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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:43:03 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: À se tordre + +Author: Alphonse Allais + +Release Date: October 22, 2004 [EBook #13834] +[Last updated: May 13, 2011] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK À SE TORDRE *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also +available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + + +Alphonse Allais + +À SE TORDRE +Histoires chatnoiresques +(1891) + + +Table des matières + + UN PHILOSOPHE + FERDINAND + MŒURS DE CE TEMPS-CI + EN BORDEE + UN MOYEN COMME UN AUTRE + COLLAGE + LES PETITS COCHONS + CRUELLE ÉNIGME + LE MEDECIN MONOLOGUE POUR CADET + BOISFLAMBARD + PAS DE SUITE DANS LES IDEES + I + II + LE COMBLE DU DARWINISME + POUR EN AVOIR LE CŒUR NET + LE PALMIER + LE CRIMINEL PRÉCAUTIONNEUX + L'EMBRASSEUR + LE PENDU BIENVEILLANT + ESTHETIC + UN DRAME BIEN PARISIEN + CHAPITRE PREMIER + CHAPITRE II + CHAPITRE III + CHAPITRE IV + CHAPITRE V + CHAPITRE VI + CHAPITRE VII + MAM'ZELLE MISS + LE BON PEINTRE + LES ZEBRES + SIMPLE MALENTENDU + LA JEUNE FILLE ET LE VIEUX COCHON + SANCTA SIMPLICITAS + UNE BIEN BONNE + TRUC CANAILLE + ANESTHESIE + IRONIE + UN PETIT « FIN DE SIECLE « + ALLUMONS LA BACCHANTE + TENUE DE FANTAISIE + APHASIE + UNE MORT BIZARRE + LE RAILLEUR PUNI + EXCENTRIC'S + LE VEAU CONTE DE NOËL POUR SARA SALIS + EN VOYAGE SIMPLES NOTES + LE CHAMBARDOSCOPE + UNE INVENTION MONOLOGUE POUR CADET + LE TEMPS BIEN EMPLOYE + FAMILLE + COMFORT + ABUS DE POUVOIR + + +UN PHILOSOPHE + + +Je m'étais pris d'une profonde sympathie pour ce grand flemmard de +gabelou que me semblait l'image même de la douane, non pas de la douane +tracassière des frontières terriennes, mais de la bonne douane flâneuse +et contemplative des falaises et des grèves. + +Son nom était Pascal; or, il aurait dû s'appeler Baptiste, tant il +apportait de douce quiétude à accomplir tous les actes de sa vie. + +Et c'était plaisir de le voir, les mains derrière le dos, traîner +lentement ses trois heures de faction sur les quais, de préférence ceux +où ne s'amarraient que des barques hors d'usage et des yachts désarmés. + +Aussitôt son service terminé, vite Pascal abandonnait son pantalon bleu +et sa tunique verte pour enfiler une cotte de toile et une longue blouse +à laquelle des coups de soleil sans nombre et des averses diluviennes +(peut-être même antédiluviennes) avaient donné ce ton spécial qu'on ne +trouve que sur le dos des pêcheurs à la ligne. Car Pascal pêchait à la +ligne, comme feu monseigneur le prince de Ligne lui-même. + +Pas un homme comme lui pour connaître les bons coins dans les bassins et +appâter judicieusement, avec du ver de terre, de la crevette cuite, de +la crevette crue ou toute autre nourriture traîtresse. + +Obligeant, avec cela, et ne refusant jamais ses conseils aux débutants. +Aussi avions-nous lié rapidement connaissance tous deux. + +Une chose m'intriguait chez lui c'était l'espèce de petite classe qu'il +traînait chaque jour à ses côtés trois garçons et deux filles, tous +différents de visage et d'âge. + +Ses enfants? Non, car le plus petit air de famille ne se remarquait sur +leur physionomie. Alors, sans doute, des petits voisins. + +Pascal installait les cinq mômes avec une grande sollicitude, le plus +jeune tout près de lui, l'aîné à l'autre bout. + +Et tout ce petit monde se mettait à pêcher comme des hommes, avec un +sérieux si comique que je ne pouvais les regarder sans rire. + +Ce qui m'amusait beaucoup aussi, c'est la façon dont Pascal désignait +chacun des gosses. + +Au lieu de leur donner leur nom de baptême, comme cela se pratique +généralement, Eugène, Victor ou Émile, il leur attribuait une profession +ou une nationalité. + +Il y avait le Sous-inspecteur, la Norvégienne, le Courtier, l'Assureur, +et Monsieur l'abbé. + +Le Sous-inspecteur était l'aîné, et Monsieur l'abbé le plus petit. + +Les enfants, d'ailleurs, semblaient habitués à ces désignations, et +quand Pascal disait: « Sous-inspecteur, va me chercher quatre sous de +tabac », le Sous-inspecteur se levait gravement et accomplissait sa +mission sans le moindre étonnement. + +Un jour, me promenant sur la grève, je rencontrai mon ami Pascal en +faction, les bras croisés, la carabine en bandoulière, et contemplant +mélancoliquement le soleil tout prêt à se coucher, là-bas, dans la mer. + +--Un joli spectacle, Pascal! + +--Superbe! on ne s'en lasserait jamais. + +--Seriez-vous poète? + +--Ma foi! non; je ne suis qu'un simple gabelou, mais ça n'empêche pas +d'admirer la nature. + +Brave Pascal! Nous causâmes longuement et j'appris enfin l'origine des +appellations bizarres dont il affublait ses jeunes camarades de pêche. + +--Quand j'ai épousé ma femme, elle était bonne chez le sous-inspecteur +des douanes. C'est même lui qui m'a engagé à l'épouser. Il savait bien +ce qu'il faisait, le bougre, car six mois après elle accouchait de notre +aîné, celui que j'appelle le Sous-inspecteur, comme de juste. L'année +suivante, ma femme avait une petite fille qui ressemblait tellement à un +grand jeune homme norvégien dont elle faisait le ménage, que je n'eus +pas une minute de doute. Celle-là, c'est la Norvégienne. Et puis, tous +les ans, ça a continué. Non pas que ma femme soit plus dévergondée +qu'une autre, mais elle a trop bon cœur. Des natures comme ça, ça ne +sait pas refuser. Bref, j'ai sept enfants, et il n'y a que le dernier +qui soit de moi. + +--Et celui-là, vous l'appelez le Douanier, je suppose? + +--Non, je l'appelle le Cocu, c'est plus gentil. + +L'hiver arrivait; je dus quitter Houlbec, non sans faire de touchants +adieux à mon ami Pascal et à tous ses petits fonctionnaires. Je leur +offris même de menus cadeaux qui les comblèrent de joie. + +L'année suivante, je revins à Houlbec pour y passer l'été. + +Le jour même de mon arrivée, je rencontrais la Norvégienne, en train de +faire des commissions. + +Ce qu'elle était devenue jolie, cette petite Norvégienne! + +Avec ses grands yeux verts de mer et ses cheveux d'or pâle, elle +semblait une de ces fées blondes des légendes scandinaves. Elle me +reconnut et courut à moi. + +Je l'embrassai: + +--Bonjour, Norvégienne, comment vas-tu? + +--Ça va bien, monsieur, je vous remercie. + +--Et ton papa? + +--Il va bien, monsieur, je vous remercie. + +--Et ta maman, ta petite sœur, tes petits frères? + +--Tout le monde va bien, monsieur, je vous remercie. Le Cocu a eu la +rougeole cet hiver, mais il est tout à fait guéri maintenant... et puis, +la semaine dernière, maman a accouché d'un petit Juge de paix. + + +FERDINAND + + +Les bêtes ont-elles une âme? Pourquoi n'en auraient-elles pas? J'ai +rencontré, dans la vie, une quantité considérable d'hommes, dont +quelques femmes, bêtes comme des oies, et plusieurs animaux pas beaucoup +plus idiots que bien des électeurs. + +Et même--je ne dis pas que le cas soit très fréquent--j'ai +personnellement connu un canard qui avait du génie. + +Ce canard, nommé Ferdinand, en l'honneur du grand Français, était né +dans la cour de mon parrain, le marquis de Belveau, président du comité +d'organisation de la Société générale d'affichage dans les tunnels. + +C'est dans la propriété de mon parrain que je passais toutes mes +vacances, mes parents exerçant une industrie insalubre dans un milieu +confiné. + +(Mes parents--j'aime mieux le dire tout de suite, pour qu'on ne les +accuse pas d'indifférence à mon égard--avaient établi une raffinerie de +phosphore dans un appartement du cinquième étage, rue des +Blancs-Manteaux, composé d'une chambre, d'une cuisine et d'un petit +cabinet de débarras, servant de salon.) + +Un véritable éden, la propriété de mon parrain! Mais c'est surtout la +basse-cour où je me plaisais le mieux, probablement parce que c'était +l'endroit le plus sale du domaine. + +Il y avait là, vivant dans une touchante fraternité, un cochon adulte, +des lapins de tout âge, des volailles polychromes et des canards à se +mettre à genoux devant, tant leur ramage valait leur plumage. + +Là, je connus Ferdinand, qui, à cette époque, était un jeune canard dans +les deux ou trois mois. Ferdinand et moi, nous nous plûmes rapidement. + +Dès que j'arrivais, c'étaient des coincoins de bon accueil, des +frémissements d'ailes, toute une bruyante manifestation d'amitié qui +m'allait droit au cœur. + +Aussi l'idée de la fin prochaine de Ferdinand me glaçait-elle le cœur +de désespoir. + +Ferdinand était fixé sur sa destinée, _conscius sui fati_. Quand on lui +apportait dans sa nourriture des épluchures de navets ou des cosses de +petits pois, un rictus amer crispait les commissures de son bec, et +comme un nuage de mort voilait d'avance ses petits yeux jaunes. + +Heureusement que Ferdinand n'était pas un canard à se laisser mettre à +la broche comme un simple dindon: « Puisque je ne suis pas le plus fort, +se disait-il, je serai le plus malin », et il mit tout en œuvre pour ne +connaître jamais les hautes températures de la rôtissoire ou de la +casserole. + +Il avait remarqué le manège qu'exécutait la cuisinière, chaque fois +qu'elle avait besoin d'un sujet de la basse-cour. La cruelle fille +saisissait l'animal, le soupesait, le palpait soigneusement, pelotage +suprême! + +Ferdinand se jura de ne point engraisser et il se tint parole. + +Il mangea fort peu, jamais de féculents, évita de boire pendant ses +repas, ainsi que le recommandent les meilleurs médecins. Beaucoup +d'exercice. + +Ce traitement ne suffisant pas, Ferdinand, aidé par son instinct et de +rares aptitudes aux sciences naturelles, pénétrait de nuit dans le +jardin et absorbait les plantes les plus purgatives, les racines les +plus drastiques. + +Pendant quelque temps, ses efforts furent couronnés de succès, mais son +pauvre corps de canard s'habitua à ces drogues, et mon infortuné +Ferdinand regagna vite le poids perdu. + +Il essaya des plantes vénéneuses à petites doses, et suça quelques +feuilles d'un datura stramonium qui jouait dans les massifs de mon +parrain un rôle épineux et décoratif. + +Ferdinand fut malade comme un fort cheval et faillit y passer. + +L'électricité s'offrit à son âme ingénieuse, et je le surpris souvent, +les yeux levés vers les fils télégraphiques qui rayaient l'azur, juste +au-dessus de la basse-cour; mais ses pauvres ailes atrophiées refusèrent +de le monter si haut. + +Un jour, la cuisinière, impatientée de cette étisie incoercible, +empoigna Ferdinand, lui lia les pattes en murmurant: « Bah! à la +casserole, avec une bonne platée de petits pois! ... » + +La place me manque pour peindre ma consternation. + +Ferdinand n'avait plus qu'une seule aurore à voir luire. + +Dans la nuit je me levai pour porter à mon ami le suprême adieu, et +voici le spectacle qui s'offrit à mes yeux: + +Ferdinand, les pattes encore liées, s'était traîné jusqu'au seuil de la +cuisine. D'un mouvement énergique de friction alternative, il aiguisait +son bec sur la marche de granit. Puis, d'un coup sec, il coupa la +ficelle qui l'entravait et se retrouva debout sur ses pattes un peu +engourdies. + +Tout à fait rassuré, je regagnai doucement ma chambre et m'endormis +profondément. + +Au matin, vous ne pouvez pas vous faire une idée des cris remplissant la +maison. La cuisinière, dans un langage malveillant, trivial et +tumultueux, annonçait à tous, la fuite de Ferdinand. + +--Madame! Madame! Ferdinand qui a fichu le camp! + +Cinq minutes après, une nouvelle découverte la jeta hors d'elle-même: + +--Madame! Madame! Imaginez-vous qu'avant de partir, ce cochon-là a +boulotté tous les petits pois qu'on devait lui mettre avec! + +Je reconnaissais bien, à ce trait, mon vieux Ferdinand. + +Qu'a-t-il pu devenir, par la suite? + +Peut-être a-t-il appliqué au mal les merveilleuses facultés dont la +nature, _alma parens_, s'était plu à le gratifier. + +Qu'importe? Le souvenir de Ferdinand me restera toujours comme celui +d'un rude lapin. + +Et à vous aussi, j'espère! + + +MŒURS DE CE TEMPS-CI + + +À la fois très travailleur et très bohème, il partage son temps entre +l'atelier et la brasserie, entre son vaste atelier du boulevard Clichy +et les gais cabarets de Montmartre. + +Aussi sa mondanité est-elle restée des plus embryonnaires. + +Dernièrement, il a eu un portrait à faire, le portrait d'une dame, d'une +bien grande dame, une haute baronne de la finance doublée d'une +Parisienne exquise. + +Et il s'en est admirablement tiré. + +Elle est venue sur la toile comme elle est dans la vie, c'est-à-dire +charmante et savoureuse avec ce je ne sais quoi d'éperdu. + +Au prochain Salon, après avoir consulté un décevant livret, chacun +murmurera, un peu troublé: « Je voudrais bien savoir quelle est cette +baronne. » + +Et elle a été si contente de son portrait qu'elle a donné en l'honneur +de son peintre un dîner, un grand dîner. + +Au commencement du repas, il a bien été un peu gêné dans sa redingote +inaccoutumée, mais il s'est remis peu à peu. + +Au dessert, s'il avait eu sa pipe, sa bonne pipe, il aurait été tout +fait heureux. + +On a servi le café dans la serre, une merveille de serre où l'industrie +le l'Orient semble avoir donné rendez-vous à la nature des Tropiques. + +Il est tout à fait à son aise maintenant, et il lâche les brides à ses +plus joyeux paradoxes que les convives écoutent gravement, avec un rien +d'ahurissement. + +Puis tout en causant, pendant que la baronne remplit son verre d'un +infiniment vieux cognac, il saisit les soucoupes de ses voisins et les +dispose en pile devant lui. + +Et comme la baronne contemple ce manège, non sans étonnement, il lui +dit, très gracieux: + +--Laissez, baronne, c'est ma tournée. + + +EN BORDEE + + +Le jeune et brillant maréchal des logis d'artillerie Raoul de +Montcocasse est radieux. On vient de le charger d'une mission qui, tout +en flattant son amour-propre de sous-officier, lui assure pour le +lendemain une de ces bonnes journées qui comptent dans l'existence d'un +canonnier. + +Il s'agit d'aller à Saint-Cloud avec trois hommes prendre possession +d'une pièce d'artillerie et de la ramener au fort de Vincennes. + +Rassurez-vous, lecteurs pitoyables, cette histoire se passe en temps de +paix et, durant toute cette page, notre ami Raoul ne courra pas de +sérieux dangers. + +Dès l'aube, tout le monde était prêt, et la petite cavalcade se mettait +en route. Un temps superbe! + +--Jolie journée! fit Raoul en caressant l'encolure de son cheval. + +En disant jolie journée, Raoul ne croyait pas si bien dire, car pour une +jolie journée, ce fut une jolie journée. + +On arriva à Saint-Cloud sans encombre, mais avec un appétit! Un appétit +d'artilleur qui rêve que ses obus sont en mortadelle! + +Très en fonds ce jour-là, Raoul offrit à ses hommes un plantureux +déjeuner à la Caboche verte. Tout en fumant un bon cigare, on prit un +bon café et un bon pousse-café, suivi lui-même de quelques autres bons +pousse-café, et on était très rouge quand on songea à se faire livrer la +pièce en question. + +--Ne nous mettons pas en retard, remarqua Raoul. + +Je crois avoir observé plus haut qu'il faisait une jolie journée; or une +jolie journée ne va pas sans un peu de chaleur, et la chaleur est bien +connue pour donner soif à la troupe en général, et particulièrement à +l'artillerie, qui est une arme d'élite. + +Heureusement, la Providence, qui veille à tout, a saupoudré les bords de +la Seine d'un nombre appréciable de joyeux mastroquets, humecteurs +jamais las des gosiers desséchés. + +Raoul et ses hommes absorbèrent des flots de ce petit argenteuil qui +vous évoque bien mieux l'idée du saphir que du rubis, et qui vous entre +dans l'estomac comme un tire-bouchon. + +On arrivait aux fortifications. + +--Pas de blagues, maintenant! commande Montcocasse plein de dignité, +nous voilà en ville. + +Et les artilleurs, subitement envahis par le sentiment du devoir, +s'appliquèrent à prendre des attitudes décoratives, en rapport avec la +mission qu'ils accomplissaient. + +Le canon lui-même, une bonne pièce de Bange de 90, sembla redoubler de +gravité. + +À la hauteur du pont Royal, Raoul se souvint qu'il avait tout près, dans +le faubourg Saint-germain, une brave tante qu'il avait désolée par ses +jeunes débordements. + +--C'est le moment, se dit-il, de lui montrer que je suis arrivé à +quelque chose. + +Au grand galop, avec l'épouvantable tumulte de bronze sur les pavés de +la rue de l'Université, on arriva devant le vieil hôtel de la douairière +de Montcocasse. + +Tout le monde était aux fenêtres, la douairière comme les autres. + +Raoul fit caracoler son cheval, mit le sabre au clair, et, saisissant +son képi comme il eût fait de quelque feutre empanaché, il salua sa +tante ahurie--tels les preux, sans ancêtres--et disparut, lui, ses +hommes et son canon, comme en rêve. + +La petite troupe, toujours au galop, enfila la rue de Vaugirard, et l'on +se trouva bientôt à l'Odéon. + +Justement, il y avait un encombrement. Un omnibus Panthéon--Place +Courcelles jonchait le sol, un essieu brisé. + +Toutes les petites femmes de la Brasserie Médicis étaient sur la porte, +ravies de l'accident. + +Raoul, qui avait été l'un de leurs meilleurs clients, fut reconnu tout +de suite: + +--Raoul! ohé Raoul! Descends donc de ton cheval, hé feignant! + +Sans être pour cela un feignant, Raoul descendit de son cheval, et ne +crut pas devoir passer si près du Médicis sans offrir une tournée à ces +dames. + +Avec la solidarité charmante des dames du Quartier latin, Nana conseilla +fortement à Raoul d'aller voir Camille, au Furet. Ça lui ferait bien +plaisir. + +Effectivement, cela fit grand plaisir à Camille de voir son ami Raoul en +si bel attirail. + +--Va donc dire bonjour à Palmyre, au Coucou. Ça lui fera bien plaisir. + +On alla dire bonjour à Palmyre, laquelle envoya Raoul dire bonjour à +Renée, au Pantagruel. + +Docile et tapageur, le bon canon suivait l'orgie, l'air un peu étonné du +rôle insolite qu'on le forçait à jouer. + +Les petites femmes se faisaient expliquer le mécanisme de l'engin +meurtrier, et même Blanche, du D'Harcourt, eut à ce propos une réflexion +que devraient bien méditer les monarques belliqueux: + +--Faut-il que les hommes soient bêtes de fabriquer des machines comme +ça, pour se tuer... comme si on ne claquait pas assez vite tout seul! + +De bocks en fines champagnes, de fines champagnes en absinthes +anisettes, d'absinthes en bitters, on arriva tout doucement à sept +heures du soir. + +Il était trop tard pour rentrer. On dîna au Quartier latin, et on y +passa la soirée. + +Les sergents de ville commençaient à s'inquiéter de ce bruyant canon et +de ces chevaux fumants qu'on rencontrait dans toutes les rues à des +allures inquiétantes. + +Mais que voulez-vous que la police fasse contre l'artillerie? + +Au petit jour, Raoul, ses hommes et son canon faisaient une entrée +modeste dans le fort de Vincennes. + +Au risque d'affliger le lecteur sensible, j'ajouterai que le pauvre +Raoul fut cassé de son grade et condamné à quelques semaines de prison. + +À la suite de cette aventure, complètement dégoûté de l'artillerie, il +obtint de passer dans un régiment de spahis, dont il devint tout de +suite le plus brillant ornement. + + +UN MOYEN COMME UN AUTRE + + +--Il y avait une fois un oncle et un neveu. + +--Lequel qu'était l'oncle? + +--Comment, lequel? C'était le plus gros, parbleu! + +--C'est donc gros, les oncles? + +--Souvent. + +--Pourtant, mon oncle Henri n'est pas gros. + +--Ton oncle Henri n'est pas gros parce qu'il est artiste. + +--C'est donc pas gros, les artistes? + +--Tu m'embêtes... Si tu m'interromps tout le temps, je ne pourrai pas +continuer mon histoire. + +--Je ne vais plus t'interrompre, va. + +--Il y avait une fois un oncle et un neveu. L'oncle était très riche, +très riche... + +--Combien qu'il avait d'argent? + +--Dix-sept cents milliards de rente, et puis des maisons, des voitures, +des campagnes... + +--Et des chevaux? + +--Parbleu! puisqu'il avait des voitures. + +--Des bateaux? Est-ce qu'il avait des bateaux? + +--Oui, quatorze. + +--À vapeur? + +--Il y en avait trois à vapeur, les autres étaient à voiles. + +--Et son neveu, est-ce qu'il allait sur les bateaux? + +--Fiche-moi la paix! Tu m'empêches de te raconter l'histoire. + +--Raconte-la, va, je ne vais plus t'empêcher. + +--Le neveu, lui, n'avait pas le sou, et ça l'embêtait énormément... + +--Pourquoi que son oncle lui en donnait pas? + +--Parce que son oncle était un vieil avare qui aimait garder tout son +argent pour lui. Seulement, comme le neveu était le seul héritier du +bonhomme... + +--Qu'est-ce que c'est héritier? + +--Ce sont les gens qui vous prennent votre argent, vos meubles, tout ce +que vous avez, quand vous êtes mort... + +--Alors, pourquoi qu'il ne tuait pas son oncle, le neveu? + +--Eh bien! tu es joli, toi! Il ne tuait pas son oncle parce qu'il ne +faut pas tuer son oncle, dans aucune circonstance, même pour en hériter. + +--Pourquoi qu'il ne faut pas tuer son oncle? + +--À cause des gendarmes. + +--Mais si les gendarmes le savent pas? + +--Les gendarmes le savent toujours, le concierge va les prévenir. Et +puis, du reste, tu vas voir que le neveu a été plus malin que ça. Il +avait remarqué que son oncle, après chaque repas, était rouge... + +--Peut-être qu'il était saoul. + +--Non, c'était son tempérament comme ça. Il était apoplectique... + +--Qu'est-ce que c'est apoplectique? + +--Apoplectique... Ce sont des gens qui ont le sang à la tête et qui +peuvent mourir d'une forte émotion... + +--Moi, je suis-t-y apoplectique? + +--Non, et tu ne le seras jamais. Tu n'as pas une nature à ça. Alors le +neveu avait remarqué que surtout les grandes rigolades rendaient son +oncle malade, et même une fois il avait failli mourir à la suite d'un +éclat de rire trop prolongé. + +--Ça fait donc mourir, de rire? + +--Oui, quand on est apoplectique... Un beau jour, voilà le neveu qui +arrive chez son oncle, juste au moment où il sortait de table. Jamais il +n'avait si bien dîné. Il était rouge comme un coq et soufflait comme un +phoque... + +--Comme les phoques du Jardin d'Acclimatation? + +--Ce ne sont pas des phoques, d'abord, ce sont des otaries. Le neveu se +dit: « Voilà le bon moment », et il se met à raconter une histoire +drôle, drôle... + +--Raconte-la-moi, dis? + +--Attends un instant, je vais te la dire à la fin... L'oncle écoutait +l'histoire, et il riait à se tordre, si bien qu'il était mort de rire +avant que l'histoire fût complètement terminée. + +--Quelle histoire donc qu'il lui a racontée? + +--Attends une minute... Alors, quand l'oncle a été mort, on l'a enterré, +et le neveu a hérité. + +--Il a pris aussi les bateaux? + +--Il a tout pris, puisqu'il était son seul héritier. + +--Mais quelle histoire qu'il lui avait racontée, à son oncle? + +--Eh bien! celle que je viens de te raconter. + +--Laquelle? + +--Celle de l'oncle et du neveu. + +--Fumiste, va! + +--Et toi, donc + + +COLLAGE + + +Le Dr Joris Abraham W. Snowdrop, de Pigtown (U.S.A.), était arrivé à +l'âge de cinquante-cinq ans, sans que personne de ses parents ou amis +eût pu l'amener à prendre femme. + +L'année dernière, quelques jours avant Noël, il entra dans le grand +magasin du 37th Square (Objets artistiques en Banaloïd), pour y acheter +ses cadeaux de Christmas. + +La personne qui servait le docteur était une grande jeune fille rousse, +si infiniment charmante qu'il en ressentit le premier trouble de toute +sa vie. À la caisse, il s'informa du nom de la jeune fille. + +--Miss Bertha. + +Il demanda à miss Bertha si elle voulait l'épouser. Miss Bertha répondit +que, naturellement (of course), elle voulait bien. + +Quinze jours après cet entretien, la séduisante miss Bertha devenait la +belle _mistress_ Snowdrop. + +En dépit de ses cinquante-cinq ans, le docteur était un mari absolument +présentable. De beaux cheveux d'argent encadraient sa jolie figure +toujours soigneusement rasée. Il était fou de sa jeune femme, aux petits +soins pour elle et d'une tendresse touchante. + +Pourtant, le soir des noces, il lui avait dit avec une tranquillité +terrible: + +--Bertha, si jamais vous me trompez, arrangez-vous de façon que je +l'ignore. + +Et il avait ajouté: + +--Dans votre intérêt. + +Le Dr Snowdrop, comme beaucoup de médecins américains, avait en pension +chez lui un élève qui assistait à ses consultations et l'accompagnait +dans ses visites, excellente éducation pratique qu'on devrait appliquer +en France. On verrait peut-être baisser la mortalité qui afflige si +cruellement la clientèle de nos jeunes docteurs. + +L'élève de M. Snowdrop, George Arthurson, joli garçon d'une vingtaine +d'années, était le fils d'un des plus vieux amis du docteur, et ce +dernier l'aimait comme son propre fils. + +Le jeune homme ne fut pas insensible à la beauté de miss Bertha, mais, +en honnête garçon qu'il était, il refoula son sentiment au fond de son +cœur et se jeta dans l'étude pour occuper ses esprits. + +Bertha, de son côté, avait aimé George tout de suite, mais, en épouse +fidèle, elle voulut attendre que George lui fasse la cour le premier. Ce +manège ne pouvait durer bien longtemps, et un beau jour George et Bertha +se trouvèrent dans les bras l'un de l'autre. + +Honteux de sa faiblesse, George se jura de ne pas recommencer, mais +Bertha s'était juré le contraire. + +Le jeune homme la fuyait; elle lui écrivit des lettres d'une passion +débordante: « ... Être toujours avec toi; ne jamais nous quitter, de nos +deux êtres ne faire qu'un être! ... » + +La lettre où flamboyait ce passage tomba dans les mains du docteur qui +se contenta de murmurer: + +--C'est très faisable. + +Le soir même, on dîna à White Oak Park, une propriété que le docteur +possédait aux environs de Pigtown. + +Pendant le repas, une étrange torpeur, invincible, s'empara des deux +amants. + +Aidé de Joe, un nègre athlétique, qu'il avait à son service depuis la +guerre de Sécession, Snowdrop déshabilla les coupables, les coucha sur +le même lit et compléta leur anesthésie grâce à un certain carbure +d'hydrogène de son invention. + +Il prépara ses instruments de chirurgie aussi tranquillement que s'il se +fût agi de couper un cor à un Chinois. + +Puis avec une dextérité vraiment remarquable, il enleva, en les +désarticulant, le bras droit et la jambe droite de sa femme. + +À George, par la même opération, il enleva le bras gauche et la jambe +gauche. + +Sur toute la longueur du flanc droit de Bertha, sur toute la longueur du +flanc gauche de George, il préleva une bande de peau large d'environ +trois pouces. + +Alors, rapprochant les deux corps de façon que les deux plaies vives +coïncidassent, il les maintint collés l'un à l'autre, très fort, au +moyen d'une longue bande de toile qui faisait cent fois le tour des +jeunes gens. + +Pendant toute l'opération, Bertha ni George n'avaient fait un mouvement. + +Après s'être assuré qu'ils étaient dans de bonnes conditions, le docteur +leur introduisit dans l'estomac, grâce à la sonde oesophagienne, du bon +bouillon et du bordeaux vieux. + +Sous l'action du narcotique habilement administré, ils restèrent ainsi +quinze jours sans reprendre connaissance. + +Le seizième jour, le docteur constata que tout allait bien. + +Les plaies des épaules et des cuisses étaient cicatrisées. + +Quant aux deux flancs, ils n'en formaient plus qu'un. + +Alors Snowdrop eut un éclair de triomphe dans les yeux et suspendit les +narcotiques. + +Réveillés en même temps, Georges et Bertha se crurent le jouet de +quelque hideux cauchemar. + +Mais ce fut bien autrement terrible quand ils virent que ce n'était pas +un rêve. + +Le docteur ne pouvait s'empêcher de sourire à ce spectacle. + +Quant à Joe, il se tenait les côtes. + +Bertha surtout poussait des hurlements d'hyène folle. + +--De quoi vous plaignez-vous, ma chère amie? interrompit doucement +Snowdrop. Je n'ai fait qu'accomplir votre vœu le plus cher: Être +toujours avec toi; ne jamais nous quitter; de nos deux êtres ne faire +qu'un être... + +Et, souriant finement, le docteur ajouta: + +--C'est ce que les Français appellent un collage. + + +LES PETITS COCHONS + + +Une cruelle désillusion m'attendait à Andouilly. + +Cette petite ville si joyeuse, si coquette, si claire, où j'avais passé +les six meilleurs mois de mon existence, me fit tout de suite, dès que +j'arrivai, l'effet de la triste bourgade dont parle le poète Capus. + +On aurait dit qu'un immense linceul d'affliction enveloppait tous les +êtres et toutes les choses. + +Pourtant il faisait beau et rien, ce jour-là, dans mon humeur, ne me +prédisposait à voir le monde si morne. + +--Bah! me dis-je, c'est un petit nuage qui flotte au ciel de mon cerveau +et qui va passer. + +J'entrai au Café du Marché, qui était, dans le temps, mon café de +prédilection. Pas un seul des anciens habitués ne s'y trouvait, bien +qu'il ne fût pas loin de midi. + +Le garçon n'était plus l'ancien garçon. Quant au patron, c'était un +nouveau patron, et la patronne aussi, comme de juste. + +J'interrogeai: + +--Ce n'est donc plus M. Fourquemin qui est ici? + +--Oh! non, monsieur, depuis trois mois. M. Fourquemin est à l'asile du +Bon Sauveur, et Mme Fourquemin a pris un petit magasin de mercerie à +Dozulé, qui est le pays de ses parents. + +--M. Fourquemin est fou? + +--Pas fou furieux, mais tellement maniaque qu'on a été obligé de +l'enfermer. + +--Quelle manie a-t-il? + +--Oh! une bien drôle de manie, monsieur. Imaginez-vous qu'il ne peut pas +voir un morceau de pain sans en arracher la mie pour en confectionner +des petits cochons. + +--Qu'est-ce que vous me racontez-là? + +--La pure vérité, monsieur, et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que +cette étrange maladie a sévi dans le pays comme une épidémie. Rien qu'à +l'asile du Bon Sauveur, il y a une trentaine de gens d'Andouilly qui +passent la journée à confectionner des petits cochons avec de la mie de +pain, et des petits cochons si petits, monsieur, qu'il faut une loupe +pour les apercevoir. Il y a un nom pour désigner cette maladie-là. On +l'appelle... on l'appelle... Comment diable le médecin de Paris a-t-il +dit, monsieur Romain? + +M. Romain, qui dégustait son apéritif à une table voisine de la mienne, +répondit avec une obligeance mêlée de pose: + +--La delphacomanie, monsieur; du mot grec delphax, delphacos, qui veut +dire petit cochon. + +--Du reste, reprit le limonadier, si vous voulez avoir des détails, vous +n'avez qu'à vous adresser à l'Hôtel de France et de Normandie. C'est là +que le mal a commencé. + +Précisément l'Hôtel de France et de Normandie est mon hôtel, et je me +proposais d'y déjeuner. + +Quand j'arrivai à la table d'hôte, tout le monde était installé, et, +parmi les convives, pas une tête de connaissance. + +L'employé des ponts et chaussées, le postier, le commis de la régie, le +représentant de la Nationale, tous ces braves garçons avec qui j'avais +si souvent trinqué, tous disparus, dispersés, dans des cabanons +peut-être, eux aussi? + +Mon cœur se serra comme dans un étau. + +Le patron me reconnut et me tendit la main, tristement, sans une parole. + +--Eh ben, quoi donc? fis-je. + +--Ah! Monsieur Ludovic, quel malheur pour tout le monde, à commencer par +moi! + +Et comme j'insistais, il me dit tout bas: + +--Je vous raconterai ça après déjeuner, car cette histoire-là pourrait +influencer les nouveaux pensionnaires. + +Après déjeuner, voici ce que j'appris: + +La table d'hôte de l'Hôtel de France et de Normandie est fréquentée par +des célibataires qui appartiennent, pour la plupart, à des +administrations de l'État, à des compagnies d'assurances, par des +voyageurs de commerce, etc., etc. En général, ce sont des jeunes gens +bien élevés, mais qui s'ennuient un peu à Andouilly, joli pays, mais +monotone à la longue. + +L'arrivée d'un nouveau pensionnaire, voyageur de commerce, touriste ou +autre, est donc considérée comme une bonne fortune: c'est un peu d'air +du dehors qui vient doucement moirer le morne et stagnant étang de +l'ennui quotidien. + +On cause, on s'attarde au dessert, on se montre des tours, des +équilibres avec des fourchettes, des assiettes, des bouteilles. On se +raconte l'histoire du Marseillais: + +« Et celle-là, la connaissez-vous? Il y avait une fois un Marseillais... +» + +Bref, ces quelques distractions abrègent un peu le temps, et tout +étranger tant soit peu aimable se voit sympathiquement accueilli. + +Or, un jour, arriva à l'hôtel un jeune homme d'une trentaine d'années +dont l'industrie consiste à louer dans les villes un magasin vacant et à +y débiter de l'horlogerie à des prix fabuleux de bon marché. + +Pour vous donner une idée de ses prix, il donne une montre en argent +pour presque rien. Les pendules ne coûtent pas beaucoup plus cher. + +Ce jeune homme, de nationalité suisse, s'appelait Henri Jouard. Comme +tous les Suisses, Jouard, à la patience de la marmotte, joignait +l'adresse du ouistiti. + +Ce jeune homme était posé comme un lapin et doux comme une épaule de +mouton. + +Quoi donc, mon Dieu, aurait pu faire supposer, à cette époque-là, que +cet Helvète aurait déchaîné sur Andouilly le torrent impitoyable de la +delphacomanie? + +Tous les soirs, après dîner, Jouard avait l'habitude, en prenant son +café, de modeler des petits cochons avec de la mie de pain. + +Ces petits cochons, il faut bien l'avouer, étaient des merveilles de +petits cochons; petite queue en trompette, petites pattes et joli petit +groin spirituellement troussé. + +Les yeux, il les figurait en appliquant à leur place une pointe +d'allumette brûlée. Ça leur faisait de jolis petits yeux noirs. + +Naturellement, tout le monde se mit à confectionner des cochons. On se +piqua au jeu, et quelques pensionnaires arrivèrent à être d'une jolie +force en cet art. L'un de ces messieurs, un nommé Vallée, commis aux +contributions indirectes, réussissait particulièrement ce genre +d'exercice. + +Un soir qu'il ne restait presque plus de mie de pain sur la table, +Vallée fit un petit cochon dont la longueur totale, du groin au bout de +la queue, ne dépassait pas un centimètre. + +Tout le monde admira sans réserve. Seul Jouard haussa respectueusement +les épaules en disant: + +--Avec la même quantité de mie de pain je me charge d'en faire deux, des +cochons. + +Et, pétrissant le cochon de Vallée, il en fit deux. + +Vallée, un peu vexé, prit les deux cochons et en confectionna trois, +tout de suite. + +Pendant ce temps, les pensionnaires s'appliquaient, imperturbablement +graves, à modeler des cochons minuscules. + +Il se faisait tard; on se quitta. + +Le lendemain, en arrivant au déjeuner, chacun des pensionnaires, sans +s'être donné le mot, tira de sa poche une petite boîte contenant des +petits cochons infiniment plus minuscules que ceux de la veille. + +Ils avaient tous passé leur matinée à cet exercice, dans leurs bureaux +respectifs. + +Jouard promit d'apporter, le soir même, un cochon qui serait le dernier +mot du cochon microscopique. + +Il l'apporta, mais Vallée aussi en apporta un, et celui de Vallée était +encore plus petit que celui de Jouard, et mieux conformé. + +Ce succès encouragea les jeunes gens, dont la seule occupation désormais +fut de pétrir des petits cochons, à n'importe quelle heure de la +journée, à table, au café, et surtout au bureau. Les services publics en +souffrirent cruellement, et des contribuables se plaignirent au +gouvernement où firent passer des notes dans La Lanterne et Le Petit +Parisien. + +Des changements, des disgrâces, des révocations émaillèrent L'Officiel. + +Peine perdue! La delphacomanie ne lâche pas si aisément sa proie. + +Le pis de la situation, c'est que le mal s'était répandu en ville. De +jeunes commis de boutiques, des négociants, M. Fourquemin lui-même, le +patron du Café du Marché, furent atteints par l'épidémie. Tout Andouilly +pétrissait des cochons dont le poids moyen était arrivé à ne pas +dépasser un milligramme. + +Le commerce chôma, périclita l'industrie, stagna l'administration! + +Sans l'énergie du préfet, c'en était fait d'Andouilly. + +Mais le préfet, qui se trouvait alors être M. Rivaud, actuellement +préfet du Rhône, prit des mesures frisant la sauvagerie. + +Andouilly est sauvé, mais combien faudra-t-il de temps pour que cette +petite cité, jadis si florissante, retrouve sa situation prospère et sa +riante quiétude? + + +CRUELLE ÉNIGME + + +Chaque soir, quand j'ai manqué le dernier train pour Maisons-Laffitte +(et Dieu sait si cette aventure m'arrive plus souvent qu'à mon tour), je +vais dormir en un pied-à-terre que j'ai à Paris. + +C'est un logis humble, paisible, honnête, comme le logis du petit garçon +auquel Napoléon III, alors simple président de la République, avait logé +trois balles dans la tête pour monter sur le trône. + +Seulement, il n'y a pas de rameau bénit sur un portrait, et pas de +vieille grand-mère qui pleure. + +Heureusement! + +Mon pied-à-terre, j'aime mieux vous le dire tout de suite, est une +simple chambre portant le numéro 80 et sise en l'hôtel des Trois +Hémisphères, rue des Victimes. + +Très propre et parfaitement tenu, cet établissement se recommande aux +personnes seules, aux familles de passage à Paris, ou à celles qui, y +résidant, sont dénuées de meubles. + +Sous un aspect grognon et rébarbatif, le patron, M. Stéphany, cache un +cœur d'or. La patronne est la plus accorte hôtelière du royaume et la +plus joyeuse. + +Et puis, il y a souvent, dans le bureau, une dame qui s'appelle Marie et +qui est très gentille. (Elle a été un peu souffrante ces jours-ci, mais +elle va tout à fait mieux maintenant, je vous remercie.) + +L'hôtel des Trois Hémisphères a cela de bon qu'il est international, +cosmopolite et même polyglotte. + +C'est depuis que j'y habite que je commence à croire à la géographie, +car jusqu'à présent--dois-je l'avouer?--la géographie m'avait paru de la +belle blague. + +En cette hostellerie, les nations les plus chimériques semblent prendre +à tâche de se donner rendez-vous. + +Et c'est, par les corridors, une confusion de jargons dont la tour de +l'ingénieur Babel, pourtant si pittoresque, ne donnait qu'une faible +idée. + +Le mois dernier, un clown né natif des îles Féroé rencontra, dans +l'escalier, une jeune Arménienne d'une grande beauté. + +Elle mettait tant de grâce à porter ses quatre sous de lait dans la +boîte de fer-blanc, que l'insulaire en devint éperdument amoureux. + +Pour avoir le consentement, on télégraphia au père de la jeune fille, +qui voyageait en Thuringe, et à la mère, qui ne restait pas loin du +royaume de Siam. + +Heureusement que le fiancé n'avait jamais connu ses parents, car on se +demande où l'on aurait été les chercher, ceux-là. + +Le mariage s'accomplit dernièrement à la mairie du XVIIIe. M. Bin, qui +était à cette époque le maire et le père de son arrondissement, profita +de la circonstance pour envoyer une petite allocution sur l'union des +peuples, déclarant qu'il était résolument décidé à garder une attitude +pacifique aussi bien avec les Batignolles qu'avec la Chapelle et +Ménilmontant. + + +J'ai dit plus haut que ma chambre porte le numéro 80. Elle est donc +voisine du 81. + +Depuis quelques jours, le 81 était vacant. + +Un soir, en rentrant, je constatai que, de nouveau, j'avais un voisin, +ou plutôt une voisine. + +Ma voisine était-elle jolie? Je l'ignorais, mais ce que je pouvais +affirmer, c'est qu'elle chantait adorablement. (Les cloisons de l'hôtel +sont composées, je crois, de simple pelure d'oignon.) + +Elle devait être jeune, car le timbre de sa voix était d'une fraîcheur +délicieuse, avec quelque chose, dans les notes graves, d'étrange et de +profondément troublant. + +Ce qu'elle chantait, c'était une simple et vieille mélodie américaine, +comme il en est de si exquises. + +Bientôt la chanson prit fin et une voix d'homme se fit entendre. + +--Bravo! Miss Ellen, vous chantez à ravir, et vous m'avez causé le plus +vif plaisir... Et vous, maître Sem, n'allez-vous pas nous dire une +chanson de votre pays? + +Une grosse voix enrouée répondit en patois négro-américain: + +--Si ça peut vous faire plaisir, monsieur George. + +Et le vieux nègre (car, évidemment, c'était un vieux nègre) entonna une +burlesque chanson dont il accompagnait le refrain en dansant la gigue, à +la grande joie d'une petite fille qui jetait de perçants éclats de rire. + +--À votre tour, Doddy, fit l'homme, dites-nous une de ces belles fables +que vous dites si bien. + +Et la petite Doddy récita une belle fable sur un rythme si précipité, +que je ne pus en saisir que de vagues bribes. + +--C'est très joli, reprit l'homme; comme vous avez été bien gentille, je +vais vous jouer un petit air de guitare, après quoi nous ferons tous un +beau dodo. + +L'homme me charma avec sa guitare. + +À mon gré, il s'arrêta trop tôt, et la chambre voisine tomba dans le +silence le plus absolu. + +--Comment, me disais-je, stupéfait, ils vont passer la nuit tous les +quatre dans cette petite chambre? + +Et je cherchais à me figurer leur installation. + +Miss Ellen couche avec George. + +On a improvisé un lit à la petite Doddy, et Sem s'est étendu sur le +parquet. (Les vieux nègres en ont vu bien d'autres!) + +Ellen! quelle jolie voix, tout de même! + +Et je m'endormis, la tête pleine d'Ellen. + +Le lendemain, je fus réveillé par un bruit endiablé. C'était maître Sem +qui se dégourdissait les jambes en exécutant une gigue nationale. + +Ce divertissement fut suivi d'une petite chanson de Doddy, d'une +adorable romance de miss Ellen, et d'un solo de piston véritablement +magistral. + +Tout à coup, une voix monta de la cour. + +--Eh bien! George; êtes-vous prêt? Je vous attends. + +--Voilà, voilà, je brosse mon chapeau et je suis à vous. + +Effectivement, la minute d'après, George sortait. + +Je l'examinai par l'entrebâillement de ma porte. + +C'était un grand garçon, rasé de près, convenablement vêtu, un gentleman +tout à fait. + +Dans la chambre, tout s'était tu. + +J'avais beau prêter l'oreille, je n'entendais rien. + +Ils se sont rendormis, pensai-je. + +Pourtant, ce diable de Sem semblait bien éveillé. + +Quels drôles de gens! + +Il était neuf heures, à peu près. J'attendis. + +Les minutes passèrent, et les quarts d'heure, et les heures. Toujours +pas un mouvement. + +Il allait être midi. + +Ce silence devenait inquiétant. + +Une idée me vint. + +Je tirai un coup de revolver dans ma chambre, et j'écoutai. Pas un cri, +pas un murmure, pas une réflexion de mes voisins. Alors j'eus +sérieusement peur. J'allai frapper à leur porte + +--_Open the door, Sem! ... Miss Ellen!... Doddy! Open the door..._ + +Rien ne bougeait! Plus de doute, ils étaient tous morts. Assassinés par +George, peut-être, ou asphyxiés! Je voulus regarder par le trou de la +serrure. La clef était sur la porte. Je n'osai pas entrer. Comme un fou, +je me précipitai au bureau de l'hôtel. + +--Madame Stéphany, fis-je d'une voix que j'essayai de rendre +indifférente, qui demeure à côté de moi? + +--Au 81? C'est un Américain, M. George Huyotson. + +--Et que fait-il? + +--Il est ventriloque. + + +LE MEDECIN MONOLOGUE POUR CADET + + +Pour avoir du toupet, je ne connais personne comme les médecins. Un +toupet infernal! Et un mépris de la vie humaine, donc! + +Vous êtes malade, votre médecin arrive. Il vous palpe, vous ausculte, +vous interroge, tout cela en pensant à autre chose. Son ordonnance +faite, il vous dit: « Je repasserai », et--vous pouvez être +tranquille--il repassera, jusqu'à ce que vous soyez passé, vous, et +trépassé. + +Quand vous êtes trépassé, immédiatement un croque-mort vient lui +apporter une petite prime des pompes funèbres. + +Si vous résistez longtemps à la maladie et surtout aux médicaments, le +bon docteur se frotte les mains, car ses petites visites et surtout la +petite remise que lui fait le pharmacien font boule de neige et +finissent par constituer une somme rondelette. + +Une seule chose l'embête, le bon docteur: c'est si vous guérissez tout +de suite. Alors il trouve encore moyen de faire son malin et de vous +dire, avec un aplomb infernal: + +--Ah! ah! je vous ai tiré de là! + +Mais de tous les médecins celui qui a le plus de toupet, c'est le mien, +ou plutôt l'ex-mien, car je l'ai balancé, et je vous prie de croire que +ça n'a pas fait un pli. + +À la suite d'un chaud et froid, ou d'un froid et chaud--je ne me +souviens pas bien--j'étais devenu un peu indisposé. Comme je tiens à ma +peau--qu'est-ce que vous voulez, on n'en a qu'une!--, je téléphonai à +mon médecin, qui arriva sur l'heure. + +Je n'allais déjà pas très bien, mais après la première ordonnance, je me +portai tout à fait mal et je dus prendre le lit. + +Nouvelle visite, nouvelle ordonnance, nouvelle aggravation. + +Bref, au bout de quelques jours, j'avais maigri d'un tas de livres... et +même de kilos. + +Un matin que je ne me sentais pas du tout bien, mon médecin, après +m'avoir ausculté plus soigneusement que de coutume, me demanda: + +--Vous êtes content de votre appartement? + +--Mais oui, assez. + +--Combien payez-vous? + +--Trois mille quatre. + +--Les concierges sont convenables? + +--Je n'ai jamais eu à m'en plaindre. + +--Et le propriétaire? + +--Le propriétaire est très gentil. + +--Les cheminées ne fument pas? + +--Pas trop. + +Etc., etc. + +Et je me demandais: « Où veut-il en venir, cet animal-là? Que mon +appartement soit humide ou non, ça peut l'intéresser au point de vue de +ma maladie, mais le chiffre de mes contributions, qu'est-ce que ça peut +bien lui faire? » Et malgré mon état de faiblesse, je me hasardai à lui +demander: + +--Mais, docteur, pourquoi toutes ces questions? + +--Je vais vous le dire, me répondit-il, je cherche un appartement, et le +vôtre ferait bien mon affaire. + +--Mais... je n'ai point l'intention de déménager + +--Il faudra bien pourtant dans quelques jours. + +--Déménager? + +--Dame! + +Et je compris + +Mon médecin jugeait mon état désespéré, et il ne me l'envoyait pas dire. + +Ce que cette brusque révélation me produisit, je ne saurais l'exprimer +en aucune langue. + +Un trac terrible, d'abord, une frayeur épouvantable! + +Et puis, ensuite, une colère bleue! On ne se conduit pas comme ça avec +un malade, avec un client, un bon client, j'ose le dire. + +Ah! tu veux mon appartement, mon vieux? Eh bien, tu peux te fouiller! + +Quand vous serez malade, je vous recommande ce procédé-là: mettez-vous +en colère. Ça vous fera peut-être du mal, à vous. Moi, ça m'a guéri. + +J'ai fichu mon médecin à la porte. + +J'ai flanqué mes médicaments par la fenêtre. + +Quand je dis que je les ai flanqués par la fenêtre, j'exagère. Je n'aime +pas à faire du verre cassé exprès, ça peut blesser les passants, et je +n'aime pas à blesser les passants: je ne suis pas médecin, moi! + +Je me suis contenté de renvoyer toutes mes fioles au pharmacien avec une +lettre à cheval. + +Et il y en avait de ces fioles, et de ces paquets et de ces boîtes + +Il y en avait tant qu'un jour je m'étais trompé--je m'étais collé du +sirop sur l'estomac et j'avais avalé un emplâtre. + +C'est même la seule fois où j'ai éprouvé quelque soulagement. + +Et puis, j'ai renouvelé mon bail et je n'ai jamais repris de médecin. + + +BOISFLAMBARD + + +La dernière fois que j'avais rencontré Boisflambard, c'était un matin, +de très bonne heure (je ne me souviens plus quelle mouche m'avait piqué +de me lever si tôt), au coin du boulevard Saint-michel et de la rue +Racine. + +Mon pauvre Boisflambard, _quantum mutatus_! + +À cette époque-là, le jeune Boisflambard résumait toutes les élégances +du Quartier latin. + +Joli garçon, bien tourné, Maurice Boisflambard s'appliquait à être +l'homme le mieux « mis » de toute la rive gauche. + +Le vernis de ses bottines ne trouvait de concurrence sérieuse que dans +le luisant de ses chapeaux, et si on ne se lassait pas d'admirer ses +cravates, on avait, depuis longtemps, renoncé à en savoir le nombre. + +De même pour ses gilets. + +Que faisait Boisflambard au Quartier latin? Voilà ce que personne +n'aurait pu dire exactement. Étudiant? En quoi aurait-il été étudiant et +à quel moment de la journée aurait-il étudié? Quels cours, quelles +cliniques aurait-il suivis? + +Car Boisflambard ne fréquentait, dans la journée, que les brasseries de +dames; le soir, que le bal Bullier ou un petit concert énormément +tumultueux, disparu depuis, qui s'appelait le Chalet. + +Mais que nous importait la fonction sociale de Boisflambard? N'était-il +pas le meilleur garçon du monde, charmant, obligeant, sympathique à +tous? + +Pauvre Boisflambard! + +J'hésitai de longues secondes à le reconnaître, tant sa piteuse tenue +contrastait avec son dandysme habituel. + +De gros souliers bien cirés, mais faisant valoir, par d'innombrables +pièces, de sérieux droits à la retraite; de pauvres vieux gants noirs +éraillés; une chemise de toile commune irréprochablement propre, mais +gauchement taillée et mille fois reprisée; une cravate plus que modeste +et semblant provenir d'une lointaine bourgade; le tout complété par un +chapeau haut de forme rouge et une redingote verte. + +Je dois à la vérité de déclarer que ce chapeau rouge et cette redingote +verte avaient été noirs tous les deux dans des temps reculés. + +Et à ce propos, qui dira pourquoi le Temps, ce grand teinturier, s'amuse +à rougir les chapeaux, alors qu'il verdit les redingotes? La nature est +capricieuse: elle a horreur du vide, peut-être éprouve-t-elle un vif +penchant pour les couleurs complémentaires! + +Je serrai la main de Boisflambard; mais, malgré toute ma bonne volonté, +mon regard manifesta une stupeur qui n'échappa pas à mon ami. + +Il était devenu rouge comme un coq (un coq rouge, bien entendu). + +--Mon ami, balbutia-t-il, tu dois comprendre, à mon aspect, qu'un +malheur irréparable a fondu sur moi. Tu ne me verras plus: je quitte +prochainement Paris. + +Je ne trouvai d'autre réponse qu'un serrement de main où je mis toute ma +cordialité. + +De plus en plus écarlate, Boisflambard disparut dans la direction de la +rue Racine. + +Depuis cette entrevue, je m'étais souvent demandé quel pouvait être le +sort de l'infortuné Boisflambard, et mes idées, à ce sujet, prenaient +deux tours différents. + +D'abord une sincère et amicale compassion pour son malheur, et puis un +légitime étonnement pour le brusque effet physique de cette catastrophe +sur des objets inanimés, tels que des souliers ou une chemise. + +Qu'un homme soit foudroyé par une calamité, que ses cheveux blanchissent +en une nuit, je l'admets volontiers; mais que cette même calamité +transforme, dans la semaine, une paire d'élégantes bottines en souliers +de roulier, voilà ce qui passait mon entendement. + +Pourtant, à la longue, une réflexion me vint, qui me mit quelque +tranquillité dans l'esprit: peut-être Boisflambard avait-il vendu sa +somptueuse garde-robe pour la remplacer par des hardes plus modestes? + +Quelques années après cette aventure, il m'arriva un malheur dans une +petite ville de province. + +Grimpé sur l'impériale d'une diligence, je ne voulus pas attendre, pour +en descendre, qu'on appliquât l'échelle. Je sautai sur le sol et me +foulai le pied. + +On me porta dans une chambre de l'hôtel et, en attendant le médecin, on +m'entoura le pied d'une quantité prodigieuse de compresses, à croire que +tout le linge de maison servait à mon pansement. + +--Ah! voilà le docteur! s'écria une bonne. + +Je levai les yeux, et ne pus réprimer un cri de joyeuse surprise. + +Celui qu'on appelait le docteur, c'était mon ancien camarade +Boisflambard. + +Un Boisflambard un peu engraissé, mais élégant tout de même et superbe +comme en ses meilleurs temps du Quartier latin. + +--Boisflambard! + +--Toi! + +--Qu'est-ce que tu fais ici? + +--Mais, tu vois... Je suis médecin. + +--Médecin, toi! Depuis quand? + +--Depuis... ma foi, depuis le jour où nous nous sommes vus pour la +dernière fois, car c'est ce matin-là que j'ai passé ma thèse... Je +t'expliquerai ça, mais voyons d'abord ton pied. + +Boisflambard médecin! Je n'en revenais pas, et +même--l'avouerai-je?--j'éprouvais une certaine méfiance à lui confier le +soin d'un de mes membres, même inférieur. + +--M'expliqueras-tu enfin? lui demandai-je, quand nous fûmes seuls. + +--Mon Dieu, c'est bien simple: quand tu m'as connu au Quartier, j'étais +étudiant en médecine... + +--Tu ne nous l'as jamais dit. + +--Vous ne me l'avez jamais demandé... Alors j'ai passé mes examens, ma +thèse, et je suis venu m'installer ici, où j'ai fait un joli mariage. + +--Mais, malheureux! à quel moment de la journée étudiais-tu l'art de +guérir tes semblables? + +--Quelques jours avant mon examen, je piochais ferme avec un vieux +docteur dont c'est la spécialité, et puis... et puis... j'avais +découvert un truc pour être reçu. + +--Un truc? + +--Un truc épatant, mon cher, simple et bien humain. Écoute plutôt... + +--Lors du premier examen que je passai à l'École de médecine, j'arrivai +bien vêtu, tiré à quatre épingles, reluisant! Inutile de te prévenir que +j'ignorais les premiers mots du programme. Le premier bonhomme qui +m'interrogea était un professeur d'histoire naturelle. Il me pria de +m'expliquer sur... et il prononça un mot qui n'avait jamais résonné dans +mes oreilles. Je lui fis répéter son diable de mot, sans plus de succès +pour mes souvenirs. Était-ce un animal, un végétal ou un minéral? Ma +foi, je pris une moyenne et répondis: + +"C'est une plante... + +--Vous m'avez mal entendu, mon ami, reprit doucement le professeur, je +vous demande de parler de..." + +« Et toujours ce diable de mot. Alors j'optai pour un animal, et, sur un +signe d'impatience de l'interrogateur, je déclarai vivement que c'était +un caillou. Pas de veine, en vérité: le professeur d'histoire naturelle +interrogeait également sur la physique, et ce mot terrible que je ne +connais pas, c'était les lois d'Ohm. Dois-je ajouter que je fus +impitoyablement recalé?... + +« En même temps que moi se présentait un pauvre diable aussi piteusement +accoutré que j'étais bien vêtu. Au point de vue scientifique, il était à +peu près de ma force. Eh bien! lui, il fut reçu! J'attribuai mon échec +et son succès à nos tenues différentes. Les examinateurs avaient eu +pitié du pauvre jeune homme. Ils avaient pensé, peut-être, aux parents +de province, besogneux, se saignant aux quatre veines pour payer les +études du garçon à Paris. Un échec, c'est du temps perdu, de gros frais +qui se prolongent, de plus en plus coûteux. Évidemment, de bonnes idées +pitoyables leur étaient venues, à ces examinateurs, qui sont des hommes, +après tout, et voilà pourquoi le pauvre bougre était reçu, tandis que +moi, le fils de famille, j'étais invité à me représenter à la prochaine +session. + +« Cette leçon, comme tu penses bien, ne fut pas perdue. Je me composai, +avec un soin, un tact, une habileté dont tu n'as pas idée, une +garde-robe plus que modeste que je ne revêtais qu'aux jours d'examen: ce +costume, tu l'as vu précisément le dernier jour où je l'ai porté, le +jour de ma thèse. Tu me croiras si tu veux, j'ai vu un vieux dur à cuire +de professeur essuyer une larme à la vue de mon minable complet. Il +m'aurait fait blanchir une boule à son compte, plutôt que de me refuser, +cet excellent homme. + +--Tout cela est fort joli, objectai-je, mais ce n'est pas en enfilant +une vieille redingote, tous les ans, au mois de juillet, qu'on apprend à +guérir l'humanité de tous les maux qui l'accablent. + +--La médecine, mon cher, n'est pas une affaire de science: c'est une +affaire de veine. Ainsi, il m'est arrivé plusieurs fois de commettre des +erreurs de diagnostic, mais, tu sais, des erreurs à foudroyer un +troupeau de rhinocéros; eh bien! c'est précisément dans ces cas-là que +j'ai obtenu des guérisons que mes confrères eux-mêmes n'ont pas hésité à +qualifier de miraculeuses. + + +PAS DE SUITE DANS LES IDEES + + +I + + +Il la rencontra un jour dans la rue, et la suivit jusque chez elle. À +distance et respectueusement. + +Il n'était pourtant pas timide ni maladroit, mais cette jeune femme lui +semblait si vertueuse, si paisiblement honnête, qu'il se serait fait un +crime de troubler, même superficiellement, cette belle tranquillité! + +Et c'était bien malheureux, car il ne se souvenait pas avoir jamais +rencontré une plus jolie fille, lui qui en avait tant vu et qui les +aimait tant. + +Jeune fille ou jeune femme, on n'aurait pas su dire, mais, en tout cas, +une adorable créature. + +Une robe très simple, de laine, moulait la taille jeune et souple. + +Une voilette embrumait la physionomie, qu'on devinait délicate et +distinguée. + +Entre le col de la robe et le bas de la voilette apparaissait un morceau +de cou, un tout petit morceau. + +Et cet échantillon de peau blanche, fraîche, donnait au jeune homme une +furieuse envie de s'informer si le reste était conforme. + +Il n'osa pas. + +Lentement, et non sans majesté, elle rentra chez elle. + +Lui resta sur le trottoir, plus troublé qu'il ne voulait se l'avouer. + +--Nom d'un chien! disait-il, la belle fille! + +Il étouffa un soupir: + +--Quel dommage que ce soit une honnête femme! + +Il mit beaucoup de complaisance personnelle à la revoir, le lendemain et +les jours suivants. + +Il la suivit longtemps avec une admiration croissante et un respect qui +ne se démentit jamais. + +Et chaque fois, quand elle rentrait chez elle, lui restait sur le +trottoir, tout bête, et murmurait: + +--Quel dommage que ce soit une honnête femme! + + +II + + +Vers la mi-avril de l'année dernière, il ne la rencontra plus. + +--Tiens! se dit-il, elle a déménagé. + +--Tant mieux, ajouta-t-il, je commençais à en être sérieusement toqué. + +--Tant mieux, fit-il encore, en manière de conclusion. + +Et pourtant, l'image de la jolie personne ne disparut jamais +complètement de son cœur. + +Surtout le petit morceau de cou, près de l'oreille, qu'on apercevait +entre le col de la robe et le bas de la voilette, s'obstinait à lui +trottiner par le cerveau. + +Vingt fois, il forma le projet de s'informer de la nouvelle adresse. + +Vingt fois, une pièce de cent sous dans la main, il s'approcha de +l'ancienne demeure, afin d'interroger le concierge. + +Mais, au dernier moment, il reculait et s'éloignait, remettant dans sa +poche l'écu séducteur. + +Le hasard, ce grand concierge, se chargea de remettre en présence ces +deux êtres, le jeune homme si amoureux et la jeune fille si pure. + +Mais, hélas! la jeune fille si pure n'était plus pure du tout. + +Elle était devenue cocotte. + +Et toujours jolie, avec ça! + +Bien plus jolie qu'avant, même! + +Et effrontée! + +C'était à l'Eden. + +Elle marcha toute la soirée, et marcha dédaigneuse du spectacle. + +Lui, la suivit comme autrefois, admiratif et respectueux. + +À plusieurs reprises, elle but du champagne avec des messieurs. + +Lui, attendait à la table voisine. + +Mais ce fut du champagne sans conséquence. + +Car, un peu avant la fin de la représentation, elle sortit seule et +rentra seule chez elle, à pied, lentement, comme autrefois, et non sans +majesté. + +Quand la porte de la maison se fut refermée, lui resta tout bête, sur le +trottoir. + +Il étouffa un soupir et murmura: + +Quel dommage que ce soit une grue! + + +LE COMBLE DU DARWINISME + + +Je n'ai pas toujours été le vieillard quinteux et cacochyme que vous +connaissez aujourd'hui, jeunes gens. + +Des temps furent où je scintillais de grâce et de beauté. + +Les demoiselles s'écriaient toutes, en me voyant passer: « Oh! le +charmant garçon! Et comme il doit être comme il faut! » Ce en quoi les +demoiselles se trompaient étrangement, car je ne fus jamais comme il +faut, même aux temps les plus reculés de ma prime jeunesse. + +À cette époque, la muse de la Prose n'avait que légèrement effleuré, du +bout de son aile vague, mon front d'ivoire. + +D'ailleurs, la nature de mes occupations était peu faite pour m'impulser +vers d'aériennes fantaisies. + +Je me préparais, par un stage pratique dans les meilleures maisons de +Paris, à l'exercice de cette profession tant décriée où s'illustrèrent, +au XVIIe siècle, M. Fleurant, et, de nos jours, l'espiègle Fenayrou. + +Dois-je ajouter que le seul fait de mon entrée dans une pharmacie +déterminait les plus imminentes catastrophes et les plus irrémédiables? + +Mon patron devenait rapidement étonné, puis inquiet, et enfin insane, +dément parfois. + +Quant à la clientèle, une forte partie était fauchée par un trépas +prématuré; l'autre, manifestant de véhémentes méfiances, s'adressait +ailleurs. + +Bref, je tramais dans les plis de mon veston le spectre de la faillite, +la faillite au sourire vert. + +Je possédais un scepticisme effroyable à l'égard des matières +vénéneuses; j'éprouvais une horreur instinctive pour les centigrammes et +les milligrammes, que j'estimais si misérables! Ah, parlez-moi des +grammes. + +Et il m'advint souvent d'ajouter copieusement les plus redoutables +toxiques à des préparations réputées anodines jusqu'alors. + +J'aimais surtout faire des veuves: une idée à moi. + +Dès qu'une cliente un peu gentille se présentait à l'officine, porteuse +d'une ordonnance: + +--Qui est-ce que vous avez donc de malade, chez vous, madame? + +--C'est mon mari, monsieur... Oh! ce n'est pas grave... Un petit +enrouement. + +Alors je me disais: « Ah! il est enroué, ton mari? Eh bien! Je me charge +de lui rendre la pureté de son organe. » Et il était bien rare, le +surlendemain, de ne pas rencontrer un enterrement dans le quartier. + +C'était le bon temps! + +Dans une pharmacie où je me trouvais vers cette époque ou à peu près, +j'étais doué d'un patron qui aurait pu rendre des points à madame +Benoîton. Toujours sorti. + +J'aimais autant cela, n'ayant jamais été friand de surveillance +incessante. + +Chaque jour, dans l'après-midi, une espèce de vieux serin, rentier dans +le quartier, ennemi du progrès, clérical enragé, venait tailler avec moi +d'interminables bavettes, dont Darwin était le sujet principal. + +Mon vieux serin considérait Darwin comme un grand coupable et ne parlait +rien moins que de le pendre. (Darwin n'était pas encore mort, à ce +moment-là.) + +Moi, je lui répondais que Bossuet était un drôle et que, si je savais où +se trouvait sa tombe, j'irais la souiller d'excréments. + +Et des après-midi entiers s'écoulaient à causer adaptation, sélection, +transformisme, hérédité. + +--Vous avez beau dire, criait le vieux serin, c'est la Providence qui +crée tel ou tel organe pour telle ou telle fonction! + +--C'est pas vrai, répliquais-je passionnément, votre Providence est une +grande dinde. C'est le milieu qui transforme l'organe, et l'adapte à la +fonction. + +--Votre Darwin est une canaille! + +--Votre Fénelon est un singe! + +Pendant nos discussions pseudo scientifiques, je vous laisse à penser +comme les prescriptions étaient consciencieusement exécutées. + +Je me rappelle notamment un pauvre monsieur qui arriva au moment le plus +chaud, avec une ordonnance comportant deux médicaments: 1º une eau +quelconque pour se frictionner le cuir chevelu; 2º un sirop pour se +purifier le sang. + +Huit jours après, le pauvre monsieur revenait avec son ordonnance et ses +bouteilles vides. + +--Ça va beaucoup mieux, fit-il, mais, nom d'un chien! C'est effrayant ce +que ça poisse les cheveux, cette cochonnerie-là! Et ce que ça arrange +les chapeaux! + +Je jetai un coup d'œil sur les bouteilles. + +Horreur! Je m'étais trompé d'étiquettes. + +Le pauvre homme avait bu la lotion et s'était consciencieusement +frictionné la tête avec le sirop. + +--Ma foi, me dis-je, puisque ça lui a réussi, continuons. + +J'appris depuis que ce pauvre monsieur, qui avait une maladie du cuir +chevelu réputée incurable, s'était trouvé radicalement guéri, au bout +d'un mois de ce traitement à l'envers. + +(Je soumets le cas à l'Académie de médecine.) + +Le vieux serin dont j'ai parlé plus haut possédait un chien mouton tout +blanc dont il était très fier et qu'il appelait Black, sans doute parce +que _black_ signifie noir en anglais. + +Un beau jour, Black éprouva des démangeaisons, et le vieux serin me +demanda ce qu'on pourrait bien faire contre cet inconvénient. + +Je conseillai un bain sulfureux. + +Justement, il y avait dans le quartier un vétérinaire qui, un jour par +semaine, administrait un bain sulfureux collectif aux chiens de sa +clientèle. + +Le vieux serin conduisit Black au bain et alla faire un tour pendant +l'opération. + +Quand il revint, plus de Black. + +Mais un chien mouton, d'un noir superbe, de la taille et de la forme de +Black, s'obstinant à lui lécher les mains d'un air inquiet. + +Le vieux serin s'écriait: « Veux-tu fiche le camp, sale bête! Black, +Black, psst! » + +Et, en effet, c'était bien lui, le Black, mais noirci; comment? + +Le vétérinaire n'y comprenait rien. + +Ce n'était pas la faute du bain, puisque les autres chiens gardaient +leur couleur naturelle. Alors quoi? + +Le vieux serin vint me consulter. + +Je parus réfléchir, et, subitement, comme inspiré + +--Nierez-vous, maintenant, m'écriai-je, la théorie de Darwin? Non +seulement les animaux s'adaptent à leur fonction, mais encore au nom +qu'ils portent. Vous avez baptisé votre chien Black, et il était +inéluctable qu'il devînt noir. + +Le vieux serin me demanda si, par hasard, je ne me fichais pas de lui, +et il partit sans attendre la réponse. + +Je peux bien vous le dire, à vous, comment la chose s'était passée. + +Le matin du jour où Black devait prendre son bain, j'avais attiré le +fidèle animal dans le laboratoire et, là, je l'avais amplement arrosé +d'acétate de plomb. + +Or, on sait que le rapprochement d'un sel de plomb avec un sulfure +détermine la formation d'un sulfure de plomb, substance plus noire que +les houilles à Taupin. + +Je ne revis jamais le vieux serin, mais, à ma grande joie, je ne cessai +d'apercevoir Black dans le quartier. + +Du beau noir dû à ma chimie, sa toison passa à des gris malpropres, puis +à des blancs sales, et ce ne fut que longtemps après qu'elle recouvra +son albe immaculation. + + +POUR EN AVOIR LE CŒUR NET + + +Ils s'en allaient tous les deux, remontant l'avenue de l'Opéra. + +Lui, un gommeux quelconque, aux souliers plats, relevés et pointus, aux +vêtements étriqués, comme s'il avait dû sangloter pour les obtenir; en +un mot, un de nos joyeux rétrécis. + +Elle, beaucoup mieux, toute petite, mignonne comme tout, avec des +frissons fous plein le front, mais surtout une taille... + +Invraisemblable, la taille! + +Elle aurait certainement pu, la petite blonde, sans se gêner beaucoup, +employer comme ceinture son porte-bonheur d'or massif. + +Et ils remontaient l'avenue de l'Opéra, lui de son pas bête et plat de +gommeux idiot, elle, trottinant allègrement, portant haut sa petite tête +effrontée. + +Derrière eux, un grand cuirassier qui n'en revenait pas. + +Complètement médusé par l'exiguïté phénoménale de cette taille de +Parisienne, qu'il comparait, dans son esprit, aux robustesses de sa +bonne amie, il murmurait, à part lui: + +--Ça doit être postiche. + +Réflexion ridicule, pour quiconque a fait tant soit peu de l'anatomie. + +On peut avoir, en effet, des fausses dents, des nattes artificielles, +des hanches et des seins rajoutés, mais on conçoit qu'on ne peut avoir, +d'aucune façon, une taille postiche. + +Mais ce cuirassier, qui n'était d'ailleurs que de 2e classe, était aussi +peu au courant de l'anatomie que des artifices de toilette, et il +continuait à murmurer, très ahuri + +--Ça doit être postiche. + +Ils étaient arrivés aux boulevards. + +Le couple prit à droite, et, bien que ce ne fût pas son chemin, le +cuirassier les suivit. + +Décidément, non, ce n'était pas possible, cette taille n'était pas une +vraie taille. Il avait beau, le grand cavalier, se remémorer les plus +jolies demoiselles de son chef-lieu de canton, pas une seule ne lui +rappelait, même de loin, l'étroitesse inouïe de cette jolie guêpe. + +Très troublé, le cuirassier résolut d'en avoir le cœur net et murmura: + +--Nous verrons bien si c'est du faux. + +Alors, se portant à deux pas à droite de la jeune femme, il dégaina. Le +large bancal, horizontalement, fouetta l'air, et s'abattit, tranchant +net la dame, en deux morceaux qui roulèrent sur le trottoir. + +Tel un ver de terre tronçonné par la bêche du jardinier cruel. + +C'est le gommeux qui faisait une tête! + + +LE PALMIER + + +J'ai, en ce moment, pour maîtresse, la femme du boulanger qui fait le +coin du faubourg Montmartre et de la rue de Maubeuge. + +Un bien brave garçon, ce commerçant! Doux et serviable comme pas un. + +Quand il voyage en chemin de fer et qu'on arrive au bas d'une rampe un +peu raide, il descend de son wagon et suit le train en courant jusqu'au +haut de la pente: + +Ça soulage la locomotive, dit-il avec son bon sourire. + +Nous avons fait nos vingt-huit jours ensemble, et c'est de cette période +d'instruction que datent nos relations. + +Il n'eut rien de plus pressé, rentré dans ses foyers, que de me +présenter à sa femme. + +Ce qui devait arriver arriva: sa femme m'adora et je gobai sa femme. + +(Contrairement à l'esthétique des gens délicats, je préfère les femmes +d'amis aux autres: comme ça, on sait à qui on a affaire.) + +Vous la connaissez tous, ô Parisiens de Montmartre (les autres +m'indiffèrent)! Mille fois, en regagnant la Butte, vous l'avez +contemplée, trônant à son comptoir, dans l'or incomptable de ses pains, +sous l'azur de son plafond, où s'éperdent les hirondelles. + +Sa jolie petite tête, coiffée à la vierge, fait un drôle d'effet sur sa +poitrine trop forte: mais, moi, j'aime ça. + +Au moral, Marie (car elle s'appelle Marie, comme vous et moi) représente +un singulier mélange de candeur et de vice, d'ignorance et de +machiavélisme. + +Ingénue comme un ver et roublarde comme une pelote de ficelle. + +Avec ça, très donnante, mais mettant dans ses présents une délicatesse +bien à elle. + +--Comment! tu n'as pas de montre? me dit-elle un jour, donne-moi trente +francs, je vais t'en acheter une à un petit horloger que je connais. + +Et, le lendemain, elle m'apportait un superbe chronomètre en un métal +qui me parut de l'or, avec une chaîne lourde comme le câble +transatlantique. + +--Et tu as payé ça... + +--Vingt-huit francs, mon chéri. + +--Vingt-huit francs! + +--Mais oui, mon ami; c'est un petit horloger en chambre... Tu comprends, +il n'a pas tant de frais que dans les grands magasins, alors... + +--C'est égal, ça n'est vraiment pas cher. + +Elle tint à me remettre les deux francs qui me revenaient. + +À quelques jours de là, entièrement dénué de ressources, je portai, rue +de Buffault (la maison où il y a un drapeau si sale), ma montre, dans +l'espoir de toucher dessus quelque chose comme cent sous. + +L'homme soupesa l'objet et me demanda timidement si j'aurais assez avec +trois cents francs. + +Sans qu'un muscle de ma physionomie tressaillît, j'acquiesçai. + +Mais, le soir, je ne pus me défendre de gronder doucement Marie de sa +folie. + +Un autre jour, elle arriva tout essoufflée, me sauta au cou, m'embrassa +à tour de bras, en disant: + +--Regarde par la fenêtre le beau petit cadeau que j'apporte à mon ami. + +Dans la rue, des hommes descendaient d'un camion un palmier qui me parut +démesuré. + +--Hein! fit-elle, je suis sûre qu'il y a longtemps que tu rêvais d'avoir +un palmier chez toi. + +Je ne m'étais pas trompé: ce palmier, y compris la caisse, ne mesurait +pas moins de 4, 20 m, alors que mon plafond n'était éloigné du plancher +que de 3, 15 m. + +--Et puis, tu sais, ajouta-t-elle, je considère ce palmier comme le +symbole de ton amour. Tant qu'il sera vert, tu m'aimeras. Si les +feuilles jaunissent, C'est que tu me tromperas. + +--Mais pourtant... + +--Il n'y a pas de pourtant! + +Rien n'était plus étrange que ce pauvre palmier, forcé, pour tenir dans +mon appartement, de garder une attitude oblique. On aurait pu croire à +quelque simoun courbant éternellement ce pauvre végétal. + +Un jour, rentrant à Paris après une absence de quelques semaines, je +passai à la boulangerie avant de monter chez moi. Marie était seule. + +--Va chez toi tout de suite... Tu verras la belle petite surprise que je +t'ai faite. + +Je réintégrai mon domicile, en proie à un vague trac, relativement à la +belle petite surprise. + +Marie avait loué l'appartement au-dessus, et fait pratiquer dans le +plancher un trou circulaire par où pouvait passer à son aise la tête du +fameux palmier. + +Une petite balustrade fort élégante entourait l'orifice. + +Tous ces travaux, bien entendu, avaient été exécutés sans que le +concierge ou le propriétaire en eussent eu le moindre vent. + +À quelques jours de là, rentrant chez moi tout à fait à l'improviste, je +trouvai, relativement peu vêtus, Marie et une manière de grand Égyptien +malpropre, que je reconnus pour un ânier de la rue du Caire. + +Marie ne se déconcerta pas. + +--Monsieur, me dit-elle en montrant le sale Oriental, est jardinier dans +son pays. Je l'ai prié de venir voir notre palmier pour qu'il nous donne +quelques conseils sur la manière de l'entretenir. + +J'invitai poliment le fils des Pyramides à aller soigner des +monocotylédones en d'autres parages. + +Un regard, muet reproche, foudroya l'inconstante. + +--Tu ne me crois pas, chéri? + +--... + +--C'est pourtant comme ça... Et puis, tu m'embêtes avec tes jalousies +continuelles. + +Et prenant ses cliques, n'oubliant pas ses claques, Marie sortit. + +J'eus un gros chagrin de cette séparation. + +Pour tâcher d'oublier l'infidèle, je fis la noce. On ne vit que moi aux +Folies Bergère, aux Folies Hippiques, et dans d'autres folies, et dans +tous les endroits déments où l'on peut rencontrer les créatures qui font +métier de leur corps. + +Chaque soir, je rentrais avec une nouvelle créature et j'aimais Marie +plus fort que jamais. + +Pendant ce temps, le palmier devenait superbe, faisait de nouvelles +pousses et verdoyait comme en plein Orient. + +Un matin, je rencontrai Marie qui faisait son marché dans le faubourg +Montmartre. Nous fîmes la paix. + +Elle s'informa de son palmier. + +--Viens plutôt le voir, dis-je. + +Elle fut, en effet, émerveillée de sa bonne tenue, mais une pensée amère +obscurcit son bonheur. + +--Parbleu! dit-elle de sa voix la plus triviale, ça n'est pas étonnant. +Tous ces chameaux que tu as amenés ici, pendant que je n'y étais pas, ça +lui a rappelé son pays, et il a été content. + +Je lui fermai la bouche d'un baiser derrière l'oreille. + +Cette histoire se passait au moment de l'Exposition universelle de 1889. + + +LE CRIMINEL PRÉCAUTIONNEUX + + +Avec un instrument (de fabrication américaine) assez semblable à celui +dont on se sert pour ouvrir les boîtes de conserve, le malfaiteur fit, +dans la tôle de la devanture, deux incisions, l'une verticale, l'autre +horizontale et partant du même point. + +D'une main vigoureuse, il amena à lui le triangle de métal ainsi +déterminé, le tordant aussi facilement qu'il eût fait d'une feuille de +papier d'étain. (C'était un robuste malfaiteur.) + +Il pénétra dans le petit vestibule rectangulaire qui précède la porte +d'entrée. + +Maintenant la glace avec une ventouse en caoutchouc (de fabrication +américaine), il la coupa à l'aide d'un diamant du Cap. + +Rien ne s'opposait plus à son entrée dans le magasin. Alors, +tranquillement, méthodiquement, il entassa dans un sac ad hoc toutes les +pierres précieuses et les parures qui réunissaient au mérite du petit +volume l'avantage du grand prix. + +Il était presque à la fin de sa besogne, quand, au fond de la boutique, +le patron, M. Josse, fit son apparition, une bougie d'une main, un +revolver de l'autre. + +Très poli, le malfaiteur salua et, avec affabilité: + +--Je n'ai pas voulu, dit-il, passer si près de chez vous sans vous dire +un petit bonjour. + +Et tandis que, sans méfiance, l'orfèvre lui serrait la main, le +malfaiteur lui enfonça dans le sein un fer homicide (de fabrication +américaine). + +Le sac ad hoc fut rapidement rempli. + +Le malfaiteur allait rentrer dans la rue, quand une pensée lui vint. + +Alors, s'asseyant à la caisse, il traça sur une grande feuille de papier +quelques mots en gros caractères. + +À l'aide de pains à cacheter, il colla cet écriteau sur la devanture du +magasin, et les passants matineux purent lire à l'aube: + +Fermé pour cause de décès. + + +L'EMBRASSEUR + + +La principale occupation entre les repas consistait, pour mon ami +Vincent Desflemmes, en longues flâneries par les rues, par les +boulevards, par les quais et plus généralement par toutes les artères de +la capitale. + +Les bras ballants, à moins qu'il n'eût les mains dans ses poches, +Desflemmes s'en allait, toujours seul, sans canne, sans chien, sans +femme. + +Attentif aux mille petits épisodes de la rue, Vincent se réjouissait de +tout: propos discourtois entre cochers mal élevés, esclaves ivres suivis +par une nuée de petits polissons hurleurs, pickpockets interrompus, +noces bourgeoises avec la jeune épouse rougissante, le mari bien frisé, +le papa sanguin, la grosse maman en soie noire, la demoiselle d'honneur +héliotrope, le garçon d'honneur mal à l'aise en son inhabituelle +redingote, le militaire (jamais de noce à Paris sans un militaire, +parfois caporal). + +Les chapeaux hauts de forme des noces bourgeoises ne recelaient plus +aucun mystère pour Vincent. Petits chapeaux à grands bords, grands +chapeaux à petits bords, troncs de cône, cylindres, hyperboloïdes, il +les connaissait tous et se trouvait ainsi le seul homme de France qui +pût écrire un essai sérieux sur le haut-de-forme à travers les âges. + +Desflemmes adorait les noces; il les suivait jusqu'à l'église, entrait +dans le saint lieu, pénétrait même jusque dans la sacristie et +assistait, à la faveur du brouhaha, aux petites scènes +touchanto-comiques qui sont l'apanage des cérémonies nuptiales. + +À force d'assister à cette orgie de noces, Vincent avait fini par +remarquer un monsieur aussi amateur que lui de fêtes hyménéennes: un +monsieur pas beau, ma foi, avec de vilains yeux, une sale bouche, et un +nez surabondamment eczémateux. + +Ce monsieur devait posséder des relations sans nombre, car Desflemmes le +rencontrait à chaque instant, distribuant des poignées de main et +n'oubliant jamais d'embrasser la mariée. + +--Qui diable est-ce, ce bonhomme-là? monologuait Vincent. Dans tous les +cas, il a une sale gueule. + +(Mon ami Desflemmes ne prend pas de gants pour se parler à lui-même.) + +Un beau jour, le hasard le renseigna sur le monsieur à relations. Le +suisse de Saint-Germain-des-Prés causait avec le bedeau. Tu as vu? +disait le suisse; il est là... + +--Qui ça? demanda le bedeau. + +--L'embrasseur. + +--Ah! + +--Oui... Tiens, tu peux le voir d'ici, dans le chœur, à droite. + +Vincent regarda dans la direction indiquée: l'embrasseur, c'était son +bonhomme. + +Avec beaucoup d'obligeance, et sur le glissement discret d'une pièce de +quarante sous, le suisse paracheva ses renseignements. + +L'embrasseur était un maniaque, relativement inoffensif, dont le faible +consistait à embrasser le plus possible de jeunes mariées en blanc. Muni +d'un aplomb imperturbable, l'embrasseur s'introduisait dans la +sacristie. Les parents du marié se disaient: « Ce doit être un ami de la +famille de la petite. » La famille de la petite se tenait un +raisonnement parallèle. L'embrasseur serrait la main du jeune homme, +embrassait la petite, et le tour était joué. + +Desflemmes se divertit fort de cette étrange manie, mais se jura bien, +au cas où il se marierait, de ne pas laisser effleurer les joues +virginales de l'adorée par un aussi déplaisant museau. + +À quelques jours de là, Vincent tomba éperdument amoureux d'une jeune +fille de Fontenay-aux-Roses. Bien que la dot fût dérisoire, il n'hésita +pas à obtenir la main de la personne. D'ailleurs, il y avait des +espérances, un oncle fort riche, entre autres, ancien avocat, nommé N. +Hervé (de Jumièges). + +--Tous mes compliments! fis-je à Desflemmes, qui m'annonçait la grave +nouvelle. Et la petite... gentille? + +--Tu ne peux pas t'en faire une idée, mon vieux! Ah! oui, qu'elle est +gentille! Et drôle donc! Imagine-toi un front et des yeux à la façon des +vierges de Botticelli, un petit nez spirituel, bon garçon, rigolo. +Madone et ouistiti mêlés! Et avec ça, sur la joue, là, près du menton, +un grain de beauté d'où émergent quelques poils fins, longs, frisés et +qui lui donne une apparence de Simily-Meyer tout à fait amusante. Bref, +à sa vue, mon cœur, vieille poudrière éventée, a sauté comme une jeune +cartouche de dynamite. + +Le grand jour arriva. + +L'oncle à héritage, M. N. Hervé (de Jumièges) s'excusa par télégramme de +ne pouvoir assister au mariage civil. Inutile de l'attendre, il se +rendrait directement à l'église. + +La bénédiction nuptiale tirait à sa fin. Le digne prêtre prononçait les +paroles qui lient les époux devant Dieu, comme le maire (ou son adjoint) +a prononcé les paroles qui les lient devant la loi. + +À ce moment, mû par un mouvement machinal, Desflemmes se retourna. + +Son visage passa rapidement, d'abord au rouge brique de la colère, puis +au blanc blafard de la suffocation, et enfin au vert pomme pas mûre des +résolutions viriles. + +Derrière lui, au dernier rang des assistants, Desflemmes venait de +reconnaître qui? + +Ne faites pas les étonnés, vous l'avez deviné: l'embrasseur! + +On allait passer à la sacristie. + +Après avoir prié sa jeune femme de l'excuser un instant, Vincent piqua +droit sur le maniaque. + +--Vous, fit-il, sans affabilité apparente, si vous ne voulez pas sortir +de l'église à coups de pied dans le cul, vous n'avez qu'une ressource: +c'est de vous en aller à reculons, et plus vite que ça. + +--Mais, monsieur... + +--À moins que je vous prenne par la peau du cou... + +--Mais, monsieur ... + +--Vieux cochon! + +--Mais, monsieur ... + +--Comment, espèce de saligaud, Paris ne vous suffit donc plus? + +Comme bien vous pensez, cet intermède n'avait pas passé inaperçu des +gens de la noce. + +--Qu'est-ce qu'il y a donc? soupira très inquiète la petite +Simily-Meyer. + +--Je ne sais pas, répondit la maman, mais ton mari à l'air de se +disputer fort avec ton oncle Hervé. + +Cependant la discussion continuait sur le ton du début. + +Tout à coup Vincent empoigna par le bras l'oncle Hervé, car c'était bien +lui, et l'entraîna vers la sortie à grand renfort de coups de pied dans +le derrière. + +--Vincent est devenu fou! s'écria la mariée en s'effondrant dans son +fauteuil. + +Et toute la noce de répéter: « Vincent est devenu fou! » + +Vincent n'était pas devenu fou, mais en apprenant le nom de +l'embrasseur, il était devenu très embêté. + +Avec une philosophie charmante, il prit son chapeau, son pardessus et le +premier train pour Paris. + +Peu de jours après cette regrettable scène, il reçut des nouvelles de +Fontenay sous la forme d'une demande de divorce. + +Vincent Desflemmes ne constitua même pas d'avoué. L'avocat de la partie +adverse eut beau jeu à démontrer sa folie subite, sa démence +incoercible, son insanité dégoûtante, son aliénation redoutable. Le +divorce fut prononcé. + +Vincent en a été quitte pour reprendre ses occupations qui consistent à +s'en aller flâner, entre les repas, tout seul, sans canne, sans chien, +sans femme. + +Il a toujours conservé un vif penchant pour les noces des autres, mais +il n'y rencontre plus l'embrasseur. + + +LE PENDU BIENVEILLANT + + +Aussi loin derrière lui qu'il reportât ses souvenirs, il ne se rappelait +pas une seule minute de veine dans sa pauvre vie. La guigne, toujours la +guigne! Et pourtant, chose étrange, jamais de cette série obstinément +noire n'était résultée pour lui, l'ombre d'une jalousie ou d'une +rancune. + +Il aimait son prochain, et de tout son cœur le plaignait de la triste +existence à laquelle il était voué. + +Un beau jour, ou plutôt un fort vilain jour, il en eut assez de cette +vie, par trop bête vraiment. + +Tranquillement, sans phrases, sans correspondance posthume, sans +attitude de mélodrame, il résolut de mourir. Non pas pour se tuer, mais +très simplement pour cesser de vivre, parce que vivre sans jouir lui +semblait d'une inutilité flagrante. + +Les différents genres de mort défilèrent dans son imagination, lugubres +et indifférents. + +Noyade, coup de pistolet, pendaison... + +Il s'arrêta à ce dernier mode de suicide. + +Puis, au moment de mourir, il lui vint une immense pitié pour ceux qui +allaient continuer à vivre... + +Une immense pitié et un vif désir de les soulager. + +Alors, il s'enfonça dans la campagne, arriva dans des champs de colza, +bordés de hauts peupliers. + +Du plus haut de ces peupliers, il choisit la plus haute branche. + +Avec l'agilité du chat sauvage--l'infortune n'avait pas abattu sa +vigueur--il y grimpa, attacha une longue corde, combien longue! Et s'y +pendit. + +Ses pieds touchaient presque le sol. + +Et le lendemain, quand, devant le maire du village, on le décrocha, une +quantité incroyable de gens purent, selon son désir suprême, se partager +l'interminable corde, et ce fut pour eux tous la source infinie de +bonheurs durables. + + +ESTHETIC + + +_If it's not true, it's well found._ + +SIR CORDON SONNETT + +Il y a peu d'années, l'édilité de Pigtown (Ohio, U.S.A.) eut l'idée +d'organiser une exposition de peinture, sculpture, gravure, et +généralement, tout ce qui s'ensuit. + +On lança, par la libre Amérique, des invitations aux artistes de deux +sexes, et l'on construisit, en moins de temps qu'il ne faut pour +l'écrire, un vaste hall, auprès duquel la galerie des Machines +semblerait une humble mansarde. + +Le nombre des adhésions dépassa les plus flatteuses espérances. Tout ce +qui portait un nom dans l'art américain tint à se voir représenté à +l'exposition de Pigtown. + +Quelques peintres et sculpteurs de l'ancien continent annoncèrent leurs +envois par câble; mais l'édilité de Pigtown ayant décidé que +l'exposition serait exclusivement nationale (_exclusively national_), on +ne répondit même pas à ces faquins d'Europe. + +La Pigtown National Picture and Sculpture Exhibition obtint tout de +suite un prodigieux succès. + +Le vaste hall ne désemplissait pas, et bientôt les organisateurs ne +surent plus où fourrer les dollars de leurs recettes. + +D'ailleurs la chose en valait la peine; la sculpture, surtout, +intéressait les visiteurs au plus haut point. + +Il y a longtemps qu'en matière de statues, les Américains ont déserté +les errements surannés de la vieille Europe. Plus de ces groupes +inanimés! Assez de ces marbres froids et insensibles! Foin de ces lions +de bronze dévorant des autruches de même métal, sans que les autruches y +perdent une seule de leurs plumes! + +Les statuaires américains ont compris que, dans l'Art, la Vie seule +intéresse, et qu'il n'y a pas de Vie sans Mouvement. + +Aussi, à l'exposition de Pigtown, les statues, les groupes, même les +bustes, tout était-il articulé. Les narines battaient, les seins +haletaient, les bouches s'ouvraient, et, quand un groupe représentait un +Boa dévorant un bœuf, on n'avait qu'à demeurer cinq minutes devant +cette œuvre capitale, le bœuf se trouvait effectivement dévoré par le +boa. + +Le bœuf était en gutta-percha et le boa en celluloïd, dites-vous; ô +poncifs vieux jeu! Qu'importe la substance, l'idée est tout! + +Dans cet amoncellement d'art animé, deux œuvres surtout se disputaient +l'engouement public. + +La première, due au génie si inventif du grand animalier K.W. Merrycalf, +représentait un Cochon taquiné par des mouches. Et l'on se demandait ce +qu'il fallait admirer le plus, dans ce gracieux ensemble: le cochon? Les +mouches? + +Le cochon, un cochon en bronze, trente-six fois grandeur naturelle, se +vautrait sur un fumier également trente-six fois nature. Une nuée de +mouches, dans la même proportion, s'ébattaient, petites folles, autour +du monstrueux groin. + +Le cochon, comme tout bon cochon qui se respecte, était immobile, mais +les mouches, mues par un petit appareil des plus ingénieux (patent), +voletaient réellement, tourbillonnaient et ne touchaient la hure du porc +que pour se charger d'électricité et repartir de plus belle. + +C'était charmant. + +Cette jolie pièce eût été certainement le clou de la National +Exhibition, sans l'envoi d'un jeune sculpteur ignoré jusqu'à ce jour, et +portant le nom de Julius Blagsmith. + +Le groupe de Julius Blagsmith portait cette indication au livret: _The +death of the brave général George-Ern. Baker_. L'intrépide officier +était représenté au moment où, frappé d'une balle en plein cœur, il +s'affaissa sur une mitrailleuse voisine. + +À l'intérêt historique de cet épisode émouvant venait s'adjoindre +l'attrait d'une ingénieuse application du phonographe. + +Dans l'intérieur de George-Ern. Baker était adroitement placé un +appareil, et, toutes les cinq minutes, le vaillant général, portant sa +main au cœur, s'écriait (en américain, bien entendu): « Je meurs pour +le principe! » + +La mitrailleuse, surtout, recueillit les suffrages universels des +artilleurs et armuriers américains. Pas une vis, pas un boulon, pas un +rivet dont on put constater l'absence ou le mal placement. Une +merveille. + +C'était bien le cas de le dire: il ne lui manquait que la parole. + +Dès les premiers jours de l'exposition, ce ne fut qu'un cri par les +clans artistiques. Le diplôme d'honneur de la sculpture est pour le +Cochon de Merrycalf, à moins qu'il ne soit pour le Baker de Blagsmith. + +De leur côté, les deux artistes s'étaient pris, l'un pour l'autre, d'une +vive hostilité. Ils se saluaient, se serraient la main, s'informaient de +leur santé réciproque, mais on sentait que ces rapports courtois +cachaient une glacialité polaire. + +Le matin du jour où le jury devait proclamer les récompenses, Blagsmith +invita poliment son confrère Merrycalf à lui consacrer quelques instants +d'entretien. Il l'amena devant son groupe. + +--Franchement, demanda-t-il, comment trouvez-vous cela? + +--À la vérité, répondit Merrycalf, je trouve cela parfait. La +mitrailleuse est d'une exactitude! ... + +--Cette mitrailleuse n'a aucun mérite à être exacte, attendu que c'est +une vraie mitrailleuse. Voyez plutôt. + +Et Blagsmith, grattant légèrement de la pointe de son canif un fragment +de plâtre, fit apparaître l'acier luisant, et, vous savez, pas de +l'acier pour rire. + +--Oui, poursuivit-il, cette mitrailleuse est une réelle mitrailleuse en +parfait état, avec cette circonstance aggravante qu'elle est chargée et +prête à faire feu. + +--Diable! ... et dans quel but? + +--Dans le but très simple de vous mitrailler tous si je n'obtiens pas le +grand diplôme d'honneur. + +--Vous n'y allez pas par quatre chemins, vous + +--Jamais! Un seul, c'est plus court. + +--Laissez-moi au moins le temps de prévenir le jury. + +--Comme il vous plaira. + +Et, se débarrassant de sa jaquette, Blagsmith arbora la tenue si commode +dite en bras de chemise. + +Sur une splendide estrade drapée de peluche et ornée de plantes +tropicales, le jury se réunissait. + +Après un grand morceau exécuté par l'Harmonie des abattoirs de Pigtown, +le président du jury se leva et proclama le nom des heureux lauréats. + +On commença par la peinture. À part quelques coups de revolver échangés +entre une mention honorable et une médaille d'argent, la proclamation +des lauréats peintres se passa assez tranquillement. Puis le président +annonça: « Sculpture, grand diplôme d'honneur décerné à Mathias Moonman, +auteur de... » + +Auteur de quoi? je ne saurais vous dire, car, à. ce moment précis, il se +produisit un vif désordre parmi les gentlemen qui garnissaient l'estrade +et ceux qui l'entouraient. + +Cent milliards de démons se seraient acharnés à déchirer cent milliards +d'aunes de toile forte, que le tapage n'eût pas été plus infernal, +cependant que des projectiles meurtriers semaient la mort et l'effroi +parmi le jury et le public. + +L'estrade ne fut bientôt qu'un amas confus de draperies rouges, +d'arbustes verts et de jurés de toutes couleurs. + +Là-bas, dans le fond, Blagsmith tournait sa manivelle avec autant de +quiétude que s'il eût joué le Yankie Doodle sur un orgue de Barbarie. + +Quand les gargousses étaient brûlées, il en tirait d'autres du socle de +son groupe et continuait tranquillement l'œuvre de destruction. + +Comme tout prend une fin, même les meilleures plaisanteries, les +provisions s'épuisèrent. Dois-je ajouter que le public n'avait pas +attendu plus longtemps pour déserter le vaste hall? Sortis de la +poussière, les marbres et les plâtres retournaient en poussière. Seuls +les bronzes s'en tiraient avec quelques renfoncements négligeables. + +C'était fini. + +Blagsmith endossait sa jaquette, radieux comme un monsieur qui n'a pas +perdu sa journée, quand, à sa grande stupeur, il vit s'avancer vers lui +qui? son concurrent Merrycalf. + +Merrycalf, souriant, affable, lui tendit la main. + +--Hurrah! _my dear_. Vous êtes un homme de parole... et d'action. + +--Vous n'aviez donc pas averti le jury? + +--Jamais de la vie, par exemple. Bien plus drôle comme ça. + +--Et vous, où étiez-vous, pendant mes salves? + +--Dans mon cochon, parbleu! Vous pensez bien que je n'ai pas fait un +cochon trente-six fois nature en bronze massif. J'y ai fait ménager une +logette très confortable, et je vous prie de croire que je ne m'y +embêtais pas, tout à l'heure, pendant votre petite séance d'artillerie. + +--Ce qui prouve que, comme disent les Français, dans le cochon tout est +bon, même l'intérieur. + +--Surtout quand il est creux. + +Enchantés de cette excellente plaisanterie, Blagsmith et Merrycalf +allèrent déjeuner avec un appétit qui frisait la voracité. + + +UN DRAME BIEN PARISIEN + + +CHAPITRE PREMIER + + +Où l'on fait connaissance avec un monsieur et une dame qui auraient pu +être heureux, sans leurs éternels malentendus. + +_0 qu'il ha bien sceu choisir, le challan!_ + +RABELAIS. + +À l'époque où commence cette histoire, Raoul et Marguerite (un joli nom +pour les amours) étaient mariés depuis cinq mois environ. + +Mariage d'inclination, bien entendu. + +Raoul, un beau soir, en entendant Marguerite chanter la jolie romance du +colonel Henry d'Erville: + +_L'averse, chère à la grenouille,_ _Parfume le bois rajeuni._ _... Le +bois, il est comme Nini._ _Y sent bon quand y s'débarbouille._ + +Raoul, dis-je, s'était juré que la divine Marguerite (diva Margarita) +n'appartiendrait jamais à un autre homme qu'à lui-même. + +Le ménage eût été le plus heureux de tous les ménages, sans le fichu +caractère des deux conjoints. + +Pour un oui, pour un non, crac! une assiette cassée, une gifle, un coup +de pied dans le cul. + +À ces bruits, Amour fuyait éploré, attendant, au coin du grand parc, +l'heure toujours proche de la réconciliation. + +Alors, des baisers sans nombre, des caresses sans fin, tendres et bien +informées, des ardeurs d'enfer. + +C'était à croire que ces deux cochons-là se disputaient pour s'offrir +l'occasion de se raccommoder. + + +CHAPITRE II + + +Simple épisode qui, sans se rattacher directement à l'action, donnera à +la clientèle une idée sur la façon de vivre de nos héros. + +_Amour en latin faict amor._ _Or donc provient d'amour la mort_ _Et, par +avant, soulcy qui mord,_ _Deuils Plours, Pièges, forfaitz, remord..._ + +(Blason d'amour.) + +Un jour, pourtant, ce fut plus grave que d'habitude. + +Un soir, plutôt. + +Ils étaient allés au Théâtre d'Application, où l'on jouait, entre autres +pièces, L'Infidèle, de M. de Porto-Riche. + +--Quand tu auras assez vu Grosclaude, grincha Raoul, tu me le diras. + +--Et toi, vitupéra Marguerite, quand tu connaîtras Mlle Moreno par +cœur, tu me passeras la lorgnette. + +Inaugurée sur ce ton, la conversation ne pouvait se terminer que par les +plus regrettables violences réciproques. + +Dans le coupé qui les ramenait, Marguerite prit plaisir à gratter sur +l'amour-propre de Raoul comme sur une vieille mandoline hors d'usage. + +Aussi, pas plutôt rentrés chez eux, les belligérants prirent leurs +positions respectives. + +La main levée, l'œil dur, la moustache telle celle des chats furibonds, +Raoul marcha sur Marguerite, qui commença, dès lors, à n'en pas mener +large. + +La pauvrette s'enfuit, furtive et rapide, comme fait la biche en les +grands bois. + +Raoul allait la rattraper. + +Alors, l'éclair génial de la suprême angoisse fulgura le petit cerveau +de Marguerite. + +Se retournant brusquement, elle se jeta dans les bras de Raoul en +s'écriant: + +--Je t'en prie, mon petit Raoul, défends-moi! + + +CHAPITRE III + + +Où nos amis se réconcilient comme je vous souhaite de vous réconcilier +souvent, vous qui faites vos malins. + +"_Hold your tongue, please!_" + + +CHAPITRE IV + + +Comment l'on pourra constater que les gens qui se mêlent de ce qui ne +les regarde pas feraient beaucoup mieux de rester tranquilles. + +_C'est épatant ce que le monde devient rosse depuis quelque temps!_ + +(Paroles de ma concierge dans la matinée de lundi dernier.) + +Un matin, Raoul reçut le mot suivant: + +« Si vous voulez, une fois par hasard, voir votre femme en belle humeur, +allez donc, jeudi, au bal des Incohérents, au Moulin-Rouge. Elle y sera, +masquée et déguisée en pirogue congolaise. À bon entendeur, salut! » + +UN AMI. + +Le même matin, Marguerite reçut le mot suivant: + +« Si vous voulez, une fois par hasard, voir votre mari en belle humeur, +allez donc, jeudi, au bal des Incohérents, au Moulin-Rouge. Il y sera, +masqué et déguisé en templier fin de siècle. À bonne entendeuse, salut! +» + +UNE AMIE. + +Ces billets ne tombèrent pas dans l'oreille de deux sourds. + +Dissimulant admirablement leurs desseins, quand arriva le fatal jour: + +--Ma chère amie, fit Raoul de son air le plus innocent, je vais être +forcé de vous quitter jusqu'à demain. Des intérêts de la plus haute +importance m'appellent à Dunkerque. + +--Ça tombe bien, répondit Marguerite, délicieusement candide, je viens +de recevoir un télégramme de ma tante Aspasie, laquelle, fort +souffrante, me mande à son chevet. + + +CHAPITRE V + + +Où l'on voit la folle jeunesse d'aujourd'hui tournoyer dans les plus +chimériques et passagers plaisirs au lieu de songer à l'éternité. + +_Mai vouéli vièure pamens:_ _La vida es tant bello!_ + +AUGUSTE MARIN. + +Les échos du Diable boiteux ont été unanimes à proclamer que le bal des +Incohérents revêtit cette année un éclat inaccoutumé. + +Beaucoup d'épaules et pas mal de jambes, sans compter les accessoires. + +Deux assistants semblaient ne pas prendre part à la folie générale: un +Templier fin de siècle et une Pirogue congolaise, tous deux +hermétiquement masqués. + +Sur le coup de trois heures du matin, le Templier s'approcha de la +Pirogue et l'invita à venir souper avec lui. + +Pour toute réponse, la Pirogue appuya sa petite main sur le robuste bras +du Templier, et le couple s'éloigna. + + +CHAPITRE VI + + +Où la situation s'embrouille. + +_--I say, don't you think_ _the rajah laughs at us?_ _--Perhaps, sir._ + +HENRY O'MERCIER. + +--Laisse-nous un instant, fit le Templier au garçon du restaurant, nous +allons faire notre menu et nous vous sonnerons. Le garçon se retira et +le Templier verrouilla soigneusement la porte du cabinet. + +Puis, d'un mouvement brusque, après s'être débarrassé de son masque, il +arracha le loup de la Pirogue. + +Tous les deux poussèrent, en même temps, un cri de stupeur, en ne se +reconnaissant ni l'un ni l'autre. + +Lui, ce n'était pas Raoul. + +Elle, ce n'était pas Marguerite. + +Ils se présentèrent mutuellement leurs excuses, et ne tardèrent pas à +lier connaissance à la faveur d'un petit souper, je ne vous dis que ça. + + +CHAPITRE VII + + +Dénouement heureux pour tout le monde, sauf pour les autres. + +_Buvons le vermouth grenadine,_ _Espoir de nos vieux bataillons._ + +GEORGE AURIOL. + +Cette petite mésaventure servit de leçon à Raoul et à Marguerite. + +À partir de ce moment, ils ne se disputèrent plus jamais et furent +parfaitement heureux. + +Ils n'ont pas encore beaucoup d'enfants, mais ça viendra. + + +MAM'ZELLE MISS + + +L'aînée des trois, miss Grace, était une grosse fille commune comme le +sont les Anglaises quand elles se mettent à être communes. + +La petit Lily, la plus jeune, faisait un effet comique avec ses cheveux +flamboyants, mais flamboyants comme le sont les cheveux des Anglaises +quand ils se mettent à être flamboyants. + +Celle que j'aimais par-dessus tout le reste, c'était la moyenne, miss +Emily, que j'appelais, pour m'amuser, Mam'zelle Miss. + +À cette époque-là, miss Emily, pouvait avoir dans les quinze ans, mais +elle avait quinze ans comme ont les Anglaises quand elles se mettent à +avoir quinze ans. + +Elle allait à la même pension que mes cousines, et il arrivait souvent +que, le soir, j'accompagnais les fillettes. + +Au moment de se séparer, elles s'embrassaient. Moi, de l'air le plus +innocent, je faisais semblant d'être de la tournée, et j'embrassais tout +ce joli petit monde-là. + +Mam'zelle Miss se laissait gentiment faire, bien que je fusse déjà un +grand garçon. Et je me souviens que la place de mes baisers apparaissait +toute rouge sur ses joues, tant sa peau rose était délicate et fine. + +Des fois je la pressais un peu trop fort, alors elle me faisait de +gentils reproches, des reproches où son « britishisme » natif mettait +comme un gazouillis d'oiseau. + +Pour peu qu'elle rît, sa lèvre supérieure se retroussait et laissait +apercevoir la nacre humide de ses affriolantes quenottes. + +C'étaient surtout ses cheveux que j'aimais, des cheveux fins comme Lin, +cheveux d'un or si pâle qu'on croyait rêver. + +Leur père, un fort joli homme, joli comme le sont les Anglais quand ils +se mettent à être jolis, adorait ces trois petites et remplaçait, à +force de tendresse, la mère morte depuis longtemps. + +Quand je partis pour Paris, j'eus, à travers la peine de quitter mon +pays et mes parents, un grand serrement de cœur en pensant que je +n'allais plus voir Mam'zelle Miss, et je ne l'oubliai jamais. + +À mes premières vacances, je n'eus rien de plus pressé que de m'informer +de ma petite amie. + +Hélas! que de changements dans la famille! + +Le père mort noyé dans une partie en mer. (On ne put jamais retrouver la +moindre trace de sa fortune et ce resta toujours un mystère de savoir +comment il avait vécu, jusqu'à présent, dans une aisance relativement +considérable.) + +Miss Grace partie aux Indes, comme gouvernante dans la famille d'un +major écossais; Lily adoptée par un pasteur, qui rougissait d'avoir +seulement quatorze filles sur dix-sept enfants. + +Quant à Mam'zelle Miss, je ne voulus pas croire à sa nouvelle situation. + +Et pourtant, c'était vrai. + +Mam'zelle Miss, caissière chez un boucher. + +Vingt fois dans la journée, je repassai devant la boutique. C'était +Justement jour de marché. + +Le magasin s'encombrait sans relâche de paysans, de cuisinières et de +dames de la ville Les garçons, affairés, coupaient, taillaient dans les +gros tas de viande, tapaient fort, livraient la marchandise avec des +commentaires où ne reluisait pas toujours le bon goût. Et c'étaient des +discussions sans fin à propos du choix des morceaux, du poids et des os. + +Dans tout ce brouhaha, Mam'zelle Miss, tranquille, exécutait de petites +factures vertigineusement rapides et sans nombre. Sévèrement vêtue de +noir, un col droit, des manchettes blanches étroites, elle avait, malgré +sa figure restée enfantine, un air, amusant comme tout, de petite femme +raisonnable. + +De temps en temps, elle s'interrompait de son travail pour lisser, d'un +geste furtif, des frisons qui s'envolaient sur son front. + +À la fin, elle leva la tête et jeta dans la rue un regard distrait. Elle +m'aperçut planté là et me fixa pendant quelques secondes avec cette +insolence candide, mais gênante, des jeunes filles myopes. + +À son pâle sourire, je compris que j'étais reconnu et je fus tout à fait +heureux. + +Vers la fin des vacances, un jour, je ne l'aperçus plus dans la +boutique. + +Ni le lendemain. + +Je m'informai d'elle, le soir, à un jeune garçon boucher, qui me dit: + +--Depuis longtemps le patron se doutait de quelque chose. Avant-hier, la +nuit, en revenant du marché de Beaumont, il est monté dans sa chambre, +et il l'a trouvée couchée avec le premier garçon, tous les deux saouls +comme des grives. Alors, il les a fichus à la porte. + + +LE BON PEINTRE + + +Il était à ce point préoccupé de l'harmonie des tons, que certaines +couleurs mal arrangées dans des toilettes de provinciales ou sur des +toiles de membres de l'Institut le faisaient grincer douloureusement, +comme un musicien en proie à de faux accords. + +À ce point que pour rien au monde il ne buvait de vin rouge en mangeant +des œufs sur le plat, parce que ça lui aurait fait un sale ton dans +l'estomac. + +Une fois que, marchant vite, il avait poussé un jeune gommeux à +pardessus mastic sur une devanture verte fraîchement peinte (Prenez +garde à la peinture, S.V.P.) et que le jeune gommeux lui avait dit: « +Vous pourriez faire attention... », il avait répondu en clignant, à la +façon des peintres qui font de l'œil à la peinture + +--De quoi vous plaignez-vous?... C'est bien plus japonais comme ça. + +L'autre jour, il a reçu de Java la carte d'un vieux camarade en train de +chasser la panthère noire pour la Grande Maison de fauves de Trieste. + +Un attendrissement lui vint que quelqu'un pensât à lui, si loin et de si +longtemps, et il écrivit à son vieux camarade une bonne et longue +lettre, une bonne lettre très lourde dans une grande enveloppe. + +Comme Java est loin et que la lettre était lourde, l'affranchissement +lui coûta les yeux de la tête. + +L'employé des Postes et Télégraphes lui avança, hargneux, cinq ou six +timbres dont la couleur variait avec le prix. + +Alors, tranquillement, en prenant son temps, il colla les timbres sur la +grande enveloppe, verticalement, en prenant grand soin que les tons +s'arrangeassent--pour que ça ne gueule pas trop. + +Presque content, il allait enfoncer sa lettre dans la fente béante de +l'Étranger, quand un dernier regard cligné le fit rentrer +précipitamment. + +--Encore un timbre de trois sous. + +--Voilà, monsieur. + +Et il le colla sur l'enveloppe au bas des autres. + +--Mais, monsieur, fit sympathiquement remarquer l'employé, votre +correspondance était suffisamment affranchie. + +--Ça ne fait rien, dit-il. + +Puis, très complaisamment: + +--C'est pour faire un rappel de bleu. + + +LES ZEBRES + + +--Ça te ferait-il bien plaisir d'assister à un spectacle vraiment +curieux et que tu ne peux pas te vanter d'avoir contemplé souvent, toi +qui es du pays? + +Cette proposition m'était faite par mon ami Sapeck, sur la jetée de +Honfleur, un après-midi d'été d'il y a quatre ou cinq ans. + +Bien entendu, j'acceptai tout de suite. + +--Où a lieu cette représentation extraordinaire, demandai-je, et quand? + +--Vers quatre ou cinq heures, à Villerville, sur la route. + +--Diable! nous n'avons que le temps! + +--Nous l'avons... ma voiture nous attend devant le Cheval-Blanc. + +Et nous voilà partis au galop de deux petits chevaux attelés en tandem. + +Une heure après, tout Villerville, artistes, touristes, bourgeois, +indigènes, averti qu'il allait se passer des choses peu coutumières, +s'échelonnait sur la route qui mène de Honfleur à Trouville. + +Les attentions se surexcitaient au plus haut point. Sapeck, vivement +sollicité, se renfermait dans un mystérieux mutisme. + +--Tenez, s'écria-t-il tout à coup, en voilà un! + +Un quoi? Tous les regards se dirigèrent, anxieux, vers le nuage de +poussière que désignait le doigt fatidique de Sapeck, et l'on vit +apparaître un tilbury monté par un monsieur et une dame, lequel tilbury +traîné par un zèbre. + +Un beau zèbre bien découplé, de haute taille, se rapprochant, par ses +formes, plus du cheval que du mulet. + +Le monsieur et la dame du tilbury semblèrent peu flattés de l'attention +dont ils étaient l'objet. L'homme murmura des paroles, probablement +désobligeantes, à l'égard de la population. + +--En voilà un autre! reprit Sapeck. + +C'était en effet un autre zèbre, attelé à une carriole où s'entassait +une petite famille. + +Moins élégant de formes que le premier, le second zèbre faisait pourtant +honneur à la réputation de rapidité qui honore ses congénères. + +Les gens de la carriole eurent vis-à-vis des curieux une tenue presque +insolente. + +--On voit bien que c'est des Parisiens, s'écria une jeune campagnarde, +ça n'a jamais rien vu! + +--Encore un! clama Sapeck. + +Et les zèbres succédèrent aux zèbres, tous différents d'allure et de +forme. + +Il y en avait de grands comme de grands chevaux, et d'autres, petits +comme de petits ânes. + +La caravane comptait même un curé, grimpé dans une petite voiture verte +et traîné par un tout joli petit zèbre qui galopait comme un fou. + +Notre attitude fit lever les épaules au digne prêtre, onctueusement. Sa +gouvernante nous appela tas de voyous. + +Et puis, à la fin, la route reprit sa physionomie ordinaire: les zèbres +étaient passés. + +--Maintenant, dit Sapeck, je vais vous expliquer le phénomène. Les gens +que vous venez de voir sont des habitants de Grailly-sur-Toucque, et +sont réputés pour leur humeur acariâtre. On cite même, chez eux, des cas +de férocité inouïe. Depuis les temps les plus reculés, ils emploient, +pour la traction et les travaux des champs, les zèbres dont il vous a +été donné de contempler quelques échantillons. Ils se montrent très +jaloux de leurs bêtes, et n'ont jamais voulu en vendre une seule aux +gens des autres communes. On suppose que Grailly-sur-Toucque est une +ancienne colonie africaine, amenée en Normandie par Jules César. Les +savants ne sont pas bien d'accord sur ce cas très curieux +d'ethnographie. + +Le lendemain, j'eus du phénomène une explication moins ethnographique, +mais plus plausible. + +Je rencontrai la bonne mère Toutain, l'hôtesse de la ferme Siméon, où +logeait Sapeck. + +La mère Toutain était dans tous ses états + +--Ah! il m'en a fait des histoires, votre ami Sapeck! Imaginez-vous +qu'il est venu hier des gens de la paroisse de Grailly en pèlerinage à +Notre-Dame-de-Grâce. Ces gens ont mis leurs chevaux et leurs ânes à +notre écurie. M. Sapeck a envoyé tout mon monde lui faire des +commissions en ville. Moi, j'étais à mon marché. Pendant ce temps-là, M. +Sapeck a été emprunter des pots de peinture aux peintres qui travaillent +à la maison de M. Dufay, et il a fait des raies à tous les chevaux et à +tous les bourris des gens de Grailly. Quand on s'en est aperçu, la +peinture était sèche. Pas moyen de l'enlever! Ah! ils en ont fait une +vie, les gens de Grailly! Ils parlent de me faire un procès. Sacré M. +Sapeck, va! + +Sapeck répara noblement sa faute, le lendemain même. + +Il recruta une dizaine de ces lascars oisifs et mal tenus, qui sont +l'ornement des ports de mer. + +Il empila ce joli monde dans un immense char à bancs, avec une provision +de brosses, d'étrilles et quelques bidons d'essence. + +À son de trompe, il pria les habitants de Grailly, détenteurs de zèbres +provisoires, d'amener leurs bêtes sur la place de la mairie. + +Et les lascars mal tenus se mirent à dézébrer ferme. + +Quelques heures plus tard, il n'y avait pas plus de zèbres dans +l'ancienne colonie africaine que sur ma main. + +J'ai voulu raconter cette innocente, véridique et amusante farce du +pauvre Sapeck, parce qu'on lui en a mis une quantité sur le dos, +d'idiotes et auxquelles il n'a jamais songé. + +Et puis, je ne suis pas fâché de détromper les quelques touristes +ingénus qui pourraient croire au fourmillement du zèbre sur certains +points de la côte normande. + + +SIMPLE MALENTENDU + + +Angéline (vous ai-je dit qu'elle se nommait Angéline?) rappelait d'une +façon frappante la Vierge à la chaise de Raphaël, moins la chaise, mais +avec quelque chose de plus réservé dans la physionomie. + +Grande, blonde, distinguée, Angéline ne descendait pourtant pas d'une +famille cataloguée au Gotha, ni même au Bottin. + +Son père, un bien brave Badois, ma foi! balayait municipalement les rues +de la ville de Paris (_Fluctuat nec mergitur_). Sa mère, une rougeaude +et courtaude Auvergnate, était attachée, en qualité de porteuse de pain, +à l'une des plus importantes boulangeries du boulevard de Ménilmontant. + +Quant à Angéline, au moment où je la connus, elle utilisait ses talents +chez une grande modiste de la rue de Charonne. + +Son teint pétri de lis et de roses m'alla droit au cœur. + +(Je supplie mes lecteurs de ne pas prendre au pied de la lettre ce +pétrissage de fleurs. Un jour de l'été dernier, pour me rendre compte, +j'ai pétri dans ma cuvette des lis et des roses. C'est ignoble! et si +l'on rencontrait dans la rue une femme lotie de ce teint-là, on n'aurait +pas assez de voitures d'ambulance urbaine pour l'envoyer à l'hôpital +Saint-Louis.) + +Comment ce balayeur et cette panetière s'y prirent-ils pour engendrer un +objet aussi joliment délicat qu'Angéline? Mystère de la génération! + +Peut-être l'Auvergnate trompa-t-elle un jour le Badois avec un peintre +anglais? + +(Les peintres anglais, comme chacun sait, sont réputés dans l'univers +entier pour leur extrême beauté.) + +Il était vraiment temps que je fisse d'Angéline ma maîtresse, car, le +lendemain même, elle allait mal tourner. + +Son ravissement de n'avoir plus à confectionner les chapeaux des +élégantes du XIe arrondissement ne connut pas de bornes, et elle +manifesta à mon égard les sentiments les plus flatteurs, sentiments que +j'attribuai à mes seuls charmes. + +Je n'eus rien de plus pressé (pauvre idiot) que d'exhiber ma nouvelle +conquête aux yeux éblouis de mes camarades. + +--Charmante! fit le chœur. Heureux coquin! + +Un seul de mes amis, fils d'un richissime pharmacien d'Amsterdam, Van +Deyck-Lister, crut devoir me blaguer, avec l'accent de son pays, ce qui +aggravait l'offense: + +--Oui, cette petite, elle n'est pas mal, mais je ne vous conseille pas +de vous y habituer. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que j'ai idée qu'elle ne moisira pas dans vos bras. + +--Allons donc! je la conserverai aussi longtemps que je voudrai! Fat! + +--Je vous parie cinquante louis qu'elle sera ma maîtresse avant la fin +de l'année. + +(Nous étions alors au commencement de décembre.) + +Cinquante louis, c'était une somme pour moi, à cette époque! Mais que +risque-t-on quand on est sûr? + +Je tins le pari. + +Sûr? Oui, je croyais bien être sûr, mais avec les femmes est-on jamais +sûr? _Donna è mobile._ + +Je ne manquai pas de rapporter à mon Angéline les propos impertinents de +Van Deyck-Lister. + +--Eh bien! il a du toupet, ton ami! + +Après un silence: + +--Cinquante louis, combien que ça fait? + +--Ça fait mille francs. + +--Mâtin! + +Nous ne reparlâmes plus de cette ridicule gageure, mais moi je ne cessai +de penser aux cinquante beaux louis que j'allais palper fin courant. + +Un soir je ne trouvai pas Angéline à la maison comme d'habitude. Elle ne +rentra que fort tard. + +Plus câline que jamais, elle me jeta ses bras autour du cou, m'embrassa +à un endroit qu'elle savait bien et de sa voix la plus sirénéenne: + +--Mon chéri, dit-elle, jure-moi de ne pas te fâcher de ce que je vais te +dire... + +--Ça dépend. + +--Non, ça ne dépend pas. Il faut jurer. + +--Pourtant... + +--Non, pas de pourtant! Jure. + +--Je jure. + +--Eh bien! tu sais que nous ne sommes pas riches, en ce moment... + +--Dis plutôt que nous sommes dans une purée visqueuse. + +--Justement. Eh bien! j'ai pensé que lorsqu'on peut gagner cinquante +louis si facilement, on serait bien bête de se gêner... + +--Comprends pas. + +--Alors, je suis allée chez ton ami Van Deyck-Lister, et comme ça, il te +doit cinquante louis. + +La malheureuse! Voilà comment elle comprenait les paris! + +Était-ce jalousie! Était-ce la fureur de perdre mille francs aussi +bêtement? Je ne me souviens pas, mais toujours est-il qu'à ce moment, je +ressemblai beaucoup plus à un obus en fonction qu'à un être doué de +raison. + +--Tu n'as donc pas compris, espèce de dinde, hurlai-je, que puisque ce +sale Hollandais a couché avec toi, c'est moi qui lui dois cinquante +louis? + +--Mon Dieu, mon Dieu! Faut-il que je sois bête! éclata-t-elle en +sanglots. + +Et afin qu'elle ne gémît pas pour rien, je lui administrai une paire de +calottes ou deux. + +Il y a des gens qui rient jaune; Angéline, elle, pleurait bleu, car je +vis bientôt luire à travers l'onde mourante de ses larmes l'arc-en-ciel +de son sourire. + +--Veux-tu que je te parle, mon chéri? + +--... + +--J'ai une idée. Tu verras, tu ne perdras pas ton argent. + +--... + +--Demain je retournerai chez Van Deyck-Lister, et je lui dirai de ne +rien te dire. Comme ça, c'est lui qui te devra les cinquante louis. + +J'acquiesçai de grand cœur à cette ingénieuse proposition. + +(Je dois dire, pour mon excuse, que ces faits se passaient dans le +courant d'une année où, à la suite d'une chute de cheval, j'avais perdu +tout sens moral.) + +Très loyalement, Van Deyck-Lister, le 31 décembre, à minuit, me remit la +somme convenue. + +J'empochai ce numéraire sans qu'un muscle de mon visage tressaillît, et +j'offris même un bock au perdant. + +Souvent, par la suite, Angéline retourna chez Van Deyck-Lister. Chaque +fois, elle en revenait munie de petites sommes qui, sans constituer une +fortune importante, mettaient quelque aisance dans notre humble ménage. + + +LA JEUNE FILLE ET LE VIEUX COCHON + + +Il y avait une fois une jeune fille d'une grande beauté qui était +amoureuse d'un cochon. + +Éperdument! + +Non pas un de ces petits cochons jolis, roses, espiègles, de ces petits +cochons qui fournissent au commerce de si exquis jambonneaux. + +Non. + +Mais un vieux cochon, dépenaillé, ayant perdu toutes ses soies, un +cochon dont le charcutier le plus dévoyé de la contrée n'aurait pas +donné un sou. + +Un sale cochon, quoi! + +Et elle l'aimait... fallait voir! + +Pour un empire, elle n'aurait pas voulu laisser aux servantes le soin de +lui préparer sa nourriture. + +Et c'était vraiment charmant de la voir, cette jeune fille d'une grande +beauté, mélangeant les bonnes pelures de pommes de terre, le bon son, +les bonnes épluchures, les bonnes croûtes de pain. + +Elle retroussait ses manches et, de ses bras (qu'elle avait fort jolis), +brassait le tout dans de la bonne eau de vaisselle. + +Quand elle arrivait dans la cour avec son seau, le vieux cochon se +levait sur son fumier et arrivait trottinant de ses vieilles pattes, et +poussant des grognements de satisfaction. + +Il plongeait sa tête dans sa pitance et s'en fourrait jusque dans les +oreilles. + +Et la jeune fille d'une grande beauté se sentait pénétrée de bonheur à +le voir si content. + +Et puis, quand il était bien repu, il s'en retournait sur son fumier, +sans jeter à sa bienfaitrice le moindre regard de ses petits yeux +miteux. + +Sale cochon, va! + +Des grosses mouches vertes s'abattaient, bourdonnantes, sur ses +oreilles, et faisaient ripaille à leur tour, au beau soleil. + +La jeune fille, toute triste, rentrait dans le cottage de son papa avec +son seau vide et des larmes plein ses yeux (qu'elle avait fort jolis). + +Et le lendemain, toujours la même chose. + +Or, un jour arriva que c'était la fête du cochon. + +Comment s'appelait le cochon, je ne m'en souviens plus, mais c'était sa +fête tout de même. + +Toute la semaine, la jeune fille d'une grande beauté s'était creusé la +tête (qu'elle avait fort jolie), se demandant quel beau cadeau, et bien +agréable, elle pourrait offrir, ce jour-là, à son vieux cochon. + +Elle n'avait rien trouvé. + +Alors, elle se dit simplement: « Je lui donnerai des fleurs. » + +Et elle descendit dans le jardin, qu'elle dégarnit de ses plus belles +plantes. + +Elle en mit des brassées dans son tablier, un joli tablier de soie +prune, avec des petites poches si gentilles, et elle les apporta au +vieux cochon. + +Et voilà-t-il pas que ce vieux cochon-là fut furieux et grogna comme un +sourd. + +Qu'est-ce que ça lui fichait, à lui, les roses, les lis et les +géraniums! + +Les roses, ça le piquait. + +Les lis, ça lui mettait du jaune plein le groin. + +Et les géraniums, ça lui fichait mal à la tête. + +Il y avait aussi des clématites. + +Les clématites, il les mangea toutes, comme un goinfre. + +Pour peu que vous ayez un peu étudié les applications de la botanique à +l'alimentation, vous devez bien savoir que si la clématite est insalubre +à l'homme, elle est néfaste au cochon. + +La jeune fille d'une grande beauté l'ignorait. + +Et pourtant c'était une jeune fille instruite. Même, elle avait son +brevet supérieur. + +Et la clématite qu'elle avait offerte à son cochon appartenait +précisément à l'espèce terrible clematis cochonicida. + +Le vieux cochon en mourut, après une agonie terrible. + +On l'enterra dans un champ de colza. + +Et la jeune fille se poignarda sur sa tombe. + + +SANCTA SIMPLICITAS + + +Il y a, dans le monde, des gens compliqués et des gens simples. + +Les gens compliqués sont ceux qui ne sauraient remuer le petit doigt +sans avoir l'air de mettre en branle les rouages les plus mystérieux. +L'existence de certaines gens compliqués semble un long tissu de +ressorts à boudin et de contrepoids. + +Voilà ce que c'est que les gens compliqués. + +Les gens simples, au contraire, sont des gens qui disent oui quand il +faut dire oui, non quand il faut dire non, qui ouvrent leur parapluie +quand il pleut (et qu'ils ont un parapluie), et qui le referment dès que +la pluie a cessé de choir. Les gens simples vont tout droit leur chemin, +à moins qu'il n'y ait une barricade qui les contraigne à faire un +détour. + +Voilà ce que c'est que les gens simples. + +Parmi les gens les plus simples que j'aie connus, il en est trois dont +l'un entra en relation avec les deux autres dans des conditions de +simplicité telles que je vous demande la permission de vous conter cette +histoire, si vous avez une minute. + +Le premier de ces gens simples est un jeune gentilhomme, fort joli +garçon et riche, qui s'appelle Louis de Saint-Baptiste. + +Les deux autres se composent de M. Balizard, important métallurgiste +dans la Haute-Marne, et de Mme Balizard, jeune femme pas jolie, si vous +voulez, mais irrésistible pour ceux qui aiment ce genre-là. + +Un soir, Mme Balizard demanda simplement à son mari: + +--Est-ce que nous n'irons pas bientôt à Paris voir l'Exposition? + +--Impossible, répondit simplement le métallurgiste; j'ai de très gros +intérêts en jeu, et je serais plus fourneau que tous mes hauts fourneaux +réunis, si je quittais mon usine en ce moment. + +Bien, répliqua simplement Mme Balizard, nous attendrons. Mais, qui +t'empêche d'y aller seule, si tu en as envie? + +--Bien, mon ami. + +Et le lendemain même de cette conversation (la simplicité n'exclut pas +la prestesse) Mme Balizard prenait l'express de Paris, très simplement. + +Peu de jours après son arrivée, elle se trouvait au Cabaret roumain, +très émue par la musique des Lautars (la simplicité n'exclut pas l'art), +quand un grand, très joli garçon vint s'asseoir près d'elle. + +C'était Louis de Saint-Baptiste. + +Il la regarda avec une simplicité non démunie d'intérêt. + +Elle le regarda dans les mêmes conditions. + +Et il dit: + +--Madame, vous avez exactement la physionomie et l'attitude que j'aime +chez la femme. Je serais curieux de savoir si votre voix a le timbre que +j'aime aussi. Dites-moi quelques mots, je vous prie. + +--Volontiers, monsieur. De mon côté, je vous trouve très séduisant, avec +votre air distingué, vos yeux bleus qui ont des regards de grand bébé, +et vos cheveux blonds qui bouclent naturellement, et si fins. + +--Je suis très content que nous nous plaisions. Dînons ensemble, +voulez-vous? + +Ils dînèrent ensemble ce soir-là, et, le lendemain, ils déjeunèrent +ensemble. + +Le surlendemain, ce n'est pas seulement leur repas qu'ils prirent en +commun. + +Mais tout cela, si simplement! Les meilleures choses prennent fin, +ici-bas, et bientôt Mme Balizard dut regagner Saint-Dizier. + +Pas seule. + +Dieu avait béni son union passagère et coupable (socialement) avec M. de +Saint-Baptiste. Ce dernier fut immédiatement informé dès que la chose +fut certaine, et il en frémit tout de joie dans son cœur simple. Ce fut +une petite fille. Un beau matin du mois suivant, Saint-Baptiste se dit +simplement: + +--Je vais aller chercher ma petite fille. + +Et il prit l'express de Saint-Dizier. + +--M. Balizard, s'il vous plaît? + +--C'est moi, monsieur. + +--Moi, je suis M. Louis de Saint-Baptiste, et je viens prendre ma petite +fille. + +--Quelle petite fille? + +--La petite fille dont Mme Balizard est accouchée la semaine dernière. + +--C'est votre fille? + +--Parfaitement. + +--Tiens! ça m'étonne que ma femme ne m'ait pas parlé de ça. + +--Elle n'y aura peut-être pas songé. + +--Probablement. + +Et, d'une voix forte, M. Balizard cria: + +--Marie! + +(Marie, c'est le nom de Mme Balizard, un nom simple.) Marie arriva et, +très simplement: + +--Tiens, fit-elle, Louis! Comment allez-vous? + +Mais M. Balizard, qui était un peu pressé, abrégea les effusions. + +--Ma chère amie, M. de Saint-Baptiste affirme qu'il est le père de la +petite. + +--C'est parfaitement exact, mon ami, j'ai des raisons spéciales pour +être fixée sur ce point. + +--Alors il faut lui remettre l'enfant... Occupe-toi de ça. Je vous +demande pardon de vous quitter aussi brusquement, mais une grosse +affaire de fourniture de rails... À tout à l'heure, Marie... Serviteur, +monsieur. + +Bonjour, monsieur. + + +UNE BIEN BONNE + + +Notre cousin Rigouillard était ce qu'on appelle un drôle de corps, mais +comme il avait une rondelette petite fortune, toute la famille lui +faisait bonne mine, malgré sa manière excentrique de vivre. + +Où l'avait-il ramassée, cette fortune, voilà ce qu'on aurait été bien +embarrassé d'expliquer clairement. + +Le cousin Rigouillard était parti du pays, très jeune, et il était +revenu, un beau jour, avec des colis innombrables qui recelaient les +objets les plus hétéroclites, autruches empaillées, pirogues canaques, +porcelaines japonaises, etc. + +Il avait acheté une maison avec un petit jardin, non loin de chez nous, +et c'est là qu'il vieillissait tout doucement et tout gaiement, +s'occupant à ranger ses innombrables collections et à faire mille +plaisanteries à ses voisins et aux voisins des autres. + +C'est surtout ce que lui reprochaient les gens graves du pays: un homme +de cet âge-là s'amuser à d'aussi puériles facéties, est-ce raisonnable? + +Moi qui n'étais pas un gens grave à cette époque-là, j'adorais mon vieux +cousin qui me semblait résumer toutes les joies modernes. + +Le récit des blagues qu'il avait faites en son jeune temps me plongeait +dans les délices les plus délirantes et, bien que je les connusse toutes +à peu près par cœur, j'éprouvais un plaisir toujours plus vif à me les +entendre conter et raconter. + +--Et toi, me disait mon cousin, as-tu fait des blagues à tes pions, +aujourd'hui? + +Hélas, si j'en faisais! C'était une dominante préoccupation (J'en rougis +encore), et une journée passée sans que j'eusse berné un pion ou un +professeur me paraissait une journée perdue. + +Un jour, à la classe d'histoire, le maître me demande le nom d'un +fermier général. Je fais semblant de réfléchir profondément et je lui +réponds avec une effroyable gravité + +--Cincinnatus! + +Toute la classe se tord dans des spasmes fous de gaieté sans borne. +Seul, le professeur n'a pas compris. La lumière pourtant se fait dans +son cerveau, à la longue. Il entre dans un accès d'indignation et me +congédie illico, avec un stock de pensums capable d'abrutir le cerveau +du gosse le mieux trempé. + +Mon cousin Rigouillard, à qui je contai cette aventure le soir même, fut +enchanté de ma conduite, et son approbation se manifesta par l'offrande +immédiate d'une pièce de cinquante centimes toute neuve. + +Rigouillard avait la passion des collections archéologiques, mais il +éprouvait une violente aversion pour les archéologues, tout cela parce +que sa candidature à la Société d'archéologie avait été repoussée à une +énorme majorité. + +On ne l'avait pas trouvé assez sérieux. + +--L'archéologie est une belle science, me répétait souvent mon cousin, +mais les archéologues sont de rudes moules. + +Il réfléchissait quelques minutes et ajoutait en se frottant les mains: + +--D'ailleurs, je leur en réserve une... une bonne... et bien bonne même! + +Et je me demandai quelle bien bonne blague mon cousin pouvait réserver +aux archéologues. + +Quelques années plus tard, je reçus une lettre de ma famille. Mon cousin +Rigouillard était bien malade et désirait me voir. + +J'arrivai en grande hâte. + +--Ah! te voilà, petit, je te remercie d'être venu; ferme la porte, car +j'ai des choses graves à te dire. + +Je poussai le verrou, et m'assis près du lit de mon cousin. + +--Il n'y a que toi, continua-t-il, qui me comprenne, dans la famille; +aussi c'est toi que je vais charger d'exécuter mes dernières volontés... +car je vais bientôt mourir. + +--Mais non, mon cousin, mais non... + +--Si, je sais ce que je dis, je vais mourir, mais en mourant je veux +faire une blague aux archéologues, une bonne blague! + +Et mon cousin frottait gaiement ses mains décharnées. + +--Quand je serai claqué, tu mettras mon corps dans la grande armure +chinoise qui est dans le vestibule en bas, celle qui te faisait si peur +quand tu étais petit. + +--Oui, mon cousin. + +--Tu enfermeras le tout dans le cercueil en pierre qui se trouve dans le +jardin, tu sais..., le cercueil gallo-romain! + +--Oui, mon cousin. + +--Et tu glisseras à mes côtés cette bourse en cuir qui contient ma +collection de monnaies grecques: c'est comme ça que je veux être +enterré. + +--Oui, mon cousin. + +--Dans cinq ou six cents ans, quand les archéologues du temps me +déterreront, crois-tu qu'ils en feront une gueule, hein! Un guerrier +chinois avec des pièces grecques dans un cercueil gallo-romain? + +Et mon cousin, malgré la maladie, riait aux larmes, à l'idée de la +gueule que feraient les archéologues, dans cinq cents ans. + +--Je ne suis pas curieux, ajoutait-il, mais je voudrais bien lire le +rapport que ces imbéciles rédigeront sur cette découverte. + +Peu de jours après, mon cousin mourut. + +Le lendemain de son enterrement, nous apprîmes que toute sa fortune +était en viager. + +Ce détail contribua à adoucir fortement les remords que j'ai de n'avoir +pas glissé dans le cercueil en pierre la collection de monnaies grecques +(la plupart en or). + +Autant que ça me profite à moi, me suis-je dit, qu'à des archéologues +pas encore nés. + + +TRUC CANAILLE + + +Durant l'année 187... ou 188... (le temps me manque pour déterminer +exactement cette époque pénible) le Pactole inonda désespérément peu le +modeste logement que j'occupais dans les parages du Luxembourg (le +jardin, pas le grand-duché). + +Ma famille (de bien braves gens, pourtant), vexée de ne pas me voir +passer plus d'examens brillants (à la rigueur, elle se serait contentée +d'examens ternes), m'avait coupé les vivres comme avec un rasoir. + +Et je gémissais dans la nécessité, l'indigence et la pénurie. + +Mes seules ressources (si l'on peut appeler ça des ressources) +consistaient en chroniques complètement loufoques que j'écrivais pour +une espèce de grand serin d'étudiant, lequel les signait de son nom dans +le Hanneton de la rive gauche (organe disparu depuis). + +Le grand serin me rémunérait à l'aide de bien petites sommes, mais je me +vengeais délicieusement de son rapiatisme en couchant avec sa maîtresse, +une fort jolie fille qu'il épousa par la suite. + +C'était le bon temps. + +On avait bon appétit, on trouvait tout succulent, et l'on était heureux +comme des dieux quand, le soir, on avait réussi à dérober un pot de +moutarde à Canivet, marchand de comestibles dont le magasin se trouvait +un peu au-dessus du lycée Saint-Louis, près du Sherry-Gobbler. + +La seule chose qui m'ennuyait un tantinet, c'était le terme. + +Et ce qui m'ennuyait dans le terme, ce n'était pas de le payer (je ne le +payais pas), c'était précisément de ne pas le payer. Comprenez-vous? + +Tous les soirs, au moment de rentrer, une angoisse me prenait à l'idée +d'affronter les observations et surtout le regard de ma concierge. + +Oh! ce regard de concierge! + +Dieu vous préserve à jamais d'une concierge qui vous regarderait comme +la mienne me regardait! + +La prunelle de cette chipie semblait un meeting de tous les mauvais +regards de la création. + +Il y avait, dans ce regard, de l'hyène, du tigre, du cochon, du cobra +capello, de la sole frite et de la limace. + +Sale bonne femme, va! + +Elle était veuve, et rien ne m'ôtera de l'idée que son mari avait péri +victime du regard. + +Moi qui me trouvais beaucoup trop jeune alors pour trépasser de cette +façon, ou plus généralement de toute autre façon, je ruminais mille +projets de déménagement. + +Quand je dis déménagement, je me flatte, car c'était une simple évasion +que je rêvais, comme qui dirait une sortie à la cloche de bois. + +À cette époque, j'avais le sens moral extrêmement peu développé. + +Ayant appris à lire dans Proudhon, je n'ai jamais douté que la propriété +ne fût le vol, et la pensée d'abandonner un immeuble, en négligeant de +régler quelques termes échus, n'avait rien qui m'infligeât la torture du +remords. + +Mon propriétaire, d'ailleurs, excluait toute idée d'intérêt sympathique. + +Ancien huissier, il avait édifié une grosse fortune sur les désastres et +les ruines de ses contemporains. + +Chaque étage de ses maisons représentait pour le moins une faillite, et +j'étais bien certain que cet impitoyable individu avait autant de +désespoirs d'homme sur la conscience que de livres de rente au +grand-livre. + +Le terme de juillet et celui d'octobre passèrent sans que j'offrisse la +moindre somme à ma concierge. + +Oh! ces regards! + +Je reçus quelques échantillons du style épistolaire de mon propriétaire, +lequel m'indiquait le terme de janvier comme l'extrême limite de ses +concessions. + +C'est à ce moment que je conçus un projet qu'à l'heure actuelle je +considère encore comme génial. + +Au 1er janvier, j'envoyai à mon propriétaire une carte de visite ainsi +libellée: + +Alphonse Allais + +FABRICANT D'ÉCRABOUILLITE + +Le 8 janvier arriva et se passa, sous le rapport de mon versement, +absolument comme s'étaient passés le 8 juillet et le 8 octobre +précédents. + +Le soir, regard de ma concierge (oh! ce regard!...) et communication +suivante: + +--Ne sortez pas de trop bonne heure demain matin. Monsieur le +propriétaire a quelque chose à vous dire. + +Je ne sortis pas de trop bonne heure, et j'eus raison, car si jamais je +me suis amusé dans ma vie, c'est bien ce matin-là. + +Je tapissai mon logement d'étiquettes énormes: + +_"Défense expresse de fumer"_ + +J'étalai sur une immense feuille de papier blanc environ une livre +d'amidon, et j'attendis les circonstances. + +Un gros pas qui monte l'escalier, c'est l'ancien recors. + +Un coup de sonnette. J'ouvre. + +Justement, il a un cigare à la bouche. + +J'arrache le cigare et le jette dans l'escalier, en dissimulant, sous le +masque de la terreur, une formidable envie de rire. + +--Eh bien! Qu'est-ce que vous faites? s'écrie-t-il, effaré. + +--Ce que je fais?... Vous ne savez donc pas lire? + +Et je lui montre les "_Défense expresse de fumer_". + +--Pourquoi ça, défense de fumer? + +--Parce que, malheureux, si une parcelle de la cendre de votre cigare +était tombée sur cette écrabouillite, nous sautions tous, vous, moi, +votre maison, tout le quartier! + +Mon propriétaire n'était pas, d'ordinaire, très coloré, mais à ce moment +sa physionomie revêtit ce ton vert particulier qui tire un peu sur le +violet sale. + +Il balbutia, bégayant, bavant d'effroi: + +--Et... vous... fabriquez... ça... chez... moi + +--Dame! répondis-je avec un flegme énorme: si vous voulez me payer une +usine au sein d'une lande déserte... + +--Voulez-vous vous dépêcher de f... le camp de chez moi! + +--Pas avant de vous payer vos trois termes. + +--Je vous en fais cadeau, mais, de grâce, f... le camp, vous et votre... + +--Écrabouillite!... Auprès de mon écrabouillite, monsieur, la dynamite +n'est pas plus dangereuse que la poudre à punaises. + +--F... le camp! ... F... le camp! + +Et je f... le camp. + + +ANESTHESIE + + +Nous faisions de la poésie, Anesthésie Anesthésie, etc. + +(AIR CONNU.) + +Le premier étage de cette somptueuse demeure était occupé par un +dentiste originaire de Toulouse qui avait mis sur sa porte une plaque de +cuivre avec ces mots: _Surgeon dentist_. + +Dans leur ignorance de la langue anglaise, les bonnes de la maison +avaient conclu que le Toulousain s'appelait Surgeon et disaient de lui, +sans qu'une protestation discordante s'élevât jamais: « Un beau gars, +hein, que M. Surgeon! » + +(Au cas où cette feuille tomberait sous les yeux d'une bonne de la +maison, qu'elle sache que surgeon signifie chirurgien en anglais.) Les +bonnes de la maison étaient, en cette occurrence, de fines +connaisseuses, car M. Surgeon (conservons-lui cette appellation) +constituait, à lui seul, un des plus jolis hommes de cette fin de +siècle. + +Imaginez-vous le buste de Lucius Verus, complété par le torse d'Hercule +Farnèse--en plus moderne, bien entendu. + +Le deuxième étage de la somptueuse demeure en question était occupé par +M. Lecoq-Hue et sa jeune femme. + +Pas très bien, M. Lecoq-Hue. Petiot, maigriot, roussot, le cheveu rare, +l'œil chassieux; non, décidément, M. Lecoq-Hue n'était pas très bien! +Et jaloux, avec ça, comme une jungle! L'histoire de son mariage était +des plus curieuses et l'on a écrit bien des romans pour moins que cela. + +Très riche, il fit connaissance d'une jeune fille très belle, +institutrice des enfants de sa belle-sœur. Il devint éperdument +amoureux de la jolie personne, obtint sa main et en profita pour +l'épouser. + +L'institutrice ne lui pardonna jamais d'être si laid et si insuffisant. +Bien avant l'hymen accompli, elle avait juré de se venger. Après +l'hymen, elle renouvela son serment, plus farouche, cette fois, et mieux +informé. + +Il ne se passait pas de jour où M. Surgeon ne rencontrât dans l'escalier +la délicieuse et superbe Mme Lecoq-Hue. + +Chaque fois, il se disait: + +--Mâtin!... voilà une femme avec laquelle on ne doit pas s'embêter! + +Chaque fois, elle se disait: + +--Mâtin!... voilà un homme avec lequel on ne doit pas s'embêter! + +(Je ne garantis pas la teneur scrupuleuse de ce double propos, mais je +puis en certifier l'esprit exact.) + +Ils finirent par se saluer, et, peu de temps après, ils en arrivèrent à +se demander des nouvelles de leur santé. + +Et puis, peu à peu, ils parlèrent de choses et d'autres, mais +furtivement, hélas! et toujours dans l'escalier. Un jour, Surgeon, +enhardi, osa risquer: + +--Quel dommage, madame, que vous soyez pour moi une si mauvaise cliente! + +Regret mêlé de madrigal, car, entre autres perfections, Mme Lecoq-Hue +était douée d'une dentition à faire pâlir tous les râteliers de la côte +d'Afrique. + +Ce regret mêlé de madrigal dégagea dans l'esprit de Mme Lecoq-Hue la +lueur soudaine de la bonne idée. + +Le lendemain, avec cet air naturel qu'ont toutes les femmes qui se +préparent à un mauvais coup (ou un bon): + +--Mon ami, dit-elle, je descends chez le dentiste. + +--Quoi faire, ma chérie? + +--Mais... faire ce qu'on fait chez les dentistes, parbleu! + +--Tu as donc mal aux dents? + +--J'en suis comme une folle. + +--Mal d'amour. + +--Idiot! + +Et, sur ce mot de conciliation, elle descendit l'étage qui la séparait +de M. Surgeon. + +Mal aux dents.... elle! Allons donc! M. Lecoq-Hue sentit poindre en son +cœur l'aiguillon du doute. + +Lui aussi connaissait le beau Surgeon, le superbe Lucius Verus, +l'inquiétant Hercule Farnèse du premier. + +Non, mal aux dents, cela n'était pas naturel. Livide de jalousie, il +sonna à son tour à la porte du chirurgien. + +Ce fut M. Surgeon lui-même qui vint ouvrir. + +--Vous désirez, monsieur? + +Trac? honte? crainte de s'être trompé? On ne sait; mais M. Lecoq-Hue +balbutia: + +--Je viens vous prier de m'arracher une dent. + +--Parfaitement, monsieur, asseyez-vous ici, dans ce fauteuil. Ouvrez la +bouche. Laquelle? + +--Celle-ci--Parfaitement... Sans douleur ou avec douleur? + +Et le terrible homme prononça avec, comme si ce simple mot eût comporté +un h aspiré et un k, mais un de ces k qui ne pardonnent pas: H A V E C +K! + +--Sans douleur! blêmit le mari. + +Aussitôt les protoxydes d'azote, les chloroformes, les chlorures de +méthyle s'abattirent sur l'organisme du malheureux, comme s'il en +pleuvait. + +Quelques instants plus tard, dans le cabinet voisin, comme la belle Mme +Lecoq-Hue objectait faiblement: + +--Voyons, relevez-vous, si mon mari... + +--Ah! votre mari! s'écria Surgeon en éclatant de rire. Votre mari... +vous ne pouvez pas vous faire une idée de ce qu'il dort! + +Et, comme ils l'avaient bien prévu tous les deux, ils ne s'embêtèrent +pas. + + +IRONIE + + +C'est dans un estaminet du plus pur style Louis-Philippe. + +Il est difficile de rêver un endroit plus démodé et plus lugubre. + +Les tables, d'un marbre jauni, s'allongent, désertes de consommateurs. + +Dans le fond, un vieux billard à blouses prend des airs de catafalque +moisi, et les trois billes (même la rouge), du même jaune que les +tables, ont des gaietés d'ossements oubliés. + +Dans un coin, un petit groupe de clients, qui semblent de l'époque, font +une interminable partie de dominos; leurs dés et leurs doigts ont des +cliquetis de squelettes. Par instant, les vieux parlent, et toutes leurs +phrases commencent par: De notre temps... + +Au comptoir, derrière des vespétros surannées et des parfait-amour hors +d'âge, se dresse la patronne, triste et sèche, avec de longs repentirs +du même jaune pâle que les tables et les billes de son billard. + +Le garçon, un vieux déplumé, qui prend avec la patronne des airs +familiers (il doit être depuis longtemps dans la maison), rôde comme une +âme en peine autour des tables vides. + +Alors entrent trois jeunes gens évidemment égarés. + +Ils sont reçus avec des airs hostiles de la part des dominotiers et du +garçon. Seule la dame du comptoir arbore un vague sourire, peut-être +rétrospectif. + +Elle se rappelle que, dans le temps, c'était bon les jeunes gens. + +Les nouveaux venus, un peu interloqués d'abord par le froid ambiant, +s'installent. Soudain l'un d'eux s'avance vers le comptoir. + +Madame, dit-il avec la plus exquise urbanité, il peut se faire que nous +mourions de rire dans votre établissement. Si pareille aventure +arrivait, vous voudriez bien faire remettre nos cadavres à nos familles +respectives. Voici notre adresse. + +TICKETS + +SOUVENIR DE L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1889 + +--J'achète des tickets! + +Il m'advint souvent de m'arrêter longtemps près de celle qui poussait et +repoussait à perdre haleine cette clameur désespérée, et jamais je ne +vis s'engager la moindre transaction. + +--J'achète des tickets! + +Il est vrai que l'acheteuse n'offrait pas un aspect extérieur capable de +fournir quelque illusion aux détenteurs de tickets. Ses bottines ne +s'étaient certainement pas crottées à la boue du Pactole, le bas de son +jupon non plus. + +Sa voix, surtout, excluait toute idée de capital disponible, une voix +enrouée par une affection que je diagnostiquai: crapulite pochardoïde et +vadrouilliforme. + +Imaginez-vous une de ces grandes filles noiraudes et maigres, modelée +comme à coups de sabre, n'ayant pour elle que ses yeux, mais les ayant +bien. + +--J'achète des tickets + +Moi, je l'aimais beaucoup, cette grande bringue, et si j'avais eu des +tickets à vendre, je les lui aurais offerts de bon cœur pour rien, pour +ses yeux. + +Ses yeux! Ses yeux, où tout le reste d'elle semblait s'être effondré + +Ses yeux, où des escadres de cœurs auraient évolué à leur aise! + +--J'achète des tickets! + +Or, vers la fin de l'Exposition, mon oncle Alcide Toutaupoil débarqua +chez moi. + +--Je me suis décidé au dernier moment, dit-il, je compte sur toi pour me +montrer les beautés de l'Exposition sans me faire perdre de temps. + +Mon oncle Toutaupoil est un homme grave, notaire d'une petite ville +située dans le nord-ouest du centre de la France, et que la discrétion +professionnelle m'empêche de désigner plus clairement. + +Archéologue de mérite, mon oncle jouit dans toutes les sociétés savantes +régionales d'une enviable notoriété, et son mémoire: Le Tesson de +bouteille à travers les âges (avec quatorze planches en taille-douce), +se trouve dans toutes les bibliothèques dignes de ce nom. + +C'est assez indiquer qu'Alcide Toutaupoil ne manifeste aucune vocation +sérieuse pour le rôle de gonfalonier de la rigolade moderne. + +--La danse du ventre? Tu veux me faire voir la danse du ventre? Tu n'y +penses pas, mon pauvre ami! Je ne suis pas venu à Paris pour ça! + +--Mais, mon oncle, c'est de l'ethnographie, après tout. Vous ne +connaîtrez jamais une civilisation à fond, si vous vous obstinez, sous +le prétexte de la pudeur, à repousser certains spectacles qui, certes, +froissent nos sentiments les plus intimes, mais qui n'en sont pas moins +un enseignement fructueux. La science a de ces exigences, mon oncle! + +C'est ainsi que je décidai mon austère parent à m'offrir des +consommations variées dans les endroits drôles de l'Exposition. Je +connaissais la galerie des Machines, et j'avais assez vu les +maîtres-autels rétrospectifs. + +--J'achète des tickets! + +Un jour, je lui montrai la grande fille aux yeux plus grands encore, qui +proposait d'acheter tant de tickets et qui en achetait si peu. + +Mon oncle eut presque un accès! + +--Comment! s'écria-t-il, c'est toi, toi que j'ai connu dans le temps +presque raisonnable, c'est toi qui jettes les yeux sur de telles +créatures C'est à croire que tu as une perversion du sens génésiaque. + +Génésiaque était dur! Je n'insistai pas. + +--J'achète des tickets! + +Comme toute chose d'ici-bas, l'Exposition universelle de 1889 eut une +fin, et je ne revis plus ma commerçante aux yeux. + +--J'achète des tickets! + +Quelques jours plus tard, je me promenais dans la fête de Montmartre, +quand une baraque attira mes regards. On y montrait, disait l'enseigne: + +La belle Zim-laï-lah + +La seule véritable Exotique de la Fête. + +Dans la foule, une jeune femme du peuple, appuyée sur le bras d'un +robuste travailleur, demanda à ce dernier: + +--De quel pays que c'est, les Exotiques? + +--Les Exotiques?... C'est du côté de l'Algérie, parbleu!... en tirant un +peu sur la gauche. + +La jeune femme du peuple jeta sur le vigoureux géographe un long regard +où se lisait l'admiration. + +J'entrai voir la belle Exotique. + +Zim-laï-lah, plus jolie que Fatma, ma foi! et l'air aussi intelligent, +trônait au milieu d'almées sans importance. + +Parmi ces dernières... + +--J'achète des tickets! + +Parmi ces dernières, la grande noiraude avec des yeux! + +Après la représentation, nous causâmes: + +--Dites donc, votre ami, le vieux avec qui que vous veniez à +l'Exposition... + +--Eh bien? + +--Eh bien! Il est rien vicieux... Par exemple, il a été rudement +chouette! Nous avons passé deux heures ensemble, et il m'a donné plus de +deux cents tickets! + +--J'achète des tickets! + + +UN PETIT « FIN DE SIECLE « + + +--Dis donc, mon oncle? + +--Mon ami... + +--Tu sais pas?... Si t'étais bien gentil?... + +--Si j'étais bien gentil? + +--Oui... Eh ben, tu me ferais mettre un article dans Le Chat noir. + +--Qu'entends-tu par te faire mettre un article? + +--Eh ben, me faire imprimer une histoire que j'ai faite, pardi! + +--Comment, tu fais de la littérature, toi? + +--Pourquoi pas?... et pas plus bête que la tienne, tu sais. + +--Prétentieux! + +--Prétentieux?... Prétentieux parce qu'on se croit aussi malin que +monsieur!... Oh! la, la, ce que tu te gobes, mon vieux! + +--!!!... Et alors, tu veux débuter dans la presse? + +--Oui, j'ai écrit une petite histoire, je veux te la donner, tu la feras +imprimer. Je ne la signerai pas, parce que maman ferait des histoires à +n'en plus finir. Toi, tu la signeras, mais nous partagerons la galette. + +--À la bonne heure, tu es pratique! + +--Dame, si on n'est pas pratique à sept ans, je me demande un peu à quel +âge qu'on le sera. + +--Où est-il, ton chef-d'œuvre? + +--Tiens, le voilà: + +"HISTOIRE D'UN MECHANT PETIT TROQUET ET D'UNE BONNE PETITE LAMPISTE + +À Mesdemoiselles Manitou et Tonton. + +Il y avait une fois, boulevard de Courcelles, un mauvais petit garnement +qui était le fils d'un marchand de vins. + +Personne ne l'aimait dans le quartier, parce que c'était un sale gosse +qui faisait des blagues à tout le monde. + +Il avait de vilains cheveux rouges plantés raides, des grandes oreilles +détachées de la tête, et un petit nez retroussé comme le museau de ces +chiens qui tuent les rats, et puis des taches de rousseur plein la +figure. + +Il faisait tant de bruit avec son fouet, qu'on aurait dit que c'était un +vrai charretier. + +À côté de la boutique de son père, il y avait un marchand de lampes qui +vendait aussi des seaux, des arrosoirs et des brocs en zinc. + +Alors le petit troquet venait s'amuser à taper sur tous ces ustensiles +pour faire du bruit et embêter les voisins. + +Le lampiste avait une petite fille qui était aussi gentille que le petit +garçon était désagréable. + +On ne peut pas s'imaginer quelque chose de plus charmant et de plus doux +que cette petite fille. + +Elle avait des yeux bleus, un beau petit nez, une jolie petite bouche et +des cheveux blonds si fins, si fins, que quand il n'y en avait qu'un, on +ne le voyait pas. + +Quand il faisait beau, elle s'installait sur le trottoir avec son petit +pliant, et elle apprenait ses leçons, et, quand elle savait ses leçons, +elle faisait de la tapisserie. + +À ce moment-là, le petit troquet arrivait par derrière et lui tirait sa +natte en faisant dign, dign, dign, comme si sa natte était la corde +d'une cloche de bateau à vapeur. + +Ça embêtait joliment la petite lampiste. Mais, un jour, elle a eu une +idée. Elle a pris des sous dans le comptoir et elle les a donnés au +petit apprenti de son papa, qui était très fort et qui a fichu de bons +coups de poing sur le nez du petit troquet et de bons coups de pied dans +les jambes. + +Le petit troquet a dit à ses parents qu'il s'était fichu par terre, et +que c'est pour ça qu'il saignait du nez. + +Le lendemain, il revint tirer la natte de la pauvre petite lampiste. + +Alors, voilà la petite lampiste qui se met en colère et qui se demande +comment elle ferait pour faire une bonne blague au mauvais petit +troquet. + +Voici ce qu'elle a fait: + +Elle l'a invité à faire la dînette avec elle, un jeudi, et d'autres +petites filles. + +On commence par manger des gâteaux, du raisin, de tout, et puis elle +dit: + +--Maintenant, nous allons boire du vin blanc. + +Et elle remplit les verres avec de l'essence qui sert pour les lampes. + +Les petites filles, qui étaient averties, n'ont rien bu, mais le mauvais +petit troquet a tout avalé. + +Il fut malade comme un cheval, et même sa maman croyait bien qu'il en +claquerait, mais il était tellement entêté qu'il n'a jamais voulu dire +comment ça lui était venu. Heureusement qu'ils avaient un bon médecin +qui l'a guéri. + +Quand il a été guéri, il a été embrasser la petite lampiste, et lui a +demandé pardon de ses méchancetés, et, depuis, il ne lui a jamais tiré +sa natte, ni tapé sur les arrosoirs. + +Il est devenu très gentil, ses cheveux ont été moins rouges, ses taches +de rousseur se sont en allées, ses oreilles se sont recollées et son nez +n'a plus ressemblé à un museau de chien de boucher. + +Et puis, quand il a été grand, il s'est marié avec la petite lampiste et +ils ont eu beaucoup d'enfants. + +On a mis tous les garçons à l'École polytechnique. + +Signé: TOTO." + +--Hein! mon oncle, qu'est-ce que tu dis de cette histoire-là? + +--Très intéressante, mais ta jeune lampiste me fait l'effet d'être une +jolie petite rosse. + +--Pour sûr! + +--Eh bien! alors? + +--Alors quoi? T'as donc pas compris que c'est une histoire ironique?... +Eh bien! là, vrai! je ne te croyais pas si daim! + +(Le bruit d'un coup de pied dans le derrière retentit.) + + +ALLUMONS LA BACCHANTE + + +Le riche amateur contempla longuement le tableau. + +C'était un beau tableau fraîchement peint, qui représentait une +bacchante nue à demi-renversée. + +On reconnaissait que c'était une bacchante à la grappe de raisin qu'elle +mordillait à belles dents. Et puis des pampres s'enroulaient dans ses +cheveux, comme dans les cheveux de toute bacchante qui se respecte ou +même qui ne se respecte pas. + +Le riche amateur était content, mais content sans l'être. + +Anxieux, le jeune peintre attendait la décision du riche amateur. + +--Mon Dieu, oui, disait ce dernier, c'est très bien ... C'est même pas +mal du tout... La tête est jolie... la poitrine aussi ... C'est bien +peint... La grappe de raisin me fait venir l'eau à la bouche, mais... +votre bacchante n'a pas l'air assez... comment dirais-je donc?... assez +bacchante. + +--Vous auriez voulu une femme saoule, quoi! repartit timidement +l'artiste. + +--Saoule, non pas! mais... comment dirais-je donc?... allumée. + +Le peintre ne répondit rien, mais il se gratta la tête. + +Pour une fois, le riche amateur avait raison. La bacchante était jolie +au possible, mais un peu raisonnable, pour une bacchante. + +--Allons, mon jeune ami, conclut le capitaliste, passez encore quelques +heures là-dessus. Je reviendrai demain matin. D'ici là, tâchez de... +comment dirais-je donc?... ... d'allumer la bacchante C'est cela même. + +Et disparut le capitaliste. + +--Allumons la bacchante, se dit courageusement le jeune peintre, +allumons la bacchante! + +Le modèle qui lui avait posé ce personnage était une splendide gaillarde +de dix-huit ans, certainement titulaire de la plus belle poitrine de +Paris et de la grande banlieue. + +Je crois bien que si vous connaissiez ce modèle-là, vous n'en voudriez +plus jamais d'autre. + +Et la tête valait la poitrine, et tout le reste du corps valait la +poitrine et la tête. Ainsi! ... + +Mais, malheureusement, un peu froide. + +Un jour qu'elle posait chez Gustave Boulanger, ce maître lui dit, avec +une nuance d'impatience: + +--Mais allume-toi donc, nom d'un chien! ... C'est à croire que tu es un +modèle de la régie. + +(Boutade assez déplacée, entre nous, dans la bouche d'un membre de +l'Institut.) + +Notre jeune artiste se rendit en toute hâte chez son modèle. + +La jeune personne dormait encore. + +Il la fit se lever, s'habiller, le tout avec une discrétion +professionnelle, et l'emmena chez lui. + +Il avait son idée. + +Ils déjeunèrent ensemble, chez lui. + +Les nourritures les plus pimentées couvraient la table, et le champagne +coula avec la même surabondance que si c'eût été l'eau du ciel. + +Et, après déjeuner, je vous prie de croire que, pour une bacchante +allumée, c'était une bacchante allumée. + +Et le jeune peintre aussi était allumé. + +Elle reprit la pose. + +--Nom d'un chien! cria-t-il, ça y est! + +Je te crois que ça y était. + +Elle s'était renversée un peu trop. Les joues flambaient d'un joyeux +carmin. + +Une roseur infiniment délicate nuançait--oh! si doucement--l'ivoire +impeccable de sa gorge de reine. + +Les yeux s'étaient presque fermés, mais à travers les grands cils on +voyait l'éclat rieur de son petit regard gris. + +Et dans l'unique pourpre de la bouche entrouverte luisait la nacre +humide, attirante, de ses belles quenottes. + +Le lendemain, quand le riche amateur revint, il trouva l'atelier fermé. + +Il monta à l'appartement et frappa des toc toc innombrables. + +--Ma bacchante! clamait-il, ma bacchante! + +À la fin, une voix partit du fond de l'alcôve, la propre voix de la +bacchante, et la voix répondit: + +Pas encore finie. + + +TENUE DE FANTAISIE + + +Après une frasque plus exorbitante que les précédentes--et Dieu sait si +parmi les précédentes il s'en trouvait d'un joli calibre!--, le jeune +vicomte Guy de La Hurlotte fut invité par son père à contracter un +engagement de cinq ans dans l'infanterie française. + +Guy, dont la devise était qu'on peut s'amuser partout, demanda seulement +qu'on ne l'envoyât pas trop loin de Paris. + +--Pourquoi pas tout de suite à la caserne de la Pépinière, à deux pas du +boulevard? s'écria le terrible comte. Non, mon garçon, tu iras au +Sénégal. + +La comtesse éclata en sanglots. Le Sénégal! Est-ce qu'on revient du +Sénégal! + +--En Algérie, alors. + +Finalement, après de nouveaux gémissements maternels, on tomba d'accord +sur L.... petite garnison de Normandie, assez maussade et dénuée +totalement de restaurants de nuit. + +L'entrée de Guy dans l'existence militaire répondit exactement à ses +remarquables antécédents civils. + +Avec cette désinvolture charmante et cette aisance aristocratique que +lui enviaient tous ses camarades, Guy, muni de sa feuille de route, +pénétra chez l'officier chargé des écritures du régiment et qu'on +appelle le gros major. + +--Bonjour, mesdames, bonjour, messieurs... Ah! pardon, il n'y a pas de +dames, et je le regrette... Le gros major, s'il vous plaît? + +--C'est moi, fit un grand vieux sec, en veston, d'aspect grincheux. + +--Comment! c'est vous le gros major? reprit Guy au comble de +l'étonnement. Eh bien! il faut que vous me le disiez vous-même pour que +je le croie. Vous n'êtes pas gros du tout... et vous avez l'air si peu +major! Quand on me parlait du gros major, ce mot évoquait dans mon +esprit une manière de futaille galonnée. J'arrive, et qu'est-ce que je +trouve?... une espèce d'échalas civil. + +L'officier, déjà fort désobligé par ces propos impertinents, bondit de +rage et d'indignation lorsqu'il apprit qu'ils étaient tenus par un +simple engagé, un bleu! L'attitude du jeune vicomte reçut sa récompense +immédiate sous forme de huit jours de consigne. + +--Et puis, ajouta l'officier, je me charge de vous recommander à votre +capitaine. + +--Je m'en rapporte à vous, mon gros major, et vous en remercie à +l'avance. On n'est jamais trop recommandé auprès de ses chefs. + +De tels débuts promettaient; ils tinrent. + +Tout de suite, Guy de La Hurlotte devint la coqueluche du régiment, où +il apporta, à remplir ses devoirs militaires, tant de fantaisie et un +tel parti pris d'imprévu, que la discipline n'y trouva pas toujours son +compte. + +Mais pouvait-on lui en vouloir, à cet endiablé vicomte, si charmant, si +bon garçon, toujours le cœur et le londrès sur la main? + +Avec le peu d'argent qu'il recevait de sa famille et le grand crédit +qu'il s'était procuré en ville, Guy menait au régiment une vie fastueuse +de grand seigneur pour qui ne comptent édits ni règlements. + +Pourtant, dans les premiers jours de son incorporation, le jeune vicomte +écopa, comme on dit dans l'armée, deux jours de salle de police. + +Passant avec sa compagnie dans la grand-rue de L..., Guy adressa une +fougueuse déclaration et des baisers sans nombre à une jeune femme qui, +sur son balcon, regardait la troupe. + +Indigné de cette mauvaise tenue, le capitaine Lemballeur, aussitôt +rentré, lui porta ce motif: + +À eu dans les rangs une attitude tumultueuse et gesticulatoire peu +conforme au rôle d'un soldat de deuxième classe. + +Vous pensez si Guy fit un sort à ce libellé. Les mots tumultueuse et +gesticulatoire devinrent populaires au régiment et en ville, et le +pauvre capitaine Lemballeur n'osa plus jamais punir Guy. + +Le colonel lui-même se sentait désarmé devant cette belle humeur, et, +quand une plaisanterie du vicomte lui revenait aux oreilles, il se +contentait de hausser les épaules avec indulgence, en murmurant: « Sacré +La Hurlotte, va! » + +Je n'entreprendrai pas de raconter par le menu les aventures militaires +de notre joyeux ami. Les plus gros formats n'y suffiraient pas. + +Je me contenterai, si vous voulez bien, de vous narrer l'épisode qui, +selon moi, marque le point culminant de sa carrière fantaisiste. + +C'était un dimanche. Guy se trouvait de garde. + +À dix heures du soir, il prenait la faction au magasin, situé à deux ou +trois cents mètres du poste. + +Ce soir-là, il y avait grand remue-ménage aux environs du magasin. Des +gens du voisinage donnaient un grand bal costumé où devait se rendre +toute la brillante société de L... + +Quelques invités (Guy était aussi répandu en ville que populaire au +régiment) reconnurent, dans l'humble factionnaire, le brillant vicomte. +Ce ne fut qu'un cri.: + +--Eh bien! La Hurlotte, vous n'êtes donc pas des nôtres, ce soir? + +--J'en suis au désespoir, mais il m'est bien difficile de m'absenter en +ce moment. On m'a confié la garde de cet édifice, et si on le dérobait +en mon absence, je serais forcé de le rembourser à l'État, ce qui ferait +faire une tête énorme à mon pauvre papa, déjà si éprouvé. Vous ne pouvez +pas vous faire remplacer? + +Tiens! c'est une idée. + +En effet, c'est une idée, une mauvaise idée, il est vrai; mais pour Guy, +une mauvaise idée valut toujours mieux que pas d'idée du tout. + +Justement, un soldat passait, un petit blond timide. + +--Veux-tu gagner cent sous, Baudru? + +--Ça n'est pas de refus... mais en quoi faisant? + +--En prenant ma faction, jusqu'à minuit moins le quart. + +Tout d'abord, Baudru frémit devant cette incorrecte proposition, mais, +dame! cent sous... + +--Allons, conclut-il, passe-moi ton sac et ton flingot, et surtout ne +sois pas en retard. + +L'entrée de Guy fit sensation. + +Il avait trouvé dans le vestibule une superbe armure dans laquelle il +s'était inséré, et il arrivait, casque en tête, lance au poing, +caracolant comme dans les vieux tournois. + +Les ennemis se trouvaient représentés par quelques assiettes de petits +fours et des tasses à thé qui jonchèrent bientôt le sol. + +La maîtresse de la maison commençait à manifester de sérieuses +inquiétudes pour le reste de sa porcelaine, quand Baudru, pâle comme un +mort, se précipita dans le salon. + +--Dépêche-toi de descendre en bas, La Hurlotte! V'là une ronde +d'officier qui arrive. Tiens, prends ton fusil et ton sac. + +Tout un monde de terreur tournoya sous le crâne de Guy. Les articles du +code militaire flamboyèrent devant ses yeux, en lettres livides: conseil +de guerre... abandon de son poste... Mort! + +Tout cela en trois secondes!... Puis le sang-froid lui revint +brusquement. + +Se débarrasser de cette armure, il n'y fallait pas songer. La ronde +aurait dix fois le temps d'arriver. + +--Ma foi, tant pis! je descends comme ça. Je trouverai bien une +explication. + +Il était temps. L'officier et son porte-falot n'étaient plus qu'à une +cinquantaine de mètres de la guérite. Bravement, Guy se mit en posture, +croisa sa lance, et d'une voix forte, un peu étouffée par le casque +baissé, cria: « Halte-là!... qui vive? » + +À cette brusque apparition, le soldat laissa choir son falot, et le +brave capitaine Lemballeur, car c'était lui, ne put se défendre d'une +vive émotion. + +Si les aïeux de La Hurlotte avaient pu revenir sur terre à cette minute, +ils eussent été satisfaits de leur descendant, car Guy, bardé de fer, +casque en tête, la lance en arrêt, avait vraiment grande allure. + +La lune éclairait cette scène. + +Pourtant, la surprise du capitaine prit fin. + +--Je parie que c'est encore vous, La Hurlotte? + +Après beaucoup d'efforts, Guy était enfin parvenu à lever la visière de +son casque. + +--Je vais vous dire, mon capitaine... Comme il faisait un peu froid... + +--Oui, mon garçon, allez toujours. Je sais bien que ce n'est pas le +toupet qui vous manque, mais celle-là est décidément trop raide! +Faites-moi le plaisir d'aller remettre cette ferblanterie où vous l'avez +trouvée... et puis vous recevrez de mes nouvelles. + +Guy termina sa faction en proie à une vive inquiétude, sentiment +inaccoutumé chez lui. + +De son côté, le capitaine Lemballeur n'était pas moins inquiet de la +façon dont il libellerait le motif de la punition de La Hurlotte, car +ses collègues en étaient encore à le blaguer avec la fameuse attitude +tumultueuse et gesticulatoire. + +Il rentra au poste, demanda le livre, se gratta la tête longuement et +écrivit: + +Deux jours de consigne au soldat de La Hurlotte. Étant de garde, a mis +une tenue de fantaisie. + + +APHASIE + + +Celle-là, par exemple, dépassait tout ce que le capitaine Lemballeur +avait vu de plus raide, et, mille pétards de Dieu! il en avait vu de +raides, le capitaine Lemballeur, dans toutes ses campagnes, en Crimée, +au Mexique et partout, et partout, mille pétards de Dieu! + +Le médecin, un jeune major frais émoulu du Val-de-Grâce, ne se démontait +pas. + +--Mais enfin, docteur, tonitruait le capitaine, vous ne me ferez jamais +croire que ce pétard de Dieu de clairon ne s'est pas f... de moi dans +les grandes largeurs! + +--Je ne le crois pas pour ma part, capitaine, car j'ai vu dans les +hôpitaux des cas d'aphasie encore plus curieux que celui-là. + +--Aphasie... aphasie! Je t'en f.... moi, de l'aphasie... avec huit jours +de boîte! + +--Ma conscience de médecin m'interdit de laisser violenter cet homme, +que je considère provisoirement comme un malade, et même un malade très +intéressant. Je l'envoie aujourd'hui en observation à l'hôpital. + +L'excellent capitaine Lemballeur s'inclina devant l'homme de science; +mais, c'est égal, mille pétards de Dieu! elle était raide, celle-là! + +Pendant ce colloque, il y avait, dans une des chambres de la 3e du 4, +deux hommes qui ne s'étaient jamais tant amusés. + +Quand je dis deux hommes, je devrais dire un homme et un clairon. + +L'homme était un soldat de deuxième classe, de fort élégante tournure, +répondant au nom de Guy de La Hurlotte. + +À la suite de quelques frasques dépassant les dimensions ordinaires des +frasques admises, le vieux comte de La Hurlotte avait invité son fils à +contracter un engagement de cinq ans dans l'infanterie française, et +voilà comment le jeune Guy se trouvait l'honneur et la joie du 145, de +ligne à L... + +Le clairon qui partageait en ce moment la bonne humeur du vicomte +n'était autre que son brosseur et fidèle ami, le nommé Jumet. + +Et ils avaient de quoi rire doublement, les drilles! + +D'abord, parce que l'aventure de la veille était en elle-même tout à +fait drôle, et ensuite parce que, pouvant tourner très mal, elle avait +un dénouement qu'ils n'auraient pas osé rêver. + +La veille, un dimanche, Guy se trouvait consigné, ce qui lui arrivait +plus souvent qu'à son tour. + +Il faisait un temps superbe. Sur le coup de quatre heures, Guy n'y put +résister; il se mit en tenue et sortit de la caserne. + +Justement, c'était le clairon Jumet, le dévoué Jumet, qui était de +garde. + +--Dis donc, Jumet, fit Guy, je suis consigné, mais je sors tout de même. + +--Prends bien garde de te faire piger, mon vieux vicomte. + +--Pas de danger, je vais dîner chez une femme adultère. + +--Amuse-toi bien. + +--Si l'adjudant fait sonner aux consignés, tu ne sonneras pas, hein? + +--Diable! ça n'est pas commode, ça. + +--Tu sonneras autre chose, voilà tout. + +Et Jumet, qui, à l'instar de son ami Guy, n'avait jamais douté de rien, +répondit simplement: + +--Entendu, vicomte; rapporte-moi un bon cigare. + +--Je t'en rapporterai deux, mais je n'aime pas qu'on me mette le marché +en main. + +Et, sur un cordial shake-hand, l'homme et le clairon se séparèrent. + +Malheureusement pour l'homme, il n'avait pas fait cent mètres hors de la +caserne qu'il rencontra le terrible capitaine Lemballeur, celui-là même +qui l'avait consigné. + +Avec une admirable prestesse, Guy s'introduisit dans la première +boutique qui lui tomba sous la main, mais pas assez vite pour que le +capitaine ne l'eût reconnu. + +Ravi de prendre La Hurlotte en défaut, le capitaine Lemballeur gagna la +caserne à grands pas. + +--Clairon, cria-t-il, sonnez aux consignés, mille pétards de Dieu! et +pas de gymnastique! + +Pauvre Jumet, en voilà une tuile! + +Il essaya de parlementer. + +--Mon capitaine, l'adjudant vient d'y faire rappeler. + +--Je m'en fous! Rappelez-les encore, mille pétards de Dieu! + +Lentement, tristement, penaudement, Jumet saisit son instrument et gagna +le milieu de la cour. + +Tarata... ta! Tarata... ta! Tarata... ta + +--Mais, espèce de brute! s'écria Lemballeur, je vous dis de sonner aux +consignés, mille pétards de Dieu! Et vous sonnez aux caporaux. + +--Ah! pardon, capitaine, je vous demande bien pardon. Tarata... tatata! +Tarata... tatata! ... + +--Voilà qu'il sonne aux sergents, maintenant! Mais il est saoul comme un +cochon, ce pétard de Dieu-là! + +Jumet s'excusa encore, et sonna successivement la soupe, la +distribution, les malades, les lettres, le rapport, etc., mais pas du +tout les consignés. + +Toute la caserne était sens dessus dessous. + +Le capitaine Lemballeur consistait en une explosion de pétards de Dieu! + +Il empoigna Jumet au collet: + +--Mille pétards de Dieu! voulez-vous sonner aux consignés, oui ou non? + +Jumet se dégagea doucement, et, sur un ton à la fois ferme et désolé + +--Je regrette beaucoup, mon capitaine, dit-il, mais JE NE ME RAPPELLE +PLUS L'AIR. + +Et il rentra au poste, très simplement. + +Les menaces les plus terribles, la lecture du code militaire, rien n'y +fit. + +--Quand vous me fusilleriez, répondait-il avec la plus grande +mansuétude, qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse? Je ne me rappelle +plus l'air. + +Le lendemain matin, sur les conseils de Guy de La Hurlotte, Jumet se fit +porter malade, et raconta son cas au docteur. + +--C'est très curieux, ce qui m'a pris hier. Le capitaine Lemballeur m'a +commandé de sonner aux consignés, et je n'ai pas été foutu de me +rappeler l'air. Je dois avoir quelque chose de cassé dans la tête. + +Le médecin l'interrogea sur ses antécédents, sa famille. + +--J'ai une sœur un peu maboul, répondit Jumet, et un oncle complètement +loufoque. + +--Parfaitement, c'est un cas très curieux d'aphasie. + +Jumet fut soumis à la visite de tous les gros bonnets de la médecine +militaire, qui furent unanimes à reconnaître l'aphasie, avec un +commencement de paralysie. + +Et le clairon Jumet fut réformé à la première inspection générale. + +Guy de La Hurlotte perdit à cette aventure la crème des brosseurs et la +perle des amis, mais la société civile y gagna, _raram avem_, un citoyen +qui n'a qu'une parole. + + +UNE MORT BIZARRE + + +La plus forte marée du siècle (c'est la quinzième que je vois et +j'espère bien que cette jolie série ne se clora pas de sitôt) s'est +accomplie mardi dernier, 6 novembre. + +Joli spectacle, que je n'aurais pas donné pour un boulet de canon, ni +même deux boulets de canon, ni trois. + +Favorisée par une forte brise S.-O., la mer clapotante affleurait les +quais du Havre, et s'engouffrait dans les égouts de ladite ville, se +mélangeant avec les eaux ménagères, qu'elle rejetait dans les caves des +habitants. + +Les médecins se frottaient les mains: « Bon, cela! se disaient-ils, à +nous les petites typhoïdes! » + +Car--le croirait-on?--Le Havre-de-Grâce est bâti de telle façon que ses +égouts sont au-dessus du niveau de la mer. Aussi, à la moindre petite +marée, malgré l'énergique résistance de M. Rispal, les ordures des +Havrais s'épanouissent, cyniques, dans les plus luxueuses artères de la +cité. + +Ne vous semble-t-il pas, par parenthèse, que ce saligaud[1] de François +Ier, au lieu de traîner une existence oisive dans les brasseries à +femmes du carrefour Buci, n'aurait pas mieux fait de surveiller un peu +les ponts et chaussées de son royaume? + +N'importe! c'était un beau spectacle. + +Je passai la plus importante partie de ma journée sur la jetée, à voir +entrer des bateaux et à en voir sortir d'autres. + +Comme la brise fraîchissait, je relevai le collet de mon pardessus. Je +m'apprêtais à en faire autant pour le bas de mon pantalon (je suis +extrêmement soigneux de mes effets), quand apparut mon ami Axelsen. + +Mon ami Axelsen est un jeune peintre norvégien, plein de talent et de +sentimentalité. + +Il a du talent à jeun et de la sentimentalité le reste du temps. + +À ce moment, la sentimentalité dominait. + +Était-ce la brise un peu vive? Était-ce le trop-plein de son cœur?... +Ses yeux se remplissaient de larmes. + +--Eh bien! fis-je, cordial, ça ne va donc pas, Axelsen? + +--Si, ça va. Spectacle superbe, mais douloureux souvenir. Toutes les +plus fortes marées du siècle brisent mon pauvre cœur. + +--Contez-moi ça. + +--Volontiers, mais pas là. + +Et il m'entraîna dans la petite arrière-boutique d'un bureau de tabac où +une jeune femme anglaise, plutôt jolie, nous servit un swenskapunch de +derrière les fagots. + +Axelsen étancha ses larmes, et voici la navrante histoire qu'il me +narra: + +--Il y a cinq ans de cela. J'habitais Bergen (Norvège) et je débutais +dans les arts. Un jour, un soir plutôt, à un bal chez M. Isdahl, le +grand marchand de rogues, je tombai amoureux d'une jeune fille charmante +à laquelle, du premier coup, je ne fus pas complètement indifférent. Je +me fis présenter à son père et devins familier de la maison. C'était +bientôt sa fête. J'eus l'idée de lui faire un cadeau, mais quel +cadeau?... Tu ne connais pas la baie de Vaagen? + +--Pas encore. + +--Eh bien, c'est une fort jolie baie dont mon amie raffolait, surtout en +un petit coin. Je me dis: « Je vais lui faire une jolie aquarelle de ce +petit coin, elle sera bien contente. » Et un beau matin me voilà parti +avec mon attirail d'aquarelliste. Je n'avais oublié qu'une chose, mon +pauvre ami: de l'eau. Or tu sais que si le mouillage est interdit aux +marchands de vins, il est presque indispensable aux aquarellistes. Pas +d'eau! Ma foi, me dis-je, je vais faire mon aquarelle à l'eau de mer, je +verrai ce que ça donnera. + +« Ça donna une fort jolie aquarelle que j'offris à mon amie et qu'elle +accrocha tout de suite dans sa chambre. Seulement... tu ne sais pas ce +qui arriva? + +--Je le saurai quand tu me l'auras dit. + +--Eh bien, il arriva que la mer de mon aquarelle, peinte avec de l'eau +de mer, fut sensible aux attractions lunaires, et sujette aux marées. +Rien n'était plus bizarre, mon pauvre ami, que de voir, dans mon +tableau, cette petite mer monter, monter, monter, couvrant les rochers, +puis baisser, baisser, baisser, les laissant à nu, graduellement. + +--Ah! + +--Oui... Une nuit, c'était comme aujourd'hui la plus forte marée du +siècle, il y eut sur la côte une tempête épouvantable. Orage, tonnerre, +ouragan! + +Dès le matin, je montai à la villa où demeurait mon amante. Je trouvai +tout le monde dans le désespoir le plus fou. + +Mon aquarelle avait débordé: la jeune fille était noyée dans son lit. + +--Pauvre ami! + +Axelsen pleurait comme un veau marin. Je lui serrai la main. + +--Et, tu sais, ajouta-t-il, c'est absolument vrai ce que je viens de te +raconter là. Demande plutôt à Johanson. + +Le soir même, je vis Johanson qui me dit que c'était de la blague. + + +LE RAILLEUR PUNI[2] + + +J'ai voulu conter cette histoire, à l'occasion de l'année qui vient, +pour prouver aux jeunes gens disposés à la raillerie qu'il est toujours +malséant et parfois dangereux de se gausser des malheureux. Fasse le +ciel que ce récit produise son effet et que la nouvelle année soit +exempte de déplorables plaisanteries et de méchants brocards! + +C'était le 31 décembre 1826. + +Il avait beaucoup neigé depuis quelques jours sur la petite ville de +Potinbourg-sur-Bec, mais le dégel était survenu, et la neige tournait en +boue noire. + +Au coin de la rue Saint-Gaspard et de la place du Marché-aux-Veaux se +dressait la boutique du sieur Hume-Mabrize, maître apothicaire, car, à +cette époque, les pharmaciens n'étaient pas encore éclos. + +On vendait non point des médicaments, mais des drogues, et, entre nous, +le pauvre monde ne s'en trouvait pas plus mal. + +Il pouvait être cinq heures du soir; + +Hume-Mabrize, dans son laboratoire, élaborait je ne sais quel +bienfaisant électuaire. La boutique était sous la garde du jeune +Athanase, garçon apothicaire de beaucoup d'avenir, mais, +malheureusement, doué d'un esprit caustique et railleur. + +En ce moment, inoccupé, Athanase regardait, sur le seuil de la porte, +les gens patauger dans la boue, prenant grande joie à cette +contemplation cruelle. + +Une grande voiture de coquetier arrivait par la rue Saint-Gaspard, à +fond de train, éclaboussant les passants qui criaient et montraient le +poing à cette brute de charretier. + +Justement, devant la boutique de l'apothicaire, s'étendait une large et +profonde flaque de boue. + +Un monsieur, étranger à la localité, n'eut que le temps, pour ne pas +être écrasé, de sauter sur le trottoir. Mais la roue de la voiture entra +violemment dans la flaque et en projeta le contenu tout alentour. + +Le monsieur étranger à la localité fut littéralement inondé de fange. Il +en avait plein ses culottes, plein sa houppelande, sur le visage et +jusque dans les cheveux. + +Athanase conçut la plus vive allégresse de ce malheur. Il éclata de rire +et, comme le monsieur s'éloignait en grommelant, il le rappela pour lui +demander ironiquement: + +--Voulez-vous une brosse? + +Le lendemain, c'était le premier jour de l'an. + +La boutique de M. Hume-Mabrize était à peine ouverte qu'un garçon de +l'auberge du Roi-Maure vint demander un lavement émollient pour un +client qui se tordait dans les plus pénibles coliques. + +--Bien, répondit l'apothicaire; aussitôt préparé, Athanase ira +l'administrer lui-même. + +En ce temps, vous savez, le grand Eguisier n'avait pas accompli sa +géniale invention et, presque toujours, les lavements étaient +administrés par les apothicaires eux-mêmes ou par leurs garçons. + +Comme une invention modifie les mœurs! + +Hume-Mabrize prépara, avec son soin ordinaire, un bon liquide émollient, +sédatif et mucilagineux, l'introduisit bouillant dans le cylindre +d'étain que vous savez, et voilà mon Athanase parti pour accomplir sa +mission. + +La clef du voyageur était sur la porte. Athanase entra. + +Sans mot dire, le voyageur découvrit la partie intéressée. + +Athanase, avec une attention et une précision professionnelles, fit son +devoir. + +Doucement, sans précipitation, le piston s'enfonça dans le cylindre, +poussant devant lui le bon liquide, tel un docile troupeau, doux et +tiède. + +Là... ça y est + +Il n'y avait plus qu'à se retirer et à s'en aller. + +Mais, tout à coup, comme un volcan, comme une explosion, il se produisit +un phénomène inattendu. + +Projeté violemment dehors, le bon liquide venait de sortir, comme +déshonoré d'avoir été amené en tel endroit. + +Le visage d'Athanase était là, tout près, à bout portant. Il n'en perdit +pas une goutte. + +Alors le voyageur tourna son autre face vers le jeune apothicaire et lui +demanda sur le ton de la politesse empressée: + +--Voulez-vous une brosse? + + +EXCENTRIC'S + + +_We are told that the sultan Mahrnoud_ _by his perpetual wars..._ + +SIR CORDON SONNETT. + +Par un phénomène bizarre d'association d'idées (assez commun aux jeunes +hommes de mon époque), l'Exposition de 1889 me rappelle celle de 1878. + +À cette époque, dix printemps de moins fleurissaient mon front. C'est +effrayant ce qu'on vieillit entre deux Expositions universelles, surtout +lorsqu'elles sont séparées par un laps considérable. + +Ma bonne amie d'alors, une petite brunette à qui l'ecclésiastique le +plus roublard aurait donné le bon Dieu sans confession (or une nuit +d'orgie, pour elle, n'était qu'un jeu), me dit un jour à déjeuner: + +--Qu'est-ce que tu vas faire, pour l'Exposition? + +--Que ferais-je bien pour l'Exposition? + +--Expose. + +--Expose?... Quoi? + +--N'importe quoi. + +--Mais je n'ai rien inventé! + +(À ce moment, je n'avais pas encore inventé mon aquarium en verre +dépoli, pour poissons timides. S.G.D.G.) + +--Alors, reprit-elle, achète une baraque et montre un phénomène. + +--Quel phénomène? ... Toi? + +Terrible, elle fronça son sourcil pour me répondre: + +--Un phénomène, moi! + +Et peut-être qu'elle allait me fiche des calottes, quand je m'écriai, +sur un ton d'amoureuse conciliation: + +--Oui, tu es un phénomène, chère âme! un phénomène de grâce, de charme +et de fraîcheur! + +Ce en quoi je ne mentais pas, car elle était bigrement gentille, ce +petit chameau-là. + +Un coquet nez, une bouche un peu grande (mais si bien meublée), des +cheveux de soie innombrables et une de ces peaux tendrement +blanc-rosées, comme seules en portent les dames qui se servent de crème. + +Certes, je ne me serais pas jeté pour elle dans le bassin de la place +Pigalle, mais je l'aimais bien tout de même. + +Pour avoir la paix, je conclus: + +--C'est bon! puisque ça te fait plaisir, je montrerai un phénomène. + +--Et moi, je serai à la caisse? + +--Tu seras à la caisse. + +--Si je me trompe en rendant la monnaie, tu ne me ficheras pas des +coups? + +--Est-ce que je t'ai jamais fichu des coups? + +--Je n'ai jamais rendu de monnaie, alors je ne sais pas... + +Si je rapporte ce dialogue tout au long, c'est pour donner à ma +clientèle une idée des conversations que j'avais avec Eugénie (c'est +peut-être Berthe qu'elle s'appelait). + +Huit jours après, je recevais de Londres un nain, un joli petit nain. + +Quand les nains anglais, chacun sait ça, se mêlent d'être petits, ils le +sont à défier les plus puissants microscopes; mais quand ils se mêlent +d'être méchants, détail moins connu, ils le sont jusqu'à la témérité. + +C'était le cas du mien. Oh! la petite teigne! + +Il me prit en grippe tout de suite, et sa seule préoccupation fut de me +causer sans relâche de vifs déboires et des afflictions de toutes +sortes. + +Au moment de l'exhibition, il se haussait sur la pointe des pieds avec +tant d'adresse, qu'il paraissait aussi grand que vous et moi. + +Alors, quand mes amis me blaguaient, disant: « Il n'est pas si épatant +que ça, ton nain! » et que je lui transmettais ces propos désobligeants, +lui, cynique, me répondait en anglais: + +--Qu'est-ce que vous voulez... il y a des jours où on n'est pas en +train. + +Un soir, je rentrai chez moi deux heures plus tôt que ne semblait +l'indiquer mon occupation de ce jour-là. + +Devinez qui je trouvai, partageant la couche de Clara (je me rappelle +maintenant, elle s'appelait Clara)! + +Inutile de chercher, vous ne devineriez jamais. + +Mon nain! Oui, mesdames et messieurs, Clara me trompait avec ce British +minuscule! + +J'entrai dans une de ces colères + +Heureusement pour le traître, je levai les bras au ciel avant de songer +à le calotter. Il profita du temps que mes mains mirent à descendre +jusqu'à sa hauteur pour filer. + +Je ne le revis plus. + +Quant à Clara, elle se tordait littéralement sous les couvertures. + +--Il n'y a pas de quoi rire, fis-je sévèrement. + +--Comment, pas de quoi rire? Eh ben, qu'est-ce qu'il te faut à toi?... +Grosse bête, tu ne vas pas être jaloux d'un nain anglais? C'était pour +voir, voilà tout. Tu n'as pas idée... + +Et elle se reprit à rire de plus belle, après quoi elle me donna +quelques détails, réellement comiques, qui achevèrent de me désarmer. + +C'est égal, dorénavant, je me méfiai des nains et, pour utiliser le +local que j'avais loué, je me procurai un géant japonais. + +Vous rappelez-vous le géant japonais de 1878? Eh bien! c'est moi qui le +montrais. Mon géant japonais ne ressemblait en rien à mon nain anglais. +D'une taille plus élevée, il était bon, serviable et chaste. + +Ou, du moins, il semblait doué de ces qualités. J'ai raison de dire il +semblait, car, à la suite de peu de jours, je fis une découverte qui me +terrassa. + +Un soir, rentrant inopinément dans la chambre de Camille (oui, c'est +bien Camille, je me souviens), je trouvai, jonchant le sol, l'orientale +défroque de mon géant, et dans le lit Camille... devinez avec qui! + +Inutile de chercher, vous ne trouveriez jamais. + +Camille, avec mon ancien nain! + +C'était mon espèce de petit cochon de nain anglais, qui n'avait rien +trouvé de mieux, pour rester près de Camille, que de se déguiser en +géant japonais. + +Cette aventure me dégoûta à tout jamais du métier de barnum. + +C'est vers cette époque qu'entièrement ruiné par les prodigalités de ma +maîtresse j'entrai en qualité de valet de chambre, 59, rue de Douai, +chez un nommé Sarcey. + + +LE VEAU CONTE DE NOËL POUR SARA SALIS + + +Il y avait une fois un petit garçon qui avait été bien sage, bien sage. +Alors, pour son petit Noël, son papa lui avait donné un veau. + +--Un vrai? + +--Oui, Sara, un vrai. + +--En viande et en peau? + +--Oui, Sara, en viande et en peau. + +--Qui marchait avec ses pattes? + +--Puisque je te dis un vrai veau + +--Alors? + +--Alors, le petit garçon était bien content d'avoir un veau seulement, +comme il faisait des saletés dans le salon... + +--Le petit garçon? + +--Non, le veau... Comme il faisait des saletés et du bruit, et qu'il +cassait les joujoux de ses petites sœurs... + +--Il avait des petites sœurs, le veau? + +Mais non, les petites sœurs du petit garçon... Alors on lui bâtit une +petite cabane dans le jardin, une jolie petite cabane en bois... + +--Avec des petites fenêtres? + +--Oui, Sara, des tas de petites fenêtres et des carreaux de toutes +couleurs... Le soir, c'était le réveillon. Le papa et la maman du petit +garçon étaient invités à souper chez une dame. Après dîner, on endort le +petit garçon et ses parents s'en vont... + +--On l'a laissé tout seul à la maison? + +--Non, il y avait sa bonne... Seulement, le petit garçon ne dormait pas. +Il faisait semblant. Quand la bonne a été couchée, le petit garçon s'est +levé et il a été trouver des petits camarades qui demeuraient à côté... + +--Tout nu? + +--Oh! non, il était habillé. Alors tous ces petits polissons, qui +voulaient faire réveillon comme des grandes personnes, sont entrés dans +la maison, mais ils ont été attrapés, la salle à manger et la cuisine +étaient fermées. Alors, qu'est-ce qu'ils ont fait?... + +--Qu'est-ce qu'ils ont fait, dis? + +--Ils sont descendus dans le jardin et ils ont mangé le veau... + +--Tout cru? + +--Tout cru, tout cru. + +--Oh! les vilains! + +--Comme le veau cru est très difficile à digérer, tous ces petits +polissons ont été très malades le lendemain. Heureusement que le médecin +est venu! On leur a fait boire beaucoup de tisane, et ils ont été +guéris... Seulement, depuis ce moment-là, on n'a plus jamais donné de +veau au petit garçon. + +--Alors, qu'est-ce qu'il a dit, le petit garçon? + +--Le petit garçon..., il s'en fiche pas mal. + + +EN VOYAGE SIMPLES NOTES + + +À l'encontre de beaucoup de personnes que je pourrais nommer, je préfère +m'introduire dans un compartiment déjà presque plein que dans un autre +qui serait à peu près vide. + +Pour plusieurs raisons. + +D'abord, ça embête les gens. + +Êtes-vous comme moi? j'adore embêter les gens, parce que les gens sont +tous des sales types qui me dégoûtent. + +En voilà des sales types, les gens! + +Et puis, j'aime beaucoup entendre dire des bêtises autour de moi, et +Dieu sait si les gens sont bêtes! Avez-vous remarqué? + +Enfin, je préfère le compartiment plein au compartiment vide, parce que +ce manque de confortable macère ma chair, blinde mon cœur, armure mon +âme, en vue des rudes combats pour la vie (_struggles for life_). + +Voilà pourquoi, pas plus tard qu'avant-hier, je pénétrais dans un wagon +où toutes les places étaient occupées, sauf une dont je m'emparai, non +sans joie. + +Une seconde raison (et c'est peut-être la bonne) m'incitait à pénétrer +dans ce compartiment plutôt que dans un autre, c'est que les autres +étaient aussi bondés que celui-là. + +Cet événement, auquel j'attache sans doute une importance démesurée, se +passait à une petite station dont vous permettrez que je taise le nom, +car elle dessert un pays des plus giboyeux et encore peu exploré. + +Parmi les voyageurs de mon wagon, je citerai: + +Deux jeunes amoureux, grands souhaiteurs de tunnels, la main dans la +main, les yeux dans les yeux. Une idylle! + +Cela me rappelle ma tendre jouvence. Une larme sourd[3] de mes yeux et, +après avoir trembloté un instant à mes cils, coule au long de mes joues +amaigries pour s'engouffrer dans les broussailles de ma rude moustache. + +Continuez, les amoureux, aimez-vous bien, et toi, jeune homme, mets +longtemps ta main dans celle de ta maîtresse, cela vaut mieux que de la +lui mettre sur la figure, surtout brutalement. + +À côté des amants s'étale un ecclésiastique gras et sans distinction, +sur la soutane duquel on peut apercevoir des résidus d'anciennes sauces +projetées là par suite de négligences en mangeant. + +À votre place, monsieur le curé, je détournerais quelques fonds du +denier de saint Pierre pour m'acheter des serviettes. + +Près de l'ecclésiastique, un jeune peintre très gentil, dont j'ai fait +la connaissance depuis. + +Beaucoup de talent et très rigolo. + +Près de la portière, un monsieur et son fils. + +Le monsieur frise la quarantaine, le petit garçon a vu s'épanouir, cette +année, son sixième printemps. Pauvre petit bougre! + +Le père profite des heures de voyage pour inculquer la grammaire à son +rejeton. lis en sont au pluriel, au terrible pluriel. + +Les mots en ail aussi, excepté éventail et quelques autres dont la +souvenance a disparu de mon cerveau. + +Quand l'infortuné crapaud s'est fourré dans sa pauvre petite caboche la +règle et ses exceptions, le professeur passe aux exemples, et c'est là +qu'il apparaît dans toute sa beauté. + +L'enfant tient une ardoise sur ses genoux et un crayon à la main. + +--Tu vas me mettre ça au pluriel. + +--Oui, papa. + +--Fais bien attention. + +--Oui, papa. + +--Le chacal, cet épouvantail du bétail, s'introduit dans un soupirail. + +À ce moment, le jeune peintre me regarde, je regarde le jeune peintre, +et, malgré mon sang-froid bien connu, j'éclate de rire et lui aussi. + +Le père-professeur, tout à sa leçon, ne devine pas la cause de notre +hilarité et continue: + +--Voici maintenant les mots en ou, dont certains prennent au pluriel un +s, d'autres un x. + +J'attends l'exemple. Il ne tarde pas: + +--Le pou est le joujou et le bijou du sapajou. + +Le petit fait une distribution judicieuse d's et d'x, et nous passons à +la géographie. + +Non, vous n'avez pas idée de la quantité énorme de fleuves qui se +jettent dans la Méditerranée! + +Il me semble que, de mon temps, il n'y en avait pas tant que ça. + +Mon ami l'artiste me demande gravement comment, recevant toute cette +eau, la Méditerranée ne déborde pas. + +Je lui fais cette réponse classique: que la Providence a prévu cette +catastrophe et mis des éponges dans la mer. + +Le petit, qui nous a entendus, demande à son père si c'est vrai. + +Le père, interloqué, hausse imperceptiblement les épaules, ne répond +pas, et déclare la leçon terminée. + +Encouragés par ce résultat, nous tâchons d'inculquer au petit garçon +quelques faux principes. + +--Savez-vous, mon jeune ami, pourquoi la mer, bien qu'alimentée par +l'eau douce des rivières, est salée? + +--Non, monsieur. + +--Eh bien, c'est parce qu'il y a des morues dedans. + +--Ah! + +--Et l'ardoise que vous avez là sur vos genoux, savez-vous d'où elle +vient? + +--Non, monsieur. + +--Eh! elle vient d'Angers, et c'est même pour ça que le métier de +couvreur est si dangereux. + +À ce moment, le père intervient et nous prie de ne pas fausser le +jugement de son fils. + +Nous répliquons avec aigreur: + +--Avec ça que vous n'êtes pas le premier à le lui fausser, quand vous +lui faites écrire que les poux sont les joujoux et les bijoux des +sapajous! Si vous croyez que ça ferait plaisir à Buffon d'entendre de +telles hérésies! + +Nous entrons en gare. + +Il était temps! + + +LE CHAMBARDOSCOPE + + +Je ne me rappelle plus, mais je crois bien que ce fut le jeune duc +Honneau de la Lunerie qui s'écria: + +--Non, l'homme n'est pas un animal ou, si c'est un animal, c'est un +animal supérieur. + +Sur ce dernier mot, Laflemme perdit patience: + +--Un animal supérieur, l'homme! ... Voulez-vous avoir mon opinion sur +l'homme? + +--Volontiers, Laflemme. + +--L'homme est une andouille, la dernière des andouilles. + +--Et la femme? + +--La femme en est l'avant-dernière. + +--Tu es dur pour l'humanité, Laflemme. + +--Pas encore assez! C'est précisément l'humanité qui a perdu l'homme. +Dire que cet idiot-là aurait pu être le plus heureux des animaux, s'il +avait su se tenir tranquille. Mais non, il a trouvé qu'il n'avait pas +assez contre lui de la pluie du ciel, du tonnerre de Dieu, des maladies, +et il a inventé la civilisation. + +--Pourtant, Laflemme.... interrompit le jeune duc Honneau de la Lunerie. + +--Il n'y a pas de pourtant, duc Honneau! véhémenta Laflemme. La +civilisation, qu'est-ce que c'est, sinon la caserne, le bureau, l'usine, +les apéritifs, et les garçons de banque? + +« L'homme est si peu le roi de la Nature, qu'il est le seul de tous les +animaux qui ne puisse rien faire sans payer. Les bêtes mangent à l'œil, +boivent à l'œil..., aiment à l'œil... + +--Je te ferai remarquer, Laflemme, que beaucoup d'humains ne se gênent +pas pour pratiquer cette dernière opération le plus ophtalmiquement du +monde. Il existe même certains quidams qui en tirent de petits +bénéfices. + +--Parfaitement! mais de quel opprobre l'humanité ne couvre-t-elle pas +ces êtres ingénieux et charmants! Je reviens à la question. Avez-vous +jamais vu un daim se ruiner pour une biche? Le cochon le plus dévoyé ne +peut-il pas se livrer à toutes ses cochonneries sans qu'un de ses +confrères, déguisé en sergent de ville ou en huissier, ne vienne lui +présenter un mandat d'arrêt ou un billet à ordre?... Dites-le moi +franchement, qui de vous peut se vanter d'avoir assisté au spectacle +d'une sarigue tirant un sou de sa poche! + +Pas un de nous ne releva le défi. Laflemme avait décidément raison: +l'homme était un animal inférieur. + +Le jeune duc Honneau de la Lunerie lui-même semblait écrasé sous +l'éloquence documentaire de notre brave ami Laflemme. + +Notre brave ami Laflemme n'était pas, comme on pourrait le croire, un +paradoxal fantaisiste, un creux théoricien. + +À peine au sortir de l'enfance, et même un peu avant, il avait mis en +pratique ses théories sur la méprisabilité du travail. + +Sa devise favorite était: On n'est pas des bœufs. Son programme: Rien +faire et laisser dire. + +La manifestation de ces farouches révolutionnaires qui réclamaient huit +heures de travail par jour lui arracha de doux sourires, et il félicita +de tout son cœur les gardiens de la paix (sic) qui assommèrent ces +formidables idiots. + +Laflemme ne possédait aucune fortune personnelle ou autre. Employé nulle +part, il eût été mal venu à réclamer des appointements. + +L'horreur instinctive qu'il avait de la magistrature en général et de +Mazas en particulier le maintint dans le chemin d'une vertu relative. + +Il lui arriva souvent d'emprunter des sommes qu'il négligea de rendre, +mais toujours à des gens riches que ces transactions ne pouvaient gêner +(une certaine sensibilité native lui tenant lieu de conscience). + +Entre-temps, il exécutait des besognes pitoyablement rémunératrices, +mais coûtant si peu d'efforts, comme, par exemple, des romans pour le +compte de M. Richebourg. + +Un de ceux qu'il écrivit, dans ces conditions, est resté gravé au plus +creux de tous les cœurs vraiment concierges. Il s'appelait, si mes +souvenirs sont exacts: + +_La Belle Cul-de-Jatte_ _ou la Fille du Fou mort-né._ + +Tout l'argent que lui rapporta cette œuvre sensationnelle passa, +d'ailleurs, à l'entretien d'une charmante jeune femme de Clignancourt, +qu'il possédait pour maîtresse, et à qui sa taille exiguë avait valu le +sobriquet de la môme Zéro-Virgule-Cinq. + +Malgré ses faibles dimensions, la môme Zéro-Virgule-Cinq était douée +d'appétits cléopâtreux, et le pauvre Laflemme dut la céder un beau soir, +pour dix sous, à un Russe ivre-mort. + +L'hiver approchait. + +Laflemme, assez frileux de sa nature, et dégoûté de patauger dans la +boue frigide de Paris alors qu'il fait si beau soleil dans le Midi, +résolut d'aller passer l'hiver à Nice. + +Il fit ses malles, lesquelles consistaient en une valise surannée, +enleva la petite aiguille d'une vieille montre en nickel qu'il avait, +mit la grande aiguille sur 6 heures et prit le train de Nice. + +Encore peu de monde à Nice: la saison commençait à peine. + +Laflemme s'installa dans un hôtel confortable, et, dès le premier dîner +qu'il fit à la table d'hôte, intéressa vivement les voyageurs. + +La conversation était tombée, comme il arrive à toutes les tables d'hôte +de Nice, chaque jour que Dieu fait, sur le fameux tremblement de terre +de 1886. + +(À Nice, on ne connaît que quatre sujets de conversation: la roulette de +Monte-Carlo, le tremblement de terre de 86, les gens de marque arrivant +ou partant, et la joie généreuse qu'on éprouve à avoir chaud quand les +Parisiens grelottent.) + +--Le tremblement de terre! dit Laflemme d'une voix douce, mais bien +articulée. Les gens qui en seront victimes désormais, c'est qu'ils le +voudront bien. + +On dressa l'oreille d'un air interrogateur. + +--Parfaitement, puisque la science permet maintenant de prévoir la +catastrophe vingt-quatre heures avant son explosion. + +Pour le coup, tous les dîneurs se suspendirent aux lèvres de Laflemme. + +--Comment! vous ne connaissez pas le chambardoscope, cet instrument +inventé par un prêtre irlandais? + +Aucun de ces messieurs et dames ne connaissait le chambardoscope. + +Laflemme sortit sa fameuse vieille montre de nickel. + +--Vous voyez, ça n'est pas bien compliqué. L'instrument ressemble un peu +à une montre, à cette différence près qu'il ne comporte qu'une aiguille. +L'intérieur consiste en un appareil extrêmement sensible aux courants +telluriques qui travaillent le sol. La façon de s'en servir est des plus +simples. Vous placez l'instrument à plat, comme ceci, de façon que +l'aiguille soit bien dans l'axe du méridien, comme cela. Si l'aiguille +se maintient sur le chiffre 6, rien à craindre. Si l'aiguille incline à +droite du 6, c'est qu'on a affaire à des courants telluriques positifs. +Si, au contraire, elle se dirige à gauche, cela annonce des courants +telluriques négatifs, plus dangereux que les autres. + +Tous les yeux se fixaient, attentifs, sur l'aiguille, qui se maintint +impassiblement au chiffre 6. + +--Nous pouvons dormir sur nos deux oreilles, conclut gaiement Laflemme. + +À partir de ce jour, Laflemme fut l'enfant gâté de l'hôtel. Au déjeuner, +au dîner, il devait sortir son chambardoscope. + +--Encore rien aujourd'hui! Allons, ça va bien! + +Et les visages de refléter la sérénité. + +Le matin du septième jour, Laflemme descendit plus tôt que de coutume. +Il prit en particulier le patron de l'hôtel. + +--Ayez la bonté de me préparer ma note. Je télégraphie à Paris pour +qu'on m'envoie de l'argent, et je file ce soir. + +--Qu'y a-t-il donc? + +--Voyez plutôt. + +La chambardoscope marquait 9,5. Courants telluriques négatifs, les pires +de tous! Ça n'allait pas traîner. + +Le patron blêmit. + +--Surtout, n'en dites rien à personne... Votre instrument peut se +tromper. + +--Mon devoir me commande d'avertir tout le monde. + +--N'en faites rien, je vous en conjure. + +Et le pauvre homme blêmissait toujours. Cette révélation, c'était +l'hôtel vidé sur l'heure, la saison perdue, la ruine! + +--Tenez, monsieur Laflemme, voici votre note acquittée, faites-moi +l'amitié de partir tout de suite. + +--Mais je n'ai pas d'argent pour le voyage. + +--Voici deux cents francs, mais partez sans rien dire. + +Laflemme mit gravement la note acquittée dans son portefeuille, les dix +louis dans son porte-monnaie et prit le train. + +Il passa une délicieuse journée à Cannes et revint, le soir même, +s'installer dans un excellent hôtel de Nice--pas le même, bien entendu. + +Le chambardoscope excita le même intérêt dans ce nouvel endroit que le +précédent. + +Je ne fatiguerai pas le lecteur au récit monotone des aventures de +Laflemme dans les hôtels de Nice. + +Qu'il vous suffise de savoir que le coup du chambardoscope ne rata +jamais. + +La roulette de Monte-Carlo, touchée de tant d'ingéniosité, se transforma +en _alma parens_ pour Laflemme, qui revint, au printemps, gros, gras, +souriant et non dénué de ressources. + +C'est à ce moment-là qu'il ajouta à sa devise favorite, un peu triviale, +de: _On n'est pas des bœufs_, celle, plus élégante et néodarwinienne, +de: _Truc for life!_ + + +UNE INVENTION MONOLOGUE POUR CADET + + +Si quelqu'un m'avait dit que je ferais une invention, j'aurais été bien +étonné! Et, vous savez.... pas une de ces petites inventions de rien du +tout, non... une invention sérieuse. + +Je ne dis pas que ce soit une de ces inventions qui bouleversent un +siècle, non, mais... + +C'est drôle comme ça vous vient, une invention ... au moment où on s'y +attend le moins! + +C'est l'histoire de l'œuf de Christophe Colomb! ... + +Colomb ne pensait pas plus à découvrir l'Amérique qu'à rien du tout... +Voilà que ses yeux tombent sur un œuf dur... Alors, il se dit: ... Je +ne me rappelle pas ce qu'il s'est dit, mais enfin ça lui a donné l'idée +de découvrir l'Amérique. + +Mon invention, à moi, ne m'est pas venue comme ça. + +Il n'y a pas d'œuf dur dans la mienne. + +Je ne pose pas, moi! Je n'ai pas un esprit en coup de foudre, mais j'ai +de la logique, une logique serrée, une de ces logiques... serrées + +Voilà comment je l'ai trouvée, mon invention. + +Il pleuvait à verse, une de ces pluies! Ah! quel joli temps! + +Auprès de ce temps-là, le déluge universel aurait pu être considéré +comme de la sécheresse. + +Justement j'avais une course pressée. Je me trouvais sous les arcades de +la rue de Rivoli... + +Et je me disais: Quel dommage que toutes les rues de Paris ne soient pas +bâties comme la rue de Rivoli... + +On s'en irait au sec, sous les arcades, où l'on voudrait. Ce serait +charmant! ... Si j'étais le gouvernement, je forcerais les propriétaires +à bâtir leurs maisons avec des arcades. + +Ce ne serait peut-être pas libéral. + +Non, pas d'arcades, mais qu'est-ce qui empêcherait les boutiquiers de +tendre devant leurs boutiques des toiles qui abriteraient les passants? + +La Chambre ferait une loi pour forcer les commerçants à dresser des +tentes pendant la pluie. + +Puis, tout à coup... vous me suivez bien, n'est-ce pas?... Je vais vous +faire assister (solennel) à la genèse de mon idée... Je me suis dit: +Mais pourquoi chaque citoyen n'aurait-il pas sa petite tente à lui? Une +petite toile soutenue par des bâtons légers, du bambou, par exemple, +qu'on porterait soi-même, au-dessus de sa tête, pour se garantir de la +pluie. + +Mon invention était faite!... Il ne restait plus qu'à la rendre +pratique. + +Voilà ce que j'ai imaginé: + +Figurez-vous une étoffe.... soie, alpaga, ce que vous voudrez.... +taillée en rond et tendue sur des tiges en baleine. Toutes ces tiges +sont réunies au centre, autour d'un petit rond de métal qui glisse le +long d'un bâton, comme qui dirait une canne. + +Quand il ne pleut pas, les baleines sont couchées le long du manche avec +l'étoffe... Dans ce cas-là, vous vous servez de mon appareil comme d'une +canne. + +Crac! il pleut! ... Vous poussez le petit étui le long du manche... Les +baleines se tendent, l'étoffe aussi... Vous interposez cet abri +improvisé entre vous et le ciel, et vous voilà garanti de la pluie. + +Ça n'est pas plus difficile que ça, mais il fallait le trouver. + +Je vous fais le pari qu'avant trois mois mon instrument est dans les +mains de tout le monde. + +On pourra en établir à tous les prix, en coton pour les classes +ouvrières, en soie pour les personnes aisées. + +Ce n'est pas le tout d'inventer, il faut baptiser son invention. + +J'avais songé à des mots grecs, latins, comme on fait dans la science. +Puis, j'ai réfléchi que ce serait prétentieux. + +Alors je me suis dit: Voyons... j'ai fait une invention simple, +donnons-lui un nom simple. Mon appareil est destiné à parer à la pluie, +je l'appellerai Parapluie. + +Mais je cause, je cause. Je vais prendre mon brevet au ministère, je +n'ai pas envie qu'on me vole mon idée. Car, vous savez, quand une idée +est dans l'air, il faut se méfier. + + +LE TEMPS BIEN EMPLOYE + + +À cette époque-là--voilà bien une pièce de dix ans; comme le temps +passe!--, je payais mon loyer à des intervalles inégaux, mais peu +rapprochés. + +Ça n'a pas beaucoup changé depuis, mais maintenant, j'ai une bonne +propriétaire qui se contente de me dire entre-temps: + +--Eh bien! monsieur A ..., pensez-vous à moi? + +--Mais oui, madame C ..., lui souris-je irrésistiblement, je n'arrête +pas d'y penser. + +Et elle reprend, douloureuse: + +--C'est que je suis bien gênée, en ce moment. + +--Pas tant que moi, madame C..., pas tant que moi! + +À l'époque dont je parle, je me trouvais en proie à un propriétaire qui +ne se fit aucun scrupule d'éparpiller aux quatre vents des enchères +publiques mon mobilier hétéroclite et mes collections (provenant en +grande partie d'objets dérobés). + +Je ne fis ni une ni deux, et, dégoûté du Quartier latin, j'allai me +nicher dans le premier hôtel venu du quartier Poissonnière, parfaitement +inconnu de moi, d'ailleurs. + +Maison calme, patriarcale, habitée par des gens qu'on ne rencontrait +jamais dans les escaliers et qui se couchaient à des heures incroyables +de nuit peu avancée. + +J'en rougissais. + +J'avais beau rentrer comme les poules, c'était toujours moi le dernier +couché. + +Je ne connaissais pas mes colocataires, mais leurs chaussures n'avaient +aucun mystère pour moi. + +À la lueur de mes allumettes-bougies (de contrebande), je les connus et +les reconnus, sans jamais me tromper. + +Par exemple, je savais que le 7 chaussait couramment de gros brodequins +en cuir fauve, tandis que le 12 avait adopté la bottine en chevreau à +boutons. + +Et toutes ces chaussures, rangées sur leur paillasson respectif, me +semblaient, dans la nuit des couloirs, autant de muets reproches. + +--Comment! disaient les bottines à élastiques du 3, tu rentres seulement +et voici l'aurore. + +Les souliers vernis du 14. reprenaient + +--Vil débauché, d'où viens-tu? Du tripot, sans doute, ou de quelque +endroit pire encore! + +Et je m'enfuyais, confus, par les couloirs ténébreux. + +Une seule consolation m'était réservée. un paillasson qui ne m'insultait +pas. + +Non pas qu'il fût jamais veuf de cuir, au contraire, toujours deux +paires, une de femme, une d'homme. Celle de femme, jolie, minuscule, +adorablement cambrée et visiblement toujours au service des mêmes petits +pieds. + +Celle d'homme, ondoyante, diverse et jamais la même que la veille ou le +lendemain. + +Des fois, bottes élégantes; d'autres jours, solides chaussures à +cordons; ou bien larges souliers plats, pleins de confort. + +Mais toujours de la bonne cordonnerie cossue. + +Les hommes se renouvelaient, et on devinait en eux des gaillards à leur +aise. + +Et, en somme, se renouvelaient-ils tant que ça? Pas tant que ça, car, à +force d'habitude, j'arrivai à les reconnaître et à savoir leur jour. + +Ainsi, les solides chaussures passaient sur le paillasson infâme la nuit +du mardi au mercredi. + +La nuit du mercredi au jeudi était réservée aux bottes fines, et ce fut +toujours le dimanche soir que je remarquai les larges souliers plats. + +Un seul jour de la semaine, ou plutôt une seule nuit, les jolies petites +bottines restaient seules. + +Et ce qu'elles avaient l'air de s'embêter, les pauvres petites! + +Souvent j'eus l'idée de leur proposer ma société, mais je ne les +connaissais vraiment pas assez pour ça. + +Et régulièrement, toutes les nuits du jeudi, les petites bottines se +morfondaient en leur pitoyable solitude. + +Je n'avais jamais vu la dame hospitalière, mais je grillais du désir +d'entrer en relations avec elle; ses bottines étaient si engageantes! + +Et un beau jour, dans l'après-midi, je frappai à la porte. + +Une manière de petite bourgeoise infiniment jolie, un peu trop sérieuse +peut-être, vint m'ouvrir. + +Je crus m'être trompé, mais un rapide coup d'œil sur les bottines me +rassura: c'était bien la personne. + +J'incendiai mes vaisseaux et déclarai ma flamme. + +Elle écouta ma requête avec un petit air grave, en bonne commerçante qui +recevrait une commande et se verrait désolée de la refuser: + +--Je suis navrée, monsieur, impossible... Tout mon temps est pris. + +--Pourtant, insistai-je, le jeudi? + +Elle réfléchit deux secondes. + +--Le jeudi? J'ai mon cul-de-jatte. + + +FAMILLE + + +Ribeyrou et Delavanne, les deux inséparables, avaient passé cet +après-midi de dimanche au Quartier latin. Avec une conscience +scrupuleuse, ils avaient visité tous les caboulots à filles et les +grands cafés. + +Vers sept heures, ils se souvinrent brusquement d'une invitation à dîner +boulevard de Clichy. + +L'omnibus de la place Pigalle leur tendait les bras. Ils s'y +installèrent, légèrement émus. + +Sur le parcours de ce véhicule se trouve le quai des Orfèvres. + +Bien curieux, ce quai. Toutes les maisons s'y ressemblent: boutiques au +rez-de-chaussée, et au-dessus des boutiques un petit entresol très bas, +qui semble plutôt une cabine de bateau qu'un appartement de terre ferme. + +Comme les boutiques sont elles-mêmes assez basses, les omnibus sont +juste à la hauteur de l'entresol, et pour peu qu'ils passent au ras du +trottoir, on plonge dans les intérieurs avec une étonnante facilité. + +Ce fut précisément le cas de Ribeyrou et Delavanne. Un encombrement de +voitures arrêta leur omnibus et, pendant une grande minute, ils se +trouvèrent mêlés malgré eux à une réunion de famille. + +C'était devant la boutique d'un graveur héraldique. + +Tout le monde se trouvait réuni, là, autour d'une table où fumait un +potage appétissant. + +Il y avait le papa, la maman, deux grandes jeunes filles, habillées +pareil, d'une vingtaine d'années, et une autre petite fille. + +Il faisait un temps superbe, ce soir-là, et ces braves gens dînaient la +fenêtre ouverte. + +L'omnibus était si près qu'on sentait un délicieux fumet de pot-au-feu. + +Ribeyrou et Delavanne, complètement médusés par ce tableau d'intérieur, +sentaient déjà une douce émotion mouiller leurs paupières. + +L'omnibus s'ébranla. + +Delavanne rompit le silence. + +--Voilà la vie de famille. + +--Ah! que ce doit être bon! répondit Ribeyrou. + +--Meilleur que la vie que nous menons. + +--Et moins éreintant. + +--Tiens! veux-tu, descendons. Je veux revoir ces braves gens encore une +fois. + +Malheureusement, à pied, on ne voit pas si bien. Tout au plus +aperçurent-ils le rond de lumière que faisait la lampe sur le plafond. + +Ils poussèrent jusqu'à la place Saint-Michel, prirent une absinthe, la +dernière, et regrimpèrent sur un omnibus en partance. + +Cette fois, il n'y avait pas d'encombrement sur le quai. L'entresol leur +passa devant les yeux, charmant, mais trop rapide. + +Ils virent à peine la maman qui servait le bœuf. Et encore, était-ce du +bœuf? + +--Ah! la vie de famille! reprit Ribeyrou avec un gros soupir. + +--Est-ce que ça ne te rappelle pas les intérieurs hollandais de... de ce +peintre, tu sais...? + +--Oui, je sais ce que tu veux dire... un peintre flamand. + +--Précisément. + +--Veux-tu les revoir encore une fois? + +--Volontiers. + +Et le manège recommença, non pas une fois, mais dix fois, et toujours +scandé par l'absinthe, la dernière, place Saint-Michel. + +Les contrôleurs du bureau commençaient à s'inquiéter de cette étrange +conduite. Mais comme les deux voyageurs, en somme, se comportaient comme +tout le monde, il n'y avait rien à dire. + +Ils prenaient l'omnibus, contemplaient, descendaient, remontaient sur le +suivant, etc. + +Pendant ce temps, la famille du graveur héraldique poursuivait son repas +sans se douter que deux jeunes gens les suivaient avec tant +d'attendrissement. + +Après le bœuf était venu le gigot, et puis des haricots, et puis de la +salade, et puis le dessert. + +À ce moment-là, le temps devenant plus frais, on ferma la fenêtre. + +Une des jeunes filles se mit au piano. Une autre chantait. + +Du quai, on n'entendait rien, mais on devinait facilement que cette +musique devait être charmante. + +À force de prendre des absinthes, toujours la dernière, les amis +éprouvaient une violente émotion. Ils pleuraient comme des veaux, +littéralement. + +--Ah! la vie de famille! + +À un moment, Delavanne sembla prendre une grande résolution. + +--Tiens! nous sommes imbéciles de nous désoler. Tout ça peut bien +s'arranger. Si tu veux, nous allons monter chez ces gens demander la +main des demoiselles. + +Vous devinez l'accueil. + +Le graveur héraldique, d'abord ahuri, leur répliqua par une allocution +d'une extrême vivacité, où le terme de sale pochard venait avec une +fréquence regrettable. + +Delavanne se drapa dans une dignité prodigieuse: + +--Votre refus, monsieur l'artisan, ne perdrait rien à être formulé en +termes plus choisis. + +--Avec tout ça, objecta Ribeyrou, il nous faut regagner Montmartre. +Prenons l'omnibus. + +--Oh! non, plus d'omnibus; je commence à en avoir assez. + +Le lendemain matin, les deux amis, après une nuit tumultueuse, se +retrouvèrent aux environs du bastion de Saint-Ouen, sans pouvoir +reconstituer la chaîne des événements qui les avaient amenés dans cet +endroit hétéroclite. + +En buvant le dernier mêlé-cassis, Ribeyrou fut pris d'un éclat de rire. + +--Je sais ce que tu as, s'exclama Delavanne: tu penses au graveur +héraldique d'hier. + +--Ah! oui... dans leur entrepont! + +--Crois-tu, hein?... + +--Quelles moules! + +Et ils allèrent se coucher. + + +COMFORT + + +Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j'adore l'Angleterre. Je +lâcherais tout, même la proie, pour Londres. + +J'aime ses bars, ses music-halls, ses vieilles femmes saoules en chapeau +à plume. + +Et puis, il y a une chose à se tordre qui vaut, à elle seule, le voyage: +c'est la contemplation du _comfortable_ anglais. + +Le monsieur qui, le premier, a lancé la légende du _comfortable_ anglais +était un bien prodigieux fantaisiste. J'aimerais tant le connaître! + +Le _comfortable_ anglais... Oh! laissez-moi rire un peu et je continue. + +D'ailleurs ça m'est égal, le confortable. + +Quand on a été, comme moi, élevé à la dure par un père spartiate et une +mère lacédémonienne, on se fiche un peu du confortable. + +Les serviettes manquent-elles? Je m'essuie au revers de ma manche. Les +draps du lit ont-ils la dimension d'un mouchoir de poche? Eh! je me +mouche dedans, puis, pirouettant sur mes talons, je sifflote quelque +ariette en vogue. + +Voilà ce que j'en fais du confortable, moi. + +Et je ne m'en trouve pas plus mal. + +Pourtant, une fois... + +(J'avertis mes lectrices anglaises que l'histoire qui suit est d'un +shocking ...) + +Pourtant, une fois, dis-je, j'aurais aimé voir London (c'est ainsi que +les gens de l'endroit appellent leur cité) un tantinet plus confortable. + +À Londres, vous savez, ce n'est pas comme à Paris. + +Dans un sens particulier, dans le sens chalet, Paris est une véritable +petite Suisse. + +Il est vrai--oh! le beau triomphe que de casser l'aile aux rêves!--, il +est vrai qu'au gentil mot de chalet le langage administratif ajoute de +nécessité. + +Qu'importe, ô Helvétie! + +À propos d'Helvétie, c'était justement la mienne--je reviens à mes +moutons--qui se trouvait cruellement en jeu, ce jour-là. + +J'avais bu beaucoup d'ale, pas mal de stout et un peu de porter. + +Je regagnais mon logis. Il pouvait être cinq ou six heures du soir. À +l'entrée de Tottenham Court Road, je regrettai vivement... le boulevard +Montmartre, par exemple. + +Le boulevard Montmartre est bordé, sur ses trottoirs, de kiosques à +journaux, de colonnes Morris et de... comprenez, Parisiens. + +Tottenham Court Road, une belle artère, d'ailleurs, manque en totalité +de ces agréments de la civilisation, et vous savez qu'en Angleterre il +est absolument dangereux de lire des affiches de trop près. + +Entrer quelque part et demander au concierge... dites-vous?... Doux +rêveurs! En Angleterre, nul concierge. (Ça, par exemple, c'est du +confortable.) + +Alors, quoi? + +Mon ale, mon stout, mon porter s'étaient traîtreusement coalisés pour +une évasion commune, et je sentais bien qu'il faudrait capituler +bientôt. + +Pourrais-je temporiser jusqu'à Leicester Square? _That was the +question._ + +Je fis quelques pas. Une angoisse aiguë me cloua sur le sol. + +Chez moi le besoin détermine le génie. + +J'avisai un magasin superbe, sur les glaces duquel luisaient, en lettres +d'or, ces mots: + +_Albert Fox,_ _chemist and druggist_ + +J'aime beaucoup les pharmacies anglaises à cause de l'extrême diversité +des objets qu'on y vend, petites éponges, grosses éponges, cravates, +jarretières, éponges moyennes, etc. + +J'entrai résolument. + +_--Good evening, sir._ + +_--Good evening, sir._ + +--Monsieur, continuai-je en l'idiome de Shakespeare, je crois bien que +j'ai le diabète... + +--Oh! reprit le _chemist_ dans la même langue. + +--_Yes, sir_, et je voudrais m'en assurer. + +--La chose est tout à fait simple, sir. Il n'y a qu'à analyser votre... +_do you understand_? + +--_Of course, I do._ + +Et pour que je lui livrasse l'échantillon nécessaire, il me fit passer +dans un petit laboratoire, me remit un flacon de cristal surmonté d'un +confortable entonnoir. + +Quelques secondes, et le flacon de cristal semblait un bloc de topaze. + +Je me rappelle même ce détail--si je le note, ce n'est pas pour me +vanter, car je suis le premier à trouver la chose dégoûtante--, le +flacon étant un peu exigu, je dus épancher l'excédent de topaze dans +quelque chose de noir qui mijotait sur le feu. + +Sur l'assurance que mon analyse serait scrupuleusement exécutée, je me +retirai, promettant d'en revenir chercher le résultat le lendemain à la +même heure. + +--_Good night, sir._ + +--Bonsoir, mon vieux. + +Le lendemain, à la même heure, le steamer Pétrel cinglait vers Calais, +recélant en sa carène un grand jeune homme blond très distingué, qui +s'amusait joliment. + +C'est égal, si jamais je deviens réellement diabétique, je croirai que +c'est le dieu des _english chemists_ qui se venge. + + +ABUS DE POUVOIR + + +Lorsque je fus parvenu, ma chère Hélène, à l'âge où les jeunes hommes +choisissent leur carrière, j'hésitai longuement entre l'état +ecclésiastique et la chapellerie. + +J'aurais bien voulu me faire prêtre, rapport à la confession, mais, pour +des motifs qu'on trouvera développés tout au long dans un petit opuscule +de moi, récemment paru chez Gauthier-Villars, la chapellerie ne laissait +pas que de me taper violemment dans l'œil. + +Si violemment, qu'en fin de compte, j'optai pour cette profession. + +La vieille tante qui m'a élevé s'informa d'une bonne maison où je pusse +sucer le meilleur lait des premiers principes, et, à quelques jours de +là, j'entrais, en qualité de jeune commis, chez MM. Pinaud et Amour, rue +Richelieu. + +La maison Pinaud et Amour se composait, à cette époque, comme l'indique +son nom, d'un nommé Pinaud et d'un nommé Amour. + +Mes nouveaux patrons me prirent tout de suite en amitié. + +Le fait est que j'avais tout pour moi: physique avantageux, manières +affables, vive intelligence des affaires, de la conversation, aperçus +ingénieux, vives ripostes, et (ce qui ne gâte rien) une probité relative +ou à peu près. + +Avec cela, musicien, doué d'une voix de mezzo-soprano d'un charme +irrésistible. + +N'oublions pas, puisque nous sommes sur ce chapitre, et bien que la +chose ne comporte qu'un intérêt indirect, ma peu commune aptitude aux +sciences physiques et naturelles. + +MM. Pinaud et Amour semblaient enchantés de leur nouvelle recrue et me +traitaient avec une foule d'égards. + +Bref, les choses marchaient comme sur Déroulède, quand arriva le 14 +juillet. + +Je ne sais si vous l'avez remarqué, mais, le 14 juillet, il y a beaucoup +de petits bals publics installés sur les places et carrefours de Paris. + +Je dis des petits bals publics, je ne sais pas pourquoi, car il y en a +aussi des grands, ce qui était le cas de celui qui s'accomplissait, +cette année-là, place de la Bourse. + +On ferma le magasin à midi et les patrons donnèrent campo à leurs +employés. + +Tudieu! messeigneurs, quel entrain, quelle vaillance! + +Oh! les tailles qui s'abandonnent entre les bras d'acier + +Oh! les tendres aveux murmurés entre gens qui ne se connaissaient pas le +matin! + +14 juillet! Sois à jamais bénie, date sacrée, car tu fais gagner +joliment du temps aux amoureux et même aux autres. + +Je me souviendrai longtemps que ce fut ce jour-là que je connus les deux +premiers journalistes de ma vie. + +Il s'agit de M. Mermeix, alors rédacteur au Gaulois, et de M. Mayer-Lévy +(israélite, je crois). + +Cette jolie fête faillit être gâtée par un accident regrettable: un +petit garçon, voulant attraper les cymbales, se hissa sur l'estrade des +musiciens. Le pied lui manqua, et voilà mon bonhomme par terre. + +Malheureusement, les cymbales glissèrent également et firent au jeune +imprudent une assez forte bosse au front. + +Pendant qu'on l'emportait chez un pharmacien, une jeune fille me +demanda: + +--Qu'y a-t-il donc? + +--Oh! rien, fis-je. + +Et, parodiant un vers bien connu de notre grand poète national, +j'ajoutai plaisamment: + +« L'enfant avait reçu des cymbales sur la tête » + +Sans s'émouvoir, et du tic au tac, la jeune fille répondit sur le même +ton que moi: + +« Il aimait trop les cymbales, c'est ce qui l'a tué. » + +J'admirai tant d'esprit et de sang-froid chez une frêle jeune fille +(elle était frêle) et je lui vouai sur l'heure la plus ardente des +flammes. + +(Ne froncez pas votre sourcil, Hélène, à ce lointain souvenir. Vous +savez bien que je n'aime que vous. D'ailleurs, vous verrez par la suite +que mes relations avec la frêle jeune fille demeurèrent des moins +effectives.) + +La frêle jeune fille (ai-je dit qu'elle était frêle?) s'appelait +Prudence. + +Elle ne mit aucune mauvaise grâce à déclarer qu'elle me trouvait assez +conforme à son genre d'idéal, et nous voilà les meilleurs amis du monde. + +Fort avant dans la nuit et après avoir dansé, tels des perdus, je +reconduisis Prudence chez sa maman. + +Mais elle avait mon adresse, et mille fois par jour elle passait et +repassait devant mon magasin. + +Moi, je me sentais bien content, bien content. + +Le dimanche suivant, c'était convenu, Prudence devait couronner ma +flamme. + +Mais le fameux dimanche suivant, au moment où j'allais sortir, après +avoir mis ma plus belle cravate, mon second patron, M. Amour, me +demanda: + +--Où allez-vous, Émile? + +--Mais... je sors. + +--Vous ne sortirez pas. + +--Si, je sortirai! + +--Non, vous ne sortirez pas, il y a de l'ouvrage. + +--Si, je sortirai! + +Et M. Amour m'empoigna et me fit rentrer dans l'arrière-boutique. + +À ce moment, je n'avais pas encore acquis cette prodigieuse robustesse +qui a fait de moi la terreur de Clichy-Levallois. + +La rage au cœur, je me débattis, mais vainement. M. Amour me tenait +d'une poigne de fer. Pendant ce temps-là, Prudence filait avec Dieu sait +qui, car on ne l'a jamais revue. + +Amour, Amour, quand tu nous tiens, on peut bien dire: Adieu Prudence! + + + + [1] Si, par hasard, un descendant de ce monarque se trouvait +offusqué de cette appréciation, il n'a qu'à venir me trouver. Je +n'ai jamais reculé devant un Valois.--A.A. + + [2] Ce petit conte a été publié il y a cinq ans, détail +important pour éviter toute confusion avec une histoire analogue ô +combien!--parue récemment sous la signature d'un jeune homme +blême dont le père m'a accusé, devant Yvette Guilbert, de lui +devoir deux termes, ce qui est faux.--A.A. + + [3] Il est malheureux que cette expression vieillisse, car +elle est significative et utile. Amyot s'en est servi dans sa +traduction de Daphnis et Chloé: « Il y avait en ce quartier-là une +caverne que l'on appelait la caverne des Nymphes, qui était une +grande et grosse roche, au fond de laquelle SOURDAIT une fontaine +qui faisait un ruisseau dont était arrosé le beau pré verdoyant. » + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of À se tordre, by Alphonse Allais + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK À SE TORDRE *** + +***** This file should be named 13834-8.txt or 13834-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/8/3/13834/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also +available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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