_ Louis Blanc, c'est au moyen
+d'inductions qui n'etaient nullement, selon moi, la deduction de ses
+formules.
+
+Quant a moi, je vous avoue que je suis si lasse, si ennuyee, si
+fatiguee, si affligee de voir les faits entraves toujours par des mots,
+et le fond sacrifie a la forme, que je ne m'occupe plus du tout des
+formules, et que, si j'en avais trouve une, j'en ferais bien bon
+marche. Ce qui m'occupe aujourd'hui, ce qui fait que vous me croyez en
+dissidence avec vous quand je ne pense pas y etre, c'est le caractere,
+l'intuition, la volonte des hommes; je me demande a quel but ils
+marchent, et cela me suffit. Eh bien, on cree un centre, on lui donne un
+journal, un manifeste pour organe.
+
+Votre manifeste est beau et juste, a ce qu'il me semble. S'il etait
+isole, je ne ferais pas de reserves; mais il est encadre par un
+groupe, qui croit devoir s'en prendre au socialisme de Louis Blanc de
+l'impuissance politique et sociale du gouvernement provisoire. Pour moi,
+ce groupe se trompe. Ce groupe met a sa tete un homme que j'estime comme
+particulier, auquel je _ne crois pas_ comme homme politique; et, avec
+cela, on se prononce assez ouvertement contre un homme au caractere
+duquel je crois fermement; ma conscience me defend de joindre ma
+signature a ces signatures.
+
+Il y a plus, Louis Blanc y apporterait la sienne, que je ne le suivrais
+pas, parce que je sais des choses qu'il ne sait peut-etre pas, parce que
+je me souviens de choses que je ne dois pas dire, les ayant surprises au
+laisser-aller de l'intimite.
+
+Aimez-moi donc comme si de rien n'etait, mon ami, et, de ce que je ne
+fais pas un acte que vous me conseillez de faire, n'y voyez pas une
+difference de sentiments et de principes: voyez-y seulement une maniere
+differente d'apprecier un fait passager.
+
+Ce qui me fait rester calme devant vos tendres reproches, c'est la
+profonde conviction que, si vous etiez moi, vous feriez ce que je fais.
+
+Il y a plus, si vous etiez a ma place, vous seriez communiste comme je
+le suis, ni plus ni moins, parce que je crois que vous n'avez juge
+le communisme que sur des oeuvres encore incompletes, quelques-unes
+absurdes et repoussantes, dont il n'y a pas meme a se preoccuper. La
+vraie doctrine n'est pas exposee encore et ne le sera peut-etre pas
+de notre vivant. Je la sens profondement dans mon coeur et dans ma
+conscience, il me serait impossible probablement de la definir, par la
+raison qu'un individu ne peut pas marcher trop en avant de son milieu
+historique, et que, eusse-je la science et le talent qui me manquent,
+je n'aurais pas pour cela la divine clef de l'avenir. Tant de progres
+paraissent impossibles qui seront tout simples dans un temps moins
+recule que nous ne pensons! Mon communisme suppose les hommes bien
+autres qu'ils ne sont, mais tels que je _sens_ qu'ils doivent etre.
+
+L'ideal, le reve de mon bonheur social, est dans des sentiments que je
+trouve en moi-meme, mais que je ne pourrais jamais faire entrer par la
+demonstration dans des coeurs fermes a ces sentiments-la. Je suis bien
+certaine que, si je fouillais au fond de votre ame, j'y trouverais le
+meme paradis que je trouve dans la mienne. Je dis avec vous que c'est
+irrealisable quant a present; mais la tendance qui y entraine les hommes
+malgre eux, et dont quelques-uns se rendent compte, des a present plus
+ou moins bien, comment et pourquoi la maudire et la repousser?
+
+Bonsoir, ami; la nuit vient, et je ne veux point discuter davantage. Je
+ne crois pas qu'il en soit besoin, vous me connaissez et me comprenez
+de reste. Si nous ne marchons point du meme pas, je crois que c'est
+toujours sur le meme chemin que nous sommes; seulement vous faites une
+etape, a laquelle je ne crois pas devoir m'arreter. Vous me retrouverez
+non loin, et, si votre tentative a ete heureuse, que Dieu en soit beni,
+et vous aussi.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCCXVII
+
+A M. SULLY-LEVY, ARTISTE DRAMATIQUE, A PARIS
+
+ Nohant, 18 novembre 1850.
+
+Je vous remercie de votre bon souvenir, mon cher enfant, et vous
+remercie encore de votre obligeance pour nous. Je compte bien que ce ne
+sera pas la derniere fois que nous la mettrons a l'epreuve, et que cela
+me fournira l'occasion de vous etre utile autant que je le desire.
+
+Pour le moment, mon _pouvoir_ n'est pas grand a la Porte-Saint-Martin,
+puisque, apres y avoir trouve peu de bonne grace pour engager les
+acteurs indispensables a ma piece, j'ai ete forcee de me retourner vers
+un autre theatre. Et je ne sais pas encore auquel Hetzel se sera fixe.
+Si ce ministere continue, j'aurai toujours de la peine a faire de l'art
+comme je l'entends; car partout je trouve des gens que mon nom epouvante
+et des influences qui me traversent. N'importe, j'arriverai par la
+patience; Je suis en _pourparler_ au Vaudeville pour notre _Nello_[1].
+
+_Si j'y peux quelque chose_, est-il entendu que vous aimeriez a jouer
+sur ce theatre et dans cette piece? Je pense aller bientot a Paris;
+fixez vos desirs sur quelque point, et j'espere que je pourrai vous
+aider a les realiser.
+
+Je vous ai promis une lettre pour Rachel. Je vous l'envoie; c'est elle
+qui pourrait tout, si elle voulait.
+
+Tout le monde desire vous revoir et s'applaudit de vous connaitre, et
+moi, a la tete de ma troupe d'enfants, je vous serre les mains, de tout
+mon coeur.
+
+Nous rejouons demain _Nello_ avec le troisieme acte tout refait. C'est
+le vieux Frantz qui fait votre role.
+
+ [1] Joue au theatre de l'Odeon, sous le titre de _Maitre Faville._
+
+
+
+
+CCCXVIII
+
+M. ARMAND BARBES, A BELLE-ISLE-EN-MER
+
+ Nohant, 28 novembre 1850.
+
+De quoi donc vous alarmez-vous ainsi, mon ami? Vraiment; vous etes le
+seul en France, a croire qu'un soupcon sur votre compte soit possible.
+Tout le monde voit ici la verite; elle est trop grossiere de la part
+du pouvoir pour imposer meme aux esprits les plus bornes. C'est une
+exception _en votre faveur_, c'est-a-dire une aggravation de peine. Ce
+pouvoir, eut-il eu l'infame pensee de vouloir vous exposer aux mefiances
+de vos freres, n'a ici qu'une deception dont la honte retombe sur lui.
+J'avoue que je rougirais pour vous d'avoir a vous defendre contre de si
+fantastiques apparences. Non, non, il est des hommes places trop haut
+pour qu'un plaidoyer en leur faveur ne soit pas une sorte d'outrage
+gratuit, La France entiere me repondrait dans son coeur: "De quoi vous
+melez-vous?" Vos ennemis eux-memes souriraient des perplexites de votre
+grande ame et de mon indiscrete sollicitude pour une reputation que nul
+ne peut atteindre, et que, dans l'avenir comme dans le present, le monde
+entier honore ou subit. Les mechants la subissent avec rage, ils s'en
+vengent en vos qualifiant de jacobin. Eh bien, ceci ne vous fache pas,
+puisque vous savez ce que cela signifie dans leur appreciation. Quant
+a la trahison, je vous assure qu'ils n'ont pas meme espere le faire
+croire. Ils ont voulu vous separer des autres victimes pour oter
+peut-etre au reste de l'hecatombe le prestige qui s'attachait a votre
+nom.
+
+Calmez-vous, mon frere; vous etes trop modeste, trop humble de croire
+a une atteinte possible portee a votre caractere. S'il existe dans les
+murs de Belle-Isle, s'il a existe dans ceux de Doullens des esprits
+assez malades, des coeurs assez aigris pour vous accuser (et cela meme,
+j'en doute), soyez certain que ces hallucinations de la souffrance et
+de la colere n'ont pas depasse le mur des cachots ou elles sont trop
+expiees. Mais vous, homme fort, ne vous laissez pas amoindrir, dans le
+sanctuaire de votre raison superieure, par des illusions du meme genre.
+Ne croyez pas que la plainte amere et folle qui pourrait sortir contre
+vous de ces tristes murs aurait le moindre echo en France. Souvenez-vous
+que vous etes notre force, a nous, et que vous seul pourriez nous
+l'oter, en doutant de vous-meme. Soyez tranquille, si une insulte
+parlait de je ne sais quels bourbiers de la reaction, nous ne la
+laisserions pas passer, et, tout en la meprisant, nous l'ecraserions.
+Mais cette insulte ne viendra pas, et nous ne devons meme pas supposer
+qu'elle puisse venir; ce n'est pas quand il s'agit de vous qu'il faut
+aller au-devant d'un semblant de soupcon.
+
+Vous avez du recevoir une lettre de Louis Blanc et une de Landolphe que
+je vous ai fait passer par M. P... Soutenez les vivants dans leur lutte,
+vous qui etes deja a moitie dans le ciel. Et que ce calme de la tombe
+illustre ou l'on vous tient enferme vous conserve comme Jesus dans
+la sienne. Songez a en sortir vivant et fort; car le jour viendra
+de lui-meme, et nous aurons encore besoin de vous dans le monde des
+souffrances et des passions.
+
+Donnez-moi de vos nouvelles. Je crains que vous ne soyez reellement
+malade sans vouloir l'avouer, et que tout cela ne soit le resultat tres
+naturel et tres impartial d'une consultation de medecins. Vous avez
+peut-etre ete assez malade a ce moment-la pour qu'on n'ait pas
+voulu prendre la responsabilite d'aggraver trop votre etat par le
+transferement. Je ne crois pas que personne ait demande _grace_
+pour vous. Ce ne pourrait etre qu'un ami maladroit; mais c'est
+fort invraisemblable qu'on vous aime et qu'on agisse malgre vous.
+L'inquietude que j'eprouve a saisi tout le monde. Rassurez-nous.
+Conservez-vous. Il le faut, et pour la cause et pour ceux qui, comme
+moi, vous cherissent de toute leur ame.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCCXIX
+
+A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
+
+ Nohant, novembre 1850.
+
+Mon ami,
+
+Je vous envoie la lettre que vous m'avez ordonnee pour miss Hays. Je
+suis bien paresseuse pour repondre a toutes ces formules qui s'adressent
+au _nom_ plus qu'a l'ame, et j'y reponds si betement, que je ferais
+mieux de me taire. Mais vous l'avez voulu, et, comme je donnerais mon
+sang pour vous, je ne me fais pas un merite die repandre un peu d'encre.
+Cela me fait penser que vous ne m'avez jamais demande d'ecrire a madame
+Ashurst, et que, celle-la, vous la nommez toujours votre amie. Elle doit
+donc etre meilleure que toutes les autres, et, en ce cas; parlez-lui de
+moi et dites-lui pour moi tout ce que je ne sais pas ecrire. Vous le
+lui direz mieux et elle le comprendra. Ce que vous estimez, ce que vous
+aimez, je l'aime et je l'estime aussi. Quant a l'honorable John Minter
+Morgan, je lui fais un grand salut; mais, en parcourant son ouvrage,
+je suis tombee sur un eloge si naif de M. Guizot et du _King of the
+French_, que je n'ai pu m'empecher de rire.
+
+C'est assez vous parler des autres. Permettez-moi de vous parler de vous
+et de vous dire tout bonnement ce que j'en pense, a present que je vous
+ai vu. C'est que vous etes aussi bon que vous etes grand, et que je
+vous aime pour toujours. Mon coeur est brise, mais les morceaux en sont
+encore bons, et, si je dois succomber physiquement a mes peines avant de
+vous retrouver, du moins j'emporterai dans ma nouvelle existence,
+apres celle-ci, une force qui me sera venue de vous. Je suis fermement
+convaincue que rien de tout cela ne se perd, et qu'a l'heure de mon
+agonie, votre esprit visitera le mien, comme il l'avait deja fait
+plusieurs fois avant que nous eussions echange aucun rapport exterieur.
+
+Tout ce que vous m'avez dit sur les vivants et sur les morts est bien
+vrai, et c'est ma foi que vous me resumiez. A present que vous etes
+parti, quoique nous ne nous soyons guere quittes pendant ces deux jours,
+je trouve que nous ne nous sommes pas assez parle! Moi surtout, je me
+rappelle tout ce que j'aurais voulu vous demander et vous dire.
+Mais j'ai ete un peu paralysee par un sentiment de respect que vous
+m'inspirez avant tout. Croyez pourtant que ce respect n'exclut pas la
+tendresse, et que, excepte votre mere, personne n'aura desormais des
+elans plus fervents envers vous et pour vous.
+
+J'espere que vous me donnerez de vos nouvelles de Paris, si vous en avez
+le temps. Je suis en dehors des conditions de l'activite, je ne puis
+rien pour vous, que vous aimer; mais Dieu ecoute ces prieres-la, et
+elles ne sont pas sans fruit.
+
+Adieu, mon frere; quand vous souffrez, pensez a moi et appelez mon ame
+aupres de la votre. Elle ira.
+
+Ma famille d'enfants et d'amis vous envoie ses voeux sinceres.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCCXX
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Nohant, decembre 1850.
+
+Mes enfants, envoyez-moi deux objets dont j'ai le plus pressant besoin:
+une _dinde_ et _Muller_[1].
+
+_Une dinde_! la meilleure que vous aurez, morte ou vive! il nous arrive
+des truffes; mais on va aux epinettes, pas de dinde! on va dans le
+village, pas de dinde! Il faudrait attendre a samedi pour n'en pas
+trouver de bonne, peut-etre. Envoyez-nous ce que vous aurez, et, quand
+les truffes auront suffisamment parfume l'interieur de ladite volaille,
+venez la manger avec nous. Je crois que, par ce temps humide, trois
+jours seront le maximum. Nous sommes a jeudi: venez donc samedi ou
+dimanche; qu'Eugenie fixe elle-meme, d'apres ses notions culinaires, le
+jour convenable.
+
+_Muller_! J'ai besoin tout de suite de lui pour remettre au net la
+chanson du pere Remy et d'autres airs berrichons; Bocage attend. On va
+jouer _Claudie_ a la Porte-Saint-Martin: _grands acteurs_, peut-etre
+Bocage, traite superbe pour moi, etc.; enfin, ca parait lance.
+
+Vite Muller! vite la dinde! j'envoie le cabriolet pour l'un et pour
+l'autre.
+
+Je vous embrasse,
+
+GEORGE
+
+Pouvez-vous me renvoyer ce que vous avez lu des _Memoires_?
+
+ [1] Muller Strubing, refugie politique, savant musicien, qui etait en
+ ce moment l'hote de la famille Duvernet.
+
+
+
+
+CCCXXI
+
+A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
+
+ Nohant, 24 decembre 1850.
+
+Mon ami,
+
+Je crois que je vais vous faire plaisir en vous disant Qu'on a retrouve,
+dans un coin de la chambre que vous avez habitee ici, une bague qui doit
+vous appartenir et vous etre chere. Si j'en juge par la devise: _Ti
+conforti amor materno_, ce doit etre un don de votre mere, et vous
+croyez sans doute l'avoir perdue. Je l'ai serree precieusement, et,
+quand vous m'indiquerez une occasion sure, je vous l'enverrai. Faut-il,
+en attendant, la faire remettre a M. Accursi?
+
+J'ai recu votre lettre au pape, elle est fort belle. Mais votre voix
+sera-t-elle ecoutee? N'importe, apres tout! D'autres que le pape liront
+cette lettre et ranimeront leur zele et leur patriotisme pour entrainer
+ou combattre le zele ou la tiedeur des princes. Les bonnes pensees sont
+deja de bonnes actions, et vous n'avez que de ces pensees-la.
+
+Je suis vivement touchee de tout ce que vous me dites de bon et
+d'affectueux de la part de vos amies. Remerciez-les pour moi de leur
+affectueuse hospitalite. J'y repondrais avec empressement si j'etais
+libre. Mais, avant de l'etre, il faut que je passe toute une annee dans
+les chaines. J'ai conclu un marche, un veritable marche, pour travailler
+un an entier et recevoir une somme. Je jouissais depuis quelques annees
+d'une sorte d'independance; mais, l'age d'etablir les enfants etant
+venu, et, moi n'ayant jamais su _epargner_ en refusant d'assister autant
+de gens qu'il m'etait possible, je me suis vue dans la necessite de
+penser serieusement au prix materiel du travail de l'art. Comme, au
+reste, ce travail dont je vous ai parle me plait[1] et etait depuis
+longtemps un besoin moral pour moi, j'aurais mauvaise grace a me
+plaindre, tandis que des millions d'hommes accomplissent des travaux
+rebutants et antipathiques pour une retribution insuffisante a leurs
+premiers besoins. Je regarde meme ce que je fais, au point de vue de
+l'argent, comme un devoir que je continue a remplir pour soulager des
+gens plus pauvres que moi, puisque, jusqu'a ce jour, je leur ai tout
+donne, sans penser a ma propre famille; et, pour cela, je suis blamee
+par les esprits positifs. Je vais donc reparer mes fautes, qui n'etaient
+pourtant pas grandes, a mon sens, puisque j'avais reussi a donner cent
+cinquante mille francs a ma fille. Et il me semblait qu'avec cela on
+pouvait vivre.
+
+Tout cela n'est rien, mon ami; c'est pour vous dire seulement que je ne
+bougerai pas de ma campagne que je n'aie accompli ma tache et satisfait
+a toutes les exigences justes ou injustes. Je me porte bien maintenant,
+et, si je suis triste, du moins, je suis calme. J'ai appris a etre gaie
+a la surface; ce qui, en France, a l'heure qu'il est, est comme une
+question de savoir-vivre. Quelle etrange epoque que celle ou tout
+est sur le point de se dissoudre de fond en comble, et ou c'est etre
+blessant et cruel de s'en apercevoir!
+
+Parlez-moi de temps en temps, mon ami. Votre voix me soutiendra, et la
+vibration en est restee dans mon coeur bien pure et bien consolante.
+Vous, vous n'avez pas besoin qu'on vous recommande le courage et la
+patience, vous en avez pour nous tous. Vous avez besoin d'etre aime,
+parce que c'est un besoin des ames completes, et comme un instinct de
+justice religieuse qui leur fait demander aux autres l'echange de ce
+qu'elles donnent. Comptez que, pour ma part, je suis portee autant par
+la sympathie que par le devoir a vous aimer comme un frere.
+
+A vous,
+
+G. S.
+
+ [1] Il s'agissait de ses _Memoires_.
+
+
+
+
+CCCXXII
+
+A MAURICE SAND, A PARIS.
+
+ Nohant, 24 decembre 1850.
+
+Cher mignon, je t'ecris encore par _Mancel le Vieil_; car je ne sais pas
+si tu demeures au n deg. 1, 3, 5 ou 7. C'est curieux, ni Lambert ni moi ne
+nous en souvenons. J'ai, sur mon carnet, 5 ou 7, et dans mon souvenir a
+moi, 1 ou 3. Je ne veux pas que le facteur aille crier ton nom chez
+tous les portiers de la place et de la rue Furstemberg. Envoie-moi ton
+numero; car, si Manceau et toi ne vous voyez pas tous les jours, ca
+pourrait retarder des lettres pressees.
+
+J'ai recu ta seconde. Je te vois _posant l'auteur_ a ma place, sur le
+theatre de la Porte-Saint-Martin. Ce soir, nous avons fait un paquet
+d'airs berrichons, de boeufs, de jougs, de charrettes (dessines) que
+nous envoyons a Bocage. Dis-lui que j'ai retrouve une mine de musique
+dans le sieur Jean Chauvet, macon qui fait des trous dans mon mur, pour
+le calorifere. Pour charmer ses ennuis, il chantait sans s'apercevoir
+que je l'ecoutais. Il chante juste et avec le vrai chic berrichon; je
+l'ai emmene au salon et j'ai note trois airs dont un fort joli; apres
+quoi, je l'ai fait bien boire et manger, _la, tout son saoul_. Il a ete
+retrouver ses camarades, et, leur faisant tater sa chemise toute trempee
+de sueur, il leur a dit: "J'ai jamais tant peine de ma vie! _c'te_ dame
+et ce monsieur (c'etait Muller) m'ont fait asseoir sur une chaise; et
+puis les v'la de causer et de se disputer a chaque air que je leur
+disais; et v'la qu'ils disaient que je faisais du _bemol_, du _si_, du
+_sol_, du diable, que j'y comprenais rien, et j'avais tant d'honte que
+je pouvais pus chanter. Mais, tout de meme, je suis bien content, parce
+que, puisque je sais du _bemol_, du _si_, du _sol_ et du diable, j'ai
+pas besoin d'etre macon. Je m'en vas aller a Paris, ou on me fera bin
+boire, bin manger pour ecouter mes chansons."
+
+La-dessus, tous les autres macons se sont mis a gueuler dans les
+corridors pour me faire entendre qu'ils savent tous chanter, depuis
+le maitre macon, qui chante du Donizetti comme un savetier, jusqu'au
+goujat, qui imite assez bien le chant du cochon. Mais ca ne me touche
+pas, et chacun envie le sort de Jean Chauvet.
+
+Le calorifere va vite. On monte aujourd'hui l'appareil dans la cave, et
+c'est tres ingenieux. M. Montelier dine avec nous le dimanche, et nous
+regale des histoires les plus _esperituelles_. Mais, c'est egal, il est
+intelligent en diable dans sa partie. C'est un ouvrier tres fort,
+et plein d'amour-propre, ce qui fait qu'il ne rate pas ses travaux.
+Cependant ne chantons pas victoire, le calorifere ne fonctionne pas
+encore!
+
+La Tournite fait des vol-au-vent succulents, des meringues mirobolantes,
+et, comme tu aimes ses fricots, tout est pour le mieux.
+
+Mais revenons a _Claudie_. Si le pere Fauveau et le Ronciat sont
+mauvais, ne te gene pas pour le bien dire a Bocage, et tache qu'il ait
+un ensemble comme pour _le Champi_. Surveille bien la mise en scene du
+chariot, la tenue et l'aiguillee du _boiron_, que ca soit naif et ne
+fasse pas rire. Dis a Bocage que, s'il ne joue pas, ca me fera bien de
+la peine. Mais je crois qu'il jouera et qu'il veut seulement se faire
+prier. Prie-le donc serieusement; il fait la coquette, mais n'aie pas
+l'air de t'en apercevoir.
+
+Je suis bien contente que Delacroix t'ait encourage, cette fois. S'il
+faut que tu ailles en Belgique et en Hollande, eh bien, tu iras au
+printemps. Pourquoi pas? Ca peut te faire du bien, certainement, et ca
+t'interessera. Si j'avais de l'argent, j'irais bien avec toi; mais il
+faut que je pense a en gagner et non a en depenser; car je voudrais te
+faire faire ton atelier. Ca te serait si commode et si agreable! M.
+Monteller a fait un tres bon plan, tout pareil a celui dont tu avais
+marque les dimensions, mais simple et, il me semble, mieux entendu que
+celui de M. Regnault. Il dit que ca ne coutera que moitie de ce que
+disait M. Regnault. Il etablit ses depenses, et dit que, s'il s'en
+charge, en quatre mois, il pourra te mettre _la clef dans la main_.
+c'est-a-dire tout termine, vitrage, chauffage, boiseries, peintures,
+tout en un mot.
+
+Bonsoir, mon cher mignon; je t'embrasse de toute mon ame. Le
+Paloignon[1] t'embrasse et part le 17. Lambrouche t'embrasse et attendra
+ou que j'aille a Paris, si la piece va vite, ou que Manceau vienne me
+tenir compagnie, si la piece va plus loin; car je ne voudrais pas rester
+inutilement des semaines a Paris dans ce moment-ci, ou les capitaux ne
+pleuvent pas encore. Ecris-moi le plus souvent que tu pourras. Marquis
+a ete triste le jour de ton depart et il a flaire Paloignon, qui avait
+pris ta place a table, puis s'en est alle, d'un air de degout.
+
+P.S.--Paloignon s'est endormi encore aujourd'hui dans son pavillon. Il
+est venu diner a l'entremets. Il devient tres violent et tres pedant au
+domino. Hier au soir, il voulait tuer Aucante, parce que celui-ci ne
+bouchait pas la pose.
+
+Je viens de recevoir une charmante lettre d'Emmanuel. Va donc le
+voir. Parle-lui de nous, de _Claudie_, etc. Il demeure toujours rue
+Neuve-des-Petits-Champs, 55. Dis a Manceau de lui porter une epreuve de
+mon portrait. Voici ce qu'il me dit; lis-le a Manceau:
+
+"Et, a propos, je viens d'entendre dire qu'on a vu un chef-d'oeuvre a
+Paris: la gravure de ton portrait de Couture, gravure superbe d'un des
+jeunes artistes _commensaux_ de Nohant (quel charmant calembour!).
+Est-ce que, par hasard, tu te figures que je ne veux pas une des
+premieres epreuves?"
+
+N'oublie pas de porter un _Gribouille_ a Camille et d'envoyer une
+epreuve de mon portrait, quand ca se pourra, a Clotilde et a ma tante.
+
+ [1] Sobriquet du peintre Villevieille, paysagiste distingue, mort
+ tout jeune.
+
+
+
+
+CCCXXIII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 25 decembre 1850.
+
+Cher enfant,
+
+Je suis toute malade depuis quinze jours et'accablee d'une grosse
+correspondance pour la piece qu'on va jouer a Paris un de ces jours. Je
+dois m'y rendre aussitot apres la premiere representation, si la piece
+ne tombe pas; auquel cas je n'ai pas besoin de m'en occuper plus apres
+qu'auparavant. Mais, pour le moment, il faut repondre a mille questions
+de detail, et j'en ai la tete cassee. J'aime bien a ecrire, a composer;
+j'aime bien mon art, mais je n'en aime pas le metier, et tout ce qui est
+relatif a l'execution materielle m'est odieux. J'ai un ami devoue, et
+des plus competents, qui s'en occupe a ma place et qui joue meme le
+principal role, bien qu'il ait renonce au theatre.
+
+C'est Bocage, qui se donne un mal affreux pour moi, et que je suis
+obligee de seconder par correspondance, n'ayant pas le courage de me
+fourrer en personne dans cette petaudiere.
+
+Maurice est a Paris, qui fait de la peinture et attend l'Exposition
+(laquelle s'ouvre aujourd'hui). Je suis seule ici avec le petit Lambert,
+que vous ne connaissez pas, je crois, quoiqu'il soit avec nous depuis
+six ans. Mais je crois qu'il etait absent quand vous etes venu. C'est le
+plus gentil de mes enfants, et il a beaucoup de talent pour la peinture.
+Mais nous sommes comme des corps sans ame quand Maurice n'est pas ici.
+
+Je travaille tant que je peux, mais je ne peux guere, etant souffrante
+et sans cesse interrompue par des lettres pressees, et mille details
+d'affaires et d'interieur. Les artistes et les poetes n'ont jamais le
+temps de faire ce qu'ils preferent a toute autre occupation, soyez-en
+convaincu. Les banalites du monde en distrayent beaucoup. Les soins de
+l'interieur, qui ne sont, apres tout, que les soucis et les devoirs de
+la famille, en derangent d'autres qui n'ont pourtant pas a se faire le
+reproche de sacrifier aux vanites d'ici-bas.
+
+Vous enragez, vous, avec vos chiffres et cette dure necessite de penser
+au pain du corps avant celui de l'ame! C'est peut-etre un rude bienfait
+de la Providence, qui nous prive de nos joies intellectuelles pour nous
+en rendre la jouissance plus complete et plus feconde quand, par hasard,
+nous pouvons la saisir au vol.
+
+Vous ne me parlez plus de votre edition des chansons. Avez-vous epuise
+toute la premiere? Apres ma piece, si elle me rapporte quelques sous, je
+pourrai vous prendre d'autres exemplaires, s'il vous en reste sur les
+bras.
+
+Bonsoir, mon cher fils. Impossible de vous ecrire plus longtemps; je
+suis trop fatiguee. Mais je pense toujours a vous, et je vous aime
+toujours, et j'aime toujours Desiree et Solange, que j'embrasse de toute
+mon ame. Augustine est venue passer les vacances avec nous. Elle est
+heureuse; elle a un bon mari, un bel enfant; elie est a Luneville, ou
+elle vit passablement avec la modeste place de son mari et les lecons de
+musique qu'elle donne.
+
+Boris est en Angleterre. Mais nous n'avons pas de ses nouvelles depuis
+assez longtemps. Aucante est ici ce soir. Il vous serre les mains. C'est
+un brave jeune homme.
+
+Voici le jour de l'an qui approche. Dites tout ce qu'il y a de plus
+gentil a Desiree pour moi ce jour-la, et je la charge de vous repondre
+aussi, pour moi, tout ce qu'il y a de plus affectueux, et que Solange
+vous donne a tous deux un baiser de ma part a votre reveil.
+
+
+
+
+CCCXXIV
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 9 janvier 1851
+
+Mon enfant,
+
+Tu me dis aujourd'hui que tout va bien pour _Claudie_ et qu'on va jouer.
+Arage m'ecrit, de son cote, que le bruit court que ca va a la diable et
+qu'il va y avoir un proces. Je pense qu'il est mal informe et que tu
+l'es bien. Cependant, s'il y avait quelque chose de vrai dans ce qu'il
+a entendu dire, tache d'empecher ca. Je ne veux pas etre fourree dans
+trente-six proces a la fois. Je les deteste; la solution n'en est jamais
+equitable, pour ceux qui, comme moi, ne s'en occupent pas, et cela
+me donne, a mon debut dans la carriere dramatique, une apparence de
+chicanerie qui m'est desagreable. Dis a Bocage que _je n'en veux
+absolument pas_, pour mon compte.
+
+J'irai a la seconde ou a la troisieme representation, c'est-a-dire
+aussitot que je saurai que la premiere est un fait accompli; car, de se
+fier au jour annonce, meme la veille, tu vois si c'est possible, et ce
+qui me serait arrive si j'avais compte sur le 28.
+
+Tache donc de savoir positivement de Bocage si c'est vrai ou faux qu'on
+joue ma piece; car, si cela doit trainer un an, _et un proces ne dure
+pas moins_ (c'est meme court), il vaut mieux que tu reviennes ici. Mais
+qu'il reflechisse que ces coups de tete-la sont une ruine pour moi; que
+le premier effet d'un proces sera de me faire interdire par la direction
+le droit de faire jouer d'autres pieces avant la fin du proces, et qu'il
+peut y en avoir pour dix-huit mois et deux ans; ce sera comme pour _le
+Champi_, dont nous n'entendrons plus parler avant 1852, et qui serait a
+nous si on n'avait pas casse les vitres.
+
+Ne le blesse pas, ne le tourmente pas pour le passe. Ce qui est fait est
+fait, et il ne faut pas revenir sur les faits accomplis; mais, pour ce
+qui est a faire, on peut se preserver, et, encore une fois, je veux que
+la piece soit jouee telle quelle, et qu'elle tombe, plutot que d'etre
+conquise au prix d'un proces.
+
+Bonsoir, mon cher mignon; je t'embrasse de toute mon ame.
+
+
+
+
+CCCXXV
+
+A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
+
+ Nohant, 22 janvier 1851.
+
+Oui, mon ami, je la recois avec reconnaissance et avec bonheur, cette
+chere bague dont je n'ai pas besoin pour penser a vous tous les jours
+de ma vie, mais qui sera pour moi une relique sacree dont mon fils
+heritera. Il en est digne; car il a la religion des souvenirs, comme
+nous.
+
+En disant que je pense a vous tous les jours de ma vie, je ne me sers
+pas d'une formule vaine. Je mentirais si je disais que je pense tous
+les jours a _tous_ mes amis. Mais, comme les chretiens out certains
+bienheureux de preference, auxquels ils s'adressent chaque soir dans
+leurs prieres, je puis dire que j'ai certaines affections serieuses sur
+cette terre et ailleurs, dont la commemoration se fait naturellement
+dans mon ame chaque fois qu'elle s'eleve vers Dieu, dans la douleur et
+dans la foi. Oui, je vois bien qu'il faut que vous alliez en Italie tot
+ou tard. Je sais bien que vous lui devez votre vie ou votre mort. C'est
+notre lot a tous de vivre ou de mourir pour nos principes. Pour vous,
+l'eventualite est plus prochaine en apparence que pour nous. Ce n'est
+pas moi qui vous dirai de craindre la souffrance, de reculer devant les
+perils, et d'eviter la mort. Je vous le dirais, d'ailleurs, sans vous
+ebranler. La douleur et l'effroi qui me serrent le coeur a cette idee,
+je ne dois meme pas vous en parler; mais vous seriez mon propre fils,
+que je ne vous detournerais pas de votre devoir. Que nos amis soient
+parmi nous ou dans une meilleure vie, nous les sentons toujours en nous
+et nous les aimons de meme; nous nous sommes dit cela l'un a l'autre et
+nous le pensons bien profondement. Pourtant, cette idee de separation
+ici-bas repugne a la nature, et le coeur saigne malgre lui. Que Dieu
+nous donne la force de _croire_ assez pour que cette douleur ne soit pas
+le desespoir! Mais enfin, fut-elle le desespoir, acceptons tout. L'ame a
+ses agonies et doit subir ses tortures, comme le corps.
+
+Il faut que je vous dise maintenant que, depuis trois semaines, je suis
+fort tourmentee et indignee a cause de vous. Imaginez-vous que j'ai
+traduit en francais voire lettre au pape, et que je l'ai accompagnee
+de reflexions qui, loin d'etre violentes et subversives, sont, au
+contraire, chretiennes et vraies. J'ai envoye tout cela a Paris, pour
+que mes amis le fissent publier dans un journal. Je crois que la
+_Reforme_, qui est dans nos idees plus que les autres, l'aurait accepte
+sans objection; mais la _Reforme_ n'a qu'un petit nombre de lecteurs, et
+je tenais a ce que votre lettre eut un certain retentissement en
+France, surtout dans un moment ou notre Assemblee vient de discuter
+si pauvrement la question italienne, et ou le jesuite Montalembert et
+autres cerveaux despotiques et etroits vous ont personnellement lance
+leur anatheme meprisable. Je tenais beaucoup a montrer que ces beaux
+chretiens etaient des heretiques, et vous un chretien beaucoup plus
+sincere et plus orthodoxe. Eh bien, le _Siecle_ a garde mon manuscrit
+quinze jours et a fini par le rendre, en disant qu'il manquait de
+place pour le publier; ce qui n'est qu'un pretexte pour eviter de se
+compromettre dans l'esprit des bourgeois voltairiens. On a porte votre
+lettre et mes reflexions au _Constitutionnel_, qui a promis de les
+inserer, mais qui les tient depuis plusieurs jours sans en rien faire.
+De sorte que j'ignore si, comme le _Siecle_, il ne se ravisera pas. J'ai
+ecrit hier pour leur dire que, s'ils etaient _effrayes_ de mes idees, je
+les autorisais a les supprimer entierement, pourvu qu'ils publiassent ma
+traduction de votre lettre. Nous verrons s'ils auront un peu de coeur et
+de courage; mais je suis honteuse pour la presse francaise non seulement
+que vous n'y ayez pas un defenseur spontane, mais encore qu'on ait tant
+de peine a laisser entendre une voix qui s'eleve dans le desert pour
+dire que vous n'etes ni un jacobin ni un impie.
+
+Au reste, notre ami Borie, que vous avez vu chez moi, a pris plusieurs
+fragments de cette traduction et a fait de son cote un bon article,
+qu'il a envoye au _Journal du Loiret_, en meme temps que j'envoyais le
+mien avec la traduction complete a Paris. Il a mieux reussi que moi. Cet
+article a ete publie, il y a quelques jours, et j'attends, pour vous
+l'envoyer, que j'y puisse joindre le mien. J'ai vu aujourd'hui Leroux,
+a qui j'ai remis un exemplaire de votre texte italien, et qui va s'en
+occuper serieusement dans la _Revue sociale_. Il ne sera pas autant que
+moi de votre avis. Il rendra justice a la purete et a l'elevation de vos
+idees et de vos sentiments; mais il est possede aujourd'hui d'une _rage
+de pacification_, d'une horreur pour la guerre, qui va jusqu'a l'exces
+et que je ne saurais partager.
+
+Blamer la guerre dans la theorie de l'ideal, c'est tout simple; mais
+il oublie que l'ideal est une conquete, et qu'au point ou en est
+l'humanite, toute conquete demande notre sang.
+
+Il vous envoie probablement ses travaux quotidiens. Le voila qui croit
+tenir la science religieuse, politique et sociale, et qui s'annonce avec
+beaucoup d'audace comme possedant un _dogme_, une _organisation_, un
+principe de _subsistance_; c'est beaucoup dire! Cette admirable cervelle
+a touche, je le crains, la limite que l'humanite peut atteindre. Entre
+le genie et l'aberration, il n'y a souvent que l'epaisseur d'un cheveu.
+Pour moi, apres un examen bien serieux, bien consciencieux, avec un
+grand respect, une grande admiration et une sympathie presque complete
+pour tous ses travaux, j'avoue que je suis forcee de m'arreter, et que
+je ne puis le suivre dans l'expose de son systeme. Je ne crois pas,
+d'ailleurs, aux systemes d'application a priori. Il y faut le concours
+de l'humanite et l'inspiration de l'action generale. Enfin, lisez et
+dites-moi si j'ai tort et si vous le croyez dans le vrai. Je tiens
+beaucoup a votre jugement. J'en ai meme besoin pour sonder encore le
+mien propre. Je vous demande donc de donner deux ou trois heures a cette
+lecture, et d'en consacrer encore une ou deux, s'il le faut, a resumer
+pour moi votre opinion. Ne craignez pas de me faire payer un gros port
+de lettre. Je n'ai pas encore discute avec Leroux, j'etais tout occupee
+de l'ecouter et de le faire expliquer. Et puis il etait aujourd'hui dans
+une sorte d'ivresse metaphysique, et il n'eut rien entendu.
+
+Adieu, mon ami; permettez-moi d'affranchir ce paquet, que je vais
+grossir de ma reponse a miss Hays. Je ne me souciais pas de repondre,
+je l'avoue. Une personne qui avait debute par des _alterations_ ne me
+paraissait pas tres bien venue a me demander une consecration de la
+fidelite de sa traduction. Et puis il me semblait que mistress Ashurst,
+votre amie, ayant traduit aussi quelque chose, je ne devais pas creer a
+une autre un monopole. Je conclus de votre lettre que mistress Ashurst
+a renonce a ce travail et je fais ce que vous me dites. Mais je vous
+envoie ma lettre a miss Hays, pour que, reflexion faite, vous en
+agissiez comme vous trouverez bon.
+
+Adieu encore, mon ami et mon frere. Benissez-moi, j'en vaudrai mieux.
+
+GEORGE.
+
+Mon fils et ses amis vous aiment.
+
+
+
+
+CCCXXVI
+
+A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNEVILLE
+
+ Nohant, 24 janvier 1851
+
+Ma chere fille,
+
+J'ai recu a Paris ta lettre de felicitation. _Claudie_ a reussi, en
+effet, au dela de toute prevision. Succes de larmes, succes d'argent.
+Tous les jours, salle comble, pas un billet donne, pas meme une place
+pour Maurice. La piece est admirablement jouee. Bocage est magnifique;
+le public pleure, on se mouche comme au sermon. Enfin on dit que jamais,
+de memoire d'homme, on n'a vu une premiere representation comme celle
+qui a eu lieu et a laquelle je n'ai pas assiste. Tous mes amis sont bien
+contents, et Maurice aussi.
+
+Moi, je ne nie suis pas laissee _detempser_ par tous ces compliments.
+J'ai passe huit jours-la-bas, et je reviens ici reprendre un travail qui
+m'interesse plus que celui qui est termine. Le travail _en train_ a des
+attraits que l'on ne sait pas et qui l'emportent sur celui du travail
+accompli et livre au public. Et puis, cette vie de Paris, tu sais comme
+je l'aime peu et comme elle me fatigue. Je me trouve ici mieux que
+partout ailleurs.
+
+J'attends Maurice dans quelques jours. Je travaille a la belle
+surprise que nous voulons lui faire et qui est presque prete. C'est la
+suppression du mur qui separait le theatre du billard. A present, ces
+deux pieces sont jointes par une belle arcade. Le public n'en depassera
+pas la limite et verra a distance l'effet dans la partie de la salle
+qu'il occupait autrefois.
+
+Sur les cotes, les coulisses sont artistement prolongees et imitent des
+loges grillees, ou les acteurs (sans etre vus du public) seront bien
+assis et assisteront a la piece, quand ils ne seront pas en scene. Le
+billard roulera sur des bandes de bois qui permettront qu'on le place le
+long de la fenetre, et toute la salle de billard pourra etre pleine de
+spectateurs.
+
+La toile ne s'ouvre plus en deux, elle monte sur un cylindre. Enfin,
+c'est un bijou que notre petit theatre, et on y fera encore les epreuves
+des pieces destinees aux grandes scenes de Paris, et tu viendras encore
+y faire les jeunes premieres. Maurice ne s'attend a rien de tout cela.
+
+J'ai vu a Paris, ma tante, toujours forte et gaie; mon oncle, Clotilde,
+tous bien portants et me parlant de toi.
+
+Bonsoir, ma mignonne; j'embrasse Bertholdi de tout mon coeur, pour son
+contentement a la lecture des journaux qui lui ont appris le succes de
+_Claudie_; je l'embrasse aussi _pour toi_ et _pour lui_, ca fait trois.
+Toi, je te _bige_ mille fois, ainsi que mon petit amour de George.
+
+
+
+
+CCCXXVII
+
+A LA MEME
+
+ Nohant, 17 fevrier 1851.
+
+Ma chere mignonne,
+
+Il y a bien longtemps que je veux t'ecrire. J'ai ete tres souffrante
+de crampes d'estomac et occupee pardessus la tete. Je suis heureuse
+de toutes des bonnes nouvelles que tu me donnes de ton petit George
+d'abord, et puis de tes succes dans le monde musical Mais pourquoi ne
+m'as-tu pas deja ecrit le resultat de ton concert a Nancy?
+
+Il ne faut pas attendre mes reponses pour m'ecrire et me tenir au
+courant de ce qui t'interesse.
+
+Tu sais bien que je m'y interesse aussi, moi, et que j'aime a te suivre
+jour par jour. Si je ne suis pas exacte, ce n'est pas ma faute.
+
+Je suis assez malade, mais non pas dangereusement, et cela n'empeche
+pas les comedies d'aller leur train et la maison d'etre gaie comme de
+coutume. Nous avons en plus, pour quelques jours, un architecte du
+gouvernement, qui est venu pour faire reparer l'eglise de Vic; car tu
+sauras que cette eglise est classee parmi les _monuments historiques_.
+Cela t'etonne un peu, n'est-ce pas?
+
+Eh bien, cette grange, cette masure si nue, si laide, si insignifiante,
+elle est au nombre des choses rares et precieuses. Notre nouveau cure,
+en grattant les murs pour les nettoyer, a decouvert, sous trois couches
+de badigeon, dans le choeur et dans le sanctuaire, des fresques romanes
+du XIe siecle _au moins_. J'en ai porte des croquis a Paris, je les
+ai montres aux gens competents et l'eglise a ete classee.
+
+Ces peintures sont barbares, comme tu penses, mais tres curieuses, et
+cela interessera beaucoup ton mari quand il les verra.
+
+Il n'y a que cela de nouveau ici. Borie est a Bruxelles bien installe.
+Il vous ecrit probablement. Les Duvernet vont bien et me parlent
+toujours de toi. Maurice et Lambert te disent mille amities de grand
+coeur. Nous t'aimons toujours bien, sois-en sure, et tu es toujours ma
+fille cherie.
+
+Embrasse bien Bertholdi et mon George pour moi et pour nous tous.
+
+
+
+
+CCCXXVIII
+
+M. CHARLES PONCY, A TOULON.
+
+ Nohant, 16 mars 1851.
+
+Cher enfant, je vous ai ecrit certainement depuis mon retour de Paris;
+je vous ai dit que j'y avais passe seulement huit jours, et que j'etais
+de retour ici a la _fin_ de janvier. Je ne vous ai pas envoye _Claudie_,
+il est vrai; elle n'etait pas imprimee encore. Je vous l'envoie.
+Accusez-m'en reception, ainsi que de ma lettre; car il me semble que la
+poste n'est pas bien fidele. Je ne vous mets rien sur la premiere page,
+vous savez que la poste s'y oppose.
+
+Ce succes de _Claudie_, dont vous me faites compliment, a ete coupe par
+la moitie, au beau milieu. Des intrigues de theatre que je ne sais pas,
+des directeurs endettes, ruines, forces d'obeir a je ne sais quelles
+volontes (le ministere, dit-on, sous jeu), m'ont suscite de tels
+empechements, qu'a la quarantieme representation environ, j'ai du
+retirer ma piece pour qu'elle ne fut pas tuee par le mauvais vouloir.
+Elle avait fait pourtant gagner beaucoup d'argent a ce theatre ruine,
+et, la veille encore, la salle etait pleine. Je ne sais pas ce qu'il y a
+dans ces arcanes de la coulisse. Je laisse la gouverne a mon ami Bocage,
+qui fait de son mieux, mais qui ne peut lutter contre le diable. J'ai
+donc retire fort peu d'argent de _Claudie_. Nous comptions sur cent
+representations, et nous sommes loin de compte. Nous aviserons a la
+faire jouer sur un theatre plus honnete, s'il y en a, et je prepare
+une autre piece; car, mes petites dettes payees, me voila pauvre comme
+devant et travaillant toujours sans pouvoir me reposer.
+
+Je voudrais vous ecrire longuement. C'est impossible ce soir, et je veux
+pourtant vous repondre par le courrier.
+
+Je ne connais pas M. Lugi Bordese. S'il a fait quelque chose sur des
+paroles de moi, s'il m'a ecrit, si je lui ai repondu, je n'en ai pas
+souvenance. Donc, en tout cas, je ne le connais guere. Je ne sais
+pas quelle affaire il vous propose; je ne connais pas du tout ces
+arrangements de publication musicale. Renseignez-vous et ne livrez
+pas legerement votre avoir litteraire, sans savoir de quoi il s'agit.
+Savez-vous que, si _Claudie_ m'avait rapporte dix mille francs nets, mes
+dettes payees, je comptais vous dire de venir bien vite batir un atelier
+a Maurice? Je ne voulais pas vous le dire avant de savoir si je le
+pourrais, et j'ai bien fait de ne pas porter vos idees et vos projets
+sur ce travail, puisque, mes dettes payees, il ne me reste pas un
+centime. C'est donc pour une autre piece, si elle reussit sous le
+rapport des ecus, et pour une autre annee probablement, si vous etes
+libre quand je serai riche. Il faut aussi que je rentre dans la
+disposition d'une petite maison que j'ai dans le village, et qui
+est louee a bail, jusqu'en novembre prochain. Je la ferai arranger
+proprement pour que vous y puissiez loger, si nos projets se realisent;
+car, maintenant, avec les arrangements que Maurice a faits dans la
+grande maison, les amis qui y sont a demeure et le theatre, il ne me
+resterait pas un coin grand comme la main pour loger votre famille. Si
+j'avais eu ce logement libre, je vous aurais fait venir cet hiver pour
+le calorifere, dont je ne pouvais plus me passer, et que j'ai fait
+construire par un homme du pays. Mais je n'aurais pas pu vous separer
+deux mois, n'est-ce pas? de Desiree et de Solange, et je n'aurais
+pas voulu vous mettre tous les trois sur un lit de sangle, dans une
+soupente. Cette question-la m'a empechee de suivre mon desir, et meme de
+vous en parler.
+
+Esperons que tout ne sera, pas bouleverse en 1852, comme les bourgeois
+le pretendent. Je crois, au contraire, qu'on ne bouleversera pas assez!
+Alors, nous pourrons passer six mois ensemble en famille. Dans ce
+moment, j'emprunte une somme a interets pour faire, a mes frais, la
+publication de mes oeuvres completes, a quatre sous la livraison. Ce
+sera enfin le moyen de populariser des ouvrages faits en grande
+partie pour le peuple, mais que, grace aux speculations stupides et
+aristocratiques des editeurs, les bourgeois seuls ont lus. C'est une
+grande affaire dont je confie le soin a Hetzel. S'en tirera-t-il; et
+m'en tirerais-je moi meme? A la garde de Dieu! Je crois que c'etait un
+devoir, le principal devoir de ma vie, et je le remplis a mes risques et
+perils.
+
+Bonsoir, cher enfant; je vous embrasse de coeur, ainsi que Desiree et
+Solange. Maurice vous embrasse aussi.
+
+Borie est en Belgique et m'ecrit souvent.
+
+
+
+
+CCCXXIX
+
+A M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS
+
+ Nohant, 11 avril 1851.
+
+Votre lettre m'a beaucoup touchee, monsieur, et, dans le service que
+vous ont rendu les miennes, je vois quelque chose de providentiel entre
+Dieu, vous et moi. Je n'ai pas l'habitude de repondre a cette foule de
+lettres oiseuses et inutiles qu'on ecrit a toutes les personnes un peu
+connues dans les arts, et auxquelles le temps et la raison ne permettent
+pas de donner une attention serieuse. Mais la premiere que je recus de
+vous me prouva, par sa modestie et sa sagesse, que je devais faire une
+de ces rares exceptions qu'on est heureux de signaler, et, autant qu'il
+m'a ete possible, j'ai repondu aux discrets et genereux appels de votre
+esprit delicat et sense. Je m'en applaudis doublement aujourd'hui en
+apprenant que mon estime et ma sympathie vous ont assure celles d'un
+homme genereux dans des circonstances funestes[1]. Faites savoir, je
+vous prie a M. Francisco Cardozzo de Mello, s'il est toujours aux iles
+du Cap-Vert, que je suis de moitie dans la reconnaissance que vous lui
+portez. Elle lui est due de ma part, puisque c'est un peu a cause de moi
+qu'il vous a si bien traite. Mais son bon coeur a ete le premier mobile
+de sa bonne action, et votre merite en sera la recompense. Si mes
+sentiments peuvent y ajouter quelque chose, soyez-en l'interprete aupres
+de lui.
+
+Vous ne me dites pas ce que vous allez faire a Manille[2]. Croyez que
+je m'interesserai cependant a tout ce qui vous concerne et que j'aurai
+beaucoup de satisfaction a recevoir de vos nouvelles. Je vous envie
+beaucoup d'avoir la jeunesse et la liberte qui permettent ces beaux
+voyages, traverses, sans doute, de perils, de souffrances et de
+desastres, mais ou la vue des grands spectacles de la nature et des
+richesses de la creation apportent de si nobles dedommagements. Je pense
+que vous prendrez beaucoup de notes et que vous tiendrez un journal qui
+vous permettra de donner une bonne relation de vos voyages.
+
+Ces vastes excursions, de quelque cote qu'on les envisage, et le mieux
+est de les envisager sous tous les cotes a la fois, ont toujours un
+puissant interet, et vous y trouverez des ressources pour l'avenir.
+Occupez-vous d'histoire naturelle; n'y fussiez-vous pas tres verse, vos
+collections et vos observations auront leur utilite. Pour ma part, je
+vous demande des insectes et des papillons; les plus humbles, les plus
+chetifs, me seront encore une richesse; et, comme je connais quelques
+amateurs, je pourrais, a votre retour, vous procurer d'agreables
+relations.
+
+La meilleure maniere d'appreter les papillons et les insectes, c'est de
+ne pas chercher a les preparer. Quand le papillon est tue et pique dans
+une longue epingle, ses ailes se ferment et il se desseche ainsi. On
+peut donc en apporter une quantite, debout cote a cote dans une boite
+assez petite; et, pourvu qu'ils soient bien plantes et ne se touchent
+pas, ils ne courent aucun risque. A leur arrivee, on les ramollit, on
+les ouvre, et on les etale par des procedes tres simples, dont je me
+chargerai. Il faut coller un petit morceau de camphre a chaque coin de
+la boite. Vous pourriez aussi apporter des chrysalides de papillons et
+d'insectes dans du son. Il en meurt, et il en eclot mal a propos bon
+nombre dans la traversee; mais il en arrive toujours quelques-unes
+qu'on fait eclore ici par une chaleur artificielle et qui donnent des
+individus superbes. Mais ce a quoi je tiens beaucoup plus qu'a mes
+papillons, c'est a recevoir de vos nouvelles, et, si je puis vous etre
+utile en quoi que ce soit, veuillez vous souvenir de moi.
+
+Adieu, monsieur; mes meilleurs voeux vous accompagnent, et je demande a
+Dieu qu'ils vous portent encore bonheur.
+
+Tout a vous,
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] A la suite du naufrage du navire _le Rubens_, sur les recifs de
+ l'ile de Bona-Vista.
+ [2] Possession espagnole en Malaisie.
+
+
+
+
+CCCXXX
+
+A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNEVILLE
+
+ Nohant, 5 juin 1851.
+
+Chere enfant,
+
+J'ai ete passer quinze jours a Paris; j'en suis revenue depuis environ
+quinze jours; j'en ai rapporte la grippe, dont je suis guerie par ces
+dernieres chaleurs, mais qui m'a bien fatiguee. Je n'ai pu la soigner,
+ni me coucher, ni m'arreter un instant au milieu de mes courses et de
+mes ennuis de theatre. Au milieu de tout cela, le profond chagrin de la
+mort de ma pauvre petite tante m'est tombe sur la tete comme un coup de
+foudre. J'etais depuis cinq jours a Paris, je n'avais pas eu une minute
+pour aller la voir. Je lui avais envoye une loge pour voir la premiere
+representation de _Moliere_. Elle etait morte la veille. Afin de ne pas
+m'accabler et me mettre hors-d'etat de veiller a mes affaires, Clotilde
+n'avait rien voulu me faire savoir. Pendant la representation, cachee
+dans les coulisses, je voyais les avant-scenes et la loge que j'avais
+destinee a ma tante remplie de figures etrangeres. Cela m'etonnait et
+m'inquietait beaucoup, quoique je n'eusse pas de motifs d'inquietude.
+Les acteurs me disaient: "Qu'est-ce que vous avez donc a vous tourmenter
+de cette loge? Pensez donc a votre piece! Ca va bien, on applaudit." Je
+n'y faisais pas attention, j'avais une idee fixe pour ma pauvre tante.
+Cependant, le lendemain matin, ce pressentiment etait dissipe, je me
+disais qu'il y avait eu quelque changement dans la distribution des
+loges, et mon premier moment de liberte fut pour aller chez Clotilde et
+de la, a Chaillot. Clotilde etait a la campagne. Je demande si ma tante
+est a Paris. "Madame Marechal? me repond le portier. On l'a enterree
+ce matin." Voila comment se brise une affection de toute la vie, une
+affection filiale, je peux dire; car j'aimais ma tante comme si elle
+m'avait mise au monde, Elle etait ma mere autant que ma mere; elle
+m'avait nourrie de son lait autant que ma mere; elle m'aimait, je crois,
+autant que sa fille; et elle etait si bonne, si egale, si douce, si
+gaie, si jeune de sante, d'esprit et de coeur! Je ne l'ai pleuree
+que dans la surprise du premier moment, et j'ai continue a faire mes
+affaires, mes corvees, et a trainer ma fievre et ma toux, qui m'ont pris
+juste a ce moment-la, je ne sais par quelle coincidence, je sais que ma
+tante avait un grand age, je savais que je devais m'attendre a la
+perdre et a l'apprendre comme cela quelque jour, puisque nous vivions a
+quatre-vingts lieues de distance. Mais, c'est egal, la resignation ne
+console pas, et l'idee qu'une chose est inevitable ne la rend pas moins
+amere. J'y pense et j'y penserai tous les jours de ma vie, pour me dire
+que, maintenant, je suis tout a fait orpheline. Je ne l'etais pas encore
+tant qu'elle vivait. Elle a pense a moi jusqu'au dernier jour de sa vie;
+sa derniere parole a ete: "Donnez-moi donc un journal, pour que je voie
+si on joue ce soir la piece d'Aurore. Je veux y aller." Pendant que la
+bonne allait chercher ce journal, elle a jete un cri: on l'a trouvee
+sans parole, sans connaissance, foudroyee d'une _apoplexie pulmonaire_,
+dit-on (je ne sais pas ce que c'est), et, une heure apres, elle expirait
+dans les bras de Clotilde, sans comprendre et sans souffrir, a ce qu'on
+assure. Dieu veuille qu'elle n'ait pas pu savoir qu'elle quittait la
+vie! Elle l'aimait, elle se trouvait heureuse partout et toujours. Cette
+maniere de finir est encore un bonheur; mais il aurait pu, il aurait
+du arriver dix ans plus tard. Ou bien, il faudrait que des etres si
+excellents, si doux, si inoffensifs et si aimables ne finissent jamais.
+On se retrouve ailleurs, je le crois, je l'espere. Sans cela, il
+vaudrait mieux ne pas vivre que de passer sa vie a s'aimer pour se
+perdre a jamais.
+
+Je n'ai pas grand'chose a te dire de _Moliere_, Le public a applaudi la
+piece; mais on ne l'a jouee que douze fois. Bocage dit que le directeur
+n'a pas voulu la faire _prendre_. Le directeur etait, je crois, en
+pleine deconfiture, le theatre est ferme. Bocage ne s'accorde pas avec
+les theatres ou il n'est pas le maitre. On y est tres voleur, c'est
+vrai; mais Bocage est un peu terrible avec eux, et je crois qu'il
+faudra, ou que j'attende qu'il ait un theatre a lui, ou que je change
+mes batteries si je veux gagner quelque argent avec mes pieces. Mais.
+je n'ai pas le coeur a te parler beaucoup de cela aujourd'hui. Je
+t'enverrai la piece quand je l'aurai recue. Je me suis remise au
+travail, esperant, de l'avenir et de meilleures combinaisons, de
+meilleurs resultats. Bonsoir, ma chere fille; je t'attends au mois
+d'aout. Je t'aime; j'embrasse mon petit George et Bertholdi. Ecris-moi
+souvent. Maurice t'embrasse; les jeunes gens le saluent tres amicalement
+et humblement. Sois toujours heureuse _a ta maniere_, toi; c'est la
+bonne!
+
+
+
+
+CCCXXXI
+
+A MADAME CAZAMAJOU, A CHATELLERAULT
+
+ Nohant, 6 juin 1851.
+
+Oui, chere soeur, c'est une grande douleur pour nous, et c'est a present
+que nous sommes tout a fait orphelines; car nous avions conserve, malgre
+nos cheveux blancs, une seconde mere qui nous cherissait d'un coeur
+toujours jeune. Elle etait si jeune de sante aussi, que ce coup imprevu
+est bien cruel.
+
+Elle devait aller le soir au theatre pour voir cette piece nouvelle de
+moi; elle avait recu sa loge, elle se portait on ne peut mieux. Elle
+disait a son ouvriere: "Allez me chercher un journal, que je voie si on
+joue ce soir la piece de ma niece." C'a ete sa derniere parole. On l'a
+retrouvee mourante sur son fauteuil. Elle a expire une heure apres dans
+les bras de Clotilde, sans souffrir et sans rien comprendre. Clotilde
+n'a rien voulu me faire savoir, a cause des occupations ou je me
+trouvais. Le soir, pendant la premiere representation, j'etais dans les
+coulisses, j'apercevais la loge d'avant-scene ou elle devait etre.
+J'y voyais des figures etrangeres, je m'en inquietais; j'avais un
+pressentiment affreux, je ne pensais pas plus a ma piece que si elle
+etait d'un autre. Le lendemain matin, je cours chez Clotilde, et
+j'apprends de son portier la triste nouvelle. Je ne peux pas te dire
+le mal que cela m'a fait. La fievre et la grippe m'ont prise
+instantanement. Je suis comme toi, je ne m'ecoute guere. J'ai traine
+cette vilaine maladie sans me coucher et ne m'en suis trouvee
+debarrassee qu'il y a deux jours, par une journee de forte chaleur, la
+seule que nous ayons encore eue ici depuis le printemps.
+
+Le succes de _Moliere_ a ete bon comme approbation du public, mais nul
+d'argent. Les theatres du boulevard sont vides des qu'il fait beau, et
+on a joue ma piece trop tard dans la saison morte. Le theatre etait
+d'ailleurs en deconfiture, a ce qu'il parait; car il a ferme brusquement
+ces jours-ci, et on le reconstitue, je ne sais si c'est avec la meme
+direction.
+
+Je vais tenter autre chose. Il faut s'attendre a bien du travail perdu
+dans cette partie.
+
+Je viens de recevoir une lettre que le colonel d'Oscar ecrit au general
+Baraguey d'Hilliers, et que ledit general m'a renvoyee pour me faire
+voir qu'on promettait positivement qu'Oscar passerait marechal des
+logis. J'espere, sans etre certaine, et je voudrais dire cette bonne
+nouvelle a Oscar. Mais tu m'annonces qu'ils _vont partir_, et tu ne
+m'apprends pas ou ils vont. Est-ce qu'ils reviennent en France? Ce n'est
+pas probable. Les spahis ne quittent jamais l'Afrique; je t'envoie
+toujours une petite lettre pour lui. Fais-la-lui passer, si tu sais ou
+il est, et change l'adresse, s'il y a lieu. Bonsoir, chere soeur; je
+t'embrasse mille fois, ainsi que notre bon Cazamajou, que j'aime de tout
+mon coeur. Maurice vous embrasse aussi tous les deux bien tendrement. Il
+est revenu de Paris avec moi; c'est le seul qui n'ait pas eu la grippe.
+Les autres enfants d'ici te presentent leurs respects. J'attends Solange
+dans quelques jours. Elle est tres gentille pour moi a present, malgre
+la froideur et la raideur du fond. Mais elle est comme cela, il faut
+bien aimer ses enfants comme ils sont. Sa petite est charmante. Son mari
+a des travaux et gagne de l'argent.
+
+Adieu encore, chere amie.
+
+Ta soeur.
+
+
+
+CCCXXXII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 6 juin 1851.
+
+Mon enfant, je suis heureuse de l'amelioration de votre sort. Enfin,
+voila du pain quotidien. C'est si cruel d'avoir du coeur, des bras, de
+l'ame, et de ne pouvoir les occuper pour nourrir ceux qu'on aime! La
+maniere dont vous avez ete elu est charmante. C'est une vraie victoire.
+
+J'etais a Paris quand cette lettre est arrivee ici; je l'ai trouvee
+a mon retour. J'avais la grippe et une grosse fievre que je trainais
+depuis quinze jours a Paris, n'ayant pas un instant pour me reposer.
+Votre seconde lettre, me confirme votre satisfaction. Une bonne sante a
+vous trois! avec cela, tout va donc bien de votre cote. J'ai retrouve
+hier un petit imprime de vous, intitule _Lieds_. Je ne l'avais pas vu.
+On recoit ici les lettres, journaux et imprimes, le matin. On m'apporte
+les lettres dans mon lit; mais, les imprimes, sous pretexte de lire
+les journaux, mes jeunes gens les egarent ou les laissent trainer
+quelquefois, ce qui revient au meme. Si bien que j'ai retrouve le votre
+en fouillant dans une masse de rebuts ou il n'aurait pas du etre. Il y a
+de charmantes choses dans ces _Lieds_, et je vois que la vie reelle, a
+laquelle il faut bien que, riche ou pauvre, on donne la meilleure partie
+de son temps, n'eteint pas en vous le feu sacre. Si la poesie ne fait
+pas venir le pain a la maison, du moins elle y conserve la vie de l'ame,
+et cela, joint aux tendres affections du coeur et de la famille, est
+encore un grand present du bon Dieu.
+
+J'oublie de vous parler de _Moliere_.--Non, les tracasseries de la
+censure n'ont ete que vaines menaces. Il n'y avait rien dans la piece
+a quoi le mauvais vouloir put se prendre. Je vous l'enverrai en quatre
+actes, comme elle a ete jouee, et en cinq actes, comme je l'avais
+faite. Vous y trouverez bien de l'impartialite historique. Vous verrez
+seulement une scene ou, apres que divers personnages ont bu a la sante
+du roi et de la reine, des princes de la Fronde; un chasseur, a ses
+chiens; une gardeuse d'oies, a ses oies, Moliere boit a la sante du
+peuple. Voila le mot que la censure voulait absolument oter. J'ai tenu
+bon; je les ai defies d'interdire la piece. Je les ai pries de le faire,
+leur disant que jamais plus belle occasion ne se presenterait pour moi
+de proclamer le jugement et les vertus de la censure. Ils ont cede, et
+le mot est reste. Ils sont tres betes, ces gens-la! si betes, qu'on est
+force d'en avoir pitie!
+
+Le public des premieres representations a tres bien accueilli ce
+_Moliere_. Mais je dois dire, _entre nous_, que le public des
+boulevards, ce public a dix sous qui doit etre le peuple, et a qui j'ai
+sacrifie le public bien payant du Theatre-Francais, ne m'a pas tenu
+compte de mon devouement. Le peuple est encore ingrat ou ignorant. Il
+aime mieux les meurtres, les empoisonnements, que la litterature de
+style et du coeur. Enfin, c'est encore le peuple du _boulevard du
+crime_, et on aura de la peine a l'ameliorer comme gout et comme morale.
+La piece, delaissee par ce public-la, n'a eu que douze representations,
+peu suivies par lui, et soutenues seulement par les lettres et les
+bourgeois. C'est triste a dire. Il ne faut meme pas le dire, et surtout
+il ne faut pas se decourager. La perte d'argent n'est qu'un desagrement;
+la perte de travail moral, le devouement inutile sont des chagrins dont
+il ne faut pas se trop preoccuper; et il n'y a qu'un mot qui serve _En
+avant! en avant!_--Bonsoir, chers enfants, Desiree, Solange; je vous
+embrasse de toute mon ame.
+
+
+
+
+CCCXXXIII
+
+A M. ERNEST PERIGOIS, A LA CHATRE.
+
+ Paris, 25 octobre 1851
+
+Mon cher ami, je suis tres touchee de vos eloges, car ils sont tres
+affectueux, et tres flattee de vos vers.
+
+En reponse a des vers qu'il lui avait adresses, apres une
+representation, a Nohant, de _Nello_, joue plus tard a l'Odeon, sous le
+titre de _Maitre Favilla_. car ils me semblent tres beaux. Je ne m'y
+connais guere, quoique je ies aime beaucoup. Mais ceux-la me paraissent
+pleins d'idees, et la forme en est belle, a coup sur. Maintenant, est-ce
+que je merite tout cela? Non certainement; mais, si vous le pensez de
+moi, sans en etre vaine, j'en suis reconnaissante.
+
+Je vois que vous etes bien penetre de la verite dont j'ai fait ma
+methode et mon but dans l'art, et je trouve que vous la dites mieux dans
+vos vers que je ne saurais la raisonner dans ma prose. C'est que la
+verite, c'est l'ideal, dans l'ordre abstrait, comme le reel, c'est le
+mensonge. Dieu tolere le reel et ne l'accepte pas; comme nous, nous
+aspirons vers l'ideal et ne l'atteignons pas. Il n'en existe pas moins,
+l'ideal, puisqu'il doit devenir realite dans le sein de Dieu, et meme,
+esperons-le pour l'avenir du monde, realite sur la terre.
+
+Je vous reserve depuis longtemps un exemplaire de mon oeuvre complete
+illustree, non pas pour vous condamner a tout lire, mais pour que vous
+l'ayez de moi en souvenir de moi. J'attends, pour vous en commencer
+l'envoi, qu'il y ait des volumes parus en parties brochees; car ces
+feuilles volantes sont fort incommodes et deviennent tout de suite
+malpropres.
+
+Embrassez Angele et vos enfants pour moi, s'ils sont pres de vous, et
+gardez-moi tous deux bonne place dans votre coeur. J'y tiens, vous le
+savez.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCXXXIV
+
+A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNEVILLE
+
+ Nohant, 6 decembre 1851.
+
+Chere enfant, rassure-toi. Je suis partie de Paris, le 4 au soir, a
+travers la fusillade, et je suis ici avec Solange, sa fille, Maurice,
+Lambert et Manceau, depuis hier matin. Le pays est aussi tranquille
+qu'il peut l'etre, au milieu d'evenements si imprevus. Cela tue mes
+affaires, qui etaient en bon train. N'importe! tant d'autres souffrent
+en ce monde, qu'on n'a pas le droit de s'occuper de soi-meme.
+
+Je t'embrasse mille fois. J'ai laisse tous nos amis bien portants a
+Paris. Maurice t'embrasse de coeur, et les enfants aussi. Bonjour et
+tendresses a Bertholdi et a mon petit George. N'aie pas d'inquietude.
+
+
+
+
+CCCXXXV
+
+A M. SOLLY-LEVY, A PARIS
+
+ Nohant, 24 decembre 1851.
+
+Mon cher monsieur Levy, j'avais bien l'intention de vous voir a Paris.
+Dans les premiers jours, ne pouvant trouver une heure de loisir, je
+ne vous ecrivais pas, comptant le faire aussitot que ma piece serait
+jouee[1] et mes autres affaires eclaircies. Je devais passer une
+quinzaine a Paris. Les evenements sont survenus. Je n'avais aucune
+inquietude pour mon compte et je voulais rester. Mais je me suis
+inquietee pour Maurice, que j'avais laisse a Nohant. Le mouvement des
+provinces etait a craindre; nous aimons beaucoup le peuple, et, a
+cause de cela, pour rien au monde nous ne lui eussions conseille de se
+soulever, a supposer que nous eussions eu de l'influence. Je ne sais si
+les autres socialistes pensent comme moi, mais je ne voyais pas dans le
+coup d'Etat une issue plus desastreuse que dans toute autre tentative du
+meme genre, et je n'ai jamais pense que les paysans pussent opposer une
+resistance utile aux troupes reglees. Ce n'est pas que le peuple ne
+puisse faire quelquefois des miracles; mais, pour cela, il faut une
+grande idee, un grand sentiment, et je ne crois pas que cela existe
+chez les paysans a l'heure qu'il est. Ils se soulevent donc pour des
+interets, et, dans le moment ou nous vivons, leur interet n'est pas du
+tout de se soulever. Je craignais donc un soulevement,--non pas chez
+nous, nos paysans sont trop bonapartistes, mais non loin de nous,
+dans les departements environnants, et un _passage_ ou l'on se trouve
+compromis entre les gens qu'on aime et qu'on blame, et ceux qu'on n'aime
+pas, mais qu'on ne veut pas voir opprimer et maltraiter. La position eut
+ete delicate et je voulais y etre. Je suis donc partie un peu au
+milieu des balles, le 3 decembre, avec ma fille et ma petite-fille, et
+j'attends que la situation soit un peu detendue et la mefiance moins
+grande pour retourner achever mes affaires a Paris. Ici, on a fait
+beaucoup d'intimidation injuste et inutile, selon moi; car je suis
+presque certaine que personne ne voulait bouger. On a arrete beaucoup
+de gens qui n'eussent rien dit et rien fait, si on les eut laisses
+tranquilles. Esperons qu'on se lassera de ces rigueurs, la ou elles
+ne peuvent produire rien de bon, et ou vraiment elles n'etaient pas
+necessaires.
+
+Quand je retournerai a Paris, je compte donc bien vous le faire savoir
+et vous prier de venir me voir. Si j'avais pu vous etre utile, car j'ai,
+en toute occasion, pense a vous, j'aurais bien su trouver le temps de
+vous en avertir. Mais je n'ai pas une seule fois trouve le _joint_. Je
+n'ai place ni _Nello_ ni l'autre piece. J'allais arranger quelque chose
+quand il a fallu tout laisser en train. Si mes trois pieces eussent ete
+mises a flot, j'aurais bien trouve, j'espere, le moyen de vous faire
+entrer dans un des trois theatres. J'espere que ce moment reviendra
+favorable; mais je voudrais, avant tout, savoir ce que vous desirez.
+Vous m'avez dit qu'on vous avait offert un engagement au Vaudeville,
+et que cela ne vous convenait pas. Vous voudriez jouer le drame, et
+commencer, m'avez-vous dit, par la Porte-Saint-Martin; or vous savez que
+je n'ai pu m'arranger avec ce theatre, parce qu'on m'a refuse d'engager
+mademoiselle Fernand.
+
+Je regrette d'avoir encore si peu de credit; j'espere que je finirai par
+en avoir un peu plus, et comptez bien que tout ce qui dependra de moi
+pour vous etre agreable, je le ferai de tout mon coeur.
+
+Bonsoir et a bientot, mon cher monsieur; mes enfants vous serrent
+cordialement la main, et Emile Aucante compte vous ecrire bientot.
+
+Tout a vous.
+
+ [1] _Le Mariage de Victorine._
+
+
+
+
+CCCXXXVI
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS
+
+ Paris, 3 janvier 1852.
+
+Prince,
+
+J'ai regarde comme une si grande preuve d'obligeance et de bonte de
+coeur la peine que vous avez prise de venir trouver une vieille malade,
+que je n'aurais pas ose vous prier d'y revenir.
+
+Ma fille me dit que j'ai eu tort de douter de la franche sympathie avec
+laquelle vous eussiez accepte mon invitation. Croyez bien que ce n'est
+pas de vous que je douterai jamais, et, pour preuve, je m'enhardi a vous
+dire que, si cette pauvre demeure et cette triste figure ne vous font
+point peur, l'une et l'autre seront ranimees et consolees par votre
+bonne amitie Mille graces encore.
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+CCCXXXVII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Paris, 4 janvier 1852.
+
+Mes tres chers enfants,
+
+Je vous remercie de vos gentilles et bonnes lettres, et de tout ce que
+vous me souhaitez d'heureux. A supposer que je puisse etre bien heureuse
+au milieu de tant de desolations et d'inquietudes, il me faudrait encore
+vous savoir heureux pour l'etre entierement. Mais nous vivons dans un
+temps ou l'on ne peut se souhaiter les uns aux autres qu'une bonne dose
+de courage pour affronter l'inconnu et traverser le doute.
+
+L'esperance reste toujours au fond du coeur de l'homme; mais, comme
+la clarte de cette petite lampe qui veille en nous est faible
+et tremblotante dans ce moment-ci! Les huit millions devotes
+apprendront-ils au president que sa force est dans le peuple et qu'il
+faut s'appuyer sur la democratie dans l'exercice de sa puissance, comme
+a son point de depart?
+
+Mais je ne veux pas vous attrister par mes reflexions; je ne veux pas
+faire rever et soupirer Desiree et endormir l'aimable Solange, qui,
+heureusement pour elle, ne comprend pas encore ce que c'est que la vie.
+Donnez, mon bon Charles un tendre baiser a ces deux cheres creatures, et
+dites-leur que je les benis comme mes enfants.
+
+Toujours ecrasee de travail et tout a fait malade, je vais devant moi,
+faisant ma tache de chaque jour.
+
+Ayons la foi, mes amis, et comptons sur la bonte de Dieu, ici-has et
+la-haut.
+
+Je vous embrasse de coeur. Mes enfants vous embrassent aussi et vous
+aiment.
+
+
+
+
+CCCXXXVIII
+
+AU PRINCE LOUIS-NAPOLEON BONAPARTE, PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE
+
+ Paris, 22 janvier 1852.
+
+Prince,
+
+Je vous ai demande une audience; mais, absorbe comme vous l'etes par de
+grands travaux et d'immenses interets, j'ai peu d'espoir d'etre exaucee.
+Le fusse-je d'ailleurs, ma timidite naturelle, ma souffrance physique et
+la crainte de vous importuner ne me permettraient probablement pas de
+vous exprimer librement ce qui m'a fait quitter ma retraite et mon lit
+de douleur. Je me precautionne donc d'une lettre, afin que, si la voix
+et le coeur me manquent, je puisse au moins vous supplier de lire mes
+adieux et mes prieres.
+
+Je ne suis pas madame de Stael. Je n'ai ni son genie ni l'orgueil
+qu'elle mit a lutter contre la double force du genie et de la puissance.
+Mon ame, plus brisee ou plus craintive, vient a vous sans ostentation
+et sans raideur, sans hostilite secrete; car, s'il en etait ainsi, je
+m'exilerais moi-meme de votre presence et n'irais pas vous conjurer de
+m'entendre.
+
+Je viens pourtant faire aupres de vous une demarche bien hardie de ma
+part; mais je la fais avec un sentiment d'annihilation si complete, en
+ce qui me concerne, que, si vous n'en etes pas touche, vous ne pourrez
+pas en etre offense. Vous m'avez connue fiere de ma propre conscience,
+je n'ai jamais cru pouvoir l'etre d'autre chose; mais, ici, ma
+conscience m'ordonne de flechir, et, s'il fallait assumer sur moi
+toutes les humiliations, toutes les agonies, je le ferais avec plaisir,
+certaine de ne point perdre votre estime pour ce devouement de femme
+qu'un homme comprend toujours et ne meprise jamais.
+
+Prince, ma famille est dispersee et jetee a tous les vents du ciel. Les
+amis de on enfance et de ma vieillesse, ceux qui furent mes freres et
+mes enfants d'adoption sont dans les cachots ou dans l'exil: votre
+rigueur s'est appesantie sur tous ceux qui prennent, qui acceptent ou
+qui subissent le titre de republicains socialistes.
+
+Prince, vous connaissez trop mon respect des convenances humaines pour
+craindre que je me fasse ici, aupres de vous, l'avocat du socialisme tel
+qu'on l'interprete a de certains points de vue. Je n'ai pas mission pour
+le defendre, et je meconnaitrais la bienveillance que vous m'accordez,
+en m'ecoutant, si je traitais a fond un sujet si etendu, ou vous voyez
+certainement aussi clair que moi. Je vous ai toujours regarde comme un
+genie socialiste, et, le 2 decembre, apres la stupeur d'un instant, en
+presence de ce dernier lambeau de societe republicaine foule aux pieds
+de la conquete, mon premier cri a ete: "O Barbes, voila la souverainete
+du but! Je ne l'acceptais pas meme dans ta bouche austere; mais voila
+que Dieu te donne raison et qu'il l'impose a la France, comme sa
+derniere chance de salut, au milieu de la corruption des esprits et
+de la confusion des idees. Je ne me sens pas la force de m'en faire
+l'apotre; mais, penetree d'une confiance religieuse, je croirais faire
+un crime en jetant dans cette vaste acclamation un cri de reproche
+contre le ciel, contre la nation, contre l'homme que Dieu suscite et que
+le peuple accepte." Eh bien, prince, ce que je disais dans mon coeur, ce
+que je disais et ecrivais a tous les miens, il vous importe peu de le
+savoir sans doute; mais, vous qui ne pouvez pas avoir tant ose en vue de
+vous-meme, vous qui, pour accomplir de tels evenements, avez eu devant
+les yeux une apparition ideale de justice et de verite, il importe bien
+que vous sachiez ceci: c'est que je n'ai pas ete seule dans ma religion
+a accepter votre avenement avec la soumission qu'on doit a la logique de
+la Providence; c'est que d'autres, beaucoup d'autres adversaires de la
+souverainete du but ont cru de leur devoir de se taire ou d'accepter,
+de subir ou d'esperer. Au milieu de l'oubli ou j'ai cru convenable pour
+vous de laisser tomber vos souvenirs, peut-etre surnage-t-il un debris
+que je puis invoquer encore: l'estime que vous accordiez a mon caractere
+et que je me flatte d'avoir justifie depuis par ma reserve et mon
+silence.
+
+Si vous n'acceptez pas en moi ce qu'on appelle mes opinions, mot
+bien vague pour peindre le reve des esprits, ou la meditation des
+consciences, du moins, je suis certaine que vous ne regrettez pas
+d'avoir cru a la droiture, au desinteressement de mon coeur. Eh bien,
+j'invoque cette confiance qui m'a ete douce, qui vous l'a ete aussi dans
+vos heures de reveries solitaires; car on est heureux de croire, et
+peut-etre regrettez-vous aujourd'hui votre prison de Ham, ou vous
+n'etiez pas a meme de connaitre les hommes tels qu'ils sont. J'ose donc
+vous dire: Croyez-moi, prince, otez-moi votre indulgence si vous voulez,
+mais croyez-moi, votre main armee, apres avoir brise les resistances
+ouvertes, frappe en ce moment, par une foule d'arrestations,
+preventives, sur des resistances interieures inoffensives, qui
+n'attendaient qu'un jour de calme ou de liberte pour se laisser vaincre
+moralement. Et croyez, prince, que ceux qui sont assez honnetes, assez
+purs pour dire: "Qu'importe que le bien arrive par _celui_ dont nous ne
+voulions pas? pourvu qu'il arrive, beni-soit-il!" c'est la portion la
+plus saine et la plus morale des partis vaincus; c'est peut-etre l'appui
+le plus ferme que vous puissiez vouloir pour votre oeuvre future.
+Combien y a-t-il d'hommes capables d'aimer le bien pour lui-meme,
+et heureux de lui sacrifier leur personnalite si elle fait obstacle
+apparent? Eh bien, ce sont ceux-la qu'on inquiete et qu'on emprisonne
+sous l'accusation fletrissante--ce sont les propres termes des mandats
+d'arret--"d'avoir pousse leurs concitoyens a commettre des crimes". Les
+uns furent etourdis, stupefaits de cette accusation inouie; les autres
+vont se livrer d'eux-memes; demandant a etre publiquement justifies.
+Mais ou la rigueur s'arretera-t-elle? Tous les jours, dans les temps
+d'agitation et de colere, il se commet de fatales meprises; je ne veux
+en citer aucune, me plaindre d'aucun fait particulier, encore moins
+faire des categories d'innocents et de coupables; je m'eleve plus haut,
+et, subissant mes douleurs personnelles, je viens mettre a vos pieds
+toutes les douleurs que je sens vibrer dans mon coeur, et qui sont
+celles de tous. Et je vous dis: Les prisons et l'exil vous rendraient
+des forces vitales pour la France; vous le voulez, vous le voudrez bien
+certainement, mais vous ne le voulez pas tout de suite. Ici, une raison,
+toute de fait, une raison politique vous arrete: vous jugez que la
+terreur et le desespoir doivent planer quelque temps sur les vaincus,
+et vous laissez frapper en vous voilant la face. Prince, je ne me
+permettrai pas de discuter avec vous une question politique, ce
+serait ridicule de ma part; mais, du fond de mon ignorance et de mon
+impuissance, je crie vers vous, le coeur saignant et les yeux pleins de
+larmes:
+
+--Assez, assez, vainqueur! epargne les forts comme les faibles, epargne
+les femmes qui pleurent comme les hommes qui ne pleurent pas; sois doux
+et humain, puisque tu en as envie. Tant d'etres innocents ou malheureux
+en ont besoin! Ah! prince, le mot "deportation", cette peine
+mysterieuse, cet exil eternel sous un ciel inconnu, elle n'est pas de
+votre invention; si vous saviez comme elle consterne les plus calmes et
+les hommes les plus indifferents. La proscription hors du territoire
+n'amenera-t-elle pas peut-etre une fureur contagieuse d'emigration que
+vous serez force de reprimer. Et la prison preventive, ou l'on jette des
+malades, des moribonds, ou les prisonniers sont entasses maintenant sur
+la paille, dans un air mephitique, et pourtant glaces de froid? Et les
+inquietudes des meres et des filles, qui ne comprennent rien a la raison
+d'Etat, et la stupeur des ouvrieres paisibles, des paysans, qui disent:
+"Est-ce qu'on met en prison des gens qui n'ont ni tue ni vole? Nous
+irons donc tous? Et cependant, nous etions bien contents quand nous
+avons vote pour lui."
+
+Ah! prince, mon cher prince d'autrefois, ecoutez l'homme qui est en
+vous, qui est vous et qui ne pourra jamais se reduire, pour gouverner,
+a l'etat d'abstraction. La politique fait de grandes choses sans doute;
+mais le coeur seul fait des miracles. Ecoutez le votre, qui saigne deja.
+Cette pauvre France est mauvaise et farouche a la surface, et, pourtant,
+la France a sous son armure un coeur de femme, un grand coeur maternel
+que votre souffle peut ranimer. Ce n'est pas par les gouvernements, par
+les revolutions, par les idees seulement que nous avons sombre tant de
+fois.
+
+Toute forme sociale, tout mouvement d'hommes et de choses seraient bons
+a une nation bonne. Mais ce qui s'est fletri en nous, ce qui fait qu'en
+ce moment, nous sommes peut-etre ingouvernables par la seule logique du
+fait; ce qui fait que vous verrez peut-etre echapper la docilite humaine
+a la politique la plus vigoureuse et la plus savante, c'est l'absence de
+vertu chretienne, c'est le dessechement des coeurs et des entrailles.
+Tous les partis ont subi l'atteinte de ce mal funeste, oeuvre de
+l'invasion etrangere et du refoulement de la liberte nationale; partant,
+de sa dignite.
+
+C'est ce que, dans une de vos lettres, vous appeliez le developpement du
+ventre, l'atrophie du coeur. Qui nous sauvera, qui nous purifiera, qui
+amollira nos instincts sauvages? Vous avez voulu resumer en vous la
+France, vous avez assume ses destinees, et vous voila responsable de son
+ame bien plus que de son corps devant Dieu. Vous l'avez pu, vous seul le
+pouvez; il y a longtemps que je l'ai prevu, que j'en ai la certitude, et
+que je vous l'ai predit a vous-meme lorsque peu de gens y croyaient en
+France. Les hommes a qui je le disais alors, repondaient:
+
+--Tant pis pour nous! nous ne pourrons pas l'y aider, et, s'il fait
+le bien, nous n'aurons ni le plaisir ni l'honneur d'y contribuer.
+N'importe! ajoutaient-ils, que le bien se fasse, et qu'apres, l'homme
+soit glorifie!
+
+Ceux qui me disaient cela, prince, ceux qui sont encore prets a le
+dire, il en est qu'en votre nom, on traite aujourd'hui en ennemis et en
+suspects.
+
+Il en est d'autres moins resignes sans doute, moins desinteresses
+peut-etre, il en est probablement d'aigris et d'irrites, qui, s'ils me
+voyaient en ce moment implorer grace pour tous, me renieraient un peu
+durement. Qu'importe a vous qui, par la clemence, pouvez vous elever
+au-dessus de tout! qu'importe a moi qui veux bien, par le devouement,
+m'humilier a la place de tous! Ce serait de ceux-la que vous seriez le
+plus venge si vous les forciez d'accepter la vie et la liberte, au lieu
+de leur permettre de se proclamer martyrs de la cause.
+
+Est-ce que ceux qui vont perir a Cayenne ou dans la traversee ne
+laisseront pas un nom dans l'histoire, a quelque point de vue qu'on
+les accepte? Si, rappeles par vous, par un acte non de pitie mais de
+volonte, ils devenaient inquietants (ces trois ou quatre mille, dit-on)
+pour l'elu de cinq millions, qui blamerait alors votre logique de les
+vouloir reduire a l'impuissance? Au moins, dans cette heure de repit que
+vous auriez donnee a la souffrance, vous auriez appris a connaitre les
+hommes qui aiment assez le peuple pour s'annihiler devant l'expression
+de sa confiance et de sa volonte.
+
+Amnistie! amnistie bientot, mon prince! Si vous ne m'ecoutez pas,
+qu'importe pour moi que j'aie fait un supreme effort avant de mourir?
+Mais il me semble que je n'aurai pas deplu a Dieu, que je n'aurai pas
+avili en moi la liberte humaine, et surtout que je n'aurai pas demerite
+de votre estime, a laquelle je tiens beaucoup plus qu'a des jours et a
+une fin tranquilles. Prince, j'aurais pu fuir a l'etranger lorsqu'un
+mandat d'amener a ete lance contre moi, on peut toujours fuir; j'aurais
+pu imprimer cette lettre en factum pour vous faire des ennemis, au cas
+ou elle ne serait, pas meme lue par vous. Mais, quoiqu'il en arrive,
+je ne le ferai pas. Il y a des choses sacrees pour moi, et, en vous
+demandant une entrevue, eu allant vers vous avec espoir et confiance,
+j'ai du, pour etre loyale et satisfaite de moi-meme, bruler mes
+vaisseaux derriere moi et me mettre entierement a la merci de votre
+volonte.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCXXXIX
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Nohant, 23 janvier 1852.
+
+Cher ami,
+
+Je vais a Paris apres m'etre assuree des intentions qu'on pouvait
+avoir a mon egard. Elles sont rassurantes, on m'a meme expedie un
+laissez-passer signe Maupas. Je ne veux pas ecrire le principal but de
+mon voyage; je te le dirai si je te vois auparavant ou au retour. Mais
+tu peux le deviner. Si je ne reussis pas, je n'aurai du moins rien
+empire, et j'aurai fait mon devoir a mes risques et perils.
+
+Je suis dans l'embarras et dans l'inquietude pour ce billet de six mille
+francs. Necessairement, quoique l'affaire reste bonne et solide, les
+evenements ont imprime un temps d'arret a la vente, juste au moment ou
+les benefices, consacres jusqu'ici a payer tous les frais, allaient
+devenir nets pour moi. Quelque bien qu'elle aille durant le mois
+prochain, le caissier doute que je puisse restituer les six mille
+francs au 8 mars. J'en avais trois mille de reserves sur ma bourse
+particuliere; mais ce voyage qu'il faut que je fasse me les
+laissera-t-il intacts? J'en doute, si, comme il est probable, ma
+negociation prend un certain temps. Donc, le plus sur, c'est que tu me
+fasses renouveler le billet, a ton beau-pere en payant l'interet.--S'il
+marque la plus legere defiance ou contrariete (ce qu'a Dieu ne plaise je
+ne voudrais t'attirer!), deplace ma dette et fais-la porter sur quelque
+autre point pour un an. J'ignore si les evenements ont rendu ces
+transactions difficiles. S'il en etait ainsi et qu'on craignit que je
+ne fusse exilee ou emprisonnee,--j'ai maintenant la certitude du
+contraire,--je pourrais offrir une delegation sur mes fermages de
+Nohant, en cas de depart serieux.
+
+Bonsoir, cher ami. J'embrasse mille fois Eugenie. Si tu arrives avant
+que je sois partie, viens me voir. Il me semble que cela serait utile,
+et cela me ferait grand plaisir.
+
+G. S.
+
+Voulez-vous donner l'hospitalite a mon pauvre Marquis[1]?
+
+Si vous avez des livraisons detachees de mon edition illustree,
+renvoyez-les-moi, je vous envoie tout ce qui a paru broche. Un
+exemplaire pour vous, un pour Muller, un pour madame Fleury.
+
+ [1] Petit chien havanais.
+
+
+
+
+CCCXL
+
+AU MEME
+
+ Paris, 30 janvier 1852.
+
+J'agis, je cours. Ca va bien. J'ai ete recue on ne peut mieux, et des
+poignees de main de cette dame en veux-tu en voila! Demain, je tacherai
+de faire regler l'affaire. Le Gaulois et autres de la-bas[1] me
+desavouent, me defendent de les nommer. Sont-ils betes de craindre
+quelque betise de ma part! Mais, fichtre, qu'ils parlent pour eux! Il y
+en a bien d'autres qui ne seront pas faches de revenir coucher dans leur
+lit, ne fut-ce que le Vigneron[2].
+
+Je n'ai pas le temps de vous ecrire autre chose sinon que ma sante est
+meilleure, que ma piece est recue a bras ouverts, que je cours le jour
+et que je travaille la nuit, que j'ai vu Eugene, qui me parait sage et
+gentil, que je vous embrasse et que je vous aime.
+
+Silence sur mes demarches.
+
+ [1] Les exiles refugies a Bruxelles.
+ [2] Patureau, dit Francoeur.
+
+
+
+
+CCCXLI
+
+A M. LE CHEF DU CABINET AU MINISTERE DE L'INTERIEUR
+
+ Paris, 1er fevrier 1852.
+
+Monsieur,
+
+Ayez l'obligeance de vouloir bien rappeler a M. de Persigny que je lui
+ai demande l'elargissement des personnes arretees ou poursuivies a
+la Chatre. Elles sont trois: M. Fleury, ex-representant, absent; M.
+Perigois et M. Emile Aucante, prisonniers. Je demande l'abandon de
+l'instruction commencee contre elles, et je la demande comme un acte de
+justice, puisque je puis repondre sur ma tete de ces trois personnes,
+comme n'ayant en rien justifie les soupcons formules contre elles.
+
+J'ai nomme aussi M. Lebert, notaire, compromis plus serieusement et
+coupable, selon l'acte d'accusation, d'avoir rassemble les habitants de
+sa commune avec l'intention de les insurger. Je puis encore repondre des
+intentions de M. Lebert, homme d'ordre, de science et de haute moralite.
+Il a eu la resolution d'empecher des actes de violence et de proteger,
+par son influence et sa fermete, la propriete et les personnes que
+menacait l'insurrection annoncee des communes voisines. Si j'avais ete
+a sa place, j'en eusse fait autant, et je suis tres peu partisan des
+insurrections de paysans.
+
+Voila ce que j'ai demande a M. le ministre, non comme une faveur du
+gouvernement que mes amis ne m'ont point autorisee a accepter, mais
+comme un acte de justice dont ma conscience peut attester la necessite
+morale. Mais, pour moi, si je dois accepter cet acte de justice
+politique comme une faveur personnelle de M. de Persigny, oh! je ne
+demande pas mieux, et c'est de tout mon coeur que je lui en serai
+personnellement reconnaissante, ainsi qu'a vous, monsieur, qui
+voudrez-bien joindre votre voix a la mienne, j'en suis certaine.
+
+Heureuse d'obtenir de sa confiance en ma parole l'elargissement de mes
+plus proches voisins, je n'ai pourtant pas renonce a plaider aupres de
+lui la cause de mon departement tout entier. C'est dans ce but que je me
+suis permis de l'importuner de ma parole, toujours tres gauche et tres
+embarrassee. Priez-le, monsieur, de se souvenir qu'au milieu de mon
+gachis naturel, je lui ai pose une question a laquelle il a repondu en
+homme de coeur et d'intelligence: _Poursuivez-vous la pensee?--Non,
+certes_.
+
+Eh bien, parmi les nombreux prisonniers qui sont detenus a Chateauroux
+et a Issoudun, plusieurs peut-etre ont eu la pensee de prendre les armes
+pour defendre l'Assemblee. Je ne sais pas si elle en valait beaucoup la
+peine; mais enfin c'etait une conviction sincere de leur part, et, avant
+que la France se fut prononcee d'une maniere imposante pour l'autorite
+absolue, le gouvernement pouvait considerer ceci comme une lutte ardente
+a soutenir, mais non comme un crime a chatier de sang-froid. La lutte
+a cesse; le gouvernement, a mesure qu'il s'eclairera sur ce qui s'est
+passe en France depuis les journees de decembre, aura horreur des
+vengeances personnelles auxquelles la politique a servi de pretexte,
+et reconnaitra qu'il est perdu dans l'opinion s'il ne les reprime. Il
+reconnaitra aussi que, la ou ces vengeances se sont exercees, elles ont
+eu un double but, celui de satisfaire de vieilles haines, et celui de
+rendre impossible un gouvernement qu'elles trahissaient en feignant de
+le servir. Je ne nommerai jamais personne a M. de Persigny; mais il
+s'eclairera et verra bien!
+
+En attendant, M. le ministre m'a dit qu'il ne punissait pas la pensee,
+et je prends acte de cette bonne parole, qui m'a ote tout le scrupule
+avec lequel je l'abordais. Je ne sais pas douter d'une bonne parole, et
+c'est dans cette confiance que je lui dis que personne n'est coupable
+dans le departement de l'Indre. Initiee naturellement, par mes opinions
+et la confiance que l'on m'accorde, a toutes les demarches des
+republicains, je sais qu'on s'est reuni, _en petit nombre_, qu'on s'est
+consulte, qu'on a attendu les nouvelles de Paris, et qu'a celle de
+l'abstention volontaire du peuple, chacun s'est retire chez soi en
+silence. Je sais que, partie de Paris au milieu du combat, je suis
+venue dire a mes amis: "Le peuple accepte, nous devons accepter." Je ne
+m'attendais guere a les voir arretes _par reflexion_ quinze jours apres,
+et, parmi eux, ceux de la Chatre, qui n'avaient ete a aucune reunion,
+attendant mon retour, peut-etre, pour savoir la verite.
+
+S'il en etait autrement, si ce que je dis la n'etait pas vrai, je
+n'aurais pas quitte ma retraite, ou personne ne m'inquietait, et mon
+travail litteraire, qui me plait et m'occupe beaucoup plus que la
+politique, pour venir faire a M. le president et a son ministre un conte
+perfide et lache. Je me serais tenue en silence dans mon coin, me disant
+que la guerre est la guerre, et que qui va a la bataille doit accepter
+la mort ou la captivite. Mais, en presence d'injustices si criantes, ma
+conscience s'est revoltee, je me suis demande s'il etait honnete de
+se dire: "Tant mieux que la reaction soit odieuse, tant mieux que le
+gouvernement soit coupable; on le haira d'autant plus, on le renversera
+d'autant mieux." Non! j'ai horreur de ce raisonnement, et, s'il est
+politique, alors je n'entends rien a la politique et ne suis pas nee
+pour y jamais rien comprendre.
+
+En attendant, le mal se fait et la souffrance tue le corps et l'ame. Le
+malheur aigrit les esprits. La defaite exaspere les uns, le triomphe
+enivre les autres, les haines de parti s'enveniment, les moeurs
+deviennent affreuses, les relations humaines fratricides.
+
+Non, il n'est pas possible de se rejouir de cela et d'y applaudir dans
+son coin. En souhaitant que nos adversaires politiques soient le moins
+coupables envers nous, je crois etre plus republicaine, plus socialiste
+que jamais.
+
+M. de Persigny, charge de la noble mission de reparer, de consoler,
+d'apaiser, et joyeux d'en etre charge, j'en suis certaine, appreciera
+mon sentiment et ne voudra pas que son nom, celui du prince auquel il
+a devoue sa vie, soient le drapeau dont Les legitimistes et les
+orleanistes (sans parler des ambitieux qui appartiennent a tous les
+pouvoirs) se servent pour effrayer les provinces, par l'insolent
+triomphe des plus mauvaises passions.
+
+Voila mon plaidoyer, monsieur; je suis un avocat si peu exerce, et la
+crainte d'ennuyer et d'importuner est si grande chez moi, que je n'ose
+pas l'adresser directement a M. le ministre. Mais, comme c'est la
+premiere fois, la derniere fois j'espere, que je vous importune, vous,
+monsieur, je vous demande en grace de le resumer pour le lui presenter.
+Il sera plus clair et plus convaincant dans votre bouche.
+
+Qui sait si je ne pourrai pas vous rendre un jour meme service de coeur
+et de conviction.
+
+Les destins et les flots sont changeants. J'ai passe bien des heures,
+en mars, et en avril 1848, dans le cabinet ou M. de Persigny m'a fait
+l'honneur de me recevoir. J'y allais faire pour le parti qui nous a
+renverse ce que je fais aujourd'hui pour celui qui succombe. J'y ai
+plaide et prie souvent, non pour faire ouvrir des prisons, elles etaient
+vides, mais pour conserver des positions acquises, pour moderer des
+oppositions obstinees mais inutiles, pour proteger des interets non
+menaces, mais effrayes. J'y ai demande et obtenu bien des aumones pour
+des gens qui m'avaient calomniee et persecutee. Je ne suis pas degoutee
+de mon devoir, qui est, avant tout, je crois, de prier les forts pour
+les faibles, les vainqueurs pour les vaincus, quels qu'ils soient et
+dans quelque camp que je rue trouve moi-meme.
+
+Agreez, monsieur, mes excuses pour cette longue lettre, et mes
+remerciements pour la patience que vous aurez eue de la lire jusqu'au
+bout. Permettez-moi d'esperer que vous accorderez votre aide genereuse
+et sympathique a des intentions dont la droiture ne saurait etre
+soupconnee.
+
+
+
+
+CCCXLII
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME)
+
+A PARIS
+
+ Paris. 2 fevrier 1852.
+
+Cher prince,
+
+Le comte d'Orsay, qui est si bon, et qui cherche toujours ce qu'il peut
+annoncer d'agreable a ses amis, me dit aujourd'hui que vous avez de la
+sympathie, presque de l'amitie pour moi.
+
+Rien ne peut me faire plus de bien; outre que je venais de lui dire que
+j'avais pour vous, et tout a fait ces sentiments-la, je sens en vous
+un appui sincere et devoue pour ceux qui souffrent de l'affreuse
+interpretation donnee, par certains agents, aux intentions du pouvoir.
+
+J'espere que vous pourrez obtenir la reparation de bien des erreurs, de
+bien des injustices, et je sais que vous le voulez. Ah! mon Dieu, comme
+il y a peu d'entrailles aujourd'hui! Vous en avez, vous, et vous en
+donnerez a ceux qui en manquent!
+
+Vous etes venu aujourd'hui pendant que j'etais chez M. d'Orsay; il m'a
+annonce votre visite, je suis vite revenue chez moi, il etait trop tard.
+Vous aviez fait esperer que vous reviendriez a six heures, mais vous
+n'avez pu revenir. J'en suis doublement desolee, et pour moi, et pour
+mes pauvres prisonniers de l'Indre, que je voudrais tant vous faire
+sauver. M. d'Orsay m'a dit que vous le pouviez, que vous aviez de
+l'autorite sur M. de Persigny. Je dois dire que M. de Persigny a ete
+fort bon pour moi, et m'a offert des graces particulieres pour ceux de
+mes amis que je voudrais lui nommer. M. le president m'avait dit la meme
+chose. Mes amis m'avaient tellement defendu de les nommer, que j'ai du
+refuser les bontes de M. le president.
+
+M. de Persigny, avec qui je pouvais me mettre plus a l'aise, ayant
+insiste, et me faisant ecrire aujourd'hui pour ce fait, je crois
+pouvoir, sans compromettre personne, accepter sa bonne volonte comme
+personnelle a moi.
+
+Si cela est humiliant pour quelqu'un, c'est donc pour moi seule, et
+j'accepte l'_humiliation_ sans faux orgueil, voire avec un sentiment de
+gratitude sincere, sans lequel il me semble que je serais deloyale. J'ai
+donc ecrit plusieurs noms, et je compte sur l'effet des promesses; mais
+mon but eut ete d'obtenir pleine amnistie pour tous les detenus et
+prevenus du departement de l'Indre[1]; c'est d'autant plus facile qu'il
+n'y a eu aucun fait d'insurrection, que toutes les arrestations sont
+preventives et qu'aucune condamnation n'a encore ete prononcee. Il ne
+s'agit donc que d'ouvrir les prisons, conformement a la circulaire
+ministerielle, a tous ceux qui sont peu compromis, et que de faire
+rendre un arret de non-lieu, ou suspendre toute poursuite contre ceux
+qui sont un peu plus soupconnes. Un mot du ministre au prefet en
+deciderait.
+
+Les tribunaux, s'ils sont saisis de ces affaires, ce que j'ignore, sont
+d'aveugles esclaves.
+
+M. de Persigny ne pouvait guere me promettre cela a moi; mais
+vous pourriez le demander avec insistance, et vous l'obtiendriez
+certainement.
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire que mon coeur en sera penetre de
+reconnaissance et d'affection. C'est le votre qui plaidera en vous-meme
+beaucoup mieux que moi.
+
+Vous avez dit chez moi que vous partiez pour la campagne; j'espere que
+ma lettre vous y parviendra et que vous ecrirez au ministre; vous le
+verrez aussi, a votre retour, n'est-ce pas, prince? et j'apprendrai aux
+habitants de mon Berry qu'il faut vous aimer comme je vous aime, moi,
+avec un coeur qui a l'age maternel, c'est-a-dire celui meilleures
+affections.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Victimes du coup d'Etat du 2 decembre 1851.
+
+
+
+
+CCCXLIII
+
+AU PRINCE LOUIS-NAPOLEON BONAPARTE,
+PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE
+
+ Paris, 3 fevrier 1852.
+
+Prince,
+
+Dans une entrevue ou l'embarras, et l'emotion m'ont rendue plus prolixe
+que je ne me l'etais impose, j'ai obtenu de vous des paroles de bonte
+qu'on n'oublie pas. Vous avez bien voulu me dire: "Demandez-moi telle
+grace particuliere que vous voudrez."
+
+J'ai eu l'honneur de vous repondre que je n'etais autorisee par personne
+a vous implorer. Je n'avais vu personne a Paris, vous etiez ma premiere
+visite.
+
+Je n'aurais pu que vous importuner d'un detail en insistant sur les
+arrestations operees dans ma province, et dont les consequences ne
+me paraissent pas graves, puisque aucun fait d'insurrection ne s'est
+produit la, et qu'a supposer la pensee d'une resistance, il est
+impossible qu'on veuille chatier la pensee non suivie d'effet, Je
+pouvais le craindre en quittant cette province, ou l'autorite semblait
+avoir pris a tache de consterner et de desaffectionner la population par
+des rigueurs sans motifs serieux. Mais, en vous ecoutant me repondre
+avec tant de douceur et d'humanite, je ne pouvais plus conserver
+d'inquietude, et je n'avais plus d'autre demarche a faire pour mes
+compatriotes de l'Indre, que celle de hater leur elargissement par mes
+instances aupres de votre ministre.
+
+Mais, si je me flatte de l'espoir d'obtenir aisement l'absolution pour
+des hommes qu'aucune decision n'a encore atteints, je ne suis pas sans
+effroi pour ceux sur le sort desquels il a ete statue ailleurs d'une
+maniere rigoureuse. J'en ai vu deux aujourd'hui que je sais completement
+innocents, si c'est le fait de conspiration que l'on veut chatier, si ce
+n'est pas l'opinion... chose impossible, inouie dans nos moeurs, dans
+les idees de notre generation, impossible cent fois dans le coeur
+du prince Louis-Napoleon. Je les ai trouves resignes a leur sort et
+croyant, grace au systeme excessif que vous venez de reprimer, a cette
+chose monstrueuse qu'ils etaient frappes pour leurs principes et non
+pour leurs actes. J'ai repousse vivement cette supposition, qui m'etait
+douloureuse apres ce que je vous ai entendu dire. J'ai repete que
+j'avais foi en vous, et que la personnalite etait inconnue au coeur d'un
+homme penetre, comme vous l'etes, d'une mission superieure aux passions
+et aux ressentiments de la politique vulgaire.
+
+J'ai dit que j'irais vous demander leur grace ou la commutation de leur
+peine. Ils avaient dit non d'abord; ils ont dit oui, quand ils ont vu ma
+conviction. Ils m'ont autorisee a profiter de cette offre genereuse
+que vous m'avez faite et qu'il m'etait si douloureux d'etre forcee de
+refuser.
+
+Maintenant, vous n'estimeriez pas ces deux hommes si je vous disais
+qu'ils retracteront leurs principes, qu'ils abandonneront leurs
+sentiments. Ils ont toujours ete, ils seront toujours etrangers aux
+conspirations, aux societes secretes, et la forme absolue de votre
+gouvernement ne peut plus vous faire redouter l'emission publique de
+doctrines que vous ne tolereriez pas.
+
+Je prends sur moi la dette de la reconnaissance.
+
+Vous savez que, de ma part, elle sera profonde et sincere. Ne dedaignez
+pas un sentiment si rare en ce monde, et que vous trouverez peut-etre
+dans les partis vaincus plus que dans ceux qui profitent de la victoire.
+Prince, je me souviens de vous avoir ecrit a Ham que vous seriez
+empereur un jour, et que, ce jour-la, vous n'entendriez plus parler de
+moi. Vous voila huit millions de fois plus haut place qu'un empereur
+d'Allemagne ou de Russie, et pourtant je vous implore. Faites que je
+m'enorgueillisse de m'etre parjuree.
+
+Peut-etre n'entrerait-il pas dans vos desseins actuels de laisser savoir
+que c'est a moi, ecrivain socialiste, que vous accordez la commutation
+de peine de deux socialistes. S'il en etait ainsi, croyez a mon honneur,
+croyez a mon silence. Je ne confie a personne l'objet de cette lettre,
+et, satisfaite d'etre fiere de vos bontes dans le secret de mon coeur,
+je n'en dirai jamais l'heureux resultat, si telle est votre volonte.
+
+GEORGE SAND.
+
+Si vous ne repoussez pas ma priere, daignez me faire savoir le moment
+que vous m'accordez pour aller vous nommer les deux personnes qui
+m'interessent.
+
+
+
+
+CCCXLIV
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Paris, 10 fevrier 1852.
+
+Mes amis,
+
+Ne soyez pas inquiets du resultat de mes demarches. Autant qu'on peut
+etre sur des choses humaines, je le suis que nous gagnerons notre
+proces. Je vous dirai des choses qui vous etonneront bien, mais qu'il
+est inutile de confier au papier.
+
+J'ai embrasse, ce soir, dans la rue, votre ami de Riberac[1], libre pour
+vingt-quatre heures sur le pave de Paris, et partant cette nuit pour
+Bruxelles, avec un autre dont vous verrez le nom dans les journaux.
+
+_La personne que vous savez_ a ete, a cet egard, d'un _chevaleresque_
+accompli, et il y a autour de cela des circonstances qui ebranleront
+toutes vos idees sur son compte, et qui, pour le mien, m'enchainent
+serieusement par une estime personnelle en dehors de toutes les idees
+politiques; invariables chez moi, comme vous pensez bien.
+
+Il faut, en effet, beaucoup de prudence et de discretion en ce qui me
+concerne. Je ne crains nullement de me compromettre pour mon compte;
+mais je peux faire quelque bien a ceux qui souffrent, et il est inutile
+de susciter des difficultes. Je crois que je les vaincrais toutes, mais
+cela me retarderait.
+
+Bonsoir, chers enfants; je n'ai pas le temps d'ecrire, mais ecrivez-moi
+et dites-moi qui sort ou ne sort pas.
+
+Je vous embrasse de coeur.
+
+Merci pour mon vieux chien. Vous etes bons de l'aimer. Je n'ai pas
+encore perdu l'habitude de le chercher derriere moi a chaque instant.
+
+ [1] Marc Dufraisse.
+
+
+
+
+CCCXLV
+
+AU PRINCE LOUIS-NAPOLEON BONAPARTE
+
+ Paris, 13 fevrier 1852
+
+Prince,
+
+Permettez-moi de mettre sous vos yeux une douloureuse supplique: celle
+de quatre soldats condamnes a mort, qui, dans leur profonde ignorance
+des choses politiques, ont choisi un proscrit pour leur intermediaire
+aupres de vous. La femme du proscrit, qui ne demande et n'espere
+rien pour sa propre infortune et qui ne connait pas plus que moi les
+signataires de la petition, m'ecrit, en me l'envoyant, quelques lignes
+fort belles, qui vous toucheront plus, j'en suis certaine, que ne le
+ferait un plaidoyer de ma part. La pauvre ouvriere desolee, reduite a la
+misere avec trois enfants, malade elle-meme, mais muette et
+resignee, est loin de croire que j'oserai vous faire lire ses fautes
+d'orthographe. Moi, je ne voulais plus vous importuner; mais, quand j'ai
+vu qu'il s'agissait de la peine de mort, et nullement des malheurs de
+mon parti vaincu, j'ai senti qu'un moment d'hesitation m'oterait le peu
+de sommeil qui me reste.
+
+Je n'ai pas pu refuser non plus de vous presenter la supplique du
+malheurenx Emile Hogat, qui m'a ete remise en l'absence et de la part du
+prince Napoleon-Jerome. C'est ce prince qui m'avait dit, au moment ou,
+pour la premiere fois, j'allais vous aborder en tremblant: "Oh! pour
+bon, il l'est. Ayez confiance!" C'etait un encouragement si bien fonde,
+que je lui en dois de la gratitude. Et, a propos de la triple grace
+que vous m'avez accordee, je voudrais vous dire quelque chose qui
+vous interessera et vous satisfera, j'en suis bien sure. J'en ai meme
+plusieurs a vous dire, c'est mon devoir, et, cette fois, je n'aurai pas
+a vous demander pardon de vous les avoir dites.
+
+Quand vous aurez un instant a perdre, comme on dit dans le monde,
+accordez-le-moi, vous me trouverez toujours prete a en profiter avec une
+vive reconnaissance.
+
+GEORGE SAND
+
+Noms des condamnes a mort: Duchauffour, Lucas (Jean-Cesar), Mondange,
+Guillemin, soldats au 3e regiment de chasseurs d'Afrique.
+
+
+
+
+CCCXLVI
+
+AU MEME
+
+ Paris, 20 fevrier 1852.
+
+Prince,
+
+J'etais bien resolue a ne plus vous importuner, mais votre bienveillance
+m'y contraint, et il faut que je vous en remercie du fond du coeur. M.
+Emile Rogat est en liberte, MM. Dufraisse et Greppo sont a l'etranger,
+et les quatre malheureux soldats dont je me suis permis de vous envoyer
+la supplique sont gracies, j'en suis certaine, sans m'en informer. Mais
+vous m'avez aussi accorde la commutation de peine de M. Luc Desages,
+gendre de M. Pierre Leroux, condamne a dix ans de deportation; vous avez
+permis qu'il fut simplement exile, et, avec votre autorisation, j'avais
+annonce cette bonne nouvelle a sa famille.
+
+Cet ordre de votre part n'a pas eu son execution, ce doit etre ma faute!
+Je vous ai donne un renseignement inexact. Il a ete condamne par la
+commission militaire de l'Allier, a Moulins, et non pas a Limoges comme
+j'avais eu l'honneur de vous le dire.
+
+Prince, daignez reparer d'un mot ma deplorable maladresse, et l'erreur
+plus deplorable encore d'un jugement inique.
+
+Ah! prince, mettez donc bientot le comble a _mon devouement pour votre
+personne_, phrase de cour qui sous ma plume est une parole serieuse.
+Votre politique, je ne peux l'aimer, elle m'epouvante trop pour vous et
+pour nous. Mais votre caractere personnel, je puis l'aimer, je le
+dois, je le dis a tous ceux que j'estime. Faites cette conversion plus
+etendue, dans les limites ou vous avez opere la mienne, cela vous est
+facile. Aucune ame de quelque prix ne transformera son ideal d'egalite
+en une religion de pouvoir absolu.
+
+Mais tout homme de coeur, pour qui vous aurez ete juste ou clement
+en depit de la raison d'Etat, s'abstiendra de hair votre nom et de
+calomnier vos sentiments. C'est de quoi je peux repondre a l'egard de
+ceux sur qui j'ai quelque influence. Eh bien, au nom de votre propre
+popularite, je vous implore encore pour l'amnistie; ne croyez pas ceux
+qui ont interet a calomnier l'humanite, elle est corrompue, mais elle
+n'est pas endurcie. Si votre clemence fait quelques ingrats, elle vous
+fera mille fois plus de partisans sinceres. Si elle est blamee par des
+coeurs sans pitie, elle sera aimee et comprise par tout ce qui est
+honnete dans tous les partis.
+
+Et, aujourd'hui, accordez-moi, prince, ce que deux fois vous m'avez fait
+serieusement esperer. Ordonnez l'elargissement de tous mes compatriotes
+de l'Indre. Parmi ceux-la, j'ai plusieurs amis, mais que justice soit
+faite a tous; puisque personne ne s'est declare contre vous, ce n'est
+que justice. Qu'on sache que ce que vous m'avez dit est vrai: "Je ne
+persecute pas la croyance, je ne chatie pas la pensee."
+
+Que cette parole, remportee dans mon coeur de l'Elysee et qui m'a
+presque guerie, reste en moi comme une consolation au milieu de mon
+effroi politique. Que les partis qui vous trahissent en feignant de vous
+servir ne nous disent plus: "Ce n'est pas notre faute, le pouvoir est
+implacable." Que les intrigants qui se pressent dans l'ombre de votre
+drapeau ne nous fassent pas entendre qu'ils attendent des princes plus
+genereux qui acheteront les coeurs par l'amnistie. Prenez cette couronne
+de la clemence; celle-la, on ne la perd jamais.
+
+Ah! cher prince, on vous calomnie affreusement a toute heure, et ce
+n'est pas nous qui faisons cela. Pardon, pardon, de mon insistance!
+qu'elle ne vous lasse pas; ce n'est plus un cri de detresse seulement,
+c'est un cri d'affection, vous l'avez voulu. Mais, en attendant cette
+amnistie que vos veritables amis nous promettent, faites que votre
+generosite soit connue dans nos provinces; connaissez ce que dit le
+peuple qui vous a proclame: "Il voudrait etre bon, mais il a de cruels
+serviteurs et il n'est pas le maitre. Notre volonte est meconnue en lui,
+nous avons voulu qu'il fut tout-puissant, et il ne l'est pas."
+
+Ce desaccord entre votre pensee et celle des fonctionnaires qui
+s'acharnent sur leur proie dans les provinces, jette la consternation
+dans tous les esprits; on commence a croire le pouvoir encore faible en
+haut, en le voyant toujours si violent en bas. J'ose vous parler de
+mon departement parce que la, par ma position, je suis beaucoup mieux
+renseignee que la police sur les actes de mon parti; parce que je
+vois la une veritable guerre a la conscience intime, une revoltante
+persecution que vous ne savez pas et dont vous ne voulez pas.
+
+On insulte, on tente d'avilir; on exige des flatteries et des promesses
+de ceux qu'on elargit. Quel fond peut-on faire, helas! sur ceux qui
+mentent pour se racheter? Ah! ce n'est pas ainsi que vous pardonnez,
+vous, a vos ennemis personnels, et je sais a present que vous presenter
+comme tel un homme qu'on veut sauver, c'est assurer sa grace. Mais je ne
+peux pas mentir, meme pour cela, et, cette fois, je vous implore pour
+des hommes qui n'attendent de vous qu'une mesure d'equite et de haute
+protection contre vos ennemis et les leurs.
+
+Veuillez agreer, prince, l'expression de mon respectueux attachement, et
+dites sur mon pauvre Berry une parole qui me permette d'y etre ecoutee
+quand j'y parlerai de vous selon mon coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCXLVII
+
+A M. JULES HETZEL, A PARIS
+
+ Paris, 20 fevrier 1852
+
+Mon ami,
+
+J'aime autant vous savoir la-bas qu'ici, malgre les embarras, si peu
+faits pour mon cerveau et ma sante, ou votre absence peut me laisser.
+Ici rien ne tient a rien. Les graces ou justices qu'on obtient, sont,
+pour la plupart du temps, non avenues, grace a la resistance d'une
+reaction plus forte que le president, et aussi grace a un desordre dont
+il n'est plus possible de sortir vite, si jamais on en sort. La moitie
+de la France denonce l'autre. Une haine aveugle et le zele atroce d'une
+police furieuse se sont assouvis. Le silence force de la presse, les _on
+dit_, plus sombres et plus nuisibles aux gouvernements absolus que la
+liberte de contredire, ont tellement desoriente l'opinion, qu'on croit a
+tout et a rien avec autant de raison pour faire l'un que l'autre. Enfin,
+Paris est un chaos, et la province une tombe. Quand on est en province
+et qu'on y voit l'annihilation des esprits, il faut bien se dire que
+toute la seve etait dans quelques hommes aujourd'hui prisonniers, morts
+ou bannis. Ces hommes ont fait, pour la plupart, un mauvais usage de
+leur influence, puisque les esperances materielles, donnees par eux,
+une fois aneanties avec leur defaite, il n'est reste dans l'ame des
+partisans qu'ils avaient faits, aucune foi, aucun courage, aucune
+droiture.
+
+Quiconque vit en province croit donc et doit croire le gouvernement fort
+et prenant sa base sur une conviction, sur une volonte generale, puisque
+les resistances n'y comptent pas une sur mille, et encore sont-ce des
+resistances timides et affaissees sous le poids de leur impuissance
+morale. En arrivant ici, j'ai cru qu'il fallait subir temporairement,
+avec le plus de calme et de foi possible en la Providence, une dictature
+imposee par nos fautes memes.
+
+J'ai espere que, puisqu'il y avait un homme tout-puissant, on pouvait
+approcher de son oreille pour lui demander la vie et la liberte de
+plusieurs milliers de victimes (innocentes a ses yeux memes, pour la
+plupart). Cet homme a ete accessible et humain en m'ecoutant. Il m'a
+offert toutes les graces particulieres que je voudrais lui demander, en
+me promettant une amnistie generale pour bientot; J'ai refuse les graces
+particulieres, je me suis retiree en esperant pour tous. L'homme ne
+posait pas, il etait sincere, et il semblait qu'il fut de son propre
+interet de l'etre. J'y suis retournee _une seconde et derniere fois_, il
+y a quinze ou vingt jours pour sauver un ami personnel de la deportation
+et du desespoir (car il etait au desespoir). J'ai dit en propres termes
+(et j'avais ecrit en propres termes pour demander l'audience) que cet
+ami ne se _repentirait_ pas de son passe, et ne s'engagerait a rien
+pour son avenir; que je restais en France; moi, comme une sorte de bouc
+emissaire qu'on pourrait frapper quand on voudrait. Pour obtenir la
+commutation de peine que je reclamais, pour l'obtenir sans compromettre
+et avilir celui qui en etait l'objet, j'osai compter sur un sentiment
+genereux de la part du president, et je le lui denoncai comme son
+_ennemi personnel incorrigible_. Sur-le-champ, il m'offrit sa grace
+entiere. Je dus la refuser au nom de celui qui en etait l'objet, et
+remercier en _mon nom_. J'ai remercie avec une grande loyaute de coeur,
+et, de ce jour, je me suis regardee comme engagee a ne pas laisser
+calomnier complaisamment devant moi; _le cote du caractere_ de l'homme
+qui a dicte cette action. Renseignee sur ses moeurs, par des gens qui le
+voient de pres depuis longtemps et qui ne l'aiment pas, je sais qu'il
+n'est ni debauche, ni voleur, ni sanguinaire. Il m'a parle assez
+longuement et avec assez d'abandon pour que j'aie vu en lui certains
+bons instincts et des tendances vers un but qui serait le notre.
+
+Je lui ai dit: "Puissiez-vous y arriver! mais je ne crois pas que vous
+ayez pris le chemin possible. Vous croyez que la fin justifie les
+moyens; je crois, je professe la doctrine contraire. Je n'accepterais
+pas la dictature exercee par mon parti. Il faut bien que je subisse la
+votre, puisque je suis venue desarmee vous demander une grace; mais ma
+conscience ne peut changer; je suis, je reste ce que vous me connaissez;
+si c'est un crime, faites de moi ce que vous voudrez."
+
+Depuis ce jour-la, le 6 fevrier, je ne l'ai pas revu; je lui ai ecrit
+deux fois pour lui demander la grace de quatre soldats condamnes a mort,
+et le rappel d'un deporte mourant. Je l'ai obtenue. J'avais demande pour
+Greppo et pour Luc Desages, gendre de Leroux, en meme temps que pour
+Marc Dufraisse. C'etait obtenu. Greppo et sa femme out ete mis en
+liberte le lendemain. Luc Desages n'a pas ete elargi. Cela tient,
+je crois, a une erreur de designation que j'ai faite en dictant au
+president son nom et le lieu du jugement. J'ai repare cette erreur dans
+ma lettre, et, en meme temps, j'ai plaide pour la troisieme fois
+la cause des prisonniers de l'Indre. Je dis _plaide_, parce que le
+president, et ensuite son ministre, m'ayant repondu sans hesiter
+qu'ils n'entendaient pas poursuivre les opinions et la presomption
+des intentions, les gens incarceres comme suspects avaient droit a la
+liberte et allaient l'obtenir. Deux fois, on a pris la liste; deux fois,
+on a donne des ordres sous mes yeux, et _dix fois_ dans la conversation,
+le president et le ministre m'ont dit, chacun de son cote, qu'on avait
+ete trop loin, qu'on s'etait servi du nom du president pour couvrir
+des vengeances particulieres, que cela etait odieux et qu'ils allaient
+mettre bon ordre a cette fureur atroce et deplorable.
+
+_Voila toutes mes relations avec le pouvoir_, resumees dans quelques
+demarches, lettres et conversations, et, depuis ce moment, je n'ai pas
+fait autre chose que de courir de Carlier a Pietri, et du secretaire du
+ministre de l'interieur a M. Baraguay, pour obtenir l'execution de ce
+qui m'avait ete octroye ou promis pour le Berry, pour Desages, puis pour
+Fulbert Martin, acquitte et toujours detenu ici; pour madame Roland,
+arretee et detenue; enfin, pour plusieurs autres que je ne connais
+pas et a qui je n'ai pas cru devoir refuser mon temps et ma peine,
+c'est-a-dire, dans l'etat ou j'etais, ma sante et ma vie.
+
+Pour recompense, on me dit et on m'ecrit de tous cotes: "Vous vous
+compromettez, vous vous perdez, vous vous deshonorez, vous etes
+bonapartiste! Demandez et obtenez pour nous; mais haissez l'homme qui
+accorde, et, si vous ne dites pas qu'il mange des enfants tout crus,
+nous vous mettons hors la loi."
+
+Cela ne m'effraye nullement, je comptais si bien la-dessus! Mais cela
+m'inspire un profond mepris et un profond degout pour l'esprit de parti,
+et je donne de bien grand coeur, non pas au president, qui ne me l'a
+pas demandee, mais a Dieu, que je connais mieux que bien d'autres, _ma
+demission politique_, comme dit ce pauvre Hubert. J'ai droit de la
+donner, puisque ce n'est pas pour moi une question d'existence.
+
+Je sais que le president a parle de moi avec beaucoup d'estime et que
+ceci a fache des gens de son entourage. Je sais qu'on a trouve mauvais
+qu'il m'accordat ce que je lui demandais; je sais que l'on me tordra le
+cou de ce cote-la si on lui tord le sien, ce qui est probable. Je sais
+aussi qu'on repand partout que je ne sors pas de l'Elysee et que les
+rouges accueillent l'idee de ma bassesse avec une complaisance qui
+n'appartient qu'a eux; je sais, enfin, que, d'une main ou de l'autre,
+je serai egorgee a la premiere crise. Je vous assure que ca m'est bien
+egal, tant je suis degoutee de tout et presque de tous en ce monde.
+
+Voila l'historique qui vous servira a redresser des erreurs si elles
+sont de bonne foi. Si elles sont de mauvaise foi, ne vous en occupez
+pas, je n'y tiens pas. Quant a ma pensee presente sur les evenements,
+d'apres ce que je vois a Paris, la voici:
+
+Le president n'est plus le maitre, si tant est qu'il l'ait ete
+vingt-quatre heures. Le premier jour que je l'ai vu, il m'a fait l'effet
+d'un envoye de la fatalite. La deuxieme fois, j'ai vu l'homme deborde
+qui pouvait encore lutter. Maintenant, je ne le vois plus; mais je vois
+l'opinion et j'apercois de temps en temps l'entourage: ou je me trompe
+bien, ou l'homme est perdu, mais non le systeme, et a lui va succeder
+une puissance de reaction d'autant plus furieuse, que la douceur du
+temperament de l'homme sacrifie n'y sera plus un obstacle. Maintenant le
+peuple et la bourgeoisie, qui murmurent et menacent a qui mieux mieux,
+sont-ils d'accord pour ressaisir la Republique? ont-ils le meme but? le
+peuple veut-il ressaisir le suffrage universel? la bourgeoisie veut-elle
+le lui accorder? qui se mettra avec ou contre l'armee si elle egorge de
+nouveau les passants dans les rues?
+
+Que ceux qui croient a des elements de resistance contre ce qui existe
+esperent et desirent la chute de Napoleon! Moi, ou je suis aveugle ou je
+vois que le grand coupable, c'est la France, et que, pour le chatiment
+de ses vices et de ses crimes, elle est condamnee a s'agiter sans
+solution durant quelques annees, au milieu d'effroyables catastrophes.
+
+Le president, j'en reste et j'en resterai convaincue, est un infortune,
+victime de l'erreur et de la souverainete du but. Les circonstances,
+c'est-a-dire les ambitions de parti, l'ont porte au sein de la
+tourmente. Il s'est flatte de la dominer; mais il est deja submerge a
+moitie et je doute qu'a l'heure qu'il est, il ait conscience de ses
+actes.
+
+Adieu, mon ami; voila tout pour aujourd'hui. Ne me parlez plus de ce
+qu'on dit et ecrit contre moi. Cachez-le-moi; je suis assez degoutee
+comme cela et je n'ai pas besoin de remuer cette boue. Vous etes assez
+renseigne par cette lettre pour me defendre s'il y a lieu, sans me
+consulter. Mais ceux qui m'attaquent meritent-ils que je me defende? Si
+mes amis me soupconnent, c'est qu'ils n'ont jamais ete dignes de l'etre,
+qu'ils ne me connaissent pas, et alors je veux m'empresser de les
+oublier.
+
+Quant a vous, cher vieux, restez ou vous etes jusqu'a ce que cette
+situation s'eclaircisse, ou bien, si vous voulez venir pour quelque
+temps, dites-le-moi. Baraguay-d'Hilliers ou tout autre peut, je crois,
+demander un sauf-conduit pour que vous veniez donner un coup d'oeil a
+vos affaires. Mais n'essayons rien de definitif avant que le danger d'un
+nouveau bouleversement soit ecarte des imaginations.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCXLVIII
+
+A M. ERNEST PERIGOIS, A LA PRISON DE CHATEAUROUX
+
+ Paris, 24 fevrier 1852.
+
+Mon cher ami, je vous remercie de votre bonne lettre. Elle m'a fait un
+grand plaisir. On ne me soupconne donc pas parmi vous? A la bonne
+heure, je vous en sais gre, et je puiserai dans cette justice de mes
+compatriotes un nouveau courage. Ce n'est pas la meme chose ici. Il y
+a des gens qui ne peuvent croire au courage du coeur et au
+desinteressement du caractere; et on m'abime par correspondance dans les
+journaux etrangers. Qu'importe, n'est-ce pas?
+
+Si je vous voyais, je vous donnerais des details sur mes demarches et
+sur mes impressions personnelles, qui vous interesseraient; mais je peux
+les resumer en quelques lignes qui vous donneront la mesure des choses.
+
+Le nom dont on s'est servi pour accomplir cette affreuse boucherie de
+reaction n'est qu'un symbole, un drapeau qu'on mettra dans la poche
+et sous les pieds le plus tot qu'on pourra. L'_instrument_ n'est pas
+dispose a une eternelle docilite. Humain et juste par nature, mais
+nourri de celle idee fausse et funeste que _la fin justifie les moyens_,
+il s'est persuade qu'on pouvait laisser faire beaucoup de mal pour
+arriver au bien, et personnifier la puissance dans un homme pour faire
+de cet homme la providence d'un peuple.
+
+Vous voyez ce qui adviendra, ce qui advient deja de cet homme. On lui
+cache la realite des faits monstrueux qu'on accomplit en son nom, et il
+est condamne a la meconnaitre pour avoir meconnu la verite dans l'idee.
+Enfin, il boit un calice d'erreurs presente a ses levres, apres avoir
+bu le calice d'erreurs presente a son esprit, et, avec la volonte
+personnelle du bien reve, il est condamne a etre l'instrument, le
+complice, le pretexte du mal accompli par tous les partis absolutistes.
+Il est condamne a etre leur dupe et leur victime. Dans peu, j'en ai
+l'intime et tragique pressentiment, il sera frappe pour faire place a
+des gens qui ne le vaudront certainement pas, mais qui prennent le
+soin de le faire passer pour un despote implacable (sous d'hypocrites
+formules d'admiration), afin de rendre sa memoire responsable de tous
+les crimes commis par eux a son insu.
+
+Il me parait essayer maintenant d'une dictature temporaire dont il
+espere pouvoir se relacher. Le jour ou il l'essayera, il sera sacrifie,
+et, pourtant, s'il ne l'essaye pas bientot, la nation lui suscitera une
+resistance insurmontable. Je vois l'avenir bien noir; car l'idee de
+fraternite est etouffee pour longtemps par le systeme d'infamie, de
+delation et de lache vengeance qui prevaut. La pensee de la vengeance
+entre necessairement bien avant dans les coeurs, et que devient, helas!
+le sentiment chretien, le seul qui puisse faire durer une republique!
+
+Je ne sais, quant a nous, pauvres persecutes du Berry, ce qui sera
+statue sur notre sort. J'ai plaide notre cause au point de vue de la
+liberte de conscience, et je le pouvais _en toute conscience_, puisque
+nous n'avons rien fait en Berry contre la personne du president depuis
+les evenements de decembre. Il m'a ete repondu qu'on ne poursuivait pas
+les pensees, les intentions, les opinions, et cependant on le fait, et
+cependant je ne vois pas la realisation des promesses qu'on m'a faites.
+On me dit, ailleurs, que c'est fourberie et jesuitisme.
+
+J'ai la certitude que ce n'est pas cela. C'est quelque chose de pis
+pour nous, peut-etre. C'est impuissance. On a donne une hecatombe a la
+reaction: on ne peut plus la lui arracher.--Pourtant j'espere encore
+_pour nous_ de mon plaidoyer, et j'espere _pour tous_ de la necessite
+d'une amnistie prochaine. On la promet ouvertement. On obtient
+facilement _a titre de grace_; mais, comme personne de chez nous ne
+demande ainsi, je n'ai qu'a faire le role d'avocat sincere, et a
+dementir, autant qu'il m'est possible, les calomnies de nos adversaires.
+
+Adieu, cher ami; brulez ma lettre; je la lirais au president; mais un
+prefet ne la lui lirait pas, et y trouverait le pretexte a de nouvelles
+persecutions. Je ne vous exhorte pas au courage et a la patience: je
+sais que vous n'en manquez pas. Ma famille se joint a moi pour vous
+embrasser de coeur. Esperons nous revoir bientot.
+
+
+
+
+CCCXLIX
+
+A M. CALAMATTA, A BRUXELLES.
+
+ Paris, 24 fevrier 1852.
+
+Mon ami,
+
+Ce qu'on t'a dit qu'_il_ m'avait dit est vrai, du moins dans les termes
+que tu me rapportes; mais il ne faut pas se flatter. Je n'ai pas le
+droit, moi, de suspecter la sincerite des intentions de la _personne_.
+Il me semble qu'il y aurait une grande deloyaute a invoquer ces
+sentiments chez elle et a les declarer perfides, apres que je leur dois
+le salut de quelques-uns.
+
+Mais, en mettant a part tout ce qu'on peut dire et penser contre ou
+pour cette personne, il me parait prouve maintenant qu'elle est ou sera
+bientot reduite a l'impuissance, pour s'etre livree a des conseils
+perfides, et pour avoir cru qu'on pouvait faire sortir le bon (dans le
+but) du mal (dans les moyens).
+
+Son proces est perdu aussi bien que le notre; qu'en resultera-t-il? des
+malheurs pour tous! S'il y avait _un maitre_ en France, on pourrait
+esperer quelque chose; ce maitre-la pouvait etre le suffrage universel,
+quelque denature et devie qu'il fut de son principe; quelque aveugle
+et presse de travailler a son bonheur materiel que fut le peuple, on
+pouvait se dire: "Voila un homme qui resume et represente la resistance
+populaire a l'idee de liberte; un homme qui symbolise le besoin
+d'autorite temporaire que le peuple semble eprouver: que ces deux
+volontes soient d'accord et, par le fait, ce sera la dictature du
+peuple, une dictature sans ideal mais non pas sans avenir, puisqu'en
+acquerant le bien-etre dont il est prive, le peuple acquerra forcement
+l'instruction et la reflexion.
+
+Il m'a semble, il me semble encore, bien que je n'aie pas revu la
+_personne_ depuis le 5 fevrier, que les electeurs et l'elu sont assez
+d'accord sur le fond des choses; mais tous deux ignorent les moyens, et
+s'imaginent que le but justifie tout. Ils ne voient pas que le jeu des
+instruments qu'ils emploient, et la fatalite, se montrent ici plus
+justes et plus logiques qu'on ne pouvait s'y attendre. Les instruments
+trahissent, paralysent, corrompent, conspirent et vendent. Voila ce que
+je crois, et je m'attends a tout, excepte au triomphe prochain de l'idee
+fraternelle et chretienne, sans laquelle nous n'aurons pas de republique
+durable. Nous passerons par d'autres dictatures, Dieu sait lesquelles!
+Quand le peuple aura fait de douloureuses experiences, il s'apercevra
+qu'il ne peut pas se personnifier dans un homme et que Dieu ne veut pas
+benir une erreur qui n'est plus de notre siecle.
+
+En attendant, c'est nous, republicains, qui serons encore victimes de
+ces orages. Probablement, nous serions sages si nous attendions, pour
+rappeler le peuple a ses vrais devoirs, qu'il comprit ses erreurs et
+qu'il se repentit de lui-meme de nous avoir consideres comme une poignee
+de scelerats qu'il fallait abandonner, livrer, denoncer aux fureurs de
+la reaction.
+
+Bonsoir, mon ami; je t'embrasse et regrette bien que tu sois toujours
+la-bas quand je suis ici. Ma sante ne se retablit pas encore, je me suis
+beaucoup fatiguee pour obtenir jusqu'ici beaucoup moins qu'on ne m'avait
+promis; je m'en prends surtout au desordre effrayant qui regne dans
+cette sinistre branche de l'administration, et a la preoccupation ou les
+elections tiennent le pouvoir. Je crois que l'amnistie viendra ensuite.
+Si elle ne vient pas, je recommencerai mes demarches pour arracher du
+moins a la souffrance et a l'agonie le plus de victimes que je pourrai;
+on m'en recompense par des calomnies, c'est dans l'ordre, et je n'y veux
+pas faire attention.
+
+On joue une nouvelle piece de moi la semaine prochaine, une piece _gaie_
+et _bouffonne[1]_ que j'ai faite avec la mort dans l'ame, les directeurs
+de theatre refusant mes pieces, sous pretexte qu'elles rendent triste.
+Ces pauvres spectateurs! ils ont le coeur si tendre! ils sont si
+sensibles, ces bons bourgeois! Il faut prendre garde de les rendre
+malades!
+
+Bonsoir encore, cher ami; je t'envoie cette lettre par une occasion
+sure. Embrasse ta chere Peppina pour moi. Maurice est tres fier de ton
+compliment.
+
+ [1] _Les Vacances de Pandolphe_.
+
+
+
+
+CCCL
+
+AU PRINCE LOUIS-NAPOLEON BONAPARTE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE
+
+ Paris, mars 1852.
+
+Prince,
+
+Ils sont partis pour le fort de Bicetre, ces malheureux deportes de
+Chateauroux, partis enchaines comme des galeriens, au milieu des larmes
+d'une population qui vous aime et qu'on vous peint comme dangereuse et
+feroce. Personne ne comprend ces rigueurs. On vous dit que cela fait
+_bon effet_; on vous ment, on vous trompe, on vous trahit!
+
+Pourquoi, mon Dieu, vous abuse-t-on ainsi? Tout le monde le devine et le
+sent, excepte vous. Ah! si Henri V vous renvoie en exil ou en prison,
+souvenez-vous de quelqu'un qui vous aime toujours, bien que votre
+regne ait dechire ses entrailles et qui, au lieu de desirer, comme les
+interets de son parti le voudraient peut-etre, qu'on vous rende odieux
+par de telles mesures, s'indigne de voir le faux role qu'on veut vous
+faire dans l'histoire, a vous qui avez le coeur grand autant que la
+destinee.
+
+A qui plaisent donc ces fureurs, cet oubli de la dignite humaine, cette
+haine politique qui detruit toutes les notions du juste et du vrai,
+cette inauguration du regne de la terreur dans les provinces, le
+proconsulat des prefets, qui, en nous frappant, deblayent le chemin pour
+d'autres que vous? Ne sommes-nous pas vos amis naturels, que vous avez
+meconnus pour chatier les emportements de quelques-uns? Et les gens
+qui font le mal en votre nom, ne sont-ils pas vos ennemis naturels?
+Ce systeme de barbarie politique plait a la bourgeoisie, disent les
+rapports. Ce n'est pas vrai. La bourgeoisie ne se compose pas de
+quelques gros bonnets de chef-lieu qui ont leurs haines particulieres a
+repaitre, leurs futures conspirations a servir. Elle se compose de gens
+obscurs qui n'osent rien dire, parce qu'ils sont opprimes par les plus
+apparents, mais qui ont des entrailles et qui baissent les yeux avec
+honte et douleur en voyant passer ces hommes dont on fait des martyrs
+et qui, ferres comme des forcats sous l'oeil des prefets, tendent avec
+orgueil leurs mains aux chaines.
+
+On a destitue a la Chatre un sous-prefet, j'en ignore la raison; mais
+le peuple dit et croit que c'est parce qu'il a ordonne qu'on otat les
+chaines et qu'on donnat des voitures aux prisonniers.
+
+Les paysans etonnes venaient regarder de pres ces victimes. Le
+commissaire de police criait au peuple:. "Voila ceux qui out viole et
+eventre les femmes!"
+
+Les soldats disaient tout bas: "N'en croyez rien! on n'a pas viole,
+on n'a pas eventre une seule femme. Ce sont la d'honnetes gens, bien
+malheureux. Ils sont socialistes, nous ne le sommes pas; mais nous
+les plaignons et nous les respectons." A Chateauroux, on a remis les
+chaines. Les gendarmes qui ont recu ces prisonniers a Paris ont ete
+etonnes de ce traitement.
+
+Le general Canrobert n'a vu personne. On le disait envoye par vous pour
+reviser les sentences rendues par l'ire des prefets et la terreur des
+commissions mixtes, pour s'entretenir avec les victimes et se mefier des
+fureurs locales. Trois de vos ministres me l'avaient dit, a moi; je le
+disais a tout le monde, heureuse d'avoir a vous justifier. Comment ces
+_missi dominici_, a l'exception d'un seul, ont-ils rempli leur mission?
+Ils n'ont vu que les juges, ils n'ont consulte que les passions, et,
+pendant qu'une commission de recours en grace etait instituee et
+recevait les demandes et les reclamations, vos envoyes de paix, vos
+ministres de clemence et de justice aggravaient ou confirmaient les
+sentences que cette commission eut peut-etre annulees.
+
+Pensez a ce que je vous dis, prince, c'est la verite. Pensez-y cinq
+minutes seulement! Un temoignage de verite, un cri de la conscience qui
+est en meme temps le cri d'un coeur reconnaissant et ami, valent bien
+cinq minutes de l'attention d'un chef d'Etat.
+
+Je vous demande la grace de tous les deportes de l'Indre, je vous la
+demande a deux genoux, cela ne m'humilie pas. Dieu vous a donne le
+pouvoir absolu: eh bien, c'est Dieu que je prie, en meme temps que l'ami
+d'autrefois. Je connais tous ces condamnes: il n'y en a pas un qui ne
+soit un honnete homme, incapable d'une mauvaise action, incapable de
+conspirer contre l'homme qui, en depit des fureurs et des haines de son
+parti, leur aura rendu justice comme citoyen et leur aura fait grace
+comme vainqueur.
+
+Voyons, prince, le salut de quelques hommes obscurs, devenus
+inoffensifs; le mecontentement d'un prefet de vingt-deux ans qui fait du
+zele de novice et de six gros bourgeois tout au plus, pauvres mauvaises
+gens egares, stupides, qui pretendent representer la population, et que
+la population ne connait seulement pas, ne sont-ce pas la de grands
+sacrifices a faire quand il s'agit pour vous d'une action bonne, juste
+et puissante?
+
+Prince, prince, ecoutez la femme qui a des cheveux blancs et qui vous
+prie a genoux; la femme cent fois calomniee, qui est toujours sortie
+pure, devant Dieu et devant les temoins de sa conduite, de toutes les
+epreuves de la vie, la femme qui n'abjure aucune de ses croyances et
+qui ne croit pas se parjurer en croyant en vous. Son opinion laissera
+peut-etre une trace dans l'avenir.
+
+Et vous aussi, vous serez calomnie! et, que je vous survive ou non, vous
+aurez une voix, une seule voix peut-etre dans le parti socialiste qui
+laissera sur vous le testament de sa pensee. Eh bien, donnez-moi de quoi
+me justifier aupres des miens, d'avoir eu espoir et confiance en votre
+ame. Donnez-moi des faits particuliers, en attendant ces preuves
+eclatantes que vous m'avez fait pressentir pour l'avenir et que mon
+coeur, droit et sincere, n'a pas repoussees comme un leurre, comme une
+banale parole de commiseration pour ses larmes.
+
+
+
+
+CCCLI
+
+AU MEME
+
+ Paris, mars 1852.
+
+Prince,
+
+Je vous remercie du fond du coeur des graces que vous avez daigne
+accorder a ma requete.
+
+Accordez-moi, accordez a vous-meme, a votre propre coeur, celle des
+treize deportes de l'Indre, condamnes par la commission mixte de
+Chateauroux. Ils ont adresse en vain leur recours a la commission des
+graces. Ils m'ecrivent que le general Canrobert, qui n'a voulu voir a
+Chateauroux que les autorites, contrairement a ce qui m'avait ete dit de
+sa mission par trois de vos ministres, leur est annonce comme devant les
+voir au fort de Bicetre, ou ils ont ete transferes.
+
+Est-ce le moment d'invoquer la soumission, quand ils viennent, ces
+malheureux, d'etre ferres comme des forcats sous les yeux du prefet et
+de traverser ainsi la France, eux, hommes honorables et incapables de
+la pensee d'une mauvaise action? Cet affreux systeme qui assimile la
+_presomption_ de l'opinion politique, aux crimes les plus abjects, ne
+voulez-vous pas qu'il cesse, et qu'on cesse de croire que vous l'avez
+autorise, que vous l'avez connu?
+
+Prince, faites voir que vous avez le sens delicat de l'honneur francais.
+N'exigez pas que vos ennemis--si toutefois ces vaincus sont vos
+ennemis--deviennent indignes d'avoir ete combattus par vous. Rendez-les
+a leurs familles sans exiger qu'ils se _repentent_; de quoi? d'avoir ete
+republicains? Voila tout leur crime. Faites qu'ils vous estiment et
+vous aiment. C'est un gage bien plus certain pour vous que les serments
+arraches par la peur.
+
+Croyez-en le seul esprit socialiste qui vous soit reste personnellement
+attache, malgre tous ces coups frappes sur son Eglise. C'est moi, le
+seul a qui l'on n'ait pas songe a faire peur, et qui, n'ayant trouve en
+vous que douceur et sensibilite, n'a aucune repugnance a vous demander a
+genoux la grace de mes amis.
+
+
+
+
+CCCLII
+
+A M. ALPHONSE FLEURY, A LA CHATRE.
+
+ Nohant, 5 avril 1852.
+
+Mon ami,
+
+Ta volonte soit faite! Je n'insiste pas, et je ne t'en veux pas, puisque
+tu obeis a une conviction. Mais je la deplore en un sens, et je veux
+te dire lequel, afin que nous sachions nous comprendre a demi-mot
+desormais.
+
+Le point culminant de ton raisonnement est celui-ci: Il faut de grandes
+expiations et de grands chatiments. _La notion du droit ne peut renaitre
+que par des actes terribles de justice_.
+
+En d'autres termes, c'est la dictature que tu crois legitime et possible
+entre nos mains, c'est la rigueur, c'est le chatiment, c'est la
+vengeance.
+
+Je veux, je dois te dire que je me separe entierement de cette opinion
+et que je la crois faite pour justifier ce qui se passe aujourd'hui en
+France. Le gouvernement de tous a toujours ete et sera toujours l'ideal
+et le but de ma conscience. Pour que tous soient inities a leurs droits
+et a leurs propres interets, il faut du temps, il en faut cent fois
+plus que nous ne l'avions prevu en proclamant le principe souverain du
+suffrage universel. Il a mal fonctionne, tant pis pour nous et pour
+lui-meme. Que nous lui rendions demain son libre exercice, il se
+tournera encore contre nous, cela est evident, certain. Vous en
+conclurez, je pense, qu'il faut le restreindre ou le detruire
+momentanement pour sauver la France. Je le nie; je m'y refuse. J'ai sous
+les yeux le spectacle d'une dictature. J'ai vu celle de M. Cavaignac,
+qui, je m'en souviens bien, ne t'a pas choque autant que celle-ci, et
+qui ne valait certes pas mieux. J'en ai assez; je n'en veux plus. Toute
+revolution prochaine, quelle qu'elle soit, ne s'imposera que par ces
+moyens, qui sont devenus a la mode et qui tendent a passer dans nos
+moeurs politiques.
+
+Ces moyens tuent les partis qui s'en servent. Ils sont condamnes par le
+ciel, qui les permet, comme par les masses, qui les subissent. Si la
+Republique revient sur ce cheval-la, elle devient une affaire de parti
+qui aura son jour comme les autres, mais qui ne laissera apres elle que
+le neant, le hasard et la conquete par l'etranger. Vous portez donc
+dans vos flancs, vous autres qui etes irrites, la mort de la France.
+Puissiez-vous attendre longtemps le jour de remuneration que vous croyez
+souverain et que je crois mortel! J'espere que les masses s'eclaireront
+jusque-la, en depit de tout, qu'elles comprendront que leurs souffrances
+sont le resultat de leurs fautes, de leur ignorance et de leur
+corruption, et que, le jour ou elles seront aptes a se gouverner
+elles-memes, elles renieront des chefs qui reviendraient vers elles avec
+la terreur en croupe.
+
+Jusque-la, nous souffrirons, soit! nous serons victimes, mais nous
+ne serons pas bourreaux. Il est temps que cette vieille question que
+Mazzini ressuscite soit videe: la question de savoir s'il faut etre
+politique ou socialiste. Il prononce qu'il faut etre desormais purement
+_politique_. Je prononce dans mon ame qu'il faut etre, quant a present,
+socialiste _non politique_, et l'experience des annees qui viennent
+de s'ecouler me ramene a mes premieres certitudes. On ne peut etre
+politique aujourd'hui sans fouler aux pieds le droit humain, le droit
+de tous. Cette notion du vrai droit ne peut pas s'incarner dans la
+conscience d'hommes qui n'ont pas d'autre moyen pour le faire prevaloir
+que de commencer par le violer. Quelque honnetes, quelque sinceres
+qu'ils soient, ils cessent de l'etre des qu'ils entrent dans l'action
+contemporaine. Ils ne peuvent plus l'etre, a peine de recommencer
+l'impuissance du gouvernement provisoire. La logique du fait les
+contraint a admettre le principe des jesuites, de l'inquisition, de 93,
+du 18 brumaire et du 2 decembre. _Qui veut la fin veut les moyens_. Ce
+principe est vrai en fait, faux en morale, et un parti qui rompt avec
+la morale ne vivra jamais en France, malgre l'apparence d'immoralite de
+cette nation troublee et fatiguee.
+
+Donc, la dictature est illegitime, devant Dieu et devant les hommes;
+elle n'est pas plus legitime aux mains d'un roi que dans celles d'un
+parti revolutionnaire, Elle a sa legitimite fatale dans le passe, elle
+ne l'a plus dans le present. Elle l'a perdu le jour ou la France a
+proclame le principe du suffrage universel. Pourquoi? Parce qu'une
+verite, n'eut-elle vecu qu'un jour, prend son rang et son droit dans
+l'histoire. Il faut qu'elle s'y maintienne, au prix de tous les
+tatonnements, de toutes les erreurs dont son premier exercice est
+entache et entrave inevitablement; mais malheur a qui la supprime,
+meme pour un jour! La reparait le grand sens des masses, car elles
+abandonnent celui qui commet cette profanation; la est toute la cause de
+l'indifference avec laquelle le peuple a vu violer sa representation au
+2 decembre. Elle n'etait pas encore le produit du suffrage restreint;
+mais elle avait decrete la mort du suffrage universel, et le peuple
+s'est plus volontiers laisse prendre a l'appat d'un faux suffrage
+universel, qui du moins n'avait pas ete debaptise, et dont il n'a pas
+compris les restrictions mentales.
+
+"Mais, me diras-tu peut-etre, je ne suis pas de ceux qui voudraient
+revenir avec la dictature et la suppression ou la restriction du
+suffrage universel." Pour ce qui te concerne, j'en suis persuadee; mais
+alors je te declare que tu es impuissant, parce que tu es illogique.
+Cette nation-ci n'est pas republicaine, et, pour qu'elle le devint, il
+faudrait la liberte de la propagande; plus que cette liberte, car elle
+ne sait pas lire et n'aime pas a ecouter. Il faudrait l'encouragement
+donne d'en haut a la propagande; il faudrait peut-etre la propagande
+imposee par l'Etat. Fort bien! Quel sera le gouvernement assez fort pour
+agir ainsi? Une dictature revolutionnaire, je n'en vois pas d'autre.
+Qui la creera? une revolution? Soit. Faite par qui? Par nous, que la
+majorite du vote repousse et sacrifie? Ce ne pourra etre alors que par
+une conspiration, par un coup hardi, par un hasard heureux, par une
+surprise, par les armes. Combien y resterons-nous? Quelques mois pendant
+lesquels, pour preparer le bon resultat du suffrage, nous ferons de la
+terreur sur les riches, et par consequent de la misere sur les pauvres.
+Et les pauvres ignorants voudront de nous? Allons donc! Un ouvrier a dit
+une belle parole en mettant trois mois de misere au service de l'_idee_;
+mais est-ce qu'il y a eu de l'echo en France? est-ce que le pauvre ne
+sera pas toujours presse de se debarrasser, par le vote, d'un pouvoir
+qui l'effraye et qui ne peut pas lui donner des satisfactions
+immediates, quoi qu'il ose et quoi qu'il fasse? Non, cent fois non, on
+ne peut pas faire une revolution sociale avec les moyens de la politique
+actuelle; ce qui a ete vrai jusqu'ici est devenu faux, parce que le but
+de cette revolution est une verite qui n'a pas encore ete experimentee
+sur la terre, et qu'elle est trop pure et trop grande pour etre
+inauguree par les moyens du passe, et par nous-memes, qui sommes encore
+a trop d'egards les hommes du passe. Nous en avons la preuve sous les
+yeux. Voici un systeme qui, au fond, porte en lui-meme un principe de
+socialisme materialiste qu'il ne s'avoue pas, mais qui est sa destinee
+propre, son inneite fatidique, son unique moyen d'etre, quoi qu'il fasse
+pour s'y soustraire et pour caresser les besoins d'aristocratie qui le
+rongent lui-meme. Le jour ou il laissera trop peser la balance de son
+instinct aristocratique, il sera perdu. Il faut qu'il caresse le peuple
+ou qu'il perisse. Il le sait bien et il fremit sur sa base a peine jetee
+dans le sol. Pourquoi ce pouvoir est-il impossible a consolider sans
+violence et sans faiblesse? Car il offre le spectacle de ces deux
+extremes qui se touchent toujours et partout. C'est parce qu'il est
+l'oeuvre des souvenirs du passe, impuissant a entraver comme a fonder
+l'avenir, et a obtenir un autre resultat que le desordre moral et le
+chaos intellectuel. Si l'ordre materiel reussit a s'y faire, et j'en
+doute, quel sera le progres veritable? Aucun, selon moi, dont l'avenir
+puisse lui savoir gre. A present que je le regarde et que je le juge
+avec calme, je vois son oeuvre et son role dans l'histoire. Il est une
+necessite materielle des temps qui l'ont produit. Il est une veritable
+lacune dans le sens providentiel des evenements humains.
+
+Il y a des jours, des mois, des annees dans la vie des individus, comme
+dans celle des nations, ou la destinee semble endormie et la Providence
+insensible a nos maux et a nos erreurs. Dieu semble s'abstenir, et nous
+sommes forces, par la fatigue et l'absence de secours exterieurs, de
+nous abstenir nous-memes de travailler a notre salut; sous peine de
+precipiter notre ruine et notre mort, nous sommes dans une de ces
+phases. Le temps devient le seul maitre, le temps qui au fond, n'est
+que le travail invincible de cette mysterieuse Providence voilee a nos
+regards. Je prendrai un exemple plus saisissant et je comparerai le
+peuple, que nous avons essaye d'eclairer, a un enfant tres difficile a
+manier, tres aveugle, assez ingrat, fort egoiste et innocent, en somme,
+de ses propres fautes, parce que son education a ete trop tardive et ses
+instincts trop peu combattus; un veritable enfant, en un mot: tous se
+ressemblent plus ou moins. Quand tous les moyens ont ete tentes, dans
+l'etroite limite ou de sages parents peuvent lutter contre la societe
+corrompue qui leur dispute et leur arrache l'ame de cet enfant, n'est-il
+pas des jours ou nous sentons qu'il faut le laisser a lui-meme et
+esperer sa guerison de sa propre experience? Dans ces jours-la, n'est-il
+pas evident que nos exhortations l'irritent, le fatiguent et l'eloignent
+de nous? Crois-tu qu'une oeuvre de perseverance et de persuasion comme
+celle de sa conversion peut s'accomplir par la menace et la violence?
+L'enfant s'est donne a de mauvais conseils, a de perfides amis. Faut-il
+venir sous ses yeux frapper, briser, aneantir ceux qui l'ont accapare?
+Sera-ce un moyen, de reconquerir sa confiance? Bien loin de la! il les
+plaindra, il les pleurera comme des victimes de notre fureur jalouse et
+il leur pardonnera tout le mal qu'ils lui auront fait, par l'indignation
+que lui causera celui que nous leur ferons. Le moyen le plus sur et
+le plus naivement logique n'est-il pas, quand nous nous sentons
+completement supplantes par eux, de laisser l'enfant egare, souffrir de
+leurs trahisons et s'eclairer sur leur perfidie?
+
+Il n'y a plus que le sentiment moral, le sentiment fraternel, le
+sentiment evangelique qui puisse sauver cette nation de sa decadence. Il
+ne faut pas croire que nous sommes a la veille de la decadence: nous y
+sommes en plein, et c'est se faire trop d'illusions que d'en douter;
+mais l'humanite ne compte plus ses revers et ses conquetes par periodes
+de siecles. Elle marche a la vapeur aujourd'hui et quelques annees la
+demoralisent, comme quelques annees la ressuscitent. Nous entrons dans
+le Bas-Empire a pleines voiles; mais c'est a pleines voiles que nous en
+sortirons. Les idees vraies sont emises pour la plupart, laissons-leur
+le temps de s'incarner, elles ne sont encore que dans les livres et
+sur les programmes. Elles ne peuvent pas mourir, elles veulent,
+elles doivent vivre; mais attendons, car si nous bougeons dans les
+circonstances fatales ou nous sommes, et ou nous sommes par notre faute,
+nous allons les engourdir encore et mettre a leur place, des interets
+materiels et des passions violentes. Arriere ces mots de haine et
+de vengeance qui nous assimilent a nos persecuteurs. La haine et la
+vengeance ne sont jamais sanctifiees par le droit, elles sont toujours
+une ivresse, l'exercice maladif de facultes brutales et incoherentes.
+Il n'en peut sortir que du mal, le desordre, l'aveuglement, les crimes
+contre l'humanite, et puis la lassitude, l'isolement, l'impuissance.
+
+Mon Dieu, les exces de notre premiere revolution ne nous ouvriront-ils
+jamais les yeux? Les passions n'y ont-elles pas joue un role si violent,
+qu'elles y ont tue l'idee, et que Robespierre, apres avoir debute par
+fletrir la peine de mort, en arrive a la regarder comme une necessite
+politique? Il croyait tuer le principe de l'aristocratie en detruisant
+toute une caste! Une caste nouvelle s'est formee le lendemain, et,
+aujourd'hui, cette caste ressuscite l'Empire, apres avoir cede la place
+a celle de la Restauration, que Robespierre n'avait pu empecher de lui
+survivre et de procreer!
+
+93! cette grande chose que nous ne sommes pas de taille a recommencer,
+a cependant avorte, grace aux passions, et vous parlez de garder vos
+passions comme un devoir de conscience! Cela est insense et coupable.
+Croyez-vous que, le lendemain du jour ou vous vous serez bien venges,
+le peuple sera meilleur et plus instruit, et que vous pourrez lui
+faire gouter les douceurs de la fraternite? Il sera cent fois pire
+qu'aujourd'hui. Restez donc dehors, vous qui n'avez que de la colere a
+son service.
+
+Mieux vaut qu'il reflechisse dans l'esclavage que d'agir dans le delire,
+puisque son esclavage est volontaire, et que vous ne pouvez l'en
+affranchir qu'en le prenant par la surprise et la violence d'un coup de
+main. Mieux vaut que les pretendants se devorent entre eux, plutot
+que des revolutions pretoriennes s'accomplissent. Le peuple n'est pas
+dispose a y intervenir. Elles passeront sur sa tete et s'affaisseront
+sur ses propres mines. Alors le peuple s'eveillera de sa meditation, et,
+comme il sera le seul pouvoir survivant, le seul pouvoir qu'on ne peut
+pas detruire des qu'il a commence a respirer veritablement, il mettra
+par terre, sans fureur et sans vengeance, tous ces fantomes d'un jour
+qui ne pourront plus conspirer contre lui.
+
+Mais cela ne fait, pas les affaires des _hommes d'action_ de ce
+temps-ci. Ils ne veulent pas s'abstenir, ils ne veulent pas attendre. Il
+leur faut un role et du bruit. S'ils ne font rien, ils croient que la
+France est perdue. La plupart d'entre eux ne se sont-ils pas imagine
+qu'ils avaient sauve la societe dans les horribles journees de juin,
+en abandonnant la populace au sabre africain? La populace ne l'a pas
+oublie, elle ne veut plus d'aucun parti, elle s'abstient, c'est son
+droit. Elle se mefie, elle en a sujet. Elle ne veut plus de politique,
+elle subit le premier joug venu et s'arrange pour ne pas se faire
+ecraser dans la lutte, puisque c'est son destin eternel. Elle n'est pas
+si egoiste que l'on croit, elle voit plus loin, dans son epais bon sens,
+que nous dans nos agitations fievreuses. Elle attend son jour, elle sent
+que les hommes d'aucun parti ne veulent ou ne peuvent le lui hater.
+Elle sait qu'elle se fut fait mitrailler en decembre au profit de
+Changarnier, que Cavaignac et consorts eussent fait jonction avec
+une bonne partie de la bourgeoisie. Nous tombions dans ce pouvoir
+oligarchique et militaire; j'aime autant celui-ci. Je suis aussi bete et
+aussi sage que le peuple: je sais attendre.
+
+Et allons au fond du coeur humain. Pourquoi sais-je-attendre? Pourquoi
+la majorite du peuple francais sait-elle attendre? Ai-je le coeur plus
+dur qu'un autre? Je ne crois pas. Ai-je moins de dignite qu'un homme de
+parti? J'espere que non. Le peuple souffre-t-il moins que vous autres?
+J'en doute fort. Sommes-nous sur des roses dans ce pays-ci? Nous ne nous
+en apercevons guere.
+
+Pourquoi etes-vous plus presses que nous? C'est que vous etes pour la
+plupart des ambitieux: les uns des ambitieux de fortune, de pouvoir
+et de reputation; les autres, comme toi, des ambitieux d'honneur,
+d'activite, de courage et de devouement; noble ambition sans doute que
+celle-la, mais qui n'en a pas moins sa source dans un besoin personnel
+d'agir a tout prix et de croire a soi-meme plus qu'il n'est toujours
+sage et legitime d'y croire. Vous avez de l'orgueil, honnetes gens que
+vous etes! vous etes peu chretiens! vous croyez que rien ne peut se
+faire sans vous, vous souffrez quand on vous oublie, vous vous degoutez
+quand on vous meconnait. Les vanites qui vous coudoient vous abusent,
+vous chauffent et vous exploitent. Vous avez vecu a l'aise dans cette
+Assemblee constituante qui a commence a egorger le socialisme sans s'en
+douter, ou plutot en le voulant un peu; car vous ne vous disiez pas
+encore socialistes a cette epoque, vous vous etes retrempes plus tard
+dans le programme de la Montagne, qui est votre meilleure action, votre
+seul ouvrage durable; mais il etait trop tard et trop tot pour que cela
+produisit un bien immediat, vous aviez deja fait divorce a votre insu
+avec le sentiment populaire, que vous eussiez voulu feconder, et qui
+s'eteignait dans la mefiance; pour se jeter dans la passion ou se
+laisser tomber dans l'inertie. Vous avez pourtant fait pour le mieux;
+selon vos lumieres et vos forces; mais vous etiez pousses par les
+passions autant que par les principes, et vous avez commis tous plus ou
+moins, dans un sens ou dans l'autre, des fautes inevitables; qu'elles
+vous soient mille fois pardonnees!
+
+Je ne suis pas de ceux qui s'entr'egorgent dans les bras de la mort.
+Mais je dis que vous ne pouvez plus rien avec ces passions-la.
+Votre sagesse, par consequent votre force, serait de les apaiser en
+vous-memes, pour attendre l'issue du drame qui se deroule aujourd'hui
+entre le principe de l'autorite personnelle et le principe de la liberte
+commune: cela meriterait d'etre medite a un point de vue plus eleve
+que l'indignation contre les hommes. Les hommes! faibles et aveugles
+instrumens de la logique des causes!
+
+Il serait bon de comprendre et de voir, afin d'etre meilleurs, pour etre
+plus forts; au lieu de cela, vous vous usez, vous vous affaiblissez a
+plaisir dans des emotions ardentes et dans des reves de chatiment que la
+Providence, plus maternelle et plus forte que vous, ne mettra jamais,
+j'espere, entre vos mains.
+
+Adieu, mon ami! d'apres toute cette philosophie que j'avais besoin de me
+resumer et de te resumer en rentrant dans le repos de la campagne,
+tu vas croire que je m'arrange fort bien de ce qui est, et que je ne
+souffre guere dans les autres. Helas! je ne m'en arrange pas, et j'ai
+vu plus de larmes, plus de desespoirs, plus de miseres, dans ma petite
+chambre de Paris, que tu n'en as pu voir en Belgique. La, tu as vu les
+hommes qui partent; moi, j'ai vu les femmes qui restent! Je suis sur les
+dents apres tant de tristesses et de fatigues dont il a fallu prendre ma
+part, apres tant de perseverance et de patience dont il a fallu m'armer
+pour aboutir a de si minces allegements. Je ne m'en croyais pas capable;
+aussi j'ai failli y laisser mes os. Mais le devoir porte en soi sa
+recompense. Le calme s'est fait dans mon ame, et la foi m'est revenue.
+Je me retrouve aimant le peuple et croyant a son avenir comme a la
+veille de ces votes qui pouvaient faire douter de lui, et qui ont porte
+tant de coeurs froisses a le mepriser et a le maudire!
+
+Je t'embrasse et je t'aime.
+
+
+
+
+CCCLIII
+
+A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
+
+ Nohant, 23 mai 1852.
+
+Cher ami,
+
+Je ne voudrais pas vous ecrire en courant, et pourtant, ou il faut que
+je vous ecrive trop vite, ou il faut que je ne vous ecrive pas; car le
+temps me manque toujours et je ne puis arriver a une seule journee ou
+je ne sois pas talonnee, ahurie par un travail presse, des affaires a
+subir, ou quelque service a rendre. Ma sante, ma vie y succombent. Ne me
+grondez pas par-dessus le marche.
+
+On a tort de s'irriter dans les lettres contre ceux qu'on aime. Il est
+evident pour moi que, dans votre derniere, vous faites un malentendu
+enorme de quelque reflexion que je ne peux me rappeler assez
+textuellement, pour m'expliquer votre erreur. Mais ce que vous me faites
+dire, je ne vous l'ai pas dit comme vous l'entendez, j'en suis certaine,
+ou bien votre colere serait trop juste. Vraiment, cher ami, la douleur
+vous rend irritable et ombrageux, meme avec les coeurs qui vous aiment
+et vous respectent le plus. Qui vous dit que travailler pour votre
+patrie est une vaine gloire, et que je vous accuse de gloriole?
+
+J'ai cru rever en voyant votre interpretation d'une phrase, ou j'ai du
+vous dire, ou je crois vous avoir dit qu'il ne s'agit plus de savoir
+qui aura l'initiative; qu'aujourd'hui, ce serait une vaine gloire de
+s'attribuer, soit comme Francais, soit comme Italien, des facultes
+superieures pour cette initiative, et que tout reveil doit etre un acte
+de foi collectif.
+
+Je ne sais ce que j'ai dit; mais je veux etre pendue si j'ai pu vouloir
+dire autre chose, et s'il y a la dedans un reproche, un doute pour vous;
+je ne vous comprends pas de vous facher ainsi contre moi, quand j'ai
+si rarement le bonheur de pouvoir causer avec vous; quand il est si
+chanceux d'y parvenir sans que les lettres soient interceptees; quand
+des semaines et des mois doivent se passer sans que j'aie d'autre
+souvenir de vous qu'une lettre de reproches trop vehements et nullement
+merites. Je n'ai pas recu l'article que vous m'avez envoye. Je crois
+l'avoir lu en entier dans un extrait de journal qu'on m'avait envoye de
+Belgique quelque temps auparavant, lorsque j'etais a Paris. J'ignore si
+on m'a envoye la reponse collective dont vous vous plaignez. Je n'ai
+rien recu; une lettre que m'avait ecrite Louis Blanc, et dont il me
+parle aujourd'hui dans une autre lettre etrangere a toute politique, a
+ete saisie apparemment par la police: je ne l'ai pas recue. J'ai cherche
+dans les journaux que je suis a meme de consulter ici cette reponse,
+tronquee ou non. Je ne l'ai point trouvee. Je n'en sais donc pas le
+premier mot. Vous me dites, et l'on me dit d'ailleurs, qu'elle est
+mauvaise, _archi-mauvaise_. Je n'ai pas besoin vis-a-vis de vous de la
+desavouer. Elle est signee dites-vous, par des gens que j'aime, c'est
+vrai, mais plus ou moins: quelques-uns beaucoup, d'autres pas du tout.
+Quelle qu'elle soit, du moment qu'elle vous meconnait, vous outrage et
+vous calomnie, je la condamne et suis fachee de ne l'avoir pas
+connue lorsque j'ai ecrit a Louis Blanc en meme temps qu'a vous, par
+l'intermediaire de Michele. Je lui en aurais dit mon sentiment avec
+franchise. Cela viendra.
+
+Pour le moment, ce n'est pas facile, puisque je ne peux me procurer ce
+malheureux ecrit, et que, d'ailleurs, les correspondances sont si peu
+sures. Il est affreux de penser que nous ne pouvons laver notre linge
+en famille, et que nos epanchements les plus intimes peuvent rejouir la
+police de nos persecuteurs les plus acharnes.--Et puis j'arrive trop
+tard dans ces debats; je suis placee trop loin des faits par ma
+retraite, mon isolement, et tant d'autres preoccupations, moins
+importantes certainement, mais si personnellement obligatoires, que je
+ne peux m'y soustraire.
+
+Enfin, mes amis, m'ecouteriez-vous si j'arrivais a temps pour retenir
+vos plumes irritees et brulantes? Helas! non. Il y a dix ans que je crie
+dans le desert que les divisions nous tueront. Voila qu'elles nous ont
+tue, et qu'on s'egorge encore, tout sanglants et couches sur le champ de
+bataille! quel affreux temps! quel affreux vertige!
+
+Mon ami, fachez-vous contre moi tant que vous voudrez. Pour la premiere
+fois, je vais vous faire un reproche. Vous avez mal fait de provoquer ce
+crime commis envers vous. Vous voyez, je ne mache pas le mot, c'est
+un crime, s'il est vrai qu'on vous accuse de lachete, de trahison,
+d'ambition meme.
+
+J'ai la conviction, la certitude que vous ne savez ce que c'est que
+l'ambition personnelle, et que votre ame est sainte dans ses passions et
+dans ses instincts comme dans ses principes. On ne peut, sans etre en
+proie a un acces de folie, douter de la purete de votre caractere. Mais
+n'est-ce pas une faute, une faute grave de provoquer un acces de folie
+chez son semblable, quel qu'il soit? Ne deviez-vous pas prevoir cette
+reaction de l'orgueil blesse, du patriotisme saignant, de la doctrine
+intolerante si vous voulez, chez des hommes qu'une defaite epouvantable,
+_l'abandon du pays_, vient de frapper dans ce qui faisait tout leur
+etre, toute leur vie? Etait-ce le moment de retourner sans pitie le fer
+dans la plaie et de leur crier: "Vous avez perdu la France!"
+
+Vos reproches vous paraissent si justes, que vous regardez comme un
+devoir de les avoir exprimes, en depit de la solidarite qu'il eut ete
+beau de ne pas rompre violemment au milieu d'un desastre horrible, en
+depit du sentiment chretien et fraternel qui devrait dominer tout dans
+le parti de l'avenir, en depit enfin des convenances politiques qui
+defendent de montrer ses plaies au vainqueur, avide de les regarder et
+d'en rire! Eh bien, peut-etre avez-vous raison en theorie, peut-etre
+est-il des temps et des choses si necessaires a saisir, qu'il y ait un
+farouche egoisme a marcher ainsi sur les blesses et sur les cadavres
+pour arriver au but. Mais, si ces reproches que vous faites ne sont pas
+justes! s'ils partent d'une prevention ardente, comme il en est entre
+plus d'une fois dans l'ame des saints! les saints ont beau etre des
+saints, ils sont toujours hommes, et ils mettent souvent, nous le voyons
+a chaque instant dans l'histoire, une violence funeste, une intolerance
+impitoyable dans le zele qui les devore. Je ne sais plus lequel d'entre
+eux a nomme l'orgueil, la _maladie sacree_, parce qu'elle atteint
+particulierement les ames puissantes et les esprits superieurs. Les
+petits n'ont que la vanite; les grands ont l'orgueil, c'est-a-dire une
+confiance aveugle dans leur certitude.
+
+Eh bien, vous avez ete atteint de cette maladie sacree; vous avez commis
+le peche d'orgueil le jour ou vous avez rompu ouvertement avec le
+socialisme. Vous ne l'avez pas assez etudie, dans ses manifestations
+diverses, il semble meme que vous ne l'ayez pas connu. Vous l'avez juge
+en aveugle, et, prenant les defauts et les travers de certains hommes
+pour le resultat des doctrines, vous avez frappe sur les doctrines, sur
+toutes, quelles qu'elles fussent, avec l'orgueil d'un pape qui s'ecrie:
+_Hors de mon Eglise, point de salut!_ Il y avait longtemps que je voyais
+se developper votre tendance vers un certain cadre d'idees pratiques
+exclusives. Je ne vous ai jamais tourmente de vaines discussions a cet
+egard. Je ne connaissais pas assez l'Italie, je ne la connais pas encore
+assez pour oser dire que ce cadre fut insuffisant pour ses aspirations
+et ses besoins; vous regardant comme un des trois ou quatre hommes les
+plus avances, les plus forts de cette nation, j'ai cru devoir vous dire,
+lorsque vous parliez a l'Italie: "Dites toujours ce que vous croyez etre
+la verite." Oui, j'ai du vous dire cela, et je vous le dirais encore si
+vous parliez a l'Italie au milieu du combat. Quand on se bat, pourvu
+qu'on se batte bien, tout stimulant ardent et sincere concourt a la
+victoire. Mais, dans la defaite, ne faut-il pas devenir plus attentif
+et plus scrupuleux? Songez que vous parlez maintenant non plus a une
+nation, mais a un parti vaincu dans des circonstances si peu comparables
+a celles de l'Italie livree a l'etranger, que ce que vous pouviez crier
+alors comme le pape de la liberte romaine n'a plus de sens pour des
+oreilles francaises, etourdies, brisees par le canon de la guerre
+civile.
+
+Ecoutez-moi, mon ami; ce que je vais vous dire est tres different de ce
+que vous disent probablement mes amis a Londres et en Belgique. A coup
+sur, c'est tout a fait l'expose de ce que pensent la plupart de mes amis
+et connaissances politiques en France.
+
+Nous sommes vaincus par le fait, mais nous triomphons par l'idee. "La
+France est dans la boue," dites-vous? c'est possible; mais elle ne
+s'arrete pas dans cette boue, elle marche, elle en sortira. Il n'y a
+pas le chemin sans boue, comme il n'y en a pas sans rochers et sans
+precipices. La France a conquis la sanction, la vraie, la seule sanction
+legitime de tous les pouvoirs, l'election populaire, la delegation
+directe. "C'est l'enfance de la liberte, dit-on?" Oui, c'est vrai, la
+France electorale marche comme l'enfance, mais elle marche; aucune autre
+nation n'a encore marche aussi longtemps dans cette voie nouvelle,
+l'election populaire! La France va probablement voter l'empire a vie,
+comme elle vient de voter la dictature pour dix ans; et je parie qu'elle
+sera enchantee de le faire; c'est si doux, si flatteur pour un ouvrier,
+pour un paysan, de se dire, dans son ignorance, dans sa naivete, dans sa
+betise, si vous voulez: "C'est moi maintenant qui fais les empereurs!"
+
+On vous a dit que le peuple avait vote sous la pression de la peur, sous
+l'influence de la calomnie! Ce n'est pas vrai. Il y a eu terreur et
+calomnie avec exces; mais le peuple eut vote sans cela comme il a vote.
+En 1852, ce 1852 reve par les republicains comme le terme de leurs
+desirs et le signal d'une revolution terrible, la deception eut ete
+bien autrement epouvantable qu'elle ne l'est aujourd'hui. Le peuple eut
+probablement resiste a la loi du suffrage restreint, il eut vote envers
+et contre tous; mais pour qui?
+
+Pour Napoleon, qui avait pris les devants, avec un a propos
+incontestable, en demandant le retrait de cette loi a son profit, et
+qui, certes, ne l'eut pas demande s'il n'eut ete sur de son affaire.
+Le peuple est ignorant, borne comme science, comme prevision, comme
+discernement politiques. Il est fin et obstine dans le sentiment de son
+droit acquis. Il avait elu ce president a une grande majorite. Il
+etait fier de son oeuvre..., il avait tate sa force. Il ne l'eut pas
+compromise en eparpillant ses voix sur d'autres candidats. Il n'avait
+qu'un but, qu'une volonte sur toute la ligne: se grouper en faisceau
+immense, en imposante majorite pour maintenir sa volonte. Un peuple
+n'abandonne pas en si peu d'annees l'objet de son engouement, il ne se
+donne pas un dementi a lui-meme. Depuis trois ans, la majorite du peuple
+de France n'a pas bronche. Je ne parle pas de Paris, qui forme une
+nation differente au sein de la nation, je parle de cinq millions de
+voix au moins, qui se tenaient bien compactes sur tous les points du
+territoire, et toutes pretes a maintenir le principe de delegation en
+faveur d'un seul. Voila la seule lumiere que la masse ait acquise, mais
+qui lui est bien et irrevocablement acquise. C'est sa premiere dent.
+Ce n'est qu'une dent, mais il en poussera d'autres, et le peuple, qui
+apprend aujourd'hui a faire les empereurs, apprendra fatalement par la
+meme loi a les defaire.
+
+Notre erreur, a nous socialistes et politiques, tous tant que nous
+sommes, a ete de croire que nous pouvions en meme temps initier et
+mettre en pratique. Nous avons tous fait une grande chose, et il faut
+qu'elle nous console de tout: nous avons initie le peuple a cette idee
+d'egalite des droits par le suffrage universel. Cette idee, fruit de
+dix-huit ans de luttes et d'efforts, sous le regime constitutionnel,
+idee deja soulevee sous la premiere revolution, etait mure, tellement
+mure, que le peuple l'a acceptee d'emblee et qu'elle est entree dans sa
+chair et dans son sang en 1848. Nous ne pouvions pas, nous n'aurions pas
+du esperer davantage.
+
+De la possession d'un droit a l'exercice raisonnable et utile de ce
+droit, il y a un abime. Il nous eut fallu dix ans d'union, de vertu, de
+courage et de patience, dix ans de pouvoir et de force, en un mot, pour
+combler cet abime. Nous n'avons pas eu le temps, parce que nous n'avons
+pas eu l'union et la vertu; mais ceci est une autre question.
+
+Quelle que soit la cause, le peuple, depuis trois ans, n'a fait que
+reculer dans la science de l'exercice de son droit; mais aussi il a
+avance dans la conscience de la possession de son droit. Ignorant des
+faits et des causes, trop peu capable de suivre et de discerner les
+evenements et les hommes, il a juge tout en gros, en masse. Il a vu une
+assemblee elue par lui se suicider avec rage, plutot que de laisser
+vivre le principe du suffrage universel. Un dictateur s'est presente les
+mains pleines de menaces et de promesses, criant a ce peuple incertain
+et trouble: "Laissez-moi faire, je vais chatier les assassins de votre
+droit; donnez-moi tous les pouvoirs, je ne veux les tenir que de vous,
+de vous tous, afin de consacrer que le premier de tous ces pouvoirs,
+c'est le votre!" Et, le peuple a tendu les mains en disant: "Soyez
+dictateur, soyez le maitre. Usez et abusez; nous vous recompensons ainsi
+de votre deference."
+
+Cela, voyez-vous, c'est dans le caractere de la masse, parce que c'est
+dans le caractere de tout individu formant la masse de ce proletariat
+dans l'enfance. Il a les instincts de l'esclave revolte, mais il n'a pas
+les facultes de l'homme libre. Il veut se debarrasser de ses maitres,
+mais c'est pour en avoir de nouveaux; fussent-ils pires, il s'en
+arrangera quelque temps, pourvu que ce soit lui qui les ait choisis, il
+croit a leur reconnaissance, parce qu'il est bon, en somme! Voila la
+verite sur la situation. On ne corrompt pas, on n'epouvante pas une
+nation en un tour de main. Ce n'est pas si facile qu'on croit; c'est
+meme impossible. Tout le talent des usurpateurs est de tirer parti d'une
+situation; ils n'en auront jamais assez pour creer du jour au lendemain
+cette situation.
+
+Depuis les journees de juin 1848 et la campagne de Rome, j'avais vu tres
+clair, non par lucidite naturelle, mais par l'absence involontaire et
+invincible d'illusions, dans cette disposition des masses. Vous m'avez
+vue sans espoir depuis ces jours-la, predisant de grandes expiations;
+elles sont arrivees. Il m'en a coute de passer d'immenses illusions a
+cette desillusion complete. J'ai ete desolee, abattue; j'ai eu mes jours
+de colere et d'amertume, alors que mes amis, ceux qui etaient encore au
+sein de la lutte parlementaire, comme ceux qui faisaient deja les reves
+de d'exil, se flattaient encore de la victoire. Quand une nation a donne
+sa demission devant des questions d'honneur et d'humanite, que peuvent
+les partis? Les individus disparaissent, ils sont moins que rien.
+
+En tant que nation active et militante, la France a donc donne sa
+demission. Mais tout n'est pas perdu; elle a garde, elle a sauve la
+conscience, l'appetit, si vous voulez, de son droit de legislature.
+Elle veut s'initier a la vie politique a sa maniere; nous aurons beau
+fouetter l'attelage, il n'ira jamais que son pas.
+
+A present, ecoutez, mon ami, ecoutez encore, car ce que je vous dis, ce
+sont des faits, et la passion les nierait en vain. Ils sont clairs comme
+le soleil. Cinq a six millions de votants, representant la volonte de
+la France en vertu du principe du suffrage universel (je dis cinq a six
+millions pour laisser un ou deux millions de voix aux eventualites de la
+corruption et de l'intimidation), cinq a six millions de voix ont decide
+du sort de la France.
+
+Eh bien, sur ce nombre considerable de citoyens, cinq cent mille;, _tout
+au plus_, connaissent les ecrits de Leroux, de Cabet, de Louis Blanc,
+de Vidal, de Proudhon, de Fourier, et de vingt autres plus ou moins
+socialistes dans le sens que vous signalez. Sur ces cinq cent mille
+citoyens, cent mille tout au plus ont lu attentivement et compris
+quelque peu ces divers systemes; aucun, j'en suis persuadee, n'a songe a
+en faire l'application a sa conduite politique. Croire que ce soient les
+ecrits socialistes, la plupart trop obscurs, et tous trop savants,
+meme les meilleurs, qui ont influence le peuple, c'est se fourrer dans
+l'esprit gratuitement la plus etrange vision qu'il soit possible de
+donner pour un fait reel.
+
+Vous me direz peut-etre que ces ecrits ont determine des abstentions
+nombreuses; je vous demanderais si c'est probable, et pourquoi cela
+serait-il? L'abstention, la ou elle se decrete, n'est jamais qu'une
+mesure politique, une protestation ou un acte de prudence pour eviter de
+se faire compter quand on se sait en petit nombre. Les partisans de
+la politique pure se sont abstenus peut-etre plus encore que les
+socialistes, dans les dernieres elections. En de certaines localites, on
+s'est fait un devoir de s'abstenir; en de certaines autres, on a risque
+le contraire, sans que, nulle part, on se soit divise sur l'opportunite
+du fait, au nom du socialisme ou de la politique.
+
+C'est donc, selon moi, une complete erreur d'appreciation des faits que
+ce cri jete par vous a la face du monde: _Socialistes! vous avez perdu
+la France!_ Admettons, si vous l'exigez, que les socialistes soient, par
+caractere, des scelerats, des ambitieux, des imbeciles, tout ce que vous
+voudrez. Leur impuissance a ete tellement constatee par leur defaite,
+qu'il y a injustice et cruaute a les accuser du desastre commun.
+
+Mais, d'abord, qu'est-ce que le socialisme? A laquelle de ses vingt
+ou trente doctrines faites-vous la guerre? Il regne dans vos attaques
+contre lui une complete obscurite, vous n'avez presque rien designe,
+vous n'avez nomme presque personne. Je comprends la delicatesse de cette
+reserve; mais est-elle conciliable avec la verite, quand vous invoquez
+ce principe qu'il faut dire la verite a tous, en tout temps, en tout
+lieu!
+
+Ne voyez-vous pas qu'en attaquant les diverses ecoles sans distinction,
+vous les attaquez toutes, et que vous vous reduisez a ce principe, qu'il
+faut agir et ne pas savoir dans quel but?
+
+Cette conclusion pourtant, vous la repoussez vivement dans votre propre
+ecrit. Je viens de le relire attentivement et j'y vois un tissu de
+contradictions inouies chez un esprit ordinairement net et lucide au
+premier chef. Vous y dites le pour et le contre, vous admettez tout ce
+que le socialisme preche, vous declarez que la pensee doit preceder
+l'action. Vous ne l'admettriez pas, qu'il n'en serait ni plus ni moins;
+car il faut bien, que ma volonte precede l'action de mon bras pour
+prendre une plume ou un livre, et il n'est pas besoin de poser en
+principe un fait de mecanisme si elementaire.
+
+Eh bien, alors, de quoi vous etonnez-vous, de quoi vous fachez-vous?
+Ne faut-il pas savoir, avant de se battre, pour qui, pour quoi on se
+battra? Vous ne voulez pas qu'on s'abstienne quand on craint de se
+battre pour des gens en qui l'on n'a pas confiance? Mais il n'est pas
+besoin d'etre socialiste pour s'accorder a soi-meme ce droit-la. Eut-on
+mille fois tort de se mefier, la mefiance est legitime parce qu'elle est
+involontaire. Je vous assure que votre accusation est une enigme d'un
+bout a l'autre; relisez-la avec calme, et vous verrez que, quand on n'a
+pas d'interet personnel dans la question, quand on ne se sent entame par
+aucun de vos reproches, il est impossible de comprendre pourquoi vous
+nous traduisez ainsi au ban de l'Europe, comme bavards, vaniteux,
+cretins, poltrons et materialistes. Est-ce un anatheme sur la France
+parce qu'elle s'est donne un dictateur? Bon, si la France etait
+socialiste; mais, mon ami, si vous dites cela, vous nous faites, sans
+vous en douter, une atroce plaisanterie; si vous le croyez, vous
+connaissez la France moins que la Chine. Est-ce un anatheme sur la
+doctrine materialiste, selon vous, qui se resume par ces mots de Louis
+Blanc: _A chacun selon ses besoins?_ Les besoins sont de plus d'un
+genre. Il y en a d'intellectuels comme de materiels, et Louis Blanc a
+toujours place les premiers avant les seconds.
+
+Louis Blanc a demande sur tous les tons que toute la recompense du
+devouement fut dans les moyens de prouver son devouement, et, en cela,
+il est parfaitement d'accord avec vous, qui dites: _A chacun selon son
+devouement_.
+
+N'avez-vous pas lu d'excellents travaux de Vidal, ami de Louis Blanc,
+sur le developpement des recompenses dues au devouement? C'est
+exactement le meme theme. Que l'homme ne soit recompense ni par l'argent
+ni par le privilege. Ces choses ne payent pas, ne sauraient payer le
+devouement. Le plaisir de se devouer est le seul payement qui s'adresse
+directement a l'action de se devouer.
+
+Voila qu'au moins, en fletrissant les sectaires du _pot-au-feu_, comme
+vous les appelez, vous eussiez du excepter Louis Blanc et Vidal et
+Pecqueur, tout un groupe de politiques socialistes et spiritualistes
+d'un ordre tres eleve, dont les travaux n'ont qu'un malheur, celui de ne
+pouvoir etre repandus a profusion dans les masses.
+
+Passons a Leroux. Leroux est-il un philosophe materialiste? Ne
+peche-t-il pas, au contraire, un peu par exces d'abstraction quand il
+peche? Et, a cote de quelques divagations, selon moi, n'y a-t-il pas un
+ensemble d'idees admirables, de preceptes sublimes, deduits et aussi
+bien prouves par l'histoire de la philosophie et l'essence des religions
+qu'il est possible de prouver?
+
+Vous auriez du excepter Leroux et son ecole de votre condamnation sur le
+materialisme.
+
+Cabet, que je n'admire pas comme intelligence--c'est peut-etre une
+faute, mais enfin je ne l'admire pas,--n'est pas plus materialiste que
+spiritualiste dans ses doctrines. Il associe de son mieux ces deux
+elements. Il fait son possible pour les bien etablir. Il n'a jamais
+preche rien que de bon et d'honnete. Je trouve sa doctrine vulgaire et
+puerile dans ses applications revees. Mais, enfin, elle est tellement
+inoffensive et si peu repandue que, lui aussi, meritait une exception.
+
+Restent la doctrine Fourier, la doctrine Blanqui, la doctrine Proudhon.
+
+La doctrine de Fourier est tellement l'oppose de la doctrine de Leroux,
+qui en a fait la critique foudroyante, de main de maitre, qu'il
+n'eut pas fallu les envelopper dans un vague anatheme sur toutes les
+doctrines. Mais la doctrine de Fourier, elle-meme, n'a pas produit tout
+le mal que Leroux combat en elle avec raison, et que vous lui reprochez
+a tort. Leroux a raison de nous reveler que, sous cette doctrine
+esoterique, il y a un materialisme immonde; mais, si Leroux ne nous
+l'avait pas revele, ce livre, ecrit par enigmes, ne l'eut fait
+comprendre qu'a un petit nombre d'adeptes et vous avez tort de dire
+qu'il a perdu la France, qui ne le connait pas et ne le comprend pas.
+
+La doctrine de Proudhon n'existe pas. Ce n'est pas une doctrine: c'est
+un tissu d'eblouissantes contradictions, de brillants paradoxes qui ne
+fera jamais ecole. Proudhon peut avoir des admirateurs, il n'aura jamais
+d'adeptes. Il a un talent de polemiste incontestable dans la politique;
+aussi n'a-t-il de pouvoir, d'influence que sur ce terrain-la. Il a rendu
+des services tres actifs a la cause de l'action dans son journal _le
+Peuple_; il ne faut donc pas l'accuser d'impuissance et d'indifference.
+Il est tres militant, tres passionne, tres incisif, tres eloquent, tres
+utile dans le mouvement des emotions et des sentiments politiques;
+hors de la, c'est un economiste savant, ingenieux, mais impuissant par
+l'isolement de ses conceptions, et isole par cela meme qu'il n'appuie
+ses systemes economiques sur aucun systeme socialiste. Proudhon est
+le plus grand ennemi du socialisme. Pourquoi donc avez-vous compris
+Proudhon dans vos anathemes? Je n'y concois rien du tout.
+
+Quant a Blanqui, je ne connais pas celui-la, et je declare que je n'ai
+jamais lu une seule ligne de lui. Je n'ai donc pas le droit d'en parler.
+Je ne le connais que par quelques partisans de ses principes qui
+prechent une republique forcenee, des actes de rigueur effroyables,
+quelque chose de cent fois plus dictatorial, arbitraire et antihumain
+que ce que nous subissons aujourd'hui. Est-ce la la pensee de Blanqui?
+est-ce une fausse interpretation donnee par ses adeptes? Avant de juger
+Blanqui, je voudrais le lire ou l'entendre; ne le connaissant que
+par des _on dit_, je ne me permettrais jamais de le traduire devant
+l'opinion socialiste ou non socialiste. J'ignore si vous etes mieux
+renseigne que moi. Mais, s'il est homme d'action, de combat et de
+conspiration comme on le dit, qu'il soit ou non socialiste, vous ne
+devez pas le renier comme combattant, vous qui voulez des combattants
+avant tout.
+
+Plus j'examine ces diverses ecoles, moins je vois qu'aucune d'elles en
+particulier merite d'avoir ete accusee par un homme aussi juste,
+aussi bon, aussi impartial que vous, d'avoir perdu la France par le
+materialisme.
+
+Les unes ont preche le spiritualisme le plus pur. Les autres n'ont
+preche que dans le desert. Donc, ce n'est pas le materialisme socialiste
+qui a perdu la France. Ou je suis une imbecile, je ne sais pas lire, je
+n'ai jamais rien vu, rien compris, rien apprecie, dans mon pays, ou le
+socialisme, en general, a combattu de toutes ses forces le materialisme
+inocule au peuple par les tendances bourgeoises orleanistes.
+
+Quand, par exception, le materialisme a ete preche par de pretendus
+socialistes, il n'a produit que peu d'effet, et ce n'est pas la faute du
+socialisme s'il a servi de pretexte a des doctrines contraires, pas plus
+que ce n'est sa faute s'il sert de pretexte aujourd'hui a nos bourreaux
+pour nous deporter et nous traiter en forcats refractaires. Il y aurait,
+de la part des partisans du _National_, une grande lachete a lui
+reprocher les malheurs communs. Le socialisme n'aurait-il pas le droit
+de faire le meme reproche a ceux qui ont donne aux moeurs publiques
+l'exemple de la mitraillade dans les rues et de la dictature? S'il le
+fait, il est assez pardonnable de le faire; car il est provoque sur tous
+les tons et par tous les partis depuis dix ans avec une rage qui n'a pas
+de nom.
+
+Il est le bouc emissaire de tous les desastres, la victime de toutes les
+batailles, et je ne peux pas imaginer que vous arriviez, vous, le saint
+de l'Italie, pour lui jeter la derniere pierre et lui crier: "C'est toi
+qui es le coupable, c'est toi qui es le maudit!"
+
+Pour moi, mon ami, ce que vous faites la est mal. Je n'y comprends rien.
+Je crois rever, en voyant cette dissidence de moyens que je connaissais
+bien, mais que j'admettais comme on doit admettre toute liberte de
+conscience, aboutir a une colere, a une rupture, a une accusation
+publique, a un anatheme. On vous a repondu cruellement, brutalement,
+injustement, ignominieusement? Cela prouve que cette generation est
+mauvaise et que les meilleurs ne valent rien; mais, vous qui etes parmi
+les meilleurs, n'etes-vous pas coupable aussi, tres coupable d'avoir
+souleve ces mauvaises, passions et provoque ce debordement d'amertume et
+d'orgueil blesse?
+
+Si j'avais ete a Londres ou a Bruxelles alors que votre attaque a paru,
+et qu'on ne m'eut pas prevenue par une reponse injurieuse qui me ferme
+la bouche, j'aurais repondu, moi. Sans egard pour l'exception trop
+flatteuse que vous faites en me nommant, j'aurais pris ouvertement
+contre vous le parti du socialisme. Je l'eusse fait avec douceur, avec
+tendresse, avec respect; car aucun tort des grands et bons serviteurs
+comme vous ne doit faire oublier leurs magnanimes services. Mais je vous
+aurais humblement persuade de retracter cette erreur de votre esprit,
+cet egarement de votre ame; et vous etes si grand, que vous l'auriez
+fait, si j'avais reussi a vous prouver que vous vous trompiez.
+
+Comme ecrit, votre article a le merite de l'eloquence accoutumee; mais
+il est faible de raisonnement, faible contre votre habitude et par une
+necessite fatale de votre ame, qui ne peut pas et ne sait pas se tromper
+_habilement_. Il faut le deviner; car, au point de vue du fait, on ne
+peut pas le comprendre. En principe, il est tout aussi socialiste que
+nous. Mais il nous accuse de l'etre autrement, et c'est en cela qu'il
+est injuste ou errone. Il devrait se resumer ainsi: "Republicains de
+toutes les nuances, vous vous etes divises, vous avez discute au lieu de
+vous entendre; vous vous etes separes au lieu de vous unir; vous vous
+etes laisse surprendre au lieu de prevoir; vous n'avez pas voulu vous
+battre, quand il fallait combattre a outrance."
+
+C'est vrai: on s'est divise, on a discute trop longtemps. Il y a eu
+souvent de mauvaises passions en jeu. On est devenu soupconneux,
+injuste. Il y a trois ans que je le vois, que j'en souffre, que je le
+dis a tout ce qui m'entoure. Apres cette division, il etait impossible
+de se battre et de resister.
+
+Ce raisonnement serait bon, excellent, utile, s'il s'adressait a toutes
+les nuances du parti republicain. Si vous morigeniez tout le monde, oui,
+tout le monde indistinctement, vous feriez une bonne oeuvre; si, faisant
+de doux et paternels reproches aux socialistes, comme vous avez le droit
+de les faire, vous leur disiez qu'ils ont mis parfois la personnalite en
+tete de la doctrine, ce qui est malheureusement vrai pour plusieurs; si
+vous les rappeliez a vous les bras ouverts, le coeur plein de douleur et
+de fraternite, je comprendrais que vous dissiez: "Il faut dire en tout
+temps la verite aux hommes."
+
+Mais vous faites le contraire: vous accusez, vous repoussez, vous tracez
+une ligne entre deux camps que vous rendez irreconciliables a jamais, et
+vous n'avez pas une parole de blame pour une certaine nuance que vous ne
+designez pas et que je cherche en vain; car je ne sache pas que, dans
+aucune, il y ait eu absence d'injustice, de personnalite, d'ambitions
+personnelles, d'appetits materialistes, de haine, d'envie, de travers et
+de vices humains en un mot. Pretendriez-vous qu'il y en eut moins dans
+le parti qui s'appelle Ledru-Rollin que dans tout autre parti rallie
+autour d'un autre nom? Ce n'est pas a moi qu'il faudrait dire cela
+serieusement. Les hommes sont partout les memes. Un parti s'est-il mieux
+battu que l'autre dans ces derniers evenements? Je ne sais au nom de qui
+se sont levees les bandes du Midi et du Centre apres le 2 decembre. On
+les a intitulees socialistes.
+
+Si cela est, il ne faut pas dire que les socialistes ont refuse partout
+le combat. Mais que cela soit ou non, elles se sont demoralisees bien
+vite, et les paysans qui les composaient n'ont pas montre beaucoup de
+foi dans le malheur; ce qui prouve que les paysans ne sont pas bons a
+insurger, et que, socialistes ou non, les chefs ont eu grand tort de
+compter sur cette campagne, source d'une defaite generale et sanction
+avidement invoquee pour les fureurs de la reaction,
+
+Direz-vous que les socialistes, par leurs projets ou leurs reves
+d'egalite, par leurs systemes excessifs, ont alarme non seulement la
+bourgeoisie, mais encore les populations? Je vous dirai d'abord que,
+depuis deux ou trois ans, surtout depuis le programme de la Montagne,
+tous les republicains dans les provinces, tout le peuple de France
+s'intitulait socialiste, les partisans de Ledru-Rollin tout comme les
+autres; et meme ceux de Cavaignac n'osaient pas dire qu'ils ne fussent
+pas socialistes. C'etait le mot d'ordre universel. Faites donc, si
+vous persistez dans votre distinction, deux classes de socialistes et
+nommez-les; car autrement votre ecrit est completement inintelligible
+dans les dix-neuf vingtiemes de la France, et, si vous me dites que le
+parti Ledru-Rollin, qui etait le seul parti nominal en province, s'est
+montre plus prudent, plus sage, moins vantard, moins discoureur que tout
+autre, je vous repondrai, _en connaissance de cause_, que ce parti,
+eminemment braillard, vantard, intrigant, paresseux, vaniteux, haineux,
+intolerant, comedien dans la plupart de ses representants secondaires en
+province, _a fait positivement tout le mal_.
+
+Je ne m'en prends pas a son chef nominal, parce qu'il n'etait qu'un nom,
+nom plus connu que les autres et autour duquel se rattachaient, de la
+part des sous-chefs, de miserables petites ambitions; de la part
+des soldats, des interets purement materialistes et des appetits
+affreusement grossiers.
+
+Je suis persuadee que Ledru est bien innocent de l'exces de ces
+choses, et, s'il eut triomphe, j'aurais aujourd'hui a le comparer a
+Louis-Napoleon, qui ne se doute seulement pas de tout le mal commis en
+son nom. Voyez-vous, la grande verite, vous ne l'avez pas dite, et je
+ne la dirai pas non plus, parce que je ne suis pas de votre avis qu'il
+faille toujours tout dire, et flageller les morts. La grande verite,
+c'est que le parti republicain, en France, compose de tous les elements
+possibles, est un parti indigne de son principe et incapable, pour toute
+une generation, de le faire triompher. Si vous connaissiez la France,
+tout ce que vous savez de l'etat des idees, des ecoles, des nuances,
+des partis divers a Paris vous paraitrait beaucoup moins important
+et nullement concluant. Vous sauriez, vous verriez que, grace a une
+centralisation exageree, il y a la une tete qui ne connait plus ses
+bras, qui ne sent plus ses pieds, qui ne sait pas comment son ventre
+digere et ce que ses epaules supportent.
+
+Si je vous disais que, depuis quatre mois et demi, je fais des
+demarches, des lettres, j'agis nuit et jour pour des hommes que je
+voudrais rendre a leurs familles infortunees, que je plains d'avoir tant
+souffert, que j'aime comme on aime des martyrs quels qu'ils soient, mais
+que je suis quelquefois epouvantee de ce que ma pitie me commande, parce
+que je sais que le retour de ces hommes mauvais ou absurdes est un mal
+reel pour la cause, et que leur absence eternelle, leur mort, c'est
+affreux a dire, serait un bienfait pour l'avenir de nos idees, qu'ils en
+sont les fleaux, que leur parole en eloigne, que leur conduite repugne
+ou fait rire, que leur paresse bavarde est une charge, un impot, pour de
+meilleurs qui travaillent a leur place et qui ne disent rien! Il y a des
+exceptions, je n'ai pas besoin de vous le dire; mais combien peu qui
+n'aient pas merite leur sort! Ils sont victimes d'une effroyable
+injustice legale; mais, si une republique austere faisait une loi pour
+eloigner du sol les _inutiles_, les exploiteurs de popularite, vous
+seriez effraye de voir ou on les recruterait forcement.
+
+Soyons indulgents, misericordieux pour tous. Je nourris de mon travail
+les vaincus, quels qu'ils soient, ceux qui avaient Ledru-Rollin pour
+drapeau, comme les autres, ni plus ni moins; je combats de tous mes
+efforts leur condamnation et leur misere; je n'aurai pas une parole
+d'amertume ou de reproche pour ceux-ci ou pour ceux-la. Tous sont
+egalement malheureux, presque tous egalement coupables; mais je vous
+donne bien ma parole d'honneur, et sans prevention aucune, que les plus
+fermes, les meilleurs, les plus braves ne sont pas plus dans le camp ou
+vous vous etes jete que dans celui que vous avez maudit. Je pourrais,
+si je consultais ma propre experience, vous affirmer meme que ceux qui
+juraient le plus haut ont ete les plus prudents; que ceux qui criaient:
+"Ayez des armes et faites de la poudre!" n'avaient nulle intention de
+s'en servir; enfin que la, comme partout, aujourd'hui comme toujours,
+les braillards sont des laches.
+
+Et voila un homme sans tache qui vient prononcer que par ici il y a des
+braves, par la des endormis; qu'il existe en France un parti d'union,
+d'amour, de courage, d'avenir, au detriment de tous les autres! Osez
+donc le nommer, ce parti! Un immense eclat de rire accueillera votre
+assertion. Non, mon ami, vous ne connaissez pas la France. Je sais bien
+que, comme toutes les nations, elle pourrait etre sauvee par une poignee
+d'hommes vertueux, entreprenants, convaincus. Cette poignee d'hommes
+existe. Elle est meme assez grosse. Mais ces hommes isolement ne peuvent
+rien. Il faut qu'ils s'unissent. Ils ne le peuvent pas. C'est la faute
+de celui-ci, tout comme la faute de celui-la; c'est la faute de tous,
+parce que c'est la faute du temps et de l'idee. Voyez, vous-meme, vous
+en etes, vous voulez les reunir, et en criant: _Unissez-vous!_ vous les
+indignez, vous les blessez. Vous etes irrite vous-meme, vous faites des
+categories, vous repoussez les adhesions, vous semez le vent, et vous
+recueillez des _tempetes_.
+
+Adieu; malgre cela, je vous aime et vous respecte.
+
+
+
+
+CCCLIV
+
+A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS
+
+ Nohant, 2 juin 1852.
+
+Helas! non, chere mademoiselle, je n'ai pas obtenu la grace de trois
+cents personnes, bien que j'aie demande pour un chiffre de ce genre.
+Mais, pour toutes sortes de raisons que vous pouvez apprecier sans que
+je les confie a la poste, je ne devais pas, je ne pouvais pas etre
+exaucee. Je ne l'ai ete que pour un bien petit nombre. Je compte par
+vingtaines les amis que l'on m'emmene en Afrique ou que l'on bannit a
+perpetuite.
+
+Je comprends bien vos chagrins, c'est ma nourriture depuis six mois.
+Dans ce moment, je suis en instance pour treize compatriotes au sujet
+desquels je n'ai que des promesses, et qui sont a Lambessa probablement
+a l'heure qu'il est; _je n'espere pas!_
+
+Si, contre mon attente, leur grace etait accordee, j'oserais recommencer
+pour votre filleul. Mais, en ce moment, je pense que ma priere
+compromettrait la cause de mes amis sans succes pour vous. On me trouve
+deja probablement bien trop exigeante et obstinee.
+
+L'histoire que vous me racontez est celle de tous mes amis, et les
+reflexions que vous faites, la douleur que vous eprouvez trouvent en moi
+un echo fidele. Combien d'autres coeurs sont navres a chaque revolution
+de ce genre! Croyez que ma peine personnelle ne me rend point insensible
+a la votre, et que je vous garde toujours une vive et constante
+sympathie. J'etais en train de lire _Angelique Lagier_ quand les
+evenements ont eclate. Depuis ce moment, il m'a ete impossible de
+reprendre aucune lecture, tant j'ai ete accablee de travail et d'autres
+devoirs; j'espere m'en dedommager et vous remercier mieux de l'envoi de
+votre livre et de votre bon et constant souvenir.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCCLV
+
+AU PRINCE LOUIS-NAPOLEON BONAPARTE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE
+
+ Nohant, 27 juin 1852.
+
+Monseigneur,
+
+Vous avez repondu au prince Napoleon, qui vous implorait de ma part pour
+les deportes et les expulses de l'Indre, que vous m'accorderiez ce que
+je vous demandais. Je viens remettre sous vos yeux la liste des graces
+que vous avez daigne me promettre et que j'attends comme une nouvelle
+preuve de vos bontes pour moi.
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+CCCLVI
+
+A M. ERNEST PERIGOIS, A PARIS
+
+ a Nohant, 31 aout 1852.
+
+Cher ami, je ne peux pas etre enchantee d'une solution qui ne vous rend
+pas a notre voisinage. Mais, par le temps qui court, le mieux est
+_le moins pire_, comme on dit chez nous, et puis voila votre famille
+rassuree par un internement, rejouissons-nous en attendant justice
+complete. Tout est mieux que l'Angleterre et la Belgique en ce moment.
+
+Laissons passer le temps et l'orage: nos peres en ont vu bien d'autres.
+Travaillons, etudions, ou produisons a travers la tempete. Si le
+vaisseau sombre, nous tacherons de jeter quelques souvenirs a la mer,
+qui flotteront vers de meilleurs rivages. Vous avez, vous, une ressource
+refusee au grand nombre, vous avez la faculte et l'amour de l'etude, qui
+ne vous consoleront pas, mais qui vous soutiendront.
+
+Je ne sais si vous serez encore a Paris quand on jouera, dans deux ou
+trois jours, au Gymnase, la piece[1] que vous n'avez pu voir a Nohant.
+
+Maurice, a qui je n'ai pu donner votre adresse, ne l'ayant point, ne
+vous trouvera peut-etre pas. Allez donc le voir, rue Racine, 3; il vous
+donnera des places pour aller entendre siffler peut-etre ce qu'on a
+applaudi sur notre theatre. La piece n'en valait pas pas mieux ici, elle
+n'en vaudra pas moins la-bas.
+
+Adieu, cher enfant. Ecrivez-moi toujours et longuement, du lieu ou vous
+serez, quand meme je ne pourrais vous repondre de meme. Amities de mes
+enfants d'ici.
+
+ [1] _Le Demon du foyer._
+
+
+
+
+CCCLVII
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 14 septembre 1852.
+
+Je t'envoie la lettre d'Hetzel d'aujourd'hui. Tu verras qu'il faut aller
+trouver Nanteuil au plus vite[1] si tu ne veux tomber dans le Gerard
+Seguin, qui me semble bien mou et peu mariable avec toi.
+
+Tu verras les reflexions de ce bon Hetzel sur les journalistes. Il les
+craint comme un editeur qu'il est. Il se trompe sur ce que je veux les
+empecher de dire. Je desire, au contraire, qu'ils soient de plus en plus
+mauvais; laches et mechants, qu'ils jettent le masque enfin devant le
+sang-froid et la dignite des gens qui sauront comme moi leur dire: "Vous
+voyez bien ce que vous faites et ce que vous dites? Ca m'est egal,
+a moi; mais je prends le public a temoin de la maniere dont vous
+remplissez votre mandat; je releve les injures que vous m'adressez, je
+les signale a l'appreciation de tous. Continuez, vous me ferez plaisir."
+
+Qu'ont-ils a dire? des sottises toujours? Tant mieux. Je suis d'un
+trop grand sang-froid sur ces choses-la, et trop inattaquable dans ma
+conscience et dans ma delicatesse pour ne pas les reduire au silence, ou
+a des fureurs qui les deshonoreront. Laissons faire, je tiens bon.
+
+Hetzel s'inquiete des querelles, des duels meme que cela peut attirer a
+toi et a mes amis. Mes amis n'ont pas le droit de se meler de cela, je
+m'y suis toujours opposee, je m'y opposerai toujours. Quant a toi, comme
+toi et moi c'est la meme chose, pour rien au monde il ne faut commettre
+notre cause dans cette ressource bete et brutale.
+
+Quelque injure qu'on m'adresse, j'ai une epee plus forte dans les mains
+que la leur, et je ne veux pas etre reduite au silence par la menace de
+l'epee du duel, ni de ta part, ni de la leur.
+
+_Nello_ leur fera faire quelques reflexions la-dessus, sur l'odieux
+d'attaquer une femme dans son fils, ou le fils dans sa mere. La plus
+grande tranquillite et la plus grande circonspection de conduite sont
+donc necessaires. Ne te laisse entrainer a aucun depit, a aucune
+impatience qui me paralyserait dans ma lutte. Evite meme les propos
+autour de toi et sois tranquille. La plupart de ces messieurs, et M.
+Jules Lecomte en tete, sont si meprisables, qu'on aurait, au besoin, le
+droit de leur refuser tout autre combat que celui des coups de pied au
+derriere, et ils ne les chercheront pas.
+
+J'arrive a la fin du roman; je: pense _Mauprat_. Sois tranquille. Il
+faudra que je m'en tire et que je fasse un drame dans les conditions
+dont tu parles et qui, en effet, sont les bonnes.
+
+Bonsoir, mon Bouli; je t'embrasse mille fois. Recommande bien a Giraud
+et a Dagneau[2] de mettre sur l'ouvrage que l'auteur se reserve le droit
+de traduction, et d'envoyer deux exemplaires a la commission dramatique.
+Tu aurais du faire mettre cela au contrat, peut-etre; mais je pense
+qu'ils ne le negligeront pas.
+
+ [1] Pour continuer l'illustration des oeuvres completes de George
+ Sand, interrompue par la mort de Tony Johannot.
+ [2] Ses editeurs.
+
+
+
+
+CCCLVIII
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS
+
+ Paris, 20 novembre
+
+Cher prince,
+
+Je suis desolee de ne pas vous avoir revu. Je pars en vous remerciant de
+votre bonne visite d'hier, et en vous aimant toujours de tout mon coeur.
+
+Je vous envoie la petition d'un pauvre vieux soldat de l'Empire,
+autrefois soldat modele, aujourd'hui tres digne pere de famille. C'est
+un paysan de mon village, et il est digne d'un veritable interet; je
+serais bien heureuse de vous devoir un peu de bien-etre pour lui, si
+cela est possible. Jusqu'a present, ses instances, passant par la
+prefecture, qui, chez nous, comme ailleurs, ne s'occupe pas des petites
+gens, ne sont pas parvenues au ministere.
+
+Je ne veux plus rien demander qu'a vous, certaine que vous seul ne vous
+lassez pas d'obliger.
+
+Bien a vous de coeur et de confiance,
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCLIX
+
+A M. ARMAND BARBES, A DOULLENS
+
+ Nohant, 18 decembre 1852
+
+Cher et excellent ami,
+
+Vous voulez de mes nouvelles et demandez si je vous aime toujours.
+
+Pouvez-vous douter de ce dernier point? Plus la destinee s'acharne a
+nous separer, plus mon coeur s'attache avec respect et tendresse a vos
+souffrances, et plus votre souvenir me revient cher et precieux a toute
+heure.
+
+Quant a ma sante, elle se debat entre la fatigue et la tristesse. Vous
+connaissez mes causes de chagrin et le travail perpetuel qui m'est
+impose, comme devoir de famille, alors meme que, comme devoir de
+conscience, je suis paralysee par des causes exterieures. Mais
+qu'importe notre individualite? Pourvu que nous ayons fait pour le mieux
+en toute chose, et selon notre intelligence et nos forces, nous pouvons
+bien attendre paisiblement la fin de nos epreuves. J'esperais que
+la proclamation de l'Empire serait celle de l'amnistie generale et
+complete. Il me semblait que, meme au point de vue du pouvoir, cette
+solution etait inevitable parce qu'elle etait logique. C'eut ete pour
+moi une consolation si grande que de revoir mes amis. J'espere encore,
+malgre tant d'attentes decues, que l'Empire ne persistera pas a venger
+les querelles de l'ancienne monarchie, et d'une bourgeoisie dont il a
+renverse le pouvoir.
+
+Ecrivez-moi, mon ami; que quelques lignes de vous me disent si vous
+souffrez physiquement, si vous etes toujours soumis a ce cruel regime
+de la chambree, si contraire au recueillement de l'ame et au repos du
+corps. Je ne suis pas en peine de votre courage; mais le mien faiblit
+souvent au milieu de l'amere pensee de la vie qui vous est faite. Je
+sais que la n'est point la question pour vous et que votre horizon
+s'etend plus loin que le cercle etroit de cette triste vie. Mais, si
+l'on peut tout accepter pour soi-meme, il n'est pas aise de se soumettre
+sans douleur aux maux des etres qu'on aime.
+
+Je suis toujours a la campagne, n'allant a Paris que rarement et pour
+des affaires. Mon fils y passe maintenant une partie de l'annee pour
+son travail; mais il est en ce moment pres de moi et me charge de vous
+embrasser tendrement pour lui. J'ai une charmante petite fille (la fille
+de ma fille), dont je m'occupe beaucoup.
+
+Voila pour moi. Et vous? et vous? Pourquoi ai-je ete si longtemps sans
+avoir de vos nouvelles? C'est que tous nos amis ont ete disperses ou
+absents. J'ignore meme quand et comment ceci vous parviendra; j'ignore
+si vous pouvez ecrire ouvertement a vos amis, et si leurs lettres vous
+arrivent.
+
+Mais, que je puisse ou non vous le dire, ne doutez jamais, cher ami, de
+mon amitie pleine de veneration, et inalterable.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCCLX
+
+A M. THEOPHILE SILVESTRE, A PARIS
+
+ Nohant, janvier 1853.
+
+Monsieur,
+
+Je saisis avec plaisir l'occasion que vous m'offrez de vous encourager
+dans un travail dont M. Eugene Delacroix est l'objet, puisque vous
+partagez l'admiration et l'affection qu'il inspire a ceux qui le
+comprennent et a ceux qui l'approchent.
+
+Il y a vingt ans que je suis liee avec lui et par consequent heureuse de
+pouvoir dire qu'on doit le louer sans reserve, parce que rien dans la
+vie de l'homme n'est au-dessous de la mission si largement remplie du
+maitre.
+
+D'apres ce que vous me dites, ce n'est pas une simple etude de critique
+que vous faites, c'est aussi une appreciation morale. La tache vous sera
+douce et facile, et je n'ai probablement rien a vous apprendre sur la
+constante noblesse de son caractere et l'honorable fidelite de ses
+amities.
+
+Je ne vous apprendrai pas non plus que son esprit est aussi brillant que
+sa couleur, et aussi franc que sa verve. Pourtant cette aimable causerie
+et cet enjouement qui sont souvent dus a l'obligeance du coeur dans
+l'intimite, cachent un fonds de melancolie philosophique, inevitable
+resultat de l'ardeur du genie aux prises avec la nettete du jugement.
+
+Personne n'a senti comme Delacroix le type douloureux de Hamlet.
+Personne n'a encadre dans une lumiere plus poetique, et pose dans une
+attitude plus reelle, ce heros de la souffrance, de l'indignation, du
+doute et de l'ironie, qui fut pourtant, avant ses extases, _le miroir de
+la mode_ et _le moule de la forme_, c'est-a-dire, en son temps, un
+homme du monde accompli. Vous tirerez de la, en y reflechissant,
+des consequences justes sur le desaccord que certains enthousiastes
+desappointes out pu remarquer avec surprise entre le Delacroix qui
+cree et celui qui raconte, entre le fougueux coloriste et le critique
+delicat, entre l'admirateur de Rubens et l'adorateur de Raphael. Plus
+puissant et plus heureux que ceux qui rabaissent une de ces gloires pour
+deifier l'autre, Delacroix jouit egalement des diverses faces du beau,
+par les cotes multiples de son intelligence. Delacroix, vous pouvez
+l'affirmer, est un artiste complet. Il goute et comprend la musique
+d'une maniere si superieure, qu'il eut ete tres probablement un grand
+musicien, s'il n'eut pas choisi d'etre un grand peintre. Il n'est pas
+moins bon juge en litterature, et peu d'esprits sont aussi ornes et
+aussi nets que le sien. Si son bras et sa vue venaient a se fatiguer,
+il pourrait encore dicter, dans une tres belle forme, des pages qui
+manquent a l'histoire de l'art, et qui resteraient comme des archives a
+consulter pour tous les artistes de l'avenir.
+
+Ne craignez pas d'etre partial en lui portant une admiration sans
+reserve. La votre, comme la mienne, a du commencer avec son talent, et
+grandir avec sa puissance annee par annee, oeuvre par oeuvre. La plupart
+de ceux qui lui contestaient sa gloire au debut rendent aujourd'hui
+pleine justice a ses dernieres peintures monumentales, et, comme de
+raison, les plus competents sont ceux qui, de meilleur coeur et de
+meilleure grace, le proclament vainqueur de tous les obstacles, comme
+son _Apollon_ sur le char fulgurant de l'allegorie.
+
+Vous me demandez, monsieur, de vous renseigner sur les peintures de ce
+grand maitre qui sont en ma possession. Je possede, en effet, plusieurs
+pensees de ce rare et fecond genie.
+
+Une _Sainte Anne enseignant la Vierge enfant_, qui a ete faite chez moi
+a la campagne et exposee, l'annee suivante (1845 ou 1846), au Musee.
+C'est un, ouvrage important, d'une couleur superbe, et d'une composition
+severe et naive.
+
+Une splendide esquisse de fleurs d'un eclat et d'un relief
+incomparables. Cette esquisse a ete egalement faite pour moi et chez
+moi.
+
+_La Confession du Giaour mourant_, un veritable petit chef-d'oeuvre.
+
+Un Arabe gravissant les montagnes pour surprendre un lion.
+
+Cleopatre recevant l'aspic, cache au milieu des fruits eblouissants que
+lui presente l'esclave basane, riant de ce rire insouciant que lui prete
+Shakespeare. Ce contraste dramatique avec le calme desespoir de la belle
+reine a inspire Delacroix d'une maniere saisissante.
+
+Un interieur de carrieres.
+
+Une composition tiree du roman de _Lelia_ d'un effet magique.
+
+Une composition au pastel sur le meme sujet.
+
+Enfin, plusieurs aquarelles, pochades, dessins et croquis au crayon et a
+la plume, voire des caricatures.
+
+Tel est mon petit musee, ou le moindre trait de cette main feconde est
+conserve par mon fils et par moi avec religion de l'amitie.
+
+Si vous croyez ma reponse utile pour votre travail, disposez-en,
+monsieur, quoique ce soit un bien mince tribut pour une si chere gloire.
+
+Agreez mes remerciements pour la sympathie que vous me temoignez et
+l'expression de mes sentiments distingues.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCLXI
+
+M. CHARLES DUVERNET, A PARIS
+
+ Nohant, 30 janvier 1853.
+
+Chers amis,
+
+Je suis contente que vous soyez contents, que Paris vous amuse, que la
+bonne Berthe y ouvre de grands yeux. Je pense vous y rejoindre le mois
+prochain. Rien de nouveau dans le pays, que vous ne sachiez: la mort de
+madame Vergne et la banqueroute de M. Chabenet. Planet, qui est venu
+diner avec nous aujourd'hui, m'a dit que tu y etais pour quelques
+milliers de francs. C'est fort desagreable sans doute; mais ce l'est
+moins que si la chose fut arrivee il y a quelques mois. Je sais que
+ta mere se porte bien, Borie l'ayant vue, il y a deux jours. Quant a
+Nohant, c'est toujours la meme regularite monastique: le dejeuner,
+l'heure de promenade; les cinq heures de travail de ceux qui
+travaillent, le diner, le cent de dominos, la tapisserie pendant
+laquelle Manceau me fait la lecture de quelque roman; Nini, assise sur
+la table, brodant aussi; Borie ronflant, le nez dans le calorifere et
+pretendant qu'il ne dort plus du tout; Solange le faisant enrager;
+Emile[1] disant des sentences. Nous avons ici un temps magnifique, du
+soleil chaud, ou un ciel gris et doux. Les amandiers fleurissent, et je
+crois que les rossignols vont arriver. Je fais faire des travaux, dont
+je ne sais pas m'occuper beaucoup et qui ne me montent pas la tete,
+comme ceux qui consument d'impatience et d'activite fievreuse notre bon
+Planet. Je l'ai trouve mieux moralement que je ne m'y attendais, mais
+bien change, quoique son etat general soit ameliore. Solange va repartir
+et me laisse Nini. Elle ira vous voir.
+
+Racontez-moi si vous avez vu l'imperatrice et _quelle mine qu'elle a_.
+Puisque Sa Majeste la promene pour la presenter a la population, vous
+avez le droit d'exiger qu'on vous la montre.
+
+Bonsoir, mes chers enfants; je m'apercois que je vous ecris sur une
+feuille simple. Ce n'est point par paresse, mais l'heure du sommeil
+arrive, et, comme j'ai la vertu de me coucher a une heure du matin, je
+n'y dois pas deroger. Le progres que j'ai fait de dormir la nuit m'a
+remis sur mes pattes. Je me porte tres bien depuis un mois. Et toi,
+te trouves-tu bien de l'air de Paris? Il ne vaut certes pas celui du
+Coudray; mais la distraction est une compensation, surtout pour les
+organisations nerveuses. J'espere que ma grosse Eugenie ne va pas perdre
+ses couleurs et son embonpoint berrichons.
+
+Je vous embrasse de coeur tous deux, ainsi que la petite Berthe. Je
+donne trois coups de poing a ton gros gars. Engage-le de ma part a ne
+pas trop ecrire de lettres, ca pourrait le fatiguer. Une pichenette a
+Marquis le rentier[2]; heureux vieillard!
+
+Tout mon monde vous envoie amities, compliments, Hommages.
+
+ [1] Emile Aucante.
+ [2] Le chien de Nohant. adopte par la famille Duvernet.
+
+
+
+
+CCCLXII
+
+SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME) A PARIS
+
+ Nohant, 8 fevrier 1853.
+
+Merci, cher prince; j'attendais pour vous envoyer mes actions de graces
+que le nom de Patureau parut au _Moniteur_. J'ignore encore s'il y a
+figure; car on ne se le procure pas aisement la ou je suis. Mais j'ai
+recu de M. Charles Abbattucci la confirmation de votre bonne nouvelle et
+j'ai envoye sa lettre comme passeport a mon fugitif. Je l'attends, et il
+vous exprimera sa reconnaissance lui-meme probablement, dans son langage
+de paysan et d'honnete homme.
+
+J'irai a Paris vers la fin du mois. Si, comme j'en suis sure, chere
+Altesse imperiale, les grandeurs temporelles ne vous ont pas change,
+je vous demanderai de venir me serrer la main dans mon petit taudis
+de poete-classique; car je vous aime et je crois en vous, quelque
+monseigneur que vous soyez.
+
+
+
+
+CCCLXIII
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 16 fevrier 1853.
+
+Mon cher enfant,
+
+J'ai ete bien malade pendant deux jours d'une affreuse migraine. Je vais
+bien aujourd'hui et j'ai ete me promener jusqu'a Vic, ou l'on retourne
+le terrain autour de l'eglise et ou l'on trouve des tombeaux et des
+ossements comme si toutes les armees de Cesar et autres Ostrogoths y
+avaient passe. J'ai fait apporter trois cercueils de pierre dans notre
+jardin, et, avec la permission du maire et du cure, j'ai mis trois
+ouvriers pour remuer un petit coin, ou l'on n'a trouve aujourd'hui que
+des debris deja fouilles a je ne sais quelle epoque. En fouillant plus
+bas, au-dessous de la couche de sarcophages, on trouve de la brique
+romaine, et des squelettes couches avec ordre dans des cercueils de
+maconnerie, la tete couverte seulement d'une pierre. Malheureusement,
+pour faire faire des fouilles avec soin, l'endroit n'est pas commode et
+nous n'avons trouve ni monnaie ni bijoux.
+
+Mais ces decouvertes nous ont mis en gout de recherches, et, comme je me
+rappelle un endroit du jardin, sous les noyers, d'ou j'ai vu extraire
+autrefois toute une premiere couche de sepultures et d'ossements, nous
+allons nous amuser a faire creuser plus bas pour voir si, la aussi, nous
+trouverons le lit romain. Alors, en y ayant l'oeil et la main, nous
+trouverons peut-etre des monnaies et des lacrymatoires.
+
+Pendant que nous fouillons les tombes et qu'Emile, penche sur _la fosse
+beante_, se donne des airs de vampire, tu cours le bal et la mascarade.
+Amuse-toi bien, mais pas trop et n'echine ni ta sante ni l'on travail.
+J'ai repris le mien aujourd'hui, apres deux jours de souffrances
+atroces. M'en voila encore une fois revenue, et j'arrive a la fin de mes
+deux gros volumes de berrichon. Nini va bien; dis-le a Solange, a qui,
+du reste, j'ecrirai demain. J'ai, ce soir, la tete encore un peu en
+marmelade. Patureau est de retour au pays. Perigois est gracie. Il fait
+assez froid mais tres beau. Ton atelier est si magnifique, qu'il n'y
+aurai ni chatelain du royaume de Leon, ni reine des Asturies, mieux
+loges que toi.
+
+Bonsoir, mon petit. Ecris-nous si tu as fait de _l'epate_ avec ton
+costume. Tu ne seras pas si bien coiffe que si j'etais la. Je t'embrasse
+mille fois. Tache de ne pas t'enrhumer.
+
+Le jardinier a peur des sarcophages de pierre que j'ai fait mettre dans
+le jardin. Il n'ose plus sortir le Soir!
+
+
+
+
+CCCLXIV.
+
+A M..ET MADAME ERNEST PERIGOIS, A LA CHATRE
+
+ Paris, mars 1853.
+
+Chers enfants,
+
+Merci encore et toujours pour toutes vos tendresses pour ma
+petite-fille... Il me tarde de vous remercier, de vous embrasser, de
+revoir ma Nini et de me retrouver dans mon nid tranquille; car je
+m'ennuie ici a avaler trois langues, si je les avais. Tout le monde
+y est _bete_ a manger de l'herbe, surtout les gens d'esprit, qui
+redoublent de vide et de paradoxe pour prouver que tout est pour le
+mieux.
+
+Je fais mon possible pour sourire a toute chose en me parlant a
+moi-meme, pour me consoler de ce que j'entends. Mais, il me semble que
+je suis aux galeres. On sent tellement que la contradiction ne serait
+qu'un jeu d'esprit et n'atteindrait pas des coeurs vides ou absents!
+Quelle decadence que celles des ames, et comme l'intelligence est
+stupide quand elle se met a vouloir vivre et marcher toute seule!
+
+Aussi les arts perissent et se trainent froids devant des yeux
+troubles.--Cependant la piece de Ponsard _l'Honneur et l'Argent_ a
+fait vibrer encore un peu de jeunesse a l'Odeon. C'est presque de
+l'opposition que d'oser mettre ces deux choses en parallele.
+
+A bientot, chers amis; mille et mille tendresses de tous les miens pour
+vous. Je vous embrasse de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCLXV
+
+A M. SULLY-LEVY, A PARIS
+
+ Nohant, juin 1853.
+
+Merci, merci, mon cher enfant! Vous etes la providence du theatre de
+Nohant, qui vous donne plus de peine qu'il ne vaut, mais qui _vaudra_
+grace a vous. Encouragez bien notre ingenue et dites-lui qu'il n'y a pas
+de beaux esprits ici, mais de tres bonnes gens, sans en excepter les
+_romanciers_.
+
+Dans deux ou trois jours, je vous ecrirai pour vous dire le jour
+et l'heure ou ma voiture pourra se trouver a Chateauroux; car les
+diligences ne correspondent plus avec l'arrivee des convois, et je ne
+peux pas disposer de mes moyens de transport pour une seule personne.
+Priez donc mademoiselle Berengere d'etre bien gentille et bien exacte
+au rendez-vous que nous lui donnerons; car j'ai a coeur de ne pas la
+laisser attendre et s'ennuyer a Chateauroux ou s'embarquer pour Nohant
+dans une guimbarde berrichonne par le joli temps qu'il fait.
+
+Ce sera pour le 30 juin, le 1er ou le 2 juillet, et il faudra partir de
+Paris par le convoi de neuf ou dix heures du matin. Je vous dirai
+cela d'une maniere plus precise; mais prevenez-la. Si elle a
+quelques chiffons a l'usage d'une gentille villageoise tres simple,
+faites-les-lui apporter; sinon, nous la costumerons ici. Dites-lui
+d'avance toutes mes amities. Qu'elle sache aussi que je suis liee
+d'amitie avec M. Vaez, que j'attends lui-meme un de ces jours.
+
+Remerciez pour moi les jeunes gens qui ont bien voulu repondre a l'appel
+de Maurice; nous comptons sur eux. Quand pouvez-vous etre de la partie?
+ce sera pour une autre annee, j'espere.
+
+A vous de coeur
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCCLXVI
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 25 septembre 1853.
+
+Cher vieux,
+
+Le jour de notre arrivee, il a passe sur la route un _pifferaro_
+napolitain, que j'ai happe bien vite; ce n'etait pas un fameux _maitre
+sonneur_; mais sa musette est bien autrement belle de sons que les
+notres, et il jouait des airs qui avaient beaucoup de caractere. Il y
+avait avec lui deux musiciens de Venise sans aucune couleur locale, et
+un jeune homme qui dansait tres joliment, tres serieusement, et les yeux
+baisses, des _cachuchitas_ et des _jotas_, d'une maniere si pareille
+aux paysans maiorquins, et il en avait si bien les airs et le type, que
+j'aurais jure que c'en etait un. Il m'a dit qu'il etait de Tolede et
+qu'il dansait a la maniere des gens de son pays. Alors c'est absolument
+la meme chose qu'a Maiorque.
+
+Je ne crois pas du tout qu'on ait joue _Nello_ a Bruxelles. Tout au
+contraire, Hetzel le retire parce qu'on n'a pas maintenu les acteurs
+qu'on lui avait promis.
+
+Ne reste pas trop longtemps, mon Bouli; je t'embrasse comme je t'aime.
+Tes petits camarades t'embrassent aussi.
+
+
+
+
+CCCXLVII
+
+A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A VARSOVIE
+
+ Nohant, 28. octobre 1853.
+
+Ma chere mignonne, je suis bien contente de te savoir arrivee en bonne
+sante, et installee chez de si excellents parents. Embrasse mon Georget,
+qui ecrit de si belles lettres et qui voyage comme un homme. Rien de
+nouveau depuis ton depart. Maurice Lambert et Manceau sont toujours ici;
+nous allons prendre notre volee pour Paris dans peu de jours, je pense.
+Nous attendons qu'on nous dise que _Mauprat_ est pres de passer.
+
+Il parait que les repetitions vont bien et qu'on prepare des decors
+superbes. Mademoiselle Fernand jouera Edmee. Elle va jouer aussi
+_Claudie_, que l'on reprend a l'Odeon. On a repris _le Champi_ avec de
+nouveaux acteurs. La petite Berengere, que tu as vue ici, a joue tres
+bien Mariette. Thiron est parti avec Rachel pour la Russie; il fait
+partie de sa troupe. Peut-etre le verrais-tu a Varsovie. Buthiaud a
+debute tres bien a l'Odeon. _Le Pressoir_ va toujours bien Voila toutes
+les nouvelles de theatre nous concernant.
+
+Moi, j'ai fait un roman, et une preface pour la nouvelle edition de
+Balzac. Voila mon travail de ce mois-ci. Je me porte bien. Je travaille
+tous les jours a mon petit Trianon: je brouette des cailloux, j'arrache
+et je plante du lierre, je m'ereinte dans un jardin de poupee, et cela
+me fait dormir et manger on ne peut mieux. Nous avons eu des temps
+affreux; mais, depuis quelques jours, il fait chaud comme en ete, et
+nous avons ete aujourd'hui nous promener au Magnier.
+
+Madame Fleury est partie avec ses filles pour rejoindre son mari a
+Bruxelles. Le pauvre Planet s'en va, lui, tout a fait. Il se promene
+encore un peu, et il est venu me voir hier, avec sa femme et son
+beau-pere. Il se voit bien partir et fait ses adieux a tous ses amis
+avec sa bonte et son effusion ordinaires. Je ne le crois pas si pres de
+sa fin que les medecins le pretendent; mais je crois bien qu'il n'en
+reviendra pas. C'est un vrai chagrin pour moi; car, apres Rollinat,
+c'etait le meilleur du pays.
+
+L'empereur et l'imperatrice ont ete voir _le Pressoir_. L'empereur a
+beaucoup applaudi, l'imperatrice a beaucoup pleure. On s'inquiete fort
+de la guerre a Paris. Dans les campagnes, tu sais qu'on ne s'occupe que
+du temps qu'il fait. La vendange est a peu pres nulle. La moisson a ete
+mauvaise. Les noix ont gele. Les pommes de terre sont malades. On craint
+un hiver tres malheureux pour les pauvres, gene pour tout le monde.
+
+Comme nous voila tout seuls en famille, le petit theatre remplace le
+grand, et Maurice, avec Lambert, nous donne souvent des representations
+de marionnettes. Ils ont fait encore des merveilles de decors et de
+costumes.
+
+J'espere que je te donne un bulletin complet de nos faits et gestes.
+Reponds-moi pour tout ce qui t'occupe et t'interesse. Ecris-moi toujours
+ici; car je ne compte pas rester longtemps a Paris, et, d'ailleurs, on
+me renverra tes lettres.
+
+Bonsoir, ma mignonne cherie; je t'embrasse mille fois. Maurice
+t'embrasse de tout son coeur.
+
+
+
+
+CCCLXVIII
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 13 decembre 1853.
+
+J'ai recu ta lettre, mon vieux Bouli. J'etais inquiete, toujours _a
+propos de pommes cuites!_ et j'avait ecrit hier soir a Lambert de me
+donner de tes nouvelles.
+
+Je suis contente que tu ailles bien. Je vois bien aussi. Il a fait
+aujourd'hui un temps charmant.
+
+J'ai ete avant-hier au spectacle de la Chatre entendre des chanteurs
+montagnards fort interessants.
+
+Je travaille avec zele a une petite comedie qui m'interesse. C'est pour
+le Gymnase.--Je cultive toujours les nymphes de Trianon; mais leurs eaux
+sont pourries. Ainsi finissent les nymphes en ce siecle de prose! Je ne
+me degoute pourtant pas de Trianon, parce que les mousses et le lierre
+sont de tous les temps et sont toujours prets a renaitre. Nini a une
+brouette et s'en va _bruquant_ dans tous les arbres. Elle est tres
+gentille et demande pourquoi tu es a Paris quand elle est a Nohant.
+
+Rien de nouveau, qu'une lettre de Titine que je t'envoie. Travaille,
+amuse-toi et aime-moi. Je te _bige_ mille fois.
+
+
+
+
+CCCLXIX
+
+A JOSEPH MAZZINI A LONDRES
+
+ Nohant, 15 decembre 1853.
+
+Je n'ai pas cesse de vous cherir et de vous respecter, mon ami. Voila
+tout ce que je peux vous dire; la certitude que toutes les lettres sont
+ouvertes et commentees doit necessairement gener les epanchements de
+l'affection et les confidences de la famille.
+
+Vous dites que je suis resignee, c'est possible; j'ai de grandes raisons
+pour l'etre, des raisons aussi profondes, a mes yeux, aussi religieuses
+et aussi philosophiques que vous paraissent celles qui vous defendent la
+resignation. Pourquoi supposez-vous que ce soit lachete ou epuisement?
+Vous m'avez ecrit a ce sujet des choses un peu dures. Je n'ai pas voulu
+y repondre. Les affections serieuses sont pleines d'un grand respect,
+qui doit pouvoir etre compare au respect filial. On trouve parfois les
+parents injustes, on se tait plutot que de les contredire, on attend
+qu'ils ouvrent les yeux.
+
+Quant aux allusions que vous regrettez de ne pas voir dans certains
+ouvrages, vous ne savez guere ce qui se passe en France, si vous pensez
+qu'elles seraient possibles. Et puis, vous ne vous dites peut-etre pas
+que, quand la liberte est limitee, les ames franches et courageuses
+preferent le silence a l'_insinuation_. D'ailleurs, la liberte fut-elle
+retablie pour nous, il n'est pas certain que je voulusse toucher
+maintenant a des questions que l'humanite n'est pas encore digne de
+resoudre et qui ont divise jusqu'a la haine les plus grands, les
+meilleurs esprits de ce temps-ci.
+
+Vous vous etonnez que je puisse faire de la litterature; moi, je
+remercie Dieu de m'en conserver la faculte, parce qu'une conscience
+honnete, et pure comme est la mienne, trouve encore, en dehors de toute
+discussion, une oeuvre de moralisation a poursuivre. Que ferais-je donc
+si j'abandonnais mon humble tache? Des conspirations? Ce n'est pas ma
+vocation, je n'y entendrais rien. Des pamphlets? Je n'ai ni fiel ni
+esprit pour cela. Des theories? Nous en avons trop fait et nous sommes
+tombes dans la dispute, qui est le tombeau de toute verite, de toute
+puissance: Je suis, j'ai toujours ete artiste avant tout; je sais que
+les hommes purement politiques ont un grand mepris pour l'artiste, parce
+qu'ils le jugent sur quelques types de saltimbanques qui deshonorent
+l'art. Mais vous, mon ami, vous savez bien qu'un veritable artiste est
+aussi utile que le _pretre_ et le _guerrier_; et que, quand il respecte
+le vrai et le bon, il est dans une voie ou Dieu le benit toujours. L'art
+est de tous les pays et de tous les temps; son bienfait particulier est
+precisement de vivre encore quand tout semble mourir; c'est pour cela
+que la Providence le preserve des passions trop personnelles ou
+trop generales, et qu'elle lui donne une organisation patiente et
+persistante, une sensibilite durable et le sens contemplatif ou repose
+la foi invincible.
+
+Maintenant, pourquoi et comment pensez-vous que le calme de la volonte
+soit la satisfaction de l'egoisme? A un pareil reproche, je n'aurais
+rien a repondre, je vous l'avoue; je ne saurais dire que ceci: Je ne le
+merite pas. Mon coeur est transparent comme ma vie, et je n'y vois point
+pousser de champignons veneneux que je doive extirper; si cela m'arrive,
+je combattrai beaucoup, je vous le promets, avant de me laisser envahir
+par le mal.
+
+Je repondrai a M. Linton dans quelques jours. C'est une affaire, en
+somme, et il faut que je m'occupe de cette affaire, c'est-a-dire que je
+consulte, que je relise des traites: le tout pour savoir si je ne suis
+pas empechee pour clause _entendue_ ou _sous-entendue_, dont je ne me
+souviens pas. Sous le rapport des interets materiels, je suis restee
+dans un idiotisme absolu; aussi j'ai pris un homme d'affaires qui se
+charge de tout le positif de ma vie; je desire etre a meme de satisfaire
+M. Linton et de repondre a ses bonnes intentions. Adieu, mon ami, ne me
+croyez pas _changee_, pour vous, ni pour quoi que ce soit.
+
+GEORGE
+
+
+
+
+FIN DU TOME TROISIEME
+
+
+
+
+ TABLE
+
+
+1848
+
+ CCLXIV. A Maurice Sand. 18 fevrier.
+ CCLXV. Au meme. 23 fevrier.
+ CCLXVI. Au meme. 24 fevrier.
+ CCLXVII. A M. Girerd. 6 mars.
+ CCLXVIII. A M. Charles Poncy. 9 mars.
+ CCLXIX. A M. Chartes Duvernet. 14 mars.
+ CCLXX. A Maurice Sand. 18 mars.
+ CCLXXI. Au meme. 24 mars.
+ CCLXXII. A M. de Lamartine. avril.
+ CCLXXIII. A M. Charles Delaveau. 13 avril.
+ CCLXXIV. A Maurice Sand. 17 avril.
+ CCLXXV. Au meme. 19 avril.
+ CCLXXVI. Au meme. 21 avril.
+ CCLXXVII. Au citoyen Caussidiere. 20 mai.
+ CCLXXVIII. Au citoyen Theophile Thore. 24 mai.
+ CCLXXIX. Au citoyen Ledru-Rollin. 28 mai.
+ CCLXXX. Au citoyen Theophile Thore. 28 mai.
+ CCLXXXI. Au citoyen Armand Barbes. 10 juin.
+ CCLXXXII. A Joseph Mazzini. 15 juin.
+ CCLXXXIII. A madame Marliani. juillet.
+ CCLXXXIV. A M. Girerd. 6 aout.
+ CCLXXXV. Au meme. 7 aout.
+ CCLXXXVI. A M. Edmond Plauchut. 24 septembre.
+ CCLXXXVII. A Joseph Mazzini. 30 septembre.
+CCLXXXVIII. A M. Edmond Plauchut. 24 octobre.
+ CCLXXXIX. A M. Armand Barbes. 1er novembre.
+ CCXC. A Joseph Mazzini. 2 novembre.
+ CCXCI. A M. Armand Barbes. 8 decembre.
+
+1849
+
+ CCXCII. A M. Edmond Plauchut. 13 fevrier.
+ CCXCIII. A M. Armand Barbes. 14 mars.
+ CCXCIV. A Joseph Mazzini. 15 mars.
+ CCXCV. A M. Theophile Thore. 29 mars.
+ CCXCVI. A Maurice Sand. 13 mai.
+ CCXCVII. A M. Theophile Thore. 26 mai.
+ CCXCVIII. A Maurice Sand. 12 juin.
+ CCXCIX. A Joseph Mazzini. 23 juin.
+ CCC. Au meme. 5 juillet.
+ CCCI. A M. Ernest Perigois. juillet.
+ CCCII. A M. Charles Poncy. juillet.
+ CCCIII. A. Joseph Mazzini. 12 juillet.
+ CCCIV. Au meme. 26 juillet.
+ CCCV. A M. Armand Barbes. 21 septembre.
+ CCCVI. A Joseph Mazzini. 10 octobre.
+ CCCVII. A mademoiselle H.L. octobre.
+ CCCVIII. A Joseph Mazzini. 5 novembre.
+
+1850
+
+ CCCIX. A M. X*** (Eugene de Mirecourt). janvier.
+ CCCX. A Joseph Mazzini. 10 mars.
+ CCCXI. Au meme. 4 aout.
+ CCCXII. A M. Alexandre Dumas fils. 14 aout.
+ CCCXIII. A M. Armand Barbes. 27 aout.
+ CCCXIV. A Joseph Mazzini. 25 septembre.
+ CCCXV. A M. Charles Poncy. 26 septembre.
+ CCCXVl. A Joseph Mazzini. 15 octobre.
+ CCCXVII. A M. Sully-Levy. 18 novembre.
+ CCCXVIII. A M. Armand Barbes. 28 novembre.
+ CCCXIX. A Joseph Mazzini. novembre.
+ CCCXX. A M. Charles Duvernet. decembre.
+ CCCXXI. A Joseph Mazzini. 24 decembre.
+ CCCXXII. A Maurice Sand. 24 decembre.
+ CCCXXIII. A M. Charles Poncy. 25 decembre.
+
+1851
+
+ CCCXXIV. A Maurice Sand. 9 janvier.
+ CCCXXV. A Joseph Mazzini. 22 janvier.
+ CCCXXVI. A madame de Bertholdi. 24 janvier.
+ CCCXXVII. A la meme. 17 fevrier.
+ CCCXXVIII. A M. Charles Poncy. 16 mars.
+ CCCXXIX. A M. Edmond Plauchut. 11 avril.
+ CCCXXX. A madame de Bertholdi. 5 juin.
+ CCCXXXI. A madame Cazamajou. 6 juin.
+ CCCXXXII. A M. Charles Poncy. 6 juin.
+ CCCXXXIII. A M. Ernest Perigois. 25 octobre.
+ CCCXXXIV. A madame de Bertholdi. 6 decembre.
+ CCCXXXV. A M. Sully-Levy. 24 decembre.
+ CCCXXXVI. A S.A. le prince Napoleon (Jerome). 3 janvier.
+
+1852
+
+ CCCXXXVII. A M. Charles Poncy. 4 janvier.
+CCCXXXVIII. Au prince Louis-Napoleon. 20 janvier.
+ CCCXXXIX. A M. Charles Duvernet. 22 janvier.
+ CCCXL. Au meme. 30 janvier.
+ CCCXLI. Au chef du cabinet de l'interieur. 1er fevrier.
+ CCCXLII. A S.A. le prince Napoleon (Jerome). 2 fevrier.
+ CCCXLIII. Au prince Louis-Napoleon. 3 fevrier.
+ CCCXLIV. A M. Charles Duvernet. 10 fevrier.
+ CCCXLV. Au prince Louis-Napoleon. 12 fevrier.
+ CCCXLVI. Au meme. 20 fevrier.
+ CCCXLVII. A M. Jules Hetzel. 22 fevrier.
+ CCCXLVIII. A M. Ernest Perigois. 24 fevrier.
+ CCCXLIX. A M. Calamatta. 24 fevrier.
+ CCCL. Au prince Louis-Napoleon. mars.
+ CCCLI. Au meme. mars.
+ CCCLII. A M. Alphonse Fleury. 5 avril.
+ CCCLIII. A Joseph Mazzini. 23 mai.
+ CCCLIV. A mademoiselle Leroyer de Chantepie. 2 juin.
+ CCCLV. Au prince Louis-Napoleon. 28 juin.
+ CCCLVI. A M. Ernest Perigois. 31 aout.
+ CCCLVII. A Maurice Sand. 14 septembre.
+ CCCLVIII. A S.A. le prince Napoleon (Jerome). 26 novembre.
+ CCCLIX. A M. Armand Barbes. 18 decembre.
+
+1853
+
+ CCCLX. A M. Theophile Sylvestre. 6 janvier.
+ CCCLXI. A M. Charles Duvernet. 30 janvier.
+ CCCLXII. A S.A. le prince Napoleon (Jerome). 8 fevrier.
+ CCCLXIII. A Maurice Sand. 16 fevrier.
+ CCCLXIV. A M. et madame Ernest Perigois. mars.
+ CCCLXV. A M. Sully-Levy. juin.
+ CCCLXVI. A Maurice Sand. 25 septembre.
+ CCCLXVII. A madame de Bertholdi. 28 octobre.
+ CCCLXVIII. A Maurice Sand . 13 decembre.
+ CCCLXIX. A Joseph Mazzini. 15 decembre.
+
+
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIEME.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 3, 1812-1876, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, VOL. 3, 1812-1876 ***
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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