summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/13834-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:43:03 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:43:03 -0700
commit82e097f35c91e8beee06eb2e3be42fdd93f93423 (patch)
tree9ed0d92b61dd7ea64045602ebc98383c0e678153 /13834-0.txt
initial commit of ebook 13834HEADmain
Diffstat (limited to '13834-0.txt')
-rw-r--r--13834-0.txt6616
1 files changed, 6616 insertions, 0 deletions
diff --git a/13834-0.txt b/13834-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..444db15
--- /dev/null
+++ b/13834-0.txt
@@ -0,0 +1,6616 @@
+The Project Gutenberg EBook of À se tordre, by Alphonse Allais
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: À se tordre
+
+Author: Alphonse Allais
+
+Release Date: October 22, 2004 [EBook #13834]
+[Last updated: May 13, 2011]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK À SE TORDRE ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also
+available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+
+
+Alphonse Allais
+
+À SE TORDRE
+Histoires chatnoiresques
+(1891)
+
+
+Table des matières
+
+ UN PHILOSOPHE
+ FERDINAND
+ MŒURS DE CE TEMPS-CI
+ EN BORDEE
+ UN MOYEN COMME UN AUTRE
+ COLLAGE
+ LES PETITS COCHONS
+ CRUELLE ÉNIGME
+ LE MEDECIN MONOLOGUE POUR CADET
+ BOISFLAMBARD
+ PAS DE SUITE DANS LES IDEES
+ I
+ II
+ LE COMBLE DU DARWINISME
+ POUR EN AVOIR LE CŒUR NET
+ LE PALMIER
+ LE CRIMINEL PRÉCAUTIONNEUX
+ L'EMBRASSEUR
+ LE PENDU BIENVEILLANT
+ ESTHETIC
+ UN DRAME BIEN PARISIEN
+ CHAPITRE PREMIER
+ CHAPITRE II
+ CHAPITRE III
+ CHAPITRE IV
+ CHAPITRE V
+ CHAPITRE VI
+ CHAPITRE VII
+ MAM'ZELLE MISS
+ LE BON PEINTRE
+ LES ZEBRES
+ SIMPLE MALENTENDU
+ LA JEUNE FILLE ET LE VIEUX COCHON
+ SANCTA SIMPLICITAS
+ UNE BIEN BONNE
+ TRUC CANAILLE
+ ANESTHESIE
+ IRONIE
+ UN PETIT « FIN DE SIECLE «
+ ALLUMONS LA BACCHANTE
+ TENUE DE FANTAISIE
+ APHASIE
+ UNE MORT BIZARRE
+ LE RAILLEUR PUNI
+ EXCENTRIC'S
+ LE VEAU CONTE DE NOËL POUR SARA SALIS
+ EN VOYAGE SIMPLES NOTES
+ LE CHAMBARDOSCOPE
+ UNE INVENTION MONOLOGUE POUR CADET
+ LE TEMPS BIEN EMPLOYE
+ FAMILLE
+ COMFORT
+ ABUS DE POUVOIR
+
+
+UN PHILOSOPHE
+
+
+Je m'étais pris d'une profonde sympathie pour ce grand flemmard de
+gabelou que me semblait l'image même de la douane, non pas de la douane
+tracassière des frontières terriennes, mais de la bonne douane flâneuse
+et contemplative des falaises et des grèves.
+
+Son nom était Pascal; or, il aurait dû s'appeler Baptiste, tant il
+apportait de douce quiétude à accomplir tous les actes de sa vie.
+
+Et c'était plaisir de le voir, les mains derrière le dos, traîner
+lentement ses trois heures de faction sur les quais, de préférence ceux
+où ne s'amarraient que des barques hors d'usage et des yachts désarmés.
+
+Aussitôt son service terminé, vite Pascal abandonnait son pantalon bleu
+et sa tunique verte pour enfiler une cotte de toile et une longue blouse
+à laquelle des coups de soleil sans nombre et des averses diluviennes
+(peut-être même antédiluviennes) avaient donné ce ton spécial qu'on ne
+trouve que sur le dos des pêcheurs à la ligne. Car Pascal pêchait à la
+ligne, comme feu monseigneur le prince de Ligne lui-même.
+
+Pas un homme comme lui pour connaître les bons coins dans les bassins et
+appâter judicieusement, avec du ver de terre, de la crevette cuite, de
+la crevette crue ou toute autre nourriture traîtresse.
+
+Obligeant, avec cela, et ne refusant jamais ses conseils aux débutants.
+Aussi avions-nous lié rapidement connaissance tous deux.
+
+Une chose m'intriguait chez lui c'était l'espèce de petite classe qu'il
+traînait chaque jour à ses côtés trois garçons et deux filles, tous
+différents de visage et d'âge.
+
+Ses enfants? Non, car le plus petit air de famille ne se remarquait sur
+leur physionomie. Alors, sans doute, des petits voisins.
+
+Pascal installait les cinq mômes avec une grande sollicitude, le plus
+jeune tout près de lui, l'aîné à l'autre bout.
+
+Et tout ce petit monde se mettait à pêcher comme des hommes, avec un
+sérieux si comique que je ne pouvais les regarder sans rire.
+
+Ce qui m'amusait beaucoup aussi, c'est la façon dont Pascal désignait
+chacun des gosses.
+
+Au lieu de leur donner leur nom de baptême, comme cela se pratique
+généralement, Eugène, Victor ou Émile, il leur attribuait une profession
+ou une nationalité.
+
+Il y avait le Sous-inspecteur, la Norvégienne, le Courtier, l'Assureur,
+et Monsieur l'abbé.
+
+Le Sous-inspecteur était l'aîné, et Monsieur l'abbé le plus petit.
+
+Les enfants, d'ailleurs, semblaient habitués à ces désignations, et
+quand Pascal disait: « Sous-inspecteur, va me chercher quatre sous de
+tabac », le Sous-inspecteur se levait gravement et accomplissait sa
+mission sans le moindre étonnement.
+
+Un jour, me promenant sur la grève, je rencontrai mon ami Pascal en
+faction, les bras croisés, la carabine en bandoulière, et contemplant
+mélancoliquement le soleil tout prêt à se coucher, là-bas, dans la mer.
+
+--Un joli spectacle, Pascal!
+
+--Superbe! on ne s'en lasserait jamais.
+
+--Seriez-vous poète?
+
+--Ma foi! non; je ne suis qu'un simple gabelou, mais ça n'empêche pas
+d'admirer la nature.
+
+Brave Pascal! Nous causâmes longuement et j'appris enfin l'origine des
+appellations bizarres dont il affublait ses jeunes camarades de pêche.
+
+--Quand j'ai épousé ma femme, elle était bonne chez le sous-inspecteur
+des douanes. C'est même lui qui m'a engagé à l'épouser. Il savait bien
+ce qu'il faisait, le bougre, car six mois après elle accouchait de notre
+aîné, celui que j'appelle le Sous-inspecteur, comme de juste. L'année
+suivante, ma femme avait une petite fille qui ressemblait tellement à un
+grand jeune homme norvégien dont elle faisait le ménage, que je n'eus
+pas une minute de doute. Celle-là, c'est la Norvégienne. Et puis, tous
+les ans, ça a continué. Non pas que ma femme soit plus dévergondée
+qu'une autre, mais elle a trop bon cœur. Des natures comme ça, ça ne
+sait pas refuser. Bref, j'ai sept enfants, et il n'y a que le dernier
+qui soit de moi.
+
+--Et celui-là, vous l'appelez le Douanier, je suppose?
+
+--Non, je l'appelle le Cocu, c'est plus gentil.
+
+L'hiver arrivait; je dus quitter Houlbec, non sans faire de touchants
+adieux à mon ami Pascal et à tous ses petits fonctionnaires. Je leur
+offris même de menus cadeaux qui les comblèrent de joie.
+
+L'année suivante, je revins à Houlbec pour y passer l'été.
+
+Le jour même de mon arrivée, je rencontrais la Norvégienne, en train de
+faire des commissions.
+
+Ce qu'elle était devenue jolie, cette petite Norvégienne!
+
+Avec ses grands yeux verts de mer et ses cheveux d'or pâle, elle
+semblait une de ces fées blondes des légendes scandinaves. Elle me
+reconnut et courut à moi.
+
+Je l'embrassai:
+
+--Bonjour, Norvégienne, comment vas-tu?
+
+--Ça va bien, monsieur, je vous remercie.
+
+--Et ton papa?
+
+--Il va bien, monsieur, je vous remercie.
+
+--Et ta maman, ta petite sœur, tes petits frères?
+
+--Tout le monde va bien, monsieur, je vous remercie. Le Cocu a eu la
+rougeole cet hiver, mais il est tout à fait guéri maintenant... et puis,
+la semaine dernière, maman a accouché d'un petit Juge de paix.
+
+
+FERDINAND
+
+
+Les bêtes ont-elles une âme? Pourquoi n'en auraient-elles pas? J'ai
+rencontré, dans la vie, une quantité considérable d'hommes, dont
+quelques femmes, bêtes comme des oies, et plusieurs animaux pas beaucoup
+plus idiots que bien des électeurs.
+
+Et même--je ne dis pas que le cas soit très fréquent--j'ai
+personnellement connu un canard qui avait du génie.
+
+Ce canard, nommé Ferdinand, en l'honneur du grand Français, était né
+dans la cour de mon parrain, le marquis de Belveau, président du comité
+d'organisation de la Société générale d'affichage dans les tunnels.
+
+C'est dans la propriété de mon parrain que je passais toutes mes
+vacances, mes parents exerçant une industrie insalubre dans un milieu
+confiné.
+
+(Mes parents--j'aime mieux le dire tout de suite, pour qu'on ne les
+accuse pas d'indifférence à mon égard--avaient établi une raffinerie de
+phosphore dans un appartement du cinquième étage, rue des
+Blancs-Manteaux, composé d'une chambre, d'une cuisine et d'un petit
+cabinet de débarras, servant de salon.)
+
+Un véritable éden, la propriété de mon parrain! Mais c'est surtout la
+basse-cour où je me plaisais le mieux, probablement parce que c'était
+l'endroit le plus sale du domaine.
+
+Il y avait là, vivant dans une touchante fraternité, un cochon adulte,
+des lapins de tout âge, des volailles polychromes et des canards à se
+mettre à genoux devant, tant leur ramage valait leur plumage.
+
+Là, je connus Ferdinand, qui, à cette époque, était un jeune canard dans
+les deux ou trois mois. Ferdinand et moi, nous nous plûmes rapidement.
+
+Dès que j'arrivais, c'étaient des coincoins de bon accueil, des
+frémissements d'ailes, toute une bruyante manifestation d'amitié qui
+m'allait droit au cœur.
+
+Aussi l'idée de la fin prochaine de Ferdinand me glaçait-elle le cœur
+de désespoir.
+
+Ferdinand était fixé sur sa destinée, _conscius sui fati_. Quand on lui
+apportait dans sa nourriture des épluchures de navets ou des cosses de
+petits pois, un rictus amer crispait les commissures de son bec, et
+comme un nuage de mort voilait d'avance ses petits yeux jaunes.
+
+Heureusement que Ferdinand n'était pas un canard à se laisser mettre à
+la broche comme un simple dindon: « Puisque je ne suis pas le plus fort,
+se disait-il, je serai le plus malin », et il mit tout en œuvre pour ne
+connaître jamais les hautes températures de la rôtissoire ou de la
+casserole.
+
+Il avait remarqué le manège qu'exécutait la cuisinière, chaque fois
+qu'elle avait besoin d'un sujet de la basse-cour. La cruelle fille
+saisissait l'animal, le soupesait, le palpait soigneusement, pelotage
+suprême!
+
+Ferdinand se jura de ne point engraisser et il se tint parole.
+
+Il mangea fort peu, jamais de féculents, évita de boire pendant ses
+repas, ainsi que le recommandent les meilleurs médecins. Beaucoup
+d'exercice.
+
+Ce traitement ne suffisant pas, Ferdinand, aidé par son instinct et de
+rares aptitudes aux sciences naturelles, pénétrait de nuit dans le
+jardin et absorbait les plantes les plus purgatives, les racines les
+plus drastiques.
+
+Pendant quelque temps, ses efforts furent couronnés de succès, mais son
+pauvre corps de canard s'habitua à ces drogues, et mon infortuné
+Ferdinand regagna vite le poids perdu.
+
+Il essaya des plantes vénéneuses à petites doses, et suça quelques
+feuilles d'un datura stramonium qui jouait dans les massifs de mon
+parrain un rôle épineux et décoratif.
+
+Ferdinand fut malade comme un fort cheval et faillit y passer.
+
+L'électricité s'offrit à son âme ingénieuse, et je le surpris souvent,
+les yeux levés vers les fils télégraphiques qui rayaient l'azur, juste
+au-dessus de la basse-cour; mais ses pauvres ailes atrophiées refusèrent
+de le monter si haut.
+
+Un jour, la cuisinière, impatientée de cette étisie incoercible,
+empoigna Ferdinand, lui lia les pattes en murmurant: « Bah! à la
+casserole, avec une bonne platée de petits pois! ... »
+
+La place me manque pour peindre ma consternation.
+
+Ferdinand n'avait plus qu'une seule aurore à voir luire.
+
+Dans la nuit je me levai pour porter à mon ami le suprême adieu, et
+voici le spectacle qui s'offrit à mes yeux:
+
+Ferdinand, les pattes encore liées, s'était traîné jusqu'au seuil de la
+cuisine. D'un mouvement énergique de friction alternative, il aiguisait
+son bec sur la marche de granit. Puis, d'un coup sec, il coupa la
+ficelle qui l'entravait et se retrouva debout sur ses pattes un peu
+engourdies.
+
+Tout à fait rassuré, je regagnai doucement ma chambre et m'endormis
+profondément.
+
+Au matin, vous ne pouvez pas vous faire une idée des cris remplissant la
+maison. La cuisinière, dans un langage malveillant, trivial et
+tumultueux, annonçait à tous, la fuite de Ferdinand.
+
+--Madame! Madame! Ferdinand qui a fichu le camp!
+
+Cinq minutes après, une nouvelle découverte la jeta hors d'elle-même:
+
+--Madame! Madame! Imaginez-vous qu'avant de partir, ce cochon-là a
+boulotté tous les petits pois qu'on devait lui mettre avec!
+
+Je reconnaissais bien, à ce trait, mon vieux Ferdinand.
+
+Qu'a-t-il pu devenir, par la suite?
+
+Peut-être a-t-il appliqué au mal les merveilleuses facultés dont la
+nature, _alma parens_, s'était plu à le gratifier.
+
+Qu'importe? Le souvenir de Ferdinand me restera toujours comme celui
+d'un rude lapin.
+
+Et à vous aussi, j'espère!
+
+
+MŒURS DE CE TEMPS-CI
+
+
+À la fois très travailleur et très bohème, il partage son temps entre
+l'atelier et la brasserie, entre son vaste atelier du boulevard Clichy
+et les gais cabarets de Montmartre.
+
+Aussi sa mondanité est-elle restée des plus embryonnaires.
+
+Dernièrement, il a eu un portrait à faire, le portrait d'une dame, d'une
+bien grande dame, une haute baronne de la finance doublée d'une
+Parisienne exquise.
+
+Et il s'en est admirablement tiré.
+
+Elle est venue sur la toile comme elle est dans la vie, c'est-à-dire
+charmante et savoureuse avec ce je ne sais quoi d'éperdu.
+
+Au prochain Salon, après avoir consulté un décevant livret, chacun
+murmurera, un peu troublé: « Je voudrais bien savoir quelle est cette
+baronne. »
+
+Et elle a été si contente de son portrait qu'elle a donné en l'honneur
+de son peintre un dîner, un grand dîner.
+
+Au commencement du repas, il a bien été un peu gêné dans sa redingote
+inaccoutumée, mais il s'est remis peu à peu.
+
+Au dessert, s'il avait eu sa pipe, sa bonne pipe, il aurait été tout
+fait heureux.
+
+On a servi le café dans la serre, une merveille de serre où l'industrie
+le l'Orient semble avoir donné rendez-vous à la nature des Tropiques.
+
+Il est tout à fait à son aise maintenant, et il lâche les brides à ses
+plus joyeux paradoxes que les convives écoutent gravement, avec un rien
+d'ahurissement.
+
+Puis tout en causant, pendant que la baronne remplit son verre d'un
+infiniment vieux cognac, il saisit les soucoupes de ses voisins et les
+dispose en pile devant lui.
+
+Et comme la baronne contemple ce manège, non sans étonnement, il lui
+dit, très gracieux:
+
+--Laissez, baronne, c'est ma tournée.
+
+
+EN BORDEE
+
+
+Le jeune et brillant maréchal des logis d'artillerie Raoul de
+Montcocasse est radieux. On vient de le charger d'une mission qui, tout
+en flattant son amour-propre de sous-officier, lui assure pour le
+lendemain une de ces bonnes journées qui comptent dans l'existence d'un
+canonnier.
+
+Il s'agit d'aller à Saint-Cloud avec trois hommes prendre possession
+d'une pièce d'artillerie et de la ramener au fort de Vincennes.
+
+Rassurez-vous, lecteurs pitoyables, cette histoire se passe en temps de
+paix et, durant toute cette page, notre ami Raoul ne courra pas de
+sérieux dangers.
+
+Dès l'aube, tout le monde était prêt, et la petite cavalcade se mettait
+en route. Un temps superbe!
+
+--Jolie journée! fit Raoul en caressant l'encolure de son cheval.
+
+En disant jolie journée, Raoul ne croyait pas si bien dire, car pour une
+jolie journée, ce fut une jolie journée.
+
+On arriva à Saint-Cloud sans encombre, mais avec un appétit! Un appétit
+d'artilleur qui rêve que ses obus sont en mortadelle!
+
+Très en fonds ce jour-là, Raoul offrit à ses hommes un plantureux
+déjeuner à la Caboche verte. Tout en fumant un bon cigare, on prit un
+bon café et un bon pousse-café, suivi lui-même de quelques autres bons
+pousse-café, et on était très rouge quand on songea à se faire livrer la
+pièce en question.
+
+--Ne nous mettons pas en retard, remarqua Raoul.
+
+Je crois avoir observé plus haut qu'il faisait une jolie journée; or une
+jolie journée ne va pas sans un peu de chaleur, et la chaleur est bien
+connue pour donner soif à la troupe en général, et particulièrement à
+l'artillerie, qui est une arme d'élite.
+
+Heureusement, la Providence, qui veille à tout, a saupoudré les bords de
+la Seine d'un nombre appréciable de joyeux mastroquets, humecteurs
+jamais las des gosiers desséchés.
+
+Raoul et ses hommes absorbèrent des flots de ce petit argenteuil qui
+vous évoque bien mieux l'idée du saphir que du rubis, et qui vous entre
+dans l'estomac comme un tire-bouchon.
+
+On arrivait aux fortifications.
+
+--Pas de blagues, maintenant! commande Montcocasse plein de dignité,
+nous voilà en ville.
+
+Et les artilleurs, subitement envahis par le sentiment du devoir,
+s'appliquèrent à prendre des attitudes décoratives, en rapport avec la
+mission qu'ils accomplissaient.
+
+Le canon lui-même, une bonne pièce de Bange de 90, sembla redoubler de
+gravité.
+
+À la hauteur du pont Royal, Raoul se souvint qu'il avait tout près, dans
+le faubourg Saint-germain, une brave tante qu'il avait désolée par ses
+jeunes débordements.
+
+--C'est le moment, se dit-il, de lui montrer que je suis arrivé à
+quelque chose.
+
+Au grand galop, avec l'épouvantable tumulte de bronze sur les pavés de
+la rue de l'Université, on arriva devant le vieil hôtel de la douairière
+de Montcocasse.
+
+Tout le monde était aux fenêtres, la douairière comme les autres.
+
+Raoul fit caracoler son cheval, mit le sabre au clair, et, saisissant
+son képi comme il eût fait de quelque feutre empanaché, il salua sa
+tante ahurie--tels les preux, sans ancêtres--et disparut, lui, ses
+hommes et son canon, comme en rêve.
+
+La petite troupe, toujours au galop, enfila la rue de Vaugirard, et l'on
+se trouva bientôt à l'Odéon.
+
+Justement, il y avait un encombrement. Un omnibus Panthéon--Place
+Courcelles jonchait le sol, un essieu brisé.
+
+Toutes les petites femmes de la Brasserie Médicis étaient sur la porte,
+ravies de l'accident.
+
+Raoul, qui avait été l'un de leurs meilleurs clients, fut reconnu tout
+de suite:
+
+--Raoul! ohé Raoul! Descends donc de ton cheval, hé feignant!
+
+Sans être pour cela un feignant, Raoul descendit de son cheval, et ne
+crut pas devoir passer si près du Médicis sans offrir une tournée à ces
+dames.
+
+Avec la solidarité charmante des dames du Quartier latin, Nana conseilla
+fortement à Raoul d'aller voir Camille, au Furet. Ça lui ferait bien
+plaisir.
+
+Effectivement, cela fit grand plaisir à Camille de voir son ami Raoul en
+si bel attirail.
+
+--Va donc dire bonjour à Palmyre, au Coucou. Ça lui fera bien plaisir.
+
+On alla dire bonjour à Palmyre, laquelle envoya Raoul dire bonjour à
+Renée, au Pantagruel.
+
+Docile et tapageur, le bon canon suivait l'orgie, l'air un peu étonné du
+rôle insolite qu'on le forçait à jouer.
+
+Les petites femmes se faisaient expliquer le mécanisme de l'engin
+meurtrier, et même Blanche, du D'Harcourt, eut à ce propos une réflexion
+que devraient bien méditer les monarques belliqueux:
+
+--Faut-il que les hommes soient bêtes de fabriquer des machines comme
+ça, pour se tuer... comme si on ne claquait pas assez vite tout seul!
+
+De bocks en fines champagnes, de fines champagnes en absinthes
+anisettes, d'absinthes en bitters, on arriva tout doucement à sept
+heures du soir.
+
+Il était trop tard pour rentrer. On dîna au Quartier latin, et on y
+passa la soirée.
+
+Les sergents de ville commençaient à s'inquiéter de ce bruyant canon et
+de ces chevaux fumants qu'on rencontrait dans toutes les rues à des
+allures inquiétantes.
+
+Mais que voulez-vous que la police fasse contre l'artillerie?
+
+Au petit jour, Raoul, ses hommes et son canon faisaient une entrée
+modeste dans le fort de Vincennes.
+
+Au risque d'affliger le lecteur sensible, j'ajouterai que le pauvre
+Raoul fut cassé de son grade et condamné à quelques semaines de prison.
+
+À la suite de cette aventure, complètement dégoûté de l'artillerie, il
+obtint de passer dans un régiment de spahis, dont il devint tout de
+suite le plus brillant ornement.
+
+
+UN MOYEN COMME UN AUTRE
+
+
+--Il y avait une fois un oncle et un neveu.
+
+--Lequel qu'était l'oncle?
+
+--Comment, lequel? C'était le plus gros, parbleu!
+
+--C'est donc gros, les oncles?
+
+--Souvent.
+
+--Pourtant, mon oncle Henri n'est pas gros.
+
+--Ton oncle Henri n'est pas gros parce qu'il est artiste.
+
+--C'est donc pas gros, les artistes?
+
+--Tu m'embêtes... Si tu m'interromps tout le temps, je ne pourrai pas
+continuer mon histoire.
+
+--Je ne vais plus t'interrompre, va.
+
+--Il y avait une fois un oncle et un neveu. L'oncle était très riche,
+très riche...
+
+--Combien qu'il avait d'argent?
+
+--Dix-sept cents milliards de rente, et puis des maisons, des voitures,
+des campagnes...
+
+--Et des chevaux?
+
+--Parbleu! puisqu'il avait des voitures.
+
+--Des bateaux? Est-ce qu'il avait des bateaux?
+
+--Oui, quatorze.
+
+--À vapeur?
+
+--Il y en avait trois à vapeur, les autres étaient à voiles.
+
+--Et son neveu, est-ce qu'il allait sur les bateaux?
+
+--Fiche-moi la paix! Tu m'empêches de te raconter l'histoire.
+
+--Raconte-la, va, je ne vais plus t'empêcher.
+
+--Le neveu, lui, n'avait pas le sou, et ça l'embêtait énormément...
+
+--Pourquoi que son oncle lui en donnait pas?
+
+--Parce que son oncle était un vieil avare qui aimait garder tout son
+argent pour lui. Seulement, comme le neveu était le seul héritier du
+bonhomme...
+
+--Qu'est-ce que c'est héritier?
+
+--Ce sont les gens qui vous prennent votre argent, vos meubles, tout ce
+que vous avez, quand vous êtes mort...
+
+--Alors, pourquoi qu'il ne tuait pas son oncle, le neveu?
+
+--Eh bien! tu es joli, toi! Il ne tuait pas son oncle parce qu'il ne
+faut pas tuer son oncle, dans aucune circonstance, même pour en hériter.
+
+--Pourquoi qu'il ne faut pas tuer son oncle?
+
+--À cause des gendarmes.
+
+--Mais si les gendarmes le savent pas?
+
+--Les gendarmes le savent toujours, le concierge va les prévenir. Et
+puis, du reste, tu vas voir que le neveu a été plus malin que ça. Il
+avait remarqué que son oncle, après chaque repas, était rouge...
+
+--Peut-être qu'il était saoul.
+
+--Non, c'était son tempérament comme ça. Il était apoplectique...
+
+--Qu'est-ce que c'est apoplectique?
+
+--Apoplectique... Ce sont des gens qui ont le sang à la tête et qui
+peuvent mourir d'une forte émotion...
+
+--Moi, je suis-t-y apoplectique?
+
+--Non, et tu ne le seras jamais. Tu n'as pas une nature à ça. Alors le
+neveu avait remarqué que surtout les grandes rigolades rendaient son
+oncle malade, et même une fois il avait failli mourir à la suite d'un
+éclat de rire trop prolongé.
+
+--Ça fait donc mourir, de rire?
+
+--Oui, quand on est apoplectique... Un beau jour, voilà le neveu qui
+arrive chez son oncle, juste au moment où il sortait de table. Jamais il
+n'avait si bien dîné. Il était rouge comme un coq et soufflait comme un
+phoque...
+
+--Comme les phoques du Jardin d'Acclimatation?
+
+--Ce ne sont pas des phoques, d'abord, ce sont des otaries. Le neveu se
+dit: « Voilà le bon moment », et il se met à raconter une histoire
+drôle, drôle...
+
+--Raconte-la-moi, dis?
+
+--Attends un instant, je vais te la dire à la fin... L'oncle écoutait
+l'histoire, et il riait à se tordre, si bien qu'il était mort de rire
+avant que l'histoire fût complètement terminée.
+
+--Quelle histoire donc qu'il lui a racontée?
+
+--Attends une minute... Alors, quand l'oncle a été mort, on l'a enterré,
+et le neveu a hérité.
+
+--Il a pris aussi les bateaux?
+
+--Il a tout pris, puisqu'il était son seul héritier.
+
+--Mais quelle histoire qu'il lui avait racontée, à son oncle?
+
+--Eh bien! celle que je viens de te raconter.
+
+--Laquelle?
+
+--Celle de l'oncle et du neveu.
+
+--Fumiste, va!
+
+--Et toi, donc
+
+
+COLLAGE
+
+
+Le Dr Joris Abraham W. Snowdrop, de Pigtown (U.S.A.), était arrivé à
+l'âge de cinquante-cinq ans, sans que personne de ses parents ou amis
+eût pu l'amener à prendre femme.
+
+L'année dernière, quelques jours avant Noël, il entra dans le grand
+magasin du 37th Square (Objets artistiques en Banaloïd), pour y acheter
+ses cadeaux de Christmas.
+
+La personne qui servait le docteur était une grande jeune fille rousse,
+si infiniment charmante qu'il en ressentit le premier trouble de toute
+sa vie. À la caisse, il s'informa du nom de la jeune fille.
+
+--Miss Bertha.
+
+Il demanda à miss Bertha si elle voulait l'épouser. Miss Bertha répondit
+que, naturellement (of course), elle voulait bien.
+
+Quinze jours après cet entretien, la séduisante miss Bertha devenait la
+belle _mistress_ Snowdrop.
+
+En dépit de ses cinquante-cinq ans, le docteur était un mari absolument
+présentable. De beaux cheveux d'argent encadraient sa jolie figure
+toujours soigneusement rasée. Il était fou de sa jeune femme, aux petits
+soins pour elle et d'une tendresse touchante.
+
+Pourtant, le soir des noces, il lui avait dit avec une tranquillité
+terrible:
+
+--Bertha, si jamais vous me trompez, arrangez-vous de façon que je
+l'ignore.
+
+Et il avait ajouté:
+
+--Dans votre intérêt.
+
+Le Dr Snowdrop, comme beaucoup de médecins américains, avait en pension
+chez lui un élève qui assistait à ses consultations et l'accompagnait
+dans ses visites, excellente éducation pratique qu'on devrait appliquer
+en France. On verrait peut-être baisser la mortalité qui afflige si
+cruellement la clientèle de nos jeunes docteurs.
+
+L'élève de M. Snowdrop, George Arthurson, joli garçon d'une vingtaine
+d'années, était le fils d'un des plus vieux amis du docteur, et ce
+dernier l'aimait comme son propre fils.
+
+Le jeune homme ne fut pas insensible à la beauté de miss Bertha, mais,
+en honnête garçon qu'il était, il refoula son sentiment au fond de son
+cœur et se jeta dans l'étude pour occuper ses esprits.
+
+Bertha, de son côté, avait aimé George tout de suite, mais, en épouse
+fidèle, elle voulut attendre que George lui fasse la cour le premier. Ce
+manège ne pouvait durer bien longtemps, et un beau jour George et Bertha
+se trouvèrent dans les bras l'un de l'autre.
+
+Honteux de sa faiblesse, George se jura de ne pas recommencer, mais
+Bertha s'était juré le contraire.
+
+Le jeune homme la fuyait; elle lui écrivit des lettres d'une passion
+débordante: « ... Être toujours avec toi; ne jamais nous quitter, de nos
+deux êtres ne faire qu'un être! ... »
+
+La lettre où flamboyait ce passage tomba dans les mains du docteur qui
+se contenta de murmurer:
+
+--C'est très faisable.
+
+Le soir même, on dîna à White Oak Park, une propriété que le docteur
+possédait aux environs de Pigtown.
+
+Pendant le repas, une étrange torpeur, invincible, s'empara des deux
+amants.
+
+Aidé de Joe, un nègre athlétique, qu'il avait à son service depuis la
+guerre de Sécession, Snowdrop déshabilla les coupables, les coucha sur
+le même lit et compléta leur anesthésie grâce à un certain carbure
+d'hydrogène de son invention.
+
+Il prépara ses instruments de chirurgie aussi tranquillement que s'il se
+fût agi de couper un cor à un Chinois.
+
+Puis avec une dextérité vraiment remarquable, il enleva, en les
+désarticulant, le bras droit et la jambe droite de sa femme.
+
+À George, par la même opération, il enleva le bras gauche et la jambe
+gauche.
+
+Sur toute la longueur du flanc droit de Bertha, sur toute la longueur du
+flanc gauche de George, il préleva une bande de peau large d'environ
+trois pouces.
+
+Alors, rapprochant les deux corps de façon que les deux plaies vives
+coïncidassent, il les maintint collés l'un à l'autre, très fort, au
+moyen d'une longue bande de toile qui faisait cent fois le tour des
+jeunes gens.
+
+Pendant toute l'opération, Bertha ni George n'avaient fait un mouvement.
+
+Après s'être assuré qu'ils étaient dans de bonnes conditions, le docteur
+leur introduisit dans l'estomac, grâce à la sonde oesophagienne, du bon
+bouillon et du bordeaux vieux.
+
+Sous l'action du narcotique habilement administré, ils restèrent ainsi
+quinze jours sans reprendre connaissance.
+
+Le seizième jour, le docteur constata que tout allait bien.
+
+Les plaies des épaules et des cuisses étaient cicatrisées.
+
+Quant aux deux flancs, ils n'en formaient plus qu'un.
+
+Alors Snowdrop eut un éclair de triomphe dans les yeux et suspendit les
+narcotiques.
+
+Réveillés en même temps, Georges et Bertha se crurent le jouet de
+quelque hideux cauchemar.
+
+Mais ce fut bien autrement terrible quand ils virent que ce n'était pas
+un rêve.
+
+Le docteur ne pouvait s'empêcher de sourire à ce spectacle.
+
+Quant à Joe, il se tenait les côtes.
+
+Bertha surtout poussait des hurlements d'hyène folle.
+
+--De quoi vous plaignez-vous, ma chère amie? interrompit doucement
+Snowdrop. Je n'ai fait qu'accomplir votre vœu le plus cher: Être
+toujours avec toi; ne jamais nous quitter; de nos deux êtres ne faire
+qu'un être...
+
+Et, souriant finement, le docteur ajouta:
+
+--C'est ce que les Français appellent un collage.
+
+
+LES PETITS COCHONS
+
+
+Une cruelle désillusion m'attendait à Andouilly.
+
+Cette petite ville si joyeuse, si coquette, si claire, où j'avais passé
+les six meilleurs mois de mon existence, me fit tout de suite, dès que
+j'arrivai, l'effet de la triste bourgade dont parle le poète Capus.
+
+On aurait dit qu'un immense linceul d'affliction enveloppait tous les
+êtres et toutes les choses.
+
+Pourtant il faisait beau et rien, ce jour-là, dans mon humeur, ne me
+prédisposait à voir le monde si morne.
+
+--Bah! me dis-je, c'est un petit nuage qui flotte au ciel de mon cerveau
+et qui va passer.
+
+J'entrai au Café du Marché, qui était, dans le temps, mon café de
+prédilection. Pas un seul des anciens habitués ne s'y trouvait, bien
+qu'il ne fût pas loin de midi.
+
+Le garçon n'était plus l'ancien garçon. Quant au patron, c'était un
+nouveau patron, et la patronne aussi, comme de juste.
+
+J'interrogeai:
+
+--Ce n'est donc plus M. Fourquemin qui est ici?
+
+--Oh! non, monsieur, depuis trois mois. M. Fourquemin est à l'asile du
+Bon Sauveur, et Mme Fourquemin a pris un petit magasin de mercerie à
+Dozulé, qui est le pays de ses parents.
+
+--M. Fourquemin est fou?
+
+--Pas fou furieux, mais tellement maniaque qu'on a été obligé de
+l'enfermer.
+
+--Quelle manie a-t-il?
+
+--Oh! une bien drôle de manie, monsieur. Imaginez-vous qu'il ne peut pas
+voir un morceau de pain sans en arracher la mie pour en confectionner
+des petits cochons.
+
+--Qu'est-ce que vous me racontez-là?
+
+--La pure vérité, monsieur, et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que
+cette étrange maladie a sévi dans le pays comme une épidémie. Rien qu'à
+l'asile du Bon Sauveur, il y a une trentaine de gens d'Andouilly qui
+passent la journée à confectionner des petits cochons avec de la mie de
+pain, et des petits cochons si petits, monsieur, qu'il faut une loupe
+pour les apercevoir. Il y a un nom pour désigner cette maladie-là. On
+l'appelle... on l'appelle... Comment diable le médecin de Paris a-t-il
+dit, monsieur Romain?
+
+M. Romain, qui dégustait son apéritif à une table voisine de la mienne,
+répondit avec une obligeance mêlée de pose:
+
+--La delphacomanie, monsieur; du mot grec delphax, delphacos, qui veut
+dire petit cochon.
+
+--Du reste, reprit le limonadier, si vous voulez avoir des détails, vous
+n'avez qu'à vous adresser à l'Hôtel de France et de Normandie. C'est là
+que le mal a commencé.
+
+Précisément l'Hôtel de France et de Normandie est mon hôtel, et je me
+proposais d'y déjeuner.
+
+Quand j'arrivai à la table d'hôte, tout le monde était installé, et,
+parmi les convives, pas une tête de connaissance.
+
+L'employé des ponts et chaussées, le postier, le commis de la régie, le
+représentant de la Nationale, tous ces braves garçons avec qui j'avais
+si souvent trinqué, tous disparus, dispersés, dans des cabanons
+peut-être, eux aussi?
+
+Mon cœur se serra comme dans un étau.
+
+Le patron me reconnut et me tendit la main, tristement, sans une parole.
+
+--Eh ben, quoi donc? fis-je.
+
+--Ah! Monsieur Ludovic, quel malheur pour tout le monde, à commencer par
+moi!
+
+Et comme j'insistais, il me dit tout bas:
+
+--Je vous raconterai ça après déjeuner, car cette histoire-là pourrait
+influencer les nouveaux pensionnaires.
+
+Après déjeuner, voici ce que j'appris:
+
+La table d'hôte de l'Hôtel de France et de Normandie est fréquentée par
+des célibataires qui appartiennent, pour la plupart, à des
+administrations de l'État, à des compagnies d'assurances, par des
+voyageurs de commerce, etc., etc. En général, ce sont des jeunes gens
+bien élevés, mais qui s'ennuient un peu à Andouilly, joli pays, mais
+monotone à la longue.
+
+L'arrivée d'un nouveau pensionnaire, voyageur de commerce, touriste ou
+autre, est donc considérée comme une bonne fortune: c'est un peu d'air
+du dehors qui vient doucement moirer le morne et stagnant étang de
+l'ennui quotidien.
+
+On cause, on s'attarde au dessert, on se montre des tours, des
+équilibres avec des fourchettes, des assiettes, des bouteilles. On se
+raconte l'histoire du Marseillais:
+
+« Et celle-là, la connaissez-vous? Il y avait une fois un Marseillais...
+
+Bref, ces quelques distractions abrègent un peu le temps, et tout
+étranger tant soit peu aimable se voit sympathiquement accueilli.
+
+Or, un jour, arriva à l'hôtel un jeune homme d'une trentaine d'années
+dont l'industrie consiste à louer dans les villes un magasin vacant et à
+y débiter de l'horlogerie à des prix fabuleux de bon marché.
+
+Pour vous donner une idée de ses prix, il donne une montre en argent
+pour presque rien. Les pendules ne coûtent pas beaucoup plus cher.
+
+Ce jeune homme, de nationalité suisse, s'appelait Henri Jouard. Comme
+tous les Suisses, Jouard, à la patience de la marmotte, joignait
+l'adresse du ouistiti.
+
+Ce jeune homme était posé comme un lapin et doux comme une épaule de
+mouton.
+
+Quoi donc, mon Dieu, aurait pu faire supposer, à cette époque-là, que
+cet Helvète aurait déchaîné sur Andouilly le torrent impitoyable de la
+delphacomanie?
+
+Tous les soirs, après dîner, Jouard avait l'habitude, en prenant son
+café, de modeler des petits cochons avec de la mie de pain.
+
+Ces petits cochons, il faut bien l'avouer, étaient des merveilles de
+petits cochons; petite queue en trompette, petites pattes et joli petit
+groin spirituellement troussé.
+
+Les yeux, il les figurait en appliquant à leur place une pointe
+d'allumette brûlée. Ça leur faisait de jolis petits yeux noirs.
+
+Naturellement, tout le monde se mit à confectionner des cochons. On se
+piqua au jeu, et quelques pensionnaires arrivèrent à être d'une jolie
+force en cet art. L'un de ces messieurs, un nommé Vallée, commis aux
+contributions indirectes, réussissait particulièrement ce genre
+d'exercice.
+
+Un soir qu'il ne restait presque plus de mie de pain sur la table,
+Vallée fit un petit cochon dont la longueur totale, du groin au bout de
+la queue, ne dépassait pas un centimètre.
+
+Tout le monde admira sans réserve. Seul Jouard haussa respectueusement
+les épaules en disant:
+
+--Avec la même quantité de mie de pain je me charge d'en faire deux, des
+cochons.
+
+Et, pétrissant le cochon de Vallée, il en fit deux.
+
+Vallée, un peu vexé, prit les deux cochons et en confectionna trois,
+tout de suite.
+
+Pendant ce temps, les pensionnaires s'appliquaient, imperturbablement
+graves, à modeler des cochons minuscules.
+
+Il se faisait tard; on se quitta.
+
+Le lendemain, en arrivant au déjeuner, chacun des pensionnaires, sans
+s'être donné le mot, tira de sa poche une petite boîte contenant des
+petits cochons infiniment plus minuscules que ceux de la veille.
+
+Ils avaient tous passé leur matinée à cet exercice, dans leurs bureaux
+respectifs.
+
+Jouard promit d'apporter, le soir même, un cochon qui serait le dernier
+mot du cochon microscopique.
+
+Il l'apporta, mais Vallée aussi en apporta un, et celui de Vallée était
+encore plus petit que celui de Jouard, et mieux conformé.
+
+Ce succès encouragea les jeunes gens, dont la seule occupation désormais
+fut de pétrir des petits cochons, à n'importe quelle heure de la
+journée, à table, au café, et surtout au bureau. Les services publics en
+souffrirent cruellement, et des contribuables se plaignirent au
+gouvernement où firent passer des notes dans La Lanterne et Le Petit
+Parisien.
+
+Des changements, des disgrâces, des révocations émaillèrent L'Officiel.
+
+Peine perdue! La delphacomanie ne lâche pas si aisément sa proie.
+
+Le pis de la situation, c'est que le mal s'était répandu en ville. De
+jeunes commis de boutiques, des négociants, M. Fourquemin lui-même, le
+patron du Café du Marché, furent atteints par l'épidémie. Tout Andouilly
+pétrissait des cochons dont le poids moyen était arrivé à ne pas
+dépasser un milligramme.
+
+Le commerce chôma, périclita l'industrie, stagna l'administration!
+
+Sans l'énergie du préfet, c'en était fait d'Andouilly.
+
+Mais le préfet, qui se trouvait alors être M. Rivaud, actuellement
+préfet du Rhône, prit des mesures frisant la sauvagerie.
+
+Andouilly est sauvé, mais combien faudra-t-il de temps pour que cette
+petite cité, jadis si florissante, retrouve sa situation prospère et sa
+riante quiétude?
+
+
+CRUELLE ÉNIGME
+
+
+Chaque soir, quand j'ai manqué le dernier train pour Maisons-Laffitte
+(et Dieu sait si cette aventure m'arrive plus souvent qu'à mon tour), je
+vais dormir en un pied-à-terre que j'ai à Paris.
+
+C'est un logis humble, paisible, honnête, comme le logis du petit garçon
+auquel Napoléon III, alors simple président de la République, avait logé
+trois balles dans la tête pour monter sur le trône.
+
+Seulement, il n'y a pas de rameau bénit sur un portrait, et pas de
+vieille grand-mère qui pleure.
+
+Heureusement!
+
+Mon pied-à-terre, j'aime mieux vous le dire tout de suite, est une
+simple chambre portant le numéro 80 et sise en l'hôtel des Trois
+Hémisphères, rue des Victimes.
+
+Très propre et parfaitement tenu, cet établissement se recommande aux
+personnes seules, aux familles de passage à Paris, ou à celles qui, y
+résidant, sont dénuées de meubles.
+
+Sous un aspect grognon et rébarbatif, le patron, M. Stéphany, cache un
+cœur d'or. La patronne est la plus accorte hôtelière du royaume et la
+plus joyeuse.
+
+Et puis, il y a souvent, dans le bureau, une dame qui s'appelle Marie et
+qui est très gentille. (Elle a été un peu souffrante ces jours-ci, mais
+elle va tout à fait mieux maintenant, je vous remercie.)
+
+L'hôtel des Trois Hémisphères a cela de bon qu'il est international,
+cosmopolite et même polyglotte.
+
+C'est depuis que j'y habite que je commence à croire à la géographie,
+car jusqu'à présent--dois-je l'avouer?--la géographie m'avait paru de la
+belle blague.
+
+En cette hostellerie, les nations les plus chimériques semblent prendre
+à tâche de se donner rendez-vous.
+
+Et c'est, par les corridors, une confusion de jargons dont la tour de
+l'ingénieur Babel, pourtant si pittoresque, ne donnait qu'une faible
+idée.
+
+Le mois dernier, un clown né natif des îles Féroé rencontra, dans
+l'escalier, une jeune Arménienne d'une grande beauté.
+
+Elle mettait tant de grâce à porter ses quatre sous de lait dans la
+boîte de fer-blanc, que l'insulaire en devint éperdument amoureux.
+
+Pour avoir le consentement, on télégraphia au père de la jeune fille,
+qui voyageait en Thuringe, et à la mère, qui ne restait pas loin du
+royaume de Siam.
+
+Heureusement que le fiancé n'avait jamais connu ses parents, car on se
+demande où l'on aurait été les chercher, ceux-là.
+
+Le mariage s'accomplit dernièrement à la mairie du XVIIIe. M. Bin, qui
+était à cette époque le maire et le père de son arrondissement, profita
+de la circonstance pour envoyer une petite allocution sur l'union des
+peuples, déclarant qu'il était résolument décidé à garder une attitude
+pacifique aussi bien avec les Batignolles qu'avec la Chapelle et
+Ménilmontant.
+
+
+J'ai dit plus haut que ma chambre porte le numéro 80. Elle est donc
+voisine du 81.
+
+Depuis quelques jours, le 81 était vacant.
+
+Un soir, en rentrant, je constatai que, de nouveau, j'avais un voisin,
+ou plutôt une voisine.
+
+Ma voisine était-elle jolie? Je l'ignorais, mais ce que je pouvais
+affirmer, c'est qu'elle chantait adorablement. (Les cloisons de l'hôtel
+sont composées, je crois, de simple pelure d'oignon.)
+
+Elle devait être jeune, car le timbre de sa voix était d'une fraîcheur
+délicieuse, avec quelque chose, dans les notes graves, d'étrange et de
+profondément troublant.
+
+Ce qu'elle chantait, c'était une simple et vieille mélodie américaine,
+comme il en est de si exquises.
+
+Bientôt la chanson prit fin et une voix d'homme se fit entendre.
+
+--Bravo! Miss Ellen, vous chantez à ravir, et vous m'avez causé le plus
+vif plaisir... Et vous, maître Sem, n'allez-vous pas nous dire une
+chanson de votre pays?
+
+Une grosse voix enrouée répondit en patois négro-américain:
+
+--Si ça peut vous faire plaisir, monsieur George.
+
+Et le vieux nègre (car, évidemment, c'était un vieux nègre) entonna une
+burlesque chanson dont il accompagnait le refrain en dansant la gigue, à
+la grande joie d'une petite fille qui jetait de perçants éclats de rire.
+
+--À votre tour, Doddy, fit l'homme, dites-nous une de ces belles fables
+que vous dites si bien.
+
+Et la petite Doddy récita une belle fable sur un rythme si précipité,
+que je ne pus en saisir que de vagues bribes.
+
+--C'est très joli, reprit l'homme; comme vous avez été bien gentille, je
+vais vous jouer un petit air de guitare, après quoi nous ferons tous un
+beau dodo.
+
+L'homme me charma avec sa guitare.
+
+À mon gré, il s'arrêta trop tôt, et la chambre voisine tomba dans le
+silence le plus absolu.
+
+--Comment, me disais-je, stupéfait, ils vont passer la nuit tous les
+quatre dans cette petite chambre?
+
+Et je cherchais à me figurer leur installation.
+
+Miss Ellen couche avec George.
+
+On a improvisé un lit à la petite Doddy, et Sem s'est étendu sur le
+parquet. (Les vieux nègres en ont vu bien d'autres!)
+
+Ellen! quelle jolie voix, tout de même!
+
+Et je m'endormis, la tête pleine d'Ellen.
+
+Le lendemain, je fus réveillé par un bruit endiablé. C'était maître Sem
+qui se dégourdissait les jambes en exécutant une gigue nationale.
+
+Ce divertissement fut suivi d'une petite chanson de Doddy, d'une
+adorable romance de miss Ellen, et d'un solo de piston véritablement
+magistral.
+
+Tout à coup, une voix monta de la cour.
+
+--Eh bien! George; êtes-vous prêt? Je vous attends.
+
+--Voilà, voilà, je brosse mon chapeau et je suis à vous.
+
+Effectivement, la minute d'après, George sortait.
+
+Je l'examinai par l'entrebâillement de ma porte.
+
+C'était un grand garçon, rasé de près, convenablement vêtu, un gentleman
+tout à fait.
+
+Dans la chambre, tout s'était tu.
+
+J'avais beau prêter l'oreille, je n'entendais rien.
+
+Ils se sont rendormis, pensai-je.
+
+Pourtant, ce diable de Sem semblait bien éveillé.
+
+Quels drôles de gens!
+
+Il était neuf heures, à peu près. J'attendis.
+
+Les minutes passèrent, et les quarts d'heure, et les heures. Toujours
+pas un mouvement.
+
+Il allait être midi.
+
+Ce silence devenait inquiétant.
+
+Une idée me vint.
+
+Je tirai un coup de revolver dans ma chambre, et j'écoutai. Pas un cri,
+pas un murmure, pas une réflexion de mes voisins. Alors j'eus
+sérieusement peur. J'allai frapper à leur porte
+
+--_Open the door, Sem! ... Miss Ellen!... Doddy! Open the door..._
+
+Rien ne bougeait! Plus de doute, ils étaient tous morts. Assassinés par
+George, peut-être, ou asphyxiés! Je voulus regarder par le trou de la
+serrure. La clef était sur la porte. Je n'osai pas entrer. Comme un fou,
+je me précipitai au bureau de l'hôtel.
+
+--Madame Stéphany, fis-je d'une voix que j'essayai de rendre
+indifférente, qui demeure à côté de moi?
+
+--Au 81? C'est un Américain, M. George Huyotson.
+
+--Et que fait-il?
+
+--Il est ventriloque.
+
+
+LE MEDECIN MONOLOGUE POUR CADET
+
+
+Pour avoir du toupet, je ne connais personne comme les médecins. Un
+toupet infernal! Et un mépris de la vie humaine, donc!
+
+Vous êtes malade, votre médecin arrive. Il vous palpe, vous ausculte,
+vous interroge, tout cela en pensant à autre chose. Son ordonnance
+faite, il vous dit: « Je repasserai », et--vous pouvez être
+tranquille--il repassera, jusqu'à ce que vous soyez passé, vous, et
+trépassé.
+
+Quand vous êtes trépassé, immédiatement un croque-mort vient lui
+apporter une petite prime des pompes funèbres.
+
+Si vous résistez longtemps à la maladie et surtout aux médicaments, le
+bon docteur se frotte les mains, car ses petites visites et surtout la
+petite remise que lui fait le pharmacien font boule de neige et
+finissent par constituer une somme rondelette.
+
+Une seule chose l'embête, le bon docteur: c'est si vous guérissez tout
+de suite. Alors il trouve encore moyen de faire son malin et de vous
+dire, avec un aplomb infernal:
+
+--Ah! ah! je vous ai tiré de là!
+
+Mais de tous les médecins celui qui a le plus de toupet, c'est le mien,
+ou plutôt l'ex-mien, car je l'ai balancé, et je vous prie de croire que
+ça n'a pas fait un pli.
+
+À la suite d'un chaud et froid, ou d'un froid et chaud--je ne me
+souviens pas bien--j'étais devenu un peu indisposé. Comme je tiens à ma
+peau--qu'est-ce que vous voulez, on n'en a qu'une!--, je téléphonai à
+mon médecin, qui arriva sur l'heure.
+
+Je n'allais déjà pas très bien, mais après la première ordonnance, je me
+portai tout à fait mal et je dus prendre le lit.
+
+Nouvelle visite, nouvelle ordonnance, nouvelle aggravation.
+
+Bref, au bout de quelques jours, j'avais maigri d'un tas de livres... et
+même de kilos.
+
+Un matin que je ne me sentais pas du tout bien, mon médecin, après
+m'avoir ausculté plus soigneusement que de coutume, me demanda:
+
+--Vous êtes content de votre appartement?
+
+--Mais oui, assez.
+
+--Combien payez-vous?
+
+--Trois mille quatre.
+
+--Les concierges sont convenables?
+
+--Je n'ai jamais eu à m'en plaindre.
+
+--Et le propriétaire?
+
+--Le propriétaire est très gentil.
+
+--Les cheminées ne fument pas?
+
+--Pas trop.
+
+Etc., etc.
+
+Et je me demandais: « Où veut-il en venir, cet animal-là? Que mon
+appartement soit humide ou non, ça peut l'intéresser au point de vue de
+ma maladie, mais le chiffre de mes contributions, qu'est-ce que ça peut
+bien lui faire? » Et malgré mon état de faiblesse, je me hasardai à lui
+demander:
+
+--Mais, docteur, pourquoi toutes ces questions?
+
+--Je vais vous le dire, me répondit-il, je cherche un appartement, et le
+vôtre ferait bien mon affaire.
+
+--Mais... je n'ai point l'intention de déménager
+
+--Il faudra bien pourtant dans quelques jours.
+
+--Déménager?
+
+--Dame!
+
+Et je compris
+
+Mon médecin jugeait mon état désespéré, et il ne me l'envoyait pas dire.
+
+Ce que cette brusque révélation me produisit, je ne saurais l'exprimer
+en aucune langue.
+
+Un trac terrible, d'abord, une frayeur épouvantable!
+
+Et puis, ensuite, une colère bleue! On ne se conduit pas comme ça avec
+un malade, avec un client, un bon client, j'ose le dire.
+
+Ah! tu veux mon appartement, mon vieux? Eh bien, tu peux te fouiller!
+
+Quand vous serez malade, je vous recommande ce procédé-là: mettez-vous
+en colère. Ça vous fera peut-être du mal, à vous. Moi, ça m'a guéri.
+
+J'ai fichu mon médecin à la porte.
+
+J'ai flanqué mes médicaments par la fenêtre.
+
+Quand je dis que je les ai flanqués par la fenêtre, j'exagère. Je n'aime
+pas à faire du verre cassé exprès, ça peut blesser les passants, et je
+n'aime pas à blesser les passants: je ne suis pas médecin, moi!
+
+Je me suis contenté de renvoyer toutes mes fioles au pharmacien avec une
+lettre à cheval.
+
+Et il y en avait de ces fioles, et de ces paquets et de ces boîtes
+
+Il y en avait tant qu'un jour je m'étais trompé--je m'étais collé du
+sirop sur l'estomac et j'avais avalé un emplâtre.
+
+C'est même la seule fois où j'ai éprouvé quelque soulagement.
+
+Et puis, j'ai renouvelé mon bail et je n'ai jamais repris de médecin.
+
+
+BOISFLAMBARD
+
+
+La dernière fois que j'avais rencontré Boisflambard, c'était un matin,
+de très bonne heure (je ne me souviens plus quelle mouche m'avait piqué
+de me lever si tôt), au coin du boulevard Saint-michel et de la rue
+Racine.
+
+Mon pauvre Boisflambard, _quantum mutatus_!
+
+À cette époque-là, le jeune Boisflambard résumait toutes les élégances
+du Quartier latin.
+
+Joli garçon, bien tourné, Maurice Boisflambard s'appliquait à être
+l'homme le mieux « mis » de toute la rive gauche.
+
+Le vernis de ses bottines ne trouvait de concurrence sérieuse que dans
+le luisant de ses chapeaux, et si on ne se lassait pas d'admirer ses
+cravates, on avait, depuis longtemps, renoncé à en savoir le nombre.
+
+De même pour ses gilets.
+
+Que faisait Boisflambard au Quartier latin? Voilà ce que personne
+n'aurait pu dire exactement. Étudiant? En quoi aurait-il été étudiant et
+à quel moment de la journée aurait-il étudié? Quels cours, quelles
+cliniques aurait-il suivis?
+
+Car Boisflambard ne fréquentait, dans la journée, que les brasseries de
+dames; le soir, que le bal Bullier ou un petit concert énormément
+tumultueux, disparu depuis, qui s'appelait le Chalet.
+
+Mais que nous importait la fonction sociale de Boisflambard? N'était-il
+pas le meilleur garçon du monde, charmant, obligeant, sympathique à
+tous?
+
+Pauvre Boisflambard!
+
+J'hésitai de longues secondes à le reconnaître, tant sa piteuse tenue
+contrastait avec son dandysme habituel.
+
+De gros souliers bien cirés, mais faisant valoir, par d'innombrables
+pièces, de sérieux droits à la retraite; de pauvres vieux gants noirs
+éraillés; une chemise de toile commune irréprochablement propre, mais
+gauchement taillée et mille fois reprisée; une cravate plus que modeste
+et semblant provenir d'une lointaine bourgade; le tout complété par un
+chapeau haut de forme rouge et une redingote verte.
+
+Je dois à la vérité de déclarer que ce chapeau rouge et cette redingote
+verte avaient été noirs tous les deux dans des temps reculés.
+
+Et à ce propos, qui dira pourquoi le Temps, ce grand teinturier, s'amuse
+à rougir les chapeaux, alors qu'il verdit les redingotes? La nature est
+capricieuse: elle a horreur du vide, peut-être éprouve-t-elle un vif
+penchant pour les couleurs complémentaires!
+
+Je serrai la main de Boisflambard; mais, malgré toute ma bonne volonté,
+mon regard manifesta une stupeur qui n'échappa pas à mon ami.
+
+Il était devenu rouge comme un coq (un coq rouge, bien entendu).
+
+--Mon ami, balbutia-t-il, tu dois comprendre, à mon aspect, qu'un
+malheur irréparable a fondu sur moi. Tu ne me verras plus: je quitte
+prochainement Paris.
+
+Je ne trouvai d'autre réponse qu'un serrement de main où je mis toute ma
+cordialité.
+
+De plus en plus écarlate, Boisflambard disparut dans la direction de la
+rue Racine.
+
+Depuis cette entrevue, je m'étais souvent demandé quel pouvait être le
+sort de l'infortuné Boisflambard, et mes idées, à ce sujet, prenaient
+deux tours différents.
+
+D'abord une sincère et amicale compassion pour son malheur, et puis un
+légitime étonnement pour le brusque effet physique de cette catastrophe
+sur des objets inanimés, tels que des souliers ou une chemise.
+
+Qu'un homme soit foudroyé par une calamité, que ses cheveux blanchissent
+en une nuit, je l'admets volontiers; mais que cette même calamité
+transforme, dans la semaine, une paire d'élégantes bottines en souliers
+de roulier, voilà ce qui passait mon entendement.
+
+Pourtant, à la longue, une réflexion me vint, qui me mit quelque
+tranquillité dans l'esprit: peut-être Boisflambard avait-il vendu sa
+somptueuse garde-robe pour la remplacer par des hardes plus modestes?
+
+Quelques années après cette aventure, il m'arriva un malheur dans une
+petite ville de province.
+
+Grimpé sur l'impériale d'une diligence, je ne voulus pas attendre, pour
+en descendre, qu'on appliquât l'échelle. Je sautai sur le sol et me
+foulai le pied.
+
+On me porta dans une chambre de l'hôtel et, en attendant le médecin, on
+m'entoura le pied d'une quantité prodigieuse de compresses, à croire que
+tout le linge de maison servait à mon pansement.
+
+--Ah! voilà le docteur! s'écria une bonne.
+
+Je levai les yeux, et ne pus réprimer un cri de joyeuse surprise.
+
+Celui qu'on appelait le docteur, c'était mon ancien camarade
+Boisflambard.
+
+Un Boisflambard un peu engraissé, mais élégant tout de même et superbe
+comme en ses meilleurs temps du Quartier latin.
+
+--Boisflambard!
+
+--Toi!
+
+--Qu'est-ce que tu fais ici?
+
+--Mais, tu vois... Je suis médecin.
+
+--Médecin, toi! Depuis quand?
+
+--Depuis... ma foi, depuis le jour où nous nous sommes vus pour la
+dernière fois, car c'est ce matin-là que j'ai passé ma thèse... Je
+t'expliquerai ça, mais voyons d'abord ton pied.
+
+Boisflambard médecin! Je n'en revenais pas, et
+même--l'avouerai-je?--j'éprouvais une certaine méfiance à lui confier le
+soin d'un de mes membres, même inférieur.
+
+--M'expliqueras-tu enfin? lui demandai-je, quand nous fûmes seuls.
+
+--Mon Dieu, c'est bien simple: quand tu m'as connu au Quartier, j'étais
+étudiant en médecine...
+
+--Tu ne nous l'as jamais dit.
+
+--Vous ne me l'avez jamais demandé... Alors j'ai passé mes examens, ma
+thèse, et je suis venu m'installer ici, où j'ai fait un joli mariage.
+
+--Mais, malheureux! à quel moment de la journée étudiais-tu l'art de
+guérir tes semblables?
+
+--Quelques jours avant mon examen, je piochais ferme avec un vieux
+docteur dont c'est la spécialité, et puis... et puis... j'avais
+découvert un truc pour être reçu.
+
+--Un truc?
+
+--Un truc épatant, mon cher, simple et bien humain. Écoute plutôt...
+
+--Lors du premier examen que je passai à l'École de médecine, j'arrivai
+bien vêtu, tiré à quatre épingles, reluisant! Inutile de te prévenir que
+j'ignorais les premiers mots du programme. Le premier bonhomme qui
+m'interrogea était un professeur d'histoire naturelle. Il me pria de
+m'expliquer sur... et il prononça un mot qui n'avait jamais résonné dans
+mes oreilles. Je lui fis répéter son diable de mot, sans plus de succès
+pour mes souvenirs. Était-ce un animal, un végétal ou un minéral? Ma
+foi, je pris une moyenne et répondis:
+
+"C'est une plante...
+
+--Vous m'avez mal entendu, mon ami, reprit doucement le professeur, je
+vous demande de parler de..."
+
+« Et toujours ce diable de mot. Alors j'optai pour un animal, et, sur un
+signe d'impatience de l'interrogateur, je déclarai vivement que c'était
+un caillou. Pas de veine, en vérité: le professeur d'histoire naturelle
+interrogeait également sur la physique, et ce mot terrible que je ne
+connais pas, c'était les lois d'Ohm. Dois-je ajouter que je fus
+impitoyablement recalé?...
+
+« En même temps que moi se présentait un pauvre diable aussi piteusement
+accoutré que j'étais bien vêtu. Au point de vue scientifique, il était à
+peu près de ma force. Eh bien! lui, il fut reçu! J'attribuai mon échec
+et son succès à nos tenues différentes. Les examinateurs avaient eu
+pitié du pauvre jeune homme. Ils avaient pensé, peut-être, aux parents
+de province, besogneux, se saignant aux quatre veines pour payer les
+études du garçon à Paris. Un échec, c'est du temps perdu, de gros frais
+qui se prolongent, de plus en plus coûteux. Évidemment, de bonnes idées
+pitoyables leur étaient venues, à ces examinateurs, qui sont des hommes,
+après tout, et voilà pourquoi le pauvre bougre était reçu, tandis que
+moi, le fils de famille, j'étais invité à me représenter à la prochaine
+session.
+
+« Cette leçon, comme tu penses bien, ne fut pas perdue. Je me composai,
+avec un soin, un tact, une habileté dont tu n'as pas idée, une
+garde-robe plus que modeste que je ne revêtais qu'aux jours d'examen: ce
+costume, tu l'as vu précisément le dernier jour où je l'ai porté, le
+jour de ma thèse. Tu me croiras si tu veux, j'ai vu un vieux dur à cuire
+de professeur essuyer une larme à la vue de mon minable complet. Il
+m'aurait fait blanchir une boule à son compte, plutôt que de me refuser,
+cet excellent homme.
+
+--Tout cela est fort joli, objectai-je, mais ce n'est pas en enfilant
+une vieille redingote, tous les ans, au mois de juillet, qu'on apprend à
+guérir l'humanité de tous les maux qui l'accablent.
+
+--La médecine, mon cher, n'est pas une affaire de science: c'est une
+affaire de veine. Ainsi, il m'est arrivé plusieurs fois de commettre des
+erreurs de diagnostic, mais, tu sais, des erreurs à foudroyer un
+troupeau de rhinocéros; eh bien! c'est précisément dans ces cas-là que
+j'ai obtenu des guérisons que mes confrères eux-mêmes n'ont pas hésité à
+qualifier de miraculeuses.
+
+
+PAS DE SUITE DANS LES IDEES
+
+
+I
+
+
+Il la rencontra un jour dans la rue, et la suivit jusque chez elle. À
+distance et respectueusement.
+
+Il n'était pourtant pas timide ni maladroit, mais cette jeune femme lui
+semblait si vertueuse, si paisiblement honnête, qu'il se serait fait un
+crime de troubler, même superficiellement, cette belle tranquillité!
+
+Et c'était bien malheureux, car il ne se souvenait pas avoir jamais
+rencontré une plus jolie fille, lui qui en avait tant vu et qui les
+aimait tant.
+
+Jeune fille ou jeune femme, on n'aurait pas su dire, mais, en tout cas,
+une adorable créature.
+
+Une robe très simple, de laine, moulait la taille jeune et souple.
+
+Une voilette embrumait la physionomie, qu'on devinait délicate et
+distinguée.
+
+Entre le col de la robe et le bas de la voilette apparaissait un morceau
+de cou, un tout petit morceau.
+
+Et cet échantillon de peau blanche, fraîche, donnait au jeune homme une
+furieuse envie de s'informer si le reste était conforme.
+
+Il n'osa pas.
+
+Lentement, et non sans majesté, elle rentra chez elle.
+
+Lui resta sur le trottoir, plus troublé qu'il ne voulait se l'avouer.
+
+--Nom d'un chien! disait-il, la belle fille!
+
+Il étouffa un soupir:
+
+--Quel dommage que ce soit une honnête femme!
+
+Il mit beaucoup de complaisance personnelle à la revoir, le lendemain et
+les jours suivants.
+
+Il la suivit longtemps avec une admiration croissante et un respect qui
+ne se démentit jamais.
+
+Et chaque fois, quand elle rentrait chez elle, lui restait sur le
+trottoir, tout bête, et murmurait:
+
+--Quel dommage que ce soit une honnête femme!
+
+
+II
+
+
+Vers la mi-avril de l'année dernière, il ne la rencontra plus.
+
+--Tiens! se dit-il, elle a déménagé.
+
+--Tant mieux, ajouta-t-il, je commençais à en être sérieusement toqué.
+
+--Tant mieux, fit-il encore, en manière de conclusion.
+
+Et pourtant, l'image de la jolie personne ne disparut jamais
+complètement de son cœur.
+
+Surtout le petit morceau de cou, près de l'oreille, qu'on apercevait
+entre le col de la robe et le bas de la voilette, s'obstinait à lui
+trottiner par le cerveau.
+
+Vingt fois, il forma le projet de s'informer de la nouvelle adresse.
+
+Vingt fois, une pièce de cent sous dans la main, il s'approcha de
+l'ancienne demeure, afin d'interroger le concierge.
+
+Mais, au dernier moment, il reculait et s'éloignait, remettant dans sa
+poche l'écu séducteur.
+
+Le hasard, ce grand concierge, se chargea de remettre en présence ces
+deux êtres, le jeune homme si amoureux et la jeune fille si pure.
+
+Mais, hélas! la jeune fille si pure n'était plus pure du tout.
+
+Elle était devenue cocotte.
+
+Et toujours jolie, avec ça!
+
+Bien plus jolie qu'avant, même!
+
+Et effrontée!
+
+C'était à l'Eden.
+
+Elle marcha toute la soirée, et marcha dédaigneuse du spectacle.
+
+Lui, la suivit comme autrefois, admiratif et respectueux.
+
+À plusieurs reprises, elle but du champagne avec des messieurs.
+
+Lui, attendait à la table voisine.
+
+Mais ce fut du champagne sans conséquence.
+
+Car, un peu avant la fin de la représentation, elle sortit seule et
+rentra seule chez elle, à pied, lentement, comme autrefois, et non sans
+majesté.
+
+Quand la porte de la maison se fut refermée, lui resta tout bête, sur le
+trottoir.
+
+Il étouffa un soupir et murmura:
+
+Quel dommage que ce soit une grue!
+
+
+LE COMBLE DU DARWINISME
+
+
+Je n'ai pas toujours été le vieillard quinteux et cacochyme que vous
+connaissez aujourd'hui, jeunes gens.
+
+Des temps furent où je scintillais de grâce et de beauté.
+
+Les demoiselles s'écriaient toutes, en me voyant passer: « Oh! le
+charmant garçon! Et comme il doit être comme il faut! » Ce en quoi les
+demoiselles se trompaient étrangement, car je ne fus jamais comme il
+faut, même aux temps les plus reculés de ma prime jeunesse.
+
+À cette époque, la muse de la Prose n'avait que légèrement effleuré, du
+bout de son aile vague, mon front d'ivoire.
+
+D'ailleurs, la nature de mes occupations était peu faite pour m'impulser
+vers d'aériennes fantaisies.
+
+Je me préparais, par un stage pratique dans les meilleures maisons de
+Paris, à l'exercice de cette profession tant décriée où s'illustrèrent,
+au XVIIe siècle, M. Fleurant, et, de nos jours, l'espiègle Fenayrou.
+
+Dois-je ajouter que le seul fait de mon entrée dans une pharmacie
+déterminait les plus imminentes catastrophes et les plus irrémédiables?
+
+Mon patron devenait rapidement étonné, puis inquiet, et enfin insane,
+dément parfois.
+
+Quant à la clientèle, une forte partie était fauchée par un trépas
+prématuré; l'autre, manifestant de véhémentes méfiances, s'adressait
+ailleurs.
+
+Bref, je tramais dans les plis de mon veston le spectre de la faillite,
+la faillite au sourire vert.
+
+Je possédais un scepticisme effroyable à l'égard des matières
+vénéneuses; j'éprouvais une horreur instinctive pour les centigrammes et
+les milligrammes, que j'estimais si misérables! Ah, parlez-moi des
+grammes.
+
+Et il m'advint souvent d'ajouter copieusement les plus redoutables
+toxiques à des préparations réputées anodines jusqu'alors.
+
+J'aimais surtout faire des veuves: une idée à moi.
+
+Dès qu'une cliente un peu gentille se présentait à l'officine, porteuse
+d'une ordonnance:
+
+--Qui est-ce que vous avez donc de malade, chez vous, madame?
+
+--C'est mon mari, monsieur... Oh! ce n'est pas grave... Un petit
+enrouement.
+
+Alors je me disais: « Ah! il est enroué, ton mari? Eh bien! Je me charge
+de lui rendre la pureté de son organe. » Et il était bien rare, le
+surlendemain, de ne pas rencontrer un enterrement dans le quartier.
+
+C'était le bon temps!
+
+Dans une pharmacie où je me trouvais vers cette époque ou à peu près,
+j'étais doué d'un patron qui aurait pu rendre des points à madame
+Benoîton. Toujours sorti.
+
+J'aimais autant cela, n'ayant jamais été friand de surveillance
+incessante.
+
+Chaque jour, dans l'après-midi, une espèce de vieux serin, rentier dans
+le quartier, ennemi du progrès, clérical enragé, venait tailler avec moi
+d'interminables bavettes, dont Darwin était le sujet principal.
+
+Mon vieux serin considérait Darwin comme un grand coupable et ne parlait
+rien moins que de le pendre. (Darwin n'était pas encore mort, à ce
+moment-là.)
+
+Moi, je lui répondais que Bossuet était un drôle et que, si je savais où
+se trouvait sa tombe, j'irais la souiller d'excréments.
+
+Et des après-midi entiers s'écoulaient à causer adaptation, sélection,
+transformisme, hérédité.
+
+--Vous avez beau dire, criait le vieux serin, c'est la Providence qui
+crée tel ou tel organe pour telle ou telle fonction!
+
+--C'est pas vrai, répliquais-je passionnément, votre Providence est une
+grande dinde. C'est le milieu qui transforme l'organe, et l'adapte à la
+fonction.
+
+--Votre Darwin est une canaille!
+
+--Votre Fénelon est un singe!
+
+Pendant nos discussions pseudo scientifiques, je vous laisse à penser
+comme les prescriptions étaient consciencieusement exécutées.
+
+Je me rappelle notamment un pauvre monsieur qui arriva au moment le plus
+chaud, avec une ordonnance comportant deux médicaments: 1º une eau
+quelconque pour se frictionner le cuir chevelu; 2º un sirop pour se
+purifier le sang.
+
+Huit jours après, le pauvre monsieur revenait avec son ordonnance et ses
+bouteilles vides.
+
+--Ça va beaucoup mieux, fit-il, mais, nom d'un chien! C'est effrayant ce
+que ça poisse les cheveux, cette cochonnerie-là! Et ce que ça arrange
+les chapeaux!
+
+Je jetai un coup d'œil sur les bouteilles.
+
+Horreur! Je m'étais trompé d'étiquettes.
+
+Le pauvre homme avait bu la lotion et s'était consciencieusement
+frictionné la tête avec le sirop.
+
+--Ma foi, me dis-je, puisque ça lui a réussi, continuons.
+
+J'appris depuis que ce pauvre monsieur, qui avait une maladie du cuir
+chevelu réputée incurable, s'était trouvé radicalement guéri, au bout
+d'un mois de ce traitement à l'envers.
+
+(Je soumets le cas à l'Académie de médecine.)
+
+Le vieux serin dont j'ai parlé plus haut possédait un chien mouton tout
+blanc dont il était très fier et qu'il appelait Black, sans doute parce
+que _black_ signifie noir en anglais.
+
+Un beau jour, Black éprouva des démangeaisons, et le vieux serin me
+demanda ce qu'on pourrait bien faire contre cet inconvénient.
+
+Je conseillai un bain sulfureux.
+
+Justement, il y avait dans le quartier un vétérinaire qui, un jour par
+semaine, administrait un bain sulfureux collectif aux chiens de sa
+clientèle.
+
+Le vieux serin conduisit Black au bain et alla faire un tour pendant
+l'opération.
+
+Quand il revint, plus de Black.
+
+Mais un chien mouton, d'un noir superbe, de la taille et de la forme de
+Black, s'obstinant à lui lécher les mains d'un air inquiet.
+
+Le vieux serin s'écriait: « Veux-tu fiche le camp, sale bête! Black,
+Black, psst! »
+
+Et, en effet, c'était bien lui, le Black, mais noirci; comment?
+
+Le vétérinaire n'y comprenait rien.
+
+Ce n'était pas la faute du bain, puisque les autres chiens gardaient
+leur couleur naturelle. Alors quoi?
+
+Le vieux serin vint me consulter.
+
+Je parus réfléchir, et, subitement, comme inspiré
+
+--Nierez-vous, maintenant, m'écriai-je, la théorie de Darwin? Non
+seulement les animaux s'adaptent à leur fonction, mais encore au nom
+qu'ils portent. Vous avez baptisé votre chien Black, et il était
+inéluctable qu'il devînt noir.
+
+Le vieux serin me demanda si, par hasard, je ne me fichais pas de lui,
+et il partit sans attendre la réponse.
+
+Je peux bien vous le dire, à vous, comment la chose s'était passée.
+
+Le matin du jour où Black devait prendre son bain, j'avais attiré le
+fidèle animal dans le laboratoire et, là, je l'avais amplement arrosé
+d'acétate de plomb.
+
+Or, on sait que le rapprochement d'un sel de plomb avec un sulfure
+détermine la formation d'un sulfure de plomb, substance plus noire que
+les houilles à Taupin.
+
+Je ne revis jamais le vieux serin, mais, à ma grande joie, je ne cessai
+d'apercevoir Black dans le quartier.
+
+Du beau noir dû à ma chimie, sa toison passa à des gris malpropres, puis
+à des blancs sales, et ce ne fut que longtemps après qu'elle recouvra
+son albe immaculation.
+
+
+POUR EN AVOIR LE CŒUR NET
+
+
+Ils s'en allaient tous les deux, remontant l'avenue de l'Opéra.
+
+Lui, un gommeux quelconque, aux souliers plats, relevés et pointus, aux
+vêtements étriqués, comme s'il avait dû sangloter pour les obtenir; en
+un mot, un de nos joyeux rétrécis.
+
+Elle, beaucoup mieux, toute petite, mignonne comme tout, avec des
+frissons fous plein le front, mais surtout une taille...
+
+Invraisemblable, la taille!
+
+Elle aurait certainement pu, la petite blonde, sans se gêner beaucoup,
+employer comme ceinture son porte-bonheur d'or massif.
+
+Et ils remontaient l'avenue de l'Opéra, lui de son pas bête et plat de
+gommeux idiot, elle, trottinant allègrement, portant haut sa petite tête
+effrontée.
+
+Derrière eux, un grand cuirassier qui n'en revenait pas.
+
+Complètement médusé par l'exiguïté phénoménale de cette taille de
+Parisienne, qu'il comparait, dans son esprit, aux robustesses de sa
+bonne amie, il murmurait, à part lui:
+
+--Ça doit être postiche.
+
+Réflexion ridicule, pour quiconque a fait tant soit peu de l'anatomie.
+
+On peut avoir, en effet, des fausses dents, des nattes artificielles,
+des hanches et des seins rajoutés, mais on conçoit qu'on ne peut avoir,
+d'aucune façon, une taille postiche.
+
+Mais ce cuirassier, qui n'était d'ailleurs que de 2e classe, était aussi
+peu au courant de l'anatomie que des artifices de toilette, et il
+continuait à murmurer, très ahuri
+
+--Ça doit être postiche.
+
+Ils étaient arrivés aux boulevards.
+
+Le couple prit à droite, et, bien que ce ne fût pas son chemin, le
+cuirassier les suivit.
+
+Décidément, non, ce n'était pas possible, cette taille n'était pas une
+vraie taille. Il avait beau, le grand cavalier, se remémorer les plus
+jolies demoiselles de son chef-lieu de canton, pas une seule ne lui
+rappelait, même de loin, l'étroitesse inouïe de cette jolie guêpe.
+
+Très troublé, le cuirassier résolut d'en avoir le cœur net et murmura:
+
+--Nous verrons bien si c'est du faux.
+
+Alors, se portant à deux pas à droite de la jeune femme, il dégaina. Le
+large bancal, horizontalement, fouetta l'air, et s'abattit, tranchant
+net la dame, en deux morceaux qui roulèrent sur le trottoir.
+
+Tel un ver de terre tronçonné par la bêche du jardinier cruel.
+
+C'est le gommeux qui faisait une tête!
+
+
+LE PALMIER
+
+
+J'ai, en ce moment, pour maîtresse, la femme du boulanger qui fait le
+coin du faubourg Montmartre et de la rue de Maubeuge.
+
+Un bien brave garçon, ce commerçant! Doux et serviable comme pas un.
+
+Quand il voyage en chemin de fer et qu'on arrive au bas d'une rampe un
+peu raide, il descend de son wagon et suit le train en courant jusqu'au
+haut de la pente:
+
+Ça soulage la locomotive, dit-il avec son bon sourire.
+
+Nous avons fait nos vingt-huit jours ensemble, et c'est de cette période
+d'instruction que datent nos relations.
+
+Il n'eut rien de plus pressé, rentré dans ses foyers, que de me
+présenter à sa femme.
+
+Ce qui devait arriver arriva: sa femme m'adora et je gobai sa femme.
+
+(Contrairement à l'esthétique des gens délicats, je préfère les femmes
+d'amis aux autres: comme ça, on sait à qui on a affaire.)
+
+Vous la connaissez tous, ô Parisiens de Montmartre (les autres
+m'indiffèrent)! Mille fois, en regagnant la Butte, vous l'avez
+contemplée, trônant à son comptoir, dans l'or incomptable de ses pains,
+sous l'azur de son plafond, où s'éperdent les hirondelles.
+
+Sa jolie petite tête, coiffée à la vierge, fait un drôle d'effet sur sa
+poitrine trop forte: mais, moi, j'aime ça.
+
+Au moral, Marie (car elle s'appelle Marie, comme vous et moi) représente
+un singulier mélange de candeur et de vice, d'ignorance et de
+machiavélisme.
+
+Ingénue comme un ver et roublarde comme une pelote de ficelle.
+
+Avec ça, très donnante, mais mettant dans ses présents une délicatesse
+bien à elle.
+
+--Comment! tu n'as pas de montre? me dit-elle un jour, donne-moi trente
+francs, je vais t'en acheter une à un petit horloger que je connais.
+
+Et, le lendemain, elle m'apportait un superbe chronomètre en un métal
+qui me parut de l'or, avec une chaîne lourde comme le câble
+transatlantique.
+
+--Et tu as payé ça...
+
+--Vingt-huit francs, mon chéri.
+
+--Vingt-huit francs!
+
+--Mais oui, mon ami; c'est un petit horloger en chambre... Tu comprends,
+il n'a pas tant de frais que dans les grands magasins, alors...
+
+--C'est égal, ça n'est vraiment pas cher.
+
+Elle tint à me remettre les deux francs qui me revenaient.
+
+À quelques jours de là, entièrement dénué de ressources, je portai, rue
+de Buffault (la maison où il y a un drapeau si sale), ma montre, dans
+l'espoir de toucher dessus quelque chose comme cent sous.
+
+L'homme soupesa l'objet et me demanda timidement si j'aurais assez avec
+trois cents francs.
+
+Sans qu'un muscle de ma physionomie tressaillît, j'acquiesçai.
+
+Mais, le soir, je ne pus me défendre de gronder doucement Marie de sa
+folie.
+
+Un autre jour, elle arriva tout essoufflée, me sauta au cou, m'embrassa
+à tour de bras, en disant:
+
+--Regarde par la fenêtre le beau petit cadeau que j'apporte à mon ami.
+
+Dans la rue, des hommes descendaient d'un camion un palmier qui me parut
+démesuré.
+
+--Hein! fit-elle, je suis sûre qu'il y a longtemps que tu rêvais d'avoir
+un palmier chez toi.
+
+Je ne m'étais pas trompé: ce palmier, y compris la caisse, ne mesurait
+pas moins de 4, 20 m, alors que mon plafond n'était éloigné du plancher
+que de 3, 15 m.
+
+--Et puis, tu sais, ajouta-t-elle, je considère ce palmier comme le
+symbole de ton amour. Tant qu'il sera vert, tu m'aimeras. Si les
+feuilles jaunissent, C'est que tu me tromperas.
+
+--Mais pourtant...
+
+--Il n'y a pas de pourtant!
+
+Rien n'était plus étrange que ce pauvre palmier, forcé, pour tenir dans
+mon appartement, de garder une attitude oblique. On aurait pu croire à
+quelque simoun courbant éternellement ce pauvre végétal.
+
+Un jour, rentrant à Paris après une absence de quelques semaines, je
+passai à la boulangerie avant de monter chez moi. Marie était seule.
+
+--Va chez toi tout de suite... Tu verras la belle petite surprise que je
+t'ai faite.
+
+Je réintégrai mon domicile, en proie à un vague trac, relativement à la
+belle petite surprise.
+
+Marie avait loué l'appartement au-dessus, et fait pratiquer dans le
+plancher un trou circulaire par où pouvait passer à son aise la tête du
+fameux palmier.
+
+Une petite balustrade fort élégante entourait l'orifice.
+
+Tous ces travaux, bien entendu, avaient été exécutés sans que le
+concierge ou le propriétaire en eussent eu le moindre vent.
+
+À quelques jours de là, rentrant chez moi tout à fait à l'improviste, je
+trouvai, relativement peu vêtus, Marie et une manière de grand Égyptien
+malpropre, que je reconnus pour un ânier de la rue du Caire.
+
+Marie ne se déconcerta pas.
+
+--Monsieur, me dit-elle en montrant le sale Oriental, est jardinier dans
+son pays. Je l'ai prié de venir voir notre palmier pour qu'il nous donne
+quelques conseils sur la manière de l'entretenir.
+
+J'invitai poliment le fils des Pyramides à aller soigner des
+monocotylédones en d'autres parages.
+
+Un regard, muet reproche, foudroya l'inconstante.
+
+--Tu ne me crois pas, chéri?
+
+--...
+
+--C'est pourtant comme ça... Et puis, tu m'embêtes avec tes jalousies
+continuelles.
+
+Et prenant ses cliques, n'oubliant pas ses claques, Marie sortit.
+
+J'eus un gros chagrin de cette séparation.
+
+Pour tâcher d'oublier l'infidèle, je fis la noce. On ne vit que moi aux
+Folies Bergère, aux Folies Hippiques, et dans d'autres folies, et dans
+tous les endroits déments où l'on peut rencontrer les créatures qui font
+métier de leur corps.
+
+Chaque soir, je rentrais avec une nouvelle créature et j'aimais Marie
+plus fort que jamais.
+
+Pendant ce temps, le palmier devenait superbe, faisait de nouvelles
+pousses et verdoyait comme en plein Orient.
+
+Un matin, je rencontrai Marie qui faisait son marché dans le faubourg
+Montmartre. Nous fîmes la paix.
+
+Elle s'informa de son palmier.
+
+--Viens plutôt le voir, dis-je.
+
+Elle fut, en effet, émerveillée de sa bonne tenue, mais une pensée amère
+obscurcit son bonheur.
+
+--Parbleu! dit-elle de sa voix la plus triviale, ça n'est pas étonnant.
+Tous ces chameaux que tu as amenés ici, pendant que je n'y étais pas, ça
+lui a rappelé son pays, et il a été content.
+
+Je lui fermai la bouche d'un baiser derrière l'oreille.
+
+Cette histoire se passait au moment de l'Exposition universelle de 1889.
+
+
+LE CRIMINEL PRÉCAUTIONNEUX
+
+
+Avec un instrument (de fabrication américaine) assez semblable à celui
+dont on se sert pour ouvrir les boîtes de conserve, le malfaiteur fit,
+dans la tôle de la devanture, deux incisions, l'une verticale, l'autre
+horizontale et partant du même point.
+
+D'une main vigoureuse, il amena à lui le triangle de métal ainsi
+déterminé, le tordant aussi facilement qu'il eût fait d'une feuille de
+papier d'étain. (C'était un robuste malfaiteur.)
+
+Il pénétra dans le petit vestibule rectangulaire qui précède la porte
+d'entrée.
+
+Maintenant la glace avec une ventouse en caoutchouc (de fabrication
+américaine), il la coupa à l'aide d'un diamant du Cap.
+
+Rien ne s'opposait plus à son entrée dans le magasin. Alors,
+tranquillement, méthodiquement, il entassa dans un sac ad hoc toutes les
+pierres précieuses et les parures qui réunissaient au mérite du petit
+volume l'avantage du grand prix.
+
+Il était presque à la fin de sa besogne, quand, au fond de la boutique,
+le patron, M. Josse, fit son apparition, une bougie d'une main, un
+revolver de l'autre.
+
+Très poli, le malfaiteur salua et, avec affabilité:
+
+--Je n'ai pas voulu, dit-il, passer si près de chez vous sans vous dire
+un petit bonjour.
+
+Et tandis que, sans méfiance, l'orfèvre lui serrait la main, le
+malfaiteur lui enfonça dans le sein un fer homicide (de fabrication
+américaine).
+
+Le sac ad hoc fut rapidement rempli.
+
+Le malfaiteur allait rentrer dans la rue, quand une pensée lui vint.
+
+Alors, s'asseyant à la caisse, il traça sur une grande feuille de papier
+quelques mots en gros caractères.
+
+À l'aide de pains à cacheter, il colla cet écriteau sur la devanture du
+magasin, et les passants matineux purent lire à l'aube:
+
+Fermé pour cause de décès.
+
+
+L'EMBRASSEUR
+
+
+La principale occupation entre les repas consistait, pour mon ami
+Vincent Desflemmes, en longues flâneries par les rues, par les
+boulevards, par les quais et plus généralement par toutes les artères de
+la capitale.
+
+Les bras ballants, à moins qu'il n'eût les mains dans ses poches,
+Desflemmes s'en allait, toujours seul, sans canne, sans chien, sans
+femme.
+
+Attentif aux mille petits épisodes de la rue, Vincent se réjouissait de
+tout: propos discourtois entre cochers mal élevés, esclaves ivres suivis
+par une nuée de petits polissons hurleurs, pickpockets interrompus,
+noces bourgeoises avec la jeune épouse rougissante, le mari bien frisé,
+le papa sanguin, la grosse maman en soie noire, la demoiselle d'honneur
+héliotrope, le garçon d'honneur mal à l'aise en son inhabituelle
+redingote, le militaire (jamais de noce à Paris sans un militaire,
+parfois caporal).
+
+Les chapeaux hauts de forme des noces bourgeoises ne recelaient plus
+aucun mystère pour Vincent. Petits chapeaux à grands bords, grands
+chapeaux à petits bords, troncs de cône, cylindres, hyperboloïdes, il
+les connaissait tous et se trouvait ainsi le seul homme de France qui
+pût écrire un essai sérieux sur le haut-de-forme à travers les âges.
+
+Desflemmes adorait les noces; il les suivait jusqu'à l'église, entrait
+dans le saint lieu, pénétrait même jusque dans la sacristie et
+assistait, à la faveur du brouhaha, aux petites scènes
+touchanto-comiques qui sont l'apanage des cérémonies nuptiales.
+
+À force d'assister à cette orgie de noces, Vincent avait fini par
+remarquer un monsieur aussi amateur que lui de fêtes hyménéennes: un
+monsieur pas beau, ma foi, avec de vilains yeux, une sale bouche, et un
+nez surabondamment eczémateux.
+
+Ce monsieur devait posséder des relations sans nombre, car Desflemmes le
+rencontrait à chaque instant, distribuant des poignées de main et
+n'oubliant jamais d'embrasser la mariée.
+
+--Qui diable est-ce, ce bonhomme-là? monologuait Vincent. Dans tous les
+cas, il a une sale gueule.
+
+(Mon ami Desflemmes ne prend pas de gants pour se parler à lui-même.)
+
+Un beau jour, le hasard le renseigna sur le monsieur à relations. Le
+suisse de Saint-Germain-des-Prés causait avec le bedeau. Tu as vu?
+disait le suisse; il est là...
+
+--Qui ça? demanda le bedeau.
+
+--L'embrasseur.
+
+--Ah!
+
+--Oui... Tiens, tu peux le voir d'ici, dans le chœur, à droite.
+
+Vincent regarda dans la direction indiquée: l'embrasseur, c'était son
+bonhomme.
+
+Avec beaucoup d'obligeance, et sur le glissement discret d'une pièce de
+quarante sous, le suisse paracheva ses renseignements.
+
+L'embrasseur était un maniaque, relativement inoffensif, dont le faible
+consistait à embrasser le plus possible de jeunes mariées en blanc. Muni
+d'un aplomb imperturbable, l'embrasseur s'introduisait dans la
+sacristie. Les parents du marié se disaient: « Ce doit être un ami de la
+famille de la petite. » La famille de la petite se tenait un
+raisonnement parallèle. L'embrasseur serrait la main du jeune homme,
+embrassait la petite, et le tour était joué.
+
+Desflemmes se divertit fort de cette étrange manie, mais se jura bien,
+au cas où il se marierait, de ne pas laisser effleurer les joues
+virginales de l'adorée par un aussi déplaisant museau.
+
+À quelques jours de là, Vincent tomba éperdument amoureux d'une jeune
+fille de Fontenay-aux-Roses. Bien que la dot fût dérisoire, il n'hésita
+pas à obtenir la main de la personne. D'ailleurs, il y avait des
+espérances, un oncle fort riche, entre autres, ancien avocat, nommé N.
+Hervé (de Jumièges).
+
+--Tous mes compliments! fis-je à Desflemmes, qui m'annonçait la grave
+nouvelle. Et la petite... gentille?
+
+--Tu ne peux pas t'en faire une idée, mon vieux! Ah! oui, qu'elle est
+gentille! Et drôle donc! Imagine-toi un front et des yeux à la façon des
+vierges de Botticelli, un petit nez spirituel, bon garçon, rigolo.
+Madone et ouistiti mêlés! Et avec ça, sur la joue, là, près du menton,
+un grain de beauté d'où émergent quelques poils fins, longs, frisés et
+qui lui donne une apparence de Simily-Meyer tout à fait amusante. Bref,
+à sa vue, mon cœur, vieille poudrière éventée, a sauté comme une jeune
+cartouche de dynamite.
+
+Le grand jour arriva.
+
+L'oncle à héritage, M. N. Hervé (de Jumièges) s'excusa par télégramme de
+ne pouvoir assister au mariage civil. Inutile de l'attendre, il se
+rendrait directement à l'église.
+
+La bénédiction nuptiale tirait à sa fin. Le digne prêtre prononçait les
+paroles qui lient les époux devant Dieu, comme le maire (ou son adjoint)
+a prononcé les paroles qui les lient devant la loi.
+
+À ce moment, mû par un mouvement machinal, Desflemmes se retourna.
+
+Son visage passa rapidement, d'abord au rouge brique de la colère, puis
+au blanc blafard de la suffocation, et enfin au vert pomme pas mûre des
+résolutions viriles.
+
+Derrière lui, au dernier rang des assistants, Desflemmes venait de
+reconnaître qui?
+
+Ne faites pas les étonnés, vous l'avez deviné: l'embrasseur!
+
+On allait passer à la sacristie.
+
+Après avoir prié sa jeune femme de l'excuser un instant, Vincent piqua
+droit sur le maniaque.
+
+--Vous, fit-il, sans affabilité apparente, si vous ne voulez pas sortir
+de l'église à coups de pied dans le cul, vous n'avez qu'une ressource:
+c'est de vous en aller à reculons, et plus vite que ça.
+
+--Mais, monsieur...
+
+--À moins que je vous prenne par la peau du cou...
+
+--Mais, monsieur ...
+
+--Vieux cochon!
+
+--Mais, monsieur ...
+
+--Comment, espèce de saligaud, Paris ne vous suffit donc plus?
+
+Comme bien vous pensez, cet intermède n'avait pas passé inaperçu des
+gens de la noce.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc? soupira très inquiète la petite
+Simily-Meyer.
+
+--Je ne sais pas, répondit la maman, mais ton mari à l'air de se
+disputer fort avec ton oncle Hervé.
+
+Cependant la discussion continuait sur le ton du début.
+
+Tout à coup Vincent empoigna par le bras l'oncle Hervé, car c'était bien
+lui, et l'entraîna vers la sortie à grand renfort de coups de pied dans
+le derrière.
+
+--Vincent est devenu fou! s'écria la mariée en s'effondrant dans son
+fauteuil.
+
+Et toute la noce de répéter: « Vincent est devenu fou! »
+
+Vincent n'était pas devenu fou, mais en apprenant le nom de
+l'embrasseur, il était devenu très embêté.
+
+Avec une philosophie charmante, il prit son chapeau, son pardessus et le
+premier train pour Paris.
+
+Peu de jours après cette regrettable scène, il reçut des nouvelles de
+Fontenay sous la forme d'une demande de divorce.
+
+Vincent Desflemmes ne constitua même pas d'avoué. L'avocat de la partie
+adverse eut beau jeu à démontrer sa folie subite, sa démence
+incoercible, son insanité dégoûtante, son aliénation redoutable. Le
+divorce fut prononcé.
+
+Vincent en a été quitte pour reprendre ses occupations qui consistent à
+s'en aller flâner, entre les repas, tout seul, sans canne, sans chien,
+sans femme.
+
+Il a toujours conservé un vif penchant pour les noces des autres, mais
+il n'y rencontre plus l'embrasseur.
+
+
+LE PENDU BIENVEILLANT
+
+
+Aussi loin derrière lui qu'il reportât ses souvenirs, il ne se rappelait
+pas une seule minute de veine dans sa pauvre vie. La guigne, toujours la
+guigne! Et pourtant, chose étrange, jamais de cette série obstinément
+noire n'était résultée pour lui, l'ombre d'une jalousie ou d'une
+rancune.
+
+Il aimait son prochain, et de tout son cœur le plaignait de la triste
+existence à laquelle il était voué.
+
+Un beau jour, ou plutôt un fort vilain jour, il en eut assez de cette
+vie, par trop bête vraiment.
+
+Tranquillement, sans phrases, sans correspondance posthume, sans
+attitude de mélodrame, il résolut de mourir. Non pas pour se tuer, mais
+très simplement pour cesser de vivre, parce que vivre sans jouir lui
+semblait d'une inutilité flagrante.
+
+Les différents genres de mort défilèrent dans son imagination, lugubres
+et indifférents.
+
+Noyade, coup de pistolet, pendaison...
+
+Il s'arrêta à ce dernier mode de suicide.
+
+Puis, au moment de mourir, il lui vint une immense pitié pour ceux qui
+allaient continuer à vivre...
+
+Une immense pitié et un vif désir de les soulager.
+
+Alors, il s'enfonça dans la campagne, arriva dans des champs de colza,
+bordés de hauts peupliers.
+
+Du plus haut de ces peupliers, il choisit la plus haute branche.
+
+Avec l'agilité du chat sauvage--l'infortune n'avait pas abattu sa
+vigueur--il y grimpa, attacha une longue corde, combien longue! Et s'y
+pendit.
+
+Ses pieds touchaient presque le sol.
+
+Et le lendemain, quand, devant le maire du village, on le décrocha, une
+quantité incroyable de gens purent, selon son désir suprême, se partager
+l'interminable corde, et ce fut pour eux tous la source infinie de
+bonheurs durables.
+
+
+ESTHETIC
+
+
+_If it's not true, it's well found._
+
+SIR CORDON SONNETT
+
+Il y a peu d'années, l'édilité de Pigtown (Ohio, U.S.A.) eut l'idée
+d'organiser une exposition de peinture, sculpture, gravure, et
+généralement, tout ce qui s'ensuit.
+
+On lança, par la libre Amérique, des invitations aux artistes de deux
+sexes, et l'on construisit, en moins de temps qu'il ne faut pour
+l'écrire, un vaste hall, auprès duquel la galerie des Machines
+semblerait une humble mansarde.
+
+Le nombre des adhésions dépassa les plus flatteuses espérances. Tout ce
+qui portait un nom dans l'art américain tint à se voir représenté à
+l'exposition de Pigtown.
+
+Quelques peintres et sculpteurs de l'ancien continent annoncèrent leurs
+envois par câble; mais l'édilité de Pigtown ayant décidé que
+l'exposition serait exclusivement nationale (_exclusively national_), on
+ne répondit même pas à ces faquins d'Europe.
+
+La Pigtown National Picture and Sculpture Exhibition obtint tout de
+suite un prodigieux succès.
+
+Le vaste hall ne désemplissait pas, et bientôt les organisateurs ne
+surent plus où fourrer les dollars de leurs recettes.
+
+D'ailleurs la chose en valait la peine; la sculpture, surtout,
+intéressait les visiteurs au plus haut point.
+
+Il y a longtemps qu'en matière de statues, les Américains ont déserté
+les errements surannés de la vieille Europe. Plus de ces groupes
+inanimés! Assez de ces marbres froids et insensibles! Foin de ces lions
+de bronze dévorant des autruches de même métal, sans que les autruches y
+perdent une seule de leurs plumes!
+
+Les statuaires américains ont compris que, dans l'Art, la Vie seule
+intéresse, et qu'il n'y a pas de Vie sans Mouvement.
+
+Aussi, à l'exposition de Pigtown, les statues, les groupes, même les
+bustes, tout était-il articulé. Les narines battaient, les seins
+haletaient, les bouches s'ouvraient, et, quand un groupe représentait un
+Boa dévorant un bœuf, on n'avait qu'à demeurer cinq minutes devant
+cette œuvre capitale, le bœuf se trouvait effectivement dévoré par le
+boa.
+
+Le bœuf était en gutta-percha et le boa en celluloïd, dites-vous; ô
+poncifs vieux jeu! Qu'importe la substance, l'idée est tout!
+
+Dans cet amoncellement d'art animé, deux œuvres surtout se disputaient
+l'engouement public.
+
+La première, due au génie si inventif du grand animalier K.W. Merrycalf,
+représentait un Cochon taquiné par des mouches. Et l'on se demandait ce
+qu'il fallait admirer le plus, dans ce gracieux ensemble: le cochon? Les
+mouches?
+
+Le cochon, un cochon en bronze, trente-six fois grandeur naturelle, se
+vautrait sur un fumier également trente-six fois nature. Une nuée de
+mouches, dans la même proportion, s'ébattaient, petites folles, autour
+du monstrueux groin.
+
+Le cochon, comme tout bon cochon qui se respecte, était immobile, mais
+les mouches, mues par un petit appareil des plus ingénieux (patent),
+voletaient réellement, tourbillonnaient et ne touchaient la hure du porc
+que pour se charger d'électricité et repartir de plus belle.
+
+C'était charmant.
+
+Cette jolie pièce eût été certainement le clou de la National
+Exhibition, sans l'envoi d'un jeune sculpteur ignoré jusqu'à ce jour, et
+portant le nom de Julius Blagsmith.
+
+Le groupe de Julius Blagsmith portait cette indication au livret: _The
+death of the brave général George-Ern. Baker_. L'intrépide officier
+était représenté au moment où, frappé d'une balle en plein cœur, il
+s'affaissa sur une mitrailleuse voisine.
+
+À l'intérêt historique de cet épisode émouvant venait s'adjoindre
+l'attrait d'une ingénieuse application du phonographe.
+
+Dans l'intérieur de George-Ern. Baker était adroitement placé un
+appareil, et, toutes les cinq minutes, le vaillant général, portant sa
+main au cœur, s'écriait (en américain, bien entendu): « Je meurs pour
+le principe! »
+
+La mitrailleuse, surtout, recueillit les suffrages universels des
+artilleurs et armuriers américains. Pas une vis, pas un boulon, pas un
+rivet dont on put constater l'absence ou le mal placement. Une
+merveille.
+
+C'était bien le cas de le dire: il ne lui manquait que la parole.
+
+Dès les premiers jours de l'exposition, ce ne fut qu'un cri par les
+clans artistiques. Le diplôme d'honneur de la sculpture est pour le
+Cochon de Merrycalf, à moins qu'il ne soit pour le Baker de Blagsmith.
+
+De leur côté, les deux artistes s'étaient pris, l'un pour l'autre, d'une
+vive hostilité. Ils se saluaient, se serraient la main, s'informaient de
+leur santé réciproque, mais on sentait que ces rapports courtois
+cachaient une glacialité polaire.
+
+Le matin du jour où le jury devait proclamer les récompenses, Blagsmith
+invita poliment son confrère Merrycalf à lui consacrer quelques instants
+d'entretien. Il l'amena devant son groupe.
+
+--Franchement, demanda-t-il, comment trouvez-vous cela?
+
+--À la vérité, répondit Merrycalf, je trouve cela parfait. La
+mitrailleuse est d'une exactitude! ...
+
+--Cette mitrailleuse n'a aucun mérite à être exacte, attendu que c'est
+une vraie mitrailleuse. Voyez plutôt.
+
+Et Blagsmith, grattant légèrement de la pointe de son canif un fragment
+de plâtre, fit apparaître l'acier luisant, et, vous savez, pas de
+l'acier pour rire.
+
+--Oui, poursuivit-il, cette mitrailleuse est une réelle mitrailleuse en
+parfait état, avec cette circonstance aggravante qu'elle est chargée et
+prête à faire feu.
+
+--Diable! ... et dans quel but?
+
+--Dans le but très simple de vous mitrailler tous si je n'obtiens pas le
+grand diplôme d'honneur.
+
+--Vous n'y allez pas par quatre chemins, vous
+
+--Jamais! Un seul, c'est plus court.
+
+--Laissez-moi au moins le temps de prévenir le jury.
+
+--Comme il vous plaira.
+
+Et, se débarrassant de sa jaquette, Blagsmith arbora la tenue si commode
+dite en bras de chemise.
+
+Sur une splendide estrade drapée de peluche et ornée de plantes
+tropicales, le jury se réunissait.
+
+Après un grand morceau exécuté par l'Harmonie des abattoirs de Pigtown,
+le président du jury se leva et proclama le nom des heureux lauréats.
+
+On commença par la peinture. À part quelques coups de revolver échangés
+entre une mention honorable et une médaille d'argent, la proclamation
+des lauréats peintres se passa assez tranquillement. Puis le président
+annonça: « Sculpture, grand diplôme d'honneur décerné à Mathias Moonman,
+auteur de... »
+
+Auteur de quoi? je ne saurais vous dire, car, à. ce moment précis, il se
+produisit un vif désordre parmi les gentlemen qui garnissaient l'estrade
+et ceux qui l'entouraient.
+
+Cent milliards de démons se seraient acharnés à déchirer cent milliards
+d'aunes de toile forte, que le tapage n'eût pas été plus infernal,
+cependant que des projectiles meurtriers semaient la mort et l'effroi
+parmi le jury et le public.
+
+L'estrade ne fut bientôt qu'un amas confus de draperies rouges,
+d'arbustes verts et de jurés de toutes couleurs.
+
+Là-bas, dans le fond, Blagsmith tournait sa manivelle avec autant de
+quiétude que s'il eût joué le Yankie Doodle sur un orgue de Barbarie.
+
+Quand les gargousses étaient brûlées, il en tirait d'autres du socle de
+son groupe et continuait tranquillement l'œuvre de destruction.
+
+Comme tout prend une fin, même les meilleures plaisanteries, les
+provisions s'épuisèrent. Dois-je ajouter que le public n'avait pas
+attendu plus longtemps pour déserter le vaste hall? Sortis de la
+poussière, les marbres et les plâtres retournaient en poussière. Seuls
+les bronzes s'en tiraient avec quelques renfoncements négligeables.
+
+C'était fini.
+
+Blagsmith endossait sa jaquette, radieux comme un monsieur qui n'a pas
+perdu sa journée, quand, à sa grande stupeur, il vit s'avancer vers lui
+qui? son concurrent Merrycalf.
+
+Merrycalf, souriant, affable, lui tendit la main.
+
+--Hurrah! _my dear_. Vous êtes un homme de parole... et d'action.
+
+--Vous n'aviez donc pas averti le jury?
+
+--Jamais de la vie, par exemple. Bien plus drôle comme ça.
+
+--Et vous, où étiez-vous, pendant mes salves?
+
+--Dans mon cochon, parbleu! Vous pensez bien que je n'ai pas fait un
+cochon trente-six fois nature en bronze massif. J'y ai fait ménager une
+logette très confortable, et je vous prie de croire que je ne m'y
+embêtais pas, tout à l'heure, pendant votre petite séance d'artillerie.
+
+--Ce qui prouve que, comme disent les Français, dans le cochon tout est
+bon, même l'intérieur.
+
+--Surtout quand il est creux.
+
+Enchantés de cette excellente plaisanterie, Blagsmith et Merrycalf
+allèrent déjeuner avec un appétit qui frisait la voracité.
+
+
+UN DRAME BIEN PARISIEN
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+
+Où l'on fait connaissance avec un monsieur et une dame qui auraient pu
+être heureux, sans leurs éternels malentendus.
+
+_0 qu'il ha bien sceu choisir, le challan!_
+
+RABELAIS.
+
+À l'époque où commence cette histoire, Raoul et Marguerite (un joli nom
+pour les amours) étaient mariés depuis cinq mois environ.
+
+Mariage d'inclination, bien entendu.
+
+Raoul, un beau soir, en entendant Marguerite chanter la jolie romance du
+colonel Henry d'Erville:
+
+_L'averse, chère à la grenouille,_ _Parfume le bois rajeuni._ _... Le
+bois, il est comme Nini._ _Y sent bon quand y s'débarbouille._
+
+Raoul, dis-je, s'était juré que la divine Marguerite (diva Margarita)
+n'appartiendrait jamais à un autre homme qu'à lui-même.
+
+Le ménage eût été le plus heureux de tous les ménages, sans le fichu
+caractère des deux conjoints.
+
+Pour un oui, pour un non, crac! une assiette cassée, une gifle, un coup
+de pied dans le cul.
+
+À ces bruits, Amour fuyait éploré, attendant, au coin du grand parc,
+l'heure toujours proche de la réconciliation.
+
+Alors, des baisers sans nombre, des caresses sans fin, tendres et bien
+informées, des ardeurs d'enfer.
+
+C'était à croire que ces deux cochons-là se disputaient pour s'offrir
+l'occasion de se raccommoder.
+
+
+CHAPITRE II
+
+
+Simple épisode qui, sans se rattacher directement à l'action, donnera à
+la clientèle une idée sur la façon de vivre de nos héros.
+
+_Amour en latin faict amor._ _Or donc provient d'amour la mort_ _Et, par
+avant, soulcy qui mord,_ _Deuils Plours, Pièges, forfaitz, remord..._
+
+(Blason d'amour.)
+
+Un jour, pourtant, ce fut plus grave que d'habitude.
+
+Un soir, plutôt.
+
+Ils étaient allés au Théâtre d'Application, où l'on jouait, entre autres
+pièces, L'Infidèle, de M. de Porto-Riche.
+
+--Quand tu auras assez vu Grosclaude, grincha Raoul, tu me le diras.
+
+--Et toi, vitupéra Marguerite, quand tu connaîtras Mlle Moreno par
+cœur, tu me passeras la lorgnette.
+
+Inaugurée sur ce ton, la conversation ne pouvait se terminer que par les
+plus regrettables violences réciproques.
+
+Dans le coupé qui les ramenait, Marguerite prit plaisir à gratter sur
+l'amour-propre de Raoul comme sur une vieille mandoline hors d'usage.
+
+Aussi, pas plutôt rentrés chez eux, les belligérants prirent leurs
+positions respectives.
+
+La main levée, l'œil dur, la moustache telle celle des chats furibonds,
+Raoul marcha sur Marguerite, qui commença, dès lors, à n'en pas mener
+large.
+
+La pauvrette s'enfuit, furtive et rapide, comme fait la biche en les
+grands bois.
+
+Raoul allait la rattraper.
+
+Alors, l'éclair génial de la suprême angoisse fulgura le petit cerveau
+de Marguerite.
+
+Se retournant brusquement, elle se jeta dans les bras de Raoul en
+s'écriant:
+
+--Je t'en prie, mon petit Raoul, défends-moi!
+
+
+CHAPITRE III
+
+
+Où nos amis se réconcilient comme je vous souhaite de vous réconcilier
+souvent, vous qui faites vos malins.
+
+"_Hold your tongue, please!_"
+
+
+CHAPITRE IV
+
+
+Comment l'on pourra constater que les gens qui se mêlent de ce qui ne
+les regarde pas feraient beaucoup mieux de rester tranquilles.
+
+_C'est épatant ce que le monde devient rosse depuis quelque temps!_
+
+(Paroles de ma concierge dans la matinée de lundi dernier.)
+
+Un matin, Raoul reçut le mot suivant:
+
+« Si vous voulez, une fois par hasard, voir votre femme en belle humeur,
+allez donc, jeudi, au bal des Incohérents, au Moulin-Rouge. Elle y sera,
+masquée et déguisée en pirogue congolaise. À bon entendeur, salut! »
+
+UN AMI.
+
+Le même matin, Marguerite reçut le mot suivant:
+
+« Si vous voulez, une fois par hasard, voir votre mari en belle humeur,
+allez donc, jeudi, au bal des Incohérents, au Moulin-Rouge. Il y sera,
+masqué et déguisé en templier fin de siècle. À bonne entendeuse, salut!
+
+UNE AMIE.
+
+Ces billets ne tombèrent pas dans l'oreille de deux sourds.
+
+Dissimulant admirablement leurs desseins, quand arriva le fatal jour:
+
+--Ma chère amie, fit Raoul de son air le plus innocent, je vais être
+forcé de vous quitter jusqu'à demain. Des intérêts de la plus haute
+importance m'appellent à Dunkerque.
+
+--Ça tombe bien, répondit Marguerite, délicieusement candide, je viens
+de recevoir un télégramme de ma tante Aspasie, laquelle, fort
+souffrante, me mande à son chevet.
+
+
+CHAPITRE V
+
+
+Où l'on voit la folle jeunesse d'aujourd'hui tournoyer dans les plus
+chimériques et passagers plaisirs au lieu de songer à l'éternité.
+
+_Mai vouéli vièure pamens:_ _La vida es tant bello!_
+
+AUGUSTE MARIN.
+
+Les échos du Diable boiteux ont été unanimes à proclamer que le bal des
+Incohérents revêtit cette année un éclat inaccoutumé.
+
+Beaucoup d'épaules et pas mal de jambes, sans compter les accessoires.
+
+Deux assistants semblaient ne pas prendre part à la folie générale: un
+Templier fin de siècle et une Pirogue congolaise, tous deux
+hermétiquement masqués.
+
+Sur le coup de trois heures du matin, le Templier s'approcha de la
+Pirogue et l'invita à venir souper avec lui.
+
+Pour toute réponse, la Pirogue appuya sa petite main sur le robuste bras
+du Templier, et le couple s'éloigna.
+
+
+CHAPITRE VI
+
+
+Où la situation s'embrouille.
+
+_--I say, don't you think_ _the rajah laughs at us?_ _--Perhaps, sir._
+
+HENRY O'MERCIER.
+
+--Laisse-nous un instant, fit le Templier au garçon du restaurant, nous
+allons faire notre menu et nous vous sonnerons. Le garçon se retira et
+le Templier verrouilla soigneusement la porte du cabinet.
+
+Puis, d'un mouvement brusque, après s'être débarrassé de son masque, il
+arracha le loup de la Pirogue.
+
+Tous les deux poussèrent, en même temps, un cri de stupeur, en ne se
+reconnaissant ni l'un ni l'autre.
+
+Lui, ce n'était pas Raoul.
+
+Elle, ce n'était pas Marguerite.
+
+Ils se présentèrent mutuellement leurs excuses, et ne tardèrent pas à
+lier connaissance à la faveur d'un petit souper, je ne vous dis que ça.
+
+
+CHAPITRE VII
+
+
+Dénouement heureux pour tout le monde, sauf pour les autres.
+
+_Buvons le vermouth grenadine,_ _Espoir de nos vieux bataillons._
+
+GEORGE AURIOL.
+
+Cette petite mésaventure servit de leçon à Raoul et à Marguerite.
+
+À partir de ce moment, ils ne se disputèrent plus jamais et furent
+parfaitement heureux.
+
+Ils n'ont pas encore beaucoup d'enfants, mais ça viendra.
+
+
+MAM'ZELLE MISS
+
+
+L'aînée des trois, miss Grace, était une grosse fille commune comme le
+sont les Anglaises quand elles se mettent à être communes.
+
+La petit Lily, la plus jeune, faisait un effet comique avec ses cheveux
+flamboyants, mais flamboyants comme le sont les cheveux des Anglaises
+quand ils se mettent à être flamboyants.
+
+Celle que j'aimais par-dessus tout le reste, c'était la moyenne, miss
+Emily, que j'appelais, pour m'amuser, Mam'zelle Miss.
+
+À cette époque-là, miss Emily, pouvait avoir dans les quinze ans, mais
+elle avait quinze ans comme ont les Anglaises quand elles se mettent à
+avoir quinze ans.
+
+Elle allait à la même pension que mes cousines, et il arrivait souvent
+que, le soir, j'accompagnais les fillettes.
+
+Au moment de se séparer, elles s'embrassaient. Moi, de l'air le plus
+innocent, je faisais semblant d'être de la tournée, et j'embrassais tout
+ce joli petit monde-là.
+
+Mam'zelle Miss se laissait gentiment faire, bien que je fusse déjà un
+grand garçon. Et je me souviens que la place de mes baisers apparaissait
+toute rouge sur ses joues, tant sa peau rose était délicate et fine.
+
+Des fois je la pressais un peu trop fort, alors elle me faisait de
+gentils reproches, des reproches où son « britishisme » natif mettait
+comme un gazouillis d'oiseau.
+
+Pour peu qu'elle rît, sa lèvre supérieure se retroussait et laissait
+apercevoir la nacre humide de ses affriolantes quenottes.
+
+C'étaient surtout ses cheveux que j'aimais, des cheveux fins comme Lin,
+cheveux d'un or si pâle qu'on croyait rêver.
+
+Leur père, un fort joli homme, joli comme le sont les Anglais quand ils
+se mettent à être jolis, adorait ces trois petites et remplaçait, à
+force de tendresse, la mère morte depuis longtemps.
+
+Quand je partis pour Paris, j'eus, à travers la peine de quitter mon
+pays et mes parents, un grand serrement de cœur en pensant que je
+n'allais plus voir Mam'zelle Miss, et je ne l'oubliai jamais.
+
+À mes premières vacances, je n'eus rien de plus pressé que de m'informer
+de ma petite amie.
+
+Hélas! que de changements dans la famille!
+
+Le père mort noyé dans une partie en mer. (On ne put jamais retrouver la
+moindre trace de sa fortune et ce resta toujours un mystère de savoir
+comment il avait vécu, jusqu'à présent, dans une aisance relativement
+considérable.)
+
+Miss Grace partie aux Indes, comme gouvernante dans la famille d'un
+major écossais; Lily adoptée par un pasteur, qui rougissait d'avoir
+seulement quatorze filles sur dix-sept enfants.
+
+Quant à Mam'zelle Miss, je ne voulus pas croire à sa nouvelle situation.
+
+Et pourtant, c'était vrai.
+
+Mam'zelle Miss, caissière chez un boucher.
+
+Vingt fois dans la journée, je repassai devant la boutique. C'était
+Justement jour de marché.
+
+Le magasin s'encombrait sans relâche de paysans, de cuisinières et de
+dames de la ville Les garçons, affairés, coupaient, taillaient dans les
+gros tas de viande, tapaient fort, livraient la marchandise avec des
+commentaires où ne reluisait pas toujours le bon goût. Et c'étaient des
+discussions sans fin à propos du choix des morceaux, du poids et des os.
+
+Dans tout ce brouhaha, Mam'zelle Miss, tranquille, exécutait de petites
+factures vertigineusement rapides et sans nombre. Sévèrement vêtue de
+noir, un col droit, des manchettes blanches étroites, elle avait, malgré
+sa figure restée enfantine, un air, amusant comme tout, de petite femme
+raisonnable.
+
+De temps en temps, elle s'interrompait de son travail pour lisser, d'un
+geste furtif, des frisons qui s'envolaient sur son front.
+
+À la fin, elle leva la tête et jeta dans la rue un regard distrait. Elle
+m'aperçut planté là et me fixa pendant quelques secondes avec cette
+insolence candide, mais gênante, des jeunes filles myopes.
+
+À son pâle sourire, je compris que j'étais reconnu et je fus tout à fait
+heureux.
+
+Vers la fin des vacances, un jour, je ne l'aperçus plus dans la
+boutique.
+
+Ni le lendemain.
+
+Je m'informai d'elle, le soir, à un jeune garçon boucher, qui me dit:
+
+--Depuis longtemps le patron se doutait de quelque chose. Avant-hier, la
+nuit, en revenant du marché de Beaumont, il est monté dans sa chambre,
+et il l'a trouvée couchée avec le premier garçon, tous les deux saouls
+comme des grives. Alors, il les a fichus à la porte.
+
+
+LE BON PEINTRE
+
+
+Il était à ce point préoccupé de l'harmonie des tons, que certaines
+couleurs mal arrangées dans des toilettes de provinciales ou sur des
+toiles de membres de l'Institut le faisaient grincer douloureusement,
+comme un musicien en proie à de faux accords.
+
+À ce point que pour rien au monde il ne buvait de vin rouge en mangeant
+des œufs sur le plat, parce que ça lui aurait fait un sale ton dans
+l'estomac.
+
+Une fois que, marchant vite, il avait poussé un jeune gommeux à
+pardessus mastic sur une devanture verte fraîchement peinte (Prenez
+garde à la peinture, S.V.P.) et que le jeune gommeux lui avait dit: «
+Vous pourriez faire attention... », il avait répondu en clignant, à la
+façon des peintres qui font de l'œil à la peinture
+
+--De quoi vous plaignez-vous?... C'est bien plus japonais comme ça.
+
+L'autre jour, il a reçu de Java la carte d'un vieux camarade en train de
+chasser la panthère noire pour la Grande Maison de fauves de Trieste.
+
+Un attendrissement lui vint que quelqu'un pensât à lui, si loin et de si
+longtemps, et il écrivit à son vieux camarade une bonne et longue
+lettre, une bonne lettre très lourde dans une grande enveloppe.
+
+Comme Java est loin et que la lettre était lourde, l'affranchissement
+lui coûta les yeux de la tête.
+
+L'employé des Postes et Télégraphes lui avança, hargneux, cinq ou six
+timbres dont la couleur variait avec le prix.
+
+Alors, tranquillement, en prenant son temps, il colla les timbres sur la
+grande enveloppe, verticalement, en prenant grand soin que les tons
+s'arrangeassent--pour que ça ne gueule pas trop.
+
+Presque content, il allait enfoncer sa lettre dans la fente béante de
+l'Étranger, quand un dernier regard cligné le fit rentrer
+précipitamment.
+
+--Encore un timbre de trois sous.
+
+--Voilà, monsieur.
+
+Et il le colla sur l'enveloppe au bas des autres.
+
+--Mais, monsieur, fit sympathiquement remarquer l'employé, votre
+correspondance était suffisamment affranchie.
+
+--Ça ne fait rien, dit-il.
+
+Puis, très complaisamment:
+
+--C'est pour faire un rappel de bleu.
+
+
+LES ZEBRES
+
+
+--Ça te ferait-il bien plaisir d'assister à un spectacle vraiment
+curieux et que tu ne peux pas te vanter d'avoir contemplé souvent, toi
+qui es du pays?
+
+Cette proposition m'était faite par mon ami Sapeck, sur la jetée de
+Honfleur, un après-midi d'été d'il y a quatre ou cinq ans.
+
+Bien entendu, j'acceptai tout de suite.
+
+--Où a lieu cette représentation extraordinaire, demandai-je, et quand?
+
+--Vers quatre ou cinq heures, à Villerville, sur la route.
+
+--Diable! nous n'avons que le temps!
+
+--Nous l'avons... ma voiture nous attend devant le Cheval-Blanc.
+
+Et nous voilà partis au galop de deux petits chevaux attelés en tandem.
+
+Une heure après, tout Villerville, artistes, touristes, bourgeois,
+indigènes, averti qu'il allait se passer des choses peu coutumières,
+s'échelonnait sur la route qui mène de Honfleur à Trouville.
+
+Les attentions se surexcitaient au plus haut point. Sapeck, vivement
+sollicité, se renfermait dans un mystérieux mutisme.
+
+--Tenez, s'écria-t-il tout à coup, en voilà un!
+
+Un quoi? Tous les regards se dirigèrent, anxieux, vers le nuage de
+poussière que désignait le doigt fatidique de Sapeck, et l'on vit
+apparaître un tilbury monté par un monsieur et une dame, lequel tilbury
+traîné par un zèbre.
+
+Un beau zèbre bien découplé, de haute taille, se rapprochant, par ses
+formes, plus du cheval que du mulet.
+
+Le monsieur et la dame du tilbury semblèrent peu flattés de l'attention
+dont ils étaient l'objet. L'homme murmura des paroles, probablement
+désobligeantes, à l'égard de la population.
+
+--En voilà un autre! reprit Sapeck.
+
+C'était en effet un autre zèbre, attelé à une carriole où s'entassait
+une petite famille.
+
+Moins élégant de formes que le premier, le second zèbre faisait pourtant
+honneur à la réputation de rapidité qui honore ses congénères.
+
+Les gens de la carriole eurent vis-à-vis des curieux une tenue presque
+insolente.
+
+--On voit bien que c'est des Parisiens, s'écria une jeune campagnarde,
+ça n'a jamais rien vu!
+
+--Encore un! clama Sapeck.
+
+Et les zèbres succédèrent aux zèbres, tous différents d'allure et de
+forme.
+
+Il y en avait de grands comme de grands chevaux, et d'autres, petits
+comme de petits ânes.
+
+La caravane comptait même un curé, grimpé dans une petite voiture verte
+et traîné par un tout joli petit zèbre qui galopait comme un fou.
+
+Notre attitude fit lever les épaules au digne prêtre, onctueusement. Sa
+gouvernante nous appela tas de voyous.
+
+Et puis, à la fin, la route reprit sa physionomie ordinaire: les zèbres
+étaient passés.
+
+--Maintenant, dit Sapeck, je vais vous expliquer le phénomène. Les gens
+que vous venez de voir sont des habitants de Grailly-sur-Toucque, et
+sont réputés pour leur humeur acariâtre. On cite même, chez eux, des cas
+de férocité inouïe. Depuis les temps les plus reculés, ils emploient,
+pour la traction et les travaux des champs, les zèbres dont il vous a
+été donné de contempler quelques échantillons. Ils se montrent très
+jaloux de leurs bêtes, et n'ont jamais voulu en vendre une seule aux
+gens des autres communes. On suppose que Grailly-sur-Toucque est une
+ancienne colonie africaine, amenée en Normandie par Jules César. Les
+savants ne sont pas bien d'accord sur ce cas très curieux
+d'ethnographie.
+
+Le lendemain, j'eus du phénomène une explication moins ethnographique,
+mais plus plausible.
+
+Je rencontrai la bonne mère Toutain, l'hôtesse de la ferme Siméon, où
+logeait Sapeck.
+
+La mère Toutain était dans tous ses états
+
+--Ah! il m'en a fait des histoires, votre ami Sapeck! Imaginez-vous
+qu'il est venu hier des gens de la paroisse de Grailly en pèlerinage à
+Notre-Dame-de-Grâce. Ces gens ont mis leurs chevaux et leurs ânes à
+notre écurie. M. Sapeck a envoyé tout mon monde lui faire des
+commissions en ville. Moi, j'étais à mon marché. Pendant ce temps-là, M.
+Sapeck a été emprunter des pots de peinture aux peintres qui travaillent
+à la maison de M. Dufay, et il a fait des raies à tous les chevaux et à
+tous les bourris des gens de Grailly. Quand on s'en est aperçu, la
+peinture était sèche. Pas moyen de l'enlever! Ah! ils en ont fait une
+vie, les gens de Grailly! Ils parlent de me faire un procès. Sacré M.
+Sapeck, va!
+
+Sapeck répara noblement sa faute, le lendemain même.
+
+Il recruta une dizaine de ces lascars oisifs et mal tenus, qui sont
+l'ornement des ports de mer.
+
+Il empila ce joli monde dans un immense char à bancs, avec une provision
+de brosses, d'étrilles et quelques bidons d'essence.
+
+À son de trompe, il pria les habitants de Grailly, détenteurs de zèbres
+provisoires, d'amener leurs bêtes sur la place de la mairie.
+
+Et les lascars mal tenus se mirent à dézébrer ferme.
+
+Quelques heures plus tard, il n'y avait pas plus de zèbres dans
+l'ancienne colonie africaine que sur ma main.
+
+J'ai voulu raconter cette innocente, véridique et amusante farce du
+pauvre Sapeck, parce qu'on lui en a mis une quantité sur le dos,
+d'idiotes et auxquelles il n'a jamais songé.
+
+Et puis, je ne suis pas fâché de détromper les quelques touristes
+ingénus qui pourraient croire au fourmillement du zèbre sur certains
+points de la côte normande.
+
+
+SIMPLE MALENTENDU
+
+
+Angéline (vous ai-je dit qu'elle se nommait Angéline?) rappelait d'une
+façon frappante la Vierge à la chaise de Raphaël, moins la chaise, mais
+avec quelque chose de plus réservé dans la physionomie.
+
+Grande, blonde, distinguée, Angéline ne descendait pourtant pas d'une
+famille cataloguée au Gotha, ni même au Bottin.
+
+Son père, un bien brave Badois, ma foi! balayait municipalement les rues
+de la ville de Paris (_Fluctuat nec mergitur_). Sa mère, une rougeaude
+et courtaude Auvergnate, était attachée, en qualité de porteuse de pain,
+à l'une des plus importantes boulangeries du boulevard de Ménilmontant.
+
+Quant à Angéline, au moment où je la connus, elle utilisait ses talents
+chez une grande modiste de la rue de Charonne.
+
+Son teint pétri de lis et de roses m'alla droit au cœur.
+
+(Je supplie mes lecteurs de ne pas prendre au pied de la lettre ce
+pétrissage de fleurs. Un jour de l'été dernier, pour me rendre compte,
+j'ai pétri dans ma cuvette des lis et des roses. C'est ignoble! et si
+l'on rencontrait dans la rue une femme lotie de ce teint-là, on n'aurait
+pas assez de voitures d'ambulance urbaine pour l'envoyer à l'hôpital
+Saint-Louis.)
+
+Comment ce balayeur et cette panetière s'y prirent-ils pour engendrer un
+objet aussi joliment délicat qu'Angéline? Mystère de la génération!
+
+Peut-être l'Auvergnate trompa-t-elle un jour le Badois avec un peintre
+anglais?
+
+(Les peintres anglais, comme chacun sait, sont réputés dans l'univers
+entier pour leur extrême beauté.)
+
+Il était vraiment temps que je fisse d'Angéline ma maîtresse, car, le
+lendemain même, elle allait mal tourner.
+
+Son ravissement de n'avoir plus à confectionner les chapeaux des
+élégantes du XIe arrondissement ne connut pas de bornes, et elle
+manifesta à mon égard les sentiments les plus flatteurs, sentiments que
+j'attribuai à mes seuls charmes.
+
+Je n'eus rien de plus pressé (pauvre idiot) que d'exhiber ma nouvelle
+conquête aux yeux éblouis de mes camarades.
+
+--Charmante! fit le chœur. Heureux coquin!
+
+Un seul de mes amis, fils d'un richissime pharmacien d'Amsterdam, Van
+Deyck-Lister, crut devoir me blaguer, avec l'accent de son pays, ce qui
+aggravait l'offense:
+
+--Oui, cette petite, elle n'est pas mal, mais je ne vous conseille pas
+de vous y habituer.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que j'ai idée qu'elle ne moisira pas dans vos bras.
+
+--Allons donc! je la conserverai aussi longtemps que je voudrai! Fat!
+
+--Je vous parie cinquante louis qu'elle sera ma maîtresse avant la fin
+de l'année.
+
+(Nous étions alors au commencement de décembre.)
+
+Cinquante louis, c'était une somme pour moi, à cette époque! Mais que
+risque-t-on quand on est sûr?
+
+Je tins le pari.
+
+Sûr? Oui, je croyais bien être sûr, mais avec les femmes est-on jamais
+sûr? _Donna è mobile._
+
+Je ne manquai pas de rapporter à mon Angéline les propos impertinents de
+Van Deyck-Lister.
+
+--Eh bien! il a du toupet, ton ami!
+
+Après un silence:
+
+--Cinquante louis, combien que ça fait?
+
+--Ça fait mille francs.
+
+--Mâtin!
+
+Nous ne reparlâmes plus de cette ridicule gageure, mais moi je ne cessai
+de penser aux cinquante beaux louis que j'allais palper fin courant.
+
+Un soir je ne trouvai pas Angéline à la maison comme d'habitude. Elle ne
+rentra que fort tard.
+
+Plus câline que jamais, elle me jeta ses bras autour du cou, m'embrassa
+à un endroit qu'elle savait bien et de sa voix la plus sirénéenne:
+
+--Mon chéri, dit-elle, jure-moi de ne pas te fâcher de ce que je vais te
+dire...
+
+--Ça dépend.
+
+--Non, ça ne dépend pas. Il faut jurer.
+
+--Pourtant...
+
+--Non, pas de pourtant! Jure.
+
+--Je jure.
+
+--Eh bien! tu sais que nous ne sommes pas riches, en ce moment...
+
+--Dis plutôt que nous sommes dans une purée visqueuse.
+
+--Justement. Eh bien! j'ai pensé que lorsqu'on peut gagner cinquante
+louis si facilement, on serait bien bête de se gêner...
+
+--Comprends pas.
+
+--Alors, je suis allée chez ton ami Van Deyck-Lister, et comme ça, il te
+doit cinquante louis.
+
+La malheureuse! Voilà comment elle comprenait les paris!
+
+Était-ce jalousie! Était-ce la fureur de perdre mille francs aussi
+bêtement? Je ne me souviens pas, mais toujours est-il qu'à ce moment, je
+ressemblai beaucoup plus à un obus en fonction qu'à un être doué de
+raison.
+
+--Tu n'as donc pas compris, espèce de dinde, hurlai-je, que puisque ce
+sale Hollandais a couché avec toi, c'est moi qui lui dois cinquante
+louis?
+
+--Mon Dieu, mon Dieu! Faut-il que je sois bête! éclata-t-elle en
+sanglots.
+
+Et afin qu'elle ne gémît pas pour rien, je lui administrai une paire de
+calottes ou deux.
+
+Il y a des gens qui rient jaune; Angéline, elle, pleurait bleu, car je
+vis bientôt luire à travers l'onde mourante de ses larmes l'arc-en-ciel
+de son sourire.
+
+--Veux-tu que je te parle, mon chéri?
+
+--...
+
+--J'ai une idée. Tu verras, tu ne perdras pas ton argent.
+
+--...
+
+--Demain je retournerai chez Van Deyck-Lister, et je lui dirai de ne
+rien te dire. Comme ça, c'est lui qui te devra les cinquante louis.
+
+J'acquiesçai de grand cœur à cette ingénieuse proposition.
+
+(Je dois dire, pour mon excuse, que ces faits se passaient dans le
+courant d'une année où, à la suite d'une chute de cheval, j'avais perdu
+tout sens moral.)
+
+Très loyalement, Van Deyck-Lister, le 31 décembre, à minuit, me remit la
+somme convenue.
+
+J'empochai ce numéraire sans qu'un muscle de mon visage tressaillît, et
+j'offris même un bock au perdant.
+
+Souvent, par la suite, Angéline retourna chez Van Deyck-Lister. Chaque
+fois, elle en revenait munie de petites sommes qui, sans constituer une
+fortune importante, mettaient quelque aisance dans notre humble ménage.
+
+
+LA JEUNE FILLE ET LE VIEUX COCHON
+
+
+Il y avait une fois une jeune fille d'une grande beauté qui était
+amoureuse d'un cochon.
+
+Éperdument!
+
+Non pas un de ces petits cochons jolis, roses, espiègles, de ces petits
+cochons qui fournissent au commerce de si exquis jambonneaux.
+
+Non.
+
+Mais un vieux cochon, dépenaillé, ayant perdu toutes ses soies, un
+cochon dont le charcutier le plus dévoyé de la contrée n'aurait pas
+donné un sou.
+
+Un sale cochon, quoi!
+
+Et elle l'aimait... fallait voir!
+
+Pour un empire, elle n'aurait pas voulu laisser aux servantes le soin de
+lui préparer sa nourriture.
+
+Et c'était vraiment charmant de la voir, cette jeune fille d'une grande
+beauté, mélangeant les bonnes pelures de pommes de terre, le bon son,
+les bonnes épluchures, les bonnes croûtes de pain.
+
+Elle retroussait ses manches et, de ses bras (qu'elle avait fort jolis),
+brassait le tout dans de la bonne eau de vaisselle.
+
+Quand elle arrivait dans la cour avec son seau, le vieux cochon se
+levait sur son fumier et arrivait trottinant de ses vieilles pattes, et
+poussant des grognements de satisfaction.
+
+Il plongeait sa tête dans sa pitance et s'en fourrait jusque dans les
+oreilles.
+
+Et la jeune fille d'une grande beauté se sentait pénétrée de bonheur à
+le voir si content.
+
+Et puis, quand il était bien repu, il s'en retournait sur son fumier,
+sans jeter à sa bienfaitrice le moindre regard de ses petits yeux
+miteux.
+
+Sale cochon, va!
+
+Des grosses mouches vertes s'abattaient, bourdonnantes, sur ses
+oreilles, et faisaient ripaille à leur tour, au beau soleil.
+
+La jeune fille, toute triste, rentrait dans le cottage de son papa avec
+son seau vide et des larmes plein ses yeux (qu'elle avait fort jolis).
+
+Et le lendemain, toujours la même chose.
+
+Or, un jour arriva que c'était la fête du cochon.
+
+Comment s'appelait le cochon, je ne m'en souviens plus, mais c'était sa
+fête tout de même.
+
+Toute la semaine, la jeune fille d'une grande beauté s'était creusé la
+tête (qu'elle avait fort jolie), se demandant quel beau cadeau, et bien
+agréable, elle pourrait offrir, ce jour-là, à son vieux cochon.
+
+Elle n'avait rien trouvé.
+
+Alors, elle se dit simplement: « Je lui donnerai des fleurs. »
+
+Et elle descendit dans le jardin, qu'elle dégarnit de ses plus belles
+plantes.
+
+Elle en mit des brassées dans son tablier, un joli tablier de soie
+prune, avec des petites poches si gentilles, et elle les apporta au
+vieux cochon.
+
+Et voilà-t-il pas que ce vieux cochon-là fut furieux et grogna comme un
+sourd.
+
+Qu'est-ce que ça lui fichait, à lui, les roses, les lis et les
+géraniums!
+
+Les roses, ça le piquait.
+
+Les lis, ça lui mettait du jaune plein le groin.
+
+Et les géraniums, ça lui fichait mal à la tête.
+
+Il y avait aussi des clématites.
+
+Les clématites, il les mangea toutes, comme un goinfre.
+
+Pour peu que vous ayez un peu étudié les applications de la botanique à
+l'alimentation, vous devez bien savoir que si la clématite est insalubre
+à l'homme, elle est néfaste au cochon.
+
+La jeune fille d'une grande beauté l'ignorait.
+
+Et pourtant c'était une jeune fille instruite. Même, elle avait son
+brevet supérieur.
+
+Et la clématite qu'elle avait offerte à son cochon appartenait
+précisément à l'espèce terrible clematis cochonicida.
+
+Le vieux cochon en mourut, après une agonie terrible.
+
+On l'enterra dans un champ de colza.
+
+Et la jeune fille se poignarda sur sa tombe.
+
+
+SANCTA SIMPLICITAS
+
+
+Il y a, dans le monde, des gens compliqués et des gens simples.
+
+Les gens compliqués sont ceux qui ne sauraient remuer le petit doigt
+sans avoir l'air de mettre en branle les rouages les plus mystérieux.
+L'existence de certaines gens compliqués semble un long tissu de
+ressorts à boudin et de contrepoids.
+
+Voilà ce que c'est que les gens compliqués.
+
+Les gens simples, au contraire, sont des gens qui disent oui quand il
+faut dire oui, non quand il faut dire non, qui ouvrent leur parapluie
+quand il pleut (et qu'ils ont un parapluie), et qui le referment dès que
+la pluie a cessé de choir. Les gens simples vont tout droit leur chemin,
+à moins qu'il n'y ait une barricade qui les contraigne à faire un
+détour.
+
+Voilà ce que c'est que les gens simples.
+
+Parmi les gens les plus simples que j'aie connus, il en est trois dont
+l'un entra en relation avec les deux autres dans des conditions de
+simplicité telles que je vous demande la permission de vous conter cette
+histoire, si vous avez une minute.
+
+Le premier de ces gens simples est un jeune gentilhomme, fort joli
+garçon et riche, qui s'appelle Louis de Saint-Baptiste.
+
+Les deux autres se composent de M. Balizard, important métallurgiste
+dans la Haute-Marne, et de Mme Balizard, jeune femme pas jolie, si vous
+voulez, mais irrésistible pour ceux qui aiment ce genre-là.
+
+Un soir, Mme Balizard demanda simplement à son mari:
+
+--Est-ce que nous n'irons pas bientôt à Paris voir l'Exposition?
+
+--Impossible, répondit simplement le métallurgiste; j'ai de très gros
+intérêts en jeu, et je serais plus fourneau que tous mes hauts fourneaux
+réunis, si je quittais mon usine en ce moment.
+
+Bien, répliqua simplement Mme Balizard, nous attendrons. Mais, qui
+t'empêche d'y aller seule, si tu en as envie?
+
+--Bien, mon ami.
+
+Et le lendemain même de cette conversation (la simplicité n'exclut pas
+la prestesse) Mme Balizard prenait l'express de Paris, très simplement.
+
+Peu de jours après son arrivée, elle se trouvait au Cabaret roumain,
+très émue par la musique des Lautars (la simplicité n'exclut pas l'art),
+quand un grand, très joli garçon vint s'asseoir près d'elle.
+
+C'était Louis de Saint-Baptiste.
+
+Il la regarda avec une simplicité non démunie d'intérêt.
+
+Elle le regarda dans les mêmes conditions.
+
+Et il dit:
+
+--Madame, vous avez exactement la physionomie et l'attitude que j'aime
+chez la femme. Je serais curieux de savoir si votre voix a le timbre que
+j'aime aussi. Dites-moi quelques mots, je vous prie.
+
+--Volontiers, monsieur. De mon côté, je vous trouve très séduisant, avec
+votre air distingué, vos yeux bleus qui ont des regards de grand bébé,
+et vos cheveux blonds qui bouclent naturellement, et si fins.
+
+--Je suis très content que nous nous plaisions. Dînons ensemble,
+voulez-vous?
+
+Ils dînèrent ensemble ce soir-là, et, le lendemain, ils déjeunèrent
+ensemble.
+
+Le surlendemain, ce n'est pas seulement leur repas qu'ils prirent en
+commun.
+
+Mais tout cela, si simplement! Les meilleures choses prennent fin,
+ici-bas, et bientôt Mme Balizard dut regagner Saint-Dizier.
+
+Pas seule.
+
+Dieu avait béni son union passagère et coupable (socialement) avec M. de
+Saint-Baptiste. Ce dernier fut immédiatement informé dès que la chose
+fut certaine, et il en frémit tout de joie dans son cœur simple. Ce fut
+une petite fille. Un beau matin du mois suivant, Saint-Baptiste se dit
+simplement:
+
+--Je vais aller chercher ma petite fille.
+
+Et il prit l'express de Saint-Dizier.
+
+--M. Balizard, s'il vous plaît?
+
+--C'est moi, monsieur.
+
+--Moi, je suis M. Louis de Saint-Baptiste, et je viens prendre ma petite
+fille.
+
+--Quelle petite fille?
+
+--La petite fille dont Mme Balizard est accouchée la semaine dernière.
+
+--C'est votre fille?
+
+--Parfaitement.
+
+--Tiens! ça m'étonne que ma femme ne m'ait pas parlé de ça.
+
+--Elle n'y aura peut-être pas songé.
+
+--Probablement.
+
+Et, d'une voix forte, M. Balizard cria:
+
+--Marie!
+
+(Marie, c'est le nom de Mme Balizard, un nom simple.) Marie arriva et,
+très simplement:
+
+--Tiens, fit-elle, Louis! Comment allez-vous?
+
+Mais M. Balizard, qui était un peu pressé, abrégea les effusions.
+
+--Ma chère amie, M. de Saint-Baptiste affirme qu'il est le père de la
+petite.
+
+--C'est parfaitement exact, mon ami, j'ai des raisons spéciales pour
+être fixée sur ce point.
+
+--Alors il faut lui remettre l'enfant... Occupe-toi de ça. Je vous
+demande pardon de vous quitter aussi brusquement, mais une grosse
+affaire de fourniture de rails... À tout à l'heure, Marie... Serviteur,
+monsieur.
+
+Bonjour, monsieur.
+
+
+UNE BIEN BONNE
+
+
+Notre cousin Rigouillard était ce qu'on appelle un drôle de corps, mais
+comme il avait une rondelette petite fortune, toute la famille lui
+faisait bonne mine, malgré sa manière excentrique de vivre.
+
+Où l'avait-il ramassée, cette fortune, voilà ce qu'on aurait été bien
+embarrassé d'expliquer clairement.
+
+Le cousin Rigouillard était parti du pays, très jeune, et il était
+revenu, un beau jour, avec des colis innombrables qui recelaient les
+objets les plus hétéroclites, autruches empaillées, pirogues canaques,
+porcelaines japonaises, etc.
+
+Il avait acheté une maison avec un petit jardin, non loin de chez nous,
+et c'est là qu'il vieillissait tout doucement et tout gaiement,
+s'occupant à ranger ses innombrables collections et à faire mille
+plaisanteries à ses voisins et aux voisins des autres.
+
+C'est surtout ce que lui reprochaient les gens graves du pays: un homme
+de cet âge-là s'amuser à d'aussi puériles facéties, est-ce raisonnable?
+
+Moi qui n'étais pas un gens grave à cette époque-là, j'adorais mon vieux
+cousin qui me semblait résumer toutes les joies modernes.
+
+Le récit des blagues qu'il avait faites en son jeune temps me plongeait
+dans les délices les plus délirantes et, bien que je les connusse toutes
+à peu près par cœur, j'éprouvais un plaisir toujours plus vif à me les
+entendre conter et raconter.
+
+--Et toi, me disait mon cousin, as-tu fait des blagues à tes pions,
+aujourd'hui?
+
+Hélas, si j'en faisais! C'était une dominante préoccupation (J'en rougis
+encore), et une journée passée sans que j'eusse berné un pion ou un
+professeur me paraissait une journée perdue.
+
+Un jour, à la classe d'histoire, le maître me demande le nom d'un
+fermier général. Je fais semblant de réfléchir profondément et je lui
+réponds avec une effroyable gravité
+
+--Cincinnatus!
+
+Toute la classe se tord dans des spasmes fous de gaieté sans borne.
+Seul, le professeur n'a pas compris. La lumière pourtant se fait dans
+son cerveau, à la longue. Il entre dans un accès d'indignation et me
+congédie illico, avec un stock de pensums capable d'abrutir le cerveau
+du gosse le mieux trempé.
+
+Mon cousin Rigouillard, à qui je contai cette aventure le soir même, fut
+enchanté de ma conduite, et son approbation se manifesta par l'offrande
+immédiate d'une pièce de cinquante centimes toute neuve.
+
+Rigouillard avait la passion des collections archéologiques, mais il
+éprouvait une violente aversion pour les archéologues, tout cela parce
+que sa candidature à la Société d'archéologie avait été repoussée à une
+énorme majorité.
+
+On ne l'avait pas trouvé assez sérieux.
+
+--L'archéologie est une belle science, me répétait souvent mon cousin,
+mais les archéologues sont de rudes moules.
+
+Il réfléchissait quelques minutes et ajoutait en se frottant les mains:
+
+--D'ailleurs, je leur en réserve une... une bonne... et bien bonne même!
+
+Et je me demandai quelle bien bonne blague mon cousin pouvait réserver
+aux archéologues.
+
+Quelques années plus tard, je reçus une lettre de ma famille. Mon cousin
+Rigouillard était bien malade et désirait me voir.
+
+J'arrivai en grande hâte.
+
+--Ah! te voilà, petit, je te remercie d'être venu; ferme la porte, car
+j'ai des choses graves à te dire.
+
+Je poussai le verrou, et m'assis près du lit de mon cousin.
+
+--Il n'y a que toi, continua-t-il, qui me comprenne, dans la famille;
+aussi c'est toi que je vais charger d'exécuter mes dernières volontés...
+car je vais bientôt mourir.
+
+--Mais non, mon cousin, mais non...
+
+--Si, je sais ce que je dis, je vais mourir, mais en mourant je veux
+faire une blague aux archéologues, une bonne blague!
+
+Et mon cousin frottait gaiement ses mains décharnées.
+
+--Quand je serai claqué, tu mettras mon corps dans la grande armure
+chinoise qui est dans le vestibule en bas, celle qui te faisait si peur
+quand tu étais petit.
+
+--Oui, mon cousin.
+
+--Tu enfermeras le tout dans le cercueil en pierre qui se trouve dans le
+jardin, tu sais..., le cercueil gallo-romain!
+
+--Oui, mon cousin.
+
+--Et tu glisseras à mes côtés cette bourse en cuir qui contient ma
+collection de monnaies grecques: c'est comme ça que je veux être
+enterré.
+
+--Oui, mon cousin.
+
+--Dans cinq ou six cents ans, quand les archéologues du temps me
+déterreront, crois-tu qu'ils en feront une gueule, hein! Un guerrier
+chinois avec des pièces grecques dans un cercueil gallo-romain?
+
+Et mon cousin, malgré la maladie, riait aux larmes, à l'idée de la
+gueule que feraient les archéologues, dans cinq cents ans.
+
+--Je ne suis pas curieux, ajoutait-il, mais je voudrais bien lire le
+rapport que ces imbéciles rédigeront sur cette découverte.
+
+Peu de jours après, mon cousin mourut.
+
+Le lendemain de son enterrement, nous apprîmes que toute sa fortune
+était en viager.
+
+Ce détail contribua à adoucir fortement les remords que j'ai de n'avoir
+pas glissé dans le cercueil en pierre la collection de monnaies grecques
+(la plupart en or).
+
+Autant que ça me profite à moi, me suis-je dit, qu'à des archéologues
+pas encore nés.
+
+
+TRUC CANAILLE
+
+
+Durant l'année 187... ou 188... (le temps me manque pour déterminer
+exactement cette époque pénible) le Pactole inonda désespérément peu le
+modeste logement que j'occupais dans les parages du Luxembourg (le
+jardin, pas le grand-duché).
+
+Ma famille (de bien braves gens, pourtant), vexée de ne pas me voir
+passer plus d'examens brillants (à la rigueur, elle se serait contentée
+d'examens ternes), m'avait coupé les vivres comme avec un rasoir.
+
+Et je gémissais dans la nécessité, l'indigence et la pénurie.
+
+Mes seules ressources (si l'on peut appeler ça des ressources)
+consistaient en chroniques complètement loufoques que j'écrivais pour
+une espèce de grand serin d'étudiant, lequel les signait de son nom dans
+le Hanneton de la rive gauche (organe disparu depuis).
+
+Le grand serin me rémunérait à l'aide de bien petites sommes, mais je me
+vengeais délicieusement de son rapiatisme en couchant avec sa maîtresse,
+une fort jolie fille qu'il épousa par la suite.
+
+C'était le bon temps.
+
+On avait bon appétit, on trouvait tout succulent, et l'on était heureux
+comme des dieux quand, le soir, on avait réussi à dérober un pot de
+moutarde à Canivet, marchand de comestibles dont le magasin se trouvait
+un peu au-dessus du lycée Saint-Louis, près du Sherry-Gobbler.
+
+La seule chose qui m'ennuyait un tantinet, c'était le terme.
+
+Et ce qui m'ennuyait dans le terme, ce n'était pas de le payer (je ne le
+payais pas), c'était précisément de ne pas le payer. Comprenez-vous?
+
+Tous les soirs, au moment de rentrer, une angoisse me prenait à l'idée
+d'affronter les observations et surtout le regard de ma concierge.
+
+Oh! ce regard de concierge!
+
+Dieu vous préserve à jamais d'une concierge qui vous regarderait comme
+la mienne me regardait!
+
+La prunelle de cette chipie semblait un meeting de tous les mauvais
+regards de la création.
+
+Il y avait, dans ce regard, de l'hyène, du tigre, du cochon, du cobra
+capello, de la sole frite et de la limace.
+
+Sale bonne femme, va!
+
+Elle était veuve, et rien ne m'ôtera de l'idée que son mari avait péri
+victime du regard.
+
+Moi qui me trouvais beaucoup trop jeune alors pour trépasser de cette
+façon, ou plus généralement de toute autre façon, je ruminais mille
+projets de déménagement.
+
+Quand je dis déménagement, je me flatte, car c'était une simple évasion
+que je rêvais, comme qui dirait une sortie à la cloche de bois.
+
+À cette époque, j'avais le sens moral extrêmement peu développé.
+
+Ayant appris à lire dans Proudhon, je n'ai jamais douté que la propriété
+ne fût le vol, et la pensée d'abandonner un immeuble, en négligeant de
+régler quelques termes échus, n'avait rien qui m'infligeât la torture du
+remords.
+
+Mon propriétaire, d'ailleurs, excluait toute idée d'intérêt sympathique.
+
+Ancien huissier, il avait édifié une grosse fortune sur les désastres et
+les ruines de ses contemporains.
+
+Chaque étage de ses maisons représentait pour le moins une faillite, et
+j'étais bien certain que cet impitoyable individu avait autant de
+désespoirs d'homme sur la conscience que de livres de rente au
+grand-livre.
+
+Le terme de juillet et celui d'octobre passèrent sans que j'offrisse la
+moindre somme à ma concierge.
+
+Oh! ces regards!
+
+Je reçus quelques échantillons du style épistolaire de mon propriétaire,
+lequel m'indiquait le terme de janvier comme l'extrême limite de ses
+concessions.
+
+C'est à ce moment que je conçus un projet qu'à l'heure actuelle je
+considère encore comme génial.
+
+Au 1er janvier, j'envoyai à mon propriétaire une carte de visite ainsi
+libellée:
+
+Alphonse Allais
+
+FABRICANT D'ÉCRABOUILLITE
+
+Le 8 janvier arriva et se passa, sous le rapport de mon versement,
+absolument comme s'étaient passés le 8 juillet et le 8 octobre
+précédents.
+
+Le soir, regard de ma concierge (oh! ce regard!...) et communication
+suivante:
+
+--Ne sortez pas de trop bonne heure demain matin. Monsieur le
+propriétaire a quelque chose à vous dire.
+
+Je ne sortis pas de trop bonne heure, et j'eus raison, car si jamais je
+me suis amusé dans ma vie, c'est bien ce matin-là.
+
+Je tapissai mon logement d'étiquettes énormes:
+
+_"Défense expresse de fumer"_
+
+J'étalai sur une immense feuille de papier blanc environ une livre
+d'amidon, et j'attendis les circonstances.
+
+Un gros pas qui monte l'escalier, c'est l'ancien recors.
+
+Un coup de sonnette. J'ouvre.
+
+Justement, il a un cigare à la bouche.
+
+J'arrache le cigare et le jette dans l'escalier, en dissimulant, sous le
+masque de la terreur, une formidable envie de rire.
+
+--Eh bien! Qu'est-ce que vous faites? s'écrie-t-il, effaré.
+
+--Ce que je fais?... Vous ne savez donc pas lire?
+
+Et je lui montre les "_Défense expresse de fumer_".
+
+--Pourquoi ça, défense de fumer?
+
+--Parce que, malheureux, si une parcelle de la cendre de votre cigare
+était tombée sur cette écrabouillite, nous sautions tous, vous, moi,
+votre maison, tout le quartier!
+
+Mon propriétaire n'était pas, d'ordinaire, très coloré, mais à ce moment
+sa physionomie revêtit ce ton vert particulier qui tire un peu sur le
+violet sale.
+
+Il balbutia, bégayant, bavant d'effroi:
+
+--Et... vous... fabriquez... ça... chez... moi
+
+--Dame! répondis-je avec un flegme énorme: si vous voulez me payer une
+usine au sein d'une lande déserte...
+
+--Voulez-vous vous dépêcher de f... le camp de chez moi!
+
+--Pas avant de vous payer vos trois termes.
+
+--Je vous en fais cadeau, mais, de grâce, f... le camp, vous et votre...
+
+--Écrabouillite!... Auprès de mon écrabouillite, monsieur, la dynamite
+n'est pas plus dangereuse que la poudre à punaises.
+
+--F... le camp! ... F... le camp!
+
+Et je f... le camp.
+
+
+ANESTHESIE
+
+
+Nous faisions de la poésie, Anesthésie Anesthésie, etc.
+
+(AIR CONNU.)
+
+Le premier étage de cette somptueuse demeure était occupé par un
+dentiste originaire de Toulouse qui avait mis sur sa porte une plaque de
+cuivre avec ces mots: _Surgeon dentist_.
+
+Dans leur ignorance de la langue anglaise, les bonnes de la maison
+avaient conclu que le Toulousain s'appelait Surgeon et disaient de lui,
+sans qu'une protestation discordante s'élevât jamais: « Un beau gars,
+hein, que M. Surgeon! »
+
+(Au cas où cette feuille tomberait sous les yeux d'une bonne de la
+maison, qu'elle sache que surgeon signifie chirurgien en anglais.) Les
+bonnes de la maison étaient, en cette occurrence, de fines
+connaisseuses, car M. Surgeon (conservons-lui cette appellation)
+constituait, à lui seul, un des plus jolis hommes de cette fin de
+siècle.
+
+Imaginez-vous le buste de Lucius Verus, complété par le torse d'Hercule
+Farnèse--en plus moderne, bien entendu.
+
+Le deuxième étage de la somptueuse demeure en question était occupé par
+M. Lecoq-Hue et sa jeune femme.
+
+Pas très bien, M. Lecoq-Hue. Petiot, maigriot, roussot, le cheveu rare,
+l'œil chassieux; non, décidément, M. Lecoq-Hue n'était pas très bien!
+Et jaloux, avec ça, comme une jungle! L'histoire de son mariage était
+des plus curieuses et l'on a écrit bien des romans pour moins que cela.
+
+Très riche, il fit connaissance d'une jeune fille très belle,
+institutrice des enfants de sa belle-sœur. Il devint éperdument
+amoureux de la jolie personne, obtint sa main et en profita pour
+l'épouser.
+
+L'institutrice ne lui pardonna jamais d'être si laid et si insuffisant.
+Bien avant l'hymen accompli, elle avait juré de se venger. Après
+l'hymen, elle renouvela son serment, plus farouche, cette fois, et mieux
+informé.
+
+Il ne se passait pas de jour où M. Surgeon ne rencontrât dans l'escalier
+la délicieuse et superbe Mme Lecoq-Hue.
+
+Chaque fois, il se disait:
+
+--Mâtin!... voilà une femme avec laquelle on ne doit pas s'embêter!
+
+Chaque fois, elle se disait:
+
+--Mâtin!... voilà un homme avec lequel on ne doit pas s'embêter!
+
+(Je ne garantis pas la teneur scrupuleuse de ce double propos, mais je
+puis en certifier l'esprit exact.)
+
+Ils finirent par se saluer, et, peu de temps après, ils en arrivèrent à
+se demander des nouvelles de leur santé.
+
+Et puis, peu à peu, ils parlèrent de choses et d'autres, mais
+furtivement, hélas! et toujours dans l'escalier. Un jour, Surgeon,
+enhardi, osa risquer:
+
+--Quel dommage, madame, que vous soyez pour moi une si mauvaise cliente!
+
+Regret mêlé de madrigal, car, entre autres perfections, Mme Lecoq-Hue
+était douée d'une dentition à faire pâlir tous les râteliers de la côte
+d'Afrique.
+
+Ce regret mêlé de madrigal dégagea dans l'esprit de Mme Lecoq-Hue la
+lueur soudaine de la bonne idée.
+
+Le lendemain, avec cet air naturel qu'ont toutes les femmes qui se
+préparent à un mauvais coup (ou un bon):
+
+--Mon ami, dit-elle, je descends chez le dentiste.
+
+--Quoi faire, ma chérie?
+
+--Mais... faire ce qu'on fait chez les dentistes, parbleu!
+
+--Tu as donc mal aux dents?
+
+--J'en suis comme une folle.
+
+--Mal d'amour.
+
+--Idiot!
+
+Et, sur ce mot de conciliation, elle descendit l'étage qui la séparait
+de M. Surgeon.
+
+Mal aux dents.... elle! Allons donc! M. Lecoq-Hue sentit poindre en son
+cœur l'aiguillon du doute.
+
+Lui aussi connaissait le beau Surgeon, le superbe Lucius Verus,
+l'inquiétant Hercule Farnèse du premier.
+
+Non, mal aux dents, cela n'était pas naturel. Livide de jalousie, il
+sonna à son tour à la porte du chirurgien.
+
+Ce fut M. Surgeon lui-même qui vint ouvrir.
+
+--Vous désirez, monsieur?
+
+Trac? honte? crainte de s'être trompé? On ne sait; mais M. Lecoq-Hue
+balbutia:
+
+--Je viens vous prier de m'arracher une dent.
+
+--Parfaitement, monsieur, asseyez-vous ici, dans ce fauteuil. Ouvrez la
+bouche. Laquelle?
+
+--Celle-ci--Parfaitement... Sans douleur ou avec douleur?
+
+Et le terrible homme prononça avec, comme si ce simple mot eût comporté
+un h aspiré et un k, mais un de ces k qui ne pardonnent pas: H A V E C
+K!
+
+--Sans douleur! blêmit le mari.
+
+Aussitôt les protoxydes d'azote, les chloroformes, les chlorures de
+méthyle s'abattirent sur l'organisme du malheureux, comme s'il en
+pleuvait.
+
+Quelques instants plus tard, dans le cabinet voisin, comme la belle Mme
+Lecoq-Hue objectait faiblement:
+
+--Voyons, relevez-vous, si mon mari...
+
+--Ah! votre mari! s'écria Surgeon en éclatant de rire. Votre mari...
+vous ne pouvez pas vous faire une idée de ce qu'il dort!
+
+Et, comme ils l'avaient bien prévu tous les deux, ils ne s'embêtèrent
+pas.
+
+
+IRONIE
+
+
+C'est dans un estaminet du plus pur style Louis-Philippe.
+
+Il est difficile de rêver un endroit plus démodé et plus lugubre.
+
+Les tables, d'un marbre jauni, s'allongent, désertes de consommateurs.
+
+Dans le fond, un vieux billard à blouses prend des airs de catafalque
+moisi, et les trois billes (même la rouge), du même jaune que les
+tables, ont des gaietés d'ossements oubliés.
+
+Dans un coin, un petit groupe de clients, qui semblent de l'époque, font
+une interminable partie de dominos; leurs dés et leurs doigts ont des
+cliquetis de squelettes. Par instant, les vieux parlent, et toutes leurs
+phrases commencent par: De notre temps...
+
+Au comptoir, derrière des vespétros surannées et des parfait-amour hors
+d'âge, se dresse la patronne, triste et sèche, avec de longs repentirs
+du même jaune pâle que les tables et les billes de son billard.
+
+Le garçon, un vieux déplumé, qui prend avec la patronne des airs
+familiers (il doit être depuis longtemps dans la maison), rôde comme une
+âme en peine autour des tables vides.
+
+Alors entrent trois jeunes gens évidemment égarés.
+
+Ils sont reçus avec des airs hostiles de la part des dominotiers et du
+garçon. Seule la dame du comptoir arbore un vague sourire, peut-être
+rétrospectif.
+
+Elle se rappelle que, dans le temps, c'était bon les jeunes gens.
+
+Les nouveaux venus, un peu interloqués d'abord par le froid ambiant,
+s'installent. Soudain l'un d'eux s'avance vers le comptoir.
+
+Madame, dit-il avec la plus exquise urbanité, il peut se faire que nous
+mourions de rire dans votre établissement. Si pareille aventure
+arrivait, vous voudriez bien faire remettre nos cadavres à nos familles
+respectives. Voici notre adresse.
+
+TICKETS
+
+SOUVENIR DE L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1889
+
+--J'achète des tickets!
+
+Il m'advint souvent de m'arrêter longtemps près de celle qui poussait et
+repoussait à perdre haleine cette clameur désespérée, et jamais je ne
+vis s'engager la moindre transaction.
+
+--J'achète des tickets!
+
+Il est vrai que l'acheteuse n'offrait pas un aspect extérieur capable de
+fournir quelque illusion aux détenteurs de tickets. Ses bottines ne
+s'étaient certainement pas crottées à la boue du Pactole, le bas de son
+jupon non plus.
+
+Sa voix, surtout, excluait toute idée de capital disponible, une voix
+enrouée par une affection que je diagnostiquai: crapulite pochardoïde et
+vadrouilliforme.
+
+Imaginez-vous une de ces grandes filles noiraudes et maigres, modelée
+comme à coups de sabre, n'ayant pour elle que ses yeux, mais les ayant
+bien.
+
+--J'achète des tickets
+
+Moi, je l'aimais beaucoup, cette grande bringue, et si j'avais eu des
+tickets à vendre, je les lui aurais offerts de bon cœur pour rien, pour
+ses yeux.
+
+Ses yeux! Ses yeux, où tout le reste d'elle semblait s'être effondré
+
+Ses yeux, où des escadres de cœurs auraient évolué à leur aise!
+
+--J'achète des tickets!
+
+Or, vers la fin de l'Exposition, mon oncle Alcide Toutaupoil débarqua
+chez moi.
+
+--Je me suis décidé au dernier moment, dit-il, je compte sur toi pour me
+montrer les beautés de l'Exposition sans me faire perdre de temps.
+
+Mon oncle Toutaupoil est un homme grave, notaire d'une petite ville
+située dans le nord-ouest du centre de la France, et que la discrétion
+professionnelle m'empêche de désigner plus clairement.
+
+Archéologue de mérite, mon oncle jouit dans toutes les sociétés savantes
+régionales d'une enviable notoriété, et son mémoire: Le Tesson de
+bouteille à travers les âges (avec quatorze planches en taille-douce),
+se trouve dans toutes les bibliothèques dignes de ce nom.
+
+C'est assez indiquer qu'Alcide Toutaupoil ne manifeste aucune vocation
+sérieuse pour le rôle de gonfalonier de la rigolade moderne.
+
+--La danse du ventre? Tu veux me faire voir la danse du ventre? Tu n'y
+penses pas, mon pauvre ami! Je ne suis pas venu à Paris pour ça!
+
+--Mais, mon oncle, c'est de l'ethnographie, après tout. Vous ne
+connaîtrez jamais une civilisation à fond, si vous vous obstinez, sous
+le prétexte de la pudeur, à repousser certains spectacles qui, certes,
+froissent nos sentiments les plus intimes, mais qui n'en sont pas moins
+un enseignement fructueux. La science a de ces exigences, mon oncle!
+
+C'est ainsi que je décidai mon austère parent à m'offrir des
+consommations variées dans les endroits drôles de l'Exposition. Je
+connaissais la galerie des Machines, et j'avais assez vu les
+maîtres-autels rétrospectifs.
+
+--J'achète des tickets!
+
+Un jour, je lui montrai la grande fille aux yeux plus grands encore, qui
+proposait d'acheter tant de tickets et qui en achetait si peu.
+
+Mon oncle eut presque un accès!
+
+--Comment! s'écria-t-il, c'est toi, toi que j'ai connu dans le temps
+presque raisonnable, c'est toi qui jettes les yeux sur de telles
+créatures C'est à croire que tu as une perversion du sens génésiaque.
+
+Génésiaque était dur! Je n'insistai pas.
+
+--J'achète des tickets!
+
+Comme toute chose d'ici-bas, l'Exposition universelle de 1889 eut une
+fin, et je ne revis plus ma commerçante aux yeux.
+
+--J'achète des tickets!
+
+Quelques jours plus tard, je me promenais dans la fête de Montmartre,
+quand une baraque attira mes regards. On y montrait, disait l'enseigne:
+
+La belle Zim-laï-lah
+
+La seule véritable Exotique de la Fête.
+
+Dans la foule, une jeune femme du peuple, appuyée sur le bras d'un
+robuste travailleur, demanda à ce dernier:
+
+--De quel pays que c'est, les Exotiques?
+
+--Les Exotiques?... C'est du côté de l'Algérie, parbleu!... en tirant un
+peu sur la gauche.
+
+La jeune femme du peuple jeta sur le vigoureux géographe un long regard
+où se lisait l'admiration.
+
+J'entrai voir la belle Exotique.
+
+Zim-laï-lah, plus jolie que Fatma, ma foi! et l'air aussi intelligent,
+trônait au milieu d'almées sans importance.
+
+Parmi ces dernières...
+
+--J'achète des tickets!
+
+Parmi ces dernières, la grande noiraude avec des yeux!
+
+Après la représentation, nous causâmes:
+
+--Dites donc, votre ami, le vieux avec qui que vous veniez à
+l'Exposition...
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! Il est rien vicieux... Par exemple, il a été rudement
+chouette! Nous avons passé deux heures ensemble, et il m'a donné plus de
+deux cents tickets!
+
+--J'achète des tickets!
+
+
+UN PETIT « FIN DE SIECLE «
+
+
+--Dis donc, mon oncle?
+
+--Mon ami...
+
+--Tu sais pas?... Si t'étais bien gentil?...
+
+--Si j'étais bien gentil?
+
+--Oui... Eh ben, tu me ferais mettre un article dans Le Chat noir.
+
+--Qu'entends-tu par te faire mettre un article?
+
+--Eh ben, me faire imprimer une histoire que j'ai faite, pardi!
+
+--Comment, tu fais de la littérature, toi?
+
+--Pourquoi pas?... et pas plus bête que la tienne, tu sais.
+
+--Prétentieux!
+
+--Prétentieux?... Prétentieux parce qu'on se croit aussi malin que
+monsieur!... Oh! la, la, ce que tu te gobes, mon vieux!
+
+--!!!... Et alors, tu veux débuter dans la presse?
+
+--Oui, j'ai écrit une petite histoire, je veux te la donner, tu la feras
+imprimer. Je ne la signerai pas, parce que maman ferait des histoires à
+n'en plus finir. Toi, tu la signeras, mais nous partagerons la galette.
+
+--À la bonne heure, tu es pratique!
+
+--Dame, si on n'est pas pratique à sept ans, je me demande un peu à quel
+âge qu'on le sera.
+
+--Où est-il, ton chef-d'œuvre?
+
+--Tiens, le voilà:
+
+"HISTOIRE D'UN MECHANT PETIT TROQUET ET D'UNE BONNE PETITE LAMPISTE
+
+À Mesdemoiselles Manitou et Tonton.
+
+Il y avait une fois, boulevard de Courcelles, un mauvais petit garnement
+qui était le fils d'un marchand de vins.
+
+Personne ne l'aimait dans le quartier, parce que c'était un sale gosse
+qui faisait des blagues à tout le monde.
+
+Il avait de vilains cheveux rouges plantés raides, des grandes oreilles
+détachées de la tête, et un petit nez retroussé comme le museau de ces
+chiens qui tuent les rats, et puis des taches de rousseur plein la
+figure.
+
+Il faisait tant de bruit avec son fouet, qu'on aurait dit que c'était un
+vrai charretier.
+
+À côté de la boutique de son père, il y avait un marchand de lampes qui
+vendait aussi des seaux, des arrosoirs et des brocs en zinc.
+
+Alors le petit troquet venait s'amuser à taper sur tous ces ustensiles
+pour faire du bruit et embêter les voisins.
+
+Le lampiste avait une petite fille qui était aussi gentille que le petit
+garçon était désagréable.
+
+On ne peut pas s'imaginer quelque chose de plus charmant et de plus doux
+que cette petite fille.
+
+Elle avait des yeux bleus, un beau petit nez, une jolie petite bouche et
+des cheveux blonds si fins, si fins, que quand il n'y en avait qu'un, on
+ne le voyait pas.
+
+Quand il faisait beau, elle s'installait sur le trottoir avec son petit
+pliant, et elle apprenait ses leçons, et, quand elle savait ses leçons,
+elle faisait de la tapisserie.
+
+À ce moment-là, le petit troquet arrivait par derrière et lui tirait sa
+natte en faisant dign, dign, dign, comme si sa natte était la corde
+d'une cloche de bateau à vapeur.
+
+Ça embêtait joliment la petite lampiste. Mais, un jour, elle a eu une
+idée. Elle a pris des sous dans le comptoir et elle les a donnés au
+petit apprenti de son papa, qui était très fort et qui a fichu de bons
+coups de poing sur le nez du petit troquet et de bons coups de pied dans
+les jambes.
+
+Le petit troquet a dit à ses parents qu'il s'était fichu par terre, et
+que c'est pour ça qu'il saignait du nez.
+
+Le lendemain, il revint tirer la natte de la pauvre petite lampiste.
+
+Alors, voilà la petite lampiste qui se met en colère et qui se demande
+comment elle ferait pour faire une bonne blague au mauvais petit
+troquet.
+
+Voici ce qu'elle a fait:
+
+Elle l'a invité à faire la dînette avec elle, un jeudi, et d'autres
+petites filles.
+
+On commence par manger des gâteaux, du raisin, de tout, et puis elle
+dit:
+
+--Maintenant, nous allons boire du vin blanc.
+
+Et elle remplit les verres avec de l'essence qui sert pour les lampes.
+
+Les petites filles, qui étaient averties, n'ont rien bu, mais le mauvais
+petit troquet a tout avalé.
+
+Il fut malade comme un cheval, et même sa maman croyait bien qu'il en
+claquerait, mais il était tellement entêté qu'il n'a jamais voulu dire
+comment ça lui était venu. Heureusement qu'ils avaient un bon médecin
+qui l'a guéri.
+
+Quand il a été guéri, il a été embrasser la petite lampiste, et lui a
+demandé pardon de ses méchancetés, et, depuis, il ne lui a jamais tiré
+sa natte, ni tapé sur les arrosoirs.
+
+Il est devenu très gentil, ses cheveux ont été moins rouges, ses taches
+de rousseur se sont en allées, ses oreilles se sont recollées et son nez
+n'a plus ressemblé à un museau de chien de boucher.
+
+Et puis, quand il a été grand, il s'est marié avec la petite lampiste et
+ils ont eu beaucoup d'enfants.
+
+On a mis tous les garçons à l'École polytechnique.
+
+Signé: TOTO."
+
+--Hein! mon oncle, qu'est-ce que tu dis de cette histoire-là?
+
+--Très intéressante, mais ta jeune lampiste me fait l'effet d'être une
+jolie petite rosse.
+
+--Pour sûr!
+
+--Eh bien! alors?
+
+--Alors quoi? T'as donc pas compris que c'est une histoire ironique?...
+Eh bien! là, vrai! je ne te croyais pas si daim!
+
+(Le bruit d'un coup de pied dans le derrière retentit.)
+
+
+ALLUMONS LA BACCHANTE
+
+
+Le riche amateur contempla longuement le tableau.
+
+C'était un beau tableau fraîchement peint, qui représentait une
+bacchante nue à demi-renversée.
+
+On reconnaissait que c'était une bacchante à la grappe de raisin qu'elle
+mordillait à belles dents. Et puis des pampres s'enroulaient dans ses
+cheveux, comme dans les cheveux de toute bacchante qui se respecte ou
+même qui ne se respecte pas.
+
+Le riche amateur était content, mais content sans l'être.
+
+Anxieux, le jeune peintre attendait la décision du riche amateur.
+
+--Mon Dieu, oui, disait ce dernier, c'est très bien ... C'est même pas
+mal du tout... La tête est jolie... la poitrine aussi ... C'est bien
+peint... La grappe de raisin me fait venir l'eau à la bouche, mais...
+votre bacchante n'a pas l'air assez... comment dirais-je donc?... assez
+bacchante.
+
+--Vous auriez voulu une femme saoule, quoi! repartit timidement
+l'artiste.
+
+--Saoule, non pas! mais... comment dirais-je donc?... allumée.
+
+Le peintre ne répondit rien, mais il se gratta la tête.
+
+Pour une fois, le riche amateur avait raison. La bacchante était jolie
+au possible, mais un peu raisonnable, pour une bacchante.
+
+--Allons, mon jeune ami, conclut le capitaliste, passez encore quelques
+heures là-dessus. Je reviendrai demain matin. D'ici là, tâchez de...
+comment dirais-je donc?... ... d'allumer la bacchante C'est cela même.
+
+Et disparut le capitaliste.
+
+--Allumons la bacchante, se dit courageusement le jeune peintre,
+allumons la bacchante!
+
+Le modèle qui lui avait posé ce personnage était une splendide gaillarde
+de dix-huit ans, certainement titulaire de la plus belle poitrine de
+Paris et de la grande banlieue.
+
+Je crois bien que si vous connaissiez ce modèle-là, vous n'en voudriez
+plus jamais d'autre.
+
+Et la tête valait la poitrine, et tout le reste du corps valait la
+poitrine et la tête. Ainsi! ...
+
+Mais, malheureusement, un peu froide.
+
+Un jour qu'elle posait chez Gustave Boulanger, ce maître lui dit, avec
+une nuance d'impatience:
+
+--Mais allume-toi donc, nom d'un chien! ... C'est à croire que tu es un
+modèle de la régie.
+
+(Boutade assez déplacée, entre nous, dans la bouche d'un membre de
+l'Institut.)
+
+Notre jeune artiste se rendit en toute hâte chez son modèle.
+
+La jeune personne dormait encore.
+
+Il la fit se lever, s'habiller, le tout avec une discrétion
+professionnelle, et l'emmena chez lui.
+
+Il avait son idée.
+
+Ils déjeunèrent ensemble, chez lui.
+
+Les nourritures les plus pimentées couvraient la table, et le champagne
+coula avec la même surabondance que si c'eût été l'eau du ciel.
+
+Et, après déjeuner, je vous prie de croire que, pour une bacchante
+allumée, c'était une bacchante allumée.
+
+Et le jeune peintre aussi était allumé.
+
+Elle reprit la pose.
+
+--Nom d'un chien! cria-t-il, ça y est!
+
+Je te crois que ça y était.
+
+Elle s'était renversée un peu trop. Les joues flambaient d'un joyeux
+carmin.
+
+Une roseur infiniment délicate nuançait--oh! si doucement--l'ivoire
+impeccable de sa gorge de reine.
+
+Les yeux s'étaient presque fermés, mais à travers les grands cils on
+voyait l'éclat rieur de son petit regard gris.
+
+Et dans l'unique pourpre de la bouche entrouverte luisait la nacre
+humide, attirante, de ses belles quenottes.
+
+Le lendemain, quand le riche amateur revint, il trouva l'atelier fermé.
+
+Il monta à l'appartement et frappa des toc toc innombrables.
+
+--Ma bacchante! clamait-il, ma bacchante!
+
+À la fin, une voix partit du fond de l'alcôve, la propre voix de la
+bacchante, et la voix répondit:
+
+Pas encore finie.
+
+
+TENUE DE FANTAISIE
+
+
+Après une frasque plus exorbitante que les précédentes--et Dieu sait si
+parmi les précédentes il s'en trouvait d'un joli calibre!--, le jeune
+vicomte Guy de La Hurlotte fut invité par son père à contracter un
+engagement de cinq ans dans l'infanterie française.
+
+Guy, dont la devise était qu'on peut s'amuser partout, demanda seulement
+qu'on ne l'envoyât pas trop loin de Paris.
+
+--Pourquoi pas tout de suite à la caserne de la Pépinière, à deux pas du
+boulevard? s'écria le terrible comte. Non, mon garçon, tu iras au
+Sénégal.
+
+La comtesse éclata en sanglots. Le Sénégal! Est-ce qu'on revient du
+Sénégal!
+
+--En Algérie, alors.
+
+Finalement, après de nouveaux gémissements maternels, on tomba d'accord
+sur L.... petite garnison de Normandie, assez maussade et dénuée
+totalement de restaurants de nuit.
+
+L'entrée de Guy dans l'existence militaire répondit exactement à ses
+remarquables antécédents civils.
+
+Avec cette désinvolture charmante et cette aisance aristocratique que
+lui enviaient tous ses camarades, Guy, muni de sa feuille de route,
+pénétra chez l'officier chargé des écritures du régiment et qu'on
+appelle le gros major.
+
+--Bonjour, mesdames, bonjour, messieurs... Ah! pardon, il n'y a pas de
+dames, et je le regrette... Le gros major, s'il vous plaît?
+
+--C'est moi, fit un grand vieux sec, en veston, d'aspect grincheux.
+
+--Comment! c'est vous le gros major? reprit Guy au comble de
+l'étonnement. Eh bien! il faut que vous me le disiez vous-même pour que
+je le croie. Vous n'êtes pas gros du tout... et vous avez l'air si peu
+major! Quand on me parlait du gros major, ce mot évoquait dans mon
+esprit une manière de futaille galonnée. J'arrive, et qu'est-ce que je
+trouve?... une espèce d'échalas civil.
+
+L'officier, déjà fort désobligé par ces propos impertinents, bondit de
+rage et d'indignation lorsqu'il apprit qu'ils étaient tenus par un
+simple engagé, un bleu! L'attitude du jeune vicomte reçut sa récompense
+immédiate sous forme de huit jours de consigne.
+
+--Et puis, ajouta l'officier, je me charge de vous recommander à votre
+capitaine.
+
+--Je m'en rapporte à vous, mon gros major, et vous en remercie à
+l'avance. On n'est jamais trop recommandé auprès de ses chefs.
+
+De tels débuts promettaient; ils tinrent.
+
+Tout de suite, Guy de La Hurlotte devint la coqueluche du régiment, où
+il apporta, à remplir ses devoirs militaires, tant de fantaisie et un
+tel parti pris d'imprévu, que la discipline n'y trouva pas toujours son
+compte.
+
+Mais pouvait-on lui en vouloir, à cet endiablé vicomte, si charmant, si
+bon garçon, toujours le cœur et le londrès sur la main?
+
+Avec le peu d'argent qu'il recevait de sa famille et le grand crédit
+qu'il s'était procuré en ville, Guy menait au régiment une vie fastueuse
+de grand seigneur pour qui ne comptent édits ni règlements.
+
+Pourtant, dans les premiers jours de son incorporation, le jeune vicomte
+écopa, comme on dit dans l'armée, deux jours de salle de police.
+
+Passant avec sa compagnie dans la grand-rue de L..., Guy adressa une
+fougueuse déclaration et des baisers sans nombre à une jeune femme qui,
+sur son balcon, regardait la troupe.
+
+Indigné de cette mauvaise tenue, le capitaine Lemballeur, aussitôt
+rentré, lui porta ce motif:
+
+À eu dans les rangs une attitude tumultueuse et gesticulatoire peu
+conforme au rôle d'un soldat de deuxième classe.
+
+Vous pensez si Guy fit un sort à ce libellé. Les mots tumultueuse et
+gesticulatoire devinrent populaires au régiment et en ville, et le
+pauvre capitaine Lemballeur n'osa plus jamais punir Guy.
+
+Le colonel lui-même se sentait désarmé devant cette belle humeur, et,
+quand une plaisanterie du vicomte lui revenait aux oreilles, il se
+contentait de hausser les épaules avec indulgence, en murmurant: « Sacré
+La Hurlotte, va! »
+
+Je n'entreprendrai pas de raconter par le menu les aventures militaires
+de notre joyeux ami. Les plus gros formats n'y suffiraient pas.
+
+Je me contenterai, si vous voulez bien, de vous narrer l'épisode qui,
+selon moi, marque le point culminant de sa carrière fantaisiste.
+
+C'était un dimanche. Guy se trouvait de garde.
+
+À dix heures du soir, il prenait la faction au magasin, situé à deux ou
+trois cents mètres du poste.
+
+Ce soir-là, il y avait grand remue-ménage aux environs du magasin. Des
+gens du voisinage donnaient un grand bal costumé où devait se rendre
+toute la brillante société de L...
+
+Quelques invités (Guy était aussi répandu en ville que populaire au
+régiment) reconnurent, dans l'humble factionnaire, le brillant vicomte.
+Ce ne fut qu'un cri.:
+
+--Eh bien! La Hurlotte, vous n'êtes donc pas des nôtres, ce soir?
+
+--J'en suis au désespoir, mais il m'est bien difficile de m'absenter en
+ce moment. On m'a confié la garde de cet édifice, et si on le dérobait
+en mon absence, je serais forcé de le rembourser à l'État, ce qui ferait
+faire une tête énorme à mon pauvre papa, déjà si éprouvé. Vous ne pouvez
+pas vous faire remplacer?
+
+Tiens! c'est une idée.
+
+En effet, c'est une idée, une mauvaise idée, il est vrai; mais pour Guy,
+une mauvaise idée valut toujours mieux que pas d'idée du tout.
+
+Justement, un soldat passait, un petit blond timide.
+
+--Veux-tu gagner cent sous, Baudru?
+
+--Ça n'est pas de refus... mais en quoi faisant?
+
+--En prenant ma faction, jusqu'à minuit moins le quart.
+
+Tout d'abord, Baudru frémit devant cette incorrecte proposition, mais,
+dame! cent sous...
+
+--Allons, conclut-il, passe-moi ton sac et ton flingot, et surtout ne
+sois pas en retard.
+
+L'entrée de Guy fit sensation.
+
+Il avait trouvé dans le vestibule une superbe armure dans laquelle il
+s'était inséré, et il arrivait, casque en tête, lance au poing,
+caracolant comme dans les vieux tournois.
+
+Les ennemis se trouvaient représentés par quelques assiettes de petits
+fours et des tasses à thé qui jonchèrent bientôt le sol.
+
+La maîtresse de la maison commençait à manifester de sérieuses
+inquiétudes pour le reste de sa porcelaine, quand Baudru, pâle comme un
+mort, se précipita dans le salon.
+
+--Dépêche-toi de descendre en bas, La Hurlotte! V'là une ronde
+d'officier qui arrive. Tiens, prends ton fusil et ton sac.
+
+Tout un monde de terreur tournoya sous le crâne de Guy. Les articles du
+code militaire flamboyèrent devant ses yeux, en lettres livides: conseil
+de guerre... abandon de son poste... Mort!
+
+Tout cela en trois secondes!... Puis le sang-froid lui revint
+brusquement.
+
+Se débarrasser de cette armure, il n'y fallait pas songer. La ronde
+aurait dix fois le temps d'arriver.
+
+--Ma foi, tant pis! je descends comme ça. Je trouverai bien une
+explication.
+
+Il était temps. L'officier et son porte-falot n'étaient plus qu'à une
+cinquantaine de mètres de la guérite. Bravement, Guy se mit en posture,
+croisa sa lance, et d'une voix forte, un peu étouffée par le casque
+baissé, cria: « Halte-là!... qui vive? »
+
+À cette brusque apparition, le soldat laissa choir son falot, et le
+brave capitaine Lemballeur, car c'était lui, ne put se défendre d'une
+vive émotion.
+
+Si les aïeux de La Hurlotte avaient pu revenir sur terre à cette minute,
+ils eussent été satisfaits de leur descendant, car Guy, bardé de fer,
+casque en tête, la lance en arrêt, avait vraiment grande allure.
+
+La lune éclairait cette scène.
+
+Pourtant, la surprise du capitaine prit fin.
+
+--Je parie que c'est encore vous, La Hurlotte?
+
+Après beaucoup d'efforts, Guy était enfin parvenu à lever la visière de
+son casque.
+
+--Je vais vous dire, mon capitaine... Comme il faisait un peu froid...
+
+--Oui, mon garçon, allez toujours. Je sais bien que ce n'est pas le
+toupet qui vous manque, mais celle-là est décidément trop raide!
+Faites-moi le plaisir d'aller remettre cette ferblanterie où vous l'avez
+trouvée... et puis vous recevrez de mes nouvelles.
+
+Guy termina sa faction en proie à une vive inquiétude, sentiment
+inaccoutumé chez lui.
+
+De son côté, le capitaine Lemballeur n'était pas moins inquiet de la
+façon dont il libellerait le motif de la punition de La Hurlotte, car
+ses collègues en étaient encore à le blaguer avec la fameuse attitude
+tumultueuse et gesticulatoire.
+
+Il rentra au poste, demanda le livre, se gratta la tête longuement et
+écrivit:
+
+Deux jours de consigne au soldat de La Hurlotte. Étant de garde, a mis
+une tenue de fantaisie.
+
+
+APHASIE
+
+
+Celle-là, par exemple, dépassait tout ce que le capitaine Lemballeur
+avait vu de plus raide, et, mille pétards de Dieu! il en avait vu de
+raides, le capitaine Lemballeur, dans toutes ses campagnes, en Crimée,
+au Mexique et partout, et partout, mille pétards de Dieu!
+
+Le médecin, un jeune major frais émoulu du Val-de-Grâce, ne se démontait
+pas.
+
+--Mais enfin, docteur, tonitruait le capitaine, vous ne me ferez jamais
+croire que ce pétard de Dieu de clairon ne s'est pas f... de moi dans
+les grandes largeurs!
+
+--Je ne le crois pas pour ma part, capitaine, car j'ai vu dans les
+hôpitaux des cas d'aphasie encore plus curieux que celui-là.
+
+--Aphasie... aphasie! Je t'en f.... moi, de l'aphasie... avec huit jours
+de boîte!
+
+--Ma conscience de médecin m'interdit de laisser violenter cet homme,
+que je considère provisoirement comme un malade, et même un malade très
+intéressant. Je l'envoie aujourd'hui en observation à l'hôpital.
+
+L'excellent capitaine Lemballeur s'inclina devant l'homme de science;
+mais, c'est égal, mille pétards de Dieu! elle était raide, celle-là!
+
+Pendant ce colloque, il y avait, dans une des chambres de la 3e du 4,
+deux hommes qui ne s'étaient jamais tant amusés.
+
+Quand je dis deux hommes, je devrais dire un homme et un clairon.
+
+L'homme était un soldat de deuxième classe, de fort élégante tournure,
+répondant au nom de Guy de La Hurlotte.
+
+À la suite de quelques frasques dépassant les dimensions ordinaires des
+frasques admises, le vieux comte de La Hurlotte avait invité son fils à
+contracter un engagement de cinq ans dans l'infanterie française, et
+voilà comment le jeune Guy se trouvait l'honneur et la joie du 145, de
+ligne à L...
+
+Le clairon qui partageait en ce moment la bonne humeur du vicomte
+n'était autre que son brosseur et fidèle ami, le nommé Jumet.
+
+Et ils avaient de quoi rire doublement, les drilles!
+
+D'abord, parce que l'aventure de la veille était en elle-même tout à
+fait drôle, et ensuite parce que, pouvant tourner très mal, elle avait
+un dénouement qu'ils n'auraient pas osé rêver.
+
+La veille, un dimanche, Guy se trouvait consigné, ce qui lui arrivait
+plus souvent qu'à son tour.
+
+Il faisait un temps superbe. Sur le coup de quatre heures, Guy n'y put
+résister; il se mit en tenue et sortit de la caserne.
+
+Justement, c'était le clairon Jumet, le dévoué Jumet, qui était de
+garde.
+
+--Dis donc, Jumet, fit Guy, je suis consigné, mais je sors tout de même.
+
+--Prends bien garde de te faire piger, mon vieux vicomte.
+
+--Pas de danger, je vais dîner chez une femme adultère.
+
+--Amuse-toi bien.
+
+--Si l'adjudant fait sonner aux consignés, tu ne sonneras pas, hein?
+
+--Diable! ça n'est pas commode, ça.
+
+--Tu sonneras autre chose, voilà tout.
+
+Et Jumet, qui, à l'instar de son ami Guy, n'avait jamais douté de rien,
+répondit simplement:
+
+--Entendu, vicomte; rapporte-moi un bon cigare.
+
+--Je t'en rapporterai deux, mais je n'aime pas qu'on me mette le marché
+en main.
+
+Et, sur un cordial shake-hand, l'homme et le clairon se séparèrent.
+
+Malheureusement pour l'homme, il n'avait pas fait cent mètres hors de la
+caserne qu'il rencontra le terrible capitaine Lemballeur, celui-là même
+qui l'avait consigné.
+
+Avec une admirable prestesse, Guy s'introduisit dans la première
+boutique qui lui tomba sous la main, mais pas assez vite pour que le
+capitaine ne l'eût reconnu.
+
+Ravi de prendre La Hurlotte en défaut, le capitaine Lemballeur gagna la
+caserne à grands pas.
+
+--Clairon, cria-t-il, sonnez aux consignés, mille pétards de Dieu! et
+pas de gymnastique!
+
+Pauvre Jumet, en voilà une tuile!
+
+Il essaya de parlementer.
+
+--Mon capitaine, l'adjudant vient d'y faire rappeler.
+
+--Je m'en fous! Rappelez-les encore, mille pétards de Dieu!
+
+Lentement, tristement, penaudement, Jumet saisit son instrument et gagna
+le milieu de la cour.
+
+Tarata... ta! Tarata... ta! Tarata... ta
+
+--Mais, espèce de brute! s'écria Lemballeur, je vous dis de sonner aux
+consignés, mille pétards de Dieu! Et vous sonnez aux caporaux.
+
+--Ah! pardon, capitaine, je vous demande bien pardon. Tarata... tatata!
+Tarata... tatata! ...
+
+--Voilà qu'il sonne aux sergents, maintenant! Mais il est saoul comme un
+cochon, ce pétard de Dieu-là!
+
+Jumet s'excusa encore, et sonna successivement la soupe, la
+distribution, les malades, les lettres, le rapport, etc., mais pas du
+tout les consignés.
+
+Toute la caserne était sens dessus dessous.
+
+Le capitaine Lemballeur consistait en une explosion de pétards de Dieu!
+
+Il empoigna Jumet au collet:
+
+--Mille pétards de Dieu! voulez-vous sonner aux consignés, oui ou non?
+
+Jumet se dégagea doucement, et, sur un ton à la fois ferme et désolé
+
+--Je regrette beaucoup, mon capitaine, dit-il, mais JE NE ME RAPPELLE
+PLUS L'AIR.
+
+Et il rentra au poste, très simplement.
+
+Les menaces les plus terribles, la lecture du code militaire, rien n'y
+fit.
+
+--Quand vous me fusilleriez, répondait-il avec la plus grande
+mansuétude, qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse? Je ne me rappelle
+plus l'air.
+
+Le lendemain matin, sur les conseils de Guy de La Hurlotte, Jumet se fit
+porter malade, et raconta son cas au docteur.
+
+--C'est très curieux, ce qui m'a pris hier. Le capitaine Lemballeur m'a
+commandé de sonner aux consignés, et je n'ai pas été foutu de me
+rappeler l'air. Je dois avoir quelque chose de cassé dans la tête.
+
+Le médecin l'interrogea sur ses antécédents, sa famille.
+
+--J'ai une sœur un peu maboul, répondit Jumet, et un oncle complètement
+loufoque.
+
+--Parfaitement, c'est un cas très curieux d'aphasie.
+
+Jumet fut soumis à la visite de tous les gros bonnets de la médecine
+militaire, qui furent unanimes à reconnaître l'aphasie, avec un
+commencement de paralysie.
+
+Et le clairon Jumet fut réformé à la première inspection générale.
+
+Guy de La Hurlotte perdit à cette aventure la crème des brosseurs et la
+perle des amis, mais la société civile y gagna, _raram avem_, un citoyen
+qui n'a qu'une parole.
+
+
+UNE MORT BIZARRE
+
+
+La plus forte marée du siècle (c'est la quinzième que je vois et
+j'espère bien que cette jolie série ne se clora pas de sitôt) s'est
+accomplie mardi dernier, 6 novembre.
+
+Joli spectacle, que je n'aurais pas donné pour un boulet de canon, ni
+même deux boulets de canon, ni trois.
+
+Favorisée par une forte brise S.-O., la mer clapotante affleurait les
+quais du Havre, et s'engouffrait dans les égouts de ladite ville, se
+mélangeant avec les eaux ménagères, qu'elle rejetait dans les caves des
+habitants.
+
+Les médecins se frottaient les mains: « Bon, cela! se disaient-ils, à
+nous les petites typhoïdes! »
+
+Car--le croirait-on?--Le Havre-de-Grâce est bâti de telle façon que ses
+égouts sont au-dessus du niveau de la mer. Aussi, à la moindre petite
+marée, malgré l'énergique résistance de M. Rispal, les ordures des
+Havrais s'épanouissent, cyniques, dans les plus luxueuses artères de la
+cité.
+
+Ne vous semble-t-il pas, par parenthèse, que ce saligaud[1] de François
+Ier, au lieu de traîner une existence oisive dans les brasseries à
+femmes du carrefour Buci, n'aurait pas mieux fait de surveiller un peu
+les ponts et chaussées de son royaume?
+
+N'importe! c'était un beau spectacle.
+
+Je passai la plus importante partie de ma journée sur la jetée, à voir
+entrer des bateaux et à en voir sortir d'autres.
+
+Comme la brise fraîchissait, je relevai le collet de mon pardessus. Je
+m'apprêtais à en faire autant pour le bas de mon pantalon (je suis
+extrêmement soigneux de mes effets), quand apparut mon ami Axelsen.
+
+Mon ami Axelsen est un jeune peintre norvégien, plein de talent et de
+sentimentalité.
+
+Il a du talent à jeun et de la sentimentalité le reste du temps.
+
+À ce moment, la sentimentalité dominait.
+
+Était-ce la brise un peu vive? Était-ce le trop-plein de son cœur?...
+Ses yeux se remplissaient de larmes.
+
+--Eh bien! fis-je, cordial, ça ne va donc pas, Axelsen?
+
+--Si, ça va. Spectacle superbe, mais douloureux souvenir. Toutes les
+plus fortes marées du siècle brisent mon pauvre cœur.
+
+--Contez-moi ça.
+
+--Volontiers, mais pas là.
+
+Et il m'entraîna dans la petite arrière-boutique d'un bureau de tabac où
+une jeune femme anglaise, plutôt jolie, nous servit un swenskapunch de
+derrière les fagots.
+
+Axelsen étancha ses larmes, et voici la navrante histoire qu'il me
+narra:
+
+--Il y a cinq ans de cela. J'habitais Bergen (Norvège) et je débutais
+dans les arts. Un jour, un soir plutôt, à un bal chez M. Isdahl, le
+grand marchand de rogues, je tombai amoureux d'une jeune fille charmante
+à laquelle, du premier coup, je ne fus pas complètement indifférent. Je
+me fis présenter à son père et devins familier de la maison. C'était
+bientôt sa fête. J'eus l'idée de lui faire un cadeau, mais quel
+cadeau?... Tu ne connais pas la baie de Vaagen?
+
+--Pas encore.
+
+--Eh bien, c'est une fort jolie baie dont mon amie raffolait, surtout en
+un petit coin. Je me dis: « Je vais lui faire une jolie aquarelle de ce
+petit coin, elle sera bien contente. » Et un beau matin me voilà parti
+avec mon attirail d'aquarelliste. Je n'avais oublié qu'une chose, mon
+pauvre ami: de l'eau. Or tu sais que si le mouillage est interdit aux
+marchands de vins, il est presque indispensable aux aquarellistes. Pas
+d'eau! Ma foi, me dis-je, je vais faire mon aquarelle à l'eau de mer, je
+verrai ce que ça donnera.
+
+« Ça donna une fort jolie aquarelle que j'offris à mon amie et qu'elle
+accrocha tout de suite dans sa chambre. Seulement... tu ne sais pas ce
+qui arriva?
+
+--Je le saurai quand tu me l'auras dit.
+
+--Eh bien, il arriva que la mer de mon aquarelle, peinte avec de l'eau
+de mer, fut sensible aux attractions lunaires, et sujette aux marées.
+Rien n'était plus bizarre, mon pauvre ami, que de voir, dans mon
+tableau, cette petite mer monter, monter, monter, couvrant les rochers,
+puis baisser, baisser, baisser, les laissant à nu, graduellement.
+
+--Ah!
+
+--Oui... Une nuit, c'était comme aujourd'hui la plus forte marée du
+siècle, il y eut sur la côte une tempête épouvantable. Orage, tonnerre,
+ouragan!
+
+Dès le matin, je montai à la villa où demeurait mon amante. Je trouvai
+tout le monde dans le désespoir le plus fou.
+
+Mon aquarelle avait débordé: la jeune fille était noyée dans son lit.
+
+--Pauvre ami!
+
+Axelsen pleurait comme un veau marin. Je lui serrai la main.
+
+--Et, tu sais, ajouta-t-il, c'est absolument vrai ce que je viens de te
+raconter là. Demande plutôt à Johanson.
+
+Le soir même, je vis Johanson qui me dit que c'était de la blague.
+
+
+LE RAILLEUR PUNI[2]
+
+
+J'ai voulu conter cette histoire, à l'occasion de l'année qui vient,
+pour prouver aux jeunes gens disposés à la raillerie qu'il est toujours
+malséant et parfois dangereux de se gausser des malheureux. Fasse le
+ciel que ce récit produise son effet et que la nouvelle année soit
+exempte de déplorables plaisanteries et de méchants brocards!
+
+C'était le 31 décembre 1826.
+
+Il avait beaucoup neigé depuis quelques jours sur la petite ville de
+Potinbourg-sur-Bec, mais le dégel était survenu, et la neige tournait en
+boue noire.
+
+Au coin de la rue Saint-Gaspard et de la place du Marché-aux-Veaux se
+dressait la boutique du sieur Hume-Mabrize, maître apothicaire, car, à
+cette époque, les pharmaciens n'étaient pas encore éclos.
+
+On vendait non point des médicaments, mais des drogues, et, entre nous,
+le pauvre monde ne s'en trouvait pas plus mal.
+
+Il pouvait être cinq heures du soir;
+
+Hume-Mabrize, dans son laboratoire, élaborait je ne sais quel
+bienfaisant électuaire. La boutique était sous la garde du jeune
+Athanase, garçon apothicaire de beaucoup d'avenir, mais,
+malheureusement, doué d'un esprit caustique et railleur.
+
+En ce moment, inoccupé, Athanase regardait, sur le seuil de la porte,
+les gens patauger dans la boue, prenant grande joie à cette
+contemplation cruelle.
+
+Une grande voiture de coquetier arrivait par la rue Saint-Gaspard, à
+fond de train, éclaboussant les passants qui criaient et montraient le
+poing à cette brute de charretier.
+
+Justement, devant la boutique de l'apothicaire, s'étendait une large et
+profonde flaque de boue.
+
+Un monsieur, étranger à la localité, n'eut que le temps, pour ne pas
+être écrasé, de sauter sur le trottoir. Mais la roue de la voiture entra
+violemment dans la flaque et en projeta le contenu tout alentour.
+
+Le monsieur étranger à la localité fut littéralement inondé de fange. Il
+en avait plein ses culottes, plein sa houppelande, sur le visage et
+jusque dans les cheveux.
+
+Athanase conçut la plus vive allégresse de ce malheur. Il éclata de rire
+et, comme le monsieur s'éloignait en grommelant, il le rappela pour lui
+demander ironiquement:
+
+--Voulez-vous une brosse?
+
+Le lendemain, c'était le premier jour de l'an.
+
+La boutique de M. Hume-Mabrize était à peine ouverte qu'un garçon de
+l'auberge du Roi-Maure vint demander un lavement émollient pour un
+client qui se tordait dans les plus pénibles coliques.
+
+--Bien, répondit l'apothicaire; aussitôt préparé, Athanase ira
+l'administrer lui-même.
+
+En ce temps, vous savez, le grand Eguisier n'avait pas accompli sa
+géniale invention et, presque toujours, les lavements étaient
+administrés par les apothicaires eux-mêmes ou par leurs garçons.
+
+Comme une invention modifie les mœurs!
+
+Hume-Mabrize prépara, avec son soin ordinaire, un bon liquide émollient,
+sédatif et mucilagineux, l'introduisit bouillant dans le cylindre
+d'étain que vous savez, et voilà mon Athanase parti pour accomplir sa
+mission.
+
+La clef du voyageur était sur la porte. Athanase entra.
+
+Sans mot dire, le voyageur découvrit la partie intéressée.
+
+Athanase, avec une attention et une précision professionnelles, fit son
+devoir.
+
+Doucement, sans précipitation, le piston s'enfonça dans le cylindre,
+poussant devant lui le bon liquide, tel un docile troupeau, doux et
+tiède.
+
+Là... ça y est
+
+Il n'y avait plus qu'à se retirer et à s'en aller.
+
+Mais, tout à coup, comme un volcan, comme une explosion, il se produisit
+un phénomène inattendu.
+
+Projeté violemment dehors, le bon liquide venait de sortir, comme
+déshonoré d'avoir été amené en tel endroit.
+
+Le visage d'Athanase était là, tout près, à bout portant. Il n'en perdit
+pas une goutte.
+
+Alors le voyageur tourna son autre face vers le jeune apothicaire et lui
+demanda sur le ton de la politesse empressée:
+
+--Voulez-vous une brosse?
+
+
+EXCENTRIC'S
+
+
+_We are told that the sultan Mahrnoud_ _by his perpetual wars..._
+
+SIR CORDON SONNETT.
+
+Par un phénomène bizarre d'association d'idées (assez commun aux jeunes
+hommes de mon époque), l'Exposition de 1889 me rappelle celle de 1878.
+
+À cette époque, dix printemps de moins fleurissaient mon front. C'est
+effrayant ce qu'on vieillit entre deux Expositions universelles, surtout
+lorsqu'elles sont séparées par un laps considérable.
+
+Ma bonne amie d'alors, une petite brunette à qui l'ecclésiastique le
+plus roublard aurait donné le bon Dieu sans confession (or une nuit
+d'orgie, pour elle, n'était qu'un jeu), me dit un jour à déjeuner:
+
+--Qu'est-ce que tu vas faire, pour l'Exposition?
+
+--Que ferais-je bien pour l'Exposition?
+
+--Expose.
+
+--Expose?... Quoi?
+
+--N'importe quoi.
+
+--Mais je n'ai rien inventé!
+
+(À ce moment, je n'avais pas encore inventé mon aquarium en verre
+dépoli, pour poissons timides. S.G.D.G.)
+
+--Alors, reprit-elle, achète une baraque et montre un phénomène.
+
+--Quel phénomène? ... Toi?
+
+Terrible, elle fronça son sourcil pour me répondre:
+
+--Un phénomène, moi!
+
+Et peut-être qu'elle allait me fiche des calottes, quand je m'écriai,
+sur un ton d'amoureuse conciliation:
+
+--Oui, tu es un phénomène, chère âme! un phénomène de grâce, de charme
+et de fraîcheur!
+
+Ce en quoi je ne mentais pas, car elle était bigrement gentille, ce
+petit chameau-là.
+
+Un coquet nez, une bouche un peu grande (mais si bien meublée), des
+cheveux de soie innombrables et une de ces peaux tendrement
+blanc-rosées, comme seules en portent les dames qui se servent de crème.
+
+Certes, je ne me serais pas jeté pour elle dans le bassin de la place
+Pigalle, mais je l'aimais bien tout de même.
+
+Pour avoir la paix, je conclus:
+
+--C'est bon! puisque ça te fait plaisir, je montrerai un phénomène.
+
+--Et moi, je serai à la caisse?
+
+--Tu seras à la caisse.
+
+--Si je me trompe en rendant la monnaie, tu ne me ficheras pas des
+coups?
+
+--Est-ce que je t'ai jamais fichu des coups?
+
+--Je n'ai jamais rendu de monnaie, alors je ne sais pas...
+
+Si je rapporte ce dialogue tout au long, c'est pour donner à ma
+clientèle une idée des conversations que j'avais avec Eugénie (c'est
+peut-être Berthe qu'elle s'appelait).
+
+Huit jours après, je recevais de Londres un nain, un joli petit nain.
+
+Quand les nains anglais, chacun sait ça, se mêlent d'être petits, ils le
+sont à défier les plus puissants microscopes; mais quand ils se mêlent
+d'être méchants, détail moins connu, ils le sont jusqu'à la témérité.
+
+C'était le cas du mien. Oh! la petite teigne!
+
+Il me prit en grippe tout de suite, et sa seule préoccupation fut de me
+causer sans relâche de vifs déboires et des afflictions de toutes
+sortes.
+
+Au moment de l'exhibition, il se haussait sur la pointe des pieds avec
+tant d'adresse, qu'il paraissait aussi grand que vous et moi.
+
+Alors, quand mes amis me blaguaient, disant: « Il n'est pas si épatant
+que ça, ton nain! » et que je lui transmettais ces propos désobligeants,
+lui, cynique, me répondait en anglais:
+
+--Qu'est-ce que vous voulez... il y a des jours où on n'est pas en
+train.
+
+Un soir, je rentrai chez moi deux heures plus tôt que ne semblait
+l'indiquer mon occupation de ce jour-là.
+
+Devinez qui je trouvai, partageant la couche de Clara (je me rappelle
+maintenant, elle s'appelait Clara)!
+
+Inutile de chercher, vous ne devineriez jamais.
+
+Mon nain! Oui, mesdames et messieurs, Clara me trompait avec ce British
+minuscule!
+
+J'entrai dans une de ces colères
+
+Heureusement pour le traître, je levai les bras au ciel avant de songer
+à le calotter. Il profita du temps que mes mains mirent à descendre
+jusqu'à sa hauteur pour filer.
+
+Je ne le revis plus.
+
+Quant à Clara, elle se tordait littéralement sous les couvertures.
+
+--Il n'y a pas de quoi rire, fis-je sévèrement.
+
+--Comment, pas de quoi rire? Eh ben, qu'est-ce qu'il te faut à toi?...
+Grosse bête, tu ne vas pas être jaloux d'un nain anglais? C'était pour
+voir, voilà tout. Tu n'as pas idée...
+
+Et elle se reprit à rire de plus belle, après quoi elle me donna
+quelques détails, réellement comiques, qui achevèrent de me désarmer.
+
+C'est égal, dorénavant, je me méfiai des nains et, pour utiliser le
+local que j'avais loué, je me procurai un géant japonais.
+
+Vous rappelez-vous le géant japonais de 1878? Eh bien! c'est moi qui le
+montrais. Mon géant japonais ne ressemblait en rien à mon nain anglais.
+D'une taille plus élevée, il était bon, serviable et chaste.
+
+Ou, du moins, il semblait doué de ces qualités. J'ai raison de dire il
+semblait, car, à la suite de peu de jours, je fis une découverte qui me
+terrassa.
+
+Un soir, rentrant inopinément dans la chambre de Camille (oui, c'est
+bien Camille, je me souviens), je trouvai, jonchant le sol, l'orientale
+défroque de mon géant, et dans le lit Camille... devinez avec qui!
+
+Inutile de chercher, vous ne trouveriez jamais.
+
+Camille, avec mon ancien nain!
+
+C'était mon espèce de petit cochon de nain anglais, qui n'avait rien
+trouvé de mieux, pour rester près de Camille, que de se déguiser en
+géant japonais.
+
+Cette aventure me dégoûta à tout jamais du métier de barnum.
+
+C'est vers cette époque qu'entièrement ruiné par les prodigalités de ma
+maîtresse j'entrai en qualité de valet de chambre, 59, rue de Douai,
+chez un nommé Sarcey.
+
+
+LE VEAU CONTE DE NOËL POUR SARA SALIS
+
+
+Il y avait une fois un petit garçon qui avait été bien sage, bien sage.
+Alors, pour son petit Noël, son papa lui avait donné un veau.
+
+--Un vrai?
+
+--Oui, Sara, un vrai.
+
+--En viande et en peau?
+
+--Oui, Sara, en viande et en peau.
+
+--Qui marchait avec ses pattes?
+
+--Puisque je te dis un vrai veau
+
+--Alors?
+
+--Alors, le petit garçon était bien content d'avoir un veau seulement,
+comme il faisait des saletés dans le salon...
+
+--Le petit garçon?
+
+--Non, le veau... Comme il faisait des saletés et du bruit, et qu'il
+cassait les joujoux de ses petites sœurs...
+
+--Il avait des petites sœurs, le veau?
+
+Mais non, les petites sœurs du petit garçon... Alors on lui bâtit une
+petite cabane dans le jardin, une jolie petite cabane en bois...
+
+--Avec des petites fenêtres?
+
+--Oui, Sara, des tas de petites fenêtres et des carreaux de toutes
+couleurs... Le soir, c'était le réveillon. Le papa et la maman du petit
+garçon étaient invités à souper chez une dame. Après dîner, on endort le
+petit garçon et ses parents s'en vont...
+
+--On l'a laissé tout seul à la maison?
+
+--Non, il y avait sa bonne... Seulement, le petit garçon ne dormait pas.
+Il faisait semblant. Quand la bonne a été couchée, le petit garçon s'est
+levé et il a été trouver des petits camarades qui demeuraient à côté...
+
+--Tout nu?
+
+--Oh! non, il était habillé. Alors tous ces petits polissons, qui
+voulaient faire réveillon comme des grandes personnes, sont entrés dans
+la maison, mais ils ont été attrapés, la salle à manger et la cuisine
+étaient fermées. Alors, qu'est-ce qu'ils ont fait?...
+
+--Qu'est-ce qu'ils ont fait, dis?
+
+--Ils sont descendus dans le jardin et ils ont mangé le veau...
+
+--Tout cru?
+
+--Tout cru, tout cru.
+
+--Oh! les vilains!
+
+--Comme le veau cru est très difficile à digérer, tous ces petits
+polissons ont été très malades le lendemain. Heureusement que le médecin
+est venu! On leur a fait boire beaucoup de tisane, et ils ont été
+guéris... Seulement, depuis ce moment-là, on n'a plus jamais donné de
+veau au petit garçon.
+
+--Alors, qu'est-ce qu'il a dit, le petit garçon?
+
+--Le petit garçon..., il s'en fiche pas mal.
+
+
+EN VOYAGE SIMPLES NOTES
+
+
+À l'encontre de beaucoup de personnes que je pourrais nommer, je préfère
+m'introduire dans un compartiment déjà presque plein que dans un autre
+qui serait à peu près vide.
+
+Pour plusieurs raisons.
+
+D'abord, ça embête les gens.
+
+Êtes-vous comme moi? j'adore embêter les gens, parce que les gens sont
+tous des sales types qui me dégoûtent.
+
+En voilà des sales types, les gens!
+
+Et puis, j'aime beaucoup entendre dire des bêtises autour de moi, et
+Dieu sait si les gens sont bêtes! Avez-vous remarqué?
+
+Enfin, je préfère le compartiment plein au compartiment vide, parce que
+ce manque de confortable macère ma chair, blinde mon cœur, armure mon
+âme, en vue des rudes combats pour la vie (_struggles for life_).
+
+Voilà pourquoi, pas plus tard qu'avant-hier, je pénétrais dans un wagon
+où toutes les places étaient occupées, sauf une dont je m'emparai, non
+sans joie.
+
+Une seconde raison (et c'est peut-être la bonne) m'incitait à pénétrer
+dans ce compartiment plutôt que dans un autre, c'est que les autres
+étaient aussi bondés que celui-là.
+
+Cet événement, auquel j'attache sans doute une importance démesurée, se
+passait à une petite station dont vous permettrez que je taise le nom,
+car elle dessert un pays des plus giboyeux et encore peu exploré.
+
+Parmi les voyageurs de mon wagon, je citerai:
+
+Deux jeunes amoureux, grands souhaiteurs de tunnels, la main dans la
+main, les yeux dans les yeux. Une idylle!
+
+Cela me rappelle ma tendre jouvence. Une larme sourd[3] de mes yeux et,
+après avoir trembloté un instant à mes cils, coule au long de mes joues
+amaigries pour s'engouffrer dans les broussailles de ma rude moustache.
+
+Continuez, les amoureux, aimez-vous bien, et toi, jeune homme, mets
+longtemps ta main dans celle de ta maîtresse, cela vaut mieux que de la
+lui mettre sur la figure, surtout brutalement.
+
+À côté des amants s'étale un ecclésiastique gras et sans distinction,
+sur la soutane duquel on peut apercevoir des résidus d'anciennes sauces
+projetées là par suite de négligences en mangeant.
+
+À votre place, monsieur le curé, je détournerais quelques fonds du
+denier de saint Pierre pour m'acheter des serviettes.
+
+Près de l'ecclésiastique, un jeune peintre très gentil, dont j'ai fait
+la connaissance depuis.
+
+Beaucoup de talent et très rigolo.
+
+Près de la portière, un monsieur et son fils.
+
+Le monsieur frise la quarantaine, le petit garçon a vu s'épanouir, cette
+année, son sixième printemps. Pauvre petit bougre!
+
+Le père profite des heures de voyage pour inculquer la grammaire à son
+rejeton. lis en sont au pluriel, au terrible pluriel.
+
+Les mots en ail aussi, excepté éventail et quelques autres dont la
+souvenance a disparu de mon cerveau.
+
+Quand l'infortuné crapaud s'est fourré dans sa pauvre petite caboche la
+règle et ses exceptions, le professeur passe aux exemples, et c'est là
+qu'il apparaît dans toute sa beauté.
+
+L'enfant tient une ardoise sur ses genoux et un crayon à la main.
+
+--Tu vas me mettre ça au pluriel.
+
+--Oui, papa.
+
+--Fais bien attention.
+
+--Oui, papa.
+
+--Le chacal, cet épouvantail du bétail, s'introduit dans un soupirail.
+
+À ce moment, le jeune peintre me regarde, je regarde le jeune peintre,
+et, malgré mon sang-froid bien connu, j'éclate de rire et lui aussi.
+
+Le père-professeur, tout à sa leçon, ne devine pas la cause de notre
+hilarité et continue:
+
+--Voici maintenant les mots en ou, dont certains prennent au pluriel un
+s, d'autres un x.
+
+J'attends l'exemple. Il ne tarde pas:
+
+--Le pou est le joujou et le bijou du sapajou.
+
+Le petit fait une distribution judicieuse d's et d'x, et nous passons à
+la géographie.
+
+Non, vous n'avez pas idée de la quantité énorme de fleuves qui se
+jettent dans la Méditerranée!
+
+Il me semble que, de mon temps, il n'y en avait pas tant que ça.
+
+Mon ami l'artiste me demande gravement comment, recevant toute cette
+eau, la Méditerranée ne déborde pas.
+
+Je lui fais cette réponse classique: que la Providence a prévu cette
+catastrophe et mis des éponges dans la mer.
+
+Le petit, qui nous a entendus, demande à son père si c'est vrai.
+
+Le père, interloqué, hausse imperceptiblement les épaules, ne répond
+pas, et déclare la leçon terminée.
+
+Encouragés par ce résultat, nous tâchons d'inculquer au petit garçon
+quelques faux principes.
+
+--Savez-vous, mon jeune ami, pourquoi la mer, bien qu'alimentée par
+l'eau douce des rivières, est salée?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Eh bien, c'est parce qu'il y a des morues dedans.
+
+--Ah!
+
+--Et l'ardoise que vous avez là sur vos genoux, savez-vous d'où elle
+vient?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Eh! elle vient d'Angers, et c'est même pour ça que le métier de
+couvreur est si dangereux.
+
+À ce moment, le père intervient et nous prie de ne pas fausser le
+jugement de son fils.
+
+Nous répliquons avec aigreur:
+
+--Avec ça que vous n'êtes pas le premier à le lui fausser, quand vous
+lui faites écrire que les poux sont les joujoux et les bijoux des
+sapajous! Si vous croyez que ça ferait plaisir à Buffon d'entendre de
+telles hérésies!
+
+Nous entrons en gare.
+
+Il était temps!
+
+
+LE CHAMBARDOSCOPE
+
+
+Je ne me rappelle plus, mais je crois bien que ce fut le jeune duc
+Honneau de la Lunerie qui s'écria:
+
+--Non, l'homme n'est pas un animal ou, si c'est un animal, c'est un
+animal supérieur.
+
+Sur ce dernier mot, Laflemme perdit patience:
+
+--Un animal supérieur, l'homme! ... Voulez-vous avoir mon opinion sur
+l'homme?
+
+--Volontiers, Laflemme.
+
+--L'homme est une andouille, la dernière des andouilles.
+
+--Et la femme?
+
+--La femme en est l'avant-dernière.
+
+--Tu es dur pour l'humanité, Laflemme.
+
+--Pas encore assez! C'est précisément l'humanité qui a perdu l'homme.
+Dire que cet idiot-là aurait pu être le plus heureux des animaux, s'il
+avait su se tenir tranquille. Mais non, il a trouvé qu'il n'avait pas
+assez contre lui de la pluie du ciel, du tonnerre de Dieu, des maladies,
+et il a inventé la civilisation.
+
+--Pourtant, Laflemme.... interrompit le jeune duc Honneau de la Lunerie.
+
+--Il n'y a pas de pourtant, duc Honneau! véhémenta Laflemme. La
+civilisation, qu'est-ce que c'est, sinon la caserne, le bureau, l'usine,
+les apéritifs, et les garçons de banque?
+
+« L'homme est si peu le roi de la Nature, qu'il est le seul de tous les
+animaux qui ne puisse rien faire sans payer. Les bêtes mangent à l'œil,
+boivent à l'œil..., aiment à l'œil...
+
+--Je te ferai remarquer, Laflemme, que beaucoup d'humains ne se gênent
+pas pour pratiquer cette dernière opération le plus ophtalmiquement du
+monde. Il existe même certains quidams qui en tirent de petits
+bénéfices.
+
+--Parfaitement! mais de quel opprobre l'humanité ne couvre-t-elle pas
+ces êtres ingénieux et charmants! Je reviens à la question. Avez-vous
+jamais vu un daim se ruiner pour une biche? Le cochon le plus dévoyé ne
+peut-il pas se livrer à toutes ses cochonneries sans qu'un de ses
+confrères, déguisé en sergent de ville ou en huissier, ne vienne lui
+présenter un mandat d'arrêt ou un billet à ordre?... Dites-le moi
+franchement, qui de vous peut se vanter d'avoir assisté au spectacle
+d'une sarigue tirant un sou de sa poche!
+
+Pas un de nous ne releva le défi. Laflemme avait décidément raison:
+l'homme était un animal inférieur.
+
+Le jeune duc Honneau de la Lunerie lui-même semblait écrasé sous
+l'éloquence documentaire de notre brave ami Laflemme.
+
+Notre brave ami Laflemme n'était pas, comme on pourrait le croire, un
+paradoxal fantaisiste, un creux théoricien.
+
+À peine au sortir de l'enfance, et même un peu avant, il avait mis en
+pratique ses théories sur la méprisabilité du travail.
+
+Sa devise favorite était: On n'est pas des bœufs. Son programme: Rien
+faire et laisser dire.
+
+La manifestation de ces farouches révolutionnaires qui réclamaient huit
+heures de travail par jour lui arracha de doux sourires, et il félicita
+de tout son cœur les gardiens de la paix (sic) qui assommèrent ces
+formidables idiots.
+
+Laflemme ne possédait aucune fortune personnelle ou autre. Employé nulle
+part, il eût été mal venu à réclamer des appointements.
+
+L'horreur instinctive qu'il avait de la magistrature en général et de
+Mazas en particulier le maintint dans le chemin d'une vertu relative.
+
+Il lui arriva souvent d'emprunter des sommes qu'il négligea de rendre,
+mais toujours à des gens riches que ces transactions ne pouvaient gêner
+(une certaine sensibilité native lui tenant lieu de conscience).
+
+Entre-temps, il exécutait des besognes pitoyablement rémunératrices,
+mais coûtant si peu d'efforts, comme, par exemple, des romans pour le
+compte de M. Richebourg.
+
+Un de ceux qu'il écrivit, dans ces conditions, est resté gravé au plus
+creux de tous les cœurs vraiment concierges. Il s'appelait, si mes
+souvenirs sont exacts:
+
+_La Belle Cul-de-Jatte_ _ou la Fille du Fou mort-né._
+
+Tout l'argent que lui rapporta cette œuvre sensationnelle passa,
+d'ailleurs, à l'entretien d'une charmante jeune femme de Clignancourt,
+qu'il possédait pour maîtresse, et à qui sa taille exiguë avait valu le
+sobriquet de la môme Zéro-Virgule-Cinq.
+
+Malgré ses faibles dimensions, la môme Zéro-Virgule-Cinq était douée
+d'appétits cléopâtreux, et le pauvre Laflemme dut la céder un beau soir,
+pour dix sous, à un Russe ivre-mort.
+
+L'hiver approchait.
+
+Laflemme, assez frileux de sa nature, et dégoûté de patauger dans la
+boue frigide de Paris alors qu'il fait si beau soleil dans le Midi,
+résolut d'aller passer l'hiver à Nice.
+
+Il fit ses malles, lesquelles consistaient en une valise surannée,
+enleva la petite aiguille d'une vieille montre en nickel qu'il avait,
+mit la grande aiguille sur 6 heures et prit le train de Nice.
+
+Encore peu de monde à Nice: la saison commençait à peine.
+
+Laflemme s'installa dans un hôtel confortable, et, dès le premier dîner
+qu'il fit à la table d'hôte, intéressa vivement les voyageurs.
+
+La conversation était tombée, comme il arrive à toutes les tables d'hôte
+de Nice, chaque jour que Dieu fait, sur le fameux tremblement de terre
+de 1886.
+
+(À Nice, on ne connaît que quatre sujets de conversation: la roulette de
+Monte-Carlo, le tremblement de terre de 86, les gens de marque arrivant
+ou partant, et la joie généreuse qu'on éprouve à avoir chaud quand les
+Parisiens grelottent.)
+
+--Le tremblement de terre! dit Laflemme d'une voix douce, mais bien
+articulée. Les gens qui en seront victimes désormais, c'est qu'ils le
+voudront bien.
+
+On dressa l'oreille d'un air interrogateur.
+
+--Parfaitement, puisque la science permet maintenant de prévoir la
+catastrophe vingt-quatre heures avant son explosion.
+
+Pour le coup, tous les dîneurs se suspendirent aux lèvres de Laflemme.
+
+--Comment! vous ne connaissez pas le chambardoscope, cet instrument
+inventé par un prêtre irlandais?
+
+Aucun de ces messieurs et dames ne connaissait le chambardoscope.
+
+Laflemme sortit sa fameuse vieille montre de nickel.
+
+--Vous voyez, ça n'est pas bien compliqué. L'instrument ressemble un peu
+à une montre, à cette différence près qu'il ne comporte qu'une aiguille.
+L'intérieur consiste en un appareil extrêmement sensible aux courants
+telluriques qui travaillent le sol. La façon de s'en servir est des plus
+simples. Vous placez l'instrument à plat, comme ceci, de façon que
+l'aiguille soit bien dans l'axe du méridien, comme cela. Si l'aiguille
+se maintient sur le chiffre 6, rien à craindre. Si l'aiguille incline à
+droite du 6, c'est qu'on a affaire à des courants telluriques positifs.
+Si, au contraire, elle se dirige à gauche, cela annonce des courants
+telluriques négatifs, plus dangereux que les autres.
+
+Tous les yeux se fixaient, attentifs, sur l'aiguille, qui se maintint
+impassiblement au chiffre 6.
+
+--Nous pouvons dormir sur nos deux oreilles, conclut gaiement Laflemme.
+
+À partir de ce jour, Laflemme fut l'enfant gâté de l'hôtel. Au déjeuner,
+au dîner, il devait sortir son chambardoscope.
+
+--Encore rien aujourd'hui! Allons, ça va bien!
+
+Et les visages de refléter la sérénité.
+
+Le matin du septième jour, Laflemme descendit plus tôt que de coutume.
+Il prit en particulier le patron de l'hôtel.
+
+--Ayez la bonté de me préparer ma note. Je télégraphie à Paris pour
+qu'on m'envoie de l'argent, et je file ce soir.
+
+--Qu'y a-t-il donc?
+
+--Voyez plutôt.
+
+La chambardoscope marquait 9,5. Courants telluriques négatifs, les pires
+de tous! Ça n'allait pas traîner.
+
+Le patron blêmit.
+
+--Surtout, n'en dites rien à personne... Votre instrument peut se
+tromper.
+
+--Mon devoir me commande d'avertir tout le monde.
+
+--N'en faites rien, je vous en conjure.
+
+Et le pauvre homme blêmissait toujours. Cette révélation, c'était
+l'hôtel vidé sur l'heure, la saison perdue, la ruine!
+
+--Tenez, monsieur Laflemme, voici votre note acquittée, faites-moi
+l'amitié de partir tout de suite.
+
+--Mais je n'ai pas d'argent pour le voyage.
+
+--Voici deux cents francs, mais partez sans rien dire.
+
+Laflemme mit gravement la note acquittée dans son portefeuille, les dix
+louis dans son porte-monnaie et prit le train.
+
+Il passa une délicieuse journée à Cannes et revint, le soir même,
+s'installer dans un excellent hôtel de Nice--pas le même, bien entendu.
+
+Le chambardoscope excita le même intérêt dans ce nouvel endroit que le
+précédent.
+
+Je ne fatiguerai pas le lecteur au récit monotone des aventures de
+Laflemme dans les hôtels de Nice.
+
+Qu'il vous suffise de savoir que le coup du chambardoscope ne rata
+jamais.
+
+La roulette de Monte-Carlo, touchée de tant d'ingéniosité, se transforma
+en _alma parens_ pour Laflemme, qui revint, au printemps, gros, gras,
+souriant et non dénué de ressources.
+
+C'est à ce moment-là qu'il ajouta à sa devise favorite, un peu triviale,
+de: _On n'est pas des bœufs_, celle, plus élégante et néodarwinienne,
+de: _Truc for life!_
+
+
+UNE INVENTION MONOLOGUE POUR CADET
+
+
+Si quelqu'un m'avait dit que je ferais une invention, j'aurais été bien
+étonné! Et, vous savez.... pas une de ces petites inventions de rien du
+tout, non... une invention sérieuse.
+
+Je ne dis pas que ce soit une de ces inventions qui bouleversent un
+siècle, non, mais...
+
+C'est drôle comme ça vous vient, une invention ... au moment où on s'y
+attend le moins!
+
+C'est l'histoire de l'œuf de Christophe Colomb! ...
+
+Colomb ne pensait pas plus à découvrir l'Amérique qu'à rien du tout...
+Voilà que ses yeux tombent sur un œuf dur... Alors, il se dit: ... Je
+ne me rappelle pas ce qu'il s'est dit, mais enfin ça lui a donné l'idée
+de découvrir l'Amérique.
+
+Mon invention, à moi, ne m'est pas venue comme ça.
+
+Il n'y a pas d'œuf dur dans la mienne.
+
+Je ne pose pas, moi! Je n'ai pas un esprit en coup de foudre, mais j'ai
+de la logique, une logique serrée, une de ces logiques... serrées
+
+Voilà comment je l'ai trouvée, mon invention.
+
+Il pleuvait à verse, une de ces pluies! Ah! quel joli temps!
+
+Auprès de ce temps-là, le déluge universel aurait pu être considéré
+comme de la sécheresse.
+
+Justement j'avais une course pressée. Je me trouvais sous les arcades de
+la rue de Rivoli...
+
+Et je me disais: Quel dommage que toutes les rues de Paris ne soient pas
+bâties comme la rue de Rivoli...
+
+On s'en irait au sec, sous les arcades, où l'on voudrait. Ce serait
+charmant! ... Si j'étais le gouvernement, je forcerais les propriétaires
+à bâtir leurs maisons avec des arcades.
+
+Ce ne serait peut-être pas libéral.
+
+Non, pas d'arcades, mais qu'est-ce qui empêcherait les boutiquiers de
+tendre devant leurs boutiques des toiles qui abriteraient les passants?
+
+La Chambre ferait une loi pour forcer les commerçants à dresser des
+tentes pendant la pluie.
+
+Puis, tout à coup... vous me suivez bien, n'est-ce pas?... Je vais vous
+faire assister (solennel) à la genèse de mon idée... Je me suis dit:
+Mais pourquoi chaque citoyen n'aurait-il pas sa petite tente à lui? Une
+petite toile soutenue par des bâtons légers, du bambou, par exemple,
+qu'on porterait soi-même, au-dessus de sa tête, pour se garantir de la
+pluie.
+
+Mon invention était faite!... Il ne restait plus qu'à la rendre
+pratique.
+
+Voilà ce que j'ai imaginé:
+
+Figurez-vous une étoffe.... soie, alpaga, ce que vous voudrez....
+taillée en rond et tendue sur des tiges en baleine. Toutes ces tiges
+sont réunies au centre, autour d'un petit rond de métal qui glisse le
+long d'un bâton, comme qui dirait une canne.
+
+Quand il ne pleut pas, les baleines sont couchées le long du manche avec
+l'étoffe... Dans ce cas-là, vous vous servez de mon appareil comme d'une
+canne.
+
+Crac! il pleut! ... Vous poussez le petit étui le long du manche... Les
+baleines se tendent, l'étoffe aussi... Vous interposez cet abri
+improvisé entre vous et le ciel, et vous voilà garanti de la pluie.
+
+Ça n'est pas plus difficile que ça, mais il fallait le trouver.
+
+Je vous fais le pari qu'avant trois mois mon instrument est dans les
+mains de tout le monde.
+
+On pourra en établir à tous les prix, en coton pour les classes
+ouvrières, en soie pour les personnes aisées.
+
+Ce n'est pas le tout d'inventer, il faut baptiser son invention.
+
+J'avais songé à des mots grecs, latins, comme on fait dans la science.
+Puis, j'ai réfléchi que ce serait prétentieux.
+
+Alors je me suis dit: Voyons... j'ai fait une invention simple,
+donnons-lui un nom simple. Mon appareil est destiné à parer à la pluie,
+je l'appellerai Parapluie.
+
+Mais je cause, je cause. Je vais prendre mon brevet au ministère, je
+n'ai pas envie qu'on me vole mon idée. Car, vous savez, quand une idée
+est dans l'air, il faut se méfier.
+
+
+LE TEMPS BIEN EMPLOYE
+
+
+À cette époque-là--voilà bien une pièce de dix ans; comme le temps
+passe!--, je payais mon loyer à des intervalles inégaux, mais peu
+rapprochés.
+
+Ça n'a pas beaucoup changé depuis, mais maintenant, j'ai une bonne
+propriétaire qui se contente de me dire entre-temps:
+
+--Eh bien! monsieur A ..., pensez-vous à moi?
+
+--Mais oui, madame C ..., lui souris-je irrésistiblement, je n'arrête
+pas d'y penser.
+
+Et elle reprend, douloureuse:
+
+--C'est que je suis bien gênée, en ce moment.
+
+--Pas tant que moi, madame C..., pas tant que moi!
+
+À l'époque dont je parle, je me trouvais en proie à un propriétaire qui
+ne se fit aucun scrupule d'éparpiller aux quatre vents des enchères
+publiques mon mobilier hétéroclite et mes collections (provenant en
+grande partie d'objets dérobés).
+
+Je ne fis ni une ni deux, et, dégoûté du Quartier latin, j'allai me
+nicher dans le premier hôtel venu du quartier Poissonnière, parfaitement
+inconnu de moi, d'ailleurs.
+
+Maison calme, patriarcale, habitée par des gens qu'on ne rencontrait
+jamais dans les escaliers et qui se couchaient à des heures incroyables
+de nuit peu avancée.
+
+J'en rougissais.
+
+J'avais beau rentrer comme les poules, c'était toujours moi le dernier
+couché.
+
+Je ne connaissais pas mes colocataires, mais leurs chaussures n'avaient
+aucun mystère pour moi.
+
+À la lueur de mes allumettes-bougies (de contrebande), je les connus et
+les reconnus, sans jamais me tromper.
+
+Par exemple, je savais que le 7 chaussait couramment de gros brodequins
+en cuir fauve, tandis que le 12 avait adopté la bottine en chevreau à
+boutons.
+
+Et toutes ces chaussures, rangées sur leur paillasson respectif, me
+semblaient, dans la nuit des couloirs, autant de muets reproches.
+
+--Comment! disaient les bottines à élastiques du 3, tu rentres seulement
+et voici l'aurore.
+
+Les souliers vernis du 14. reprenaient
+
+--Vil débauché, d'où viens-tu? Du tripot, sans doute, ou de quelque
+endroit pire encore!
+
+Et je m'enfuyais, confus, par les couloirs ténébreux.
+
+Une seule consolation m'était réservée. un paillasson qui ne m'insultait
+pas.
+
+Non pas qu'il fût jamais veuf de cuir, au contraire, toujours deux
+paires, une de femme, une d'homme. Celle de femme, jolie, minuscule,
+adorablement cambrée et visiblement toujours au service des mêmes petits
+pieds.
+
+Celle d'homme, ondoyante, diverse et jamais la même que la veille ou le
+lendemain.
+
+Des fois, bottes élégantes; d'autres jours, solides chaussures à
+cordons; ou bien larges souliers plats, pleins de confort.
+
+Mais toujours de la bonne cordonnerie cossue.
+
+Les hommes se renouvelaient, et on devinait en eux des gaillards à leur
+aise.
+
+Et, en somme, se renouvelaient-ils tant que ça? Pas tant que ça, car, à
+force d'habitude, j'arrivai à les reconnaître et à savoir leur jour.
+
+Ainsi, les solides chaussures passaient sur le paillasson infâme la nuit
+du mardi au mercredi.
+
+La nuit du mercredi au jeudi était réservée aux bottes fines, et ce fut
+toujours le dimanche soir que je remarquai les larges souliers plats.
+
+Un seul jour de la semaine, ou plutôt une seule nuit, les jolies petites
+bottines restaient seules.
+
+Et ce qu'elles avaient l'air de s'embêter, les pauvres petites!
+
+Souvent j'eus l'idée de leur proposer ma société, mais je ne les
+connaissais vraiment pas assez pour ça.
+
+Et régulièrement, toutes les nuits du jeudi, les petites bottines se
+morfondaient en leur pitoyable solitude.
+
+Je n'avais jamais vu la dame hospitalière, mais je grillais du désir
+d'entrer en relations avec elle; ses bottines étaient si engageantes!
+
+Et un beau jour, dans l'après-midi, je frappai à la porte.
+
+Une manière de petite bourgeoise infiniment jolie, un peu trop sérieuse
+peut-être, vint m'ouvrir.
+
+Je crus m'être trompé, mais un rapide coup d'œil sur les bottines me
+rassura: c'était bien la personne.
+
+J'incendiai mes vaisseaux et déclarai ma flamme.
+
+Elle écouta ma requête avec un petit air grave, en bonne commerçante qui
+recevrait une commande et se verrait désolée de la refuser:
+
+--Je suis navrée, monsieur, impossible... Tout mon temps est pris.
+
+--Pourtant, insistai-je, le jeudi?
+
+Elle réfléchit deux secondes.
+
+--Le jeudi? J'ai mon cul-de-jatte.
+
+
+FAMILLE
+
+
+Ribeyrou et Delavanne, les deux inséparables, avaient passé cet
+après-midi de dimanche au Quartier latin. Avec une conscience
+scrupuleuse, ils avaient visité tous les caboulots à filles et les
+grands cafés.
+
+Vers sept heures, ils se souvinrent brusquement d'une invitation à dîner
+boulevard de Clichy.
+
+L'omnibus de la place Pigalle leur tendait les bras. Ils s'y
+installèrent, légèrement émus.
+
+Sur le parcours de ce véhicule se trouve le quai des Orfèvres.
+
+Bien curieux, ce quai. Toutes les maisons s'y ressemblent: boutiques au
+rez-de-chaussée, et au-dessus des boutiques un petit entresol très bas,
+qui semble plutôt une cabine de bateau qu'un appartement de terre ferme.
+
+Comme les boutiques sont elles-mêmes assez basses, les omnibus sont
+juste à la hauteur de l'entresol, et pour peu qu'ils passent au ras du
+trottoir, on plonge dans les intérieurs avec une étonnante facilité.
+
+Ce fut précisément le cas de Ribeyrou et Delavanne. Un encombrement de
+voitures arrêta leur omnibus et, pendant une grande minute, ils se
+trouvèrent mêlés malgré eux à une réunion de famille.
+
+C'était devant la boutique d'un graveur héraldique.
+
+Tout le monde se trouvait réuni, là, autour d'une table où fumait un
+potage appétissant.
+
+Il y avait le papa, la maman, deux grandes jeunes filles, habillées
+pareil, d'une vingtaine d'années, et une autre petite fille.
+
+Il faisait un temps superbe, ce soir-là, et ces braves gens dînaient la
+fenêtre ouverte.
+
+L'omnibus était si près qu'on sentait un délicieux fumet de pot-au-feu.
+
+Ribeyrou et Delavanne, complètement médusés par ce tableau d'intérieur,
+sentaient déjà une douce émotion mouiller leurs paupières.
+
+L'omnibus s'ébranla.
+
+Delavanne rompit le silence.
+
+--Voilà la vie de famille.
+
+--Ah! que ce doit être bon! répondit Ribeyrou.
+
+--Meilleur que la vie que nous menons.
+
+--Et moins éreintant.
+
+--Tiens! veux-tu, descendons. Je veux revoir ces braves gens encore une
+fois.
+
+Malheureusement, à pied, on ne voit pas si bien. Tout au plus
+aperçurent-ils le rond de lumière que faisait la lampe sur le plafond.
+
+Ils poussèrent jusqu'à la place Saint-Michel, prirent une absinthe, la
+dernière, et regrimpèrent sur un omnibus en partance.
+
+Cette fois, il n'y avait pas d'encombrement sur le quai. L'entresol leur
+passa devant les yeux, charmant, mais trop rapide.
+
+Ils virent à peine la maman qui servait le bœuf. Et encore, était-ce du
+bœuf?
+
+--Ah! la vie de famille! reprit Ribeyrou avec un gros soupir.
+
+--Est-ce que ça ne te rappelle pas les intérieurs hollandais de... de ce
+peintre, tu sais...?
+
+--Oui, je sais ce que tu veux dire... un peintre flamand.
+
+--Précisément.
+
+--Veux-tu les revoir encore une fois?
+
+--Volontiers.
+
+Et le manège recommença, non pas une fois, mais dix fois, et toujours
+scandé par l'absinthe, la dernière, place Saint-Michel.
+
+Les contrôleurs du bureau commençaient à s'inquiéter de cette étrange
+conduite. Mais comme les deux voyageurs, en somme, se comportaient comme
+tout le monde, il n'y avait rien à dire.
+
+Ils prenaient l'omnibus, contemplaient, descendaient, remontaient sur le
+suivant, etc.
+
+Pendant ce temps, la famille du graveur héraldique poursuivait son repas
+sans se douter que deux jeunes gens les suivaient avec tant
+d'attendrissement.
+
+Après le bœuf était venu le gigot, et puis des haricots, et puis de la
+salade, et puis le dessert.
+
+À ce moment-là, le temps devenant plus frais, on ferma la fenêtre.
+
+Une des jeunes filles se mit au piano. Une autre chantait.
+
+Du quai, on n'entendait rien, mais on devinait facilement que cette
+musique devait être charmante.
+
+À force de prendre des absinthes, toujours la dernière, les amis
+éprouvaient une violente émotion. Ils pleuraient comme des veaux,
+littéralement.
+
+--Ah! la vie de famille!
+
+À un moment, Delavanne sembla prendre une grande résolution.
+
+--Tiens! nous sommes imbéciles de nous désoler. Tout ça peut bien
+s'arranger. Si tu veux, nous allons monter chez ces gens demander la
+main des demoiselles.
+
+Vous devinez l'accueil.
+
+Le graveur héraldique, d'abord ahuri, leur répliqua par une allocution
+d'une extrême vivacité, où le terme de sale pochard venait avec une
+fréquence regrettable.
+
+Delavanne se drapa dans une dignité prodigieuse:
+
+--Votre refus, monsieur l'artisan, ne perdrait rien à être formulé en
+termes plus choisis.
+
+--Avec tout ça, objecta Ribeyrou, il nous faut regagner Montmartre.
+Prenons l'omnibus.
+
+--Oh! non, plus d'omnibus; je commence à en avoir assez.
+
+Le lendemain matin, les deux amis, après une nuit tumultueuse, se
+retrouvèrent aux environs du bastion de Saint-Ouen, sans pouvoir
+reconstituer la chaîne des événements qui les avaient amenés dans cet
+endroit hétéroclite.
+
+En buvant le dernier mêlé-cassis, Ribeyrou fut pris d'un éclat de rire.
+
+--Je sais ce que tu as, s'exclama Delavanne: tu penses au graveur
+héraldique d'hier.
+
+--Ah! oui... dans leur entrepont!
+
+--Crois-tu, hein?...
+
+--Quelles moules!
+
+Et ils allèrent se coucher.
+
+
+COMFORT
+
+
+Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j'adore l'Angleterre. Je
+lâcherais tout, même la proie, pour Londres.
+
+J'aime ses bars, ses music-halls, ses vieilles femmes saoules en chapeau
+à plume.
+
+Et puis, il y a une chose à se tordre qui vaut, à elle seule, le voyage:
+c'est la contemplation du _comfortable_ anglais.
+
+Le monsieur qui, le premier, a lancé la légende du _comfortable_ anglais
+était un bien prodigieux fantaisiste. J'aimerais tant le connaître!
+
+Le _comfortable_ anglais... Oh! laissez-moi rire un peu et je continue.
+
+D'ailleurs ça m'est égal, le confortable.
+
+Quand on a été, comme moi, élevé à la dure par un père spartiate et une
+mère lacédémonienne, on se fiche un peu du confortable.
+
+Les serviettes manquent-elles? Je m'essuie au revers de ma manche. Les
+draps du lit ont-ils la dimension d'un mouchoir de poche? Eh! je me
+mouche dedans, puis, pirouettant sur mes talons, je sifflote quelque
+ariette en vogue.
+
+Voilà ce que j'en fais du confortable, moi.
+
+Et je ne m'en trouve pas plus mal.
+
+Pourtant, une fois...
+
+(J'avertis mes lectrices anglaises que l'histoire qui suit est d'un
+shocking ...)
+
+Pourtant, une fois, dis-je, j'aurais aimé voir London (c'est ainsi que
+les gens de l'endroit appellent leur cité) un tantinet plus confortable.
+
+À Londres, vous savez, ce n'est pas comme à Paris.
+
+Dans un sens particulier, dans le sens chalet, Paris est une véritable
+petite Suisse.
+
+Il est vrai--oh! le beau triomphe que de casser l'aile aux rêves!--, il
+est vrai qu'au gentil mot de chalet le langage administratif ajoute de
+nécessité.
+
+Qu'importe, ô Helvétie!
+
+À propos d'Helvétie, c'était justement la mienne--je reviens à mes
+moutons--qui se trouvait cruellement en jeu, ce jour-là.
+
+J'avais bu beaucoup d'ale, pas mal de stout et un peu de porter.
+
+Je regagnais mon logis. Il pouvait être cinq ou six heures du soir. À
+l'entrée de Tottenham Court Road, je regrettai vivement... le boulevard
+Montmartre, par exemple.
+
+Le boulevard Montmartre est bordé, sur ses trottoirs, de kiosques à
+journaux, de colonnes Morris et de... comprenez, Parisiens.
+
+Tottenham Court Road, une belle artère, d'ailleurs, manque en totalité
+de ces agréments de la civilisation, et vous savez qu'en Angleterre il
+est absolument dangereux de lire des affiches de trop près.
+
+Entrer quelque part et demander au concierge... dites-vous?... Doux
+rêveurs! En Angleterre, nul concierge. (Ça, par exemple, c'est du
+confortable.)
+
+Alors, quoi?
+
+Mon ale, mon stout, mon porter s'étaient traîtreusement coalisés pour
+une évasion commune, et je sentais bien qu'il faudrait capituler
+bientôt.
+
+Pourrais-je temporiser jusqu'à Leicester Square? _That was the
+question._
+
+Je fis quelques pas. Une angoisse aiguë me cloua sur le sol.
+
+Chez moi le besoin détermine le génie.
+
+J'avisai un magasin superbe, sur les glaces duquel luisaient, en lettres
+d'or, ces mots:
+
+_Albert Fox,_ _chemist and druggist_
+
+J'aime beaucoup les pharmacies anglaises à cause de l'extrême diversité
+des objets qu'on y vend, petites éponges, grosses éponges, cravates,
+jarretières, éponges moyennes, etc.
+
+J'entrai résolument.
+
+_--Good evening, sir._
+
+_--Good evening, sir._
+
+--Monsieur, continuai-je en l'idiome de Shakespeare, je crois bien que
+j'ai le diabète...
+
+--Oh! reprit le _chemist_ dans la même langue.
+
+--_Yes, sir_, et je voudrais m'en assurer.
+
+--La chose est tout à fait simple, sir. Il n'y a qu'à analyser votre...
+_do you understand_?
+
+--_Of course, I do._
+
+Et pour que je lui livrasse l'échantillon nécessaire, il me fit passer
+dans un petit laboratoire, me remit un flacon de cristal surmonté d'un
+confortable entonnoir.
+
+Quelques secondes, et le flacon de cristal semblait un bloc de topaze.
+
+Je me rappelle même ce détail--si je le note, ce n'est pas pour me
+vanter, car je suis le premier à trouver la chose dégoûtante--, le
+flacon étant un peu exigu, je dus épancher l'excédent de topaze dans
+quelque chose de noir qui mijotait sur le feu.
+
+Sur l'assurance que mon analyse serait scrupuleusement exécutée, je me
+retirai, promettant d'en revenir chercher le résultat le lendemain à la
+même heure.
+
+--_Good night, sir._
+
+--Bonsoir, mon vieux.
+
+Le lendemain, à la même heure, le steamer Pétrel cinglait vers Calais,
+recélant en sa carène un grand jeune homme blond très distingué, qui
+s'amusait joliment.
+
+C'est égal, si jamais je deviens réellement diabétique, je croirai que
+c'est le dieu des _english chemists_ qui se venge.
+
+
+ABUS DE POUVOIR
+
+
+Lorsque je fus parvenu, ma chère Hélène, à l'âge où les jeunes hommes
+choisissent leur carrière, j'hésitai longuement entre l'état
+ecclésiastique et la chapellerie.
+
+J'aurais bien voulu me faire prêtre, rapport à la confession, mais, pour
+des motifs qu'on trouvera développés tout au long dans un petit opuscule
+de moi, récemment paru chez Gauthier-Villars, la chapellerie ne laissait
+pas que de me taper violemment dans l'œil.
+
+Si violemment, qu'en fin de compte, j'optai pour cette profession.
+
+La vieille tante qui m'a élevé s'informa d'une bonne maison où je pusse
+sucer le meilleur lait des premiers principes, et, à quelques jours de
+là, j'entrais, en qualité de jeune commis, chez MM. Pinaud et Amour, rue
+Richelieu.
+
+La maison Pinaud et Amour se composait, à cette époque, comme l'indique
+son nom, d'un nommé Pinaud et d'un nommé Amour.
+
+Mes nouveaux patrons me prirent tout de suite en amitié.
+
+Le fait est que j'avais tout pour moi: physique avantageux, manières
+affables, vive intelligence des affaires, de la conversation, aperçus
+ingénieux, vives ripostes, et (ce qui ne gâte rien) une probité relative
+ou à peu près.
+
+Avec cela, musicien, doué d'une voix de mezzo-soprano d'un charme
+irrésistible.
+
+N'oublions pas, puisque nous sommes sur ce chapitre, et bien que la
+chose ne comporte qu'un intérêt indirect, ma peu commune aptitude aux
+sciences physiques et naturelles.
+
+MM. Pinaud et Amour semblaient enchantés de leur nouvelle recrue et me
+traitaient avec une foule d'égards.
+
+Bref, les choses marchaient comme sur Déroulède, quand arriva le 14
+juillet.
+
+Je ne sais si vous l'avez remarqué, mais, le 14 juillet, il y a beaucoup
+de petits bals publics installés sur les places et carrefours de Paris.
+
+Je dis des petits bals publics, je ne sais pas pourquoi, car il y en a
+aussi des grands, ce qui était le cas de celui qui s'accomplissait,
+cette année-là, place de la Bourse.
+
+On ferma le magasin à midi et les patrons donnèrent campo à leurs
+employés.
+
+Tudieu! messeigneurs, quel entrain, quelle vaillance!
+
+Oh! les tailles qui s'abandonnent entre les bras d'acier
+
+Oh! les tendres aveux murmurés entre gens qui ne se connaissaient pas le
+matin!
+
+14 juillet! Sois à jamais bénie, date sacrée, car tu fais gagner
+joliment du temps aux amoureux et même aux autres.
+
+Je me souviendrai longtemps que ce fut ce jour-là que je connus les deux
+premiers journalistes de ma vie.
+
+Il s'agit de M. Mermeix, alors rédacteur au Gaulois, et de M. Mayer-Lévy
+(israélite, je crois).
+
+Cette jolie fête faillit être gâtée par un accident regrettable: un
+petit garçon, voulant attraper les cymbales, se hissa sur l'estrade des
+musiciens. Le pied lui manqua, et voilà mon bonhomme par terre.
+
+Malheureusement, les cymbales glissèrent également et firent au jeune
+imprudent une assez forte bosse au front.
+
+Pendant qu'on l'emportait chez un pharmacien, une jeune fille me
+demanda:
+
+--Qu'y a-t-il donc?
+
+--Oh! rien, fis-je.
+
+Et, parodiant un vers bien connu de notre grand poète national,
+j'ajoutai plaisamment:
+
+« L'enfant avait reçu des cymbales sur la tête »
+
+Sans s'émouvoir, et du tic au tac, la jeune fille répondit sur le même
+ton que moi:
+
+« Il aimait trop les cymbales, c'est ce qui l'a tué. »
+
+J'admirai tant d'esprit et de sang-froid chez une frêle jeune fille
+(elle était frêle) et je lui vouai sur l'heure la plus ardente des
+flammes.
+
+(Ne froncez pas votre sourcil, Hélène, à ce lointain souvenir. Vous
+savez bien que je n'aime que vous. D'ailleurs, vous verrez par la suite
+que mes relations avec la frêle jeune fille demeurèrent des moins
+effectives.)
+
+La frêle jeune fille (ai-je dit qu'elle était frêle?) s'appelait
+Prudence.
+
+Elle ne mit aucune mauvaise grâce à déclarer qu'elle me trouvait assez
+conforme à son genre d'idéal, et nous voilà les meilleurs amis du monde.
+
+Fort avant dans la nuit et après avoir dansé, tels des perdus, je
+reconduisis Prudence chez sa maman.
+
+Mais elle avait mon adresse, et mille fois par jour elle passait et
+repassait devant mon magasin.
+
+Moi, je me sentais bien content, bien content.
+
+Le dimanche suivant, c'était convenu, Prudence devait couronner ma
+flamme.
+
+Mais le fameux dimanche suivant, au moment où j'allais sortir, après
+avoir mis ma plus belle cravate, mon second patron, M. Amour, me
+demanda:
+
+--Où allez-vous, Émile?
+
+--Mais... je sors.
+
+--Vous ne sortirez pas.
+
+--Si, je sortirai!
+
+--Non, vous ne sortirez pas, il y a de l'ouvrage.
+
+--Si, je sortirai!
+
+Et M. Amour m'empoigna et me fit rentrer dans l'arrière-boutique.
+
+À ce moment, je n'avais pas encore acquis cette prodigieuse robustesse
+qui a fait de moi la terreur de Clichy-Levallois.
+
+La rage au cœur, je me débattis, mais vainement. M. Amour me tenait
+d'une poigne de fer. Pendant ce temps-là, Prudence filait avec Dieu sait
+qui, car on ne l'a jamais revue.
+
+Amour, Amour, quand tu nous tiens, on peut bien dire: Adieu Prudence!
+
+
+
+ [1] Si, par hasard, un descendant de ce monarque se trouvait
+offusqué de cette appréciation, il n'a qu'à venir me trouver. Je
+n'ai jamais reculé devant un Valois.--A.A.
+
+ [2] Ce petit conte a été publié il y a cinq ans, détail
+important pour éviter toute confusion avec une histoire analogue ô
+combien!--parue récemment sous la signature d'un jeune homme
+blême dont le père m'a accusé, devant Yvette Guilbert, de lui
+devoir deux termes, ce qui est faux.--A.A.
+
+ [3] Il est malheureux que cette expression vieillisse, car
+elle est significative et utile. Amyot s'en est servi dans sa
+traduction de Daphnis et Chloé: « Il y avait en ce quartier-là une
+caverne que l'on appelait la caverne des Nymphes, qui était une
+grande et grosse roche, au fond de laquelle SOURDAIT une fontaine
+qui faisait un ruisseau dont était arrosé le beau pré verdoyant. »
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of À se tordre, by Alphonse Allais
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK À SE TORDRE ***
+
+***** This file should be named 13834-8.txt or 13834-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/8/3/13834/
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also
+available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.