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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:43:03 -0700 |
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Apprête-toi à tout ce qu'il y a de +pis, afin de n'avoir pas la souffrance et le dépit _des autres années_. + +Il me faut _tout de suite_ les états de service de mon père: je t'avais +dit que c'était une des choses les plus pressées, ainsi que de te +renseigner auprès de ton oncle. Mais tu te plonges dans les délices du +carnaval, et tu oublies tes commissions. Amuse-toi, c'est fort bien, +«nous n'en doutons pas», comme on dit à _Dun-le-Carrick_; mais il faut +faire marcher de front les affaires et les plaisirs, ni plus ni moins +qu'un petit _Buonaparte_. Songe que, si je suis en retard, et que je +paye mille francs d'amende par quinzaine, ça ne sera pas du tout drôle. +Or, j'arrive dans très peu de jours à l'époque de la vie de mon père où +je ne sais plus rien. Les Villeneuve n'en savent rien non plus. J'ai +écrit au général Exelmans; mais il est à Bayonne, et Dieu sait quand il +me répondra, Dieu sait de quoi il se souviendra. Mon oncle doit savoir +les campagnes que mon père a faites depuis 1804 jusqu'à 1808. Demande +surtout les états de service; avec cela, on est _sûr_ des principaux +faits. Vite, vite et vite! + +Rien de changé ici, en dehors de ton absence, qui fait un grand +changement. Borie est _encloué_ comme un canon, c'est-à-dire qu'il a +un _clou_ je ne sais pas où, mais je présume que c'est dans un vilain +endroit. Il est sens dessus dessous à l'idée qu'on va faire une +_révolution_ dans Paris. Mais je n'y vois pas de prétexte raisonnable +dans l'affaire des banquets. C'est une intrigue entre ministres qui +tombent et ministres qui veulent monter. Si l'on fait du bruit autour de +leur table, il n'en résultera que des horions, des assassinats commis +par les mouchards sur des badauds inoffensifs, et je ne crois pas que +le peuple prenne parti pour la querelle de M. Thiers contre M. Guizot. +Thiers vaut mieux à coup sûr; mais il ne donnera pas plus de pain aux +pauvres que les autres. Ainsi je t'engage à ne pas aller flâner par là; +car on peut y être écharpé sans profit pour la bonne cause. S'il fallait +que tu te sacrifiasses _pour la patrie_, je ne t'arrêterais pas, tu le +sais; mais se faire assommer pour Odilon Barrot et compagnie, ce serait +trop bête. Écris-moi ce que tu auras vu _de loin_, et ne te fourre pas +dans la bagarre, si bagarre il y a, ce que je ne crois pourtant pas. + +Tu ne savais donc pas que Bakounine avait été _banni_ par notre honnête +gouvernement. J'ai reçu une lettre de lui il y a un mois environ, et je +crois te l'avoir lue; mais tu ne t'en souviens pas. Je lui ai répondu, +avouant que nous étions gouvernés par de la canaille, et que nous avions +grand tort de nous laisser faire. Au reste, l'Italie est sens dessus +dessous. La Sicile se déclare indépendante, ou peu s'en faut, Naples est +en révolution et le roi cède. Ces nouvelles sont certaines à présent. +Seulement tout ce qu'ils y gagneront, c'est de passer du gouvernement +despotique au gouvernement constitutionnel, de la brutalité à la +corruption, de la terreur à l'infamie, et, quand ils en seront là, ils +feront comme nous, ils y resteront longtemps. Non, je ne crois pas non +plus à la chimère de Borie. + +Nous sommes une génération de fainéants et le Dieu nouveau s'appelle +_Circulus_. Tâchons, dans notre coin, de ne pas devenir ignobles, afin +que, si, sur mes vieux jours, ou sur les tiens, il y a un changement à +tout cela, nous puissions en jouir sans rougir de notre passé. + +Bonsoir, mon Bouli. + + + + +CCLXV + +AU MÊME + + Nohant, 23 février 1848. + +Mon enfant, + +Nous sommes bien inquiets ici, comme tu peux croire. Nous savons +seulement ce soir que la journée de mardi a été agitée et que celle +d'aujourd'hui a dû l'être encore davantage. Il faut que tu reviennes +tout de suite; non pas que je me livre à de puériles frayeurs, ni que je +veuille te les faire partager, quand même je les éprouverais. + +Tu sais bien que je ne te donnerais pas un conseil de couardise. Mais +ta place est ici, s'il y a des troubles sérieux. Une révolution à Paris +aurait son contrecoup immédiat dans les provinces, et surtout ici, où +les nouvelles arrivent en quelques heures. Tu as donc des devoirs à +remplir dans ton domicile et ton absence ne serait pas excusable. Je ne +te parle pas de moi: je ne crois à aucun danger personnel et ne suis +d'ailleurs pas du tout disposée à m'en préoccuper. Mais, si j'avais à +agir et à me prononcer pour quoi que ce soit, tu es mon représentant +naturel. Viens donc tout de suite, à moins que tu ne voies la +tranquillité absolument rétablie. Laisse à Lambert le soin de nos +affaires à Paris. Tu y retourneras d'ailleurs dans quelques jours, quand +nous aurons vu l'état des choses. + +Bonsoir, mon enfant; je t'attends. J'espère un mot de toi demain matin. +Si la poste n'arrive pas, c'est que l'affaire aura été sérieuse. Mais tu +n'as là, je le répète, aucun devoir à remplir, et, ici, tu peux en avoir +auxquels il ne faut pas manquer. + +Je t'embrasse mille fois. + +Ta mère. + + + + +CCLXVI + +AU MÊME + + Nohant, 24 février 1848. + +Mon enfant, + +Ta lettre de mardi, reçue ce matin jeudi, m'a fait grand bien. Dieu +veuille que j'en reçoive encore une demain matin; car on nous a annoncé +la journée de mercredi comme devant être grave, et mes inquiétudes ne +sont calmées que pour renaître. Je vois que tu cours et que tu flânes, +je m'y attendais bien; mais, au moins, puisses-tu être prudent et adroit +pour échapper aux chocs de ce grand ébranlement. Si tout est fini, +reste à Paris pour achever tes affaires. Mais, si l'agitation continue, +conforme-toi à ma lettre d'hier. + +Rollinat est ici jusqu'à dimanche, et nous parlons sans cesse de Paris +et de toi. Borie se lève à huit heures du matin, et court à la Châtre +pour me rapporter tes lettres. Bonjour au petit Lambert; qu'il soit +prudent pour lui et pour toi. Bonsoir, mon cher enfant. Je suis inquiète +et je t'aime. Je voudrais être à demain. + +Ta mère. + + + + +CCLXVII + +A M. GIRERD, A NEVERS + + Paris, lundi soir, 6 mars 1848. + +Mon ami, + +Tout va bien. Les chagrins personnels disparaissent quand la vie +publique nous appelle et nous absorbe. La République est la meilleure +des familles, le peuple est le meilleur des amis. Il ne faut pas songer +à autre chose. + +La République est sauvée à Paris; il s'agit de la sauver en province, +où sa cause n'est pas gagnée. Ce n'est pas moi qui ai fait faire ta +nomination: mais c'est moi qui l'ai confirmée; car le ministre m'a +rendue en quelque sorte responsable de la conduite de mes amis, et +il m'a donné plein pouvoir pour les encourager, les stimuler, et les +rassurer contre toute intrigue de la part de leurs ennemis, contre toute +faiblesse de la part du gouvernement. Agis donc avec vigueur, mon cher +frère. Dans une situation comme celle où nous sommes, il ne faut pas +seulement du dévouement et de la loyauté, il faut du fanatisme au +besoin. Il faut s'élever, au-dessus de soi-même, abjurer toute +faiblesse, briser ses propres affections si elles contrarient la +marche d'un pouvoir élu par le peuple et réellement, _foncièrement_ +révolutionnaire. Ne t'apitoie pas sur le sort de Michel: Michel est +riche, il est ce qu'il a souhaité, ce qu'il a choisi d'être. Il nous a +trahis, abandonnés, dans les mauvais jours. A présent, son orgueil, +son esprit de domination se réveillent. Il faudra qu'il donne à la +République des gages certains de son dévouement s'il veut qu'elle lui +donne sa confiance. La députation est un honneur qu'il peut briguer et +que son talent lui assure peut-être. C'est là qu'il montrera ce qu'il +est, ce qu'il pense aujourd'hui. Il le montrera à la nation entière. Les +nations sont généreuses et pardonnent à ceux qui reviennent de leurs +erreurs. + +Quant au devoir d'un gouvernement provisoire, il consiste à choisir +des hommes _sûrs_ pour lancer l'élection dans une voie républicaine +et sincère. Que l'amitié fasse donc silence, et n'influence pas +imprudemment l'opinion en faveur d'un homme qui est assez fort pour se +relever lui-même si son coeur est pur et sa volonté droite. + +Je ne saurais trop te recommander de ne pas hésiter à balayer tout ce +qui a l'esprit bourgeois. Plus tard, la nation, maîtresse de sa marche, +usera d'indulgence si elle le juge à propos, et elle fera bien si elle +prouve sa force par la douceur. Mais, aujourd'hui, si elle songe à ses +amis plus qu'à son devoir, elle est perdue, et les hommes employés par +elle à son début auront commis un parricide. + +Tu vois, mon ami, que je ne saurais transiger avec la logique. Fais +comme moi. Si Michel et bien d'autres déserteurs que je connais avaient +besoin de ma vie, je la leur donnerais volontiers, mais ma conscience, +_point_. Michel a _abandonné la démocratie, en haine de la démagogie_. +Or il n'y a plus de _démagogie_. Le peuple a prouvé qu'il était plus +beau, plus grand, plus pur que tous les riches et les savants de ce +monde. Le calomnier la veille pour le flatter le lendemain m'inspire +peu de confiance, et j'estimerais encore mieux Michel s'il protestait +aujourd'hui contre la République. Je dirais qu'il s'est trompé, qu'il se +trompe, mais qu'il est de bonne foi. + +Peut-être croit-il désormais travailler pour une république +aristocratique où le droit des pauvres sera refoulé et méconnu. S'il +agit ainsi, il brisera l'alliance qui s'est cimentée d'une manière +sublime, sur les barricades, entre le riche et le pauvre. Il perdra +la République et la livrera aux intrigants; et le peuple, qui sent +sa force, ne les supportera plus. Le peuple tombera dans des excès +condamnables si on le trahit; la société sera livrée à une épouvantable +anarchie, et ces riches qui auront détruit le pacte sacré deviendront +pauvres à leur tour dans des convulsions sociales où tout succombera. + +Ils seront punis par où ils auront péché; mais il sera trop tard pour se +repentir. Michel ne connaît pas et n'a jamais connu le peuple; que ne le +voit-il aujourd'hui! Il jugerait sa force et respecterait sa vertu. + +Courage, volonté, persévérance à toute épreuve. Je suis à toi pour la +vie. + +GEORGE. + +Je serai demain soir 7 mars à Nohant pour une huitaine de jours; après +quoi, je reviendrai probablement ici pour m'y consacrer entièrement aux +nouveaux devoirs que la situation nous crée. + + + + +CCLXVIII + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 9 mars 1848. + +Vive la République! Quel rêve, quel enthousiasme, et, en même temps, +quelle tenue, quel ordre à Paris! J'en arrive, j'y ai couru, j'ai vu +s'ouvrir les dernières barricades sous mes pieds. J'ai vu le peuple +grand, sublime, naïf, généreux, le peuple français, réuni au coeur de la +France, au coeur du monde; le plus admirable peuple de l'univers! J'ai +passé bien des nuits sans dormir, bien des jours sans m'asseoir. On est +fou, on est ivre, on est heureux de s'être endormi dans la fange et de +se réveiller dans les cieux. Que tout ce qui vous entoure ait courage et +confiance! + +La République est conquise, elle est assurée, nous y périrons tous +plutôt que de la lâcher. Le gouvernement est composé d'hommes excellents +pour la plupart, tous un peu incomplets et insuffisants à une tâche qui +demanderait le génie de Napoléon et le coeur de Jésus. Mais la réunion +de tous ces hommes qui ont de l'âme ou du talent, ou de la volonté, +suffit à la situation. Ils veulent le bien, ils le cherchent, ils +l'essayent. Ils sont dominés sincèrement par un principe supérieur à la +capacité individuelle de chacun, la volonté de tous, le droit du peuple. +Le peuple de Paris est si bon, si indulgent, si confiant dans sa cause +et _si fort_, qu'il aide lui-même son gouvernement. + +La durée d'une telle disposition serait l'idéal social. Il faut +l'encourager. D'un bout de la France à l'autre, il faut que chacun aide +la République et la sauve de ses ennemis. Le désir, le principe, le +voeu fervent des membres du gouvernement provisoire est qu'on envoie +à l'Assemblée nationale des hommes qui représentent le peuple et dont +plusieurs, le plus possible, sortent de son sein. + +Ainsi, mon ami, vos amis doivent y songer et tourner les yeux sur vous +pour la députation. Je suis bien fâchée de ne pas connaître les gens +influents de notre opinion dans votre ville. Je les supplierais de +vous choisir et je vous commanderais, au nom de mon amitié maternelle, +d'accepter sans hésiter. Voyez: _faites agir;_ il ne suffit pas de +_laisser agir_. Il n'est plus question de vanité ni d'ambition comme on +l'entendait naguère. Il faut que chacun fasse la manoeuvre du navire et +donne tout son temps, tout son coeur, toute son intelligence, toute sa +vertu à la République. Les poètes peuvent être, comme Lamartine, de +grands citoyens. Les ouvriers ont à nous dire leurs besoins, leurs +inspirations. Écrivez-moi vite qu'on y pense et que vous le voulez. Si +j'avais là des amis, je le leur ferais bien comprendre. + +Je repars pour Paris dans quelques jours probablement, pour faire soit +un journal, soit autre chose. Je choisirai le meilleur instrument +possible pour accompagner ma chanson. J'ai le coeur plein et la tête en +feu. + +Tous mes maux physiques, toutes mes douleurs personnelles sont oubliées. +Je vis, je suis forte, je suis active, je n'ai plus que vingt ans. +Je suis revenue ici aider mes amis, dans la mesure de mes forces, à +révolutionner le Berry, qui est bien engourdi. Maurice s'occupe de +révolutionner la commune, chacun fait ce qu'il peut. Ma fille, pendant +ce temps-là, est accouchée heureusement dune fille. Borie sera +probablement député par la Corrèze. En attendant, il m'aidera à +organiser mon journal. + +Allons, j'espère que nous nous retrouverons tous à Paris, pleins de +vie et d'action, prêts à mourir sur les barricades si la République +succombe. Mais non! la République vivra; son temps est venu. C'est à +vous, hommes du peuple, à la défendre jusqu'au dernier soupir. + +J'embrasse Désirée, j'embrasse Solange, je vous bénis et je vous aime. + +Écrivez-moi ici. On me renverra votre lettre à Paris, si j'y suis. + +Montrez ma lettre a vos amis. Cette fois, je vous y autorise et je vous +le demande. + + + + +CCLXIX + +A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE + + Paris, 14 mars 1848. + +Borie fait comme toi. On t'a annoncé un charivari et tu l'as bravé. Tu +lui annonces une aubade d'un autre genre et cela lui donne d'autant plus +d'envie d'aller la chercher. Mais je ne suis pas de son avis, je le +retiendrai s'il m'est possible. + +Braver des criailleries n'est rien du tout, pas plus pour un homme, je +pense, que pour une femme. Mais je trouve que, pour le moment; il n'y a +rien à faire, parce que le peuple est mis hors de cause à la Châtre, que +le club devient une question de personnes, et qu'on ne pourrait prendre +le parti du principe sans avoir l'air d'agir pour des noms propres. +Bonsoir mon ami; courage quand même! la République n'est pas perdue +parce que la Châtre n'en veut Pas. + +A toi. + +GEORGE. + + + + +CCLXX + +A MAURICE SAND, A NOHANT + + Paris, 18 mars 1848. + +Cher enfant, J'ai fait un très bon voyage; mais je n'ai trouvé chez toi +ni Élisa[1] ni clefs. On a couru chez trois serruriers pour faire ouvrir +la porte: pas de serruriers! Ils étaient tous aux clubs. De guerre +lasse, j'ai été coucher dans un hôtel garni. Ce matin, je suis chez +Pinson[2], d'où je t'écris. Élisa et les clefs sont retrouvées. J'irai +ce soir loger chez toi, en attendant que je m'installe un peu mieux s'il +y a lieu. Mais je ne veux pas encore louer pour un mois, avant de savoir +si je pourrai faire quelque chose ici. Je vais aller voir Pauline[3]. +Je viens de faire, en déjeunant, le récit de la fête de Nohant pour +la _Réforme_. Borie en a fait un en déjeunant à Châteauroux, pour le +journal de Fleury. Tu les recevras l'un et l'autre et tu feras bien de +les lire dimanche, à haute et intelligible voix, à tes gardes nationaux. +Ça les flattera. Tu développeras ces articles par des conversations dans +les groupes. Tu feras sentir la nécessité de l'impôt pour ce moment de +crise. Tu diras que nous sommes très contents d'en payer la plus grosse +part et que ce n'est pas acheter trop cher les bienfaits de l'avenir. +Voilà ton thème, que tu traduiras en berrichon. + +Écris-moi, car je me trouve bien seule ici. Adresse-moi tes lettres rue +de Condé. Je t'écrirai plus au long quand j'aurai vu un peu de monde et +entamé quelque projet. + +Tu as dû recevoir la nomination de ton adjoint. Nous allons nous occuper +de l'affaire des noyers. Ne t'ennuie pas trop. Travaille à prêcher, à +républicaniser nos bons paroissiens. Nous ne manquons pas de vin cette +année, tu peux faire rafraîchir ta garde nationale armée, modérément, +dans la cuisine, et, là, pendant une heure, tu peux causer avec eux +et les éclairer beaucoup. Je t'enverrai du _Blaise Bonnin_[4], qui +te servira de thème. Seulement, mets, de l'ordre maintenant dans ces +réunions, et, s'il le faut, forme une espèce de club, d'où seront exclus +les flâneurs et les buveurs inutiles, les enfants et les femmes, qui ne +songent qu'à crier et à danser. Pour le moment, c'est tout ce qu'on peut +faire. + +Je te _rebige_ et je t'aime. + + [1] Concierge. + [2] Restaurateur, rue de l'Ancienne-Comédie. + [3] Pauline Viardot. + [4] _Lettres d'un paysan de la vallée Noire, écrites sous la dictée de + Blaise Bonnin_. + + + + +CCLXXI + +AU MÊME + + Paris, 24 mars 1848. + +Mon Bouli, + +Me voilà déjà occupée comme un homme d'État. J'ai fait deux circulaires +gouvernementales aujourd'hui, une pour le ministère de l'instruction +publique, et une pour le ministère de l'intérieur. Ce qui m'amuse, c'est +que tout cela s'adresse aux maires, et que tu vas recevoir par la voie +officielle les instructions de ta _mère_. + +Ah! ah! monsieur le maire[1]! vous allez marcher droit, et, pour +commencer, vous lirez, chaque dimanche, un des _Bulletins de la +République_ à votre garde nationale réunie. Quand vous l'aurez lu, vous +l'expliquerez, et, quand ce sera fait, vous afficherez ledit _Bulletin_ +à la porte de l'église. Les facteurs ont l'ordre de faire leur rapport +contre ceux des maires qui y manqueront. Ne néglige pas tout cela, et, +en lisant ces _Bulletins_ avec attention, tes devoirs de maire et de +citoyen te seront clairement tracés. Il faudra faire de même pour les +circulaires du ministre de l'instruction publique. Je ne sais auquel +entendre. On m'appelle à droite, à gauche. Je ne demande pas mieux. + +Pendant ce temps, on imprime mes deux _Lettres au Peuple_. Je vais faire +une revue[2] avec Viardot, un prologue[3] pour Lockroy[4]. J'ai persuadé +à Ledru-Rollin de demander une _Marseillaise_ à Pauline. Au reste, +Rachel chante la vraie _Marseillaise_ tous les soirs aux Français d'une +manière admirable, à ce qu'on dit. J'irai l'entendre demain. + +Mon éditeur commence à me payer. Il s'est déjà exécuté de trois mille +francs et promet le reste pour la semaine prochaine; nous nous en +tirerons donc, j'espère. Tu entends bien que je n'ai pas dû demander un +sou au gouvernement. Seulement, si je me trouvais dans la débine, je +demanderais un prêt, et je ne serais pas exposée à une catastrophe. +Tu entends bien aussi que ma rédaction dans les actes officiels du +gouvernement ne doit pas être criée sur les toits. Je ne signe pas. Tu +dois avoir reçu les six premiers numéros du _Bulletin de la République_, +le septième sera de moi. Je te garderai la collection; ainsi _affiche_ +les tiens, et _fiche_-toi de les voir détruits par la pluie. + +Tu verras dans la _Réforme_ d'aujourd'hui mon compte rendu de la fête de +Nohant-Vic et ton nom figurer au milieu. Tout va aussi bien ici que ça +va mal chez nous. J'ai prévenu Ledru-Rollin de ce qui se passait à la +Châtre. Il va y envoyer un représentant spécial. Garde ça pour toi +encore. J'ai fait connaissance avec Jean Reynaud, avec Barbès, avec M. +Boudin, prétendant à la députation de l'Indre; celui-ci m'a paru +un républicain assez crâne, et il est, en effet, ami intime de +Ledru-Rollin. Il nous faudra peut-être l'appuyer. Je crois que les +élections seront retardées. Il ne faut pas le dire, et il faut ne pas +négliger l'instruction de tes administrés. Tu as ton bout de devoir +à remplir, chacun doit s'y mettre, même Lambert, qui doit prêcher la +république sur tous les tons aux habitants de Nohant. + +Je suis toujours dans ta cambuse, et j'y resterai peut-être. C'est une +économie, et le gouvernement provisoire vient m'y trouver tout de +même. Solange m'écrit qu'elle va très bien et qu'elle part pour Paris. +Clésinger fera peu à peu ses affaires. La République lui reconnaît du +talent et l'emploiera quand elle aura de l'argent. + +Rothschild fait aujourd'hui de beaux sentiments sur la République. Il +est gardé à vue par le gouvernement provisoire, qui ne veut pas qu'il se +sauve avec son argent, et qui lui mettrait de la mobile à ses trousses. +Encore _motus_ là-dessus. Il se passe les plus drôles de choses. + +Le gouvernement et le peuple s'attendent à de mauvais députés et ils +sont d'accord pour les _ficher_ par les fenêtres. Tu viendras, nous +irons, et nous rirons. On est aussi crâne ici qu'on est lâche chez nous. +On joue le tout pour le tout; mais la partie est belle. Bonsoir, mon +Bouli; je t'embrasse mille fois. + +Le Pôtu[5] va tous les soirs à un club de Corréziens. Il n'y a ni hommes +ni femmes, ils sont tous _Limougis_. On n'y parle que le patois. _Cha_ +doit être _chuperbe!_ + +Il va partir pour _chon_ beau pays, aussitôt que je serai enrayée. Il +_ch'embête_ beaucoup, parce que je le conduis chez les _minichtres, +oùche_ qu'il reste jusqu'à une heure du matin à m'attendre dans les +antichambres. Il dit que _ch'est_ un _fichou_ métier. Je crois bien +qu'il _chera_ député et qu'il parlera _chur_ la châtaigne. + +Ne manque pas de dire à ta garde nationale qu'il n'est question que +d'elle à Paris. Ça la flattera un peu. + +Prends courage, nous allons ferme. Emmanuel a été deux heures au bout +des fusils de brigands qui voulaient le tuer pour ne pas rendre les +clefs de la poudrière de Lyon et huit canons. Il s'en est tiré par son +éloquence et son courage; il en a dans l'occasion. Nous l'aurons, va, la +République, en dépit de tout. Le peuple est debout et diablement beau +ici. Tous les jours et sur tous les points, on plante des arbres de +la liberté. J'en ai rencontré trois hier en diverses rues, des pins +immenses portés sur les épaules de cinquante ouvriers. En tête, le +tambour, le drapeau, et des bandes de ces beaux travailleurs de terre, +forts, graves, couronnés de feuillage, la bêche, la pioche ou la cognée +sur l'épaule; c'est magnifique, c'est plus beau que tous les _Robert_ du +monde! + + [1] Maurice Sand venait d'être nommé maire de la commune de Nohant-Vie. + [2] _La Cause du peuple_. + [3] _Le Roi attend_. + [4] Alors administrateur du Théâtre-Français. + [5] Victor Borie. + + + + +CCLXXII + +A M. DE LAMARTINE, A PARIS + + Paris, avril 1848. + +Monsieur, + +Je vous comprends bien. Vous ne songez qu'à éviter une révolution, +l'effusion du sang, les violences, un avènement trop prompt de la +démocratie aveuglé et encore barbare sous bien des rapports. Je +crois que vous vous exagérez, d'une part, l'état d'enfance de cette +démocratie, et que, de l'autre, vous doutez des rapides et divins +progrès que ses convulsions lui feraient faire. Pourquoi en doutez-vous, +vous qui lisez dans le sein de Dieu et qui voyez combien cette humanité +en travail lui est chère! vous qui pouvez juger des miracles que la +Toute-Puissance tient en réserve pour l'intelligence des faibles et des +opprimés, d'après les révélations sublimes qui sont tombées dans votre +âme de poète et d'artiste? Eh quoi! en peu d'années, vous vous êtes +élevé dans les plus hautes régions de la pensée humaine, et, vous +faisant jour au sein des ténèbres du catholicisme, vous avez été emporté +par l'esprit de Dieu, assez haut pour crier cet oracle que je répète du +matin au soir: + + «Plus il fait clair, mieux on voit Dieu!» + +Vous avez emporté, avec les flammes qui jaillissaient de vous, ce milieu +de vaine fumée et de pâles brouillards où la vanité du monde voulait +vous retenir; et, maintenant, vous ne croiriez pas que la volonté +divine, qui a accompli ce miracle dans un individu, puisse faire briller +les mêmes éclairs de vérité sur tout un peuple? vous croyez qu'il +attendra des siècles pour réaliser le tableau magique qu'il vous a +permis d'entrevoir? Oh non! oh non! Son règne est plus proche que vous +ne pensez, et, s'il est proche, c'est qu'il est légitime, c'est qu'il +est saint, c'est qu'il est marqué au cadran des siècles. Vous vous +trompez d'heure, grand poète, et grand homme! Vous croyez vivre dans +ces temps où le devoir de l'homme de bien et de l'homme de génie sont +identiques, et tendent également à retarder la ruine de sociétés encore +bonnes et durables! Vous croyez que la ruine commence, tandis qu'elle +est consommée, et qu'une dernière pierre la retient encore! Voulez-vous +donc être cette dernière pierre, la clef de cette voûte impure, vous +qui haïssez les impuretés dans le fond de votre coeur, et qui reniez le +culte de Mammon à la face de la terre, dans vos élans lyriques? + +Si cette société d'hommes d'affaires à laquelle vous vous abaissez +s'occupait franchement de l'émancipation de la famille humaine, je vous +admirerais comme un saint, et je dirais que c'est joindre la douceur +de Jésus à son génie, que de manger à la table des centeniers pour les +amener à la vérité. Mais vous savez bien que vous n'amènerez pas de +pareils résultats. Ce miracle de convertir et de toucher les âmes +corrompues ou abruties n'est que dans la main de l'Éternel, et il paraît +que ce n'est point par là qu'il veut entamer la régénération, puisqu'il +n'éclaire et n'attendrit aucune de ces âmes; c'est par-dessous qu'il +travaille, et tout le dessus semble devoir être écarté comme une vaine +écume. Pourquoi êtes-vous avec ceux que Dieu ne veut pas éclairer et non +avec ceux qu'il éclaire? pourquoi vous placez-vous entre la bourgeoisie +et le prolétariat pour prêcher à l'un la résignation, c'est-à-dire +la continuation de ses maux jusqu'à un nouvel ordre que vos hommes +d'affaires retarderont le plus qu'ils pourront, à l'autre des sacrifices +qui n'aboutiront qu'à de petites concessions, encore seront-elles +amenées par la peur plus que par la persuasion? + +Eh! mon Dieu, si la peur seule peut les ébranler et les vaincre, +mettez-vous donc avec ces prolétaires pour menacer; sauf à vous placer +en travers le lendemain; pour les empêcher d'exécuter leurs menaces. +Puisqu'il vous faut de l'action, puisque vous êtes une nature +laborieuse, aimant à mettre la main à l'oeuvre, voilà la seule action +digne de vous; car les temps sont mûrs pour cette action, et elle vous +surprendra au milieu du calme impartial où vous vous retranchez, fermant +les yeux et les oreilles, devant le flot qui monte et qui gronde. Mon +Dieu, mon Dieu, il en est temps encore, et, puisque votre coeur est +plein de la vérité et de son amour, il n'y a entre ce peuple et vous +qu'une erreur de calcul dans le calendrier, que vous consultez chacun +d'un point de vue différent. Ne faites pas dire à la postérité: «Ce +grand homme mourut les yeux ouverts sur l'avenir et fermés sur le +présent. Il prédit le règne de la justice, et, par une étrange +contradiction trop fréquente chez les hommes célèbres, il se cramponna +au passé et ne travailla qu'à le prolonger. Il est vrai qu'un vers de +lui eut plus de valeur et plus d'effet que tous les travaux politiques +de sa vie; car, ce vers, c'était la voix de Dieu qui parlait en lui, et, +ces travaux politiques, c'était l'erreur humaine qui l'y condamnait; +mais il est cruel de ne pouvoir l'enregistrer que parmi les lumières, et +non parmi les dévouements de cette époque de lutte dont il méconnut trop +la marche rapide et l'issue immédiate.» + +Si vous arrivez à la présidence de la Chambre, et que vous ne soyez +pas, sur le fauteuil, un autre homme que celui de la chambre voûtée de +Saint-Point, tant mieux. Je crois que, là, vous pouvez faire beaucoup +de bien; car vous avez de la conscience, vous êtes pur, incorruptible, +sincère, honnête dans toute l'acception du mot en politique, je le +sais maintenant; mais qu'il vous faudrait de force, d'enthousiasme, +d'abnégation et de pieux fanatisme pour être en prose le même homme +que vous êtes en vers! Non, vous ne le serez pas; vous craindrez trop +l'étrangeté, le ridicule; vous serez trop soumis aux convenances; vous +penserez qu'il faut parler à des hommes d'affaires, comme avec des +hommes d'affaires. Vous oublierez que, hors de cette enceinte étroite et +sourde, la voix d'un homme de coeur et de génie retentit dans l'espace +et remue le monde. + +Non, vous ne l'oserez pas! après avoir dit les choses magnifiques +dont vos discours sont remplis, vous viendrez, avec votre second +mouvement,--ce second mouvement qui justifie si bien l'odieux proverbe +de M. de Talleyrand,--calmer l'irritation qu'excitent vos hardiesses et +passer l'éponge sur vos caractères de feu. Vous viendrez encore dire +comme dans vos vers: «N'ayez pas peur de moi, messieurs, je ne suis +point un démocrate, je craindrais trop de vous paraître démagogue.» Non, +vous n'oserez pas! + +Et ce n'est pas la peur des âmes basses qui vous en empêchera; je sais +bien que vous affronteriez la misère et les supplices; mais ce sera la +peur du scandale, et vous craindrez ces petits hommes capables qui se +posent en hommes d'État et qui diraient d'un air dépité: «Il est fou, il +est ignorant, il est grossier et flatte le peuple; il n'est que poète, +il n'est pas homme d'État, profond politique comme nous.» Comme eux! +comme eux qui se rengorgent et se gonflent, un pied dans l'abîme qui +s'entr'ouvre sans qu'ils s'en doutent et qui déjà les entraîne! + +Mais, quand même l'univers entier méconnaîtrait un grand homme +courageux, quand le peuple même, ingrat et aveuglé, viendrait vous +traiter de fou, de rêveur et de niais... Mais non, vous n'êtes pas +fanatique, et cependant vous devriez l'être, vous à qui Dieu parle sur +le Sinaï. Vous avez le droit ensuite de rentrer dans la vie ordinaire, +mais vous ne devez pas y être un homme ordinaire. Vous devez porter les +feux dont vous avez été embrasé dans votre rencontre avec le Seigneur, +au milieu des glaces où les mauvais coeurs languissent et se paralysent. + +Vous êtes un homme d'intelligence et un homme de bien. Il vous reste à +être un homme vertueux. + +Faites, ô source de lumière et d'amour, que le zèle de votre maison +dévore le coeur de cette créature d'élite. + + + + +CCLXXIII + +A M. CHARLES DELAVEAU, A LA CHÂTRE + + + Paris, 13 avril 1848. + +Mon cher Delaveau, + +Je regrette que vous ayez pris la peine de venir chez moi pour ne pas +me rencontrer. C'est la faute de Duplomb, que j'avais chargé de vous +demander pour moi cette entrevue, en le priant de me faire savoir si +l'heure et le jour vous convenaient. Ne recevant de lui aucun avis, j'ai +pensé qu'il n'avait pas encore pu vous voir. + +Ma soirée de demain n'est pas libre et je pense m'absenter après-demain +pour quelques jours. Je viens donc, tout en vous remerciant d'avoir +répondu à mon appel, vous mettre, par écrit, au courant de l'objet de +l'explication que je désirais avoir avec vous de vive voix. + +J'ai appris qu'au moment de nos élections, une manifestation avait été +faite à Nohant par les ouvriers de la Châtre. Cette manifestation fort +peu menaçante, je le sais, était pourtant hostile et les cris de _A bas +madame Dudevant! A bas Maurice Dudevant! A bas les communistes! A bas +les ennemis de M. Delaveau!_ ont salué avec assez d'acharnement une +maison qui a nourri et assisté plus de pauvres qu'aucune autre dans +l'arrondissement. Enfin cette démonstration était faite en votre nom. Je +ne m'en suis point préoccupée; mais je me suis réservé le droit de vous +en demander l'explication, aussitôt qu'il me serait possible de vous +voir. + +Je provoquerai ces explications en vous en donnant sur mon compte, que +je défie personne de démentir, et je veux vous les donner, parce que +certainement vous avez cru, en dirigeant sur Nohant une démonstration +hostile, répondre à quelque hostilité de ma part. S'il en était ainsi, +vous seriez peu excusable d'avoir voulu exercer des représailles avant +de vous être assuré de quelque provocation de ma part. Je vous dirai +donc très franchement (en vous annonçant que je vais à Nohant attendre +vos bandes dévouées) que je n'ai jamais, depuis assez longtemps, eu la +moindre confiance dans votre conduite politique. + +Ce n'est pas d'hier que nous nous connaissons. Nous avons été intimement +liés dans notre jeunesse, et, à cette époque, vous alliez beaucoup plus +loin que moi dans vos idées révolutionnaires; j'avais alors très peu +étudié la Révolution et je n'acceptais point la guillotine, que, du +reste, je n'ai jamais acceptée et n'accepterai jamais. A cette époque +pourtant, vous admiriez sans réserve Robespierre, Couthon et Saint-Just, +que j'ai appris aussi à admirer depuis, sauf l'application excessive et +sanglante de leur théorie. Nous nous sommes chamaillés assez souvent +sur ce point pour qu'il m'en souvienne, et, comme ces discussions +finissaient amicalement, mon frère et moi, nous vous appelions le +docteur Guillotin; ce qui ne vous fâchait point. + +Depuis, vous êtes entré dans un système de modération dynastique que je +n'ai jamais compris. Nous avions changé tous les deux. J'avais avancé +dans mon opinion, vous aviez reculé dans la vôtre. Mes amis combattaient +dans les élections pour vous porter à la Chambre comme l'expression de +leurs idées. Je trouvais qu'ils se trompaient, je le leur disais; mais +je n'essayais point de les arrêter, parce que vous étiez excusé, à +mes yeux, de votre tiédeur politique par le rôle d'homme honnête et +charitable. + +Votre ferveur républicaine a eu droit de m'étonner après le 24 février; +vous avez changé encore une fois, je le veux bien, et j'admets que vous +ayez été sincère, je veux le croire, d'autant plus que je vous vois, +depuis quelques jours, voter avec l'extrême gauche; mais j'ai été +parfaitement fondée jusque-là à ne vous point croire républicain, et +je ne me suis point gênée pour le dire, lorsque l'occasion s'est +rencontrée. + +Mais, en même temps que j'ai le droit de dire ce que je pense, et de +penser ce que je crois vrai, je ne crois point avoir celui de me mêler +à des intrigues et à des manoeuvres électorales; c'est ce que je n'ai +jamais fait, c'est ce que je ne ferai jamais. Mon rôle de femme s'y +oppose, ma conscience me le défend, et, si j'étais homme, je ne me +croirais pas dispensée de porter la même droiture dans ma conduite +politique. Si j'ai été accusée d'un acte quelconque tendant à contrarier +votre élection, à noircir votre caractère privé, à tromper l'opinion sur +votre compte, je vous somme de me le faire savoir, parce que je veux y +répondre et ne pas rester sous le coup d'une calomnie. + +Voilà pour moi; mais, quant à vous, vous avez à m'expliquer aussi +quelle part vous avez prise à la démonstration faite contre moi par des +ouvriers de la Châtre, qui certainement n'ont point personnellement le +plus léger reproche à me faire.--Voici ce dont toutes les apparences +vous accusent: + +Vous auriez excité ces ouvriers contre ma maison et contre mon nom, en +exploitant la ridicule terreur que le mot de communisme inspire à ceux +qui ne le comprennent pas. Vous auriez expliqué ainsi le communisme pour +exaspérer ces braves gens: «Les communistes veulent prendre tous vos +biens, toutes vos terres, et vous donner six ou huit sous de salaire par +jour. Madame Dudevant est allée à Paris pour se joindre, par ses écrits, +à ceux qui veulent réaliser tout de suite cette belle doctrine, etc., +etc.» + +Toutes ces accusations sont trop bêtes pour avoir été inventées par +vous. Leurs auteurs ne sont probablement pas dignes d'être recherchés; +mais vous exerciez sur les gens de la Châtre une influence qui, +jusque-là, vous avait fait honneur, et vous ne vous en êtes pas servi +pour faire cesser ces bruits ridicules. Vous paraissez les avoir +encouragés, au contraire, et vous avez laissé faire la démonstration +sur Nohant. Vous êtes donc responsable devant l'opinion publique de +l'égarement de vos partisans, non seulement en ce qui me concerne, mais +aussi en ce qui concerne les paysans de ma commune, menacés et violentés +dans leur vote. Il serait facile de prouver que, tandis que mon fils, +contraire par opinion à votre élection, écrivait fidèlement votre nom +sur tous les bulletins où les gens de la commune désiraient le voir +inscrit, vos partisans arrachaient, à d'autres mains, d'autres bulletins +et y substituaient le leur avec menace et brutalité. Une enquête va +être ouverte à ce sujet, je l'apprends ce soir. Avant d'y porter mon +témoignage, si je suis appelée à le faire, je veux savoir de vous la +vérité et me mettre en demeure de vous accuser ou de vous justifier. +J'accepterai une franche explication, si hostile qu'elle puisse être, et +je la préférerai de beaucoup à une petite guerre d'intrigues, pour se +disputer une popularité dont je ne voudrais pas à ce prix, et dont je +suis peu jalouse dans les vilaines conditions où elle est placée. + +Je sais que nous nous occupons là d'un très petit fait, et que, sur tout +le sol de la France, il s'en est produit simultanément de semblables, +même de beaucoup plus graves en plusieurs endroits. Mais ceci est une +affaire de vous à moi que je tiens à éclaircir et dont il vous est +impossible de me refuser la solution. J'attends donc votre réponse pour +savoir si je puis encore vous conserver mon estime et mon ancienne +amitié. + +GEORGE SAND. + + + + +CCLXXIV + +A MAURICE SAND, A NOHANT + + Paris, 17 avril 1848. + +Mon pauvre Bouli, + +J'ai bien dans l'idée que la République a été tuée dans son principe et +dans son avenir, du moins dans son prochain avenir. Aujourd'hui, elle +a été souillée par des cris de mort. La liberté et l'égalité ont été +foulées aux pieds avec la fraternité, pendant toute cette journée. C'est +la contre-partie de la manifestation contre les bonnets à poil. + +Aujourd'hui, ce n'étaient plus seulement les bonnets à poil, c'était +toute la bourgeoisie armée et habillée; c'était toute la banlieue, +cette même féroce banlieue qui criait en 1832: _Mort aux républicains!_ +Aujourd'hui, elle crie: _Vive la république!_ mais: _Mort aux +communistes! Mort à Cabet!_ Et ce cri est sorti de deux cent mille +bouches dont les dix-neuf vingtièmes le répétaient sans savoir ce que +c'est que le communisme; aujourd'hui, Paris s'est conduit comme la +Châtre. + +Il faut te dire comment tout cela est arrivé; car tu n'y comprendrais +rien par les journaux. Garde pour toi le _secret_ de la chose. + +Il y avait trois conspirations, ou plutôt quatre, sur pied depuis huit +jours. + +D'abord Ledru-Rollin, Louis Blanc, Flocon, Caussidière et Albert +voulaient forcer Marrast, Garnier-Pagès, Carnot, Bethmont, enfin +tous les juste-milieu de la République à se retirer du gouvernement +provisoire. Ils auraient gardé Lamartine et Arago, qui sont mixtes et +qui, préférant le pouvoir aux opinions (qu'ils n'ont pas), se seraient +joints à eux et au peuple. Cette conspiration était bien fondée. Les +autres nous ramènent à toutes les institutions de la monarchie, au règne +des banquiers, à la misère extrême et à l'abandon du pauvre, au luxe +effréné des riches, enfin à ce système qui fait dépendre l'ouvrier, +comme un esclave, du travail que le maître lui mesure, lui chicane +et lui retire à son gré. Cette conspiration eût donc pu sauver la +République, proclamer à l'instant la diminution des impôts du pauvre, +prendre des mesures qui, sans ruiner les fortunes honnêtes, eussent tiré +la France de la crise financière; changer la forme de la loi électorale, +qui est mauvaise et donnera des élections de clocher; enfin, faire tout +le bien possible, dans ce moment, ramener le peuple à la République, +dont le bourgeois a réussi déjà à le dégoûter dans toutes les provinces, +et nous procurer une Assemblée nationale qu'on n'aurait pas été forcé de +violenter. + +La deuxième conspiration était celle de Marrast, Garnier-Pagès et +compagnie, qui voulaient armer et faire prononcer la bourgeoisie contre +le peuple, en conservant le système de Louis-Philippe, sous le nom de +république. + +La troisième était, dit-on, celle de Blanqui, Cabet et Raspail, qui +voulaient, avec leurs disciples et leurs amis des clubs jacobins, tenter +un coup de main et se mettre à la place du gouvernement provisoire. + +La quatrième était une complication de la première: Louis Blanc, avec +Vidal, Albert et l'_école ouvrière_ du Luxembourg, voulant se faire +proclamer dictateur et chasser tout, excepté lui. Je n'en ai pas la +preuve; mais cela me paraît certain maintenant. + +Voici comment ont agi les quatre conspirations: + +Ledru-Rollin, ne pouvant s'entendre avec Louis Blanc, ou se sentant +trahi par lui, n'a rien fait à propos et n'a eu qu'un rôle effacé. + +Marrast et compagnie ont appelé, sous main, à leur aide toute la +banlieue et toute la bourgeoisie armée, sous prétexte que Cabet voulait +mettre Paris à feu et à sang, et on l'a si bien persuadé à tout le +monde, que le parti honnête et brave de Ledru-Rollin, qui était soutenu +par Barbès, Caussidière et tous mes amis, est resté coi, ne voulant pas +donner à son insu, dans la confusion d'un mouvement populaire, aide et +protection à Cabet, qui est un imbécile, à Raspail et à Blanqui, les +_Marat_ de ce temps-ci. La conspiration de Blanqui, Raspail et Cabet +n'existait peut-être pas, à moins qu'elle ne fût mêlée à celle de Louis +Blanc. Par eux-mêmes, ces trois hommes ne réunissent pas à Paris mille +personnes sûres. Ils sont donc peu dignes du fracas qu'on a fait à leur +propos. + +La conspiration Louis Blanc, composée de trente mille ouvriers des +corporations, ralliés par la formule de l'organisation du travail, était +la seule qui pût inquiéter véritablement le parti Marrast; mais elle eût +été écrasée par la garde nationale armée, si elle eût bougé. + +Toutes ces combinaisons avaient chacune un prétexte différent pour se +mettre sur pied aujourd'hui. + +Pour les ouvriers de Louis Blanc, c'était de se réunir au Champ de Mars, +afin d'élire les officiers de leur état-major. + +Pour la banlieue de Marrast, c'était de venir reconnaître ses officiers. + +Pour la mobile et la police de Caussidière et Ledru, c'était d'empêcher +Blanqui, Raspail et Cabet de tenter un coup de main. + +Pour ces derniers, c'était de porter des offrandes patriotiques à +l'hôtel de ville. + +Au milieu de tout cela, deux hommes pensaient à eux-mêmes sans agir. +Leroux se tenait prêt à _escamoter la papauté_ de Cabet sur les +communistes. Mais il n'avait pas assez de suite dans les idées ou pas +assez d'audace pour en venir à bout. Il n'a pas paru. + +L'autre homme, c'est Lamartine, espèce de Lafayette naïf, qui veut être +président de la République et qui en viendra peut-être à bout, parce +qu'il ménage toutes les idées et tous les hommes; sans croire à aucune +idée et sans aimer aucun homme. Il a eu les honneurs et le triomphe de +la journée sans avoir rien fait. + +Voici maintenant comment les choses se sont passées: + +A deux heures, les trente mille ouvriers de Louis Blanc ont été au Champ +de Mars, où l'on dit que Louis Blanc n'est point venu; ce qui les a +mécontentés et refroidis. A la même heure, de tous les coins de Paris, +ont apparu la garde nationale bourgeoise et la banlieue, cent mille +hommes au moins, qui ont été aux Invalides et n'ont fait que traverser +pour se rendre à l'hôtel de ville en même temps que les ouvriers. + +Ce mouvement s'est fait avec beaucoup d'art. Les ouvriers portaient des +bannières sur lesquelles étaient écrites leurs formules: _Organisation +du travail, Cessation de l'exploitation de l'homme par l'homme_. + +Ils allaient demander au gouvernement provisoire de leur promettre +définitivement la garantie de ce principe. On pense que, sur le refus de +certains membres du gouvernement, ils auraient exigé leur démission. +Ils l'auraient fait pacifiquement; car ils n'avaient point d'armes, +quoiqu'ils eussent pu en avoir, étant tous gardes nationaux. + +Mais ils n'ont pu que présenter très civilement leurs offrandes et leurs +voeux; car à peine avaient-ils enfilé le quai du Louvre, que trois +colonnes de gardes nationaux armés jusqu'aux dents, fusils chargés et +cartouches en poche, se placèrent sur les deux flancs de la colonne des +ouvriers. Arrivé au pont des Arts, on fit encore une meilleure division. +On plaça une troisième colonne de gardes nationaux et de mobiles au +centre. De sorte que cinq colonnes marchaient de front: trois colonnes +bourgeoises armées au centre et sur les côtés, deux colonnes d'ouvriers +désarmés, à droite et à gauche de la colonne du centre; puis, dans les +intervalles, promenades de gardes nationaux à cheval, laids et bêtes +comme de coutume. + +C'était un beau et triste spectacle que ce peuple marchant, fier et +mécontent, au milieu de toutes ces baïonnettes. Les baïonnettes criaient +et beuglaient: _Vive la République! Vive le gouvernement provisoire! +Vive Lamartine!_ Les ouvriers répondaient: _Vive la bonne République! +Vive l'égalité! Vive la vraie République du Christ_! + +La foule couvrait les trottoirs et les parapets. J'étais avec Rochery, +et il n'y avait pas moyen de marcher ailleurs qu'avec la colonne des +ouvriers, toujours bonne, polie et fraternelle. Toutes les cinq minutes, +on faisait faire un temps d'arrêt aux ouvriers, et la garde nationale +avançait de plusieurs pelotons, afin de mettre un intervalle sur la +place de l'Hôtel-de-Ville entre chaque colonne d'ouvriers et même entre +chaque corporation. On les prenait dans un filet maille par maille. Ils +le sentaient, et ils contenaient leur indignation. + +Arrivé sur la place de l'Hôtel-de-Ville, on les fit attendre une heure +pour que toute la mobile et toute la garde bourgeoise fût placée et +échelonnée; Le gouvernement provisoire, aux fenêtres de l'hôtel de +ville, se posait en Apollon. Louis Blanc avait une belle, tenue de +Saint-Just. Ledru-Rollin se montrait peu et faisait contre fortune bon +coeur. Lamartine triomphait sur toute la ligne. Garnier-Pages faisait +une mine de jésuite, Crémieux et Pagnerre étaient prodigues de leurs +hideuses boules et saluaient royalement la populace. + +Les pauvres ouvriers étaient refoulés derrière la garde bourgeoise, le +long des murs au fond de la place. Enfin, on leur ouvrit, au milieu des +rangs, un petit passage si étroit, que, de quatre par quatre qu'ils +étaient, ils furent forcés de se mettre deux par deux, et on leur +permit d'arriver le long de la grille, c'est-à-dire devant cent mille +baïonnettes et fusils chargés. Dans l'intérieur de la grille, la mobile +armée, fanatisée ou trompée, aurait fait feu sur eux au moindre mot. Le +grand Lamartine daigna descendre sur le perron et leur donner de l'eau +bénite de cour. Je n'ai pu entendre les discours; mais, qu'ils en +fussent contents ou non, cela dura dix minutes, et les ouvriers +défilèrent par le fond des autres rues, tandis que la garde bourgeoise +et la mobile se firent passer pompeusement en revue par Lamartine et les +autres triomphateurs. + +Comme je m'étais fourrée au milieu des gamins de la mobile, au centre +de la place pour mieux voir, je me suis esquivée à ce moment-là, pour +n'avoir pas l'honneur insigne d'être passée en revue aussi, et je +suis revenue dîner chez Pinson, bien triste et voyant la _République +républicaine_ à bas pour longtemps peut-être. + +Ce soir, je suis sortie à neuf heures avec Borie pour voir ce qui se +passait. Tous les ouvriers étaient partis; la rue était aux bourgeois, +étudiants, boutiquiers, flâneurs de toute espèce qui criaient: _A bas +les communistes! A la lanterne les cabètistes! Mort à Cabet!_ Et les +enfants des rues répétaient machinalement ces cris de mort: Voilà +comment la bourgeoisie fait l'éducation du peuple. Le premier cri de +_mort_ et le doux nom de _lanterne_ ont été jetés aujourd'hui à la +Révolution par les bourgeois. Nous en verrons de belles si on les laisse +faire. + +Sur le pont des Arts, nous entendons battre la charge et nous voyons +reluire aux torches, sur les quais, une file de baïonnettes immense qui +reprend au pas de course le chemin de l'hôtel de ville. Nous y courons: +c'était la deuxième légion, la plus bourgeoise de Paris et d'autres de +même acabit, vingt mille hommes environ qui vociféraient à rendre sourd +cet éternel cri de _Mort à Cabet! Mort aux communistes!_ A coup sûr, je +ne fais pas de Cabet le moindre cas; mais, sur trois hommes, dont il +est le moins mauvais, pourquoi toujours Cabet? A coup sûr, Blanqui et +Raspail mériteraient plus de haine, et leur nom n'a pas été prononcé +une seule fois. C'est qu'ils ne représentent pas d'idées, et que la +bourgeoisie veut tuer les idées. Demain, on criera: _A bas tous les +socialistes! A bas Louis Blanc!_ et, quand on aura bien crié: _A bas_ +quand on se sera bien habitué au mot de _lanterne_, quand on aura bien +accoutumé les oreilles du peuple au cri de _mort_, on s'étonnera que le +peuple se fâche et se venge. C'est infâme! Si ce malheureux Cabet se fût +montré, on l'eût mis en pièces; car le peuple, en grande partie, croyait +voir dans Cabet un ennemi redoutable. + +Nous suivîmes cette bande de furieux jusqu'à l'hôtel de ville, et, là, +elle défila devant l'hôtel, où il n'y avait personne du gouvernement +provisoire, en beuglant toujours le même refrain et en tirant quelques +coups de fusil en l'air. Ces bourgeois, qui ne veulent pas que le peuple +lance des pétards, ils avaient leurs fusils chargés à balle et pouvaient +tuer quelques curieux aux fenêtres. Ça leur était fort égal, c'était une +bande de bêtes altérées de sang. Que quelqu'un eût prononcé un mot de +blâme, ils l'eussent tué. La pauvre petite mobile fraternisait avec eux +sans savoir ce qu'elle faisait. Le général Courtais et son état-major, +sur le perron, répondaient: _Mort à Cabet!_ + +Voilà une belle journée! + +Nous sommes revenus tard. Tout le quai était couvert de groupes. Dans +tous, un seul homme du peuple défendait, non pas Cabet, personne ne +s'en soucie, mais le principe de la liberté violée par cette brutale +démonstration, et tout le groupe maudissait Cabet et interprétait le +communisme absolument comme le font les vignerons de Delaveau. J'ai +entendu ces orateurs isolés que tous contredisaient; dire des choses +très bonnes et très sages. Ils disaient aux beaux esprits qui se +moquaient du communisme que, plus cela leur semblait bête, moins ils +devaient le persécuter comme une chose dangereuse: que les communistes +étaient en petit nombre et très pacifiques; que, si l'_Icarie_ faisait +leur bonheur, ils avaient bien le droit de rêver l'Icarie, etc. + +Puis arrivaient des patrouilles de mobiles--il y en avait autant que +d'attroupements--qui passaient au milieu, se mêlaient un instant à la +discussion, disaient quelques lazzis de gamin, priaient les citoyens de +se disperser, et s'en allaient, répétant comme un mot d'ordre distribué +avec le cigare et le petit verre: _A bas Cabet! Mort aux communistes!_ +Cette mobile, si intelligente et si brave, est déjà trompée et +corrompue. La partie du peuple incorporée dans les belles légions de +bourgeois a pris les idées bourgeoises en prenant un bel habit flambant +neuf. Souvent on perd son coeur en quittant sa blouse. Tout ce qu'on a +fait a été aristocratique, on en recueille le fruit. + +Dans tout cela, le mal, le grand mal, ne vient pas tant, comme on le +dit, de ce que le peuple n'est pas encore capable de comprendre les +idées. Cela ne vient pas non plus de ce que les idées ne sont pas assez +mûres. + +Tout ce qu'on a d'idées à répandre et à faire comprendre suffirait à la +situation, si les hommes qui représentent ces idées étaient _bons_; ce +qui pèche, ce sont les _caractères_. La vérité n'a de vie que dans une +âme droite et d'influence que dans une bouche pure. Les hommes sont +faux, ambitieux, vaniteux, égoïstes, et le meilleur ne vaut pas le +diable; c'est bien triste à voir de près! + +Les deux plus honnêtes caractères que j'aie encore rencontrés, c'est +Barbès et Etienne Arago. C'est qu'ils sont braves comme des lions et +dévoués de tout leur coeur. J'ai fait connaissance aussi avec Carteret, +secrétaire général de la police: c'est une belle âme. Barbès est un +héros. Je crois aussi Caussidière très bon; mais ce sont des hommes du +second rang, tout le premier rang vit avec cet idéal: _Moi, moi, moi_. + +Nous verrons demain ce que le peuple pensera de tout cela à son réveil. +Il se pourrait bien qu'il fût peu content; mais j'ai peur qu'il ne soit +déjà trop tard pour qu'il secoue le joug. La bourgeoisie a pris sa +revanche. + +Ce _malheureux_ Cabet, Blanqui, Raspail et quelques autres perdent la +vérité, parce qu'ils prêchent une certaine face de la vérité. On ne +peut faire cause commune avec eux, et cependant la persécution qui +s'attachera à eux prépare celle dont nous serons bientôt l'objet. Le +principe est violé, et c'est la bourgeoisie qui relèvera l'échafaud. + +Je suis bien triste, mon garçon. Si cela continue et qu'il n'y ait plus +rien à faire dans un certain sens, je retournerai à Nohant écrire et me +consoler près de toi. Je veux voir arriver l'Assemblée nationale; après, +je crois bien que je n'aurai plus rien à faire ici. + + + + +CCLXXV + +AU MÊME + + Paris, 10 avril 1848. + +J'espère que tu dors sur les deux oreilles, et que, si les bruits qui +circulent jour et nuit dans Paris vont jusqu'en province, où ils doivent +prendre des proportions effrayantes, tu n'en crois pas un mot. Nous +recommençons _l'année de la peur_. C'est fabuleux! Hier dans la nuit, +chaque quartier de Paris prétendait qu'on avait attaqué et pris deux +postes. Cela faisait beaucoup de postes enlevés, et il n'y avait pas +seulement un chat qui eût remué. + +Ce matin, on a battu le rappel dès l'aurore. Puis on est venu +contremander, en disant cependant aux gardes nationaux de rester +équipés et prêts à sortir. A toutes les heures circulait une nouvelle +_nouvelle_. Blanqui était arrêté, et puis Cabet attaquait l'hôtel de +ville, lui qui _fuit de peur_! Leroux est devenu invisible, je crois +qu'il est retourné à Boussac. Raspail se fait passer pour mort. Et +pourtant, à propos de ces trois hommes, on a mis la tête à l'envers, non +seulement à toutes les portières de Paris, mais encore à tous les clubs, +au gouvernement provisoire, à Caussidière lui-même, à la garde nationale +de tous les rangs. On dit à la mobile que la banlieue pille; à la +banlieue, que les communistes font des barricades. C'est une vraie +comédie. Ils ont tous voulu se faire peur les uns aux autres, et ils ont +si bien réussi, qu'ils ont tous peur pour de bon. + +Je suis revenue toute seule du ministère de la rue de Grenelle, la nuit +dernière à deux heures, et, cette nuit, je rentre seule aussi à une +heure et demie. Il fait le plus beau clair de lune possible. Il n'y a +pas un chat dans les rues, excepté les patrouilles de vingt pas en vingt +pas. Quand un pauvre piéton attardé apparaît au bout de la rue, la +patrouille arme ses fusils, présente le front et le regarde passer. +C'est de la folie, c'est vraiment, comme je te le disais, la même chose +qu'en 89, et cela m'explique l'affaire. Tu sais qu'on ne l'a jamais bien +sue et qu'on l'a attribuée, avec beaucoup de probabilité, à vingt causes +différentes. Eh bien! je suis sûre que toutes ces causes existaient à la +fois comme aujourd'hui, et que ce n'était pas une seule en particulier. + +Il y a un moment, dans les révolutions, où chaque parti veut essayer +de la peur pour empêcher son adversaire d'agir. C'est ce qui arrive +maintenant aux quatre conspirations sourdes que je t'ai signalées hier. +On en ajoute une cinquième aujourd'hui, et je crois qu'il y en a deux ou +trois autres. Les légitimistes ont voulu faire peur à la République, le +juste-milieu, les Guizot et les Régence, les Thiers et Girardin, j'en +suis sûre, out aussi joué leur jeu, avec ou sans espoir d'amener un +conflit. + +Mais toutes ces menaces se paralysent mutuellement; tous les clubs sont +en permanence pour la nuit, tous armés, barricadés, ne laissant sortir +aucun membre, dans la crainte qu'on ne vienne les assassiner; et, comme +tous out la même venette, tous restent enfermés sans bouger; le remède +est donc dans le mal même. Il y en a d'exaltés qui seraient d'avis +d'attaquer les premiers; mais, comme ils ont peur d'être attaqués +auparavant, ils se tiennent sur la défensive. C'est stupide, et la +tragédie annoncée devient une comédie. + +Je viens de quitter le gros Ledru-Rollin, prêt à se hisser sur un gros +cheval, pour faire le tour de Paris, en riant et en se moquant de tout +cela. Étienne est en colère et dit que ça l'_embête_. Borie et son +cousin, sont enfermés au club du palais National et pestent, j'en suis +sûre, de ne pas être à _pioncer_ dans leur lit. + +La population ne dort que d'un oeil, attendant le tocsin et le canon. M. +de Lamartine, qui veut être bien avec tout le monde, a offert un asile +dans son ministère au _grand_ Cabet, qui se pose en martyr. Tout le +monde dit: «Nous sommes trahis!» Enfin, c'est superbe. Si tu étais ici, +nous irions passer le reste de la nuit à nous promener dans les rues +pour voir la grande mystification. Elle est telle, que beaucoup d'hommes +sérieux donnent dedans en plein. + +Il ne tiendrait qu'à moi de me poser aussi en victime; car, pour un +_Bulletin_ un peu raide que j'ai fait, il y a un déchaînement de fureur +incroyable contre moi dans toute la classe bourgeoise. Je suis pourtant +fort tranquille, toute seule dans ta cambuse; mais il ne tiendrait qu'à +moi d'écrire demain dans tous les journaux, comme Cabet ou comme défunt +Marat, que je n'ai plus une pierre où reposer ma tête. + +Demain, le gouvernement publie les grandes mesures qu'il a prises hier +sur l'impôt progressif, la loi des finances, l'héritage collatéral, etc. +Ce sera sans doute la fin de cette panique, et d'une bêtise générale +sortira un bien général. J'espère aussi que ce sera la fin de la crise +financière. Ainsi soit-il! Ce sera un premier acte de joué dans la +grande pièce dont personne ne sait le dénouement. + +Bonsoir, mon Bouli! ne sois pas inquiet: je t'écrirais s'il y avait +seulement un coup de fusil tiré; ainsi sois tranquille. Je te _bige_. +J'ai vu Solange aujourd'hui. Elle se porte bien. Rien de nouveau pour +mes affaires. Ma _Revue_ ne prend guère: on est trop préoccupé, on vit +au jour le jour. + +Bonsoir encore; j'écoute si la guerre civile commence: je n'entends +que les heures qui sonnent au Luxembourg et ta girouette qui se plaint +_comme un oeuf_. + + + + +CCLXXVI + +AU MÊME + + Paris, 21 avril 1848. + +Ne t'inquiète pas. Tu ne m'as pas dit quelles raisons tu avais eues pour +casser ton conseil, mais il aurait fallu commencer par là. + +Quoi qu'il en soit, je te réponds que tu n'auras pas le dessous; j'ai +parlé de cela à Ledru-Rollin, qui m'a dit que probablement tu n'avais +pas agi ainsi par caprice, que sans doute il y avait nécessité, et que +tu devais être appuyé et soutenu. Je viens d'écrire à Fleury un peu +ferme là-dessus; ne te laisse pas émouvoir par les récriminations et les +menaces. + +Tout homme qui agit révolutionnairement en ce moment-ci, qu'il soit +membre du gouvernement provisoire ou maire de Nohant-Vic, trouve la +résistance, la réaction, la haine, la menace. Est-ce possible autrement, +et aurions-nous grand mérite à être révolutionnaires si tout allait +de soi-même, et si nous n'avions qu'à vouloir pour réussir? Non, nous +sommes, et nous serons peut-être toujours dans un combat obstiné. + +Ai-je vécu autrement depuis que j'existe, et avons-nous pu croire que +trois jours de combat dans la rue donneraient à notre idée un règne sans +trouble, sans obstacle et sans péril? Nous sommes sur la brèche à Paris +comme à Nohant. La contre-révolution est sous le chaume comme sous le +marbre des palais. Allons toujours! ne t'irrite pas, tiens ferme, et +surtout habitue tes nerfs à cet état de lutte qui deviendra bientôt un +état normal. Tu sais bien qu'on s'accoutume à dormir dans le bruit. Il, +ne faut jamais croire que nous pourrons nous arrêter. Pourvu que nous +marchions en avant, voilà notre victoire et notre repos. + +La fête de la Fraternité a été la plus belle journée de l'histoire. Un_ +million d'âmes,_ oubliant toute rancune, toute différence d'intérêts, +pardonnant au passé, se moquant de l'avenir, et s'embrassant d'un bout +de Paris à l'autre au cri de _Vive la fraternité!_ c'était sublime. Il +me faudrait t'écrire vingt pages pour te raconter tout ce qui s'est +passé, et je n'ai pas cinq minutes. Comme spectacle, tu ne peux pas +t'en faire d'idée. Tu en trouveras une relation bien abrégée dans le +_Bulletin de la République_ et dans la _Cause du peuple_. La reçois-tu, +à propos? J'ai affaire à la plus détestable boutique d'éditeurs qu'il y +ait; ils n'envoient pas les numéros et s'étonnent, de ne pas recevoir +d'abonnements. Je vais changer tout cela. + +Mais, pour revenir à cette fête, elle signifie plus que toutes les +intrigues de la journée du 15. Elle prouve que le peuple ne raisonne +pas tous nos différends, toutes nos nuances d'idées, mais qu'il sent +vivement les grandes choses et _qu'il les veut_. Courage donc! demain +peut-être, tout ce pacte sublime juré par la multitude sera brisé dans +la conscience des individus; mais, aussitôt que la lutte essayera de +reparaître, le peuple (c'est-à-dire _tous_) se lèvera et dira: + +--Taisez-vous et marchons! + +Ah! que t'ai regretté hier! Du haut de l'arc de l'Étoile le ciel, la +ville, les horizons, la campagne verte, les dômes des grands édifices +dans la pluie et dans le soleil, quel cadre pour la plus gigantesque +scène humaine qui se soit jamais produite! De la Bastille, de +l'Observatoire à l'Arc de triomphe et au delà et en deçà hors de Paris, +sur un espace de cinq lieues, quatre cent mille fusils pressés comme +un mur qui marche, l'artillerie, toutes les armes de la ligne, de la +mobile, de la banlieue, de la garde nationale, tous les costumes, toutes +les pompes de l'armée, toutes les guenilles de la sainte _canaille_, et +toute la population de tout âge et de tout sexe pour témoin, chantant, +criant, applaudissant, se mêlant au cortège. C'était vraiment sublime. +Lis les journaux, ils en valent la peine; tu aurais été fou de voir +cela! Je l'ai vu pendant deux heures, et je n'en avais pas assez; et, le +soir, les illuminations, le défilé des troupes, la torche en main, une +armée de feu, ah! mon pauvre garçon, où étais-tu? J'ai pensé à toi plus +de cent fois par heure. Il faut que tu viennes au 5 mai, quand même on +devrait brûler Nohant pendant ce temps-là. + +Adieu; je t'aime + + + + +CCLXXVII + +AU CITOYEN CAUSSIDIÈRE, +PRÉFET DE POLICE + + Nohant, 20 mai 1848. + +Citoyen, + +J'étais, le 15 mai, dans la rue de Bourgogne, mêlée à la foule, curieuse +et inquiète comme tant d'autres, de l'issue d'une manifestation qui +semblait n'avoir pour but qu'un voeu populaire en faveur de la Pologne. +En passant devant un café, on me montra à la fenêtre du rez-de-chaussée +une dame fort animée, qui recevait une sorte d'ovation de la part des +passants et qui haranguait la manifestation. Les personnes qui se +trouvaient à mes côtés m'assurèrent que cette dame était George Sand; or +je vous assure, citoyen, que ce n'était pas moi, et que je n'étais dans +la foule qu'un témoin de plus du triste événement du 15 mai. + +Puisque j'ai l'occasion de vous fournir un détail de cette étrange +journée, je veux vous dire ce que j'ai vu. + +La manifestation, était considérable, je l'ai suivie pendant trois +heures. C'était une manifestation pour la Pologne, rien de plus pour la +grande majorité des citoyens qui l'avaient augmentée de leur concours +durant trajet, et pour tous ceux qui l'applaudissaient au passage. On +était surpris et charmé du libre accès accordé à cette manifestation +jusqu'aux portes de l'Assemblée. On supposait que des ordres avaient été +donnés pour laisser parvenir les pétitionnaires; nul ne prévoyait +une scène de violence et de confusion au sein de la représentation +nationale. Des nouvelles de l'intérieur de la Chambre arrivaient au +dehors. L'Assemblée, sympathique au voeu du peuple, se levait en masse +pour la Pologne et pour l'organisation du travail, disait-on. Les +pétitions étaient lues à la tribune et favorablement accueillies. + +Puis, tout à coup, on vint jeter à la foule stupéfaite la nouvelle de +la dissolution de l'Assemblée et la formation d'un pouvoir nouveau +dont quelques noms pouvaient répondre au voeu du groupe passionné qui +violentait l'Assemblée en cet instant, mais nullement, j'en réponds, au +voeu de la multitude. Aussitôt cette multitude se dispersa, et la force +armée put, sans coup férir, reprendre immédiatement possession du +pouvoir constitué. + +Je n'ai point à rendre compte ici des opinions et des sympathies de +telle ou telle fraction du peuple qui prenait part à la manifestation; +mais toute voix en France a le droit de s'élever en ce moment pour dire +à l'Assemblée nationale: «Vous avez traversé heureusement un incident +inévitable en temps de révolution, et, grâce à la Providence, vous +l'avez traversé sans effusion de sang humain. Dans le désordre d'idées +où cet événement va vous jeter durant quelques jours, prouvez, citoyens, +que vous pouvez maîtriser votre émotion et ne pas perdre la notion d'une +équité supérieure aux troubles passagers de la situation. + +«Ne confondez point l'_ordre_, ce mot officiel du passé, avec la +méfiance qui aigrit et provoque. Il vous est bien facile de maintenir +l'ordre sans porter atteinte à la liberté. Vous n'avez pas droit sur la +liberté, conquête du peuple, et, comme ce n'est pas le peuple, que c'est +une très petite fraction du peuple qui vous a outragés le 15 mai, vous +ne pouvez pas, vous ne devez pas châtier la France de la faute commise +par quelques-uns, en restreignant les droits et les libertés de la +France. + +«Prenez garde, et n'agissez pas sous l'influence de la réaction; car +ce n'est pas le 15 mai que vous avez couru un danger sérieux, c'est +aujourd'hui, derrière le rempart de baïonnettes qui vous permet de +tout faire. Le danger pour vous, ce n'est pas d'affronter une émeute +parlementaire. Tout homme investi d'un mandat comme le vôtre doit +envisager de sang-froid le passage de ces petites tempêtes; mais le +danger sérieux, c'est de manquer au devoir que ce mandat vous impose, en +faisant entrer la République dans une voie monarchique ou dictatoriale; +c'est d'étouffer le cri de la France, qui vous demande la vie, et à +laquelle un retour vers le passé donnerait la mort; c'est enfin de +préparer, par crainte de l'anarchie partielle dont vous venez de +sortir sains et saufs, une anarchie générale que vous ne pourriez plus +maîtriser.» + +GEORGE SAND + + + + +CCLXXVIII + +AU CITOYEN THÉOPHILE THORÉ, A PARIS. + + Nohant, 24 mai 1848. + +Mon cher Thoré, + +Voyez si vous ayez quelques mots à retrancher ou à-ajouter, pour ce +qui vous concerne, dans les premières lignes de la lettre que je vous +adresse; ces premières lignes sont une réponse à certaines gens qui +disent que je me suis sauvée pour n'être pas arrêtée. Comme je ne +pouvais pas craindre la moindre chose, je n'avais point à me sauver et +je suis fort aisée à trouver à. Nohant. + +Vous avez raison de faire comme vous faites. La raison du plus _brave_ +est toujours la meilleure. Mais soyez prudent en ce qui concerne nos +amis. On m'a envoyé quelques numéros de la _Vraie République_; après +quoi, on s'est arrêté, et, depuis deux jours, je ne reçois plus rien. +C'est déplorable, cette négligence! Il est impossible d'écrire à propos +dans un journal qu'on ne lit pas. + +J'ignore à quelles personnes appartient l'avenir, je n'ai que la +passion de l'idée, et je crains bien que l'idée ne soit paralysée pour +longtemps. Vive l'idée quand même! + +A vous. + +GEORGE SAND. + + + + +CCLXXIX + +AU CITOYEN LEDRU-ROLLIN, A PARIS + + Nohant, 28 mai 1848. + +Cher concitoyen, + +Vous ne savez pas que j'écris dans un journal qui vous est hostile, +à vous personnellement moins qu'à tout autre, mais qui se fâche de +beaucoup de choses et de beaucoup de gens sans que je sois solidaire de +toutes les sympathies et de toutes les antipathies de la Rédaction en +chef. Vous n'avez pas le temps de lire les journaux sans doute; mais +vous aviez naguère celui de causer de temps en temps quelques minutes +avec moi, et je vous impose de me lire; ce qui, j'espère, ne vous +prendra guère plus de minutes qu'à l'ordinaire. + +C'est parce que probablement vous ne savez pas que je rédige dans la +_Vraie République_ que je veux que vous le teniez de moi; et ce que +je veux que vous sachiez aussi, c'est que je n'accepte pas la +responsabilité des attaques contre les personnes; c'est pour cela que je +signe tout ce que j'y écris. + +Lorsque j'ai consenti à cette collaboration, la lutte ne s'était pas +dessinée; en la voyant naître, j'ai vainement essayé de la tempérer. +Mais l'événement du 15 mai est venu, et il y aurait eu lâcheté de ma +part à me retirer. Voilà pourquoi je reste attachée à un journal qui +vous traite collectivement de Roi, de Consul, de Directoire, etc., et +qui vous reproche de rester au pouvoir quand Barbès est en prison. Cela +me fait une position fausse et que je dois subir dans mon petit coin, +comme beaucoup d'autres la subissent sur un plus grand théâtre. Je reste +persuadée que vous ne devez pas abandonner le terrain à la réaction +sans avoir essayé de la briser. Mais je ne puis pas dire cela dans ce +journal. Ce serait inopportun et imprudent; ce serait peut-être agir +contrairement à la voie que vous avez résolu de suivre, quant aux +moyens. + +En fait de politique proprement dite, je suis on ne peut plus incapable, +vous le savez. Mais je vous demande une chose, c'est de me faire signe +quand vous consentirez à ce que je dise dans ce même journal, qui vous +attaque, et où je garderai toujours le droit d'émettre mon avis sous ma +responsabilité personnelle, ce que je sais et ce que je pense de +votre caractère, de votre sentiment politique et de votre ligne +révolutionnaire. + +Si vous n'avez pas le temps d'y songer, je ne vous en voudrai point +et je ne me croirai pas _indispensable_ votre justification auprès de +quelques personnes dont le jugement ne vous est pas indispensable non +plus. Mais, pour l'acquit de ma conscience, de mon affection, je me +dois (au risque de faire _l'importante_) de vous dire cela; vous le +comprendrez comme je vous le donne, de bonne foi et de bon coeur. + +On me dit ici que j'ai été compromise dans l'affaire du 15 mai. Cela est +tout à fait impossible, vous le savez. On me dit aussi que la commission +exécutive s'est opposée à ce que je fusse poursuivie. Si cela est, je +vous en remercie personnellement; car ce que je déteste le plus au +monde, c'est d'avoir l'air de jouer un rôle pour le plaisir de me +mettre en évidence. Mais, si l'on venait à vous accuser de la moindre +partialité à mon égard, laissez-moi poursuivre, je vous en supplie. Je +n'ai absolument rien à craindre de la plus minutieuse enquête. Je n'ai +rien _su_ ni avant ni pendant les événements, du moins rien de plus que +ce qu'on voyait et disait dans la rue. Mon jugement sur le fait, je ne +le cache pas, je l'écris et je le signe; mais je crois que ce n'est pas +là _conspirer_. + +Adieu et à vous de tout mon coeur. + +GEORGE SAND. + + + + +CCLXXX + +AU CITOYEN THÉOPHILE THORÉ, A PARIS. + + Nohant, 28 mai 1848 + +Cher Thoré, + +Je vous enverrai de la copie, non pas une éclatante protestation comme +vous me disiez, mais la suite (et non la fin) de la protestation de +toute ma vie. + +Quant à l'affaire du 15, je passerai à côté. Elle est accomplie, je n'ai +plus le droit de la blâmer puisqu'elle est vaincue, et je garderai le +silence sur les hommes qui l'ont soulevée et que nous n'aimons pas. +Seulement je, peux vous dire, à vous, que, lorsque j'appris, dans la +foule, ce bizarre mélange de noms, jetés en défi à l'avenir, je rentrai +chez moi décidée à ne pas me faire arracher un cheveu pour des Raspail, +des Cabet et des Blanqui. Tant que ces hommes s'inscriront sur notre +bannière, je m'abstiendrai. Ce sont des pédants et des théocrates; je ne +veux point subir la loi de l'individu et je m'exilerai le jour où nous +ferons la faute de les amener au pouvoir. + +Ne me dites point de n'avoir pas peur, ce mot-là n'est pas français. Je +suis trop lasse de la vie pour éviter une occasion de la perdre, trop +ennemie de la propriété pour ne pas désirer de m'en voir débarrassée +trop habituée à la fatigue et au travail pour comprendre les avantages +du repos. + +Mais ma conscience est craintive et je pousse loin le scrupule quand il +s'agit de conseiller et d'agiter le peuple dans la rue. Il n'est point +de doctrine trop neuve et trop hardie; mais il ne faut pas jouer avec +l'_action_. Je connais, tout comme un homme, l'émotion du combat et +l'attrait du coup de fusil. Dans ma jeunesse, j'aurais suivi le diable +s'il avait commandé le feu. Mais j'ai appris tant de choses depuis, que +je crains beaucoup le lendemain de la victoire. Sommes-nous mûrs pour +rendre un bon compte à Dieu et aux hommes? Je dis _nous_, parce que je +ne puis, dans ma pensée, nous séparer du peuple. Eh bien! le peuple +n'est pas prêt, et, en le stimulant trop, nous le retardons; c'est là un +fait qui n'est pas très logique; le fait l'est si rarement! Mais il est +réel, et cela est encore plus sensible en province qu'à Paris. + +Barbès est un héros, il raisonne comme un saint, c'est-à-dire fort mal +quant aux choses de ce monde. Je l'aime tendrement et je ne saurais +comment le défendre, parce que je ne puis admettre qu'il ait eu le +_droit_, au nom du peuple, dans cette triste journée. Ceux qu'on a +appelés des _factieux_ étaient, en effet, plus factieux qu'on ne pense. +Dans l'ordre politique, ils l'étaient moins que l'Assemblée nationale; +mais, dans l'ordre moral et intellectuel, ils l'étaient, n'en doutez +pas. + +Ils voulaient imposer au peuple, par la surprise, par l'audace (par +la force, s'ils l'avaient pu), une idée que le peuple n'a pas encore +acceptée. Ils auraient établi la loi de fraternité non comme Jésus, mais +comme Mahomet. Au lieu d'une religion, nous aurions eu un fanatisme. Ce +n'est pas ainsi que les vraies idées font leur chemin. Au bout de trois +mois d'une pareille usurpation philosophique, nous aurions été, non pas +républicains, mais cosaques. Est-ce que ces chefs de secte, en supposant +même qu'ils eussent eu avec eux seulement chacun dix mille hommes et que +l'exaltation de leurs forces réunies eût suffi à tenir Paris contre la +province pendant quelques semaines, est-ce que ces chefs de secte se +seraient supportés entre eux? Est-ce que Blanqui aurait subi Barbès? +Est-ce que Leroux aurait toléré Cabet? Est-ce que Raspail vous aurait +accepté? Quelle bataille au sein de cette association impossible! Vous +eussiez été forcés de faire bien plus de fautes que le gouvernement +provisoire, vous n'auriez pu convoquer une assemblée et vous auriez déjà +l'Europe sur les bras. + +La réaction ne partirait pas de la bourgeoisie, qu'il est toujours +facile d'intimider quand on a le peuple avec soi: elle partirait du +peuple même, qui est indépendant et fier à l'endroit de ses croyances +plus qu'à celui de son existence matérielle, et qui ne veut pas qu'on +violente son ignorance quand il n'a que de l'ignorance à opposer au +progrès. + +Puisque vous êtes seul et caché, mon pauvre enfant, je puis causer avec +vous et vous ennuyer quelques instants. C'est toujours une manière de +passer le temps. Pardonnez-moi donc de le faire et de vous sermonner un +peu. Vous êtes trop vif et trop dur à l'endroit des personnes. Vous vous +pressez trop d'accuser, de traduire devant l'opinion publique les hommes +qui out l'air d'abandonner ou de trahir notre cause. Les hommes sont +faibles, incertains, personnels, je le sais, et il n'en est pas un +depuis le 24 février qui n'ait été au-dessous de sa tâche. Mais +nous-mêmes, en les condamnant au jour le jour, nous avons été au-dessous +de la nôtre. Nous ayons fait trop de journalisme à la manière du passé, +et pas assez de prédication comme il convenait à une doctrine d'avenir. +Cela fait, en somme, de la mauvaise politique, inefficace quand elle +n'est pas dangereuse. Ce n'est pas l'intelligence qui vous a manqué, +à vous, personnellement; car, au milieu de votre fougue, vous arrivez +toujours à toucher très juste le point sensible de la situation. + +Mais un peu plus de _formes_ (à mes yeux, la véritable politesse est +l'esprit de charité), un peu moins de précipitation à déclarer traîtres +les irrésolus et les étourdis, n'eût pas nui à votre propagande. + +_Nous avons tous fait des sottises_, disait Napoléon au retour de +l'île d'Elbe. Eh bien! nous pouvons nous dire cela les uns aux autres +aujourd'hui, et, quand on fait cet aveu de bonne foi, on n'est que plus +unis et plus forts. Vous-même, vous dites, dans un des numéros que je +reçois aujourd'hui: _Nos amis d'hier, qui le seront encore demain_. +C'est donc vrai, qu'il ne faut pas se brouiller avec ceux qui ont +combattu avec nous hier et qui reviendront combattre avec nous demain, +quand la réaction sur laquelle ils croient pouvoir agir les chassera du +pouvoir. + +Voyez-vous, je ne crois pas, moi, qu'on devienne, du jour au lendemain, +un misérable et un apostat; et pourtant, notre vie, surtout dans un +temps de crise comme celui-ci, est si flottante, si difficile, si +troublée, qu'en nous jugeant au jour le jour, on peut aisément nous +trouver en faute. Eh bien! on n'est jamais juste envers son semblable +quand on le juge ainsi sur une suite variable de faits journaliers. Il +faut voir l'ensemble. + +Il y a un mois, je me sentais fort montée contre M. de Lamartine, je +doutais de sa loyauté, je le voyais courant à la présidence suprême. Il +a pourtant compromis, perdu peut-être, sa popularité bourgeoise pour +conserver sa popularité démocratique. Vous direz que c'est une vanité +mieux entendue; soit! il a toujours eu le goût de faire le bon choix, +et le plus courageux dans ce moment-ci. Aujourd'hui, il me semble bien, +comme à vous, que Ledru-Rollin devrait se retirer du pouvoir, et, j'ai +de plus fortes raisons que vous encore pour le penser. + +Mais j'attends, et je compte que le bon élan lui viendra quand il +verra clairement la situation. Je le connais, il a du coeur, il a des +entrailles, et, de ce qu'il ne voit pas comme nous en ce moment, il +ne résulte pas qu'il ne sente pas comme nous quand la grande fibre +populaire nous montrera clairement à tous le chemin qu'il faut prendre. + +J'en connais d'autres que vous accusez et qui ont bonne intention +pourtant. N'accusons donc pas, je vous en supplie, au nom de l'avenir +de notre pauvre République, que nos soupçons et nos divisions déchirent +dans sa fleur! Ne varions pas pour cela sur les principes. Ne vous +gênez pas pour dire aux hommes, même à ceux que vous aimez, qu'ils se +trompent, et ne perdez rien de votre vigueur de discussion sur les +idées, sur les faits mêmes. Ce que je vous demande en grâce, c'est de ne +pas condamner les intentions, les motifs, les caractères. Eussiez-vous +raison, ce serait, je le répète, de la mauvaise politique, surtout dans +la forme, comme en a fait la _Réforme_ contre le _National_, du temps de +l'autre. + +Voilà le tas de lieux communs que j'aurais voulu vous dire de vive voix, +avant toutes ces catastrophes, et ce que je disais quelquefois à Barbès. +Mais on n'avait pas le temps de se voir, et c'était un mal. Il faut +quelquefois entendre le lieu commun, il a souvent la vérité pour lui. + +C'est cette absence de formes et de procédés, que j'appellerai, si vous +voulez, le _savoir-vivre_ intellectuel, qui me choque particulièrement +dans l'affaire du 15. Le peuple a, par-dessus tout, ce savoir-vivre +d'aspiration qui rend ses moeurs publiques injurieuses aux nôtres dans +le moment où nous vivons. Cela est bien prouvé depuis le 24 février. +Nous l'avons vu, dans toutes les manifestations, communier en place +publique avec ses ennemis et sacrifier toutes ses haines légitimes, +tous ses ressentiments fondés, à l'idée de fraternité ou de générosité. +Certes, nous autres, nous n'en faisons pas volontiers autant dans nos +relations particulières. Eh bien! le peuple porte au plus haut point le +respect des relations publiques. Le 15 mai, il se dirige sur le palais +Bourbon avec des intentions pacifiques (sauf les meneurs). On le +laisse passer. Soit préméditation, soit inspiration, les baïonnettes +disparaissent devant lui. Il avance, il va jusqu'à la porte en chantant +et en riant. La tête du défilé forçait les grilles, le milieu n'en +savait rien (j'y étais). On se croyait admis, reçu à bras ouverts par +l'Assemblée. Je ne le pensais pas, moi; je jugeais que la crainte +du sang répandu avait engagé la bourgeoisie à faire contre mauvaise +fortune, sinon bon coeur, du moins bonne mine, et j'entendais dire +autour de moi qu'on n'abuserait pas de ce bon accueil, qu'on montrerait +la force du nombre, et qu'on défilerait décemment, paisiblement en +respectant l'Assemblée pour lui apprendre à respecter le peuple. Vous +savez le reste; la masse n'a point pénétré, elle est restée calme dans +l'attente d'un résultat qu'elle ne prévoyait pas, et tout ce qui a eu le +malheur d'entrer dans l'enceinte maudite, s'y est conduit sans dignité, +sans ordre et sans force véritable. Tout a fui, à l'approche des +baïonnettes. Est-ce qu'une révolution doit fuir? Ceux qui avaient +quelque chose d'arrêté dans l'esprit, si toutefois il y avait, de +ceux-là, devaient périr là. C'eût été du moins une protestation. Je vous +jure que, si j'y fusse entrée, je n'en serais pas sortie _vivant_ (je me +suppose homme). + +Ce n'est donc ni une protestation ni une révolution, ni même une émeute. +C'est tout bonnement un coup de tête, et Barbès ne s'y est trompé que +parce qu'il a voulu s'y tromper. Chevalier de la cause, comme vous +l'appelez très bien, il s'est dit qu'il fallait se perdre pour elle et +avec elle. Honneur à lui toujours! mais malheur à nous! Notre idée s'est +déconsidérée dans la personne de certains autres. Ce n'est pas le manque +de succès qui la condamne: tant s'en faut. Mais c'est le manque de tenue +et de consentement général. On avait mené là, par surprise et à l'aide +d'une tromperie, des gens qui n'y comprenaient goutte, et il y a là +dedans quelque chose de très contraire au caractère français, quelque +chose qui sent la secte, quelque chose enfin que je ne puis souffrir et +que je désavouerais hautement, si Barbès, Louis Blanc et vous n'aviez +pas été forcés d'en subir la conséquence fatale. + +Voilà, mon cher ami, tout ce que j'avais besoin de vous dire, et ne +faites pas fi du sentiment d'une femme. Les femmes et les enfants, +toujours désintéressés dans les questions politiques, sont en rapport +plus direct avec l'esprit qui souffle d'en haut sur les agitations de ce +monde. J'écrirai dans la _Vraie République_ quand même, et sans y mettre +aucune condition morale. Mais, au nom de la cause, au nom de la vérité, +je vous demande d'avoir le feu non moins vif, mais plus pur, la parole +non moins hardie mais plus calme. Les grandes convictions sont sereines. +Ne vous faites point accuser d'ambition personnelle. On suppose toujours +que la passion politique cache cette arrière-pensée chez les hommes. +Enfin, écoutez-moi, je vous le demande, sans craindre que vous +m'accusiez de présomption. J'ai pour moi l'enfance de l'âme et la +vieillesse de l'expérience. Mon coeur est tout entier dans ce que je +vous dis; quand vous me connaîtrez tout de bon, vous saurez que vous +pouvez vous confier aveuglément à l'instinct de ce coeur-là. + +On m'a beaucoup conseillé de me cacher aussi; mes amis m'ont écrit de +Paris que je serais arrêtée. Je n'en crois rien et j'attends. Je ne suis +pas très en sûreté non plus ici. Les bourgeois out fait accroire aux +paysans que j'étais l'ardent disciple du _père Communisme_, un gaillard +très méchant qui brouille tout à Paris et qui veut que l'on mette à +mort les enfants au-dessous de trois ans et les vieillards au-dessus de +soixante. Cela ressemble à une plaisanterie, c'est pourtant réel. Hors +de ma commune, on le croit et on promet de m'enterrer dans les fossés. +Vous voyez où nous en sommes. Je vis, pourtant tranquille, et je +me promène sans qu'on me dise rien. Jamais les hommes n'ont été si +fervents... en paroles. Mais quelle lâche et stupide éducation les +habiles donnent aux simples! + +Bonsoir! cachez-vous encore. Vous n'auriez rien à craindre d'une +instruction; mais on vous ferait perdre du temps, et cette réaction +passera vite quant au fait actuel. Je crois que; quant au fait général, +elle pourra durer quelques mois. Les vrais républicains se sont trop +divisés, le mal est là. + +Écrivez-moi et brûlez ma lettre. Courage et fraternité. + +G. SAND. + + + + +CCLXXXI + +AU CITOYEN ARMAND BARBÈS, AU DONJON + +DE VINCENNES + + Nohant, 10 juin 1848. + +Je n'ai reçu votre lettre qu'aujourd'hui 10 juin, cher et admirable ami. +Je vous remercie de cette bonne pensée, j'en avais besoin; car je n'ai +pas passé une heure, depuis le 15 mai, sans penser à vous et sans me +tourmenter de votre situation. Je sais que cela vous occupe moins +que nous; mais enfin il m'est doux d'apprendre qu'elle est devenue +matériellement supportable. Ah! oui, je vous assure que je n'ai pas +goûté la chaleur d'un rayon de soleil sans me le reprocher, en quelque +sorte, en songeant que vous en étiez privé. Et moi qui vous disais: +«Trois mois de liberté et de soleil vous guériront!» + +On m'a dit que j'étais _complice_ de quelque chose, je ne sais pas quoi, +par exemple. Je n'ai eu ni l'honneur ni le mérite de faire quelque chose +pour la cause, pas même une folie ou une _imprudence_, comme on dit; je +ne savais rien, je ne comprenais rien à ce qui se passait; j'étais là +comme curieux, étonné et inquiet, et il n'était pas encore _défendu_, de +par les lois de la République, de faire partie d'un groupe de badauds. +Les nouvelles les plus contradictoires traversaient la foule. On a été +jusqu'à nous dire que vous aviez été tué. Heureusement, cela était +démenti au bout d'un instant par une autre version. Mais quelle triste +et pénible journée! + +Le lendemain était lugubre. Toute cette population armée, furieuse ou +consternée, le peuple provoqué, incertain, et à chaque instant, des +légions qui passaient, criant à la fois: _Vive Barbès!_ et _A bas +Barbès!_ Il y avait encore de la crainte chez les vainqueurs. Sont-ils +plus calmes aujourd'hui après tout ce développement de terrorisme? j'en +doute. + +Enfin, je ne sais par quel caprice, il paraît qu'on voulait me faire un +mauvais parti, et mes amis me conseillaient de fuir en Italie. Je n'ai +pas entendu de cette oreille-la. Si j'avais espéré qu'on me mît en +prison près de vous, j'aurais crié: _Vive Barbès_! devant le premier +garde national que j'aurais trouvé nez à nez. Il n'en aurait peut-être +pas fallu davantage; mais, comme femme, je suis toujours forcée de +reculer devant la crainte d'insultes pires que des coups, devant ces +sales invectives que les _braves_ de la bourgeoisie ne se font pas faute +d'adresser au plus faible, à la femme, de préférence à l'homme. + +J'ai quitté Paris, d'abord parce que je n'avais plus d'argent pour y +rester, ensuite pour ne pas exposer Maurice à se faire _empoigner_; ce +qui lui serait arrivé s'il eût entendu les torrents d'injures que l'on +exhalait contre tous ses amis et même contre sa mère, dans cet immense +corps de garde qui avait remplacé le Paris du peuple, le Paris de +Février. Voyez quelle différence! Dans tout le courant de mars, je +pouvais aller et venir seule dans tout Paris, à toutes les heures, et je +n'ai jamais rencontré un ouvrier, un _voyou_ qui, non seulement ne m'ait +fait place sur le trottoir, mais qui encore ne l'ait fait d'un air +affable et bienveillant. Le 17 mai, j'osais à peine sortir en plein jour +avec mes amis: l'_ordre_ régnait! + +Mais c'est bien assez vous parler de moi. Je n'ose pourtant pas vous +parler de vous: vous comprenez pourquoi. Mais, si vous pouvez lire des +journaux, et si la _Vraie République_ du 9 juin vous est arrivée, vous +aurez vu que je vous écrivais en quelque sorte avant d'avoir reçu votre +lettre. Ne faites attention dans cet article qu'au dernier paragraphe. +Le reste est pour cet être à toutes facettes qu'on appelle le public, la +fin était pour vous. + +Ah! mon ami, que votre foi est belle et grande! Du fond de votre prison, +vous ne pensez qu'à sauver ceux qui paraissent compromis, et à consoler +ceux qui s'affligent. Vous essayez de me donner du courage, au rebours +de la situation normale qui me commande de vous en donner. Mon Dieu, je +sais que vous n'en avez pas besoin, vous n'en avez que trop. Moi, je +n'en ai pas pour les autres. Leurs malheurs me brisent, et le vôtre m'a +jetée dans un grand abattement; j'ai peur de l'avenir, j'envie ceux +qui n'ont peur que pour eux-mêmes et qui se préoccupent de ce qu'ils +deviendront. Il me semble que le fardeau de leur angoisse est bien +léger, au prix de celui qui pèse sur mon âme. + +Je souffre pour tous les êtres qui souffrent, qui font le mal ou le +laissent faire sans le comprendre; pour ce peuple qui est si malheureux +et qui tend toujours le dos aux coups et les bras à la chaîne. Depuis +ces paysans polonais qui veulent être Russes, jusqu'à ces lazzaroni qui +égorgent les républicains; depuis ce peuple intelligent de Paris, qui +se laisse tromper comme un niais, jusqu'à ces paysans des provinces qui +tueraient les _communistes_ à coups de fourche, je ne vois qu'ignorance +et faiblesse morale en majorité sur la face du globe. La lutte est bien +engagée, je le sais. Nous y périrons, c'est ce qui me console. Après +nous, le progrès continuera. Je ne doute ni de Dieu ni des hommes; mais +il m'est impossible de ne pas trouver amer ce fleuve de douleurs qui +nous entraîne, et où, tout en nageant, nous avalons beaucoup de fiel. + +Adieu, cher ami et frère. Borie vous aime, allez! et Maurice aussi! Ils +sont ici près de moi. Si nous étions à Paris, nous irions vous voir, +vous nous auriez déjà vus, vous pouvez bien le croire, et, aussitôt que +nous irons, vous nous verrez. + +Adieu, adieu; écrivez-moi si vous pouvez, et sachez bien que vous avez +en moi une soeur, je ne dis pas aussi bonne, mais aussi dévouée que +l'autre. + +G. S. + + + + +CCLXXXII + +A JOSEPH MAZZINT, A MILAN + + 15 juin 1848. + +Que peuvent faire ceux qui out consacré leur vie à l'idée d'égalité +fraternelle, qui ont aimé l'humanité avec ardeur, et qui adorent dans +le Christ le symbole du peuple racheté et sauvé? que peuvent faire les +socialistes, en un mot, lorsque l'idéal quitte le sein des hommes, +lorsque l'humanité s'abandonne elle-même, lorsque le peuple méconnaît sa +propre cause? N'est-ce point ce qui menace d'arriver aujourd'hui, demain +peut-être? + +Vous avez du courage, ami; c'est-à-dire que vous garderez l'espérance. +Moi, je garderai ma foi: l'idée pure et brillante, l'éternelle vérité +sera toujours dans mon ciel, à moins que je ne devienne aveugle. Mais +l'espoir, c'est la croyance à un prochain triomphe de la foi, et je ne +serais pas sincère si je disais que cette disposition de mon àme ne +s'est point modifiée depuis deux mois. + +Je vois l'Europe civilisée se précipiter, par l'ordre de la Providence, +dans la voie des grandes luttes. Je vois l'idée de l'avenir aux prises +avec le passé. Ce vaste mouvement est un immense progrès, après les +longues années de stupeur qui ont marqué un temps d'arrêt dans la forme +des sociétés opprimées. Ce mouvement, c'est l'effort de la vie qui veut +sortir du tombeau et briser la pierre du sépulcre, sauf à se briser +elle-même avec les débris. Il serait donc insensé de désespérer; car, +si Dieu même a soufflé sur notre poussière pour la ranimer, il ne +la laissera pas se disperser au vent. Mais est-ce une résurrection +définitive vers laquelle nous nous élançons, ou bien n'est-ce qu'une +agitation prophétique, un tressaillement précurseur de la vie, après +lequel nous dormirons, encore un peu de temps, d'un sommeil moins lourd, +il est vrai, mais encore accablés d'une langueur fatale? Je le crains. + +Quant à la France, la question est arrivée à son dernier terme et se +pose sans détour, sans complication, entre la richesse et la misère. +Elle pourrait encore se résoudre pacifiquement; les _prétendants_ ne +sont point des incidents sérieux, ils s'évanouiront comme des bulles +d'écume à la surface du flot. La bourgeoisie veut régner. Depuis +soixante ans, elle travaille à réaliser sa devise: _Qu'est-ce que le +tiers état? rien. Que doit-il être? tout_. Oui, le tiers état veut être +tout dans l'État, et le 24 février l'a débarrassé de l'obstacle de +la royauté. Il est donc indubitable que la France sera désormais une +république, puisque, d'une part, la classe la plus pauvre et la plus +nombreuse aime cette forme de gouvernement, qui lui ouvre les portes +de l'avenir, et que, de l'autre, la classe la plus riche, la plus +influente, la plus politique trouve son compte à une oligarchie. + +Le suffrage universel fera justice, un jour, de cette prétention du +tiers état. C'est une arme invincible dont le peuple n'a pas encore +su faire usage et qui s'est retournée contre lui-même dans un premier +essai. Son éducation politique se fera plus vite qu'on ne pense et +l'égalité progressive, mais ininterrompue dans sa marche, peut et doit +sortir du principe de sa souveraineté de droit. Voilà le fait logique, +tel qu'il se présente de lui-même. Mais les déductions logiques +sont-elles toujours la loi régulière de l'histoire des hommes? Non! le +plus souvent, il y a une autre logique que celle du fait général: c'est +celle du fait particulier, qui jette le désordre dans l'ensemble, et, +chez nous, le fait particulier, c'est l'inintelligence de la situation +dans la majorité du tiers état. + +Cette inintelligence peut rendre violente et terrible notre nouvelle +révolution, et, par des essais de domination liberticide, exaspérer la +souffrance des masses. Alors la marche solennelle du temps est rompue. +La misère excessive n'appelle plus sa souffrance vertu, mais abjection. +Elle invoque le secours de sa propre force, elle dépossède violemment le +riche et engage une lutte extrême où la souveraineté du but lui semble +justifier tous les moyens. Époques funestes dans la vie des peuples, que +celles où le vainqueur, pour avoir abusé, devient à son tour le vaincu! + +Les socialistes du temps où nous vivons ne désirent point les solutions +du désespoir. Instruits par le passé, éclairés par une plus haute +intelligence de la civilisation chrétienne, tous ceux qui méritent ce +titre, à quelque doctrine sociale qu'ils appartiennent, répudient pour +l'avenir le rôle tragique des vieux jacobins, et demandent à mains +jointes à la conscience des hommes de s'éclairer et de se prononcer pour +la loi de Dieu. + +Mais l'idée du despotisme est, par sa nature, tellement identique à +l'idée de la peur, que la bourgeoisie tremble et menace à la fois. Elle +s'effraye du socialisme à ce point de vouloir l'anéantir par la calomnie +et par la persécution, et, si quelque parole prévoyante s'élève pour +signaler le danger, aussitôt mille voix s'élèvent pour crier anathème +sur le fâcheux prophète. + +«Vous provoquez à la haine, s'écrie-t-on, vous appelez sur nous la +vengeance. Vous _faites croire_ au peuple qu'il est malheureux, vous +nous désignez à ses fureurs. Vous ne le plaignez que pour l'exciter. +Vous lui faites savoir qu'il est pauvre parce que nous sommes riches.» +Enfin ce que le Christ prêchait aux hommes de son temps, la charité, +l'amour fraternel, est devenu une prédication incendiaire, et, si Jésus +reparaissait parmi nous, il serait empoigné par la garde nationale comme +factieux et anarchiste. + +Voilà ce que je crains pour la France, ce Christ des nations, comme +on l'a appelée avec raison dans ces derniers temps. Je crains +l'inintelligence du riche et le désespoir du pauvre. Je crains un état +de guerre qui n'est pas encore dans les esprits, mais qui peut passer +dans les faits, si la classe régnante n'entre pas dans une voie +franchement démocratique et sincèrement fraternelle. Alors, je vous le +déclare, il y aura une grande confusion et de grands malheurs, car le +peuple n'est pas mûr pour se gouverner seul. Il y a dans son sein de +puissantes individualités, des intelligences à la hauteur de toutes les +situations; mais elles lui sont inconnues, elles n'exercent pas sur lui +le prestige dont le peuple a besoin pour aimer et croire. Il n'a point +confiance en ses propres éléments, il vient de le prouver dans les +élections de toute la France; il croit trouver des lumières au-dessus de +lui, il aime les grands noms, les célébrités, quelles qu'elles soient. + +Il chercherait donc encore ses sauveurs parmi les bourgeois prétendus +démocrates, socialistes ou autres, et il serait encore trompé; car, sauf +quelques exceptions peut-être, il n'existe point en France un partie +démocratique éclairé suffisamment pour exercer une dictature de salut +public. S'en remettrait-il à la sagesse ou à l'inspiration d'un seul? +Ce serait reculer et faire abstraction de tout le progrès de l'humanité +depuis vingt ans. + +Nul homme ne sera supérieur à un principe, et le principe qui doit +donner la vie aux sociétés nouvelles, c'est le suffrage universel, c'est +la souveraineté de tous. Ce n'est donc qu'avec le concours de tous, avec +la bourgeoisie réactionnaire, comme avec la bourgeoisie démocratique, +comme avec les socialistes, que le peuple doit se gouverner. Il lui +faut, pour s'éclairer, la lutte pacifique et légale de tous ces éléments +divers. + +Qu'une majorité démocratique et sociale se dessine dans le sein de notre +Assemblée, et nous sommes sauvés avec le temps; mais, que ce soit +une majorité définitivement réactionnaire et marchant à son but, la +dissolution de l'ordre social commence, l'insolente chimère d'une +république oligarchique s'évanouit dans une crise extrême, et le hasard +s'empare pour longtemps des destinées de la France. + +Voilà ce qu'il n'est point permis de dire en France, à l'heure qu'il est +sans s'attirer la haine des partis. La réaction appelle cette prévoyance +un appel à la guerre civile. Le parti _modéré_ sourit d'un air capable +et méprise souverainement toute autre solution que celle qu'il prétend +avoir et qu'il n'a point. Chaque coterie philosophico-politique a son +homme, son fétiche qui pourrait sauver la République à lui tout seul et +dont il n'est point permis de douter. Chaque ambitieux satisfait devient +optimiste à l'instant même; l'ambitieux mécontent déclare que la +République est perdue, faute de son concours. + +Au milieu de ces tiraillements de l'intérêt personnel, la foi au +principe s'efface ou du moins l'intelligence de ce principe s'amoindrit +dans les esprits. Toutes les frayeurs, comme tous les appétits de +pouvoir, convergent vers le même but, le respect de la représentation +nationale, l'appel jaloux à son omnipotence. Mais ce n'est point un +respect sincère, ce n'est point une foi sérieuse. Cette Assemblée, qui +représente bien un principe, n'est pas un principe en action. C'est +quelque chose de creux comme une formule; c'est l'image de quelque chose +qui devrait être; chaque nuance de l'opinion trouve là quelques noms +propres qu'elle préconise; mais tout bas chacun se dit: «Excepté Pierre, +Jacques et Jean, tous ces représentants ne représentent rien.» + +Le nom propre est l'ennemi du principe, et pourtant il n'y a que le +nom propre qui émeuve le peuple. Il cherche qui le représentera, lui, +l'éternel représenté, et il cherche, dans les individualités extrêmes, +ceux-ci M. Thiers, ceux-là M. Cabet, d'autres Louis Bonaparte, d'autres +Victor Hugo, produit bizarre et monstrueux du vote, et qui prouve +combien peu le peuple sait où il va et ce qu'il veut. + +La question est pourtant facile à éclairer pour le peuple: «Être ou ne +pas être;» mais il ignore les moyens. On a suscité, pour l'éblouir et +lui donner le vertige, le grand fantôme du mensonge politique, et, quand +je dis le mensonge, c'est faire trop d'honneur à l'élément bizarre et +ridicule qui fait mouvoir l'opinion de la France en ce moment. Nous +avons un mot trivial que vous traduirez par quelque équivalent dans +votre langue: c'est le _canard_ politique. Tous les matins, une histoire +merveilleuse, absurde, ignoble le plus souvent, part de je ne sais quels +cloaques de Paris et fait le tour de la France, agitant les populations +sur son passage, leur annonçant un sauveur nouveau, ou un ogre prêt à +les dévorer, les livrant à de folles espérances ou à de sottes frayeurs, +et se personnifiant, par une mystérieuse solidarité, dans les individus +qui plaisent ou déplaisent aux diverses localités. Ce peuple intelligent +mais crédule et impressionnable, on travaille ainsi à l'abrutir; mais, +comme ce n'est pas facile, on ne réussit qu'à l'exalter et à le rendre +fou. Aussi nulle part il n'est tranquille, nulle part il ne comprend. +Ici, il crie: «À bas la République! et vive l'égalité!» Ailleurs: «À +bas l'égalité! et vive la République!». + +D'où peut sortir la lumière, au milieu d'un tel conflit d'idées fausses +et de formules menteuses? De belles et nobles lois peuvent seules +expliquer à la foule que la République est non pas la propriété de telle +ou telle classe, de telle ou telle personne, mais la doctrine du salut +de tous. + +Qui fera ces lois? Une Assemblée vraiment nationale. La nôtre +malheureusement subit toutes les préventions et cède à toutes les +influences qui font la perte des monarchies. + +Vous voyez, ami, combien il est difficile à une société de se +transformer sans combat et sans violence. Et pourtant notre idéal, à +nous autres, c'était d'arriver à cette transformation sans discorde +civile, sans cette guerre impie des citoyens d'une même nation les uns +contre les autres. Je vous confesse que, la royauté mise de côté, après +ce court et glorieux élan du peuple de Paris, qu'on ne peut pas appeler +un combat, mais qui fut bien plutôt une manifestation puissante où +quelques citoyens se sont offerts à Dieu et à la France comme une +hécatombe sacrée, mon âme ne s'était pas cuirassée au point d'envisager +sans horreur l'idée de la guerre sociale. Je ne la croyais pas possible, +et elle ne l'est point, en effet, de la part de ce peuple magnanime où +les idées sociales out assez pénétré pour le rendre éminemment pacifique +et généreux. Bourgeoisie aveugle et ingrate, qui ne voit point que +ces idées l'ont sauvée en février et qui essaye de tourner contre les +socialistes une rage factice, excitée par elle dans le sein du peuple! +Caste insensée, téméraire comme une royauté expirante, qui joue sa +dernière partie, qui cherche son appui, comme les monarques d'hier, dans +la force matérielle, et qui, depuis trois mois, travaille à sa propre +perte avec une ardeur déplorable! + +D'un bout de la France à l'autre, cette caste se donne le mot d'ordre et +ne craint pas de jeter un cri de mort contre ceux qu'elle appelle des +factieux, sans songer que ce même peuple, qu'elle provoque contre +lui-même, peut perdre en un jour le fruit d'une civilisation morale +acquise depuis vingt ans, et redevenir, sous le coup de la peur, du +soupçon et de la colère, le peuple terrible à tous, le peuple de 93, qui +fut la gloire farouche de son temps et qui serait la honte sanglante de +la cause nouvelle! + +Espérons encore que notre peuple sera plus fort et plus grand que les +passions funestes qu'on s'efforce de réveiller en lui. Espérons qu'il +restera sourd à ces agents provocateurs qui veulent l'agiter à leur +profit et qui s'imaginent qu'après l'avoir déchaîné contre nous, il +ne se retournerait pas contre eux le lendemain. Il ne tient pas à la +bourgeoisie réactionnaire que le peuple de France n'agisse comme les +lazzaroni de Naples. + +Mais ce complot impie échouera, Dieu interviendra et peut-être la caste +des riches ouvrira-t-elle aussi les yeux. Nous, les amis de l'humanité, +nous ne voulons pas que les riches soient punis, nous disons après +Jésus: «Qu'ils se convertissent et qu'ils vivent!» + +Prions pour qu'il en soit ainsi. Ah! qu'ils nous connaissent mal, ceux +qui nous croient leurs ennemis et leurs juges implacables! Comment ne +savent-ils pas qu'on ne peut pas aimer le peuple sans haïr le mal que +commettrait le peuple! comment ne voient-ils pas que l'oeuvre qu'ils +accomplissent, en cherchant à rendre le peuple brutal et sanguinaire, +nous est mille fois plus douloureuse que tout le mal qu'ils pourraient +nous faire à nous-mêmes! Nous aimons le peuple comme notre enfant; +nous l'aimons comme on aime ce qui est malheureux, faible, trompé et +sacrifié; comme on aime ce qui est jeune, ignorant, pur encore, et +portant en soi le germe d'un avenir idéal. Nous l'aimons comme on aime +la victime innocente, disputée à la fatalité éternelle; comme on aime le +Christ sur la croix, comme on aime l'espérance, comme on aime l'idée de +la justice, comme on aime Dieu dans l'humanité! Peut-on aimer ainsi et +vouloir que l'objet d'un tel amour s'avilisse dans la misère ou se +souille dans le pillage? + +Demandez à la mère si elle souhaite que l'enfant de ses entrailles +devienne un bandit et un assassin! + +Et pourtant voilà ce dont on nous accuse. On dit que nos idées d'égalité +fraternelle sont le tocsin du meurtre et de l'incendie, et; en disant +cela, on sonne aux oreilles du peuple le tocsin du délire, on lui +signale d'invisibles ennemis qu'on lui conseille d'étrangler. On marque +la porte de nos maisons, on voudrait une Saint-Barthélemy d'hérétiques +nouveaux, on lui crie: «_Tue!_ afin qu'il n'y ait plus personne entre +toi, peuple, et nous, bourgeoisie, et alors nous compterons ensemble.» + +Le peuple ne tuera pas. Eh! que m'importerait à moi qu'il me tuât, +si mon sang pouvait apaiser la colère du ciel et même celle de la +bourgeoisie? Mais le sang enivre et répand dans l'atmosphère une +influence contagieuse. Le meurtre rend fou. L'injure même, les mauvaises +paroles, les cris de menace tuent moralement ceux qui les exhalent. +L'éducation de la haine est une école d'abrutissement et d'impiété qui +finit par l'esclavage. Bourgeois, bourgeois! rentrez en vous-mêmes. +Parlez-nous de charité et de fraternité; car, après que vous aurez tué +moralement le peuple, vous vous trouverez en face des cosaques, des +lazzaroni de Naples et des paysans de la Gallicie! + + + + +CCLXXXIII + +A MADAME MARLIANI, A PARIS + + Nohant, juillet 1848. + +Merci, mon amie; j'aurais été inquiète de vous si vous ne m'aviez pas +écrit; car, au désastre général, on tremble, d'avoir à ajouter quelque +désastre particulier. On souffre et on craint dans tous ceux qu'on aime. +Je suis navrée, je n'ai pas besoin de vous le dire, et je ne crois plus +à l'existence d'une république qui commence par tuer ses prolétaires. +Voilà une étrange solution donnée au problème de la misère. C'est du +Malthus tout pur. + +Comment! miss Ashurst est arrivée au milieu de cette tragédie? Pauvre +enfant! elle est venue assister aux funérailles de notre honneur. Elle +est venue trop tard: elle n'aura pas vu la République. Embrassez-la pour +moi; je suis contente qu'elle soit chez vous et j'ai la certitude que +vous serez contentes l'une de l'autre. Je voudrais bien pouvoir vous +aller embrasser toutes deux. Mais, d'ici à quelque temps, outre que je +serais peut-être hors d'état de me conduire _prudemment_ à Paris, il +faut que je tienne en respect par ma présence une bande considérable +d'imbéciles de la Châtre qui parlent tous les jours de venir mettre le +feu chez moi. + +Ils ne sont braves ni au physique ni au moral, et, quand ils viennent se +promener par ici, je vais au milieu d'eux, et ils m'ôtent leur chapeau. +Mais, quand ils ont passé, ils se hasardent à crier: _A bas les +communisques!_ Ils espéraient me faire peur et s'aperçoivent enfin +qu'ils n'y réussissent pas. Mais on ne sait à quoi peuvent les pousser +une douzaine de bourgeois réactionnaires qui leur font sur moi les +contes les plus ridicules. Ainsi, pendant les événements de Paris, +ils prétendaient que j'avais caché chez moi Ledru-Rollin, deux cents +communistes et quatre cents fusils! + +D'autres, mieux intentionnés, mais aussi bêtes, accouraient au milieu de +la nuit pour me dire que ma maison était cernée par des brigands, et ils +le croyaient si bien, qu'ils m'ont amené la gendarmerie. Heureusement, +tous les gendarmes sont mes amis et ne donnent pas dans les folies qui +pourraient me faire empoigner un beau matin sans forme de procès. Les +autorités sont pour nous aussi; mais, si on les change, ce qui est +possible, nous serons peut-être un peu persécutés. Tous mes amis ont +quitté le pays, à tort selon moi. Il faut faire face à ces petits +orages, éclaboussures inévitables du malheur général. + +Bonsoir, amie. Quels jours de larmes et d'indignation! J'ai honte +aujourd'hui d'être française, moi qui naguère en étais si heureuse! Quoi +qu'il arrive, je vous aime. + +GEORGE. + + + + +CCLXXXIV + +A M. GIRERD, +REPRÉSENTANT DU PEUPLE A +L'ASSEMBLÉE NATIONALE, A PARIS + + Nohant, 6 août 1848. + +Mon ami, + +Je suis en effet l'auteur du XVIe _Bulletin_, et j'en accepte toute +la responsabilité _morale_. Mon opinion est et sera toujours que, si +l'Assemblée nationale voulait détruire la République, la République +aurait le droit de se défendre, même contre l'Assemblée nationale. + +Quant à la responsabilité _politique_ du XVIe _Bulletin_, le hasard +a voulu qu'elle n'appartînt à personne. J'aurais pu la rejeter sur M. +Ledru-Rollin, de même qu'on aurait fort bien pu ne pas rejeter sur moi +la responsabilité _morale_. Mais, dans un moment où le temps manquait à +tout le monde, j'aurais cru, moi, manquer à ma conscience, si j'avais +refusé de _donner_ quelques heures du mien à un travail _gratuit_ autant +comme argent que comme amour-propre. C'était la première et ce sera +probablement la dernière fois de ma vie que j'aurai écrit quelques +lignes sans les signer. + +Mais, du moment que je consentais à laisser au ministre la +responsabilité d'un écrit de moi, je devais accepter aussi la censure du +ministre, ou des personnes qu'il commettait à cet examen. C'était une +preuve de confiance personnelle de ma part envers M. Ledru-Rollin, +la plus grande qu'un écrivain qui se respecte puisse donner à un ami +politique. + +Il avait donc, lui, la responsabilité politique de mes paroles, et les +cinq ou six _Bulletins_ que je lui ai envoyés ont été examinés. Mais le +XVIe _Bulletin_ est arrivé dans un moment où M. Élias Regnault, chef du +cabinet, venait de perdre sa mère. Personne n'a donc lu, apparemment, le +manuscrit avant de l'envoyer à l'imprimerie. J'ignore si quelqu'un en a +revu l'épreuve. Je ne les revoyais jamais, quant à moi. + +Un moment de désordre dans le cabinet de M. Élias Regnault, désordre +qu'il y aurait cruauté et lâcheté à lui reprocher, a donc produit tout +ce scandale, que, pour ma part, je ne prévoyais guère et n'ai jamais +compris jusqu'à présent. + +Comme, jusqu'à ce fameux _Bulletin_, il n'y avait pas eu un mot à +retrancher dans mes articles, ni le ministre, ni le chef du cabinet +n'avaient lieu de s'inquiéter extraordinairement de la différence +d'opinion qui pouvait exister entre nous. + +Apparemment, M. Jules Favre, secrétaire général, qui, je crois, +rédigeait en chef le _Bulletin de la République_, était absent, ou +préoccupé aussi par d'autres soins. Il est donc injuste d'imputer au +ministre ou à ses fonctionnaires le choix de cet article parmi trois +projets rédigés sur le même sujet _dans des nuances différentes_. Je +n'ai pas le talent assez souple pour tant de rédactions et c'eût été +trop exiger de mon obligeance que de me demander trois versions sur la +même idée. Je n'ai jamais connu trois manières de dire la même chose, et +je dois ajouter que le sujet ne m'était point désigné. + +Une autre circonstance que je me rappelle exactement et qu'il est bon +d'observer, c'est que l'article avait été envoyé par moi le mardi 12 +avril, alors qu'il n'était pas plus question, dans mon esprit, des +événements du 16, que dans les prévisions de tous ceux qui vivent +comme moi en dehors de la politique proprement dite. Par suite de la +préoccupation douloureuse du chef du cabinet, cet article n'a paru que +le 16: c'est dire assez que, dans l'agitation où se trouvaient alors les +esprits, on a voulu à tort donner, à des craintes que j'avais émises +d'une manière générale, une signification particulière. + +Voilà ma réponse aux explications que tu me demandes. Pour ma part, +il m'est absolument indifférent qu'on incrimine mes pensées: je ne +reconnais à personne le droit de m'en demander compte et aucune loi +n'autorise à chercher au fond de ma conscience si j'ai telle ou telle +opinion. Or un écrit que l'on compte soumettre à un contrôle _avant de +le publier_, et que dans cette prévision, on ne se donne le soin ni de +peser, ni de relire, est un _fait inaccompli_, ce n'est rien de plus +qu'une pensée qui n'est pas encore sortie de la conscience intime. + +Mais peu importe ce qui me concerne. Je devais seulement à la vérité et +à l'amitié de te raconter ce qui entoure ce fait, c'est-à-dire la part +qu'on accuse certaines personnes d'y avoir prise. + +Si le XVIe _Bulletin_ a été un brandon de discorde _entre républicains_, +ce que j'étais loin d'imaginer durant les cinq à dix minutes que je +passai à l'écrire, il ne fut pas écrit du moins en prévision ou en +espérance de l'événement du 15 mai, que je n'approuve en aucune façon. +Je crois que tu me connais assez pour savoir que, si je l'avais approuvé +avant et pendant, ce ne serait pas l'insuccès qui me le ferai désavouer +après. + +À toi de coeur, mon ami. + +GEORGE SAND. + + + + +CCLXXXV + +AU MÊME + + Nohant, mardi 7 août 1848. + +Mon ami, + +Quoique bien malade, je t'ai écrit hier pour te donner, vite, les +explications que tu me demandais et que tu désirais peut-être, par +amitié pour moi, pouvoir donner à quelques personnes. Il y a assez +longtemps qu'on m'ennuie avec ce XVIe _Bulletin_. J'ai dédaigné de +répondre à toutes les attaques indirectes des journaux de la réaction. +Ma réponse, conforme à l'exacte vérité, est dans la lettre que je t'ai +envoyée hier et dont je t'autorise à faire l'usage que tu jugeras +convenable, soit en la communiquant, soit en la faisant imprimer dans un +journal de notre opinion. J'aurais pu l'écrire plus tôt; mais je voulais +laisser à M. Ledru-Rollin le soin de désavouer ce _Bulletin_ comme il +l'entendrait; les explications que le rapport prétend avoir reçues +de _hauts fonctionnaires_ ne sont pas conformes à la vérité, et tu +comprendras qu'il me plaise peu de passer pour son rédacteur _payé_, +apparemment, puisqu'on suppose que j'envoyais _divers_ projets, parmi +lesquels on choisissait la _nuance_, je tiens à garder l'attitude qui me +convient comme écrivain, et à laquelle je n'ai jamais manqué, ni comme +dignité, ni comme modestie, ni comme désintéressement. + +Avise donc de toi-même; car je prends ici conseil de toi, sur ce que +tu dois faire de ma lettre. Je désire rétablir la vérité en ce qui me +concerne, et c'est aussi défendre M. Ledru-Rollin que de me défendre +moi-même. C'est la seule occasion convenable peut-être que j'aurai de le +faire; car, le rapport oublié, il serait de mauvais goût de ramener +sur moi l'attention pour un _fait personnel_, comme vous dites à +l'Assemblée. Peut-être aussi faut-il attendre que M. Ledru-Rollin s'en +explique lui-même? Confères-en avec lui, ce sera utile, et montre-lui +mes lettres si tu veux. + +Je te remercie, mon vieux frère, d'avoir pensé à moi tout de suite; +j'étais bien sûre que tu aurais ce soin-là. + +Je crois que tu dois blâmer, toi, l'homme de la douceur et de la +prudence généreuse, la brutalité du _XVIe Bulletin_. Pardonne-moi ce +péché, que je ne puis appeler un péché de jeunesse. Je ne reviendrai pas +sur ce que je t'ai écrit hier du fait _non accompli_ dans ma réflexion, +et pourtant accompli par le vouloir d'un hasard singulier. Ma défense, +la-dessus, n'est point trop métaphysique, elle est simple et même naïve, +je crois. Mais, après tout, je ne me repens pas _bien sincèrement_, je +le le confesse, de cette énormité. Je suis sincère en te disant que je +n'ai jamais donné dans le 15 mai. L'Assemblée n'avait pas mérité d'être +traitée si brutalement. Le peuple n'avait pas _droit_ ce jour-là. Il ne +s'agissait pas pour lui de sauver la République par ces moyens extrêmes +qu'il n'a mission d'employer, que dans les cas désespérés. D'ailleurs, +il n'était pas là, _le peuple_, puisqu'on ne s'est pas battu. Quelques +groupes socialistes n'ont pas le droit d'_imposer_ leur système à la +France qui recule; mais, quand je disais, dans l'abominable XVI^{e} +_Bulletin_, que _le peuple_ a droit de sauver la République, j'avais +si fort raison, que je remercie Dieu d'avoir eu cette inspiration si +impolitique. Tout le monde l'avait aussi bien que moi; mais il n'y avait +qu'une femme assez folle pour oser l'écrire. Aucun homme n'eût été assez +bête et assez mauvaise tête pour faire tomber de si haut une vérité si +banale. Le hasard, qui est quelquefois la Providence, s'est trouvé là +pour que l'étincelle mît le feu. J'en rirais sur l'échafaud si cela +devait m'y envoyer. Le bon Dieu est quelquefois si malin! + +Mais que M.-Ledru-Rollin s'en défende, je le veux de tout mon coeur, et +je l'y aiderai tant qu'il voudra. Je l'eusse fait plus tôt s'il ne m'eût +dit que cela n'en valait pas la peine. Pourtant, puisque l'accusation de +ce fait prend place dans les choses officielles, hâtons-nous de dire la +vérité. Ce que je n'accepte pas, c'est que M. Elias Regnault, ou quelque +autre (je ne sais pas qui), _arrange_ la vérité à sa manière. + +Je t'envoie une lettre que j'ai reçue le 8 ou le 10 juin d'un Anglais +qui n'est pas précisément de mes amis, mais qui m'est sympathique. +Remets-la à Louis Blanc, et qu'il juge si elle peut lui être utile. S'il +veut des détails sur le caractère et la position de M. Milnes, M. de +Lamennais lui en donnera d'excellents, et, s'il y avait lieu à l'appel +en témoignage, je suis sûre qu'il le ferait de bon coeur. C'est un homme +de vérité et de sincérité, quoique un peu sceptique. Au reste, sa lettre +le peint tout entier. + +Bonsoir, ami et frère. Toujours à toi. + +GEORGE SAND. + + + + +CCLXXXVI + +A M. EDMOND PLAUCHUT, A ANGOULÈME + + Nohant, 24 septembre 1848 + +Monsieur, + +Je viens bien tard répondre à une lettre que vous m'avez écrite le 19 +juillet dernier. Vous me l'aviez adressée à Paris, et, par un concours +de circonstances trop long à vous expliquer ici, je ne l'ai reçue que +depuis peu de jours avec un paquet d'autres lettres. + +Vous me demandez si le socialisme combattait en juin à Paris. Je le +crois, bien qu'aucun de mes amis, parmi les ouvriers, n'ait cru devoir +prendre part à cette lutte effroyable. J'étais déjà ici à cette +époque et je n'ai rien vu par moi-même: je ne puis donc juger que par +induction. Je crois que le socialisme a dû combattre dans toutes ses +nuances, parce qu'il y a de tout dans ce grand peuple de Paris, et même +des combinaisons d'idées et de doctrines que nous ne connaissons pas. + +Mais je ne crois pas que le socialisme ait suscité le mouvement ni qu'il +l'ait dirigé. Je doute qu'il l'eût dominé et réglé si les insurgés +eussent triomphé. Il y a eu, je crois, toute sorte de désespoirs dans +cette mêlée, et, par conséquent, toute sorte de fantaisies; car le +désespoir en a, vous le savez, comme les maladies extrêmes. L'élection +de Louis Bonaparte à côté de celle de Raspail, doit nous expliquer un +peu aujourd'hui la confusion de l'événement de juin. + +En somme, il y a un grand fait qui domine tout, et je vous l'explique +assez par le _mal de désespoir_. Le désespoir ne peut pas raisonner, il +ne peut pas attendre. Là est le malheur. Le peuple n'a pas eu confiance +en l'Assemblée nationale, et, aujourd'hui, nous voyons bien que son +instinct ne l'avait pas trompé; car l'Assemblée nationale, sauf une +minorité républicaine méritante, et une infiniment petite minorité +socialiste, enterre toutes les questions vitales de la démocratie. + +Mais ce n'est point par le combat que le peuple triomphera d'ici à +longtemps. On a trop effrayé la bourgeoisie propriétaire. Elle croit +qu'on veut tout lui ravir, l'argent et la vie, et elle trouve de l'appui +dans la majorité du peuple, qui craint aussi pour l'ombre de propriété +qu'elle possède ou qu'elle rêve. Je crois que la question est retardée +parce qu'elle est mal posée de part et d'autre. + +Il y a, selon moi, deux espèces de propriétés: la propriété individuelle +et la propriété sociale. Les bourgeois ne veulent reconnaître que +la première; certains socialistes, poussés à l'extrême par cette +monstrueuse négation de la propriété sociale, ne veulent reconnaître que +la seconde. + +Cependant plus les sociétés se civilisent et se perfectionnent, plus +elles étendent le fonds commun, pour faire contrepoids à l'abus et à +l'excès de la propriété individuelle. Mais il doit aussi y avoir une +borne à cette extension de la propriété commune; autrement, la liberté +individuelle et la sécurité de la famille périraient. + +Aussi le ministre Duclerc avait une pensée vraiment sociale en voulant +donner à l'État le monopole des chemins de fer et des assurances contre +l'incendie. C'étaient des mesures parfaitement logiques et qui devaient +s'étendre à mesure que la société en aurait recueilli le bénéfice. Ainsi +tout ce qui concerne les voies de communication, les routes, les canaux +et les richesses qui, de leur nature, sont communes à tous, les grandes +mesures financières portant sur les hypothèques et qui peuvent mettre +l'argent à bon marché, tout cela devra être socialisé avec le temps, +pourvu que la bonne volonté y soit. Mais elle n'y est pas, la vérité +ayant été outrepassée par les écoles socialistes qui vont jusqu'à ôter +à l'individu, sa maison, son champ, son jardin, son vêtement et même sa +femme. + +La peur, une peur pusillanime et furieuse en même temps, s'est emparée +de la bourgeoisie. Et puis les spéculateurs qui, sous la dernière +monarchie, se sont emparés de ces richesses communes (et c'est en ce +sens que Proudhon a raison de dire que la propriété, c'est le vol), ne +veulent point restituer à la communauté ce qui est essentiellement du +domaine commun. S'ils pouvaient, comme sous la féodalité, posséder les +ponts, les chemins, les rivières, les maisons et même les hommes, ils +trouveraient cela fort légitime, tant ils font peu, vis-à-vis de la +communauté, la distinction du tien et du mien. + +Le peuple qui s'est battu en juin avait-il compris cette distinction? On +le croirait à cause du fait de la dissolution des ateliers nationaux, +qui a servi de cause ou de prétexte. Il semble qu'il ait pris les armes +pour maintenir son droit au travail. Mais le fait accompli se présente +si confusément et, je le répète, les dernières élections de Paris sont +si bizarres, qu'on ne sait plus que penser de la masse. + +Est-ce par haine de la dictature de Cavaignac qu'on ambitionne celle +d'un neveu de Napoléon? Comment le savoir? Nous nous agitons dans une +fournaise, et il est malheureux que le peuple ne connaisse pas sa vraie +force. Elle est dans le suffrage universel qui le met toujours à même +de réparer ses fautes et de refaire sa constitution. Mais l'excès de sa +souffrance la lui fait méconnaître, et, dans les orages qu'il soulève, +dans les voeux étranges qu'il émet lors des élections, il compromet le +principe même de sa souveraineté. + +Cavaignac a peut-être combattu le peuple pour lui conserver, malgré lui, +cette inviolable souveraineté. Je ne sais. Il faut croire cela pour ne +pas le haïr de s'être fait, en apparence, l'exécuteur des hautes-oeuvres +de la bourgeoisie. + +Voilà, monsieur, mes idées sur notre malheur. Elles sont assez vagues, +comme vous voyez; car on n'a pas l'esprit bien lucide quand le coeur +est si profondément déchiré. La foi dans l'avenir ne doit jamais être +ébranlée par ces catastrophes; car l'expérience est un fruit amer et +plein de sang; mais comment ne pas souffrir mortellement du spectacle de +la guerre civile et de l'égorgement du peuple? + +Je vous remercie de la citation de Pascal que vous m'envoyez.--Elle est +bien belle, en effet, et bien frappante. Vous me demandez dans quel +journal j'écris. Je n'écris nulle part en ce moment du moins, je ne puis +dire ma pensée sous l'état de siège. Il faudrait faire aux prétendues +nécessités du temps des concessions dont je ne me sens pas capable. Et +puis mon âme a été brisée, découragée pendant quelque temps. Elle est +encore malade et je dois attendre qu'elle soit guérie. + +Agréez, monsieur, et faites agréer à vos amis, l'expression de mes +sentiments fraternels. + +GEORGE SAND. + + + + +CCLXXXVII + +A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES + + Nohant, 30 septembre 1848. + +Ami, + +Je ne sais si vous avez reçu deux lettres que je vous ai écrites à +Milan, l'une pendant nos horribles événements de juin, l'autre, quelque +temps après. Comme je vous sais plein de courage pour écrire à ceux qui +vous aiment, je présume, si vous ne m'avez pas répondu, que vous n'avez +rien reçu. Dieu sait quels obstacles peuvent être entre nous! Je n'en +verrais le motif de la part d'aucune police européenne; car nous sommes +désormais de ceux qui conspirent au grand jour. Mais, enfin, nous vivons +dans un temps où toutes choses ne s'expliquent pas. Si vous recevez +celle-ci, ayez la bonté de me faire savoir, ne fût-ce que par un mot, +que vous savez que je pense à vous. + +Heureusement, j'ai eu de vos nouvelles par Eliza Ashurst. Presque toutes +les lettres que vous avez écrites à ses parents lui ont été adressées à +Paris, d'où elle me les a envoyées ici, d'où, enfin, je les renvoie à +Londres. Vous voyez que vos petits bouts de papier circulent beaucoup et +intéressent plus d'une famille. J'ai donc su vos malheurs, vos douleurs, +vos agitations; je n'avais pas besoin de les lire pour les apprécier. +Je n'avais qu'à interroger mon propre coeur pour y trouver toutes vos +souffrances, et je sais que vous avez dû ressentir aussi les miennes. Ce +qui s'est passé à Milan est mortel à mon âme, comme ce qui s'est passé +à Paris doit être déchirant pour la vôtre. Quand les peuples combattent +pour la liberté, le monde devient la patrie de ceux qui servent cette +cause. Mais votre situation est plus logique et plus claire que la +nôtre, quoiqu'il y ait au fond les mêmes éléments. Vous avez l'étranger +devant vous et les crimes de l'étranger s'expliquent comme la lutte du +faux et du vrai. Mais nous qui avons tout recouvré en février, et qui +laissons tout perdre, nous qui nous égorgeons les uns les autres sans +aller au secours de personne, nous présentons au monde un spectacle +inouï. + +La bourgeoisie l'emporte, direz-vous, et il est tout simple que +l'égoïsme soit à l'ordre du jour. Mais pourquoi la bourgeoisie +l'emporte-t-elle, quand le peuple est souverain, et que le principe de +sa souveraineté, le suffrage universel, est encore debout? Il faut enfin +ouvrir les yeux, et cette vision de la réalité est horrible. La majorité +du peuple français est aveugle, crédule, ignorante, ingrate, méchante et +bête; elle est bourgeoise enfin! Il y a une minorité sublime dans les +villes industrielles et dans les grands centres, sans aucun lien avec le +peuple des campagnes, et destinée pour longtemps à être écrasée par la +majorité vendue à la bourgeoisie. Cette minorité porte dans ses flancs +le peuple de l'avenir. Elle est le martyr véritable de l'humanité. Mais, +à côté d'elle et autour d'elle, le peuple, même celui qui combat avec +elle en de certains jours, est monarchique. Nous qui n'avons pas vu les +journées de juin, nous avons cru, jusqu'à ce moment, que les faubourgs +de Paris avaient combattu pour le droit au travail. Sans doute, tous +l'ont fait instinctivement; mais voici des élections nouvelles qui +nous donnent le chiffre des opinions formulées. La majorité est à un +prétendant, ensuite à un juif qui paye les votes, et enfin, en nombre +plus limité, aux socialistes. Et, pourtant, Paris est la tête et le +coeur des socialistes. De leur côté, les chefs socialistes ne sont ni +des héros ni des saints. Ils sont entachés de l'immense vanité et +de l'immense petitesse qui caractérisent les années du règne de +Louis-Philippe. + +Aucune idée ne trouve la formule de la vie. La majorité de la Chambre +vote la mort du peuple, et le peuple en masse ne se lève pas sous le +drapeau de la République. Il faut à ceux-ci un empereur, à ceux-là des +rois, à d'autres des révélateurs bouffis et des théocrates. Nul ne sent +en lui-même ce qu'il est et ce qu'il doit être. C'est une effrayante +confusion, une anarchie morale complète et un état maladif où les plus +courageux se découragent et souhaitent la mort. + +La vie sortira, sans aucun doute, de cette dissolution du passé, et +quiconque sait ce que c'est qu'une idée ne peut être ébranlé dans sa +foi, en tant que principe. Mais l'homme n'a qu'un jour à passer ici-bas, +et les abstractions ne peuvent satisfaire que les âmes froides. En vain +nous savons que l'avenir est pour nous; nous continuons à lutter et à +travailler pour cet avenir que nous ne verrons pas. Mais quelle vie +sans soleil et sans joies! quelle lourde chaîne à porter! quels ennuis +profonds! quels dégoûts! quelle tristesse! Voilà le pain trempé de +larmes qu'il nous faut manger. Je vous avoue que je ne puis accepter de +consolations et que l'espérance m'irrite. Je sais aussi bien que qui que +ce soit qu'il faut aller en avant; mais ceux qui me disent que c'est +pour traverser _en personne_ de plus riantes contrées, sont des enfants +qui se croient assurés de vivre un siècle. J'aime mieux qu'on me laisse +dans ma douleur. J'ai bien la force de boire le calice, je ne veux pas +qu'on me dise qu'il est de miel quand j'y vois le sang et les larmes de +l'humanité. + +J'ai vu votre amie Eliza. Elle est venue passer quelques jours ici. +Nous avons beaucoup parlé de vous; mais je vous dirai tout franchement +qu'elle m'a fait un effet tout opposé à celui que vous avez produit sur +moi. Après vous avoir vu, je vous ai aimé beaucoup plus qu'auparavant, +tandis qu'avec elle, c'est le contraire. Elle est très bonne, très +intelligente, elle doit avoir de grandes qualités. Mais elle est +infatuée d'elle-même, elle a le vice du siècle, et ce vice ne me trouve +plus tolérante comme autrefois; depuis que je l'ai vu, comme un vilain +ver, ronger les plus beaux fruits et porter son poison sur tout ce qui +pouvait sauver le monde. Je crains que la lecture de mes romans ne lui +ait été mauvaise et n'ait contribué, en partie, à l'exalter dans un sens +qui n'est pas du tout le mien. L'_homme_ et la _femme_ sont tout pour +elle, et la question de _sexe_, dans une acception où la pensée de +l'homme ni celle de la femme ne devrait s'arrêter exclusivement, efface +chez elle la notion de l'_être humain_, qui est toujours le même être +et qui ne devrait se perfectionner ni comme homme ni comme femme, mais +comme âme et comme enfant de Dieu. Il résulte de cette préoccupation, +chez elle, une sorte d'état hystérique dont elle ne se rend pas compte, +mais qui l'expose à être la dupe du premier drôle venu. Je crois sa +conduite chaste, mais son esprit ne l'est pas et c'est peut-être pire. +J'aimerais mieux qu'elle eût des amants et n'en parlât jamais que de +n'en point avoir et d'en parler sans cesse. Enfin, après avoir causé +avec elle, j'étais comme quelqu'un qui a mangé un mauvais aliment et qui +souffre de l'estomac. J'ai été sur le point de le lui dire, et c'était +peut-être mon devoir. Mais je m'apercevais que cela l'irriterait et je +n'étais pas sûre de lui faire utilement de la peine. + +Elle a pour vous, du reste, une sorte d'adoration, un culte, dont vous +devez lui savoir gré, car il est sincère et profond. Mais encore, en me +parlant de vous, elle m'a impatientée sans le savoir. Elle voulait avoir +mon opinion sur le sentiment que vous avez _pour les femmes_, et, pour +me débarrasser d'une si sotte question, je lui ai dit un peu brusquement +que vous ne deviez pas les aimer du tout, que vous n'en aviez pas +le temps; et qu'avant les femmes il y avait pour vous _les hommes_, +c'est-à-dire l'humanité, qui comprend les deux sexes à un point de vue +plus élevé que celui des passions individuelles. Là-dessus, elle s'est +animée et m'a parlé de vous comme d'un héros de roman, ce qui me +blessait et m'ennuyait énormément. Enfin, une véritable Anglaise, prude +sans pudeur; et c'est aussi un véritable Anglais, car l'esprit n'a pas +de sexe, et chaque Anglais se croit le plus bel homme de la plus belle +nation qu'il y ait au monde. + +Et, pourtant, je sens qu'il faut de l'indulgence avec ces heureux êtres +qui trouvent encore, dans les petites satisfactions ou dans les petites +illusions de leur amour-propre, un refuge contre le malheur des temps. +Nous sommes bien à plaindre, nous qui ne pouvons plus vivre en tant +qu'individus et qui sommes dans l'humanité en travail, comme les vagues +dans la mer battues de l'orage. + +Vous avez revu votre soeur et votre mère, c'est toujours cela de pris! +Je ne vous parle pas de mes chagrins domestiques. Ils sont toujours les +mêmes et ne changeront pas. Mon intérieur est du moins tranquille et +doux, mon fils toujours bon et calme; et les deux autres enfants que +vous connaissez, laborieux et affectueux autour de moi. Je ne demande +rien à Dieu pour moi-même, je ne le prie même pas de me préserver des +cuisantes douleurs qui me viennent d'ailleurs. Je lui demande d'ôter aux +autres les peines dont je souffre. Mais c'est encore lui demander plus +que sa terrible loi n'a voulu accorder à notre race infortunée. + +Adieu, ami; je vous aime. + +G. SAND. + + + + +CCLXXXVIII + +À M. EDMOND PLAUCHUT, A ANGOULÊME + + Nohant, 14 octobre 1848. + +Monsieur, + +Les idées que je vous ai exprimées au courant de la plume dans ma +dernière lettre sont trop incomplètes pour être publiées. On peut faire +sans cérémonie un échange d'idées par lettres; mais il ne faut soumettre +au public que ce qu'on a travaillé de son mieux et cela, non par respect +de soi-même et vanité d'écrivain, mais par respect pour l'idée même +qu'on doit présenter sous la meilleure forme possible. Je m'occupe en +ce moment, avec un de mes amis, d'un travail aussi complet, et pourtant +aussi court et aussi simple que nous pouvons le résumer, sur la question +que je vous ai exposée rapidement dans ma lettre. Cette brochure[1] +paraîtra incessamment et je vous en enverrai plusieurs exemplaires. Si +le principe développé ainsi vous paraît juste et satisfaisant, vous +pourrez, par l'action que vous exercez autour de vous, lui donner une +extension et l'appuyer de preuves nouvelles; car une idée n'est à +personne et son application est l'oeuvre de tous. + +Je vous remercie des paroles affectueuses et sympathiques que vous +m'adressez personnellement. Mes sentiments n'ont de valeur que parce +qu'ils répondent au sentiment des âmes généreuses, et qu'ils le +confirment comme ils sont confirmés par lui. + +Agréez, monsieur, pour vous et vos amis, l'expression de mon dévouement +fraternel. + +GEORGE SAND + +Je rouvre ma lettre pour répondre à une question que vous m'adressiez, +et j'y répondrai mal, parce que je suis comme vous dans de grandes +incertitudes en face du fait politique. D'abord, je pense être d'accord +avec vous sur ce point: l'institution de la présidence est mauvaise et +c'est une sorte de restauration demi-monarchique. Ensuite (le président +accordé), faut-il qu'il soit nommé par le peuple ou par l'Assemblée +nationale? En principe, il doit être nommé par le peuple, tous +les démocrates sont d'accord là-dessus; car le contraire est le +rétablissement du suffrage à deux degrés. + +Mais, en fait, des républicains très sincères ont voté pour la +nomination par l'Assemblée, pensant que les besoins de la politique +exigeaient cette infraction au principe. Moi, j'avoue que je déteste ce +qu'on appelle aujourd'hui la politique, c'est-a-dire cet art maladroit, +peu sincère et toujours déjoué dans ses calculs par la fatalité ou la +Providence, de substituer à la logique et à la vérité des prévisions, +des ressources, des transactions, la raison d'État des monarchies, en un +mot. Jamais l'instinct du peuple ne ratifiera les actes de la politique +proprement dite, parce que l'instinct populaire est grand quand Dieu +souffle sur lui, tandis que l'esprit de Dieu est toujours absent de ces +conciliabules d'individus où l'on fabrique avec de grands moyens de si +petits expédients. + +Pourtant, le peuple va se tromper et manquer de lumière et d'inspiration +dans le choix de son président. Du moins, on le prévoit et on craint +l'élection du prétendant. Qu'y faire? En lui laissant son droit, on lui +laisse au moins l'intelligence et la foi du principe, et il vaut mieux +qu'il en fasse, au début, un mauvais usage que s'il perdait la notion de +son droit et de son devoir en secondant avec prudence et habileté les +exigences de la politique. + +S'il fait un mauvais choix, il pourra aussi le défaire, au lieu que, +s'il ne fait pas de choix du tout, il n'y aura pas de raison pour qu'il +ne subisse pas celui qu'on aura fait à sa place. + + [1] _Travailleurs et Propriétaires_, par Victor Borie. + + + + +CCLXXXIX + +À M. ARMAND BARBÈS, AU DONJON DE VINCENNES + + Nohant, 1er novembre 1848. + +Cher ami, + +Je suis toute triste et consternée de n'avoir pas de vos nouvelles +depuis si longtemps. Je sais que vous vous portez bien (si on ne me +trompe pas pour me rassurer!). Mais je suis inquiète quand même, parce +que j'espérais que vous pourriez m'écrire, et apparemment vous ne l'avez +pas pu. N'avez-vous pas reçu une lettre de moi, une seule; car on ne m'a +pas fourni, depuis, d'autre occasion, et d'autre moyen de vous écrire. +Je n'ose vous rien dire; d'ailleurs, que vous dirais-je que vous ne +sachiez aussi bien que moi? Les événements sont tristes et sombres +partout; mais l'avenir est toujours clair et beau pour ceux qui ont la +foi. Depuis mai, je me suis mise en prison moi-même dans ma retraite, +qui n'est point dure et cruelle, comme la vôtre, mais où j'ai peut-être +eu plus de tristesse et d'abattement que vous, âme généreuse et forte! +j'y ai même été moins en sûreté; car on m'a fait beaucoup de menaces. +Vous savez que la peur n'est point mon mal, et nous sommes de ceux pour +qui la vie n'est pas un bien, mais un rude devoir à porter jusqu'au +bout. + +Cependant, ces cris, ces menaces me faisaient mal, parce que c'était +l'expression de la haine, et c'est là notre calice. + +Être haï et redouté par ce peuple pour qui nous avons subi physiquement +ou moralement le martyre depuis que nous sommes au monde! Il est ainsi +fait et il sera ainsi tant que l'ignorance sera son lot. Pourtant, on me +dit que partout il commence à se réveiller, et en bien des endroits on +crie aujourd'hui: «Vive Barbès!» là où l'on criait naguère (et c'étaient +souvent les mêmes hommes): «Mort à Barbès!»--Eh! mon Dieu, me +disais-je, ce martyre, il l'a déjà subi mille et mille fois, et il l'a +cherché à tous les instants de sa vie. C'est sa destinée d'être le plus +haï et le plus persécuté, parce qu'il est le plus grand et le meilleur.» + +Je fais souvent des châteaux en Espagne, c'est la ressource des âmes +brisées. Je m'imagine que, quand vous sortirez d'où vous êtes, vous +viendrez passer un an ou deux chez moi. Il faudra bien que nous nous +tenions tous cois, sous le règne du président, quel qu'il soit; car la +partie, comme vous l'entendiez, est perdue pour un peu de temps. Le +peuple veut faire un nouvel essai de monarchie mitigée: il le fera à +ses dépens, et cela l'instruira mieux que tous nos efforts. Pendant ce +temps-là, nous reprendrons des forces dans le calme, nous apprendrons la +patience dans les moyens, les partis s'épureront et l'écume se séparera +de la lie. Enfin, la nation mûrira, car elle est moitié verte et moitié +pourrie... Et peut-être que, dans cet intervalle, nous aurons les seuls +moments de bonheur que vous et moi aurons connus dans notre vie. Il nous +sera permis de respirer, et l'air de mes champs, l'affection et les +soins de ma famille vous feront une nouvelle santé et une nouvelle +vie... + +Laissez-moi faire ce rêve. Il me console et me soutient dans l'épreuve +que vous subissez. + +Adieu. L'ami, l'ami qui vous porte ma lettre, essayera de vous voir. +S'il ne le peut, il essayera de vous la faire tenir et de me rapporter +un mot de vous. Mon fils vous embrasse tendrement et nous vous aimons. + +GEORGE. + + + + +CCXC + +À JOSEPH MAZZINI, À LONDRES + + Nohant, 22 novembre 1848. + +Mon ami, + +Je vous croyais rentré en Italie, je ne savais où vous prendre; cette +énergique proclamation de vous, que j'ai lue dans les journaux, +n'indiquait point où vous étiez. Vous avez une existence difficile à +suivre matériellement, et le coeur seul s'attache à vos pas, au milieu +de mille anxiétés douloureuses. + +Comment pouviez-vous croire que vous m'aviez fâchée? Est-ce jamais +possible? Non, non, je ne le crois pas. Vous me gronderiez bien fort que +je baisserais la tête, reconnaissant que vous en avez le droit et le +devoir. Mais, bien loin de là, votre avant-dernière lettre était pleine +de tendresse et de douceur comme toutes les autres, et vous ne songiez +qu'à me consoler et à m'encourager. Quand je ne vous écris pas, dans +le doute de votre situation, c'est par une crainte instinctive de +vous compromettre si vous vous trouviez dans des circonstances plus +périlleuses que de coutume. Tenez-moi donc toujours au courant, ne +fût-ce que par un mot. De mon côté, je vous écrirai un mot seulement +pour vous dire que je pense à vous, quand je craindrai que ma pensée sur +les événements ne vous arrive mal à propos. Mais vous le savez bien, que +je pense à vous sans cesse, et, pour ainsi dire, à toute heure. Votre +souvenir n'est-il pas lié à toutes mes pensées sur le présent et +l'avenir de l'humanité? N'êtes-vous pas un de ces travailleurs +infatigables du _grand-oeuvre_ des temps modernes? Ouvriers qui peuvent +bien se compter entre eux; car ceux de la douzième heure forment les +masses et il en est peu qui ne se corrompent pas ou ne se rebutent pas, +au milieu de tant de revers! + +Sans doute l'avenir est à nous; mais irons-nous jusqu'à l'avenir? Peu +importe! dites-vous; oui, peu importe pour nous qui sommes dévoués. Mais +combien souffrent sans comprendre, et sans pouvoir s'adjurer eux-mêmes! +combien succombent dans le pèlerinage, et comment ne pas pleurer +amèrement sur les mourants qu'on laisse derrière soi! Notre route est +semée de cadavres, et, tandis que l'ennemi fait des cadavres véritables +par le fer et le feu, nous sommes environnés de découragements et de +désespoirs qui s'asseyent au bord du chemin et refusent d'aller plus +loin. + +L'état moral de la France, en ce moment, est une retraite de Russie. Les +soldats sont pris de vertige et se battent entre eux pour mourir plus +vite. Voyez les socialistes divisés, exaspérés, furieux, au moment où +toutes les nuances de l'idée démocratique devraient se réunir et se +retourner contre l'ennemi commun! + +Mais il y a là dedans quelque chose de fatal. Ce ne sont pas seulement +les orgueilleux et les intolérants qui ne savent quel nom opposer à +celui du prétendant: ce sont les âmes honnêtes et modestes, ce sont les +serviteurs les mieux disciplinés de la cause, qui reculent effrayés +devant une adhésion à donner au proconsul algérien, au mitrailleur +des faubourgs. Lui seul peut nous sauver, dit-on. Sauver notre parti, +peut-être! Encore c'est très douteux, d'après sa conduite récente. Mais +le peuple est-il un parti? Et cet homme a-t-il la moindre intelligence +des besoins du peuple, la moindre sympathie pour ses souffrances, la +moindre pitié pour ses égarements? + +Si nous lui opposons Ledru-Rollin, quelle garantie nous donne ce +caractère impressionnable et capricieux dont on ne saurait dire, depuis +le 4 mai, s'il est pour le peuple ou pour une certaine bourgeoisie +démocratique qui n'est pas le peuple, et qui manque d'intelligence au +premier chef! + +Je vais vous envoyer la constitution de Leroux. C'est savant, +ingénieux, et très bon à lire dans un temps de calme et de spéculation +philosophique. Mais toutes ces formes symboliques, et ces systèmes _a +priori_ ne répondent en rien aux besoins, aux possibilités du moment. +C'était facile â tourner en ridicule, on l'a fait, et cet écrit n'a +servi à rien. Proudhon est bien plus fort que lui dans les théories +absolues et personnelles. Mais c'est l'esprit de Satan, et malheur à +nous si nous mettons ainsi l'idéal à la porte! Leroux en a trop; mais, +pour n'en point avoir du tout, Proudhon n'est pas plus praticable. + +Ces esprits-là en cherchent trop long. Il n'en faudrait pas tant pour +nous sauver. Je vous enverrai une brochure de Lamennais, et ce que je +pourrai rassembler ici, avec un livre que mon ami Borie vient de faire +et dont j'ai écrit l'introduction. Vous m'en direz votre avis. + +Je ne veux pas vous parler des événements de l'Italie et de ceux qui +particulièrement vous intéressent. Il me semble qu'il ne le faut pas, +par prudence pour vous. Vous me tiendrez au courant, tant que vous +pourrez, et vous savez si je m'y intéresse, si je me tourmente, si je +m'afflige et si j'espère et souffre comme vous et avec vous! + +Mes enfants vous aiment et me chargent de vous le dire. J'ai toujours +_hors de la maison_, les mêmes douleurs de famille. Je travaille, +j'attends le 10 décembre comme tout le monde. Il y a là un gros nuage, +ou une grande mystification, et il faut s'avouer impuissant devant cette +fatalité politique d'un nouvel ordre dans l'histoire: _le suffrage +universel_. + +Adieu, ami. + +A vous de toute mon âme. + +GEORGE. + + + + +CCXCI + +À M. ARMAND BARBÈS, AU DONJON DE VINCENNES + + Nohant, 8 décembre 1848. + +Cher ami, + +Voilà trois ou quatre lettres que je vous écris, que je fais porter à +Paris, et qu'on ne trouve pas le moyen de vous faire passer, apparemment +parce qu'on s'y prend mal, ou qu'il y a entre vous et moi un guignon +particulier. Je vous envoie la dernière, pour que vous voyiez que je +n'ai pas cessé de penser à vous. + +Cette fois, on m'assure qu'on réussira à vous faire tenir ma lettre. Ce +qui fait que je n'insiste pas trop, c'est que je n'ai rien de pressé et +de particulier à vous dire en fait de politique. Sur ce chapitre-là, +je sais ce que vous pensez et vous savez ce que je pense. Ce à quoi je +tiens, c'est que vous ne croyiez pas que je vous oublie un seul instant, +vous _le meilleur de tous_. Ce qui se passe au dehors, vous le savez +sans doute. + +Je présume que vous n'êtes pas privé de journaux, bien qu'après tout, ce +serait peut-être un bonheur d'ignorer combien une partie de la France +est absurde, aveugle, égarée en ce moment-ci. Mais, malgré l'engouement +pour l'Empire, qui est le mauvais côté de l'esprit public, il y a, +d'autre part, un changement sensible, un progrès réel dans les idées. +Cela est surtout frappant dans nos provinces, où les questions de +personnes s'amoindrissent pour faire place, je ne dirai pas à des +questions, mais à des besoins de principes. Je ne suis guère contente, +pour ma part, de nos socialistes: ces divisions, ces fractionnements +sentent l'orgueil et l'intolérance, défauts inhérents au rôle d'_homme +à idées_, et que je leur ai toujours reproché, vous le savez. Mais la +volonté de Dieu est que nous marchions ainsi et que nos disputes servent +à l'instruction du peuple, puisque nous ne savons pas l'instruire par de +meilleurs exemples. Pourvu que ce but soit atteint, qu'importe que tels +ou tels laissent un nom plus ou moins pur! + +Le vôtre, grâce au ciel, sera toujours un symbole de grandeur et de +sainte abnégation. Si vous aviez de l'orgueil, cela vous consolerait de +votre martyre; mais l'orgueil n'est pas votre fait, vous êtes au-dessus +de lui, et vous ne pouvez vous consoler que par l'espérance de jours +meilleurs pour l'humanité. + +Ces jours viendront; les verrons-nous? qu'importe? Travaillons toujours. +Moi, je prends aisément mon parti de tous les déboires personnels. Mais +j'avoue que je manque de courage pour la souffrance de ceux que j'aime, +et que, depuis le 15 mai et le 25 juin, j'ai l'âme abattue par votre +captivité et par les malheurs du prolétaire. Je trouve ce calice amer et +voudrais le boire à votre place. + +Adieu; écrivez-moi si vous pouvez, ne fût-ce qu'un mot. Je fais toujours +le rêve que vous viendrez ici et que vous consentirez à vous reposer +pendant quelque temps de cette vie terrible que vous endurez avec trop +de stoïcisme. Je ne comprends rien aux lenteurs ou plutôt à l'inaction +du pouvoir en ce qui vous concerne. Il me semble que vous devez +être acquitté infailliblement si vous daignez dire la vérité de vos +intentions, et répondre un mot à vos accusateurs. + +Maurice me charge de vous dire qu'il vous aime. Si vous saviez comme +nous parlons de vous en famille! Adieu encore. + +Votre soeur, + +GEORGE. + + + + +CCXCII + +A M. EDMOND PLAUCHUT, A ANGOULÊME + + Nohant, 13 février 1849. + +Permettez-moi, citoyen de défendre le travail de mon ami auprès des +vôtres et de vous-même[1]. Il ne me semble pas que ce travail soit +incomplet à son point de vue et vous en seriez plus satisfait si vous +vous détachiez du vôtre, comme j'ai été obligée de le faire pour le mien +propre. Mais remarquez bien que ce petit livre, est, quoique sous une +forme modeste, un livre de philosophie, l'examen d'un principe, bien +plutôt qu'un livre de pratique sociale, d'économie politique. + +Il s'agissait de poser ce principe et de savoir s'il était juste, s'il +était admissible. Il vous paraît tel puisque vous acceptez la préface. +Le livre n'est que le développement historico-philosophique de ce +principe, que je répète ici pour mieux nous entendre: + +La propriété est de deux natures. Il y a une propriété commune, il y a +une propriété individuelle. + +Lorsqu'en causant, nous arrivâmes à cette formule, M. Borie et moi, +notre premier cri fut celui: «Il n'y a guère d'idées nouvelles, et ce +que nous avons trouvé là, n'est probablement qu'une réminiscence. Si +nous avions tous nos souvenirs bien présents, nous verrions que nous +avons lu cela dans les philosophes de toute l'humanité.» + +Quant à moi, je n'ai pas d'instruction, quoique j'aie beaucoup lu. Mais +je manque de précision dans la mémoire. M. Borie, étant beaucoup plus +jeune, eut plus de facilité à retrouver les textes que je n'en aurais +eu, et c'est pourquoi il fit très vite ce travail, que j'aurais fait +très lentement. Il me semble aussi que son point de départ, car ses +opinions ne sont pas absolument les miennes, donnait plus de force à son +raisonnement sur la propriété commune. On devait l'accepter mieux de la +part d'un esprit hostile au communisme absolu que de la mienne; car, +moi, j'ai longtemps cru au communisme absolu de la propriété et +peut-être que, même en admettant une propriété individuelle, comme je le +fais aujourd'hui, je ferais cette dernière part si petite, que peu de +gens s'en contenteraient. + +Maintenant, ce que vous reprochez à M. Borie, c'est de n'avoir pas donné +un moyen pratique, en définissant d'une manière nette et absolue, ce qui +est du domaine de la propriété individuelle et ce qui est de celui de la +propriété commune. Voilà où, je crois, l'auteur devait s'arrêter dans un +petit ouvrage de cette nature; car les moyens sont toujours une chose +arbitraire, une chose essentiellement discutable et modifiable, une +chose enfin qui, proposée aujourd'hui par un individu, devient aussitôt +beaucoup meilleure si beaucoup d'individus prennent le temps de +l'examiner et de la perfectionner. La nature des moyens, selon moi, +importe fort peu à priori; et la nature des principes nous est très +nécessaire. + +Croyez-vous que, le jour où les hommes seront d'accord sur les principes +de justice et de fraternité, ils seront à court de moyens? Croyez-vous +donc que, même dans ce moment-ci, les moyens n'abondent pas? Est-ce +l'intelligence de la pratique qui fait défaut en France? Nullement. Il +y a des moyens à remuer à la pelle, et, si nous avions une Assemblée +législative composée de socialistes intelligents (certes on en +trouverait bien assez pour remplir le Palais-Bourbon), on verrait plus +d'un homme de génie apporter son moyen. Ces moyens différeraient; mais, +si la même religion sociale unissait les intelligences, on s'entendrait, +et, d'amendements en amendements, on formulerait des lois équitables et +vraies qui sauveraient la société. + +Croyez-vous qu'en fait de moyens, Proudhon n'ait pas, dans sa banque, de +quoi rendre la vie matérielle à ce corps épuisé? Et croyez-vous qu'il +n'y ait pas d'autres grandes intelligences financières qui végètent dans +l'obscurité, par impuissance de se produire? Je dis donc que proposer +un moyen pur et simple est une chose puérile, si on ne se sent pas +spécialement l'homme du moyen, et si on n'a pas, en outre, le _moyen_ +de propager son _moyen_. C'est dans un concile social, ou du haut d'un +journal très répandu, ou du droit d'une grande capacité _pratique_, +qu'on peut venir proposer un système _pratique_. Mais disséminer le +travail des esprits sur une multitude de propositions isolées, c'est ce +que je désapprouve. + +C'est cette multitude de systèmes pratiques qui nous a empêchés d'en +suivre un seul au début de la Révolution. En ce moment, Proudhon parle, +et, bien qu'il ne s'inquiète point des principes qui nous préoccupent, +je suis d'avis qu'il nous faut l'étudier attentivement et nous tenir +prêts à le seconder, s'il est seulement dans la route, ou sur la pente +du vrai dans la pratique; car autre chose est de cultiver en soi une +religion, et autre chose est de la pratiquer dans la communauté et +le consentement de ses semblables. Il faut bien que chacun fasse une +concession pour arriver à l'accord qui seul rend la pratique possible, +et c'est ce que ferait probablement Proudhon, s'il se trouvait dans un +concile organisateur, en présence d'esprits de sa force, agissant vers +un but commun. + +Je ne sais pas si je me fais bien comprendre; mais, si vous ne me +comprenez pas, il y a de ma faute. Voici ce que je veux dire en résumé: +C'est que nous devons travailler sérieusement à dégager en nous les +principes, et qu'en même temps nous devons nous faire très accessibles +et très modestes devant les moyens proposés. Nous devons ne point croire +que nous ayons chacun un moyen qui est le seul, et nous bien persuader +que les moyens ne se trouvent qu'en commun et par la discussion +pacifique. L'erreur de Proudhon, c'est de croire que tout est dans un +moyen. Hélas! ce moyen, fût-il parfait, tombe dans le vide, s'il est +offert à une majorité récalcitrante. Mais il est bon peut-être +que Proudhon ait cette croyance étroite qui concentre sa force +intellectuelle. + +Quelques hommes ont cette étroitesse de vues et deviennent grands par +cela même. Témoin Voltaire et tant d'autres, qui, à force de rejeter ce +qu'ils croyaient inutile, se sont rendus utiles et puissants dans +leur spécialité. Laissons grandir les hommes pratiques parmi nous et +gardons-nous de croire qu'il n'en faille point. Mais gardons-nous +également de nous croire tous des hommes pratiques; car, bien qu'il y en +ait en France maintenant plus qu'à aucune autre époque, c'est encore +et ce sera peut-être toujours une précieuse minorité, par rapport à la +population. + +Voilà pourquoi je n'ai pas vu avec regret que M. Borie s'arrêtât +précisément devant le moyen; s'il a en lui un moyen, c'est après un +autre genre de travail, c'est dans un ouvrage spécial qu'il doit +l'exposer, s'il le juge à propos. Mais nous n'en sommes pas encore, en +France, à ce point de pouvoir présenter simultanément la théorie et +l'application. Pierre Leroux y a échoué, malgré son génie. + +Remarquez bien. Il y a plus d'un moyen de définir la propriété +individuelle et la propriété commune. Proudhon vous dira que tout +cela est concilié par son système. Un autre vous proposera une banque +hypothécaire; je crois que ce serait le rêve de M. Borie, par exemple, +et je connais plusieurs personnes qui croient aussi à ce moyen sous +diverses formes. Un troisième viendra et vous parlera de l'impôt +progressif; un quatrième, de moyens plus modestes, mais qui seraient +immédiatement applicables si l'Assemblée nationale avait seulement un +peu de foi et de volonté, la communauté dans le système des chemins +de fer par l'État, les assurances mutuelles sous diverses formes, et, +toutes, tendant à constituer un fonds social _réel_; car nous en avons +déjà un fictif qui repose sur l'impôt, mais qui est mal assis et ne +profite qu'aux riches. + +Vous voyez que voilà bien des moyens, et je crois que tous sont bons. +Si j'avais la capacité financière, je suis sûre que j'en trouverais dix +autres à vous proposer. Je dis qu'ils sont tous bons par eux-mêmes et +qu'ils seraient excellents en venant se fondre dans un système consenti +par la nation. Mais où est le consentement? Les riches ne veulent pas, +et les pauvres ne savent pas. Un principe se formule en trois mots, et +s'appuie sur des raisons purement philosophiques. Ces raisons peuvent +être facilement acceptées de tous, parce que ce qui est vrai et beau +saisit presque tout le monde; qui osera dire que Socrate, Jésus, +Confucius et les autres grands révélateurs se sont trompés? Mais, quand +on arrive au fait palpable, chacun a son avis, et il faut bien consulter +tout le monde pour agir. + +Voilà pourquoi les pensées de colère doivent être refoulées en nous, par +le sentiment même de la fraternité et de la justice. Nous sommes bien +forcés, si nous aimons l'humanité, de la respecter et de regarder comme +sacrée la liberté qu'elle a de se tromper. + +Eh quoi! Dieu souffre cette erreur et nous ne la souffririons pas? +Pourquoi vous indigner contre les riches? Est-ce que les riches seraient +à craindre, si les pauvres étaient détachés de l'avarice et du préjugé? +Les riches ne font tout ce mal que parce que le peuple tend le cou. +Si le peuple connaissait son droit, les riches rentreraient dans la +poussière et nous aurions si peu à les redouter, que personne ne se +donnerait la peine de les haïr. Notre obstacle n'est pas là; il est +parmi nous, et nos plus implacables adversaires, à cette heure, sont, à +une imperceptible minorité près, ceux-là mêmes que nous voulons défendre +et sauver. Patience donc! Quand le peuple sera avec nous, nous n'aurons +plus d'ennemis et nous serons trop puissants pour ne pas être encore une +fois généreux. + +Quant à moi, je ne veux pas écrire au courant de la plume pour le public +en ce moment-ci, et c'est précisément pour ne pas me laisser entraîner +par l'émotion. Je ne suis pas toujours aussi calme que je le parais. +J'ai du sang dans les veines tout comme un autre, et il y a des jours où +l'indignation me ferait manquer à mes principes, à la religion qui est +au fond de mon âme. J'obéis donc à la _prudence_, comme vous le +dites fort bien, mais ce n'est pas à cause de moi. Je n'ai pas cette +qualité-là pour ce qui concerne ma sécurité personnelle; mais la passion +fait du mal aux autres; elle est un mauvais enseignement, un magnétisme +funeste. J'ai assez de vertu pour me taire, je n'en aurais pas assez +pour parler toujours avec douceur et charité. Or croyez bien que la +charité seule peut nous sauver. + +Cette lettre est toute confidentielle pour vous et vos amis. Mon nom +est, à cause du XVIe _Bulletin_, un épouvantail pour les réactionnaires, +et des relations avouées avec moi pourraient vous compromettre +sérieusement, je dois vous en prévenir. Si quelque chose dans mes +lettres pouvait vous paraître utile à dire, je vous autorise, +pleinement, puisque vous avez un journal, à le reproduire comme venant +de vous; car ce ne sont pas les choses que je dis qui effrayent et +irritent les gens, c'est mon nom. + +En ce qui me concerne, j'ai été forcée de refuser à plusieurs amis +d'être leur collaborateur, et, si j'écrivais dans votre journal, cela +m'attirerait des chagrins personnels. + +Recevez, citoyen, l'assurance de mes sentiments de fraternité. + +G. SAND. + + [1] _Travailleurs et propriétaires_. + + + + +CCXCIII + +A M. ARMAND BARBÈS, A BOURGES + + Nohant, 14 mars 1849 + +Cher ami, + +J'avais reçu votre lettre du mois de décembre. N'en soyez point inquiet. +Si je ne vous ai pas écrit depuis, c'est que j'espérais aller à Paris, +et j'aurais bien préféré vous voir; mais je n'ai pu quitter mon île de +Robinson. En outre, malgré cette apparence de sérénité dont on doit +l'exemple ou la consolation à ceux qu'on aime et qui vous voient de +près, j'ai été sous le coup d'un accablement physique et moral que je +n'aurais pu vous cacher en vous écrivant. + +J'ai eu ensuite la volonté d'aller à Bourges, et j'ai eu à subir des +luttes domestiques pour ne pas le faire. Je n'ai cédé que devant cette +considération que tous s'accordaient à me présenter: «Vous êtes, me +disait-on, la bête noire, le bouc émissaire du socialisme. On veut que +vous conspiriez sans cesse, et plus vous vous tenez _coite_, plus on +vous accuse. Si vous allez à Bourges, on cherchera tous les moyens de +vous vexer.» A quoi je répondais que cela m'était bien égal; mais on +ajoutait aussitôt que «la malveillance de certain parti rejaillirait +d'autant sur vous et augmenterait vos chances de condamnation». + +J'ai peine à le croire. Je ne puis me persuader que l'on s'occupe de +moi à ce point, ni que nos adversaires eux-mêmes soient assez lâches et +assez méchants pour reporter sur vous la haine qu'on leur suppose pour +moi. M'a-t-on trompée pour me soustraire à quelque péril imaginaire? +Mais il a fallu céder, mon fils se mettant de la partie, et me disant +aussi une chose qui m'a paru la seule vraisemblable. C'est que, sans +respect pour mon âge ni pour le sérieux de notre destinée et des +circonstances, les journaux de la réaction s'empareraient du fait de +ma présence à Bourges pour calomnier et profaner la plus sainte des +amitiés, par d'ignobles insinuations. Cela, c'est dans l'ordre, et nous +savons de quoi ils sont capables. Un journal rédigé par des dévots et +des prêtres ne publiait-il pas, il y a quelques années, que j'avais +l'habitude de m'enivrer à la barrière avec Pierre Leroux? + +Je me serais encore moquée, pour ma part, de ces outrages stupides sur +lesquels je suis tout à fait blasée; mais on me remontrait que cela, +venant jusqu'à vous, vous affligerait profondément dans votre amitié +pour moi, et qu'au lieu de vous avoir porté quelques consolations, +j'aurais été pour vous une nouvelle occasion d'indignation et de +douleur. + +Je vous devais toute cette explication; car mon premier mouvement était +d'aller vous voir et embrasser votre digne soeur, et nos premiers +mouvements sont toujours un cri de la conscience autant que du coeur. +Les réflexions de mes amis et de mes proches m'ont ébranlée, vous serez +juge entre nous. + +Je ne vous ai écrit qu'un mot par Dufraisse, et rien par Aucante. +J'ignorais s'ils parviendraient jusqu'à vous et s'ils pourraient vous +remettre une lettre. Dufraisse devait m'écrire à cet égard, en arrivant +à Bourges. Il l'a peut-être fait, mais je n'ai rien reçu; il y a +peut-être un _cabinet noir_ installé pour la circonstance. De sorte que +je serais encore sans nouvelles particulières de vous, si ce bon Emile +Aucante n'eût réussi à vous voir. Il m'a dit que vous aviez bon visage +et que vous vous disiez tout à fait bien portant. + +C'est un bonheur pour moi au milieu de ma tristesse et de mes +inquiétudes; car l'avenir nous appartient et il faut que vous soyez +avec nous pour le voir. Soignez-vous donc et n'usez pas vos forces. +Tenez-vous toujours calme. Il n'est plus de longues oppressions à +craindre désormais. Il n'est plus besoin de conspirations sous le ciel. +Le ciel conspire, et, nous autres humains, nous n'avons plus qu'à nous +laisser porter par le flot du progrès. Il est bien rapide maintenant et +toutes ces persécutions dont nous sommes l'objet ont enfin une utilité +manifeste, immédiate. Ah! votre sort est beau, ami, et, si vous n'en +étiez pas plus digne que nous tous, je vous l'envierais. Vous êtes +peut-être l'homme le plus aimé et le plus estimé des temps modernes +en France, malgré les terreurs des masses ignorantes suscitées par la +perfidie de ceux que vous savez. + +Tout ce qui a un peu de lumière dans l'esprit et de droiture dans l'âme +se tourne vers vous comme vers le nom entièrement pur, et le symbole +de l'esprit chevaleresque de la France républicaine. Vous ne vous +_préservez_ de rien, vous, quand tous les autres se mettent à l'abri. +Aussi vous traitent-ils de fou, ceux qui ne peuvent vous imiter. Mais, +selon moi, vous êtes le seul sage et le seul logique, comme vous êtes le +meilleur et le plus loyal. Quelqu'un vous comparait hier devant moi +à Jeanne d'Arc, et, moi, je disais qu'après la pureté de Robespierre +l'incorruptible (mais le terrible!), il fallait dans nos fastes +révolutionnaires quelque chose de plus pur encore, Barbès, tout aussi +ferme et aussi incorruptible, mais irréprochable dans ses sentiments de +franchise et d'humanité. + +Je vous dis tout cela, et pourtant, je n'accepte pas le 15 mai. Ce que +j'en ai vu par mes yeux n'était qu'une sorte d'orgie improvisée, et je +savais que vous ne vouliez point de cela. Le peuple a, en principe, +selon moi, le droit de briser sa propre représentation, mais seulement +quand cette expression perfide de sa volonté brise le principe par +lequel elle est devenue souveraineté nationale. Si cette Assemblée eût +repoussé la République au 4 mai, même si elle se fût constituée, _en +principe_, république aristocratique, si elle eût voulu détruire le +suffrage universel et proclamer la monarchie, croyez-moi, le 15 mai +aurait été un grand jour et nous ne serions pas où nous en sommes. Mais, +quelque mal intentionnée que fût déjà la majorité de cette Assemblée, il +n'y avait point encore de motifs suffisants pour que le peuple recourût +à ce moyen extrême. + +Aussi le peuple se tint-il tranquille, tandis que les clubs seuls +agissaient, et nous savons bien que, dans ces mouvements de la portion +la plus bouillante des partis, il y a des ambitions d'une part et des +agents de provocation de l'autre. Vous rappelez-vous que les jours qui +précédèrent ce malheureux jour, je me permettais de vous calmer autant +qu'il était en moi. + +J'aurais voulu plus de douceur et de patience dans les formes de notre +opposition en général. Je trouvais nos amis trop prompts au soupçon, à +l'accusation, à l'injure. Je croyais ces représentants modérés meilleurs +qu'ils ne paraissaient, je me persuadais que c'étaient pour la plupart +des hommes faibles et timides, mais honnêtes dans le fond, et qui +accepteraient la vérité si on venait à bout de la leur exposer sans +passion personnelle, et en ménageant leur amour-propre encore plus +peut-être que leurs intérêts. Je me trompais probablement sur leur +compte; car la manière dont ils ont agi depuis prouve qu'avec ou sans le +15 mai, avec ou sans les journées de juin, ils eussent ouvert les bras à +la réaction plus volontiers qu'à le démocratie. Mais, n'importe quelle +eût été leur conduite, nous n'aurions pas à nous faire le reproche +d'avoir compromis pour un temps, par trop de précipitation, le sort de +la République. + +En somme, je veux vous le dire franchement, et je crois être certaine +que c'est aussi voire pensée, le 15 mai est une faute, et plus qu'une +faute politique, c'est une faute morale. Entre l'idolâtrie hypocrite des +réactionnaires pour les institutions-bornes, et la licence inquiète des +turbulents envers les institutions encore mal affermies, il y a un droit +chemin à suivre. + +C'est le respect pour l'institution qui consacre les germes évidents du +progrès, la patience devant les abus de fait, et une grande prudence +dans les actes révolutionnaires qui peuvent nous faire, j'en conviens, +sauter par-dessus ces obstacles, mais qui peuvent aussi nous rejeter +bien loin en arrière et compromettre nos premières conquêtes, comme cela +nous est arrivé. Ah! si nous avions eu des _motifs_, suffisants, le +peuple eût été avec _nous!_ mais nous n'avions encore que des prétextes, +comme ceux qu'on cherche pour se battre avec un homme dont la figure +vous déplaît. Il est bien vrai que la figure d'un homme et ses paroles +montrent et prouvent ce qu'il est, et qu'un jour ou l'autre, s'il est un +coquin, l'honnête homme aura le droit de le châtier. Mais il faut qu'il +y ait eu des actions bien graves et bien concluantes, autrement, notre +précipitation est un procès de tendance, une injustice contre laquelle +la conscience humaine se révolte. Voilà pourquoi les clubs ont été seuls +au 15 mai. + +Au milieu de tout cela, vous, décidé comme moi à attendre tout du temps, +et de la _maturité de la question sociale_ (vous l'aviez dit devant +moi, l'avant-veille, à votre club), vous avez fait ce que j'eusse +probablement fait à votre place; on vous a dit: «C'est une révolution, +le peuple le veut, le peuple triomphe; abandonnez-le ou marchez avec +lui.» Vous avez accepté l'erreur et la faute du peuple, et vous avez +voulu suivre son mouvement pour l'empêcher d'abuser de sa force s'il +était, vainqueur, ou pour périr avec lui s'il était foudroyé. + +J'oserai vous dire que je regrette que vous n'ayez pas voulu accepter +les débats: vous ne vous seriez pas _défendu_, il n'y a pas de danger +qu'on vous y prenne, pauvre cher martyr! mais vous auriez eu l'occasion +de faire entendre des paroles utiles. Il est vrai qu'il vous eût fallu +peut-être séparer votre cause de celle de certains coaccusés, lesquels, +plus _coupables_ peut-être que vous, se défendent bel et bien +aujourd'hui. Je ne puis être juge de vos motifs personnels, et j'ai +d'avance la certitude que vous avez pris, comme à l'ordinaire, le plus +noble et le plus généreux parti. + +Ce que je n'ai jamais bien compris et ce que vous m'expliquerez +seulement quand nous nous verrons,--car, jusque-là, soyez tranquille, +j'accepterai tout de vous avec la confiance la plus absolue dans vos +intentions,--c'est le vote du milliard. Vous pensez bien que je ne +m'occupe pas de la chose en elle-même; mais je ne comprends pas bien +l'opportunité _politique_ de cet appel, rémunératoire en un pareil +moment. + +Les représentants réactionnaires eussent-ils voté sous le coup de la +peur comme en prairial, ils devaient certainement agir ensuite comme +leurs pères, c'est-à-dire provoquer un contre-coup et se parjurer +le plus tôt possible. La dissolution de l'Assemblée par la force me +paraîtrait plus logique, si je reconnaissais qu'on en eût eu le droit +à ce moment-là. Mais pourquoi cette proposition d'impôt au milieu d'un +tumulte encore sans issue et sans couleur arrêtée? Était-ce pour sauver +l'Assemblée, en lui offrant ce moyen de transaction avec la masse +irritée? Était-ce pour apaiser cette masse et l'empêcher de demander +davantage? + +C'est là, je crois, le grand grief des réactionnaires contre vous, +car le fait d'aller à l'hôtel de ville pour maîtriser ou diriger un +mouvement accompli pour ainsi dire malgré vous, est un acte dont les +plus hostiles devraient vous innocenter dans leur propre intérêt. Ils ne +vous pardonneront pas le milliard, et vous ne voulez point qu'ils vous +pardonnent rien, je le conçois. J'ai été bien tourmentée du désir de +prendre ouvertement votre défense dans un écrit spécial, auquel j'aurais +donné, dans un moment décisif, le plus de retentissement possible; mais +il aurait fallu que vous y consentissiez d'abord, et j'en doutais; +d'autre part, il aurait fallu savoir à fond ce que vous vouliez dire +de tout cela au public indépendant. Je me suis trouvée dans un cercle +vicieux; car, selon toute apparence, une défense, au point de vue de mon +amitié et de ma sollicitude, vous eût déplu, et une défense, selon toute +la portée de votre franchise, vous eût fait condamner d'avance par +ceux de qui dépend aujourd'hui votre liberté. Je me suis trouvée bien +malheureuse de ne pouvoir rien faire pour vous prouver mon affection +et mon admiration, sans risquer de vous nuire ou de vous déplaire. +Peut-être ai-je une propension de caractère vers des moyens plus +réguliers et plus lents que ceux que vous accepteriez dans la pratique. + +Thoré me reprochait, dit-on, ma tolérance et mon optimisme dans les +faits. Je ne crois pourtant pas être en désaccord avec vous en théorie, +et je reste sur ce souvenir d'un dernier soir d'entretien dans ma +mansarde, où vous rejetiez l'idée d'une dictature pour notre parti, +parce que la dictature était impossible sans la terreur, et la terreur +impossible par elle-même en France désormais. + +Nous avons bien la preuve de cette impossibilité, aujourd'hui que nous +voyons la nation se républicaniser et se _socialiser_ plus rapidement et +plus généralement, sous l'arbitraire de la réaction, que nous n'avons +réussi à le faire quand nous avions le haut du pavé. Il nous faut donc +reconnaître que les temps, sont changés, que la terreur, moyen extrême, +qui n'a pas fait triompher nos pères, et qui n'a eu, après tout, qu'une +courte durée suivie d'une longue et profonde réaction, n'est plus au +nombre des moyens sur lesquels les révolutionnaires d'aucun parti +puissent compter. Il reçoit en ce moment son coup de grâce entre les +mains de nos adversaires; Dieu soit loué, que ce soit entre les leurs et +non entre les nôtres! + +Vous disiez dans cette mansarde, je m'en souviens bien: «La terreur! +cela se supporterait maintenant _un mois_ tout au plus, et, après, +nous aurions peut-être vingt ans de monarchie.» En! bien, nous pouvons +aujourd'hui retourner la question. Cavaignac nous a fait une terreur +militaire au point de vue de la République bourgeoise. Le socialisme +s'est, pour ainsi dire, joint à la réaction royaliste et impérialiste +pour le renverser. Cette réaction nous fait à son tour une petite +terreur dans le goût de 1815. Le socialisme, la montagne, l'armée, le +peuple, tout gronde contre elle, même les _modérés_, même une partie de +la bourgeoisie. On n'attend plus que le réveil et le désabusement du +paysan pour souffler sur cette force dérisoire. Et alors, si jusque-là +nous avons le bonheur de résister aux provocations, si nous avons la +force et la vertu de subir pour un temps les persécutions et la misère, +nous n'aurons plus besoin de cette arme impuissante et dangereuse de la +terreur. + +Les Français jouissent depuis un quart de siècle d'une sorte de liberté, +constitutionnelle, qui est une hypocrisie, j'en conviens, si on songe à +l'avenir, mais qui est du moins une réalité si on la compare au passé. +Leurs moeurs se sont faites à cette liberté; seulement avec eux, il +faut tenir la balance égale entre le plus et le moins: _plus_ les +effraye, et voilà leur faiblesse; mais _moins_ les révolte, et là est +leur force contre tous les moyens empruntés au passé. + +Je ne suis pas d'accord avec tous mes amis sur ce point. Plusieurs +rêvent les moyens du passé pour l'avenir; vous savez si je respecte et +si je défends le passé; mais je crois être dans la vérité en constatant +que le présent diffère essentiellement, et qu'il ne nous faut rien +recommencer, rien copier, mais, tout inventer et tout créer. Je suis +bien d'accord avec eux sur la _souveraineté du but_, et le proverbe +«Qui veut la fin veut les moyens» est vrai. Seulement, il ne faut pas +l'étendre jusqu'à dire aujourd'hui: «Qui veut une fin d'avenir et de +progrès veut les moyens du passé,» parce que le passé est toujours +rétrograde, quoi qu'on fasse. + +Mais je me suis laissé entraîner à vous parler de ce qui devrait rester +étranger à notre correspondance; car vous êtes assez livré à vos +pensées, et vous auriez besoin en prison de témoignages de tendresse +beaucoup plus que de discussions politiques. Je m'étais promis de ne +vous en jamais fatiguer, et vous vous souvenez qu'à Paris même, j'aurais +voulu que ceux qui vous aiment vous parlassent au moins deux heures +par jour de la pluie et du beau temps, pour vous forcer à vous reposer +l'esprit. Si j'ai fait la faute que je reprochais aux autres, c'est pour +n'y plus revenir, et c'est par suite d'un besoin que j'éprouve de me +résumer avec vous en ce moment solennel qui va peut-être nous séparer +encore pour un temps, je ne dirai pas plus ou moins long, mais plus ou +moins court. + +Faites-moi donner un moyen de pouvoir correspondre avec vous d'une +manière prompte et discrète autant que possible, partout où vous serez. + +Le livre que je vous ai envoyé a un autre mérite que celui de l'édition +Elzévir, c'est l'oeuvre d'un premier chrétien persécuté par le vieux +monde, alors que le christianisme et la papauté elle-même représentaient +le progrès et l'avenir. C'est l'oeuvre d'un prisonnier et d'un martyr. +Il y a de belles choses et un mélange de christianisme et de paganisme +assez curieux, c'est-à-dire l'idée chrétienne et la force païenne, ce +qui marque un temps de transition comme le nôtre. Je ne sais pas si vous +êtes plus latiniste que moi; ce ne serait pas dire beaucoup plus que +zéro. Mais ce latin est facile, et le latin est une langue qu'on se +remet toujours à comprendre en peu de jours. Ensuite, c'est un de ces +livres à consulter plus qu'à lire, et enfin je vous l'ai envoyé comme je +vous aurai envoyé une bague, n'ayant que cela de portatif sous la main. +Si vous avez besoin de livres pour de bon, faites-le moi dire, et je +vous enverrai ce que vous désirerez. + +Adieu; ne me répondez que quand vous avez le désir et le besoin. C'est +un bonheur pour moi qu'une lettre de vous; mais je ne veux pas que ma +joie vous coûte un effort ou une fatigue. + +Aucante, qui a vu votre soeur, ne me fait pas espérer qu'elle puisse +venir me voir. J'en éprouve un vif regret. Dites-le-lui bien; mais +qu'elle me laisse l'espérance de la connaître dans des temps meilleurs, +et viennent bientôt ces jours-là! Je sais que c'est une femme d'un +caractère admirable et qui vous aime comme vous devez être aimé. Je +vous charge de l'embrasser pour moi, elle ne peut point refuser +l'intermédiaire. Je vous charge aussi de me rappeler au souvenir du +brave citoyen Albert, votre compagnon de malheur et de courage, et de +lui serrer pour moi la main d'aussi bon coeur et avec autant de foi et +d'espérance que je la lui ai serrée au Luxembourg. + +Maurice vous embrasse tendrement, Borie aussi. J'ai reçu de Paris ce +matin une longue lettre de Marc Dufraisse, qui m'avait promis de me +rendre bon compte de vous et qui m'en donne douze pages. Vous voyez si +nous nous occupons de vous. + +Adieu encore, ami. Faites que je puisse vous écrire quelquefois. Je ne +vous recommande pas le courage, vous n'en avez que trop pour ce qui vous +concerne. Rappelez-vous seulement que je vous aime du meilleur de mon +âme. + +GEORGE. + + + + +CCXCIV + +A JOSEPH MAZZINI, A FLORENCE. + + Nohant, 5 mars 1849. + +Mon ami, + +Je reçois aujourd'hui votre lettre de Florence. Je vous ai écrit à +Florence à l'adresse de M. Cajali, il y a plusieurs jours. Êtes-vous +bien sûr de me donner sans distraction et sans erreur les adresses +que vous m'indiquez? Vous m'avez désigné M. Cajali dans deux lettres +différentes, à _Marseille_ et à _Florence_. Est-ce vous qui preniez ce +nom, ou bien est-ce un ami qui a ces deux domiciles? Ne manquez pas à +l'avenir d'être très précis; car je crois que mes lettres se perdent ou +éprouvent des retards. + +Maintenant, Dieu merci, je puis vous écrire sous votre nom. C'est +le signe de la liberté en Italie, et ce nom est comme celui de la +République elle-même, qui se montre ou se cache, selon que Dieu se +manifeste aux hommes par le patriotisme, ou se retire de leur coeur. Ah! +mon cher Joseph! il s'est accompli de grandes choses chez vous et en +partie grâce à vous, depuis la dernière lettre que je vous ai écrite. +J'ignorais alors les événements de la Toscane, et tout ce qui se prépare +en Piémont. Rome isolée me faisait trembler. Tout dépend désormais du +courage et de la foi de votre peuple. + +Nos journaux de la réaction sont infâmes sur cette question italienne, +comme ils le sont d'ailleurs pour tout mouvement de la vie dans +l'humanité. Ceux de notre couleur demandent en vain l'intervention +contre les Autrichiens et les Russes, qui menacent l'étincelle naissante +de nos libertés. Le gouvernement est sourd et muet. Traître ou stupide, +on ne sait trop lequel des deux. + +La fatalité qui poursuit cette époque, c'est que les mouvements du salut +ne se font pas simultanément. Si l'Italie s'était soulevée ainsi en +février! si on eût proclamé la République à Rome en même temps que +Vienne chassait l'empereur! et si, maintenant, la France se réveillait +et imposait silence aux aristocraties perfides! Enfin, ce jour d'élan +unanime viendra, et alors les royautés en auront fini pour toujours. +Quelle que soit l'issue de votre République italienne, ce qu'elle fait +aujourd'hui ne sera pas perdu, et votre oeuvre portera ses fruits d'une +manière durable avant qu'un siècle se soit écoulé. Maintenant, il dépend +des hommes que Dieu se laisse arracher ce miracle dès à présent. La +flèche est lancée; si elle manque le but, ce ne sera toujours pas votre +faute, à vous homme de persévérance et d'abnégation, et vous n'avez pas +de raisons pour ne pas rester tranquille et plein de foi dans l'avenir +et dans vous-même, quand même il vous faudrait encore voir un nouveau +temps d'arrêt. Nous étions, nous sommes, nous serons dans la vérité, et +alors, pourquoi nous attrister sur nous-mêmes? Donnons tout ce qui est +en nous, et mourons en regardant devant nous; car tout ce qui est tombé +derrière est tombé utilement. + +Je suis tentée de vous gronder d'avoir de temps en temps des doutes sur +moi, lorsque vous me demandez si je suis _mécontente_ de vous. C'est +la suite du procès que vous voulez de temps en temps vous faire à +vous-même, pauvre cher saint homme que vous êtes! Vous vous accusez +quand l'humanité hésite ou recule, comme si c'était votre faute comme +si vous n'aviez pas toujours été sur la brèche le premier et le plus +exposé. Vous êtes trop bon et trop grand pour ne pas être triste et +timoré. Que ne puis-je vous donner un peu de cet orgueil que les autres +ont de trop! Vous souffririez moins. Mais cette humilité de votre coeur +fait qu'on vous aime autant qu'on vous estime, je dirais qu'on vous +admire, si ce n'était à vous que je le dis. Vous ne le croiriez +peut-être pas, tant vous êtes simple et doux. Croyez, au moins, que je +vous aime de toute mon âme et n'en doutez jamais, ou je croirai que vous +ne m'aimez plus. + +Mon fils et nos amis vous embrassent. + +Écrivez-moi. + + + + +CCXCV + +A M. THÉOPHILE THORÉ, A PARIS + + Nohant, 29 mars 1849. + +Mon cher ami, + +Il faut que je n'écrive point _socialisme_ et fasse le mort pour le +moment. Ce n'est pas un engagement que j'ai pris, comme bien vous +pensez, mais c'est une contrainte volontaire que je m'impose pour sauver +une existence qui m'est plus chère que la mienne. Je vous, dirais cela +si nous pouvions causer ensemble. + +Attendez-moi donc quelque temps sans parler de moi. Mon bâillon tombera +bientôt, j'espère. Ne vous inquiétez point de l'affaire matérielle en ce +qui me concerne. Je crois avoir été plus que payée du travail que j'ai +fait pour le journal, et j'espère bien, quand la liberté me sera rendue, +n'être plus dans les mêmes embarras d'argent, et n'avoir plus à vous en +demander pour ma collaboration. Il y a longtemps que je me reproche +de n'avoir pas reçu de vos nouvelles directement, regret que vous ne +m'auriez pas causé si je vous avais écrit moi-même. J'ai été triste et +malade, et je n'ai pas su me défendre d'un effroyable abattement après +juin. Cela s'est dissipé pourtant, et j'ai fait un nouveau bail avec la +patience et la foi dans l'avenir. Pourtant, les événements officiels +ne sont pas plus riants. Barbès à Bourges, l'Italie perdue ou trahie, +Proudhon condamné, la réaction triomphante sur toute la ligne! Mais cela +n'empêche pas l'idée de faire son chemin, et, jusque dans les provinces +les plus arriérées, le peuple s'indigne contre le pouvoir, et de grandes +protestations se préparent, non pour les prochaines élections, c'est +trop tôt, mais pour un temps qui n'est pas si éloigné qu'on le croirait, +à ne voir que la surface des choses. + +Courage donc! L'humanité gagnera son procès. Je n'ai pas besoin de vous +dire que j'ai suivi vos persécutions et votre espèce d'_acquittement_ +avec le plus vif intérêt. Vous ne doutez pas de mes sentiments pour +vous et de l'encouragement fraternel que je voudrais vous apporter sans +cesse, si, Dieu merci, cela ne vous était point parfaitement inutile, +puisque vous avez la persévérance et la foi plus que personne. + +Tout à vous de coeur. + +G. SAND. + +Mon fils se rappelle à votre souvenir. + + + + +CCCXVI + +A MAURICE SAND, A PARIS + + Nohant, 13 mai 1849. + +Mon enfant, + +Je crois que tu devrais revenir sauf à retourner ensuite s'il ne se +passe rien de tout ce que le monde appréhende. Je ne m'inquiète pas +follement; mais je vois bien que la situation est plus tendue qu'elle +ne l'a jamais été, et, non seulement par les journaux, mais encore par +toutes les lettres que je reçois, je vois que le pouvoir veut absolument +en venir aux mains. Il fera de telles choses que le peuple, qui est +un être collectif et un composé de mille idées et de mille passions +diverses, ne pourra probablement continuer ce miracle de rester calme +et uni comme un seul homme en présence des provocations insensées d'une +faction qui joue son va-tout. La lutte sera terrible; il y a tant de +partis ennemis les uns des autres qu'on ne peut en prévoir l'issue, et +qu'il y aura peut-être de plus horribles méprises, s'il est possible, +de plus sanglants malentendus qu'en juin. Si la République rouge donne, +elle donnera jusqu'à la mort; car c'est la République européenne qui est +en jeu avec elle contre l'absolutisme européen. Voilà du moins ce que +je crois, et cela peut éclater d'un moment à l'autre. Tu ne lis pas les +journaux peut-être; mais, si tu suivais les discussions orageuses de +l'Assemblée, tu verrais que chaque jour, chaque heure fait naître un +incident qui est comme un brandon lancé sur une poudrière. + +Reviens donc, je t'en prie; car je n'ai que toi au monde, et ta fin +serait la mienne. Je peux encore être d'une petite utilité à la cause de +la vérité; mais, si je te perdais, bonsoir la compagnie! Je n'ai pas le +stoïcisme de Barbès et de Mazzini. Il est vrai qu'ils sont hommes et +qu'ils n'ont pas d'enfants. D'ailleurs, selon moi, ce n'est point par le +combat, par la guerre civile que nous gagnerons en France le procès de +l'humanité. Nous avons le suffrage universel: malheur à nous si nous ne +savons pas nous en servir; car lui seul nous affranchira pour toujours, +et le seul cas où nous ayons le droit de prendre les armes, c'est celui +où l'on voudrait nous retirer le droit de voter. + +Mais ce peuple, si écrasé par la misère, si brutalisé par la police, si +provoqué par une infâme politique de réaction, aura-t-il la logique et +la patience vraiment surhumaines d'attendre l'unanimité de ses forces +morales? Hélas! je crains que non. Il aura recours à la force physique. +Il peut gagner la partie; mais c'est tant risquer pour lui, qu'aucun +de ceux qui l'aiment véritablement ne doit lui en donner le conseil et +l'exemple. Pour n'être ni avec lui ni contre lui, il faut n'être pas à +Paris. Reviens donc, si tu m'en crois; j'estime qu'il est temps. Ramène +aussi Lambert, je le lui conseille, et je serai plus tranquille de vous +voir tous ici. + +Je t'embrasse, mon enfant, et te prie de penser à moi. + + + + +CCXCVII + +A M. THÉOPHILE THORÉ, A PARIS + + Nohant, 26 mai 1849. + +Cher ami, + +Il y a longtemps que je vous dois, que je me dois de vous écrire. +J'espérais avoir le temps de vous voir à Paris, où j'ai été au +commencement du mois passer trois jours pour affaires. Je ne l'ai pas +eu, le _temps_. Et puis j'espérais vous complimenter sur votre élection +et me réjouir avec vous, mais vous avez échoué, quoique avec une grande +masse de voix. Enfin, j'ai été malade en revenant ici, toujours malade +depuis deux ans, non pas de manière à inquiéter ceux qui tiennent à ma +vie, mais de manière à perdre mon temps et à m'ennuyer mélancoliquement +sous le poids d'un accablement physique extraordinaire. Je suis dans une +phase d'impuissance matérielle. Je ne me sens ni découragée ni ennuyée +de rien quand la vie me revient. Mais la vie s'en va par moments, par +jours, par semaines entières, et alors je m'ennuie de ne pas pouvoir +vivre, et de penser sans écrire. J'en sortirai, car j'ai la volonté de +voir encore quelques années. Je suis sûre qu'elles me feront du bien +et que je pourrai dire comme ce vieux d'Israël: _Et à présent, je puis +mourir_. + +Cet autre empêchement dont je vous parlais et qui ne tenait pas à moi +est à peu près hors de cause maintenant. Attendez-moi encore quelque +temps et je vous aiderai. J'ai demandé des détails sur Mazzini: je veux +faire sa biographie; mais ne l'annoncez pas; car, si ces renseignements +n'arrivaient pas, je serais forcée de manquer de parole, et puis le +travail annoncé me déplaît toujours. Il faut ensuite trop bien faire et +cela me décourage. Au reste, vous allez bien sans moi. Votre journal +n'est pas _mal fait_, comme vous le disiez. Je trouve, au contraire, que +vous êtes en grande progression de talent et de clarté, et j'ai remarqué +des articles de vous qui étaient non seulement bons, mais beaux. +Maintenant, je suis fâchée de cette espèce de polémique avec le +_Peuple_. Vous êtes trop batailleur, vous avez le diable au corps. Vous +êtes trop rancunier aussi. Pourquoi ne voulez-vous pas que le _National_ +en revienne? Vous savez bien que, personnellement, j'ai, même depuis le +temps de Carrel, à me plaindre du _National_ plus que qui que ce soit. +C'est une race d'esprits qui ne m'est nullement sympathique; c'est +peut-être ce qu'il y a de plus déplorable, de plus irritant, dans les +temps où nous vivons, que de voir ceux qui ouvraient jadis la marche +vouloir nous la fermer à nous, peuple, parce qu'ils sont au bout de +leurs idées et de leurs jambes, et qu'ils ne peuvent pas supporter qu'on +les dépasse. Mais, enfin, les voilà arrivés à ce point qu'il leur faut +nous suivre, ou mourir, et, s'ils essayent de faire un pas, ne leur +tendrons-nous pas la main? N'est-ce pas à nous d'être les chevaliers +de la Révolution, comme ce beau peuple de Février, comme Barbès, notre +chevalier-type?... Est-ce que l'opinion, le parti du _National_ ne sont +pas maintenant dans une situation à faire pitié? Je ne connais guère les +hommes de Paris qui représentent cette couleur; mais il y en a dans nos +provinces, il y en a beaucoup parmi les élus que le peuple a choisis +comme socialistes, et je vous assure que ce ne sont pas des traîtres, +que ce sont des hommes sincères qui ont ouvert les yeux. Nous n'aurions +certes pas eu un si beau résultat dans les départements, où l'on +proclame le triomphe de la _liste rouge_, si nous n'eussions admis que +les socialistes de la veille, et je crois qu'à Paris, si nous n'avons +pas eu la majorité socialiste dans l'élection, c'est que nous avons +voulu trop accuser le socialisme pur dans le choix des individus. + +Je sais bien que vous me trouvez trop _bonne femme_. C'est vrai que j'ai +toujours été du bois dont on fait les dupes; mais n'est-ce pas le devoir +de toute religion, que la confiance et le pardon? Vous l'avez dit +plusieurs fois, et, aujourd'hui encore, ce n'est pas une secte que nous +formons, c'est une religion que nous voulons proclamer. + +Et puis je suis fâchée aussi que vous vous mettiez en bisbille avec +Proudhon. Je sais bien les côtés qui nous blessent et qui ne nous irons +jamais en lui. Mais quel utile et vigoureux champion de la démocratie! +quels immenses services n'a-t-il pas rendus depuis un an! Cela fait mal +à tous ceux qui voient les choses naïvement et d'un peu loin, de vous +trouver en guerre un beau matin ensemble, quand on a besoin que les +forces vives de l'avenir marchent d'accord. Et songez que c'est le grand +nombre qui voit comme cela. On lit le pour et le contre, et on conclut +en disant: «Ils ont raison tous deux à leur point de vue. Donc, ils +ont tort de ne pas réunir leurs deux raisons dans une seule qui nous +profite.» + +Cela ressemble à un paradoxe, à des raisons de malade pour mon compte; +mais la majorité de la France est femme, enfant et malade. Ne l'oubliez +pas trop. Il faut des flambeaux comme votre esprit ardent et jeune. Je +ne voudrais pas souffler dessus. Mais je voudrais aussi ne pas vous voir +brûler trop, en courant, ce qui peut être conservé et ce que nous serons +bien forcés d'avoir avec nous quand la flamme sera partout. + +Bonsoir, mon ami. Croyez que mon coeur est avec ceux qui combattent, +avec vous, par conséquent. + +GEORGE. + + + + +CCXCVIII + +A MAURICE SAND, A PARIS + + Nohant, 12 juin 1849. + +Ah! mon cher enfant, tu devrais bien, revenir! Ce choléra m'épouvante, +et tu as beau avoir payé ton tribut en douceur, tu respires un air +empesté et tu peux retomber malade. D'ailleurs, nous sommes toujours +sous le coup d'un branle-bas général. Ces affaires d'Italie sont plus +graves que tout ce qui s'est passé. Je ne vis pas tant que tu seras à +Paris dans cette funeste saison. Dans toutes les lettres qu'on m'écrit +de Paris, on me dit que je devrais te faire revenir, qu'il meurt douze +cents personnes par jour, et cela sur documents officiels que le +_Moniteur_ et les journaux ne publient pas. Je ne sais pas te +contrarier, ni rien exiger de toi, mais tu devrais bien toi-même mettre +un terme à mes angoisses. + +Qu'est-ce que le plaisir de voir l'Exposition au prix de ce que tu +risques et me fais risquer; car tu sais bien que ta vie est la mienne, +et que je ne te survivrais pas. + +Nous avons eu fort peu d'orages; il paraît qu'il y en a eu un terrible +à Paris. Il a dû pleuvoir des cheminées, et puis les sergents de ville +assomment les étudiants et les jeunes gens de vos quartiers. Quelles +mauvaises circonstances pour être loin les uns des autres! Reviens donc +dans ton nid, et attends de meilleurs jours pour aller travailler au +Musée; car ce n'est pas dans ce moment-ci que tu pourrais y faire un +travail soutenu et utile. La réponse de ton père te parviendra aussi +bien ici. + +Nous avons eu aujourd'hui nombreuse compagnie. Camus, avec un jeune +homme très bien de Châteauroux; Fleury, Périgois, Desmousseaux, +Laussedat, Gustave Tourangin, Lumet, et le nez de Germann. Lumet est +un vigneron d'Issoudun aussi grave et absolu que Patureau est malin et +persuasif. Il a une tête magnifique, distinguée; une pénétration, une +fermeté, une éloquence extraordinaire par moments, et tout cela avec le +langage paysan et des manières nobles comme ne les ont plus les grands +seigneurs. + +Non, les hommes supérieurs ne manquent pas dans le peuple; il ne s'agit +plus que de les mettre à leur plan, et cela ne tardera guère. + +Bonsoir, cher petit Bouli. Je suis presque guérie. N'en déplaise à ton +ordonnance, plus je reste dans l'eau, mieux je m'en trouve; chacun a son +tempérament. Moi, j'ai un peu de celui des poissons ou des grenouilles. +Nous étions dans l'eau l'autre jour pendant l'orage. Il pleuvait à +verse; mais la rivière était tiède, presque chaude, et c'est bien +décidément un proverbe très sage, et non un paradoxe, que Gribouille se +jetant dans l'eau de peur de la pluie. + +Reviens donc! il fait si bon ici, et tu es si mal là-bas! J'en souffre +dans tes os et je ne jouis de rien sans toi. Pôtu part décidément jeudi; +sa soeur va mieux, mais sa famille veut absolument voir cette _masse_ +de graisse. Je ne pourrai travailler que quand tu seras là. Je n'ai le +coeur à rien sans toi. Je t'embrasse mille fois. + + + + +CLXCIX + +A JOSEPH MAZZINI, A ROME + + Nohant. 23 juin 1849. + +Ah! mon ami, mon frère, quels événements! et comment vous peindre la +profonde anxiété, la profonde admiration et l'indignation amère qui +remplissent nos coeurs? Vous avez sauvé l'honneur de notre cause; mais, +hélas! le nôtre est perdu en tant que nation. Nous sommes dans une +angoisse continuelle. + +Chaque jour, nous nous attendons à quelque nouveau désastre, et nous ne +savons la vérité que bien longtemps après que les faits sont accomplis. +Aujourd'hui; nous savons que l'attaque est acharnée, que Rome est +admirable, et vous aussi. Mais qu'apprendrons-nous demain Dieu +récompensera-t-il tant de courage et de dévouement? livrera-t-il les +siens? protégera-t-il la trahison et la folie la plus criminelle que +l'humanité ait jamais soufferte? Il semble hélas qu'il veuille nous +éprouver et nous briser pour nous purifier, ou pour laisser cette +génération comme un exemple d'infamie d'une part, d'expiation de +l'autre. + +Quoi qu'il arrive, mon coeur désolé est avec vous. Si vous triomphez, il +ne m'en restera pas moins une mortelle douleur de cette lutte impie de +la France contre vous. Si vous succombez, vous n'en serez pas moins +grand, et votre infortune vous rendra plus cher, s'il est possible, à +votre soeur. + + + + +CCC + +AU MÊME + + Nohant, 5 juillet 1849 + +Mon frère et mon ami, + +Allons au fond de la question, puisque vous le voulez. Laissons de côté +mon dégoût, et mon découragement, comme une situation toute personnelle +qui ne prouve rien pour ou contre vos vues et moyens. J'avais à dessein +omis, dans ma dernière lettre, de répondre à ce que vous me disiez de +Louis Blanc, parce que je ne voulais pas en venir à vous parler de +Ledru-Rollin. Je trouvais inutile de confier au papier des jugements +qui, par le temps de police qui court, peuvent toujours tomber dans les +mains de nos ennemis.--Mais, puisque vous y revenez, je vous dois de +m'expliquer. + +Vous faites de la politique, dans ce moment-ci, rien que de la +politique. Vous êtes au fond aussi socialiste que moi, je le sais; mais +vous réservez les questions d'avenir pour des temps meilleurs, et vous +croyez qu'une association toute politique entre quelques hommes qui +représentent la situation républicaine telle qu'elle peut être, en ce +moment, est un devoir pour vous. Vous le faites, vous _surmontez vos +répugnances_ (vous m'écriviez cela dans la lettre à laquelle j'ai +répondu), vous croyez enfin qu'il n'y a rien autre chose à faire. Il est +possible; mais est-ce une raison pour le faire? Là est la question. + +Vous voyez les choses en grand; vous faites bon marché des individus; +vous admettez l'homme, pourvu qu'il représente une idée; vous le prenez +comme un symbole, et vous l'ajoutez à votre faisceau, sans trop vous +demander si c'est une arme éprouvée. Eh bien, pour moi, Ledru-Rollin est +une arme faible et dangereuse, destinée à se briser dans les mains du +peuple. Soyons juste et faisons la part de l'homme. Je commence par vous +dire que j'ai de la sympathie, de l'amitié même, pour cet homme-là. +Je suis, sans aucune prévention personnelle â son égard, et, tout au +contraire, mon goût me ferait préférer sa société à celle de la plupart +des hommes politiques que je connais. Il est aimable, expansif, +confiant, brave de sa personne, sensible, chaleureux, désintéressé en +fait d'argent. Mais je crois ne pas me tromper, je crois être bien sûre +de mon fait quand je vous déclare, après cela, que ce n'est point un +homme d'action; que l'amour-propre politique est excessif en lui; qu'il +est vain; qu'il aime le pouvoir et la popularité autant que Lamartine; +qu'il est _femme_ dans la mauvaise acception du mot, c'est-à-dire plein +de personnalité, de dépits amoureux et de coquetteries politiques; qu'il +est faible, qu'il n'est pas brave au moral comme au physique; qu'il a un +entourage misérable et qu'il subit des influences mauvaises; qu'il aime +la flatterie; qu'il est d'une légèreté impardonnable; enfin, qu'en dépit +de ses précieuses qualités, cet homme, entraîné par ses incurables +défauts, trahira la véritable cause populaire. Oui, souvenez-vous de +ce que je vous dis, il la trahira, à moins que des circonstances ne +se présentent qui lui fassent trouver un profit d'amour-propre et de +pouvoir à la servir. Il la trahira, sans le vouloir, sans le savoir +peut-être, sans comprendre ce qu'il fait. Ses aversions sont vives, +sinon tenaces. Il verra dans les grands événements de petites +considérations qui l'empêcheront de faire le bien et qui satisferont sa +passion, son caprice du moment. Il transigera pour les choses les plus +graves, par des motifs dont personne ne pourra soupçonner la frivolité. + +C'est l'homme capable de tout, et pourtant c'est un très honnête homme, +mais c'est un pauvre caractère. Il ira à droite, à gauche; il glissera +dans vos mains. Il brisera devant vous avec un ennemi; le lendemain +matin, vous apprendrez qu'il a passé la nuit à se réconcilier. Rien de +plus impressionnable, rien de plus versatile, rien de plus capricieux +que lui, vous verrez! + +Vous me direz que vous savez tout cela; vous devez le savoir, puisque +vous le voyez, et qu'il y a en lui une certaine naïveté, aimable mais +effrayante, qui ne permet pas de douter de sa nature, après un mois ou +deux d'examen. Il n'en faut même pas tant à des gens plus clairvoyants +et moins optimistes que je ne le suis parfois. Vous me direz donc que +cela vous est égal; que, puisqu'il est l'homme le plus populaire du +parti républicain en France, vous l'acceptez comme l'instrument que Dieu +place sous votre main. Qui a tort ou raison de vous ou de moi? Je ne +sais; mais nous avons une disposition tout opposée. Vous n'avez pas +besoin d'estimer et d'aimer beaucoup un homme pour l'employer, pour le +juger propre à l'oeuvre sainte. + +Moi, je suis capable d'estimer et d'aimer, comme individu privé, un +homme aimable et bon; je le défendrais comme tel avec chaleur contre ses +ennemis, je voudrais lui rendre service, je partagerais ses chagrins. +J'ai plusieurs amis dont je ne goûte pas les idées, dont je n'approuve +pas la conduite, et que j'aime pourtant et à qui je suis très dévouée, +dans tout ce qui est en dehors de l'opinion. Mais dans l'action +générale, c'est autre chose. Si je faisais de la politique, je serais +d'une rigidité farouche. Je voudrais sauver la vie, l'honneur et la +liberté de ces hommes-là; mais je ne voudrais pas qu'une mission +leur fût confiée, et rien ne me ferait transiger là-dessus, ni la +considération de leur talent, ni celle de leur popularité (la popularité +est si aveugle et si folle!), ni celle d'une utilité momentanée. Je ne +crois pas à l'utilité momentanée. On paye cela trop cher le lendemain, +pour qu'il y ait une utilité réelle. + +Voilà donc, pour la France, le chef de l'association politique formée +sous le titre du _Proscrit_[1]. Il est possible que la nuance que +cet homme représente soit la seule possible en fait de gouvernement +républicain immédiat: on doit respect à cette nuance pendant un certain +temps. + +Je ne la combattrais donc pas, si j'étais homme et écrivain politique, +tant qu'elle ne ferait pas de fautes graves, et surtout tant que nous +serions en présence d'ennemis formidables contre lesquels cette nuance +serait le seul point de ralliement. Mais je ne pourrais plus mettre mon +coeur, mon âme et mon talent à son service. Je m'abstiendrais jusqu'au +jour où ce parti deviendrait le persécuteur avoué et agissant d'un parti +plus avancé qui représenterait davantage la raison et la vérité par le +peuple. Ce jour, hélas! ne se ferait pas longtemps attendre. + +Votre âme ardente me répond, je l'entends d'avance, qu'il ne faut jamais +s'abstenir, pas une heure, pas un moment! + +Je sens la beauté mais non la vérité rigoureuse de cette réponse; je +crois que tout le mal vient de ce que personne ne veut jamais s'abstenir +pendant un temps donné. Les uns y sont poussés par leurs passions, les +autres par leur vertu, c'est le petit nombre. Mais quiconque serait bien +pénétré de l'esprit de l'histoire et de la nature des lois qui régissent +les destinées humaines, saurait se mettre en retraite pendant certains +jours, et se dirait «J'ai dans mon âme une vérité supérieure à celle que +les hommes acceptent aujourd'hui, je la dirai quand ils seront capables +de l'entendre.» + +C'est pour la politique seulement que je dis cela; car, en restant sur +le terrain philosophique, socialiste, si vous voulez, on peut et on doit +toujours tout dire, et aucun gouvernement n'a le droit de l'empêcher. +Les idées ont toujours le droit de lutter contre les idées. Seulement, +il y a des temps où les hommes ne doivent pas combattre contre certains +hommes; sans motifs puissants et pressants. + +Vous me direz encore que je fais, entre la politique et le socialisme, +une distinction arbitraire, et que j'ai combattue moi-même mainte et +mainte fois. Lorsque je l'ai combattue, c'était contre les politiques +précisément qui faisaient, au point de vue du _National_, ce que le +_Proscrit_ est bien près de faire en excluant _les hommes à système_. +Les hommes du _Proscrit_ s'intitulent _socialistes_ aujourd'hui; mais, +croyez-moi, ils ne le sont guère plus que ceux d'hier. Ils admettent le +_programme de la Montagne_, c'est quelque chose; mais, pour quiconque +tendrait à le dépasser un peu, ils seraient tout aussi intolérants, tout +aussi railleurs; tout aussi colère était le _National_ en 1847. Ils ne +sont pas assez forts pour vaincre par le raisonnement: ils vaincraient +par la violence, ils y seraient entraînés, forcés, pour se maintenir, et +ils se retrancheraient sur les nécessités de la politique. Par le fait, +la politique et le socialisme sont donc encore choses très distinctes +pour eux, quoi qu'ils en disent, et il faut bien que les socialistes +s'en tiennent pour avertis. Il y a donc, aujourd'hui encore, nécessité +à distinguer ce qu'il faut faire et ne pas faire dans une pareille +situation. + +Si Ledru-Rollin et les siens étaient, au pouvoir, et que je fusse +écrivain politique, je croirais faire mon devoir, comme socialiste, en +discutant l'esprit et les actes de son gouvernement; mais je croirais +faire une mauvaise action, comme politique, en attaquant les intentions +de l'homme et en publiant sur son compte, ou en disant tout haut à tout +le monde ce que je vous écris ici. Je ne voudrais pas conspirer contre +lui par la seule raison que je ne me fie point à lui. Je retrancherais +enfin l'amertume et la personnalité qui sont, malheureusement, la base +de toute polémique jusqu'à nos jours. + +Mais je ne suis pas, je ne serai pas écrivain politique, parce que, pour +être lu en France aujourd'hui, il faut s'en prendre aux hommes, faire +du scandale, de la haine, du cancan même. Si on se borne à disserter, à +prêcher, à expliquer, on ennuie, et autant vaut se taire. + +Emile de Girardin a la forme quand il veut; il n'a pas le vrai fond. +Louis Blanc a le fond et la forme. On ne s'en occupe point. Il se doit +à lui-même d'écrire toujours, parce qu'il a un parti et qu'il ne peut +l'abandonner après l'avoir formé. Mais, en dehors de son parti, il est +sans action. + +Et parlons de Louis Blanc maintenant, puisque vous le voulez. Pour moi, +c'est lui qui a raison, c'est lui qui est dans le vrai. Vous me parlez +de ses défauts personnels. Il a les siens, sans doute, et certainement +Ledru-Rollin est plus conciliant, plus engageant, plus entouré, +plus _entourable_, plus populaire par conséquent. Mais, dans la vie +politique, Louis Blanc est _un homme sûr_. Que m'importe que, dans la +vie privée, il ait autant d'orgueil que l'autre a de vanité, si, dans +la vie publique, il sait sacrifier orgueil ou vanité à son devoir? Je +compte sur lui, je sais où il va, et je sais aussi qu'on ne le fera +pas dévier d'une ligne. J'ai trouvé en lui des aspérités, jamais de +faiblesse; des souffrances secrètes, aussitôt vaincues par un sentiment +profond et tenace du devoir. Il est trop avancé pour son époque, c'est +vrai. Il n'est pas immédiatement utile, c'est vrai. Son parti est +restreint, et faible, c'est vrai; il n'aurait d'action qu'en se joignant +à celui de Ledru-Rollin. Mais voilà ce que je ne lui conseillerai +jamais; car Ledru-Rollin ne s'unira jamais sincèrement à lui, et +travaillera désormais plus qu'autrefois à le paralyser ou à l'anéantir. + +Louis Blanc ne peut plus être solidaire des frasques du parti de +Ledru-Rollin, Il ne le doit pas. Qu'il reste à l'écart, s'il le faut; +son jour viendra plus tard, qu'il se réserve! Est-ce qu'il n'a pas la +vérité pour lui? est-ce qu'il ne faudra pas, après bien des luttes +inutiles et déplorables, en venir à _accorder à chacun suivant ses +besoins?_ Si nous n'en venons pas là, à quoi bon nous agiter, et pour +quoi, pour qui travaillons-nous? Vous voudriez qu'il mît sa formule, +dans sa poche pour un temps, et qu'il employât son talent, son mérite, +sa valeur individuelle, son courage, à faire de la politique de +transition. Moi aussi, je le lui conseillerais, s'il pouvait se joindre +à des hommes _comme vous_; s'il pouvait avoir la certitude de ne pas +fermer l'avenir à son idée, en l'accommodant aux nécessités du présent; +si chacun de ses pas prudents et patients vers cet avenir n'était pas +rétrograde; si enfin il pouvait et devait se fier. + +Mais il ne le peut pas. Ledru-Rollin le trahira, non pas sciemment +et délibérément, non! Ledru dit comme nous quand on l'interroge. Il +comprend le progrès illimité de l'avenir, il est trop intelligent pour +le contester. Sous l'influence d'hommes comme vous et comme Louis Blanc, +il y marcherait. Mais la destinée, c'est-à-dire son organisation, +l'entraînera où il doit aller, à la trahison de la cause de l'avenir. Si +je me trompe, tant mieux! je serai la première, dans dix ans d'ici, si +nous sommes encore de ce monde et s'il a bien marché, à lui faire amende +honorable. Mais, aujourd'hui, ma conviction est trop forte pour me +permettre d'associer mon nom au sien dans une oeuvre dont le premier +acte est de rejeter, de honnir, de maudire Louis Blanc en lui imputant, +comme mal produit, le bien qu'il n'a pu faire et qu'on l'a empêché de +faire. + +C'est là, cher ami, une des causes de mon découragement. J'estime qu'on +se trompe, que vous vous trompez aussi sur un fait, que vous n'avez pas +mis la main sur un véritable élément de salut pour la France, et par +conséquent pour l'Italie, dont la cause est solidaire de la nôtre. Je me +dis qu'il n'y a pas à lutter contre le courant qui vous entraîne à ce +choix, et je m'abstiens, toujours triste, toujours attachée à vous par +la foi la plus vive en vos sentiments et par l'affection la plus tendre +et la plus profonde. + +Votre soeur, + +GEORGE. + + [1] Revue que Mazzini et Ledru-Rollin venaient de fonder à Londres. + + + + +CCCI + +A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE + + Nohant, juillet 1849. + +J'ai le coeur gros. Ils vont fusiller ce pauvre Kléber, qui était venu +à Nohant après les journées de juin, et qui était vraiment un homme de +sens et de courage. Les assassins! Il me semble que je vois recommencer +1815. + +Au point de vue critique, vous avez raison. A force d'être dans les +romans et dans les poèmes, et sur la scène, et dans l'histoire même, +l'amour, la vérité de l'être et des affections n'y sont pas du tout. La +littérature veut idéaliser la vie. Eh bien, elle n'y parvient pas, elle +ment, elle doit mentir, puisque l'art est une fiction, ou tout au moins +une interprétation. On est superbe, on est grand, on a cent pieds de +haut dans les romans et dans les poèmes; et, pourtant, on y vaut moins +que dans la réalité, cela n'est pas un paradoxe. Il n'est pas vrai que +nous ayons tous mérité la corde; mais ce que vous dites, que nous +avons tous été en démence, ne fût-ce qu'une heure dans la vie, est +parfaitement exact. Il y a plus, nous sommes tous des fous, des enfants, +des faibles, des inconséquents, des niais ou des fantasques, quand nous +ne sommes pas des gredins. Voilà précisément pourquoi nous valons mieux +que des héros de roman. Nous avons les misères de notre condition, nous +sommes des personnages réels, et, quand nous avons de bons mouvements, +de bons retours, de bons vouloirs, nous plaisons à Dieu et à ceux qui +nous aiment en raison du contraste de ce bon et de ce fort avec notre +pauvre ou notre mauvais. Moi, je suis plus touchée du vrai que du beau, +et du bon que du grand. J'en suis plus touchée à mesure que je vieillis +et que je sonde l'abîme de la faiblesse humaine. J'aime dans Jésus la +défaillance de la montagne des Oliviers; dans Jeanne Darc, les larmes et +les regrets qui font d'elle un être humain. Je n'aime plus cette raideur +et cette tension des héros qu'on ne voit que dans les légendes, parce +que je n'y crois plus. Soyez certain que personne encore n'a su peindre +ni décrire l'amour vrai; et, l'eût-on su, le _public_ ne l'aurait +peut-être pas compris. Le lecteur veut un ornement à la vérité, et +Rousseau n'a pas osé nous dire pourquoi il aimait Thérèse. Il l'aimait +pourtant, et il avait raison de l'aimer, bien qu'elle ne valût pas le +diable. On voulait le faire rougir de cet attachement, il faisait +son possible pour n'en pas être humilié. Ni lui ni les autres ne +comprenaient que sa grandeur était de pouvoir aimer la première bête qui +lui était tombée sous la main. Pourquoi n'osait-il pas dire à ceux qui +la trouvaient laide et sotte qu'il la trouvait belle et intelligente? +C'est qu'il faisait des romans et ne s'avouait pas que la vie, pour être +terre à terre, est plus tendre, plus généreuse, plus humble, meilleure +enfin que les fictions. Il faut des fictions pourtant: l'humanité, la +jeunesse surtout en est avide. Vous l'avez dit, vous les maudissiez +pour leurs mensonges, et vous en aviez la tête si remplie, que vous ne +pouviez regarder l'avenir qu'à travers leur prisme. Pourquoi faut-il +qu'elles nous dégoûtent de vivre avant d'avoir vécu, et pourquoi faut-il +que nous nous dégoûtions d'elles quand nous vivons tout de bon? C'est +une solution qui peut vous occuper encore une heure ou deux, et dont +vous vous tirerez mieux que moi; car vous êtes dans l'âge où l'on peut +encore analyser et approfondir. Faites donc la suite et la fin de ces +belles pages; car vous nous laissez dans le doute ou dans l'attente +d'une certitude, et je suis bien sûre qu'Angèle vous a fait trouver la +vie plus douce et plus complète que Shakespeare, Byron et compagnie. + +Sur ce, j'embrasse Angèle et je suis à vous de coeur. + +GEORGE. + + + + +CCCII + +A M. CHARLES PONCY, À TOULON + + Nohant, juillet 1849. + +Cher enfant, + +Il y a longtemps que je veux vous écrire. Mais, dans ce triste temps, on +ose à peine causer avec ses amis. On se sent si démoralisé, si sombre; +on a tant de peine à ne pas devenir égoïste ou méchant! On craint de +faire du mal à ceux qu'on aime en leur disant tout le mal qu'on porte en +soi-même. Et pourtant, tout cela est lâche et impie. Dieu abandonne ceux +qui doutent de lui. Il ne fait de miracles que pour les croyants. C'est +le scepticisme des vingt années de Louis-Philippe qui est cause de tout +ce qui nous arrive. + +Mais Rome croyait! Rome espérait et combattait, hélas! et nous I'avons +tuée. Nous sommes des assassins, et on parle de gloire à nos soldats! +Mon Dieu, mon Dieu, ne nous laissez pas plus longtemps douter de vous! +Il ne nous reste qu'un peu de foi. Si nous perdons cela, nous n'aurons +plus rien. + +J'espère que Mazzini est sauvé de sa personne. Mais son âme +survivra-t-elle à tant de désastres? Vous avez raison quand vous dites +qu'il a vécu trente ans pour mourir comme il va mourir un de ces jours; +car l'Europe est livrée aux assassins, et, s'il ne se jette pas dans +leurs mains, il y tombera tôt ou tard. J'ai reçu de lui une lettre +admirable. Mais je ne vous dirai pas quels sont ses projets. Je crains +que le secret des lettres ne soit pas respecté à la poste. + +Et vous, mon enfant, vous êtes fatigué, ennuyé de la vie de bureau. Vous +regrettez le travail des bras, la vie de l'ouvrier. Je le conçois bien. +Moi, je voudrais être paysan et avoir de la terre à bêcher huit heures +par jour. Je fais pourtant un métier plus doux que le vôtre, puisque je +suis libre de choisir mon genre de travail sédentaire. Mais je n'ai le +coeur à rien. Tout ce qui est écrit ou à écrire me semble froid. Les +paroles ne peuvent plus rendre ce qu'on éprouve de douleur et de colère, +et, dans ces temps-ci, on ne vit que par la passion. Tout raisonnement +est inutile, toute prédication est vaine. Nous avons affaire à des +hommes qui n'ont ni loi, ni foi, ni principes, ni entrailles. Le peuple +les subit. C'est au peuple qu'on est tenté de reprocher l'infamie des +gens qui le mènent, le trompent et l'écrasent. + +Ah! mon enfant, quelle affreuse phase de l'histoire nous traversons! +Nous en sortirons d'une manière éclatante, je n'en doute pas. Mais, pour +qu'une nation démoralisée à ce point se relève et se purifie, il faut +qu'elle ait expié son égoïsme, et Dieu nous réserve, je le crains, des +châtiments exemplaires! + +Rien de nouveau ici. Maurice, Borie et Lambert partagent toujours ma vie +retirée. Nous nous occupons en famille; nous tâchons de ne donner que +quelques courtes heures aux journaux et aux commentaires indignés que +leur lecture provoque. Malgré soi, on y revient plus souvent qu'on ne +voudrait. Du moins, nous avons la consolation d'être tous du même avis +et de ne pas nous quereller amèrement, comme il arrive maintenant +dans beaucoup de familles. Les intérieurs subissent généralement le +contre-coup du malheur général. Le nôtre est uni et fraternel. Nous nous +affligeons ensemble et d'un même coeur. Nous tâchons de nous donner +de l'espoir les uns aux autres, et souvent c'est le plus désolé qui +s'efforce de consoler les autres. + +Aimez-moi toujours, mon enfant. La douleur doit rapprocher et resserrer +les liens de l'affection. Je vous bénis bien tendrement, ainsi que +Solange et Désirée. Mes enfants vous embrassent. + + + + +CCCIII + +A JOSEPH MAZZINI, A MALTE + + Nohant, 24 juillet 1849 + +O mon ami! l'affection est égoïste, et, quand j'ai appris ce triste +dénouement, mille fois plus triste pour la France que pour l'Italie, je +confesse que je ne me suis d'abord inquiétée que de vous. + +Que Dieu me le pardonne, et vous aussi, qui êtes un saint! Un ami que +j'ai à Toulon m'a écrit, avant tout, que vous étiez en sûreté, et je +l'ai mille fois béni. + +Vous pensez bien que, d'ailleurs, j'ai le coeur brisé. Quelque innocent +qu'on soit du crime d'une nation à laquelle on appartient, il y a une +sorte d'intime solidarité qui fait passer dans notre propre coeur le +remords que devraient avoir les autres. Oui, le remords et la honte. Moi +qui étais si fière de la France en février! + +Hélas! que sommes-nous devenus, et quelle expiation nous réserve la +justice divine avant de nous permettre de nous relever? + +Vous, vous êtes plus heureux que moi, malgré la défaite, malgré l'exil +et la persécution; Vous êtes plus heureux par ce seul fait que vous êtes +_Romain_; car vous l'êtes plus qu'aucun de ceux qui sont nés sur le +Tibre. Et plus heureux que personne au inonde, parce que vous seul (avec +Kossuth) avez fait votre devoir. Quand je dis vous et Kossuth, je dis +ceux qui étaient avec vous et ceux qui sont avec lui; car les plus +obscurs dévouements sont aussi chers à Dieu que les plus illustres. Et, +à présent, ami, malgré le malheur, malgré la douleur, n'avez-vous pas +cette satisfaction de vous-même, cette paix profonde de l'âme qui se +sent quitte envers le ciel et les hommes? N'avez-vous pas accompli +jusqu'au bout une mission sainte? n'avez-vous pas tout immolé pour la +vérité, l'honneur, la justice et la foi? n'avez-vous pas des jours +résignés et des nuits tranquilles? Je suis certaine que vous êtes calme +et que vous goûtez les joies austères de la foi. On peut l'avoir pour +les autres, pour l'humanité, quand on la porte en soi-même, quand on est +soi-même la foi vivante et militante. + +Oui, vous avez bien agi et bien pensé en toutes choses. Vous avez bien +fait de sauver l'honneur jusqu'à la dernière extrémité, et vous avez +bien fait aussi, lorsque cette dernière extrémité est arrivée, de sauver +la vie des assiégés, des femmes, des enfants, des vieillards. Les +monuments de l'art viennent ensuite, quoique nos journaux se soient plus +préoccupés du sort des fresques de Raphaël et de Michel-Ange que de +celui des orphelins et des veuves. + +Tout ce que vous avez voulu et accompli est juste. Le monde entier le +sent, même les misérables qui ne croient à rien, et le monde entier le +dira bien haut quand l'heure sera venue. + +Moi, je n'ai que cela à vous dire. Je n'ai que cette consolation à +vous offrir. Pour le moment, je suis humiliée et découragée dans mon +sentiment national. Mais je suis fière de ce qui reste encore de +combattants et de victimes sur la terre, et je suis fière de vous. +Donnez-moi, si vous pouvez, de vos nouvelles. Si vous aviez quelques +besoins d'argent, écrivez-le-moi et me donnez les moyens de vous en +faire passer. Adressez-moi vos lettres, sous double enveloppe, à M. +Victor Borie, à la Châtre (Indre). Je vous embrasse de toute mon âme. +Respects et amitiés de Maurice. + +J'ai reçu vos deux lettres de Rome. + + + + +CCCIV + +AU MÊME + + Nohant, 26 juillet 1849. + +Mon frère bien-aimé, + +Je vous ai écrit hier, j'ai envoyé à un ami que j'ai à Toulon et qui +m'avait donné avis que vous faisiez voile pour Malte. Je lui écris de +nouveau, il vous renverra ma lettre. Je vous donnais son nom et son +adresse pour qu'il aidât à notre correspondance. A présent, que j'aime +bien mieux vous savoir plus près de moi! Ce sera, comme je vous +l'écrivais, à Victor Borie, à la Châtre (Indre), que vous ferez bien +d'adresser vos lettres. La curiosité inquiète de la police pourrait me +priver de l'une d'elles, et cela ne ferait plus mon compte. + +Pendant que j'y pense et pour en finir avec ces détails, je vous +demandais dans cette lettre envoyée à Toulon, si vous aviez besoin +d'argent; car, en de pareils événements, on peut se trouver surpris et +empêché d'aller où l'on veut, faute de cette prévision matérielle. Nous +sommes d'ailleurs tous ruinés, et nous ne sommes pas de ceux qui out +sujet d'en avoir honte. Je vous demande donc de me traiter comme une +soeur, comme j'en ai le droit, et, quelque peu qui me reste, comptez que +ce peu est à vous. + +Mon ami, je vous disais hier soir que vous aviez bien agi et bien pensé +devant Dieu et devant les hommes; que vous aviez accompli de grands +devoirs et que vous aviez sujet d'être calme. Oui, je crois que vous +êtes calme comme les anges, et, si vous ne l'étiez pas, vous seriez +ingrat envers Dieu, qui vous a permis d'accomplir une aussi belle +mission. Si vous avez échoué politiquement, c'est que la Providence +voulait s'arrêter là, et que ce grand fait doit mûrir dans la pensée des +hommes avant qu'ils en produisent de nouveaux. + +Non, les nationalités ne périront pas! Elles sortiront de leurs ruines, +ayons patience. Ne pleurez pas ceux qui sont morts, ne plaignez pas ceux +qui vont mourir. Ils payent leur dette; ils valent mieux que ceux qui +les égorgent; donc, ils sont plus heureux. + +Et, pourtant, malgré soi, on pleure et on plaint. Ah! ce n'est pas sur +les martyrs qu'il faudrait pleurer, c'est sur les bourreaux. + +Plaignez ceux qui ne font rien et qui ne peuvent rien; plaignez-moi +d'être Française. C'est une douleur et une honte en ce moment-ci. + +Je vis toujours calme et retirée à Nohant, en famille, aimant et +sentant toujours la nature et l'affection. J'ai repris mes _Mémoires_, +interrompus par un grand dérangement dans ma santé. Grâce à Raspail, +j'ai été mon propre médecin et je me suis guérie. Jamais, depuis dix +ans, je n'avais eu la force et la santé que j'ai enfin depuis deux mois. +Voilà ce qui me concerne matériellement; mais, moralement, je suis bien +sombre dans le secret de mon coeur. Je tâche de ne pas penser, j'aurais +peur de devenir l'ennemi ou tout au moins le contempteur du genre +humain, que j'ai tant aimé, que j'ai oublié de m'aimer moi-même. Mais je +ne me laisse point aller, je ne veux pas perdre la foi, je la demande à +Dieu, et il me la conservera. + +D'ailleurs, vous êtes là, dans mon coeur, vous, Barbès et deux ou trois +autres moins illustres, mais saints aussi, mais croyants et purs de +toutes les misères et de toutes les méchancetés de ce siècle. Donc, la +vérité est incarnée quelque part; donc, elle n'est pas hors de la portée +de l'homme, et un bon prouve plus que cent mille mauvais. + +Oui, je vous écrirai longuement; mais, ce soir, je me hâte de fermer ma +lettre pour qu'elle parte. Je veux que vous sachiez que je suis plus +occupée de vous que de tout au monde. Écrivez-moi aussi. Ce n'est pas +vous qui avez besoin de courage, c'est moi. + +Bonsoir! je vous aime; Maurice et Borie aussi, soyez-en sûr. + + + + +CCCV + +M. ARMAND BARBÈS, A DOULLENS + + Nohant, 21 septembre 1849. + +Mon ami, + +Je trouve enfin une occasion pour vous écrire. Elle se présente à moi; +car, loin de tout comme je suis, et n'osant guère me fier à la poste, je +ne sais souvent à qui m'adresser pour parler à ceux que j'aime. + +Mais je n'ai pas passé un jour, presque pas une heure, sans penser à +vous. Toujours, vous et Mazzini, vous êtes dans ma pensée comme les +martyrs héroïques de ces tristes temps. À vous deux, il n'y a pas +l'ombre d'un reproche à faire. En vous deux, il n'y a pas une tache. Je +crois toujours, je crois fermement que les révolutions ne se feront +plus ni profondes ni durables tant qu'il n'y aura pas à leur sommet des +hommes d'une vertu sans bornes et d'une profonde modestie de coeur. + +Les peuples sont blasés sur les hommes de talent, d'éloquence et +d'invention. On les écoute parce qu'ils amusent; le peuple français +surtout, éminemment artiste, se passionne pour eux à la légère. Mais +cette passion ne va pas jusqu'au dévouement, jusqu'au sacrifice de +soi-même. Le dévouement seul commande le dévouement, et il est plus rare +encore aujourd'hui chez les chefs de parti que chez le peuple. Le jour +viendra, n'en doutez pas! Gardez-vous pour ce jour-là. Votre force +morale vous fera triompher de la mort lente qu'on voudrait vous donner. + +On ne tue pas les hommes comme vous, on ne les use pas, parce qu'on ne +peut les irriter. Je ne vous dis pas d'avoir courage et patience, parce +que je sais que vous en avez pour vous et pour nous. C'est nous qui en +avons besoin pour supporter ce que vous souffrez. + +S'il vous était possible de me dire comment vous êtes, je serais bien +heureuse. Mais je ne veux pas que, pour me donner cette joie, vous +risquiez de voir resserrer davantage les liens qui vous pressent et dont +mon coeur saigne. + +Je m'imagine, d'ailleurs, que vous pensez souvent à moi comme je pense +à vous, et qu'il n'est pas un instant où vous doutiez de mon affection. +Comptez-y bien, et que ce soit pour vous un adoucissement à cette vie +de sacrifice qui nous fait tant de mal. Ah! si tous ceux qui vous +chérissent pouvaient donner une partie de leur vie à la captivité, en +échange de votre liberté, on trouverait des siècles de prison pour +contenter nos ennemis. + +Sachez bien, du moins, qu'on vous tient compte de ce que vous souffrez, +que les plus tièdes et les plus ignorants l'apprécient, et que les +discussions politiques s'arrêtent devant votre nom, devenu _sacré_ pour +tous. + +Mon fils vous chérit toujours, et tous deux nous vous embrassons de +toute notre âme. + +G. S. + + + + +CCCVI + +A JOSEPH MAZZINI, A... + + Nohant, 10 octobre 1849. + +Cher excellent ami, + +J'ai reçu votre première lettre, puis la seconde, puis votre _Revue_. +J'avais lu déjà votre lettre à MM. de T. et de F., dans nos journaux +français. C'est un chef-d'oeuvre que cette lettre. C'est une pièce +historique qui prendra place dans l'histoire éternelle de Rome et dans +celle des républiques. Elle a fait beaucoup d'impression ici, même en ce +temps d'épuisement et de folie, même dans ce pays humilié et avili. +Elle n'a pas reçu un démenti dans l'opinion publique; c'est le cri de +l'honneur, du droit, de la vérité, qui devrait tuer de honte et de +remords la tourbe jésuitique. Mais je crois que certains fronts ne +peuvent plus rougir; il n'y a point d'espoir qu'ils se convertissent. +Le peuple le sait maintenant et ne parle de rien de moins que les tuer. +L'irritation est grande en France, et de profondes vengeances couvent +dans l'attente d'un jour rémunérateur; mais ce n'est pas l'ensemble de +la nation qui sent vivement ces choses. La grande majorité des Français +est surtout malade d'ignorance et d'incertitude. Ah! mon ami, je crois +que nous tournons, vous et moi, dans un cercle vicieux, quand nous +disons, vous, qu'il faut commencer par agir pour s'entendre; moi, qu'il +faudrait s'entendre avant d'agir. Je ne sais comment s'effectue le +mouvement des idées en Europe; mais, ici, c'est effrayant comme on +hésite avant de se réunir sous une bannière. Certes, la partie serait +gagnée si tout ce qui est brave, patriotique et indigné voulait marcher +d'accord. C'est là malheureusement qu'est la difficulté, et c'est +parce que les Français sont travaillés par trop d'idées et de systèmes +différents que vous voyez cette République s'arrêter éperdue dans son +mouvement, paralysée et comme étouffée par ses palpitations secrètes et +tout à coup si impuissante ou si préoccupée, qu'elle laisse une immonde +camarilla prendre le gouvernail et commettre en son nom des iniquités +impunies. Je crois que vous ne faites pas assez la distinction frappante +qui existe entre les autres nations et nous. + +L'idée est une en Italie, en Pologne, en Hongrie, en Allemagne +peut-être. Il s'agit de conquérir la liberté. Ici, nous rêvons +davantage, nous rêvons l'égalité; et, pendant que nous la cherchons, la +liberté nous est volée par des larrons qui sont sans idée aucune et qui +ne se préoccupent que du fait. Nous, nous négligeons trop le fait de +notre côté, et l'idée nous rend bêtes. Hélas! ne vous y trompez pas. +Comme parti républicain, il n'y a plus rien en France qui ne soit mort +ou près de mourir. Dieu ne veut plus se servir de quelques hommes pour +nous initier, apparemment pour nous punir d'avoir trop exalté le +culte de l'individu. Il veut que tout se fasse par tous, et c'est la +nécessité, trop peu prévue peut-être, de l'institution du suffrage +universel. Vous en avez fait un magnifique essai à Rome; mais je suis +certaine qu'il n'a réussi qu'à cause du danger, à cause de ce fait +nécessaire de la liberté à reconquérir. Si, au lieu de suivre la fade et +sotte politique de Lamartine, nous avions jeté le gant aux monarchies +absolues, nous aurions la guerre au dehors, l'union au dedans et la +force, par conséquent, au dedans et au dehors. Les hommes qui ont +inauguré cette politique, par impuissance et par bêtise, ont été poussés +par la ruse de Satan sans le savoir. L'esprit du mal nous conduisait où +il voulait, le jour où il nous conseillait la paix à tout prix. + +A présent, il nous faut attendre que les masses soient initiées. Ce +n'est point _par goût_ que j'ai cette conviction. Mon goût ne serait pas +du tout d'attendre; car ce temps et ces choses me pèsent tellement, que +souvent je me demande si je vivrai jusqu'à ce qu'ils aient pris fin. +J'ai dix fois par jour l'envie très sérieuse de n'en pas voir davantage +et de me brûler la cervelle. Mais cela importe peu. Que j'aie ou non +patience jusqu'au bout, la masse n'en marchera ni plus ni moins vite. +Elle veut savoir, elle veut connaître par elle-même; elle se méfie de +qui en sait plus qu'elle; elle repousse les initiateurs, elle les trahit +ou les abandonne, elle les calomnie, elle les tuerait au besoin. Elle +abhorre le pouvoir, même celui qui vient au nom de l'esprit de progrès. +La masse n'est point disciplinée et elle est peu disciplinable. Je vous +assure que, si vous viviez en France,--je ne dis pas à Paris, qui +ne représente pas toujours l'opinion du pays, mais au coeur de la +France,--vous verriez qu'il n'y a rien à faire, sinon de la propagande, +et encore, quand on a un nom quelconque, ne faut-il pas la faire +directement; car elle ne rencontrerait que méfiance et dédain chez le +prolétaire. + +Et, pourtant, le prolétaire fait parfois preuve d'engouement, me +direz-vous. Je le sais; mais son engouement tombe vite et se traduit +en paroles plus qu'en actions. Il y a en France une inégalité +intellectuelle épouvantable. Les uns en savent trop, les autres pas +assez. La masse est à l'état d'enfance, les individualités à l'état de +vieillesse pédante et sceptique. Notre révolution a été si facile à +faire, elle eût été si facile à conserver, qu'il faut bien que le mal +soit profond dans les esprits, et que la cause du mal soit ailleurs que +dans les faits. + +Tout cela nous conduit à un grand et bel avenir, je n'en doute pas. +Le suffrage universel, avec la souffrance du pauvre d'un côté, et la +méchanceté du riche de l'autre, nous fera, dans quelques années, un +peuple qui votera comme un seul homme. Mais, jusque-là, ce peuple n'aura +pas la vertu de procéder, comme Rome et la Hongrie, par le sacrifice et +l'héroïsme. Il patientera avec ses maux; car on vit avec la misère et +l'ignorance, malheureusement. Il lui faudrait des invasions et de grands +maux extérieurs pour le réveiller. S'il plaît à Dieu de nous secouer +ainsi, que sa volonté s'accomplisse! Nous irions plus douloureusement +mais plus vite au but. + +Il faut bien se faire ces raisonnements, mon ami, pour accepter la +torpeur politique qui assiste impassible à tant d'infamies. Autrement, +il faudrait maudire ses semblables, haïr ou abandonner leur cause. Mais +je ne vous dis pas tout cela pour vous détourner d'agir dans le sens +que vous croyez efficace. Il faut toujours agir quand on a foi dans +l'action, et la foi peut faire des miracles. Mais, si, dans le parti +des idées en France, vous ne trouvez pas un concours digne d'une grande +nation, rappelez-vous le jugement que je vous soumets, afin de ne pas +trop nous mépriser ce jour-là. Soyez sûr que nous n'avons pas dit notre +dernier mot. Nous sommes ce que nous a faits le régime constitutionnel, +mais nous en reviendrons. Nous ne sommes pas tous corrompus. Voyez ce +fait significatif du peuple de Paris sifflant sur le théâtre l'entrée +des Français à Rome[1]. + +Bonsoir, cher frère et ami; ne m'écrivez que quand vous avez du loisir +et point de fatigue. Je ne veux pas d'un bonheur qui vous coûterait une +heure de lassitude et de souffrance. Que vous m'écriviez ou non, je +pense toujours a vous, je sais que vous m'aimez et je vous aime de même. +Maurice et Borie vous embrassent fraternellement. + +A vous de toute mon âme. + +G. SAND. + + [1] Au dernier tableau de _Rome_, pièce à spectacle, de MM. Labrousse + et Laloue, représentée sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin, + le 29 septembre 1849. La pièce fut interdite à la quatrième + représentation. + + + + +CCCVII + +A MADEMOISELLE H... L... + + Nohant, octobre 1849. + +Mademoiselle, + +Si vous êtes pressée de savoir mon opinion, je suis tout à fait +désolée; car je vais être forcée de numéroter votre manuscrit au 153. +C'est-à-dire que j'ai 153 manuscrits à lire, qui m'ont été envoyés +depuis six mois par des personnes inconnues, et c'est ainsi tous les +ans. + +Comme je suis forcée de travailler pour remplir divers genres de +devoirs, il m'est impossible de n'être pas affreusement en arriére. +Mais, quand j'aurai lu ces 153 manuscrits, qu'en ferai-je? Trouverai-je +153 éditeurs? Trouverai-je place dans la _Revue indépendante_, seul +journal dont je connaisse le directeur particulièrement, pour 153 +manuscrits? Il en a déjà au moins 100 que je lui ai fait passer pour +les lire, et je doute que plus que moi il ait le temps de le faire. +Probablement, s'il en choisit un, ce sera le meilleur et je désire +vivement que ce soit le vôtre. Mais, dans tous les cas, j'aurai cette +année 152 ennemis de plus qui penseront, les uns que je suis jalouse de +ma réputation menacée par leur succès, les autres que je suis jalouse +des personnes de mon sexe. + +Puisque la faculté d'écrire est répandue à ce point qu'il me faudrait, +pour la satisfaire chez les autres, quatre ou cinq secrétaires +examinateurs que je n'ai pas le moyen de payer, je suis bien forcée de +me soumettre à tous les ressentiments que mon impuissance soulève, et de +supporter patiemment toutes les menaces, injures et récriminations qui +viennent à la suite. + +Pardonnez, mademoiselle, la hâte avec laquelle je vous écris: vous êtes +la septième aujourd'hui, et je n'ai pas le temps de vous faire mes +excuses comme je le voudrais. + +G. SAND. + +Si votre intention est de faire reprendre votre manuscrit chez moi et +que je sois absente, comme il est probable, veuillez faire réclamer le +n° 153, on le trouvera cacheté et en ordre. + + + + +CCCVIII + +A JOSEPH MAZZINI, A... + + Nohant, 5 novembre 1849. + +Oui, mon ami, j'ai reçu tous les numéros de l'_Italia_; on n'a pas +encore songé à me les supprimer. C'est un heureux hasard. Continuez à +me les envoyer. Vos articles sont excellents et admirables. Je ne vous +dirai pas, comme Kléber à Napoléon: «Mon général, vous êtes grand comme +le monde!» Je vous dirai mieux, je vous dirai: Mon ami, vous êtes bon +comme la vérité. Non, je ne suis pas d'un avis différent du vôtre sur ce +qu'il faut faire. Vous vous trompez absolument quand vous me dites que +ma persistance dans l'idée communiste est au nombre des choses qui ont +fait du mal. Je ne le crois pas pour mon compte, parce que je n'ai +jamais marché, ni pensé, ni agi avec ceux qui s'intitulent l'_école +communiste_. Le communisme est ma doctrine personnelle; mais je ne l'ai +jamais prêchée dans les temps d'orage, et je n'en ai parlé alors que +pour dire que son règne était loin et qu'il ne fallait pas se préoccuper +de son application. Ce que cette doctrine a d'applicable dès aujourd'hui +a toute sorte d'autres noms, que l'on accepte parce qu'ils représentent +des choses immédiatement possibles. + +Ce sont les premiers échelons de mon idée, selon moi; mais je n'ai +jamais été de ceux qui veulent faire adopter leur croyance entière, +et qui rejettent l'état intermédiaire, les transitions _nécessaires, +inévitables, justes et bonnes par conséquent_. + +Bien au contraire, je blâme ceux qui ne veulent rien laisser faire, +quand on ne veut pas faire tout de suite ce qu'ils rêvent; je les +regarde comme vous les regardez, comme des fléaux dans les temps de +révolution. + +Je m'explique mal apparemment; mais comprenez-moi mieux que je ne +m'explique. Je ne suis pas de ces sectes orgueilleuses qui ne supportent +pas la contradiction et qui rejettent tout ce qui n'est pas leur Église. +Je ne veux point paralyser l'action qui doit briser les obstacles; +ce n'est point par complaisance et par amitié que je vous dis: Allez +toujours, vous faites bien. Mais je vous signale simplement les +obstacles, et, parmi ces obstacles, je vous signalerais volontiers +l'entêtement communiste comme tous les autres entêtements. + +Je vous dis où est notre mal en France: trop de foi à l'idée personnelle +chez quelques-uns, trop de scepticisme chez la plupart. L'orgueil chez +les premiers, le manque de dignité chez les autres. Mais je constate +un mal, et je ne fais rien de plus. Je sais, je vois qu'on ne peut pas +faire _agir_ des gens qui ne _pensent_ pas encore et qui ne croient +à rien, tandis que ceux qui agissent un peu chez nous n'ont en vue +qu'eux-mêmes, leur gloire ou leur vanité, leur ambition ou leur profit. + +Vous me trouverez bien triste et bien découragée. Je suis malade de +nouveau; des chagrins personnels affreux contribuent peut-être à me +donner un nouvel accès de spleen! mais à Dieu ne plaise que je veuille +faire des prosélytes à mon spleen. Voilà pourquoi je ne publie rien sous +l'influence de mon mal. Je tâcherai pourtant d'écrire pour vous, sous +la forme d'une lettre. Si je n'y réussis pas, c'est que mon coeur est +brisé. Mais les morceaux en sont bons, comme on dit chez nous, et, avec +un peu de temps, ils se recolleront, j'espère. + +Recevez-vous l'_Événement_ là où vous êtes? J'y ai publié ces jours-ci +un article que les préoccupations du moment, la crise ministérielle ont +fait oublier de reproduire dans les autres journaux. Je voudrais pouvoir +vous l'envoyer; mais on ne me l'a pas envoyé à moi-même. C'est par +hasard que cet article a été donné à ce journal. Il est intitulé _Aux +modérés_. C'est peu de chose, littérairement parlant; mais vous y +verrez, s'il vous tombe sous la main, que je ne suis pas _obstinée_. + +Je vous aime et vous embrasse. Maurice aussi, Borie aussi. Il est +poursuivi pour un délit de presse où, comme de juste, il a mille fois +raison contre ses accusateurs. + + + + +CCCIX + +A M. X... + + Nohant, janvier 1850. + +Monsieur, + +Tout, en vous remerciant de beaucoup d'éloges et de bienveillance que +vous m'accordez, permettez-moi de rectifier plusieurs faits absolument +controuvés dans ma biographie, écrite par vous, et dont une revue me +fait connaître des fragments. + +Je sais comme, tout le monde le genre d'importance qu'il faut attacher à +ces biographies contemporaines faites par inductions, par déductions et +par suppositions, plus ou moins ingénieuses, plus ou moins gratuites. La +mienne surtout n'a aucune chance d'être fidèle de la part d'un écrivain +dont je n'ai pas l'honneur d'être connue, et qui n'a reçu de moi, ni des +personnes qui me connaissent réellement, aucune espèce de communication. + +Ces biographies contemporaines peuvent avoir une valeur sérieuse comme +critique littéraire; mais comme document historique, on peut dire +qu'elles n'existent pas. + +Je le prouverais facilement en prenant d'un bout à l'autre celle dont je +suis le sujet. Il ne s'y rencontre pas un fait exact, pas même mon nom, +pas même mon âge. Je ne m'appelle pas Marie et je suis née, non en 1805, +mais en 1804. Ma grand'mère n'a jamais été à l'Abbaye-aux-Bois. Mon père +n'était pas colonel. Ma grand'mère mettait l'Évangile beaucoup au-dessus +du _Contrat social_. À quinze ans, je ne maniais pas un fusil, je ne +montais pas à cheval, j'étais au couvent. Mon mari n'était ni vieux ni +chauve. Il avait vingt-sept ans et beaucoup de cheveux. Je n'ai jamais +inspiré de passion au moindre armateur de Bordeaux. _Le vingtième +chapitre d'un roman célèbre_ est un chapitre de roman. Il est vraiment +trop facile de construire la vie d'un écrivain avec des chapitres de +roman, et il faut le supposer bien naïf ou bien maladroit pour croire +que, si, dans ses livres, il faisait allusion à des émotions ou à des +situations personnelles, il ne les entourerait d'aucune fiction qui +déroutât complètement le lecteur sur le compte de ses personnages et sur +le sien propre. + +Le trait que vous rapportez de M. Roret est très honorable et je l'en +crois très capable; mais il n'a pu m'apporter mille francs après le +succès en déchirant le traité primitif, puisque je n'ai jamais eu le +plaisir de traiter avec lui pour quoi que ce soit. + +M. de Kératry ni M. Rabbe n'ont été appelés par M. Delatouche à juger +_Indiana_. D'abord M. Delatouche jugeait lui-même. Ensuite il n'avait +aucune espèce, de relations avec M. de Kératry. Je n'ai pas eu, après le +succès d'_Indiana_, un appartement ni des réceptions. Pendant cinq ou +six ans, j'ai habité la même mansarde et reçu les mêmes amis intimes. + +J'arrive au premier des faits que je tiens à démentir, faisant très bon +marché de tous les autres. Je vous citerai, permettez-le-moi, monsieur. + +«Au milieu de cet enivrement du succès, elle eut le tort d'oublier le +fidèle compagnon de ses mauvais jours. Sandeau, blessé au coeur, partit +pour l'Italie seul, à pied, sans argent.» + +1° M. Jules Sandeau n'est jamais parti pour l'Italie _à pied et sans +argent_, bien que vous sembliez insinuer que, s'il était sans argent, +c'était ma faute; ce qui suppose que, brouillé avec moi, il en eût +accepté de moi: supposition injurieuse et que vous n'avez pas eu +l'intention de faire. Je vous assure, et il vous assurerait au besoin, +qu'il avait des ressources acquises à lui seul. 2° Il ne partit pas le +coeur blessé: j'ai de lui des lettres aussi honorables pour lui que pour +moi, qui prouvent le contraire, lettres que je n'ai pas de raison pour +publier, sachant qu'il parle de moi avec l'estime et l'affection qu'il +me doit. Je ne défendrai pas ici M. de Musset des offenses que vous lui +faites. Il est de force à se défendre lui-même et, pour le moment, il ne +s'agit que de moi; c'est pourquoi je me borne à dire que je n'ai jamais +confié à personne ce que vous croyez savoir de sa conduite à mon égard +et que, par conséquent, vous avez été induit en erreur par quelqu'un qui +a inventé ces faits. Vous dites que, après le voyage d'Italie, je n'ai +jamais revu M. de Musset: vous vous trompez, je l'ai beaucoup revu et +je ne l'ai jamais revu sans lui serrer la main. Je tiens à cette +satisfaction de pouvoir affirmer que je n'ai jamais gardé d'amertume +contre personne, de même que je n'en ai jamais laissé de durable et de +fondée à qui que ce soit, pas même à M. Dudevant, mon mari. + +Vous ne m'avez jamais rencontrée avec M. de Lamennais, ni dans la forêt +de Fontainebleau, ni nulle part au monde. Je vous en demande mille +pardons, mais vous ne connaissiez de vue ni lui ni moi, le jour où vous +avez fait cette singulière rencontre, racontée par vous, d'ailleurs, +avec beaucoup d'esprit. Je n'ai jamais fait un pas dehors avec M. de +Lamennais, que j'ai toujours connu souffrant et retiré. Puisque nous +en sommes à M. de Lamennais, voici le second fait que je tiens +essentiellement à démentir. Vous dites que, plus tard, lorsqu'on +amenait l'entretien sur le rédacteur en chef du _Monde_, je m'écriais: +_Taisez-vous! il me semble que j'ai connu le diable!_ + +Je déclare, monsieur, que la personne qui vous a rapporté ceci a chargé +sa conscience d'un gros mensonge. Mon _intimité_ avec M. de Lamennais, +comme il vous plaît d'appeler mes relations respectueuses avec cet homme +illustre, n'a jamais changé de nature. Vous dites que _George Sand ne +tarda pas à rompre une intimité qui n'avait pu devenir sérieuse que +par distraction ou surprise_. Il n'y a de distraction et de surprise +possibles à l'égard de M. de Lamennais que celles dont vous êtes saisi +en parlant de la sorte, à propos d'une des plus pures gloires de ce +siècle. + +Mon admiration et ma vénération pour l'auteur des _Paroles d'un croyant_ +ont toujours été, et demeureront sans bornes. La preuve ne me serait pas +difficile à fournir, et vous eût frappé si vous aviez eu le temps et la +patience de lire tous mes écrits. + +Je passe encore bon nombre d'erreurs sans gravité, et au sujet +desquelles je me borne à rire dans mon coin,--non de vous, monsieur, +mais de ceux qui prétendent fournir des documents à l'histoire des +vivants,--pour arriver à cette phrase: _Elle fermait l'oreille quand il +parlait d'une application trop directe du système_. + +Cela n'a pas l'intention d'être une calomnie, je le sais; mais c'est un +ridicule gratuit que vous voulez prêter à un homme non moins respectable +que M. de Lamennais. N'auriez-vous pu trouver deux victimes moins +sacrées qu'un vieillard au bord de la tombe, et un noble philosophe +proscrit? Je suis sûre qu'en y songeant vous regretterez d'avoir trop +écouté le penchant ironique qui est la qualité, le défaut et le malheur +de la jeunesse en France. + +Permettez-moi aussi de vous dire qu'une certaine anecdote enjouée à +propos d'un M. Kador, que je ne connais pas, est très jolie, mais sans +aucun fondement. + +Enfin, la modestie me force à vous dire que je n'improvise pas tout à +fait aussi bien que Liszt, _mon ami_, mais non pas mon maître: il ne m'a +jamais donné de leçons et je n'improvise pas du tout. Le même sentiment +de modestie m'oblige à dire aussi qu'on dîne fort bien en blouse à ma +table et que je n'ai pas tant d'élégance et de charme que vous voulez +bien m'en supposer. Là, il m'en coûte certainement de vous contredire; +mais je crois que cela vous est fort égal, et qu'en me prenant pour +l'héroïne d'un roman plein d'esprit dont vous êtes l'auteur, vous ne +teniez pas à autre chose que montrer le talent et l'imagination dont +vous êtes doué. + +G. SAND. + + + + +CCCX + +A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES + + Nohant, 10 mars 1850. + +Mon ami, + +J'ai pris plus de courage depuis que je ne vous ai écrit, bien que j'aie +perdu plus de santé et de force physique. Mais ce qui me donne patience, +c'est justement que je ne me sens plus cette énergie matérielle qui +résistait à tous les coups. A présent, je n'aurai qu'à me laisser faire +pour m'en aller tout doucement et sans crime, puisque, selon vous, c'est +un crime de s'en aller volontairement. Je persiste à croire que nous +avons tous cette liberté, ce droit de protester contre la vie, telle que +l'ont faite les erreurs et les mauvaises passions des sociétés fausses +et injustes. Et, quand beaucoup de nous auraient suivi mon exemple, où +eût été le mal? Tous ces suicides qui ont marqué les années scandaleuses +et impies de l'empire romain ne sont-ils pas une protestation qui a son +importance et qui a eu son effet? + +Quand les premiers chrétiens se jetèrent dans les thébaïdes, n'était-ce +pas une manière de se tuer et de protester contre la corruption et les +violences des sociétés? Et quand ce peuple, qui oublie ses martyrs en +prison et dans l'exil, apprendrait que Barbès et autres ont mis fin à +des jours intolérables, où serait le mal encore une fois? Moi, je +suis toujours plus frappée des actes de désespoir que des résistances +héroïques, et j'ai plus appris à haïr l'injustice en voyant la mort +volontaire de certains anciens qu'en lisant les écrits des inébranlables +stoïques. + +Mais laissons ce morne chapitre, qui ne vous convaincrait pas, puisque +vous appréciez tout cela avec un autre sentiment Ce sentiment est plus +puissant que tous les raisonnements du monde. D'ailleurs, je n'aurai pas +la force que j'ambitionne, je ne me tuerai pas. Se tuer n'est rien, sans +doute; mais s'endurcir contre les larmes de quelques êtres qui ne vivent +que par vous, c'est là ce qui me manquera probablement. Et puis à quoi +bon, puisqu'on meurt sans cela? + +Ne vous tourmentez pas et ne vous affligez pas des lettres que je vous +écris. Les lettres, surtout les lettres espacées, sont plus sombres que +la vie courante, parce qu'elles résument certain sentiment suprême, +certaine conclusion fatale qui se trouve au bout de tout, quand on +se recueille pour ouvrir à un ami le fond de son coeur. Dans la vie +courante, rien ne paraît. On a des habitudes de gaieté, parce qu'en +France surtout la gaieté, la légèreté apparente est comme une loi de +savoir-vivre. Dans certains milieux particulièrement, il faut toujours +savoir rire avec ceux qui rient. Je vis presque toujours avec des +artistes, avec des personnes jeunes; on _s'amuse chez moi_ et j'y suis +toujours gaie. + +J'y suis heureuse et très tranquille si l'on n'apprécie que les +relations apparentes. Le mal de ma vie est en moi. Il est dans +ma secrète appréciation de toutes ces choses qui paraissent si +divertissantes et qui font vibrer dans le fond de mon âme des cordes si +lugubres. Rassurez-vous donc, je porte bien mon costume et personne que +vous peut-être ne se doutera jamais, que je me meurs de chagrin. + +Vous êtes content, vous, dans ce moment-ci, n'est-ce pas? Nos élections +sont bonnes et tous mes amis sont pleins de joie et d'espérance. Ils +disent, et je pense qu'ils ont raison, que nous irons sans secousse +jusqu'aux prochaines élections générales et qu'alors la majorité sera +dans le sens de l'avenir républicain. Je le crois aussi. Mais cela ne +rendra pas la vie à ceux, qui sont morts victimes de l'ignorance et de +l'indécision des masses; vous acceptez la loi du malheur, vous êtes +religieux. + +Il se peut qu'en fin de compte, je sois impie, puisque je ne peux pas me +soumettre au mal accompli, à ce passé que Dieu lui-même ne peut réparer, +puisqu'il ne peut le reprendre, et qui saigne toujours en moi comme une +blessure incurable. + +Cher ami, ne perdez pas votre temps à répondre à mes tristes lettres +et à réfuter ce que vous regardez comme mes hérésies. Aimez-moi, et +envoyez-moi deux lignes quand vous avez le temps, pour me parler de vous +et me dire que vous vous souvenez de moi. + + + + +CCCXI + +AU MÊME + + Nohant, 4 août 1850. + +Cher, j'ai reçu la trop courte visite de votre jeune et jolie amie +Caroline. Je sais que sa soeur est ou a dû être auprès de vous. Qu'elles +sont heureuses, ces Anglaises, de pouvoir courir où le coeur les pousse! +Cela vous a donné un peu de bonheur et de consolation. Vous n'avez pas +besoin qu'on vous dise que vous êtes aimé, estimé, vénéré; mais vous +êtes sensible à l'affection, parce que vous la ressentez en vous-même. + +Caroline m'a paru charmante. Elle m'a dit qu'Élisa était heureuse. Elles +voient à Londres Louis Blanc, qui aime et estime infiniment toute la +famille. Élisa me parle d'un journal où vous désirez que j'écrive. J'y +ferai mon possible; mais je doute d'écrire désormais quelque chose qui +ait le sens commun. J'écris mes _Mémoires_, parce que j'y parle du passé +où j'ai vécu. Aujourd'hui, on ne vit plus en France; on est comme frappé +de stupeur au bord d'un abîme, sans pouvoir faire un mouvement pour le +fuir. Heureusement, cette stupeur même empêchera peut-être qu'on ne +fasse un mouvement pour s'y jeter; mais que la vie qui s'écoule ainsi +est lente et triste! + +La supporter sans maudire la destinée humaine et sans méconnaître la +Providence, c'est bien tout ce qu'on peut faire. Je défie qu'on se sente +artiste, ou, si on l'est encore en face de la nature, je ne crois pas +qu'on puisse être inspiré par les événements qui s'accomplissent sous +nos yeux. + +La douleur rend muet, l'indignation serait la seule corde vivante du +coeur; mais la presse est bâillonnée, et je n'ai pas l'art de ne dire +que la moitié de mon sentiment. Mon silence m'a bien été reproché depuis +un an; mais il ne dépend pas de moi de le rompre. Je ne suis pas dans +l'action, je suis sans illusion, sans personnalité qui m'enivre comme la +plupart des hommes, sans responsabilité comme il vous est arrivé d'en +avoir une terrible et sacrée à accepter. + +Je n'ai jamais compris les poètes faisant des vers sur la tombe de leur +mère et de leurs enfants. Je ne saurais faire de l'éloquence sur la +tombe de la patrie. Le chagrin me serre le coeur quand je touche à une +plume. La sérénité, la gaieté sont faciles en famille. Mais la douleur, +comme la joie, rentre en moi-même quand je songe au public. + +Ce public froid et lâche qui a laissé égorger la liberté et souiller la +ville éternelle redevenue sainte, ce public égoïste, aveugle, ingrat, +qui ne s'émeut pas aux exploits de la Hongrie et qui ne s'alarme pas +même des efforts de la Russie et de l'Autriche, se réveillerait-il +devant un livre, un journal, un écrit quelconque? Ce serait un devoir +pourtant de poursuivre l'oeuvre par tous les moyens. Il y en a d'autres +peut-être que celui-là, et je ne les néglige pas, je vous les dirai plus +tard. Quant à écrire, discuter, prêcher, je crois que la mission des +gens de lettres de ce temps-ci est finie ou ajournée en France, et que +les plus sincères sont les plus taciturnes. C'est qu'on ne peut pas +vivre et sentir isolément. On n'est pas un instrument qui joue tout +seul. Ne fût-on qu'un orgue de Barbarie, il faut une main pour vous +faire tourner. Cette main, cette impulsion extérieure, le vent qui fait +vibrer les harpes écossaises c'est le sentiment collectif, c'est la vie +de l'humanité qui se communique à l'instrument, à l'artiste. + +Croyez-moi, ceux qui sont toujours _en voix_ et qui chantent d'eux-mêmes +sont des égoïstes qui ne vivent que de leur propre vie. Triste vie que +celle qui n'est pas une émanation de la vie collective. C'est ainsi que +bavarde, radote et divague ce pauvre Lamartine, toujours abondant en +phrases, toujours ingénieux en appréciations contradictoires, toujours +riche en paroles et pauvre d'idées et de principes; il s'enterre sous +ses phrases et ensevelit sa gloire, son honneur peut-être, sous la +facilité prostituée de son éloquence. + +Ce que je vous dis là n'est-il pas votre sentiment, lorsque vous me +dites qu'écrire pour le présent est chose tout à fait inutile? Mais vous +pensez qu'il faut toujours écrire pour l'avenir. C'est bien ce qu'il +vous faudra faire dans vos jours de repos, quoi que vous en disiez. Vous +avez des faits à raconter, votre vie appartient à l'histoire, et rien ne +vaut la parole de l'historien qui a _fait_ l'histoire avant de l'écrire. +Vos actes et vos proclamations sont là, je le sais; mais votre sentiment +intime, vos espérances, vos douleurs, vos abattements même instruiront +encore plus la postérité. La défaillance de Jésus sous les oliviers, les +larmes de Jeanne Darc marchant au supplice sont l'attendrissement et +l'enthousiasme éternels des âmes aimantes. Il y a en nous un foyer +intime que nous devons laisser voir quand il est pur. Vous écrirez donc +votre vie, je l'espère. Ce sera, d'ailleurs, le martyrologe des plus +grands coeurs de l'Italie moderne, et nul comme vous ne tressera cette +couronne qui leur est due. + +Vos amies espèrent vous revoir en Angleterre dans quelques mois. Quand +nous reverrons-nous en France? + +Adieu, cher ami; écrivez-moi si vous avez le temps. Sinon, ne vous +fatiguez pas. Je sais que votre coeur ne s'endort point; je tiens +seulement, s'il vous est possible, à savoir que vous vivez, sans trop +souffrir, et que vous savez bien que je vous aime, tendrement et +éternellement. + +J'ai reçu le volume dont vous me parlez: c'est un précieux et magnifique +document historique. + + + + +CCCXII + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + + Nohant, 14 août 1850. + +Je ne vous ai pas remercié en personne, monsieur, et vous me chagrinerez +beaucoup si vous m'ôtez le plaisir de le faire de vive voix à Nohant, +c'est-à-dire à la campagne, où l'on se parle mieux en un jour qu'à Paris +en un an. Je ne suis plus sûre d'y aller avant la fin du mois. J'ai été +malade, retardée, par conséquent dans mon lit. + +Si vous pouviez venir d'ici au 25, j'en serais bien contente et +reconnaissante. Si vous ne le pouvez pas, ayez l'obligeance de faire +porter le paquet bien cacheté, chez M. Falampin (pardon pour le nom, +ce n'est pas moi qui l'ai donné au baptême à ce brave homme), rue +Louis-le-Grand, 33. + +Je ne veux pas encore perdre l'espérance de vous voir ici avec votre +père. Il me disait, ces jours-ci, qu'il y ferait son possible, à +condition d'être embrassé de bon coeur. Dites-lui-que je ne suis plus +d'âge à le priver et à me priver moi-même d'une si sincère marque +d'amitié et que je compte bien le recevoir à bras ouverts. Si, tous +deux, vous me privez de ce plaisir, au revoir donc à Paris, le mois +prochain, si vous n'êtes pas repartis pour quelque Silésie ou autres +environs. + +Avant de vous serrer ici la main, en remerciement de votre bonté pour +moi, je veux vous la serrer d'une manière toute désintéressée pour le +joli livre que je suis en train de lire[1]. C'est charmant de retrouver +Charlotte et Manon et Virginie et tous ces êtres qu'on aime tant et +qu'on a tant pleurés! L'idée est neuve, singulière et paraît cependant +toute naturelle à mesure qu'on lit. Il est impossible de s'en tirer plus +adroitement et plus simplement. Si vous me gardez Paul et Virginie purs +et fidèles, comme je l'espère, je vous remercierai doublement du plaisir +de cette lecture. Vous avez réussi à faire parler Goethe sans qu'on s'en +offusque. Au fait, il n'était pas meilleur que cela, et vous ne lui +donnez pas moins de grandeur et d'esprit qu'il n'en savait avoir. +J'entends crier un peu contre la hardiesse de votre sujet; mais, jusqu'à +présent, je n'y trouve rien qui profane, rabaisse ou vulgarise ces types +aimés ou admirés. J'attends la fin avec impatience. Adieu encore, et, de +toute façon, à bientôt, et à vous de coeur. + +GEORGE SAND. + + [1] _Le Régent Mustel_. + + + + +CCCXIII + +A M. ARMAND BARBÈS, A DOULLENS + + Nohant, 27 août 1850 + +Mon ami bien-aimé, + +Je n'ai reçu qu'il y a deux jours votre lettre du 5 courant. J'avais +aussitôt résolu d'aller à Londres, d'y voir nos amis et d'essayer de +faire ce que vous me conseillez. Mais des empêchements majeurs sont +survenus déjà, et je ne saurais m'assurer de quelques jours de liberté. +Et puis il s'est passé déjà trop de jours depuis votre lettre, et chacun +doit avoir pris son parti. J'ai pourtant écrit à Louis Blanc, le seul +sur lequel j'espère avoir non pas de l'influence morale, mais la +persuasion du coeur et de l'amitié. Je lui ai parlé de vous et j'ai +appuyé votre opinion sur la connaissance que j'ai du fait principal; +c'est-à-dire qu'à lui seul il ne peut rien quant à présent. Je l'ai +conjuré, pour le cas où il croirait devoir répondre, et où sa réponse +serait peut-être déjà sous presse, de ménager la forme à l'avenir, +de montrer une patience, un esprit de conciliation et de fraternité +supérieur aux discussions de principes. Mais je n'espère rien de mes +prières. Les hommes dans cette situation sont entraînés sur une pente +fatale. Une voix s'élève pour les rappeler à la charité; mille autres +voix étouffent celle-là pour souffler la colère et engager le combat. Je +pense que, de votre côté, vous avez écrit. S'ils ne vous écoutent pas, +qui écouteront-ils? Quant à Ledru-Rollin, je ne suis pas en relations +avec lui; je suis presque sûre qu'une lettre de moi ne lui ferait aucun +effet. Il _déteste_ trop ceux qu'il _n'aime pas_. Je l'aurais vu, si +j'avais pu faire ce voyage. Mais croyez que tout cela n'eût pas été d'un +effet sérieux sur leurs dispositions intérieures. Vous savez bien comme +moi que, derrière les dissidences de convictions, il y a trop de passion +personnelle, et que l'orgueil de l'homme est trop puissant pour que la +parole d'une femme le guérisse et l'apaise. Vous êtes un saint, +vous; mais, eux, ils sont des hommes, ils en ont les orages ou les +entraînements. Et puis je suis si découragée du fait présent, que je ne +sens pas en moi la puissance de convaincre. Je vois que nous marchons à +la _constitutionnalité_; quelle que soit la forme qu'elle revête, elle +fera encore l'engourdissement de la France pendant quelque temps. Tant +mieux, peut-être, car le peuple n'est pas mûr, et, malgré tout, il mûrit +dans ce repos qui ressemble à la mort. Nous en souffrons, nous qui nous, +élançons vers l'avenir avec impatience. Nous sommes les victimes agitées +ou résignées de cette lenteur des masses. Mais la Providence ne les +presse pas: elle nous a jetés en éclaireurs pour supporter le premier +feu et périr, s'il le faut, aux avant-postes. Acceptons! L'armée vient +derrière nous, lentement et sans ordre; mais enfin elle marche, et, si +on peut la retarder, on ne peut pas l'arrêter. + +Si j'avais pu aller en Angleterre, j'aurais été à Doullens, au retour. +Mais les jours que j'ai à passer à Paris sont comptés maintenant, et ce +ne sera pas encore pour cette fois. Dites-moi toujours, en attendant que +je puisse réaliser un des plus chers rêves que je fasse, comment il faut +s'y prendre pour vous voir. A qui demander l'autorisation? Et ne me la +refusera-t-on pas? Adressez-moi toujours vos lettres à Nohant par la +même voie que la dernière. Vous savez que M. Lebarbier de Tinan est +dans une bonne position. Je pense que sa femme doit être près de lui +maintenant à Angoulême. Borie est toujours en Belgique, bien triste, +comme nous tous. Si vous voulez que je vous parle de moi, je vous dirai +que j'ai beaucoup travaillé pour le théâtre, cette année, mais que la +révocation de Bocage me retardera indéfiniment. Je ne veux pas séparer +mes projets de ceux d'un artiste démocrate, brave et généreux, qu'on +ruine brutalement, parce qu'il a commis le crime _d'envoyer des billets +gratis à des ouvriers, d'avoir des employés et des acteurs républicains, +d'être républicain lui-même, d'avoir fait jouer_ «la Marseillaise», etc. +Tels sont les considérants de sa révocation. Nous reprendrons quand même +nos projets de moralisation douce et honnête, pour lesquels le théâtre +est un grand moyen d'expansion, et nous viendrons à bout de prêcher +l'honneur et la bonté, en dépit de la censure et des commissions. + +J'ai toujours vécu à Nohant de la vie de famille, presque sans relations +avec le dehors, depuis que je ne vous ai vu. Maurice ne me quitte point; +c'est un bon fils, il vous aime et il vous embrasse tendrement. + +Et vous, toujours calme, toujours tendre, toujours patient et sublime, +vous pensez à nous quelquefois, n'est-ce pas, et vous nous aimez? C'est +une des consolations et la plus pure gloire de ma vie, ne l'oubliez pas, +que l'amitié que je vous porte et que vous me rendez. + +M. Pichon n'est pas seulement originaire du Berry, il est presque natif +de mon village. Sa famille, qui est une famille de paysans, demeure +porte à porte avec nous. Aucante va bien et vous aime. + + + + +CCCXIV + +A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES + + Nohant, 25 septembre 1850. + +Écrire aujourd'hui? Non, je ne pourrais pas. Cette situation est +nauséabonde et je ne saurais trouver un mot d'encouragement à donner aux +hommes de mon temps. Je ne suis plus malade, cependant; ma situation +personnelle n'est point douloureuse et j'ai l'esprit calme, le coeur +satisfait des affections qui m'entourent. Mais l'espérance ne m'est pas +revenue et je ne suis pas de ceux qui peuvent chanter ce qui ne chante +pas dans leur âme. L'humanité de mon temps m'apparaît comme une armée en +pleine déroute, et j'ai la conviction qu'en conseillant aux fuyards de +s'arrêter, de se retourner et de disputer encore un pouce de terrain, on +ne fera que grossir de quelques crimes et de quelques meurtres l'horreur +du désastre. Les bourreaux eux-mêmes sont ivres, égarés, sourds, idiots. +Ils vont à leur perte aussi; mais plus on leur criera d'arrêter, plus +ils frapperont, et, quant aux lâches qui plient, ils laisseront égorger +leurs chefs, ils verront tomber les plus nobles victimes sans dire un +mot. J'ai beau faire, voilà où j'en suis. Je me croyais malade et je me +reprochais mes défaillances; mais je ne peux plus me faire un reproche +de souffrira si bon escient. Je me trompe, peut-être; Dieu le veuille! +Ce n'est pas à vous, martyr stoïque, que je veux, que je peux ou dois +remontrer obstinément que j'ai raison. Mais, tout en respectant en vous +cette vertu de l'espérance, je ne puis la faire éclore en moi à volonté. +Rien ne me ranime, je ne sens en moi que douleur et indignation. +Savez-vous la seule chose dont je serais capable? Ce serait une +malédiction ardente sur cette race humaine si égoïste, si lâche et si +perverse. Je voudrais pouvoir dire au peuple des nations: «C'est toi qui +es le grand criminel; c'est toi, imbécile, vantard et poltron, qui te +laisses avilir et fouler aux pieds; c'est toi qui répondras devant Dieu +des crimes de la tyrannie; car tu pouvais les empêcher et tu ne l'as +pas voulu, et tu ne le veux pas encore. Je t'ai cru grand, généreux et +brave. Tu l'es en effet, sous la pression de certains événements et +quand Dieu fait en toi des miracles. Mais, quand Dieu te fait sentir sa +clémence, quand tu retrouves une heure de calme ou d'espérance, tu vends +ta conscience et ta dignité pour un peu de plaisir et de bien-être, pour +du repos, du vin et des illusions grossières. Avec des promesses de +bien-être, de diminution d'impôts, on te mène où l'on veut. Avec +des excitations à la souffrance, à l'héroïsme et au dévouement, +qu'obtient-on de toi? Quelques holocaustes isolés que ta masse contemple +froidement!» + +Oui, je voudrais réveiller le peuple de sa torpeur et de sa honte, +l'indigner sur lui-même, le faire rougir de son abaissement, et je +retrouverais peut-être encore des lueurs d'éloquence que l'idée de sa +colère inintelligente, la presque certitude d'être massacrée par lui +le lendemain, ferait éclore plus ardentes et plus fécondes. Ce qui me +retient, c'est un reste de compassion. Je ne sais pas dire à l'enfant +qui se noie: «C'est ta faute!» Je pense aux souffrances et aux misères +de ce peuple coupable et si cruellement puni. + +Je n'ai plus la force de lui jeter à la face l'anathème qu'il mérite. +Alors je m'arrête, je me retourne vers la fiction et je fais, dans +l'art, des types populaires tels que je ne les vois plus, mais tels +qu'ils devraient et pourraient être. Dans l'art, cette substitution du +rêve à la réalité est encore possible. Dans la politique, toute poésie +est un mensonge auquel la conscience se refuse. Mais l'art ne se fait +pas à volonté non plus, c'est fugitif, et la conscience d'un devoir à +remplir ne force pas l'inspiration à descendre. La forme du théâtre, +étant nouvelle pour moi, m'a un peu ranimée dernièrement, et c'est la +seule étude à laquelle j'aie pu me livrer depuis un an. + +Ce sera peut-être inutile. La censure, qui laisse un libre cours aux +obscénités révoltantes du théâtre, ne permettra peut-être pas qu'on +prêche l'honnêteté avec quelque talent, aux hommes, aux femmes et aux +enfants du peuple. J'ai refusé d'être jouée au Théâtre-Français; je +veux aller au boulevard avec Bocage. On ne nous y laissera pas aller +probablement: plus on aura la certitude que nous y voulons porter une +prédication évangélique sous des formes douces et chastes, plus on +nous en empêchera. Mais, si nous voulions y porter le scandale de +la gaudriole, les couplets obscènes du vaudeville, les gentillesses +divertissantes du bon temps, de la Régence, nous aurions le champ libre +comme les autres. + +Me retournerai-je vers la contemplation des faits? me réjouirai-je +de l'amélioration des moeurs? me dirai-je qu'il est indifférent d'y +contribuer ou non, pourvu que le bien se fasse et que le vrai bonheur +sourie autour de soi? C'est en vain que je chercherais cette consolation +dans le milieu où je vis. Le peuple des provinces est affreusement +égoïste. Le paysan est ignorant; mais l'artisan qui comprend, qui lit +et qui parle est dix fois plus corrompu à l'heure qu'il est Cette +révolution avortée, ces intrigues de la bourgeoisie, ces exemples +d'immoralité donnés par le pouvoir, cette impunité assurée à toutes les +apostasies, à toutes les trahisons, à toutes les iniquités, c'est là, en +fin de compte, l'ouvrage du peuple, qui l'a souffert et qui le souffre. +Une partie de nos ouvriers tremble devant le manque d'ouvrage et se +borne à hurler tout bas des menaces fanfaronnes. Une autre partie +s'hébète dans le vin. Une autre encore rêve et prépare de farouches +représailles, sans aucune idée de reconstruction après avoir fait table +rase. Les systèmes, dites-vous? Les systèmes n'ont guère pénétré dans +les provinces. Ils n'y ont fait ni bien ni mal, on ne s'en inquiète +point, et il vaudrait mieux qu'on les discutât et que chacun forgeât +son rêve. Nous ne sommes pas si avancés! Payera-t-on l'impôt, ou ne le +payera-t-on pas? Voilà toute la question. On ne se tourmente même pas +des encouragements dont l'agriculture, sous peine de périr, ne peut plus +se passer. + +On ne sait ce que signifient les promesses de crédit faites par la +démocratie. On n'y croit point. Toute espèce de gouvernement est tombée +dans le mépris public, et le prolétaire qui dit sa pensée la résume +ainsi: _Un tas de blagueurs, les uns comme les autres; il faudra tout +faucher_! + +Sans doute il y a des groupes qui croient et comprennent encore; mais la +vertu n'est point avec eux beaucoup plus qu'avec les autres. L'esprit +d'association est inconnu. La presse est morte en province, et le peuple +n'a pas compris qu'avec des sous on faisait des millions. + +L'article du second numéro du _Proscrit_ sur l'organisation de la +presse démocratique est rigoureusement vrai pour signaler le mal, et +parfaitement inutile pour y porter remède. Il est facile de démontrer ce +qu'on peut faire; il est impossible de faire éclore du dévouement là +où il n'y en a pas; notre _Travailleur_[1] est ruiné. Notre ami le +rédacteur est en prison. Sa femme et ses enfants sont dans la misère. +Nous sommes trois ou quatre qui nous cotisons pour tout le désastre. Les +bourgeois du parti sont sourds, le peuple du parti, plus sourd encore. +Le banquet donné à Ledru-Rollin il y a deux ans, et qui paraissait si +beau, si spontané, si populaire, qui l'a payé? Nous. Et c'est toujours +ainsi. Il importe peu quant à l'argent; mais le dévouement, où est-il? +Une masse va à un banquet comme à une fête qui ne coûte rien. On +s'amuse, on crie, on se passionne, on en parle huit jours, et puis on +retombe, et c'est à qui dira qu'il y a été entraîné, et qu'il ne savait +pas de quoi il s'agissait. + +Regarderai-je ailleurs? Je verrai des provinces un peu plus braves +sans résultat meilleur. Est-ce à la _Montagne_ que nous chercherons le +produit de toutes les opinions socialistes? Est-ce à Paris, dans les +faubourgs décimés par la guerre civile, et tremblants devant une armée +qu'on sait bien n'être pas ce qu'on croyait? Non, nulle part, j'en suis +malheureusement sûre! Il y a un temps d'arrêt. Le sentiment divin, +l'instinct supérieur ne peut périr; mais il ne fonctionne plus. Rien +n'empêchera l'invasion de la réaction. Nous ne devons qu'aux divisions +de ces messieurs et à leurs intrigues, qui se combattent, d'avoir encore +le mot de république et le semblant d'une constitution. La coalition des +rois étrangers, la discipline de leurs armées, instruments aveugles chez +eux comme chez nous, l'égoïsme et l'abrutissement de leurs peuples, qui, +là comme ici, laissent faire, trancheront la question entre les trois +dynasties qui se disputent le trône de France. + +Voilà, hélas! que je dis ce que je ne voulais pas dire. Savez-vous que +je n'ose plus écrire à mes amis que je n'ose plus parler à ceux qui sont +près de moi, dans la crainte de détruire les dernières illusions qui les +soutiennent? Je devrais ne pas écrire; car j'ai la certitude qu'on +lit toutes mes lettres; du moins, toutes celles que je reçois ont été +décachetées et portent la trace grossière de mains qui ne cherchent pas +même à cacher l'empreinte de leur violation. On surprend nos espérances +pour les déjouer, on surprend nos découragements pour s'en réjouir. +Toutes les administrations publiques sont remplies de gens qui ont +mérité les galères. On n'ose plus confier cent francs à la poste. Rien +ne sert de se plaindre; pourvu que les voleurs _pensent bien_, ils ont +l'impunité. + +Voilà la France! le peuple le sait, cela lui est indifférent. Que +voulez-vous qu'on dise aux pouvoirs pour les faire rougir? que +voulez-vous qu'on dise aux opprimés, pour les réveiller? + +Il faudrait pouvoir écrire avec le sang de son coeur et la bile de son +foie, le tout pour faire plus de mal encore; car il est des heures où +l'homme est comme un somnambule qui court sur les toits. + +Si on crie pour l'avertir, on le fait tomber un peu plus vite. + +Et cependant vous agissez, vous écrivez. Vous le devez, puisque vous +êtes soutenu par la foi. Mais, dussiez-vous me haïr et me rejeter, je +sens qu'il m'est impossible d'avoir _la foi, de bonne foi_. + +Merci pour la réponse à Calamatta; je crois que c'est tout ce qu'il +désire. + +Adieu, mon ami; je suis navrée, mais je vous aime et vous admire +toujours. + + [1] Journal qui se publiait à Châteauroux. + + + + +CCCXV + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 26 septembre 1850. + +Mon cher enfant, + +Vous me demandez _si cela me sourirait_, de vous fournir de quoi faire +votre édition à bon marché. Oui, certes, rien ne me sourirait plus que +de vous servir. Mais, pour ce mois-ci, c'est-à-dire pour le mois où nous +allons entrer, je ne puis vous rien promettre. J'ai dix mille francs à +verser pour une dette d'honneur que rien au monde ne peut reculer. Je ne +suis pas dans la position des propriétaires aisés, qui peuvent toujours +emprunter tant qu'ils ont un petit capital au soleil. Je suis femme, +c'est-à-dire _mineure_, séparée de mon mari légalement, et cependant +toujours sous sa dépendance pour les affaires d'argent, tant les +lois protègent mon sexe! _Je ne peux pas donner d'hypothèque sur ma +propriété_. Forcée d'emprunter pour les autres, dans des moments +difficiles, je ne l'ai pu qu'en me servant, pour sauver mes amis et mes +parents pauvres, de la caution d'autres parents moins pauvres. Mais +cette caution les expose à perdre leur argent, si je meurs sans avoir +payé. Mon mari et mon gendre n'auraient aucun scrupule d'invoquer la +loi, et de leur laisser tout perdre. L'honneur de Maurice serait leur +refuge; mais Maurice aussi peut mourir. Il y a donc danger pour qui me +prête, et ces amis moins pauvres dont je vous parle sont loin d'être +riches. Ma conscience m'ordonne donc d'éteindre toutes mes dettes +aussitôt que je reçois quelque argent de mes éditeurs. Et voilà comme +quoi je tire toujours le diable par la queue. Me voici dans une de ces +crises financières qui se renouvellent deux ou trois fois par an. D'ici +à quinze jours, il faut que je ramasse, en redemandant, à droite et à +gauche, ce qu'on me doit en détail, et j'espère arriver à faire cette +somme de dix mille francs. Et puis il faut payer aussi les intérêts. Mes +rentrées ne sont pas toutes certaines, il s'en faut! Je ne sais donc +pas si je pourrai disposer de quatre cents francs à la fois. Je vous en +garantis cent pour un pressant besoin, et le reste peu à peu. Est-ce +que votre imprimeur ne peut vous faire cette avance? Hetzel va revenir +d'Allemagne. S'il est à même de payer ce qu'il me redoit, cela ira tout +seul. Mais le sera-t-il? J'arrive de Paris, où lesdites affaires m'ont +forcée d'aller chercher un recouvrement qui m'a manqué. Je ne suis +revenue que depuis deux jours. C'est ce qui vous explique le retard de +ma réponse. + +J'ai deux pièces de théâtre en portefeuille. Le succès du _Champi_ m'a +mise en passe de gagner de l'argent. Le Théâtre-Français et tous les +autres théâtres m'ont fait des offres, avec promesses de primes payées +d'avance. Tout cela est bien joli. Mais j'ai tout refusé pour attendre +que Bocage, qui est destitué arbitrairement, persécuté injustement, et +que la réaction voudrait ruiner, ait acquis la direction d'un autre +théâtre (non subventionné) ou qu'il remonte sur les planches comme +artiste, et qu'il puisse, avec mes pièces, dicter pour lui des +conditions honorables et avantageuses. Cela me laisse sans profit pour +le moment. Mais peut-on, dans cette société-ci, respecter la délicatesse +des sentiments et _faire des affaires_! Non. Les honnêtes gens sont +condamnés à être gueux. Bien entendu que je cache ma gêne à Bocage; car +il refuserait de la prolonger. Mais ma gêne, c'est bel et bon; elle +m'empêche d'agir selon mes goûts; elle ne me prive pas de l'aisance +accoutumée, et la vôtre est plus grave. Elle peut vous priver du +nécessaire. Un mot donc, si vous arrivez là le mois prochain, et je vous +expédie un autre petit billet, en attendant mieux. + +Une autre cause de gêne, c'est notre journal _le Travailleur,_ que l'on +a tué à force de procès et d'amendes. Le rédacteur, un de nos meilleurs +amis, brave prolétaire instruit, et du plus noble caractère, est en +prison pour huit mois, sa femme et ses cinq enfants sans ressources. Eh +bien, tout retombe sur nous, c'est-à-dire sur quatre ou cinq amis et +sur moi! Quand on fait un journal démocratique chez nous, tout le monde +souscrit, tout le monde promet. A l'heure de payer, il n'y a plus +personne, et la cause ferait lâchement banqueroute, le rédacteur, martyr +de la cause, pourrirait en prison, si nous n'étions pas là. C'est avec +de continuelles défections de ce genre qu'on nous épuise. Ce qu'il y +a de plus triste là dedans, ce n'est pas qu'on nous ruine: cela n'est +rien; c'est que le peuple ne sache pas s'imposer le plus petit sacrifice +pour sauver et protéger l'organe de ses intérêts et de ses besoins. Ils +sont fiers et jaloux de leur journal; avec un sou par semaine, ils le +relèveraient. Mais le sou du pauvre, les sous avec lesquels les prêtres, +les moines et les missionnaires font des millions, on les donne au +fanatisme, on les donne à la débauche, on les refuse à la cause +républicaine. C'est bien décourageant, vous en conviendrez. Je crains +qu'il n'en arrive autant avec votre édition populaire, et que ceux-là +qui devraient la dévorer, ceux-là pour qui vous avez travaillé et +souffert, ne vous abandonnent avec ingratitude. Le temps est mauvais, +affreux. L'humanité subit une crise déplorable. Les pouvoirs sont lâches +et corrompus, le peuple est abattu, aveugle, et laisse tout faire. On +dit que nous sortirons, de là en 1852; que le travail qui s'accomplit +mystérieusement éclatera pour sauver la République. J'avoue que je +le désire plus que je ne l'espère, et que je me sens malade de +découragement en voyant celui de mes semblables. + +Bonsoir, cher enfant. Embrassez pour moi tendrement Désirée et Solange. +Je vous aime et vous bénis. + + + + +CCCXVI + +A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES + + Nohant, 15 octobre 1850. + +Mon ami, + +Je n'ai pas subi d'influences, vous vous trompez. Je vis dans une +retraite trop absolue pour cela. Je vous ai refusé avant d'avoir reçu un +mot de Louis Blanc, et, entre ma première et ma seconde lettre à vous, +je n'ai rien reçu de lui qui ait pu agir sur ma résolution. + +Louis Blanc n'a pas refusé, que je sache, son concours à l'oeuvre du +_Proscrit_. C'est vous qui me disiez qu'il voulait rester en dehors, et, +d'après lui, on ne l'aurait même pas consulté. Il ne résulte point de sa +lettre à moi qu'il soit décidé à se séparer hautement de cette nuance du +parti. Il me semble au contraire, que, si on l'avait bien voulu, il s'y +serait joint, tout en faisant loyalement ses réserves quant à l'avenir. +La _doctrine de l'abstention,_ si on peut appeler ainsi ce que je vous +disais, m'est toute personnelle, et, si je l'ai attribuée à Louis +Blanc, c'est en réponse à ce que vous me disiez de lui. Vous êtes plus +près de lui que moi, pour connaître ses intentions et ses dispositions. +Faites donc un effort pour le rapprocher de votre centre d'action, si +vous le jugez utile, et qu'il se prononce. + +Il me dit, et je le connais sincère et ferme, qu'il saura toujours +mettre de côté les questions personnelles devant l'accomplissement d'un +devoir. Qu'il juge donc lui-même de son devoir politique. Là, je ne +suis point compétente. S'il connaissait comme moi l'antipathie de +Ledru-Rollin pour ses idées et pour sa personne, il n'agirait jamais +de concert avec lui en quoi que ce soit. Mais ce n'est pas moi qui me +charge de répéter ce que j'entends. Vous trouveriez d'ailleurs que c'est +une misérable chose que de se soucier de cela; moi aussi, au point de +vue de la rancune d'amour-propre. Mais, au point de vue de la raison, +je ne concevrais guère qu'il soit dans la logique du devoir de se jeter +dans un filet qui vous attend pour vous étrangler. + +Or l'entourage de Ledru attend celui de Louis Blanc pour lui rendre cet +office. Ce qui est arrivé arrivera. + +Vous pensez, mon ami, que je vois trop la question de personnes; mais +enfin les personnes représentent des principes, et, vous-même, vous +voyez bien que vous êtes arrêté devant Louis Blanc par une formule. +Il dit: _A chacun suivant ses besoins_. C'est le premier terme d'une +formule triple bien simple, et qui est dans l'esprit de chacun. Vous +admettez le second terme: _A chacun suivant ses oeuvres_. + +Le troisième sera celui des saint-simoniens, qui ne valait rien, isolé +et exclusif, mais qui a sa valeur et son droit, joint aux deux autres: +_A chacun suivant sa capacité_. + +Oui, je crois qu'il faut admettre ces trois termes pour arriver à un +résumé complet de la doctrine sociale. Mais je ne vois pas que Louis +Blanc, qui s'est attaché particulièrement à la première question, +se soit prononcé contre les deux autres, et je crois cette première +indispensable pour que les deux autres puissent exister. A l'homme +épuisé, mourant de misère, d'ignorance et d'abrutissement, il faut le +pain avant tout. Tant qu'on ne voudra s'occuper du pain qu'après tout +le reste, l'homme mourra au physique et au moral. Je ne vois pas, +d'ailleurs, dans la formule simple de Louis Blanc une solution +matérialiste. + +Qu'on développe et qu'on dise: «A chacun suivant les besoins de son +estomac, de son coeur et de son intelligence.» Ou bien: «A chacun selon +son appétit, sa conscience et son génie.» C'est toujours la même chose. + +Ici, je suis d'accord avec Leroux, qui est parti de là pour composer un +étrange système de _triade_ où mon intelligence ne peut le suivre. + +Vous voyez bien que je ne suis pas plus en désaccord de principes avec +vous qu'avec Louis Blanc, et je ne saisis pas même le combat que ces +formules, posées d'une manière ou de l'autre, peuvent se livrer dans +votre esprit ou dans le sien. Ou je ne suis pas assez intelligente +pour le comprendre, ou la différence est imaginaire et tient à des +préventions toutes politiques, ou bien encore vous ne vous êtes pas +assez interrogés et compris l'un l'autre. C'est le défaut des formules. +Il y a un moment où le sentiment général, étant un, les admet comme +l'expression d'une vérité irréfutable dans la pratique; mais, tant +qu'elles planent dans la sphère des discussions métaphysiques, elles +prennent, pour les divers esprits, diverses significations mystérieuses, +et on se dispute sur des mots sans tomber d'accord sur l'idée. Toutes +les fois que j'ai entendu _démolir_ Louis Blanc, c'est au moyen +d'inductions qui n'étaient nullement, selon moi, la déduction de ses +formules. + +Quant à moi, je vous avoue que je suis si lasse, si ennuyée, si +fatiguée, si affligée de voir les faits entravés toujours par des mots, +et le fond sacrifié à la forme, que je ne m'occupe plus du tout des +formules, et que, si j'en avais trouvé une, j'en ferais bien bon +marché. Ce qui m'occupe aujourd'hui, ce qui fait que vous me croyez en +dissidence avec vous quand je ne pense pas y être, c'est le caractère, +l'intuition, la volonté des hommes; je me demande à quel but ils +marchent, et cela me suffit. Eh bien, on crée un centre, on lui donne un +journal, un manifeste pour organe. + +Votre manifeste est beau et juste, à ce qu'il me semble. S'il était +isolé, je ne ferais pas de réserves; mais il est encadré par un +groupe, qui croit devoir s'en prendre au socialisme de Louis Blanc de +l'impuissance politique et sociale du gouvernement provisoire. Pour moi, +ce groupe se trompe. Ce groupe met à sa tête un homme que j'estime comme +particulier, auquel je _ne crois pas_ comme homme politique; et, avec +cela, on se prononce assez ouvertement contre un homme au caractère +duquel je crois fermement; ma conscience me défend de joindre ma +signature à ces signatures. + +Il y a plus, Louis Blanc y apporterait la sienne, que je ne le suivrais +pas, parce que je sais des choses qu'il ne sait peut-être pas, parce que +je me souviens de choses que je ne dois pas dire, les ayant surprises au +laisser-aller de l'intimité. + +Aimez-moi donc comme si de rien n'était, mon ami, et, de ce que je ne +fais pas un acte que vous me conseillez de faire, n'y voyez pas une +différence de sentiments et de principes: voyez-y seulement une manière +différente d'apprécier un fait passager. + +Ce qui me fait rester calme devant vos tendres reproches, c'est la +profonde conviction que, si vous étiez moi, vous feriez ce que je fais. + +Il y a plus, si vous étiez à ma place, vous seriez communiste comme je +le suis, ni plus ni moins, parce que je crois que vous n'avez jugé +le communisme que sur des oeuvres encore incomplètes, quelques-unes +absurdes et repoussantes, dont il n'y a pas même à se préoccuper. La +vraie doctrine n'est pas exposée encore et ne le sera peut-être pas +de notre vivant. Je la sens profondément dans mon coeur et dans ma +conscience, il me serait impossible probablement de la définir, par la +raison qu'un individu ne peut pas marcher trop en avant de son milieu +historique, et que, eussé-je la science et le talent qui me manquent, +je n'aurais pas pour cela la divine clef de l'avenir. Tant de progrès +paraissent impossibles qui seront tout simples dans un temps moins +reculé que nous ne pensons! Mon communisme suppose les hommes bien +autres qu'ils ne sont, mais tels que je _sens_ qu'ils doivent être. + +L'idéal, le rêve de mon bonheur social, est dans des sentiments que je +trouve en moi-même, mais que je ne pourrais jamais faire entrer par la +démonstration dans des coeurs fermés à ces sentiments-là. Je suis bien +certaine que, si je fouillais au fond de votre âme, j'y trouverais le +même paradis que je trouve dans la mienne. Je dis avec vous que c'est +irréalisable quant à présent; mais la tendance qui y entraîne les hommes +malgré eux, et dont quelques-uns se rendent compte, dès à présent plus +ou moins bien, comment et pourquoi la maudire et la repousser? + +Bonsoir, ami; la nuit vient, et je ne veux point discuter davantage. Je +ne crois pas qu'il en soit besoin, vous me connaissez et me comprenez +de reste. Si nous ne marchons point du même pas, je crois que c'est +toujours sur le même chemin que nous sommes; seulement vous faites une +étape, à laquelle je ne crois pas devoir m'arrêter. Vous me retrouverez +non loin, et, si votre tentative a été heureuse, que Dieu en soit béni, +et vous aussi. + +GEORGE. + + + + +CCCXVII + +A M. SULLY-LÈVY, ARTISTE DRAMATIQUE, À PARIS + + Nohant, 18 novembre 1850. + +Je vous remercie de votre bon souvenir, mon cher enfant, et vous +remercie encore de votre obligeance pour nous. Je compte bien que ce ne +sera pas la dernière fois que nous la mettrons à l'épreuve, et que cela +me fournira l'occasion de vous être utile autant que je le désire. + +Pour le moment, mon _pouvoir_ n'est pas grand à la Porte-Saint-Martin, +puisque, après y avoir trouvé peu de bonne grâce pour engager les +acteurs indispensables à ma pièce, j'ai été forcée de me retourner vers +un autre théâtre. Et je ne sais pas encore auquel Hetzel se sera fixé. +Si ce ministère continue, j'aurai toujours de la peine à faire de l'art +comme je l'entends; car partout je trouve des gens que mon nom épouvante +et des influences qui me traversent. N'importe, j'arriverai par la +patience; Je suis en _pourparler_ au Vaudeville pour notre _Nello_[1]. + +_Si j'y peux quelque chose_, est-il entendu que vous aimeriez à jouer +sur ce théâtre et dans cette pièce? Je pense aller bientôt à Paris; +fixez vos désirs sur quelque point, et j'espère que je pourrai vous +aider à les réaliser. + +Je vous ai promis une lettre pour Rachel. Je vous l'envoie; c'est elle +qui pourrait tout, si elle voulait. + +Tout le monde désire vous revoir et s'applaudit de vous connaître, et +moi, à la tête de ma troupe d'enfants, je vous serre les mains, de tout +mon coeur. + +Nous rejouons demain _Nello_ avec le troisième acte tout refait. C'est +le vieux Frantz qui fait votre rôle. + + [1] Joué au théâtre de l'Odéon, sous le titre de _Maître Faville._ + + + + +CCCXVIII + +M. ARMAND BARBÈS, A BELLE-ISLE-EN-MER + + Nohant, 28 novembre 1850. + +De quoi donc vous alarmez-vous ainsi, mon ami? Vraiment; vous êtes le +seul en France, à croire qu'un soupçon sur votre compte soit possible. +Tout le monde voit ici la vérité; elle est trop grossière de la part +du pouvoir pour imposer même aux esprits les plus bornés. C'est une +exception _en votre faveur_, c'est-à-dire une aggravation de peine. Ce +pouvoir, eût-il eu l'infâme pensée de vouloir vous exposer aux méfiances +de vos frères, n'a ici qu'une déception dont la honte retombe sur lui. +J'avoue que je rougirais pour vous d'avoir à vous défendre contre de si +fantastiques apparences. Non, non, il est des hommes placés trop haut +pour qu'un plaidoyer en leur faveur ne soit pas une sorte d'outrage +gratuit, La France entière me répondrait dans son coeur: «De quoi vous +mêlez-vous?» Vos ennemis eux-mêmes souriraient des perplexités de votre +grande âme et de mon indiscrète sollicitude pour une réputation que nul +ne peut atteindre, et que, dans l'avenir comme dans le présent, le monde +entier honore ou subit. Les méchants la subissent avec rage, ils s'en +vengent en vos qualifiant de jacobin. Eh bien, ceci ne vous fâche pas, +puisque vous savez ce que cela signifie dans leur appréciation. Quant +à la trahison, je vous assure qu'ils n'ont pas même espéré le faire +croire. Ils ont voulu vous séparer des autres victimes pour ôter +peut-être au reste de l'hécatombe le prestige qui s'attachait à votre +nom. + +Calmez-vous, mon frère; vous êtes trop modeste, trop humble de croire +à une atteinte possible portée à votre caractère. S'il existe dans les +murs de Belle-Isle, s'il a existé dans ceux de Doullens des esprits +assez malades, des coeurs assez aigris pour vous accuser (et cela même, +j'en doute), soyez certain que ces hallucinations de la souffrance et +de la colère n'ont pas dépassé le mur des cachots où elles sont trop +expiées. Mais vous, homme fort, ne vous laissez pas amoindrir, dans le +sanctuaire de votre raison supérieure, par des illusions du même genre. +Ne croyez pas que la plainte amère et folle qui pourrait sortir contre +vous de ces tristes murs aurait le moindre écho en France. Souvenez-vous +que vous êtes notre force, à nous, et que vous seul pourriez nous +l'ôter, en doutant de vous-même. Soyez tranquille, si une insulte +parlait de je ne sais quels bourbiers de la réaction, nous ne la +laisserions pas passer, et, tout en la méprisant, nous l'écraserions. +Mais cette insulte ne viendra pas, et nous ne devons même pas supposer +qu'elle puisse venir; ce n'est pas quand il s'agit de vous qu'il faut +aller au-devant d'un semblant de soupçon. + +Vous avez dû recevoir une lettre de Louis Blanc et une de Landolphe que +je vous ai fait passer par M. P... Soutenez les vivants dans leur lutte, +vous qui êtes déjà à moitié dans le ciel. Et que ce calme de la tombe +illustre où l'on vous tient enfermé vous conserve comme Jésus dans +la sienne. Songez à en sortir vivant et fort; car le jour viendra +de lui-même, et nous aurons encore besoin de vous dans le monde des +souffrances et des passions. + +Donnez-moi de vos nouvelles. Je crains que vous ne soyez réellement +malade sans vouloir l'avouer, et que tout cela ne soit le résultat très +naturel et très impartial d'une consultation de médecins. Vous avez +peut-être été assez malade à ce moment-là pour qu'on n'ait pas +voulu prendre la responsabilité d'aggraver trop votre état par le +transfèrement. Je ne crois pas que personne ait demandé _grâce_ +pour vous. Ce ne pourrait être qu'un ami maladroit; mais c'est +fort invraisemblable qu'on vous aime et qu'on agisse malgré vous. +L'inquiétude que j'éprouve a saisi tout le monde. Rassurez-nous. +Conservez-vous. Il le faut, et pour la cause et pour ceux qui, comme +moi, vous chérissent de toute leur âme. + +GEORGE. + + + + +CCCXIX + +A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES + + Nohant, novembre 1850. + +Mon ami, + +Je vous envoie la lettre que vous m'avez ordonnée pour miss Hays. Je +suis bien paresseuse pour répondre à toutes ces formules qui s'adressent +au _nom_ plus qu'à l'âme, et j'y réponds si bêtement, que je ferais +mieux de me taire. Mais vous l'avez voulu, et, comme je donnerais mon +sang pour vous, je ne me fais pas un mérite die répandre un peu d'encre. +Cela me fait penser que vous ne m'avez jamais demandé d'écrire à madame +Ashurst, et que, celle-là, vous la nommez toujours votre amie. Elle doit +donc être meilleure que toutes les autres, et, en ce cas; parlez-lui de +moi et dites-lui pour moi tout ce que je ne sais pas écrire. Vous le +lui direz mieux et elle le comprendra. Ce que vous estimez, ce que vous +aimez, je l'aime et je l'estime aussi. Quant à l'honorable John Minter +Morgan, je lui fais un grand salut; mais, en parcourant son ouvrage, +je suis tombée sur un éloge si naïf de M. Guizot et du _King of the +French_, que je n'ai pu m'empêcher de rire. + +C'est assez vous parler des autres. Permettez-moi de vous parler de vous +et de vous dire tout bonnement ce que j'en pense, à présent que je vous +ai vu. C'est que vous êtes aussi bon que vous êtes grand, et que je +vous aime pour toujours. Mon coeur est brisé, mais les morceaux en sont +encore bons, et, si je dois succomber physiquement à mes peines avant de +vous retrouver, du moins j'emporterai dans ma nouvelle existence, +après celle-ci, une force qui me sera venue de vous. Je suis fermement +convaincue que rien de tout cela ne se perd, et qu'à l'heure de mon +agonie, votre esprit visitera le mien, comme il l'avait déjà fait +plusieurs fois avant que nous eussions échangé aucun rapport extérieur. + +Tout ce que vous m'avez dit sur les vivants et sur les morts est bien +vrai, et c'est ma foi que vous me résumiez. A présent que vous êtes +parti, quoique nous ne nous soyons guère quittés pendant ces deux jours, +je trouve que nous ne nous sommes pas assez parlé! Moi surtout, je me +rappelle tout ce que j'aurais voulu vous demander et vous dire. +Mais j'ai été un peu paralysée par un sentiment de respect que vous +m'inspirez avant tout. Croyez pourtant que ce respect n'exclut pas la +tendresse, et que, excepté votre mère, personne n'aura désormais des +élans plus fervents envers vous et pour vous. + +J'espère que vous me donnerez de vos nouvelles de Paris, si vous en avez +le temps. Je suis en dehors des conditions de l'activité, je ne puis +rien pour vous, que vous aimer; mais Dieu écoute ces prières-là, et +elles ne sont pas sans fruit. + +Adieu, mon frère; quand vous souffrez, pensez à moi et appelez mon âme +auprès de la vôtre. Elle ira. + +Ma famille d'enfants et d'amis vous envoie ses voeux sincères. + +GEORGE. + + + + +CCCXX + +A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE + + Nohant, décembre 1850. + +Mes enfants, envoyez-moi deux objets dont j'ai le plus pressant besoin: +une _dinde_ et _Muller_[1]. + +_Une dinde_! la meilleure que vous aurez, morte ou vive! il nous arrive +des truffes; mais on va aux épinettes, pas de dinde! on va dans le +village, pas de dinde! Il faudrait attendre à samedi pour n'en pas +trouver de bonne, peut-être. Envoyez-nous ce que vous aurez, et, quand +les truffes auront suffisamment parfumé l'intérieur de ladite volaille, +venez la manger avec nous. Je crois que, par ce temps humide, trois +jours seront le maximum. Nous sommes à jeudi: venez donc samedi ou +dimanche; qu'Eugénie fixe elle-même, d'après ses notions culinaires, le +jour convenable. + +_Muller_! J'ai besoin tout de suite de lui pour remettre au net la +chanson du père Rémy et d'autres airs berrichons; Bocage attend. On va +jouer _Claudie_ à la Porte-Saint-Martin: _grands acteurs_, peut-être +Bocage, traité superbe pour moi, etc.; enfin, ça paraît lancé. + +Vite Muller! vite la dinde! j'envoie le cabriolet pour l'un et pour +l'autre. + +Je vous embrasse, + +GEORGE + +Pouvez-vous me renvoyer ce que vous avez lu des _Mémoires_? + + [1] Muller Strubing, réfugié politique, savant musicien, qui était en + ce moment l'hôte de la famille Duvernet. + + + + +CCCXXI + +A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES + + Nohant, 24 décembre 1850. + +Mon ami, + +Je crois que je vais vous faire plaisir en vous disant Qu'on a retrouvé, +dans un coin de la chambre que vous avez habitée ici, une bague qui doit +vous appartenir et vous être chère. Si j'en juge par la devise: _Ti +conforti amor materno_, ce doit être un don de votre mère, et vous +croyez sans doute l'avoir perdue. Je l'ai serrée précieusement, et, +quand vous m'indiquerez une occasion sûre, je vous l'enverrai. Faut-il, +en attendant, la faire remettre à M. Accursi? + +J'ai reçu votre lettre au pape, elle est fort belle. Mais votre voix +sera-t-elle écoutée? N'importe, après tout! D'autres que le pape liront +cette lettre et ranimeront leur zèle et leur patriotisme pour entraîner +ou combattre le zèle ou la tiédeur des princes. Les bonnes pensées sont +déjà de bonnes actions, et vous n'avez que de ces pensées-là. + +Je suis vivement touchée de tout ce que vous me dites de bon et +d'affectueux de la part de vos amies. Remerciez-les pour moi de leur +affectueuse hospitalité. J'y répondrais avec empressement si j'étais +libre. Mais, avant de l'être, il faut que je passe toute une année dans +les chaînes. J'ai conclu un marché, un véritable marché, pour travailler +un an entier et recevoir une somme. Je jouissais depuis quelques années +d'une sorte d'indépendance; mais, l'âge d'établir les enfants étant +venu, et, moi n'ayant jamais su _épargner_ en refusant d'assister autant +de gens qu'il m'était possible, je me suis vue dans la nécessité de +penser sérieusement au prix matériel du travail de l'art. Comme, au +reste, ce travail dont je vous ai parlé me plaît[1] et était depuis +longtemps un besoin moral pour moi, j'aurais mauvaise grâce à me +plaindre, tandis que des millions d'hommes accomplissent des travaux +rebutants et antipathiques pour une rétribution insuffisante à leurs +premiers besoins. Je regarde même ce que je fais, au point de vue de +l'argent, comme un devoir que je continue à remplir pour soulager des +gens plus pauvres que moi, puisque, jusqu'à ce jour, je leur ai tout +donné, sans penser à ma propre famille; et, pour cela, je suis blâmée +par les esprits positifs. Je vais donc réparer mes fautes, qui n'étaient +pourtant pas grandes, à mon sens, puisque j'avais réussi à donner cent +cinquante mille francs à ma fille. Et il me semblait qu'avec cela on +pouvait vivre. + +Tout cela n'est rien, mon ami; c'est pour vous dire seulement que je ne +bougerai pas de ma campagne que je n'aie accompli ma tâche et satisfait +à toutes les exigences justes ou injustes. Je me porte bien maintenant, +et, si je suis triste, du moins, je suis calme. J'ai appris à être gaie +à la surface; ce qui, en France, à l'heure qu'il est, est comme une +question de savoir-vivre. Quelle étrange époque que celle où tout +est sur le point de se dissoudre de fond en comble, et où c'est être +blessant et cruel de s'en apercevoir! + +Parlez-moi de temps en temps, mon ami. Votre voix me soutiendra, et la +vibration en est restée dans mon coeur bien pure et bien consolante. +Vous, vous n'avez pas besoin qu'on vous recommande le courage et la +patience, vous en avez pour nous tous. Vous avez besoin d'être aimé, +parce que c'est un besoin des âmes complètes, et comme un instinct de +justice religieuse qui leur fait demander aux autres l'échange de ce +qu'elles donnent. Comptez que, pour ma part, je suis portée autant par +la sympathie que par le devoir à vous aimer comme un frère. + +A vous, + +G. S. + + [1] Il s'agissait de ses _Mémoires_. + + + + +CCCXXII + +A MAURICE SAND, A PARIS. + + Nohant, 24 décembre 1850. + +Cher mignon, je t'écris encore par _Mancel le Vieil_; car je ne sais pas +si tu demeures au n° 1, 3, 5 ou 7. C'est curieux, ni Lambert ni moi ne +nous en souvenons. J'ai, sur mon carnet, 5 ou 7, et dans mon souvenir à +moi, 1 ou 3. Je ne veux pas que le facteur aille crier ton nom chez +tous les portiers de la place et de la rue Furstemberg. Envoie-moi ton +numéro; car, si Manceau et toi ne vous voyez pas tous les jours, ça +pourrait retarder des lettres pressées. + +J'ai reçu ta seconde. Je te vois _posant l'auteur_ à ma place, sur le +théâtre de la Porte-Saint-Martin. Ce soir, nous avons fait un paquet +d'airs berrichons, de boeufs, de jougs, de charrettes (dessinés) que +nous envoyons à Bocage. Dis-lui que j'ai retrouvé une mine de musique +dans le sieur Jean Chauvet, maçon qui fait des trous dans mon mur, pour +le calorifère. Pour charmer ses ennuis, il chantait sans s'apercevoir +que je l'écoutais. Il chante juste et avec le vrai chic berrichon; je +l'ai emmené au salon et j'ai noté trois airs dont un fort joli; après +quoi, je l'ai fait bien boire et manger, _là, tout son saoul_. Il a été +retrouver ses camarades, et, leur faisant tâter sa chemise toute trempée +de sueur, il leur a dit: «J'ai jamais tant peiné de ma vie! _c'te_ dame +et ce monsieur (c'était Muller) m'ont fait asseoir sur une chaise; et +puis les v'là de causer et de se disputer à chaque air que je leur +disais; et v'là qu'ils disaient que je faisais du _bémol_, du _si_, du +_sol_, du diable, que j'y comprenais rien, et j'avais tant d'honte que +je pouvais pus chanter. Mais, tout de même, je suis bien content, parce +que, puisque je sais du _bémol_, du _si_, du _sol_ et du diable, j'ai +pas besoin d'être maçon. Je m'en vas aller à Paris, où on me fera bin +boire, bin manger pour écouter mes chansons.» + +Là-dessus, tous les autres maçons se sont mis à gueuler dans les +corridors pour me faire entendre qu'ils savent tous chanter, depuis +le maître maçon, qui chante du Donizetti comme un savetier, jusqu'au +goujat, qui imite assez bien le chant du cochon. Mais ça ne me touche +pas, et chacun envie le sort de Jean Chauvet. + +Le calorifère va vite. On monte aujourd'hui l'appareil dans la cave, et +c'est très ingénieux. M. Montelier dîne avec nous le dimanche, et nous +régale des histoires les plus _espérituelles_. Mais, c'est égal, il est +intelligent en diable dans sa partie. C'est un ouvrier très fort, +et plein d'amour-propre, ce qui fait qu'il ne rate pas ses travaux. +Cependant ne chantons pas victoire, le calorifère ne fonctionne pas +encore! + +La Tournite fait des vol-au-vent succulents, des meringues mirobolantes, +et, comme tu aimes ses fricots, tout est pour le mieux. + +Mais revenons à _Claudie_. Si le père Fauveau et le Ronciat sont +mauvais, ne te gêne pas pour le bien dire à Bocage, et tâche qu'il ait +un ensemble comme pour _le Champi_. Surveille bien la mise en scène du +chariot, la tenue et l'aiguillée du _boiron_, que ça soit naïf et ne +fasse pas rire. Dis à Bocage que, s'il ne joue pas, ça me fera bien de +la peine. Mais je crois qu'il jouera et qu'il veut seulement se faire +prier. Prie-le donc sérieusement; il fait la coquette, mais n'aie pas +l'air de t'en apercevoir. + +Je suis bien contente que Delacroix t'ait encouragé, cette fois. S'il +faut que tu ailles en Belgique et en Hollande, eh bien, tu iras au +printemps. Pourquoi pas? Ça peut te faire du bien, certainement, et ça +t'intéressera. Si j'avais de l'argent, j'irais bien avec toi; mais il +faut que je pense à en gagner et non à en dépenser; car je voudrais te +faire faire ton atelier. Ça te serait si commode et si agréable! M. +Monteller a fait un très bon plan, tout pareil à celui dont tu avais +marqué les dimensions, mais simple et, il me semble, mieux entendu que +celui de M. Regnault. Il dit que ça ne coûtera que moitié de ce que +disait M. Regnault. Il établit ses dépenses, et dit que, s'il s'en +charge, en quatre mois, il pourra te mettre _la clef dans la main_. +c'est-à-dire tout terminé, vitrage, chauffage, boiseries, peintures, +tout en un mot. + +Bonsoir, mon cher mignon; je t'embrasse de toute mon âme. Le +Paloignon[1] t'embrasse et part le 17. Lambrouche t'embrasse et attendra +ou que j'aille à Paris, si la pièce va vite, ou que Manceau vienne me +tenir compagnie, si la pièce va plus loin; car je ne voudrais pas rester +inutilement des semaines à Paris dans ce moment-ci, où les capitaux ne +pleuvent pas encore. Écris-moi le plus souvent que tu pourras. Marquis +a été triste le jour de ton départ et il a flairé Paloignon, qui avait +pris ta place à table, puis s'en est allé, d'un air de dégoût. + +P.S.--Paloignon s'est endormi encore aujourd'hui dans son pavillon. Il +est venu dîner à l'entremets. Il devient très violent et très pédant au +domino. Hier au soir, il voulait tuer Aucante, parce que celui-ci ne +bouchait pas la pose. + +Je viens de recevoir une charmante lettre d'Emmanuel. Va donc le +voir. Parle-lui de nous, de _Claudie_, etc. Il demeure toujours rue +Neuve-des-Petits-Champs, 55. Dis à Manceau de lui porter une épreuve de +mon portrait. Voici ce qu'il me dit; lis-le à Manceau: + +«Et, à propos, je viens d'entendre dire qu'on a vu un chef-d'oeuvre à +Paris: la gravure de ton portrait de Couture, gravure superbe d'un des +jeunes artistes _commensaux_ de Nohant (quel charmant calembour!). +Est-ce que, par hasard, tu te figures que je ne veux pas une des +premières épreuves?» + +N'oublie pas de porter un _Gribouille_ à Camille et d'envoyer une +épreuve de mon portrait, quand ça se pourra, à Clotilde et à ma tante. + + [1] Sobriquet du peintre Villevieille, paysagiste distingué, mort + tout jeune. + + + + +CCCXXIII + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 25 décembre 1850. + +Cher enfant, + +Je suis toute malade depuis quinze jours et'accablée d'une grosse +correspondance pour la pièce qu'on va jouer à Paris un de ces jours. Je +dois m'y rendre aussitôt après la première représentation, si la pièce +ne tombe pas; auquel cas je n'ai pas besoin de m'en occuper plus après +qu'auparavant. Mais, pour le moment, il faut répondre à mille questions +de détail, et j'en ai la tête cassée. J'aime bien à écrire, à composer; +j'aime bien mon art, mais je n'en aime pas le métier, et tout ce qui est +relatif à l'exécution matérielle m'est odieux. J'ai un ami dévoué, et +des plus compétents, qui s'en occupe à ma place et qui joue même le +principal rôle, bien qu'il ait renoncé au théâtre. + +C'est Bocage, qui se donne un mal affreux pour moi, et que je suis +obligée de seconder par correspondance, n'ayant pas le courage de me +fourrer en personne dans cette pétaudière. + +Maurice est à Paris, qui fait de la peinture et attend l'Exposition +(laquelle s'ouvre aujourd'hui). Je suis seule ici avec le petit Lambert, +que vous ne connaissez pas, je crois, quoiqu'il soit avec nous depuis +six ans. Mais je crois qu'il était absent quand vous êtes venu. C'est le +plus gentil de mes enfants, et il a beaucoup de talent pour la peinture. +Mais nous sommes comme des corps sans âme quand Maurice n'est pas ici. + +Je travaille tant que je peux, mais je ne peux guère, étant souffrante +et sans cesse interrompue par des lettres pressées, et mille détails +d'affaires et d'intérieur. Les artistes et les poètes n'ont jamais le +temps de faire ce qu'ils préfèrent à toute autre occupation, soyez-en +convaincu. Les banalités du monde en distrayent beaucoup. Les soins de +l'intérieur, qui ne sont, après tout, que les soucis et les devoirs de +la famille, en dérangent d'autres qui n'ont pourtant pas a se faire le +reproche de sacrifier aux vanités d'ici-bas. + +Vous enragez, vous, avec vos chiffres et cette dure nécessité de penser +au pain du corps avant celui de l'âme! C'est peut-être un rude bienfait +de la Providence, qui nous prive de nos joies intellectuelles pour nous +en rendre la jouissance plus complète et plus féconde quand, par hasard, +nous pouvons la saisir au vol. + +Vous ne me parlez plus de votre édition des chansons. Avez-vous épuisé +toute la première? Après ma pièce, si elle me rapporte quelques sous, je +pourrai vous prendre d'autres exemplaires, s'il vous en reste sur les +bras. + +Bonsoir, mon cher fils. Impossible de vous écrire plus longtemps; je +suis trop fatiguée. Mais je pense toujours à vous, et je vous aime +toujours, et j'aime toujours Désirée et Solange, que j'embrasse de toute +mon âme. Augustine est venue passer les vacances avec nous. Elle est +heureuse; elle a un bon mari, un bel enfant; elie est à Lunéville, où +elle vit passablement avec la modeste place de son mari et les leçons de +musique qu'elle donne. + +Boris est en Angleterre. Mais nous n'avons pas de ses nouvelles depuis +assez longtemps. Aucante est ici ce soir. Il vous serre les mains. C'est +un brave jeune homme. + +Voici le jour de l'an qui approche. Dites tout ce qu'il y a de plus +gentil à Désirée pour moi ce jour-la, et je la charge de vous répondre +aussi, pour moi, tout ce qu'il y a de plus affectueux, et que Solange +vous donne à tous deux un baiser de ma part à votre réveil. + + + + +CCCXXIV + +A MAURICE SAND, A PARIS + + Nohant, 9 janvier 1851 + +Mon enfant, + +Tu me dis aujourd'hui que tout va bien pour _Claudie_ et qu'on va jouer. +Arage m'écrit, de son côté, que le bruit court que ça va à la diable et +qu'il va y avoir un procès. Je pense qu'il est mal informé et que tu +l'es bien. Cependant, s'il y avait quelque chose de vrai dans ce qu'il +a entendu dire, tâche d'empêcher ça. Je ne veux pas être fourrée dans +trente-six procès à la fois. Je les déteste; la solution n'en est jamais +équitable, pour ceux qui, comme moi, ne s'en occupent pas, et cela +me donne, à mon début dans la carrière dramatique, une apparence de +chicanerie qui m'est désagréable. Dis à Bocage que _je n'en veux +absolument pas_, pour mon compte. + +J'irai à la seconde ou à la troisième représentation, c'est-à-dire +aussitôt que je saurai que la première est un fait accompli; car, de se +fier au jour annoncé, même la veille, tu vois si c'est possible, et ce +qui me serait arrivé si j'avais compté sur le 28. + +Tâche donc de savoir positivement de Bocage si c'est vrai ou faux qu'on +joue ma pièce; car, si cela doit traîner un an, _et un procès ne dure +pas moins_ (c'est même court), il vaut mieux que tu reviennes ici. Mais +qu'il réfléchisse que ces coups de tête-là sont une ruine pour moi; que +le premier effet d'un procès sera de me faire interdire par la direction +le droit de faire jouer d'autres pièces avant la fin du procès, et qu'il +peut y en avoir pour dix-huit mois et deux ans; ce sera comme pour _le +Champi_, dont nous n'entendrons plus parler avant 1852, et qui serait à +nous si on n'avait pas cassé les vitres. + +Ne le blesse pas, ne le tourmente pas pour le passé. Ce qui est fait est +fait, et il ne faut pas revenir sur les faits accomplis; mais, pour ce +qui est à faire, on peut se préserver, et, encore une fois, je veux que +la pièce soit jouée telle quelle, et qu'elle tombe, plutôt que d'être +conquise au prix d'un procès. + +Bonsoir, mon cher mignon; je t'embrasse de toute mon âme. + + + + +CCCXXV + +A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES + + Nohant, 22 janvier 1851. + +Oui, mon ami, je la reçois avec reconnaissance et avec bonheur, cette +chère bague dont je n'ai pas besoin pour penser à vous tous les jours +de ma vie, mais qui sera pour moi une relique sacrée dont mon fils +héritera. Il en est digne; car il a la religion des souvenirs, comme +nous. + +En disant que je pense à vous tous les jours de ma vie, je ne me sers +pas d'une formule vaine. Je mentirais si je disais que je pense tous +les jours à _tous_ mes amis. Mais, comme les chrétiens out certains +bienheureux de préférence, auxquels ils s'adressent chaque soir dans +leurs prières, je puis dire que j'ai certaines affections sérieuses sur +cette terre et ailleurs, dont la commémoration se fait naturellement +dans mon âme chaque fois qu'elle s'élève vers Dieu, dans la douleur et +dans la foi. Oui, je vois bien qu'il faut que vous alliez en Italie tôt +ou tard. Je sais bien que vous lui devez votre vie ou votre mort. C'est +notre lot à tous de vivre ou de mourir pour nos principes. Pour vous, +l'éventualité est plus prochaine en apparence que pour nous. Ce n'est +pas moi qui vous dirai de craindre la souffrance, de reculer devant les +périls, et d'éviter la mort. Je vous le dirais, d'ailleurs, sans vous +ébranler. La douleur et l'effroi qui me serrent le coeur à cette idée, +je ne dois même pas vous en parler; mais vous seriez mon propre fils, +que je ne vous détournerais pas de votre devoir. Que nos amis soient +parmi nous ou dans une meilleure vie, nous les sentons toujours en nous +et nous les aimons de même; nous nous sommes dit cela l'un à l'autre et +nous le pensons bien profondément. Pourtant, cette idée de séparation +ici-bas répugne à la nature, et le coeur saigne malgré lui. Que Dieu +nous donne la force de _croire_ assez pour que cette douleur ne soit pas +le désespoir! Mais enfin, fût-elle le désespoir, acceptons tout. L'âme a +ses agonies et doit subir ses tortures, comme le corps. + +Il faut que je vous dise maintenant que, depuis trois semaines, je suis +fort tourmentée et indignée à cause de vous. Imaginez-vous que j'ai +traduit en français voire lettre au pape, et que je l'ai accompagnée +de réflexions qui, loin d'être violentes et subversives, sont, au +contraire, chrétiennes et vraies. J'ai envoyé tout cela à Paris, pour +que mes amis le fissent publier dans un journal. Je crois que la +_Réforme_, qui est dans nos idées plus que les autres, l'aurait accepté +sans objection; mais la _Réforme_ n'a qu'un petit nombre de lecteurs, et +je tenais à ce que votre lettre eût un certain retentissement en +France, surtout dans un moment où notre Assemblée vient de discuter +si pauvrement la question italienne, et où le jésuite Montalembert et +autres cerveaux despotiques et étroits vous ont personnellement lancé +leur anathème méprisable. Je tenais beaucoup à montrer que ces beaux +chrétiens étaient des hérétiques, et vous un chrétien beaucoup plus +sincère et plus orthodoxe. Eh bien, le _Siècle_ a gardé mon manuscrit +quinze jours et a fini par le rendre, en disant qu'il manquait de +place pour le publier; ce qui n'est qu'un prétexte pour éviter de se +compromettre dans l'esprit des bourgeois voltairiens. On a porté votre +lettre et mes réflexions au _Constitutionnel_, qui a promis de les +insérer, mais qui les tient depuis plusieurs jours sans en rien faire. +De sorte que j'ignore si, comme le _Siècle_, il ne se ravisera pas. J'ai +écrit hier pour leur dire que, s'ils étaient _effrayés_ de mes idées, je +les autorisais à les supprimer entièrement, pourvu qu'ils publiassent ma +traduction de votre lettre. Nous verrons s'ils auront un peu de coeur et +de courage; mais je suis honteuse pour la presse française non seulement +que vous n'y ayez pas un défenseur spontané, mais encore qu'on ait tant +de peine à laisser entendre une voix qui s'élève dans le désert pour +dire que vous n'êtes ni un jacobin ni un impie. + +Au reste, notre ami Borie, que vous avez vu chez moi, a pris plusieurs +fragments de cette traduction et a fait de son côté un bon article, +qu'il a envoyé au _Journal du Loiret_, en même temps que j'envoyais le +mien avec la traduction complète à Paris. Il a mieux réussi que moi. Cet +article a été publié, il y a quelques jours, et j'attends, pour vous +l'envoyer, que j'y puisse joindre le mien. J'ai vu aujourd'hui Leroux, +à qui j'ai remis un exemplaire de votre texte italien, et qui va s'en +occuper sérieusement dans la _Revue sociale_. Il ne sera pas autant que +moi de votre avis. Il rendra justice à la pureté et à l'élévation de vos +idées et de vos sentiments; mais il est possédé aujourd'hui d'une _rage +de pacification_, d'une horreur pour la guerre, qui va jusqu'à l'excès +et que je ne saurais partager. + +Blâmer la guerre dans la théorie de l'idéal, c'est tout simple; mais +il oublie que l'idéal est une conquête, et qu'au point où en est +l'humanité, toute conquête demande notre sang. + +Il vous envoie probablement ses travaux quotidiens. Le voilà qui croit +tenir la science religieuse, politique et sociale, et qui s'annonce avec +beaucoup d'audace comme possédant un _dogme_, une _organisation_, un +principe de _subsistance_; c'est beaucoup dire! Cette admirable cervelle +a touché, je le crains, la limite que l'humanité peut atteindre. Entre +le génie et l'aberration, il n'y a souvent que l'épaisseur d'un cheveu. +Pour moi, après un examen bien sérieux, bien consciencieux, avec un +grand respect, une grande admiration et une sympathie presque complète +pour tous ses travaux, j'avoue que je suis forcée de m'arrêter, et que +je ne puis le suivre dans l'exposé de son système. Je ne crois pas, +d'ailleurs, aux systèmes d'application à priori. Il y faut le concours +de l'humanité et l'inspiration de l'action générale. Enfin, lisez et +dites-moi si j'ai tort et si vous le croyez dans le vrai. Je tiens +beaucoup à votre jugement. J'en ai même besoin pour sonder encore le +mien propre. Je vous demande donc de donner deux ou trois heures à cette +lecture, et d'en consacrer encore une ou deux, s'il le faut, à résumer +pour moi votre opinion. Ne craignez pas de me faire payer un gros port +de lettre. Je n'ai pas encore discuté avec Leroux, j'étais tout occupée +de l'écouter et de le faire expliquer. Et puis il était aujourd'hui dans +une sorte d'ivresse métaphysique, et il n'eût rien entendu. + +Adieu, mon ami; permettez-moi d'affranchir ce paquet, que je vais +grossir de ma réponse à miss Hays. Je ne me souciais pas de répondre, +je l'avoue. Une personne qui avait débuté par des _altérations_ ne me +paraissait pas très bien venue à me demander une consécration de la +fidélité de sa traduction. Et puis il me semblait que mistress Ashurst, +votre amie, ayant traduit aussi quelque chose, je ne devais pas créer à +une autre un monopole. Je conclus de votre lettre que mistress Ashurst +a renoncé à ce travail et je fais ce que vous me dites. Mais je vous +envoie ma lettre à miss Hays, pour que, réflexion faite, vous en +agissiez comme vous trouverez bon. + +Adieu encore, mon ami et mon frère. Bénissez-moi, j'en vaudrai mieux. + +GEORGE. + +Mon fils et ses amis vous aiment. + + + + +CCCXXVI + +A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNÉVILLE + + Nohant, 24 janvier 1851 + +Ma chère fille, + +J'ai reçu à Paris ta lettre de félicitation. _Claudie_ a réussi, en +effet, au delà de toute prévision. Succès de larmes, succès d'argent. +Tous les jours, salle comble, pas un billet donné, pas même une place +pour Maurice. La pièce est admirablement jouée. Bocage est magnifique; +le public pleure, on se mouche comme au sermon. Enfin on dit que jamais, +de mémoire d'homme, on n'a vu une première représentation comme celle +qui a eu lieu et à laquelle je n'ai pas assisté. Tous mes amis sont bien +contents, et Maurice aussi. + +Moi, je ne nie suis pas laissée _détempser_ par tous ces compliments. +J'ai passé huit jours-là-bas, et je reviens ici reprendre un travail qui +m'intéresse plus que celui qui est terminé. Le travail _en train_ a des +attraits que l'on ne sait pas et qui l'emportent sur celui du travail +accompli et livré au public. Et puis, cette vie de Paris, tu sais comme +je l'aime peu et comme elle me fatigue. Je me trouve ici mieux que +partout ailleurs. + +J'attends Maurice dans quelques jours. Je travaille à la belle +surprise que nous voulons lui faire et qui est presque prête. C'est la +suppression du mur qui séparait le théâtre du billard. A présent, ces +deux pièces sont jointes par une belle arcade. Le public n'en dépassera +pas la limite et verra à distance l'effet dans la partie de la salle +qu'il occupait autrefois. + +Sur les côtés, les coulisses sont artistement prolongées et imitent des +loges grillées, où les acteurs (sans être vus du public) seront bien +assis et assisteront à la pièce, quand ils ne seront pas en scène. Le +billard roulera sur des bandes de bois qui permettront qu'on le place le +long de la fenêtre, et toute la salle de billard pourra être pleine de +spectateurs. + +La toile ne s'ouvre plus en deux, elle monte sur un cylindre. Enfin, +c'est un bijou que notre petit théâtre, et on y fera encore les épreuves +des pièces destinées aux grandes scènes de Paris, et tu viendras encore +y faire les jeunes premières. Maurice ne s'attend à rien de tout cela. + +J'ai vu à Paris, ma tante, toujours forte et gaie; mon oncle, Clotilde, +tous bien portants et me parlant de toi. + +Bonsoir, ma mignonne; j'embrasse Bertholdi de tout mon coeur, pour son +contentement à la lecture des journaux qui lui ont appris le succès de +_Claudie_; je l'embrasse aussi _pour toi_ et _pour lui_, ça fait trois. +Toi, je te _bige_ mille fois, ainsi que mon petit amour de George. + + + + +CCCXXVII + +A LA MEME + + Nohant, 17 février 1851. + +Ma chère mignonne, + +Il y a bien longtemps que je veux t'écrire. J'ai été très souffrante +de crampes d'estomac et occupée pardessus la tête. Je suis heureuse +de toutes des bonnes nouvelles que tu me donnes de ton petit George +d'abord, et puis de tes succès dans le monde musical Mais pourquoi ne +m'as-tu pas déjà écrit le résultat de ton concert à Nancy? + +Il ne faut pas attendre mes réponses pour m'écrire et me tenir au +courant de ce qui t'intéresse. + +Tu sais bien que je m'y intéresse aussi, moi, et que j'aime à te suivre +jour par jour. Si je ne suis pas exacte, ce n'est pas ma faute. + +Je suis assez malade, mais non pas dangereusement, et cela n'empêche +pas les comédies d'aller leur train et la maison d'être gaie comme de +coutume. Nous avons en plus, pour quelques jours, un architecte du +gouvernement, qui est venu pour faire réparer l'église de Vic; car tu +sauras que cette église est classée parmi les _monuments historiques_. +Cela t'étonne un peu, n'est-ce pas? + +Eh bien, cette grange, cette masure si nue, si laide, si insignifiante, +elle est au nombre des choses rares et précieuses. Notre nouveau curé, +en grattant les murs pour les nettoyer, a découvert, sous trois couches +de badigeon, dans le choeur et dans le sanctuaire, des fresques romanes +du XIe siècle _au moins_. J'en ai porté des croquis à Paris, je les +ai montrés aux gens compétents et l'église a été classée. + +Ces peintures sont barbares, comme tu penses, mais très curieuses, et +cela intéressera beaucoup ton mari quand il les verra. + +Il n'y a que cela de nouveau ici. Borie est à Bruxelles bien installé. +Il vous écrit probablement. Les Duvernet vont bien et me parlent +toujours de toi. Maurice et Lambert te disent mille amitiés de grand +coeur. Nous t'aimons toujours bien, sois-en sûre, et tu es toujours ma +fille chérie. + +Embrasse bien Bertholdi et mon George pour moi et pour nous tous. + + + + +CCCXXVIII + +M. CHARLES PONCY, A TOULON. + + Nohant, 16 mars 1851. + +Cher enfant, je vous ai écrit certainement depuis mon retour de Paris; +je vous ai dit que j'y avais passé seulement huit jours, et que j'étais +de retour ici à la _fin_ de janvier. Je ne vous ai pas envoyé _Claudie_, +il est vrai; elle n'était pas imprimée encore. Je vous l'envoie. +Accusez-m'en réception, ainsi que de ma lettre; car il me semble que la +poste n'est pas bien fidèle. Je ne vous mets rien sur la première page, +vous savez que la poste s'y oppose. + +Ce succès de _Claudie_, dont vous me faites compliment, a été coupé par +la moitié, au beau milieu. Des intrigues de théâtre que je ne sais pas, +des directeurs endettés, ruinés, forcés d'obéir à je ne sais quelles +volontés (le ministère, dit-on, sous jeu), m'ont suscité de tels +empêchements, qu'à la quarantième représentation environ, j'ai dû +retirer ma pièce pour qu'elle ne fût pas tuée par le mauvais vouloir. +Elle avait fait pourtant gagner beaucoup d'argent à ce théâtre ruiné, +et, la veille encore, la salle était pleine. Je ne sais pas ce qu'il y a +dans ces arcanes de la coulisse. Je laisse la gouverne à mon ami Bocage, +qui fait de son mieux, mais qui ne peut lutter contre le diable. J'ai +donc retiré fort peu d'argent de _Claudie_. Nous comptions sur cent +représentations, et nous sommes loin de compte. Nous aviserons à la +faire jouer sur un théâtre plus honnête, s'il y en a, et je prépare +une autre pièce; car, mes petites dettes payées, me voilà pauvre comme +devant et travaillant toujours sans pouvoir me reposer. + +Je voudrais vous écrire longuement. C'est impossible ce soir, et je veux +pourtant vous répondre par le courrier. + +Je ne connais pas M. Lugi Bordèse. S'il a fait quelque chose sur des +paroles de moi, s'il m'a écrit, si je lui ai répondu, je n'en ai pas +souvenance. Donc, en tout cas, je ne le connais guère. Je ne sais +pas quelle affaire il vous propose; je ne connais pas du tout ces +arrangements de publication musicale. Renseignez-vous et ne livrez +pas légèrement votre avoir littéraire, sans savoir de quoi il s'agit. +Savez-vous que, si _Claudie_ m'avait rapporté dix mille francs nets, mes +dettes payées, je comptais vous dire de venir bien vite bâtir un atelier +à Maurice? Je ne voulais pas vous le dire avant de savoir si je le +pourrais, et j'ai bien fait de ne pas porter vos idées et vos projets +sur ce travail, puisque, mes dettes payées, il ne me reste pas un +centime. C'est donc pour une autre pièce, si elle réussit sous le +rapport des écus, et pour une autre année probablement, si vous êtes +libre quand je serai riche. Il faut aussi que je rentre dans la +disposition d'une petite maison que j'ai dans le village, et qui +est louée à bail, jusqu'en novembre prochain. Je la ferai arranger +proprement pour que vous y puissiez loger, si nos projets se réalisent; +car, maintenant, avec les arrangements que Maurice a faits dans la +grande maison, les amis qui y sont à demeure et le théâtre, il ne me +resterait pas un coin grand comme la main pour loger votre famille. Si +j'avais eu ce logement libre, je vous aurais fait venir cet hiver pour +le calorifère, dont je ne pouvais plus me passer, et que j'ai fait +construire par un homme du pays. Mais je n'aurais pas pu vous séparer +deux mois, n'est-ce pas? de Désirée et de Solange, et je n'aurais +pas voulu vous mettre tous les trois sur un lit de sangle, dans une +soupente. Cette question-là m'a empêchée de suivre mon désir, et même de +vous en parler. + +Espérons que tout ne sera, pas bouleversé en 1852, comme les bourgeois +le prétendent. Je crois, au contraire, qu'on ne bouleversera pas assez! +Alors, nous pourrons passer six mois ensemble en famille. Dans ce +moment, j'emprunte une somme à intérêts pour faire, à mes frais, la +publication de mes oeuvres complètes, à quatre sous la livraison. Ce +sera enfin le moyen de populariser des ouvrages faits en grande +partie pour le peuple, mais que, grâce aux spéculations stupides et +aristocratiques des éditeurs, les bourgeois seuls ont lus. C'est une +grande affaire dont je confie le soin à Hetzel. S'en tirera-t-il; et +m'en tirerais-je moi même? A la garde de Dieu! Je crois que c'était un +devoir, le principal devoir de ma vie, et je le remplis à mes risques et +périls. + +Bonsoir, cher enfant; je vous embrasse de coeur, ainsi que Désirée et +Solange. Maurice vous embrasse aussi. + +Borie est en Belgique et m'écrit souvent. + + + + +CCCXXIX + +A M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS + + Nohant, 11 avril 1851. + +Votre lettre m'a beaucoup touchée, monsieur, et, dans le service que +vous ont rendu les miennes, je vois quelque chose de providentiel entre +Dieu, vous et moi. Je n'ai pas l'habitude de répondre à cette foule de +lettres oiseuses et inutiles qu'on écrit à toutes les personnes un peu +connues dans les arts, et auxquelles le temps et la raison ne permettent +pas de donner une attention sérieuse. Mais la première que je reçus de +vous me prouva, par sa modestie et sa sagesse, que je devais faire une +de ces rares exceptions qu'on est heureux de signaler, et, autant qu'il +m'a été possible, j'ai répondu aux discrets et généreux appels de votre +esprit délicat et sensé. Je m'en applaudis doublement aujourd'hui en +apprenant que mon estime et ma sympathie vous ont assuré celles d'un +homme généreux dans des circonstances funestes[1]. Faites savoir, je +vous prie à M. Francisco Cardozzo de Mello, s'il est toujours aux îles +du Cap-Vert, que je suis de moitié dans la reconnaissance que vous lui +portez. Elle lui est due de ma part, puisque c'est un peu à cause de moi +qu'il vous a si bien traité. Mais son bon coeur a été le premier mobile +de sa bonne action, et votre mérite en sera la récompense. Si mes +sentiments peuvent y ajouter quelque chose, soyez-en l'interprète auprès +de lui. + +Vous ne me dites pas ce que vous allez faire à Manille[2]. Croyez que +je m'intéresserai cependant à tout ce qui vous concerne et que j'aurai +beaucoup de satisfaction à recevoir de vos nouvelles. Je vous envie +beaucoup d'avoir la jeunesse et la liberté qui permettent ces beaux +voyages, traversés, sans doute, de périls, de souffrances et de +désastres, mais où la vue des grands spectacles de la nature et des +richesses de la création apportent de si nobles dédommagements. Je pense +que vous prendrez beaucoup de notes et que vous tiendrez un journal qui +vous permettra de donner une bonne relation de vos voyages. + +Ces vastes excursions, de quelque côté qu'on les envisage, et le mieux +est de les envisager sous tous les côtés à la fois, ont toujours un +puissant intérêt, et vous y trouverez des ressources pour l'avenir. +Occupez-vous d'histoire naturelle; n'y fussiez-vous pas très versé, vos +collections et vos observations auront leur utilité. Pour ma part, je +vous demande des insectes et des papillons; les plus humbles, les plus +chétifs, me seront encore une richesse; et, comme je connais quelques +amateurs, je pourrais, à votre retour, vous procurer d'agréables +relations. + +La meilleure manière d'apprêter les papillons et les insectes, c'est de +ne pas chercher à les préparer. Quand le papillon est tué et piqué dans +une longue épingle, ses ailes se ferment et il se dessèche ainsi. On +peut donc en apporter une quantité, debout côte à côte dans une boîte +assez petite; et, pourvu qu'ils soient bien plantés et ne se touchent +pas, ils ne courent aucun risque. A leur arrivée, on les ramollit, on +les ouvre, et on les étale par des procédés très simples, dont je me +chargerai. Il faut coller un petit morceau de camphre à chaque coin de +la boîte. Vous pourriez aussi apporter des chrysalides de papillons et +d'insectes dans du son. Il en meurt, et il en éclôt mal à propos bon +nombre dans la traversée; mais il en arrive toujours quelques-unes +qu'on fait éclore ici par une chaleur artificielle et qui donnent des +individus superbes. Mais ce à quoi je tiens beaucoup plus qu'à mes +papillons, c'est à recevoir de vos nouvelles, et, si je puis vous être +utile en quoi que ce soit, veuillez vous souvenir de moi. + +Adieu, monsieur; mes meilleurs voeux vous accompagnent, et je demande à +Dieu qu'ils vous portent encore bonheur. + +Tout à vous, + +GEORGE SAND. + + [1] A la suite du naufrage du navire _le Rubens_, sur les récifs de + l'île de Bona-Vista. + [2] Possession espagnole en Malaisie. + + + + +CCCXXX + +A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNÉVILLE + + Nohant, 5 juin 1851. + +Chère enfant, + +J'ai été passer quinze jours à Paris; j'en suis revenue depuis environ +quinze jours; j'en ai rapporté la grippe, dont je suis guérie par ces +dernières chaleurs, mais qui m'a bien fatiguée. Je n'ai pu la soigner, +ni me coucher, ni m'arrêter un instant au milieu de mes courses et de +mes ennuis de théâtre. Au milieu de tout cela, le profond chagrin de la +mort de ma pauvre petite tante m'est tombé sur la tête comme un coup de +foudre. J'étais depuis cinq jours à Paris, je n'avais pas eu une minute +pour aller la voir. Je lui avais envoyé une loge pour voir la première +représentation de _Molière_. Elle était morte la veille. Afin de ne pas +m'accabler et me mettre hors-d'état de veiller à mes affaires, Clotilde +n'avait rien voulu me faire savoir. Pendant la représentation, cachée +dans les coulisses, je voyais les avant-scènes et la loge que j'avais +destinée à ma tante remplie de figures étrangères. Cela m'étonnait et +m'inquiétait beaucoup, quoique je n'eusse pas de motifs d'inquiétude. +Les acteurs me disaient: «Qu'est-ce que vous avez donc à vous tourmenter +de cette loge? Pensez donc à votre pièce! Ça va bien, on applaudit.» Je +n'y faisais pas attention, j'avais une idée fixe pour ma pauvre tante. +Cependant, le lendemain matin, ce pressentiment était dissipé, je me +disais qu'il y avait eu quelque changement dans la distribution des +loges, et mon premier moment de liberté fut pour aller chez Clotilde et +de là, à Chaillot. Clotilde était à la campagne. Je demande si ma tante +est à Paris. «Madame Maréchal? me répond le portier. On l'a enterrée +ce matin.» Voilà comment se brise une affection de toute la vie, une +affection filiale, je peux dire; car j'aimais ma tante comme si elle +m'avait mise au monde, Elle était ma mère autant que ma mère; elle +m'avait nourrie de son lait autant que ma mère; elle m'aimait, je crois, +autant que sa fille; et elle était si bonne, si égale, si douce, si +gaie, si jeune de santé, d'esprit et de coeur! Je ne l'ai pleurée +que dans la surprise du premier moment, et j'ai continué à faire mes +affaires, mes corvées, et à traîner ma fièvre et ma toux, qui m'ont pris +juste à ce moment-là, je ne sais par quelle coïncidence, je sais que ma +tante avait un grand âge, je savais que je devais m'attendre à la +perdre et à l'apprendre comme cela quelque jour, puisque nous vivions à +quatre-vingts lieues de distance. Mais, c'est égal, la résignation ne +console pas, et l'idée qu'une chose est inévitable ne la rend pas moins +amère. J'y pense et j'y penserai tous les jours de ma vie, pour me dire +que, maintenant, je suis tout à fait orpheline. Je ne l'étais pas encore +tant qu'elle vivait. Elle a pensé à moi jusqu'au dernier jour de sa vie; +sa dernière parole a été: «Donnez-moi donc un journal, pour que je voie +si on joue ce soir la pièce d'Aurore. Je veux y aller.» Pendant que la +bonne allait chercher ce journal, elle a jeté un cri: on l'a trouvée +sans parole, sans connaissance, foudroyée d'une _apoplexie pulmonaire_, +dit-on (je ne sais pas ce que c'est), et, une heure après, elle expirait +dans les bras de Clotilde, sans comprendre et sans souffrir, à ce qu'on +assure. Dieu veuille qu'elle n'ait pas pu savoir qu'elle quittait la +vie! Elle l'aimait, elle se trouvait heureuse partout et toujours. Cette +manière de finir est encore un bonheur; mais il aurait pu, il aurait +dû arriver dix ans plus tard. Ou bien, il faudrait que des êtres si +excellents, si doux, si inoffensifs et si aimables ne finissent jamais. +On se retrouve ailleurs, je le crois, je l'espère. Sans cela, il +vaudrait mieux ne pas vivre que de passer sa vie à s'aimer pour se +perdre à jamais. + +Je n'ai pas grand'chose à te dire de _Molière_, Le public a applaudi la +pièce; mais on ne l'a jouée que douze fois. Bocage dit que le directeur +n'a pas voulu la faire _prendre_. Le directeur était, je crois, en +pleine déconfiture, le théâtre est fermé. Bocage ne s'accorde pas avec +les théâtres où il n'est pas le maître. On y est très voleur, c'est +vrai; mais Bocage est un peu terrible avec eux, et je crois qu'il +faudra, ou que j'attende qu'il ait un théâtre à lui, ou que je change +mes batteries si je veux gagner quelque argent avec mes pièces. Mais. +je n'ai pas le coeur à te parler beaucoup de cela aujourd'hui. Je +t'enverrai la pièce quand je l'aurai reçue. Je me suis remise au +travail, espérant, de l'avenir et de meilleures combinaisons, de +meilleurs résultats. Bonsoir, ma chère fille; je t'attends au mois +d'août. Je t'aime; j'embrasse mon petit George et Bertholdi. Écris-moi +souvent. Maurice t'embrasse; les jeunes gens le saluent très amicalement +et humblement. Sois toujours heureuse _à ta manière_, toi; c'est la +bonne! + + + + +CCCXXXI + +A MADAME CAZAMAJOU, A CHÂTELLERAULT + + Nohant, 6 juin 1851. + +Oui, chère soeur, c'est une grande douleur pour nous, et c'est à présent +que nous sommes tout à fait orphelines; car nous avions conservé, malgré +nos cheveux blancs, une seconde mère qui nous chérissait d'un coeur +toujours jeune. Elle était si jeune de santé aussi, que ce coup imprévu +est bien cruel. + +Elle devait aller le soir au théâtre pour voir cette pièce nouvelle de +moi; elle avait reçu sa loge, elle se portait on ne peut mieux. Elle +disait à son ouvrière: «Allez me chercher un journal, que je voie si on +joue ce soir la pièce de ma nièce.» Ç'a été sa dernière parole. On l'a +retrouvée mourante sur son fauteuil. Elle a expiré une heure après dans +les bras de Clotilde, sans souffrir et sans rien comprendre. Clotilde +n'a rien voulu me faire savoir, à cause des occupations où je me +trouvais. Le soir, pendant la première représentation, j'étais dans les +coulisses, j'apercevais la loge d'avant-scène où elle devait être. +J'y voyais des figures étrangères, je m'en inquiétais; j'avais un +pressentiment affreux, je ne pensais pas plus à ma pièce que si elle +était d'un autre. Le lendemain matin, je cours chez Clotilde, et +j'apprends de son portier la triste nouvelle. Je ne peux pas te dire +le mal que cela m'a fait. La fièvre et la grippe m'ont prise +instantanément. Je suis comme toi, je ne m'écoute guère. J'ai traîné +cette vilaine maladie sans me coucher et ne m'en suis trouvée +débarrassée qu'il y a deux jours, par une journée de forte chaleur, la +seule que nous ayons encore eue ici depuis le printemps. + +Le succès de _Molière_ a été bon comme approbation du public, mais nul +d'argent. Les théâtres du boulevard sont vides dès qu'il fait beau, et +on a joué ma pièce trop tard dans la saison morte. Le théâtre était +d'ailleurs en déconfiture, à ce qu'il paraît; car il a fermé brusquement +ces jours-ci, et on le reconstitue, je ne sais si c'est avec la même +direction. + +Je vais tenter autre chose. Il faut s'attendre à bien du travail perdu +dans cette partie. + +Je viens de recevoir une lettre que le colonel d'Oscar écrit au général +Baraguey d'Hilliers, et que ledit général m'a renvoyée pour me faire +voir qu'on promettait positivement qu'Oscar passerait maréchal des +logis. J'espère, sans être certaine, et je voudrais dire cette bonne +nouvelle à Oscar. Mais tu m'annonces qu'ils _vont partir_, et tu ne +m'apprends pas où ils vont. Est-ce qu'ils reviennent en France? Ce n'est +pas probable. Les spahis ne quittent jamais l'Afrique; je t'envoie +toujours une petite lettre pour lui. Fais-la-lui passer, si tu sais où +il est, et change l'adresse, s'il y a lieu. Bonsoir, chère soeur; je +t'embrasse mille fois, ainsi que notre bon Cazamajou, que j'aime de tout +mon coeur. Maurice vous embrasse aussi tous les deux bien tendrement. Il +est revenu de Paris avec moi; c'est le seul qui n'ait pas eu la grippe. +Les autres enfants d'ici te présentent leurs respects. J'attends Solange +dans quelques jours. Elle est très gentille pour moi à présent, malgré +la froideur et la raideur du fond. Mais elle est comme cela, il faut +bien aimer ses enfants comme ils sont. Sa petite est charmante. Son mari +a des travaux et gagne de l'argent. + +Adieu encore, chère amie. + +Ta soeur. + + + +CCCXXXII + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 6 juin 1851. + +Mon enfant, je suis heureuse de l'amélioration de votre sort. Enfin, +voilà du pain quotidien. C'est si cruel d'avoir du coeur, des bras, de +l'âme, et de ne pouvoir les occuper pour nourrir ceux qu'on aime! La +manière dont vous avez été élu est charmante. C'est une vraie victoire. + +J'étais à Paris quand cette lettre est arrivée ici; je l'ai trouvée +à mon retour. J'avais la grippe et une grosse fièvre que je traînais +depuis quinze jours à Paris, n'ayant pas un instant pour me reposer. +Votre seconde lettre, me confirme votre satisfaction. Une bonne santé à +vous trois! avec cela, tout va donc bien de votre côté. J'ai retrouvé +hier un petit imprimé de vous, intitulé _Lieds_. Je ne l'avais pas vu. +On reçoit ici les lettres, journaux et imprimés, le matin. On m'apporte +les lettres dans mon lit; mais, les imprimés, sous prétexte de lire +les journaux, mes jeunes gens les égarent ou les laissent traîner +quelquefois, ce qui revient au même. Si bien que j'ai retrouvé le vôtre +en fouillant dans une masse de rebuts où il n'aurait pas dû être. Il y a +de charmantes choses dans ces _Lieds_, et je vois que la vie réelle, à +laquelle il faut bien que, riche ou pauvre, on donne la meilleure partie +de son temps, n'éteint pas en vous le feu sacré. Si la poésie ne fait +pas venir le pain à la maison, du moins elle y conserve la vie de l'âme, +et cela, joint aux tendres affections du coeur et de la famille, est +encore un grand présent du bon Dieu. + +J'oublie de vous parler de _Molière_.--Non, les tracasseries de la +censure n'ont été que vaines menaces. Il n'y avait rien dans la pièce +à quoi le mauvais vouloir pût se prendre. Je vous l'enverrai en quatre +actes, comme elle a été jouée, et en cinq actes, comme je l'avais +faite. Vous y trouverez bien de l'impartialité historique. Vous verrez +seulement une scène où, après que divers personnages ont bu à la santé +du roi et de la reine, des princes de la Fronde; un chasseur, à ses +chiens; une gardeuse d'oies, à ses oies, Molière boit à la santé du +peuple. Voilà le mot que la censure voulait absolument ôter. J'ai tenu +bon; je les ai défiés d'interdire la pièce. Je les ai priés de le faire, +leur disant que jamais plus belle occasion ne se présenterait pour moi +de proclamer le jugement et les vertus de la censure. Ils ont cédé, et +le mot est resté. Ils sont très bêtes, ces gens-là! si bêtes, qu'on est +forcé d'en avoir pitié! + +Le public des premières représentations a très bien accueilli ce +_Molière_. Mais je dois dire, _entre nous_, que le public des +boulevards, ce public à dix sous qui doit être le peuple, et à qui j'ai +sacrifié le public bien payant du Théâtre-Français, ne m'a pas tenu +compte de mon dévouement. Le peuple est encore ingrat ou ignorant. Il +aime mieux les meurtres, les empoisonnements, que la littérature de +style et du coeur. Enfin, c'est encore le peuple du _boulevard du +crime_, et on aura de la peine à l'améliorer comme goût et comme morale. +La pièce, délaissée par ce public-là, n'a eu que douze représentations, +peu suivies par lui, et soutenues seulement par les lettrés et les +bourgeois. C'est triste à dire. Il ne faut même pas le dire, et surtout +il ne faut pas se décourager. La perte d'argent n'est qu'un désagrément; +la perte de travail moral, le dévouement inutile sont des chagrins dont +il ne faut pas se trop préoccuper; et il n'y a qu'un mot qui serve _En +avant! en avant!_--Bonsoir, chers enfants, Désirée, Solange; je vous +embrasse de toute mon âme. + + + + +CCCXXXIII + +A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE. + + Paris, 25 octobre 1851 + +Mon cher ami, je suis très touchée de vos éloges, car ils sont très +affectueux, et très flattée de vos vers. + +En réponse à des vers qu'il lui avait adressés, après une +représentation, à Nohant, de _Nello_, joué plus tard à l'Odéon, sous le +titre de _Maître Favilla_. car ils me semblent très beaux. Je ne m'y +connais guère, quoique je ies aime beaucoup. Mais ceux-là me paraissent +pleins d'idées, et la forme en est belle, à coup sûr. Maintenant, est-ce +que je mérite tout cela? Non certainement; mais, si vous le pensez de +moi, sans en être vaine, j'en suis reconnaissante. + +Je vois que vous êtes bien pénétré de la vérité dont j'ai fait ma +méthode et mon but dans l'art, et je trouve que vous la dites mieux dans +vos vers que je ne saurais la raisonner dans ma prose. C'est que la +vérité, c'est l'idéal, dans l'ordre abstrait, comme le réel, c'est le +mensonge. Dieu tolère le réel et ne l'accepte pas; comme nous, nous +aspirons vers l'idéal et ne l'atteignons pas. Il n'en existe pas moins, +l'idéal, puisqu'il doit devenir réalité dans le sein de Dieu, et même, +espérons-le pour l'avenir du monde, réalité sur la terre. + +Je vous réserve depuis longtemps un exemplaire de mon oeuvre complète +illustrée, non pas pour vous condamner à tout lire, mais pour que vous +l'ayez de moi en souvenir de moi. J'attends, pour vous en commencer +l'envoi, qu'il y ait des volumes parus en parties brochées; car ces +feuilles volantes sont fort incommodes et deviennent tout de suite +malpropres. + +Embrassez Angèle et vos enfants pour moi, s'ils sont près de vous, et +gardez-moi tous deux bonne place dans votre coeur. J'y tiens, vous le +savez. + +GEORGE SAND. + + + + +CCCXXXIV + +A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNÉVILLE + + Nohant, 6 décembre 1851. + +Chère enfant, rassure-toi. Je suis partie de Paris, le 4 au soir, à +travers la fusillade, et je suis ici avec Solange, sa fille, Maurice, +Lambert et Manceau, depuis hier matin. Le pays est aussi tranquille +qu'il peut l'être, au milieu d'événements si imprévus. Cela tue mes +affaires, qui étaient en bon train. N'importe! tant d'autres souffrent +en ce monde, qu'on n'a pas le droit de s'occuper de soi-même. + +Je t'embrasse mille fois. J'ai laissé tous nos amis bien portants à +Paris. Maurice t'embrasse de coeur, et les enfants aussi. Bonjour et +tendresses à Bertholdi et à mon petit George. N'aie pas d'inquiétude. + + + + +CCCXXXV + +A M. SOLLY-LÉVY, A PARIS + + Nohant, 24 décembre 1851. + +Mon cher monsieur Lévy, j'avais bien l'intention de vous voir à Paris. +Dans les premiers jours, ne pouvant trouver une heure de loisir, je +ne vous écrivais pas, comptant le faire aussitôt que ma pièce serait +jouée[1] et mes autres affaires éclaircies. Je devais passer une +quinzaine à Paris. Les événements sont survenus. Je n'avais aucune +inquiétude pour mon compte et je voulais rester. Mais je me suis +inquiétée pour Maurice, que j'avais laissé à Nohant. Le mouvement des +provinces était à craindre; nous aimons beaucoup le peuple, et, à +cause de cela, pour rien au monde nous ne lui eussions conseillé de se +soulever, a supposer que nous eussions eu de l'influence. Je ne sais si +les autres socialistes pensent comme moi, mais je ne voyais pas dans le +coup d'État une issue plus désastreuse que dans toute autre tentative du +même genre, et je n'ai jamais pensé que les paysans pussent opposer une +résistance utile aux troupes réglées. Ce n'est pas que le peuple ne +puisse faire quelquefois des miracles; mais, pour cela, il faut une +grande idée, un grand sentiment, et je ne crois pas que cela existe +chez les paysans à l'heure qu'il est. Ils se soulèvent donc pour des +intérêts, et, dans le moment où nous vivons, leur intérêt n'est pas du +tout de se soulever. Je craignais donc un soulèvement,--non pas chez +nous, nos paysans sont trop bonapartistes, mais non loin de nous, +dans les départements environnants, et un _passage_ où l'on se trouve +compromis entre les gens qu'on aime et qu'on blâme, et ceux qu'on n'aime +pas, mais qu'on ne veut pas voir opprimer et maltraiter. La position eût +été délicate et je voulais y être. Je suis donc partie un peu au +milieu des balles, le 3 décembre, avec ma fille et ma petite-fille, et +j'attends que la situation soit un peu détendue et la méfiance moins +grande pour retourner achever mes affaires à Paris. Ici, on a fait +beaucoup d'intimidation injuste et inutile, selon moi; car je suis +presque certaine que personne ne voulait bouger. On a arrêté beaucoup +de gens qui n'eussent rien dit et rien fait, si on les eût laissés +tranquilles. Espérons qu'on se lassera de ces rigueurs, là où elles +ne peuvent produire rien de bon, et où vraiment elles n'étaient pas +nécessaires. + +Quand je retournerai à Paris, je compte donc bien vous le faire savoir +et vous prier de venir me voir. Si j'avais pu vous être utile, car j'ai, +en toute occasion, pensé à vous, j'aurais bien su trouver le temps de +vous en avertir. Mais je n'ai pas une seule fois trouvé le _joint_. Je +n'ai placé ni _Nello_ ni l'autre pièce. J'allais arranger quelque chose +quand il a fallu tout laisser en train. Si mes trois pièces eussent été +mises à flot, j'aurais bien trouvé, j'espère, le moyen de vous faire +entrer dans un des trois théâtres. J'espère que ce moment reviendra +favorable; mais je voudrais, avant tout, savoir ce que vous désirez. +Vous m'avez dit qu'on vous avait offert un engagement au Vaudeville, +et que cela ne vous convenait pas. Vous voudriez jouer le drame, et +commencer, m'avez-vous dit, par la Porte-Saint-Martin; or vous savez que +je n'ai pu m'arranger avec ce théâtre, parce qu'on m'a refusé d'engager +mademoiselle Fernand. + +Je regrette d'avoir encore si peu de crédit; j'espère que je finirai par +en avoir un peu plus, et comptez bien que tout ce qui dépendra de moi +pour vous être agréable, je le ferai de tout mon coeur. + +Bonsoir et à bientôt, mon cher monsieur; mes enfants vous serrent +cordialement la main, et Émile Aucante compte vous écrire bientôt. + +Tout à vous. + + [1] _Le Mariage de Victorine._ + + + + +CCCXXXVI + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME), A PARIS + + Paris, 3 janvier 1852. + +Prince, + +J'ai regardé comme une si grande preuve d'obligeance et de bonté de +coeur la peine que vous avez prise de venir trouver une vieille malade, +que je n'aurais pas osé vous prier d'y revenir. + +Ma fille me dit que j'ai eu tort de douter de la franche sympathie avec +laquelle vous eussiez accepté mon invitation. Croyez bien que ce n'est +pas de vous que je douterai jamais, et, pour preuve, je m'enhardi à vous +dire que, si cette pauvre demeure et cette triste figure ne vous font +point peur, l'une et l'autre seront ranimées et consolées par votre +bonne amitié Mille grâces encore. + +GEORGE SAND + + + + +CCCXXXVII + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Paris, 4 janvier 1852. + +Mes très chers enfants, + +Je vous remercie de vos gentilles et bonnes lettres, et de tout ce que +vous me souhaitez d'heureux. A supposer que je puisse être bien heureuse +au milieu de tant de désolations et d'inquiétudes, il me faudrait encore +vous savoir heureux pour l'être entièrement. Mais nous vivons dans un +temps où l'on ne peut se souhaiter les uns aux autres qu'une bonne dose +de courage pour affronter l'inconnu et traverser le doute. + +L'espérance reste toujours au fond du coeur de l'homme; mais, comme +la clarté de cette petite lampe qui veille en nous est faible +et tremblotante dans ce moment-ci! Les huit millions dévotes +apprendront-ils au président que sa force est dans le peuple et qu'il +faut s'appuyer sur la démocratie dans l'exercice de sa puissance, comme +à son point de départ? + +Mais je ne veux pas vous attrister par mes réflexions; je ne veux pas +faire rêver et soupirer Désirée et endormir l'aimable Solange, qui, +heureusement pour elle, ne comprend pas encore ce que c'est que la vie. +Donnez, mon bon Charles un tendre baiser à ces deux chères créatures, et +dites-leur que je les bénis comme mes enfants. + +Toujours écrasée de travail et tout à fait malade, je vais devant moi, +faisant ma tâche de chaque jour. + +Ayons la foi, mes amis, et comptons sur la bonté de Dieu, ici-has et +là-haut. + +Je vous embrasse de coeur. Mes enfants vous embrassent aussi et vous +aiment. + + + + +CCCXXXVIII + +AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE, PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE + + Paris, 22 janvier 1852. + +Prince, + +Je vous ai demandé une audience; mais, absorbé comme vous l'êtes par de +grands travaux et d'immenses intérêts, j'ai peu d'espoir d'être exaucée. +Le fussé-je d'ailleurs, ma timidité naturelle, ma souffrance physique et +la crainte de vous importuner ne me permettraient probablement pas de +vous exprimer librement ce qui m'a fait quitter ma retraite et mon lit +de douleur. Je me précautionne donc d'une lettre, afin que, si la voix +et le coeur me manquent, je puisse au moins vous supplier de lire mes +adieux et mes prières. + +Je ne suis pas madame de Staël. Je n'ai ni son génie ni l'orgueil +qu'elle mit à lutter contre la double force du génie et de la puissance. +Mon âme, plus brisée ou plus craintive, vient à vous sans ostentation +et sans raideur, sans hostilité secrète; car, s'il en était ainsi, je +m'exilerais moi-même de votre présence et n'irais pas vous conjurer de +m'entendre. + +Je viens pourtant faire auprès de vous une démarche bien hardie de ma +part; mais je la fais avec un sentiment d'annihilation si complète, en +ce qui me concerne, que, si vous n'en êtes pas touché, vous ne pourrez +pas en être offensé. Vous m'avez connue fière de ma propre conscience, +je n'ai jamais cru pouvoir l'être d'autre chose; mais, ici, ma +conscience m'ordonne de fléchir, et, s'il fallait assumer sur moi +toutes les humiliations, toutes les agonies, je le ferais avec plaisir, +certaine de ne point perdre votre estime pour ce dévouement de femme +qu'un homme comprend toujours et ne méprise jamais. + +Prince, ma famille est dispersée et jetée à tous les vents du ciel. Les +amis de on enfance et de ma vieillesse, ceux qui furent mes frères et +mes enfants d'adoption sont dans les cachots ou dans l'exil: votre +rigueur s'est appesantie sur tous ceux qui prennent, qui acceptent ou +qui subissent le titre de républicains socialistes. + +Prince, vous connaissez trop mon respect des convenances humaines pour +craindre que je me fasse ici, auprès de vous, l'avocat du socialisme tel +qu'on l'interprète à de certains points de vue. Je n'ai pas mission pour +le défendre, et je méconnaîtrais la bienveillance que vous m'accordez, +en m'écoutant, si je traitais à fond un sujet si étendu, où vous voyez +certainement aussi clair que moi. Je vous ai toujours regardé comme un +génie socialiste, et, le 2 décembre, après la stupeur d'un instant, en +présence de ce dernier lambeau de société républicaine foulé aux pieds +de la conquête, mon premier cri a été: «O Barbès, voilà la souveraineté +du but! Je ne l'acceptais pas même dans ta bouche austère; mais voilà +que Dieu te donne raison et qu'il l'impose à la France, comme sa +dernière chance de salut, au milieu de la corruption des esprits et +de la confusion des idées. Je ne me sens pas la force de m'en faire +l'apôtre; mais, pénétrée d'une confiance religieuse, je croirais faire +un crime en jetant dans cette vaste acclamation un cri de reproche +contre le ciel, contre la nation, contre l'homme que Dieu suscite et que +le peuple accepte.» Eh bien, prince, ce que je disais dans mon coeur, ce +que je disais et écrivais à tous les miens, il vous importe peu de le +savoir sans doute; mais, vous qui ne pouvez pas avoir tant osé en vue de +vous-même, vous qui, pour accomplir de tels événements, avez eu devant +les yeux une apparition idéale de justice et de vérité, il importe bien +que vous sachiez ceci: c'est que je n'ai pas été seule dans ma religion +à accepter votre avènement avec la soumission qu'on doit à la logique de +la Providence; c'est que d'autres, beaucoup d'autres adversaires de la +souveraineté du but ont cru de leur devoir de se taire ou d'accepter, +de subir ou d'espérer. Au milieu de l'oubli où j'ai cru convenable pour +vous de laisser tomber vos souvenirs, peut-être surnage-t-il un débris +que je puis invoquer encore: l'estime que vous accordiez à mon caractère +et que je me flatte d'avoir justifié depuis par ma réserve et mon +silence. + +Si vous n'acceptez pas en moi ce qu'on appelle mes opinions, mot +bien vague pour peindre le rêve des esprits, ou la méditation des +consciences, du moins, je suis certaine que vous ne regrettez pas +d'avoir cru à la droiture, au désintéressement de mon coeur. Eh bien, +j'invoque cette confiance qui m'a été douce, qui vous l'a été aussi dans +vos heures de rêveries solitaires; car on est heureux de croire, et +peut-être regrettez-vous aujourd'hui votre prison de Ham, où vous +n'étiez pas à même de connaître les hommes tels qu'ils sont. J'ose donc +vous dire: Croyez-moi, prince, ôtez-moi votre indulgence si vous voulez, +mais croyez-moi, votre main armée, après avoir brisé les résistances +ouvertes, frappe en ce moment, par une foule d'arrestations, +préventives, sur des résistances intérieures inoffensives, qui +n'attendaient qu'un jour de calme ou de liberté pour se laisser vaincre +moralement. Et croyez, prince, que ceux qui sont assez honnêtes, assez +purs pour dire: «Qu'importe que le bien arrive par _celui_ dont nous ne +voulions pas? pourvu qu'il arrive, béni-soit-il!» c'est la portion la +plus saine et la plus morale des partis vaincus; c'est peut-être l'appui +le plus ferme que vous puissiez vouloir pour votre oeuvre future. +Combien y a-t-il d'hommes capables d'aimer le bien pour lui-même, +et heureux de lui sacrifier leur personnalité si elle fait obstacle +apparent? Eh bien, ce sont ceux-là qu'on inquiète et qu'on emprisonne +sous l'accusation flétrissante--ce sont les propres termes des mandats +d'arrêt--«d'avoir poussé leurs concitoyens à commettre des crimes». Les +uns furent étourdis, stupéfaits de cette accusation inouïe; les autres +vont se livrer d'eux-mêmes; demandant à être publiquement justifiés. +Mais où la rigueur s'arrêtera-t-elle? Tous les jours, dans les temps +d'agitation et de colère, il se commet de fatales méprises; je ne veux +en citer aucune, me plaindre d'aucun fait particulier, encore moins +faire des catégories d'innocents et de coupables; je m'élève plus haut, +et, subissant mes douleurs personnelles, je viens mettre à vos pieds +toutes les douleurs que je sens vibrer dans mon coeur, et qui sont +celles de tous. Et je vous dis: Les prisons et l'exil vous rendraient +des forces vitales pour la France; vous le voulez, vous le voudrez bien +certainement, mais vous ne le voulez pas tout de suite. Ici, une raison, +toute de fait, une raison politique vous arrête: vous jugez que la +terreur et le désespoir doivent planer quelque temps sur les vaincus, +et vous laissez frapper en vous voilant la face. Prince, je ne me +permettrai pas de discuter avec vous une question politique, ce +serait ridicule de ma part; mais, du fond de mon ignorance et de mon +impuissance, je crie vers vous, le coeur saignant et les yeux pleins de +larmes: + +--Assez, assez, vainqueur! épargne les forts comme les faibles, épargne +les femmes qui pleurent comme les hommes qui ne pleurent pas; sois doux +et humain, puisque tu en as envie. Tant d'êtres innocents ou malheureux +en ont besoin! Ah! prince, le mot «déportation», cette peine +mystérieuse, cet exil éternel sous un ciel inconnu, elle n'est pas de +votre invention; si vous saviez comme elle consterne les plus calmes et +les hommes les plus indifférents. La proscription hors du territoire +n'amènera-t-elle pas peut-être une fureur contagieuse d'émigration que +vous serez forcé de réprimer. Et la prison préventive, où l'on jette des +malades, des moribonds, où les prisonniers sont entassés maintenant sur +la paille, dans un air méphitique, et pourtant glacés de froid? Et les +inquiétudes des mères et des filles, qui ne comprennent rien à la raison +d'État, et la stupeur des ouvrières paisibles, des paysans, qui disent: +«Est-ce qu'on met en prison des gens qui n'ont ni tué ni volé? Nous +irons donc tous? Et cependant, nous étions bien contents quand nous +avons voté pour lui.» + +Ah! prince, mon cher prince d'autrefois, écoutez l'homme qui est en +vous, qui est vous et qui ne pourra jamais se réduire, pour gouverner, +à l'état d'abstraction. La politique fait de grandes choses sans doute; +mais le coeur seul fait des miracles. Écoutez le vôtre, qui saigne déjà. +Cette pauvre France est mauvaise et farouche à la surface, et, pourtant, +la France a sous son armure un coeur de femme, un grand coeur maternel +que votre souffle peut ranimer. Ce n'est pas par les gouvernements, par +les révolutions, par les idées seulement que nous avons sombré tant de +fois. + +Toute forme sociale, tout mouvement d'hommes et de choses seraient bons +à une nation bonne. Mais ce qui s'est flétri en nous, ce qui fait qu'en +ce moment, nous sommes peut-être ingouvernables par la seule logique du +fait; ce qui fait que vous verrez peut-être échapper la docilité humaine +à la politique la plus vigoureuse et la plus savante, c'est l'absence de +vertu chrétienne, c'est le dessèchement des coeurs et des entrailles. +Tous les partis ont subi l'atteinte de ce mal funeste, oeuvre de +l'invasion étrangère et du refoulement de la liberté nationale; partant, +de sa dignité. + +C'est ce que, dans une de vos lettres, vous appeliez le développement du +ventre, l'atrophie du coeur. Qui nous sauvera, qui nous purifiera, qui +amollira nos instincts sauvages? Vous avez voulu résumer en vous la +France, vous avez assumé ses destinées, et vous voilà responsable de son +âme bien plus que de son corps devant Dieu. Vous l'avez pu, vous seul le +pouvez; il y a longtemps que je l'ai prévu, que j'en ai la certitude, et +que je vous l'ai prédit à vous-même lorsque peu de gens y croyaient en +France. Les hommes à qui je le disais alors, répondaient: + +--Tant pis pour nous! nous ne pourrons pas l'y aider, et, s'il fait +le bien, nous n'aurons ni le plaisir ni l'honneur d'y contribuer. +N'importe! ajoutaient-ils, que le bien se fasse, et qu'après, l'homme +soit glorifié! + +Ceux qui me disaient cela, prince, ceux qui sont encore prêts à le +dire, il en est qu'en votre nom, on traite aujourd'hui en ennemis et en +suspects. + +Il en est d'autres moins résignés sans doute, moins désintéressés +peut-être, il en est probablement d'aigris et d'irrités, qui, s'ils me +voyaient en ce moment implorer grâce pour tous, me renieraient un peu +durement. Qu'importe à vous qui, par la clémence, pouvez vous élever +au-dessus de tout! qu'importe à moi qui veux bien, par le dévouement, +m'humilier à la place de tous! Ce serait de ceux-là que vous seriez le +plus vengé si vous les forciez d'accepter la vie et la liberté, au lieu +de leur permettre de se proclamer martyrs de la cause. + +Est-ce que ceux qui vont périr à Cayenne ou dans la traversée ne +laisseront pas un nom dans l'histoire, à quelque point de vue qu'on +les accepte? Si, rappelés par vous, par un acte non de pitié mais de +volonté, ils devenaient inquiétants (ces trois ou quatre mille, dit-on) +pour l'élu de cinq millions, qui blâmerait alors votre logique de les +vouloir réduire à l'impuissance? Au moins, dans cette heure de répit que +vous auriez donnée à la souffrance, vous auriez appris à connaître les +hommes qui aiment assez le peuple pour s'annihiler devant l'expression +de sa confiance et de sa volonté. + +Amnistie! amnistie bientôt, mon prince! Si vous ne m'écoutez pas, +qu'importe pour moi que j'aie fait un suprême effort avant de mourir? +Mais il me semble que je n'aurai pas déplu à Dieu, que je n'aurai pas +avili en moi la liberté humaine, et surtout que je n'aurai pas démérité +de votre estime, à laquelle je tiens beaucoup plus qu'à des jours et à +une fin tranquilles. Prince, j'aurais pu fuir à l'étranger lorsqu'un +mandat d'amener a été lancé contre moi, on peut toujours fuir; j'aurais +pu imprimer cette lettre en factum pour vous faire des ennemis, au cas +où elle ne serait, pas même lue par vous. Mais, quoiqu'il en arrive, +je ne le ferai pas. Il y a des choses sacrées pour moi, et, en vous +demandant une entrevue, eu allant vers vous avec espoir et confiance, +j'ai dù, pour être loyale et satisfaite de moi-même, brûler mes +vaisseaux derrière moi et me mettre entièrement à la merci de votre +volonté. + +GEORGE SAND. + + + + +CCCXXXIX + +A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE + + Nohant, 23 janvier 1852. + +Cher ami, + +Je vais à Paris après m'être assurée des intentions qu'on pouvait +avoir à mon égard. Elles sont rassurantes, on m'a même expédié un +laissez-passer signé Maupas. Je ne veux pas écrire le principal but de +mon voyage; je te le dirai si je te vois auparavant ou au retour. Mais +tu peux le deviner. Si je ne réussis pas, je n'aurai du moins rien +empiré, et j'aurai fait mon devoir à mes risques et périls. + +Je suis dans l'embarras et dans l'inquiétude pour ce billet de six mille +francs. Nécessairement, quoique l'affaire reste bonne et solide, les +événements ont imprimé un temps d'arrêt à la vente, juste au moment où +les bénéfices, consacrés jusqu'ici à payer tous les frais, allaient +devenir nets pour moi. Quelque bien qu'elle aille durant le mois +prochain, le caissier doute que je puisse restituer les six mille +francs au 8 mars. J'en avais trois mille de réservés sur ma bourse +particulière; mais ce voyage qu'il faut que je fasse me les +laissera-t-il intacts? J'en doute, si, comme il est probable, ma +négociation prend un certain temps. Donc, le plus sûr, c'est que tu me +fasses renouveler le billet, à ton beau-père en payant l'intérêt.--S'il +marque la plus légère défiance ou contrariété (ce qu'à Dieu ne plaise je +ne voudrais t'attirer!), déplace ma dette et fais-la porter sur quelque +autre point pour un an. J'ignore si les événements ont rendu ces +transactions difficiles. S'il en était ainsi et qu'on craignît que je +ne fusse exilée ou emprisonnée,--j'ai maintenant la certitude du +contraire,--je pourrais offrir une délégation sur mes fermages de +Nohant, en cas de départ sérieux. + +Bonsoir, cher ami. J'embrasse mille fois Eugénie. Si tu arrives avant +que je sois partie, viens me voir. Il me semble que cela serait utile, +et cela me ferait grand plaisir. + +G. S. + +Voulez-vous donner l'hospitalité à mon pauvre Marquis[1]? + +Si vous avez des livraisons détachées de mon édition illustrée, +renvoyez-les-moi, je vous envoie tout ce qui a paru broché. Un +exemplaire pour vous, un pour Muller, un pour madame Fleury. + + [1] Petit chien havanais. + + + + +CCCXL + +AU MÊME + + Paris, 30 janvier 1852. + +J'agis, je cours. Ça va bien. J'ai été reçue on ne peut mieux, et des +poignées de main de cette dame en veux-tu en voilà! Demain, je tâcherai +de faire régler l'affaire. Le Gaulois et autres de là-bas[1] me +désavouent, me défendent de les nommer. Sont-ils bêtes de craindre +quelque bêtise de ma part! Mais, fichtre, qu'ils parlent pour eux! Il y +en a bien d'autres qui ne seront pas fâchés de revenir coucher dans leur +lit, ne fût-ce que le Vigneron[2]. + +Je n'ai pas le temps de vous écrire autre chose sinon que ma santé est +meilleure, que ma pièce est reçue à bras ouverts, que je cours le jour +et que je travaille la nuit, que j'ai vu Eugène, qui me paraît sage et +gentil, que je vous embrasse et que je vous aime. + +Silence sur mes démarches. + + [1] Les exilés réfugiés à Bruxelles. + [2] Patureau, dit Francoeur. + + + + +CCCXLI + +A M. LE CHEF DU CABINET AU MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR + + Paris, 1er février 1852. + +Monsieur, + +Ayez l'obligeance de vouloir bien rappeler à M. de Persigny que je lui +ai demandé l'élargissement des personnes arrêtées ou poursuivies à +la Châtre. Elles sont trois: M. Fleury, ex-représentant, absent; M. +Périgois et M. Emile Aucante, prisonniers. Je demande l'abandon de +l'instruction commencée contre elles, et je la demande comme un acte de +justice, puisque je puis répondre sur ma tête de ces trois personnes, +comme n'ayant en rien justifié les soupçons formulés contre elles. + +J'ai nommé aussi M. Lebert, notaire, compromis plus sérieusement et +coupable, selon l'acte d'accusation, d'avoir rassemblé les habitants de +sa commune avec l'intention de les insurger. Je puis encore répondre des +intentions de M. Lebert, homme d'ordre, de science et de haute moralité. +Il a eu la résolution d'empêcher des actes de violence et de protéger, +par son influence et sa fermeté, la propriété et les personnes que +menaçait l'insurrection annoncée des communes voisines. Si j'avais été +à sa place, j'en eusse fait autant, et je suis très peu partisan des +insurrections de paysans. + +Voilà ce que j'ai demandé à M. le ministre, non comme une faveur du +gouvernement que mes amis ne m'ont point autorisée à accepter, mais +comme un acte de justice dont ma conscience peut attester la nécessité +morale. Mais, pour moi, si je dois accepter cet acte de justice +politique comme une faveur personnelle de M. de Persigny, oh! je ne +demande pas mieux, et c'est de tout mon coeur que je lui en serai +personnellement reconnaissante, ainsi qu'à vous, monsieur, qui +voudrez-bien joindre votre voix à la mienne, j'en suis certaine. + +Heureuse d'obtenir de sa confiance en ma parole l'élargissement de mes +plus proches voisins, je n'ai pourtant pas renoncé à plaider auprès de +lui la cause de mon département tout entier. C'est dans ce but que je me +suis permis de l'importuner de ma parole, toujours très gauche et très +embarrassée. Priez-le, monsieur, de se souvenir qu'au milieu de mon +gâchis naturel, je lui ai posé une question à laquelle il a répondu en +homme de coeur et d'intelligence: _Poursuivez-vous la pensée?--Non, +certes_. + +Eh bien, parmi les nombreux prisonniers qui sont détenus à Châteauroux +et à Issoudun, plusieurs peut-être ont eu la pensée de prendre les armes +pour défendre l'Assemblée. Je ne sais pas si elle en valait beaucoup la +peine; mais enfin c'était une conviction sincère de leur part, et, avant +que la France se fût prononcée d'une manière imposante pour l'autorité +absolue, le gouvernement pouvait considérer ceci comme une lutte ardente +à soutenir, mais non comme un crime à châtier de sang-froid. La lutte +a cessé; le gouvernement, à mesure qu'il s'éclairera sur ce qui s'est +passé en France depuis les journées de décembre, aura horreur des +vengeances personnelles auxquelles la politique a servi de prétexte, +et reconnaîtra qu'il est perdu dans l'opinion s'il ne les réprime. Il +reconnaîtra aussi que, là où ces vengeances se sont exercées, elles ont +eu un double but, celui de satisfaire de vieilles haines, et celui de +rendre impossible un gouvernement qu'elles trahissaient en feignant de +le servir. Je ne nommerai jamais personne à M. de Persigny; mais il +s'éclairera et verra bien! + +En attendant, M. le ministre m'a dit qu'il ne punissait pas la pensée, +et je prends acte de cette bonne parole, qui m'a ôté tout le scrupule +avec lequel je l'abordais. Je ne sais pas douter d'une bonne parole, et +c'est dans cette confiance que je lui dis que personne n'est coupable +dans le département de l'Indre. Initiée naturellement, par mes opinions +et la confiance que l'on m'accorde, à toutes les démarches des +républicains, je sais qu'on s'est réuni, _en petit nombre_, qu'on s'est +consulté, qu'on a attendu les nouvelles de Paris, et qu'à celle de +l'abstention volontaire du peuple, chacun s'est retiré chez soi en +silence. Je sais que, partie de Paris au milieu du combat, je suis +venue dire à mes amis: «Le peuple accepte, nous devons accepter.» Je ne +m'attendais guère à les voir arrêtés _par réflexion_ quinze jours après, +et, parmi eux, ceux de la Châtre, qui n'avaient été à aucune réunion, +attendant mon retour, peut-être, pour savoir la vérité. + +S'il en était autrement, si ce que je dis là n'était pas vrai, je +n'aurais pas quitté ma retraite, où personne ne m'inquiétait, et mon +travail littéraire, qui me plaît et m'occupe beaucoup plus que la +politique, pour venir faire à M. le président et à son ministre un conte +perfide et lâche. Je me serais tenue en silence dans mon coin, me disant +que la guerre est la guerre, et que qui va à la bataille doit accepter +la mort ou la captivité. Mais, en présence d'injustices si criantes, ma +conscience s'est révoltée, je me suis demandé s'il était honnête de +se dire: «Tant mieux que la réaction soit odieuse, tant mieux que le +gouvernement soit coupable; on le haïra d'autant plus, on le renversera +d'autant mieux.» Non! j'ai horreur de ce raisonnement, et, s'il est +politique, alors je n'entends rien à la politique et ne suis pas née +pour y jamais rien comprendre. + +En attendant, le mal se fait et la souffrance tue le corps et l'âme. Le +malheur aigrit les esprits. La défaite exaspère les uns, le triomphe +enivre les autres, les haines de parti s'enveniment, les moeurs +deviennent affreuses, les relations humaines fratricides. + +Non, il n'est pas possible de se réjouir de cela et d'y applaudir dans +son coin. En souhaitant que nos adversaires politiques soient le moins +coupables envers nous, je crois être plus républicaine, plus socialiste +que jamais. + +M. de Persigny, chargé de la noble mission de réparer, de consoler, +d'apaiser, et joyeux d'en être chargé, j'en suis certaine, appréciera +mon sentiment et ne voudra pas que son nom, celui du prince auquel il +a dévoué sa vie, soient le drapeau dont Les légitimistes et les +orléanistes (sans parler des ambitieux qui appartiennent à tous les +pouvoirs) se servent pour effrayer les provinces, par l'insolent +triomphe des plus mauvaises passions. + +Voilà mon plaidoyer, monsieur; je suis un avocat si peu exercé, et la +crainte d'ennuyer et d'importuner est si grande chez moi, que je n'ose +pas l'adresser directement à M. le ministre. Mais, comme c'est la +première fois, la dernière fois j'espère, que je vous importune, vous, +monsieur, je vous demande en grâce de le résumer pour le lui présenter. +Il sera plus clair et plus convaincant dans votre bouche. + +Qui sait si je ne pourrai pas vous rendre un jour même service de coeur +et de conviction. + +Les destins et les flots sont changeants. J'ai passé bien des heures, +en mars, et en avril 1848, dans le cabinet où M. de Persigny m'a fait +l'honneur de me recevoir. J'y allais faire pour le parti qui nous a +renversé ce que je fais aujourd'hui pour celui qui succombe. J'y ai +plaidé et prié souvent, non pour faire ouvrir des prisons, elles étaient +vides, mais pour conserver des positions acquises, pour modérer des +oppositions obstinées mais inutiles, pour protéger des intérêts non +menacés, mais effrayés. J'y ai demandé et obtenu bien des aumônes pour +des gens qui m'avaient calomniée et persécutée. Je ne suis pas dégoûtée +de mon devoir, qui est, avant tout, je crois, de prier les forts pour +les faibles, les vainqueurs pour les vaincus, quels qu'ils soient et +dans quelque camp que je rue trouve moi-même. + +Agréez, monsieur, mes excuses pour cette longue lettre, et mes +remerciements pour la patience que vous aurez eue de la lire jusqu'au +bout. Permettez-moi d'espérer que vous accorderez votre aide généreuse +et sympathique à des intentions dont la droiture ne saurait être +soupçonnée. + + + + +CCCXLII + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME) + +A PARIS + + Paris. 2 février 1852. + +Cher prince, + +Le comte d'Orsay, qui est si bon, et qui cherche toujours ce qu'il peut +annoncer d'agréable à ses amis, me dit aujourd'hui que vous avez de la +sympathie, presque de l'amitié pour moi. + +Rien ne peut me faire plus de bien; outre que je venais de lui dire que +j'avais pour vous, et tout à fait ces sentiments-là, je sens en vous +un appui sincère et dévoué pour ceux qui souffrent de l'affreuse +interprétation donnée, par certains agents, aux intentions du pouvoir. + +J'espère que vous pourrez obtenir la réparation de bien des erreurs, de +bien des injustices, et je sais que vous le voulez. Ah! mon Dieu, comme +il y a peu d'entrailles aujourd'hui! Vous en avez, vous, et vous en +donnerez à ceux qui en manquent! + +Vous êtes venu aujourd'hui pendant que j'étais chez M. d'Orsay; il m'a +annoncé votre visite, je suis vite revenue chez moi, il était trop tard. +Vous aviez fait espérer que vous reviendriez à six heures, mais vous +n'avez pu revenir. J'en suis doublement désolée, et pour moi, et pour +mes pauvres prisonniers de l'Indre, que je voudrais tant vous faire +sauver. M. d'Orsay m'a dit que vous le pouviez, que vous aviez de +l'autorité sur M. de Persigny. Je dois dire que M. de Persigny a été +fort bon pour moi, et m'a offert des grâces particulières pour ceux de +mes amis que je voudrais lui nommer. M. le président m'avait dit la même +chose. Mes amis m'avaient tellement défendu de les nommer, que j'ai dû +refuser les bontés de M. le président. + +M. de Persigny, avec qui je pouvais me mettre plus à l'aise, ayant +insisté, et me faisant écrire aujourd'hui pour ce fait, je crois +pouvoir, sans compromettre personne, accepter sa bonne volonté comme +personnelle à moi. + +Si cela est humiliant pour quelqu'un, c'est donc pour moi seule, et +j'accepte l'_humiliation_ sans faux orgueil, voire avec un sentiment de +gratitude sincère, sans lequel il me semble que je serais déloyale. J'ai +donc écrit plusieurs noms, et je compte sur l'effet des promesses; mais +mon but eût été d'obtenir pleine amnistie pour tous les détenus et +prévenus du département de l'Indre[1]; c'est d'autant plus facile qu'il +n'y a eu aucun fait d'insurrection, que toutes les arrestations sont +préventives et qu'aucune condamnation n'a encore été prononcée. Il ne +s'agit donc que d'ouvrir les prisons, conformément à la circulaire +ministérielle, à tous ceux qui sont peu compromis, et que de faire +rendre un arrêt de non-lieu, ou suspendre toute poursuite contre ceux +qui sont un peu plus soupçonnés. Un mot du ministre au préfet en +déciderait. + +Les tribunaux, s'ils sont saisis de ces affaires, ce que j'ignore, sont +d'aveugles esclaves. + +M. de Persigny ne pouvait guère me promettre cela à moi; mais +vous pourriez le demander avec insistance, et vous l'obtiendriez +certainement. + +Je n'ai pas besoin de vous dire que mon coeur en sera pénétré de +reconnaissance et d'affection. C'est le vôtre qui plaidera en vous-même +beaucoup mieux que moi. + +Vous avez dit chez moi que vous partiez pour la campagne; j'espère que +ma lettre vous y parviendra et que vous écrirez au ministre; vous le +verrez aussi, à votre retour, n'est-ce pas, prince? et j'apprendrai aux +habitants de mon Berry qu'il faut vous aimer comme je vous aime, moi, +avec un coeur qui a l'âge maternel, c'est-à-dire celui meilleures +affections. + +GEORGE SAND. + + [1] Victimes du coup d'État du 2 décembre 1851. + + + + +CCCXLIII + +AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE, +PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE + + Paris, 3 février 1852. + +Prince, + +Dans une entrevue où l'embarras, et l'émotion m'ont rendue plus prolixe +que je ne me l'étais imposé, j'ai obtenu de vous des paroles de bonté +qu'on n'oublie pas. Vous avez bien voulu me dire: «Demandez-moi telle +grâce particulière que vous voudrez.» + +J'ai eu l'honneur de vous répondre que je n'étais autorisée par personne +à vous implorer. Je n'avais vu personne à Paris, vous étiez ma première +visite. + +Je n'aurais pu que vous importuner d'un détail en insistant sur les +arrestations opérées dans ma province, et dont les conséquences ne +me paraissent pas graves, puisque aucun fait d'insurrection ne s'est +produit là, et qu'à supposer la pensée d'une résistance, il est +impossible qu'on veuille châtier la pensée non suivie d'effet, Je +pouvais le craindre en quittant cette province, où l'autorité semblait +avoir pris à tâche de consterner et de désaffectionner la population par +des rigueurs sans motifs sérieux. Mais, en vous écoutant me répondre +avec tant de douceur et d'humanité, je ne pouvais plus conserver +d'inquiétude, et je n'avais plus d'autre démarche à faire pour mes +compatriotes de l'Indre, que celle de hâter leur élargissement par mes +instances auprès de votre ministre. + +Mais, si je me flatte de l'espoir d'obtenir aisément l'absolution pour +des hommes qu'aucune décision n'a encore atteints, je ne suis pas sans +effroi pour ceux sur le sort desquels il a été statué ailleurs d'une +manière rigoureuse. J'en ai vu deux aujourd'hui que je sais complètement +innocents, si c'est le fait de conspiration que l'on veut châtier, si ce +n'est pas l'opinion... chose impossible, inouïe dans nos moeurs, dans +les idées de notre génération, impossible cent fois dans le coeur +du prince Louis-Napoléon. Je les ai trouvés résignés à leur sort et +croyant, grâce au système excessif que vous venez de réprimer, à cette +chose monstrueuse qu'ils étaient frappés pour leurs principes et non +pour leurs actes. J'ai repoussé vivement cette supposition, qui m'était +douloureuse après ce que je vous ai entendu dire. J'ai répété que +j'avais foi en vous, et que la personnalité était inconnue au coeur d'un +homme pénétré, comme vous l'êtes, d'une mission supérieure aux passions +et aux ressentiments de la politique vulgaire. + +J'ai dit que j'irais vous demander leur grâce ou la commutation de leur +peine. Ils avaient dit non d'abord; ils ont dit oui, quand ils ont vu ma +conviction. Ils m'ont autorisée à profiter de cette offre généreuse +que vous m'avez faite et qu'il m'était si douloureux d'être forcée de +refuser. + +Maintenant, vous n'estimeriez pas ces deux hommes si je vous disais +qu'ils rétracteront leurs principes, qu'ils abandonneront leurs +sentiments. Ils ont toujours été, ils seront toujours étrangers aux +conspirations, aux sociétés secrètes, et la forme absolue de votre +gouvernement ne peut plus vous faire redouter l'émission publique de +doctrines que vous ne toléreriez pas. + +Je prends sur moi la dette de la reconnaissance. + +Vous savez que, de ma part, elle sera profonde et sincère. Ne dédaignez +pas un sentiment si rare en ce monde, et que vous trouverez peut-être +dans les partis vaincus plus que dans ceux qui profitent de la victoire. +Prince, je me souviens de vous avoir écrit à Ham que vous seriez +empereur un jour, et que, ce jour-là, vous n'entendriez plus parler de +moi. Vous voilà huit millions de fois plus haut placé qu'un empereur +d'Allemagne ou de Russie, et pourtant je vous implore. Faites que je +m'enorgueillisse de m'être parjurée. + +Peut-être n'entrerait-il pas dans vos desseins actuels de laisser savoir +que c'est à moi, écrivain socialiste, que vous accordez la commutation +de peine de deux socialistes. S'il en était ainsi, croyez à mon honneur, +croyez à mon silence. Je ne confie à personne l'objet de cette lettre, +et, satisfaite d'être fière de vos bontés dans le secret de mon coeur, +je n'en dirai jamais l'heureux résultat, si telle est votre volonté. + +GEORGE SAND. + +Si vous ne repoussez pas ma prière, daignez me faire savoir le moment +que vous m'accordez pour aller vous nommer les deux personnes qui +m'intéressent. + + + + +CCCXLIV + +A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE + + Paris, 10 février 1852. + +Mes amis, + +Ne soyez pas inquiets du résultat de mes démarches. Autant qu'on peut +être sûr des choses humaines, je le suis que nous gagnerons notre +procès. Je vous dirai des choses qui vous étonneront bien, mais qu'il +est inutile de confier au papier. + +J'ai embrassé, ce soir, dans la rue, votre ami de Ribérac[1], libre pour +vingt-quatre heures sur le pavé de Paris, et partant cette nuit pour +Bruxelles, avec un autre dont vous verrez le nom dans les journaux. + +_La personne que vous savez_ a été, à cet égard, d'un _chevaleresque_ +accompli, et il y a autour de cela des circonstances qui ébranleront +toutes vos idées sur son compte, et qui, pour le mien, m'enchaînent +sérieusement par une estime personnelle en dehors de toutes les idées +politiques; invariables chez moi, comme vous pensez bien. + +Il faut, en effet, beaucoup de prudence et de discrétion en ce qui me +concerne. Je ne crains nullement de me compromettre pour mon compte; +mais je peux faire quelque bien à ceux qui souffrent, et il est inutile +de susciter des difficultés. Je crois que je les vaincrais toutes, mais +cela me retarderait. + +Bonsoir, chers enfants; je n'ai pas le temps d'écrire, mais écrivez-moi +et dites-moi qui sort ou ne sort pas. + +Je vous embrasse de coeur. + +Merci pour mon vieux chien. Vous êtes bons de l'aimer. Je n'ai pas +encore perdu l'habitude de le chercher derrière moi à chaque instant. + + [1] Marc Dufraisse. + + + + +CCCXLV + +AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE + + Paris, 13 février 1852 + +Prince, + +Permettez-moi de mettre sous vos yeux une douloureuse supplique: celle +de quatre soldats condamnés à mort, qui, dans leur profonde ignorance +des choses politiques, ont choisi un proscrit pour leur intermédiaire +auprès de vous. La femme du proscrit, qui ne demande et n'espère +rien pour sa propre infortune et qui ne connaît pas plus que moi les +signataires de la pétition, m'écrit, en me l'envoyant, quelques lignes +fort belles, qui vous toucheront plus, j'en suis certaine, que ne le +ferait un plaidoyer de ma part. La pauvre ouvrière désolée, réduite à la +misère avec trois enfants, malade elle-même, mais muette et +résignée, est loin de croire que j'oserai vous faire lire ses fautes +d'orthographe. Moi, je ne voulais plus vous importuner; mais, quand j'ai +vu qu'il s'agissait de la peine de mort, et nullement des malheurs de +mon parti vaincu, j'ai senti qu'un moment d'hésitation m'ôterait le peu +de sommeil qui me reste. + +Je n'ai pas pu refuser non plus de vous présenter la supplique du +malheurenx Emile Hogat, qui m'a été remise en l'absence et de la part du +prince Napoléon-Jérôme. C'est ce prince qui m'avait dit, au moment où, +pour la première fois, j'allais vous aborder en tremblant: «Oh! pour +bon, il l'est. Ayez confiance!» C'était un encouragement si bien fondé, +que je lui en dois de la gratitude. Et, à propos de la triple grâce +que vous m'avez accordée, je voudrais vous dire quelque chose qui +vous intéressera et vous satisfera, j'en suis bien sûre. J'en ai même +plusieurs à vous dire, c'est mon devoir, et, cette fois, je n'aurai pas +à vous demander pardon de vous les avoir dites. + +Quand vous aurez un instant à perdre, comme on dit dans le monde, +accordez-le-moi, vous me trouverez toujours prête à en profiter avec une +vive reconnaissance. + +GEORGE SAND + +Noms des condamnés à mort: Duchauffour, Lucas (Jean-César), Mondange, +Guillemin, soldats au 3e régiment de chasseurs d'Afrique. + + + + +CCCXLVI + +AU MÊME + + Paris, 20 février 1852. + +Prince, + +J'étais bien résolue à ne plus vous importuner, mais votre bienveillance +m'y contraint, et il faut que je vous en remercie du fond du coeur. M. +Emile Rogat est en liberté, MM. Dufraisse et Greppo sont à l'étranger, +et les quatre malheureux soldats dont je me suis permis de vous envoyer +la supplique sont graciés, j'en suis certaine, sans m'en informer. Mais +vous m'avez aussi accordé la commutation de peine de M. Luc Desages, +gendre de M. Pierre Leroux, condamné à dix ans de déportation; vous avez +permis qu'il fût simplement exilé, et, avec votre autorisation, j'avais +annoncé cette bonne nouvelle à sa famille. + +Cet ordre de votre part n'a pas eu son exécution, ce doit être ma faute! +Je vous ai donné un renseignement inexact. Il a été condamné par la +commission militaire de l'Allier, à Moulins, et non pas à Limoges comme +j'avais eu l'honneur de vous le dire. + +Prince, daignez réparer d'un mot ma déplorable maladresse, et l'erreur +plus déplorable encore d'un jugement inique. + +Ah! prince, mettez donc bientôt le comble à _mon dévouement pour votre +personne_, phrase de cour qui sous ma plume est une parole sérieuse. +Votre politique, je ne peux l'aimer, elle m'épouvante trop pour vous et +pour nous. Mais votre caractère personnel, je puis l'aimer, je le +dois, je le dis à tous ceux que j'estime. Faites cette conversion plus +étendue, dans les limites où vous avez opéré la mienne, cela vous est +facile. Aucune âme de quelque prix ne transformera son idéal d'égalité +en une religion de pouvoir absolu. + +Mais tout homme de coeur, pour qui vous aurez été juste ou clément +en dépit de la raison d'État, s'abstiendra de haïr votre nom et de +calomnier vos sentiments. C'est de quoi je peux répondre à l'égard de +ceux sur qui j'ai quelque influence. Eh bien, au nom de votre propre +popularité, je vous implore encore pour l'amnistie; ne croyez pas ceux +qui ont intérêt à calomnier l'humanité, elle est corrompue, mais elle +n'est pas endurcie. Si votre clémence fait quelques ingrats, elle vous +fera mille fois plus de partisans sincères. Si elle est blâmée par des +coeurs sans pitié, elle sera aimée et comprise par tout ce qui est +honnête dans tous les partis. + +Et, aujourd'hui, accordez-moi, prince, ce que deux fois vous m'avez fait +sérieusement espérer. Ordonnez l'élargissement de tous mes compatriotes +de l'Indre. Parmi ceux-là, j'ai plusieurs amis, mais que justice soit +faite à tous; puisque personne ne s'est déclaré contre vous, ce n'est +que justice. Qu'on sache que ce que vous m'avez dit est vrai: «Je ne +persécute pas la croyance, je ne châtie pas la pensée.» + +Que cette parole, remportée dans mon coeur de l'Elysée et qui m'a +presque guérie, reste en moi comme une consolation au milieu de mon +effroi politique. Que les partis qui vous trahissent en feignant de vous +servir ne nous disent plus: «Ce n'est pas notre faute, le pouvoir est +implacable.» Que les intrigants qui se pressent dans l'ombre de votre +drapeau ne nous fassent pas entendre qu'ils attendent des princes plus +généreux qui achèteront les coeurs par l'amnistie. Prenez cette couronne +de la clémence; celle-là, on ne la perd jamais. + +Ah! cher prince, on vous calomnie affreusement à toute heure, et ce +n'est pas nous qui faisons cela. Pardon, pardon, de mon insistance! +qu'elle ne vous lasse pas; ce n'est plus un cri de détresse seulement, +c'est un cri d'affection, vous l'avez voulu. Mais, en attendant cette +amnistie que vos véritables amis nous promettent, faites que votre +générosité soit connue dans nos provinces; connaissez ce que dit le +peuple qui vous a proclamé: «Il voudrait être bon, mais il a de cruels +serviteurs et il n'est pas le maître. Notre volonté est méconnue en lui, +nous avons voulu qu'il fût tout-puissant, et il ne l'est pas.» + +Ce désaccord entre votre pensée et celle des fonctionnaires qui +s'acharnent sur leur proie dans les provinces, jette la consternation +dans tous les esprits; on commence à croire le pouvoir encore faible en +haut, en le voyant toujours si violent en bas. J'ose vous parler de +mon département parce que là, par ma position, je suis beaucoup mieux +renseignée que la police sur les actes de mon parti; parce que je +vois là une véritable guerre à la conscience intime, une révoltante +persécution que vous ne savez pas et dont vous ne voulez pas. + +On insulte, on tente d'avilir; on exige des flatteries et des promesses +de ceux qu'on élargit. Quel fond peut-on faire, hélas! sur ceux qui +mentent pour se racheter? Ah! ce n'est pas ainsi que vous pardonnez, +vous, à vos ennemis personnels, et je sais à présent que vous présenter +comme tel un homme qu'on veut sauver, c'est assurer sa grâce. Mais je ne +peux pas mentir, même pour cela, et, cette fois, je vous implore pour +des hommes qui n'attendent de vous qu'une mesure d'équité et de haute +protection contre vos ennemis et les leurs. + +Veuillez agréer, prince, l'expression de mon respectueux attachement, et +dites sur mon pauvre Berry une parole qui me permette d'y être écoutée +quand j'y parlerai de vous selon mon coeur. + +GEORGE SAND. + + + + +CCCXLVII + +A M. JULES HETZEL, A PARIS + + Paris, 20 février 1852 + +Mon ami, + +J'aime autant vous savoir là-bas qu'ici, malgré les embarras, si peu +faits pour mon cerveau et ma santé, où votre absence peut me laisser. +Ici rien ne tient à rien. Les grâces ou justices qu'on obtient, sont, +pour la plupart du temps, non avenues, grâce à la résistance d'une +réaction plus forte que le président, et aussi grâce à un désordre dont +il n'est plus possible de sortir vite, si jamais on en sort. La moitié +de la France dénonce l'autre. Une haine aveugle et le zèle atroce d'une +police furieuse se sont assouvis. Le silence forcé de la presse, les _on +dit_, plus sombres et plus nuisibles aux gouvernements absolus que la +liberté de contredire, ont tellement désorienté l'opinion, qu'on croit à +tout et à rien avec autant de raison pour faire l'un que l'autre. Enfin, +Paris est un chaos, et la province une tombe. Quand on est en province +et qu'on y voit l'annihilation des esprits, il faut bien se dire que +toute la sève était dans quelques hommes aujourd'hui prisonniers, morts +ou bannis. Ces hommes ont fait, pour la plupart, un mauvais usage de +leur influence, puisque les espérances matérielles, données par eux, +une fois anéanties avec leur défaite, il n'est resté dans l'âme des +partisans qu'ils avaient faits, aucune foi, aucun courage, aucune +droiture. + +Quiconque vit en province croit donc et doit croire le gouvernement fort +et prenant sa base sur une conviction, sur une volonté générale, puisque +les résistances n'y comptent pas une sur mille, et encore sont-ce des +résistances timides et affaissées sous le poids de leur impuissance +morale. En arrivant ici, j'ai cru qu'il fallait subir temporairement, +avec le plus de calme et de foi possible en la Providence, une dictature +imposée par nos fautes mêmes. + +J'ai espéré que, puisqu'il y avait un homme tout-puissant, on pouvait +approcher de son oreille pour lui demander la vie et la liberté de +plusieurs milliers de victimes (innocentes à ses yeux mêmes, pour la +plupart). Cet homme a été accessible et humain en m'écoutant. Il m'a +offert toutes les grâces particulières que je voudrais lui demander, en +me promettant une amnistie générale pour bientôt; J'ai refusé les grâces +particulières, je me suis retirée en espérant pour tous. L'homme ne +posait pas, il était sincère, et il semblait qu'il fût de son propre +intérêt de l'être. J'y suis retournée _une seconde et dernière fois_, il +y a quinze ou vingt jours pour sauver un ami personnel de la déportation +et du désespoir (car il était au désespoir). J'ai dit en propres termes +(et j'avais écrit en propres termes pour demander l'audience) que cet +ami ne se _repentirait_ pas de son passé, et ne s'engagerait à rien +pour son avenir; que je restais en France; moi, comme une sorte de bouc +émissaire qu'on pourrait frapper quand on voudrait. Pour obtenir la +commutation de peine que je réclamais, pour l'obtenir sans compromettre +et avilir celui qui en était l'objet, j'osai compter sur un sentiment +généreux de la part du président, et je le lui dénonçai comme son +_ennemi personnel incorrigible_. Sur-le-champ, il m'offrit sa grâce +entière. Je dus la refuser au nom de celui qui en était l'objet, et +remercier en _mon nom_. J'ai remercié avec une grande loyauté de coeur, +et, de ce jour, je me suis regardée comme engagée à ne pas laisser +calomnier complaisamment devant moi; _le côté du caractère_ de l'homme +qui a dicté cette action. Renseignée sur ses moeurs, par des gens qui le +voient de près depuis longtemps et qui ne l'aiment pas, je sais qu'il +n'est ni débauché, ni voleur, ni sanguinaire. Il m'a parlé assez +longuement et avec assez d'abandon pour que j'aie vu en lui certains +bons instincts et des tendances vers un but qui serait le nôtre. + +Je lui ai dit: «Puissiez-vous y arriver! mais je ne crois pas que vous +ayez pris le chemin possible. Vous croyez que la fin justifie les +moyens; je crois, je professe la doctrine contraire. Je n'accepterais +pas la dictature exercée par mon parti. Il faut bien que je subisse la +vôtre, puisque je suis venue désarmée vous demander une grâce; mais ma +conscience ne peut changer; je suis, je reste ce que vous me connaissez; +si c'est un crime, faites de moi ce que vous voudrez.» + +Depuis ce jour-là, le 6 février, je ne l'ai pas revu; je lui ai écrit +deux fois pour lui demander la grâce de quatre soldats condamnés à mort, +et le rappel d'un déporté mourant. Je l'ai obtenue. J'avais demandé pour +Greppo et pour Luc Desages, gendre de Leroux, en même temps que pour +Marc Dufraisse. C'était obtenu. Greppo et sa femme out été mis en +liberté le lendemain. Luc Desages n'a pas été élargi. Cela tient, +je crois, à une erreur de désignation que j'ai faite en dictant au +président son nom et le lieu du jugement. J'ai réparé cette erreur dans +ma lettre, et, en même temps, j'ai plaidé pour la troisième fois +la cause des prisonniers de l'Indre. Je dis _plaidé_, parce que le +président, et ensuite son ministre, m'ayant répondu sans hésiter +qu'ils n'entendaient pas poursuivre les opinions et la présomption +des intentions, les gens incarcérés comme suspects avaient droit à la +liberté et allaient l'obtenir. Deux fois, on a pris la liste; deux fois, +on a donné des ordres sous mes yeux, et _dix fois_ dans la conversation, +le président et le ministre m'ont dit, chacun de son côté, qu'on avait +été trop loin, qu'on s'était servi du nom du président pour couvrir +des vengeances particulières, que cela était odieux et qu'ils allaient +mettre bon ordre à cette fureur atroce et déplorable. + +_Voilà toutes mes relations avec le pouvoir_, résumées dans quelques +démarches, lettres et conversations, et, depuis ce moment, je n'ai pas +fait autre chose que de courir de Carlier à Piétri, et du secrétaire du +ministre de l'intérieur à M. Baraguay, pour obtenir l'exécution de ce +qui m'avait été octroyé ou promis pour le Berry, pour Desages, puis pour +Fulbert Martin, acquitté et toujours détenu ici; pour madame Roland, +arrêtée et détenue; enfin, pour plusieurs autres que je ne connais +pas et à qui je n'ai pas cru devoir refuser mon temps et ma peine, +c'est-à-dire, dans l'état où j'étais, ma santé et ma vie. + +Pour récompense, on me dit et on m'écrit de tous côtés: «Vous vous +compromettez, vous vous perdez, vous vous déshonorez, vous êtes +bonapartiste! Demandez et obtenez pour nous; mais haïssez l'homme qui +accorde, et, si vous ne dites pas qu'il mange des enfants tout crus, +nous vous mettons hors la loi.» + +Cela ne m'effraye nullement, je comptais si bien là-dessus! Mais cela +m'inspire un profond mépris et un profond dégoût pour l'esprit de parti, +et je donne de bien grand coeur, non pas au président, qui ne me l'a +pas demandée, mais à Dieu, que je connais mieux que bien d'autres, _ma +démission politique_, comme dit ce pauvre Hubert. J'ai droit de la +donner, puisque ce n'est pas pour moi une question d'existence. + +Je sais que le président a parlé de moi avec beaucoup d'estime et que +ceci a fâché des gens de son entourage. Je sais qu'on a trouvé mauvais +qu'il m'accordât ce que je lui demandais; je sais que l'on me tordra le +cou de ce côté-là si on lui tord le sien, ce qui est probable. Je sais +aussi qu'on répand partout que je ne sors pas de l'Élysée et que les +rouges accueillent l'idée de ma bassesse avec une complaisance qui +n'appartient qu'à eux; je sais, enfin, que, d'une main ou de l'autre, +je serai égorgée à la première crise. Je vous assure que ça m'est bien +égal, tant je suis dégoûtée de tout et presque de tous en ce monde. + +Voilà l'historique qui vous servira à redresser des erreurs si elles +sont de bonne foi. Si elles sont de mauvaise foi, ne vous en occupez +pas, je n'y tiens pas. Quant à ma pensée présente sur les événements, +d'après ce que je vois à Paris, la voici: + +Le président n'est plus le maître, si tant est qu'il l'ait été +vingt-quatre heures. Le premier jour que je l'ai vu, il m'a fait l'effet +d'un envoyé de la fatalité. La deuxième fois, j'ai vu l'homme débordé +qui pouvait encore lutter. Maintenant, je ne le vois plus; mais je vois +l'opinion et j'aperçois de temps en temps l'entourage: ou je me trompe +bien, ou l'homme est perdu, mais non le système, et à lui va succéder +une puissance de réaction d'autant plus furieuse, que la douceur du +tempérament de l'homme sacrifié n'y sera plus un obstacle. Maintenant le +peuple et la bourgeoisie, qui murmurent et menacent à qui mieux mieux, +sont-ils d'accord pour ressaisir la République? ont-ils le même but? le +peuple veut-il ressaisir le suffrage universel? la bourgeoisie veut-elle +le lui accorder? qui se mettra avec ou contre l'armée si elle égorge de +nouveau les passants dans les rues? + +Que ceux qui croient à des éléments de résistance contre ce qui existe +espèrent et désirent la chute de Napoléon! Moi, ou je suis aveugle ou je +vois que le grand coupable, c'est la France, et que, pour le châtiment +de ses vices et de ses crimes, elle est condamnée à s'agiter sans +solution durant quelques années, au milieu d'effroyables catastrophes. + +Le président, j'en reste et j'en resterai convaincue, est un infortuné, +victime de l'erreur et de la souveraineté du but. Les circonstances, +c'est-à-dire les ambitions de parti, l'ont porté au sein de la +tourmente. Il s'est flatté de la dominer; mais il est déjà submergé à +moitié et je doute qu'à l'heure qu'il est, il ait conscience de ses +actes. + +Adieu, mon ami; voilà tout pour aujourd'hui. Ne me parlez plus de ce +qu'on dit et écrit contre moi. Cachez-le-moi; je suis assez dégoûtée +comme cela et je n'ai pas besoin de remuer cette boue. Vous êtes assez +renseigné par cette lettre pour me défendre s'il y a lieu, sans me +consulter. Mais ceux qui m'attaquent méritent-ils que je me défende? Si +mes amis me soupçonnent, c'est qu'ils n'ont jamais été dignes de l'être, +qu'ils ne me connaissent pas, et alors je veux m'empresser de les +oublier. + +Quant à vous, cher vieux, restez où vous êtes jusqu'à ce que cette +situation s'éclaircisse, ou bien, si vous voulez venir pour quelque +temps, dites-le-moi. Baraguay-d'Hilliers ou tout autre peut, je crois, +demander un sauf-conduit pour que vous veniez donner un coup d'oeil à +vos affaires. Mais n'essayons rien de définitif avant que le danger d'un +nouveau bouleversement soit écarté des imaginations. + +GEORGE SAND. + + + + +CCCXLVIII + +A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA PRISON DE CHÂTEAUROUX + + Paris, 24 février 1852. + +Mon cher ami, je vous remercie de votre bonne lettre. Elle m'a fait un +grand plaisir. On ne me soupçonne donc pas parmi vous? À la bonne +heure, je vous en sais gré, et je puiserai dans cette justice de mes +compatriotes un nouveau courage. Ce n'est pas la même chose ici. Il y +a des gens qui ne peuvent croire au courage du coeur et au +désintéressement du caractère; et on m'abîme par correspondance dans les +journaux étrangers. Qu'importe, n'est-ce pas? + +Si je vous voyais, je vous donnerais des détails sur mes démarches et +sur mes impressions personnelles, qui vous intéresseraient; mais je peux +les résumer en quelques lignes qui vous donneront la mesure des choses. + +Le nom dont on s'est servi pour accomplir cette affreuse boucherie de +réaction n'est qu'un symbole, un drapeau qu'on mettra dans la poche +et sous les pieds le plus tôt qu'on pourra. L'_instrument_ n'est pas +disposé à une éternelle docilité. Humain et juste par nature, mais +nourri de celle idée fausse et funeste que _la fin justifie les moyens_, +il s'est persuadé qu'on pouvait laisser faire beaucoup de mal pour +arriver au bien, et personnifier la puissance dans un homme pour faire +de cet homme la providence d'un peuple. + +Vous voyez ce qui adviendra, ce qui advient déjà de cet homme. On lui +cache la réalité des faits monstrueux qu'on accomplit en son nom, et il +est condamné à la méconnaître pour avoir méconnu la vérité dans l'idée. +Enfin, il boit un calice d'erreurs présenté à ses lèvres, après avoir +bu le calice d'erreurs présenté à son esprit, et, avec la volonté +personnelle du bien rêvé, il est condamné à être l'instrument, le +complice, le prétexte du mal accompli par tous les partis absolutistes. +Il est condamné à être leur dupe et leur victime. Dans peu, j'en ai +l'intime et tragique pressentiment, il sera frappé pour faire place à +des gens qui ne le vaudront certainement pas, mais qui prennent le +soin de le faire passer pour un despote implacable (sous d'hypocrites +formules d'admiration), afin de rendre sa mémoire responsable de tous +les crimes commis par eux à son insu. + +Il me paraît essayer maintenant d'une dictature temporaire dont il +espère pouvoir se relâcher. Le jour où il l'essayera, il sera sacrifié, +et, pourtant, s'il ne l'essaye pas bientôt, la nation lui suscitera une +résistance insurmontable. Je vois l'avenir bien noir; car l'idée de +fraternité est étouffée pour longtemps par le système d'infamie, de +délation et de lâche vengeance qui prévaut. La pensée de la vengeance +entre nécessairement bien avant dans les coeurs, et que devient, hélas! +le sentiment chrétien, le seul qui puisse faire durer une république! + +Je ne sais, quant à nous, pauvres persécutés du Berry, ce qui sera +statué sur notre sort. J'ai plaidé notre cause au point de vue de la +liberté de conscience, et je le pouvais _en toute conscience_, puisque +nous n'avons rien fait en Berry contre la personne du président depuis +les événements de décembre. Il m'a été répondu qu'on ne poursuivait pas +les pensées, les intentions, les opinions, et cependant on le fait, et +cependant je ne vois pas la réalisation des promesses qu'on m'a faites. +On me dit, ailleurs, que c'est fourberie et jésuitisme. + +J'ai la certitude que ce n'est pas cela. C'est quelque chose de pis +pour nous, peut-être. C'est impuissance. On a donné une hécatombe à la +réaction: on ne peut plus la lui arracher.--Pourtant j'espère encore +_pour nous_ de mon plaidoyer, et j'espère _pour tous_ de la nécessité +d'une amnistie prochaine. On la promet ouvertement. On obtient +facilement _à titre de grâce_; mais, comme personne de chez nous ne +demande ainsi, je n'ai qu'à faire le rôle d'avocat sincère, et à +démentir, autant qu'il m'est possible, les calomnies de nos adversaires. + +Adieu, cher ami; brûlez ma lettre; je la lirais au président; mais un +préfet ne la lui lirait pas, et y trouverait le prétexte à de nouvelles +persécutions. Je ne vous exhorte pas au courage et à la patience: je +sais que vous n'en manquez pas. Ma famille se joint à moi pour vous +embrasser de coeur. Espérons nous revoir bientôt. + + + + +CCCXLIX + +A M. CALAMATTA, A BRUXELLES. + + Paris, 24 février 1852. + +Mon ami, + +Ce qu'on t'a dit qu'_il_ m'avait dit est vrai, du moins dans les termes +que tu me rapportes; mais il ne faut pas se flatter. Je n'ai pas le +droit, moi, de suspecter la sincérité des intentions de la _personne_. +Il me semble qu'il y aurait une grande déloyauté à invoquer ces +sentiments chez elle et à les déclarer perfides, après que je leur dois +le salut de quelques-uns. + +Mais, en mettant à part tout ce qu'on peut dire et penser contre ou +pour cette personne, il me paraît prouvé maintenant qu'elle est ou sera +bientôt réduite à l'impuissance, pour s'être livrée à des conseils +perfides, et pour avoir cru qu'on pouvait faire sortir le bon (dans le +but) du mal (dans les moyens). + +Son procès est perdu aussi bien que le nôtre; qu'en résultera-t-il? des +malheurs pour tous! S'il y avait _un maître_ en France, on pourrait +espérer quelque chose; ce maître-là pouvait être le suffrage universel, +quelque dénaturé et dévié qu'il fût de son principe; quelque aveugle +et pressé de travailler à son bonheur matériel que fût le peuple, on +pouvait se dire: «Voilà un homme qui résume et représente la résistance +populaire à l'idée de liberté; un homme qui symbolise le besoin +d'autorité temporaire que le peuple semble éprouver: que ces deux +volontés soient d'accord et, par le fait, ce sera la dictature du +peuple, une dictature sans idéal mais non pas sans avenir, puisqu'en +acquérant le bien-être dont il est privé, le peuple acquerra forcément +l'instruction et la réflexion. + +Il m'a semblé, il me semble encore, bien que je n'aie pas revu la +_personne_ depuis le 5 février, que les électeurs et l'élu sont assez +d'accord sur le fond des choses; mais tous deux ignorent les moyens, et +s'imaginent que le but justifie tout. Ils ne voient pas que le jeu des +instruments qu'ils emploient, et la fatalité, se montrent ici plus +justes et plus logiques qu'on ne pouvait s'y attendre. Les instruments +trahissent, paralysent, corrompent, conspirent et vendent. Voilà ce que +je crois, et je m'attends à tout, excepté au triomphe prochain de l'idée +fraternelle et chrétienne, sans laquelle nous n'aurons pas de république +durable. Nous passerons par d'autres dictatures, Dieu sait lesquelles! +Quand le peuple aura fait de douloureuses expériences, il s'apercevra +qu'il ne peut pas se personnifier dans un homme et que Dieu ne veut pas +bénir une erreur qui n'est plus de notre siècle. + +En attendant, c'est nous, républicains, qui serons encore victimes de +ces orages. Probablement, nous serions sages si nous attendions, pour +rappeler le peuple à ses vrais devoirs, qu'il comprît ses erreurs et +qu'il se repentît de lui-même de nous avoir considérés comme une poignée +de scélérats qu'il fallait abandonner, livrer, dénoncer aux fureurs de +la réaction. + +Bonsoir, mon ami; je t'embrasse et regrette bien que tu sois toujours +là-bas quand je suis ici. Ma santé ne se rétablit pas encore, je me suis +beaucoup fatiguée pour obtenir jusqu'ici beaucoup moins qu'on ne m'avait +promis; je m'en prends surtout au désordre effrayant qui règne dans +cette sinistre branche de l'administration, et à la préoccupation où les +élections tiennent le pouvoir. Je crois que l'amnistie viendra ensuite. +Si elle ne vient pas, je recommencerai mes démarches pour arracher du +moins à la souffrance et à l'agonie le plus de victimes que je pourrai; +on m'en récompense par des calomnies, c'est dans l'ordre, et je n'y veux +pas faire attention. + +On joue une nouvelle pièce de moi la semaine prochaine, une pièce _gaie_ +et _bouffonne[1]_ que j'ai faite avec la mort dans l'âme, les directeurs +de théâtre refusant mes pièces, sous prétexte qu'elles rendent triste. +Ces pauvres spectateurs! ils ont le coeur si tendre! ils sont si +sensibles, ces bons bourgeois! Il faut prendre garde de les rendre +malades! + +Bonsoir encore, cher ami; je t'envoie cette lettre par une occasion +sûre. Embrasse ta chère Peppina pour moi. Maurice est très fier de ton +compliment. + + [1] _Les Vacances de Pandolphe_. + + + + +CCCL + +AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE + + Paris, mars 1852. + +Prince, + +Ils sont partis pour le fort de Bicêtre, ces malheureux déportés de +Châteauroux, partis enchaînés comme des galériens, au milieu des larmes +d'une population qui vous aime et qu'on vous peint comme dangereuse et +féroce. Personne ne comprend ces rigueurs. On vous dit que cela fait +_bon effet_; on vous ment, on vous trompe, on vous trahit! + +Pourquoi, mon Dieu, vous abuse-t-on ainsi? Tout le monde le devine et le +sent, excepté vous. Ah! si Henri V vous renvoie en exil ou en prison, +souvenez-vous de quelqu'un qui vous aime toujours, bien que votre +règne ait déchiré ses entrailles et qui, au lieu de désirer, comme les +intérêts de son parti le voudraient peut-être, qu'on vous rende odieux +par de telles mesures, s'indigne de voir le faux rôle qu'on veut vous +faire dans l'histoire, à vous qui avez le coeur grand autant que la +destinée. + +A qui plaisent donc ces fureurs, cet oubli de la dignité humaine, cette +haine politique qui détruit toutes les notions du juste et du vrai, +cette inauguration du règne de la terreur dans les provinces, le +proconsulat des préfets, qui, en nous frappant, déblayent le chemin pour +d'autres que vous? Ne sommes-nous pas vos amis naturels, que vous avez +méconnus pour châtier les emportements de quelques-uns? Et les gens +qui font le mal en votre nom, ne sont-ils pas vos ennemis naturels? +Ce système de barbarie politique plaît à la bourgeoisie, disent les +rapports. Ce n'est pas vrai. La bourgeoisie ne se compose pas de +quelques gros bonnets de chef-lieu qui ont leurs haines particulières à +repaître, leurs futures conspirations à servir. Elle se compose de gens +obscurs qui n'osent rien dire, parce qu'ils sont opprimés par les plus +apparents, mais qui ont des entrailles et qui baissent les yeux avec +honte et douleur en voyant passer ces hommes dont on fait des martyrs +et qui, ferrés comme des forçats sous l'oeil des préfets, tendent avec +orgueil leurs mains aux chaînes. + +On a destitué à la Châtre un sous-préfet, j'en ignore la raison; mais +le peuple dit et croit que c'est parce qu'il a ordonné qu'on ôtât les +chaînes et qu'on donnât des voitures aux prisonniers. + +Les paysans étonnés venaient regarder de près ces victimes. Le +commissaire de police criait au peuple:. «Voilà ceux qui out violé et +éventré les femmes!» + +Les soldats disaient tout bas: «N'en croyez rien! on n'a pas violé, +on n'a pas éventré une seule femme. Ce sont là d'honnêtes gens, bien +malheureux. Ils sont socialistes, nous ne le sommes pas; mais nous +les plaignons et nous les respectons.» A Châteauroux, on a remis les +chaînes. Les gendarmes qui ont reçu ces prisonniers à Paris ont été +étonnés de ce traitement. + +Le général Canrobert n'a vu personne. On le disait envoyé par vous pour +réviser les sentences rendues par l'ire des préfets et la terreur des +commissions mixtes, pour s'entretenir avec les victimes et se méfier des +fureurs locales. Trois de vos ministres me l'avaient dit, à moi; je le +disais à tout le monde, heureuse d'avoir à vous justifier. Comment ces +_missi dominici_, à l'exception d'un seul, ont-ils rempli leur mission? +Ils n'ont vu que les juges, ils n'ont consulté que les passions, et, +pendant qu'une commission de recours en grâce était instituée et +recevait les demandes et les réclamations, vos envoyés de paix, vos +ministres de clémence et de justice aggravaient ou confirmaient les +sentences que cette commission eût peut-être annulées. + +Pensez à ce que je vous dis, prince, c'est la vérité. Pensez-y cinq +minutes seulement! Un témoignage de vérité, un cri de la conscience qui +est en même temps le cri d'un coeur reconnaissant et ami, valent bien +cinq minutes de l'attention d'un chef d'État. + +Je vous demande la grâce de tous les déportés de l'Indre, je vous la +demande à deux genoux, cela ne m'humilie pas. Dieu vous a donné le +pouvoir absolu: eh bien, c'est Dieu que je prie, en même temps que l'ami +d'autrefois. Je connais tous ces condamnés: il n'y en a pas un qui ne +soit un honnête homme, incapable d'une mauvaise action, incapable de +conspirer contre l'homme qui, en dépit des fureurs et des haines de son +parti, leur aura rendu justice comme citoyen et leur aura fait grâce +comme vainqueur. + +Voyons, prince, le salut de quelques hommes obscurs, devenus +inoffensifs; le mécontentement d'un préfet de vingt-deux ans qui fait du +zèle de novice et de six gros bourgeois tout au plus, pauvres mauvaises +gens égarés, stupides, qui prétendent représenter la population, et que +la population ne connaît seulement pas, ne sont-ce pas là de grands +sacrifices à faire quand il s'agit pour vous d'une action bonne, juste +et puissante? + +Prince, prince, écoutez la femme qui a des cheveux blancs et qui vous +prie à genoux; la femme cent fois calomniée, qui est toujours sortie +pure, devant Dieu et devant les témoins de sa conduite, de toutes les +épreuves de la vie, la femme qui n'abjure aucune de ses croyances et +qui ne croit pas se parjurer en croyant en vous. Son opinion laissera +peut-être une trace dans l'avenir. + +Et vous aussi, vous serez calomnié! et, que je vous survive ou non, vous +aurez une voix, une seule voix peut-être dans le parti socialiste qui +laissera sur vous le testament de sa pensée. Eh bien, donnez-moi de quoi +me justifier auprès des miens, d'avoir eu espoir et confiance en votre +âme. Donnez-moi des faits particuliers, en attendant ces preuves +éclatantes que vous m'avez fait pressentir pour l'avenir et que mon +coeur, droit et sincère, n'a pas repoussées comme un leurre, comme une +banale parole de commisération pour ses larmes. + + + + +CCCLI + +AU MÊME + + Paris, mars 1852. + +Prince, + +Je vous remercie du fond du coeur des grâces que vous avez daigné +accorder à ma requête. + +Accordez-moi, accordez à vous-même, à votre propre coeur, celle des +treize déportés de l'Indre, condamnés par la commission mixte de +Châteauroux. Ils ont adressé en vain leur recours à la commission des +grâces. Ils m'écrivent que le général Canrobert, qui n'a voulu voir à +Châteauroux que les autorités, contrairement à ce qui m'avait été dit de +sa mission par trois de vos ministres, leur est annoncé comme devant les +voir au fort de Bicêtre, où ils ont été transférés. + +Est-ce le moment d'invoquer la soumission, quand ils viennent, ces +malheureux, d'être ferrés comme des forçats sous les yeux du préfet et +de traverser ainsi la France, eux, hommes honorables et incapables de +la pensée d'une mauvaise action? Cet affreux système qui assimile la +_présomption_ de l'opinion politique, aux crimes les plus abjects, ne +voulez-vous pas qu'il cesse, et qu'on cesse de croire que vous l'avez +autorisé, que vous l'avez connu? + +Prince, faites voir que vous avez le sens délicat de l'honneur français. +N'exigez pas que vos ennemis--si toutefois ces vaincus sont vos +ennemis--deviennent indignes d'avoir été combattus par vous. Rendez-les +à leurs familles sans exiger qu'ils se _repentent_; de quoi? d'avoir été +républicains? Voilà tout leur crime. Faites qu'ils vous estiment et +vous aiment. C'est un gage bien plus certain pour vous que les serments +arrachés par la peur. + +Croyez-en le seul esprit socialiste qui vous soit resté personnellement +attaché, malgré tous ces coups frappés sur son Église. C'est moi, le +seul à qui l'on n'ait pas songé à faire peur, et qui, n'ayant trouvé en +vous que douceur et sensibilité, n'a aucune répugnance à vous demander à +genoux la grâce de mes amis. + + + + +CCCLII + +A M. ALPHONSE FLEURY, A LA CHÂTRE. + + Nohant, 5 avril 1852. + +Mon ami, + +Ta volonté soit faite! Je n'insiste pas, et je ne t'en veux pas, puisque +tu obéis à une conviction. Mais je la déplore en un sens, et je veux +te dire lequel, afin que nous sachions nous comprendre à demi-mot +désormais. + +Le point culminant de ton raisonnement est celui-ci: Il faut de grandes +expiations et de grands châtiments. _La notion du droit ne peut renaître +que par des actes terribles de justice_. + +En d'autres termes, c'est la dictature que tu crois légitime et possible +entre nos mains, c'est la rigueur, c'est le châtiment, c'est la +vengeance. + +Je veux, je dois te dire que je me sépare entièrement de cette opinion +et que je la crois faite pour justifier ce qui se passe aujourd'hui en +France. Le gouvernement de tous a toujours été et sera toujours l'idéal +et le but de ma conscience. Pour que tous soient initiés à leurs droits +et à leurs propres intérêts, il faut du temps, il en faut cent fois +plus que nous ne l'avions prévu en proclamant le principe souverain du +suffrage universel. Il a mal fonctionné, tant pis pour nous et pour +lui-même. Que nous lui rendions demain son libre exercice, il se +tournera encore contre nous, cela est évident, certain. Vous en +conclurez, je pense, qu'il faut le restreindre ou le détruire +momentanément pour sauver la France. Je le nie; je m'y refuse. J'ai sous +les yeux le spectacle d'une dictature. J'ai vu celle de M. Cavaignac, +qui, je m'en souviens bien, ne t'a pas choqué autant que celle-ci, et +qui ne valait certes pas mieux. J'en ai assez; je n'en veux plus. Toute +révolution prochaine, quelle qu'elle soit, ne s'imposera que par ces +moyens, qui sont devenus à la mode et qui tendent à passer dans nos +moeurs politiques. + +Ces moyens tuent les partis qui s'en servent. Ils sont condamnés par le +ciel, qui les permet, comme par les masses, qui les subissent. Si la +République revient sur ce cheval-là, elle devient une affaire de parti +qui aura son jour comme les autres, mais qui ne laissera après elle que +le néant, le hasard et la conquête par l'étranger. Vous portez donc +dans vos flancs, vous autres qui êtes irrités, la mort de la France. +Puissiez-vous attendre longtemps le jour de rémunération que vous croyez +souverain et que je crois mortel! J'espère que les masses s'éclaireront +jusque-là, en dépit de tout, qu'elles comprendront que leurs souffrances +sont le résultat de leurs fautes, de leur ignorance et de leur +corruption, et que, le jour ou elles seront aptes à se gouverner +elles-mêmes, elles renieront des chefs qui reviendraient vers elles avec +la terreur en croupe. + +Jusque-là, nous souffrirons, soit! nous serons victimes, mais nous +ne serons pas bourreaux. Il est temps que cette vieille question que +Mazzini ressuscite soit vidée: la question de savoir s'il faut être +politique ou socialiste. Il prononce qu'il faut être désormais purement +_politique_. Je prononce dans mon âme qu'il faut être, quant à présent, +socialiste _non politique_, et l'expérience des années qui viennent +de s'écouler me ramène à mes premières certitudes. On ne peut être +politique aujourd'hui sans fouler aux pieds le droit humain, le droit +de tous. Cette notion du vrai droit ne peut pas s'incarner dans la +conscience d'hommes qui n'ont pas d'autre moyen pour le faire prévaloir +que de commencer par le violer. Quelque honnêtes, quelque sincères +qu'ils soient, ils cessent de l'être dès qu'ils entrent dans l'action +contemporaine. Ils ne peuvent plus l'être, à peine de recommencer +l'impuissance du gouvernement provisoire. La logique du fait les +contraint à admettre le principe des jésuites, de l'inquisition, de 93, +du 18 brumaire et du 2 décembre. _Qui veut la fin veut les moyens_. Ce +principe est vrai en fait, faux en morale, et un parti qui rompt avec +la morale ne vivra jamais en France, malgré l'apparence d'immoralité de +cette nation troublée et fatiguée. + +Donc, la dictature est illégitime, devant Dieu et devant les hommes; +elle n'est pas plus légitime aux mains d'un roi que dans celles d'un +parti révolutionnaire, Elle a sa légitimité fatale dans le passé, elle +ne l'a plus dans le présent. Elle l'a perdu le jour où la France a +proclamé le principe du suffrage universel. Pourquoi? Parce qu'une +vérité, n'eût-elle vécu qu'un jour, prend son rang et son droit dans +l'histoire. Il faut qu'elle s'y maintienne, au prix de tous les +tâtonnements, de toutes les erreurs dont son premier exercice est +entaché et entravé inévitablement; mais malheur à qui la supprime, +même pour un jour! Là reparaît le grand sens des masses, car elles +abandonnent celui qui commet cette profanation; là est toute la cause de +l'indifférence avec laquelle le peuple a vu violer sa représentation au +2 décembre. Elle n'était pas encore le produit du suffrage restreint; +mais elle avait décrété la mort du suffrage universel, et le peuple +s'est plus volontiers laissé prendre à l'appât d'un faux suffrage +universel, qui du moins n'avait pas été débaptisé, et dont il n'a pas +compris les restrictions mentales. + +«Mais, me diras-tu peut-être, je ne suis pas de ceux qui voudraient +revenir avec la dictature et la suppression ou la restriction du +suffrage universel.» Pour ce qui te concerne, j'en suis persuadée; mais +alors je te déclare que tu es impuissant, parce que tu es illogique. +Cette nation-ci n'est pas républicaine, et, pour qu'elle le devînt, il +faudrait la liberté de la propagande; plus que cette liberté, car elle +ne sait pas lire et n'aime pas à écouter. Il faudrait l'encouragement +donné d'en haut à la propagande; il faudrait peut-être la propagande +imposée par l'État. Fort bien! Quel sera le gouvernement assez fort pour +agir ainsi? Une dictature révolutionnaire, je n'en vois pas d'autre. +Qui la créera? une révolution? Soit. Faite par qui? Par nous, que la +majorité du vote repousse et sacrifie? Ce ne pourra être alors que par +une conspiration, par un coup hardi, par un hasard heureux, par une +surprise, par les armes. Combien y resterons-nous? Quelques mois pendant +lesquels, pour préparer le bon résultat du suffrage, nous ferons de la +terreur sur les riches, et par conséquent de la misère sur les pauvres. +Et les pauvres ignorants voudront de nous? Allons donc! Un ouvrier a dit +une belle parole en mettant trois mois de misère au service de l'_idée_; +mais est-ce qu'il y a eu de l'écho en France? est-ce que le pauvre ne +sera pas toujours pressé de se débarrasser, par le vote, d'un pouvoir +qui l'effraye et qui ne peut pas lui donner des satisfactions +immédiates, quoi qu'il ose et quoi qu'il fasse? Non, cent fois non, on +ne peut pas faire une révolution sociale avec les moyens de la politique +actuelle; ce qui a été vrai jusqu'ici est devenu faux, parce que le but +de cette révolution est une vérité qui n'a pas encore été expérimentée +sur la terre, et qu'elle est trop pure et trop grande pour être +inaugurée par les moyens du passé, et par nous-mêmes, qui sommes encore +à trop d'égards les hommes du passé. Nous en avons la preuve sous les +yeux. Voici un système qui, au fond, porte en lui-même un principe de +socialisme matérialiste qu'il ne s'avoue pas, mais qui est sa destinée +propre, son innéité fatidique, son unique moyen d'être, quoi qu'il fasse +pour s'y soustraire et pour caresser les besoins d'aristocratie qui le +rongent lui-même. Le jour où il laissera trop peser la balance de son +instinct aristocratique, il sera perdu. Il faut qu'il caresse le peuple +ou qu'il périsse. Il le sait bien et il frémit sur sa base à peine jetée +dans le sol. Pourquoi ce pouvoir est-il impossible à consolider sans +violence et sans faiblesse? Car il offre le spectacle de ces deux +extrêmes qui se touchent toujours et partout. C'est parce qu'il est +l'oeuvre des souvenirs du passé, impuissant à entraver comme à fonder +l'avenir, et à obtenir un autre résultat que le désordre moral et le +chaos intellectuel. Si l'ordre matériel réussit a s'y faire, et j'en +doute, quel sera le progrès véritable? Aucun, selon moi, dont l'avenir +puisse lui savoir gré. À présent que je le regarde et que je le juge +avec calme, je vois son oeuvre et son rôle dans l'histoire. Il est une +nécessité matérielle des temps qui l'ont produit. Il est une véritable +lacune dans le sens providentiel des événements humains. + +Il y a des jours, des mois, des années dans la vie des individus, comme +dans celle des nations, où la destinée semble endormie et la Providence +insensible à nos maux et à nos erreurs. Dieu semble s'abstenir, et nous +sommes forcés, par la fatigue et l'absence de secours extérieurs, de +nous abstenir nous-mêmes de travailler à notre salut; sous peine de +précipiter notre ruine et notre mort, nous sommes dans une de ces +phases. Le temps devient le seul maître, le temps qui au fond, n'est +que le travail invincible de cette mystérieuse Providence voilée à nos +regards. Je prendrai un exemple plus saisissant et je comparerai le +peuple, que nous avons essayé d'éclairer, à un enfant très difficile à +manier, très aveugle, assez ingrat, fort égoïste et innocent, en somme, +de ses propres fautes, parce que son éducation a été trop tardive et ses +instincts trop peu combattus; un véritable enfant, en un mot: tous se +ressemblent plus ou moins. Quand tous les moyens ont été tentés, dans +l'étroite limite où de sages parents peuvent lutter contre la société +corrompue qui leur dispute et leur arrache l'âme de cet enfant, n'est-il +pas des jours où nous sentons qu'il faut le laisser à lui-même et +espérer sa guérison de sa propre expérience? Dans ces jours-là, n'est-il +pas évident que nos exhortations l'irritent, le fatiguent et l'éloignent +de nous? Crois-tu qu'une oeuvre de persévérance et de persuasion comme +celle de sa conversion peut s'accomplir par la menace et la violence? +L'enfant s'est donné à de mauvais conseils, à de perfides amis. Faut-il +venir sous ses yeux frapper, briser, anéantir ceux qui l'ont accaparé? +Sera-ce un moyen, de reconquérir sa confiance? Bien loin de là! il les +plaindra, il les pleurera comme des victimes de notre fureur jalouse et +il leur pardonnera tout le mal qu'ils lui auront fait, par l'indignation +que lui causera celui que nous leur ferons. Le moyen le plus sûr et +le plus naïvement logique n'est-il pas, quand nous nous sentons +complètement supplantés par eux, de laisser l'enfant égaré, souffrir de +leurs trahisons et s'éclairer sur leur perfidie? + +Il n'y a plus que le sentiment moral, le sentiment fraternel, le +sentiment évangélique qui puisse sauver cette nation de sa décadence. Il +ne faut pas croire que nous sommes à la veille de la décadence: nous y +sommes en plein, et c'est se faire trop d'illusions que d'en douter; +mais l'humanité ne compte plus ses revers et ses conquêtes par périodes +de siècles. Elle marche à la vapeur aujourd'hui et quelques années la +démoralisent, comme quelques années la ressuscitent. Nous entrons dans +le Bas-Empire à pleines voiles; mais c'est à pleines voiles que nous en +sortirons. Les idées vraies sont émises pour la plupart, laissons-leur +le temps de s'incarner, elles ne sont encore que dans les livres et +sur les programmes. Elles ne peuvent pas mourir, elles veulent, +elles doivent vivre; mais attendons, car si nous bougeons dans les +circonstances fatales où nous sommes, et où nous sommes par notre faute, +nous allons les engourdir encore et mettre à leur place, des intérêts +matériels et des passions violentes. Arrière ces mots de haine et +de vengeance qui nous assimilent à nos persécuteurs. La haine et la +vengeance ne sont jamais sanctifiées par le droit, elles sont toujours +une ivresse, l'exercice maladif de facultés brutales et incohérentes. +Il n'en peut sortir que du mal, le désordre, l'aveuglement, les crimes +contre l'humanité, et puis la lassitude, l'isolement, l'impuissance. + +Mon Dieu, les excès de notre première révolution ne nous ouvriront-ils +jamais les yeux? Les passions n'y ont-elles pas joué un rôle si violent, +qu'elles y ont tué l'idée, et que Robespierre, après avoir débuté par +flétrir la peine de mort, en arrive à la regarder comme une nécessité +politique? Il croyait tuer le principe de l'aristocratie en détruisant +toute une caste! Une caste nouvelle s'est formée le lendemain, et, +aujourd'hui, cette caste ressuscite l'Empire, après avoir cédé la place +à celle de la Restauration, que Robespierre n'avait pu empêcher de lui +survivre et de procréer! + +93! cette grande chose que nous ne sommes pas de taille à recommencer, +a cependant avorté, grâce aux passions, et vous parlez de garder vos +passions comme un devoir de conscience! Cela est insensé et coupable. +Croyez-vous que, le lendemain du jour où vous vous serez bien vengés, +le peuple sera meilleur et plus instruit, et que vous pourrez lui +faire goûter les douceurs de la fraternité? Il sera cent fois pire +qu'aujourd'hui. Restez donc dehors, vous qui n'avez que de la colère à +son service. + +Mieux vaut qu'il réfléchisse dans l'esclavage que d'agir dans le délire, +puisque son esclavage est volontaire, et que vous ne pouvez l'en +affranchir qu'en le prenant par la surprise et la violence d'un coup de +main. Mieux vaut que les prétendants se dévorent entre eux, plutôt +que des révolutions prétoriennes s'accomplissent. Le peuple n'est pas +disposé à y intervenir. Elles passeront sur sa tête et s'affaisseront +sur ses propres mines. Alors le peuple s'éveillera de sa méditation, et, +comme il sera le seul pouvoir survivant, le seul pouvoir qu'on ne peut +pas détruire dès qu'il a commencé à respirer véritablement, il mettra +par terre, sans fureur et sans vengeance, tous ces fantômes d'un jour +qui ne pourront plus conspirer contre lui. + +Mais cela ne fait, pas les affaires des _hommes d'action_ de ce +temps-ci. Ils ne veulent pas s'abstenir, ils ne veulent pas attendre. Il +leur faut un rôle et du bruit. S'ils ne font rien, ils croient que la +France est perdue. La plupart d'entre eux ne se sont-ils pas imaginé +qu'ils avaient sauvé la société dans les horribles journées de juin, +en abandonnant la populace au sabre africain? La populace ne l'a pas +oublié, elle ne veut plus d'aucun parti, elle s'abstient, c'est son +droit. Elle se méfie, elle en a sujet. Elle ne veut plus de politique, +elle subit le premier joug venu et s'arrange pour ne pas se faire +écraser dans la lutte, puisque c'est son destin éternel. Elle n'est pas +si égoïste que l'on croit, elle voit plus loin, dans son épais bon sens, +que nous dans nos agitations fiévreuses. Elle attend son jour, elle sent +que les hommes d'aucun parti ne veulent ou ne peuvent le lui hâter. +Elle sait qu'elle se fût fait mitrailler en décembre au profit de +Changarnier, que Cavaignac et consorts eussent fait jonction avec +une bonne partie de la bourgeoisie. Nous tombions dans ce pouvoir +oligarchique et militaire; j'aime autant celui-ci. Je suis aussi bête et +aussi sage que le peuple: je sais attendre. + +Et allons au fond du coeur humain. Pourquoi sais-je-attendre? Pourquoi +la majorité du peuple français sait-elle attendre? Ai-je le coeur plus +dur qu'un autre? Je ne crois pas. Ai-je moins de dignité qu'un homme de +parti? J'espère que non. Le peuple souffre-t-il moins que vous autres? +J'en doute fort. Sommes-nous sur des roses dans ce pays-ci? Nous ne nous +en apercevons guère. + +Pourquoi êtes-vous plus pressés que nous? C'est que vous êtes pour la +plupart des ambitieux: les uns des ambitieux de fortune, de pouvoir +et de réputation; les autres, comme toi, des ambitieux d'honneur, +d'activité, de courage et de dévouement; noble ambition sans doute que +celle-là, mais qui n'en a pas moins sa source dans un besoin personnel +d'agir à tout prix et de croire à soi-même plus qu'il n'est toujours +sage et légitime d'y croire. Vous avez de l'orgueil, honnêtes gens que +vous êtes! vous êtes peu chrétiens! vous croyez que rien ne peut se +faire sans vous, vous souffrez quand on vous oublie, vous vous dégoûtez +quand on vous méconnaît. Les vanités qui vous coudoient vous abusent, +vous chauffent et vous exploitent. Vous avez vécu à l'aise dans cette +Assemblée constituante qui a commencé à égorger le socialisme sans s'en +douter, ou plutôt en le voulant un peu; car vous ne vous disiez pas +encore socialistes à cette époque, vous vous êtes retrempés plus tard +dans le programme de la Montagne, qui est votre meilleure action, votre +seul ouvrage durable; mais il était trop tard et trop tôt pour que cela +produisit un bien immédiat, vous aviez déjà fait divorce à votre insu +avec le sentiment populaire, que vous eussiez voulu féconder, et qui +s'éteignait dans la méfiance; pour se jeter dans la passion ou se +laisser tomber dans l'inertie. Vous avez pourtant fait pour le mieux; +selon vos lumières et vos forces; mais vous étiez poussés par les +passions autant que par les principes, et vous avez commis tous plus ou +moins, dans un sens ou dans l'autre, des fautes inévitables; qu'elles +vous soient mille fois pardonnées! + +Je ne suis pas de ceux qui s'entr'égorgent dans les bras de la mort. +Mais je dis que vous ne pouvez plus rien avec ces passions-là. +Votre sagesse, par conséquent votre force, serait de les apaiser en +vous-mêmes, pour attendre l'issue du drame qui se déroule aujourd'hui +entre le principe de l'autorité personnelle et le principe de la liberté +commune: cela mériterait d'être médité à un point de vue plus élevé +que l'indignation contre les hommes. Les hommes! faibles et aveugles +instrumens de la logique des causes! + +Il serait bon de comprendre et de voir, afin d'être meilleurs, pour être +plus forts; au lieu de cela, vous vous usez, vous vous affaiblissez à +plaisir dans des émotions ardentes et dans des rêves de châtiment que la +Providence, plus maternelle et plus forte que vous, ne mettra jamais, +j'espère, entre vos mains. + +Adieu, mon ami! d'après toute cette philosophie que j'avais besoin de me +résumer et de te résumer en rentrant dans le repos de la campagne, +tu vas croire que je m'arrange fort bien de ce qui est, et que je ne +souffre guère dans les autres. Hélas! je ne m'en arrange pas, et j'ai +vu plus de larmes, plus de désespoirs, plus de misères, dans ma petite +chambre de Paris, que tu n'en as pu voir en Belgique. Là, tu as vu les +hommes qui partent; moi, j'ai vu les femmes qui restent! Je suis sur les +dents après tant de tristesses et de fatigues dont il a fallu prendre ma +part, après tant de persévérance et de patience dont il a fallu m'armer +pour aboutir à de si minces allègements. Je ne m'en croyais pas capable; +aussi j'ai failli y laisser mes os. Mais le devoir porte en soi sa +récompense. Le calme s'est fait dans mon âme, et la foi m'est revenue. +Je me retrouve aimant le peuple et croyant à son avenir comme à la +veille de ces votes qui pouvaient faire douter de lui, et qui ont porté +tant de coeurs froissés à le mépriser et à le maudire! + +Je t'embrasse et je t'aime. + + + + +CCCLIII + +A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES + + Nohant, 23 mai 1852. + +Cher ami, + +Je ne voudrais pas vous écrire en courant, et pourtant, ou il faut que +je vous écrive trop vite, ou il faut que je ne vous écrive pas; car le +temps me manque toujours et je ne puis arriver à une seule journée où +je ne sois pas talonnée, ahurie par un travail pressé, des affaires à +subir, ou quelque service à rendre. Ma santé, ma vie y succombent. Ne me +grondez pas par-dessus le marché. + +On a tort de s'irriter dans les lettres contre ceux qu'on aime. Il est +évident pour moi que, dans votre dernière, vous faites un malentendu +énorme de quelque réflexion que je ne peux me rappeler assez +textuellement, pour m'expliquer votre erreur. Mais ce que vous me faites +dire, je ne vous l'ai pas dit comme vous l'entendez, j'en suis certaine, +ou bien votre colère serait trop juste. Vraiment, cher ami, la douleur +vous rend irritable et ombrageux, même avec les coeurs qui vous aiment +et vous respectent le plus. Qui vous dit que travailler pour votre +patrie est une vaine gloire, et que je vous accuse de gloriole? + +J'ai cru rêver en voyant votre interprétation d'une phrase, où j'ai dû +vous dire, où je crois vous avoir dit qu'il ne s'agit plus de savoir +qui aura l'initiative; qu'aujourd'hui, ce serait une vaine gloire de +s'attribuer, soit comme Français, soit comme Italien, des facultés +supérieures pour cette initiative, et que tout réveil doit être un acte +de foi collectif. + +Je ne sais ce que j'ai dit; mais je veux être pendue si j'ai pu vouloir +dire autre chose, et s'il y a là dedans un reproche, un doute pour vous; +je ne vous comprends pas de vous fâcher ainsi contre moi, quand j'ai +si rarement le bonheur de pouvoir causer avec vous; quand il est si +chanceux d'y parvenir sans que les lettres soient interceptées; quand +des semaines et des mois doivent se passer sans que j'aie d'autre +souvenir de vous qu'une lettre de reproches trop véhéments et nullement +mérités. Je n'ai pas reçu l'article que vous m'avez envoyé. Je crois +l'avoir lu en entier dans un extrait de journal qu'on m'avait envoyé de +Belgique quelque temps auparavant, lorsque j'étais à Paris. J'ignore si +on m'a envoyé la réponse collective dont vous vous plaignez. Je n'ai +rien reçu; une lettre que m'avait écrite Louis Blanc, et dont il me +parle aujourd'hui dans une autre lettre étrangère à toute politique, a +été saisie apparemment par la police: je ne l'ai pas reçue. J'ai cherché +dans les journaux que je suis à même de consulter ici cette réponse, +tronquée ou non. Je ne l'ai point trouvée. Je n'en sais donc pas le +premier mot. Vous me dites, et l'on me dit d'ailleurs, qu'elle est +mauvaise, _archi-mauvaise_. Je n'ai pas besoin vis-à-vis de vous de la +désavouer. Elle est signée dites-vous, par des gens que j'aime, c'est +vrai, mais plus ou moins: quelques-uns beaucoup, d'autres pas du tout. +Quelle qu'elle soit, du moment qu'elle vous méconnaît, vous outrage et +vous calomnie, je la condamne et suis fâchée de ne l'avoir pas +connue lorsque j'ai écrit à Louis Blanc en même temps qu'à vous, par +l'intermédiaire de Michele. Je lui en aurais dit mon sentiment avec +franchise. Cela viendra. + +Pour le moment, ce n'est pas facile, puisque je ne peux me procurer ce +malheureux écrit, et que, d'ailleurs, les correspondances sont si peu +sûres. Il est affreux de penser que nous ne pouvons laver notre linge +en famille, et que nos épanchements les plus intimes peuvent réjouir la +police de nos persécuteurs les plus acharnés.--Et puis j'arrive trop +tard dans ces débats; je suis placée trop loin des faits par ma +retraite, mon isolement, et tant d'autres préoccupations, moins +importantes certainement, mais si personnellement obligatoires, que je +ne peux m'y soustraire. + +Enfin, mes amis, m'écouteriez-vous si j'arrivais à temps pour retenir +vos plumes irritées et brûlantes? Hélas! non. Il y a dix ans que je crie +dans le désert que les divisions nous tueront. Voilà qu'elles nous ont +tué, et qu'on s'égorge encore, tout sanglants et couchés sur le champ de +bataille! quel affreux temps! quel affreux vertige! + +Mon ami, fâchez-vous contre moi tant que vous voudrez. Pour la première +fois, je vais vous faire un reproche. Vous avez mal fait de provoquer ce +crime commis envers vous. Vous voyez, je ne mâche pas le mot, c'est +un crime, s'il est vrai qu'on vous accuse de lâcheté, de trahison, +d'ambition même. + +J'ai la conviction, la certitude que vous ne savez ce que c'est que +l'ambition personnelle, et que votre âme est sainte dans ses passions et +dans ses instincts comme dans ses principes. On ne peut, sans être en +proie à un accès de folie, douter de la pureté de votre caractère. Mais +n'est-ce pas une faute, une faute grave de provoquer un accès de folie +chez son semblable, quel qu'il soit? Ne deviez-vous pas prévoir cette +réaction de l'orgueil blessé, du patriotisme saignant, de la doctrine +intolérante si vous voulez, chez des hommes qu'une défaite épouvantable, +_l'abandon du pays_, vient de frapper dans ce qui faisait tout leur +être, toute leur vie? Était-ce le moment de retourner sans pitié le fer +dans la plaie et de leur crier: «Vous avez perdu la France!» + +Vos reproches vous paraissent si justes, que vous regardez comme un +devoir de les avoir exprimés, en dépit de la solidarité qu'il eût été +beau de ne pas rompre violemment au milieu d'un désastre horrible, en +dépit du sentiment chrétien et fraternel qui devrait dominer tout dans +le parti de l'avenir, en dépit enfin des convenances politiques qui +défendent de montrer ses plaies au vainqueur, avide de les regarder et +d'en rire! Eh bien, peut-être avez-vous raison en théorie, peut-être +est-il des temps et des choses si nécessaires à saisir, qu'il y ait un +farouche égoïsme à marcher ainsi sur les blessés et sur les cadavres +pour arriver au but. Mais, si ces reproches que vous faites ne sont pas +justes! s'ils partent d'une prévention ardente, comme il en est entré +plus d'une fois dans l'âme des saints! les saints ont beau être des +saints, ils sont toujours hommes, et ils mettent souvent, nous le voyons +à chaque instant dans l'histoire, une violence funeste, une intolérance +impitoyable dans le zèle qui les dévore. Je ne sais plus lequel d'entre +eux a nommé l'orgueil, la _maladie sacrée_, parce qu'elle atteint +particulièrement les âmes puissantes et les esprits supérieurs. Les +petits n'ont que la vanité; les grands ont l'orgueil, c'est-à-dire une +confiance aveugle dans leur certitude. + +Eh bien, vous avez été atteint de cette maladie sacrée; vous avez commis +le péché d'orgueil le jour ou vous avez rompu ouvertement avec le +socialisme. Vous ne l'avez pas assez étudié, dans ses manifestations +diverses, il semble même que vous ne l'ayez pas connu. Vous l'avez jugé +en aveugle, et, prenant les défauts et les travers de certains hommes +pour le résultat des doctrines, vous avez frappé sur les doctrines, sur +toutes, quelles qu'elles fussent, avec l'orgueil d'un pape qui s'écrie: +_Hors de mon Église, point de salut!_ Il y avait longtemps que je voyais +se développer votre tendance vers un certain cadre d'idées pratiques +exclusives. Je ne vous ai jamais tourmenté de vaines discussions à cet +égard. Je ne connaissais pas assez l'Italie, je ne la connais pas encore +assez pour oser dire que ce cadre fût insuffisant pour ses aspirations +et ses besoins; vous regardant comme un des trois ou quatre hommes les +plus avancés, les plus forts de cette nation, j'ai cru devoir vous dire, +lorsque vous parliez à l'Italie: «Dites toujours ce que vous croyez être +la vérité.» Oui, j'ai dû vous dire cela, et je vous le dirais encore si +vous parliez à l'Italie au milieu du combat. Quand on se bat, pourvu +qu'on se batte bien, tout stimulant ardent et sincère concourt à la +victoire. Mais, dans la défaite, ne faut-il pas devenir plus attentif +et plus scrupuleux? Songez que vous parlez maintenant non plus à une +nation, mais à un parti vaincu dans des circonstances si peu comparables +à celles de l'Italie livrée à l'étranger, que ce que vous pouviez crier +alors comme le pape de la liberté romaine n'a plus de sens pour des +oreilles françaises, étourdies, brisées par le canon de la guerre +civile. + +Écoutez-moi, mon ami; ce que je vais vous dire est très différent de ce +que vous disent probablement mes amis à Londres et en Belgique. A coup +sûr, c'est tout à fait l'exposé de ce que pensent la plupart de mes amis +et connaissances politiques en France. + +Nous sommes vaincus par le fait, mais nous triomphons par l'idée. «La +France est dans la boue,» dites-vous? c'est possible; mais elle ne +s'arrête pas dans cette boue, elle marche, elle en sortira. Il n'y a +pas le chemin sans boue, comme il n'y en a pas sans rochers et sans +précipices. La France a conquis la sanction, la vraie, la seule sanction +légitime de tous les pouvoirs, l'élection populaire, la délégation +directe. «C'est l'enfance de la liberté, dit-on?» Oui, c'est vrai, la +France électorale marche comme l'enfance, mais elle marche; aucune autre +nation n'a encore marché aussi longtemps dans cette voie nouvelle, +l'élection populaire! La France va probablement voter l'empire à vie, +comme elle vient de voter la dictature pour dix ans; et je parie qu'elle +sera enchantée de le faire; c'est si doux, si flatteur pour un ouvrier, +pour un paysan, de se dire, dans son ignorance, dans sa naïveté, dans sa +bêtise, si vous voulez: «C'est moi maintenant qui fais les empereurs!» + +On vous a dit que le peuple avait voté sous la pression de la peur, sous +l'influence de la calomnie! Ce n'est pas vrai. Il y a eu terreur et +calomnie avec excès; mais le peuple eût voté sans cela comme il a voté. +En 1852, ce 1852 rêvé par les républicains comme le terme de leurs +désirs et le signal d'une révolution terrible, la déception eût été +bien autrement épouvantable qu'elle ne l'est aujourd'hui. Le peuple eût +probablement résisté à la loi du suffrage restreint, il eût voté envers +et contre tous; mais pour qui? + +Pour Napoléon, qui avait pris les devants, avec un à propos +incontestable, en demandant le retrait de cette loi à son profit, et +qui, certes, ne l'eût pas demandé s'il n'eût été sûr de son affaire. +Le peuple est ignorant, borné comme science, comme prévision, comme +discernement politiques. Il est fin et obstiné dans le sentiment de son +droit acquis. Il avait élu ce président à une grande majorité. Il +était fier de son oeuvre..., il avait tâté sa force. Il ne l'eût pas +compromise en éparpillant ses voix sur d'autres candidats. Il n'avait +qu'un but, qu'une volonté sur toute la ligne: se grouper en faisceau +immense, en imposante majorité pour maintenir sa volonté. Un peuple +n'abandonne pas en si peu d'années l'objet de son engouement, il ne se +donne pas un démenti à lui-même. Depuis trois ans, la majorité du peuple +de France n'a pas bronché. Je ne parle pas de Paris, qui forme une +nation différente au sein de la nation, je parle de cinq millions de +voix au moins, qui se tenaient bien compactes sur tous les points du +territoire, et toutes prêtes à maintenir le principe de délégation en +faveur d'un seul. Voilà la seule lumière que la masse ait acquise, mais +qui lui est bien et irrévocablement acquise. C'est sa première dent. +Ce n'est qu'une dent, mais il en poussera d'autres, et le peuple, qui +apprend aujourd'hui à faire les empereurs, apprendra fatalement par la +même loi à les défaire. + +Notre erreur, à nous socialistes et politiques, tous tant que nous +sommes, a été de croire que nous pouvions en même temps initier et +mettre en pratique. Nous avons tous fait une grande chose, et il faut +qu'elle nous console de tout: nous avons initié le peuple à cette idée +d'égalité des droits par le suffrage universel. Cette idée, fruit de +dix-huit ans de luttes et d'efforts, sous le régime constitutionnel, +idée déjà soulevée sous la première révolution, était mûre, tellement +mûre, que le peuple l'a acceptée d'emblée et qu'elle est entrée dans sa +chair et dans son sang en 1848. Nous ne pouvions pas, nous n'aurions pas +dû espérer davantage. + +De la possession d'un droit à l'exercice raisonnable et utile de ce +droit, il y a un abîme. Il nous eût fallu dix ans d'union, de vertu, de +courage et de patience, dix ans de pouvoir et de force, en un mot, pour +combler cet abîme. Nous n'avons pas eu le temps, parce que nous n'avons +pas eu l'union et la vertu; mais ceci est une autre question. + +Quelle que soit la cause, le peuple, depuis trois ans, n'a fait que +reculer dans la science de l'exercice de son droit; mais aussi il a +avancé dans la conscience de la possession de son droit. Ignorant des +faits et des causes, trop peu capable de suivre et de discerner les +événements et les hommes, il a jugé tout en gros, en masse. Il a vu une +assemblée élue par lui se suicider avec rage, plutôt que de laisser +vivre le principe du suffrage universel. Un dictateur s'est présenté les +mains pleines de menaces et de promesses, criant à ce peuple incertain +et troublé: «Laissez-moi faire, je vais châtier les assassins de votre +droit; donnez-moi tous les pouvoirs, je ne veux les tenir que de vous, +de vous tous, afin de consacrer que le premier de tous ces pouvoirs, +c'est le vôtre!» Et, le peuple a tendu les mains en disant: «Soyez +dictateur, soyez le maître. Usez et abusez; nous vous récompensons ainsi +de votre déférence.» + +Cela, voyez-vous, c'est dans le caractère de la masse, parce que c'est +dans le caractère de tout individu formant la masse de ce prolétariat +dans l'enfance. Il a les instincts de l'esclave révolté, mais il n'a pas +les facultés de l'homme libre. Il veut se débarrasser de ses maîtres, +mais c'est pour en avoir de nouveaux; fussent-ils pires, il s'en +arrangera quelque temps, pourvu que ce soit lui qui les ait choisis, il +croit à leur reconnaissance, parce qu'il est bon, en somme! Voilà la +vérité sur la situation. On ne corrompt pas, on n'épouvante pas une +nation en un tour de main. Ce n'est pas si facile qu'on croit; c'est +même impossible. Tout le talent des usurpateurs est de tirer parti d'une +situation; ils n'en auront jamais assez pour créer du jour au lendemain +cette situation. + +Depuis les journées de juin 1848 et la campagne de Rome, j'avais vu très +clair, non par lucidité naturelle, mais par l'absence involontaire et +invincible d'illusions, dans cette disposition des masses. Vous m'avez +vue sans espoir depuis ces jours-là, prédisant de grandes expiations; +elles sont arrivées. Il m'en a coûté de passer d'immenses illusions à +cette désillusion complète. J'ai été désolée, abattue; j'ai eu mes jours +de colère et d'amertume, alors que mes amis, ceux qui étaient encore au +sein de la lutte parlementaire, comme ceux qui faisaient déjà les rêves +de d'exil, se flattaient encore de la victoire. Quand une nation a donné +sa démission devant des questions d'honneur et d'humanité, que peuvent +les partis? Les individus disparaissent, ils sont moins que rien. + +En tant que nation active et militante, la France a donc donné sa +démission. Mais tout n'est pas perdu; elle a gardé, elle a sauvé la +conscience, l'appétit, si vous voulez, de son droit de législature. +Elle veut s'initier à la vie politique à sa manière; nous aurons beau +fouetter l'attelage, il n'ira jamais que son pas. + +À présent, écoutez, mon ami, écoutez encore, car ce que je vous dis, ce +sont des faits, et la passion les nierait en vain. Ils sont clairs comme +le soleil. Cinq à six millions de votants, représentant la volonté de +la France en vertu du principe du suffrage universel (je dis cinq à six +millions pour laisser un ou deux millions de voix aux éventualités de la +corruption et de l'intimidation), cinq à six millions de voix ont décidé +du sort de la France. + +Eh bien, sur ce nombre considérable de citoyens, cinq cent mille;, _tout +au plus_, connaissent les écrits de Leroux, de Cabet, de Louis Blanc, +de Vidal, de Proudhon, de Fourier, et de vingt autres plus ou moins +socialistes dans le sens que vous signalez. Sur ces cinq cent mille +citoyens, cent mille tout au plus ont lu attentivement et compris +quelque peu ces divers systèmes; aucun, j'en suis persuadée, n'a songé à +en faire l'application à sa conduite politique. Croire que ce soient les +écrits socialistes, la plupart trop obscurs, et tous trop savants, +même les meilleurs, qui ont influencé le peuple, c'est se fourrer dans +l'esprit gratuitement la plus étrange vision qu'il soit possible de +donner pour un fait réel. + +Vous me direz peut-être que ces écrits ont déterminé des abstentions +nombreuses; je vous demanderais si c'est probable, et pourquoi cela +serait-il? L'abstention, là où elle se décrète, n'est jamais qu'une +mesure politique, une protestation ou un acte de prudence pour éviter de +se faire compter quand on se sait en petit nombre. Les partisans de +la politique pure se sont abstenus peut-être plus encore que les +socialistes, dans les dernières élections. En de certaines localités, on +s'est fait un devoir de s'abstenir; en de certaines autres, on a risqué +le contraire, sans que, nulle part, on se soit divisé sur l'opportunité +du fait, au nom du socialisme ou de la politique. + +C'est donc, selon moi, une complète erreur d'appréciation des faits que +ce cri jeté par vous à la face du monde: _Socialistes! vous avez perdu +la France!_ Admettons, si vous l'exigez, que les socialistes soient, par +caractère, des scélérats, des ambitieux, des imbéciles, tout ce que vous +voudrez. Leur impuissance a été tellement constatée par leur défaite, +qu'il y a injustice et cruauté à les accuser du désastre commun. + +Mais, d'abord, qu'est-ce que le socialisme? A laquelle de ses vingt +ou trente doctrines faites-vous la guerre? Il règne dans vos attaques +contre lui une complète obscurité, vous n'avez presque rien désigné, +vous n'avez nommé presque personne. Je comprends la délicatesse de cette +réserve; mais est-elle conciliable avec la vérité, quand vous invoquez +ce principe qu'il faut dire la vérité à tous, en tout temps, en tout +lieu! + +Ne voyez-vous pas qu'en attaquant les diverses écoles sans distinction, +vous les attaquez toutes, et que vous vous réduisez à ce principe, qu'il +faut agir et ne pas savoir dans quel but? + +Cette conclusion pourtant, vous la repoussez vivement dans votre propre +écrit. Je viens de le relire attentivement et j'y vois un tissu de +contradictions inouïes chez un esprit ordinairement net et lucide au +premier chef. Vous y dites le pour et le contre, vous admettez tout ce +que le socialisme prêche, vous déclarez que la pensée doit précéder +l'action. Vous ne l'admettriez pas, qu'il n'en serait ni plus ni moins; +car il faut bien, que ma volonté précède l'action de mon bras pour +prendre une plume ou un livre, et il n'est pas besoin de poser en +principe un fait de mécanisme si élémentaire. + +Eh bien, alors, de quoi vous étonnez-vous, de quoi vous fâchez-vous? +Ne faut-il pas savoir, avant de se battre, pour qui, pour quoi on se +battra? Vous ne voulez pas qu'on s'abstienne quand on craint de se +battre pour des gens en qui l'on n'a pas confiance? Mais il n'est pas +besoin d'être socialiste pour s'accorder à soi-même ce droit-là. Eût-on +mille fois tort de se méfier, la méfiance est légitime parce qu'elle est +involontaire. Je vous assure que votre accusation est une énigme d'un +bout à l'autre; relisez-la avec calme, et vous verrez que, quand on n'a +pas d'intérêt personnel dans la question, quand on ne se sent entamé par +aucun de vos reproches, il est impossible de comprendre pourquoi vous +nous traduisez ainsi au ban de l'Europe, comme bavards, vaniteux, +crétins, poltrons et matérialistes. Est-ce un anathème sur la France +parce qu'elle s'est donné un dictateur? Bon, si la France était +socialiste; mais, mon ami, si vous dites cela, vous nous faites, sans +vous en douter, une atroce plaisanterie; si vous le croyez, vous +connaissez la France moins que la Chine. Est-ce un anathème sur la +doctrine matérialiste, selon vous, qui se résume par ces mots de Louis +Blanc: _A chacun selon ses besoins?_ Les besoins sont de plus d'un +genre. Il y en a d'intellectuels comme de matériels, et Louis Blanc a +toujours placé les premiers avant les seconds. + +Louis Blanc a demandé sur tous les tons que toute la récompense du +dévouement fût dans les moyens de prouver son dévouement, et, en cela, +il est parfaitement d'accord avec vous, qui dites: _À chacun selon son +dévouement_. + +N'avez-vous pas lu d'excellents travaux de Vidal, ami de Louis Blanc, +sur le développement des récompenses dues au dévouement? C'est +exactement le même thème. Que l'homme ne soit récompensé ni par l'argent +ni par le privilège. Ces choses ne payent pas, ne sauraient payer le +dévouement. Le plaisir de se dévouer est le seul payement qui s'adresse +directement à l'action de se dévouer. + +Voilà qu'au moins, en flétrissant les sectaires du _pot-au-feu_, comme +vous les appelez, vous eussiez dû excepter Louis Blanc et Vidal et +Pecqueur, tout un groupe de politiques socialistes et spiritualistes +d'un ordre très élevé, dont les travaux n'ont qu'un malheur, celui de ne +pouvoir être répandus à profusion dans les masses. + +Passons à Leroux. Leroux est-il un philosophe matérialiste? Ne +pèche-t-il pas, au contraire, un peu par excès d'abstraction quand il +pèche? Et, à côté de quelques divagations, selon moi, n'y a-t-il pas un +ensemble d'idées admirables, de préceptes sublimes, déduits et aussi +bien prouvés par l'histoire de la philosophie et l'essence des religions +qu'il est possible de prouver? + +Vous auriez dû excepter Leroux et son école de votre condamnation sur le +matérialisme. + +Cabet, que je n'admire pas comme intelligence--c'est peut-être une +faute, mais enfin je ne l'admire pas,--n'est pas plus matérialiste que +spiritualiste dans ses doctrines. Il associe de son mieux ces deux +éléments. Il fait son possible pour les bien établir. Il n'a jamais +prêché rien que de bon et d'honnête. Je trouve sa doctrine vulgaire et +puérile dans ses applications rêvées. Mais, enfin, elle est tellement +inoffensive et si peu répandue que, lui aussi, méritait une exception. + +Restent la doctrine Fourier, la doctrine Blanqui, la doctrine Proudhon. + +La doctrine de Fourier est tellement l'opposé de la doctrine de Leroux, +qui en a fait la critique foudroyante, de main de maître, qu'il +n'eût pas fallu les envelopper dans un vague anathème sur toutes les +doctrines. Mais la doctrine de Fourier, elle-même, n'a pas produit tout +le mal que Leroux combat en elle avec raison, et que vous lui reprochez +à tort. Leroux a raison de nous révéler que, sous cette doctrine +ésotérique, il y a un matérialisme immonde; mais, si Leroux ne nous +l'avait pas révélé, ce livre, écrit par énigmes, ne l'eût fait +comprendre qu'à un petit nombre d'adeptes et vous avez tort de dire +qu'il a perdu la France, qui ne le connaît pas et ne le comprend pas. + +La doctrine de Proudhon n'existe pas. Ce n'est pas une doctrine: c'est +un tissu d'éblouissantes contradictions, de brillants paradoxes qui ne +fera jamais école. Proudhon peut avoir des admirateurs, il n'aura jamais +d'adeptes. Il a un talent de polémiste incontestable dans la politique; +aussi n'a-t-il de pouvoir, d'influence que sur ce terrain-là. Il a rendu +des services très actifs à la cause de l'action dans son journal _le +Peuple_; il ne faut donc pas l'accuser d'impuissance et d'indifférence. +Il est très militant, très passionné, très incisif, très éloquent, très +utile dans le mouvement des émotions et des sentiments politiques; +hors de là, c'est un économiste savant, ingénieux, mais impuissant par +l'isolement de ses conceptions, et isolé par cela même qu'il n'appuie +ses systèmes économiques sur aucun système socialiste. Proudhon est +le plus grand ennemi du socialisme. Pourquoi donc avez-vous compris +Proudhon dans vos anathèmes? Je n'y conçois rien du tout. + +Quant à Blanqui, je ne connais pas celui-là, et je déclare que je n'ai +jamais lu une seule ligne de lui. Je n'ai donc pas le droit d'en parler. +Je ne le connais que par quelques partisans de ses principes qui +prêchent une république forcenée, des actes de rigueur effroyables, +quelque chose de cent fois plus dictatorial, arbitraire et antihumain +que ce que nous subissons aujourd'hui. Est-ce là la pensée de Blanqui? +est-ce une fausse interprétation donnée par ses adeptes? Avant de juger +Blanqui, je voudrais le lire ou l'entendre; ne le connaissant que +par des _on dit_, je ne me permettrais jamais de le traduire devant +l'opinion socialiste ou non socialiste. J'ignore si vous êtes mieux +renseigné que moi. Mais, s'il est homme d'action, de combat et de +conspiration comme on le dit, qu'il soit ou non socialiste, vous ne +devez pas le renier comme combattant, vous qui voulez des combattants +avant tout. + +Plus j'examine ces diverses écoles, moins je vois qu'aucune d'elles en +particulier mérite d'avoir été accusée par un homme aussi juste, +aussi bon, aussi impartial que vous, d'avoir perdu la France par le +matérialisme. + +Les unes ont prêché le spiritualisme le plus pur. Les autres n'ont +prêché que dans le désert. Donc, ce n'est pas le matérialisme socialiste +qui a perdu la France. Ou je suis une imbécile, je ne sais pas lire, je +n'ai jamais rien vu, rien compris, rien apprécié, dans mon pays, ou le +socialisme, en général, a combattu de toutes ses forces le matérialisme +inoculé au peuple par les tendances bourgeoises orléanistes. + +Quand, par exception, le matérialisme a été prêché par de prétendus +socialistes, il n'a produit que peu d'effet, et ce n'est pas la faute du +socialisme s'il a servi de prétexte à des doctrines contraires, pas plus +que ce n'est sa faute s'il sert de prétexte aujourd'hui à nos bourreaux +pour nous déporter et nous traiter en forçats réfractaires. Il y aurait, +de la part des partisans du _National_, une grande lâcheté à lui +reprocher les malheurs communs. Le socialisme n'aurait-il pas le droit +de faire le même reproche à ceux qui ont donné aux moeurs publiques +l'exemple de la mitraillade dans les rues et de la dictature? S'il le +fait, il est assez pardonnable de le faire; car il est provoqué sur tous +les tons et par tous les partis depuis dix ans avec une rage qui n'a pas +de nom. + +Il est le bouc émissaire de tous les désastres, la victime de toutes les +batailles, et je ne peux pas imaginer que vous arriviez, vous, le saint +de l'Italie, pour lui jeter la dernière pierre et lui crier: «C'est toi +qui es le coupable, c'est toi qui es le maudit!» + +Pour moi, mon ami, ce que vous faites là est mal. Je n'y comprends rien. +Je crois rêver, en voyant cette dissidence de moyens que je connaissais +bien, mais que j'admettais comme on doit admettre toute liberté de +conscience, aboutir à une colère, à une rupture, à une accusation +publique, à un anathème. On vous a répondu cruellement, brutalement, +injustement, ignominieusement? Cela prouve que cette génération est +mauvaise et que les meilleurs ne valent rien; mais, vous qui êtes parmi +les meilleurs, n'êtes-vous pas coupable aussi, très coupable d'avoir +soulevé ces mauvaises, passions et provoqué ce débordement d'amertume et +d'orgueil blessé? + +Si j'avais été à Londres où à Bruxelles alors que votre attaque a paru, +et qu'on ne m'eût pas prévenue par une réponse injurieuse qui me ferme +la bouche, j'aurais répondu, moi. Sans égard pour l'exception trop +flatteuse que vous faites en me nommant, j'aurais pris ouvertement +contre vous le parti du socialisme. Je l'eusse fait avec douceur, avec +tendresse, avec respect; car aucun tort des grands et bons serviteurs +comme vous ne doit faire oublier leurs magnanimes services. Mais je vous +aurais humblement persuadé de rétracter cette erreur de votre esprit, +cet égarement de votre âme; et vous êtes si grand, que vous l'auriez +fait, si j'avais réussi à vous prouver que vous vous trompiez. + +Comme écrit, votre article a le mérite de l'éloquence accoutumée; mais +il est faible de raisonnement, faible contre votre habitude et par une +nécessité fatale de votre âme, qui ne peut pas et ne sait pas se tromper +_habilement_. Il faut le deviner; car, au point de vue du fait, on ne +peut pas le comprendre. En principe, il est tout aussi socialiste que +nous. Mais il nous accuse de l'être autrement, et c'est en cela qu'il +est injuste ou erroné. Il devrait se résumer ainsi: «Républicains de +toutes les nuances, vous vous êtes divisés, vous avez discuté au lieu de +vous entendre; vous vous êtes séparés au lieu de vous unir; vous vous +êtes laissé surprendre au lieu de prévoir; vous n'avez pas voulu vous +battre, quand il fallait combattre à outrance.» + +C'est vrai: on s'est divisé, on a discuté trop longtemps. Il y a eu +souvent de mauvaises passions en jeu. On est devenu soupçonneux, +injuste. Il y a trois ans que je le vois, que j'en souffre, que je le +dis à tout ce qui m'entoure. Après cette division, il était impossible +de se battre et de résister. + +Ce raisonnement serait bon, excellent, utile, s'il s'adressait à toutes +les nuances du parti républicain. Si vous morigéniez tout le monde, oui, +tout le monde indistinctement, vous feriez une bonne oeuvre; si, faisant +de doux et paternels reproches aux socialistes, comme vous avez le droit +de les faire, vous leur disiez qu'ils ont mis parfois la personnalité en +tête de la doctrine, ce qui est malheureusement vrai pour plusieurs; si +vous les rappeliez à vous les bras ouverts, le coeur plein de douleur et +de fraternité, je comprendrais que vous dissiez: «Il faut dire en tout +temps la vérité aux hommes.» + +Mais vous faites le contraire: vous accusez, vous repoussez, vous tracez +une ligne entre deux camps que vous rendez irréconciliables à jamais, et +vous n'avez pas une parole de blâme pour une certaine nuance que vous ne +désignez pas et que je cherche en vain; car je ne sache pas que, dans +aucune, il y ait eu absence d'injustice, de personnalité, d'ambitions +personnelles, d'appétits matérialistes, de haine, d'envie, de travers et +de vices humains en un mot. Prétendriez-vous qu'il y en eût moins dans +le parti qui s'appelle Ledru-Rollin que dans tout autre parti rallié +autour d'un autre nom? Ce n'est pas à moi qu'il faudrait dire cela +sérieusement. Les hommes sont partout les mêmes. Un parti s'est-il mieux +battu que l'autre dans ces derniers événements? Je ne sais au nom de qui +se sont levées les bandes du Midi et du Centre après le 2 décembre. On +les a intitulées socialistes. + +Si cela est, il ne faut pas dire que les socialistes ont refusé partout +le combat. Mais que cela soit ou non, elles se sont démoralisées bien +vite, et les paysans qui les composaient n'ont pas montré beaucoup de +foi dans le malheur; ce qui prouve que les paysans ne sont pas bons à +insurger, et que, socialistes ou non, les chefs ont eu grand tort de +compter sur cette campagne, source d'une défaite générale et sanction +avidement invoquée pour les fureurs de la réaction, + +Direz-vous que les socialistes, par leurs projets ou leurs rêves +d'égalité, par leurs systèmes excessifs, ont alarmé non seulement la +bourgeoisie, mais encore les populations? Je vous dirai d'abord que, +depuis deux ou trois ans, surtout depuis le programme de la Montagne, +tous les républicains dans les provinces, tout le peuple de France +s'intitulait socialiste, les partisans de Ledru-Rollin tout comme les +autres; et même ceux de Cavaignac n'osaient pas dire qu'ils ne fussent +pas socialistes. C'était le mot d'ordre universel. Faites donc, si +vous persistez dans votre distinction, deux classes de socialistes et +nommez-les; car autrement votre écrit est complètement inintelligible +dans les dix-neuf vingtièmes de la France, et, si vous me dites que le +parti Ledru-Rollin, qui était le seul parti nominal en province, s'est +montré plus prudent, plus sage, moins vantard, moins discoureur que tout +autre, je vous répondrai, _en connaissance de cause_, que ce parti, +éminemment braillard, vantard, intrigant, paresseux, vaniteux, haineux, +intolérant, comédien dans la plupart de ses représentants secondaires en +province, _a fait positivement tout le mal_. + +Je ne m'en prends pas à son chef nominal, parce qu'il n'était qu'un nom, +nom plus connu que les autres et autour duquel se rattachaient, de la +part des sous-chefs, de misérables petites ambitions; de la part +des soldats, des intérêts purement matérialistes et des appétits +affreusement grossiers. + +Je suis persuadée que Ledru est bien innocent de l'excès de ces +choses, et, s'il eût triomphé, j'aurais aujourd'hui à le comparer à +Louis-Napoléon, qui ne se doute seulement pas de tout le mal commis en +son nom. Voyez-vous, la grande vérité, vous ne l'avez pas dite, et je +ne la dirai pas non plus, parce que je ne suis pas de votre avis qu'il +faille toujours tout dire, et flageller les morts. La grande vérité, +c'est que le parti républicain, en France, composé de tous les éléments +possibles, est un parti indigne de son principe et incapable, pour toute +une génération, de le faire triompher. Si vous connaissiez la France, +tout ce que vous savez de l'état des idées, des écoles, des nuances, +des partis divers à Paris vous paraîtrait beaucoup moins important +et nullement concluant. Vous sauriez, vous verriez que, grâce à une +centralisation exagérée, il y a là une tête qui ne connaît plus ses +bras, qui ne sent plus ses pieds, qui ne sait pas comment son ventre +digère et ce que ses épaules supportent. + +Si je vous disais que, depuis quatre mois et demi, je fais des +démarches, des lettres, j'agis nuit et jour pour des hommes que je +voudrais rendre à leurs familles infortunées, que je plains d'avoir tant +souffert, que j'aime comme on aime des martyrs quels qu'ils soient, mais +que je suis quelquefois épouvantée de ce que ma pitié me commande, parce +que je sais que le retour de ces hommes mauvais ou absurdes est un mal +réel pour la cause, et que leur absence éternelle, leur mort, c'est +affreux à dire, serait un bienfait pour l'avenir de nos idées, qu'ils en +sont les fléaux, que leur parole en éloigne, que leur conduite répugne +ou fait rire, que leur paresse bavarde est une charge, un impôt, pour de +meilleurs qui travaillent à leur place et qui ne disent rien! Il y a des +exceptions, je n'ai pas besoin de vous le dire; mais combien peu qui +n'aient pas mérité leur sort! Ils sont victimes d'une effroyable +injustice légale; mais, si une république austère faisait une loi pour +éloigner du sol les _inutiles_, les exploiteurs de popularité, vous +seriez effrayé de voir où on les recruterait forcément. + +Soyons indulgents, miséricordieux pour tous. Je nourris de mon travail +les vaincus, quels qu'ils soient, ceux qui avaient Ledru-Rollin pour +drapeau, comme les autres, ni plus ni moins; je combats de tous mes +efforts leur condamnation et leur misère; je n'aurai pas une parole +d'amertume ou de reproche pour ceux-ci ou pour ceux-là. Tous sont +également malheureux, presque tous également coupables; mais je vous +donne bien ma parole d'honneur, et sans prévention aucune, que les plus +fermes, les meilleurs, les plus braves ne sont pas plus dans le camp où +vous vous êtes jeté que dans celui que vous avez maudit. Je pourrais, +si je consultais ma propre expérience, vous affirmer même que ceux qui +juraient le plus haut ont été les plus prudents; que ceux qui criaient: +«Ayez des armes et faites de la poudre!» n'avaient nulle intention de +s'en servir; enfin que là, comme partout, aujourd'hui comme toujours, +les braillards sont des lâches. + +Et voilà un homme sans tache qui vient prononcer que par ici il y a des +braves, par là des endormis; qu'il existe en France un parti d'union, +d'amour, de courage, d'avenir, au détriment de tous les autres! Osez +donc le nommer, ce parti! Un immense éclat de rire accueillera votre +assertion. Non, mon ami, vous ne connaissez pas la France. Je sais bien +que, comme toutes les nations, elle pourrait être sauvée par une poignée +d'hommes vertueux, entreprenants, convaincus. Cette poignée d'hommes +existe. Elle est même assez grosse. Mais ces hommes isolément ne peuvent +rien. Il faut qu'ils s'unissent. Ils ne le peuvent pas. C'est la faute +de celui-ci, tout comme la faute de celui-là; c'est la faute de tous, +parce que c'est la faute du temps et de l'idée. Voyez, vous-même, vous +en êtes, vous voulez les réunir, et en criant: _Unissez-vous!_ vous les +indignez, vous les blessez. Vous êtes irrité vous-même, vous faites des +catégories, vous repoussez les adhésions, vous semez le vent, et vous +recueillez des _tempêtes_. + +Adieu; malgré cela, je vous aime et vous respecte. + + + + +CCCLIV + +A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS + + Nohant, 2 juin 1852. + +Hélas! non, chère mademoiselle, je n'ai pas obtenu la grâce de trois +cents personnes, bien que j'aie demandé pour un chiffre de ce genre. +Mais, pour toutes sortes de raisons que vous pouvez apprécier sans que +je les confie à la poste, je ne devais pas, je ne pouvais pas être +exaucée. Je ne l'ai été que pour un bien petit nombre. Je compte par +vingtaines les amis que l'on m'emmène en Afrique ou que l'on bannit à +perpétuité. + +Je comprends bien vos chagrins, c'est ma nourriture depuis six mois. +Dans ce moment, je suis en instance pour treize compatriotes au sujet +desquels je n'ai que des promesses, et qui sont à Lambessa probablement +à l'heure qu'il est; _je n'espère pas!_ + +Si, contre mon attente, leur grâce était accordée, j'oserais recommencer +pour votre filleul. Mais, en ce moment, je pense que ma prière +compromettrait la cause de mes amis sans succès pour vous. On me trouve +déjà probablement bien trop exigeante et obstinée. + +L'histoire que vous me racontez est celle de tous mes amis, et les +réflexions que vous faites, la douleur que vous éprouvez trouvent en moi +un écho fidèle. Combien d'autres coeurs sont navrés à chaque révolution +de ce genre! Croyez que ma peine personnelle ne me rend point insensible +à la vôtre, et que je vous garde toujours une vive et constante +sympathie. J'étais en train de lire _Angélique Lagier_ quand les +événements ont éclaté. Depuis ce moment, il m'a été impossible de +reprendre aucune lecture, tant j'ai été accablée de travail et d'autres +devoirs; j'espère m'en dédommager et vous remercier mieux de l'envoi de +votre livre et de votre bon et constant souvenir. + +G. SAND. + + + + +CCCLV + +AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE + + Nohant, 27 juin 1852. + +Monseigneur, + +Vous avez répondu au prince Napoléon, qui vous implorait de ma part pour +les déportés et les expulsés de l'Indre, que vous m'accorderiez ce que +je vous demandais. Je viens remettre sous vos yeux la liste des grâces +que vous avez daigné me promettre et que j'attends comme une nouvelle +preuve de vos bontés pour moi. + +GEORGE SAND + + + + +CCCLVI + +A M. ERNEST PÉRIGOIS, A PARIS + + à Nohant, 31 août 1852. + +Cher ami, je ne peux pas être enchantée d'une solution qui ne vous rend +pas à notre voisinage. Mais, par le temps qui court, le mieux est +_le moins pire_, comme on dit chez nous, et puis voilà votre famille +rassurée par un internement, réjouissons-nous en attendant justice +complète. Tout est mieux que l'Angleterre et la Belgique en ce moment. + +Laissons passer le temps et l'orage: nos pères en ont vu bien d'autres. +Travaillons, étudions, ou produisons à travers la tempête. Si le +vaisseau sombre, nous tâcherons de jeter quelques souvenirs à la mer, +qui flotteront vers de meilleurs rivages. Vous avez, vous, une ressource +refusée au grand nombre, vous avez la faculté et l'amour de l'étude, qui +ne vous consoleront pas, mais qui vous soutiendront. + +Je ne sais si vous serez encore à Paris quand on jouera, dans deux ou +trois jours, au Gymnase, la pièce[1] que vous n'avez pu voir à Nohant. + +Maurice, à qui je n'ai pu donner votre adresse, ne l'ayant point, ne +vous trouvera peut-être pas. Allez donc le voir, rue Racine, 3; il vous +donnera des places pour aller entendre siffler peut-être ce qu'on a +applaudi sur notre théâtre. La pièce n'en valait pas pas mieux ici, elle +n'en vaudra pas moins là-bas. + +Adieu, cher enfant. Écrivez-moi toujours et longuement, du lieu où vous +serez, quand même je ne pourrais vous répondre de même. Amitiés de mes +enfants d'ici. + + [1] _Le Démon du foyer._ + + + + +CCCLVII + +A MAURICE SAND, A PARIS + + Nohant, 14 septembre 1852. + +Je t'envoie la lettre d'Hetzel d'aujourd'hui. Tu verras qu'il faut aller +trouver Nanteuil au plus vite[1] si tu ne veux tomber dans le Gérard +Séguin, qui me semble bien mou et peu mariable avec toi. + +Tu verras les réflexions de ce bon Hetzel sur les journalistes. Il les +craint comme un éditeur qu'il est. Il se trompe sur ce que je veux les +empêcher de dire. Je désire, au contraire, qu'ils soient de plus en plus +mauvais; lâches et méchants, qu'ils jettent le masque enfin devant le +sang-froid et la dignité des gens qui sauront comme moi leur dire: «Vous +voyez bien ce que vous faites et ce que vous dites? Ça m'est égal, +à moi; mais je prends le public à témoin de la manière dont vous +remplissez votre mandat; je relève les injures que vous m'adressez, je +les signale à l'appréciation de tous. Continuez, vous me ferez plaisir.» + +Qu'ont-ils à dire? des sottises toujours? Tant mieux. Je suis d'un +trop grand sang-froid sur ces choses-là, et trop inattaquable dans ma +conscience et dans ma délicatesse pour ne pas les réduire au silence, ou +à des fureurs qui les déshonoreront. Laissons faire, je tiens bon. + +Hetzel s'inquiète des querelles, des duels même que cela peut attirer à +toi et à mes amis. Mes amis n'ont pas le droit de se mêler de cela, je +m'y suis toujours opposée, je m'y opposerai toujours. Quant à toi, comme +toi et moi c'est la même chose, pour rien au monde il ne faut commettre +notre cause dans cette ressource bête et brutale. + +Quelque injure qu'on m'adresse, j'ai une épée plus forte dans les mains +que la leur, et je ne veux pas être réduite au silence par la menace de +l'épée du duel, ni de ta part, ni de la leur. + +_Nello_ leur fera faire quelques réflexions là-dessus, sur l'odieux +d'attaquer une femme dans son fils, ou le fils dans sa mère. La plus +grande tranquillité et la plus grande circonspection de conduite sont +donc nécessaires. Ne te laisse entraîner à aucun dépit, à aucune +impatience qui me paralyserait dans ma lutte. Évite même les propos +autour de toi et sois tranquille. La plupart de ces messieurs, et M. +Jules Lecomte en tête, sont si méprisables, qu'on aurait, au besoin, le +droit de leur refuser tout autre combat que celui des coups de pied au +derrière, et ils ne les chercheront pas. + +J'arrive à la fin du roman; je: pense _Mauprat_. Sois tranquille. Il +faudra que je m'en tire et que je fasse un drame dans les conditions +dont tu parles et qui, en effet, sont les bonnes. + +Bonsoir, mon Bouli; je t'embrasse mille fois. Recommande bien à Giraud +et à Dagneau[2] de mettre sur l'ouvrage que l'auteur se réserve le droit +de traduction, et d'envoyer deux exemplaires à la commission dramatique. +Tu aurais dû faire mettre cela au contrat, peut-être; mais je pense +qu'ils ne le négligeront pas. + + [1] Pour continuer l'illustration des oeuvres complètes de George + Sand, interrompue par la mort de Tony Johannot. + [2] Ses éditeurs. + + + + +CCCLVIII + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME), A PARIS + + Paris, 20 novembre + +Cher prince, + +Je suis désolée de ne pas vous avoir revu. Je pars en vous remerciant de +votre bonne visite d'hier, et en vous aimant toujours de tout mon coeur. + +Je vous envoie la pétition d'un pauvre vieux soldat de l'Empire, +autrefois soldat modèle, aujourd'hui très digne père de famille. C'est +un paysan de mon village, et il est digne d'un véritable intérêt; je +serais bien heureuse de vous devoir un peu de bien-être pour lui, si +cela est possible. Jusqu'à présent, ses instances, passant par la +préfecture, qui, chez nous, comme ailleurs, ne s'occupe pas des petites +gens, ne sont pas parvenues au ministère. + +Je ne veux plus rien demander qu'à vous, certaine que vous seul ne vous +lassez pas d'obliger. + +Bien à vous de coeur et de confiance, + +GEORGE SAND. + + + + +CCCLIX + +A M. ARMAND BARBÈS, A DOULLENS + + Nohant, 18 décembre 1852 + +Cher et excellent ami, + +Vous voulez de mes nouvelles et demandez si je vous aime toujours. + +Pouvez-vous douter de ce dernier point? Plus la destinée s'acharne à +nous séparer, plus mon coeur s'attache avec respect et tendresse à vos +souffrances, et plus votre souvenir me revient cher et précieux à toute +heure. + +Quant à ma santé, elle se débat entre la fatigue et la tristesse. Vous +connaissez mes causes de chagrin et le travail perpétuel qui m'est +imposé, comme devoir de famille, alors même que, comme devoir de +conscience, je suis paralysée par des causes extérieures. Mais +qu'importe notre individualité? Pourvu que nous ayons fait pour le mieux +en toute chose, et selon notre intelligence et nos forces, nous pouvons +bien attendre paisiblement la fin de nos épreuves. J'espérais que +la proclamation de l'Empire serait celle de l'amnistie générale et +complète. Il me semblait que, même au point de vue du pouvoir, cette +solution était inévitable parce qu'elle était logique. C'eût été pour +moi une consolation si grande que de revoir mes amis. J'espère encore, +malgré tant d'attentes déçues, que l'Empire ne persistera pas à venger +les querelles de l'ancienne monarchie, et d'une bourgeoisie dont il a +renversé le pouvoir. + +Écrivez-moi, mon ami; que quelques lignes de vous me disent si vous +souffrez physiquement, si vous êtes toujours soumis à ce cruel régime +de la chambrée, si contraire au recueillement de l'âme et au repos du +corps. Je ne suis pas en peine de votre courage; mais le mien faiblit +souvent au milieu de l'amère pensée de la vie qui vous est faite. Je +sais que là n'est point la question pour vous et que votre horizon +s'étend plus loin que le cercle étroit de cette triste vie. Mais, si +l'on peut tout accepter pour soi-même, il n'est pas aisé de se soumettre +sans douleur aux maux des êtres qu'on aime. + +Je suis toujours à la campagne, n'allant à Paris que rarement et pour +des affaires. Mon fils y passe maintenant une partie de l'année pour +son travail; mais il est en ce moment près de moi et me charge de vous +embrasser tendrement pour lui. J'ai une charmante petite fille (la fille +de ma fille), dont je m'occupe beaucoup. + +Voilà pour moi. Et vous? et vous? Pourquoi ai-je été si longtemps sans +avoir de vos nouvelles? C'est que tous nos amis ont été dispersés ou +absents. J'ignore même quand et comment ceci vous parviendra; j'ignore +si vous pouvez écrire ouvertement à vos amis, et si leurs lettres vous +arrivent. + +Mais, que je puisse ou non vous le dire, ne doutez jamais, cher ami, de +mon amitié pleine de vénération, et inaltérable. + +GEORGE. + + + + +CCCLX + +A M. THÉOPHILE SILVESTRE, A PARIS + + Nohant, janvier 1853. + +Monsieur, + +Je saisis avec plaisir l'occasion que vous m'offrez de vous encourager +dans un travail dont M. Eugène Delacroix est l'objet, puisque vous +partagez l'admiration et l'affection qu'il inspire à ceux qui le +comprennent et à ceux qui l'approchent. + +Il y a vingt ans que je suis liée avec lui et par conséquent heureuse de +pouvoir dire qu'on doit le louer sans réserve, parce que rien dans la +vie de l'homme n'est au-dessous de la mission si largement remplie du +maître. + +D'après ce que vous me dites, ce n'est pas une simple étude de critique +que vous faites, c'est aussi une appréciation morale. La tâche vous sera +douce et facile, et je n'ai probablement rien à vous apprendre sur la +constante noblesse de son caractère et l'honorable fidélité de ses +amitiés. + +Je ne vous apprendrai pas non plus que son esprit est aussi brillant que +sa couleur, et aussi franc que sa verve. Pourtant cette aimable causerie +et cet enjouement qui sont souvent dus à l'obligeance du coeur dans +l'intimité, cachent un fonds de mélancolie philosophique, inévitable +résultat de l'ardeur du génie aux prises avec la netteté du jugement. + +Personne n'a senti comme Delacroix le type douloureux de Hamlet. +Personne n'a encadré dans une lumière plus poétique, et posé dans une +attitude plus réelle, ce héros de la souffrance, de l'indignation, du +doute et de l'ironie, qui fut pourtant, avant ses extases, _le miroir de +la mode_ et _le moule de la forme_, c'est-à-dire, en son temps, un +homme du monde accompli. Vous tirerez de là, en y réfléchissant, +des conséquences justes sur le désaccord que certains enthousiastes +désappointés out pu remarquer avec surprise entre le Delacroix qui +crée et celui qui raconte, entre le fougueux coloriste et le critique +délicat, entre l'admirateur de Rubens et l'adorateur de Raphaël. Plus +puissant et plus heureux que ceux qui rabaissent une de ces gloires pour +déifier l'autre, Delacroix jouit également des diverses faces du beau, +par les côtés multiples de son intelligence. Delacroix, vous pouvez +l'affirmer, est un artiste complet. Il goûte et comprend la musique +d'une manière si supérieure, qu'il eût été très probablement un grand +musicien, s'il n'eût pas choisi d'être un grand peintre. Il n'est pas +moins bon juge en littérature, et peu d'esprits sont aussi ornés et +aussi nets que le sien. Si son bras et sa vue venaient à se fatiguer, +il pourrait encore dicter, dans une très belle forme, des pages qui +manquent à l'histoire de l'art, et qui resteraient comme des archives à +consulter pour tous les artistes de l'avenir. + +Ne craignez pas d'être partial en lui portant une admiration sans +réserve. La vôtre, comme la mienne, a dû commencer avec son talent, et +grandir avec sa puissance année par année, oeuvre par oeuvre. La plupart +de ceux qui lui contestaient sa gloire au début rendent aujourd'hui +pleine justice à ses dernières peintures monumentales, et, comme de +raison, les plus compétents sont ceux qui, de meilleur coeur et de +meilleure grâce, le proclament vainqueur de tous les obstacles, comme +son _Apollon_ sur le char fulgurant de l'allégorie. + +Vous me demandez, monsieur, de vous renseigner sur les peintures de ce +grand maître qui sont en ma possession. Je possède, en effet, plusieurs +pensées de ce rare et fécond génie. + +Une _Sainte Anne enseignant la Vierge enfant_, qui a été faite chez moi +à la campagne et exposée, l'année suivante (1845 ou 1846), au Musée. +C'est un, ouvrage important, d'une couleur superbe, et d'une composition +sévère et naïve. + +Une splendide esquisse de fleurs d'un éclat et d'un relief +incomparables. Cette esquisse a été également faite pour moi et chez +moi. + +_La Confession du Giaour mourant_, un véritable petit chef-d'oeuvre. + +Un Arabe gravissant les montagnes pour surprendre un lion. + +Cléopâtre recevant l'aspic, caché au milieu des fruits éblouissants que +lui présente l'esclave basané, riant de ce rire insouciant que lui prête +Shakespeare. Ce contraste dramatique avec le calme désespoir de la belle +reine a inspiré Delacroix d'une manière saisissante. + +Un intérieur de carrières. + +Une composition tirée du roman de _Lélia_ d'un effet magique. + +Une composition au pastel sur le même sujet. + +Enfin, plusieurs aquarelles, pochades, dessins et croquis au crayon et à +la plume, voire des caricatures. + +Tel est mon petit musée, où le moindre trait de cette main féconde est +conservé par mon fils et par moi avec religion de l'amitié. + +Si vous croyez ma réponse utile pour votre travail, disposez-en, +monsieur, quoique ce soit un bien mince tribut pour une si chère gloire. + +Agréez mes remerciements pour la sympathie que vous me témoignez et +l'expression de mes sentiments distingués. + +GEORGE SAND. + + + + +CCCLXI + +M. CHARLES DUVERNET, A PARIS + + Nohant, 30 janvier 1853. + +Chers amis, + +Je suis contente que vous soyez contents, que Paris vous amuse, que la +bonne Berthe y ouvre de grands yeux. Je pense vous y rejoindre le mois +prochain. Rien de nouveau dans le pays, que vous ne sachiez: la mort de +madame Vergne et la banqueroute de M. Chabenet. Planet, qui est venu +dîner avec nous aujourd'hui, m'a dit que tu y étais pour quelques +milliers de francs. C'est fort désagréable sans doute; mais ce l'est +moins que si la chose fut arrivée il y a quelques mois. Je sais que +ta mère se porte bien, Borie l'ayant vue, il y a deux jours. Quant à +Nohant, c'est toujours la même régularité monastique: le déjeuner, +l'heure de promenade; les cinq heures de travail de ceux qui +travaillent, le dîner, le cent de dominos, la tapisserie pendant +laquelle Manceau me fait la lecture de quelque roman; Nini, assise sur +la table, brodant aussi; Borie ronflant, le nez dans le calorifère et +prétendant qu'il ne dort plus du tout; Solange le faisant enrager; +Emile[1] disant des sentences. Nous avons ici un temps magnifique, du +soleil chaud, ou un ciel gris et doux. Les amandiers fleurissent, et je +crois que les rossignols vont arriver. Je fais faire des travaux, dont +je ne sais pas m'occuper beaucoup et qui ne me montent pas la tête, +comme ceux qui consument d'impatience et d'activité fiévreuse notre bon +Planet. Je l'ai trouvé mieux moralement que je ne m'y attendais, mais +bien changé, quoique son état général soit amélioré. Solange va repartir +et me laisse Nini. Elle ira vous voir. + +Racontez-moi si vous avez vu l'impératrice et _quelle mine qu'elle a_. +Puisque Sa Majesté la promène pour la présenter à la population, vous +avez le droit d'exiger qu'on vous la montre. + +Bonsoir, mes chers enfants; je m'aperçois que je vous écris sur une +feuille simple. Ce n'est point par paresse, mais l'heure du sommeil +arrive, et, comme j'ai la vertu de me coucher à une heure du matin, je +n'y dois pas déroger. Le progrès que j'ai fait de dormir la nuit m'a +remis sur mes pattes. Je me porte très bien depuis un mois. Et toi, +te trouves-tu bien de l'air de Paris? Il ne vaut certes pas celui du +Coudray; mais la distraction est une compensation, surtout pour les +organisations nerveuses. J'espère que ma grosse Eugénie ne va pas perdre +ses couleurs et son embonpoint berrichons. + +Je vous embrasse de coeur tous deux, ainsi que la petite Berthe. Je +donne trois coups de poing à ton gros gars. Engage-le de ma part à ne +pas trop écrire de lettres, ça pourrait le fatiguer. Une pichenette à +Marquis le rentier[2]; heureux vieillard! + +Tout mon monde vous envoie amitiés, compliments, Hommages. + + [1] Émile Aucante. + [2] Le chien de Nohant. adopté par la famille Duvernet. + + + + +CCCLXII + +SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME) A PARIS + + Nohant, 8 février 1853. + +Merci, cher prince; j'attendais pour vous envoyer mes actions de grâces +que le nom de Patureau parût au _Moniteur_. J'ignore encore s'il y a +figuré; car on ne se le procure pas aisément là où je suis. Mais j'ai +reçu de M. Charles Abbattucci la confirmation de votre bonne nouvelle et +j'ai envoyé sa lettre comme passeport à mon fugitif. Je l'attends, et il +vous exprimera sa reconnaissance lui-même probablement, dans son langage +de paysan et d'honnête homme. + +J'irai à Paris vers la fin du mois. Si, comme j'en suis sûre, chère +Altesse impériale, les grandeurs temporelles ne vous ont pas changé, +je vous demanderai de venir me serrer la main dans mon petit taudis +de poète-classique; car je vous aime et je crois en vous, quelque +monseigneur que vous soyez. + + + + +CCCLXIII + +A MAURICE SAND, A PARIS + + Nohant, 16 février 1853. + +Mon cher enfant, + +J'ai été bien malade pendant deux jours d'une affreuse migraine. Je vais +bien aujourd'hui et j'ai été me promener jusqu'à Vic, où l'on retourne +le terrain autour de l'église et où l'on trouve des tombeaux et des +ossements comme si toutes les armées de César et autres Ostrogoths y +avaient passé. J'ai fait apporter trois cercueils de pierre dans notre +jardin, et, avec la permission du maire et du curé, j'ai mis trois +ouvriers pour remuer un petit coin, où l'on n'a trouvé aujourd'hui que +des débris déjà fouillés à je ne sais quelle époque. En fouillant plus +bas, au-dessous de la couche de sarcophages, on trouve de la brique +romaine, et des squelettes couchés avec ordre dans des cercueils de +maçonnerie, la tête couverte seulement d'une pierre. Malheureusement, +pour faire faire des fouilles avec soin, l'endroit n'est pas commode et +nous n'avons trouvé ni monnaie ni bijoux. + +Mais ces découvertes nous ont mis en goût de recherches, et, comme je me +rappelle un endroit du jardin, sous les noyers, d'où j'ai vu extraire +autrefois toute une première couche de sépultures et d'ossements, nous +allons nous amuser à faire creuser plus bas pour voir si, là aussi, nous +trouverons le lit romain. Alors, en y ayant l'oeil et la main, nous +trouverons peut-être des monnaies et des lacrymatoires. + +Pendant que nous fouillons les tombes et qu'Émile, penché sur _la fosse +béante_, se donne des airs de vampire, tu cours le bal et la mascarade. +Amuse-toi bien, mais pas trop et n'échine ni ta santé ni l'on travail. +J'ai repris le mien aujourd'hui, après deux jours de souffrances +atroces. M'en voilà encore une fois revenue, et j'arrive à la fin de mes +deux gros volumes de berrichon. Nini va bien; dis-le à Solange, à qui, +du reste, j'écrirai demain. J'ai, ce soir, la tête encore un peu en +marmelade. Patureau est de retour au pays. Périgois est gracié. Il fait +assez froid mais très beau. Ton atelier est si magnifique, qu'il n'y +aurai ni châtelain du royaume de Léon, ni reine des Asturies, mieux +logés que toi. + +Bonsoir, mon petit. Écris-nous si tu as fait de _l'épate_ avec ton +costume. Tu ne seras pas si bien coiffé que si j'étais là. Je t'embrasse +mille fois. Tâche de ne pas t'enrhumer. + +Le jardinier a peur des sarcophages de pierre que j'ai fait mettre dans +le jardin. Il n'ose plus sortir le Soir! + + + + +CCCLXIV. + +A M..ET MADAME ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE + + Paris, mars 1853. + +Chers enfants, + +Merci encore et toujours pour toutes vos tendresses pour ma +petite-fille... Il me tarde de vous remercier, de vous embrasser, de +revoir ma Nini et de me retrouver dans mon nid tranquille; car je +m'ennuie ici à avaler trois langues, si je les avais. Tout le monde +y est _bête_ à manger de l'herbe, surtout les gens d'esprit, qui +redoublent de vide et de paradoxe pour prouver que tout est pour le +mieux. + +Je fais mon possible pour sourire à toute chose en me parlant à +moi-même, pour me consoler de ce que j'entends. Mais, il me semble que +je suis aux galères. On sent tellement que la contradiction ne serait +qu'un jeu d'esprit et n'atteindrait pas des coeurs vides ou absents! +Quelle décadence que celles des âmes, et comme l'intelligence est +stupide quand elle se met à vouloir vivre et marcher toute seule! + +Aussi les arts périssent et se traînent froids devant des yeux +troubles.--Cependant la pièce de Ponsard _l'Honneur et l'Argent_ a +fait vibrer encore un peu de jeunesse à l'Odéon. C'est presque de +l'opposition que d'oser mettre ces deux choses en parallèle. + +À bientôt, chers amis; mille et mille tendresses de tous les miens pour +vous. Je vous embrasse de coeur. + +GEORGE SAND. + + + + +CCCLXV + +A M. SULLY-LÉVY, A PARIS + + Nohant, juin 1853. + +Merci, merci, mon cher enfant! Vous êtes la providence du théâtre de +Nohant, qui vous donne plus de peine qu'il ne vaut, mais qui _vaudra_ +grâce à vous. Encouragez bien notre ingénue et dites-lui qu'il n'y a pas +de beaux esprits ici, mais de très bonnes gens, sans en excepter les +_romanciers_. + +Dans deux ou trois jours, je vous écrirai pour vous dire le jour +et l'heure où ma voiture pourra se trouver à Châteauroux; car les +diligences ne correspondent plus avec l'arrivée des convois, et je ne +peux pas disposer de mes moyens de transport pour une seule personne. +Priez donc mademoiselle Berengère d'être bien gentille et bien exacte +au rendez-vous que nous lui donnerons; car j'ai à coeur de ne pas la +laisser attendre et s'ennuyer à Châteauroux ou s'embarquer pour Nohant +dans une guimbarde berrichonne par le joli temps qu'il fait. + +Ce sera pour le 30 juin, le 1er ou le 2 juillet, et il faudra partir de +Paris par le convoi de neuf ou dix heures du matin. Je vous dirai +cela d'une manière plus précise; mais prévenez-la. Si elle a +quelques chiffons à l'usage d'une gentille villageoise très simple, +faites-les-lui apporter; sinon, nous la costumerons ici. Dites-lui +d'avance toutes mes amitiés. Qu'elle sache aussi que je suis liée +d'amitié avec M. Vaez, que j'attends lui-même un de ces jours. + +Remerciez pour moi les jeunes gens qui ont bien voulu répondre à l'appel +de Maurice; nous comptons sur eux. Quand pouvez-vous être de la partie? +ce sera pour une autre année, j'espère. + +A vous de coeur + +G. SAND. + + + + +CCCLXVI + +A MAURICE SAND, A PARIS + + Nohant, 25 septembre 1853. + +Cher vieux, + +Le jour de notre arrivée, il a passé sur la route un _pifferaro_ +napolitain, que j'ai happé bien vite; ce n'était pas un fameux _maître +sonneur_; mais sa musette est bien autrement belle de sons que les +nôtres, et il jouait des airs qui avaient beaucoup de caractère. Il y +avait avec lui deux musiciens de Venise sans aucune couleur locale, et +un jeune homme qui dansait très joliment, très sérieusement, et les yeux +baissés, des _cachuchitas_ et des _jotas_, d'une manière si pareille +aux paysans maïorquins, et il en avait si bien les airs et le type, que +j'aurais juré que c'en était un. Il m'a dit qu'il était de Tolède et +qu'il dansait à la manière des gens de son pays. Alors c'est absolument +la même chose qu'à Maïorque. + +Je ne crois pas du tout qu'on ait joué _Nello_ à Bruxelles. Tout au +contraire, Hetzel le retire parce qu'on n'a pas maintenu les acteurs +qu'on lui avait promis. + +Ne reste pas trop longtemps, mon Bouli; je t'embrasse comme je t'aime. +Tes petits camarades t'embrassent aussi. + + + + +CCCXLVII + +A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A VARSOVIE + + Nohant, 28. octobre 1853. + +Ma chère mignonne, je suis bien contente de te savoir arrivée en bonne +santé, et installée chez de si excellents parents. Embrasse mon Georget, +qui écrit de si belles lettres et qui voyage comme un homme. Rien de +nouveau depuis ton départ. Maurice Lambert et Manceau sont toujours ici; +nous allons prendre notre volée pour Paris dans peu de jours, je pense. +Nous attendons qu'on nous dise que _Mauprat_ est près de passer. + +Il paraît que les répétitions vont bien et qu'on prépare des décors +superbes. Mademoiselle Fernand jouera Edmée. Elle va jouer aussi +_Claudie_, que l'on reprend à l'Odéon. On a repris _le Champi_ avec de +nouveaux acteurs. La petite Bérengère, que tu as vue ici, a joué très +bien Mariette. Thiron est parti avec Rachel pour la Russie; il fait +partie de sa troupe. Peut-être le verrais-tu à Varsovie. Buthiaud a +débuté très bien à l'Odéon. _Le Pressoir_ va toujours bien Voilà toutes +les nouvelles de théâtre nous concernant. + +Moi, j'ai fait un roman, et une préface pour la nouvelle édition de +Balzac. Voilà mon travail de ce mois-ci. Je me porte bien. Je travaille +tous les jours à mon petit Trianon: je brouette des cailloux, j'arrache +et je plante du lierre, je m'éreinte dans un jardin de poupée, et cela +me fait dormir et manger on ne peut mieux. Nous avons eu des temps +affreux; mais, depuis quelques jours, il fait chaud comme en été, et +nous avons été aujourd'hui nous promener au Magnier. + +Madame Fleury est partie avec ses filles pour rejoindre son mari à +Bruxelles. Le pauvre Planet s'en va, lui, tout à fait. Il se promène +encore un peu, et il est venu me voir hier, avec sa femme et son +beau-père. Il se voit bien partir et fait ses adieux à tous ses amis +avec sa bonté et son effusion ordinaires. Je ne le crois pas si près de +sa fin que les médecins le prétendent; mais je crois bien qu'il n'en +reviendra pas. C'est un vrai chagrin pour moi; car, après Rollinat, +c'était le meilleur du pays. + +L'empereur et l'impératrice ont été voir _le Pressoir_. L'empereur a +beaucoup applaudi, l'impératrice a beaucoup pleuré. On s'inquiète fort +de la guerre à Paris. Dans les campagnes, tu sais qu'on ne s'occupe que +du temps qu'il fait. La vendange est à peu près nulle. La moisson a été +mauvaise. Les noix ont gelé. Les pommes de terre sont malades. On craint +un hiver très malheureux pour les pauvres, gêné pour tout le monde. + +Comme nous voilà tout seuls en famille, le petit théâtre remplace le +grand, et Maurice, avec Lambert, nous donne souvent des représentations +de marionnettes. Ils ont fait encore des merveilles de décors et de +costumes. + +J'espère que je te donne un bulletin complet de nos faits et gestes. +Réponds-moi pour tout ce qui t'occupe et t'intéresse. Écris-moi toujours +ici; car je ne compte pas rester longtemps à Paris, et, d'ailleurs, on +me renverra tes lettres. + +Bonsoir, ma mignonne chérie; je t'embrasse mille fois. Maurice +t'embrasse de tout son coeur. + + + + +CCCLXVIII + +A MAURICE SAND, A PARIS + + Nohant, 13 décembre 1853. + +J'ai reçu ta lettre, mon vieux Bouli. J'étais inquiète, toujours _à +propos de pommes cuites!_ et j'avait écrit hier soir à Lambert de me +donner de tes nouvelles. + +Je suis contente que tu ailles bien. Je vois bien aussi. Il a fait +aujourd'hui un temps charmant. + +J'ai été avant-hier au spectacle de la Châtre entendre des chanteurs +montagnards fort intéressants. + +Je travaille avec zèle à une petite comédie qui m'intéresse. C'est pour +le Gymnase.--Je cultive toujours les nymphes de Trianon; mais leurs eaux +sont pourries. Ainsi finissent les nymphes en ce siècle de prose! Je ne +me dégoûte pourtant pas de Trianon, parce que les mousses et le lierre +sont de tous les temps et sont toujours prêts à renaître. Nini a une +brouette et s'en va _bruquant_ dans tous les arbres. Elle est très +gentille et demande pourquoi tu es à Paris quand elle est à Nohant. + +Rien de nouveau, qu'une lettre de Titine que je t'envoie. Travaille, +amuse-toi et aime-moi. Je te _bige_ mille fois. + + + + +CCCLXIX + +A JOSEPH MAZZINI A LONDRES + + Nohant, 15 décembre 1853. + +Je n'ai pas cessé de vous chérir et de vous respecter, mon ami. Voilà +tout ce que je peux vous dire; la certitude que toutes les lettres sont +ouvertes et commentées doit nécessairement gêner les épanchements de +l'affection et les confidences de la famille. + +Vous dites que je suis résignée, c'est possible; j'ai de grandes raisons +pour l'être, des raisons aussi profondes, à mes yeux, aussi religieuses +et aussi philosophiques que vous paraissent celles qui vous défendent la +résignation. Pourquoi supposez-vous que ce soit lâcheté ou épuisement? +Vous m'avez écrit à ce sujet des choses un peu dures. Je n'ai pas voulu +y répondre. Les affections sérieuses sont pleines d'un grand respect, +qui doit pouvoir être comparé au respect filial. On trouve parfois les +parents injustes, on se tait plutôt que de les contredire, on attend +qu'ils ouvrent les yeux. + +Quant aux allusions que vous regrettez de ne pas voir dans certains +ouvrages, vous ne savez guère ce qui se passe en France, si vous pensez +qu'elles seraient possibles. Et puis, vous ne vous dites peut-être pas +que, quand la liberté est limitée, les âmes franches et courageuses +préfèrent le silence à l'_insinuation_. D'ailleurs, la liberté fût-elle +rétablie pour nous, il n'est pas certain que je voulusse toucher +maintenant à des questions que l'humanité n'est pas encore digne de +résoudre et qui ont divisé jusqu'à la haine les plus grands, les +meilleurs esprits de ce temps-ci. + +Vous vous étonnez que je puisse faire de la littérature; moi, je +remercie Dieu de m'en conserver la faculté, parce qu'une conscience +honnête, et pure comme est la mienne, trouve encore, en dehors de toute +discussion, une oeuvre de moralisation à poursuivre. Que ferais-je donc +si j'abandonnais mon humble tâche? Des conspirations? Ce n'est pas ma +vocation, je n'y entendrais rien. Des pamphlets? Je n'ai ni fiel ni +esprit pour cela. Des théories? Nous en avons trop fait et nous sommes +tombés dans la dispute, qui est le tombeau de toute vérité, de toute +puissance: Je suis, j'ai toujours été artiste avant tout; je sais que +les hommes purement politiques ont un grand mépris pour l'artiste, parce +qu'ils le jugent sur quelques types de saltimbanques qui déshonorent +l'art. Mais vous, mon ami, vous savez bien qu'un véritable artiste est +aussi utile que le _prêtre_ et le _guerrier_; et que, quand il respecte +le vrai et le bon, il est dans une voie où Dieu le bénit toujours. L'art +est de tous les pays et de tous les temps; son bienfait particulier est +précisément de vivre encore quand tout semble mourir; c'est pour cela +que la Providence le préserve des passions trop personnelles ou +trop générales, et qu'elle lui donne une organisation patiente et +persistante, une sensibilité durable et le sens contemplatif où repose +la foi invincible. + +Maintenant, pourquoi et comment pensez-vous que le calme de la volonté +soit la satisfaction de l'égoïsme? À un pareil reproche, je n'aurais +rien à répondre, je vous l'avoue; je ne saurais dire que ceci: Je ne le +mérite pas. Mon coeur est transparent comme ma vie, et je n'y vois point +pousser de champignons vénéneux que je doive extirper; si cela m'arrive, +je combattrai beaucoup, je vous le promets, avant de me laisser envahir +par le mal. + +Je répondrai à M. Linton dans quelques jours. C'est une affaire, en +somme, et il faut que je m'occupe de cette affaire, c'est-à-dire que je +consulte, que je relise des traités: le tout pour savoir si je ne suis +pas empêchée pour clause _entendue_ ou _sous-entendue_, dont je ne me +souviens pas. Sous le rapport des intérêts matériels, je suis restée +dans un idiotisme absolu; aussi j'ai pris un homme d'affaires qui se +charge de tout le positif de ma vie; je désire être à même de satisfaire +M. Linton et de répondre à ses bonnes intentions. Adieu, mon ami, ne me +croyez pas _changée_, pour vous, ni pour quoi que ce soit. + +GEORGE + + + + +FIN DU TOME TROISIÈME + + + + + TABLE + + +1848 + + CCLXIV. A Maurice Sand. 18 février. + CCLXV. Au même. 23 février. + CCLXVI. Au même. 24 février. + CCLXVII. A M. Girerd. 6 mars. + CCLXVIII. A M. Charles Poncy. 9 mars. + CCLXIX. A M. Chartes Duvernet. 14 mars. + CCLXX. A Maurice Sand. 18 mars. + CCLXXI. Au même. 24 mars. + CCLXXII. A M. de Lamartine. avril. + CCLXXIII. A M. Charles Delaveau. 13 avril. + CCLXXIV. A Maurice Sand. 17 avril. + CCLXXV. Au même. 19 avril. + CCLXXVI. Au même. 21 avril. + CCLXXVII. Au citoyen Caussidière. 20 mai. + CCLXXVIII. Au citoyen Théophile Thoré. 24 mai. + CCLXXIX. Au citoyen Ledru-Rollin. 28 mai. + CCLXXX. Au citoyen Théophile Thoré. 28 mai. + CCLXXXI. Au citoyen Armand Barbès. 10 juin. + CCLXXXII. A Joseph Mazzini. 15 juin. + CCLXXXIII. A madame Marliani. juillet. + CCLXXXIV. A M. Girerd. 6 août. + CCLXXXV. Au même. 7 août. + CCLXXXVI. A M. Edmond Plauchut. 24 septembre. + CCLXXXVII. A Joseph Mazzini. 30 septembre. +CCLXXXVIII. A M. Edmond Plauchut. 24 octobre. + CCLXXXIX. A M. Armand Barbès. 1er novembre. + CCXC. A Joseph Mazzini. 2 novembre. + CCXCI. A M. Armand Barbès. 8 décembre. + +1849 + + CCXCII. A M. Edmond Plauchut. 13 février. + CCXCIII. A M. Armand Barbès. 14 mars. + CCXCIV. A Joseph Mazzini. 15 mars. + CCXCV. A M. Théophile Thoré. 29 mars. + CCXCVI. A Maurice Sand. 13 mai. + CCXCVII. A M. Théophile Thoré. 26 mai. + CCXCVIII. A Maurice Sand. 12 juin. + CCXCIX. A Joseph Mazzini. 23 juin. + CCC. Au même. 5 juillet. + CCCI. A M. Ernest Périgois. juillet. + CCCII. A M. Charles Poncy. juillet. + CCCIII. A. Joseph Mazzini. 12 juillet. + CCCIV. Au même. 26 juillet. + CCCV. A M. Armand Barbès. 21 septembre. + CCCVI. A Joseph Mazzini. 10 octobre. + CCCVII. A mademoiselle H.L. octobre. + CCCVIII. A Joseph Mazzini. 5 novembre. + +1850 + + CCCIX. A M. X*** (Eugène de Mirecourt). janvier. + CCCX. A Joseph Mazzini. 10 mars. + CCCXI. Au même. 4 août. + CCCXII. A M. Alexandre Dumas fils. 14 août. + CCCXIII. A M. Armand Barbès. 27 août. + CCCXIV. A Joseph Mazzini. 25 septembre. + CCCXV. A M. Charles Poncy. 26 septembre. + CCCXVl. A Joseph Mazzini. 15 octobre. + CCCXVII. A M. Sully-Lévy. 18 novembre. + CCCXVIII. A M. Armand Barbès. 28 novembre. + CCCXIX. A Joseph Mazzini. novembre. + CCCXX. A M. Charles Duvernet. décembre. + CCCXXI. A Joseph Mazzini. 24 décembre. + CCCXXII. A Maurice Sand. 24 décembre. + CCCXXIII. A M. Charles Poncy. 25 décembre. + +1851 + + CCCXXIV. A Maurice Sand. 9 janvier. + CCCXXV. A Joseph Mazzini. 22 janvier. + CCCXXVI. A madame de Bertholdi. 24 janvier. + CCCXXVII. A la même. 17 février. + CCCXXVIII. A M. Charles Poncy. 16 mars. + CCCXXIX. A M. Edmond Plauchut. 11 avril. + CCCXXX. A madame de Bertholdi. 5 juin. + CCCXXXI. A madame Cazamajou. 6 juin. + CCCXXXII. A M. Charles Poncy. 6 juin. + CCCXXXIII. A M. Ernest Périgois. 25 octobre. + CCCXXXIV. A madame de Bertholdi. 6 décembre. + CCCXXXV. A M. Sully-Lévy. 24 décembre. + CCCXXXVI. A S.A. le prince Napoléon (Jérôme). 3 janvier. + +1852 + + CCCXXXVII. A M. Charles Poncy. 4 janvier. +CCCXXXVIII. Au prince Louis-Napoléon. 20 janvier. + CCCXXXIX. A M. Charles Duvernet. 22 janvier. + CCCXL. Au même. 30 janvier. + CCCXLI. Au chef du cabinet de l'intérieur. 1er février. + CCCXLII. A S.A. le prince Napoléon (Jérôme). 2 février. + CCCXLIII. Au prince Louis-Napoléon. 3 février. + CCCXLIV. A M. Charles Duvernet. 10 février. + CCCXLV. Au prince Louis-Napoléon. 12 février. + CCCXLVI. Au même. 20 février. + CCCXLVII. A M. Jules Hetzel. 22 février. + CCCXLVIII. A M. Ernest Périgois. 24 février. + CCCXLIX. A M. Calamatta. 24 février. + CCCL. Au prince Louis-Napoléon. mars. + CCCLI. Au même. mars. + CCCLII. A M. Alphonse Fleury. 5 avril. + CCCLIII. A Joseph Mazzini. 23 mai. + CCCLIV. À mademoiselle Leroyer de Chantepie. 2 juin. + CCCLV. Au prince Louis-Napoléon. 28 juin. + CCCLVI. A M. Ernest Périgois. 31 août. + CCCLVII. A Maurice Sand. 14 septembre. + CCCLVIII. A S.A. le prince Napoléon (Jérôme). 26 novembre. + CCCLIX. A M. Armand Barbès. 18 décembre. + +1853 + + CCCLX. A M. Théophile Sylvestre. 6 janvier. + CCCLXI. A M. Charles Duvernet. 30 janvier. + CCCLXII. A S.A. le prince Napoléon (Jérôme). 8 février. + CCCLXIII. A Maurice Sand. 16 février. + CCCLXIV. A M. et madame Ernest Périgois. mars. + CCCLXV. A M. Sully-Lévy. juin. + CCCLXVI. A Maurice Sand. 25 septembre. + CCCLXVII. A madame de Bertholdi. 28 octobre. + CCCLXVIII. A Maurice Sand . 13 décembre. + CCCLXIX. A Joseph Mazzini. 15 décembre. + + + +FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIÈME. + + + + + +End of Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 3, 1812-1876, by George Sand + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13838 *** |
