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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13838 ***
+
+GEORGE SAND
+
+CORRESPONDANCE
+
+1812-1876
+
+III
+
+
+QUATRIÈME ÉDITION
+
+PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR.
+ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+3, RUE AUBER, 3
+
+1883
+
+
+
+CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND
+
+
+
+
+CCLXIV
+
+A. MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 18 février 1848.
+
+Mon cher garçon,
+
+Je suis bien contente d'avoir de tes nouvelles. Je ne suis pas bien gaie
+loin de toi, quoique je me batte les flancs pour l'être. Mais, enfin, il
+faut bien que tu remues un peu et que tu prennes _l'air du bureau_, que
+tu respires l'air pur et embaumé de Paris, et que tu ailles adorer les
+décrets divins du jury de peinture. Apprête-toi à tout ce qu'il y a de
+pis, afin de n'avoir pas la souffrance et le dépit _des autres années_.
+
+Il me faut _tout de suite_ les états de service de mon père: je t'avais
+dit que c'était une des choses les plus pressées, ainsi que de te
+renseigner auprès de ton oncle. Mais tu te plonges dans les délices du
+carnaval, et tu oublies tes commissions. Amuse-toi, c'est fort bien,
+«nous n'en doutons pas», comme on dit à _Dun-le-Carrick_; mais il faut
+faire marcher de front les affaires et les plaisirs, ni plus ni moins
+qu'un petit _Buonaparte_. Songe que, si je suis en retard, et que je
+paye mille francs d'amende par quinzaine, ça ne sera pas du tout drôle.
+Or, j'arrive dans très peu de jours à l'époque de la vie de mon père où
+je ne sais plus rien. Les Villeneuve n'en savent rien non plus. J'ai
+écrit au général Exelmans; mais il est à Bayonne, et Dieu sait quand il
+me répondra, Dieu sait de quoi il se souviendra. Mon oncle doit savoir
+les campagnes que mon père a faites depuis 1804 jusqu'à 1808. Demande
+surtout les états de service; avec cela, on est _sûr_ des principaux
+faits. Vite, vite et vite!
+
+Rien de changé ici, en dehors de ton absence, qui fait un grand
+changement. Borie est _encloué_ comme un canon, c'est-à-dire qu'il a
+un _clou_ je ne sais pas où, mais je présume que c'est dans un vilain
+endroit. Il est sens dessus dessous à l'idée qu'on va faire une
+_révolution_ dans Paris. Mais je n'y vois pas de prétexte raisonnable
+dans l'affaire des banquets. C'est une intrigue entre ministres qui
+tombent et ministres qui veulent monter. Si l'on fait du bruit autour de
+leur table, il n'en résultera que des horions, des assassinats commis
+par les mouchards sur des badauds inoffensifs, et je ne crois pas que
+le peuple prenne parti pour la querelle de M. Thiers contre M. Guizot.
+Thiers vaut mieux à coup sûr; mais il ne donnera pas plus de pain aux
+pauvres que les autres. Ainsi je t'engage à ne pas aller flâner par là;
+car on peut y être écharpé sans profit pour la bonne cause. S'il fallait
+que tu te sacrifiasses _pour la patrie_, je ne t'arrêterais pas, tu le
+sais; mais se faire assommer pour Odilon Barrot et compagnie, ce serait
+trop bête. Écris-moi ce que tu auras vu _de loin_, et ne te fourre pas
+dans la bagarre, si bagarre il y a, ce que je ne crois pourtant pas.
+
+Tu ne savais donc pas que Bakounine avait été _banni_ par notre honnête
+gouvernement. J'ai reçu une lettre de lui il y a un mois environ, et je
+crois te l'avoir lue; mais tu ne t'en souviens pas. Je lui ai répondu,
+avouant que nous étions gouvernés par de la canaille, et que nous avions
+grand tort de nous laisser faire. Au reste, l'Italie est sens dessus
+dessous. La Sicile se déclare indépendante, ou peu s'en faut, Naples est
+en révolution et le roi cède. Ces nouvelles sont certaines à présent.
+Seulement tout ce qu'ils y gagneront, c'est de passer du gouvernement
+despotique au gouvernement constitutionnel, de la brutalité à la
+corruption, de la terreur à l'infamie, et, quand ils en seront là, ils
+feront comme nous, ils y resteront longtemps. Non, je ne crois pas non
+plus à la chimère de Borie.
+
+Nous sommes une génération de fainéants et le Dieu nouveau s'appelle
+_Circulus_. Tâchons, dans notre coin, de ne pas devenir ignobles, afin
+que, si, sur mes vieux jours, ou sur les tiens, il y a un changement à
+tout cela, nous puissions en jouir sans rougir de notre passé.
+
+Bonsoir, mon Bouli.
+
+
+
+
+CCLXV
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 23 février 1848.
+
+Mon enfant,
+
+Nous sommes bien inquiets ici, comme tu peux croire. Nous savons
+seulement ce soir que la journée de mardi a été agitée et que celle
+d'aujourd'hui a dû l'être encore davantage. Il faut que tu reviennes
+tout de suite; non pas que je me livre à de puériles frayeurs, ni que je
+veuille te les faire partager, quand même je les éprouverais.
+
+Tu sais bien que je ne te donnerais pas un conseil de couardise. Mais
+ta place est ici, s'il y a des troubles sérieux. Une révolution à Paris
+aurait son contrecoup immédiat dans les provinces, et surtout ici, où
+les nouvelles arrivent en quelques heures. Tu as donc des devoirs à
+remplir dans ton domicile et ton absence ne serait pas excusable. Je ne
+te parle pas de moi: je ne crois à aucun danger personnel et ne suis
+d'ailleurs pas du tout disposée à m'en préoccuper. Mais, si j'avais à
+agir et à me prononcer pour quoi que ce soit, tu es mon représentant
+naturel. Viens donc tout de suite, à moins que tu ne voies la
+tranquillité absolument rétablie. Laisse à Lambert le soin de nos
+affaires à Paris. Tu y retourneras d'ailleurs dans quelques jours, quand
+nous aurons vu l'état des choses.
+
+Bonsoir, mon enfant; je t'attends. J'espère un mot de toi demain matin.
+Si la poste n'arrive pas, c'est que l'affaire aura été sérieuse. Mais tu
+n'as là, je le répète, aucun devoir à remplir, et, ici, tu peux en avoir
+auxquels il ne faut pas manquer.
+
+Je t'embrasse mille fois.
+
+Ta mère.
+
+
+
+
+CCLXVI
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 24 février 1848.
+
+Mon enfant,
+
+Ta lettre de mardi, reçue ce matin jeudi, m'a fait grand bien. Dieu
+veuille que j'en reçoive encore une demain matin; car on nous a annoncé
+la journée de mercredi comme devant être grave, et mes inquiétudes ne
+sont calmées que pour renaître. Je vois que tu cours et que tu flânes,
+je m'y attendais bien; mais, au moins, puisses-tu être prudent et adroit
+pour échapper aux chocs de ce grand ébranlement. Si tout est fini,
+reste à Paris pour achever tes affaires. Mais, si l'agitation continue,
+conforme-toi à ma lettre d'hier.
+
+Rollinat est ici jusqu'à dimanche, et nous parlons sans cesse de Paris
+et de toi. Borie se lève à huit heures du matin, et court à la Châtre
+pour me rapporter tes lettres. Bonjour au petit Lambert; qu'il soit
+prudent pour lui et pour toi. Bonsoir, mon cher enfant. Je suis inquiète
+et je t'aime. Je voudrais être à demain.
+
+Ta mère.
+
+
+
+
+CCLXVII
+
+A M. GIRERD, A NEVERS
+
+ Paris, lundi soir, 6 mars 1848.
+
+Mon ami,
+
+Tout va bien. Les chagrins personnels disparaissent quand la vie
+publique nous appelle et nous absorbe. La République est la meilleure
+des familles, le peuple est le meilleur des amis. Il ne faut pas songer
+à autre chose.
+
+La République est sauvée à Paris; il s'agit de la sauver en province,
+où sa cause n'est pas gagnée. Ce n'est pas moi qui ai fait faire ta
+nomination: mais c'est moi qui l'ai confirmée; car le ministre m'a
+rendue en quelque sorte responsable de la conduite de mes amis, et
+il m'a donné plein pouvoir pour les encourager, les stimuler, et les
+rassurer contre toute intrigue de la part de leurs ennemis, contre toute
+faiblesse de la part du gouvernement. Agis donc avec vigueur, mon cher
+frère. Dans une situation comme celle où nous sommes, il ne faut pas
+seulement du dévouement et de la loyauté, il faut du fanatisme au
+besoin. Il faut s'élever, au-dessus de soi-même, abjurer toute
+faiblesse, briser ses propres affections si elles contrarient la
+marche d'un pouvoir élu par le peuple et réellement, _foncièrement_
+révolutionnaire. Ne t'apitoie pas sur le sort de Michel: Michel est
+riche, il est ce qu'il a souhaité, ce qu'il a choisi d'être. Il nous a
+trahis, abandonnés, dans les mauvais jours. A présent, son orgueil,
+son esprit de domination se réveillent. Il faudra qu'il donne à la
+République des gages certains de son dévouement s'il veut qu'elle lui
+donne sa confiance. La députation est un honneur qu'il peut briguer et
+que son talent lui assure peut-être. C'est là qu'il montrera ce qu'il
+est, ce qu'il pense aujourd'hui. Il le montrera à la nation entière. Les
+nations sont généreuses et pardonnent à ceux qui reviennent de leurs
+erreurs.
+
+Quant au devoir d'un gouvernement provisoire, il consiste à choisir
+des hommes _sûrs_ pour lancer l'élection dans une voie républicaine
+et sincère. Que l'amitié fasse donc silence, et n'influence pas
+imprudemment l'opinion en faveur d'un homme qui est assez fort pour se
+relever lui-même si son coeur est pur et sa volonté droite.
+
+Je ne saurais trop te recommander de ne pas hésiter à balayer tout ce
+qui a l'esprit bourgeois. Plus tard, la nation, maîtresse de sa marche,
+usera d'indulgence si elle le juge à propos, et elle fera bien si elle
+prouve sa force par la douceur. Mais, aujourd'hui, si elle songe à ses
+amis plus qu'à son devoir, elle est perdue, et les hommes employés par
+elle à son début auront commis un parricide.
+
+Tu vois, mon ami, que je ne saurais transiger avec la logique. Fais
+comme moi. Si Michel et bien d'autres déserteurs que je connais avaient
+besoin de ma vie, je la leur donnerais volontiers, mais ma conscience,
+_point_. Michel a _abandonné la démocratie, en haine de la démagogie_.
+Or il n'y a plus de _démagogie_. Le peuple a prouvé qu'il était plus
+beau, plus grand, plus pur que tous les riches et les savants de ce
+monde. Le calomnier la veille pour le flatter le lendemain m'inspire
+peu de confiance, et j'estimerais encore mieux Michel s'il protestait
+aujourd'hui contre la République. Je dirais qu'il s'est trompé, qu'il se
+trompe, mais qu'il est de bonne foi.
+
+Peut-être croit-il désormais travailler pour une république
+aristocratique où le droit des pauvres sera refoulé et méconnu. S'il
+agit ainsi, il brisera l'alliance qui s'est cimentée d'une manière
+sublime, sur les barricades, entre le riche et le pauvre. Il perdra
+la République et la livrera aux intrigants; et le peuple, qui sent
+sa force, ne les supportera plus. Le peuple tombera dans des excès
+condamnables si on le trahit; la société sera livrée à une épouvantable
+anarchie, et ces riches qui auront détruit le pacte sacré deviendront
+pauvres à leur tour dans des convulsions sociales où tout succombera.
+
+Ils seront punis par où ils auront péché; mais il sera trop tard pour se
+repentir. Michel ne connaît pas et n'a jamais connu le peuple; que ne le
+voit-il aujourd'hui! Il jugerait sa force et respecterait sa vertu.
+
+Courage, volonté, persévérance à toute épreuve. Je suis à toi pour la
+vie.
+
+GEORGE.
+
+Je serai demain soir 7 mars à Nohant pour une huitaine de jours; après
+quoi, je reviendrai probablement ici pour m'y consacrer entièrement aux
+nouveaux devoirs que la situation nous crée.
+
+
+
+
+CCLXVIII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 9 mars 1848.
+
+Vive la République! Quel rêve, quel enthousiasme, et, en même temps,
+quelle tenue, quel ordre à Paris! J'en arrive, j'y ai couru, j'ai vu
+s'ouvrir les dernières barricades sous mes pieds. J'ai vu le peuple
+grand, sublime, naïf, généreux, le peuple français, réuni au coeur de la
+France, au coeur du monde; le plus admirable peuple de l'univers! J'ai
+passé bien des nuits sans dormir, bien des jours sans m'asseoir. On est
+fou, on est ivre, on est heureux de s'être endormi dans la fange et de
+se réveiller dans les cieux. Que tout ce qui vous entoure ait courage et
+confiance!
+
+La République est conquise, elle est assurée, nous y périrons tous
+plutôt que de la lâcher. Le gouvernement est composé d'hommes excellents
+pour la plupart, tous un peu incomplets et insuffisants à une tâche qui
+demanderait le génie de Napoléon et le coeur de Jésus. Mais la réunion
+de tous ces hommes qui ont de l'âme ou du talent, ou de la volonté,
+suffit à la situation. Ils veulent le bien, ils le cherchent, ils
+l'essayent. Ils sont dominés sincèrement par un principe supérieur à la
+capacité individuelle de chacun, la volonté de tous, le droit du peuple.
+Le peuple de Paris est si bon, si indulgent, si confiant dans sa cause
+et _si fort_, qu'il aide lui-même son gouvernement.
+
+La durée d'une telle disposition serait l'idéal social. Il faut
+l'encourager. D'un bout de la France à l'autre, il faut que chacun aide
+la République et la sauve de ses ennemis. Le désir, le principe, le
+voeu fervent des membres du gouvernement provisoire est qu'on envoie
+à l'Assemblée nationale des hommes qui représentent le peuple et dont
+plusieurs, le plus possible, sortent de son sein.
+
+Ainsi, mon ami, vos amis doivent y songer et tourner les yeux sur vous
+pour la députation. Je suis bien fâchée de ne pas connaître les gens
+influents de notre opinion dans votre ville. Je les supplierais de
+vous choisir et je vous commanderais, au nom de mon amitié maternelle,
+d'accepter sans hésiter. Voyez: _faites agir;_ il ne suffit pas de
+_laisser agir_. Il n'est plus question de vanité ni d'ambition comme on
+l'entendait naguère. Il faut que chacun fasse la manoeuvre du navire et
+donne tout son temps, tout son coeur, toute son intelligence, toute sa
+vertu à la République. Les poètes peuvent être, comme Lamartine, de
+grands citoyens. Les ouvriers ont à nous dire leurs besoins, leurs
+inspirations. Écrivez-moi vite qu'on y pense et que vous le voulez. Si
+j'avais là des amis, je le leur ferais bien comprendre.
+
+Je repars pour Paris dans quelques jours probablement, pour faire soit
+un journal, soit autre chose. Je choisirai le meilleur instrument
+possible pour accompagner ma chanson. J'ai le coeur plein et la tête en
+feu.
+
+Tous mes maux physiques, toutes mes douleurs personnelles sont oubliées.
+Je vis, je suis forte, je suis active, je n'ai plus que vingt ans.
+Je suis revenue ici aider mes amis, dans la mesure de mes forces, à
+révolutionner le Berry, qui est bien engourdi. Maurice s'occupe de
+révolutionner la commune, chacun fait ce qu'il peut. Ma fille, pendant
+ce temps-là, est accouchée heureusement dune fille. Borie sera
+probablement député par la Corrèze. En attendant, il m'aidera à
+organiser mon journal.
+
+Allons, j'espère que nous nous retrouverons tous à Paris, pleins de
+vie et d'action, prêts à mourir sur les barricades si la République
+succombe. Mais non! la République vivra; son temps est venu. C'est à
+vous, hommes du peuple, à la défendre jusqu'au dernier soupir.
+
+J'embrasse Désirée, j'embrasse Solange, je vous bénis et je vous aime.
+
+Écrivez-moi ici. On me renverra votre lettre à Paris, si j'y suis.
+
+Montrez ma lettre a vos amis. Cette fois, je vous y autorise et je vous
+le demande.
+
+
+
+
+CCLXIX
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE
+
+ Paris, 14 mars 1848.
+
+Borie fait comme toi. On t'a annoncé un charivari et tu l'as bravé. Tu
+lui annonces une aubade d'un autre genre et cela lui donne d'autant plus
+d'envie d'aller la chercher. Mais je ne suis pas de son avis, je le
+retiendrai s'il m'est possible.
+
+Braver des criailleries n'est rien du tout, pas plus pour un homme, je
+pense, que pour une femme. Mais je trouve que, pour le moment; il n'y a
+rien à faire, parce que le peuple est mis hors de cause à la Châtre, que
+le club devient une question de personnes, et qu'on ne pourrait prendre
+le parti du principe sans avoir l'air d'agir pour des noms propres.
+Bonsoir mon ami; courage quand même! la République n'est pas perdue
+parce que la Châtre n'en veut Pas.
+
+A toi.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCLXX
+
+A MAURICE SAND, A NOHANT
+
+ Paris, 18 mars 1848.
+
+Cher enfant, J'ai fait un très bon voyage; mais je n'ai trouvé chez toi
+ni Élisa[1] ni clefs. On a couru chez trois serruriers pour faire ouvrir
+la porte: pas de serruriers! Ils étaient tous aux clubs. De guerre
+lasse, j'ai été coucher dans un hôtel garni. Ce matin, je suis chez
+Pinson[2], d'où je t'écris. Élisa et les clefs sont retrouvées. J'irai
+ce soir loger chez toi, en attendant que je m'installe un peu mieux s'il
+y a lieu. Mais je ne veux pas encore louer pour un mois, avant de savoir
+si je pourrai faire quelque chose ici. Je vais aller voir Pauline[3].
+Je viens de faire, en déjeunant, le récit de la fête de Nohant pour
+la _Réforme_. Borie en a fait un en déjeunant à Châteauroux, pour le
+journal de Fleury. Tu les recevras l'un et l'autre et tu feras bien de
+les lire dimanche, à haute et intelligible voix, à tes gardes nationaux.
+Ça les flattera. Tu développeras ces articles par des conversations dans
+les groupes. Tu feras sentir la nécessité de l'impôt pour ce moment de
+crise. Tu diras que nous sommes très contents d'en payer la plus grosse
+part et que ce n'est pas acheter trop cher les bienfaits de l'avenir.
+Voilà ton thème, que tu traduiras en berrichon.
+
+Écris-moi, car je me trouve bien seule ici. Adresse-moi tes lettres rue
+de Condé. Je t'écrirai plus au long quand j'aurai vu un peu de monde et
+entamé quelque projet.
+
+Tu as dû recevoir la nomination de ton adjoint. Nous allons nous occuper
+de l'affaire des noyers. Ne t'ennuie pas trop. Travaille à prêcher, à
+républicaniser nos bons paroissiens. Nous ne manquons pas de vin cette
+année, tu peux faire rafraîchir ta garde nationale armée, modérément,
+dans la cuisine, et, là, pendant une heure, tu peux causer avec eux
+et les éclairer beaucoup. Je t'enverrai du _Blaise Bonnin_[4], qui
+te servira de thème. Seulement, mets, de l'ordre maintenant dans ces
+réunions, et, s'il le faut, forme une espèce de club, d'où seront exclus
+les flâneurs et les buveurs inutiles, les enfants et les femmes, qui ne
+songent qu'à crier et à danser. Pour le moment, c'est tout ce qu'on peut
+faire.
+
+Je te _rebige_ et je t'aime.
+
+ [1] Concierge.
+ [2] Restaurateur, rue de l'Ancienne-Comédie.
+ [3] Pauline Viardot.
+ [4] _Lettres d'un paysan de la vallée Noire, écrites sous la dictée de
+ Blaise Bonnin_.
+
+
+
+
+CCLXXI
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 24 mars 1848.
+
+Mon Bouli,
+
+Me voilà déjà occupée comme un homme d'État. J'ai fait deux circulaires
+gouvernementales aujourd'hui, une pour le ministère de l'instruction
+publique, et une pour le ministère de l'intérieur. Ce qui m'amuse, c'est
+que tout cela s'adresse aux maires, et que tu vas recevoir par la voie
+officielle les instructions de ta _mère_.
+
+Ah! ah! monsieur le maire[1]! vous allez marcher droit, et, pour
+commencer, vous lirez, chaque dimanche, un des _Bulletins de la
+République_ à votre garde nationale réunie. Quand vous l'aurez lu, vous
+l'expliquerez, et, quand ce sera fait, vous afficherez ledit _Bulletin_
+à la porte de l'église. Les facteurs ont l'ordre de faire leur rapport
+contre ceux des maires qui y manqueront. Ne néglige pas tout cela, et,
+en lisant ces _Bulletins_ avec attention, tes devoirs de maire et de
+citoyen te seront clairement tracés. Il faudra faire de même pour les
+circulaires du ministre de l'instruction publique. Je ne sais auquel
+entendre. On m'appelle à droite, à gauche. Je ne demande pas mieux.
+
+Pendant ce temps, on imprime mes deux _Lettres au Peuple_. Je vais faire
+une revue[2] avec Viardot, un prologue[3] pour Lockroy[4]. J'ai persuadé
+à Ledru-Rollin de demander une _Marseillaise_ à Pauline. Au reste,
+Rachel chante la vraie _Marseillaise_ tous les soirs aux Français d'une
+manière admirable, à ce qu'on dit. J'irai l'entendre demain.
+
+Mon éditeur commence à me payer. Il s'est déjà exécuté de trois mille
+francs et promet le reste pour la semaine prochaine; nous nous en
+tirerons donc, j'espère. Tu entends bien que je n'ai pas dû demander un
+sou au gouvernement. Seulement, si je me trouvais dans la débine, je
+demanderais un prêt, et je ne serais pas exposée à une catastrophe.
+Tu entends bien aussi que ma rédaction dans les actes officiels du
+gouvernement ne doit pas être criée sur les toits. Je ne signe pas. Tu
+dois avoir reçu les six premiers numéros du _Bulletin de la République_,
+le septième sera de moi. Je te garderai la collection; ainsi _affiche_
+les tiens, et _fiche_-toi de les voir détruits par la pluie.
+
+Tu verras dans la _Réforme_ d'aujourd'hui mon compte rendu de la fête de
+Nohant-Vic et ton nom figurer au milieu. Tout va aussi bien ici que ça
+va mal chez nous. J'ai prévenu Ledru-Rollin de ce qui se passait à la
+Châtre. Il va y envoyer un représentant spécial. Garde ça pour toi
+encore. J'ai fait connaissance avec Jean Reynaud, avec Barbès, avec M.
+Boudin, prétendant à la députation de l'Indre; celui-ci m'a paru
+un républicain assez crâne, et il est, en effet, ami intime de
+Ledru-Rollin. Il nous faudra peut-être l'appuyer. Je crois que les
+élections seront retardées. Il ne faut pas le dire, et il faut ne pas
+négliger l'instruction de tes administrés. Tu as ton bout de devoir
+à remplir, chacun doit s'y mettre, même Lambert, qui doit prêcher la
+république sur tous les tons aux habitants de Nohant.
+
+Je suis toujours dans ta cambuse, et j'y resterai peut-être. C'est une
+économie, et le gouvernement provisoire vient m'y trouver tout de
+même. Solange m'écrit qu'elle va très bien et qu'elle part pour Paris.
+Clésinger fera peu à peu ses affaires. La République lui reconnaît du
+talent et l'emploiera quand elle aura de l'argent.
+
+Rothschild fait aujourd'hui de beaux sentiments sur la République. Il
+est gardé à vue par le gouvernement provisoire, qui ne veut pas qu'il se
+sauve avec son argent, et qui lui mettrait de la mobile à ses trousses.
+Encore _motus_ là-dessus. Il se passe les plus drôles de choses.
+
+Le gouvernement et le peuple s'attendent à de mauvais députés et ils
+sont d'accord pour les _ficher_ par les fenêtres. Tu viendras, nous
+irons, et nous rirons. On est aussi crâne ici qu'on est lâche chez nous.
+On joue le tout pour le tout; mais la partie est belle. Bonsoir, mon
+Bouli; je t'embrasse mille fois.
+
+Le Pôtu[5] va tous les soirs à un club de Corréziens. Il n'y a ni hommes
+ni femmes, ils sont tous _Limougis_. On n'y parle que le patois. _Cha_
+doit être _chuperbe!_
+
+Il va partir pour _chon_ beau pays, aussitôt que je serai enrayée. Il
+_ch'embête_ beaucoup, parce que je le conduis chez les _minichtres,
+oùche_ qu'il reste jusqu'à une heure du matin à m'attendre dans les
+antichambres. Il dit que _ch'est_ un _fichou_ métier. Je crois bien
+qu'il _chera_ député et qu'il parlera _chur_ la châtaigne.
+
+Ne manque pas de dire à ta garde nationale qu'il n'est question que
+d'elle à Paris. Ça la flattera un peu.
+
+Prends courage, nous allons ferme. Emmanuel a été deux heures au bout
+des fusils de brigands qui voulaient le tuer pour ne pas rendre les
+clefs de la poudrière de Lyon et huit canons. Il s'en est tiré par son
+éloquence et son courage; il en a dans l'occasion. Nous l'aurons, va, la
+République, en dépit de tout. Le peuple est debout et diablement beau
+ici. Tous les jours et sur tous les points, on plante des arbres de
+la liberté. J'en ai rencontré trois hier en diverses rues, des pins
+immenses portés sur les épaules de cinquante ouvriers. En tête, le
+tambour, le drapeau, et des bandes de ces beaux travailleurs de terre,
+forts, graves, couronnés de feuillage, la bêche, la pioche ou la cognée
+sur l'épaule; c'est magnifique, c'est plus beau que tous les _Robert_ du
+monde!
+
+ [1] Maurice Sand venait d'être nommé maire de la commune de Nohant-Vie.
+ [2] _La Cause du peuple_.
+ [3] _Le Roi attend_.
+ [4] Alors administrateur du Théâtre-Français.
+ [5] Victor Borie.
+
+
+
+
+CCLXXII
+
+A M. DE LAMARTINE, A PARIS
+
+ Paris, avril 1848.
+
+Monsieur,
+
+Je vous comprends bien. Vous ne songez qu'à éviter une révolution,
+l'effusion du sang, les violences, un avènement trop prompt de la
+démocratie aveuglé et encore barbare sous bien des rapports. Je
+crois que vous vous exagérez, d'une part, l'état d'enfance de cette
+démocratie, et que, de l'autre, vous doutez des rapides et divins
+progrès que ses convulsions lui feraient faire. Pourquoi en doutez-vous,
+vous qui lisez dans le sein de Dieu et qui voyez combien cette humanité
+en travail lui est chère! vous qui pouvez juger des miracles que la
+Toute-Puissance tient en réserve pour l'intelligence des faibles et des
+opprimés, d'après les révélations sublimes qui sont tombées dans votre
+âme de poète et d'artiste? Eh quoi! en peu d'années, vous vous êtes
+élevé dans les plus hautes régions de la pensée humaine, et, vous
+faisant jour au sein des ténèbres du catholicisme, vous avez été emporté
+par l'esprit de Dieu, assez haut pour crier cet oracle que je répète du
+matin au soir:
+
+ «Plus il fait clair, mieux on voit Dieu!»
+
+Vous avez emporté, avec les flammes qui jaillissaient de vous, ce milieu
+de vaine fumée et de pâles brouillards où la vanité du monde voulait
+vous retenir; et, maintenant, vous ne croiriez pas que la volonté
+divine, qui a accompli ce miracle dans un individu, puisse faire briller
+les mêmes éclairs de vérité sur tout un peuple? vous croyez qu'il
+attendra des siècles pour réaliser le tableau magique qu'il vous a
+permis d'entrevoir? Oh non! oh non! Son règne est plus proche que vous
+ne pensez, et, s'il est proche, c'est qu'il est légitime, c'est qu'il
+est saint, c'est qu'il est marqué au cadran des siècles. Vous vous
+trompez d'heure, grand poète, et grand homme! Vous croyez vivre dans
+ces temps où le devoir de l'homme de bien et de l'homme de génie sont
+identiques, et tendent également à retarder la ruine de sociétés encore
+bonnes et durables! Vous croyez que la ruine commence, tandis qu'elle
+est consommée, et qu'une dernière pierre la retient encore! Voulez-vous
+donc être cette dernière pierre, la clef de cette voûte impure, vous
+qui haïssez les impuretés dans le fond de votre coeur, et qui reniez le
+culte de Mammon à la face de la terre, dans vos élans lyriques?
+
+Si cette société d'hommes d'affaires à laquelle vous vous abaissez
+s'occupait franchement de l'émancipation de la famille humaine, je vous
+admirerais comme un saint, et je dirais que c'est joindre la douceur
+de Jésus à son génie, que de manger à la table des centeniers pour les
+amener à la vérité. Mais vous savez bien que vous n'amènerez pas de
+pareils résultats. Ce miracle de convertir et de toucher les âmes
+corrompues ou abruties n'est que dans la main de l'Éternel, et il paraît
+que ce n'est point par là qu'il veut entamer la régénération, puisqu'il
+n'éclaire et n'attendrit aucune de ces âmes; c'est par-dessous qu'il
+travaille, et tout le dessus semble devoir être écarté comme une vaine
+écume. Pourquoi êtes-vous avec ceux que Dieu ne veut pas éclairer et non
+avec ceux qu'il éclaire? pourquoi vous placez-vous entre la bourgeoisie
+et le prolétariat pour prêcher à l'un la résignation, c'est-à-dire
+la continuation de ses maux jusqu'à un nouvel ordre que vos hommes
+d'affaires retarderont le plus qu'ils pourront, à l'autre des sacrifices
+qui n'aboutiront qu'à de petites concessions, encore seront-elles
+amenées par la peur plus que par la persuasion?
+
+Eh! mon Dieu, si la peur seule peut les ébranler et les vaincre,
+mettez-vous donc avec ces prolétaires pour menacer; sauf à vous placer
+en travers le lendemain; pour les empêcher d'exécuter leurs menaces.
+Puisqu'il vous faut de l'action, puisque vous êtes une nature
+laborieuse, aimant à mettre la main à l'oeuvre, voilà la seule action
+digne de vous; car les temps sont mûrs pour cette action, et elle vous
+surprendra au milieu du calme impartial où vous vous retranchez, fermant
+les yeux et les oreilles, devant le flot qui monte et qui gronde. Mon
+Dieu, mon Dieu, il en est temps encore, et, puisque votre coeur est
+plein de la vérité et de son amour, il n'y a entre ce peuple et vous
+qu'une erreur de calcul dans le calendrier, que vous consultez chacun
+d'un point de vue différent. Ne faites pas dire à la postérité: «Ce
+grand homme mourut les yeux ouverts sur l'avenir et fermés sur le
+présent. Il prédit le règne de la justice, et, par une étrange
+contradiction trop fréquente chez les hommes célèbres, il se cramponna
+au passé et ne travailla qu'à le prolonger. Il est vrai qu'un vers de
+lui eut plus de valeur et plus d'effet que tous les travaux politiques
+de sa vie; car, ce vers, c'était la voix de Dieu qui parlait en lui, et,
+ces travaux politiques, c'était l'erreur humaine qui l'y condamnait;
+mais il est cruel de ne pouvoir l'enregistrer que parmi les lumières, et
+non parmi les dévouements de cette époque de lutte dont il méconnut trop
+la marche rapide et l'issue immédiate.»
+
+Si vous arrivez à la présidence de la Chambre, et que vous ne soyez
+pas, sur le fauteuil, un autre homme que celui de la chambre voûtée de
+Saint-Point, tant mieux. Je crois que, là, vous pouvez faire beaucoup
+de bien; car vous avez de la conscience, vous êtes pur, incorruptible,
+sincère, honnête dans toute l'acception du mot en politique, je le
+sais maintenant; mais qu'il vous faudrait de force, d'enthousiasme,
+d'abnégation et de pieux fanatisme pour être en prose le même homme
+que vous êtes en vers! Non, vous ne le serez pas; vous craindrez trop
+l'étrangeté, le ridicule; vous serez trop soumis aux convenances; vous
+penserez qu'il faut parler à des hommes d'affaires, comme avec des
+hommes d'affaires. Vous oublierez que, hors de cette enceinte étroite et
+sourde, la voix d'un homme de coeur et de génie retentit dans l'espace
+et remue le monde.
+
+Non, vous ne l'oserez pas! après avoir dit les choses magnifiques
+dont vos discours sont remplis, vous viendrez, avec votre second
+mouvement,--ce second mouvement qui justifie si bien l'odieux proverbe
+de M. de Talleyrand,--calmer l'irritation qu'excitent vos hardiesses et
+passer l'éponge sur vos caractères de feu. Vous viendrez encore dire
+comme dans vos vers: «N'ayez pas peur de moi, messieurs, je ne suis
+point un démocrate, je craindrais trop de vous paraître démagogue.» Non,
+vous n'oserez pas!
+
+Et ce n'est pas la peur des âmes basses qui vous en empêchera; je sais
+bien que vous affronteriez la misère et les supplices; mais ce sera la
+peur du scandale, et vous craindrez ces petits hommes capables qui se
+posent en hommes d'État et qui diraient d'un air dépité: «Il est fou, il
+est ignorant, il est grossier et flatte le peuple; il n'est que poète,
+il n'est pas homme d'État, profond politique comme nous.» Comme eux!
+comme eux qui se rengorgent et se gonflent, un pied dans l'abîme qui
+s'entr'ouvre sans qu'ils s'en doutent et qui déjà les entraîne!
+
+Mais, quand même l'univers entier méconnaîtrait un grand homme
+courageux, quand le peuple même, ingrat et aveuglé, viendrait vous
+traiter de fou, de rêveur et de niais... Mais non, vous n'êtes pas
+fanatique, et cependant vous devriez l'être, vous à qui Dieu parle sur
+le Sinaï. Vous avez le droit ensuite de rentrer dans la vie ordinaire,
+mais vous ne devez pas y être un homme ordinaire. Vous devez porter les
+feux dont vous avez été embrasé dans votre rencontre avec le Seigneur,
+au milieu des glaces où les mauvais coeurs languissent et se paralysent.
+
+Vous êtes un homme d'intelligence et un homme de bien. Il vous reste à
+être un homme vertueux.
+
+Faites, ô source de lumière et d'amour, que le zèle de votre maison
+dévore le coeur de cette créature d'élite.
+
+
+
+
+CCLXXIII
+
+A M. CHARLES DELAVEAU, A LA CHÂTRE
+
+
+ Paris, 13 avril 1848.
+
+Mon cher Delaveau,
+
+Je regrette que vous ayez pris la peine de venir chez moi pour ne pas
+me rencontrer. C'est la faute de Duplomb, que j'avais chargé de vous
+demander pour moi cette entrevue, en le priant de me faire savoir si
+l'heure et le jour vous convenaient. Ne recevant de lui aucun avis, j'ai
+pensé qu'il n'avait pas encore pu vous voir.
+
+Ma soirée de demain n'est pas libre et je pense m'absenter après-demain
+pour quelques jours. Je viens donc, tout en vous remerciant d'avoir
+répondu à mon appel, vous mettre, par écrit, au courant de l'objet de
+l'explication que je désirais avoir avec vous de vive voix.
+
+J'ai appris qu'au moment de nos élections, une manifestation avait été
+faite à Nohant par les ouvriers de la Châtre. Cette manifestation fort
+peu menaçante, je le sais, était pourtant hostile et les cris de _A bas
+madame Dudevant! A bas Maurice Dudevant! A bas les communistes! A bas
+les ennemis de M. Delaveau!_ ont salué avec assez d'acharnement une
+maison qui a nourri et assisté plus de pauvres qu'aucune autre dans
+l'arrondissement. Enfin cette démonstration était faite en votre nom. Je
+ne m'en suis point préoccupée; mais je me suis réservé le droit de vous
+en demander l'explication, aussitôt qu'il me serait possible de vous
+voir.
+
+Je provoquerai ces explications en vous en donnant sur mon compte, que
+je défie personne de démentir, et je veux vous les donner, parce que
+certainement vous avez cru, en dirigeant sur Nohant une démonstration
+hostile, répondre à quelque hostilité de ma part. S'il en était ainsi,
+vous seriez peu excusable d'avoir voulu exercer des représailles avant
+de vous être assuré de quelque provocation de ma part. Je vous dirai
+donc très franchement (en vous annonçant que je vais à Nohant attendre
+vos bandes dévouées) que je n'ai jamais, depuis assez longtemps, eu la
+moindre confiance dans votre conduite politique.
+
+Ce n'est pas d'hier que nous nous connaissons. Nous avons été intimement
+liés dans notre jeunesse, et, à cette époque, vous alliez beaucoup plus
+loin que moi dans vos idées révolutionnaires; j'avais alors très peu
+étudié la Révolution et je n'acceptais point la guillotine, que, du
+reste, je n'ai jamais acceptée et n'accepterai jamais. A cette époque
+pourtant, vous admiriez sans réserve Robespierre, Couthon et Saint-Just,
+que j'ai appris aussi à admirer depuis, sauf l'application excessive et
+sanglante de leur théorie. Nous nous sommes chamaillés assez souvent
+sur ce point pour qu'il m'en souvienne, et, comme ces discussions
+finissaient amicalement, mon frère et moi, nous vous appelions le
+docteur Guillotin; ce qui ne vous fâchait point.
+
+Depuis, vous êtes entré dans un système de modération dynastique que je
+n'ai jamais compris. Nous avions changé tous les deux. J'avais avancé
+dans mon opinion, vous aviez reculé dans la vôtre. Mes amis combattaient
+dans les élections pour vous porter à la Chambre comme l'expression de
+leurs idées. Je trouvais qu'ils se trompaient, je le leur disais; mais
+je n'essayais point de les arrêter, parce que vous étiez excusé, à
+mes yeux, de votre tiédeur politique par le rôle d'homme honnête et
+charitable.
+
+Votre ferveur républicaine a eu droit de m'étonner après le 24 février;
+vous avez changé encore une fois, je le veux bien, et j'admets que vous
+ayez été sincère, je veux le croire, d'autant plus que je vous vois,
+depuis quelques jours, voter avec l'extrême gauche; mais j'ai été
+parfaitement fondée jusque-là à ne vous point croire républicain, et
+je ne me suis point gênée pour le dire, lorsque l'occasion s'est
+rencontrée.
+
+Mais, en même temps que j'ai le droit de dire ce que je pense, et de
+penser ce que je crois vrai, je ne crois point avoir celui de me mêler
+à des intrigues et à des manoeuvres électorales; c'est ce que je n'ai
+jamais fait, c'est ce que je ne ferai jamais. Mon rôle de femme s'y
+oppose, ma conscience me le défend, et, si j'étais homme, je ne me
+croirais pas dispensée de porter la même droiture dans ma conduite
+politique. Si j'ai été accusée d'un acte quelconque tendant à contrarier
+votre élection, à noircir votre caractère privé, à tromper l'opinion sur
+votre compte, je vous somme de me le faire savoir, parce que je veux y
+répondre et ne pas rester sous le coup d'une calomnie.
+
+Voilà pour moi; mais, quant à vous, vous avez à m'expliquer aussi
+quelle part vous avez prise à la démonstration faite contre moi par des
+ouvriers de la Châtre, qui certainement n'ont point personnellement le
+plus léger reproche à me faire.--Voici ce dont toutes les apparences
+vous accusent:
+
+Vous auriez excité ces ouvriers contre ma maison et contre mon nom, en
+exploitant la ridicule terreur que le mot de communisme inspire à ceux
+qui ne le comprennent pas. Vous auriez expliqué ainsi le communisme pour
+exaspérer ces braves gens: «Les communistes veulent prendre tous vos
+biens, toutes vos terres, et vous donner six ou huit sous de salaire par
+jour. Madame Dudevant est allée à Paris pour se joindre, par ses écrits,
+à ceux qui veulent réaliser tout de suite cette belle doctrine, etc.,
+etc.»
+
+Toutes ces accusations sont trop bêtes pour avoir été inventées par
+vous. Leurs auteurs ne sont probablement pas dignes d'être recherchés;
+mais vous exerciez sur les gens de la Châtre une influence qui,
+jusque-là, vous avait fait honneur, et vous ne vous en êtes pas servi
+pour faire cesser ces bruits ridicules. Vous paraissez les avoir
+encouragés, au contraire, et vous avez laissé faire la démonstration
+sur Nohant. Vous êtes donc responsable devant l'opinion publique de
+l'égarement de vos partisans, non seulement en ce qui me concerne, mais
+aussi en ce qui concerne les paysans de ma commune, menacés et violentés
+dans leur vote. Il serait facile de prouver que, tandis que mon fils,
+contraire par opinion à votre élection, écrivait fidèlement votre nom
+sur tous les bulletins où les gens de la commune désiraient le voir
+inscrit, vos partisans arrachaient, à d'autres mains, d'autres bulletins
+et y substituaient le leur avec menace et brutalité. Une enquête va
+être ouverte à ce sujet, je l'apprends ce soir. Avant d'y porter mon
+témoignage, si je suis appelée à le faire, je veux savoir de vous la
+vérité et me mettre en demeure de vous accuser ou de vous justifier.
+J'accepterai une franche explication, si hostile qu'elle puisse être, et
+je la préférerai de beaucoup à une petite guerre d'intrigues, pour se
+disputer une popularité dont je ne voudrais pas à ce prix, et dont je
+suis peu jalouse dans les vilaines conditions où elle est placée.
+
+Je sais que nous nous occupons là d'un très petit fait, et que, sur tout
+le sol de la France, il s'en est produit simultanément de semblables,
+même de beaucoup plus graves en plusieurs endroits. Mais ceci est une
+affaire de vous à moi que je tiens à éclaircir et dont il vous est
+impossible de me refuser la solution. J'attends donc votre réponse pour
+savoir si je puis encore vous conserver mon estime et mon ancienne
+amitié.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLXXIV
+
+A MAURICE SAND, A NOHANT
+
+ Paris, 17 avril 1848.
+
+Mon pauvre Bouli,
+
+J'ai bien dans l'idée que la République a été tuée dans son principe et
+dans son avenir, du moins dans son prochain avenir. Aujourd'hui, elle
+a été souillée par des cris de mort. La liberté et l'égalité ont été
+foulées aux pieds avec la fraternité, pendant toute cette journée. C'est
+la contre-partie de la manifestation contre les bonnets à poil.
+
+Aujourd'hui, ce n'étaient plus seulement les bonnets à poil, c'était
+toute la bourgeoisie armée et habillée; c'était toute la banlieue,
+cette même féroce banlieue qui criait en 1832: _Mort aux républicains!_
+Aujourd'hui, elle crie: _Vive la république!_ mais: _Mort aux
+communistes! Mort à Cabet!_ Et ce cri est sorti de deux cent mille
+bouches dont les dix-neuf vingtièmes le répétaient sans savoir ce que
+c'est que le communisme; aujourd'hui, Paris s'est conduit comme la
+Châtre.
+
+Il faut te dire comment tout cela est arrivé; car tu n'y comprendrais
+rien par les journaux. Garde pour toi le _secret_ de la chose.
+
+Il y avait trois conspirations, ou plutôt quatre, sur pied depuis huit
+jours.
+
+D'abord Ledru-Rollin, Louis Blanc, Flocon, Caussidière et Albert
+voulaient forcer Marrast, Garnier-Pagès, Carnot, Bethmont, enfin
+tous les juste-milieu de la République à se retirer du gouvernement
+provisoire. Ils auraient gardé Lamartine et Arago, qui sont mixtes et
+qui, préférant le pouvoir aux opinions (qu'ils n'ont pas), se seraient
+joints à eux et au peuple. Cette conspiration était bien fondée. Les
+autres nous ramènent à toutes les institutions de la monarchie, au règne
+des banquiers, à la misère extrême et à l'abandon du pauvre, au luxe
+effréné des riches, enfin à ce système qui fait dépendre l'ouvrier,
+comme un esclave, du travail que le maître lui mesure, lui chicane
+et lui retire à son gré. Cette conspiration eût donc pu sauver la
+République, proclamer à l'instant la diminution des impôts du pauvre,
+prendre des mesures qui, sans ruiner les fortunes honnêtes, eussent tiré
+la France de la crise financière; changer la forme de la loi électorale,
+qui est mauvaise et donnera des élections de clocher; enfin, faire tout
+le bien possible, dans ce moment, ramener le peuple à la République,
+dont le bourgeois a réussi déjà à le dégoûter dans toutes les provinces,
+et nous procurer une Assemblée nationale qu'on n'aurait pas été forcé de
+violenter.
+
+La deuxième conspiration était celle de Marrast, Garnier-Pagès et
+compagnie, qui voulaient armer et faire prononcer la bourgeoisie contre
+le peuple, en conservant le système de Louis-Philippe, sous le nom de
+république.
+
+La troisième était, dit-on, celle de Blanqui, Cabet et Raspail, qui
+voulaient, avec leurs disciples et leurs amis des clubs jacobins, tenter
+un coup de main et se mettre à la place du gouvernement provisoire.
+
+La quatrième était une complication de la première: Louis Blanc, avec
+Vidal, Albert et l'_école ouvrière_ du Luxembourg, voulant se faire
+proclamer dictateur et chasser tout, excepté lui. Je n'en ai pas la
+preuve; mais cela me paraît certain maintenant.
+
+Voici comment ont agi les quatre conspirations:
+
+Ledru-Rollin, ne pouvant s'entendre avec Louis Blanc, ou se sentant
+trahi par lui, n'a rien fait à propos et n'a eu qu'un rôle effacé.
+
+Marrast et compagnie ont appelé, sous main, à leur aide toute la
+banlieue et toute la bourgeoisie armée, sous prétexte que Cabet voulait
+mettre Paris à feu et à sang, et on l'a si bien persuadé à tout le
+monde, que le parti honnête et brave de Ledru-Rollin, qui était soutenu
+par Barbès, Caussidière et tous mes amis, est resté coi, ne voulant pas
+donner à son insu, dans la confusion d'un mouvement populaire, aide et
+protection à Cabet, qui est un imbécile, à Raspail et à Blanqui, les
+_Marat_ de ce temps-ci. La conspiration de Blanqui, Raspail et Cabet
+n'existait peut-être pas, à moins qu'elle ne fût mêlée à celle de Louis
+Blanc. Par eux-mêmes, ces trois hommes ne réunissent pas à Paris mille
+personnes sûres. Ils sont donc peu dignes du fracas qu'on a fait à leur
+propos.
+
+La conspiration Louis Blanc, composée de trente mille ouvriers des
+corporations, ralliés par la formule de l'organisation du travail, était
+la seule qui pût inquiéter véritablement le parti Marrast; mais elle eût
+été écrasée par la garde nationale armée, si elle eût bougé.
+
+Toutes ces combinaisons avaient chacune un prétexte différent pour se
+mettre sur pied aujourd'hui.
+
+Pour les ouvriers de Louis Blanc, c'était de se réunir au Champ de Mars,
+afin d'élire les officiers de leur état-major.
+
+Pour la banlieue de Marrast, c'était de venir reconnaître ses officiers.
+
+Pour la mobile et la police de Caussidière et Ledru, c'était d'empêcher
+Blanqui, Raspail et Cabet de tenter un coup de main.
+
+Pour ces derniers, c'était de porter des offrandes patriotiques à
+l'hôtel de ville.
+
+Au milieu de tout cela, deux hommes pensaient à eux-mêmes sans agir.
+Leroux se tenait prêt à _escamoter la papauté_ de Cabet sur les
+communistes. Mais il n'avait pas assez de suite dans les idées ou pas
+assez d'audace pour en venir à bout. Il n'a pas paru.
+
+L'autre homme, c'est Lamartine, espèce de Lafayette naïf, qui veut être
+président de la République et qui en viendra peut-être à bout, parce
+qu'il ménage toutes les idées et tous les hommes; sans croire à aucune
+idée et sans aimer aucun homme. Il a eu les honneurs et le triomphe de
+la journée sans avoir rien fait.
+
+Voici maintenant comment les choses se sont passées:
+
+A deux heures, les trente mille ouvriers de Louis Blanc ont été au Champ
+de Mars, où l'on dit que Louis Blanc n'est point venu; ce qui les a
+mécontentés et refroidis. A la même heure, de tous les coins de Paris,
+ont apparu la garde nationale bourgeoise et la banlieue, cent mille
+hommes au moins, qui ont été aux Invalides et n'ont fait que traverser
+pour se rendre à l'hôtel de ville en même temps que les ouvriers.
+
+Ce mouvement s'est fait avec beaucoup d'art. Les ouvriers portaient des
+bannières sur lesquelles étaient écrites leurs formules: _Organisation
+du travail, Cessation de l'exploitation de l'homme par l'homme_.
+
+Ils allaient demander au gouvernement provisoire de leur promettre
+définitivement la garantie de ce principe. On pense que, sur le refus de
+certains membres du gouvernement, ils auraient exigé leur démission.
+Ils l'auraient fait pacifiquement; car ils n'avaient point d'armes,
+quoiqu'ils eussent pu en avoir, étant tous gardes nationaux.
+
+Mais ils n'ont pu que présenter très civilement leurs offrandes et leurs
+voeux; car à peine avaient-ils enfilé le quai du Louvre, que trois
+colonnes de gardes nationaux armés jusqu'aux dents, fusils chargés et
+cartouches en poche, se placèrent sur les deux flancs de la colonne des
+ouvriers. Arrivé au pont des Arts, on fit encore une meilleure division.
+On plaça une troisième colonne de gardes nationaux et de mobiles au
+centre. De sorte que cinq colonnes marchaient de front: trois colonnes
+bourgeoises armées au centre et sur les côtés, deux colonnes d'ouvriers
+désarmés, à droite et à gauche de la colonne du centre; puis, dans les
+intervalles, promenades de gardes nationaux à cheval, laids et bêtes
+comme de coutume.
+
+C'était un beau et triste spectacle que ce peuple marchant, fier et
+mécontent, au milieu de toutes ces baïonnettes. Les baïonnettes criaient
+et beuglaient: _Vive la République! Vive le gouvernement provisoire!
+Vive Lamartine!_ Les ouvriers répondaient: _Vive la bonne République!
+Vive l'égalité! Vive la vraie République du Christ_!
+
+La foule couvrait les trottoirs et les parapets. J'étais avec Rochery,
+et il n'y avait pas moyen de marcher ailleurs qu'avec la colonne des
+ouvriers, toujours bonne, polie et fraternelle. Toutes les cinq minutes,
+on faisait faire un temps d'arrêt aux ouvriers, et la garde nationale
+avançait de plusieurs pelotons, afin de mettre un intervalle sur la
+place de l'Hôtel-de-Ville entre chaque colonne d'ouvriers et même entre
+chaque corporation. On les prenait dans un filet maille par maille. Ils
+le sentaient, et ils contenaient leur indignation.
+
+Arrivé sur la place de l'Hôtel-de-Ville, on les fit attendre une heure
+pour que toute la mobile et toute la garde bourgeoise fût placée et
+échelonnée; Le gouvernement provisoire, aux fenêtres de l'hôtel de
+ville, se posait en Apollon. Louis Blanc avait une belle, tenue de
+Saint-Just. Ledru-Rollin se montrait peu et faisait contre fortune bon
+coeur. Lamartine triomphait sur toute la ligne. Garnier-Pages faisait
+une mine de jésuite, Crémieux et Pagnerre étaient prodigues de leurs
+hideuses boules et saluaient royalement la populace.
+
+Les pauvres ouvriers étaient refoulés derrière la garde bourgeoise, le
+long des murs au fond de la place. Enfin, on leur ouvrit, au milieu des
+rangs, un petit passage si étroit, que, de quatre par quatre qu'ils
+étaient, ils furent forcés de se mettre deux par deux, et on leur
+permit d'arriver le long de la grille, c'est-à-dire devant cent mille
+baïonnettes et fusils chargés. Dans l'intérieur de la grille, la mobile
+armée, fanatisée ou trompée, aurait fait feu sur eux au moindre mot. Le
+grand Lamartine daigna descendre sur le perron et leur donner de l'eau
+bénite de cour. Je n'ai pu entendre les discours; mais, qu'ils en
+fussent contents ou non, cela dura dix minutes, et les ouvriers
+défilèrent par le fond des autres rues, tandis que la garde bourgeoise
+et la mobile se firent passer pompeusement en revue par Lamartine et les
+autres triomphateurs.
+
+Comme je m'étais fourrée au milieu des gamins de la mobile, au centre
+de la place pour mieux voir, je me suis esquivée à ce moment-là, pour
+n'avoir pas l'honneur insigne d'être passée en revue aussi, et je
+suis revenue dîner chez Pinson, bien triste et voyant la _République
+républicaine_ à bas pour longtemps peut-être.
+
+Ce soir, je suis sortie à neuf heures avec Borie pour voir ce qui se
+passait. Tous les ouvriers étaient partis; la rue était aux bourgeois,
+étudiants, boutiquiers, flâneurs de toute espèce qui criaient: _A bas
+les communistes! A la lanterne les cabètistes! Mort à Cabet!_ Et les
+enfants des rues répétaient machinalement ces cris de mort: Voilà
+comment la bourgeoisie fait l'éducation du peuple. Le premier cri de
+_mort_ et le doux nom de _lanterne_ ont été jetés aujourd'hui à la
+Révolution par les bourgeois. Nous en verrons de belles si on les laisse
+faire.
+
+Sur le pont des Arts, nous entendons battre la charge et nous voyons
+reluire aux torches, sur les quais, une file de baïonnettes immense qui
+reprend au pas de course le chemin de l'hôtel de ville. Nous y courons:
+c'était la deuxième légion, la plus bourgeoise de Paris et d'autres de
+même acabit, vingt mille hommes environ qui vociféraient à rendre sourd
+cet éternel cri de _Mort à Cabet! Mort aux communistes!_ A coup sûr, je
+ne fais pas de Cabet le moindre cas; mais, sur trois hommes, dont il
+est le moins mauvais, pourquoi toujours Cabet? A coup sûr, Blanqui et
+Raspail mériteraient plus de haine, et leur nom n'a pas été prononcé
+une seule fois. C'est qu'ils ne représentent pas d'idées, et que la
+bourgeoisie veut tuer les idées. Demain, on criera: _A bas tous les
+socialistes! A bas Louis Blanc!_ et, quand on aura bien crié: _A bas_
+quand on se sera bien habitué au mot de _lanterne_, quand on aura bien
+accoutumé les oreilles du peuple au cri de _mort_, on s'étonnera que le
+peuple se fâche et se venge. C'est infâme! Si ce malheureux Cabet se fût
+montré, on l'eût mis en pièces; car le peuple, en grande partie, croyait
+voir dans Cabet un ennemi redoutable.
+
+Nous suivîmes cette bande de furieux jusqu'à l'hôtel de ville, et, là,
+elle défila devant l'hôtel, où il n'y avait personne du gouvernement
+provisoire, en beuglant toujours le même refrain et en tirant quelques
+coups de fusil en l'air. Ces bourgeois, qui ne veulent pas que le peuple
+lance des pétards, ils avaient leurs fusils chargés à balle et pouvaient
+tuer quelques curieux aux fenêtres. Ça leur était fort égal, c'était une
+bande de bêtes altérées de sang. Que quelqu'un eût prononcé un mot de
+blâme, ils l'eussent tué. La pauvre petite mobile fraternisait avec eux
+sans savoir ce qu'elle faisait. Le général Courtais et son état-major,
+sur le perron, répondaient: _Mort à Cabet!_
+
+Voilà une belle journée!
+
+Nous sommes revenus tard. Tout le quai était couvert de groupes. Dans
+tous, un seul homme du peuple défendait, non pas Cabet, personne ne
+s'en soucie, mais le principe de la liberté violée par cette brutale
+démonstration, et tout le groupe maudissait Cabet et interprétait le
+communisme absolument comme le font les vignerons de Delaveau. J'ai
+entendu ces orateurs isolés que tous contredisaient; dire des choses
+très bonnes et très sages. Ils disaient aux beaux esprits qui se
+moquaient du communisme que, plus cela leur semblait bête, moins ils
+devaient le persécuter comme une chose dangereuse: que les communistes
+étaient en petit nombre et très pacifiques; que, si l'_Icarie_ faisait
+leur bonheur, ils avaient bien le droit de rêver l'Icarie, etc.
+
+Puis arrivaient des patrouilles de mobiles--il y en avait autant que
+d'attroupements--qui passaient au milieu, se mêlaient un instant à la
+discussion, disaient quelques lazzis de gamin, priaient les citoyens de
+se disperser, et s'en allaient, répétant comme un mot d'ordre distribué
+avec le cigare et le petit verre: _A bas Cabet! Mort aux communistes!_
+Cette mobile, si intelligente et si brave, est déjà trompée et
+corrompue. La partie du peuple incorporée dans les belles légions de
+bourgeois a pris les idées bourgeoises en prenant un bel habit flambant
+neuf. Souvent on perd son coeur en quittant sa blouse. Tout ce qu'on a
+fait a été aristocratique, on en recueille le fruit.
+
+Dans tout cela, le mal, le grand mal, ne vient pas tant, comme on le
+dit, de ce que le peuple n'est pas encore capable de comprendre les
+idées. Cela ne vient pas non plus de ce que les idées ne sont pas assez
+mûres.
+
+Tout ce qu'on a d'idées à répandre et à faire comprendre suffirait à la
+situation, si les hommes qui représentent ces idées étaient _bons_; ce
+qui pèche, ce sont les _caractères_. La vérité n'a de vie que dans une
+âme droite et d'influence que dans une bouche pure. Les hommes sont
+faux, ambitieux, vaniteux, égoïstes, et le meilleur ne vaut pas le
+diable; c'est bien triste à voir de près!
+
+Les deux plus honnêtes caractères que j'aie encore rencontrés, c'est
+Barbès et Etienne Arago. C'est qu'ils sont braves comme des lions et
+dévoués de tout leur coeur. J'ai fait connaissance aussi avec Carteret,
+secrétaire général de la police: c'est une belle âme. Barbès est un
+héros. Je crois aussi Caussidière très bon; mais ce sont des hommes du
+second rang, tout le premier rang vit avec cet idéal: _Moi, moi, moi_.
+
+Nous verrons demain ce que le peuple pensera de tout cela à son réveil.
+Il se pourrait bien qu'il fût peu content; mais j'ai peur qu'il ne soit
+déjà trop tard pour qu'il secoue le joug. La bourgeoisie a pris sa
+revanche.
+
+Ce _malheureux_ Cabet, Blanqui, Raspail et quelques autres perdent la
+vérité, parce qu'ils prêchent une certaine face de la vérité. On ne
+peut faire cause commune avec eux, et cependant la persécution qui
+s'attachera à eux prépare celle dont nous serons bientôt l'objet. Le
+principe est violé, et c'est la bourgeoisie qui relèvera l'échafaud.
+
+Je suis bien triste, mon garçon. Si cela continue et qu'il n'y ait plus
+rien à faire dans un certain sens, je retournerai à Nohant écrire et me
+consoler près de toi. Je veux voir arriver l'Assemblée nationale; après,
+je crois bien que je n'aurai plus rien à faire ici.
+
+
+
+
+CCLXXV
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 10 avril 1848.
+
+J'espère que tu dors sur les deux oreilles, et que, si les bruits qui
+circulent jour et nuit dans Paris vont jusqu'en province, où ils doivent
+prendre des proportions effrayantes, tu n'en crois pas un mot. Nous
+recommençons _l'année de la peur_. C'est fabuleux! Hier dans la nuit,
+chaque quartier de Paris prétendait qu'on avait attaqué et pris deux
+postes. Cela faisait beaucoup de postes enlevés, et il n'y avait pas
+seulement un chat qui eût remué.
+
+Ce matin, on a battu le rappel dès l'aurore. Puis on est venu
+contremander, en disant cependant aux gardes nationaux de rester
+équipés et prêts à sortir. A toutes les heures circulait une nouvelle
+_nouvelle_. Blanqui était arrêté, et puis Cabet attaquait l'hôtel de
+ville, lui qui _fuit de peur_! Leroux est devenu invisible, je crois
+qu'il est retourné à Boussac. Raspail se fait passer pour mort. Et
+pourtant, à propos de ces trois hommes, on a mis la tête à l'envers, non
+seulement à toutes les portières de Paris, mais encore à tous les clubs,
+au gouvernement provisoire, à Caussidière lui-même, à la garde nationale
+de tous les rangs. On dit à la mobile que la banlieue pille; à la
+banlieue, que les communistes font des barricades. C'est une vraie
+comédie. Ils ont tous voulu se faire peur les uns aux autres, et ils ont
+si bien réussi, qu'ils ont tous peur pour de bon.
+
+Je suis revenue toute seule du ministère de la rue de Grenelle, la nuit
+dernière à deux heures, et, cette nuit, je rentre seule aussi à une
+heure et demie. Il fait le plus beau clair de lune possible. Il n'y a
+pas un chat dans les rues, excepté les patrouilles de vingt pas en vingt
+pas. Quand un pauvre piéton attardé apparaît au bout de la rue, la
+patrouille arme ses fusils, présente le front et le regarde passer.
+C'est de la folie, c'est vraiment, comme je te le disais, la même chose
+qu'en 89, et cela m'explique l'affaire. Tu sais qu'on ne l'a jamais bien
+sue et qu'on l'a attribuée, avec beaucoup de probabilité, à vingt causes
+différentes. Eh bien! je suis sûre que toutes ces causes existaient à la
+fois comme aujourd'hui, et que ce n'était pas une seule en particulier.
+
+Il y a un moment, dans les révolutions, où chaque parti veut essayer
+de la peur pour empêcher son adversaire d'agir. C'est ce qui arrive
+maintenant aux quatre conspirations sourdes que je t'ai signalées hier.
+On en ajoute une cinquième aujourd'hui, et je crois qu'il y en a deux ou
+trois autres. Les légitimistes ont voulu faire peur à la République, le
+juste-milieu, les Guizot et les Régence, les Thiers et Girardin, j'en
+suis sûre, out aussi joué leur jeu, avec ou sans espoir d'amener un
+conflit.
+
+Mais toutes ces menaces se paralysent mutuellement; tous les clubs sont
+en permanence pour la nuit, tous armés, barricadés, ne laissant sortir
+aucun membre, dans la crainte qu'on ne vienne les assassiner; et, comme
+tous out la même venette, tous restent enfermés sans bouger; le remède
+est donc dans le mal même. Il y en a d'exaltés qui seraient d'avis
+d'attaquer les premiers; mais, comme ils ont peur d'être attaqués
+auparavant, ils se tiennent sur la défensive. C'est stupide, et la
+tragédie annoncée devient une comédie.
+
+Je viens de quitter le gros Ledru-Rollin, prêt à se hisser sur un gros
+cheval, pour faire le tour de Paris, en riant et en se moquant de tout
+cela. Étienne est en colère et dit que ça l'_embête_. Borie et son
+cousin, sont enfermés au club du palais National et pestent, j'en suis
+sûre, de ne pas être à _pioncer_ dans leur lit.
+
+La population ne dort que d'un oeil, attendant le tocsin et le canon. M.
+de Lamartine, qui veut être bien avec tout le monde, a offert un asile
+dans son ministère au _grand_ Cabet, qui se pose en martyr. Tout le
+monde dit: «Nous sommes trahis!» Enfin, c'est superbe. Si tu étais ici,
+nous irions passer le reste de la nuit à nous promener dans les rues
+pour voir la grande mystification. Elle est telle, que beaucoup d'hommes
+sérieux donnent dedans en plein.
+
+Il ne tiendrait qu'à moi de me poser aussi en victime; car, pour un
+_Bulletin_ un peu raide que j'ai fait, il y a un déchaînement de fureur
+incroyable contre moi dans toute la classe bourgeoise. Je suis pourtant
+fort tranquille, toute seule dans ta cambuse; mais il ne tiendrait qu'à
+moi d'écrire demain dans tous les journaux, comme Cabet ou comme défunt
+Marat, que je n'ai plus une pierre où reposer ma tête.
+
+Demain, le gouvernement publie les grandes mesures qu'il a prises hier
+sur l'impôt progressif, la loi des finances, l'héritage collatéral, etc.
+Ce sera sans doute la fin de cette panique, et d'une bêtise générale
+sortira un bien général. J'espère aussi que ce sera la fin de la crise
+financière. Ainsi soit-il! Ce sera un premier acte de joué dans la
+grande pièce dont personne ne sait le dénouement.
+
+Bonsoir, mon Bouli! ne sois pas inquiet: je t'écrirais s'il y avait
+seulement un coup de fusil tiré; ainsi sois tranquille. Je te _bige_.
+J'ai vu Solange aujourd'hui. Elle se porte bien. Rien de nouveau pour
+mes affaires. Ma _Revue_ ne prend guère: on est trop préoccupé, on vit
+au jour le jour.
+
+Bonsoir encore; j'écoute si la guerre civile commence: je n'entends
+que les heures qui sonnent au Luxembourg et ta girouette qui se plaint
+_comme un oeuf_.
+
+
+
+
+CCLXXVI
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 21 avril 1848.
+
+Ne t'inquiète pas. Tu ne m'as pas dit quelles raisons tu avais eues pour
+casser ton conseil, mais il aurait fallu commencer par là.
+
+Quoi qu'il en soit, je te réponds que tu n'auras pas le dessous; j'ai
+parlé de cela à Ledru-Rollin, qui m'a dit que probablement tu n'avais
+pas agi ainsi par caprice, que sans doute il y avait nécessité, et que
+tu devais être appuyé et soutenu. Je viens d'écrire à Fleury un peu
+ferme là-dessus; ne te laisse pas émouvoir par les récriminations et les
+menaces.
+
+Tout homme qui agit révolutionnairement en ce moment-ci, qu'il soit
+membre du gouvernement provisoire ou maire de Nohant-Vic, trouve la
+résistance, la réaction, la haine, la menace. Est-ce possible autrement,
+et aurions-nous grand mérite à être révolutionnaires si tout allait
+de soi-même, et si nous n'avions qu'à vouloir pour réussir? Non, nous
+sommes, et nous serons peut-être toujours dans un combat obstiné.
+
+Ai-je vécu autrement depuis que j'existe, et avons-nous pu croire que
+trois jours de combat dans la rue donneraient à notre idée un règne sans
+trouble, sans obstacle et sans péril? Nous sommes sur la brèche à Paris
+comme à Nohant. La contre-révolution est sous le chaume comme sous le
+marbre des palais. Allons toujours! ne t'irrite pas, tiens ferme, et
+surtout habitue tes nerfs à cet état de lutte qui deviendra bientôt un
+état normal. Tu sais bien qu'on s'accoutume à dormir dans le bruit. Il,
+ne faut jamais croire que nous pourrons nous arrêter. Pourvu que nous
+marchions en avant, voilà notre victoire et notre repos.
+
+La fête de la Fraternité a été la plus belle journée de l'histoire. Un_
+million d'âmes,_ oubliant toute rancune, toute différence d'intérêts,
+pardonnant au passé, se moquant de l'avenir, et s'embrassant d'un bout
+de Paris à l'autre au cri de _Vive la fraternité!_ c'était sublime. Il
+me faudrait t'écrire vingt pages pour te raconter tout ce qui s'est
+passé, et je n'ai pas cinq minutes. Comme spectacle, tu ne peux pas
+t'en faire d'idée. Tu en trouveras une relation bien abrégée dans le
+_Bulletin de la République_ et dans la _Cause du peuple_. La reçois-tu,
+à propos? J'ai affaire à la plus détestable boutique d'éditeurs qu'il y
+ait; ils n'envoient pas les numéros et s'étonnent, de ne pas recevoir
+d'abonnements. Je vais changer tout cela.
+
+Mais, pour revenir à cette fête, elle signifie plus que toutes les
+intrigues de la journée du 15. Elle prouve que le peuple ne raisonne
+pas tous nos différends, toutes nos nuances d'idées, mais qu'il sent
+vivement les grandes choses et _qu'il les veut_. Courage donc! demain
+peut-être, tout ce pacte sublime juré par la multitude sera brisé dans
+la conscience des individus; mais, aussitôt que la lutte essayera de
+reparaître, le peuple (c'est-à-dire _tous_) se lèvera et dira:
+
+--Taisez-vous et marchons!
+
+Ah! que t'ai regretté hier! Du haut de l'arc de l'Étoile le ciel, la
+ville, les horizons, la campagne verte, les dômes des grands édifices
+dans la pluie et dans le soleil, quel cadre pour la plus gigantesque
+scène humaine qui se soit jamais produite! De la Bastille, de
+l'Observatoire à l'Arc de triomphe et au delà et en deçà hors de Paris,
+sur un espace de cinq lieues, quatre cent mille fusils pressés comme
+un mur qui marche, l'artillerie, toutes les armes de la ligne, de la
+mobile, de la banlieue, de la garde nationale, tous les costumes, toutes
+les pompes de l'armée, toutes les guenilles de la sainte _canaille_, et
+toute la population de tout âge et de tout sexe pour témoin, chantant,
+criant, applaudissant, se mêlant au cortège. C'était vraiment sublime.
+Lis les journaux, ils en valent la peine; tu aurais été fou de voir
+cela! Je l'ai vu pendant deux heures, et je n'en avais pas assez; et, le
+soir, les illuminations, le défilé des troupes, la torche en main, une
+armée de feu, ah! mon pauvre garçon, où étais-tu? J'ai pensé à toi plus
+de cent fois par heure. Il faut que tu viennes au 5 mai, quand même on
+devrait brûler Nohant pendant ce temps-là.
+
+Adieu; je t'aime
+
+
+
+
+CCLXXVII
+
+AU CITOYEN CAUSSIDIÈRE,
+PRÉFET DE POLICE
+
+ Nohant, 20 mai 1848.
+
+Citoyen,
+
+J'étais, le 15 mai, dans la rue de Bourgogne, mêlée à la foule, curieuse
+et inquiète comme tant d'autres, de l'issue d'une manifestation qui
+semblait n'avoir pour but qu'un voeu populaire en faveur de la Pologne.
+En passant devant un café, on me montra à la fenêtre du rez-de-chaussée
+une dame fort animée, qui recevait une sorte d'ovation de la part des
+passants et qui haranguait la manifestation. Les personnes qui se
+trouvaient à mes côtés m'assurèrent que cette dame était George Sand; or
+je vous assure, citoyen, que ce n'était pas moi, et que je n'étais dans
+la foule qu'un témoin de plus du triste événement du 15 mai.
+
+Puisque j'ai l'occasion de vous fournir un détail de cette étrange
+journée, je veux vous dire ce que j'ai vu.
+
+La manifestation, était considérable, je l'ai suivie pendant trois
+heures. C'était une manifestation pour la Pologne, rien de plus pour la
+grande majorité des citoyens qui l'avaient augmentée de leur concours
+durant trajet, et pour tous ceux qui l'applaudissaient au passage. On
+était surpris et charmé du libre accès accordé à cette manifestation
+jusqu'aux portes de l'Assemblée. On supposait que des ordres avaient été
+donnés pour laisser parvenir les pétitionnaires; nul ne prévoyait
+une scène de violence et de confusion au sein de la représentation
+nationale. Des nouvelles de l'intérieur de la Chambre arrivaient au
+dehors. L'Assemblée, sympathique au voeu du peuple, se levait en masse
+pour la Pologne et pour l'organisation du travail, disait-on. Les
+pétitions étaient lues à la tribune et favorablement accueillies.
+
+Puis, tout à coup, on vint jeter à la foule stupéfaite la nouvelle de
+la dissolution de l'Assemblée et la formation d'un pouvoir nouveau
+dont quelques noms pouvaient répondre au voeu du groupe passionné qui
+violentait l'Assemblée en cet instant, mais nullement, j'en réponds, au
+voeu de la multitude. Aussitôt cette multitude se dispersa, et la force
+armée put, sans coup férir, reprendre immédiatement possession du
+pouvoir constitué.
+
+Je n'ai point à rendre compte ici des opinions et des sympathies de
+telle ou telle fraction du peuple qui prenait part à la manifestation;
+mais toute voix en France a le droit de s'élever en ce moment pour dire
+à l'Assemblée nationale: «Vous avez traversé heureusement un incident
+inévitable en temps de révolution, et, grâce à la Providence, vous
+l'avez traversé sans effusion de sang humain. Dans le désordre d'idées
+où cet événement va vous jeter durant quelques jours, prouvez, citoyens,
+que vous pouvez maîtriser votre émotion et ne pas perdre la notion d'une
+équité supérieure aux troubles passagers de la situation.
+
+«Ne confondez point l'_ordre_, ce mot officiel du passé, avec la
+méfiance qui aigrit et provoque. Il vous est bien facile de maintenir
+l'ordre sans porter atteinte à la liberté. Vous n'avez pas droit sur la
+liberté, conquête du peuple, et, comme ce n'est pas le peuple, que c'est
+une très petite fraction du peuple qui vous a outragés le 15 mai, vous
+ne pouvez pas, vous ne devez pas châtier la France de la faute commise
+par quelques-uns, en restreignant les droits et les libertés de la
+France.
+
+«Prenez garde, et n'agissez pas sous l'influence de la réaction; car
+ce n'est pas le 15 mai que vous avez couru un danger sérieux, c'est
+aujourd'hui, derrière le rempart de baïonnettes qui vous permet de
+tout faire. Le danger pour vous, ce n'est pas d'affronter une émeute
+parlementaire. Tout homme investi d'un mandat comme le vôtre doit
+envisager de sang-froid le passage de ces petites tempêtes; mais le
+danger sérieux, c'est de manquer au devoir que ce mandat vous impose, en
+faisant entrer la République dans une voie monarchique ou dictatoriale;
+c'est d'étouffer le cri de la France, qui vous demande la vie, et à
+laquelle un retour vers le passé donnerait la mort; c'est enfin de
+préparer, par crainte de l'anarchie partielle dont vous venez de
+sortir sains et saufs, une anarchie générale que vous ne pourriez plus
+maîtriser.»
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+CCLXXVIII
+
+AU CITOYEN THÉOPHILE THORÉ, A PARIS.
+
+ Nohant, 24 mai 1848.
+
+Mon cher Thoré,
+
+Voyez si vous ayez quelques mots à retrancher ou à-ajouter, pour ce
+qui vous concerne, dans les premières lignes de la lettre que je vous
+adresse; ces premières lignes sont une réponse à certaines gens qui
+disent que je me suis sauvée pour n'être pas arrêtée. Comme je ne
+pouvais pas craindre la moindre chose, je n'avais point à me sauver et
+je suis fort aisée à trouver à. Nohant.
+
+Vous avez raison de faire comme vous faites. La raison du plus _brave_
+est toujours la meilleure. Mais soyez prudent en ce qui concerne nos
+amis. On m'a envoyé quelques numéros de la _Vraie République_; après
+quoi, on s'est arrêté, et, depuis deux jours, je ne reçois plus rien.
+C'est déplorable, cette négligence! Il est impossible d'écrire à propos
+dans un journal qu'on ne lit pas.
+
+J'ignore à quelles personnes appartient l'avenir, je n'ai que la
+passion de l'idée, et je crains bien que l'idée ne soit paralysée pour
+longtemps. Vive l'idée quand même!
+
+A vous.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLXXIX
+
+AU CITOYEN LEDRU-ROLLIN, A PARIS
+
+ Nohant, 28 mai 1848.
+
+Cher concitoyen,
+
+Vous ne savez pas que j'écris dans un journal qui vous est hostile,
+à vous personnellement moins qu'à tout autre, mais qui se fâche de
+beaucoup de choses et de beaucoup de gens sans que je sois solidaire de
+toutes les sympathies et de toutes les antipathies de la Rédaction en
+chef. Vous n'avez pas le temps de lire les journaux sans doute; mais
+vous aviez naguère celui de causer de temps en temps quelques minutes
+avec moi, et je vous impose de me lire; ce qui, j'espère, ne vous
+prendra guère plus de minutes qu'à l'ordinaire.
+
+C'est parce que probablement vous ne savez pas que je rédige dans la
+_Vraie République_ que je veux que vous le teniez de moi; et ce que
+je veux que vous sachiez aussi, c'est que je n'accepte pas la
+responsabilité des attaques contre les personnes; c'est pour cela que je
+signe tout ce que j'y écris.
+
+Lorsque j'ai consenti à cette collaboration, la lutte ne s'était pas
+dessinée; en la voyant naître, j'ai vainement essayé de la tempérer.
+Mais l'événement du 15 mai est venu, et il y aurait eu lâcheté de ma
+part à me retirer. Voilà pourquoi je reste attachée à un journal qui
+vous traite collectivement de Roi, de Consul, de Directoire, etc., et
+qui vous reproche de rester au pouvoir quand Barbès est en prison. Cela
+me fait une position fausse et que je dois subir dans mon petit coin,
+comme beaucoup d'autres la subissent sur un plus grand théâtre. Je reste
+persuadée que vous ne devez pas abandonner le terrain à la réaction
+sans avoir essayé de la briser. Mais je ne puis pas dire cela dans ce
+journal. Ce serait inopportun et imprudent; ce serait peut-être agir
+contrairement à la voie que vous avez résolu de suivre, quant aux
+moyens.
+
+En fait de politique proprement dite, je suis on ne peut plus incapable,
+vous le savez. Mais je vous demande une chose, c'est de me faire signe
+quand vous consentirez à ce que je dise dans ce même journal, qui vous
+attaque, et où je garderai toujours le droit d'émettre mon avis sous ma
+responsabilité personnelle, ce que je sais et ce que je pense de
+votre caractère, de votre sentiment politique et de votre ligne
+révolutionnaire.
+
+Si vous n'avez pas le temps d'y songer, je ne vous en voudrai point
+et je ne me croirai pas _indispensable_ votre justification auprès de
+quelques personnes dont le jugement ne vous est pas indispensable non
+plus. Mais, pour l'acquit de ma conscience, de mon affection, je me
+dois (au risque de faire _l'importante_) de vous dire cela; vous le
+comprendrez comme je vous le donne, de bonne foi et de bon coeur.
+
+On me dit ici que j'ai été compromise dans l'affaire du 15 mai. Cela est
+tout à fait impossible, vous le savez. On me dit aussi que la commission
+exécutive s'est opposée à ce que je fusse poursuivie. Si cela est, je
+vous en remercie personnellement; car ce que je déteste le plus au
+monde, c'est d'avoir l'air de jouer un rôle pour le plaisir de me
+mettre en évidence. Mais, si l'on venait à vous accuser de la moindre
+partialité à mon égard, laissez-moi poursuivre, je vous en supplie. Je
+n'ai absolument rien à craindre de la plus minutieuse enquête. Je n'ai
+rien _su_ ni avant ni pendant les événements, du moins rien de plus que
+ce qu'on voyait et disait dans la rue. Mon jugement sur le fait, je ne
+le cache pas, je l'écris et je le signe; mais je crois que ce n'est pas
+là _conspirer_.
+
+Adieu et à vous de tout mon coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLXXX
+
+AU CITOYEN THÉOPHILE THORÉ, A PARIS.
+
+ Nohant, 28 mai 1848
+
+Cher Thoré,
+
+Je vous enverrai de la copie, non pas une éclatante protestation comme
+vous me disiez, mais la suite (et non la fin) de la protestation de
+toute ma vie.
+
+Quant à l'affaire du 15, je passerai à côté. Elle est accomplie, je n'ai
+plus le droit de la blâmer puisqu'elle est vaincue, et je garderai le
+silence sur les hommes qui l'ont soulevée et que nous n'aimons pas.
+Seulement je, peux vous dire, à vous, que, lorsque j'appris, dans la
+foule, ce bizarre mélange de noms, jetés en défi à l'avenir, je rentrai
+chez moi décidée à ne pas me faire arracher un cheveu pour des Raspail,
+des Cabet et des Blanqui. Tant que ces hommes s'inscriront sur notre
+bannière, je m'abstiendrai. Ce sont des pédants et des théocrates; je ne
+veux point subir la loi de l'individu et je m'exilerai le jour où nous
+ferons la faute de les amener au pouvoir.
+
+Ne me dites point de n'avoir pas peur, ce mot-là n'est pas français. Je
+suis trop lasse de la vie pour éviter une occasion de la perdre, trop
+ennemie de la propriété pour ne pas désirer de m'en voir débarrassée
+trop habituée à la fatigue et au travail pour comprendre les avantages
+du repos.
+
+Mais ma conscience est craintive et je pousse loin le scrupule quand il
+s'agit de conseiller et d'agiter le peuple dans la rue. Il n'est point
+de doctrine trop neuve et trop hardie; mais il ne faut pas jouer avec
+l'_action_. Je connais, tout comme un homme, l'émotion du combat et
+l'attrait du coup de fusil. Dans ma jeunesse, j'aurais suivi le diable
+s'il avait commandé le feu. Mais j'ai appris tant de choses depuis, que
+je crains beaucoup le lendemain de la victoire. Sommes-nous mûrs pour
+rendre un bon compte à Dieu et aux hommes? Je dis _nous_, parce que je
+ne puis, dans ma pensée, nous séparer du peuple. Eh bien! le peuple
+n'est pas prêt, et, en le stimulant trop, nous le retardons; c'est là un
+fait qui n'est pas très logique; le fait l'est si rarement! Mais il est
+réel, et cela est encore plus sensible en province qu'à Paris.
+
+Barbès est un héros, il raisonne comme un saint, c'est-à-dire fort mal
+quant aux choses de ce monde. Je l'aime tendrement et je ne saurais
+comment le défendre, parce que je ne puis admettre qu'il ait eu le
+_droit_, au nom du peuple, dans cette triste journée. Ceux qu'on a
+appelés des _factieux_ étaient, en effet, plus factieux qu'on ne pense.
+Dans l'ordre politique, ils l'étaient moins que l'Assemblée nationale;
+mais, dans l'ordre moral et intellectuel, ils l'étaient, n'en doutez
+pas.
+
+Ils voulaient imposer au peuple, par la surprise, par l'audace (par
+la force, s'ils l'avaient pu), une idée que le peuple n'a pas encore
+acceptée. Ils auraient établi la loi de fraternité non comme Jésus, mais
+comme Mahomet. Au lieu d'une religion, nous aurions eu un fanatisme. Ce
+n'est pas ainsi que les vraies idées font leur chemin. Au bout de trois
+mois d'une pareille usurpation philosophique, nous aurions été, non pas
+républicains, mais cosaques. Est-ce que ces chefs de secte, en supposant
+même qu'ils eussent eu avec eux seulement chacun dix mille hommes et que
+l'exaltation de leurs forces réunies eût suffi à tenir Paris contre la
+province pendant quelques semaines, est-ce que ces chefs de secte se
+seraient supportés entre eux? Est-ce que Blanqui aurait subi Barbès?
+Est-ce que Leroux aurait toléré Cabet? Est-ce que Raspail vous aurait
+accepté? Quelle bataille au sein de cette association impossible! Vous
+eussiez été forcés de faire bien plus de fautes que le gouvernement
+provisoire, vous n'auriez pu convoquer une assemblée et vous auriez déjà
+l'Europe sur les bras.
+
+La réaction ne partirait pas de la bourgeoisie, qu'il est toujours
+facile d'intimider quand on a le peuple avec soi: elle partirait du
+peuple même, qui est indépendant et fier à l'endroit de ses croyances
+plus qu'à celui de son existence matérielle, et qui ne veut pas qu'on
+violente son ignorance quand il n'a que de l'ignorance à opposer au
+progrès.
+
+Puisque vous êtes seul et caché, mon pauvre enfant, je puis causer avec
+vous et vous ennuyer quelques instants. C'est toujours une manière de
+passer le temps. Pardonnez-moi donc de le faire et de vous sermonner un
+peu. Vous êtes trop vif et trop dur à l'endroit des personnes. Vous vous
+pressez trop d'accuser, de traduire devant l'opinion publique les hommes
+qui out l'air d'abandonner ou de trahir notre cause. Les hommes sont
+faibles, incertains, personnels, je le sais, et il n'en est pas un
+depuis le 24 février qui n'ait été au-dessous de sa tâche. Mais
+nous-mêmes, en les condamnant au jour le jour, nous avons été au-dessous
+de la nôtre. Nous ayons fait trop de journalisme à la manière du passé,
+et pas assez de prédication comme il convenait à une doctrine d'avenir.
+Cela fait, en somme, de la mauvaise politique, inefficace quand elle
+n'est pas dangereuse. Ce n'est pas l'intelligence qui vous a manqué,
+à vous, personnellement; car, au milieu de votre fougue, vous arrivez
+toujours à toucher très juste le point sensible de la situation.
+
+Mais un peu plus de _formes_ (à mes yeux, la véritable politesse est
+l'esprit de charité), un peu moins de précipitation à déclarer traîtres
+les irrésolus et les étourdis, n'eût pas nui à votre propagande.
+
+_Nous avons tous fait des sottises_, disait Napoléon au retour de
+l'île d'Elbe. Eh bien! nous pouvons nous dire cela les uns aux autres
+aujourd'hui, et, quand on fait cet aveu de bonne foi, on n'est que plus
+unis et plus forts. Vous-même, vous dites, dans un des numéros que je
+reçois aujourd'hui: _Nos amis d'hier, qui le seront encore demain_.
+C'est donc vrai, qu'il ne faut pas se brouiller avec ceux qui ont
+combattu avec nous hier et qui reviendront combattre avec nous demain,
+quand la réaction sur laquelle ils croient pouvoir agir les chassera du
+pouvoir.
+
+Voyez-vous, je ne crois pas, moi, qu'on devienne, du jour au lendemain,
+un misérable et un apostat; et pourtant, notre vie, surtout dans un
+temps de crise comme celui-ci, est si flottante, si difficile, si
+troublée, qu'en nous jugeant au jour le jour, on peut aisément nous
+trouver en faute. Eh bien! on n'est jamais juste envers son semblable
+quand on le juge ainsi sur une suite variable de faits journaliers. Il
+faut voir l'ensemble.
+
+Il y a un mois, je me sentais fort montée contre M. de Lamartine, je
+doutais de sa loyauté, je le voyais courant à la présidence suprême. Il
+a pourtant compromis, perdu peut-être, sa popularité bourgeoise pour
+conserver sa popularité démocratique. Vous direz que c'est une vanité
+mieux entendue; soit! il a toujours eu le goût de faire le bon choix,
+et le plus courageux dans ce moment-ci. Aujourd'hui, il me semble bien,
+comme à vous, que Ledru-Rollin devrait se retirer du pouvoir, et, j'ai
+de plus fortes raisons que vous encore pour le penser.
+
+Mais j'attends, et je compte que le bon élan lui viendra quand il
+verra clairement la situation. Je le connais, il a du coeur, il a des
+entrailles, et, de ce qu'il ne voit pas comme nous en ce moment, il
+ne résulte pas qu'il ne sente pas comme nous quand la grande fibre
+populaire nous montrera clairement à tous le chemin qu'il faut prendre.
+
+J'en connais d'autres que vous accusez et qui ont bonne intention
+pourtant. N'accusons donc pas, je vous en supplie, au nom de l'avenir
+de notre pauvre République, que nos soupçons et nos divisions déchirent
+dans sa fleur! Ne varions pas pour cela sur les principes. Ne vous
+gênez pas pour dire aux hommes, même à ceux que vous aimez, qu'ils se
+trompent, et ne perdez rien de votre vigueur de discussion sur les
+idées, sur les faits mêmes. Ce que je vous demande en grâce, c'est de ne
+pas condamner les intentions, les motifs, les caractères. Eussiez-vous
+raison, ce serait, je le répète, de la mauvaise politique, surtout dans
+la forme, comme en a fait la _Réforme_ contre le _National_, du temps de
+l'autre.
+
+Voilà le tas de lieux communs que j'aurais voulu vous dire de vive voix,
+avant toutes ces catastrophes, et ce que je disais quelquefois à Barbès.
+Mais on n'avait pas le temps de se voir, et c'était un mal. Il faut
+quelquefois entendre le lieu commun, il a souvent la vérité pour lui.
+
+C'est cette absence de formes et de procédés, que j'appellerai, si vous
+voulez, le _savoir-vivre_ intellectuel, qui me choque particulièrement
+dans l'affaire du 15. Le peuple a, par-dessus tout, ce savoir-vivre
+d'aspiration qui rend ses moeurs publiques injurieuses aux nôtres dans
+le moment où nous vivons. Cela est bien prouvé depuis le 24 février.
+Nous l'avons vu, dans toutes les manifestations, communier en place
+publique avec ses ennemis et sacrifier toutes ses haines légitimes,
+tous ses ressentiments fondés, à l'idée de fraternité ou de générosité.
+Certes, nous autres, nous n'en faisons pas volontiers autant dans nos
+relations particulières. Eh bien! le peuple porte au plus haut point le
+respect des relations publiques. Le 15 mai, il se dirige sur le palais
+Bourbon avec des intentions pacifiques (sauf les meneurs). On le
+laisse passer. Soit préméditation, soit inspiration, les baïonnettes
+disparaissent devant lui. Il avance, il va jusqu'à la porte en chantant
+et en riant. La tête du défilé forçait les grilles, le milieu n'en
+savait rien (j'y étais). On se croyait admis, reçu à bras ouverts par
+l'Assemblée. Je ne le pensais pas, moi; je jugeais que la crainte
+du sang répandu avait engagé la bourgeoisie à faire contre mauvaise
+fortune, sinon bon coeur, du moins bonne mine, et j'entendais dire
+autour de moi qu'on n'abuserait pas de ce bon accueil, qu'on montrerait
+la force du nombre, et qu'on défilerait décemment, paisiblement en
+respectant l'Assemblée pour lui apprendre à respecter le peuple. Vous
+savez le reste; la masse n'a point pénétré, elle est restée calme dans
+l'attente d'un résultat qu'elle ne prévoyait pas, et tout ce qui a eu le
+malheur d'entrer dans l'enceinte maudite, s'y est conduit sans dignité,
+sans ordre et sans force véritable. Tout a fui, à l'approche des
+baïonnettes. Est-ce qu'une révolution doit fuir? Ceux qui avaient
+quelque chose d'arrêté dans l'esprit, si toutefois il y avait, de
+ceux-là, devaient périr là. C'eût été du moins une protestation. Je vous
+jure que, si j'y fusse entrée, je n'en serais pas sortie _vivant_ (je me
+suppose homme).
+
+Ce n'est donc ni une protestation ni une révolution, ni même une émeute.
+C'est tout bonnement un coup de tête, et Barbès ne s'y est trompé que
+parce qu'il a voulu s'y tromper. Chevalier de la cause, comme vous
+l'appelez très bien, il s'est dit qu'il fallait se perdre pour elle et
+avec elle. Honneur à lui toujours! mais malheur à nous! Notre idée s'est
+déconsidérée dans la personne de certains autres. Ce n'est pas le manque
+de succès qui la condamne: tant s'en faut. Mais c'est le manque de tenue
+et de consentement général. On avait mené là, par surprise et à l'aide
+d'une tromperie, des gens qui n'y comprenaient goutte, et il y a là
+dedans quelque chose de très contraire au caractère français, quelque
+chose qui sent la secte, quelque chose enfin que je ne puis souffrir et
+que je désavouerais hautement, si Barbès, Louis Blanc et vous n'aviez
+pas été forcés d'en subir la conséquence fatale.
+
+Voilà, mon cher ami, tout ce que j'avais besoin de vous dire, et ne
+faites pas fi du sentiment d'une femme. Les femmes et les enfants,
+toujours désintéressés dans les questions politiques, sont en rapport
+plus direct avec l'esprit qui souffle d'en haut sur les agitations de ce
+monde. J'écrirai dans la _Vraie République_ quand même, et sans y mettre
+aucune condition morale. Mais, au nom de la cause, au nom de la vérité,
+je vous demande d'avoir le feu non moins vif, mais plus pur, la parole
+non moins hardie mais plus calme. Les grandes convictions sont sereines.
+Ne vous faites point accuser d'ambition personnelle. On suppose toujours
+que la passion politique cache cette arrière-pensée chez les hommes.
+Enfin, écoutez-moi, je vous le demande, sans craindre que vous
+m'accusiez de présomption. J'ai pour moi l'enfance de l'âme et la
+vieillesse de l'expérience. Mon coeur est tout entier dans ce que je
+vous dis; quand vous me connaîtrez tout de bon, vous saurez que vous
+pouvez vous confier aveuglément à l'instinct de ce coeur-là.
+
+On m'a beaucoup conseillé de me cacher aussi; mes amis m'ont écrit de
+Paris que je serais arrêtée. Je n'en crois rien et j'attends. Je ne suis
+pas très en sûreté non plus ici. Les bourgeois out fait accroire aux
+paysans que j'étais l'ardent disciple du _père Communisme_, un gaillard
+très méchant qui brouille tout à Paris et qui veut que l'on mette à
+mort les enfants au-dessous de trois ans et les vieillards au-dessus de
+soixante. Cela ressemble à une plaisanterie, c'est pourtant réel. Hors
+de ma commune, on le croit et on promet de m'enterrer dans les fossés.
+Vous voyez où nous en sommes. Je vis, pourtant tranquille, et je
+me promène sans qu'on me dise rien. Jamais les hommes n'ont été si
+fervents... en paroles. Mais quelle lâche et stupide éducation les
+habiles donnent aux simples!
+
+Bonsoir! cachez-vous encore. Vous n'auriez rien à craindre d'une
+instruction; mais on vous ferait perdre du temps, et cette réaction
+passera vite quant au fait actuel. Je crois que; quant au fait général,
+elle pourra durer quelques mois. Les vrais républicains se sont trop
+divisés, le mal est là.
+
+Écrivez-moi et brûlez ma lettre. Courage et fraternité.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCLXXXI
+
+AU CITOYEN ARMAND BARBÈS, AU DONJON
+
+DE VINCENNES
+
+ Nohant, 10 juin 1848.
+
+Je n'ai reçu votre lettre qu'aujourd'hui 10 juin, cher et admirable ami.
+Je vous remercie de cette bonne pensée, j'en avais besoin; car je n'ai
+pas passé une heure, depuis le 15 mai, sans penser à vous et sans me
+tourmenter de votre situation. Je sais que cela vous occupe moins
+que nous; mais enfin il m'est doux d'apprendre qu'elle est devenue
+matériellement supportable. Ah! oui, je vous assure que je n'ai pas
+goûté la chaleur d'un rayon de soleil sans me le reprocher, en quelque
+sorte, en songeant que vous en étiez privé. Et moi qui vous disais:
+«Trois mois de liberté et de soleil vous guériront!»
+
+On m'a dit que j'étais _complice_ de quelque chose, je ne sais pas quoi,
+par exemple. Je n'ai eu ni l'honneur ni le mérite de faire quelque chose
+pour la cause, pas même une folie ou une _imprudence_, comme on dit; je
+ne savais rien, je ne comprenais rien à ce qui se passait; j'étais là
+comme curieux, étonné et inquiet, et il n'était pas encore _défendu_, de
+par les lois de la République, de faire partie d'un groupe de badauds.
+Les nouvelles les plus contradictoires traversaient la foule. On a été
+jusqu'à nous dire que vous aviez été tué. Heureusement, cela était
+démenti au bout d'un instant par une autre version. Mais quelle triste
+et pénible journée!
+
+Le lendemain était lugubre. Toute cette population armée, furieuse ou
+consternée, le peuple provoqué, incertain, et à chaque instant, des
+légions qui passaient, criant à la fois: _Vive Barbès!_ et _A bas
+Barbès!_ Il y avait encore de la crainte chez les vainqueurs. Sont-ils
+plus calmes aujourd'hui après tout ce développement de terrorisme? j'en
+doute.
+
+Enfin, je ne sais par quel caprice, il paraît qu'on voulait me faire un
+mauvais parti, et mes amis me conseillaient de fuir en Italie. Je n'ai
+pas entendu de cette oreille-la. Si j'avais espéré qu'on me mît en
+prison près de vous, j'aurais crié: _Vive Barbès_! devant le premier
+garde national que j'aurais trouvé nez à nez. Il n'en aurait peut-être
+pas fallu davantage; mais, comme femme, je suis toujours forcée de
+reculer devant la crainte d'insultes pires que des coups, devant ces
+sales invectives que les _braves_ de la bourgeoisie ne se font pas faute
+d'adresser au plus faible, à la femme, de préférence à l'homme.
+
+J'ai quitté Paris, d'abord parce que je n'avais plus d'argent pour y
+rester, ensuite pour ne pas exposer Maurice à se faire _empoigner_; ce
+qui lui serait arrivé s'il eût entendu les torrents d'injures que l'on
+exhalait contre tous ses amis et même contre sa mère, dans cet immense
+corps de garde qui avait remplacé le Paris du peuple, le Paris de
+Février. Voyez quelle différence! Dans tout le courant de mars, je
+pouvais aller et venir seule dans tout Paris, à toutes les heures, et je
+n'ai jamais rencontré un ouvrier, un _voyou_ qui, non seulement ne m'ait
+fait place sur le trottoir, mais qui encore ne l'ait fait d'un air
+affable et bienveillant. Le 17 mai, j'osais à peine sortir en plein jour
+avec mes amis: l'_ordre_ régnait!
+
+Mais c'est bien assez vous parler de moi. Je n'ose pourtant pas vous
+parler de vous: vous comprenez pourquoi. Mais, si vous pouvez lire des
+journaux, et si la _Vraie République_ du 9 juin vous est arrivée, vous
+aurez vu que je vous écrivais en quelque sorte avant d'avoir reçu votre
+lettre. Ne faites attention dans cet article qu'au dernier paragraphe.
+Le reste est pour cet être à toutes facettes qu'on appelle le public, la
+fin était pour vous.
+
+Ah! mon ami, que votre foi est belle et grande! Du fond de votre prison,
+vous ne pensez qu'à sauver ceux qui paraissent compromis, et à consoler
+ceux qui s'affligent. Vous essayez de me donner du courage, au rebours
+de la situation normale qui me commande de vous en donner. Mon Dieu, je
+sais que vous n'en avez pas besoin, vous n'en avez que trop. Moi, je
+n'en ai pas pour les autres. Leurs malheurs me brisent, et le vôtre m'a
+jetée dans un grand abattement; j'ai peur de l'avenir, j'envie ceux
+qui n'ont peur que pour eux-mêmes et qui se préoccupent de ce qu'ils
+deviendront. Il me semble que le fardeau de leur angoisse est bien
+léger, au prix de celui qui pèse sur mon âme.
+
+Je souffre pour tous les êtres qui souffrent, qui font le mal ou le
+laissent faire sans le comprendre; pour ce peuple qui est si malheureux
+et qui tend toujours le dos aux coups et les bras à la chaîne. Depuis
+ces paysans polonais qui veulent être Russes, jusqu'à ces lazzaroni qui
+égorgent les républicains; depuis ce peuple intelligent de Paris, qui
+se laisse tromper comme un niais, jusqu'à ces paysans des provinces qui
+tueraient les _communistes_ à coups de fourche, je ne vois qu'ignorance
+et faiblesse morale en majorité sur la face du globe. La lutte est bien
+engagée, je le sais. Nous y périrons, c'est ce qui me console. Après
+nous, le progrès continuera. Je ne doute ni de Dieu ni des hommes; mais
+il m'est impossible de ne pas trouver amer ce fleuve de douleurs qui
+nous entraîne, et où, tout en nageant, nous avalons beaucoup de fiel.
+
+Adieu, cher ami et frère. Borie vous aime, allez! et Maurice aussi! Ils
+sont ici près de moi. Si nous étions à Paris, nous irions vous voir,
+vous nous auriez déjà vus, vous pouvez bien le croire, et, aussitôt que
+nous irons, vous nous verrez.
+
+Adieu, adieu; écrivez-moi si vous pouvez, et sachez bien que vous avez
+en moi une soeur, je ne dis pas aussi bonne, mais aussi dévouée que
+l'autre.
+
+G. S.
+
+
+
+
+CCLXXXII
+
+A JOSEPH MAZZINT, A MILAN
+
+ 15 juin 1848.
+
+Que peuvent faire ceux qui out consacré leur vie à l'idée d'égalité
+fraternelle, qui ont aimé l'humanité avec ardeur, et qui adorent dans
+le Christ le symbole du peuple racheté et sauvé? que peuvent faire les
+socialistes, en un mot, lorsque l'idéal quitte le sein des hommes,
+lorsque l'humanité s'abandonne elle-même, lorsque le peuple méconnaît sa
+propre cause? N'est-ce point ce qui menace d'arriver aujourd'hui, demain
+peut-être?
+
+Vous avez du courage, ami; c'est-à-dire que vous garderez l'espérance.
+Moi, je garderai ma foi: l'idée pure et brillante, l'éternelle vérité
+sera toujours dans mon ciel, à moins que je ne devienne aveugle. Mais
+l'espoir, c'est la croyance à un prochain triomphe de la foi, et je ne
+serais pas sincère si je disais que cette disposition de mon àme ne
+s'est point modifiée depuis deux mois.
+
+Je vois l'Europe civilisée se précipiter, par l'ordre de la Providence,
+dans la voie des grandes luttes. Je vois l'idée de l'avenir aux prises
+avec le passé. Ce vaste mouvement est un immense progrès, après les
+longues années de stupeur qui ont marqué un temps d'arrêt dans la forme
+des sociétés opprimées. Ce mouvement, c'est l'effort de la vie qui veut
+sortir du tombeau et briser la pierre du sépulcre, sauf à se briser
+elle-même avec les débris. Il serait donc insensé de désespérer; car,
+si Dieu même a soufflé sur notre poussière pour la ranimer, il ne
+la laissera pas se disperser au vent. Mais est-ce une résurrection
+définitive vers laquelle nous nous élançons, ou bien n'est-ce qu'une
+agitation prophétique, un tressaillement précurseur de la vie, après
+lequel nous dormirons, encore un peu de temps, d'un sommeil moins lourd,
+il est vrai, mais encore accablés d'une langueur fatale? Je le crains.
+
+Quant à la France, la question est arrivée à son dernier terme et se
+pose sans détour, sans complication, entre la richesse et la misère.
+Elle pourrait encore se résoudre pacifiquement; les _prétendants_ ne
+sont point des incidents sérieux, ils s'évanouiront comme des bulles
+d'écume à la surface du flot. La bourgeoisie veut régner. Depuis
+soixante ans, elle travaille à réaliser sa devise: _Qu'est-ce que le
+tiers état? rien. Que doit-il être? tout_. Oui, le tiers état veut être
+tout dans l'État, et le 24 février l'a débarrassé de l'obstacle de
+la royauté. Il est donc indubitable que la France sera désormais une
+république, puisque, d'une part, la classe la plus pauvre et la plus
+nombreuse aime cette forme de gouvernement, qui lui ouvre les portes
+de l'avenir, et que, de l'autre, la classe la plus riche, la plus
+influente, la plus politique trouve son compte à une oligarchie.
+
+Le suffrage universel fera justice, un jour, de cette prétention du
+tiers état. C'est une arme invincible dont le peuple n'a pas encore
+su faire usage et qui s'est retournée contre lui-même dans un premier
+essai. Son éducation politique se fera plus vite qu'on ne pense et
+l'égalité progressive, mais ininterrompue dans sa marche, peut et doit
+sortir du principe de sa souveraineté de droit. Voilà le fait logique,
+tel qu'il se présente de lui-même. Mais les déductions logiques
+sont-elles toujours la loi régulière de l'histoire des hommes? Non! le
+plus souvent, il y a une autre logique que celle du fait général: c'est
+celle du fait particulier, qui jette le désordre dans l'ensemble, et,
+chez nous, le fait particulier, c'est l'inintelligence de la situation
+dans la majorité du tiers état.
+
+Cette inintelligence peut rendre violente et terrible notre nouvelle
+révolution, et, par des essais de domination liberticide, exaspérer la
+souffrance des masses. Alors la marche solennelle du temps est rompue.
+La misère excessive n'appelle plus sa souffrance vertu, mais abjection.
+Elle invoque le secours de sa propre force, elle dépossède violemment le
+riche et engage une lutte extrême où la souveraineté du but lui semble
+justifier tous les moyens. Époques funestes dans la vie des peuples, que
+celles où le vainqueur, pour avoir abusé, devient à son tour le vaincu!
+
+Les socialistes du temps où nous vivons ne désirent point les solutions
+du désespoir. Instruits par le passé, éclairés par une plus haute
+intelligence de la civilisation chrétienne, tous ceux qui méritent ce
+titre, à quelque doctrine sociale qu'ils appartiennent, répudient pour
+l'avenir le rôle tragique des vieux jacobins, et demandent à mains
+jointes à la conscience des hommes de s'éclairer et de se prononcer pour
+la loi de Dieu.
+
+Mais l'idée du despotisme est, par sa nature, tellement identique à
+l'idée de la peur, que la bourgeoisie tremble et menace à la fois. Elle
+s'effraye du socialisme à ce point de vouloir l'anéantir par la calomnie
+et par la persécution, et, si quelque parole prévoyante s'élève pour
+signaler le danger, aussitôt mille voix s'élèvent pour crier anathème
+sur le fâcheux prophète.
+
+«Vous provoquez à la haine, s'écrie-t-on, vous appelez sur nous la
+vengeance. Vous _faites croire_ au peuple qu'il est malheureux, vous
+nous désignez à ses fureurs. Vous ne le plaignez que pour l'exciter.
+Vous lui faites savoir qu'il est pauvre parce que nous sommes riches.»
+Enfin ce que le Christ prêchait aux hommes de son temps, la charité,
+l'amour fraternel, est devenu une prédication incendiaire, et, si Jésus
+reparaissait parmi nous, il serait empoigné par la garde nationale comme
+factieux et anarchiste.
+
+Voilà ce que je crains pour la France, ce Christ des nations, comme
+on l'a appelée avec raison dans ces derniers temps. Je crains
+l'inintelligence du riche et le désespoir du pauvre. Je crains un état
+de guerre qui n'est pas encore dans les esprits, mais qui peut passer
+dans les faits, si la classe régnante n'entre pas dans une voie
+franchement démocratique et sincèrement fraternelle. Alors, je vous le
+déclare, il y aura une grande confusion et de grands malheurs, car le
+peuple n'est pas mûr pour se gouverner seul. Il y a dans son sein de
+puissantes individualités, des intelligences à la hauteur de toutes les
+situations; mais elles lui sont inconnues, elles n'exercent pas sur lui
+le prestige dont le peuple a besoin pour aimer et croire. Il n'a point
+confiance en ses propres éléments, il vient de le prouver dans les
+élections de toute la France; il croit trouver des lumières au-dessus de
+lui, il aime les grands noms, les célébrités, quelles qu'elles soient.
+
+Il chercherait donc encore ses sauveurs parmi les bourgeois prétendus
+démocrates, socialistes ou autres, et il serait encore trompé; car, sauf
+quelques exceptions peut-être, il n'existe point en France un partie
+démocratique éclairé suffisamment pour exercer une dictature de salut
+public. S'en remettrait-il à la sagesse ou à l'inspiration d'un seul?
+Ce serait reculer et faire abstraction de tout le progrès de l'humanité
+depuis vingt ans.
+
+Nul homme ne sera supérieur à un principe, et le principe qui doit
+donner la vie aux sociétés nouvelles, c'est le suffrage universel, c'est
+la souveraineté de tous. Ce n'est donc qu'avec le concours de tous, avec
+la bourgeoisie réactionnaire, comme avec la bourgeoisie démocratique,
+comme avec les socialistes, que le peuple doit se gouverner. Il lui
+faut, pour s'éclairer, la lutte pacifique et légale de tous ces éléments
+divers.
+
+Qu'une majorité démocratique et sociale se dessine dans le sein de notre
+Assemblée, et nous sommes sauvés avec le temps; mais, que ce soit
+une majorité définitivement réactionnaire et marchant à son but, la
+dissolution de l'ordre social commence, l'insolente chimère d'une
+république oligarchique s'évanouit dans une crise extrême, et le hasard
+s'empare pour longtemps des destinées de la France.
+
+Voilà ce qu'il n'est point permis de dire en France, à l'heure qu'il est
+sans s'attirer la haine des partis. La réaction appelle cette prévoyance
+un appel à la guerre civile. Le parti _modéré_ sourit d'un air capable
+et méprise souverainement toute autre solution que celle qu'il prétend
+avoir et qu'il n'a point. Chaque coterie philosophico-politique a son
+homme, son fétiche qui pourrait sauver la République à lui tout seul et
+dont il n'est point permis de douter. Chaque ambitieux satisfait devient
+optimiste à l'instant même; l'ambitieux mécontent déclare que la
+République est perdue, faute de son concours.
+
+Au milieu de ces tiraillements de l'intérêt personnel, la foi au
+principe s'efface ou du moins l'intelligence de ce principe s'amoindrit
+dans les esprits. Toutes les frayeurs, comme tous les appétits de
+pouvoir, convergent vers le même but, le respect de la représentation
+nationale, l'appel jaloux à son omnipotence. Mais ce n'est point un
+respect sincère, ce n'est point une foi sérieuse. Cette Assemblée, qui
+représente bien un principe, n'est pas un principe en action. C'est
+quelque chose de creux comme une formule; c'est l'image de quelque chose
+qui devrait être; chaque nuance de l'opinion trouve là quelques noms
+propres qu'elle préconise; mais tout bas chacun se dit: «Excepté Pierre,
+Jacques et Jean, tous ces représentants ne représentent rien.»
+
+Le nom propre est l'ennemi du principe, et pourtant il n'y a que le
+nom propre qui émeuve le peuple. Il cherche qui le représentera, lui,
+l'éternel représenté, et il cherche, dans les individualités extrêmes,
+ceux-ci M. Thiers, ceux-là M. Cabet, d'autres Louis Bonaparte, d'autres
+Victor Hugo, produit bizarre et monstrueux du vote, et qui prouve
+combien peu le peuple sait où il va et ce qu'il veut.
+
+La question est pourtant facile à éclairer pour le peuple: «Être ou ne
+pas être;» mais il ignore les moyens. On a suscité, pour l'éblouir et
+lui donner le vertige, le grand fantôme du mensonge politique, et, quand
+je dis le mensonge, c'est faire trop d'honneur à l'élément bizarre et
+ridicule qui fait mouvoir l'opinion de la France en ce moment. Nous
+avons un mot trivial que vous traduirez par quelque équivalent dans
+votre langue: c'est le _canard_ politique. Tous les matins, une histoire
+merveilleuse, absurde, ignoble le plus souvent, part de je ne sais quels
+cloaques de Paris et fait le tour de la France, agitant les populations
+sur son passage, leur annonçant un sauveur nouveau, ou un ogre prêt à
+les dévorer, les livrant à de folles espérances ou à de sottes frayeurs,
+et se personnifiant, par une mystérieuse solidarité, dans les individus
+qui plaisent ou déplaisent aux diverses localités. Ce peuple intelligent
+mais crédule et impressionnable, on travaille ainsi à l'abrutir; mais,
+comme ce n'est pas facile, on ne réussit qu'à l'exalter et à le rendre
+fou. Aussi nulle part il n'est tranquille, nulle part il ne comprend.
+Ici, il crie: «À bas la République! et vive l'égalité!» Ailleurs: «À
+bas l'égalité! et vive la République!».
+
+D'où peut sortir la lumière, au milieu d'un tel conflit d'idées fausses
+et de formules menteuses? De belles et nobles lois peuvent seules
+expliquer à la foule que la République est non pas la propriété de telle
+ou telle classe, de telle ou telle personne, mais la doctrine du salut
+de tous.
+
+Qui fera ces lois? Une Assemblée vraiment nationale. La nôtre
+malheureusement subit toutes les préventions et cède à toutes les
+influences qui font la perte des monarchies.
+
+Vous voyez, ami, combien il est difficile à une société de se
+transformer sans combat et sans violence. Et pourtant notre idéal, à
+nous autres, c'était d'arriver à cette transformation sans discorde
+civile, sans cette guerre impie des citoyens d'une même nation les uns
+contre les autres. Je vous confesse que, la royauté mise de côté, après
+ce court et glorieux élan du peuple de Paris, qu'on ne peut pas appeler
+un combat, mais qui fut bien plutôt une manifestation puissante où
+quelques citoyens se sont offerts à Dieu et à la France comme une
+hécatombe sacrée, mon âme ne s'était pas cuirassée au point d'envisager
+sans horreur l'idée de la guerre sociale. Je ne la croyais pas possible,
+et elle ne l'est point, en effet, de la part de ce peuple magnanime où
+les idées sociales out assez pénétré pour le rendre éminemment pacifique
+et généreux. Bourgeoisie aveugle et ingrate, qui ne voit point que
+ces idées l'ont sauvée en février et qui essaye de tourner contre les
+socialistes une rage factice, excitée par elle dans le sein du peuple!
+Caste insensée, téméraire comme une royauté expirante, qui joue sa
+dernière partie, qui cherche son appui, comme les monarques d'hier, dans
+la force matérielle, et qui, depuis trois mois, travaille à sa propre
+perte avec une ardeur déplorable!
+
+D'un bout de la France à l'autre, cette caste se donne le mot d'ordre et
+ne craint pas de jeter un cri de mort contre ceux qu'elle appelle des
+factieux, sans songer que ce même peuple, qu'elle provoque contre
+lui-même, peut perdre en un jour le fruit d'une civilisation morale
+acquise depuis vingt ans, et redevenir, sous le coup de la peur, du
+soupçon et de la colère, le peuple terrible à tous, le peuple de 93, qui
+fut la gloire farouche de son temps et qui serait la honte sanglante de
+la cause nouvelle!
+
+Espérons encore que notre peuple sera plus fort et plus grand que les
+passions funestes qu'on s'efforce de réveiller en lui. Espérons qu'il
+restera sourd à ces agents provocateurs qui veulent l'agiter à leur
+profit et qui s'imaginent qu'après l'avoir déchaîné contre nous, il
+ne se retournerait pas contre eux le lendemain. Il ne tient pas à la
+bourgeoisie réactionnaire que le peuple de France n'agisse comme les
+lazzaroni de Naples.
+
+Mais ce complot impie échouera, Dieu interviendra et peut-être la caste
+des riches ouvrira-t-elle aussi les yeux. Nous, les amis de l'humanité,
+nous ne voulons pas que les riches soient punis, nous disons après
+Jésus: «Qu'ils se convertissent et qu'ils vivent!»
+
+Prions pour qu'il en soit ainsi. Ah! qu'ils nous connaissent mal, ceux
+qui nous croient leurs ennemis et leurs juges implacables! Comment ne
+savent-ils pas qu'on ne peut pas aimer le peuple sans haïr le mal que
+commettrait le peuple! comment ne voient-ils pas que l'oeuvre qu'ils
+accomplissent, en cherchant à rendre le peuple brutal et sanguinaire,
+nous est mille fois plus douloureuse que tout le mal qu'ils pourraient
+nous faire à nous-mêmes! Nous aimons le peuple comme notre enfant;
+nous l'aimons comme on aime ce qui est malheureux, faible, trompé et
+sacrifié; comme on aime ce qui est jeune, ignorant, pur encore, et
+portant en soi le germe d'un avenir idéal. Nous l'aimons comme on aime
+la victime innocente, disputée à la fatalité éternelle; comme on aime le
+Christ sur la croix, comme on aime l'espérance, comme on aime l'idée de
+la justice, comme on aime Dieu dans l'humanité! Peut-on aimer ainsi et
+vouloir que l'objet d'un tel amour s'avilisse dans la misère ou se
+souille dans le pillage?
+
+Demandez à la mère si elle souhaite que l'enfant de ses entrailles
+devienne un bandit et un assassin!
+
+Et pourtant voilà ce dont on nous accuse. On dit que nos idées d'égalité
+fraternelle sont le tocsin du meurtre et de l'incendie, et; en disant
+cela, on sonne aux oreilles du peuple le tocsin du délire, on lui
+signale d'invisibles ennemis qu'on lui conseille d'étrangler. On marque
+la porte de nos maisons, on voudrait une Saint-Barthélemy d'hérétiques
+nouveaux, on lui crie: «_Tue!_ afin qu'il n'y ait plus personne entre
+toi, peuple, et nous, bourgeoisie, et alors nous compterons ensemble.»
+
+Le peuple ne tuera pas. Eh! que m'importerait à moi qu'il me tuât,
+si mon sang pouvait apaiser la colère du ciel et même celle de la
+bourgeoisie? Mais le sang enivre et répand dans l'atmosphère une
+influence contagieuse. Le meurtre rend fou. L'injure même, les mauvaises
+paroles, les cris de menace tuent moralement ceux qui les exhalent.
+L'éducation de la haine est une école d'abrutissement et d'impiété qui
+finit par l'esclavage. Bourgeois, bourgeois! rentrez en vous-mêmes.
+Parlez-nous de charité et de fraternité; car, après que vous aurez tué
+moralement le peuple, vous vous trouverez en face des cosaques, des
+lazzaroni de Naples et des paysans de la Gallicie!
+
+
+
+
+CCLXXXIII
+
+A MADAME MARLIANI, A PARIS
+
+ Nohant, juillet 1848.
+
+Merci, mon amie; j'aurais été inquiète de vous si vous ne m'aviez pas
+écrit; car, au désastre général, on tremble, d'avoir à ajouter quelque
+désastre particulier. On souffre et on craint dans tous ceux qu'on aime.
+Je suis navrée, je n'ai pas besoin de vous le dire, et je ne crois plus
+à l'existence d'une république qui commence par tuer ses prolétaires.
+Voilà une étrange solution donnée au problème de la misère. C'est du
+Malthus tout pur.
+
+Comment! miss Ashurst est arrivée au milieu de cette tragédie? Pauvre
+enfant! elle est venue assister aux funérailles de notre honneur. Elle
+est venue trop tard: elle n'aura pas vu la République. Embrassez-la pour
+moi; je suis contente qu'elle soit chez vous et j'ai la certitude que
+vous serez contentes l'une de l'autre. Je voudrais bien pouvoir vous
+aller embrasser toutes deux. Mais, d'ici à quelque temps, outre que je
+serais peut-être hors d'état de me conduire _prudemment_ à Paris, il
+faut que je tienne en respect par ma présence une bande considérable
+d'imbéciles de la Châtre qui parlent tous les jours de venir mettre le
+feu chez moi.
+
+Ils ne sont braves ni au physique ni au moral, et, quand ils viennent se
+promener par ici, je vais au milieu d'eux, et ils m'ôtent leur chapeau.
+Mais, quand ils ont passé, ils se hasardent à crier: _A bas les
+communisques!_ Ils espéraient me faire peur et s'aperçoivent enfin
+qu'ils n'y réussissent pas. Mais on ne sait à quoi peuvent les pousser
+une douzaine de bourgeois réactionnaires qui leur font sur moi les
+contes les plus ridicules. Ainsi, pendant les événements de Paris,
+ils prétendaient que j'avais caché chez moi Ledru-Rollin, deux cents
+communistes et quatre cents fusils!
+
+D'autres, mieux intentionnés, mais aussi bêtes, accouraient au milieu de
+la nuit pour me dire que ma maison était cernée par des brigands, et ils
+le croyaient si bien, qu'ils m'ont amené la gendarmerie. Heureusement,
+tous les gendarmes sont mes amis et ne donnent pas dans les folies qui
+pourraient me faire empoigner un beau matin sans forme de procès. Les
+autorités sont pour nous aussi; mais, si on les change, ce qui est
+possible, nous serons peut-être un peu persécutés. Tous mes amis ont
+quitté le pays, à tort selon moi. Il faut faire face à ces petits
+orages, éclaboussures inévitables du malheur général.
+
+Bonsoir, amie. Quels jours de larmes et d'indignation! J'ai honte
+aujourd'hui d'être française, moi qui naguère en étais si heureuse! Quoi
+qu'il arrive, je vous aime.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCLXXXIV
+
+A M. GIRERD,
+REPRÉSENTANT DU PEUPLE A
+L'ASSEMBLÉE NATIONALE, A PARIS
+
+ Nohant, 6 août 1848.
+
+Mon ami,
+
+Je suis en effet l'auteur du XVIe _Bulletin_, et j'en accepte toute
+la responsabilité _morale_. Mon opinion est et sera toujours que, si
+l'Assemblée nationale voulait détruire la République, la République
+aurait le droit de se défendre, même contre l'Assemblée nationale.
+
+Quant à la responsabilité _politique_ du XVIe _Bulletin_, le hasard
+a voulu qu'elle n'appartînt à personne. J'aurais pu la rejeter sur M.
+Ledru-Rollin, de même qu'on aurait fort bien pu ne pas rejeter sur moi
+la responsabilité _morale_. Mais, dans un moment où le temps manquait à
+tout le monde, j'aurais cru, moi, manquer à ma conscience, si j'avais
+refusé de _donner_ quelques heures du mien à un travail _gratuit_ autant
+comme argent que comme amour-propre. C'était la première et ce sera
+probablement la dernière fois de ma vie que j'aurai écrit quelques
+lignes sans les signer.
+
+Mais, du moment que je consentais à laisser au ministre la
+responsabilité d'un écrit de moi, je devais accepter aussi la censure du
+ministre, ou des personnes qu'il commettait à cet examen. C'était une
+preuve de confiance personnelle de ma part envers M. Ledru-Rollin,
+la plus grande qu'un écrivain qui se respecte puisse donner à un ami
+politique.
+
+Il avait donc, lui, la responsabilité politique de mes paroles, et les
+cinq ou six _Bulletins_ que je lui ai envoyés ont été examinés. Mais le
+XVIe _Bulletin_ est arrivé dans un moment où M. Élias Regnault, chef du
+cabinet, venait de perdre sa mère. Personne n'a donc lu, apparemment, le
+manuscrit avant de l'envoyer à l'imprimerie. J'ignore si quelqu'un en a
+revu l'épreuve. Je ne les revoyais jamais, quant à moi.
+
+Un moment de désordre dans le cabinet de M. Élias Regnault, désordre
+qu'il y aurait cruauté et lâcheté à lui reprocher, a donc produit tout
+ce scandale, que, pour ma part, je ne prévoyais guère et n'ai jamais
+compris jusqu'à présent.
+
+Comme, jusqu'à ce fameux _Bulletin_, il n'y avait pas eu un mot à
+retrancher dans mes articles, ni le ministre, ni le chef du cabinet
+n'avaient lieu de s'inquiéter extraordinairement de la différence
+d'opinion qui pouvait exister entre nous.
+
+Apparemment, M. Jules Favre, secrétaire général, qui, je crois,
+rédigeait en chef le _Bulletin de la République_, était absent, ou
+préoccupé aussi par d'autres soins. Il est donc injuste d'imputer au
+ministre ou à ses fonctionnaires le choix de cet article parmi trois
+projets rédigés sur le même sujet _dans des nuances différentes_. Je
+n'ai pas le talent assez souple pour tant de rédactions et c'eût été
+trop exiger de mon obligeance que de me demander trois versions sur la
+même idée. Je n'ai jamais connu trois manières de dire la même chose, et
+je dois ajouter que le sujet ne m'était point désigné.
+
+Une autre circonstance que je me rappelle exactement et qu'il est bon
+d'observer, c'est que l'article avait été envoyé par moi le mardi 12
+avril, alors qu'il n'était pas plus question, dans mon esprit, des
+événements du 16, que dans les prévisions de tous ceux qui vivent
+comme moi en dehors de la politique proprement dite. Par suite de la
+préoccupation douloureuse du chef du cabinet, cet article n'a paru que
+le 16: c'est dire assez que, dans l'agitation où se trouvaient alors les
+esprits, on a voulu à tort donner, à des craintes que j'avais émises
+d'une manière générale, une signification particulière.
+
+Voilà ma réponse aux explications que tu me demandes. Pour ma part,
+il m'est absolument indifférent qu'on incrimine mes pensées: je ne
+reconnais à personne le droit de m'en demander compte et aucune loi
+n'autorise à chercher au fond de ma conscience si j'ai telle ou telle
+opinion. Or un écrit que l'on compte soumettre à un contrôle _avant de
+le publier_, et que dans cette prévision, on ne se donne le soin ni de
+peser, ni de relire, est un _fait inaccompli_, ce n'est rien de plus
+qu'une pensée qui n'est pas encore sortie de la conscience intime.
+
+Mais peu importe ce qui me concerne. Je devais seulement à la vérité et
+à l'amitié de te raconter ce qui entoure ce fait, c'est-à-dire la part
+qu'on accuse certaines personnes d'y avoir prise.
+
+Si le XVIe _Bulletin_ a été un brandon de discorde _entre républicains_,
+ce que j'étais loin d'imaginer durant les cinq à dix minutes que je
+passai à l'écrire, il ne fut pas écrit du moins en prévision ou en
+espérance de l'événement du 15 mai, que je n'approuve en aucune façon.
+Je crois que tu me connais assez pour savoir que, si je l'avais approuvé
+avant et pendant, ce ne serait pas l'insuccès qui me le ferai désavouer
+après.
+
+À toi de coeur, mon ami.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLXXXV
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, mardi 7 août 1848.
+
+Mon ami,
+
+Quoique bien malade, je t'ai écrit hier pour te donner, vite, les
+explications que tu me demandais et que tu désirais peut-être, par
+amitié pour moi, pouvoir donner à quelques personnes. Il y a assez
+longtemps qu'on m'ennuie avec ce XVIe _Bulletin_. J'ai dédaigné de
+répondre à toutes les attaques indirectes des journaux de la réaction.
+Ma réponse, conforme à l'exacte vérité, est dans la lettre que je t'ai
+envoyée hier et dont je t'autorise à faire l'usage que tu jugeras
+convenable, soit en la communiquant, soit en la faisant imprimer dans un
+journal de notre opinion. J'aurais pu l'écrire plus tôt; mais je voulais
+laisser à M. Ledru-Rollin le soin de désavouer ce _Bulletin_ comme il
+l'entendrait; les explications que le rapport prétend avoir reçues
+de _hauts fonctionnaires_ ne sont pas conformes à la vérité, et tu
+comprendras qu'il me plaise peu de passer pour son rédacteur _payé_,
+apparemment, puisqu'on suppose que j'envoyais _divers_ projets, parmi
+lesquels on choisissait la _nuance_, je tiens à garder l'attitude qui me
+convient comme écrivain, et à laquelle je n'ai jamais manqué, ni comme
+dignité, ni comme modestie, ni comme désintéressement.
+
+Avise donc de toi-même; car je prends ici conseil de toi, sur ce que
+tu dois faire de ma lettre. Je désire rétablir la vérité en ce qui me
+concerne, et c'est aussi défendre M. Ledru-Rollin que de me défendre
+moi-même. C'est la seule occasion convenable peut-être que j'aurai de le
+faire; car, le rapport oublié, il serait de mauvais goût de ramener
+sur moi l'attention pour un _fait personnel_, comme vous dites à
+l'Assemblée. Peut-être aussi faut-il attendre que M. Ledru-Rollin s'en
+explique lui-même? Confères-en avec lui, ce sera utile, et montre-lui
+mes lettres si tu veux.
+
+Je te remercie, mon vieux frère, d'avoir pensé à moi tout de suite;
+j'étais bien sûre que tu aurais ce soin-là.
+
+Je crois que tu dois blâmer, toi, l'homme de la douceur et de la
+prudence généreuse, la brutalité du _XVIe Bulletin_. Pardonne-moi ce
+péché, que je ne puis appeler un péché de jeunesse. Je ne reviendrai pas
+sur ce que je t'ai écrit hier du fait _non accompli_ dans ma réflexion,
+et pourtant accompli par le vouloir d'un hasard singulier. Ma défense,
+la-dessus, n'est point trop métaphysique, elle est simple et même naïve,
+je crois. Mais, après tout, je ne me repens pas _bien sincèrement_, je
+le le confesse, de cette énormité. Je suis sincère en te disant que je
+n'ai jamais donné dans le 15 mai. L'Assemblée n'avait pas mérité d'être
+traitée si brutalement. Le peuple n'avait pas _droit_ ce jour-là. Il ne
+s'agissait pas pour lui de sauver la République par ces moyens extrêmes
+qu'il n'a mission d'employer, que dans les cas désespérés. D'ailleurs,
+il n'était pas là, _le peuple_, puisqu'on ne s'est pas battu. Quelques
+groupes socialistes n'ont pas le droit d'_imposer_ leur système à la
+France qui recule; mais, quand je disais, dans l'abominable XVI^{e}
+_Bulletin_, que _le peuple_ a droit de sauver la République, j'avais
+si fort raison, que je remercie Dieu d'avoir eu cette inspiration si
+impolitique. Tout le monde l'avait aussi bien que moi; mais il n'y avait
+qu'une femme assez folle pour oser l'écrire. Aucun homme n'eût été assez
+bête et assez mauvaise tête pour faire tomber de si haut une vérité si
+banale. Le hasard, qui est quelquefois la Providence, s'est trouvé là
+pour que l'étincelle mît le feu. J'en rirais sur l'échafaud si cela
+devait m'y envoyer. Le bon Dieu est quelquefois si malin!
+
+Mais que M.-Ledru-Rollin s'en défende, je le veux de tout mon coeur, et
+je l'y aiderai tant qu'il voudra. Je l'eusse fait plus tôt s'il ne m'eût
+dit que cela n'en valait pas la peine. Pourtant, puisque l'accusation de
+ce fait prend place dans les choses officielles, hâtons-nous de dire la
+vérité. Ce que je n'accepte pas, c'est que M. Elias Regnault, ou quelque
+autre (je ne sais pas qui), _arrange_ la vérité à sa manière.
+
+Je t'envoie une lettre que j'ai reçue le 8 ou le 10 juin d'un Anglais
+qui n'est pas précisément de mes amis, mais qui m'est sympathique.
+Remets-la à Louis Blanc, et qu'il juge si elle peut lui être utile. S'il
+veut des détails sur le caractère et la position de M. Milnes, M. de
+Lamennais lui en donnera d'excellents, et, s'il y avait lieu à l'appel
+en témoignage, je suis sûre qu'il le ferait de bon coeur. C'est un homme
+de vérité et de sincérité, quoique un peu sceptique. Au reste, sa lettre
+le peint tout entier.
+
+Bonsoir, ami et frère. Toujours à toi.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLXXXVI
+
+A M. EDMOND PLAUCHUT, A ANGOULÈME
+
+ Nohant, 24 septembre 1848
+
+Monsieur,
+
+Je viens bien tard répondre à une lettre que vous m'avez écrite le 19
+juillet dernier. Vous me l'aviez adressée à Paris, et, par un concours
+de circonstances trop long à vous expliquer ici, je ne l'ai reçue que
+depuis peu de jours avec un paquet d'autres lettres.
+
+Vous me demandez si le socialisme combattait en juin à Paris. Je le
+crois, bien qu'aucun de mes amis, parmi les ouvriers, n'ait cru devoir
+prendre part à cette lutte effroyable. J'étais déjà ici à cette
+époque et je n'ai rien vu par moi-même: je ne puis donc juger que par
+induction. Je crois que le socialisme a dû combattre dans toutes ses
+nuances, parce qu'il y a de tout dans ce grand peuple de Paris, et même
+des combinaisons d'idées et de doctrines que nous ne connaissons pas.
+
+Mais je ne crois pas que le socialisme ait suscité le mouvement ni qu'il
+l'ait dirigé. Je doute qu'il l'eût dominé et réglé si les insurgés
+eussent triomphé. Il y a eu, je crois, toute sorte de désespoirs dans
+cette mêlée, et, par conséquent, toute sorte de fantaisies; car le
+désespoir en a, vous le savez, comme les maladies extrêmes. L'élection
+de Louis Bonaparte à côté de celle de Raspail, doit nous expliquer un
+peu aujourd'hui la confusion de l'événement de juin.
+
+En somme, il y a un grand fait qui domine tout, et je vous l'explique
+assez par le _mal de désespoir_. Le désespoir ne peut pas raisonner, il
+ne peut pas attendre. Là est le malheur. Le peuple n'a pas eu confiance
+en l'Assemblée nationale, et, aujourd'hui, nous voyons bien que son
+instinct ne l'avait pas trompé; car l'Assemblée nationale, sauf une
+minorité républicaine méritante, et une infiniment petite minorité
+socialiste, enterre toutes les questions vitales de la démocratie.
+
+Mais ce n'est point par le combat que le peuple triomphera d'ici à
+longtemps. On a trop effrayé la bourgeoisie propriétaire. Elle croit
+qu'on veut tout lui ravir, l'argent et la vie, et elle trouve de l'appui
+dans la majorité du peuple, qui craint aussi pour l'ombre de propriété
+qu'elle possède ou qu'elle rêve. Je crois que la question est retardée
+parce qu'elle est mal posée de part et d'autre.
+
+Il y a, selon moi, deux espèces de propriétés: la propriété individuelle
+et la propriété sociale. Les bourgeois ne veulent reconnaître que
+la première; certains socialistes, poussés à l'extrême par cette
+monstrueuse négation de la propriété sociale, ne veulent reconnaître que
+la seconde.
+
+Cependant plus les sociétés se civilisent et se perfectionnent, plus
+elles étendent le fonds commun, pour faire contrepoids à l'abus et à
+l'excès de la propriété individuelle. Mais il doit aussi y avoir une
+borne à cette extension de la propriété commune; autrement, la liberté
+individuelle et la sécurité de la famille périraient.
+
+Aussi le ministre Duclerc avait une pensée vraiment sociale en voulant
+donner à l'État le monopole des chemins de fer et des assurances contre
+l'incendie. C'étaient des mesures parfaitement logiques et qui devaient
+s'étendre à mesure que la société en aurait recueilli le bénéfice. Ainsi
+tout ce qui concerne les voies de communication, les routes, les canaux
+et les richesses qui, de leur nature, sont communes à tous, les grandes
+mesures financières portant sur les hypothèques et qui peuvent mettre
+l'argent à bon marché, tout cela devra être socialisé avec le temps,
+pourvu que la bonne volonté y soit. Mais elle n'y est pas, la vérité
+ayant été outrepassée par les écoles socialistes qui vont jusqu'à ôter
+à l'individu, sa maison, son champ, son jardin, son vêtement et même sa
+femme.
+
+La peur, une peur pusillanime et furieuse en même temps, s'est emparée
+de la bourgeoisie. Et puis les spéculateurs qui, sous la dernière
+monarchie, se sont emparés de ces richesses communes (et c'est en ce
+sens que Proudhon a raison de dire que la propriété, c'est le vol), ne
+veulent point restituer à la communauté ce qui est essentiellement du
+domaine commun. S'ils pouvaient, comme sous la féodalité, posséder les
+ponts, les chemins, les rivières, les maisons et même les hommes, ils
+trouveraient cela fort légitime, tant ils font peu, vis-à-vis de la
+communauté, la distinction du tien et du mien.
+
+Le peuple qui s'est battu en juin avait-il compris cette distinction? On
+le croirait à cause du fait de la dissolution des ateliers nationaux,
+qui a servi de cause ou de prétexte. Il semble qu'il ait pris les armes
+pour maintenir son droit au travail. Mais le fait accompli se présente
+si confusément et, je le répète, les dernières élections de Paris sont
+si bizarres, qu'on ne sait plus que penser de la masse.
+
+Est-ce par haine de la dictature de Cavaignac qu'on ambitionne celle
+d'un neveu de Napoléon? Comment le savoir? Nous nous agitons dans une
+fournaise, et il est malheureux que le peuple ne connaisse pas sa vraie
+force. Elle est dans le suffrage universel qui le met toujours à même
+de réparer ses fautes et de refaire sa constitution. Mais l'excès de sa
+souffrance la lui fait méconnaître, et, dans les orages qu'il soulève,
+dans les voeux étranges qu'il émet lors des élections, il compromet le
+principe même de sa souveraineté.
+
+Cavaignac a peut-être combattu le peuple pour lui conserver, malgré lui,
+cette inviolable souveraineté. Je ne sais. Il faut croire cela pour ne
+pas le haïr de s'être fait, en apparence, l'exécuteur des hautes-oeuvres
+de la bourgeoisie.
+
+Voilà, monsieur, mes idées sur notre malheur. Elles sont assez vagues,
+comme vous voyez; car on n'a pas l'esprit bien lucide quand le coeur
+est si profondément déchiré. La foi dans l'avenir ne doit jamais être
+ébranlée par ces catastrophes; car l'expérience est un fruit amer et
+plein de sang; mais comment ne pas souffrir mortellement du spectacle de
+la guerre civile et de l'égorgement du peuple?
+
+Je vous remercie de la citation de Pascal que vous m'envoyez.--Elle est
+bien belle, en effet, et bien frappante. Vous me demandez dans quel
+journal j'écris. Je n'écris nulle part en ce moment du moins, je ne puis
+dire ma pensée sous l'état de siège. Il faudrait faire aux prétendues
+nécessités du temps des concessions dont je ne me sens pas capable. Et
+puis mon âme a été brisée, découragée pendant quelque temps. Elle est
+encore malade et je dois attendre qu'elle soit guérie.
+
+Agréez, monsieur, et faites agréer à vos amis, l'expression de mes
+sentiments fraternels.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCLXXXVII
+
+A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
+
+ Nohant, 30 septembre 1848.
+
+Ami,
+
+Je ne sais si vous avez reçu deux lettres que je vous ai écrites à
+Milan, l'une pendant nos horribles événements de juin, l'autre, quelque
+temps après. Comme je vous sais plein de courage pour écrire à ceux qui
+vous aiment, je présume, si vous ne m'avez pas répondu, que vous n'avez
+rien reçu. Dieu sait quels obstacles peuvent être entre nous! Je n'en
+verrais le motif de la part d'aucune police européenne; car nous sommes
+désormais de ceux qui conspirent au grand jour. Mais, enfin, nous vivons
+dans un temps où toutes choses ne s'expliquent pas. Si vous recevez
+celle-ci, ayez la bonté de me faire savoir, ne fût-ce que par un mot,
+que vous savez que je pense à vous.
+
+Heureusement, j'ai eu de vos nouvelles par Eliza Ashurst. Presque toutes
+les lettres que vous avez écrites à ses parents lui ont été adressées à
+Paris, d'où elle me les a envoyées ici, d'où, enfin, je les renvoie à
+Londres. Vous voyez que vos petits bouts de papier circulent beaucoup et
+intéressent plus d'une famille. J'ai donc su vos malheurs, vos douleurs,
+vos agitations; je n'avais pas besoin de les lire pour les apprécier.
+Je n'avais qu'à interroger mon propre coeur pour y trouver toutes vos
+souffrances, et je sais que vous avez dû ressentir aussi les miennes. Ce
+qui s'est passé à Milan est mortel à mon âme, comme ce qui s'est passé
+à Paris doit être déchirant pour la vôtre. Quand les peuples combattent
+pour la liberté, le monde devient la patrie de ceux qui servent cette
+cause. Mais votre situation est plus logique et plus claire que la
+nôtre, quoiqu'il y ait au fond les mêmes éléments. Vous avez l'étranger
+devant vous et les crimes de l'étranger s'expliquent comme la lutte du
+faux et du vrai. Mais nous qui avons tout recouvré en février, et qui
+laissons tout perdre, nous qui nous égorgeons les uns les autres sans
+aller au secours de personne, nous présentons au monde un spectacle
+inouï.
+
+La bourgeoisie l'emporte, direz-vous, et il est tout simple que
+l'égoïsme soit à l'ordre du jour. Mais pourquoi la bourgeoisie
+l'emporte-t-elle, quand le peuple est souverain, et que le principe de
+sa souveraineté, le suffrage universel, est encore debout? Il faut enfin
+ouvrir les yeux, et cette vision de la réalité est horrible. La majorité
+du peuple français est aveugle, crédule, ignorante, ingrate, méchante et
+bête; elle est bourgeoise enfin! Il y a une minorité sublime dans les
+villes industrielles et dans les grands centres, sans aucun lien avec le
+peuple des campagnes, et destinée pour longtemps à être écrasée par la
+majorité vendue à la bourgeoisie. Cette minorité porte dans ses flancs
+le peuple de l'avenir. Elle est le martyr véritable de l'humanité. Mais,
+à côté d'elle et autour d'elle, le peuple, même celui qui combat avec
+elle en de certains jours, est monarchique. Nous qui n'avons pas vu les
+journées de juin, nous avons cru, jusqu'à ce moment, que les faubourgs
+de Paris avaient combattu pour le droit au travail. Sans doute, tous
+l'ont fait instinctivement; mais voici des élections nouvelles qui
+nous donnent le chiffre des opinions formulées. La majorité est à un
+prétendant, ensuite à un juif qui paye les votes, et enfin, en nombre
+plus limité, aux socialistes. Et, pourtant, Paris est la tête et le
+coeur des socialistes. De leur côté, les chefs socialistes ne sont ni
+des héros ni des saints. Ils sont entachés de l'immense vanité et
+de l'immense petitesse qui caractérisent les années du règne de
+Louis-Philippe.
+
+Aucune idée ne trouve la formule de la vie. La majorité de la Chambre
+vote la mort du peuple, et le peuple en masse ne se lève pas sous le
+drapeau de la République. Il faut à ceux-ci un empereur, à ceux-là des
+rois, à d'autres des révélateurs bouffis et des théocrates. Nul ne sent
+en lui-même ce qu'il est et ce qu'il doit être. C'est une effrayante
+confusion, une anarchie morale complète et un état maladif où les plus
+courageux se découragent et souhaitent la mort.
+
+La vie sortira, sans aucun doute, de cette dissolution du passé, et
+quiconque sait ce que c'est qu'une idée ne peut être ébranlé dans sa
+foi, en tant que principe. Mais l'homme n'a qu'un jour à passer ici-bas,
+et les abstractions ne peuvent satisfaire que les âmes froides. En vain
+nous savons que l'avenir est pour nous; nous continuons à lutter et à
+travailler pour cet avenir que nous ne verrons pas. Mais quelle vie
+sans soleil et sans joies! quelle lourde chaîne à porter! quels ennuis
+profonds! quels dégoûts! quelle tristesse! Voilà le pain trempé de
+larmes qu'il nous faut manger. Je vous avoue que je ne puis accepter de
+consolations et que l'espérance m'irrite. Je sais aussi bien que qui que
+ce soit qu'il faut aller en avant; mais ceux qui me disent que c'est
+pour traverser _en personne_ de plus riantes contrées, sont des enfants
+qui se croient assurés de vivre un siècle. J'aime mieux qu'on me laisse
+dans ma douleur. J'ai bien la force de boire le calice, je ne veux pas
+qu'on me dise qu'il est de miel quand j'y vois le sang et les larmes de
+l'humanité.
+
+J'ai vu votre amie Eliza. Elle est venue passer quelques jours ici.
+Nous avons beaucoup parlé de vous; mais je vous dirai tout franchement
+qu'elle m'a fait un effet tout opposé à celui que vous avez produit sur
+moi. Après vous avoir vu, je vous ai aimé beaucoup plus qu'auparavant,
+tandis qu'avec elle, c'est le contraire. Elle est très bonne, très
+intelligente, elle doit avoir de grandes qualités. Mais elle est
+infatuée d'elle-même, elle a le vice du siècle, et ce vice ne me trouve
+plus tolérante comme autrefois; depuis que je l'ai vu, comme un vilain
+ver, ronger les plus beaux fruits et porter son poison sur tout ce qui
+pouvait sauver le monde. Je crains que la lecture de mes romans ne lui
+ait été mauvaise et n'ait contribué, en partie, à l'exalter dans un sens
+qui n'est pas du tout le mien. L'_homme_ et la _femme_ sont tout pour
+elle, et la question de _sexe_, dans une acception où la pensée de
+l'homme ni celle de la femme ne devrait s'arrêter exclusivement, efface
+chez elle la notion de l'_être humain_, qui est toujours le même être
+et qui ne devrait se perfectionner ni comme homme ni comme femme, mais
+comme âme et comme enfant de Dieu. Il résulte de cette préoccupation,
+chez elle, une sorte d'état hystérique dont elle ne se rend pas compte,
+mais qui l'expose à être la dupe du premier drôle venu. Je crois sa
+conduite chaste, mais son esprit ne l'est pas et c'est peut-être pire.
+J'aimerais mieux qu'elle eût des amants et n'en parlât jamais que de
+n'en point avoir et d'en parler sans cesse. Enfin, après avoir causé
+avec elle, j'étais comme quelqu'un qui a mangé un mauvais aliment et qui
+souffre de l'estomac. J'ai été sur le point de le lui dire, et c'était
+peut-être mon devoir. Mais je m'apercevais que cela l'irriterait et je
+n'étais pas sûre de lui faire utilement de la peine.
+
+Elle a pour vous, du reste, une sorte d'adoration, un culte, dont vous
+devez lui savoir gré, car il est sincère et profond. Mais encore, en me
+parlant de vous, elle m'a impatientée sans le savoir. Elle voulait avoir
+mon opinion sur le sentiment que vous avez _pour les femmes_, et, pour
+me débarrasser d'une si sotte question, je lui ai dit un peu brusquement
+que vous ne deviez pas les aimer du tout, que vous n'en aviez pas
+le temps; et qu'avant les femmes il y avait pour vous _les hommes_,
+c'est-à-dire l'humanité, qui comprend les deux sexes à un point de vue
+plus élevé que celui des passions individuelles. Là-dessus, elle s'est
+animée et m'a parlé de vous comme d'un héros de roman, ce qui me
+blessait et m'ennuyait énormément. Enfin, une véritable Anglaise, prude
+sans pudeur; et c'est aussi un véritable Anglais, car l'esprit n'a pas
+de sexe, et chaque Anglais se croit le plus bel homme de la plus belle
+nation qu'il y ait au monde.
+
+Et, pourtant, je sens qu'il faut de l'indulgence avec ces heureux êtres
+qui trouvent encore, dans les petites satisfactions ou dans les petites
+illusions de leur amour-propre, un refuge contre le malheur des temps.
+Nous sommes bien à plaindre, nous qui ne pouvons plus vivre en tant
+qu'individus et qui sommes dans l'humanité en travail, comme les vagues
+dans la mer battues de l'orage.
+
+Vous avez revu votre soeur et votre mère, c'est toujours cela de pris!
+Je ne vous parle pas de mes chagrins domestiques. Ils sont toujours les
+mêmes et ne changeront pas. Mon intérieur est du moins tranquille et
+doux, mon fils toujours bon et calme; et les deux autres enfants que
+vous connaissez, laborieux et affectueux autour de moi. Je ne demande
+rien à Dieu pour moi-même, je ne le prie même pas de me préserver des
+cuisantes douleurs qui me viennent d'ailleurs. Je lui demande d'ôter aux
+autres les peines dont je souffre. Mais c'est encore lui demander plus
+que sa terrible loi n'a voulu accorder à notre race infortunée.
+
+Adieu, ami; je vous aime.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCLXXXVIII
+
+À M. EDMOND PLAUCHUT, A ANGOULÊME
+
+ Nohant, 14 octobre 1848.
+
+Monsieur,
+
+Les idées que je vous ai exprimées au courant de la plume dans ma
+dernière lettre sont trop incomplètes pour être publiées. On peut faire
+sans cérémonie un échange d'idées par lettres; mais il ne faut soumettre
+au public que ce qu'on a travaillé de son mieux et cela, non par respect
+de soi-même et vanité d'écrivain, mais par respect pour l'idée même
+qu'on doit présenter sous la meilleure forme possible. Je m'occupe en
+ce moment, avec un de mes amis, d'un travail aussi complet, et pourtant
+aussi court et aussi simple que nous pouvons le résumer, sur la question
+que je vous ai exposée rapidement dans ma lettre. Cette brochure[1]
+paraîtra incessamment et je vous en enverrai plusieurs exemplaires. Si
+le principe développé ainsi vous paraît juste et satisfaisant, vous
+pourrez, par l'action que vous exercez autour de vous, lui donner une
+extension et l'appuyer de preuves nouvelles; car une idée n'est à
+personne et son application est l'oeuvre de tous.
+
+Je vous remercie des paroles affectueuses et sympathiques que vous
+m'adressez personnellement. Mes sentiments n'ont de valeur que parce
+qu'ils répondent au sentiment des âmes généreuses, et qu'ils le
+confirment comme ils sont confirmés par lui.
+
+Agréez, monsieur, pour vous et vos amis, l'expression de mon dévouement
+fraternel.
+
+GEORGE SAND
+
+Je rouvre ma lettre pour répondre à une question que vous m'adressiez,
+et j'y répondrai mal, parce que je suis comme vous dans de grandes
+incertitudes en face du fait politique. D'abord, je pense être d'accord
+avec vous sur ce point: l'institution de la présidence est mauvaise et
+c'est une sorte de restauration demi-monarchique. Ensuite (le président
+accordé), faut-il qu'il soit nommé par le peuple ou par l'Assemblée
+nationale? En principe, il doit être nommé par le peuple, tous
+les démocrates sont d'accord là-dessus; car le contraire est le
+rétablissement du suffrage à deux degrés.
+
+Mais, en fait, des républicains très sincères ont voté pour la
+nomination par l'Assemblée, pensant que les besoins de la politique
+exigeaient cette infraction au principe. Moi, j'avoue que je déteste ce
+qu'on appelle aujourd'hui la politique, c'est-a-dire cet art maladroit,
+peu sincère et toujours déjoué dans ses calculs par la fatalité ou la
+Providence, de substituer à la logique et à la vérité des prévisions,
+des ressources, des transactions, la raison d'État des monarchies, en un
+mot. Jamais l'instinct du peuple ne ratifiera les actes de la politique
+proprement dite, parce que l'instinct populaire est grand quand Dieu
+souffle sur lui, tandis que l'esprit de Dieu est toujours absent de ces
+conciliabules d'individus où l'on fabrique avec de grands moyens de si
+petits expédients.
+
+Pourtant, le peuple va se tromper et manquer de lumière et d'inspiration
+dans le choix de son président. Du moins, on le prévoit et on craint
+l'élection du prétendant. Qu'y faire? En lui laissant son droit, on lui
+laisse au moins l'intelligence et la foi du principe, et il vaut mieux
+qu'il en fasse, au début, un mauvais usage que s'il perdait la notion de
+son droit et de son devoir en secondant avec prudence et habileté les
+exigences de la politique.
+
+S'il fait un mauvais choix, il pourra aussi le défaire, au lieu que,
+s'il ne fait pas de choix du tout, il n'y aura pas de raison pour qu'il
+ne subisse pas celui qu'on aura fait à sa place.
+
+ [1] _Travailleurs et Propriétaires_, par Victor Borie.
+
+
+
+
+CCLXXXIX
+
+À M. ARMAND BARBÈS, AU DONJON DE VINCENNES
+
+ Nohant, 1er novembre 1848.
+
+Cher ami,
+
+Je suis toute triste et consternée de n'avoir pas de vos nouvelles
+depuis si longtemps. Je sais que vous vous portez bien (si on ne me
+trompe pas pour me rassurer!). Mais je suis inquiète quand même, parce
+que j'espérais que vous pourriez m'écrire, et apparemment vous ne l'avez
+pas pu. N'avez-vous pas reçu une lettre de moi, une seule; car on ne m'a
+pas fourni, depuis, d'autre occasion, et d'autre moyen de vous écrire.
+Je n'ose vous rien dire; d'ailleurs, que vous dirais-je que vous ne
+sachiez aussi bien que moi? Les événements sont tristes et sombres
+partout; mais l'avenir est toujours clair et beau pour ceux qui ont la
+foi. Depuis mai, je me suis mise en prison moi-même dans ma retraite,
+qui n'est point dure et cruelle, comme la vôtre, mais où j'ai peut-être
+eu plus de tristesse et d'abattement que vous, âme généreuse et forte!
+j'y ai même été moins en sûreté; car on m'a fait beaucoup de menaces.
+Vous savez que la peur n'est point mon mal, et nous sommes de ceux pour
+qui la vie n'est pas un bien, mais un rude devoir à porter jusqu'au
+bout.
+
+Cependant, ces cris, ces menaces me faisaient mal, parce que c'était
+l'expression de la haine, et c'est là notre calice.
+
+Être haï et redouté par ce peuple pour qui nous avons subi physiquement
+ou moralement le martyre depuis que nous sommes au monde! Il est ainsi
+fait et il sera ainsi tant que l'ignorance sera son lot. Pourtant, on me
+dit que partout il commence à se réveiller, et en bien des endroits on
+crie aujourd'hui: «Vive Barbès!» là où l'on criait naguère (et c'étaient
+souvent les mêmes hommes): «Mort à Barbès!»--Eh! mon Dieu, me
+disais-je, ce martyre, il l'a déjà subi mille et mille fois, et il l'a
+cherché à tous les instants de sa vie. C'est sa destinée d'être le plus
+haï et le plus persécuté, parce qu'il est le plus grand et le meilleur.»
+
+Je fais souvent des châteaux en Espagne, c'est la ressource des âmes
+brisées. Je m'imagine que, quand vous sortirez d'où vous êtes, vous
+viendrez passer un an ou deux chez moi. Il faudra bien que nous nous
+tenions tous cois, sous le règne du président, quel qu'il soit; car la
+partie, comme vous l'entendiez, est perdue pour un peu de temps. Le
+peuple veut faire un nouvel essai de monarchie mitigée: il le fera à
+ses dépens, et cela l'instruira mieux que tous nos efforts. Pendant ce
+temps-là, nous reprendrons des forces dans le calme, nous apprendrons la
+patience dans les moyens, les partis s'épureront et l'écume se séparera
+de la lie. Enfin, la nation mûrira, car elle est moitié verte et moitié
+pourrie... Et peut-être que, dans cet intervalle, nous aurons les seuls
+moments de bonheur que vous et moi aurons connus dans notre vie. Il nous
+sera permis de respirer, et l'air de mes champs, l'affection et les
+soins de ma famille vous feront une nouvelle santé et une nouvelle
+vie...
+
+Laissez-moi faire ce rêve. Il me console et me soutient dans l'épreuve
+que vous subissez.
+
+Adieu. L'ami, l'ami qui vous porte ma lettre, essayera de vous voir.
+S'il ne le peut, il essayera de vous la faire tenir et de me rapporter
+un mot de vous. Mon fils vous embrasse tendrement et nous vous aimons.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCXC
+
+À JOSEPH MAZZINI, À LONDRES
+
+ Nohant, 22 novembre 1848.
+
+Mon ami,
+
+Je vous croyais rentré en Italie, je ne savais où vous prendre; cette
+énergique proclamation de vous, que j'ai lue dans les journaux,
+n'indiquait point où vous étiez. Vous avez une existence difficile à
+suivre matériellement, et le coeur seul s'attache à vos pas, au milieu
+de mille anxiétés douloureuses.
+
+Comment pouviez-vous croire que vous m'aviez fâchée? Est-ce jamais
+possible? Non, non, je ne le crois pas. Vous me gronderiez bien fort que
+je baisserais la tête, reconnaissant que vous en avez le droit et le
+devoir. Mais, bien loin de là, votre avant-dernière lettre était pleine
+de tendresse et de douceur comme toutes les autres, et vous ne songiez
+qu'à me consoler et à m'encourager. Quand je ne vous écris pas, dans
+le doute de votre situation, c'est par une crainte instinctive de
+vous compromettre si vous vous trouviez dans des circonstances plus
+périlleuses que de coutume. Tenez-moi donc toujours au courant, ne
+fût-ce que par un mot. De mon côté, je vous écrirai un mot seulement
+pour vous dire que je pense à vous, quand je craindrai que ma pensée sur
+les événements ne vous arrive mal à propos. Mais vous le savez bien, que
+je pense à vous sans cesse, et, pour ainsi dire, à toute heure. Votre
+souvenir n'est-il pas lié à toutes mes pensées sur le présent et
+l'avenir de l'humanité? N'êtes-vous pas un de ces travailleurs
+infatigables du _grand-oeuvre_ des temps modernes? Ouvriers qui peuvent
+bien se compter entre eux; car ceux de la douzième heure forment les
+masses et il en est peu qui ne se corrompent pas ou ne se rebutent pas,
+au milieu de tant de revers!
+
+Sans doute l'avenir est à nous; mais irons-nous jusqu'à l'avenir? Peu
+importe! dites-vous; oui, peu importe pour nous qui sommes dévoués. Mais
+combien souffrent sans comprendre, et sans pouvoir s'adjurer eux-mêmes!
+combien succombent dans le pèlerinage, et comment ne pas pleurer
+amèrement sur les mourants qu'on laisse derrière soi! Notre route est
+semée de cadavres, et, tandis que l'ennemi fait des cadavres véritables
+par le fer et le feu, nous sommes environnés de découragements et de
+désespoirs qui s'asseyent au bord du chemin et refusent d'aller plus
+loin.
+
+L'état moral de la France, en ce moment, est une retraite de Russie. Les
+soldats sont pris de vertige et se battent entre eux pour mourir plus
+vite. Voyez les socialistes divisés, exaspérés, furieux, au moment où
+toutes les nuances de l'idée démocratique devraient se réunir et se
+retourner contre l'ennemi commun!
+
+Mais il y a là dedans quelque chose de fatal. Ce ne sont pas seulement
+les orgueilleux et les intolérants qui ne savent quel nom opposer à
+celui du prétendant: ce sont les âmes honnêtes et modestes, ce sont les
+serviteurs les mieux disciplinés de la cause, qui reculent effrayés
+devant une adhésion à donner au proconsul algérien, au mitrailleur
+des faubourgs. Lui seul peut nous sauver, dit-on. Sauver notre parti,
+peut-être! Encore c'est très douteux, d'après sa conduite récente. Mais
+le peuple est-il un parti? Et cet homme a-t-il la moindre intelligence
+des besoins du peuple, la moindre sympathie pour ses souffrances, la
+moindre pitié pour ses égarements?
+
+Si nous lui opposons Ledru-Rollin, quelle garantie nous donne ce
+caractère impressionnable et capricieux dont on ne saurait dire, depuis
+le 4 mai, s'il est pour le peuple ou pour une certaine bourgeoisie
+démocratique qui n'est pas le peuple, et qui manque d'intelligence au
+premier chef!
+
+Je vais vous envoyer la constitution de Leroux. C'est savant,
+ingénieux, et très bon à lire dans un temps de calme et de spéculation
+philosophique. Mais toutes ces formes symboliques, et ces systèmes _a
+priori_ ne répondent en rien aux besoins, aux possibilités du moment.
+C'était facile â tourner en ridicule, on l'a fait, et cet écrit n'a
+servi à rien. Proudhon est bien plus fort que lui dans les théories
+absolues et personnelles. Mais c'est l'esprit de Satan, et malheur à
+nous si nous mettons ainsi l'idéal à la porte! Leroux en a trop; mais,
+pour n'en point avoir du tout, Proudhon n'est pas plus praticable.
+
+Ces esprits-là en cherchent trop long. Il n'en faudrait pas tant pour
+nous sauver. Je vous enverrai une brochure de Lamennais, et ce que je
+pourrai rassembler ici, avec un livre que mon ami Borie vient de faire
+et dont j'ai écrit l'introduction. Vous m'en direz votre avis.
+
+Je ne veux pas vous parler des événements de l'Italie et de ceux qui
+particulièrement vous intéressent. Il me semble qu'il ne le faut pas,
+par prudence pour vous. Vous me tiendrez au courant, tant que vous
+pourrez, et vous savez si je m'y intéresse, si je me tourmente, si je
+m'afflige et si j'espère et souffre comme vous et avec vous!
+
+Mes enfants vous aiment et me chargent de vous le dire. J'ai toujours
+_hors de la maison_, les mêmes douleurs de famille. Je travaille,
+j'attends le 10 décembre comme tout le monde. Il y a là un gros nuage,
+ou une grande mystification, et il faut s'avouer impuissant devant cette
+fatalité politique d'un nouvel ordre dans l'histoire: _le suffrage
+universel_.
+
+Adieu, ami.
+
+A vous de toute mon âme.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCXCI
+
+À M. ARMAND BARBÈS, AU DONJON DE VINCENNES
+
+ Nohant, 8 décembre 1848.
+
+Cher ami,
+
+Voilà trois ou quatre lettres que je vous écris, que je fais porter à
+Paris, et qu'on ne trouve pas le moyen de vous faire passer, apparemment
+parce qu'on s'y prend mal, ou qu'il y a entre vous et moi un guignon
+particulier. Je vous envoie la dernière, pour que vous voyiez que je
+n'ai pas cessé de penser à vous.
+
+Cette fois, on m'assure qu'on réussira à vous faire tenir ma lettre. Ce
+qui fait que je n'insiste pas trop, c'est que je n'ai rien de pressé et
+de particulier à vous dire en fait de politique. Sur ce chapitre-là,
+je sais ce que vous pensez et vous savez ce que je pense. Ce à quoi je
+tiens, c'est que vous ne croyiez pas que je vous oublie un seul instant,
+vous _le meilleur de tous_. Ce qui se passe au dehors, vous le savez
+sans doute.
+
+Je présume que vous n'êtes pas privé de journaux, bien qu'après tout, ce
+serait peut-être un bonheur d'ignorer combien une partie de la France
+est absurde, aveugle, égarée en ce moment-ci. Mais, malgré l'engouement
+pour l'Empire, qui est le mauvais côté de l'esprit public, il y a,
+d'autre part, un changement sensible, un progrès réel dans les idées.
+Cela est surtout frappant dans nos provinces, où les questions de
+personnes s'amoindrissent pour faire place, je ne dirai pas à des
+questions, mais à des besoins de principes. Je ne suis guère contente,
+pour ma part, de nos socialistes: ces divisions, ces fractionnements
+sentent l'orgueil et l'intolérance, défauts inhérents au rôle d'_homme
+à idées_, et que je leur ai toujours reproché, vous le savez. Mais la
+volonté de Dieu est que nous marchions ainsi et que nos disputes servent
+à l'instruction du peuple, puisque nous ne savons pas l'instruire par de
+meilleurs exemples. Pourvu que ce but soit atteint, qu'importe que tels
+ou tels laissent un nom plus ou moins pur!
+
+Le vôtre, grâce au ciel, sera toujours un symbole de grandeur et de
+sainte abnégation. Si vous aviez de l'orgueil, cela vous consolerait de
+votre martyre; mais l'orgueil n'est pas votre fait, vous êtes au-dessus
+de lui, et vous ne pouvez vous consoler que par l'espérance de jours
+meilleurs pour l'humanité.
+
+Ces jours viendront; les verrons-nous? qu'importe? Travaillons toujours.
+Moi, je prends aisément mon parti de tous les déboires personnels. Mais
+j'avoue que je manque de courage pour la souffrance de ceux que j'aime,
+et que, depuis le 15 mai et le 25 juin, j'ai l'âme abattue par votre
+captivité et par les malheurs du prolétaire. Je trouve ce calice amer et
+voudrais le boire à votre place.
+
+Adieu; écrivez-moi si vous pouvez, ne fût-ce qu'un mot. Je fais toujours
+le rêve que vous viendrez ici et que vous consentirez à vous reposer
+pendant quelque temps de cette vie terrible que vous endurez avec trop
+de stoïcisme. Je ne comprends rien aux lenteurs ou plutôt à l'inaction
+du pouvoir en ce qui vous concerne. Il me semble que vous devez
+être acquitté infailliblement si vous daignez dire la vérité de vos
+intentions, et répondre un mot à vos accusateurs.
+
+Maurice me charge de vous dire qu'il vous aime. Si vous saviez comme
+nous parlons de vous en famille! Adieu encore.
+
+Votre soeur,
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCXCII
+
+A M. EDMOND PLAUCHUT, A ANGOULÊME
+
+ Nohant, 13 février 1849.
+
+Permettez-moi, citoyen de défendre le travail de mon ami auprès des
+vôtres et de vous-même[1]. Il ne me semble pas que ce travail soit
+incomplet à son point de vue et vous en seriez plus satisfait si vous
+vous détachiez du vôtre, comme j'ai été obligée de le faire pour le mien
+propre. Mais remarquez bien que ce petit livre, est, quoique sous une
+forme modeste, un livre de philosophie, l'examen d'un principe, bien
+plutôt qu'un livre de pratique sociale, d'économie politique.
+
+Il s'agissait de poser ce principe et de savoir s'il était juste, s'il
+était admissible. Il vous paraît tel puisque vous acceptez la préface.
+Le livre n'est que le développement historico-philosophique de ce
+principe, que je répète ici pour mieux nous entendre:
+
+La propriété est de deux natures. Il y a une propriété commune, il y a
+une propriété individuelle.
+
+Lorsqu'en causant, nous arrivâmes à cette formule, M. Borie et moi,
+notre premier cri fut celui: «Il n'y a guère d'idées nouvelles, et ce
+que nous avons trouvé là, n'est probablement qu'une réminiscence. Si
+nous avions tous nos souvenirs bien présents, nous verrions que nous
+avons lu cela dans les philosophes de toute l'humanité.»
+
+Quant à moi, je n'ai pas d'instruction, quoique j'aie beaucoup lu. Mais
+je manque de précision dans la mémoire. M. Borie, étant beaucoup plus
+jeune, eut plus de facilité à retrouver les textes que je n'en aurais
+eu, et c'est pourquoi il fit très vite ce travail, que j'aurais fait
+très lentement. Il me semble aussi que son point de départ, car ses
+opinions ne sont pas absolument les miennes, donnait plus de force à son
+raisonnement sur la propriété commune. On devait l'accepter mieux de la
+part d'un esprit hostile au communisme absolu que de la mienne; car,
+moi, j'ai longtemps cru au communisme absolu de la propriété et
+peut-être que, même en admettant une propriété individuelle, comme je le
+fais aujourd'hui, je ferais cette dernière part si petite, que peu de
+gens s'en contenteraient.
+
+Maintenant, ce que vous reprochez à M. Borie, c'est de n'avoir pas donné
+un moyen pratique, en définissant d'une manière nette et absolue, ce qui
+est du domaine de la propriété individuelle et ce qui est de celui de la
+propriété commune. Voilà où, je crois, l'auteur devait s'arrêter dans un
+petit ouvrage de cette nature; car les moyens sont toujours une chose
+arbitraire, une chose essentiellement discutable et modifiable, une
+chose enfin qui, proposée aujourd'hui par un individu, devient aussitôt
+beaucoup meilleure si beaucoup d'individus prennent le temps de
+l'examiner et de la perfectionner. La nature des moyens, selon moi,
+importe fort peu à priori; et la nature des principes nous est très
+nécessaire.
+
+Croyez-vous que, le jour où les hommes seront d'accord sur les principes
+de justice et de fraternité, ils seront à court de moyens? Croyez-vous
+donc que, même dans ce moment-ci, les moyens n'abondent pas? Est-ce
+l'intelligence de la pratique qui fait défaut en France? Nullement. Il
+y a des moyens à remuer à la pelle, et, si nous avions une Assemblée
+législative composée de socialistes intelligents (certes on en
+trouverait bien assez pour remplir le Palais-Bourbon), on verrait plus
+d'un homme de génie apporter son moyen. Ces moyens différeraient; mais,
+si la même religion sociale unissait les intelligences, on s'entendrait,
+et, d'amendements en amendements, on formulerait des lois équitables et
+vraies qui sauveraient la société.
+
+Croyez-vous qu'en fait de moyens, Proudhon n'ait pas, dans sa banque, de
+quoi rendre la vie matérielle à ce corps épuisé? Et croyez-vous qu'il
+n'y ait pas d'autres grandes intelligences financières qui végètent dans
+l'obscurité, par impuissance de se produire? Je dis donc que proposer
+un moyen pur et simple est une chose puérile, si on ne se sent pas
+spécialement l'homme du moyen, et si on n'a pas, en outre, le _moyen_
+de propager son _moyen_. C'est dans un concile social, ou du haut d'un
+journal très répandu, ou du droit d'une grande capacité _pratique_,
+qu'on peut venir proposer un système _pratique_. Mais disséminer le
+travail des esprits sur une multitude de propositions isolées, c'est ce
+que je désapprouve.
+
+C'est cette multitude de systèmes pratiques qui nous a empêchés d'en
+suivre un seul au début de la Révolution. En ce moment, Proudhon parle,
+et, bien qu'il ne s'inquiète point des principes qui nous préoccupent,
+je suis d'avis qu'il nous faut l'étudier attentivement et nous tenir
+prêts à le seconder, s'il est seulement dans la route, ou sur la pente
+du vrai dans la pratique; car autre chose est de cultiver en soi une
+religion, et autre chose est de la pratiquer dans la communauté et
+le consentement de ses semblables. Il faut bien que chacun fasse une
+concession pour arriver à l'accord qui seul rend la pratique possible,
+et c'est ce que ferait probablement Proudhon, s'il se trouvait dans un
+concile organisateur, en présence d'esprits de sa force, agissant vers
+un but commun.
+
+Je ne sais pas si je me fais bien comprendre; mais, si vous ne me
+comprenez pas, il y a de ma faute. Voici ce que je veux dire en résumé:
+C'est que nous devons travailler sérieusement à dégager en nous les
+principes, et qu'en même temps nous devons nous faire très accessibles
+et très modestes devant les moyens proposés. Nous devons ne point croire
+que nous ayons chacun un moyen qui est le seul, et nous bien persuader
+que les moyens ne se trouvent qu'en commun et par la discussion
+pacifique. L'erreur de Proudhon, c'est de croire que tout est dans un
+moyen. Hélas! ce moyen, fût-il parfait, tombe dans le vide, s'il est
+offert à une majorité récalcitrante. Mais il est bon peut-être
+que Proudhon ait cette croyance étroite qui concentre sa force
+intellectuelle.
+
+Quelques hommes ont cette étroitesse de vues et deviennent grands par
+cela même. Témoin Voltaire et tant d'autres, qui, à force de rejeter ce
+qu'ils croyaient inutile, se sont rendus utiles et puissants dans
+leur spécialité. Laissons grandir les hommes pratiques parmi nous et
+gardons-nous de croire qu'il n'en faille point. Mais gardons-nous
+également de nous croire tous des hommes pratiques; car, bien qu'il y en
+ait en France maintenant plus qu'à aucune autre époque, c'est encore
+et ce sera peut-être toujours une précieuse minorité, par rapport à la
+population.
+
+Voilà pourquoi je n'ai pas vu avec regret que M. Borie s'arrêtât
+précisément devant le moyen; s'il a en lui un moyen, c'est après un
+autre genre de travail, c'est dans un ouvrage spécial qu'il doit
+l'exposer, s'il le juge à propos. Mais nous n'en sommes pas encore, en
+France, à ce point de pouvoir présenter simultanément la théorie et
+l'application. Pierre Leroux y a échoué, malgré son génie.
+
+Remarquez bien. Il y a plus d'un moyen de définir la propriété
+individuelle et la propriété commune. Proudhon vous dira que tout
+cela est concilié par son système. Un autre vous proposera une banque
+hypothécaire; je crois que ce serait le rêve de M. Borie, par exemple,
+et je connais plusieurs personnes qui croient aussi à ce moyen sous
+diverses formes. Un troisième viendra et vous parlera de l'impôt
+progressif; un quatrième, de moyens plus modestes, mais qui seraient
+immédiatement applicables si l'Assemblée nationale avait seulement un
+peu de foi et de volonté, la communauté dans le système des chemins
+de fer par l'État, les assurances mutuelles sous diverses formes, et,
+toutes, tendant à constituer un fonds social _réel_; car nous en avons
+déjà un fictif qui repose sur l'impôt, mais qui est mal assis et ne
+profite qu'aux riches.
+
+Vous voyez que voilà bien des moyens, et je crois que tous sont bons.
+Si j'avais la capacité financière, je suis sûre que j'en trouverais dix
+autres à vous proposer. Je dis qu'ils sont tous bons par eux-mêmes et
+qu'ils seraient excellents en venant se fondre dans un système consenti
+par la nation. Mais où est le consentement? Les riches ne veulent pas,
+et les pauvres ne savent pas. Un principe se formule en trois mots, et
+s'appuie sur des raisons purement philosophiques. Ces raisons peuvent
+être facilement acceptées de tous, parce que ce qui est vrai et beau
+saisit presque tout le monde; qui osera dire que Socrate, Jésus,
+Confucius et les autres grands révélateurs se sont trompés? Mais, quand
+on arrive au fait palpable, chacun a son avis, et il faut bien consulter
+tout le monde pour agir.
+
+Voilà pourquoi les pensées de colère doivent être refoulées en nous, par
+le sentiment même de la fraternité et de la justice. Nous sommes bien
+forcés, si nous aimons l'humanité, de la respecter et de regarder comme
+sacrée la liberté qu'elle a de se tromper.
+
+Eh quoi! Dieu souffre cette erreur et nous ne la souffririons pas?
+Pourquoi vous indigner contre les riches? Est-ce que les riches seraient
+à craindre, si les pauvres étaient détachés de l'avarice et du préjugé?
+Les riches ne font tout ce mal que parce que le peuple tend le cou.
+Si le peuple connaissait son droit, les riches rentreraient dans la
+poussière et nous aurions si peu à les redouter, que personne ne se
+donnerait la peine de les haïr. Notre obstacle n'est pas là; il est
+parmi nous, et nos plus implacables adversaires, à cette heure, sont, à
+une imperceptible minorité près, ceux-là mêmes que nous voulons défendre
+et sauver. Patience donc! Quand le peuple sera avec nous, nous n'aurons
+plus d'ennemis et nous serons trop puissants pour ne pas être encore une
+fois généreux.
+
+Quant à moi, je ne veux pas écrire au courant de la plume pour le public
+en ce moment-ci, et c'est précisément pour ne pas me laisser entraîner
+par l'émotion. Je ne suis pas toujours aussi calme que je le parais.
+J'ai du sang dans les veines tout comme un autre, et il y a des jours où
+l'indignation me ferait manquer à mes principes, à la religion qui est
+au fond de mon âme. J'obéis donc à la _prudence_, comme vous le
+dites fort bien, mais ce n'est pas à cause de moi. Je n'ai pas cette
+qualité-là pour ce qui concerne ma sécurité personnelle; mais la passion
+fait du mal aux autres; elle est un mauvais enseignement, un magnétisme
+funeste. J'ai assez de vertu pour me taire, je n'en aurais pas assez
+pour parler toujours avec douceur et charité. Or croyez bien que la
+charité seule peut nous sauver.
+
+Cette lettre est toute confidentielle pour vous et vos amis. Mon nom
+est, à cause du XVIe _Bulletin_, un épouvantail pour les réactionnaires,
+et des relations avouées avec moi pourraient vous compromettre
+sérieusement, je dois vous en prévenir. Si quelque chose dans mes
+lettres pouvait vous paraître utile à dire, je vous autorise,
+pleinement, puisque vous avez un journal, à le reproduire comme venant
+de vous; car ce ne sont pas les choses que je dis qui effrayent et
+irritent les gens, c'est mon nom.
+
+En ce qui me concerne, j'ai été forcée de refuser à plusieurs amis
+d'être leur collaborateur, et, si j'écrivais dans votre journal, cela
+m'attirerait des chagrins personnels.
+
+Recevez, citoyen, l'assurance de mes sentiments de fraternité.
+
+G. SAND.
+
+ [1] _Travailleurs et propriétaires_.
+
+
+
+
+CCXCIII
+
+A M. ARMAND BARBÈS, A BOURGES
+
+ Nohant, 14 mars 1849
+
+Cher ami,
+
+J'avais reçu votre lettre du mois de décembre. N'en soyez point inquiet.
+Si je ne vous ai pas écrit depuis, c'est que j'espérais aller à Paris,
+et j'aurais bien préféré vous voir; mais je n'ai pu quitter mon île de
+Robinson. En outre, malgré cette apparence de sérénité dont on doit
+l'exemple ou la consolation à ceux qu'on aime et qui vous voient de
+près, j'ai été sous le coup d'un accablement physique et moral que je
+n'aurais pu vous cacher en vous écrivant.
+
+J'ai eu ensuite la volonté d'aller à Bourges, et j'ai eu à subir des
+luttes domestiques pour ne pas le faire. Je n'ai cédé que devant cette
+considération que tous s'accordaient à me présenter: «Vous êtes, me
+disait-on, la bête noire, le bouc émissaire du socialisme. On veut que
+vous conspiriez sans cesse, et plus vous vous tenez _coite_, plus on
+vous accuse. Si vous allez à Bourges, on cherchera tous les moyens de
+vous vexer.» A quoi je répondais que cela m'était bien égal; mais on
+ajoutait aussitôt que «la malveillance de certain parti rejaillirait
+d'autant sur vous et augmenterait vos chances de condamnation».
+
+J'ai peine à le croire. Je ne puis me persuader que l'on s'occupe de
+moi à ce point, ni que nos adversaires eux-mêmes soient assez lâches et
+assez méchants pour reporter sur vous la haine qu'on leur suppose pour
+moi. M'a-t-on trompée pour me soustraire à quelque péril imaginaire?
+Mais il a fallu céder, mon fils se mettant de la partie, et me disant
+aussi une chose qui m'a paru la seule vraisemblable. C'est que, sans
+respect pour mon âge ni pour le sérieux de notre destinée et des
+circonstances, les journaux de la réaction s'empareraient du fait de
+ma présence à Bourges pour calomnier et profaner la plus sainte des
+amitiés, par d'ignobles insinuations. Cela, c'est dans l'ordre, et nous
+savons de quoi ils sont capables. Un journal rédigé par des dévots et
+des prêtres ne publiait-il pas, il y a quelques années, que j'avais
+l'habitude de m'enivrer à la barrière avec Pierre Leroux?
+
+Je me serais encore moquée, pour ma part, de ces outrages stupides sur
+lesquels je suis tout à fait blasée; mais on me remontrait que cela,
+venant jusqu'à vous, vous affligerait profondément dans votre amitié
+pour moi, et qu'au lieu de vous avoir porté quelques consolations,
+j'aurais été pour vous une nouvelle occasion d'indignation et de
+douleur.
+
+Je vous devais toute cette explication; car mon premier mouvement était
+d'aller vous voir et embrasser votre digne soeur, et nos premiers
+mouvements sont toujours un cri de la conscience autant que du coeur.
+Les réflexions de mes amis et de mes proches m'ont ébranlée, vous serez
+juge entre nous.
+
+Je ne vous ai écrit qu'un mot par Dufraisse, et rien par Aucante.
+J'ignorais s'ils parviendraient jusqu'à vous et s'ils pourraient vous
+remettre une lettre. Dufraisse devait m'écrire à cet égard, en arrivant
+à Bourges. Il l'a peut-être fait, mais je n'ai rien reçu; il y a
+peut-être un _cabinet noir_ installé pour la circonstance. De sorte que
+je serais encore sans nouvelles particulières de vous, si ce bon Emile
+Aucante n'eût réussi à vous voir. Il m'a dit que vous aviez bon visage
+et que vous vous disiez tout à fait bien portant.
+
+C'est un bonheur pour moi au milieu de ma tristesse et de mes
+inquiétudes; car l'avenir nous appartient et il faut que vous soyez
+avec nous pour le voir. Soignez-vous donc et n'usez pas vos forces.
+Tenez-vous toujours calme. Il n'est plus de longues oppressions à
+craindre désormais. Il n'est plus besoin de conspirations sous le ciel.
+Le ciel conspire, et, nous autres humains, nous n'avons plus qu'à nous
+laisser porter par le flot du progrès. Il est bien rapide maintenant et
+toutes ces persécutions dont nous sommes l'objet ont enfin une utilité
+manifeste, immédiate. Ah! votre sort est beau, ami, et, si vous n'en
+étiez pas plus digne que nous tous, je vous l'envierais. Vous êtes
+peut-être l'homme le plus aimé et le plus estimé des temps modernes
+en France, malgré les terreurs des masses ignorantes suscitées par la
+perfidie de ceux que vous savez.
+
+Tout ce qui a un peu de lumière dans l'esprit et de droiture dans l'âme
+se tourne vers vous comme vers le nom entièrement pur, et le symbole
+de l'esprit chevaleresque de la France républicaine. Vous ne vous
+_préservez_ de rien, vous, quand tous les autres se mettent à l'abri.
+Aussi vous traitent-ils de fou, ceux qui ne peuvent vous imiter. Mais,
+selon moi, vous êtes le seul sage et le seul logique, comme vous êtes le
+meilleur et le plus loyal. Quelqu'un vous comparait hier devant moi
+à Jeanne d'Arc, et, moi, je disais qu'après la pureté de Robespierre
+l'incorruptible (mais le terrible!), il fallait dans nos fastes
+révolutionnaires quelque chose de plus pur encore, Barbès, tout aussi
+ferme et aussi incorruptible, mais irréprochable dans ses sentiments de
+franchise et d'humanité.
+
+Je vous dis tout cela, et pourtant, je n'accepte pas le 15 mai. Ce que
+j'en ai vu par mes yeux n'était qu'une sorte d'orgie improvisée, et je
+savais que vous ne vouliez point de cela. Le peuple a, en principe,
+selon moi, le droit de briser sa propre représentation, mais seulement
+quand cette expression perfide de sa volonté brise le principe par
+lequel elle est devenue souveraineté nationale. Si cette Assemblée eût
+repoussé la République au 4 mai, même si elle se fût constituée, _en
+principe_, république aristocratique, si elle eût voulu détruire le
+suffrage universel et proclamer la monarchie, croyez-moi, le 15 mai
+aurait été un grand jour et nous ne serions pas où nous en sommes. Mais,
+quelque mal intentionnée que fût déjà la majorité de cette Assemblée, il
+n'y avait point encore de motifs suffisants pour que le peuple recourût
+à ce moyen extrême.
+
+Aussi le peuple se tint-il tranquille, tandis que les clubs seuls
+agissaient, et nous savons bien que, dans ces mouvements de la portion
+la plus bouillante des partis, il y a des ambitions d'une part et des
+agents de provocation de l'autre. Vous rappelez-vous que les jours qui
+précédèrent ce malheureux jour, je me permettais de vous calmer autant
+qu'il était en moi.
+
+J'aurais voulu plus de douceur et de patience dans les formes de notre
+opposition en général. Je trouvais nos amis trop prompts au soupçon, à
+l'accusation, à l'injure. Je croyais ces représentants modérés meilleurs
+qu'ils ne paraissaient, je me persuadais que c'étaient pour la plupart
+des hommes faibles et timides, mais honnêtes dans le fond, et qui
+accepteraient la vérité si on venait à bout de la leur exposer sans
+passion personnelle, et en ménageant leur amour-propre encore plus
+peut-être que leurs intérêts. Je me trompais probablement sur leur
+compte; car la manière dont ils ont agi depuis prouve qu'avec ou sans le
+15 mai, avec ou sans les journées de juin, ils eussent ouvert les bras à
+la réaction plus volontiers qu'à le démocratie. Mais, n'importe quelle
+eût été leur conduite, nous n'aurions pas à nous faire le reproche
+d'avoir compromis pour un temps, par trop de précipitation, le sort de
+la République.
+
+En somme, je veux vous le dire franchement, et je crois être certaine
+que c'est aussi voire pensée, le 15 mai est une faute, et plus qu'une
+faute politique, c'est une faute morale. Entre l'idolâtrie hypocrite des
+réactionnaires pour les institutions-bornes, et la licence inquiète des
+turbulents envers les institutions encore mal affermies, il y a un droit
+chemin à suivre.
+
+C'est le respect pour l'institution qui consacre les germes évidents du
+progrès, la patience devant les abus de fait, et une grande prudence
+dans les actes révolutionnaires qui peuvent nous faire, j'en conviens,
+sauter par-dessus ces obstacles, mais qui peuvent aussi nous rejeter
+bien loin en arrière et compromettre nos premières conquêtes, comme cela
+nous est arrivé. Ah! si nous avions eu des _motifs_, suffisants, le
+peuple eût été avec _nous!_ mais nous n'avions encore que des prétextes,
+comme ceux qu'on cherche pour se battre avec un homme dont la figure
+vous déplaît. Il est bien vrai que la figure d'un homme et ses paroles
+montrent et prouvent ce qu'il est, et qu'un jour ou l'autre, s'il est un
+coquin, l'honnête homme aura le droit de le châtier. Mais il faut qu'il
+y ait eu des actions bien graves et bien concluantes, autrement, notre
+précipitation est un procès de tendance, une injustice contre laquelle
+la conscience humaine se révolte. Voilà pourquoi les clubs ont été seuls
+au 15 mai.
+
+Au milieu de tout cela, vous, décidé comme moi à attendre tout du temps,
+et de la _maturité de la question sociale_ (vous l'aviez dit devant
+moi, l'avant-veille, à votre club), vous avez fait ce que j'eusse
+probablement fait à votre place; on vous a dit: «C'est une révolution,
+le peuple le veut, le peuple triomphe; abandonnez-le ou marchez avec
+lui.» Vous avez accepté l'erreur et la faute du peuple, et vous avez
+voulu suivre son mouvement pour l'empêcher d'abuser de sa force s'il
+était, vainqueur, ou pour périr avec lui s'il était foudroyé.
+
+J'oserai vous dire que je regrette que vous n'ayez pas voulu accepter
+les débats: vous ne vous seriez pas _défendu_, il n'y a pas de danger
+qu'on vous y prenne, pauvre cher martyr! mais vous auriez eu l'occasion
+de faire entendre des paroles utiles. Il est vrai qu'il vous eût fallu
+peut-être séparer votre cause de celle de certains coaccusés, lesquels,
+plus _coupables_ peut-être que vous, se défendent bel et bien
+aujourd'hui. Je ne puis être juge de vos motifs personnels, et j'ai
+d'avance la certitude que vous avez pris, comme à l'ordinaire, le plus
+noble et le plus généreux parti.
+
+Ce que je n'ai jamais bien compris et ce que vous m'expliquerez
+seulement quand nous nous verrons,--car, jusque-là, soyez tranquille,
+j'accepterai tout de vous avec la confiance la plus absolue dans vos
+intentions,--c'est le vote du milliard. Vous pensez bien que je ne
+m'occupe pas de la chose en elle-même; mais je ne comprends pas bien
+l'opportunité _politique_ de cet appel, rémunératoire en un pareil
+moment.
+
+Les représentants réactionnaires eussent-ils voté sous le coup de la
+peur comme en prairial, ils devaient certainement agir ensuite comme
+leurs pères, c'est-à-dire provoquer un contre-coup et se parjurer
+le plus tôt possible. La dissolution de l'Assemblée par la force me
+paraîtrait plus logique, si je reconnaissais qu'on en eût eu le droit
+à ce moment-là. Mais pourquoi cette proposition d'impôt au milieu d'un
+tumulte encore sans issue et sans couleur arrêtée? Était-ce pour sauver
+l'Assemblée, en lui offrant ce moyen de transaction avec la masse
+irritée? Était-ce pour apaiser cette masse et l'empêcher de demander
+davantage?
+
+C'est là, je crois, le grand grief des réactionnaires contre vous,
+car le fait d'aller à l'hôtel de ville pour maîtriser ou diriger un
+mouvement accompli pour ainsi dire malgré vous, est un acte dont les
+plus hostiles devraient vous innocenter dans leur propre intérêt. Ils ne
+vous pardonneront pas le milliard, et vous ne voulez point qu'ils vous
+pardonnent rien, je le conçois. J'ai été bien tourmentée du désir de
+prendre ouvertement votre défense dans un écrit spécial, auquel j'aurais
+donné, dans un moment décisif, le plus de retentissement possible; mais
+il aurait fallu que vous y consentissiez d'abord, et j'en doutais;
+d'autre part, il aurait fallu savoir à fond ce que vous vouliez dire
+de tout cela au public indépendant. Je me suis trouvée dans un cercle
+vicieux; car, selon toute apparence, une défense, au point de vue de mon
+amitié et de ma sollicitude, vous eût déplu, et une défense, selon toute
+la portée de votre franchise, vous eût fait condamner d'avance par
+ceux de qui dépend aujourd'hui votre liberté. Je me suis trouvée bien
+malheureuse de ne pouvoir rien faire pour vous prouver mon affection
+et mon admiration, sans risquer de vous nuire ou de vous déplaire.
+Peut-être ai-je une propension de caractère vers des moyens plus
+réguliers et plus lents que ceux que vous accepteriez dans la pratique.
+
+Thoré me reprochait, dit-on, ma tolérance et mon optimisme dans les
+faits. Je ne crois pourtant pas être en désaccord avec vous en théorie,
+et je reste sur ce souvenir d'un dernier soir d'entretien dans ma
+mansarde, où vous rejetiez l'idée d'une dictature pour notre parti,
+parce que la dictature était impossible sans la terreur, et la terreur
+impossible par elle-même en France désormais.
+
+Nous avons bien la preuve de cette impossibilité, aujourd'hui que nous
+voyons la nation se républicaniser et se _socialiser_ plus rapidement et
+plus généralement, sous l'arbitraire de la réaction, que nous n'avons
+réussi à le faire quand nous avions le haut du pavé. Il nous faut donc
+reconnaître que les temps, sont changés, que la terreur, moyen extrême,
+qui n'a pas fait triompher nos pères, et qui n'a eu, après tout, qu'une
+courte durée suivie d'une longue et profonde réaction, n'est plus au
+nombre des moyens sur lesquels les révolutionnaires d'aucun parti
+puissent compter. Il reçoit en ce moment son coup de grâce entre les
+mains de nos adversaires; Dieu soit loué, que ce soit entre les leurs et
+non entre les nôtres!
+
+Vous disiez dans cette mansarde, je m'en souviens bien: «La terreur!
+cela se supporterait maintenant _un mois_ tout au plus, et, après,
+nous aurions peut-être vingt ans de monarchie.» En! bien, nous pouvons
+aujourd'hui retourner la question. Cavaignac nous a fait une terreur
+militaire au point de vue de la République bourgeoise. Le socialisme
+s'est, pour ainsi dire, joint à la réaction royaliste et impérialiste
+pour le renverser. Cette réaction nous fait à son tour une petite
+terreur dans le goût de 1815. Le socialisme, la montagne, l'armée, le
+peuple, tout gronde contre elle, même les _modérés_, même une partie de
+la bourgeoisie. On n'attend plus que le réveil et le désabusement du
+paysan pour souffler sur cette force dérisoire. Et alors, si jusque-là
+nous avons le bonheur de résister aux provocations, si nous avons la
+force et la vertu de subir pour un temps les persécutions et la misère,
+nous n'aurons plus besoin de cette arme impuissante et dangereuse de la
+terreur.
+
+Les Français jouissent depuis un quart de siècle d'une sorte de liberté,
+constitutionnelle, qui est une hypocrisie, j'en conviens, si on songe à
+l'avenir, mais qui est du moins une réalité si on la compare au passé.
+Leurs moeurs se sont faites à cette liberté; seulement avec eux, il
+faut tenir la balance égale entre le plus et le moins: _plus_ les
+effraye, et voilà leur faiblesse; mais _moins_ les révolte, et là est
+leur force contre tous les moyens empruntés au passé.
+
+Je ne suis pas d'accord avec tous mes amis sur ce point. Plusieurs
+rêvent les moyens du passé pour l'avenir; vous savez si je respecte et
+si je défends le passé; mais je crois être dans la vérité en constatant
+que le présent diffère essentiellement, et qu'il ne nous faut rien
+recommencer, rien copier, mais, tout inventer et tout créer. Je suis
+bien d'accord avec eux sur la _souveraineté du but_, et le proverbe
+«Qui veut la fin veut les moyens» est vrai. Seulement, il ne faut pas
+l'étendre jusqu'à dire aujourd'hui: «Qui veut une fin d'avenir et de
+progrès veut les moyens du passé,» parce que le passé est toujours
+rétrograde, quoi qu'on fasse.
+
+Mais je me suis laissé entraîner à vous parler de ce qui devrait rester
+étranger à notre correspondance; car vous êtes assez livré à vos
+pensées, et vous auriez besoin en prison de témoignages de tendresse
+beaucoup plus que de discussions politiques. Je m'étais promis de ne
+vous en jamais fatiguer, et vous vous souvenez qu'à Paris même, j'aurais
+voulu que ceux qui vous aiment vous parlassent au moins deux heures
+par jour de la pluie et du beau temps, pour vous forcer à vous reposer
+l'esprit. Si j'ai fait la faute que je reprochais aux autres, c'est pour
+n'y plus revenir, et c'est par suite d'un besoin que j'éprouve de me
+résumer avec vous en ce moment solennel qui va peut-être nous séparer
+encore pour un temps, je ne dirai pas plus ou moins long, mais plus ou
+moins court.
+
+Faites-moi donner un moyen de pouvoir correspondre avec vous d'une
+manière prompte et discrète autant que possible, partout où vous serez.
+
+Le livre que je vous ai envoyé a un autre mérite que celui de l'édition
+Elzévir, c'est l'oeuvre d'un premier chrétien persécuté par le vieux
+monde, alors que le christianisme et la papauté elle-même représentaient
+le progrès et l'avenir. C'est l'oeuvre d'un prisonnier et d'un martyr.
+Il y a de belles choses et un mélange de christianisme et de paganisme
+assez curieux, c'est-à-dire l'idée chrétienne et la force païenne, ce
+qui marque un temps de transition comme le nôtre. Je ne sais pas si vous
+êtes plus latiniste que moi; ce ne serait pas dire beaucoup plus que
+zéro. Mais ce latin est facile, et le latin est une langue qu'on se
+remet toujours à comprendre en peu de jours. Ensuite, c'est un de ces
+livres à consulter plus qu'à lire, et enfin je vous l'ai envoyé comme je
+vous aurai envoyé une bague, n'ayant que cela de portatif sous la main.
+Si vous avez besoin de livres pour de bon, faites-le moi dire, et je
+vous enverrai ce que vous désirerez.
+
+Adieu; ne me répondez que quand vous avez le désir et le besoin. C'est
+un bonheur pour moi qu'une lettre de vous; mais je ne veux pas que ma
+joie vous coûte un effort ou une fatigue.
+
+Aucante, qui a vu votre soeur, ne me fait pas espérer qu'elle puisse
+venir me voir. J'en éprouve un vif regret. Dites-le-lui bien; mais
+qu'elle me laisse l'espérance de la connaître dans des temps meilleurs,
+et viennent bientôt ces jours-là! Je sais que c'est une femme d'un
+caractère admirable et qui vous aime comme vous devez être aimé. Je
+vous charge de l'embrasser pour moi, elle ne peut point refuser
+l'intermédiaire. Je vous charge aussi de me rappeler au souvenir du
+brave citoyen Albert, votre compagnon de malheur et de courage, et de
+lui serrer pour moi la main d'aussi bon coeur et avec autant de foi et
+d'espérance que je la lui ai serrée au Luxembourg.
+
+Maurice vous embrasse tendrement, Borie aussi. J'ai reçu de Paris ce
+matin une longue lettre de Marc Dufraisse, qui m'avait promis de me
+rendre bon compte de vous et qui m'en donne douze pages. Vous voyez si
+nous nous occupons de vous.
+
+Adieu encore, ami. Faites que je puisse vous écrire quelquefois. Je ne
+vous recommande pas le courage, vous n'en avez que trop pour ce qui vous
+concerne. Rappelez-vous seulement que je vous aime du meilleur de mon
+âme.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCXCIV
+
+A JOSEPH MAZZINI, A FLORENCE.
+
+ Nohant, 5 mars 1849.
+
+Mon ami,
+
+Je reçois aujourd'hui votre lettre de Florence. Je vous ai écrit à
+Florence à l'adresse de M. Cajali, il y a plusieurs jours. Êtes-vous
+bien sûr de me donner sans distraction et sans erreur les adresses
+que vous m'indiquez? Vous m'avez désigné M. Cajali dans deux lettres
+différentes, à _Marseille_ et à _Florence_. Est-ce vous qui preniez ce
+nom, ou bien est-ce un ami qui a ces deux domiciles? Ne manquez pas à
+l'avenir d'être très précis; car je crois que mes lettres se perdent ou
+éprouvent des retards.
+
+Maintenant, Dieu merci, je puis vous écrire sous votre nom. C'est
+le signe de la liberté en Italie, et ce nom est comme celui de la
+République elle-même, qui se montre ou se cache, selon que Dieu se
+manifeste aux hommes par le patriotisme, ou se retire de leur coeur. Ah!
+mon cher Joseph! il s'est accompli de grandes choses chez vous et en
+partie grâce à vous, depuis la dernière lettre que je vous ai écrite.
+J'ignorais alors les événements de la Toscane, et tout ce qui se prépare
+en Piémont. Rome isolée me faisait trembler. Tout dépend désormais du
+courage et de la foi de votre peuple.
+
+Nos journaux de la réaction sont infâmes sur cette question italienne,
+comme ils le sont d'ailleurs pour tout mouvement de la vie dans
+l'humanité. Ceux de notre couleur demandent en vain l'intervention
+contre les Autrichiens et les Russes, qui menacent l'étincelle naissante
+de nos libertés. Le gouvernement est sourd et muet. Traître ou stupide,
+on ne sait trop lequel des deux.
+
+La fatalité qui poursuit cette époque, c'est que les mouvements du salut
+ne se font pas simultanément. Si l'Italie s'était soulevée ainsi en
+février! si on eût proclamé la République à Rome en même temps que
+Vienne chassait l'empereur! et si, maintenant, la France se réveillait
+et imposait silence aux aristocraties perfides! Enfin, ce jour d'élan
+unanime viendra, et alors les royautés en auront fini pour toujours.
+Quelle que soit l'issue de votre République italienne, ce qu'elle fait
+aujourd'hui ne sera pas perdu, et votre oeuvre portera ses fruits d'une
+manière durable avant qu'un siècle se soit écoulé. Maintenant, il dépend
+des hommes que Dieu se laisse arracher ce miracle dès à présent. La
+flèche est lancée; si elle manque le but, ce ne sera toujours pas votre
+faute, à vous homme de persévérance et d'abnégation, et vous n'avez pas
+de raisons pour ne pas rester tranquille et plein de foi dans l'avenir
+et dans vous-même, quand même il vous faudrait encore voir un nouveau
+temps d'arrêt. Nous étions, nous sommes, nous serons dans la vérité, et
+alors, pourquoi nous attrister sur nous-mêmes? Donnons tout ce qui est
+en nous, et mourons en regardant devant nous; car tout ce qui est tombé
+derrière est tombé utilement.
+
+Je suis tentée de vous gronder d'avoir de temps en temps des doutes sur
+moi, lorsque vous me demandez si je suis _mécontente_ de vous. C'est
+la suite du procès que vous voulez de temps en temps vous faire à
+vous-même, pauvre cher saint homme que vous êtes! Vous vous accusez
+quand l'humanité hésite ou recule, comme si c'était votre faute comme
+si vous n'aviez pas toujours été sur la brèche le premier et le plus
+exposé. Vous êtes trop bon et trop grand pour ne pas être triste et
+timoré. Que ne puis-je vous donner un peu de cet orgueil que les autres
+ont de trop! Vous souffririez moins. Mais cette humilité de votre coeur
+fait qu'on vous aime autant qu'on vous estime, je dirais qu'on vous
+admire, si ce n'était à vous que je le dis. Vous ne le croiriez
+peut-être pas, tant vous êtes simple et doux. Croyez, au moins, que je
+vous aime de toute mon âme et n'en doutez jamais, ou je croirai que vous
+ne m'aimez plus.
+
+Mon fils et nos amis vous embrassent.
+
+Écrivez-moi.
+
+
+
+
+CCXCV
+
+A M. THÉOPHILE THORÉ, A PARIS
+
+ Nohant, 29 mars 1849.
+
+Mon cher ami,
+
+Il faut que je n'écrive point _socialisme_ et fasse le mort pour le
+moment. Ce n'est pas un engagement que j'ai pris, comme bien vous
+pensez, mais c'est une contrainte volontaire que je m'impose pour sauver
+une existence qui m'est plus chère que la mienne. Je vous, dirais cela
+si nous pouvions causer ensemble.
+
+Attendez-moi donc quelque temps sans parler de moi. Mon bâillon tombera
+bientôt, j'espère. Ne vous inquiétez point de l'affaire matérielle en ce
+qui me concerne. Je crois avoir été plus que payée du travail que j'ai
+fait pour le journal, et j'espère bien, quand la liberté me sera rendue,
+n'être plus dans les mêmes embarras d'argent, et n'avoir plus à vous en
+demander pour ma collaboration. Il y a longtemps que je me reproche
+de n'avoir pas reçu de vos nouvelles directement, regret que vous ne
+m'auriez pas causé si je vous avais écrit moi-même. J'ai été triste et
+malade, et je n'ai pas su me défendre d'un effroyable abattement après
+juin. Cela s'est dissipé pourtant, et j'ai fait un nouveau bail avec la
+patience et la foi dans l'avenir. Pourtant, les événements officiels
+ne sont pas plus riants. Barbès à Bourges, l'Italie perdue ou trahie,
+Proudhon condamné, la réaction triomphante sur toute la ligne! Mais cela
+n'empêche pas l'idée de faire son chemin, et, jusque dans les provinces
+les plus arriérées, le peuple s'indigne contre le pouvoir, et de grandes
+protestations se préparent, non pour les prochaines élections, c'est
+trop tôt, mais pour un temps qui n'est pas si éloigné qu'on le croirait,
+à ne voir que la surface des choses.
+
+Courage donc! L'humanité gagnera son procès. Je n'ai pas besoin de vous
+dire que j'ai suivi vos persécutions et votre espèce d'_acquittement_
+avec le plus vif intérêt. Vous ne doutez pas de mes sentiments pour
+vous et de l'encouragement fraternel que je voudrais vous apporter sans
+cesse, si, Dieu merci, cela ne vous était point parfaitement inutile,
+puisque vous avez la persévérance et la foi plus que personne.
+
+Tout à vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+Mon fils se rappelle à votre souvenir.
+
+
+
+
+CCCXVI
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 13 mai 1849.
+
+Mon enfant,
+
+Je crois que tu devrais revenir sauf à retourner ensuite s'il ne se
+passe rien de tout ce que le monde appréhende. Je ne m'inquiète pas
+follement; mais je vois bien que la situation est plus tendue qu'elle
+ne l'a jamais été, et, non seulement par les journaux, mais encore par
+toutes les lettres que je reçois, je vois que le pouvoir veut absolument
+en venir aux mains. Il fera de telles choses que le peuple, qui est
+un être collectif et un composé de mille idées et de mille passions
+diverses, ne pourra probablement continuer ce miracle de rester calme
+et uni comme un seul homme en présence des provocations insensées d'une
+faction qui joue son va-tout. La lutte sera terrible; il y a tant de
+partis ennemis les uns des autres qu'on ne peut en prévoir l'issue, et
+qu'il y aura peut-être de plus horribles méprises, s'il est possible,
+de plus sanglants malentendus qu'en juin. Si la République rouge donne,
+elle donnera jusqu'à la mort; car c'est la République européenne qui est
+en jeu avec elle contre l'absolutisme européen. Voilà du moins ce que
+je crois, et cela peut éclater d'un moment à l'autre. Tu ne lis pas les
+journaux peut-être; mais, si tu suivais les discussions orageuses de
+l'Assemblée, tu verrais que chaque jour, chaque heure fait naître un
+incident qui est comme un brandon lancé sur une poudrière.
+
+Reviens donc, je t'en prie; car je n'ai que toi au monde, et ta fin
+serait la mienne. Je peux encore être d'une petite utilité à la cause de
+la vérité; mais, si je te perdais, bonsoir la compagnie! Je n'ai pas le
+stoïcisme de Barbès et de Mazzini. Il est vrai qu'ils sont hommes et
+qu'ils n'ont pas d'enfants. D'ailleurs, selon moi, ce n'est point par le
+combat, par la guerre civile que nous gagnerons en France le procès de
+l'humanité. Nous avons le suffrage universel: malheur à nous si nous ne
+savons pas nous en servir; car lui seul nous affranchira pour toujours,
+et le seul cas où nous ayons le droit de prendre les armes, c'est celui
+où l'on voudrait nous retirer le droit de voter.
+
+Mais ce peuple, si écrasé par la misère, si brutalisé par la police, si
+provoqué par une infâme politique de réaction, aura-t-il la logique et
+la patience vraiment surhumaines d'attendre l'unanimité de ses forces
+morales? Hélas! je crains que non. Il aura recours à la force physique.
+Il peut gagner la partie; mais c'est tant risquer pour lui, qu'aucun
+de ceux qui l'aiment véritablement ne doit lui en donner le conseil et
+l'exemple. Pour n'être ni avec lui ni contre lui, il faut n'être pas à
+Paris. Reviens donc, si tu m'en crois; j'estime qu'il est temps. Ramène
+aussi Lambert, je le lui conseille, et je serai plus tranquille de vous
+voir tous ici.
+
+Je t'embrasse, mon enfant, et te prie de penser à moi.
+
+
+
+
+CCXCVII
+
+A M. THÉOPHILE THORÉ, A PARIS
+
+ Nohant, 26 mai 1849.
+
+Cher ami,
+
+Il y a longtemps que je vous dois, que je me dois de vous écrire.
+J'espérais avoir le temps de vous voir à Paris, où j'ai été au
+commencement du mois passer trois jours pour affaires. Je ne l'ai pas
+eu, le _temps_. Et puis j'espérais vous complimenter sur votre élection
+et me réjouir avec vous, mais vous avez échoué, quoique avec une grande
+masse de voix. Enfin, j'ai été malade en revenant ici, toujours malade
+depuis deux ans, non pas de manière à inquiéter ceux qui tiennent à ma
+vie, mais de manière à perdre mon temps et à m'ennuyer mélancoliquement
+sous le poids d'un accablement physique extraordinaire. Je suis dans une
+phase d'impuissance matérielle. Je ne me sens ni découragée ni ennuyée
+de rien quand la vie me revient. Mais la vie s'en va par moments, par
+jours, par semaines entières, et alors je m'ennuie de ne pas pouvoir
+vivre, et de penser sans écrire. J'en sortirai, car j'ai la volonté de
+voir encore quelques années. Je suis sûre qu'elles me feront du bien
+et que je pourrai dire comme ce vieux d'Israël: _Et à présent, je puis
+mourir_.
+
+Cet autre empêchement dont je vous parlais et qui ne tenait pas à moi
+est à peu près hors de cause maintenant. Attendez-moi encore quelque
+temps et je vous aiderai. J'ai demandé des détails sur Mazzini: je veux
+faire sa biographie; mais ne l'annoncez pas; car, si ces renseignements
+n'arrivaient pas, je serais forcée de manquer de parole, et puis le
+travail annoncé me déplaît toujours. Il faut ensuite trop bien faire et
+cela me décourage. Au reste, vous allez bien sans moi. Votre journal
+n'est pas _mal fait_, comme vous le disiez. Je trouve, au contraire, que
+vous êtes en grande progression de talent et de clarté, et j'ai remarqué
+des articles de vous qui étaient non seulement bons, mais beaux.
+Maintenant, je suis fâchée de cette espèce de polémique avec le
+_Peuple_. Vous êtes trop batailleur, vous avez le diable au corps. Vous
+êtes trop rancunier aussi. Pourquoi ne voulez-vous pas que le _National_
+en revienne? Vous savez bien que, personnellement, j'ai, même depuis le
+temps de Carrel, à me plaindre du _National_ plus que qui que ce soit.
+C'est une race d'esprits qui ne m'est nullement sympathique; c'est
+peut-être ce qu'il y a de plus déplorable, de plus irritant, dans les
+temps où nous vivons, que de voir ceux qui ouvraient jadis la marche
+vouloir nous la fermer à nous, peuple, parce qu'ils sont au bout de
+leurs idées et de leurs jambes, et qu'ils ne peuvent pas supporter qu'on
+les dépasse. Mais, enfin, les voilà arrivés à ce point qu'il leur faut
+nous suivre, ou mourir, et, s'ils essayent de faire un pas, ne leur
+tendrons-nous pas la main? N'est-ce pas à nous d'être les chevaliers
+de la Révolution, comme ce beau peuple de Février, comme Barbès, notre
+chevalier-type?... Est-ce que l'opinion, le parti du _National_ ne sont
+pas maintenant dans une situation à faire pitié? Je ne connais guère les
+hommes de Paris qui représentent cette couleur; mais il y en a dans nos
+provinces, il y en a beaucoup parmi les élus que le peuple a choisis
+comme socialistes, et je vous assure que ce ne sont pas des traîtres,
+que ce sont des hommes sincères qui ont ouvert les yeux. Nous n'aurions
+certes pas eu un si beau résultat dans les départements, où l'on
+proclame le triomphe de la _liste rouge_, si nous n'eussions admis que
+les socialistes de la veille, et je crois qu'à Paris, si nous n'avons
+pas eu la majorité socialiste dans l'élection, c'est que nous avons
+voulu trop accuser le socialisme pur dans le choix des individus.
+
+Je sais bien que vous me trouvez trop _bonne femme_. C'est vrai que j'ai
+toujours été du bois dont on fait les dupes; mais n'est-ce pas le devoir
+de toute religion, que la confiance et le pardon? Vous l'avez dit
+plusieurs fois, et, aujourd'hui encore, ce n'est pas une secte que nous
+formons, c'est une religion que nous voulons proclamer.
+
+Et puis je suis fâchée aussi que vous vous mettiez en bisbille avec
+Proudhon. Je sais bien les côtés qui nous blessent et qui ne nous irons
+jamais en lui. Mais quel utile et vigoureux champion de la démocratie!
+quels immenses services n'a-t-il pas rendus depuis un an! Cela fait mal
+à tous ceux qui voient les choses naïvement et d'un peu loin, de vous
+trouver en guerre un beau matin ensemble, quand on a besoin que les
+forces vives de l'avenir marchent d'accord. Et songez que c'est le grand
+nombre qui voit comme cela. On lit le pour et le contre, et on conclut
+en disant: «Ils ont raison tous deux à leur point de vue. Donc, ils
+ont tort de ne pas réunir leurs deux raisons dans une seule qui nous
+profite.»
+
+Cela ressemble à un paradoxe, à des raisons de malade pour mon compte;
+mais la majorité de la France est femme, enfant et malade. Ne l'oubliez
+pas trop. Il faut des flambeaux comme votre esprit ardent et jeune. Je
+ne voudrais pas souffler dessus. Mais je voudrais aussi ne pas vous voir
+brûler trop, en courant, ce qui peut être conservé et ce que nous serons
+bien forcés d'avoir avec nous quand la flamme sera partout.
+
+Bonsoir, mon ami. Croyez que mon coeur est avec ceux qui combattent,
+avec vous, par conséquent.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCXCVIII
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 12 juin 1849.
+
+Ah! mon cher enfant, tu devrais bien, revenir! Ce choléra m'épouvante,
+et tu as beau avoir payé ton tribut en douceur, tu respires un air
+empesté et tu peux retomber malade. D'ailleurs, nous sommes toujours
+sous le coup d'un branle-bas général. Ces affaires d'Italie sont plus
+graves que tout ce qui s'est passé. Je ne vis pas tant que tu seras à
+Paris dans cette funeste saison. Dans toutes les lettres qu'on m'écrit
+de Paris, on me dit que je devrais te faire revenir, qu'il meurt douze
+cents personnes par jour, et cela sur documents officiels que le
+_Moniteur_ et les journaux ne publient pas. Je ne sais pas te
+contrarier, ni rien exiger de toi, mais tu devrais bien toi-même mettre
+un terme à mes angoisses.
+
+Qu'est-ce que le plaisir de voir l'Exposition au prix de ce que tu
+risques et me fais risquer; car tu sais bien que ta vie est la mienne,
+et que je ne te survivrais pas.
+
+Nous avons eu fort peu d'orages; il paraît qu'il y en a eu un terrible
+à Paris. Il a dû pleuvoir des cheminées, et puis les sergents de ville
+assomment les étudiants et les jeunes gens de vos quartiers. Quelles
+mauvaises circonstances pour être loin les uns des autres! Reviens donc
+dans ton nid, et attends de meilleurs jours pour aller travailler au
+Musée; car ce n'est pas dans ce moment-ci que tu pourrais y faire un
+travail soutenu et utile. La réponse de ton père te parviendra aussi
+bien ici.
+
+Nous avons eu aujourd'hui nombreuse compagnie. Camus, avec un jeune
+homme très bien de Châteauroux; Fleury, Périgois, Desmousseaux,
+Laussedat, Gustave Tourangin, Lumet, et le nez de Germann. Lumet est
+un vigneron d'Issoudun aussi grave et absolu que Patureau est malin et
+persuasif. Il a une tête magnifique, distinguée; une pénétration, une
+fermeté, une éloquence extraordinaire par moments, et tout cela avec le
+langage paysan et des manières nobles comme ne les ont plus les grands
+seigneurs.
+
+Non, les hommes supérieurs ne manquent pas dans le peuple; il ne s'agit
+plus que de les mettre à leur plan, et cela ne tardera guère.
+
+Bonsoir, cher petit Bouli. Je suis presque guérie. N'en déplaise à ton
+ordonnance, plus je reste dans l'eau, mieux je m'en trouve; chacun a son
+tempérament. Moi, j'ai un peu de celui des poissons ou des grenouilles.
+Nous étions dans l'eau l'autre jour pendant l'orage. Il pleuvait à
+verse; mais la rivière était tiède, presque chaude, et c'est bien
+décidément un proverbe très sage, et non un paradoxe, que Gribouille se
+jetant dans l'eau de peur de la pluie.
+
+Reviens donc! il fait si bon ici, et tu es si mal là-bas! J'en souffre
+dans tes os et je ne jouis de rien sans toi. Pôtu part décidément jeudi;
+sa soeur va mieux, mais sa famille veut absolument voir cette _masse_
+de graisse. Je ne pourrai travailler que quand tu seras là. Je n'ai le
+coeur à rien sans toi. Je t'embrasse mille fois.
+
+
+
+
+CLXCIX
+
+A JOSEPH MAZZINI, A ROME
+
+ Nohant. 23 juin 1849.
+
+Ah! mon ami, mon frère, quels événements! et comment vous peindre la
+profonde anxiété, la profonde admiration et l'indignation amère qui
+remplissent nos coeurs? Vous avez sauvé l'honneur de notre cause; mais,
+hélas! le nôtre est perdu en tant que nation. Nous sommes dans une
+angoisse continuelle.
+
+Chaque jour, nous nous attendons à quelque nouveau désastre, et nous ne
+savons la vérité que bien longtemps après que les faits sont accomplis.
+Aujourd'hui; nous savons que l'attaque est acharnée, que Rome est
+admirable, et vous aussi. Mais qu'apprendrons-nous demain Dieu
+récompensera-t-il tant de courage et de dévouement? livrera-t-il les
+siens? protégera-t-il la trahison et la folie la plus criminelle que
+l'humanité ait jamais soufferte? Il semble hélas qu'il veuille nous
+éprouver et nous briser pour nous purifier, ou pour laisser cette
+génération comme un exemple d'infamie d'une part, d'expiation de
+l'autre.
+
+Quoi qu'il arrive, mon coeur désolé est avec vous. Si vous triomphez, il
+ne m'en restera pas moins une mortelle douleur de cette lutte impie de
+la France contre vous. Si vous succombez, vous n'en serez pas moins
+grand, et votre infortune vous rendra plus cher, s'il est possible, à
+votre soeur.
+
+
+
+
+CCC
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 5 juillet 1849
+
+Mon frère et mon ami,
+
+Allons au fond de la question, puisque vous le voulez. Laissons de côté
+mon dégoût, et mon découragement, comme une situation toute personnelle
+qui ne prouve rien pour ou contre vos vues et moyens. J'avais à dessein
+omis, dans ma dernière lettre, de répondre à ce que vous me disiez de
+Louis Blanc, parce que je ne voulais pas en venir à vous parler de
+Ledru-Rollin. Je trouvais inutile de confier au papier des jugements
+qui, par le temps de police qui court, peuvent toujours tomber dans les
+mains de nos ennemis.--Mais, puisque vous y revenez, je vous dois de
+m'expliquer.
+
+Vous faites de la politique, dans ce moment-ci, rien que de la
+politique. Vous êtes au fond aussi socialiste que moi, je le sais; mais
+vous réservez les questions d'avenir pour des temps meilleurs, et vous
+croyez qu'une association toute politique entre quelques hommes qui
+représentent la situation républicaine telle qu'elle peut être, en ce
+moment, est un devoir pour vous. Vous le faites, vous _surmontez vos
+répugnances_ (vous m'écriviez cela dans la lettre à laquelle j'ai
+répondu), vous croyez enfin qu'il n'y a rien autre chose à faire. Il est
+possible; mais est-ce une raison pour le faire? Là est la question.
+
+Vous voyez les choses en grand; vous faites bon marché des individus;
+vous admettez l'homme, pourvu qu'il représente une idée; vous le prenez
+comme un symbole, et vous l'ajoutez à votre faisceau, sans trop vous
+demander si c'est une arme éprouvée. Eh bien, pour moi, Ledru-Rollin est
+une arme faible et dangereuse, destinée à se briser dans les mains du
+peuple. Soyons juste et faisons la part de l'homme. Je commence par vous
+dire que j'ai de la sympathie, de l'amitié même, pour cet homme-là.
+Je suis, sans aucune prévention personnelle â son égard, et, tout au
+contraire, mon goût me ferait préférer sa société à celle de la plupart
+des hommes politiques que je connais. Il est aimable, expansif,
+confiant, brave de sa personne, sensible, chaleureux, désintéressé en
+fait d'argent. Mais je crois ne pas me tromper, je crois être bien sûre
+de mon fait quand je vous déclare, après cela, que ce n'est point un
+homme d'action; que l'amour-propre politique est excessif en lui; qu'il
+est vain; qu'il aime le pouvoir et la popularité autant que Lamartine;
+qu'il est _femme_ dans la mauvaise acception du mot, c'est-à-dire plein
+de personnalité, de dépits amoureux et de coquetteries politiques; qu'il
+est faible, qu'il n'est pas brave au moral comme au physique; qu'il a un
+entourage misérable et qu'il subit des influences mauvaises; qu'il aime
+la flatterie; qu'il est d'une légèreté impardonnable; enfin, qu'en dépit
+de ses précieuses qualités, cet homme, entraîné par ses incurables
+défauts, trahira la véritable cause populaire. Oui, souvenez-vous de
+ce que je vous dis, il la trahira, à moins que des circonstances ne
+se présentent qui lui fassent trouver un profit d'amour-propre et de
+pouvoir à la servir. Il la trahira, sans le vouloir, sans le savoir
+peut-être, sans comprendre ce qu'il fait. Ses aversions sont vives,
+sinon tenaces. Il verra dans les grands événements de petites
+considérations qui l'empêcheront de faire le bien et qui satisferont sa
+passion, son caprice du moment. Il transigera pour les choses les plus
+graves, par des motifs dont personne ne pourra soupçonner la frivolité.
+
+C'est l'homme capable de tout, et pourtant c'est un très honnête homme,
+mais c'est un pauvre caractère. Il ira à droite, à gauche; il glissera
+dans vos mains. Il brisera devant vous avec un ennemi; le lendemain
+matin, vous apprendrez qu'il a passé la nuit à se réconcilier. Rien de
+plus impressionnable, rien de plus versatile, rien de plus capricieux
+que lui, vous verrez!
+
+Vous me direz que vous savez tout cela; vous devez le savoir, puisque
+vous le voyez, et qu'il y a en lui une certaine naïveté, aimable mais
+effrayante, qui ne permet pas de douter de sa nature, après un mois ou
+deux d'examen. Il n'en faut même pas tant à des gens plus clairvoyants
+et moins optimistes que je ne le suis parfois. Vous me direz donc que
+cela vous est égal; que, puisqu'il est l'homme le plus populaire du
+parti républicain en France, vous l'acceptez comme l'instrument que Dieu
+place sous votre main. Qui a tort ou raison de vous ou de moi? Je ne
+sais; mais nous avons une disposition tout opposée. Vous n'avez pas
+besoin d'estimer et d'aimer beaucoup un homme pour l'employer, pour le
+juger propre à l'oeuvre sainte.
+
+Moi, je suis capable d'estimer et d'aimer, comme individu privé, un
+homme aimable et bon; je le défendrais comme tel avec chaleur contre ses
+ennemis, je voudrais lui rendre service, je partagerais ses chagrins.
+J'ai plusieurs amis dont je ne goûte pas les idées, dont je n'approuve
+pas la conduite, et que j'aime pourtant et à qui je suis très dévouée,
+dans tout ce qui est en dehors de l'opinion. Mais dans l'action
+générale, c'est autre chose. Si je faisais de la politique, je serais
+d'une rigidité farouche. Je voudrais sauver la vie, l'honneur et la
+liberté de ces hommes-là; mais je ne voudrais pas qu'une mission
+leur fût confiée, et rien ne me ferait transiger là-dessus, ni la
+considération de leur talent, ni celle de leur popularité (la popularité
+est si aveugle et si folle!), ni celle d'une utilité momentanée. Je ne
+crois pas à l'utilité momentanée. On paye cela trop cher le lendemain,
+pour qu'il y ait une utilité réelle.
+
+Voilà donc, pour la France, le chef de l'association politique formée
+sous le titre du _Proscrit_[1]. Il est possible que la nuance que
+cet homme représente soit la seule possible en fait de gouvernement
+républicain immédiat: on doit respect à cette nuance pendant un certain
+temps.
+
+Je ne la combattrais donc pas, si j'étais homme et écrivain politique,
+tant qu'elle ne ferait pas de fautes graves, et surtout tant que nous
+serions en présence d'ennemis formidables contre lesquels cette nuance
+serait le seul point de ralliement. Mais je ne pourrais plus mettre mon
+coeur, mon âme et mon talent à son service. Je m'abstiendrais jusqu'au
+jour où ce parti deviendrait le persécuteur avoué et agissant d'un parti
+plus avancé qui représenterait davantage la raison et la vérité par le
+peuple. Ce jour, hélas! ne se ferait pas longtemps attendre.
+
+Votre âme ardente me répond, je l'entends d'avance, qu'il ne faut jamais
+s'abstenir, pas une heure, pas un moment!
+
+Je sens la beauté mais non la vérité rigoureuse de cette réponse; je
+crois que tout le mal vient de ce que personne ne veut jamais s'abstenir
+pendant un temps donné. Les uns y sont poussés par leurs passions, les
+autres par leur vertu, c'est le petit nombre. Mais quiconque serait bien
+pénétré de l'esprit de l'histoire et de la nature des lois qui régissent
+les destinées humaines, saurait se mettre en retraite pendant certains
+jours, et se dirait «J'ai dans mon âme une vérité supérieure à celle que
+les hommes acceptent aujourd'hui, je la dirai quand ils seront capables
+de l'entendre.»
+
+C'est pour la politique seulement que je dis cela; car, en restant sur
+le terrain philosophique, socialiste, si vous voulez, on peut et on doit
+toujours tout dire, et aucun gouvernement n'a le droit de l'empêcher.
+Les idées ont toujours le droit de lutter contre les idées. Seulement,
+il y a des temps où les hommes ne doivent pas combattre contre certains
+hommes; sans motifs puissants et pressants.
+
+Vous me direz encore que je fais, entre la politique et le socialisme,
+une distinction arbitraire, et que j'ai combattue moi-même mainte et
+mainte fois. Lorsque je l'ai combattue, c'était contre les politiques
+précisément qui faisaient, au point de vue du _National_, ce que le
+_Proscrit_ est bien près de faire en excluant _les hommes à système_.
+Les hommes du _Proscrit_ s'intitulent _socialistes_ aujourd'hui; mais,
+croyez-moi, ils ne le sont guère plus que ceux d'hier. Ils admettent le
+_programme de la Montagne_, c'est quelque chose; mais, pour quiconque
+tendrait à le dépasser un peu, ils seraient tout aussi intolérants, tout
+aussi railleurs; tout aussi colère était le _National_ en 1847. Ils ne
+sont pas assez forts pour vaincre par le raisonnement: ils vaincraient
+par la violence, ils y seraient entraînés, forcés, pour se maintenir, et
+ils se retrancheraient sur les nécessités de la politique. Par le fait,
+la politique et le socialisme sont donc encore choses très distinctes
+pour eux, quoi qu'ils en disent, et il faut bien que les socialistes
+s'en tiennent pour avertis. Il y a donc, aujourd'hui encore, nécessité
+à distinguer ce qu'il faut faire et ne pas faire dans une pareille
+situation.
+
+Si Ledru-Rollin et les siens étaient, au pouvoir, et que je fusse
+écrivain politique, je croirais faire mon devoir, comme socialiste, en
+discutant l'esprit et les actes de son gouvernement; mais je croirais
+faire une mauvaise action, comme politique, en attaquant les intentions
+de l'homme et en publiant sur son compte, ou en disant tout haut à tout
+le monde ce que je vous écris ici. Je ne voudrais pas conspirer contre
+lui par la seule raison que je ne me fie point à lui. Je retrancherais
+enfin l'amertume et la personnalité qui sont, malheureusement, la base
+de toute polémique jusqu'à nos jours.
+
+Mais je ne suis pas, je ne serai pas écrivain politique, parce que, pour
+être lu en France aujourd'hui, il faut s'en prendre aux hommes, faire
+du scandale, de la haine, du cancan même. Si on se borne à disserter, à
+prêcher, à expliquer, on ennuie, et autant vaut se taire.
+
+Emile de Girardin a la forme quand il veut; il n'a pas le vrai fond.
+Louis Blanc a le fond et la forme. On ne s'en occupe point. Il se doit
+à lui-même d'écrire toujours, parce qu'il a un parti et qu'il ne peut
+l'abandonner après l'avoir formé. Mais, en dehors de son parti, il est
+sans action.
+
+Et parlons de Louis Blanc maintenant, puisque vous le voulez. Pour moi,
+c'est lui qui a raison, c'est lui qui est dans le vrai. Vous me parlez
+de ses défauts personnels. Il a les siens, sans doute, et certainement
+Ledru-Rollin est plus conciliant, plus engageant, plus entouré,
+plus _entourable_, plus populaire par conséquent. Mais, dans la vie
+politique, Louis Blanc est _un homme sûr_. Que m'importe que, dans la
+vie privée, il ait autant d'orgueil que l'autre a de vanité, si, dans
+la vie publique, il sait sacrifier orgueil ou vanité à son devoir? Je
+compte sur lui, je sais où il va, et je sais aussi qu'on ne le fera
+pas dévier d'une ligne. J'ai trouvé en lui des aspérités, jamais de
+faiblesse; des souffrances secrètes, aussitôt vaincues par un sentiment
+profond et tenace du devoir. Il est trop avancé pour son époque, c'est
+vrai. Il n'est pas immédiatement utile, c'est vrai. Son parti est
+restreint, et faible, c'est vrai; il n'aurait d'action qu'en se joignant
+à celui de Ledru-Rollin. Mais voilà ce que je ne lui conseillerai
+jamais; car Ledru-Rollin ne s'unira jamais sincèrement à lui, et
+travaillera désormais plus qu'autrefois à le paralyser ou à l'anéantir.
+
+Louis Blanc ne peut plus être solidaire des frasques du parti de
+Ledru-Rollin, Il ne le doit pas. Qu'il reste à l'écart, s'il le faut;
+son jour viendra plus tard, qu'il se réserve! Est-ce qu'il n'a pas la
+vérité pour lui? est-ce qu'il ne faudra pas, après bien des luttes
+inutiles et déplorables, en venir à _accorder à chacun suivant ses
+besoins?_ Si nous n'en venons pas là, à quoi bon nous agiter, et pour
+quoi, pour qui travaillons-nous? Vous voudriez qu'il mît sa formule,
+dans sa poche pour un temps, et qu'il employât son talent, son mérite,
+sa valeur individuelle, son courage, à faire de la politique de
+transition. Moi aussi, je le lui conseillerais, s'il pouvait se joindre
+à des hommes _comme vous_; s'il pouvait avoir la certitude de ne pas
+fermer l'avenir à son idée, en l'accommodant aux nécessités du présent;
+si chacun de ses pas prudents et patients vers cet avenir n'était pas
+rétrograde; si enfin il pouvait et devait se fier.
+
+Mais il ne le peut pas. Ledru-Rollin le trahira, non pas sciemment
+et délibérément, non! Ledru dit comme nous quand on l'interroge. Il
+comprend le progrès illimité de l'avenir, il est trop intelligent pour
+le contester. Sous l'influence d'hommes comme vous et comme Louis Blanc,
+il y marcherait. Mais la destinée, c'est-à-dire son organisation,
+l'entraînera où il doit aller, à la trahison de la cause de l'avenir. Si
+je me trompe, tant mieux! je serai la première, dans dix ans d'ici, si
+nous sommes encore de ce monde et s'il a bien marché, à lui faire amende
+honorable. Mais, aujourd'hui, ma conviction est trop forte pour me
+permettre d'associer mon nom au sien dans une oeuvre dont le premier
+acte est de rejeter, de honnir, de maudire Louis Blanc en lui imputant,
+comme mal produit, le bien qu'il n'a pu faire et qu'on l'a empêché de
+faire.
+
+C'est là, cher ami, une des causes de mon découragement. J'estime qu'on
+se trompe, que vous vous trompez aussi sur un fait, que vous n'avez pas
+mis la main sur un véritable élément de salut pour la France, et par
+conséquent pour l'Italie, dont la cause est solidaire de la nôtre. Je me
+dis qu'il n'y a pas à lutter contre le courant qui vous entraîne à ce
+choix, et je m'abstiens, toujours triste, toujours attachée à vous par
+la foi la plus vive en vos sentiments et par l'affection la plus tendre
+et la plus profonde.
+
+Votre soeur,
+
+GEORGE.
+
+ [1] Revue que Mazzini et Ledru-Rollin venaient de fonder à Londres.
+
+
+
+
+CCCI
+
+A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE
+
+ Nohant, juillet 1849.
+
+J'ai le coeur gros. Ils vont fusiller ce pauvre Kléber, qui était venu
+à Nohant après les journées de juin, et qui était vraiment un homme de
+sens et de courage. Les assassins! Il me semble que je vois recommencer
+1815.
+
+Au point de vue critique, vous avez raison. A force d'être dans les
+romans et dans les poèmes, et sur la scène, et dans l'histoire même,
+l'amour, la vérité de l'être et des affections n'y sont pas du tout. La
+littérature veut idéaliser la vie. Eh bien, elle n'y parvient pas, elle
+ment, elle doit mentir, puisque l'art est une fiction, ou tout au moins
+une interprétation. On est superbe, on est grand, on a cent pieds de
+haut dans les romans et dans les poèmes; et, pourtant, on y vaut moins
+que dans la réalité, cela n'est pas un paradoxe. Il n'est pas vrai que
+nous ayons tous mérité la corde; mais ce que vous dites, que nous
+avons tous été en démence, ne fût-ce qu'une heure dans la vie, est
+parfaitement exact. Il y a plus, nous sommes tous des fous, des enfants,
+des faibles, des inconséquents, des niais ou des fantasques, quand nous
+ne sommes pas des gredins. Voilà précisément pourquoi nous valons mieux
+que des héros de roman. Nous avons les misères de notre condition, nous
+sommes des personnages réels, et, quand nous avons de bons mouvements,
+de bons retours, de bons vouloirs, nous plaisons à Dieu et à ceux qui
+nous aiment en raison du contraste de ce bon et de ce fort avec notre
+pauvre ou notre mauvais. Moi, je suis plus touchée du vrai que du beau,
+et du bon que du grand. J'en suis plus touchée à mesure que je vieillis
+et que je sonde l'abîme de la faiblesse humaine. J'aime dans Jésus la
+défaillance de la montagne des Oliviers; dans Jeanne Darc, les larmes et
+les regrets qui font d'elle un être humain. Je n'aime plus cette raideur
+et cette tension des héros qu'on ne voit que dans les légendes, parce
+que je n'y crois plus. Soyez certain que personne encore n'a su peindre
+ni décrire l'amour vrai; et, l'eût-on su, le _public_ ne l'aurait
+peut-être pas compris. Le lecteur veut un ornement à la vérité, et
+Rousseau n'a pas osé nous dire pourquoi il aimait Thérèse. Il l'aimait
+pourtant, et il avait raison de l'aimer, bien qu'elle ne valût pas le
+diable. On voulait le faire rougir de cet attachement, il faisait
+son possible pour n'en pas être humilié. Ni lui ni les autres ne
+comprenaient que sa grandeur était de pouvoir aimer la première bête qui
+lui était tombée sous la main. Pourquoi n'osait-il pas dire à ceux qui
+la trouvaient laide et sotte qu'il la trouvait belle et intelligente?
+C'est qu'il faisait des romans et ne s'avouait pas que la vie, pour être
+terre à terre, est plus tendre, plus généreuse, plus humble, meilleure
+enfin que les fictions. Il faut des fictions pourtant: l'humanité, la
+jeunesse surtout en est avide. Vous l'avez dit, vous les maudissiez
+pour leurs mensonges, et vous en aviez la tête si remplie, que vous ne
+pouviez regarder l'avenir qu'à travers leur prisme. Pourquoi faut-il
+qu'elles nous dégoûtent de vivre avant d'avoir vécu, et pourquoi faut-il
+que nous nous dégoûtions d'elles quand nous vivons tout de bon? C'est
+une solution qui peut vous occuper encore une heure ou deux, et dont
+vous vous tirerez mieux que moi; car vous êtes dans l'âge où l'on peut
+encore analyser et approfondir. Faites donc la suite et la fin de ces
+belles pages; car vous nous laissez dans le doute ou dans l'attente
+d'une certitude, et je suis bien sûre qu'Angèle vous a fait trouver la
+vie plus douce et plus complète que Shakespeare, Byron et compagnie.
+
+Sur ce, j'embrasse Angèle et je suis à vous de coeur.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCCII
+
+A M. CHARLES PONCY, À TOULON
+
+ Nohant, juillet 1849.
+
+Cher enfant,
+
+Il y a longtemps que je veux vous écrire. Mais, dans ce triste temps, on
+ose à peine causer avec ses amis. On se sent si démoralisé, si sombre;
+on a tant de peine à ne pas devenir égoïste ou méchant! On craint de
+faire du mal à ceux qu'on aime en leur disant tout le mal qu'on porte en
+soi-même. Et pourtant, tout cela est lâche et impie. Dieu abandonne ceux
+qui doutent de lui. Il ne fait de miracles que pour les croyants. C'est
+le scepticisme des vingt années de Louis-Philippe qui est cause de tout
+ce qui nous arrive.
+
+Mais Rome croyait! Rome espérait et combattait, hélas! et nous I'avons
+tuée. Nous sommes des assassins, et on parle de gloire à nos soldats!
+Mon Dieu, mon Dieu, ne nous laissez pas plus longtemps douter de vous!
+Il ne nous reste qu'un peu de foi. Si nous perdons cela, nous n'aurons
+plus rien.
+
+J'espère que Mazzini est sauvé de sa personne. Mais son âme
+survivra-t-elle à tant de désastres? Vous avez raison quand vous dites
+qu'il a vécu trente ans pour mourir comme il va mourir un de ces jours;
+car l'Europe est livrée aux assassins, et, s'il ne se jette pas dans
+leurs mains, il y tombera tôt ou tard. J'ai reçu de lui une lettre
+admirable. Mais je ne vous dirai pas quels sont ses projets. Je crains
+que le secret des lettres ne soit pas respecté à la poste.
+
+Et vous, mon enfant, vous êtes fatigué, ennuyé de la vie de bureau. Vous
+regrettez le travail des bras, la vie de l'ouvrier. Je le conçois bien.
+Moi, je voudrais être paysan et avoir de la terre à bêcher huit heures
+par jour. Je fais pourtant un métier plus doux que le vôtre, puisque je
+suis libre de choisir mon genre de travail sédentaire. Mais je n'ai le
+coeur à rien. Tout ce qui est écrit ou à écrire me semble froid. Les
+paroles ne peuvent plus rendre ce qu'on éprouve de douleur et de colère,
+et, dans ces temps-ci, on ne vit que par la passion. Tout raisonnement
+est inutile, toute prédication est vaine. Nous avons affaire à des
+hommes qui n'ont ni loi, ni foi, ni principes, ni entrailles. Le peuple
+les subit. C'est au peuple qu'on est tenté de reprocher l'infamie des
+gens qui le mènent, le trompent et l'écrasent.
+
+Ah! mon enfant, quelle affreuse phase de l'histoire nous traversons!
+Nous en sortirons d'une manière éclatante, je n'en doute pas. Mais, pour
+qu'une nation démoralisée à ce point se relève et se purifie, il faut
+qu'elle ait expié son égoïsme, et Dieu nous réserve, je le crains, des
+châtiments exemplaires!
+
+Rien de nouveau ici. Maurice, Borie et Lambert partagent toujours ma vie
+retirée. Nous nous occupons en famille; nous tâchons de ne donner que
+quelques courtes heures aux journaux et aux commentaires indignés que
+leur lecture provoque. Malgré soi, on y revient plus souvent qu'on ne
+voudrait. Du moins, nous avons la consolation d'être tous du même avis
+et de ne pas nous quereller amèrement, comme il arrive maintenant
+dans beaucoup de familles. Les intérieurs subissent généralement le
+contre-coup du malheur général. Le nôtre est uni et fraternel. Nous nous
+affligeons ensemble et d'un même coeur. Nous tâchons de nous donner
+de l'espoir les uns aux autres, et souvent c'est le plus désolé qui
+s'efforce de consoler les autres.
+
+Aimez-moi toujours, mon enfant. La douleur doit rapprocher et resserrer
+les liens de l'affection. Je vous bénis bien tendrement, ainsi que
+Solange et Désirée. Mes enfants vous embrassent.
+
+
+
+
+CCCIII
+
+A JOSEPH MAZZINI, A MALTE
+
+ Nohant, 24 juillet 1849
+
+O mon ami! l'affection est égoïste, et, quand j'ai appris ce triste
+dénouement, mille fois plus triste pour la France que pour l'Italie, je
+confesse que je ne me suis d'abord inquiétée que de vous.
+
+Que Dieu me le pardonne, et vous aussi, qui êtes un saint! Un ami que
+j'ai à Toulon m'a écrit, avant tout, que vous étiez en sûreté, et je
+l'ai mille fois béni.
+
+Vous pensez bien que, d'ailleurs, j'ai le coeur brisé. Quelque innocent
+qu'on soit du crime d'une nation à laquelle on appartient, il y a une
+sorte d'intime solidarité qui fait passer dans notre propre coeur le
+remords que devraient avoir les autres. Oui, le remords et la honte. Moi
+qui étais si fière de la France en février!
+
+Hélas! que sommes-nous devenus, et quelle expiation nous réserve la
+justice divine avant de nous permettre de nous relever?
+
+Vous, vous êtes plus heureux que moi, malgré la défaite, malgré l'exil
+et la persécution; Vous êtes plus heureux par ce seul fait que vous êtes
+_Romain_; car vous l'êtes plus qu'aucun de ceux qui sont nés sur le
+Tibre. Et plus heureux que personne au inonde, parce que vous seul (avec
+Kossuth) avez fait votre devoir. Quand je dis vous et Kossuth, je dis
+ceux qui étaient avec vous et ceux qui sont avec lui; car les plus
+obscurs dévouements sont aussi chers à Dieu que les plus illustres. Et,
+à présent, ami, malgré le malheur, malgré la douleur, n'avez-vous pas
+cette satisfaction de vous-même, cette paix profonde de l'âme qui se
+sent quitte envers le ciel et les hommes? N'avez-vous pas accompli
+jusqu'au bout une mission sainte? n'avez-vous pas tout immolé pour la
+vérité, l'honneur, la justice et la foi? n'avez-vous pas des jours
+résignés et des nuits tranquilles? Je suis certaine que vous êtes calme
+et que vous goûtez les joies austères de la foi. On peut l'avoir pour
+les autres, pour l'humanité, quand on la porte en soi-même, quand on est
+soi-même la foi vivante et militante.
+
+Oui, vous avez bien agi et bien pensé en toutes choses. Vous avez bien
+fait de sauver l'honneur jusqu'à la dernière extrémité, et vous avez
+bien fait aussi, lorsque cette dernière extrémité est arrivée, de sauver
+la vie des assiégés, des femmes, des enfants, des vieillards. Les
+monuments de l'art viennent ensuite, quoique nos journaux se soient plus
+préoccupés du sort des fresques de Raphaël et de Michel-Ange que de
+celui des orphelins et des veuves.
+
+Tout ce que vous avez voulu et accompli est juste. Le monde entier le
+sent, même les misérables qui ne croient à rien, et le monde entier le
+dira bien haut quand l'heure sera venue.
+
+Moi, je n'ai que cela à vous dire. Je n'ai que cette consolation à
+vous offrir. Pour le moment, je suis humiliée et découragée dans mon
+sentiment national. Mais je suis fière de ce qui reste encore de
+combattants et de victimes sur la terre, et je suis fière de vous.
+Donnez-moi, si vous pouvez, de vos nouvelles. Si vous aviez quelques
+besoins d'argent, écrivez-le-moi et me donnez les moyens de vous en
+faire passer. Adressez-moi vos lettres, sous double enveloppe, à M.
+Victor Borie, à la Châtre (Indre). Je vous embrasse de toute mon âme.
+Respects et amitiés de Maurice.
+
+J'ai reçu vos deux lettres de Rome.
+
+
+
+
+CCCIV
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 26 juillet 1849.
+
+Mon frère bien-aimé,
+
+Je vous ai écrit hier, j'ai envoyé à un ami que j'ai à Toulon et qui
+m'avait donné avis que vous faisiez voile pour Malte. Je lui écris de
+nouveau, il vous renverra ma lettre. Je vous donnais son nom et son
+adresse pour qu'il aidât à notre correspondance. A présent, que j'aime
+bien mieux vous savoir plus près de moi! Ce sera, comme je vous
+l'écrivais, à Victor Borie, à la Châtre (Indre), que vous ferez bien
+d'adresser vos lettres. La curiosité inquiète de la police pourrait me
+priver de l'une d'elles, et cela ne ferait plus mon compte.
+
+Pendant que j'y pense et pour en finir avec ces détails, je vous
+demandais dans cette lettre envoyée à Toulon, si vous aviez besoin
+d'argent; car, en de pareils événements, on peut se trouver surpris et
+empêché d'aller où l'on veut, faute de cette prévision matérielle. Nous
+sommes d'ailleurs tous ruinés, et nous ne sommes pas de ceux qui out
+sujet d'en avoir honte. Je vous demande donc de me traiter comme une
+soeur, comme j'en ai le droit, et, quelque peu qui me reste, comptez que
+ce peu est à vous.
+
+Mon ami, je vous disais hier soir que vous aviez bien agi et bien pensé
+devant Dieu et devant les hommes; que vous aviez accompli de grands
+devoirs et que vous aviez sujet d'être calme. Oui, je crois que vous
+êtes calme comme les anges, et, si vous ne l'étiez pas, vous seriez
+ingrat envers Dieu, qui vous a permis d'accomplir une aussi belle
+mission. Si vous avez échoué politiquement, c'est que la Providence
+voulait s'arrêter là, et que ce grand fait doit mûrir dans la pensée des
+hommes avant qu'ils en produisent de nouveaux.
+
+Non, les nationalités ne périront pas! Elles sortiront de leurs ruines,
+ayons patience. Ne pleurez pas ceux qui sont morts, ne plaignez pas ceux
+qui vont mourir. Ils payent leur dette; ils valent mieux que ceux qui
+les égorgent; donc, ils sont plus heureux.
+
+Et, pourtant, malgré soi, on pleure et on plaint. Ah! ce n'est pas sur
+les martyrs qu'il faudrait pleurer, c'est sur les bourreaux.
+
+Plaignez ceux qui ne font rien et qui ne peuvent rien; plaignez-moi
+d'être Française. C'est une douleur et une honte en ce moment-ci.
+
+Je vis toujours calme et retirée à Nohant, en famille, aimant et
+sentant toujours la nature et l'affection. J'ai repris mes _Mémoires_,
+interrompus par un grand dérangement dans ma santé. Grâce à Raspail,
+j'ai été mon propre médecin et je me suis guérie. Jamais, depuis dix
+ans, je n'avais eu la force et la santé que j'ai enfin depuis deux mois.
+Voilà ce qui me concerne matériellement; mais, moralement, je suis bien
+sombre dans le secret de mon coeur. Je tâche de ne pas penser, j'aurais
+peur de devenir l'ennemi ou tout au moins le contempteur du genre
+humain, que j'ai tant aimé, que j'ai oublié de m'aimer moi-même. Mais je
+ne me laisse point aller, je ne veux pas perdre la foi, je la demande à
+Dieu, et il me la conservera.
+
+D'ailleurs, vous êtes là, dans mon coeur, vous, Barbès et deux ou trois
+autres moins illustres, mais saints aussi, mais croyants et purs de
+toutes les misères et de toutes les méchancetés de ce siècle. Donc, la
+vérité est incarnée quelque part; donc, elle n'est pas hors de la portée
+de l'homme, et un bon prouve plus que cent mille mauvais.
+
+Oui, je vous écrirai longuement; mais, ce soir, je me hâte de fermer ma
+lettre pour qu'elle parte. Je veux que vous sachiez que je suis plus
+occupée de vous que de tout au monde. Écrivez-moi aussi. Ce n'est pas
+vous qui avez besoin de courage, c'est moi.
+
+Bonsoir! je vous aime; Maurice et Borie aussi, soyez-en sûr.
+
+
+
+
+CCCV
+
+M. ARMAND BARBÈS, A DOULLENS
+
+ Nohant, 21 septembre 1849.
+
+Mon ami,
+
+Je trouve enfin une occasion pour vous écrire. Elle se présente à moi;
+car, loin de tout comme je suis, et n'osant guère me fier à la poste, je
+ne sais souvent à qui m'adresser pour parler à ceux que j'aime.
+
+Mais je n'ai pas passé un jour, presque pas une heure, sans penser à
+vous. Toujours, vous et Mazzini, vous êtes dans ma pensée comme les
+martyrs héroïques de ces tristes temps. À vous deux, il n'y a pas
+l'ombre d'un reproche à faire. En vous deux, il n'y a pas une tache. Je
+crois toujours, je crois fermement que les révolutions ne se feront
+plus ni profondes ni durables tant qu'il n'y aura pas à leur sommet des
+hommes d'une vertu sans bornes et d'une profonde modestie de coeur.
+
+Les peuples sont blasés sur les hommes de talent, d'éloquence et
+d'invention. On les écoute parce qu'ils amusent; le peuple français
+surtout, éminemment artiste, se passionne pour eux à la légère. Mais
+cette passion ne va pas jusqu'au dévouement, jusqu'au sacrifice de
+soi-même. Le dévouement seul commande le dévouement, et il est plus rare
+encore aujourd'hui chez les chefs de parti que chez le peuple. Le jour
+viendra, n'en doutez pas! Gardez-vous pour ce jour-là. Votre force
+morale vous fera triompher de la mort lente qu'on voudrait vous donner.
+
+On ne tue pas les hommes comme vous, on ne les use pas, parce qu'on ne
+peut les irriter. Je ne vous dis pas d'avoir courage et patience, parce
+que je sais que vous en avez pour vous et pour nous. C'est nous qui en
+avons besoin pour supporter ce que vous souffrez.
+
+S'il vous était possible de me dire comment vous êtes, je serais bien
+heureuse. Mais je ne veux pas que, pour me donner cette joie, vous
+risquiez de voir resserrer davantage les liens qui vous pressent et dont
+mon coeur saigne.
+
+Je m'imagine, d'ailleurs, que vous pensez souvent à moi comme je pense
+à vous, et qu'il n'est pas un instant où vous doutiez de mon affection.
+Comptez-y bien, et que ce soit pour vous un adoucissement à cette vie
+de sacrifice qui nous fait tant de mal. Ah! si tous ceux qui vous
+chérissent pouvaient donner une partie de leur vie à la captivité, en
+échange de votre liberté, on trouverait des siècles de prison pour
+contenter nos ennemis.
+
+Sachez bien, du moins, qu'on vous tient compte de ce que vous souffrez,
+que les plus tièdes et les plus ignorants l'apprécient, et que les
+discussions politiques s'arrêtent devant votre nom, devenu _sacré_ pour
+tous.
+
+Mon fils vous chérit toujours, et tous deux nous vous embrassons de
+toute notre âme.
+
+G. S.
+
+
+
+
+CCCVI
+
+A JOSEPH MAZZINI, A...
+
+ Nohant, 10 octobre 1849.
+
+Cher excellent ami,
+
+J'ai reçu votre première lettre, puis la seconde, puis votre _Revue_.
+J'avais lu déjà votre lettre à MM. de T. et de F., dans nos journaux
+français. C'est un chef-d'oeuvre que cette lettre. C'est une pièce
+historique qui prendra place dans l'histoire éternelle de Rome et dans
+celle des républiques. Elle a fait beaucoup d'impression ici, même en ce
+temps d'épuisement et de folie, même dans ce pays humilié et avili.
+Elle n'a pas reçu un démenti dans l'opinion publique; c'est le cri de
+l'honneur, du droit, de la vérité, qui devrait tuer de honte et de
+remords la tourbe jésuitique. Mais je crois que certains fronts ne
+peuvent plus rougir; il n'y a point d'espoir qu'ils se convertissent.
+Le peuple le sait maintenant et ne parle de rien de moins que les tuer.
+L'irritation est grande en France, et de profondes vengeances couvent
+dans l'attente d'un jour rémunérateur; mais ce n'est pas l'ensemble de
+la nation qui sent vivement ces choses. La grande majorité des Français
+est surtout malade d'ignorance et d'incertitude. Ah! mon ami, je crois
+que nous tournons, vous et moi, dans un cercle vicieux, quand nous
+disons, vous, qu'il faut commencer par agir pour s'entendre; moi, qu'il
+faudrait s'entendre avant d'agir. Je ne sais comment s'effectue le
+mouvement des idées en Europe; mais, ici, c'est effrayant comme on
+hésite avant de se réunir sous une bannière. Certes, la partie serait
+gagnée si tout ce qui est brave, patriotique et indigné voulait marcher
+d'accord. C'est là malheureusement qu'est la difficulté, et c'est
+parce que les Français sont travaillés par trop d'idées et de systèmes
+différents que vous voyez cette République s'arrêter éperdue dans son
+mouvement, paralysée et comme étouffée par ses palpitations secrètes et
+tout à coup si impuissante ou si préoccupée, qu'elle laisse une immonde
+camarilla prendre le gouvernail et commettre en son nom des iniquités
+impunies. Je crois que vous ne faites pas assez la distinction frappante
+qui existe entre les autres nations et nous.
+
+L'idée est une en Italie, en Pologne, en Hongrie, en Allemagne
+peut-être. Il s'agit de conquérir la liberté. Ici, nous rêvons
+davantage, nous rêvons l'égalité; et, pendant que nous la cherchons, la
+liberté nous est volée par des larrons qui sont sans idée aucune et qui
+ne se préoccupent que du fait. Nous, nous négligeons trop le fait de
+notre côté, et l'idée nous rend bêtes. Hélas! ne vous y trompez pas.
+Comme parti républicain, il n'y a plus rien en France qui ne soit mort
+ou près de mourir. Dieu ne veut plus se servir de quelques hommes pour
+nous initier, apparemment pour nous punir d'avoir trop exalté le
+culte de l'individu. Il veut que tout se fasse par tous, et c'est la
+nécessité, trop peu prévue peut-être, de l'institution du suffrage
+universel. Vous en avez fait un magnifique essai à Rome; mais je suis
+certaine qu'il n'a réussi qu'à cause du danger, à cause de ce fait
+nécessaire de la liberté à reconquérir. Si, au lieu de suivre la fade et
+sotte politique de Lamartine, nous avions jeté le gant aux monarchies
+absolues, nous aurions la guerre au dehors, l'union au dedans et la
+force, par conséquent, au dedans et au dehors. Les hommes qui ont
+inauguré cette politique, par impuissance et par bêtise, ont été poussés
+par la ruse de Satan sans le savoir. L'esprit du mal nous conduisait où
+il voulait, le jour où il nous conseillait la paix à tout prix.
+
+A présent, il nous faut attendre que les masses soient initiées. Ce
+n'est point _par goût_ que j'ai cette conviction. Mon goût ne serait pas
+du tout d'attendre; car ce temps et ces choses me pèsent tellement, que
+souvent je me demande si je vivrai jusqu'à ce qu'ils aient pris fin.
+J'ai dix fois par jour l'envie très sérieuse de n'en pas voir davantage
+et de me brûler la cervelle. Mais cela importe peu. Que j'aie ou non
+patience jusqu'au bout, la masse n'en marchera ni plus ni moins vite.
+Elle veut savoir, elle veut connaître par elle-même; elle se méfie de
+qui en sait plus qu'elle; elle repousse les initiateurs, elle les trahit
+ou les abandonne, elle les calomnie, elle les tuerait au besoin. Elle
+abhorre le pouvoir, même celui qui vient au nom de l'esprit de progrès.
+La masse n'est point disciplinée et elle est peu disciplinable. Je vous
+assure que, si vous viviez en France,--je ne dis pas à Paris, qui
+ne représente pas toujours l'opinion du pays, mais au coeur de la
+France,--vous verriez qu'il n'y a rien à faire, sinon de la propagande,
+et encore, quand on a un nom quelconque, ne faut-il pas la faire
+directement; car elle ne rencontrerait que méfiance et dédain chez le
+prolétaire.
+
+Et, pourtant, le prolétaire fait parfois preuve d'engouement, me
+direz-vous. Je le sais; mais son engouement tombe vite et se traduit
+en paroles plus qu'en actions. Il y a en France une inégalité
+intellectuelle épouvantable. Les uns en savent trop, les autres pas
+assez. La masse est à l'état d'enfance, les individualités à l'état de
+vieillesse pédante et sceptique. Notre révolution a été si facile à
+faire, elle eût été si facile à conserver, qu'il faut bien que le mal
+soit profond dans les esprits, et que la cause du mal soit ailleurs que
+dans les faits.
+
+Tout cela nous conduit à un grand et bel avenir, je n'en doute pas.
+Le suffrage universel, avec la souffrance du pauvre d'un côté, et la
+méchanceté du riche de l'autre, nous fera, dans quelques années, un
+peuple qui votera comme un seul homme. Mais, jusque-là, ce peuple n'aura
+pas la vertu de procéder, comme Rome et la Hongrie, par le sacrifice et
+l'héroïsme. Il patientera avec ses maux; car on vit avec la misère et
+l'ignorance, malheureusement. Il lui faudrait des invasions et de grands
+maux extérieurs pour le réveiller. S'il plaît à Dieu de nous secouer
+ainsi, que sa volonté s'accomplisse! Nous irions plus douloureusement
+mais plus vite au but.
+
+Il faut bien se faire ces raisonnements, mon ami, pour accepter la
+torpeur politique qui assiste impassible à tant d'infamies. Autrement,
+il faudrait maudire ses semblables, haïr ou abandonner leur cause. Mais
+je ne vous dis pas tout cela pour vous détourner d'agir dans le sens
+que vous croyez efficace. Il faut toujours agir quand on a foi dans
+l'action, et la foi peut faire des miracles. Mais, si, dans le parti
+des idées en France, vous ne trouvez pas un concours digne d'une grande
+nation, rappelez-vous le jugement que je vous soumets, afin de ne pas
+trop nous mépriser ce jour-là. Soyez sûr que nous n'avons pas dit notre
+dernier mot. Nous sommes ce que nous a faits le régime constitutionnel,
+mais nous en reviendrons. Nous ne sommes pas tous corrompus. Voyez ce
+fait significatif du peuple de Paris sifflant sur le théâtre l'entrée
+des Français à Rome[1].
+
+Bonsoir, cher frère et ami; ne m'écrivez que quand vous avez du loisir
+et point de fatigue. Je ne veux pas d'un bonheur qui vous coûterait une
+heure de lassitude et de souffrance. Que vous m'écriviez ou non, je
+pense toujours a vous, je sais que vous m'aimez et je vous aime de même.
+Maurice et Borie vous embrassent fraternellement.
+
+A vous de toute mon âme.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Au dernier tableau de _Rome_, pièce à spectacle, de MM. Labrousse
+ et Laloue, représentée sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin,
+ le 29 septembre 1849. La pièce fut interdite à la quatrième
+ représentation.
+
+
+
+
+CCCVII
+
+A MADEMOISELLE H... L...
+
+ Nohant, octobre 1849.
+
+Mademoiselle,
+
+Si vous êtes pressée de savoir mon opinion, je suis tout à fait
+désolée; car je vais être forcée de numéroter votre manuscrit au 153.
+C'est-à-dire que j'ai 153 manuscrits à lire, qui m'ont été envoyés
+depuis six mois par des personnes inconnues, et c'est ainsi tous les
+ans.
+
+Comme je suis forcée de travailler pour remplir divers genres de
+devoirs, il m'est impossible de n'être pas affreusement en arriére.
+Mais, quand j'aurai lu ces 153 manuscrits, qu'en ferai-je? Trouverai-je
+153 éditeurs? Trouverai-je place dans la _Revue indépendante_, seul
+journal dont je connaisse le directeur particulièrement, pour 153
+manuscrits? Il en a déjà au moins 100 que je lui ai fait passer pour
+les lire, et je doute que plus que moi il ait le temps de le faire.
+Probablement, s'il en choisit un, ce sera le meilleur et je désire
+vivement que ce soit le vôtre. Mais, dans tous les cas, j'aurai cette
+année 152 ennemis de plus qui penseront, les uns que je suis jalouse de
+ma réputation menacée par leur succès, les autres que je suis jalouse
+des personnes de mon sexe.
+
+Puisque la faculté d'écrire est répandue à ce point qu'il me faudrait,
+pour la satisfaire chez les autres, quatre ou cinq secrétaires
+examinateurs que je n'ai pas le moyen de payer, je suis bien forcée de
+me soumettre à tous les ressentiments que mon impuissance soulève, et de
+supporter patiemment toutes les menaces, injures et récriminations qui
+viennent à la suite.
+
+Pardonnez, mademoiselle, la hâte avec laquelle je vous écris: vous êtes
+la septième aujourd'hui, et je n'ai pas le temps de vous faire mes
+excuses comme je le voudrais.
+
+G. SAND.
+
+Si votre intention est de faire reprendre votre manuscrit chez moi et
+que je sois absente, comme il est probable, veuillez faire réclamer le
+n° 153, on le trouvera cacheté et en ordre.
+
+
+
+
+CCCVIII
+
+A JOSEPH MAZZINI, A...
+
+ Nohant, 5 novembre 1849.
+
+Oui, mon ami, j'ai reçu tous les numéros de l'_Italia_; on n'a pas
+encore songé à me les supprimer. C'est un heureux hasard. Continuez à
+me les envoyer. Vos articles sont excellents et admirables. Je ne vous
+dirai pas, comme Kléber à Napoléon: «Mon général, vous êtes grand comme
+le monde!» Je vous dirai mieux, je vous dirai: Mon ami, vous êtes bon
+comme la vérité. Non, je ne suis pas d'un avis différent du vôtre sur ce
+qu'il faut faire. Vous vous trompez absolument quand vous me dites que
+ma persistance dans l'idée communiste est au nombre des choses qui ont
+fait du mal. Je ne le crois pas pour mon compte, parce que je n'ai
+jamais marché, ni pensé, ni agi avec ceux qui s'intitulent l'_école
+communiste_. Le communisme est ma doctrine personnelle; mais je ne l'ai
+jamais prêchée dans les temps d'orage, et je n'en ai parlé alors que
+pour dire que son règne était loin et qu'il ne fallait pas se préoccuper
+de son application. Ce que cette doctrine a d'applicable dès aujourd'hui
+a toute sorte d'autres noms, que l'on accepte parce qu'ils représentent
+des choses immédiatement possibles.
+
+Ce sont les premiers échelons de mon idée, selon moi; mais je n'ai
+jamais été de ceux qui veulent faire adopter leur croyance entière,
+et qui rejettent l'état intermédiaire, les transitions _nécessaires,
+inévitables, justes et bonnes par conséquent_.
+
+Bien au contraire, je blâme ceux qui ne veulent rien laisser faire,
+quand on ne veut pas faire tout de suite ce qu'ils rêvent; je les
+regarde comme vous les regardez, comme des fléaux dans les temps de
+révolution.
+
+Je m'explique mal apparemment; mais comprenez-moi mieux que je ne
+m'explique. Je ne suis pas de ces sectes orgueilleuses qui ne supportent
+pas la contradiction et qui rejettent tout ce qui n'est pas leur Église.
+Je ne veux point paralyser l'action qui doit briser les obstacles;
+ce n'est point par complaisance et par amitié que je vous dis: Allez
+toujours, vous faites bien. Mais je vous signale simplement les
+obstacles, et, parmi ces obstacles, je vous signalerais volontiers
+l'entêtement communiste comme tous les autres entêtements.
+
+Je vous dis où est notre mal en France: trop de foi à l'idée personnelle
+chez quelques-uns, trop de scepticisme chez la plupart. L'orgueil chez
+les premiers, le manque de dignité chez les autres. Mais je constate
+un mal, et je ne fais rien de plus. Je sais, je vois qu'on ne peut pas
+faire _agir_ des gens qui ne _pensent_ pas encore et qui ne croient
+à rien, tandis que ceux qui agissent un peu chez nous n'ont en vue
+qu'eux-mêmes, leur gloire ou leur vanité, leur ambition ou leur profit.
+
+Vous me trouverez bien triste et bien découragée. Je suis malade de
+nouveau; des chagrins personnels affreux contribuent peut-être à me
+donner un nouvel accès de spleen! mais à Dieu ne plaise que je veuille
+faire des prosélytes à mon spleen. Voilà pourquoi je ne publie rien sous
+l'influence de mon mal. Je tâcherai pourtant d'écrire pour vous, sous
+la forme d'une lettre. Si je n'y réussis pas, c'est que mon coeur est
+brisé. Mais les morceaux en sont bons, comme on dit chez nous, et, avec
+un peu de temps, ils se recolleront, j'espère.
+
+Recevez-vous l'_Événement_ là où vous êtes? J'y ai publié ces jours-ci
+un article que les préoccupations du moment, la crise ministérielle ont
+fait oublier de reproduire dans les autres journaux. Je voudrais pouvoir
+vous l'envoyer; mais on ne me l'a pas envoyé à moi-même. C'est par
+hasard que cet article a été donné à ce journal. Il est intitulé _Aux
+modérés_. C'est peu de chose, littérairement parlant; mais vous y
+verrez, s'il vous tombe sous la main, que je ne suis pas _obstinée_.
+
+Je vous aime et vous embrasse. Maurice aussi, Borie aussi. Il est
+poursuivi pour un délit de presse où, comme de juste, il a mille fois
+raison contre ses accusateurs.
+
+
+
+
+CCCIX
+
+A M. X...
+
+ Nohant, janvier 1850.
+
+Monsieur,
+
+Tout, en vous remerciant de beaucoup d'éloges et de bienveillance que
+vous m'accordez, permettez-moi de rectifier plusieurs faits absolument
+controuvés dans ma biographie, écrite par vous, et dont une revue me
+fait connaître des fragments.
+
+Je sais comme, tout le monde le genre d'importance qu'il faut attacher à
+ces biographies contemporaines faites par inductions, par déductions et
+par suppositions, plus ou moins ingénieuses, plus ou moins gratuites. La
+mienne surtout n'a aucune chance d'être fidèle de la part d'un écrivain
+dont je n'ai pas l'honneur d'être connue, et qui n'a reçu de moi, ni des
+personnes qui me connaissent réellement, aucune espèce de communication.
+
+Ces biographies contemporaines peuvent avoir une valeur sérieuse comme
+critique littéraire; mais comme document historique, on peut dire
+qu'elles n'existent pas.
+
+Je le prouverais facilement en prenant d'un bout à l'autre celle dont je
+suis le sujet. Il ne s'y rencontre pas un fait exact, pas même mon nom,
+pas même mon âge. Je ne m'appelle pas Marie et je suis née, non en 1805,
+mais en 1804. Ma grand'mère n'a jamais été à l'Abbaye-aux-Bois. Mon père
+n'était pas colonel. Ma grand'mère mettait l'Évangile beaucoup au-dessus
+du _Contrat social_. À quinze ans, je ne maniais pas un fusil, je ne
+montais pas à cheval, j'étais au couvent. Mon mari n'était ni vieux ni
+chauve. Il avait vingt-sept ans et beaucoup de cheveux. Je n'ai jamais
+inspiré de passion au moindre armateur de Bordeaux. _Le vingtième
+chapitre d'un roman célèbre_ est un chapitre de roman. Il est vraiment
+trop facile de construire la vie d'un écrivain avec des chapitres de
+roman, et il faut le supposer bien naïf ou bien maladroit pour croire
+que, si, dans ses livres, il faisait allusion à des émotions ou à des
+situations personnelles, il ne les entourerait d'aucune fiction qui
+déroutât complètement le lecteur sur le compte de ses personnages et sur
+le sien propre.
+
+Le trait que vous rapportez de M. Roret est très honorable et je l'en
+crois très capable; mais il n'a pu m'apporter mille francs après le
+succès en déchirant le traité primitif, puisque je n'ai jamais eu le
+plaisir de traiter avec lui pour quoi que ce soit.
+
+M. de Kératry ni M. Rabbe n'ont été appelés par M. Delatouche à juger
+_Indiana_. D'abord M. Delatouche jugeait lui-même. Ensuite il n'avait
+aucune espèce, de relations avec M. de Kératry. Je n'ai pas eu, après le
+succès d'_Indiana_, un appartement ni des réceptions. Pendant cinq ou
+six ans, j'ai habité la même mansarde et reçu les mêmes amis intimes.
+
+J'arrive au premier des faits que je tiens à démentir, faisant très bon
+marché de tous les autres. Je vous citerai, permettez-le-moi, monsieur.
+
+«Au milieu de cet enivrement du succès, elle eut le tort d'oublier le
+fidèle compagnon de ses mauvais jours. Sandeau, blessé au coeur, partit
+pour l'Italie seul, à pied, sans argent.»
+
+1° M. Jules Sandeau n'est jamais parti pour l'Italie _à pied et sans
+argent_, bien que vous sembliez insinuer que, s'il était sans argent,
+c'était ma faute; ce qui suppose que, brouillé avec moi, il en eût
+accepté de moi: supposition injurieuse et que vous n'avez pas eu
+l'intention de faire. Je vous assure, et il vous assurerait au besoin,
+qu'il avait des ressources acquises à lui seul. 2° Il ne partit pas le
+coeur blessé: j'ai de lui des lettres aussi honorables pour lui que pour
+moi, qui prouvent le contraire, lettres que je n'ai pas de raison pour
+publier, sachant qu'il parle de moi avec l'estime et l'affection qu'il
+me doit. Je ne défendrai pas ici M. de Musset des offenses que vous lui
+faites. Il est de force à se défendre lui-même et, pour le moment, il ne
+s'agit que de moi; c'est pourquoi je me borne à dire que je n'ai jamais
+confié à personne ce que vous croyez savoir de sa conduite à mon égard
+et que, par conséquent, vous avez été induit en erreur par quelqu'un qui
+a inventé ces faits. Vous dites que, après le voyage d'Italie, je n'ai
+jamais revu M. de Musset: vous vous trompez, je l'ai beaucoup revu et
+je ne l'ai jamais revu sans lui serrer la main. Je tiens à cette
+satisfaction de pouvoir affirmer que je n'ai jamais gardé d'amertume
+contre personne, de même que je n'en ai jamais laissé de durable et de
+fondée à qui que ce soit, pas même à M. Dudevant, mon mari.
+
+Vous ne m'avez jamais rencontrée avec M. de Lamennais, ni dans la forêt
+de Fontainebleau, ni nulle part au monde. Je vous en demande mille
+pardons, mais vous ne connaissiez de vue ni lui ni moi, le jour où vous
+avez fait cette singulière rencontre, racontée par vous, d'ailleurs,
+avec beaucoup d'esprit. Je n'ai jamais fait un pas dehors avec M. de
+Lamennais, que j'ai toujours connu souffrant et retiré. Puisque nous
+en sommes à M. de Lamennais, voici le second fait que je tiens
+essentiellement à démentir. Vous dites que, plus tard, lorsqu'on
+amenait l'entretien sur le rédacteur en chef du _Monde_, je m'écriais:
+_Taisez-vous! il me semble que j'ai connu le diable!_
+
+Je déclare, monsieur, que la personne qui vous a rapporté ceci a chargé
+sa conscience d'un gros mensonge. Mon _intimité_ avec M. de Lamennais,
+comme il vous plaît d'appeler mes relations respectueuses avec cet homme
+illustre, n'a jamais changé de nature. Vous dites que _George Sand ne
+tarda pas à rompre une intimité qui n'avait pu devenir sérieuse que
+par distraction ou surprise_. Il n'y a de distraction et de surprise
+possibles à l'égard de M. de Lamennais que celles dont vous êtes saisi
+en parlant de la sorte, à propos d'une des plus pures gloires de ce
+siècle.
+
+Mon admiration et ma vénération pour l'auteur des _Paroles d'un croyant_
+ont toujours été, et demeureront sans bornes. La preuve ne me serait pas
+difficile à fournir, et vous eût frappé si vous aviez eu le temps et la
+patience de lire tous mes écrits.
+
+Je passe encore bon nombre d'erreurs sans gravité, et au sujet
+desquelles je me borne à rire dans mon coin,--non de vous, monsieur,
+mais de ceux qui prétendent fournir des documents à l'histoire des
+vivants,--pour arriver à cette phrase: _Elle fermait l'oreille quand il
+parlait d'une application trop directe du système_.
+
+Cela n'a pas l'intention d'être une calomnie, je le sais; mais c'est un
+ridicule gratuit que vous voulez prêter à un homme non moins respectable
+que M. de Lamennais. N'auriez-vous pu trouver deux victimes moins
+sacrées qu'un vieillard au bord de la tombe, et un noble philosophe
+proscrit? Je suis sûre qu'en y songeant vous regretterez d'avoir trop
+écouté le penchant ironique qui est la qualité, le défaut et le malheur
+de la jeunesse en France.
+
+Permettez-moi aussi de vous dire qu'une certaine anecdote enjouée à
+propos d'un M. Kador, que je ne connais pas, est très jolie, mais sans
+aucun fondement.
+
+Enfin, la modestie me force à vous dire que je n'improvise pas tout à
+fait aussi bien que Liszt, _mon ami_, mais non pas mon maître: il ne m'a
+jamais donné de leçons et je n'improvise pas du tout. Le même sentiment
+de modestie m'oblige à dire aussi qu'on dîne fort bien en blouse à ma
+table et que je n'ai pas tant d'élégance et de charme que vous voulez
+bien m'en supposer. Là, il m'en coûte certainement de vous contredire;
+mais je crois que cela vous est fort égal, et qu'en me prenant pour
+l'héroïne d'un roman plein d'esprit dont vous êtes l'auteur, vous ne
+teniez pas à autre chose que montrer le talent et l'imagination dont
+vous êtes doué.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCCX
+
+A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
+
+ Nohant, 10 mars 1850.
+
+Mon ami,
+
+J'ai pris plus de courage depuis que je ne vous ai écrit, bien que j'aie
+perdu plus de santé et de force physique. Mais ce qui me donne patience,
+c'est justement que je ne me sens plus cette énergie matérielle qui
+résistait à tous les coups. A présent, je n'aurai qu'à me laisser faire
+pour m'en aller tout doucement et sans crime, puisque, selon vous, c'est
+un crime de s'en aller volontairement. Je persiste à croire que nous
+avons tous cette liberté, ce droit de protester contre la vie, telle que
+l'ont faite les erreurs et les mauvaises passions des sociétés fausses
+et injustes. Et, quand beaucoup de nous auraient suivi mon exemple, où
+eût été le mal? Tous ces suicides qui ont marqué les années scandaleuses
+et impies de l'empire romain ne sont-ils pas une protestation qui a son
+importance et qui a eu son effet?
+
+Quand les premiers chrétiens se jetèrent dans les thébaïdes, n'était-ce
+pas une manière de se tuer et de protester contre la corruption et les
+violences des sociétés? Et quand ce peuple, qui oublie ses martyrs en
+prison et dans l'exil, apprendrait que Barbès et autres ont mis fin à
+des jours intolérables, où serait le mal encore une fois? Moi, je
+suis toujours plus frappée des actes de désespoir que des résistances
+héroïques, et j'ai plus appris à haïr l'injustice en voyant la mort
+volontaire de certains anciens qu'en lisant les écrits des inébranlables
+stoïques.
+
+Mais laissons ce morne chapitre, qui ne vous convaincrait pas, puisque
+vous appréciez tout cela avec un autre sentiment Ce sentiment est plus
+puissant que tous les raisonnements du monde. D'ailleurs, je n'aurai pas
+la force que j'ambitionne, je ne me tuerai pas. Se tuer n'est rien, sans
+doute; mais s'endurcir contre les larmes de quelques êtres qui ne vivent
+que par vous, c'est là ce qui me manquera probablement. Et puis à quoi
+bon, puisqu'on meurt sans cela?
+
+Ne vous tourmentez pas et ne vous affligez pas des lettres que je vous
+écris. Les lettres, surtout les lettres espacées, sont plus sombres que
+la vie courante, parce qu'elles résument certain sentiment suprême,
+certaine conclusion fatale qui se trouve au bout de tout, quand on
+se recueille pour ouvrir à un ami le fond de son coeur. Dans la vie
+courante, rien ne paraît. On a des habitudes de gaieté, parce qu'en
+France surtout la gaieté, la légèreté apparente est comme une loi de
+savoir-vivre. Dans certains milieux particulièrement, il faut toujours
+savoir rire avec ceux qui rient. Je vis presque toujours avec des
+artistes, avec des personnes jeunes; on _s'amuse chez moi_ et j'y suis
+toujours gaie.
+
+J'y suis heureuse et très tranquille si l'on n'apprécie que les
+relations apparentes. Le mal de ma vie est en moi. Il est dans
+ma secrète appréciation de toutes ces choses qui paraissent si
+divertissantes et qui font vibrer dans le fond de mon âme des cordes si
+lugubres. Rassurez-vous donc, je porte bien mon costume et personne que
+vous peut-être ne se doutera jamais, que je me meurs de chagrin.
+
+Vous êtes content, vous, dans ce moment-ci, n'est-ce pas? Nos élections
+sont bonnes et tous mes amis sont pleins de joie et d'espérance. Ils
+disent, et je pense qu'ils ont raison, que nous irons sans secousse
+jusqu'aux prochaines élections générales et qu'alors la majorité sera
+dans le sens de l'avenir républicain. Je le crois aussi. Mais cela ne
+rendra pas la vie à ceux, qui sont morts victimes de l'ignorance et de
+l'indécision des masses; vous acceptez la loi du malheur, vous êtes
+religieux.
+
+Il se peut qu'en fin de compte, je sois impie, puisque je ne peux pas me
+soumettre au mal accompli, à ce passé que Dieu lui-même ne peut réparer,
+puisqu'il ne peut le reprendre, et qui saigne toujours en moi comme une
+blessure incurable.
+
+Cher ami, ne perdez pas votre temps à répondre à mes tristes lettres
+et à réfuter ce que vous regardez comme mes hérésies. Aimez-moi, et
+envoyez-moi deux lignes quand vous avez le temps, pour me parler de vous
+et me dire que vous vous souvenez de moi.
+
+
+
+
+CCCXI
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 4 août 1850.
+
+Cher, j'ai reçu la trop courte visite de votre jeune et jolie amie
+Caroline. Je sais que sa soeur est ou a dû être auprès de vous. Qu'elles
+sont heureuses, ces Anglaises, de pouvoir courir où le coeur les pousse!
+Cela vous a donné un peu de bonheur et de consolation. Vous n'avez pas
+besoin qu'on vous dise que vous êtes aimé, estimé, vénéré; mais vous
+êtes sensible à l'affection, parce que vous la ressentez en vous-même.
+
+Caroline m'a paru charmante. Elle m'a dit qu'Élisa était heureuse. Elles
+voient à Londres Louis Blanc, qui aime et estime infiniment toute la
+famille. Élisa me parle d'un journal où vous désirez que j'écrive. J'y
+ferai mon possible; mais je doute d'écrire désormais quelque chose qui
+ait le sens commun. J'écris mes _Mémoires_, parce que j'y parle du passé
+où j'ai vécu. Aujourd'hui, on ne vit plus en France; on est comme frappé
+de stupeur au bord d'un abîme, sans pouvoir faire un mouvement pour le
+fuir. Heureusement, cette stupeur même empêchera peut-être qu'on ne
+fasse un mouvement pour s'y jeter; mais que la vie qui s'écoule ainsi
+est lente et triste!
+
+La supporter sans maudire la destinée humaine et sans méconnaître la
+Providence, c'est bien tout ce qu'on peut faire. Je défie qu'on se sente
+artiste, ou, si on l'est encore en face de la nature, je ne crois pas
+qu'on puisse être inspiré par les événements qui s'accomplissent sous
+nos yeux.
+
+La douleur rend muet, l'indignation serait la seule corde vivante du
+coeur; mais la presse est bâillonnée, et je n'ai pas l'art de ne dire
+que la moitié de mon sentiment. Mon silence m'a bien été reproché depuis
+un an; mais il ne dépend pas de moi de le rompre. Je ne suis pas dans
+l'action, je suis sans illusion, sans personnalité qui m'enivre comme la
+plupart des hommes, sans responsabilité comme il vous est arrivé d'en
+avoir une terrible et sacrée à accepter.
+
+Je n'ai jamais compris les poètes faisant des vers sur la tombe de leur
+mère et de leurs enfants. Je ne saurais faire de l'éloquence sur la
+tombe de la patrie. Le chagrin me serre le coeur quand je touche à une
+plume. La sérénité, la gaieté sont faciles en famille. Mais la douleur,
+comme la joie, rentre en moi-même quand je songe au public.
+
+Ce public froid et lâche qui a laissé égorger la liberté et souiller la
+ville éternelle redevenue sainte, ce public égoïste, aveugle, ingrat,
+qui ne s'émeut pas aux exploits de la Hongrie et qui ne s'alarme pas
+même des efforts de la Russie et de l'Autriche, se réveillerait-il
+devant un livre, un journal, un écrit quelconque? Ce serait un devoir
+pourtant de poursuivre l'oeuvre par tous les moyens. Il y en a d'autres
+peut-être que celui-là, et je ne les néglige pas, je vous les dirai plus
+tard. Quant à écrire, discuter, prêcher, je crois que la mission des
+gens de lettres de ce temps-ci est finie ou ajournée en France, et que
+les plus sincères sont les plus taciturnes. C'est qu'on ne peut pas
+vivre et sentir isolément. On n'est pas un instrument qui joue tout
+seul. Ne fût-on qu'un orgue de Barbarie, il faut une main pour vous
+faire tourner. Cette main, cette impulsion extérieure, le vent qui fait
+vibrer les harpes écossaises c'est le sentiment collectif, c'est la vie
+de l'humanité qui se communique à l'instrument, à l'artiste.
+
+Croyez-moi, ceux qui sont toujours _en voix_ et qui chantent d'eux-mêmes
+sont des égoïstes qui ne vivent que de leur propre vie. Triste vie que
+celle qui n'est pas une émanation de la vie collective. C'est ainsi que
+bavarde, radote et divague ce pauvre Lamartine, toujours abondant en
+phrases, toujours ingénieux en appréciations contradictoires, toujours
+riche en paroles et pauvre d'idées et de principes; il s'enterre sous
+ses phrases et ensevelit sa gloire, son honneur peut-être, sous la
+facilité prostituée de son éloquence.
+
+Ce que je vous dis là n'est-il pas votre sentiment, lorsque vous me
+dites qu'écrire pour le présent est chose tout à fait inutile? Mais vous
+pensez qu'il faut toujours écrire pour l'avenir. C'est bien ce qu'il
+vous faudra faire dans vos jours de repos, quoi que vous en disiez. Vous
+avez des faits à raconter, votre vie appartient à l'histoire, et rien ne
+vaut la parole de l'historien qui a _fait_ l'histoire avant de l'écrire.
+Vos actes et vos proclamations sont là, je le sais; mais votre sentiment
+intime, vos espérances, vos douleurs, vos abattements même instruiront
+encore plus la postérité. La défaillance de Jésus sous les oliviers, les
+larmes de Jeanne Darc marchant au supplice sont l'attendrissement et
+l'enthousiasme éternels des âmes aimantes. Il y a en nous un foyer
+intime que nous devons laisser voir quand il est pur. Vous écrirez donc
+votre vie, je l'espère. Ce sera, d'ailleurs, le martyrologe des plus
+grands coeurs de l'Italie moderne, et nul comme vous ne tressera cette
+couronne qui leur est due.
+
+Vos amies espèrent vous revoir en Angleterre dans quelques mois. Quand
+nous reverrons-nous en France?
+
+Adieu, cher ami; écrivez-moi si vous avez le temps. Sinon, ne vous
+fatiguez pas. Je sais que votre coeur ne s'endort point; je tiens
+seulement, s'il vous est possible, à savoir que vous vivez, sans trop
+souffrir, et que vous savez bien que je vous aime, tendrement et
+éternellement.
+
+J'ai reçu le volume dont vous me parlez: c'est un précieux et magnifique
+document historique.
+
+
+
+
+CCCXII
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+ Nohant, 14 août 1850.
+
+Je ne vous ai pas remercié en personne, monsieur, et vous me chagrinerez
+beaucoup si vous m'ôtez le plaisir de le faire de vive voix à Nohant,
+c'est-à-dire à la campagne, où l'on se parle mieux en un jour qu'à Paris
+en un an. Je ne suis plus sûre d'y aller avant la fin du mois. J'ai été
+malade, retardée, par conséquent dans mon lit.
+
+Si vous pouviez venir d'ici au 25, j'en serais bien contente et
+reconnaissante. Si vous ne le pouvez pas, ayez l'obligeance de faire
+porter le paquet bien cacheté, chez M. Falampin (pardon pour le nom,
+ce n'est pas moi qui l'ai donné au baptême à ce brave homme), rue
+Louis-le-Grand, 33.
+
+Je ne veux pas encore perdre l'espérance de vous voir ici avec votre
+père. Il me disait, ces jours-ci, qu'il y ferait son possible, à
+condition d'être embrassé de bon coeur. Dites-lui-que je ne suis plus
+d'âge à le priver et à me priver moi-même d'une si sincère marque
+d'amitié et que je compte bien le recevoir à bras ouverts. Si, tous
+deux, vous me privez de ce plaisir, au revoir donc à Paris, le mois
+prochain, si vous n'êtes pas repartis pour quelque Silésie ou autres
+environs.
+
+Avant de vous serrer ici la main, en remerciement de votre bonté pour
+moi, je veux vous la serrer d'une manière toute désintéressée pour le
+joli livre que je suis en train de lire[1]. C'est charmant de retrouver
+Charlotte et Manon et Virginie et tous ces êtres qu'on aime tant et
+qu'on a tant pleurés! L'idée est neuve, singulière et paraît cependant
+toute naturelle à mesure qu'on lit. Il est impossible de s'en tirer plus
+adroitement et plus simplement. Si vous me gardez Paul et Virginie purs
+et fidèles, comme je l'espère, je vous remercierai doublement du plaisir
+de cette lecture. Vous avez réussi à faire parler Goethe sans qu'on s'en
+offusque. Au fait, il n'était pas meilleur que cela, et vous ne lui
+donnez pas moins de grandeur et d'esprit qu'il n'en savait avoir.
+J'entends crier un peu contre la hardiesse de votre sujet; mais, jusqu'à
+présent, je n'y trouve rien qui profane, rabaisse ou vulgarise ces types
+aimés ou admirés. J'attends la fin avec impatience. Adieu encore, et, de
+toute façon, à bientôt, et à vous de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] _Le Régent Mustel_.
+
+
+
+
+CCCXIII
+
+A M. ARMAND BARBÈS, A DOULLENS
+
+ Nohant, 27 août 1850
+
+Mon ami bien-aimé,
+
+Je n'ai reçu qu'il y a deux jours votre lettre du 5 courant. J'avais
+aussitôt résolu d'aller à Londres, d'y voir nos amis et d'essayer de
+faire ce que vous me conseillez. Mais des empêchements majeurs sont
+survenus déjà, et je ne saurais m'assurer de quelques jours de liberté.
+Et puis il s'est passé déjà trop de jours depuis votre lettre, et chacun
+doit avoir pris son parti. J'ai pourtant écrit à Louis Blanc, le seul
+sur lequel j'espère avoir non pas de l'influence morale, mais la
+persuasion du coeur et de l'amitié. Je lui ai parlé de vous et j'ai
+appuyé votre opinion sur la connaissance que j'ai du fait principal;
+c'est-à-dire qu'à lui seul il ne peut rien quant à présent. Je l'ai
+conjuré, pour le cas où il croirait devoir répondre, et où sa réponse
+serait peut-être déjà sous presse, de ménager la forme à l'avenir,
+de montrer une patience, un esprit de conciliation et de fraternité
+supérieur aux discussions de principes. Mais je n'espère rien de mes
+prières. Les hommes dans cette situation sont entraînés sur une pente
+fatale. Une voix s'élève pour les rappeler à la charité; mille autres
+voix étouffent celle-là pour souffler la colère et engager le combat. Je
+pense que, de votre côté, vous avez écrit. S'ils ne vous écoutent pas,
+qui écouteront-ils? Quant à Ledru-Rollin, je ne suis pas en relations
+avec lui; je suis presque sûre qu'une lettre de moi ne lui ferait aucun
+effet. Il _déteste_ trop ceux qu'il _n'aime pas_. Je l'aurais vu, si
+j'avais pu faire ce voyage. Mais croyez que tout cela n'eût pas été d'un
+effet sérieux sur leurs dispositions intérieures. Vous savez bien comme
+moi que, derrière les dissidences de convictions, il y a trop de passion
+personnelle, et que l'orgueil de l'homme est trop puissant pour que la
+parole d'une femme le guérisse et l'apaise. Vous êtes un saint,
+vous; mais, eux, ils sont des hommes, ils en ont les orages ou les
+entraînements. Et puis je suis si découragée du fait présent, que je ne
+sens pas en moi la puissance de convaincre. Je vois que nous marchons à
+la _constitutionnalité_; quelle que soit la forme qu'elle revête, elle
+fera encore l'engourdissement de la France pendant quelque temps. Tant
+mieux, peut-être, car le peuple n'est pas mûr, et, malgré tout, il mûrit
+dans ce repos qui ressemble à la mort. Nous en souffrons, nous qui nous,
+élançons vers l'avenir avec impatience. Nous sommes les victimes agitées
+ou résignées de cette lenteur des masses. Mais la Providence ne les
+presse pas: elle nous a jetés en éclaireurs pour supporter le premier
+feu et périr, s'il le faut, aux avant-postes. Acceptons! L'armée vient
+derrière nous, lentement et sans ordre; mais enfin elle marche, et, si
+on peut la retarder, on ne peut pas l'arrêter.
+
+Si j'avais pu aller en Angleterre, j'aurais été à Doullens, au retour.
+Mais les jours que j'ai à passer à Paris sont comptés maintenant, et ce
+ne sera pas encore pour cette fois. Dites-moi toujours, en attendant que
+je puisse réaliser un des plus chers rêves que je fasse, comment il faut
+s'y prendre pour vous voir. A qui demander l'autorisation? Et ne me la
+refusera-t-on pas? Adressez-moi toujours vos lettres à Nohant par la
+même voie que la dernière. Vous savez que M. Lebarbier de Tinan est
+dans une bonne position. Je pense que sa femme doit être près de lui
+maintenant à Angoulême. Borie est toujours en Belgique, bien triste,
+comme nous tous. Si vous voulez que je vous parle de moi, je vous dirai
+que j'ai beaucoup travaillé pour le théâtre, cette année, mais que la
+révocation de Bocage me retardera indéfiniment. Je ne veux pas séparer
+mes projets de ceux d'un artiste démocrate, brave et généreux, qu'on
+ruine brutalement, parce qu'il a commis le crime _d'envoyer des billets
+gratis à des ouvriers, d'avoir des employés et des acteurs républicains,
+d'être républicain lui-même, d'avoir fait jouer_ «la Marseillaise», etc.
+Tels sont les considérants de sa révocation. Nous reprendrons quand même
+nos projets de moralisation douce et honnête, pour lesquels le théâtre
+est un grand moyen d'expansion, et nous viendrons à bout de prêcher
+l'honneur et la bonté, en dépit de la censure et des commissions.
+
+J'ai toujours vécu à Nohant de la vie de famille, presque sans relations
+avec le dehors, depuis que je ne vous ai vu. Maurice ne me quitte point;
+c'est un bon fils, il vous aime et il vous embrasse tendrement.
+
+Et vous, toujours calme, toujours tendre, toujours patient et sublime,
+vous pensez à nous quelquefois, n'est-ce pas, et vous nous aimez? C'est
+une des consolations et la plus pure gloire de ma vie, ne l'oubliez pas,
+que l'amitié que je vous porte et que vous me rendez.
+
+M. Pichon n'est pas seulement originaire du Berry, il est presque natif
+de mon village. Sa famille, qui est une famille de paysans, demeure
+porte à porte avec nous. Aucante va bien et vous aime.
+
+
+
+
+CCCXIV
+
+A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
+
+ Nohant, 25 septembre 1850.
+
+Écrire aujourd'hui? Non, je ne pourrais pas. Cette situation est
+nauséabonde et je ne saurais trouver un mot d'encouragement à donner aux
+hommes de mon temps. Je ne suis plus malade, cependant; ma situation
+personnelle n'est point douloureuse et j'ai l'esprit calme, le coeur
+satisfait des affections qui m'entourent. Mais l'espérance ne m'est pas
+revenue et je ne suis pas de ceux qui peuvent chanter ce qui ne chante
+pas dans leur âme. L'humanité de mon temps m'apparaît comme une armée en
+pleine déroute, et j'ai la conviction qu'en conseillant aux fuyards de
+s'arrêter, de se retourner et de disputer encore un pouce de terrain, on
+ne fera que grossir de quelques crimes et de quelques meurtres l'horreur
+du désastre. Les bourreaux eux-mêmes sont ivres, égarés, sourds, idiots.
+Ils vont à leur perte aussi; mais plus on leur criera d'arrêter, plus
+ils frapperont, et, quant aux lâches qui plient, ils laisseront égorger
+leurs chefs, ils verront tomber les plus nobles victimes sans dire un
+mot. J'ai beau faire, voilà où j'en suis. Je me croyais malade et je me
+reprochais mes défaillances; mais je ne peux plus me faire un reproche
+de souffrira si bon escient. Je me trompe, peut-être; Dieu le veuille!
+Ce n'est pas à vous, martyr stoïque, que je veux, que je peux ou dois
+remontrer obstinément que j'ai raison. Mais, tout en respectant en vous
+cette vertu de l'espérance, je ne puis la faire éclore en moi à volonté.
+Rien ne me ranime, je ne sens en moi que douleur et indignation.
+Savez-vous la seule chose dont je serais capable? Ce serait une
+malédiction ardente sur cette race humaine si égoïste, si lâche et si
+perverse. Je voudrais pouvoir dire au peuple des nations: «C'est toi qui
+es le grand criminel; c'est toi, imbécile, vantard et poltron, qui te
+laisses avilir et fouler aux pieds; c'est toi qui répondras devant Dieu
+des crimes de la tyrannie; car tu pouvais les empêcher et tu ne l'as
+pas voulu, et tu ne le veux pas encore. Je t'ai cru grand, généreux et
+brave. Tu l'es en effet, sous la pression de certains événements et
+quand Dieu fait en toi des miracles. Mais, quand Dieu te fait sentir sa
+clémence, quand tu retrouves une heure de calme ou d'espérance, tu vends
+ta conscience et ta dignité pour un peu de plaisir et de bien-être, pour
+du repos, du vin et des illusions grossières. Avec des promesses de
+bien-être, de diminution d'impôts, on te mène où l'on veut. Avec
+des excitations à la souffrance, à l'héroïsme et au dévouement,
+qu'obtient-on de toi? Quelques holocaustes isolés que ta masse contemple
+froidement!»
+
+Oui, je voudrais réveiller le peuple de sa torpeur et de sa honte,
+l'indigner sur lui-même, le faire rougir de son abaissement, et je
+retrouverais peut-être encore des lueurs d'éloquence que l'idée de sa
+colère inintelligente, la presque certitude d'être massacrée par lui
+le lendemain, ferait éclore plus ardentes et plus fécondes. Ce qui me
+retient, c'est un reste de compassion. Je ne sais pas dire à l'enfant
+qui se noie: «C'est ta faute!» Je pense aux souffrances et aux misères
+de ce peuple coupable et si cruellement puni.
+
+Je n'ai plus la force de lui jeter à la face l'anathème qu'il mérite.
+Alors je m'arrête, je me retourne vers la fiction et je fais, dans
+l'art, des types populaires tels que je ne les vois plus, mais tels
+qu'ils devraient et pourraient être. Dans l'art, cette substitution du
+rêve à la réalité est encore possible. Dans la politique, toute poésie
+est un mensonge auquel la conscience se refuse. Mais l'art ne se fait
+pas à volonté non plus, c'est fugitif, et la conscience d'un devoir à
+remplir ne force pas l'inspiration à descendre. La forme du théâtre,
+étant nouvelle pour moi, m'a un peu ranimée dernièrement, et c'est la
+seule étude à laquelle j'aie pu me livrer depuis un an.
+
+Ce sera peut-être inutile. La censure, qui laisse un libre cours aux
+obscénités révoltantes du théâtre, ne permettra peut-être pas qu'on
+prêche l'honnêteté avec quelque talent, aux hommes, aux femmes et aux
+enfants du peuple. J'ai refusé d'être jouée au Théâtre-Français; je
+veux aller au boulevard avec Bocage. On ne nous y laissera pas aller
+probablement: plus on aura la certitude que nous y voulons porter une
+prédication évangélique sous des formes douces et chastes, plus on
+nous en empêchera. Mais, si nous voulions y porter le scandale de
+la gaudriole, les couplets obscènes du vaudeville, les gentillesses
+divertissantes du bon temps, de la Régence, nous aurions le champ libre
+comme les autres.
+
+Me retournerai-je vers la contemplation des faits? me réjouirai-je
+de l'amélioration des moeurs? me dirai-je qu'il est indifférent d'y
+contribuer ou non, pourvu que le bien se fasse et que le vrai bonheur
+sourie autour de soi? C'est en vain que je chercherais cette consolation
+dans le milieu où je vis. Le peuple des provinces est affreusement
+égoïste. Le paysan est ignorant; mais l'artisan qui comprend, qui lit
+et qui parle est dix fois plus corrompu à l'heure qu'il est Cette
+révolution avortée, ces intrigues de la bourgeoisie, ces exemples
+d'immoralité donnés par le pouvoir, cette impunité assurée à toutes les
+apostasies, à toutes les trahisons, à toutes les iniquités, c'est là, en
+fin de compte, l'ouvrage du peuple, qui l'a souffert et qui le souffre.
+Une partie de nos ouvriers tremble devant le manque d'ouvrage et se
+borne à hurler tout bas des menaces fanfaronnes. Une autre partie
+s'hébète dans le vin. Une autre encore rêve et prépare de farouches
+représailles, sans aucune idée de reconstruction après avoir fait table
+rase. Les systèmes, dites-vous? Les systèmes n'ont guère pénétré dans
+les provinces. Ils n'y ont fait ni bien ni mal, on ne s'en inquiète
+point, et il vaudrait mieux qu'on les discutât et que chacun forgeât
+son rêve. Nous ne sommes pas si avancés! Payera-t-on l'impôt, ou ne le
+payera-t-on pas? Voilà toute la question. On ne se tourmente même pas
+des encouragements dont l'agriculture, sous peine de périr, ne peut plus
+se passer.
+
+On ne sait ce que signifient les promesses de crédit faites par la
+démocratie. On n'y croit point. Toute espèce de gouvernement est tombée
+dans le mépris public, et le prolétaire qui dit sa pensée la résume
+ainsi: _Un tas de blagueurs, les uns comme les autres; il faudra tout
+faucher_!
+
+Sans doute il y a des groupes qui croient et comprennent encore; mais la
+vertu n'est point avec eux beaucoup plus qu'avec les autres. L'esprit
+d'association est inconnu. La presse est morte en province, et le peuple
+n'a pas compris qu'avec des sous on faisait des millions.
+
+L'article du second numéro du _Proscrit_ sur l'organisation de la
+presse démocratique est rigoureusement vrai pour signaler le mal, et
+parfaitement inutile pour y porter remède. Il est facile de démontrer ce
+qu'on peut faire; il est impossible de faire éclore du dévouement là
+où il n'y en a pas; notre _Travailleur_[1] est ruiné. Notre ami le
+rédacteur est en prison. Sa femme et ses enfants sont dans la misère.
+Nous sommes trois ou quatre qui nous cotisons pour tout le désastre. Les
+bourgeois du parti sont sourds, le peuple du parti, plus sourd encore.
+Le banquet donné à Ledru-Rollin il y a deux ans, et qui paraissait si
+beau, si spontané, si populaire, qui l'a payé? Nous. Et c'est toujours
+ainsi. Il importe peu quant à l'argent; mais le dévouement, où est-il?
+Une masse va à un banquet comme à une fête qui ne coûte rien. On
+s'amuse, on crie, on se passionne, on en parle huit jours, et puis on
+retombe, et c'est à qui dira qu'il y a été entraîné, et qu'il ne savait
+pas de quoi il s'agissait.
+
+Regarderai-je ailleurs? Je verrai des provinces un peu plus braves
+sans résultat meilleur. Est-ce à la _Montagne_ que nous chercherons le
+produit de toutes les opinions socialistes? Est-ce à Paris, dans les
+faubourgs décimés par la guerre civile, et tremblants devant une armée
+qu'on sait bien n'être pas ce qu'on croyait? Non, nulle part, j'en suis
+malheureusement sûre! Il y a un temps d'arrêt. Le sentiment divin,
+l'instinct supérieur ne peut périr; mais il ne fonctionne plus. Rien
+n'empêchera l'invasion de la réaction. Nous ne devons qu'aux divisions
+de ces messieurs et à leurs intrigues, qui se combattent, d'avoir encore
+le mot de république et le semblant d'une constitution. La coalition des
+rois étrangers, la discipline de leurs armées, instruments aveugles chez
+eux comme chez nous, l'égoïsme et l'abrutissement de leurs peuples, qui,
+là comme ici, laissent faire, trancheront la question entre les trois
+dynasties qui se disputent le trône de France.
+
+Voilà, hélas! que je dis ce que je ne voulais pas dire. Savez-vous que
+je n'ose plus écrire à mes amis que je n'ose plus parler à ceux qui sont
+près de moi, dans la crainte de détruire les dernières illusions qui les
+soutiennent? Je devrais ne pas écrire; car j'ai la certitude qu'on
+lit toutes mes lettres; du moins, toutes celles que je reçois ont été
+décachetées et portent la trace grossière de mains qui ne cherchent pas
+même à cacher l'empreinte de leur violation. On surprend nos espérances
+pour les déjouer, on surprend nos découragements pour s'en réjouir.
+Toutes les administrations publiques sont remplies de gens qui ont
+mérité les galères. On n'ose plus confier cent francs à la poste. Rien
+ne sert de se plaindre; pourvu que les voleurs _pensent bien_, ils ont
+l'impunité.
+
+Voilà la France! le peuple le sait, cela lui est indifférent. Que
+voulez-vous qu'on dise aux pouvoirs pour les faire rougir? que
+voulez-vous qu'on dise aux opprimés, pour les réveiller?
+
+Il faudrait pouvoir écrire avec le sang de son coeur et la bile de son
+foie, le tout pour faire plus de mal encore; car il est des heures où
+l'homme est comme un somnambule qui court sur les toits.
+
+Si on crie pour l'avertir, on le fait tomber un peu plus vite.
+
+Et cependant vous agissez, vous écrivez. Vous le devez, puisque vous
+êtes soutenu par la foi. Mais, dussiez-vous me haïr et me rejeter, je
+sens qu'il m'est impossible d'avoir _la foi, de bonne foi_.
+
+Merci pour la réponse à Calamatta; je crois que c'est tout ce qu'il
+désire.
+
+Adieu, mon ami; je suis navrée, mais je vous aime et vous admire
+toujours.
+
+ [1] Journal qui se publiait à Châteauroux.
+
+
+
+
+CCCXV
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 26 septembre 1850.
+
+Mon cher enfant,
+
+Vous me demandez _si cela me sourirait_, de vous fournir de quoi faire
+votre édition à bon marché. Oui, certes, rien ne me sourirait plus que
+de vous servir. Mais, pour ce mois-ci, c'est-à-dire pour le mois où nous
+allons entrer, je ne puis vous rien promettre. J'ai dix mille francs à
+verser pour une dette d'honneur que rien au monde ne peut reculer. Je ne
+suis pas dans la position des propriétaires aisés, qui peuvent toujours
+emprunter tant qu'ils ont un petit capital au soleil. Je suis femme,
+c'est-à-dire _mineure_, séparée de mon mari légalement, et cependant
+toujours sous sa dépendance pour les affaires d'argent, tant les
+lois protègent mon sexe! _Je ne peux pas donner d'hypothèque sur ma
+propriété_. Forcée d'emprunter pour les autres, dans des moments
+difficiles, je ne l'ai pu qu'en me servant, pour sauver mes amis et mes
+parents pauvres, de la caution d'autres parents moins pauvres. Mais
+cette caution les expose à perdre leur argent, si je meurs sans avoir
+payé. Mon mari et mon gendre n'auraient aucun scrupule d'invoquer la
+loi, et de leur laisser tout perdre. L'honneur de Maurice serait leur
+refuge; mais Maurice aussi peut mourir. Il y a donc danger pour qui me
+prête, et ces amis moins pauvres dont je vous parle sont loin d'être
+riches. Ma conscience m'ordonne donc d'éteindre toutes mes dettes
+aussitôt que je reçois quelque argent de mes éditeurs. Et voilà comme
+quoi je tire toujours le diable par la queue. Me voici dans une de ces
+crises financières qui se renouvellent deux ou trois fois par an. D'ici
+à quinze jours, il faut que je ramasse, en redemandant, à droite et à
+gauche, ce qu'on me doit en détail, et j'espère arriver à faire cette
+somme de dix mille francs. Et puis il faut payer aussi les intérêts. Mes
+rentrées ne sont pas toutes certaines, il s'en faut! Je ne sais donc
+pas si je pourrai disposer de quatre cents francs à la fois. Je vous en
+garantis cent pour un pressant besoin, et le reste peu à peu. Est-ce
+que votre imprimeur ne peut vous faire cette avance? Hetzel va revenir
+d'Allemagne. S'il est à même de payer ce qu'il me redoit, cela ira tout
+seul. Mais le sera-t-il? J'arrive de Paris, où lesdites affaires m'ont
+forcée d'aller chercher un recouvrement qui m'a manqué. Je ne suis
+revenue que depuis deux jours. C'est ce qui vous explique le retard de
+ma réponse.
+
+J'ai deux pièces de théâtre en portefeuille. Le succès du _Champi_ m'a
+mise en passe de gagner de l'argent. Le Théâtre-Français et tous les
+autres théâtres m'ont fait des offres, avec promesses de primes payées
+d'avance. Tout cela est bien joli. Mais j'ai tout refusé pour attendre
+que Bocage, qui est destitué arbitrairement, persécuté injustement, et
+que la réaction voudrait ruiner, ait acquis la direction d'un autre
+théâtre (non subventionné) ou qu'il remonte sur les planches comme
+artiste, et qu'il puisse, avec mes pièces, dicter pour lui des
+conditions honorables et avantageuses. Cela me laisse sans profit pour
+le moment. Mais peut-on, dans cette société-ci, respecter la délicatesse
+des sentiments et _faire des affaires_! Non. Les honnêtes gens sont
+condamnés à être gueux. Bien entendu que je cache ma gêne à Bocage; car
+il refuserait de la prolonger. Mais ma gêne, c'est bel et bon; elle
+m'empêche d'agir selon mes goûts; elle ne me prive pas de l'aisance
+accoutumée, et la vôtre est plus grave. Elle peut vous priver du
+nécessaire. Un mot donc, si vous arrivez là le mois prochain, et je vous
+expédie un autre petit billet, en attendant mieux.
+
+Une autre cause de gêne, c'est notre journal _le Travailleur,_ que l'on
+a tué à force de procès et d'amendes. Le rédacteur, un de nos meilleurs
+amis, brave prolétaire instruit, et du plus noble caractère, est en
+prison pour huit mois, sa femme et ses cinq enfants sans ressources. Eh
+bien, tout retombe sur nous, c'est-à-dire sur quatre ou cinq amis et
+sur moi! Quand on fait un journal démocratique chez nous, tout le monde
+souscrit, tout le monde promet. A l'heure de payer, il n'y a plus
+personne, et la cause ferait lâchement banqueroute, le rédacteur, martyr
+de la cause, pourrirait en prison, si nous n'étions pas là. C'est avec
+de continuelles défections de ce genre qu'on nous épuise. Ce qu'il y
+a de plus triste là dedans, ce n'est pas qu'on nous ruine: cela n'est
+rien; c'est que le peuple ne sache pas s'imposer le plus petit sacrifice
+pour sauver et protéger l'organe de ses intérêts et de ses besoins. Ils
+sont fiers et jaloux de leur journal; avec un sou par semaine, ils le
+relèveraient. Mais le sou du pauvre, les sous avec lesquels les prêtres,
+les moines et les missionnaires font des millions, on les donne au
+fanatisme, on les donne à la débauche, on les refuse à la cause
+républicaine. C'est bien décourageant, vous en conviendrez. Je crains
+qu'il n'en arrive autant avec votre édition populaire, et que ceux-là
+qui devraient la dévorer, ceux-là pour qui vous avez travaillé et
+souffert, ne vous abandonnent avec ingratitude. Le temps est mauvais,
+affreux. L'humanité subit une crise déplorable. Les pouvoirs sont lâches
+et corrompus, le peuple est abattu, aveugle, et laisse tout faire. On
+dit que nous sortirons, de là en 1852; que le travail qui s'accomplit
+mystérieusement éclatera pour sauver la République. J'avoue que je
+le désire plus que je ne l'espère, et que je me sens malade de
+découragement en voyant celui de mes semblables.
+
+Bonsoir, cher enfant. Embrassez pour moi tendrement Désirée et Solange.
+Je vous aime et vous bénis.
+
+
+
+
+CCCXVI
+
+A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
+
+ Nohant, 15 octobre 1850.
+
+Mon ami,
+
+Je n'ai pas subi d'influences, vous vous trompez. Je vis dans une
+retraite trop absolue pour cela. Je vous ai refusé avant d'avoir reçu un
+mot de Louis Blanc, et, entre ma première et ma seconde lettre à vous,
+je n'ai rien reçu de lui qui ait pu agir sur ma résolution.
+
+Louis Blanc n'a pas refusé, que je sache, son concours à l'oeuvre du
+_Proscrit_. C'est vous qui me disiez qu'il voulait rester en dehors, et,
+d'après lui, on ne l'aurait même pas consulté. Il ne résulte point de sa
+lettre à moi qu'il soit décidé à se séparer hautement de cette nuance du
+parti. Il me semble au contraire, que, si on l'avait bien voulu, il s'y
+serait joint, tout en faisant loyalement ses réserves quant à l'avenir.
+La _doctrine de l'abstention,_ si on peut appeler ainsi ce que je vous
+disais, m'est toute personnelle, et, si je l'ai attribuée à Louis
+Blanc, c'est en réponse à ce que vous me disiez de lui. Vous êtes plus
+près de lui que moi, pour connaître ses intentions et ses dispositions.
+Faites donc un effort pour le rapprocher de votre centre d'action, si
+vous le jugez utile, et qu'il se prononce.
+
+Il me dit, et je le connais sincère et ferme, qu'il saura toujours
+mettre de côté les questions personnelles devant l'accomplissement d'un
+devoir. Qu'il juge donc lui-même de son devoir politique. Là, je ne
+suis point compétente. S'il connaissait comme moi l'antipathie de
+Ledru-Rollin pour ses idées et pour sa personne, il n'agirait jamais
+de concert avec lui en quoi que ce soit. Mais ce n'est pas moi qui me
+charge de répéter ce que j'entends. Vous trouveriez d'ailleurs que c'est
+une misérable chose que de se soucier de cela; moi aussi, au point de
+vue de la rancune d'amour-propre. Mais, au point de vue de la raison,
+je ne concevrais guère qu'il soit dans la logique du devoir de se jeter
+dans un filet qui vous attend pour vous étrangler.
+
+Or l'entourage de Ledru attend celui de Louis Blanc pour lui rendre cet
+office. Ce qui est arrivé arrivera.
+
+Vous pensez, mon ami, que je vois trop la question de personnes; mais
+enfin les personnes représentent des principes, et, vous-même, vous
+voyez bien que vous êtes arrêté devant Louis Blanc par une formule.
+Il dit: _A chacun suivant ses besoins_. C'est le premier terme d'une
+formule triple bien simple, et qui est dans l'esprit de chacun. Vous
+admettez le second terme: _A chacun suivant ses oeuvres_.
+
+Le troisième sera celui des saint-simoniens, qui ne valait rien, isolé
+et exclusif, mais qui a sa valeur et son droit, joint aux deux autres:
+_A chacun suivant sa capacité_.
+
+Oui, je crois qu'il faut admettre ces trois termes pour arriver à un
+résumé complet de la doctrine sociale. Mais je ne vois pas que Louis
+Blanc, qui s'est attaché particulièrement à la première question,
+se soit prononcé contre les deux autres, et je crois cette première
+indispensable pour que les deux autres puissent exister. A l'homme
+épuisé, mourant de misère, d'ignorance et d'abrutissement, il faut le
+pain avant tout. Tant qu'on ne voudra s'occuper du pain qu'après tout
+le reste, l'homme mourra au physique et au moral. Je ne vois pas,
+d'ailleurs, dans la formule simple de Louis Blanc une solution
+matérialiste.
+
+Qu'on développe et qu'on dise: «A chacun suivant les besoins de son
+estomac, de son coeur et de son intelligence.» Ou bien: «A chacun selon
+son appétit, sa conscience et son génie.» C'est toujours la même chose.
+
+Ici, je suis d'accord avec Leroux, qui est parti de là pour composer un
+étrange système de _triade_ où mon intelligence ne peut le suivre.
+
+Vous voyez bien que je ne suis pas plus en désaccord de principes avec
+vous qu'avec Louis Blanc, et je ne saisis pas même le combat que ces
+formules, posées d'une manière ou de l'autre, peuvent se livrer dans
+votre esprit ou dans le sien. Ou je ne suis pas assez intelligente
+pour le comprendre, ou la différence est imaginaire et tient à des
+préventions toutes politiques, ou bien encore vous ne vous êtes pas
+assez interrogés et compris l'un l'autre. C'est le défaut des formules.
+Il y a un moment où le sentiment général, étant un, les admet comme
+l'expression d'une vérité irréfutable dans la pratique; mais, tant
+qu'elles planent dans la sphère des discussions métaphysiques, elles
+prennent, pour les divers esprits, diverses significations mystérieuses,
+et on se dispute sur des mots sans tomber d'accord sur l'idée. Toutes
+les fois que j'ai entendu _démolir_ Louis Blanc, c'est au moyen
+d'inductions qui n'étaient nullement, selon moi, la déduction de ses
+formules.
+
+Quant à moi, je vous avoue que je suis si lasse, si ennuyée, si
+fatiguée, si affligée de voir les faits entravés toujours par des mots,
+et le fond sacrifié à la forme, que je ne m'occupe plus du tout des
+formules, et que, si j'en avais trouvé une, j'en ferais bien bon
+marché. Ce qui m'occupe aujourd'hui, ce qui fait que vous me croyez en
+dissidence avec vous quand je ne pense pas y être, c'est le caractère,
+l'intuition, la volonté des hommes; je me demande à quel but ils
+marchent, et cela me suffit. Eh bien, on crée un centre, on lui donne un
+journal, un manifeste pour organe.
+
+Votre manifeste est beau et juste, à ce qu'il me semble. S'il était
+isolé, je ne ferais pas de réserves; mais il est encadré par un
+groupe, qui croit devoir s'en prendre au socialisme de Louis Blanc de
+l'impuissance politique et sociale du gouvernement provisoire. Pour moi,
+ce groupe se trompe. Ce groupe met à sa tête un homme que j'estime comme
+particulier, auquel je _ne crois pas_ comme homme politique; et, avec
+cela, on se prononce assez ouvertement contre un homme au caractère
+duquel je crois fermement; ma conscience me défend de joindre ma
+signature à ces signatures.
+
+Il y a plus, Louis Blanc y apporterait la sienne, que je ne le suivrais
+pas, parce que je sais des choses qu'il ne sait peut-être pas, parce que
+je me souviens de choses que je ne dois pas dire, les ayant surprises au
+laisser-aller de l'intimité.
+
+Aimez-moi donc comme si de rien n'était, mon ami, et, de ce que je ne
+fais pas un acte que vous me conseillez de faire, n'y voyez pas une
+différence de sentiments et de principes: voyez-y seulement une manière
+différente d'apprécier un fait passager.
+
+Ce qui me fait rester calme devant vos tendres reproches, c'est la
+profonde conviction que, si vous étiez moi, vous feriez ce que je fais.
+
+Il y a plus, si vous étiez à ma place, vous seriez communiste comme je
+le suis, ni plus ni moins, parce que je crois que vous n'avez jugé
+le communisme que sur des oeuvres encore incomplètes, quelques-unes
+absurdes et repoussantes, dont il n'y a pas même à se préoccuper. La
+vraie doctrine n'est pas exposée encore et ne le sera peut-être pas
+de notre vivant. Je la sens profondément dans mon coeur et dans ma
+conscience, il me serait impossible probablement de la définir, par la
+raison qu'un individu ne peut pas marcher trop en avant de son milieu
+historique, et que, eussé-je la science et le talent qui me manquent,
+je n'aurais pas pour cela la divine clef de l'avenir. Tant de progrès
+paraissent impossibles qui seront tout simples dans un temps moins
+reculé que nous ne pensons! Mon communisme suppose les hommes bien
+autres qu'ils ne sont, mais tels que je _sens_ qu'ils doivent être.
+
+L'idéal, le rêve de mon bonheur social, est dans des sentiments que je
+trouve en moi-même, mais que je ne pourrais jamais faire entrer par la
+démonstration dans des coeurs fermés à ces sentiments-là. Je suis bien
+certaine que, si je fouillais au fond de votre âme, j'y trouverais le
+même paradis que je trouve dans la mienne. Je dis avec vous que c'est
+irréalisable quant à présent; mais la tendance qui y entraîne les hommes
+malgré eux, et dont quelques-uns se rendent compte, dès à présent plus
+ou moins bien, comment et pourquoi la maudire et la repousser?
+
+Bonsoir, ami; la nuit vient, et je ne veux point discuter davantage. Je
+ne crois pas qu'il en soit besoin, vous me connaissez et me comprenez
+de reste. Si nous ne marchons point du même pas, je crois que c'est
+toujours sur le même chemin que nous sommes; seulement vous faites une
+étape, à laquelle je ne crois pas devoir m'arrêter. Vous me retrouverez
+non loin, et, si votre tentative a été heureuse, que Dieu en soit béni,
+et vous aussi.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCCXVII
+
+A M. SULLY-LÈVY, ARTISTE DRAMATIQUE, À PARIS
+
+ Nohant, 18 novembre 1850.
+
+Je vous remercie de votre bon souvenir, mon cher enfant, et vous
+remercie encore de votre obligeance pour nous. Je compte bien que ce ne
+sera pas la dernière fois que nous la mettrons à l'épreuve, et que cela
+me fournira l'occasion de vous être utile autant que je le désire.
+
+Pour le moment, mon _pouvoir_ n'est pas grand à la Porte-Saint-Martin,
+puisque, après y avoir trouvé peu de bonne grâce pour engager les
+acteurs indispensables à ma pièce, j'ai été forcée de me retourner vers
+un autre théâtre. Et je ne sais pas encore auquel Hetzel se sera fixé.
+Si ce ministère continue, j'aurai toujours de la peine à faire de l'art
+comme je l'entends; car partout je trouve des gens que mon nom épouvante
+et des influences qui me traversent. N'importe, j'arriverai par la
+patience; Je suis en _pourparler_ au Vaudeville pour notre _Nello_[1].
+
+_Si j'y peux quelque chose_, est-il entendu que vous aimeriez à jouer
+sur ce théâtre et dans cette pièce? Je pense aller bientôt à Paris;
+fixez vos désirs sur quelque point, et j'espère que je pourrai vous
+aider à les réaliser.
+
+Je vous ai promis une lettre pour Rachel. Je vous l'envoie; c'est elle
+qui pourrait tout, si elle voulait.
+
+Tout le monde désire vous revoir et s'applaudit de vous connaître, et
+moi, à la tête de ma troupe d'enfants, je vous serre les mains, de tout
+mon coeur.
+
+Nous rejouons demain _Nello_ avec le troisième acte tout refait. C'est
+le vieux Frantz qui fait votre rôle.
+
+ [1] Joué au théâtre de l'Odéon, sous le titre de _Maître Faville._
+
+
+
+
+CCCXVIII
+
+M. ARMAND BARBÈS, A BELLE-ISLE-EN-MER
+
+ Nohant, 28 novembre 1850.
+
+De quoi donc vous alarmez-vous ainsi, mon ami? Vraiment; vous êtes le
+seul en France, à croire qu'un soupçon sur votre compte soit possible.
+Tout le monde voit ici la vérité; elle est trop grossière de la part
+du pouvoir pour imposer même aux esprits les plus bornés. C'est une
+exception _en votre faveur_, c'est-à-dire une aggravation de peine. Ce
+pouvoir, eût-il eu l'infâme pensée de vouloir vous exposer aux méfiances
+de vos frères, n'a ici qu'une déception dont la honte retombe sur lui.
+J'avoue que je rougirais pour vous d'avoir à vous défendre contre de si
+fantastiques apparences. Non, non, il est des hommes placés trop haut
+pour qu'un plaidoyer en leur faveur ne soit pas une sorte d'outrage
+gratuit, La France entière me répondrait dans son coeur: «De quoi vous
+mêlez-vous?» Vos ennemis eux-mêmes souriraient des perplexités de votre
+grande âme et de mon indiscrète sollicitude pour une réputation que nul
+ne peut atteindre, et que, dans l'avenir comme dans le présent, le monde
+entier honore ou subit. Les méchants la subissent avec rage, ils s'en
+vengent en vos qualifiant de jacobin. Eh bien, ceci ne vous fâche pas,
+puisque vous savez ce que cela signifie dans leur appréciation. Quant
+à la trahison, je vous assure qu'ils n'ont pas même espéré le faire
+croire. Ils ont voulu vous séparer des autres victimes pour ôter
+peut-être au reste de l'hécatombe le prestige qui s'attachait à votre
+nom.
+
+Calmez-vous, mon frère; vous êtes trop modeste, trop humble de croire
+à une atteinte possible portée à votre caractère. S'il existe dans les
+murs de Belle-Isle, s'il a existé dans ceux de Doullens des esprits
+assez malades, des coeurs assez aigris pour vous accuser (et cela même,
+j'en doute), soyez certain que ces hallucinations de la souffrance et
+de la colère n'ont pas dépassé le mur des cachots où elles sont trop
+expiées. Mais vous, homme fort, ne vous laissez pas amoindrir, dans le
+sanctuaire de votre raison supérieure, par des illusions du même genre.
+Ne croyez pas que la plainte amère et folle qui pourrait sortir contre
+vous de ces tristes murs aurait le moindre écho en France. Souvenez-vous
+que vous êtes notre force, à nous, et que vous seul pourriez nous
+l'ôter, en doutant de vous-même. Soyez tranquille, si une insulte
+parlait de je ne sais quels bourbiers de la réaction, nous ne la
+laisserions pas passer, et, tout en la méprisant, nous l'écraserions.
+Mais cette insulte ne viendra pas, et nous ne devons même pas supposer
+qu'elle puisse venir; ce n'est pas quand il s'agit de vous qu'il faut
+aller au-devant d'un semblant de soupçon.
+
+Vous avez dû recevoir une lettre de Louis Blanc et une de Landolphe que
+je vous ai fait passer par M. P... Soutenez les vivants dans leur lutte,
+vous qui êtes déjà à moitié dans le ciel. Et que ce calme de la tombe
+illustre où l'on vous tient enfermé vous conserve comme Jésus dans
+la sienne. Songez à en sortir vivant et fort; car le jour viendra
+de lui-même, et nous aurons encore besoin de vous dans le monde des
+souffrances et des passions.
+
+Donnez-moi de vos nouvelles. Je crains que vous ne soyez réellement
+malade sans vouloir l'avouer, et que tout cela ne soit le résultat très
+naturel et très impartial d'une consultation de médecins. Vous avez
+peut-être été assez malade à ce moment-là pour qu'on n'ait pas
+voulu prendre la responsabilité d'aggraver trop votre état par le
+transfèrement. Je ne crois pas que personne ait demandé _grâce_
+pour vous. Ce ne pourrait être qu'un ami maladroit; mais c'est
+fort invraisemblable qu'on vous aime et qu'on agisse malgré vous.
+L'inquiétude que j'éprouve a saisi tout le monde. Rassurez-nous.
+Conservez-vous. Il le faut, et pour la cause et pour ceux qui, comme
+moi, vous chérissent de toute leur âme.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCCXIX
+
+A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
+
+ Nohant, novembre 1850.
+
+Mon ami,
+
+Je vous envoie la lettre que vous m'avez ordonnée pour miss Hays. Je
+suis bien paresseuse pour répondre à toutes ces formules qui s'adressent
+au _nom_ plus qu'à l'âme, et j'y réponds si bêtement, que je ferais
+mieux de me taire. Mais vous l'avez voulu, et, comme je donnerais mon
+sang pour vous, je ne me fais pas un mérite die répandre un peu d'encre.
+Cela me fait penser que vous ne m'avez jamais demandé d'écrire à madame
+Ashurst, et que, celle-là, vous la nommez toujours votre amie. Elle doit
+donc être meilleure que toutes les autres, et, en ce cas; parlez-lui de
+moi et dites-lui pour moi tout ce que je ne sais pas écrire. Vous le
+lui direz mieux et elle le comprendra. Ce que vous estimez, ce que vous
+aimez, je l'aime et je l'estime aussi. Quant à l'honorable John Minter
+Morgan, je lui fais un grand salut; mais, en parcourant son ouvrage,
+je suis tombée sur un éloge si naïf de M. Guizot et du _King of the
+French_, que je n'ai pu m'empêcher de rire.
+
+C'est assez vous parler des autres. Permettez-moi de vous parler de vous
+et de vous dire tout bonnement ce que j'en pense, à présent que je vous
+ai vu. C'est que vous êtes aussi bon que vous êtes grand, et que je
+vous aime pour toujours. Mon coeur est brisé, mais les morceaux en sont
+encore bons, et, si je dois succomber physiquement à mes peines avant de
+vous retrouver, du moins j'emporterai dans ma nouvelle existence,
+après celle-ci, une force qui me sera venue de vous. Je suis fermement
+convaincue que rien de tout cela ne se perd, et qu'à l'heure de mon
+agonie, votre esprit visitera le mien, comme il l'avait déjà fait
+plusieurs fois avant que nous eussions échangé aucun rapport extérieur.
+
+Tout ce que vous m'avez dit sur les vivants et sur les morts est bien
+vrai, et c'est ma foi que vous me résumiez. A présent que vous êtes
+parti, quoique nous ne nous soyons guère quittés pendant ces deux jours,
+je trouve que nous ne nous sommes pas assez parlé! Moi surtout, je me
+rappelle tout ce que j'aurais voulu vous demander et vous dire.
+Mais j'ai été un peu paralysée par un sentiment de respect que vous
+m'inspirez avant tout. Croyez pourtant que ce respect n'exclut pas la
+tendresse, et que, excepté votre mère, personne n'aura désormais des
+élans plus fervents envers vous et pour vous.
+
+J'espère que vous me donnerez de vos nouvelles de Paris, si vous en avez
+le temps. Je suis en dehors des conditions de l'activité, je ne puis
+rien pour vous, que vous aimer; mais Dieu écoute ces prières-là, et
+elles ne sont pas sans fruit.
+
+Adieu, mon frère; quand vous souffrez, pensez à moi et appelez mon âme
+auprès de la vôtre. Elle ira.
+
+Ma famille d'enfants et d'amis vous envoie ses voeux sincères.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCCXX
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE
+
+ Nohant, décembre 1850.
+
+Mes enfants, envoyez-moi deux objets dont j'ai le plus pressant besoin:
+une _dinde_ et _Muller_[1].
+
+_Une dinde_! la meilleure que vous aurez, morte ou vive! il nous arrive
+des truffes; mais on va aux épinettes, pas de dinde! on va dans le
+village, pas de dinde! Il faudrait attendre à samedi pour n'en pas
+trouver de bonne, peut-être. Envoyez-nous ce que vous aurez, et, quand
+les truffes auront suffisamment parfumé l'intérieur de ladite volaille,
+venez la manger avec nous. Je crois que, par ce temps humide, trois
+jours seront le maximum. Nous sommes à jeudi: venez donc samedi ou
+dimanche; qu'Eugénie fixe elle-même, d'après ses notions culinaires, le
+jour convenable.
+
+_Muller_! J'ai besoin tout de suite de lui pour remettre au net la
+chanson du père Rémy et d'autres airs berrichons; Bocage attend. On va
+jouer _Claudie_ à la Porte-Saint-Martin: _grands acteurs_, peut-être
+Bocage, traité superbe pour moi, etc.; enfin, ça paraît lancé.
+
+Vite Muller! vite la dinde! j'envoie le cabriolet pour l'un et pour
+l'autre.
+
+Je vous embrasse,
+
+GEORGE
+
+Pouvez-vous me renvoyer ce que vous avez lu des _Mémoires_?
+
+ [1] Muller Strubing, réfugié politique, savant musicien, qui était en
+ ce moment l'hôte de la famille Duvernet.
+
+
+
+
+CCCXXI
+
+A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
+
+ Nohant, 24 décembre 1850.
+
+Mon ami,
+
+Je crois que je vais vous faire plaisir en vous disant Qu'on a retrouvé,
+dans un coin de la chambre que vous avez habitée ici, une bague qui doit
+vous appartenir et vous être chère. Si j'en juge par la devise: _Ti
+conforti amor materno_, ce doit être un don de votre mère, et vous
+croyez sans doute l'avoir perdue. Je l'ai serrée précieusement, et,
+quand vous m'indiquerez une occasion sûre, je vous l'enverrai. Faut-il,
+en attendant, la faire remettre à M. Accursi?
+
+J'ai reçu votre lettre au pape, elle est fort belle. Mais votre voix
+sera-t-elle écoutée? N'importe, après tout! D'autres que le pape liront
+cette lettre et ranimeront leur zèle et leur patriotisme pour entraîner
+ou combattre le zèle ou la tiédeur des princes. Les bonnes pensées sont
+déjà de bonnes actions, et vous n'avez que de ces pensées-là.
+
+Je suis vivement touchée de tout ce que vous me dites de bon et
+d'affectueux de la part de vos amies. Remerciez-les pour moi de leur
+affectueuse hospitalité. J'y répondrais avec empressement si j'étais
+libre. Mais, avant de l'être, il faut que je passe toute une année dans
+les chaînes. J'ai conclu un marché, un véritable marché, pour travailler
+un an entier et recevoir une somme. Je jouissais depuis quelques années
+d'une sorte d'indépendance; mais, l'âge d'établir les enfants étant
+venu, et, moi n'ayant jamais su _épargner_ en refusant d'assister autant
+de gens qu'il m'était possible, je me suis vue dans la nécessité de
+penser sérieusement au prix matériel du travail de l'art. Comme, au
+reste, ce travail dont je vous ai parlé me plaît[1] et était depuis
+longtemps un besoin moral pour moi, j'aurais mauvaise grâce à me
+plaindre, tandis que des millions d'hommes accomplissent des travaux
+rebutants et antipathiques pour une rétribution insuffisante à leurs
+premiers besoins. Je regarde même ce que je fais, au point de vue de
+l'argent, comme un devoir que je continue à remplir pour soulager des
+gens plus pauvres que moi, puisque, jusqu'à ce jour, je leur ai tout
+donné, sans penser à ma propre famille; et, pour cela, je suis blâmée
+par les esprits positifs. Je vais donc réparer mes fautes, qui n'étaient
+pourtant pas grandes, à mon sens, puisque j'avais réussi à donner cent
+cinquante mille francs à ma fille. Et il me semblait qu'avec cela on
+pouvait vivre.
+
+Tout cela n'est rien, mon ami; c'est pour vous dire seulement que je ne
+bougerai pas de ma campagne que je n'aie accompli ma tâche et satisfait
+à toutes les exigences justes ou injustes. Je me porte bien maintenant,
+et, si je suis triste, du moins, je suis calme. J'ai appris à être gaie
+à la surface; ce qui, en France, à l'heure qu'il est, est comme une
+question de savoir-vivre. Quelle étrange époque que celle où tout
+est sur le point de se dissoudre de fond en comble, et où c'est être
+blessant et cruel de s'en apercevoir!
+
+Parlez-moi de temps en temps, mon ami. Votre voix me soutiendra, et la
+vibration en est restée dans mon coeur bien pure et bien consolante.
+Vous, vous n'avez pas besoin qu'on vous recommande le courage et la
+patience, vous en avez pour nous tous. Vous avez besoin d'être aimé,
+parce que c'est un besoin des âmes complètes, et comme un instinct de
+justice religieuse qui leur fait demander aux autres l'échange de ce
+qu'elles donnent. Comptez que, pour ma part, je suis portée autant par
+la sympathie que par le devoir à vous aimer comme un frère.
+
+A vous,
+
+G. S.
+
+ [1] Il s'agissait de ses _Mémoires_.
+
+
+
+
+CCCXXII
+
+A MAURICE SAND, A PARIS.
+
+ Nohant, 24 décembre 1850.
+
+Cher mignon, je t'écris encore par _Mancel le Vieil_; car je ne sais pas
+si tu demeures au n° 1, 3, 5 ou 7. C'est curieux, ni Lambert ni moi ne
+nous en souvenons. J'ai, sur mon carnet, 5 ou 7, et dans mon souvenir à
+moi, 1 ou 3. Je ne veux pas que le facteur aille crier ton nom chez
+tous les portiers de la place et de la rue Furstemberg. Envoie-moi ton
+numéro; car, si Manceau et toi ne vous voyez pas tous les jours, ça
+pourrait retarder des lettres pressées.
+
+J'ai reçu ta seconde. Je te vois _posant l'auteur_ à ma place, sur le
+théâtre de la Porte-Saint-Martin. Ce soir, nous avons fait un paquet
+d'airs berrichons, de boeufs, de jougs, de charrettes (dessinés) que
+nous envoyons à Bocage. Dis-lui que j'ai retrouvé une mine de musique
+dans le sieur Jean Chauvet, maçon qui fait des trous dans mon mur, pour
+le calorifère. Pour charmer ses ennuis, il chantait sans s'apercevoir
+que je l'écoutais. Il chante juste et avec le vrai chic berrichon; je
+l'ai emmené au salon et j'ai noté trois airs dont un fort joli; après
+quoi, je l'ai fait bien boire et manger, _là, tout son saoul_. Il a été
+retrouver ses camarades, et, leur faisant tâter sa chemise toute trempée
+de sueur, il leur a dit: «J'ai jamais tant peiné de ma vie! _c'te_ dame
+et ce monsieur (c'était Muller) m'ont fait asseoir sur une chaise; et
+puis les v'là de causer et de se disputer à chaque air que je leur
+disais; et v'là qu'ils disaient que je faisais du _bémol_, du _si_, du
+_sol_, du diable, que j'y comprenais rien, et j'avais tant d'honte que
+je pouvais pus chanter. Mais, tout de même, je suis bien content, parce
+que, puisque je sais du _bémol_, du _si_, du _sol_ et du diable, j'ai
+pas besoin d'être maçon. Je m'en vas aller à Paris, où on me fera bin
+boire, bin manger pour écouter mes chansons.»
+
+Là-dessus, tous les autres maçons se sont mis à gueuler dans les
+corridors pour me faire entendre qu'ils savent tous chanter, depuis
+le maître maçon, qui chante du Donizetti comme un savetier, jusqu'au
+goujat, qui imite assez bien le chant du cochon. Mais ça ne me touche
+pas, et chacun envie le sort de Jean Chauvet.
+
+Le calorifère va vite. On monte aujourd'hui l'appareil dans la cave, et
+c'est très ingénieux. M. Montelier dîne avec nous le dimanche, et nous
+régale des histoires les plus _espérituelles_. Mais, c'est égal, il est
+intelligent en diable dans sa partie. C'est un ouvrier très fort,
+et plein d'amour-propre, ce qui fait qu'il ne rate pas ses travaux.
+Cependant ne chantons pas victoire, le calorifère ne fonctionne pas
+encore!
+
+La Tournite fait des vol-au-vent succulents, des meringues mirobolantes,
+et, comme tu aimes ses fricots, tout est pour le mieux.
+
+Mais revenons à _Claudie_. Si le père Fauveau et le Ronciat sont
+mauvais, ne te gêne pas pour le bien dire à Bocage, et tâche qu'il ait
+un ensemble comme pour _le Champi_. Surveille bien la mise en scène du
+chariot, la tenue et l'aiguillée du _boiron_, que ça soit naïf et ne
+fasse pas rire. Dis à Bocage que, s'il ne joue pas, ça me fera bien de
+la peine. Mais je crois qu'il jouera et qu'il veut seulement se faire
+prier. Prie-le donc sérieusement; il fait la coquette, mais n'aie pas
+l'air de t'en apercevoir.
+
+Je suis bien contente que Delacroix t'ait encouragé, cette fois. S'il
+faut que tu ailles en Belgique et en Hollande, eh bien, tu iras au
+printemps. Pourquoi pas? Ça peut te faire du bien, certainement, et ça
+t'intéressera. Si j'avais de l'argent, j'irais bien avec toi; mais il
+faut que je pense à en gagner et non à en dépenser; car je voudrais te
+faire faire ton atelier. Ça te serait si commode et si agréable! M.
+Monteller a fait un très bon plan, tout pareil à celui dont tu avais
+marqué les dimensions, mais simple et, il me semble, mieux entendu que
+celui de M. Regnault. Il dit que ça ne coûtera que moitié de ce que
+disait M. Regnault. Il établit ses dépenses, et dit que, s'il s'en
+charge, en quatre mois, il pourra te mettre _la clef dans la main_.
+c'est-à-dire tout terminé, vitrage, chauffage, boiseries, peintures,
+tout en un mot.
+
+Bonsoir, mon cher mignon; je t'embrasse de toute mon âme. Le
+Paloignon[1] t'embrasse et part le 17. Lambrouche t'embrasse et attendra
+ou que j'aille à Paris, si la pièce va vite, ou que Manceau vienne me
+tenir compagnie, si la pièce va plus loin; car je ne voudrais pas rester
+inutilement des semaines à Paris dans ce moment-ci, où les capitaux ne
+pleuvent pas encore. Écris-moi le plus souvent que tu pourras. Marquis
+a été triste le jour de ton départ et il a flairé Paloignon, qui avait
+pris ta place à table, puis s'en est allé, d'un air de dégoût.
+
+P.S.--Paloignon s'est endormi encore aujourd'hui dans son pavillon. Il
+est venu dîner à l'entremets. Il devient très violent et très pédant au
+domino. Hier au soir, il voulait tuer Aucante, parce que celui-ci ne
+bouchait pas la pose.
+
+Je viens de recevoir une charmante lettre d'Emmanuel. Va donc le
+voir. Parle-lui de nous, de _Claudie_, etc. Il demeure toujours rue
+Neuve-des-Petits-Champs, 55. Dis à Manceau de lui porter une épreuve de
+mon portrait. Voici ce qu'il me dit; lis-le à Manceau:
+
+«Et, à propos, je viens d'entendre dire qu'on a vu un chef-d'oeuvre à
+Paris: la gravure de ton portrait de Couture, gravure superbe d'un des
+jeunes artistes _commensaux_ de Nohant (quel charmant calembour!).
+Est-ce que, par hasard, tu te figures que je ne veux pas une des
+premières épreuves?»
+
+N'oublie pas de porter un _Gribouille_ à Camille et d'envoyer une
+épreuve de mon portrait, quand ça se pourra, à Clotilde et à ma tante.
+
+ [1] Sobriquet du peintre Villevieille, paysagiste distingué, mort
+ tout jeune.
+
+
+
+
+CCCXXIII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 25 décembre 1850.
+
+Cher enfant,
+
+Je suis toute malade depuis quinze jours et'accablée d'une grosse
+correspondance pour la pièce qu'on va jouer à Paris un de ces jours. Je
+dois m'y rendre aussitôt après la première représentation, si la pièce
+ne tombe pas; auquel cas je n'ai pas besoin de m'en occuper plus après
+qu'auparavant. Mais, pour le moment, il faut répondre à mille questions
+de détail, et j'en ai la tête cassée. J'aime bien à écrire, à composer;
+j'aime bien mon art, mais je n'en aime pas le métier, et tout ce qui est
+relatif à l'exécution matérielle m'est odieux. J'ai un ami dévoué, et
+des plus compétents, qui s'en occupe à ma place et qui joue même le
+principal rôle, bien qu'il ait renoncé au théâtre.
+
+C'est Bocage, qui se donne un mal affreux pour moi, et que je suis
+obligée de seconder par correspondance, n'ayant pas le courage de me
+fourrer en personne dans cette pétaudière.
+
+Maurice est à Paris, qui fait de la peinture et attend l'Exposition
+(laquelle s'ouvre aujourd'hui). Je suis seule ici avec le petit Lambert,
+que vous ne connaissez pas, je crois, quoiqu'il soit avec nous depuis
+six ans. Mais je crois qu'il était absent quand vous êtes venu. C'est le
+plus gentil de mes enfants, et il a beaucoup de talent pour la peinture.
+Mais nous sommes comme des corps sans âme quand Maurice n'est pas ici.
+
+Je travaille tant que je peux, mais je ne peux guère, étant souffrante
+et sans cesse interrompue par des lettres pressées, et mille détails
+d'affaires et d'intérieur. Les artistes et les poètes n'ont jamais le
+temps de faire ce qu'ils préfèrent à toute autre occupation, soyez-en
+convaincu. Les banalités du monde en distrayent beaucoup. Les soins de
+l'intérieur, qui ne sont, après tout, que les soucis et les devoirs de
+la famille, en dérangent d'autres qui n'ont pourtant pas a se faire le
+reproche de sacrifier aux vanités d'ici-bas.
+
+Vous enragez, vous, avec vos chiffres et cette dure nécessité de penser
+au pain du corps avant celui de l'âme! C'est peut-être un rude bienfait
+de la Providence, qui nous prive de nos joies intellectuelles pour nous
+en rendre la jouissance plus complète et plus féconde quand, par hasard,
+nous pouvons la saisir au vol.
+
+Vous ne me parlez plus de votre édition des chansons. Avez-vous épuisé
+toute la première? Après ma pièce, si elle me rapporte quelques sous, je
+pourrai vous prendre d'autres exemplaires, s'il vous en reste sur les
+bras.
+
+Bonsoir, mon cher fils. Impossible de vous écrire plus longtemps; je
+suis trop fatiguée. Mais je pense toujours à vous, et je vous aime
+toujours, et j'aime toujours Désirée et Solange, que j'embrasse de toute
+mon âme. Augustine est venue passer les vacances avec nous. Elle est
+heureuse; elle a un bon mari, un bel enfant; elie est à Lunéville, où
+elle vit passablement avec la modeste place de son mari et les leçons de
+musique qu'elle donne.
+
+Boris est en Angleterre. Mais nous n'avons pas de ses nouvelles depuis
+assez longtemps. Aucante est ici ce soir. Il vous serre les mains. C'est
+un brave jeune homme.
+
+Voici le jour de l'an qui approche. Dites tout ce qu'il y a de plus
+gentil à Désirée pour moi ce jour-la, et je la charge de vous répondre
+aussi, pour moi, tout ce qu'il y a de plus affectueux, et que Solange
+vous donne à tous deux un baiser de ma part à votre réveil.
+
+
+
+
+CCCXXIV
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 9 janvier 1851
+
+Mon enfant,
+
+Tu me dis aujourd'hui que tout va bien pour _Claudie_ et qu'on va jouer.
+Arage m'écrit, de son côté, que le bruit court que ça va à la diable et
+qu'il va y avoir un procès. Je pense qu'il est mal informé et que tu
+l'es bien. Cependant, s'il y avait quelque chose de vrai dans ce qu'il
+a entendu dire, tâche d'empêcher ça. Je ne veux pas être fourrée dans
+trente-six procès à la fois. Je les déteste; la solution n'en est jamais
+équitable, pour ceux qui, comme moi, ne s'en occupent pas, et cela
+me donne, à mon début dans la carrière dramatique, une apparence de
+chicanerie qui m'est désagréable. Dis à Bocage que _je n'en veux
+absolument pas_, pour mon compte.
+
+J'irai à la seconde ou à la troisième représentation, c'est-à-dire
+aussitôt que je saurai que la première est un fait accompli; car, de se
+fier au jour annoncé, même la veille, tu vois si c'est possible, et ce
+qui me serait arrivé si j'avais compté sur le 28.
+
+Tâche donc de savoir positivement de Bocage si c'est vrai ou faux qu'on
+joue ma pièce; car, si cela doit traîner un an, _et un procès ne dure
+pas moins_ (c'est même court), il vaut mieux que tu reviennes ici. Mais
+qu'il réfléchisse que ces coups de tête-là sont une ruine pour moi; que
+le premier effet d'un procès sera de me faire interdire par la direction
+le droit de faire jouer d'autres pièces avant la fin du procès, et qu'il
+peut y en avoir pour dix-huit mois et deux ans; ce sera comme pour _le
+Champi_, dont nous n'entendrons plus parler avant 1852, et qui serait à
+nous si on n'avait pas cassé les vitres.
+
+Ne le blesse pas, ne le tourmente pas pour le passé. Ce qui est fait est
+fait, et il ne faut pas revenir sur les faits accomplis; mais, pour ce
+qui est à faire, on peut se préserver, et, encore une fois, je veux que
+la pièce soit jouée telle quelle, et qu'elle tombe, plutôt que d'être
+conquise au prix d'un procès.
+
+Bonsoir, mon cher mignon; je t'embrasse de toute mon âme.
+
+
+
+
+CCCXXV
+
+A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
+
+ Nohant, 22 janvier 1851.
+
+Oui, mon ami, je la reçois avec reconnaissance et avec bonheur, cette
+chère bague dont je n'ai pas besoin pour penser à vous tous les jours
+de ma vie, mais qui sera pour moi une relique sacrée dont mon fils
+héritera. Il en est digne; car il a la religion des souvenirs, comme
+nous.
+
+En disant que je pense à vous tous les jours de ma vie, je ne me sers
+pas d'une formule vaine. Je mentirais si je disais que je pense tous
+les jours à _tous_ mes amis. Mais, comme les chrétiens out certains
+bienheureux de préférence, auxquels ils s'adressent chaque soir dans
+leurs prières, je puis dire que j'ai certaines affections sérieuses sur
+cette terre et ailleurs, dont la commémoration se fait naturellement
+dans mon âme chaque fois qu'elle s'élève vers Dieu, dans la douleur et
+dans la foi. Oui, je vois bien qu'il faut que vous alliez en Italie tôt
+ou tard. Je sais bien que vous lui devez votre vie ou votre mort. C'est
+notre lot à tous de vivre ou de mourir pour nos principes. Pour vous,
+l'éventualité est plus prochaine en apparence que pour nous. Ce n'est
+pas moi qui vous dirai de craindre la souffrance, de reculer devant les
+périls, et d'éviter la mort. Je vous le dirais, d'ailleurs, sans vous
+ébranler. La douleur et l'effroi qui me serrent le coeur à cette idée,
+je ne dois même pas vous en parler; mais vous seriez mon propre fils,
+que je ne vous détournerais pas de votre devoir. Que nos amis soient
+parmi nous ou dans une meilleure vie, nous les sentons toujours en nous
+et nous les aimons de même; nous nous sommes dit cela l'un à l'autre et
+nous le pensons bien profondément. Pourtant, cette idée de séparation
+ici-bas répugne à la nature, et le coeur saigne malgré lui. Que Dieu
+nous donne la force de _croire_ assez pour que cette douleur ne soit pas
+le désespoir! Mais enfin, fût-elle le désespoir, acceptons tout. L'âme a
+ses agonies et doit subir ses tortures, comme le corps.
+
+Il faut que je vous dise maintenant que, depuis trois semaines, je suis
+fort tourmentée et indignée à cause de vous. Imaginez-vous que j'ai
+traduit en français voire lettre au pape, et que je l'ai accompagnée
+de réflexions qui, loin d'être violentes et subversives, sont, au
+contraire, chrétiennes et vraies. J'ai envoyé tout cela à Paris, pour
+que mes amis le fissent publier dans un journal. Je crois que la
+_Réforme_, qui est dans nos idées plus que les autres, l'aurait accepté
+sans objection; mais la _Réforme_ n'a qu'un petit nombre de lecteurs, et
+je tenais à ce que votre lettre eût un certain retentissement en
+France, surtout dans un moment où notre Assemblée vient de discuter
+si pauvrement la question italienne, et où le jésuite Montalembert et
+autres cerveaux despotiques et étroits vous ont personnellement lancé
+leur anathème méprisable. Je tenais beaucoup à montrer que ces beaux
+chrétiens étaient des hérétiques, et vous un chrétien beaucoup plus
+sincère et plus orthodoxe. Eh bien, le _Siècle_ a gardé mon manuscrit
+quinze jours et a fini par le rendre, en disant qu'il manquait de
+place pour le publier; ce qui n'est qu'un prétexte pour éviter de se
+compromettre dans l'esprit des bourgeois voltairiens. On a porté votre
+lettre et mes réflexions au _Constitutionnel_, qui a promis de les
+insérer, mais qui les tient depuis plusieurs jours sans en rien faire.
+De sorte que j'ignore si, comme le _Siècle_, il ne se ravisera pas. J'ai
+écrit hier pour leur dire que, s'ils étaient _effrayés_ de mes idées, je
+les autorisais à les supprimer entièrement, pourvu qu'ils publiassent ma
+traduction de votre lettre. Nous verrons s'ils auront un peu de coeur et
+de courage; mais je suis honteuse pour la presse française non seulement
+que vous n'y ayez pas un défenseur spontané, mais encore qu'on ait tant
+de peine à laisser entendre une voix qui s'élève dans le désert pour
+dire que vous n'êtes ni un jacobin ni un impie.
+
+Au reste, notre ami Borie, que vous avez vu chez moi, a pris plusieurs
+fragments de cette traduction et a fait de son côté un bon article,
+qu'il a envoyé au _Journal du Loiret_, en même temps que j'envoyais le
+mien avec la traduction complète à Paris. Il a mieux réussi que moi. Cet
+article a été publié, il y a quelques jours, et j'attends, pour vous
+l'envoyer, que j'y puisse joindre le mien. J'ai vu aujourd'hui Leroux,
+à qui j'ai remis un exemplaire de votre texte italien, et qui va s'en
+occuper sérieusement dans la _Revue sociale_. Il ne sera pas autant que
+moi de votre avis. Il rendra justice à la pureté et à l'élévation de vos
+idées et de vos sentiments; mais il est possédé aujourd'hui d'une _rage
+de pacification_, d'une horreur pour la guerre, qui va jusqu'à l'excès
+et que je ne saurais partager.
+
+Blâmer la guerre dans la théorie de l'idéal, c'est tout simple; mais
+il oublie que l'idéal est une conquête, et qu'au point où en est
+l'humanité, toute conquête demande notre sang.
+
+Il vous envoie probablement ses travaux quotidiens. Le voilà qui croit
+tenir la science religieuse, politique et sociale, et qui s'annonce avec
+beaucoup d'audace comme possédant un _dogme_, une _organisation_, un
+principe de _subsistance_; c'est beaucoup dire! Cette admirable cervelle
+a touché, je le crains, la limite que l'humanité peut atteindre. Entre
+le génie et l'aberration, il n'y a souvent que l'épaisseur d'un cheveu.
+Pour moi, après un examen bien sérieux, bien consciencieux, avec un
+grand respect, une grande admiration et une sympathie presque complète
+pour tous ses travaux, j'avoue que je suis forcée de m'arrêter, et que
+je ne puis le suivre dans l'exposé de son système. Je ne crois pas,
+d'ailleurs, aux systèmes d'application à priori. Il y faut le concours
+de l'humanité et l'inspiration de l'action générale. Enfin, lisez et
+dites-moi si j'ai tort et si vous le croyez dans le vrai. Je tiens
+beaucoup à votre jugement. J'en ai même besoin pour sonder encore le
+mien propre. Je vous demande donc de donner deux ou trois heures à cette
+lecture, et d'en consacrer encore une ou deux, s'il le faut, à résumer
+pour moi votre opinion. Ne craignez pas de me faire payer un gros port
+de lettre. Je n'ai pas encore discuté avec Leroux, j'étais tout occupée
+de l'écouter et de le faire expliquer. Et puis il était aujourd'hui dans
+une sorte d'ivresse métaphysique, et il n'eût rien entendu.
+
+Adieu, mon ami; permettez-moi d'affranchir ce paquet, que je vais
+grossir de ma réponse à miss Hays. Je ne me souciais pas de répondre,
+je l'avoue. Une personne qui avait débuté par des _altérations_ ne me
+paraissait pas très bien venue à me demander une consécration de la
+fidélité de sa traduction. Et puis il me semblait que mistress Ashurst,
+votre amie, ayant traduit aussi quelque chose, je ne devais pas créer à
+une autre un monopole. Je conclus de votre lettre que mistress Ashurst
+a renoncé à ce travail et je fais ce que vous me dites. Mais je vous
+envoie ma lettre à miss Hays, pour que, réflexion faite, vous en
+agissiez comme vous trouverez bon.
+
+Adieu encore, mon ami et mon frère. Bénissez-moi, j'en vaudrai mieux.
+
+GEORGE.
+
+Mon fils et ses amis vous aiment.
+
+
+
+
+CCCXXVI
+
+A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNÉVILLE
+
+ Nohant, 24 janvier 1851
+
+Ma chère fille,
+
+J'ai reçu à Paris ta lettre de félicitation. _Claudie_ a réussi, en
+effet, au delà de toute prévision. Succès de larmes, succès d'argent.
+Tous les jours, salle comble, pas un billet donné, pas même une place
+pour Maurice. La pièce est admirablement jouée. Bocage est magnifique;
+le public pleure, on se mouche comme au sermon. Enfin on dit que jamais,
+de mémoire d'homme, on n'a vu une première représentation comme celle
+qui a eu lieu et à laquelle je n'ai pas assisté. Tous mes amis sont bien
+contents, et Maurice aussi.
+
+Moi, je ne nie suis pas laissée _détempser_ par tous ces compliments.
+J'ai passé huit jours-là-bas, et je reviens ici reprendre un travail qui
+m'intéresse plus que celui qui est terminé. Le travail _en train_ a des
+attraits que l'on ne sait pas et qui l'emportent sur celui du travail
+accompli et livré au public. Et puis, cette vie de Paris, tu sais comme
+je l'aime peu et comme elle me fatigue. Je me trouve ici mieux que
+partout ailleurs.
+
+J'attends Maurice dans quelques jours. Je travaille à la belle
+surprise que nous voulons lui faire et qui est presque prête. C'est la
+suppression du mur qui séparait le théâtre du billard. A présent, ces
+deux pièces sont jointes par une belle arcade. Le public n'en dépassera
+pas la limite et verra à distance l'effet dans la partie de la salle
+qu'il occupait autrefois.
+
+Sur les côtés, les coulisses sont artistement prolongées et imitent des
+loges grillées, où les acteurs (sans être vus du public) seront bien
+assis et assisteront à la pièce, quand ils ne seront pas en scène. Le
+billard roulera sur des bandes de bois qui permettront qu'on le place le
+long de la fenêtre, et toute la salle de billard pourra être pleine de
+spectateurs.
+
+La toile ne s'ouvre plus en deux, elle monte sur un cylindre. Enfin,
+c'est un bijou que notre petit théâtre, et on y fera encore les épreuves
+des pièces destinées aux grandes scènes de Paris, et tu viendras encore
+y faire les jeunes premières. Maurice ne s'attend à rien de tout cela.
+
+J'ai vu à Paris, ma tante, toujours forte et gaie; mon oncle, Clotilde,
+tous bien portants et me parlant de toi.
+
+Bonsoir, ma mignonne; j'embrasse Bertholdi de tout mon coeur, pour son
+contentement à la lecture des journaux qui lui ont appris le succès de
+_Claudie_; je l'embrasse aussi _pour toi_ et _pour lui_, ça fait trois.
+Toi, je te _bige_ mille fois, ainsi que mon petit amour de George.
+
+
+
+
+CCCXXVII
+
+A LA MEME
+
+ Nohant, 17 février 1851.
+
+Ma chère mignonne,
+
+Il y a bien longtemps que je veux t'écrire. J'ai été très souffrante
+de crampes d'estomac et occupée pardessus la tête. Je suis heureuse
+de toutes des bonnes nouvelles que tu me donnes de ton petit George
+d'abord, et puis de tes succès dans le monde musical Mais pourquoi ne
+m'as-tu pas déjà écrit le résultat de ton concert à Nancy?
+
+Il ne faut pas attendre mes réponses pour m'écrire et me tenir au
+courant de ce qui t'intéresse.
+
+Tu sais bien que je m'y intéresse aussi, moi, et que j'aime à te suivre
+jour par jour. Si je ne suis pas exacte, ce n'est pas ma faute.
+
+Je suis assez malade, mais non pas dangereusement, et cela n'empêche
+pas les comédies d'aller leur train et la maison d'être gaie comme de
+coutume. Nous avons en plus, pour quelques jours, un architecte du
+gouvernement, qui est venu pour faire réparer l'église de Vic; car tu
+sauras que cette église est classée parmi les _monuments historiques_.
+Cela t'étonne un peu, n'est-ce pas?
+
+Eh bien, cette grange, cette masure si nue, si laide, si insignifiante,
+elle est au nombre des choses rares et précieuses. Notre nouveau curé,
+en grattant les murs pour les nettoyer, a découvert, sous trois couches
+de badigeon, dans le choeur et dans le sanctuaire, des fresques romanes
+du XIe siècle _au moins_. J'en ai porté des croquis à Paris, je les
+ai montrés aux gens compétents et l'église a été classée.
+
+Ces peintures sont barbares, comme tu penses, mais très curieuses, et
+cela intéressera beaucoup ton mari quand il les verra.
+
+Il n'y a que cela de nouveau ici. Borie est à Bruxelles bien installé.
+Il vous écrit probablement. Les Duvernet vont bien et me parlent
+toujours de toi. Maurice et Lambert te disent mille amitiés de grand
+coeur. Nous t'aimons toujours bien, sois-en sûre, et tu es toujours ma
+fille chérie.
+
+Embrasse bien Bertholdi et mon George pour moi et pour nous tous.
+
+
+
+
+CCCXXVIII
+
+M. CHARLES PONCY, A TOULON.
+
+ Nohant, 16 mars 1851.
+
+Cher enfant, je vous ai écrit certainement depuis mon retour de Paris;
+je vous ai dit que j'y avais passé seulement huit jours, et que j'étais
+de retour ici à la _fin_ de janvier. Je ne vous ai pas envoyé _Claudie_,
+il est vrai; elle n'était pas imprimée encore. Je vous l'envoie.
+Accusez-m'en réception, ainsi que de ma lettre; car il me semble que la
+poste n'est pas bien fidèle. Je ne vous mets rien sur la première page,
+vous savez que la poste s'y oppose.
+
+Ce succès de _Claudie_, dont vous me faites compliment, a été coupé par
+la moitié, au beau milieu. Des intrigues de théâtre que je ne sais pas,
+des directeurs endettés, ruinés, forcés d'obéir à je ne sais quelles
+volontés (le ministère, dit-on, sous jeu), m'ont suscité de tels
+empêchements, qu'à la quarantième représentation environ, j'ai dû
+retirer ma pièce pour qu'elle ne fût pas tuée par le mauvais vouloir.
+Elle avait fait pourtant gagner beaucoup d'argent à ce théâtre ruiné,
+et, la veille encore, la salle était pleine. Je ne sais pas ce qu'il y a
+dans ces arcanes de la coulisse. Je laisse la gouverne à mon ami Bocage,
+qui fait de son mieux, mais qui ne peut lutter contre le diable. J'ai
+donc retiré fort peu d'argent de _Claudie_. Nous comptions sur cent
+représentations, et nous sommes loin de compte. Nous aviserons à la
+faire jouer sur un théâtre plus honnête, s'il y en a, et je prépare
+une autre pièce; car, mes petites dettes payées, me voilà pauvre comme
+devant et travaillant toujours sans pouvoir me reposer.
+
+Je voudrais vous écrire longuement. C'est impossible ce soir, et je veux
+pourtant vous répondre par le courrier.
+
+Je ne connais pas M. Lugi Bordèse. S'il a fait quelque chose sur des
+paroles de moi, s'il m'a écrit, si je lui ai répondu, je n'en ai pas
+souvenance. Donc, en tout cas, je ne le connais guère. Je ne sais
+pas quelle affaire il vous propose; je ne connais pas du tout ces
+arrangements de publication musicale. Renseignez-vous et ne livrez
+pas légèrement votre avoir littéraire, sans savoir de quoi il s'agit.
+Savez-vous que, si _Claudie_ m'avait rapporté dix mille francs nets, mes
+dettes payées, je comptais vous dire de venir bien vite bâtir un atelier
+à Maurice? Je ne voulais pas vous le dire avant de savoir si je le
+pourrais, et j'ai bien fait de ne pas porter vos idées et vos projets
+sur ce travail, puisque, mes dettes payées, il ne me reste pas un
+centime. C'est donc pour une autre pièce, si elle réussit sous le
+rapport des écus, et pour une autre année probablement, si vous êtes
+libre quand je serai riche. Il faut aussi que je rentre dans la
+disposition d'une petite maison que j'ai dans le village, et qui
+est louée à bail, jusqu'en novembre prochain. Je la ferai arranger
+proprement pour que vous y puissiez loger, si nos projets se réalisent;
+car, maintenant, avec les arrangements que Maurice a faits dans la
+grande maison, les amis qui y sont à demeure et le théâtre, il ne me
+resterait pas un coin grand comme la main pour loger votre famille. Si
+j'avais eu ce logement libre, je vous aurais fait venir cet hiver pour
+le calorifère, dont je ne pouvais plus me passer, et que j'ai fait
+construire par un homme du pays. Mais je n'aurais pas pu vous séparer
+deux mois, n'est-ce pas? de Désirée et de Solange, et je n'aurais
+pas voulu vous mettre tous les trois sur un lit de sangle, dans une
+soupente. Cette question-là m'a empêchée de suivre mon désir, et même de
+vous en parler.
+
+Espérons que tout ne sera, pas bouleversé en 1852, comme les bourgeois
+le prétendent. Je crois, au contraire, qu'on ne bouleversera pas assez!
+Alors, nous pourrons passer six mois ensemble en famille. Dans ce
+moment, j'emprunte une somme à intérêts pour faire, à mes frais, la
+publication de mes oeuvres complètes, à quatre sous la livraison. Ce
+sera enfin le moyen de populariser des ouvrages faits en grande
+partie pour le peuple, mais que, grâce aux spéculations stupides et
+aristocratiques des éditeurs, les bourgeois seuls ont lus. C'est une
+grande affaire dont je confie le soin à Hetzel. S'en tirera-t-il; et
+m'en tirerais-je moi même? A la garde de Dieu! Je crois que c'était un
+devoir, le principal devoir de ma vie, et je le remplis à mes risques et
+périls.
+
+Bonsoir, cher enfant; je vous embrasse de coeur, ainsi que Désirée et
+Solange. Maurice vous embrasse aussi.
+
+Borie est en Belgique et m'écrit souvent.
+
+
+
+
+CCCXXIX
+
+A M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS
+
+ Nohant, 11 avril 1851.
+
+Votre lettre m'a beaucoup touchée, monsieur, et, dans le service que
+vous ont rendu les miennes, je vois quelque chose de providentiel entre
+Dieu, vous et moi. Je n'ai pas l'habitude de répondre à cette foule de
+lettres oiseuses et inutiles qu'on écrit à toutes les personnes un peu
+connues dans les arts, et auxquelles le temps et la raison ne permettent
+pas de donner une attention sérieuse. Mais la première que je reçus de
+vous me prouva, par sa modestie et sa sagesse, que je devais faire une
+de ces rares exceptions qu'on est heureux de signaler, et, autant qu'il
+m'a été possible, j'ai répondu aux discrets et généreux appels de votre
+esprit délicat et sensé. Je m'en applaudis doublement aujourd'hui en
+apprenant que mon estime et ma sympathie vous ont assuré celles d'un
+homme généreux dans des circonstances funestes[1]. Faites savoir, je
+vous prie à M. Francisco Cardozzo de Mello, s'il est toujours aux îles
+du Cap-Vert, que je suis de moitié dans la reconnaissance que vous lui
+portez. Elle lui est due de ma part, puisque c'est un peu à cause de moi
+qu'il vous a si bien traité. Mais son bon coeur a été le premier mobile
+de sa bonne action, et votre mérite en sera la récompense. Si mes
+sentiments peuvent y ajouter quelque chose, soyez-en l'interprète auprès
+de lui.
+
+Vous ne me dites pas ce que vous allez faire à Manille[2]. Croyez que
+je m'intéresserai cependant à tout ce qui vous concerne et que j'aurai
+beaucoup de satisfaction à recevoir de vos nouvelles. Je vous envie
+beaucoup d'avoir la jeunesse et la liberté qui permettent ces beaux
+voyages, traversés, sans doute, de périls, de souffrances et de
+désastres, mais où la vue des grands spectacles de la nature et des
+richesses de la création apportent de si nobles dédommagements. Je pense
+que vous prendrez beaucoup de notes et que vous tiendrez un journal qui
+vous permettra de donner une bonne relation de vos voyages.
+
+Ces vastes excursions, de quelque côté qu'on les envisage, et le mieux
+est de les envisager sous tous les côtés à la fois, ont toujours un
+puissant intérêt, et vous y trouverez des ressources pour l'avenir.
+Occupez-vous d'histoire naturelle; n'y fussiez-vous pas très versé, vos
+collections et vos observations auront leur utilité. Pour ma part, je
+vous demande des insectes et des papillons; les plus humbles, les plus
+chétifs, me seront encore une richesse; et, comme je connais quelques
+amateurs, je pourrais, à votre retour, vous procurer d'agréables
+relations.
+
+La meilleure manière d'apprêter les papillons et les insectes, c'est de
+ne pas chercher à les préparer. Quand le papillon est tué et piqué dans
+une longue épingle, ses ailes se ferment et il se dessèche ainsi. On
+peut donc en apporter une quantité, debout côte à côte dans une boîte
+assez petite; et, pourvu qu'ils soient bien plantés et ne se touchent
+pas, ils ne courent aucun risque. A leur arrivée, on les ramollit, on
+les ouvre, et on les étale par des procédés très simples, dont je me
+chargerai. Il faut coller un petit morceau de camphre à chaque coin de
+la boîte. Vous pourriez aussi apporter des chrysalides de papillons et
+d'insectes dans du son. Il en meurt, et il en éclôt mal à propos bon
+nombre dans la traversée; mais il en arrive toujours quelques-unes
+qu'on fait éclore ici par une chaleur artificielle et qui donnent des
+individus superbes. Mais ce à quoi je tiens beaucoup plus qu'à mes
+papillons, c'est à recevoir de vos nouvelles, et, si je puis vous être
+utile en quoi que ce soit, veuillez vous souvenir de moi.
+
+Adieu, monsieur; mes meilleurs voeux vous accompagnent, et je demande à
+Dieu qu'ils vous portent encore bonheur.
+
+Tout à vous,
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] A la suite du naufrage du navire _le Rubens_, sur les récifs de
+ l'île de Bona-Vista.
+ [2] Possession espagnole en Malaisie.
+
+
+
+
+CCCXXX
+
+A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNÉVILLE
+
+ Nohant, 5 juin 1851.
+
+Chère enfant,
+
+J'ai été passer quinze jours à Paris; j'en suis revenue depuis environ
+quinze jours; j'en ai rapporté la grippe, dont je suis guérie par ces
+dernières chaleurs, mais qui m'a bien fatiguée. Je n'ai pu la soigner,
+ni me coucher, ni m'arrêter un instant au milieu de mes courses et de
+mes ennuis de théâtre. Au milieu de tout cela, le profond chagrin de la
+mort de ma pauvre petite tante m'est tombé sur la tête comme un coup de
+foudre. J'étais depuis cinq jours à Paris, je n'avais pas eu une minute
+pour aller la voir. Je lui avais envoyé une loge pour voir la première
+représentation de _Molière_. Elle était morte la veille. Afin de ne pas
+m'accabler et me mettre hors-d'état de veiller à mes affaires, Clotilde
+n'avait rien voulu me faire savoir. Pendant la représentation, cachée
+dans les coulisses, je voyais les avant-scènes et la loge que j'avais
+destinée à ma tante remplie de figures étrangères. Cela m'étonnait et
+m'inquiétait beaucoup, quoique je n'eusse pas de motifs d'inquiétude.
+Les acteurs me disaient: «Qu'est-ce que vous avez donc à vous tourmenter
+de cette loge? Pensez donc à votre pièce! Ça va bien, on applaudit.» Je
+n'y faisais pas attention, j'avais une idée fixe pour ma pauvre tante.
+Cependant, le lendemain matin, ce pressentiment était dissipé, je me
+disais qu'il y avait eu quelque changement dans la distribution des
+loges, et mon premier moment de liberté fut pour aller chez Clotilde et
+de là, à Chaillot. Clotilde était à la campagne. Je demande si ma tante
+est à Paris. «Madame Maréchal? me répond le portier. On l'a enterrée
+ce matin.» Voilà comment se brise une affection de toute la vie, une
+affection filiale, je peux dire; car j'aimais ma tante comme si elle
+m'avait mise au monde, Elle était ma mère autant que ma mère; elle
+m'avait nourrie de son lait autant que ma mère; elle m'aimait, je crois,
+autant que sa fille; et elle était si bonne, si égale, si douce, si
+gaie, si jeune de santé, d'esprit et de coeur! Je ne l'ai pleurée
+que dans la surprise du premier moment, et j'ai continué à faire mes
+affaires, mes corvées, et à traîner ma fièvre et ma toux, qui m'ont pris
+juste à ce moment-là, je ne sais par quelle coïncidence, je sais que ma
+tante avait un grand âge, je savais que je devais m'attendre à la
+perdre et à l'apprendre comme cela quelque jour, puisque nous vivions à
+quatre-vingts lieues de distance. Mais, c'est égal, la résignation ne
+console pas, et l'idée qu'une chose est inévitable ne la rend pas moins
+amère. J'y pense et j'y penserai tous les jours de ma vie, pour me dire
+que, maintenant, je suis tout à fait orpheline. Je ne l'étais pas encore
+tant qu'elle vivait. Elle a pensé à moi jusqu'au dernier jour de sa vie;
+sa dernière parole a été: «Donnez-moi donc un journal, pour que je voie
+si on joue ce soir la pièce d'Aurore. Je veux y aller.» Pendant que la
+bonne allait chercher ce journal, elle a jeté un cri: on l'a trouvée
+sans parole, sans connaissance, foudroyée d'une _apoplexie pulmonaire_,
+dit-on (je ne sais pas ce que c'est), et, une heure après, elle expirait
+dans les bras de Clotilde, sans comprendre et sans souffrir, à ce qu'on
+assure. Dieu veuille qu'elle n'ait pas pu savoir qu'elle quittait la
+vie! Elle l'aimait, elle se trouvait heureuse partout et toujours. Cette
+manière de finir est encore un bonheur; mais il aurait pu, il aurait
+dû arriver dix ans plus tard. Ou bien, il faudrait que des êtres si
+excellents, si doux, si inoffensifs et si aimables ne finissent jamais.
+On se retrouve ailleurs, je le crois, je l'espère. Sans cela, il
+vaudrait mieux ne pas vivre que de passer sa vie à s'aimer pour se
+perdre à jamais.
+
+Je n'ai pas grand'chose à te dire de _Molière_, Le public a applaudi la
+pièce; mais on ne l'a jouée que douze fois. Bocage dit que le directeur
+n'a pas voulu la faire _prendre_. Le directeur était, je crois, en
+pleine déconfiture, le théâtre est fermé. Bocage ne s'accorde pas avec
+les théâtres où il n'est pas le maître. On y est très voleur, c'est
+vrai; mais Bocage est un peu terrible avec eux, et je crois qu'il
+faudra, ou que j'attende qu'il ait un théâtre à lui, ou que je change
+mes batteries si je veux gagner quelque argent avec mes pièces. Mais.
+je n'ai pas le coeur à te parler beaucoup de cela aujourd'hui. Je
+t'enverrai la pièce quand je l'aurai reçue. Je me suis remise au
+travail, espérant, de l'avenir et de meilleures combinaisons, de
+meilleurs résultats. Bonsoir, ma chère fille; je t'attends au mois
+d'août. Je t'aime; j'embrasse mon petit George et Bertholdi. Écris-moi
+souvent. Maurice t'embrasse; les jeunes gens le saluent très amicalement
+et humblement. Sois toujours heureuse _à ta manière_, toi; c'est la
+bonne!
+
+
+
+
+CCCXXXI
+
+A MADAME CAZAMAJOU, A CHÂTELLERAULT
+
+ Nohant, 6 juin 1851.
+
+Oui, chère soeur, c'est une grande douleur pour nous, et c'est à présent
+que nous sommes tout à fait orphelines; car nous avions conservé, malgré
+nos cheveux blancs, une seconde mère qui nous chérissait d'un coeur
+toujours jeune. Elle était si jeune de santé aussi, que ce coup imprévu
+est bien cruel.
+
+Elle devait aller le soir au théâtre pour voir cette pièce nouvelle de
+moi; elle avait reçu sa loge, elle se portait on ne peut mieux. Elle
+disait à son ouvrière: «Allez me chercher un journal, que je voie si on
+joue ce soir la pièce de ma nièce.» Ç'a été sa dernière parole. On l'a
+retrouvée mourante sur son fauteuil. Elle a expiré une heure après dans
+les bras de Clotilde, sans souffrir et sans rien comprendre. Clotilde
+n'a rien voulu me faire savoir, à cause des occupations où je me
+trouvais. Le soir, pendant la première représentation, j'étais dans les
+coulisses, j'apercevais la loge d'avant-scène où elle devait être.
+J'y voyais des figures étrangères, je m'en inquiétais; j'avais un
+pressentiment affreux, je ne pensais pas plus à ma pièce que si elle
+était d'un autre. Le lendemain matin, je cours chez Clotilde, et
+j'apprends de son portier la triste nouvelle. Je ne peux pas te dire
+le mal que cela m'a fait. La fièvre et la grippe m'ont prise
+instantanément. Je suis comme toi, je ne m'écoute guère. J'ai traîné
+cette vilaine maladie sans me coucher et ne m'en suis trouvée
+débarrassée qu'il y a deux jours, par une journée de forte chaleur, la
+seule que nous ayons encore eue ici depuis le printemps.
+
+Le succès de _Molière_ a été bon comme approbation du public, mais nul
+d'argent. Les théâtres du boulevard sont vides dès qu'il fait beau, et
+on a joué ma pièce trop tard dans la saison morte. Le théâtre était
+d'ailleurs en déconfiture, à ce qu'il paraît; car il a fermé brusquement
+ces jours-ci, et on le reconstitue, je ne sais si c'est avec la même
+direction.
+
+Je vais tenter autre chose. Il faut s'attendre à bien du travail perdu
+dans cette partie.
+
+Je viens de recevoir une lettre que le colonel d'Oscar écrit au général
+Baraguey d'Hilliers, et que ledit général m'a renvoyée pour me faire
+voir qu'on promettait positivement qu'Oscar passerait maréchal des
+logis. J'espère, sans être certaine, et je voudrais dire cette bonne
+nouvelle à Oscar. Mais tu m'annonces qu'ils _vont partir_, et tu ne
+m'apprends pas où ils vont. Est-ce qu'ils reviennent en France? Ce n'est
+pas probable. Les spahis ne quittent jamais l'Afrique; je t'envoie
+toujours une petite lettre pour lui. Fais-la-lui passer, si tu sais où
+il est, et change l'adresse, s'il y a lieu. Bonsoir, chère soeur; je
+t'embrasse mille fois, ainsi que notre bon Cazamajou, que j'aime de tout
+mon coeur. Maurice vous embrasse aussi tous les deux bien tendrement. Il
+est revenu de Paris avec moi; c'est le seul qui n'ait pas eu la grippe.
+Les autres enfants d'ici te présentent leurs respects. J'attends Solange
+dans quelques jours. Elle est très gentille pour moi à présent, malgré
+la froideur et la raideur du fond. Mais elle est comme cela, il faut
+bien aimer ses enfants comme ils sont. Sa petite est charmante. Son mari
+a des travaux et gagne de l'argent.
+
+Adieu encore, chère amie.
+
+Ta soeur.
+
+
+
+CCCXXXII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 6 juin 1851.
+
+Mon enfant, je suis heureuse de l'amélioration de votre sort. Enfin,
+voilà du pain quotidien. C'est si cruel d'avoir du coeur, des bras, de
+l'âme, et de ne pouvoir les occuper pour nourrir ceux qu'on aime! La
+manière dont vous avez été élu est charmante. C'est une vraie victoire.
+
+J'étais à Paris quand cette lettre est arrivée ici; je l'ai trouvée
+à mon retour. J'avais la grippe et une grosse fièvre que je traînais
+depuis quinze jours à Paris, n'ayant pas un instant pour me reposer.
+Votre seconde lettre, me confirme votre satisfaction. Une bonne santé à
+vous trois! avec cela, tout va donc bien de votre côté. J'ai retrouvé
+hier un petit imprimé de vous, intitulé _Lieds_. Je ne l'avais pas vu.
+On reçoit ici les lettres, journaux et imprimés, le matin. On m'apporte
+les lettres dans mon lit; mais, les imprimés, sous prétexte de lire
+les journaux, mes jeunes gens les égarent ou les laissent traîner
+quelquefois, ce qui revient au même. Si bien que j'ai retrouvé le vôtre
+en fouillant dans une masse de rebuts où il n'aurait pas dû être. Il y a
+de charmantes choses dans ces _Lieds_, et je vois que la vie réelle, à
+laquelle il faut bien que, riche ou pauvre, on donne la meilleure partie
+de son temps, n'éteint pas en vous le feu sacré. Si la poésie ne fait
+pas venir le pain à la maison, du moins elle y conserve la vie de l'âme,
+et cela, joint aux tendres affections du coeur et de la famille, est
+encore un grand présent du bon Dieu.
+
+J'oublie de vous parler de _Molière_.--Non, les tracasseries de la
+censure n'ont été que vaines menaces. Il n'y avait rien dans la pièce
+à quoi le mauvais vouloir pût se prendre. Je vous l'enverrai en quatre
+actes, comme elle a été jouée, et en cinq actes, comme je l'avais
+faite. Vous y trouverez bien de l'impartialité historique. Vous verrez
+seulement une scène où, après que divers personnages ont bu à la santé
+du roi et de la reine, des princes de la Fronde; un chasseur, à ses
+chiens; une gardeuse d'oies, à ses oies, Molière boit à la santé du
+peuple. Voilà le mot que la censure voulait absolument ôter. J'ai tenu
+bon; je les ai défiés d'interdire la pièce. Je les ai priés de le faire,
+leur disant que jamais plus belle occasion ne se présenterait pour moi
+de proclamer le jugement et les vertus de la censure. Ils ont cédé, et
+le mot est resté. Ils sont très bêtes, ces gens-là! si bêtes, qu'on est
+forcé d'en avoir pitié!
+
+Le public des premières représentations a très bien accueilli ce
+_Molière_. Mais je dois dire, _entre nous_, que le public des
+boulevards, ce public à dix sous qui doit être le peuple, et à qui j'ai
+sacrifié le public bien payant du Théâtre-Français, ne m'a pas tenu
+compte de mon dévouement. Le peuple est encore ingrat ou ignorant. Il
+aime mieux les meurtres, les empoisonnements, que la littérature de
+style et du coeur. Enfin, c'est encore le peuple du _boulevard du
+crime_, et on aura de la peine à l'améliorer comme goût et comme morale.
+La pièce, délaissée par ce public-là, n'a eu que douze représentations,
+peu suivies par lui, et soutenues seulement par les lettrés et les
+bourgeois. C'est triste à dire. Il ne faut même pas le dire, et surtout
+il ne faut pas se décourager. La perte d'argent n'est qu'un désagrément;
+la perte de travail moral, le dévouement inutile sont des chagrins dont
+il ne faut pas se trop préoccuper; et il n'y a qu'un mot qui serve _En
+avant! en avant!_--Bonsoir, chers enfants, Désirée, Solange; je vous
+embrasse de toute mon âme.
+
+
+
+
+CCCXXXIII
+
+A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE.
+
+ Paris, 25 octobre 1851
+
+Mon cher ami, je suis très touchée de vos éloges, car ils sont très
+affectueux, et très flattée de vos vers.
+
+En réponse à des vers qu'il lui avait adressés, après une
+représentation, à Nohant, de _Nello_, joué plus tard à l'Odéon, sous le
+titre de _Maître Favilla_. car ils me semblent très beaux. Je ne m'y
+connais guère, quoique je ies aime beaucoup. Mais ceux-là me paraissent
+pleins d'idées, et la forme en est belle, à coup sûr. Maintenant, est-ce
+que je mérite tout cela? Non certainement; mais, si vous le pensez de
+moi, sans en être vaine, j'en suis reconnaissante.
+
+Je vois que vous êtes bien pénétré de la vérité dont j'ai fait ma
+méthode et mon but dans l'art, et je trouve que vous la dites mieux dans
+vos vers que je ne saurais la raisonner dans ma prose. C'est que la
+vérité, c'est l'idéal, dans l'ordre abstrait, comme le réel, c'est le
+mensonge. Dieu tolère le réel et ne l'accepte pas; comme nous, nous
+aspirons vers l'idéal et ne l'atteignons pas. Il n'en existe pas moins,
+l'idéal, puisqu'il doit devenir réalité dans le sein de Dieu, et même,
+espérons-le pour l'avenir du monde, réalité sur la terre.
+
+Je vous réserve depuis longtemps un exemplaire de mon oeuvre complète
+illustrée, non pas pour vous condamner à tout lire, mais pour que vous
+l'ayez de moi en souvenir de moi. J'attends, pour vous en commencer
+l'envoi, qu'il y ait des volumes parus en parties brochées; car ces
+feuilles volantes sont fort incommodes et deviennent tout de suite
+malpropres.
+
+Embrassez Angèle et vos enfants pour moi, s'ils sont près de vous, et
+gardez-moi tous deux bonne place dans votre coeur. J'y tiens, vous le
+savez.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCXXXIV
+
+A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNÉVILLE
+
+ Nohant, 6 décembre 1851.
+
+Chère enfant, rassure-toi. Je suis partie de Paris, le 4 au soir, à
+travers la fusillade, et je suis ici avec Solange, sa fille, Maurice,
+Lambert et Manceau, depuis hier matin. Le pays est aussi tranquille
+qu'il peut l'être, au milieu d'événements si imprévus. Cela tue mes
+affaires, qui étaient en bon train. N'importe! tant d'autres souffrent
+en ce monde, qu'on n'a pas le droit de s'occuper de soi-même.
+
+Je t'embrasse mille fois. J'ai laissé tous nos amis bien portants à
+Paris. Maurice t'embrasse de coeur, et les enfants aussi. Bonjour et
+tendresses à Bertholdi et à mon petit George. N'aie pas d'inquiétude.
+
+
+
+
+CCCXXXV
+
+A M. SOLLY-LÉVY, A PARIS
+
+ Nohant, 24 décembre 1851.
+
+Mon cher monsieur Lévy, j'avais bien l'intention de vous voir à Paris.
+Dans les premiers jours, ne pouvant trouver une heure de loisir, je
+ne vous écrivais pas, comptant le faire aussitôt que ma pièce serait
+jouée[1] et mes autres affaires éclaircies. Je devais passer une
+quinzaine à Paris. Les événements sont survenus. Je n'avais aucune
+inquiétude pour mon compte et je voulais rester. Mais je me suis
+inquiétée pour Maurice, que j'avais laissé à Nohant. Le mouvement des
+provinces était à craindre; nous aimons beaucoup le peuple, et, à
+cause de cela, pour rien au monde nous ne lui eussions conseillé de se
+soulever, a supposer que nous eussions eu de l'influence. Je ne sais si
+les autres socialistes pensent comme moi, mais je ne voyais pas dans le
+coup d'État une issue plus désastreuse que dans toute autre tentative du
+même genre, et je n'ai jamais pensé que les paysans pussent opposer une
+résistance utile aux troupes réglées. Ce n'est pas que le peuple ne
+puisse faire quelquefois des miracles; mais, pour cela, il faut une
+grande idée, un grand sentiment, et je ne crois pas que cela existe
+chez les paysans à l'heure qu'il est. Ils se soulèvent donc pour des
+intérêts, et, dans le moment où nous vivons, leur intérêt n'est pas du
+tout de se soulever. Je craignais donc un soulèvement,--non pas chez
+nous, nos paysans sont trop bonapartistes, mais non loin de nous,
+dans les départements environnants, et un _passage_ où l'on se trouve
+compromis entre les gens qu'on aime et qu'on blâme, et ceux qu'on n'aime
+pas, mais qu'on ne veut pas voir opprimer et maltraiter. La position eût
+été délicate et je voulais y être. Je suis donc partie un peu au
+milieu des balles, le 3 décembre, avec ma fille et ma petite-fille, et
+j'attends que la situation soit un peu détendue et la méfiance moins
+grande pour retourner achever mes affaires à Paris. Ici, on a fait
+beaucoup d'intimidation injuste et inutile, selon moi; car je suis
+presque certaine que personne ne voulait bouger. On a arrêté beaucoup
+de gens qui n'eussent rien dit et rien fait, si on les eût laissés
+tranquilles. Espérons qu'on se lassera de ces rigueurs, là où elles
+ne peuvent produire rien de bon, et où vraiment elles n'étaient pas
+nécessaires.
+
+Quand je retournerai à Paris, je compte donc bien vous le faire savoir
+et vous prier de venir me voir. Si j'avais pu vous être utile, car j'ai,
+en toute occasion, pensé à vous, j'aurais bien su trouver le temps de
+vous en avertir. Mais je n'ai pas une seule fois trouvé le _joint_. Je
+n'ai placé ni _Nello_ ni l'autre pièce. J'allais arranger quelque chose
+quand il a fallu tout laisser en train. Si mes trois pièces eussent été
+mises à flot, j'aurais bien trouvé, j'espère, le moyen de vous faire
+entrer dans un des trois théâtres. J'espère que ce moment reviendra
+favorable; mais je voudrais, avant tout, savoir ce que vous désirez.
+Vous m'avez dit qu'on vous avait offert un engagement au Vaudeville,
+et que cela ne vous convenait pas. Vous voudriez jouer le drame, et
+commencer, m'avez-vous dit, par la Porte-Saint-Martin; or vous savez que
+je n'ai pu m'arranger avec ce théâtre, parce qu'on m'a refusé d'engager
+mademoiselle Fernand.
+
+Je regrette d'avoir encore si peu de crédit; j'espère que je finirai par
+en avoir un peu plus, et comptez bien que tout ce qui dépendra de moi
+pour vous être agréable, je le ferai de tout mon coeur.
+
+Bonsoir et à bientôt, mon cher monsieur; mes enfants vous serrent
+cordialement la main, et Émile Aucante compte vous écrire bientôt.
+
+Tout à vous.
+
+ [1] _Le Mariage de Victorine._
+
+
+
+
+CCCXXXVI
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME), A PARIS
+
+ Paris, 3 janvier 1852.
+
+Prince,
+
+J'ai regardé comme une si grande preuve d'obligeance et de bonté de
+coeur la peine que vous avez prise de venir trouver une vieille malade,
+que je n'aurais pas osé vous prier d'y revenir.
+
+Ma fille me dit que j'ai eu tort de douter de la franche sympathie avec
+laquelle vous eussiez accepté mon invitation. Croyez bien que ce n'est
+pas de vous que je douterai jamais, et, pour preuve, je m'enhardi à vous
+dire que, si cette pauvre demeure et cette triste figure ne vous font
+point peur, l'une et l'autre seront ranimées et consolées par votre
+bonne amitié Mille grâces encore.
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+CCCXXXVII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Paris, 4 janvier 1852.
+
+Mes très chers enfants,
+
+Je vous remercie de vos gentilles et bonnes lettres, et de tout ce que
+vous me souhaitez d'heureux. A supposer que je puisse être bien heureuse
+au milieu de tant de désolations et d'inquiétudes, il me faudrait encore
+vous savoir heureux pour l'être entièrement. Mais nous vivons dans un
+temps où l'on ne peut se souhaiter les uns aux autres qu'une bonne dose
+de courage pour affronter l'inconnu et traverser le doute.
+
+L'espérance reste toujours au fond du coeur de l'homme; mais, comme
+la clarté de cette petite lampe qui veille en nous est faible
+et tremblotante dans ce moment-ci! Les huit millions dévotes
+apprendront-ils au président que sa force est dans le peuple et qu'il
+faut s'appuyer sur la démocratie dans l'exercice de sa puissance, comme
+à son point de départ?
+
+Mais je ne veux pas vous attrister par mes réflexions; je ne veux pas
+faire rêver et soupirer Désirée et endormir l'aimable Solange, qui,
+heureusement pour elle, ne comprend pas encore ce que c'est que la vie.
+Donnez, mon bon Charles un tendre baiser à ces deux chères créatures, et
+dites-leur que je les bénis comme mes enfants.
+
+Toujours écrasée de travail et tout à fait malade, je vais devant moi,
+faisant ma tâche de chaque jour.
+
+Ayons la foi, mes amis, et comptons sur la bonté de Dieu, ici-has et
+là-haut.
+
+Je vous embrasse de coeur. Mes enfants vous embrassent aussi et vous
+aiment.
+
+
+
+
+CCCXXXVIII
+
+AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE, PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
+
+ Paris, 22 janvier 1852.
+
+Prince,
+
+Je vous ai demandé une audience; mais, absorbé comme vous l'êtes par de
+grands travaux et d'immenses intérêts, j'ai peu d'espoir d'être exaucée.
+Le fussé-je d'ailleurs, ma timidité naturelle, ma souffrance physique et
+la crainte de vous importuner ne me permettraient probablement pas de
+vous exprimer librement ce qui m'a fait quitter ma retraite et mon lit
+de douleur. Je me précautionne donc d'une lettre, afin que, si la voix
+et le coeur me manquent, je puisse au moins vous supplier de lire mes
+adieux et mes prières.
+
+Je ne suis pas madame de Staël. Je n'ai ni son génie ni l'orgueil
+qu'elle mit à lutter contre la double force du génie et de la puissance.
+Mon âme, plus brisée ou plus craintive, vient à vous sans ostentation
+et sans raideur, sans hostilité secrète; car, s'il en était ainsi, je
+m'exilerais moi-même de votre présence et n'irais pas vous conjurer de
+m'entendre.
+
+Je viens pourtant faire auprès de vous une démarche bien hardie de ma
+part; mais je la fais avec un sentiment d'annihilation si complète, en
+ce qui me concerne, que, si vous n'en êtes pas touché, vous ne pourrez
+pas en être offensé. Vous m'avez connue fière de ma propre conscience,
+je n'ai jamais cru pouvoir l'être d'autre chose; mais, ici, ma
+conscience m'ordonne de fléchir, et, s'il fallait assumer sur moi
+toutes les humiliations, toutes les agonies, je le ferais avec plaisir,
+certaine de ne point perdre votre estime pour ce dévouement de femme
+qu'un homme comprend toujours et ne méprise jamais.
+
+Prince, ma famille est dispersée et jetée à tous les vents du ciel. Les
+amis de on enfance et de ma vieillesse, ceux qui furent mes frères et
+mes enfants d'adoption sont dans les cachots ou dans l'exil: votre
+rigueur s'est appesantie sur tous ceux qui prennent, qui acceptent ou
+qui subissent le titre de républicains socialistes.
+
+Prince, vous connaissez trop mon respect des convenances humaines pour
+craindre que je me fasse ici, auprès de vous, l'avocat du socialisme tel
+qu'on l'interprète à de certains points de vue. Je n'ai pas mission pour
+le défendre, et je méconnaîtrais la bienveillance que vous m'accordez,
+en m'écoutant, si je traitais à fond un sujet si étendu, où vous voyez
+certainement aussi clair que moi. Je vous ai toujours regardé comme un
+génie socialiste, et, le 2 décembre, après la stupeur d'un instant, en
+présence de ce dernier lambeau de société républicaine foulé aux pieds
+de la conquête, mon premier cri a été: «O Barbès, voilà la souveraineté
+du but! Je ne l'acceptais pas même dans ta bouche austère; mais voilà
+que Dieu te donne raison et qu'il l'impose à la France, comme sa
+dernière chance de salut, au milieu de la corruption des esprits et
+de la confusion des idées. Je ne me sens pas la force de m'en faire
+l'apôtre; mais, pénétrée d'une confiance religieuse, je croirais faire
+un crime en jetant dans cette vaste acclamation un cri de reproche
+contre le ciel, contre la nation, contre l'homme que Dieu suscite et que
+le peuple accepte.» Eh bien, prince, ce que je disais dans mon coeur, ce
+que je disais et écrivais à tous les miens, il vous importe peu de le
+savoir sans doute; mais, vous qui ne pouvez pas avoir tant osé en vue de
+vous-même, vous qui, pour accomplir de tels événements, avez eu devant
+les yeux une apparition idéale de justice et de vérité, il importe bien
+que vous sachiez ceci: c'est que je n'ai pas été seule dans ma religion
+à accepter votre avènement avec la soumission qu'on doit à la logique de
+la Providence; c'est que d'autres, beaucoup d'autres adversaires de la
+souveraineté du but ont cru de leur devoir de se taire ou d'accepter,
+de subir ou d'espérer. Au milieu de l'oubli où j'ai cru convenable pour
+vous de laisser tomber vos souvenirs, peut-être surnage-t-il un débris
+que je puis invoquer encore: l'estime que vous accordiez à mon caractère
+et que je me flatte d'avoir justifié depuis par ma réserve et mon
+silence.
+
+Si vous n'acceptez pas en moi ce qu'on appelle mes opinions, mot
+bien vague pour peindre le rêve des esprits, ou la méditation des
+consciences, du moins, je suis certaine que vous ne regrettez pas
+d'avoir cru à la droiture, au désintéressement de mon coeur. Eh bien,
+j'invoque cette confiance qui m'a été douce, qui vous l'a été aussi dans
+vos heures de rêveries solitaires; car on est heureux de croire, et
+peut-être regrettez-vous aujourd'hui votre prison de Ham, où vous
+n'étiez pas à même de connaître les hommes tels qu'ils sont. J'ose donc
+vous dire: Croyez-moi, prince, ôtez-moi votre indulgence si vous voulez,
+mais croyez-moi, votre main armée, après avoir brisé les résistances
+ouvertes, frappe en ce moment, par une foule d'arrestations,
+préventives, sur des résistances intérieures inoffensives, qui
+n'attendaient qu'un jour de calme ou de liberté pour se laisser vaincre
+moralement. Et croyez, prince, que ceux qui sont assez honnêtes, assez
+purs pour dire: «Qu'importe que le bien arrive par _celui_ dont nous ne
+voulions pas? pourvu qu'il arrive, béni-soit-il!» c'est la portion la
+plus saine et la plus morale des partis vaincus; c'est peut-être l'appui
+le plus ferme que vous puissiez vouloir pour votre oeuvre future.
+Combien y a-t-il d'hommes capables d'aimer le bien pour lui-même,
+et heureux de lui sacrifier leur personnalité si elle fait obstacle
+apparent? Eh bien, ce sont ceux-là qu'on inquiète et qu'on emprisonne
+sous l'accusation flétrissante--ce sont les propres termes des mandats
+d'arrêt--«d'avoir poussé leurs concitoyens à commettre des crimes». Les
+uns furent étourdis, stupéfaits de cette accusation inouïe; les autres
+vont se livrer d'eux-mêmes; demandant à être publiquement justifiés.
+Mais où la rigueur s'arrêtera-t-elle? Tous les jours, dans les temps
+d'agitation et de colère, il se commet de fatales méprises; je ne veux
+en citer aucune, me plaindre d'aucun fait particulier, encore moins
+faire des catégories d'innocents et de coupables; je m'élève plus haut,
+et, subissant mes douleurs personnelles, je viens mettre à vos pieds
+toutes les douleurs que je sens vibrer dans mon coeur, et qui sont
+celles de tous. Et je vous dis: Les prisons et l'exil vous rendraient
+des forces vitales pour la France; vous le voulez, vous le voudrez bien
+certainement, mais vous ne le voulez pas tout de suite. Ici, une raison,
+toute de fait, une raison politique vous arrête: vous jugez que la
+terreur et le désespoir doivent planer quelque temps sur les vaincus,
+et vous laissez frapper en vous voilant la face. Prince, je ne me
+permettrai pas de discuter avec vous une question politique, ce
+serait ridicule de ma part; mais, du fond de mon ignorance et de mon
+impuissance, je crie vers vous, le coeur saignant et les yeux pleins de
+larmes:
+
+--Assez, assez, vainqueur! épargne les forts comme les faibles, épargne
+les femmes qui pleurent comme les hommes qui ne pleurent pas; sois doux
+et humain, puisque tu en as envie. Tant d'êtres innocents ou malheureux
+en ont besoin! Ah! prince, le mot «déportation», cette peine
+mystérieuse, cet exil éternel sous un ciel inconnu, elle n'est pas de
+votre invention; si vous saviez comme elle consterne les plus calmes et
+les hommes les plus indifférents. La proscription hors du territoire
+n'amènera-t-elle pas peut-être une fureur contagieuse d'émigration que
+vous serez forcé de réprimer. Et la prison préventive, où l'on jette des
+malades, des moribonds, où les prisonniers sont entassés maintenant sur
+la paille, dans un air méphitique, et pourtant glacés de froid? Et les
+inquiétudes des mères et des filles, qui ne comprennent rien à la raison
+d'État, et la stupeur des ouvrières paisibles, des paysans, qui disent:
+«Est-ce qu'on met en prison des gens qui n'ont ni tué ni volé? Nous
+irons donc tous? Et cependant, nous étions bien contents quand nous
+avons voté pour lui.»
+
+Ah! prince, mon cher prince d'autrefois, écoutez l'homme qui est en
+vous, qui est vous et qui ne pourra jamais se réduire, pour gouverner,
+à l'état d'abstraction. La politique fait de grandes choses sans doute;
+mais le coeur seul fait des miracles. Écoutez le vôtre, qui saigne déjà.
+Cette pauvre France est mauvaise et farouche à la surface, et, pourtant,
+la France a sous son armure un coeur de femme, un grand coeur maternel
+que votre souffle peut ranimer. Ce n'est pas par les gouvernements, par
+les révolutions, par les idées seulement que nous avons sombré tant de
+fois.
+
+Toute forme sociale, tout mouvement d'hommes et de choses seraient bons
+à une nation bonne. Mais ce qui s'est flétri en nous, ce qui fait qu'en
+ce moment, nous sommes peut-être ingouvernables par la seule logique du
+fait; ce qui fait que vous verrez peut-être échapper la docilité humaine
+à la politique la plus vigoureuse et la plus savante, c'est l'absence de
+vertu chrétienne, c'est le dessèchement des coeurs et des entrailles.
+Tous les partis ont subi l'atteinte de ce mal funeste, oeuvre de
+l'invasion étrangère et du refoulement de la liberté nationale; partant,
+de sa dignité.
+
+C'est ce que, dans une de vos lettres, vous appeliez le développement du
+ventre, l'atrophie du coeur. Qui nous sauvera, qui nous purifiera, qui
+amollira nos instincts sauvages? Vous avez voulu résumer en vous la
+France, vous avez assumé ses destinées, et vous voilà responsable de son
+âme bien plus que de son corps devant Dieu. Vous l'avez pu, vous seul le
+pouvez; il y a longtemps que je l'ai prévu, que j'en ai la certitude, et
+que je vous l'ai prédit à vous-même lorsque peu de gens y croyaient en
+France. Les hommes à qui je le disais alors, répondaient:
+
+--Tant pis pour nous! nous ne pourrons pas l'y aider, et, s'il fait
+le bien, nous n'aurons ni le plaisir ni l'honneur d'y contribuer.
+N'importe! ajoutaient-ils, que le bien se fasse, et qu'après, l'homme
+soit glorifié!
+
+Ceux qui me disaient cela, prince, ceux qui sont encore prêts à le
+dire, il en est qu'en votre nom, on traite aujourd'hui en ennemis et en
+suspects.
+
+Il en est d'autres moins résignés sans doute, moins désintéressés
+peut-être, il en est probablement d'aigris et d'irrités, qui, s'ils me
+voyaient en ce moment implorer grâce pour tous, me renieraient un peu
+durement. Qu'importe à vous qui, par la clémence, pouvez vous élever
+au-dessus de tout! qu'importe à moi qui veux bien, par le dévouement,
+m'humilier à la place de tous! Ce serait de ceux-là que vous seriez le
+plus vengé si vous les forciez d'accepter la vie et la liberté, au lieu
+de leur permettre de se proclamer martyrs de la cause.
+
+Est-ce que ceux qui vont périr à Cayenne ou dans la traversée ne
+laisseront pas un nom dans l'histoire, à quelque point de vue qu'on
+les accepte? Si, rappelés par vous, par un acte non de pitié mais de
+volonté, ils devenaient inquiétants (ces trois ou quatre mille, dit-on)
+pour l'élu de cinq millions, qui blâmerait alors votre logique de les
+vouloir réduire à l'impuissance? Au moins, dans cette heure de répit que
+vous auriez donnée à la souffrance, vous auriez appris à connaître les
+hommes qui aiment assez le peuple pour s'annihiler devant l'expression
+de sa confiance et de sa volonté.
+
+Amnistie! amnistie bientôt, mon prince! Si vous ne m'écoutez pas,
+qu'importe pour moi que j'aie fait un suprême effort avant de mourir?
+Mais il me semble que je n'aurai pas déplu à Dieu, que je n'aurai pas
+avili en moi la liberté humaine, et surtout que je n'aurai pas démérité
+de votre estime, à laquelle je tiens beaucoup plus qu'à des jours et à
+une fin tranquilles. Prince, j'aurais pu fuir à l'étranger lorsqu'un
+mandat d'amener a été lancé contre moi, on peut toujours fuir; j'aurais
+pu imprimer cette lettre en factum pour vous faire des ennemis, au cas
+où elle ne serait, pas même lue par vous. Mais, quoiqu'il en arrive,
+je ne le ferai pas. Il y a des choses sacrées pour moi, et, en vous
+demandant une entrevue, eu allant vers vous avec espoir et confiance,
+j'ai dù, pour être loyale et satisfaite de moi-même, brûler mes
+vaisseaux derrière moi et me mettre entièrement à la merci de votre
+volonté.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCXXXIX
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE
+
+ Nohant, 23 janvier 1852.
+
+Cher ami,
+
+Je vais à Paris après m'être assurée des intentions qu'on pouvait
+avoir à mon égard. Elles sont rassurantes, on m'a même expédié un
+laissez-passer signé Maupas. Je ne veux pas écrire le principal but de
+mon voyage; je te le dirai si je te vois auparavant ou au retour. Mais
+tu peux le deviner. Si je ne réussis pas, je n'aurai du moins rien
+empiré, et j'aurai fait mon devoir à mes risques et périls.
+
+Je suis dans l'embarras et dans l'inquiétude pour ce billet de six mille
+francs. Nécessairement, quoique l'affaire reste bonne et solide, les
+événements ont imprimé un temps d'arrêt à la vente, juste au moment où
+les bénéfices, consacrés jusqu'ici à payer tous les frais, allaient
+devenir nets pour moi. Quelque bien qu'elle aille durant le mois
+prochain, le caissier doute que je puisse restituer les six mille
+francs au 8 mars. J'en avais trois mille de réservés sur ma bourse
+particulière; mais ce voyage qu'il faut que je fasse me les
+laissera-t-il intacts? J'en doute, si, comme il est probable, ma
+négociation prend un certain temps. Donc, le plus sûr, c'est que tu me
+fasses renouveler le billet, à ton beau-père en payant l'intérêt.--S'il
+marque la plus légère défiance ou contrariété (ce qu'à Dieu ne plaise je
+ne voudrais t'attirer!), déplace ma dette et fais-la porter sur quelque
+autre point pour un an. J'ignore si les événements ont rendu ces
+transactions difficiles. S'il en était ainsi et qu'on craignît que je
+ne fusse exilée ou emprisonnée,--j'ai maintenant la certitude du
+contraire,--je pourrais offrir une délégation sur mes fermages de
+Nohant, en cas de départ sérieux.
+
+Bonsoir, cher ami. J'embrasse mille fois Eugénie. Si tu arrives avant
+que je sois partie, viens me voir. Il me semble que cela serait utile,
+et cela me ferait grand plaisir.
+
+G. S.
+
+Voulez-vous donner l'hospitalité à mon pauvre Marquis[1]?
+
+Si vous avez des livraisons détachées de mon édition illustrée,
+renvoyez-les-moi, je vous envoie tout ce qui a paru broché. Un
+exemplaire pour vous, un pour Muller, un pour madame Fleury.
+
+ [1] Petit chien havanais.
+
+
+
+
+CCCXL
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 30 janvier 1852.
+
+J'agis, je cours. Ça va bien. J'ai été reçue on ne peut mieux, et des
+poignées de main de cette dame en veux-tu en voilà! Demain, je tâcherai
+de faire régler l'affaire. Le Gaulois et autres de là-bas[1] me
+désavouent, me défendent de les nommer. Sont-ils bêtes de craindre
+quelque bêtise de ma part! Mais, fichtre, qu'ils parlent pour eux! Il y
+en a bien d'autres qui ne seront pas fâchés de revenir coucher dans leur
+lit, ne fût-ce que le Vigneron[2].
+
+Je n'ai pas le temps de vous écrire autre chose sinon que ma santé est
+meilleure, que ma pièce est reçue à bras ouverts, que je cours le jour
+et que je travaille la nuit, que j'ai vu Eugène, qui me paraît sage et
+gentil, que je vous embrasse et que je vous aime.
+
+Silence sur mes démarches.
+
+ [1] Les exilés réfugiés à Bruxelles.
+ [2] Patureau, dit Francoeur.
+
+
+
+
+CCCXLI
+
+A M. LE CHEF DU CABINET AU MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR
+
+ Paris, 1er février 1852.
+
+Monsieur,
+
+Ayez l'obligeance de vouloir bien rappeler à M. de Persigny que je lui
+ai demandé l'élargissement des personnes arrêtées ou poursuivies à
+la Châtre. Elles sont trois: M. Fleury, ex-représentant, absent; M.
+Périgois et M. Emile Aucante, prisonniers. Je demande l'abandon de
+l'instruction commencée contre elles, et je la demande comme un acte de
+justice, puisque je puis répondre sur ma tête de ces trois personnes,
+comme n'ayant en rien justifié les soupçons formulés contre elles.
+
+J'ai nommé aussi M. Lebert, notaire, compromis plus sérieusement et
+coupable, selon l'acte d'accusation, d'avoir rassemblé les habitants de
+sa commune avec l'intention de les insurger. Je puis encore répondre des
+intentions de M. Lebert, homme d'ordre, de science et de haute moralité.
+Il a eu la résolution d'empêcher des actes de violence et de protéger,
+par son influence et sa fermeté, la propriété et les personnes que
+menaçait l'insurrection annoncée des communes voisines. Si j'avais été
+à sa place, j'en eusse fait autant, et je suis très peu partisan des
+insurrections de paysans.
+
+Voilà ce que j'ai demandé à M. le ministre, non comme une faveur du
+gouvernement que mes amis ne m'ont point autorisée à accepter, mais
+comme un acte de justice dont ma conscience peut attester la nécessité
+morale. Mais, pour moi, si je dois accepter cet acte de justice
+politique comme une faveur personnelle de M. de Persigny, oh! je ne
+demande pas mieux, et c'est de tout mon coeur que je lui en serai
+personnellement reconnaissante, ainsi qu'à vous, monsieur, qui
+voudrez-bien joindre votre voix à la mienne, j'en suis certaine.
+
+Heureuse d'obtenir de sa confiance en ma parole l'élargissement de mes
+plus proches voisins, je n'ai pourtant pas renoncé à plaider auprès de
+lui la cause de mon département tout entier. C'est dans ce but que je me
+suis permis de l'importuner de ma parole, toujours très gauche et très
+embarrassée. Priez-le, monsieur, de se souvenir qu'au milieu de mon
+gâchis naturel, je lui ai posé une question à laquelle il a répondu en
+homme de coeur et d'intelligence: _Poursuivez-vous la pensée?--Non,
+certes_.
+
+Eh bien, parmi les nombreux prisonniers qui sont détenus à Châteauroux
+et à Issoudun, plusieurs peut-être ont eu la pensée de prendre les armes
+pour défendre l'Assemblée. Je ne sais pas si elle en valait beaucoup la
+peine; mais enfin c'était une conviction sincère de leur part, et, avant
+que la France se fût prononcée d'une manière imposante pour l'autorité
+absolue, le gouvernement pouvait considérer ceci comme une lutte ardente
+à soutenir, mais non comme un crime à châtier de sang-froid. La lutte
+a cessé; le gouvernement, à mesure qu'il s'éclairera sur ce qui s'est
+passé en France depuis les journées de décembre, aura horreur des
+vengeances personnelles auxquelles la politique a servi de prétexte,
+et reconnaîtra qu'il est perdu dans l'opinion s'il ne les réprime. Il
+reconnaîtra aussi que, là où ces vengeances se sont exercées, elles ont
+eu un double but, celui de satisfaire de vieilles haines, et celui de
+rendre impossible un gouvernement qu'elles trahissaient en feignant de
+le servir. Je ne nommerai jamais personne à M. de Persigny; mais il
+s'éclairera et verra bien!
+
+En attendant, M. le ministre m'a dit qu'il ne punissait pas la pensée,
+et je prends acte de cette bonne parole, qui m'a ôté tout le scrupule
+avec lequel je l'abordais. Je ne sais pas douter d'une bonne parole, et
+c'est dans cette confiance que je lui dis que personne n'est coupable
+dans le département de l'Indre. Initiée naturellement, par mes opinions
+et la confiance que l'on m'accorde, à toutes les démarches des
+républicains, je sais qu'on s'est réuni, _en petit nombre_, qu'on s'est
+consulté, qu'on a attendu les nouvelles de Paris, et qu'à celle de
+l'abstention volontaire du peuple, chacun s'est retiré chez soi en
+silence. Je sais que, partie de Paris au milieu du combat, je suis
+venue dire à mes amis: «Le peuple accepte, nous devons accepter.» Je ne
+m'attendais guère à les voir arrêtés _par réflexion_ quinze jours après,
+et, parmi eux, ceux de la Châtre, qui n'avaient été à aucune réunion,
+attendant mon retour, peut-être, pour savoir la vérité.
+
+S'il en était autrement, si ce que je dis là n'était pas vrai, je
+n'aurais pas quitté ma retraite, où personne ne m'inquiétait, et mon
+travail littéraire, qui me plaît et m'occupe beaucoup plus que la
+politique, pour venir faire à M. le président et à son ministre un conte
+perfide et lâche. Je me serais tenue en silence dans mon coin, me disant
+que la guerre est la guerre, et que qui va à la bataille doit accepter
+la mort ou la captivité. Mais, en présence d'injustices si criantes, ma
+conscience s'est révoltée, je me suis demandé s'il était honnête de
+se dire: «Tant mieux que la réaction soit odieuse, tant mieux que le
+gouvernement soit coupable; on le haïra d'autant plus, on le renversera
+d'autant mieux.» Non! j'ai horreur de ce raisonnement, et, s'il est
+politique, alors je n'entends rien à la politique et ne suis pas née
+pour y jamais rien comprendre.
+
+En attendant, le mal se fait et la souffrance tue le corps et l'âme. Le
+malheur aigrit les esprits. La défaite exaspère les uns, le triomphe
+enivre les autres, les haines de parti s'enveniment, les moeurs
+deviennent affreuses, les relations humaines fratricides.
+
+Non, il n'est pas possible de se réjouir de cela et d'y applaudir dans
+son coin. En souhaitant que nos adversaires politiques soient le moins
+coupables envers nous, je crois être plus républicaine, plus socialiste
+que jamais.
+
+M. de Persigny, chargé de la noble mission de réparer, de consoler,
+d'apaiser, et joyeux d'en être chargé, j'en suis certaine, appréciera
+mon sentiment et ne voudra pas que son nom, celui du prince auquel il
+a dévoué sa vie, soient le drapeau dont Les légitimistes et les
+orléanistes (sans parler des ambitieux qui appartiennent à tous les
+pouvoirs) se servent pour effrayer les provinces, par l'insolent
+triomphe des plus mauvaises passions.
+
+Voilà mon plaidoyer, monsieur; je suis un avocat si peu exercé, et la
+crainte d'ennuyer et d'importuner est si grande chez moi, que je n'ose
+pas l'adresser directement à M. le ministre. Mais, comme c'est la
+première fois, la dernière fois j'espère, que je vous importune, vous,
+monsieur, je vous demande en grâce de le résumer pour le lui présenter.
+Il sera plus clair et plus convaincant dans votre bouche.
+
+Qui sait si je ne pourrai pas vous rendre un jour même service de coeur
+et de conviction.
+
+Les destins et les flots sont changeants. J'ai passé bien des heures,
+en mars, et en avril 1848, dans le cabinet où M. de Persigny m'a fait
+l'honneur de me recevoir. J'y allais faire pour le parti qui nous a
+renversé ce que je fais aujourd'hui pour celui qui succombe. J'y ai
+plaidé et prié souvent, non pour faire ouvrir des prisons, elles étaient
+vides, mais pour conserver des positions acquises, pour modérer des
+oppositions obstinées mais inutiles, pour protéger des intérêts non
+menacés, mais effrayés. J'y ai demandé et obtenu bien des aumônes pour
+des gens qui m'avaient calomniée et persécutée. Je ne suis pas dégoûtée
+de mon devoir, qui est, avant tout, je crois, de prier les forts pour
+les faibles, les vainqueurs pour les vaincus, quels qu'ils soient et
+dans quelque camp que je rue trouve moi-même.
+
+Agréez, monsieur, mes excuses pour cette longue lettre, et mes
+remerciements pour la patience que vous aurez eue de la lire jusqu'au
+bout. Permettez-moi d'espérer que vous accorderez votre aide généreuse
+et sympathique à des intentions dont la droiture ne saurait être
+soupçonnée.
+
+
+
+
+CCCXLII
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME)
+
+A PARIS
+
+ Paris. 2 février 1852.
+
+Cher prince,
+
+Le comte d'Orsay, qui est si bon, et qui cherche toujours ce qu'il peut
+annoncer d'agréable à ses amis, me dit aujourd'hui que vous avez de la
+sympathie, presque de l'amitié pour moi.
+
+Rien ne peut me faire plus de bien; outre que je venais de lui dire que
+j'avais pour vous, et tout à fait ces sentiments-là, je sens en vous
+un appui sincère et dévoué pour ceux qui souffrent de l'affreuse
+interprétation donnée, par certains agents, aux intentions du pouvoir.
+
+J'espère que vous pourrez obtenir la réparation de bien des erreurs, de
+bien des injustices, et je sais que vous le voulez. Ah! mon Dieu, comme
+il y a peu d'entrailles aujourd'hui! Vous en avez, vous, et vous en
+donnerez à ceux qui en manquent!
+
+Vous êtes venu aujourd'hui pendant que j'étais chez M. d'Orsay; il m'a
+annoncé votre visite, je suis vite revenue chez moi, il était trop tard.
+Vous aviez fait espérer que vous reviendriez à six heures, mais vous
+n'avez pu revenir. J'en suis doublement désolée, et pour moi, et pour
+mes pauvres prisonniers de l'Indre, que je voudrais tant vous faire
+sauver. M. d'Orsay m'a dit que vous le pouviez, que vous aviez de
+l'autorité sur M. de Persigny. Je dois dire que M. de Persigny a été
+fort bon pour moi, et m'a offert des grâces particulières pour ceux de
+mes amis que je voudrais lui nommer. M. le président m'avait dit la même
+chose. Mes amis m'avaient tellement défendu de les nommer, que j'ai dû
+refuser les bontés de M. le président.
+
+M. de Persigny, avec qui je pouvais me mettre plus à l'aise, ayant
+insisté, et me faisant écrire aujourd'hui pour ce fait, je crois
+pouvoir, sans compromettre personne, accepter sa bonne volonté comme
+personnelle à moi.
+
+Si cela est humiliant pour quelqu'un, c'est donc pour moi seule, et
+j'accepte l'_humiliation_ sans faux orgueil, voire avec un sentiment de
+gratitude sincère, sans lequel il me semble que je serais déloyale. J'ai
+donc écrit plusieurs noms, et je compte sur l'effet des promesses; mais
+mon but eût été d'obtenir pleine amnistie pour tous les détenus et
+prévenus du département de l'Indre[1]; c'est d'autant plus facile qu'il
+n'y a eu aucun fait d'insurrection, que toutes les arrestations sont
+préventives et qu'aucune condamnation n'a encore été prononcée. Il ne
+s'agit donc que d'ouvrir les prisons, conformément à la circulaire
+ministérielle, à tous ceux qui sont peu compromis, et que de faire
+rendre un arrêt de non-lieu, ou suspendre toute poursuite contre ceux
+qui sont un peu plus soupçonnés. Un mot du ministre au préfet en
+déciderait.
+
+Les tribunaux, s'ils sont saisis de ces affaires, ce que j'ignore, sont
+d'aveugles esclaves.
+
+M. de Persigny ne pouvait guère me promettre cela à moi; mais
+vous pourriez le demander avec insistance, et vous l'obtiendriez
+certainement.
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire que mon coeur en sera pénétré de
+reconnaissance et d'affection. C'est le vôtre qui plaidera en vous-même
+beaucoup mieux que moi.
+
+Vous avez dit chez moi que vous partiez pour la campagne; j'espère que
+ma lettre vous y parviendra et que vous écrirez au ministre; vous le
+verrez aussi, à votre retour, n'est-ce pas, prince? et j'apprendrai aux
+habitants de mon Berry qu'il faut vous aimer comme je vous aime, moi,
+avec un coeur qui a l'âge maternel, c'est-à-dire celui meilleures
+affections.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Victimes du coup d'État du 2 décembre 1851.
+
+
+
+
+CCCXLIII
+
+AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE,
+PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
+
+ Paris, 3 février 1852.
+
+Prince,
+
+Dans une entrevue où l'embarras, et l'émotion m'ont rendue plus prolixe
+que je ne me l'étais imposé, j'ai obtenu de vous des paroles de bonté
+qu'on n'oublie pas. Vous avez bien voulu me dire: «Demandez-moi telle
+grâce particulière que vous voudrez.»
+
+J'ai eu l'honneur de vous répondre que je n'étais autorisée par personne
+à vous implorer. Je n'avais vu personne à Paris, vous étiez ma première
+visite.
+
+Je n'aurais pu que vous importuner d'un détail en insistant sur les
+arrestations opérées dans ma province, et dont les conséquences ne
+me paraissent pas graves, puisque aucun fait d'insurrection ne s'est
+produit là, et qu'à supposer la pensée d'une résistance, il est
+impossible qu'on veuille châtier la pensée non suivie d'effet, Je
+pouvais le craindre en quittant cette province, où l'autorité semblait
+avoir pris à tâche de consterner et de désaffectionner la population par
+des rigueurs sans motifs sérieux. Mais, en vous écoutant me répondre
+avec tant de douceur et d'humanité, je ne pouvais plus conserver
+d'inquiétude, et je n'avais plus d'autre démarche à faire pour mes
+compatriotes de l'Indre, que celle de hâter leur élargissement par mes
+instances auprès de votre ministre.
+
+Mais, si je me flatte de l'espoir d'obtenir aisément l'absolution pour
+des hommes qu'aucune décision n'a encore atteints, je ne suis pas sans
+effroi pour ceux sur le sort desquels il a été statué ailleurs d'une
+manière rigoureuse. J'en ai vu deux aujourd'hui que je sais complètement
+innocents, si c'est le fait de conspiration que l'on veut châtier, si ce
+n'est pas l'opinion... chose impossible, inouïe dans nos moeurs, dans
+les idées de notre génération, impossible cent fois dans le coeur
+du prince Louis-Napoléon. Je les ai trouvés résignés à leur sort et
+croyant, grâce au système excessif que vous venez de réprimer, à cette
+chose monstrueuse qu'ils étaient frappés pour leurs principes et non
+pour leurs actes. J'ai repoussé vivement cette supposition, qui m'était
+douloureuse après ce que je vous ai entendu dire. J'ai répété que
+j'avais foi en vous, et que la personnalité était inconnue au coeur d'un
+homme pénétré, comme vous l'êtes, d'une mission supérieure aux passions
+et aux ressentiments de la politique vulgaire.
+
+J'ai dit que j'irais vous demander leur grâce ou la commutation de leur
+peine. Ils avaient dit non d'abord; ils ont dit oui, quand ils ont vu ma
+conviction. Ils m'ont autorisée à profiter de cette offre généreuse
+que vous m'avez faite et qu'il m'était si douloureux d'être forcée de
+refuser.
+
+Maintenant, vous n'estimeriez pas ces deux hommes si je vous disais
+qu'ils rétracteront leurs principes, qu'ils abandonneront leurs
+sentiments. Ils ont toujours été, ils seront toujours étrangers aux
+conspirations, aux sociétés secrètes, et la forme absolue de votre
+gouvernement ne peut plus vous faire redouter l'émission publique de
+doctrines que vous ne toléreriez pas.
+
+Je prends sur moi la dette de la reconnaissance.
+
+Vous savez que, de ma part, elle sera profonde et sincère. Ne dédaignez
+pas un sentiment si rare en ce monde, et que vous trouverez peut-être
+dans les partis vaincus plus que dans ceux qui profitent de la victoire.
+Prince, je me souviens de vous avoir écrit à Ham que vous seriez
+empereur un jour, et que, ce jour-là, vous n'entendriez plus parler de
+moi. Vous voilà huit millions de fois plus haut placé qu'un empereur
+d'Allemagne ou de Russie, et pourtant je vous implore. Faites que je
+m'enorgueillisse de m'être parjurée.
+
+Peut-être n'entrerait-il pas dans vos desseins actuels de laisser savoir
+que c'est à moi, écrivain socialiste, que vous accordez la commutation
+de peine de deux socialistes. S'il en était ainsi, croyez à mon honneur,
+croyez à mon silence. Je ne confie à personne l'objet de cette lettre,
+et, satisfaite d'être fière de vos bontés dans le secret de mon coeur,
+je n'en dirai jamais l'heureux résultat, si telle est votre volonté.
+
+GEORGE SAND.
+
+Si vous ne repoussez pas ma prière, daignez me faire savoir le moment
+que vous m'accordez pour aller vous nommer les deux personnes qui
+m'intéressent.
+
+
+
+
+CCCXLIV
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE
+
+ Paris, 10 février 1852.
+
+Mes amis,
+
+Ne soyez pas inquiets du résultat de mes démarches. Autant qu'on peut
+être sûr des choses humaines, je le suis que nous gagnerons notre
+procès. Je vous dirai des choses qui vous étonneront bien, mais qu'il
+est inutile de confier au papier.
+
+J'ai embrassé, ce soir, dans la rue, votre ami de Ribérac[1], libre pour
+vingt-quatre heures sur le pavé de Paris, et partant cette nuit pour
+Bruxelles, avec un autre dont vous verrez le nom dans les journaux.
+
+_La personne que vous savez_ a été, à cet égard, d'un _chevaleresque_
+accompli, et il y a autour de cela des circonstances qui ébranleront
+toutes vos idées sur son compte, et qui, pour le mien, m'enchaînent
+sérieusement par une estime personnelle en dehors de toutes les idées
+politiques; invariables chez moi, comme vous pensez bien.
+
+Il faut, en effet, beaucoup de prudence et de discrétion en ce qui me
+concerne. Je ne crains nullement de me compromettre pour mon compte;
+mais je peux faire quelque bien à ceux qui souffrent, et il est inutile
+de susciter des difficultés. Je crois que je les vaincrais toutes, mais
+cela me retarderait.
+
+Bonsoir, chers enfants; je n'ai pas le temps d'écrire, mais écrivez-moi
+et dites-moi qui sort ou ne sort pas.
+
+Je vous embrasse de coeur.
+
+Merci pour mon vieux chien. Vous êtes bons de l'aimer. Je n'ai pas
+encore perdu l'habitude de le chercher derrière moi à chaque instant.
+
+ [1] Marc Dufraisse.
+
+
+
+
+CCCXLV
+
+AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE
+
+ Paris, 13 février 1852
+
+Prince,
+
+Permettez-moi de mettre sous vos yeux une douloureuse supplique: celle
+de quatre soldats condamnés à mort, qui, dans leur profonde ignorance
+des choses politiques, ont choisi un proscrit pour leur intermédiaire
+auprès de vous. La femme du proscrit, qui ne demande et n'espère
+rien pour sa propre infortune et qui ne connaît pas plus que moi les
+signataires de la pétition, m'écrit, en me l'envoyant, quelques lignes
+fort belles, qui vous toucheront plus, j'en suis certaine, que ne le
+ferait un plaidoyer de ma part. La pauvre ouvrière désolée, réduite à la
+misère avec trois enfants, malade elle-même, mais muette et
+résignée, est loin de croire que j'oserai vous faire lire ses fautes
+d'orthographe. Moi, je ne voulais plus vous importuner; mais, quand j'ai
+vu qu'il s'agissait de la peine de mort, et nullement des malheurs de
+mon parti vaincu, j'ai senti qu'un moment d'hésitation m'ôterait le peu
+de sommeil qui me reste.
+
+Je n'ai pas pu refuser non plus de vous présenter la supplique du
+malheurenx Emile Hogat, qui m'a été remise en l'absence et de la part du
+prince Napoléon-Jérôme. C'est ce prince qui m'avait dit, au moment où,
+pour la première fois, j'allais vous aborder en tremblant: «Oh! pour
+bon, il l'est. Ayez confiance!» C'était un encouragement si bien fondé,
+que je lui en dois de la gratitude. Et, à propos de la triple grâce
+que vous m'avez accordée, je voudrais vous dire quelque chose qui
+vous intéressera et vous satisfera, j'en suis bien sûre. J'en ai même
+plusieurs à vous dire, c'est mon devoir, et, cette fois, je n'aurai pas
+à vous demander pardon de vous les avoir dites.
+
+Quand vous aurez un instant à perdre, comme on dit dans le monde,
+accordez-le-moi, vous me trouverez toujours prête à en profiter avec une
+vive reconnaissance.
+
+GEORGE SAND
+
+Noms des condamnés à mort: Duchauffour, Lucas (Jean-César), Mondange,
+Guillemin, soldats au 3e régiment de chasseurs d'Afrique.
+
+
+
+
+CCCXLVI
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 20 février 1852.
+
+Prince,
+
+J'étais bien résolue à ne plus vous importuner, mais votre bienveillance
+m'y contraint, et il faut que je vous en remercie du fond du coeur. M.
+Emile Rogat est en liberté, MM. Dufraisse et Greppo sont à l'étranger,
+et les quatre malheureux soldats dont je me suis permis de vous envoyer
+la supplique sont graciés, j'en suis certaine, sans m'en informer. Mais
+vous m'avez aussi accordé la commutation de peine de M. Luc Desages,
+gendre de M. Pierre Leroux, condamné à dix ans de déportation; vous avez
+permis qu'il fût simplement exilé, et, avec votre autorisation, j'avais
+annoncé cette bonne nouvelle à sa famille.
+
+Cet ordre de votre part n'a pas eu son exécution, ce doit être ma faute!
+Je vous ai donné un renseignement inexact. Il a été condamné par la
+commission militaire de l'Allier, à Moulins, et non pas à Limoges comme
+j'avais eu l'honneur de vous le dire.
+
+Prince, daignez réparer d'un mot ma déplorable maladresse, et l'erreur
+plus déplorable encore d'un jugement inique.
+
+Ah! prince, mettez donc bientôt le comble à _mon dévouement pour votre
+personne_, phrase de cour qui sous ma plume est une parole sérieuse.
+Votre politique, je ne peux l'aimer, elle m'épouvante trop pour vous et
+pour nous. Mais votre caractère personnel, je puis l'aimer, je le
+dois, je le dis à tous ceux que j'estime. Faites cette conversion plus
+étendue, dans les limites où vous avez opéré la mienne, cela vous est
+facile. Aucune âme de quelque prix ne transformera son idéal d'égalité
+en une religion de pouvoir absolu.
+
+Mais tout homme de coeur, pour qui vous aurez été juste ou clément
+en dépit de la raison d'État, s'abstiendra de haïr votre nom et de
+calomnier vos sentiments. C'est de quoi je peux répondre à l'égard de
+ceux sur qui j'ai quelque influence. Eh bien, au nom de votre propre
+popularité, je vous implore encore pour l'amnistie; ne croyez pas ceux
+qui ont intérêt à calomnier l'humanité, elle est corrompue, mais elle
+n'est pas endurcie. Si votre clémence fait quelques ingrats, elle vous
+fera mille fois plus de partisans sincères. Si elle est blâmée par des
+coeurs sans pitié, elle sera aimée et comprise par tout ce qui est
+honnête dans tous les partis.
+
+Et, aujourd'hui, accordez-moi, prince, ce que deux fois vous m'avez fait
+sérieusement espérer. Ordonnez l'élargissement de tous mes compatriotes
+de l'Indre. Parmi ceux-là, j'ai plusieurs amis, mais que justice soit
+faite à tous; puisque personne ne s'est déclaré contre vous, ce n'est
+que justice. Qu'on sache que ce que vous m'avez dit est vrai: «Je ne
+persécute pas la croyance, je ne châtie pas la pensée.»
+
+Que cette parole, remportée dans mon coeur de l'Elysée et qui m'a
+presque guérie, reste en moi comme une consolation au milieu de mon
+effroi politique. Que les partis qui vous trahissent en feignant de vous
+servir ne nous disent plus: «Ce n'est pas notre faute, le pouvoir est
+implacable.» Que les intrigants qui se pressent dans l'ombre de votre
+drapeau ne nous fassent pas entendre qu'ils attendent des princes plus
+généreux qui achèteront les coeurs par l'amnistie. Prenez cette couronne
+de la clémence; celle-là, on ne la perd jamais.
+
+Ah! cher prince, on vous calomnie affreusement à toute heure, et ce
+n'est pas nous qui faisons cela. Pardon, pardon, de mon insistance!
+qu'elle ne vous lasse pas; ce n'est plus un cri de détresse seulement,
+c'est un cri d'affection, vous l'avez voulu. Mais, en attendant cette
+amnistie que vos véritables amis nous promettent, faites que votre
+générosité soit connue dans nos provinces; connaissez ce que dit le
+peuple qui vous a proclamé: «Il voudrait être bon, mais il a de cruels
+serviteurs et il n'est pas le maître. Notre volonté est méconnue en lui,
+nous avons voulu qu'il fût tout-puissant, et il ne l'est pas.»
+
+Ce désaccord entre votre pensée et celle des fonctionnaires qui
+s'acharnent sur leur proie dans les provinces, jette la consternation
+dans tous les esprits; on commence à croire le pouvoir encore faible en
+haut, en le voyant toujours si violent en bas. J'ose vous parler de
+mon département parce que là, par ma position, je suis beaucoup mieux
+renseignée que la police sur les actes de mon parti; parce que je
+vois là une véritable guerre à la conscience intime, une révoltante
+persécution que vous ne savez pas et dont vous ne voulez pas.
+
+On insulte, on tente d'avilir; on exige des flatteries et des promesses
+de ceux qu'on élargit. Quel fond peut-on faire, hélas! sur ceux qui
+mentent pour se racheter? Ah! ce n'est pas ainsi que vous pardonnez,
+vous, à vos ennemis personnels, et je sais à présent que vous présenter
+comme tel un homme qu'on veut sauver, c'est assurer sa grâce. Mais je ne
+peux pas mentir, même pour cela, et, cette fois, je vous implore pour
+des hommes qui n'attendent de vous qu'une mesure d'équité et de haute
+protection contre vos ennemis et les leurs.
+
+Veuillez agréer, prince, l'expression de mon respectueux attachement, et
+dites sur mon pauvre Berry une parole qui me permette d'y être écoutée
+quand j'y parlerai de vous selon mon coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCXLVII
+
+A M. JULES HETZEL, A PARIS
+
+ Paris, 20 février 1852
+
+Mon ami,
+
+J'aime autant vous savoir là-bas qu'ici, malgré les embarras, si peu
+faits pour mon cerveau et ma santé, où votre absence peut me laisser.
+Ici rien ne tient à rien. Les grâces ou justices qu'on obtient, sont,
+pour la plupart du temps, non avenues, grâce à la résistance d'une
+réaction plus forte que le président, et aussi grâce à un désordre dont
+il n'est plus possible de sortir vite, si jamais on en sort. La moitié
+de la France dénonce l'autre. Une haine aveugle et le zèle atroce d'une
+police furieuse se sont assouvis. Le silence forcé de la presse, les _on
+dit_, plus sombres et plus nuisibles aux gouvernements absolus que la
+liberté de contredire, ont tellement désorienté l'opinion, qu'on croit à
+tout et à rien avec autant de raison pour faire l'un que l'autre. Enfin,
+Paris est un chaos, et la province une tombe. Quand on est en province
+et qu'on y voit l'annihilation des esprits, il faut bien se dire que
+toute la sève était dans quelques hommes aujourd'hui prisonniers, morts
+ou bannis. Ces hommes ont fait, pour la plupart, un mauvais usage de
+leur influence, puisque les espérances matérielles, données par eux,
+une fois anéanties avec leur défaite, il n'est resté dans l'âme des
+partisans qu'ils avaient faits, aucune foi, aucun courage, aucune
+droiture.
+
+Quiconque vit en province croit donc et doit croire le gouvernement fort
+et prenant sa base sur une conviction, sur une volonté générale, puisque
+les résistances n'y comptent pas une sur mille, et encore sont-ce des
+résistances timides et affaissées sous le poids de leur impuissance
+morale. En arrivant ici, j'ai cru qu'il fallait subir temporairement,
+avec le plus de calme et de foi possible en la Providence, une dictature
+imposée par nos fautes mêmes.
+
+J'ai espéré que, puisqu'il y avait un homme tout-puissant, on pouvait
+approcher de son oreille pour lui demander la vie et la liberté de
+plusieurs milliers de victimes (innocentes à ses yeux mêmes, pour la
+plupart). Cet homme a été accessible et humain en m'écoutant. Il m'a
+offert toutes les grâces particulières que je voudrais lui demander, en
+me promettant une amnistie générale pour bientôt; J'ai refusé les grâces
+particulières, je me suis retirée en espérant pour tous. L'homme ne
+posait pas, il était sincère, et il semblait qu'il fût de son propre
+intérêt de l'être. J'y suis retournée _une seconde et dernière fois_, il
+y a quinze ou vingt jours pour sauver un ami personnel de la déportation
+et du désespoir (car il était au désespoir). J'ai dit en propres termes
+(et j'avais écrit en propres termes pour demander l'audience) que cet
+ami ne se _repentirait_ pas de son passé, et ne s'engagerait à rien
+pour son avenir; que je restais en France; moi, comme une sorte de bouc
+émissaire qu'on pourrait frapper quand on voudrait. Pour obtenir la
+commutation de peine que je réclamais, pour l'obtenir sans compromettre
+et avilir celui qui en était l'objet, j'osai compter sur un sentiment
+généreux de la part du président, et je le lui dénonçai comme son
+_ennemi personnel incorrigible_. Sur-le-champ, il m'offrit sa grâce
+entière. Je dus la refuser au nom de celui qui en était l'objet, et
+remercier en _mon nom_. J'ai remercié avec une grande loyauté de coeur,
+et, de ce jour, je me suis regardée comme engagée à ne pas laisser
+calomnier complaisamment devant moi; _le côté du caractère_ de l'homme
+qui a dicté cette action. Renseignée sur ses moeurs, par des gens qui le
+voient de près depuis longtemps et qui ne l'aiment pas, je sais qu'il
+n'est ni débauché, ni voleur, ni sanguinaire. Il m'a parlé assez
+longuement et avec assez d'abandon pour que j'aie vu en lui certains
+bons instincts et des tendances vers un but qui serait le nôtre.
+
+Je lui ai dit: «Puissiez-vous y arriver! mais je ne crois pas que vous
+ayez pris le chemin possible. Vous croyez que la fin justifie les
+moyens; je crois, je professe la doctrine contraire. Je n'accepterais
+pas la dictature exercée par mon parti. Il faut bien que je subisse la
+vôtre, puisque je suis venue désarmée vous demander une grâce; mais ma
+conscience ne peut changer; je suis, je reste ce que vous me connaissez;
+si c'est un crime, faites de moi ce que vous voudrez.»
+
+Depuis ce jour-là, le 6 février, je ne l'ai pas revu; je lui ai écrit
+deux fois pour lui demander la grâce de quatre soldats condamnés à mort,
+et le rappel d'un déporté mourant. Je l'ai obtenue. J'avais demandé pour
+Greppo et pour Luc Desages, gendre de Leroux, en même temps que pour
+Marc Dufraisse. C'était obtenu. Greppo et sa femme out été mis en
+liberté le lendemain. Luc Desages n'a pas été élargi. Cela tient,
+je crois, à une erreur de désignation que j'ai faite en dictant au
+président son nom et le lieu du jugement. J'ai réparé cette erreur dans
+ma lettre, et, en même temps, j'ai plaidé pour la troisième fois
+la cause des prisonniers de l'Indre. Je dis _plaidé_, parce que le
+président, et ensuite son ministre, m'ayant répondu sans hésiter
+qu'ils n'entendaient pas poursuivre les opinions et la présomption
+des intentions, les gens incarcérés comme suspects avaient droit à la
+liberté et allaient l'obtenir. Deux fois, on a pris la liste; deux fois,
+on a donné des ordres sous mes yeux, et _dix fois_ dans la conversation,
+le président et le ministre m'ont dit, chacun de son côté, qu'on avait
+été trop loin, qu'on s'était servi du nom du président pour couvrir
+des vengeances particulières, que cela était odieux et qu'ils allaient
+mettre bon ordre à cette fureur atroce et déplorable.
+
+_Voilà toutes mes relations avec le pouvoir_, résumées dans quelques
+démarches, lettres et conversations, et, depuis ce moment, je n'ai pas
+fait autre chose que de courir de Carlier à Piétri, et du secrétaire du
+ministre de l'intérieur à M. Baraguay, pour obtenir l'exécution de ce
+qui m'avait été octroyé ou promis pour le Berry, pour Desages, puis pour
+Fulbert Martin, acquitté et toujours détenu ici; pour madame Roland,
+arrêtée et détenue; enfin, pour plusieurs autres que je ne connais
+pas et à qui je n'ai pas cru devoir refuser mon temps et ma peine,
+c'est-à-dire, dans l'état où j'étais, ma santé et ma vie.
+
+Pour récompense, on me dit et on m'écrit de tous côtés: «Vous vous
+compromettez, vous vous perdez, vous vous déshonorez, vous êtes
+bonapartiste! Demandez et obtenez pour nous; mais haïssez l'homme qui
+accorde, et, si vous ne dites pas qu'il mange des enfants tout crus,
+nous vous mettons hors la loi.»
+
+Cela ne m'effraye nullement, je comptais si bien là-dessus! Mais cela
+m'inspire un profond mépris et un profond dégoût pour l'esprit de parti,
+et je donne de bien grand coeur, non pas au président, qui ne me l'a
+pas demandée, mais à Dieu, que je connais mieux que bien d'autres, _ma
+démission politique_, comme dit ce pauvre Hubert. J'ai droit de la
+donner, puisque ce n'est pas pour moi une question d'existence.
+
+Je sais que le président a parlé de moi avec beaucoup d'estime et que
+ceci a fâché des gens de son entourage. Je sais qu'on a trouvé mauvais
+qu'il m'accordât ce que je lui demandais; je sais que l'on me tordra le
+cou de ce côté-là si on lui tord le sien, ce qui est probable. Je sais
+aussi qu'on répand partout que je ne sors pas de l'Élysée et que les
+rouges accueillent l'idée de ma bassesse avec une complaisance qui
+n'appartient qu'à eux; je sais, enfin, que, d'une main ou de l'autre,
+je serai égorgée à la première crise. Je vous assure que ça m'est bien
+égal, tant je suis dégoûtée de tout et presque de tous en ce monde.
+
+Voilà l'historique qui vous servira à redresser des erreurs si elles
+sont de bonne foi. Si elles sont de mauvaise foi, ne vous en occupez
+pas, je n'y tiens pas. Quant à ma pensée présente sur les événements,
+d'après ce que je vois à Paris, la voici:
+
+Le président n'est plus le maître, si tant est qu'il l'ait été
+vingt-quatre heures. Le premier jour que je l'ai vu, il m'a fait l'effet
+d'un envoyé de la fatalité. La deuxième fois, j'ai vu l'homme débordé
+qui pouvait encore lutter. Maintenant, je ne le vois plus; mais je vois
+l'opinion et j'aperçois de temps en temps l'entourage: ou je me trompe
+bien, ou l'homme est perdu, mais non le système, et à lui va succéder
+une puissance de réaction d'autant plus furieuse, que la douceur du
+tempérament de l'homme sacrifié n'y sera plus un obstacle. Maintenant le
+peuple et la bourgeoisie, qui murmurent et menacent à qui mieux mieux,
+sont-ils d'accord pour ressaisir la République? ont-ils le même but? le
+peuple veut-il ressaisir le suffrage universel? la bourgeoisie veut-elle
+le lui accorder? qui se mettra avec ou contre l'armée si elle égorge de
+nouveau les passants dans les rues?
+
+Que ceux qui croient à des éléments de résistance contre ce qui existe
+espèrent et désirent la chute de Napoléon! Moi, ou je suis aveugle ou je
+vois que le grand coupable, c'est la France, et que, pour le châtiment
+de ses vices et de ses crimes, elle est condamnée à s'agiter sans
+solution durant quelques années, au milieu d'effroyables catastrophes.
+
+Le président, j'en reste et j'en resterai convaincue, est un infortuné,
+victime de l'erreur et de la souveraineté du but. Les circonstances,
+c'est-à-dire les ambitions de parti, l'ont porté au sein de la
+tourmente. Il s'est flatté de la dominer; mais il est déjà submergé à
+moitié et je doute qu'à l'heure qu'il est, il ait conscience de ses
+actes.
+
+Adieu, mon ami; voilà tout pour aujourd'hui. Ne me parlez plus de ce
+qu'on dit et écrit contre moi. Cachez-le-moi; je suis assez dégoûtée
+comme cela et je n'ai pas besoin de remuer cette boue. Vous êtes assez
+renseigné par cette lettre pour me défendre s'il y a lieu, sans me
+consulter. Mais ceux qui m'attaquent méritent-ils que je me défende? Si
+mes amis me soupçonnent, c'est qu'ils n'ont jamais été dignes de l'être,
+qu'ils ne me connaissent pas, et alors je veux m'empresser de les
+oublier.
+
+Quant à vous, cher vieux, restez où vous êtes jusqu'à ce que cette
+situation s'éclaircisse, ou bien, si vous voulez venir pour quelque
+temps, dites-le-moi. Baraguay-d'Hilliers ou tout autre peut, je crois,
+demander un sauf-conduit pour que vous veniez donner un coup d'oeil à
+vos affaires. Mais n'essayons rien de définitif avant que le danger d'un
+nouveau bouleversement soit écarté des imaginations.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCXLVIII
+
+A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA PRISON DE CHÂTEAUROUX
+
+ Paris, 24 février 1852.
+
+Mon cher ami, je vous remercie de votre bonne lettre. Elle m'a fait un
+grand plaisir. On ne me soupçonne donc pas parmi vous? À la bonne
+heure, je vous en sais gré, et je puiserai dans cette justice de mes
+compatriotes un nouveau courage. Ce n'est pas la même chose ici. Il y
+a des gens qui ne peuvent croire au courage du coeur et au
+désintéressement du caractère; et on m'abîme par correspondance dans les
+journaux étrangers. Qu'importe, n'est-ce pas?
+
+Si je vous voyais, je vous donnerais des détails sur mes démarches et
+sur mes impressions personnelles, qui vous intéresseraient; mais je peux
+les résumer en quelques lignes qui vous donneront la mesure des choses.
+
+Le nom dont on s'est servi pour accomplir cette affreuse boucherie de
+réaction n'est qu'un symbole, un drapeau qu'on mettra dans la poche
+et sous les pieds le plus tôt qu'on pourra. L'_instrument_ n'est pas
+disposé à une éternelle docilité. Humain et juste par nature, mais
+nourri de celle idée fausse et funeste que _la fin justifie les moyens_,
+il s'est persuadé qu'on pouvait laisser faire beaucoup de mal pour
+arriver au bien, et personnifier la puissance dans un homme pour faire
+de cet homme la providence d'un peuple.
+
+Vous voyez ce qui adviendra, ce qui advient déjà de cet homme. On lui
+cache la réalité des faits monstrueux qu'on accomplit en son nom, et il
+est condamné à la méconnaître pour avoir méconnu la vérité dans l'idée.
+Enfin, il boit un calice d'erreurs présenté à ses lèvres, après avoir
+bu le calice d'erreurs présenté à son esprit, et, avec la volonté
+personnelle du bien rêvé, il est condamné à être l'instrument, le
+complice, le prétexte du mal accompli par tous les partis absolutistes.
+Il est condamné à être leur dupe et leur victime. Dans peu, j'en ai
+l'intime et tragique pressentiment, il sera frappé pour faire place à
+des gens qui ne le vaudront certainement pas, mais qui prennent le
+soin de le faire passer pour un despote implacable (sous d'hypocrites
+formules d'admiration), afin de rendre sa mémoire responsable de tous
+les crimes commis par eux à son insu.
+
+Il me paraît essayer maintenant d'une dictature temporaire dont il
+espère pouvoir se relâcher. Le jour où il l'essayera, il sera sacrifié,
+et, pourtant, s'il ne l'essaye pas bientôt, la nation lui suscitera une
+résistance insurmontable. Je vois l'avenir bien noir; car l'idée de
+fraternité est étouffée pour longtemps par le système d'infamie, de
+délation et de lâche vengeance qui prévaut. La pensée de la vengeance
+entre nécessairement bien avant dans les coeurs, et que devient, hélas!
+le sentiment chrétien, le seul qui puisse faire durer une république!
+
+Je ne sais, quant à nous, pauvres persécutés du Berry, ce qui sera
+statué sur notre sort. J'ai plaidé notre cause au point de vue de la
+liberté de conscience, et je le pouvais _en toute conscience_, puisque
+nous n'avons rien fait en Berry contre la personne du président depuis
+les événements de décembre. Il m'a été répondu qu'on ne poursuivait pas
+les pensées, les intentions, les opinions, et cependant on le fait, et
+cependant je ne vois pas la réalisation des promesses qu'on m'a faites.
+On me dit, ailleurs, que c'est fourberie et jésuitisme.
+
+J'ai la certitude que ce n'est pas cela. C'est quelque chose de pis
+pour nous, peut-être. C'est impuissance. On a donné une hécatombe à la
+réaction: on ne peut plus la lui arracher.--Pourtant j'espère encore
+_pour nous_ de mon plaidoyer, et j'espère _pour tous_ de la nécessité
+d'une amnistie prochaine. On la promet ouvertement. On obtient
+facilement _à titre de grâce_; mais, comme personne de chez nous ne
+demande ainsi, je n'ai qu'à faire le rôle d'avocat sincère, et à
+démentir, autant qu'il m'est possible, les calomnies de nos adversaires.
+
+Adieu, cher ami; brûlez ma lettre; je la lirais au président; mais un
+préfet ne la lui lirait pas, et y trouverait le prétexte à de nouvelles
+persécutions. Je ne vous exhorte pas au courage et à la patience: je
+sais que vous n'en manquez pas. Ma famille se joint à moi pour vous
+embrasser de coeur. Espérons nous revoir bientôt.
+
+
+
+
+CCCXLIX
+
+A M. CALAMATTA, A BRUXELLES.
+
+ Paris, 24 février 1852.
+
+Mon ami,
+
+Ce qu'on t'a dit qu'_il_ m'avait dit est vrai, du moins dans les termes
+que tu me rapportes; mais il ne faut pas se flatter. Je n'ai pas le
+droit, moi, de suspecter la sincérité des intentions de la _personne_.
+Il me semble qu'il y aurait une grande déloyauté à invoquer ces
+sentiments chez elle et à les déclarer perfides, après que je leur dois
+le salut de quelques-uns.
+
+Mais, en mettant à part tout ce qu'on peut dire et penser contre ou
+pour cette personne, il me paraît prouvé maintenant qu'elle est ou sera
+bientôt réduite à l'impuissance, pour s'être livrée à des conseils
+perfides, et pour avoir cru qu'on pouvait faire sortir le bon (dans le
+but) du mal (dans les moyens).
+
+Son procès est perdu aussi bien que le nôtre; qu'en résultera-t-il? des
+malheurs pour tous! S'il y avait _un maître_ en France, on pourrait
+espérer quelque chose; ce maître-là pouvait être le suffrage universel,
+quelque dénaturé et dévié qu'il fût de son principe; quelque aveugle
+et pressé de travailler à son bonheur matériel que fût le peuple, on
+pouvait se dire: «Voilà un homme qui résume et représente la résistance
+populaire à l'idée de liberté; un homme qui symbolise le besoin
+d'autorité temporaire que le peuple semble éprouver: que ces deux
+volontés soient d'accord et, par le fait, ce sera la dictature du
+peuple, une dictature sans idéal mais non pas sans avenir, puisqu'en
+acquérant le bien-être dont il est privé, le peuple acquerra forcément
+l'instruction et la réflexion.
+
+Il m'a semblé, il me semble encore, bien que je n'aie pas revu la
+_personne_ depuis le 5 février, que les électeurs et l'élu sont assez
+d'accord sur le fond des choses; mais tous deux ignorent les moyens, et
+s'imaginent que le but justifie tout. Ils ne voient pas que le jeu des
+instruments qu'ils emploient, et la fatalité, se montrent ici plus
+justes et plus logiques qu'on ne pouvait s'y attendre. Les instruments
+trahissent, paralysent, corrompent, conspirent et vendent. Voilà ce que
+je crois, et je m'attends à tout, excepté au triomphe prochain de l'idée
+fraternelle et chrétienne, sans laquelle nous n'aurons pas de république
+durable. Nous passerons par d'autres dictatures, Dieu sait lesquelles!
+Quand le peuple aura fait de douloureuses expériences, il s'apercevra
+qu'il ne peut pas se personnifier dans un homme et que Dieu ne veut pas
+bénir une erreur qui n'est plus de notre siècle.
+
+En attendant, c'est nous, républicains, qui serons encore victimes de
+ces orages. Probablement, nous serions sages si nous attendions, pour
+rappeler le peuple à ses vrais devoirs, qu'il comprît ses erreurs et
+qu'il se repentît de lui-même de nous avoir considérés comme une poignée
+de scélérats qu'il fallait abandonner, livrer, dénoncer aux fureurs de
+la réaction.
+
+Bonsoir, mon ami; je t'embrasse et regrette bien que tu sois toujours
+là-bas quand je suis ici. Ma santé ne se rétablit pas encore, je me suis
+beaucoup fatiguée pour obtenir jusqu'ici beaucoup moins qu'on ne m'avait
+promis; je m'en prends surtout au désordre effrayant qui règne dans
+cette sinistre branche de l'administration, et à la préoccupation où les
+élections tiennent le pouvoir. Je crois que l'amnistie viendra ensuite.
+Si elle ne vient pas, je recommencerai mes démarches pour arracher du
+moins à la souffrance et à l'agonie le plus de victimes que je pourrai;
+on m'en récompense par des calomnies, c'est dans l'ordre, et je n'y veux
+pas faire attention.
+
+On joue une nouvelle pièce de moi la semaine prochaine, une pièce _gaie_
+et _bouffonne[1]_ que j'ai faite avec la mort dans l'âme, les directeurs
+de théâtre refusant mes pièces, sous prétexte qu'elles rendent triste.
+Ces pauvres spectateurs! ils ont le coeur si tendre! ils sont si
+sensibles, ces bons bourgeois! Il faut prendre garde de les rendre
+malades!
+
+Bonsoir encore, cher ami; je t'envoie cette lettre par une occasion
+sûre. Embrasse ta chère Peppina pour moi. Maurice est très fier de ton
+compliment.
+
+ [1] _Les Vacances de Pandolphe_.
+
+
+
+
+CCCL
+
+AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
+
+ Paris, mars 1852.
+
+Prince,
+
+Ils sont partis pour le fort de Bicêtre, ces malheureux déportés de
+Châteauroux, partis enchaînés comme des galériens, au milieu des larmes
+d'une population qui vous aime et qu'on vous peint comme dangereuse et
+féroce. Personne ne comprend ces rigueurs. On vous dit que cela fait
+_bon effet_; on vous ment, on vous trompe, on vous trahit!
+
+Pourquoi, mon Dieu, vous abuse-t-on ainsi? Tout le monde le devine et le
+sent, excepté vous. Ah! si Henri V vous renvoie en exil ou en prison,
+souvenez-vous de quelqu'un qui vous aime toujours, bien que votre
+règne ait déchiré ses entrailles et qui, au lieu de désirer, comme les
+intérêts de son parti le voudraient peut-être, qu'on vous rende odieux
+par de telles mesures, s'indigne de voir le faux rôle qu'on veut vous
+faire dans l'histoire, à vous qui avez le coeur grand autant que la
+destinée.
+
+A qui plaisent donc ces fureurs, cet oubli de la dignité humaine, cette
+haine politique qui détruit toutes les notions du juste et du vrai,
+cette inauguration du règne de la terreur dans les provinces, le
+proconsulat des préfets, qui, en nous frappant, déblayent le chemin pour
+d'autres que vous? Ne sommes-nous pas vos amis naturels, que vous avez
+méconnus pour châtier les emportements de quelques-uns? Et les gens
+qui font le mal en votre nom, ne sont-ils pas vos ennemis naturels?
+Ce système de barbarie politique plaît à la bourgeoisie, disent les
+rapports. Ce n'est pas vrai. La bourgeoisie ne se compose pas de
+quelques gros bonnets de chef-lieu qui ont leurs haines particulières à
+repaître, leurs futures conspirations à servir. Elle se compose de gens
+obscurs qui n'osent rien dire, parce qu'ils sont opprimés par les plus
+apparents, mais qui ont des entrailles et qui baissent les yeux avec
+honte et douleur en voyant passer ces hommes dont on fait des martyrs
+et qui, ferrés comme des forçats sous l'oeil des préfets, tendent avec
+orgueil leurs mains aux chaînes.
+
+On a destitué à la Châtre un sous-préfet, j'en ignore la raison; mais
+le peuple dit et croit que c'est parce qu'il a ordonné qu'on ôtât les
+chaînes et qu'on donnât des voitures aux prisonniers.
+
+Les paysans étonnés venaient regarder de près ces victimes. Le
+commissaire de police criait au peuple:. «Voilà ceux qui out violé et
+éventré les femmes!»
+
+Les soldats disaient tout bas: «N'en croyez rien! on n'a pas violé,
+on n'a pas éventré une seule femme. Ce sont là d'honnêtes gens, bien
+malheureux. Ils sont socialistes, nous ne le sommes pas; mais nous
+les plaignons et nous les respectons.» A Châteauroux, on a remis les
+chaînes. Les gendarmes qui ont reçu ces prisonniers à Paris ont été
+étonnés de ce traitement.
+
+Le général Canrobert n'a vu personne. On le disait envoyé par vous pour
+réviser les sentences rendues par l'ire des préfets et la terreur des
+commissions mixtes, pour s'entretenir avec les victimes et se méfier des
+fureurs locales. Trois de vos ministres me l'avaient dit, à moi; je le
+disais à tout le monde, heureuse d'avoir à vous justifier. Comment ces
+_missi dominici_, à l'exception d'un seul, ont-ils rempli leur mission?
+Ils n'ont vu que les juges, ils n'ont consulté que les passions, et,
+pendant qu'une commission de recours en grâce était instituée et
+recevait les demandes et les réclamations, vos envoyés de paix, vos
+ministres de clémence et de justice aggravaient ou confirmaient les
+sentences que cette commission eût peut-être annulées.
+
+Pensez à ce que je vous dis, prince, c'est la vérité. Pensez-y cinq
+minutes seulement! Un témoignage de vérité, un cri de la conscience qui
+est en même temps le cri d'un coeur reconnaissant et ami, valent bien
+cinq minutes de l'attention d'un chef d'État.
+
+Je vous demande la grâce de tous les déportés de l'Indre, je vous la
+demande à deux genoux, cela ne m'humilie pas. Dieu vous a donné le
+pouvoir absolu: eh bien, c'est Dieu que je prie, en même temps que l'ami
+d'autrefois. Je connais tous ces condamnés: il n'y en a pas un qui ne
+soit un honnête homme, incapable d'une mauvaise action, incapable de
+conspirer contre l'homme qui, en dépit des fureurs et des haines de son
+parti, leur aura rendu justice comme citoyen et leur aura fait grâce
+comme vainqueur.
+
+Voyons, prince, le salut de quelques hommes obscurs, devenus
+inoffensifs; le mécontentement d'un préfet de vingt-deux ans qui fait du
+zèle de novice et de six gros bourgeois tout au plus, pauvres mauvaises
+gens égarés, stupides, qui prétendent représenter la population, et que
+la population ne connaît seulement pas, ne sont-ce pas là de grands
+sacrifices à faire quand il s'agit pour vous d'une action bonne, juste
+et puissante?
+
+Prince, prince, écoutez la femme qui a des cheveux blancs et qui vous
+prie à genoux; la femme cent fois calomniée, qui est toujours sortie
+pure, devant Dieu et devant les témoins de sa conduite, de toutes les
+épreuves de la vie, la femme qui n'abjure aucune de ses croyances et
+qui ne croit pas se parjurer en croyant en vous. Son opinion laissera
+peut-être une trace dans l'avenir.
+
+Et vous aussi, vous serez calomnié! et, que je vous survive ou non, vous
+aurez une voix, une seule voix peut-être dans le parti socialiste qui
+laissera sur vous le testament de sa pensée. Eh bien, donnez-moi de quoi
+me justifier auprès des miens, d'avoir eu espoir et confiance en votre
+âme. Donnez-moi des faits particuliers, en attendant ces preuves
+éclatantes que vous m'avez fait pressentir pour l'avenir et que mon
+coeur, droit et sincère, n'a pas repoussées comme un leurre, comme une
+banale parole de commisération pour ses larmes.
+
+
+
+
+CCCLI
+
+AU MÊME
+
+ Paris, mars 1852.
+
+Prince,
+
+Je vous remercie du fond du coeur des grâces que vous avez daigné
+accorder à ma requête.
+
+Accordez-moi, accordez à vous-même, à votre propre coeur, celle des
+treize déportés de l'Indre, condamnés par la commission mixte de
+Châteauroux. Ils ont adressé en vain leur recours à la commission des
+grâces. Ils m'écrivent que le général Canrobert, qui n'a voulu voir à
+Châteauroux que les autorités, contrairement à ce qui m'avait été dit de
+sa mission par trois de vos ministres, leur est annoncé comme devant les
+voir au fort de Bicêtre, où ils ont été transférés.
+
+Est-ce le moment d'invoquer la soumission, quand ils viennent, ces
+malheureux, d'être ferrés comme des forçats sous les yeux du préfet et
+de traverser ainsi la France, eux, hommes honorables et incapables de
+la pensée d'une mauvaise action? Cet affreux système qui assimile la
+_présomption_ de l'opinion politique, aux crimes les plus abjects, ne
+voulez-vous pas qu'il cesse, et qu'on cesse de croire que vous l'avez
+autorisé, que vous l'avez connu?
+
+Prince, faites voir que vous avez le sens délicat de l'honneur français.
+N'exigez pas que vos ennemis--si toutefois ces vaincus sont vos
+ennemis--deviennent indignes d'avoir été combattus par vous. Rendez-les
+à leurs familles sans exiger qu'ils se _repentent_; de quoi? d'avoir été
+républicains? Voilà tout leur crime. Faites qu'ils vous estiment et
+vous aiment. C'est un gage bien plus certain pour vous que les serments
+arrachés par la peur.
+
+Croyez-en le seul esprit socialiste qui vous soit resté personnellement
+attaché, malgré tous ces coups frappés sur son Église. C'est moi, le
+seul à qui l'on n'ait pas songé à faire peur, et qui, n'ayant trouvé en
+vous que douceur et sensibilité, n'a aucune répugnance à vous demander à
+genoux la grâce de mes amis.
+
+
+
+
+CCCLII
+
+A M. ALPHONSE FLEURY, A LA CHÂTRE.
+
+ Nohant, 5 avril 1852.
+
+Mon ami,
+
+Ta volonté soit faite! Je n'insiste pas, et je ne t'en veux pas, puisque
+tu obéis à une conviction. Mais je la déplore en un sens, et je veux
+te dire lequel, afin que nous sachions nous comprendre à demi-mot
+désormais.
+
+Le point culminant de ton raisonnement est celui-ci: Il faut de grandes
+expiations et de grands châtiments. _La notion du droit ne peut renaître
+que par des actes terribles de justice_.
+
+En d'autres termes, c'est la dictature que tu crois légitime et possible
+entre nos mains, c'est la rigueur, c'est le châtiment, c'est la
+vengeance.
+
+Je veux, je dois te dire que je me sépare entièrement de cette opinion
+et que je la crois faite pour justifier ce qui se passe aujourd'hui en
+France. Le gouvernement de tous a toujours été et sera toujours l'idéal
+et le but de ma conscience. Pour que tous soient initiés à leurs droits
+et à leurs propres intérêts, il faut du temps, il en faut cent fois
+plus que nous ne l'avions prévu en proclamant le principe souverain du
+suffrage universel. Il a mal fonctionné, tant pis pour nous et pour
+lui-même. Que nous lui rendions demain son libre exercice, il se
+tournera encore contre nous, cela est évident, certain. Vous en
+conclurez, je pense, qu'il faut le restreindre ou le détruire
+momentanément pour sauver la France. Je le nie; je m'y refuse. J'ai sous
+les yeux le spectacle d'une dictature. J'ai vu celle de M. Cavaignac,
+qui, je m'en souviens bien, ne t'a pas choqué autant que celle-ci, et
+qui ne valait certes pas mieux. J'en ai assez; je n'en veux plus. Toute
+révolution prochaine, quelle qu'elle soit, ne s'imposera que par ces
+moyens, qui sont devenus à la mode et qui tendent à passer dans nos
+moeurs politiques.
+
+Ces moyens tuent les partis qui s'en servent. Ils sont condamnés par le
+ciel, qui les permet, comme par les masses, qui les subissent. Si la
+République revient sur ce cheval-là, elle devient une affaire de parti
+qui aura son jour comme les autres, mais qui ne laissera après elle que
+le néant, le hasard et la conquête par l'étranger. Vous portez donc
+dans vos flancs, vous autres qui êtes irrités, la mort de la France.
+Puissiez-vous attendre longtemps le jour de rémunération que vous croyez
+souverain et que je crois mortel! J'espère que les masses s'éclaireront
+jusque-là, en dépit de tout, qu'elles comprendront que leurs souffrances
+sont le résultat de leurs fautes, de leur ignorance et de leur
+corruption, et que, le jour ou elles seront aptes à se gouverner
+elles-mêmes, elles renieront des chefs qui reviendraient vers elles avec
+la terreur en croupe.
+
+Jusque-là, nous souffrirons, soit! nous serons victimes, mais nous
+ne serons pas bourreaux. Il est temps que cette vieille question que
+Mazzini ressuscite soit vidée: la question de savoir s'il faut être
+politique ou socialiste. Il prononce qu'il faut être désormais purement
+_politique_. Je prononce dans mon âme qu'il faut être, quant à présent,
+socialiste _non politique_, et l'expérience des années qui viennent
+de s'écouler me ramène à mes premières certitudes. On ne peut être
+politique aujourd'hui sans fouler aux pieds le droit humain, le droit
+de tous. Cette notion du vrai droit ne peut pas s'incarner dans la
+conscience d'hommes qui n'ont pas d'autre moyen pour le faire prévaloir
+que de commencer par le violer. Quelque honnêtes, quelque sincères
+qu'ils soient, ils cessent de l'être dès qu'ils entrent dans l'action
+contemporaine. Ils ne peuvent plus l'être, à peine de recommencer
+l'impuissance du gouvernement provisoire. La logique du fait les
+contraint à admettre le principe des jésuites, de l'inquisition, de 93,
+du 18 brumaire et du 2 décembre. _Qui veut la fin veut les moyens_. Ce
+principe est vrai en fait, faux en morale, et un parti qui rompt avec
+la morale ne vivra jamais en France, malgré l'apparence d'immoralité de
+cette nation troublée et fatiguée.
+
+Donc, la dictature est illégitime, devant Dieu et devant les hommes;
+elle n'est pas plus légitime aux mains d'un roi que dans celles d'un
+parti révolutionnaire, Elle a sa légitimité fatale dans le passé, elle
+ne l'a plus dans le présent. Elle l'a perdu le jour où la France a
+proclamé le principe du suffrage universel. Pourquoi? Parce qu'une
+vérité, n'eût-elle vécu qu'un jour, prend son rang et son droit dans
+l'histoire. Il faut qu'elle s'y maintienne, au prix de tous les
+tâtonnements, de toutes les erreurs dont son premier exercice est
+entaché et entravé inévitablement; mais malheur à qui la supprime,
+même pour un jour! Là reparaît le grand sens des masses, car elles
+abandonnent celui qui commet cette profanation; là est toute la cause de
+l'indifférence avec laquelle le peuple a vu violer sa représentation au
+2 décembre. Elle n'était pas encore le produit du suffrage restreint;
+mais elle avait décrété la mort du suffrage universel, et le peuple
+s'est plus volontiers laissé prendre à l'appât d'un faux suffrage
+universel, qui du moins n'avait pas été débaptisé, et dont il n'a pas
+compris les restrictions mentales.
+
+«Mais, me diras-tu peut-être, je ne suis pas de ceux qui voudraient
+revenir avec la dictature et la suppression ou la restriction du
+suffrage universel.» Pour ce qui te concerne, j'en suis persuadée; mais
+alors je te déclare que tu es impuissant, parce que tu es illogique.
+Cette nation-ci n'est pas républicaine, et, pour qu'elle le devînt, il
+faudrait la liberté de la propagande; plus que cette liberté, car elle
+ne sait pas lire et n'aime pas à écouter. Il faudrait l'encouragement
+donné d'en haut à la propagande; il faudrait peut-être la propagande
+imposée par l'État. Fort bien! Quel sera le gouvernement assez fort pour
+agir ainsi? Une dictature révolutionnaire, je n'en vois pas d'autre.
+Qui la créera? une révolution? Soit. Faite par qui? Par nous, que la
+majorité du vote repousse et sacrifie? Ce ne pourra être alors que par
+une conspiration, par un coup hardi, par un hasard heureux, par une
+surprise, par les armes. Combien y resterons-nous? Quelques mois pendant
+lesquels, pour préparer le bon résultat du suffrage, nous ferons de la
+terreur sur les riches, et par conséquent de la misère sur les pauvres.
+Et les pauvres ignorants voudront de nous? Allons donc! Un ouvrier a dit
+une belle parole en mettant trois mois de misère au service de l'_idée_;
+mais est-ce qu'il y a eu de l'écho en France? est-ce que le pauvre ne
+sera pas toujours pressé de se débarrasser, par le vote, d'un pouvoir
+qui l'effraye et qui ne peut pas lui donner des satisfactions
+immédiates, quoi qu'il ose et quoi qu'il fasse? Non, cent fois non, on
+ne peut pas faire une révolution sociale avec les moyens de la politique
+actuelle; ce qui a été vrai jusqu'ici est devenu faux, parce que le but
+de cette révolution est une vérité qui n'a pas encore été expérimentée
+sur la terre, et qu'elle est trop pure et trop grande pour être
+inaugurée par les moyens du passé, et par nous-mêmes, qui sommes encore
+à trop d'égards les hommes du passé. Nous en avons la preuve sous les
+yeux. Voici un système qui, au fond, porte en lui-même un principe de
+socialisme matérialiste qu'il ne s'avoue pas, mais qui est sa destinée
+propre, son innéité fatidique, son unique moyen d'être, quoi qu'il fasse
+pour s'y soustraire et pour caresser les besoins d'aristocratie qui le
+rongent lui-même. Le jour où il laissera trop peser la balance de son
+instinct aristocratique, il sera perdu. Il faut qu'il caresse le peuple
+ou qu'il périsse. Il le sait bien et il frémit sur sa base à peine jetée
+dans le sol. Pourquoi ce pouvoir est-il impossible à consolider sans
+violence et sans faiblesse? Car il offre le spectacle de ces deux
+extrêmes qui se touchent toujours et partout. C'est parce qu'il est
+l'oeuvre des souvenirs du passé, impuissant à entraver comme à fonder
+l'avenir, et à obtenir un autre résultat que le désordre moral et le
+chaos intellectuel. Si l'ordre matériel réussit a s'y faire, et j'en
+doute, quel sera le progrès véritable? Aucun, selon moi, dont l'avenir
+puisse lui savoir gré. À présent que je le regarde et que je le juge
+avec calme, je vois son oeuvre et son rôle dans l'histoire. Il est une
+nécessité matérielle des temps qui l'ont produit. Il est une véritable
+lacune dans le sens providentiel des événements humains.
+
+Il y a des jours, des mois, des années dans la vie des individus, comme
+dans celle des nations, où la destinée semble endormie et la Providence
+insensible à nos maux et à nos erreurs. Dieu semble s'abstenir, et nous
+sommes forcés, par la fatigue et l'absence de secours extérieurs, de
+nous abstenir nous-mêmes de travailler à notre salut; sous peine de
+précipiter notre ruine et notre mort, nous sommes dans une de ces
+phases. Le temps devient le seul maître, le temps qui au fond, n'est
+que le travail invincible de cette mystérieuse Providence voilée à nos
+regards. Je prendrai un exemple plus saisissant et je comparerai le
+peuple, que nous avons essayé d'éclairer, à un enfant très difficile à
+manier, très aveugle, assez ingrat, fort égoïste et innocent, en somme,
+de ses propres fautes, parce que son éducation a été trop tardive et ses
+instincts trop peu combattus; un véritable enfant, en un mot: tous se
+ressemblent plus ou moins. Quand tous les moyens ont été tentés, dans
+l'étroite limite où de sages parents peuvent lutter contre la société
+corrompue qui leur dispute et leur arrache l'âme de cet enfant, n'est-il
+pas des jours où nous sentons qu'il faut le laisser à lui-même et
+espérer sa guérison de sa propre expérience? Dans ces jours-là, n'est-il
+pas évident que nos exhortations l'irritent, le fatiguent et l'éloignent
+de nous? Crois-tu qu'une oeuvre de persévérance et de persuasion comme
+celle de sa conversion peut s'accomplir par la menace et la violence?
+L'enfant s'est donné à de mauvais conseils, à de perfides amis. Faut-il
+venir sous ses yeux frapper, briser, anéantir ceux qui l'ont accaparé?
+Sera-ce un moyen, de reconquérir sa confiance? Bien loin de là! il les
+plaindra, il les pleurera comme des victimes de notre fureur jalouse et
+il leur pardonnera tout le mal qu'ils lui auront fait, par l'indignation
+que lui causera celui que nous leur ferons. Le moyen le plus sûr et
+le plus naïvement logique n'est-il pas, quand nous nous sentons
+complètement supplantés par eux, de laisser l'enfant égaré, souffrir de
+leurs trahisons et s'éclairer sur leur perfidie?
+
+Il n'y a plus que le sentiment moral, le sentiment fraternel, le
+sentiment évangélique qui puisse sauver cette nation de sa décadence. Il
+ne faut pas croire que nous sommes à la veille de la décadence: nous y
+sommes en plein, et c'est se faire trop d'illusions que d'en douter;
+mais l'humanité ne compte plus ses revers et ses conquêtes par périodes
+de siècles. Elle marche à la vapeur aujourd'hui et quelques années la
+démoralisent, comme quelques années la ressuscitent. Nous entrons dans
+le Bas-Empire à pleines voiles; mais c'est à pleines voiles que nous en
+sortirons. Les idées vraies sont émises pour la plupart, laissons-leur
+le temps de s'incarner, elles ne sont encore que dans les livres et
+sur les programmes. Elles ne peuvent pas mourir, elles veulent,
+elles doivent vivre; mais attendons, car si nous bougeons dans les
+circonstances fatales où nous sommes, et où nous sommes par notre faute,
+nous allons les engourdir encore et mettre à leur place, des intérêts
+matériels et des passions violentes. Arrière ces mots de haine et
+de vengeance qui nous assimilent à nos persécuteurs. La haine et la
+vengeance ne sont jamais sanctifiées par le droit, elles sont toujours
+une ivresse, l'exercice maladif de facultés brutales et incohérentes.
+Il n'en peut sortir que du mal, le désordre, l'aveuglement, les crimes
+contre l'humanité, et puis la lassitude, l'isolement, l'impuissance.
+
+Mon Dieu, les excès de notre première révolution ne nous ouvriront-ils
+jamais les yeux? Les passions n'y ont-elles pas joué un rôle si violent,
+qu'elles y ont tué l'idée, et que Robespierre, après avoir débuté par
+flétrir la peine de mort, en arrive à la regarder comme une nécessité
+politique? Il croyait tuer le principe de l'aristocratie en détruisant
+toute une caste! Une caste nouvelle s'est formée le lendemain, et,
+aujourd'hui, cette caste ressuscite l'Empire, après avoir cédé la place
+à celle de la Restauration, que Robespierre n'avait pu empêcher de lui
+survivre et de procréer!
+
+93! cette grande chose que nous ne sommes pas de taille à recommencer,
+a cependant avorté, grâce aux passions, et vous parlez de garder vos
+passions comme un devoir de conscience! Cela est insensé et coupable.
+Croyez-vous que, le lendemain du jour où vous vous serez bien vengés,
+le peuple sera meilleur et plus instruit, et que vous pourrez lui
+faire goûter les douceurs de la fraternité? Il sera cent fois pire
+qu'aujourd'hui. Restez donc dehors, vous qui n'avez que de la colère à
+son service.
+
+Mieux vaut qu'il réfléchisse dans l'esclavage que d'agir dans le délire,
+puisque son esclavage est volontaire, et que vous ne pouvez l'en
+affranchir qu'en le prenant par la surprise et la violence d'un coup de
+main. Mieux vaut que les prétendants se dévorent entre eux, plutôt
+que des révolutions prétoriennes s'accomplissent. Le peuple n'est pas
+disposé à y intervenir. Elles passeront sur sa tête et s'affaisseront
+sur ses propres mines. Alors le peuple s'éveillera de sa méditation, et,
+comme il sera le seul pouvoir survivant, le seul pouvoir qu'on ne peut
+pas détruire dès qu'il a commencé à respirer véritablement, il mettra
+par terre, sans fureur et sans vengeance, tous ces fantômes d'un jour
+qui ne pourront plus conspirer contre lui.
+
+Mais cela ne fait, pas les affaires des _hommes d'action_ de ce
+temps-ci. Ils ne veulent pas s'abstenir, ils ne veulent pas attendre. Il
+leur faut un rôle et du bruit. S'ils ne font rien, ils croient que la
+France est perdue. La plupart d'entre eux ne se sont-ils pas imaginé
+qu'ils avaient sauvé la société dans les horribles journées de juin,
+en abandonnant la populace au sabre africain? La populace ne l'a pas
+oublié, elle ne veut plus d'aucun parti, elle s'abstient, c'est son
+droit. Elle se méfie, elle en a sujet. Elle ne veut plus de politique,
+elle subit le premier joug venu et s'arrange pour ne pas se faire
+écraser dans la lutte, puisque c'est son destin éternel. Elle n'est pas
+si égoïste que l'on croit, elle voit plus loin, dans son épais bon sens,
+que nous dans nos agitations fiévreuses. Elle attend son jour, elle sent
+que les hommes d'aucun parti ne veulent ou ne peuvent le lui hâter.
+Elle sait qu'elle se fût fait mitrailler en décembre au profit de
+Changarnier, que Cavaignac et consorts eussent fait jonction avec
+une bonne partie de la bourgeoisie. Nous tombions dans ce pouvoir
+oligarchique et militaire; j'aime autant celui-ci. Je suis aussi bête et
+aussi sage que le peuple: je sais attendre.
+
+Et allons au fond du coeur humain. Pourquoi sais-je-attendre? Pourquoi
+la majorité du peuple français sait-elle attendre? Ai-je le coeur plus
+dur qu'un autre? Je ne crois pas. Ai-je moins de dignité qu'un homme de
+parti? J'espère que non. Le peuple souffre-t-il moins que vous autres?
+J'en doute fort. Sommes-nous sur des roses dans ce pays-ci? Nous ne nous
+en apercevons guère.
+
+Pourquoi êtes-vous plus pressés que nous? C'est que vous êtes pour la
+plupart des ambitieux: les uns des ambitieux de fortune, de pouvoir
+et de réputation; les autres, comme toi, des ambitieux d'honneur,
+d'activité, de courage et de dévouement; noble ambition sans doute que
+celle-là, mais qui n'en a pas moins sa source dans un besoin personnel
+d'agir à tout prix et de croire à soi-même plus qu'il n'est toujours
+sage et légitime d'y croire. Vous avez de l'orgueil, honnêtes gens que
+vous êtes! vous êtes peu chrétiens! vous croyez que rien ne peut se
+faire sans vous, vous souffrez quand on vous oublie, vous vous dégoûtez
+quand on vous méconnaît. Les vanités qui vous coudoient vous abusent,
+vous chauffent et vous exploitent. Vous avez vécu à l'aise dans cette
+Assemblée constituante qui a commencé à égorger le socialisme sans s'en
+douter, ou plutôt en le voulant un peu; car vous ne vous disiez pas
+encore socialistes à cette époque, vous vous êtes retrempés plus tard
+dans le programme de la Montagne, qui est votre meilleure action, votre
+seul ouvrage durable; mais il était trop tard et trop tôt pour que cela
+produisit un bien immédiat, vous aviez déjà fait divorce à votre insu
+avec le sentiment populaire, que vous eussiez voulu féconder, et qui
+s'éteignait dans la méfiance; pour se jeter dans la passion ou se
+laisser tomber dans l'inertie. Vous avez pourtant fait pour le mieux;
+selon vos lumières et vos forces; mais vous étiez poussés par les
+passions autant que par les principes, et vous avez commis tous plus ou
+moins, dans un sens ou dans l'autre, des fautes inévitables; qu'elles
+vous soient mille fois pardonnées!
+
+Je ne suis pas de ceux qui s'entr'égorgent dans les bras de la mort.
+Mais je dis que vous ne pouvez plus rien avec ces passions-là.
+Votre sagesse, par conséquent votre force, serait de les apaiser en
+vous-mêmes, pour attendre l'issue du drame qui se déroule aujourd'hui
+entre le principe de l'autorité personnelle et le principe de la liberté
+commune: cela mériterait d'être médité à un point de vue plus élevé
+que l'indignation contre les hommes. Les hommes! faibles et aveugles
+instrumens de la logique des causes!
+
+Il serait bon de comprendre et de voir, afin d'être meilleurs, pour être
+plus forts; au lieu de cela, vous vous usez, vous vous affaiblissez à
+plaisir dans des émotions ardentes et dans des rêves de châtiment que la
+Providence, plus maternelle et plus forte que vous, ne mettra jamais,
+j'espère, entre vos mains.
+
+Adieu, mon ami! d'après toute cette philosophie que j'avais besoin de me
+résumer et de te résumer en rentrant dans le repos de la campagne,
+tu vas croire que je m'arrange fort bien de ce qui est, et que je ne
+souffre guère dans les autres. Hélas! je ne m'en arrange pas, et j'ai
+vu plus de larmes, plus de désespoirs, plus de misères, dans ma petite
+chambre de Paris, que tu n'en as pu voir en Belgique. Là, tu as vu les
+hommes qui partent; moi, j'ai vu les femmes qui restent! Je suis sur les
+dents après tant de tristesses et de fatigues dont il a fallu prendre ma
+part, après tant de persévérance et de patience dont il a fallu m'armer
+pour aboutir à de si minces allègements. Je ne m'en croyais pas capable;
+aussi j'ai failli y laisser mes os. Mais le devoir porte en soi sa
+récompense. Le calme s'est fait dans mon âme, et la foi m'est revenue.
+Je me retrouve aimant le peuple et croyant à son avenir comme à la
+veille de ces votes qui pouvaient faire douter de lui, et qui ont porté
+tant de coeurs froissés à le mépriser et à le maudire!
+
+Je t'embrasse et je t'aime.
+
+
+
+
+CCCLIII
+
+A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
+
+ Nohant, 23 mai 1852.
+
+Cher ami,
+
+Je ne voudrais pas vous écrire en courant, et pourtant, ou il faut que
+je vous écrive trop vite, ou il faut que je ne vous écrive pas; car le
+temps me manque toujours et je ne puis arriver à une seule journée où
+je ne sois pas talonnée, ahurie par un travail pressé, des affaires à
+subir, ou quelque service à rendre. Ma santé, ma vie y succombent. Ne me
+grondez pas par-dessus le marché.
+
+On a tort de s'irriter dans les lettres contre ceux qu'on aime. Il est
+évident pour moi que, dans votre dernière, vous faites un malentendu
+énorme de quelque réflexion que je ne peux me rappeler assez
+textuellement, pour m'expliquer votre erreur. Mais ce que vous me faites
+dire, je ne vous l'ai pas dit comme vous l'entendez, j'en suis certaine,
+ou bien votre colère serait trop juste. Vraiment, cher ami, la douleur
+vous rend irritable et ombrageux, même avec les coeurs qui vous aiment
+et vous respectent le plus. Qui vous dit que travailler pour votre
+patrie est une vaine gloire, et que je vous accuse de gloriole?
+
+J'ai cru rêver en voyant votre interprétation d'une phrase, où j'ai dû
+vous dire, où je crois vous avoir dit qu'il ne s'agit plus de savoir
+qui aura l'initiative; qu'aujourd'hui, ce serait une vaine gloire de
+s'attribuer, soit comme Français, soit comme Italien, des facultés
+supérieures pour cette initiative, et que tout réveil doit être un acte
+de foi collectif.
+
+Je ne sais ce que j'ai dit; mais je veux être pendue si j'ai pu vouloir
+dire autre chose, et s'il y a là dedans un reproche, un doute pour vous;
+je ne vous comprends pas de vous fâcher ainsi contre moi, quand j'ai
+si rarement le bonheur de pouvoir causer avec vous; quand il est si
+chanceux d'y parvenir sans que les lettres soient interceptées; quand
+des semaines et des mois doivent se passer sans que j'aie d'autre
+souvenir de vous qu'une lettre de reproches trop véhéments et nullement
+mérités. Je n'ai pas reçu l'article que vous m'avez envoyé. Je crois
+l'avoir lu en entier dans un extrait de journal qu'on m'avait envoyé de
+Belgique quelque temps auparavant, lorsque j'étais à Paris. J'ignore si
+on m'a envoyé la réponse collective dont vous vous plaignez. Je n'ai
+rien reçu; une lettre que m'avait écrite Louis Blanc, et dont il me
+parle aujourd'hui dans une autre lettre étrangère à toute politique, a
+été saisie apparemment par la police: je ne l'ai pas reçue. J'ai cherché
+dans les journaux que je suis à même de consulter ici cette réponse,
+tronquée ou non. Je ne l'ai point trouvée. Je n'en sais donc pas le
+premier mot. Vous me dites, et l'on me dit d'ailleurs, qu'elle est
+mauvaise, _archi-mauvaise_. Je n'ai pas besoin vis-à-vis de vous de la
+désavouer. Elle est signée dites-vous, par des gens que j'aime, c'est
+vrai, mais plus ou moins: quelques-uns beaucoup, d'autres pas du tout.
+Quelle qu'elle soit, du moment qu'elle vous méconnaît, vous outrage et
+vous calomnie, je la condamne et suis fâchée de ne l'avoir pas
+connue lorsque j'ai écrit à Louis Blanc en même temps qu'à vous, par
+l'intermédiaire de Michele. Je lui en aurais dit mon sentiment avec
+franchise. Cela viendra.
+
+Pour le moment, ce n'est pas facile, puisque je ne peux me procurer ce
+malheureux écrit, et que, d'ailleurs, les correspondances sont si peu
+sûres. Il est affreux de penser que nous ne pouvons laver notre linge
+en famille, et que nos épanchements les plus intimes peuvent réjouir la
+police de nos persécuteurs les plus acharnés.--Et puis j'arrive trop
+tard dans ces débats; je suis placée trop loin des faits par ma
+retraite, mon isolement, et tant d'autres préoccupations, moins
+importantes certainement, mais si personnellement obligatoires, que je
+ne peux m'y soustraire.
+
+Enfin, mes amis, m'écouteriez-vous si j'arrivais à temps pour retenir
+vos plumes irritées et brûlantes? Hélas! non. Il y a dix ans que je crie
+dans le désert que les divisions nous tueront. Voilà qu'elles nous ont
+tué, et qu'on s'égorge encore, tout sanglants et couchés sur le champ de
+bataille! quel affreux temps! quel affreux vertige!
+
+Mon ami, fâchez-vous contre moi tant que vous voudrez. Pour la première
+fois, je vais vous faire un reproche. Vous avez mal fait de provoquer ce
+crime commis envers vous. Vous voyez, je ne mâche pas le mot, c'est
+un crime, s'il est vrai qu'on vous accuse de lâcheté, de trahison,
+d'ambition même.
+
+J'ai la conviction, la certitude que vous ne savez ce que c'est que
+l'ambition personnelle, et que votre âme est sainte dans ses passions et
+dans ses instincts comme dans ses principes. On ne peut, sans être en
+proie à un accès de folie, douter de la pureté de votre caractère. Mais
+n'est-ce pas une faute, une faute grave de provoquer un accès de folie
+chez son semblable, quel qu'il soit? Ne deviez-vous pas prévoir cette
+réaction de l'orgueil blessé, du patriotisme saignant, de la doctrine
+intolérante si vous voulez, chez des hommes qu'une défaite épouvantable,
+_l'abandon du pays_, vient de frapper dans ce qui faisait tout leur
+être, toute leur vie? Était-ce le moment de retourner sans pitié le fer
+dans la plaie et de leur crier: «Vous avez perdu la France!»
+
+Vos reproches vous paraissent si justes, que vous regardez comme un
+devoir de les avoir exprimés, en dépit de la solidarité qu'il eût été
+beau de ne pas rompre violemment au milieu d'un désastre horrible, en
+dépit du sentiment chrétien et fraternel qui devrait dominer tout dans
+le parti de l'avenir, en dépit enfin des convenances politiques qui
+défendent de montrer ses plaies au vainqueur, avide de les regarder et
+d'en rire! Eh bien, peut-être avez-vous raison en théorie, peut-être
+est-il des temps et des choses si nécessaires à saisir, qu'il y ait un
+farouche égoïsme à marcher ainsi sur les blessés et sur les cadavres
+pour arriver au but. Mais, si ces reproches que vous faites ne sont pas
+justes! s'ils partent d'une prévention ardente, comme il en est entré
+plus d'une fois dans l'âme des saints! les saints ont beau être des
+saints, ils sont toujours hommes, et ils mettent souvent, nous le voyons
+à chaque instant dans l'histoire, une violence funeste, une intolérance
+impitoyable dans le zèle qui les dévore. Je ne sais plus lequel d'entre
+eux a nommé l'orgueil, la _maladie sacrée_, parce qu'elle atteint
+particulièrement les âmes puissantes et les esprits supérieurs. Les
+petits n'ont que la vanité; les grands ont l'orgueil, c'est-à-dire une
+confiance aveugle dans leur certitude.
+
+Eh bien, vous avez été atteint de cette maladie sacrée; vous avez commis
+le péché d'orgueil le jour ou vous avez rompu ouvertement avec le
+socialisme. Vous ne l'avez pas assez étudié, dans ses manifestations
+diverses, il semble même que vous ne l'ayez pas connu. Vous l'avez jugé
+en aveugle, et, prenant les défauts et les travers de certains hommes
+pour le résultat des doctrines, vous avez frappé sur les doctrines, sur
+toutes, quelles qu'elles fussent, avec l'orgueil d'un pape qui s'écrie:
+_Hors de mon Église, point de salut!_ Il y avait longtemps que je voyais
+se développer votre tendance vers un certain cadre d'idées pratiques
+exclusives. Je ne vous ai jamais tourmenté de vaines discussions à cet
+égard. Je ne connaissais pas assez l'Italie, je ne la connais pas encore
+assez pour oser dire que ce cadre fût insuffisant pour ses aspirations
+et ses besoins; vous regardant comme un des trois ou quatre hommes les
+plus avancés, les plus forts de cette nation, j'ai cru devoir vous dire,
+lorsque vous parliez à l'Italie: «Dites toujours ce que vous croyez être
+la vérité.» Oui, j'ai dû vous dire cela, et je vous le dirais encore si
+vous parliez à l'Italie au milieu du combat. Quand on se bat, pourvu
+qu'on se batte bien, tout stimulant ardent et sincère concourt à la
+victoire. Mais, dans la défaite, ne faut-il pas devenir plus attentif
+et plus scrupuleux? Songez que vous parlez maintenant non plus à une
+nation, mais à un parti vaincu dans des circonstances si peu comparables
+à celles de l'Italie livrée à l'étranger, que ce que vous pouviez crier
+alors comme le pape de la liberté romaine n'a plus de sens pour des
+oreilles françaises, étourdies, brisées par le canon de la guerre
+civile.
+
+Écoutez-moi, mon ami; ce que je vais vous dire est très différent de ce
+que vous disent probablement mes amis à Londres et en Belgique. A coup
+sûr, c'est tout à fait l'exposé de ce que pensent la plupart de mes amis
+et connaissances politiques en France.
+
+Nous sommes vaincus par le fait, mais nous triomphons par l'idée. «La
+France est dans la boue,» dites-vous? c'est possible; mais elle ne
+s'arrête pas dans cette boue, elle marche, elle en sortira. Il n'y a
+pas le chemin sans boue, comme il n'y en a pas sans rochers et sans
+précipices. La France a conquis la sanction, la vraie, la seule sanction
+légitime de tous les pouvoirs, l'élection populaire, la délégation
+directe. «C'est l'enfance de la liberté, dit-on?» Oui, c'est vrai, la
+France électorale marche comme l'enfance, mais elle marche; aucune autre
+nation n'a encore marché aussi longtemps dans cette voie nouvelle,
+l'élection populaire! La France va probablement voter l'empire à vie,
+comme elle vient de voter la dictature pour dix ans; et je parie qu'elle
+sera enchantée de le faire; c'est si doux, si flatteur pour un ouvrier,
+pour un paysan, de se dire, dans son ignorance, dans sa naïveté, dans sa
+bêtise, si vous voulez: «C'est moi maintenant qui fais les empereurs!»
+
+On vous a dit que le peuple avait voté sous la pression de la peur, sous
+l'influence de la calomnie! Ce n'est pas vrai. Il y a eu terreur et
+calomnie avec excès; mais le peuple eût voté sans cela comme il a voté.
+En 1852, ce 1852 rêvé par les républicains comme le terme de leurs
+désirs et le signal d'une révolution terrible, la déception eût été
+bien autrement épouvantable qu'elle ne l'est aujourd'hui. Le peuple eût
+probablement résisté à la loi du suffrage restreint, il eût voté envers
+et contre tous; mais pour qui?
+
+Pour Napoléon, qui avait pris les devants, avec un à propos
+incontestable, en demandant le retrait de cette loi à son profit, et
+qui, certes, ne l'eût pas demandé s'il n'eût été sûr de son affaire.
+Le peuple est ignorant, borné comme science, comme prévision, comme
+discernement politiques. Il est fin et obstiné dans le sentiment de son
+droit acquis. Il avait élu ce président à une grande majorité. Il
+était fier de son oeuvre..., il avait tâté sa force. Il ne l'eût pas
+compromise en éparpillant ses voix sur d'autres candidats. Il n'avait
+qu'un but, qu'une volonté sur toute la ligne: se grouper en faisceau
+immense, en imposante majorité pour maintenir sa volonté. Un peuple
+n'abandonne pas en si peu d'années l'objet de son engouement, il ne se
+donne pas un démenti à lui-même. Depuis trois ans, la majorité du peuple
+de France n'a pas bronché. Je ne parle pas de Paris, qui forme une
+nation différente au sein de la nation, je parle de cinq millions de
+voix au moins, qui se tenaient bien compactes sur tous les points du
+territoire, et toutes prêtes à maintenir le principe de délégation en
+faveur d'un seul. Voilà la seule lumière que la masse ait acquise, mais
+qui lui est bien et irrévocablement acquise. C'est sa première dent.
+Ce n'est qu'une dent, mais il en poussera d'autres, et le peuple, qui
+apprend aujourd'hui à faire les empereurs, apprendra fatalement par la
+même loi à les défaire.
+
+Notre erreur, à nous socialistes et politiques, tous tant que nous
+sommes, a été de croire que nous pouvions en même temps initier et
+mettre en pratique. Nous avons tous fait une grande chose, et il faut
+qu'elle nous console de tout: nous avons initié le peuple à cette idée
+d'égalité des droits par le suffrage universel. Cette idée, fruit de
+dix-huit ans de luttes et d'efforts, sous le régime constitutionnel,
+idée déjà soulevée sous la première révolution, était mûre, tellement
+mûre, que le peuple l'a acceptée d'emblée et qu'elle est entrée dans sa
+chair et dans son sang en 1848. Nous ne pouvions pas, nous n'aurions pas
+dû espérer davantage.
+
+De la possession d'un droit à l'exercice raisonnable et utile de ce
+droit, il y a un abîme. Il nous eût fallu dix ans d'union, de vertu, de
+courage et de patience, dix ans de pouvoir et de force, en un mot, pour
+combler cet abîme. Nous n'avons pas eu le temps, parce que nous n'avons
+pas eu l'union et la vertu; mais ceci est une autre question.
+
+Quelle que soit la cause, le peuple, depuis trois ans, n'a fait que
+reculer dans la science de l'exercice de son droit; mais aussi il a
+avancé dans la conscience de la possession de son droit. Ignorant des
+faits et des causes, trop peu capable de suivre et de discerner les
+événements et les hommes, il a jugé tout en gros, en masse. Il a vu une
+assemblée élue par lui se suicider avec rage, plutôt que de laisser
+vivre le principe du suffrage universel. Un dictateur s'est présenté les
+mains pleines de menaces et de promesses, criant à ce peuple incertain
+et troublé: «Laissez-moi faire, je vais châtier les assassins de votre
+droit; donnez-moi tous les pouvoirs, je ne veux les tenir que de vous,
+de vous tous, afin de consacrer que le premier de tous ces pouvoirs,
+c'est le vôtre!» Et, le peuple a tendu les mains en disant: «Soyez
+dictateur, soyez le maître. Usez et abusez; nous vous récompensons ainsi
+de votre déférence.»
+
+Cela, voyez-vous, c'est dans le caractère de la masse, parce que c'est
+dans le caractère de tout individu formant la masse de ce prolétariat
+dans l'enfance. Il a les instincts de l'esclave révolté, mais il n'a pas
+les facultés de l'homme libre. Il veut se débarrasser de ses maîtres,
+mais c'est pour en avoir de nouveaux; fussent-ils pires, il s'en
+arrangera quelque temps, pourvu que ce soit lui qui les ait choisis, il
+croit à leur reconnaissance, parce qu'il est bon, en somme! Voilà la
+vérité sur la situation. On ne corrompt pas, on n'épouvante pas une
+nation en un tour de main. Ce n'est pas si facile qu'on croit; c'est
+même impossible. Tout le talent des usurpateurs est de tirer parti d'une
+situation; ils n'en auront jamais assez pour créer du jour au lendemain
+cette situation.
+
+Depuis les journées de juin 1848 et la campagne de Rome, j'avais vu très
+clair, non par lucidité naturelle, mais par l'absence involontaire et
+invincible d'illusions, dans cette disposition des masses. Vous m'avez
+vue sans espoir depuis ces jours-là, prédisant de grandes expiations;
+elles sont arrivées. Il m'en a coûté de passer d'immenses illusions à
+cette désillusion complète. J'ai été désolée, abattue; j'ai eu mes jours
+de colère et d'amertume, alors que mes amis, ceux qui étaient encore au
+sein de la lutte parlementaire, comme ceux qui faisaient déjà les rêves
+de d'exil, se flattaient encore de la victoire. Quand une nation a donné
+sa démission devant des questions d'honneur et d'humanité, que peuvent
+les partis? Les individus disparaissent, ils sont moins que rien.
+
+En tant que nation active et militante, la France a donc donné sa
+démission. Mais tout n'est pas perdu; elle a gardé, elle a sauvé la
+conscience, l'appétit, si vous voulez, de son droit de législature.
+Elle veut s'initier à la vie politique à sa manière; nous aurons beau
+fouetter l'attelage, il n'ira jamais que son pas.
+
+À présent, écoutez, mon ami, écoutez encore, car ce que je vous dis, ce
+sont des faits, et la passion les nierait en vain. Ils sont clairs comme
+le soleil. Cinq à six millions de votants, représentant la volonté de
+la France en vertu du principe du suffrage universel (je dis cinq à six
+millions pour laisser un ou deux millions de voix aux éventualités de la
+corruption et de l'intimidation), cinq à six millions de voix ont décidé
+du sort de la France.
+
+Eh bien, sur ce nombre considérable de citoyens, cinq cent mille;, _tout
+au plus_, connaissent les écrits de Leroux, de Cabet, de Louis Blanc,
+de Vidal, de Proudhon, de Fourier, et de vingt autres plus ou moins
+socialistes dans le sens que vous signalez. Sur ces cinq cent mille
+citoyens, cent mille tout au plus ont lu attentivement et compris
+quelque peu ces divers systèmes; aucun, j'en suis persuadée, n'a songé à
+en faire l'application à sa conduite politique. Croire que ce soient les
+écrits socialistes, la plupart trop obscurs, et tous trop savants,
+même les meilleurs, qui ont influencé le peuple, c'est se fourrer dans
+l'esprit gratuitement la plus étrange vision qu'il soit possible de
+donner pour un fait réel.
+
+Vous me direz peut-être que ces écrits ont déterminé des abstentions
+nombreuses; je vous demanderais si c'est probable, et pourquoi cela
+serait-il? L'abstention, là où elle se décrète, n'est jamais qu'une
+mesure politique, une protestation ou un acte de prudence pour éviter de
+se faire compter quand on se sait en petit nombre. Les partisans de
+la politique pure se sont abstenus peut-être plus encore que les
+socialistes, dans les dernières élections. En de certaines localités, on
+s'est fait un devoir de s'abstenir; en de certaines autres, on a risqué
+le contraire, sans que, nulle part, on se soit divisé sur l'opportunité
+du fait, au nom du socialisme ou de la politique.
+
+C'est donc, selon moi, une complète erreur d'appréciation des faits que
+ce cri jeté par vous à la face du monde: _Socialistes! vous avez perdu
+la France!_ Admettons, si vous l'exigez, que les socialistes soient, par
+caractère, des scélérats, des ambitieux, des imbéciles, tout ce que vous
+voudrez. Leur impuissance a été tellement constatée par leur défaite,
+qu'il y a injustice et cruauté à les accuser du désastre commun.
+
+Mais, d'abord, qu'est-ce que le socialisme? A laquelle de ses vingt
+ou trente doctrines faites-vous la guerre? Il règne dans vos attaques
+contre lui une complète obscurité, vous n'avez presque rien désigné,
+vous n'avez nommé presque personne. Je comprends la délicatesse de cette
+réserve; mais est-elle conciliable avec la vérité, quand vous invoquez
+ce principe qu'il faut dire la vérité à tous, en tout temps, en tout
+lieu!
+
+Ne voyez-vous pas qu'en attaquant les diverses écoles sans distinction,
+vous les attaquez toutes, et que vous vous réduisez à ce principe, qu'il
+faut agir et ne pas savoir dans quel but?
+
+Cette conclusion pourtant, vous la repoussez vivement dans votre propre
+écrit. Je viens de le relire attentivement et j'y vois un tissu de
+contradictions inouïes chez un esprit ordinairement net et lucide au
+premier chef. Vous y dites le pour et le contre, vous admettez tout ce
+que le socialisme prêche, vous déclarez que la pensée doit précéder
+l'action. Vous ne l'admettriez pas, qu'il n'en serait ni plus ni moins;
+car il faut bien, que ma volonté précède l'action de mon bras pour
+prendre une plume ou un livre, et il n'est pas besoin de poser en
+principe un fait de mécanisme si élémentaire.
+
+Eh bien, alors, de quoi vous étonnez-vous, de quoi vous fâchez-vous?
+Ne faut-il pas savoir, avant de se battre, pour qui, pour quoi on se
+battra? Vous ne voulez pas qu'on s'abstienne quand on craint de se
+battre pour des gens en qui l'on n'a pas confiance? Mais il n'est pas
+besoin d'être socialiste pour s'accorder à soi-même ce droit-là. Eût-on
+mille fois tort de se méfier, la méfiance est légitime parce qu'elle est
+involontaire. Je vous assure que votre accusation est une énigme d'un
+bout à l'autre; relisez-la avec calme, et vous verrez que, quand on n'a
+pas d'intérêt personnel dans la question, quand on ne se sent entamé par
+aucun de vos reproches, il est impossible de comprendre pourquoi vous
+nous traduisez ainsi au ban de l'Europe, comme bavards, vaniteux,
+crétins, poltrons et matérialistes. Est-ce un anathème sur la France
+parce qu'elle s'est donné un dictateur? Bon, si la France était
+socialiste; mais, mon ami, si vous dites cela, vous nous faites, sans
+vous en douter, une atroce plaisanterie; si vous le croyez, vous
+connaissez la France moins que la Chine. Est-ce un anathème sur la
+doctrine matérialiste, selon vous, qui se résume par ces mots de Louis
+Blanc: _A chacun selon ses besoins?_ Les besoins sont de plus d'un
+genre. Il y en a d'intellectuels comme de matériels, et Louis Blanc a
+toujours placé les premiers avant les seconds.
+
+Louis Blanc a demandé sur tous les tons que toute la récompense du
+dévouement fût dans les moyens de prouver son dévouement, et, en cela,
+il est parfaitement d'accord avec vous, qui dites: _À chacun selon son
+dévouement_.
+
+N'avez-vous pas lu d'excellents travaux de Vidal, ami de Louis Blanc,
+sur le développement des récompenses dues au dévouement? C'est
+exactement le même thème. Que l'homme ne soit récompensé ni par l'argent
+ni par le privilège. Ces choses ne payent pas, ne sauraient payer le
+dévouement. Le plaisir de se dévouer est le seul payement qui s'adresse
+directement à l'action de se dévouer.
+
+Voilà qu'au moins, en flétrissant les sectaires du _pot-au-feu_, comme
+vous les appelez, vous eussiez dû excepter Louis Blanc et Vidal et
+Pecqueur, tout un groupe de politiques socialistes et spiritualistes
+d'un ordre très élevé, dont les travaux n'ont qu'un malheur, celui de ne
+pouvoir être répandus à profusion dans les masses.
+
+Passons à Leroux. Leroux est-il un philosophe matérialiste? Ne
+pèche-t-il pas, au contraire, un peu par excès d'abstraction quand il
+pèche? Et, à côté de quelques divagations, selon moi, n'y a-t-il pas un
+ensemble d'idées admirables, de préceptes sublimes, déduits et aussi
+bien prouvés par l'histoire de la philosophie et l'essence des religions
+qu'il est possible de prouver?
+
+Vous auriez dû excepter Leroux et son école de votre condamnation sur le
+matérialisme.
+
+Cabet, que je n'admire pas comme intelligence--c'est peut-être une
+faute, mais enfin je ne l'admire pas,--n'est pas plus matérialiste que
+spiritualiste dans ses doctrines. Il associe de son mieux ces deux
+éléments. Il fait son possible pour les bien établir. Il n'a jamais
+prêché rien que de bon et d'honnête. Je trouve sa doctrine vulgaire et
+puérile dans ses applications rêvées. Mais, enfin, elle est tellement
+inoffensive et si peu répandue que, lui aussi, méritait une exception.
+
+Restent la doctrine Fourier, la doctrine Blanqui, la doctrine Proudhon.
+
+La doctrine de Fourier est tellement l'opposé de la doctrine de Leroux,
+qui en a fait la critique foudroyante, de main de maître, qu'il
+n'eût pas fallu les envelopper dans un vague anathème sur toutes les
+doctrines. Mais la doctrine de Fourier, elle-même, n'a pas produit tout
+le mal que Leroux combat en elle avec raison, et que vous lui reprochez
+à tort. Leroux a raison de nous révéler que, sous cette doctrine
+ésotérique, il y a un matérialisme immonde; mais, si Leroux ne nous
+l'avait pas révélé, ce livre, écrit par énigmes, ne l'eût fait
+comprendre qu'à un petit nombre d'adeptes et vous avez tort de dire
+qu'il a perdu la France, qui ne le connaît pas et ne le comprend pas.
+
+La doctrine de Proudhon n'existe pas. Ce n'est pas une doctrine: c'est
+un tissu d'éblouissantes contradictions, de brillants paradoxes qui ne
+fera jamais école. Proudhon peut avoir des admirateurs, il n'aura jamais
+d'adeptes. Il a un talent de polémiste incontestable dans la politique;
+aussi n'a-t-il de pouvoir, d'influence que sur ce terrain-là. Il a rendu
+des services très actifs à la cause de l'action dans son journal _le
+Peuple_; il ne faut donc pas l'accuser d'impuissance et d'indifférence.
+Il est très militant, très passionné, très incisif, très éloquent, très
+utile dans le mouvement des émotions et des sentiments politiques;
+hors de là, c'est un économiste savant, ingénieux, mais impuissant par
+l'isolement de ses conceptions, et isolé par cela même qu'il n'appuie
+ses systèmes économiques sur aucun système socialiste. Proudhon est
+le plus grand ennemi du socialisme. Pourquoi donc avez-vous compris
+Proudhon dans vos anathèmes? Je n'y conçois rien du tout.
+
+Quant à Blanqui, je ne connais pas celui-là, et je déclare que je n'ai
+jamais lu une seule ligne de lui. Je n'ai donc pas le droit d'en parler.
+Je ne le connais que par quelques partisans de ses principes qui
+prêchent une république forcenée, des actes de rigueur effroyables,
+quelque chose de cent fois plus dictatorial, arbitraire et antihumain
+que ce que nous subissons aujourd'hui. Est-ce là la pensée de Blanqui?
+est-ce une fausse interprétation donnée par ses adeptes? Avant de juger
+Blanqui, je voudrais le lire ou l'entendre; ne le connaissant que
+par des _on dit_, je ne me permettrais jamais de le traduire devant
+l'opinion socialiste ou non socialiste. J'ignore si vous êtes mieux
+renseigné que moi. Mais, s'il est homme d'action, de combat et de
+conspiration comme on le dit, qu'il soit ou non socialiste, vous ne
+devez pas le renier comme combattant, vous qui voulez des combattants
+avant tout.
+
+Plus j'examine ces diverses écoles, moins je vois qu'aucune d'elles en
+particulier mérite d'avoir été accusée par un homme aussi juste,
+aussi bon, aussi impartial que vous, d'avoir perdu la France par le
+matérialisme.
+
+Les unes ont prêché le spiritualisme le plus pur. Les autres n'ont
+prêché que dans le désert. Donc, ce n'est pas le matérialisme socialiste
+qui a perdu la France. Ou je suis une imbécile, je ne sais pas lire, je
+n'ai jamais rien vu, rien compris, rien apprécié, dans mon pays, ou le
+socialisme, en général, a combattu de toutes ses forces le matérialisme
+inoculé au peuple par les tendances bourgeoises orléanistes.
+
+Quand, par exception, le matérialisme a été prêché par de prétendus
+socialistes, il n'a produit que peu d'effet, et ce n'est pas la faute du
+socialisme s'il a servi de prétexte à des doctrines contraires, pas plus
+que ce n'est sa faute s'il sert de prétexte aujourd'hui à nos bourreaux
+pour nous déporter et nous traiter en forçats réfractaires. Il y aurait,
+de la part des partisans du _National_, une grande lâcheté à lui
+reprocher les malheurs communs. Le socialisme n'aurait-il pas le droit
+de faire le même reproche à ceux qui ont donné aux moeurs publiques
+l'exemple de la mitraillade dans les rues et de la dictature? S'il le
+fait, il est assez pardonnable de le faire; car il est provoqué sur tous
+les tons et par tous les partis depuis dix ans avec une rage qui n'a pas
+de nom.
+
+Il est le bouc émissaire de tous les désastres, la victime de toutes les
+batailles, et je ne peux pas imaginer que vous arriviez, vous, le saint
+de l'Italie, pour lui jeter la dernière pierre et lui crier: «C'est toi
+qui es le coupable, c'est toi qui es le maudit!»
+
+Pour moi, mon ami, ce que vous faites là est mal. Je n'y comprends rien.
+Je crois rêver, en voyant cette dissidence de moyens que je connaissais
+bien, mais que j'admettais comme on doit admettre toute liberté de
+conscience, aboutir à une colère, à une rupture, à une accusation
+publique, à un anathème. On vous a répondu cruellement, brutalement,
+injustement, ignominieusement? Cela prouve que cette génération est
+mauvaise et que les meilleurs ne valent rien; mais, vous qui êtes parmi
+les meilleurs, n'êtes-vous pas coupable aussi, très coupable d'avoir
+soulevé ces mauvaises, passions et provoqué ce débordement d'amertume et
+d'orgueil blessé?
+
+Si j'avais été à Londres où à Bruxelles alors que votre attaque a paru,
+et qu'on ne m'eût pas prévenue par une réponse injurieuse qui me ferme
+la bouche, j'aurais répondu, moi. Sans égard pour l'exception trop
+flatteuse que vous faites en me nommant, j'aurais pris ouvertement
+contre vous le parti du socialisme. Je l'eusse fait avec douceur, avec
+tendresse, avec respect; car aucun tort des grands et bons serviteurs
+comme vous ne doit faire oublier leurs magnanimes services. Mais je vous
+aurais humblement persuadé de rétracter cette erreur de votre esprit,
+cet égarement de votre âme; et vous êtes si grand, que vous l'auriez
+fait, si j'avais réussi à vous prouver que vous vous trompiez.
+
+Comme écrit, votre article a le mérite de l'éloquence accoutumée; mais
+il est faible de raisonnement, faible contre votre habitude et par une
+nécessité fatale de votre âme, qui ne peut pas et ne sait pas se tromper
+_habilement_. Il faut le deviner; car, au point de vue du fait, on ne
+peut pas le comprendre. En principe, il est tout aussi socialiste que
+nous. Mais il nous accuse de l'être autrement, et c'est en cela qu'il
+est injuste ou erroné. Il devrait se résumer ainsi: «Républicains de
+toutes les nuances, vous vous êtes divisés, vous avez discuté au lieu de
+vous entendre; vous vous êtes séparés au lieu de vous unir; vous vous
+êtes laissé surprendre au lieu de prévoir; vous n'avez pas voulu vous
+battre, quand il fallait combattre à outrance.»
+
+C'est vrai: on s'est divisé, on a discuté trop longtemps. Il y a eu
+souvent de mauvaises passions en jeu. On est devenu soupçonneux,
+injuste. Il y a trois ans que je le vois, que j'en souffre, que je le
+dis à tout ce qui m'entoure. Après cette division, il était impossible
+de se battre et de résister.
+
+Ce raisonnement serait bon, excellent, utile, s'il s'adressait à toutes
+les nuances du parti républicain. Si vous morigéniez tout le monde, oui,
+tout le monde indistinctement, vous feriez une bonne oeuvre; si, faisant
+de doux et paternels reproches aux socialistes, comme vous avez le droit
+de les faire, vous leur disiez qu'ils ont mis parfois la personnalité en
+tête de la doctrine, ce qui est malheureusement vrai pour plusieurs; si
+vous les rappeliez à vous les bras ouverts, le coeur plein de douleur et
+de fraternité, je comprendrais que vous dissiez: «Il faut dire en tout
+temps la vérité aux hommes.»
+
+Mais vous faites le contraire: vous accusez, vous repoussez, vous tracez
+une ligne entre deux camps que vous rendez irréconciliables à jamais, et
+vous n'avez pas une parole de blâme pour une certaine nuance que vous ne
+désignez pas et que je cherche en vain; car je ne sache pas que, dans
+aucune, il y ait eu absence d'injustice, de personnalité, d'ambitions
+personnelles, d'appétits matérialistes, de haine, d'envie, de travers et
+de vices humains en un mot. Prétendriez-vous qu'il y en eût moins dans
+le parti qui s'appelle Ledru-Rollin que dans tout autre parti rallié
+autour d'un autre nom? Ce n'est pas à moi qu'il faudrait dire cela
+sérieusement. Les hommes sont partout les mêmes. Un parti s'est-il mieux
+battu que l'autre dans ces derniers événements? Je ne sais au nom de qui
+se sont levées les bandes du Midi et du Centre après le 2 décembre. On
+les a intitulées socialistes.
+
+Si cela est, il ne faut pas dire que les socialistes ont refusé partout
+le combat. Mais que cela soit ou non, elles se sont démoralisées bien
+vite, et les paysans qui les composaient n'ont pas montré beaucoup de
+foi dans le malheur; ce qui prouve que les paysans ne sont pas bons à
+insurger, et que, socialistes ou non, les chefs ont eu grand tort de
+compter sur cette campagne, source d'une défaite générale et sanction
+avidement invoquée pour les fureurs de la réaction,
+
+Direz-vous que les socialistes, par leurs projets ou leurs rêves
+d'égalité, par leurs systèmes excessifs, ont alarmé non seulement la
+bourgeoisie, mais encore les populations? Je vous dirai d'abord que,
+depuis deux ou trois ans, surtout depuis le programme de la Montagne,
+tous les républicains dans les provinces, tout le peuple de France
+s'intitulait socialiste, les partisans de Ledru-Rollin tout comme les
+autres; et même ceux de Cavaignac n'osaient pas dire qu'ils ne fussent
+pas socialistes. C'était le mot d'ordre universel. Faites donc, si
+vous persistez dans votre distinction, deux classes de socialistes et
+nommez-les; car autrement votre écrit est complètement inintelligible
+dans les dix-neuf vingtièmes de la France, et, si vous me dites que le
+parti Ledru-Rollin, qui était le seul parti nominal en province, s'est
+montré plus prudent, plus sage, moins vantard, moins discoureur que tout
+autre, je vous répondrai, _en connaissance de cause_, que ce parti,
+éminemment braillard, vantard, intrigant, paresseux, vaniteux, haineux,
+intolérant, comédien dans la plupart de ses représentants secondaires en
+province, _a fait positivement tout le mal_.
+
+Je ne m'en prends pas à son chef nominal, parce qu'il n'était qu'un nom,
+nom plus connu que les autres et autour duquel se rattachaient, de la
+part des sous-chefs, de misérables petites ambitions; de la part
+des soldats, des intérêts purement matérialistes et des appétits
+affreusement grossiers.
+
+Je suis persuadée que Ledru est bien innocent de l'excès de ces
+choses, et, s'il eût triomphé, j'aurais aujourd'hui à le comparer à
+Louis-Napoléon, qui ne se doute seulement pas de tout le mal commis en
+son nom. Voyez-vous, la grande vérité, vous ne l'avez pas dite, et je
+ne la dirai pas non plus, parce que je ne suis pas de votre avis qu'il
+faille toujours tout dire, et flageller les morts. La grande vérité,
+c'est que le parti républicain, en France, composé de tous les éléments
+possibles, est un parti indigne de son principe et incapable, pour toute
+une génération, de le faire triompher. Si vous connaissiez la France,
+tout ce que vous savez de l'état des idées, des écoles, des nuances,
+des partis divers à Paris vous paraîtrait beaucoup moins important
+et nullement concluant. Vous sauriez, vous verriez que, grâce à une
+centralisation exagérée, il y a là une tête qui ne connaît plus ses
+bras, qui ne sent plus ses pieds, qui ne sait pas comment son ventre
+digère et ce que ses épaules supportent.
+
+Si je vous disais que, depuis quatre mois et demi, je fais des
+démarches, des lettres, j'agis nuit et jour pour des hommes que je
+voudrais rendre à leurs familles infortunées, que je plains d'avoir tant
+souffert, que j'aime comme on aime des martyrs quels qu'ils soient, mais
+que je suis quelquefois épouvantée de ce que ma pitié me commande, parce
+que je sais que le retour de ces hommes mauvais ou absurdes est un mal
+réel pour la cause, et que leur absence éternelle, leur mort, c'est
+affreux à dire, serait un bienfait pour l'avenir de nos idées, qu'ils en
+sont les fléaux, que leur parole en éloigne, que leur conduite répugne
+ou fait rire, que leur paresse bavarde est une charge, un impôt, pour de
+meilleurs qui travaillent à leur place et qui ne disent rien! Il y a des
+exceptions, je n'ai pas besoin de vous le dire; mais combien peu qui
+n'aient pas mérité leur sort! Ils sont victimes d'une effroyable
+injustice légale; mais, si une république austère faisait une loi pour
+éloigner du sol les _inutiles_, les exploiteurs de popularité, vous
+seriez effrayé de voir où on les recruterait forcément.
+
+Soyons indulgents, miséricordieux pour tous. Je nourris de mon travail
+les vaincus, quels qu'ils soient, ceux qui avaient Ledru-Rollin pour
+drapeau, comme les autres, ni plus ni moins; je combats de tous mes
+efforts leur condamnation et leur misère; je n'aurai pas une parole
+d'amertume ou de reproche pour ceux-ci ou pour ceux-là. Tous sont
+également malheureux, presque tous également coupables; mais je vous
+donne bien ma parole d'honneur, et sans prévention aucune, que les plus
+fermes, les meilleurs, les plus braves ne sont pas plus dans le camp où
+vous vous êtes jeté que dans celui que vous avez maudit. Je pourrais,
+si je consultais ma propre expérience, vous affirmer même que ceux qui
+juraient le plus haut ont été les plus prudents; que ceux qui criaient:
+«Ayez des armes et faites de la poudre!» n'avaient nulle intention de
+s'en servir; enfin que là, comme partout, aujourd'hui comme toujours,
+les braillards sont des lâches.
+
+Et voilà un homme sans tache qui vient prononcer que par ici il y a des
+braves, par là des endormis; qu'il existe en France un parti d'union,
+d'amour, de courage, d'avenir, au détriment de tous les autres! Osez
+donc le nommer, ce parti! Un immense éclat de rire accueillera votre
+assertion. Non, mon ami, vous ne connaissez pas la France. Je sais bien
+que, comme toutes les nations, elle pourrait être sauvée par une poignée
+d'hommes vertueux, entreprenants, convaincus. Cette poignée d'hommes
+existe. Elle est même assez grosse. Mais ces hommes isolément ne peuvent
+rien. Il faut qu'ils s'unissent. Ils ne le peuvent pas. C'est la faute
+de celui-ci, tout comme la faute de celui-là; c'est la faute de tous,
+parce que c'est la faute du temps et de l'idée. Voyez, vous-même, vous
+en êtes, vous voulez les réunir, et en criant: _Unissez-vous!_ vous les
+indignez, vous les blessez. Vous êtes irrité vous-même, vous faites des
+catégories, vous repoussez les adhésions, vous semez le vent, et vous
+recueillez des _tempêtes_.
+
+Adieu; malgré cela, je vous aime et vous respecte.
+
+
+
+
+CCCLIV
+
+A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS
+
+ Nohant, 2 juin 1852.
+
+Hélas! non, chère mademoiselle, je n'ai pas obtenu la grâce de trois
+cents personnes, bien que j'aie demandé pour un chiffre de ce genre.
+Mais, pour toutes sortes de raisons que vous pouvez apprécier sans que
+je les confie à la poste, je ne devais pas, je ne pouvais pas être
+exaucée. Je ne l'ai été que pour un bien petit nombre. Je compte par
+vingtaines les amis que l'on m'emmène en Afrique ou que l'on bannit à
+perpétuité.
+
+Je comprends bien vos chagrins, c'est ma nourriture depuis six mois.
+Dans ce moment, je suis en instance pour treize compatriotes au sujet
+desquels je n'ai que des promesses, et qui sont à Lambessa probablement
+à l'heure qu'il est; _je n'espère pas!_
+
+Si, contre mon attente, leur grâce était accordée, j'oserais recommencer
+pour votre filleul. Mais, en ce moment, je pense que ma prière
+compromettrait la cause de mes amis sans succès pour vous. On me trouve
+déjà probablement bien trop exigeante et obstinée.
+
+L'histoire que vous me racontez est celle de tous mes amis, et les
+réflexions que vous faites, la douleur que vous éprouvez trouvent en moi
+un écho fidèle. Combien d'autres coeurs sont navrés à chaque révolution
+de ce genre! Croyez que ma peine personnelle ne me rend point insensible
+à la vôtre, et que je vous garde toujours une vive et constante
+sympathie. J'étais en train de lire _Angélique Lagier_ quand les
+événements ont éclaté. Depuis ce moment, il m'a été impossible de
+reprendre aucune lecture, tant j'ai été accablée de travail et d'autres
+devoirs; j'espère m'en dédommager et vous remercier mieux de l'envoi de
+votre livre et de votre bon et constant souvenir.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCCLV
+
+AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
+
+ Nohant, 27 juin 1852.
+
+Monseigneur,
+
+Vous avez répondu au prince Napoléon, qui vous implorait de ma part pour
+les déportés et les expulsés de l'Indre, que vous m'accorderiez ce que
+je vous demandais. Je viens remettre sous vos yeux la liste des grâces
+que vous avez daigné me promettre et que j'attends comme une nouvelle
+preuve de vos bontés pour moi.
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+CCCLVI
+
+A M. ERNEST PÉRIGOIS, A PARIS
+
+ à Nohant, 31 août 1852.
+
+Cher ami, je ne peux pas être enchantée d'une solution qui ne vous rend
+pas à notre voisinage. Mais, par le temps qui court, le mieux est
+_le moins pire_, comme on dit chez nous, et puis voilà votre famille
+rassurée par un internement, réjouissons-nous en attendant justice
+complète. Tout est mieux que l'Angleterre et la Belgique en ce moment.
+
+Laissons passer le temps et l'orage: nos pères en ont vu bien d'autres.
+Travaillons, étudions, ou produisons à travers la tempête. Si le
+vaisseau sombre, nous tâcherons de jeter quelques souvenirs à la mer,
+qui flotteront vers de meilleurs rivages. Vous avez, vous, une ressource
+refusée au grand nombre, vous avez la faculté et l'amour de l'étude, qui
+ne vous consoleront pas, mais qui vous soutiendront.
+
+Je ne sais si vous serez encore à Paris quand on jouera, dans deux ou
+trois jours, au Gymnase, la pièce[1] que vous n'avez pu voir à Nohant.
+
+Maurice, à qui je n'ai pu donner votre adresse, ne l'ayant point, ne
+vous trouvera peut-être pas. Allez donc le voir, rue Racine, 3; il vous
+donnera des places pour aller entendre siffler peut-être ce qu'on a
+applaudi sur notre théâtre. La pièce n'en valait pas pas mieux ici, elle
+n'en vaudra pas moins là-bas.
+
+Adieu, cher enfant. Écrivez-moi toujours et longuement, du lieu où vous
+serez, quand même je ne pourrais vous répondre de même. Amitiés de mes
+enfants d'ici.
+
+ [1] _Le Démon du foyer._
+
+
+
+
+CCCLVII
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 14 septembre 1852.
+
+Je t'envoie la lettre d'Hetzel d'aujourd'hui. Tu verras qu'il faut aller
+trouver Nanteuil au plus vite[1] si tu ne veux tomber dans le Gérard
+Séguin, qui me semble bien mou et peu mariable avec toi.
+
+Tu verras les réflexions de ce bon Hetzel sur les journalistes. Il les
+craint comme un éditeur qu'il est. Il se trompe sur ce que je veux les
+empêcher de dire. Je désire, au contraire, qu'ils soient de plus en plus
+mauvais; lâches et méchants, qu'ils jettent le masque enfin devant le
+sang-froid et la dignité des gens qui sauront comme moi leur dire: «Vous
+voyez bien ce que vous faites et ce que vous dites? Ça m'est égal,
+à moi; mais je prends le public à témoin de la manière dont vous
+remplissez votre mandat; je relève les injures que vous m'adressez, je
+les signale à l'appréciation de tous. Continuez, vous me ferez plaisir.»
+
+Qu'ont-ils à dire? des sottises toujours? Tant mieux. Je suis d'un
+trop grand sang-froid sur ces choses-là, et trop inattaquable dans ma
+conscience et dans ma délicatesse pour ne pas les réduire au silence, ou
+à des fureurs qui les déshonoreront. Laissons faire, je tiens bon.
+
+Hetzel s'inquiète des querelles, des duels même que cela peut attirer à
+toi et à mes amis. Mes amis n'ont pas le droit de se mêler de cela, je
+m'y suis toujours opposée, je m'y opposerai toujours. Quant à toi, comme
+toi et moi c'est la même chose, pour rien au monde il ne faut commettre
+notre cause dans cette ressource bête et brutale.
+
+Quelque injure qu'on m'adresse, j'ai une épée plus forte dans les mains
+que la leur, et je ne veux pas être réduite au silence par la menace de
+l'épée du duel, ni de ta part, ni de la leur.
+
+_Nello_ leur fera faire quelques réflexions là-dessus, sur l'odieux
+d'attaquer une femme dans son fils, ou le fils dans sa mère. La plus
+grande tranquillité et la plus grande circonspection de conduite sont
+donc nécessaires. Ne te laisse entraîner à aucun dépit, à aucune
+impatience qui me paralyserait dans ma lutte. Évite même les propos
+autour de toi et sois tranquille. La plupart de ces messieurs, et M.
+Jules Lecomte en tête, sont si méprisables, qu'on aurait, au besoin, le
+droit de leur refuser tout autre combat que celui des coups de pied au
+derrière, et ils ne les chercheront pas.
+
+J'arrive à la fin du roman; je: pense _Mauprat_. Sois tranquille. Il
+faudra que je m'en tire et que je fasse un drame dans les conditions
+dont tu parles et qui, en effet, sont les bonnes.
+
+Bonsoir, mon Bouli; je t'embrasse mille fois. Recommande bien à Giraud
+et à Dagneau[2] de mettre sur l'ouvrage que l'auteur se réserve le droit
+de traduction, et d'envoyer deux exemplaires à la commission dramatique.
+Tu aurais dû faire mettre cela au contrat, peut-être; mais je pense
+qu'ils ne le négligeront pas.
+
+ [1] Pour continuer l'illustration des oeuvres complètes de George
+ Sand, interrompue par la mort de Tony Johannot.
+ [2] Ses éditeurs.
+
+
+
+
+CCCLVIII
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME), A PARIS
+
+ Paris, 20 novembre
+
+Cher prince,
+
+Je suis désolée de ne pas vous avoir revu. Je pars en vous remerciant de
+votre bonne visite d'hier, et en vous aimant toujours de tout mon coeur.
+
+Je vous envoie la pétition d'un pauvre vieux soldat de l'Empire,
+autrefois soldat modèle, aujourd'hui très digne père de famille. C'est
+un paysan de mon village, et il est digne d'un véritable intérêt; je
+serais bien heureuse de vous devoir un peu de bien-être pour lui, si
+cela est possible. Jusqu'à présent, ses instances, passant par la
+préfecture, qui, chez nous, comme ailleurs, ne s'occupe pas des petites
+gens, ne sont pas parvenues au ministère.
+
+Je ne veux plus rien demander qu'à vous, certaine que vous seul ne vous
+lassez pas d'obliger.
+
+Bien à vous de coeur et de confiance,
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCLIX
+
+A M. ARMAND BARBÈS, A DOULLENS
+
+ Nohant, 18 décembre 1852
+
+Cher et excellent ami,
+
+Vous voulez de mes nouvelles et demandez si je vous aime toujours.
+
+Pouvez-vous douter de ce dernier point? Plus la destinée s'acharne à
+nous séparer, plus mon coeur s'attache avec respect et tendresse à vos
+souffrances, et plus votre souvenir me revient cher et précieux à toute
+heure.
+
+Quant à ma santé, elle se débat entre la fatigue et la tristesse. Vous
+connaissez mes causes de chagrin et le travail perpétuel qui m'est
+imposé, comme devoir de famille, alors même que, comme devoir de
+conscience, je suis paralysée par des causes extérieures. Mais
+qu'importe notre individualité? Pourvu que nous ayons fait pour le mieux
+en toute chose, et selon notre intelligence et nos forces, nous pouvons
+bien attendre paisiblement la fin de nos épreuves. J'espérais que
+la proclamation de l'Empire serait celle de l'amnistie générale et
+complète. Il me semblait que, même au point de vue du pouvoir, cette
+solution était inévitable parce qu'elle était logique. C'eût été pour
+moi une consolation si grande que de revoir mes amis. J'espère encore,
+malgré tant d'attentes déçues, que l'Empire ne persistera pas à venger
+les querelles de l'ancienne monarchie, et d'une bourgeoisie dont il a
+renversé le pouvoir.
+
+Écrivez-moi, mon ami; que quelques lignes de vous me disent si vous
+souffrez physiquement, si vous êtes toujours soumis à ce cruel régime
+de la chambrée, si contraire au recueillement de l'âme et au repos du
+corps. Je ne suis pas en peine de votre courage; mais le mien faiblit
+souvent au milieu de l'amère pensée de la vie qui vous est faite. Je
+sais que là n'est point la question pour vous et que votre horizon
+s'étend plus loin que le cercle étroit de cette triste vie. Mais, si
+l'on peut tout accepter pour soi-même, il n'est pas aisé de se soumettre
+sans douleur aux maux des êtres qu'on aime.
+
+Je suis toujours à la campagne, n'allant à Paris que rarement et pour
+des affaires. Mon fils y passe maintenant une partie de l'année pour
+son travail; mais il est en ce moment près de moi et me charge de vous
+embrasser tendrement pour lui. J'ai une charmante petite fille (la fille
+de ma fille), dont je m'occupe beaucoup.
+
+Voilà pour moi. Et vous? et vous? Pourquoi ai-je été si longtemps sans
+avoir de vos nouvelles? C'est que tous nos amis ont été dispersés ou
+absents. J'ignore même quand et comment ceci vous parviendra; j'ignore
+si vous pouvez écrire ouvertement à vos amis, et si leurs lettres vous
+arrivent.
+
+Mais, que je puisse ou non vous le dire, ne doutez jamais, cher ami, de
+mon amitié pleine de vénération, et inaltérable.
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+CCCLX
+
+A M. THÉOPHILE SILVESTRE, A PARIS
+
+ Nohant, janvier 1853.
+
+Monsieur,
+
+Je saisis avec plaisir l'occasion que vous m'offrez de vous encourager
+dans un travail dont M. Eugène Delacroix est l'objet, puisque vous
+partagez l'admiration et l'affection qu'il inspire à ceux qui le
+comprennent et à ceux qui l'approchent.
+
+Il y a vingt ans que je suis liée avec lui et par conséquent heureuse de
+pouvoir dire qu'on doit le louer sans réserve, parce que rien dans la
+vie de l'homme n'est au-dessous de la mission si largement remplie du
+maître.
+
+D'après ce que vous me dites, ce n'est pas une simple étude de critique
+que vous faites, c'est aussi une appréciation morale. La tâche vous sera
+douce et facile, et je n'ai probablement rien à vous apprendre sur la
+constante noblesse de son caractère et l'honorable fidélité de ses
+amitiés.
+
+Je ne vous apprendrai pas non plus que son esprit est aussi brillant que
+sa couleur, et aussi franc que sa verve. Pourtant cette aimable causerie
+et cet enjouement qui sont souvent dus à l'obligeance du coeur dans
+l'intimité, cachent un fonds de mélancolie philosophique, inévitable
+résultat de l'ardeur du génie aux prises avec la netteté du jugement.
+
+Personne n'a senti comme Delacroix le type douloureux de Hamlet.
+Personne n'a encadré dans une lumière plus poétique, et posé dans une
+attitude plus réelle, ce héros de la souffrance, de l'indignation, du
+doute et de l'ironie, qui fut pourtant, avant ses extases, _le miroir de
+la mode_ et _le moule de la forme_, c'est-à-dire, en son temps, un
+homme du monde accompli. Vous tirerez de là, en y réfléchissant,
+des conséquences justes sur le désaccord que certains enthousiastes
+désappointés out pu remarquer avec surprise entre le Delacroix qui
+crée et celui qui raconte, entre le fougueux coloriste et le critique
+délicat, entre l'admirateur de Rubens et l'adorateur de Raphaël. Plus
+puissant et plus heureux que ceux qui rabaissent une de ces gloires pour
+déifier l'autre, Delacroix jouit également des diverses faces du beau,
+par les côtés multiples de son intelligence. Delacroix, vous pouvez
+l'affirmer, est un artiste complet. Il goûte et comprend la musique
+d'une manière si supérieure, qu'il eût été très probablement un grand
+musicien, s'il n'eût pas choisi d'être un grand peintre. Il n'est pas
+moins bon juge en littérature, et peu d'esprits sont aussi ornés et
+aussi nets que le sien. Si son bras et sa vue venaient à se fatiguer,
+il pourrait encore dicter, dans une très belle forme, des pages qui
+manquent à l'histoire de l'art, et qui resteraient comme des archives à
+consulter pour tous les artistes de l'avenir.
+
+Ne craignez pas d'être partial en lui portant une admiration sans
+réserve. La vôtre, comme la mienne, a dû commencer avec son talent, et
+grandir avec sa puissance année par année, oeuvre par oeuvre. La plupart
+de ceux qui lui contestaient sa gloire au début rendent aujourd'hui
+pleine justice à ses dernières peintures monumentales, et, comme de
+raison, les plus compétents sont ceux qui, de meilleur coeur et de
+meilleure grâce, le proclament vainqueur de tous les obstacles, comme
+son _Apollon_ sur le char fulgurant de l'allégorie.
+
+Vous me demandez, monsieur, de vous renseigner sur les peintures de ce
+grand maître qui sont en ma possession. Je possède, en effet, plusieurs
+pensées de ce rare et fécond génie.
+
+Une _Sainte Anne enseignant la Vierge enfant_, qui a été faite chez moi
+à la campagne et exposée, l'année suivante (1845 ou 1846), au Musée.
+C'est un, ouvrage important, d'une couleur superbe, et d'une composition
+sévère et naïve.
+
+Une splendide esquisse de fleurs d'un éclat et d'un relief
+incomparables. Cette esquisse a été également faite pour moi et chez
+moi.
+
+_La Confession du Giaour mourant_, un véritable petit chef-d'oeuvre.
+
+Un Arabe gravissant les montagnes pour surprendre un lion.
+
+Cléopâtre recevant l'aspic, caché au milieu des fruits éblouissants que
+lui présente l'esclave basané, riant de ce rire insouciant que lui prête
+Shakespeare. Ce contraste dramatique avec le calme désespoir de la belle
+reine a inspiré Delacroix d'une manière saisissante.
+
+Un intérieur de carrières.
+
+Une composition tirée du roman de _Lélia_ d'un effet magique.
+
+Une composition au pastel sur le même sujet.
+
+Enfin, plusieurs aquarelles, pochades, dessins et croquis au crayon et à
+la plume, voire des caricatures.
+
+Tel est mon petit musée, où le moindre trait de cette main féconde est
+conservé par mon fils et par moi avec religion de l'amitié.
+
+Si vous croyez ma réponse utile pour votre travail, disposez-en,
+monsieur, quoique ce soit un bien mince tribut pour une si chère gloire.
+
+Agréez mes remerciements pour la sympathie que vous me témoignez et
+l'expression de mes sentiments distingués.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCLXI
+
+M. CHARLES DUVERNET, A PARIS
+
+ Nohant, 30 janvier 1853.
+
+Chers amis,
+
+Je suis contente que vous soyez contents, que Paris vous amuse, que la
+bonne Berthe y ouvre de grands yeux. Je pense vous y rejoindre le mois
+prochain. Rien de nouveau dans le pays, que vous ne sachiez: la mort de
+madame Vergne et la banqueroute de M. Chabenet. Planet, qui est venu
+dîner avec nous aujourd'hui, m'a dit que tu y étais pour quelques
+milliers de francs. C'est fort désagréable sans doute; mais ce l'est
+moins que si la chose fut arrivée il y a quelques mois. Je sais que
+ta mère se porte bien, Borie l'ayant vue, il y a deux jours. Quant à
+Nohant, c'est toujours la même régularité monastique: le déjeuner,
+l'heure de promenade; les cinq heures de travail de ceux qui
+travaillent, le dîner, le cent de dominos, la tapisserie pendant
+laquelle Manceau me fait la lecture de quelque roman; Nini, assise sur
+la table, brodant aussi; Borie ronflant, le nez dans le calorifère et
+prétendant qu'il ne dort plus du tout; Solange le faisant enrager;
+Emile[1] disant des sentences. Nous avons ici un temps magnifique, du
+soleil chaud, ou un ciel gris et doux. Les amandiers fleurissent, et je
+crois que les rossignols vont arriver. Je fais faire des travaux, dont
+je ne sais pas m'occuper beaucoup et qui ne me montent pas la tête,
+comme ceux qui consument d'impatience et d'activité fiévreuse notre bon
+Planet. Je l'ai trouvé mieux moralement que je ne m'y attendais, mais
+bien changé, quoique son état général soit amélioré. Solange va repartir
+et me laisse Nini. Elle ira vous voir.
+
+Racontez-moi si vous avez vu l'impératrice et _quelle mine qu'elle a_.
+Puisque Sa Majesté la promène pour la présenter à la population, vous
+avez le droit d'exiger qu'on vous la montre.
+
+Bonsoir, mes chers enfants; je m'aperçois que je vous écris sur une
+feuille simple. Ce n'est point par paresse, mais l'heure du sommeil
+arrive, et, comme j'ai la vertu de me coucher à une heure du matin, je
+n'y dois pas déroger. Le progrès que j'ai fait de dormir la nuit m'a
+remis sur mes pattes. Je me porte très bien depuis un mois. Et toi,
+te trouves-tu bien de l'air de Paris? Il ne vaut certes pas celui du
+Coudray; mais la distraction est une compensation, surtout pour les
+organisations nerveuses. J'espère que ma grosse Eugénie ne va pas perdre
+ses couleurs et son embonpoint berrichons.
+
+Je vous embrasse de coeur tous deux, ainsi que la petite Berthe. Je
+donne trois coups de poing à ton gros gars. Engage-le de ma part à ne
+pas trop écrire de lettres, ça pourrait le fatiguer. Une pichenette à
+Marquis le rentier[2]; heureux vieillard!
+
+Tout mon monde vous envoie amitiés, compliments, Hommages.
+
+ [1] Émile Aucante.
+ [2] Le chien de Nohant. adopté par la famille Duvernet.
+
+
+
+
+CCCLXII
+
+SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME) A PARIS
+
+ Nohant, 8 février 1853.
+
+Merci, cher prince; j'attendais pour vous envoyer mes actions de grâces
+que le nom de Patureau parût au _Moniteur_. J'ignore encore s'il y a
+figuré; car on ne se le procure pas aisément là où je suis. Mais j'ai
+reçu de M. Charles Abbattucci la confirmation de votre bonne nouvelle et
+j'ai envoyé sa lettre comme passeport à mon fugitif. Je l'attends, et il
+vous exprimera sa reconnaissance lui-même probablement, dans son langage
+de paysan et d'honnête homme.
+
+J'irai à Paris vers la fin du mois. Si, comme j'en suis sûre, chère
+Altesse impériale, les grandeurs temporelles ne vous ont pas changé,
+je vous demanderai de venir me serrer la main dans mon petit taudis
+de poète-classique; car je vous aime et je crois en vous, quelque
+monseigneur que vous soyez.
+
+
+
+
+CCCLXIII
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 16 février 1853.
+
+Mon cher enfant,
+
+J'ai été bien malade pendant deux jours d'une affreuse migraine. Je vais
+bien aujourd'hui et j'ai été me promener jusqu'à Vic, où l'on retourne
+le terrain autour de l'église et où l'on trouve des tombeaux et des
+ossements comme si toutes les armées de César et autres Ostrogoths y
+avaient passé. J'ai fait apporter trois cercueils de pierre dans notre
+jardin, et, avec la permission du maire et du curé, j'ai mis trois
+ouvriers pour remuer un petit coin, où l'on n'a trouvé aujourd'hui que
+des débris déjà fouillés à je ne sais quelle époque. En fouillant plus
+bas, au-dessous de la couche de sarcophages, on trouve de la brique
+romaine, et des squelettes couchés avec ordre dans des cercueils de
+maçonnerie, la tête couverte seulement d'une pierre. Malheureusement,
+pour faire faire des fouilles avec soin, l'endroit n'est pas commode et
+nous n'avons trouvé ni monnaie ni bijoux.
+
+Mais ces découvertes nous ont mis en goût de recherches, et, comme je me
+rappelle un endroit du jardin, sous les noyers, d'où j'ai vu extraire
+autrefois toute une première couche de sépultures et d'ossements, nous
+allons nous amuser à faire creuser plus bas pour voir si, là aussi, nous
+trouverons le lit romain. Alors, en y ayant l'oeil et la main, nous
+trouverons peut-être des monnaies et des lacrymatoires.
+
+Pendant que nous fouillons les tombes et qu'Émile, penché sur _la fosse
+béante_, se donne des airs de vampire, tu cours le bal et la mascarade.
+Amuse-toi bien, mais pas trop et n'échine ni ta santé ni l'on travail.
+J'ai repris le mien aujourd'hui, après deux jours de souffrances
+atroces. M'en voilà encore une fois revenue, et j'arrive à la fin de mes
+deux gros volumes de berrichon. Nini va bien; dis-le à Solange, à qui,
+du reste, j'écrirai demain. J'ai, ce soir, la tête encore un peu en
+marmelade. Patureau est de retour au pays. Périgois est gracié. Il fait
+assez froid mais très beau. Ton atelier est si magnifique, qu'il n'y
+aurai ni châtelain du royaume de Léon, ni reine des Asturies, mieux
+logés que toi.
+
+Bonsoir, mon petit. Écris-nous si tu as fait de _l'épate_ avec ton
+costume. Tu ne seras pas si bien coiffé que si j'étais là. Je t'embrasse
+mille fois. Tâche de ne pas t'enrhumer.
+
+Le jardinier a peur des sarcophages de pierre que j'ai fait mettre dans
+le jardin. Il n'ose plus sortir le Soir!
+
+
+
+
+CCCLXIV.
+
+A M..ET MADAME ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE
+
+ Paris, mars 1853.
+
+Chers enfants,
+
+Merci encore et toujours pour toutes vos tendresses pour ma
+petite-fille... Il me tarde de vous remercier, de vous embrasser, de
+revoir ma Nini et de me retrouver dans mon nid tranquille; car je
+m'ennuie ici à avaler trois langues, si je les avais. Tout le monde
+y est _bête_ à manger de l'herbe, surtout les gens d'esprit, qui
+redoublent de vide et de paradoxe pour prouver que tout est pour le
+mieux.
+
+Je fais mon possible pour sourire à toute chose en me parlant à
+moi-même, pour me consoler de ce que j'entends. Mais, il me semble que
+je suis aux galères. On sent tellement que la contradiction ne serait
+qu'un jeu d'esprit et n'atteindrait pas des coeurs vides ou absents!
+Quelle décadence que celles des âmes, et comme l'intelligence est
+stupide quand elle se met à vouloir vivre et marcher toute seule!
+
+Aussi les arts périssent et se traînent froids devant des yeux
+troubles.--Cependant la pièce de Ponsard _l'Honneur et l'Argent_ a
+fait vibrer encore un peu de jeunesse à l'Odéon. C'est presque de
+l'opposition que d'oser mettre ces deux choses en parallèle.
+
+À bientôt, chers amis; mille et mille tendresses de tous les miens pour
+vous. Je vous embrasse de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCLXV
+
+A M. SULLY-LÉVY, A PARIS
+
+ Nohant, juin 1853.
+
+Merci, merci, mon cher enfant! Vous êtes la providence du théâtre de
+Nohant, qui vous donne plus de peine qu'il ne vaut, mais qui _vaudra_
+grâce à vous. Encouragez bien notre ingénue et dites-lui qu'il n'y a pas
+de beaux esprits ici, mais de très bonnes gens, sans en excepter les
+_romanciers_.
+
+Dans deux ou trois jours, je vous écrirai pour vous dire le jour
+et l'heure où ma voiture pourra se trouver à Châteauroux; car les
+diligences ne correspondent plus avec l'arrivée des convois, et je ne
+peux pas disposer de mes moyens de transport pour une seule personne.
+Priez donc mademoiselle Berengère d'être bien gentille et bien exacte
+au rendez-vous que nous lui donnerons; car j'ai à coeur de ne pas la
+laisser attendre et s'ennuyer à Châteauroux ou s'embarquer pour Nohant
+dans une guimbarde berrichonne par le joli temps qu'il fait.
+
+Ce sera pour le 30 juin, le 1er ou le 2 juillet, et il faudra partir de
+Paris par le convoi de neuf ou dix heures du matin. Je vous dirai
+cela d'une manière plus précise; mais prévenez-la. Si elle a
+quelques chiffons à l'usage d'une gentille villageoise très simple,
+faites-les-lui apporter; sinon, nous la costumerons ici. Dites-lui
+d'avance toutes mes amitiés. Qu'elle sache aussi que je suis liée
+d'amitié avec M. Vaez, que j'attends lui-même un de ces jours.
+
+Remerciez pour moi les jeunes gens qui ont bien voulu répondre à l'appel
+de Maurice; nous comptons sur eux. Quand pouvez-vous être de la partie?
+ce sera pour une autre année, j'espère.
+
+A vous de coeur
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCCLXVI
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 25 septembre 1853.
+
+Cher vieux,
+
+Le jour de notre arrivée, il a passé sur la route un _pifferaro_
+napolitain, que j'ai happé bien vite; ce n'était pas un fameux _maître
+sonneur_; mais sa musette est bien autrement belle de sons que les
+nôtres, et il jouait des airs qui avaient beaucoup de caractère. Il y
+avait avec lui deux musiciens de Venise sans aucune couleur locale, et
+un jeune homme qui dansait très joliment, très sérieusement, et les yeux
+baissés, des _cachuchitas_ et des _jotas_, d'une manière si pareille
+aux paysans maïorquins, et il en avait si bien les airs et le type, que
+j'aurais juré que c'en était un. Il m'a dit qu'il était de Tolède et
+qu'il dansait à la manière des gens de son pays. Alors c'est absolument
+la même chose qu'à Maïorque.
+
+Je ne crois pas du tout qu'on ait joué _Nello_ à Bruxelles. Tout au
+contraire, Hetzel le retire parce qu'on n'a pas maintenu les acteurs
+qu'on lui avait promis.
+
+Ne reste pas trop longtemps, mon Bouli; je t'embrasse comme je t'aime.
+Tes petits camarades t'embrassent aussi.
+
+
+
+
+CCCXLVII
+
+A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A VARSOVIE
+
+ Nohant, 28. octobre 1853.
+
+Ma chère mignonne, je suis bien contente de te savoir arrivée en bonne
+santé, et installée chez de si excellents parents. Embrasse mon Georget,
+qui écrit de si belles lettres et qui voyage comme un homme. Rien de
+nouveau depuis ton départ. Maurice Lambert et Manceau sont toujours ici;
+nous allons prendre notre volée pour Paris dans peu de jours, je pense.
+Nous attendons qu'on nous dise que _Mauprat_ est près de passer.
+
+Il paraît que les répétitions vont bien et qu'on prépare des décors
+superbes. Mademoiselle Fernand jouera Edmée. Elle va jouer aussi
+_Claudie_, que l'on reprend à l'Odéon. On a repris _le Champi_ avec de
+nouveaux acteurs. La petite Bérengère, que tu as vue ici, a joué très
+bien Mariette. Thiron est parti avec Rachel pour la Russie; il fait
+partie de sa troupe. Peut-être le verrais-tu à Varsovie. Buthiaud a
+débuté très bien à l'Odéon. _Le Pressoir_ va toujours bien Voilà toutes
+les nouvelles de théâtre nous concernant.
+
+Moi, j'ai fait un roman, et une préface pour la nouvelle édition de
+Balzac. Voilà mon travail de ce mois-ci. Je me porte bien. Je travaille
+tous les jours à mon petit Trianon: je brouette des cailloux, j'arrache
+et je plante du lierre, je m'éreinte dans un jardin de poupée, et cela
+me fait dormir et manger on ne peut mieux. Nous avons eu des temps
+affreux; mais, depuis quelques jours, il fait chaud comme en été, et
+nous avons été aujourd'hui nous promener au Magnier.
+
+Madame Fleury est partie avec ses filles pour rejoindre son mari à
+Bruxelles. Le pauvre Planet s'en va, lui, tout à fait. Il se promène
+encore un peu, et il est venu me voir hier, avec sa femme et son
+beau-père. Il se voit bien partir et fait ses adieux à tous ses amis
+avec sa bonté et son effusion ordinaires. Je ne le crois pas si près de
+sa fin que les médecins le prétendent; mais je crois bien qu'il n'en
+reviendra pas. C'est un vrai chagrin pour moi; car, après Rollinat,
+c'était le meilleur du pays.
+
+L'empereur et l'impératrice ont été voir _le Pressoir_. L'empereur a
+beaucoup applaudi, l'impératrice a beaucoup pleuré. On s'inquiète fort
+de la guerre à Paris. Dans les campagnes, tu sais qu'on ne s'occupe que
+du temps qu'il fait. La vendange est à peu près nulle. La moisson a été
+mauvaise. Les noix ont gelé. Les pommes de terre sont malades. On craint
+un hiver très malheureux pour les pauvres, gêné pour tout le monde.
+
+Comme nous voilà tout seuls en famille, le petit théâtre remplace le
+grand, et Maurice, avec Lambert, nous donne souvent des représentations
+de marionnettes. Ils ont fait encore des merveilles de décors et de
+costumes.
+
+J'espère que je te donne un bulletin complet de nos faits et gestes.
+Réponds-moi pour tout ce qui t'occupe et t'intéresse. Écris-moi toujours
+ici; car je ne compte pas rester longtemps à Paris, et, d'ailleurs, on
+me renverra tes lettres.
+
+Bonsoir, ma mignonne chérie; je t'embrasse mille fois. Maurice
+t'embrasse de tout son coeur.
+
+
+
+
+CCCLXVIII
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 13 décembre 1853.
+
+J'ai reçu ta lettre, mon vieux Bouli. J'étais inquiète, toujours _à
+propos de pommes cuites!_ et j'avait écrit hier soir à Lambert de me
+donner de tes nouvelles.
+
+Je suis contente que tu ailles bien. Je vois bien aussi. Il a fait
+aujourd'hui un temps charmant.
+
+J'ai été avant-hier au spectacle de la Châtre entendre des chanteurs
+montagnards fort intéressants.
+
+Je travaille avec zèle à une petite comédie qui m'intéresse. C'est pour
+le Gymnase.--Je cultive toujours les nymphes de Trianon; mais leurs eaux
+sont pourries. Ainsi finissent les nymphes en ce siècle de prose! Je ne
+me dégoûte pourtant pas de Trianon, parce que les mousses et le lierre
+sont de tous les temps et sont toujours prêts à renaître. Nini a une
+brouette et s'en va _bruquant_ dans tous les arbres. Elle est très
+gentille et demande pourquoi tu es à Paris quand elle est à Nohant.
+
+Rien de nouveau, qu'une lettre de Titine que je t'envoie. Travaille,
+amuse-toi et aime-moi. Je te _bige_ mille fois.
+
+
+
+
+CCCLXIX
+
+A JOSEPH MAZZINI A LONDRES
+
+ Nohant, 15 décembre 1853.
+
+Je n'ai pas cessé de vous chérir et de vous respecter, mon ami. Voilà
+tout ce que je peux vous dire; la certitude que toutes les lettres sont
+ouvertes et commentées doit nécessairement gêner les épanchements de
+l'affection et les confidences de la famille.
+
+Vous dites que je suis résignée, c'est possible; j'ai de grandes raisons
+pour l'être, des raisons aussi profondes, à mes yeux, aussi religieuses
+et aussi philosophiques que vous paraissent celles qui vous défendent la
+résignation. Pourquoi supposez-vous que ce soit lâcheté ou épuisement?
+Vous m'avez écrit à ce sujet des choses un peu dures. Je n'ai pas voulu
+y répondre. Les affections sérieuses sont pleines d'un grand respect,
+qui doit pouvoir être comparé au respect filial. On trouve parfois les
+parents injustes, on se tait plutôt que de les contredire, on attend
+qu'ils ouvrent les yeux.
+
+Quant aux allusions que vous regrettez de ne pas voir dans certains
+ouvrages, vous ne savez guère ce qui se passe en France, si vous pensez
+qu'elles seraient possibles. Et puis, vous ne vous dites peut-être pas
+que, quand la liberté est limitée, les âmes franches et courageuses
+préfèrent le silence à l'_insinuation_. D'ailleurs, la liberté fût-elle
+rétablie pour nous, il n'est pas certain que je voulusse toucher
+maintenant à des questions que l'humanité n'est pas encore digne de
+résoudre et qui ont divisé jusqu'à la haine les plus grands, les
+meilleurs esprits de ce temps-ci.
+
+Vous vous étonnez que je puisse faire de la littérature; moi, je
+remercie Dieu de m'en conserver la faculté, parce qu'une conscience
+honnête, et pure comme est la mienne, trouve encore, en dehors de toute
+discussion, une oeuvre de moralisation à poursuivre. Que ferais-je donc
+si j'abandonnais mon humble tâche? Des conspirations? Ce n'est pas ma
+vocation, je n'y entendrais rien. Des pamphlets? Je n'ai ni fiel ni
+esprit pour cela. Des théories? Nous en avons trop fait et nous sommes
+tombés dans la dispute, qui est le tombeau de toute vérité, de toute
+puissance: Je suis, j'ai toujours été artiste avant tout; je sais que
+les hommes purement politiques ont un grand mépris pour l'artiste, parce
+qu'ils le jugent sur quelques types de saltimbanques qui déshonorent
+l'art. Mais vous, mon ami, vous savez bien qu'un véritable artiste est
+aussi utile que le _prêtre_ et le _guerrier_; et que, quand il respecte
+le vrai et le bon, il est dans une voie où Dieu le bénit toujours. L'art
+est de tous les pays et de tous les temps; son bienfait particulier est
+précisément de vivre encore quand tout semble mourir; c'est pour cela
+que la Providence le préserve des passions trop personnelles ou
+trop générales, et qu'elle lui donne une organisation patiente et
+persistante, une sensibilité durable et le sens contemplatif où repose
+la foi invincible.
+
+Maintenant, pourquoi et comment pensez-vous que le calme de la volonté
+soit la satisfaction de l'égoïsme? À un pareil reproche, je n'aurais
+rien à répondre, je vous l'avoue; je ne saurais dire que ceci: Je ne le
+mérite pas. Mon coeur est transparent comme ma vie, et je n'y vois point
+pousser de champignons vénéneux que je doive extirper; si cela m'arrive,
+je combattrai beaucoup, je vous le promets, avant de me laisser envahir
+par le mal.
+
+Je répondrai à M. Linton dans quelques jours. C'est une affaire, en
+somme, et il faut que je m'occupe de cette affaire, c'est-à-dire que je
+consulte, que je relise des traités: le tout pour savoir si je ne suis
+pas empêchée pour clause _entendue_ ou _sous-entendue_, dont je ne me
+souviens pas. Sous le rapport des intérêts matériels, je suis restée
+dans un idiotisme absolu; aussi j'ai pris un homme d'affaires qui se
+charge de tout le positif de ma vie; je désire être à même de satisfaire
+M. Linton et de répondre à ses bonnes intentions. Adieu, mon ami, ne me
+croyez pas _changée_, pour vous, ni pour quoi que ce soit.
+
+GEORGE
+
+
+
+
+FIN DU TOME TROISIÈME
+
+
+
+
+ TABLE
+
+
+1848
+
+ CCLXIV. A Maurice Sand. 18 février.
+ CCLXV. Au même. 23 février.
+ CCLXVI. Au même. 24 février.
+ CCLXVII. A M. Girerd. 6 mars.
+ CCLXVIII. A M. Charles Poncy. 9 mars.
+ CCLXIX. A M. Chartes Duvernet. 14 mars.
+ CCLXX. A Maurice Sand. 18 mars.
+ CCLXXI. Au même. 24 mars.
+ CCLXXII. A M. de Lamartine. avril.
+ CCLXXIII. A M. Charles Delaveau. 13 avril.
+ CCLXXIV. A Maurice Sand. 17 avril.
+ CCLXXV. Au même. 19 avril.
+ CCLXXVI. Au même. 21 avril.
+ CCLXXVII. Au citoyen Caussidière. 20 mai.
+ CCLXXVIII. Au citoyen Théophile Thoré. 24 mai.
+ CCLXXIX. Au citoyen Ledru-Rollin. 28 mai.
+ CCLXXX. Au citoyen Théophile Thoré. 28 mai.
+ CCLXXXI. Au citoyen Armand Barbès. 10 juin.
+ CCLXXXII. A Joseph Mazzini. 15 juin.
+ CCLXXXIII. A madame Marliani. juillet.
+ CCLXXXIV. A M. Girerd. 6 août.
+ CCLXXXV. Au même. 7 août.
+ CCLXXXVI. A M. Edmond Plauchut. 24 septembre.
+ CCLXXXVII. A Joseph Mazzini. 30 septembre.
+CCLXXXVIII. A M. Edmond Plauchut. 24 octobre.
+ CCLXXXIX. A M. Armand Barbès. 1er novembre.
+ CCXC. A Joseph Mazzini. 2 novembre.
+ CCXCI. A M. Armand Barbès. 8 décembre.
+
+1849
+
+ CCXCII. A M. Edmond Plauchut. 13 février.
+ CCXCIII. A M. Armand Barbès. 14 mars.
+ CCXCIV. A Joseph Mazzini. 15 mars.
+ CCXCV. A M. Théophile Thoré. 29 mars.
+ CCXCVI. A Maurice Sand. 13 mai.
+ CCXCVII. A M. Théophile Thoré. 26 mai.
+ CCXCVIII. A Maurice Sand. 12 juin.
+ CCXCIX. A Joseph Mazzini. 23 juin.
+ CCC. Au même. 5 juillet.
+ CCCI. A M. Ernest Périgois. juillet.
+ CCCII. A M. Charles Poncy. juillet.
+ CCCIII. A. Joseph Mazzini. 12 juillet.
+ CCCIV. Au même. 26 juillet.
+ CCCV. A M. Armand Barbès. 21 septembre.
+ CCCVI. A Joseph Mazzini. 10 octobre.
+ CCCVII. A mademoiselle H.L. octobre.
+ CCCVIII. A Joseph Mazzini. 5 novembre.
+
+1850
+
+ CCCIX. A M. X*** (Eugène de Mirecourt). janvier.
+ CCCX. A Joseph Mazzini. 10 mars.
+ CCCXI. Au même. 4 août.
+ CCCXII. A M. Alexandre Dumas fils. 14 août.
+ CCCXIII. A M. Armand Barbès. 27 août.
+ CCCXIV. A Joseph Mazzini. 25 septembre.
+ CCCXV. A M. Charles Poncy. 26 septembre.
+ CCCXVl. A Joseph Mazzini. 15 octobre.
+ CCCXVII. A M. Sully-Lévy. 18 novembre.
+ CCCXVIII. A M. Armand Barbès. 28 novembre.
+ CCCXIX. A Joseph Mazzini. novembre.
+ CCCXX. A M. Charles Duvernet. décembre.
+ CCCXXI. A Joseph Mazzini. 24 décembre.
+ CCCXXII. A Maurice Sand. 24 décembre.
+ CCCXXIII. A M. Charles Poncy. 25 décembre.
+
+1851
+
+ CCCXXIV. A Maurice Sand. 9 janvier.
+ CCCXXV. A Joseph Mazzini. 22 janvier.
+ CCCXXVI. A madame de Bertholdi. 24 janvier.
+ CCCXXVII. A la même. 17 février.
+ CCCXXVIII. A M. Charles Poncy. 16 mars.
+ CCCXXIX. A M. Edmond Plauchut. 11 avril.
+ CCCXXX. A madame de Bertholdi. 5 juin.
+ CCCXXXI. A madame Cazamajou. 6 juin.
+ CCCXXXII. A M. Charles Poncy. 6 juin.
+ CCCXXXIII. A M. Ernest Périgois. 25 octobre.
+ CCCXXXIV. A madame de Bertholdi. 6 décembre.
+ CCCXXXV. A M. Sully-Lévy. 24 décembre.
+ CCCXXXVI. A S.A. le prince Napoléon (Jérôme). 3 janvier.
+
+1852
+
+ CCCXXXVII. A M. Charles Poncy. 4 janvier.
+CCCXXXVIII. Au prince Louis-Napoléon. 20 janvier.
+ CCCXXXIX. A M. Charles Duvernet. 22 janvier.
+ CCCXL. Au même. 30 janvier.
+ CCCXLI. Au chef du cabinet de l'intérieur. 1er février.
+ CCCXLII. A S.A. le prince Napoléon (Jérôme). 2 février.
+ CCCXLIII. Au prince Louis-Napoléon. 3 février.
+ CCCXLIV. A M. Charles Duvernet. 10 février.
+ CCCXLV. Au prince Louis-Napoléon. 12 février.
+ CCCXLVI. Au même. 20 février.
+ CCCXLVII. A M. Jules Hetzel. 22 février.
+ CCCXLVIII. A M. Ernest Périgois. 24 février.
+ CCCXLIX. A M. Calamatta. 24 février.
+ CCCL. Au prince Louis-Napoléon. mars.
+ CCCLI. Au même. mars.
+ CCCLII. A M. Alphonse Fleury. 5 avril.
+ CCCLIII. A Joseph Mazzini. 23 mai.
+ CCCLIV. À mademoiselle Leroyer de Chantepie. 2 juin.
+ CCCLV. Au prince Louis-Napoléon. 28 juin.
+ CCCLVI. A M. Ernest Périgois. 31 août.
+ CCCLVII. A Maurice Sand. 14 septembre.
+ CCCLVIII. A S.A. le prince Napoléon (Jérôme). 26 novembre.
+ CCCLIX. A M. Armand Barbès. 18 décembre.
+
+1853
+
+ CCCLX. A M. Théophile Sylvestre. 6 janvier.
+ CCCLXI. A M. Charles Duvernet. 30 janvier.
+ CCCLXII. A S.A. le prince Napoléon (Jérôme). 8 février.
+ CCCLXIII. A Maurice Sand. 16 février.
+ CCCLXIV. A M. et madame Ernest Périgois. mars.
+ CCCLXV. A M. Sully-Lévy. juin.
+ CCCLXVI. A Maurice Sand. 25 septembre.
+ CCCLXVII. A madame de Bertholdi. 28 octobre.
+ CCCLXVIII. A Maurice Sand . 13 décembre.
+ CCCLXIX. A Joseph Mazzini. 15 décembre.
+
+
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIÈME.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 3, 1812-1876, by George Sand
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13838 ***